The Project Gutenberg EBook of Rflexions ou sentences et maximes morales
by Franois de La Rochefoucauld

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Title: Rflexions ou sentences et maximes morales

Author: Franois de La Rochefoucauld

Release Date: February 5, 2005 [EBook #14913]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Franois de La Rochefoucauld


RFLEXIONS OU SENTENCES ET MAXIMES MORALES


(1664)


Table des matires

Rflexions morales
Maximes supprimes
1 Maximes retranches aprs la premire dition
2 Maxime retranche aprs la deuxime dition
3 Maximes retranches aprs la quatrime dition
Maximes posthumes
1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt
2 Maximes fournies par des lettres
3 Maximes fournies par l'dition hollandaise de 1664
4 Maximes fournies par le supplment de l'dition de 1693
5 Maximes fournies par des tmoignages de contemporains
Rflexions diverses
I. Du vrai
II. De la socit
III. De l'air et des manires
IV. De la conversation
V. De la confiance
VI. De l'amour et de la mer
VII. Des exemples
VIII. De l'incertitude de la jalousie
IX. De l'amour et de la vie
X. Des gots
XI. Du rapport des hommes avec les animaux
XII. De l'origine des maladies
XIII. Du faux
XIV. Des modles de la nature et de la fortune
XV. Des coquettes et des vieillards
XVI. De la diffrence des esprits
XVII. De l'inconstance
XVIII. De la retraite
XIX. Des vnements de ce sicle
Appendice aux vnements de ce sicle
1. Portrait de Mme de Montespan
2. Portrait du cardinal de Retz
3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu
4. Le comte d'Harcourt
Portrait de La Rochefoucauld par lui-mme
Documents relatifs  la gense des maximes
Avis au lecteur
Discours sur les rflexions ou sentences et maximes morales
Rflexions morales
Manuscrit de Liancourt
Sentences et maximes de morale (dition hollandaise de 1664)
Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663 (B.N., Collection
Smith-Lesouef, ms. 90)
Manuscrit dit par douard de Barthlemy
Variantes tires du manuscrit Gilbert attestes par l'dition des grands
crivains
1 Variantes se rapportant a des maximes de l'dition de 1678.
2 Variantes se rapportant  des maximes supprimes
Lettres relatives aux maximes
I. Lettres concernant la rdaction des maximes
1. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 1659.
2. Lettre de La Rochefoucauld  Jacques Esprit. 24 octobre 1659 (?).
3. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 5 dcembre 1659 ou 1660.
4. Lettre de La Rochefoucauld  Jacques Esprit. 1662.
5. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 17 aot 1662.
6. Lettre de La Rouchefoucauld  Jacques Esprit. 9 septembre 1662.
7. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Fin 1662, ou 1663.
8. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Mme poque.
9. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Mme poque.
10. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Avant avril 1663.
11. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. 1663.
12. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Sabl 1663.
13. Lettre de La Rochefoucauld  Mlle de Scudry, 3 dcembre 1663 (?).
14. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 10 dcembre 1663.
15. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Fin 1663, ou dbut 1664.
16. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.
17. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.
18. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.
19. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.
20. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.
21. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.
22. Lettre de La Rochefoucauld  Mme Sabl. Date inconnue.
23. Lettre de La Rochefoucauld  Mme Sabl. Date inconnue.
24. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.
25. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. Date inconnue
26. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. Date inconnue.
II. Jugements recueillis par Mme de Sabl
27. Lettre de Mme de Maure  Mme de Sabl. 3 mars 1661.
28. Lettre de Mme de Maure  Mme de Sabl. Mme poque.
29. Lettre de Mlle de Vertus  Mme de Sabl. Printemps 1663.
30. Lettre de Mme de Schonberg  Mme de Sabl. 1663.
31. Lettre, d'auteur inconnu,  Mme de Schonberg, transmise par elle 
Mme de Sabl. 1663.
32. Lettre de Mme de Guymen  Mme de Sabl. 1663.
33. Lettre de Mme de Liancourt  Mme de Sabl. 1663.
34. Lettre, d'auteur inconnu,  Mme de Sabl. 1663.
35. Lettre d'auteur inconnu,  Mme de Sabl. 1663.
36. Lettre, d'auteur inconnu,  Mme de Sabl, 1663.
37. Lettre de Mme de La Fayette  Mme de Sabl. 1663.
38. Lettre de Mme de La Fayette  Mme de Sabl. 1663.
III. Lettres concernant la publication de la Ire dition des maximes
39. Lettre de La Rochefoucauld au Pre Thomas Esprit. 6 fvrier 1664.
40. Lettre de La Rochefoucauld au Pre Ren Rapin. 12 juillet 1664.
41. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 1664.
42. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. 18 fvrier 1665.
IV. Lettres concernant la rdaction des maximes (3e, 4e et 5e ditions)
43. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Sabl, 1667.
44. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Rohan, abbesse de
Malnoue. Priode 1671-1674.
45. Rponse de Mme de Rohan  l'envoi prcdent.
46. Rponse de La Rochefoucauld  la lettre prcdente
47. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl 2 aot 1675.
48. Rponse de Mme de Sabl  la lettre prcdente
V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le chevalier de
Mr
49. Lettre du chevalier de Mr  Madame la duchesse de***. Date inconnue.


Rflexions morales

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que de vices dguiss.

1

Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage
de diverses actions et de divers intrts, que la fortune ou notre
industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et
par chastet que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont
chastes.

2

L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

3

Quelque dcouverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,
il y reste encore bien des terres inconnues.

4

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

5

La dure de nos passions ne dpend pas plus de nous que la dure
de notre vie.

6

La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend
souvent les plus sots habiles.

7

Ces grandes et clatantes actions qui blouissent les yeux sont
reprsentes par les politiques comme les effets des grands
desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur
et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
rapporte  l'ambition qu'ils avaient de se rendre matres du
monde, n'tait peut-tre qu'un effet de jalousie.

8

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.
Elles sont comme un art de la nature dont les rgles sont
infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion
persuade mieux que le plus loquent qui n'en a point.

9

Les passions ont une injustice et un propre intrt qui fait qu'il
est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit dfier lors mme
qu'elles paraissent les plus raisonnables.

10

Il y a dans le coeur humain une gnration perptuelle de
passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours
l'tablissement d'une autre.

11

Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.
L'avarice produit quelquefois la prodigalit, et la prodigalit
l'avarice; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par
timidit.

12

Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des
apparences de pit et d'honneur, elles paraissent toujours au
travers de ces voiles.

13

Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de
nos gots que de nos opinions.

14

Les hommes ne sont pas seulement sujets  perdre le souvenir des
bienfaits et des injures; ils hassent mme ceux qui les ont
obligs, et cessent de har ceux qui leur ont fait des outrages.
L'application  rcompenser le bien, et  se venger du mal, leur
parat une servitude  laquelle ils ont peine de se soumettre.

15

La clmence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner
l'affection des peuples.

16

Cette clmence dont on fait une vertu se pratique tantt par
vanit, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque
toujours par tous les trois ensemble.

17

La modration des personnes heureuses vient du calme que la bonne
fortune donne  leur humeur.

18

La modration est une crainte de tomber dans l'envie et dans le
mpris que mritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une
vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin la
modration des hommes dans leur plus haute lvation est un dsir
de paratre plus grands que leur fortune.

19

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.

20

La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation
dans le coeur.

21

Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une
constance et un mpris de la mort qui n'est en effet que la
crainte de l'envisager. De sorte qu'on peut dire que cette
constance et ce mpris sont  leur esprit ce que le bandeau est 
leurs yeux.

22

La philosophie triomphe aisment des maux passs et des maux 
venir. Mais les maux prsents triomphent d'elle.

23

Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas
ordinairement par rsolution, mais par stupidit et par coutume;
et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'empcher de
mourir.

24

Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de
leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par
la force de leur ambition, et non par celle de leur me, et qu'
une grande vanit prs les hros sont faits comme les autres
hommes.

25

Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que
la mauvaise.

26

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

27

On fait souvent vanit des passions mme les plus criminelles;
mais l'envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose
jamais avouer.

28

La jalousie est en quelque manire juste et raisonnable,
puisqu'elle ne tend qu' conserver un bien qui nous appartient, ou
que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une
fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.

29

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de perscution et
de haine que nos bonnes qualits.

30

Nous avons plus de force que de volont; et c'est souvent pour
nous excuser  nous-mmes que nous nous imaginons que les choses
sont impossibles.

31

Si nous n'avions point de dfauts, nous ne prendrions pas tant de
plaisir  en remarquer dans les autres.

32

La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou
elle finit, sitt qu'on passe du doute  la certitude.

33

L'orgueil se ddommage toujours et ne perd rien lors mme qu'il
renonce  la vanit.

34

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de
celui des autres.

35

L'orgueil est gal dans tous les hommes, et il n'y a de diffrence
qu'aux moyens et  la manire de le mettre au jour.

36

Il semble que la nature, qui a si sagement dispos les organes de
notre corps pour nous rendre heureux; nous ait aussi donn
l'orgueil pour nous pargner la douleur de connatre nos
imperfections.

37

L'orgueil a plus de part que la bont aux remontrances que nous
faisons  ceux qui commettent des fautes; et nous ne les reprenons
pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en
sommes exempts.

38

Nous promettons selon nos esprances, et nous tenons selon nos
craintes.

39

L'intrt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de
personnages, mme celui de dsintress.

40

L'intrt, qui aveugle les uns, fait la lumire des autres.

41

Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent
ordinairement incapables des grandes.

42

Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.

43

L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit; et
pendant que par son esprit il tend  un but, son coeur l'entrane
insensiblement  un autre.

44

La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommes; elles ne
sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes
du corps.

45

Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la
fortune.

46

L'attachement ou l'indiffrence que les philosophes avaient pour
la vie n'tait qu'un got de leur amour-propre, dont on ne doit
non plus disputer que du got de la langue ou du choix des
couleurs.

47

Notre humeur met le prix  tout ce qui nous vient de la fortune.

48

La flicit est dans le got et non pas dans les choses; et c'est
par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que
les autres trouvent aimable.

49

On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.

50

Ceux qui croient avoir du mrite se font un honneur d'tre
malheureux, pour persuader aux autres et  eux-mmes qu'ils sont
dignes d'tre en butte  la fortune.

51

Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-mmes, que de voir que nous dsapprouvons dans un temps ce que
nous approuvions dans un autre.

52

Quelque diffrence qui paraisse entre les fortunes, il y a
nanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les
rend gales.

53

Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle
seule, mais la fortune avec elle qui fait les hros.

54

Le mpris des richesses tait dans les philosophes un dsir cach
de venger leur mrite de l'injustice de la fortune par le mpris
des mmes biens dont elle les privait; c'tait un secret pour se
garantir de l'avilissement de la pauvret; c'tait un chemin
dtourn pour aller  la considration qu'ils ne pouvaient avoir
par les richesses.

55

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la
faveur. Le dpit de ne la pas possder se console et s'adoucit par
le mpris que l'on tmoigne de ceux qui la possdent; et nous leur
refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ter ce qui leur attire
ceux de tout le monde.

56

Pour s'tablir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y
paratre tabli.

57

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne
sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du
hasard.

58

Il semble que nos actions aient des toiles heureuses ou
malheureuses  qui elles doivent une grande partie de la louange
et du blme qu'on leur donne.

59

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne
tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne
puissent tourner  leur prjudice.

60

La fortune tourne tout  l'avantage de ceux qu'elle favorise.

61

Le bonheur et le malheur des hommes ne dpend pas moins de leur
humeur que de la fortune.

62

La sincrit est une ouverture de coeur. On la trouve en fort peu
de gens; et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine
dissimulation pour attirer la confiance des autres.

63

L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de
rendre nos tmoignages considrables, et d'attirer  nos paroles
un respect de religion.

64

La vrit ne fait pas tant de bien dans le monde que ses
apparences y font de mal.

65

Il n'y a point d'loges qu'on ne donne  la prudence. Cependant
elle ne saurait nous assurer du moindre vnement.

66

Un habile homme doit rgler le rang de ses intrts et les
conduire chacun dans son ordre. Notre avidit le trouble souvent
en nous faisant courir  tant de choses  la fois que, pour
dsirer trop les moins importantes, on manque les plus
considrables.

67

La bonne grce est au corps ce que le bon sens est  l'esprit.

68

Il est difficile de dfinir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que
dans l'me c'est une passion de rgner, dans les esprits c'est une
sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cache et
dlicate de possder ce que l'on aime aprs beaucoup de mystres.

69

S'il y a un amour pur et exempt du mlange de nos autres passions,
c'est celui qui est cach au fond du coeur, et que nous ignorons
nous-mmes.

70

Il n'y a point de dguisement qui puisse longtemps cacher l'amour
o il est, ni le feindre o il n'est pas.

71

Il n'y a gure de gens qui ne soient honteux de s'tre aims quand
ils ne s'aiment plus.

72

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
plus  la haine qu' l'amiti.

73

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais
il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.

74

Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille diffrentes
copies.

75

L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement
continuel; et il cesse de vivre ds qu'il cesse d'esprer ou de
craindre.

76

Il est du vritable amour comme de l'apparition des esprits: tout
le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.

77

L'amour prte son nom  un nombre infini de commerces qu'on lui
attribue, et o il n'a non plus de part que le Doge  ce qui se
fait  Venise.

78

L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la
crainte de souffrir l'injustice.

79

Le silence est le parti le plus sr de celui qui se dfie de soi-mme.

80

Ce qui nous rend si changeants dans nos amitis, c'est qu'il est
difficile de connatre les qualits de l'me, et facile de
connatre celles de l'esprit.

81

Nous ne pouvons rien aimer que par rapport  nous, et nous ne
faisons que suivre notre got et notre plaisir quand nous
prfrons nos amis  nous-mmes; c'est nanmoins par cette
prfrence seule que l'amiti peut tre vraie et parfaite.

82

La rconciliation avec nos ennemis n'est qu'un dsir de rendre
notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
crainte de quelque mauvais vnement.

83

Ce que les hommes ont nomm amiti n'est qu'une socit, qu'un
mnagement rciproque d'intrts, et qu'un change de bons
offices; ce n'est enfin qu'un commerce o l'amour-propre se
propose toujours quelque chose  gagner.

84

Il est plus honteux de se dfier de ses amis que d'en tre tromp.

85

Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que
nous; et nanmoins c'est l'intrt seul qui produit notre amiti.
Nous ne nous donnons pas  eux pour le bien que nous leur voulons
faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

86

Notre dfiance justifie la tromperie d'autrui.

87

Les hommes ne vivraient pas longtemps en socit s'ils n'taient
les dupes les uns des autres.

88

L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualits
de nos amis  proportion de la satisfaction que nous avons d'eux;
et nous jugeons de leur mrite par la manire dont ils vivent avec
nous.

89

Tout le monde se plaint de sa mmoire, et personne ne se plaint de
son jugement.

90

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos
dfauts que par nos bonnes qualits.

91

La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence
lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilit absolue d'arriver
o elle aspire.

92

Dtromper un homme proccup de son mrite est lui rendre un aussi
mauvais office que celui que l'on rendit  ce fou d'Athnes, qui
croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port taient
 lui.

93

Les vieillards aiment  donner de bons prceptes, pour se consoler
de n'tre plus en tat de donner de mauvais exemples.

94

Les grands noms abaissent, au lieu d'lever, ceux qui ne les
savent pas soutenir.

95

La marque d'un mrite extraordinaire est de voir que ceux qui
l'envient le plus sont contraints de le louer.

96

Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude
que celui qui lui a fait du bien.

97

On s'est tromp lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement
taient deux choses diffrentes. Le jugement n'est que la grandeur
de la lumire de l'esprit; cette lumire pntre le fond des
choses; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et aperoit
celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer
d'accord que c'est l'tendue de la lumire de l'esprit qui produit
tous les effets qu'on attribue au jugement.

98

Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son
esprit.

99

La politesse de l'esprit consiste  penser des choses honntes et
dlicates.

100

La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une
manire agrable.

101

Il arrive souvent que des choses se prsentent plus acheves 
notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art.

102

L'esprit est toujours la dupe du coeur.

103

Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur
coeur.

104

Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en
a qu'il faut voir de prs pour en bien juger, et d'autres dont on
ne juge jamais si bien que quand on en est loign.

105

Celui-l n'est pas raisonnable  qui le hasard fait trouver la
raison, mais celui qui la connat, qui la discerne, et qui la
gote.

106

Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le dtail; et comme
il est presque infini, nos connaissances sont toujours
superficielles et imparfaites.

107

C'est une espce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait
jamais.

108

L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du coeur.

109

La jeunesse change ses gots par l'ardeur du sang, et la
vieillesse conserve les siens par l'accoutumance.

110

On ne donne rien si libralement que ses conseils.

111

Plus on aime une matresse, et plus on est prs de la har.

112

Les dfauts de l'esprit augmentent en vieillissant comme ceux du
visage.

113

Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de dlicieux.

114

On ne se peut consoler d'tre tromp par ses ennemis, et trahi par
ses amis; et l'on est souvent satisfait de l'tre par soi-mme.

115

Il est aussi facile de se tromper soi-mme sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aperoivent.

116

Rien n'est moins sincre que la manire de demander et de donner
des conseils. Celui qui en demande parat avoir une dfrence
respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense
qu' lui faire approuver les siens, et  le rendre garant de sa
conduite. Et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui
tmoigne d'un zle ardent et dsintress, quoiqu'il ne cherche le
plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre intrt
ou sa gloire.

117

La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre
de tomber dans les piges que l'on nous tend, et on n'est jamais
si aisment tromp que quand on songe  tromper les autres.

118

L'intention de ne jamais tromper nous expose  tre souvent
tromps.

119

Nous sommes si accoutums  nous dguiser aux autres qu'enfin nous
nous dguisons  nous-mmes.

120

L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un
dessein form de trahir.

121

On fait souvent du bien pour pouvoir impunment faire du mal.

122

Si nous rsistons  nos passions, c'est plus par leur faiblesse
que par notre force.

123

On n'aurait gure de plaisir si on ne se flattait jamais.

124

Les plus habiles affectent toute leur vie de blmer les finesses
pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand
intrt.

125

L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit,
et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se
couvrir en un endroit, se dcouvre en un autre.

126

Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque
d'habilet.

127

Le vrai moyen d'tre tromp, c'est de se croire plus fin que les
autres.

128

La trop grande subtilit est une fausse dlicatesse, et la
vritable dlicatesse est une solide subtilit.

129

Il suffit quelquefois d'tre grossier pour n'tre pas tromp par
un habile homme.

130

La faiblesse est le seul dfaut que l'on ne saurait corriger.

131

Le moindre dfaut des femmes qui se sont abandonnes  faire
l'amour, c'est de faire l'amour.

132

Il est plus ais d'tre sage pour les autres que de l'tre pour
soi-mme.

133

Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le
ridicule des mchants originaux.

134

On n'est jamais si ridicule par les qualits que l'on a que par
celles que l'on affecte d'avoir.

135

On est quelquefois aussi diffrent de soi-mme que des autres.

136

Il y a des gens qui n'auraient jamais t amoureux s'ils n'avaient
jamais entendu parler de l'amour.

137

On parle peu quand la vanit ne fait pas parler.

138

On aime mieux dire du mal de soi-mme que de n'en point parler.

139

Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
paraissent raisonnables et agrables dans la conversation, c'est
qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutt  ce qu'il veut
dire qu' rpondre prcisment  ce qu'on lui dit. Les plus
habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive, au mme temps que l'on voit dans
leurs yeux et dans leur esprit un garement pour ce qu'on leur
dit, et une prcipitation pour retourner  ce qu'ils veulent dire;
au lieu de considrer que c'est un mauvais moyen de plaire aux
autres ou de les persuader, que de chercher si fort  se plaire 
soi-mme, et que bien couter et bien rpondre est une des plus
grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

140

Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass sans la compagnie
des sots.

141

Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer; et nous sommes
si glorieux que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise
compagnie.

142

Comme c'est le caractre des grands esprits de faire entendre en
peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire
ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire.

143

C'est plutt par l'estime de nos propres sentiments que nous
exagrons les bonnes qualits des autres, que par l'estime de leur
mrite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il
semble que nous leur en donnons.

144

On n'aime point  louer, et on ne loue jamais personne sans
intrt. La louange est une flatterie habile, cache, et dlicate,
qui satisfait diffremment celui qui la donne, et celui qui la
reoit. L'un la prend comme une rcompense de son mrite; l'autre
la donne pour faire remarquer son quit et son discernement.

145

Nous choisissons souvent des louanges empoisonnes qui font voir
par contrecoup en ceux que nous louons des dfauts que nous
n'osons dcouvrir d'une autre sorte.

146

On ne loue d'ordinaire que pour tre lou.

147

Peu de gens sont assez sages pour prfrer le blme qui leur est
utile  la louange qui les trahit.

148

Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui mdisent.

149

Le refus des louanges est un dsir d'tre lou deux fois.

150

Le dsir de mriter les louanges qu'on nous donne fortifie notre
vertu; et celles que l'on donne  l'esprit,  la valeur, et  la
beaut contribuent  les augmenter.

151

Il est plus difficile de s'empcher d'tre gouvern que de
gouverner les autres.

152

Si nous ne nous flattions point nous-mmes, la flatterie des
autres ne nous pourrait nuire.

153

La nature fait le mrite, et la fortune le met en oeuvre.

154

La fortune nous corrige de plusieurs dfauts que la raison ne
saurait corriger.

155

Il y a des gens dgotants avec du mrite, et d'autres qui
plaisent avec des dfauts.

156

Il y a des gens dont tout le mrite consiste  dire et  faire des
sottises utilement, et qui gteraient tout s'ils changeaient de
conduite.

157

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens
dont ils se sont servis pour l'acqurir.

158

La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre
vanit.

159

Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualits; il en faut avoir
l'conomie.

160

Quelque clatante que soit une action, elle ne doit pas passer
pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein.

161

Il doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les
desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent
produire.

162

L'art de savoir bien mettre en oeuvre de mdiocres qualits drobe
l'estime et donne souvent plus de rputation que le vritable
mrite.

163

Il y a une infinit de conduites qui paraissent ridicules, et dont
les raisons caches sont trs sages et trs solides.

164

Il est plus facile de paratre digne des emplois qu'on n'a pas que
de ceux que l'on exerce.

165

Notre mrite nous attire l'estime des honntes gens, et notre
toile celle du public.

166

Le monde rcompense plus souvent les apparences du mrite que le
mrite mme.

167

L'avarice est plus oppose  l'conomie que la libralit.

168

L'esprance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins  nous
mener  la fin de la vie par un chemin agrable.

169

Pendant que la paresse et la timidit nous retiennent dans notre
devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.

170

Il est difficile de juger si un procd net, sincre et honnte
est un effet de probit ou d'habilet.

171

Les vertus se perdent dans l'intrt, comme les fleuves se perdent
dans la mer.

172

Si on examine bien les divers effets de l'ennui, on trouvera qu'il
fait manquer  plus de devoirs que l'intrt.

173

Il y a diverses sortes de curiosit: l'une d'intrt, qui nous
porte  dsirer d'apprendre ce qui nous peut tre utile, et
l'autre d'orgueil, qui vient du dsir de savoir ce que les autres
ignorent.

174

Il vaut mieux employer notre esprit  supporter les infortunes qui
nous arrivent qu' prvoir celles qui nous peuvent arriver.

175

La constance en amour est une inconstance perptuelle, qui fait
que notre coeur s'attache successivement  toutes les qualits de
la personne que nous aimons, donnant tantt la prfrence  l'une,
tantt  l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une
inconstance arrte et renferme dans un mme sujet.

176

Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que
l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime de nouveaux
sujets d'aimer, et l'autre vient de ce que l'on se fait un honneur
d'tre constant.

177

La persvrance n'est digne ni de blme ni de louange, parce
qu'elle n'est que la dure des gots et des sentiments, qu'on ne
s'te et qu'on ne se donne point.

178

Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas tant
la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,
que le dgot de n'tre pas assez admirs de ceux qui nous
connaissent trop, et l'esprance de l'tre davantage de ceux qui
ne nous connaissent pas tant.

179

Nous nous plaignons quelquefois lgrement de nos amis pour
justifier par avance notre lgret.

180

Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons
fait, qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver.

181

Il y a une inconstance qui vient de la lgret de l'esprit ou de
sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui,
et il y en a une autre, qui est plus excusable, qui vient du
dgot des choses.

182

Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons
entrent dans la composition des remdes. La prudence les assemble
et les tempre, et elle s'en sert utilement contre les maux de la
vie.

183

Il faut demeurer d'accord  l'honneur de la vertu que les plus
grands malheurs des hommes sont ceux o ils tombent par les
crimes.

184

Nous avouons nos dfauts pour rparer par notre sincrit le tort
qu'ils nous font dans l'esprit des autres.

185

Il y a des hros en mal comme en bien.

186

On ne mprise pas tous ceux qui ont des vices; mais on mprise
tous ceux qui n'ont aucune vertu.

187

Le nom de la vertu sert  l'intrt aussi utilement que les vices.

188

La sant de l'me n'est pas plus assure que celle du corps; et
quoique l'on paraisse loign des passions, on n'est pas moins en
danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se
porte bien.

189

Il semble que la nature ait prescrit  chaque homme ds sa
naissance des bornes pour les vertus et pour les vices.

190

Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands dfauts.

191

On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie
comme des htes chez qui il faut successivement loger; et je doute
que l'exprience nous les ft viter s'il nous tait permis de
faire deux fois le mme chemin.

192

Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la crance
que c'est nous qui les quittons.

193

Il y a des rechutes dans les maladies de l'me, comme dans celles
du corps. Ce que nous prenons pour notre gurison n'est le plus
souvent qu'un relche ou un changement de mal.

194

Les dfauts de l'me sont comme les blessures du corps: quelque
soin qu'on prenne de les gurir, la cicatrice parat toujours, et
elles sont  tout moment en danger de se rouvrir.

195

Ce qui nous empche souvent de nous abandonner  un seul vice est
que nous en avons plusieurs.

196

Nous oublions aisment nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de
nous.

197

Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans
l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre
en le voyant.

198

Nous levons la gloire des uns pour abaisser celle des autres. Et
quelquefois on louerait moins Monsieur le Prince et M. de Turenne
si on ne les voulait point blmer tous deux.

199

Le dsir de paratre habile empche souvent de le devenir.

200

La vertu n'irait pas si loin si la vanit ne lui tenait compagnie.

201

Celui qui croit pouvoir trouver en soi-mme de quoi se passer de
tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut
se passer de lui se trompe encore davantage.

202

Les faux honntes gens sont ceux qui dguisent leurs dfauts aux
autres et  eux-mmes. Les vrais honntes gens sont ceux qui les
connaissent parfaitement et les confessent.

203

Le vrai honnte homme est celui qui ne se pique de rien.

204

La svrit des femmes est un ajustement et un fard qu'elles
ajoutent  leur beaut.

205

L'honntet des femmes est souvent l'amour de leur rputation et
de leur repos.

206

C'est tre vritablement honnte homme que de vouloir tre
toujours expos  la vue des honntes gens.

207

La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un
parat sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionnes  son ge et  sa fortune.

208

Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient
habilement leur niaiserie.

209

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.

210

En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.

211

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante
qu'un certain temps.

212

La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils
ont, ou par leur fortune.

213

L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire
fortune, le dsir de rendre notre vie commode et agrable, et
l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette
valeur si clbre parmi les hommes.

214

La valeur est dans les simples soldats un mtier prilleux qu'ils
ont pris pour gagner leur vie.

215

La parfaite valeur et la poltronnerie complte sont deux
extrmits o l'on arrive rarement. L'espace qui est entre-deux
est vaste, et contient toutes les autres espces de courage: il
n'y a pas moins de diffrence entre elles qu'entre les visages et
les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se relchent et se rebutent
aisment par sa dure. Il y en a qui sont contents quand ils ont
satisfait  l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose
au-del. On en voit qui ne sont pas toujours galement matres de
leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraner  des
terreurs gnrales. D'autres vont  la charge parce qu'ils n'osent
demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve  qui l'habitude des
moindres prils affermit le courage et les prpare  s'exposer 
de plus grands. Il y en a qui sont braves  coups d'pe, et qui
craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurs aux coups
de mousquet, et apprhendent de se battre  coups d'pe. Tous ces
courages de diffrentes espces conviennent en ce que la nuit
augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises
actions, elle donne la libert de se mnager. Il y a encore un
autre mnagement plus gnral; car on ne voit point d'homme qui
fasse tout ce qu'il serait capable de faire dans une occasion s'il
tait assur d'en revenir. De sorte qu'il est visible que la
crainte de la mort te quelque chose de la valeur.

216

La parfaite valeur est de faire sans tmoins ce qu'on serait
capable de faire devant tout le monde.

217

L'intrpidit est une force extraordinaire de l'me qui l'lve
au-dessus des troubles, des dsordres et des motions que la vue
des grands prils pourrait exciter en elle; et c'est par cette
force que les hros se maintiennent en un tat paisible, et
conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les
plus surprenants et les plus terribles.

218

L'hypocrisie est un hommage que le vice rend  la vertu.

219

La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver
leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
est ncessaire pour faire russir le dessein pour lequel ils
s'exposent.

220

La vanit, la honte, et surtout le temprament, font souvent la
valeur des hommes, et la vertu des femmes.

221

On ne veut point perdre la vie, et on veut acqurir de la gloire;
ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour
viter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver
leur bien.

222

Il n'y a gure de personnes qui dans le premier penchant de l'ge
ne fassent connatre par o leur corps et leur esprit doivent
dfaillir.

223

Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands:
elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est
juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des
gens qui nous prtent.

224

Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne
peuvent pas pour cela se flatter d'tre reconnaissants.

225

Ce qui fait le mcompte dans la reconnaissance qu'on attend des
grces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui reoit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait.

226

Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation
est une espce d'ingratitude.

227

Les gens heureux ne se corrigent gure; ils croient toujours avoir
raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.

228

L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.

229

Le bien que nous avons reu de quelqu'un veut que nous respections
le mal qu'il nous fait.

230

Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais
de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de
semblables. Nous imitons les bonnes actions par mulation, et les
mauvaises par la malignit de notre nature que la honte retenait
prisonnire, et que l'exemple met en libert.

231

C'est une grande folie de vouloir tre sage tout seul.

232

Quelque prtexte que nous donnions  nos afflictions, ce n'est
souvent que l'intrt et la vanit qui les causent.

233

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans
l'une, sous prtexte de pleurer la perte d'une personne qui nous
est chre, nous nous pleurons nous-mmes; nous regrettons la bonne
opinion qu'il avait de nous; nous pleurons la diminution de notre
bien, de notre plaisir, de notre considration. Ainsi les morts
ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je
dis que c'est une espce d'hypocrisie,  cause que dans ces sortes
d'afflictions on se trompe soi-mme. Il y a une autre hypocrisie
qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose  tout le monde:
c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent  la gloire
d'une belle et immortelle douleur. Aprs que le temps qui consume
tout a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne
laissent pas d'opinitrer leurs pleurs, leurs plaintes, et leurs
soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent 
persuader par toutes leurs actions que leur dplaisir ne finira
qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanit se trouve
d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur
ferme tous les chemins qui mnent  la gloire, elles s'efforcent
de se rendre clbres par la montre d'une inconsolable affliction.
Il y a encore une autre espce de larmes qui n'ont que de petites
sources qui coulent et se tarissent facilement: on pleure pour
avoir la rputation d'tre tendre, on pleure pour tre plaint, on
pleure pour tre pleur; enfin on pleure pour viter la honte de
ne pleurer pas.

234

C'est plus souvent par orgueil que par dfaut de lumires qu'on
s'oppose avec tant d'opinitret aux opinions les plus suivies: on
trouve les premires places prises dans le bon parti, et on ne
veut point des dernires.

235

Nous nous consolons aisment des disgrces de nos amis
lorsqu'elles servent  signaler notre tendresse pour eux.

236

Il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bont, et qu'il
s'oublie lui-mme lorsque nous travaillons pour l'avantage des
autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assur pour
arriver  ses fins; c'est prter  usure sous prtexte de donner;
c'est enfin s'acqurir tout le monde par un moyen subtil et
dlicat.

237

Nul ne mrite d'tre lou de bont, s'il n'a pas la force d'tre
mchant: toute autre bont n'est le plus souvent qu'une paresse ou
une impuissance de la volont.

238

Il n'est pas si dangereux de faire du mal  la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.

239

Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands,
parce que nous la regardons comme un effet de notre mrite, sans
considrer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanit, ou
d'impuissance de garder le secret.

240

On peut dire de l'agrment spar de la beaut que c'est une
symtrie dont on ne sait point les rgles, et un rapport secret
des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air
de la personne.

241

La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes. Mais toutes ne
la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes
est retenue par la crainte ou par la raison.

242

On incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir
jamais incommoder.

243

Il y a peu de choses impossibles d'elles-mmes; et l'application
pour les faire russir nous manque plus que les moyens.

244

La souveraine habilet consiste  bien connatre le prix des
choses.

245

C'est une grande habilet que de savoir cacher son habilet.

246

Ce qui parat gnrosit n'est souvent qu'une ambition dguise
qui mprise de petits intrts, pour aller  de plus grands.

247

La fidlit qui parat en la plupart des hommes n'est qu'une
invention de l'amour-propre pour attirer la confiance. C'est un
moyen de nous lever au-dessus des autres, et de nous rendre
dpositaires des choses les plus importantes.

248

La magnanimit mprise tout pour avoir tout.

249

Il n'y a pas moins d'loquence dans le ton de la voix, dans les
yeux et dans l'air de la personne, que dans le choix des paroles.

250

La vritable loquence consiste  dire tout ce qu'il faut, et  ne
dire que ce qu'il faut.

251

Il y a des personnes  qui les dfauts sient bien, et d'autres
qui sont disgracies avec leurs bonnes qualits.

252

Il est aussi ordinaire de voir changer les gots qu'il est
extraordinaire de voir changer les inclinations.

253

L'intrt met en oeuvre toutes sortes de vertus et de vices.

254

L'humilit n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert
pour soumettre les autres; c'est un artifice de l'orgueil qui
s'abaisse pour s'lever; et bien qu'il se transforme en mille
manires, il n'est jamais mieux dguis et plus capable de tromper
que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilit.

255

Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des
mines qui leur sont propres. Et ce rapport bon ou mauvais,
agrable ou dsagrable, est ce qui fait que les personnes
plaisent ou dplaisent.

256

Dans toutes les professions chacun affecte une mine et un
extrieur pour paratre ce qu'il veut qu'on le croie. Ainsi on
peut dire que le monde n'est compos que de mines.

257

La gravit est un mystre du corps invent pour cacher les dfauts
de l'esprit.

258

Le bon got vient plus du jugement que de l'esprit.

259

Le plaisir de l'amour est d'aimer; et l'on est plus heureux par la
passion que l'on a que par celle que l'on donne.

260

La civilit est un dsir d'en recevoir, et d'tre estim poli.

261

L'ducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un
second amour-propre qu'on leur inspire.

262

Il n'y a point de passion o l'amour de soi-mme rgne si
puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus dispos 
sacrifier le repos de ce qu'on aime qu' perdre le sien.

263

Ce qu'on nomme libralit n'est le plus souvent que la vanit de
donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.

264

La piti est souvent un sentiment de nos propres maux dans les
maux d'autrui. C'est une habile prvoyance des malheurs o nous
pouvons tomber; nous donnons du secours aux autres pour les
engager  nous en donner en de semblables occasions; et ces
services que nous leur rendons sont  proprement parler des biens
que nous nous faisons  nous-mmes par avance.

265

La petitesse de l'esprit fait l'opinitret; et nous ne croyons
pas aisment ce qui est au-del de ce que nous voyons.

266

C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes
passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des
autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas
d'en tre souvent la matresse; elle usurpe sur tous les desseins
et sur toutes les actions de la vie; elle y dtruit et y consume
insensiblement les passions et les vertus.

267

La promptitude  croire le mal sans l'avoir assez examin est un
effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des
coupables; et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les
crimes.

268

Nous rcusons des juges pour les plus petits intrts et nous
voulons bien que notre rputation et notre gloire dpendent du
jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur
jalousie, ou par leur proccupation, ou par leur peu de lumire;
et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous
exposons en tant de manires notre repos et notre vie.

269

Il n'y a gure d'homme assez habile pour connatre tout le mal
qu'il fait.

270

L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqurir.

271

La jeunesse est une ivresse continuelle: c'est la fivre de la
raison.

272

Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mrit de grandes
louanges, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir
par de petites choses.

273

Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout
mrite que les vices qui servent au commerce de la vie.

274

La grce de la nouveaut est  l'amour ce que la fleur est sur les
fruits; elle y donne un lustre qui s'efface aisment, et qui ne
revient jamais.

275

Le bon naturel, qui se vante d'tre si sensible, est souvent
touff par le moindre intrt.

276

L'absence diminue les mdiocres passions, et augmente les grandes,
comme le vent teint les bougies et allume le feu.

277

Les femmes croient souvent aimer encore qu'elles n'aiment pas.
L'occupation d'une intrigue, l'motion d'esprit que donne la
galanterie, la pente naturelle au plaisir d'tre aimes, et la
peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion
lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.

278

Ce qui fait que l'on est souvent mcontent de ceux qui ngocient,
est qu'ils abandonnent presque toujours l'intrt de leurs amis
pour l'intrt du succs de la ngociation, qui devient le leur
par l'honneur d'avoir russi  ce qu'ils avaient entrepris.

279

Quand nous exagrons la tendresse que nos amis ont pour nous,
c'est souvent moins par reconnaissance que par le dsir de faire
juger de notre mrite.

280

L'approbation que l'on donne  ceux qui entrent dans le monde
vient souvent de l'envie secrte que l'on porte  ceux qui y sont
tablis.

281

L'orgueil qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi 
la modrer.

282

Il y a des faussets dguises qui reprsentent si bien la vrit
que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.

283

Il n'y a pas quelquefois moins d'habilet  savoir profiter d'un
bon conseil qu' se bien conseiller soi-mme.

284

Il y a des mchants qui seraient moins dangereux s'ils n'avaient
aucune bont.

285

La magnanimit est assez dfinie par son nom; nanmoins on
pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la
plus noble pour recevoir des louanges.

286

Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a
vritablement cess d'aimer.

287

Ce n'est pas tant la fertilit de l'esprit qui nous fait trouver
plusieurs expdients sur une mme affaire, que c'est le dfaut de
lumire qui nous fait arrter  tout ce qui se prsente  notre
imagination, et qui nous empche de discerner d'abord ce qui est
le meilleur.

288

Il y a des affaires et des maladies que les remdes aigrissent en
certains temps; et la grande habilet consiste  connatre quand
_il est dangereux d'en user.

289

La simplicit affecte est une imposture dlicate.

290

Il y a plus de dfauts dans l'humeur que dans l'esprit.

291

Le mrite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits.

292

On peut dire de l'humeur des hommes, comme de la plupart des
btiments, qu'elle a diverses faces, les unes agrables, et les
autres dsagrables.

293

La modration ne peut avoir le mrite de combattre l'ambition et
de la soumettre: elles ne se trouvent jamais ensemble. La
modration est la langueur et la paresse de l'me, comme
l'ambition en est l'activit et l'ardeur.

294

Nous aimons toujours ceux qui nous admirent; et nous n'aimons pas
toujours ceux que nous admirons.

295

Il s'en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volonts.

296

Il est difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il
ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus
que nous.

297

Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et rgl, qui meut et
qui tourne imperceptiblement notre volont; elles roulent ensemble
et exercent successivement un empire secret en nous: de sorte
qu'elles ont une part considrable  toutes nos actions, sans que
nous le puissions connatre.

298

La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrte
envie de recevoir de plus grands bienfaits.

299

Presque tout le monde prend plaisir  s'acquitter des petites
obligations; beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les
mdiocres; mais il n'y a quasi personne qui n'ait de l'ingratitude
pour les grandes.

300

Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses.

301

Assez de gens mprisent le bien, mais peu savent le donner.

302

Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intrts o nous prenons
le hasard de ne pas croire aux apparences.

303

Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de
nouveau.

304

Nous pardonnons souvent  ceux qui nous ennuient, mais nous ne
pouvons pardonner  ceux que nous ennuyons.

305

L'intrt que l'on accuse de tous nos crimes mrite souvent d'tre
lou de nos bonnes actions.

306

On ne trouve gure d'ingrats tant qu'on est en tat de faire du
bien.

307

Il est aussi honnte d'tre glorieux avec soi-mme qu'il est
ridicule de l'tre avec les autres.

308

On a fait une vertu de la modration pour borner l'ambition des
grands hommes, et pour consoler les gens mdiocres de leur peu de
fortune, et de leur peu de mrite.

309

Il y a des gens destins  tre sots, qui ne font pas seulement
des sottises par leur choix, mais que la fortune mme contraint
d'en faire.

310

Il arrive quelquefois des accidents dans la vie, d'o il faut tre
un peu fou pour se bien tirer.

311

S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, c'est
qu'on ne l'a pas bien cherch.

312

Ce qui fait que les amants et les matresses ne s'ennuient point
d'tre ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mmes.

313

Pourquoi faut-il que nous ayons assez de mmoire pour retenir
jusqu'aux moindres particularits de ce qui nous est arriv, et
que nous n'en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois
nous les avons contes  une mme personne?

314

L'extrme plaisir que nous prenons  parler de nous-mmes nous
doit faire craindre de n'en donner gure  ceux qui nous coutent.

315

Ce qui nous empche d'ordinaire de faire voir le fond de notre
coeur  nos amis, n'est pas tant la dfiance que nous avons d'eux,
que celle que nous avons de nous-mmes.

316

Les personnes faibles ne peuvent tre sincres.

317

Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats, mais c'en est
un insupportable d'tre oblig  un malhonnte homme.

318

On trouve des moyens pour gurir de la folie, mais on n'en trouve
point pour redresser un esprit de travers.

319

On ne saurait conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir
pour ses amis et pour ses bienfaiteurs, si on se laisse la libert
de parler souvent de leurs dfauts.

320

Louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas, c'est leur dire
impunment des injures.

321

Nous sommes plus prs d'aimer ceux qui nous hassent que ceux qui
nous aiment plus que nous ne voulons.

322

Il n'y a que ceux qui sont mprisables qui craignent d'tre
mpriss.

323

Notre sagesse n'est pas moins  la merci de la fortune que nos
biens.

324

Il y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour.

325

Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison
n'a pas la force de nous consoler.

326

Le ridicule dshonore plus que le dshonneur.

327

Nous n'avouons de petits dfauts que pour persuader que nous n'en
avons pas de grands.

328

L'envie est plus irrconciliable que la haine.

329

On croit quelquefois har la flatterie, mais on ne hait que la
manire de flatter.

330

On pardonne tant que l'on aime.

331

Il est plus difficile d'tre fidle  sa matresse quand on est
heureux que quand on en est maltrait.

332

Les femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie.

333

Les femmes n'ont point de svrit complte sans aversion.

334

Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
passion.

335

Dans l'amour la tromperie va presque toujours plus loin que la
mfiance.

336

Il y a une certaine sorte d'amour dont l'excs empche la
jalousie.

337

Il est de certaines bonnes qualits comme des sens: ceux qui en
sont entirement privs ne les peuvent apercevoir ni les
comprendre.

338

Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de
ceux que nous hassons.

339

Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu' proportion de notre
amour-propre.

340

L'esprit de la plupart des femmes sert plus  fortifier leur folie
que leur raison.

341

Les passions de la jeunesse ne sont gure plus opposes au salut
que la tideur des vieilles gens.

342

L'accent du pays o l'on est n demeure dans l'esprit et dans le
coeur, comme dans le langage.

343

Pour tre un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa
fortune.

344

La plupart des hommes ont comme les plantes des proprits
caches, que le hasard fait dcouvrir.

345

Les occasions nous font connatre aux autres, et encore plus 
nous-mmes.

346

Il ne peut y avoir de rgle dans l'esprit ni dans le coeur des
femmes, si le temprament n'en est d'accord.

347

Nous ne trouvons gure de gens de bon sens, que ceux qui sont de
notre avis.

348

Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus.

349

Le plus grand miracle de l'amour, c'est de gurir de la
coquetterie.

350

Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des
finesses, c'est qu'ils croient tre plus habiles que nous.

351

On a bien de la peine  rompre, quand on ne s'aime plus.

352

On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est pas
permis de s'ennuyer.

353

Un honnte homme peut tre amoureux comme un fou, mais non pas
comme un sot.

354

Il y a de certains dfauts qui, bien mis en oeuvre, brillent plus
que la vertu mme.

355

On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en
est afflig; et d'autres dont on est afflig, et qu'on ne regrette
gure.

356

Nous ne louons d'ordinaire de bon coeur que ceux qui nous
admirent.

357

Les petits esprits sont trop blesss des petites choses; les
grands esprits les voient toutes, et n'en sont point blesss.

358

L'humilit est la vritable preuve des vertus chrtiennes: sans
elle nous conservons tous nos dfauts, et ils sont seulement
couverts par l'orgueil qui les cache aux autres, et souvent 
nous-mmes.

359

Les infidlits devraient teindre l'amour, et il ne faudrait
point tre jaloux quand on a sujet de l'tre. Il n'y a que les
personnes qui vitent de donner de la jalousie qui soient dignes
qu'on en ait pour elles.

360

On se dcrie beaucoup plus auprs de nous par les moindres
infidlits qu'on nous fait, que par les plus grandes qu'on fait
aux autres.

361

La jalousie nat toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas
toujours avec lui.

362

La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs amants
pour les avoir aims, que pour paratre plus dignes d'tre aimes.

363

Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine que
celles que nous nous faisons  nous-mmes.

364

On sait assez qu'il ne faut gure parler de sa femme; mais on ne
sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi.

365

Il y a de bonnes qualits qui dgnrent en dfauts quand elles
sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand
elles sont acquises. Il faut, par exemple, que la raison nous
fasse mnagers de notre bien et de notre confiance; et il faut, au
contraire, que la nature nous donne la bont et la valeur.

366

Quelque dfiance que nous ayons de la sincrit de ceux qui nous
parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux
autres.

367

Il y a peu d'honntes femmes qui ne soient lasses de leur mtier.

368

La plupart des honntes femmes sont des trsors cachs, qui ne
sont en sret que parce qu'on ne les cherche pas.

369

Les violences qu'on se fait pour s'empcher d'aimer sont souvent
plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime.

370

Il n'y a gure de poltrons qui connaissent toujours toute leur
peur.

371

C'est presque toujours la faute de celui qui aime de ne pas
connatre quand on cesse de l'aimer.

372

La plupart des jeunes gens croient tre naturels, lorsqu'ils ne
sont que mal polis et grossiers.

373

Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mmes
aprs avoir tromp les autres.

374

Si on croit aimer sa matresse pour l'amour d'elle, on est bien
tromp.

375

Les esprits mdiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe
leur porte.

376

L'envie est dtruite par la vritable amiti, et la coquetterie
par le vritable amour.

377

Le plus grand dfaut de la pntration n'est pas de n'aller point
jusqu'au but, c'est de le passer.

378

On donne des conseils mais on n'inspire point de conduite.

379

Quand notre mrite baisse, notre got baisse aussi.

380

La fortune fait paratre nos vertus et nos vices, comme la lumire
fait paratre les objets.

381

La violence qu'on se fait pour demeurer fidle  ce qu'on aime ne
vaut gure mieux qu'une infidlit.

382

Nos actions sont comme les bouts-rims, que chacun fait rapporter
 ce qu'il lui plat.

383

L'envie de parler de nous, et de faire voir nos dfauts du ct
que nous voulons bien les montrer, fait une grande partie de notre
sincrit.

384

On ne devrait s'tonner que de pouvoir encore s'tonner.

385

On est presque galement difficile  contenter quand on a beaucoup
d'amour et quand on n'en a plus gure.

386

Il n'y a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne
peuvent souffrir d'en avoir.

387

Un sot n'a pas assez d'toffe pour tre bon.

388

Si la vanit ne renverse pas entirement les vertus, du moins elle
les branle toutes.

389

Ce qui nous rend la vanit des autres insupportable, c'est qu'elle
blesse la ntre.

390

On renonce plus aisment  son intrt qu' son got.

391

La fortune ne parat jamais si aveugle qu' ceux  qui elle ne
fait pas de bien.

392

Il faut gouverner la fortune comme la sant: en jouir quand elle
est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire
jamais de grands remdes sans un extrme besoin.

393

L'air bourgeois se perd quelquefois  l'arme; mais il ne se perd
jamais  la cour.

394

On peut tre plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous
les autres.

395

On est quelquefois moins malheureux d'tre tromp de ce qu'on
aime, que d'en tre dtromp.

396

On garde longtemps son premier amant, quand on n'en prend point de
second.

397

Nous n'avons pas le courage de dire en gnral que nous n'avons
point de dfauts, et que nos ennemis n'ont point de bonnes
qualits; mais en dtail nous ne sommes pas trop loigns de le
croire.

398

De tous nos dfauts, celui dont nous demeurons le plus aisment
d'accord, c'est de la paresse; nous nous persuadons qu'elle tient
 toutes les vertus paisibles et que, sans dtruire entirement
les autres, elle en suspend seulement les fonctions.

399

Il y a une lvation qui ne dpend point de la fortune: c'est un
certain air qui nous distingue et qui semble nous destiner aux
grandes choses; c'est un prix que nous nous donnons
imperceptiblement  nous-mmes; c'est par cette qualit que nous
usurpons les dfrences des autres hommes, et c'est elle
d'ordinaire qui nous met plus au-dessus d'eux que la naissance,
les dignits, et le mrite mme.

400

Il y a du mrite sans lvation, mais il n'y a point d'lvation
sans quelque mrite.

401

L'lvation est au mrite ce que la parure est aux belles
personnes.

402

Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c'est de l'amour.

403

La fortune se sert quelquefois de nos dfauts pour nous lever, et
il y a des gens incommodes dont le mrite serait mal rcompens si
on ne voulait acheter leur absence.

404

Il semble que la nature ait cach dans le fond de notre esprit des
talents et une habilet que nous ne connaissons pas; les passions
seules ont le droit de les mettre au jour, et de nous donner
quelquefois des vues plus certaines et plus acheves que l'art ne
saurait faire.

405

Nous arrivons tout nouveaux aux divers ges de la vie, et nous y
manquons souvent d'exprience malgr le nombre des annes.

406

Les coquettes se font honneur d'tre jalouses de leurs amants,
pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.

407

Il s'en faut bien que ceux qui s'attrapent  nos finesses ne nous
paraissent aussi ridicules que nous nous le paraissons  nous-mmes
quand les finesses des autres nous ont attraps.

408

Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont t
aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus.

409

Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde
voyait tous les motifs qui les produisent.

410

Le plus grand effort de l'amiti n'est pas de montrer nos dfauts
 un ami; c'est de lui faire voir les siens.

411

On n'a gure de dfauts qui ne soient plus pardonnables que les
moyens dont on se sert pour les cacher.

412

Quelque honte que nous ayons mrite, il est presque toujours en
notre pouvoir de rtablir notre rputation.

413

On ne plat pas longtemps quand on n'a que d'une sorte d'esprit.

414

Les fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur.

415

L'esprit nous sert quelquefois  faire hardiment des sottises.

416

La vivacit qui augmente en vieillissant ne va pas loin de la
folie.

417

En amour celui qui est guri le premier est toujours le mieux
guri.

418

Les jeunes femmes qui ne veulent point paratre coquettes, et les
hommes d'un ge avanc qui ne veulent pas tre ridicules, ne
doivent jamais parler de l'amour comme d'une chose o ils puissent
avoir part.

419

Nous pouvons paratre grands dans un emploi au-dessous de notre
mrite, mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus
grand que nous.

420

Nous croyons souvent avoir de la constance dans les malheurs,
lorsque nous n'avons que de l'abattement, et nous les souffrons
sans oser les regarder comme les poltrons se laissent tuer de peur
de se dfendre.

421

La confiance fournit plus  la conversation que l'esprit.

422

Toutes les passions nous font faire des fautes, mais l'amour nous
en fait faire de plus ridicules.

423

Peu de gens savent tre vieux.

424

Nous nous faisons honneur des dfauts opposs  ceux que nous
avons: quand nous sommes faibles, nous nous vantons d'tre
opinitres.

425

La pntration a un air de deviner qui flatte plus notre vanit
que toutes les autres qualits de l'esprit.

426

La grce de la nouveaut et la longue habitude, quelque opposes
qu'elles soient, nous empchent galement de sentir les dfauts de
nos amis.

427

La plupart des amis dgotent de l'amiti, et la plupart des
dvots dgotent de la dvotion.

428

Nous pardonnons aisment  nos amis les dfauts qui ne nous
regardent pas.

429

Les femmes qui aiment pardonnent plus aisment les grandes
indiscrtions que les petites infidlits.

430

Dans la vieillesse de l'amour comme dans celle de l'ge on vit
encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.

431

Rien n'empche tant d'tre naturel que l'envie de le paratre.

432

C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de
les louer de bon coeur.

433

La plus vritable marque d'tre n avec de grandes qualits, c'est
d'tre n sans envie.

434

Quand nos amis nous ont tromps, on ne doit que de l'indiffrence
aux marques de leur amiti, mais on doit toujours de la
sensibilit  leurs malheurs.

435

La fortune et l'humeur gouvernent le monde.

436

Il est plus ais de connatre l'homme en gnral que de connatre
un homme en particulier.

437

On ne doit pas juger du mrite d'un homme par ses grandes
qualits, mais par l'usage qu'il en sait faire.

438

Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas
seulement des bienfaits que nous avons reus, mais qui fait mme
que nos amis nous doivent en leur payant ce que nous leur devons.

439

Nous ne dsirerions gure de choses avec ardeur, si nous
connaissions parfaitement ce que nous dsirons.

440

Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touches de
l'amiti, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour.

441

Dans l'amiti comme dans l'amour on est souvent plus heureux par
les choses qu'on ignore que par celles que l'on sait.

442

Nous essayons de nous faire honneur des dfauts que nous ne
voulons pas corriger.

443

Les passions les plus violentes nous laissent quelquefois du
relche, mais la vanit nous agite toujours.

444

Les vieux fous sont plus fous que les jeunes.

445

La faiblesse est plus oppose  la vertu que le vice.

446

Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aigus,
c'est que la vanit ne peut servir  les supporter.

447

La biensance est la moindre de toutes les lois, et la plus
suivie.

448

Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de
travers que de les conduire.

449

Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant une grande place
sans nous y avoir conduits par degrs, ou sans que nous nous y
soyons levs par nos esprances, il est presque impossible de s'y
bien soutenir, et de paratre digne de l'occuper.

450

Notre orgueil s'augmente souvent de ce que nous retranchons de nos
autres dfauts.

451

Il n'y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l'esprit.

452

Il n'y a point d'homme qui se croie en chacune de ses qualits
au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus.

453

Dans les grandes affaires on doit moins s'appliquer  faire natre
des occasions qu' profiter de celles qui se prsentent.

454

Il n'y a gure d'occasion o l'on ft un mchant march de
renoncer au bien qu'on dit de nous,  condition de n'en dire point
de mal.

455

Quelque disposition qu'ait le monde  mal juger, il fait encore
plus souvent grce au faux mrite qu'il ne fait injustice au
vritable.

456

On est quelquefois un sot avec de l'esprit, mais on ne l'est
jamais avec du jugement.

457

Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes,
que d'essayer de paratre ce que nous ne sommes pas.

458

Nos ennemis approchent plus de la vrit dans les jugements qu'ils
font de nous que nous n'en approchons nous-mmes.

459

Il y a plusieurs remdes qui gurissent de l'amour, mais il n'y en
a point d'infaillibles.

460

Il s'en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions
nous font faire.

461

La vieillesse est un tyran qui dfend sur peine de la vie tous les
plaisirs de la jeunesse.

462

Le mme orgueil qui nous fait blmer les dfauts dont nous nous
croyons exempts, nous porte  mpriser les bonnes qualits que
nous n'avons pas.

463

Il y a souvent plus d'orgueil que de bont  plaindre les malheurs
de nos ennemis; c'est pour leur faire sentir que nous sommes
au-dessus d'eux que nous leur donnons des marques de compassion.

464

Il y a un excs de biens et de maux qui passe notre sensibilit.

465

Il s'en faut bien que l'innocence ne trouve autant de protection
que le crime.

466

De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux
femmes, c'est l'amour.

467

La vanit nous fait faire plus de choses contre notre got que la
raison.

468

Il y a de mchantes qualits qui font de grands talents.

469

On ne souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par
raison.

470

Toutes nos qualits sont incertaines et douteuses en bien comme en
mal, et elles sont presque toutes  la merci des occasions.

471

Dans les premires passions les femmes aiment l'amant, et dans les
autres elles aiment l'amour.

472

L'orgueil a ses bizarreries, comme les autres passions; on a honte
d'avouer que l'on ait de la jalousie, et on se fait honneur d'en
avoir eu, et d'tre capable d'en avoir.

473

Quelque rare que soit le vritable amour, il l'est encore moins
que la vritable amiti.

474

Il y a peu de femmes dont le mrite dure plus que la beaut.

475

L'envie d'tre plaint, ou d'tre admir, fait souvent la plus
grande partie de notre confiance.

476

Notre envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux
que nous envions.

477

La mme fermet qui sert  rsister  l'amour sert aussi  le
rendre violent et durable, et les personnes faibles qui sont
toujours agites des passions n'en sont presque jamais
vritablement remplies.

478

L'imagination ne saurait inventer tant de diverses contrarits
qu'il y en a naturellement dans le coeur de chaque personne.

479

Il n'y a que les personnes qui ont de la fermet qui puissent
avoir une vritable douceur; celles qui paraissent douces n'ont
d'ordinaire que de la faiblesse, qui se convertit aisment en
aigreur.

480

La timidit est un dfaut dont il est dangereux de reprendre les
personnes qu'on en veut corriger.

481

Rien n'est plus rare que la vritable bont; ceux mmes qui
croient en avoir n'ont d'ordinaire que de la complaisance ou de la
faiblesse.

482

L'esprit s'attache par paresse et par constance  ce qui lui est
facile ou agrable; cette habitude met toujours des bornes  nos
connaissances, et jamais personne ne s'est donn la peine
d'tendre et de conduire son esprit aussi loin qu'il pourrait
aller.

483

On est d'ordinaire plus mdisant par vanit que par malice.

484

Quand on a le coeur encore agit par les restes d'une passion, on
est plus prs d'en prendre une nouvelle que quand on est
entirement guri.

485

Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie
heureux, et malheureux, d'en tre guris.

486

Il y a encore plus de gens sans intrt que sans envie.

487

Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps.

488

Le calme ou l'agitation de notre humeur ne dpend pas tant de ce
qui nous arrive de plus considrable dans la vie, que d'un
arrangement commode ou dsagrable de petites choses qui arrivent
tous les jours.

489

Quelque mchants que soient les hommes, ils n'oseraient paratre
ennemis de la vertu, et lorsqu'ils la veulent perscuter, ils
feignent de croire qu'elle est fausse ou ils lui supposent des
crimes.

490

On passe souvent de l'amour  l'ambition, mais on ne revient gure
de l'ambition  l'amour.

491

L'extrme avarice se mprend presque toujours; il n'y a point de
passion qui s'loigne plus souvent de son but, ni sur qui le
prsent ait tant de pouvoir au prjudice de l'avenir.

492

L'avarice produit souvent des effets contraires; il y a un nombre
infini de gens qui sacrifient tout leur bien  des esprances
douteuses et loignes, d'autres mprisent de grands avantages 
venir pour de petits intrts prsents.

493

Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez de dfauts; ils
en augmentent encore le nombre par de certaines qualits
singulires dont ils affectent de se parer, et ils les cultivent
avec tant de soin qu'elles deviennent  la fin des dfauts
naturels, qu'il ne dpend plus d'eux de corriger.

494

Ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes
qu'on ne pense, c'est qu'ils n'ont jamais tort quand on les entend
parler de leur conduite: le mme amour-propre qui les aveugle
d'ordinaire les claire alors, et leur donne des vues si justes
qu'il leur fait supprimer ou dguiser les moindres choses qui
peuvent tre condamnes.

495

Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient
honteux ou tourdis: un air capable et compos se tourne
d'ordinaire en impertinence.

496

Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n'tait que
d'un ct.

497

Il ne sert de rien d'tre jeune sans tre belle, ni d'tre belle
sans tre jeune.

498

Il y a des personnes si lgres et si frivoles qu'elles sont aussi
loignes d'avoir de vritables dfauts que des qualits solides.

499

On ne compte d'ordinaire la premire galanterie des femmes que
lorsqu'elles en ont une seconde.

500

Il y a des gens si remplis d'eux-mmes que, lorsqu'ils sont
amoureux, ils trouvent moyen d'tre occups de leur passion sans
l'tre de la personne qu'ils aiment.

501

L'amour, tout agrable qu'il est, plat encore plus par les
manires dont il se montre que par lui-mme.

502

Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins,  la longue, que
beaucoup d'esprit avec du travers.

503

La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait
le moins de piti aux personnes qui le causent.

504

Aprs avoir parl de la fausset de tant de vertus apparentes, il
est raisonnable de dire quelque chose de la fausset du mpris de
la mort. J'entends parler de ce mpris de la mort que les paens
se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'esprance
d'une meilleure vie. Il y a diffrence entre souffrir la mort
constamment, et la mpriser. Le premier est assez ordinaire; mais
je crois que l'autre n'est jamais sincre. On a crit nanmoins
tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal;
et les hommes les plus faibles aussi bien que les hros ont donn
mille exemples clbres pour tablir cette opinion. Cependant je
doute que personne de bon sens l'ait jamais cru; et la peine que
l'on prend pour le persuader aux autres et  soi-mme fait assez
voir que cette entreprise n'est pas aise. On peut avoir divers
sujets de dgots dans la vie, mais on n'a jamais raison de
mpriser la mort; ceux mmes qui se la donnent volontairement ne
la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en tonnent et la
rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient  eux par une autre
voie que celle qu'ils ont choisie. L'ingalit que l'on remarque
dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce
que la mort se dcouvre diffremment  leur imagination, et y
parat plus prsente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive
qu'aprs avoir mpris ce qu'ils ne connaissent pas, ils craignent
enfin ce qu'ils connaissent. Il faut viter de l'envisager avec
toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le
plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves
sont ceux qui prennent de plus honntes prtextes pour s'empcher
de la considrer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle
est, trouve que c'est une chose pouvantable. La ncessit de
mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient
qu'il fallait aller de bonne grce o l'on ne saurait s'empcher
d'aller; et, ne pouvant terniser leur vie, il n'y avait rien
qu'ils ne fissent pour terniser leur rputation, et sauver du
naufrage ce qui n'en peut tre garanti. Contentons-nous pour faire
bonne mine de ne nous pas dire  nous-mmes tout ce que nous en
pensons, et esprons plus de notre temprament que de ces faibles
raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de
la mort avec indiffrence. La gloire de mourir avec fermet,
l'esprance d'tre regrett, le dsir de laisser une belle
rputation, l'assurance d'tre affranchi des misres de la vie, et
de ne dpendre plus des caprices de la fortune, sont des remdes
qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils
soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple
haie fait souvent  la guerre pour assurer ceux qui doivent
approcher d'un lieu d'o l'on tire. Quand on en est loign, on
s'imagine qu'elle peut mettre  couvert; mais quand on en est
proche, on trouve que c'est un faible secours. C'est nous flatter,
de croire que la mort nous paraisse de prs ce que nous en avons
jug de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse,
soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte
par la plus rude de toutes les preuves. C'est aussi mal connatre
les effets de l'amour-propre, que de penser qu'il puisse nous
aider  compter pour rien ce qui le doit ncessairement dtruire,
et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources,
est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous
voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent,
et qui, au lieu de nous inspirer le mpris de la mort, sert  nous
dcouvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle
peut faire pour nous est de nous conseiller d'en dtourner les
yeux pour les arrter sur d'autres objets. Caton et Brutus en
choisirent d'illustres. Un laquais se contenta il y a quelque
temps de danser sur l'chafaud o il allait tre rou. Ainsi, bien
que les motifs soient diffrents, ils produisent les mmes effets.
De sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait
entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois
les uns et les autres recevoir la mort d'un mme visage; mais 'a
toujours t avec cette diffrence que, dans le mpris que les
grands hommes font paratre pour la mort, c'est l'amour de la
gloire qui leur en te la vue, et dans les gens du commun ce n'est
qu'un effet de leur peu de lumire qui les empche de connatre la
grandeur de leur mal et leur laisse la libert de penser  autre
chose.

Maximes supprimes


1 Maximes retranches aprs la premire dition

1

L'amour-propre est l'amour de soi-mme, et de toutes choses pour
soi; il rend les hommes idoltres d'eux-mmes, et les rendrait les
tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
se repose jamais hors de soi, et ne s'arrte dans les sujets
trangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
qui lui est propre. Rien n'est si imptueux que ses dsirs, rien
de si cach que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
ses souplesses ne se peuvent reprsenter, ses transformations
passent celles des mtamorphoses, et ses raffinements ceux de la
chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les tnbres de
ses abmes. L il est  couvert des yeux les plus pntrants; il y
fait mille insensibles tours et retours. L il est souvent
invisible  lui-mme, il y conoit, il y nourrit, et il y lve,
sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
les mconnat, ou il ne peut se rsoudre  les avouer. De cette
nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
lui-mme; de l viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
grossirets et ses niaiseries sur son sujet; de l vient qu'il
croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir ds
qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les gots qu'il a
rassasis. Mais cette obscurit paisse, qui le cache  lui-mme,
n'empche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
en quoi il est semblable  nos yeux, qui dcouvrent tout, et sont
aveugles seulement pour eux-mmes. En effet dans ses plus grands
intrts, et dans ses plus importantes affaires, o la violence de
ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
entend, il imagine, il souponne, il pntre, il devine tout; de
sorte qu'on est tent de croire que chacune de ses passions a une
espce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement  la
vue des malheurs extrmes qui le menacent. Cependant il fait
quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
plusieurs anne; d'o l'on pourrait conclure assez
vraisemblablement que c'est par lui-mme que ses dsirs sont
allums, plutt que par la beaut et par le mrite de ses objets;
que son got est le prix qui les relve, et le fard qui les
embellit; que c'est aprs lui-mme qu'il court, et qu'il suit son
gr, lorsqu'il suit les choses qui sont  son gr. Il est tous les
contraires: il est imprieux et obissant, sincre et dissimul,
misricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de diffrentes
inclinations selon la diversit des tempraments qui le tournent,
et le dvouent tantt  la gloire, tantt aux richesses, et tantt
aux plaisirs; il en change selon le changement de nos ges, de nos
fortunes et de nos expriences, mais il lui est indiffrent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
plat. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
des causes trangres, il y en a une infinit qui naissent de lui,
et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
lgret, d'amour, de nouveaut, de lassitude et de dgot; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
empressement, et avec des travaux incroyables,  obtenir des
choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui mme lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fiert dans les plus mprisables. Il est dans
tous les tats de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
choses, et de leur privation; il passe mme dans le parti des gens
qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
est admirable, il se hait lui-mme avec eux, il conjure sa perte,
il travaille mme  sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'tre, et
pourvu qu'il soit, il veut bien tre son ennemi. Il ne faut donc
pas s'tonner s'il se joint quelquefois  la plus rude austrit,
et s'il entre si hardiment en socit avec elle pour se dtruire,
parce que, dans le mme temps qu'il se ruine en un endroit, il se
rtablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors mme qu'il est
vaincu et qu'on croit en tre dfait, on le retrouve qui triomphe
dans sa propre dfaite. Voil la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
le reflux de ses vagues continuelles une fidle expression de la
succession turbulente de ses penses, et de ses ternels
mouvements.

2

Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrs de
la chaleur, et de la froideur, du sang.

3

La modration dans la bonne fortune n'est que l'apprhension de la
honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.

4

La modration est comme la sobrit: on voudrait bien manger
davantage, mais on craint de se faire mal.

5

Tout le monde trouve  redire en autrui ce qu'on trouve  redire
en lui.

