The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de la maison des morts
by Fedor Mikhailovitch Dostoevski

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Title: Souvenirs de la maison des morts

Author: Fedor Mikhailovitch Dostoevski

Release Date: February 6, 2005 [EBook #14918]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS ***




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Fedor Dostoevski

SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS

(1880)



Table des matires

AVERTISSEMENT
PREMIRE PARTIE
I--LA MAISON DES MORTS.
II--PREMIRES IMPRESSIONS.
III--PREMIRES IMPRESSIONS (Suite).
IV--PREMIRES IMPRESSIONS (Suite)
V--LE PREMIER MOIS.
VI--LE PREMIER MOIS (Suite).
VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PTROF.
VIII--LES HOMMES DTERMINS.--LOUKA.
IX--ISA FOMITCH.--LE BAIN.--LE RCIT DE BAKLOUCHINE.
X--LA FTE DE NOL.
XI--LA REPRSENTATION.

DEUXIME PARTIE
I--L'HPITAL.
II--L'HPITAL. (Suite).
III--L'HPITAL (Suite).
IV--LE MARI D'AKOULKA. (rcit.)
V--LA SAISON D'T.
VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.
VII--LE GRIEF.
VIII--MES CAMARADES.
IX--L'VASION.
X--LA DLIVRANCE.



AVERTISSEMENT

On vient enfin de traduire les _Souvenirs de la maison des morts_,
par le romancier russe Dostoevsky. De courtes indications seront
peut-tre utiles pour prciser l'origine et la signification de ce
livre.

Le public franais connat dj Dostoevsky par un de ses romans
les plus caractristiques, _le Crime et le chtiment_. Ceux qui
ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de har
le singulier crivain. On va nous donner des traductions de ses
autres romans. Elles continueront de plaire  quelques curieux,
aux esprits qui courent le monde en qute d'horizons nouveaux.
Elles achveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se
procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce
temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux
corps des vtements uniformes, dcents,  la porte de tous, un
peu triqus peut-tre, mais qui vitent les tracas de la
recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage
d'aborder le monstre sont nanmoins renseigns sur sa faon de
souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parl de Dostoevsky,
depuis un an; un critique a expliqu en deux mots la supriorit
du romancier russe.--Il possde deux facults qui sont rarement
runies chez nos crivains: la facult d'voquer et celle
d'analyser.

Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor
Hugo et Sainte-Beuve comme les reprsentants extrmes de ces deux
qualits littraires; derrire l'un ou l'autre, vous pourrez
ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les matres
qui ont travaill sur l'homme. Les premiers le projettent dans
l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame
extrieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles
secrets qui ont dcid le choix de l'me dans ce drame. Les
seconds tudient ces mobiles avec une pntration infinie, ils
sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique
l'organisme dlicat qu'ils ont dmont. Il y aurait une exception
 faire pour Balzac; quant  Flaubert, il faudrait entrer dans des
distinctions et des rserves sacrilges; gardons-les pour le jour
o l'on mettra le dieu de Rouen au Panthon. Toujours est-il que,
dans le pays de Tourgunef, de Tolsto et de Dostoevsky, les deux
qualits contradictoires se trouvent souvent runies; cette
alliance se paye, il est vrai, au prix de dfauts que nous
supportons malaisment: la lenteur et l'obscurit.

Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les
_Souvenirs de la maison des morts_ n'empruntent rien  la fiction,
sauf quelques prcautions de mise en scne, ncessites par des
causes trangres  l'art. Ce livre est un fragment
d'autobiographie, ml d'observations sur un monde spcial, de
descriptions et de rcits trs simples; c'est le journal du bagne,
un album de croquis rassembls dans les casemates de Sibrie.
Avant de vous rcrier sur l'loge d'un galrien, coutez comment
Dostoevsky fut prcipit dans cette infme condition.

Il avait vingt-sept ans en 1848, il commenait  crire avec
quelque succs. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais
chemins; misre, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues
noires; ses nerfs d'pileptique lui taient dj de cruels
ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de piti, d'o est
sorti le meilleur de son talent; cette sensibilit contenue, vite
aigrie, qui se change en folles colres devant les aspects
d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui,
cherchant l'idal, le progrs, les moyens de se dvouer; il voyait
la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout
ulcre de maux anciens. Sur cette Russie, les ides gnreuses du
moment passaient et ramassaient  coup sr de telles mes. Le
jeune crivain fut entran, avec beaucoup d'autres de sa
gnration littraire, dans les conciliabules prsids par
Ptrachevsky. Cette sdition intellectuelle n'alla pas bien loin;
des rcriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie.
Il y a improprit de mot  appeler cette effervescence d'ides,
comme on le fait habituellement, la conspiration de Ptrachevsky;
de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme
a reu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoevsky y prit la
moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rve dfendu;
l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective.
Chez nous, il eut t au centre gauche; en Russie, il alla au
bagne.

Englob dans l'arrt commun qui frappa ses complices, il fut jet
 la citadelle, condamn  mort, graci sur l'chafaud, conduit en
Sibrie; il y purgea quatre ans de fers dans la section
rserve, celle des criminels d'tat. Le romancier y laissa des
illusions, mais rien de son honneur; vingt ans aprs, en des temps
meilleurs, les condamns et leurs juges parlaient de ces souvenirs
avec une gale tristesse, la main dans la main; l'ancien forat a
fait une carrire glorieuse, remplie de beaux livres, et termine
rcemment par un deuil quasi officiel. Il tait ncessaire de
prciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'poques; il
n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les
redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe svit
aujourd'hui de la mme faon, mais  plus juste titre.

Un des compagnons d'infortune de l'exil, Yastrjemsky, a consign
dans ses Mmoires le rcit d'une rencontre avec Dostoevsky, au
dbut de leur pnible voyage. Le hasard les runit une nuit dans
la prison d'tapes de Tobolsk, o ils trouvrent aussi un de leurs
complices les plus connus, Dourof. Ce rcit peint sur le vif
l'influence bienfaisante du romancier.

On nous conduisit dans une salle troite, froide et sombre. Il y
avait l des lits de planches avec des sacs bourrs de foin.
L'obscurit tait complte. Derrire la porte, sur le seuil, on
entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et
en large par un froid de 40 degrs.

Dourof s'tendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le
plancher  ct de Dostoevsky.  travers la mince cloison, un
tapage infernal arrivait jusqu' nous: un bruit de tasses et de
verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des
blasphmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gels;
ses jambes taient blesses par les fers. Dostoevsky souffrait
d'une plaie qui lui tait venue au visage dans la casemate de la
citadelle,  Ptersbourg. Pour moi, j'avais le nez gel.--Dans
cette triste situation, je me rappelai ma vie passe, ma jeunesse
coule au milieu de mes chers camarades de l'Universit; je
pensai  ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'et aperu dans cet
tat. Convaincu qu'il n'y avait plus rien  esprer pour moi, je
rsolus de mettre fin  mes jours... Si je m'appesantis sur cette
heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna
l'occasion de connatre de plus prs la personnalit de
Dostoevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du
dsespoir; elle rveilla en moi l'nergie.

Contre toute esprance, nous parvnmes  nous procurer une
chandelle, des allumettes et du th chaud qui nous parut plus
dlicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'coula
dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de
Dostoevsky, sa sensibilit, sa dlicatesse de sentiment, ses
saillies enjoues, tout cela produisit sur moi une impression
d'apaisement. Je renonai  ma rsolution dsespre. Au matin,
Dostoevsky, Dourof et moi, nous nous sparmes dans cette prison
de Tobolsk, nous nous embrassmes les larmes aux yeux, et nous ne
nous revmes plus.

Dostoevsky appartenait  la catgorie de ces tres dont Michelet
a dit que, tout en tant les plus forts mles, ils ont beaucoup de
la nature fminine. Par l s'explique tout un ct de ses oeuvres,
o l'on aperoit la cruaut du talent et le besoin de faire
souffrir. tant donn cette nature, le martyre cruel et immrit
qu'un sort aveugle lui envoya devait profondment modifier son
caractre. Rien d'tonnant  ce qu'il soit devenu nerveux et
irritable au plus haut degr. Mais je ne crois pas risquer un
paradoxe en disant que son talent bnficia de ses souffrances,
qu'elles dvelopprent en lui le sens de l'analyse psychologique.

C'tait l'opinion de l'crivain lui-mme, non-seulement au point
de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il
parlait toujours avec gratitude de cette preuve, o il disait
avoir tout appris. Encore une leon sur la vanit universelle de
nos calculs!  quelques degrs de longitude plus  l'ouest, 
Francfort ou  Paris, cette incartade rvolutionnaire et russi 
Dostoevsky, elle l'et port sur les bancs d'un Parlement, o il
et fait de mdiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la
politique le perd, le dporte en Sibrie; il en revient avec des
oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir
t remis malgr lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et
nos russites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le
bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on coute
ce rire perptuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque
jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.

Pourtant l'preuve tait cruelle, on le verra de reste en lisant
les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouv ce
rcit dans les papiers d'un ancien dport, criminel de droit
commun, qu'il nous reprsente comme un repenti digne de toute
indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scne
appartiennent  la mme catgorie. C'taient l des concessions
obliges  l'ombrageuse censure du temps; cette censure
n'admettait pas qu'il y et des condamns politiques en Russie. Il
faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant
que le narrateur et quelques-uns de ses codtenus sont des gens
d'honneur, de haute ducation. Cette transposition, que le lecteur
russe fait de lui-mme, est indispensable pour rendre tout leur
relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est
pas un hommage  la censure, mais un tour d'esprit particulier 
l'crivain, c'est la rsignation, la srnit, parfois mme le
got de la souffrance avec lesquels il nous dcrit ses tortures.
Pas un mot enfl ou frmissant, pas une invective devant les
atrocits physiques et morales o l'on attend que l'indignation
clate; toujours le ton d'un fils soumis, chti par un pre
barbare, et qui murmure  peine: C'est bien dur! On apprciera
ce qu'une telle contention ajoute d'pouvante  l'horreur des
choses dpeintes.

Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever
quelques-unes de ces pages! Jamais plus pre ralisme n'a
travaill sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires
visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqu cette
littrature, le _Maleus maleficorum_, les procs-verbaux de
questions extraordinaires rapports par Llorente, vous serez
encore mal prpar  la lecture de certains chapitres; nanmoins,
je conseille aux dgots d'avoir bon courage et d'attendre
l'impression d'ensemble; ils seront tonns de trouver cette
impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret
de cette apparente contradiction.

 son entre au bagne, l'infortun se replie sur lui-mme: du
monde ignoble o il est prcipit, il n'attend que dsespoir et
scandale. Mais peu  peu, il regarde dans son me et dans les mes
qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il
s'aperoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance
morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites
fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au
temps du bonheur. Surtout il examine de trs-prs ses grossiers
compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres,
un rayon transparat qui les embellit et les rchauffe. C'est
l'accoutumance d'un homme jet dans les tnbres: il apprend 
voir, et jouit vivement des ples clarts reconquises. Chez toutes
ces btes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dgage des parties
humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il
se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache 
quelques-unes, il apprend d'elles  supporter ses maux avec la
soumission hroque des humbles. Plus il avance dans son tude,
plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de
l'homme. L'horreur du supplice passe bientt au second plan,
adoucie et noye dans ce large courant de piti, de fraternit:
que de bonnes choses ressuscites dans la maison des morts!
Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel.
Il semble que l'auteur ait prvu cette transformation morale,
quand il disait au dbut de son rcit, en dcrivant le prau de la
forteresse: Par les fentes de la palissade, ... on aperoit un
petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la
prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.

On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse
une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels
livres rputs trs-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on
referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous
montrent, dans l'homme le plus heureux, une bte dsole et
stupide, ravale  terre pour y jouir sans but. Dans un autre art,
regardez le _Martyre de saint Sbastien_ et _l'Orgie romaine_ de
Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le
plus? C'est que la joie et la peine ne rsident pas dans les faits
extrieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les
envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur vritable, celui de
manquer de foi et d'esprance. De ces trsors, Dostoevsky avait
assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans
l'unique livre qu'il possda durant quatre ans, dans le petit
vangile, que lui avait donn la fille d'un proscrit; il vous
racontera comment il apprenait  lire  ses compagnons sur les
pages uses. Et l'on dirait, en effet, que les _Souvenirs_ ont t
crits sur les marges de ce volume; un seul mot dfinit bien le
caractre do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conut: c'est
l'esprit vanglique. La plupart de ces crivains russes en sont
pntrs, mais nul ne l'est au mme degr que Dostoevsky, assez
indiffrent aux consquences dogmatiques, il ne retient que la
source de vie morale; tout lui vient de cette source, mme le
talent d'crire, c'est--dire de communiquer son coeur aux hommes,
de leur rpondre quand ils demandent un peu de lumire et de
compassion.

En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en
garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront
peut-tre: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique
sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la rhabilitation du
forat, une gnration de plus dans la nombreuse famille qui va de
Claude Gueux  Jean Valjean.--Qu'on regarde de plus prs; il n'y
a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti
pris est trop souvent un jeu d'antithses qui nous laisse
l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on
grandit le forat au dtriment des honntes gens, comme la
courtisane aux dpens des honntes femmes. Chez l'crivain russe,
pas l'ombre d'une antithse; il ne sacrifie personne  ses
clients, il ne fait pas d'eux des hros; il nous les montre ce
qu'ils sont, pleins de vices et de misres; seulement, il persiste
 chercher en eux le reflet divin,  les traiter en frres dchus,
dignes encore de charit. Il ne les voit pas dans un mirage, mais
sous le jour simple de la ralit; il les dpeint avec l'accent de
la vrit vivante, avec cette juste mesure qu'on ne dfinit point
 l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la
raison.

Une autre catgorie de modles pose devant le peintre: les
autorits du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes
matres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la
mme sobrit d'indignation, la mme quanimit. Rien ne trahit
chez Dostoevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que
nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse
presque la brutalit et l'arbitraire de ces hommes par la
perversion fatale qu'entrane le pouvoir absolu. Il dit quelque
part: Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun
de nos contemporains. L'habitude et l'absence de frein
dveloppent ces instincts, paralllement  des qualits qui
forcent la sympathie. Il en rsulte un bourreau bon garon, une
rduction de Nron, c'est--dire un type foncirement vrai. On
remarquera dans ce genre l'officier Smkalof, qui prend tant de
plaisir  voir administrer les verges; les forats raffolent de
lui, parce qu'il les fustige drlement.

--C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils  l'envi.

Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de
l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus prs qu'un autre de
la nature?

J'ai rencontr un de ces tyranneaux des mines sibriennes. Au mois
d'octobre 1878, je me trouvais au clbre couvent de Saint-Serge,
prs de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours,
sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frre lai
trs-dgourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux
moine accoud sur la galerie du rfectoire, d'o il miettait le
reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des
bouleaux voisins.--C'est le pre un tel, un ancien matre de
police en Sibrie.--Je m'approchai du cnobite. Il reconnut un
tranger et m'adressa la parole en franais. Sa conversation, bien
que trs-rserve, dnotait une ouverture d'horizon fort rare dans
le monde o il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits
de dcembre 1825, dont l'histoire m'tait familire, L'auriez-vous
rencontr en Sibrie? demandai-je  mon interlocuteur.--
Comment donc, il a t sous ma juridiction. J'tais fix. Je
savais ce qu'avait t cette juridiction. Peu d'hommes dans tout
l'empire eussent pu trouver dans leur mmoire les lourds secrets
et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce
moine. Quelle impulsion mystrieuse l'avait amen dans ce couvent,
o il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues
annes? tait-ce pit, remords, lassitude?--En voil un qui a
beaucoup  expier, dis-je  mon guide: il a vu et fait des choses
terribles; le repentir l'ai pouss ici, peut-tre!--Le petit
frre convers me regarda d'un air tonn; videmment, la vocation
de son ancien ne s'tait jamais prsente  son esprit sous ce
point de vue,--Nous sommes tous pcheurs! rpondit-il. Il
ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance
encore plus marque de respect et d'admiration: Sans doute, qu'il
se repent: on raconte qu'il a beaucoup aim les femmes.

Dostoevsky parcourt en tous sens ces mes complexes. Le grand
intrt de son livre, pour les lettrs curieux de formes
nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils
voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce
talent. Au premier abord, ils feront appel  toutes les rgles de
notre catchisme littraire, pour y emprisonner ce raliste, cet
impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir
saisi, et Prote leur chappera; son ralisme farouche dcouvrira
une recherche inquite de l'idal, son impassibilit laissera
deviner une flamme intrieure; cet art subtil puisera des pages
pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout
le dessin d'une me. Il faudra s'avouer vaincu, gar sur des eaux
troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers
l'aurore.

Je ne me dissimule point les dfauts de Dostoevsky, la lenteur
habituelle du trait, le dsordre et l'obscurit de la narration,
qui revient sans cesse sur elle-mme, l'acharnement de myope sur
le menu dtail, et parfois la complaisance maladive pour le dtail
rpugnant. Plus d'un lecteur en sera rebut, s'il n'a pas la
flexibilit d'esprit ncessaire pour se plier aux procds du
gnie russe, assez semblables  ceux du gnie anglais.  l'inverse
de notre got, qui exige des effets rapides, presss, pas bien
profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un
Thackeray ou un Dostoevsky, accumulent de longues pages pour
prparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensit dans cet
effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est
chass loin par cette pesante charge de poudre, tasse grain 
grain! Je crois pouvoir promettre de dlicates motions  ceux qui
auront cette patience de lecture, si difficile  des Franais.

Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que
trop. C'est d'trangler les traductions de et ces oeuvres
trangres, de les adapter  notre got. On a impitoyablement
cart plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour
nous offrir les _Souvenirs de la maison des morts_, une version
qui ft du moins un dcalque fidle du texte russe. Et-il t
possible, tout en satisfaisant  ce premier devoir du traducteur,
de donner au rcit et surtout aux dialogues une allure plus
conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problme ardu que
je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la
traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'crivain russe
d'aprs les impressions que m'a laisses son oeuvre originale; je
n'ose esprer que ces impressions soient aussi fortes sur le
lecteur qui va les recevoir par intermdiaire.

Mais j'ai hte de laisser la parole  Dostoevsky. Quelle que soit
la fortune de ses _Souvenirs_, je ne regretterai pas d'avoir
plaid pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre
ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une me, que
pas un mot ne risque d'veiller une passion douteuse; un livre que
chacun fermera avec une ide meilleure de l'humanit, avec un peu
moins de scheresse pour les misres d'autrui, un peu plus de
courage contre ses propres misres. Voil, si l'on veut bien y
rflchir, un divin mystre de solidarit. Une affreuse souffrance
fut endure, il y a trente ans, par un inconnu, dans une gele de
Sibrie, presque  nos antipodes; conserve en secret depuis lors,
elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier
d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis
longtemps dans quelque valle d'un autre hmisphre, et dont
l'essence recueillie gurit les plaies de gens qui ne l'ont jamais
vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur
fructifie, il en reste un arme subtil qui se rpand indfiniment
dans le monde. Je ne donne point cette vrit pour une dcouverte;
c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'glise sur le
trsor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres
inventions qui procurent beaucoup de gloire  tant de beaux
esprits; changez les mots, grattez le vernis de psychologie
exprimentale, reconnaissez la vieille vrit sous la rouille
thologique; des philosophes vtus de bure avaient aperu tout
cela, il y a quelques centaines d'annes, en se relevant la nuit
dans un clotre pour interroger leur conscience.

Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forat
sibrien, de ce petit aptre laque au corps ravag,  l'me
endolorie, toujours agit entre d'atroces visions et de doux
rves. Je crois le voir encore dans ses accs de zle patriotique,
dblatrant contre l'abomination de l'Occident et la corruption
franaise. Comme la plupart des crivains trangers, il nous
jugeait sur les grimaces littraires que nous leur montrons
quelquefois. On l'et bien tonn, si on lui et prdit qu'il
irait un matin dans Paris pour y rciter son trange martyrologe!
--Allez et ne craignez rien, Fodor Michalovitch. Quelque mal
qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y
fait entendre en lui parlant simplement, avec la vrit qu'on tire
de son coeur.

Vicomte E. M. de Vog.

PREMIRE PARTIE

Au milieu des steppes, des montagnes ou des forts impraticables
des contres recules de la Sibrie, on rencontre, de loin en
loin, de petites villes d'un millier ou deux d'habitants,
entirement bties en bois, fort laides, avec deux glises,--
l'une au centre de la ville, l'autre dans le cimetire,--en un
mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus  un bon village de
la banlieue de Moscou qu' une ville proprement dite. La plupart
du temps, elles sont abondamment pourvues de matres de police,
d'assesseurs et autres employs subalternes. S'il fait froid en
Sibrie, le service du gouvernement y est en revanche
extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens
simples, sans ides librales; leurs moeurs sont antiques, solides
et consacres par le temps. Les fonctionnaires, qui forment  bon
droit la noblesse sibrienne, sont ou des gens du pays, Sibriens
enracins, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout
droit des capitales, sduits par la haute paye, par la subvention
extraordinaire pour frais de voyage et par d'autres esprances non
moins tentantes pour l'avenir. Ceux qui savent rsoudre le
problme de la vie restent presque toujours en Sibrie et s'y
fixent dfinitivement. Les fruits abondants et savoureux qu'ils
rcoltent plus tard les ddommagent amplement; quant aux autres,
gens lgers et qui ne savent pas rsoudre ce problme, ils
s'ennuient bientt en Sibrie et se demandent avec regret pourquoi
ils ont fait la btise d'y venir. C'est avec impatience qu'ils
tuent les trois ans,--terme lgal de leur sjour;--une fois
leur engagement expir, ils sollicitent leur retour et reviennent
chez eux en dnigrant la Sibrie et en s'en moquant. Ils ont tort,
car c'est un pays de batitude, non seulement en ce qui concerne
le service public, mais encore  bien d'autres points de vue. Le
climat est excellent; les marchands sont riches et hospitaliers;
les Europens aiss y sont nombreux. Quant aux jeunes filles,
elles ressemblent  des roses fleuries; leur moralit est
irrprochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter
contre le chasseur. On y boit du champagne en quantit
prodigieuse; le caviar est tonnant; la rcolte rend quelquefois
quinze pour un. En un mot, c'est une terre bnie dont il faut
seulement savoir profiter, et l'on en profite fort bien!

C'est dans l'une de ces petites villes,--gaies et parfaitement
satisfaites d'elles-mmes, dont l'aimable population m'a laiss un
souvenir ineffaable,--que je rencontrai un exil, Alexandre
Ptrovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propritaire en
Russie. Il avait t condamn aux travaux forcs de la deuxime
catgorie, pour avoir assassin sa femme. Aprs avoir subi sa
condamnation,--dix ans de travaux forcs,--il demeurait
tranquille et inaperu en qualit de colon dans la petite ville de
K...  vrai dire, il tait inscrit dans un des cantons
environnants, mais il vivait  K..., o il trouvait  gagner sa
vie en donnant des leons aux enfants. On rencontre souvent dans
les villes de Sibrie des dports qui s'occupent d'enseignement.
On ne les ddaigne pas, car ils enseignent la langue franaise, si
ncessaire dans la vie, et dont on n'aurait pas la moindre ide
sans eux, dans les parties recules de la Sibrie. Je vis
Alexandre Ptrovitch pour la premire fois chez un fonctionnaire,
Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier,
pre de cinq filles qui donnaient les plus belles esprances.
Quatre fois par semaine, Alexandre Ptrovitch leur donnait des
leons  raison de trente kopeks (argent) la leon. Son extrieur
m'intressa. C'tait un homme excessivement ple et maigre, jeune
encore,--g de trente-cinq ans environ,--petit et dbile,
toujours fort proprement habill  l'europenne. Quand vous lui
parliez, il vous fixait d'un air trs-attentif, coutait chacune
de vos paroles avec une stricte politesse et d'un air rflchi,
comme si vous lui aviez pos un problme ou que vous vouliez lui
extorquer un secret. Il vous rpondait nettement et brivement,
mais en pesant tellement chaque mot, que l'on se sentait tout 
coup mal  son aise, sans savoir pourquoi, et que l'on se
flicitait de voir la conversation termine. Je questionnai Ivan
Ivanytch  son sujet; il m'apprit que Goriantchikof tait de
moeurs irrprochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui
aurait pas confi l'instruction de ses filles, mais que c'tait un
terrible misanthrope, qui se tenait  l'cart de tous, fort
instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se prtant assez mal 
une conversation  coeur ouvert.

Certaines personnes affirmaient qu'il tait fou, mais on trouvait
que ce n'tait pas un dfaut si grave; aussi les gens les plus
considrables de la ville taient-ils prts  tmoigner des gards
 Alexandre Ptrovitch, car il pouvait tre fort utile, au besoin,
pour crire des placets. On croyait qu'il avait une parent fort
honorable en Russie,--peut-tre mme dans le nombre y avait-il
des gens haut placs,--mais on n'ignorait pas que depuis son
exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se
faisait du tort  lui-mme. Tout le monde connaissait son histoire
et savait qu'il avait tu sa femme par jalousie,--moins d'un an
aprs son mariage,--et, qu'il s'tait livr lui-mme  la
justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes
semblables sont toujours regards comme des malheurs, dont il faut
avoir piti. Nanmoins, cet original se tenait obstinment 
l'cart et ne se montrait que pour donner des leons.

Tout d'abord je ne fis aucune attention  lui; puis sans que j'en
sus moi-mme la cause, il m'intressa: il tait quelque peu
nigmatique. Causer avec lui tait de toute impossibilit. Certes,
il rpondait  toutes mes questions: il semblait mme s'en faire
un devoir, mais une fois qu'il m'avait rpondu, je n'osais
l'interroger plus longtemps; aprs de semblables conversations, on
voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et
d'puisement. Je me souviens que par une belle soire d't, je
sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement 
l'ide de l'inviter  entrer chez moi, pour fumer une cigarette;
je ne saurais dcrire l'effroi qui se peignit sur son visage; il
se troubla tout  fait, marmotta des mots incohrents, et soudain,
aprs m'avoir regard d'un air courrouc, il s'enfuit dans une
direction oppose. J'en fus fort tonn. Depuis, lorsqu'il me
rencontrait, il semblait prouver  ma vue une sorte de frayeur,
mais je ne me dcourageai pas. Il avait quelque chose qui
m'attirait; un mois aprs, j'entrai moi-mme chez Goriantchikof,
sans aucun prtexte. Il est vident que j'agis alors sottement et
sans la moindre dlicatesse. Il demeurait  l'une des extrmits
de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille tait
poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle ge de
dix ans, fort jolie et trs-joyeuse. Au moment o j'entrai,
Alexandre Ptrovitch tait assis auprs d'elle et lui enseignait 
lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l'avais surpris en
flagrant dlit. Tout perdu, il se leva brusquement et me regarda
fort tonn. Nous nous assmes enfin; il suivait attentivement
chacun de mes regards, comme s'il m'et souponn de quelque
intention mystrieuse. Je devinai qu'il tait horriblement
mfiant. Il me regardait avec dpit, et il ne tenait  rien qu'il
me demandt:--Ne t'en iras-tu pas bientt?

Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes; il
se taisait ou souriait d'un air mauvais: je pus constater qu'il
ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu'il
n'tait nullement curieux de l'apprendre. Je lui parlai ensuite de
notre contre, de ses besoins: il m'coutait toujours en silence
en me fixant d'un air si trange que j'eus honte moi-mme de notre
conversation. Je faillis mme le fcher en lui offrant, encore non
coups, les livres et les journaux que je venais de recevoir par
la dernire poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il
modifia aussitt son intention et dclina mes offres, prtextant
son manque de loisir. Je pris enfin cong de lui; en sortant, je
sentis comme un poids insupportable tomber de mes paules. Je
regrettais d'avoir harcel un homme dont le got tait de se tenir
 l'cart de tout le monde. Mais la sottise tait faite. J'avais
remarqu qu'il possdait fort peu de livres; il n'tait donc pas
vrai qu'il lt beaucoup. Nanmoins,  deux reprises, comme je
passais en voiture fort tard devant ses fentres, je vis de la
lumire dans son logement. Qu'avait-il donc  veiller jusqu'
l'aube? crivait-il, et, si cela tait, qu'crivait-il?

Je fus absent de notre ville pendant trois mois environ. Quand je
revins chez moi, en hiver, j'appris qu'Alexandre Ptrovitch tait
mort et qu'il n'avait pas mme appel un mdecin. On l'avait dj
presque oubli. Son logement tait inoccup. Je fis aussitt la
connaissance de son htesse, dans l'intention d'apprendre d'elle
ce que faisait son locataire et s'il crivait. Pour vingt kopeks,
elle m'apporta une corbeille pleine de papiers laisss par le
dfunt et m'avoua qu'elle avait dj employ deux cahiers 
allumer son feu. C'tait une vieille femme morose et taciturne; je
ne pus tirer d'elle rien d'intressant. Elle ne sut rien me dire
au sujet de son locataire. Elle me raconta pourtant qu'il ne
travaillait presque jamais et qu'il restait des mois entiers sans
ouvrir un livre ou toucher une plume: en revanche, il se promenait
toute la nuit en long et en large dans sa chambre, livr  ses
rflexions; quelquefois mme, il parlait tout haut. Il aimait
beaucoup sa petite fille Katia, surtout quand il eut appris son
nom; le jour de la Sainte-Catherine, il faisait dire  l'glise
une messe de Requiem pour l'me de quelqu'un. Il dtestait qu'on
lui rendt des visites et ne sortait que pour donner ses leons:
il regardait mme de travers son htesse, quand, une fois par
semaine, elle venait mettre sa chambre en ordre; pendant les trois
ans qu'il avait demeur chez elle, il ne lui avait presque jamais
adress la parole. Je demandai  Katia si elle se souvenait de son
matre. Elle me regarda en silence et se tourna du ct de la
muraille pour pleurer. Cet homme s'tait pourtant fait aimer de
quelqu'un!

J'emportai les papiers et je passai ma journe  les examiner. La
plupart n'avaient aucune importance: c'taient des exercices
d'coliers. Enfin je trouvai un cahier assez pais, couvert d'une
criture fine, mais inachev. Il avait peut-tre t oubli par
son auteur. C'tait le rcit--incohrent et fragmentaire--des
dix annes qu'Alexandre Ptrovitch avait passes aux travaux
forcs. Ce rcit tait interrompu  et l, soit par une anecdote,
soit par d'tranges, d'effroyables souvenirs, jets
convulsivement, comme arrachs  l'crivain. Je relus quelquefois
ces fragments et je me pris  douter s'ils avaient t crits dans
un moment de folie. Mais ces mmoires d'un forat, _Souvenirs de
la maison des morts_, comme il les intitule lui-mme quelque part
dans son manuscrit, ne me semblrent pas privs d'intrt. Un
monde tout  fait nouveau, inconnu jusqu'alors, l'tranget de
certains faits, enfin quelques remarques singulires sur ce peuple
dchu,--il y avait l de quoi me sduire, et je lus avec
curiosit. Il se peut que je me sois tromp: je publie quelques
chapitres de ce rcit: que le public juge...


I--LA MAISON DES MORTS.

Notre maison de force se trouvait  l'extrmit de la citadelle,
derrire le rempart. Si l'on regarde par les fentes de la
palissade, esprant voir quelque chose,--on n'aperoit qu'un
petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des
grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s'y
promnent en long et en large; on se dit alors que des annes
entires s'couleront et que l'on verra, par la mme fente de
palissade, toujours le mme rempart, toujours les mmes
sentinelles et le mme petit coin de ciel, non pas de celui qui se
trouve au-dessus de la prison, mais d'un autre ciel, lointain et
libre. Reprsentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas
et large de cent cinquante, enceinte d'une palissade hexagonale
irrgulire, forme de pieux tanonns et profondment enfoncs
en terre: voil l'enceinte extrieure de la maison de force. D'un
ct de la palissade est construite une grande porte, solide et
toujours ferme, que gardent constamment des factionnaires, et qui
ne s'ouvre que quand les condamns vont au travail. Derrire cette
porte se trouvaient la lumire, la libert; l vivaient des gens
libres. En de de lapalissade on se reprsentait ce monde
merveilleux, fantastique comme un conte de fes: il n'en tait pas
de mme du ntre,--tout particulier, car il ne ressemblait 
rien; il avait ses moeurs, son costume, ses lois spciales:
c'tait une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des
hommes  part. C'est ce coin que j'entreprends de dcrire.

Quand on pntre dans l'enceinte, on voit quelques btiments. De
chaque ct d'une cour trs-vaste s'tendent deux constructions de
bois, faites de troncs quarris et  un seul tage: ce sont les
casernes des forats. On y parque les dtenus, diviss en
plusieurs catgories. Au fond de l'enceinte on aperoit encore une
maison, la cuisine, divise en deux chambres (_artel_[1]); plus
loin encore se trouve une autre construction qui sert tout  la
fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l'enceinte,
compltement nu, forme une place assez vaste. C'est l que les
dtenus se mettent en rang. On y fait la vrification et l'appel
trois fois par jour: le matin,  midi et le soir, et plusieurs
fois encore dans la journe, si les soldats de garde sont dfiants
et habiles  compter. Tout autour, entre la palissade et les
constructions, il reste une assez grande surface libre o quelques
dtenus misanthropes ou de caractre sombre aiment  se promener,
quand on ne travaille pas: ils ruminent l,  l'abri de tous les
regards, leurs penses favorites. Lorsque je les rencontrais
pendant ces promenades, j'aimais  regarder leurs visages tristes
et stigmatiss, et  deviner leurs penses. Un des forats avait
pour occupation favorite, dans les moments de libert que nous
laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y
en avait quinze cents, il les avait tous compts et les
connaissait mme par coeur. Chacun d'eux reprsentait un jour de
rclusion: il dcomptait quotidiennement un pieu et pouvait, de
cette faon, connatre exactement le nombre de jours qu'il devait
encore passer dans la maison de force. Il tait sincrement
heureux quand il avait achev un des cts de l'hexagone: et
pourtant, il devait attendre sa libration pendant de longues
annes; mais on apprend la patience  la maison de force. Je vis
un jour un dtenu qui avait subi sa condamnation et que l'on
mettait en libert, prendra cong de ses camarades. Il avait t
vingt ans aux travaux forcs. Plus d'un forat se souvenait de
l'avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni  son crime ni
au chtiment: c'tait maintenant un vieillard  cheveux gris, au
visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six
casernes. En entrant dans chacune d'elles, il priait devant
l'image sainte, saluait profondment ses camarades, en les priant
de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi
qu'un soir on appela vers la porte d'entre un dtenu qui avait
t dans le temps un paysan sibrien fort ais. Six mois
auparavant, il avait reu la nouvelle que sa femme s'tait
remarie, ce qui l'avait fort attrist. Ce soir-l, elle tait
venue  la prison, l'avait fait appeler pour lui donner une
aumne. Ils s'entretinrent deux minutes, pleurrent tous deux et
se sparrent pour ne plus se revoir. Je vis l'expression du
visage de ce dtenu quand il rentra dans la caserne... L, en
vrit, on peut apprendre  tout supporter.

Quand le crpuscule commenait, on nous faisait rentrer dans la
caserne, o l'on nous enfermait pour toute la nuit. Il m'tait
toujours pnible de quitter la cour pour la caserne. Qu'on se
figure une longue chambre, basse et touffante, claire  peine
par des chandelles et dans laquelle tranait une odeur lourde et
nausabonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j'y ai vcu
dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches:
c'tait toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule
chambre on parquait plus de trente hommes. C'tait surtout en
hiver qu'on nous enfermait de bonne heure; il fallait attendre
quatre heures au moins avant que tout le monde ft endormi, aussi
tait-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chanes
qui sonnaient, une vapeur infecte, une fume paisse, un brouhaha
de ttes rases, de fronts stigmatiss, d'habits en lambeaux, tout
cela encanaill, dgotant; oui, l'homme est un animal vivace! on
pourrait le dfinir: un tre qui s'habitue  tout, et ce serait
peut-tre l la meilleure dfinition qu'on en ait donne.

Nous tions en tout deux cent cinquante dans la maison de force.
Ce nombre tait presque invariable, car lorsque les uns avaient
subi leur peine, d'autres criminels arrivaient, il en mourait
aussi. Et il y avait l toute sorte de gens. Je crois que chaque
gouvernement, chaque contre de la Russie avait fourni son
reprsentant. Il y avait des trangers et mme des montagnards du
Caucase. Tout ce monde se divisait en catgories diffrentes,
suivant l'importance du crime et par consquent la dure du
chtiment. Chaque crime, quel qu'il soit, y tait reprsent. La
population de la maison de force tait compose en majeure partie
de dports aux travaux forcs de la catgorie civile (fortement
condamns, comme disaient les dtenus). C'taient des criminels
privs de tous leurs droits civils, membres rprouvs de la
socit, vomis par elle, et dont le visage marqu au fer devait
ternellement tmoigner de leur opprobre. Ils taient incarcrs
dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit
 douze ans;  l'expiration de leur peine, on les envoyait dans un
canton sibrien en qualit de colons. Quant aux criminels de la
section militaire, ils n'taient pas privs de leurs droits
civils,--c'est ce qui a lieu d'ordinaire dans les compagnies de
discipline russes,--et n'taient envoys que pour un temps
relativement court. Une fois leur condamnation purge, ils
retournaient  l'endroit d'o ils taient venus, et entraient
comme soldats dans les bataillons de ligne sibriens[2]. Beaucoup
d'entre eux nous revenaient bientt pour des crimes graves,
seulement ce n'tait plus pour un petit nombre d'annes, mais pour
vingt ans au moins; ils faisaient alors partie d'une section qui
se nommait  perptuit. Nanmoins, les _perptuels_ n'taient
pas privs de leurs droits. Il existait encore une section assez
nombreuse, compose des pires malfaiteurs, presque tous vtrans
du crime, et qu'on appelait la section particulire. On envoyait
l des condamns de toutes les Russies. Ils se regardaient  bon
droit comme dtenus  perptuit, car le terme de leur rclusion
n'avait pas t indiqu. La loi exigeait qu'on leur donnt des
tches doubles et triples. Ils restrent dans la prison jusqu' ce
qu'on entreprit en Sibrie les travaux de force les plus pnibles.
Vous n'tes ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres
forats; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie.
J'ai entendu dire plus tard que cette section a t abolie. On a
loign en mme temps les condamns civils, pour ne conserver que
les condamns militaires que l'on organisa en compagnie de
discipline unique. L'administration a naturellement t change.
Je dcris, par consquent, les pratiques d'un autre temps et des
choses abolies depuis longtemps...

Oui, il y a longtemps de cela; il me semble mme que c'est un
rve. Je me souviens de mon entre  la maison de force, un soir
de dcembre,  la nuit tombante. Les forats revenaient des
travaux: on se prparait  la vrification. Un sous-officier
moustachu m'ouvrit la porte de cette maison trange o je devais
rester tant d'annes, endurer tant d'motions dont je ne pourrais
me faire une ide mme approximative si je ne les avais pas
ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m'imaginer la
souffrance poignante et terrible qu'il y a  ne jamais tre seul
mme une minute pendant dix ans? Au travail sous escorte,  la
caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais!
Du reste, il fallait que je m'y fisse.

Il y avait l des meurtriers par imprudence, des meurtriers de
mtier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous,
matres dans l'industrie de trouver de l'argent dans la poche des
passants ou d'enlever n'importe quoi sur une table. Il aurait
pourtant t difficile de dire pourquoi et comment certains
dtenus se trouvaient  la maison de force. Chacun d'eux avait son
histoire, confuse et lourde, pnible comme un lendemain d'ivresse.
Les forats parlaient gnralement fort peu de leur pass, qu'ils
n'aimaient pas  raconter; ils s'efforaient mme de n'y plus
penser. Parmi mes camarades de chane j'ai connu des meurtriers
qui taient si gais et si insouciants qu'on pouvait parier  coup
sr que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre
reproche; mais il y avait aussi des visages sombres, presque
toujours silencieux. Il tait bien rare que quelqu'un racontt son
histoire, car cette curiosit-l n'tait pas  la mode, n'tait
pas d'usage; disons d'un seul mot que cela n'tait pas reu. Il
arrivait pourtant de loin en loin que par dsoeuvrement un dtenu
racontt sa vie  un autre forat qui l'coutait froidement.
Personne,  vrai dire, n'aurait pu tonner son voisin. Nous ne
sommes pas des ignorants, nous autres! disaient-ils souvent avec
une suffisance cynique. Je me souviens qu'un jour un brigand ivre
(on pouvait s'enivrer quelquefois aux travaux forcs) raconta
comment il avait tu et taillad un enfant de cinq ans: il l'avait
d'abord attir avec un joujou, puis il l'avait emmen dans un
hangar o il l'avait dpec. La caserne tout entire, qui,
d'ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime; le
brigand fut oblig de se taire. Si les forats l'avaient
interrompu, ce n'tait nullement parce que son rcit avait excit
leur indignation, mais parce qu'il n'tait pas reu de parler de
_cela_. Je dois dire ici que les dtenus avaient un certain degr
d'instruction. La moiti d'entre eux,--si ce n'est plus,--
savaient lire et crire. O trouvera-t-on, en Russie, dans
n'importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes
sachant lire et crire? Plus tard, j'ai entendu dire et mme
conclure, grce  ces donnes, que l'instruction dmoralisait le
peuple. C'est une erreur: l'instruction est tout  fait trangre
 cette dcadence morale. Il faut nanmoins convenir qu'elle
dveloppa l'esprit de rsolution dans le peuple, mais c'est loin
d'tre un dfaut.--Chaque section avait un costume diffrent:
l'une portait une veste de drap moiti brune, moiti grise, et un
pantalon dont un canon tait brun, l'autre gris. Un jour, comme
nous tions au travail, une petite fille qui vendait des navettes
de pain blanc (kalatchi) s'approcha des forats; elle me regarda
longtemps, puis clata de rire:--Fi! comme ils sont laids!
s'cria-t-elle. Ils n'ont pas mme eu assez de drap gris ou de
drap brun pour faire leurs habits. D'autres forats portaient une
veste de drap gris uni, mais dont les manches taient brunes. On
rasait aussi les ttes de diffrentes faons; le crne tait mis 
nu tantt en long, tantt en large, de la nuque au front ou d'une
oreille  l'autre.

Cette trange famille avait un air de ressemblance prononc que
l'on distinguait du premier coup d'oeil; mme les personnalits
les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les
autres forats, s'efforaient de prendre le ton gnral de la
maison. Tous les dtenus,-- l'exception de quelques-uns qui
jouissaient d'une gaiet inpuisable et qui, par cela mme,
s'attiraient le mpris gnral,--tous les dtenus taient
moroses, envieux, effroyablement vaniteux, prsomptueux,
susceptibles et formalistes  l'excs. Ne s'tonner de rien tait
 leurs yeux une qualit primordiale, aussi se proccupaient-ils
fort d'avoir de la tenue. Mais souvent l'apparence la plus
hautaine faisait place, avec la rapidit de l'clair,  une plate
lchet. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts: ceux-l
taient naturels et sincres, mais, chose trange! ils taient
le plus souvent d'une vanit excessive et maladive. C'tait
toujours la vanit qui tait au premier plan. La majorit des
dtenus tait dprave et pervertie, aussi les calomnies et les
commrages pleuvaient-ils comme grle. C'tait un enfer, une
damnation que notre vie, mais personne n'aurait os s'lever
contre les rglements intrieurs de la prison et contre les
habitudes reues; aussi s'y soumettait-on bon gr, mal gr.
Certains caractres intraitables ne pliaient que difficilement,
mais pliaient tout de mme. Des dtenus qui, encore libres,
avaient dpass toute mesure, qui, souvent pousss par leur vanit
surexcite, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment,
comme dans un dlire, et qui avaient t l'effroi de villes
entires, taient mats en peu de temps par le rgime de notre
prison. Le nouveau qui cherchait  s'orienter remarquait bien vite
qu'ici il n'tonnerait personne; insensiblement il se soumettait,
prenait le ton gnral, une sorte de dignit personnelle dont
presque chaque dtenu tait pntr, absolument comme si la
dnomination de forat et t un titre honorable. Pas le moindre
signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de
soumission extrieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait
paisiblement la conduite  tenir. Nous sommes des gens perdus,
disaient-ils, nous n'avons pas su vivre en libert, maintenant
nous devons parcourir de toutes nos forces la _rue verte[3]_, et
nous faire compter et recompter comme des btes. Tu n'as pas
voulu obir  ton pre et  ta mre, obis maintenant  la peau
d'ne! Qui n'a pas voulu broder, casse des pierres  l'heure
qu'il est. Tout cela se disait et se rptait souvent en guise de
morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu'on les prt
toutefois au srieux. Ce n'taient que des mots en l'air. Y en
avait-il un seul qui s'avout son iniquit? Qu'un tranger,--pas
un forat,--essaye de reprocher  un dtenu son crime ou de
l'insulter, les injures de part et d'autre n'auront pas de fin. Et
quels raffins que les forats en ce qui concerne les injures! Ils
insultent finement, en artistes. L'injure tait une vraie science;
ils ne s'efforaient pas tant d'offenser par l'expression que par
le sens, l'esprit d'une phrase envenime. Leurs querelles
incessantes contribuaient beaucoup au dveloppement de cet art
spcial.

Comme ils ne travaillaient que sous la menace du bton, ils
taient paresseux et dpravs. Ceux qui n'taient pas encore
corrompus en arrivant  la maison de force, s'y pervertissaient
bientt. Runis malgr eux, ils taient parfaitement trangers les
uns aux autres.--Le diable a us trois paires de _lapti[4]_
avant de nous rassembler, disaient-ils. Les intrigues, les
calomnies, les commrages, l'envie, les querelles, tenaient le
haut bout dans cette vie d'enfer. Pas une mchante langue n'aurait
t en tat de tenir tte  ces meurtriers, toujours l'injure  la
bouche.

Comme je l'ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au
caractre de fer, endurcis et intrpides, habitus  se commander.
Ceux-l, on les estimait involontairement; bien qu'ils fussent
fort jaloux de leur renomme, ils s'efforaient de n'obsder
personne, et ne s'insultaient jamais sans motif; leur conduite
tait en tous points pleine de dignit; ils taient raisonnables
et presque toujours obissants, non par principe ou par conscience
de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux
et l'administration, convention dont ils reconnaissaient tous les
avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me
rappelle qu'un dtenu, intrpide et rsolu, connu pour ses
penchants de bte fauve, fut appel un jour pour tre fouett.
C'tait pendant l't; on ne travaillait pas. L'adjudant, chef
direct et immdiat de la maison de force, tait arriv au corps de
garde, qui se trouvait  ct de la grande porte, pour assister 
la punition. (Ce major tait un tre fatal pour les dtenus, qu'il
avait rduits  trembler devant lui. Svre  en devenir insens,
il se jetait sur eux, disaient-ils; mais c'tait surtout son
regard, aussi pntrant que celui du lynx, que l'on craignait. Il
tait impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi
dire, sans mme regarder. En entrant dans la prison, il savait
dj ce qui se faisait  l'autre bout de l'enceinte; aussi les
forats l'appelaient-ils l'homme aux huit yeux. Son systme
tait mauvais, car il ne parvenait qu' irriter des gens dj
irascibles; sans le commandant, homme bien lev et raisonnable,
qui modrait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait caus
de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends
pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf; il est vrai
qu'il quitta le service aprs qu'il eut t mis en jugement.)

Le dtenu blmit quand on l'appela. D'ordinaire, il se couchait
courageusement et sans profrer un mot, pour recevoir les
terribles verges, aprs quoi, il se relevait en se secouant. Il
supportait ce malheur froidement, en philosophe. Il est vrai qu'on
ne le punissait qu' bon escient, et avec toutes sortes de
prcautions. Mais cette fois, il s'estimait innocent. Il blmit,
et tout en s'approchant doucement de l'escorte de soldats, il
russit  cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il
tait pourtant svrement dfendu aux dtenus d'avoir des
instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions
taient frquentes, inattendues et des plus minutieuses; toutes
les infractions  cette rgle taient svrement punies; mais
comme il est difficile d'enlever  un criminel ce qu'il veut
cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient
ncessairement dans la prison, ils n'taient jamais dtruits. Si
l'on parvenait  les ravir aux forats, ceux-ci s'en procuraient
bien vite de nouveaux. Tous les dtenus se jetrent contre la
palissade, le coeur palpitant, pour regarder  travers les fentes.
On savait que cette fois-ci, Ptrof refuserait de se laisser
fustiger et que la fin du major tait venue. Mais au moment
dcisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le
commandement de l'excution  un officier subalterne: Dieu l'a
sauv! dirent plus tard les forats. Quant  Ptrof, il subit
tranquillement sa punition; une fois le major parti, sa colre
tait tombe. Le dtenu est soumis et obissant jusqu' un certain
point, mais il y a une limite qu'il ne faut pas dpasser. Rien
n'est plus curieux que ces tranges boutades d'emportement et de
dsobissance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs
annes les chtiments les plus cruels, se rvolte pour une
bagatelle, pour un rien. On pourrait mme dire que c'est un fou...
C'est du reste ce que l'on fait.

J'ai dj dit que pendant plusieurs annes je n'ai pas remarqu le
moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime
commis, et que la plupart des forats s'estimaient dans leur for
intrieur en droit d'agir comme bon leur semblait. Certainement la
vanit, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y
taient pour beaucoup. D'autre part, qui peut dire avoir sond la
profondeur de ces coeurs livrs  la perdition et les avoir
trouvs ferms  toute lumire? Enfin il semble que durant tant
d'annes, j'eusse d saisir quelque indice, ft-ce le plus
fugitif, d'un regret, d'une souffrance morale. Je n'ai
positivement rien aperu. On ne saurait juger le crime avec des
opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus
complique qu'on ne le croit. Il est avr que ni les maisons de
force, ni les bagnes, ni le systme des travaux forcs, ne
corrigent le criminel; ces chtiments ne peuvent que le punir et
rassurer la socit contre les attentats qu'il pourrait commettre.
La rclusion et les travaux excessifs ne font que dvelopper chez
ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances dfendues
et une effroyable insouciance. D'autre part, je suis certain que
le clbre systme cellulaire n'atteint qu'un but apparent et
trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son nergie,
nerve son me qu'il affaiblit et effraye, et montre enfin une
momie dessche et  moiti folle comme un modle d'amendement et
de repentir. Le criminel qui s'est rvolt contre la socit, la
hait et s'estime toujours dans son droit: la socit a tort, lui
non. N'a-t-il pas du reste subi sa condamnation? aussi est-il
absous, acquitt  ses propres yeux. Malgr les opinions diverses,
chacun reconnatra qu'il y a des crimes qui partout et toujours,
sous n'importe quelle lgislation, seront indiscutablement crimes
et que l'on regardera comme tels tant que l'homme sera homme. Ce
n'est qu' la maison de force que j'ai entendu raconter, avec un
rire enfantin  peine contenu, les forfaits les plus tranges, les
plus atroces. Je n'oublierai jamais un parricide,--ci-devant
noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son pre. Un
vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir
par des remontrances sur la pente fatale o il glissait. Comme il
tait cribl de dettes et qu'on souponnait son pre d'avoir,--
outre une ferme,--de l'argent cach, il le tua pour entrer plus
vite en possession de son hritage. Ce crime ne fut dcouvert
qu'au bout d'un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du
reste avait inform la justice de la disparition de son pre,
continua ses dbauches. Enfin, pendant son absence, la police
dcouvrit le cadavre du vieillard dans un canal d'gout recouvert
de planches. La tte grise tait spare du tronc et appuye
contre le corps, entirement habill; sous la tte, comme par
drision, l'assassin avait gliss un coussin. Le jeune homme
n'avoua rien: il fut dgrad, dpouill de ses privilges de
noblesse et envoy aux travaux forcs pour vingt ans. Aussi
longtemps que je l'ai connu, je l'ai toujours vu d'humeur
trs-insouciante. C'tait l'homme le plus tourdi et le plus
inconsidr que j'aie rencontr, quoiqu'il ft loin d'tre sot. Je
ne remarquai jamais en lui une cruaut excessive. Les autres
dtenus le mprisaient, non pas  cause de son crime, dont il
n'tait jamais question, mais parce qu'il manquait de tenue. Il
parlait quelquefois de son pre. Ainsi un jour, en vantant la
robuste complexion hrditaire dans sa famille, il ajouta: --
Tenez, mon pre, par exemple, jusqu' sa mort, n'a jamais t
malade. Une insensibilit animale porte  un aussi haut degr
semble impossible: elle est par trop phnomnale. Il devait y
avoir l un dfaut organique, une monstruosit physique et morale
inconnue jusqu' prsent  la science, et non un simple dlit. Je
ne croyais naturellement pas  un crime aussi atroce, mais des
gens de la mme ville que lui, qui connaissaient tous les dtails
de son histoire, me la racontrent. Les faits taient si clairs,
qu'il aurait t insens de ne pas se rendre  l'vidence. Les
dtenus l'avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil:
Tiens-le! tiens-le! coupe-lui la tte! la tte! la tte!

Presque tous les forats rvaient  haute voix ou dliraient
pendant leur sommeil; les injures, les mots d'argot, les couteaux,
les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. Nous
sommes des gens broys, disaient-ils, nous n'avons plus
d'entrailles, c'est pourquoi nous crions la nuit.

Les travaux forcs dans notre forteresse n'taient pas une
occupation, mais une obligation: les dtenus accomplissaient leur
tche ou travaillaient le nombre d'heures fix par la loi, puis
retournaient  la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur
en haine. Si le dtenu n'avait pas un travail personnel auquel il
se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait
impossible de supporter sa rclusion. De quelle faon ces gens,
tous d'une nature fortement trempe, qui avaient largement vcu et
dsiraient vivre encore, qui avaient t runis contre leur
volont, aprs que la socit les avait rejets, auraient-ils pu
vivre d'une faon normale et naturelle?

Grce  la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont
le dtenu n'aurait jamais mme conscience, se dvelopperaient en
lui.

L'homme ne peut exister sans travail, sans proprit lgale et
normale; hors de ces conditions il se pervertit et se change en
bte fauve. Aussi chaque forat, par une exigence toute naturelle
et par instinct de conservation, avait-il chez nous un mtier, une
occupation quelconque. Les longues journes d't taient prises
presque tout entires par les travaux forcs; la nuit tait si
courte qu'on avait juste le temps de dormir. Il n'en tait pas de
mme en hiver; suivant le rglement, les dtenus devaient tre
renferms dans la caserne,  la tombe de la nuit. Que faire
pendant les longues et tristes soires, sinon travailler? Aussi
chaque caserne, bien que ferme aux verrous, prenait-elle
l'apparence d'un vaste atelier.  vrai dire, le travail n'tait
pas dfendu, mais il tait interdit d'avoir des outils, sans
lesquels il est tout  fait impossible. On travaillait en
cachette, et l'administration, semble-t-il, fermait les yeux.
Beaucoup de dtenus arrivaient  la maison de force sans rien
savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un mtier
quelconque de leurs camarades, et, une fois librs, devenaient
d'excellents ouvriers. Il y avait l des cordonniers, des
bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des
doreurs. Un Juif mme, Ia Boumstein, tait en mme temps
bijoutier et usurier. Tout le monde travaillait et gagnait ainsi
quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville.
L'argent est une libert sonnante et trbuchante, inestimable pour
un homme entirement priv de la vraie libert. S'il se sent
quelque monnaie en poche, il se console de sa position, mme quand
il ne pourrait pas la dpenser. (Mais on peut partout et toujours
dpenser son argent, d'autant plus que le fruit dfendu est
doublement savoureux. On peut se procurer de l'eau-de-vie mme
dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent svrement
prohibes, tout le monde fumait. L'argent et le tabac prservaient
les forats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime:
sans lui, ils se seraient mutuellement dtruits, comme des
araignes enfermes dans un bocal de verre. Le travail et l'argent
n'en taient pas moins interdits: on pratiquait frquemment
pendant la nuit de svres perquisitions, durant lesquelles on
confisquait tout ce qui n'tait pas lgalement autoris. Si
adroitement que fussent cachs les pcules, il arrivait cependant
qu'on les dcouvrait. C'tait l une des raisons pour lesquelles
on ne les conservait pas longtemps: on les changeait bientt
contre de l'eau-de-vie; ce qui explique comment celle-ci avait du
s'introduire dans la maison de force. Le dlinquant tait
non-seulement priv de son pcule, mais encore cruellement fustig!

Peu de temps aprs chaque perquisition, les forats se procuraient
de nouveau les objets qui avaient t confisqus, et tout marchait
comme ci-devant. L'administration le savait, et bien que la
condition des dtenus ft assez semblable  celle des habitants du
Vsuve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions infliges
pour ces peccadilles. Qui n'avait pas d'industrie manuelle,
commerait d'une manire quelconque. Les procds d'achat et de
vente taient assez originaux. Les uns s'occupaient de brocantage
et revendaient parfois des objets que personne autre qu'un forat
n'aurait jamais eu l'ide de vendre ou d'acheter, voire mme de
regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon
avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la
pauvret mme des forats, l'argent acqurait un prix suprieur 
celui qu'il a en ralit. De longs et pnibles travaux,
quelquefois fort compliqus, ne se payaient que quelques kopeks.
Plusieurs prisonniers prtaient  la petite semaine et y
trouvaient leur compte. Le dtenu, panier perc ou ruin, portait
 l'usurier les rares objets qui lui appartenaient et les
engageait pour quelques liards qu'on lui prtait  un taux
fabuleux. S'il ne les rachetait pas au terme fix, l'usurier les
vendait impitoyablement aux enchres, et cela sans retard. L'usure
florissait si bien dans notre maison de force qu'on prtait mme
sur des objets appartenant  l'tat: linge, bottes, etc., choses 
chaque instant indispensables. Lorsque le prteur sur gages
acceptait de semblables dpts, l'affaire prenait souvent une
tournure inattendue: le propritaire allait trouver, aussitt
aprs avoir reu son argent, le sous-officier (surveillant en chef
de la maison de force) et lui dnonait le recel d'objets
appartenant  l'tat, que l'on enlevait  l'usurier, sans mme
juger le fait digne d'tre rapport  l'administration suprieure.
Mais jamais aucune querelle,--c'est ce qu'il y a de plus
curieux,--ne s'levait entre l'usurier et le propritaire; le
premier rendait silencieusement, d'un air morose, les effets qu'on
lui rclamait, comme s'il s'y attendait depuis longtemps. Peut-tre
s'avouait-il qu' la place du nantisseur, il n'aurait pas agi
autrement. Aussi, si l'on s'insultait aprs cette perquisition,
c'tait moins par haine que par simple acquit de conscience.

Les forats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque dtenu
avait son petit coffre, muni d'un cadenas, dans lequel il serrait
les effets confis par l'administration. Quoiqu'on et autoris
ces coffres, cela n'empchait nullement les vols. Le lecteur peut
s'imaginer aisment quels habiles voleurs se trouvaient parmi
nous. Un dtenu qui m'tait sincrement dvou,--je le dis sans
prtention,--me vola ma Bible, le seul livre qui ft permis dans
la maison de force; le mme jour, il me l'avoua, non par repentir,
mais parce qu'il eut piti de me voir la chercher longtemps. Nous
avions au nombre de nos camarades de chane plusieurs forats,
dits cabaretiers, qui vendaient de l'eau-de-vie, et
s'enrichissaient relativement  ce mtier-l. J'en parlerai plus
loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m'y arrte. Un
grand nombre de dtenus taient dports pour contrebande, ce qui
explique comment on pouvait apporter clandestinement de l'eau-de-vie
dans la maison de force, sous une surveillance aussi svre
qu'tait la ntre, et malgr les escortes invitables. Pour le
dire en passant, la contrebande constitue un crime  part. Se
figurerait-on que l'argent, le bnfice rel de l'affaire, n'a
souvent qu'une importance secondaire pour le contrebandier? C'est
pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation: dans son
genre, c'est un pote. Il risque tout ce qu'il possde, s'expose 
des dangers terribles, ruse, invente, se dgage, se dbrouille,
agit mme quelquefois avec une sorte d'inspiration. Cette passion
est aussi violente que celle du jeu. J'ai connu un dtenu de
stature colossale, qui tait bien l'homme le plus doux, le plus
paisible et le plus soumis qu'il ft possible de voir. On se
demandait comment il avait pu tre dport: son caractre tait si
doux, si sociable, que pendant tout le temps qu'il passa  la
maison de force, il n'eut jamais de querelle avec personne.
Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la
frontire, il avait t envoy aux travaux forcs pour
contrebande. Comme de juste, il ne rsista pas au dsir de
transporter de l'eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il
pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des
verges! Ce mtier si dangereux ne lui rapportait qu'un bnfice
drisoire: c'tait l'entrepreneur qui s'enrichissait  ses dpens.
Chaque fois qu'il avait t puni, il pleurait comme une vieille
femme et jurait ses grands dieux qu'on ne l'y reprendrait plus. Il
tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par cder de
nouveau  sa passion... Grce  ces amateurs de contrebande,
l'eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force.

Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les dtenus, n'en
tait pas moins constant et bienfaisant, c'tait l'aumne. Les
classes leves de notre socit russe ne savent pas combien les
marchands, les bourgeois et tout notre peuple en gnral a de
soins pour les malheureux[5]. L'aumne ne faisait jamais dfaut
et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en
argent,--mais trs-rarement.--Sans les aumnes, l'existence
des forats, et surtout celle des prvenus, qui sont fort mal
nourris, serait par trop pnible. L'aumne se partage galement
entra tous les dtenus. Si l'aumne ne suffit pas, on divise les
petits pains par la moiti et quelquefois mme en six morceaux,
afin que chaque forat en ait sa part. Je me souviens de la
premire aumne,--une petite pice de monnaie,--que je reus.
Peu de temps aprs mon arrive, un matin, en revenant du travail
seul avec un soldat d'escorte, je croisai une mre et sa fille,
une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais dj vues
une fois. (La mre tait veuve d'un pauvre soldat qui, jeune
encore, avait pass au conseil de guerre et tait mort dans
l'infirmerie de la maison de force, alors que je m'y trouvais.
Elles pleuraient  chaudes larmes quand elles taient venues
toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille
rougit et murmura quelques mots  l'oreille de sa mre, qui
s'arrta et prit dans un panier un quart de kopek qu'elle remit 
la petite fille. Celle-ci courut aprs moi:--Tiens, malheureux,
me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ!--Je pris la
monnaie qu'elle me glissait dans la main; la petite fille retourna
tout heureuse vers sa mre. Je l'ai conserv longtemps, ce kopek-l!


II--PREMIRES IMPRESSIONS.

Les premires semaines et en gnral les commencements de ma
rclusion se prsentent vivement  mon imagination. Au contraire,
les annes suivantes se sont fondues et ne m'ont laiss qu'un
souvenir confus. Certaines poques de cette vie se sont mme tout
 fait effaces de ma mmoire; je n'en ai gard qu'une impression
unique, toujours la mme, pnible, monotone, touffante.

Ce que j'ai vu et prouv pendant ces premiers temps de ma
dtention, il me semble que tout cela est arriv hier. Il devait
en tre ainsi.

Je me rappelle parfaitement que, tout d'abord, cette vie m'tonna
par cela mme qu'elle ne prsentait rien de particulier,
d'extraordinaire, ou pour mieux m'exprimer, d'inattendu. Plus tard
seulement, quand j'eus vcu assez longtemps dans la maison de
force, je compris tout l'exceptionnel, l'inattendu d'une existence
semblable, et je m'en tonnai. J'avouerai que cet tonnement ne
m'a pas quitt pendant tout le temps de ma condamnation; je ne
pouvais dcidment me rconcilier avec cette existence.

J'prouvai tout d'abord une rpugnance invincible en arrivant  la
maison de force, mais, chose trange! la vie m'y sembla moins
pnible que je ne me l'tais figur en route.

En effet, les dtenus, bien qu'embarrasss par leurs fers,
allaient et venaient librement dans la prison; ils s'injuriaient,
chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de
l'eau-de-vie (les buveurs taient pourtant assez rares); il
s'organisait mme de nuit des parties de cartes en rgle. Les
travaux ne me parurent pas trs-pnibles; il me semblait que ce
n'tait pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps
aprs pourquoi ce travail tait dur et excessif; c'tait moins par
sa difficult que parce qu'il tait forc, contraint, obligatoire,
et qu'on ne l'accomplissait que par crainte du bton. Le paysan
travaille certainement beaucoup plus que le forat, car pendant
l't il peine nuit et jour; mais c'est dans son propre intrt
qu'il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins
que le condamn qui excute un travail forc dont il ne retire
aucun profit. Il m'est venu un jour  l'ide que si l'on voulait
rduire un homme  nant, le punir atrocement, l'craser tellement
que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-mme devant ce
chtiment et s'effrayerait d'avance, il suffirait de donner  son
travail un caractre de complte inutilit, voire mme
d'absurdit. Les travaux forcs tels qu'ils existent actuellement
ne prsentent aucun intrt pour les condamns, mais ils ont au
moins leur raison d'tre: le forat fait des briques, creuse la
terre, crpit, construit; toutes ces occupations ont un sens et un
but. Quelquefois mme le dtenu s'intresse  ce qu'il fait. Il
veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement; mais
qu'on le contraigne, par exemple,  transvaser de l'eau d'une tine
dans une autre, et vice versa,  concasser du sable ou 
transporter un tas de terre d'un endroit  un autre pour lui
ordonner ensuite la rciproque, je suis persuad qu'au bout de
quelques jours le dtenu s'tranglera ou commettra mille crimes
comportant la peine de mort plutt que de vivre dans un tel
abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu'un chtiment
semblable serait plutt une torture, une vengeance atroce qu'une
correction; il serait absurde, car il n'atteindrait aucun but
sens.

Je n'tais, du reste, arriv qu'en hiver, au mois de dcembre; les
travaux avaient alors peu d'importance dans notre forteresse. Je
ne me faisais aucune ide du travail d't, cinq fois plus
fatigant. Les dtenus, pendant la saison rigoureuse, dmolissaient
sur l'Irtych de vieilles barques appartenant  l'tat,
travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amasse par
les ouragans contre les constructions, ou brlaient et
concassaient de l'albtre, etc. Comme le jour tait trs-court, le
travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait  la
maison de force o il n'y avait presque rien  faire, sauf le
travail supplmentaire que s'taient cr les forats.

Un tiers a peine des dtenus travaillaient srieusement: les
autres fainantaient et rdaient sans but dans les casernes,
intriguant, s'injuriant. Ceux qui avaient quelque argent
s'enivraient d'eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs conomies;
tout cela par fainantise, par ennui, par dsoeuvrement. J'appris
encore  connatre une souffrance qui peut-tre est la plus aigu,
la plus douloureuse qu'on puisse ressentir dans une maison de
dtention,  part la privation de libert: je veux parler de la
cohabitation force. La cohabitation est plus ou moins force
partout et toujours, mais nulle part elle n'est aussi horrible que
dans une prison; il y a l des hommes avec lesquels personne ne
voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamn,--
inconsciemment peut-tre,--en a souffert.

La nourriture des dtenus me parut passable. Ces derniers
affirmaient mme qu'elle tait incomparablement meilleure que dans
n'importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le
certifier,--car je n'ai jamais t incarcr ailleurs. Beaucoup
d'entre nous avaient, du reste, la facult de se procurer la
nourriture qui leur convenait; quoique la viande ne cott que
trois kopeks, ceux-l seuls qui avaient toujours de l'argent se
permettaient le luxe d'en manger: la majorit des dtenus se
contentaient de la ration rglementaire. Quand ils vantaient la
nourriture de la maison de force, ils n'avaient en vue que le
pain, que l'on distribuait par chambre et non pas
individuellement et au poids. Cette dernire condition aurait
effray les forats, car un tiers au moins d'entre eux, dans ce
cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu'avec le
systme en vigueur, chacun tait content. Notre pain tait
particulirement savoureux et mme renomm en ville; on attribuait
sa bonne qualit  une heureuse construction des fours de la
prison. Quant  notre soupe de chou aigre (_chichi_), qui se
cuisait dans un grand chaudron et qu'on paississait de farine,
elle tait loin d'avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle tait
fort claire et maigre; mais ce qui m'en dgotait surtout, c'tait
la quantit de cancrelats qu'on y trouvait. Les dtenus n'y
faisaient toutefois aucune attention.

Les trois jours qui suivirent mon arrive, je n'allai pas au
travail; on donnait toujours quelque rpit aux nouveaux dports,
afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le
lendemain, je dus sortir de la maison de force pour tre ferr. Ma
chane n'tait pas d'uniforme, elle se composait d'anneaux qui
rendaient un son clair: c'est ce que j'entendis dire aux autres
dtenus. Elle se portait extrieurement, par-dessus le vtement,
tandis que mes camarades avaient des fers forms non d'anneaux,
mais de quatre tringles paisses comme le doigt et runies entre
elles par trois anneaux qu'on portait sous le pantalon.  l'anneau
central s'attachait une courroie, noue  son tour  une ceinture
boucle sur la chemise.

Je revois nettement la premire matine que je passai dans la
maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde,
prs de la grande porte de l'enceinte; au bout de dix minutes le
sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les dtenus
s'veillaient les uns aprs les autres et se levaient en tremblant
de froid de leurs lits de planches,  la lumire terne d'une
chandelle.

Presque tous taient moroses. Ils billaient et s'tiraient, leurs
fronts marqus au fer se contractaient; les uns se signaient;
d'autres commenaient  dire des btises. La touffeur tait
horrible. L'air froid du dehors s'engouffrait aussitt qu'on
ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les dtenus se
pressaient autour des seaux pleins d'eau: les uns aprs les autres
prenaient de l'eau dans la bouche, ils s'en lavaient la figure et
les mains. Cette eau tait apporte de la veille par le
_parachnik_, dtenu qui, d'aprs le rglement, devait nettoyer la
caserne. Les condamns le choisissaient eux-mmes. Il n'allait pas
au travail, car il devait examiner les lits de camp et les
planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir
d'eau frache les seaux de sa chambre. Cette eau servait le matin
aux ablutions; pendant la journe c'tait la boisson ordinaire des
forats. Ce matin-l, des disputes s'levrent aussitt au sujet
de la cruche.

--Que fais-tu l, front marqu? grondait un dtenu de haute
taille, sec et basan.

Il attirait l'attention par les protubrances tranges dont son
crne tait couvert. Il repoussa un autre forat tout rond, tout
petit, au visage gai et rougeaud.

--Attends donc!

--Qu'as-tu  crier! tu sais qu'on paye chez nous quand on veut
faire attendre les autres. File toi-mme. Regardez ce beau
monument, frres,... non, il n'a point de _farticultiapnost_[6].

Ce mot _farticultiapnost_ fit son effet: les dtenus clatrent de
rire, c'tait tout ce que dsirait le joyeux drille, qui tenait
videmment le rle de bouffon dans la caserne. L'autre forat le
regarda d'un air de profond mpris.

--H! la petite vache!... marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain
blanc de la prison l'a engraisse.

--Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau?

--Parbleu! comme tu le dis.

--Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.

--Tu le vois.

--Comment? je le vois!

--Un oiseau, qu'on te dit!

--Mais lequel?

Ils se dvoraient des yeux. Le petit attendait une rponse et
serrait les poings, en apparence prt  se battre. Je pensais
qu'une rixe s'ensuivrait. Tout cela tait nouveau pour moi, aussi
regardai-je cette scne avec curiosit. J'appris plus tard que de
semblables querelles taient fort innocentes et qu'elles servaient
 l'baudissement des autres forats, comme une comdie amusante:
on n'en venait presque jamais aux mains. Cela caractrisait
clairement les moeurs de la prison.

Le dtenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il
sentait qu'on attendait sa rponse; sous peine de se dshonorer,
de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu'il avait dit,
montrer qu'il tait un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi
jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mpris
inexprimable, s'efforant de l'irriter en le regardant par-dessus
l'paule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et
lentement, distinctement, il rpondit:

--Un _kaghane_!

C'est--dire qu'il tait un oiseau _kaghane[7]_. Un formidable
clat de rire accueillit cette saillie et applaudit 
l'ingniosit du forat.

--Tu n'es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros
qui se sentait battu  plates coutures; furieux de sa dfaite, il
se serait jet sur son adversaire, si ses camarades n'avaient
entour les deux parties de crainte qu'une querelle srieuse ne
s'engaget.

--Battez-vous plutt que de vous piquer avec la langue, cria de
son coin un spectateur.

--Oui! retenez-les! lui rpondit-on, ils vont se battre. Nous
sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons
pas.

--Oh! les beaux lutteurs! L'un est ici pour avoir chip une livre
de pain; l'autre est un voleur de pots; il a t fouett par le
bourreau, parce qu'il avait vol une terrine de lait caill  une
vieille femme.

--Allons! allons! assez! cria un invalide dont l'office tait de
maintenir l'ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur
une couchette particulire.

--De l'eau, les enfants! de l'eau pour Nvalide[8] Ptrovitch, de
l'eau pour notre petit frre Nvalide Ptrovitch! il vient de se
rveiller.

--Ton frre... Est-ce que je suis ton frre? Nous n'avons pas bu
pour un rouble d'eau-de-vie ensemble! marmotta l'invalide en
passant les bras dans les manches de sa capote.

On se prpara  la vrification, car il faisait dj clair; les
dtenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revtu
leurs demi-pelisses (_polouchoubki_) et recevaient dans leur
bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers
cuiseurs de gruau, comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme
les _parachniki_, taient choisis par les dtenus eux-mmes:--il
y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de
force.--Ils disposaient de l'unique couteau de cuisine autoris
dans la prison, qui leur servait  couper le pain et la viande.

Les dtenus se dispersaient dans les coins et autour des tables,
en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prts  se
rendre au travail. Quelques forats avaient devant eux du
_kvass_[9] dans lequel ils miettaient leur pain et qu'ils
avalaient ensuite.

Le tapage tait insupportable; plusieurs forats, cependant,
causaient dans les coins d'un air pos et tranquille.

--Salut et bon apptit, pre Antonytch! dit un jeune dtenu, en
s'asseyant  ct d'un vieillard dent et refrogn.

--Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans
lever les yeux, tout en s'efforant de mcher son pain avec ses
gencives dentes.

--Et moi qui pensais que tu tais mort, Antonytch; vrai!...

--Meurs le premier, je te suivrai...

Je m'assis auprs d'eux.  ma droite, deux forats d'importance
avaient li conversation, et tchaient de conserver leur dignit
en parlant.

--Ce n'est pas moi qu'on volera, disait l'un, je crains plutt de
voler moi-mme...

--Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait.

--Et que ferais-tu donc? Tu n'es qu'un forat... Nous n'avons pas
d'autre nom... Tu verras qu'elle te volera, la coquine, sans mme
te dire merci. J'en ai t pour mon argent. Figure-toi qu'elle est
venue il y a quelques jours. O nous fourrer? Bon! je demande la
permission d'aller chez Thodore le bourreau; il avait encore sa
maison du faubourg, celle qu'il avait achete de Salomon le
galeux, tu sais, ce Juif qui s'est trangl, il n'y a pas
longtemps...

--Oui, je le connais, celui qui tait cabaretier ici, il y a
trois ans et qu'on appelait Grichka--le cabaret borgne, je
sais...

--Eh bien! non, tu ne sais pas... d'abord c'est un autre
cabaret...

--Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t'amnerai
autant de tmoins que tu voudras.

--Ouais! c'est bien toi qui les amneras! Qui es-tu, toi? sais-tu
 qui tu parles?

--Parbleu!

--Je t'ai assez souvent ross, bien que je ne m'en vante pas. Ne
fais donc pas tant le fier!

--Tu m'as ross? Qui me rossera n'est pas encore n, et qui m'a
ross est maintenant  six pieds sous terre.

--Pestifr de Bender!

--Que la lpre sibrienne te ronge d'ulcres!

--Qu'un Turc fende ta chienne de tte!

Les injures pleuvaient.

--Allons! les voil en train de brailler. Quand on n'a pas su se
conduire, on reste tranquille... ils sont trop contents d'tre
venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-l!

On les spara aussitt. Qu'on se batte de la langue tant qu'on
veut, cela est permis, car c'est une distraction pour tout le
monde, mais pas de rixes! ce n'est que dans les cas
extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient,
on la dnonce au major, qui ordonne des enqutes, s'en mle
lui-mme,--et alors tout va de travers pour les dtenus; aussi
mettent-ils tout de suite le hol  une querelle srieuse. Et
puis, les ennemis s'injurient plutt par distraction, par exercice
de rhtorique. Ils se montent, la querelle prend un caractre
furieux, froce: on s'attend  les voir s'gorger, il n'en est
rien; une fois que leur colre a atteint un certain diapason, ils
se sparent aussitt. Cela m'tonnait fort, et si je raconte
quelques-unes des conversations des forats, c'est avec intention.
Me serais-je figur que l'on pt s'injurier par plaisir, y trouver
une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanit
caresse: un dialecticien qui sait injurier en artiste est
respect. Pour peu on l'applaudirait comme un acteur.

Dj, la veille au soir, j'avais remarqu quelques regards de
travers  mon adresse. Par contre, plusieurs forats rdaient
autour de moi, souponnant que j'avais apport de l'argent; ils
cherchrent  entrer dans mes bonnes grces, en m'enseignant 
porter mes fers sans en tre gn; ils me fournirent aussi,--
prix d'argent, bien entendu,--un coffret avec une serrure pour y
serrer les objets qui m'avaient t remis par l'administration et
le peu de linge qu'on m'avait permis d'apporter avec moi dans la
maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mmes dtenus
me volrent mon coffre et burent l'argent qu'ils en avaient
retir. L'un d'eux me devint fort dvou par la suite, bien qu'il
me volt toutes les fois que l'occasion s'en prsentait. Il
n'tait pas le moins du monde confus de ses vols, car il
commettait ces dlits presque inconsciemment, comme par devoir;
aussi ne pouvais-je lui garder rancune.

Ces forats m'apprirent que l'on pouvait avoir du th et que je
ferais bien de me procurer une thire; ils m'en trouvrent une
que je louai pour un certain temps; ils me recommandrent aussi un
cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m'accommoderait les
mets que je dsirerais, si seulement j'avais l'intention d'acheter
des provisions et de me nourrir  part... Comme de juste, ils
m'empruntrent de l'argent; le jour de mon arrive, ils vinrent
m'en demander jusqu' trois fois.

Les ci-devant nobles[10] incarcrs dans la maison de force taient
mal vus de leurs codtenus. Quoiqu'ils fussent dchus de tous
leurs droits,  l'gal des autres forats,--ceux-ci ne les
reconnaissaient pas pour des camarades. Il n'y avait dans cet
loignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous tions
toujours pour eux des gentilshommes, bien qu'ils se moquassent
souvent de notre abaissement.

--Eh, eh! c'est fini! La voiture de Mossieu crasait autrefois du
monde  Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.

Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus
possible. Ce fut surtout quand nous travaillmes en commun que
nous emes beaucoup  endurer, car nos forces n'galaient pas les
leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n'est plus
difficile que de gagner la confiance du peuple,  plus forte
raison celle de gens pareils, et de mriter leur affection.

Il n'y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de
force. D'abord cinq Polonais,--dont je parlerai plus loin en
dtail,--que les forats dtestaient, plus peut-tre que les
gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamns
politiques) taient toujours avec eux sur un pied de politesse
contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la
parole et ne cachaient nullement le dgot qu'ils ressentaient en
pareille compagnie; les forats le comprenaient parfaitement et
les payaient de la mme monnaie.

Il me fallut prs de deux ans pour gagner la bienveillance de
certains de mes compagnons, mais la majeure partie d'entre eux
m'aimait et dclarait que j'tais un brave homme.

Nous tions en tout,--en me comptant,--cinq nobles russes dans
la maison de force. J'avais entendu parler de l'un d'eux, mme
avant mon arrive, comme d'une crature vile et basse,
horriblement corrompue, faisant mtier d'espion et de dlateur;
aussi, ds le premier jour, me refusai-je  entrer en relation
avec cet homme. Le second tait le parricide dont j'ai parl dans
ces mmoires. Quant au troisime, il se nommait Akim Akimytch:
j'ai rarement rencontr un original pareil, le souvenir qu'il m'a
laiss est encore vivant.

Grand, maigre, faible d'esprit et terriblement ignorant, il tait
raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forats se
moquaient de lui, mais ils le craignaient  cause de son caractre
susceptible, exigeant et querelleur. Ds son arrive, il s'tait
mis sur un pied d'galit avec eux, il les injuriait et les
battait. D'une honntet phnomnale, il lui suffisait de
remarquer une injustice pour qu'il se mlt d'une affaire qui ne
le regardait pas. Il tait en outre excessivement naf; dans ses
querelles avec les forats, il leur reprochait d'tre des voleurs
et les exhortait sincrement  ne plus drober. Il avait servi en
qualit de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui ds le
premier jour, et il me raconta aussitt son affaire. Il avait
commenc par tre _junker_ (volontaire avec le grade de sous-officier)
dans un rgiment de ligne. Aprs avoir attendu longtemps sa
nomination de sous-lieutenant, il la reut enfin et fut envoy
dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire
du voisinage mit le feu  cette forteresse et tenta une attaque
nocturne qui n'eut aucun succs. Akim Akimytch usa de finesse 
son gard et fit mine d'ignorer qu'il ft l'auteur de l'attaque:
on l'attribua  des insurgs qui rdaient dans la montagne. Au
bout d'un mois, il invita amicalement le prince  venir lui faire
visite. Celui-ci arriva  cheval, sans se douter de rien; Akim
Akimytch rangea sa garnison en bataille et dcouvrit devant les
soldats la flonie et la trahison de son visiteur; il lui reprocha
sa conduite, lui prouva qu'incendier un fort tait un crime
honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire;
puis, en guise de conclusion  cette harangue, il fit fusiller le
prince; il informa aussitt ses suprieurs de cette excution avec
tous les dtails ncessaires. On instruisit le procs d'Akim
Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamn  mort; on
commua sa peine, on l'envoya en Sibrie comme forat de la
deuxime catgorie, c'est--dire, condamn  douze ans de
forteresse. Il reconnaissait volontiers qu'il avait agi
illgalement, que le prince devait tre jug civilement, et non
par une cour martiale. Nanmoins, il ne pouvait comprendre que son
action ft un crime.

--Il avait incendi mon fort, que devais-je faire? l'en
remercier?--rpondait-il  toutes mes objections.

Bien que les forats se moquassent d'Akim Akimytch et
prtendissent qu'il tait un peu fou, ils l'estimaient pourtant 
cause de son adresse et de son exactitude.

Il connaissait tous les mtiers possibles, et faisait ce que vous
vouliez: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait
acquis ces talents  la maison de force, car il lui suffisait de
voir un objet pour l'imiter. Il vendait en ville, ou plutt,
faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux.

Grce  son travail, il avait toujours quelque argent, qu'il
employait immdiatement  acheter du linge, un oreiller, etc.; il
s'tait arrang un matelas. Comme il couchait dans la mme caserne
que moi, il me fut fort utile au commencement de ma rclusion.

Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forats
se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats
d'escorte les entouraient, le fusil charg. Un officier du gnie
arrivait alors avec l'intendant des travaux et quelques soldats
qui surveillaient les terrassements. L'intendant comptait les
forats et les envoyait par bandes aux endroits o ils devaient
s'occuper.

Je me rendis, ainsi que d'autres dtenus,  l'atelier du gnie,
maison de briques fort basse, construite au milieu d'une grande
cour encombre de matriaux. Il y avait l une forge, des ateliers
de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch
travaillait dans ce dernier: il cuisait de l'huile pour ses
vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d'autres
meubles en faux noyer.

En attendant qu'on me mt de nouveaux fers, je lui communiquai mes
premires impressions.

--Oui, dit-il, ils n'aiment pas les nobles, et surtout les
condamns politiques: ils sont heureux de leur nuire. N'est-ce pas
comprhensible au fond? vous n'tes pas des leurs, vous ne leur
ressemblez pas: ils ont tous t serfs ou soldats.

Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie
est dure ici, mais ce n'est rien en comparaison des compagnies de
discipline en Russie. On y souffre l'enfer. Ceux qui en viennent
vantent mme notre maison de force; c'est un paradis en
comparaison de ce purgatoire. Ce n'est pas que le travail soit
plus pnible. On dit qu'avec les forats de la premire catgorie,
l'administration,--elle n'est pas exclusivement militaire comme
ici,--agit tout autrement qu'avec nous. Ils ont leur petite
maison (on me l'a racont, je ne l'ai pas vu); ils ne portent pas
d'uniforme, on ne leur rase pas la tte; du reste,  mon avis,
l'uniforme et les ttes rases ne sont pas de mauvaises choses;
c'est plus ordonn, et puis c'est plus agrable  l'oeil!
Seulement, ils n'aiment pas a, eux. Et regardez-moi quelle Babel!
des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des
orthodoxes, des paysans qui ont quitt femme et enfants, des
Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait o! Et tout
ce monde doit faire bon mnage, vivre cte  cte, manger  la
mme cuelle, dormir sur les mmes planches. Pas un instant de
libert: on ne peut se rgaler qu' la drobe, il faut cacher son
argent dans ses bottes... et puis, toujours la maison de force et
la maison de force!... Involontairement, des btises vous viennent
en tte.