6

L'orgueil, comme lass de ses artifices et de ses diffrentes
mtamorphoses, aprs avoir jou tout seul tous les personnages de
la comdie humaine, se montre avec un visage naturel, et se
dcouvre par la fiert; de sorte qu' proprement parler la fiert
est l'clat et la dclaration de l'orgueil.

7

La complexion qui fait le talent pour les petites choses est
contraire  celle qu'il faut pour le talent des grandes.

8

C'est une espce de bonheur, de connatre jusques  quel point on
doit tre malheureux.

9

On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on
avait espr.

10

On se console souvent d'tre malheureux par un certain plaisir
qu'on trouve  le paratre.

11

Il faudrait pouvoir rpondre de sa fortune, pour pouvoir rpondre
de ce que l'on fera.

12

Comment peut-on rpondre de ce qu'on voudra  l'avenir, puisque
l'on ne sait pas prcisment ce que l'on veut dans le temps
prsent?

13

L'amour est  l'me de celui qui aime ce que l'me est au corps
qu'elle anime.

14

La justice n'est qu'une vive apprhension qu'on ne nous te ce qui
nous appartient; de l vient cette considration et ce respect
pour tous les intrts du prochain, et cette scrupuleuse
application  ne lui faire aucun prjudice; cette crainte retient
l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,
lui ont donns, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres.

15

La justice, dans les juges qui sont modrs, n'est que l'amour de
leur lvation.

16

On blme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,
mais pour le prjudice que l'on en reoit.

17

Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis
ne vient ni de la bont de notre naturel, ni de l'amiti que nous
avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte
de l'esprance d'tre heureux  notre tour, ou de retirer quelque
utilit de leur bonne fortune.

18

Dans l'adversit de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours
quelque chose qui ne nous dplat pas.

19

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil: il sert  le nourrir et  l'augmenter, et nous te la
connaissance des remdes qui pourraient soulager nos misres et
nous gurir de nos dfauts.

20

On n'a plus de raison, quand on n'espre plus d'en trouver aux
autres.

21

Les philosophes, et Snque surtout, n'ont point t les crimes
par leurs prceptes: ils n'ont fait que les employer au btiment
de l'orgueil.

22

Les plus sages le sont dans les choses indiffrentes, mais ils ne
le sont presque jamais dans leurs plus srieuses affaires.

23

La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.

24

La sobrit est l'amour de la sant, ou l'impuissance de manger
beaucoup.

25

Chaque talent dans les hommes, de mme que chaque arbre, a ses
proprits et ses effets qui lui sont tous particuliers.

26

On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lass d'en
parler.

27

La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
dsir d'en avoir de plus dlicates.

28

On ne blme le vice et on ne loue la vertu que par intrt.

29

L'amour-propre empche bien que celui qui nous flatte ne soit
jamais celui qui nous flatte le plus.

30

On ne fait point de distinction dans les espces de colres, bien
qu'il y en ait une lgre et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre trs criminelle, qui est 
proprement parler la fureur de l'orgueil.

31

Les grandes mes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
plus de vertu que les mes communes, mais celles seulement qui ont
de plus grands desseins.

32

La frocit naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.

33

On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un pote italien a dit de
l'honntet des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
de paratre honnte.

34

Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantme form
par nos passions,  qui on donne un nom honnte, pour faire
impunment ce qu'on veut.

35

Nous n'avouons jamais nos dfauts que par vanit.

36

On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excs.

37

Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
souponnent pas facilement les autres.

38

La pompe des enterrements regarde plus la vanit des vivants que
l'honneur des morts.

39

Quelque incertitude et quelque varit qui paraisse dans le monde,
on y remarque nanmoins un certain enchanement secret, et un
ordre rgl de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
chose marche en son rang, et suit le cours de sa destine.

40

L'intrpidit doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermet qui lui est
ncessaire dans les prils de la guerre.

41

Ceux qui voudraient dfinir la victoire par sa naissance seraient
tents comme les potes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est
produite par infinit d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but,
regardent seulement les intrts particuliers de ceux qui les
font, puisque tous ceux qui composent une arme, allant  leur
propre gloire et  leur lvation, procurent un bien si grand et
si gnral.

42

On ne peut rpondre de son courage quand on n'a jamais t dans le
pril.

43

L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait dplat avec les mmes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.

44

Il est bien malais de distinguer la bont gnrale, et rpandue
sur tout le monde, de la grande habilet.

45

Pour pouvoir tre toujours bon, il faut que les autres croient
qu'ils ne peuvent jamais nous tre impunment mchants.

46

La confiance de plaire est souvent un moyen de dplaire
infailliblement.

47

La confiance que l'on a en soi fait natre la plus grande partie
de celle que l'on a aux autres.

48

Il y a une rvolution gnrale qui change le got des esprits,
aussi bien que les fortunes du monde.

49

La vrit est le fondement et la raison de la perfection, et de la
beaut; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait tre
belle, et parfaite, si elle n'est vritablement tout ce qu'elle
doit tre, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.

50

Il y a de belles choses qui ont plus d'clat quand elles demeurent
imparfaites que quand elles sont trop acheves.

51

La magnanimit est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
l'homme matre de lui-mme pour le rendre matre de toutes choses.

52

Le luxe et la trop grande politesse dans les tats sont le prsage
assur de leur dcadence parce que, tous les particuliers
s'attachant  leurs intrts propres, ils se dtournent du bien
public.

53

Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuads
qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils
se donnent pour tablir l'immortalit de leur nom par la perte de
la vie.

54

De toutes les passions celle qui est plus inconnue  nous-mmes,
c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus maligne de
toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages
qu'elle cause soient trs cachs; si nous considrons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres matresse de nos sentiments, de nos intrts et de nos
plaisirs; c'est la rmore qui a la force d'arrter les plus grands
vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes
affaires que les cueils, et que les plus grandes temptes; le
repos de la paresse est un charme secret de l'me qui suspend
soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opinitres
rsolutions; pour donner enfin la vritable ide de cette passion,
il faut dire que la paresse est comme une batitude de l'me, qui
la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les
biens.

55

Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que
de s'en dfaire quand on en a.

56

La plupart des femmes se rendent plutt par faiblesse que par
passion; de l vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenants
russissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus
aimables.

57

N'aimer gure en amour est un moyen assur pour tre aim.

58

La sincrit que se demandent les amants et les matresses, pour
savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est bien
moins pour vouloir tre avertis quand on ne les aimera plus que
pour tre mieux assurs qu'on les aime lorsque l'on ne dit point
le contraire.

59

La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est
celle de la fivre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que
sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa dure.

60

La plus grande habilet des moins habiles est de se savoir
soumettre  la bonne conduite d'autrui.


2 Maxime retranche aprs la deuxime dition

61

Quand on ne trouve pas son repos en soi-mme, il est inutile de le
chercher ailleurs.


3 Maximes retranches aprs la quatrime dition

62

Comme on n'est jamais en libert d'aimer, ou de cesser d'aimer,
l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa
matresse, ni elle de la lgret de son amant.

63

Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous
devienne infidle, pour nous dgager de notre fidlit.

64

Comment prtendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous ne
pouvons le garder nous-mmes?

65

Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux
lorsqu'ils ont satisfait  leur paresse, afin de paratre
diligents.

66

C'est une preuve de peu d'amiti de ne s'apercevoir pas du
refroidissement de celle de nos amis.

67

Les rois font des hommes comme des pices de monnaie; ils les font
valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forc de les recevoir selon
leur cours, et non pas selon leur vritable prix.

68

Il y a des crimes qui deviennent innocents et mme glorieux par
leur clat, leur nombre et leur excs. De l vient que les
voleries publiques sont des habilets, et que prendre des
provinces injustement s'appelle faire des conqutes.

69

On donne plus aisment des bornes  sa reconnaissance qu' ses
esprances et qu' ses dsirs.

70

Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la
considration de leur mrite, mais par celle de nos besoins et de
la bonne opinion qu'ils avaient de nous.

71

On aime  deviner les autres; mais l'on n'aime pas  tre devin.

72

C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa sant par un trop
grand rgime.

73

On craint toujours de voir ce qu'on aime, quand on vient de faire
des coquetteries ailleurs.

74

On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les
avouer.

Maximes posthumes


1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt

1

Comme la plus heureuse personne du monde est celle  qui peu de
choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les
plus misrables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinit de
biens pour les rendre heureux.

2

La finesse n'est qu'une pauvre habilet.

3

Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais
usage que nous en faisons; il dpend de nous de les acqurir et de
nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et
accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le
feu, nous pouvons les consacrer  toutes les vertus et les rendre
mme par l plus agrables et plus clatantes.

4

La ruine du prochain plat aux amis et aux ennemis.

5

Chacun pense tre plus fin que les autres.

6

On ne saurait compter toutes les espces de vanit.

7

Ce qui nous empche souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausset des vertus, c'est que nous croyons trop
aisment qu'elles sont vritables en nous.

8

Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous dsirons
toutes choses comme si nous tions immortels.

9

Dieu a mis des talents diffrents dans l'homme comme il a plant
de diffrents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de
mme que chaque arbre a ses proprits et ses effets qui lui sont
tous particuliers; de l vient que le poirier le meilleur du monde
ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent
le plus excellent ne saurait produire les mmes effets des talents
les plus communs; de l vient encore qu'il est aussi ridicule de
vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de
vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait
point sem les oignons.

10

Une preuve convaincante que l'homme n'a pas t cr comme il est,
c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-mme
de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
sentiments et de ses inclinations.

11

Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la vrit
puisque nous nous la cachons si souvent nous-mmes.

12

Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la
peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la doit
mpriser.

13

Il semble que c'est le diable qui a tout exprs plac la paresse
sur la frontire de plusieurs vertus.

14

La fin du bien est un mal; la fin du mal est un bien.

15

On blme aisment les dfauts des autres, mais on s'en sert
rarement  corriger les siens.

16

Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon
leur grandeur, mais selon notre sensibilit.

17

Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire pas
assez ce qui en est l'origine.

18

Le remde de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint,
parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; c'est
un cruel remde, mais il est plus doux que les doutes et les
soupons.

19

Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance
et la diffrence qu'il y a entre tous les hommes.

20

Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui dcouvrent le
coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y tre dcouvert.

21

L'homme est si misrable que, tournant toutes ses conduites 
satisfaire ses passions, il gmit incessamment sous leur tyrannie;
il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il faut qu'il se
fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du dgot non
seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remdes, et ne
peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de
sa gurison.

22

Dieu a permis, pour punir l'homme du pch originel, qu'il se ft
un dieu de son amour-propre pour en tre tourment dans toutes les
actions de sa vie.

23

L'esprance et la crainte sont insparables, et il n'y a point de
crainte sans esprance ni d'esprance sans crainte.

24

Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mmes.

25

Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
dfauts, c'est la facilit que l'on a de croire ce qu'on souhaite.

26

L'intrt est l'me de l'amour-propre, de sorte que, comme le
corps, priv de son me, est sans vue, sans oue, sans
connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de mme
l'amour-propre spar, s'il le faut dire ainsi, de son intrt, ne
voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de l vient qu'un mme
homme qui court la terre et les mers pour son intrt devient
soudainement paralytique pour l'intrt des autres; de l vient le
soudain assoupissement et cette mort que nous causons  tous ceux
 qui nous contons nos affaires; de l vient leur prompte
rsurrection lorsque dans notre narration nous y mlons quelque
chose qui les regarde; de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos traits que dans un mme moment un homme
perd connaissance et revient  soi, selon que son propre intrt
s'approche de lui ou qu'il s'en retire.


2 Maximes fournies par des lettres

27

On ne donne des louanges que pour en profiter.

28

Les passions ne sont que les divers gots de l'amour propre.

29

L'extrme ennui sert  nous dsennuyer.

30

On loue et on blme la plupart des choses parce que c'est la mode
de les louer ou de les blmer.

31

Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne
parle que de peur de se taire.


3 Maximes fournies par l'dition hollandaise de 1664

32

Si on avait t  ce qu'on appelle force le dsir de conserver, et
la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand'chose.

33

La familiarit est un relchement presque de toutes les rgles de
la vie civile, que le libertinage a introduit dans la socit pour
nous faire parvenir  celle qu'on appelle commode. C'est un effet
de l'amour-propre qui, voulant tout accommoder  notre faiblesse,
nous soustrait  l'honnte sujtion que nous imposent les bonnes
moeurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre
commodes, le fait dgnrer en vices. Les femmes, ayant
naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutt dans
ce relchement, et y perdent davantage: l'autorit du sexe ne se
maintient pas, le respect qu'on lui doit diminue, et l'on peut
dire que l'honnte y perd la plus grande partie de ses droits.

34

La raillerie est une gaiet agrable de l'esprit, qui enjoue la
conversation, et qui lie la socit si elle est obligeante, ou qui
la trouble si elle ne l'est pas. Elle est plus pour celui qui la
fait que pour celui qui la souffre. C'est toujours un combat de
bel esprit, que produit la vanit; d'o vient que ceux qui en
manquent pour la soutenir, et ceux qu'un dfaut reproch fait
rougir, s'en offensent galement, comme d'une dfaite injurieuse
qu'ils ne sauraient pardonner. C'est un poison qui tout pur teint
l'amiti et excite la haine, mais qui corrig par l'agrment de
l'esprit, et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la
conserve; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les
faibles.


4 Maximes fournies par le supplment de l'dition de 1693

35

Force gens veulent tre dvots, mais personne ne veut tre humble.

36

Le travail du corps dlivre des peines de l'esprit, et c'est ce
qui rend les pauvres heureux.

37

Les vritables mortifications sont celles qui ne sont point
connues; la vanit rend les autres faciles.

38

L'humilit est l'autel sur lequel Dieu veut qu'on lui offre des
sacrifices.

39

Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux; rien ne peut
rendre un fol content; c'est pourquoi presque tous les hommes sont
misrables.

40

Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire
croire que nous le sommes.

41

Il est bien plus ais d'teindre un premier dsir que de
satisfaire tous ceux qui le suivent.

42

La sagesse est  l'me ce que la sant est pour le corps.

43

Les grands de la terre ne pouvant donner la sant du corps ni le
repos d'esprit, on achte toujours trop cher tous les biens qu'ils
peuvent faire.

44

Avant que de dsirer fortement une chose, il faut examiner quel
est le bonheur de celui qui la possde.

45

Un vritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de
tous qu'on songe le moins  acqurir.

46

Les amants ne voient les dfauts de leurs matresses que lorsque
leur enchantement est fini.

47

La prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre: 
mesure que l'amour crot, la prudence diminue.

48

Il est quelquefois agrable  un mari d'avoir une femme jalouse:
il entend toujours parler de ce qu'il aime.

49

Qu'une femme est  plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour
et de la vertu!

50

Le sage trouve mieux son compte  ne point s'engager qu' vaincre.

51

Il est plus ncessaire d'tudier les hommes que les livres.

52

Le bonheur ou le malheur vont d'ordinaire  ceux qui ont le plus
de l'un ou de l'autre.

53

On ne se blme que pour tre lou.

54

Il n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire
qu'on est aim.

55

Nous aimons mieux voir ceux  qui nous faisons du bien que ceux
qui nous en font.

56

Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que
de feindre ceux que l'on n'a pas.

57

Les amitis renoues demandent plus de soins que celles qui n'ont
jamais t rompues.

58

Un homme  qui personne ne plat est bien plus malheureux que
celui qui ne plat  personne.


5 Maximes fournies par des tmoignages de contemporains

59

L'enfer des femmes, c'est la vieillesse.

60

Les soumissions et les bassesses que les seigneurs de la Cour font
auprs des ministres qui ne sont pas de leur rang sont des
lchets de gens de coeur.

61

L'honntet [n'est] d'aucun tat en particulier, mais de tous les
tats en gnral.

Rflexions diverses


I. Du vrai

Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut tre effac
par aucune comparaison d'un autre vrai, et quelque diffrence qui
puisse tre entre deux sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface
point ce qui est vrai dans l'autre: ils peuvent avoir plus ou
moins d'tendue et tre plus ou moins clatants, mais ils sont
toujours gaux par leur vrit, qui n'est pas plus vrit dans le
plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus
tendu, plus noble et plus brillant que celui de la posie; mais
le pote et le conqurant sont comparables l'un  l'autre; comme
aussi, en tant qu'ils sont vritablement ce qu'ils sont, le
lgislateur et le peintre, etc.

Deux sujets de mme nature peuvent tre diffrents, et mme
opposs, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et
Marcellus; cependant, parce que leurs qualits sont vraies, elles
subsistent en prsence l'une de l'autre, et ne s'effacent point
par la comparaison. Alexandre et Csar donnent des royaumes; la
veuve donne une pite: quelque diffrents que soient ces prsents,
la libralit est vraie et gale en chacun d'eux, et chacun donne
 proportion de ce qu'il est.

Un sujet peut avoir plusieurs vrits, et un autre sujet peut n'en
avoir qu'une: le sujet qui a plusieurs vrits est d'un plus grand
prix, et peut briller par des endroits o l'autre ne brille pas;
mais dans l'endroit o l'un et l'autre est vrai, ils brillent
galement. paminondas tait grand capitaine, bon citoyen, grand
philosophe; il tait plus estimable que Virgile, parce qu'il avait
plus de vrits que lui; mais comme grand capitaine, paminondas
n'tait pas plus excellent que Virgile comme grand pote, parce
que, par cet endroit, il n'tait pas plus vrai que lui. La cruaut
de cet enfant qu'un consul fit mourir pour avoir crev les yeux
d'une corneille tait moins importante que celle de Philippe
second, qui fit mourir son fils, et elle tait peut-tre mle
avec moins d'autres vices; mais le degr de cruaut exerce sur un
simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruaut des
princes les plus cruels, parce que leurs diffrents degrs de
cruaut ont une vrit gale.

Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ont les
beauts qui leur conviennent, elles ne s'effacent point l'une
l'autre: ce qui fait que Chantilly n'efface point Liancourt, bien
qu'il ait infiniment plus de diverses beauts, et que Liancourt
n'efface pas aussi Chantilly, c'est que Chantilly a les beauts
qui conviennent  la grandeur de Monsieur le Prince, et que
Liancourt a les beauts qui conviennent  un particulier, et
qu'ils ont chacun de vraies beauts. On voit nanmoins des femmes
d'une beaut clatante, mais irrgulire, qui en effacent souvent
de plus vritablement belles; mais comme le got, qui se prvient
aisment, est le juge de la beaut, et que la beaut des plus
belles personnes n'est pas toujours gale, s'il arrive que les
moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant
quelques moments; ce sera que la diffrence de la lumire et du
jour fera plus ou moins discerner la vrit qui est dans les
traits ou dans les couleurs, qu'elle fera paratre ce que la moins
belle aura de beau, et empchera de paratre ce qui est de vrai et
de beau dans l'autre.


II. De la socit

Mon dessein n'est pas de parler de l'amiti en parlant de la
socit; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont nanmoins
trs diffrentes: la premire a plus d'lvation et de dignit, et
le plus grand mrite de l'autre, c'est de lui ressembler. Je ne
parlerai donc prsentement que du commerce particulier que les
honntes gens doivent avoir ensemble.

Il serait inutile de dire combien la socit est ncessaire aux
hommes: tous la dsirent et tous la cherchent, mais peu se servent
des moyens de la rendre agrable et de la faire durer. Chacun veut
trouver son plaisir et ses avantages aux dpens des autres; on se
prfre toujours  ceux avec qui on se propose de vivre, et on
leur fait presque toujours sentir cette prfrence; c'est ce qui
trouble et qui dtruit la socit. Il faudrait du moins savoir
cacher ce dsir de prfrence, puisqu'il est trop naturel en nous
pour nous en pouvoir dfaire; il faudrait faire son plaisir et
celui des autres, mnager leur amour-propre, et ne le blesser
jamais.

L'esprit a beaucoup de part  un si grand ouvrage, mais il ne
suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il
faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne
maintiendrait pas longtemps la socit, si elle n'tait rgle et
soutenue par le bon sens, par l'humeur, et par des gards qui
doivent tre entre les personnes qui veulent vivre ensemble. S'il
arrive quelquefois que des gens opposs d'humeur et d'esprit
paraissent unis, ils tiennent sans doute par des liaisons
trangres, qui ne durent pas longtemps. On peut tre aussi en
socit avec des personnes sur qui nous avons de la supriorit
par la naissance ou par des qualits personnelles; mais ceux qui
ont cet avantage n'en doivent pas abuser; ils doivent rarement le
faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres; ils
doivent les faire apercevoir qu'ils ont besoin d'tre conduits, et
le mener par raison, en s'accommodant autant qu'il est possible 
leurs sentiments et  leurs intrts.

Pour rendre la socit commode, il faut que chacun conserve sa
libert: il faut se voir, ou ne se voir point, sans sujtion, se
divertir ensemble, et mme s'ennuyer ensemble; il faut se pouvoir
sparer, sans que cette sparation apporte de changement; il faut
se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer
 embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on incommode
souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut
contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes
avec qui on veut vivre; mais il ne faut pas tre toujours charg
du soin d'y contribuer. La complaisance est ncessaire dans la
socit, mais elle doit avoir des bornes: elle devient une
servitude quand elle est excessive; il faut du moins qu'elle
paraisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils
soient persuads que c'est le ntre aussi que nous suivons.

Il faut tre facile  excuser nos amis, quand leurs dfauts sont
ns avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualits;
il faut souvent viter de leur faire voir qu'on les ait remarqus
et qu'on en soit choqu, et on doit essayer de faire en sorte
qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mmes, pour leur laisser le
mrite de s'en corriger.

Il y a une sorte de politesse qui est ncessaire dans le commerce
des honntes gens; elle leur fait entendre raillerie, et elle les
empche d'tre choqus et de choquer les autres par de certaines
faons de parler trop sches et trop dures, qui chappent souvent
sans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur.

Le commerce des honntes gens ne peut subsister sans une certaine
sorte de confiance; elle doit tre commune entre eux; il faut que
chacun ait un air de sret et de discrtion qui ne donne jamais
lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.

Il faut de la varit dans l'esprit: ceux qui n'ont que d'une
sorte d'esprit ne peuvent plaire longtemps. On peut prendre des
routes diverses, n'avoir pas les mmes vues ni les mmes talents,
pourvu qu'on aide au plaisir de la socit, et qu'on y observe la
mme justesse que les diffrentes voix et les divers instruments
doivent observer dans la musique.

Comme il est malais que plusieurs personnes puissent avoir les
mmes intrts, il est ncessaire au moins, pour la douceur de la
socit, qu'ils n'en aient pas de contraires.

On doit aller au-devant de ce qui peut plaire  ses amis, chercher
les moyens de leur tre utile, leur pargner des chagrins, leur
faire voir qu'on les partage avec eux quand on ne peut les
dtourner, les effacer insensiblement sans prtendre de les
arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets
agrables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler des
choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le
permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure; il y a de la
politesse, et quelquefois mme de l'humanit,  ne pas entrer trop
avant dans les replis de leur coeur; ils ont souvent de la peine 
laisser voir tout ce qu'ils en connaissent, et ils en ont encore
davantage quand on pntre ce qu'ils ne connaissent pas. Bien que
le commerce que les honntes gens ont ensemble leur donne de la
familiarit, et leur fournisse un nombre infini de sujets de se
parler sincrement, personne presque n'a assez de docilit et de
bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont ncessaires
pour maintenir la socit: on veut tre averti jusqu' un certain
point, mais on ne veut pas l'tre en toutes choses, et on craint
de savoir toutes sortes de vrits.

Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en
faut garder aussi pour la socit: chacun a son point de vue, d'o
il veut tre regard; on a raison, le plus souvent, de ne vouloir
pas tre clair de trop prs, et il n'y a presque point d'homme
qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel qu'il est.


III. De l'air et des manires

Il y a un air qui convient  la figure et aux talents de chaque
personne; on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un
autre. Il faut essayer de connatre celui qui nous est naturel,
n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est
possible.

Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent, c'est
qu'ils sont encore renferms dans cet air et dans ces manires que
la nature leur a donns, et qu'ils n'en connaissent point
d'autres. Ils les changent et les corrompent quand ils sortent de
l'enfance: ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient faire
aux autres, et ils ne le peuvent parfaitement imiter; il y a
toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette
imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manires ni dans
leurs sentiments; au lieu d'tre en effet ce qu'ils veulent
paratre, ils cherchent  paratre ce qu'ils ne sont pas. Chacun
veut tre un autre, et n'tre plus ce qu'il est: ils cherchent une
contenance hors d'eux-mmes, et un autre esprit que le leur; ils
prennent des tons et des manires au hasard; ils en font
l'exprience sur eux, sans considrer que ce qui convient 
quelques-uns ne convient pas  tout le monde, qu'il n'y a point de
rgle gnrale pour les tons et pour les manires, et qu'il n'y a
point de bonnes copies. Deux hommes nanmoins peuvent avoir du
rapport en plusieurs choses sans tre copie l'un de l'autre, si
chacun suit son naturel; mais personne presque ne le suit
entirement. On aime  imiter; on imite souvent, mme sans s'en
apercevoir, et on nglige ses propres biens pour des biens
trangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.

Je ne prtends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en
nous-mmes que nous n'ayons pas la libert de suivre des exemples,
et de joindre  nous des qualits utiles ou ncessaires que la
nature ne nous a pas donnes: les arts et les sciences conviennent
 la plupart de ceux qui s'en rendent capables, la bonne grce et
la politesse conviennent  tout le monde; mais ces qualits
acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union
avec nos propres qualits, qui les tendent et les augmentent
imperceptiblement.

Nous sommes quelquefois levs  un rang et  des dignits
au-dessus de nous, nous sommes souvent engags dans une profession
nouvelle o la nature ne nous avait pas destins; tous ces tats
ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne convient pas
toujours avec notre air naturel; ce changement de notre fortune
change souvent notre air et nos manires, et y ajoute l'air de la
dignit, qui est toujours faux quand il est trop marqu et qu'il
n'est pas joint et confondu avec l'air que la nature nous a donn:
il faut les unir et les mler ensemble et qu'ils ne paraissent
jamais spars.

On ne parle pas de toutes choses sur un mme ton et avec les mmes
manires; on ne marche pas  la tte d'un rgiment comme on marche
en se promenant. Mais il faut qu'un mme air nous fasse dire
naturellement des choses diffrentes, et qu'il nous fasse marcher
diffremment, mais toujours naturellement, et comme il convient de
marcher  la tte d'un rgiment et  une promenade.

Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer  leur air propre
et naturel, pour suivre celui du rang et des dignits o ils sont
parvenus; il y en a mme qui prennent par avance l'air des
dignits et du rang o ils aspirent. Combien de lieutenants
gnraux apprennent  paratre marchaux de France! Combien de
gens de robe rptent inutilement l'air de chancelier, et combien
de bourgeoises se donnent l'air de duchesses!

Ce qui fait qu'on dplat souvent, c'est que personne ne sait
accorder son air et ses manires avec sa figure, ni ses tons et
ses paroles avec ses penses et ses sentiments; on trouble leur
harmonie par quelque chose de faux et d'tranger; on s'oublie
soi-mme, et on s'en loigne insensiblement. Tout le monde presque
tombe, par quelque endroit, dans ce dfaut; personne n'a l'oreille
assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de cadence.
Mille gens dplaisent avec des qualits aimables, mille gens
plaisent avec de moindres talents: c'est que les uns veulent
paratre ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils
paraissent; et enfin, quelques avantages ou quelques dsavantages
que nous ayons reus de la nature, on plat  proportion de ce
qu'on suit l'air, les tons, les manires et les sentiments qui
conviennent  notre tat et  notre figure, et on dplat 
proportion de ce qu'on s'en loigne.


IV. De la conversation

Ce qui fait que si peu de personnes sont agrables dans la
conversation, c'est que chacun songe plus  ce qu'il veut dire
qu' ce que les autres disent. Il faut couter ceux qui parlent,
si on en veut tre cout; il faut leur laisser la libert de se
faire entendre, et mme de dire des choses inutiles. Au lieu de
les contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on
doit, au contraire, entrer dans leur esprit et dans leur got,
montrer qu'on les entend, leur parler de ce qui les touche, louer
ce qu'ils disent autant qu'il mrite d'tre lou, et faire voir
que c'est plus par choix qu'on le loue que par complaisance. Il
faut viter de contester sur des choses indiffrentes, faire
rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on
prtend avoir plus de raison que les autres, et cder aisment
l'avantage de dcider.

On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins
srieuses, selon l'humeur et l'inclinaison des personnes que l'on
entretient, ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit, ni mme
d'y rpondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de
la politesse, on peut dire ses sentiments, sans prvention et sans
opinitret, en faisant paratre qu'on cherche  les appuyer de
l'avis de ceux qui coutent.

Il faut viter de parler longtemps de soi-mme, et de se donner
souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application 
connatre la pente et la porte de ceux  qui on parle, pour se
joindre  l'esprit de celui qui en a le plus, et pour ajouter ses
penses aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est
possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habilet 
n'puiser pas les sujets qu'on traite, et  laisser toujours aux
autres quelque chose  penser et  dire.

On ne doit jamais parler avec des airs d'autorit, ni se servir de
paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver
ses opinions, si elles sont raisonnables; mais en les conservant,
il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paratre
choqu de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir tre
toujours le matre de la conversation, et de parler trop souvent
d'une mme chose; on doit entrer indiffremment sur tous les
sujets agrables qui se prsentent, et ne faire jamais voir qu'on
veut entraner la conversation sur ce qu'on a envie de dire.

Il est ncessaire d'observer que toute sorte de conversation,
quelque honnte et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas
galement propre  toute sorte d'honntes gens: il faut choisir ce
qui convient  chacun, et choisir mme le temps de le dire; mais
s'il y a beaucoup d'art  parler, il n'y en a pas moins  se
taire. Il y a un silence loquent: il sert quelquefois  approuver
et  condamner; il y a un silence moqueur; il y a un silence
respectueux; il y a des airs, des tours et des manires qui font
souvent ce qu'il y a d'agrable ou de dsagrable, de dlicat ou
de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir
est donn  peu de personnes; ceux mmes qui en font des rgles
s'y mprennent quelquefois; la plus sre,  mon avis, c'est de
n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutt voir
des ngligences dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'couter,
de ne parler gure, et de ne se forcer jamais  parler.


V. De la confiance

Bien que la sincrit et la confiance aient du rapport, elles sont
nanmoins diffrentes en plusieurs choses: la sincrit est une
ouverture de coeur, qui nous montre tels que nous sommes; c'est un
amour de la vrit, une rpugnance  se dguiser, un dsir de se
ddommager de ses dfauts, et de les diminuer mme par le mrite
de les avouer. La confiance ne nous laisse pas tant de libert,
ses rgles sont plus troites, elle demande plus de prudence et de
retenue, et nous ne sommes pas toujours libres d'en disposer: il
ne s'agit pas de nous uniquement, et nos intrts sont mls
d'ordinaire avec les intrts des autres. Elle a besoin d'une
grande justesse pour ne livrer pas nos amis en nous livrant
nous-mmes, et pour ne faire pas des prsents de leur bien dans
la vue d'augmenter le prix de ce que nous donnons.

La confiance plat toujours  celui qui la reoit: c'est un tribut
que nous payons  son mrite; c'est un dpt que l'on commet  sa
foi; ce sont des gages qui lui donnent un droit sur nous, et une
sorte de dpendance o nous nous assujettissons volontairement. Je
ne prtends pas dtruire par ce que je dis la confiance, si
ncessaire entre les hommes puisqu'elle est le lien de la socit
et de l'amiti; je prtends seulement y mettre des bornes, et la
rendre honnte et fidle. Je veux qu'elle soit toujours vraie et
toujours prudente, et qu'elle n'ait ni faiblesse ni intrt; je
sais bien qu'il est malais de donner de justes limites  la
manire de recevoir toute sorte de confiance de nos amis, et de
leur faire part de la ntre.

On se confie le plus souvent par vanit, par envie de parler, par
le dsir de s'attirer la confiance des autres, et pour faire un
change de secrets. Il y a des personnes qui peuvent avoir raison
de se fier en nous, vers qui nous n'aurions pas raison d'avoir la
mme conduite, et on s'acquitte envers ceux-ci en leur gardant le
secret, et en les payant de lgres confidences. Il y en a
d'autres dont la fidlit nous est connue, qui ne mnagent rien
avec nous, et  qui on peut se confier par choix et par estime. On
doit ne leur rien cacher de ce qui ne regarde que nous, se montrer
 eux toujours vrais dans nos bonnes qualits et dans nos dfauts
mme, sans exagrer les unes et sans diminuer les autres, se faire
une loi de ne leur faire jamais de demi-confidences; elles
embarrassent toujours ceux qui les font, et ne contentent presque
jamais ceux qui les reoivent: on leur donne des lumires confuses
de ce qu'on veut cacher, on augmente leur curiosit, on les met en
droit d'en vouloir savoir davantage, et ils se croient en libert
de disposer de ce qu'ils ont pntr. Il est plus sr et plus
honnte de ne leur rien dire que de se taire quand on a commenc
de parler.

Il y a d'autres rgles  suivre pour les choses qui nous ont t
confies. Plus elles sont importantes, et plus la prudence et la
fidlit y sont ncessaires. Tout le monde convient que le secret
doit tre inviolable, mais on ne convient pas toujours de la
nature et de l'importance du secret; nous ne consultons le plus
souvent que nous-mmes sur ce que nous devons dire et sur ce que
nous devons taire; il y a peu de secrets de tous les temps, et le
scrupule de les rvler ne dure pas toujours.

On a des liaisons troites avec des amis dont on connat la
fidlit; ils nous ont toujours parl sans rserve, et nous avons
toujours gard les mmes mesures avec eux; ils savent nos
habitudes et nos commerces, et il nous voient de trop prs pour ne
s'apercevoir pas du moindre changement; ils peuvent savoir par
ailleurs ce que nous sommes engags de ne dire jamais  personne;
il n'a pas t en notre pouvoir de les faire entrer dans ce qu'on
nous a confi; ils ont peut-tre mme quelque intrt de le
savoir; on est assur d'eux comme de soi, et on se voit rduit 
la cruelle ncessit de prendre leur amiti, qui nous est
prcieuse, ou de manquer  la foi du secret. Cet tat est sans
doute la plus rude preuve de la fidlit; mais il ne doit pas
branler un honnte homme: c'est alors qu'il lui est permis de se
prfrer aux autres; son premier devoir est de conserver
indispensablement ce dpt en son entier, sans en peser les
suites; il doit non seulement mnager ses paroles et ses tons, il
doit encore mnager ses conjectures, et ne laisser jamais rien
voir, dans ses discours ni dans son air, qui puisse tourner
l'esprit des autres vers ce qu'il ne veut pas dire.

On a souvent besoin de force et de prudence pour opposer  la
tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre
confiance, et qui veulent tout savoir de nous. On ne doit jamais
leur laisser tablir ce droit sans exception: il y a des
rencontres et des circonstances qui ne sont pas de leur
juridiction; s'ils s'en plaignent, on doit souffrir leur plaintes,
et s'en justifier avec douceur; mais s'ils demeurent injustes, on
doit sacrifier leur amiti  son devoir, et choisir entre deux
maux invitables, dont l'un se peut rparer, et l'autre est sans
remde.


VI. De l'amour et de la mer

Ceux qui ont voulu nous reprsenter l'amour et ses caprices l'ont
compar en tant de sortes  la mer qu'il est malais de rien
ajouter  ce qu'ils en ont dit. Ils nous ont fait voir que l'un et
l'autre ont une inconstance et une infidlit gales, que leurs
biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus
heureuses sont exposes  mille dangers, que les temptes et les
cueils sont toujours  craindre, et que souvent mme on fait
naufrage dans le port. Mais en nous exprimant tant d'esprances et
tant de craintes, ils ne nous pas assez montr, ce me semble, le
rapport qu'il y a d'un amour us, languissant et sur sa fin,  ces
longues bonaces,  ces calmes ennuyeux, que l'on rencontre sous la
ligne: on est fatigu d'un grand voyage, on souhaite de l'achever;
on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver; on se
voit expos aux injures des saisons; les maladies et les langueurs
empchent d'agir; l'eau et les vivres manquent ou changent de
got; on a recours inutilement aux secours trangers; on essaye de
pcher, et on prend quelques poissons, sans en tirer de
soulagement ni de nourriture; on est las de tout ce qu'on voit, on
est toujours avec ses mmes penses, et on est toujours ennuy; on
vit encore, et on a regret  vivre; on attend des dsirs pour
sortir d'un tat pnible et languissant, mais on n'en forme que de
faibles et d'inutiles.


VII. Des exemples

Quelque diffrence qu'il y ait entre les bons et les mauvais
exemples, on trouvera que les uns et les autres ont presque
galement produit de mchants effets. Je ne sais mme si les
crimes de Tibre et de Nron ne nous loignent pas plus du vice
que les exemples estimables des plus grands hommes ne nous
approchent de la vertu. Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle
fait de fanfarons! Combien la gloire de Csar a-t-elle autoris
d'entreprises contre la patrie! Combien Rome et Sparte ont-elles
lou de vertus farouches! Combien Diogne a-t-il fait de
philosophes importuns, Cicron de babillards, Pomponius Atticus de
gens neutres et paresseux, Marius et Sylla de vindicatifs,
Lucullus de voluptueux, Alcibiade et Antoine de dbauchs, Capon
d'opinitres! Tous ces grands originaux ont produit un nombre
infini de mauvaises copies. Les vertus sont frontires des vices;
les exemples sont des guides qui nous garent souvent, et nous
sommes si remplis de fausset que nous ne nous en servons pas
moins pour nous loigner du chemin de la vertu que pour le suivre.


VIII. De l'incertitude de la jalousie

Plus on parle de sa jalousie, et plus les endroits qui ont dplu
paraissent de diffrents cts; les moindres circonstances les
changent, et font toujours dcouvrir quelque chose de nouveau. Ces
nouveauts font revoir sous d'autres apparences ce qu'on croyait
avoir assez vu et assez pes; on cherche  s'attacher  une
opinion, et on ne s'attache  rien; tout ce qui est de plus oppos
et de plus effac se prsente en mme temps; on veut har et on
veut aimer, mais on aime encore quand on hait, et on hait encore
quand on aime; on croit tout, et on doute de tout; on a de la
honte et du dpit d'avoir cru et d'avoir dout; on se travaille
incessamment pour arrter son opinion, et on ne la conduit jamais
 un lieu fixe.

Les potes devraient comparer cette opinion  la peine de Sisyphe,
puisqu'on roule aussi inutilement que lui un rocher, par un chemin
pnible et prilleux: on voit le sommet de la montagne et on
s'efforce d'y arriver, on l'espre quelquefois, mais on n'y arrive
jamais. On n'est pas assez heureux pour oser croire ce qu'on
souhaite, ni mme assez heureux aussi pour tre assur de ce qu'on
craint le plus. On est assujetti  une incertitude ternelle, qui
nous prsente successivement des biens et des maux qui nous
chappent toujours.


IX. De l'amour et de la vie

L'amour est une image de notre vie: l'un et l'autre sont sujets
aux mmes rvolutions et aux mmes changements. Leur jeunesse est
pleine de joie et d'esprance: on se trouve heureux d'tre jeune,
comme on se trouve heureux d'aimer. Cet tat si agrable nous
conduit  dsirer d'autres biens, et on en veut de plus solides;
on ne se contente pas de subsister, on veut faire des progrs, on
est occup des moyens de s'avancer et d'assurer sa fortune; on
cherche la protection des ministres, on se rend utile  leurs
intrts; on ne peut souffrir que quelqu'un prtende ce que nous
prtendons. Cette mulation est traverse de mille soins et de
mille peines, qui s'effacent par le plaisir de se voir tabli:
toutes les passions sont alors satisfaites, et on ne prvoit pas
qu'on puisse cesser d'tre heureux.

Cette flicit nanmoins est rarement de longue dure, et elle ne
peut conserver longtemps la grce de la nouveaut. Pour avoir ce
que nous avons souhait, nous ne laissons pas de souhaiter encore.
Nous nous accoutumons  tout ce qui est  nous; les mmes biens ne
conservent pas leur mme prix, et ils ne touchent pas toujours
galement notre got; nous changeons imperceptiblement, sans
remarquer notre changement; ce que nous avons obtenu devient une
partie de nous-mme: nous serions cruellement touchs de le
perdre, mais nous ne sommes plus sensibles au plaisir de le
conserver; la joie n'est plus vive, on en cherche ailleurs que
dans ce qu'on a tant dsir. Cette inconstance involontaire est un
effet du temps, qui prend malgr nous sur l'amour comme sur notre
vie; il en efface insensiblement chaque jour un certain air de
jeunesse et de gaiet, et en dtruit les plus vritables charmes;
on prend des manires plus srieuses, on joint des affaires  la
passion; l'amour ne subsiste plus par lui-mme, et il emprunte des
secours trangers. Cet tat de l'amour reprsente le penchant de
l'ge, o on commence  voir par o on doit finir; mais on n'a pas
la force de finir volontairement, et dans le dclin de l'amour
comme dans le dclin de la vie personne ne se peut rsoudre de
prvenir les dgots qui restent  prouver; on vit encore pour
les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. La jalousie, la
mfiance, la crainte de lasser, la crainte d'tre quitt, sont des
peines attaches  la vieillesse de l'amour, comme les maladies
sont attaches  la trop longue dure de la vie: on ne sent plus
qu'on est vivant que parce qu'on sent qu'on est malade, et on ne
sent aussi qu'on est amoureux que par sentir toutes les peines de
l'amour. On ne sort de l'assoupissement des trop longs
attachements que par le dpit et le chagrin de se voir toujours
attach; enfin, de toutes les dcrpitudes, celle de l'amour est
la plus insupportable.


X. Des gots

Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de got, et
d'autres qui ont plus de got que d'esprit; il y a plus de varit
et de caprice dans le got que dans l'esprit.

Ce terme de got a diverses significations, et il est ais de s'y
mprendre. Il y a diffrence entre le got qui nous porte vers les
choses, et le got qui nous en fait connatre et discerner les
qualits, en s'attachant aux rgles: on peut aimer la comdie sans
avoir le got assez fin et assez dlicat pour en bien juger, et on
peut avoir le got assez bon pour bien juger de la comdie sans
l'aimer. Il y a des gots qui nous approchent imperceptiblement de
ce qui se montre  nous; d'autres nous entranent par leur force
ou par leur dure.

Il y a des gens qui ont le got faux en tout; d'autres ne l'ont
faux qu'en de certaines choses, et ils l'ont droit et juste dans
ce qui est de leur porte. D'autres ont des gots particuliers,
qu'ils connaissent mauvais, et ne laissent pas de les suivre. Il y
en a qui ont le got incertain; le hasard en dcide; ils changent
par lgret, et sont touchs de plaisir ou d'ennui sur la parole
de leurs amis. D'autres sont toujours prvenus; ils sont esclaves
de tous leurs gots, et les respectent en toutes choses. Il y en a
qui sont sensibles  ce qui est bon, et choqus de ce qui ne l'est
pas; leurs vues sont nettes et justes, et il trouvent la raison de
leur got dans leur esprit et dans leur discernement.

Il y en a qui, par une sorte d'instinct dont ils ignorent la
cause, dcident de ce qui se prsente  eux, et prennent toujours
le bon parti. Ceux-ci font paratre plus de got que d'esprit,
parce que leur amour-propre et leur humeur ne prvalent point sur
leurs lumires naturelles; tout agit de concert en eux, tout y est
sur un mme ton. Cet accord les fait juger sainement des objets,
et leur en forme une ide vritable; mais,  parler gnralement,
il y a peu de gens qui aient le got fixe et indpendant de celui
des autres; ils suivent l'exemple et la coutume, et ils en
empruntent presque tout ce qu'ils ont de got.

Dans toutes ces diffrences de gots que l'on vient de marquer, il
est trs rare, et presque impossible, de rencontrer cette sorte de
bon got qui sait donner le prix  chaque chose, qui en connat
toute la valeur, et qui se porte gnralement sur tout: nos
connaissances sont trop bornes, et cette juste disposition des
qualits qui font bien juger ne se maintient d'ordinaire que sur
ce qui ne nous regarde pas directement. Quand il s'agit de nous,
notre got n'a plus cette justesse si ncessaire, la proccupation
la trouble, tout ce qui a du rapport  nous nous parat sous une
autre figure. Personne ne voit des mmes yeux ce qui le touche et
ce qui ne le touche pas; notre got est conduit alors par la pente
de l'amour-propre et de l'humeur, qui nous fournissent des vues
nouvelles, et nous assujettissent  un nombre infini de
changements et d'incertitudes; notre got n'est plus  nous, nous
n'en disposons plus, il change sans notre consentement, et les
mmes objets nous paraissent par tant de cts diffrents que nous
mconnaissons enfin ce que nous avons vu et ce que nous avons
senti.


XI. Du rapport des hommes avec les animaux

Il y a autant de diverses espces d'hommes qu'il y a de diverses
espces d'animaux, et les hommes sont,  l'gard des autres
hommes, ce que les diffrentes espces d'animaux sont entre elles
et  l'gard les unes des autres.

Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie des
innocents, les uns comme des tigres, toujours farouches et
toujours cruels, d'autres comme des lions, en gardant quelque
apparence de gnrosit, d'autres comme des ours, grossiers et
avides, d'autres comme des loups, ravissants et impitoyables,
d'autres comme des renards, qui vivent d'industrie, et dont le
mtier est de tromper!

Combien y a-t-il d'hommes qui ont du rapport aux chiens! Ils
dtruisent leur espce; ils chassent pour le plaisir de celui qui
les nourrit; les uns suivent toujours leur matre, les autres
gardent sa maison. Il y a des lvriers d'attache, qui vivent de
leur valeur, qui se destinent  la guerre, et qui ont de la
noblesse dans leur courage; il y a des dogues acharns, qui n'ont
de qualits que la fureur; il y a des chiens, plus ou moins
inutiles, qui aboient souvent, et qui mordent quelquefois, et il y
a mme des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons
qui plaisent par leurs manires, qui ont de l'esprit, et qui font
toujours du mal. Il y a des paons qui n'ont que de la beaut, qui
dplaisent par leur chant, et qui dtruisent les lieux qu'ils
habitent.

Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage
ou par leurs couleurs. Combien de perroquets, qui parlent sans
cesse, et qui n'entendent jamais ce qu'ils disent; combien de pies
et de corneilles, qui ne s'apprivoisent que pour drober; combien
d'oiseaux de proie, qui ne vivent que de rapine; combien d'espces
d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne servent qu' nourrir
d'autres animaux!

Il y a des chats, toujours au guet, malicieux et infidles, et qui
font patte de velours; il y a des vipres dont la langue est
venimeuse, et dont le reste est utile; il y a des araignes, des
mouches, des punaises et des puces, qui sont toujours incommodes
et insupportables; il y a des crapauds, qui font horreur, et qui
n'ont que du venin; il y a des hiboux, qui craignent la lumire.
Combien d'animaux qui vivent sous terre pour se conserver! Combien
de chevaux, qu'on emploie  tant d'usages, et qu'on abandonne
quand ils ne servent plus; combien de boeufs, qui travaillent
toute leur vie pour enrichir celui qui leur impose le joug; de
cigales, qui passent leur vie  chanter; de livres, qui ont peur
de tout; de lapins, qui s'pouvantent et rassurent en un moment;
de pourceaux, qui vivent dans la crapule et dans l'ordure; de
canards privs, qui trahissent leurs semblables, et les attirent
dans les filets, de corbeaux et de vautours, qui ne vivent que de
pourriture et de corps morts! Combien d'oiseaux passagers, qui
vont si souvent d'un bout du monde  l'autre, et qui s'exposent 
tant de prils, pour chercher  vivre! Combien d'hirondelles, qui
suivent toujours le beau temps; de hannetons, inconsidrs et sans
dessein; de papillons, qui cherchent le feu qui les brle! Combien
d'abeilles, qui respectent leur chef, et qui se maintiennent avec
tant de rgle et d'industrie! Combien de frelons, vagabonds et
fainants, qui cherchent  s'tablir aux dpens des abeilles!
Combien de fourmis, dont la prvoyance et l'conomie soulagent
tous leurs besoins! Combien de crocodiles, qui feignent de se
plaindre pour dvorer ceux qui sont touchs de leur plainte! Et
combien d'animaux qui sont assujettis parce qu'ils ignorent leur
force!

Toutes ces qualits se trouvent dans l'homme, et il exerce, 
l'gard des autres hommes, tout ce que les animaux dont on vient
de parler exercent entre eux.


XII. De l'origine des maladies

Si on examine la nature des maladies, on trouvera qu'elles tirent
leur origine des passions et des peines de l'esprit. L'ge d'or,
qui en tait exempt, tait exempt de maladies. L'ge d'argent, qui
le suivit, conserva encore sa puret. L'ge d'airain donna la
naissance aux passions et aux peines de l'esprit; elles
commencrent  se former, et elles avaient encore la faiblesse de
l'enfance et sa lgret. Mais elles parurent avec toute leur
force et toute leur malignit dans l'ge de fer, et rpandirent
dans le monde, par la suite de leur corruption, les diverses
maladies qui ont afflig les hommes depuis tant de sicles.
L'ambition a produit les fivres aigus et frntiques: l'envie a
produit la jaunisse et l'insomnie; c'est de la paresse que
viennent les lthargies, les paralysies et les langueurs: la
colre a fait les touffements, les bullitions de sang, et les
inflammations de poitrine: la peur a fait les battements de coeur
et les syncopes; la vanit a fait les folies; l'avarice, la teigne
et la gale; la tristesse a fait le scorbut; la cruaut, la pierre;
la calomnie et les faux rapports ont rpandu la rougeole, la
petite vrole, et le pourpre, et on doit  la jalousie la
gangrne, la peste et la rage. Les disgrces imprvues ont fait
l'apoplexie; les procs ont fait la migraine et le transport au
cerveau; les dettes ont fait les fivres tiques; l'ennui du
mariage a produit la fivre quarte, et la lassitude des amants qui
n'osent se quitter a caus les vapeurs. L'amour, lui seul, a fait
plus de maux que tout le reste ensemble, et personne ne doit
entreprendre de les exprimer; mais comme il fait aussi les plus
grands biens de la vie, au lieu de mdire de lui, on doit se
taire; on doit le craindre et le respecter toujours.


XIII. Du faux

On est faux en diffrentes manires. Il y a des hommes faux qui
veulent toujours paratre ce qu'ils ne sont pas. Il y en a
d'autres, de meilleure foi, qui sont ns faux, qui se trompent
eux-mmes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il
y en a dont l'esprit est droit, et le got faux. D'autres ont
l'esprit faux, et ont quelque droiture dans le got. Et il y en a
qui n'ont rien de faux dans le got, ni dans l'esprit. Ceux-ci
sont trs rares, puisque,  parler gnralement, il n'y a presque
personne qui n'ait de la fausset dans quelque endroit de l'esprit
ou du got.

Ce qui fait cette fausset si universelle, c'est que nos qualits
sont incertaines et confuses, et que nos vues le sont aussi; on ne
voit point les choses prcisment comme elles sont, on les estime
plus ou moins qu'elles ne valent, et on ne les fait point
rapporter  nous en la manire qui leur convient, et qui convient
 notre tat et  nos qualits. Ce mcompte met un nombre infini
de faussets dans le got et dans l'esprit: notre amour-propre est
flatt de tout ce qui se prsente  nous sous les apparences du
bien; mais comme il y a plusieurs sortes de biens qui touchent
notre vanit ou notre temprament, on les suit souvent par
coutume, ou par commodit; on les suit parce que les autres les
suivent, sans considrer qu'un mme sentiment ne doit pas tre
galement embrass par toute sorte de personnes, et qu'on s'y doit
attacher plus ou moins fortement selon qu'il convient plus ou
moins  ceux qui le suivent.

On craint encore plus de se montrer faux par le got que par
l'esprit. Les honntes gens doivent approuver sans prvention ce
qui mrite d'tre approuv, suivre ce qui mrite d'tre suivi, et
ne se piquer de rien. Mais il y faut une grande proportion et une
grande justesse; il faut savoir discerner ce qui est bon en
gnral, et ce qui nous est propre, et suivre alors avec raison la
pente naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent.
Si les hommes ne voulaient exceller que par leurs propres talents
et en suivant leurs devoirs, il n'y aurait rien de faux dans leur
got et dans leur conduite; ils se montreraient tels qu'ils sont;
ils jugeraient des choses par leurs lumires, et s'y attacheraient
par raison; il y aurait de la proportion dans leurs vues et dans
leurs sentiments; leur got serait vrai, il viendrait d'eux et non
pas des autres, et ils le suivraient par choix, et non pas par
coutume ou par hasard.

Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas tre approuv, on
ne l'est pas moins, le plus souvent, par l'envie de se faire
valoir par des qualits qui sont bonnes de soi, mais qui ne nous
conviennent pas: un magistrat est faux quand il se pique d'tre
brave, bien qu'il puisse tre hardi dans de certaines rencontres;
il doit paratre ferme et assur dans une sdition qu'il a droit
d'apaiser, sans craindre d'tre faux, et il serait faux et
ridicule de se battre en duel. Une femme peut aimer les sciences,
mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours, et
l'enttement de certaines sciences ne lui convient jamais, et est
toujours faux.

Il faut que la raison et le bon sens mettent le prix aux choses,
et qu'elles dterminent notre got  leur donner le rang qu'elles
mritent et qu'il nous convient de leur donner; mais presque tous
les hommes se trompent dans ce prix et dans ce rang, et il y a
toujours de la fausset dans ce mcompte.

Les plus grands rois sont ceux qui s'y mprennent le plus souvent:
ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en
galanterie, et dans mille autres qualits o tout le monde a droit
de prtendre; mais ce got d'y surpasser les autres peut tre faux
en eux, quand il va trop loin. Leur mulation doit avoir un autre
objet: ils doivent imiter Alexandre, qui ne voulut disputer du
prix de la course que contre des rois, et se souvenir que ce n'est
que des qualits particulires  la royaut qu'ils doivent
disputer. Quelque vaillant que puisse tre un roi, quelque savant
et agrable qu'il puisse tre, il trouvera un nombre infini de
gens qui auront ces mmes qualits aussi avantageusement que lui,
et le dsir de les surpasser paratra toujours faux, et souvent
mme il lui sera impossible d'y russir; mais s'il s'attache  ses
devoirs vritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine
et grand politique, s'il est juste, clment et libral, s'il
soulage ses sujets, s'il aime la gloire et le repos de son tat,
il ne trouvera que des rois  vaincre dans une si noble carrire;
il n'y aura rien que de vrai et de grand dans un si juste dessein,
le dsir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette
mulation est digne d'un roi, et c'est la vritable gloire o il
doit prtendre.


XIV. Des modles de la nature et de la fortune

Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle
est, renonce  ses changements et  ses caprices pour agir de
concert avec la nature, et que l'une et l'autre concourent de
temps en temps  faire des hommes extraordinaires et singuliers,
pour servir de modles  la postrit. Le soin de la nature est de
fournir les qualits; celui de la fortune est de les mettre en
oeuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions
qui conviennent  leur dessein; on dirait alors qu'elles imitent
les rgles des grands peintres, pour nous donner des tableaux
parfaits de ce qu'elles veulent reprsenter. Elles choisissent un
sujet, et s'attachent au plan qu'elles se sont propos; elles
disposent de la naissance, de l'ducation, des qualits naturelles
et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis;
elles font remarquer des vertus et des vices, des actions
heureuses et malheureuses; elles joignent mme de petites
circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant
d'art que les actions des hommes et leurs motifs nous paraissent
toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il plat  la
nature et  la fortune d'y donner.

Quel concours de qualits clatantes n'ont-elles pas assembl dans
la personne d'Alexandre, pour le montrer au monde comme un modle
d'lvation d'me et de grandeur de courage! Si on examine sa
naissance illustre, son ducation, sa jeunesse, sa beaut, sa
complexion heureuse, l'tendue et la capacit de son esprit pour
la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses dfauts mme, le
petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses
ennemis, la courte dure d'une si belle vie, sa mort et ses
successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et l'application de la
fortune et de la nature  renfermer dans un mme sujet ce nombre
infini de diverses circonstances? Ne verra-t-on pas le soin
particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'vnements
extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour, pour
composer un modle d'un jeune conqurant, plus grand encore par
ses qualits personnelles que par l'tendue de ses conqutes?

Si on considre de quelle sorte la nature et la fortune nous
montrent Csar, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre
plan, qu'elles n'ont renferm dans sa personne tant de valeur, de
clmence, de libralit, tant de qualits militaires, tant de
pntration, tant de facilit d'esprit et de moeurs, tant
d'loquence, tant de grces du corps, tant de supriorit de gnie
pour la paix et pour la guerre, ne verra-t-on pas, dis-je,
qu'elles ne se sont assujetties si longtemps  arranger et 
mettre en oeuvre tant de talents extraordinaires, et qu'elles
n'ont contraint Csar de s'en servir contre sa patrie, que pour
nous laisser un modle du plus grand homme du monde, et du plus
clbre usurpateur? Elle le fait natre particulier dans une
rpublique matresse de l'univers, affermie et soutenue par les
plus grands hommes qu'elle et jamais produits; la fortune choisit
parmi eux ce qu'il y avait de plus illustre, de plus puissant et
de plus redoutable pour les rendre ses ennemis; elle le rconcilie
pour un temps avec les plus considrables pour les faire servir 
son lvation; elle les blouit et les aveugle ensuite, pour lui
faire une guerre qui le conduit  la souveraine puissance. Combien
d'obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter! De combien de
prils sur terre et sur mer ne l'a-t-elle pas garanti, sans jamais
avoir t bless! Avec quelle persvrance la fortune n'a-t-elle
pas soutenu les desseins de Csar et dtruit ceux de Pompe! Par
quelle industrie n'a-t-elle pas dispos ce peuple romain, si
puissant, si fier et si jaloux de sa libert  la soumettre  la
puissance d'un seul homme! Ne s'est-elle pas mme servie des
circonstances de la mort de Csar pour la rendre convenable  sa
vie? Tant d'avertissements des devins, tant de prodiges, tant
d'avis de sa femme et de ses amis ne peuvent le garantir, et la
fortune choisit le propre jour qu'il doit tre couronn dans le
Snat pour le faire assassiner par ceux mmes qu'il a sauvs, et
par un homme qui lui doit la naissance.

Cet accord de la nature et de la fortune n'a jamais t plus
marqu que dans la personne de Caton, et il semble qu'elles se
soient efforces l'une et l'autre de renfermer dans un seul homme
non seulement les vertus de l'ancienne Rome, mais encore de
l'opposer directement aux vertus de Csar, pour montrer qu'avec
une pareille tendue d'esprit et de courage, le dsir de gloire
conduit l'un  tre usurpateur et l'autre  servir de modle d'un
parfait citoyen? Mon dessein n'est pas de faire ici le parallle
de ces deux grands hommes, aprs tout ce qui en est crit; je
dirai seulement que, quelque grands et illustres qu'ils nous
paraissent, la nature et la fortune n'auraient pu mettre toutes
leurs qualits dans le jour qui convenait pour les faire clater,
si elles n'eussent oppos Caton  Csar. Il fallait les faire
natre en mme temps dans une mme rpublique, diffrents par
leurs moeurs et par leurs talents, ennemis par les intrts de la
patrie et par des intrts domestiques, l'un vaste dans ses
desseins et sans bornes dans son ambition, l'autre austre,
renferm dans les lois de Rome et idoltre de la libert, tous
deux clbres par des vertus qui les montraient par de si
diffrents cts, et plus clbres encore, si on l'ose dire, par
l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre
entre eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle conomie de
circonstances dans la vie de Caton, et dans sa mort! La destine
mme de la rpublique a servi au tableau que la fortune nous a
voulu donner de ce grand homme, et elle finit sa vie avec la
libert de son pays.

Si nous laissons les exemples des sicles passs pour venir aux
exemples du sicle prsent, on trouvera que la nature et la
fortune ont conserv cette mme union dont j'ai parl, pour nous
montrer de diffrents modles en deux hommes consomms en l'art de
commander. Nous verrons Monsieur le Prince et M. de Turenne
disputer de la gloire des armes, et mriter par un nombre infini
d'actions clatantes la rputation qu'ils ont acquise. Ils
paratront avec une valeur et une exprience gales; infatigables
de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir sparment,
et quelquefois opposs l'un  l'autre; nous les verrons, heureux
et malheureux dans diverses occasions de la guerre, devoir les
bons succs  leur conduite et  leur courage, et se montrer mme
toujours plus grands par leurs disgrces; tous deux sauver l'tat;
tous deux contribuer  le dtruire, et se servir des mmes talents
par des voies diffrentes, M. de Turenne suivant ses desseins avec
plus de rgle et moins de vivacit, d'une valeur plus retenue et
toujours proportionne au besoin de la faire paratre, Monsieur le
Prince inimitable en la manire de voir et d'excuter les plus
grandes choses, entran par la supriorit de son gnie qui
semble lui soumettre les vnements et les faire servir  sa
gloire. La faiblesse des armes qu'ils ont commandes dans les
dernires campagnes, et la puissance des ennemis qui leur taient
opposs, ont donn de nouveaux sujets  l'un et  l'autre de
montrer toute leur vertu et de rparer par leur mrite tout ce qui
leur manquait pour soutenir la guerre. La mort mme de
M. de Turenne, si convenable  une si belle vie, accompagne de
tant de circonstances singulires et arrive dans un moment si
important, ne nous parat-elle pas comme un effet de la crainte et
de l'incertitude de la fortune, qui n'a os dcider de la destine
de la France et de l'Empire? Cette mme fortune, qui retire
Monsieur le Prince du commandement des armes sous le prtexte de
sa sant et dans un temps o il devait achever de si grandes
choses, ne se joint-elle pas  la nature pour nous montrer
prsentement ce grand homme dans une vie prive, exerant des
vertus paisibles soutenu de sa propre gloire? Et brille-t-il moins
dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires?


XV. Des coquettes et des vieillards

S'il est malais de rendre raison des gots en gnral, il le doit
tre encore davantage de rendre raison du got des femmes
coquettes. On peut dire nanmoins que l'envie de plaire se rpand
gnralement sur tout ce qui peut flatter leur vanit, et qu'elles
ne trouvent rien d'indigne de leurs conqutes. Mais le plus
incomprhensible de tous leurs gots est,  mon sens, celui
qu'elles ont pour les vieillards qui ont t galants. Ce got
parat trop bizarre, et il y en a trop d'exemples, pour ne
chercher pas la cause d'un sentiment tout  la fois si commun et
si contraire  l'opinion que l'on a des femmes. Je laisse aux
philosophes  dcider si c'est un soin charitable de la nature,
qui veut consoler les vieillards dans leur misre, et qui leur
fournit le secours des coquettes par la mme prvoyance qui lui
fait donner des ailes aux chenilles, dans le dclin de leur vie,
pour les rendre papillons; mais, sans pntrer dans les secrets de
la physique, on peut, ce me semble, chercher des causes plus
sensibles de ce got dprav des coquettes pour les vieilles gens.
Ce qui est plus apparent, c'est qu'elles aiment les prodiges, et
qu'il n'y en a point qui doive plus toucher leur vanit que de
ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l'attacher  leur
char, et d'en parer leur triomphe, sans que leur rputation en
soit blesse; au contraire, un vieillard est un ornement  la
suite d'une coquette, et il est aussi ncessaire dans son train
que les nains l'taient autrefois dans Amadis. Elles n'ont point
d'esclaves si commodes et si utiles. Elles paraissent bonnes et
solides en conservant un ami sans consquence. Il publie leurs
louanges, il gagne croyance vers les maris et leur rpond de la
conduite de leurs femmes. S'il a du crdit, elles en retirent
mille secours; il entre dans tous les intrts et dans tous les
besoins de la maison. S'il sait les bruits qui courent des
vritables galanteries, il n'a garde de les croire; il les
touffe, et assure que le monde est mdisant; il juge par sa
propre exprience des difficults qu'il y a de toucher le coeur
d'une si bonne femme; plus on lui fait acheter des grces et des
faveurs et plus il est discret et fidle; son propre intrt
l'engage assez au silence; il craint toujours d'tre quitt, et il
se trouve trop heureux d'tre souffert. Il se persuade aisment
qu'il est aim, puisqu'on le choisit contre tant d'apparences; il
croit que c'est un privilge de son vieux mrite, et remercie
l'amour de se souvenir de lui dans tous les temps.

Elle, de son ct, ne voudrait pas manquer  ce qu'elle lui a
promis; elle lui fait remarquer qu'il a toujours touch son
inclination, et qu'elle n'aurait jamais aim si elle ne l'avait
jamais connu; elle le prie surtout de n'tre pas jaloux et de se
fier en elle; elle lui avoue qu'elle aime un peu le monde et le
commerce des honntes gens, qu'elle a mme intrt d'en mnager
plusieurs  la fois, pour ne laisser pas voir qu'elle le traite
diffremment des autres; que si elle fait quelques railleries de
lui avec ceux dont on s'est avis de parler, c'est seulement pour
avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour mieux cacher ses
sentiments; qu'aprs tout il est le matre de sa conduite, et que,
pourvu qu'il en soit content et qu'il l'aime toujours, elle se met
aisment en repos du reste. Quel vieillard ne se rassure pas par
des raisons si convaincantes, qui l'ont souvent tromp quand il
tait jeune et aimable? Mais, pour son malheur, il oublie trop
aisment qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre, et cette faiblesse
est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens qui ont t
aims. Je ne sais mme si cette tromperie ne leur vaut pas mieux
encore que de connatre la vrit: on les souffre du moins, on les
amuse, ils sont dtourns de la vue de leurs propres misres, et
le ridicule o ils tombent est souvent un moindre mal pour eux que
les ennuis et l'anantissement d'une vie pnible et languissante.


XVI. De la diffrence des esprits

Bien que toutes les qualits de l'esprit se puissent rencontrer
dans un grand esprit, il y en a nanmoins qui lui sont propres et
particulires: ses lumires n'ont point de bornes, il agit
toujours galement et avec la mme activit, il discerne les
objets loigns comme s'ils taient prsents, il comprend, il
imagine les plus grandes choses, il voit et connat les plus
petites; ses penses sont releves, tendues, justes et
intelligibles; rien n'chappe  sa pntration, et elle lui fait
toujours dcouvrir la vrit au travers des obscurits qui la
cachent aux autres. Mais toutes ces grandes qualits ne peuvent
souvent empcher que l'esprit ne paraisse petit et faible, quand
l'humeur s'en est rendue la matresse.

Un bel esprit pense toujours noblement; il produit avec facilit
des choses claires, agrables et naturelles; il les fait voir dans
leur plus beau jour, et il les pare de tous les ornements qui leur
conviennent; il entre dans le got des autres, et retranche de ses
penses ce qui est inutile ou ce qui peut dplaire. Un esprit
adroit, facile, insinuant, sait viter et surmonter les
difficults; il se plie aisment  ce qu'il veut; il sait
connatre et suivre l'esprit et l'humeur de ceux avec qui il
traite; et en mnageant leurs intrts il avance et tablit les
siens. Un bon esprit voit toutes choses comme elles doivent tre
vues; il leur donne le prix qu'elles mritent, il les sait tourner
du ct qui lui est le plus avantageux, et il s'attache avec
fermet  ses penses parce qu'il en connat toute la force et
toute la raison.

Il y a de la diffrence entre un esprit utile et un esprit
d'affaires: on peut entendre les affaires sans s'appliquer  son
intrt particulier; il y a des gens habiles dans tout ce qui ne
les regarde pas et trs malhabiles dans ce qui les regarde, et il
y en a d'autres, au contraire, qui ont une habilet borne  ce
qui les touche et qui savent trouver leur avantage en toutes
choses.

On peut avoir tout ensemble un air srieux dans l'esprit et dire
souvent des choses agrables et enjoues; cette sorte d'esprit
convient  toutes personnes, et  tous les ges de la vie. Les
jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjou et moqueur, sans
l'avoir srieux, et c'est ce qui les rend souvent incommodes. Rien
n'est plus malais  soutenir que le dessein d'tre toujours
plaisant, et les applaudissements qu'on reoit quelquefois en
divertissant les autres ne valent pas que l'on s'expose  la honte
de les ennuyer souvent, quand ils sont de mchante humeur. La
moquerie est une des plus agrables et des plus dangereuses
qualits de l'esprit: elle plat toujours, quand elle est
dlicate; mais on craint toujours aussi ceux qui s'en servent trop
souvent. La moquerie peut nanmoins tre permise, quand elle n'est
mle d'aucune malignit et quand on y fait entrer les personnes
mmes dont on parle.