Je savais dj tout cela. J'tais surtout curieux de questionner
Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien,
et l'impression que me laissa son rcit fut loin d'tre agrable.

Je devais vivre pendant deux ans sous l'autorit de cet officier.
Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n'tait que la
stricte vrit. C'tait un homme mchant et dsordonn, terrible
surtout parce qu'il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents
tres humains. Il regardait les dtenus comme ses ennemis
personnels, premire faute trs-grave. Ses rares capacits, et
peut-tre mme ses bonnes qualits, taient perverties par son
intemprance et sa mchancet. Il arrivait quelquefois comme une
bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s'il remarquait un
dtenu endormi sur le dos ou sur le ct gauche, il le rveillait
pour lui dire; Tu dois dormir comme je l'ai ordonn. Les forats
le dtestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise
figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que
le major tait entirement entre les mains de son brosseur Fedka
et qu'il avait failli devenir fou quand son chien Trsor tomba
malade; il prfrait ce chien  tout le monde. Quand Fedka lui
apprit qu'un forat, vtrinaire de hasard, faisait des cures
merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce dtenu et lui dit:

--Je te confie mon chien; si tu guris Trsor, je te
rcompenserai royalement.

L'homme, un paysan sibrien fort intelligent, tait en effet un
excellent vtrinaire, mais avant tout un rus moujik. Il raconta
 ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut
oublie.

--Je regarde son Trsor; il tait couch sur un divan, la tte
sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu'il a une
inflammation et qu'il faut le saigner; je crois que je l'aurais
guri, mais je me dis:--Qu'arrivera-t-il, s'il crve? ce sera ma
faute.--Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m'avez
fait venir trop tard; si j'avais vu votre chien hier ou avant-hier,
il serait maintenant sur pied;  l'heure qu'il est je n'y peux
rien: il crvera!

Et Trsor creva.

On me raconta un jour qu'un forat avait voulu tuer le major. Ce
dtenu, depuis plusieurs annes, s'tait fait remarquer par sa
soumission et aussi par sa taciturnit: on le tenait mme pour
fou. Comme il tait quelque peu lettr, il passait ses nuits 
lire la Bible. Quand tout le monde tait endormi, il se relevait,
grimpait sur le pole, allumait un cierge d'glise, ouvrait son
vangile et lisait. C'est de cette faon qu'il vcut toute une
anne.

Un beau jour, il sortit des rangs et dclara qu'il ne voulait pas
aller au travail. On le dnona au major, qui s'emporta et vint
immdiatement  la caserne. Le forat se rua sur lui, et lui lana
une brique qu'il avait prpare  l'avance, mais il le manqua. On
empoigna le dtenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l'affaire
de quelques instants; transport  l'hpital, il y mourut trois
jours aprs. Il dclara pendant son agonie qu'il n'avait de haine
pour personne, mais qu'il avait voulu souffrir. Il n'appartenait
pourtant  aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui
dans les casernes, c'tait toujours avec respect.

On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu'on les soudait, des
marchandes de petits pains blancs entrrent dans la forge, l'une
aprs l'autre. C'taient pour la plupart de toutes petites filles,
qui venaient vendre les pains que leurs mres cuisaient. Quand
elles avanaient en ge, elles continuaient  rder parmi nous,
mais elles n'apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait
toujours quelqu'une. Il y avait aussi des femmes maries. Chaque
petit pain cotait deux kopeks; presque tous les dtenus en
achetaient.

Je remarquai un forat menuisier, dj grisonnant,  la figure
empourpre et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de
petits pains. Avant leur arrive, il s'tait nou un mouchoir
rouge autour du cou. Une femme grasse, trs-grle, posa son
panier sur l'tabli du menuisier. Ils causrent:

--Pourquoi n'tes-vous pas venue hier? lui demanda le forat,
avec un sourire satisfait.

--Je suis venue, mais vous aviez dcamp, rpondit hardiment la
femme.

--Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous
serions certainement vus... Avant-hier, elles sont toutes venues
me voir.

--Et qui donc?

--Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekound... La
Dvougrochevaa (Quatre-KopeKs) tait aussi ici.

--Eh quoi, demandai-je  Akim Akimytch, est-il possible que...?

--Oui, cela arrive quelquefois, rpondit-il en baissant les yeux,
car c'tait un homme fort chaste.

Cela arrivait quelquefois, mais trs-rarement et avec des
difficults inoues. Les forats aimaient mieux employer leur
argent  boire, malgr tout l'accablement de leur vie comprime.
Il tait fort malais de joindre ces femmes; il fallait convenir
du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et
ce qui tait le plus difficile, viter les escortes, chose presque
impossible, et dpenser des sommes folles--relativement.--J'ai
t cependant quelquefois tmoin de scnes amoureuses. Un jour,
nous tions trois occups  chauffer une briqueterie, dans un
hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte taient de bons
diables. Deux _souffleuses_ (c'est ainsi qu'on les appelait)
apparurent bientt.

--O tes-vous restes si longtemps? leur demanda un dtenu qui
certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que
vous vous tes attardes?

--Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des
dents quand j'irai chez eux, rpondit gaiement une d'elles.

C'tait bien la fille la plus sale qu'on pt imaginer; on
l'appelait Tchekound; elle tait arrive en compagnie de son amie
la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaa), qui tait au-dessous de toute
description.

--Hein! il y a joliment longtemps qu'on ne vous voit plus, dit le
galant en s'adressant  la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez
maigri.

--Peut-tre;--avant j'tais belle, grasse, tandis que
maintenant on dirait que j'ai aval des aiguilles.

--Et vous allez toujours avec les soldats, n'est-ce pas?

--Voyez les mchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi?
aprs tout; quand on devrait me rouer de coups, j'aime les petits
soldats!

--Laissez-les, vos soldats; c'est nous que vous devez aimer, nous
avons de l'argent...

Reprsentez-vous ce galant au crne ros, les fers aux chevilles,
en habit de deux couleurs et sous escorte...

Comme je pouvais retourner  la maison de force,--on m'avait mis
mes fers,--je dis adieu  Akim Akimytch et je m'en allai,
escort d'un soldat. Ceux qui travaillent  la tche reviennent
les premiers; aussi, quand j'arrivai dans notre caserne, y avait-il
dj des forats de retour.

Comme la cuisine n'aurait pu contenir toute une caserne  la fois,
on ne dnait pas ensemble; les premiers arrivs mangeaient leur
portion. Je gotai la soupe aux choux aigres (_chichi_), mais par
manque d'habitude je ne pus la manger et je me prparai du th. Je
m'assis au bout d'une table avec un forat, ci-devant gentilhomme
comme moi.

Les dtenus entraient et sortaient. Ce n'tait pas la place qui
manquait, car ils taient encore peu nombreux; cinq d'entre eux
s'assirent  part, auprs de la grande table. Le cuisinier leur
versa deux cuelles de soupe aigre, et leur apporta une lchefrite
de poisson rti. Ces hommes clbraient une fte en se rgalant.
Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint
s'asseoir  nos cts.

--Je n'tais pas avec vous, mais je sais que vous faites
ripaille, cria un forat de grande taille en entrant, et en
enveloppant d'un regard ses camarades.

C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, maigre et musculeux.
Sa figure dnotait la ruse et aussi la gaiet; la lvre
infrieure, charnue et pendante, lui donnait une expression
comique.

--Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas
bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprs
de ceux qui festinaient: bon apptit! je vous amne un nouveau
convive.

--Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.

--Alors! amis de Tambof.

--Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien  venir
nous rclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi  un riche
paysan.

--J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (_ikote_, le
hoquet) dans le ventre, autrement dit je crve de faim; mais o
loge-t-il, votre paysan?

--Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui.

--Gazine boit aujourd'hui, mes petits frres, il mange son
capital.

--Il a au moins vingt roubles, dit un autre forat; a rapporte
d'tre cabaretier.

--Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du
gouvernement.

--Veux-tu du th? Tiens, demandes-en  ces seigneurs qui en
boivent!

--O voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne
valent pas mieux que nous, dit d'une voix sombre un forat assis
dans un coin, et qui n'avait pas risqu un mot jusqu'alors.

--Je boirais bien un verre de th, mais j'ai honte d'en demander,
car nous avons de l'amour-propre, dit le forat  grosse lvre, en
nous regardant d'un air de bonne humeur.

--Je vous en donnerai, si vous le dsirez, lui dis-je en
l'invitant du geste; en voulez-vous?

--Comment? si j'en veux? qui n'en voudrait pas? fit-il en
s'approchant de la table.

--Voyez-vous a! chez lui, quand il tait libre, il ne mangeait
que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu'en prison il lui
faut du th! comme un vrai gentilhomme! continua le forat  l'air
sombre.

--Est-ce que personne ici ne boit du th? demandai-je  ce
dernier; mais il ne me jugea pas digne d'une rponse.

--Des pains blancs! des pains blancs! trennez le marchand!

Un jeune dtenu apportait en effet, passe dans une ficelle, toute
une charge de kalatchi qu'il vendait dans les casernes. Sur dix
pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine,
c'tait prcisment sur ce dixime qu'il comptait pour son dner.

--Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans
la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les
mangerais bien tous, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent.
Allons! enfants, il n'en reste plus qu'un! que celui de vous qui a
eu une mre...!

Cet appel  l'amour filial gaya tout le monde; on lui acheta
quelques pains blancs.

--Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c'est un
vrai pch! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si
l'_homme aux huit yeux_ (le major) arrive...

--On le cachera... Est-il saoul?

--Oui, mais il est mchant, il se rebiffe.

--Pour sr on en viendra aux coups...

--De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin.

--De Gazine; c'est un dtenu qui vend de l'eau-de-vie. Quand il a
gagn quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu'au
dernier kopek. Une bte cruelle et mchante, quand il a bu! 
jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre
tel qu'il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu' ce
qu'on le lui arrache.

--Comment y arrive-t-on?

--Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme pltre,
atrocement, jusqu' ce qu'il perde connaissance. Quand il est 
moiti mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on
le couvre de sa pelisse.

--Mais on pourrait le tuer!

--Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste,
c'est le plus fort de tous les dtenus. Sa constitution est si
solide que le lendemain il se relve parfaitement sain.

--Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m'adressant au
Polonais, voil des gens qui mangent  part, et qui pourtant ont
l'air de m'envier le th que je bois.

--Votre th n'y est pour rien. C'est  vous qu'ils en veulent:
n'tes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils
seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous
ne savez pas quels ennuis vous attendent. C'est un martyre pour
nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement
pnible. Il faut une grande force de caractre pour s'y habituer.
On vous fera bien des avanies et des dsagrments  cause de votre
nourriture et de votre th, et pourtant ceux qui mangent  part et
boivent quotidiennement du th sont assez nombreux. Ils en ont le
droit, tous, non.

Il s'tait lev et avait quitt la table. Quelques instants plus
tard ses prdictions se confirmaient dj...


III--PREMIRES IMPRESSIONS (Suite).

 peine M--cki (le Polonais auquel j'avais parl) fut-il sorti,
que Gazine, compltement ivre, se prcipita comme une masse dans
la cuisine.

Voir un forat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait
se rendre au travail,--tant donn la svrit bien connue du
major qui d'un instant  l'autre pouvait arriver  la caserne, la
surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d'une semelle la
prison, la prsence des invalides et des factionnaires,--tout
cela droutait les ides que je m'tais faites sur notre maison de
force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et
m'expliquer des faits qui de prime abord me semblaient
nigmatiques.

J'ai dj dit que tous les forats avaient un travail quelconque
et que ce travail tait pour eux une exigence naturelle et
imprieuse. Ils aiment passionnment l'argent et l'estiment plus
que tout, presque autant que la libert. Le dport est  demi
consol, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire,
il est triste, inquiet et dsespr s'il n'a pas d'argent, il est
prt alors  commettre n'importe quel dlit pour s'en procurer.
Pourtant, malgr l'importance que lui donnent les forats, cet
argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son
propritaire, car il est difficile de le conserver. On le
confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses
perquisitions soudaines, dcouvrait un petit pcule pniblement
amass, il le confisquait; il se peut qu'il l'employt 
l'amlioration de la nourriture des dtenus, car on lui remettait
tout l'argent enlev aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le
volait; impossible de se fier  qui que ce soi. On dcouvrit
cependant un moyen de prservation; un vieillard, Vieux-croyant
originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les conomies des
forats. Je ne rsiste pas au dsir de dire quelques mots de cet
homme, bien que cela me dtourne de mon rcit. Ce vieillard avait
soixante ans environ, il tait maigre, de petite taille et tout
grisonnant. Ds le premier coup d'oeil il m'intrigua fort, car il
ne ressemblait nullement aux autres; son regard tait si paisible
et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et
limpides, entours d'une quantit de petites rides. Je
m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un tre aussi
bon, aussi bienveillant. On l'avait envoy aux travaux forcs pour
un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub
(province de Tchernigoff) s'taient convertis  l'orthodoxie. Le
gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie
et engager les autres dissidents  se convertir de mme. Le
vieillard et quelques autres fanatiques avaient rsolu de
dfendre la foi. Quand on commena  btir dans leur ville une
glise orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la
dportation  son auteur. Ce bourgeois ais (il s'occupait de
commerce) avait quitt une femme et des enfants chris, mais il
tait parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement
qu'il souffrait pour la foi. Quand on avait vcu quelque temps
aux cts de ce doux vieillard, on se posait involontairement la
question:--Comment avait-il pu se rvolter!--Je l'interrogeai 
plusieurs reprises sur sa foi. Il ne relchait rien de ses
convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses
rpliques. Et pourtant il avait dtruit une glise, ce qu'il ne
dsavouait nullement: il semblait qu'il ft convaincu que son
crime et ce qu'il appelait son martyre taient des actions
glorieuses. Nous avions encore d'autres forats Vieux-croyants,
Sibriens pour la plupart, trs-dvelopps, russ comme de vrais
paysans. Dialecticiens  leur manire, ils suivaient aveuglment
leur loi, et aimaient fort  discuter. Mais ils avaient de grands
dfauts; ils taient hautains, orgueilleux et fort intolrants. Le
vieillard ne leur ressemblait nullement; trs-fort, plus fort mme
en exgse que ses coreligionnaires, il vitait toute controverse.
Comme il tait d'un caractre expansif et gai, il lui arrivait de
rire,--non pas du rire grossier et cynique des autres forats,
--mais d'un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de
simplicit enfantine et qui s'harmonisait parfaitement avec sa
tte grise. (Peut-tre fais-je erreur, mais il me semble qu'on
peut connatre un homme rien qu' son rire; si le rire d'un
inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un
brave homme.) Ce vieillard s'tait acquis le respect unanime des
prisonniers, il n'en tirait pas vanit. Les dtenus l'appelaient
grand-pre et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle
influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgr la
fermet avec laquelle il supportait la vie de la maison de force,
on sentait qu'il cachait une tristesse profonde, ingurissable. Je
couchais dans la mme caserne que lui. Une nuit, vers trois heures
du matin, je me rveillai; j'entendis un sanglot lent, touff. Le
vieillard tait assis sur le pole ( la place mme o priait
auparavant le forat qui avait voulu tuer le major) et lisait son
eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais rpter:
Seigneur, ne m'abandonne pas! Matre! fortifie-moi! Mes pauvres
petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons
plus. Je ne puis dire combien je me sentis triste.

Nous remettions donc notre argent  ce vieillard. Dieu sait
pourquoi le bruit s'tait rpandu dans notre caserne qu'on ne
pouvait le voler; on savait bien qu'il cachait quelque part
l'pargne qu'on lui confiait, mais personne n'avait pu dcouvrir
son secret. Il nous le rvla, aux Polonais et  moi.

L'un des pieux de la palissade avait une branche qui, en
apparence, tenait fortement  l'arbre, mais qu'on pouvait enlever,
puis remettre adroitement en place. On dcouvrait alors un vide;
c'tait la cachette en question.

Je reprends le fil de mon rcit. Pourquoi le dtenu ne garde-t-il
pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder,
mais encore la prison est si triste! Le forat, par sa nature
mme, a une telle soif de libert! Par sa position sociale, c'est
un tre si insouciant, si dsordonn, que l'ide d'engloutir son
capital dans une ribote, de s'tourdir par le tapage et la
musique, lui vient tout naturellement  l'esprit, ne ft-ce que
pour oublier une minute son chagrin. Il tait trange de voir
certains individus courbs sur leur travail, dans le seul but de
dpenser en un jour tout leur gain jusqu'au dernier kopek; puis,
ils se remettaient au travail jusqu' une nouvelle bamboche,
attendue pendant plusieurs mois.--Certains forats aimaient les
habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de
fantaisie, des gilets, des sibriennes; mais c'tait surtout pour
les chemises d'indienne que les dtenus avaient un got prononc,
ainsi que pour les ceinturons  boucle de mtal.

Les jours de fte, les lgants s'endimanchaient: il fallait les
voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se
sentir bien mis allait chez eux jusqu' l'enfantillage. Du reste,
pour beaucoup de choses, les forats ne sont que de grands
enfants. Ces beaux vtements disparaissaient bien vite, souvent le
soir mme du jour o ils avaient t achets, leurs propritaires
les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les
bamboches revenaient presque toujours  poque fixe; elles
concidaient avec les solennits religieuses ou avec la fte
patronale du forat en ribote. Celui-ci plaait un cierge devant
l'image, en se levant, faisait sa prire, puis il s'habillait et
commandait son dner. Il avait fait acheter d'avance de la viande,
du poisson, des petits pts; il s'empiffrait comme un boeuf,
presque toujours seul; il tait bien rare qu'un forat invitt son
camarade  partager son festin. C'est alors que l'eau-de-vie
faisait son apparition: le forat buvait comme une semelle de
botte et se promenait dans les casernes titubant, trbuchant; il
avait  coeur de bien montrer  tous ses camarades qu'il tait
ivre, qu'il baladait, et de mriter par l une considration
particulire.

Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un
homme ivre; chez nous, c'tait une vritable estime. Dans la
maison de force, une ribote tait en quelque sorte une distinction
aristocratique.

Une fois qu'il se sentait gai, le forat se procurait un musicien;
nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien dserteur, assez
laid, mais qui possdait un violon dont il savait jouer. Comme il
n'avait aucun mtier, il s'engageait  suivre le forat en liesse,
de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses
forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dgot que
lui causait cette musique ternellement la mme, mais au cri que
poussait le dtenu: Joue, puisque tu as reu de l'argent pour
cela! il se remettait  corcher son violon de plus belle. Ces
ivrognes taient assurs qu'on veillerait sur eux, et que dans le
cas o le major arriverait, on les cacherait  ses regards. Ce
service tait du reste tout dsintress. De leur ct, le
sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour
maintenir l'ordre taient parfaitement tranquilles: l'ivrogne ne
pouvait occasionner aucun dsordre.  la moindre tentative de
rvolte ou de tapage, on l'aurait apais, ou mme li; aussi
l'administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les
yeux. Elle savait que si l'eau-de-vie tait interdite, tout irait
de travers.--Comment se procurait-on cette eau-de-vie?

On l'achetait dans la maison de force mme, chez les cabaretiers,
comme les forats appelaient ceux qui s'occupaient de ce commerce,
--fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les
bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance cotait cher,
tant donn les maigres gains des clients. Le commerce commenait,
continuait et finissait d'une manire assez originale. Un dtenu
qui ne connaissait aucun mtier, ne voulait pas travailler, et qui
pourtant dsirait s'enrichir rapidement, se dcidait, quand il
possdait quelque argent,  acheter et revendre de l'eau-de-vie.
L'entreprise tait hardie: elle rclamait une grande audace, car
on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le
cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au dbut, comme il
n'a que peu d'argent, il apporte lui-mme l'eau-de-vie  la prison
et s'en dfait d'une faon avantageuse. Il rpte cette opration
une seconde, une troisime fois; s'il n'est pas dcouvert par
l'administration, il possde bientt un pcule qui lui permet de
donner de l'extension  son commerce; il devient entrepreneur,
capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup
moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui.

La prison est toujours abondamment peuple de dtenus ruins et
sans mtier, mais dous d'audace et d'adresse. Leur unique capital
est leur dos; ils se dcident souvent  le mettre en circulation,
et proposent au cabaretier d'introduire de l'eau-de-vie dans les
casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois
ou mme une fille, qui, pour un bnfice convenu,--en gnral
assez maigre,--achte de l'eau-de-vie avec l'argent du
cabaretier et la cache dans un endroit connu du forat-contrebandier,
prs du chantier o travaille celui-ci. Le fournisseur
gote presque toujours, en route, le prcieux liquide
et remplace impitoyablement ce qui manque par de l'eau pure,--
c'est  prendre ou  laisser; le cabaretier ne peut pas faire le
difficile; il doit s'estimer heureux si on ne lui a pas vol son
argent et s'il reoit de l'eau-de-vie telle quelle.--Le porteur,
auquel le cabaretier a indiqu l'endroit du rendez-vous, arrive
auprs du fournisseur avec des boyaux de boeuf, qui ont t
pralablement lavs, puis remplis d'eau, et qui conservent ainsi
leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le
contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus
secrtes de son corps. C'est l que se montrent toute la ruse,
toute l'adresse de ces hardis forats. Son honneur est piqu au
vif, il faut duper l'escorte et le corps de garde: il les dupera.
Si le porteur est fin, son soldat d'escorte (c'est quelquefois une
recrue) ne voit que du feu dans son mange. Car le dtenu l'a
tudi  fond; il a en outre combin l'heure et le lieu du
rendez-vous. Si le dport,--un briquetier, par exemple,--grimpe
sur le four qu'il chauffe, le soldat d'escorte ne grimpera
certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc
verra ce qu'il fait? En approchant de la maison de force, il
prpare  tout hasard une pice de quinze ou vingt kopeks et
attend  la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tte et
fouille chaque forat  sa rentre dans la caserne, puis lui ouvre
la porte. Le porteur d'eau-de-vie espre qu'on aura honte de
l'examiner et de le tter trop en dtail en certains endroits.
Mais si le caporal est un rus compre, c'est justement les places
dlicates qu'il tte, et il trouve l'eau-de-vie apporte en
contrebande. Il ne reste plus au forat qu'une seule chance de
salut: il glisse  la drobe dans la main du sous-officier la
picette qu'il tient, et souvent, par suite d'une pareille
manoeuvre, l'eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du
cabaretier. Mais quelquefois le truc ne russit pas, et c'est
alors que l'unique capital du contrebandier entre vraiment en
circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger
d'importance le capital malchanceux. Quant  l'eau-de-vie, elle
est confisque. Le contrebandier subit sa punition sans trahir
l'entrepreneur, non parce que cette dnonciation le dshonorerait,
mais parce qu'elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait
tout de mme; la seule consolation qu'il pourrait avoir, c'est que
le cabaretier partagerait son chtiment; mais comme il a besoin de
ce dernier, il ne le dnonce pas, quoiqu'il ne reoive aucun
salaire, s'il s'est laiss surprendre.

Du reste, la dlation fleurit dans la maison de force. Loin de se
fcher contre un espion ou de le tenir  l'cart, on en fait
souvent son ami; si quelqu'un s'tait mis en tte de prouver aux
forats toute la bassesse qu'il y a  se dnoncer mutuellement,
personne, dans la prison, ne l'aurait compris. Le ci-devant
gentilhomme dont j'ai dj parl, cette lche et vile crature
avec laquelle j'avais rompu ds mon arrive  la forteresse, tait
l'ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui
se faisait dans la maison de force; celui ci s'empressait
naturellement de rapporter  son matre ce qu'il avait entendu.
Tout le monde le savait, mais personne n'aurait eu l'ide de le
chtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite.

Quand l'eau-de-vie arrivait sans encombre  la maison de force,
l'entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa
marchandise lui cotait dj fort cher; aussi, pour que le
bnfice ft plus grand, il la transvasait en l'additionnant d'une
moiti d'eau pure: il tait prt et n'avait plus qu' attendre les
acheteurs. Au premier jour de fte, voire mme pendant la semaine,
arrive un forat: il a travaill comme un ngre, pendant plusieurs
mois, pour conomiser, kopek par kopek, une petite somme qu'il se
dcide  dpenser d'un seul coup. Depuis longtemps ce jour de
bombance est prvu et fix: il en a rv pendant les longues nuits
d'hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l'a
soutenu dans son lourd labeur. L'aurore de ce jour si impatiemment
attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le
lui a ni vol ni confisqu; il est libre de le dpenser, il porte
ses conomies au cabaretier, qui, tout d'abord, lui donne de
l'eau-de-vie presque pure,--elle n'a t baptise que deux fois;
--mais,  mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de
l'eau. Aussi le forat paye-t-il une tasse d'eau-de-vie cinq ou
six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il
faut de ces tasses et surtout combien le forat doit dpenser
d'argent avant d'tre ivre. Cependant, comme il a perdu l'habitude
de la boisson, le peu d'alcool qui se trouve dans le liquide
l'enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu' ce qu'il ne reste
plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs,--le
cabaretier est en mme temps prteur sur gages;--mais comme ses
vtements personnels sont peu nombreux, il engage bientt les
effets que lui fournit le gouvernement. Quand l'ivrogne a bu sa
dernire chemise, son dernier chiffon, il se couche et se rveille
le lendemain matin avec un fort mal de tte. Il supplie en vain le
cabaretier de lui donner  crdit une goutte d'eau-de-vie pour
dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour mme
il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va
s'chiner, tout en rvant au bienheureux jour de ribote qui vient
de disparatre dans le pass; peu  peu il reprend courage et
attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui
arrivera.

Quant au cabaretier, s'il a gagn une forte somme,--quelques
dizaines de roubles,--il fait apporter de l'eau-de-vie, mais
celle-l, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de
trafic! il est temps de s'amuser! Il boit, mange, se paye de la
musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux
employs subalternes de la maison de force. Cette fte dure
quelquefois plusieurs jours.

Quand sa provision d'eau-de-vie est puise, il s'en va boire chez
les autres cabaretiers, qui s'y attendent: il boit alors son
dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l'attention des forats
 surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que
le major ou l'officier de garde s'aperoivent du dsordre. On
entrane alors l'ivrogne au corps de garde; on lui confisque son
capital,--s'il a de l'argent sur lui,--et on le fouette. Le
forat se secoue comme un chien crott, rentre dans la caserne et
reprend son mtier de cabaretier au bout de quelques jours.

Il se trouve quelquefois parmi les dports des amateurs du beau
sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagns
d'un soldat qu'ils ont corrompu,  se glisser  la drobe hors de
la forteresse, dans un faubourg, au lieu d'aller au travail. L,
dans une maisonnette d'apparence tranquille, il se fait un festin
o l'on dpense d'assez fortes sommes. L'argent des forats n'est
pas  ddaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois 
l'avance de ces fugues, srs d'tre gnreusement rcompenss. En
gnral, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcs.
Ces escapades restent presque toujours secrtes. Je dois avouer
qu'elles sont fort rares, car elles cotent beaucoup, et les
amateurs du beau sexe recourent  d'autres moyens moins onreux.

Au commencement de mon sjour, un jeune dtenu au visage rgulier
excita vivement ma curiosit. Son nom tait Sirotkine: c'tait un
tre nigmatique  beaucoup d'gards. Sa figure m'avait frapp; il
n'avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait  la section
particulire, c'est--dire qu'il tait condamn aux travaux forcs
 perptuit: on devait le regarder comme un des criminels
militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu
et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux
blond clair lui donnaient une expression douce que ne gtait mme
pas son crne ras. Quoiqu'il n'et aucun mtier, il se procurait
de temps  autre de l'argent par petites sommes. Par exemple, il
tait remarquablement paresseux et toujours vtu comme un
souillon. Si quelqu'un lui faisait gnreusement cadeau d'une
chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d'avoir un vtement
neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait,
et ne se querellait presque jamais avec les autres forats. Il se
promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d'un
air pensif.  quoi il pouvait penser, je n'en sais rien. Quand on
l'appelait pour lui demander quelque chose, il rpondait aussitt
avec dfrence, nettement, sans bavarder comme les autres: il vous
regardait toujours avec les yeux nafs d'un enfant de dix ans.
Quand il avait de l'argent, il n'achetait rien de ce que les
autres estimaient indispensable; sa veste avait beau tre
dchire, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu'il
n'achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c'taient les
petits pains, les pains d'pice: il les croquait avec le plaisir
d'un bambin de sept ans. Lorsqu'on ne travaillait pas, il errait
habituellement dans les casernes. Quand tout le monde tait
occup, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou
qu'on se moqut de lui,--ce qui arrivait assez souvent,--il
tournait sur ses talons sans mot dire, et s'en allait ailleurs. Si
la plaisanterie tait trop forte, il rougissait. Je me demandais
souvent pour quel crime il avait pu tre envoy aux travaux
forcs. Un jour que j'tais malade et couch  l'hpital,
Sirotkine se trouvait tendu sur un grabat non loin de moi; je
liai conversation avec lui; il s'anima et me raconta inopinment
comment on l'avait fait soldat, comment sa mre l'avait accompagn
en pleurant et quels tourments il avait endurs au service
militaire. Il ajouta qu'il n'avait pu se faire  cette vie: tout
le monde tait svre et courrouc pour un rien, ses suprieurs
taient presque toujours mcontents de lui...

--Mais pourquoi t'a-t-on envoy ici? Et encore dans la section
particulire. Ah! Sirotkine! Sirotkine!

--Oui, Alexandre Ptrovitch! je n'ai t en tout qu'une anne au
bataillon: on m'a envoy ici pour avoir tu mon capitaine, Grigori
Ptrovitch.

--J'ai entendu raconter cela, mais je ne l'ai pas cru. Comment
as-tu pu le tuer?

--Tout ce qu'on vous a dit est vrai. La vie m'tait trop lourde.

--Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie! Bien
sr, c'est un peu dur au commencement, mais on s'y habitue, et
l'on devient un excellent soldat. Ta mre a d te gter et te
dorloter; je suis sur qu'elle t'a nourri de pain d'pice et de
lait de poule jusqu' l'ge de dix-huit ans!

--Ma mre, c'est vrai, m'aimait beaucoup. Quand je suis parti,
elle s'est mise au lit et elle y est reste... Comme alors la vie
de soldat m'tait pnible! tout allait  l'envers. On ne cessait
de me punir, et pourquoi? J'obissais  tout le monde, j'tais
exact, soigneux, je ne buvais pas, je n'empruntais  personne,--
c'est mauvais, quand un homme commence  emprunter. Et pourtant
tout le monde autour de moi tait si cruel, si dur! Je me fourrais
quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour,
ou plutt une nuit, j'tais de garde. C'tait l'automne, il
ventait fort et il faisait si sombre qu'on ne voyait pas un chat.
Et j'tais si triste, si triste! J'enlve la baonnette de mon
fusil et je la pose  ct de moi; puis j'appuie le canon contre
ma poitrine, et avec le gros orteil du pied,--j'avais t ma
botte,--je presse la dtente. Le coup rate: j'examine mon fusil,
je mets une charge de poudre frache, enfin je casse un coin de
mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien!
le coup rate de nouveau.--Que faire? me dis-je; je remets ma
botte, j'ajuste de nouveau ma baonnette et je me promne de long
en large, le fusil sur l'paule. Qu'on m'envoie o l'on voudra,
mais je ne veux plus tre soldat. Au bout d'une demi-heure, arrive
le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi:

--Est-ce qu'on se tient comme a quand on est de garde?
J'empoigne mon fusil et je lui plante la baonnette dans le corps.
On m'a fait faire quatre mille verstes  pied... C'est comme a
que je suis arriv dans la section particulire.

Il ne mentait pas; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l'y
avait envoy. Des crimes semblables entranaient un chtiment
beaucoup moins svre.--Sirotkine tait le seul des forats qui
ft vraiment beau; quant  ses camarades de la section
particulire,--au nombre de quinze,--ils taient horribles 
voir; des physionomies hideuses, dgotantes. Les ttes grises
taient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande.
Sirotkine tait souvent en bonne amiti avec Gazine,--le
cabaretier dont j'ai parl au commencement de ce chapitre.

Ce Gazine tait un tre terrible. L'impression qu'il produisait
sur tout le monde tait effrayante, troublante. Il me semblait
qu'il ne pouvait exister une crature plus froce, plus
monstrueuse que lui. J'ai pourtant vu  Tobolsk Kamenef, le
brigand, qui s'est rendu clbre par ses crimes. Plus tard, j'ai
vu Sokolof, forat vad, ancien dserteur, et qui tait un froce
meurtrier. Mais ni l'un ni l'autre ne m'inspirrent autant de
dgot que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araigne
norme, gigantesque, de la taille d'un homme. Il tait Tartare; il
n'y avait pas de forat qui ft plus fort que lui. C'taient moins
par sa taille leve et sa constitution herculenne, que par sa
tte norme et difforme qu'il inspirait la terreur. Les bruits les
plus tranges couraient sur son compte: il avait t soldat,
disait-on; d'autres prtendaient qu'il s'tait vad de
Nertchinsk, qu'il avait t exil plusieurs fois en Sibrie, mais
qu'il s'tait toujours enfui. chou enfin dans notre bagne, il y
faisait partie de la section des perptuels.  ce qu'il parait, il
aimait  tuer les petits enfants qu'il parvenait  attirer dans un
endroit cart; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et
aprs avoir pleinement joui de l'effroi et des palpitations du
pauvre petit, il le tuait lentement, posment, avec dlices. On
avait peut-tre imagin ces horreurs, par suite de la pnible
impression que produisait ce monstre, mais elles taient
vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque
Gazine n'tait pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il
tait toujours tranquille, ne se querellait jamais, vitait les
disputes par mpris pour son entourage, absolument comme s'il
avait eu une haute opinion de lui-mme. Il parlait fort peu. Tous
ses mouvements taient mesurs, tranquilles, rsolus. Son regard
ne manquait pas d'intelligence, mais l'expression en tait cruelle
et railleuse, comme son sourire. De tous les forats marchands
d'eau-de-vie, il tait le plus riche. Deux fois par an il
s'enivrait compltement, et c'est alors que se trahissait toute sa
froce brutalit. Il s'animait peu  peu, et taquinait les dtenus
de railleries envenimes, aiguises longtemps  l'avance; enfin,
quand il tait tout  fait sol, il avait des accs de rage
furieuse; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades.
Les forats, qui connaissaient sa vigueur d'Hercule, l'vitaient
et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva
pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de dtenus
s'lanaient tout  coup sur Gazine et lui portaient des coups
atroces dans le creux de l'estomac, dans le ventre, sous le coeur,
jusqu' ce qu'il perdit connaissance. On aurait tu n'importe qui
avec un pareil traitement, mais Gazine en rchappait. Quand on
l'avait bien rou de coups, on l'enveloppait dans sa pelisse et on
le jetait sur son lit de planches.--Qu'il cuve son eau-de-vie!
--Le lendemain, il se rveillait presque bien portant; il allait
alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine
s'enivrait, tous les dtenus savaient comment la journe finirait
pour lui. Il le savait galement, mais il buvait tout de mme.
Quelques annes s'coulrent de la sorte. On remarqua que Gazine
avait jet sa gourme et qu'il commenait  faiblir. Il ne faisait
que geindre, se plaignant de diffrentes maladies. Ses visites 
l'hpital taient de plus en plus frquentes. Il se soumet
enfin, disaient les dtenus.

Ce jour-l, Gazine tait entr dans la cuisine suivi du petit
Polonais qui raclait du violon, et que les forats en goguettes
louaient pour gayer leur orgie. Il s'arrta au milieu de la
salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l'un
aprs l'autre. Personne ne souffla mot. Quand il m'aperut avec
mon compagnon, il nous regarda de son air mchamment railleur et
sourit, horriblement, de l'air d'un homme satisfait d'une bonne
farce qu'il vient d'imaginer. Il s'approcha de notre table en
trbuchant:

--Pourrais-je savoir, dit-il, d'o vous tenez les revenus qui
vous permettent de boire ici du th?

J'changeai un regard avec mon voisin; je compris que le mieux
tait de nous taire et de ne rien rpondre. La moindre
contradiction aurait mis Gazine en fureur.

--Il faut que vous ayez de l'argent..., continua-t-il, il faut
que vous en ayez gros pour boire du th; mais, dites donc!
tes-vous aux travaux forcs pourboire du th? Hein! tes-vous venus
ici pour en boire? Dites? Rpondez un peu pour voir, que je
vous...

Comprenant que nous nous taisions et que nous avions rsolu de ne
pas faire attention  lui, il accourut, livide et tremblant de
rage.  deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait 
mettre le pain coup pour le dner et le souper des forats; son
contenu suffisait pour le repas de la moiti des dtenus. En ce
moment elle tait vide. Il l'empoigna des deux mains et la brandit
au-dessus de nos ttes. Bien qu'un meurtre ou une tentative de
meurtre ft une source inpuisable de dsagrments pour les
dports (car alors les enqutes, les contre-enqutes et les
perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci empchassent les
querelles dont les suites auraient pu tre fcheuses, tout le
monde se tut et attendit...

Pas un mot en notre faveur! Pas un cri contre Gazine!--La haine
des dtenus contre les gentilshommes tait si grande, que chacun
d'eux jouissait videmment de nous voir, de nous sentir en
danger... Un incident heureux termina cette scne qui aurait pu
devenir tragique; Gazine allait lcher l'norme caisse qu'il
faisait tournoyer, quand un forat accourut de la caserne o il
dormait et cria:

--Gazine, on t'a vol ton eau-de-vie!

L'affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et
se prcipita hors de la cuisine.--Allons! Dieu les a sauvs!--
dirent entre eux les dtenus; ils le rptrent longtemps.

Je n'ai jamais pu savoir si on lui avait vol son eau-de-vie, ou
si ce n'tait qu'une ruse invente pour nous sauver...

Ce mme soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait
dj sombre, je me promenais le long de la palissade. Une
tristesse crasante me tombait sur l'me; de tout le temps que
j'ai pass dans la maison de force, je ne me suis jamais senti
aussi misrable que ce soir-l. Le premier jour de rclusion est
toujours le plus dur, o que ce soit, aux travaux forcs ou au
cachot... Une pense m'agitait, qui ne m'a pas laiss de rpit
pendant ma dportation,--question insoluble alors et insoluble
maintenant encore.--je rflchissais  l'ingalit du chtiment
pour les mmes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime
 un autre, mme par  peu prs. Deux meurtriers tuent chacun un
homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont t
commis sont minutieusement examines et peses. On applique  l'un
et  l'autre le mme chtiment, et pourtant quel abme entre les
deux actions! L'un a assassin pour une bagatelle, pour un oignon,
--il a tu sur la grande route un paysan qui passait et n'a
trouv sur lui qu'un oignon.

--Eh bien, quoi! on m'a envoy aux travaux forcs pour un paysan
qui n'avait qu'un oignon.

--Imbcile que tu es! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tu
cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi!--Lgende
de prison.

L'autre criminel a tu un dbauch qui tyrannisait ou dshonorait
sa femme, sa soeur, sa fille. Un troisime, vagabond,  demi mort
de faim, traqu par toute une escouade de police, a dfendu sa
libert, sa vie. Sera-t-il l'gal du brigand qui assassine des
enfants par jouissance, pour le plaisir de sentir couler leur sang
chaud sur ses mains, de les voir frmir dans une dernire
palpitation d'oiseau, sous le couteau qui dchire leur chair? Eh
bien! les uns et les autres iront aux travaux forcs. La
condamnation n'aura peut-tre pas une dure gale, mais les
varits de peines sont peu nombreuses, tandis qu'il faut compter
les espces de crimes par milliers. Autant de caractres, autant
de crimes diffrents. Admettons qu'il soit impossible de faire
disparatre cette premire ingalit du chtiment, que le problme
est insoluble, et qu'en matire de pnalit, c'est la quadrature
du cercle. Admettons cela. Mme si l'on ne tient pas compte de
cette ingalit, il y en a une autre: celle des consquences du
chtiment... Voici un homme qui se consume, qui fond comme une
bougie. En voil au contraire un autre qui ne se doutait mme pas,
avant d'tre exil, qu'il put exister une vie si gaie, si
fainante,--o il trouverait un cercle aussi agrable d'amis.
Des individus de cette dernire catgorie se rencontrent aux
travaux forcs. Prenez maintenant un homme de coeur, d'un esprit
cultiv et d'une conscience affine. Ce qu'il ressent le tue plus
douloureusement que le chtiment matriel. Le jugement qu'il a
prononc lui-mme sur son crime est plus impitoyable que celui du
plus svre tribunal, de la loi la plus draconienne. Il vit cte 
cte avec un autre forat qui n'a pas rflchi une seule fois au
meurtre qu'il expie, pendant tout le temps de son sjour au bagne,
qui, peut-tre, se croit innocent.--N'y a-t-il pas aussi de
pauvres diables qui commettent des crimes afin d'tre envoys aux
travaux forcs et d'chapper ainsi  une libert incomparablement
plus pnible que la rclusion? La vie est misrable; on n'a
peut-tre jamais mang  sa faim; on se tue de travail pour enrichir
son patron...; au bagne, le travail sera moins ardu, moins
pnible, on mangera tout son sol, mieux qu'on ne peut l'esprer
maintenant. Les jours de fte, on aura de la viande, et puis il y
a les aumnes, le travail du soir qui fournira quelque argent. Et
la socit qu'on trouve  la maison de force, la comptez-vous pour
rien? Les forats sont des gens habiles, russ, qui savent tout.
C'est avec une admiration non dguise que le nouveau venu
regardera ses camarades de chane, il n'a rien vu de pareil, aussi
s'estimera-t-il dans la meilleure compagnie du monde.

Est-il possible que ces hommes si divers ressentent galement le
chtiment inflig? Mais  quoi bon s'occuper de questions
insolubles? Le tambour bat, il faut rentrer  la caserne...


IV--PREMIRES IMPRESSIONS (Suite)

On nous contrla encore une fois, puis on ferma les portes des
casernes, chacune avec un cadenas particulier, et les dtenus
restrent enferms jusqu' l'aube.

Le contrle tait fait par un sous-officier, accompagn de deux
soldats. Quand, par hasard, un officier y assistait, on faisait
ranger les forats dans la cour; mais, le plus ordinairement, on
les vrifiait dans les btiments mmes. Comme les soldats se
trompaient souvent, ils sortaient et rentraient pour nous
recompter un  un, jusqu' ce que leur compte ft exact. Ils
fermaient alors les casernes. Chacune d'elles contenait environ
trente dtenus, aussi tait-on fort  l'troit sur les lits de
camp. Comme il tait trop tt pour dormir, les forats se mirent
au travail.

Outre l'invalide dont j'ai parl, qui couchait dans notre dortoir
et reprsentait pendant la nuit l'administration de la prison, il
y avait dans chaque caserne un ancien dsign par le major en
rcompense de sa bonne conduite. Il n'tait pourtant pas rare que
les anciens eux-mmes commissent des dlits pour lesquels ils
subissaient la peine du fouet; ils perdaient alors leur rang et se
voyaient immdiatement remplacs par ceux de leurs camarades dont
la conduite tait satisfaisante. Notre ancien tait prcisment
Akim Akimytch;  mon grand tonnement, il tanait vertement les
dtenus, mais ceux-ci ne rpondaient  ses remontrances que par
des railleries. L'invalide, plus avis, ne se mlait de rien, et
s'il ouvrait la bouche, ce n'tait jamais que par respect des
convenances, par acquit de conscience. Il restait assis,
silencieux, sur sa couchette, occup  rapetasser de vieilles
bottes.

Ce jour-l, je fis une remarque dont je pus constater l'exactitude
par la suite; c'est que tous ceux qui ne sont pas forats et qui
ont affaire  ces derniers, quels qu'ils soient,-- commencer
par les soldats d'escorte et les factionnaires,--considrent les
forats d'un point de vue faux et exagr; ils s'attendent  ce
que pour un oui, pour un non, ceux-ci se jettent sur eux, un
couteau  la main. Les dtenus, parfaitement conscients de la
crainte qu'ils inspirent, montrent une certaine arrogance. Aussi
le meilleur chef de prison est-il prcisment celui qui n'prouve
aucune motion en leur prsence. Malgr les airs qu'ils se
donnent, les forats eux-mmes prfrent qu'on ait confiance en
eux. On peut mme se les attacher en agissant ainsi. J'ai eu plus
d'une fois l'occasion de remarquer leur tonnement lors de
l'entre d'un chef sans escorte dans leur prison, et certainement
cet tonnement n'a rien que de flatteur: un visiteur intrpide
impose le respect aux gens du bagne; si un malheur arrive, ce ne
sera jamais en sa prsence. La terreur qu'inspirent les forats
est gnrale, et pourtant je n'y vois aucun fondement; est-ce
l'aspect du prisonnier, sa mine de franc bandit, qui causent une
certaine rpulsion? Ne serait-ce pas plutt le sentiment qui vous
assaille, ds votre entre dans la prison,  savoir que malgr
tous les efforts, toutes les mesures prises, il est impossible de
faire d'un homme vivant un cadavre, d'touffer ses sentiments, sa
soif de vengeance et de vie, ses passions et le besoin imprieux
de les satisfaire? Quoi qu'il en soit, j'affirme qu'il n'y a pas
lieu de craindre les forats. Un homme ne se jette ni si vite ni
si facilement sur son semblable, un couteau  la main. Si des
accidents arrivent quelquefois, ils sont tellement rares qu'on
peut dclarer le danger nul. Je ne parle bien entendu que des
dtenus dj condamns, qui subissent leur peine, et dont
quelques-uns sont presque heureux de se trouver enfin au bagne:
tant une nouvelle forme de vie a toujours d'attrait pour l'homme!
Ceux-l vivent tranquilles et soumis. Quant aux turbulents, les
forats les maintiennent eux-mmes en repos, et leur arrogance ne
va jamais trop loin. Le dtenu, si hardi et audacieux qu'il soit,
a peur de tout en prison. Il n'en est pas de mme du prvenu dont
le sort n'est pas dcid. Celui-ci est parfaitement capable de se
jeter sur n'importe qui, sans motif de haine, uniquement parce
qu'il doit tre fouett le lendemain; en effet, s'il commet un
nouveau crime, son affaire se complique, le chtiment est retard,
il gagne du temps. Cette agression s'explique, car elle a une
cause, un but; le forat, cote que cote, veut changer son
sort, et cela tout de suite.  ce propos, j'ai t tmoin d'un
fait psychologique bien trange.

Dans la section des condamns militaires se trouvait un ancien
soldat envoy pour deux ans aux travaux forcs, fieff fanfaron et
couard en mme temps.--En gnral, le soldat russe n'est gure
vantard, car il n'en a pas le temps, alors mme qu'il le voudrait.
Quand il s'en trouve un dans le nombre, c'est toujours un lche et
un fripon.--Doutof,--c'tait le nom du dtenu dont je parle,
--subit sa peine et rentra de nouveau dans un bataillon de ligne;
mais comme tous ceux qu'on envoie se corriger  la maison de
force, il s'y tait compltement perverti. Ces _chevaux de retour_
reviennent au bagne aprs deux ou trois semaines de libert, non
plus pour un temps relativement court, mais pour quinze ou vingt
ans. Ainsi arriva-t-il pour Doutof. Trois semaines aprs sa mise
en libert, il vola avec effraction l'un de ses camarades et fit
l'indisciplin. Il passa en jugement, fut condamn  une svre
punition corporelle. Horriblement effray, comme un lche qu'il
tait, par le chtiment prochain, il s'lana un couteau  la main
sur l'officier de garde qui entrait dans son cachot, la veille du
jour o il devait passer par les baguettes de sa compagnie. Il
comprenait parfaitement que, par l, il aggravait son crime et
augmentait la dure de sa condamnation. Mais tout ce qu'il
voulait, c'tait reculer de quelques jours, de quelques heures au
moins, l'effroyable minute du chtiment. Il tait si lche qu'il
ne blessa mme pas l'officier avec le couteau qu'il brandissait;
il n'avait commis cette agression que pour ajouter  son dossier
un nouveau crime, lequel ncessiterait sa remise en jugement.

L'instant qui prcde la punition est terrible pour le condamn
aux verges. J'ai vu beaucoup de prvenus, la veille du jour fatal.
Je les rencontrais d'ordinaire  l'hpital quand j'tais malade,
ce qui m'arrivait souvent. En Russie, les gens qui montrent le
plus de compassion pour les forats sont bien certainement les
mdecins; ils ne font jamais entre les dtenus les distinctions
dont sont coupables les autres personnes en rapport direct avec
ceux-ci. Seul, peut-tre, le peuple lutte de compassion avec les
docteurs, car il ne reproche jamais au criminel le dlit qu'il a
commis, quel qu'il soit; il le lui pardonne en faveur de la peine
subie.

Ce n'est pas en vain que le peuple, dans toute la Russie, appelle
le crime un malheur et le criminel un malheureux. Cette dfinition
est expressive, profonde, et d'autant plus importante qu'elle est
inconsciente, instinctive.--Les mdecins sont donc le recours
naturel des forats, surtout quand ceux-ci ont  subir une
punition corporelle... Le prvenu qui a pass en conseil de guerre
sait  peu prs  quel moment la sentence sera excute; pour y
chapper, il se fait envoyer  l'hpital, afin de reculer de
quelques jours la terrible minute. Quand il se dclare rtabli, il
n'ignore pas que, le lendemain de sa sortie de l'hpital, cette
minute arrivera; aussi les forats sont-ils toujours mus ce jour-l.
Quelques-uns, il est vrai, cherchent par amour-propre  cacher
leur motion, mais personne ne se laisse tromper par ce
faux-semblant de courage. Chacun comprend la cruaut de ce moment,
et se tait par humanit! J'ai connu un tout jeune forat, ex-soldat
condamn pour meurtre, qui devait recevoir le maximum de coups de
verges. La veille du jour o il devait tre fouett, il rsolut de
boire une bouteille d'eau-de-vie, dans laquelle il avait fait
infuser du tabac  priser.--Le dtenu condamn aux verges a
toujours bu, avant le moment critique, de l'eau-de-vie, qu'il
s'est procure longtemps  l'avance, souvent  un prix fabuleux:
il se priverait du ncessaire pendant six mois plutt que de ne
pas en avaler un quart de litre avant l'excution. Les forats
sont convaincus qu'un homme ivre souffre moins des coups de bton
ou de fouet que s'il est de sang-froid.--Je reviens  mon rcit.
Le pauvre diable tomba malade quelques instants aprs avoir bu sa
bouteille d'eau-de-vie: il vomit du sang et fut emport sans
connaissance  l'hpital. Sa poitrine fut si dchire par cet
accident qu'une phtisie se dclara et emporta le soldat au bout de
quelques mois. Les docteurs qui le soignaient ne surent jamais la
cause de sa maladie.

Si les exemples de pusillanimit ne sont pas rares parmi les
dtenus, il faut ajouter aussi qu'on en trouve dont l'intrpidit
tonne. Je me souviens de plusieurs traits de fermet qui allaient
jusqu' l'insensibilit. L'arrive d'un effroyable bandit 
l'hpital est reste grave dans ma mmoire. Par un beau jour
d't, le bruit se rpandit dans notre infirmerie que le fameux
brigand Orlof devait tre fustig le soir mme et qu'on
l'amnerait ensuite  l'ambulance. Les dtenus qui se trouvaient 
l'hpital affirmaient que l'excution serait cruelle, aussi tout
le monde tait-il mu; moi-mme, je l'avoue, j'attendais avec
curiosit l'arrive de ce brigand dont on racontait des choses
inoues. C'tait un malfaiteur comme il y en a peu, capable
d'assassiner de sang-froid des vieillards et des enfants; il tait
dou d'une force de volont indomptable et plein d'une
orgueilleuse conscience de sa force. Comme il tait coupable de
plusieurs crimes, il avait t condamn  passer par les
baguettes. On l'amena ou plutt on l'apporta vers le soir; la
salle tait dj plonge dans l'obscurit, on allumait les
chandelles. Orlof tait excessivement ple, presque sans
connaissance, avec des cheveux pais et boucls d'un noir mat,
sans reflet. Son dos tait tout corch et enfl, bleu, avec des
taches de sang. Les dtenus le soignrent pendant toute cette
nuit; ils lui changrent ses compresses, le couchrent sur le
ct, lui prparrent la lotion ordonne par le mdecin, en un
mot, ils eurent pour lui autant de sollicitude que pour un parent
ou un bienfaiteur.

Le lendemain, il reprit entirement ses sens, et fit un ou deux
tours dans la salle. Cela m'tonna fort, car il tait ananti et
sans force quand on l'avait apport; il avait reu la moiti du
nombre de coups de baguettes fix par l'arrt. Le docteur avait
fait cesser l'excution, convaincu que si on la continuait, la
mort d'Orlof devenait invitable. Ce criminel tait de
constitution dbile, affaibli par une longue rclusion. Qui a vu
des dtenus condamns aux verges se souviendra toujours de leurs
visages maigres et puiss, de leurs regards enfivrs. Orlof fut
bientt rtabli: sa puissante nergie avait videmment aid 
remonter son organisme; ce n'tait pas un homme ordinaire. Par
curiosit je fis sa connaissance et je pus l'tudier  loisir
pendant toute une semaine. De ma vie je n'ai rencontr un homme
dont la volont ft plus ferme, plus inflexible. J'avais vu 
Tobolsk une clbrit du mme genre, un ancien chef de brigands.
Celui-l tait une vritable bte fauve; en le frlant, sans mme
le connatre, on pressentait en lui une crature dangereuse. Ce
qui m'effrayait surtout, c'tait sa stupidit; la matire en lui
avait tellement pris le dessus sur l'esprit, qu'on voyait du
premier regard que rien n'existait plus pour lui, si ce n'est la
satisfaction brutale de ses besoins physiques. Je suis certain
pourtant que Korenef,--ainsi s'appelait ce brigand,--se serait
vanoui en s'entendant condamner  un chtiment corporel aussi
rigoureux que celui d'Orlof; et il et gorg le premier venu sans
sourciller. Orlof, au contraire, tait une clatante victoire de
l'esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement: il
n'avait que du mpris pour les punitions et ne craignait rien au
monde. Ce qui dominait en lui, c'tait une nergie sans bornes,
une soif de vengeance, une activit, une volont inbranlables
quand il s'agissait d'atteindre un but. Je fus tonn de son air
hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu'il
prit la peine de poser; cet orgueil tait inn en lui. Je ne pense
pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui. Il
regardait tout d'un oeil impassible, comme si rien au monde ne
pouvait l'tonner. Il savait fort bien que les autres dports le
respectaient, mais il n'en profitait nullement pour se donner de
grands airs. Et pourtant la vanit et l'outrecuidance sont des
dfauts dont aucun forat n'est exempt. Il tait intelligent; sa
franchise trange ne ressemblait nullement  du bavardage. Il
rpondit sans dtour  toutes les questions que je lui posai: il
m'avoua qu'il attendait avec impatience son rtablissement, afin
d'en finir avec la punition qu'il devait subir.--Maintenant, me
dit-il en clignant de l'oeil, c'est fini! je recevrai mon reste et
l'on m'enverra  Nertchinsk avec un convoi de dtenus, j'en
profiterai pour m'enfuir. Je m'vaderai, pour sr! Si seulement
mon dos se cicatrisait plus vite! Pendant cinq jours, il brla
d'impatience d'tre en tat de quitter l'hpital. Il tait
quelquefois gai et de bonne humeur. Je profitai de ces claircies
pour l'interroger sur ses aventures. Il fronait lgrement les
sourcils, mais il rpondit toujours avec sincrit  mes
questions. Quand il comprit que j'essayais de le pntrer et de
trouver en lui quelques traces de repentir, il me regarda d'un air
hautain et mprisant, comme si j'eusse t un gamin un peu bte,
auquel il faisait trop d'honneur en causant. Je surpris sur son
visage une sorte de compassion pour moi. Au bout d'un instant il
se mit  rire  gorge dploye, mais sans la moindre ironie;
j'imagine que plus d'une fois, il a d rire tout haut, quand mes
paroles lui revenaient  la mmoire. Il se fit inscrire enfin pour
la sortie, bien que son dos ne ft pas entirement cicatris;
comme j'tais presque rtabli, nous quittmes ensemble
l'infirmerie: je rentrai  la maison de force, tandis qu'on
l'incarcrait au poste o il avait t enferm auparavant. En me
quittant, il me serra la main, ce qui  ses yeux tait une marque
de haute confiance. Je pense qu'il agit ainsi parce qu'il tait
bien dispos en ce moment-l. En ralit, il devait me mpriser,
car j'tais un tre faible, pitoyable sous tous les rapports, et
qui se rsignait  son sort. Le lendemain, il subit la seconde
moiti de sa punition...

Quand on eut ferm sur nous les portes de notre caserne, elle
prit, en moins de rien, un tout autre aspect, celui d'une demeure
vritable, d'un foyer domestique. Alors seulement je vis mes
camarades les forats chez eux. Pendant la journe, les
sous-officiers ou quelque autre suprieur pouvaient arriver 
l'improviste, aussi leur contenance tait-elle tout autre;
toujours sur le qui-vive, ils n'avaient l'air rassur qu' demi.
Une fois qu'on eut pouss les verrous et ferm la porte au
cadenas, chacun s'assit  sa place et se mit au travail. La
caserne s'claira d'une faon inattendue: chaque forat avait sa
bougie et son chandelier de bois. Les uns piquaient des bottes,
les autres cousaient des vtements quelconques.

L'air dj mphitique se corrompait de plus en plus. Quelques
dtenus accroupis dans un coin jouaient aux cartes sur un tapis
droul. Dans chaque caserne il y avait un dtenu qui possdait un
tapis long de quatre-vingts centimtres, une chandelle et des
cartes horriblement poisseuses et graisseuses. Cela s'appelait un
jeu. Le propritaire des cartes recevait des joueurs quinze
kopeks par nuit; c'tait l son commerce. On jouait d'ordinaire
aux trois feuilles,  la _gorka_, c'est--dire  des jeux de
hasard. Chaque joueur posait devant lui une pile de monnaie de
cuivre,--toute sa fortune,--et ne se relevait que quand il
tait  sec ou qu'il avait fait sauter la banque. Le jeu se
prolongeait fort tard dans la nuit; l'aube se levait quelquefois
sur nos joueurs qui n'avaient pas fini leur partie, souvent mme
elle ne cessait que quelques minutes avant l'ouverture des portes.
Dans notre salle il y avait,--comme dans toutes les autres, du
reste,--des mendiants ruins par le jeu et la boisson, ou plutt
des mendiants inns. Je dis inns et je maintiens mon
expression. En effet, dans notre peuple et dans n'importe quelle
condition, il y a et il y aura toujours de ces personnalits
tranges et paisibles, dont la destine est de rester toujours
mendiants. Ils sont pauvres diables toute leur vie, hbts et
accabls, ils restent sous la domination, sous la tutelle de
quelqu'un, principalement des prodigues et des parvenus enrichis.
Tout effort, toute initiative est un fardeau pour eux. Ils ne
vivent qu' la condition de ne rien entreprendre eux-mmes, mais
de toujours servir, de toujours vivre par la volont d'un autre;
ils sont destins  agir par et pour les autres. Nulle
circonstance ne peut les enrichir, mme la plus inattendue, ils
sont toujours mendiants. J'ai rencontr de ces gens dans toutes
les classes de la socit, dans toutes les coteries, dans toutes
les associations, mme dans le monde littraire. On les trouve
dans chaque prison, dans chaque caserne.

Aussitt qu'un jeu se formait, on appelait un de ces mendiants qui
tait indispensable aux joueurs; il recevait cinq kopeks argent
pour toute une nuit de travail, et quel travail! cela consistait 
monter la garde dans le vestibule, par un froid de trente degrs
Raumur, dans une obscurit complte pendant six ou sept heures.
Le guetteur piait l le moindre bruit, car le major ou les
officiers de garde faisaient quelquefois leur ronde assez tard
dans la nuit. Ils arrivaient en tapinois et surprenaient en
flagrant dlit de dsobissance les joueurs et les travailleurs,
grce  la lumire des chandelles que l'on pouvait distinguer de
la cour. Quand on entendait la clef grincer dans le cadenas qui
fermait la porte, il tait trop tard pour se cacher, teindre les
chandelles et s'tendre sur les planches. De pareilles surprises
taient fort rares. Cinq kopeks taient un salaire drisoire, mme
dans notre maison de force, et nanmoins l'exigence et la duret
des joueurs m'tonnaient toujours en ce cas, ainsi que dans bien
d'autres.--Tu es pay, tu dois nous servir! C'tait l un
argument qui ne souffrait pas de rplique. Il suffisait d'avoir
pay quelques sous  quelqu'un pour profiter de lui le plus
possible, et mme exiger de la reconnaissance. Plus d'une fois,
j'eus l'occasion de voir des forats dpenser leur argent sans
compter,  tort et  travers, et tromper leur serviteur; j'ai vu
cela dans mainte prison  plusieurs reprises.

J'ai dj dit qu' part les joueurs tout le monde travaillait:
cinq dtenus seuls restrent compltement oisifs, et se couchrent
presque immdiatement. Ma place sur les planches se trouvait prs
de la porte. Au-dessous de moi, celle d'Akim Akimytch; quand nous
tions couchs, nos ttes se touchaient. Il travailla jusqu' dix
ou onze heures  coller une lanterne multicolore qu'un habitant de
la ville lui avait commande et pour laquelle il devait tre
grassement pay. Il excellait dans ce travail, qu'il excutait
mthodiquement, sans relche; quand il eut fini, il serra
soigneusement ses outils, droula son matelas, fit sa prire et
s'endormit du sommeil du juste. Il poussait l'ordre et la minutie
jusqu'au pdantisme, et devait s'estimer dans son for intrieur un
homme de tte, comme c'est le cas des gens borns et mdiocres. Il
ne me plut pas au premier abord, bien qu'il me donnt beaucoup 
penser ce jour-l; je m'tonnais qu'un pareil homme se trouvt
dans une maison de force au lieu d'avoir fait une brillante
carrire. Je parlerai plus d'une fois d'Akim Akimytch dans la
suite de mon rcit.

Mais il me faut dcrire le personnel de notre caserne. J'tais
appel  y vivre nombre d'annes; ceux qui m'entouraient devaient
tre mes camarades de toutes les minutes. On conoit que je les
regardais avec une curiosit avide!  ma gauche, dormait une bande
de montagnards du Caucase, presque tous exils pour leurs
brigandages, et condamns  des peines diffrentes: il y avait l
deux Lezghines, un Tcherkesse et trois Tartares du Daghestan. Le
Tcherkesse tait un tre morose et sombre, qui ne parlait presque
jamais et vous regardait en dessous, de son mauvais sourire de
bte venimeuse. Un des Lezghines, un vieillard au nez aquilin,
long et mince, paraissait un franc bandit. En revanche, l'autre
Lezghine, Nourra, fit sur moi l'impression la plus favorable et la
plus consolante. De taille moyenne, encore jeune, bti en Hercule,
avec des cheveux blonds et des yeux de pervenche, il avait le nez
lgrement retrouss, les traits quelque peu finnois: comme tous
les cavaliers, il marchait la pointe des pieds en dedans. Son
corps tait zbr de cicatrices, labour de coups de baonnette et
de balles; quoique montagnard soumis du Caucase, il s'tait joint
aux rebelles, avec lesquels il oprait de continuelles incursions
sur notre territoire.

Tout le monde l'aimait dans le bagne  cause, de sa gaiet et de
son affabilit. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et
serein; les vols, les friponneries et l'ivrognerie le dgotaient
ou le mettaient en fureur; en un mot, il ne pouvait souffrir ce
qui tait malhonnte; il ne cherchait querelle  personne, il se
dtournait seulement avec indignation. Pendant sa rclusion, il ne
vola ni ne commit aucune mauvaise action. D'une pit fervente, il
rcitait religieusement ses prires chaque soir, observait tous
les jenes mahomtans, en vrai fanatique, et passait des nuits
entires  prier. Tout le monde l'aimait et le tenait pour
sincrement honnte. Nourra est un lion! disaient les forats.
Ce nom de Lion lui resta. Il tait parfaitement convaincu qu'une
fois sa condamnation purge, on le renverrait au Caucase:  vrai
dire, il ne vivait que de cette esprance: je crois qu'il serait
mort, si on l'en avait priv. Je le remarquai le jour mme de mon
arrive  la maison de force. Comment n'aurait-on pas distingu
cette douce et honnte figure au milieu des visages sombres,
rbarbatifs ou sardoniques? Pendant la premire demi-heure, il
passa  ct de moi et me frappa doucement l'paule en me souriant
d'un air dbonnaire. Je ne compris pas tout d'abord ce qu'il
voulait me dire, car il parlait fort mal le russe; mais bientt
aprs, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l'paule avec
son sourire amical. Pendant trois jours, il rpta cette manoeuvre
singulire; comme je le devinai par la suite, il m'indiquait par
l qu'il avait piti de moi et qu'il sentait combien devaient
m'tre pnibles ces premiers instants: il voulait me tmoigner sa
sympathie, me remonter le moral et m'assurer de sa protection. Bon
et naf Nourra!

Des trois Tartares du Daghestan, tous frres, les deux ans
taient des hommes faits, tandis que le cadet, Ali, n'avait pas
plus de vingt-deux ans;  le voir, on l'aurait cru plus jeune. Il
dormait  ct de moi. Son visage intelligent et franc, navement
dbonnaire, m'attira tout d'abord; je remerciai la destine de me
l'avoir donn pour voisin au lieu de quelque autre dtenu. Son me
tout entire se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si
confiant avait tant de simplicit enfantine, ses grands yeux noirs
taient si caressants, si tendres, que j'prouvais toujours un
plaisir particulier  le regarder, et cela me soulageait dans les
instants de tristesse et d'angoisse. Dans son pays, son frre an
(il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sibrie)
lui avait ordonn un jour de prendre son yatagan, de monter 
cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs
ans est si grand que le jeune Ali n'osa pas demander le but de
l'expdition; il n'en eut peut-tre mme pas l'ide. Ses frres ne
jugrent pas non plus ncessaire de le lui dire. Ils allaient
piller la caravane d'un riche marchand armnien, qu'ils russirent
en effet  mettre en droute; ils assassinrent le marchand et
drobrent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte
de brigandage fut dcouvert: on les jugea, on les fouetta, puis on
les envoya en Sibrie, aux travaux forcs. Le tribunal n'admit de
circonstances attnuantes qu'en faveur d'Ali, qui fut condamn au
minimum de la peine: quatre ans de rclusion. Ses frres
l'aimaient beaucoup: leur affection tait plutt paternelle que
fraternelle. Il tait l'unique consolation de leur exil; mornes et
tristes d'ordinaire, ils lui souriaient toujours; quand ils lui
parlaient,--ce qui tait fort rare, car ils le tenaient pour un
enfant auquel on ne peut rien dire de srieux,--leur visage
rbarbatif s'claircissait; je devinais qu'ils lui parlaient
toujours d'un ton badin, comme  un bb; lorsqu'il leur
rpondait, les frres changeaient un coup d'oeil et souriaient
d'un air bonhomme. Il n'aurait pas os leur adresser la parole, 
cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put
conserver son coeur tendre, son honntet native, sa franche
cordialit sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le
temps de ses travaux forcs, cela est presque inexplicable. Malgr
toute sa douceur, il avait une nature forte et stoque, comme je
pus m'en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute
action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait
d'indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux
encore. Sans tre de ceux qui se seraient laisss impunment
offenser, il vitait les querelles, les injures, et conservait
toute sa dignit. Avec qui se serait-il querell du reste? Tout le
monde l'aimait et le caressait. Il ne fut tout d'abord que poli
avec moi, mais peu  peu nous en vnmes  causer le soir; quelques
mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe,
tandis que ses frres ne parvinrent jamais  parler correctement
cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement
intelligent, en mme temps que modeste et dlicat, et fort
raisonnable. Ali tait un tre d'exception, et je me souviens
toujours de ma rencontra avec lui comme d'une des meilleures
fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontanment belles,
et doues par Dieu de si grandes qualits, que l'ide de les voir
se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur
compte, aussi n'ai-je jamais rien craint pour Ali. O est-il
maintenant?

Un jour, assez longtemps aprs mon arrive  la maison de force,
j'tais tendu sur mon lit de camp; de pnibles penses
m'agitaient. Ali, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce
moment. L'heure du sommeil n'tait pas encore arrive. Les frres
clbraient une fte musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Ali
tait couch, la tte entre ses deux mains, en train de rver.
Tout  coup il me demande:

--Eh bien, tu es trs-triste?

Je le regardai avec curiosit; cette question d'Ali, toujours si
dlicat, si plein de tact, me parut trange; mais je l'examinai
plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance
intime sur son visage, souffrance veille sans doute par les
souvenirs qui se prsentaient  sa mmoire, que je compris qu'en
ce moment lui-mme tait dsol. Je lui en fis la remarque. Il
soupira profondment et sourit d'un air mlancolique. J'aimais son
sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait
deux ranges de dents que la premire beaut du monde et pu lui
envier.

--Tu te rappelais probablement, Ali, comment on clbre cette
fte au Daghestan? hein? il fait bon l-bas?

--Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment
as-tu pu deviner que je rvais  cela?

--Comment ne pas le deviner? Est-ce qu'il ne fait pas meilleur
l-bas qu'ici?

--Oh! pourquoi me dis-tu cela?

--Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n'est-ce pas?
c'est un vrai paradis?

--Tais-toi! tais-toi! je t'en prie. Il tait vivement mu.

--coute, Ali, tu avais une soeur?

--Oui, pourquoi me demandes-tu cela?

--Elle doit tre bien belle, si elle te ressemble.

--Oh! il n'y a pas de comparaison  faire entre nous deux. Dans
tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle.
Quelle beaut que ma soeur! Je suis sr que tu n'en as jamais vu
de pareille. Et puis, ma mre tait aussi trs-belle.

--Et ta mre t'aimait?

--Que dis-tu? Assurment, elle est morte de chagrin; elle
m'aimait tant! J'tais son prfr; oui, elle m'aimait plus que ma
soeur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est
venue vers moi; elle a vers des larmes sur ma tte.

Il se tut, et de toute la soire il n'ouvrit pas la bouche; mais 
partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation,
bien que, par respect, il ne se permit jamais de m'adresser le
premier la parole. En revanche, il tait heureux quand je
m'entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie
passe. Ses frres ne lui dfendaient pas de causer avec moi, je
crois mme que cela leur tait agrable. Quand ils virent que je
me prenais d'affection pour Ali, ils devinrent eux-mmes beaucoup
plus affables pour moi.

Ali m'aidait souvent aux travaux;  la caserne il faisait ce
qu'il croyait devoir m'tre agrable et me procurer quelque
soulagement; il n'y avait dans ces attentions ni servilit ni
espoir d'un avantage quelconque, mais seulement un sentiment
chaleureux et cordial qu'il ne cachait nullement. Il avait une
aptitude extraordinaire pour les arts mcaniques; il avait appris
 coudre fort passablement le linge, et  raccommoder les bottes;
il connaissait mme quelque peu de menuiserie,--ce qu'on en
pouvait apprendre  la maison de force. Ses frres taient fiers
de lui.

--coute, Ali, lui dis-je un jour, pourquoi n'apprends-tu pas 
lire et  crire le russe? Cela pourrait t'tre fort utile plus
tard ici en Sibrie.

--Je le voudrais bien, niais qui m'instruira?

--Ceux qui savent lire et crire ne manquent pas ici. Si tu veux,
je t'instruirai moi-mme.

--Oh! apprends-moi  lire, je t'en prie, fit Ali en se
soulevant. Il joignit les mains en me regardant d'un air
suppliant.

Nous nous mmes  l'oeuvre le lendemain soir. J'avais avec moi une
traduction russe du Nouveau Testament, l'unique livre qui ne ft
pas dfendu  la maison de force. Avec ce seul livre, sans
alphabet, Ali apprit  lire en quelques semaines. Au bout de
trois mois il comprenait parfaitement le langage crit, car il
apportait  l'tude un feu, un entranement extraordinaires.

Un jour, nous lmes ensemble, en entier, le Sermon sur la
montagne. Je remarquai qu'il lisait certains passages d'un ton
particulirement pntr; je lui demandai alors si ce qu'il venait
de lire lui plaisait. Il me lana un coup d'oeil, et son visage
s'enflamma d'une rougeur subite.

--Oh! oui, Jsus est un saint prophte, il parle la langue de
Dieu. Comme c'est beau!

--Mais dis-moi ce qui te plat le mieux.

--Le passage o il est dit: Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis,
n'offensez pas. Ah! comme il parle bien!

Il se tourna vers ses frres, qui coutaient notre conversation,
et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causrent longtemps,
srieusement, approuvant parfois leur jeune frre d'un hochement
de tte, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire
tout musulman (j'aime beaucoup la gravit de ce sourire), ils
m'assurrent que Isou (Jsus) tait un grand prophte. Il avait
fait de grands miracles, cr un oiseau d'un peu d'argile sur
lequel il avait souffl la vie, et cet oiseau s'tait envol...
Cela tait crit dans leurs livres. Ils taient convaincus qu'ils
me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant  Ali, il
tait heureux de voir ses frres m'approuver et me procurer ce
qu'il estimait tre une satisfaction pour moi. Le succs que j'eus
avec mon lve en lui apprenant  crire fut vraiment admirable.
Ali s'tait procur du papier ( ses frais, car il n'avait pas
voulu que je fisse cette dpense), des plumes, de l'encre; en
moins de deux mois, il apprit  crire. Les frres eux-mmes
furent tonns d'aussi rapides progrs. Leur orgueil et leur
contentement n'avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment
me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s'il nous arrivait
de travailler ensemble, c'tait  qui m'aiderait: ils regardaient
cela comme un plaisir. Je ne parle pas d'Ali; il nourrissait pour
moi une affection aussi profonde que pour ses frres. Je
n'oublierai jamais le jour o il fut libr. Il me conduisit hors
de la caserne, se jeta  mon cou et sanglota. Il ne m'avait jamais
embrass, et n'avait jamais pleur devant moi.

--Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon
pre, ni ma mre n'ont t meilleurs  mon gard: tu as fait de
moi un homme, Dieu te bnira; je ne t'oublierai jamais, jamais...

O est-il maintenant? O est mon bon, mon cher, cher Ali?...

Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un
certain nombre de Polonais qui faisaient bande  part; ils
n'avaient presque pas de rapports avec les autres forats. J'ai
dj dit que grce  leur exclusivisme,  leur haine pour les
dports russes, ils taient has de tout le monde; c'taient des
natures tourmentes, maladives. Ils taient au nombre de six;
parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai
plus en dtail dans la suite de mon rcit. C'est d'eux que pendant
les derniers temps de ma rclusion, je tins quelques livres. Le
premier ouvrage que je lus me fit une impression trange,
profonde... Je parlerai plus loin de ces sensations, que je
considre comme trs-curieuses; mois on aura de la peine  les
comprendre, j'en suis certain, car on ne peut juger de certaines
choses, si on ne les a pas prouves soi-mme. Il me suffira de
dire que les privations intellectuelles sont plus pnibles 
supporter que les tourments physiques les plus effroyables.
L'homme du peuple envoy au bagne se retrouve dans sa socit,
peut-tre mme dans une socit plus dveloppe. Il perd beaucoup
son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le mme. Un
homme instruit, condamn par la loi  la mme peine que l'homme du
peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit
touffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu'il
descende dans un milieu infrieur et insuffisant, qu'il
s'accoutume  respirer un autre air...

C'est un poisson jet sur le sable. Le chtiment qu'il subit, gal
pour tous les criminels, suivant l'esprit de la loi, est souvent
dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour
l'homme du peuple. C'est une vrit incontestable, alors mme
qu'on ne parlerait que des habitudes matrielles qu'il lui faut
sacrifier.

Mais ces Polonais formaient une bande  part. Ils vivaient
ensemble; de tous les forats de notre caserne, ils n'aimaient
qu'un Juif, et encore, parce qu'il les amusait. Notre Juif tait
du reste gnralement aim, bien que tous se moquassent de lui.
Nous n'en avions qu'un seul, et maintenant encore je ne puis me
souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me
rappelais le Juif Iankel que Gogol a dpeint dans _Tarass Boulba_,
et qui, une fois dshabill et prt  se coucher avec sa Juive,
dans une sorte d'armoire, ressemblait fort  un poulet. Ia
Fomitch et un poulet dplum se ressemblaient comme deux gouttes
d'eau. Il tait dj d'un certain ge,--cinquante ans environ,
--petit et faible, rus et en mme temps fort bte, hardi,
outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure tait crible
de rides; il avait sur le front et les joues les stigmates de la
brlure qu'il avait subie au pilori. Je n'ai jamais pu m'expliquer
comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il
tait condamn pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance
mdicale, qui lui avait t remise par d'autres Juifs, aussitt
aprs son excution au pilori. Grce  l'onguent prescrit par
cette ordonnance, les stigmates devaient disparatre en moins de
deux semaines, mais il n'osait pas l'employer; il attendait
l'expiration de ses vingt ans de rclusion aprs lesquels il
devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent.--
Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument
que ze me marie. Nous tions de grands amis. Sa bonne humeur
tait intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait
pas trop pnible. Orfvre de son mtier, il tait assailli de
commandes, car il n'y avait pas de bijoutier dans notre ville; il
chappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il prtait sur
gages,  la petite semaine, aux forats, qui lui payaient de gros
intrts. Il tait arriv en prison avant moi; un des Polonais me
raconta son entre triomphale. C'est toute une histoire que je
rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d'Ia
Fomitch.

Quant aux autres prisonniers, c'taient d'abord quatre
Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub,
deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune
forat au visage dlicat et au nez fin, g de vingt-trois ans, et
qui avait dj commis huit assassinats; ensuite une bande de faux
monnayeurs, dont l'un tait le bouffon de notre caserne, et enfin
quelques condamns sombres et chagrins, rass et dfigurs,
toujours silencieux et pleins d'envie: ils regardaient de travers
tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier,
avec le mme froncement de sourcils, pendant de longues annes. Je
ne fis qu'entrevoir tout cela, le soir dsol de mon arrive  la
maison de force, au milieu d'une fume paisse, d'un air
mphitique, de jurements obscnes accompagns de bruits de
chanes, d'insultes et de rires cyniques. Je m'tendis sur les
planches nues, la tte appuye sur mon habit roul (je n'avais pas
alors d'oreiller), et je me couvris de ma touloupe; mais par suite
des pnibles impressions de cette premire journe, je ne pus
m'endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que
commencer. L'avenir me rservait beaucoup de choses que je n'avais
pas prvues, et auxquelles je n'avais jamais pens.


V--LE PREMIER MOIS.

Trois jours aprs mon arrive, je reus l'ordre d'aller au
travail. L'impression qui m'est reste de ce jour est encore
trs-nette, bien qu'elle n'ait rien prsent de particulier, si l'on
ne prend pas en considration ce que ma position avait en elle-mme
d'extraordinaire. Mais c'taient les premires sensations:  ce
moment encore, je regardais tout avec curiosit. Ces trois
premires journes furent certainement les plus pnibles de ma
rclusion.--Mes prgrinations sont finies, me disais-je 
chaque instant; me voici arriv au bagne, mon port pour de longues
annes. C'est ici le coin o je dois vivre; j'y entre le coeur
navr et plein de dfiance... Qui sait? quand il me faudra le
quitter, peut-tre le regretterai-je sincrement, ajoutais-je,
pouss par cette maligne jouissance qui vous excite  fouiller
votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve
quelquefois une jouissance aigu dans la conscience de l'immensit
de son propre malheur. La pense que je pourrais regretter ce
sjour m'effrayait moi-mme. Dj alors je pressentais  quel
degr incroyable l'homme est un animal d'accoutumance. Mais ce
n'tait que l'avenir, tandis que le prsent qui m'entourait tait
hostile et terrible. Il me semblait du moins qu'il en tait ainsi.

La curiosit sauvage avec laquelle m'examinaient mes camarades les
forats, leur duret envers un ex-gentilhomme qui entrait dans
leur corporation, duret qui tait parfois de la haine,--tout
cela me tourmentait tellement que je dsirais moi-mme aller au
travail, afin de mesurer d'un seul coup l'tendue de mon malheur,
de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la mme
ornire. Beaucoup de faits m'chappaient, et je ne savais pas
encore dmler de l'hostilit gnrale la sympathie que l'on me
manifestait. Du reste, l'affabilit et la bienveillance que
m'avaient tmoignes certains forats, me rendirent un peu de
courage et me ranimrent. Le plus aimable  mon gard fut Akim
Akimytch. Je remarquai bientt aussi quelques bonnes et douces
figures dans la foule sombre et haineuse des autres.--On trouve
partout des mchants, mais, mme parmi les mchants, il y a du
bon, me htai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces
gens ne sont peut-tre pas pires que les autres qui sont libres.
Tout en pensant ainsi, je hochais la tte, et pourtant, mon Dieu!
je ne savais pas combien j'avais raison.

Le forat Souchiloff par exemple: un homme que je n'appris 
connatre que beaucoup plus tard, quoiqu'il ft presque toujours
dans mon voisinage pendant tout mon temps. Ds que je parle des
forats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je
pense  lui. Il me servait, ainsi qu'un autre dtenu nomm Osip,
qu'Akim Akimytch m'avait recommand ds mon entre en prison: pour
trente kopeks par mois, cet homme s'engageait  me cuisiner un
dner  part, au cas o l'ordinaire de la prison me dgoterait et
o je pourrais me nourrir  mon compte. Osip tait un des quatre
cuisiniers dsigns par les dtenus dans nos deux cuisines: entre
parenthses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et
les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n'allaient pas
aux travaux de fatigue; leur emploi consistait  faire le pain et
la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinires, non par
mpris, car c'taient toujours les hommes les plus intelligents et
les plus honntes que l'on choisissait, mais par plaisanterie. Ce
surnom ne les fchait nullement. Depuis plusieurs annes, Osip
avait t constamment choisi comme cuisinire; il ne dclinait ses
fonctions que quand il s'ennuyait trop ou lorsqu'il voyait une
occasion d'apporter de l'eau-de-vie  la caserne. Bien qu'il et
t envoy  la maison de force pour contrebande, il tait d'une
honntet et d'une dbonnairet rares (j'ai parl de lui plus
haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges
sur toutes choses. D'un caractre paisible, patient, affable avec
tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au
monde, il n'aurait pu rsister  la tentation d'apporter de
l'eau-de-vie, malgr toute sa poltronnerie, par amour pour la
contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le
commerce d'eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus
modeste que Gazine, parce qu'il n'osait pas risquer souvent et
beaucoup  la fois. Je vcus toujours en bons termes avec Osip.

Pour avoir sa nourriture  part, il ne fallait pas tre trs-riche:
je me nourrissais  raison d'un rouble par mois, sauf, bien
entendu, le pain, qui nous tait fourni; quelquefois, quand
j'tais trs-affam, je me dcidais  manger la soupe aux choux
aigres des forats, malgr le dgot qu'elle m'inspirait; plus
tard, ce dgot disparut tout  fait. J'achetais d'ordinaire une
livre de viande par jour, qui me cotait deux kopeks. Les
invalides qui surveillaient l'intrieur des casernes consentaient
par bienveillance  se rendre journellement au march pour les
achats des forats: ils ne recevaient aucune rtribution, si ce
n'est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue
de leur propre tranquillit, car leur vie  la maison de force et
t un tourment perptuel, s'ils s'y taient refuss. Ils
apportaient du tabac, du th, de la viande, enfin tout ce qu'on
voulait, sauf pourtant de l'eau-de-vie. Du reste, on ne les en
priait jamais, bien qu'ils se fissent rgaler quelquefois.

Pendant plusieurs annes, Osip me prpara le mme morceau de
viande rtie; comment il parvenait  la faire cuire, c'tait son
secret. Ce qu'il y a de plus trange, c'est que durant tout ce
temps, je n'changeai peut-tre pas deux paroles avec lui: je
tentai nombre de fois de le faire causer; mais il tait incapable
de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et rpondre
oui et non  toutes les questions. C'tait singulier, cet Hercule
qui n'avait pas plus d'intelligence qu'un bambin de sept ans.

Souchiloff tait aussi du nombre de ceux qui m'aidaient. Je ne
l'avais ni appel ni cherch. Il s'attacha  ma personne de son
propre mouvement, je ne me souviens pas mme  quel moment. Il
avait pour occupation principale de nettoyer mon linge.--Il y
avait  cette intention un bassin au milieu de la cour, autour
duquel les forats lavaient leur linge dans des baquets
appartenant  l'tat.--Souchiloff avait trouv le moyen de me
rendre une foule de petits services; il faisait bouillir ma
thire, courait  droite et  gauche remplir les diverses
commissions que je lui confiais; il me procurait tout ce qu'il me
fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait
mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec zle,
d'un air affair, comme s'il sentait quelles obligations pesaient
sur lui; en un mot, il avait tout  fait li son sort au mien et
se mlait de tout ce qui me regardait. Il n'aurait jamais dit, par
exemple: Vous avez tant de chemises... votre veste est dchire,
mais bien: Nous avons tant de chemises... notre veste est
dchire. Il ne voyait de beau que moi, et je crois mme que
j'tais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne
connaissait aucun mtier, il ne recevait d'autre argent que le
mien, une misre, bien entendu, et pourtant il tait toujours
content, quelque somme que je lui donnasse. Il n'aurait pu vivre
sans servir quelqu'un, il m'avait accord la prfrence parce que
j'tais plus affable et surtout plus quitable que les autres en
matire d'argent. C'tait un de ces tres qui ne s'enrichissent
jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires; de ces gens que
les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans
l'antichambre, aux coutes du moindre bruit qui annoncerait
l'arrive du major; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit
entire. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien;
leur dos rpondait au contraire de leur inattention. Ce qui
caractrise cette sorte d'hommes, c'est leur absence complte de
personnalit: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont
jamais qu'au second ou au troisime plan. Cela est inn en eux.
Souchiloff tait un pauvre hre, doux, ahuri; on et dit qu'il
venait d'tre battu, il l'tait de naissance; et pourtant personne
dans notre caserne n'et port la main sur lui. J'ai toujours eu
piti de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans
prouver une profonde compassion.--Pourquoi avais-je piti de
lui? Je ne saurais rpondre  cette question. Je ne pouvais pas
lui parler, car il ne savait pas causer: il s'animait seulement
quand, pour mettre fin  la conversation, je lui donnais quelque
chose  faire, quand je le priais de courir quelque part. J'acquis
la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un
ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni bte, ni
intelligent, ni vieux, ni jeune, il tait difficile de dire
quelque chose de dfini, de certain, de cet homme au visage
lgrement grl, aux cheveux blonds. Un point seulement me
paraissait ressortir: il appartenait, autant que je pus le
deviner,  la mme compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par
son ahurissement et son irresponsabilit. Les dtenus se moquaient
quelquefois de lui parce qu'il s'tait _troqu_ en route, en
venant en Sibrie, et qu'il s'tait _troqu_ pour une chemise
rouge et un rouble d'argent. On riait de la somme infime pour
laquelle il s'tait vendu. Se _troquer_ signifie changer son nom
contre celui d'un autre dtenu, et, par consquent, s'engager 
subir la condamnation de ce dernier. Si trange que cela paraisse,
le fait est de toute authenticit; cette coutume, consacre par
les traditions, existait encore parmi les dtenus qui
m'accompagnaient dans mon exil en Sibrie. Je me refusai tout
d'abord  croire  une pareille chose, mais par la suite je dus me
rendre  l'vidence.

Voici de quelle faon se pratique ce troc: un convoi de dports
se met en route pour la Sibrie; il y a l des condamns de toute
catgorie: aux travaux forcs, aux mines,  la simple
colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement
de Perm, par exemple, un dport dsire troquer son sort contre
celui d'un autre. Un Mikaloff, condamn aux travaux forcs pour
un crime capital, trouve dsagrable la perspective de passer de
nombreuses annes priv de libert; comme il est rus et dlur,
il sait ce qu'il doit faire; il cherche dans le convoi un camarade
simple et bonasse, de caractre tranquille, et dont la peine soit
moins rigoureuse; quelques annes de mines et de travaux forcs,
ou simplement l'exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf,
qui n'est condamn qu' la colonisation. Celui-ci a fait dj
quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne
raison qu'un Souchiloff ne peut pas avoir d'argent  lui; il est
fatigu, extnu, car il n'a pour se nourrir que la portion
rglementaire, pour se couvrir que l'uniforme des forats; il ne
peut mme pas s'accorder un bon morceau de temps  autre, et sert
tout le monde pour quelques liards. Mikaloff entame conversation
avec Souchiloff; ils se conviennent, ils se lient; enfin,  une
tape quelconque, Mikaloff enivre son camarade. Puis il lui
demande s'il veut troquer son sort.--Je m'appelle Mikaloff,
je suis condamn  des travaux forcs qui n'en sont pas, car je
dois entrer dans une section particulire. Ce sont bien des
travaux forcs, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division
est particulire, elle doit tre probablement meilleure!

Avant que la division particulire ft abolie, beaucoup de gens
appartenant au monde officiel, voire mme  Ptersbourg, ne se
doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si
retir d'une des contres les plus lointaines de la Sibrie qu'il
tait difficile d'en connatre l'existence; elle tait d'ailleurs
insignifiante par le nombre des condamns (de mon temps, il y en
avait en tout soixante-dix). J'ai rencontr plus tard des gens qui
avaient servi en Sibrie, connaissaient parfaitement ce pays, et
qui entendaient parler pour la premire fois d'une division
particulire. Dans le _Recueil des Lois_, il n'y a en tout que
six lignes sur cette institution: _Il est adjoint  la maison de
force de _..._ une division particulire pour les criminels les
plus dangereux, en attendant que les travaux les plus pnibles
soient organiss._ Les dtenus eux-mmes ne savaient rien de
cette division particulire; tait-elle perptuelle ou temporaire?
En ralit, il n'y avait pas de terme fixe, ce n'tait qu'un
intrim qui devait se prolonger _jusqu' l'ouverture des travaux
les plus pnibles_, c'est--dire pour longtemps. Ni Souchiloff,
ni aucun des condamns au convoi, ni Mikaloff lui-mme ne
pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant
Mikaloff souponnait le caractre vritable de cette division; il
en jugeait par la gravit du crime pour lequel on lui faisait
parcourir trois ou quatre mille verstes  pied. Certainement, on
ne l'envoyait pas dans un endroit o il serait trs-bien.
Souchiloff devait tre colon: que pouvait dsirer de mieux
Mikaloff?--Ne veux-tu pas te troquer? Souchiloff est un peu
ivre, c'est un coeur simple, plein de reconnaissance pour son
camarade qui le rgale, il n'ose lui refuser. Il a du reste
entendu dire  d'autres condamns qu'on peut se troquer, que
d'autres l'ont fait, et qu'il n'y a par consquent rien
d'extraordinaire, d'inou, dans cette proposition. On tombe
d'accord; le rus Mikaloff, profitant de la simplicit de
Souchiloff, lui achte son nom pour une chemise rouge et un rouble
d'argent qu'il lui donne devant tmoins. Le lendemain Souchiloff
est dgris, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il
plus refuser: le rouble est bu; au bout de peu de temps, la
chemise rouge a le mme sort.--Si tu ne consens plus au march,
rends-moi l'argent que je t'ai donn! dit Mikaloff. O
Souchiloff prendrait-il un rouble? S'il ne le rend pas, l'artel[11]
le forcera  le rendre; les dports sont chatouilleux sur ce
point-l. Il faut qu'il tienne sa promesse, l'artel l'exige, sans
quoi, malheur! on tue le malhonnte homme ou au moins on
l'intimide srieusement.

En effet, que l'artel montre une seule fois de l'indulgence pour
ceux qui n'excutent pas leur promesse, et c'en est fait de ces
trocs de noms. Si l'on peut renier la parole donne et rompre le
march conclu, aprs avoir touch la somme fixe, qui se tiendra
li par les conditions convenues? En un mot, c'est une question de
vie ou de mort pour l'artel, une question qui les touche tous;
aussi les dports se montrent-ils fort svres dans ce cas.--
Souchiloff s'aperoit enfin qu'il est impossible de reculer, que
rien ne le sauvera, aussi consent-il  ce qu'on exige de lui. On
annonce alors le march  tout le convoi, et si l'on craint les
dnonciations, on rgale convenablement ceux dont on n'est pas
sr. Cela leur est bien gal, aux autres! que ce soit Mikaloff ou
Souchiloff qui aille au diable; ils ont bu de l'eau-de-vie, ils
ont t rgals, aussi le secret est-il gard par tous.  l'tape
suivante, on fait l'appel; quand le tour de Mikaloff arrive,
Souchiloff dit: Prsent! Mikaloff rpond: Prsent! pour
Souchiloff, et l'on va plus loin. On ne parle mme plus de la
chose.  Tobolsk, on trie les prisonniers, Mikaloff s'en ira
coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit  la division
particulire sous une double escorte. Impossible de rclamer, de
protester, que pourrait-on prouver? Combien d'annes l'affaire
tranerait-elle? Quel bnfice en retirerait le plaignant? O sont
enfin les tmoins? Ils se rcuseraient, si mme on en trouvait.--
Voil comment Souchiloff, pour un rouble d'argent et une chemise
rouge, avait t envoy  la section particulire.

Les dtenus se moquaient de lui, non parce qu'il s'tait troqu,
bien qu'en gnral ils mprisent les sots qui ont eu la btise
d'changer un travail plus facile contre un plus pnible, mais
parce qu'il n'avait rien reu pour ce march qu'une chemise rouge
et un rouble, ce qui tait une rtribution par trop drisoire. On
se troque d'ordinaire pour de grosses sommes,--relativement aux
ressources des forats;--on reoit mme pour cela quelques
dizaines de roubles. Mais Souchiloff tait si nul, si impersonnel,
si insignifiant, qu'il n'y avait pas moyen de se moquer de lui.

Nous avons vcu longtemps ensemble, lui et moi; j'avais pris
l'habitude de cet homme, et il avait conu de l'attachement pour
ma personne. Un jour cependant,--je ne me pardonnerai jamais ce
que j'ai fait l,--il n'avait pas excut mes ordres; comme il
vint me demander de l'argent, j'eus la cruaut de lut dire: --
Vous savez bien demander de l'argent, mais vous ne faites pas ce
qu'on vous dit! Souchiloff se tut et se hta d'obir, mais tout 
coup devint trs-triste. Deux jours se passrent. Je ne pouvais
croire qu'il pt s'affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je
savais qu'un dtenu nomm Vassilief exigeait imprieusement de lui
le payement d'une petite dette. Il tait probablement  court
d'argent, et n'osait pas m'en demander: --Souchiloff, vous
vouliez, je crois, me demander de l'argent pour payer Antne
Vassilief, tenez, en voici! J'tais assis sur mon lit de camp.
Souchiloff resta debout devant moi, fort tonn que je lui
proposasse moi-mme de l'argent et que je me fusse souvenu de sa
position pineuse, d'autant plus que dans ces derniers temps, 
son ide, il m'avait demand beaucoup d'avances et qu'il n'osait
pas esprer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je
lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela
m'tonna au dernier point. Je sortis aprs lui et le trouvai
derrire les casernes. Il tait debout, la figure appuye contre
la palissade, accoud sur les pieux.

--Souchiloff, qu'avez-vous donc? lui demandai-je. Il ne me
rpondit pas, et  ma grande stupfaction je m'aperus qu'il tait
prt  pleurer.

--Vous... pensez... Alexandre... Ptrovitch... fit-il d'une voix
tremblante, en tchant de ne pas me regarder, que je vous... pour
de l'argent... mais moi... je... eh!

Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front; il se
mit  sangloter. C'tait la premire fois,  la maison de force,
que je voyais un homme pleurer. Je le consolai  grand'peine; il
me servit dsormais avec encore plus de zle, si c'est possible,
il m'observait; mais  des indices presque insaisissables, je
pus deviner que son coeur ne me pardonnerait jamais mon reproche.
Et cependant d'autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque
fois que l'occasion s'en prsentait, l'insultaient mme sans qu'il
se fcht; au contraire, il vivait avec eux en bonne amiti. Oui,
il est difficile de connatre un homme, mme aprs l'avoir
frquent de longues annes.

Voil pourquoi la maison de force n'avait pas pour moi au premier
abord la signification qu'elle devait prendre plus tard. Voil
pourquoi, malgr mon attention, je ne pouvais dmler beaucoup de
faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frapprent tout
d'abord taient les plus saillants, mais mon point de vue tant
faux, ils ne me laissaient qu'une impression lourde et
dsesprment triste. Ce qui contribua surtout  ce rsultat, ce
fut ma rencontre avec A--f, le dtenu arriv au bagne avant moi et
qui m'avait si douloureusement tonn les premiers jours. Il
empoisonna tout le dbut de ma rclusion et aggrava encore mes
souffrances morales dj si cruelles.

C'tait l'exemple le plus repoussant de l'avilissement et de
l'extrme lchet o peut glisser un homme dans lequel tout
sentiment d'honneur a pri sans lutte et sans repentir. Ce jeune
homme, un noble,--j'ai dj parl de lui,--rapportait  notre
major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il tait li
avec le brosseur Fedka. Voici son histoire.

Arriv  Ptersbourg avant d'avoir pu finir ses tudes, aprs une
querelle avec ses parents, que sa vie dbauche effrayaient, il
n'avait pas recul pour se procurer de l'argent devant une
dnonciation; il s'tait dcid  vendre le sang de dix hommes,
pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers
et les plus dshonntes. Il tait devenu si avide de ces
jouissances de bas tage, il s'tait si compltement perverti dans
les tavernes et les maisons mal fames de Ptersbourg, qu'il
n'hsita pas  se lancer dans une affaire qu'il savait tre
insense, car il ne manquait pas d'intelligence: il fut condamn 
l'exil et  dix ans de travaux forcs en Sibrie. Sa vie ne
faisait que commencer; il semble que l'effroyable coup dont elle
tait frappe aurait d le surprendre, veiller en lui quelque
rsistance, provoquer une crise; mais il accepta son nouveau sort
sans la moindre confusion; il ne s'effraya mme pas: ce qui lui
faisait peur, c'tait l'obligation de travailler et de quitter
pour toujours ses habitudes de dbauche. Le nom de forat n'avait
fait que le disposer  de plus grandes bassesses et  des vilenies
plus hideuses encore, Je suis maintenant forat, je puis donc
ramper  mon aise, sans honte. C'est ainsi qu'il envisageait sa
situation. Je me souviens de cette crature dgotante comme d'un
phnomne monstrueux. Pendant plusieurs annes j'ai vcu au milieu
de meurtriers, de dbauchs et de sclrats avrs, mais de ma vie
je n'ai rencontr un cas aussi complet d'abaissement moral, de
corruption voulue et de bassesse effronte. Parmi nous se trouvait
un parricide d'origine noble,--j'ai dj parl de lui,--mais
je pus me convaincre par diffrents traits que celui-ci tait
beaucoup plus convenable et plus humain que A--f. Pendant tout le
temps de ma condamnation, il n'a jamais t autre chose  mes yeux
qu'un morceau de chair, pourvu de dents et d'un estomac, avide des
plus sales et des plus froces jouissances animales, pour la
satisfaction desquelles il tait prt  assassiner n'importe qui.
Je n'exagre rien, car j'ai reconnu en A--f un des spcimens les
plus complets de l'animalit qui n'est contenu par aucun principe,
par aucune rgle. Combien son sourire ternellement moqueur me
dgotait! C'tait un monstre, un Quasimodo moral. Et il tait
intelligent, rus, joli, quelque peu instruit, avec certaines
capacits. Non! l'incendie, la peste, la famine, n'importe quel
flau est prfrable  la prsence d'un tel homme dans la socit.
J'ai dj dit que dans la maison de force, l'espionnage et les
dnonciations florissaient, comme le produit naturel de
l'avilissement, sans que les dtenus s'en formalisassent le moins
du monde; au contraire, ils taient en relations amicales avec A--
f; on tait plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes
dispositions de notre ivrogne de major  son gard lui donnaient
une certaine importance et mme une certaine valeur aux yeux des
forats. Plus tard cette lche crature s'enfuit avec un autre
forat et un soldat d'escorte, mais je raconterai cette vasion en
temps et lieu.--Tout d'abord il vint rder autour de moi,
pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le rpte, il
empoisonna les premiers temps de ma rclusion,  me rendre
vraiment dsespr. J'tais effray de l'ignoble milieu de
bassesse et de lchet dans lequel on m'avait jet. Je supposais
que tout tait aussi vil et aussi lche, mais je me trompais quand
je jugeais tout le monde semblable  A--f.

Ces trois premires journes, je ne fis que rder dans la maison
de force, quand je ne restais pas tendu sur mon lit de camp. Je
confiai  un dtenu dont j'tais sr la toile qui m'avait t
dlivre par l'administration, afin qu'il m'en fit quelques
chemises. Toujours sur le conseil d'Akim Akimytch, je me procurai
un matelas pliant. Il tait en feutre, couvert de toile, aussi
mince qu'une galette et fort dur pour qui n'y tait pas habitu.
Akim Akimytch s'engagea  me procurer tous les objets de premire
ncessit et me fit de ses propres mains une couverture avec des
morceaux de vieux drap de l'tat, choisis et dcoups dans les
pantalons et dans les vestes hors d'usage que j'avais achets 
diffrents dtenus. Les effets de l'tat, quand ils ont t ports
le temps rglementaire, deviennent la proprit des dtenus.
Ceux-ci les vendent aussitt, car, si use que soit une pice
d'habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela
m'tonnait beaucoup, surtout au dbut, lors de mes premiers
frottements avec ce monde-l. Je devins aussi peuple que mes
compagnons, aussi forat qu'eux. Leurs habitudes, leurs ides,
leurs coutumes dteignirent sur moi et devinrent miennes par le
dehors, sans pntrer toutefois dans mon for intrieur. J'tais
tonn et confus, comme si je n'eusse jamais entendu parler de
tout cela ni souponn rien de pareil, et pourtant je savais 
quoi m'en tenir, du moins par ce qui m'avait t dit. Mais la
ralit produisit une toute autre impression que les ou-dire.
Pouvais-je supposer que des chiffons dlabrs eussent encore une
valeur? et pourtant ma couverture tait cousue tout entire de
guenilles! Il tait difficile de qualifier le drap employ pour
les habits des dtenus: il ressemblait au drap gris pais,
fabriqu pour les soldats, mais aussitt qu'il avait t quelque
peu port, il montrait la corde et se dchirait abominablement. Un
uniforme devait suffire pour une anne entire, mais il ne durait
jamais ce temps-l. Le dtenu travaille, porte de lourds fardeaux,
le drap s'use et se troue vite  ce mtier-l. Les touloupes
devaient tre conserves trois ans; pendant tout ce temps elles
servaient de vtements, de couvertures et de coussins, mais elles
taient solides;  la fin de la troisime anne, il n'tait
pourtant pas rare de les voir raccommodes avec de la toile
ordinaire. Bien qu'elles fussent fort uses, on trouvait nanmoins
moyen de les vendre  raison de quarante kopeks la pice. Les
mieux conserves allaient mme au prix de soixante kopeks, ce qui
tait une grosse somme dans la maison de force.

L'argent,--je l'ai dj dit,--a un pouvoir souverain dans la
vie du bagne. On peut assurer qu'un dtenu qui a quelques
ressources souffre dix fois moins que celui qui n'a rien.--Du
moment que l'tat subvient  tous les besoins du forat, pourquoi
aurait-il de l'argent? Ainsi raisonnaient nos chefs. Nanmoins,
je le rpte, si les dtenus avaient t privs de la facult de
possder quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou
seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes
inous,--les uns par ennui, par chagrin,--les autres pour tre
plus vite punis et par suite changer leur sort, comme ils
disaient. Si le forat qui a gagn quelques kopeks  la sueur
sanglante de son corps, qui s'est engag dans des entreprises
prilleuses pour les acqurir, dpense cet argent  tort et 
travers, avec une stupidit enfantine, cela ne signifie pas le
moins du monde qu'il n'en sache pas le prix, comme on pourrait le
croire au premier abord. Le forat est avide d'argent; il l'est 
en perdre le jugement; mais s'il le jette par la fentre, c'est
pour se procurer ce qu'il prfre  l'argent. Et que met-il
au-dessus de l'argent? La libert, ou du moins un semblant, un rve
de libert! Les forats sont tous de grands rvasseurs. J'en
parlerai plus loin, avec plus de dtails, mais pour le moment je
me bornerai  dire que j'ai vu des condamns  vingt ans de
travaux forcs me dire d'un air tranquille: --Quand je finirai
mon temps, si Dieu le veut, alors... Le nom mme de forat
indique un homme priv de son libre arbitre;--or, quand cet
homme dpense son argent, il agit  sa guise. Malgr les stigmates
et les fers, malgr la palissade d'enceinte qui cache le monde
libre  ses yeux et l'enferme dans une cage comme une bte froce,
il peut se procurer de l'eau-de-vie, une fille de joie, et mme
quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants immdiats,
les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux
sur les infractions  la discipline; il pourra mme,--ce qu'il
adore,--fanfaronner devant eux, c'est--dire montrer  ses
camarades et se persuader  lui-mme, pour un temps, qu'il jouit
de plus de libert qu'il n'en a en ralit; le pauvre diable veut,
en un mot, se convaincre de ce qu'il sait tre impossible: c'est
la raison pour laquelle les dtenus aiment  se vanter,  exagrer
comiquement et navement leur pauvre personnalit, fut-elle mme
imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances,
par consquent c'est un semblant de vie et de libert, du seul
bien qu'ils dsirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde
au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorge
d'air?

Un dtenu a vcu tranquillement pendant plusieurs annes
conscutives, sa conduite a t si exemplaire qu'on l'a mme fait
_dizainier_; tout  coup, au grand tonnement de ses chefs, cet
homme se mutine, fait le diable  quatre, et ne recule pas devant
un crime capital, tel qu'un assassinat, un viol, etc. On s'en
tonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont
on n'attendait rien de pareil, c'est la manifestation angoisse,
convulsive, de la personnalit, une mlancolie instinctive, un
dsir d'affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le
jugement. C'est comme un accs d'pilepsie, un spasme: l'homme
enterr vivant et qui se rveille tout  coup doit frapper aussi
dsesprment le couvercle de son cercueil; il tche de le
repousser, de le soulever, bien que son raisonnement le convainque
de l'inutilit de tous ses efforts, mais le raisonnement n'a rien
 voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque
toute manifestation volontaire de la personnalit des forats est
considre comme on crime; aussi, que cette manifestation soit
importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement
indiffrent. Dbauche pour dbauche, risque pour risque, mieux
vaut aller jusqu'au bout, voire jusqu'au meurtre. Il n'y a que le
premier pas qui cote; peu  peu l'homme s'affole, s'enivre, on ne
le contient plus. C'est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le
pousser  de pareilles extrmits. Tout le monde serait plus
tranquille.

Oui! mais comment y arriver?


VI--LE PREMIER MOIS (Suite).

Lors de mon entre  la maison de force, je possdais une petite
somme d'argent, mais je n'en portais que peu sur moi, de peur
qu'on ne me le confisqut. J'avais coll quelques assignats dans
la reliure de mon vangile (seul livre autoris au bagne). Cet
vangile m'avait t donn  Tobolsk par des personnes exiles
depuis plusieurs dizaines d'annes et qui s'taient habitues 
voir un frre dans chaque malheureux. Il y a en Sibrie des gens
qui consacrent leur vie  secourir fraternellement les
malheureux; ils ont pour eux la mme sympathie qu'ils auraient
pour leurs enfants; leur compassion est sainte et tout  fait
dsintresse. Je ne puis m'empcher de raconter en quelques mots
une rencontre que je fis alors.

Dans la ville o se trouvait notre prison demeurait une veuve,
Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n'tait en
relations directes avec cette femme. Elle s'tait donn comme but
de son existence de venir en aide  tous les exils, mais surtout
 nous autres forats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur?
une des personnes qui lui taient chres avait-elle subi un
chtiment semblable au ntre? je l'ignore; toujours est-il qu'elle
faisait pour nous tout ce qu'elle pouvait. Elle pouvait trs-peu,
car elle tait elle-mme fort pauvre.

Mais nous qui tions enferms dans la maison de force, nous
sentions que nous avions au dehors une amie dvoue. Elle nous
communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin
(nous en tions fort pauvres); quand je quittai le bagne et partis
pour une autre ville, j'eus l'occasion d'aller chez elle et de
faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le
faubourg, chez l'un de ses proches parents.

Nastasia lvanovna n'tait ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide;
il tait difficile, impossible mme de savoir si elle tait
intelligente et bien leve. Seulement dans chacune de ses actions
on remarquait une bont infinie, un dsir irrsistible de
complaire, de soulager, de faire quelque chose d'agrable. On
lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une
soire entire chez elle avec d'autres camarades de chane. Elle
nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait
immdiatement  tout; quoi que nous disions, elle se htait d'tre
de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous
rgaler de son mieux.

Elle nous servit du th et quelques friandises; si elle avait t
riche, elle ne s'en ft rjouie, on le devinait, que parce qu'elle
et pu mieux nous agrer et soulager nos camarades, dtenus dans
la maison de force.

Quand nous prmes cong d'elle, elle fit cadeau d'un porte-cigare
de carton  chacun, en guise de souvenir; elle les avait
confectionns elle-mme,--Dieu sait comme,--avec du papier de
couleur, de ce papier dont on relie les manuels d'arithmtique
pour les coles. Tout autour, ces porte-cigares taient orns
d'une mince bordure de papier dor, qu'elle avait peut-tre achet
dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis.

--Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront
peut-tre, nous dit-elle en s'excusant timidement de son cadeau.

Il existe des gens qui disent (j'ai lu et entendu cela) qu'un
trs-grand amour du prochain n'est en mme temps qu'un trs-grand
gosme. Quel gosme pouvait-il y avoir l? je ne le comprendrai
jamais.

Bien que je n'eusse pas beaucoup d'argent quand j'entrai au bagne,
je ne pouvais cependant m'irriter srieusement contre ceux des
forats qui, ds mon arrive, venaient trs-tranquillement, aprs
m'avoir tromp une premire fois, m'emprunter une seconde, une
troisime et mme plus souvent. Mais je l'avoue franchement, ce
qui me fchait fort, c'est que tous ces gens-l, avec leurs ruses
naves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi,
justement parce que je leur prtais de l'argent pour la cinquime
fois. Il devait leur sembler que j'tais dupe de leurs ruses et de
leurs tromperies; si au contraire je leur avais refus et que je
les eusse renvoys, je suis certain qu'ils auraient eu beaucoup
plus de respect pour moi; mais, bien qu'il m'arrivt de me fcher
trs-fort, je ne savais pas leur refuser.

J'tais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir
sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle
rgle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et
je comprenais parfaitement que ce milieu tait tout  fait nouveau
pour moi, que j'y marchais dans les tnbres, et qu'il serait
impossible de vivre dix ans dans les tnbres. Je dcidai d'agir
franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me
l'ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n'tait qu'un
aphorisme bon en thorie, et que la ralit serait faite
d'imprvu.

Aussi, malgr tous les soucis de dtail que me causait mon
tablissement dans notre caserne, soucis dont j'ai dj parl, et
dans lesquels m'engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse
terrible m'empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, La
maison morte! me disais-je quand la nuit tombait, en regardant
quelquefois du perron de notre caserne les dtenus revenus de la
corve, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine  la
caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs
physionomies, j'essayais de deviner quels hommes c'taient et quel
pouvait tre leur caractre. Ils rdaient devant moi le front
pliss ou trs-gais,--ces deux aspects se rencontrent et peuvent
mme caractriser le bagne,--s'injuriaient ou causaient tout
simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongs en
apparence dans leurs rflexions; les uns avec un air puis et
apathique; d'autres avec le sentiment d'une supriorit
outrecuidante (eh quoi, mme ici!), le bonnet sur l'oreille, la
touloupe jete sur l'paule, promenant leur regard hardi et rus,
leur persiflage impudemment railleur.--Voil mon milieu, mon
monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas,
mais avec lequel je dois vivre...

Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j'aimais
prendre le th afin de n'tre pas seul, et de l'interroger au
sujet des diffrents forats. Entre parenthses, je dirai que le
th, au commencement de ma rclusion, fit presque ma seule
nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en
ma compagnie et allumait lui-mme notre piteux samovar de
fer-blanc, fait  la maison de force et que M... m'avait lou.

Akim Akimytch buvait d'ordinaire un verre de th (il avait des
verres) posment, en silence, me remerciait quand il avait fini et
se mettait aussitt  la confection de ma couverture. Mais il ne
put me dire ce que je dsirais savoir et ne comprit mme pas
l'intrt que j'avais  connatre le caractre des gens qui nous
entouraient; il m'couta avec un sourire rus que j'ai encore
devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-mme tout prouver
et non interroger les autres.

Le quatrime jour, les forats s'alignrent de grand matin sur
deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, prs des portes
de la prison. Devant et derrire eux, des soldats, le fusil charg
et la baonnette au canon.

Le soldat a le droit de tirer sur le forat, si celui-ci essaye de
s'enfuir, mais en revanche, il rpond de son coup de fusil, s'il
ne l'a pas fait en cas de ncessit absolue; il en est de mme
pour les rvoltes de prisonniers; mais qui penserait  s'enfuir
ostensiblement?

Un officier du gnie arriva accompagn du conducteur ainsi que des
sous-officiers de bataillons, d'ingnieurs et de soldats prposs
aux travaux. On fit l'appel; les forats qui se rendaient aux
ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-l
travaillaient dans la maison de force qu'ils habillaient tout
entire. Puis les autres dports se rendirent dans les ateliers,
jusqu' ce qu'enfin arriva le tour des dtenus dsigns pour la
corve. J'tais de ce nombre,--nous tions vingt.--Derrire la
forteresse, sur la rivire gele, se trouvaient deux barques
appartenant  l'tat, qui ne valaient pas le diable et qu'il
fallait dmonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans
profit.  vrai dire, il ne valait pas grand'chose, car dans la
ville le bois de chauffage tait  un prix insignifiant. Tout le
pays est couvert de forts.

On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras
croiss. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours 
l'ouvrage avec mollesse et apathie; c'tait tout juste le
contraire quand le travail avait son prix, sa raison d'tre, et
quand on pouvait demander une tche dtermine. Les travailleurs
s'animaient alors, et bien qu'ils ne dussent tirer aucun profit de
leur besogne, j'ai vu des dtenus s'extnuer afin d'avoir plus
vite fini; leur amour-propre entrait en jeu.

Quand un travail--comme celui dont je parlais--s'accomplissait
plutt pour la forme que par ncessit, on ne pouvait pas demander
de tche; il fallait continuer jusqu'au roulement du tambour, qui
annonait le retour  la maison de force  onze heures du matin.

La journe tait tide et brumeuse, il s'en fallait de peu que la
neige ne fondit. Notre bande tout entire se dirigea vers la
berge, derrire la forteresse, en agitant lgrement ses chanes;
caches sous les vtements, elles rendaient un son clair et sec 
chaque pas. Deux ou trois forats allrent chercher les outils au
dpt.

Je marchais avec tout le monde; je m'tais mme quelque peu anim,
car je dsirais voir et savoir ce que c'tait que cette corve. En
quoi consistaient les travaux forcs? Comment travaillerai-je pour
la premire fois de ma vie?

Je me souviens des moindres dtails. Nous rencontrmes en route un
bourgeois  longue barbe, qui s'arrta et glissa sa main dans sa
poche. Un dtenu se dtacha aussitt de notre bande, ta son
bonnet, et reut l'aumne,--cinq kopeks,--puis revint
promptement auprs de nous. Le bourgeois se signa et continua sa
route. Ces cinq kopeks furent dpenss le matin mme  acheter des
miches de pain blanc, que l'on partagea galement entre tous.

Dans mon escouade, les uns taient sombres et taciturnes, d'autres
indiffrents et indolents; il y en avait qui causaient
paresseusement. Un de ces hommes tait extrmement gai et content,
--Dieu sait pourquoi!--il chanta et dansa le long de la route,
en faisant rsonner ses fers  chaque bond: ce forat trapu et
corpulent tait le mme qui s'tait querell le jour de mon
arrive  propos de l'eau des ablutions, pendant le lavage
gnral, avec un de ses camarades qui avait os soutenir qu'il
tait un oiseau kaghane. On l'appelait Skouratoff. Il finit par
entonner une chanson joyeuse dont le refrain m'est rest dans la
mmoire:

_On m'a mari sans mon consentement,_
_Quand j'tais au moulin._

Il ne manquait qu'une balalaka[12].

Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste svrement
releve par plusieurs dtenus, qui s'en montrrent offenss.

--Le voil qui hurle! fit un forat d'un ton de reproche, bien
que cela ne le regardt nullement.

--Le loup n'a qu'une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula)
la lui a emprunte! ajouta un autre, qu' son accent on
reconnaissait pour un Petit-Russien.

--C'est vrai, je suis de Toula, rpliqua immdiatement
Skouratoff;--mais vous, dans votre Poltava, vous vous touffiez
de boulettes de pte  en crever.

--Menteur! Que mangeais-tu toi-mme? Des sandales d'corce de
tilleul[13] avec des choux aigres!

--On dirait que le diable t'a nourri d'amandes, ajouta un
troisime.

-- vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff
avec un lger soupir et sans s'adresser directement  personne,
comme s'il se ft repenti en ralit d'tre effmin.--Ds ma
plus tendre enfance, j'ai t lev dans le luxe, nourri de prunes
et de pains dlicats; mes frres,  l'heure qu'il est, ont un
grand commerce  Moscou; ils sont marchands en gros du vent qui
souffle, des marchands immensment riches, comme vous voyez.

--Et toi, que vendais-tu?

--Chacun a ses qualits. Voil; quand j'ai reu mes deux cents
premiers...

--Roubles? pas possible? interrompit un dtenu curieux, qui fit un
mouvement en entendant parler d'une si grosse somme.

--Non, mon cher, pas deux cents roubles; deux cents coups de
bton. Louka! eh! Louka!

--Il y en a qui peuvent m'appeler Louka tout court, mais pour toi
je suis Louka Kouzmitch[14], rpondit de mauvaise grce un forat
petit et grle, au nez pointu.

--Eh bien, Louka Kouzmitch, que le diable t'emporte...

--Non! je ne suis pas pour toi Louka Kouzmitch, mais un petit
oncle (forme de politesse encore plus respectueuse).

--Que le diable t'emporte avec ton petit oncle! a ne vaut
vraiment pas la peine de t'adresser la parole. Et pourtant je
voulais te parler affectueusement.--Camarades, voici comment il
s'est fait que je ne suis pas rest longtemps  Moscou; on m'y
donna mes quinze derniers coups de fouet et puis on m'envoya... Et
voil...

--Mais pourquoi t'a-t-on exil? fit un forat qui avait cout
attentivement son rcit.

--...Ne demande donc pas des btises! Voil pourquoi je n'ai pas
pu devenir riche  Moscou. Et pourtant comme je dsirais tre
riche! J'en avais tellement envie, que vous ne pouvez pas vous en
faire une ide.

Plusieurs se mirent  rire, Skouratoff tait un de ces boute-en-train
dbonnaires, de ces farceurs qui prenaient  coeur d'gayer leurs
sombres camarades, et qui, bien naturellement, ne recevaient
pas d'autre payement que des injures. Il appartenait  un type de
gens particuliers et remarquables, dont je parlerai peut-tre
encore.

--Et quel gaillard c'est maintenant, une vraie zibeline! remarqua
Louka Kouzmitch. Rien que ses habits valent plus de cent roubles.

Skouratoff avait la touloupe la plus vieille et la plus use qu'on
pt voir; elle tait rapetasse en diffrents endroits de morceaux
qui pendaient. Il toisa Louka attentivement, des pieds  la tte.

--Mais c'est ma tte, camarades, ma tte qui vaut de l'argent!
rpondit-il. Quand j'ai dit adieu  Moscou, j'tais  moiti
consol, parce que ma tte devait faire la route sur mes paules.

Adieu, Moscou! merci pour ton bain, ton air libre, pour la belle
racle qu'on m'a donne! Quant  ma touloupe, mon cher, tu n'as
pas besoin de la regarder.

--Tu voudrais peut-tre que je regarde ta tte.

--Si encore elle tait  lui! mais on lui en a fait l'aumne,
s'cria Louka Kouzmitch.--On lui en a fait la charit  Tumne,
quand son convoi a travers la ville.

--Skouratoff, tu avais un atelier?

--Quel atelier pouvait-il avoir? Il tait simple savetier; il
battait le cuir sur la pierre, fit un des forats tristes.

--C'est vrai, fit Skouratoff, sans remarquer le ton caustique de
son interlocuteur, j'ai essay de raccommoder des bottes, mais je
n'ai rapic en tout qu'une seule paire.

--Eh bien, quoi, te l'a-t-on achete?

--Parbleu! j'ai trouv un gaillard qui, bien sr, n'avait aucune
crainte de Dieu, qui n'honorait ni son pre ni sa mre: Dieu l'a
puni,--il m'a achet mon ouvrage!

Tous ceux qui entouraient Skouratoff clatrent de rire.

--Et puis j'ai travaill encore une fois  la maison de force,
continua Skouratoff avec un sang-froid imperturbable. J'ai remont
l'empeigne des bottes de Stpane Fdorytch Pomortser, le
lieutenant.

--Et il a t content?

--Ma foi, non! camarades, au contraire. Il m'a tellement injuri,
que cela peut me suffire pour toute ma vie; et puis il m'a encore
pouss le derrire avec son genou. Comme il tait en colre!--
Ah! elle m'a tromp, ma coquine de vie, ma vie de forat!

_le mari d'Akoulina est dans la cour,_
_En attendant un peu._

De nouveau il fredonna et se remit  pitiner le sol en gambadant.

--Ouh! qu'il est indcent! marmotta le Petit-Russien qui marchait
 ct de moi, on le regardant de ct.

--Un homme inutile! fit un autre d'un ton srieux et dfinitif.

Je ne comprenais pas du tout pourquoi l'on injuriait Skouratoff,
et pourquoi l'on mprisait les forats qui taient gais, comme
j'avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J'attribuai la
colre du Petit-Russien et des autres  une hostilit personnelle,
en quoi je me trompais; ils taient mcontents que Skouratoff
n'et pas cet air gourm de fausse dignit dont toute la maison de
force tait imprgne, et qu'il ft, selon leur expression, un
homme inutile. On ne se fchait pas cependant contre tous les
plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s'en
trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien:
bon gr, mal gr, on devait les respecter. Il y avait justement
dans notre bande un forat de ce genre, un garon charmant et
toujours joyeux; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard;
c'tait un grand gars qui avait bonne faon, avec un gros grain de
beaut sur la joue; sa figure avait une expression trs-comique,
quoique assez jolie et intelligente. On l'appelait le pionnier,
car il avait servi dans le gnie: il faisait partie de la section
particulire. J'en parlerai encore.

Tous les forats srieux n'taient pas, du reste, aussi
expansifs que le Petit-Russien, qui s'indignait de voir des
camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques
hommes qui visaient  la prminence, soit en raison de leur
habilet au travail, soit  cause de leur ingniosit, de leur
caractre ou de leur genre d'esprit. Beaucoup d'entre eux avaient
de l'intelligence, de l'nergie, et atteignaient le but auquel ils
tendaient, c'est--dire la primaut et l'influence morale sur
leurs camarades. Ils taient souvent ennemis  mort,--et avaient
beaucoup d'envieux. Ils regardaient les autres forats d'un air de
dignit plein de condescendance et ne se querellaient jamais
inutilement. Bien nots auprs de l'administration, ils
dirigeaient en quelque sorte les travaux; aucun d'entre eux ne se
serait abaiss  chercher noise pour des chansons: ils ne se
ravalaient pas  ce point. Tous ces gens-l furent remarquablement
polis envers moi, pendant tout le temps de ma dtention, mais
trs-peu communicatifs. J'en parlerai aussi en dtail.

Nous arrivmes sur la berge. En bas, sur la rivire, se trouvait
la vieille barque, toute prise dans les glaons qu'il fallait
dmolir. Du l'autre ct de l'eau bleuissait la steppe, l'horizon
triste et dsert. Je m'attendais  voir tout le monde se mettre
hardiment au travail; il n'en fut rien. Quelques forats
s'assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le
rivage; presque tous tirrent de leurs bottes des blagues
contenant du tabac indigne (qui se vendait en feuilles au march,
 raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois  tuyau
court. Ils allumrent leurs pipes, pendant que les soldats
formaient un cercle autour de nous et se prparaient  nous
surveiller d'un air ennuy.

--Qui diable a eu l'ide de mettre bas cette barque? fit un
dport  haute voix, sans s'adresser toutefois  personne. On
tient donc bien  avoir des copeaux?

--Ceux qui n'ont pas peur de nous, parbleu, ceux-l ont eu cette
belle ide, remarqua un autre.

--O vont tous ces paysans? fit le premier, aprs un silence.

Il n'avait mme pas entendu la rponse qu'on avait faite  sa
demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de
paysans qui marchaient  la file dans la neige vierge. Tous les
forats se tournrent paresseusement de ce ct, et se mirent  se
moquer des passants par dsoeuvrement. Un de ces paysans, le
dernier en ligne, marchait trs-drlement, les bras carts, la
tte incline de ct; il portait un bonnet trs-haut, ayant la
forme d'un gteau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement
sur la neige blanche.

--Regardez comme notre frrot Ptrovitch est habill! remarqua un
de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans.

Ce qu'il y avait d'amusant, c'est que les forats regardaient les
paysans du haut de leur grandeur, bien qu'ils fussent eux-mmes
paysans pour la plupart.

--Le dernier surtout..., un dirait qu'il plante des raves.

--C'est un gros bonnet..., il a beaucoup d'argent, dit un
troisime.

Tous se mirent  rire, mais mollement, comme de mauvaise grce.
Pendant ce temps, une marchande de pains blancs tait arrive:
c'tait une femme vive,  la mine veille. On lui acheta des
miches avec l'aumne de cinq kopeks reue du bourgeois, et on les
partagea par gales parties.

Le jeune gars qui vendait des pains dans la maison de force en
prit deux dizaines et entama une vive discussion avec la marchande
pour qu'elle lui fit une remise. Mais elle ne consentit pas  cet
arrangement.

--Eh bien, et cela, tu ne me le donneras pas?

--Quoi?

--Tiens, parbleu, ce que les souris ne mangent pas?

--Que la peste t'empoisonne! glapit la femme qui clata de rire.

Enfin, le sous-officier prpos aux travaux arriva, un bton  la
main.

--Eh! qu'avez-vous  vous asseoir! Commencez!

--Alors, donnez-nous des tches, Ivane Matvieitch, dit un des
commandants en se levant lentement.

--Que vous faut-il encore?... Tirez la barque, voil votre tche.

Les forats finirent par se lever et par descendre vers la
rivire, en avanant  peine. Diffrents directeurs apparurent,
directeurs en paroles du moins. On ne devait pas dmolir la barque
 tort et  travers, mais conserver intactes les poutres et
surtout les liures transversales, fixes dans toute leur longueur
au fond de la barque au moyen de chevilles,--travail long et
fastidieux.

--Il faut tirer avant tout cette poutrelle! Allons, enfants! cria
un forat qui n'tait ni directeur ni commandant, mais simple
ouvrier; cet homme paisible, mais un peu bte, n'avait pas encore
dit un mot; il se courba, saisit  deux mains une poutre paisse,
attendant qu'on l'aidt. Mais personne ne rpondit  son appel.

--Va-t'en voir! tu ne la soulveras pas; ton grand-pre, l'ours,
n'y parviendrait pas,--murmura quelqu'un entre ses dents.

--Eh bien, frres, commence-t-on? Quant  moi, je ne sais pas
trop..., dit d'un air embarrass celui qui s'tait mis en avant,
en abandonnant la poutre et en se redressant.

--Tu ne feras pas tout le travail  toi seul?... qu'as-tu 
t'empresser?

--Mais, camarades, c'est seulement comme a que je disais...,
s'excusa le pauvre diable dsappoint.

--Faut-il dcidment vous donner des couvertures pour vous
rchauffer, ou bien faut-il vous saler pour l'hiver? cria de
nouveau le sous-officier commissaire, en regardant ces vingt
hommes qui ne savaient trop par o commencer.--Commencez! plus
vite!

--On ne va jamais bien loin quand on se dpche, Ivan Matvieitch!

--Mais tu ne fais rien du tout, eh! Savlief! Qu'as-tu  rester
les yeux carquills? les vends-tu, par hasard?... Allons,
commencez!

--Que ferai-je tout seul?

--Donnez-nous une tche, Ivan Matvieitch.

--Je vous ai dit que je ne donnerai point de tches. Mettez bas
la barque; vous irez ensuite  la maison. Commencez!

Les dtenus se mirent  la besogne, mais de mauvaise grce,
indolemment, en apprentis. On comprenait l'irritation des chefs en
voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas
savoir par o commencer la besogne. Sitt qu'on enleva la premire
liure, toute petite, elle se cassa net.

Elle s'est casse toute seule, dirent les forats au
commissaire, en manire de justification; on ne pouvait pas
travailler de cette manire; il fallait s'y prendre autrement. Que
faire? Une longue discussion s'ensuivit entre les dtenus, peu 
peu on en vint aux injures; cela menaait mme d'aller plus
loin... Le commissaire cria de nouveau en agitant son bton, mais
la seconde liure se cassa comme la premire. On reconnut alors que
les haches manquaient et qu'il fallait d'autres instruments. On
envoya deux gars sous escorte chercher des outils  la forteresse;
en attendant leur retour, les autres forats s'assirent sur la
barque le plus tranquillement du monde, tirrent leurs pipes et se
remirent  fumer. Finalement, le commissaire cracha de mpris.

--Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas! Oh!
quelles gens! quelles gens!--grommela-t-il d'un air de mauvaise
humeur; il fit un geste de la main et s'en fut  la forteresse en
brandissant son bton.

Au bout d'une heure arriva le conducteur. Il couta tranquillement
les forats, dclara qu'il donnait comme tche quatre liures
entires  dgager, sans qu'elles fussent brises, et une partie
considrable de la barque  dmolir; une fois ce travail excut,
les dtenus pouvaient s'en retourner  la maison. La tche tait
considrable, mais, mon Dieu! comme les forats se mirent 
l'ouvrage! O taient leur paresse, leur ignorance de tout 
l'heure? Les haches entrrent bientt en danse et firent sortir
les chevilles. Ceux qui n'avaient pas de haches glissaient des
perches paisses sous les liures, et en peu de temps les
dgageaient d'une faon parfaite, en vritable artiste.  mon
grand tonnement, elles s'enlevaient entires sans se casser. Les
dtenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu'ils taient
devenus tout a coup intelligents. On n'entendait ni conversation
ni injures, chacun savait parfaitement ce qu'il avait  dire, 
faire,  conseiller, o il devait se mettre. Juste une demi-heure
avant le roulement du tambour la tche donne tait excute, et
les dtenus revinrent  la maison de force, fatigus, mais
contents d'avoir gagn une demi-heure de rpit sur le laps de
temps indiqu par le rglement. Pour ce qui me concerne, je pus
observer une chose assez particulire: n'importe o je voulus me
mettre au travail et aider aux travailleurs, je n'tais nulle part
 ma place, je les gnais toujours; on me chassa de partout en
m'insultant presque.

Le premier dguenill venu, un pitoyable ouvrier qui n'aurait os
souffler mot devant les autres forats plus intelligents et plus
habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j'tais
prs de lui, sous le prtexte que je le gnais dans sa besogne.
Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossirement: --
Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand
on ne vous appelle pas?

--Attrape! ajouta aussitt un autre.

--Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisime, et
d'aller chercher de l'eau vers la maison en construction, ou bien
 l'atelier o l'on miette le tabac: tu n'as rien  faire ici.

Je dus me mettre  l'cart. Rester de ct quand les autres
travaillent, semble honteux. Quand je m'en fus  l'autre bout de
la barque, on m'injuria de plus belle: Regarde quels travailleurs
on nous donne! Rien  faire avec des gaillards pareils.

Tout cela tait dit avec intention; ils taient heureux de se
moquer d'un noble et profitaient de cette occasion.

On conoit maintenant que ma premire pense en entrant au bagne
ait t de me demander comment je me comporterais avec de
pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient
souvent se rpter, mais je rsolus de ne pas changer ma ligne de
conduite, quels que pussent tre ces frottements et ces chocs. Je
savais que mon raisonnement tait juste. J'avais dcid de vivre
avec simplicit et indpendance, sans manifester le moindre dsir
de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser,
s'ils dsiraient eux-mmes se rapprocher de moi; ne craindre
nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que
possible de ne remarquer ni l'un ni l'autre. Tel tait mon plan.
Je devinai de prime abord qu'ils me mpriseraient si j'agissais
autrement.

Quand je revins le soir  la maison de force aprs le travail de
l'aprs-dne, fatigu, harass, une tristesse profonde s'empara
de moi. Combien de milliers de jours semblables m'attendent
encore! Toujours les mmes! pensai-je alors. Je me promenais seul
et tout pensif,  la nuit tombante, le long de la palissade
derrire les casernes, quand je vis tout  coup notre Boulot qui
accourait droit vers moi. Boulot tait le chien du bagne; car le
bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries
d'artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis
fort longtemps, n'appartenait  personne, regardait chacun comme
son matre et se nourrissait des restes de la cuisine. C'tait un
assez grand mtin noir, tachet de blanc, pas trs-g, avec des
yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait
ni ne faisait attention  lui. Ds mon arrive je m'en fis un ami
en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait
immobile, me regardait d'un air doux et, de plaisir, agitait
doucement la queue. Ce soir l, ne m'ayant pas vu de tout le jour,
moi, le premier qui, depuis bien des annes, avais eu l'ide de le
caresser,--il accourut en me cherchant partout, et bondit  ma
rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis
alors, mais je me mis  l'embrasser, je serrai sa tte contre moi:
il posa ses pattes sur mes paules et me lcha la figure.--
Voil l'ami que la destine m'envoie!--pensai-je; et durant
ses premires semaines si pnibles, chaque fois que je revenais
des travaux, avant tout autre soin, je me htais de me rendre
derrire les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant
moi; je lui empoignais la tte, et je le baisais, je le baisais;
un sentiment trs-doux, en mme temps que troublant et amer,
m'treignait le coeur. Je me souviens combien il m'tait agrable
de penser,--je jouissais en quelque sorte de mon tourment,--
qu'il ne restait plus au monde qu'un seul tre qui m'aimt, qui me
ft attach, mon ami, mon unique ami,--mon fidle chien Boulot.


VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PTROF.

Mais le temps s'coulait, et peu  peu je m'habituais  ma
nouvelle vie; les scnes que j'avais journellement devant les yeux
ne m'affligeaient plus autant; en un mot, la maison de force, ses
habitants, ses moeurs, me laissaient indiffrent. Se rconcilier
avec cette vie tait impossible, mais je devais l'accepter comme
un fait invitable. J'avais repouss au plus profond de mon tre
toutes les inquitudes qui me troublaient. Je n'errais plus dans
la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer
par mon angoisse. La curiosit sauvage des forats s'tait
mousse: on ne me regardait plus avec une insolence aussi
affecte qu'auparavant: j'tais devenu pour eux un indiffrent, et
j'en tais trs-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme
chez moi, je connaissais ma place pour la nuit; je m'habituai mme
 des choses dont l'ide seule m'et paru jadis inacceptable.
J'allais chaque semaine, rgulirement, me faire raser la tte. On
nous appelait le samedi les uns aprs les autres au corps de
garde; les barbiers de bataillon nous lavaient impitoyablement le
crne avec de l'eau de savon froide et le raclaient ensuite de
leurs rasoirs brchs: rien que de penser  cette torture, un
frisson me court sur la peau. J'y trouvai bientt un remde; Akim
Akimytch m'indiqua un dtenu de la section militaire qui, pour un
kopek, rasait les amateurs avec son propre rasoir; c'tait l son
gagne-pain. Beaucoup de dports taient ses pratiques,  la seule
fin d'viter les barbiers militaires, et pourtant ces gens-l
n'taient pas douillets. On appelait notre barbier le major;
pourquoi,--je n'en sais rien; je serais mme embarrass de dire
quels points de ressemblance il avait avec le major. En crivant
ces lignes, je revois nettement le major et sa figure maigre;
c'tait un garon de haute taille, silencieux, assez bte,
toujours absorb par son mtier; on ne le voyait jamais sans une
courroie  la main sur laquelle il affilait nuit et jour un rasoir
admirablement tranchant; il avait certainement pris ce travail
pour le but suprme de sa vie. Il tait en effet heureux au
possible quand son rasoir tait bien affil et que quelqu'un
sollicitait ses services; son savon tait toujours chaud; il avait
la main trs-lgre, un vrai velours. Il s'enorgueillissait de son
adresse, et prenait d'un air dtach le kopek qu'il venait de
gagner; on et pu croire qu'il travaillait pour l'amour de l'art
et non pour recevoir cette monnaie. A--f fut corrig d'importance
par le major de place, un jour qu'il eut le malheur de dire: le
major, en parlant du barbier qui nous rasait. Le vrai major tomba
dans un accs de fureur.

--Sais-tu, canaille, ce que c'est qu'un major? criait-il, l'cume
 la bouche, en secouant A--f selon son habitude; comprends-tu ce
qu'est un major? Et dire qu'on ose appeler major une canaille de
forat, devant moi, en ma prsence!

Seul A--f pouvait s'entendre avec un pareil homme.

Ds le premier jour de ma dtention, je commenai de rver  ma
libration. Mon occupation favorite tait de compter mille et
mille fois, de mille faons diffrentes, le nombre de jours que je
devais passer en prison. Je ne pouvais penser  autre chose, et
tout prisonnier priv de sa libert pour un temps fixe n'agit pas
autrement que moi, j'en suis certain. Je ne puis dire si les
forats comptaient de mme, mais l'tourderie de leurs esprances
m'tonnait trangement. L'esprance d'un prisonnier diffre
essentiellement de celle que nourrit l'homme libre. Celui-ci peut
esprer une amlioration dans sa destine, ou bien la ralisation
d'une entreprise quelconque, mais en attendant il vit, il agit: la
vie relle l'entrane dans son tourbillon. Rien de semblable pour
le forat. Il vit aussi, si l'on veut; mais il n'est pas un
condamn  un nombre quelconque d'annes de travaux forcs qui
admette son sort comme quelque chose de positif, de dfinitif,
comme une partie de sa vie vritable. C'est instinctif, il sent
qu'il n'est pas chez lui, il se croit pour ainsi dire en visite.
Il envisage les vingt annes de sa condamnation comme deux ans,
tout au plus. Il est sur qu' cinquante ans, quand il aura subi sa
peine, il sera aussi frais, aussi gaillard qu' trente-cinq. Nous
avons encore du temps  vivre, pense-t-il, et il chasse
opinitrement les penses dcourageantes et les doutes qui
l'assaillent. Le condamn  perptuit lui-mme compte qu'un beau
jour un ordre arrivera de Ptersbourg: Transportez un tel aux
mines  Nertchinsk, et fixez un terme  sa dtention. Ce serait
fameux! d'abord parce qu'il faut prs de six mois pour aller 
Nertchinsk et que la vie d'un convoi est cent fois prfrable 
celle de la maison de force! Il finirait son temps  Nertchinsk,
et alors... Plus d'un vieillard  cheveux gris raisonne de la
sorte.

J'ai vu  Tobolsk des hommes enchans  la muraille; leur chane
a deux mtres de long;  ct d'eux se trouve une couchette. On
les enchane pour quelque crime terrible, commis aprs leur
dportation en Sibrie. Ils restent ainsi cinq ans, dix ans.
Presque tous sont des brigands. Je n'en vis qu'un seul qui et
l'air d'un homme de condition; il avait servi autrefois dans un
dpartement quelconque, et parlait d'un ton mielleux, en sifflant.
Son sourire tait doucereux. Il nous montra sa chane, et nous
indiqua la manire la plus commode de se coucher. Ce devait tre
une jolie espce!--Tous ces malheureux ont une conduite
parfaite; chacun d'eux semble content, et pourtant le dsir de
finir son temps de chane le ronge. Pourquoi? dira-t-on. Parce
qu'il sortira alors de sa cellule basse, touffante, humide, aux
arceaux de briques, pour aller dans la cour de la maison de force,
et... Et c'est tout. On ne le laissera jamais sortir de cette
dernire; il n'ignore pas que ceux qui ont t enchans ne
quittent jamais le bagne, et que lui il y finira ses jours, il y
mourra dans les fers. Il sait tout cela, et pourtant il voudrait
en finir avec sa chane. Sans ce dsir, pourrait-il rester cinq ou
six ans attach  un mur, et ne pas mourir ou devenir fou?
Pourrait-il y rsister?

Je compris vite que, seul, le travail pouvait me sauver, fortifier
ma sant et mon corps, tandis que l'inquitude morale incessante,
l'irritation nerveuse et l'air renferm de la caserne les
ruineraient compltement. Le grand air, la fatigue quotidienne,
l'habitude de porter des fardeaux, devaient me fortifier, pensais-je;
grce  eux, je sortirais vigoureux, bien portant et plein de
sve. Je ne me trompais pas: le travail et le mouvement me furent
trs-utiles.

Je voyais avec effroi un de mes camarades (un gentilhomme) fondre
comme un morceau de cire. Et pourtant, quand il tait arriv avec
moi  la maison de force, il tait jeune, beau, vigoureux; quand
il en sortit, sa sant tait ruine, ses jambes ne le portaient
plus, l'asthme oppressait sa poitrine. Non, me disais-je en le
regardant, je veux vivre et je vivrai. Mon amour pour le travail
me valut tout d'abord le mpris et les moqueries acres de mes
camarades. Mais je n'y faisais pas attention et je m'en allais
allgrement o l'on m'envoyait, brler et concasser de l'albtre,
par exemple. Ce travail, un des premiers que l'on me donna, est
facile. Les ingnieurs faisaient leur possible pour allger la
corve des nobles; ce n'tait pas de l'indulgence, mais bien de la
justice. N'et-il pas t trange d'exiger le mme travail d'un
manoeuvre et d'un homme dont les forces sont moiti moindres, qui
n'a jamais travaill de ses mains? Mais cette gterie n'tait
pas permanente; elle se faisait mme en cachette, car on nous
surveillait svrement. Comme les travaux pnibles n'taient pas
rares, il arrivait souvent que la tche tait au-dessus de la
force des nobles, qui souffraient ainsi deux fois plus que leurs
camarades. On envoyait d'ordinaire trois, quatre hommes concasser
l'albtre; presque toujours c'taient des vieillards ou des
individus faibles:--nous tions naturellement de ce nombre;--
on nous adjoignait en outre un vritable ouvrier, connaissant ce
mtier. Pendant plusieurs annes, ce fut toujours le mme,
Almazof; il tait svre, dj g, hl et fort maigre, du reste
peu communicatif, et difficile. Il nous mprisait profondment,
mais il tait si peu expansif, qu'il ne se donnait mme pas la
peine de nous injurier. Le hangar sous lequel nous calcinions
l'albtre tait construit sur la berge escarpe et dserte de la
rivire. En hiver, par un jour de brouillard, la vue tait triste
sur la rivire et la rive oppose, lointaine. Il y avait quelque
chose de dchirant dans ce paysage morne et nu. Mais on se sentait
encore plus triste quand un soleil clatant brillait au-dessus de
cette plaine blanche, infinie; on aurait voulu pouvoir s'envoler
au loin dans cette steppe qui commenait  l'autre bord et
s'tendait  plus de quinze cents verstes au sud, unie comme une
nappe immense. Almazof se mettait au travail en silence, d'un air
rbarbatif; nous avions honte de ne pouvoir l'aider efficacement,
mais il venait  bout de son travail tout seul, sans exiger notre
secours, comme s'il et voulu nous faire comprendre tous nos torts
envers lui, et nous faire repentir de notre inutilit. Ce travail
consistait  chauffer le four, pour calciner l'albtre que nous y
entassions.

Le jour suivant, quand l'albtre tait entirement calcin, nous
le dchargions. Chacun prenait un lourd pilon et remplissait une
caisse d'albtre qu'il se mettait  concasser. Cette besogne tait
agrable. L'albtre fragile se changeait bientt en une poussire
blanche et brillante, qui s'miettait vite et aisment. Nous
brandissions nos lourds marteaux et nous assnions des coups
formidables que nous admirions nous-mmes. Quand nous tions
fatigus, nous nous sentions plus lgers: nos joues taient
rouges, le sang circulait plus rapidement dans nos veines. Almazof
nous regardait alors avec condescendance, comme il aurait regard
de petits enfants; il fumait sa pipe d'un air indulgent, sans
toutefois pouvoir s'empcher de grommeler ds qu'il ouvrait la
bouche. Il tait toujours ainsi, d'ailleurs, et avec tout le
monde; je crois qu'au fond c'tait un brave homme.

On me donnait aussi un autre travail qui consistait  mettre en
mouvement la roue du tour. Cette roue tait haute et lourde; il me
fallait de grands efforts pour la faire tourner, surtout quand
l'ouvrier (des ateliers du gnie) devait faire un balustre
d'escalier ou le pied d'une grande table, ce qui exigeait un tronc
presque entier. Comme un seul homme n'aurait pu en venir  bout,
on envoyait deux forats,--B..., un des ex-gentilshommes, et moi.
Ce travail nous revint presque toujours pendant quelques annes,
quand il y avait quelque chose  tourner. B... tait faible,
vaniteux, encore jeune, et souffrait de la poitrine. On l'avait
enferm une anne avant moi, avec deux autres camarades, des
nobles galement.--L'un d'eux, un vieillard, priait Dieu nuit et
jour (les dtenus le respectaient fort  cause de cela), il mourut
durant ma rclusion. L'autre tait un tout jeune homme, frais et
vermeil, fort et courageux, qui avait port son camarade B...,
pendant sept cents verstes, ce dernier tombant de fatigue au bout
d'une demi-tape. Aussi fallait-il voir leur amiti. B... tait un
homme parfaitement bien lev, d'un caractre noble et gnreux,
mais gt et irrit par la maladie. Nous tournions donc la roue 
nous deux, et cette besogne nous intressait. Quant  moi, je
trouvais cet exercice excellent.

J'aimais particulirement pelleter la neige, ce que nous faisions
aprs les tourbillons assez frquents en hiver. Quand le
tourbillon avait fait rage tout un jour, plus d'une maison tait
ensevelie jusqu'aux fentres, quand elle n'tait pas entirement
recouverte. L'ouragan cessait, le soleil reparaissait, et on nous
ordonnait de dgager les constructions barricades par des tas de
neige. On nous y envoyait par grandes bandes, et quelquefois mme
tous les forats ensemble. Chacun de nous recevait une pelle et
devait excuter une tche, dont il semblait souvent impossible de
venir  bout; tous se mettaient allgrement au travail. La neige
friable ne s'tait pas encore tasse et n'tait gele qu'a la
surface; on en prenait d'normes pelletes, que l'on dispersait
autour de soi. Elle se transformait dans l'air en une poudre
brillante. La pelle s'enfonait facilement dans la masse blanche,
tincelante au soleil. Les forats excutaient presque toujours ce
travail avec gaiet: l'air froid de l'hiver, le mouvement les
animaient. Chacun se sentait plus joyeux: on entendait des rires,
des cris, des plaisanteries. On se jetait des boules de neige, ce
qui excitait au bout d'un instant l'indignation des gens
raisonnables, qui n'aimaient ni le rire ni la gaiet; aussi
l'entrain gnral finissait-il presque toujours par des injures.

Peu  peu le cercle de mes connaissances s'tendit, quoique je ne
songeasse nullement  en faire: j'tais toujours inquiet, morose
et dfiant. Ces connaissances se firent d'elles-mmes. Le premier
de tous, le dport Ptrof me vint visiter. Je dis visiter, et
j'appuie sur ce mot. Il demeurait dans la division particulire,
qui se trouvait tre la caserne la plus loigne de la mienne. En
apparence, il ne pouvait exister entre nous aucune relation, nous
n'avions et ne pouvions avoir aucun lien qui nous rapprocht.
Cependant, durant la premire priode de mon sjour, Ptrof crut
de son devoir de venir vers moi presque chaque jour dans notre
caserne, ou au moins de m'arrter pendant le temps du repos, quand
j'allais derrire les casernes, le plus loin possible de tous les
regards. Cette persistance me parut d'abord dsagrable, mais il
sut si bien faire que ses visites devinrent pour moi une
distraction, bien que son caractre ft loin d'tre communicatif.
Il tait de petite taille, solidement bti, agile et adroit. Son
visage assez agrable tait ple avec des pommettes saillantes, un
regard hardi, des dents blanches, menues et serres. Il avait
toujours une chique de tabac rp entre la gencive et la lvre
infrieure (beaucoup de forats avaient l'habitude de chiquer). Il
paraissait plus jeune qu'il ne l'tait en ralit, car on ne lui
aurait pas donn,  le voir, plus de trente ans, et il en avait
bien quarante. Il me parlait sans aucune gne et se maintenait
vis--vis de moi sur un pied d'galit, avec beaucoup de
convenance et de dlicatesse. Si, par exemple, il remarquait que
je cherchais la solitude, il s'entretenait avec moi pendant deux
minutes et me quittait aussitt; il me remerciait chaque fois pour
la bienveillance que je lui tmoignais, ce qu'il ne faisait jamais
 personne. J'ajoute que ces relations ne changrent pas,
non-seulement pendant les premiers temps de mon sjour, mais pendant
plusieurs annes, et qu'elles ne devinrent presque jamais plus
intimes, bien qu'il me fut vraiment dvou. Je ne pouvais dfinir
exactement ce qu'il recherchait dans ma socit, et pourquoi il
venait chaque jour auprs de moi. Il me vola quelquefois, mais ce
fut toujours involontairement; il ne venait presque jamais
m'emprunter: donc ce qui l'attirait n'tait nullement l'argent ou
quelque autre intrt.

Je ne sais trop pourquoi, il me semblait que cet homme ne vivait
pas dans la mme prison que moi, mais dans une autre maison, en
ville, fort loin; on et dit qu'il visitait le bagne par hasard,
pour apprendre des nouvelles, s'enqurir de moi, en un mot, pour
voir comment nous vivions. Il tait toujours press, comme s'il
et laiss quelqu'un pour un instant et qu'on l'attendit, ou qu'il
et abandonn quelque affaire en suspens. Et pourtant, il ne se
htait pas. Son regard avait une fixit trange, avec une lgre
nuance de hardiesse et d'ironie; il regardait dans le lointain,
par-dessus les objets, comme s'il s'efforait de distinguer
quelque chose derrire la personne qui tait devant lui. Il
paraissait toujours distrait; quelquefois je me demandais o
allait Ptrof en me quittant. O l'attendait-on si impatiemment?
Il se rendait d'un pas lger dans une caserne, ou dans la cuisine,
et s'asseyait  ct des causeurs; il coutait attentivement la
conversation,  laquelle il prenait part avec vivacit, puis se
taisait brusquement. Mais qu'il parlt ou qu'il gardt le silence,
on lisait toujours sur son visage qu'il avait affaire ailleurs et
qu'on l'attendait l-bas, plus loin. Le plus tonnant, c'est qu'il
n'avait jamais aucune affaire;  part les travaux forcs qu'il
excutait, bien entendu, il demeurait toujours oisif. Il ne
connaissait aucun mtier, et n'avait presque jamais d'argent, mais
cela ne l'affligeait nullement.--De quoi me parlait-il? Sa
conversation tait aussi trange qu'il tait singulier lui-mme.
Quand il remarquait que j'allais seul derrire les casernes, il
faisait un brusque demi-tour de mon ct. Il marchait toujours
vite et tournait court. Il venait au pas et pourtant il semblait
qu'il fut accouru.

--Bonjour!

--Bonjour!

--Je ne vous drange pas?

--Non.

--Je voulais vous demander quelque chose sur Napolon. Je voulais
vous demander s'il n'est pas parent de celui qui est venu chez
nous en l'anne douze.

Ptrof tait fils de soldat et savait lire et crire.

--Parfaitement.

--Et l'on dit qu'il est prsident? quel prsident? de quoi? Ses
questions taient toujours rapides, saccades, comme s'il voulait
savoir le plus vite possible ce qu'il demandait.

Je lui expliquai comment et de quoi Napolon tait prsident, et
j'ajoutai que peut-tre il deviendrait empereur.

--Comment cela?

Je le renseignai autant que cela m'tait possible, Ptrof m'couta
avec attention; il comprit parfaitement tout ce que je lui dis, et
ajouta en inclinant l'oreille de mon ct:

--Hem!... Ah! je voulais encore vous demander, Alexandre
Ptrovitch, s'il y a vraiment des singes qui ont des mains aux
pieds et qui sont aussi grands qu'un homme.

--Oui.

--Comment sont-ils?

Je les lui dcrivis et lui dis tout ce que je savais sur ce sujet.

--Et o vivent-ils?

--Dans les pays chauds. On en trouve dans l'le Sumatra.

--Est-ce que c'est en Amrique? On dit que l-bas, les gens
marchent la tte en bas?

--Mais non. Vous voulez parler des antipodes.

Je lui expliquai de mon mieux ce que c'tait que l'Amrique et les
antipodes. Il m'couta aussi attentivement que si la question des
antipodes l'et fait seule accourir vers moi.

--Ah! ah! j'ai lu, l'anne dernire, une histoire de la comtesse
de La Vallire:--Arfief avait apport ce livre de chez
l'adjudant,--Est-ce la vrit, ou bien une invention? L'ouvrage
est de Dumas.

--Certainement, c'est une histoire invente.

--Allons! adieu. Je vous remercie.

Et Ptrof disparut; en vrit, nous ne parlions presque jamais
autrement.

Je me renseignai sur son compte. M--crut devoir me prvenir,
quand il eut connaissance de cette liaison. Il me dit que beaucoup
de forats avaient excit son horreur ds son arrive, mais que
pas un, pas mme Gazine, n'avait produit sur lui une impression
aussi pouvantable que ce Ptrof.

--C'est le plus rsolu, le plus redoutable de tous les dtenus,
me dit M--. Il est capable de tout; rien ne l'arrte, s'il a un
caprice; il vous assassinera, s'il lui en prend la fantaisie, tout
simplement, sans hsiter et sans le moindre repentir. Je crois
mme qu'il n'est pas dans son bon sens.

Cette dclaration m'intressa extrmement, mais M--ne put me dire
pourquoi il avait une semblable opinion sur Ptrof. Chose trange!
pendant plusieurs annes, je vis cet homme, je causais avec lui
presque tous les jours; il me fut toujours sincrement dvou
(bien que je n'en devinasse pas la cause), et pendant tout ce
temps, quoiqu'il vct trs-sagement et ne fit rien
d'extraordinaire, je me convainquis de plus en plus que M--avait
raison, que c'tait peut-tre l'homme le plus intrpide et le plus
difficile  contenir de tout le bagne. Et pourquoi? je ne saurais
l'expliquer.

Ce Ptrof tait prcisment le forat qui, lorsqu'on l'avait
appel pour subir sa punition, avait voulu tuer le major; j'ai dit
comment ce dernier, sauv par un miracle, tait parti une minute
avant l'excution. Une fois, quand il tait encore soldat,--
avant son arrive  la maison de force,--son colonel l'avait
frapp pendant la manoeuvre. On l'avait souvent battu auparavant,
je suppose; mais ce jour-l, il ne se trouvait pas d'humeur 
endurer une offense: en plein jour, devant le bataillon dploy,
il gorgea son colonel. Je ne connais pas tous les dtails de
cette histoire, car il ne me la raconta jamais. Bien entendu, ces
explosions ne se manifestaient que quand la nature parlait trop
haut en lui, elles taient trs-rares. Il tait habituellement
raisonnable et mme tranquille. Ses passions, fortes et ardentes,
taient caches;--elles couvaient doucement comme des charbons
sous la cendre.

Je ne remarquai jamais qu'il ft ni fanfaron ni vaniteux, comme
tant d'autres forats.

Il se querellait rarement, il n'tait en relations amicales avec
personne, sauf peut-tre avec Sirotkine, et seulement quand il
avait besoin de ce dernier. Je le vis pourtant un jour
srieusement irrit. On l'avait offens en lui refusant un objet
qu'il rclamait. Il se disputait  ce sujet avec un forat de
haute taille, vigoureux comme un athlte, nomm Vassili Antonof et
connu pour son caractre mchant, chicaneur; cet homme, qui
appartenait  la catgorie des condamns civils, tait loin d'tre
un lche. Ils crirent longtemps, et je pensais que cette querelle
finirait comme presque toutes celles du mme genre, par de simples
horions; mais l'affaire prit un tour inattendu: Ptrof plit tout
 coup; ses lvres tremblrent et bleuirent: sa respiration devint
difficile. Il se leva, et lentement, trs-lentement,  pas
imperceptibles (il aimait aller pieds nus en t), il s'approcha
d'Antonof. Instantanment, le vacarme et les cris firent place 
un silence de mort dans la caserne; on aurait entendu voler une
mouche. Chacun attendait l'vnement. Antonof bondit au-devant de
son adversaire: il n'avait plus figure humaine... Je ne pus
supporter cette scne et je sortis de la caserne. J'tais certain
qu'avant d'tre sur l'escalier, j'entendrais les cris d'un homme
qu'on gorge, mais il n'en ft rien. Avant que Ptrof et russi 
s'approcher d'Antonof, celui-ci lui avait jet l'objet en litige
(un misrable chiffon, une mauvaise doublure). Au bout de deux
minutes, Antonof ne manqua pas d'injurier quelque peu Ptrof, par
acquit de conscience et par sentiment des convenances, pour
montrer qu'il n'avait pas eu trop peur. Mais Ptrof n'accorda
aucune attention  ses injures; il ne rpondit mme pas. Tout
s'tait termin  son avantage,--les injures le touchaient peu,
--il tait satisfait d'avoir son chiffon. Un quart d'heure plus
tard il rdait dans la caserne, parfaitement dsoeuvr, cherchant
une compagnie o il pourrait entendre quelque chose de curieux. Il
semblait que tout l'intresst, et, pourtant, il restait presque
toujours indiffrent  ce qu'il entendait, il errait oisif, sans
but, dans les cours. On aurait pu le comparer  un ouvrier,  un
vigoureux ouvrier, devant lequel le travail tremble, mais qui
pour l'instant n'a rien  faire et condescend, en attendant
l'occasion de dployer ses forces,  jouer avec de petits enfants.
Je ne comprenais pas pourquoi il restait en prison, pourquoi il ne
s'vadait pas. Il n'aurait nullement hsit  s'enfuir, si
seulement il l'avait voulu. Le raisonnement n'a de pouvoir, sur
des gens comme Ptrof, qu'autant qu'ils ne veulent rien. Quand ils
dsirent quelque chose, il n'existe pas d'obstacles  leur
volont. Je suis certain qu'il aurait su habilement s'vader,
qu'il aurait tromp tout le monde, et qu'il serait rest des
semaines entires sans manger, cach dans une fort ou dans les
roseaux d'une rivire. Mais cette ide ne lui tait pas encore
venue. Je ne remarquai en lui ni jugement, ni bon sens. Ces
gens-l naissent avec une ide, qui toute leur vie les roule
inconsciemment  droite et  gauche: ils errent ainsi jusqu' ce
qu'ils aient rencontr un objet qui veille violemment leur dsir;
alors ils ne marchandent pas leur tte. Je m'tonnais quelquefois
qu'un homme qui avait assassin son colonel pour avoir t battu,
se coucht sans contestation sous les verges. Car on le fouettait
quand on le surprenait  introduire de l'eau-de-vie dans la
prison: comme tous ceux qui n'avaient pas de mtier dtermin, il
faisait la contrebande de l'eau-de-vie. Il se laissait alors
fouetter comme s'il consentait  cette punition et qu'il s'avout
en faute, autrement on l'aurait tu plutt que de le faire se
coucher. Plus d'une fois, je m'tonnai de voir qu'il me volait,
malgr son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il
me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter  ma
place. Il n'avait que quelques pas  faire, mais chemin faisant,
il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il dpensa
aussitt en eau-de-vie l'argent reu. Probablement il ressentait
ce jour-l un violent dsir de boire, et quand il dsirait quelque
chose, il fallait que cela se ft. Un individu comme Ptrof
assassinera un homme pour vingt-cinq kopeks, uniquement pour avoir
de quoi boire un demi-litre; en toute autre occasion, il
ddaignera des centaines de mille roubles. Il m'avoua le soir mme
ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d'un
ton parfaitement indiffrent, comme s'il se fut agi d'un incident
ordinaire. J'essayai de le tancer comme il le mritait, car je
regrettais ma Bible. Il m'couta sans irritation, trs-paisiblement;
il convint avec moi que la Bible est un livre trs-utile,
et regretta sincrement que je ne l'eusse plus, mais il ne
se repentit pas un instant de me l'avoir vole; il me regardait
avec une telle assurance que je cessai aussitt de le gronder. Il
supportait mes reproches, parce qu'il jugeait que cela ne pouvait
se passer autrement, qu'il mritait d'tre tanc pour une pareille
action, et que par consquent je devais l'injurier pour me
soulager et me consoler de cette perte; mais dans son for
intrieur, il estimait que c'taient des btises, des btises dont
un homme srieux aurait eu honte de parler. Je crois mme qu'il me
tenait pour un enfant, pour un gamin qui ne comprend pas encore
les choses les plus simples du monde. Si je lui parlais d'autres
sujets que de livres ou de sciences, il me rpondait, mais par
pure politesse, et en termes laconiques. Je me demandais ce qui le
poussait  m'interroger prcisment sur les livres. Je le
regardais  la drobe pendant ces conversations, comme pour
m'assurer s'il ne se moquait pas de moi. Mais non, il m'coutait
srieusement, avec attention, bien que souvent elle ne ft pas
trs-soutenue; cette dernire circonstance m'irritait quelquefois.
Les questions qu'il me posait taient toujours nettes et prcises,
il ne paraissait jamais tonn de la rponse qu'elles
exigeaient... Il avait sans doute dcid une fois pour toutes
qu'on ne pouvait me parler comme  tout le monde, et qu'en dehors
des livres je ne comprenais rien.

Je suis certain qu'il m'aimait, ce qui m'tonnait fort. Me tenait-il
pour un enfant, pour un homme incomplet? ressentait-il pour moi
cette espce de compassion qu'prouve tout tre fort pour un plus
faible que lui? me prenait-il pour... je n'en sais rien. Quoique
cette compassion ne l'empcht pas de me voler, je suis certain
qu'en me drobant, il avait piti de moi.--Eh! quel drle de
particulier! pensait-il assurment en faisant main basse sur mon
bien, il ne sait pas mme veiller sur ce qu'il possde! Il
m'aimait  cause de cela, je crois. Il me dit un jour, comme
involontairement:

--Vous tes trop brave homme, vous tes si simple, si simple, que
cela fait vraiment piti: ne prenez pas ce que je vous dis en
mauvaise part, Alexandre Ptrovitch,--ajouta-t-il au bout d'une
minute;--je vous le dis sans mauvaise intention.

On voit quelquefois dans la vie des gens comme Ptrof se
manifester et s'affirmer dans un instant de trouble ou de
rvolution; ils trouvent alors l'activit qui leur convient. Ce ne
sont pas des hommes de parole, ils ne sauraient tre les
instigateurs et les chefs des insurrections, mais ce sont eux qui
excutent et agissent. Ils agissent simplement, sans bruit, se
portent les premiers sur l'obstacle, ou se jettent en avant la
poitrine dcouverte, sans rflexion ni crainte; tout le monde les
suit, les suit aveuglment, jusqu'au pied de la muraille, o ils
laissent d'ordinaire leur vie. Je ne crois pas que Ptrof ait bien
fini: il tait marqu pour une fin violente, et s'il n'est pas
mort jusqu' ce jour, c'est que l'occasion ne s'est pas encore
prsente. Qui sait, du reste? Il atteindra peut-tre une extrme
vieillesse et mourra trs-tranquillement, aprs avoir err sans
but de  et de l. Mais je crois que M--avait raison, et que ce
Ptrof tait l'homme le plus dtermin de toute la maison de
force.


VIII--LES HOMMES DTERMINS.--LOUKA.

Il est difficile de parler des gens dtermins; au bagne comme
partout, ils sont rares. On les devine  la crainte qu'ils
inspirent, on se gare d'eux. Un sentiment irrsistible me poussa
tout d'abord  me dtourner de ces hommes, mais je changeai par la
suite ma manire de voir, mme  l'gard des meurtriers les plus
effroyables. Il y a des hommes qui n'ont jamais tu, et pourtant
ils sont plus atroces que ceux qui ont assassin six personnes. On
ne sait pas comment se faire une ide de certains crimes, tant
leur excution est trange. Je dis ceci parce que souvent les
crimes commis par le peuple ont des causes tonnantes.

Un type de meurtrier que l'on rencontre assez frquemment est le
suivant: un homme vit tranquille et paisible; son sort est dur,--
il souffre. (C'est un paysan attach  la glbe, un serf
domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout  coup
quelque chose se dchirer en lui: il n'y tient plus et plante son
couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors
sa conduite devient trange, cet homme outre-passe toute mesure:
il a tu son oppresseur, son ennemi: c'est un crime, mais qui
s'explique; il y avait l une cause; plus tard il n'assassine plus
ses ennemis seuls, mais n'importe qui, le premier venu; il tue
pour le plaisir de tuer, pour un mot dplaisant, pour un regard,
pour faire un nombre pair ou tout simplement: Gare! tez-vous de
mon chemin! Il agit comme un homme ivre, dans un dlire. Une fois
qu'il a franchi la ligne fatale, il est lui-mme bahi de ce que
rien de sacr n'existe plus pour lui; il bondit par-dessus toute
lgalit, toute puissance, et jouit de la libert sans bornes,
dbordante, qu'il s'est cre, il jouit du tremblement de son
coeur, de l'effroi qu'il ressent. Il sait du reste qu'un chtiment
effroyable l'attend. Ses sensations sont peut-tre celles d'un
homme qui se penche du haut d'une tour sur l'abme bant  ses
pieds, et qui serait heureux de s'y jeter la tte la premire,
pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les
plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a mme qui posent
dans cette extrmit: plus ils taient hbts, ahuris auparavant,
plus il leur tarde de parader, d'inspirer de l'effroi. Ce
dsespr jouit de l'horreur qu'il cause, il se complat dans le
dgot qu'il excite. Il fait des folies par dsespoir, et le plus
souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu'on
rsolve son sort, parce qu'il lui semble trop lourd de porter 
lui tout seul le fardeau de ce dsespoir. Le plus curieux, c'est
que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu'au pilori;
aprs, il semble que le fil est coup: ce terme est fatal, comme
marqu par des rgles dtermines  l'avance. L'homme s'apaise
brusquement, s'teint, devient un chiffon sans consquence. Sur le
pilori, il dfaille et demande pardon au peuple. Une fois  la
maison de force, il est tout autre; on ne dirait jamais  le voir
que cette poule mouille a tu cinq ou six hommes. Il en est que
le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine
vantardise, un esprit de bravade. Eh! dites donc, je ne suis pas
ce que vous croyez, j'en ai expdi six, d'mes. Mais il finit
toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au
souvenir de son audace, de ses dchanements, alors qu'il tait un
dsespr; il aime  trouver un bent devant lequel il se vantera,
se pavanera avec une importance dcente et auquel il racontera ses
hauts faits, en dissimulant bien entendu le dsir qu'il a
d'tonner par son histoire. Tiens, voil l'homme que j'tais!

Et avec quel raffinement d'amour-propre prudent il se surveille!
avec quelle ngligence paresseuse il dbite un pareil rcit! Dans
l'accent, dans le moindre mot perce une prtention apprise. Et o
ces gens-l l'ont-ils apprise?

Pendant une des longues soires des premiers jours de ma
rclusion, j'coutais l'une de ces conversations; grce  mon
inexprience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au
caractre de fer, alors que je me moquais presque de Ptrof. Le
narrateur, Louka Kouzmitch, avait _mis bas_ un major, sans autre
motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch tait le plus petit
et le plus fluet de toute notre caserne, il tait n dans le Midi:
il avait t serf, de ceux qui ne sont pas attachs  la glbe,
mais servent leur matre en qualit de domestique. Il avait
quelque chose de tranchant et de hautain, petit oiseau, mais avec
bec et ongles. Les dtenus flairent un homme d'instinct: on le
respectait trs-peu. Il tait excessivement susceptible et plein
d'amour-propre. Ce soir-l, il cousait une chemise, assis sur le
lit de camp, car il s'occupait de couture. Tout auprs de lui se
trouvait un gars born et stupide, mais bon et complaisant, une
espce de colosse, son voisin le dtenu Kobyline. Louka se
querellait souvent avec lui en qualit de voisin et le traitait du
haut de sa grandeur, d'un air railleur et despotique, que, grce 
sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il
tricotait un bas et coutait Louka d'un air indiffrent. Celui-ci
parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde
l'entendt, bien qu'il et l'air de ne s'adresser qu' Kobyline.