Il est malais d'avoir un esprit de raillerie sans affecter d'tre
plaisant, ou sans aimer  se moquer; il faut une grande justesse
pour railler longtemps sans tomber dans l'une ou l'autre de ces
extrmits. La raillerie est un air de gaiet qui remplit
l'imagination, et qui lui fait voir en ridicule les objets qui se
prsentent; l'humeur y mle plus ou moins de douceur ou d'pret;
il y a une manire de railler dlicate et flatteuse qui touche
seulement les dfauts que les personnes dont on parle veulent bien
avouer, qui sait dguiser les louanges qu'on leur donne sous des
apparences de blme, et qui dcouvre ce qu'elles ont d'aimable en
feignant de le vouloir cacher.

Un esprit fin et un esprit de finesse sont trs diffrents. Le
premier plat toujours; il est dli, il pense des choses
dlicates et voit les plus imperceptibles. Un esprit de finesse ne
va jamais droit, il cherche des biais et des dtours pour faire
russir ses desseins; cette conduite est bientt dcouverte, elle
se fait toujours craindre et ne mne presque jamais aux grandes
choses.

Il y a quelque diffrence entre un esprit de feu et un esprit
brillant. Un esprit de feu va plus loin et avec plus de rapidit;
un esprit brillant a de la vivacit, de l'agrment et de la
justesse.

La douceur de l'esprit, c'est un air facile et accommodant, qui
plat toujours quand il n'est point fade.

Un esprit de dtail s'applique avec de l'ordre et de la rgle 
toutes les particularits des sujets qu'on lui prsente. Cette
application le renferme d'ordinaire  de petites choses; elle
n'est pas nanmoins toujours incompatible avec de grandes vues, et
quand ces deux qualits se trouvent ensemble dans un mme esprit,
elles l'lvent infiniment au-dessus des autres.

On a abus du terme de bel esprit, et bien que tout ce qu'on vient
de dire des diffrentes qualits de l'esprit puisse convenir  un
bel esprit, nanmoins, comme ce titre a t donn  un nombre
infini de mauvais potes et d'auteurs ennuyeux, on s'en sert plus
souvent pour tourner les gens en ridicule que pour les louer.

Bien qu'il y ait plusieurs pithtes pour l'esprit qui paraissent
une mme chose, le ton et la manire de les prononcer y mettent de
la diffrence; mais comme les tons et les manires ne se peuvent
crire, je n'entrerai point dans un dtail qu'il serait impossible
de bien expliquer. L'usage ordinaire le fait assez entendre, et en
disant qu'un homme a de l'esprit, qu'il a bien de l'esprit, qu'il
a beaucoup d'esprit, et qu'il a bon esprit, il n'y a que les tons
et les manires qui puissent mettre de la diffrence entre ces
expressions qui paraissent semblables sur le papier, et qui
expriment nanmoins de trs diffrentes sortes d'esprit.

On dit encore qu'un homme n'a que d'une sorte d'esprit, qu'il a de
plusieurs sortes d'esprit, et qu'il a de toutes sortes d'esprit.
On peut tre sot avec beaucoup d'esprit, et on peut n'tre pas sot
avec peu d'esprit.

Avoir beaucoup d'esprit et un terme quivoque: il peut comprendre
toutes les sortes d'esprit dont on vient de parler, mais il peut
aussi n'en marquer aucune distinctement. On peut quelquefois faire
paratre de l'esprit dans ce qu'on dit sans en avoir dans sa
conduite, on peut avoir de l'esprit et l'avoir born; un esprit
peut tre propre  de certaines choses et ne l'tre pas 
d'autres; on peut avoir beaucoup d'esprit et n'tre propre  rien,
et avec beaucoup d'esprit on est souvent fort incommode. Il semble
nanmoins que le plus grand mrite de cette sorte d'esprit est de
plaire quelquefois dans la conversation.

Bien que les productions d'esprit soient infinies, on peut, ce me
semble, les distinguer de cette sorte: il y a des choses si belles
que tout le monde est capable d'en voir et d'en sentir la beaut,
il y en a qui ont de la beaut et qui ennuient, il y en a qui sont
belles, que tout le monde sent et admire bien que tous n'en
sachent pas la raison, il y en a qui sont si fines et si dlicates
que peu de gens sont capables d'en remarquer toutes les beauts,
il y en a d'autres qui ne sont pas parfaites, mais qui sont dites
avec tant d'art et qui sont soutenues et conduites avec tant de
raison et tant de grce qu'elles mritent d'tre admires.


XVII. De l'inconstance

Je ne prtends pas justifier ici l'inconstance en gnral, et
moins encore celle qui vient de la seule lgret; mais il n'est
pas juste aussi de lui imputer tous les autres changements de
l'amour. Il y a une premire fleur d'agrment et de vivacit dans
l'amour qui passe insensiblement, comme celle des fruits; ce n'est
la faute de personne, c'est seulement la faute du temps. Dans les
commencements, la figure est aimable, les sentiments ont du
rapport, on cherche de la douceur et du plaisir, on veut plaire
parce qu'on nous plat, et on cherche  faire voir qu'on sait
donner un prix infini  ce qu'on aime; mais dans la suite on ne
sent plus ce qu'on croyait sentir toujours, le feu n'y est plus,
le mrite de la nouveaut s'efface, la beaut, qui a tant de part
 l'amour, ou diminue ou ne fait plus la mme impression; le nom
d'amour se conserve, mais on ne se retrouve plus les mmes
personnes, ni les mmes sentiments; on suit encore ses engagements
par honneur, par accoutumance et pour n'tre pas assez assur de
son propre changement.

Quelles personnes auraient commenc de s'aimer, si elles s'taient
vues d'abord comme on se voit dans la suite des annes? Mais
quelles personnes aussi se pourraient sparer, si elles se
revoyaient comme on s'est vu la premire fois? L'orgueil, qui est
presque toujours le matre de nos gots, et qui ne se rassasie
jamais, serait flatt sans cesse par quelque nouveau plaisir; la
constance perdrait son mrite: elle n'aurait plus de part  une si
agrable liaison, les faveurs prsentes auraient la mme grce que
les premires faveurs et le souvenir n'y mettrait point de
diffrence; l'inconstance serait mme inconnue, et on s'aimerait
toujours avec le mme plaisir parce qu'on aurait toujours les
mmes sujets de s'aimer. Les changements qui arrivent dans
l'amiti ont  peu prs des causes pareilles  ceux qui arrivent
dans l'amour: leurs rgles ont beaucoup de rapport. Si l'un a plus
d'enjouement et de plaisir, l'autre doit tre plus gale et plus
svre, elle ne pardonne rien; mais le temps, qui change l'humeur
et les intrts, les dtruit presque galement tous deux. Les
hommes sont trop faibles et trop changeants pour soutenir
longtemps le poids de l'amiti. L'antiquit en a fourni des
exemples; mais dans le temps o nous vivons, on peut dire qu'il
est encore moins impossible de trouver un vritable amour qu'une
vritable amiti.


XVIII. De la retraite

Je m'engagerais  un trop long discours si je rapportais ici en
particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles
gens  se retirer du commerce du monde: le changement de leur
humeur, de leur figure et l'affaiblissement des organes les
conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, 
s'loigner de la frquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui
est insparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de
raison: il ne peut plus tre flatt de plusieurs choses qui
flattent les autres, l'exprience leur a fait connatre le prix de
ce que tous les hommes dsirent dans la jeunesse et
l'impossibilit d'en jouir plus longtemps; les diverses voies qui
paraissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs,
aux plaisirs,  la rputation et  tout ce qui lve les hommes
leur sont fermes, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou par
l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est
trop long et trop pnible quand on s'est une fois gar; les
difficults leur en paraissent insurmontables, et l'ge ne leur
permet plus d'y prtendre. Ils deviennent insensibles  l'amiti,
non seulement parce qu'ils n'en ont peut-tre jamais trouv de
vritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand nombre de
leurs amis qui n'avaient pas encore eu le temps ni les occasions
de manquer  l'amiti et ils se persuadent aisment qu'ils
auraient t plus fidles que ceux qui leur restent. Ils n'ont
plus de part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur
imagination; ils n'ont mme presque plus de part  la gloire:
celle qu'ils ont acquise est dj fltrie par le temps, et souvent
les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquirent.
Chaque jour leur te une portion d'eux-mmes; ils n'ont plus assez
de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour
arriver  ce qu'ils dsirent; il ne voient plus devant eux que des
chagrins, des maladies et de l'abaissement; tous est vu, et rien
ne peut avoir pour eux la grce de la nouveaut; le temps les
loigne imperceptiblement du point de vue d'o il leur convient de
voir les objets, et d'o ils doivent tre vus. Les plus heureux
sont encore soufferts, les autres sont mpriss; le seul bon parti
qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont
peut-tre que trop montr. Leur got, dtromp des dsirs
inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles;
les btiments, l'agriculture, l'conomie, l'tude, toutes ces
choses sont soumises  leurs volonts; ils s'en approchent ou s'en
loignent comme il leur plat; ils sont matres de leurs desseins
et de leurs occupations; tout ce qu'ils dsirent est en leur
pouvoir, et, s'tant affranchis de la dpendance du monde, ils
font tout dpendre d'eux. Les plus sages savent employer  leur
salut le temps qu'il leur reste et, n'ayant qu'une si petite part
 cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres
n'ont au moins qu'eux-mmes pour tmoins de leur misre; leurs
propres infirmits les amusent; le moindre relche leur tient lieu
de bonheur; la nature, dfaillante et plus sage qu'eux, leur te
souvent la peine de dsirer; enfin ils oublient le monde, qui est
si dispos  les oublier; leur vanit mme est console par leur
retraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de
faiblesses, tantt par pit, tantt par raison, et le plus
souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie
insipide et languissante.


XIX. Des vnements de ce sicle

L'histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous
montre galement les grands vnements et les mdiocres; cette
confusion d'objets nous empche souvent de discerner avec assez
d'attention les choses extraordinaires qui sont renfermes dans
les cours de chaque sicle. Celui o nous vivons en a produit, 
mon sens, de plus singuliers que les prcdents. J'ai voulu en
crire quelques-uns, pour les rendre plus remarquables aux
personnes qui voudront y faire rflexion.

Marie de Mdicis, reine de France, femme de Henri le Grand, fut
mre du roi Louis XIII, de Gaston, fils de France, de la reine
d'Espagne, de la duchesse de Savoie, et de la reine d'Angleterre;
elle fut rgente en France, et gouverna le roi son fils, et son
royaume, plusieurs annes. Elle leva Armand de Richelieu  la
dignit de cardinal; elle le fit premier ministre, matre de
l'tat et de l'esprit du Roi. Elle avait peu de vertus et peu de
dfauts qui la dussent faire craindre, et nanmoins, aprs tant
d'clat et de grandeurs, cette princesse, veuve de Henri IVe et
mre de tant de rois, a t arrte prisonnire par le Roi son
fils, et par la haine du cardinal de Richelieu qui lui devait sa
fortune. Elle a t dlaisse des autres rois ses enfants, qui
n'ont os mme la recevoir dans leurs tats, et elle est morte de
misre, et presque de faim,  Cologne, aprs une perscution de
dix annes.

Ange de Joyeuse, duc et pair, marchal de France et amiral, jeune,
riche, galant et heureux, abandonna tant d'avantages pour se faire
capucin. Aprs quelques annes les besoins de l'tat le
rappelrent au monde; le Pape le dispensa de ses voeux, et lui
ordonna d'accepter le commandement des armes du Roi contre les
huguenots; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa
entraner pendant ce temps aux mmes passions qui l'avaient agit
pendant sa jeunesse. La guerre tant finie, il renona une seconde
fois au monde, et reprit l'habit de capucin. Il vcut longtemps
dans une vie sainte et religieuse; mais la vanit, dont il avait
triomph dans le milieu des grandeurs, triompha de lui dans le
clotre; il fut lu gardien du couvent de Paris, et son lection
tant conteste par quelques religieux, il s'exposa non seulement
 aller  Rome dans un ge avanc,  pied et malgr les autres
incommodits d'un si pnible voyage, mais la mme opposition des
religieux s'tant renouvele  son retour, il partit une seconde
fois pour retourner  Rome soutenir un intrt si peu digne de
lui, et il mourut en chemin de fatigue, de chagrin, et de
vieillesse.

Trois hommes de qualit, Portugais, suivis de dix-sept de leurs
amis, entreprirent la rvolte de Portugal et des Indes qui en
dpendent, sans concert avec les peuples ni avec les trangers, et
sans intelligence dans les places. Ce petit nombre de conjurs se
rendit matre du palais de Lisbonne, en chassa la douairire de
Mantoue, rgente pour le roi d'Espagne, et fit soulever tout le
royaume; il ne prit dans ce dsordre que Vasconcellos, ministre
d'Espagne, et deux de ses domestiques. Un si grand changement se
fit en faveur du duc de Bragance, et sans participation: il fut
dclar roi contre sa propre volont, et se trouva le seul homme
de Portugal qui rsistt  son lection; il a possd ensuite
cette couronne pendant quatorze annes, n'ayant ni lvation, ni
mrite; il est mort dans son lit, et a laiss son royaume paisible
 ses enfants.

Le cardinal de Richelieu a t matre absolu du royaume de France
pendant le rgne d'un roi qui lui laissait le gouvernement de son
tat, lorsqu'il n'osait lui confier sa propre personne; le
Cardinal avait aussi les mmes dfiances du Roi, et il vitait
d'aller chez lui, craignant d'exposer sa vie ou sa libert; le Roi
nanmoins sacrifie Cinq-Mars, son favori,  la vengeance du
Cardinal, et consent qu'il prisse sur un chafaud. Ensuite le
Cardinal meurt dans son lit; il dispose par son testament des
charges et des dignits de l'tat, et oblige le Roi, dans le plus
fort de ses soupons et de sa haine,  suivre aussi aveuglement
ses volonts aprs sa mort qu'il avait fait pendant sa vie.

On doit sans doute trouver extraordinaire que Anne-Marie-Louise
d'Orlans, petite-fille de France, la plus riche sujette de
l'Europe, destine pour les plus grands rois, avare, rude et
orgueilleuse, ait pu former le dessein,  quarante-cinq ans,
d'pouser Puyguilhem, cadet de la maison de Lauzun, assez mal fait
de sa personne, d'un esprit mdiocre, et qui n'a, pour toute bonne
qualit, que d'tre hardi et insinuant. Mais on doit tre encore
plus surpris que Mademoiselle ait pris cette chimrique rsolution
par un esprit de servitude et parce que Puyguilhem tait bien
auprs du Roi; l'envie d'tre femme d'un favori lui tint lieu de
passion, elle oublia son ge et sa naissance, et, sans avoir
d'amour, elle fit des avances  Puyguilhem qu'un amour vritable
ferait  peine excuser dans une jeune personne et d'une moindre
condition. Elle lui dit un jour qu'il n'y avait qu'un seul homme
qu'elle pt choisir pour pouser. Il la pressa de lui apprendre
son choix; mais n'ayant pas la force de prononcer son nom, elle
voulut l'crire avec un diamant sur les vitres d'une fentre.
Puyguilhem jugea sans doute ce qu'elle allait faire, et esprant
peut-tre qu'elle lui donnerait cette dclaration par crit, dont
il pourrait faire quelque usage, il feignit une dlicatesse de
passion qui pt plaire  Mademoiselle, et il lui fit un scrupule
d'crire sur du verre un sentiment qui devait durer ternellement.
Son dessein russit comme il dsirait, et Mademoiselle crivit le
soir dans du papier:

C'est vous. Elle le cachera elle-mme; mais, comme cette
aventure se passait un jeudi et que minuit sonna avant que
Mademoiselle pt donner son billet  Puyguilhem, elle ne voulut
pas paratre moins scrupuleuse que lui, et craignant que le
vendredi ne ft un jour malheureux, elle lui fit promettre
d'attendre au samedi  ouvrir le billet qui lui devait apprendre
cette _grande nouvelle. L'excessive fortune que cette dclaration
faisait envisager  Puyguilhem ne lui parut point au-dessus de son
ambition. Il songea  profiter du caprice de Mademoiselle, et il
eut la hardiesse d'en rendre compte au Roi. Personne n'ignore
qu'avec si grandes et clatantes qualits nul prince au monde n'a
jamais eu plus de hauteur, ni plus de fiert. Cependant, au lieu
de perdre Puyguilhem d'avoir os lui dcouvrir ses esprances, il
lui permit non seulement de les conserver, mais il consentit que
quatre officiers de la couronne lui vinssent demander son
approbation pour un mariage si surprenant, et sans que Monsieur ni
Monsieur le Prince en eussent entendu parler. Cette nouvelle se
rpandit dans le monde, et le remplit d'tonnement et
d'indignation. Le Roi ne sentit pas alors ce qu'il venait de faire
contre sa gloire et contre sa dignit. Il trouva seulement qu'il
tait de sa grandeur d'lever en un jour Puyguilhem au-dessus des
plus grands du royaume et, malgr tant de disproportion, il le
jugea digne d'tre son cousin germain, le premier pair de France
et matre de cinq cent mille livres de rente; mais ce qui le
flatta le plus encore, dans un si extraordinaire dessein, ce fut
le plaisir secret de surprendre le monde, et de faire pour un
homme qu'il aimait ce que personne n'avait encore imagin. Il fut
au pouvoir de Puyguilhem de profiter durant trois jours de tant de
prodiges que la fortune avait faits en sa faveur, et d'pouser
Mademoiselle; mais, par un prodige plus grand encore, sa vanit ne
put tre satisfaite s'il ne l'pousait avec les mmes crmonies
que s'il et t de sa qualit: il voulut que le Roi et la Reine
fussent tmoins de ses noces, et qu'elles eussent tout l'clat que
leur prsence y pouvait donner. Cette prsomption sans exemple lui
fit employer  de vains prparatifs, et  passer son contrat, tout
le temps qui pouvait assurer son bonheur. Mme de Montespan, qui le
hassait, avait suivi nanmoins le penchant du Roi et ne s'tait
point oppose  ce mariage. Mais le bruit du monde la rveilla;
elle fit voir au Roi ce que lui seul ne voyait pas encore; elle
lui fit couter la voix publique; il connut l'tonnement des
ambassadeurs, il reut les plaintes et les remontrances
respectueuses de Madame douairire et de toute la maison royale.
Tant de raisons firent longtemps balancer le Roi, et ce fut avec
un[e] extrme peine qu'il dclara  Puyguilhem qu'il ne pouvait
consentir ouvertement  son mariage. Il l'assura nanmoins que ce
changement en apparence ne changerait rien en effet; qu'il tait
forc, malgr lui, de cder  l'opinion gnrale, et de lui
dfendre d'pouser Mademoiselle, mais qu'il ne prtendait pas que
cette dfense empcht son bonheur. Il le pressa de se marier en
secret, et il lui promit que la disgrce qui devait suivre une
telle faute ne durerait que huit jours. Quelque sentiment que ce
discours pt donner  Puyguilhem, il dit au Roi qu'il renonait
avec joie  tout ce qui lui avait permis d'esprer, puisque sa
gloire en pouvait tre blesse, et qu'il n'y avait point de
fortune qui le pt consoler d'tre huit jours spar de lui. Le
Roi fut vritablement touch de cette soumission; il n'oublia rien
pour obliger Puyguilhem  profiter de la faiblesse de
Mademoiselle, et Puyguilhem n'oublia rien aussi, de son ct, pour
faire voir au Roi qu'il lui sacrifiait toutes choses. Le
dsintressement seul ne fit pas prendre nanmoins cette conduite
 Puyguilhem: il crut qu'elle l'assurait pour toujours de l'esprit
du Roi, et que rien ne pourrait  l'avenir diminuer sa faveur. Son
caprice et sa vanit le portrent mme si loin que ce mariage si
grand et si disproportionn lui parut insupportable parce qu'il ne
lui tait plus permis de le faire avec tout le faste et tout
l'clat qu'il s'tait propos. Mais ce qui le dtermina le plus
puissamment  le rompre, ce fut l'aversion insurmontable qu'il
avait pour la personne de Mademoiselle, et le dgot d'tre son
mari. Il espra mme de tirer des avantages solides de
l'emportement de Mademoiselle, et que, sans l'pouser, elle lui
donnerait la souverainet de Dombes et le duch de Montpensier. Ce
fut dans cette vue qu'il refusa d'abord toutes les grces dont le
Roi voulut le combler; mais l'humeur avare et ingale de
Mademoiselle, et les difficults qui se rencontrrent  assurer de
si grands biens  Puyguilhem, rendirent ce dessein inutile, et
l'obligrent  recevoir les bienfaits du Roi. Il lui donna le
gouvernement de Berry et cinq cent mille livres. Des avantages si
considrables ne rpondirent pas toutefois aux esprances que
Puyguilhem avait formes. Son chagrin fournit bientt  ses
ennemis, et particulirement  Mme de Montespan, tous les
prtextes qu'ils souhaitaient pour le ruiner. Il connut son tat
et sa dcadence et, au lieu de se mnager auprs du Roi avec de la
douceur, de la patience et de l'habilet, rien ne fut plus capable
de retenir son esprit pre et fier. Il fit enfin des reproches au
Roi; il lui dit mme des choses rudes et piquantes, jusqu' casser
son pe en sa prsence en disant qu'il ne la tirerait plus pour
son service; il lui parla avec mpris de Mme de Montespan, et
s'emporta contre elle avec tant de violence qu'elle douta de sa
sret et n'en trouva plus qu' le perdre. Il fut arrt bientt
aprs, et on le mena  Pignerol, o il prouva par une longue et
dure prison la douleur d'avoir perdu les bonnes grces du Roi, et
d'avoir laiss chapper par une fausse vanit tant de grandeurs et
tant d'avantages que la condescendance de son matre et la
bassesse de Mademoiselle lui avaient prsents.

Alphonse, roi de Portugal, fils du duc de Bragance dont je viens
de parler, s'est mari en France  la fille du duc de Nemours,
jeune, sans biens et sans protection. Peu de temps aprs, cette
princesse a form le dessein de quitter le Roi son mari; elle l'a
fait arrter dans Lisbonne, et les mmes troupes, qui un jour
auparavant le gardaient comme leur roi, l'ont gard le lendemain
comme prisonnier; il a t confin dans une le de ses propres
tats, et on lui a laiss la vie et le titre de roi. Le prince de
Portugal, son frre, a pous la Reine; elle conserve sa dignit,
et elle a revtu le prince son mari de toute l'autorit du
gouvernement, sans lui donner le nom de roi; elle jouit
tranquillement du succs d'une entreprise si extraordinaire, en
paix avec les Espagnols, et sans guerre civile dans le royaume.

Un vendeur d'herbes, nomm Masaniel, fit soulever le menu peuple
de Naples, et malgr la puissance des Espagnols il usurpa
l'autorit royale; il disposa souverainement de la vie, de la
libert et des biens de tout ce qui lui fut suspect; il se rendit
matre des douanes; il dpouilla les partisans de tout leur argent
et de leurs meubles, et fit brler publiquement toutes ces
richesses immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de
cette foule confuse de rvolts voult profiter d'un bien qu'on
croyait mal acquis. Ce prodige ne dura que quinze jours, et finit
par un autre prodige: ce mme Masaniel, qui achevait de si grandes
choses avec tant de bonheur, de gloire, et de conduite, perdit
subitement l'esprit, et mourut frntique en vingt-quatre heures.

La reine de Sude, en paix dans ses tats et avec ses voisins,
aime de ses sujets, respecte des trangers, jeune et sans
dvotion, a quitt volontairement son royaume, et s'est rduite 
une vie prive. Le roi de Pologne, de la mme maison que la reine
de Sude, s'est dmis aussi de la royaut, par la seule lassitude
d'tre roi.

Un lieutenant d'infanterie sans nom et sans crdit, a commenc, 
l'ge de quarante-cinq ans, de se faire connatre dans les
dsordres d'Angleterre. Il a dpossd son roi lgitime, bon,
juste, doux, vaillant et libral; il lui a fait trancher la tte,
par un arrt de son parlement; il a chang la royaut en
rpublique; il a t dix ans matre de l'Angleterre, plus craint
de ses voisins et plus absolu dans son pays que tous les rois qui
y ont rgn. Il est mort paisible, et en pleine possession de
toute la puissance du royaume.

Les Hollandais ont secou le joug de la domination d'Espagne; ils
ont form une puissante rpublique, et ils ont soutenu cent ans la
guerre contre leurs rois lgitimes pour conserver leur libert.
Ils doivent tant de grandes choses  la conduite et  la valeur
des princes d'Orange, dont ils ont nanmoins toujours redout
l'ambition et limit le pouvoir. Prsentement cette rpublique, si
jalouse de sa puissance, accorde au prince d'Orange d'aujourd'hui,
malgr son peu d'exprience et ses malheureux succs dans la
guerre, ce qu'elle a refus  ses pres: elle ne se contente pas
de relever sa fortune abattue, elle le met en tat de se faire
souverain de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait dchirer
par le peuple un homme qui maintenait seul la libert publique.

Cette puissance d'Espagne, si tendue et si formidable  tous les
rois du monde, trouve aujourd'hui son principal appui dans ses
sujets rebelles, et se soutient par la protection des Hollandais.

Un empereur, jeune, faible, simple, gouvern par des ministres
incapables, et pendant le plus grand abaissement de la maison
d'Autriche, se trouve en un moment chef de tous les princes
d'Allemagne, qui craignent son autorit et mprisent sa personne,
et il est plus absolu que n'a jamais t Charles-Quint.

Le roi d'Angleterre, faible, paresseux, et plong dans les
plaisirs, oubliant les intrts de son royaume et ses exemples
domestiques, s'est expos avec fermet depuis six ans  la fureur
de ses peuples et  la haine de son parlement pour conserver une
liaison troite avec le roi de France; au lieu d'arrter les
conqutes de ce prince dans les Pays-Bas, il y a mme contribu en
lui fournissant des troupes. Cet attachement l'a empch d'tre
matre absolu d'Angleterre et d'en tendre les frontires en
Flandre et en Hollande par des places et par des ports, qu'il a
toujours refuss; mais dans le temps qu'il reoit des sommes
considrables du Roi, et qu'il a le plus de besoin d'en tre
soutenu contre ses propres sujets il renonce, sans prtexte, 
tant d'engagements, et il se dclare contre la France, prcisment
quand il lui est utile et honnte d'y tre attach; par une
mauvaise politique prcipite, il perd, en un moment, le seul
avantage qu'il pouvait retirer d'une mauvaise politique de six
annes, et ayant pu donner la paix comme mdiateur, il est rduit
 la demander comme suppliant, quand le Roi l'accorde  l'Espagne,
 l'Allemagne et  la Hollande.

Les propositions qui avaient t faites au roi d'Angleterre de
marier sa nice, la princesse d'York, au prince d'Orange, ne lui
taient pas agrables; le duc d'York en paraissait aussi loign
que le Roi son frre, et le prince d'Orange mme, rebut par les
difficults de ce dessein, ne pensait plus  le faire russir. Le
roi d'Angleterre, troitement li au roi de France, consentait 
ses conqutes, lorsque les intrts du grand trsorier
d'Angleterre et la crainte d'tre attaqu par le Parlement lui ont
fait chercher sa sret particulire, en disposant le Roi son
matre  s'unir avec le prince d'Orange par le mariage de la
princesse d'York, et  faire dclarer l'Angleterre contre la
France pour la protection des Pays-Bas. Ce changement du roi
d'Angleterre a t si prompt et si secret que le duc d'York
l'ignorait encore deux jours devant le mariage de sa fille, et
personne ne se pouvait persuader que le roi d'Angleterre, qui
avait hasard dix ans sa vie et sa couronne pour demeurer attach
 la France, pt renoncer en un moment  tout ce qu'il en esprait
pour suivre le sentiment de son ministre. Le prince d'Orange, de
son ct, qui avait tant d'intrt de se faire un chemin pour tre
un jour roi d'Angleterre, ngligeait ce mariage qui le rendait
hritier prsomptif du royaume; il bornait ses desseins  affermir
son autorit en Hollande, malgr les mauvais succs de ses
dernires campagnes, et il s'appliquait  se rendre aussi absolu
dans les autres provinces de cet tat qu'il le croyait tre dans
la Zlande; mais il s'aperut bientt qu'il devait prendre
d'autres mesures, et une aventure ridicule lui fit mieux connatre
l'tat o il tait dans son pays qu'il ne le voyait par ses
propres lumires. Un crieur public vendait des meubles  un encan
o beaucoup de monde s'assembla; il mit en vente un atlas, et
voyant que personne ne l'enchrissait, il dit au peuple que ce
livre tait nanmoins plus rare qu'on ne pensait, et que les
cartes en taient si exactes que la rivire dont M. le prince
d'Orange n'avait eu aucune connaissance lorsqu'il perdit la
bataille de Cassel y tait fidlement marque. Cette raillerie,
qui fut reue avec un applaudissement universel, a t un des plus
puissants motifs qui ont oblig le prince d'Orange  rechercher de
nouveau l'alliance d'Angleterre, pour contenir la Hollande, et
pour joindre tant de puissances contre nous. Il semble nanmoins
que ceux qui ont dsir ce mariage, et ceux qui y ont t
contraires, n'ont pas connu leurs intrts: le grand trsorier
d'Angleterre a voulu adoucir le Parlement et se garantir d'en tre
attaqu, en portant le Roi son matre  donner sa nice au prince
d'Orange, et  se dclarer contre la France; le roi d'Angleterre a
cru affermir son autorit dans son royaume par l'appui du prince
d'Orange, et il a prtendu engager ses peuples  lui fournir de
l'argent pour ses plaisirs, sous prtexte de faire la guerre au
roi de France et de le contraindre  recevoir la paix; le prince
d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande par la protection
d'Angleterre;  la France a apprhend qu'un mariage si oppos 
ses intrts n'emportt la balance en joignant l'Angleterre  tous
nos ennemis. L'vnement a fait voir, en six semaines, la fausset
de tant de raisonnements: ce mariage met une dfiance ternelle
entre l'Angleterre et la Hollande, et toutes deux le regardent
comme un dessein d'opprimer leur libert; le parlement
d'Angleterre attaque les ministres du Roi, pour attaquer ensuite
sa propre personne; les tats de Hollande, lasss de la guerre et
jaloux de leur libert, se repentent d'avoir mis leur autorit
entre les mains d'un jeune homme ambitieux, et hritier prsomptif
de la couronne d'Angleterre; le roi de France, qui a d'abord
regard ce mariage comme une nouvelle ligue qui se formait contre
lui, a su s'en servir pour diviser ses ennemis, et pour se mettre
en tat de prendre la Flandre, s'il n'avait prfr la gloire de
faire la paix  la gloire de faire de nouvelles conqutes.

Si le sicle prsent n'a pas moins produit d'vnements
extraordinaires que les sicles passs, on conviendra sans doute
qu'il a le malheureux avantage de les surpasser dans l'excs des
crimes. La France mme, qui les a toujours dtests, qui y est
oppose par l'humeur de la nation, par la religion, et qui est
soutenue par les exemples du prince qui rgne, se trouve nanmoins
aujourd'hui le thtre o l'on voit paratre tout ce que
l'histoire et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquit Les
vices sont de tous les temps, les hommes sont ns avec de
l'intrt, de la cruaut et de la dbauche; mais si des personnes
que tout le monde connat avaient paru dans les premiers sicles,
parlerait-on prsentement des prostitutions d'Hliogabale, de la
foi des Grecs et des poisons et des parricides de Mde?


Appendice aux vnements de ce sicle


1. Portrait de Mme de Montespan


Diane de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du
marquis de Montespan. Sa beaut est surprenante; son esprit et sa
conversation ont encore plus de charme que sa beaut. Elle fit
dessein de plaire au Roi et de l'ter  La Vallire dont il tait
amoureux. Il ngligea longtemps cette conqute, et il en fit mme
des railleries. Deux ou trois annes se passrent sans qu'elle ft
d'autres progrs que d'tre dame du palais attache
particulirement  la Reine, et dans une troite familiarit avec
le Roi et La Vallire. Elle ne se rebuta pas nanmoins, et se
confiant  sa beaut,  son esprit, et aux offices de
Mme de Montausier, dame d'honneur de la Reine, elle suivit son
projet sans douter de l'vnement. Elle ne s'y est pas trompe:
ses charmes et le temps dtachrent le Roi de La Vallire, et elle
se vit matresse dclare. Le marquis de Montespan sentit son
malheur avec toute la violence d'un homme jaloux. Il s'emporta
contre sa femme; il reprocha publiquement  Mme de Montausier
qu'elle l'avait entrane dans la honte o elle tait plonge. Sa
douleur et son dsespoir firent tant d'clat qu'il fut contraint
de sortir du royaume pour conserver sa libert. Mme de Montespan
eut alors toute la facilit qu'elle dsirait, et son crdit n'eut
plus de bornes. Elle eut un logement particulier dans toutes les
maisons du Roi; les conseils secrets se tenaient chez elle. La
Reine cda  sa faveur comme tout le reste de la cour, et non
seulement il ne lui fut plus permis d'ignorer un amour si public,
mais elle fut oblige d'en voir toutes les suites sans oser se
plaindre, et elle dut  Mme de Montespan les marques d'amiti et
de douceur qu'elle recevait du Roi. Mme de Montespan voulut encore
que La Vallire ft tmoin de son triomphe, qu'elle ft prsente
et auprs d'elle  tous les divertissements publics et
particuliers; elle la fit entrer dans le secret de la naissance de
ses enfants dans les temps o elle cachait son tat  ses propres
domestiques. Elle se lassa enfin de la prsence de La Vallire
malgr ses soumissions et ses souffrances, et cette fille simple
et crdule fut rduite  prendre l'habit de carmlite, moins par
dvotion que par faiblesse, et on peut dire qu'elle ne quitta le
monde que pour faire sa cour.


2. Portrait du cardinal de Retz


Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'lvation, d'tendue
d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage.
Il a une mmoire extraordinaire, plus de force que de politesse
dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilit et de la
faiblesse  souffrir les plaintes et les reproches de ses amis,
peu de pit, quelques apparences de religion. Il parat ambitieux
sans l'tre; la vanit, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait
entreprendre de grandes choses presque toutes opposes  sa
profession; il a suscit les plus grands dsordres de l'tat sans
avoir un dessein form de s'en prvaloir, et bien loin de se
dclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a
pens qu' lui paratre redoutable, et  se flatter de la fausse
vanit de lui tre oppos. Il a su profiter nanmoins avec
habilet des malheurs publics pour se faire cardinal; il a
souffert la prison avec fermet, et n'a d sa libert qu' sa
hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs
annes, dans l'obscurit d'une vie errante et cache. Il a
conserv l'archevch de Paris contre la puissance du cardinal
Mazarin; mais aprs la mort de ce ministre il s'en est dmis sans
connatre ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour
mnager les intrts de ses amis et les siens propres. Il est
entr dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augment sa
rputation. Sa pente naturelle est l'oisivet; il travaille
nanmoins avec activit dans les affaires qui le pressent, et il
se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une
prsence d'esprit, et il sait tellement tourner  son avantage les
occasions que la fortune lui offre qu'il semble qu'il les ait
prvues et dsires. Il aime  raconter; il veut blouir
indiffremment tous ceux qui l'coutent par des aventures
extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que
sa mmoire. Il est faux dans la plupart de ses qualits, et ce qui
a le plus contribu  sa rputation c'est de savoir donner un beau
jour  ses dfauts. Il est insensible  la haine et  l'amiti,
quelque soin qu'il ait pris de paratre occup de l'une ou de
l'autre; il est incapable d'envie ni d'avarice, soit par vertu ou
par inapplication. Il a plus emprunt de ses amis qu'un
particulier ne devait esprer de leur pouvoir rendre; il a senti
de la vanit  trouver tant de crdit, et  entreprendre de
s'acquitter. Il n'a point de got ni de dlicatesse; il s'amuse 
tout et ne se plat  rien; il vite avec adresse de laisser
pntrer qu'il n'a qu'une lgre connaissance de toutes choses. La
retraite qu'il vient de faire est la plus clatante et la plus
fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait  son
orgueil, sous prtexte de dvotion: il quitte la cour, o il ne
peut s'attacher, et il s'loigne du monde, qui s'loigne de lui.


3. Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de
Richelieu


Monsieur de Luon, qui depuis a t cardinal de Richelieu, s'tant
attach entirement aux intrts du marchal d'Ancre, lui
conseilla de faire la guerre; mais aprs lui avoir donn cette
pense et que la proposition en fut faite au Conseil, Monsieur de
Luon tmoigna de la dsapprouver et s'y opposa pour ce que
M. de Nevers, qui croyait que la paix ft avantageuse pour ses
desseins, lui avait fait offrir le prieur de La Charit par le P.
Joseph, pourvu qu'il la ft rsoudre au Conseil. Ce changement
d'opinion de Monsieur de Luon surprit le marchal d'Ancre, et
l'obligea de lui dire avec quelque aigreur qu'il s'tonnait de le
voir passer si promptement d'un sentiment  un autre tout
contraire;  quoi Monsieur de Luon rpondit ces propres paroles,
que les nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais
jugeant bien par l qu'il avait dplu au marchal, il rsolut de
chercher les moyens de le perdre; et un jour que Dageant l'tait
all trouver pour lui faire signer quelques expditions, il lui
dit qu'il avait une affaire importante  communiquer 
M. de Luynes, et qu'il souhaitait de l'entretenir. Le lendemain,
M. de Luynes et lui se virent, o Monsieur de Luon lui dit que le
marchal d'Ancre tait rsolu de le perdre, et que le seul moyen
de se garantir d'tre opprim par un si puissant ennemi tait de
le prvenir. Ce discours surprit beaucoup M. de Luynes, qui avait
dj pris cette rsolution, ne sachant si ce conseil, qui lui
tait donn par une crature du marchal, n'tait point un pige
pour le surprendre et pour lui faire dcouvrir ses sentiments.
Nanmoins Monsieur de Luon lui fit paratre tant de zle pour le
service du Roi et un si grand attachement  la ruine du marchal,
qu'il disait tre le plus grand ennemi de l'tat, que
M. de Luynes, persuad de sa sincrit, fut sur le point de lui
dcouvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu'il avait
fait de tuer le marchal; mais s'tant retenu alors de lui en
parler, il dit  Dageant la conversation qu'ils avaient eue
ensemble et l'envie qu'il avait de lui faire part de son secret;
ce que Dageant dsapprouva entirement, et lui fit voir que ce
serait donner un moyen infaillible  Monsieur de Luon de se
rconcilier  ses dpens avec le marchal, et de se joindre plus
troitement que jamais avec lui, en lui dcouvrant une affaire de
cette consquence: de sorte que la chose s'excuta, et le marchal
d'Ancre fut tu sans que Monsieur de Luon en et connaissance.
Mais les conseils qu'il avait donns  M. de Luynes, et
l'animosit qu'il lui avait tmoign d'avoir contre le marchal le
conservrent, et firent que le Roi lui commanda de continuer
d'assister au Conseil, et d'exercer sa charge de secrtaire d'tat
comme il avait accoutum: si bien qu'il demeura encore quelque
temps  la cour, sans que la chute du marchal qui l'avait avanc
nuist  sa fortune. Mais, comme il n'avait pas pris les mmes
prcautions envers les vieux ministres qu'il avait fait auprs de
M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le prsident Jeannin, qui
virent par quel biais il entrait dans les affaires, firent
connatre  M. de Luynes qu'il ne devait pas attendre plus de
fidlit de lui qu'il en avait tmoign pour le marchal d'Ancre,
et qu'il tait ncessaire de l'loigner comme une personne
dangereuse et qui voulait s'tablir par quelques voies que ce pt
tre: ce qui fit rsoudre M. de Luynes  lui commander de se
retirer  Avignon.

Cependant la Reine mre du Roi alla  Blois, et Monsieur de Luon,
qui ne pouvait souffrir de se voir priv de toutes ses esprances,
essaya de renouer avec M. de Luynes et lui fit offrir que, s'il
lui permettait de retourner auprs de la Reine, qu'il se servirait
du pouvoir qu'il avait sur son esprit pour lui faire chasser tous
ceux qui lui taient dsagrables et pour lui faire faire toutes
les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut
reue, et Monsieur de Luon, retournant, produisit l'affaire du
Pont-de-C, en suite de quoi il fut fait cardinal, et commena
d'tablir les fondements de la grandeur o il est parvenu.


4. Le comte d'Harcourt


Le soin que la fortune a pris d'lever et d'abattre le mrite des
hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du
droit qu'elle s'est donn de mettre le prix  leurs qualits,
comme les souverains mettent le prix  la monnaie, pour faire voir
que sa marque leur donne le cours qu'il lui plat. Si elle s'est
servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de
M. de Turenne pour les faire admirer, il parat qu'elle a respect
leur vertu et que, tout injuste qu'elle est, elle n'a pu se
dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu'elle veut
montrer toute l'tendue de son pouvoir lorsqu'elle choisit des
sujets mdiocres pour les galer aux plus grands hommes. Ceux qui
ont connu le comte d'Harcourt conviendront de ce que je dis, et
ils le regarderont comme un chef-d'oeuvre de la fortune, qui a
voulu que la postrit le juget digne d'tre compar dans la
gloire des armes aux plus clbres capitaines. Ils lui verront
excuter heureusement les plus difficiles et les plus glorieuses
entreprises. Les succs des les Sainte-Marguerite, de Casal, le
combat de la Route, le sige de Turin, les batailles gagnes en
Catalogne, une si longue suite de victoires tonneront les sicles
 venir. La gloire du comte d'Harcourt sera en balance avec celle
de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, malgr les distances
que la nature a mises entre eux; elle aura un mme rang dans
l'histoire, et on n'osera refuser  son mrite ce que l'on sait
prsentement qui n'est d qu' sa seule fortune.


Portrait de La Rochefoucauld par lui-mme

Portrait de M.R.D. fait par lui-mme

Je suis d'une taille mdiocre, libre et bien proportionne. J'ai
le teint brun mais assez uni, le front lev et d'une raisonnable
grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncs, et les sourcils
noirs et pais, mais bien tourns. Je serais fort empch  dire
de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus ni
aquilin, ni gros ni pointu, au moins  ce que je crois. Tout ce
que je sais, c'est qu'il est plutt grand que petit, et qu'il
descend un peu trop en bas. J'ai la bouche grande, et les lvres
assez rouges d'ordinaire, et ni bien ni mal tailles. J'ai les
dents blanches, et passablement bien ranges. On m'a dit autrefois
que j'avais un peu trop de menton: je viens de me tter et de me
regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais
pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou
carr ou en ovale; lequel des deux, il me serait fort difficile de
le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement friss, et avec
cela assez pais et assez longs pour pouvoir prtendre en belle
tte. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine; cela
fait croire  la plupart des gens que je suis mprisant, quoique
je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aise, et mme un
peu trop, et jusques  faire beaucoup de gestes en parlant. Voil
navement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on
trouvera, je crois, que ce que je pense de moi l-dessus n'est pas
fort loign de ce qui en est. J'en userai avec la mme fidlit
dans ce qui me reste  faire de mon portrait; car je me suis assez
tudi pour me bien connatre, et je ne manque ni d'assurance pour
dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualits, ni de
sincrit pour avouer franchement ce que j'ai de dfauts.
Premirement, pour parler de mon humeur, je suis mlancolique, et
je le suis  un point que depuis trois ou quatre ans  peine
m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me
semble, une mlancolie assez supportable et assez douce, si je
n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon
temprament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en
vient me remplir de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort
l'esprit, que la plupart du temps ou je rve sans dire mot ou je
n'ai presque point d'attache  ce que je dis. Je suis fort
resserr avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas mme
extrmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est
un dfaut, je le sais bien, et je ne ngligerai rien pour m'en
corriger; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage
contribue  me faire paratre encore plus rserv que je ne le
suis, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous dfaire d'un
mchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits,
je pense qu'aprs m'tre corrig au dedans, il ne laissera pas de
me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J'ai de
l'esprit et je ne fais point difficult de le dire; car  quoi bon
faonner l-dessus? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement
pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un
peu de vanit sous une modestie apparente et se servir d'une
manire bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de
bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me
croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je
me dpeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que
je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit
que la mlancolie gte; car, encore que je possde assez bien ma
langue, que j'aie la mmoire heureuse, et que je ne pense pas les
choses fort confusment, j'ai pourtant une si forte application 
mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire.
La conversation des honntes gens est un des plaisirs qui me
touchent le plus. J'aime qu'elle soit srieuse et que la morale en
fasse la plus grande partie; cependant je sais la goter aussi
quand elle est enjoue, et si je n'y dis pas beaucoup de petites
choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse bien
ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort
divertissante cette manire de badiner o il y a certains esprits
prompts et aiss qui russissent si bien. J'cris bien en prose,
je fais bien en vers, et si j'tais sensible  la gloire qui vient
de ce ct-l, je pense qu'avec peu de travail je pourrais
m'acqurir assez de rputation. J'aime la lecture en gnral;
celle o il se trouve quelque chose qui peut faonner l'esprit et
fortifier l'me est celle que j'aime le plus. Surtout, j'ai une
extrme satisfaction  lire avec une personne d'esprit; car de
cette sorte on rflchit  tous moments sur ce qu'on lit, et des
rflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus
agrable du monde, et la plus utile. Je juge assez bien des
ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis
peut-tre mon sentiment avec un peu trop de libert. Ce qu'il y a
encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une dlicatesse
trop scrupuleuse, et une critique trop svre. Je ne hais pas 
entendre disputer, et souvent aussi je me mle assez volontiers
dans la dispute: mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec
trop de chaleur et lorsqu'on dfend un parti injuste contre moi,
quelquefois,  force de me passionner pour celui de la raison, je
deviens moi-mme fort peu raisonnable. J'ai les sentiments
vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'tre
tout  fait honnte homme que mes amis ne me sauraient faire un
plus grand plaisir que de m'avertir sincrement de mes dfauts.
Ceux qui me connaissent un peu particulirement et qui ont eu la
bont de me donner quelquefois des avis l-dessus savent que je
les ai toujours reus avec toute la joie imaginable, et toute la
soumission d'esprit que l'on saurait dsirer. J'ai toutes les
passions assez douces et assez rgles: on ne m'a presque jamais
vu en colre et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne
suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offens,
et qu'il y allt de mon honneur  me ressentir de l'injure qu'on
m'aurait faite. Au contraire je suis assur que le devoir ferait
si bien en moi l'office de la haine que je poursuivrais ma
vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. L'ambition ne
me travaille point. Je ne crains gure de choses, et ne crains
aucunement la mort. Je suis peu sensible  la piti, et je
voudrais ne l'y tre point du tout. Cependant il n'est rien que je
ne fisse pour le soulagement d'une personne afflige, et je crois
effectivement que l'on doit tout faire, jusques  lui tmoigner
mme beaucoup de compassion de son mal, car les misrables sont si
sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens
aussi qu'il faut se contenter d'en tmoigner, et se garder
soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne  rien
au-dedans d'une me bien faite, qui ne sert qu' affaiblir le
coeur et qu'on doit laisser au peuple qui, n'excutant jamais rien
par raison, a besoin de passions pour le porter  faire les
choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une faon que je ne
balancerais pas un moment  sacrifier mes intrts aux leurs; j'ai
de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs
mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses;
seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas
non plus de grandes inquitudes en leur absence. J'ai
naturellement fort peu de curiosit pour la plus grande partie de
tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai
moins de difficult que personne  taire ce qu'on m'a dit en
confidence. Je suis extrmement rgulier  ma parole; je n'y
manque jamais, de quelque consquence que puisse tre ce que j'ai
promis et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable.
J'ai une civilit fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas
avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la
peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur
conversation que celle des hommes: on y trouve une certaine
douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble
outre cela qu'elles s'expliquent avec plus de nettet et qu'elles
donnent un tour plus agrable aux choses qu'elles disent. Pour
galant, je l'ai t un peu autrefois; prsentement je ne le suis
plus, quelque jeune que je sois. J'ai renonc aux fleurettes et je
m'tonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honntes gens qui
s'occupent  en dbiter. J'approuve extrmement les belles
passions: elles marquent la grandeur de l'me, et quoique dans les
inquitudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire 
la svre sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la
plus austre vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner
avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de dlicat et de
fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens 
aimer, ce sera assurment de cette sorte; mais, de la faon dont
je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe
jamais de l'esprit au coeur.

Documents relatifs  la gense des maximes


Avis au lecteur

Voici un portrait du coeur de l'homme que je donne au public, sous
le nom de Rflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne
plaire pas  tout le monde, parce qu'on trouvera peut-tre qu'il
ressemble trop, et qu'il ne flatte pas assez. Il y a apparence que
l'intention du peintre n'a jamais t de faire paratre cet
ouvrage, et qu'il serait encore renferm dans son cabinet si une
mchante copie qui en a couru, et qui a pass mme depuis quelque
temps en Hollande, n'avait oblig un de ses amis de m'en donner
une autre, qu'il dit tre tout  fait conforme  l'original; mais
toute correcte qu'elle est, possible n'vitera-t-elle pas la
censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l'on se
mle de pntrer dans le fond de leur coeur, et qui croient tre
en droit d'empcher que les autres les connaissent, parce qu'elles
ne veulent pas se connatre elles-mmes. Il est vrai que, comme
ces Maximes sont remplies de ces sortes de vrits dont l'orgueil
humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu'il ne
se soulve contre elles, et qu'elles ne s'attirent des censeurs.
Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l'on m'a
donn, qui a t faite depuis que le manuscrit a paru, et dans le
temps que chacun se mlait d'en dire son avis. Elle m'a sembl
assez propre pour rpondre aux principales difficults que l'on
peut opposer aux Rflexions, et pour expliquer les sentiments de
leur auteur. Elle suffit pour faire voir que ce qu'elles
contiennent n'est autre chose que l'abrg d'une morale conforme
aux penses de plusieurs Pres de l'glise, et que celui qui les a
crites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait
s'garer en suivant de si bons guides, et qu'il lui tait permis
de parler de l'homme comme les Pres en ont parl. Mais si le
respect qui leur est d n'est pas capable de retenir le chagrin
des critiques, s'ils ne font point de scrupule de condamner
l'opinion de ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie le
lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraner son
esprit au premier mouvement de son coeur, et de donner ordre, s'il
est possible, que l'amour-propre ne se mle point dans le jugement
qu'il en fera; car il le consulte, il ne faut pas s'attendre qu'il
puisse tre favorable  ces Maximes: comme elles traitent
l'amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de
prvenir l'esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette
prvention ne les justifie, et se persuader qu'il n'y a rien de
plus propre  tablir la vrit de ces Rflexions que la chaleur
et la subtilit que l'on tmoignera pour les combattre. En effet
il sera difficile de faire croire  tout homme de bon sens que
l'on les condamne par d'autre motif que par celui de l'intrt
cach, de l'orgueil et de l'amour-propre. En un mot, le meilleur
parti que le lecteur ait  prendre est de se mettre d'abord dans
l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en
particulier, et qu'il en est seul except, bien qu'elles
paraissent gnrales; aprs cela, je lui rponds qu'il sera le
premier  y souscrire, et qu'il croira qu'elles font encore grce
au coeur humain. Voil ce que j'avais  dire sur cet crit en
gnral. Pour ce qui est de la mthode que l'on y et pu observer,
je crois qu'il et t  dsirer que chaque maxime et eu un titre
du sujet qu'elle traite, et qu'elles eussent t mises dans un
plus grand ordre; mais je ne l'ai pu faire sans renverser
entirement celui de la copie qu'on m'a donne; et comme il y a
plusieurs maximes sur une mme matire, ceux  qui j'en ai demand
avis ont jug qu'il tait plus expdient de faire une table 
laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d'une
mme chose.


Discours sur les rflexions ou sentences et maximes morales

Monsieur,

Je ne saurais vous dire au vrai si les Rflexions morales sont de
M.***, quoiqu'elles soient crites d'une manire qui semble
approcher de la sienne; mais en ces occasions-l je me dfie
presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle lui
en ait fait un prsent pour me donner une juste raison de n'en
rien croire. Voil de bonne foi tout ce que je vous puis rpondre
sur la premire chose que vous me demandez. Et pour l'autre, si
vous n'aviez bien du pouvoir sur moi, vous n'en auriez gure plus
de contentement; car un homme prvenu, au point que je le suis,
d'estime pour cet ouvrage n'a pas toute la libert qu'il faut pour
en bien juger. Nanmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous en
dirai mon avis, sans vouloir m'riger autrement en faiseur de
dissertations, et sans y mler en aucune faon l'intrt de celui
que l'on croit avoir fait cet crit. Il est ais de voir d'abord
qu'il n'tait pas destin pour paratre au jour, mais seulement
pour la satisfaction d'une personne qui,  mon avis, n'aspire pas
 la gloire d'tre auteur; et si par hasard c'tait M.***, je puis
vous dire que sa rputation est tablie dans le monde par tant de
meilleurs titres qu'il n'aurait pas moins de chagrin de savoir que
ces Rflexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les
Mmoires qu'on lui attribue furent imprims. Mais vous savez,
Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le sicle pour publier
toutes les nouveauts, et s'il y a moyen de l'empcher quand on le
voudrait, surtout celles qui courent sous des noms qui les rendent
recommandables. Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur: les noms
font valoir les choses auprs de ceux qui n'en sauraient connatre
le vritable prix; celui des Rflexions est connu de peu de gens,
quoique plusieurs se soient mls d'en dire leur avis. Pour moi,
je ne me pique pas d'tre assez dlicat et assez habile pour en
bien juger; je dis habile et dlicat, parce que je tiens qu'il
faut tre pour cela l'un et l'autre; et quand je me pourrais
flatter de l'tre, je m'imagine que j'y trouverais peu de choses 
changer. J'y rencontre partout de la force et de la pntration,
des penses leves et hardies, le tour de l'expression noble, et
accompagn d'un certain air de qualit qui n'appartient pas  tous
ceux qui se mlent d'crire. Je demeure d'accord qu'on n'y
trouvera pas tout l'ordre ni tout l'art que l'on y pourrait
souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y
aurait pu mettre plus d'arrangement; mais un homme qui n'crit que
pour soi, et pour dlasser son esprit, qui crit les choses 
mesure qu'elles lui viennent dans la pense, n'affecte pas tant de
suivre les rgles que celui qui crit de profession, qui s'en fait
une affaire, et qui songe  s'en faire honneur. Ce dsordre
nanmoins a ses grces, et des grces que l'art ne peut imiter. Je
ne sais pas si vous tes de mon got, mais quand les savants m'en
devraient vouloir du mal, je ne puis m'empcher de dire que je
prfrerai toute ma vie la manire d'crire nglige d'un
courtisan qui a de l'esprit  la rgularit gne d'un docteur qui
n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il
crit parat ais, et dans un certain air d'un homme qui se
nglige, plus cette ngligence, qui cache l'art sous une
expression simple et naturelle, lui donne d'agrment. C'est de
Tacite que je tiens ceci, je vous mets  la marge le passage
latin, que vous lirez si vous en avez envie; et j'en userai de
mme de tous ceux dont je me souviendrai, n'tant pas assur si
vous aimez cette langue qui n'entre gure dans le commerce du
grand monde, quoique je sache que vous l'entendez parfaitement.
N'est-il pas vrai, Monsieur, que cette justesse recherche avec
trop d'tude a toujours un je ne sais quoi de contraint qui donne
du dgot, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens
esclaves des rgles ces beauts o l'art se dguise sous les
apparences du naturel, ce don d'crire facilement et noblement,
enfin ce que le Tasse a dit du palais d'Armide:

_Stimi (si misto il culto  col negletto),_
_Sol naturali gli ornamenti e i siti._
_Di natura arte par, che per diletto_
_L'imitatrice sua scherzando imiti._

Voil comme un pote franais l'a pens aprs lui.
L'artifice n'a point de part
Dans cette admirable structure;
La nature, en formant tous les traits au hasard,
Sait si bien imiter la justesse de l'art
Que l'oeil, tromp d'une douce imposture,
Croit que c'est l'art qui suit l'ordre de la nature.

Voil ce que je pense de l'ouvrage en gnral; mais je vois bien
que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez
que je rponde plus prcisment aux difficults que vous me dites
que l'on vous a faites. Il me semble que la premire est celle-ci:
que les Rflexions dtruisent toutes les vertus. On peut dire 
cela que l'intention de celui qui les a crites parat fort
loigne de les vouloir dtruire; il prtend seulement faire voir
qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que dans
la plupart de nos actions il y a un mlange d'erreur et de vrit,
de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu; il regarde
le coeur de l'homme corrompu, attaqu de l'orgueil et de l'amour-propre,
et environn de mauvais exemples comme le commandant d'une ville
assige  qui l'argent a manqu: il fait de la monnaie de
cuir, et de carton; cette monnaie a la figure de la bonne, on la
dbite pour le mme prix, mais ce n'est que la misre et le besoin
qui lui donnent cours parmi les assigs. De mme la plupart des
actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont
bien souvent que l'image et la ressemblance. Elles ne laissent pas
nanmoins d'avoir leur mrite et d'tre dignes en quelque sorte de
notre estime, tant trs difficile d'en avoir humainement de
meilleures. Mais quand il serait vrai qu'il croirait qu'il n'y en
aurait aucune de vritable dans l'homme, en le considrant dans un
tat purement naturel, il ne serait pas le premier qui aurait eu
cette opinion. Si je ne craignais pas de m'riger trop en docteur,
je vous citerais bien des auteurs, et mme des Pres de l'glise,
et de grands saints, qui ont pens que l'amour-propre et l'orgueil
taient l'me des plus belles actions des paens. Je vous ferais
voir que quelques-uns d'entre eux n'ont pas mme pardonn  la
chastet de Lucrce, que tout le monde avait crue vertueuse
jusqu' ce qu'ils eussent dcouvert la fausset de cette vertu,
qui avait produit la libert de Rome, et qui s'tait attir
l'admiration de tant de sicles. Pensez-vous, Monsieur, que
Snque, qui faisait aller son sage de pair avec les dieux, ft
vritablement sage lui-mme, et qu'il ft bien persuad de ce
qu'il voulait persuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empcher
de dire quelquefois qu'on n'avait point vu dans le monde d'exemple
de l'ide qu'il proposait, qu'il tait impossible de trouver une
vertu si acheve parmi les hommes, et que le plus parfait d'entre
eux tait celui qui avait le moins de dfauts. Il demeure d'accord
que l'on peut reprocher  Socrate d'avoir eu quelques amitis
suspectes;  Platon et Aristote, d'avoir t avares;  picure,
prodigue et voluptueux; mais il s'crie en mme temps que nous
serions trop heureux d'tre parvenus  savoir imiter leurs vices.
Ce philosophe aurait eu raison d'en dire autant des siens, car on
ne serait pas trop malheureux de pouvoir jouir comme il a fait de
toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de
les mpriser; de se voir le matre de l'empire, et de l'empereur,
et l'amant de l'impratrice en mme temps; d'avoir de superbes
palais, des jardins dlicieux, et de prcher, aussi  son aise
qu'il faisait, la modration, et la pauvret, au milieu de
l'abondance, et des richesses. Pensez-vous, Monsieur, que ce
stocien qui contrefaisait si bien le matre de ses passions eut
d'autres vertus que celle de bien cacher ses vices, et qu'en se
faisant couper les veines il ne se repentit pas plus d'une fois
d'avoir laiss  son disciple le pouvoir de le faire mourir?
Regardez un peu de prs ce faux brave: vous verrez qu'en faisant
de beaux raisonnements sur l'immortalit de l'me, il cherche 
s'tourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces
pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la
douleur est un mal; il prtend que la raison peut rendre l'homme
impassible, et au lieu d'abaisser son orgueil il le relve
au-dessus de la divinit. Il nous aurait bien plus obligs de nous
avouer franchement les faiblesses et la corruption du coeur
humain, que de prendre tant de peine  nous tromper. L'auteur des
Rflexions n'en fait pas de mme: il expose au jour toutes les
misres de l'homme. Mais c'est de l'homme abandonn  sa conduite
qu'il parle, et non pas du chrtien. Il fait voir que, malgr tous
les efforts de sa raison, l'orgueil et l'amour-propre ne laissent
pas de se cacher dans les replis de son coeur, d'y vivre et d'y
conserver assez de forces pour rpandre leur venin sans qu'il s'en
aperoive dans la plupart de ses mouvements.

La seconde difficult que l'on vous a faite, et qui a beaucoup de
rapport  la premire, est que les Rflexions passent dans le
monde pour des subtilits d'un censeur qui prend en mauvaise part
les actions les plus indiffrentes, plutt que pour des vrits
solides. Vous me dites que quelques-uns de vos amis vont ont
assur de bonne foi qu'ils savaient, par leur propre exprience,
que l'on fait quelquefois le bien sans avoir d'autre vue que celle
du bien, et souvent mme sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni
pour le mal, mais par une droiture naturelle du coeur, qui le
porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrais qu'il me ft
permis de croire ces gens-l sur leur parole, et qu'il ft vrai
que la nature humaine n'et que des mouvements raisonnables, et
que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses; mais,
Monsieur, comment accorderons-nous le tmoignage de vos amis avec
les sentiments des mmes Pres de l'glise, qui ont assur que
toutes nos vertus, sans le secours de la foi, n'taient que des
imperfections; que notre volont tait ne aveugle; que ses dsirs
taient aveugles, sa conduite encore plus aveugle, et qu'il ne
fallait pas s'tonner si, parmi tant d'aveuglement, l'homme tait
dans un garement continuel? Il en ont parl encore plus
fortement, car ils ont dit qu'en cet tat la prudence de l'homme
ne pntrait dans l'avenir et n'ordonnait rien que par rapport 
l'orgueil; que sa temprance ne modrait aucun excs que celui que
l'orgueil avait condamn; que sa constance ne se soutenait dans
les malheurs qu'autant qu'elle tait soutenue par l'orgueil; et
enfin que toutes ses vertus, avec cet clat extrieur de mrite
qui les faisait admirer, n'avaient pour but que cette admiration,
l'amour d'une vaine gloire, et l'intrt de l'orgueil. On
trouverait un nombre presque infini d'autorits sur cette opinion;
mais si je m'engageais  vous les citer rgulirement, j'en aurais
un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. Je
pense donc que le meilleur, pour vous et pour moi, sera de vous en
faire voir l'abrg dans six vers d'un excellent pote de notre
temps:

Si le jour de la foi n'claire la raison,
Notre got dprav tourne tout en poison;
Toujours de notre orgueil la subtile imposture
Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature;
Et dans le propre amour dont l'homme est revtu,
Il se rend criminel mme par sa vertu.

S'il faut nanmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de
cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de
l'amour-propre, si Dieu leur fait des grces extraordinaires, s'il
les sanctifie ds ce monde, je souscris de bon coeur  leur
canonisation, et je leur dclare que les Rflexions morales ne les
regardent point. Il n'y a pas d'apparence que celui qui les a
crites en veuille  la vertu des saints; il ne s'adresse, comme
je vous ai dit, qu' l'homme corrompu, il soutient qu'il fait
presque toujours du mal quand son amour-propre le flatte qu'il
fait le bien, et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de
lui-mme, parce que la nature ne se dclare pas en lui sincrement
des motifs qui le font agir. Dans cet tat malheureux o l'orgueil
est l'me de tous ses mouvements, les saints mmes sont les
premiers  lui dclarer la guerre, et le traitent plus mal sans
comparaison que ne fait l'auteur des Rflexions. S'il vous prend
quelque jour envie de voir les passages que j'ai trouvs dans
leurs crits sur ce sujet, vous serez aussi persuad que je le
suis de cette vrit; mais je vous supplie de vous contenter 
prsent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils
ont pens:

Le dsir des honneurs, des biens, et des dlices,
Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices,
Et l'aveugle intrt qui rgne dans son coeur,
Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur;

Le nombre de ses maux s'accrot par leur remde;
Au mal qui se gurit un autre mal succde;
Au gr de ce tyran dont l'empire est cach,
Un pch se dtruit par un autre pch.

Montaigne, que j'ai quelque scrupule de vous citer aprs des Pres
de l'glise, dit assez heureusement sur ce mme sujet que son me
a deux visages diffrents, qu'elle a beau se replier sur elle-mme,
elle n'aperoit jamais que celui que l'amour-propre a dguis,
pendant que l'autre se dcouvre par ceux qui n'ont point
de part  ce dguisement. Si j'osais enchrir sur une mtaphore si
hardie, je dirais que l'homme corrompu est fait comme ces
mdailles qui reprsentent la figure d'un saint et celle d'un
dmon dans une seule face et par les mmes traits. Il n'y a que la
diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet;
l'un voit le saint, et l'autre voit le dmon. Ces comparaisons
nous font assez comprendre que, quand l'amour-propre a sduit le
coeur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et rpand tant
d'obscurit dans toutes ses connaissances, qu'elle ne peut juger
du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-mme aucun discours
assur pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la
terre comme une troupe de voyageurs, que la nuit a surpris en
passant dans une fort: ils marchent sur la foi d'un guide qui les
gare aussitt, ou par malice, ou par ignorance, chacun d'eux se
met en peine de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses
routes, et chacun croit suivre la bonne; plus il le croit, et plus
il s'en carte. Mais quoique leurs garements soient diffrents,
ils n'ont pourtant qu'une mme cause: c'est le guide qui les a
tromps, et l'obscurit de la nuit qui les empche de se
redresser. Peut-on mieux dpeindre l'aveuglement et les
inquitudes de l'homme abandonn  sa propre conduite, qui
n'coute que les conseils de son orgueil, qui croit aller
naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le
dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vrai que,
dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses,
c'est alors que l'garement de son coeur est plus dangereux? Il y
a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cette
horloge, et le principe en est si cach, qu'encore que nous
voyions ce que marque la montre, nous ne savons pas quel est le
ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures du cadran.

La troisime difficult que j'ai  rsoudre est que beaucoup de
personnes trouvent de l'obscurit dans le sens et dans
l'expression de ces rflexions. L'obscurit, comme vous savez,
Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celui qui crit.
Les Rflexions, ou si vous voulez les Maximes et les Sentences,
comme le monde a nomm celles-ci, doivent tre crites dans un
style serr, qui ne permet pas de donner aux choses toute la
clart qui serait  dsirer. Ce sont les premiers traits du
tableau: les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de
l'art et la beaut de la pense du peintre; mais cette beaut
n'est pas faite pour tout le monde, et quoique ces traits ne
soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des
coups de matre. Il faut donc se donner le loisir de pntrer le
sens et la force des paroles, il faut que l'esprit parcoure toute
l'tendue de leur signification avant que de se reposer pour en
former le jugement.

La quatrime difficult est, ce me semble, que les Maximes sont
presque partout trop gnrales. On vous a dit qu'il est injuste
d'tendre sur tout le genre humain des dfauts qui ne se trouvent
qu'en quelques hommes. Je sais, outre ce que vous me mandez des
diffrents sentiments que vous en avez entendus, ce que l'on
oppose d'ordinaire  ceux qui dcouvrent et qui condamnent les
vices: on appelle leur censure le portrait du peintre; on dit
qu'ils sont comme les malades de la jaunisse, qu'ils voient tout
jaune parce qu'ils le sont eux-mmes. Mais s'il tait vrai que,
pour censurer la corruption du coeur en gnral, il fallt la
ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudrait aussi
demeurer d'accord que ces philosophes, dont Diogne de Larce nous
rapporte les sentences, taient les hommes les plus corrompus de
leur sicle, il faudrait faire le procs  la mmoire de Caton, et
croire que c'tait le plus mchant homme de la rpublique, parce
qu'il censurait les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne
pense pas que l'auteur des Rflexions, quel qu'il puisse tre,
trouve rien  redire au chagrin de ceux qui le condamneront,
quand,  la religion prs, on ne le croira pas plus homme de bien,
ni plus sage que Caton. Je dirai encore, pour ce qui regarde les
termes que l'on trouve trop gnraux, qu'il est difficile de les
restreindre dans les sentences sans leur ter tout le sel et toute
la force; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que
sous des expressions gnrales l'esprit ne laisse pas de
sous-entendre de lui-mme des restrictions. Par exemple, quand on
dit: Tout Paris fut au-devant du Roi, toute la cour est dans la joie,
ces faons de parler ne signifient nanmoins que la plus grande
partie. Si vous croyez que ces raisons ne suffisent pas pour
fermer la bouche aux critiques, ajoutons-y que quand on se
scandalise si aisment des termes d'une censure gnrale, c'est 
cause qu'elle nous pique trop vivement dans l'endroit le plus
sensible du coeur.