--Vois-tu, frre, on m'a renvoy de mon pays, commnena-t-il en
plantant son aiguille, pour vagabondage.

--Et y a-t-il longtemps de cela? demanda Kobyline.

--Quand les pois seront mrs, il y aura un an. Eh bien, nous
arrivons  K--v, et l'on me met dans la maison de force. Autour de
moi il y avait une douzaine d'hommes, tous Petits-Russiens, bien
btis, solides et robustes, de vrais boeufs. Et tranquilles! la
nourriture tait mauvaise, le major de la prison en faisait ce
qu'il voulait. Un jour se passe, un autre encore: tous ces
gaillards sont des poltrons,  ce que je vois.

--Vous avez peur d'un pareil imbcile? que je leur dis.

--Va-t'en lui parler, vas-y! Et ils clatent de rire comme des
brutes. Je me tais. Il y avait l un Toupet[15] drle, mais drle,
--ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s'adresser  tout
le monde. Il racontait comment on l'avait jug au tribunal, ce
qu'il leur avait dit, en pleurant  chaudes larmes: J'ai des
enfants, une femme, qu'il disait. C'tait un gros gaillard pais
et tout grisonnant: Moi, que je lui dis, non! Et il y avait l un
chien qui ne faisait rien qu'crire, et crire tout ce que je
disais! Alors, que je me dis, que tu crves...............Et le
voil qui crit, qui crit encore. C'est l que ma pauvre tte a
t perdue!

--Donne-moi du fil, Vacia; celui de la maison est pourri.

--En voil qui vient du bazar, rpondit Vacia en donnant le fil
demand.

--Celui de l'atelier est meilleur. On a envoy le Nvalide en
chercher il n'y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle
poison de femme il l'a achet, il ne vaut rien! fit Louka en
enfilant son aiguille  la lumire.

--Chez sa commre, parbleu!

--Bien sr chez sa commre.

--Eh bien, ce major?... fit Kobyline, qu'on avait tout  fait
oubli.

Louka n'attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer
immdiatement son rcit, comme si Kobyline ne valait pas une
pareille marque d'attention. Il enfila tranquillement son
aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit
enfin:

--J'moustillai si bien mes Toupets, qu'ils rclamrent le major.
Le matin mme, j'avais emprunt le coquin (couteau) de mon voisin,
et je l'avais cach  tout vnement. Le major tait furieux comme
un enrag. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n'est pas le
moment d'avoir peur. Mais allez donc! tout leur courage s'tait
cach au fin fond de la plante de leurs pieds: ils tremblaient. Le
major accourt, tout  fait ivre.

--Qu'y a-t-il? Comment ose-ton...? Je suis votre tsar, je suis
votre Dieu.

Quand il eut dit qu'il tait le tsar et le Dieu, je m'approchai de
lui, mon couteau dans ma manche.

--Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse,--et je m'approche
toujours plus,--cela ne peut pas tre, Votre Haute Noblesse, que
vous soyez notre tsar et notre Dieu.

--Ainsi c'est toi! c'est toi! crie le major,--c'est toi qui es
le meneur.

--Non, que je lui dis (et je m'approche toujours), non, Votre
Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-mme le savez,
notre Dieu tout-puissant et partout prsent est seul dans le ciel.
Et nous n'avons qu'un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par
Dieu lui-mme. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous,
Votre Haute Noblesse, vous n'tes encore que major, vous n'tes
notre chef que par la grce du Tsar et par vos mrites.

--Comment? commment?? commmment??? Il ne pouvait mme plus
parler, il bgayait, tant il tait tonn.

--Voil comment, que je lui dis: je me jette sur lui et je lui
enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier! C'avait t fait
lestement. Il trbucha et tomba en gigotant. J'avais jet mon
couteau.

--Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant!

Je ferai ici une digression hors de mon rcit. Les expressions je
suis tsar, je suis Dieu et autres semblables taient
malheureusement trop souvent employes, dans le bon vieux temps,
par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a
singulirement diminu, et que les derniers ont peut-tre dj
disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et
affectionnaient de semblables expressions, taient surtout des
officiers sortant du rang. Le grade d'officier mettait sens dessus
dessous leur cervelle. Aprs avoir longtemps pein sous le sac,
ils se voyaient tout  coup officiers, commandants et nobles
par-dessus le march; grce au manque d'habitude et  la premire
ivresse de leur avancement, ils se faisaient une ide exagre de
leur puissance et de leur importance, relativement  leurs
subordonns. Devant leurs suprieurs, ces gens-l sont d'une
servilit rvoltante. Les plus rampants s'empressent mme
d'annoncer  leurs chefs qu'ils ont t des subalternes et qu'ils
se souviennent de leur place. Mais envers leurs subordonns, ce
sont des despotes sans mesure. Rien n'irrite plus les dtenus, il
faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa
propre grandeur, cette ide exagre de l'impunit, engendrent la
haine dans le coeur de l'homme le plus soumis et pousse  bout le
plus patient. Par bonheur, tout cela date d'un pass presque
oubli; et, mme alors, l'autorit suprieure reprenait svrement
les coupables. J'en sais plus d'un exemple.

Ce qui exaspre surtout les subordonns, c'est le ddain, la
rpugnance qu'on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui
croient qu'ils n'ont qu' bien nourrir et entretenir le dtenu, et
qu' agir en tout selon la loi, se trompent galement. L'homme, si
abaiss qu'il soit, exige instinctivement du respect pour sa
dignit d'homme. Chaque dtenu sait parfaitement qu'il est
prisonnier, qu'il est un rprouv, et connat la distance qui le
spare de ses suprieurs, mais ni stigmate ni chanes ne lui
feront oublier qu'il est un homme. Il faut donc le traiter
humainement. Mon Dieu! un traitement humain peut relever celui-l
mme en qui l'image divine est depuis longtemps obscurcie. C'est
avec les malheureux surtout, qu'il faut agir humainement: l est
leur salut et leur joie. J'ai rencontr des commandants au
caractre noble et bon, et j'ai pu voir quelle influence
bienfaisante ils avaient sur ces humilis. Quelques mots affables
dits par eux ressuscitaient moralement les dtenus. Ils en taient
joyeux comme des enfants, et aimaient sincrement leur chef. Une
remarque encore: il ne leur plat pas que leurs chefs soient
familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils
veulent les respecter, et cela mme les en empche. Les dtenus
sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de
dcorations, qu'il ait bonne faon, qu'il soit bien not auprs
d'un suprieur puissant, qu'il soit svre, grave et juste, et
qu'il possde le sentiment de sa dignit. Les forats le prfrent
alors  tous les autres: celui-l sait ce qu'il vaut, et n'offense
pas les gens: tout va pour le mieux.

--Il t'en a cuit, je suppose? demanda tranquillement Kobyline.

--Hein! Pour cuire, camarades, je l'ai t, cuit, il n'y a pas 
dire. Ali! donne-moi les ciseaux! Eh bien! dites donc, ne
jouera-t-on pas aux cartes ce soir?

--Il y a longtemps que le jeu a t bu, remarqua Vacia; si on ne
l'avait pas vendu pour boire, il serait ici.

--Si!... Les si, on les paye cent roubles  Moscou, remarqua
Louka.

--Eh bien, Louka, que t'a-t-on donn pour ton coup? fit de
nouveau Kobyline.

--On me l'a pay cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai
camarades, c'est tout juste s'ils ne m'ont pas tu, reprit Louka
en ddaignant une fois encore son voisin Kobyline.--Quand on m'a
administr ces cent cinq coups, on m'a men en grand uniforme. Je
n'avais jamais encore reu le fouet. Partout une masse de peuple.
Toute la ville tait accourue pour voir punir le brigand, le
meurtrier. Combien ce peuple-la est bte, je ne puis pas vous le
dire, Timochka (le bourreau) me dshabille, me couche par terre et
crie: --Tiens-toi bien, je vais te griller! J'attends. Au
premier coup qu'il me cingle j'aurais voulu crier, mais je ne le
pouvais pas; j'eus beau ouvrir la bouche, ma voix s'tait
trangle. Quand il m'allongea le second coup,--vous ne le
croirez pas si vous voulez,--mais je n'entendis pas comme ils
comptrent deux. Je reviens  moi et je les entends compter:
dix-sept. On m'enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me
laisser souffler une demi-heure et m'inonder d'eau froide. Je les
regardais tous, les yeux me sortaient de la tte, je me disais: Je
crverai ici!

--Et tu n'es pas mort? demanda navement Kobyline. Louka le toisa
d'un regard ddaigneux: on clata de rire.

--Un vrai imbcile...

--Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l'air de
regretter d'avoir daign parler  un pareil idiot.

--Il est un peu fou! affirma de son ct Vacia.

Bien que Louka et tu six personnes, nul n'eut jamais peur de lui
dans la prison. Il avait pourtant le dsir de passer pour un homme
terrible.


IX--ISA FOMITCH.--LE BAIN.--LE RCIT DE BAKLOUCHINE.

Les ftes de Nol approchaient. Les forats les attendaient avec
une sorte de solennit, et rien qu' les voir, j'tais moi-mme
dans l'expectative de quelque chose d'extraordinaire. Quatre jours
avant les ftes, on devait nous mener au bain (de vapeur[16]). Tout
le monde se rjouissait et se prparait; nous devions nous y
rendre aprs le dner;  cette occasion, il n'y avait pas de
travail dans l'aprs-midi. De tous les forats, celui qui se
rjouissait et se dmenait le plus tait bien certainement Isa
Fomitch Bumstein, le Juif, dont j'ai dj parl au chapitre IV de
mon rcit. Il aimait  s'tuver, jusqu' en perdre connaissance;
chaque fois qu'en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me
souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu'on ne l'oublie
pas), la premire figure qui se prsente  ma mmoire est celle du
trs-glorieux et inoubliable Isa Fomitch, mon camarade de bagne.
Seigneur! quel drle d'homme c'tait! J'ai dj dit quelques mots
de sa figure: cinquante ans, vaniteux, rid, avec d'affreux
stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de
poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance
perptuelle et inbranlable, j'ajouterai presque: la flicit. Je
crois qu'il ne regrettait nullement d'avoir t envoy aux travaux
forcs. Comme il tait bijoutier de son mtier et qu'il n'en
existait pas d'autre dans la ville, il avait toujours du travail
qu'on lui payait tant bien que mal. Il n'avait besoin de rien, il
vivait mme richement, sans dpenser tout son gain nanmoins, car
il faisait des conomies et prtait sur gages  toute la maison de
force. Il possdait un samovar, un bon matelas, des tasses, un
couvert. Les Juifs de la ville ne lui mnageaient pas leur
protection. Chaque samedi, il allait sous escorte  la synagogue
(ce qui tait autoris par la loi). Il vivait comme un coq en
pte; pourtant il attendait avec impatience l'expiration de sa
peine pour se marier. C'tait un mlange comique de navet, de
btise, de ruse, d'impertinence, de simplicit, de timidit, de
vantardise et d'impudence. Le plus trange pour moi, c'est que les
dports ne se moquaient nullement de lui; s'ils le taquinaient,
c'tait pour rire. Isa Fomitch tait videmment un sujet de
distraction et de continuelle rjouissance pour tout le monde:
Nous n'avons qu'un seul Isa Fomitch, n'y touchez pas! disaient
les forats; et bien qu'il comprit lui-mme ce qu'il en tait, il
s'enorgueillissait de son importance; cela divertissait beaucoup
les dtenus. Il avait fait son entre au bagne de la faon la plus
risible (elle avait eu lieu avant mon arrive, mais on me la
raconta). Soudain, un soir, le bruit se rpandit dans la maison de
force qu'on avait amen un Juif que l'on rasait en ce moment au
corps de garde, et qu'il allait entrer immdiatement dans la
caserne. Comme il n'y avait pas un seul Juif dans toute la prison,
les dtenus l'attendirent avec impatience, et l'entourrent ds
qu'il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le
conduisit  la prison civile et lui indiqua sa place sur les
planches. Isa Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui
avaient t dlivrs et ceux qui lui appartenaient. Il posa son
sac, prit place sur le lit de camp et s'assit, les jambes croises
sous lui, sans oser lever les yeux. On se pmait de rire autour de
lui, les forats l'assaillaient de plaisanteries sur son origine
isralite. Soudain un jeune dport carta la foule et s'approcha
de lui, portant  la main son vieux pantalon d't, sale et
dchir, rapic de vieux chiffons. Il s'assit  ct d'Isa
Fomitch et lui frappa sur l'paule.

--Eh! cher ami, voil six ans que je t'attends. Regarde un peu,
me donneras-tu beaucoup de cette marchandise?

Et il tala devant lui ses haillons.

Isa Fomitch tait d'une timidit si grande, qu'il n'osait pas
regarder cette foule railleuse, aux visages mutils et effrayants,
groupe en cercle compacte autour de lui. Il n'avait pu encore
prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage
qu'on lui prsentait, il tressaillit et il se mit hardiment 
palper les haillons. Il s'approcha mme de la lumire. Chacun
attendait ce qu'il allait dire.

--Eh bien! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble
d'argent? a vaut cela pourtant! continua l'emprunteur, en
clignant de l'oeil du ct d'Isa Fomitch.

--Un rouble d'argent, non! mais bien sept kopeks!

Ce furent les premiers mots prononcs par Isa Fomitch  la maison
de force. Un rire homrique s'leva parmi les assistants.

--Sept kopeks! Eh bien, donne-les: tu as du bonheur, ma foi. Fais
attention au moins  mon gage, tu m'en rponds sur ta tte!

--Avec trois kopeks d'intrt, cela fera dix kopeks  me payer,
dit le Juif d'une voix saccade et tremblante, en glissant sa main
dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les
forats d'un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais
l'envie de conclure une bonne affaire l'emporta.

--Hein, trois kopeks d'intrt... par an?

--Non! pas par an... par mois.

--Tu es diablement chiche! Comme t'appelle-t-on?

--Isa Fomitz[17].

--Eh bien! Isa Fomitch, tu iras loin! Adieu.

Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il
venait de prter sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement
dans son sac. Les forats continuaient  se pmer de rire.

En ralit, tout le monde l'aimait, et bien que presque chaque
dtenu ft son dbiteur, personne ne l'offensait. Il n'avait, du
reste, pas plus de fiel qu'une poule; quand il vit que tout le
monde tait bien dispos  son gard, il se donna de grands airs,
mais si comiques qu'on les lui pardonna aussitt.

Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il tait en
libert, le taquinait souvent, moins par mchancet que par
amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des btes
savantes. Isa Fomitch ne l'ignorait pas, aussi ne s'offensait-il
nullement, et donnait-il prestement la rplique.

--Tu vas voir, Juif! je te rouerai de coups.

--Si tu me donnes un coup, je t'en rendrai dix, rpondait
crnement Isa Fomitch.

--Maudit galeux!

--Que ze sois galeux tant que tu voudras.

--Juif rogneux.

--Que ze sois rogneux tant qu'il te plaira: galeux, mais risse.
Z'ai de l'arzent!

--Tu as vendu le Christ.

--Tant que tu voudras.

--Fameux, notre Isa Fomitch! un vrai crne! N'y touchez pas,
nous n'en avons qu'un.

--Eh! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sibrie!

--Z'y suis dz, en Sibrie!

--On t'enverra encore plus loin.

--Le Seigneur Dieu y est-il, l-bas?

--Parbleu, a va sans dire.

--Alors comme vous voudrez! tant qu'il y aura le Seigneur Dieu et
de l'arzent,--tout va bien.

--Un crne, notre Isa Fomitch! un crne, on le voit! crie-t-on
autour de lui. Le Juif voit bien qu'on se moque de lui, mais il ne
perd pas courage, il fait le bravache; les louanges dont on le
comble lui causent un vif plaisir, et d'une voix grle d'alto qui
grince dans toute la caserne, il commence  chanter: _La, la, la,
la, la_! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu'on lui
ait entendu chanter pendant tout son sjour  la maison de force.
Quand il eut fait ma connaissance, il m'assura en jurant ses
grands dieux que c'tait le chant et le motif que chantaient six
cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la
mer Rouge, et qu'il est ordonn  chaque Isralite de le chanter
aprs une victoire remporte sur l'ennemi.

La veille de chaque samedi, les forats venaient exprs des autres
casernes dans la ntre pour voir Isa Fomitch clbrer le sabbat.
Il tait d'une vanit et d'une jactance si innocentes que cette
curiosit gnrale le flattait doucement. Il couvrait sa petite
table dans un coin avec un air d'importance pdantesque et outre,
ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots
mystrieux et revtait son espce de chasuble, bariole, sans
manches, et qu'il conservait prcieusement au fond de son coffre.
Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir; enfin, il se
fixait sur le front, au moyen d'un ruban, une petite bote[18]; on
et dit une corne qui lui sortait de la tte. Il commenait alors
 prier. Il lisait en tranant, criait, crachait, se dmenait avec
des gestes sauvages et comiques. Tout cela tait prescrit par les
crmonies de son culte; il n'y avait l rien de risible ou
d'trange, si ce n'est les airs que se donnait Isa Fomitch devant
nous, en faisant parade de ces crmonies. Ainsi, il couvrait
brusquement sa tte de ses deux mains et commenait  lire en
sanglotant... Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il
couchait presque sur le livre sa tte coiffe de l'arche, en
hurlant; mais tout  coup, au milieu de ces sanglots dsesprs,
il clatait de rire et rcitait en nasillant un hymne d'une voix
triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de
bonheur...--On n'y comprend rien, se disaient parfois les
dtenus. Je demandai un jour  Isa Fomitch ce que signifiaient
ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la dsolation
au triomphe du bonheur et de la flicit. Isa Fomitch aimait fort
ces questions venant de moi. Il m'expliqua immdiatement que les
pleurs et les sanglots sont provoqus par la perte de Jrusalem,
et que la loi ordonne de gmir en se frappant l poitrine. Mais,
au moment de la dsolation la plus aigu, il doit, tout  coup,
lui, Isa Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce tout  coup
est prescrit par la loi), qu'une prophtie a promis aux Juifs le
retour  Jrusalem; il doit manifester aussitt une joie
dbordante, chanter, rire et rciter ses prires en donnant  sa
voix une expression de bonheur,  son visage le plus de solennit
et de noblesse possible. Ce passage soudain, l'obligation absolue
de l'observer, plaisaient excessivement  Isa Fomitch, il
m'expliquait avec une satisfaction non dguise cette ingnieuse
rgle de la loi. Un soir, au plus fort de la prire, le major
entra, suivi de l'officier de garde et d'une escorte de soldats.
Tous les dtenus s'alignrent aussitt devant leurs lits de camp;
seul, Isa Fomitch continua  crier et  gesticuler. Il savait que
son culte tait autoris, que personne ne pouvait l'interrompre,
et qu'en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien.
Il lui plaisait fort de se dmener sous les yeux du chef. Le major
s'approcha  un pas de distance: Isa Fomitch tourna le dos  sa
table et, droit devant l'officier, commena  chanter son hymne de
triomphe, en gesticulant et en tranant sur certaines syllabes.
Quand il dut donner  son visage une expression de bonheur et de
noblesse, il le fit aussitt en clignotant des yeux, avec des
rires et un hochement de tte du ct du major. Celui-ci s'tonna
tout d'abord, puis pouffa de rire, l'appela bent et s'en alla,
tandis que le Juif continuait  crier. Une heure plus tard, comme
il tait en train de souper, je lui demandai ce qu'il aurait fait
si le major avait eu la mauvaise ide et la btise de se fcher.

--Quel major?

--Comment? N'avez-vous pas vu le major?

--Non.

--Il tait pourtant  deux pieds de vous,  vous regarder.

Mais Isa Fomitch m'assura le plus srieusement du monde qu'il
n'avait pas vu le major, car  ce moment de la prire, il tait
dans une telle extase qu'il ne voyait et n'entendait rien de ce
qui se passait autour de lui.

Je vois maintenant Isa Fomitch baguenauder le samedi dans toute
la prison, et chercher  ne rien faire, comme la loi le prescrit 
tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il
pas! Chaque fois qu'il revenait de la synagogue, il m'apportait
toujours des nouvelles de Ptersbourg et des bruits absurdes qu'il
m'assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les
tenaient eux-mmes de premire main.

Mais j'ai dj trop parl d'Isa Fomitch.

Dans toute la ville, il n'y avait que deux bains publics. Le
premier, tenu par un Juif, tait divis en compartiments pour
lesquels on payait cinquante kopeks; l'aristocratie de la ville le
frquentait. L'autre bain, vieux, sale, troit, tait destin au
peuple; c'tait l qu'on menait les forats. Il faisait froid et
clair: les dtenus se rjouissaient de sortir de la forteresse et
de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les
plaisanteries ne discontinurent pas. Un peloton de soldats, le
fusil charg, nous accompagnait; c'tait un spectacle pour la
ville. Une fois arrivs, vu l'exigut du bain, qui ne permettait
pas  tout le monde d'entrer  la fois, on nous divisa en deux
bandes, dont l'une attendait dans le cabinet froid qui se trouve
avant l'tuve, tandis que l'autre se lavait. Malgr cela, la salle
tait si troite qu'il tait difficile de se figurer comment la
moiti des forats pourrait y tenir, Ptrof ne me quitta pas d'une
semelle; il s'empressa auprs de moi sans que je l'eusse pri de
venir m'aider et m'offrit mme de me laver. En mme temps que
Ptrof, Baklouchine, forat de la section particulire, me proposa
ses services. Je me souviens de ce dtenu, qu'on appelait
pionnier, comme du plus gai et du plus avenant de tous mes
camarades; ce qu'il tait rellement. Nous nous tions lis
d'amiti. Ptrof m'aida  me dshabiller, parce que je mettais
beaucoup de temps  cette opration,  laquelle je n'tais pas
encore habitu; du reste, il faisait presque aussi froid dans le
cabinet que dehors. Il est trs-difficile pour un dtenu novice de
se dshabiller, car il faut savoir adroitement dtacher les
courroies qui soutiennent les chanes. Ces courroies de cuir ont
dix-sept centimtres de longueur et se bouclent par-dessus le
linge, juste sous l'anneau qui enserre la jambe. Une paire de
courroies cote soixante kopeks; chaque forat doit s'en procurer,
car il serait impossible de marcher sans leur secours. L'anneau
n'embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre
le fer et la chair; aussi cet anneau bat et frotte contre le
mollet, si bien qu'en un seul jour le dtenu qui marche sans
courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne
prsente aucune difficult: il n'en est pas de mme du linge; pour
le retirer, il faut un prodige d'adresse. Une fois qu'on a enlev
le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier
entre l'anneau et la jambe elle-mme, et le faire repasser en sens
contraire sous l'anneau; la jambe gauche est alors tout  fait
libre; le canon gauche du pantalon doit tre ensuite gliss sous
l'anneau de la jambe droite et repass encore une fois en arrire
avec le canon de la jambe droite. La mme manoeuvre a lieu quand
on met du linge propre. Le premier qui nous l'enseigna fut
Korenef,  Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamn  cinq
ans de chane. Les forats sont habitus  cet exercice et s'en
tirent lestement. Je donnai quelques kopeks  Ptrof, pour acheter
du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l'tuve. On
donnait bien aux forats un morceau de savon, mais il tait grand
comme une pice de deux kopeks et n'tait pas plus pais que les
morceaux de fromage que l'on sert comme entre dans les soires
des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet
mme, avec du _sbitne_ (boisson faite de miel, d'pices et d'eau
chaude), des miches de pain blanc et de l'eau bouillante, car
chaque forat n'en recevait qu'un baquet, selon la convention
faite entre le propritaire du bain et l'administration de la
prison. Les dtenus qui dsiraient se nettoyer  fond pouvaient
acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le
propritaire par une fentre perce dans la muraille  cet effet.

Ds que je fus dshabill, Ptrof me prit le bras, en me faisant
remarquer que j'aurais de la peine  marcher avec mes chanes.
Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant
par-dessous les aisselles comme si j'tais un vieillard. Faites
attention ici, il faut franchir le seuil de la porte. J'eus honte
de ses prvenances, je l'assurai que je saurais bien marcher seul,
mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les gards
qu'on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider.
Ptrof n'tait nullement un serviteur; ce n'tait surtout pas un
domestique. Si je l'avais offens, il aurait su comment agir avec
moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-mme ne
m'avait rien demand. Qu'est-ce qui lui inspirait cette
sollicitude pour moi?

Quand nous ouvrmes la porte de l'tuve, je crus que nous entrions
en enfer[19]. Reprsentez-vous une salle de douze pas de long sur
autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes  la fois,
ou tout au moins quatre-vingts, car nous tions en tout deux
cents, diviss en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la
suie, la salet et le manque de place taient tels que nous ne
savions o mettre le pied. Je m'effrayai et je voulus sortir:
Ptrof me rassura aussitt.  grand'peine, tant bien que mal, nous
nous hissmes jusqu'aux bancs en enjambant les ttes des forats
que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais
tous les bancs taient dj occups. Ptrof m'annona que je
devais acheter une place et entra immdiatement en pourparlers
avec un forat, qui se trouvait  ct de la fentre. Pour un
kopek celui-ci consentit  me cder sa place, aprs avoir reu de
Ptrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu'il
avait prudemment prpare  l'avance. Il se faufila juste
au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait l au
moins un demi-pouce de moisi; mme les places qui se trouvaient
au-dessous des banquettes taient occupes: les forats y
grouillaient. Quant au plancher, il n'y avait pas un espace grand
comme la paume de la main qui ne ft occup par les dtenus; ils
faisaient jaillir l'eau de leurs baquets. Ceux qui taient debout
se lavaient en tenant  la main leur seille; l'eau sale coulait le
long de leur corps et tombait sur les ttes rases de ceux qui
taient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient
taient entasss d'autres forats qui se lavaient tout
recroquevills et ramasss, mais c'tait le petit nombre. La
populace ne se lave pas volontiers avec de l'eau et du savon; ils
prfrent s'tuver horriblement, et s'inonder ensuite d'eau
froide;--c'est ainsi qu'ils prennent leur bain. Sur le plancher
on voyait cinquante balais de verges s'lever et s'abaisser  la
fois, tous se fouettaient  en tre ivres. On augmentait  chaque
instant la vapeur[20]; aussi ce que l'on ressentait n'tait plus de
la chaleur, mais une brlure comme celle de la poix bouillante. On
criait, on gloussait, au bruit de cent chanes, tranant sur le
plancher... Ceux qui voulaient passer d'un endroit  l'autre
embarrassaient leurs fers dans d'autres chanes et heurtaient la
tte des dtenus qui se trouvaient plus bas qu'eux, tombaient,
juraient en entranant dans leur chute ceux auxquels ils
s'accrochaient. Tous taient dans une espce de griserie,
d'excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient.
Il y avait un entassement, un crasement du cot de la fentre du
cabinet par laquelle on dlivrait l'eau chaude; elle jaillissait
sur les ttes de ceux qui taient assis sur le plancher, avant
qu'elle arrivt  sa destination. Nous avions l'air d'tre libres,
et pourtant, de temps  autre, derrire la fentre du cabinet ou
la porte entr'ouverte, on voyait la figure moustachue d'un soldat,
le fusil au pied, veillant  ce qu'il n'arrivt aucun dsordre.
Les ttes rases des forats et leurs corps auxquels la vapeur
donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus
monstrueux. Sur les dos rubfis par la vapeur apparaissaient
nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqus
autrefois, si bien que ces chines semblaient avoir t rcemment
meurtries. tranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau,
rien qu'en les voyant. On augmente encore la vapeur--et la salle
du bain est couverte d'un nuage pais, brlant, dans lequel tout
s'agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des chines
meurtries, des ttes rases, des raccourcis de bras, de jambes;
pour complter le tableau, Isa Fomitch hurle de joie  gorge
dploye, sur la banquette la plus leve. Il se sature de vapeur,
tout autre tomberait en dfaillance, mais nulle temprature n'est
assez leve pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au
bout d'un instant, celui-ci n'y peut tenir, jette le balai et
court s'inonder d'eau froide. Isa Fomitch ne perd pas courage et
en loue un second, un troisime; dans ces occasions-l, il ne
regarde pas  la dpense et change jusqu' cinq fois de frotteur.
--Il s'tuve bien, ce gaillard d'Isa Fomitch! lui crient d'en
bas les forats. Le Juif sent lui-mme qu'il dpasse tous les
autres, qu'il les enfonce; il triomphe, de sa voix rche et
falote il crie son air: _la, la, la, la, la_ qui couvre le tapage.
Je pensais que si jamais nous devions tre ensemble en enfer, cela
rappellerait le lieu o nous nous trouvions. Je ne rsistai pas au
dsir de communiquer cette ide  Ptrof: il regarda tout autour
de lui, et ne rpondit rien. J'aurais voulu lui louer une place 
ct de moi, mais il s'assit  mes pieds et me dclara qu'il se
trouvait parfaitement  son aise. Baklouchine nous acheta pendant
ce temps de l'eau chaude, qu'il nous apportait quand nous en
avions besoin. Ptrof me signifia qu'il me nettoierait des pieds 
la tte afin de me rendre tout propre, et il me pressa de
m'tuver. Je ne m'y dcidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier
de savon. Maintenant, je vais vous laver les petons, fit-il en
manire de conclusion. Je voulais lui rpondre que je pouvais me
laver moi-mme, mais je ne le contredis pas et m'abandonnai  sa
volont. Dans le diminutif: petons, qu'il avait employ, il n'y
avait aucun sens servile; Ptrof ne pouvait appeler mes pieds par
leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des
jambes; moi, je n'avais que des petons.

Aprs m'avoir rappropri, il me reconduisit dans le cabinet, me
soutenant et m'avertissant  chaque pas comme si j'eusse t de
porcelaine. Il m'aida  passer mon linge, et quand il eut fini de
me dorloter, il s'lana dans le bain pour s'tuver lui-mme.

En arrivant  la caserne, je lui offris un verre de th qu'il ne
refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai  faire la dpense
d'un verre d'eau-de-vie en son honneur. J'en trouvai dans notre
caserne mme. Ptrof fut suprieurement content, il lampa son
eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la
remarque que je lui rendais la vie; puis, prcipitamment, il se
rendit  la cuisine, comme si l'on ne pouvait y dcider quelque
chose d'important sans lui. Un autre interlocuteur se prsenta:
c'tait Baklouchine, dont j'ai dj parl, et que j'avais aussi
invit  prendre du th.

Je ne connais pas de caractre plus agrable que celui de
Baklouchine.  vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se
querellait mme assez souvent; il n'aimait surtout pas qu'on se
mlt de ses affaires;--en un mot, il savait se dfendre. Mais
ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous
les forats l'aimaient. Partout o il allait, il tait le
bienvenu. Mme en ville, on le tenait pour l'homme le plus amusant
du monde. C'tait un gars de haute taille, g de trente ans, au
visage ingnu et dtermin, assez joli homme avec sa barbiche. Il
avait le talent de dnaturer si comiquement sa figure en imitant
le premier venu que le cercle qui l'entourait se pmait de rire.
C'tait un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le
pied par ceux qui faisaient les dgots et n'aimaient pas  rire;
aussi personne ne l'accusait d'tre un homme inutile et sans
cervelle. Il tait plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance
ds les premiers jours et me raconta sa carrire militaire, enfant
de troupe, soldat au rgiment des pionniers, o des personnages
haut placs l'avaient remarqu. Il me fit immdiatement un tas de
questions sur Ptersbourg; il lisait mme des livres. Quand il
vint prendre le th chez moi, il gaya toute la caserne en
racontant comment le lieutenant Ch--avait malmen le matin notre
major; il m'annona d'un air satisfait, en s'asseyant  ct de
moi, que nous aurions probablement une reprsentation thtrale 
la maison de force. Les dtenus projetaient de donner un spectacle
pendant les ftes de Nol. Les acteurs ncessaires taient
trouvs, et peu  peu l'on prparait les dcors. Quelques
personnes de la ville avaient promis de prter des habits de femme
pour la reprsentation. On esprait mme, par l'entremise d'un
brosseur, obtenir un uniforme d'officier avec des aiguillettes.
Pourvu seulement que le major ne s'avist pas d'interdire le
spectacle comme l'anne prcdente! Il tait alors de mauvaise
humeur parce qu'il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du
grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout dfendu dans
un accs de mcontentement. Cette anne peut-tre, il ne voudrait
pas empcher la reprsentation. Baklouchine tait exalt: on
voyait bien qu'il tait un des principaux instigateurs du futur
thtre; je me promis d'assister  ce spectacle. La joie ingnue
que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me
toucha. De fil en aiguille nous en vnmes  causer  coeur ouvert.
Il me dit entre autres choses qu'il n'avait pas seulement servi 
Ptersbourg; on l'avait envoy  R... avec le grade de
sous-officier, dans un bataillon de garnison.

--C'est de l qu'on m'a expdi ici, ajouta Baklouchine.

--Et pourquoi? lui demandai-je.

--Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Ptrovitch. Parce
que je fus amoureux.

--Allons donc! on n'exile pas encore pour ce motif, rpliquai-je
en riant.

--Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu' cause de cela
j'ai tu l-bas un Allemand d'un coup de pistolet. Mais tait-ce
bien la peine de m'envoyer aux travaux forcs pour un Allemand? Je
vous en fais juge.

--Comment cela est-il arriv? Racontez-moi l'histoire, elle doit
tre curieuse.

--Une drle d'histoire, Alexandre Ptrovitch!

--Tant mieux. Racontez.

--Vous le voulez? Eh bien, coutez...

Et j'entendis l'histoire d'un meurtre: elle n'tait pas drle,
mais en vrit fort trange...

--Voici l'affaire, commena Baklouchine.--On m'avait envoy 
Riga, une grande et belle ville, qui n'a qu'un dfaut: trop
d'Allemands. J'tais encore un jeune homme bien not auprs de mes
chefs; je portais mon bonnet sur l'oreille, et je passais
agrablement mon temps. Je faisais de l'oeil aux Allemandes. Une
d'elles, nomme Louisa, me plut fort. Elle et sa tante taient
blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille tait une
vraie caricature, elle avait de l'argent. Tout d'abord je ne
faisais que passer sous les fentres, mais bientt je me liai tout
 fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en
grasseyant un peu;--elle tait charmante, jamais je n'ai
rencontr sa pareille. Je la pressai d'abord vivement, mais elle
me dit:

--Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence
pour tre une femme digne de toi! Et elle ne faisait que me
caresser, en riant d'un rire si clair... elle tait trs-proprette,
je n'en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m'avait
engag elle-mme  l'pouser. Et comment ne pas l'pouser,
dites un peu! Je me prparais dj  aller chez le colonel avec ma
ptition... Tout  coup,--Louisa ne vient pas au rendez-vous,
une premire fois, une seconde, une troisime... Je lui envoie une
lettre... elle n'y rpond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me
trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle
aurait rpondu  ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais
elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C'est
un tour de la tante, pensai-je. Je n'osai pas aller chez celle-ci;
quoiqu'elle connt notre liaison, nous faisions comme si elle
l'ignorait... J'tais comme un possd; je lui crivis une
dernire lettre, dans laquelle je lui dis: --Si tu ne viens pas,
j'irai moi-mme chez ta tante. Elle eut peur et vint. La voil
qui se met  pleurer et me raconte qu'un Allemand, Schultz, leur
parent loign, horloger de son tat et d'un certain ge, mais
riche, avait manifest le dsir de l'pouser,--afin de la rendre
heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans pouse
pendant sa vieillesse; il l'aimait depuis longtemps,  ce qu'elle
disait, et caressait cette ide depuis des annes, mais il l'avait
tue et ne se dcidait jamais  parler.--Tu vois, Sacha, me dit-elle,
que c'est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me
priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m'embrasse,
m'treint...

--Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bnfice d'pouser un
soldat, mme un sous-officier?--Allons, adieu, Louisa, Dieu te
protge! je n'ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et
comment est-il de sa personne? est-il joli?--Non, il est g, et
puis il a un long nez.--Elle pouffa mme de rire. Je la quittai:
Allons, ce n'tait pas ma destine, pens-je. Le lendemain je
passe prs du magasin de Schultz (elle m'avait indiqu la rue o
il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui
arrange une montre.--Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux
bombs, un frac  collet droit, trs-haut. Je crachai de mpris en
le voyant:  ce moment-l, j'tais prt  casser les vitres de sa
devanture...  quoi bon? pensais-je. Il n'y a plus rien  faire,
c'est fini et bien fini... J'arrive  la caserne  la nuit
tombante, je m'tends sur ma couchette et, le croirez-vous,
Alexandre Ptrovitch? je me mets  sangloter,  sangloter...

Un jour se passe, puis un second, un troisime... Je ne vois plus
Louisa. J'avais pourtant appris d'une vieille commre
(blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois)
que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison
il s'tait dcid  l'pouser le plus tt possible. Sans quoi il
aurait attendu encore deux ans. Il avait forc Louisa  jurer
qu'elle ne me verrait plus; il parait qu' cause de moi, il
serrait les cordons de sa bourse et qu'il les tenait dur toutes
deux, la tante et Louisa. Peut-tre changerait-il encore d'ide,
car il n'tait pas rsolu. Elle me dit aussi qu'il les avait
invites  prendre le caf chez lui le surlendemain,--un
dimanche, et qu'il viendrait encore un autre parent, ancien
marchand, maintenant trs-pauvre et surveillant dans un dbit de
liqueurs. Quand j'appris qu'ils dcideraient cette affaire le
dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon
sang-froid. Tout ce jour-l et le suivant, je ne fis que penser.
J'aurais, dvor cet Allemand, je crois.

Le dimanche matin, je n'avais encore rien dcid; sitt la messe
entendue, je sortis en courant, j'enfilai ma capote et je me
rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous l. Pourquoi
j'allais chez l'Allemand et ce que je voulais dire, je n'en savais
rien moi-mme. Je glissai un pistolet dans ma poche  tout hasard;
un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de
l'ancien systme,--encore gamin je m'en servais pour tirer,--
il n'tait plus bon  rien. Je le chargeai cependant, parce que je
pensais qu'ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des
grossirets, et qu'alors je tirerais mon pistolet pour les
effrayer tous. J'arrive. Personne dans l'escalier, ils taient
tous dans l'arrire-boutique. Pas de domestique, l'unique servante
tait absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est
ferme, une vieille porte retenue par un crochet. Le coeur me bat,
je m'arrte et j'coute: on parle allemand. J'enfonce d'un coup de
pied la porte qui cde. Je regarde, la table est mise. Il y avait
l une grande cafetire, une lampe  esprit-de-vin sur laquelle le
caf bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon
d'eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin
quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanches, taient
assises sur le divan. En face d'elles l'Allemand s'talait sur une
chaise, comme un fianc, quoi! bien peign, en frac et collet
mont. De l'autre ct il y avait encore un Allemand, dj vieux
celui-l, gros et gris; il se taisait. Quand j'entrai, Louisa
devint toute ple. La tante se leva d'un bond et se rassit.
L'Allemand se fcha. tait-il colre! il se leva et me dit en
venant  ma rencontre:

--Que dsirez-vous?

J'eusse perdu contenance, si la colre ne m'et soutenu.

--Ce que je dsire? Accueille donc un hte, fais-lui boire de
l'eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.

L'Allemand rflchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je
m'assis.

--Voici de l'eau-de-vie; buvez, je vous prie.

--Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc.--Je me mettais
toujours plus en colre.

--C'est de bonne eau-de-vie.

J'enrageai de voir qu'il me regardait de haut en bas. Le plus
affreux, c'est que Louisa contemplait cette scne. Je bus, et je
lui dis:

--Or , l'Allemand, qu'as-tu donc  me dire des grossirets?
Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.

--Je ne puis tre votre ami, vous tes un simple soldat.

Alors je m'emportai.

--Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire
de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tte
avec ce pistolet?

Je tire mon pistolet, je me lve et je lui applique le canon 
bout portant contre le front. Les femmes taient plus mortes que
vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme
une feuille, tout blme.

L'Allemand s'tonna, mais il revint vite  lui.

--Je n'ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien lev,
de cesser immdiatement cette plaisanterie; je n'ai pas peur de
vous du tout.

--Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n'ose pas remuer la tte
de dessous le pistolet.

--Non, dit-il, vous n'oserez pas faire cela.

--Et pourquoi donc ne l'oserais-je pas?

--Parce que cela vous est svrement dfendu et qu'on vous
punirait svrement.

Que le diable emporte cet imbcile d'Allemand! S'il ne m'avait pas
pouss lui-mme, il serait encore vivant.

--Ainsi tu crois que je n'oserai pas?...

--No-on!

--Je n'oserai pas?

--Vous n'oserez pas me faire...

--Eh bien! tiens! saucisse!--Je tire, et le voil qui
s'affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.

Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant  la
forteresse, je le jetai dans les orties prs de la grande porte.

J'arrive  la caserne, je m'allonge sur ma couchette et je me dis:
--On va me pincer tout de suite! Une heure se passe, une autre
encore--on ne m'arrte pas. Vers le soir, je fus pris d'un tel
chagrin que je sortis; je voulais  tout prix voir Louisa. Je
passai devant la maison de l'horloger. Il y avait l un tas de
monde, la police... Je courus chez la vieille commre, je lui dis:
--Va appeler Louisa! Je n'attendis qu'un instant, elle accourut
aussitt, se jeta  mon cou en pleurant.--C'est ma faute, me
dit-elle, j'ai cout ma tante. Elle me raconta que sa tante,
tout de suite aprs cette scne, tait rentre  la maison; elle
avait eu tellement peur qu'elle en tait malade et n'avait pas
souffl mot. La vieille n'avait dnonc personne, au contraire,
elle avait mme ordonn  sa nice de se taire parce qu'elle avait
peur: Qu'ils fassent ce qu'ils veulent.--Personne ne nous a vus
depuis, me dit Louisa. L'horloger avait renvoy sa servante, car
il la craignait comme le feu; elle lui aurait saut aux yeux, si
elle avait su qu'il voulait se marier. Il n'y avait aucun ouvrier
 la maison, il les avait tous loigns. Il avait prpar lui-mme
le caf et la collation. Quant au parent, comme il s'tait tu
toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et
s'en tait all le premier.--Pour sr il se taira, ajouta
Louisa. C'est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne
m'arrta, on ne me souponnait pas le moins du monde. Ne le croyez
pas si vous voulez, Alexandre Ptrovitch, mais ces deux semaines
ont t tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour.
Et comme elle s'tait attache  moi! Elle me disait en pleurant:
Si l'on t'exile, j'irai avec toi, je quitterai tout pour te
suivre. Je pensais dj  en finir avec ma vie, tant elle m'avait
apitoy. Mais au bout des deux semaines, on m'arrta. Le vieux et
la tante s'taient entendus pour me dnoncer.

--Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez!--pour cela, on
ne pouvait vous infliger que dix  douze ans de travaux, le
maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant,
vous tes dans la section particulire. Comment cela se fait-il?

--C'est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit
devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commena 
m'insulter devant le tribunal,  me dire des gros mots. Je n'y
tins pas, je lui criai: Pourquoi m'injuries-tu? Ne vois-tu pas,
canaille, que tu te regardes dans un miroir? Cela m'a fait une
nouvelle affaire, on m'a remis en jugement, et pour les deux
choses j'ai t condamn  quatre mille coups de verges et  la
section particulire. Quand on me fit sortir pour subir ma
punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait t
cass de son grade et envoy au Caucase en qualit de simple
soldat.--Au revoir, Alexandre Ptrovitch. Ne manquez pas de
venir voir notre reprsentation.


X--LA FTE DE NOL.

Les ftes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forats
n'allrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les
ateliers de couture et autres s'y rendirent comme  l'ordinaire,
les derniers s'en furent  la dmonte, mais ils revinrent presque
immdiatement  la maison de force, un  un ou par bandes; aprs
le dner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie
des forats n'taient occups que de leurs propres affaires et non
de celles de l'administration: les uns s'arrangeaient pour faire
venir de l'eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les
autres demandaient la permission de voir leurs compres et leurs
commres, ou rassemblaient les petites sommes qu'on leur devait
pour du travail excut auparavant. Baklouchine et les forats qui
prenaient part au spectacle cherchaient  dcider quelques-unes de
leurs connaissances, presque tous brosseurs d'officiers,  leur
confier les costumes qui leur taient ncessaires.

Les uns allaient et venaient d'un air affair, uniquement parce
que d'autres taient presss et affairs; ils n'avaient aucun
argent  recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un
payement; en un mot, tout le monde tait dans l'expectative d'un
changement, de quelque vnement extraordinaire. Vers le soir, les
invalides qui faisaient les commissions des forats apportrent
toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait,
des oies. Beaucoup de dtenus, mme les plus simples et les plus
conomes, qui toute l'anne entassaient leurs kopeks, croyaient de
leur devoir de faire de la dpense ce jour-l et de clbrer
dignement le rveillon. Le lendemain tait pour les forats une
vraie fte,  laquelle ils avaient droit, une fte reconnue par la
loi. Les dtenus ne pouvaient tre envoys au travail ce jour-l:
il n'y avait que trois jours semblables dans toute l'anne.

Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans
les mes de ces rprouvs  l'approche d'une pareille solennit?
Ds l'enfance, le petit peuple garde vivement la mmoire des
grandes ftes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment
ces jours o l'on se repose des pnibles travaux au sein de la
famille. Le respect des forats pour ce jour-l avait quelque
chose d'imposant; les riboteurs taient peu nombreux, presque tout
le monde tait srieux et pour ainsi dire occup, bien qu'ils
n'eussent rien  faire pour la plupart. Mme ceux qui se
permettaient de faire bamboche conservaient un air grave... Le
rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilit intolrante
rgnait dans tout le bagne, et si quelqu'un contrevenait au repos
gnral, mme involontairement, on le remettait bien vite  sa
place, en criant et en jurant; on se fchait, comme s'il et
manqu de respect  la fte elle-mme. Cette disposition des
forats tait remarquable et mme touchante. Outre la vnration
inne qu'ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu'en
observant cette fte, ils sont en communion avec le reste du
monde, qu'ils ne sont plus tout  fait des rprouvs, perdus et
rejets par la socit, puisqu' la maison de force on clbre
cette rjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je
l'ai vu et compris moi-mme.

Akim Akimytch avait aussi fait de grands prparatifs pour la fte:
il n'avait pas de souvenirs de famille, tant n orphelin dans une
maison trangre, et entr au service ds l'ge de quinze ans; il
n'avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vcu
rgulirement, uniformment, dans la crainte d'enfreindre les
devoirs qui lui taient imposs. Il n'tait pas non plus fort
religieux, car son formalisme avait touff tous ses dons humains,
toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se
prparait par consquent  fter Nol sans se trmousser ou
s'mouvoir particulirement; il n'tait attrist par aucun
souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette
ponctualit qui tait suffisante pour accomplir convenablement ses
devoirs ou pour clbrer une crmonie fonde une fois pour
toutes. D'ailleurs, il n'aimait pas trop  rflchir. L'importance
du fait lui-mme n'avait jamais effleur sa cervelle, tandis qu'il
excutait les rgles qu'on lui imposait avec une minutie
religieuse. Si on lui avait ordonn le jour suivant de faire tout
le contraire de ce qu'il avait fait la veille, il aurait obi avec
la mme soumission et le mme scrupule qu'il avait montr le jour
avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir
de sa propre impulsion--et il avait t envoy aux travaux
forcs. Cette leon n'avait pas t perdue pour lui. Quoiqu'il ft
crit qu'il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait
pourtant gagn  son aventure une rgle de morale salutaire,--ne
jamais raisonner, dans n'importe quelle circonstance, parce que
son esprit n'tait jamais  la hauteur de l'affaire  juger.
Aveuglment dvou aux crmonies, il regardait avec respect le
cochon de lait qu'il avait farci de gruau et qu'il avait rti
lui-mme (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument
comme si ce n'avait pas t un cochon de lait ordinaire, que l'on
pouvait acheter et rtir en tout temps, mais bien un animal
particulier, n spcialement pour la fte de Nol. Peut-tre
tait-il habitu, depuis sa tendre enfance,  voir ce jour-l sur
la table un cochon de lait, et en concluait-il qu'un cochon de
lait tait indispensable pour clbrer dignement la fte; je suis
certain que si, par malheur, il n'avait pas mang de cette viande-l,
il aurait eu un remords toute sa vie de n'avoir pas fait son
devoir. Jusqu'au jour de Nol il portait sa vieille veste et son
vieux pantalon, qui, malgr leur raccommodage minutieux,
montraient depuis longtemps la corde. J'appris alors qu'il gardait
soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait t
dlivr quatre mois auparavant, et qu'il ne l'avait pas touch 
la seule fin de l'trenner le jour de Nol. C'est ce qu'il fit. La
veille, il sortit de son coffre les vtements neufs, les dplia,
les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la
poussire, et tout tant parfaitement en ordre, il les essaya
pralablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les
pices taient convenables, la veste se boutonnait jusqu'au cou,
le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton
trs-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi
Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et
retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orn
depuis longtemps par ses soins d'une bordure dore. Seule, une
agrafe de la veste semblait ne pas tre  sa place; Akim Akimytch
la remarqua et rsolut de la changer de place; quand il eut fini,
il essaya de nouveau la veste, elle tait irrprochable. Il replia
alors son costume comme auparavant et, l'esprit tranquille, le
serra dans son coffre jusqu'au lendemain. Son crne tait
suffisamment ras, mais aprs un examen attentif, Akim Akimytch
acquit la certitude qu'il n'tait pas absolument lisse; ses
cheveux avaient imperceptiblement repouss; il se rendit
immdiatement prs du major pour tre ras comme il faut, 
l'ordonnance. En ralit personne n'aurait song  le regarder le
lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de
remplir tous ses devoirs ce jour-l. Cette vnration pour le plus
petit bouton, pour la moindre torsade d'paulette, pour la moindre
ganse s'tait grave dans son esprit comme un devoir imprieux, et
dans son coeur, comme l'image de la plus parfaite beaut que peut
et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualit d'ancien
de la caserne, il veilla  ce qu'on apportt du foin et  ce qu'on
l'tendit sur le plancher. La mme chose se faisait dans les
autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l'on jetait toujours du
foin sur le sol le jour de Nol[21]. Une fois qu'Akim Akimytch eut
termin son travail, il dit ses prires, s'tendit sur sa
couchette et s'endormit du sommeil tranquille de l'enfance, afin
de se rveiller le plus tt possible le lendemain. Les autres
forats firent de mme, du reste. Tous les dtenus se couchrent
beaucoup plus tt que de coutume. Les travaux ordinaires furent
dlaisss ce soir-l; quant  jouer aux cartes, personne n'aurait
mme os en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.

Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant mme qu'il
ft jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour
compter les forats leur souhaita une heureuse fte. On lui
rpondit, d'un ton affable et aimable, par un souhait semblable.
Akim Akimytch et beaucoup d'autres qui avaient leurs oies et leurs
cochons de lait, s'en furent prcipitamment  la cuisine, aprs
avoir dit leurs prires  la hte, pour voir  quel endroit se
trouvaient leurs victuailles, et comme on les rtissait. Par les
petites fentres de notre caserne,  moiti caches par la neige
et la glace, on voyait dans les tnbres flamber le feu vif des
deux cuisines, dont les six poles taient allums. Dans la cour
encore sombre, les forats, la demi-pelisse jete sur les paules
ou compltement vtus, se pressaient du ct de la cuisine.
Quelques-uns cependant,--en petit nombre,--avaient russi 
visiter les cabaretiers. C'taient les plus impatients. Tout le
monde se conduisait avec dcence, paisiblement, beaucoup mieux
qu' l'ordinaire. On n'entendait ni les querelles, ni les injures
habituelles. Chacun comprenait que c'tait un grand jour, une
grande fte. Des forats allaient mme dans les autres casernes
souhaiter une heureuse fte  leurs connaissances. Ce jour-l, il
semblait qu'une sorte d'amiti existt entre eux. Je remarquerai
en passant que les forats n'ont presque jamais de liaisons  la
maison de force, ni communes, ni particulires; ainsi il tait
trs-rare qu'un forat se lit avec un autre, comme dans le monde
libre. Nous tions en gnral durs et secs dans nos rapports
rciproques,  quelques rares exceptions prs; c'tait un ton
adopt une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il
commenait  faire clair; les toiles plissaient, une lgre bue
congele s'levait de terre, les spirales de fume des chemines
montaient en tournoyant. Plusieurs dtenus que je rencontrai me
souhaitrent avec affabilit une bonne fte. Je les remerciai en
leur rendant leurs souhaits. De ceux-l, quelques-uns ne m'avaient
jamais encore adress la parole. Prs de la cuisine, un forat de
la caserne militaire, la touloupe sur l'paule, me rejoignit. Du
milieu de la cour, il m'avait aperu et me criait: Alexandre
Ptrovitch! Alexandre Ptrovitch! Il se htait en courant du ct
de la cuisine. Je m'arrtai pour l'attendre. C'tait un jeune gars
au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le
monde; il ne m'avait pas encore parl depuis mon entre  la
maison de force, et n'avait fait jusqu'alors aucune attention 
moi: je ne savais mme pas comment il se nommait. Il accourut tout
essouffl, et resta plant devant moi  me regarder en souriant
btement, mais d'un air heureux.

--Que voulez-vous? lui demandai-je non sans tonnement. Il resta
devant moi souriant,  me regarder de tous ses yeux, sans
toutefois entamer la conversation.

--Mais, comment donc?... c'est fte..., marmotta-t-il. Il comprit
lui-mme qu'il n'avait rien  me dire de plus, et me quitta pour
se rendre prcipitamment  la cuisine.

Je ferai la remarque qu'aprs cela nous ne nous rencontrmes
presque jamais, et que nous ne nous adressmes pas la parole
jusqu' ma sortie de prison.

Autour des poles flambants de la cuisine les forats affairs se
dmenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les
cuisiniers prparaient l'ordinaire du bagne, car le dner devait
avoir lieu un peu plus tt que de coutume. Personne n'avait encore
mang, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait
les convenances devant les autres. On attendait le prtre, le
carme ne cessait qu'aprs son arrive. Il ne faisait pas encore
jour que l'on entendit dj le caporal crier de derrire la porte
d'entre de la prison: Les cuisiniers! Ces appels se rptrent,
Ininterrompus, pendant deux heures. On rclamait les cuisiniers
pour recevoir les aumnes apportes de tous les coins de la ville
en quantit norme: miches de pain blanc, talmouses, chauds,
crpes, et autres ptisseries au beurre. Je crois qu'il n'y avait
pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n'et
envoy quelque chose aux malheureux. Parmi ces aumnes, il y en
avait d'opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez
grand nombre; il y en avait aussi de trs-pauvres, une miche de
pain blanc de deux kopeks et deux _changhi_ noirs  peine enduits
de crme aigre: c'tait le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel
celui-l avait dpens son dernier kopek. Tout tait accept avec
une gale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de
donateurs. Les forats qui recevaient les dons taient leurs
bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient
de bonnes ftes et emportaient l'aumne  la cuisine. Quand on
avait rassembl de grands tas de pains, on appelait les anciens de
chaque caserne, qui partageaient le tout par gales portions entre
toutes les sections. Ce partage n'excitait ni querelles ni
injures, il se faisait honntement, quitablement. Akim Akimytch,
aid d'un autre dtenu, partageait entre les forats de notre
caserne le lot qui nous tait chu, de sa main, et remettait 
chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun tait content, pas une
rclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se
manifestait; personne n'aurait eu l'ide d'une tromperie. Quand
Akim Akimytch eut fini ses affaires  la cuisine, il procda
religieusement  sa toilette et s'habilla d'un air solennel, en
boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une
fois vtu de neuf, il se mit  prier, ce qui dura assez longtemps.
Beaucoup de dtenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais
c'taient, pour la plupart, des gens gs: les jeunes ne priaient
presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore
cela n'arrivait que les jours de fte. Akim Akimytch s'approcha de
moi, une fois sa prire finie, pour me faire les souhaits d'usage.
Je l'invitai  prendre du th, il me rendit ma politesse en
m'offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Ptrof
accourut pour m'adresser ses compliments. Je crois qu'il avait
dj bu, et, bien qu'il ft tout essouffl, il ne me dit pas
grand'chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants
et s'en retourna  la cuisine. On se prparait en ce moment dans
la caserne de la section militaire  recevoir le prtre. Cette
caserne n'tait pas construite comme les autres; les lits de camp
taient disposs le long de la muraille, et non au milieu de la
salle comme dans toutes les autres, si bien que c'tait la seule
dont le milieu ne ft pas obstru. Elle avait t probablement
construite de cette faon afin qu'en cas de ncessit on put
runir les forats. On dressa une petite table au milieu de la
salle; on y plaa une image devant laquelle on alluma une petite
lampe-veilleuse. Le prtre arriva enfin avec la croix et l'eau
bnite. Il pria et chanta devant l'image, puis se tourna du ct
des forats qui, tous, les uns aprs les autres, vinrent baiser la
croix. Le prtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu'il
aspergea d'eau bnite; quand il arriva  la cuisine, il vanta le
pain de la maison de force qui avait de la rputation en ville;
les dtenus manifestrent aussitt le dsir de lui envoyer deux
pains frais encore tout chauds, qu'un invalide fut charg de lui
porter immdiatement. Les forats reconduisirent la croix avec le
mme respect qu'ils l'avaient accueillie; presque tout de suite
aprs, le major et le commandant arrivrent. On aimait le
commandant, on le respectait mme. Il fit le tour des casernes en
compagnie du major, souhaita un joyeux Nol aux forats, entra
dans la cuisine et gota la soupe aux choux aigres. Elle tait
fameuse ce jour-l: chaque dtenu avait droit  prs d'une livre
de viande; en outre, on avait prpar du gruau de millet, et
certes le beurre n'y avait pas t pargn. Le major reconduisit
le commandant jusqu' la porte et ordonna aux forats de dner.
Ceux-ci s'efforaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On
n'aimait pas son regard mchant, toujours inquisiteur derrire ses
lunettes, errant de droite et de gauche, comme s'il cherchait un
dsordre  rprimer, un coupable  punir.

On dna. Le cochon de lait d'Akim Akimytch tait admirablement
rti. Je ne pus m'expliquer comment cinq minutes aprs la sortie
du major il y eut une masse de dtenus ivres tandis qu'en sa
prsence tout le monde tait encore de sang-froid. Les figures
rouges et rayonnantes taient nombreuses; des balalaki[22] firent
bientt leur apparition. Le petit Polonais suivait dj en jouant
du violon un riboteur qui l'avait engag pour toute la journe et
auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus
en plus bruyante et tapageuse. Le dner se termina cependant sans
grands dsordres. Tout le monde tait rassasi. Plusieurs
vieillards, des forats srieux, s'en furent immdiatement se
coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement
qu'on devait absolument dormir aprs dner les jours de fte. Le
vieux-croyant de Starodoub, aprs avoir quelque peu sommeill,
grimpa sur le pole, ouvrit son livre; il pria la journe entire
et mme fort tard dans la soire, sans un instant d'interruption.
Le spectacle de cette honte lui tait pnible, comme il le
disait. Tous les Tcherkesses allrent s'asseoir sur le seuil; ils
regardaient avec curiosit, mais avec une nuance de dgot, tout
ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: _Aman, Aman_, me dit-il dans
un lan d'honnte indignation et en hochant la tte,--ouh!
_Aman_! Allah sera fch! Isa Fomitch alluma d'un air arrogant
et opinitre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour
bien montrer qu' ses yeux ce n'tait pas fte. Par-ci par-l des
parties de cartes s'organisaient. Les forats ne craignaient pas
les invalides, on plaa pourtant des sentinelles pour le cas o le
sous-officier arriverait  l'improviste, mais celui-ci s'efforait
de ne rien voir. L'officier de garde fit en tout trois rondes; les
dtenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes
disparaissaient en un clin d'oeil; je crois qu'au fond il tait
bien rsolu  ne pas remarquer les dsordres de peu d'importance.
tre ivre n'tait pas un mfait ce jour-l. Peu  peu tout le
monde fut en gaiet. Des querelles commencrent. Le plus grand
nombre cependant tait de sang-froid, en effet il y avait de quoi
rire rien qu' voir ceux qui taient sortis. Ceux-l buvaient sans
mesure. Gazine triomphait, il se promenait d'un air satisfait prs
de son lit de camp, sous lequel il avait cach son eau-de-vie,
enfouie  l'avance sous la neige derrire les casernes, dans un
endroit secret; il riait astucieusement en voyant les
consommateurs arriver en foule. Il tait de sang-froid et n'avait
rien bu du tout, car il avait l'intention de bambocher le dernier
jour des ftes, quand il aurait pralablement vid les poches des
dtenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La
solerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux
larmes. Les dtenus se promenaient par bandes en pinant d'un air
crne les cordes de leur balalaka, la touloupe jete ngligemment
sur l'paule. Un choeur de huit  dix hommes s'tait mme form
dans la division particulire. Ils chantaient d'une faon
suprieure avec accompagnement de guitares et de balalaki. Les
chansons vraiment populaires taient rares. Je ne me souviens que
d'une seule, admirablement dite:

_Hier, moi jeunesse_
_J'ai t au festin..._

C'est au bagne que j'entendis une variante  moi inconnue
auparavant.  la fin du chant taient ajouts quelques vers:

_Chez moi jeunesse,_
_Tout est arrang._
_J'ai lav les cuillers,_
_J'ai vers la soupe aux choux,_
_J'ai gratt les poteaux de porte,_
_J'ai cuit des pts._

Ce que l'on chantait surtout, c'taient les chansons dites de
forats. L'une d'elles, Il arrivait..., tout humoristique,
raconte comment un homme s'amusait et vivait en seigneur, et comme
il avait t envoy  la maison de force. Il piait son
bla-manger de Chinpagne, tandis que maintenant

_On me donne des choux  l'eau_
_Que je dvore  me fendre les oreilles._

La chanson suivante, trop connue, tait aussi  la mode:

_Auparavant je vivais,_
_Gamin encore, je m'amusais_
_Et j'avais mon capital..._
_Mon capital, gamin encore, je l'ai perdu_
_Et j'en suis venu  vivre dans la captivit..._

et ctera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais
_copital_, que l'on faisait driver du verbe _copit_ (amasser). Il
y en avait aussi de mlancoliques. L'une d'elles, assez connue, je
crois, tait une vraie chanson de forats:

_La lumire cleste resplendit,_
_Le tambour bat la diane,_
_L'ancien ouvre la porte,_
_Le greffier vient nous appeler._
_On ne nous voit pas derrire les murailles_
_Ni comme nous vivons ici._
_Dieu, le Crateur cleste, est avec nous,_
_Nous ne prirons pas ici... etc._

Une autre chanson encore plus mlancolique, mais dont la mlodie
tait superbe, se chantait sur des paroles fades et assez
incorrectes. Je me rappelle quelques vers:

_Mon regard ne verra plus le pays_
_O je suis n;_
_ souffrir des tourments immrits_
_Je suis condamn toute ma vie._
_Le hibou pleurera sur le toit_
_Et fera retentir la fort._
_J'ai le coeur navr de tristesse,_
_Je ne serai pas l-bas._

On la chante souvent, mais non pas en choeur, toujours en solo.
Ainsi, quand les travaux sont finis, un dtenu sort de la caserne,
s'assied sur le perron; il rflchit, son menton appuy sur sa
main, et chante en tranant sur un fausset lev. On l'coute, et
quelque chose se brise dans le coeur. Nous avions de belles voix
parmi les forats.

Cependant le crpuscule tombait. L'ennui, le chagrin et
l'abattement reparaissaient  travers l'ivresse et la dbauche. Le
dtenu qui, une heure avant, se tenait les ctes de rire,
sanglotait maintenant dans un coin, sol outre mesure. D'autres en
taient dj venus aux mains plusieurs fois ou rdaient en
chancelant dans les casernes, tout ples, cherchant une querelle.
Ceux qui avaient l'ivresse triste cherchaient leurs amis pour se
soulager et pleurer leur douleur d'ivrogne. Tout ce pauvre monde
voulait s'gayer, passer joyeusement la grande fte,--mais,
juste ciel! comme ce jour fut pnible pour tous! Ils avaient pass
cette journe dans l'esprance d'une flicit vague qui ne se
ralisait pas. Ptrof accourut deux fois vers moi: comme il
n'avait que peu bu, il tait de sang-froid, mais jusqu'au dernier
moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sr,
quelque chose d'extraordinaire, de gai et d'amusant. Bien qu'il
n'en dit rien, on le devinait  son regard. Il courait de caserne
en caserne sans fatigue... Rien n'arriva, rien  part la solerie
gnrale, les injures idiotes des ivrognes et un tourdissement
commun de ces ttes enflammes. Sirotkine errait aussi, par d'une
chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli
garon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement,
navement, il attendait quelque chose. Peu  peu le spectacle
devint insupportable, rpugnant,  donner des nauses; il y avait
pourtant des choses visibles, mais j'tais tout triste sans motif.
J'prouvais une piti profonde pour tous ces hommes, et je me
sentais comme trangl, touff au milieu d'eux. Ici deux forats
se disputent pour savoir lequel rgalera l'autre. Ils discutent
depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L'un d'eux
surtout a de vieille date une dent contre l'autre: il se plaint en
bgayant, et veut prouver  son camarade que celui-ci a agi
injustement quand il a vendu l'anne dernire une pelisse et cach
l'argent. Et puis, il y avait encore quelque chose... Le plaignant
est un grand gaillard, bien muscl, tranquille, pas bte, mais
qui, lorsqu'il est ivre, veut se faire des amis et pancher sa
douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en nonant ses
griefs, dans l'intention de se rconcilier plus tard avec lui.
L'autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rus comme
un renard, avait peut-tre bu plus que son camarade, mais ne
paraissait que lgrement ivre. Ce forat a du caractre et passe
pour tre riche; il est probable qu'il n'a aucun intrt  irriter
son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l'ami
expansif assure que ce camarade lui doit de l'argent et qu'il est
tenu de l'inviter  boire s'il est seulement ce qu'on appelle un
honnte homme.

Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et
avec une nuance de mpris pour l'ami expansif, car celui-ci boit
au compte d'autrui et se fait rgaler, prend une tasse et la
remplit d'eau-de-vie.

--Non, Stepka (tiennet), c'est toi qui dois payer, parce que tu
me dois de l'argent.

--Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue  te parler, rpond
Stepka.

--Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse
que le cabaretier lui tend--tu me dois de l'argent; il faut que
tu n'aies pas de conscience; tiens, tes yeux mmes ne sont pas 
toi, tu les as emprunts comme tu empruntes tout. Canaille, va!
Stepka! en un mot, tu es une canaille!

--Qu'as-tu  pleurnicher? regarde, tu rpands ton eau-de-vie!
Puisqu'on te rgale, bois! crie le cabaretier  l'ami expansif--
je n'ai pas le temps d'attendre jusqu' demain.

--Je boirai, n'aie pas peur, qu'as-tu  crier? Mes meilleurs
souhaits  l'occasion de la fte, Stpane Dorofitch! dit celui-ci
poliment en s'inclinant, sa tasse  la main, du ct de Stepka,
qu'une minute auparavant il avait trait de canaille. Porte-toi
bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as dj vcu! Il
boit, grogne un soupir de satisfaction et s'essuie.--En ai-je bu
auparavant, de l'eau-de-vie! dit-il avec un srieux plein de
gravit, en parlant  tout le monde sans s'adresser  personne en
particulier--mais voil, mon temps finit. Remercie-moi, Stpane
Dorofitch!

--Il n'y a pas de quoi.

--Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai  tout le
monde ce que tu m'as fait; outre que tu es une grande canaille, je
te dirai...

--Eh bien, voil ce que je te dirai, vilain museau d'ivrogne?
interrompt Stepka qui perd enfin patience. coute et fais bien
attention, partageons le monde en deux, prends-en une moiti et
moi l'autre, et laisse-moi tranquille.

--Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.

--Quel argent veux-tu encore, solard?

--Quand tu... me le rendras dans l'autre monde, eh bien, je ne le
prendrai pas. Notre argent, c'est la sueur de notre front, c'est
le calus que nous avons aux mains. Tu t'en repentiras dans l'autre
monde, tu rtiras pour ces cinq kopeks.

--Va-t'en au diable!

--Qu'as-tu  me talonner? Je ne suis pas un cheval.

--File! allons, file!

--Canaille!

--Forat!

Et voil les injures qui pleuvent, plus fort encore qu'avant la
rgalade.

Deux amis sont assis sparment sur deux lits de camp, l'un est de
grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est
rouge. Il pleure presque, car il est trs-mu. L'autre, vaniteux,
fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l'air d'tre
enrhum et de petits yeux bleus fixs en terre. C'est un homme fin
et bien lev, il a t autrefois secrtaire et traite son ami
avec un peu de ddain, ce qui dplat  son camarade. Ils avaient
bu ensemble toute la journe.

--Il a pris une libert avec moi! crie le plus gros, en secouant
fortement de sa main gauche la tte de son camarade. Prendre une
libert signifie frapper. Ce forat, ancien sous-officier, envie
secrtement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de
recherche et d'lgance dans leurs conversations.

--Je te dis que tu as tort... dit d'un ton dogmatique le
secrtaire, les yeux opinitrement fixs en terre d'un air grave,
et sans regarder son interlocuteur.

--Il m'a frapp, entends-tu! continue l'autre en tiraillant
encore plus fort son cher ami.--Tu es le seul homme qui me reste
ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une libert.

--Et je te rpterai qu'une disculpation aussi pitre ne peut que
te faire honte, mon cher ami! rplique le secrtaire d'une voix
grle et polie--avoue plutt, cher ami, que toute cette solerie
provient de ta propre inconstance.

L'ami corpulent trbuche en reculant, regarde btement de ses yeux
ivres le secrtaire satisfait, et tout  coup il assne de toutes
ses forces son norme poing sur la figure maigrelette de celui-ci.
Ainsi se termine l'amiti de cette journe. Le cher ami disparat
sous les lits de camp, perdu...

Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c'est un forat
de la section particulire, extrmement dbonnaire et gai, un
garon qui est loin d'tre bte, trs-simple et railleur sans
mchante intention: c'est prcisment celui qui, lors de mon
arrive  la maison de force, cherchait un paysan riche, dclarait
qu'il avait de l'amour-propre et avait fini par boire mon th. Il
avait quarante ans, une lvre norme, un gros nez charnu et
bourgeonn. Il tenait une balalaka, dont il pinait ngligemment
les cordes; un tout petit forat  grosse tte, que je connaissais
trs-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le
suivait comme son ombre. Ce dernier tait trange, dfiant,
ternellement taciturne et srieux; il travaillait dans l'atelier
de couture et s'efforait de vivre solitaire, sans se lier avec
personne. Maintenant qu'il tait ivre, il s'tait attach 
Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement mu, en
gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp:
il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s'il
n'et pas exist. Le plus curieux, c'est que ces deux hommes ne se
ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractres
n'taient communs. Ils appartenaient  des sections diffrentes et
demeuraient dans des casernes spares. On appelait ce petit
forat: Boulkine.

Varlamof sourit en me voyant assis  ma place prs du pole. Il
s'arrta  quelques pas de moi, rflchit un instant, tituba et
vint de mon ct  pas ingaux, en se dhanchant crnement; il
effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant
lgrement le sol de sa botte sur un ton de rcitatif:

_Ma chrie_
_ la figura pleine et blanche_
_Chante comme une msange;_
_Dans sa robe de satin_
_ la brillante garniture_
_Elle est trs-belle._

Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et
cria en s'adressant  tout le monde:

--Il ment, frres, il ment comme un arracheur de dents. Il n'y a
pas une ombre de vrit dans tout ce qu'il dit.

--Mes respects au vieillard Alexandre Ptrovitch! fit Varlamof en
me regardant avec un rire fripon; je crois mme qu'il voulait
m'embrasser. Il tait gris. Quant  l'expression Mes respects au
vieillard un tel, elle est employe par le menu peuple de toute
la Sibrie, mme en s'adressant  un homme de vingt ans. Le mot de
vieillard marque du respect, de la vnration ou de la
flatterie, et s'applique  quelqu'un d'honorable, de digne.

--Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous?

--Couci-coua! tout  la douce. Qui est vraiment heureux de la
fte, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof
parlait en tranant.

--Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits
de camp dans une sorte de dsespoir. On aurait jur que Varlamof
avait donn sa parole d'honneur de ne pas faire attention  celui-ci,
c'tait prcisment ce qu'il y avait de plus comique, car
Boulkine ne quittait pas Varlamof d'une semelle depuis le matin,
sans aucun motif, simplement parce que celui-ci mentait  ce
qu'il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait
chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings
contre la muraille et sur les lits de planche,  en saigner, et
souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu'il avait que
Varlamof mentait comme un arracheur de dents. S'il avait eu des
cheveux sur la tte, il se les serait certainement arrachs dans
sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire
qu'il avait pris l'engagement de rpondre des actions de Varlamof,
et que tous les dfauts de celui-ci bourrelaient sa conscience.
L'amusant tait que le forat continuait  ne pas remarquer la
comdie de Boulkine.

--Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!... criait
Boulkine.

--Qu'est-ce que a peut bien te faire? rpondirent les forats en
riant.

--Je vous dirai, Alexandre Ptrovitch, que j'tais trs-joli
garon quand j'tais jeune et que les filles m'aimaient beaucoup,
beaucoup... fit brusquement Varlamof de but en blanc.

--Il ment! Le voil qui ment encore! l'interrompit Boulkine en
poussant un gmissement. Les forats clatrent de rire.

--Et moi, je faisais le beau devant elles; j'avais une chemise
rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je
voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais
tout ce que je pouvais seulement dsirer.

--Il ment! dclare rsolument Boulkine.

--J'avais alors hrit de mon pre une maison de pierre,  deux
tages. Eh bien, en deux ans, j'ai mis bas les deux tages, il
m'est rest tout juste une porte cochre sans colonnes ni
montants. Que voulez-vous? l'argent, c'est comme les pigeons, il
arrive et puis il s'envole.

--Il ment! dclare Boulkine plus rsolument encore...

--Alors, quand je suis arriv, au bout de quelques jours, j'ai
envoy une _pleurrade_ (lettre)  ma parent pour qu'ils
m'expdient de l'argent. Parce qu'on disait que j'avais agi contre
la volont de mes parents, j'tais irrespectueux. Voil tantt
sept ans que je l'ai envoye, ma lettre!

--Et pas de rponse? demandai-je en souriant.

--Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours
plus son nez de mon visage.--J'ai ici une amoureuse, Alexandre
Ptrovitch!...

--Vous? une amoureuse?

--Onuphrief disait, il n'y a pas longtemps: La mienne est grle,
laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis
que la tienne est jolie, mais c'est une mendiante, elle porte la
besace.

--Est-ce vrai?

--Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans
bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu'il
tait li avec une mendiante  laquelle il donnait en tout dix
kopeks chaque six mois.

--Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je dsirais
m'en dbarrasser.

Il se tut, me regarda en faisant la bouche en coeur, et me dit
tendrement:

--Ne m'octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un
demi-litre? Je n'ai bu que du th aujourd'hui de toute la journe,
ajouta-t-il d'un ton gracieux, en prenant l'argent que je lui
donnai, et voyez-vous, ce th me tracasse tellement que j'en
deviendrai asthmatique; j'ai le ventre qui me grouille... comme
une bouteille d'eau!

Comme il prenait l'argent que je lui tendis, le dsespoir moral de
Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un
possd.

--Braves gens! cria-t-il  toute la caserne ahurie, le
voyez-vous? Il ment! Tout ce qu'il dit, tout, tout est mensonge.

--Qu'est-ce que a peut te faire? lui crirent les forats qui
s'tonnaient de son emportement, tu es absurde!

--Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en
roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur
les planches, je ne veux pas qu'il mente!

Tout le monde rit. Varlamof me salue aprs avoir pris l'argent, et
se hte, en faisant des grimaces, d'aller chez le cabaretier. Il
remarqua seulement alors Boulkine.

--Allons! lui dit-il en s'arrtant sur le seuil de la caserne,
comme si ce dernier lui tait indispensable pour l'excution d'un
projet.

--Pommeau! ajouta-t-il avec mpris en faisant passer Boulkine
devant lui; il recommena  tourmenter les cordes de sa balalaka.

 quoi bon dcrire cet tourdissement! Ce jour suffocant s'achve
enfin. Les forats s'endorment lourdement sur leurs lits de camp.
Ils parlent et dlirent pendant leur sommeil encore plus que les
autres nuits. Par-ci par-l on joue encore aux cartes. La fte, si
impatiemment et si longuement attendue, est coule. Et demain, de
nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcs...


XI--LA REPRSENTATION.

Le soir du troisime jour des ftes eut lieu la premire
reprsentation de notre thtre. Les tracas n'avaient pas manqu
pour l'organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le
souci, aussi les autres forats ne savaient-ils pas o en tait le
futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas mme au
juste ce que l'on reprsenterait.--Les acteurs, pendant ces
trois jours, en allant au travail, s'ingniaient  rassembler le
plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais
Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais
ne me communiquait rien. Je crois que le major tait de bonne
humeur. Nous ignorions du reste entirement s'il avait eu veut du
spectacle, s'il l'avait autoris ou s'il avait rsolu de se taire
et de fermer les yeux sur les fantaisies des forats, aprs s'tre
assur que tout se passerait le plus convenablement possible. Je
crois qu'il avait entendu parler de la reprsentation, mais qu'il
ne voulait pas s'en mler, parce qu'il comprenait que tout irait
peut-tre de travers, s'il l'interdisait; les soldats feraient les
mutins ou s'enivreraient, il valait donc bien mieux qu'ils
s'occupassent de quelque chose. Je prte ce raisonnement au major,
uniquement parce que c'est le plus naturel. On peut mme dire que
si les forats n'avaient pas eu de thtre pendant les ftes ou
quelque chose dans ce genre, il aurait fallu que l'administration
organist une distraction quelconque. Mais comme notre major se
distinguait par des ides directement opposes  celles du reste
du genre humain, on conoit que je prends sur moi une grande
responsabilit en affirmant qu'il avait eu connaissance de notre
projet et qu'il l'autorisait. Un homme comme lui devait toujours
craser, touffer quelqu'un, enlever quelque chose, priver d'un
droit, en un mot mettre partout de l'ordre. Sous ce rapport il
tait connu de toute la ville. Il lui tait parfaitement gal que
ces vexations causassent des rbellions. Pour ces dlits on avait
des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major);
avec ces coquins de forats on ne devait employer qu'une svrit
impitoyable et s'en tenir  l'application absolue de la loi--et
voil tout. Ces incapables excuteurs de la loi ne comprennent
nullement qu'appliquer la loi sans en comprendre l'esprit, mne
tout droit aux dsordres.--La loi le dit, que voulez-vous de
plus? Ils s'tonnent mme sincrement qu'on exige d'eux, outre
l'excution de la loi, du bon sens et une tte saine. La dernire
condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d'un
luxe rvoltant, cela leur semble une vexation, de l'intolrance.

Quoi qu'il en soit, le sergent-major ne s'opposa pas 
l'organisation du spectacle, et c'est tout ce qu'il fallait aux
forats. Je puis dire en toute vrit que si pendant toutes les
ftes il ne se produisit aucun dsordre grave dans la maison, ni
querelles sanglantes, ni vol, il faut l'attribuer  l'autorisation
qu'avaient reue les forats d'organiser leur reprsentation. J'ai
vu de mes yeux comment ils faisaient disparatre ceux de leurs
camarades qui avaient trop bu, comme ils empchaient les rixes,
sous prtexte qu'on dfendrait le thtre. Le sous-officier
demanda aux dtenus leur parole d'honneur qu'ils se conduiraient
bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y
consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse:
cela les flattait fort qu'on crt en leur parole d'honneur.
Ajoutons que cette reprsentation ne cotait rien, absolument rien
 l'administration; elle n'avait pas de dpenses  faire. Les
places n'avaient pas t marques  l'avance, car le thtre se
montait et se dmontait en moins d'un quart d'heure. Le spectacle
devait durer une heure et demie et dans le cas o l'ordre de
cesser la reprsentation serait arriv  l'improviste, les
dcorations auraient disparu en un clin d'oeil. Les costumes
taient cachs dans les coffres des forats. Avant tout je dirai
comment notre thtre tait construit, quels taient les costumes,
et je parlerai de l'affiche, c'est  dire des pices que l'on se
proposait de jouer.

 vrai dire, il n'y avait pas d'affiche crite, on n'en fit que
pour la seconde et la troisime reprsentation. Baklouchine la
composa pour MM. Les officiers et autres nobles visiteurs qui
daignaient honorer le spectacle de leur prsence,  savoir:
l'officier de garde qui vint une fois, puis l'officier de service
prpos aux gardes, enfin un officier du gnie; c'est en l'honneur
de ces nobles visiteurs que l'affiche fut crite.

On supposait que la renomme de notre thtre s'tendrait au loin
dans la forteresse et mme en ville, d'autant plus qu'il n'y avait
aucun thtre  N...; des reprsentations d'amateurs et rien de
plus. Les forats se rjouissaient du moindre succs, comme de
vrais enfants, ils se vantaient. Qui sait--se disait-on--il
se peut que les chefs apprennent cela, et qu'ils viennent voir;
c'est alors qu'ils sauraient ce que valent les forats, car ce
n'est pas une reprsentation donne par les soldats, avec des
bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs,
de vrais acteurs qui jouent des comdies faites pour les
seigneurs; dans toute la ville, il n'y a pas un thtre pareil! Le
gnral Abrocimof a eu une reprsentation chez lui,  ce qu'on
dit, il y en aura encore une, eh bien! qu'ils nous dament le pion
avec leur costume, c'est possible! quant  la conversation, c'est
une chose  voir! Le gouverneur lui-mme peut en entendre parler
--et qui sait? il viendra peut-tre. Ils n'ont pas de thtre, en
ville!...

En un mot, la fantaisie des forats, surtout aprs le premier
succs, alla presque jusqu' s'imaginer qu'on leur distribuerait
des rcompenses ou qu'on diminuerait le chiffre des travaux
forcs, l'instant d'aprs ils taient les premiers  rire de bon
coeur de leurs imaginations. En un mot, c'taient des enfants, de
vrais enfants, bien qu'ils eussent quarante ans. Je connaissais en
gros le sujet de la reprsentation que l'on se proposait de
donner, bien qu'il n'y et pas d'affiche. Le titre de la premire
pice tait: _Philatka et Mirachka rivaux_. Baklouchine se vantait
devant moi, une semaine au moins  l'avance, que le rle de
Philatka qu'il s'tait adjug serait jou de telle faon qu'on
n'avait rien vu de pareil, mme sur les scnes ptersbourgeoiscs.
Il se promenait dans les casernes gonfl d'importance, effront,
l'air bonhomme malgr tout; s'il lui arrivait de dire quelques
bouts de son rle  la thtrale, tout le monde clatait de
rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu'il
s'tait oubli. Il faut avouer que les forats savaient se
contenir et garder leur dignit; pour s'enthousiasmer des tirades
de Baklouchine, il n'y avait que les plus jeunes... gens sans
fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l'autorit
tait si solidement tablie qu'ils n'avaient pas peur d'exprimer
nettement leurs sensations, quelles qu'elles fussent. Les autres
coutaient silencieux les bruits et les discussions, sans blmer
ni contredire, mais ils s'efforaient de leur mieux de se
comporter avec indiffrence et ddain envers le thtre. Ce ne fut
qu'au dernier moment, le jour mme de la reprsentation, que tout
le monde s'intressa  ce qu'on verrait,  ce que feraient nos
camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle
russirait-il comme celui d'il y a deux ans? etc., etc.
Baklouchine m'assura que tous les acteurs taient parfaitement 
leur place, et qu'il y aurait mme un rideau. Le rle de Philatka
serait rempli par Sirotkine.--Vous verrez comme il est bien en
habit de femme, disait-il eu clignant de l'oeil et en faisant
claquer sa langue contre son palais. La propritaire bienfaisante
devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une
ombrelle, tandis que le propritaire portait un costume d'officier
avec des aiguillettes et une canne  la main. La pice dramatique
qui devait tre joue en second lieu portait le titre de _Kedril
le glouton_. Ce titre m'intrigua fort, mais j'eus beau faire des
questions, je ne pus rien apprendre  l'avance. Je sus seulement
que cette pice n'tait pas imprime; c'tait une copie
manuscrite, que l'on tenait d'un sous-officier en retraite du
faubourg, lequel avait pour sr particip autrefois  sa
reprsentation sur une scne militaire quelconque. Nous avons en
effet, dans les villes et les gouvernements loigns, nombre de
pices de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignores et
n'ont jamais t imprimes, mais qui ont apparu d'elles-mmes au
temps voulu pour dfrayer le thtre populaire dans certaines
zones de la Russie.

J'ai dit thtre populaire: il serait trs-bon que nos
investigateurs de la littrature populaire s'occupassent de faire
de soigneuses recherches sur ce thtre, qui existe, et qui peut-tre
n'est pas si insignifiant qu'on le pense. Je ne puis croire
que tout ce que j'ai vu dans notre maison de force ft l'oeuvre de
nos forats. Il faut pour cela des traditions antrieures, des
procds tablis et des notions transmises de gnration en
gnration. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers
de fabrique, dans les villes industrielles et mme chez les
bourgeois de certaines pauvres petites villes ignores. Ces
traditions se sont conserves dans certains villages et dans des
chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques
grandes proprits foncires. Je crois mme que les copies de
beaucoup de vieilles pices se sont multiplies, prcisment grce
 cette valetaille de hobereaux. Les anciens propritaires et les
seigneurs moscovites avaient leurs propres thtres sur lesquels
jouaient leurs serfs. C'est de l que provient notre thtre
populaire, dont les marques d'origine sont indiscutables. Quant 
_Kedril le glouton_, malgr ma vive curiosit, je ne pus rien en
savoir, si ce n'est que les dmons apparaissaient sur la scne et
emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril?
pourquoi s'appelait-il Kedril, et non Cyrille? L'action tait-elle
russe ou trangre? je ne pus pas tirer au clair cette question.
On annonait que la reprsentation se terminerait par une
pantomime en musique. Tout cela promettait d'tre fort curieux.
Les acteurs taient au nombre de quinze, tous gens vifs et
dcods. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les
rptitions, qui avaient lieu quelquefois derrire les casernes,
se cachaient, prenaient des airs mystrieux. En un mot, ou voulait
nous surprendre par quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu.

Les jours de travail, on fermait les casernes de trs-bonne heure,
 la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les ftes
de Nol; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu' la
retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait t accorde
spcialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des ftes,
chaque soir, on envoyait une dputation prier trs-humblement
l'officier de garde de permettre la reprsentation et ne pas
fermer encore la maison de force, en ajoutant qu'il y avait eu
reprsentation la veille, et que pourtant il ne s'tait produit
aucun dsordre. L'officier de garde faisait le raisonnement
suivant: Il n'y avait eu aucun dsordre, aucune infraction  la
discipline le jour du spectacle, et du moment qu'ils donnaient
leur parole que la soire d'aujourd'hui se passerait de la mme
manire, c'est qu'ils feraient leur police eux-mmes; ce serait la
plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s'il
s'tait avis de dfendra la reprsentation, ces gaillards (qui
peut savoir, des forats!) auraient pu faire encore des sottises,
qui mettraient dans l'embarras les officiers de garde. Enfin une
dernire raison l'engageait  donner son consentement: monter la
garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comdie, il
avait sous la main un spectacle donn non plus par des soldats,
mais par des forats, gens curieux; ce serait  coup sur
intressant, et il avait tout droit d'y assister.

Dans le cas o l'officier de service arriverait et demanderait
l'officier de garde, on lui rpondrait que ce dernier tait all
compter les forats et fermer les casernes; rponse exacte et
justification aise. Voil pourquoi nos surveillants autorisrent
le spectacle pendant toute la dure des ftes; les casernes ne se
fermrent chaque soir qu' la retraite. Les forats savaient
d'avance que la garde ne s'opposerait pas  leur projet; ils
taient tranquilles de ce ct l.

Vers six heures Ptrof vint me chercher, et nous nous rendmes
ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les dtenus de
notre caserne y taient,  l'exception du vieux-croyant de
Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se dcidrent  assister au
spectacle que le jour de la dernire reprsentation, le 4 janvier,
et encore quand on les eut convaincus que tout tait convenable,
gai et tranquille. Le ddain des Polonais irritait nos forats,
aussi furent-ils reus trs-poliment le 4 janvier; on les fit
asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et  Isa
Fomitch, la comdie tait pour eux une vritable rjouissance.
Isa Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il
posa dix kopeks sur l'assiette; la flicit se peignait sur son
visage. Les acteurs avaient dcid que chaque spectateur donnerait
ce qu'il voudrait. La recette devait servir  couvrir les dpenses
et donner du montant aux acteurs. Ptrof m'assura qu'on me
laisserait occuper une des premires places, si plein que ft le
thtre, d'abord parce qu'tant plus riche que les autres, il y
avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je
m'y connaissais mieux, que personne. Sa prvision se ralisa. Je
dcrirai pralablement la salle et la construction du thtre.

La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de
spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un
perron dans une antichambre, et de l, dans la caserne elle-mme.
Cette longue caserne tait de construction particulire, comme je
l'ai dit plus haut: les lits de camp, rangs contre la muraille,
laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La premire
moiti de la caserne tait destine aux spectateurs, tandis que la
seconde, qui communiquait avec un autre btiment, formait la
scne. Ce qui m'tonna ds mon entre, ce fut le rideau, qui
coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C'tait
une merveille dont on pouvait s'tonner  juste titre; il tait
peint avec des couleurs  l'huile, et reprsentait des arbres, des
tonnelles, des tangs, des toiles. Il se composait de toiles
neuves et vieilles donnes par les forats: chemises, bandelettes
qui tiennent lieu de bas  nos paysans, tout cela cousu tant bien
que mal et formant un immense drap; o la toile avait manqu, on
l'avait remplace par du papier, mendi feuille  feuille dans les
diverses chancelleries et secrtaireries. Nos peintres (au nombre
desquels se trouvait notre Brulof[23]) l'avaient dcor tout
entier, aussi l'effet tait-il remarquable. Ce luxueux appareil
rjouissait les forats, mme les plus mornes et les plus
exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commenc, se
montrrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les
impatients et les enthousiastes. Tous taient contents, avec un
sentiment de vanit. L'clairage consistait en quelques chandelles
coupes en petits bouts. On avait apport de la cuisine deux
bancs, placs devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises
empruntes  la chambre des sous-officiers. Elles avaient t
mises l pour le cas o les officiers suprieurs assisteraient au
spectacle. Quant aux bancs, ils taient destins aux sous-officiers,
aux secrtaires du gnie, aux directeurs des travaux, 
tous les chefs immdiats des forats qui n'avaient pas le grade
d'officiers, et qui viendraient peut-tre jeter un coup d'oeil sur
le thtre. En effet, les visiteurs ne manqurent pas; suivant les
jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la
dernire reprsentation, il ne restait pas une seule place
inoccupe sur les bancs. Derrire se pressaient les forats,
debout et tte nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en
pelisse courte, malgr la chaleur suffocante de la salle. Comme on
pouvait s'y attendre, le local tait trop exigu pour tous les
dtenus; entasss les uns sur les autres, surtout dans les
derniers rangs, ils avaient encore occup les lits de camp, les
coulisses; il y avait mme des amateurs qui disparaissaient
constamment derrire la scne, dans l'autre caserne, et qui
regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit
passer en avant, Ptrof et moi, tout prs des bancs, d'o l'on
voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J'tais pour eux un
bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d'autres thtres: les
forats avaient remarqu que Baklouchine s'tait souvent concert
avec moi et qu'il avait tmoign de la dfrence pour mes
conseils, ils estimaient qu'on devait par consquent me faire
honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont
vaniteux, lgers, mais c'est  la surface. Ils se moquaient de moi
au travail, car j'tais un pitre ouvrier. Almazof avait le droit
de nous mpriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de
son adresse  calciner l'albtre; ces railleries et ces vexations
avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre
naissance  la caste de ses anciens matres, dont il ne pouvait
conserver un bon souvenir. Mais ici, au thtre, ces mmes hommes
me faisaient place, car ils s'avouaient que j'tais plus entendu
en cette matire qu'eux-mmes. Ceux mmes qui n'taient pas bien
disposs  mon gard dsiraient m'entendre louer leur thtre et
me cdaient le pas sans la moindre servilit. J'en juge maintenant
par mon impression d'alors. Je compris que dans cette dcision
quitable, il n'y avait aucun abaissement de leur part, mais bien
plutt le sentiment de leur propre dignit. Le trait le plus
caractristique de notre peuple, c'est sa conscience et sa soif de
justice. Pas de fausse vanit, de sot orgueil  briguer le premier
rang sans y avoir des titres,--le peuple ne connat pas ce
dfaut. Enlevez-lui son corce grossire; Vous apercevrez, en
l'tudiant sans prjugs, attentivement et de prs, des qualits
dont vous ne vous seriez jamais dout. Nos sages n'ont que peu de
chose  apprendre  notre peuple; je dirai mme plus, ce sont eux
au contraire qui doivent apprendre  son cole.

Ptrof m'avait dit navement, quand il m'emmena au spectacle,
qu'on me ferait passer devant parce que je donnerais plus
d'argent. Les places n'avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce
qu'il voulait et ce qu'il pouvait. Presque tous dposrent une
pice de monnaie sur l'assiette quand on fit la qute. Mme si
l'on m'et laiss passer devant dans l'esprance que je donnerais
plus qu'un autre, n'y avait-il pas l encore un sentiment profond
de dignit personnelle? Tu es plus riche que moi, va-t'en au
premier rang; nous sommes tous gaux, ici, c'est vrai, mais tu
payes plus, par consquent un spectateur comme toi fait plaisir
aux acteurs;--occupe la premire place, car nous ne sommes pas
ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mmes!
Quelle noble fiert dans cette faon d'agir! Ce n'est plus le
culte de l'argent qui est tout, mais en dernire analyse le
respect de soi-mme. On n'estimait pas trop la richesse chez nous.
Je ne me souviens pas que l'un de nous se soit jamais humili pour
avoir de l'argent, mme si je passe en revue toute la maison de
force. On me qumandait, mais par polissonnerie, par friponnerie,
plutt que dans l'espoir du bnfice lui-mme; c'tait un trait de
bonne humeur, de simplicit nave. Je ne sais pas si je m'exprime
clairement. J'ai oubli mon thtre, j'y reviens.

Avant le lever du rideau, la salle prsentait un spectacle trange
et anim. D'abord la cohue presse, foule, crase de tous cts,
mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le
commencement de la reprsentation. Aux derniers rangs grouillait
une masse confuse de forats: beaucoup d'entre eux avaient apport
de la cuisine des bches qu'ils dressaient contre la muraille et
sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entires
dans cette position fatigante, s'accotant des deux mains sur les
paules de leurs camarades, parfaitement contents d'eux-mmes et
de leur place. D'autres arc-boutaient leurs pieds contre le pole,
sur la dernire marche, et restaient tout le temps de la
reprsentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au
fond, prs de la muraille. De ct, masse sur des lits de camp,
se trouvait aussi une foule compacte, car c'taient l les
meilleures places. Cinq forats, les mieux partags, s'taient
hisss et couchs sur le pole, d'o ils regardaient en bas: ceux-l
nageaient dans la batitude. De l'autre ct, fourmillaient les
retardataires qui n'avaient pas trouv de bonnes places. Tout le
monde se conduisait dcemment et sans bruit. Chacun voulait se
montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient.
L'attente la plus nave se peignait sur ces visages rouges et
humides de sueur, par suite de la chaleur touffante. Quel trange
reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mlange, sur
ces figures coutures, sur ces fronts et ces joues marqus,
sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d'un feu
terrible! Ils taient tous sans bonnets; comme j'tais  droite,
il me semblait que leurs ttes taient entirement rases. Tout 
coup, sur la scne, on entend du bruit, un vacarme... Le rideau va
se lever. L'orchestre joue... Cet orchestre mrite une mention.
Sept musiciens s'taient placs le long des lits de camp: il y
avait l deux violons (l'un d'eux tait la proprit d'un dtenu;
l'autre avait t emprunt hors de la forteresse; les artistes
taient des ntres), trois balalaki--faites par les forats
eux-mmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaait la
contre-basse. Les violons ne faisaient que gmir et grincer, les
guitares ne valaient rien; en revanche les balalaki taient
remarquables. L'agilit des doigts des artistes aurait fait
honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient gure que
des airs de danses: aux passages les plus entranants, ils
frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs
instruments: le ton, le got, l'excution, le rendu du motif, tout
tait original, personnel. Un des guitaristes possdait  fond son
instrument. C'tait le gentilhomme qui avait tu son pre. Quant
au tambour de basque, il excutait littralement des merveilles;
ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou tranait son
pouce sur la peau d'ne, on entendait alors des coups rpts,
clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en
une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes
et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin  cet
orchestre. Vraiment, je n'avais jusqu'alors aucune ide du parti
qu'on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je
fus tonn; l'harmonie, le jeu, mais surtout l'expression, la
conception mme du motif taient suprieurement rendus. Je compris
parfaitement alors,--et pour la premire fois,--la hardiesse
souveraine et le fol abandon de soi-mme qui se trahissent dans
nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret.--
Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se
trouvaient dans le fond se dressrent sur la pointe des pieds;
quelqu'un tomba de sa bche; tous ouvrirent la bouche et
carquillrent les yeux: un silence parfait rgnait dans toute la
salle... La reprsentation commena.

J'tais assis non loin d'Ali, qui se trouvait au milieu du groupe
que formaient ses frres et les autres Tcherkesses. Ils taient
passionns pour le thtre et y assistaient chaque soir. J'ai
remarqu que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands
amateurs de spectacles de tout genre. Prs d'eux resplendissait
Isa Fomitch; ds le lever du rideau, il tait tout oreilles et
tout yeux; son visage exprimait une attente trs-avide de miracles
et de jouissances. J'aurais t dsol de voir son esprance
trompe. La charmante figure d'Ali brillait d'une joie si
enfantine, si pure, que j'tais tout gai rien qu'en la regardant;
involontairement, chaque fois qu'un rire gnral faisait cho 
une rplique amusante, je me tournais de son ct pour voir son
visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose  faire
que de penser  moi! Prs de ma place,  gauche, se trouvait un
forat dj g, toujours sombre, mcontent et grondeur; lui aussi
avait remarqu Ali, et je vis plus d'une fois comme il jetait sur
lui des regards furtifs en souriant  demi, tant le jeune
Tcherkesse tait charmant! Ce dtenu l'appelait toujours Ali
Smionytch, sans que je susse pourquoi.--On avait commenc par
Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) tait vraiment
merveilleux. Il jouait son rle  la perfection. On voyait qu'il
avait pes chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au
moindre mot, au moindre geste, un sens, qui rpondait parfaitement
au caractre de son personnage. Ajoutez  cette tude
consciencieuse une gaiet non feinte, irrsistible, de la
simplicit, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez
certainement convenu que c'tait un vritable acteur, un acteur de
vocation et de grand talent. J'ai vu plus d'une fois Philatka sur
les scnes de Ptersbourg et de Moscou, mats je l'affirme, pas un
artiste des capitales n'tait  la hauteur de Baklouchine dans ce
rle. C'taient des paysans de n'importe quel pays, et non de
vrais moujiks russes; leur dsir de reprsenter des paysans tait
trop apparent.--L'mulation excitait Baklouchine, car on savait
que le forat Patsieikine devait jouer le rle de Kedril dans la
seconde pice; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier
aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette
prfrence comme un enfant. Combien de fois n'tait-il pas venu
vers moi ces derniers jours, pour pancher ses sentiments! Deux
heures avant la reprsentation, il tait secou par la fivre.
Quand on clatait de rire et qu'on lui criait:--Bravo!
Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de
bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scne
des baisers entre Kirochka et Philatka, o ce dernier crie  la
fille: Essuie-toi et s'essuie lui-mme, fut d'un comique achev.
Tout le monde clata de rire. Ce qui m'intressait le plus,
c'taient les spectateurs; tous s'taient droidis et
s'abandonnaient franchement  leur joie. Les cris d'approbation
retentissaient de plus en plus nourris. Un forat poussait du
coude son camarade et lui communiquait  la hte ses impressions,
sans mme s'inquiter de savoir qui tait  ct de lui.
Lorsqu'une scne comique commenait, on voyait un autre se
retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses
camarades  rire, puis faire aussitt face  la scne. Un
troisime faisait claquer sa langue contre son palais et ne
pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour
changer de position, il pitinait sur une jambe ou sur l'autre.
Vers la fin de la pice, la gaiet gnrale atteignit son apoge.
Je n'exagre rien. Figurez-vous la maison de force, les chanes,
la captivit, les longues annes de rclusion, de corve, la vie
monotone, qui tombe goutte  goutte pour ainsi dire, les jours
sombres de l'automne:--tout  coup on permet  ces dtenus
comprims de s'gayer, de respirer librement pendant une heure,
d'oublier leur cauchemar, d'organiser un spectacle--et quel
spectacle! qui excite l'envie et l'admiration de toute la ville.
--Voyez-vous, ces forats! Tout les intressait, les costumes
par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa,
Nietsvitaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui
qu'ils portaient depuis tant d'annes.C'est un forat, un vrai
forat dont les chanes sonnent quand il marche, et le voil
pourtant qui entre en scne en redingote, en chapeau rond et en
manteau, comme un civil. Il s'est fait des cheveux, des
moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme
un seigneur, un vrai seigneur. L'enthousiasme tait  son comble
de ce chef. Le propritaire bienfaisant arrive dans un uniforme
d'aide de camp, trs-vieux  la vrit, paulettes, casquette 
cocarde: l'effet produit est indescriptible. Il y avait deux
amateurs pour ce costume, et--le croirait-on?--ils s'taient
querells comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rle-l,
car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d'officier avec
des aiguillettes! Les autres acteurs les sparrent;  la majorit
des voix on confia ce rle  Nietsvitaef, non pas qu'il ft mieux
fait de sa personne que l'autre et qu'il ressemblt mieux  un
seigneur, mais simplement parce qu'il leur avait assur  tous
qu'il aurait une badine, qu'il la ferait tourner et en fouetterait
la terre, en vrai seigneur, en lgant  la dernire mode, ce que
Vanka Ospity ne pouvait essayer, lui qui n'avait jamais connu de
gentilshommes. En effet, quand Nietsvitaef entra en scne avec
son pouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le
sol, de sa lgre badine de bambou; il croyait certes que c'tait
l l'indice de la meilleure ducation, d'une suprme lgance.
Dans son enfance encore, alors qu'il n'tait qu'un serf
va-nu-pieds, il avait probablement t sduit par l'adresse d'un
seigneur  faire tourner sa canne; cette impression tait reste
ineffaable pour toujours dans sa mmoire, si bien que quelque
trente ans plus tard, il s'en souvenait pour sduire et flatter 
son tour les camarades de la prison, Nietsvitaef tait tellement
enfonc dans cette occupation qu'il ne regardait personne; il
donnait la rplique sans mme lever les yeux; le plus important
pour lui, c'tait le bout de sa badine et les ronds qu'il traait.
La propritaire bienfaisante tait aussi trs-remarquable; elle
apparut en scne dans un vieux costume de mousseline use, qui
avait l'air d'une guenille, les bras et le cou nus, un petit
bonnet de calicot sur la tte, avec des brides sous le menton, une
ombrelle dans une main, et dans l'autre un ventail de papier de
couleur dont elle ne faisait que s'venter. Un fou rire accueillit
cette grande dame, qui ne put contenir elle-mme sa gat et
clata  plusieurs reprises. Ce rle tait rempli par le forat
Ivanof. Quant  Sirotkine, habill en fille, il tait trs-joli.
Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pice se termina
 la satisfaction gnrale. Pas la moindre critique ne s'leva:
comment du reste aurait-on pu critiquer?

On joua encore une fois l'ouverture, _Sini, mo sini_, et le
rideau se releva. On allait maintenant reprsenter Kedril le
glouton. Kedril est une sorte de don Juan; on peut faire cette
comparaison, car des diables emportent le matre et le serviteur
en enfer  la fin de la pice. Le manuscrit fut rcit en entier,
mais ce n'tait videmment qu'un fragment; le commencement et la
fin de la pice avaient d se perdre, car elle n'avait ni queue ni
tte. La scne se passe dans une auberge, quelque part en Russie.
L'aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et
en chapeau rond dform; le valet de ce dernier, Kedril, suit son
matre, il porte une valise et une poule roule dans du papier
bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C'est
ce valet qui est le glouton. Le forat Potsieikine, le rival de
Baklouchine, jouait ce rle; tandis que le personnage du seigneur
tait rempli par Ivanof, le mme qui faisait la grande dame dans
la premire pice. L'aubergiste (Nietsvitaef) avertit le
gentilhomme que cette chambre est hante par des dmons, et se
retire. Le seigneur est triste et proccup, il marmotte tout haut
qu'il le sait depuis longtemps et ordonne  Kedril de dfaire les
paquets, de prparer le souper. Kedril est glouton et poltron:
quand il entend parler de diables, il plit et tremble comme une
feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son matre, et
puis, il a faim. Il est voluptueux, bte, rus  sa manire,
couard.  chaque instant il trompe son matre, qu'il craint
pourtant connue le feu. C'est un remarquable type de valet, dans
lequel on retrouve les principaux traits du caractre de
Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caractre tait vraiment
suprieurement rendu par Potsieikine, dont le talent tait
indiscutable et qui surpassait,  mon avis celui de Baklouchine
lui-mme. Quand, le lendemain, j'accostai Baklouchine, je lui
dissimulais mon impression, car je l'aurais cruellement afflig.

Quant au forat qui jouait le rle du seigneur, il n'tait pas
trop mauvais: tout ce qu'il disait n'avait gure de sens et ne
ressemblait  rien, mais sa diction tait pure et nette, les
gestes tout  fait convenables. Pendant que Kedril s'occupe de la
valise, son matre se promne en long et en large, et annonce qu'
partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril coute,
fait des grimaces, et rjouit les spectateurs par ses rflexions
en apart. Il n'a nullement piti de son matre, mais il a entendu
parler des diables: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le
voil qui questionne le seigneur. Celui-ci lui dclare
qu'autrefois, tant en danger de mort, il a demand secours 
l'enfer; les diables l'ont aid et l'ont dlivr, mais le terme de
sa libert est chu; si les diables viennent ce soir, c'est pour
exiger son me, ainsi qu'il a t convenu dans leur pacte. Kedril
commence  trembler pour de bon, son matre ne perd pas courage et
lui ordonne de prparer le souper. En entendant parler de
mangeaille, Kedril ressuscite, il dfait le papier dans lequel est
enveloppe la poule, sort une bouteille de vin--qu'il entame
brusquement lui-mme, le public se pme de rire. Mais la porte a
grinc, le vent a agit les volets, Kedril tremble, et en toute
hte, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un norme
morceau de poule qu'il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. Est-ce
prt? lui crie son matre qui se promne toujours en long et
en large dans la chambre.--Tout de suite, monsieur, je vous...
le prpare,--dit Kedril qui s'assied et se met  bfrer le
souper. Le public est visiblement charm par l'astuce de ce valet
qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que
Potsiikine mritait des loges. Il avait prononc admirablement
les mots: --Tout de suite, monsieur, je... vous... le prpare.
Une fois  table, il mange avec avidit, et,  chaque bouche,
tremble que son matre ne s'aperoive de sa manoeuvre; chaque fois
que celui-ci se retourne, il se cache sous la table en tenant la
poule dans sa main. Sa premire faim apaise, il faut bien songer
au seigneur.--Kedril! as-tu bientt fait? crie celui-ci?--
C'est prt! rpond hardiment Kedril, qui s'aperoit alors qu'il
ne reste presque rien: il n'y a en tout sur l'assiette qu'une
seule cuisse. Le matre, toujours sombre et proccup, ne remarque
rien et s'assied, tandis que Kedril se place derrire lui une
serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du
valet qui se tourne du ct du public, pour se gausser de son
matre, excite un rire irrsistible dans la foule des forats.
Juste au moment o le jeune seigneur commence  manger, les
diables font leur entre: ici l'on ne comprend plus, car ces
diables ne ressemblent  rien d'humain ni de terrestre; la porte
de ct s'ouvre, et un fantme apparat tout habill de blanc; en
guise de tte, le spectre porte une lanterne avec une bougie; un
autre fantme le suit, portant aussi une lanterne sur la tte et
une faux  la main. Pourquoi sont-ils habills de blanc, portent-ils
une faux et une lanterne? Personne ne put me l'expliquer; au
fond on s'en proccupait fort peu. Cela devait tre ainsi pour
sr. Le matre fait courageusement face aux apparitions et leur
crie qu'il est prt, qu'ils peuvent le prendre. Mais Kedril,
poltron comme un livre, se cache sous la table; malgr sa
frayeur, il n'oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les
diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le matre se
met  manger sa poule; trois diables entrent dans la chambre et
l'empoignent pour l'entraner en enfer. Kedril, sauve-moi!
crie-t-il. Mais Kedril a d'autres soucis; il a pris cette fois la
bouteille, l'assiette et mme le pain en se fourrant dans sa
cachette. Le voil seul, les dmons sont loin, son matre aussi.
Il sort de dessous la table, regarde de tous cts, et... un
sourire illumine sa figure. Il cligne de l'oeil en vrai fripon,
s'assied  la place de son matre, et chuchote  demi-voix au
public:

--Allons, je suis maintenant mon matre... sans matre...

Tout le monde rit de le voir sans matre; il ajoute, toujours 
demi-voix d'un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de
l'oeil:

--Les diables l'ont emport!...

L'enthousiasme des spectateurs n'a plus de bornes! cette phrase a
t prononce avec une telle coquinerie, avec une grimace si
moqueuse et si triomphante, qu'il est impossible de ne pas
applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. 
peine a-t-il pris la bouteille de vin et vers une grande lampe
dans un verre qu'il porte  ses lvres, que les diables
reviennent, se glissent derrire lui et l'empoignent. Kedril hurle
comme un possd. Mais il n'ose pas se retourner. Il voudrait se
dfendre, il ne le peut pas: ses mains sont embarrasses de la
bouteille et du verre dont il ne veut pas se sparer; les yeux
carquills, la bouche bante d'horreur, il reste une minute 
regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie
qu'il est vraiment  peindre. Enfin on l'entrane, on l'emporte,
il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille,
et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derrire
les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchant.
L'orchestre attaque la fameuse danse kamarinskaa[24]. On commence
tout doucement, pianissimo, mais peu  peu le motif se dveloppe,
se renforce, la mesure s'acclre, des claquements hardis
retentissent sur la planchette des balalaki. C'est la
kamarinskaa dons tout son emportement! il aurait fallu que Glinka
l'entendit jouer dans notre maison de force. La pantomime en
musique commence. Pendant toute sa dure, on joue la kamarinskaa.
La scne reprsente l'intrieur d'une izba; un meunier et sa femme
sont assis, l'un raccommode, l'autre file du lin. Sirotkine joue
le rle de la femme, Nietsvitaef celui du meunier.

Nos dcorations taient trs-pauvres. Dans cette pice comme dans
les prcdentes, il fallait suppler par l'imagination  ce qui
manquait  la ralit. Au lieu d'une muraille au fond de la scne,
ou voyait un tapis ou une couverture; du ct droit, de mauvais
paravents, tandis qu' gauche, la scne qui n'tait pas ferme
laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas
difficiles et consentent  imaginer tout ce qui manque; cela leur
est facile, tous les dtenus sont de grands rveurs. Du moment que
l'on dit: c'est un jardin, eh bien, c'est un jardin! une chambre,
une izba--c'est parfait, il n'y a pas  faire des crmonies!
Sirotkine tait charmant en costume fminin. Le meunier achve son
travail, prend son bonnet et son fouet, s'approche de sa femme et
lui indique par signes que si pendant son absence elle a le
malheur de recevoir quelqu'un, elle aura affaire  lui... et il
lui montre son fouet. La femme coute et secoue affirmativement la
tte. Ce fouet lui est sans doute connu: la coquine en donne 
porter! Le mari sort.  peine a-t-il tourn les talons que sa
femme lui montre le poing. On frappe: la porte s'ouvre; entre le
voisin, meunier aussi de son tat; c'est un paysan barbu en
cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme
rit, mais ds que le compre veut l'embrasser, on entend frapper
de nouveau  la porte. O se fourrer? Elle le fait cacher sous la
table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se prsente:
c'est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu'alors la
pantomime avait trs-bien march, les gestes taient
irrprochables. Ou pouvait s'tonner de voir ces acteurs
improviss remplir leurs rles d'une faon aussi correcte, et
involontairement on se disait: Que de talents se perdent dans
notre Russie, inutiliss dans les prisons et les lieux d'exil! Le
forat qui jouait le rle du fourrier avait sans doute assist 
une reprsentation dans un thtre de province ou d'amateurs; il
estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient
rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en
scne comme les vieux hros classiques de l'ancien rpertoire, en
faisant un grand pas; avant d'avoir mme lev l'autre jambe, il
rejeta la tte et le corps en arrire, et lanant orgueilleusement
un regard circulaire, il avana majestueusement d'une autre
enjambe. Si une marche semblable tait ridicule chez les hros
classiques, elle l'tait encore bien plus dans une scne comique
joue par un secrtaire. Mais le public la trouvait toute
naturelle et acceptait l'allure triomphante du personnage comme un
fait ncessaire, sans la critiquer.--Un instant aprs l'entre
du secrtaire, on frappe encore  la porte: l'htesse perd la
tte. O cacher le second galant? Dans le coffre, qui,
heureusement, est ouvert. Le secrtaire y disparat, la commre
laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux
comme les autres, mais d'une espce particulire. C'est un
brahmine en costume. Un rire formidable des spectateurs accueille
son entre. Ce brahmine n'est autre que le forat Kochkine, qui
joue parfaitement ce rle, car il a tout  fait la figure de
l'emploi: il explique par gestes son amour pour la meunire, lve
les bras au ciel, les ramne sur sa poitrine...--De nouveau on
frappe  la porte: un coup vigoureux cette fois; il n'y a pas 
s'y tromper, c'est le matre de la maison. La meunire effraye
perd la tte, le brahmine court perdu de tous cts, suppliant
qu'on le cache. Elle l'aide  se glisser derrire l'armoire, et se
met  filer,  filer, oubliant d'ouvrir la porte; elle file
toujours, sans entendre les coups redoubls de son mari, elle tord
le fil qu'elle n'a pas dans la main et fait le geste de tourner le
fuseau, qui gt  terre. Sirotkine reprsentait parfaitement cette
frayeur. Le meunier enfonce la porte d'un coup de pied et
s'approche de sa femme, son fouet  la main. Il a tout remarqu,
car il piait les visiteurs; il indique par signes  sa femme
qu'elle a trois galants cachs chez lui. Puis il se met  les
chercher. Il trouve d'abord le voisin, qu'il chasse de la chambre
 coups de poing. Le secrtaire pouvant veut s'enfuir, il
soulve avec sa tte le couvercle du coffre, il se trahit
lui-mme. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le
galant secrtaire ne saute plus d'une manire classique. Reste le
brahmine que le mari cherche longtemps; il le trouve dans son
coin, derrire l'armoire, le salue poliment et le tire par sa
barbe jusqu'au milieu de la scne. Le bramine veut se dfendre et
crie: Maudit! maudit! (seuls mots prononcs pendant toute la
pantomime) mais le mari ne l'coute pas et rgle le compte de sa
femme. Celle-ci, voyant que son tour est arriv, jette le rouet et
le fuseau, et se sauve hors de la chambre; un pot dgringole: les
forats clatent de rire. Ali, sans me regarder, me prend la main
et me crie: Regarde! regarde! le brahmine! Il ne peut se tenir
debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre scne commence. Il
y en eut encore deux ou trois: toutes fort drles et d'une franche
gaiet. Les forats ne les avaient pas composes eux-mmes, mais
ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait
si bien qu'il jouait le rle de diffrentes manires tous les
soirs. La dernire pantomime, du genre fantastique, finissait par
un ballet, o l'on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses
incantations sur le cadavre du dfunt, mais rien n'opre. Enfin on
entend l'air: Le soleil couchant..., le mort ressuscite, et tous
dans leur joie commencent  danser. Le brahmine danse avec le mort
et danse  sa faon, en brahmine. Le spectacle se termina par
cette scne. Les forats se sparrent gais, contents, en louant
les acteurs et remerciant le sous-officier. On n'entendait pas la
moindre querelle. Ils taient tous satisfaits, je dirais mme
heureux, et s'endormirent l'me tranquille, d'un sommeil qui ne
ressemble en rien  leur sommeil habituel. Ceci n'est pas un
fantme de mon imagination, mais bien la vrit, la pure vrit.
On avait permis  ces pauvres gens de vivre quelques instants
comme ils l'entendaient, de s'amuser humainement, d'chapper pour
une heure  leur condition de forats--et l'homme change
moralement, ne ft-ce que pour quelques minutes...

La nuit est dj tout  fait sombre. J'ai un frisson et je me
rveille par hasard: le vieux-croyant est toujours sur son pole 
prier, il priera jusqu' l'aube. Ali dort paisiblement  ct de
moi. Je me souviens qu'en se couchant il riait encore et parlait
du thtre avec ses frres. Involontairement je regarde sa figure
paisible. Peu  peu je me souviens de tout, de ce dernier jour,
des ftes de Nol, de ce mois tout entier... Je lve la tte avec
effroi et je regarde mes camarades, qui dorment  la lueur
tremblotante d'une chandelle donne par l'administration. Je
regarde leurs visages malheureux, leurs pauvres lits, cette nudit
et cette misre--je les regarde--et je veux me convaincre que
ce n'est pas un affreux cauchemar, mais bien la ralit. Oui,
c'est la ralit: j'entends un gmissement. Quelqu'un replie
lourdement son bras et fait sonner ses chanes. Un autre s'agite
dans un songe et parle, tandis que le vieux grand-pre prie pour
les chrtiens orthodoxes: j'entends sa prire rgulire, douce,
un peu tranante: Seigneur Jsus-Christ, aie piti de nous!...

--Je ne suis pas ici pour toujours, mais pour quelques annes! me
dis-je, et j'appuie de nouveau ma tte sur mon oreiller.


DEUXIME PARTIE


I--L'HPITAL.

Peu de temps aprs les ftes de Nol je tombai malade et je dus me
rendre  notre hpital militaire, qui se trouvait  l'cart,  une
demi-verste environ de la forteresse. C'tait un btiment  un
seul tage, trs-allong et peint en jaune. Chaque t, on
dpensait une grande quantit d'ocre  le rebadigeonner. Dans
l'immense cour de l'hpital se trouvaient diverses dpendances,
les demeures des mdecins-chefs et d'autres constructions
ncessaires, tandis que le btiment principal ne contenait que les
salles destines aux malades: elles taient en assez grand nombre;
mais comme il n'y en avait que deux rserves aux dtenus, ces
dernires taient presque toujours pleines, surtout l't: il
n'tait pas rare qu'on ft oblig de rapprocher les lits. Ces
salles taient occupes par des malheureux de toute espce:
d'abord, par les ntres, les dtenus de la maison de force, par
des prvenus militaires, incarcrs dans les corps de garde, et
qui avaient t condamns; il s'en trouvait d'autres encore sous
jugement, ou de passage; on envoyait aussi dans nos salles les
malades de la compagnie de discipline--triste institution o
l'on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les
corriger; au bout d'un an ou deux, ils en revenaient les plus
fieffs chenapans que la terre puisse porter.--Les forats qui
se sentaient malades avertissaient leur sous-officier ds le
matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu'il leur remettait,
et les envoyait  l'hpital, accompagns d'un soldat d'escorte: 
leur arrive, ils taient examins par un mdecin qui autorisait
les forats  rester  l'hpital, s'ils taient vraiment malades.
On m'inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous
mes compagnons furent partis pour la corve de l'aprs-dne, je
me rendis  l'hpital. Chaque dtenu prenait avec lui autant
d'argent et de pain qu'il pouvait (car il ne fallait pas esprer
tre nourri ce jour-l), une toute petite pipe, un sachet
contenant du tabac, un briquet et de l'amadou. Ces objets se
cachaient dans les bottes. Je pntrai dans l'enceinte de
l'hpital, non sans prouver un sentiment de curiosit pour cet
aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne.

La journe tait chaude, couverte, triste;--c'tait une de ces
journes o des maisons comme un hpital prennent un air
particulirement banal, ennuyeux et rbarbatif. Mon soldat
d'escorte et moi, nous entrmes dans la salle de rception, o se
trouvaient deux baignoires de cuivre; nous y trouvmes deux
condamns qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un
feldscherr[25] entra, nous regarda d'un air nonchalant et
protecteur, et s'en fut plus nonchalamment encore annoncer notre
arrive au mdecin de service; il arriva bientt, nous examina,
tout en nous traitant avec affabilit, et nous dlivra des
feuilles o se trouvaient inscrits nos noms. Le mdecin ordinaire
des salles rserves aux condamns devait faire le diagnostic de
notre maladie, indiquer les mdicaments  prendre, le rgime
alimentaire  suivre, etc. J'avais dj entendu dire que les
dtenus n'avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. Ce
sont de vrais pres! me dirent-ils en parlant d'eux, quand
j'entrai  l'hpital. Nous nous dshabillmes pour revtir un
autre costume. On nous enleva les habits et le linge que nous
avions en arrivant, et l'on nous donna du linge de l'hpital,
auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de
coton et une robe de chambre d'un drap brun trs-pais, qui tait
double non pas de toile, mais bien plutt d'empltres: cette robe
de chambre tait horriblement sale, mais je compris bientt toute
son utilit. On nous conduisit ensuite dans les salles des forats
qui se trouvaient au bout d'un long corridor, trs-lev et fort
propre. La propret extrieure tait trs-satisfaisante; tout ce
qui tait visible reluisait: du moins cela me sembla ainsi aprs
la salet de notre maison de force. Les deux prvenus entrrent
dans la salle qui se trouvait  gauche du corridor, tandis que
j'allai  droite. Devant la porte ferme au cadenas se promenait
une sentinelle, le fusil sur l'paule; non loin d'elle, veillait
son remplaant. Le sergent (de la garde de l'hpital) ordonna de
me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d'une chambre
longue et troite; le long des murailles taient rangs des lits
au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d'entre eux taient
encore inoccups. Ces lits de bois taient peints en vert, et
devaient comme tous les lits d'hpital, bien connus dans toute la
Russie, tre habits par des punaises. Je m'tablis dans un coin,
du ct des fentres.

Il n'y avait que peu de dtenus dangereusement malades, et alits;
pour la plupart convalescents ou lgrement indisposs, mes
nouveaux camarades taient tendus sur leurs couchettes ou se
promenaient en long et en large; entre les deux ranges de lits,
l'espace tait suffisant pour leurs alles et venues. L'air de la
salle tait touffant, avec l'odeur particulire aux hpitaux: il
tait infect par diffrentes manations, toutes plus dsagrables
les unes que les autres, et par l'odeur des mdicaments, bien que
le pole ft chauff presque tout le jour. Mon lit tait couvert
d'une housse raye, que j'enlevai: il se composait d'une
couverture de drap, double de toile, et de draps grossiers, d'une
propret plus que douteuse.  ct du lit, se trouvait une petite
table avec une cruche et une tasse d'tain, sur laquelle tait
place une serviette minuscule qui m'tait confie. La table avait
encore un rayon, o ceux des malades qui buvaient du th mettaient
leur thire, le broc de bois pour le kwass, etc.; mais ces
richards taient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues 
tabac--car chaque dtenu fumait, mme les poitrinaires--se
cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne
faisaient presque jamais de perquisitions; quand ils surprenaient
un malade la pipe  la bouche, ils faisaient semblant de n'avoir
rien vu. Les dtenus taient d'ailleurs trs-prudents, et fumaient
presque toujours derrire le pole. Ils ne se permettaient de
fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait
de rondes,  part l'officier commandant le corps de garde de
l'hpital.

Jusqu'alors je n'avais jamais t dans aucun hospice en qualit de
malade; aussi tout ce qui m'entourait me parut-il fort nouveau. Je
remarquai que mon entre avait intrigu quelques dtenus: on avait
entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans faons,
avec cette lgre nuance de supriorit que les habitus d'une
salle d'audience, d'une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou
un qumandeur.  ma droite tait tendu un prvenu, ex-secrtaire,
et fils illgitime d'un capitaine en retraite, accus d'avoir
fabriqu de la fausse monnaie: il se trouvait  l'hpital depuis
prs d'une anne; il n'tait nullement malade, mais il assurait
aux docteurs qu'il avait un anvrysme. Il les persuada si bien
qu'il ne subit ni les travaux forcs, ni la punition corporelle 
laquelle il avait t condamn; on l'envoya une anne plus tard 
T--k, o il fut attach  un hospice. C'tait un vigoureux
gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avou, plus ou moins
jurisconsulte. Il tait intelligent et de manires fort aises,
mais trs-prsomptueux et d'un amour-propre maladif. Convaincu
qu'il n'y avait pas au monde d'homme plus honnte et plus juste
que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable; il garda cette
assurance toute sa vie. Ce personnage m'adressa la parole le
premier et m'interrogea avec curiosit; il me mit au courant des
moeurs de l'hpital; bien entendu, avant tout, il m'avait dclar
qu'il tait le fils d'un capitaine. Il dsirait fort que je le
crusse gentilhomme, ou au moins de la noblesse. Bientt aprs,
un malade de la compagnie de discipline vint m'assurer qu'il
connaissait beaucoup de nobles, d'anciens exils; pour mieux me
convaincre, il me les nomma par leur prnom et leur nom
patronymique. Rien qu' voir la figure de ce soldat grisonnant, on
devinait qu'il mentait abominablement. Il s'appelait Tchkounof.
Il venait me faire sa cour, parce qu'il souponnait que j'avais de
l'argent; quand il aperut un paquet de th et de sucre, il
m'offrit aussitt ses services pour faire bouillir l'eau et me
procurer une thire. M--kski m'avait promis, de m'envoyer la
mienne le lendemain, par un des dtenus, qui travaillaient dans
l'hpital, mais Tchkounov s'arrangea pour que j'eusse tout ce
qu'il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, o il fit
bouillir l'eau pour le th; en un mot, il montra un zle si
extraordinaire, que cela lui attira aussitt quelques moqueries
acres de la part d'un des malades, un poitrinaire dont le lit se
trouvait vis--vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C'tait
prcisment le soldat condamn aux verges, qui, par peur du fouet,
avait aval une bouteille d'eau-de-vie dans laquelle il avait fait
infuser du tabac, et gagn ainsi le germe de la phtisie: j'ai
parl de lui plus haut. Il tait rest silencieux jusqu'alors,
tendu sur son lit et respirant avec difficult tout en me
dvisageant, d'un air trs-srieux. Il suivait des yeux
Tchkounof, dont la servilit l'irritait. Sa gravit
extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n'y tint
plus:

--Eh! regardez-moi ce valet qui a trouv son matre! dit-il avec
des intervalles, d'une voix trangle par sa faiblesse, car
c'tait peu de temps avant sa fin.

Tchkounof, mcontent, se tourna:

--Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec
mpris.

--Toi! tu es un valet, lui rpondit celui-ci, avec autant
d'assurance que s'il avait eu le droit de gourmander Tchkounof et
que c'et t un devoir imprieux pour lui.

--Moi, un valet?

--Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas
me croire. Il s'tonne le gaillard!

--Qu'est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu'ils ne
savent[26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitus 
tre sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au
museau velu.

--Qui a le museau velu?

--Toi!

--Moi, j'ai le museau velu?

--Oui, un vrai museau velu et poilu!

--Tu es joli, toi! va... Si j'ai le museau velu, tu as la figure
comme un oeuf de corbeau, toi!

--Museau poilu! Le bon Dieu t'a rgl ton compte, tu ferais bien
mieux de rester tranquille  crever!

--Pourquoi? J'aimerais mieux me prosterner devant une botte que
devant une sandale. Mon pre ne s'est jamais prostern et ne m'a
jamais command de le faire. Je... je...

Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant
quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, cause
par son puisement, perla sur son front dprim. Si la toux ne
l'avait pas empch de parler, il et continu  dblatrer, on le
voyait  son regard, mais dans son impuissance, il ne put
qu'agiter la main... si bien que Tchkounof ne pensa plus  lui.

Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s'adressait plutt
 moi qu' Tchkounof. Personne n'aurait eu l'ide de se fcher
contre celui-ci ou de le mpriser  cause des services qu'il me
rendait et des quelques sous qu'il essayait de me soutirer. Chaque
malade comprenait trs-bien qu'il ne faisait tout cela que pour se
procurer de l'argent. Le peuple n'est pas du tout susceptible 
cet endroit-l et sait parfaitement ce qu'il en est. J'avais dplu
 Oustiantsef, comme mon th lui avait dplu; ce qui l'irritait,
c'est que, malgr tout, j'tais un seigneur, mme avec mes
chanes, que je ne pouvais me passer de domestique; et pourtant je
ne dsirais et ne recherchais aucun serviteur. En ralit, je
tenais  faire tout moi-mme, afin de ne pas paratre un douillet
aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J'y
mettais mme un certain amour-propre, pour dire la vrit. Malgr
tout,--je n'y ai jamais rien compris,--j'tais toujours
entour d'officieux et de complaisants, qui s'attachaient  moi de
leur propre mouvement et qui finirent par me dominer: c'tait
plutt moi qui tais leur valet; si bien que pour tout le monde,
bon gr, mal gr, j'tais un seigneur qui ne pouvait se passer des
services des autres et qui faisait l'important. Cela m'exasprait.
Oustiantsef tait poitrinaire et partant irascible; les autres
malades ne me tmoignrent que de l'indiffrence avec une nuance
de ddain. Ils taient tous occups d'une circonstance qui me
revient  la mmoire: j'appris, en coutant leurs conversations,
qu'on devait apporter ce soir mme  l'hpital un condamn auquel
on administrait en ce moment les verges. Les dtenus attendaient
ce nouveau avec quelque curiosit. On disait du reste que la
punition tait lgre: cinq cents coups.

Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades taient--
autant que je pus le remarquer alors--atteints du scorbut et de
maux d'yeux, particuliers  cette contre: c'tait la majorit.
D'autres souffraient de la fivre, de la poitrine et d'autres
misres. Dans la salle des dtenus, les diverses maladies
n'taient pas spares; toutes taient runies dans la mme
chambre. J'ai parl des vrais malades, car certains forats
taient venus comme a, pour se reposer. Les docteurs les
admettaient par pure compassion, surtout s'il y avait des lits
vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons tait
si dure en comparaison de celle de l'hpital, que beaucoup de
dtenus prfraient rester couchs, malgr l'air touffant qu'on
respirait et la dfense expresse de sortir de la salle. Il y avait
mme des amateurs de ce genre d'existence: ils appartenaient
presque tous  la compagnie de discipline. J'examinai avec
curiosit mes nouveaux camarades; l'un d'eux m'intrigua
particulirement. Il tait phtisique et agonisait; son lit tait
un peu plus loin que celui d'Oustiantsef et se trouvait presque en
face du mien. On l'appelait Mikalof; je l'avais vu  la maison de
force deux semaines auparavant; dj alors il tait gravement
malade; depuis longtemps il aurait d se soigner, mais il se
roidissait contre son mal avec une opinitret inutile; il ne s'en
alla  l'hpital que vers les ftes de Nol, pour mourir trois
semaines aprs d'une phtisie galopante; il semblait que cet homme
et brl comme une bougie. Ce qui m'tonna le plus, ce fut son
visage qui avait terriblement chang--car je l'avais remarqu
ds mon entre en prison,--il m'avait pour ainsi dire saut aux
yeux.  ct de lui tait couch un soldat de la compagnie de
discipline, un vieil homme de mauvaise mine et d'un extrieur
dgotant. Mais je ne veux pas numrer tous tes malades... Je
viens de me souvenir de ce vieillard, simplement parce qu'il fit
alors impression sur moi et qu'il m'initia d'emble  certaines
particularits de la salle des dtenus. Il avait un fort rhume de
cerveau, qui le faisait ternuer  tout moment (il ternua une
semaine entire) mme pendant son sommeil, comme par salves, cinq
ou six fois de suite, en rptant chaque fois: --Mon Dieu!
quelle punition! Assis sur sou lit, il se bourrait avidement le
nez de tabac, qu'il puisait dans un cornet de papier afin
d'ternuer plus fort et plus rgulirement. Il ternuait dans un
mouchoir de coton  carreaux qui lui appartenait, tout dteint 
force d'tre lav. Son petit nez se plissait alors d'une faon
particulire, en se rayant d'une multitude innombrable de petites
rides, et laissait voir des dents brches, toutes noires et
uses, avec des gencives rouges, humides de salive. Quand il avait
ternu, il dpliait son mouchoir, regardait la quantit de morve
qu'il avait expulse et l'essuyait aussitt  sa robe de chambre
brune, si bien que toute la morve s'attachait  cette dernire,
tandis que le mouchoir tait  peine humide. Cette conomie pour
un effet personnel, aux dpens de la robe de chambre appartenant 
l'hpital, n'veillait aucune protestation du ct des forats,
bien que quelques-uns d'entre eux eussent t obligs de revtir
plus tard cette mme robe de chambre. On aurait peine  croire
combien notre menu peuple est peu dgot sous ce rapport. Cela
m'agaa si fort que je me mis  examiner involontairement, avec
curiosit et rpugnance, la robe de chambre que je venais
d'enfiler. Elle irritait mon odorat par une exhalaison trs-forte;
rchauffe au contact de mon corps, elle sentait les empltres et
les mdicaments; on et dit qu'elle n'avait jamais quitt les
paules des malades depuis un temps immmorial. On avait peut-tre
lav une fois la doublure, mais je n'en jurerais pas; en tout cas
au moment o je la portais elle tait sature de tous les
liquides, pithmes et vsicatoires imaginables, etc. Les
condamns aux verges qui avaient subi leur punition venaient
directement  l'hpital, le dos encore sanglant; comme on les
soignait avec des compresses ou des pithmes, la robe de chambre
qu'ils revtaient sur la chemise humide prenait et gardait tout.
Pendant tout mon temps de travaux forcs, chaque fois que je
devais me rendre  l'hpital (ce qui arrivait souvent) j'enfilais
toujours avec une dfiance craintive la robe de chambre que l'on
me dlivrait.

Ds que Tchkounof m'eut servi mon th (par parenthses, je dirai
que l'eau de notre salle, apporte pour toute la journe, se
corrompait vite sous l'influence de l'air ftide), la porte
s'ouvrit, et le soldat qui venait de recevoir les verges fut
introduit sous double escorte. Je voyais pour la premire fois un
homme qui venait d'tre fouett. Plus tard, on en amenait souvent,
on les apportait mme quand la punition tait trop forte: chaque
fois cela procurait une grande distraction aux malades. On
accueillait ces malheureux avec une expression de gravit
compose: la rception qu'on leur faisait dpendait presque
toujours de l'importance du crime commis, et par consquent du
nombre de verges reues. Les condamns les plus cruellement
fouetts et qui avaient une rputation de bandits consomms
jouissaient de plus de respect et d'attention qu'un simple
dserteur, une recrue, comme celui qu'on venait d'amener.
Pourtant, ni dans l'un ni dans l'autre cas on ne manifestait de
sympathie particulire; on s'abstenait aussi de remarques
irritantes: on soignait le malheureux en silence, et on l'aidait 
se gurir, surtout s'il tait incapable de se soigner lui-mme.
Les _feldschers_ eux-mmes savaient qu'ils remettaient les
patients entre des mains adroites et exerces. La mdication
usuelle consistait  appliquer trs-souvent sur le dos du fouett
une chemise ou un drap tremp dans de l'eau froide; il fallait
encore retirer adroitement des plaies les chardes laisses par
les verges qui s'taient casses sur le dos du condamn. Cette
dernire opration tait particulirement douloureuse pour les
patients; le stocisme extraordinaire avec lequel ils supportaient
leurs souffrances me confondait. J'ai vu beaucoup de condamns
fouetts, et cruellement, je vous assure; eh bien! je ne me
souviens pas que l'un d'eux ait pouss un gmissement. Seulement,
aprs une pareille preuve, le visage se dforme et plit, les
yeux brillent, le regard est gar, les lvres tremblent si fort
que les patients les mordent quelquefois jusqu'au sang.--Le
soldat qui venait d'entrer avait vingt-trois ans; il tait
solidement muscl, assez bel homme, bien fait et de haute taille,
avec la peau basane: son chine--dcouverte jusqu' la ceinture
--avait t srieusement fustige; son corps tremblait de fivre
sous le drap humide qui lui couvrait le dos; pendant une heure et
demie environ, il ne fit que se promener en long et en large dans
la salle. Je regardai son visage: il semblait qu'il ne penst 
rien; ses yeux avaient une trange expression, sauvage et fuyante,
ils ne s'arrtaient qu'avec peine sur un objet. Je crus voir qu'il
regardait fixement mon th bouillant; une vapeur chaude montait de
la tasse pleine: le pauvre diable grelottait et claquait des
dents, aussi l'invitai-je  boire. Il se tourna de mon ct sans
dire un mot, tout d'une pice, prit la lasse de th qu'il avala
d'un trait, debout, sans la sucrer; il s'efforait de ne pas me
regarder. Quand il eut bu, il reposa la tasse en silence, sans
mme me faire un signe de tte, et recommena  se promener de
long en large: il souffrait trop pour avoir l'ide de me parler ou
de me remercier. Quant aux dtenus, ils s'abstinrent de le
questionner; une fois qu'ils lui eurent appliqu ses compresses,
ils ne firent plus attention  lui, ils pensaient probablement
qu'il valait mieux le laisser tranquille et ne pas l'ennuyer par
leurs questions et par leur compassion; le soldat sembla
parfaitement satisfait de cette dcision.

La nuit tombait pendant ce temps, on alluma la lampe. Quelques
malades possdaient en propre des chandeliers, mais ceux-l
taient rares. Le docteur fit sa visite du soir, aprs quoi le
sous-officier de garde compta les malades et ferma la salle, dans
laquelle on avait apport pralablement un baquet pour la nuit...
J'appris avec tonnement que ce baquet devait rester toute la nuit
dans notre infirmerie; pourtant le vritable cabinet se trouvait 
deux pas de la porte. Mais c'tait l'usage. De jour, on ne
laissait sortir les dtenus qu'une minute au plus; de nuit, il n'y
fallait pas penser. L'hpital pour les forats ne ressemblait pas
 un hpital ordinaire: le condamn malade subissait malgr tout
son chtiment. Par qui cet usage avait-il t tabli, je l'ignore;
ce que je sais bien, c'est que cette mesure tait parfaitement
inutile et que jamais le formalisme pdant et absurde ne s'tait
manifest d'une faon aussi vidente que dans ce cas. Cette mesure
n'avait pas t impose par les docteurs, car, je le rpte, les
dtenus ne pouvaient pas assez se louer de leurs mdecins: ils les
regardaient comme de vrais pres et les respectaient; ces mdecins
avaient toujours un mot agrable, une bonne parole pour les
rprouvs, qui les apprciaient d'autant plus qu'ils en sentaient
toute la sincrit.

Oui, ces bonnes paroles taient vraiment sincres, car personne
n'aurait song  reprendre les mdecins, si ceux-ci avaient t
grossiers et inhumains: ils taient bons avec les dtenus par pure
humanit. Ils comprenaient parfaitement qu'un forat malade a
autant de droits  respirer un air pur que n'importe quel patient,
ce dernier ft-il un grand personnage. Les convalescents des
autres salles avaient le droit de se promener librement dans les
corridors, de faire de l'exercice, de respirer un air moins
empest que celui de notre infirmerie, puant le renferm, et
toujours satur d'manations dltres.

Durant plusieurs annes, un fait inexplicable m'irrita comme un
problme insoluble, sans que je pusse en trouver la solution. Il
faut que je m'y arrte avant de continuer ma description: je veux
parler des chanes, dont aucun forat n'est dlivr, si gravement
malade qu'il puisse tre. Les poitrinaires eux-mmes ont expir
sous mes yeux, les jambes charges de leurs fers. Tout le monde y
tait habitu et admettait cela comme un fait naturel,
inluctable. Je crois que personne, pas mme les mdecins,
n'aurait eu l'ide de rclamer le dferrement des dtenus
gravement malades ou tout au moins des poitrinaires. Les chanes,
 vrai dire, n'taient pas excessivement lourdes, elles ne
pesaient en gnral que huit  douze livres, ce qui est un fardeau
trs-supportable pour un homme valide. On me dit pourtant qu'au
bout de quelques annes les jambes des forats enchans se
desschaient et dprissaient; je ne sais si c'est la vrit, mais
j'incline  le croire. Un poids, si petit qu'il soit, voire mme
de dix livres, s'il est fix  la jambe pour toujours, augmente la
pesanteur gnrale du membre d'une faon anormale, et, au bout
d'un certain temps, doit avoir une influence dsastreuse sur le
dveloppement de celui-ci... Pour un forat en bonne sant, cela
n'est rien, mais en est-il de mme pour un malade? Pour les
dtenus gravement atteints, pour les poitrinaires, dont les mains
et les jambes se desschent d'elles-mmes, le moindre ftu est
insupportable. Si l'administration mdicale rclamait cet
allgement pour les seuls poitrinaires, ce serait un vrai, un
grand bienfait, je vous assure... On me dira que les forats sont
des malfaiteurs, indignes de toute compassion; mais faut-il
redoubler de svrit pour celui sur lequel le doigt de Dieu s'est
dj appesanti? On ne saurait croire que cette aggravation ait
pour but de chtier le forat. Les poitrinaires sont affranchis
des punitions corporelles par le tribunal. Il doit y avoir l une
raison mystrieuse, importante, une prcaution salutaire, mais
laquelle? Voil ce qui est impossible  comprendre. On ne croit
pas, on ne peut pas croire, en effet, que le poitrinaire
s'enfuira.  qui cette ide pourrait-elle venir, surtout si la
maladie a atteint un certain degr? Il est impossible de tromper
les docteurs et de leur faire prendre un dtenu bien portant pour
un poitrinaire; c'est l une maladie que l'on reconnat du premier
coup d'oeil. Et du reste (disons-le puisque l'occasion s'en
prsente), les fers peuvent-ils empcher le forat de s'enfuir?
Pas le moins du monde. Les fers sont une diffamation, une honte,
un fardeau physique et moral,--c'est du moins ce que l'on pense,
--car ils ne sauraient embarrasser personne dans une vasion. Le
forat le plus maladroit, le moins intelligent, saura les scier ou
briser le rivet  coups de pierre, sans trop de peine. Les fers
sont donc une prcaution inutile, et si on les met aux forats
comme chtiment de leur crime, ne faut-il pas pargner ce
chtiment  un agonisant?

En crivant ces lignes, une physionomie se dtache vivement dans
ma mmoire, la physionomie d'un mourant, d'un poitrinaire, de ce
mme Mikalof qui tait couch presque en face de moi, non loin
d'Oustiantsef, et qui expira, je crois, quatre jours aprs mon
arrive  l'hpital. Quand j'ai parl plus haut des poitrinaires,
je n'ai fait que rendre involontairement les sensations et
reproduire les ides qui m'assaillirent  l'occasion de cette
mort. Je connaissais peu ce Mikalof. C'tait un jeune homme de
vingt-cinq ans au plus, de petite taille, mince et d'une trs-belle
figure. Il tait de la section particulire et se faisait
remarquer par une taciturnit trange, mais douce et triste: on
aurait dit qu'il avait sch dans la maison de force, comme
s'exprimaient les forats, qui gardrent de lui un bon souvenir.
Je me rappelle qu'il avait de trs-beaux yeux--je ne sais
vraiment pourquoi je m'en souviens si bien. Il mourut  trois
heures de l'aprs-midi, par un jour clair et sec. Le soleil
dardait ses rayons clatants et obliques  travers les vitres
verdtres, congeles de notre salle: un torrent de lumire
inondait ce malheureux, qui avait perdu connaissance et qui
agonisa pendant quelques heures. Ds le matin ses yeux se
troublrent et ne lui permirent pas de reconnatre ceux qui
s'approchaient de lui. Les forats auraient voulu le soulager, car
ils voyaient qu'il souffrait beaucoup; sa respiration tait
pnible, profonde, enroue; sa poitrine se soulevait violemment,
comme s'il manquait d'air. Il rejeta d'abord sa couverture et ses
vtements loin de lui, puis il commena  dchirer sa chemise, qui
semblait lui tre un fardeau intolrable. On la lui enleva.
C'tait effrayant de voir ce corps dmesurment long, aux mains et
aux jambes dcharnes, au ventre flasque,  la poitrine souleve,
et dont les ctes se dessinaient aussi nettement que celles d'un
squelette. Il ne restait sur ce squelette qu'une croix avec un
sachet, et les fers, dont ses jambes dessches auraient pu se
dgager sans peine. Un quart d'heure avant sa mort, le bruit
s'apaisa dans notre salle; on ne parlait plus qu'en chuchotant.
Les forats marchaient sur la pointe des pieds, discrtement. De
temps  autre, ils changeaient leurs rflexions sur des sujets
trangers et jetaient un coup d'oeil furtif sur le mourant. Celui-ci
rlait toujours plus pniblement. Enfin, d'une main tremblante
et mal assure, il tta sa croix sur sa poitrine et fit le geste
de l'arracher: elle aussi lui pesait, le suffoquait. On la lui
enleva. Dix minutes plus tard il mourut. On frappa alors  la
porte, afin d'avertir la sentinelle. Un gardien entra, regarda le
mort d'un air hbt et s'en alla qurir le _feldscher_. Celui-ci
tait un bon garon, un peu trop occup peut-tre de son
extrieur, assez agrable du reste; il arriva bientt; il
s'approcha du cadavre  grands pas, ce qui fit un bruit dans la
salle muette, et lui tta le pouls avec une mine dgage qui
semblait avoir t compose pour la circonstance; il fit un geste
vague de la main et sortit. On prvint le poste, car le criminel
tait d'importance (il appartenait  la section particulire);
aussi pour le dclarer dment mort fallait-il quelques formalits.
Pendant que nous attendions l'entre du poste de l'hpital, un des
dtenus dit  demi-voix qu'il ne serait pas mal de fermer les yeux
au dfunt. Un autre couta ce conseil, s'approcha en silence de
Mikalof et lui ferma les yeux; apercevant sur le coussin la croix
qu'on avait dtache du cou, il la prit, la regarda, la remit et
se signa. Le visage du mort s'ossifiait; un rayon de lumire
blanche jouait  la surface et clairait deux ranges de dents
blanches et jeunes, qui brillaient entre les lvres minces,
colles aux gencives de la bouche entr'ouverte. Le sous-officier
de garde arriva enfin, sous les armes et casque en tte,
accompagn de deux soldats. Il s'approcha en ralentissant le pas,
incertain; il examinait du coin de l'oeil les dtenus silencieux,
qui le regardaient d'un air sombre.  un pas du mort, il s'arrta
net, comme clou sur place par une gne subite. Ce corps nu et
dessch, charg de ses fers, l'impressionnait: il dfit sa
jugulaire, enleva son casque (ce qu'il n'avait nullement besoin de
faire) et fit un grand signe de croix. C'tait une figure svre,
grisonnante, une tte de soldat qui avait beaucoup servi. Je me
souviens qu' ct de lui se trouvait Tchkounof, un vieillard
grisonnant lui aussi; il regardait tout le temps le sous-officier,
et suivait tous les mouvements de ce dernier avec une attention
trange. Leurs regards se croisrent, et je vis que la lvre
infrieure de Tchkounof tremblait. Il la mordit, serra les dents
et dit au sous-officier, comme par hasard, avec un mouvement de
tte qui lui montrait le mort:

--Il avait pourtant une mre, lui aussi...

Ces mots me pntrrent... Pourquoi les avait-il dits, et comment
cette ide lui tait-elle venue? On souleva le cadavre avec sa
couchette; la paille craqua, les chanes tranrent  terre avec
un bruit clair... On les releva et l'on emporta le corps.
Brusquement tous parlrent  haute voix. On entendit encore le
sous-officier, dj dans le corridor, qui criait  quelqu'un
d'aller chercher le forgeron. Il fallait dferrer le mort...

Mais j'ai fait une digression hors de mon sujet...


II--L'HPITAL. (Suite).

Les docteurs visitaient les salles le matin; vers onze heures, ils
apparaissaient tous ensemble, faisant cortge au mdecin en chef:
une heure et demie avant eux, le mdecin ordinaire de notre salle
venait faire sa ronde; c'tait un tout jeune homme, toujours
affable et gai, que les dtenus aimaient beaucoup, et qui
connaissait parfaitement son art; ils ne lui trouvaient qu'un seul
dfaut, celui d'tre trop doux. En effet, il tait peu
communicatif, il semblait mme confus devant nous, rougissait
parfois et changeait la quantit de nourriture  la premire
rclamation des malades; je crois qu'il aurait consenti  leur
donner les mdicaments qu'ils dsiraient: un excellent homme, du
reste! Beaucoup de mdecins en Russie jouissent de l'affection et
du respect du peuple, et cela  juste titre, autant que j'ai pu le
remarquer. Je sais que mes paroles sembleront un paradoxe, surtout
si l'on prend en considration la dfiance que ce mme peuple a
pour la mdecine et les mdicaments trangers. En effet, il
prfre, alors mme qu'il souffrirait d'une grave maladie,
s'adresser pendant plusieurs annes de suite  une sorcire, ou
employer des remdes de bonne femme (qu'il ne faut pas mpriser,
du reste), plutt que de consulter un docteur ou d'aller 
l'hpital.  vrai dire, il faut surtout attribuer cette prvention
 une cause profonde et qui n'a aucun rapport avec la mdecine, 
savoir la dfiance du peuple pour tout ce qui porte un caractre
administratif, officiel: il ne faut pas oublier non plus que le
peuple est effray et prvenu contre les hpitaux par les rcits
souvent absurdes des horreurs fantastiques dont les hospices
seraient le thtre. (Ces rcits ont pourtant un fond de vrit.)
Mais ce qui lui rpugne le plus, ce sont les habitudes allemandes
des hpitaux, c'est l'ide que des trangers le soigneront pendant
sa maladie, c'est la svrit de la dite, enfin les rcits qu'on
lui fait de la duret persvrante des _feldschers_ et des
docteurs, de la dissection et de l'autopsie des cadavres, etc. Et
puis, le bas peuple se dit que ce seront des seigneurs qui le
soigneront (car pour eux, les mdecins sont tout de mme des
seigneurs). Une fois la connaissance faite avec ces derniers (il y
a sans doute des exceptions, mais elles sont rares), toutes les
craintes s'vanouissent: il faut attribuer ce succs  nos
docteurs, principalement aux jeunes, qui savent pour la plupart
gagner le respect et l'affection du peuple. Je parle du moins de
ce que j'ai vu et prouv  plusieurs reprises, dans diffrents
endroits, et je ne pense pas que les choses se passent autrement
ailleurs. Dans certaines localits recules les mdecins prennent
des pots-de-vin, abusent de leurs hpitaux et ngligent leurs
malades; souvent mme ils oublient compltement leur art. Cela
arrive, mais je parle de la majorit, inspire par cet esprit, par
cette tendance gnreuse qui est en train de rgnrer l'art
mdical. Quant aux apostats, aux loups dans la bergerie, ils
auront beau s'excuser et rejeter la faute sur le milieu qui les
entoure, qui les a dforms, ils resteront inexcusables, surtout
s'ils ont perdu toute humanit. Et c'est prcisment l'humanit,
l'affabilit, la compassion fraternelle pour le malade qui sont
quelquefois les remdes les plus actifs. Il serait temps que nous
cessions de nous lamenter apathiquement sur le milieu qui nous a
gangren. Il y a du vrai, mais un rus fripon qui sait se tirer
d'affaire ne manque pas d'accuser le milieu dans lequel il se
trouve pour se faire pardonner ainsi ses faiblesses, surtout quand
il manie la plume ou la parole avec loquence. Je me suis cart
de nouveau de mon sujet: je voulais me borner  dire que le petit
peuple est dfiant et antipathique plutt  l'gard de la mdecine
administrative que des mdecins eux-mmes. Quand il les voit 
l'oeuvre, il perd beaucoup de ses prjugs.

Notre mdecin s'arrtait ordinairement devant le lit de chaque
malade, l'interrogeait srieusement et attentivement, puis
prescrivait les remdes, les potions. Il remarquait quelquefois
que le prtendu malade ne l'tait pas du tout; ce dtenu tait
venu se reposer des travaux forcs et dormir sur un matelas dans
une chambre chauffe, prfrable  des planches nues dans un corps
de garde humide, o sont entasss et parqus une masse de prvenus
ples et abattus. (En Russie, les malheureux dtenus en prison
prventive sont presque toujours ples et abattus, ce qui dmontre
que leur entretien matriel et leur tat moral sont encore plus
pitoyables que ceux des condamns.) Aussi notre mdecin inscrivait
le faux malade sur son carnet comme affect d'une _febris
catharalis_ et lui permettait quelquefois de rester une semaine 
l'hpital. Tout le monde se moquait de cette _febris
catharalis_, car on savait bien que c'tait la formule admise par
une conspiration tacite entre le docteur et le malade pour
indiquer une maladie feinte, les coliques de rechange, comme les
appelaient les dtenus, qui traduisaient ainsi _febris_
_catharalis_; souvent mme, le malade imaginaire abusait de la
compassion du docteur pour rester  l'hpital jusqu' ce qu'on le
renvoyt de force. C'tait alors qu'il fallait voir notre mdecin.
Confus de l'enttement du forat, il ne se dcidait pas  lui dire
nettement qu'il tait guri et  lui conseiller de demander son
billet de sortie, bien qu'il et le droit de le renvoyer sans la
moindre explication, en crivant sur sa feuille: _Sanat est_: il
lui insinuait tout d'abord qu'il tait temps de quitter la salle,
et le priait avec instances: Tu devrais filer, dis donc, tu es
guri maintenant; les places manquent; on est  l'troit, etc.,
jusqu' ce que le soi-disant malade se piqut d'amour-propre et
demandt enfin  sortir. Le docteur chef, bien que trs-compatissant
et honnte (les malades l'aimaient aussi beaucoup), tait
incomparablement plus svre et plus rsolu que notre
mdecin ordinaire; dans certains cas, il montrait une svrit
impitoyable qui lui attirait le respect des forats. Il arrivait
toujours dans notre salle, accompagn de tous les mdecins de
l'hpital, quand son subordonn avait fait sa tourne, et
diagnostiquait sur chaque cas en particulier; il s'arrtait plus
longtemps auprs de ceux qui taient gravement atteints et savait
leur dire un mot encourageant, qui les remontait et laissait
toujours la meilleure impression. Il ne renvoyait jamais les
forats qui arrivaient avec des coliques de rechange, mais, si
l'un d'eux s'obstinait  rester  l'hpital, il l'inscrivait bon
pour la sortie: --Allons, camarade, tu t'es repos, va-t'en
maintenant, il ne faut abuser de rien. Ceux qui s'enttaient 
rester taient surtout les forats excds de la corve, pendant
les grosses chaleurs de l't, ou bien des condamns qui devaient
tre fouetts. Je me souviens que l'on fut oblig d'employer une
svrit particulire, de la cruaut mme pour expulser l'un
d'eux. Il tait venu se faire soigner d'une maladie des yeux qu'il
avait tout rouges: il se plaignait de ressentir une douleur
lancinante aux paupires. On le traita de diffrentes manires, on
employa des vsicatoires, des sangsues, on lui injecta les yeux
d'une solution corrosive, etc., etc., mais rien n'y fit, le mal ne
diminuait pas, et l'organe malade tait toujours dans le mme
tat. Les docteurs devinrent enfin que cette maladie tait
feinte, car l'inflammation n'empirait ni ne gurissait: le cas
tait suspect. Depuis longtemps les dtenus savaient que ce
n'tait qu'une comdie et qu'il trompait les docteurs, bien qu'il
ne voult pas l'avouer. C'tait un jeune gaillard, assez bien de
sa personne, mais qui produisait une impression dsagrable sur
tous ses camarades: il tait dissimul, souponneux, sombre,
regardait toujours en dessous, ne parlait avec personne et restait
 l'cart comme s'il se ft dfi de nous. Je me rappelle que
plusieurs craignaient qu'il ne ft un mauvais coup: tant soldat,
il avait commis un vol de consquence; on l'avait arrt et
condamn  recevoir mille coups de baguettes, puis  passer dans
une compagnie de discipline. Pour reculer le moment de la
punition, les condamns se dcident quelquefois, comme je l'ai dit
plus haut,  d'effroyables coups de tte; la veille du jour fatal,
ils plantent un couteau dans le ventre d'un chef ou d'un camarade,
pour qu'on les remette en jugement, ce qui retarde leur chtiment
d'un mois ou deux: leur but est atteint. Peu leur importe que leur
condamnation soit double ou triple au bout de ces trois mois; ce
qu'ils dsirent, c'est reculer temporairement la terrible minute,
quoi qu'il puisse leur en coter, tant le coeur leur manque pour
l'affronter.

Plusieurs malades taient d'avis de surveiller le nouveau venu,
parce qu'il pouvait fort bien, de dsespoir, assassiner quelqu'un
pendant la nuit. On s'en tint aux paroles cependant, personne ne
prit aucune prcaution, pas mme ceux qui dormaient  ct de lui.
On avait pourtant remarqu qu'il se frottait les yeux avec du
pltre de la muraille et quelque chose d'autre encore, afin qu'ils
parussent rouges au moment de la visite. Enfin le docteur chef
menaa d'employer des orties pour le gurir. Quand une maladie
d'yeux rsiste  tous les moyens scientifiques, les mdecins se
dcident  essayer un remde hroque et douloureux: on applique
les orties au malade, ni plus ni moins qu' un cheval. Mais le
pauvre diable ne voulait dcidment pas gurir. Il tait d'un
caractre ou trop opinitre ou trop lche; si douloureuses que
soient les orties, on ne peut pas les comparer aux verges.
L'opration consiste  empoigner le malade prs de la nuque, par
la peau du cou,  la tirer en arrire autant que possible, et  y
pratiquer une double incision large et longue, dans laquelle on
passe une chevillire de coton, de la largeur du doigt; chaque
jour,  heure fixe, on tire ce ruban en avant et en arrire, comme
si l'on fendait de nouveau la peau, afin que la blessure suppure
continuellement et ne se cicatrise pas. Le pauvre diable endura
cette torture, qui lui causait des souffrances horribles, pendant
plusieurs jours; enfin il consentit  demander sa sortie. En moins
d'un jour ses yeux devinrent parfaitement sains, et ds que son
cou se fut cicatris, on l'envoya au corps de garde, qu'il quitta
le lendemain pour recevoir ses mille coups de baguettes.

Pnible est cette minute qui prcde le chtiment, si pnible que
j'ai peut-tre tort de nommer pusillanimit et lchet la peur que
ressentent les condamns. Il faut qu'elle soit terrible pour que
les forats se dcident  risquer une punition double ou triple,
simplement pour la reculer. J'ai pourtant parl de condamns qui
demandaient eux-mmes  quitter l'hpital, avant que les blessures
causes par les premires baguettes se fussent cicatrises, afin
de recevoir les derniers coups et d'en finir avec leur tat
prventif; car la vie au corps de garde est certainement pire que
n'importe quels travaux forcs. L'habitude invtre de recevoir
des verges et d'tre chti contribue aussi  donner de
l'intrpidit et de la dcision  quelques condamns. Ceux qui ont
t souvent fouetts ont le dos et l'esprit tanns, racornis; ils
finissent par regarder la punition comme une incommodit
passagre, qu'ils ne craignent plus. Un de nos forats de la
section particulire, Kalmouk baptis, qui portait le nom
d'Alexandre ou d'Alexandrine, comme on l'appelait en riant  la
maison de force (un gaillard trange, fripon en diable, intrpide
et pourtant bonhomme), me raconta comment il avait reu quatre
mille coups de verges. Il ne parlait jamais de cette punition
qu'en riant et en plaisantant, mais il me jura trs-srieusement
que, s'il n'avait pas t lev dans sa horde  coups de fouet ds
sa plus tendre enfance,--les cicatrices dont son dos tait
couvert et qui n'avaient pas russi  disparatre, taient l pour
le certifier,--il n'aurait jamais pu supporter ces quatre mille
coups de verges. Il bnissait cette ducation  coups de lanires.
On me battait pour la moindre chose, Alexandre Ptrovitch! me
dit-il un soir que nous tions assis sur ma couchette, devant le
feu,--on m'a battu sans motifs pendant quinze ans de suite, du
plus loin que je me souvienne, plusieurs fois par jour: me rossait
qui voulait, si bien que je m'habituai tout  fait aux baguettes.
Je ne sais plus par quel hasard il tait devenu soldat (au fond,
il mentait peut-tre, car il avait, toujours dsert et
vagabond). Il me souvient du rcit qu'il nous fit un jour de la
peur qu'il eut, quand on le condamna  recevoir quatre mille coups
de verges pour avoir tu son suprieur: Je me doutais bien qu'on
me punirait svrement, je me disais que, si habitu que je fusse
au fouet, je crverais peut-tre sur place--diable! quatre mille
verges, ce n'est pas une petite, affaire, et puis tous mes chefs
taient d'une humeur de chien  cause de cette histoire. Je savais
trs-bien que cela ne se passerait pas  l'eau de roses; je
croyais mme que je resterais sous les verges. J'essayai tout
d'abord de me faire baptiser, je me disais peut-tre qu'on me
pardonnerait, essayons voir; on m'avait pourtant averti--les
camarades--que a ne servirait  rien, mais je pensais:--Tout
de mme, ils me pardonneront, qui sait? ils auront plus de
compassion pour un baptis que pour un mahomtan. On me baptisa et
l'on me donna le nom d'Alexandre; malgr tout, je dus recevoir mes
baguettes; ils ne m'en auraient pas fait grce d'une seule. Cela
me taquina  la fin. Je me dis:--Attendez, je m'en vais tous
vous mettre dedans de la belle manire. Et parbleu, Alexandre
Ptrovitch, le croirez-vous? je les ai mis dedans! Je savais
trs-bien faire le mort, non pas que j'eusse l'air tout  fait crev,
non! mais on aurait jur que j'allais rendre l'me. On me conduit
devant le front du bataillon, je reois mon premier mille; a me
brle, je commence  hurler: on me donne mon second mille, je me
dis: Voil ma fin qui arrive; ils m'avaient fait perdre la tte,
j'avais les jambes comme rompues... crac! me voil  terre! avec
les yeux d'un mort, la figure toute bleue, la bouche pleine
d'cume; je ne soufflais plus. Le mdecin arrive et dit que je
vais mourir. On me porte  l'hpital; je reviens tout de suite a
moi. Deux fois encore on me donna les verges. Comme ils taient
fchs! oh! comme ils enrageaient! mais je les ai tout de mme mis
dedans ces deux fois encore: je reois mon troisime mille, je
crve de nouveau; mais, ma foi, quand ils m'ont administr le
dernier mille, chaque coup aurait d compter pour trois, c'tait
comme un couteau droit dans le coeur, ouf! comme ils m'ont battu!
Ils taient acharns aprs moi! Oh! cette charogne de quatrime
mille (que le.........!), il valait les trois premiers ensemble,
et si je n'avais pas fait le mort quand il ne m'en restait plus
que deux cents  recevoir, je crois qu'ils m'auraient fini pour de
bon; mais je ne me suis pas laiss dmonter, je les flibuste
encore une fois et je fais le mort: ils ont cru de nouveau que
j'allais crever, et comment ne l'auraient-ils pas cru? le mdecin
lui-mme en tait sr; mais aprs ces deux cents qui me restaient,
ils eurent beau taper de toute leur force (a en valait deux
mille), va te faire fiche! je m'en moquais pas mal, ils ne
m'avaient tout de mme pas esquint, et pourquoi? Parce que, tant
gamin, j'avais grandi sous le fouet. Voil pourquoi je suis encore
en vie! Oh! m'a-t-on assez battu dans mon existence! rpta-t-il,
d'un air pensif, en terminant son rcit; et il semblait se
ressouvenir et compter les coups qu'il avait reus, Eh bien, non!
ajoutait-il aprs un silence, on ne les comptera pas, on ne
pourrait pas les compter! on manquerait de chiffres! Il me
regarda alors et partit d'un clat de rire si dbonnaire que je ne
pus m'empcher de lui rpondre par un sourire. Savez-vous,
Alexandre Ptrovitch, quand je rve la nuit, eh bien, je rve
toujours qu'on me rosse; je n'ai pas d'autres songes. Il parlait
en effet dans son sommeil et hurlait  gorge dploye, si bien
qu'il rveillait les autres dtenus: Qu'as-tu  brailler, dmon?
--Ce solide gaillard, de petite taille, g de quarante-cinq ans,
agile et gai, vivait en bonne intelligence avec tout le monde,
quoiqu'il aimt beaucoup  faire main basse sur ce qui ne lui
appartenait pas, et qu'on le battit souvent pour cela; mais lequel
de nos forats ne volait pas et n'tait pas battu pour ses
larcins?

J'ajouterai  ces remarques que je restai toujours stupfait de la
bonhomie extraordinaire, de l'absence de rancune avec lesquelles
ces malheureux parlaient de leur chtiment et des chefs chargs de
l'appliquer. Dans ces rcits, qui souvent me donnaient des
palpitations de coeur, on ne sentait pas l'ombre de haine ou de
rancune. Ils en riaient de bon coeur, comme des enfants. Il n'en
tait pas de mme de M--tski, par exemple, quand il me racontait
son chtiment; comme il n'tait pas noble, il avait reu cinq
cents verges. Il ne m'en avait jamais parl; quand je lui demandai
si c'tait vrai, il me rpondit affirmativement, en deux mots
brefs, avec une souffrance intrieure, sans me regarder; il tait
devenu tout rouge; au bout d'un instant, quand il leva les yeux,
j'y vis briller une flamme de haine; ses lvres tremblaient
d'indignation. Je sentis qu'il n'oublierait, qu'il ne pourrait
jamais oublier cette page de son pass. Nos camarades, au
contraire (je ne garantis pas qu'il n'y et pas des exceptions),
regardaient d'un tout autre oeil leur aventure.--Il est
impossible, pensais-je quelquefois, qu'ils aient le sentiment de
leur culpabilit et de la justice de leur peine, surtout quand ce
n'est pas contre leurs camarades, mais contre leurs chefs qu'ils
ont pch. La plupart ne s'avouaient nullement coupables. J'ai
dj dit que je n'observai en eux aucun remords, mme quand le
crime avait t commis sur des gens de leur condition. Quant aux
crimes commis contre leurs chefs, je n'en parle pas. Il m'a sembl
qu'ils avaient, pour ces cas-l, une manire de voir  eux, toute
pratique et empirique; on excusait ces accidents par sa destine,
par la fatalit, sans raisonnement, d'une faon inconsciente,
comme par l'effet d'une croyance quelconque. Le forat se donne
toujours raison dans les crimes commis contre ses chefs, la chose
ne fait pas question pour lui; mais pourtant, dans la pratique, il
s'avoue que ses chefs ne partagent pas son avis et que, par
consquent, il doit subir un chtiment, qu'alors seulement il sera
quitte.

La lutte entre l'administration et le prisonnier est galement
acharne. Ce qui contribue  justifier le criminel  ses propres
yeux, c'est qu'il ne doute nullement que la sentence du milieu
dans lequel il est n et il a vcu ne l'acquitte; il est sr que
le menu peuple ne le jugera pas dfinitivement perdu, sauf
pourtant si le crime a t commis prcisment contre des gens de
ce milieu, contre ses frres. Il est tranquille de ce ct-l;
fort de sa conscience, il ne perdra jamais son assurance morale,
et c'est le principal. Il se sent sur un terrain solide, aussi ne
hait-il nullement le knout qu'on lui administre, il le considre
seulement comme invitable, il se console en pensant qu'il n'est
ni le premier, ni le dernier  le recevoir, et que cette lutte
passive, sourde et opinitre durera longtemps. Le soldat dteste-t-il
le Turc qu'il combat? nullement, et pourtant celui-ci le sabre,
le hache, le tue.

Il ne faut pas croire pourtant que tous ces rcits fussent faits
avec indiffrence et sang-froid. Quand on parlait du lieutenant
Jrbiatnikof, c'tait toujours avec une indignation contenue. Je
fis la connaissance de ce lieutenant Jrbiatnikof, lors de mon
premier sjour  l'hpital--par les rcits des dtenus, bien
entendu.--Je le vis plus tard une fois qu'il commandait la garde
 la maison de force. Ag de trente ans, il tait de taille
leve, trs-gras et trs-fort, avec des joues rougeaudes et
pendantes de graisse, des dents blanches et le rire formidable de
Nosdrief[27].  le voir, on devinait que c'tait l'homme du monde
le moins apte  la rflexion. Il adorait fouetter et donner les
verges, quand il tait dsign comme excuteur. Je me hte de dire
que les autres officiers tenaient Jrbiatnikof pour un monstre,
et que les forats avaient de lui la mme opinion. Il y avait dans
le bon vieux temps, qui n'est pas si loign, dont le souvenir
est vivant, mais auquel on croit difficilement, des excuteurs
qui aimaient leur office. Mais d'ordinaire on faisait donner les
verges sans entranement, tout bonnement.