Nanmoins il est certain que nous connaissons, vous et moi, bien
des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Rflexions,
j'entends de ceux qui ont l'hypocrisie en aversion, et qui avouent
de bonne foi ce qu'ils sentent en eux-mmes et ce qu'ils
remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d'y
penser, ou s'en veulent donner la peine, et si par hasard ils y
pensent, ce n'est jamais sans se flatter. Souvenez-vous, s'il vous
plat, de la manire dont notre ami Guarini traite ces gens-l:

_Huomo sono, e mi preggio d'esser humano:_

_E teco, che sei huomo._
_E ch'altro esser non puoi,_
_Come huomo parlo di cosa humana._
_E se di cotal nome forse ti sdegni,_
_Guarda, garzon superbo,_
_Che, nel dishumanarti,_
_Non divenghi una fiera, anzi ch'un dio._

Voil, Monsieur, comme il faut parler de l'orgueil de la nature
humaine; et au lieu de se fcher contre le miroir qui nous fait
voir nos dfauts, au lieu de savoir mauvais gr  ceux qui nous
les dcouvrent, ne vaudrait-il pas mieux nous servir des lumires
qu'ils nous donnent pour connatre l'amour-propre et l'orgueil, et
pour nous garantir des surprises continuelles qu'ils font  notre
raison? Peut-on jamais donner assez d'aversion pour ces deux
vices, qui furent les causes funestes de la rvolte de notre
premier pre, ni trop dcrier ces sources malheureuses de toutes
nos misres?

Que les autres prennent donc comme ils voudront les Rflexions
morales. Pour moi je les considre comme peinture ingnieuse de
toutes les singeries du faux sage; il me semble que, dans chaque
trait, l'amour de la vrit lui te le masque, et le montre tel
qu'il est. Je les regarde comme des leons d'un matre qui entend
parfaitement l'art de connatre les hommes, qui dmle
admirablement bien tous les rles qu'ils jouent dans le monde, et
qui non seulement nous fait prendre garde aux diffrents
caractres des personnages du thtre, mais encore qui nous fait
voir, en levant un coin du rideau, que cet amant et ce roi de la
comdie sont les mmes acteurs qui font le docteur et le bouffon
dans la farce. Je vous avoue que je n'ai rien lu de notre temps
qui m'ait donn plus de mpris pour l'homme, et plus de honte  ma
propre vanit. Je pense toujours trouver  l'ouverture du livre
quelque ressemblance aux mouvements secrets de mon coeur; je me
tte moi-mme pour examiner s'il dit vrai, et je trouve qu'il le
dit presque toujours, et de moi et des autres, plus qu'on ne
voudrait. D'abord j'en ai quelque dpit, je rougis quelquefois de
voir qu'il ait devin, mais je sens bien,  force de le lire, que
si je n'apprends  devenir plus sage, j'apprends au moins 
connatre que je ne le suis pas; j'apprends enfin, par l'opinion
qu'il me donne de moi-mme,  ne me rpandre pas sottement dans
l'admiration de toutes ces vertus dont l'clat nous saute aux
yeux. Les hypocrites passent mal leur temps  la lecture d'un
livre comme celui-l. Dfiez-vous donc, Monsieur, de ceux qui vous
en diront du mal, et soyez assur qu'ils n'en disent que parce
qu'ils sont au dsespoir de voir rvler des mystres qu'ils
voudraient pouvoir cacher toute leur vie aux autres et  eux-mmes.

En ne voulant vous faire qu'une lettre, je me suis engag
insensiblement  vous crire un grand discours; appelez-le comme
vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu que
vous en soyez content, et que vous me fassiez l'honneur de me
croire,

MONSIEUR,

Votre, etc.

Rflexions morales

I

L'amour-propre est l'amour de soi-mme, et de toutes choses pour
soi; il rend les hommes idoltres d'eux-mmes, et les rendrait les
tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
se repose jamais hors de soi et ne s'arrte dans les sujets
trangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
qui lui est propre. Rien n'est si imptueux que ses dsirs, rien
de si cach que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
ses souplesses ne se peuvent reprsenter, ses transformations
passent celles des mtamorphoses, et ses raffinements ceux de la
chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les tnbres de
ses abmes. L il est  couvert des yeux les plus pntrants, il y
fait mille insensibles tours et retours. L il est souvent
invisible  lui-mme, il y conoit, il y nourrit, et il y lve,
sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
les mconnat ou il ne peut se rsoudre  les avouer. De cette
nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
lui-mme, de l viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
grossirets et ses niaiseries sur son sujet; de l vient qu'il
croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir ds
qu'il se repose et qu'il pense avoir perdu tous les gots qu'il a
rassasis. Mais cette obscurit paisse, qui le cache  lui-mme,
n'empche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
en quoi il est semblable  nos yeux, qui dcouvrent tout, et sont
aveugles seulement pour eux-mmes. En effet dans ses plus grands
intrts, et dans ses plus importantes affaires, o la violence de
ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
entend, il imagine, il souponne, il pntre, il devine tout; de
sorte qu'on est tent de croire que chacune de ses passions a une
espce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
fort que ses attachements, qu'il essaye de rompe inutilement  la
vue des malheurs extrmes qui le menacent. Cependant il fait
quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
plusieurs annes; d'o l'on pourrait conclure assez
vraisemblablement que c'est par lui-mme que ses dsirs sont
allums, plutt que par la beaut et par le mrite de ses objets;
que son got est le prix qui les relve et le fard qui les
embellit; que c'est aprs lui-mme qu'il court, et qu'il suit son
gr, lorsqu'il suit les choses qui sont  son gr. Il est tous les
contraires, il est imprieux et obissant, sincre et dissimul,
misricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de diffrentes
inclinations selon la diversit des tempraments qui le tournent
et le dvouent tantt  la gloire, tantt aux richesses, et tantt
aux plaisirs; il en change selon le changement de nos ges, de nos
fortunes et de nos expriences; mais il lui est indiffrent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
plat. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
des causes trangres, il y en a une infinit qui naissent de lui
et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
lgret, d'amour, de nouveaut, de lassitude et de dgot; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
empressement, et avec des travaux incroyables,  obtenir des
choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui mme lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fiert dans les plus mprisables. Il est dans
tous les tats de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
choses, et de leur privation; il passe mme dans le parti des gens
qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
est admirable, il se hait lui-mme avec eux, il conjure sa perte,
il travaille mme  sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'tre, et
pourvu qu'il soit, il veut bien tre son ennemi. Il ne faut donc
pas s'tonner s'il se joint quelquefois  la plus rude austrit,
et s'il entre si hardiment en socit avec elle pour se dtruire,
parce que, dans le mme temps qu'il se ruine en un endroit, il se
rtablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors mme qu'il est
vaincu et qu'on croit en tre dfait, on le retrouve qui triomphe
dans sa propre dfaite. Voil la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
le reflux de ses vagues continuelles une fidle expression de la
succession turbulente de ses penses, et de ses ternels
mouvements.

II

L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

III

Quelque dcouverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,
il reste bien encore des terres inconnues.

IV

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

V

La dure de nos passions ne dpend pas plus de nous que la dure
de notre vie.

VI

La passion fait souvent du plus habile homme un fol, et rend quasi
toujours les plus sots habiles.

VII

Les grandes et clatantes actions qui blouissent les yeux sont
reprsentes par les politiques comme les effets des grands
intrts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur
et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
rapporte  l'ambition qu'ils avaient de se rendre matres du
monde, tait un effet de jalousie.

VIII

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.
Elles sont comme un art de la nature dont les rgles sont
infaillibles; et l'homme le plus simple que la passion fait parler
persuade mieux que celui qui n'a que la seule loquence.

IX

Les passions ont une injustice et un propre intrt qui fait qu'il
est dangereux de les suivre, lors mme qu'elles paraissent les
plus raisonnables.

X

Il y a dans le coeur humain une gnration perptuelle de
passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours
l'tablissement d'une autre.

XI

Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.
L'avarice produit quelquefois la libralit, et la libralit
l'avarice; on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace nat de
la timidit.

XII

Quelque industrie que l'on ait  cacher ses passions sous le voile
de la pit, et de l'honneur, il y en a toujours quelque endroit
qui se montre.

XIII

Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrs de
la chaleur, et de la froideur, du sang.

XIV

Les hommes ne sont pas seulement sujets  perdre galement le
souvenir des bienfaits, et des injures, mais ils hassent ceux qui
les ont obligs, et cessent de har ceux qui leur ont fait des
outrages. L'application  rcompenser le bien, et  se venger du
mal, leur parat une servitude  laquelle ils ont peine  se
soumettre.

XV

La clmence des princes est souvent une politique dont ils se
servent pour gagner l'affection des peuples.

XVI

La clmence, dont nous faisons une vertu, se pratique tantt pour
la gloire, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et
presque toujours par tous les trois ensemble.

XVII

La modration, dans la plupart des hommes, n'a garde de combattre
et de soumettre l'ambition, puisqu'elles ne se peuvent trouver
ensemble, la modration n'tant d'ordinaire qu'une paresse, une
langueur, et un manque de courage: de manire qu'on peut justement
dire  leur gard que la modration est une bassesse de l'me,
comme l'ambition en est l'lvation.

XVIII

La modration dans la bonne fortune n'est que l'apprhension de la
honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.

XIX

La modration des personnes heureuses est le calme de leur humeur,
adoucie par la possession du bien.

XX

La modration est une crainte de l'envie, et du mpris, qui
suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine
ostentation de la force de notre esprit; et enfin, pour la bien
dfinir, la modration des hommes dans leurs plus hautes
lvations est une ambition de paratre plus grands que les choses
qui les lvent.

XXI

La modration est comme la sobrit, on voudrait bien manger
davantage, mais on craint de se faire mal.

XXII

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.

XXIII

La constance des sages n'est qu'un art, avec lequel ils savent
enfermer leur agitation dans leur coeur.

XXIV

Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des constances, de
froideurs, et des mpris de la mort, pour ne pas penser  elle, de
sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mpris font  leur
esprit ce que le bandeau fait  leurs yeux.

XXV

La philosophie triomphe aisment de maux passs, et de ceux qui ne
sont pas prts d'arriver. Mais les maux prsents triomphent
d'elle.

XXVI

Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas
ordinairement par rsolution, mais par stupidit et par coutume,
et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt.

XXVII

Les grands hommes s'abattent et se dmontent  la fin par la
longueur de leurs infortunes; cela fait bien voir qu'ils n'taient
pas forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la gne pour le paratre, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition, et non pas par celle de
leur me, enfin,  une grande vanit prs, les hros sont faits
comme les autres hommes.

XXVIII

Il faut de plus grandes vertus, et en plus grand nombre, pour
soutenir la bonne fortune que la mauvaise.

XXIX

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

XXX

Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent
pas nanmoins le jour; la seule envie est une passion timide et
honteuse d'elle-mme, qui n'ose se laisser voir.

XXXI

La jalousie est raisonnable, et juste en quelque manire,
puisqu'elle ne cherche qu' conserver un bien qui nous appartient,
ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une
fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des
autres.

XXXII

Le mal que nous faisons ne nous attire point tant de perscution
et de haine que les bonnes qualits que nous avons.

XXXIII

Tout le monde trouve  redire en autrui ce qu'on trouve  redire
en lui.

XXXIV

Si nous n'avions point de dfauts, nous ne serions pas si aises
d'en remarquer aux autres.

XXXV

La jalousie ne subsiste que dans les doutes, l'incertitude est sa
matire; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux
sujets d'inquitude, et de nouveaux tourments; on cesse d'tre
jaloux ds qu'on est clairci de ce qui causait la jalousie.

XXXVI

L'orgueil se ddommage toujours, et il ne perd rien lors mme
qu'il renonce  la vanit.

XXXVII

L'orgueil, comme lass de ses artifices et de ses diffrentes
mtamorphoses, aprs avoir jou tout seul tous les personnages de
la comdie humaine, se montre avec un visage naturel, et se
dcouvre par la fiert; de sorte qu' proprement parler la fiert
est l'clat et la dclaration de l'orgueil.

XXXVIII

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de
celui des autres.

XXXIX

L'orgueil est gal dans tous les hommes, et il n'y a de diffrence
qu'aux moyens et  la manire de le mettre au jour.

XL

La nature, qui a si sagement pourvu  la vie de l'homme par la
disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute donn
l'orgueil pour lui pargner la douleur de connatre ses
imperfections et ses misres.

XLI

L'orgueil a bien plus de part que la bont aux remontrances que
nous faisons  ceux qui commettent des fautes; et nous les
reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader
que nous en sommes exempts.

XLII

Nous promettons selon nos esprances, et nous tenons selon nos
craintes.

XLIII

L'intrt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de
personnages, et mme celui de dsintress.

XLIV

L'intrt,  qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui
fait la lumire des autres.

XLV

Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent
ordinairement incapables des grandes.

XLVI

Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.

XLVII

L'homme est conduit, lorsqu'il croit se conduire, et pendant que
par son esprit il vise  un endroit, son coeur l'achemine
insensiblement  un autre.

XLVIII

Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements
extraordinaires de nos humeurs, et de notre temprament, comme de
la violence de la colre, mais personne quasi ne s'aperoit que
ces humeurs ont un cours ordinaire et rgl, qui meut et tourne
imperceptiblement notre volont  des actions diffrentes, elles
roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement
un empire secret en nous-mmes; de sorte qu'elles ont une part
considrable en toutes nos actions, sans que nous le puissions
reconnatre.

XLIX

La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommes: elles ne
sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes
du corps.

L

Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la
fortune.

LI

La complexion qui fait le talent pour les petites choses est
contraire  celle qu'il faut pour le talent des grandes.

LII

L'attachement ou l'indiffrence pour la vie sont des gots de
l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de
la langue ou du choix des couleurs.

LIII

C'est une espce de bonheur de connatre jusques  quel point on
doit tre malheureux.

LIV

La flicit est dans le got et non pas dans les choses; et c'est
par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce
que les autres trouvent aimable.

LV

Quand on ne trouve pas son repos en soi-mme, il est inutile de le
chercher ailleurs.

LVI

On n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on pense.

LVII

Ceux qui se sentent du mrite se piquent toujours d'tre
malheureux, pour persuader aux autres, et  eux-mmes, qu'ils sont
au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes d'tre en butte
 la fortune.

LVIII

Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-mmes, que de voir que nous avons t contents dans l'tat, et
dans les sentiments, que nous dsapprouvons  cette heure.

LIX

On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on
avait espr.

LX

On se console souvent d'tre malheureux par un certain plaisir
qu'on trouve  le paratre.

LXI

Quelque diffrence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant
une certaine proportion de biens et de maux qui les rend gales.

LXII

Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle,
mais la fortune qui fait les hros.

LXIII

Le mpris des richesses dans les philosophes tait un dsir cach
de venger leur mrite de l'injustice de la fortune par le mpris
des mmes biens dont elle les privait; c'tait un secret qu'ils
avaient trouv pour se ddommager de l'avilissement de la
pauvret; c'tait enfin un chemin dtourn pour aller  la
considration qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.

LXIV

La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de
la faveur. Le dpit de ne la pas possder se console et s'adoucit
un peu par le mpris de ceux qui la possdent; c'est enfin une
secrte envie de la dtruire, qui fait que nous leur tons nos
propres hommages, ne pouvant pas leur ter ce qui leur attire ceux
de tout le monde.

LXV

Pour s'tablir dans le monde on fait tout ce que l'on peut pour y
paratre tabli.

LXVI

Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs
actions, elles sont bien plus souvent les effets du hasard ou de
quelque petit dessein.

LXVII

Il semble que nos actions aient des toiles heureuses ou
malheureuses, aussi bien que nous, d'o dpend une grande partie
de la louange et du blme qu'on leur donne.

LXVIII

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne
tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne
puissent tourner  leur prjudice.

LXIX

La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.

LXX

Il faudrait pouvoir rpondre de sa fortune, pour pouvoir rpondre
de ce que l'on fera.

LXXI

La sincrit est une naturelle ouverture de coeur. On la trouve en
fort peu de gens; et celle qui se pratique d'ordinaire n'est
qu'une fine dissimulation pour arriver  la confiance des autres.

LXXII

L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre
nos tmoignages considrables, et d'attirer  nos paroles un
respect de religion.

LXXIII

La vrit ne fait pas tant de bien dans le monde que les
apparences de la vrit font de mal.

LXXIV

Comment peut-on rpondre de ce qu'on voudra  l'avenir, puisque
l'on ne sait pas prcisment ce que l'on veut dans le temps
prsent?

LXXV

On lve la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'loge
qu'on ne lui donne elle est la rgle de nos actions et de notre
conduite, elle est la matresse de la fortune, elle fait le destin
des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les
biens, et comme disait autrefois un pote, quand nous avons la
prudence, il ne nous manque aucune divinit, pour dire que nous
trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux
dieux. Cependant la prudence la plus consomme ne saurait nous
assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur
une matire aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme,
elle ne peut excuter srement aucun de ses projets: d'o il faut
conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence
ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en
toutes choses, et en toutes rencontres.

LXXVI

Un habile homme doit savoir rgler le rang de ses intrts et les
conduire chacun dans son ordre. Notre avidit le trouble souvent
en nous faisant courir  tant de choses  la fois que, pour
dsirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez
servir  obtenir les plus considrables.

LXXVII

L'amour est  l'me de celui qui aime ce que l'me est au corps
qu'elle anime.

LXXVIII

Il est malais de dfinir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que
dans l'me c'est une passion de rgner, dans les esprits c'est une
sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cache et
dlicate de jouir de ce que l'on aime aprs beaucoup de mystres.

LXXIX

Il n'y a point d'amour pur et exempt de mlange de nos autres
passions que celui qui est cach au fond du coeur, et que nous
ignorons nous-mmes.

LXXX

Il n'y a point de dguisement qui puisse longtemps cacher l'amour
o il est, ni le feindre o il n'est pas.

LXXXI

Comme on n'est jamais en libert d'aimer, ou de cesser d'aimer,
l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa
matresse, ni elle de la lgret de son amant.

LXXXII

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble
plus  la haine qu' l'amiti.

LXXXIII

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanterie;
mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais fait qu'une.

LXXXIV

Il n'y a que d'une sorte d'amour; mais il y en a mille diffrentes
copies.

LXXXV

L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement
continuel, et il cesse de vivre ds qu'il cesse d'esprer ou de
craindre.

LXXXVI

Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde
en parle, mais peu de gens en ont vu.

LXXXVII

L'amour prte son nom  un nombre infini de commerces qu'on lui
attribue, o il n'a non plus de part que le Doge en a  ce qui se
fait  Venise.

LXXXVIII

La justice n'est qu'une vive apprhension qu'on ne nous te ce qui
nous appartient; de l vient cette considration et ce respect
pour tous les intrts du prochain, et cette scrupuleuse
application  ne lui faire aucun prjudice; cette crainte retient
l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,
lui ont donns, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres.

LXXXIX

La justice, dans les juges qui sont modrs, n'est que l'amour de
leur lvation.

XC

On blme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,
mais pour le prjudice que l'on en reoit.

XCI

L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice.

XCII

Le silence est le parti le plus sr de celui qui se dfie de soi-mme.

XCIII

Ce qui rend nos inclinations si lgres, et si changeantes, c'est
qu'il est ais de connatre les qualits de l'esprit, et difficile
de connatre celles de l'me.

XCIV

L'amiti la plus dsintresse n'est qu'un trafic o notre
amour-propre se propose toujours quelque chose  gagner.

XCV

La rconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
sincrit, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un dsir de
rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
crainte de quelque mauvais vnement.

XCVI

Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on
devienne infidle, pour nous dgager de notre fidlit.

XCVII

Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis
ne vient ni de la bont de notre naturel, ni de l'amiti que nous
avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte
de l'esprance d'tre heureux  notre tour ou de retirer quelque
utilit de leur bonne fortune.

XCVIII

Nous nous persuadons souvent mal  propos d'aimer les gens plus
puissants que nous; l'intrt seul produit notre amiti, et nous
ne nous donnons pas  eux pour le bien que nous leur voulons
faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

XCIX

Dans l'adversit de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours
quelque chose qui ne nous dplat pas.

C

Comment prtendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous
n'avons pas pu le garder nous-mmes?

CI

Comme si ce n'tait pas assez  l'amour-propre d'avoir la vertu de
se transformer lui-mme, il a encore celle de transformer les
objets, ce qu'il fait d'une manire fort tonnante; car non
seulement il les dguise si bien qu'il y est lui-mme tromp, mais
il change aussi l'tat et la nature des choses. En effet,
lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine
et sa perscution contre nous, c'est avec toute la svrit de la
justice que l'amour-propre juge de ses actions; il donne  ses
dfauts une tendue qui les rend normes, et il met ses bonnes
qualits dans un jour si dsavantageux qu'elles deviennent plus
dgotantes que ses dfauts. Cependant, ds que cette mme
personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intrts
la rconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitt 
son mrite le lustre que notre aversion venait de lui ter; les
mauvaises qualits s'effacent et les bonnes parassent avec plus
d'avantage qu'auparavant; nous rappelons mme toute notre
indulgence pour la forcer  justifier la guerre qu'elle nous a
faite. Quoique toutes les passions montrent cette vrit, l'amour
la fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un
amoureux, agit de la rage o l'a mis l'oubli ou l'infidlit de
ce qu'il aime, mditer pour sa vengeance tout ce que cette passion
inspire de plus violent; nanmoins, aussitt que sa vue a calm la
fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beaut
innocente, il n'accuse plus que lui-mme, il condamne ses
condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il
te la noirceur aux mauvaises actions de sa matresse et en spare
le crime pour s'en charger lui-mme.

CII

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil: il sert  le nourrir et  l'augmenter, et nous te la
connaissance des remdes qui pourraient soulager nos misres et
nous gurir de nos dfauts.

CIII

On n'a plus de raison, quand on n'espre plus d'en trouver aux
autres.

CIV

On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent 
nous connatre nous-mmes, qu'en eut ce fou d'Athnes de se
plaindre du mdecin qui l'avait guri de l'opinion d'tre riche.

CV

Les philosophes, et Snque surtout, n'ont point t les crimes
par leurs prceptes: ils n'ont fait que les employer au btiment
de l'orgueil.

CVI

Les vieillards aiment  donner de bons prceptes, pour se consoler
de n'tre plus en tat de donner de mauvais exemples.

CVII

Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumire de
l'esprit; son tendue est la mesure de sa lumire; sa profondeur
est celle qui pntre le fond des choses; son discernement les
compare et les distingue; sa justesse ne voit que ce qu'il faut
voir; sa droiture les prend toujours par le bon biais; sa
dlicatesse aperoit celles qui paraissent imperceptibles, et le
jugement dcide ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on
trouvera que toutes ces qualits ne sont autre chose que la
grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la
plnitude de ses lumires tous les avantages dont nous venons de
parler.

CVIII

Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son
esprit.

CIX

La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours
des choses honntes et dlicates.

CX

La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il
entre dans les choses les plus flatteuses, c'est--dire celles qui
sont le plus capables de plaire aux autres.

CXI

Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il
trouve toutes acheves en lui-mme; il semble qu'elles y soient
cachs, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre.

CXII

L'esprit est toujours la dupe du coeur.

CXIII

Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur
coeur.

CXIV

Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les
statues; il y en a qu'il faut voir de prs pour en bien juger, et
il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en
est loign.

CXV

Celui-l n'est pas raisonnable  qui le hasard fait trouver la
raison, mais celui qui la connat, qui la discerne, et qui la
gote.

CXVI

Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le dtail; et comme
il est presque infini, nos connaissances sont toujours
superficielles et imparfaites.

CXVII

Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers  un ami que
celui de lui donner conseil.

CXVIII

Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assembls,
l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner: l'un parat
avec une dfrence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des
instructions pour sa conduite; et son dessein, le plus souvent,
est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il
vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui
conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un
zle ardent et dsintress, et il cherche en mme temps, dans ses
propres intrts, des rgles de conseiller; de sorte que son
conseil lui est bien plus propre qu' celui qui le reoit.

CXIX

On est au dsespoir d'tre tromp par ses ennemis, et trahi par
ses amis; et on est souvent satisfait de l'tre par soi-mme.

CXX

Il est aussi ais de se tromper soi-mme sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aperoivent.

CXXI

La plus dlie de toutes les finesses est de savoir bien faire
semblant de tomber dans les piges que l'on nous tend; on n'est
jamais si aisment tromp que quand on songe  tromper les autres.

CXXII

L'intention de ne jamais tromper nous expose  tre souvent
tromps.

CXXIII

La coutume que nous avons de nous dguiser aux autres, pour
acqurir leur estime, fait qu'enfin nous nous dguisons  nous-mmes.

CXXIV

L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un
dessein form de trahir.

CXXV

On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunment.

CXXVI

Les plus habiles affectent toute leur vie d'viter les finesses
pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand
intrt.

CXXVII

L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un petit esprit, et
il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir
en un endroit se dcouvre en un autre.

CXXVIII

Si on tait toujours assez habile, on ne ferait jamais de finesses
ni de trahisons.

CXXIX

On est fort sujet  tre tromp quand on croit tre plus fin que
les autres.

CXXX

La subtilit est une fausse dlicatesse, et la dlicatesse est une
solide subtilit.

CXXXI

C'est quelquefois assez d'tre grossier pour n'tre pas tromp par
un habile homme.

CXXXII

Les plus sages le sont dans les choses indiffrentes, mais ils ne
le sont presque jamais dans leurs plus srieuses affaires.

CXXXIII

Il est plus ais d'tre sage pour les autres que de l'tre assez
pour soi-mme.

CXXXIV

La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.

CXXXV

La sobrit est l'amour de la sant, ou l'impuissance de manger
beaucoup.

CXXXVI

On n'est jamais si ridicule par les qualits que l'on a que par
celles que l'on affecte d'avoir.

CXXXVII

Chaque homme se trouve quelquefois aussi diffrent de lui-mme
qu'il l'est des autres.

CXXXVIII

Chaque talent dans les hommes, de mme que chaque arbre, a ses
proprits et ses effets qui lui sont tous particuliers.

CXXXIX

Quand la vanit ne fait point parler, on n'a pas envie de dire
grand'chose.

CXL

On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.

CXLI

Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
paraissent raisonnables et agrables dans la conversation, c'est
qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutt  ce qu'il veut
dire qu' rpondre prcisment  ce qu'on lui dit, et que les plus
habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive, au mme temps que l'on voit dans
leurs yeux et dans leur esprit un garement pour ce qu'on leur
dit, et une prcipitation pour retourner  ce qu'ils veulent dire;
au lieu de considrer que c'est un mauvais moyen de plaire aux
autres ou de les persuader, que de chercher si fort  se plaire 
soi-mme, et que bien couter et bien rpondre est une des plus
grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

CXLII

Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass sans la compagnie
des sots.

CXLIII

On se vante souvent mal  propos de ne se point ennuyer, et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie.

CXLIV

On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lass d'en
parler.

CXLV

Comme c'est le caractre des grands esprits de faire entendre avec
peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits en revanche
ont le don de beaucoup parler, et de ne dire rien.

CXLVI

C'est plutt par l'estime de nos propres sentiments que nous
exagrons les bonnes qualits des autres, que par leur mrite; et
nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons
des louanges.

CXLVII

La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
dsir d'en avoir de plus dlicates.

CXLVIII

On n'aime point  louer, et on ne loue jamais personne sans
intrt. La louange est une flatterie habile, cache, et dlicate,
qui satisfait diffremment celui qui la donne, et celui qui la
reoit. L'un la prend comme une rcompense de son mrite; l'autre
la donne pour faire remarquer son quit et son discernement.

CXLIX

Ier tat--Nous choisissons souvent des louanges empoisonnes qui
font voir par contrecoup en ceux que nous louons des dfauts que
nous n'osons dcouvrir autrement.

2e tat--Mme texte, augment de la phrase suivante: Nous
levons la gloire des uns pour abaisser par l celle des autres,
et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si
on ne les voulait point blmer tous deux.

CL

On ne loue que pour tre lou.

CLI

On ne blme le vice et on ne loue la vertu que par intrt.

CLII

Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blme qui leur
sert que la louange qui les trahit.

CLIII

Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui mdisent.

CLIV

Le refus des louanges est un dsir d'tre lou deux fois.

CLV

La louange qu'on nous donne sert au moins  nous fixer dans la
pratique des vertus.

CLVI

L'approbation que l'on donne  l'esprit,  la beaut et  la
valeur, les augmente, les perfectionne, et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'auraient t capables de faire d'eux-mmes.

CLVII

L'amour-propre empche bien que celui qui nous flatte ne soit
jamais celui qui nous flatte le plus.

CLVIII

Si nous ne nous flattions point nous-mmes, la flatterie des
autres ne nous ferait jamais de mal.

CLIX

On ne fait point de distinction dans les espces de colres, bien
qu'il y en ait une lgre et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre trs criminelle, qui est 
proprement parler la fureur de l'orgueil.

CLX

La nature fait le mrite, et la fortune le met en oeuvre.

CLXI

Les grandes mes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
plus de vertu que les mes communes, mais celles seulement qui ont
de plus grands desseins.

CLXII

Ier tat--Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le
coeur, il y a un mrite fade, et des personnes qui dgotent avec
des qualits bonnes et inestimables.

2e tat--Idem, sauf le dernier mot: estimables.

CLXIII

Il y a des gens dont le mrite consiste  dire et  faire des
sottises utilement, et qui gteraient tout s'ils changeaient de
conduite.

CLXIV

L'art de savoir bien mettre en oeuvre de mdiocres qualits donne
souvent plus de rputation que le vritable mrite.

CLXV

Les rois font des hommes comme des pices de monnaie; ils les font
valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forc de les recevoir selon
leur cours, et non pas selon leur vritable prix.

CLXVI

Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualits, il en faut avoir
l'conomie.

CLXVII

On se mcompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins.

CLXVIII

Il faut une certaine proportion entre les actions et les desseins
si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.

CLXIX

La gloire des grands hommes se doit mesurer aux moyens qu'ils ont
eus pour l'acqurir.

CLXX

Il y a une infinit de conduites qui ont un ridicule apparent, et
qui sont, dans leurs raisons caches, trs sages et trs solides.

CLXXI

Il est plus ais de paratre digne des emplois qu'on n'a pas que
de ceux qu'on exerce.

CLXXII

Notre mrite nous attire l'estime des honntes gens, et notre
toile celle du public.

CLXXIII

Le monde rcompense plus souvent les apparences du mrite que le
mrite mme.

CLXXIV

La frocit naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.

CLXXV

L'esprance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins  nous
mener  la fin de la vie par un chemin agrable.

CLXXVI

On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un pote italien a dit de
l'honntet des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
de paratre honnte.

CLXXVII

Pendant que la paresse et la timidit ont seules le mrite de nous
tenir dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.

CLXXVIII

Il n'y a personne qui sache si un procd net, sincre et honnte,
est plutt un effet de probit que d'habilet.

CLXXIX

Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantme form
par nos passions,  qui on donne un nom honnte, pour faire
impunment ce qu'on veut.

CLXXX

Toutes les vertus se perdent dans l'intrt, comme les fleuves se
perdent dans la mer.

CLXXXI

Nous sommes proccups de telle sorte en notre faveur que ce que
nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre
de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre
nous ont dguiss.

CLXXXII

La curiosit n'est pas comme l'on croit un simple amour de la
nouveaut; il y en a une d'intrt, qui fait que nous voulons
savoir les choses pour nous en prvaloir; il y en a une autre
d'orgueil, qui nous donne envie d'tre au-dessus de ceux qui
ignorent les choses, et de n'tre pas au-dessous de ceux qui les
savent.

CLXXXIII

Il vaut mieux employer son esprit  supporter les infortunes qui
arrivent qu' pntrer celles qui peuvent arriver.

CLXXXIV

La constance en amour est une inconstance perptuelle, qui fait
que notre coeur s'attache successivement  toutes les qualits de
la personne que nous aimons, donnant tantt la prfrence  l'une,
tantt  l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une
inconstance arrte et renferme dans un mme sujet.

CLXXXV

Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que
l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime (comme dans
une source inpuisable) de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre
vient de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole.

CLXXXVI

La persvrance n'est digne ni de blme ni de louange, parce
qu'elle n'est que la dure des gots et des sentiments qu'on ne
s'te et qu'on ne se donne point.

CLXXXVII

Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant
la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,
que le dgot que nous avons de n'tre pas assez admirs de ceux
qui nous connaissent trop, et l'esprance que nous avons de l'tre
davantage de ceux qui ne nous connaissent gure.

CLXXXVIII

Nous nous plaignons quelquefois lgrement de nos amis pour
justifier par avance notre lgret.

CLXXXIX

Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous avons fait;
c'est une crainte de celui qui nous en peut arriver.

CXC

Il y a une inconstance qui vient de la lgret de l'esprit, qui
change  tout moment d'opinion, ou de sa faiblesse, qui lui fait
recevoir toutes les opinions d'autrui; il y en a une autre qui est
plus excusable, qui vient de la fin du got des choses.

CXCI

Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons
entrent dans la composition des remdes de la mdecine. La
prudence les assemble et les tempre, et elle s'en sert utilement
contre les maux de la vie.

CXCII

Il y a des crimes qui deviennent innocents et mme glorieux par
leur clat, leur nombre et leur excs. De l vient que les
voleries publiques sont des habilets, et que prendre des
provinces injustement s'appelle faire des conqutes.

CXCIII

Nous avouons nos dfauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la
justice de notre esprit, nous rparions le tort qu'ils nous ont
fait dans l'esprit des autres.

CXCIV

Il y a des hros en mal comme en bien.

CXCV

On peut har et mpriser les vices, sans har ni mpriser les
vicieux; mais on a toujours du mpris pour ceux qui manquent de
vertu.

CXCVI

Le nom de la vertu sert  l'intrt aussi utilement que les vices.

CXCVII

La sant de l'me n'est pas plus assure que celle du corps; et
quoique l'on paraisse loign des passions, on n'y est pas moins
expos qu' tomber malade quand on se porte bien.

CXCVIII

Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands dfauts.

CXCIX

La nature a prescrit  chaque homme ds sa naissance des bornes
pour les vertus et pour les vices.

CC

Nous n'avouons jamais nos dfauts que par vanit.

CCI

On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excs.

CCII

On pourrait dire que les vices nous attendent dans le cours de la
vie comme des htes chez lesquels il faut successivement loger; et
je doute que l'exprience nous les ft viter s'il nous tait
permis de faire deux fois le mme chemin.

CCIII

Quand les vices nous quittent, nous voulons nous flatter que c'est
nous qui les quittons.

CCIV

Il y a des rechutes dans les maladies de l'me comme dans celles
du corps. Ce que nous prenons pour notre gurison n'est le plus
souvent qu'un relche ou un changement de mal.

CCV

Les dfauts de l'me sont comme les blessures du corps: quelque
soin qu'on prenne de les gurir, la cicatrice parat toujours, et
elles sont  tout moment en danger de se rouvrir.

CCVI

Ce qui nous empche souvent de nous abandonner  un seul vice est
que nous en avons plusieurs.

CCVII

Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bientt
oublis.

CCVIII

Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
souponnent pas facilement les autres.

CCIX

Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire de mal sans
l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre
en le voyant.

CCX

Le dsir de paratre habile empche souvent de le devenir.

CCXI

La vertu n'irait pas loin si la vanit ne lui tenait pas
compagnie.

CCXII

Celui qui croit pouvoir trouver en soi-mme de quoi se passer de
tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut
se passer de lui se trompe encore davantage.

CCXIII

La pompe des enterrements regarde plus la vanit des vivants que
l'honneur des morts.

CCXIV

Les faux honntes gens sont ceux qui dguisent la corruption de
leur coeur aux autres et  eux-mmes. Les vrais honntes gens sont
ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres.

CCXV

Le vrai honnte homme est celui qui ne se pique de rien.

CCXVI

La svrit des femmes est un ajustement et un fard qu'elles
ajoutent  leur beaut. C'est un attrait fin et dlicat, et une
douceur dguise.

CCXVII

L'honntet des femmes est l'amour de leur rputation et de leur
repos.

CCXVIII

C'est tre vritablement honnte homme que de vouloir tre
toujours expos  la vue des honntes gens.

CCXIX

La folie nous suit dans tous les temps de la vie Si quelqu'un
parat sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionnes  son ge et  sa fortune.

CCXX

Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient
habilement leur niaiserie.

CCXXI

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.

CCXXII

En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.

CCXXIII

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le monde
chante un certain temps, quelque fades et dgotants qu'ils
soient.

CCXXIV

La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils
ont, ou bien le mrite de leur fortune.

CCXXV

Quelque incertitude et quelque varit qui paraisse dans le monde,
on y remarque nanmoins un certain enchanement secret, et un
ordre rgl de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
chose marche en son rang, et suit le cours de sa destine.

CCXXVI

L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, le
dessein de faire fortune, le dsir de rendre notre vie commode et
agrable, et l'envie d'abaisser les autres, font natre cette
valeur qui est si clbre parmi les hommes.

CCXXVII

La valeur dans les simples soldats est un mtier prilleux qu'ils
ont pris pour gagner leur vie.

CCXXVIII

Ier tat (et le deuxime, pour chaque variante, entre
parenthses). La parfaite valeur et la poltronnerie complte sont
des (deux) extrmits o on en arrive rarement. L'espace qui est
entre le deux (entre-deux) est vaste, et contient toutes les
autres espces de courage: il n'y a pas moins de diffrence entre
eux (elles) qu'il y en a entre les visages et les humeurs;
cependant ils (elles) conviennent en beaucoup de choses. Il y a
des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action,
et qui se relchent et se rebutent aisment par sa dure. Il y en
a qui sont assez contents quand ils ont satisfait  l'honneur du
monde, et qui font fort peu de choses au-del. On en voit qui ne
sont pas (pas toujours) galement matres de leur peur. D'autres
se laissent quelquefois entraner  des pouvantes gnrales.
D'autres vont  la charge pour n'oser demeurer dans leurs postes;
enfin il s'en trouve  qui l'habitude des moindres prils affermit
le courage et les prpare  s'exposer  de plus grands. (Ici, une
phrase ajoute dans le 2e tat: Il y en a encore qui sont braves 
coups d'pe, qui ne peuvent souffrir les coups de mousquets; et
d'autres y sont assurs, qui craignent de se battre  coups
d'pe.) Outre cela il y a un rapport gnral que l'on remarque
entre tous les courages de diffrentes espces dont nous venons de
parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant les
bonnes et les mauvaises actions, leur donne la libert de se
mnager. Il y a encore un autre mnagement plus gnral qui, 
parler absolument, s'tend sur toutes sortes d'hommes: c'est qu'il
n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
faire dans une occasion (action) s'ils avaient une certitude d'en
revenir. De sorte (De sorte qu'il est visible) que la crainte de
la mort te quelque chose  leur valeur et diminue son effet.

CCXXIX

La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans tmoins ce
qu'on est capable de faire devant le monde.

CCXXX

L'intrpidit est une force extraordinaire de l'me par laquelle
elle empche les troubles, les dsordres et les motions que la
vue des grands prils a accoutum d'lever en elle; par cette
force les hros se maintiennent en un tat paisible, et conservent
l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les
plus terribles et les plus surprenants.

CCXXXI

L'intrpidit doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermet qui lui est
ncessaire dans les prils de la guerre.

CCXXXII

Ceux qui voudraient dfinir la victoire par sa naissance seraient
tents comme les potes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
ne trouve point son origine sur la terre. En effet, elle est
produite par une infinit d'actions qui, au lieu de l'avoir pour
but, regardent seulement les intrts particuliers de ceux qui les
font, puisque tous ceux qui composent une arme, allant  leur
propre gloire et  leur lvation, procurent un bien si grand et
si gnral.

CCXXXIII

La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver
leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
est ncessaire pour faire russir le dessein pour lequel ils
s'exposent.

CCXXXIV

La vanit, la honte, et surtout le temprament, font la valeur des
hommes.

CCXXXV

On ne veut point perdre la vie, et on veut acqurir de la gloire;
de l vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour
viter la mort que les gens de chicane pour conserver leur bien.

CCXXXVI

On ne peut rpondre de son courage quand on n'a jamais t dans le
pril.

CCXXXVII

Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi de marchands:
elle soutient le commerce; et nous ne payons pas pour la justice
qu'il y a de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des
gens qui nous prtent.

CCXXXVIII

Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne
peuvent pas pour cela se flatter d'tre reconnaissants.

CCXXXIX

Ce qui fait tout le mcompte dans la reconnaissance qu'on attend
des grces qu'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui reoit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait.

CCXL

Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation
est une espce d'ingratitude.

CCXLI

On donne plus souvent des bornes  sa reconnaissance qu' ses
dsirs et  ses esprances.

CCXLII

L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.

CCXLIII

Le bien qu'on nous a fait veut que nous respections le mal que
l'on nous a fait aprs.

CCXLIV

Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais
de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. Nous imitons les bonnes actions par
l'mulation, et les mauvaises par la malignit de notre nature qui
tant retenue en prison par la honte est mise en libert par
l'exemple.

CCXLV

L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait dplat avec les mmes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.

CCXLVI

Quelque prtexte que nous donnions  nos afflictions, ce n'est que
l'intrt et la vanit qui les causent.

CCXLVII

Il y a une espce d'hypocrisie dans les afflictions, car sous
prtexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chre
nous nous pleurons nous-mmes; nous pleurons la diminution de
notre bien, de notre plaisir, de notre considration, en la
personne que nous pleurons. De cette manire les morts ont
l'honneur des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les versent.
J'ai dit que c'tait une espce d'hypocrisie, parce que, par elle,
l'homme se trompe seulement soi-mme. Il y en a une autre qui
n'est pas si innocente, et qui impose  tout le monde: c'est
l'affliction de certaines personnes qui aspirent  la gloire d'une
belle et immortelle douleur, car le temps, qui consume tout,
l'ayant consume, elles ne laissent pas d'opinitrer leurs pleurs,
leurs plaintes, et leurs soupirs; elles prennent un personnage
lugubre, et travaillent  persuader par toutes leurs actions
qu'elles galeront la dure de tous leurs dplaisirs  leur propre
vie. Cette triste et fatigante vanit se trouve d'ordinaire dans
les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
chemins qui mnent  la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent  se rendre clbres par la montre d'une inconsolable
douleur. Il y a encore une autre espce de larmes qui n'ont que de
petites sources, qui coulent facilement et qui s'coulent
aussitt: on pleure pour avoir la rputation d'tre tendre, on
pleure pour tre plaint, ou pour tre pleur, et on pleure
quelquefois de honte de ne pleurer pas.

CCXLVIII

Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur mrite,
mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur
avoir donne de ce que nous valons.

CCXLIX

Nous ne sommes pas difficiles  consoler des disgrces de nos amis
lorsqu'elles servent  signaler la tendresse que nous avons pour
eux.

CCL

Qui considrera superficiellement tous les effets de la bont qui
nous fait sortir hors de nous-mmes, et qui nous immole
continuellement  l'avantage de tout le monde, sera tent de
croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-mme, ou se laisse dpouiller et appauvrir sans
s'en apercevoir, de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la
dupe de la bont. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens
dont l'amour-propre se sert pour arriver  ses fins; c'est un
chemin drob, par o il revient  lui-mme, plus riche et plus
abondant; c'est un dsintressement qu'il met  un furieuse usure;
c'est enfin un ressort dlicat avec lequel il runit, il dispose
et tourne tous les hommes en sa faveur.

CCLI

Nul ne mrite d'tre lou de bont s'il n'a la force, et la
hardiesse, d'tre mchant toute autre bont n'est le plus souvent
qu'une paresse ou une impuissance de la mauvaise volont.

CCLII

Il est bien malais de distinguer la bont gnrale, et rpandue
sur tout le monde, de la grande habilet.

CCLIII

Il n'est pas si dangereux de faire du mal  la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.

CCLIV

Pour pouvoir tre toujours bon, il faut que les autres croient
qu'ils ne peuvent jamais nous tre impunment mchants.

CCLV

Rien ne nous plat tant que la confiance des grands, et des
personnes considrables par leurs emplois, par leurs esprits, ou
par leur mrite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et lve
merveilleusement notre orgueil parce que nous le regardons comme
un effet de notre fidlit; cependant, nous serions remplis de
confusion si nous considrions l'imperfection et la bassesse de sa
naissance, car elle vient de la vanit, de l'envie de parler, et
de l'impuissance de retenir le secret: de sorte qu'on peut dire
que la confiance est comme un relchement de l'me caus par le
nombre et par le poids des choses dont elle est pleine.

CCLVI

La confiance de plaire est souvent un moyen de dplaire
infailliblement.

CCLVII

Nous ne croyons pas aisment ce qui est au-del de ce que nous
voyons.

CCLVIII

La confiance que l'on a en soi fait natre la plus grande partie
de celle que l'on a aux autres.

CCLIX

Ier tat--La sobrit est l'amour de la sant, ou l'impuissance
de manger beaucoup.

2e tat--Il y a une rvolution gnrale qui change le got des
esprits, aussi bien que les fortunes du monde.

CCLX

La vrit est le fondement et la raison de la perfection, et de la
beaut; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait tre
belle, et parfaite, si elle n'est vritablement tout ce qu'elle
doit tre, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.

CCLXI

On peut dire de l'agrment spar de la beaut que c'est une
symtrie dont on ne sait point les rgles, et un rapport secret
des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air
de la personne.

CCLXII

Il y a de belles choses qui ont plus d'clat quand elles demeurent
imparfaites que quand elles sont trop acheves.

CCLXIII

Ier tat--La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les
femmes; mais toutes ne coquettent pas, parce que la coquetterie de
quelques-unes est retenue par leur temprament et par leur raison.

2e tat--La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les
femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la
coquetterie de quelques-unes est retenue par leur temprament et
par leur raison.

CCLXIV

On incommode toujours les autres quand on croit ne les pouvoir
jamais incommoder.

CCLXV

Il y a peu de choses impossibles d'elles-mmes; et l'application
pour les faire russir nous manque bien plus que les moyens.

CCLXVI

La souveraine habilet consiste  bien connatre le prix de chaque
chose.

CCLXVII

Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son
habilet.

CCLXVIII

La gnrosit est un industrieux emploi du dsintressement pour
aller plus tt  un plus grand intrt.

CCLXIX

La fidlit est une invention rare de l'amour-propre, par laquelle
l'homme, s'rigeant en dpositaire des choses prcieuses, se rend
lui-mme infiniment prcieux; de tous les trafics de l'amour-propre,
c'est celui o il fait le moins d'avances et de plus grands
profits; c'est un raffinement de sa politique, avec lequel
il engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur
libert, et par leur vie, qu'ils sont forcs de confier en
quelques occasions,  lever l'homme fidle au-dessus de tout le
monde.

CCLXX

La magnanimit mprise tout pour avoir tout.

CCLXXI

La magnanimit est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
l'homme matre de lui-mme pour le rendre matre de toutes choses.

CCLXXII

Ier tat--Il y a peu de choses impossibles d'elles-mmes, et
l'on trouve plus de voies que l'on ne pense pour y arriver. Et si
nous avions assez d'application et de volont, nous aurions
toujours assez de moyens.

2e tat--Il n'y a pas moins d'loquence dans le ton de la voix
que dans le choix des paroles.

CCLXXIII

La vritable loquence consiste  dire tout ce qu'il faut et  ne
dire que ce qu'il faut.

CCLXXIV

Il y a une loquence dans les yeux et dans l'air de la personne
qui ne persuade pas moins que celle de la parole.

CCLXXV

Il est aussi ordinaire de voir changer les gots qu'il est rare de
voir changer les inclinations.

CCLXXVI

L'intrt donne toutes sortes de vertus et de vices.

CCLXXVII

L'humilit n'est souvent qu'une feinte soumission que nous
employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un
mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes
pour s'lever sur eux; c'est un dguisement, et son premier
stratagme; mais quoique ces changements soient presque infinis,
et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut
avouer nanmoins qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire
que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de
l'humilit; car alors on le voir les yeux baisss, dans une
contenance modeste et repose; toutes ses paroles sont douces et
respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de ddain pour
lui-mme; si on l'en veut croire, il est indigne de tous les
honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne reoit les
charges o on l'lve que comme un effet de la bont des hommes,
et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue
tous ces personnages que l'on prend pour l'humilit.

CCLXXVIII

Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, un geste et des
mines qui leur sont propres; ce rapport bon, ou mauvais, fait les
bons, ou les mauvais, comdiens, et c'est ce qui fait aussi que
les personnes plaisent ou dplaisent.

CCLXXIX

Dans toutes les professions, et dans tous les arts, chacun se fait
une mine et un extrieur qu'il met en la place de la chose dont il
veut avoir le mrite, de sorte que tout le monde n'est compos que
de mines, et c'est inutilement que nous travaillons  y trouver
rien de rel.

CCLXXX

La gravit est un mystre du corps invent pour cacher les dfauts
de l'esprit.

CCLXXXI

Il y a des personnes  qui les dfauts sient bien, et d'autres
qui sont disgracies avec leurs bonnes qualits.

CCLXXXII

Le luxe et la trop grande politesse dans les tats sont le prsage
assur de leur dcadence parce que, tous les particuliers
s'attachant  leurs intrts propres, ils se dtournent du bien
public.

CCLXXXIII

La civilit est une envie d'en recevoir; c'est aussi un dsir
d'tre estim poli.

CCLXXXIV

Ier tat--L'ducation que l'on donne aux princes est un second
amour-propre qu'on leur inspire.

2e tat--L'ducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens
est un second orgueil qu'on leur inspire.

CCLXXXV

Ier tat--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si
persuads qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le
tourment qu'ils se donnent pour tablir l'immortalit de leur nom
par la perte de la vie.

2e tat--Il n'y a point de passion o l'amour de soi-mme rgne
si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus dispos
de sacrifier tout le repos de ce qu'on aime que de perdre la
moindre partie du sien.

CCLXXXVI

Il n'y a point de libralit; ce n'est que la vanit de donner,
que nous aimons mieux que ce que nous donnons.

CCLXXXVII

La piti est un sentiment de nos propres maux dans un sujet
tranger, c'est une prvoyance habile des malheurs o nous pouvons
tomber, qui nous fait donner du secours aux autres pour les
engager  nous le rendre dans de semblables occasions, de sorte
que les services que nous rendons  ceux qui en ont besoin sont 
proprement parler des biens anticips que nous nous faisons 
nous-mmes.

CCLXXXVIII

La petitesse de l'esprit fait souvent l'opinitret; et nous ne
croyons pas aisment ce qui est au del de ce que nous voyons.

CCLXXXIX

On s'est tromp quand on a cru qu'il n'y avait que les violentes
passions, comme l'ambition et l'amour, qui pussent triompher des
autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas
d'en tre souvent la matresse; elle usurpe sur tous les desseins
et sur toutes les actions de la vie; elle y dtruit et y consomme
insensiblement toutes les passions et toutes les vertus.

CCXC

De toutes les passions celle qui est la plus inconnue 
nous-mmes, c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus
maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les
dommages qu'elle cause soient trs cachs; si nous considrons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres matresse de nos sentiments, de nos intrts et de nos
plaisirs; c'est la rmore qui a la force d'arrter les plus grands
vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes
affaires que les cueils, et que les plus grandes temptes, le
repos de la paresse est un charme secret de l'me qui suspend
soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opinitres
rsolutions; pour donner enfin la vritable ide de cette passion,
il faut dire que la paresse est comme une batitude de l'me, qui
la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les
biens.

CCXCI

La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir
assez examin est un effet de la paresse et de l'orgueil. On veut
trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine
d'examiner les crimes.

CCXCII

Nous rcusons tous les jours des juges pour les plus petits
intrts; et nous faisons dpendre notre gloire et notre
rputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement
des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie,
ou par leur malignit, ou par leur proccupation, ou par leur
sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrt en notre faveur que
nous exposons notre repos et notre vie en cent manires, et que
nous la condamnons  une infinit de soucis, de peines et de
travaux.

CCXCIII

De plusieurs actions diffrentes que la Fortune arrange comme il
lui plat, il s'en fait plusieurs vertus.

CCXIV

L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqurir.

CCXCV

La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fivre de la
sant, c'est la folie de la raison.

CCXCVI

On aime bien  deviner les autres; mais l'on n'aime pas tre
devin.

CCXCVII

Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout
mrite que les vices qui servent au commerce de la vie.

CCXCVIII

C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa sant par un trop
grand rgime.

CCXCIX

Le bon naturel, qui se vante d'tre toujours sensible, est dans la
moindre occasion touff par l'intrt.

CCC

Ier tat--Il est moins impossible de prendre de l'amour quand on
n'en a pas, que de s'en dfaire quand on en a.

2e tat--Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en
a pas, que de s'en dfaire quand on en a.

CCCI

Ier tat--La plupart des femmes se rendent plutt par faiblesse
que par passion; de l vient que pour l'ordinaire les femmes
entreprenantes russissent mieux que les autres, quoiqu'elles ne
soient pas plus aimables.

2e tat--La plupart des femmes se rendent plutt par faiblesse
que par passion; de l vient que pour l'ordinaire les hommes
entreprenants russissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne
soient pas plus aimables.

CCCII

N'aimer gure en amour est un moyen assur pour tre aim.

CCCII [bis]

L'absence diminue les mdiocres passions, et augmente les grandes,
comme le vent teint les bougies et allume le feu.

CCCIII

La sincrit que se demandent les amants et les matresses, pour
savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est biens
moins pour vouloir tre avertis quand on ne les aimera plus que
pour tre mieux assurs qu'on les aime, lorsqu'on ne dit point le
contraire.

CCCIV

Les femmes croient souvent aimer quoiqu'elles n'aiment pas.
L'occupation d'une intrigue, l'motion d'esprit que donne la
galanterie, la pente naturelle au plaisir d'tre aimes, et la
peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion
lorsqu'elles n'ont tout au plus que de la coquetterie.

CCCV

La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est
celle de la fivre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que
sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa dure.

CCCVI

Ce qui fait que l'on est souvent mcontent de ceux qui ngocient,
est qu'ils abandonnent quasi toujours l'intrt de leurs amis pour
l'intrt du fond de la ngociation, qui devient le leur par la
gloire d'avoir russi  ce qu'ils avaient entrepris.

CCCVII

Le plus souvent, quand nous exagrons la tendresse que nos amis
ont pour nous, c'est moins par reconnaissance que par un dsir
habile de faire juger de notre mrite.

CCCVIII

L'approbation que l'on donne  ceux qui entrent dans le monde est
bien souvent une envie secrte que l'on a contre ceux qui y sont
tablis.

CCCIX

La plus grande habilet des moins habiles est de se savoir
soumettre  la bonne conduite d'autrui.

CCCX

Il y a des faussets dguises qui reprsentent si bien la vrit
que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.

CCCXI

Il n'y a quelquefois pas moins d'habilet  savoir profiter d'un
bon conseil qu'on nous donne, qu' se bien conseiller soi-mme.

CCCXII

Il y a de mchants hommes qui seraient moins dangereux s'ils
n'avaient aucune bont.

CCCXIII

La magnanimit est assez dfinie par son nom; on pourrait dire
toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus
noble pour recevoir des louanges.

CCCXIV

Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a
vritablement cess d'aimer.

CCCXV

Ce n'est pas la fertilit de l'esprit qui fait trouver plusieurs
expdients sur une mme affaire; c'est plutt le dfaut de lumire
qui nous fait arrter  tout ce qui se prsente  l'imagination,
et qui nous empche de discerner d'abord ce qui nous est propre.

CCCXVI

Il est des affaires et des maladies que les remdes aigrissent, et
on peut dire que la grande habilet consiste  savoir connatre
les temps o il est dangereux d'en faire.

Aprs avoir parl de la fausset des vertus, il est raisonnable de
dire quelque chose de la fausset du mpris de la mort. J'entends
parler de ce mpris de la mort que les paens se vantent de tirer
de leurs propres forces, sans l'esprance d'une meilleure vie. Il
y a diffrence entre souffrir la mort constamment, et la mpriser.
Le premier sentiment est assez ordinaire; mais je crois que
l'autre n'est jamais sincre. On a crit nanmoins tout ce qui
peut le plus persuader que la mort n'est point un mal; et les plus
faibles hommes aussi bien que les hros ont donn mille clbres
exemples pour tablir cette opinion. Cependant je doute que
personne de bon sens en ait jamais t vritablement persuad, et
toute la peine qu'on se donne pour en venir  bout fait assez
paratre que cette entreprise n'est pas aise. On a mille sujets
de mpriser la vie, mais on n'en peut avoir de mpriser la mort;
ceux mmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas
pour si peu de chose, et ils la rejettent et s'en tonnent comme
les autres, lorsqu'elle vient  eux par une autre voie que celle
qu'ils ont choisie. L'ingalit que l'on remarque dans le courage
d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se
dcouvre  leur imagination et y parat plus prsente en un temps
qu'en un autre. Et ainsi il arrive qu'aprs avoir mpris ce
qu'ils ne connaissaient pas, ils craignent enfin ce qu'ils
connaissent. Il faut viter de la voir avec toutes ses
circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand
de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux
qui prennent de plus honntes prtextes pour s'empcher de la
considrer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est,
trouve que la cessation d'tre comprend tout ce qu'il y a
d'pouvantable. La ncessit invitable de mourir fait toute la
constance des philosophes: ils croient qu'il faut aller de bonne
grce o l'on ne se peut empcher d'aller; et, ne pouvant
terniser leur vie, il n'y a rien qu'ils ne fassent pour terniser
leur gloire, et pour sauver ainsi du naufrage ce qui en peut tre
garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire
 nous-mmes tout ce que nous en pensons, et esprons plus de
notre temprament que des faibles raisonnements  l'abri desquels
nous croyons pouvoir approcher de la mort avec indiffrence. La
gloire de mourir avec fermet, la satisfaction d'tre regrett de
ses amis et de laisser une belle rputation, l'esprance de ne
plus souffrir de douleurs, et d'tre  couvert des autres misres
de la vie et des caprices de la fortune, sont des remdes qu'on ne
doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient
infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple haie
fait souvent  la guerre, pour couvrir ceux qui doivent approcher
d'un lieu d'o l'on tire. Quand on en est loign, on croit
qu'elle peut tre d'un grand secours; mais quand on en est proche,
on voit que tout la peut percer. Nous nous flattons de croire que
la mort nous paraisse de prs ce que nous en avons jug de loin,
et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, que varit et
que confusion, soient d'une trempe assez forte pour ne point
souffrir d'altration par la plus rude de toutes les preuves.
C'est mal connatre les effets de l'amour-propre, que de croire
qu'il puisse nous aider  compter pour rien ce qui le doit
ncessairement dtruire, et la raison, dans laquelle on croit
trouver tant de ressources, n'est que trop faible en cette
rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle qui
nous trahit le plus souvent et, au lieu de nous inspirer le mpris
de la mort, elle sert  nous dcouvrir ce qu'elle a d'affreux et
de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour nous est de nous
conseiller d'en dtourner les yeux de les arrter sur d'autres
objets. Caton et Brutus en choisissent d'illustres et d'clatants;
un laquais se contenta dernirement de danser les tricotets sur
l'chafaud o il devait tre rou. Ainsi, bien que les motifs
soient diffrents, ils produisent souvent les mmes effets. De
sorte qu'il est vrai de dire que, quelque disproportion qu'il y
ait entre les grands hommes et les gens du commun, les uns et les
autres ont mille fois reu la mort d'un mme visage; mais 'a
toujours t avec cette diffrence que c'est l'amour de la gloire
qui te aux grands hommes la vue de la mort dans le mpris qu'ils
font paratre quelquefois pour elle, et dans les gens du commun ce
n'est qu'un effet de leur peu de lumire qui, les empchant de
connatre toute la grandeur de leur mal, leur laisse la libert de
songer  autre chose.

Manuscrit de Liancourt

[1] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie; si
quelqu'un parat sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionnes  son ge et  sa fortune (max. 207, I 219).

[2] L'orgueil a bien plus de part que la charit aux remontrances
que nous faisons  ceux qui commettent des fautes, et nous les en
reprenons bien moins pour les en corriger que pour persuader que
nous en sommes exempts (max. 37, I 41).

[3] Nous sommes proccups de telle sorte en notre faveur que ce
que nous prenons le plus souvent pour des vertus ne sont en effet
que des vices qui leur ressemblent et que l'orgueil et l'amour-propre
nous ont dguiss (pigraphe de 1678, I 181).

[4] Nous promettons selon nos esprances, et nous tenons selon nos
craintes (max. 38. I 42).

[5] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux
d'autrui (max. 19, I 22).

[6] Ce qui rend nos amitis si lgres et si changeantes, c'est
qu'il est ais de connatre les qualits de l'esprit, et difficile
de connatre celles de l'me (max. 80, I 93).

[7] Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants
que nous; l'intrt seul produit notre amiti, et nous ne leur
promettons pas selon ce que nous leur voulons donner, mais selon
ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max 85, I 98).

[8] Les Franais ne sont pas seulement sujets, comme la plupart
des hommes,  perdre galement le souvenir des bienfaits et des
injures, mais ils hassent ceux qui les ont obligs; l'orgueil et
l'intrt produit partout l'ingratitude; l'application 
rcompenser le bien et  se venger du mal leur parat une
servitude  laquelle ils ont peine de s'assujettir (max. 14, I
14).

[9] Les faux honntes gens sont ceux qui dguisent la corruption
de leur coeur aux autres et  eux-mmes; les vrais honntes gens
sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux
autres (max. 202, I 214).

[10] On est au dsespoir d'tre tromp par ses ennemis et trahi
par ses amis, et on est toujours satisfait de l'tre par soi-mme
(max. 114, I 119).

[11] Les plus sages le sont dans les choses indiffrentes, mais
ils ne le sont presque jamais dans leurs plus srieuses affaires
(MS 22, I 132).

[12] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du
monde (max. 4, I 4).

[13] Il est aussi ais de se tromper soi-mme sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aperoivent (max. 115, I 120).

[14] Rien n'est impossible de soi; il y a des voies qui conduisent
 toutes choses, et si nous avions assez de volont, nous aurions
toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272 1er tat).

[15] L'intrt fait jouer toute sorte de personnages, et mme
celui de dsintress (max. 39, I 43).

[16] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
enfermer dans leur coeur leur agitation (max. 20, I 23).

[17] Quelque prtexte que nous donnions  nos afflictions, ce
n'est que l'intrt et la vanit qui les causent (max. 232, I
246).

[18] C'est plutt par l'estime de nos sentiments que nous
exagrons les bonnes qualits des autres que par leur mrite, et
nous nous louons en effet lorsqu'il semble que nous leur donnons
des louanges (max. 143, I 146).

[19] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant
que par son esprit il vise  un endroit, son coeur l'achemine
insensiblement  un autre (max. 43, I 47).

[20] La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet
qu'un dsir d'en avoir de plus dlicates (MS 27, I 147).

[21] L'orgueil se ddommage toujours, et il ne perd rien lors mme
qu'il renonce  la vanit (max. 33, I 36).

[22] L'amiti la plus sainte et la plus sacre n'est qu'un trafic
o nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).

[23] La flicit est dans le got, et non pas dans les choses, et
c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par
avoir ce que les autres trouvent aimable (max. 48, I 54).

[24] Quand on ne trouve point son repos en soi-mme, il est
inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).

[25] On ne fait point de distinction dans la colre, bien qu'il y
en ait une lgre et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la
complexion, et une autre trs criminelle, qui est  proprement
parler la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS 30, I 159).

[26] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne
craignent pas nanmoins le jour; la seule envie est une passion
timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).

[27] La jalousie est raisonnable en quelque manire puisqu'elle ne
cherche qu' conserver un bien qui nous appartient, ou que nous
croyons nous devoir appartenir, au lieu que l'envie est une fureur
qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des autres (max.
28, I 31).

[28] Quelque diffrence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend
gales (max. 52, I 61).

[29] On n'aime point  louer, et on ne loue jamais personne sans
intrt; la louange est une flatterie habile, cache et dlicate
qui satisfait diffremment celui qui la donne et celui qui la
reoit. L'un la prend comme la rcompense de son mrite, l'autre
la donne pour faire remarquer son quit et son discernement Nous
choisissons souvent des louanges empoisonnes qui dcouvrent par
contre-coup des dfauts en nos amis, que nous n'osons divulguer.
Nous levons mme la gloire des uns pour abaisser par l celle des
autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de
Turenne si on ne voulait pas les blmer tous les deux (max. 144,
145 et 198, I 148 et 149, 2e tat).

[30] Il est malais de dfinir l'amour, et tout ce qu'on en peut
dire c'est que dans l'me c'est une passion de rgner, dans les
esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une
envie cache et dlicate de jouir de ce que l'on aime aprs
beaucoup de mystres (max. 68, I 78).

[31] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
elle, mais la fortune, qui fait les hros (max. 53, I 62).

[32] Il n'y a point de libralit et ce n'est que la vanit de
donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I
286).

[33] L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte,
le dessein de faire fortune, le dsir de rendre notre vie commode
et agrable et l'envie d'abaisser les autres font cette valeur qui
est si clbre parmi les hommes (max. 213. I 226).

[34] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de malheureux
accidents parce que les habiles gens savent profiter des mauvais,
et que les imprudents tournent bien souvent les plus avantageux 
leur prjudice (max. 59. I 68).

[35] On ne veut point perdre la vie, et on veut acqurir de la
gloire; de l vient que, quelque chicane qu'on remarque dans la
justice, elle n'est point gale  la chicane des braves (max. 221,
I 235).

[36] La valeur dans les simples soldats est un mtier prilleux
qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227).

[37] Les crimes deviennent innocents et mme glorieux par leur
nombre et par leur excs; de l vient que les voleries publiques
sont des habilets, et que les massacres des provinces entires
sont des conqutes (MS 68, I 192).

[38] Comme la plus heureuse personne du monde est celle  qui peu
de choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les
plus misrables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinit de
biens pour les rendre heureux (MP I).

[39] Le vrai honnte homme c'est celui qui ne se pique de rien
(max. 203, I 215).

[40] La gnrosit c'est un dsir de briller par des actions
extraordinaires, c'est un habile et industrieux emploi du
dsintressement, de la fermet en amiti, et de la magnanimit,
pour aller promptement  une grande rputation (max. 246, I 268).

[41] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumire
de l'esprit, on peut dire la mme chose de son tendue, de sa
profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
et de sa dlicatesse.

L'tendue de l'esprit est la mesure de sa lumire.

La profondeur est celle qui dcouvre le fond des choses

Le discernement les compare et les distingue.

La justesse ne voit que ce qu'il faut voir.

La droiture prend toujours le bon biais des choses.

La dlicatesse aperoit les imperceptibles.

Et le jugement prononce ce qu'elles sont.

Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualits ne sont
autres chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout,
rencontre dans la plnitude de ses lumires tous les avantages
dont nous venons de parler (max. 97, I 107).

[42] Quand la vanit ne fait point parler, on n'a pas envie de
dire grand'chose (max. 137, I 139).

[43] La sincrit c'est une naturelle ouverture de coeur; on la
trouve en fort peu de gens et celle qui se pratique d'ordinaire
n'est qu'une fine dissimulation pour arriver  la confiance des
autres (max. 62, I 71).

[44] La finesse n'est qu'une pauvre habilet (MP 2).

[45] Dieu seul fait les gens de bien et on peut dire de toutes nos
vertus ce qu'un pote a dit de l'honntet des femmes. _L'essere
honesta non  se non un arte de parer honesta_ (MS 33, I 176).