Ce lieutenant tait une exception, un gourmet raffin, connaisseur
en matire d'excutions. Il tait passionn pour son art, il
l'aimait pour lui-mme. Comme un patricien blas de la Rome
impriale, il demandait  cet art des raffinements, des
jouissances contre nature, afin de chatouiller et d'mouvoir
quelque peu son me envahie et noye dans la graisse.--On
conduit un dtenu subir sa peine; c'est Jrbiatnikof qui est
l'officier excuteur; la vue seule de la longue ligne de soldats
arms de grosses verges l'inspire: il parcourt le front d'un air
satisfait et engage chacun  accomplir son devoir en toute
conscience, sans quoi... Les soldats savaient d'avance ce que
signifiait ce sans quoi... Le criminel est amen; s'il ne connat
pas encore Jrbiatnikof et s'il n'est pas au courant du mystre,
le lieutenant lui joue le tour suivant (ce n'est qu'une des
inventions de Jrbiatnikof, trs-ingnieux pour ce genre de
trouvailles). Tout dtenu dont on dnude le torse et que les
sous-officiers attachent  la crosse du fusil, pour lui faire parcourir
ensuite la rue verte tout entire, prie d'une voix plaintive et
larmoyante l'officier excuteur de faire frapper moins fort et de
ne pas doubler la punition par une svrit superflue.--Votre
Noblesse, crie le malheureux, ayez piti, soyez paternel, faites
que je prie Dieu toute ma vie pour tous, ne me perdez pas,
compatissez... Jrbiatnikof attendait cela; il suspendait alors
l'excution, et entamait la conversation suivante avec le dtenu,
d'un ton sentimental et pntr:

--Mais, mon cher, disait-il, que dois-je faire? Ce n'est pas moi
qui te punis, c'est la loi!

--Votre Noblesse! vous pouvez faire ce que vous voulez; ayez
piti de moi!...

--Crois-tu que je n'aie vraiment pas piti de toi? Penses-tu que
ce soit un plaisir pour moi de te voir fouetter? Je suis un homme
pourtant. Voyons, suis-je un homme, oui ou non?

--C'est certain, Votre Noblesse! on sait bien que les officiers
sont nos pres, et nous leurs enfants. Soyez pour moi un vritable
pre! criait le dtenu qui entrevoyait une possibilit d'chapper
au chtiment.

--Ainsi, mon ami, juge toi-mme, tu as une cervelle pour
rflchir; je sais bien que, par humanit, je dois te montrer de
la condescendance et de la misricorde,  toi, pcheur.

--Votre Noblesse ne dit que la pure vrit.

--Oui, je dois tre misricordieux pour toi, si coupable que tu
sois. Mais ce n'est pas moi qui te punis, c'est la loi! Pense un
peu: je sers Dieu et ma patrie, et par consquent je commets un
grave pch si j'attnue la punition fixe par la loi, penses-y!

--Votre Noblesse!...

--Allons, que faire? passe pour cette fois! Je sais que je vais
faire une faute, mais il en sera comme tu le dsires... Je te fais
grce, je te punirai lgrement. Mais si j'allais te rendre un
mauvais service par cela mme? Je te ferai grce, je te punirai
lgrement, et tu penseras qu'une autre fois je serai aussi
misricordieux, et tu feras de nouveau des btises, hein? ma
conscience pourtant...

--Votre Noblesse! Dieu m'en prserve... Devant le trne du
crateur cleste, je vous...

--Bon! bon! Et tu me jures que tu te conduiras bien?

--Que le Seigneur me fasse mourir sur l'heure et que dans l'autre
monde...

--Ne jure pas ainsi, c'est un pch. Je te croirai si tu me
donnes ta parole...

--Votre Noblesse!

--Eh bien! coute! je te fais grce  cause de tes larmes
d'orphelin; tu es orphelin, n'est-ce pas?

--Orphelin de pre et de mre, Votre Noblesse; je suis seul au
monde...

--Eh bien,  cause de tes larmes d'orphelin, j'ai piti de toi;
mais fais attention, c'est la dernire fois... Conduisez-le,
ajoutait-il d'une voix si attendrie que le dtenu ne savait
comment remercier Dieu de lui avoir envoy un si bon officier
instructeur. La terrible procession se mettait en route; le
tambour battait un roulement, les premiers soldats brandissaient
leurs verges...--Rossez-le! hurlait alors Jrbiatnikof  gorge
dploye; brlez-le! tapez! tapez dessus! corchez-le! Enlevez-lui
la peau! Encore, encore, tapez plus fort sur cet orphelin, donnez-lui-en,
 ce coquin! plus fort, abmez-le, abmez-le! Les soldats
assnent des coups de toutes leurs forces,  tour de bras, sur le
dos du malheureux, dont les yeux lancent des tincelles, et qui
hurle, tandis que Jrbiatnikof court derrire lui, devant la
ligne, en se tenant les ctes de rire; il pouffe, il se pme et ne
peut pas se tenir droit, si bien qu'il fait piti, ce cher homme.
C'est qu'il est heureux; il trouve a burlesque; de temps  autre
on entend son rire formidable, franc et bien timbr; il rpte:
Tapez! rossez-le! corchez-moi ce brigand! abmez-moi cet
orphelin!...

Il avait encore compos des variations sur ce motif. On amne un
dtenu pour lui faire subir sa punition; celui-ci se met 
supplier le lieutenant d'avoir piti de lui. Cette fois,
Jrbiatnikof ne fait pas le bon aptre, et sans simagres, il dit
franchement au condamn:

--Vois-tu, mon cher, je vais te punir comme il faut, car tu le
mrites. Mais je puis te faire une grce: je ne te ferai pas
attacher  la crosse du fusil. Tu iras tout seul,  la nouvelle
mode: tu n'as qu' courir de toutes tes forces devant le front!
Bien entendu chaque verge te frappera, mais tu en auras plus vite
fini, n'est-ce pas? Voyons, qu'en penses-tu? veux-tu essayer?

Le dtenu, qui l'a cout plein de dfiance et d'incertitude, se
dit: Qui sait? peut-tre bien que cette manire-l est plus
avantageuse que l'autre; si je cours de toutes mes forces, a
durera cinq fois moins, et puis, les verges ne m'atteindront
peut-tre pas toutes.

--Bien, Votre Noblesse, je consens.

--Et moi aussi, je consens.--Allons! ne bayez pas aux
corneilles, vous autres! crie le lieutenant aux soldats.--Il
sait d'avance que pas une verge n'pargnera le dos de l'infortun;
le soldat qui manquerait son coup serait sr de son affaire. Le
forat essaye de courir dans la rue verte, mais il ne passe pas
quinze rangs, car les verges pleuvent comme grle, comme l'clair,
sur sa pauvre chine; le malheureux tombe en poussant un cri, on
le croirait clou sur place ou abattu par une balle.--Eh! non,
Votre Noblesse, j'aime mieux qu'on me fouette d'aprs le
rglement, dit-il alors en se soulevant pniblement, ple et
effray, tandis que Jrbiatnikof, qui savait d'avance l'issue de
cette farce, se tient les ctes et clate de rire. Mais je ne puis
rapporter tous les divertissements qu'il avait invents et tout ce
qu'on racontait de lui.

On parlait aussi dans notre salle d'un lieutenant Smkalof, qui
remplissait les fonctions de commandant de place, avant l'arrive
de notre major actuel. On parlait de Jrbiatnikof avec
indiffrence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits;
on ne le louait pas, en un mot, on le mprisait: tandis qu'au nom
de Smkalof, la maison de force tait unanime dans ses loges et
son enthousiasme. Ce lieutenant n'tait nullement un amateur
passionn des baguettes, il n'y avait rien en lui du caractre de
Jrbiatnikof; pourtant il ne ddaignait pas les verges; comment
se fait-il qu'on se rappelt chez nous ses excutions, avec une
douce satisfaction?--il avait su complaire aux forats. Pourquoi
cela? Comment s'tait-il acquis une pareille popularit? Nos
camarades, comme le peuple russe tout entier, sont prts  oublier
leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait
lui-mme, sans l'analyser ni l'examiner). Aussi n'est-il pas
difficile d'acqurir l'affection de ce peuple et de devenir
populaire. Le lieutenant Smkalof avait acquis une popularit
particulire--aussi, quand on mentionnait ses excutions,
c'tait toujours avec attendrissement. Il tait bon comme un
pre, disaient parfois les forats, qui soupiraient en comparant
leur ancien chef intrimaire avec le major actuel,--un petit
coeur! quoi!--C'tait un homme simple, peut-tre mme bon  sa
manire. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement
bons, mais misricordieux, et que l'on n'aime nullement, dont on
se moque, tandis que Smkalof avait si bien su faire, que tous les
dtenus le tenaient pour leur homme; c'est un mrite, une qualit
inne, dont ceux qui la possdent ne se rendent souvent pas
compte. Chose trange: il y a des gens qui sont loin d'tre bons
et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne
mprisent pas le peuple qui leur est subordonn; je crois que
c'est l la cause de cette popularit. On ne voit pas en eux des
grands seigneurs, ils n'ont pas d'esprit de caste, ils ont en
quelque sorte une odeur de peuple, ils l'ont de naissance, et le
peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-l! Il
changera de gaiet de coeur l'homme le plus doux et le plus humain
contre un chef trs-svre, si ce dernier possde cette odeur
particulire. Et si cet homme est en outre dbonnaire,  sa
manire, bien entendu, oh! alors, il est sans prix. Le lieutenant
Smkalof, comme je l'ai dit, punissait quelquefois trs-rudement,
mais il avait l'air de punir de telle faon que les dtenus ne lui
en gardaient pas rancune; au contraire, on se souvenait de ses
histoires de fouet en riant. Elles taient du reste peu
nombreuses, car il n'avait pas beaucoup d'imagination artistique.
Il n'avait invent qu'une farce, une seule, dont il s'tait rjoui
prs d'une anne entire dans notre maison de force; elle lui
tait chre, probablement parce qu'elle tait unique, et ne
manquait pas de bonne humeur. Smkalof assistait lui-mme 
l'excution, en plaisantant et en raillant le dtenu, qu'il
questionnait sur des choses trangres, par exemple sur ses
affaires personnelles de forat; il faisait cela sans intention,
sans arrire-pense, mais tout simplement parce qu'il dsirait
tre au courant des affaires de ce forat. On lui apportait une
chaise et les verges qui devaient servir au chtiment du coupable:
le lieutenant s'asseyait, allumait sa longue pipe. Le dtenu le
suppliait... Eh! non, camarade! allons, couche-toi! qu'as-tu
encore?... Le forat soupire et s'tend  terre, Eh bien! mon
cher, sais-tu lire couramment?--Comment donc, Votre Noblesse,
je suis baptis, on m'a appris  lire ds mon enfance!--Alors,
lis. Le forat sait d'avance ce qu'il va lire et comment finira
cette lecture, parce que cette plaisanterie s'est rpte plus de
trente fois. Smkalof, lui aussi, sait que le forat n'est pas
dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent les
verges leves sur le dos de la malheureuse victime. Le forat
commence  lire: les soldats, arms de verges, attendent
immobiles: Smkalof lui-mme cesse de fumer, lve la main et
guette un mot prvu. Le dtenu lit et arrive enfin au mot: aux
cieux. C'est tout ce qu'il faut. Halte! crie le lieutenant, qui
devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspir, il dit
 l'homme qui tient sa verge leve: Et toi, fais l'officieux!

Et le voil qui crve de rire. Les soldats debout autour de
l'officier sourient; le fouetteur sourit, le fouett mme, Dieu me
pardonne! sourit aussi, bien qu'au commandement de fais
l'officieux la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son
chine coupable. Smkalof est trs-heureux, parce que c'est lui
qui a invent cette bonne farce, c'est lui qui a trouv ces deux
mots cieux et officieux, qui riment parfaitement. Il s'en va
satisfait, comme le fustig lui-mme, qui est aussi trs-content
de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d'une demi-heure
 toute la maison de force, pour la trente et unime fois,
la farce de Smkalof. En un mot, un petit coeur! un vrai
farceur!. On entendait souvent chanter avec attendrissement les
louanges du bon lieutenant.

--Quelquefois, quand on s'en allait au travail,--raconte un
forat dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme,--
on le voyait  sa fentre en robe de chambre, en train de boire le
th, la pipe  la bouche. J'te mon chapeau.--O vas-tu, Axnof?

--Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant 
l'atelier.--Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit coeur!
oui, un petit coeur.

--On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-l! ajoute un des
auditeurs.


III--L'HPITAL (Suite)[28].

J'ai parl ici des punitions et de ceux qui les administraient,
parce que j'eus une premire ide bien nette de ces choses-l
pendant mon sjour  l'hpital. Jusqu'alors, je ne les connaissais
que par ou-dire. Dans notre salle taient interns tous les
condamns des bataillons qui devaient recevoir les
_schpizruten_[29], ainsi que les dtenus des sections militaires
tablies dans notre ville et dans l'arrondissement qui en
dpendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se
faisait autour de moi avec tant d'avidit, que ces moeurs
tranges, ces prisonniers fouetts ou qui allaient l'tre me
laissaient une impression terrible. J'tais mu, pouvant. En
entendant les conversations ou les rcits des autres dtenus sur
ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais  rsoudre.
Je voulais absolument connatre tous les degrs des condamnations
et des excutions, toutes leurs nuances, et apprendre l'opinion
des forats eux-mmes: je tchai de me reprsenter l'tat
psychologique des fustigs. J'ai dj dit qu'il tait bien rare
qu'un dtenu ft de sang-froid avant le moment fatal, mme s'il
avait t battu  plusieurs reprises. Le condamn prouve une peur
horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui
tourdit son moral. Durant mes quelques annes de sjour  la
maison de force, je pus tudier  loisir les dtenus qui
demandaient leur sortie de l'hpital, o ils taient rests
quelque temps pour soigner leurs chines endommages par la
premire moiti de leur punition; le lendemain ils devaient
recevoir l'autre moiti. Cette interruption dans le chtiment est
toujours provoque par le mdecin qui assiste aux excutions. Si
le nombre des coups  recevoir est trop grand pour qu'on puisse
les administrer en une fois au dtenu, on partage le nombre en
deux ou en trois, suivant l'avis formul par le docteur pendant
l'excution elle-mme; il dit si le condamn est en tat de subir
toute sa punition, ou si sa vie est en danger. Cinq cents, mille
et mme quinze cents baguettes sont administres en une seule
fois; mais s'il s'agit de deux ou trois mille verges, on, divise
la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos tait guri
et qui devaient subir le reste de leur punition taient tristes,
sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On
remarquait en eux une sorte d'abrutissement, de distraction
affecte. Ces gens-l n'entamaient aucune conversation et
demeuraient presque toujours silencieux: trait singulier, les
dtenus vitent d'adresser la parole  ceux qui doivent tre punis
et ne font surtout pas allusion  leur chtiment. Ni consolations,
ni paroles superflues: on ne fait mme pas attention  eux, ce qui
certainement est prfrable pour le condamn.

Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le forat Orlof,
dont j'ai dj parl. Il tait fch que son dos ne gurit pas
plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d'en finir
avec les verges, et d'tre vers dans un convoi de condamns, pour
s'enfuir pendant le voyage. C'tait une nature passionne et
ardente, occupe uniquement du but  atteindre: un rus compre!
Il semblait trs-content lors de son arrive et dans un tat
d'excitation anormale; bien qu'il dissimult ses impressions, il
craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant
mme la premire moiti de sa punition. Il avait entendu parler
des mesures prises  son gard par l'administration, alors qu'il
tait encore en jugement; aussi se prparait-il  mourir. Une fois
qu'il eut reu ses premires verges, il reprit courage. Quand il
arriva  l'hpital, je n'avais jamais vu encore de plaies
semblables, mais il tait tout joyeux: il esprait maintenant
rester en vie, les bruits qu'on lui avait rapports taient
mensongers, puisque on avait interrompu l'excution; aprs sa
longue rclusion prventive, il commenait  rver du voyage, de
son vasion future, de la libert, des champs, de la fort... Deux
jours aprs sa sortie de l'hpital, il y revint pour mourir sur la
mme couchette qu'il avait occupe pendant son sjour; il n'avait
pu supporter la seconde moiti. Mais j'ai dj parl de cet homme.

Tous les dtenus sans exception, mme les plus pusillanimes, ceux
que tourmentait nuit et jour l'attente de leur chtiment,
supportaient courageusement leur peine. Il tait bien rare que
j'entendisse des gmissements pendant la nuit qui suivait
l'excution; en gnral, le peuple sait endurer la douleur. Je
questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin
de la dterminer exactement et de savoir  quelle souffrance on
pouvait la comparer. Ce n'tait pas une vaine curiosit qui me
poussait. Je le rpte, j'tais mu et pouvant. Mais j'eus beau
interroger, je ne pus tirer de personne une rponse satisfaisante.
a brle comme le feu,--me disait-on gnralement: ils
rpondaient tous la mme chose. Tout d'abord, j'essayai de
questionner M--tski: --Cela brle comme du feu, comme un enfer;
il semble qu'on ait le dos au-dessus d'une fournaise ardente. Ils
exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une trange remarque,
dont je ne garantis pas le bien fond, quoique l'opinion des
forats eux-mmes confirme mon sentiment, c'est que les verges
sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble
tout d'abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq
cents verges, quatre cents mme, suffisent pour tuer un homme; au
dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L'homme le plus
robuste ne sera pas en tat de supporter mille verges tandis qu'on
endure cinq cents-baguettes sans en tre trop incommod et sans
risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion
ordinaire supporte mille baguettes sans danger; deux mille
baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien
constitu. Tous les dtenus assuraient que les verges taient
pires que les baguettes. Les verges cuisent plus et tourmentent
davantage, disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les
baguettes, cela est vident, car elles irritent et agissent
fortement sur le systme nerveux qu'elles surexcitent outre
mesure. Je ne sais s'il existe encore de ces seigneurs,--mais il
n'y a pas longtemps il y en avait encore--auxquels fouetter une
victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sade
et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans
une dfaillance de coeur, et que ces seigneurs doivent jouir et
souffrir en mme temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres,
avides du sang qu'ils peuvent lcher. Ceux qui ont possd cette
puissance illimite sur la chair, le sang et l'me de leur
semblable, de leur frre selon la loi du Christ, ceux qui ont
prouv cette puissance et qui ont eu la facult d'avilir par
l'avilissement suprme un autre tre, fait  l'image de Dieu,
ceux-l sont incapables de rsister  leurs dsirs,  leur soif de
sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se
dvelopper, et qui devient  la longue une maladie. J'affirme que
le meilleur homme du monde peut s'endurcir et s'abrutir  tel
point que rien ne le distinguera d'une bte fauve. Le sang et la
puissance enivrent: ils aident au dveloppement de la duret et de
la dbauche; l'esprit et la raison deviennent alors accessibles
aux phnomnes les plus anormaux, qui leur semblent des
jouissances. L'homme et le citoyen disparaissent pour toujours
dans le tyran, et alors le retour  la dignit humaine, le
repentir, la rsurrection morale deviennent presque irralisables.
Ajoutons que la possibilit d'une pareille licence agit
contagieusement sur la socit tout entire: un tel pouvoir est
sduisant. La socit qui regarde ces choses d'un oeil indiffrent
est dj infecte jusqu' la moelle. En un mot le droit accord 
un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies
de notre socit, c'est le plus sr moyen pour anantir en elle
l'esprit de civisme, et ce droit contient en germe les lments
d'une dcomposition invitable, imminente.

La socit mprise le bourreau de mtier, mais non le
bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit
ressentir un plaisir irritant en pensant que l'ouvrier qu'il a sous
ses ordres dpend de lui avec sa famille tout entire. J'en suis sr,
une gnration n'extirpe pas si vite ce qui est hrditaire en elle;
l'homme ne peut pas renoncer  ce qu'il a dans le sang,  ce qui
lui a t transmis avec le lait. Ces rvolutions ne
s'accomplissent pas si vite. Ce n'est pas tout que de confesser sa
faute, son pch originel, c'est peu, trs-peu, il faut encore
l'arracher, le draciner, et cela ne se fait pas vite.

J'ai parl du bourreau. Les instincts d'un bourreau sont en germe
presque dans chacun de nos contemporains; mais les instincts
animaux de l'homme ne se dveloppent pas uniformment. Quand ils
touffent toutes les autres facults, l'homme devient un monstre
hideux. Il y a deux espces de bourreaux: les bourreaux de bonne
volont et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de
bonne volont est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau
pay, qui rpugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire
un dgot, une peur irrflchie, presque mystique. D'o provient
cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu'on
n'a que de l'indiffrence et de l'indulgence pour les premiers? Je
connais des exemples tranges de gens honntes, bons, estims dans
leur socit; ils trouvaient ncessaire qu'un condamn aux verges
hurlt, supplit et demandt grce. C'tait pour eux une chose
admise, et reconnue invitable; si la victime ne se dcidait pas 
crier, l'excuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un
bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne
voulait tout d'abord qu'une punition lgre, mais du moment qu'il
n'entendait pas les supplications habituelles, Votre Noblesse!
ayez piti! soyez un pre pour moi! faites que je remercie Dieu
toute ma vie, etc., il devenait furieux et ordonnait
d'administrer cinquante coups en plus, esprant arriver ainsi 
entendre les cris et les supplications, et il y arrivait,
Impossible autrement; il est trop insolent, me disait-il
trs-srieusement. Quant au bourreau par devoir, c'est un dport que
l'on dsigne pour cette fonction; il fait son apprentissage auprs
d'un ancien, et une fois qu'il sait son mtier, il reste toujours
dans la maison de force, o il est log  part; il a une chambre
qu'il ne partage avec personne, quelquefois mme il a son mnage
particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un
homme n'est pas une machine; bien qu'il fouette par devoir, il
entre quelquefois en fureur et rosse avec un certain plaisir;
nanmoins, il n'a aucune haine pour sa victime. Le dsir de
montrer son adresse, sa science dans l'art de fouetter,
aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l'art. Il sait
trs-bien qu'il est un rprouv, qu'il excite partout un effroi
superstitieux; il est impossible que cette condition n'exerce pas
une influence sur lui, qu'elle n'irrite pas ses instincts
bestiaux. Les enfants eux-mmes savent que cet homme n'a ni pre
ni mre. Chose trange! tous les bourreaux que j'ai connus taient
des gens dvelopps, intelligents, dous d'un amour-propre
excessif. L'orgueil se dveloppait en eux par suite du mpris
qu'ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-tre par la
conscience qu'ils avaient de la crainte inspire  leurs victimes
ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en
scne et l'appareil thtral de leurs fonctions publiques
contribuent peut-tre  leur donner une certaine prsomption.
J'eus pendant quelque temps l'occasion de rencontrer et d'observer
de prs un bourreau de taille ordinaire; c'tait un homme d'une
quarantaine d'annes, musculeux, sec, avec un visage agrable et
intelligent, charg de cheveux boucls; son allure tait grave,
paisible, son extrieur convenable; il rpondait aux questions
qu'on lui posait, avec bon sens et nettet, avec une sorte de
condescendance, comme s'il se prvalait de quelque chose devant
moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un
certain respect dont il avait parfaitement conscience; aussi,
devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de scheresse et de
dignit. Plus ceux-ci taient aimables, plus il semblait
inabordable, sans pourtant se dpartir de sa politesse raffine;
je suis sr qu' ce moment il s'estimait incomparablement
suprieur  son interlocuteur: cela se lisait sur son visage. On
l'envoyait quelquefois sous escorte, en t, quand il faisait
trs-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche
trs-mince; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidit
prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule; par
dcision des autorits, le bourreau tait charg de leur
destruction. Cette fonction avilissante ne l'humiliait nullement;
il fallait voir avec quelle gravit il parcourait les rues de la
ville, accompagn de son soldat d'escorte fatigu et puis,
comment d'un seul regard il pouvantait les femmes et les enfants,
et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les
bourreaux vivent  leur aise; ils ont de l'argent, voyagent
confortablement, boivent de l'eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus
des pots-de-vin que les condamns civils leur glissent dans la
main avant l'excution. Quand ils ont affaire  des condamns 
leur aise, ils fixent eux-mmes une somme proportionnelle aux
moyens du patient; ils exigent jusqu' trente roubles, quelquefois
plus. Le bourreau n'a pas le droit d'pargner sa victime, sa
propre chine rpond de lui; mais, pour un pot-de-vin convenable,
il s'engage  ne pas frapper trop fort. On consent presque
toujours  ses exigences, car, si l'on refuse de s'y prter, il
frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive mme
qu'il exige une forte somme d'un condamn trs-pauvre; alors toute
la parent de ce dernier, se met en mouvement; ils marchandent,
qumandent, supplient; malheur  eux, s'ils ne parviennent pas 
le satisfaire: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse
qu'inspirent les bourreaux leur est d'un puissant secours. On me
raconta d'eux des traits de sauvagerie. Les forats m'affirmrent
que d'un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait
d'exprience? Peut-tre! qui sait? leur ton tait trop affirmatif
pour que cela ne ft pas vrai. Le bourreau lui-mme m'assura qu'il
pouvait le faire. On me raconta aussi qu'il peut frapper  tour de
bras l'chine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre
douleur et sans laisser de balafre. Mme dans le cas o le
bourreau reoit un pot-de-vin pour ne pas chtier trop svrement,
il donne le premier coup de toutes ses forces,  bras raccourci.
C'est l'usage; puis il administre les autres coups avec moins de
duret, surtout si on l'a bien pay. Je ne sais pourquoi ils
agissent ainsi: est-ce pour habituer tout d'abord le patient aux
coups suivants, qui paratront beaucoup moins douloureux si le
premier a t cruel, ou bien dsirent-ils effrayer le condamn,
afin qu'il sache  qui il a affaire? Veulent-ils faire montre et
tirer vanit de leur vigueur? En tout cas, le bourreau est
lgrement excit avant l'excution, il a conscience de sa force,
de sa puissance: il est acteur  ce moment-l, le public l'admire
et ressent de l'effroi; aussi n'est-ce pas sans satisfaction qu'il
crie  sa victime: Gare! il va t'en cuire! paroles habituelles
et fatales qui prcdent le premier coup. On se reprsente
difficilement jusqu' quel point un tre humain peut se dnaturer.

Les premiers temps de mon sjour  l'hpital, j'coutais
attentivement ces rcits des forats, qui rompaient la monotonie
des longues journes de lit, si uniformes, si semblables les unes
aux autres. Le matin, la tourne des docteurs nous donnait une
distraction, puis venait le dner. Comme on pense, le manger tait
une affaire capitale dans notre vie monotone. Les portions taient
diffrentes, suivant la nature des maladies: certains dtenus ne
recevaient que du bouillon au gruau; d'autres, du gruau; d'autres,
enfin, de la semoule, pour laquelle il y avait beaucoup
d'amateurs. Les dtenus s'amollissaient  la longue et devenaient
gourmets. Les convalescents recevaient un morceau de bouilli, du
boeuf, comme disaient mes camarades. La meilleure nourriture
tait rserve aux scorbutiques: on leur donnait del viande rtie
avec de l'oignon, du raifort et quelquefois mme un peu d'eau-de-vie.
Le pain tait, suivant la maladie, noir ou bis. L'exactitude
observe dans la distribution des rations faisait rire les
malades. Il y en avait qui ne prenaient absolument rien: on
troquait les portions, si bien que trs-souvent la nourriture
destine  un malade tait mange par un autre. Ceux qui taient 
la dite ou qui n'avaient qu'une petite ration achetaient celle
d'un scorbutique, d'autres se procuraient de la viande  prix
d'argent; il y en avait qui mangeaient deux portions entires, ce
qui leur revenait assez cher, car on les vendait d'ordinaire cinq
kopeks. Si personne n'avait de viande  vendre dans notre salle,
on envoyait le gardien dans l'autre section, et s'il n'en trouvait
pas, on le priait d'en aller chercher dans les infirmeries
militaires libres, comme nous disions. Il y avait toujours des
malades qui consentaient  vendre leur ration. La pauvret tait
gnrale, mais ceux qui possdaient quelques sous envoyaient
acheter des miches de pain blanc ou des friandises, au march. Nos
gardiens excutaient toutes ces commissions d'une faon
dsintresse. Le moment le plus pnible tait celui qui suivait
le dner: les uns dormaient s'ils ne savaient que faire, les
autres bavardaient, se chamaillaient, ou faisaient des rcits 
haute voix. Si l'on n'amenait pas de nouveaux malades, l'ennui
tait insupportable. L'entre d'un nouveau faisait toujours un
certain remue-mnage, surtout quand personne ne le connaissait. On
l'examinait, on s'informait de son histoire. Les plus intressants
taient les malades de passage; ceux-l avaient toujours quelque
chose  raconter; bien entendu, ils ne parlaient jamais de leurs
petites affaires; si le dtenu n'entamait pas ce sujet lui-mme,
personne ne l'interrogeait. On lui demandait seulement d'o il
venait, avec qui il avait fait la route, dans quel tat tait
celle-ci, o on le menait, etc. Piqus au jeu par les rcits des
nouveaux, nos camarades racontaient  leur tour ce qu'ils avaient
vu et fait; on parlait surtout des convois, des excuteurs, des
chefs de convois.  ce moment aussi, vers le soir, apparaissaient
les forats qui avaient t fouetts: ils produisaient toujours
une certaine impression, comme je l'ai dit; mais on n'en amenait
pas tous les jours, et l'on s'ennuyait  mort quand rien ne venait
stimuler la mollesse et l'indolence gnrales; il semblait alors
que les malades fussent exasprs de voir leurs voisins: parfois
on se querellait.--Nos forats se rjouissaient quand on amenait
un fou  l'examen mdical; quelquefois les condamns aux verges
feignaient d'avoir perdu l'esprit, afin d'tre gracis. On les
dmasquait, ou bien ils se dcidaient eux-mmes  renoncer  leur
subterfuge; des dtenus qui, pendant deux ou trois jours, avaient
fait des extravagances, redevenaient subitement des gens
trs-senss, se calmaient et demandaient d'un air sombre  sortir de
l'hpital. Ni les forats, ni les docteurs ne leur reprochaient
leur ruse ou ne leur rappelaient leurs folies: on les inscrivait
en silence, on les reconduisait en silence; aprs quelques jours,
ils nous revenaient le dos ensanglant. En revanche, l'arrive
d'un vritable alin tait un malheur pour toute la salle. Ceux
qui taient gais, vifs, qui criaient, dansaient, chantaient,
taient accueillis d'abord avec enthousiasme par les forats. a
va tre amusant! disaient-ils en regardant ces infortuns
grimacer et faire des contorsions. Mais le spectacle tait
horriblement pnible et triste. Je n'ai jamais pu regarder les
fous de sang-froid.

On en garda un trois semaines dans notre salle: nous ne savions
plus o nous cacher. Juste  ce moment on en amena un second.
Celui-l me fit une impression profonde.

La premire anne, ou plus exactement les premiers mois de mon
exil, j'allais au travail, avec une bande de poliers,  la
tuilerie qui se trouvait  deux verstes de notre prison: nous
travaillions  rparer les poles dans lesquels on cuisait des
briques pendant l't. Ce matin-l, M--tski et B. me firent faire
la connaissance du sous-officier surveillant la fabrique,
Ostrojski. C'tait un Polonais dj g--il avait soixante ans
au moins,--de haute taille, maigre, d'un extrieur convenable et
mme imposant. Il tait depuis longtemps au service en Sibrie, et
bien qu'il appartint au bas peuple--c'tait un soldat de
l'insurrection de 1830--M--tski et B. l'aimaient et
l'estimaient. Il lisait toujours la Vulgate. Je lui parlai: sa
conversation tait aimable et sense; il avait une faon de
raconter trs-intressante, et il tait honnte et dbonnaire. Je
ne le revis plus pendant deux ans, j'appris seulement qu'il se
trouvait sous le coup d'une enqute, un beau jour on l'amena dans
notre salle: il tait devenu fou. Il entra en glapissant, en
clatant de rire, et se mit  danser au milieu de la chambre, avec
des gestes indcents et qui rappelaient la danse dite
Kamarinskaa... Les forats taient enthousiasms, mais je ne sais
pourquoi, je me sentis trs-triste... Trois jours aprs, nous ne
savions que devenir; il se querellait, se battait, gmissait,
chantait au beau milieu de la nuit;  chaque instant ses
incartades dgotantes nous donnaient la nause. Il ne craignait
personne: on lui mit la camisole de force, mais notre position ne
s'amliora pas, car il continua  se quereller et  se battre avec
tout le monde. Au bout de trois semaines, la chambre fut unanime
pour prier le docteur en chef de le transfrer dans l'autre salle
destine aux forats. Mais aprs deux jours, sur la demande des
malades qui occupaient cette salle, on le ramena dans notre
infirmerie. Comme nous avions deux fous  la fois, tous deux
querelleurs et inquitants, les deux salles ne faisaient que se
les renvoyer mutuellement et finirent par changer de fou. Tout le
monde respira plus librement quand on les emmena loin de nous,
quelque part...

Je me souviens encore d'un alin trs-trange. On avait amen un
jour, pendant l't, un condamn qui avait l'air d'un solide et
vigoureux gaillard, g de quarante-cinq ans environ; son visage
tait sombre et triste, dfigur par la petite vrole, avec de
petits yeux rouges tout gonfls. Il se plaa  ct de moi: il
tait excessivement paisible, ne parlait  personne et
rflchissait sans cesse  quelque chose qui le proccupait. La
nuit tombait: il s'adressa  moi sans prambule, il me raconta 
brle-pourpoint, en ayant l'air de me confier un grand secret,
qu'il devait recevoir deux mille baguettes, mais qu'il n'avait
rien  craindre, parce que la fille du colonel G. faisait des
dmarches en sa faveur. Je le regardai avec surprise et lui
rpondis qu'en pareil cas,  mon avis, la fille d'un colonel ne
pouvait rien. Je n'avais pas encore devin  qui j'avais affaire,
car on l'avait amen  l'hpital comme malade de corps et non
d'esprit. Je lui demandai alors de quelle maladie il souffrait; il
me rpondit qu'il n'en savait rien, qu'on l'avait envoy chez nous
pour certaine affaire, mais qu'il tait en bonne sant, et que la
fille du colonel tait tombe amoureuse de lui: deux semaines
avant, elle avait pass en voiture devant le corps de garde au
moment o il regardait par sa lucarne grille, et elle s'tait
amourache de lui rien qu' le voir. Depuis ce moment-l, elle
tait venue trois fois au corps de garde sous diffrents
prtextes: la premire fois avec son pre, soi-disant pour voir
son frre, qui tait officier de service; la seconde, avec sa
mre, pour distribuer des aumnes aux prisonniers; en passant
devant lui, elle lui avait chuchot qu'elle l'aimait et qu'elle le
ferait sortir de prison. Il me racontait avec des dtails exacts
et minutieux cette absurdit, ne de pied en cap dans sa pauvre
tte drange. Il croyait religieusement qu'on lui ferait grce de
sa punition. Il parlait fort tranquillement et avec assurance de
l'amour passionn qu'il avait inspir  cette demoiselle. Cette
invention trange et romanesque, l'amour d'une jeune fille bien
leve pour un homme de prs de cinquante ans, afflig d'un visage
aussi triste, aussi monstrueux, indiquait bien ce que l'effroi du
chtiment avait pu sur cette timide crature. Peut-tre avait-il
vraiment vu quelqu'un de sa lucarne, et la folie, que la peur
grandissante avait fait germer en lui, avait trouv sa forme. Ce
malheureux soldat, qui sans doute n'avait jamais pens aux
demoiselles, avait invent tout  coup son roman, et s'tait
cramponn  cette esprance. Je l'coutai en silence et racontai
ensuite l'histoire aux autres forats. Quand ceux-ci le
questionnrent curieusement, il garda un chaste silence. Le
lendemain, le docteur l'interrogea; comme le fou affirma qu'il
n'tait pas malade, on l'inscrivit bon pour la sortie. Nous
apprmes que le mdecin avait griffonn _Sanat est_ sur sa
feuille, quand il tait dj trop tard pour l'avertir. Nous aussi,
du reste, nous ne savions pas au juste ce qu'il avait. La faute en
tait  l'administration, qui nous l'avait envoy sans indiquer
pour quelle cause elle jugeait ncessaire de le faire entrer 
l'hpital: il y avait l une ngligence impardonnable. Quoi qu'il
en soit, deux jours plus tard, on mena ce malheureux sous les
verges. Il fut, parat-il, abasourdi par cette punition
inattendue; jusqu'au dernier moment il crut qu'on le gracierait;
quand on le conduisit devant le front du bataillon, il se mit 
crier au secours. Comme la place et les couchettes manquaient dans
notre salle, on l'envoya  l'infirmerie; j'appris que pendant huit
jours entiers il ne dit pas un mot et qu'il demeura confus,
trs-triste... Quand son dos fut guri, on l'emmena... Je n'entendis
plus jamais parler de lui.

En ce qui concerne les remdes et le traitement des malades, ceux
qui taient lgrement indisposs n'observaient jamais les
prescriptions des docteurs et ne prenaient point de mdicaments,
tandis qu'en gnral les malades excutaient ponctuellement les
ordonnances; ils prenaient leurs mixtures, leurs poudres; en un
mot, ils aimaient  se soigner, mais ils prfraient les remdes
externes; les ventouses, les sangsues, les cataplasmes, les
saignes, pour lesquelles le peuple nourrit une confiance si
aveugle, taient en grand honneur dans notre hpital: on les
endurait mme avec plaisir. Un fait trange m'intressait fort:
des gens qui supportaient sans se plaindre les horribles douleurs
causes par les baguettes et les verges, se lamentaient,
grimaaient et gmissaient pour le moindre bobo, une ventouse
qu'on leur appliquait. Je ne puis dire s'ils jouaient la comdie.
Nous avions des ventouses d'une espce particulire. Comme la
machine avec laquelle on pratique des incisions instantanes dans
la peau tait gte, on devait se servir de la lancette. Pour une
ventouse, il faut faire douze incisions, qui ne sont nullement
douloureuses si l'on emploie une machine, car elle les pratique
instantanment; avec la lancette, c'est une tout autre affaire,
elle ne coupe que lentement et fait souffrir le patient; si l'on
doit poser dix ventouses, cela fait cent vingt piqres qui sont
trs-douloureuses. Je l'ai prouv moi-mme; outre le mal, cela
irritait et agaait; mais la souffrance n'tait pas si grande
qu'on ne pt contenir ses gmissements. C'tait risible de voir de
solides gaillards se crisper et hurler. Ou aurait pu les comparer
 certains hommes qui sont fermes et calmes quand il s'agit d'une
affaire importante, mais qui,  la maison, deviennent capricieux
et montrent de l'humeur pour un rien, parce qu'on ne sert pas leur
dner; ils rcriminent et jurent: rien ne leur va, tout le monde
les fche, les offense;--en un mot, le bien-tre les rend
inquiets et taquins; de pareils caractres, assez communs dans le
menu peuple, n'taient que trop nombreux dans notre prison, 
cause de la cohabitation force. Parfois, les dtenus raillaient
ou insultaient ces douillets, qui se taisaient aussitt; on et
dit qu'ils n'attendaient que des injures pour se taire.
Oustiantsef n'aimait pas ce genre de pose, et ne laissait jamais
passer l'occasion de remettre  l'ordre un dlinquant. Du reste,
il aimait  rprimander: c'tait un besoin engendr par la maladie
et aussi par sa stupidit. Il vous regardait d'abord fixement et
se mettait  vous faire une longue admonestation d'un ton calme et
convaincu. On et dit qu'il avait mission de veiller  l'ordre et
 la moralit gnrale.

--Il faut qu'il se mle de tout, disaient les dtenus en riant,
car ils avaient piti de lui et vitaient les querelles.

--A-t-il assez bavard? trois voitures ne seraient pas de trop
pour charrier tout ce qu'il a dit.

--Qu'as-tu  parler? on ne se met pas en frais pour un imbcile.
Qu'a-t-il  crier pour un coup de lancette?

--Qu'est-ce que a peut bien te faire?

--Non! camarades, interrompt un dtenu; les ventouses, ce n'est
rien; j'en ai got, mais le mal le plus ennuyeux, c'est quand on
vous tire longtemps l'oreille, il n'y a pas  dire.

Tous les dtenus partent d'un clat de rire.

--Est-ce qu'on te les a tires?

--Parbleu! c'est connu.

--Voil pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.

Ce forat, Chapkine, avait en effet de trs-longues oreilles
toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et
paisible, il parlait avec une bonne humeur cache sous une
apparence srieuse, ce qui donnait beaucoup de comique  ses
rcits.

--Comment pourrais-je savoir qu'on t'a tir l'oreille, cerveau
born? recommenait Oustiantsef en s'adressant avec indignation 
Chapkine. Chapkine ne prtait aucune attention  l'aigre
interpellation de son camarade.

--Qui donc t'a tir les oreilles? demanda quelqu'un.

--Le matre de police, parbleu! pour cause de vagabondage,
camarades. Nous tions arrivs  K... moi et un autre vagabond,
Ephime. (Il n'avait pas de nom de famille, celui-l.) En route,
nous nous tions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il
y a un hameau qui s'appelle comme a: Tolmina. Nous arrivons dans
la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s'il n'y
aurait pas un bon coup  faire, et puis filer ensuite. Vous savez,
en plein champ on est libre comme l'air, tandis que ce n'est pas
la mme chose en ville. Nous entrons tout d'abord dans un cabaret:
nous jetons un coup d'oeil en ouvrant la porte. Voil un gaillard
tout hl, avec des coudes trous  son habit allemand, qui
s'approche de nous. On parle de choses et d'autres.--Permettez-moi,
qu'il nous dit, de vous demander si vous avez un document[30].

--Non! nous n'en avons pas.

--Tiens, et nous non plus. J'ai encore avec moi deux camarades
qui sont au service du gnral Coucou[31]. Nous avons un peu fait
la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou: oserai-je vous
prier de bien vouloir commander un litre d'eau-de-vie?

--Avec grand plaisir, que nous lui disons.--Nous buvons
ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit o l'on pourrait
faire un bon coup. C'tait dans une maison  l'extrmit de la
ville, qui appartenait  un riche bourgeois. Il y avait l un tas
de bonnes choses, aussi nous dcidons de tenter l'affaire pendant
la nuit. Ds que nous essayons de faire notre coup  nous cinq,
voil qu'on nous attrape et qu'on nous mne au poste, puis chez le
matre de police.--Je les interrogerai moi-mme, qu'il dit. Il
sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de th: c'tait un
solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y
avait encore l trois vagabonds qu'on venait d'amener. Vous savez,
camarades, qu'il n'y a rien de plus comique qu'un vagabond, parce
qu'il oublie tout ce qu'il fait; on lui taperait sur la tte avec
un gourdin, qu'il rpondrait tout de mme qu'il ne sait rien,
qu'il a tout oubli.--Le matre de police se tourne de mon ct
et me demande carrment:--Qui es-tu? Je rponds ce que tous les
autres disent:--Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.

--Attends, j'ai encore  causer avec toi: je connais ton museau.
Et le voil qui me regarde bien fixement. Je ne l'avais pourtant
vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu?

--File-d'ici, Votre Haute Noblesse!

--On t'appelle File-d'ici?

--On m'appelle comme a, Votre Haute Noblesse.

--Bien, tu es File-d'ici! et toi? fait-il au troisime.

--Avec-lui, Votre Haute Noblesse!

--Mais comment t'appelle-t-on?

--Moi? je m'appelle Avec-lui, Votre Haute Noblesse.

--Qui t'a donn ce nom-l, canaille?

--De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves
gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.

--Mais qui sont ces braves gens?

--Je l'ai un peu oubli, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela
gnreusement!

--Ainsi tu les as tous oublis, ces braves gens?

--Tous oublis, Votre Haute Noblesse.

--Mais tu avais pourtant des parents, un pre, une mre. Te
souviens-tu d'eux?

--Il faut croire que j'en ai eu, des parents, Votre Haute
Noblesse, mais cela aussi, je l'ai un peu oubli... peut-tre bien
que j'en ai eu, Votre Haute Noblesse.

--Mais o as-tu vcu jusqu' prsent?

--Dans la fort, Votre Haute Noblesse.

--Toujours dans la fort?

--Toujours dans la fort!

--Et en hiver?

--Je n'ai point vu d'hiver, Votre Haute Noblesse.

--Allons! et toi, comment t'appelle-t-on?

--Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.

--Et toi?

--Aiguise-sans-biller, Votre Haute Noblesse.

--Et toi?

--Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.

--Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout?

--Nous ne nous souvenons de rien du tout.

Il reste debout  rire; les autres se mettent aussi  rire, rien
qu' le voir. a ne se passe pas toujours comme a; quelquefois
ils vous assnent des coups de poing  vous casser toutes les
dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-l!
Conduisez-les  la maison de force, dit-il; je m'occuperai d'eux
plus tard. Toi, reste! qu'il me fait.--Va-t'en l, assieds-toi!
Je regarde, je vois du papier, une plume, de l'encre. Je
pense: Que veut-il encore faire? Assieds-toi, qu'il me rpte,
prends la plume et cris! Et le voil qui m'empoigne l'oreille et
qui me la tire. Je le regarde du mme air que le diable regarde un
pope: Je ne sais pas crire, Votre Haute Noblesse!--cris!

--Ayez piti de moi, Votre Haute Noblesse!--cris comme tu
pourras, cris donc! Et il me tire toujours l'oreille; il me la
tire et me la tord. Oh! camarades, j'aurais mieux aim recevoir
trois cents verges, un mal d'enfer; mais non: cris! et voil
tout.

--tait-il devenu fou? quoi?...

--Ma foi, non! Peu de temps avant, un secrtaire avait fait un
coup  Tobolsk: il avait vol la caisse du gouvernement, et
s'tait enfui avec l'argent: il avait aussi de grandes oreilles.
Alors, vous comprenez, on a fait savoir a partout. Je rpondais
au signalement; voil pourquoi il me tourmentait avec son cris!
Il voulait savoir si je savais crire et comment j'crivais.

--Un vrai finaud! Et a faisait mal?

--Ne m'en parlez pas!

Un clat de rire unanime retentit.

--Eh bien! tu as crit?...

--Qu'est-ce que j'aurais crit? j'ai promen ma plume sur le
papier, je l'ai tant promene qu'il a cess de me tourmenter. Il
m'a allong une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m'a
laiss aller... en prison, bien entendu.

--Est-ce que tu sais vraiment crire?

--Oui, je savais crire, comment donc? mais depuis qu'on a
commenc  se servir de plumes, j'ai tout  fait oubli!...

Grce aux bavardages des forats qui peuplaient l'hpital, le
temps s'coulait. Mon Dieu! quel ennui! Les jours taient longs,
touffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement
j'avais eu un livre! Et pourtant, j'allais souvent  l'infirmerie,
surtout au commencement de mon exil, soit parce que j'tais
malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force.
La vie tait pnible l-bas, encore plus pnible qu' l'hpital,
surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette
hostilit querelleuse, ces chicanes continuelles qu'on nous
cherchait,  nous autres gentilshommes, toujours ces visages
menaants, haineux! Ici,  l'ambulance, on vivait au moins sur un
pied d'galit, en camarades. Le moment le plus triste de toute la
journe, c'tait la soire et le commencement de la nuit. On se
couchait de bonne heure... Une veilleuse fumeuse scintille au fond
de la salle, prs de la porte, comme un point brillant. Dans notre
coin, nous sommes dans une obscurit presque complte. L'air est
infect et touffant. Certains malades ne peuvent pas s'endormir,
ils se lvent et restent assis une heure entire sur leurs lits,
la tte penche, ils ont l'air de rflchir  quelque chose. Je
les regarde, je cherche  deviner ce qu'ils pensent, afin de tuer
le temps. Et je me mets  songer, je rve au pass, qui se
prsente en tableaux puissants et larges  mon imagination; je me
rappelle des dtails qu'en tout autre temps j'aurais oubli et qui
ne m'auraient jamais fait une impression aussi profonde que
maintenant. Et je rve de l'avenir: Quand sortirai-je de la maison
de force? o irai-je? que m'arrivera-t-il alors? reviendrai-je
dans mon pays natal?... Je pense, je pense, et l'esprance renat
dans mon me... Une autre fois, je me mets  compter: un, deux,
trois, etc., afin de m'endormir en comptant. J'arrivais
quelquefois jusqu' trois mille, sans pouvoir m'assoupir.
Quelqu'un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux
de poitrinaire pourri, puis gmit faiblement, et balbutie chaque
fois: Mon Dieu, j'ai pch! Qu'elle est effrayante  entendre,
cette voix malade, dfaillante et brise, au milieu du calme
gnral! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore
causent  voix basse, tendus sur leurs couchettes. L'un d'eux
raconte son pass, des choses lointaines, enfuies; il parle de son
vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes
habitudes. Et l'on devine  l'accent de cet homme que rien de tout
cela ne reviendra plus, n'existera jamais pour lui, et que c'est
un membre coup, rejet; un autre l'coute. On peroit un
chuchotement trs-faible, comme de l'eau qui murmure quelque part,
l-bas, bien loin... Je me souviens qu'une fois, pendant une
interminable nuit d'hiver, j'entendis un rcit qui, au premier
abord, me parut un songe balbuti dans un cauchemar, rv dans un
trouble fivreux, dans un dlire...


IV--LE MARI D'AKOULKA. (rcit.)

C'tait tard dans la nuit, vers onze heures. Je dormais depuis
quelque temps, je me rveillai en sursaut. La lueur terne et
faible de la veilleuse loigne clairait  peine la salle...
Presque tout le monde dormait, mme Oustiantsef: dans le calme de
la nuit, j'entendais sa respiration difficile et les glaires qui
roulaient dans sa gorge  chaque aspiration. Dans l'antichambre
retentirent les pas lourds et lointains de la patrouille qui
s'approchait. Une crosse de fusil frappa sourdement le plancher.
La salle s'ouvrit, et le caporal compta les malades en marchant
avec prcaution. Au bout d'une minute, il referma la porte, aprs
y avoir plac un nouveau factionnaire; la patrouille s'loigna, le
silence rgna de nouveau. Alors seulement je remarquai non loin de
moi deux dtenus qui ne dormaient pas et semblaient chuchoter
quelque chose. Il arrive quelquefois que deux malades couchs cte
 cte, et qui n'ont pas chang une parole pendant des semaines,
des mois entiers, entament une conversation  brle-pourpoint, au
milieu de la nuit, et que l'un d'eux tale son pass devant
l'autre.

Ils parlaient probablement depuis longtemps. Je n'entendis pas le
commencement, et je ne pus pas tout saisir du premier coup, mais
peu  peu je m'habituai  ce chuchotement et je compris tout. Je
n'avais pas envie de dormir: que pouvais-je faire d'autre, sinon
couter? L'un d'eux racontait avec chaleur,  demi couch sur son
lit, la tte leve et tendue vers son camarade. Il tait
visiblement chauff et surexcit: il dsirait parler. Son
auditeur, assis d'un air sombre et indiffrent sur sa couchette,
les jambes  plat sur le matelas, marmottait de temps  autre
quelques mots en rponse  son camarade, plus par convenance
qu'autrement, et se bourrait  chaque instant le nez de tabac
qu'il puisait dans une tabatire de corne: c'tait le soldat
Tchrvine, de la compagnie de discipline, un pdant morose,
froid, raisonneur, un imbcile avec de l'amour-propre, tandis que
le conteur Chichkof, g de trente ans environ, tait un forat
civil, auquel jusqu'alors je n'avais gure fait attention; pendant
tout mon temps de bagne je ne ressentis jamais le moindre intrt
pour lui, car c'tait un homme vain et tourdi. Il se taisait
quelquefois pendant des semaines, d'un air bourru et grossier;
soudain il se mlait d'une affaire quelconque, faisait des
cancans, s'chauffait pour des futilits, racontait Dieu sait
quoi, de caserne en caserne, calomniait, paraissait hors de lui.
On le battait, alors il se taisait de nouveau. Comme il tait
poltron et lche, on le traitait avec ddain. C'tait un homme de
petite taille, assez maigre, avec des yeux gars ou bien
stupidement rflchis. Quand il racontait quelque chose, il
s'chauffait, agitait les bras et tout  coup s'interrompait ou
passait  un autre sujet, se perdait dans de nouveaux dtails, et
oubliait finalement de quoi il parlait. Il se querellait souvent;
quand il injuriait son adversaire, Chichkof parlait d'un air
sentimental et pleurait presque... Il ne jouait pas mal de la
balalaka, pour laquelle il avait un faible; il dansait mme les
jours de fte, et fort bien, quand d'autres l'y engageaient... (On
pouvait trs-vite le forcer  faire ce qu'on voulait... Non pas
qu'il ft obissant, mais il aimait  se faire des camarades et 
leur complaire.)

Pendant longtemps je ne pus comprendre ce que Chichkof racontait.
Il me semblait qu'il abandonnait continuellement son sujet pour
parler d'autre chose. Il avait peut-tre remarqu que Tchrvine
prtait peu d'attention  son rcit, mais je crois qu'il voulait
ignorer cette indiffrence pour ne pas s'en formaliser.

--...Quand il allait au march, continuait-il, tout le monde le
saluait, l'honorait... un richard, quoi!

--Tu dis qu'il avait un commerce?

--Oui, un commerce! Notre classe marchande est trs-pauvre: c'est
la misre nue. Les femmes vont  la rivire, et apportent l'eau de
trs-loin, pour arroser leurs jardins; elles s'reintent,
s'reintent, et pourtant, quand vient l'automne, elles n'ont mme
pas de quoi faire une soupe aux choux. Une ruine! Mais celui-l
possdait un gros lopin de terre que ses ouvriers--il en avait
trois--labouraient; et puis un rucher, dont il vendait le miel;
il faisait le commerce du btail, enfin on le tenait en honneur
chez nous. Il tait fort g et tout gris, ses soixante-dix ans
taient bien lourds pour ses vieux os. Quand il venait au march
dans sa pelisse de renard, tout le monde le saluait.--Bonjour,
petit pre Ankoudim Trophimytch!--Bonjour! qu'il rpondait.
Comment te portes-tu? Il ne mprisait personne.--Vivez
longtemps, Ankoudim Trophimytch!--Comment vont tes affaires?
--Elles sont aussi bonnes que la suie est blanche. Et les
vtres, petit pre?--Nous vivons pour nos pchs, nous
fatiguons la terre.--Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch.
Il ne mprisait personne. Ses conseils taient bons; chaque mot de
lui valait un rouble. C'tait un grand liseur, car il tait
savant; il ne faisait que lire des choses du bon Dieu. Il appelait
sa vieille femme et lui disait: coute, femme, saisis bien ce que
je te dis. Et le voil qui lui explique. La vieille Maria
Stpanovna n'tait pas vieille, si vous voulez, c'tait sa seconde
femme; il l'avait pouse pour avoir des enfants, sa premire
femme ne lui en ayant point donn--il avait deux garons encore
jeunes, car le cadet Vacia tait n quand son pre touchait 
soixante ans; Akoulka sa fille avait dix-huit ans, elle tait
l'ane.

--Ta femme, n'est-ce pas?

--Attends un moment; Philka Marosof commence alors  faire du
tapage. Il dit  Ankoudim: Partageons, rends-moi mes quatre cents
roubles; je ne suis pas ton homme de peine, je ne veux plus
trafiquer avec toi et je ne veux pas pouser ton Akoulka. Je veux
faire la fte. Maintenant que mes parents sont morts, je boirai
tout mon argent, puis je me louerai, c'est--dire je m'engagerai
comme soldat, et dans dix ans je reviendrai ici feld-marchal!
Ankoudim lui rendit son argent, tout ce qu'il avait  lui, parce
qu'autrefois, ils trafiquaient  capital commun avec le pre de
Philka,--Tu es un homme perdu! qu'il lui dit.--Que je sois
perdu ou non, vieille barbe grise, tu es le plus grand ladre que
je connaisse. Tu veux faire fortune avec quatre kopeks, tu
ramasses toutes les salets imaginables pour t'en servir. Je veux
cracher l-dessus. Tu amasses, tu enfouis, diable sait pourquoi.
Moi, j'ai du caractre. Je ne prendrai tout de mme pas ton
Akoulka; j'ai dj dormi avec elle...

--Comment oses-tu dshonorer un honnte pre, une honnte fille?
Quand as-tu dormi avec elle, lard de serpent, sang de chien que tu
es? lui dit Ankoudim eu tremblant de colre. (C'est Philka qui l'a
racont plus tard.)

--Non-seulement je n'pouserai pas ta fille, mais je ferai si
bien que personne ne l'pousera, pas mme Mikita Grigoritch, parce
qu'elle est dshonore. Nous avons fait la vie ensemble depuis
l'automne dernier. Mais pour rien au monde je n'en voudrais. Non!
donne-moi tout ce que tu voudras, je ne la prendrai pas!...

L-dessus, il fit une fire noce, ce gaillard. Ce n'tait qu'un
cri, qu'une plainte dans toute la ville. Il s'tait procur des
compagnons, car il avait une masse d'argent, il ribota pendant
trois mois, une noce  tout casser! il liquida tout. Je veux voir
la fin de cet argent, je vendrai la maison, je vendrai tout, et
puis je m'engagerai ou bien je vagabonderai! Il tait ivre du
matin au soir et se promenait dans une voiture  deux chevaux avec
des grelots. C'taient les filles qui l'aimaient! car il jouait
bien du thorbe...

--Alors, c'est vrai qu'il avait eu des affaires avec cette
Akoulka?

--Attends donc. Je venais d'enterrer mon pre; ma mre cuisait
des pains d'pice; on travaillait pour Ankoudim, a nous donnait
de quoi manger, mais on vivait joliment mal; nous avions du
terrain derrire la fort, on y semait du bl; mais quand mon pre
fut mort, je fis la noce. Je forais ma mre  me donner de
l'argent en la rossant moi aussi...

--Tu avais tort de la battre. C'est un grand pch!

--J'tais quelquefois ivre toute la sainte journe. Nous avions
une maison couci coua toute pourrie si tu veux, mais elle nous
appartenait. Nous crevions la faim; il y avait des semaines
entires o nous mchions des chiffons... Ma mre m'agonisait de
sottises, mais a m'tait bien gal... Je ne quittais pas Philka
Marosof, nous tions ensemble nuit et jour. Joue-moi de la
guitare, me disait-il, et moi je resterai couch; je te jetterai
de l'argent parce que je suis l'homme le plus riche du monde! Il
ne savait qu'inventer. Seulement il ne prenait rien de ce qui
avait t vol. Je ne suis pas un voleur, je suis un honnte
homme!--Allons barbouiller de goudron[32] la porte d'Akoulka,
parce que je ne veux pas qu'elle pouse Mikita Grigoritch! J'y
tiens plus que jamais. Il y avait dj longtemps que le vieillard
voulait donner sa fille  Mikita Grigoritch: c'tait un homme d'un
certain ge qui trafiquait aussi et qui portait des lunettes.
Quand il entendit parler de la mauvaise conduite d'Akoulka, il dit
au vieux: --Ce sera une grande honte pour moi, Ankoudim
Trophimytch; au reste je ne veux pas me marier, maintenant j'ai
pass l'ge. Alors, nous barbouillmes la porte d'Akoulka avec du
goudron. On la rossa  la maison pour cela, jusqu' la tuer. Sa
mre, Maria Stpanovna, criait: J'en mourrai!--tandis que le
vieux disait: Si nous tions au temps des patriarches, je
l'aurais hache sur un bcher; mais maintenant tout est pourriture
et corruption ici-bas. Les voisins entendaient quelquefois hurler
Akoulka d'un bout de la rue  l'autre. On la fouettait du matin au
soir. Et Philka criait sur le march  tout le monde:--Une
fameuse fille que la Akoulka, pour bien boire ensemble. Je leur ai
tap sur le museau, aux autres, ils se souviendront de moi. Un
jour, je rencontre Akoulka qui allait chercher de l'eau dans des
seaux, je lui crie: Bonjour, Akoulina Koudimovna! un effet de
votre bont! dis-moi avec qui tu vis et o tu prends de l'argent
pour tre si brave! Je ne lui dis rien d'autre; elle me regarda
avec ses grands yeux; elle tait maigre comme une bche. Elle
n'avait fait que me regarder; sa mre, qui croyait qu'elle
plaisantait avec moi, lui cria du seuil de sa porte: Qu'as-tu 
causer avec lui, honte! Et ce jour-l on recommena de nouveau
 la battre. On la rossait quelquefois une heure entire. Je la
fouette, disait-elle, parce qu'elle n'est plus ma fille.

--Elle tait donc dbauche!

--coute donc ce que je te raconte, petit oncle! Nous ne faisions
que nous enivrer avec Philka; un jour que j'tais couch, ma mre
arrive et me dit: --Pourquoi restes-tu couch? canaille, brigand
que tu es! Elle m'injuria tout d'abord, puis elle me dit: --
pouse Akoulka. Ils seront contents de te la donner en mariage, et
ils lui feront une dot de trois cents roubles. Moi, je lui
rponds: Mais maintenant tout le monde sait qu'elle est
dshonore.--Imbcile! tout cela disparat sous la couronne de
mariage; tu n'en vivras que mieux, si elle tremble devant toi
toute sa vie. Nous serions  l'aise avec leur argent; j'ai dj
parl de ce mariage  Maria Stpanovna: nous sommes d'accord.
Moi, je lui dis: --Donnez-moi vingt roubles tout de suite, et je
l'pouse. Ne le crois pas, si tu veux, mais jusqu'au jour de mon
mariage j'ai t ivre. Et puis Philka Marosof ne faisait que me
menacer. Je te casserai les ctes, espce de fianc d'Akoulka; si
je veux, je dormirai toutes les nuits avec ta femme.--Tu mens,
chien que tu es! Il me fit honte devant tout le monde dans la
rue. Je cours  la maison! Je ne veux plus me marier, si l'on ne
me donne pas cinquante roubles tout de suite.

--Et on te l'a donne en mariage?

-- moi? pourquoi pas? Nous n'tions pas des gens dshonors. Mon
pre avait t ruin par un incendie, un peu avant sa mort; il
avait mme t plus riche qu'Ankoudim Trophimytch. Des gens sans
chemise comme vous devraient tre trop heureux d'pouser ma
fille! que le vieil Ankoudim me dit.--Et votre porte, n'a-t-elle
pas t assez barbouille de goudron? lui rpondis-je.--
Qu'est-ce que tu me racontes? Prouve-moi qu'elle est
dshonore... Tiens, si tu veux, voil la porte, tu peux t'en
aller. Seulement, rends-moi l'argent que je t'ai donn! Nous
dcidmes alors avec Philka Marosof d'envoyer Mitri Bykof au pre
Ankoudim pour lui dire que je lui ferais honte devant tout le
monde. Jusqu'au jour de mon mariage, je ne dessolai pas. Ce n'est
qu' l'glise que je me dgrisai. Quand on nous amena de l'glise,
on nous fit asseoir, et Mitrophane Stpanytch, son oncle  elle,
dit: Quoique l'affaire ne soit pas honnte, elle est pourtant
faite et finie. Le vieil Ankoudim tait assis, il pleurait; les
larmes coulaient dans sa barbe grise. Moi, camarade, voil ce que
j'avais fait: j'avais mis un fouet dans ma poche, avant d'aller 
l'glise, et j'tais rsolu  m'en servir  coeur joie, afin qu'on
st par quelle abominable tromperie elle se mariait et que tout le
monde vt bien si j'tais un imbcile...

--C'est a, et puis tu voulais qu'elle comprit ce qui
l'attendait...

--Tais-toi, oncle! chez nous, tout de suite aprs la crmonie du
mariage, on mne les poux dans une chambre  part, tandis que les
autres restent  boire en les attendant. On nous laisse seuls avec
Akoulka: elle tait ple, sans couleurs aux joues, tout effraye.
Ses cheveux taient aussi fins, aussi clairs que du lin,--ses
yeux trs-grands. Presque toujours elle se taisait; on ne
l'entendait jamais, on aurait pu croire qu'elle tait muette;
trs-singulire, cette Akoulka. Tu peux te figurer la chose; mon
fouet tait prt, sur le lit.--Eh bien! elle tait innocente, et
je n'avais rien, mais rien  lui reprocher!

--Pas possible!

--Vrai! honnte comme une fille d'une honnte maison. Et
pourquoi, frre, pourquoi avait-elle endur cette torture?
Pourquoi Philka Marosof l'avait-il diffame?

--Oui, pourquoi?

--Alors je suis descendu du lit et je me suis mis  genoux devant
elle, en joignant les mains:--Petite mre, Akoulina Koudimovna!
que je lui dis, pardonne-moi d'avoir t assez sot pour croire
toutes ces calomnies. Pardonne-moi, je suis une canaille!--Elle
tait assise sur le lit  me regarder; elle me posa les deux mains
sur les paules, et se mit  rire, et pourtant les larmes lui
coulaient le long des joues: elle sanglotait et riait en mme
temps... Je sortis alors et je dis  tous les gens de la noce:
Gare  Philka Marosof, si je le rencontre, il ne sera bientt
plus de ce monde. Les vieux ne savaient trop que dire dans leur
joie; la mre d'Akoulka tait prte  se jeter aux pieds de sa
fille et sanglotait. Alors le vieux dit: --Si nous avions su et
connu tout cela, notre fille bien-aime, nous ne t'aurions pas
donn un pareil mari,--Il t'aurait fallu voir comme nous tions
habills le premier dimanche aprs notre mariage, quand nous
sortmes de l'glise; moi, en cafetan de drap fin, en bonnet de
fourrure avec des braies de peluche; elle, en pelisse de livre
toute neuve, la tte couverte d'un mouchoir de soie; nous nous
valions l'un l'autre. Tout le monde nous admirait. Je n'tais pas
mal, Akoulinouchka non plus; on ne doit pas se vanter, mais il ne
faut pas non plus se dnigrer: quoi! on n'en fait pas  la
douzaine, des gens comme nous...

--Bien sr.

--Allons, coute! le lendemain de mon mariage, je me suis enfui
loin de mes htes, quoique ivre, et je courais dans la rue en
criant: Qu'il vienne ici, ce chenapan de Philka Marosof, qu'il
vienne seulement, la canaille! Je hurlais cela sur le march. Il
faut dire que j'tais ivre-mort; on me rattrapa pourtant prs de
chez les Vlassof: on eut besoin de trois hommes pour me ramener de
force au logis. Tout le monde parlait de cela en ville. Les filles
se disaient en se rencontrant au march: --Eh bien, vous savez
la nouvelle, Akoulka tait vierge. Peu de temps aprs, je
rencontre Philka Marosof qui me dit en public, devant des
trangers: --Vends ta femme, tu auras de quoi boire. Tiens, le
soldat Jachka ne s'est mari que pour cela; il n'a pas mme dormi
une fois avec sa femme, mais au moins il a eu de quoi se soler
pendant trois ans. Je lui rponds: --Canaille!--Imbcile,
qu'il me fait. Tu t'es mari quand tu n'avais pas ton bon sens.
Pouvais-tu seulement comprendre quelque chose  cela? J'arrive 
la maison et je leur crie: Vous m'avez mari quand j'tais ivre.
La mre d'Akoulka voulut alors s'accrocher  moi, mais je lui dis:
Petite mre, tu ne comprends que les affaires d'argent. Amne-moi
Akoulka! C'est alors que je commenai  la battre. Je la battis,
camarade, je la battis deux heures entires, jusqu' ce que je
roulasse moi-mme par terre; de trois semaines, elle ne put
quitter le lit.

--C'est sr! remarqua Tchrvine avec flegme,--si on ne les bat
pas, elles... L'as-tu trouve avec son amant?

--Non,  vrai dire, je ne l'ai jamais pince, fit Chichkof aprs
un silence, en parlant avec effort.--Mais j'tais offens,
trs-offens, parce que tout le monde se moquait de moi. La cause de
tout, c'tait Philka.--Ta femme est faite pour que les autres
la regardent. Un jour, il nous invita chez lui, et le voil qui
commence: --Regardez un peu quelle bonne femme il a: elle est
tendre, noble, bien leve, affectueuse, bienveillante pour tout
le monde. Aurais-tu oubli par hasard, mon gars, que nous avons
barbouill ensemble leur porte de goudron? J'tais sol  ce
moment: il m'empoigna alors par les cheveux, si fort qu'il
m'allongea  terre du premier coup, Allons! danse, mari
d'Akoulka, je te tiendrai par les cheveux, et toi, tu danseras
pour me divertir!--Canaille! que je lui fais. --Je viendrai
en joyeuse compagnie chez toi et je fouetterai ta femme Akoulka
sous tes yeux, autant que cela me fera plaisir. Le croiras-tu?
pendant tout un mois, je n'osais pas sortir de la maison, tant
j'avais peur qu'il n'arrivt chez nous et qu'il ne fit un scandale
 ma femme. Aussi, ce que je la battis pour cela!...

-- quoi bon la battre? On peut lier les mains d'une femme, mais
pas sa langue. Il ne faut pas non plus trop les rosser. Bats-la
d'abord, puis fais-lui une morale, et caresse-la ensuite. Une
femme est faite pour a.

Chichkof resta quelques instants silencieux.

--J'tais trs-offens, continua-t-il,--je repris ma vieille
habitude, je la battais du matin au soir pour un rien, parce
qu'elle ne s'tait pas leve comme je l'entendais, parce qu'elle
ne marchait pas comme il faut! Si je ne la rossais pas, je
m'ennuyais. Elle restait quelquefois assise prs de la fentre 
pleurer silencieusement... cela me faisait mal quelquefois de la
voir pleurer, mais je la battais tout de mme... Sa mre
m'injuriait quelquefois  cause de cela.--Tu es un coquin, un
gibier de bagne!--Ne me dis pas un mot, ou je t'assomme! vous
me l'avez fait pouser quand j'tais ivre; vous m'avez tromp. Le
vieil Ankoudim voulut d'abord s'en mler; il me dit un jour: --
Fais attention, tu n'es pas un tel prodige qu'on ne puisse te
mettre  la raison! Mais il n'en mena pas large. Maria Stpanovna
tait devenue trs-douce; une fois, elle vint vers moi tout en
larmes et me dit: --J'ai le coeur tout angoiss, Ivan
Smionytch, ce que je te demanderai n'a gure d'importance pour
toi, mais j'y tiens beaucoup; laisse-la partir, te quitter, petit
pre. Et la voil qui se prosterne. Apaise-toi! pardonne-lui!
Les mchantes gens la calomnient; tu sais bien qu'elle tait
honnte quand tu l'as pouse. Elle se prosterna encore une fois
et pleura. Moi, je fis le crne: Je ne veux rien entendre, que je
lui dis; ce que j'aurai envie de vous faire, je vous le ferai
parce que je suis hors de moi; quant  Philka Marosof, c'est mon
meilleur et mon plus cher ami...

--Vous avez recommenc  riboter ensemble?...

--Parbleu! Plus moyen de l'approcher: il se tuait  force de
boire. Il avait bu tout ce qu'il possdait, et s'tait engag
comme soldat, remplaant d'un bourgeois de la ville. Chez nous,
quand un gars se dcide  en remplacer un autre, il est le matre
de la maison et de tout le monde, jusqu'au moment o il est
appel. Il reoit la somme convenue le jour de son dpart, mais en
attendant il vit dans la maison de son patron, quelquefois six
mois entiers: il n'y a pas d'horreur que ces gaillards-l ne
commettent. C'est vraiment  emporter les images saintes loin de
la maison. Du moment qu'il consent  remplacer le fils de la
maison, il se considre comme un bienfaiteur et estime que l'on
doit avoir du respect pour lui; sans quoi il se ddit. Aussi
Philka Marosof faisait-il les cent coups chez ce bourgeois, il
dormait avec la fille, empoignait le matre de la maison par la
barbe aprs dner; enfin, il faisait tout ce qui lui passait par
la tte. On devait lui chauffer le bain (de vapeur) tous les
jours, et encore fallait-il qu'on augmentt la vapeur avec de
l'eau-de-vie et que les femmes le menassent au bain en le
soutenant par-dessous les bras[33]. Quand il revenait chez le
bourgeois aprs avoir fait la noce, il s'arrtait au beau milieu
la rue et beuglait: --Je ne veux pas entrer par la porte, mettez
bas la palissade! Si bien qu'on devait abattre la barrire, tout
 ct de la porte, rien que pour le laisser passer. Cela finit
pourtant, le jour o on l'emmena au rgiment; ce jour-l, on le
dgrisa. Dans toute la rue, la foule se pressait: On emmne
Philka Marosof! Lui, il saluait de tous cts,  droite, 
gauche. En ce moment Akoulka revenait du jardin potager. Ds que
Philka l'aperut, il lui cria: --Arrte! il sauta  bas de la
tlgue et se prosterna devant elle.--Mon me, ma petite
fraise, je t'ai aime deux ans, maintenant on m'emmne au rgiment
avec de la musique. Pardonne-moi, fille honnte d'un pre honnte,
parce que je suis une canaille, coupable de tout ton malheur. Et
le voil qui se prosterne une seconde fois devant elle. Tout
d'abord, Akoulka s'tait effraye, mais elle lui fit un grand
salut qui la plia en deux: Pardonne-moi aussi, bon garon, mais
je ne suis nullement fche contre toi! Je rentre  la maison sur
ses talons.--Que lui as-tu dit? viande de chien que tu es!
Crois-le, ne le crois pas, comme tu voudras, elle me rpondit en
me regardant franchement:

--Je l'aime mieux que tout au monde.

--Tiens!...

--Ce jour-l, je ne soufflai pas mot. Seulement, vers le soir, je
lui dis: --Akoulka! je te tuerai maintenant. Je ne fermai pas
l'oeil de toute la nuit, j'allai boire du kvas dans l'antichambre;
quand le jour se leva, je rentrai dans la maison.--Akoulka,
prpare-toi  venir aux champs. Dj auparavant je me proposais
d'y aller; ma femme le savait.--Tu as raison, me dit-elle,
c'est le moment de la moisson; on m'a dit que depuis deux jours
l'ouvrier est malade et ne fait rien. J'attelai la tlgue sans
dire un mot. En sortant de la ville, on trouve une fort qui a
quinze verstes de long et au bout de laquelle tait situ notre
champ. Quand nous emes fait trois verstes sous bois, j'arrtai le
cheval.--Allons, lve-toi, Akoulka, ta fin est arrive. Elle
me regarde tout effraye, se lve silencieuse. Tu m'as assez
tourment, que je lui dis, fais ta prire! Je l'empoignai par les
cheveux--elle avait des tresses longues, paisses; je les
enroule autour de mon bras, je la maintiens entre mes genoux, je
sors mon couteau, je lui renverse la tte en arrire, et je lui
fends la gorge... Elle crie, le sang jaillit; moi, alors, je jette
mon couteau, je l'treins dans mes bras, je l'tends  terre et je
l'embrasse en hurlant de toutes mes forces. Je hurle, elle crie,
palpite, se dbat; le sang--son sang--me saute  la figure,
jaillit sur mes mains, toujours plus fort.

Je pris peur alors, je la laissai, je laissai mon cheval, et je me
mis  courir,  courir jusqu' la maison; j'y entrai par derrire
et me cachai dans la vieille baraque du bain, toute djete et
hors de service: je me couchai sous la banquette et j'y restai
cach jusqu' la nuit noire.

--Et Akoulka?

--Elle se releva pour retourner aussi  la maison. On la retrouva
plus tard  cent pas de l'endroit.

--Tu ne l'avais pas acheve, alors?

--...Non!--Chichkof s'arrta un instant.

--Oui, fit Tchrvine, il y a une veine... si on ne la coupe pas
du premier coup, l'homme se dbattra, le sang aura beau couler, eh
bien! il ne mourra pas.

--Elle est morte tout de mme. On la trouva le soir, dj froide.
On avertit qui de droit et l'on se mit  ma recherche. On me
trouva pendant la nuit dans ce vieux bain... Et voil, je suis ici
depuis quatre ans dj, ajouta-t-il aprs un silence.

--Oui, si on ne les bat pas, on n'arrive  rien, remarqua
sentencieusement Tchrvine, en sortant de nouveau sa tabatire.
Il prisa longuement, avec des pauses.

--Pourtant, mon garon, tu as agi trs-btement. Moi aussi, j'ai
surpris ma femme avec un amant. Je la fis venir dans le hangar, je
pliai alors un licol en deux et je lui dis:  qui as-tu jur
d'tre fidle?  qui as-tu jur  l'glise, hein? Je l'ai rosse,
rosse, avec mon licol, tellement rosse et rosse, pendant une
heure et demie, qu' la fin, reinte, elle me cria: Je te
laverai les pieds et je boirai cette eau! On l'appelait Avdotia.


V--LA SAISON D'T.

Avril a dj commenc; la semaine sainte n'est pas loin. On se met
aux travaux d't. Le soleil devient de jour en jour plus chaud et
plus clatant; l'air fleure le printemps et agit sur l'organisme
nerveux. Le forat enchan est troubl, lui aussi, par l'approche
des beaux jours; ils engendrent en lui des dsirs, des
aspirations, une tristesse nostalgique. On regrette plus ardemment
sa libert, je crois, par une journe ensoleille, que pendant les
jours pluvieux et mlancoliques de l'automne et de l'hiver. C'est
un fait  remarquer chez tous les forats: s'ils prouvent quelque
joie d'un beau jour bien clair, ils deviennent en revanche plus
impatients, plus irritables. J'ai observ qu'au printemps les
querelles taient plus frquentes dans notre maison de force. Le
tapage, les cris empiraient, les rixes se multipliaient; durant
les heures du travail, on surprenait parfois un regard mditatif,
obstinment perdu dans le lointain bleutre, quelque part, l-bas,
de l'autre ct de l'Irtych, o commenait la plaine
incommensurable, fuyant  des centaines de verstes, la libre
steppe kirghize; on entendait de longs soupirs, exhals du fond de
la poitrine, comme si cet air lointain et libre et engag les
forats  respirer, comme s'il et soulag leur me prisonnire et
crase.--Ah! fait enfin le condamn, et brusquement, comme pour
secouer ces rveries, il empoigne furieusement sa bche ou ramasse
les briques qu'il doit porter d'un endroit  un autre. Au bout
d'un instant il a oubli cette sensation fugitive et se remet 
rire ou  injurier, suivant son humeur; il s'attaque  la tche
impose, avec une ardeur inaccoutume, il travaille de toutes ses
forces, comme s'il dsirait touffer par la fatigue une douleur
qui l'trangle. Ce sont des gens vigoureux, tous dans la fleur de
l'ge, en pleine possession de leurs forces... Comme les fers sont
lourds pendant cette saison! Je ne fais pas de sentimentalisme et
je certifie l'exactitude de mon observation. Pendant la saison
chaude, sous un soleil de feu, quand on sent dans toute son me,
dans tout son tre, la nature qui renat autour de vous avec une
force inexprimable, on a plus de peine  supporter la prison, la
surveillance de l'escorte, la tyrannie d'une volont trangre.

En outre, c'est au printemps, avec le chant de la premire
alouette, que le vagabondage commence dans toute la Sibrie, dans
toute la Russie: les cratures de Dieu s'vadent des prisons et se
sauvent dans les forts. Aprs la fosse touffante, les barques,
les fers, les verges, ils vagabondent o bon leur semble, 
l'aventure, o la vie leur semble plus agrable et plus facile;
ils boivent et mangent ce qu'ils trouvent, au petit bonheur, et
s'endorment tranquilles la nuit dans la fort ou dans un champ,
sans souci, sans l'angoisse de la prison, comme des oiseaux du bon
Dieu, disant bonne nuit aux seules toiles du ciel, sous l'oeil de
Dieu. Tout n'est pas ros: on souffre quelquefois la faim et la
fatigue au service du gnral Coucou. Souvent ces vagabonds
n'ont pas un morceau de pain  se mettre sous la dent pendant des
journes entires; il faut se cacher de tout le monde, se terrer
comme des marmottes, il faut voler, piller et quelquefois mme
assassiner. Le dport est un enfant, il se jette sur tout ce
qu'il voit, dit-on des exils en Sibrie. Cet adage peut tre
appliqu dans toute sa force et avec plus de justesse encore aux
vagabonds. Ce sont presque tous des bandits et des voleurs, par
ncessit plus que par vocation. Les vagabonds endurcis sont
nombreux; il y a des forats qui s'enfuient aprs avoir purg leur
condamnation, alors qu'ils sont dj colons. Ils devraient tre
heureux de leur nouvelle condition, d'avoir leur pain quotidien
assur. Eh bien! non, quelque chose les soulve et les entrane.
Cette vie dans les forts, misrable et terrible, mais libre,
aventureuse, a pour ceux qui l'ont prouve un charme sduisant,
mystrieux;--parmi ces fuyards, on s'tonne de voir des gens
rangs, tranquilles, qui promettaient de devenir des hommes poss,
de bons agriculteurs. Un forat se mariera, aura des enfants,
vivra pendant cinq ans au mme endroit, et tout  coup, un beau
matin, il disparatra, abandonnant femme et enfants,  la
stupfaction de sa famille et de l'arrondissement tout entier. On
me montra un jour au bagne un de ces dserteurs du foyer
domestique. Il n'avait commis aucun crime, ou du moins on n'avait
aucun soupon sur son compte, mais il avait dsert, dsert toute
sa vie. Il avait t  la frontire mridionale de l'Empire, de
l'autre ct du Danube, dans la steppe kirghize, dans la Sibrie
orientale, au Caucase--en un mot, partout. Qui sait? dans
d'autres conditions, cet homme et t peut-tre un Robinson
Cruso, avec sa passion pour les voyages. Je tiens ces dtails
d'autres forats, car il n'aimait pas  parler et n'ouvrait la
bouche qu'en cas d'absolue ncessit. C'tait un tout petit paysan
d'une cinquantaine d'annes, trs-paisible, au visage tranquille
et mme hbt, d'un calme qui ressemblait  l'idiotisme. Il se
plaisait  demeurer assis au soleil et marmottait entre les dents
une chanson quelconque, mais si doucement qu' cinq pas on
n'entendait plus rien. Ses traits taient pour ainsi dire
ptrifis; il mangeait peu, surtout du pain noir; jamais il
n'achetait ni pain blanc ni eau-de-vie; je crois mme qu'il
n'avait jamais eu d'argent, et qu'il n'aurait pas su le compter.
Il tait indiffrent  tout. Il nourrissait quelquefois les chiens
de la maison de force de sa propre main, ce que personne ne
faisait jamais. (En gnral le Russe n'aime pas nourrir les
chiens.) On disait qu'il avait t mari, deux fois mme, qu'il
avait quelque part des enfants... Pourquoi l'avait-on envoy au
bagne, je n'en sais rien. Les ntres croyaient toujours qu'il
s'vaderait, mais soit que son heure ne ft pas venue, soit
qu'elle ft passe, il subissait sa peine tranquillement. Il
n'avait aucunes relations avec l'trange milieu dans lequel il
vivait; il tait trop concentr en lui-mme pour cela. Il n'et
pas fallu se fier  ce calme apparent; et pourtant qu'aurait-il
gagn en s'vadant?

Si l'on compare la vie vagabonde dans les forts  celle de la
maison de force, c'est une flicit paradisiaque. La destine du
vagabond est malheureuse, mais libre du moins. Voil pourquoi tout
prisonnier, en quelque endroit de la Russie qu'il se trouve,
devient inquiet avec les premiers rayons souriants du printemps.
Tous n'ont pas l'intention de fuir; par crainte des obstacles et
du chtiment possible, il n'y a gure qu'un prisonnier sur cent
qui s'y dcide, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres ne font que
rver o et comment ils pourraient s'enfuir. Avec ce dsir, l'ide
seule d'une chance quelconque les soulage; ils se rappellent une
ancienne vasion. Je ne parle que des forats dj condamns, car
ceux qui n'ont pas encore subi leur peine se dcident beaucoup
plus facilement. Les condamns ne s'vadent qu'au commencement de
leur rclusion. Une fois qu'ils ont pass deux ou trois ans au
bagne, ils en tiennent compte, et conviennent qu'il vaut mieux
finir lgalement son temps et devenir colon, plutt que de risquer
sa perte en cas d'chec, et un chec est toujours possible. Il n'y
a gure qu'un forat sur dix qui russisse  _changer son sort_.
Ceux-l sont presque toujours les condamns  une rclusion
indfinie. Quinze, vingt ans semblent une ternit. Enfin, la
marque est un grand obstacle aux vasions. _Changer son sort_ est
un terme technique. Si l'on surprend un forat en flagrant dlit
d'vasion, il rpondra  l'interrogatoire qu'on lui fait subir
qu'il voulait changer son sort. Cette expression quelque peu
littraire dpeint parfaitement l'acte qu'elle dsigne. Aucun
vad n'espre devenir tout  fait libre, car il sait que c'est
presque l'impossible, mais il veut qu'on l'envoie dans un autre
tablissement, qu'on lui fasse coloniser le pays, qu'on le juge 
nouveau pour un crime commis pendant son vagabondage--en un mot,
qu'on l'envoie n'importe o, pourvu que ce ne soit pas la maison
de force o il a dj t enferm, et qui lui est devenue
intolrable. Tous ces fuyards, s'ils ne trouvent pas pendant l't
un gte inespr o ils puissent passer l'hiver, s'ils ne
rencontrent personne qui ait un intrt quelconque  les cacher,
si enfin ils ne se procurent pas, par un assassinat quelquefois,
un passe-port qui leur permette de vivre partout sans inquitude,
tous ces fuyards apparaissent en foule pendant l'automne dans les
villes et dans les maisons de force; ils avouent leur tat de
vagabondage et passent l'hiver dans les prisons, avec la secrte
esprance de fuir l't suivant.