[46] Nous rcusons tous les jours des juges pour les plus petits
intrts, et nous commettons notre gloire et notre rputation, qui
est la plus importante affaire de notre vie, aux hommes qui nous
sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignit,
ou par leur proccupation, ou par leur sottise, ou par leur
injustice, et c'est pour obtenir d'eux un arrt en notre faveur
que nous exposons notre vie et que nous la condamnons  une
infinit de soucis, de peines et de travaux (max. 268, I 292).

[47] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de
gens d'esprit emploient communment; les plus habiles affectent de
les viter toute leur vie pour s'en servir en quelque grande
occasion et pour quelque grand intrt (max. 124, I 126).

[48] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit, il arrive
quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un
endroit se dcouvre en un autre (max. 125, I 127).

[49] Rien ne nous plat tant que la confiance des grands et des
personnes considrables par leurs emplois, par leur esprit ou par
leur mrite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et lve
merveilleusement notre orgueil parce que nous la regardons comme
un effet de notre fidlit; cependant nous serons remplis de
confusion si nous considrons l'imperfection et la bassesse de sa
naissance, car elle vient de la vanit, de l'envie de parler et de
l'impuissance de retenir les secrets, de sorte qu'on peut dire que
la confiance est comme un relchement de l'me caus par le nombre
et par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239, I 255).

[50] Nous ne nous apercevons que des emportements et des
mouvements extraordinaires de nos humeurs, comme de la violence,
de la colre, etc., mais personne quasi ne s'aperoit que ces
humeurs ont un cours ordinaire et rgl qui meut et tourne
doucement et imperceptiblement notre volont  des actions
diffrentes; elles roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et
exercent successivement leur empire, de sorte qu'elles ont une
part considrable  toutes nos actions, dont nous croyons tre les
seuls auteurs (max. 297, I 48).

[51] La piti est un sentiment de nos propre maux dans un sujet
tranger; c'est une prvoyance habile des malheurs o nous pouvons
tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les
engager  nous les rendre dans de semblables occasions, de sorte
que les services que nous rendons  ceux qui sont accueillis de
quelque infortune sont  proprement parler des biens anticips que
nous nous faisons (max. 264, I 287).

[52] Qui considrera superficiellement tous les effets de la bont
qui nous fait sortir de nous-mmes, et qui nous immole
continuellement  l'avantage de tout le monde, sera tent de
croire que, lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-mme, et mme qu'il se laisse dpouiller et
appauvrir sans s'en apercevoir, en sorte qu'il semble que la bont
soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre. Cependant la
bont est en effet le plus prompt de tous les moyens don't
l'amour-propre se sert pour arriver  ses fins; c'est un chemin
drob par o il revient  lui-mme plus riche et plus abondant;
c'est un dsintressement qu'il met  une furieuse usure, c'est
enfin un ressort dlicat avec lequel il remue, il dispose et tourne
tous les hommes en sa faveur (max. 236, I 250).

[53] L'humilit est une feinte soumission que nous employons pour
soumettre effectivement tout le monde; c'est un mouvement de
l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'lever
sur eux; c'est son plus grand dguisement, et son premier
stratagme; certes, comme il est sans doute que le Prote des
fables n'a jamais t, il est un vritable dans la nature, car il
prend toutes les formes comme il lui plat; mais, quoiqu'il soit
merveilleux et agrable  voir sur toutes ses figures et dans
toutes ses industries, il faut pourtant avouer qu'il n'est jamais
si rare ni si plaisant que lorsqu'on le voit sous la forme et sous
l'habit de l'humilit; car alors on le voit les yeux baisss, sa
contenance est modeste et repose, ses paroles douces et
respectueuses, pleines de l'estime des autres et de ddain pour
lui-mme; il est indigne de tous les honneurs, il est incapable
d'aucun emploi, et ne reoit les charges o on l'lve que comme
un effet de la bont des hommes et de la faveur aveugle de la
fortune (max. 254, I 277).

[54] La parfaite valeur et la poltronnerie complte sont des
extrmits o on arrive rarement; l'espace qui est entre deux est
vaste, et contient toutes les autres espces de courages, il n'y a
pas moins de diffrence entre eux qu'il y en a entre les visages
et les humeurs; cependant ils conviennent en beaucoup de choses.
Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une
action, et qui se relchent et se rebutent aisment par sa dure;
il y en a qui sont assez contents quand ils ont satisfait 
l'honneur du monde et qui font fort peu de choses au del. On en
voit qui ne sont pas toujours galement matres d'eux-mmes.
D'autres se laissent quelquefois entraner  des pouvantes
gnrales. D'autres vont  la charge pour n'oser demeurer dans
leurs postes Enfin il s'en trouve  qui l'habitude des moindres
prils affermit le courage, et les prpare  s'exposer  de plus
grands. Outre cela, il y a un rapport gnral que l'on remarque
entre tous les courages des diffrentes espces dont nous venons
de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant
les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la libert de se
mnager. Il y a encore un autre mnage plus gnral qui,  parler
absolument, s'tend sur toute sorte d'hommes: c'est qu'il n'y en a
point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de faire dans
une occasion s'ils avaient une certitude d'en revenir; de sorte
qu'il est visible que la crainte de la mort te quelque chose 
leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).

[55] On lve la prudence jusqu'au ciel et il n'est sorte d'loge
qu'on ne lui donne; elle est la rgle de nos actions et de nos
conduites, elle est la matresse de la fortune, elle fait le
destin des empires; sans elle on a tous les maux, avec elle on a
tous les biens; et, comme disait autrefois un pote, quand nous
avons la prudence, il ne nous manque aucune divinit, pour dire
que nous trouvons dans la prudence tous les secours que nous
demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consomme ne
saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que,
travaillant sur une matire aussi changeante et inconnue qu'est
l'homme, elle ne peut excuter srement aucun de ses projets; Dieu
seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et
qui, quand il lui plat, en accorde les mouvement, fait aussi
russir les choses qui en dpendent; d'o il faut conclure que
toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanit flatte
notre prudence sont autant d'injures que nous faisons  sa
providence (max. 65, I 75).

[56] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
assembls, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner;
l'un parat avec une dfrence respectueuse et dit qu'il vient
recevoir les conduites et soumettre ses sentiments, et son dessein
le plus souvent est de faire passer les siens et de rendre celui
qu'il fait matre de son avis garant de l'affaire qu'il lui
propose. Quant  celui qui conseille, il paye d'abord la sincrit
de son ami d'un zle ardent et dsintress qu'il lui montre, et
cherche en mme temps dans ses propres intrts des rgles de
conseiller, de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'
celui qui le reoit (max. 116, I 118).

[57] Il y a une espce d'hypocrisie dans les afflictions, car,
sous prtexte de pleurer une personne qui nous est chre, nous
pleurons les ntres, c'est--dire la diminution de notre bien, de
notre plaisir ou de notre considration. De cette manire les
morts ont l'honneur des larmes qui coulent pour les vivants. J'ai
dit que c'est une espce d'hypocrisie parce que par elle l'homme
se trompe seulement lui-mme. Il y en a une autre qui n'est pas si
innocente et qui impose  tout le monde: c'est l'affliction de
certaines personnes qui aspirent  la gloire d'une belle et
immortelle douleur; car le temps, qui consomme tout, l'ayant
consomme, elles ne laissent pas d'opinitrer leurs pleurs, leurs
plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre et
travaillent  persuader par toutes leurs actions qu'elles
galeront la dure de leur dplaisir  leur propre vie. Cette
triste et fatigante vanit se trouve pour l'ordinaire dans les
femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
chemins  la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent  se rendre clbres par la montre d'une inconsolable
douleur (cf. la maxime suivante).

[58] Outre ce que nous avons dit, il y encore quelques autres
espces de larmes qui coulent de certaines petites sources et qui
par consquent s'coulent incontinent; on pleure pour avoir la
rputation d'tre tendre, on pleure pour tre pleur, et on pleure
enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la
prcdente. max. 233, I 247).

[59] Les philosophes, et Snque surtout, n'ont point t les
crimes par leurs prceptes, ils n'ont fait que les employer au
btiment de l'orgueil (MS 21, I 105).

[60] Les affaires et les actions des grands hommes ont comme les
statues leur point de perspective il y en a qu'il faut voir de
prs pour en discerner toutes les circonstances, et il y en a
d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
loign (max 104, I 114)

[61] Comment prtendons-nous qu'un autre garde notre secret si
nous n'avons pu le garder nous-mme? (MS 64, I 100.)

[62] Les philosophes ne condamnent les richesse que par le mauvais
usage que nous en faisons; il dpend de nous de les acqurir et de
nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et
accroissent les vices comme le bois entretient et augmente le feu,
nous pouvons les consacrer  toutes les vertus, et les rendre mme
par l plus agrables et plus clatantes (MP 3)

[63] Celui-l n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais
celui qui la connat, qui la gote et qui la discerne (max. 105, I
115).

[64] La plus dlie de toutes les finesses est de savoir bien
faire semblant de tomber dans les piges que l'on nous tend; on
n'est jamais si aisment tromp que quand on songe  tromper les
autres (max. 117, I 121).

[65] La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans tmoins
ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I 229).

[66] L'intrpidit est une force extraordinaire de l'me par
laquelle elle empche les troubles, les dsordres et les motions
que la vue des grands prils a accoutum d'lever en elle, par
cette force les hros se maintiennent dans un tat paisible et
conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les
accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette
intrpidit doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu
que la seule valeur lui fournit toute la fermet qui lui est
ncessaire dans les prils de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230
et 231).

[67] Enfin l'orgueil, comme lass de ses artifices et de ses
mtamorphoses, aprs avoir jou tout seul les personnages de la
comdie humaine, se montre avec son visage naturel et se dcouvre
par la fiert, de sorte qu' proprement parler la fiert est
l'clat et la dclaration de l'orgueil (MS 6, I 37).

[68] La politesse de l'esprit est un tout de l'esprit par lequel
il pense toujours des choses agrables, honntes et dlicates (max
99. I 109).

[69] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel
il pntre et conoit les choses les plus flatteuses, c'est--dire
celles qui sont le plus capables de plaire aux autres (max 100. I
110).

[70] Qui ne rirait de la modration, et de l'opinion qu'on a
conue d'elle? Elle n'a garde (ainsi qu'on croit) de combattre et
de soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent
trouver ensemble, la modration n'tant vritablement qu'une
paresse, une langueur et un manque de courage, de manire qu'on
peut justement dire que la modration est la bassesse de l'me
comme l'ambition en est l'lvation (max. 293. I 17)

[71] La modration dans la bonne fortune n'est que la crainte de
la honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on
a (MS 3. I 18).

[72] La politesse des tats est le commencement de leur dcadence,
parce qu'elle applique tous les particuliers  leurs intrts
propres et les dtourne du bien public (MS 52. I 282).

[73] La faiblesse de l'esprit est mal nomme; c'est en effet la
faiblesse du coeur, qui n'est autre chose qu'une impuissance
d'agir et un manque de principe de vie (max. 44. I 49).

[74] La gravit est un mystre du corps invent pour cacher les
dfauts de l'esprit (max. 257. I 280).

[75] La svrit des femmes c'est un ajustement et un fard
qu'elles ajoutent  leur beaut, c'est comme un prix dont elles
augmentent le leur, c'est enfin un attrait fin et dlicat et une
douceur dguise (max. 204, I 216).

[76] Ceux qui voudraient dfinir la victoire par sa naissance
seraient tents, comme les potes, de l'appeler la fille du Ciel
puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre; en effet elle
est produite par une infinit d'actions qui, au lieu de l'avoir
pour but, regardent seulement les intrts particuliers de ceux
qui les font, puisque tous ceux qui composent une arme, allant 
leur propre gloire et  leur lvation, procurent un bien si grand
et si gnral (MS. 41. I 232).

[77] La modration dans la bonne fortune est le calme de notre
humeur adoucie par la satisfaction de l'esprit; c'est aussi la
crainte du blme et du mpris qui suivent ceux qui s'enivrent de
leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la force de notre
esprit, et enfin, pour la dfinir intimement, la modration des
hommes dans leurs plus hautes lvations est une ambition de
paratre plus grands que les choses qui les lvent (max. 17 et
18, I 19 et 20).

[78] La persvrance n'est digne de blme ni de louange parce
qu'elle n'est que la dure des gots et des sentiments qu'on ne
s'te ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186)

[79] La nature fait le mrite, et la fortune le met en oeuvre
(max. 153, I 160).

[80] La civilit est une envie d'en recevoir; c'est aussi un dsir
d'tre estim poli (max. 260, I 283).

[81] La vrit qui fait les gens vritables est une imperceptible
ambition qu'ils ont de rendre leur tmoignage considrable et
d'attirer  leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).

[82] Nous avouons nos dfauts pour rparer le prjudice qu'ils
nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur
donnons de la justice du ntre (max. 184, I 193).

[83] La clmence des princes est une politique dont ils se servent
pour gagner l'affection des peuples (max. 15, I 15).

[84] On s'est tromp quand on a cru, aprs tant de grands
exemples, que l'ambition et l'amour triomphaient toujours des
autres passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est,
qui en est le plus souvent la matresse: elle usurpe
insensiblement sur tous les desseins et sur toutes les actions de
la vie, et enfin elle mousse et teint toutes les passions et
toutes les vertus (max. 266, I 289).

[85] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent
difficilement s'appliquer assez aux grandes, parce qu'ils
consomment toute leur application pour les petites, et mme, en la
plupart des hommes, c'est une marque qu'ils n'ont aucun talent
pour les grandes (max. 41 et MS 7, I 45 et 51).

[86] Il y a deux sortes d'inconstances: l'une qui vient de la
lgret de l'esprit qui  tout moment change d'opinion, ou plutt
de la pauvret de l'esprit qui reoit toutes les opinions des
autres; l'autre qui est plus excusable, vient de la [fin] du got
des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).

[87] La sobrit est l'amour de la sant ou l'impuissance de
manger beaucoup (MS 24, I 135).

[88] La chastet des femmes est l'amour de leur rputation et de
leur repos (max. 205, I 217).

[89] Le mpris des richesses, dans les philosophes, tait un dsir
cach de venger leur mrite de l'injustice de la fortune par le
mpris des mmes biens dont elle les privait; c'tait un secret
qu'ils avaient trouv pour se ddommager de l'avilissement de la
pauvret; c'tait enfin un chemin dtourn pour aller  la
considration que les richesses donnent (max. 54, I 63).

[90] La fidlit est une invention rare de l'amour-propre par
laquelle l'homme, s'rigeant en dpositaire des choses prcieuses,
se rend  lui-mme infiniment prcieux; de tous les trafics de
l'amour-propre c'est celui o il fait moins d'avances et de plus
grands profits; c'est un raffinement de sa politique, car il
engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur
libert et par leur vie qu'ils sont forcs de confier en quelques
occasions,  lever l'homme fidle au-dessus de tout le monde
(max. 247, I 269).

[91] L'ducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier tat).

[92] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage
qu'elles nous causent (max. 180, I 189).

[93] Il y a des hros en mal comme en bien (max. 185, I 194).

[94] L'amour-propre est l'amour de soi-mme et de toutes choses
pour soi; il rend les hommes idoltres d'eux-mmes, et les
rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en ouvrait les
moyens; il ne repose jamais hors de soi, et ne s'arrte dans les
sujets trangers que comme les abeilles sur les fleurs pour en
tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si imptueux que ses
dsirs, rien de si cach que ses desseins, rien de si habile que
ses conduites; ses souplesses ne se peuvent reprsenter, ses
transformations passent celles de la mtamorphose, et ses
raffinements ceux de la chimie.

On ne peut sonder la profondeur ni percer les tnbres de ses
abmes; l il est  couvert des yeux les plus pntrants, il y
fait mille insensibles tours et retours; l il est souvent
invisible  lui-mme, et il y conoit, il y nourrit, et il y
lve, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines;
il en forme mme quelquefois de si monstrueuses que, lorsqu'il les
a mises au jour, il les mconnat ou il ne peut se rsoudre  les
avouer.

De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions
qu'il a de lui-mme; de l viennent ses erreurs, ses ignorances,
ses grossirets et ses niaiseries sur son sujet; de l vient
qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus d'envie de courir quand
il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les gots qu'il a
rassasis.

Mais cette obscurit paisse qui le cache  lui-mme n'empche pas
qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
semblable  nos yeux qui dcouvrent tout et sont aveugles
seulement pour eux-mmes. En effet dans ses plus grands intrts
et dans ses plus importantes affaires, o la violence de ses
souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend,
il imagine, il souponne, il pntre, il devine tout; de sorte
qu'on est tent de croire que chacune de ses passions a une magie
qui lui est propre.

Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaie
de rompre inutilement  la vue des malheurs extrmes qui le
menacent; cependant il fait quelquefois en peu de temps et sans
aucun effort ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est
capable dans le cours de plusieurs annes: d'o l'on pourrait
conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-mme que ses
dsirs sont allums, plutt que par la beaut et par le mrite de
ses objets, que son got est le prix qui les relve et le fard qui
les embellit, que c'est aprs lui-mme qu'il court, et qu'il suit
son gr lorsqu'il suit les choses qui sont  son gr.

Il est tous les contraires; il est imprieux et obissant, sincre
et dissimul, misricordieux et cruel, timide et audacieux, etc.

Il a de diffrentes inclinations selon la diversit des
tempraments, qui les tournent et le dvouent pour l'ordinaire 
la gloire ou aux richesses ou aux plaisirs; il en change selon le
changement de nos ges, de nos fortunes et de nos expriences;
mais il lui est indiffrent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir
qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une
quand il le faut et comme il lui plat. Il est inconstant et,
outre les changements qui lui viennent des causes trangres, il
en a une infinit qui naissent de lui et de son propre fonds, car
il est naturellement inconstant de toutes manires; il est
inconstant d'inconstance, de lgret, d'amour, de nouveaut, de
lassitude et de dgot.

Il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la
dernire application, et avec des travaux incroyables,  obtenir
des choses qui ne lui sont point avantageuses et qui mme lui sont
nuisibles, et qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut.

Il est bizarre et met souvent toute son application dans les
emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les
plus fades et conserve toute sa fiert dans les plus mprisables.

Il est dans tous les tats de la vie et dans toutes les
conditions; il vit partout, il vit de tout, et il vit de rien; il
s'accommode des choses et de leur privation; il passe mme dans le
parti des gens de pit qui lui font la guerre; il entre dans
leurs desseins et, ce qui est admirable il se hait lui-mme, avec
eux il conjure sa perte, il travaille mme  sa ruine; enfin il ne
se soucie que d'tre, et, pourvu qu'il soit, il veut bien tre son
ennemi.

Il ne faut donc pas s'tonner s'il se joint  la plus svre
pit, et s'il entre si hardiment en socit avec elle pour se
dtruire, parce que, dans le mme temps qu'il se ruine en un
endroit, il se rtablit en un autre; quand on pense qu'il quitte
son plaisir, il le change seulement en satisfaction; et lors mme
qu'il est vaincu et qu'on croit en tre dfait, on le retrouve
dans le triomphe de sa dfaite.

Voil la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est
qu'une grande et longue agitation; la mer en est une image
sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence de ses vagues
continuelles une fidle expression de la succession turbulente de
ses penses et de ses ternels mouvements (MS I, I I).

[95] L'intention de ne jamais tromper nous expose  tre souvent
tromps. (max. 118, I 122)

[96] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler
(max. 138, I 140).

[97] La ruine du prochain plat aux amis et aux ennemis (MP 4).

[98] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la
faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le mpris des
favoris; c'est enfin une secrte envie de les dtruire qui fait
que nous leur tons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ter
[ce] qui leur attire ceux de tout le monde (max. 55, I 64).

[99] Chaque homme n'est pas plus diffrent des autres hommes qu'il
l'est souvent de lui-mme (max. 135, I 137).

[100] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des
marchands: elle soutient le commerce, et nous ne payons pas pour
la justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens
qui nous prtent (max. 223, I 237).

[101] La coutume que nous avons de nous dguiser aux autres pour
acqurir leur estime fait qu'enfin nous nous dguisons 
nous-mmes (max. 119, I 123).

[102] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
imagination qu'ils ne le sont en effet, et on n'est jamais si
heureux ni si malheureux que l'on pense (max. 49, I 56).

[103] Il y a des personnes  qui leurs dfauts sient bien et
d'autres qui sont disgracies de leurs bonnes qualits (max. 251,
I 281).

[104] La rconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
sincrit, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un dsir de
rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre et une
crainte de quelque mauvais vnement (max. 82. I 95).

[105] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
la perscution et leur haine que les bonnes qualits que nous
avons (max. 29, I 32).

[106] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
paraissent raisonnables et agrables dans la conversation, c'est
qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutt  ce qu'il veut
dire qu' rpondre prcisment  ce qu'on lui dit, et que les plus
habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive au mme temps que l'on voit, dans
leurs yeux et dans leur esprit, un garement et une prcipitation
de retourner  ce qu'ils veulent dire, au lieu de considrer que
c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres de
chercher si fort  se plaire  soi-mme, et que bien couter et
bien rpondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse
avoir (max. 139, I 141).

[107] Comme si ce n'tait pas assez  l'amour-propre d'avoir la
vertu de se transformer lui-mme, il a encore celle de transformer
ses objets; ce qu'il fait d'une manire fort tonnante, car non
seulement il les dguise si bien qu'il y est lui-mme abus, mais
aussi, comme si ses actions taient des miracles, il change l'tat
et la nature des choses soudainement. En effet, lorsqu'une
personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa
perscution contre nous, c'est avec toute la svrit de la
justice que notre amour-propre juge ses actions, il donne mme une
tendue  ses dfauts qui les rend normes, et met ses bonnes
qualits dans un jour si dsavantageux qu'elles deviennent plus
dgotantes que ses dfauts. Cependant, ds que cette mme
personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intrts
l'a rconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitt
 son mrite le lustre que notre aversion venait d'effacer. Tous
ses avantages en reoivent un fort grand des biais dont nous les
regardons; toutes ses mauvaises qualits disparaissent, et nous
appelons mme toute notre indulgence pour la forcer  justifier la
guerre qu'elles nous ont faite (cf. la maxime suivante).

[108] Quoique toutes les passions montrent cette vrit, l'amour
la fait voir plus clairement que les autres, car nous voyons un
amoureux, agit de la rage o l'a mis un visible oubli ou
infidlit dcouverte, conjure[r] le ciel et les enfers contre sa
matresse et nanmoins, aussitt qu'elle s'est prsente et que sa
vue a calm la fureur de ses mouvements, son ravissement rend
cette beaut innocente, il n'accuse plus que lui-mme, il condamne
ses condamnations et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre
il te la noirceur aux actions mauvaises de sa matresse et en
spare le crime pour en charger ses soupons (pour cette maxime et
la prcdente: max. 88, I 101).

[109] La justice n'est qu'une vive apprhension qu'on nous te ce
qui nous appartient; de l vient cette considration et ce respect
pour tous les intrts du prochain et cette scrupuleuse
application  ne lui faire aucun prjudice. Sans cette crainte qui
retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la
fortune lui a donns, press par la violente passion de se
conserver, comme par une faim enrage, il ferait des courses
continuellement sur les autres (MS 14, I. 88).

[110] La justice, dans les bons juges qui sont modrs n'est que
l'amour de l'approbation; dans les ambitieux c'est l'amour de leur
lvation (MS 15, I 89).

[111] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. L'imitation des biens vient de
l'mulation et celle des maux de l'excs de la malignit naturelle
qui, tant comme tenue en prison par la honte, est mise en libert
par l'exemple (max. 230, I 244).

[112] Nul ne mrite d'tre lou de bont s'il n'a la force et la
hardiesse de pouvoir tre mchant: toute autre bont n'est en
effet qu'une privation de vice ou plutt la timidit des vices et
leur endormissement (max. 237, I 251).

[113] Chacun pense tre plus fin que les autres (MP 5).

[114] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil; il sert encore  le nourrir et  l'augmenter, et c'est
pour manquer de lumires que nous ignorons toutes nos misres et
tous nos dfauts (MS 19, I 102).

[115] La constance en amour est une inconstance perptuelle qui
fait que notre coeur s'attache successivement  toutes les
qualits de la personne que nous aimons, donnant tantt la
prfrence  l'une, tantt  l'autre, de sorte que cette constance
n'est que notre inconstance arrte et renferme dans un sujet
(max. 175. I 184).

[116] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur
mrite, mais selon nos besoins et l'opinion que nous croyons leur
avoir donne de ce que nous valons (MS 70, I 248).

[117] Il n'y a point d'amour pure et exempte du mlange de nos
autres passions, que celle qui est cache au fond du coeur et que
nous ignorons nous-mmes (max. 69, I 79).

[118] On hait souvent les vices, mais on mprise toujours le
manque de vertu (max. 186, I 195).

[119] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend
quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).

[120] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui
emploient habilement leur niaiserie (max. 208, I 220).

[121] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent des
fourgons (MS 5. I 33).

[122] On ne saurait compter toutes les espces de vanit (MP 6).

[123] Pour savoir, il faut savoir le dtail des choses, et comme
il est presque infini, de l vient que si peu de gens sont savants
et que nos connaissances sont superficielles et imparfaites, et
qu'on dcrit les choses au lieu de les dfinir. En effet on ne les
connat et on ne les fait connatre qu'en gros et par des marques
communes, de mme que si quelqu'un disait que le corps humain est
droit et compos de diffrentes parties, sans dire le nombre, la
situation, les fonctions, les rapports et les diffrences de ces
parties (max. 106, I 116).

[124] Il est bien malais de distinguer la bont rpandue et
gnrale pour tout le monde de la grande habilet (MS 44, I 252).

[125] On incommode toujours les autres quand on est persuad de ne
les pouvoir jamais incommoder (max. 242, I 264).

[126] Les grandes et clatantes actions qui blouissent les yeux
des hommes sont reprsentes par les politiques comme les effets
des grands intrts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de
l'humeur et des passions; ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine,
qu'on rapporte  l'ambition qu'ils avaient de se rendre matres du
monde, tait un effet de la jalousie (max. 7, I 7).

[127] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent
toujours; elles sont comme un art de la nature dont les rgles
sont infaillibles et l'homme le plus simple, qui sent, persuade
mieux que celui qui n'a que la seule loquence (max. 8, I 8).

[128] La vraie loquence consiste  dire tout ce qu'il faut et 
ne dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).

[129] Ceux qui se sentent du mrite se piquent toujours d'tre
malheureux pour persuader aux autres et  eux-mmes qu'ils sont de
vritables hros, puisque la mauvaise fortune ne s'opinitre
jamais  perscuter que les personnes qui ont des qualits
extraordinaires (max. 50, I 57).

[130] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les femmes,
mais toutes n'en ont pas l'exercice parce que la coquetterie de
quelques-unes est arrte et enferme par leur temprament et par
leur raison (max. 241, I 263).

[131] Un homme d'esprit serait souvent embarrass sans la
compagnie des sots (max. 140, I 142).

[132] Les penses et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
action et un air de visage qui leur sont propres; c'est ce qui
fait les bons et les mauvais comdiens, et c'est ce qui fait aussi
que les personnes plaisent ou dplaisent (max. 255, I 278).

[133] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et
qu'il trouve toutes acheves en lui-mme, de sorte qu'il semble
qu'elles y soient caches comme l'or et les diamants dans le sein
de la terre (max. 101, I 111).

[134] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire
infailliblement (MS 46, I 256).

[135] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
vritable dessein de trahir (max. 120, I 124).

[136] L'approbation que l'on donne  l'esprit,  la beaut et  la
valeur les augmente et les perfectionne et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'auraient t capables de faire d'eux-mmes
(max. 150, I 156).

[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-mmes, que de voir que nous avons t dans des tats et dans
des sentiments que nous dsapprouvons  cette heure (max. 51, I
58).

[138] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre
raison (max. 42, I 46).

[139] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
changer, que le dgot que nous avons de n'tre pas assez admirs
de ceux qui nous connaissent trop et l'esprance de l'tre
davantage de ceux qui ne nous connaissent gure (max. 178, I 187).

[140] Les grandes mes ne sont pas celles qui ont moins de
passions et plus de vertu que les mes communes, mais celles qui
ont seulement de plus grandes vues (MS 31, I 161).

[141] On n'est jamais si malheureux qu'on craint ni si heureux
qu'on espre (MS 9, I 59).

[142] On se vante souvent mal  propos de ne se point ennuyer et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie (max. 141, I 143).

[143] Ce qui nous empche souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausset des vertus, c'est que nous croyons trop
aisment qu'elles sont vritables en nous (MP 7).

[144] La sant de l'me n'est pas plus assure que celle du corps,
et quelque loigns que nous paraissions tre des passions que
nous n'avons point encore ressenties, il faut croire toutefois que
l'on n'y est pas moins expos qu'on l'est  tomber malade quand on
se porte bien (max. 188, I 197).

[145] On blme l'injustice, non pas par la haine qu'on a pour
elle, mais par le prjudice qu'on en reoit (MS 16, I 90).

[146] Un habile homme doit savoir rgler le rang de ses intrts
et les conduire chacun dans son ordre; notre avidit le trouble
souvent en nous faisant courir  tant de choses  la fois; de l
vient que pour dsirer trop les moins importantes, nous ne les
faisons pas assez servir  obtenir les plus considrables (max.
66, I 76).

[147] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de
la fortune (max. 45, I 50).

[148] La honte, la paresse, la timidit ont souvent toutes seules
le mrite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).

[149] On n'a plus de raison quand on n'espre plus d'en trouver
aux autres (MS 20, I 103).

[150] Ceux qu'on excute affectent quelquefois des constances, des
froideurs, et des mpris de la mort pour ne pas penser  elle et
pour s'tourdir, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces
mpris font  leur esprit ce que le mouchoir fait  leurs yeux
(max. 21, I 24).

[151] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice (max. 78, I 91).

[152] Il n'y a pas moins d'loquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e tat).

[153] La plupart des hommes s'exposent assez  la guerre pour
sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant
qu'il est ncessaire pour faire russir le dessein pour lequel ils
s'exposent (max. 219, I 233).

[154] On ne loue que pour tre lou (max. 146, I 150).

[155] Il n'y a que Dieu qui sache si un procd net, sincre et
honnte est plutt un effet de probit que d'habilet (max. 170, I
178).

[156] La souveraine habilet consiste  bien connatre le prix de
chaque chose (max. 244, I 266).

[157] On ne blme le vice et on ne loue la vertu que par intrt
(MS 28, I 151).

[158] La vrit est le fondement et la justification de la beaut
(MS 49, I 260).

[159] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions
pas de celui des autres (max. 34, I 38).

[160] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous dsirons
toutes choses comme si nous tions immortels (MP 8).

[161] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blme qui
leur sert que la louange qui les trahit (max. 147, I 152).

[162] La subtilit est une fausse dlicatesse et la dlicatesse
une solide subtilit (max. 128, I 130).

[163] La vrit est le fondement et la raison de la perfection et
de la beaut, car il est certain qu'une chose, de quelque nature
qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est tout ce qu'elle
doit tre et si elle a tout ce qu'elle doit avoir. (MS 49, I 260).

[164] Les passions ont une injustice et un propre intrt qui fait
qu'elles offensent et blessent toujours, mme lorsqu'elles parlent
raisonnablement et quitablement; la charit a seule le privilge
de dire quasi tout ce qui lui plat et de ne blesser jamais
personne (max. 9, I 9).

[165] Le monde, ne connaissant point le vritable mrite, n'a
garde de pouvoir le rcompenser; aussi n'lve-t-il  ses
grandeurs et  ses dignits que des personnes qui ont de belles
qualits apparentes et il couronne gnralement tout ce qui luit
quoique tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).

[166] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il
y a un mrite fade et des personnes qui dgotent avec des
qualits bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e tat).

[167] Nous ne sommes pas difficiles  consoler des disgrces de
nos amis lorsqu'elles servent  nous faire faire quelque belle
action (max. 235, I 249).

[168] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont
bientt oublis (max. 196, I 207).

[169] L'intrt donne toute sorte de vertus et de vices (max. 253,
I 276).

[170] Plusieurs personnes s'acquittent des devoirs de la
reconnaissance, quoiqu'il soit vrai de dire que personne n'en a
effectivement (max. 224, I 238).

[171] Pour s'tablir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
pour y paratre tabli (max. 56, I 65).

[172] Dans toutes les professions et dans tous les arts, chacun se
fait une mine et un extrieur qu'il met en la place de la chose
dont il veut avoir le mrite, de sorte que tout le monde n'est
compos que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons 
y trouver les choses (max. 256, I 279).

[173] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps quelque fades et dgotants qu'ils
soient (max. 211, I 223).

[174] Comme dans la nature il y a une ternelle gnration et que
la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
mme il y a dans le coeur humain une gnration perptuelle de
passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours
l'tablissement d'une autre (max. 10, I 10).

[175] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
semblable, est vritable dans la physique, mais je sais bien
qu'elle est fausse dans la morale et que les passions en
engendrent souvent qui leur sont contraires; ainsi l'avarice
produit quelquefois la libralit, et la libralit l'avarice, on
est souvent ferme de faiblesse, et l'audace nat de la timidit
(max. 11, I 11).

[176] Peu de gens sont cruels de cruaut, mais tous les hommes
sont cruels et inhumains d'amour-propre (MS 32, I 174).

[177] L'intrt parle toute sorte de langues et joue toute sorte
de personnages, mme celui de dsintress (max. 39, I 43).

[178] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).

[179] Quelque industrie que l'on ait  cacher ses passions sous le
voile de la pit et de l'honneur, il y en a toujours quelque coin
qui se montre (max. 12, I 12).

[180] La philosophie triomphe aisment des maux passs et de ceux
qui ne sont pas prts d'arriver, mais les maux prsents triomphent
d'elle (max. 22, I 25).

[181] Ce qui fait tout le mcompte que nous voyons dans la
reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui reoit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait (max. 225, I 239).

[182] La vanit et la honte, et surtout le temprament, fait la
valeur des hommes, et la chastet des femmes, dont chacun mne
tant de bruit (max. 220, I 234).

[183] Il y a des gens dont le mrite consiste  dire et  faire
des sottises utilement, et qui gteraient tout s'ils changeaient
de conduite (max. 156, I 163).

[184] On se console souvent d'tre malheureux en effet par un
certain plaisir qu'on trouve  le paratre (MS 10, I 60).

[185] On admire tout ce qui blouit, et l'art de savoir bien
mettre en oeuvre de mdiocres qualits drobe l'estime et donne
souvent plus de rputation que le vritable mrite (max. 162, I
164).

[186] Les rois font des hommes comme des pices de monnaie, ils
les font valoir ce qu'ils veulent et on est forc de les recevoir
selon leur cours et non pas selon leur vritable prix (MS 67, I
165).

[187] La vertu est un fantme form par nos passions  qui on
donne un nom honnte pour faire impunment ce qu'on veut (MS 34, I
179).

[188] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre, non par la
rsolution, mais par la stupidit et par la coutume, et la plupart
des hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).

[189] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est
contrefait dplat avec les mmes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles (MS 43, I 245).

[190] Dieu a mis des talents diffrents dans l'homme comme il a
plant de diffrents arbres dans la nature, en sorte que chaque
talent de mme que chaque arbre a ses proprits et ses effets qui
lui sont tous particuliers; de l vient que le poirier le meilleur
du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le
talent le plus excellent ne saurait produire les mmes effets des
talents les plus communs; de l vient encore qu'il est aussi
ridicule de vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en
soi que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on
n'y ait point sem les oignons (MP 9).

[191] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqurir
(max. 270, I 294).

[192] L'intrt,  qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui
fait toute la lumire des autres (max. 40, I 44).

[193] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui mdisent
(max. 148, I 153).

[194] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualits, il en faut
avoir l'conomie (max. 159, I 166).

[195] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas t cr comme
il est, c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en
soi-mme de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de
ses sentiments et de ses inclinations (MP 10).

[196] On se mcompte toujours dans le jugement que l'on fait de
nos actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max.
160, I 167).

[197] Il faut une certaine proportion entre les actions et les
desseins qui les produisent, sans laquelle les actions ne font
jamais tous les effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).

[198] Quoique la vanit des ministres se flatte de la grandeur de
leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hasard ou de
quelque petit dessein (max. 57, I 66).

[199] La nature, qui se vante d'tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion touffe par l'intrt (max. 275, I 299).

[200] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (max. 209,
I 221).

[201] Les grands hommes s'abattent et se dmontent  la fin par la
longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la gne pour le paratre, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
leur me; cela fait voir manifestement qu' une grande vanit prs
les hros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).

[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
qu'ils ont et le mrite de leur fortune (max. 212, I 224).

[203] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
dfauts (max. 190, I 198).

[204] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intrt,
comme les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).

[205] Il y a des hommes que l'on estime, qui n'ont pour toutes
vertus que des vices qui sont propres  la socit et au commerce
de la vie (max. 273, I 297).

[206] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la
vrit puisque nous nous la cachons si souvent nous-mmes (MP II).

[207] Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que
la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la
doit mpriser (MP 12).

[208] Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si bien
persuads qu'ils disent que la mort n'est pas un mal que le
tourment qu'ils se donnent pour terniser leur rputation (MS 53,
I 285, Ier tat).

[209] Il semble que c'est le diable qui a tout exprs plac la
paresse sur la frontire de plusieurs vertus (MP 13).

[210] La fin du bien est un mal, la fin du mal est un bien (MP
14).

[211] L'orgueil est gal dans tous les hommes et il n'y a de
diffrence qu'en la manire de le mettre au jour (max. 35, I 39).

[212] On blme aisment les dfauts des autres, mais on s'en sert
rarement  corriger les siens (MP 15).

[213] On n'oublie jamais si bien les choses que quand on s'est
lass d'en parler (MS 26, I 144).

[214] Comment peut-on se rpondre si hardiment de soi-mme
puisqu'il faut auparavant se pouvoir rpondre de sa fortune? (MS
II, I 70.)

[215] L'esprance, toute vaine et toute trompeuse qu'elle est
d'ordinaire, sert au moins  nous mener  la fin de la vie par un
beau chemin (max. 168, I 175).

[216] La magnanimit est assez dfinie par son nom; on pourrait
dire toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la
plus noble qu'elle ait pour recevoir des louanges (max. 285, I
313).

[217] La clmence c'est un mlange de gloire, de paresse et de
crainte dont nous faisons une vertu (max. 16, I 16).

[218] On n'est pas moins expos aux rechutes des maladies de l'me
que de celles du corps; nous croyons tre guris bien que le plus
souvent ce ne soit qu'un relche ou un changement de mal; quand
les vices nous quittent, nous voulons croire que c'est nous qui
les quittons; on pourrait presque dire qu'ils nous attendent sur
le cours ordinaire de la vie comme des htelleries o il faut
successivement loger, et je doute que l'exprience mme nous en
peut [sic] garantir s'il nous tait permis de faire deux fois le
mme chemin (max. 193, 192 et 191, I 204, 203 et 202).

[219] Si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus  la haine qu' l'amiti (max. 72, I 82).

[220] On n'est jamais si ridicule par les qualits que l'on a que
par celles qu'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).

[221] La dure de nos passions ne dpend pas plus de nous que la
dure de notre vie (max. 5, I 5).

[222] Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais eu de
galanteries, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais eu
qu'une (max. 73, I 83).

[223] L'amour est  l'me de celui qui aime ce que l'me est au
corps qu'elle anime (MS 13, I 77).

[224] Il n'y a point de dguisement qui puisse longtemps cacher
l'amour o il est, ni le feindre o il n'est pas (max. 70, I 80).

[225] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on
ne peut se plaindre avec justice de la cruaut de sa matresse, ni
elle de la lgret de son amant (MS 62, I 81).

[226] La dure de l'amour et ce qu'on appelle ordinairement
constance sont deux choses bien diffrentes: la premire vient de
ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime,
comme dans une source inpuisable, de nouveaux sujets d'aimer, et
l'autre vient de qu'on se fait un honneur de tenir sa parole (max.
176, I 185).

[227] Les vices entrent dans la composition des vertus comme les
poisons entrent dans la composition des plus grands remdes de la
mdecine, la prudence les assemble, elle les tempre et elle s'en
sert utilement contre les maux de la vie (max. 182, I 191).

[228] Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas
selon leur grandeur, mais selon notre sensibilit (MP 16).

[229] La curiosit n'est pas, comme l'on croit, un simple amour de
la nouveaut: il y en a d'intrt, qui fait que nous voulons
savoir les choses pour nous en prvaloir; et il y en a une autre
d'orgueil, qui nous donne envie d'tre au-dessus de tous ceux qui
ignorent les choses, et de n'tre pas au-dessous de ceux qui les
savent (max. 173, I 182).

[230] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude
(max. 226, I 240).

[231] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunment
(max. 121, I 125).

[232] Le refus des louanges est un dsir d'tre lou deux fois
(max. 149, I 154).

[233] On peut connatre son esprit, mais qui peut connatre son
coeur? (max. 103, I 113).

[234] Le vrai ne fait pas tant de bien dans le monde que le
vraisemblable y fait de mal (max. 64, I 73).

[235] La petitesse de l'esprit fait l'opinitret (cf. la maxime
suivante).

[236] On ne croit pas aisment ce qui est au-del de ce que nous
voyons (pour cette maxime et la prcdente: max. 265, I 288).

[237] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire
pas assez ce qui en est l'origine (MP 17).

[238] Le dsir de paratre habile empche souvent de le devenir,
parce qu'on songe plus  paratre aux autres qu' tre
effectivement ce qu'il faut tre (max. 199, I 210).

[239] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que
dans de nouvelles inquitudes; l'incertitude est sa matire (max.
32, I 35).

[240] Le remde de la jalousie est la certitude de ce qu'on
craint, parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour;
c'est un cruel remde, mais il est plus doux que les doutes et les
soupons (MP 18).

[241] Il est difficile de comprendre combien est grande la
ressemblance et la diffrence qu'il y a entre tous les hommes (MP
19).

[242] C'est tre vritablement honnte homme que de vouloir bien
tre examin des honntes gens en tous temps et sur tous les
sujets qui se prsentent (max. 206, I 218).

[243] Le dsir de vivre ou de mourir sont des gots de l'amour-propre
dont il ne faut non plus disputer que des gots de la langue ou du
choix des couleurs (max. 46, I 52).

[244] Il n'est pas si dangereux de faire du mal  la plupart des
hommes que de leur faire trop de bien (max. 238, I 253).

[245] Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui dcouvrent
le coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y tre dcouvert (MP
20).

[246] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme
il lui plat il s'en fait plusieurs vertus (max. I, I 293).

[247] On est sage pour les autres, personne ne l'est assez pour
soi-mme (max. 132, I 133).

[248] La confiance que l'on a en soi fait natre la plus grande
partie de celle que l'on a aux autres (MS 47, I 258).

[249] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille bien
(max. 243, I 265 et 272, Ier tat).

[250] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fivre de
la sant, c'est la folie de la raison (max. 271, I 295).

[251] Toutes les passions ne sont autre chose que les divers
degrs de la chaleur et de la froideur du sang (MS 2, I 13).

[252] Comme c'est le caractre des grands esprits de faire
entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits
esprits en revanche ont l'art de parler beaucoup et de ne dire
rien (max. 142, I 145).

[253] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est
la paresse, elle est la plus violente et la plus maligne de
toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages
qu'elle cause soient trs cachs; si nous considrons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres matresse de nos sentiments, de nos intrts et de nos
plaisirs; c'est le petit poisson qui a la force d'arrter les plus
grands navires, c'est une bonace plus dangereuse aux plus
importantes affaires que les cueils et les plus grandes temptes;
le repos de la paresse est un charme secret de l'me qui suspend
soudainement ses plus ardentes poursuites et ses plus opinitres
rsolutions, et enfin, pour donner la vritable ide de cette
passion, il faut dire que la paresse est une batitude de l'me
qui la console de toutes ses pertes et la fait renoncer  toutes
ses prtentions (MS 54, I 290).

[254] La magnanimit mprise tout pour avoir tout (max. 248, I
270).

[255] L'homme est si misrable que, tournant toutes ses conduites
 satisfaire ses passions, il gmit incessamment sous leur
tyrannie; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il
faut qu'il se fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du
dgot non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs
remdes, et ne peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies
ni du travail de sa gurison (MP 21).

[256] Dieu a permis, pour punir l'homme du pch originel, qu'il
se ft un dieu de son amour-propre pour en tre tourment dans
toutes les actions de sa vie (MP 22).

[257] Si nous n'avions point de dfauts, nous ne serions pas si
aises d'en remarquer aux autres (max. 31, I 34).

[258] Je ne sais si on peut dire de l'agrment spar de la beaut
que c'est une symtrie dont on ne sait pas les rgles et un
rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs
et l'air de la personne (max. 240, I 261).

[259] Il y a une infinit de conduites qui ont un ridicule
apparent et qui sont dans leurs raisons caches trs sages et trs
solides (max. 163, I 170).

[260] En vieillissant on devient plus fou et plus sage (max. 210,
I 222).

[261] L'esprance et la crainte sont insparables et il n'y a
point de crainte sans esprance ni d'esprance sans crainte (MP
23).

[262] Il semble que plusieurs de nos actions aient des toiles
heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'o dpend une
grande partie de la louange ou du blme qu'on leur donne (max. 58,
I 67).

[263] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille
diffrentes copies (max. 74, I 84).

[264] L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un
mouvement continuel, et il cesse de vivre ds qu'il cesse
d'esprer ou de craindre (max. 75, I 85).

[265] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le
monde en parle, mais peu de gens en ont vu (max. 76, I 86).

[266] L'amour prte son nom  un nombre infini de commerces qu'on
lui attribue, o il n'a souvent gure plus de part que le doge en
a  ce qui se fait  Venise (max. 77, I 87).

[267] Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous
est presque toujours plus grand que celui que nous y avons
nous-mmes (MP 24).

[268] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans
l'avoir assez examin est aussi bien un effet de paresse que
d'orgueil: on veut trouver des coupables, mais on ne veut pas se
donner la peine d'examiner les crimes (max. 267, I 291).

[269] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
dfauts, c'est la facilit que l'on a de croire ce qu'on souhaite
(MP 25).

[270] L'intrt est l'me de l'amour-propre, de sorte que comme le
corps, priv de son me, est sans vue, sans oue, sans
connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de mme
l'amour-propre spar, s'il le faut dire ainsi, de son intrt, ne
voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de l vient qu'un mme
homme qui court la terre et les mers pour son intrt devient
soudainement paralytique pour l'intrt des autres; de l vient le
soudain assoupissement, et cette mort que nous causons  tous ceux
 qui nous contons nos affaires; de l vient leur prompte
rsurrection lorsque dans notre narration nous y mlons quelque
chose qui les regarde de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos traits que dans un mme moment un homme
perd connaissance et revient  soi selon que son propre intrt
s'approche de lui ou qu'il s'en retire (MP 26).

[271] Les dfauts de l'me sont comme les blessures du corps;
quelque soin qu'on prenne de les gurir, la cicatrice parat
toujours et elles se peuvent toujours rouvrir (max. 194, I 205).

[272] Il est aussi ordinaire de voir changer les gots qu'il est
rare de voir changer les inclinations (max. 252, I 275).


Sentences et maximes de morale
(dition hollandaise de 1664)

[1] Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les
poisons entrent dans la composition des remdes de la mdecine: la
prudence les assemble et les tempre, et elle s'en sert utilement
contre les maux de la vie (max. 182, I 191).

[2] La vertu des gens du monde est un fantme form par nos
passions,  qui on donne un nom honnte pour faire impunment ce
qu'on veut (MS 34, I 179).

[3] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intrt, comme
les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).

[4] Les crimes deviennent innocents, mme glorieux, par leur
nombre et par leurs qualits; de l vient que les voleries
publiques sont des habilets, et que prendre des provinces
injustement s'appelle faire des conqutes. Le crime a ses hros,
ainsi que la vertu (MS 68, I 192, et max. 185, I 194).

[5] La honte, la paresse, et la timidit ont souvent toutes seules
le mrite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).

[6] Si on avait t  ce qu'on appelle force le dsir de
conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas
grand'chose (MP 32).

[7] La clmence est un mlange de gloire, de paresse et de
crainte, dont nous faisons une vertu; et chez les princes c'est
une politique dont ils se servent pour gagner l'affection des
peuples (max. 16 et 15, I 16 et 15).

[8] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
renfermer dans leur me leur agitation (max. 20, I 23).

[9] La gravit est un mystre du corps, invent pour cacher les
dfauts de l'esprit (max. 257. I 280).

[10] La svrit des femmes est un ajustement, et un fard qu'elles
ajoutent  leur beaut. C'est enfin un attrait fin et dlicat, et
une douceur dguise (max. 204, I 216).

[11] La rconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
sincrit, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un dsir de
rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
crainte de quelque mauvais vnement (max. 82, I 95).

[12] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des
marchands elle soutient le commerce, et nous ne payons pas par la
justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens qui
nous prtent (max. 223, I 237).

[13] Les hommes ne sont pas seulement sujets  perdre galement le
souvenir des bienfaits et des injures, mais ils hassent ceux qui
les ont obligs. L'orgueil et l'intrt produit partout
l'ingratitude. L'application  rcompenser le bien, et  se venger
du mal, leur parat une servitude,  laquelle ils ont peine de
s'assujettir (max. 14, I 14).

[14] On lve la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte
d'loges qu'on ne lui donne. Elle est la rgle de nos actions, et
de nos conduites; elle est la matresse de la fortune; elle fait
le dclin des empires; sans elle on a tous les maux; avec elle on
a tous les biens; et comme disait autrefois un pote, quand nous
avons la prudence il ne nous manque aucune divinit, pour dire que
nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons
aux dieux. Cependant la prudence la plus consomme ne saurait nous
assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur
une matire aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme,
elle ne peut excuter srement aucun de ses projets. Dieu seul,
qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et qui peut
quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi russir
les choses qui en dpendent. D'o il faut conclure que toutes les
louanges dont notre ignorance, et notre vanit, flatte notre
prudence, sont autant d'injures que nous faisons  sa providence
(max. 65, I 75).

[15] On n'est jamais si ridicule par les qualits que l'on a que
par celles que l'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).

[16] Nous promettons selon nos esprances, et nous tenons selon
nos craintes (max. 38, I 42).

[17] On est au dsespoir d'tre tromp par ses ennemis, et trahi
par ses amis; et on est souvent satisfait de l'tre par soi-mme
(max. 114, I 119).

[18] Il est aussi ais de se tromper soi-mme sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aperoivent (max. 115, I 120).

[19] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
s'assembler, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le
donner. L'un parat avec une indiffrence respectueuse, et dit
qu'il vient recevoir des conduites, et soumettre ses sentiments;
et son dsir, le plus souvent, est de faire passer le siens, et de
rendre celui qu'il fait matre de son avis garant de l'affaire
qu'il lui propose. Quant  celui qui est conseiller, il paye
d'abord la sincrit de son ami d'un zle ardent et dsintress
qu'il lui montre, et cherche en mme temps dans ses propres
intrts des rgles de conseiller: de sorte que son conseil lui
devient plus propre qu' celui qui le reoit (max. 116, I 118).

[20] La faiblesse de l'esprit est mal nomme: c'est en effet la
faiblesse du temprament, qui n'est autre chose qu'une impuissance
d'agir, et un manque de principe de vie (max. 44, I 49).

[21] Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent 
toutes choses; et si nous avions assez de volont, nous aurions
toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272, Ier tat).

[22] La piti est un sentiment de nos propres maux dans un sujet
tranger; c'est une prvoyance habile des malheurs o nous pouvons
tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les
engager  nous les rendre dans de semblables occasions: de sorte
que les services que nous rendons  ceux qui sont accueillis de
quelque infortune, sont  proprement parler des biens anticips
que nous nous faisons (max. 264, I 287).

[23] Celui-l n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais
celui qui la connat, qui la gote, et qui la discerne (max. 105,
I 115).

[24] Nous avouons nos dfauts pour rparer le prjudice qu'ils
nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur
donnons de la justice du ntre (max. 184, I 193).

[25] L'humilit est une feinte soumission, que nous employons pour
soumettre effectivement tout le monde. C'est un mouvement de
l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'lever
sur eux. C'est son plus grand dguisement, et son premier
stratagme; et comme il est sans doute que le Prote des fables
n'a jamais t, il est certain aussi que l'orgueil en est un
vritable dans la nature, car il prend toutes les formes comme il
lui plat. Mais quoiqu'il soit merveilleux et agrable  voir dans
toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut pourtant
avouer qu'il n'est jamais si rare, ni si extraordinaire, que
lorsqu'on le voit les yeux baisss, sa contenance modeste et
repose, ses paroles douces et respectueuses, pleines de l'estime
des autres et de ddain pour lui-mme: il est indigne de tous les
honneurs, il est incapable d'aucun emploi, et ne reoit les
charges o l'on l'lve que comme un effet de la bont des hommes,
et de la faveur aveugle de la fortune (max. 254, I 277).

[26] La modration dans la bonne fortune n'est que la crainte de
la honte qui suit l'emportement ou la peur de perdre ce que l'on
a. C'est le calme de notre humeur adoucie par la satisfaction de
l'esprit; c'est aussi la crainte du blme et du mpris qui suivent
ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation
de la force de notre esprit; et enfin, pour la dfinir intimement,
la modration des hommes dans leurs plus hautes lvations, c'est
une ambition de paratre plus grands que les choses qui les
lvent (MS 3 et max. 17-18, I 18-19-20).

[27] Qui ne rirait de cette vertu et de l'opinion qu'on a conue
d'elle? Elle n'a garde, ainsi qu'on le croit, de combattre et de
soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent trouver
ensemble, la modration n'tant vritablement qu'une paresse, une
langueur, et un manque de courage: de manire qu'on peut justement
dire que la modration est la bassesse de l'me, comme l'ambition
en est l'lvation (max. 293, I 17).

[28] La chastet des femmes est l'amour de leur rputation et de
leur repos (max. 205, I 217).

[29] Il n'y a point de libralit, et ce n'est que la vanit de
donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I
286).

[30] La sobrit est l'amour de la sant, ou l'impuissance de
manger beaucoup (MS 24, I 135).

[31] La fidlit est une invention rare de l'amour-propre par
laquelle l'homme, s'rigeant en dpositaire des choses prcieuses,
se rend lui-mme infiniment prcieux. De tous les trafics de
l'amour-propre, c'est celui o il fait moins d'avance et de plus
grands profits. C'est un raffinement de sa politique, car il
engage les hommes par leur libert et par leur vie (qu'ils sont
forcs de confier en quelques occasions)  lever l'homme fidle
au-dessus de tout le monde (max. 247, I 269).

[32] L'ducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier tat).

[33] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage
qu'elles nous causent (max. 180, I 189).

[34] Il est bien malais de distinguer la bont rpandue et
gnrale pour tout le monde de la grande habilet (MS 44, I 252).

[35] Qui considrera superficiellement tous les effets de la bont
qui nous fait sortir de nous-mmes, et qui nous immole
continuellement  l'avantage de tout le monde, sera tent de
croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-mme, et mme qu'il se laisse dpouiller et
appauvrir sans s'en apercevoir: en sorte qu'il semble que l'amour-propre
soit la dupe de la bont. Cependant la bont est en effet le plus
propre de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour
arriver  ses fins. C'est un chemin drob par o il revient 
lui-mme plus riche et plus abondant. C'est un dsintressement
qu'il met  une furieuse usure. C'est enfin un ressort dlicat
avec lequel il runit et dispose et tourne tous les hommes en sa
faveur (max. 236, I 250).

[36] Nul ne mrite d'tre lou de bont, s'il n'a la force et la
hardiesse de pouvoir tre mchant; toute autre bont n'est en
effet qu'une privation de vices, et leur endormissement (max. 237,
I 251).

[37] L'amour de la justice dans les bons juges qui sont modrs
n'est que l'amour de leur lvation; dans la plupart des hommes ce
n'est que la crainte de souffrir l'injustice, et qu'une vive
apprhension qu'on ne nous te ce qui nous appartient. De l vient
cette considration et ce respect pour tous les intrts du
prochain, et cette scrupuleuse application  ne lui faire aucun
prjudice. Sans cette crainte qui retient l'homme dans les bornes
des biens que sa naissance ou la fortune lui a donns, press par
la violente passion de se conserver, il ferait des courses
continuellement sur les autres (MS 15, I 89; max. 78, I 91; MS 14,
I 88).

[38] La vritable justice ne voit que ce qu'il faut voir, la
droiture prend tout le bon droit des choses, la dlicatesse
aperoit les choses imperceptibles, et le jugement prononce ce que
les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ses
qualits ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel
voit en toutes rencontres, dans la plnitude de ses lumires, tous
les avantages dont nous venons de parler (cf. la maxime suivante).

[39] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumire
de l'esprit. On peut dire la mme chose de son tendue, et de sa
profondeur, de son discernement, de sa justice, de sa droiture et
de sa dlicatesse: l'tendue de l'esprit est la mesure de la
lumire, la profondeur est celle qui dcouvre le fond des choses,
le discernement compare et distingue les choses (pour cette maxime
et la prcdente: max. 97, I 107).

[40] La persvrance n'est digne de blme ni de louange, parce
qu'elle n'est que la dure des gots et des sentiments, qu'on ne
s'te ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186).

[41] La vrit qui fait les gens vritables est une imperceptible
ambition qu'ils ont de rendre leur tmoignage considrable et
d'attirer  leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).

[42] La vrit est le fondement et la justification de la raison,
de la perfection et de la beaut, car il est certain qu'une chose,
de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est
tout ce qu'elle doit tre et si elle a tout ce qu'elle doit avoir
(MS 49, I 260).

[43] La vraie loquence consiste  dire tout ce qu'il faut, et ne
dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).

[44] Il n'y a pas moins d'loquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e tat).

[45] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours;
elles sont comme un art dans la nature, dont les rgles sont
infaillibles. Par elles l'homme le plus simple persuade mieux que
ne fait le plus habile avec toutes les fleurs de l'loquence (max.
8, I 8).

[46] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens, ni de grands maux, qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. L'imitation d'agir honntement
vient de l'mulation, et l'imitation des maux vient de l'excs de
la malignit naturelle qui, tant comme tenue en prison par la
bont, est mise en libert par l'exemple (max. 230, I 244).

[47] L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait dplat avec les mme choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles (MS 43, I 245).

[48] Ceux qu'on excute affectent quelquefois des constances, des
froideurs, et des mpris de la mort, pour ne pas penser  elle et
pour s'tourdir: de sorte qu'on peut dire que ces froideurs, et
ces mpris, font  leur esprit ce que le mouchoir fait  leurs
yeux (max. 21, I 24).

[49] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par
rsolution, mais par stupidit et par coutume, et la plupart des
hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).

[50] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous les
dsirons toutes comme si nous tions immortels (MP 8).

[51] La subtilit est une fausse dlicatesse, et la dlicatesse
est une subtilit solide (max. 128, I 130).

[52] Le monde, ne connaissant point le vritable mrite, n'a garde
de pouvoir le rcompenser; aussi n'lve-t-il  ses grandeurs et 
ses dignits que des personnes qui ont de _belles qualits
apparentes, et il couronne gnralement tout ce qui luit, quoique
tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).

[53] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y
a un mrite fade, et des personnes qui dgotent avec des qualits
bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e tat).

[54] On admire tout ce qui blouit, et l'art de savoir bien mettre
en oeuvre de mdiocres qualits drobe l'estime, et donne souvent
plus de rputation que de [sic] vritable mrite (max. 162, I
164).

[55] Les rois font des hommes comme des pices de monnaie: ils les
font valoir ce qu'ils veulent, et on est forc de les recevoir
selon leurs cours, et non pas selon leurs vritables prix (MS 67,
I 165).

[56] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualits, il en faut
avoir l'conomie (max. 159, I 166).

[57] Il y a des gens dont le mrite consiste  dire et  faire des
sottises utilement, et qui gteraient tout s'ils changeaient de
conduite (max. 156, I 163).

[58] Il y en a mme  qui leurs dfauts sient bien, et d'autres
qui sont disgracis de leurs bonnes qualits (max. 251, I 281).

[59] Il y a des gens niais qui se connaissent fort sots, et qui
emploient habilement leurs sottises (max. 208, I 220).

[60] Dieu a mis des talents diffrents dans l'homme, comme il a
plant de diffrents arbres dans la nature, en sorte que chaque
talent, de mme que chaque arbre, a ses proprits et ses effets
qui lui sont tous particuliers. De l vient que le poirier le
meilleur du monde ne saurait porter des pommes les plus communes,
et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mmes
effets des talents les plus communs. De l vient encore qu'il est
aussi ridicule de vouloir faire des semences sans avoir la graine
en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quand
on n'y a pas plant les oignons (MP 9).

[61] Pour s'tablir dans le monde on fait tout ce qu'on peut pour
y paratre tabli; dans toutes les professions et dans tous les
arts chacun se fait une mine et un extrieur, qu'il met en la
place de la chose dont il veut avoir le mrite. De sorte que tout
le monde n'est compos que de mines, et c'est inutilement que nous
travaillons  y trouver les choses (max. 56 et 256, I 65 et 279).

[62] Il y a des gens qui ressemblent  ces vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps, quelque fades et dgotants qu'il
soient (max. 211, I 223).

[63] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqurir
(max. 270, I 294).

[64] Comme dans la nature il y a une ternelle gnration, et que
la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
mme il y a toujours dans le coeur humain une gnration
perptuelle de passions: en sorte que la ruine de l'une est
toujours le rtablissement de l'autre (max. 10, I 10).

[65] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son semblable,
est vritable dans la physique; mais je sais bien qu'elle est
fausse dans la morale, et que les passions en engendrent souvent
qui leur sont contraires. Ainsi l'avarice produit quelquefois la
libralit, on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace nat de
la timidit (max. II, I II).

[66] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas t cr comme il
est, c'est que plus il devient raisonnable, plus il rougit en
soi-mme de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
sentiments et de ses inclinations (MP 10).

[67] On se mcompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. 160,
I 167).

[68] Il faut une certaine proportion entre les actions et les
dessins qui les produisent; les actions ne font jamais tous les
effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).

[69] La passion fait souvent du plus habile homme un sot, et rend
quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).

[70] Chaque homme n'est pas plus diffrent des autres hommes qu'il
l'est souvent de lui-mme (max. 135, I 137).

[71] Tout le monde trouve  redire en autrui ce qu'on trouve 
redire en lui (MS 5, I 33).

[72] Un homme d'esprit serait bien souvent embarrass sans la
compagnie des sots (max. 140, I 142).

[73] Les penses et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
action et un air qui leur sont propres (cf. la maxime suivante).

[74] C'est ce qui fait les bons et les mauvais comdiens, et c'est
ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou dplaisent (pour
cette maxime et la prcdente: max. 255, I 278).

[75] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire
infailliblement (MS 46, I 256).

[76] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-mmes, que de voir que nous avons t dans les tats et dans
les sentiments que nous dsapprouvons  cette heure (max. 51, I
58).

[77] Nous n'avons presque jamais assez de force pour suivre toute
notre raison (max. 42, I 46).

[78] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
changer, que le dgot que nous avons de n'tre pas assez admirs
de ceux qui nous connaissent trop, et l'esprance que nous avons
de l'tre davantage de ceux qui ne nous connaissent gure (max.
178, I 187).

[79] Les grandes mes ne sont pas celles qui ont moins de passions
et plus de vertus que les mes communes, mais celles seulement qui
ont de plus grandes vues (MS 31, I 161).

[80] On se vante souvent mal  propos de ne se point ennuyer, et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie (max. 141, I 143).

[81] La sant de l'me n'est pas plus assure que celle du corps,
quelque loigns que nous paraissions tre des passions que nous
n'avons pas encore ressenties. Il faut croire toutefois que l'on
n'y est pas moins expos qu'on l'est  tomber malade quand on se
porte bien (max. 188, I 197).

[82] Les passions ont une injustice, et un propre intrt, qui
fait qu'elles offensent et blessent toujours, mme lorsqu'elles
parlent raisonnablement et quitablement. La charit a seule le
privilge de dire quasi tout ce qu'il lui plat et de ne blesser
jamais personne (max. 9, I 9).

[83] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).

[84] Quelque industrie que l'on ait  cacher ses passions sous le
voile de la pit et de l'honneur, il y a toujours quelque endroit
qui se montre (max. 12, I 12).

[85] La philosophie triomphe aisment des maux passs et de ceux
qui ne sont pas prts d'arriver, mais les maux prsents triomphent
d'elle (max. 22, I 25).

[86] La dure de nos passions ne dpend pas plus de nous que la
dure de notre vie (max. 5, I 5).

[87] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne
craignent pas nanmoins le jour; la seule envie est une passion
timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).

[88] L'amiti la plus sainte et la plus sincre n'est qu'un trafic
o nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).

[89] Ce qui rend nos amitis si lgres et si changeantes, c'est
qu'il est ais de connatre les qualits de l'esprit, et difficile
de connatre celles de l'me (max. 80, I 93).

[90] Nous nous persuadons souvent mal  propos d'aimer les gens
plus puissants que nous: l'intrt seul produit notre amiti, et
nous ne leur promettons pas selon ce que nous voulons leur donner,
mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max. 85, I
98).

[91] L'amour est en l'me de celui qui aime ce que l'me est au
corps qui l'anime (MS 13, I 77).

[92] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mlange de nos autres
passions (max. 69, I 79).

[93] Il est malais de dfinir l'amour; tout ce qu'on peut dire
est que dans l'me c'est une passion de rgner, dans les esprits
c'est une sympathie, et dans les corps ce n'est qu'une envie
cache et dlicate de jouir de ce que l'on aime aprs beaucoup de
mystre (max. 68, I 78).

[94] On s'est tromp quand on a cru que l'amour et l'ambition
triomphaient toujours des autres passions; c'est la paresse, toute
languissante qu'elle est, qui en est le plus souvent la matresse:
elle usurpe insensiblement l'empire sur tous les desseins, et sur
toutes les actions de la vie; elle y dtruit et y consomme toutes
les passions et toutes les vertus (max. 266, I 289).

[95] Il n'y a point de dguisement qui puisse longtemps cacher
l'amour o il est, ni le feindre o n'est pas (max. 70, I 80).

[96] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de n'aimer pas, on ne
peut se plaindre avec justice de la cruaut d'une matresse, ni
elle de la lgret de son amant (MS 62, I 81).

[97] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus  la haine qu' l'amiti (max. 72, I 82).

[98] On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de
galanteries, mais il est rare d'en trouver qui n'en ait jamais
fait qu'une (max. 73, I 83).

[99] Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce
que l'on trouve sans cesse de nouveaux sujets d'aimer en la
personne que l'on aime, comme en une source inpuisable, et
l'autre vient de ce qu'on se fait honneur de tenir sa parole (max.
176, I 185).

[100] Toute constance en amour est une inconstance perptuelle qui
fait que notre coeur s'attache successivement  toutes les
qualits de la personne que nous aimons, donnant tantt la
prfrence  l'une, tantt  l'autre, de sorte que cette constance
n'est qu'une inconstance arrte et renferme dans un sujet (max.
175, I 184).

[101] Il y a deux sortes d'inconstances, la premire vient de la
lgret de l'esprit, qui  tous moments change d'opinion, ou
plutt de la pauvret de l'esprit, qui reoit toutes les opinions
des autres; la seconde, qui est plus excusable, vient de la fin du
got des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).

[102] Les grandes et clatantes actions qui blouissent les yeux
sont reprsentes par les politiques comme les effets des grands
intrts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les effets de l'humeur
et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
rapporte  l'ambition qu'ils avaient de se rendre matres du
monde, tait un effet de jalousie (max. 7, I 7).

[103] Les affaires et les actions des grands hommes ont (comme les
statues) leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de
prs, pour en discerner toutes les circonstances; et il y en a
d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
loign (max. 104, I 114).

[104] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manire,
puisqu'elle ne cherche qu' conserver un bien qui nous appartient,
ou que nous croyons nous devoir appartenir; au lieu que l'envie
est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien
des autres (max. 28, I 31).

[105] L'amour-propre est l'amour de soi-mme, et de toutes choses
pour soi; il est plus habile que le plus habile homme du monde; il
rend les hommes idoltres d'eux-mmes, et les rendrait les tyrans
des autres si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne repose
jamais hors de soi, et ne s'arrte dans les sujets trangers que
comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est
propre. Rien n'est si imptueux que ses dsirs, rien de si cach
que ses desseins, rien de si habile que ses conduites: ses
souplesses ne se peuvent reprsenter, ses transformations passent
celles des mtamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie.
On ne peut sonder la profondeur de ses projets, ni en percer les
tnbres; l il est  couvert des yeux les plus pntrants. Il y
fait mille insensibles tours et retours; l il est souvent
invisible  lui-mme. Il y conoit, il y nourrit, et il y lve
(sans le savoir) un grand nombre d'affections, et de haines. Il en
forme quelquefois de si monstrueuses que lorsqu'il les a mises au
jour, il les mconnat, ou il ne peut se rsoudre  les avouer. De
cette nuit qui les couvre, naissent les ridicules persuasions
qu'il a de lui-mme; de l viennent ses erreurs, ses ignorances,
ses grossirets, et ses niaiseries sur son sujet; de l vient
qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir quand il
se repose, et pense avoir perdu tous les gots qu'il a rassasis.
Mais cette obscurit paisse qui le cache  lui-mme n'empche pas
qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
raisonnable  nos yeux qui dcouvrent tout et sont aveugles
seulement pour eux-mmes. En effet, dans ses plus grands intrts
et ses plus importantes affaires o la violence de ses souhaits
appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il
imagine, il souponne, il pntre, il devine tout: de sorte qu'on
est tent de croire que chacune de ses passions a une magie qui
lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses
attachements, qu'il essaie de rompre inutilement  la vue des
malheurs extrmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois
en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec
tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs annes.
D'o l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par
lui-mme que ses dsirs sont allums, plutt que par la beaut et
par le mrite de ses objets; que son got est le prix qui les
relve et le fard qui les embellit; que c'est aprs lui-mme qu'il
court, et qu'il suit son gr. Il est tous les contraires, il est
imprieux et obissant, sincre et dissimul, misricordieux et
cruel, timide et audacieux, et il a de diffrentes inclinations
selon la diversit des tempraments qui le tournent, et le
dvouent pour l'ordinaire  la gloire ou aux richesses ou aux
plaisirs. Il en change selon le changement de nos ges, de nos
fortunes, et de nos expriences; mais il lui est indiffrent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut et comme il lui
plat; il est inconstant, et outre les changements qui lui
viennent des causes trangres il y en a une infinit qui naissent
de lui et de son propre fonds. Il est inconstant d'inconstance, de
lgret, d'amour, de nouveaut, de lassitude et de dgot; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la dernire
application et avec des travaux incroyables  obtenir des choses
qui ne lui sont point avantageuses, et qui mme lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles. Il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fiert dans les plus mprisables. Il est dans
tous les tats de la vie et dans toutes les conditions. Il vit
partout, il vit de tout et il vit de rien, et il s'accommode des
choses et de leur privation. Il passe mme par piti dans le parti
des gens qui lui font la guerre. Il entre dans leurs desseins et,
ce qui est admirable, il se hait lui-mme avec eux, il conjure sa
perte, il travaille mme  sa ruine; enfin il ne se soucie que
d'tre: pourvu qu'il soit, il veut bien tre son ennemi. Il ne
faut pas s'tonner s'il se joint  la plus svre piti et s'il
entre si hardiment en socit avec elle pour se dtruire, parce
que dans le mme temps qu'il se ruine en un endroit, il se
rtablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
le change seulement en satisfaction, et lors mme qu'il est
vaincu, et qu'on croit en tre dfait, on le retrouve dans les
triomphes de sa dfaite. Voil la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence
de ses vagues continuelles une fidle expression de la succession
turbulente de ses penses et de ses ternels mouvements (MS I, I
I, et max. 4, I 4).

[106] Comme si ce n'tait pas assez  l'amour-propre d'avoir la
vertu de se transformer lui-mme, il a encore celle de transformer
les objets, ce qu'il fait d'une manire fort tonnante. Car non
seulement il les dguise si bien qu'il y est lui-mme abus, mais
aussi, comme si ses actions taient des miracles, il change l'tat
et la nature des choses soudainement en effet. Lorsqu'une personne
nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa perscution
contre nous; c'est notre amour-propre qui juge ses actions. Il
donne mme une tendue  ses dfauts, qui les rend normes, et met
ses bonnes qualits dans un jour si dsavantageux qu'elles
deviennent plus dgotantes que ses dfauts. Cependant, ds que
cette mme personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos
intrts la rconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend
aussitt  son mrite le lustre que notre aversion venait de lui
ter. Tous ses avantages en reoivent un fort grand du biais dont
nous les regardons; toutes ses mauvaises qualits disparaissent,
et nous appelons mme toute notre intelligence pour la forcer de
justifier la guerre qu'elles nous ont fait (cf. la maxime
suivante).

[107] Quoique toutes les passions montrent cette vrit, l'amour
le fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un
amoureux, agit de la rage o l'a mis un visible oubli, ou pour
une infidlit dcouverte, conjurer le ciel et les enfers, et
nanmoins, aussitt que sa matresse s'est prsente et que sa vue
a calm la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette
beaut innocente. Il n'accuse plus que lui-mme, il condamne ses
condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il
te la noirceur aux actions mauvaises de sa matresse, et en
spare le crime pour en changer [sic] ses soupons (pour cette
maxime et la prcdente: max. 88, I 101).

[108] La familiarit est un relchement presque de toutes les
rgles de la vie civile que le libertinage a introduit dans la
socit pour nous faire parvenir  celle qu'on appelle commode
(dbut de MP 33).

[109] C'est un effet de l'amour-propre qui, voulant tout
accommoder  notre faiblesse, nous soustrait  l'honnte sujtion
que nous imposent les bonnes moeurs et, pour chercher trop les
moyens de nous les rendre commodes, le fait dgnrer en vices
[sic] (MP 33, suite).

[110] Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les
hommes, tombent plutt dans ce relchement, et y perdent
davantage: l'autorit du sexe ne se maintient pas, le respect
qu'on lui doit diminue, et l'on peut dire que l'honnte y perd la
plus grande partie de ses droits. Peu de gens sont cruels de
cruaut, mais l'on peut dire que la plupart de hommes sont cruels
et inhumains d'amour-propre (MP 33, fin, et MS 32, I 174).

[111] L'amour de la gloire, et plus encore la crainte de la honte,
le dessein de faire fortune, le dsir de rendre notre vie commode
et agrable, et l'envie d'abaisser les autres, font natre cette
valeur qui est clbre parmi les hommes (max. 213, I 226)

[112] La vanit et la honte, et surtout le temprament, fait la
valeur des hommes, et la chastet des femmes, dont on fait tant de
bruit (max. 220, I 234).

[113] La parfaite valeur et la poltronnerie complte sont des
extrmits o l'on arrive rarement; l'espace qui est entre deux
est vaste, et contient toutes les autres espces de courages: il
n'y a pas moins de diffrence entre eux qu'il y en a entre les
visages et les humeurs. Cependant ils conviennent en beaucoup de
choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se relchent et se rebutent
aisment par sa dure. Il y en a qui sont assez constants quand
ils ont satisfait  l'honneur du monde et qui font fort peu de
chose au-del. On en voit qui ne sont pas toujours galement
matres de leur peur; d'autres se laissent quelquefois emporter 
des pouvantes gnrales; d'autres vont  la charge pour n'oser
demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve  qui l'habitude
des moindres prils affermit le courage et les prpare  s'exposer
 de plus grands. Outre cela il y a un rapport gnral que l'on
remarque entre tous les courages des diffrentes espces dont nous
venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et
cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la libert
de se mnager. Il y a encore un autre mnagement plus gnral, qui
 parler absolument s'tend sur toutes sortes d'hommes c'est qu'il
n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
faire dans une action s'ils avaient une certitude d'en revenir, de
sorte qu'il est vritable que la crainte de la mort te quelque
chose  leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).

[114] La pure valeur, s'il y en avait, serait de faire sans
tmoins ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I
229).

[115] L'intrpidit est une force extraordinaire de l'me par
laquelle elle empche les troubles, les dsordres et les motions
que la vue des grands prils a accoutum d'lever en elle. Par
cette force les hros se maintiennent dans un tat paisible et
conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les
accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette
intrpidit doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu
que la seule valeur lui fournit toute la fermet qui lui est
ncessaire dans les prils de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230
et 231).

[116] On ne veut point perdre la vie, et on veut acqurir de la
gloire de l vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit
pour viter la mort que les gens de chicane pour conserver leurs
biens (max. 221, I 235).

[117] La valeur dans les simples soldats est un mtier prilleux
qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227)

[118] La plupart des hommes s'exposent assez  la guerre pour
sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant
qu'il est ncessaire pour faire russir le dessein pour lequel ils
s'exposent (max. 219, I 233).

[119] Les grands et les ambitieux sont plus misrables que les
mdiocres: il faut moins pour contenter ceux-ci que ceux-l (MP
I).

[120] La gnrosit est un dsir de briller par des actions
extraordinaires; c'est un habile et industrieux emploi du
dsintressement, de la fermet, de l'amiti et de la magnanimit
pour aller promptement  une grande rputation (max. 246, I 268).

[121] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
elle, mais la fortune, qui fait les hros (max. 53, I 62).

[122] La flicit est dans le got, et non pas dans les choses, et
c'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas pour
avoir ce que les autre trouvent aimable (max. 48, I 54).

[123] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
malheureux accidents, parce que les habiles gens savent profiter
des mauvais et que les imprudents tournent bien souvent les plus
avantageux  leur prjudice (max. 59, I 68).

[124] La nature fait le mrite, et la fortune le met en oeuvre
(max. 153, I 160).

[125] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
imagination qu'ils ne le sont en effet; et on n'est jamais si
heureux, ni si malheureux, que l'on pense (max. 49, I 56).

[126] Quelque diffrence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend
gales (max. 52, I 61).

[127] Ceux qui se sentent du mrite se piquent toujours d'tre
malheureux, pour persuader aux autres et  eux-mmes qu'il sont de
vritables hros, puisque la mauvaise fortune ne s'opinitre
jamais  perscuter que les personnes qui ont des qualits
extraordinaires: de l vient qu'on se console souvent d'tre
malheureux par un certain plaisir qu'on trouve  le paratre (MS
10, I 60).

[128] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux
qu'on espre (MS 9, I 59).

[129] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
qu'ils ont, et le mrite de leur fortune (max. 212, I 224).

[130] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
dfauts (max. 190, I 198).

[131] Quoique la prudence des ministres se flatte de la grandeur
de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de
quelque petit dessein (max. 57, I 66).

[132] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de la fortune et de la faveur; c'est aussi la rage de
n'avoir point de faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le
mpris des favoris. C'est enfin une secrte envie de les dtruire,
qui fait que nous leur tons nos propres hommages, ne pouvant pas
leur ter les qualits qui leur attirent ceux de tout le monde
(max. 55, I 64).

[133] Les grands hommes s'abattent et se dmontent enfin par la
longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la ghenne pour le paratre, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
leur me. Cela fait voir manifestement qu' une grande vanit prs
les hros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).

[134] Ceux qui voudraient dfinir la victoire par sa naissance
seraient tents, comme les potes, de l'appeler la fille du ciel,
puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle
est produite par une infinit d'actions qui, au lieu de l'avoir
pour but, regarde seulement les intrts particuliers de ceux qui
les font, puisque tous ceux qui composent une arme, allant  leur
propre gloire, et  leur lvation, procurent un bien si grand et
si gnral (MS 41, I 232).

[135] On ne fait point de distinction dans les espces de colres,
bien qu'il y en ait une lgre et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre trs criminelle, qui est,
proprement parler, la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS
30, I 159).

[136] Nous nous apercevons des emportements et des mouvements
extraordinaires de nos humeurs et de notre temprament, comme de
la violence de la colre; mais personne quasi ne s'aperoit que
ces humeurs ont un cours ordinaire et rgl, qui meut et tourne
doucement notre volont  des actions diffrentes. Elles roulent
ensemble (s'il faut ainsi dire) et exercent successivement leur
empire, de sorte qu'elles ont une part considrable  toutes nos
actions, dont nous croyons tre les seuls auteurs, et le caprice
de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune (max.
297 et 45, I 48 et 50).

[137] L'orgueil a bien plus de part que la charit aux
remontrances que nous faisons  ceux qui commettent des fautes, et
nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les
persuader que nous en sommes exempts; et si nous n'avions point
d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres (max.
37 et 34, I 41 et 38).

[138] Nous sommes proccups de telle sorte en notre faveur que ce
que nous prisons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un
nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et
l'amour-propre nous ont dguiss (pigraphe de 1678. I 181).

[139] L'orgueil se ddommage toujours, et il ne perd rien lors
mme qu'il renonce  la vanit (max. 33. I 36).

[140] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil. Il sert  le nourrir et  l'augmenter, et c'est bien pour
manquer de lumire que nous ignorons toutes nos misres et tous
nos dfauts (MS 19. I 102).

[141] Rien ne nous plat tant que la confiance des grands et des
personnes considrables par leurs emplois, par leur esprit ou par
leur mrite. Elle nous fait sentir un plaisir exquis et lve
merveilleusement notre orgueil, parce que nous la regardons comme
un effet de notre fidlit. Cependant nous serions remplis de
confusion si nous considrions l'imperfection et la bassesse de sa
naissance; car elle vient de la vanit, de l'envie de parler et de
l'impuissance de retenir les secrets. De sorte qu'on peut dire que
la confiance est un relchement de l'me, caus par le nombre et
par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239. I 255).

[142] Les philosophes, et Snque surtout, n'ont point t les
crimes par leurs prceptes, ils n'ont fait que les employer aux
btiments de l'orgueil (MS 21, I 105).

[143] L'orgueil, comme lass des ses artifices et des diffrentes
mtamorphoses, aprs avoir jou tout seul tous les personnages de
la comdie humaine, se montre avec un visage naturel, et se
dcouvre par la fiert, de sorte qu' proprement parler la fiert
est l'clat et la dclaration de l'orgueil (MS 6. I 37).

[144] Quand la vanit ne fait point parler, on n'a pas envie de
dire grand'chose (max. 137. I 139).

[145] On ne saurait compter toutes les espces de vanit. Pour
cela il faut savoir le dtail des choses, et comme il est presque
infini. De l vient que si peu de gens sont savants, et que nos
connaissances sont superflues et imparfaites. On dcrit les choses
au lieu de les dfinir. En effet on ne les connat et on ne les
peut connatre qu'en gros, et par des marques communes. C'est
comme si quelqu'un disait que le corps humain est droit, et
compos de diffrentes parties, sans dire la matire, la
situation, les fonctions, les rapports et les diffrences de ses
parties (MP 6 et max. 106, I 116).

[146] C'est plutt par l'estime de nos sentiments que nous
exagrons les bonnes qualits des autres, que par leur mrite; et
nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons
des louanges. La modestie, qui semble les refuser, n'est en effet
qu'un dsir d'en avoir de plus dlicates (max. 143 et MS 27, I 146
et 147).

[147] On n'aime point  louer, et on ne loue jamais personne sans
intrt. La louange est une flatterie habile, cache et dlicate,
qui satisfait diffremment celui qui la donne et celui qui la
reoit: l'un la prend comme une rcompense de son mrite, l'autre
la donne pour faire remarquer son quit et son discernement (max.
144. I 148).

[148] Nous choisissons souvent des louanges empoisonnes qui
dcouvrent par contre-coup des dfauts en nos amis, que nous
n'osons divulguer (max. 145, I 149).

[149] Nous levons la gloire des uns pour abaisser par l celle
des autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de
Turenne, si on ne voulait pas les blmer tous deux (max. 198, I
149. 2e tat).

[150] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blme qui
leur sert que la louange qui les trahit (max. 147. I 152).

[151] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui
mdisent (max. 148, I 153).

[152] La raillerie est une gaiet agrable de l'esprit, qui enjoue
la conversation, et qui lie la socit si elle est obligeante, ou
qui la trouble si elle ne l'est pas (dbut de MP 34).

[153] Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la
souffre (suite de MP 34).

[154] C'est toujours un combat de bel esprit, que produit la
vanit; d'o vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et
ceux qu'un dfaut reproch fait rougir, s'en offensent galement,
comme d'une dfaite injurieuse qu'ils ne sauraient pardonner
(suite de MP 34).

[155] C'est un poison qui tout pur teint l'amiti et excite la
haine, mais qui corrig par l'agrment de l'esprit, et la
flatterie de la louange, l'acquiert ou la conserve; et il en faut
user sobrement avec ses amis et avec les faibles (fin de MP 34).

[156] L'intrt fait jouer toute sorte de personnages, et mme
celui de dsintress (max. 39, I 43).

[157] Il n'y a que Dieu qui sache si un procd est net, sincre,
et honnte (max. 170, I 178).

[158] La sincrit est une naturelle ouverture du coeur; on la
trouve en fort peu de gens, et celle qui se pratique d'ordinaire
n'est qu'une fine dissimulation pour arriver  la confiance des
autres (max. 62, I 71).

[159] Un habile homme doit savoir rgler le rang de ses intrts,
et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidit les trouble
souvent, en nous faisant courir  cent choses  la fois. De l
vient que pour dsirer trop les moins importantes nous ne faisons
pas assez pour obtenir les plus considrables (max. 66, I 76).

[160] L'intrt,  qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce
qui fait la lumire des autres (max. 40, I 44).

[161] On ne blme le vice, et on ne loue la vertu, que par intrt
(MS 28, I 151).

[162] La nature, qui se vante d'tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion touffe par l'intrt (max. 275, I 299).

[163] Les philosophes ne condamnent les richesses que par le
mauvais usage que nous en faisons: il dpend de nous de les
acqurir et de nous en servir sans crime, au lieu qu'elles
nourrissent et accroissent les vices comme le bois entretient et
augmente le feu. Nous pouvons les consacrer  toutes les vertus,
et les rendre mme par l plus agrables et plus clatantes (MP 3)

[164] Le mpris des richesses, dans les philosophes, tait un
dsir cach de venger leur mrite de l'injustice de la fortune,
par le mpris des mmes biens dont elle les privait... C'tait un
secret qu'ils avaient trouv pour se ddommager de l'avilissement
de la pauvret. C'tait enfin un chemin dtourn pour aller  la
considration qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses (max.
54, I 63).

[165] La finesse n'est qu'une pauvre habilet (MP 2).

[166] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant
de gens d'esprit emploient communment. Les plus habiles affectent
de les viter toute leur vie, pour s'en servir dans quelque grande
occasion et pour quelque grand intrt (max. 124, I 126).

[167] Comme elles sont l'effet d'un petit esprit, il arrive quasi
toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se
dcouvre en un autre (max. 125, I 127).

[168] La plus dlie de toutes les finesses est de faire semblant
de tomber dans les piges que l'on nous rend. On n'est jamais si
aisment tromp que quand on songe  tromper les autres (max. 117,
I 121).

[169] Chacun pense tre plus fin que les autres; et si l'on tait
habile, on ne ferait jamais de finesse ni de trahison (MP 5 et
max. 126, I 128).

[170] La folie nous suit dans tous les temps de la vie; et si
quelqu'un parat sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionnes  son ge et  sa fortune (max. 207, I 219).

[171] Les plus sages le sont dans les choses indiffrentes, mais
ils ne le sont presque jamais dans leurs plus srieuses affaires;
et qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (MS 22, I 132,
et max. 209, I 221).

[172] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
vritable dessein de trahir (max. 120, I 124).

[173] Quelque prtexte que nous donnions  nos afflictions, ce
n'est que l'intrt et la vanit qui les causent (max. 232. I
246).

[174] Il y a une espce d'hypocrisie dans les afflictions; car,
sous prtexte de pleurer une personne qui nous est chre, nous
pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, ou de
notre considration, en la personne que nous avons perdue. De
cette manire les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent
que pour ceux qui les pleurent. J'ai dit que c'tait une espce
d'hypocrisie, parce que par elle l'homme se trompe seulement
lui-mme. Il y en a une autre, qui n'est pas si innocente, et qui
impose  tout le monde. C'est l'affliction de certaines personnes
qui aspirent  la gloire d'une belle et immortelle douleur. Car le
temps, qui consomme tout, ayant consomm ce qu'elles pleurent,
elles ne laissent pas d'opinitrer leurs pleurs, leurs plaintes et
leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et
travaillent  persuader par toutes leurs actions qu'elles
galeront la dure de leurs pleurs  leur propre vie. Cette triste
et fatigante vanit se trouve pour l'ordinaire dans les femmes
ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les chemins 
la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et s'efforcent  se
rendre clbres par la montre d'une inconsolable douleur (cf. la
maxime suivante).

[175] Outre ce que nous avons dit, il y a encore quelques autres
espces de larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui
par consquent s'coulent incontinent. On pleure pour avoir la
rputation d'tre tendre, on pleure pour tre pleur, et on pleure
enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la
prcdente: max. 233, I 247).

[176] Les faux honntes gens sont ceux qui dguisent la corruption
de leur coeur aux autres et  eux-mmes; les vrais honntes gens
sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux
autres (max. 202, I 214).

[177] Le vrai honnte homme est celui qui ne se pique de rien
(max. 203, I 215).

[178] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui
nous paraissent raisonnables et agrables dans la conversation,
c'est qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutt  ce qu'il
veut dire qu' rpondre prcisment  ce qu'on lui dit, et que les
plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive, au mme temps que l'on voit dans
leurs yeux et dans leurs esprits un garement et une prcipitation
de retourner  ce qu'ils veulent dire, au lieu de considrer que
c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres, de
chercher si fort  se plaire  soi-mme, et que bien couter et
bien rpondre c'est une des grandes perfections qu'on puisse avoir
(max. 139. I 141).

[179] La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les
femmes, mais toutes n'en ont pas l'exercice, parce que la
coquetterie de quelques-unes est arrte et enferme par leur
temprament et par leur raison (max. 241. I 263).

[180] La galanterie est un tour de l'esprit par lequel il pntre
les choses les plus flatteuses, c'est--dire celles qui sont les
plus capables de plaire (max. 100, I 110).

[181] La politesse est un tour de l'esprit par lequel il pense
toujours des choses agrables, honntes et dlicates (max. 99. I
109).

[182] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et
qu'il trouve toutes acheves en lui-mme de sorte qu'il semble
qu'elles y soient caches, comme l'or et les diamants dans le sein
de la terre (max. 101. I III).

[183] La politesse des tats est le commencement de leur
dcadence, parce qu'elle applique tous les particuliers  leurs
intrts propres et les dtourne du bien public (MS 52, I 282).

[184] La civilit est une envie d'en recevoir; c'est aussi un
dsir d'tre estim poli (max. 260. I 283).

[185] La souveraine habilet consiste  bien connatre le prix de
chaque chose (max. 244, I 266).

[186] On hait souvent les vices, mais on mprise toujours le
manque de vertu (max. 186, I 195).

[187] Quand on ne trouve point son repos en soi-mme, il est
inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).

[188] Ce qui nous empche souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausset des vertus, c'est que nous croyons trop
aisment qu'elles sont vritables en nous (MP 7).


Sentences et maximes de morale par M. D. L. R. 1663
(B.N., Collection Smith-Lesouef, ms. 90)

[1] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme H
I. (Cf. L 227.)

[2] Si on avait t de ce que l'on appelle force..., et la suite
comme H 6.

[3] La clmence est un mlange de gloire..., et la suite comme L
217 et le dbut de H 7.

[4] On n'est jamais si ridicule..., comme H 15. (Cf. L 220.)

[5] La dure de nos passions..., comme H 86 et L 221.

[6] L'amour est  l'me..., comme L 223. (Cf. H 91.)

[7] La folie suit..., et la suite comme L I. (Cf. H 170.)

[8] L'orgueil a bien plus de part que la charit aux remontrances
que nous faisons  ceux qui commettent des fautes, et nous les
reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader
que nous en sommes exempts. (Cf. L 2 et dbut de H 137.)

[9] Nous sommes proccups de telle sorte en notre faveur que ce
que nous prenons..., et la suite comme H 138. (Cf. L 3.)

[10] Nous promettons..., comme L4 et H 16. suivie de L 5

[11] Ce qui rend nos amitis..., comme L 6 et H 89.

[12] Nous nous persuadons souvent mal  propos d'aimer..., et la
suite comme L 7 (Cf. H 90.)

[13] Les Franais ne sont pas seulement sujets..., comme L 8. (Cf.
H 13.)

[14] Les faux honntes gens..., comme L9 et H 176.

[15] On est au dsespoir d'tre tromp..., comme H 17. (Cf. L 10.)

[16] Les plus sages le sont..., comme L II et dbut de H 171.

[17] L'amour-propre est plus habile..., comme L 12. (Cf. une
phrase au dbut de H 105.)

[18] Il est aussi ais de se tromper soi-mme..., comme L 13 et H
18.

[19] Rien n'est impossible de soi, il y a des voies qui conduisent
 toutes choses; si nous avions assez de volont, nous aurions
toujours assez de moyens. (Cf. L 14 et H 21.)

[20] L'intrt fait jouer..., comme L 15 et H 156, suivi de L 16
(cf. H 8) et de L 17 (H. 173).

[21] C'est plutt par l'estime de nos sentiments..., comme L 18 et
le dbut de H 146.

[22] L'homme est conduit..., comme L 19.

[23] La modestie qui semble refuser..., comme L 20. (Cf. fin de H
146.)

[24] L'orgueil se ddommage toujours..., comme L 21 et H 139.

[25] L'amiti la plus sainte..., comme L 22. (Cf. H 88.)

[26] La flicit est dans le got..., comme L 23. (Cf. H 122.)

[27] Quand on ne trouve point son repos..., comme L 24 et H 187.

[28] On ne fait point de distinction dans les espces de colres,
bien qu'il y en ait..., et la suite comme L 25. (Cf. H 135.)

[29] Quoique toutes les passions..., comme L 26 et H 87.

[30] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manire parce
qu'elle ne cherche..., et la suite comme L 27 et H 104.

[31] Quelque diffrence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant une certaine proportion des biens et des maux qui les
rend gales (Cf. L 28 et H 126.)

[32] On n'aime point  louer..., comme H 147 (cf. dbut de L 29),
sauf deux variantes: celui qui la reoit et celui qui la donne (au
lieu de: celui qui la donne et celui qui la reoit); un la prend
(au lieu de: l'un la prend.)

[33] Nous choisissons toujours des louanges empoisonnes qui
dcouvrent par contre-coup des dfauts en nos amis, que nous
n'osons divulguer. (Cf. suite de L 29 et dbut de H 148.)

[34] Nous levons la gloire des uns..., comme H 149. (Cf. fin de L
29.)

[35] Il est malais de dfinir l'amour; tout ce qu'on peut dire
est que dans l'me c'est une passion de rgner, dans les esprits
c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cache
et dlicate de jouir de ce que l'on aime aprs beaucoup de
misres. (Cf. L 30 et H 93.)

[36] Quelques grands avantages que la nature donne..., comme L 31
et H 121.

[37] Il n'y a point de libralit..., comme L 32 et H 29.

[38] L'amour de la gloire..., comme H III (Cf. L 33.)

[39] On pourrait dire qu'il n'est point..., et la suite comme L 34
et H 123.

[40] On ne veut point perdre la vie..., comme H 116. (Cf. L 35.)

[41] La valeur, dans les simples soldats..., comme L 36 et H 117.

[42] Les crimes deviennent innocents, et mme glorieux, par leur
nombre et par leur excs; de l vient que les voleries publiques
sont des habilets, et que prendre des provinces injustement
s'appelle faire des conqutes. Le crime a ses hros ainsi que la
vertu. (Cf. L 37 et H 4.)

[43] Les grands et les ambitieux..., comme H 119. (Cf. L 38.)

[44] Le vrai honnte homme est celui qui ne se pique de rien.
(Comme H 177, cf. L 39.)

[45] La gnrosit c'est un dsir de briller..., comme L 40. (Cf.
H 120.)

[46] Le jugement n'est autre chose... de son tendue, de sa
profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
et de sa dlicatesse. L'tendue de l'esprit est la mesure de sa
lumire; la profondeur est celle qui dcouvre le fond des choses;
le discernement compare et distingue les choses. La justesse ne
voit que ce qu'il faut voir; la droiture prend toujours le bon
droit des choses; la dlicatesse aperoit les choses
imperceptibles, et le jugement prononce ce que les choses sont. Si
on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualits ne sont
autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voyant tout
remontre dans la plnitude de ces lumires tous les avantages dont
nous venons de parler. (Cf. L 41 et H 38-39.)

[47] Quand la vanit ne fait point parler..., comme L 42 et H 144.

[48] La sincrit est une naturelle ouverture..., et la suite
comme L 43. (Cf. H 158.)

[49] La finesse n'est qu'une pauvre habilet. (Comme L 44 et H
165.)

[50] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45, mais sans la
citation italienne.

[51] Nous rcusons tous les jours des juges pour le plus petit
intrt, et nous commettons..., et la suite comme L 46.

[52] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant de
gens d'esprit emploient communment, les plus habiles affectant de
les rejeter toute leur vie pour s'en servir en quelque grand
intrt. (Cf. L 47 et H 166.)

[53] Comme la finesse est l'effet..., comme L 48. (Cf. H 167.)

[54] On s'est tromp quand on a cru, aprs tant de grands
exemples, que l'amour et l'ambition triomphent toujours des autres
passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est, qui en
est le plus souvent la matresse; elle usurpe insensiblement sur
tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y
dtruit et y consomme toutes les passions et toutes les vertus.
(Cf. L 84 et H 94.)

[55] Rien ne nous plat tant..., comme H 141, sauf une variante:
leur emploi au lieu de leurs emplois, et la fin: que la confiance
est comme un relchement de l'me, caus par le nombre et par le
poids des choses dont elle est pleine. (Cf. L 49.)

[56] Nous ne nous apercevons que des emportements et des
mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre temprament,
comme de la violence, de la colre, etc., mais personne quasi ne
s'aperoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et rgl qui
meut et tourne doucement et imperceptiblement notre volont  des
actions diffrentes; elles veulent ensemble..., et la suite comme
L 50. (Cf. H 136.)

[57] La piti est un sentiment..., comme L 51 et H 22, sauf un
mot: actions au lieu de occasions.

[58] Qui considrera superficiellement tous les effets de la
bont..., comme H 35, sauf la fin: il runit, il dispose et tourne
tous les hommes en sa faveur. (Cf. L 52.)

[59] L'humilit est une feinte soumission..., comme H 25, sauf
deux diffrences: I sous toutes ses figures au lieu de dans toutes
ses figures; 2 o on l'lve au lieu de o l'on l'lve. (Cf. L
53.)

[60] La parfaite valeur et la poltronnerie complte sont des
extrmits o l'on arrive rarement. L'espace qui est entre les
deux est vaste, et contient toutes les autres espces de courage:
il y a plus de diffrence entre elles qu'il y en a entre les
visages et les humeurs; cependant elles conviennent en beaucoup de
choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se relchent et se rebutent
aisment par sa dure; il y en a qui sont assez contents quand ils
ont satisfait  l'honneur du monde, et qui font fort peu de choses
au del. On en voit qui ne sont pas toujours galement matres de
leur peur. D'autres se laissent quelquefois emporter  des
pouvantes gnrales. D'autres vont  la charge pour n'oser
demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve  qui l'habitude
des moindres prils affermit le courage, et les prpare 
s'exposer  des plus grands. Outre cela, il y a un rapport gnral
que l'on remarque entre tous les courages des diffrentes espces
dont nous venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la
crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne
la libert de se mnager. Il y a encore un autre mnagement plus
gnral qui,  parler plus absolument, s'tend sur toutes sortes
d'hommes c'est qu'il n'y en a point qui fassent ce qu'ils seraient
capables de faire dans une occasion s'ils avaient une certitude
d'en revenir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort
te quelque chose  leur valeur et diminue son effet. (Cf. L 54 et
H 113.)

[61] On lve la prudence jusques au ciel., comme L 55. sauf une
diffrence aussi peu connue au lieu de inconnue. (Cf. H 14.)

[62] Rien n'est plus divertissant que de voir..., comme L 56 sauf
deux diffrences: I recevoir des conseils au lieu de recevoir des
conduites; 2 il pare d'abord la sincrit de son avis au lieu de
il paie d'abord la sincrit de son ami. (Cf. H 19.)

[63] Il y a une espce d'hypocrisie dans les afflictions, car,
sous prtexte de pleurer une personne qui nous est chre, nous
pleurons les ntres, c'est--dire la diminution de notre bien, de
notre plaisir ou de notre considration, en la personne que nous
pleurons. De cette manire les morts ont l'honneur des larmes qui
ne coulent que pour ceux qui les pleuraient. J'ai dit que c'tait
une espce d'hypocrisie parce que par elle l'homme se trompe
seulement lui-mme. Il y en a une autre qui n'est pas si innocente
et qui impose  tout le monde, c'est l'affliction de certaines
personnes qui aspirent  la gloire d'une belle et immortelle
douleur; car, le temps, qui consomme tout, l'ayant consomme,
elles ne laissent pas d'opinitrer leurs plaintes et leurs
soupirs; elles prennent un personnage lugubre et travaillent 
persuader par toutes leurs actions qu'elles galeront la dure de
leurs pleurs  leur propre vie. Cette triste et fatigante vanit
se trouve pour l'ordinaire dans les femmes ambitieuses, parce que,
leur sexe leur fermant tous chemins  la gloire, elles se jettent
dans celui-ci, et s'efforcent  se rendre clbres par la montre
d'une inconsolable douleur. (Cf. L 57 et H 174.) Suivi de Outre ce
que nous avons dit..., comme L 58 et H 175.

[64] Les philosophes, et Snque surtout..., comme L 59. (Cf. H
142.)

[65] Les affaires et les actions des grands hommes..., comme L 60
et H 103, sauf les derniers mots: on est loign au lieu de on en
est loign.

[66] Comment prtendons-nous qu'un autre..., comme L 61.

[67] Les philosophes ne condamnent les richesses que par les
mauvais usages ..., et la suite comme L 62. (Cf. H 163.)

[68] Celui-l n'est pas raisonnable..., comme L 63 et H 23.

[69] La plus dlie de toutes les finesses..., comme H 168. (Cf. L
64.)

[70] La pure valeur (s'il y en avait)..., comme L 65 et H 114.

[71] L'intrpidit est une force extraordinaire..., comme L 66 et
H 115.

[72] L'orgueil, comme lass de ses artifices..., comme H 143. (Cf.
L 67.)

[73] La politesse est un tour de l'esprit..., comme H 181. (Cf. L
68.)

[74] La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel
il pntre les choses les plus flatteuses, c'est--dire celles qui
sont les plus capables de plaire aux autres. (Cf. L 69 et H 180.)

[75] Qui ne rirait de la modration..., comme L 70. (Cf. H 27.)

[76] La modration dans la bonne fortune..., comme L 71 et le
dbut de H 26.

[77] La politesse des tats..., comme L 72 et H 183.

[78] La faiblesse de l'esprit..., comme H 20. (Cf. L 73.)

[79] La gravit est un mystre du corps..., comme L 74 et H 9;
suivi de: La svrit des femmes c'est un ajustement et un fard
qu'elles ajustent [sic]  leur beaut..., et la suite comme H. 10.
(Cf. L 75.)

[80] Ceux qui voudraient dfinir la victoire..., comme L 76, mais
avec omission des mots comme les potes (Cf. H 134)

[81] La modration dans la bonne fortune..., comme L 77, (Cf. fin
de H 26.)

[82] La persvrance n'est digne de blme ni de louange..., comme
L 78 et H 40.

[83] La nature fait le mrite, et la fortune le met en oeuvre. La
civilit est une envie d'en recevoir, c'est aussi un dsir d'tre
estim poli. (Comme L 79-80, et H 124 suivi de H 184.)

[84] La vrit qui fait les gens vritables est une perceptible
ambition..., et la suite comme L 81 et H 41.

[85] Nous avouons nos dfauts..., comme L 82 et H 24.

[86] La clmence des princes est une politique..., comme L 83.
(Cf. fin de H 7)

[87] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses..., comme L 85.

[88] Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de la
lgret de l'esprit qui  tous moments change d'opinion, ou
plutt de la pauvret de l'esprit qui reoit toutes les opinions
des autres; l'autre, qui est plus excusable, vient de la fin du
got des choses que l'on aimait. (Cf. L 86 et H 101.)

[89] La sobrit est l'amour de la sant..., comme L 87 et H 30.

[90] La chastet des femmes est l'amour de leur rputation et de
leur repos. (Cf. L 88 et H 28.)

[91] Le mpris des richesses, dans les philosophes..., comme H
164, sauf une variante: un chemin dtourn de la pauvret au lieu
de un chemin dtourn. (Cf. L 89.)

[92] La fidlit est une invention rare..., comme H 31,  une
lgre diffrence prs: quelque occasion au singulier. (Cf. L 90.)

[93] L'ducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
qu'on leur inspire. (Comme L 91 et H 32.)

[94] Notre repentir ne vient point de nos actions..., comme L 92
et H 33.

[95] Il y a des hros en mal comme en bien. (Comme L 93.)

[96] L'amour-propre est l'amour de soi-mme..., comme L 94, sauf
les variantes suivantes:

Ier alina: leur en donnait les moyens (au lieu de leur en ouvrait
les moyens)--des mtamorphoses (au lieu de de la mtamorphose)

2e alina: On ne peut en sonder la profondeur (au lieu de On ne
peut sonder la profondeur)--il y conoit (sans et)--il en
forme quelquefois de si monstrueuses (sans mme).

3e alina: lorsqu'il les a rassasis (au lieu de qu'il a
rassasis).

5e alina: plutt que par les beauts (au lieu de plutt que par
la beaut)--qu'il court lorsqu'il suit les choses (sans les mots
et qu'il suit son gr).

6e alina: Il est tout le contraire (au lieu de II est tous les
contraires)--il est imprieux, il est obissant (au lieu de il
est imprieux et obissant).

7e alina: qui le tournent (au lieu de qui les tournent)-- la
gloire et aux richesses (au lieu de  la gloire ou aux richesses)
--il y en a une infinit (au lieu de il en a une infinit)--
omission des mots car il est naturellement inconstant de toutes
manires.

8e alina: mais qu'il poursuit parce qu'il les veut (au lieu de et
qu'il poursuit seulement parce qu'il les veut).

9e alina: conserve sa fiert (sans toute)

10e alina: et il s'accommode (au lieu de il s'accommode).

IIe alina: il ruine (au lieu de il se ruine)--il se change
seulement (au lieu de il le change seulement)--dans les
triomphes de sa dfaite (au lieu de dans le triomphe de sa
dfaite). (Cf. H 105)

[97] L'intention de ne jamais tromper nous expose  tre souvent
tromps. (Comme L 95.)

[98] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
(Comme L 96.)

[99] La ruine du prochain plat aux amis et aux ennemis. (Comme L
97.)

[100] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point la
faveur, qui se console et s'adoucit par le mpris des favoris;
c'est enfin une secrte envie de la dtruire qui fait que nous
leur tons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ter ceux de
tout le monde. (Cf. L 98 et H 132.)

[101] Chaque homme n'est pas plus diffrent..., comme L 99 et H
70.

[102] Il est de la reconnaissance..., comme L 100, sauf une
variante: trouver facilement au lieu de trouver plus facilement.
(Cf. H 12)

[103] La coutume que nous avons de nous dguiser aux autres pour
acqurir leur estime fait qu'enfin nous nous dguisons nous-mmes.
(Cf. L 101)

[104] Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102 et H
125.

[105] Il y a des personnes  qui leurs dfauts sient bien...,
comme L 103. (Cf. H 58.)

[106] La rconciliation avec nos ennemis..., comme L 104 et H II

[107] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
leur perscution et leur haine que les bonnes qualits que nous
avons. (Cf. L 105.)

[108] Une des choses qui fait que nous trouvons si peu de gens qui
paraissent raisonnables et aimables dans la conversation est qu'il
n'y a..., et la suite comme L 106. (Cf. H 178.)

[109] Comme si ce n'tait pas assez  l'amour-propre..., comme L
107, sauf les diffrences suivantes: celle de transformer les
objets (au lieu de celle de transformer ses objets)--lorsque
personne ne nous est contraire (au lieu de lorsqu'une personne
nous est contraire)--notre amour-propre juge les actions (au
lieu de notre amour-propre juge ses actions)--du biais dont nous
le regardons (au lieu de des biais dont nous les regardons). (Cf.
H 106.)

[110] Quoique toutes les passions montrent cette vrit..., comme
L 108, sauf trois variantes: ou l'infidlit au lieu de ou
infidlit--omission des mots contre sa matresse--que la vue
a calm au lieu de que sa vue a calm. (Cf. H 107.)

[111] La justice n'est qu'une vive apprhension..., comme L 109,
sauf les diffrences suivantes: qu'on ne nous te au lieu de qu'on
nous te--cette considration et le respect au lieu de cette
considration et ce respect--que la naissance ou la fortune lui
ont donns au lieu de que la naissance ou la fortune lui a donns.
(Cf. fin de H 37.)

[112] La justice, dans les bons juges qui sont modrs, n'est que
l'amour dans leur lvation [sic]. (Cf. L 110 et dbut de H 37.)

[113] Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme L III, sauf
une variante: l'imitation d'agir honntement au lieu de
l'imitation des biens. (Cf. H 46.)

[114] Nul ne mrite d'tre lou..., et la suite comme H 36. (Cf. L
112.)

[115] Chacun pense tre plus sage que les autres. (Cf. L 113 et
dbut de H 169.)

[116] L'aveuglement des hommes..., comme L 114 (Cf. H 140.)

[117] La constance en amour..., comme L 115. (Cf. H 100.)

[118] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis suivant leurs
mrites, mais selon nos besoins..., et la suite comme L 116.

[119] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mlange..., et la
suite comme L 117. (Cf. H 92.)

[120] On hait souvent les vices, mais on mprise toujours le
manque de vertu. (Comme L 118 et H 186.)

[121] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend
quasi les plus sots habiles. (Cf. L 119 et H 69.)

[122] Il y a des gens niais qui se connaissent sots et qui
emploient habilement leur sottise (Cf. L 120 et H 59.)

[123] Tout le monde trouve  redire en autrui ce qu'on trouve 
redire en lui (Comme H 71; cf. L 121.)

[124] On ne saurait compter toutes les espces de vanit. Pour les
savoir, il faut savoir le dtail des choses, et comme il est
presque infini, de l vient que si peu de gens sont savants et que
nos connaissances sont superficielles et imparfaites; on dcrit
les choses au lieu de les dfinir; en effet on ne les connat et
on ne les fait connatre qu'en gros et par des marques communes.
C'est comme si quelqu'un disait que ce corps humain est droit et
compos de diffrentes parties, sans dire le nombre, la situation,
les fonctions, les rapports et les diffrences de ces parties (Cf.
L 122-123, et H 145.)

[125] Il est bien malais de distinguer la bont..., comme L 124
et H 34.

[126] On incommode toujours les gens quand on est persuad de ne
les pouvoir jamais incommoder. (Cf. L 125.)

[127] Les grandes et clatantes actions..., comme H 102, sauf deux
diffrences comme des effets des grands intrts, au lieu que ce
sont d'ordinaire des effets de l'humeur (au lieu de: comme les
effets des grands intrts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les
effets de l'humeur)--l'ambition d'tre matres du monde (au lieu
de: l'ambition qu'ils avaient de se rendre matres du monde). (Cf.
L 126.)

[128] Les passions sont les seuls orateurs..., comme L 127, sauf
une diffrence: et l'homme le plus simple les persuade mieux, au
lieu de et l'homme le plus simple, qui sent, persuade mieux. (Cf.
H 45.)

[129] La vraie loquence consiste  dire tout ce qu'il faut et ne
dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128 et H 43.)

[130] Ceux qui se sentent du mrite..., comme L 129 et dbut de H
127, sauf une variante des vritables hros au lieu de de
vritables hros.

[131] La coquetterie est le fond de l'humeur..., comme L 130 et H
179.

[132] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass sans la
compagnie des sots. (Cf. L 131 et H 72.)

[133] Les penses et les sentiments ont chacun un ton de voix...,
comme L 132. sauf les derniers mots: et dplaisent au lieu de ou
dplaisent. (Cf. H 73-74.)

[134] Il y a des jolies choses que l'esprit..., et la suite comme
L 133 et H 182.

[135] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire
infailliblement. (Comme H 75, cf. L 134.)

[136] L'approbation qu'on donne  l'esprit et  la beaut et  la
valeur les augmente, les perfectionne et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'avaient t capables de faire d'eux-mmes
(Cf. L 136.)

[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme H 76.
(Cf. L 137.)

[138] La faiblesse fait connatre [sic] plus de trahisons que les
vritables desseins de trahir. (Cf. L 135 et H 172)

[139] Nous n'avons pas assez de force pour suivre notre raison.
(Cf. L 138 et H 77.)

[140] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles..., comme
H 78. (Cf. L 139.)

[141] Les grandes mes ne sont pas celles qui ont moins de
passions et plus de vertus que les mes communes, mais seulement
celles qui ont de plus grandes vues. (Cf. L 140 et H 79.)

[142] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux
qu'on espre. (Comme H 128; cf. L 141.)

[143] On se vante souvent mal  propos..., comme L 142 et H 80,
sauf une omission: l'homme au lieu de et l'homme.

[144] Ce qui nous empche souvent de bien juger..., comme L 143 et
H 188, sauf une variante: est que au lieu de c'est que.

[145] La sant de l'me n'est pas plus assure..., comme H 81,
sauf trois variantes: que nous puissions au lieu de que nous
paraissions--point encore au lieu de pas encore--que l'on est
au lieu de qu'on l'est. (Cf. L 144.)

[146] On blme l'injustice, non pas pour la haine qu'on a pour
elle, mais pour le prjudice qu'on en reoit. (Cf. L 145.)

[147] Un habile homme doit savoir rgler le rang de ses
intrts..., comme L 146.

[148] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de
la fortune. (Comme L 147 et fin de H 136.)

[149] La honte, la paresse et la timidit..., et la suite comme L
148 et H 5.

[150] On a plus de raison quand on espre plus d'en trouver aux
autres. (Cf. L 149.)

[151] Ceux qu'on excute affectent..., comme L 150 et H 48, sauf
une variante: ce qu'un mouchoir au lieu de ce que le mouchoir.

[152] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice. (Comme L 151; cf. dbut de H 37.)

[153] Il n'y a pas moins d'loquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles. (Comme L 152 et H 44.)

[154] La plupart des hommes s'exposent assez..., comme L 153 et H
118.

[155] On ne loue que pour tre lou. (Comme L 154.)

[156] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155. (Cf. H 157.)

[157] La souveraine habilet consiste  bien connatre le prix de
chaque chose. (Comme L 156 et H 185.)

[158] Si on tait assez habile, on ne ferait point de finesses ni
de trahisons (Cf. fin de H 169.)

[159] On ne blme le vice et on ne loue la vertu que par
l'intrt. (Cf. L 157 et H 161.)

[160] La vrit est le fondement et la justification de la beaut.
(Comme L 158 et dbut de H 42.)

[161] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions
pas de celui des autres. (Comme L 159 et fin de H 137.)

[162] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous dsirons
toutes choses comme si nous tions immortels. (Comme L 160; cf. H
50.)

[163] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blme qui
leur sert que la louange qui les trahit. (Comme L 161 et H 150.)

[164] La subtilit est une fausse dlicatesse, et la dlicatesse
est une subtilit solide. (Comme H 51; cf. L 162.)

[165] La vrit est le fondement et la raison de la perfection et
de la beaut..., comme L 163 et H 42.

[166] Les passions ont une injustice..., comme L 164, sauf une
variante; dire tout ce qui lui plat au lieu de dire quasi tout ce
qui lui plat. (Cf. H 82.)

[167] Le monde, ne connaissant point le vritable motif, n'a garde
de le pouvoir rcompenser..., et la suite comme L 165 et H 52,
sauf deux variantes des belles qualits au lieu de de belles
qualits--ne soit point de l'or au lieu de ne soit pas de l'or.

[168] Comme il y a des bonnes viandes..., et la suite comme L 166
et H 53.

[169] Nous ne sommes pas difficiles  consoler des disgrces de
nos amis lorsqu'elles aident  nous faire faire quelques belles
actions. (Cf. L 167.)

[170] Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont
bientt oublis. (Cf. L 168.)

[171] L'intrt donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L
169.)

[172] Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la
reconnaissance..., et la suite comme L 170.

[173] Pour s'tablir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
pour y paratre tabli. (Comme L 171 et dbut de H 61)

[174] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme
L 172 et la fin de H 61.

[175] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps, quelque sots et dgotants qu'ils
soient. (Cf. L 173 et H 62.)

[176] Comme dans la nature il y a une ternelle gnration...,
comme L 174, sauf une variante: des passions au lieu de de
passions. (Cf. H 64.)

[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
semblable..., comme H 65. (Cf. L 175.)

[178] Peu de gens sont cruels de cruaut, mais les hommes sont
cruels et inhumains d'amour-propre. (Cf. L 176 et fin de H 110.)

[179] L'intrt parle toute sorte de langues..., comme L 177.

[180] L'intrt est toujours la dupe du coeur. (Cf. L 178 et H
83.)

[181] Quelque industrie que l'on ait  cacher ses passions...,
comme H 84. (Cf. L 179.)

[182] La philosophie triomphe aisment des maux passs..., comme L
180 et H 85.

[183] Ce qui fait tout le mcompte dans la reconnaissance qu'on
attend des grces qu'on a fait, c'est que..., et la suite comme L
181.

[184] La vanit, et la honte, et surtout le temprament, fait la
valeur des hommes, dont on fait tant de bruit (Cf. L 182 et H
112.)

[185] Il y a des gens dont le mrite..., comme L 183 et H 57.

[186] On se console souvent d'tre malheureux en effet pour
certain plaisir qu'on trouve  le paratre. (Cf. L 184 et fin de H
127.)

[187] On admire tout ce qui blouit..., comme L 185, sauf une
variante: qui donne souvent au lieu de et donne souvent. (Cf. H
54.)

[188] Les rois font des hommes comme des pices de monnaie...,
comme L 186. (Cf. H 55.)

[189] La vertu est un fantme..., comme L 187 (Cf. H 2.)

[190] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188, sauf
l'omission d'un et (par la coutume au lieu de et par la coutume).
(Cf. H 49)

[191] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est
contrefait dplat, et les seules choses charment qui sont
naturelles. (Cf. L 189 et H 47.)

[192] Dieu a mis des talents diffrents dans l'homme comme il a
plant des diffrents arbres dans la nature..., et la suite comme
H 60, sauf la fin: ne saurait produire les effets des talents les
plus communs; de l vient qu'il est aussi ridicule de vouloir
faire des semes sans en avoir la graine en soi que de vouloir
qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait pas sem de
ses oignons. (Cf. L 190.)

[193] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqurir.
(Comme L 191 et H 63.)

[194] L'intrt,  qui on reproche..., comme H 160. (Cf. L 192.)

[195] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui
mdisent. (Comme L 193 et H 151.)

[196] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualits, il en faut
avoir l'conomie. (Cf. L 194 et H 56.)

[197] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas t cr comme
il est, est que plus il devient raisonnable..., et la suite comme
L 195 et H 66.

[198] On se mcompte toujours dans le jugement..., comme L 196 et
H 67: suivie de Il faut une certaine proportion entre les actions
et les desseins qui les produisent, ou les actions ne font tous
les effets qu'elles doivent faire (cf. L 197 et H 68.)

[199] Quoique la grandeur des ministres se forme par la grandeur
de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de
quelque petit dessein. (Cf. L 198 et H 131.)

[200] La nature, qui se vante d'tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion touffe par un intrt. (Cf. L 199 et H 162.)

[201] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L
200 et fin de H 171.)

[202] Les grands hommes s'abattent et se dmontent enfin..., et la
suite comme L 201 et H 133.

[203] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L
202 et H 129.

[204] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
dfauts. (Comme L 203 et H 130.)

[205] Toutes les vertus des hommes se portent dans l'intrt,
comme les fleuves se perdent dans la mer. (Cf. L 204 et H 3.)

[206] Il n'y a point de dguisement qui puisse longtemps cacher
l'amour o il est ou le feindre o il n'est pas. (Cf. L 224 et H
95.)

[207] Comme on n'est jamais libre..., comme L 225, sauf les
derniers mots: de ses amants au lieu de son amant (Cf. H 96.)

[208] Si on jugeait de l'amour..., et la suite comme L 219 et H
97.

[209] On peut trouver des femmes qui n'ont point fait de
galanteries..., et la suite comme H 98. (Cf. L 222.)

[210] Il y a deux sortes de constances en amour..., et la suite
comme H 99, sauf une variante: que l'on se fait un honneur au lieu
de qu'on se fait honneur. (Cf. L 226.)


Manuscrit dit par douard de Barthlemy

[1] Nous sommes proccups de telle sorte en notre faveur...,
comme L 3.

[2] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il
lui plat, il se fait plusieurs vertus. (Cf. L 246.)

[3] La modration dans la bonne fortune..., comme L 71.

[4] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du
monde. (Comme L 12.)

[5] La dure de nos passions ne dpend pas de nous plus que la
dure de notre vie. (Cf. L 221.)

[6] La passion fait souvent un sot du plus habile homme, et rend
souvent le plus sot habile. (Cf. L 119.)

[7] Dieu a mis des talents diffrents dans l'homme comme il a
plant des arbres diffrents dans la nature, en sorte que chaque
talent ainsi que chaque arbre a sa proprit et son effet qui leur
sont particuliers; de l vient que le poirier le meilleur du monde
ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent
le plus excellent ne saurait produire les mmes effets du talent
le plus commun. De l aussi vient qu'il est aussi ridicule de
vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi, que de
vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait
point sem d'oignons. (Cf. L 190.)

[8] La vrit est le fondement et la justification de la beaut.
(Comme L 158.)

[9] La ruine du prochain plat aux amis et aux ennemis. (Comme L
97.)

[10] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de
gens d'esprit emploient si communment; les plus habiles affectent
de les viter toute leur vie pour s'en servir  quelque grande
occasion et par quelque grand intrt. (Cf. L 47.)

[11] Il y a des hommes que l'on estime..., comme L 205, avec toute
vertu au singulier.

[12] La vertu est un fantme form par nos passions  qui on donne
un nom honnte afin de faire impunment ce qu'on veut. (Cf. L
187.)

[13] On ne saurait compter toues les espces de vanits. (Cf. L
122.)

[14] La vrit qui fait les hommes vritables..., et la suite
comme L 81.

[15] Chaque homme n'est pas plus diffrent des autres hommes qu'il
l'est souvent de lui-mme. (Comme L 99.)

[16] L'amour-propre est l'amour de soi-mme... Long dveloppement
semblable  la maxime I de la premire dition (MS I),  trois
petites variantes prs: il travaille lui-mme  sa ruine (au lieu
de il travaille mme  sa ruine)--on le trouve qui triomphe (au
lieu de on le retrouve qui triomphe)--trouve dans la violence
continuelle de ses vagues (au lieu de trouve dans le flux et le
reflux de ses vagues continuelles). (Cf. L 94.)

[17] Enfin l'orgueil, comme lass de ses artifices..., comme L 67,
sauf une variante: un visage naturel (au lieu de son visage
naturel).

[18] Ces grandes et clatantes actions..., et la suite comme L
126,  l'exception des derniers mots: un effet de jalousie (au
lieu de un effet de la jalousie).

[19] Les passions sont les seuls orateurs..., comme au dbut de L
127, jusqu' infaillibles.

[20] Les passions ont une injustice..., comme L 164 ( ceci prs
que la fin comporte des lapsus qui la rendent inintelligible).

[21] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent du fourgon.
(Cf. L 121.)

[22] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent pas assez
d'ordinaire ce qui en est l'origine. (Cf. L 237.)

[23] On blme l'injustice, non par la haine qu'on en a, mais pour
le prjudice qu'on en reoit. (Cf. L 145.)

[24] On ne blme le vice et on ne loue la vertu que par intrt.
(Comme L 157.)

[25] On ne fait point de distinction dans la colre..., comme L
25.

[26] Les rois font des hommes comme des pices de monnaie...,
comme L 186.

[27] Peu de gens sont cruels de cruaut, mais tous les hommes sont
cruels d'amour-propre. (Cf. L 176.)

[28] Dieu a permis, pour punir l'homme du pch originel..., comme
L 256.

[29] Comme dans la nature il y a une ternelle gnration....,
comme L 174.

[30] Quelque industrie qu'on ait  cacher ses passions..., et la
suite comme L 179.

[31] L'intrt est l'ami de l'amour-propre, de sorte que comme le
corps priv de son me est sans vie, sans oue, sans connaissance,
sans sentiment et sans mouvement, de mme l'amour-propre spar,
s'il faut dire ainsi, de son intrt, ne vit, n'entend..., et la
suite comme L 270.

[32] Les Franais ne sont pas seulement sujets  perdre, comme la
plupart des hommes, le souvenir des bienfaits et des injures, mais
ils hassent ceux qui les ont obligs; l'orgueil et l'intrt
produisent partout l'ingratitude..., et la suite comme L 8.

[33] La clmence des princes est une politique..., comme L 83

[34] La clmence est un mlange de gloire, de paresse et de
crainte dont nous faisons une vertu. (Cf. L 217.)

[35] La modration des personnes heureuses est le calme de leur
humeur adoucie par la possession du bien. (Cf. dbut de L 77.)

[36] Nous craignons toutes choses comme mortels..., comme L 160,
avec le deuxime toute chose au singulier.

[37] Il semble que c'est le diable qui a tout exprs plac la
paresse sur la frontire de plusieurs vertus. (Comme L 209.)

[38] On n'a plus de raison quand on n'espre plus d'en trouver aux
autres. (Comme L 149.)

[39] Les philosophes, et Snque surtout..., comme L 59.

[40] Les plus sages le sont dans toutes les choses
indiffrentes..., et la suite comme L II.

[41] Toutes les passions ne sont que les divers degrs de la
chaleur et de la froideur du sang. (Cf. L 251.)

[42] La sobrit est l'amour de la sant ou l'impuissance de
manger beaucoup. (Comme L 87.)

[43] Les grandes mes ne sont pas celles..., comme L 140, sauf la
fin: les plus grandes vues au lieu de de plus grandes vues.

[44] La crainte du blme et du mpris qui suivent ceux qui
s'enivrent de leur bonheur, c'est une vaine ostentation de la
force de notre esprit, enfin..., et la suite comme la fin L 77.

[45] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux
d'autrui. (Comme L 5.)

[46] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
renfermer leur agitation dans leur coeur. (Cf. L 16.)

[47] Ceux qu'on excute affectent quelquefois..., comme L 150.

[48] La philosophie triomphe aisment des maux passs..., comme L
180.

[49] Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188.

[50] On se console souvent d'tre malheureux en effet..., comme L
184.

[51] Quand on ne trouve pas son repos en soi-mme, il est inutile
de le chercher ailleurs. (Cf. L 24.)

[52] Comment peut-on rpondre si hardiment de soi-mme, puisqu'il
faut auparavant pouvoir rpondre de sa fortune? (Cf. L 214.)

[53] L'amour est  l'me de celui qui aime ce que l'me est au
corps qu'elle anime. (Comme L 223.)

[54] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on
ne peut se plaindre avec justice de la cruaut de ses matresses,
ni de la lgret de son amant. (Cf. L 225.)

[55] La justice dans les bons juges n'est que l'amour de
l'approbation; dans les ambitieux, c'est l'amour de leur
lvation. (Cf. L 110.)

[56] Comment prtendons-nous qu'un autre garde notre secret si
nous n'avons pas pu le garder nous-mmes? (Cf. L 61.)

[57] Les grands hommes s'abattent et se dmontent..., comme L 201,
sauf une variante: et non pas par celle de leur coeur au lieu de
et non pas par celle de leur me.

[58] On n'oublie jamais si bien la chose [sic] que quand on s'est
lass d'en parler. (Cf. L 213.)

[59] Quoique toutes les passions se dussent cacher..., comme L 26

[60] La jalousie est raisonnable en quelque manire..., comme L
27.

[61] Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire point tant
les perscutions et leur haine que les bonnes qualits que nous
avons. (Cf. L 105.)

[62] Rien n'est impossible de soi..., comme L 14.

[63] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
dfauts, c'est la facilit que l'on a  croire ce qu'on dsire.
(Cf. L 269.)

[64] Si nous n'avions pas de dfauts, nous ne serions pas si aises
d'en remarquer aux autres. (Cf. L 257.)

[65] Le remde de la jalousie est la certitude de ce qu'on a
craint..., et la suite comme L 240, sauf la fin: le doute et les
soupons au lieu de les doutes et les soupons.

[66] L'orgueil se ddommage toujours..., comme L 21.

[67] Si nous n'avions pas d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas
de celui des autres. (Cf. L 159.)

[68] L'orgueil est gal dans tous les hommes..., comme L 211.

[69] L'orgueil a bien plus de part que la bont aux remontrances
que nous faisons  ceux qui commettent des fautes; et nous ne les
reprenons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader
que nous en sommes exempts. (Cf. L 2.)

[70] Dieu seul fait les gens de bien..., comme L 45.

[71] Les crimes deviennent innocents et mme glorieux..., comme L
37, sauf une variante: s massacres de provinces au lieu de les
massacres des provinces.

[72] Ceux qui voudraient dfinir la victoire..., comme L 76.

[73] L'imitation est toujours malheureuse..., comme L 189. sauf
une variante: plaisent au lieu de charment.

[74] Nous promettons selon nos esprances, et nous tenons selon
nos craintes. (Comme L 4.)

[75] L'intrt fait jouer toute sorte de personnages et mme celui
de dsintress. (Comme L 15.)

[76] On n'est jamais si ridicule par les qualits que l'on a que
par celles que l'on affecte d'avoir. (Cf. L 220.)

[77] L'esprance et la crainte sont insparables..., comme L 261.

[78] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la
vrit..., comme L 206.

[79] L'intrt,  qui on reproche d'aveugler les uns..., comme L
192.

[80] Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent
difficilement s'appliquer aux grandes..., et la suite comme L 85.

[81] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre
raison. (Comme L 138.)

[82] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant
que par son espoir [sic] il vise  un endroit, son coeur
s'achemine insensiblement  un autre. (Cf. L 19.)

[83] Le caprice de l'homme est encore plus bizarre que celui de la
fortune. (Cf. L 147.)

[84] Le dsir de vivre ou de mourir sont des gots de l'amour-propre
dont il ne faut pas plus disputer que des gots de la langue ou
du choix des couleurs. (Cf. L 243.)

[85] La flicit est dans le got et non pas dans les choses, et
c'est pour avoir ce qu'on aime est heureux, et non pas pour avoir
ce que les autres trouvent amiable [sic]. (Cf. L 23.)

[86] On n'est jamais si malheureux qu'on craint, ni si heureux
qu'on espre. (Comme L 141.)

[87] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur
mrite, mais selon nos besoins, et selon l'opinion que nous
croyons leur avoir donne de ce que nous valons. (Cf. L 116.)

[88] Il est bien malais de distinguer la bont gnrale et
rpandue pour tout le monde de la grande habilet. (Cf. L 124.)

[89] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire
infailliblement. (Comme L 134.)

[90] La confiance que l'on a en soi fait natre la plus grande
partie de celle que l'on a aux autres. (Comme L 248.)

[91] Ce qui nous empche souvent de bien juger..., comme L 143.

[92] La dvotion qu'on donne aux princes est un second
amour-propre. (Cf. L 91.)

[93] La fin du bien est un mal, et la fin du mal est un bien. (Cf.
L 210.)

[94] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
imagination..., comme L 102.

[95] Ceux qui se sentent du mrite..., comme L 129,  un mot prs:
poursuivre au lieu de perscuter.

[96] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction..., comme L 137.

[97] Quelque disproportion qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant toujours une certaine proportion de biens et de maux qui
les rend gales. (Cf. L 28.)

[98] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
elle, mais la fortune, qui fait les hros. (Comme L 31.)

[99] Le mpris des richesses tait dans les philosophes..., et la
suite comme L 89,  un mot prs: garantir au lieu de ddommager.

[99 bis] Les philosophes ne condamnent les richesses..., comme L
62, sauf une variante: elles nourrissent et accroissent les crimes
comme le bois entretient le feu, au lieu de: elles nourrissent et
accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le
feu.

[100] Comme la plus heureuse personne du monde..., comme L 38,
sauf une variante: puisqu'il leur faut au lieu de qu'il leur faut.

[101] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de ces faveurs [sic]. C'est aussi la rage de n'avoir pas
la faveur qui console et adoucit [sic] par le mpris des favoris;
c'est aussi une secrte envie de la dtruire qui fait que nous
leur tons nos propres hommages, ne pouvant que leur ter ce qui
leur attire celles de tout le monde [sic]. (Cf. L 98.)

[102] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas t cr...,
comme L 195, sauf une variante: lui-mme au lieu de soi-mme.

[103] Ce qui fait tant disputer contre les maximes..., comme L
245.

[104] Pour s'tablir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
pour y paratre tabli. (Comme L 171.)

[105] Quoique la vanit des ministres..., comme L 198, sauf une
variante, elle suit au lieu de elles sont.

[106] Il semble que plusieurs de nos actions aient des toiles
heureuses et malheureuses..., et la suite comme L 262.

[107] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
malheureux accidents..., comme L 34, sauf la fin:  leur prjudice
les plus avantageux, au lieu de les plus avantageux  leur
prjudice.

[108] La sincrit c'est une naturelle ouverture du coeur..., et
la suite comme L 43.

[109] Le vrai ne fait pas tant de mal dans le monde que le
vraisemblable y fait de mal (Cf. L 234).

[110] On lve la prudence jusqu'au ciel..., comme L 55, sauf les
variantes suivantes: de nos actions et de notre conduite (au lieu
de de nos actions et de nos conduites)--tout le secours que nous
demandons (au lieu de tous les secours que nous demandons)--
quand il veut (au lieu de quand il lui plat)-- la Providence
(au lieu de  sa providence).

[111] Un habile homme doit savoir rgler..., comme L 146. sauf la
fin: nous ne la faisons pas servir pour obtenir les plus
considrables, au lieu de nous ne les faisons pas assez servir 
obtenir les plus considrables.

[112] Il est malais de dfinir l'amour..., comme L 30, sauf une
variante: et dans le corps que ce n'est, au lieu de et dans le
corps ce n'est.

[113] Il n'y a point d'amour pur et exempt de mlange des autres
passions..., et la suite comme L 117.

[114] Il n'y a point de dguisement... comme L 224.

[115] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus  la haine qu' l'amiti. (Cf. L 219.)

[116] Il y a beaucoup de femmes qui ont jamais fait [sic] de
galanterie, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait
qu'une. (Cf. L 222.)

[117] Le pouvoir que les personnes que nous aimons..., comme L
267.

[118] On blme aisment les dfauts des autres..., comme L 212.

[119] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a de mille
diffrentes copies. (Cf. L 263.)

[120] L'amour aussi bien que le feu..., comme L 264.

[121] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le
monde en parle et peu de gens en ont vu. (Cf. L 265.)

[122] L'amour prte son nom  un nombre infini de commerces...,
comme L 266.

[123] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice. (Comme L 151.)

[124] La justice n'est qu'une vive apprhension qu'on ne nous te
ce qui nous appartient; de l vient cette considration et ce
respect pour tous les intrts du prochain et cette scrupuleuse
application  ne lui faire aucun prjudice. Cette crainte retient
l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la fortune
lui ont donns, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres. (Cf. L 109.)

[125] Ce qui rend nos amitis si lgres et si changeantes...,
comme L 6.

[126] La rconciliation avec nos ennemis..., comme L 104.

[127] Rien ne prouve tant que les philosophes..., comme L 208.

[128] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que
dans les nouvelles inquitudes. (Cf. L 239.)

[129] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui
mdisent. (Comme L 193.)

[130] L'amiti la plus sainte et la plus sacre..., comme L 22.

[131] Nous nous persuadons souvent d'aimer des gens plus
puissants..., et la suite comme L 7.