Sur moi aussi, le printemps exera son influence. Je me souviens
de l'avidit avec laquelle je regardais l'horizon par les fentes
de la palissade; je restais longtemps, la tte colle contre les
pieux,  contempler avec opinitret et sans pouvoir m'en
rassasier l'herbe qui verdissait dans le foss de l'enceinte, le
bleu du ciel lointain qui s'paississait toujours plus. Mon
angoisse et ma tristesse s'aggravaient de jour en jour, la maison
de force me devenait odieuse. La haine que ma qualit de
gentilhomme inspirait aux forats pendant ces premires annes,
empoisonnait ma vie tout entire. Je demandais souvent  aller 
l'hpital sans ncessit, simplement pour ne plus tre  la maison
de force, pour m'affranchir de cette haine obstine, implacable.
Vous autres nobles, vous tes des becs de fer, vous nous avez
dchirs  coups de bec quand nous tions serfs, nous disaient
les forats. Combien j'enviais les gens du bas peuple qui
arrivaient au bagne! Ceux-l, du premier coup, devenaient les
camarades de tout le monde. Ainsi le printemps, le fantme de
libert entrevue, la joie de toute la nature, se traduisaient en
moi par un redoublement de tristesse et d'irritation nerveuse.
Vers la sixime semaine du grand carme, je dus faire mes
dvotions, car les forats taient diviss par le sous-officier en
sept sections--juste le nombre de semaines du carme--qui
devaient faire leurs dvotions  tour de rle. Chaque section se
composait de trente hommes environ. Cette semaine fut pour moi un
soulagement; nous allions deux et trois fois par jour  l'glise,
qui se trouvait non loin du bagne. Depuis longtemps je n'avais pas
t  l'glise. L'office de carme, que je connaissais trs-bien
depuis ma tendre enfance, pour l'avoir entendu  la maison
paternelle, les prires solennelles, les prosternations--tout
cela remuait en moi un pass lointain, trs-lointain, rveillait
mes plus anciennes impressions; j'tais trs-heureux, je m'en
souviens, quand le matin nous nous rendions  la maison de Dieu,
en marchant sur la terre gele pendant la nuit, accompagns d'une
escorte de soldats aux fusils chargs; cette escorte n'entrait pas
 l'glise. Une fois  l'intrieur, nous nous massions prs de la
porte, si bien que nous n'entendions gure que la voix profonde du
diacre; de temps  autre nous apercevions une chasuble noire ou le
crne nu du prtre. Je me souvenais comment, tant enfant, je
regardais le menu peuple qui se pressait  la porte en masse
compacte, et qui reculait servilement devant une grosse paulette,
un seigneur ventru, une dame somptueusement habille, mais trs-dvote,
presse de gagner le premier rang et prte  se quereller
pour avoir l'honneur d'occuper les premires places. C'tait l, 
cette entre de l'glise, me semblait-il alors, que l'on priait
avec ferveur, avec humilit, en se prosternant jusqu' terre, avec
la pleine conscience de son abaissement. Et maintenant j'tais 
la place de ce menu peuple, non, pas mme  sa place, car nous
tions enchans et avilis; on s'cartait de nous, on nous
craignait, et on nous faisait l'aumne; je me souviens que je
trouvais l une sensation raffine, un plaisir trange. Qu'il en
soit ainsi! pensais-je. Les forats priaient avec ardeur; ils
apportaient tous leur pauvre kopek pour un petit cierge ou pour la
collecte en faveur de l'glise, Et moi aussi je suis un homme,
se disaient-ils peut-tre en dposant leur offrande: devant Dieu
tous sont gaux... Nous communimes aprs la messe de six heures.
Quand le prtre, le ciboire  la main, rcita les paroles: Aie
piti de moi comme du brigand que tu as sauv...--presque tous
les forats se prosternrent en faisant sonner leurs chanes, je
crois qu'ils prenaient  la lettre ces mots pour eux-mmes.

La semaine sainte arriva. L'administration nous dlivra un oeuf de
Pques et un morceau de pain de farine de froment.

La ville nous combla d'aumnes. Comme  Nol, visite du prtre
avec la croix, visite des chefs, les choux gras, et aussi
l'enivrement et la flnerie gnrale, avec cette seule diffrence
que l'on pouvait dj se promener dans la cour et se chauffer au
soleil. Tout semblait plus clair, plus large qu'en hiver, mais
plus triste aussi. Le long jour d't sans fin paraissait plus
particulirement insupportable les jours de fte. Les jours
ouvriers, au moins, la fatigue le rendait plus court. Les travaux
d't taient sans comparaison beaucoup plus pnibles que les
travaux d'hiver; on s'occupait surtout des constructions ordonnes
par les ingnieurs. Les forats btissaient, creusaient la terre,
posaient des briques, ou bien vaquaient aux rparations des
btiments de l'tat, en ce qui concernait les ouvrages de
serrurerie, menuiserie et peinture. D'autres allaient  la
briqueterie cuire des briques, ce que nous regardions comme la
corve la plus pnible; cette fabrique se trouvait  quatre
verstes environ de la forteresse; pendant tout l't on y envoyait
chaque matin  six heures une bande de forats, au nombre de
cinquante. On choisissait de prfrence les ouvriers qui ne
connaissaient aucun mtier et qui n'appartenaient  aucun atelier.
Ils prenaient avec eux leur pain de la journe;  cause de la
grande distance, ils ne pouvaient revenir dner en mme temps que
les autres, ni faire huit verstes inutiles; ils mangeaient le
soir, quand ils rentraient  la maison de force. On leur donnait
des tches pour toute la journe, mais si considrables que
c'tait  peine si un homme pouvait en venir  bout. Il fallait
d'abord bcher et emporter l'argile, l'humecter et la pitiner
soi-mme dans la fosse, et enfin faire une quantit respectable de
briques, deux cents, voire mme deux cent cinquante. Je n'ai t
que deux fois  la briqueterie. Les forats envoys  ce travail
revenaient le soir harasss, et ne cessaient de reprocher aux
autres de leur laisser le travail le plus pnible. Je crois que
ces reproches leur taient un plaisir, une consolation. Quelques-uns
avaient du got pour cette corve, d'abord parce qu'il fallait
aller hors de la ville, au bord de l'Irtych, dans un endroit
dcouvert, commode; les alentours taient plus agrables  voir
que ces affreux btiments de l'tat. On pouvait y fumer en toute
libert, rester mme couch une demi-heure avec la plus grande
satisfaction!

Quant  moi, j'allais ou travailler dans un atelier, ou concasser
de l'albtre, ou porter les briques que l'on employait pour les
constructions. Cette dernire besogne m'chut pendant deux mois de
suite. Je devais transporter ma charge de briques des bords de
l'Irtych  une distance de cent quarante mtres environ, et
traverser le foss de la forteresse avant d'arriver  la caserne
que l'on construisait. Ce travail me convenait fort, bien que la
corde avec laquelle je portais mes briques me scit les paules;
ce qui me plaisait surtout, c'est que mes forces se dveloppaient
sensiblement. Tout d'abord je ne pouvais porter que huit briques 
la fois; chacune d'elles pesait environ douze livres. J'arrivai 
en porter douze et mme quinze, ce qui me rjouit beaucoup. Il ne
me fallait pas moins de force physique que de force morale pour
supporter toutes les incommodits de cette vie maudite.

Et je voulais vivre encore, aprs ma sortie du bagne!

Je trouvais du plaisir  porter des briques, non-seulement parce
que ce travail fortifiait mon corps, mais parce que nous tions
toujours au bord du l'Irtych. Je parle souvent de cet endroit;
c'tait le seul d'o l'on vit le monde du bon Dieu, le lointain
pur et clair, les libres steppes dsertes, dont la nudit
produisait toujours sur moi une impression trange. Tous les
autres chantiers taient dans la forteresse ou aux environs, et
cette forteresse, ds les premiers jours, je l'eus en haine,
surtout les btiments. La maison du major de place me semblait un
lieu maudit, repoussant, et je la regardais toujours avec une
haine particulire quand je passais devant, tandis que sur la
rive, on pouvait au moins s'oublier en regardant cet espace
immense et dsert, comme un prisonnier s'oublie  regarder le
monde libre par la lucarne grille de sa prison. Tout m'tait cher
et gracieux dans cet endroit: et le soleil, brillant dans l'infini
du ciel bleu, et la chanson lointaine des Kirghiz qui venait de la
rive oppose.

Je fixe longtemps la pauvre hutte enfume d'un _bayouch_
quelconque; j'examine la fume bleutre qui se droule dans l'air,
la Kirghize qui s'occupe de ses deux moutons... Ce spectacle tait
sauvage, pauvre, mais libre. Je suis de l'oeil le vol d'un oiseau
qui file dans l'air transparent et pur; il effleure l'eau, il
disparat dans l'azur, et brusquement il reparat, grand comme un
point minuscule... Mme la pauvre fleurette qui dprit dans une
crevasse de la rive et que je trouve au commencement du printemps,
attire mon attention en m'attendrissant... La tristesse de cette
premire anne de travaux forcs tait intolrable, nervante.
Cette angoisse m'empcha d'abord d'observer les choses qui
m'entouraient; je fermais les yeux et je ne voulais pas voir.
Entre les hommes corrompus au milieu desquels je vivais, je ne
distinguais pas les gens capables de penser et de sentir, malgr
leur corce repoussante. Je ne savais pas non plus entendre et
reconnatre une parole affectueuse au milieu des ironies
empoisonnes qui pleuvaient, et pourtant cette parole tait dite
tout simplement sans but cach, elle venait du fond du coeur d'un
homme qui avait souffert et support plus que moi. Mais  quoi bon
m'tendre l-dessus?

La grande fatigue tait pour moi une source de satisfaction, car
elle me faisait esprer un bon sommeil; pendant l't, le sommeil
tait un tourment, plus intolrable que l'infection de l'hiver. Il
y avait,  vrai dire, de trs-belles soires. Le soleil qui ne
cessait d'inonder pendant la journe la cour de la maison de force
finissait par se cacher. L'air devenait plus frais, et la nuit,
une nuit de la steppe devenait relativement froide. Les forats,
en attendant qu'on les enfermt dans les casernes, se promenaient
par groupes, surtout du ct de la cuisine, car c'tait l que se
discutaient les questions d'un intrt gnral, c'tait l que
l'on commentait les bruits du dehors, souvent absurdes, mais qui
excitaient toujours l'attention de ces hommes retranchs du monde;
ainsi, on apprenait brusquement qu'on avait chass notre major.
Les forats sont aussi crdules que des enfants; ils savent
eux-mmes que cette nouvelle est fausse, invraisemblable, que celui
qui l'a apporte est un menteur fieff, Kvassof; cependant ils
s'attachent  ce commrage, le discutent, s'en rjouissent, se
consolent, et finalement sont tout honteux de s'tre laiss
tromper par un Kvassof.

--Et qui le mettra  la porte? crie un forat, n'aie pas peur!
c'est un gaillard, il tiendra bon!

--Mais pourtant il a des suprieurs! rplique un autre,
ardent controversiste, et qui a vu du pays.

--Les loups ne se mangent pas entre eux! dit un troisime
d'un air morose, comme  part soi: c'est un vieillard grisonnant
qui mange sa soupe aux choux aigres dans un coin.

--Crois-tu que ses chefs viendront te demander conseil, pour
savoir s'il faut le mettre  la porte ou non? ajoute un quatrime,
parfaitement indiffrent, en pinant sa balalaka.

--Et pourquoi pas? rplique le second avec emportement; si l'on
vous interroge, rpondez franchement. Mais non, chez nous, on crie
tant qu'on veut, et sitt qu'il faut se mettre rsolument 
l'oeuvre, tout le monde se ddit.

--Bien sr! dit le joueur de balalaka. Les travaux forcs sont
faits pour cela.

--Ainsi, ces jours derniers, reprend l'autre sans mme entendre
ce qu'on lui rpond,--il est rest un peu de farine, des
raclures, une bagatelle, quoi! ou voulait vendre ces rebuts; eh
bien, tenez! on les lui a rapports; il les a confisqus, par
conomie, vous comprenez! Est-ce juste, oui ou non?

--Mais  qui te plaindras-tu?

-- qui? Au _lviseur_ (rviseur) qui va arriver.

-- quel lviseur?

--C'est vrai, camarades, un lviseur va bientt arriver, dit un
jeune forat assez dvelopp, qui a lu la Duchesse de La Vallire
ou quelque autre livre dans ce genre, et qui a t fourrier dans
un rgiment; c'est un loustic; mais comme il a des connaissances,
les forats ont pour lui un certain respect. Sans prter la
moindre attention au dbat qui agite tout le monde, il s'en va
tout droit vers la _cuisinire_ lui demander du foie. (Nos
cuisiniers vendaient souvent des mets de ce genre; par exemple,
ils achetaient un foie entier, qu'ils coupaient et vendaient au
dtail aux autres forats.)

--Pour deux kopeks ou pour quatre? demande le cuisinier.

--Coupe-m'en pour quatre; les autres n'ont qu' m'envier! rpond
le forat.--Oui, camarades, un gnral, un vrai gnral arrive
de Ptersbourg pour rviser toute la Sibrie. Vrai. On l'a dit
chez le commandant.

La nouvelle produit une motion extraordinaire. Pendant un quart
d'heure, on se demande qui est ce gnral, quel titre il a, s'il
est d'un rang plus lev que les gnraux de notre ville. Les
forats adorent parler grades, chefs, savoir qui a la primaut,
qui peut faire plier l'chine des autres fonctionnaires et qui
courbe la sienne; ils se querellent et s'injurient en l'honneur de
ces gnraux, il s'ensuit mme quelquefois des rixes. Quel intrt
peuvent-ils bien y avoir? En entendant les forats parler de
gnraux et de chefs, on mesure le degr de dveloppement et
d'intelligence de ces hommes tels qu'ils taient dans la socit,
avant d'entrer au bagne. Il faut dire aussi que chez nous, parler
des gnraux et de l'administration suprieure est regard comme
la conversation la plus srieuse et la plus lgante.

--Vous voyez bien qu'on vient de mettre  la porte notre major,
remarque Kvassof--un tout petit homme rougeaud, emport et
born. C'est lui qui avait annonc que le major allait tre
remplac.

--Il leur graissera la patte! fait d'une voix saccade le
vieillard morose qui a fini sa soupe aux choux aigres.

--Parbleu qu'il leur graissera la patte, fait un autre.--Il a
assez vol d'argent, le brigand. Et dire qu'il a t major de
bataillon avant de venir ici! il a mis du foin dans ses bottes, il
n'y a pas longtemps, il s'est fianc  la fille de l'archiprtre.

--Mais il ne s'est pas mari: on lui a montr la porte, a prouve
qu'il est pauvre. Un joli fianc! il n'a rien que les habits qu'il
porte: l'anne dernire,  Pques, il a perdu aux cartes tout ce
qu'il avait. C'est Fedka qui me l'a dit.

--Eh, eh! camarade, moi aussi j'ai t mari, mais il ne fait pas
bon se marier pour un pauvre diable; on a vite fait de prendre
femme, mais le plaisir n'est pas long! remarque Skouratof qui
vient se mler  la conversation gnrale.

--Tu crois qu'on va s'amuser  parler de toi! fait le gars
dgourdi qui a t fourrier de bataillon.--Quant  toi, Kvassof,
je te dirai que tu es un grand imbcile. Si tu crois que le major
peut graisser la patte  un gnral-rviseur, tu te trompes
joliment; t'imagines-tu qu'on l'envoie de Ptersbourg spcialement
pour inspecter ton major! Tu es encore firement bent, mon
gaillard, c'est moi qui te le dis.

--Et tu crois que parce qu'il est gnral il ne prend pas de
pots-de-vin? remarque d'un ton sceptique quelqu'un dans la foule.

--Bien entendu! mais s'il en prend, il les prend gros.

--C'est sr, a monte avec le grade.

--Un gnral se laisse toujours graisser la patte, dit Kvassof
d'un ton sentencieux.

--Leur as-tu donn de l'argent, toi, pour en parler aussi
srement? interrompt tout  coup Baklouchine d'un ton de mpris.
--As-tu mme vu un gnral dans ta vie?

--Oui, monsieur.

--Menteur!

--Menteur toi-mme!

--Eh bien, enfants, puisqu'il a vu un gnral, qu'il nous dise
lequel il a vu! Allons, dis vite; je connais tous les gnraux.

--J'ai vu le gnral Zibert, fait Kvassof d'un ton indcis.

--Zibert! Il n'y a pas de gnral de ce nom-l. Il t'a
probablement regard le dos, ce gnral-l, quand on te donnait
les verges. Ce Zibert n'tait probablement que lieutenant-colonel,
mais tu avais si peur  ce moment-l que tu as cru voir un
gnral.

--Non! coutez-moi, crie Skouratof,--parce que je suis un homme
mari. Il y avait en effet  Moscou un gnral de ce nom-l,
Zibert, un Allemand, mais sujet russe. Il se confessait chaque
anne au pope des mfaits qu'il avait commis avec de petites
dames, et buvait de l'eau comme un canard. Il buvait au moins
quarante verres d'eau de la Moskva. Il se gurissait ainsi de je
ne sais plus quelle maladie: c'est son valet de chambre qui me l'a
dit.

--Eh bien! et les carpes ne lui nageaient pas dans le ventre?
remarque le forat  la balalaka.

--Restez donc tranquilles: on parle srieusement, et les voil
qui commencent  dire des btises... Quel _lviseur_ arrive,
camarades? s'informe un forat toujours affair, Martynof,
vieillard qui a servi dans les hussards.

--Voil des gens menteurs! fait un des sceptiques. Dieu sait d'o
ils tiennent cette nouvelle! Tout a, c'est des blagues.

--Non, ce ne sont pas des blagues! remarque d'un ton dogmatique
Koulikof, qui a gard jusqu'alors un silence majestueux. C'est un
homme de poids, g de cinquante ans environ, au visage
trs-rgulier et avec des manires superbes et mprisantes, dont il
tire vanit. Il est Tsigane, vtrinaire, gagne de l'argent en
ville en soignant les chevaux et vend du vin dans notre maison de
force: pas bte, intelligent mme, avec une mmoire trs-meuble,
il laisse tomber ses paroles avec autant de soin que si chaque mot
valait un rouble.

--C'est vrai, continue-t-il d'un ton tranquille; je l'ai entendu
dire encore la semaine dernire: c'est un gnral  grosses
paulettes qui va inspecter toute la Sibrie. On lui graisse la
patte, c'est sr, mais en tout cas, pas notre huit-yeux de major:
il n'osera pas se faufiler prs de lui, parce que, voyez-vous,
camarades, il y a gnraux et gnraux, comme il y a fagots et
fagots. Seulement, c'est moi qui vous le dis, notre major restera
en place. Nous sommes sans langue, nous n'avons pas le droit de
parler, et quant  nos chefs, ce ne sont pas eux qui iront le
dnoncer. Le rviseur arrivera dans notre maison de force, jettera
un coup d'oeil et repartira tout de suite; il dira que tout tait
en ordre.

--Oui, mais toujours est-il que le major a eu peur; il est ivre
depuis le matin.

--Et ce soir, il a fait emmener deux fourgons... C'est Fedka qui
l'a dit.

--Vous avez beau frotter un ngre, il ne deviendra jamais blanc.
Est-ce la premire fois que vous le voyez, ivre, hein?

--Non! ce sera une fire injustice si le gnral ne lui fait
rien, disent entre eux les forats qui s'agitent et s'meuvent.

La nouvelle de l'arrive du rviseur se rpand dans le bagne. Les
dtenus rodent dans la cour avec impatience en rptant la grande
nouvelle. Les uns se taisent et conservent leur sang-froid, pour
se donner un air d'importance, les autres restent indiffrents.
Sur le seuil des portes des forats s'asseyent pour jouer de la
balalaka, tandis que d'autres continuent  bavarder. Des groupes
chantent en tranant, mais en gnral la cour entire est houleuse
et excite.

Vers neuf heures on nous compta, on nous parqua dans les casernes,
que l'on ferma pour la nuit. C'tait une courte nuit d't; aussi
nous rveillait-on  cinq heures du matin, et pourtant personne ne
parvenait  s'endormir avant onze heures du soir, parce que
jusqu' ce moment les conversations, le va-et-vient ne cessaient
pas; il s'organisait aussi quelquefois des parties de cartes comme
pendant l'hiver. La chaleur tait intolrable, touffante. La
fentre ouverte laisse bien entrer la fracheur de la nuit, mais
les forats ne font que s'agiter sur leurs lits de bois, comme
dans un dlire. Les puces pullulent. Nous en avions suffisamment
l'hiver; mais quand venait le printemps, elles se multipliaient
dans des proportions si inquitantes, que je n'y pouvais croire
avant d'en souffrir moi-mme. Et plus l't s'avanait, plus elles
devenaient mauvaises. On peut s'habituer aux puces, je l'ai
observ, mais c'est tout du mme un tourment si insupportable
qu'il donne la fivre; on sent parfaitement dans son sommeil qu'on
ne dort pas, mais qu'on dlire. Enfin, vers le matin, quand
l'ennemi se fatigue et qu'on s'endort dlicieusement dans la
fracheur de l'aube, l'impitoyable diane retentit tout  coup. On
coute en les maudissant les coups redoubls et distincts des
baguettes, on se blottit dans sa demi-pelisse, et involontairement
l'ide vous vient qu'il en sera de mme demain, aprs-demain,
pendant plusieurs annes de suite, jusqu'au moment o l'on vous
mettra en libert. Quand viendra-t-elle, cette libert? O
est-elle? Il faut se lever, on marche autour de vous, le tapage
habituel recommence... Les forats s'habillent, se htent d'aller
au travail. On pourra, il est vrai, dormir encore une heure 
midi!

Ce qu'on avait dit du rviseur n'tait que la pure vrit. Les
bruits se confirmaient de jour en jour, enfin on sut qu'un
gnral, un haut fonctionnaire, arrivait de Ptersbourg pour
inspecter toute la Sibrie, qu'il tait dj  Tobolsk. On
apprenait chaque jour quelque chose de nouveau: ces rumeurs
venaient de la ville: on racontait que tout le monde avait peur,
chacun faisait ses prparatifs pour se montrer sous le meilleur
jour possible. Les autorits organisaient des rceptions, des
bals, des ftes de toutes sortes. On envoya des bandes de forats
galiser les rues de la forteresse, arracher les mottes de terre,
peindre les haies et les poteaux, pltrer, badigeonner, rparer
tout ce qui se voyait et sautait aux yeux. Nos dtenus
comprenaient parfaitement le but de ce travail, et leurs
discussions s'animaient toujours plus ardentes et plus fougueuses.
Leur fantaisie ne connaissait plus de limites. Ils s'apprtaient
mme  manifester des exigences quand le gnral arriverait, ce
qui ne les empchait nullement de s'injurier et de se quereller.
Notre major tait sur des charbons ardents. Il venait
continuellement visiter la maison de force, criait et se jetait
encore plus souvent qu' l'ordinaire sur les gens, les envoyait
pour un rien au corps de garde attendre une punition et veillait
svrement  la propret et  la bonne tenue des casernes.  ce
moment arriva une petite histoire, qui n'mut pas le moins du
monde cet officier, comme on aurait pu s'y attendre, qui lui
causa, au contraire, une vive satisfaction. Un forat en frappa un
autre avec une allne en pleine poitrine, presque droit au coeur.

Le dlinquant s'appelait Lomof; la victime portait dans notre
maison de force le nom de Gavrilka: c'tait un des vagabonds
endurcis dont j'ai parl plus haut; je ne sais pas s'il avait un
autre nom, je ne lui en ai jamais connu d'autre que celui de
Gavrilka.

Lomof avait t un paysan ais du gouvernement de T... district de
K... Ils taient cinq, qui vivaient ensemble: les deux frres
Lomof et trois fils. C'taient de riches paysans, on disait dans
tout le gouvernement qu'ils avaient plus de trois cent mille
roubles assignats. Ils labouraient et corroyaient des peaux, mais
s'occupaient surtout d'usure, de receler les vagabonds et les
objets vols, enfin d'un tas de jolies choses. La moiti des
paysans du district leur devait de l'argent et se trouvait ainsi
entre leurs grilles. Ils passaient pour tre intelligents et
russ, ils prenaient de trs-grands airs. Un grand personnage de
leur contre s'tant arrt chez le pre, ce fonctionnaire l'avait
pris en affection  cause de sa hardiesse et de sa rouerie. Ils
s'imaginrent alors qu'ils pouvaient faire ce que bon leur
semblait et s'engagrent de plus en plus dans des entreprises
illgales. Tout le monde murmurait contre eux, on dsirait les
voir disparatre  cent pieds sous terre, mais leur audace allait
croissant. Les matres de police du district, les assesseurs des
tribunaux ne leur faisaient plus peur. Enfin la chance les trahit;
ils furent perdus non pas par leurs crimes secrets, mais par une
accusation calomnieuse et mensongre. Ils possdaient  dix
verstes de leur hameau une ferme, o vivaient pendant l'automne
six ouvriers kirghizes, qu'ils avaient rduit en servitude depuis
longtemps. Un beau jour, ces Kirghizes furent trouvs assassins.
On commena une enqute qui dura longtemps, et grce  laquelle on
dcouvrit une foule de choses fort vilaines. Les Lomof furent
accuss d'avoir assassin leurs ouvriers. Ils avaient racont
eux-mmes leur histoire, connue de tout le bague: on les souponnait
de devoir beaucoup d'argent aux Kirghizes, et comme ils taient
trs-avares et avides, malgr leur grande fortune, on crut qu'ils
avaient assassins les six Kirghizes afin de ne pas payer leur
dette. Pendant l'enqute et le jugement leur bien fondit et se
dissipa. Le pre mourut; les fils furent dports: un de ces
derniers et leur oncle se virent condamner  quinze ans de travaux
forcs; ils taient parfaitement innocents du crime qu'on leur
imputait. Un beau jour, Gavrilka, un fripon fieff, connu aussi
comme vagabond, mais trs-gai et trs-vif, s'avoua l'auteur de ce
crime. Je ne sais pas au fond s'il avait fait lui-mme l'aveu,
mais toujours est-il que les forats le tenaient pour l'assassin
des Kirghizes: ce Gavrilka, alors qu'il vagabondait encore, avait
eu une affaire avec les Lomof. (Il n'tait incarcr dans notre
maison de force que pour un laps de temps trs-court, en qualit
de soldat dserteur et de vagabond.) Il avait gorg les Kirghizes
avec trois autres rdeurs, dans l'esprance de se refaire quelque
peu par le pillage de la ferme.

On n'aimait pas les Lomof chez nous, je ne sais trop pourquoi.
L'un d'eux, le neveu, tait un rude gaillard, intelligent et
d'humeur sociable; mais son oncle, celui qui avait frapp Gavrilka
avec une allne, paysan stupide et emport, se querellait
continuellement avec les forats, qui le battaient comme pltre.
Toute la maison de force aimait Gavrilka,  cause de son caractre
gai et facile. Les Lomof n'ignoraient pas qu'il tait l'auteur du
crime pour lequel ils avaient t condamns, mais jamais ils ne
s'taient disputs avec lui; Gavrilka ne faisait aucune attention
 eux. La rixe avait commenc  cause d'une fille dgotante,
qu'il disputait  l'oncle Lomof: il s'tait vant de la
condescendance qu'elle lui avait montre; le paysan, affol de
jalousie, avait fini par lui planter une allne dans la poitrine.
Bien que les Lomof eussent t ruins par le jugement qui leur
avait enlev tous leurs biens, ils passaient dans le bagne pour
trs-riches; ils avaient de l'argent, un samovar, et buvaient du
th. Notre major ne l'ignorait pas et hassait les deux Lomof, il
ne leur pargnait aucune vexation. Les victimes de cette haine
l'expliquaient par le dsir qu'avait le major de se faire graisser
la patte, mais ils ne voulaient pas s'y rsoudre.

Si l'oncle Lomof avait enfonc d'une ligne plus avant son allne
dans la poitrine de Gavrilka, il l'aurait certainement tu, mais
il ne russit qu' lui faire une gratignure. On rapporta
l'affaire au major. Je le vois encore arriver tout essouffl, mais
avec une satisfaction visible. Il s'adressa  Gavrilka d'un ton
affable et paternel, comme s'il et parl  son fils.

--Eh bien, mon ami, peux-tu aller toi-mme  l'hpital ou faut-il
qu'on t'y mne? Non, je crois qu'il vaut mieux faire atteler un
cheval. Qu'on attelle immdiatement! cria-t-il au sous-officier
d'une voix haletante.

--Mais je ne sens rien, Votre Haute Noblesse. Il ne m'a que
lgrement piqu l, Votre Haute Noblesse.

--Tu ne sais pas, mon cher ami, tu ne sais pas; tu verras...
C'est  une mauvaise place qu'il t'a frapp. Tout dpend de la
place... Il t'a atteint juste au-dessous du coeur, le brigand!
Attends, attends! hurla-t-il en s'adressant a Lomof.--Je te la
garde bonne!... Qu'on le conduise au corps de garde!

Il tint ce qu'il avait promis. On mit en jugement Lomof, et
quoique la blessure ft trs-lgre, la prmditation tant
vidente, on augmenta sa condamnation aux travaux forcs de
plusieurs annes et on lui infligea un millier de baguettes. Le
major fut enchant... Le rviseur arriva enfin.

Le lendemain de son arrive en ville, il vint faire son inspection
 la maison de force. C'tait justement un jour de fte; depuis
quelques jours tout tait propre, luisant, minutieusement lav;
les forats taient rass de frais, leur linge trs-blanc n'avait
pas la moindre tache. (Comme l'exigeait le rglement, ils
portaient pendant l't des vestes et des pantalons de toile.
Chacun d'eux avait dans le dos un rond noir cousu  la veste, de
huit centimtres de diamtre.) Pendant une heure on avait fait la
leon aux dtenus, ce qu'ils devaient rpondre et dans quels
termes, si ce haut fonctionnaire s'avisait de les saluer. On avait
mme procd  des rptitions; le major semblait avoir perdu la
tte. Une heure avant l'arrive du rviseur, tous les forats
taient  leur poste, immobiles comme des statues, le petit doigt
 la couture du pantalon. Enfin, vers une heure de l'aprs-midi,
le rviseur fit son entre. C'tait un gnral  l'air important,
si important mme que le coeur de tous les fonctionnaires de la
Sibrie occidentale devait tressauter d'effroi, rien qu' le voir.
Il entra d'un air svre et majestueux, suivi d'un gros de
gnraux et de colonels, ceux qui remplissaient des fonctions dans
notre ville. Il y avait encore un civil de haute taille,  figure
rgulire, en frac et en souliers; ce personnage gardait une
allure indpendante et dgage, et le gnral s'adressait  lui 
chaque instant avec une politesse exquise. Ce civil venait aussi
de Ptersbourg. Il intrigua fort tous les forats,  cause de la
dfrence qu'avait pour lui un gnral si important! On apprit son
nom et ses fonctions par la suite, mais avant de les connatre, on
parla beaucoup de lui. Notre major, tir  quatre pingles, en
collet orange, ne fit pas une impression trop favorable au
gnral,  cause de ses yeux injects de sang et de sa figure
violace et couperose. Par respect pour son suprieur, il avait
enlev ses lunettes et restait  quelque distance, droit comme un
piquet, attendant fivreusement le moment o l'on exigerait
quelque chose de lui, pour courir excuter le dsir de Son
Excellence; mais le besoin de ses services ne se fit pas sentir.
Le gnral parcourut silencieusement les casernes, jeta un coup
d'oeil dans la cuisine, o il gota la soupe aux choux aigres. On
me montra  lui, en lui disant que j'tais ex-gentilhomme, que
j'avais fait ceci et cela.

--Ah! rpondit le gnral.--Et quelle est sa conduite?

--Satisfaisante pour le moment, Votre Excellence, satisfaisante.

Le gnral fit un signe de tte et sortit de la maison de force au
bout de deux minutes. Les forats furent blouis et dsappoints,
ils demeurrent perplexes. Quant  se plaindre du major, il ne
fallait pas mme y penser. Celui-ci tait rassur d'avance  cet
gard.


VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.

L'achat de Gnidko (cheval bai), qui eut lieu peu de temps aprs,
fut une distraction beaucoup plus agrable et plus intressante
pour les forats que la visite du haut personnage dont je viens de
parler. Nous avions besoin d'un cheval dans le bagne pour
transporter l'eau, pour emmener les ordures, etc. Un forat devait
s'en occuper, et le conduisait,--sous escorte, bien entendu.--
Notre cheval avait passablement  faire matin et soir; c'tait une
bonne bte, mais dj use, car il servait depuis longtemps. Un
beau matin, la veille de la Saint-Pierre, Gnidko (Bai), qui
amenait un tonneau d'eau, s'abattit et creva au bout de quelques
instants. On le regretta fort; aussi tous les forats se
rassemblrent autour de lui pour discuter et commenter sa mort.
Ceux qui avaient servi dans la cavalerie, les Tsiganes, les
vtrinaires et autres prouvrent une connaissance approfondie des
chevaux en gnral, et se querellrent  ce sujet; tout cela ne
ressuscita pas notre cheval bai, qui tait tendu mort, le ventre
boursoufl; chacun croyait de son devoir de le tter du doigt; on
informa enfin le major de l'accident arriv par la volont de
Dieu; il dcida d'en faire acheter immdiatement un autre.

Le jour de la Saint-Pierre, de bon matin, aprs la messe, quand
tous les forats furent runis, on amena des chevaux pour les
vendre. Le soin de choisir un cheval tait confi aux dtenus, car
il y avait parmi eux de vrais connaisseurs, et il aurait t
difficile de tromper deux cent cinquante hommes dont le
maquignonnage avait t la spcialit. Il arriva des Tsiganes, des
Kirghizes, des maquignons, des bourgeois. Les forats attendaient
avec impatience l'apparition de chaque nouveau cheval, et se
sentaient gais comme des enfants. Ce qui les flattait surtout,
c'est qu'ils pouvaient acheter une bte comme des gens libres,
comme pour eux, comme si l'argent sortait de leur poche. On amena
et emmena trois chevaux avant qu'on et fini de s'entendre sur
l'achat du quatrime. Les maquignons regardaient avec tonnement
et une certaine timidit les soldats d'escorte qui les
accompagnaient. Deux cents hommes rass, marqus au fer, avec des
chanes aux pieds, taient bien faits pour inspirer une sorte de
respect, d'autant plus qu'ils taient chez eux, dans leur nid de
forats, o personne ne pntrait jamais. Les ntres taient
inpuisables en ruses qui devaient leur faire connatre la valeur
du cheval qu'on venait de leur amener; ils l'examinaient, le
ttaient avec un air affair, srieux, comme si la prosprit de
la maison de force et dpendu de l'achat de cette bte. Les
Circassiens sautrent mme sur sa croupe; leurs yeux brillaient,
ils babillaient rapidement dans leur dialecte incomprhensible, en
montrant leurs dents blanches et en faisant mouvoir les narines
dilates du leurs nez basans et crochus. Il y avait des Russes
qui prtaient une vive attention  leur discussion, et semblaient
prts  leur sauter aux yeux; ils ne comprenaient pas les paroles
que leurs camarades changeaient, mais on voyait qu'ils auraient
voulu deviner par l'expression des yeux, savoir si le cheval tait
bon ou non. Qu'importait  un forat, et surtout  un forat
hbt et dompt, qui n'aurait pas mme os prononcer un mot
devant ses autres camarades, que l'on achetait un cheval ou un
autre, comme s'il l'et acquis pour son compte, comme s'il ne lui
tait pas indiffrent qu'on choisit celui-l ou un autre? Outre
les Circassiens, ceux des condamns auxquels on accordait de
prfrence les premires places et la parole taient les Tsiganes
et les ex-maquignons. Il y eut une espce de duel entre deux
forats--le Tsigane Koulikof, ancien maquignon et voleur de
chevaux, et un vtrinaire par vocation, rus paysan sibrien qui
avait t envoy depuis peu de temps aux travaux forcs et qui
avait russi  enlever  Koulikof toutes ses pratiques en ville.
--Il faut dire que l'on prisait fort les vtrinaires sans diplme
de la prison, et que non-seulement les bourgeois et les marchands,
mais les hauts fonctionnaires de la ville s'adressaient  eux
quand leurs chevaux tombaient malades, de prfrence  plusieurs
vtrinaires patents. Jusqu' l'arrive de Iolkine, le paysan
sibrien, Koulikof avait eu force clients dont il recevait des
preuves sonnantes de reconnaissance; on ne lui connaissait pas de
rival. Il agissait en vrai Tsigane, dupait et trompait, car il ne
savait pas son mtier aussi bien qu'il s'en vantait. Ses revenus
avaient fait de lui une espce d'aristocrate parmi les forats de
notre prison: on l'coutait et on lui obissait, mais il parlait
peu, et ne se prononait que dans les grandes occasions. C'tait
un fanfaron, mais qui disposait d'une nergie relle: il tait
d'ge mr, trs-beau et surtout trs-intelligent. Il nous parlait,
 nous autres gentilshommes, avec une politesse exquise, tout en
conservant une dignit parfaite. Je suis sr que si on l'avait
habill convenablement et amen dans un club de capitale sous le
titre de comte, il aurait tenu son rang, jou au whist, et parl 
ravir en homme de poids, qui sait se taire quand il faut: de toute
la soire personne n'et devin que ce comte tait un simple
vagabond. Il avait probablement beaucoup vu; quant  son pass, il
nous tait parfaitement inconnu--il faisait partie de la section
particulire.--Sitt que Iolkine,--simple paysan vieux-croyant,
mais rus comme le plus rus moujik,--fut arriv, la
gloire vtrinaire de Koulikof plit sensiblement. En moins de
deux mois, le Sibrien lui enleva presque tous ses clients de la
ville, car il gurissait en trs-peu de temps des chevaux que
Koulikof avait dclars incurables, et dont les vtrinaires
patents avaient abandonn la cure. Ce paysan avait t condamn
aux travaux forcs pour avoir fabriqu de la fausse monnaie.
Quelle mouche l'avait piqu de se mler d'une pareille industrie?
Il nous raconta lui-mme en se moquant comment il leur fallait
trois pices d'or authentiques pour en faire une fausse. Koulikof
tait quelque peu offusqu des succs du paysan, tandis que sa
gloire dclinait rapidement. Lui qui avait eu jusqu'alors une
matresse dans le faubourg, qui portait une camisole de peluche,
des bottes  revers, il fut subitement oblig de se faire
cabaretier; aussi tout le monde s'attendait a une bonne querelle
lors de l'achat du nouveau cheval. La curiosit tait excite,
chacun d'eux avait ses partisans; les plus ardents s'agitaient et
changeaient dj des injures. Le visage rus de Iolkine tait
contract par un sourire sarcastique; mais il en fut autrement que
l'on ne pensait: Koulikof n'avait nulle envie de disputer, il agit
trs-habilement sans en venir l. Il cda tout d'abord, couta
avec dfrence les avis critiques de son rival, mais l'attrapa sur
un mot, lui faisant remarquer d'un air modeste et ferme qu'il se
trompait. Avant que Iolkine et eu le temps de se reprendre et de
se raviser, son rival lui dmontra qu'il avait commis une erreur.
En un mot, Iolkine fut battu  plate couture, d'une faon
inattendue et trs-habile, si bien que le parti de Koulikof resta
satisfait.

--Eh! non, enfants, il n'y a pas  dire, on ne le prend pas en
dfaut, il sait ce qu'il fait; eh! eh! disaient les uns.

--Iolkine en sait plus long que lui! faisaient remarquer les
autres, mais d'un ton conciliant. Les deux partis taient prts 
faire des concessions.

--Et puis, outre qu'il en sait autant que l'autre, il a la main
plus lgre... Oh! pour tout ce qui concerne le btail, Koulikof
ne craint personne.

--Lui non plus.

--Il n'a pas son pareil.

On choisit enfin le nouveau cheval, qui fut achet. C'tait un
hongre excellent, jeune, vigoureux, d'apparence agrable. Une bte
irrprochable sous tous les points de vue. On commena 
marchander: le propritaire demandait trente roubles, les forats
ne voulaient en donner que vingt-cinq. On marchanda longtemps et
avec chaleur, en ajoutant et en cdant de part et d'autre.
Finalement, les forats se mirent eux-mmes  rire.

--Est-ce que tu prends l'argent de ta propre bourse? disaient les
uns,  quoi bon marchander?

--As-tu envie de faire des conomies pour le trsor? criaient les
autres.

--Mais tout de mme, camarades, c'est de l'argent commun.

--Commun! On voit bien qu'on ne sme pas les imbciles, mais
qu'ils naissent tout seuls!

Enfin l'affaire se conclut pour vingt-huit roubles; on fit le
rapport au major, qui autorisa l'achat. On apporta immdiatement
du pain et du sel, et l'on conduisit triomphalement le nouveau
pensionnaire  la maison de force. Il n'y eut pas de forat, je
crois, qui ne lui flattt le cou ou ne lui caressa le museau. Le
jour mme de son acquisition, on lui fit amener de l'eau: tous les
dtenus le regardaient avec curiosit traner son tonneau. Notre
porteur d'eau, le forat Romane, regardait sa bte avec une
satisfaction bate. Cet ex-paysan, g de cinquante ans environ,
tait srieux et taciturne comme presque tous les cochers russes,
comme si vraiment le commerce constant des chevaux donnait de la
gravit et du srieux au caractre. Romane tait calme, affable
avec tout le monde, peu parleur; il prisait du tabac qu'il tenait
dans une tabatire; depuis des temps immmoriaux, il avait eu
affaire aux chevaux de la maison de force; celui qu'on venait
d'acheter tait le troisime qu'il soignait depuis qu'il tait au
bagne.

La place de cocher revenait de droit  Romane, et personne
n'aurait eu l'ide de lui contester ce droit. Quand Bai creva,
personne ne songea  accuser Romane d'imprudence, pas mme le
major: c'tait la volont de Dieu, tout simplement; quant 
Romane, c'tait un bon cocher. Le cheval bai devint bientt le
favori de la maison de force; tout insensibles que fussent nos
forats, ils venaient souvent le caresser. Quelquefois, quand
Romane, de retour de la rivire, fermait la grande porte que
venait de lui ouvrir le sous-officier, Gniedko restait immobile 
attendra son conducteur, qu'il regardait de ct.--Va tout
seul! lui criait Romane,--et Gniedko s'en allait tranquillement
jusqu' la cuisine o il s'arrtait, attendant que les cuisiniers
et les garons de chambre vinssent puiser l'eau avec des seaux.--
Quel gaillard que notre Gniedko! lui criait-on, il a amen tout
seul son tonneau! Il obit, que c'est un vrai plaisir!...

--C'est vrai! ce n'est qu'un animal, et il comprend ce qu'on lui
dit.

--Un crne cheval que Gniedko!

Le cheval secouait alors la tte et s'brouait comme s'il et
entendu et apprci les louanges; quelqu'un lui apportait du pain
et du sel; quand il avait fini, il secouait de nouveau sa tte
comme pour dire:--Je te connais, je te connais! je suis un bon
cheval, et tu es un brave homme!

J'aimais aussi  rgaler Gniedko de pain. Je trouvais du plaisir 
regarder son joli museau et  sentir dans la paume de ma main ses
lvres chaudes et molles, qui happaient avidement mon offrande.

Nos forats aimaient les animaux, et si on le leur avait permis,
ils auraient peupl les casernes d'oiseaux et d'animaux
domestiques.

Quelle occupation pourrait mieux ennoblir et adoucir le caractre
sauvage des dtenus? Mais on ne l'autorisait pas. Ni le rglement,
ni l'espace ne le permettaient.

Pourtant, de mon temps, quelques animaux s'taient tablis  la
maison de force. Outre Gniedko, nous avions des chiens, des oies,
un bouc, Vaska, et un aigle, qui ne resta que quelque temps.

Notre chien tait, comme je l'ai dit auparavant, Boulot; une bonne
bte intelligente, avec laquelle j'tais en amiti; mais comme le
peuple tient le chien pour un animal impur, auquel il ne faut pas
faire attention, personne ne le regardait. Il demeurait dans la
maison de force, dormait dans la cour, mangeait les dbris de la
cuisine et n'excitait en aucune faon la sympathie des forats
qu'il connaissait tous pourtant et qu'il regardait comme ses
matres. Quand les hommes de corve revenaient du travail, au cri
de Caporal! il accourait vers la grande porte, et accueillait
gaiement la bande en frtillant de la queue, en regardant chacun
des arrivants dans les yeux, comme s'il en attendait quelque
caresse; mais pendant plusieurs annes ses faons engageantes
furent inutiles; personne, except moi, ne le caressait; aussi me
prfrait-il  tout le monde. Je ne sais plus de quelle faon nous
acqumes un autre chien, Blanchet. Quant au troisime, Koultiapka,
je l'apportai moi-mme  la maison de force encore tout petit.

Notre Blanchet tait une trange crature. Un tlgue l'avait
cras et lui avait courb l'pine dorsale en dedans.  qui le
voyait courir de loin, il semblait que ce fussent deux chiens
jumeaux qui seraient ns joints ensemble. Il tait en outre
galeux, avec des yeux chassieux, une queue dpoilue pendante entre
les jambes.

Maltrait par le sort, il avait rsolu du rester impassible en
toute occasion; aussi n'aboyait-il contre personne, comme s'il
avait eu peur de se voir abmer de nouveau. Il restait presque
toujours derrire les casernes, et si quelqu'un s'approchait de
lui, il se roulait aussitt sur le dos comme pour dire: Fais de
moi ce que tu voudras, je ne pense nullement  te rsister. Et
chaque forat, quand il faisait la culbute, lui donnait un coup de
botte en passant, comme par devoir. Ouh! la sale bte! Mais
Blanchet n'osait mme pas gmir, et s'il souffrait par trop, il
poussait un glapissement sourd et touff. Il faisait aussi la
culbute devant Boulot ou tout autre chien, quand il venait
chercher fortune aux cuisines. Il s'allongeait  terre quand un
mtin se jetait sur lui en aboyant. Les chiens aiment l'humilit
et la soumission chez leurs semblables; aussi la bte furieuse
s'apaisait tout de suite et restait en arrt rflchie, devant
l'humble suppliant tendu devant elle, puis lui flairait
curieusement toutes les parties du corps. Que pouvait bien penser
en ce moment Blanchet, tout fris sonnant de peur? Ce brigand-l
me mordra-t-il? devait-il se demander. Une fois qu'il l'avait
flair, le mtin l'abandonnait aussitt, n'ayant probablement rien
dcouvert en lui de curieux, Blanchet sautait immdiatement sur
ses pattes et se mettait  suivre une longue bande de ses
congnres qui donnaient la chasse  une loutchka quelconque.

Blanchet savait fort bien que jamais cette loutchka ne
s'abaisserait jusqu' lui, qu'elle tait bien trop fire pour
cela, mais boiter de loin  sa suite le consolait quelque peu de
ses malheurs. Quant  l'honntet, il n'en avait plus qu'une
notion trs-vague; ayant perdu toute esprance pour l'avenir, il
n'avait d'autre ambition que celle d'avoir le ventre plein, et il
en faisait montre avec cynisme. J'essayai une fois de le caresser.
Ce fut l pour lui une nouveaut si inattendue qu'il s'affaissa 
terre, allong sur ses quatre pattes, et frissonna de plaisir en
poussant un jappement. Comme j'en avais piti, je le caressais
souvent; aussi, ds qu'il me voyait, il se mettait  japper d'un
ton plaintif et larmoyant du plus loin qu'il m'apercevait. Il
creva derrire la maison de forces dans le foss, dchir par
d'autres chiens.

Koultiapka tait d'un tout autre caractre. Je ne sais pas
pourquoi je l'avais apport d'un des chantiers, o il venait de
natre; je trouvais du plaisir  le nourrir et  le voir grandir.
Boulot prit aussitt Koultiapka sous sa protection et dormit avec
lui. Quand le jeune chien grandit, il eut pour lui des faiblesses,
il lui permettait de lui mordre les oreilles, de le tirer par le
poil; il jouait avec lui comme les chiens adultes jouent avec les
jeunes chiens. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Koultiapka
ne grandissait nullement en hauteur, mais seulement en largeur et
en longueur: il avait un poil touffu, de la couleur de celui d'une
souris; Une de ses oreilles pendait, tandis que l'autre restait
droite. De caractre ardent et enthousiaste, comme tous les jeunes
chiens, qui jappent de plaisir en voyant leur matre et lui
sautent au visage pour le lcher, il ne dissimulait pas ses autres
sentiments. Pourvu que la joie soit remarque, les convenances
peuvent aller au diable! se disait-il. O que je fusse, au seul
appel de: Koultiapka! il sortait brusquement d'un coin
quelconque, de dessous terre, et accourait vers moi, dans son
enthousiasme tapageur, en roulant comme une boule et faisant la
culbute. J'aimais beaucoup ce petit monstre: il semblait que la
destine ne lui eut rserv que contentement et joie dans ce bas
monde, mais un beau jour le forat Neoustroef, qui fabriquait des
chaussures de femmes et prparait des peaux, le remarqua: quelque
chose l'avait videmment frapp, car il appela Koultiapka, tta
son poil et le renversa amicalement  terre. Le chien, qui ne se
doutait de rien, aboyait de plaisir, mais le lendemain il avait
disparu. Je le cherchai longtemps, mais en vain; enfin, au bout de
deux semaines, tout s'expliqua. Le manteau de Koultiapka avait
sduit Neoustroef, qui l'avait corch pour coudre avec sa peau
des bottines de velours fourres, commandes par la jeune femme
d'un auditeur. Il me les montra quand elles furent acheves: le
poil de l'intrieur tait magnifique. Pauvre Koultiapka!

Beaucoup de forats s'occupaient de corroyage, et amenaient
souvent avec eux  la maison de force des chiens  joli poil qui
disparaissaient immdiatement. On les volait ou on les achetait.
Je me rappelle qu'un jour, je vis deux forats derrire les
cuisines, en train de se consulter et de discuter. L'un d'eux
tenait en laisse un trs-beau chien noir de race excellente. Un
chenapan de laquais l'avait enlev  son matre et vendu  nos
cordonniers pour trente kopeks. Ils s'apprtaient  le pendre:
cette opration tait fort aise, on enlevait la peau et l'on
jetait le cadavre dans une fosse d'aisances, qui se trouvait dans
le coin le plus loign de la cour, et qui rpandait une puanteur
horrible pendant les grosses chaleurs de l't, car on ne la
curait que rarement. Je crois que la pauvre bte comprenait le
sort qui lui tait rserv. Elle nous regardait d'un air inquiet
et scrutateur les uns aprs les autres; de temps  autre
seulement, elle osait remuer sa queue touffue qui lui pendait
entre les jambes, comme pour nous attendrir par la confiance
qu'elle nous montrait. Je me htai de quitter les forats, qui
terminrent leur opration sans encombre.

Quant aux oies de notre maison de force, elles s'y taient
tablies par hasard. Qui les soignait?  qui appartenaient-elles?
je l'ignore; toujours est-il qu'elles divertissaient nos forats,
et qu'elles acquirent une certaine renomme en ville. Elles
taient nes  la maison de force et avaient pour quartier gnral
la cuisine, d'o elles sortaient en bandes au moment o les
forats allaient aux travaux. Ds que le tambour roulait et que
les dtenus se massaient vers la grande porte, les oies couraient
aprs eux en jacassant et battant des ailes, puis sautaient l'une
aprs l'autre par-dessus le seuil lev de la poterne; pendant que
les forats travaillaient, elles picoraient  une petite distance
d'eux. Aussitt que ceux-ci s'en revenaient  la maison de force,
elles se joignaient de nouveau au convoi.Tiens, voil les dtenus
qui passent avec leurs oies! disaient les passants. Comment leur
avez-vous enseign  vous suivre? nous demandait quelqu'un.
Voici de l'argent pour vos oies! faisait un autre en mettant la
main  la poche. Malgr tout leur dvouement, on les gorgea en
l'honneur de je ne sais plus quelle fin de carme.

Personne ne se serait dcid  tuer notre bouc Vaska sans une
circonstance particulire. Je ne sais pas comment il se trouvait
dans notre prison, ni qui l'avait apport: c'tait un cabri blanc
et trs-joli. Au bout de quelques jours, tout le monde l'avait
pris en affection, il tait devenu un sujet de divertissement et
de consolation. Comme il fallait un prtexte pour le garder  la
maison de force, on assura qu'il tait indispensable d'avoir un
bouc  l'curie[34]; ce n'tait pourtant point l qu'il demeurait,
mais bien  la cuisine; et finalement il se trouva chez lui
partout dans la prison. Ce gracieux animal tait d'humeur foltre,
il sautait sur les tables, luttait avec les forats, accourait
quand on l'appelait, toujours gai et amusant. Un soir, le Lesghine
Baba, qui tait assis sur le perron de la caserne au milieu d'une
foule d'autres dtenus, s'avisa de lutter avec Vaska, dont les
cornes taient passablement longues. Ils heurtrent longtemps
leurs fronts l'un contre l'autre,--ce qui tait l'amusement
favori des forats;--tout  coup Vaska sauta sur la marche la
plus leve du perron, et ds que Baba se fut gar, il se leva
brusquement sur ses pattes de derrire, ramena ses sabots contre
son corps et frappa le Lesghine  la nuque de toutes ses forces,
tant et si bien que celui-ci culbuta du perron,  la grande joie
de tous les assistants et de Baba lui-mme. En un mot, nous
adorions notre Vaska. Quand il atteignit l'ge de pubert, on lui
fit subir, aprs une confrence gnrale et fort srieuse, une
opration que nos vtrinaires de la maison de force excutaient 
la perfection, Au moins il ne sentira pas le bouc, dirent les
dtenus. Vaska se mit alors  engraisser d'une faon surprenante;
il faut dire qu'on le nourrissait  bouche que veux-tu. Il devint
un trs-beau bouc, avec de magnifiques cornes, et d'une grosseur
remarquable; il arrivait mme quelquefois qu'il roulait lourdement
 terre en marchant. Il nous accompagnait aussi aux travaux, ce
qui gayait les forats comme les passants, car tout le monde
connaissait le Vaska de la maison de force. Si l'on travaillait au
bord de l'eau, les dtenus coupaient des branches de saule et du
feuillage, cueillaient dans le foss des fleurs pour en orner
Vaska; ils entrelaaient des branches et des fleurs dans ses
cornes, et dcoraient son torse de guirlandes. Vaska revenait
alors en tte du convoi pimpant et par; les ntres le suivaient
et s'enorgueillissaient de le voir si beau. Cet amour pour notre
bouc alla si loin que quelques dtenus agitrent la question
enfantine de dorer les cornes de Vaska. Mais ce ne fut qu'un
projet en l'air, on ne l'excuta pas. Je demandai  Akim Akimytch,
le meilleur doreur de la maison de force aprs Isa Fomitch, si
l'on pouvait vraiment dorer les cornes d'un bouc. Il examina
attentivement celles de Vaska, rflchit un instant et me rpondit
qu'on pouvait le faire, mais que ce ne serait pas durable et
parfaitement inutile. La chose en resta l. Vaska aurait vcu
encore de longues annes dans notre maison de force, et serait
certainement mort asthmatique, si un jour, en revenant de la
corve en tte des forats, il n'avait pas rencontr le major
assis dans sa voiture. Le bouc tait par et bichonn. Halte!
hurla le major,  qui appartient ce bouc? On le lui dit.
Comment, un bouc dans la maison de force, et cela sans ma
permission! Sous-officier! Le sous-officier reut l'ordre de tuer
immdiatement le bouc, de l'corcher et de vendre la peau au
march; la somme reue devait tre remise  la caisse de la maison
de force; quant  la viande, il ordonna de la faire cuire avec la
soupe aux choux aigres des forats. On parla beaucoup de
l'vnement dans la prison, on regrettait le bouc, mais personne
n'aurait os dsobir au major. Vaska fut gorg prs de la fosse
d'aisances. Un forat acheta la chair en bloc, il la paya un
rouble cinquante kopeks. Avec cet argent on fit venir du pain
blanc pour tout le monde; celui qui avait achet le bouc le
revendit au dtail sous forme de rti. La chair en tait
dlicieuse.

Nous emes aussi pendant quelque temps dans notre prison un aigle
des steppes, d'une espce assez petite. Un forat l'avait apport
bless et  demi mort. Tout le monde l'entoura, il tait incapable
de voler, son aile droite pendait impuissante; une de ses jambes
tait dmise. Il regardait d'un air courrouc la foule curieuse,
et ouvrait son bec crochu, prt  vendre chrement sa vie. Quand
on se spara aprs l'avoir assez regard, l'oiseau boiteux alla,
en sautillant sur sa patte valide et battant de l'aile, se cacher
dans la partie la plus recule de la maison de force, il s'y
pelotonna dans un coin et se serra contre les pieux. Pendant les
trois mois qu'il resta dans notre cour, il ne sortit pas de son
coin. Au commencement, on venait souvent le regarder et lancer
contre lui Boulot, qui se jetait en avant avec furie, mais
craignait de s'approcher trop, ce qui gayait les forats.--Une
bte sauvage! a ne se laisse pas taquiner, hein? Mais Boulot
cessa d'avoir peur de lui, et se mit  le harceler; quand on
l'excitait, il attrapait l'aile malade de l'aigle qui se dfendait
du bec et des serres, et se serrait dans son coin, d'un air
hautain et sauvage, comme un roi bless, en fixant les curieux. On
finit par s'en lasser; on l'oublia tout  fait; pourtant quelqu'un
dposait chaque jour prs de lui un lambeau de viande frache et
un tesson avec de l'eau. Au dbut et durant plusieurs jours,
l'aigle ne voulut rien manger; il se dcida enfin  prendre ce
qu'on lui prsentait, mais jamais il ne consentit  recevoir
quelque chose de la main ou en public. Je russis plusieurs fois 
l'observer de loin. Quand il ne voyait personne et qu'il croyait
tre seul, il se hasardait  quitter son coin et  boiter le long
de la palissade une douzaine de pas environ, puis revenait,
retournait et revenait encore, absolument comme si on lui avait
ordonn une promenade hyginique. Aussitt qu'il m'apercevait, il
regagnait le plus vite possible son coin en boitant et sautillant;
la tte renverse en arrire, le bec ouvert, tout hriss, il
semblait se prparer au combat. J'eus beau le caresser, je ne
parvins pas  l'apprivoiser: il mordait et se dbattait, sitt
qu'on le touchait; il ne prit pas une seule fois la viande que je
lui offrais, il me fixait de son regard mauvais et perant tout le
temps que je restais auprs de lui. Solitaire et rancunier, il
attendait la mort en continuant  dfier tout le monde et  rester
irrconciliable. Enfin les forats se souvinrent de lui, aprs
deux grands mois d'oubli, et l'on manifesta une sympathie
inattendue  son gard. On s'entendit pour l'emporter: Qu'il
crve, mais qu'au moins il crve libre, disaient les dtenus.

--C'est sr; un oiseau libre et indpendant comme lui ne
s'habituera jamais  la prison, ajoutaient d'autres.

--Il ne nous ressemble pas, fit quelqu'un.

--Tiens! c'est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens.

--L'aigle, camarades, est le roi des forts... commena
Skouratof, mais ce jour-l personne ne l'couta. Une aprs-midi,
quand le tambour annona la reprise des travaux, on prit l'aigle,
on lui lia le bec, car il faisait mine de se dfendre, et on
l'emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze forats qui
composaient la bande taient fort intrigus de savoir o irait
l'aigle. Chose trange, ils taient tous contents comme s'ils
avaient reu eux-mmes la libert.

--Eh! la vilaine bte, on lui veut du bien, et il vous dchire la
main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant
presque avec amour le mchant oiseau.

--Laisse-le s'envoler, Mikitka!

--a ne lui va pas d'tre captif. Donne-lui la libert, la jolie
petite libert.

On le jeta du rempart dans la steppe. C'tait tout  la fin de
l'automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la
steppe nue et gmissait dans l'herbe jaunie, dessche. L'aigle
s'enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme press
de nous quitter et de se mettre  l'abri de nos regards. Les
forats attentifs suivaient de l'oeil sa tte qui dpassait
l'herbe.

--Le voyez-vous, hein? dit un d'eux, tout pensif.

--Il ne regarde pas en arrire! ajouta un autre. Il n'a pas mme
regard une fois derrire lui.

--As-tu cru par hasard qu'il reviendrait nous remercier? fit un
troisime.

--C'est sr, il est libre. Il a senti la libert.

--Oui, la libert.

--On ne le reverra plus, camarades.

--Qu'avez-vous  rester l? en route, marche! crirent les
soldats d'escorte, et tous s'en allrent lentement au travail.


VII--LE GRIEF.

Au commencement de ce chapitre, l'diteur des _Souvenirs_ de feu
Alexandre Ptrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire
aux lecteurs la communication suivante:

Dans le premier chapitre des _Souvenirs de la Maison des morts_
il est dit quelques mots d'un parricide, noble de naissance, pris
comme exemple de l'insensibilit avec laquelle les condamns
parlent des crimes qu'ils ont commis. Il a t dit aussi qu'il
n'avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grce aux
rcits de personnes connaissant tous les dtails de son histoire,
l'vidence de sa culpabilit tait hors de doute. Ces personnes
avaient racont  l'auteur de ces _Souvenirs_ que le criminel
tait un dbauch cribl de dettes, et qui avait assassin son
pre pour recevoir plus vite son hritage. Du reste, toute la
ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de
la mme manire, ce dont l'diteur des prsents _Souvenirs_ est
amplement inform. Enfin il a t dit que cet assassin, mme  la
maison de force, tait de l'humeur la plus joyeuse et la plus
gaie, que c'tait un homme inconsidr et tourdi, quoique
intelligent, et que l'auteur des _Souvenirs_ ne remarqua jamais
qu'il ft particulirement cruel,  quoi il ajoute: Aussi ne
l'ai-je jamais cru coupable.

Il y a quelque temps, l'diteur des _Souvenirs de la Maison des
morts_ a reu de Sibrie la nouvelle que ce parricide tait
innocent, et qu'il avait subi pendant dix ans les travaux forcs
sans les mriter, son innocence ayant t officiellement reconnue.
Les vrais criminels avaient t dcouverts et avaient avou,
tandis que le malheureux recevait sa libert. L'diteur ne saurait
douter de l'authenticit de ces nouvelles...

Il est inutile de rien ajouter.  quoi bon s'tendre sur ce qu'il
y a de tragique dans ce fait?  quoi bon parler de cette vie
brise par une telle accusation? Le fait parle trop haut de
lui-mme.

Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles,
leur seule possibilit ajoute  notre rcit un trait saillant et
nouveau, elle aide  complter et  caractriser les scnes que
prsentent les _Souvenirs de la Maison des morts_.

Et maintenant continuons...

J'ai dj dit que je m'tais accoutum enfin  ma condition, mais
cet enfin avait t pnible et long  venir. Il me fallut en
ralit prs d'une anne pour m'habituer  la prison, et je
regarderai toujours cette anne comme la plus affreuse de ma vie;
c'est pourquoi elle s'est grave tout entire dans ma mmoire,
jusqu'en ses moindres dtails. Je crois mme que je me souviens de
chaque heure l'une aprs l'autre. J'ai dit aussi que les autres
dtenus ne pouvaient pas davantage s'habituer  leur vie. Pendant
toute cette premire anne, je me demandais s'ils taient vraiment
calmes, comme ils paraissaient l'tre. Ces questions me
proccupaient fort. Comme je l'ai mentionn plus haut, tous les
forats se sentaient trangers dans le bagne; ils n'y taient pas
chez eux, mais bien plutt comme  l'auberge, de passage,  une
tape quelconque. Ces hommes, exils pour toute leur vie,
paraissaient, les uns agits, les autres abattus, mais chacun
d'eux rvait  quelque chose d'impossible. Cette inquitude
perptuelle, qui se trahissait a peine, mais que l'on remarquait,
l'ardeur et l'impatience de leurs esprances involontairement
exprimes, mais tellement irralisables qu'elles ressemblaient 
du dlire, tout donnait un air et un caractre extraordinaires 
cet endroit, si bien que toute son originalit consistait peut-tre
en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il
n'y avait rien de pareil. Ici tout le monde rvassait; cela
sautait aux yeux; cette sensation tait hyperesthsique, nerveuse,
justement parce que cette rverie constante donnait  la majorit
des forats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque
tous, ils taient taciturnes et irascibles; ils n'aimaient pas 
manifester leurs esprances secrtes. Aussi mprisait-on
l'ingnuit et la franchise. Plus les esprances taient
impossibles, plus le forat rvasseur s'avouait  lui-mme leur
impossibilit, plus il les enfouissait jalousement au fond de son
tre, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractre
russe est si positif et si sobre dans sa manire de voir, si
railleur pour ses propres dfauts!...

Peut-tre tait-ce ce mcontentement de soi-mme qui causait cette
intolrance dans leurs rapports quotidiens et cette cruaut
railleuse pour les autres forats. Si l'un d'eux, plus naf ou
plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun
pensait tout bas, et se lanait dans le monde des chteaux en
Espagne et des rves, on l'arrtait grossirement, on le
poursuivait, on l'assaillait de moqueries. J'estime que les plus
acharns perscuteurs taient justement ceux qui l'avaient
peut-tre dpass dans leurs rves insenss et dans leurs folles
esprances. J'ai dj dit que les gens simples et nafs taient
regards chez nous comme de stupides imbciles, pour lesquels on
n'avait que du mpris. Les forats taient si aigris et si
susceptibles qu'ils hassaient les gens de bonne humeur, dpourvus
d'amour-propre. Outre ces bavards ingnus, les autres dtenus se
divisaient en bons et en mchants, en gais et en moroses. Les
derniers taient en majorit; si par hasard il s'en trouvait parmi
eux qui fussent bavards, c'taient toujours de fieffs
calomniateurs et des envieux, qui se mlaient de toutes les
affaires d'autrui, bien qu'ils se gardassent de mettre  jour leur
propre me et leurs ides secrtes; ceci n'tait pas admis, pas 
la mode. Quant aux bons--en trs-petit nombre--ils taient
paisibles et cachaient silencieusement leurs esprances; ils
avaient plus de foi dans leurs illusions que les forats sombres.
Il me semble qu'il y avait pourtant encore dans notre bagne une
autre catgorie de dports: les dsesprs, comme le vieillard de
Starodoub, mais ils taient trs peu nombreux.

En apparence, ce vieillard tait tranquille, mais  certains
signes j'avais tout lieu de supposer que sa situation morale tait
intolrable, horrible; il avait un recours, une consolation: la
prire et l'ide qu'il tait un martyr. Le forat toujours plong
dans la lecture du la Bible, dont j'ai parl plus haut, qui devint
fou et qui se jeta sur le major une brique  la main, tait
probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonns; comme
il est parfaitement impossible de vivre sans esprances, il avait
cherch la mort dans un martyre volontaire. Il dclara qu'il
s'tait jet sur le major sans le moindre grief, simplement pour
souffrir. Qui sait quelle opration psychologique s'tait
accomplie dans son me? Aucun homme ne vit sans un but quelconque
et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et
l'esprance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un
monstre... Notre but  tous tait la libert et la sortie de la
maison de force.

J'essaye de faire rentrer nos forats dans diffrentes catgories:
est-ce possible? La ralit est si infiniment diverse qu'elle
chappe aux dductions les plus ingnieuses de la pense
abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et
prcises.

La ralit tend toujours au morcellement,  la varit infinie.
Chacun de nous avait sa vie propre, intrieure et personnelle, en
dehors de la vie officielle, rglementaire.

Mais comme je l'ai dj dit, je ne sus pas pntrer la profondeur
de cette vie intrieure au commencement de ma rclusion, car
toutes les manifestations extrieures me blessaient et me
remplissaient d'une tristesse indicible. Il m'arrivait quelquefois
de har ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les
enviais, parce qu'ils taient au milieu des leurs, parce qu'ils se
comprenaient mutuellement; en ralit cette camaraderie sans le
fouet et le bton, cette communaut force leur inspirait autant
d'aversion qu' moi-mme, et chacun s'efforait de vivre 
l'cart. Cette envie, qui me hantait dans les instants
d'irritation, avait ses motifs lgitimes, car ceux qui assurent
qu'un gentilhomme, un homme cultiv ne souffre pas plus aux
travaux forcs qu'un simple paysan, ont parfaitement tort. J'ai lu
et entendu soutenir cette allgation. En principe, l'ide parat
juste et gnreuse: tous les forats sont des hommes; mais elle
est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantit
de complications pratiques que l'on ne saurait comprendre si on ne
les prouve pas dans la vie relle. Je ne veux pas dire par l que
le gentilhomme, l'homme cultiv ressentent plus dlicatement, plus
vivement parce qu'ils sont plus dvelopps. Faire passer l'me de
tout le monde sous un niveau commun est impossible; l'instruction
elle-mme ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait
tailler les punitions.

Tout le premier je suis prt  certifier que parmi ces martyrs,
dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j'ai trouv des
traces d'un dveloppement moral. Ainsi, dans notre maison de
force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs
annes, que je croyais tre des btes sauvages et que je mprisais
comme tels; tout  coup, au moment le plus inattendu, leur me
s'panchait involontairement  l'extrieur avec une telle richesse
de sentiment et de cordialit, avec une comprhension si vive des
souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les cailles
vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupfaction
tait telle qu'on hsitait  croire ce qu'on avait vu et entendu.
Le contraire arrivait aussi: l'homme cultiv se signalait
quelquefois par une barbarie, par un cynisme  donner des nauses;
avec la meilleure volont du monde, on ne trouvait ni excuse ni
justification en sa faveur.

Je ne dirai rien du changement d'habitudes, de genre de vie, de
nourriture, etc., qui est plus pnible pour un homme de la haute
socit que pour un paysan, lequel souvent a crev de faim quand
il tait libre, tandis qu'il est toujours rassasi  la maison de
force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui
possde quelque force de caractre, c'est une bagatelle en
comparaison d'autres privations: et pourtant, changer ses
habitudes matrielles n'est pas chose facile ni de peu
d'importance. Mais la condition de forat a des horreurs devant
lesquelles tout plit, mme la fange qui vous entoure, mme
l'exigut et la salet de la nourriture, les taux qui vous
touffent et vous broient. Le point capital, c'est qu'au bout de
deux heures, tout nouvel arriv  la maison de force est au mme
rang que les autres; il est chez lui, il jouit d'autant de droit
dans la communaut des forats que tous les autres camarades; on
le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des
leurs, ce qui n'a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon,
si intelligent que soit ce dernier, tous le haront et le
mpriseront pendant des annes entires, ils ne le comprendront
pas et surtout--ne le croiront pas.--Il ne sera ni leur ami ni
leur camarade, et s'il obtient enfin qu'on ne l'offense pas, il
n'en demeurera pas moins un tranger, il s'avouera
douloureusement, perptuellement, sa solitude et son loignement
de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise
intention de la part des dtenus, inconsciemment. Il n'est pas de
leur bande--et voil tout.--Rien de plus horrible que de ne
pas vivre dans son milieu. Le paysan que l'on dporte de Taganrog
au port de Ptropavlovsk retrouvera l-bas des paysans russes
comme lui, avec lesquels il s'entendra et s'accordera; en moins de
deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la mme
izba ou dans la mme baraque. Rien de pareil pour les nobles; un
abme sans fond les spare du petit peuple; cela ne se remarque
bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient
lui-mme peuple. Et quand mme vous seriez toute votre vie en
relations journalires avec le paysan, quand mme pendant quarante
ans vous auriez affaire  lui chaque jour, par votre service, par
exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez
un bienfaiteur et un pre pour ce peuple--vous ne le connatrez
jamais  fond.--Tout ce que vous croirez savoir ne sera
qu'illusion d'optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront
certainement que j'exagre, mais je suis convaincu que ma remarque
est exacte. J'en suis convaincu non pas thoriquement, pour avoir
lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie relle m'a
laiss tout le temps dsirable pour contrler mes convictions.
Peut-tre tout le monde apprendra-t-il jusqu' quel point ce que
je dis est fond.

Ds les premiers jours les vnements confirmrent mes
observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le
premier t, j'errai solitaire dans la maison de force. J'ai dj
dit que j'tais dans une situation morale qui ne me permettait ni
de juger ni de distinguer les forats qui pouvaient m'aimer par la
suite, sans toutefois tre jamais avec moi sur un pied d'galit.
J'avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie
ne me convenait pas. J'aurais voulu ne voir personne, mais o me
retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent
comprendre toute ma solitude et l'tranget de ma position au
bagne. Un jour du mois d'aot, un beau jour trs-chaud, vers une
heure de l'aprs-midi, moment o d'ordinaire tout le monde faisait
la sieste avant la reprise des travaux, les forats se levrent
comme un seul homme et se massrent dans la cour de la maison de
force. Je ne savais rien encore  ce moment-l. J'tais si
profondment plong dans mes propres penses que je ne remarquai
presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours
pourtant les forats s'agitaient sourdement. Cette agitation avait
peut-tre commenc beaucoup plus tt, comme je le supposai plus
tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la
mauvaise humeur plus marque des dtenus, la continuelle
irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps.
J'attribuais cela aux pnibles travaux de la saison d't, aux
journes accablantes par leur longueur, aux rveries involontaires
de forts et de libert, aux nuits trop courtes, pendant
lesquelles on ne pouvait prendre qu'un repos insuffisant.
Peut-tre tout cela s'tait-il fondu en un gros mcontentement qui
cherchait  faire explosion et dont le prtexte tait la
nourriture. Depuis quelques jours, les forats s'en plaignaient
tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se
trouvaient runis  la cuisine pour dner et pour souper; on avait
bien essay de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux
jours on chassa le nouveau pour rappeler l'ancien. En un mot, tout
le monde tait d'une humeur inquite.

--On s'reinte  travailler, et on ne nous donne  manger que des
horreurs, grommelait quelqu'un dans la cuisine.

--Si a ne te plat pas, commande du blanc-manger, riposta un
autre.

--De la soupe aux choux aigres, mais c'est trs-bon, j'adore cela
--exclama un troisime--c'est succulent.

--Et si l'on ne te nourrissait rien qu'avec de la panse de boeuf,
la trouverais-tu longtemps fameuse?

--C'est vrai, on devrait nous donner de la viande--dit un
quatrime;--on s'esquinte  la fabrique; et, ma foi, quand on a
fini sa tche, on a faim: de la panse, a ne vous rassasie gure.

--Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de
salets!

--C'est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.

--Il remplit ses poches, n'aie pas peur.

--Ce n'est pas ton affaire.

--Et de qui donc? mon ventre est  moi. Si nous nous plaignions
tous, vous verriez bien.

--Nous plaindre?

--Oui.

--Avec a qu'on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse
que tu es!

--C'est vrai, ajoute un autre d'un air de mauvaise humeur;--ce
qui se fait vite n'est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te
plaindras-tu, dis-le-nous d'abord.

--Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j'irais aussi,
car je crve de faim. C'est bon pour ceux qui mangent  part de
rester assis, mais ceux qui mangent l'ordinaire...

--A-t-il des yeux perants, cet envieux-la! ses yeux brillent
rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.

--Eh bien, camarades, pourquoi ne nous dcidons-nous pas? Assez
souffert: ils nous corchent, les brigands! Allons-y.

-- quoi bon? il faudrait te mcher les morceaux et te les
fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne
mangerait que ce qu'on voudrait bien lui mcher. Nous sommes aux
travaux forcs.

--Voil la cause de tout.

--Et comme toujours, le peuple crve de faim, et les chefs se
remplissent la bedaine.

--C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraiss. Il s'est
achet une paire de chevaux gris.

--Il n'aime pas boire, dit un forat d'un ton ironique.

--Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le
vtrinaire. Pendant deux heures il a jou sans avoir un sou dans
sa poche. C'est Fedka qui l'a dit.

--Voil pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la
panse.

--Vous tes tous des imbciles! Est-ce que cela nous regarde?

--Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se
justifiera. Dcidons-nous.

--Se justifier? Il t'assnera son poing sur la caboche, et rien
de plus.

--On le mettra en jugement.

Tous les dtenus taient fort agits, car en effet notre
nourriture tait excrable. Ce qui mettait le comble au
mcontentement gnral, c'tait l'angoisse, la souffrance
perptuelle, l'attente. Le forat est querelleur et rebelle de
temprament, mais il est bien rare qu'il se rvolte en masse, car
ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait trs-bien,
aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait rellement.
Cependant, cette fois-l, l'agitation ne fut pas sans suites. Des
groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient,
rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major
et en sondaient tous les mystres. Dans toute affaire pareille,
apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces
occasions, sont des gens trs-remarquables, non-seulement dans les
bagnes, mais dans toutes les communauts de travailleurs, dans les
dtachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le
mme: ce sont des gens ardents, avides de justice, trs-nafs et
honntement convaincus de la possibilit absolue de raliser leurs
dsirs; ils ne sont pas plus btes que les autres, il y en a mme
d'une intelligence suprieure, mais ils sont trop ardents pour
tre russ et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent
diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent
dj  un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez
nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de rvoltes,
arrivent presque toujours  leur but, quitte  peupler par la
suite les travaux forcs et les prisons. Grce  leur imptuosit,
ils ont toujours le dessous, mais c'est cette imptuosit qui leur
donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car
leur ardeur, leur honnte indignation agissent sur tout le monde:
les plus irrsolus sont entrans. Leur confiance aveugle dons le
succs sduit mme les sceptiques les plus endurcis, bien que
souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si
incertains, si enfantins, que l'on s'tonne mme qu'on ait pu y
croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les
premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tte
baisse, souvent sans mme connatre ce qu'ils entreprennent, sans
ce jsuitisme pratique grce auquel souvent un homme abject et vil
a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau
d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crne. Dans la vie
ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolrants et
ddaigneux, souvent mme excessivement borns, ce qui du reste
fait aussi leur force. Le plus fcheux, c'est qu'ils ne
s'attaquent jamais  l'essentiel,  ce qui est important, ils
s'arrtent toujours  des dtails, au lieu d'aller droit au but,
ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables
 cause de cela.

Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot: grief.

Quelques forats avaient prcisment t dports pour un grief;
c'taient les plus agits, entre autres un certain Martinof qui
avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent,
inquiet et colre qu'il ft, n'en tait pas moins honnte et
vridique. Un autre, Vassili Antonof, s'irritait et se montait 
froid; il avait un regard effront avec un sourire sarcastique,
mais il tait aussi honnte et vridique--un homme fort
dvelopp du reste.--J'en passe, car ils taient nombreux;
Ptrof faisait la navette d'un groupe  l'autre; il parlait peu,
mais bien certainement il tait aussi excit, car il bondit le
premier hors de la caserne quand les autres se massrent dans la
cour.

Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major,
arriva aussitt tout effray. Une fois en rang, nos gens le
prirent poliment de dire au major que les forats dsiraient lui
parler et l'interroger sur certains points. Derrire le sergent
arrivrent tous les invalides qui se mirent en rang de l'autre
ct et firent face aux forats. La commission que l'on venait de
confier au sergent tait si extraordinaire qu'elle le remplit
d'effroi, mais il n'osait pas ne pas faire son rapport au major,
parce que si les forats se rvoltaient, Dieu sait ce qui pourrait
arriver,--Tous nos chefs taient excessivement poltrons dans
leurs rapports avec les dtenus,--et puis, mme si rien de pire
n'arrivait, si les forats se ravisaient et se dispersaient, le
sous-officier devait nanmoins avertir l'administration de tout ce
qui s'tait pass. Ple et tremblant de peur, il se rendit
prcipitamment chez le major, sans mme essayer de raisonner les
forats. Il voyait bien que ceux-ci ne s'amuseraient pas 
discuter avec lui.

Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en
rang (je n'appris que plus tard les dtails de cette histoire). Je
croyais qu'on allait procder  un contrle, mais ne voyant pas
les soldats d'escorte qui vrifiaient le compte, je m'tonnai et
regardai autour de moi. Les visages taient mus et exasprs; il
y en avait qui taient blmes. Proccups et silencieux, nos gens
rflchissaient  ce qu'il leur faudrait dire au major. Je
remarquai que beaucoup de forats taient stupfaits de me voir 
leurs cts, mais bientt aprs ils se dtournrent de moi. Ils
trouvaient trange que je me fusse mis en rang et qu' mon tour je
voulusse prendre part  leur plainte, ils n'y croyaient pas. Ils
se tournrent de nouveau de mon ct d'un air interrogateur.

--Que viens-tu faire ici? me dit grossirement et  haute voix
Vassili Antonof, qui se trouvait  ct de moi,  quelque distance
des autres, et qui m'avait toujours dit vous avec la plus grande
politesse.

Je le regardais tout perplexe, en m'efforant de comprendre ce que
cela signifiait; je devinais dj qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire dans notre maison de force.

--Eh! oui, qu'as-tu  rester ici? va-t'en  la caserne, me dit un
jeune gars, forat militaire, que je ne connaissais pas
jusqu'alors et qui tait un bon garon paisible. Cela ne te
regarde pas.

--On se met en rang, lui rpondis-je; est-ce qu'on ne va pas nous
contrler?

--Il est venu s'y mettre aussi, cria un dport.

--Nez-de-fer[35]! fit un autre.

--craseur de mouches! ajouta un troisime avec un mpris
inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de
rire tout le monde.

--Ils sont partout comme des coqs en pte, ces gaillards-l. Nous
sommes au bagne, n'est-ce pas? eh bien! ils se payent du pain
blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs! N'as-tu
pas ta nourriture  part? que viens-tu faire ici?

--Votre place n'est pas ici, me dit Koulikof sans gne, en me
prenant par la main et me faisant sortir des rangs.

Il tait lui-mme trs-ple; ses yeux noirs tincelaient; il
s'tait mordu la lvre infrieure jusqu'au sang, il n'tait pas de
ceux qui attendaient de sang-froid l'arrive du major.

J'aimais fort  regarder Koulikof en pareille occurrence, c'est--dire
quand il devait se montrer tout entier avec ses qualits et
ses dfauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois mme
qu'il serait all  la mort avec une certaine lgance, en
petit-matre. Alors que tout le monde me tutoyait et m'injuriait,
il avait redoubl de politesse envers moi, mais il parlait d'un ton
ferme et rsolu, qui ne permettait pas de rplique.

--Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre
Ptrovitch, et vous n'avez pas  vous en mler. Allez o vous
voudrez, attendez... Tenez, les vtres sont  la cuisine, allez-y.

--Ils sont au chaud l-bas.

J'entrevis en effet par la fentre ouverte nos Polonais qui se
trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d'autres forats.
Tout embarrass, j'y entrai, accompagn de rires, d'injures et
d'une sorte de gloussement qui remplaait les sifflets et les
hues  la maison de force.

--a ne lui plat pas!... tiou-tiou-tiou!... attrapez-le.

Je n'avais encore jamais t offens aussi gravement depuis que
j'tais  la maison de force. Ce moment fut trs-douloureux 
passer, mais je pouvais m'y attendre; les esprits taient par trop
surexcits. Je rencontrai dans l'antichambre T--vski, jeune
gentilhomme sans grande instruction, mais au caractre ferme et
gnreux; les forats faisaient exception pour lui dans leur haine
pour les forats nobles; ils l'aimaient presque; chacun de ses
gestes dnotait un homme brave et vigoureux.

--Que faites-vous, Goriantchikof? me cria-t-il; venez donc ici!

--Mais que se passe-t-il?

--Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas? Cela ne leur
russira pas, qui croira des forats? On va rechercher les
meneurs, et si nous sommes avec eux, c'est sur nous qu'on mettra
la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons t dports! Eux, on
les fouettera tout simplement, tandis qu'on nous mettra en
jugement. Le major nous dteste tous et sera trop heureux de nous
perdre; nous lui servirons de justification.

--Les forats nous vendront pieds et poings lis, ajouta M--tski,
quand nous entrmes dans la cuisine.

Ils n'auront jamais piti de nous, ajouta T--vski.

Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine
de dtenus, qui ne dsiraient pas participer  la plainte
gnrale, les uns par lchet, les autres, par conviction absolue
de l'inutilit de cette dmarche. Akim Akymitch--ennemi naturel
de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la
discipline et le service--attendait avec un grand calme la fin
de cette affaire, dont l'issue ne l'inquitait nullement; il tait
parfaitement convaincu du triomphe immdiat de l'ordre et de
l'autorit administrative. Isa Fomitch, le nez baiss, dans une
grande perplexit, coutait ce que nous disions avec une curiosit
pouvante; il tait excessivement inquiet. Aux nobles polonais
s'taient joints des roturiers de mme nationalit, ainsi que
quelques Russes, natures timides, gens toujours hbts et
silencieux, qui n'avaient pas os se liguer avec les autres et
attendaient tristement l'issue de l'affaire. Il y avait enfin
quelques forats moroses et mcontents qui taient rests dans la
cuisine, non par timidit, mais parce qu'ils estimaient absurde
cette quasi-rvolte, parce qu'ils ne croyaient pas  son succs;
je crus remarquer qu'ils taient mal  leur aise en ce moment, et
que leur regard n'tait pas assur. Ils sentaient parfaitement
qu'ils avaient raison, que l'issue de la plainte serait celle
qu'ils avaient prdite, mais ils se tenaient pour des rengats,
qui auraient trahi la communaut et vendu leurs camarades au
major. Iolkine,--ce rus paysan sibrien envoy aux travaux
forcs pour faux monnayage, qui avait enlev  Koulikof ses
pratiques en ville,--tait aussi l, comme le vieillard de
Starodoub. Aucun cuisinier n'avait quitt son poste, probablement
parce qu'ils s'estimaient partie intgrante de l'administration,
et qu' leur avis, il n'et pas t dcent de prendre parti contre
celle-ci.

--Cependant, dis-je  M--tski d'un ton mal assur,-- part
ceux-ci, tous les forats y sont.

--Qu'est-ce que cela peut bien nous faire? grommela D...

--Nous aurions risqu beaucoup plus qu'eux, en les suivant; et
pourquoi? _Je hais tes brigands_[36]. Croyez-vous mme qu'ils
sauront se plaindre? Je ne vois pas le plaisir qu'ils trouvent 
se mettre eux-mmes dans le ptrin.

--Cela n'aboutira  rien, affirma un vieillard opinitre et
aigri. Almazof, qui tait aussi avec nous, se hta de conclure
dans le mme sens.

--On en fouettera une cinquantaine, et c'est  quoi tout cela
aura servi.

--Le major est arriv! cria quelqu'un. Tout le monde se prcipita
aux fentres.

Le major tait arriv avec ses lunettes, l'air mauvais, furieux,
tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais rsolument sur la ligne
des forats. En pareille circonstance, il tait vraiment hardi et
ne perdait pas sa prsence d'esprit: il faut dire qu'il tait
presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse 
parement orange et ses paulettes d'argent terni avaient quelque
chose de sinistre. Derrire lui venait le fourrier Diatlof,
personnage trs-important dans le bagne, car au fond c'tait lui
qui l'administrait; ce garon, capable et trs-rus, avait une
grande influence sur le major; ce n'tait pas un mchant homme,
aussi les forats en taient-ils gnralement contents. Notre
sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus;--il
avait dj reu une verte semonce et pouvait en attendre encore
dix fois plus.--Les forats qui taient rests tte nue depuis
qu'ils avaient envoy chercher le major, s'taient redresss,
chacun d'eux se raffermissant sur l'autre jambe; ils demeurrent
immobiles,  attendre le premier mot ou plutt le premier cri de
leur chef suprme.

Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit 
vocifrer  gorge dploye; il tait hors de lui. Nous le voyons
de nos fentres courir le long de la ligne des forats, et se
jeter sur eux en les questionnant. Comme nous tions assez
loigns, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les
rponses des forats. Nous l'entendmes seulement crier, avec une
sorte de gmissement ou de grognement:

--Rebelles!... sous les verges!... Meneurs!... Tu es un des
meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu'un.

Nous n'entendmes pas la rponse, mais une minute aprs nous vmes
ce forat quitter les rangs et se diriger vers le corps de
garde... Un autre le suivit, puis un troisime.

--En jugement!... tout le monde! je vous... Qui y a-t-il encore 
la cuisine? bla-t-il en nous apercevant aux fentres ouvertes.
Tous ici! Qu'on les chasse tous!

Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui
emes dit que nous n'avions aucun grief, il revint immdiatement
faire son rapport au major.

--Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-l! fit-il en baissant la
voix de deux tons, tout joyeux.--a ne fait rien, qu'on les
amne tous!

Nous sortmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste,
marchaient tte baisse.

--Ah! Prokofief! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof! Ici! venez
ici, en tas, nous dit le major d'une voix haletante, mais
radoucie; son regard tait mme devenu affable.--M--tski, tu en
es aussi... Prenez les noms! Diatlof! Prenez les noms de tout le
monde, ceux des satisfaits et ceux des mcontents  part, tous
sans exception; vous m'en donnerez la liste... Je vous ferai tous
passer en conseil... Je vous... brigands!

La liste fit son effet.

--Nous sommes satisfaits! cria un des mcontents, d'une voix
sourde, irrsolue.

--Ah! satisfaits! Qui est satisfait? Que ceux qui sont satisfaits
sortent du rang!

--Nous! nous! firent quelques autres voix.

--Vous tes satisfaits de la nourriture? on vous a donc excits?
il y a eu des meneurs, des mutins? Tant pis pour eux...

--Seigneur! qu'est-ce que a signifie? fit une voix dans la
foule.

--Qui a cri cela? qui a cri? rugit le major en se jetant du
ct d'o venait la voix.--C'est toi qui as cri, Rastorgouef?
Au corps de garde!

Rastorgouef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des
rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n'tait pas lui
qui avait cri; mais comme on l'avait dsign, il n'essayait pas
de contredire.

--C'est votre graisse qui vous rend enrags! hurla le major.

--Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne...! Attendez, je
vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent!

--Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse! dirent
quelques forats d'un air sombre; les autres se taisaient
obstinment. Mais le major n'en dsirait pas plus: il trouvait son
profit  finir cette affaire au plus vite et d'un commun accord.

--Ah! maintenant, personne ne se plaint plus! fit-il en
bredouillant. Je l'ai vu... je le savais. Ce sont les meneurs...
Il y a, parbleu, des meneurs! continua-t-il en s'adressant 
Diatlof;--il faut les trouver tous. Et maintenant... maintenant
il est temps d'aller aux travaux. Tambour, un roulement!

Il assista en personne  la formation des dtachements. Les
forats se sparrent tristement, sans parler, heureux de pouvoir
disparatre. Tout de suite aprs la formation des bandes, le major
se rendit au corps de garde, o il prit ses dispositions  l'gard
des meneurs, mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu'il
avait envie d'en finir au plus vite avec cette affaire. Un d'eux
raconta ensuite qu'il avait demand pardon, et que l'officier
l'avait fait relcher aussitt. Certainement notre major n'tait
pas dans son assiette; il avait peut-tre eu peur, car une rvolte
est toujours une chose pineuse, et bien que la plainte des
forats ne ft pas en ralit une rvolte (ou ne l'avait
communique qu'au major, et non au commandant), l'affaire n'en
tait pas moins dsagrable. Ce qui le troublait le plus, c'est
que les dtenus avaient t unanimes  se soulever; il fallait par
consquent touffer  tout prix leur rclamation. On relcha
bientt les meneurs. Le lendemain, la nourriture fut passable,
mais cette amlioration ne dura pas longtemps; les jours suivants,
le major visita plus souvent la maison de force, et il avait
toujours des dsordres  punir. Notre sergent allait et venait,
tout dsorient et proccup, comme s'il ne pouvait revenir de sa
stupfaction. Quant aux forats, ils furent longtemps avant de se
calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus  celle des
premiers jours: ils taient inquiets, embarrasss. Les uns
baissaient la tte et se taisaient, tandis que d'autres parlaient
de cette chauffoure en grommelant et comme malgr eux. Beaucoup
se moquaient d'eux-mmes avec amertume comme pour se punir de leur
mutinerie.

--Tiens, camarade, prends et mange! disait l'un d'eux.

--O est la souris qui a voulu attacher la sonnette  la queue du
chat?

--On ne nous persuade qu'avec un gourdin, c'est sr.
Flicitons-nous qu'il ne nous ait pas tous fait fouetter.

--Rflchis plus et bavarde moins, a vaudra mieux!

--Qu'as-tu  venir me faire la leon? es-tu matre d'cole, par
hasard?

--Bien sr qu'il faut te reprendre.

--Qui es-tu donc?

--Moi, je suis un homme; toi, qui es-tu?

--Un rogaton pour les chiens! voil ce que tu es!

--Toi-mme...

--Allons, assez! qu'avez-vous  brailler? leur criait-on de
tous cts.

Le soir mme de la rbellion, je rencontrai Ptrof derrire les
casernes, aprs le travail de la journe. Il me cherchait. Il
marmottait deux ou trois exclamations incomprhensibles en
s'approchant, il se tut bientt et se promena machinalement avec
moi. J'avais encore le coeur gros de toute cette histoire, et je
crus que Ptrof pourrait me l'expliquer.

--Dites donc, Ptrof, lui demandai-je, les vtres ne sont pas
fchs contre nous?

--Qui se fche? me dit-il comme revenant  lui.

--Les forats... contre nous, contre les nobles?

--Et pourquoi donc se fcheraient-ils?

--Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus.

--Et pourquoi vous seriez vous mutins? me rpondit-il en
s'efforant de comprendre ce que je lui disais,--vous mangez 
part, vous!

--Mon Dieu! mais il y en a des vtres qui ne mangent pas
l'ordinaire et qui se sont mutins avec vous. Nous devions vous
soutenir... par camaraderie.

--Allons donc! tes-vous nos camarades? me demanda-t-il avec
tonnement.

Je le regardai; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement
ce que je voulais de lui: moi, en revanche, je le compris
parfaitement. Pour la premire fois, une ide qui remuait
confusment dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps
s'tait dfinitivement formule; je conus alors ce que je
devinais mal jusque-l. Je venais de comprendre que jamais je ne
serais le camarade des forats, quand mme je serais forat 
perptuit, forat de la section particulire. La physionomie de
Ptrof  ce moment-l m'est reste grave dans la mmoire. Dans sa
question: Allons donc! tes-vous nos camarades? il y avait tant
de navet franche, tant d'tonnement ingnu, que je me demandai
si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque mchancet
moqueuse. Non! je n'tais pas leur camarade, et voil tout.
Va-t'en  droite, nous irons  gauche: tu as tes affaires  toi,
nous les ntres.

Je croyais vraiment qu'aprs la rbellion ils nous dchireraient
sans piti, et que notre vie deviendrait un enfer; rien de pareil
ne se produisit: nous n'entendmes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion mchante. On continua  nous taquiner comme
auparavant, quand l'occasion s'en prsentait, et ce fut tout.
Personne ne garda rancune  ceux qui n'avaient pas voulu se
mutiner et qui taient rests dans la cuisine, pas plus qu' ceux
qui avaient cri les premiers qu'ils ne se plaignaient pas.
Personne ne souffla mot sur ce sujet. J'en demeurai stupfait.


VIII--MES CAMARADES.

Comme on peut le penser, ceux qui m'attiraient le plus, c'taient
les miens, c'est--dire les nobles, surtout dans les premiers
temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans
notre maison de force; Akim Akimytch, l'espion A--v et celui que
l'on croyait parricide, je ne connaissais qu'Akim Akimytch et je
ne parlais qu' lui seul.  vrai dire, je ne m'adressais  lui
qu'en dsespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus
intolrables, quand je croyais que je n'approcherais jamais de
personne autre. Dans le chapitre prcdent, j'ai essay de diviser
nos forats en diverses catgories; mais en me souvenant d'Akim
Akimytch, je crois que je dois ajouter une catgorie  ma
classification. Il est vrai qu'il tait seul  la former. Cette
srie est celle des forats parfaitement indiffrents, c'est--dire
ceux auxquels il est absolument gal de vivre en libert ou
aux travaux forcs, ce qui tait et ne pouvait tre chez nous
qu'une exception. Il s'tait tabli  la maison de force comme
s'il devait y passer sa vie entire: tout ce qui lui appartenait,
son matelas, ses coussins, ses ustensiles, tait solidement et
dfinitivement arrang  demeure. Rien qui et pu faire croire 
une vie temporaire,  un bivouac. Il devait rester de nombreuses
annes aux travaux forcs, mais je doute qu'il penst  sa mise en
libert: s'il s'tait rconcili avec la ralit, c'tait moins de
bon coeur que par esprit de subordination, ce qui revenait au mme
pour lui. C'tait un brave homme, il me vint en aide les premiers
temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j'en
fais l'aveu, il m'inspirait une tristesse profonde, sans pareille,
qui augmentait et aggravait encore mon penchant  l'angoisse.
Quand j'tais par trop dsespr, je m'entretenais avec lui;
j'aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles t
haineuses, enfielles, nous nous serions du moins irrits ensemble
contre notre destine; mais il se taisait, collait tranquillement
ses lanternes, en racontant qu'ils avaient eu une revue en 18..,
que leur commandant divisionnaire s'appelait ainsi et ainsi, qu'il
avait t content des manoeuvres, que les signaux pour les
tirailleurs avaient t changs, etc. Tout cela d'une voix pose
et gale, comme de l'eau qui serait tombe goutte  goutte. Il ne
s'animait mme pas quand il me contait que dans je ne sais plus
quelle affaire au Caucase, on l'avait dcor du ruban de Sainte-Anne
 l'pe. Seulement sa voix devenait plus grave et plus
pose; il la baissait d'un ton, quand il prononait le nom de
Sainte-Anne avec un certain mystre; pendant trois minutes au
moins, il restait silencieux et srieux... Pendant toute cette
premire anne, j'avais des passes absurdes o je hassais
cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffes de
dsespoir durant lesquelles je maudissais la destine qui m'avait
donn un lit de camp o sa tte touchait la mienne. Une heure
aprs, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie
 ces actes que pendant la premire anne de ma rclusion. Par la
suite je me fis au caractre d'Akim Akimytch et j'eus honte de mes
bourrasques antrieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous
fussions jamais ouvertement querells.

De mon temps, outre les trois nobles russes dont j'ai parl, il y
en avait encore huit autres: j'tais sur un pied d'amiti troite
avec quelques-uns d'entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs
taient maladifs, exclusifs et intolrants au plus haut degr. Je
cessai mme de parler  deux d'entre eux. Il n'y en avait que
trois qui fussent instruits, B--ski, M--tski et le vieillard J--
ki, qui avait t autrefois professeur de mathmatiques,--brave
homme, grand original et trs-born intellectuellement, malgr son
rudition.--M--tski et B--ski taient tout autres. Du premier
coup, nous nous entendmes avec M--tski: je ne me querellai pas
une seule fois avec lui, je l'estimai fort, mais sans l'aimer ni
m'attacher  lui; je ne pus jamais y arriver. Il tait
profondment aigri et dfiant, avec beaucoup d'empire sur
lui-mme: justement cela me dplaisait, on sentait que cet homme
n'ouvrirait jamais son me  personne: il se peut pourtant que je
me trompasse. C'tait une forte et noble nature... Son scepticisme
invtr se trahissait dans une habilet extraordinaire, dans la
prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette
dualit de son me, car il tait en mme temps sceptique et
profondment croyant, d'une foi inbranlable en certaines
esprances et convictions. Malgr toute son habilet pratique, il
tait en guerre ouverte avec B--ski et son ami T--ski.

Le premier, B--ski, tait un homme malade, avec une prdisposition
 la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et gnreux. Son
irritabilit nerveuse le rendait capricieux comme un enfant: je ne
pouvais supporter un caractre semblable, et je cessai de voir B--
ski, sans toutefois cesser de l'aimer. C'tait tout juste le
contraire pour M--tski, avec lequel je ne me brouillai jamais,
mais que je n'aimais pas. En rompant toutes relations avec B--ski,
je dus rompre aussi avec T--ski, dont j'ai parl dans le chapitre
prcdent, ce que je regrettai fort, car, s'il tait peu instruit,
il avait bon coeur; c'tait un excellent homme, trs-courageux. Il
aimait et respectait tant B--ski, il le vnrait si fort, que ceux
qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis; ainsi il se
brouilla avec M--tski  cause de B--ski, pourtant il rsista
longtemps. Tous ces gens-l taient bilieux, quinteux, mfiants,
et souffraient d'hyperesthsie morale. Cela se comprend; leur
position tait trs-pnible, beaucoup plus dure que la ntre, car
ils taient exils de leur patrie et dports pour dix, douze ans;
ce qui rendait surtout douloureux leur sjour  la maison de
force, c'taient les prjugs enracins, la manire de voir toute
faite avec lesquels ils regardaient les forats; ils ne voyaient
en eux que des btes fauves et se refusaient  admettre rien
d'humain en eux. La force des circonstances et leur destine les
engageaient dans cette vue. Leur vie  la maison de force tait un
tourment. Ils taient aimables et affables avec les Circassiens,
avec les Tartares, avec Isa Fomitch, mais ils n'avaient que du
mpris pour les autres dtenus. Seul, le vieillard vieux-croyant
avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le
temps que je passai aux travaux forcs, pas un seul dtenu ne leur
reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs
convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses
rapports avec les trangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne
fait que se moquer de l'Allemand, qui est pour le peuple russe un
tre bouffon et grotesque. Nos forats avaient beaucoup plus de
respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes; ils
ne touchaient pas  ceux-l; mais je crois que les Polonais ne
voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en considration.
--Je parlais de T--ski; je reviens  lui. Quand il quitta avec son
camarade leur premire station d'exil pour passer dans notre
forteresse, il avait port presque tout le temps son ami B...,
faible de constitution et de sant, puis au bout d'une
demi-tape. Ils avaient t exils tout d'abord  Y--gorsk, o ils se
trouvaient fort bien; la vie y tait moins dure que dans notre
forteresse. Mais  la suite d'une correspondance innocente avec
les dports d'une autre ville, on avait jug ncessaire de les
transporter dans notre maison de force pour qu'ils y fussent
directement surveills par la haute administration. Jusqu' leur
arrive, M--tski avait t seul. Combien il avait d languir,
pendant cette premire anne de son exil!

J--ki tait ce vieillard qui se livrait toujours  la prire, et
dont j'ai parl plus haut. Tous les condamns politiques taient
des hommes jeunes, trs-jeunes mme, tandis que J--ki tait g de
cinquante ans au moins.

Il tait certainement honnte, mais trange. Ses camarades T--ski
et B--ski le dtestaient et ne lui parlaient pas; ils le
dclaraient entt et tracassier, je puis tmoigner qu'ils avaient
raison. Je crois que dans un bagne,--comme dans tout lieu o les
gens sont rassembls de force et non de bon gr,--on se querelle
et l'on se hait plus vite qu'en libert. Beaucoup de causes
contribuent  ces continuelles brouilleries. J--ki tait vraiment
dsagrable et born; aucun de ses camarades n'tait bien avec
lui; nous ne nous brouillmes pas, mais jamais nous ne fmes sur
un pied amical. Je crois qu'il tait bon mathmaticien. Il
m'expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais,
un systme d'astronomie qu'il avait invent; on me dit qu'il avait
crit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s'tait
moqu; son jugement tait un peu fauss, je crois. Il priait 
genoux des journes entires, ce qui lui attira le respect des
forats; il le conserva jusqu' sa mort, car il mourut sous mes
yeux,  la maison de force,  la suite d'une pnible maladie. Ds
son arrive il avait gagn la considration des dtenus,  la
suite d'une histoire avec le major. En les amenant d'Y--gorsk par
tapes  notre forteresse, on ne les avait pas rass, aussi leurs
cheveux et leurs barbes avaient-ils dmesurment cru; quand on les
prsenta au major, celui-ci s'emporta comme un beau diable; il
tait indign d'une semblable infraction  la discipline, o il
n'y avait pourtant pas de leur faute.

--Ils ont l'air de Dieu sait quoi! rugit-il, ce sont des
vagabonds, des brigands.

J--ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu'on leur
demandait s'ils taient des brigands ou des vagabonds, et
rpondit:

--Nous sommes des condamns politiques, et non des vagabonds.

--Co-oomment? Tu veux faire l'insolent? le rustre? hurla le
major.--Au corps de garde! et cent verges tout de suite! 
l'instant mme!

On punit le vieillard: il se coucha  terre sous les verges, sans
opposer de rsistance, maintint sa main entre ses dents et endura
son chtiment sans une plainte, sans un gmissement, immobile sous
les coups. B--ski et T--ski arrivaient  ce moment  la maison de
force, o M--ski les attendait  la porte d'entre; il se jeta 
leur cou, bien qu'il ne les et jamais vus. Rvolts de l'accueil
du major, ils lui racontrent la scne cruelle qui venait d'avoir
lieu. M--ski me dit plus tard qu'il tait hors de lui en apprenant
cela:--Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fivre.
J'attendis J--ski  la grande porte, car il devait venir tout
droit du corps de garde aprs sa punition. La poterne s'ouvrit, et
je vis passer devant moi J--ski les lvres tremblantes et toutes
blanches, le visage ple; il ne regardait personne et traversa les
groupes de forats rassembls au milieu de la cour--ils savaient
qu'on venait de punir un noble--entra dans la caserne, alla
droit  sa place et, sans mot dire, s'agenouilla et pria. Les
dtenus furent surpris et mme mus. Quand je vis ce vieillard 
cheveux blancs, qui avait laiss dans sa patrie une femme et des
enfants, quand je le vis, aprs cette honteuse punition,
agenouill et priant,--je m'enfuis de la caserne, et pendant
deux heures je fus comme fou: j'tais comme ivre... Depuis lors,
les forats furent pleins de dfrence et d'gards pour J--ski; ce
qui leur avait particulirement plu, c'est qu'il n'avait pas cri
sous les verges.

Il faut pourtant tre juste et dire la vrit: on ne saurait juger
par cet exemple des relations de l'administration avec les
dports nobles, quels qu'ils soient, Russes ou Polonais. Mon
anecdote montre qu'on peut tomber sur un mchant homme: si ce
mchant homme est commandant absolu d'une maison de force, s'il
dteste par hasard un exil, le sort de celui-ci est loin d'tre
enviable. Mais l'administration suprieure des travaux forcs en
Sibrie, qui donne le ton et les directions aux commandants
subordonns, est pleine de discernement  l'gard des dports
nobles et mme, en certains cas, leur montre plus d'indulgence
qu'aux autres forats de basse condition. Les causes en sont
claires: d'abord ces chefs sont eux-mmes gentilshommes, et puis
on citait des cas o des nobles avaient refus de se coucher sous
les verges et s'taient jets sur leurs excuteurs; les suites de
ces rbellions taient toujours fcheuses; enfin--et je crois
que c'est la cause principale--il y avait dj longtemps de
cela, trente-cinq ans au moins, on avait envoy d'un coup en
Sibrie une masse de dports nobles[37]; ils avaient su si bien se
poser et se recommander que les chefs des travaux forcs
regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d'un
tout autre oeil que les forats ordinaires. Les commandants
subalternes s'taient rgls sur l'exemple de leurs chefs, et
obissaient aveuglment  cette manire de voir. Beaucoup d'entre
eux critiquaient et dploraient ces dispositions de leurs
suprieurs; ils taient trs-heureux quand on leur permettait
d'agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop
de latitude; j'ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La
seconde catgorie des travaux forcs, dans laquelle je me trouvais
et qui se composait de forats serfs, soumis  l'autorit
militaire--tait beaucoup plus dure que la premire (les mines)
et la troisime (travail de fabrique). Elle tait plus dure
non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres forats,
parce que l'administration et l'organisation en taient toutes
militaires, et ressemblaient fort  celles des bagnes de Russie.
Les chefs taient plus svres, les habitudes plus rigoureuses que
dans les deux autres catgories: on tait toujours dans les fers,
toujours sous escorte, toujours enferm, ce qui n'existait pas
ailleurs,  ce que disaient du moins nos forats, et certes il y
avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec
bonheur pour les travaux des mines, que la loi dclarait tre la
punition suprme; ils en rvaient. Tous ceux qui avaient t dans
les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu'il
n'y avait pas d'enfer semblable  celui-l, que la Sibrie tait
un vrai paradis, compare  la rclusion dans les forteresses en
Russie. Si donc on avait un peu plus d'gards pour nous autres
nobles dans notre maison de force qui tait directement surveille
par le gnral gouverneur, et dont l'administration tait toute
militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les
forats de la premire et de la troisime catgorie. Je puis
parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sibrie: les
rcits que j'ai entendu faire par des dports de la premire et
de la troisime catgorie confirment ma conclusion. On nous
surveillait beaucoup plus troitement que nulle part ailleurs:
nous n'avions aucune immunit en ce qui concernait les travaux et
la rclusion: mmes travaux, mmes fers, mme squestration que
les autres dtenus; il tait parfaitement impossible de nous
protger, car je savais que dans _un bon vieux temps trs-rapproch_
les dnonciations, les intrigues, minant le crdit des
personnes en place, s'taient tellement multiplies, que
l'administration craignait les dlations, et dans ce temps-l,
montrer de l'indulgence  une certaine classe de forats tait un
crime!... Aussi chacun avait-il peur pour lui-mme: nous tions
donc ravals au niveau des autres forats, on ne faisait exception
que pour les punitions corporelles,--et encore nous aurait-on
fouetts si nous avions commis un dlit quelconque, car le service
exigeait que nous fussions gaux devant le chtiment,--mais on
ne nous aurait pas fouetts  la lgre et sans motif, comme les
autres dtenus. Quand notre commandant eut connaissance du
chtiment inflig  J--ski, il se fcha srieusement contre le
major et lui ordonna de faire plus d'attention dsormais. Tout le
monde en fut instruit. On sut aussi que le gnral gouverneur, qui
avait grande confiance en notre major et qui l'aimait  cause de
son exactitude  observer la loi et de ses qualits d'employ, lui
fit une verte semonce, quand il fut inform de cette histoire. Et
notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple,
se donner la satisfaction de fouetter M--ski, qu'il dtestait sur
la foi des calomnies de A--f, mais il ne put y arriver; il avait
beau chercher un prtexte, le perscuter et l'espionner, ce
plaisir lui fut refus. L'affaire de J--ski se rpandit en ville,
et l'opinion publique fut dfavorable au major; les uns lui firent
des rprimandes, d'autres lui infligrent des affronts.

Je me rappelle maintenant ma premire rencontre avec le major. On
nous avait pouvants--moi et un autre dport noble--encore 
Tobolsk, par les rcits sur le caractre abominable de cet homme.
Les anciens exils (condamns jadis  vingt-cinq ans de travaux
forcs), nobles comme nous, qui nous avaient visits avec tant de
bont pendant notre sjour  la prison de passage, nous avaient
prvenus contre notre futur commandant; ils nous avaient aussi
promis de faire tout ce qu'ils pourraient en notre faveur auprs
de leurs connaissances et de nous pargner ses perscutions. En
effet, ils crivirent aux trois filles du gnral gouverneur, qui
intercdrent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il
faire? Il se borna  dire au major d'tre quitable dans
l'application de la loi.--Vers trois heures de l'aprs-dne
nous arrivmes, mon camarade et moi, dans cette ville; l'escorte
nous conduisit directement chez notre tyran. Nous restmes dans
l'antichambre  l'attendre, pendant qu'on allait chercher le
sous-officier de la prison. Ds que celui-ci fut arriv, le major
entra. Son visage cramoisi, couperos et mauvais fit sur nous une
impression douloureuse: il semblait qu'une araigne allait se
jeter sur une pauvre mouche se dbattant dans sa toile.

--Comment t'appelle-t-on? demanda-t-il  mon camarade. Il parlait
d'une voix dure, saccade, et voulait produire sur nous de
l'impression.

Mon camarade se nomma.

--Et toi? dit-il en s'adressant  moi, en me fixant par derrire
ses lunettes.

Je me nommai.

--Sergent! qu'on les mne  la maison de force, qu'on les rase au
corps de garde, en civils... la moiti du crne, et qu'on les
ferre demain! Quelles capotes avez-vous l? d'o les avez-vous?
nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises 
ronds jaunes cousus dans le dos, qu'on nous avait dlivres 
Tobolsk,--C'est un nouvel uniforme, pour sr c'est un nouvel
uniforme... On projette encore... a vient de Ptersbourg...
dit-il en nous examinant tour  tour.--Ils n'ont rien avec eux?
fit-il soudain au gendarme qui nous escortait.

--Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, rpondit
celui-ci en se mettant au port d'armes, non sans tressauter
lgrement. Tout le monde le connaissait et le craignait.

--Enlevez-leur tout a! Ils ne doivent garder que leur linge, le
linge blanc; enlevez le linge de couleur s'il y en a, et vendez-le
aux enchres. On inscrira le montant aux recettes. Le forat ne
possde rien, continua-t-il en nous regardant d'un oeil svre.--
Faites attention! conduisez-vous bien! que je n'entende pas de
plaintes! sans quoi... punition corporelle!--Pour le moindre
dlit--les v-v-verges!

Je fus presque malade ce soir-l de cet accueil auquel je n'tais
pas habitu: l'impression tait d'autant plus douloureuse que
j'entrais dans cet enfer! Mais j'ai dj racont tout cela.

J'ai dj dit que nous n'avions aucune immunit, aucun allgement
dans notre travail quand les autres forats taient prsents; on
essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant
trois mois, B--ski et moi,  la chancellerie des ingnieurs en
qualit de copistes, mais en secret; tous ceux qui devaient le
savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir.
C'taient les chefs ingnieurs qui nous avaient valu cette bonne
aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G--kof
fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois,
car il repartit bientt pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur
envoy par le ciel et fit une profonde impression sur tous les
forats. Ils ne l'aimaient pas, ils l'adoraient, si l'on peut
employer ce mot. Je ne sais trop ce qu'il avait fait, mais il
avait conquis leur affection du premier coup. C'est un vrai
pre! disaient  chaque instant les dports pendant tout le
temps qu'il dirigea les travaux du gnie. C'tait un joyeux
viveur. De petite taille, avec un regard hardi et sr de lui-mme,
il tait aimable et gracieux avec tous les forats, qu'il aimait
paternellement. Pourquoi les aimait-il? Je ne saurais trop le
dire, mais il ne pouvait voir un dtenu sans lui adresser un mot
affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n'y avait rien
d'autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le matre,
le chef. C'tait leur camarade, leur gal. Malgr cette
condescendance, je ne me souviens pas que les forats se soient
jamais permis d'tre irrespectueux ou familiers. Au contraire.
Seulement la figure du dtenu s'clairait subitement quand il
rencontrait le commandant; il souriait largement, le bonnet  la
main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui
adressait la parole, c'tait un grand honneur.--Il y a de ces
gens populaires!--G--kof avait l'air crne, marchait  grands
pas, trs-droit: un aigle, disaient de lui les forats. Il ne
pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du
gnie, qui sous tous les commandants taient excuts dans les
formes lgales tablies une fois pour toutes. Quand par hasard il
rencontrait une bande de forats dont le travail tait termin, il
les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les dtenus
l'aimaient pour la confiance qu'il leur tmoignait, pour son
horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si
irritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis sr que
s'il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus
fieff de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j'en suis
convaincu. Comme tous les dtenus lui furent sympathiques, quand
ils apprirent qu'il tait brouill  mort avec notre major
dtest! Cela arriva un mois aprs son arrive; leur joie fut au
comble. Le major avait t autrefois son frre d'armes; quand ils
se rencontrrent aprs une longue sparation, ils menrent d'abord
joyeuse vie ensemble, mais bientt ils cessrent d'tre intimes.
Ils s'taient querells, et G--kof devint l'ennemi jur du major.
On raconta mme qu'ils s'taient battus  coups de poing, et il
n'y avait pas l de quoi tonner ceux qui connaissaient notre
major: il aimait  se battre. Quand les forats apprirent cette
querelle, ils ne se tinrent plus de joie: C'est notre Huit-yeux
qui peut s'entendre avec le commandant! celui-l est un aigle,
tandis que notre _honi_... Ils taient fort curieux de savoir qui
avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait
ross l'autre. Si ce bruit et t dmenti, nos forats en
auraient prouv un cruel dsappointement.--Pour sur, c'est le
commandant qui l'a reint, disaient-ils; tout petit qu'il soit,
il est audacieux; l'autre se sera fourr sous un lit, tant il aura
eu peur. Mais G--kof repartit bientt, laissant de vifs regrets
dans le bagne. Nos ingnieurs taient tous de braves gens: on les
changea trois ou quatre fois de mon temps.--Nos aigles ne
restent jamais bien longtemps, disaient les dtenus, surtout quand
ils nous protgent.

C'est ce G--kof qui nous envoya, B--ski et moi, travailler  sa
chancellerie, car il aimait les dports nobles. Quand il partit,
notre condition demeura plus tolrable, car il y avait un
ingnieur qui nous tmoignait beaucoup de sympathie. Nous copiions
des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre
criture, quand arriva un ordre suprieur qui enjoignait de nous
renvoyer  nos travaux antrieurs. On avait dj eu le temps de
nous dnoncer. Au fond, nous n'en fmes pas trop mcontents, car
nous tions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans
entiers, je travaillai sans interruption avec B--ski, presque
toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos
esprances, de nos convictions. Celles de l'excellent B--ski
taient tranges, exclusives: il y a des gens trs-intelligents
dont les ides sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant
souffert, tant endur pour elles, ils les ont gardes au prix de
tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et
cruel, B--ski souffrait de toute objection et y rpondait par des
violences. Il avait peut-tre raison, plus raison que moi sur
certains points, mais nous fmes obligs de nous sparer, ce dont
j'prouvai un grand regret, car nous avions dj beaucoup d'ides
communes.

Avec les annes M--tski devenait de plus en plus triste et sombre.
Le dsespoir l'accablait. Durant les premiers temps de ma
rclusion, il tait plus communicatif, il laissait mieux voir ce
qu'il pensait. Il achevait sa deuxime anne de travaux forcs
quand j'y arrivai. Tout d'abord, il s'intressa fort aux nouvelles
que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au
dehors: il me questionna, m'couta, s'mut, mais peu  peu il se
concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu'il
pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant
il s'aigrissait toujours plus. _Je hais ces brigands_[38], me
rptait-il en parlant des forats que j'avais dj appris 
connatre; mes arguments en leur faveur n'avaient aucune prise sur
lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait
quelquefois d'accord avec moi, mais distraitement: le lendemain il
me rptait de nouveau: _Je hais ces brigands_. (Nous parlions
souvent franais avec lui; aussi un surveillant des travaux, le
soldat du gnie Dranichnikof, nous appelait toujours _aides-chirurgiens_,
Dieu sait pourquoi!) M--tski ne s'animait que quand il parlait
de sa mre. Elle est vieille et infirme--me disait-il--elle
m'aime plus que tout au monde, et je ne sais mme pas si
elle est vivante. Si elle apprend qu'on m'a fouett...--M-tski
n'tait pas noble, et avait t fouett avant sa dportation.
Quand ce souvenir lui revenait, il grinait des dents et
dtournait les yeux. Vers la fin de sa rclusion, il se promenait
presque toujours seul. Un jour,  midi, on l'appela chez le
commandant, qui le reut le sourire aux lvres.

--Eh bien! M--tski, qu'as-tu rv cette nuit? lui demanda-t-il.

Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard
M--tski; il me sembla qu'on me perait le coeur.

--J'ai rv que je recevais une lettre de ma mre, rpondit-il.

--Mieux que a, mieux que a! rpliqua le commandant. Tu es
libre. Ta mre a suppli l'Empereur... et sa prire a t exauce.
Tiens, voil sa lettre, voil l'ordre de te mettre en libert. Tu
quitteras la maison de force  l'instant mme.

Il revint vers nous, ple et croyant  peine  son bonheur.

Nous le flicitmes. Il nous serra la main de ses mains froides et
tremblantes. Beaucoup de forats le complimentrent aussi; ils
taient heureux de son bonheur.

Il devint colon et s'tablit dans notre ville, o peu de temps
aprs on lui donna une place. Il venait souvent  la maison de
force et nous communiquait diffrentes nouvelles, quand il le
pouvait. C'tait les nouvelles politiques qui l'intressaient
surtout.

Outre les quatre Polonais, condamns politiques dont j'ai parl,
il y en avait encore deux tout jeunes, dports pour un laps de
temps trs-court; ils taient peu instruits, mais honntes,
simples et francs. Un autre, A--tchoukovski, tait par trop simple
et n'avait rien de remarquable, tandis que B--m, un homme dj
g, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi
il avait t exil, bien qu'il le racontt volontiers: c'tait un
caractre mesquin, bourgeois, avec les ides et les habitudes
grossires d'un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction,
il ne s'intressait nullement  ce qui ne concernait pas son
mtier de peintre au gros pinceau; il faut reconnatre que c'tait
un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientt parler de
ses talents, et toute la ville employa B--m  dcorer les
murailles et les plafonds. En deux ans, il dcora presque tous les
appartements des employs, qui lui payaient grassement son
travail; aussi ne vivait-il pas trop misrablement. On l'envoya
travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement
son mtier; l'un d'eux, T--jevski, peignait presque aussi bien que
lui. Notre major, qui habitait un logement de l'tat, fit venir
B--m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B--m
se donna tant de peine que l'appartement du gnral gouverneur
semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison
tait vieille et dcrpite,  un tage, trs-sale, tandis que
l'intrieur tait dcor comme un palais; notre major jubilait...
Il se frottait les mains et disait  tout le monde qu'il allait se
marier.--Comment ne pas se marier, quand on a un pareil
appartement? faisait-il trs-srieusement. Il tait toujours plus
content de B--m et de ceux qui l'aidaient. Ce travail dura un
mois. Pendant tout ce temps, le major changea d'opinion  notre
sujet et commena mme  nous protger, nous autres condamns
politiques. Un jour, il fit appeler J--ki.

--J--ki, lui dit-il, je t'ai offens, je t'ai fait fouetter sans
raison. Je m'en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens!

J--ki rpondit qu'il comprenait parfaitement.

--Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t'aie fait appeler pour
te demander pardon? Imagines-tu cela? qui es-tu pour moi? Un ver!
moins qu'un ver de terre: tu es un forat, et moi, par la grce de
Dieu[39], major... Major, comprends-tu cela?

J--ki rpondit qu'il comprenait aussi cela.

--Eh bien! je veux me rconcilier avec toi. Mais conois-tu bien
ce que je fais? conois-tu toute la grandeur de mon action? Es-tu
capable de la sentir et de l'apprcier?

Imagine-toi: moi, moi, major!... etc.

J--ki me raconta cette scne. Un sentiment humain existait donc
dans cette brute toujours ivre, dsordonne et tracassire! Si
l'on prend en considration ses ides et son dveloppement
intellectuel, on doit convenir que cette action tait vraiment
gnreuse. L'ivresse perptuelle dans laquelle il se trouvait y
avait peut-tre contribu!

Le rve du major ne se ralisa pas; il ne se maria pas, quoiqu'il
fut dcid  prendre femme sitt qu'on aurait fini de dcorer son
appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement; on lui
enjoignit de donner sa dmission. De vieux pchs taient revenus
sur l'eau: il avait t, je crois, matre de police de notre
ville... Ce coup l'assomma inopinment. Tous les forats se
rjouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle; ce fut une
fte, une solennit. On dit que le major pleurnichait comme une
vieille femme et hurlait. Mais que faire? Il dut donner sa
dmission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu'il
possdait; il tomba dans la misre. Nous le rencontrions
quelquefois--plus tard--en habit civil tout rp avec une
casquette  cocarde. Il regardait les forats d'un air mauvais.
Mais son aurole et son prestige avaient disparu avec son uniforme
de major. Tant qu'il avait t notre chef, c'tait un dieu habill
en civil; il avait tout perdu, il ressemblait  un laquais.

Pour combien entre l'uniforme dans l'importance de ces gens-l!


IX--L'VASION.

Peu de temps aprs que le major eut donn sa dmission, on
rorganisa notre maison de force de fond en comble. Les travaux
forcs y furent abolis et remplacs par un bagne militaire sur le
modle des bagnes de Russie. Par suite, on cessa d'y envoyer les
dports de la seconde catgorie, qui devait se composer dsormais
des seuls dtenus militaires, c'est--dire de gens qui
conservaient leurs droits civiques. C'taient des soldats comme
tous les autres, mais qui avaient t fouetts; ils n'taient
dtenus que pour des priodes trs-courtes (six ans au plus); une
fois leur condamnation purge, ils rentraient dans leurs
bataillons en qualit de simples soldats, comme auparavant. Les
rcidivistes taient condamns  vingt ans de rclusion.
Jusqu'alors nous avions eu dans notre prison une division
militaire, mais simplement parce qu'on ne savait o mettre les
soldats. Ce qui tait l'exception devint la rgle. Quant aux
forats civils, privs de tous leurs droits, marqus au fer et
rass, ils devaient rester dans la forteresse pour y finir leur
temps; comme il n'en venait plus de nouveaux et que les anciens
taient mis en libert les uns aprs les autres, elle ne devait
plus contenir un seul forat au bout de dix ans. La division
particulire fut aussi maintenue; de temps  autre arrivaient
encore des criminels militaires d'importance, qui taient crous
dans notre prison, en attendant qu'on comment les travaux
pnibles en Sibrie orientale. Notre genre de vie ne fut pas
chang. Les travaux, la discipline taient les mmes
qu'auparavant; seule, l'administration avait t renouvele et
complique. Un officier suprieur, commandant de compagnie, avait
t dsign comme chef de la prison; il avait sous ses ordres
quatre officiers subalternes qui taient de garde  leur tour. Les
invalides furent renvoys et remplacs par douze sous-officiers et
un surveillant d'arsenal. On divisa les sections de dtenus en
dizaines, et l'on choisit des caporaux parmi eux; ils n'avaient,
bien entendu, qu'un pouvoir nominal sur leurs camarades. Comme de
juste, Akim Akimytch fut du nombre. Ce nouvel tablissement fut
confi au commandant, qui resta chef de la prison. Les changements
n'allrent pas plus loin. Tout d'abord les forats s'agitrent
beaucoup; ils discutaient, cherchaient  pntrer leurs nouveaux
chefs; mais quand ils virent qu'au fond tout tait comme
auparavant, ils se tranquillisrent, et notre vie reprit son cours
ordinaire. Nous tions au moins dlivrs du major; tout le monde
respira et reprit courage. L'pouvante avait disparu; chacun de
nous savait qu'en cas de besoin, il avait droit de se plaindre 
son chef, et qu'on ne pouvait plus le punir s'il avait raison,
sauf les cas d'erreur. On continua  apporter de l'eau-de-vie
comme auparavant, bien qu'au lieu d'invalides nous eussions
maintenant des sous-officiers. C'taient tous des gens honntes et
aviss, qui comprenaient leur situation. Il y en eut bien qui
voulurent faire les fanfarons et nous traiter comme des soldats,
mais ils entrrent bientt dans le courant gnral. Ceux qui
mirent par trop de temps  comprendre les habitudes de notre
prison furent instruits par nos forats eux-mmes. Il y eut
quelques histoires assez vives. On tentait un sous-officier avec
de l'eau-de-vie, on l'enivrait, puis, quand il tait dgris, on
lui expliquait, de faon qu'il comprit bien, que comme il avait bu
avec les dtenus, par consquent... Les sous-officiers finirent
par fermer les yeux sur le commerce de l'eau-de-vie. Ils allaient
au march comme les invalides et apportaient aux dtenus du pain
blanc, de la viande, enfin tout ce qui pouvait tre introduit sans
risque; aussi ne puis-je pas comprendre pourquoi tout avait t
chang et pourquoi la maison de force tait devenue une prison
militaire. Cela arriva deux ans avant ma sortie. Je devais vivre
encore deux ans sous ce rgime...

Dois-je dcrire dans ces mmoires tout le temps que j'ai pass au
bagne? Non. Si je racontais par ordre tout ce que j'ai vu, je
pourrais doubler et tripler le nombre des chapitres, mais une
semblable description serait par trop monotone. Tout ce que je
raconterais rentrerait forcment dans les chapitres prcdents, et
le lecteur s'est dj fait en les parcourant une ide de la vie
des forats de la seconde catgorie. J'ai voulu reprsenter notre
maison de force et ma vie d'une faon exacte et saisissante, je ne
sais trop si j'ai atteint mon but. Je ne puis juger moi-mme mon
travail. Je crois pourtant que je puis le terminer ici.  remuer
ces vieux souvenirs, la vieille souffrance remonte et m'touffe.
Je ne puis d'ailleurs me souvenir de tout ce que j'ai vu, car les
dernires annes se sont effaces de ma mmoire; je suis sr que
j'ai oubli beaucoup de choses. Ce dont je me rappelle, par
exemple, c'est que ces annes se sont coules lentement,
tristement, que les journes taient longues, ennuyeuses, et
tombaient goutte  goutte. Je me rappelle aussi un ardent dsir de
ressusciter, de renatre dans une vie nouvelle qui me donnt la
force de rsister, d'attendre et d'esprer. Je m'endurcis enfin:
j'attendis: je comptais chaque jour; quand mme il m'en restait
mille  passer  la maison de force, j'tais heureux le lendemain
de pouvoir me dire que je n'en avais plus que neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf, et non plus mille. Je me souviens encore
qu'entour de centaines de camarades, j'tais dans une effroyable
solitude, et que j'en vins  aimer cette solitude. Isol au milieu
de la foule des forats, je repassais ma vie antrieure, je
l'analysais dans les moindres dtails, j'y rflchissais et je me
jugeais impitoyablement; quelquefois mme je remerciais la
destine qui m'avait octroy cette solitude, sans laquelle je
n'aurai pu ni me juger ni me replonger dans ma vie passe. Quelles
esprances germaient alors dans mon coeur! Je pensais, je
dcidais, je me jurais de ne plus commettre les fautes que j'avais
commises, et d'viter les chutes qui m'avaient bris. Je me fis le
programme de mon avenir, en me promettant d'y rester fidle. Je
croyais aveuglment que j'accomplirais, que je pouvais accomplir
tout ce que je voulais... J'attendais, j'appelais avec transport
ma libert... Je voulais essayer de nouveau mes forces dans une
nouvelle lutte. Parfois une impatience fivreuse m'treignait...
Je souffre rien qu' rveiller ces souvenirs. Bien entendu, cela
n'intresse que moi... J'cris ceci parce que je pense que chacun
me comprendra, parce que chacun sentira de mme, qui aura le
malheur d'tre condamn et emprisonn, dans la fleur de l'ge, en
pleine possession de ses forces.

Mais  quoi bon!... je prfre terminer mes mmoires par un rcit
quelconque, afin de ne pas les finir trop brusquement.

J'y pense; quelqu'un demandera peut-tre s'il est impossible de
s'enfuir de la maison de force, et si, pendant tout le temps que
j'y ai pass, il n'y eut pas de tentative d'vasion. J'ai dj dit
qu'un dtenu qui a subi deux ou trois ans commence  tenir compte
de ce chiffre, et calcule qu'il vaut mieux finir son temps sans
encombre, sans danger, et devenir colon aprs sa mise en libert.
Mais ceux qui calculent ainsi sont les forats condamns pour un
temps relativement court: ceux dont la condamnation est longue
sont toujours prts  risquer... Pourtant les tentatives d'vasion
taient rares. Fallait-il attribuer cela  la lchet des forats,
 la svrit de la discipline militaire, ou bien  la situation
de notre ville qui ne favorisait gure les vasions (car elle
tait en pleine steppe dcouverte)? Je n'en sais rien. Je crois
que tous ces motifs avaient leur influence... Il tait difficile
de s'vader de notre prison: de mon temps, deux forats
l'essayrent: c'taient des criminels d'importance.

Quand notre major eut donn sa dmission, A--v (l'espion du bagne)
resta seul et sans protection. Jeune encore, son caractre prenait
de la fermet avec l'ge: il tait effront, rsolu et
trs-intelligent. Si on l'avait mis en libert, il et certainement
continu  espionner et  battre monnaie par tous les moyens
possibles, si honteux qu'ils fussent, mais il ne se serait plus
laiss reprendre; il avait gagn de l'exprience au bagne. Il
s'exerait  fabriquer de faux passe-ports. Je ne l'affirme
pourtant pas, car je tiens ce fait d'autres forats. Je crois
qu'il tait prt  tout risquer dans l'unique esprance de changer
son sort. J'eus l'occasion de pntrer dans son me et d'en voir
toute la laideur: son froid cynisme tait rvoltant et excitait en
moi un dgot invincible. Je crois que s'il avait eu envie de
boire de l'eau-de-vie, et que le seul moyen d'en obtenir et t
d'assassiner quelqu'un, il n'aurait pas hsit un instant, 
condition toutefois que son crime restt secret. Il avait appris 
tout calculer dans notre maison de force. C'est sur lui que le
Koulikof de la section particulire arrta son choix.

J'ai dj parl de Koulikof. Il n'tait plus jeune, mais plein
d'ardeur, de vie et de vigueur, et possdait des facults
extraordinaires. Il se sentait fort, et voulait vivre encore: ces
gens-l veulent vivre quand mme la vieillesse a dj fait d'eux
sa proie. J'eusse t bien surpris si Koulikof n'avait pas tent
de s'vader. Mais il tait dj dcid. Lequel des deux avait le
plus d'influence sur l'autre, Koulikof ou A--f, je n'en sais rien;
ils se valaient, et se convenaient de tout point; aussi se
lirent-ils bientt. Je crois que Koulikof comptait sur A--f pour
lui fabriquer un passe-port; d'ailleurs ce dernier tait un noble,
il appartenait  la bonne socit--cela promettait d'heureuses
chances, s'ils parvenaient  regagner la Russie. Dieu sait comme
ils s'entendirent et quelles taient leurs esprances; en tout
cas, elles devaient sortir de la routine des vagabonds sibriens.
Koulikof tait un comdien qui pouvait remplir divers rles dans
la vie, il avait droit d'esprer beaucoup de ses talents. La
maison de force trangle et touffe de pareils hommes. Ils
complotrent donc leur vasion.

Mais il tait impossible de fuir sans un soldat d'escorte, il
fallait gagner ce soldat. Dans l'un des bataillons casernes  la
forteresse se trouvait un Polonais d'un certain ge, homme
nergique et digne d'un meilleur sort, srieux, courageux. Quand
il tait arriv en Sibrie, tout jeune, il avait dsert, car le
mal du pays le minait. Il fut repris et fouett; pendant deux ans,
il fit partie des compagnies de discipline. Rentr dans son
bataillon, il s'tait mis avec zle au service; on l'en avait
rcompens en lui donnant le grade de caporal. Il avait de
l'amour-propre, et parlait du ton d'un homme qui se tient en haute
estime.

Je le remarquai quelquefois parmi les soldats qui nous
surveillaient, car les Polonais m'avaient parl de lui. Je crus
voir que le mal du pays s'tait chang en une haine sourde,
irrconciliable. Il n'aurait recul devant rien, et Koulikof, eut
du flair en le choisissant comme complice de son vasion. Ce
caporal s'appelait Kohler. Il se concerta avec Koulikof, et ils
fixrent le jour. On tait au mois de juin, pendant les grandes
chaleurs. Le climat de notre ville tait assez gal, surtout
l't, ce qui est trs-favorable aux vagabonds. Il ne fallait pas
penser  s'enfuir directement de la forteresse, car la ville est
situe sur une colline, dans un lieu dcouvert, les forts qui
l'entourent sont  une assez grande distance. Un dguisement tait
indispensable, et pour se le procurer il fallait gagner le
faubourg, o Koulikof s'tait mnag un repaire depuis longtemps.
Je ne sais si ses bonnes connaissances du faubourg taient dans le
secret. Il faut croire que oui, quoique ce point soit rest
incertain. Cette anne-l, une jeune demoiselle de conduite
lgre, d'extrieur trs-agrable, nomme Vanika-Tanika, venait de
s'tablir dans un coin du faubourg; elle donnait dj de grandes
esprances, qu'elle devait entirement justifier par la suite. On
l'appelait aussi feu et flamme; je crois qu'elle tait
d'intelligence avec les fugitifs, car Koulikof avait fait des
folies pour elle pendant toute une anne. Quand on forma les
dtachements, le matin, nos gaillards s'arrangrent pour se faire
envoyer avec le forat Chilkine--polier-pltrier de son mtier
--recrpir des casernes vides que les soldats du camp avaient
abandonnes. A--f et Koulikof devaient l'aider  transporter les
matriaux ncessaires. Kohler se fit admettre dans l'escorte;
comme pour trois dtenus le rglement exigeait deux soldats
d'escorte, on lui confia une jeune recrue, auquel il devait
apprendre le service en sa qualit de caporal. Il fallait que nos
fuyards eussent une bien grande influence sur Kohler pour qu'il se
dcidt  les suivre, lui, un homme srieux, intelligent et
calculateur, qui n'avait plus que quelques annes  passer sous
les drapeaux.

Ils arrivrent aux casernes vers six heures du matin. Ils taient
compltement seuls. Aprs avoir travaill une heure environ,
Koulikof et A--f dirent  Chilkine qu'ils allaient  l'atelier
voir quelqu'un et prendre un outil dont ils avaient besoin. Ils
durent user de ruse avec Chilkine et lui conter cela du ton le
plus naturel. C'tait un Moscovite, polier de son mtier, rus,
pntrant, peu causeur, d'aspect dbile et dcharn. Cet homme qui
aurait du passer sa vie en gilet et en cafetan, dans quelque
boutique de Moscou, se trouvait dans la section particulire, au
nombre des plus redoutables criminels militaires, aprs de longues
prgrinations; ainsi l'avait voulu sa destine. Qu'avait-il fait
pour mriter un chtiment si dur? je n'en sais rien; il ne
manifestait jamais la moindre aigreur et vivait paisiblement; de
temps  autre, il s'enivrait comme un savetier;  part cela, sa
conduite tait excellente. On ne l'avait pas mis dans le secret
comme de juste, et il fallait le drouter. Koulikof lui dit en
clignant de l'oeil qu'ils allaient chercher de l'eau-de-vie,
cache dans l'atelier depuis la veille, ce qui intressa fort
Chilkine; il ne se douta de rien et resta seul avec la jeune
recrue, pendant que Koulikof, A--f et Kohler se rendaient au
faubourg.

Une demi-heure se passa; les absents ne revenaient pas. Chilkine
se mit  rflchir: un clair lui traversa l'esprit. Il se rappela
que Koulikof paraissait avoir quelque chose d'extraordinaire,
qu'il chuchotait avec A--f en clignant de l'oeil; il l'avait vu;
maintenant il se souvenait de tout. Kohler avait galement frapp
son attention; en partant avec les deux forats, le caporal avait
expliqu  la recrue ce qu'elle devait faire pendant son absence,
ce qui n'tait pas dans ses habitudes. Plus Chilkine scrutait ses
souvenirs, plus ses soupons augmentaient. Le temps s'coulait,
les forats ne revenaient pas; son inquitude tait extrme, car
il comprenait que l'administration le souponnerait de connivence
avec les fugitifs: il risquait sa peau par consquent. On pouvait
croire qu'il tait leur complice, et qu'il les avait laisss
partir, connaissant leur intention; s'il tardait  dnoncer leur
disparition, ces soupons prendraient encore plus de consistance.
Il n'avait pas de temps  perdre. Il se rappela alors que Koulikof
et A--f taient devenus intimes depuis quelque temps, qu'ils
complotaient souvent derrire les casernes,  l'cart. Il se
souvint encore que cette ide lui tait dj venue, qu'ils se
concertaient... Il regarda son soldat d'escorte; celui-ci
billait, accoud sur son fusil, et se grattait le nez le plus
innocemment du monde; aussi Chilkine ne jugea-t-il pas ncessaire
de lui communiquer ses penses: il lui dit tout simplement de
venir avec lui  l'atelier du gnie. Il voulait demander l si on
n'avait pas aperu ses camarades; mais personne ne les avait vus.
Les soupons de Chilkine se confirmaient.--S'ils avaient t
simplement s'enivrer ou bambocher au faubourg, comme Koulikof le
faisait souvent... mais cela tait impossible, pensait Chilkine.
Ils le lui auraient dit, car  quoi bon lui cacher cela? Chilkine
quitta son travail, et sans mme retourner  la caserne o il
travaillait, il s'en fut tout droit  la maison de force.

Il tait prs de neuf heures quand il arriva chez le sergent-major,
auquel il communiqua ses soupons. Celui-ci eut peur, et
tout d'abord ne voulut pas le croire, Chilkine ne lui avait
communiqu son ide que sous forme de soupon. Le sergent-major
courut chez le major, qui courut  son tour chez le commandant. Au
bout d'un quart d'heure, toutes les mesures ncessaires taient
prises. On fit un rapport au gnral gouverneur. Comme les forats
taient d'importance, on pouvait recevoir une rprimande svre de
Ptersbourg. A.--f tait class parmi les condamns politiques, 
tort ou  raison; Koulikof tait forat de la section
particulire, c'est--dire archicriminel, et de plus, ancien
militaire. On se rappela alors qu'aux termes du rglement, chaque
forat de la division particulire devait avoir deux soldats
d'escorte quand il allait au travail; or cette rgle n'avait pas
t observe, ce qui pouvait faire du tort  tout le monde. On
envoya aussitt des exprs dans tous les chefs-lieux de bailliage,
dans toutes les petites villes environnantes, pour avertir les
autorits de l'vasion de deux forats et donner leur signalement.
On expdia des Cosaques  leur recherche; on crivit dans tous les
arrondissements, dans les gouvernements voisins... Enfin, on eut
une peur horrible.

L'agitation n'tait pas moindre dans notre maison de force; 
mesure que les dtenus revenaient du travail, ils apprenaient la
grande nouvelle, qui courait de bouche en bouche; chacun
l'accueillait avec une joie cache et profonde. Le coeur des
forats bondissait d'motion... Outre que cela rompait la
monotonie de la maison de force et les divertissait, c'tait une
vasion, une vasion qui trouvait un cho sympathique dans toutes
les mes et faisait vibrer des cordes depuis longtemps assoupies;
une sorte d'esprance, d'audace, remuait tous ces coeurs, en leur
faisant croire  la possibilit de changer leur sort, Eh bien!
ils se sont enfuis tout de mme! Pourquoi donc nous, ne... Et
chacun,  cette pense, se redressait et regardait ses camarades
d'un air provocateur. Tous les forats prirent un air hautain et
dvisagrent les sous-officiers du haut de leur grandeur. Comme on
peut penser, nos chefs accoururent. Le commandant lui-mme arriva.
Les ntres regardaient tout le monde avec hardiesse, avec une
nuance de mpris et de gravit svre: Hein? nous savons nous
tirer d'affaire, quand nous le voulons? Tout le monde s'attendait
 une visite gnrale des chefs; on savait d'avance qu'on
procderait  une enqute et qu'on ferait des perquisitions; aussi
avait-on tout cach, car on n'ignorait pas que notre
administration avait de l'esprit aprs coup. Ces prvisions furent
justifies: il y eut un grand remue-mnage; on mit tout sens
dessus dessous, on fouilla partout--et comme de juste, on ne
trouva rien.

Quand vint l'heure des travaux de l'aprs-dne, on nous y
conduisit sous double escorte. Le soir, les officiers et
sous-officiers de garde venaient  chaque instant nous surprendre: on
nous compta une fois de plus qu' l'ordinaire; on se trompa aussi
deux fois de plus qu' l'ordinaire, ce qui causa un nouveau
dsordre; on nous chassa dans la cour, pour nous recompter de
nouveau. Puis, une fois encore, on nous vrifia dans les casernes.

Les forats ne s'inquitaient gure de ce remue-mnage. Ils se
donnaient des airs indpendants, et comme toujours en pareil cas,
ils se conduisirent trs-convenablement toute la soire. On ne
pourra pas nous chercher chicane du moins. L'administration se
demandait s'il n'y avait pas parmi nous des complices des vads,
elle ordonna de nous surveiller et d'espionner nos conversations,
mais sans rsultat.--Pas si bte que de laisser derrire soi
des complices!--On cache son jeu quand on tente un pareil
coup!--Koulikof et A--f sont des gaillards assez russ pour
avoir su cacher leur piste. Ils ont fait a en vrais matres, sans
que personne s'en doute. Ils se sont vapors, les coquins; ils
passeraient  travers des portes fermes! En un mot, la gloire de
Koulikof et de A--f avait grandi de cent coudes. Tous taient
fiers d'eux. On sentait que leur exploit serait transmis  la plus
lointaine postrit, qu'il survivrait  la maison de force.

--De crnes gaillards! disaient les uns.

--Eh bien! on croyait qu'on ne pouvait pas s'enfuir... ils se
sont pourtant vads! ajoutaient les autres.

--Oui! faisait un troisime en regardant ses camarades avec
condescendance.--Mais qui s'est vad?... tes-vous seulement
dignes de dnouer les cordons de leurs souliers?

En toute autre occasion, le forat interpell de cette faon
aurait rpondu au dfi et dfendu son honneur, mais il garda un
silence modeste. C'est vrai! tout le monde n'est pas Koulikof et
A--f; il faut faire ses preuves d'abord...

--Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici? interrompit
brusquement un dtenu, assis auprs de la fentre de la cuisine;
sa voix tait tranante, mais secrtement satisfaite, il se
frottait la joue de la paume de la main.--Que faisons-nous ici?
Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh!

--Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille
botte... Elle vous tient aux jambes. Qu'as-tu  soupirer?

--Mais, tiens, Koulikof, par exemple... commena un des plus
ardents, un jeune blanc-bec.

--Koulikof? riposta un autre, en regardant de travers le
blanc-bec;--Koulikof!... Les Koulikof, on ne les fait pas  la
douzaine!

--Et A--f! camarades, quel gaillard!

--Eh! eh! il roulera Koulikof quand et tant qu'il voudra. C'est
un fin matois.

--Sont-ils loin? voil ce que j'aimerais savoir...

Et les conversations s'engageaient:--Sont-ils dj  une grande
distance de la ville? de quel ct se sont-ils enfuis? de quel
ct ont-ils plus de chance? quel est le canton le plus proche?
Comme il y avait des forats qui connaissaient les environs, on
les couta avec curiosit.

Quand on vint  parler des habitants des villages voisins, on
dcida qu'ils ne valaient pas le diable. Prs de la ville,
c'taient tous des gens qui savaient ce qu'ils avaient  faire;
pour rien au monde, ils n'aideraient les fugitifs; au contraire,
ils les traqueraient pour les livrer.

--Si vous saviez quels mchants paysans! Oh! quelles vilaines
btes!

--Des paysans de rien.

--Le Sibrien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour
rien.

--Oh! les ntres...

--Bien entendu, c'est  savoir qui sera le plus fort. Les ntres
ne craignent rien.

--En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler
d'eux.

--Crois-tu par hasard qu'on les pincera?

--Je suis sr qu'on ne les attrapera jamais! riposte un des plus
excits, en donnant un grand coup de poing sur la table.

--Hum! c'est suivant comme a tournera.

--Eh bien! camarades, dit Skouratof--si je m'vadais, de ma vie
on ne me pincerait!

--Toi?

Et tout le monde part d'un clat de rire; d'autres font semblant
de ne pas mme vouloir l'couter. Mais Skouratof est en train.

--De ma vie on ne me pincerait--fait-il avec nergie.
Camarades, je me le dis souvent, et a m'tonne mme. Je passerais
par un trou de serrure plutt que de me laisser pincer.

--N'aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et
bien demander du pain  un paysan!

Nouveaux clats de rire.

--Du pain? menteur!

--Qu'as-tu donc  blaguer? Vous avez tu, ton oncle Vacia et toi,
la mort bovine[40], c'est pour a qu'on vous a dports.

Les rires redoublrent. Les forats srieux avaient l'air
indigns.

--Menteur! cria Skouratof--c'est Mikitka qui vous a racont
cela; il ne s'agissait pas de moi, mais de l'oncle Vacia, et vous
m'avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond ds ma
plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m'apprenait  lire la
liturgie, il me pinait l'oreille en me disant: Rpte: Aie piti
de moi, Seigneur, par ta grande bont, etc. Et je rptais avec
lui: On m'a emmen  la police par ta grande bont, etc. Voil
ce que j'ai fait depuis ma plus tendre enfance.

Tous clatrent de rire. C'est tout ce que Kouratof dsirait, il
fallait qu'il ft le bouffon. On en revint bientt aux
conversations srieuses, surtout les vieillards et les
connaisseurs en vasions. Les autres forats plus jeunes, ou plus
calmes de caractre, coutaient tout rjouis, la tte tendue; une
grande foule s'tait rassemble  la cuisine. Il n'y avait
naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l'on n'aurait point
parl devant eux  coeur ouvert. Parmi les plus joyeux je
remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes,
et dont la figure tait trs-comique. Il s'appelait Mametka, ne
parlait presque pas le russe et ne comprenait gure ce que les
autres disaient, mais il allongeait tout de mme la tte dans la
foule, et coutait, coutait avec batitude.

--Eh bien! Mametka, _iakchi_.

--_Iakchi, oukh iakchi!_ marmottait Mametka, en secouant sa tte
grotesque.--_Iakchi._

--On ne les attrapera pas? _Iok_.

--_Ioi, iok!_ Et Mametka branlait et hochait la tte, en
brandissant les bras.

--Tu as donc menti, et moi je n'ai pas compris, hein?

--C'est a, c'est a, _iakchi_! rpondait Mametka.

--Allons, bon, _iakch_, aussi.

Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfona son bonnet
jusque sur les yeux, et sortit de trs-bonne humeur, laissant
Mametka abasourdi.

Pendant une semaine entire, la discipline fut extrmement svre
dans la maison de force; on se livrait  des battues minutieuses
dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les
dtenus taient toujours au courant des dispositions que prenait
l'administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours,
les nouvelles leur taient trs-favorables: ils avaient disparu
sans laisser de traces. Nos forats ne faisaient que se moquer des
chefs, et n'avaient plus aucune inquitude sur le sort de leurs
camarades. On ne trouvera rien, vous verrez qu'on ne les pincera
pas, disaient-ils avec satisfaction.

On savait que tous les paysans des environs taient sur pied et
qu'ils surveillaient les endroits suspects, comme les forts et
les ravins.

--Des btises! ricanaient les ntres, pour sr ils sont cachs
chez un homme  eux.

--Pour sr!--ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans
avoir tout prpar  l'avance.

Les suppositions allrent plus loin; on disait qu'ils taient
peut-tre encore cachs dans le faubourg, dans une cave, en
attendant que la panique et cess et que leurs cheveux eussent
repouss. Ils y resteraient peut-tre six mois, et alors ils s'en
iraient tout tranquillement plus loin...

Bref, tous les dtenus taient d'humeur romanesque et fantastique.
Tout  coup, huit jours aprs l'vasion, le bruit se rpandit
qu'on avait trouv la piste. Ce bruit fut naturellement dmenti
avec mpris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les
forats s'murent. Le lendemain matin, on disait dj en ville
qu'on avait arrt les fugitifs et qu'on les ramenait. Aprs le
dner, on eut de nouveaux dtails: ils avaient t arrts 
soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reut
une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez
le major, assura qu'ils seraient amens au corps de garde le soir
mme. Ils taient pris, il n'y avait plus  en douter. Il est
difficile de rendre l'impression que fit cette annonce sur les
forats; ils s'exasprrent tout d'abord, puis se dcouragrent.
Bientt je remarquai chez eux une tendance  la moquerie. Ils
bafourent, non plus l'administration, mais les fugitifs
maladroits. Ce fut d'abord le petit nombre, puis tous firent
chorus, sauf quelques forats graves et indpendants, que des
moqueries ne pouvaient mouvoir. Ceux-l regardrent avec mpris
les masses tourdies et gardrent le silence.

Autant on avait glorifi auparavant Koulikof et A--f, autant on
les dnigra ensuite. On les dnigrait mme avec plaisir, comme
s'ils avaient offens leurs camarades en se laissant prendre. On
disait avec ddain qu'ils avaient eu probablement trs-faim, et
que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils taient venus dans
un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier
abaissement pour un vagabond. Ces rcits taient faux, car on
avait suivi les fugitifs  la piste; quand ils taient entrs sous
bois, on avait fait cerner la fort dans laquelle ils se
trouvaient. Voyant qu'il n'y avait plus moyen de se sauver, ils se
rendirent. Ils n'avaient rien d'autre  faire.

On les amena le soir, pieds et poings lis, escorts de gendarmes;
tous les forats se jetrent sur la palissade pour voir ce qu'on
leur ferait. Ils ne virent que les quipages du major et du
commandant qui attendaient devant le corps de garde. On mit les
vads au secret, aprs les avoir referrs; le lendemain ils
passrent en jugement. Les moqueries et le mpris des dtenus pour
leurs camarades cessrent d'eux-mmes, quand on sut les dtails:
on apprit alors qu'ils avaient t obligs de se rendre, parce
qu'ils taient cerns de tous cts; tout le monde s'intressa
cordialement au cours de l'affaire.

--On leur en donnera au moins un millier.

--Oh! oh! ils les fouetteront  mort. A--f peut-tre ne recevra
que mille baguettes, mais l'autre, on le tuera pour sr, parce
que, vois-tu, il est de la section particulire.

Les forats se trompaient. A--f fut condamn  cinq cents coups de
baguettes; sa conduite antrieure lui valut les circonstances
attnuantes, et puis, c'tait son premier dlit. Koulikof reut,
je crois, mille cinq cents coups. Comme on voit, la punition fut
assez bnigne. En gens de bon sens, ils n'impliqurent personne
dans leur affaire et dclarrent nettement qu'ils s'taient enfuis
de la forteresse sans entrer nulle part. J'avais surtout piti de
Koulikof: il avait perdu sa dernire esprance, sans compter les
deux mille verges qu'il reut. On l'envoya plus tard dans une
autre maison de force. A--f fut  peine chti; on l'pargna,
grce aux mdecins. Mais une fois  l'hpital, il fit le fanfaron
et dclara que maintenant il ne reculerait devant rien et ferait
encore parler de lui. Koulikof resta le mme homme, convenable et
pos; une fois de retour  la maison de force, aprs son
chtiment, il eut l'air de ne l'avoir jamais quitte. Mais les
forats ne le regardaient plus du mme oeil: bien qu'il n'et pas
chang, ils avaient cess de l'estimer dans leur for intrieur,
ils le traitrent dsormais de pair  compagnon.

Depuis cette tentative d'vasion, l'toile de Koulikof plit
sensiblement. Le succs signifie tout dans ce monde...


X--LA DLIVRANCE.

Cette tentative eut lieu pendant ma dernire anne de travaux
forcs. Je me souviens aussi bien de cette dernire priode que de
la premire, mais  quoi bon accumuler les dtails? Malgr mon
impatience de finir mon temps, cette anne fut la moins pnible de
ma dportation. J'avais beaucoup d'amis et de connaissances parmi
les forats, qui avaient dcid que j'tais un brave homme.
Beaucoup d'entre eux m'taient dvous et m'aimaient sincrement.
Le pionnier avait envie de pleurer lorsqu'il nous accompagna, mon
compagnon et moi, hors de la maison de force; et quand nous fmes
dfinitivement en libert, il vint presque tous les jours nous
voir dans un logement de l'tat qui nous avait t assign,
pendant le mois que nous passmes en ville. Il y avait pourtant
des physionomies dures et rbarbatives, que je n'avais pu gagner.
Dieu sait pourquoi! Nous tions pour ainsi dire spars par une
barrire.

J'eus plus d'immunits pendant cette dernire anne. Je retrouvai
parmi les fonctionnaires militaires de notre ville des
connaissances et mme d'anciens camarades d'cole avec lesquels je
renouai des relations. Grce  eux, je pouvais recevoir de
l'argent, crire  ma famille et mme possder des livres. Depuis
plusieurs annes, je n'avais pas eu un seul livre; aussi est-il
difficile de se rendre compte de l'impression trange et de
l'motion qu'excita en moi le premier volume que je pus lire  la
maison de force. Je commenai  le dvorer le soir, quand on ferma
les portes, et je lus toute la nuit, jusqu' l'aube. Ce numro de
Revue me parut tre un messager de l'autre monde: ma vie
antrieure se dessinait avec relief et nettet devant mes yeux: je
tchai de deviner si j'tais rest bien en arrire, s'ils avaient
beaucoup vcu l-bas sans moi; je me demandais ce qui les agitait,
quelles questions les occupaient. Je m'attachais anxieusement aux
mots, je lisais entre les lignes, je m'efforais de trouver le
sens mystrieux, les allusions au pass qui m'tait connu; je
recherchais les traces de ce qui causait de l'motion dans mon
temps; comme je fus triste quand je dus m'avouer que j'tais
tranger  la vie nouvelle, que j'tais maintenant un membre
rejet de la socit! J'tais en retard; il me fallait faire
connaissance avec la nouvelle gnration. Je me jetai sur un
article, au bas duquel je trouvai le nom d'un homme qui m'tait
cher... Mais les autres noms m'taient inconnus pour la plupart;
de nouveaux travailleurs taient entrs en scne; je me htais de
faire connaissance avec eux, je me dsesprais d'avoir si peu de
livres sous la main et tant de difficult  me les procurer.
Auparavant, du temps de notre ancien major, on risquait beaucoup 
apporter des livres  la maison de force. Si l'on en trouvait un
lors des perquisitions, c'tait toute une histoire; on vous
demandait d'o vous le teniez.--Tu as sans doute des
complices? Et qu'aurais-je rpondu? Aussi avais-je vcu sans
livres, renferm en moi-mme, me posant des questions, que
j'essayais de rsoudre, et dont la solution me tourmentait
souvent... Mais je ne pourrai jamais exprimer tout cela...

Comme j'tais arriv en hiver, je devais tre libr en hiver, le
jour anniversaire de celui o j'tais entr. Avec quelle
impatience j'attendais ce bienheureux hiver! avec quelle
satisfaction je voyais l't finir, les feuilles jaunir sur les
arbres, et l'herbe se desscher dans la steppe! L't est pass...
le vent d'automne hurle et gmit, la premire neige tombe en
tournoyant... Cet hiver, si longtemps attendu, est enfin arriv!
Mon coeur bat sourdement et prcipitamment dans le pressentiment
de la libert. Chose trange! plus le temps passait, plus le terme
s'approchait, plus je devenais calme et patient. Je m'tonnais
moi-mme et je m'accusais de froideur, d'indiffrence. Beaucoup de
forats, que je rencontrais dans la cour quand les travaux taient
finis, s'entretenaient avec moi et me flicitaient.

--Allons, petit pre Alexandre Ptrovitch! Vous allez bientt
tre mis en libert! Vous nous laisserez seuls, comme de pauvres
diables.

--Eh bien! Martynof, avez-vous encore longtemps  attendre? lui
demandai-je.

--Moi? eh! eh! Sept ans  trimer!...

Il soupire, s'arrte et regarde au loin d'un air distrait, comme
s'il regardait dans l'avenir... Oui, beaucoup de mes camarades me
flicitaient sincrement et cordialement. Il me sembla mme qu'on
avait plus d'affabilit pour moi, je ne leur appartenais dj
plus, je n'tais plus leur pareil; aussi me disaient-ils adieu.
K--tchinski, jeune noble polonais, de caractre doux et paisible,
aimait  se promener comme moi dans la cour de la prison. Il
esprait conserver sa sant en prenant de l'exercice et en
respirant l'air frais, pour compenser le mal que lui faisaient les
nuits touffantes des casernes. J'attends avec impatience votre
mise en libert, me dit-il un jour en souriant, comme nous nous
promenions. Quand vous quitterez le bagne, je saurai alors qu'il
me reste juste une anne de travaux forcs.

Je dirai ici en passant que, grce  la perptuelle idalisation,
la libert nous semblait plus libre que la libert telle qu'elle
est en ralit. Les forats exagraient l'ide de la libert; cela
est commun  tous les prisonniers. L'ordonnance dguenille d'un
officier nous semblait tre une espce de roi, l'idal de l'homme
libre, relativement aux forats; il n'avait pas de fers, il
n'avait pas la tte rase, et allait o il voulait, sans escorte.

La veille de ma libration, au crpuscule, je fis pour la dernire
fois le tour de notre maison de force. Que de milliers de fois
j'avais tourn autour de cette palissade pendant ces dix ans!
J'avais err l derrire les casernes pendant toute la premire
anne, solitaire et dsespr. Je me souviens comme je comptais
les jours que j'y devais passer. Il y en avait plusieurs milliers.
Dieu! comme il y a longtemps de cela! Dans ce coin avait vgt
notre aigle prisonnier; je rencontrais souvent Ptrof  cet
endroit. Maintenant il ne me quittait plus; il accourait auprs de
moi, et comme s'il devinait mes penses, il se promenait
silencieusement  mes cts et s'tonnait  part lui, Dieu sait de
quoi. Je disais adieu mentalement aux noires poutres quarries de
nos casernes. Combien de jeunesse, de forces inutiles taient
enterres et perdues dans ces murailles, sans profit pour
personne! Il faut bien le dire: tous ces gens-l taient peut-tre
les mieux dous, les plus forts de notre peuple. Mais ces forces
puissantes taient perdues sans retour.  qui la faute?

Oui,  qui la faute?

Le lendemain de cette soire, de bon matin, avant qu'on se mit en
rang pour aller au travail, je parcourus toutes les casernes, pour
dire adieu aux forats. Bien des mains calleuses et solides se
tendirent vers moi avec bienveillance. Quelques-uns me donnaient
des poignes de main en camarades, mais c'tait le petit nombre.
Les autres comprenaient parfaitement que j'tais devenu un tout
autre homme, que je n'tais plus un des leurs. Ils savaient que
j'avais des connaissances en ville, que je m'en irais tout de
suite chez des messieurs, que je m'assirais  leur table, que je
serais leur gal. Ils comprenaient cela, et bien que leur poigne
de main ft affable et cordiale, ce n'tait plus celle d'un gal;
j'tais devenu pour eux un monsieur. D'autres me tournaient
durement le dos et ne rpondaient pas  mes adieux. Quelques-uns
mme me regardaient avec haine.

Le tambour battit, et tous les forats se rendirent aux travaux.
Je restai seul. Souchilof s'tait lev avant tout le monde, et se
trmoussait afin de me prparer une dernire fois mon th. Pauvre
Souchilof! il pleura quand je lui donnai mes vtements, mes
chemises, mes courroies pour les fers et quelque peu d'argent.--
Ce n'est pas cela... ce n'est pas cela... disait-il, en mordant
ses lvres tremblantes.--C'est vous que je perds, Alexandre
Ptrovitch! que ferai-je maintenant sans vous?... Je dis adieu
aussi  Akim Akimytch.

--Votre tour de partir arrivera bientt! lui dis-je.

--Je dois rester ici longtemps, trs-longtemps encore, murmura-t-il
en me serrant la main. Je me jetai  son cou, et nous nous
embrassmes.

Dix minutes aprs la sortie des forats, nous quittmes le bagne,
mon camarade et moi--pour n'y jamais revenir. Nous allmes  la
forge o l'on devait briser nos fers. Nous n'avions point
d'escorte arme; nous nous y rendmes en compagnie d'un
sous-officier. Ce furent des forats qui brisrent nos fers, dans
l'atelier du gnie. J'attendis qu'on dferrt mon camarade, puis
je m'approchai de l'enclume. Les forgerons me firent tourner le
dos, m'empoignrent la jambe et l'allongrent sur l'enclume... Ils
se dmenaient, s'agitaient; ils voulaient faire cela lestement,
habilement.--Le rivet! tourne d'abord le rivet, commanda le
matre forgeron.--Mets-le comme a, bien!... Donne maintenant un
coup de marteau...

Les fers tombrent. Je les soulevai... Je voulais les tenir dans
ma main, les regarder encore une fois. J'tais tout surpris qu'un
moment avant ils fussent  mes jambes.

--Allons, adieu! adieu! me dirent les forats de leurs voix
grossires et saccades, mais qui semblaient joyeuses.

Oui, adieu! La libert, la vie nouvelle, la rsurrection d'entre
les morts... Ineffable minute!

FIN



    [1] Association cooprative d'artisans possdant un
fonds commun.
    [2] Dostoevsky devint lui-mme soldat en Sibrie
quand il eut subi sa peine.
    [3] Allusion aux deux ranges de soldats arms de
verges vertes entre lesquelles devaient et doivent passer les
forats condamns aux verges. Ce chtiment n'existe plus
que pour les condamns privs de tous leurs droits civils.
    [4] Chaussure lgre en corce de tilleul que portent
les paysans de la Russie centrale et septentrionale.
    [5] C'est ainsi que le peuple appelle les condamns aux
travaux forcs et les exils.
    [6] Ce mot ne signifie rien; le forat a dfigur le mot
de _particularit_, qu'il emploie  tort dans le sens de
_savoir-vivre_.
    [7] Il n'existe aucun oiseau de ce nom: le forat, pour
se tirer d'embarras, invente un nom d'oiseau. Toute cette
conversation est littralement intraduisible en franais.
    [8] Les forats ont fait du mot invalide un prnom
qu'ils donnent par moquerie au vieux soldat.
    [9] Bire de seigle.
    [10] Les nobles condamns aux travaux forcs perdent
leurs privilges. Ce n'est que par une grce de l'empereur
qu'ils peuvent tre rintgrs dans leurs droits.
    [11] Association cooprative. Le principe en est si
rpandu en Russie qu'on trouve mme chez les forats des
essais embryonnaires d'organisation cooprative.
    [12] Instrument de musique
    [13] En temps de disette, les paysans mlaient de
l'corce de tilleul  leur farine.
    [14] Appeler quoiqu'on par son seul nom de baptme
constitue en Russie une grave impolitesse, surtout dans le
peuple. On ajoute le nom du pre.
    [15] Toupet. Sobriquet donn par les Grands-Russiens
aux Petits-Russiens; ceux-ci portaient autrefois--au
dix-septime sicle--un toupet de cheveux sur l'occiput,
tandis que le reste du crne tait ras.
    [16] Les bains russes diffrent totalement des ntres:
ce sont de grandes tuves dans lesquelles on reste soumis
 l'action de la vapeur qui dbarrasse la peau de toutes les
substances grasses qui la couvrent.
    [17] Les Juifs russes zzayent presque tous, et sont
d'une poltronnerie inoue.
    [18] Cette boite cubique, appele _tphil_ en hbreu,
reprsente le temple de Salomon; les dix commandements
de la loi de Mose y sont crits.
    [19] Voici ce que Tourgunief dit  propos du passage
suivant dans une de ses lettres: Le tableau du bain, c'est
vraiment de Dante.
    [20] On jette  cet effet des gouttes d'eau sur le four
ardent.
    [21] En Pologne,  l'heure qu'il est, entre la nappe et le
bois de la table sur laquelle sont disposs les mets, on
dispose du foin qui doit rappeler aux fidles que Jsus-Christ
est n dans une crche.
    [22] Espce de guitare.
    [23] Peintre russe clbre dans la premire moiti du
sicle.
    [24] Cette danse compose par le clbre compositeur
Glinka, l'auteur de la _Vie pour le Tsar_, est une des plus
entranantes que nous connaissions, et ne rentre dans
aucun genre connu. C'est la danse russe par excellence.
    [25] Aide-chirurgien d'arme.
    [26] Le peuple, en Russie, emploie trs-souvent la
troisime personne du pluriel par politesse en parlant de
quelqu'un.
    [27] Type du roman de N. Gogol: _les mes mortes._
    [28] Tout ce que je raconte des punitions corporelles
existait de mon temps. Maintenant,  ce que j'ai entendu
dire, tout est chang et change encore. (Note de
Dostoevski.)
    [29] Les _schpitzruten_ sont des verges dont l'usage
tait trs-frquent en Allemagne au sicle dernier, et qui,
du reste, y ont t inventes.
    [30] Un passe-port. (Note de Dostoevski.)
    [31] C'est--dire qui sont dans la fort, o chante le
coucou. Il entend par la que ce sont aussi des vagabonds.
(Note de Dostoevski.)
    [32] Barbouiller la porte cochre de la maison o
demeure une jeune fille indique que celle-ci a perdu son
innocence.
    [33] C'est une marque de respect qui s'accordait
autrefois en Russie, mais maintenant cette habitude est
tombe en dsutude.
    [34] Pour carter des chevaux la vermine qui les dvore
souvent Russie, on n'trille que les chevaux de luxe.
    [35] Injure dont le vrai sens est intraduisible.
    [36] Cette phrase est en franais dans l'original.
    [37] Les dcembristes.
    [38] Sic. Cette phrase est en franais dans l'original.
    [39] Notre major n'tait pas le seul  employer cette
expression, bien d'autres commandants militaires
l'imitaient, de mon temps, surtout ceux qui sortaient du
rang. (Note de Dostoevski.)
    [40] C'est--dire qu'ils ont tu un paysan ou une
femme, qu'ils souponnaient de jeter un sort sur le btail.
Nous avions dans notre maison de force un meurtrier de
cette catgorie. (Note de Dostoevski.)





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by Fedor Mikhailovitch Dostoevski

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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