[132] Le jugement n'est autre chose que la lumire de l'esprit...,
comme L 41, sauf ces diffrences, c'est la mesure de sa lumire
(au lieu de est la mesure de sa lumire)--La dlicatesse
aperoit l'imperceptible, et le jugement prononce ce qu'elle sent
(au lieu de. La dlicatesse aperoit les imperceptibles. Et le
jugement prononce ce qu'elles sont.)--Si on les examine bien (au
lieu de. Si on l'examine bien).--Suivie de L 44. La finesse
n'est qu'une pauvre habilet.

[133] La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense
toujours des choses honntes et dlicates. (Cf. L 68.)

[134] La galanterie de l'esprit est un tout de l'esprit..., comme
L 69.

[135] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point...,
comme L 133. sauf une variante: le diamant au lieu de les
diamants.

[136] L'esprit est toujours la dupe du coeur. (Comme L 178.)

[137] On peut connatre son esprit, mais qui peut connatre son
coeur? (Comme L 233.)

[138] Les affaires et les actions des grands hommes, comme les
statues, ont leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir
de prs pour en discerner toutes les circonstances; il y en a
d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on est loign.
(Cf. L 60.)

[139] Pour savoir, il faut savoir le dtail des choses, et comme
il est infini, de l vient qu'il y a si peu de gens qui sont
savants, et que nos connaissances sont superficielles et
imparfaites, et qu'on dcrit des choses au lieu de les dfinir...,
et la suite comme L 123.

[140] On est au dsespoir d'tre tromp par ses ennemis..., comme
L 10.

[141] Il est aussi facile de se tromper soi-mme..., et la suite
comme L 13.

[142] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
assembls, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner;
l'un parat avec une dfrence respectueuse, et dit qu'il vient
recevoir des instructions pour sa conduite et soumettre ses
sentiments; et son dessein, le plus souvent, est de faire passer
les siens, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de
l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paie d'abord la
confiance de son ami des marques d'un zle ardent et dsintress,
et il cherche..., et la suite comme L 56.

[143] La plus dlie de toutes les finesses...; comme L 64, sauf
une variante: qu'on nous tend, au lieu de que l'on nous tend.

[144] L'intention de ne jamais tromper nous expose  tre souvent
tromps: (Comme L 95.)

[145] La coutume que nous avons de nous dguiser aux autres...,
comme L 101.

[146] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
vritable dessein de trahir. (Comme L 135.)

[147] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal
impunment. (Comme L 231.)

[148] Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit..., comme L
48.

[149] La finesse n'est qu'une pauvre habilet. (Comme L 44.)

[150] On est sage pour les autres personnes, personne ne l'est
assez pour soi-mme. (Cf. L 247.)

[151] Quand la vanit ne fait point parler, on n'a pas envie de
dire grand'chose. (Comme L 42.)

[152] On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
(Comme L 96.)

[153] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens...,
comme L 106, sauf deux variantes: ce qu'on lui dit. Les plus
habiles (au lieu de ce qu'on lui dit, et que les plus habiles)--
une prcipitation pour retourner (au lieu de une prcipitation de
retourner).

[154] Un homme d'esprit serait souvent bien embarrass sans la
compagnie des sots. (Cf. L 131.)

[155] On se vante souvent de ne se point ennuyer..., et la suite
comme L 142.

[156] On ne loue que pour tre lou. (Comme L 154.)

[157] Comme c'est le caractre des grands esprits de faire
entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits
en revanche ont l'air [sic] de parler beaucoup et de ne dire rien.
(Cf. L 252.)

[158] C'est plutt par l'estime de nos sentiments..., comme L 18.

[159] On n'aime point  louer, on ne loue personne jamais sans
intrt..., et la suite comme L 29, sauf la fin: on louerait moins
le duc de Turenne et Monsieur le Prince si on ne voulait pas les
blmer tous deux, au lieu de: on louerait moins Monsieur le Prince
et Monsieur de Turenne si on ne voulait pas les blmer tous les
deux.

[160] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blme qui
leur est utile  la louange qui les trahit [sic]. (Cf. L 161.)

[161] La modestie qui semble refuser les louanges n'est en effet
qu'un dsir d'en avoir de plus dlicates. (Comme L 20.)

[162] La nature fait le mrite et la fortune le met en oeuvre.
(Comme L 79.)

[163] Il y a des gens dont le mrite consiste  dire..., comme L
183.

[164] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualits, il en faut
avoir l'conomie. (Comme L 194.)

[165] On se mcompte toujours dans le jugement..., comme L 196.

[166] Il faut une certaine proportion..., comme L 197, sauf une
variante: sans lesquels au lieu de sans laquelle.

[167] On admire tout ce qui blouit..., comme L 185, sauf une
variante: drobe souvent l'estime, au lieu de drobe l'estime.

[168] Il y a une infinit de conduites qui ont un ridicule
apparent et qui dans leurs raisons caches sont trs sages et trs
solides. (Cf. L 259.)

[169] Le monde, ne connaissant pas le vritable mrite..., et la
suite comme L 165,  une variante prs: de belles qualits (sans
le mot apparentes).

[170] L'esprance, toute vaine et fourbe qu'elle est d'ordinaire,
sert au moins  nous mener  la fin de la vie par un beau chemin
agrable. (Cf. L 215.)

[171] La honte, la paresse et la timidit conservent toutes seules
le mrite..., et la suite comme L 148.

[172] Il n'y a que Dieu qui sache..., comme L 155.

[173] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur...,
comme L 166, sauf une variante: dgotent des qualits, au lieu de
dgotent avec des qualits.

[174] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intrt comme
les fleuves se perdent dans la mer. (Comme L 204.)

[175] La constance en amour est une inconstance perptuelle...,
comme L 115. Suivie de: La dure de l'amour et ce qu'on appelle
ordinairement la constance sont deux sortes de choses bien
diffrentes la premire vient de ce que l'on trouve sans cesse
dans la personne que l'on aime de nouveaux sujets d'amour, comme
dans une source inpuisable; la seconde vient de ce que l'on se
fait un honneur de tenir sa parole (cf. L 226).

[176] La persvrance n'est digne de blme ni de louange..., comme
L 78, avec un mot de plus  la fin: qu'on ne se donne point (au
lieu de qu'on ne se donne).

[177] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
semblable..., comme L 175.

[178] Ce qui nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas
tant..., et la suite comme L 139.

[179] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du
dommage qu'elles nous causent. (Comme L 92.)

[180] Il y a deux sortes d'inconstances..., comme L 86, sauf la
fin: qui vient du dgot des choses, au lieu de: vient de la [fin]
du got des choses que l'on aimait.

[181] Les vices entrent dans la composition des vertus..., comme L
227.

[182] Nous avouons nos dfauts pour rparer le prjudice qu'ils
nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous
donnons de la justice des ntres [sic]. (Cf. L 82.)

[183] Il y a des hros en mal comme en bien. (Comme L 93.)

[184] On hait souvent les vices, mais on mprise toujours le
manque de vertu. (Comme L 118.)

[185] La sant de l'me n'est pas plus assure que celle du corps,
et quelque loigns que nous paraissions des passions que nous
n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on
n'est pas moins expos que l'on est  tomber malade quand on se
porte bien. (Cf. L 144.)

[186] On n'est pas moins expos aux rechutes des maladies de
l'me..., comme L 218, sauf les diffrences suivantes: une relche
au lieu de un relche--ncessairement au lieu de successivement
--s'il tait permis au lieu de s'ils nous tait permis.

[187] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
dfauts. (Comme L 203)

[188] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont
bientt oublis. (Comme L 168.)

[189] Le dsir de paratre habile empche souvent de le
devenir..., comme L 238, sauf une variante: plus  le paratre au
lieu de plus  paratre.

[190] Les faux honntes gens sont ceux qui dguisent la
corruption..., comme L 9.

[191] Le vrai honnte homme c'est celui qui ne se pique de rien.
(Comme L 39.)

[192] La svrit des femmes est un ajustement..., et la suite
comme L 75, sauf deux variantes: la leur au lieu de le leur--
c'est un attrait au lieu de c'est enfin un attrait.

[193] La chastet des femmes est l'amour de leur rputation et de
leur repos. (Comme L 88.)

[194] C'est tre vritablement honnte homme que de bien vouloir
tre examin des honntes gens en tous temps et sur tous les
sujets qui se prsentent (Cf. L 242.)

[195] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie..., comme
L I.

[196] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui
emploient habilement leur niaiserie. (Comme L 120.)

[197] Comme si ce n'tait pas assez  l'amour-propre..., comme L
107-108, sauf les variantes suivantes:

Dans la partie correspondant  L 107: transformer les objets (au
lieu de transformer ses objets)--mais soudainement il change
l'tat et la nature des choses (au lieu de mais aussi, comme si
ses actions taient des miracles, il change l'tat et la nature
des choses soudainement)--juge de ses actions (au lieu de juge
ses actions)--il donne  ses dfauts une tendue qui les rend
normes, et il met (au lieu de il donne mme une tendu  ses
dfauts qui les rend normes, et met)--la rconcilie (au lieu de
l'a rconcilie)--un fort grand du biais (au lieu de un fort
grand des biais) Dans la partie correspondant  L 108: l'oubli ou
l'infidlit de ce qu'il aime (au lieu de un visible oubli ou
infidlit dcouverte)--mditer pour sa vengeance tout ce que
cette passion inspire de plus violent (au lieu de conjure[r] le
ciel et les enfers contre sa matresse)--Nanmoins, aussitt que
sa vue (au lieu de et nanmoins, aussitt qu'elle s'est prsente
et que sa vue)--aux mauvaises actions (au lieu de aux actions
mauvaises).

[198] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet...,
comme L 114, sauf la fin, et nos dfauts au lieu de et tous nos
dfauts

[199] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. (Comme L
200.)

[200] En vieillissant on devient plus fou et plus sage. (Comme L
260.)

[201] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles..., comme L
173,  un mot prs: raconte au lieu de chante.

[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes..., comme L
202.

[203] La parfaite valeur et la poltronnerie complte sont des
extrmits o l'on arrive rarement..., et la suite comme L 54,
sauf les variantes suivantes: qu'entre les visages (au lieu de
qu'il y en a entre les visages)--elle donne la libert au lieu
de leur donne la libert--un autre mnagement plus gnral (au
lieu de un autre mnage plus gnral)--une certitude de russir
(au lieu de une certitude d'en revenir).

[204] La pure valeur (s'il en avait)..., comme L 65, sauf la fin:
tout le monde au lieu de le monde.

[205] L'intrpidit est une force extraordinaire de l'me...,
comme L 66, sauf deux variantes, dans les accidents les plus
surprenants et les plus terribles (au lieu de dans les accidents
les plus terribles et les plus surprenants)--dans la conjuration
(au lieu de dans les conjurations)--qui leur est ncessaire (au
lieu de qui lui est ncessaire).

[206] L'approbation que l'on donne  l'esprit,  la beaut,  la
valeur..., et la suite comme L 136.

[207] La vrit est le fondement et la raison de la perfection...,
comme L 163, sauf l'omission des mots car il est certain qu'.

[208] La politesse des tats est le commencement de la
dcadence..., et la suite comme L 72.

[209] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est
la paresse..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les plus
grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et que
les plus grandes temptes (au lieu de et les plus grandes
temptes)--et ses opinitres rsolutions (au lieu de et ses plus
opinitres rsolutions)--et pour donner enfin (au lieu de et
enfin, pour donner)--et qui la fait renoncer (au lieu de et la
fait renoncer).

[210] L'amour de la gloire, plus encore la crainte de la honte...,
et la suite comme L 33, sauf une variante: font cette valeur au
lieu de fait cette valeur.

[211] La valeur dans le simple soldat est un mtier prilleux
qu'ils ont pris pour gagner leur vie [sic]. (Cf. L 36.)

[212] La plupart des hommes s'exposent assez  la guerre..., comme
L 153.

[213] La vanit et la honte, et surtout le temprament, font...,
et la suite comme L 182.

[214] On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf une
variante: dans les parties, au lieu de dans la justice.

[215] Plusieurs personnes s'inquitent du devoir de la
reconnaissance..., et la suite comme L 170.

[216] Ce qui fait tout le mcompte que nous voyons dans la
reconnaissance..., comme L 181.

[217] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude.
(Comme L 230.)

[218] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leur pareil: l'imitation du bien vient de
l'mulation, et des maux [sic] de l'excs de la malignit
naturelle, qui, tant comme retenue prisonnire par la honte, est
mise en libert par l'exemple. (Cf. L III.)

[219] Quelque prtexte que nous donnions  nos afflictions..,
comme L 17.

[220] Il y a dans les afflictions une espce d'hypocrisie, car
sous prtexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est
chre, nous pleurons la ntre, c'est--dire la diminution de notre
bien, de notre plaisir, de notre considration..., et la suite
comme L 57-58, sauf les variantes suivantes:

Dans la partie correspondant  L 57: parce qu'elle impose (au lieu
de et qui impose)--qu'elle galerait la dure de leur dplaisir,
leur propre vie (texte manifestement fautif, au lieu de qu'elles
galeront la dure de leur dplaisir  leur propre vie)--
d'ordinaire (au lieu de pour l'ordinaire)--Comme leur sexe leur
ferme tous les chemins qui mnent  la gloire, elles s'efforcent
de se rendre (au lieu de parce que, leur sexe leur fermant tous
les chemins  la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent  se rendre)

Dans la partie correspondant  L 58: Il y a, outre ce que nous
avons dit, encore quelques espces de larmes (au lieu de Outre ce
que nous avons dit, il y a encore quelques autres espces de
larmes)--on pleure pour tre plaint, on pleure pour tre pleur,
enfin on pleure de la honte de ne pleurer pas (au lieu de on
pleure pour tre pleur, et on pleure enfin de honte de ne pas
pleurer).

[221] Nous ne sommes pas difficiles  consoler..., comme L 167.

[222] Nul ne mrite d'tre lou de bont s'il n'a pas la force et
la hardiesse de pouvoir tre mchant. Toute autre bont n'est en
effet qu'une privation du vice, ou plutt la timidit du vice et
son endormissement. (Cf. L 112.)

[223] Qui considrera superficiellement tous les effets de la
bont qui nous fait sortir hors de nous-mmes..., et la suite
comme L 52, sauf une variante: la bont est le plus prompt de tous
les moyens dont se sert l'amour-propre (au lieu de: la bont est
en effet le plus prompt de tous les moyens dont l'amour-propre se
sert). En outre la maxime est incomplte: elle s'interrompt
brusquement aprs les mots plus riche et plus.

[224] Il n'est pas si dangereux de faire du mal  la plupart des
hommes que de leur faire trop de bien. (Comme L 244.)

[225] Rien ne nous plat tant que la confiance des grands.., comme
L 49.

[226] On ne sait si on peut dire de l'agrment..., et la suite
comme L 258, sauf une variante: de traits ensemble au lieu de des
traits ensemble.

[227] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les
femmes..., et la suite comme L 130, sauf une variante: renferme
au lieu de enferme.

[228] On incommode toujours les autres quand on est persuad de ne
les pouvoir jamais incommoder. (Comme L 125.)

[229] La souveraine habilet consiste  bien connatre le prix des
choses. (Cf. L 156.)

[230] La vritable loquence consiste  dire tout ce qu'il faut et
 ne dire que ce qu'il faut. (Cf. L 128)

[231] Il y a des personnes  qui les dfauts sient bien, et
d'autres qui sont disgracies de leurs bonnes qualits. (Cf. L
103.)

[232] Il est aussi ordinaire de voir changer les gots qu'il est
extraordinaire de voir changer les inclinations (Cf. L 272.)

[233] On ne blme le vice et on ne loue la vertu que par intrt.
(Comme L 157.)

[234] La gnrosit est un dsir de briller..., et la suite comme
L 40, sauf la fin: pour aller plus tt  un plus grand intrt (au
lieu de: pour aller promptement  une grande rputation).

[235] La fidlit est une invention rare de la rputation par
laquelle un homme..., et la suite comme L 90.

[236] La magnanimit mprise tout pour avoir tout. (Comme L 254.)

[237] Il est aussi ordinaire de voir changer les gots que de voir
changer les inclinations. (Cf. L 272.)

[238] L'intrt donne toutes sortes de vertus et de vices. (Cf. L
169.)

[239] L'humilit n'est souvent qu'une feinte soumission que nous
employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un
mouvement de l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes
pour s'lever sur eux. C'est ce qui fait les bons ou les mauvais
comdiens, et c'est ce qui fait aussi que les personnes plaisent
ou dplaisent. C'est son plus grand dguisement et son premier
stratagme. C'est comme il est sans doute que le Prote des fables
n'a jamais t; il en est un vritable dans la nature..., et la
suite comme L 53, sauf les variantes suivantes: sous toutes ses
figures (au lieu de sur toutes ses figures)--sa parole douce et
respectueuse, pleine de l'estime (au lieu de ses paroles douces et
respectueuses, pleines de l'estime)--Il ne reoit les charges
auxquelles on l'lve (au lieu de et ne reoit les charges o on
l'lve).

[240] Les peines [sic] et les sentiments ont chacun un ton de
voix..., et la suite comme L 132, sauf une variante les bons ou
les mauvais comdiens, au lieu de les bons et les mauvais
comdiens.

[241] Dans toutes les professions et dans tous les arts..., comme
L 172.

[242] La civilit est une envie d'en recevoir; c'est aussi un
dsir d'tre estim poli. (Comme L 80.)

[243] La piti est souvent un sentiment de nos propres maux dans
les sujets trangers. C'est une habile prvoyance..., et la suite
comme L 51, sauf les variantes suivantes: en de semblables
occasions (au lieu de dans de semblables occasions)--de quelques
infortunes (au lieu de de quelque infortune)--des biens que nous
nous faisons anticips (au lieu de des biens anticips que nous
nous faisons).

[244] On ne croit pas aisment ce qui est au-del de ce que nous
voyons. (Comme L 236)

[245] Il n'y a point de libralit et ce n'est que la vanit de
donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons. (Comme L
32.)

[246] La petitesse d'esprit fait l'opinitret. (Cf. L 235.)

[247] On s'est tromp quand on a cru..., comme L 84, sauf deux
variantes: triomphent (au lieu de triomphaient)--enfin elle
mousse (au lieu de et enfin elle mousse).

[248] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal..., comme L
268.

[249] Nous rcusons tous les jours des juges pour les plus petits
intrts, et nous faisons dpendre notre gloire et notre
rputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement
des hommes qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou
par leur malignit, ou par leur proccupation, ou par leur
sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrt en notre faveur que
nous exposons notre repos et notre vie en cent manires, et que
nous les condamnons  une infinit de soucis, de peines et de
travaux. (Cf. L 46)

[250] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acqurir.
(Comme L 191.)

[251] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fivre de
la sant, c'est la folie de la raison. (Comme L 250.)

[252] La nature, qui se vante d'tre toujours sensible, est dans
la moindre occasion touffe par l'intrt (Comme L 199.)

[253] La magnanimit est assez dfinie par son nom; nanmoins on
pourrait dire que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la
plus noble pour recevoir des louanges. (Cf. L 216.)

[254] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille
bien. (Comme L 249.)

[255] Nous ne nous apercevons que des emportements.., comme L 50.

[256] Chacun pense tre plus fin que les autres. On peut tre plus
fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous les autres. (Cf. L
113.)

[257] L'homme est si misrable que, tournant toute sa conduite 
satisfaire ses passions, il gmit incessamment sur leur
tyrannie..., et la suite comme L 255, sauf une variante: du
chagrin de sa maladie, au lieu de des chagrins de ses maladies.

[258] Les biens et les maux qui nous arrivent..., comme L 228.

[259] Rien ne nous prouve davantage combien la mort est
redoutable..., et la suite comme L 207.

Variantes tires du manuscrit Gilbert attestes par l'dition des
grands crivains.


1 Variantes se rapportant a des maximes de l'dition de 1678.
pigraphe.--Nous sommes proccups de telle sorte..., comme L 3
et B 1.

Max. 1.--De plusieurs actions diverses..., comme B 2.

Max. 6.--La passion fait souvent un sot du plus habile homme et
rend souvent les plus sots habiles.

Max. 8.--Les passions sont les seuls orateurs..., comme B 19.

Max. 9.--Les passions ont une injustice et un propre intrt qui
fait qu'elles offensent et blessent toujours, mme lorsqu'elles
parlent raisonnablement et quitablement. La charit a seule le
privilge de dire tout ce qui lui plat et de ne blesser jamais
personne.

Max. 10.--Dbut plus dvelopp: Comme dans la nature il y a une
ternelle gnration, et que la mort d'une chose est toujours la
production d'une autre, de mme il y a dans le coeur humain...

Max. 11.--Dbut plus dvelopp: Je ne sais si cette maxime, que
chacun produit son semblable, est vritable dans la physique; mais
je sais bien qu'elle est fausse dans la morale, et que les
passions...

Max. 12.--Comme la Ire dition (Quelque industrie que l'on
ait..., I 12).

Max. 14.--Les Franais ne sont pas seulement sujets  perdre...,
comme B 32.

Max. 15.--Manque le mot souvent.

Max. 16.--La clmence est un mlange de gloire, de presse et de
crainte, dont nous faisons une vertu. (Comme B 34.)

Max. 18.--Des mots ajouts: pour la dfinir intimement (et
enfin, pour la dfinir intimement, la modration des hommes...).

Max. 21.--Ceux qu'on fait mourir affectent..., et la suite comme
L 150 et B 47.

Max. 22.--La philosophie ne fait des merveilles que contre les
maux passs ou contre ceux qui ne sont pas prts d'arriver, mais
elle n'a pas grande vertu contre les maux prsents.

Max. 23.--Peu de gens connaissent la mort..., comme L 188 et B
49.

Max. 24.--Fin de la maxime, aprs leurs infortunes: cela fait
voir manifestement qu' une grande vanit prs les hros sont
faits comme les autres hommes.

Max. 29.--Le mal que nous faisons aux autres ne nous attire
point tant leur perscution et leur haine que les bonnes qualits
que nous avons. (Comme SL 107.)

Max. 31.--Comme la Ire dition (Si nous n'avions point de
dfauts..., I 34, et aussi L 257).

Max. 32.--La jalousie ne subsiste que dans les doutes, et ne vit
que dans les nouvelles inquitudes. (Comme B 128.)

Max. 33.--Comme la Ire dition (L'orgueil se ddommage..., I 36,
et aussi L 21 et B 66).

Max. 40.--L'intrt,  qui on reproche..., comme L 192 et B 79.

Max. 41.--Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses...,
comme B 80.

Max. 45.--Le caprice de l'humeur..., comme L 147.

Max. 46.--Le dsir de vivre ou de mourir..., comme L 243.

Max. 49.--Les biens et les maux sont plus grands..., comme L 102
et B 94.

Max. 50.--Fin de la maxime: et  eux-mmes qu'ils sont de
vritables hros, puisque la mauvaise fortune ne s'opinitre
jamais  poursuivre que les personnes qui ont des qualits
extraordinaires.

Max. 52.--Quelque disproportion qu'il y ait entre les
fortunes..., comme B 97.

Max. 54.--Fin de la maxime:  la considration que les richesses
donnent.

Max. 55.--Fin de la maxime, aprs les mots l'amour de la faveur:
c'est aussi la rage de n'avoir pas la faveur, qui se console et
s'adoucit par le mpris des favoris, c'est aussi une secrte envie
de la dtruire, qui fait que nous leur tons nos propres hommages,
ne pouvant pas leur ter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

Max. 58.--Comme la Ire dition (Il semble que nos actions..., I
67).

Max. 59.--On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
malheureux accidents..., comme B 107.

Max. 63.--La vrit, qui fait les hommes vritables, est souvent
une imperceptible ambition qu'ils ont de rendre leurs tmoignages
considrables, et d'attirer  leurs paroles un respect de
religion.

Max. 64.--Le vrai ne fait pas tant de bien..., comme L 234.

Max. 65.--Comme la Ire dition (On lve la prudence..., I 75),
 l'exception de la fin, aprs les mots aucun de ses projets:

Dieu seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains,
et qui, quand il veut, en accorde tous les mouvements, fait aussi
russir les choses qui en dpendent: d'o il faut conclure que
toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanit flattent
notre prudence sont autant d'injures que nous faisons  la
Providence.

Max. 73.--Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais fait de
galanterie; mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais fait
qu'une.

Max. 74.--Dbut: Il n'y a d'amour que d'une sorte...

Max. 76.--Comme la Ire dition (Il est de l'amour comme de
l'apparition..., I 86, et aussi L 265).

Max. 77.--L'amour prte son nom..., comme L 266.

Max. 83.--L'amiti la plus sainte et la plus sacre..., comme L
22 et B 130.

Max. 85.--Fin de la maxime, aprs les mots qui produit notre
amiti: et nous ne leur promettons pas selon ce que nous leur
voulons donner, mais selon ce que nous voulons qu'ils nous
donnent.

Max. 88.--Comme la Ire dition (I 101), sauf trois variantes: I
si bien qu'il y est lui-mme abus, mais soudainement il change
l'tat (au lieu de: si bien qu'il y est lui-mme tromp, mais il
change aussi l'tat)--2 que notre aversion venait d'effacer.
Tous ses avantages en reoivent un fort grand du biais dont nous
les regardons; toutes ses mauvaises qualits disparaissent; nous
rappelons mme (au lieu de: que notre aversion venait de lui ter;
les mauvaises qualits s'effacent, et les bonnes paraissent avec
plus d'avantage qu'auparavant; nous rappelons mme)--3 pour en
charger ses soupons (derniers mots de la maxime, au lieu de: pour
s'en charger lui-mme).

Max. 89.--Mots ajouts  la fin: parce que tout le monde croit
en avoir beaucoup.

Max. 97.--Mots ajouts aprs les mots la grandeur de la lumire
de l'esprit: On peut dire la mme chose de son tendue, de sa
profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,
de sa dlicatesse.

Max. 103.--On peut connatre son esprit; mais qui peut connatre
son coeur? (Comme L 233 et B 137.)

Max. 104.--Les affaires et les actions des grands hommes, comme
les statues, ont leur point de perspective: il y en a qu'il faut
voir de prs, pour en bien discerner toutes les circonstances; il
y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
loign.

Max. 106.--Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le
dtail, et comme il est presque infini, de l vient qu'il y a si
peu de gens qui sont savants, que nos connaissances sont
superficielles..., et la suite comme L 123.

Max. 109.--Fin de la maxime: par l'habitude, au lieu de par
l'accoutumance.

Max. 120.--La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
vritable dessein de trahir. (Comme L 135 et B 146.)

Max. 124.--Dbut plus dvelopp: Rien n'est si dangereux que
l'usage des finesses, que tant de gens emploient si communment;
les plus habiles.

Max. 125.--Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit...,
comme L 48 et B 148.

Max. 132.--On est sage pour les autres personnes..., comme B
150.

Max. 135.--Chaque homme n'est pas plus diffrent des autres
qu'il l'est souvent de lui-mme.

Max. 150.--Comme la Ire dition (L'approbation que l'on donne 
l'esprit..., I 156), sauf l'omission des mots les perfectionne.

Max. 154.--La fortune nous corrige plus souvent que la raison.

Max. 160.--On se mcompte toujours quand les actions sont plus
grandes que les desseins.

Max. 161.--Il faut une certaine proportion..., comme L 197.

Max. 162.--On admire tout ce qui blouit..., comme L 185.

Max. 166.--Le monde, ne connaissant pas le vritable mrite, n'a
garde de le vouloir rcompenser; aussi n'lve-t-il pas  ses
grandeurs et  ses dignits que des personnes qui ont de belles
qualits, et il couronne gnralement tout ce qui luit quoique
tout ce qui luit ne soit pas de l'or.

Max. 168.--Dbut de la maxime: L'esprance, toute vaine et
fourbe qu'elle est d'ordinaire...

Max. 169.--La honte, la paresse et la timidit., comme B 171.

Max. 170.--Dbut de la maxime: Il n'y a que Dieu qui sache si un
procd...

Max. 175.--Fin de la maxime: n'est que notre inconstance arrte
et renferme dans un mme sujet.

Max. 176.--La dure de l'amour, et ce qu'on appelle
ordinairement la constance, sont deux sortes de choses bien
diffrentes..., et la suite comme L 226.

Max. 179.--On se plaint de ses amis pour justifier sa lgret.

Max. 180.--Notre repentir ne vient point du regret de nos
actions, mais du dommage qu'elles nous causent.

Max. 181.--Il y a deux sortes d'inconstance: l'une qui vient de
la lgret de l'esprit, qui  tout moment change d'opinion, ou
plutt de la pauvret de l'esprit, qui reoit toutes les opinions
des autres; l'autre, qui est plus excusable, qui vient de la fin
du got des choses.

Max. 183.--Il faut demeurer d'accord, pour l'honneur de la
vertu, que les plus grands malheurs des hommes sont ceux o ils
tombent par leurs crimes.

Max. 184.--Nous avouons nos dfauts..., comme L 82, sauf
l'omission du mot leur.

Max. 186.--On hait souvent les vices..., comme L 118 et B 184.

Max. 188.--La sant de l'me n'est pas plus assure que celle du
corps; et quelque loigns que nous paraissions des passions que
nous n'avons pas encore ressenties, il faut croire toutefois qu'on
n'y est pas moins expos que l'on est  tomber malade quand on se
porte bien.

Max. 191.--On pourrait presque dire que les vices nous
attendent, dans le cours ordinaire de la vie, comme des
htelleries o il faut ncessairement loger; et je doute que
l'exprience mme nous en pt garantir, s'il tait permis de faire
deux fois le mme chemin.

Max. 192.--Comme la Ire dition (Quand les vices nous
quittent..., I 203).

Max. 193.--On n'est pas moins expos aux rechutes..., comme le
dbut de L 218 (jusqu' changement de mal) sauf une variante: une
relche au lieu de un relche.

Max. 194.--Les dfauts de l'me sont comme les blessures du
corps..., comme L 271.

Max. 195.--Mots ajouts  la fin:  la fois.

Max. 196.--Comme la Ire dition (Quand il n'y a que nous qui
savons..., I 207).

Max. 199.--Le dsir de paratre habile..., comme B 189.

Max. 201.--Dbut de la maxime: Celui qui croit pouvoir se passer
de tout le monde...

Max. 202.--Comme la Ire dition (Les faux honntes gens sont
ceux..., I 214, et aussi L 9 et B 190).

Max. 204.--Mots ajouts  la fin: C'est comme un prix dont elles
l'augmentent.

Max. 205.--La chastet des femmes est l'amour de leur rputation
et de leur repos. (Comme L 88 et B 193.)

Max. 206.--C'est tre vritablement honnte homme..., comme L
242.

Max. 207.--Dbut de la maxime: L'enfance nous suit dans toute la
vie...

Max. 208.--Il y a des gens niais..., comme L 120 et B 196.

Max. 209.--Celui qui vit sans folie n'est pas si raisonnable
qu'il veut faire croire.

Max. 211.--Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles...,
comme B 201.

Max. 212.--Comme la Ire dition (La plupart de gens ne
voient..., I 224).

Max. 214.--La valeur, dans les simples soldats, n'est qu'un
mtier prilleux pour gagner leur vie.

Max. 217.--Comme la Ire dition (L'intrpidit est une force
extraordinaire..., I 230).

Max. 218.--L'hypocrisie est un hommage que le vice se croit
forc de rendre  la vertu.

Max. 219.--On est presque toujours assez brave pour sortir sans
honte des prils de la guerre; mais peu de gens le sont assez pour
s'exposer toujours autant qu'il est ncessaire pour faire russir
le dessein pour lequel ils s'exposent.

Max. 220.--La vanit, la honte, et surtout le temprament, font
la valeur des hommes et la chastet des femmes, dont chacun mne
tant de bruit.

Max. 221.--On ne veut point perdre la vie..., comme L 35, sauf
une variante: que l'on remarque dans les parties, au lieu de:
qu'on remarque dans la justice.

Max. 222.--Dbut de la maxime: Il n'y a point de gens qui...

Max. 224.--Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la
reconnaissance..., et la suite comme L 170.

Max. 225.--Ce qui fait tout le mcompte..., comme L 181 et B
216.

Max. 226.--On est souvent reconnaissant par principe
d'ingratitude. (Comme L 230 et B 217.)

Max. 227.--Fin de la maxime: quand la fortune les soutient

Max. 228.--Dbut plus dvelopp: Ce qui fait encore le mcompte
dans les bienfaits, c'est que l'orgueil...

Max. 230.--Rien n'est si contagieux que l'exemple..., comme B
218, sauf deux variantes: leurs pareils au pluriel--l'imitation
des biens au lieu de l'imitation du bien.

Max. 231.--On est fou de vouloir tre sage tout seul.

Max. 233.--Il y a une espce d'hypocrisie dans les afflictions,
car sous prtexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est
chre, nous pleurons la ntre, c'est--dire la diminution... Puis
un passage sans variantes indiques. Les variantes reprennent
aprs les mots immortelle douleur: car le temps, qui consume tout,
l'ayant consume, elles ne laissent pas d'opinitrer leurs pleurs,
leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage
lugubre, et travaillent  persuader, par toutes leurs actions,
qu'elles galeront la dure de leur dplaisir  leur propre vie
Cette triste et fatigante vanit se trouve d'ordinaire dans les
femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
chemins qui mnent  la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent  se rendre clbres par la montre d'une inconsolable
douleur. Il y a, outre ce que nous avons dit, quelques espces de
larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui, par
consquent, s'coulent incontinent: on pleure pour avoir la
rputation d'tre tendre; on pleure pour tre plaint, ou pour tre
pleur, et on pleure quelquefois de honte de ne pleurer pas.

Max. 234.--Dbut de la maxime: C'est par orgueil qu'on s'oppose
avec tant d'opinitret...

Max. 235.--Nous ne sommes pas difficiles  consoler..., comme L
167 et B 221.

Max. 236.--Comme la Ire dition (Qui considrera
superficiellement..., I 250), sauf une variante: en sorte qu'il
semble que la bont soit la niaiserie et l'innocence de l'amour-propre;
cependant la bont est plus prompt de tous les moyens (au lieu
de: de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de
la bont; cependant c'est le plus utile de tous les moyens).

Max. 237.--Fin de la maxime: toute autre bont n'est en effet
qu'une privation du vice, ou plutt la timidit du vice, et son
endormissement.

Max. 238.--Il est plus dangereux de faire trop de bien aux
hommes que de leur faire du mal.

Max. 239.--Comme la Ire dition (Rien ne flatte plus notre
orgueil..., I 255).

Max. 240.--Dbut de la maxime: Je ne sais si on peut dire de
l'agrment, sans la beaut, que c'est une symtrie...

Max. 241.--Dbut de la maxime: La coquetterie est le fond et
l'humeur de toutes les femmes...

Max. 242.--On incommode d'ordinaire, quand on est persuad de
n'incommoder jamais.

Max. 243.--Dbut de la maxime: Il n'y a point de choses
impossibles, et...--Le manuscrit donne d'autre part: I Rien
n'est impossible de soi..., comme L 14 et B62.--2 On peut
toujours ce qu'on veut..., comme L 249 et B 254.

Max. 244.--Mots ajouts  la fin: et l'esprit de son temps.

Max. 246.--La gnrosit est un dsir de briller..., comme B
234.

Max. 248.--La magnanimit mprise tout, pour qu'on lui donne
tout.

Max. 250.--L'loquence est de ne dire que ce qu'il faut.

Max. 251.--Fin de la maxime: qui sont dgotantes, malgr toutes
les bonnes qualits.

Max. 252.--Le got change, mais l'inclination ne change point.

Max. 253.--Comme la Ire dition (L'intrt donne toutes sortes
de vertus et de vices. I 276, et aussi B 238).

Max. 254.--Comme la Ire dition (L'humilit n'est souvent qu'une
feinte soumission..., I 277), sauf une variante: c'est son plus
grand dguisement et son premier stratagme; c'est comme il est
sans doute que le Prote des fables n'a jamais t; il en est un
vritable dans la nature, car il prend toutes les formes, comme il
lui plat; mais quoiqu'il soit merveilleux et agrable  voir sous
toutes ses figures et dans toutes ses industries (au lieu de:
c'est un dguisement et son premier stratagme; mais quoique ses
changements soient presque infinis, et qu'il soit admirable sous
toutes sortes de figures).

Max. 255.--Dbut de la maxime: Les peines et les sentiments ont
chacun un ton de voix, une action et un air de visage qui leur
sont propres; c'est ce qui fait les bons ou les mauvais comdiens.

Max. 256.--Dans toutes les professions et dans tous les arts...,
comme L 172 et B 241.

Max. 257.--La gravit est un mystre de corps qu'on a trouv
pour cacher le dfaut d'esprit.

Max. 259.--Le plaisir de l'amour est l'amour mme, et il y a
plus de flicit dans la passion que l'on a que dans celle que
l'on donne.

Max. 261.--Deux versions distinctes: I Fin de la maxime: un
second orgueil qu'on leur inspire.--2 La dvotion qu'on donne
aux princes est un second amour-propre (comme B 92).

Max. 264.--Comme la Ire dition (La piti est un sentiment..., I
287), sauf deux variantes: sont accueillis de quelque infortune
(au lieu de en ont besoin)--des biens que nous nous faisons
anticips (au lieu de des biens anticips que nous nous faisons 
nous-mmes).

Max. 265.--Les deux membres de phrase dont se compose cette
rflexion forment deux maximes spares.

Max. 266.--On s'est tromp quand on a cru..., comme B 247.

Max. 267.--Un variante indique: est souvent un effet de
paresse, qui se joint  l'orgueil, au lieu de: est un effet de
l'orgueil et de la paresse.

Max. 269.--Il n'y a gure d'homme assez pntrant pour
apercevoir tout le mal qu'il fait.

Max. 270.--L'honneur que l'on acquiert est caution de celui que
l'on doit acqurir.

Max. 272.--Une variante indique: quelque louange au lieu de de
grandes louanges.

Max. 273.--Il y a des hommes que l'on estime..., comme B II.

Max. 274.--Dbut de la maxime: La nouveaut est  l'amour ce que
la fleur est sur le fruit: elle lui donne...

Max. 275.--La nature, qui se pique d'tre si sensible, est
d'ordinaire arrte par le plus petit intrt.

Max. 276.--Dbut de la maxime: L'absence fait que les mdiocres
passions diminuent, et que les grandes croissent, comme le vent...

Max. 279.--Comme la Ire dition (Le plus souvent, quand nous
exagrons..., I 307), sauf la fin: juger avantageusement de notre
mrite, au lieu de: juger de notre mrite.

Max. 280.--Comme la Ire dition (L'approbation que l'on
donne..., I 308), sauf la fin: bien tablis, au lieu de: tablis.

Max. 281.--L'orgueil, qui inspire souvent de l'envie contre les
autres, sert parfois aussi  la calmer.

Max. 282.--Il y a des tromperies dguises qui imitent si bien
la vrit que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser
prendre.

Max. 285.--Dbut de la maxime: La magnanimit s'entend assez
d'elle-mme...

Max. 286.--On n'aime pas une seconde fois, quand on a cess
d'aimer.

Max. 292.--L'humeur, comme la plupart des btiments, a des faces
qui ne sont pas les mmes.

Max. 294.--Fin de la maxime: mais nous n'aimons pas toujours de
mme ceux que nous admirons.

Max. 295.--Il s'en faut bien que nous ne sachions tout ce que
nous voulons.

Max. 296.--Il est difficile d'aimer ce que nous n'estimons pas,
et il l'est aussi d'aimer ce que nous estimons plus que nous.

Max. 297.--Comme la Ire dition (Nous ne nous apercevons que des
emportements..., I 48), sauf deux variantes: de la violence, de la
colre, etc. (au lieu de: de la violence de la colre)--dont
nous croyons tre les seuls auteurs ( la fin, au lieu de: sans
que nous le puissions reconnatre).

Max. 298.--Les hommes sont reconnaissants des bienfaits, pour en
recevoir de plus grands.

Max. 299.--Presque tout le monde s'acquitte des petites
obligations, et aussi des mdiocres; mais il n'y en a gure qui
aient de la reconnaissance pour les grandes.

Max. 300.--Il y a des folies que l'on prend des autres, comme
les rhumes et les maladies contagieuses.

Max. 301.--Il y a des gens qui mprisent le bien, mais peu
savent le bien donner.

Max. 302.--Ce n'est que dans les petits intrts o nous
consentons de ne pas croire aux apparences.

Max. 306.--On ne fait point d'ingrats tout le temps qu'on peut
faire du bien.

Max. 309.--Il y a des gens qui sont ns pour tre fous, et qui
ne font pas seulement des folies par eux-mmes, mais que la
fortune contraint d'en faire.

Max. 311.--S'il y a des gens dont on ne trouve point le
ridicule, c'est qu'on ne cherche pas bien.

Max. 312.--Dbut de la maxime: Ce qui fait que les amants ont du
plaisir d'tre ensemble...

Max. 313.--Pourquoi faut-il que nous ayons toujours assez de
mmoire pour retenir tout ce qui nous est arriv, et que nous n'en
ayons jamais assez pour savoir combien de fois nous l'avons cont
 une mme personne?

Max. 315.--Ce qui fait que nous nous cachons  nos amis, n'est
pas la dfiance que nous avons d'eux, mais celle que nous avons de
nous.

Max. 316.--Les gens faibles ne sauraient avoir de sincrit.

Max. 318.--On a des moyens pour gurir des fous de leur folie,
mais on n'en a point pour redresser des esprits de travers.

Max. 320.--Louer les rois des qualits qu'ils n'ont pas n'est
que leur dire des injures.

Max. 329.--On croit har les flatteurs, mais on ne hait que les
mauvais.

Max. 331.--Il est difficile de demeurer fidle  ce qu'on aime
quand on en est heureux.

Max. 337.--Il est souvent des bonnes qualits comme des sens:
ceux qui ne les ont pas ne s'en peuvent douter.

Max. 338.--La haine met au-dessous de ceux que l'on hait.

Max. 341.--La jeunesse est souvent plus prs de son salut que
les vieilles gens.

Max. 347.--Nous ne sommes du mme avis qu'avec les gens qui sont
du ntre.

Max. 351.--Un mot ajout: quand on ne s'aime dj plus, au lieu
de quand on ne s'aime plus.

Max. 353.--Il n'y a pas de ridicule  tre amoureux comme un
fou, mais il y en a toujours  l'tre comme un sot.

Max. 354.--Il y a de certains dfauts qui, tant bien mis dans
un certain jour, plaisent plus que la perfection de la beaut.

Max. 358.--L'humilit est la seule et vritable preuve des
vertus chrtiennes, et c'est elle qui manque le plus dans les
personnes qui se donnent  la dvotion; cependant, sans elle, nous
conservons tous nos dfauts, malgr les plus belles apparences, et
ils sont seulement couverts par un orgueil qui demeure toujours,
et qui les cache aux autres, et souvent  nous-mmes.

Max. 359.--Les deux propositions de la rflexion dfinitive
formaient deux maximes spares.

Max. 363.--Une variante indique: nous sont quelquefois moins
pnibles, au lieu de: nous font souvent moins de peine.

Max. 365.--On voit des qualits qui deviennent dfauts
lorsqu'elles ne sont que naturelles, et d'autres qui demeurent
toujours imparfaites lorsqu'on les a acquises; il faut, par
exemple, que la raison nous fasse devenir mnagers de notre bien
et de notre confiance, et il faut, au contraire, que la nature
nous ait donn la bont et la valeur.

Max. 366.--Quoique nous ayons peu de crance dans la sincrit,
nous croyons toujours qu'on est plus sincre avec nous qu'avec les
autres.

Max. 367.--Il y a bien d'honntes femmes qui sont lasses de leur
mtier. (Comme le supplment de l'dition de 1693, n XXIII.)

Max. 374.--Si l'on croit aimer sa matresse pour l'amour d'elle,
l'on est bien souvent tromp.

Max. 378.--On donne des conseils, mais on ne donne point la
sagesse d'en profiter. (Comme le supplment de l'dition de 1693,
n XLII.)

Max. 382.--Nos actions sont comme des bouts-rims, que chacun
tourne comme il lui plat. (Comme le supplment de l'dition de
1693, n XLV.)

Max. 386.--Il n'y a personne qui ait plus souvent tort que celui
qui ne veut jamais en avoir.

Max. 387.--Un sot n'a pas assez de force, ni pour tre mchant,
ni pour tre bon.

Max. 391.--La fortune ne nous parat aveugle que lorsque nous en
sommes maltraits.

Max. 392.--Dbut de la maxime: Il faut se conduire avec la
fortune comme avec la sant...

Max. 394.--Maxime lie  la maxime posthume 5: Chacun pense tre
plus fin que les autres; on peut l'tre plus qu'un autre, mais non
pas que tous les autres.

Max. 396.--Fin de la maxime: point un second, au lieu de point
de second.

Max. 398.--Fin de la maxime (aprs de la paresse): nous nous
flattons qu'elle comprend toutes les vertus paisibles, et qu'elle
ne nuit point aux autres.

Max. 402.--Ce qui se rencontre le moins dans les femmes qui ont
pris l'habitude de l'amour, c'est le got de l'amour.

Max. 406.--Les coquettes feignent d'tre jalouses de leurs
amants, tandis qu'elles ne sont qu'envieuses des autres femmes
qu'elles craignent.

Max. 412.--De quelque honte que l'on soit couvert, on peut
toujours rtablir sa rputation.

Max. 414.--Le sot ne voit jamais que par l'humeur, parce qu'il
ne peut voir par l'esprit.

Max. 419.--Nous pouvons quelquefois paratre grands dans des
emplois au-dessous de nous, mais nous sommes toujours petits dans
ceux qui sont plus grands que nous ne sommes.

Max. 420.--Nous croyons quelquefois supporter les malheurs avec
constance, quand ce n'est que par abattement, et que nous les
souffrons sans oser nous retourner, comme les poltrons qui se
laissent tuer de peur de se dfendre.

Max. 422.--L'amour nous fait faire des fautes, comme les autres
passions, mais il nous en fait faire de plus ridicules.

Max. 425.--Une variante indique: de prophtie au lieu de de
deviner.

Max. 431.--Ce qui nous empche d'tre naturels, c'est l'envie de
le paratre.

Max. 436.--Une variante indique: tous les hommes au lieu de
l'homme en gnral.

Max. 444.--Il y a plus de vieux fous que de jeunes.

Max. 446.--Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus
grands de tous les maux, c'est que la vanit ne nous aide pas 
les supporter.

Max. 447.--La biensance est la moindre de toutes les lois, et
c'est elle que l'on suit le plus.

Max. 454.--Dbut de la maxime: Il n'y a pas d'occasion...

Max. 459.--S'il y a des remdes pour gurir de l'amour, il n'y
en a point d'infaillibles.

Max. 462.--L'orgueil, qui fait que nous blmons les dfauts que
nous croyons ne point avoir, fait aussi que nous mprisons les
bonnes qualits que nous n'avons pas.

Max. 475.--Le dsir qu'on nous plaigne ou qu'on nous admire fait
toute notre confiance.

Max. 477.--Fin de la maxime: n'en ont jamais de longues, au lieu
de: n'en sont presque jamais vritablement remplies.

Max. 485.--Quand on a eu de grandes passions, on se trouve
heureux et malheureux d'en tre guri.

Max. 488.--Ce qui fait le calme ou l'agitation de notre humeur
n'est pas tant ce qui nous arrive de plus considrable dans notre
vie, que ce qui nous arrive de petites choses tous les jours.

Max. 490.--On va de l'amour  l'ambition, mais on ne va pas de
l'ambition  l'amour.

Max. 496.--Les querelles ne seraient pas longues si on n'avait
tort que d'un ct.

Max. 497.--Il est presque galement inutile d'avoir de la
jeunesse sans beaut, ou de la beaut sans jeunesse.

Max. 498.--Il y a des personnes si lgres qu'elles n'ont pas
plus des dfauts que des qualits.

Max. 499.--On ne compte la premire galanterie des femmes qu'
leur seconde.

Max. 501.--L'amour ne nous plat pas tant par lui-mme que par
la manire dont il se montre  nous.

Max. 503.--La jalousie, qui est peut-tre le plus grand de tous
les maux, est aussi celui dont on a le moins de piti, lorsqu'on
le cause.


2 Variantes se rapportant  des maximes supprimes
MS 1 (G.E.F. 563).--L'amour-propre est l'amour de soi-mme...,
comme B. 16.

MS 2 (G.E.F. 564).--Toutes les passions ne sont que les divers
degrs de la chaleur et de la froideur du sang. (Comme B 41.)

MS 3 (G.E.F. 565).--La modration dans la bonne fortune...,
comme L 71 et B 3.

MS 5 (G.E.F. 567).--Tout le monde est plein de pelles qui se
moquent du fourgon (Comme B 21.)

MS 6 (G.E.F. 568).--Enfin l'orgueil, comme lass de ses
artifices..., comme B 17.

MS 7 (G.E.F. 569).--Cf. supra, variante de la maxime 41.

MS 8 (G.E.F. 570).--Dbut de la maxime: On est heureux de
connatre...

MS 9 (G.E.F. 572).--On n'est jamais si malheureux qu'on craint,
ni si heureux qu'on espre. (Comme L 141 et B 86.)

MS 10 (G.E.F. 573).--On se console souvent d'tre malheureux en
effet par un certain plaisir qu'on trouve  le paratre. (Comme L
184 et B 50.)

MS 11 (G.E.F. 574).--Comme peut-on rpondre si hardiment...,
comme B 52.

MS 15 (G.E.F. 579).--La justice dans les bons juges..., comme B
55.

MS 16 (G.E.F. 580).--On blme l'injustice..., comme B 23.

MS 17 (G.E.F. 582).--Dbut de la maxime: La joie que nous avons
du bonheur...

MS 19 (G.E.F. 585).--Fin de la maxime, aprs  l'augmenter: et
c'est pour manquer de lumires que nous ignorons toutes nos
misres et nos dfauts.

MS 22 (G.E.F. 591).--Les plus sages le sont dans toutes les
choses indiffrentes..., comme B 40.

MS 26 (G.E.F. 595).--On n'oublie jamais mieux les choses que
quand on s'est lass de les conter.

MS 30 (G.E.F. 601).--On ne fait point de distinction dans la
colre..., comme L 25 et B 25.

MS 31 (G.E.F. 602).--Les grandes mes ne sont pas celles...,
comme B 43.

MS 32 (G.E.F. 604).--Peu de gens sont cruels de cruaut...,
comme B 27.

MS 33 (G.E.F. 605).--Dieu seul fait les gens de bien..., comme L
45.

MS 34 (G.E.F. 606).--La vertu est un fantme produit par nos
passions, du nom duquel on se sert afin de faire impunment ce
qu'on veut.

MS 37 (G.E.F. 611).--Ceux qui sont incapables de commettre des
crimes n'en souponnent pas aisment les autres.

MS 40 (G.E.F. 614).--Cette maxime formait la fin de la maxime
217 (de mme que dans tous les autres manuscrits et dans l'dition
de Hollande).

MS 43 (G.E.F. 618).--L'imitation est toujours malheureuse...,
comme B 73.

MS 46 (G.E.F. 622).--La confiance de plaire est souvent le moyen
de dplaire infailliblement.

MS 49 (G.E.F. 626).--Deux versions diffrentes: I La vrit est
le fondement et la justification de la beaut (comme L 158 et B
8). 2 La vrit est le fondement et la raison..., comme B 207.

MS 52 (G.E.F. 629).--La politesse des tats est le commencement
de la dcadence..., comme B 208.

MS 53--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si
bien persuads..., comme L 208 et B 127.

MS 54 (G.E.F. 630).--De toutes les passions, celle qui est la
plus inconnue..., comme L 253, sauf les variantes suivantes: les
plus grands vaisseaux (au lieu de les plus grands navires)--et
que les plus grandes temptes (au lieu de et les plus grandes
temptes)--pour donner enfin (au lieu de et enfin, pour donner)
--et qui la fait renoncer (au lieu de et la fait renoncer).

MS 56 (G.E.F. 635).--Dbut de la maxime: Les femmes se
rendent...--Manquent,  la fin, les mots quoiqu'ils ne soient
pas plus aimables.

MS 58 (G.E.F. 637).--Une variante indique: qu'ils sont aims au
lieu de qu'on les aime.

MS 62 (G.E.F. 577).--Comme on n'est jamais libre d'aimer...,
comme B 54.

MS 67 (G.E.F. 603).--Les rois font des hommes..., comme L 186 et
B 26.

MS 68 (G.E.F. 608).--Les crimes deviennent innocents et mme
glorieux..., comme B 71.

3 Variantes se rapportant a des maximes posthumes

MP I (G.E.F. 522).--Comme la plus heureuse personne du monde...,
comme B 100.

MP 3 (G.E.F. 520).--Les philosophes ne condamnent les
richesses..., comme B 99 bis.

MP 5--Cf. supra, variante de la maxime 394.

MP 9 (G.E.F. 505).--Dieu a mis des talents diffrents..., comme
B 7, sauf une variante: qui lui sont particuliers au lieu de qui
leur sont particuliers.

MP 10 (G.E.F. 523).--Une preuve convaincante que l'homme n'a pas
t cr..., comme B 102.

MP 11 (G.E.F. 516).--Fin de la maxime:  nous-mmes (au lieu de
nous-mmes).

MP 14 (G.E.F. 519).--La fin du bien est un mal, et la fin du mal
est un bien (Comme B 93.)

MP 17 (G.E.F. 508).--Manque le mot d'ordinaire.

MP 18 (G.E.F. 514).--Le remde de la jalousie est la
certitude..., comme B 65.

MP 21 (G.E.F. 527).--L'homme est si misrable que, tournant
toute sa conduite..., comme B 257, sauf une variante: non
seulement en elles, mais dans leurs remdes (au lieu du lapsus non
seulement dans leurs remdes).

MP 25 (G.E.F. 513).--Ce qui nous fait croire si aisment que les
autres ont des dfauts, c'est la facilit que l'on a de croire ce
que l'on souhaite.

MP 26 (G.E.F. 510).--Une variante: ce soudain assoupissement au
lieu de le soudain assoupissement.

Lettres relatives aux maximes


I. Lettres concernant la rdaction des maximes
(1re dition)


1. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 1659.


Je vous envoie vos sentences d'aujourd'hui, et j'ai crit 
M. Esprit pour venir demain voir l'ouvrage tout entier. Je vous
supplie trs humblement de ne rien dire  personne de l'esprance
que je vous ai dit que j'avais que Mlle de Liancourt vous ferait
gagner votre gageure, car on pourrait lui crire des choses qui
fortifieraient les sentiments contraires  ceux que je lui
souhaite.


2. Lettre de La Rochefoucauld  Jacques Esprit. 24 octobre 1659
(?).


Je vous envoie l'opra dont je vous ai parl, je vous supplie que
Mme la marquise de Sabl le voie, car j'espre au moins qu'elle
approuvera mon sentiment, et qu'elle sera de mon ct. Vous m'avez
fait un trs grand plaisir d'avoir rectifi les sentences. Je
prtends que vous en userez de mme de l'opra et de quelque autre
chose que vous verrez, que l'on pourrait ajouter, ce me semble, 
l'ducation des Enfants que Mme la marquise de Sabl m'a envoye.
Voil crire en vrai auteur, que de commencer par parler de ses
ouvrages. Je vous dirai pourtant, comme si je ne l'tais pas, que
je suis trs vritablement fch du retranchement de vos rentes,
et que si vous croyez que pour en crire  Gourville comme pour
moi-mme, cela vous ft bon  quelque chose, je le ferai
assurment comme il faut. Ma femme a toujours la fivre double
quarte; il y a pourtant deux ou trois jours qu'elle n'en a point
eu. Je lui ai dit le soin que vous avez d'elle, dont elle vous
rend mille grces. Je pourrai bien vous voir cet hiver  Paris. Je
vous donne le bonsoir.

Le 24 octobre,  Verteuil.

Au reste, je vous confesse  ma honte que je n'entends pas ce que
veut dire: La vrit est le fondement et la raison de la beaut.
Vous me ferez un extrme plaisir de me l'expliquer, quand vos
rentes vous le permettront; car enfin, quelque mrite qu'aient les
sentences, je crois qu'elles perdent bien de leur lustre dans un
retranchement de l'Htel de Ville, et il y a longtemps que j'ai
prouv que la philosophie ne fait des merveilles que contre les
maux passs ou contre ceux qui ne sont pas prts d'arriver, mais
qu'elle n'a pas grande vertu contre les maux prsents. Je vous
dclare donc que j'attendrai votre rponse tant que vous voudrez;
mais je vous la demande aussi sur l'tat de vos affaires. La honte
me prend de vous envoyer des ouvrages. Tout de bon, si vous les
trouvez ridicules, renvoyez-les-moi sans les montrer 
Mme de Sabl.


3. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 5 dcembre 1659 ou
1660.


Ce que vous me faites l'honneur de me mander me confirme dans
l'opinion que j'ai toujours eue, que l'on ne saurait jamais mieux
faire que de suivre vos sentiments, et que rien n'est si
avantageux que d'tre de votre parti. Le Pre Esprit me mande
nanmoins que M. son frre n'en est pas, et qu'il nous veut
dtromper. Je souhaite bien plus qu'il en vienne  bout que je ne
crois qu'il le puisse faire. Je vous rends mille trs humbles
grces de ce que vous avez eu la bont de dire  M. le commandeur
Souvr. J'espre suivre bientt son conseil, et avoir l'honneur de
vous voir  Nol. J'avais toujours bien cru que madame la comtesse
de Maure condamnerait l'intention des sentences et qu'elle se
dclarerait pour la vrit des vertus. C'est  vous, Madame,  me
justifier, s'il vous plat, puisque j'en crois tout ce que vous en
croyez. Je trouve la sentence de M. Esprit, la plus belle du
monde. Je ne l'aurais pas entendue sans secours, mais  cette
heure elle me parat admirable. Je ne sais si vous avez remarqu
que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume: il y a
ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne
veulent plus faire autre chose.

 Verteuil, le 5 de dcembre.


4. Lettre de La Rochefoucauld  Jacques Esprit. 1662.


La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le vritable
dessein de trahir.

Un habile homme doit savoir rgler le rang de ses intrts et les
conduire chacun dans son ordre; notre avidit le trouble souvent
en nous faisant courir  tant de choses  la fois. De l vient
que, pour dsirer trop les moins importantes, nous ne les faisons
pas assez servir  obtenir les plus considrables;

On est presque toujours assez brave pour sortir sans honte des
prils de la guerre, mais peu de gens le sont assez pour s'exposer
toujours autant qu'il est ncessaire pour faire russir le dessein
pour lequel on s'expose.

Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la
fortune.

Vous n'aurez que cela pour cette heure. Mandez ce qu'il en faut
changer. Je ne sais plus aucune de vos nouvelles, ni domestiques,
ni chrtiennes, ni politiques. Je crois que j'irai cet hiver 
Paris, et que nous recommencerons de belles moralits au coin du
feu. Cependant apprenez-moi l'tat o vous tes, et qui vous
frquentez. J'ai tout de bon ici des occupations plus agrables
que vous n'aviez cru, et ma belle-fille est la plus aimable petite
crature qui se puisse voir. Je vous prie de montrer 
Mme de Sabl nos dernires sentences: cela lui redonnera peut-tre
envie d'en faire, et songez-y aussi de votre ct, quand ce ne
serait que pour grossir notre volume. Il n'y a personne ici qui ne
se plaigne de vous, et qui ne s'attendt  quelque marque de votre
souvenir. Pour moi, qui connais son tendue, je n'ai pas cru qu'il
vous obliget  de grands soins. Je vous conjure de m'envoyer la
condamnation de Brutus; je vous dclare que jusqu'ici je suis pour
lui contre vous.


5. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 17 aot 1662.


Je suis bien fch d'avoir appris par M. Esprit que vous continuez
de faire les choses du monde les plus obligeantes pour moi; car je
voulais tre en colre contre vous de ne me faire jamais rponse,
et de dire tous les jours mille maux de moi  La Plante. J'ai
quelquefois envie de croire que c'est par malice que vous me
faites tant de bien, et pour m'ter le plaisir d'avoir sujet de me
plaindre de vous. Au reste, M. Esprit me mande qu'il est ravi de
quelque chose que vous avez crit; je vous demande en conscience
s'il est juste que vous criviez de ces choses-l sans me les
montrer; vous savez avec combien de bonne foi j'en ai us avec
vous, et que les sentences ne sont sentences qu'aprs que vous les
avez approuves. Il me parle aussi d'un laquais qui a dans les
tricotets sur l'chafaud o il allait tre rou: il me semble que
voil jusqu'o la philosophie d'un laquais mritait d'aller; je
crois que toute gaiet en cet tat-l vous est bien suspecte. Je
pensais avoir bientt l'honneur de vous voir; mais mon voyage est
un peu retard. Je vous baise trs humblement les mains.

 Verneuil, le 17 d'aot.


6. Lettre de La Rouchefoucauld  Jacques Esprit. 9 septembre 1662.


Vous allez voir que vous vous fussiez bien pass de me demander
des nouvelles de ma femme; car sans cela je manquais de prtextes
de vous accabler encore de sentences. Je vous dirai donc que ma
femme a toujours la fivre, et que je crains qu'elle ne se tourne
en quarte. Le reste des malades se porte mieux; mais, pour
retourner  nos moutons, il ne serait pas juste que vous fussiez
paix et aise  Paris avec Platon, pendant que je suis  la merci
des sentences que vous avez suscites pour troubler mon repos.
Voici ce que vous aurez par le courrier:

Il faut avouer que la vertu, par qui nous nous vantons de faire
tout ce que nous faisons de bien, n'aurait pas toujours la force
de nous retenir dans les rgles de notre devoir, si la paresse, la
timidit ou la honte ne nous faisaient voir les inconvnients
qu'il y a d'en sortir.

L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice.

Il n'y a pas moins d'loquence dans le ton de la voix que dans le
choix des paroles.

On ne donne des louanges que pour en profiter.

La souveraine habilet consiste  bien connatre le prix de
chaque chose.

Si on tait assez habile, on ne ferait jamais de finesses ni de
trahisons.

Il n'y a que Dieu qui sache si un procd net, sincre et
honnte, est plutt un effet de probit que d'habilet.

La plupart des hommes s'exposent assez  la guerre pour sauver
leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
est ncessaire pour faire russir le dessein pour lequel on
s'expose. Je ne sais si vous l'entendrez mieux ainsi; mais je
veux dire qu'il est assez ordinaire de hasarder sa vie pour
s'empcher d'tre dshonor; mais, quand cela est fait, on en est
assez content pour ne se mettre pas d'ordinaire fort en peine du
succs de la chose que l'on veut faire russir, et il est certain
que ceux qui s'exposent tout autant qu'il est ncessaire pour
prendre une place que l'on attaque, ou pour conqurir une
province, ont plus de mrite, sont meilleurs officiers, et ont de
plus grandes et de plus utiles vues que ceux qui s'exposent
seulement pour mettre leur honneur  couvert; et il est fort
commun de trouver des gens de la dernire espce que je viens de
dire, et fort rare d'en trouver de l'autre. Mandez-moi si c'est
ici de la glose d'Orlans. Si vous avez encore la dernire lettre
que je vous ai crite, je vous prie de mettre sur le ton de
sentences ce que vous ai mand de ce mouchoir et des tricotets;
sinon, renvoyez-la-moi pour voir ce que j'en pourrai faire; mais
faites-le vous-mme, je vous en conjure, si vous le pouvez. Je
vous prie de savoir de Mme de Sabl si c'est un des effets de
l'amiti tendre, de ne faire jamais rponse aux gens qu'elle aime,
et qui crivent dix fois de suite.

Je me ddis de tout ce que je vous mande contre Mme de Sabl; car
je viens de recevoir ce que je lui avais demand, avec la lettre
la plus tendre et la meilleure du monde. Depuis vous avoir crit
tantt, la fivre a pris  ma femme, et elle l'a double quarte. Je
souhaite que Madame votre femme et vous soyez en meilleure sant.

Le 9 de septembre


7. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Fin 1662, ou 1663.


CE qui fait tout le mcompte que nous voyons dans la
reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne
et l'orgueil de celui qui reoit ne peuvent convenir du prix du
bienfait.

La vanit et la honte et surtout le temprament font la valeur
des hommes et la chastet des femmes, dont on mne tant de bruit.

Il y a des gens dont tout le mrite consiste  dire et  faire
des sottises utilement, et qui gteraient tout s'ils changeaient
de conduite.

On se console souvent d'tre malheureux en effet par un certain
plaisir qu'on trouve  le paratre.

On admire tout ce qui blouit, et l'art de savoir bien mettre en
oeuvre de mdiocres qualits drobe l'estime, et donne souvent
plus de rputation que le vritable mrite.

L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait dplat avec les mmes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.

Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par la
rsolution, mais par la stupidit et par la coutume, et la plupart
des hommes meurent parce qu'on meurt.

Les rois font des hommes comme des pices de monnaie: ils les
font valoir ce qu'ils veulent, et on est forc de les recevoir
selon leur cours et non pas selon leur vritable prix.

Voil tout ce que j'ai de maximes que vous n'ayez point. Mais
comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux
carottes, un ragot de mouton et un de boeuf, comme ceux que nous
emes lorsque M. le commandeur de Souvr dna chez vous, de la
sauce verte, et un autre plat, soit un chapon aux pruneaux, ou
telle autre chose que vous jugerez digne de votre choix. Si je
pouvais esprer deux assiettes de ces confitures dont je ne
mritais pas de manger d'autrefois, je croirais vous tre
redevable toute ma vie. J'envoie donc savoir ce que je puis
esprer pour lundi  midi; on apportera tout cela ici dans mon
carrosse, et je vous rendrai compte du succs de vos bienfaits.

Je vous supplie trs humblement de me renvoyer les quatre maximes
que nous fmes dernirement, et de vous souvenir que vous m'avez
promis le Trait de l'amiti et ce que vous avez ajout 
l'ducation des enfants.

Ce vendredi au soir.

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.


8. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Mme poque.


C'est ce que vous m'avez envoy qui me rend capable d'tre
gouverneur de Monsieur le Dauphin depuis l'avoir lu, et non pas
ces sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si
beau ni de si judicieusement crit. Si cet ouvrage-l tait
publi, je crois que chacun serait oblig en conscience de le
lire, car rien au monde ne serait si utile; il est vrai que ce
serait faire le procs  bien des gouverneurs que je connais. Tout
ce que j'apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une
curiosit extrme de vous en entretenir: vous savez bien que je ne
crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les
replis du coeur. Ce n'est pas que je ne croie tout ce que l'on dit
l-dessus; mais enfin je croirai l'avoir vu quand vous me l'aurez
dit vous-mme. J'ai envoy des sentences  M. Esprit pour vous les
montrer, mais il ne m'a point encore fait rponse, et il me semble
que c'est mauvais signe pour les sentences. Je vous baise trs
humblement les mains, et je vous assure, Madame, que personne du
monde n'a tant de respect pour vous que moi.

La Rochefoucauld


9. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Mme
poque.


L'honneur acquis est caution de celui que l'on doit acqurir.

La vertu est un fantme produit par nos passions, du nom duquel
on se sert pour faire impunment tout ce qu'on veut.

On se mcompte toujours quand les actions sont plus grandes que
les desseins.

L'intrt,  qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui fait
toute la lumire des autres.


10. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Avant avril 1663.


Je vous envoie un placet que je vous supplie trs humblement de
vouloir recommander  M. de Marillac, si vous avez du crdit vers
lui, ou de faire que Mme la comtesse de Maure le donne avec une
recommandation digne d'elle. Je n'ai pu refuser cet office  une
personne  qui je dois bien plus que cela, et, afin que vous
n'ayez point de scrupule, cette personne est Mme de Linires.
J'aurai l'honneur de vous voir ds que je serai de retour d'un
voyage de cinq ou six jours que je vais faire en Normandie. Je
n'ai pas vu de maximes il y a longtemps: je crois pourtant qu'en
voici une.

Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands dfauts


11. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. 1663.


Je viens de lire les grandes maximes. Les miennes y sont si bien
dguises par l'agencement des paroles que je les puis louer comme
si elles ne venaient pas de moi. Celle de la paresse est
reprsente par votre esprit et par vos sentiments d'une sorte
qu'il semble qu'elle passe toutes les autres en pntration. Je ne
sais pourtant si c'est parce qu'elle est la dernire, car  mesure
que je les ai lues, je les ai toujours trouves plus belles. Il y
en a deux qui ne me semblent pas vraies, celle de l'orgueil, et la
fin du mal est un bien, je ne l'entends pas assez. En vrit vous
tes le plus habile homme du monde et cela ne se comprend pas que
sans tude vous sachiez si parfaitement toutes choses. Tout de
bon, et de l'abondance de mon coeur, cette dernire passe tout ce
qu'on peut jamais penser. Il faut renoncer  toutes les morales et
ne voir plus que la vtre. Je ne vous puis rien dire encore des
autres, car j'ai toujours t accable d'affaires et de gens qui
m'ont empche de les lire, parce que je veux que ce soit avec
libert, pour y avoir toute l'attention. Si j'ai l'honneur de vous
voir, je vous marquerai ce que je trouverai le plus  mon got.


12. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Sabl 1663.


De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il lui
plat, il s'en fait plusieurs vertus.

Le dsir de vivre ou de mourir sont des gots de l'amour-propre,
dont il ne faut non plus disputer que des gots de la langue ou du
choix des couleurs.

Il n'est pas si dangereux de faire du mal  la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.

Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui dcouvrent le
coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y tre dcouvert.

Dieu a permis, pour punir l'homme du pch originel, qu'il se ft
un dieu de son amour-propre, pour en tre tourment dans toutes
les actions de sa vie.


13. Lettre de La Rochefoucauld  Mlle de Scudry, 3 dcembre 1663
(?).


Je suis encore trop bloui de tout ce que je viens de recevoir de
votre part pour entreprendre de vous en rendre les trs humbles
remerciements que je vous dois. On n'a jamais fait un si beau
prsent de si bonne grce, et la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'crire passe encore tout ce que vous m'avez envoy.
Je suis trs afflig, par l'intrt public et par le mien
particulier, de ne pouvoir plus esprer de voir la suite de ce qui
tait si bien commenc, je ne sais nanmoins si on voudra soutenir
jusqu'au bout ce qu'on vient de faire l-dessus, si la libert est
rtablie, j'oserai vous demander la continuation de vos bienfaits.
Je crois, Mademoiselle, que M. de Corbinelli vous a tmoign
combien j'ai pris de part  ceux que vous avez reus du Roi; le
remerciement que vous lui avez fait est bien digne de lui et de
vous; il me semble qu'il sied toujours bien d'crire ainsi quand
on le peut faire et qu'il ne sied pas toujours bien d'crire de
belles lettres: c'est un grand art que de le savoir si bien
dguiser. Au reste, Mademoiselle, vous avez tellement embelli
quelques-unes de mes dernires maximes qu'elles vous appartiennent
bien plus qu' moi. Je souhaiterais passionnment que vous
voulussiez faire la mme grce aux autres. Faites-moi, s'il vous
plat, celle de croire, Mademoiselle, que rien ne me sera jamais
si cher que la part que vous m'aviez fait l'honneur de me
promettre dans votre amiti et que personne ne l'estime ni ne la
dsire si vritablement que votre trs humble et trs obissant
serviteur.

La Rochefoucauld

Le 3 de dcembre.


14. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 10 dcembre 1663.


Ce n'est pas assez pour moi d'apprendre de vos nouvelles par ce
qu'on a accoutum de m'en mander; je vous supplie de me permettre
de vous en demander de temps en temps  vous-mme, et de souffrir,
puisque je n'ai pu vous envoyer des truffes, que je vous prsente
au moins des maximes qui ne les valent pas; mais, comme on ne fait
rien pour rien en ce sicle-ci, je vous supplie de me donner en
rcompense le mmoire pour faire le potage de carottes, l'eau de
noix et celle de mille-fleurs; si vous avez quelque autre potage,
je vous le demande encore.

Il semble que plusieurs de nos actions aient des toiles
heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'o dpend une
grande partie de la louange ou du blme qu'on leur donne.

Il n'y a d'amour que d'une sorte, mais il y en a mille
diffrentes copies.

L'esprance et la crainte sont insparables.

L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un
mouvement continuel, et il cesse de vivre ds qu'il cesse
d'esprer ou de craindre.

Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits tout le monde
en parle, mais peu de gens en ont vu.

L'amour prte son nom  un nombre infini de commerces qu'on lui
attribue, o il n'a souvent gure plus de part que le Doge en a 
ce qui se fait  Venise.

Si nous n'avions point de dfauts, nous ne serions pas si aises
d'en remarquer aux autres.

Je ne sais si on peut dire de l'agrment, spar de la beaut,
que c'est une symtrie dont on ne sait point les rgles, et un
rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les
couleurs et l'air de la personne.

La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir
assez examin est souvent un effet de paresse qui se joint 
l'orgueil, on veut trouver des coupables, et on ne veut pas se
donner la peine d'examiner les crimes.

Ce qui fait croire si aisment que les autres ont des dfauts,
c'est la facilit que l'on a de croire ce qu'on souhaite.

Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mme.

Le got change mais l'inclination ne change point.

Les dfauts de l'me sont comme les blessures du corps; quelque
soin qu'on prenne de les gurir, la cicatrice parat toujours, et
elles se peuvent toujours rouvrir.

Ne croyez pas que je prtende mriter par l le potage de carottes
je sais que toutes les maximes du monde ne peuvent pas entrer en
comparaison avec lui; mais je vous donne ce que j'ai, et j'attends
tout de votre gnrosit. Mandez-moi, s'il vous plat, si on les
doit mettre au rang des autres, et ce qu'il y a  y changer. S'il
vous en est venu quelqu'une, je vous supplie de m'en faire part et
de me continuer l'honneur de vos bonnes grces.

Le 10 de dcembre.

En voici une qui est venue en fermant ma lettre, qui me dplaira
peut-tre ds que le courrier sera parti:

La nature, qui a pourvu  la vie de l'homme par la disposition
des organes du corps, lui a sans doute encore donn l'orgueil pour
lui pargner la douleur de connatre ses imperfection et ses
misres.


15. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Fin 1663, ou dbut
1664.


 Vincennes, ce mardi matin.

Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mme.

L'intrt est l'me de l'amour-propre, de sorte que, comme le
corps, priv de son me, est sans vue, sans oue, sans
connaissance, sans sentiment, sans mouvement, de mme l'amour-propre,
spar, s'il le faut dire ainsi, de son intrt, ne voit,
n'entend, ne sent et ne se remue plus. De l vient qu'un mme
homme qui court la terre et les mers pour son intrt devient
soudainement paralytique pour l'intrt des autres; de l vient le
soudain assoupissement et cette mort que nous causons  tous ceux
 qui nous contons nos affaires; de l vient leur prompte
rsurrection, lorsque dans notre narration nous y mlons quelque
chose qui les regarde, de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos traits que, dans un mme moment, un
homme perd connaissance et revient  soi, selon que son propre
intrt s'approche de lui ou qu'il s'en retire.

En voil deux que je vous envoie pour vous reprocher votre
ingratitude de me laisser partir sans m'avoir donn les vtres. Je
m'en vais [...] d'tre [...]

En voici encore une:

En vieillissant, on devient plus fou et plus sage


16. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.


C'est  moi,  cette heure,  faire des faons pour mes maximes,
et aprs avoir vu les vtres, n'en esprez plus de moi. Je vous
jure sur mon honneur que je ne les ai point fait copier, quoique
je fusse fort en droit de le faire, et je vous assure de plus que
je l'aurais fait si je n'esprais que vous consentirez  me les
donner. Je vous mnerai, quand il vous plaira, M. de Corbinelli,
qui meurt d'envie de vous montrer quelque chose. Vous nous avez
fait un cruel tour  M. l'abb de la Victoire et  moi: vous le
rparerez quand il vous plaira.

Je pensais vous rendre moi-mme hier vos maximes.


17. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.


Je vous envoie un billet que Mme de Puisieux m'crit, o vous
verrez que j'ai obi  vos ordres, et qu'elle voudrait bien avoir
de la poudre de vipre Si vous avez la bont de lui en envoyer,
vous l'obligerez extrmement. Souvenez-vous, s'il vous plat, de
faire copier vos maximes, et de me les donner  mon retour. Je
vous baise trs humblement les mains, et je prends encore une fois
cong de vous.


18. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.


Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie. Je vous
supplie trs humblement de me mander si je ne l'ai point gt, et
si vous trouvez le reste  votre gr. Souvenez-vous, s'il vous
plat, de la poudre de vipre et de la manire d'en user.


19. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.


Je sais qu'on dne chez vous sans moi, et que vous faites voir des
sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire;
tout cela est assez dsobligeant pour vous demander permission de
vous en aller faire mes plaintes demain. Tout de bon, que la honte
de m'avoir tant offens ne vous empche pas de souffrir ma
prsence, car ce serait encore augmenter mon juste ressentiment.
Prenez donc, s'il vous plat, le parti de le faire finir, car je
vous assure que je suis fort dispos  oublier le pass, pour peu
que vous vouliez le rparer.

Ce lundi au soir


20. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.


Je pensais avoir l'honneur de vous voir aujourd'hui, et vous
prsenter moi-mme mes ouvrages, comme tout auteur doit faire;
mais j'ai mille affaires qui m'en empchent; je vous envoie donc
ce que vous m'avez ordonn de vous faire voir, et je vous supplie
trs humblement que personne ne le voie que vous. Je n'ose vous
demander  dner devant que d'aller  Liancourt, car je sais bien
qu'il ne vous faut pas engager de si loin; mais j'espre pourtant
que vous me manderez, vendredi au matin, que je puis aller dner
chez vous; j'y mnerai M. Esprit, si vous voulez. Enfin
j'apporterai de mon ct toutes les facilits pour vous y faire
consentir.


21. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.


Voil encore une maxime que je vous envoie pour joindre aux
autres. Je vous supplie de me mander votre sentiment des dernires
que je vous ai envoyes. Vous ne les pouvez pas dsapprouver
toutes, car il y en a beaucoup de vous. Je ne partirai que lundi;
j'essaierai d'aller prendre cong de vous.

Ce jeudi au soir.


22. Lettre de La Rochefoucauld  Mme Sabl. Date inconnue.


Vous ne pouvez faire une plus belle charit que de permettre que
le porteur de ce billet puisse entrer dans les mystres de la
marmelade et de vos vritables confitures, et je vous supplie trs
humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pourrez. Je
passerai aprs dner chez vous pour avoir l'honneur de vous voir,
si vous me le voulez permettre. Il me semble que nous avons bien
de choses  dire. Songez, s'il vous plat,  me donner vos
maximes, car je m'en vais dans quatre jours.

Ce mardi matin.


23. Lettre de La Rochefoucauld  Mme Sabl. Date inconnue.


Je suis au dsespoir de m'en retourner  Liancourt sans avoir
l'honneur de vous voir et de vous rendre compte de nos
prosprits; car enfin vous savez bien, Madame, que, quelque
agrables qu'elles me puissent tre d'elles-mmes, elles me le
sont encore davantage par le plaisir que j'ai de vous en
entretenir. Je ferai tout ce que je pourrai pour aller prendre
cong de vous,  Auteuil, avant que de commencer mon grand voyage.
Cependant, s'il y a quelque sentence nouvelle, je vous supplie
trs humblement de me l'envoyer M. Esprit a admir celle de la
jalousie.

Ce mercredi au soir


24. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. Date inconnue.


J'envoie savoir de vos nouvelles, et si vous vous tes souvenue de
ce que vous m'aviez promis. Je vous ai cherch un crivain qui
fera mieux que l'autre. Je vous renvoie l'crit de M Esprit que
j'emportai dernirement avec ce que vous m'avez donn, et je vous
envoie aussi ce qui est ajout aux sentences que vous n'avez point
vues. Comme c'est tout ce que j'ai, je vous supplie trs
humblement qu'il ne se perde pas, et de mander quand je pourrai
avoir l'honneur de vous voir pour prendre cong de vous.


25. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. Date inconnue


Si vous eussiez demand  venir ici une heure plus tt, je vous
eusse dit non. Il y a quelques jours que j'avais tellement perdu
l'apptit que je croyais que c'en tait fait de mon foie et de mon
estomac; mais, Dieu merci, j'ai mang deux vives aujourd'hui;
c'est pourquoi, encore que j'aie renonc  voir tous les gens
faits comme vous, je ne saurais rsister  la tentation, et vous
serez le trs bien venu. Pour les maximes, ne m'en parlez plus,
elles sont supprimes. M. de Sens a mis les vtres au-dessus de
cent piques, et ainsi de me parler d'avoir les miennes, c'est me
parler de mon dshonneur.


26. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. Date inconnue.


Cette sentence n'est que pour faire une sentence, car je suis
assure qu'elle n'a pas son effet en ce sujet ici; mais vous
jugerez aisment que la maladie que vous m'avez donne des
sentences ne peut manquer de jouer son jeu en toute rencontre.
Encore que je comprenne fort bien que vous avez beaucoup
d'affaires, je ne laisse pas  tre surprise que vous puissiez
aller  Liancourt sans me voir, et en quelque faon ce pourrait
tre une marque de la vrit de la sentence, puisque vous n'avez
pas autant de plaisir de me parler de vos joies que vous en aviez
de me parler de vos dsirs et de vos inquitudes. Nanmoins je
vous pardonne sincrement, jugeant bien les terribles embarras que
vous avez. Vous pouvez penser par beaucoup de raisons la part que
je prends  votre satisfaction, quand il n'y aurait que l'amour-propre
de voir que j'ai si bien devin ce qui est si ponctuellement arriv.


II. Jugements recueillis par Mme de Sabl


27. Lettre de Mme de Maure  Mme de Sabl. 3 mars 1661.


Il me semble, m'amour, que M. de La Rochefoucauld n'y est pas
assez lou pour le lui envoyer, et du moins il y faudrait remettre
quelque chose que j'ai oubli avant que de dire Mais je trouve
qu'il fait  l'homme une me trop laide. Renvoyez-le moi, s'il
vous plat, m'amour, pour voir si je pourrai le rendre aussi
propre pour lui qu'il peut l'tre pour M Esprit Depuis que ceci
fut crit, M. le M[arquis] d'Antin tant ici avec M. le Comte de
Maure, je leur montrai ce que vous et M. Esprit avez crit; et en
disant que j'avais bien de la peine  croire que vous vous fussiez
mprise, parce que cela ne vous arrivait jamais, ils furent tous
deux d'une mme opinion, et je dis au philosophe d'crire la
sienne:

Dfense de Mme la M[arquise] de Sabl par M. le Marquis d'Antin,
jadis M. l'abb d'Antin.--Il y a un plus grand mcompte dans le
mcompte prtendu parce qu'il est assur que la possibilit suffit
pour le fondement de la beaut, et principalement Mme la
M[arquise] ayant restreint ce qui pouvait mme convenir aux
beauts en gnral  la beaut des productions de l'esprit,
puisque les tragdies, et les romans, qui sont de ce nombre et
d'une manire assez illustre et assez  la mode en tous les temps,
n'ont pour l'ordinaire et peuvent mme selon Aristote n'avoir que
la possibilit et la vraisemblance pour fondement de leur beaut.


28. Lettre de Mme de Maure  Mme de Sabl. Mme poque.


Votre sentence, m'amour, est admirable et de ce tour court que
j'aime aux sentences, et pour celle de M. Esprit, encore qu'il me
semble qu'il y a de la tmrit de croire qu'il puisse faillir, je
ne saurais concevoir que, quand les passions font tant que de
parler quitablement et raisonnablement, elles puissent offenser,
si ce n'est Dieu qui voit les coeurs et qui voit par consquent le
principe de toutes les actions.

Je ne trouve pas non plus qu'il soit vrai que la charit ait le
privilge de dire tout ce qui lui plat; et j'eus une grande joie
de ce que vous y ayez fait mettre le quasi que j'y ai trouv; il
faudrait, ce me semble, pour rendre cela vritable, que l'on vt
le coeur aussi bien sur ce point-l que sur l'autre, car alors
sans doute, comme on verrait que c'est la charit toute seule qui
parle, toutes les personnes raisonnables recevraient bien les
choses mmes qui seraient les plus contraires  leurs sentiments;
mais parce que le coeur ne se voit pas, nous voyons tous les jours
que quand la reprhension est rude, elle blesse, encore qu'elle
parte de la charit, et quand mme elle est douce, elle ne laisse
pas quelquefois de blesser, parce qu'il faut tre merveilleusement
raisonnable pour n'tre pas blesse de tout ce qui donne de la
confusion.

Je vous engage, ma chre m'amour, par la fidlit que nous avons
l'une pour l'autre, de ne faire voir ceci qu' Mlle de Chalais,
car pour M. Esprit il n'y faut pas seulement songer. Je vous
demande cela, m'amour, au pied de la lettre, c'est--dire qu'il ne
sache jamais que je vous aie montr d'y trouver rien  redire. Je
lui dis seulement quelque chose qui signifiait qu'il y fallait le
quasi que vous y avez mis; mais vous, m'amour, vous m'apprendrez,
s'il vous plat, si je ne me suis point trompe dans le reste[...]


29. Lettre de Mlle de Vertus  Mme de Sabl. Printemps 1663.


[...] Que me dites-vous de ces maximes qu'on a montres  M. le
comte de Saint-Paul? Je ne sais ce que c'est, mais il me semble
qu'il ne faudrait point trop le laisser entretenir par ce
M. de Neur; car c'est une personne qui apparemment n'est pas
contente de Mme de Longueville, et qui a bien envie,  ce qu'on
m'a dit, de rentrer dans cette maison. Si vous disiez  M. le
comte de Saint-Paul qu'il ne faut pas qu'il s'amuse  les lire? Il
a une grande dfrence pour vous, et ainsi cela lui deviendrait
suspect [...]


30. Lettre de Mme de Schonberg  Mme de Sabl. 1663.


Je crus hier, tout le jour, vous pouvoir renvoyer vos maximes;
mais il me fut impossible d'en trouver le temps. Je voulais vous
crire et m'tendre sur leur sujet. Je ne puis pas vous en dire
mon sentiment en dtail, tout ce qu'il m'en parat, en gnral,
c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bont, et
forces vrits que j'aurais ignores toute ma vie si l'on ne m'en
avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue  cette
habilet d'esprit o l'on ne connat dans le monde ni honneur ni
bont ni probit; je croyais qu'il y en pouvait avoir. Cependant,
aprs la lecture de cet crit, l'on demeure persuad qu'il n'y a
ni vice ni vertu  rien, et que l'on fait ncessairement toutes
les actions de la vie. S'il est ainsi que nous ne nous puissions
empcher de faire tout ce que nous dsirons, nous sommes
excusables, et vous jugez de l combien ces maximes sont
dangereuses. Je trouve encore que cela n'est pas bien crit en
franais, c'est--dire que ce sont des phrases et des manires de
parler qui sont plutt d'un homme de la cour que d'un auteur. Cela
ne me dplat pas, et ce que je vous en puis dire de plus vrai est
que je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique
bien des gens y trouvent de l'obscurit en certains endroits. Il y
en a qui me charment, comme: L'esprit est toujours la dupe du
coeur. Je ne sais si vous l'entendez comme moi; mais je
l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment: c'est
que l'esprit croit toujours, par son habilet et par ses
raisonnements, faire faire au coeur ce qu'il veut, mais il se
trompe, il en est la dupe, c'est toujours le coeur qui fait agir
l'esprit; l'on suit tous ses mouvements, malgr que l'on en ait,
et l'on les suit mme sans croire les suivre. Cela se connat
mieux en galanterie qu'aux autres actions, et je me souviens de
certains vers sur ce sujet qui ne seront pas mal  propos:

La raison sans cesse raisonne
Et jamais n'a guri personne,
Et le dpit le plus souvent
Rend plus amoureux que devant.

Il y en a encore une qui me parat bien vritable, et  quoi le
monde ne pense pas, parce qu'on ne voit autre chose que des gens
qui blment le got des autres, c'est celle qui dit que la
flicit est dans le got, et non pas dans les choses; c'est pour
avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas ce que les
autres trouvent aimable. Mais ce qui m'a t tout nouveau et que
j'admire est que la paresse, toute languissante qu'elle est,
dtruit toutes les passions. Il est vrai--et l'on a bien
fouill dans l'me pour y trouver un sentiment si cach, mais si
vritable--que je crois que nulle de ces maximes ne l'est
davantage, et je suis ravie de savoir que c'est  la paresse  qui
l'on a l'obligation de la destruction de toutes les passions. Je
pense qu' prsent on doit l'estimer comme la seule vertu qu'il y
a dans le monde, puisque c'est elle qui dracine tous les vices;
comme j'ai toujours eu beaucoup de respect pour elle, je suis fort
aise qu'elle ait un si grand mrite.

Que dites-vous aussi, Madame, de ce que chacun se fait un
extrieur et une mine qu'il met en la place de ce qu'on veut
paratre, au lieu de ce que l'on est? Il y a longtemps que je
l'ai pens, et que j'ai dit que tout le monde tait en mascarade
et mieux dguis que l'on ne l'est  celle du Louvre, car l'on n'y
reconnat personne. Enfin que tout soit  se disposer honnte, et
non pas l'tre, cela est pourtant bien trange.

Je ne sais si cela russira imprim comme en manuscrit; mais si
j'tais du conseil de l'auteur, je ne mettrais point au jours ces
mystres qui teront  tout jamais la confiance qu'on pourrait
prendre en lui il en sait tant l-dessus, et il parat si fin,
qu'il ne peut plus mettre en usage cette souveraine habilet qui
est de ne paratre point en avoir. Je vous dis  bton rompu tout
ce qui me reste dans l'esprit de cette lecture; je ne pense qu'
vous obir ponctuellement, et en le faisant je crois ne pouvoir
faillir, quelque sottise que je puisse dire. Je n'ai point pris de
copie, je vous en donne ma parole, ni n'en ai parl  personne.


31. Lettre, d'auteur inconnu,  Mme de Schonberg, transmise par
elle  Mme de Sabl. 1663.


 considrer superficiellement l'crit que vous m'avez envoy, il
semble tout  fait malin, et il ressemble fort  la production
d'un esprit fier, orgueilleux, satirique, ddaigneux, ennemi
dclar du bien, sous quelque visage qu'il paraisse, partisan trs
passionn du mal, auquel il attribue tout, qui querelle et qui
choque toutes les vertus, et qui doit enfin passer pour le
destructeur de la morale et pour l'empoisonneur de toutes les
bonnes actions, qu'il veut absolument qui passent pour autant de
vices dguiss. Mais quand on le lit avec un peu de cet esprit
pntrant qui va bientt jusqu'au fond des choses pour y trouver
le fin, le dlicat et le solide, on est contraint d'avouer ce que
je vous dclare, qu'il n'y a rien de plus fort, de plus vritable,
de plus philosophe, ni mme de plus chrtien, parce que dans la
vrit c'est une morale trs dlicate qui exprime d'une manire
peu connue aux anciens philosophes et aux nouveaux pdants la
nature des passions qui se travestissent dans nous si souvent en
vertus. C'est la dcouverte du faible de la sagesse humaine et de
la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit; c'est une satire
trs forte et trs ingnieuse de la corruption de la nature par le
pch originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et de la
malignit de l'esprit humain qui corrompt tout quand il agit de
soi-mme sans l'esprit de Dieu. C'est un agrable description de
ce qui se fait par les plus honntes gens quand ils n'ont point
d'autre conduite que celle de la lumire naturelle et de la raison
sans la grce. C'est une cole de l'humilit chrtienne, o nous
pouvons apprendre les dfauts de ce que l'on appelle si mal 
propos nos vertus; c'est un parfaitement beau commentaire du texte
de saint Augustin qui dit que toutes les vertus des infidles sont
des vices, c'est un anti-Snque, qui abat l'orgueil du faux sage
que ce superbe philosophe lve  l'gal de Jupiter; c'est un
soleil qui fait fondre la neige qui couvre la laideur de ces
rochers infructueux de la seule vertu morale; c'est un fonds trs
fertile d'une infinit de belles vrits qu'on a le plaisir de
dcouvrir en fouissant un peu par la mditation. Enfin, pour dire
nettement mon sentiment, quoiqu'il y ait partout des paradoxes,
ces paradoxes sont pourtant trs vritables, pourvu qu'on demeure
toujours dans les termes de la vertu morale et de la raison
naturelle, sans la grce. Il n'y en a point que je ne soutienne,
et il en a mme plusieurs qui s'accordent parfaitement avec les
sentences de l'Ecclsiastique, qui contient la morale du Saint-Esprit.
Enfin, je n'y trouve rien  reprendre que ce qu'il dit qu'on
ne loue jamais que pour tre lou, car je vous jure que je
ne prtends nulles louanges de celles que je suis oblig de lui
donner, et dans l'humeur o je suis je lui en donnerais bien
d'autres Mais il y a l-bas un fort honnte homme qui m'attend
dans son carrosse pour me mener faire l'essai de notre chocolate.
Vous y avez quelque intrt, et moi aussi, parce que vous tes de
moiti avec Mme la princesse de Guymen pour m'en faire ma
provision.


32. Lettre de Mme de Guymen  Mme de Sabl. 1663.


Je vous allais crire quand j'ai reu votre lettre pour vous
supplier de m'envoyer votre carrosse aussitt que vous aurez dn.
Je n'ai encore vu que les premires maximes,  cause que j'avais
hier mal  la tte; mais ce que j'en ai vu me parat plus fond
sur l'humeur de l'auteur que sur la vrit, car il ne croit point
de libralit sans intrt, ni de piti; c'est qu'il juge tout le
monde par lui-mme. Pour le plus grand nombre, il a raison; mais
assurment il y a des gens qui ne dsirent autre chose que de
faire du bien.

Je crois vous avoir dj mand que je n'ai jamais souhait
d'Altesse de vous. Je n'ai garde d'en vouloir en srieux, et en
drision elle me choquerait. J'aurai l'honneur de vous voir aprs
dner si vous m'envoyez votre carrosse.


33. Lettre de Mme de Liancourt  Mme de Sabl. 1663.


Je n'avais qu'une partie d'un petit cahier des maximes que vous
savez, quand j'eus l'honneur de vous voir, et il dbutait si
cruellement contre les vertus qu'il me scandalisa, aussi bien que
beaucoup d'autres; mais depuis j'ai tout lu, et je fais amende
honorable  votre jugement, car je vois bien qu'il y a dans cet
crit de fort jolies choses, et mme, je crois, de bonnes, pourvu
qu'on te l'quivoque qui fait confondre les vraies vertus avec
les fausses. Un de mes amis a chang quelques mots en plusieurs
articles, qui raccommodent, je crois, ce qu'il y avait de mal; je
vous les irai lire un de ces jours, si vous avez loisir de me
donner audience.


34. Lettre, d'auteur inconnu,  Mme de Sabl. 1663.


Je vous ai beaucoup d'obligation d'avoir fait un jugement de moi
si avantageux que de croire que j'tais capable de dire mon
sentiment de l'crit que vous m'avez envoy. Je vous proteste,
Madame, avec toute la sincrit de mon coeur, quoique l'auteur de
l'crit n'en croie point de vritable que j'en suis incapable et
que je n'entends rien en ces choses si subtiles et si dlicates;
mais puisque vous commandez, il faut obir. Je vous dirai donc,
Madame, aprs avoir bien considr cet crit que ce n'est qu'une
collection de plusieurs livres d'o l'on a choisi les sentences,
les pointes et les choses qui avaient plus de rapport au dessein
de celui qui a prtendu en faire un ouvrage considrable. J'ai
l'esprit si rempli des ides de maonneries que je m'imagine que
tout ce que je vois en a la ressemblance et que cet ouvrage s'y
peut comparer. Je sais bien que vous direz que je ne suis qu'un
maon ou un charpentier en cette matire, mais vous m'avouerez
aussi qu'il est compos de diffrents matriaux, on y remarque de
belles pierres, j'en demeure d'accord; mais on ne saurait
disconvenir qu'il ne s'y trouve aussi du moellon et beaucoup de
pltras, qui sont si mal joints ensemble qu'il est impossible
qu'ils puissent faire corps ni liaison, et par consquent que
l'ouvrage puisse subsister. Aprs la raillerie il est bon d'entrer
un peu dans le srieux, et de vous dire que les auteurs des livres
desquels on a collig ces sentences, ces pointes et ces priodes
les avaient mieux places; car si l'on voyait ce qui tait devant
et aprs, assurment on en serait plus difi ou moins scandalis.
Il y a beaucoup de simples dont le suc est poison, qui ne sont
point dangereux lorsqu'on n'en a rien extrait et que la plante est
en son entier. Ce n'est pas que cet crit ne soit bon en de bonnes
mains, comme les vtres, qui savent tirer le bien du mal mme;
mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines
ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles, que cet crit
les pourrait confirmer dans leur erreur, et leur faire croire
qu'il n'y a point du tout de vertu, et que c'est folie de
prtendre de devenir vertueux, et jeter ainsi le monde dans
l'indiffrence et dans l'oisivet, qui est la mre de tous les
vices. J'en parlai hier  un homme de mes amis, qui me dit qu'il
avait vu cet crit, et qu' son avis il dcouvrait les parties
honteuses de la vie civile et de la socit humaine, sur
lesquelles il fallait tirer le rideau; ce que je fais, de peur que
cela fasse mal aux yeux dlicats, comme les vtres, qui ne
sauraient rien souffrir d'impur et de dshonnte.


35. Lettre d'auteur inconnu,  Mme de Sabl. 1663.


Je vous suis infiniment oblig, Madame, de m'avoir donn la pice
que je vous renvoie, et encore que je n'aie eu que le loisir de la
parcourir dans le peu de temps que vous m'avez prescrit pour la
lire, je n'ai pas laiss d'en retirer beaucoup de plaisir et de
profit, et une estime si particulire pour l'auteur et pour son
ouvrage qu'en vrit je ne suis pas capable de vous la bien
exprimer.

L'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri
dans la province, ni dans l'Universit; c'est un homme de qualit
qui connat parfaitement la cour et le monde, qui en a got
autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les
amertumes, et qui s'est donn le loisir d'en tudier et d'en
pntrer tous les dtours et toutes les finesses. Mais outre cela,
comme la nature lui a donn cette tendue d'esprit, cette
profondeur et ce discernement, joint  la droiture,  la
dlicatesse et  ce beau tour dont il parle en quelques endroits
de cet crit, il ne faut pas s'tonner s'il a prononc si
judicieusement sur des matires qu'il avait si parfaitement
connues.

Pour ce qui est de l'ouvrage, c'est  mon sens la plus belle et la
plus utile philosophie qui se fit jamais; c'est l'abrg de tout
ce qu'il y a de sage et de bon dans toutes les anciennes et
nouvelles sectes des philosophes, et quiconque saura bien cet
crit n'a plus besoin de lire Snque, ni pictte, ni Montaigne,
ni Charron, ni tout ce qu'on a ramass depuis peu de la morale des
sceptiques et des picuriens. On apprend vritablement  se
connatre dans ces livres, mais c'est pour en devenir plus superbe
et plus amateur de soi-mme; celui-ci nous fait connatre, mais
c'est pour nous mpriser et pour nous humilier; c'est pour nous
donner de la dfiance et nous mettre sur nos gardes contre
nous-mmes et contre toutes les choses qui nous touchent et nous
environnent; c'est pour nous donner du dgot de toutes les choses
du monde et nous en dtacher, nous tourner du ct de Dieu, qui
seul est bon, juste, immuable et digne d'tre aim, honor, et
servi. On pourrait dire que le chrtien commence o votre
philosophe finit, et l'on ne pourrait faire une instruction plus
propre  un catchumne, pour convertir  Dieu son esprit et sa
volont; et cela me fait souvenir d'une excellente comparaison,
que j'ai autrefois lue dans une ptre de Snque: C'est une chose
bien trange, dit-il, de considrer un enfant, pendant les neuf
mois qu'il demeure dans le ventre de sa mre, avant que de venir
au monde; il a des yeux, et ne voit point; il a des oreilles, et
il n'entend point; il ne sait ce qu'il doit devenir; il n'a aucune
connaissance de la vie en laquelle il doit entrer. Que si cet
enfant pouvait raisonner, n'est-il pas vrai qu'il jugerait bien
que toutes ces facults et tous ces organes ne lui sont pas donns
en vain par la nature? que puisqu'il a une bouche il ne doit pas
prendre la nourriture comme une plante? que puisqu'il a des pieds,
des mains et des bras, il n'est pas dans l'existence des choses
pour tre toujours en la forme d'une boule, parmi des ordures,
dans une prison troite et tnbreuse? et, de ces rflexions, il
viendrait assurment  la connaissance de la vie qu'il doit mener
sur la terre. Il en est de mme, dit Snque, de l'tat des hommes
qui sont en cette vie prsente,  l'gard de la future: ils
ressemblent, pour la plupart,  ces enfants faibles et impuissants
dont nous venons de parler; ils vivent sans rflexion; ils se
laissent conduire  la coutume; ils s'abandonnent  leurs
passions; mais s'ils prenaient garde qu'ils ont une me vaste et
noble qui s'lve au-dessus de la matire, qu'ils ont des
puissance qui ne peuvent tre remplies ni rassasies par la
possession d'aucune crature, qu'ils ont des dsirs qui ne peuvent
tre limits ni par les lieux, ni par les temps, et qu'enfin ils
ne ressentent ici que des misres au lieu de la flicit 
laquelle ils aspirent naturellement, ils concluraient sans doute
qu'il y doit avoir un autre monde que celui-ci, et que Dieu ne les
a mis sur la terre que pour y mriter le ciel.

Mais je n'ai jamais mieux vu la force de ces raisonnements
qu'aprs la lecture de l'crit de votre ami, et il me semble que
j'tais non seulement chang, mais encore transfigur, pour me
servir du terme de ce philosophe romain. Je n'aurais rien 
souhaiter en cet crit sinon qu'aprs avoir si bien dcouvert
l'inutilit et la fausset des vertus humaines et philosophiques,
i reconnt qu'il n'y en a point de vritables que les chrtiennes
et les surnaturelles. Non pas que je veuille dire qu'il n'y a
point de fausses vertus parmi les chrtiens, ou que ceux qui en
ont de vritables les aient parfaites et sans mlange de vanit ou
d'intrt; je ne sais que trop par exprience la malignit et les
ruses de la nature corrompue; je sais que son venin se rpand
partout, et qu'encore qu'elle ne rgne et ne domine pas dans les
mes solidement dvotes, elle ne laisse pas d'y vivre, d'y
demeurer, et se remuer et se dbattre souvent, pour se remettre
au-dessus de la raison et de la grce. Mais il faut demeurer
d'accord qu'un homme vivant selon les rgles de l'vangile peut
tre dit vritablement vertueux, parce qu'il ne vit pas selon les
maximes de cette nature dprave et qu'il n'est point esclave de
sa cupidit, mais qu'il vit selon les lois de l'esprit et de la
raison, et que s'il commet quelquefois des fautes, en faisant mme
le bien, comme il ne se peut faire autrement, il en tire des
motifs et des occasions continuelles de mpris de soi-mme,
d'humilit, et de soumission  la justice et  la providence de
Dieu; et c'est ce qui fait voir la ncessit de la pnitence
chrtienne, qui a t une vertu inconnue  la philosophie.

Mais peut-tre que votre ami, Madame, a des raisons de ne point
passer les bornes de la sagesse humaine, et comme il a l'esprit
fort dlicat, il pourra mme croire qu'il y a de l'orgueil ou de
l'intrt secret en mon avis, et quelque protestation que je lui
puisse faire du contraire, il n'est pas oblig de me croire. Il
vaut donc mieux, Madame, que vous ne lui en parliez point du tout,
s'il vous plat, et que vous lui disiez seulement que, quand il
n'y aurait que son crit au monde avec vangile, je voudrais tre
chrtien. L'un m'apprendrait  connatre mes misres, et l'autre 
implorer mon librateur; ce sont les deux premiers degrs de la
vie spirituelle et quand on les franchit comme il faut, on n'en
demeure pas l ordinairement; les bonnes oeuvres suivent et l'on
fait profit de tout, des pchs mme et des fautes qu'on a
commises, qu'on commet, et des ignorances, erreurs et faiblesses
naturelles et involontaires, auxquelles sont sujet tous les hommes
de ce monde et mme ceux qui sont les plus tablis dans les vertus
essentielles.

Que si cette pice ne s'imprime pas, je vous prie trs humblement,
Madame, de m'en faire avoir une copie.


36. Lettre, d'auteur inconnu,  Mme de Sabl, 1663.


J'appellerais volontiers l'auteur de ces maximes un orateur
loquent et un philosophe plus critique que savant; aussi n'a-t-il
autre principe de ses sentiments que la fcondit de son
imagination. Il affecte dans ses divisions et dans ses
dfinitions, subtilement mais sans fondement inventes, de passer
pour un Snque, ne prenant pas garde nanmoins que celui-ci, dans
sa morale, tout paen qu'il tait, ne s'est jamais jet dans cette
extrmit que de confondre toutes les vertus des sages de son
temps, ni de les faire passer pour des vices; il a cru qu'il y en
avait de temprants et de dissolus, de bons et de mauvais,
d'humbles et de superbes, et il n'a jamais dit qu'on pt, sous une
vritable humilit, cacher une superbe insolente: elles sont trop
antipathiques pour pouvoir habiter la mme demeure. Je lui
donnerais nanmoins cette louange que de savoir puissamment
invectiver, et d'avoir parfaitement bien rencontr o il s'est agi
de mriter le titre de satirique. C'est  contrecoeur que je loue
de la sorte son ouvrage tout  fait spirituel, et peut-tre
pourra-t-on dire que je tombe dans le mme dfaut dont je
l'accuse; mais certes, considrant que par ces maximes il n'y a
aucune vertu chrtienne, si solide qu'elle soit, qui ne puisse
tre censure, content du dsavantage d'en tre dpourvu, j'aime
mieux ne passer pas pour complaisant en approuvant sa doctrine,
que d'tre dans un perptuel danger de dclamer contre les belles
qualits, ni mdire des plus vertueux.


37. Lettre de Mme de La Fayette  Mme de Sabl. 1663.


Ce jeudi au soir.

Voil un billet que je vous supplie de vouloir lire, il vous
instruira de ce que l'on demande de vous. Je n'ai rien  y
ajouter, sinon que l'homme qu'il l'crit [sic] est un des hommes
du monde que j'aime autant, et qu'ainsi c'est une des plus grandes
obligations que je vous puisse avoir, que de lui accorder ce qu'il
souhaite pour son ami. Je viens d'arriver de Fresnes, o j'ai t
deux jours en solitude avec Madame du Plessis; en ces deux
jours-l nous avons parl de vous deux ou trois mille fois; il est
inutile de vous dire comment nous en avons parl, vous le devinez
aisment. Nous y avons lu les maximes de M. de La Rochefoucauld.
Ha, Madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans
le coeur pour tre capable d'imaginer tout cela! J'en suis si
pouvante que je vous assure que, si les plaisanteries taient
des choses srieuses, de telles maximes gteraient plus ses
affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous.


38. Lettre de Mme de La Fayette  Mme de Sabl. 1663.


Vous me donneriez le plus grand chagrin du monde, si vous ne me
montriez pas vos maximes. Mme du Plessis m'a donn une curiosit
trange de les voir, et c'est justement parce qu'elles sont
honntes et raisonnables que j'en ai envie, et qu'elles me
persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si
persuades de la corruption gnrale que l'est M. de La
Rochefoucauld. Je vous rends mille et mille grces de ce que vous
avez fait pour ce gentilhomme. Je vous en irai encore remercier
moi-mme, et je me servirai toujours avec plaisir des prtextes
que je trouverai pour avoir l'honneur de vous voir; et si vous
trouviez autant de plaisir avec moi que j'en trouve avec vous, je
troublerais souvent votre solitude.


III. Lettres concernant la publication de la Ire dition des
maximes.


39. Lettre de La Rochefoucauld au Pre Thomas Esprit. 6 fvrier
1664.


6 fvrier.

Vous me permettrez de vous dire que l'on fait un peu plus de bruit
de ces maximes qu'on ne devrait et qu'elles ne mritent. Je ne
sais si on y a ajout ou chang quelque chose comme on a accoutum
de faire. Mais si elles sont comme je les ai vues, je crois qu'on
les pourrait soutenir sans grand pril, au moins si on peut tre
bien fond  soutenir un ramas de diverses penses  qui on n'a
point encore donn d'ordre, ni de commencement ni de fin. Il peut
y avoir mme quelques expressions trop gnrales que l'on aurait
adoucies si on avait cru que ce qui devait demeurer secret entre
un de vos parents et un de vos amis et t rendu public. Mais
comme le dessein de l'un et de l'autre a t de prouver que la
vertu des anciens philosophes paens, dont ils ont fait tant de
bruit, a t tablie sur de faux fondements, et que l'homme, tout
persuad qu'il est de son mrite, n'a en soi que des apparences
trompeuses de vertu dont il blouit les autres et dont souvent il
se trompe lui-mme lorsque la foi ne s'en mle point, il me
semble, dis-je, que l'on n'a pu trop exagrer les misres et les
contrarits du coeur humain pour humilier l'orgueil ridicule dont
il est rempli, et lui faire voir le besoin qu'il a en toutes
choses d'tre soutenu et redress par le christianisme. Il me
semble que les maximes dont est question tendent assez  cela et
qu'elles ne sont pas criminelles, puisque leur but est d'attaquer
l'orgueil, qui,  ce que j'ai oui dire, n'est pas ncessaire 
salut. Je demeure donc d'accord que c'est un malheur qu'elles
aient paru sans tre acheves et sans l'ordre qu'elles devaient
avoir. Mais on aurait trop d'affaires sur les bras  la fois, de
se plaindre de ceux qui ont tort l-dessus. Nous discuterons  la
premire vue s'il est vrai ou non que les vices entrent souvent
dans la composition de quelques vertus, comme les poisons entrent
dans la composition des plus grands remdes de la mdecine. Quand
je dis nous, j'entends parler de l'homme qui croit ne devoir qu'
lui seul ce qu'il a de bon, comme faisaient les grands hommes de
l'antiquit, et comme cela je crois qu'il y avait de l'orgueil, de
l'injustice et mille autres ingrdients dans la magnanimit et la
libralit d'Alexandre et de beaucoup d'autres; que dans la vertu
de Caton il y avait de la rudesse, et beaucoup d'envie et de haine
contre Csar; que dans la clmence d'Auguste pour Cinna il y eut
un dsir d'prouver un remde nouveau, une lassitude de rpandre
inutilement tant de sang, et une crainte des vnements  quoi on
a plutt fait de donner le nom de vertu que de faire l'anatomie de
tous les replis du coeur. Je ne prtends pas de vous en dire
davantage, ni faire ici un manifeste. Vous en direz ce que vous
jugerez  propos  Mme de Liancourt et  Mme du Plessis. Si vous
voulez aussi que M Bernard fasse voir ce que je vous mande 
M. de la Chapelle, qui demeure chez M. le Premier Prsident, vous
m'pargnerez la peine de le rcrire pour lui envoyer. Je vous
donne le bonsoir et suis entirement  vous. Je n'crirai pas
Mme de Liancourt pour ne la tourmenter pas de cette affaire.


40. Lettre de La Rochefoucauld au Pre Ren Rapin. 12 juillet
1664.


Ce n'est pas assez pour moi de tout ce que nous dmes hier, il me
vient  tous moments des scrupules et on ne saurait jamais avoir
trop de dlicatesse pour un ami du prix de Mr. de la Chapelle.
C'est pourquoi, mon Trs Rvrend Pre, je vous supplie trs
humblement de vous mettre prcisment en ma place et de vouloir
tre mon directeur pour tout ce que je dois  notre ami avec
autant d'exactitude que vous en avez pour les consciences. N'ayez,
s'il vous plat, aucun gard  l'intrt des maximes et ne songez
qu' ne me laisser manquer  rien vers l'homme du monde  qui je
veux le moins manquer. Je vous demande pardon de la libert que je
prends, mais Mr. de la Chapelle en est cause en toutes manires et
il m'a tellement assur que j'ai quelque part en l'honneur de vos
bonnes grces que j'espre que vous m'accorderez celle que je
viens de vous demander et de me croire  vous avec toute l'estime
et le respect imaginables.

La Rochefoucauld

 Paris, le 12 de juillet.

Je ne veux pas mme crire  M. de La Chapelle afin que ce soit
vous seul qui me rpondiez de ses sentiments.

Encore une fois, mon Trs Rvrend Pre, comptez, s'il vous plat,
les maximes pour rien, et croyez que j'aime mille fois mieux
qu'elles ne parussent jamais que de faire la moindre peine  ceux
qui en ont pris la protection.


41. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl. 1664.


Je vous envoie cette manire de prface pour les maximes; mais
comme je la dois rendre dans deux heures, je vous supplie trs
humblement, Madame, de me la renvoyer par le mme laquais qui vous
porte ce billet. Je vous demande aussi de me dire ce que vous en
trouvez.

Ce samedi.


42. Lettre de Mme de Sabl  La Rochefoucauld. 18 fvrier 1665.


Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tte pour mettre dans le
Journal. J'y ai mis cet endroit qui vous est si sensible, afin que
cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fit donner au
public la prface sans y rien retrancher, et je n'ai pas craint de
le mettre, parce que je suis assure que vous ne le ferez pas
imprimer quand mme le reste vous plairait. Je vous assure aussi
que je vous serai plus oblige si vous en usez comme d'une chose
qui serait  vous, en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si
vous lui faisiez un honneur qu'il ne mrite pas. Nous autres
grands auteurs sommes trop riches pour craindre de perdre de nos
productions. Mandez-moi ce qu'il vous semble de ce _dictum_.

Le 18e fvrier 1665.

C'est un trait des mouvements du coeur de l'homme, qu'on peut
dire lui avoir t comme inconnus jusques  cette heure. Un
seigneur, aussi grand en esprit qu'en naissance, en est l'auteur;
mais ni sa grandeur ni son esprit n'ont pu empcher qu'on n'en ait
fait des jugements bien diffrents.

Les uns croient que c'est outrager les hommes que d'en faire une
si terrible peinture, et que l'auteur n'en a pu prendre l'original
qu'en lui-mme; ils disent qu'il est dangereux de mettre de telles
penses au jour, et qu'ayant si bien montr qu'on ne fait jamais
de bonnes actions que par de mauvais principes, on ne se mettra
plus en peine de chercher la vertu, puisqu'il est impossible de
l'avoir, si ce n'est en ide.

Les autres au contraire trouvent ce trait fort utile parce qu'il
dcouvre les fausses ides que les hommes ont d'eux-mmes, et leur
fait voir que sans la religion ils sont incapables de faire aucun
bien; qu'il est bon de se connatre tel qu'on est, quand mme il
n'y aurait que cet avantage de n'tre point tromp dans la
connaissance qu'on peut avoir de soi-mme.

Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ouvrage, et une
si grande pntration pour connatre le vritable tat de l'homme,
 ne regarder que sa nature, que toutes les personnes de bon sens
y trouveront une infinit de choses qu'ils auraient peut-tre
ignores toute leur vie si cet auteur ne les avait tires du chaos
du coeur de l'homme pour les mettre dans un jour o quasi tout le
monde peut les voir et les comprendre sans peine.


IV. Lettres concernant la rdaction des maximes (3e, 4e et 5e
ditions)


43. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Sabl, 1667.


Les passions ne sont que les divers gots de l'amour-propre.

La fortune nous corrige plus souvent que la raison.

L'extrme ennui sert  nous dsennuyer.

On loue et on blme la plupart des choses parce que c'est la mode
de les louer ou de les blmer.

Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intrts o nous
consentons de ne point croire aux apparences.

Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de
nouveau.


44. Maximes adresses par La Rochefoucauld  Mme de Rohan, abbesse
de Malnoue. Priode 1671-1674.


19 L'accent du pays, o l'on est n demeure dans l'esprit et dans
le coeur, comme dans le langage. (Max. 342.)

Pour tre grand'homme, il faut savoir profiter de toute sa
fortune. (Max. 343, var.)

20 La plupart des hommes ont, comme les plantes, des proprits
caches, que le hasard fait dcouvrir. (Max. 344.)

30 Les occasions nous font connatre aux autres, et encore plus 
nous-mmes. (Max. 345.)

Il ne peut y avoir de rgle dans l'esprit, ni dans le coeur, des
femmes, si le temprament n'en est d'accord. (Max. 346.)

31 Nous ne trouvons gure de gens de bon sens que ceux qui sont de
notre avis. (Max. 347.)

Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus. (Max.
348.)

Le plus grand miracle de l'amour, c'est de gurir de la
coquetterie. (Max. 349.)

Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des
finesses, c'est qu'ils croient tre plus habiles que nous. (Max.
350.)

On a bien de la peine  rompre quand on ne s'aime plus. (Max.
351.)

37 On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est
pas permis de s'ennuyer. (Max. 352.)

Un honnte homme peut tre amoureux comme un fou, mais non pas
comme un sot. (Max. 353.)

35 Il y a de certains dfauts qui, bien mis en oeuvre, brillent
plus que la vertu mme. (Max. 354.)

On perd quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en
est afflig, et d'autres dont on est afflig quelque temps et
qu'on ne regrette gure. (Max. 355, var.)

32 On ne loue, d'ordinaire, de bon coeur que ceux qui nous
admirent. (Max. 356, var.)

34 Les petits esprits sont trop blesss des petites choses; les
grands esprits les voient toutes, et n'en sont pas blesss. (Max.
357.)

L'humilit est la vritable preuve des vertus chrtiennes; sans
elle nous conservons tous nos dfauts, et ils sont gnralement
couverts par l'orgueil, qui les cache aux autres, et souvent 
nous-mmes. (Max. 358, var.)

26 Les infidlits devraient teindre l'amour, et il ne faudrait
point tre jaloux de ce qui donne sujet de l'tre. Il n'y a que
les personnes qui vitent de donner de la jalousie qui soient
dignes qu'on en ait pour elles. (Max. 359, var.)

On se dcrie beaucoup plus auprs de nous par les moindres
infidlits qu'on nous fait que par les plus grandes qu'on fait
aux autres. (Max. 360.)

27 La jalousie nat toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas
toujours avec lui. (Max. 361.)

22 La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs
amants pour les avoir aims que pour paratre plus dignes d'tre
aimes. (Max. 362.)

38 Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine
que celles que nous nous faisons  nous-mmes. (Max. 363.)

29 On sait assez qu'il ne faut gure parler de sa femme; mais on
ne sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi. (Max.
364.)

Il y a de bonnes qualits qui dgnrent en dfauts quand elles
sont naturelles, et d'autres qui ne sont jamais parfaites quand
elles sont acquises. La raison doit nous rendre mnagers de notre
bien, et difficiles  tromper, et il faut que la nature nous fasse
natre vaillants, et sincres. (Max. 365, var.)

Quelque dfiance que nous ayons de la sincrit de ceux qui nous
parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux
autres. (Max. 366.)

39 Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne
parle que de peur de se taire.

23 Il y a peu d'honntes femmes qui ne soient lasses de leur
mtier. (Max. 367.)

21 La plupart des honntes femmes sont des trsors cachs, qui ne
sont en sret que parce qu'on ne les cherche pas. (Max. 368.)

Les violences qu'on se fait pour s'empcher d'aimer sont souvent
plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on aime. (Max. 369.)

Il n'y a gure de poltrons qui connaissent toujours toute leur
peur. (Max. 370.)

28 C'est presque toujours la faute de celui qui aime, de ne pas
connatre quand on cesse de l'aimer. (Max. 371.)

On craint toujours de voir ce qu'on aime quand on vient de faire
des coquetteries ailleurs. (MS 73, n 372 de la 4e d.)

Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mmes,
aprs avoir tromp les autres. (Max. 373.)

24 Si on croit aimer sa matresse pour l'amour d'elle, on est bien
tromp. (Max. 374.)

40 On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les
avouer. (MS 74, n 375 de la 4e d.)

L'envie est dtruite par la vritable amiti, et la coquetterie
par le vritable amour. (Max. 376.)

41 Le plus grand dfaut de la pntration n'est pas de n'aller
point jusqu'au bout, c'est de le passer. (Max. 377.)

42 On donne des conseils, mais on n'inspire point de conduite
(Max. 378.)

43 Quand notre mrite baisse, notre got baisse aussi. (Max. 379.)

44 La fortune fait paratre nos vertus et nos vices comme la
lumire fait paratre les objets. (Max. 380.)

25 La violence qu'on se fait pour demeurer fidle  ce qu'on aime
ne vaut gure mieux qu'une infidlit. (Max. 381.)

45 Nos actions sont comme les bouts-rims, que chacun fait
rapporter  ce qu'il lui plat. (Max. 382.)

L'envie de parler de nous, et de faire voir nos dfauts du ct
que nous les voulons bien montrer, fait une grande partie de notre
sincrit. (Max. 383, var.)

On ne devrait s'tonner que de pouvoir encore s'tonner. (Max.
384.)

On est presque galement difficile  contenter quand on a beaucoup
d'amour, et quand on n'en a plus gure. (Max. 385.)


45. Rponse de Mme de Rohan  l'envoi prcdent.


Je vous renvoie vos maximes, Monsieur, en vous rendant mille et
mille grces trs humbles. Je ne les louerai point comme elles
mritent d'tre loues, parce que je les trouve trop au-dessus de
mes louanges. Elles ont un sens si juste et si dlicat, quoiqu'il
soit quelquefois un peu dtourn, qu'il ne faudrait pas moins de
dlicatesse pour vous dire ce qu'on en pense qu'il vous en a fallu
pour les faire. Vous avez une lumire si vive pour pntrer le
coeur de tous les hommes qu'il semble qu'il n'appartienne qu'
vous de donner un jugement quitable sur le mrite ou le dmrite
de tous ses mouvements, avec cette diffrence pourtant qu'il me
semble, Monsieur, que vous avez encore mieux pntr celui des
hommes que celui des femmes; car je ne puis, malgr la dfrence
que j'ai pour vos lumires, m'empcher de m'opposer un peu  ce
que vous dites, que leur temprament fait toute leur vertu,
puisqu'il faudrait conclure de l que leur raison leur serait
entirement inutile. Et quand mme il serait vrai qu'elles eussent
quelquefois les passions plus vives que les hommes, l'exprience
fait assez voir qu'elles savent les surmonter contre leur
temprament, de sorte que, quand nous consentirons que vous
mettiez de l'galit entre les deux sexes, nous ne vous ferons pas
d'injustice pour nous faire grce. Il est mme bien plus ordinaire
aux femmes de s'opposer  leur temprament qu'aux hommes,
lorsqu'elles l'ont mauvais, parce que la biensance et la honte
les y forceraient quand mme leur vertu et leur raison ne les y
obligeraient pas. Voici les trois de vos maximes que j'aime le
mieux et qui m'ont le plus charme:

1. Il ne faudrait point tre jaloux quand on nous donne sujet de
l'tre il n'y a que les personnes qui vitent de donner de la
jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles.

2. La fortune fait paratre nos vertus et nos vices comme la
lumire fait paratre les objets.

3. La violence qu'on se fait pour demeurer fidle  ce qu'on aime
ne vaut gure mieux qu'une infidlit.

Je vous avoue, Monsieur, que, quoique vos maximes soient trs
belles, ces trois-l me paraissent incomparables et qu'on ne sait
 qui donner le prix, ou au sens ou  l'expression. Mais comme
vous m'avez engage  vous parler franchement, trouvez bon que je
vous dise que je n'entends pas bien votre premire maxime o vous
dites: L'accent du pays o on est n demeure dans l'esprit, et
dans le coeur, comme dans le langage. Je crois que cela est fort
bien et fort juste; mais je ne connais point ces accents qui
demeurent dans l'esprit et dans le coeur. Je crois que c'est ma
faute de ne les entendre ni de ne les pas sentir, et cette maxime
me fait connatre ce que vous dites dans la quatrime, que les
occasions nous font connatre aux autres et  nous-mmes.

Cette autre maxime o vous dites que l'on perd quelquefois des
personnes qu'on regrette plus qu'on n'en est afflig, et d'autres
dont on est afflig quelque temps et qu'on ne regrette gure,
n'est pas  mon usage; car la mesure de ma douleur serait toujours
la mesure de mon regret, et j'ai grand peine  comprendre que je
puisse sparer ces deux choses, parce que ce qui aurait mrit mon
attachement mriterait galement et mon regret et mes larmes et ma
douleur.

La maxime sur l'humilit me parat encore parfaitement belle, mais
j'ai t bien surprise de trouver l l'humilit. Je vous avoue que
je l'y attendais si peu qu'encore qu'elle soit si fort de ma
connaissance depuis longtemps, j'ai eu toutes les peines du monde
 la reconnatre au milieu de tout ce qui la prcde et qui la
suit. C'est assurment pour faire pratiquer cette vertu aux
personnes de notre sexe que vous faites des maximes o leur
amour-propre est si peu flatt. J'en serais bien humilie en mon
particulier, si je ne me disais  moi-mme ce que je vous ai dj
dit dans ce billet, que vous jugez encore mieux du coeur des
hommes que de celui des dames, et que peut-tre vous ne savez pas
vous-mme le vritable motif qui vous les fait moins estimer. Si
vous en aviez toujours rencontr dont le temprament et t
soumis  la vertu, et les sens moins forts que la raison, vous
penseriez mieux que vous ne faites d'un certain nombre qui se
distingue toujours de la multitude, et il me semble que Mme de La
Fayette et moi mritons bien que vous ayez un peu meilleure
opinion du sexe en gnral. Vous ne ferez que nous rendre ce que
nous faisons en votre faveur, puisque malgr les dfauts d'un
million d'hommes nous rendons justice  votre mrite particulier,
et que vous seul nous faites croire tout ce qu'on peut dire de
plus avantageux pour votre sexe. Etc.


46. Rponse de La Rochefoucauld  la lettre prcdente


Quelque dfrence que j'aie  tout ce qui vient de vous, je vous
assure, Madame, que je ne crois pas que les maximes mritent
l'honneur que vous leur faites. Je me dfie beaucoup de celles que
vous n'entendez pas, et c'est signe que je ne les ai pas entendues
moi-mme. J'aurai l'honneur de vous en dire ce que j'en ai pens,
dans un jour ou deux, et de vous assurer que personne du monde,
sans exception, ne vous estime et ne vous respecte tant que moi.
Etc.


47. Lettre de La Rochefoucauld  Mme de Sabl 2 aot 1675.


Je vous envoie, Madame, les maximes que vous voulez avoir. Je n'en
ai pas assez bonne opinion pour croire que vous les demandiez par
une autre raison que par cette politesse qu'on ne trouve plus que
chez vous. Je sais bien que le bon sens et le bon esprit convient
 tous les ges, mais les gots n'y conviennent pas toujours et ce
qui sied bien en un temps ne sied pas bien en un autre. C'est ce
qui me fait croire que peu de gens savent tre vieux. Je vous
supplie trs humblement de me mander ce qu'il faut changer  ce
que je vous envoie. Mme de Fontevrault m'a promis de m'avertir
quand elle irait chez vous. Je me suis tellement par devant elle
de l'honneur que vous me faites de m'aimer qu'elle en a bonne
opinion de moi. Ne dtruisez pas votre ouvrage, et laissez-lui
croire l-dessus tout ce qui flatte le plus ma vanit.

Ce 2e d'aot.

1. La confiance fournit plus  la conversation que l'esprit. (Max.
421.)

2. L'amour nous fait faire des fautes comme les autres passions,
mais il nous en fait faire de plus ridicules. (Max. 422. var.)

3. Peu de gens savent tre vieux. (Max. 423.)

4. La pntration a un air de prophtie qui flatte plus notre
vanit que toutes les autres qualits de l'esprit. (Max. 425,
var.)

5. La plupart des amis dgotent de l'amiti, et la plupart des
dvots dgotent de la dvotion. (Max. 427.)

6. Il y a plus de vieux fous que de jeunes. (Max. 444, var.)

7. Il est plus ais de connatre tous les hommes en gnral que de
connatre un homme en particulier. (Max. 436, var.)

8. On ne doit pas juger du mrite d'un homme par ses grandes
qualits, mais par l'usage qu'il en sait faire. (Max. 437.)

9. Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touches de
l'amiti, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour.
(Max. 440.)

10. Les femmes qui aiment pardonnent plus aisment les grandes
indiscrtions que les petites infidlits. (Max. 429.)

11. Ce qui nous empche d'tre naturels, c'est l'envie de le
paratre. (Max. 431. var)

12. C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions que
de les louer de bon coeur. (Max. 432.)

13. La plus vritable marque d'tre n avec de grandes qualits,
c'est d'tre n sans envie. (Max. 433.)

14. La faiblesse est plus oppose  la vertu que le vice. (Max.
445.)

15. Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus grands
de tous les maux, c'est que la vanit ne nous aide pas  les
supporter. (Max. 446. var.)


48. Rponse de Mme de Sabl  la lettre prcdente


C'est votre complaisance, plutt que la mienne, qui vous oblige 
me faire part de vos maximes, parce que je n'en suis pas digne. Je
vous dirai pourtant, Monsieur, comme si je ne disais rien, qu'il
me semble que dans la Ire maxime, il faudrait expliquer quelle sorte
de confiance, parce que celle qui n'est fonde que sur la bonne opinion
que l'on a de soi-mme est diffrente de la sret que l'on prend avec
les personnes  qui l'on parle;

la 4e est merveilleuse, et il n'y a rien de mieux pntr;

sur la 8e, il n'y a point de vraies grandes qualits si on ne les
met en usage;

sur la 10e, il n'y a rien de mieux trouv;

la IIe est bien vraie, car le naturel ne se trouve point o il y a
de l'affectation;

la 12e, il n'y a rien de si beau ni de si vrai;

la 13e est trs belle;

la 14e est bien vraie, car le vice se peut corriger par l'tude de
la vertu et la faiblesse est du temprament, qui ne se peut quasi
jamais changer;

sur la cinquime, quand les amitis ne sont point fondes sur la
vertu, il y a tant de choses qui les dtruisent que l'on a quasi
toujours des sujets de s'en lasser.


V. Lettre relatant un entretien de la Rochefoucauld avec le
chevalier de Mr.


49. Lettre du chevalier de Mr  Madame la duchesse de***. Date
inconnue.


Vous voulez que je vous crive, Madame; et vous me l'avez command
de si bonne grce et si galamment que je n'ai pu vous le refuser.
Mais ce qui m'a engag  vous le promettre me devrait empcher de
vous le tenir. Car je vois par l que vous tes si dlicate en
agrment qu'il faut qu'une chose, pour tre  votre got, soit
excellente et d'un prix bien rare. Aussi, Madame, je ne vous cris
pas tant par l'esprance de vous plaire que par la crainte de vous
dsobir. Et peut-tre qu'il serait encore de plus mauvais air de
vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agrable. Quoi
qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de
l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que
j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld; car il parla presque
toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous tions dans
un coin de chambre tte  tte  nous entretenir sincrement de
tout ce qui nous venait dans l'esprit. Nous lisions de temps en
temps quelques rondeaux, o l'adresse et la dlicatesse s'taient
puises. Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces
sortes de beauts! Et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans
un temps o l'on ne se doit pas trop mler d'crire? Je lui
rpondis que j'en demeurais d'accord, et que je ne voyais point
d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de
ces juges n'ont ni got ni esprit. Ce n'est pas tant cela, ce me
semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui
fait mal prendre ce qu'on crit de meilleur.--Ne vous l'imaginez
pas, je vous prie, lui rpartis-je, et soyez assur qu'il est
impossible de connatre le prix d'une chose excellente sans
l'aimer, ni sans tre favorable  celui qui l'a faite. Et comment
peut-on mieux tmoigner qu'on est stupide et sans got que d'tre
insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai remarqu, reprit-il,
les dfauts de l'esprit et du coeur de la plupart du monde, et
ceux qui ne me connaissent que par l pensent que j'ai tous ces
dfauts, comme si j'avais fait mon portrait. C'est une chose
trange que mes actions et mon procd ne les en dsabusent pas.
--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable gnie qui
laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'oeuvre d'esprit et
d'invention, comme une vive lumire dont les uns furent clairs
et la plupart blouis. Mais parce qu'il tait persuad qu'on n'est
heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur, ce
qui me semble,  le bien examiner, plus clair que le jour, on l'a
regard comme l'auteur de la plus infme et de la plus honteuse
dbauche, si bien que la puret de ses moeurs ne le put exempter
de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son avis, me
dit-il, et je crois qu'on pourrait faire une maxime que la vertu
mal entendue n'est gure moins incommode que le vice bien mnag.
--Ha Monsieur! m'criai-je, il s'en faut bien garder, ces termes
sont si scandaleux qu'ils feraient condamner la chose du monde la
plus honnte et la plus sainte.--Aussi n'us-je de ces mots, me
dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui
donnent souvent le nom de vice  la vertu, et celui de vertu au
vice; et parce que tout le monde veut tre heureux, et que c'est
le but o tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce
qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que
la vertu mal entendue soit pre et pesante. Je ne m'tonne pas que
ce grand homme ait eu tant d'ennemis; la vritable vertu se confie
en elle-mme; elle se montre sans artifice et d'un air simple et
naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honntes gens aussi
bien que les faux dvots ne cherchent que l'apparence, et je crois
que dans la morale Snque tait un hypocrite et qu'picure tait
un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et
la hauteur de l'esprit; c'est de l que procde la parfaite
honntet, que je mets au-dessus de tout, et qui me semble 
prfrer pour l'heur de la vie  la possession d'un royaume. Ainsi
j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice. Mais selon mon
sens, pour tre effectivement vertueux, au moins pour l'tre de
bonne grce, il faut savoir pratiquer les biensances, juger
sainement de tout et donner l'avantage aux excellentes choses
par-dessus celles qui ne sont que mdiocres. La rgle  mon gr la
plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection,
c'est d'observer si elle sied bien  toutes sortes d'gards; et
rien ne me parat de si mauvaise grce que d'tre un sot ou une
sotte, et de se laisser empiter aux prventions. Nous devons
quelque chose aux coutumes des lieux o nous vivons pour ne pas
choquer la rvrence publique quoique ces coutumes soient
mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence il faut les
en payer, et se bien garder de les approuver dans son coeur de
peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis,
comme une vrit ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur
en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter
d'tre heureux, les honneurs, la beaut, la valeur, l'esprit, les
richesses et la vertu mme, tout cela n'est  dsirer que pour se
rendre la vie agrable. Il est  remarquer qu'on ne voit rien de
pur ni de sincre, qu'il y a du bien et du mal en toutes les
choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser  notre
usage, que le bonheur de l'un serait souvent le malheur de
l'autre, et que la vertu fuit l'excs comme le dfaut. Peut-tre
qu'Aristide l'Athnien et Socrate n'taient que trop vertueux, et
qu'Alcibiade et Phdon ne l'taient pas assez; mais je ne sais si
pour vivre content, et comme un honnte homme du monde, il ne
vaudrait pas mieux tre Alcibiade et Phdon qu'Aristide ou
Socrate. Quantit de choses sont ncessaires pour tre heureux,
mais une seule suffit pour tre  plaindre; et ce sont les
plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et
plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font
trouver dure et fcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a
jamais tous ces plaisirs  souhait. Les plus grands de l'esprit,
autant que j'en puis juger, c'est la vritable gloire et les
belles connaissances; et je prends garde que ces gens-l ne les
ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps.
Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets
au dgot et pas trop  rechercher,  moins que ceux de l'esprit
ne s'y mlent. Le plus sensible est celui de l'amour, mais il
passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les
plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me
semble aussi que les extrmes douleurs corporelles sont beaucoup
plus insupportables que celles de l'esprit. Je vois de plus que ce
qui sert d'un ct nuit d'un autre; que le plaisir fait souvent
natre la douleur comme la douleur cause le plaisir, et que notre
flicit dpend assez de la fortune et plus encore de notre
conduite. Je l'coutais doucement quand on vint nous interrompre,
et j'tais presque d'accord de tout ce qu'il disait. Si vous me
voulez croire, Madame, vous goterez les raisons d'un si
parfaitement honnte homme, et vous ne serez pas dupe de la fausse
honntet.





End of the Project Gutenberg EBook of Rflexions ou sentences et maximes
morales, by Franois de La Rochefoucauld

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RFLEXIONS ***

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