The Project Gutenberg EBook of Sance De L'acadmie Franaise Du 2 Mai 1901
by Pierre Berthelot and Jules Lematre

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Title: Sance De L'acadmie Franaise Du 2 Mai 1901
       Discours De Rception De M. Berthelot; Rponse De M. Jules Lematre

Author: Pierre Berthelot and Jules Lematre

Release Date: December 31, 2004 [EBook #14541]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SANCE DE L'ACADMIE FRANAISE DU 2 MAI 1901


DISCOURS DE RCEPTION
DE
M. BERTHELOT

RPONSE
DE
M. JULES LEMATRE


PARIS, ANCIENNE LIBRAIRIE LECNE, OUDIN ET Cie
SOCIT FRANAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
15, RUE DE CLUNY.

1901


PARIS, IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN
5, rue des Grands-Augustins.

       *       *       *       *       *




DISCOURS DE RCEPTION

DE

M. BERTHELOT




MESSIEURS,


Depuis la fondation de cette illustre Compagnie, qui comptera bientt
trois sicles d'existence, c'est un usage et un devoir pour le nouveau
venu de saluer en entrant ses confrres et de rappeler le souvenir du
fondateur de notre institution. Peut-tre la dernire coutume
commence-t-elle  tre moins suivie et regarde comme un peu suranne:
Richelieu a t lou dans cette enceinte par les potes et les prosateurs
les plus clbres, sous tant de formes dlicates ou profondes, que les
quelques grains d'encens jets par un chimiste dans cet ocan d'loges
doivent lui tre assez indiffrents:  supposer qu'ils lui parviennent, au
sein du repos et du silence ternels qui rgnent en dehors de nos rgions
vivantes et agites, assujetties  la mobilit incessante du temps et de
l'espace!

Mais ce serait montrer envers vous une noire ingratitude que de ne pas
tmoigner toute ma reconnaissance aux confrres prsents aujourd'hui dans
cette enceinte; comme aussi, permettez-moi d'ajouter,  la mmoire de tant
d'amis que j'y ai compts et qui ne sont plus. J'ose esprer que leur
opinion bien connue n'a pas t sans quelque influence sur votre choix.
Parmi ces patrons honors entre tous de mon lection, je rappellerai
seulement Claude Bernard, Taine, Leconte de Lisle, Alexandre Dumas, Victor
Hugo, et surtout mon ami Joseph Bertrand, dont je tiens dsormais
doublement la place; pourrais-je oublier enfin le compagnon le plus cher
de ma vie, Ernest Renan? J'ai vcu avec ceux-ci dans la plus troite
intimit, pendant prs d'un demi-sicle; je me suis assis pendant de
longues annes auprs d'eux, dans nos carrires communes et surtout dans
notre grande confrrie de l'Institut, chacun au sein de son Acadmie
particulire: ma joie et la leur auraient t doubles s'ils avaient pu me
voir aujourd'hui  leurs cts dans cette Acadmie franaise, qui forme
comme une seconde conscration plus gnrale de notre rputation de
spcialistes. Les Divinits jalouses qui rglent la destine humaine en
ont dcid autrement! Je n'ai pu bercer mes amis dans leur dernier sommeil
par la cantilne suprme qui consacre la mmoire de ceux qui ne sont plus!

Sans doute, je le sais, ce n'est pas en raison de leurs amitis que vous
choisissez vos confrres; il est dans les traditions de l'Acadmie
d'appeler dans son sein quelques artistes, quelques historiens, quelques
adeptes dans l'ordre des sciences exactes et dans l'ordre des sciences
naturelles. D'Alembert a t autrefois l'expression la plus complte de
cet alliance entre les divers groupes qui forment aujourd'hui notre
Institut. Au sicle dernier, il tait l'un des premiers,  la fois dans
l'ordre triple des sciences, de la philosophie et de la littrature, et
vos prdcesseurs l'avaient constat en le choisissant pour secrtaire
perptuel. Parmi nos contemporains, Cl. Bernard, Dumas, Pasteur, Joseph
Bertrand, librement lus des deux cts, ont cumul les titres de nos
Acadmies. J'ajouterai pour les trois premiers, comme pour moi-mme, le
titre de l'Acadmie de mdecine: les services qu'elle rend  l'humanit ne
doivent pas tre tenus en oubli. Sans prtendre me comparer  ces grands
hommes, je demande la permission d'invoquer leurs prcdents. Joseph
Bertrand en particulier attachait  son titre de l'Acadmie franaise une
importance extrme: je n'oserais dire exagre, craignant de manquer de
modestie; je veux dire, d'oublier qu'il convient  chacun de nous de
ramener  l'humble mesure de sa personnalit les distinctions et les
dignits dont il peut tre honor. En tout cas, votre aimable accueil, et,
j'ajouterai le tmoignage de sympathie des gens de mrite qui auraient pu
prtendre  vos suffrages et qui se sont effacs, non sans doute devant ma
personne, mais devant la science dont vous tmoignez le dsir d'accueillir
un nouveau reprsentant; toutes ces circonstances ont simplifi ma tche.
Certains malveillants prtendent qu'il faut quelquefois pour pntrer ici
montrer patte blanche: sans doute on ne doit offenser personne de propos
dlibr, quand on entre dans une compagnie claire et polie comme
celle-ci; mais elle aime avant tout que chacun conserve son individualit,
ses amis et sa figure propre.

Si l'honneur que vous m'avez accord est attrist  certains gards par le
souvenir des confrres que j'aurais pu trouver dans cette enceinte et qui
ne sont plus, j'aurai du moins cette douloureuse compensation de rendre 
la mmoire de J. Bertrand un dernier hommage: ma tche sera d'autant plus
aise que Bertrand n'a soulev dans le monde des esprits, ni les mmes
temptes, ni le mme ordre de sympathies que Renan: son mmorial n'expose
pas celui qui le rappelle aujourd'hui devant vous, comme un pur
reprsentant de la science, aux mmes contradictions.

Joseph-Louis-Franois Bertrand naquit  Paris, rue Saint-Andr-des-Arts,
le 11 mars 1822. Il tait fils d'un mdecin distingu, de provenance
bretonne. Notre confrre gardait l'empreinte de sa race, sensible 
premire vue dans l'aspect rond et brachycphale de sa tte, aussi bien
que dans la franche sincrit de son accueil. Sa famille tait originaire
de Rennes, ville avec laquelle il conserva toujours d'troites relations.
Son grand-pre maternel, M. Blin, y avait laiss des souvenirs durables;
patriote ardent, volontaire  l'arme du Rhin, adversaire politique rsolu
de Carrier  Rennes, il reprsenta sa ville natale au Conseil des Cinq
Cents. Directeur des Postes sous l'Empire, il fut destitu en 1815. Sa vie
se prolongea jusqu'en 1834; il survcut  son fils le mdecin et put
goter les prmices de l'enfance de ses petits-fils et prvoir, dans les
rves anticips d'un aeul, la destine brillante qui les attendait.
Alexandre Bertrand, le pre de nos confrres, n  Rennes, tait lui-mme
lve de l'cole polytechnique, et il semblait destin  l'tude des
sciences exactes, lorsque l'cole fut licencie en 1815. Il dut chercher
une autre carrire et adopta celle de mdecin. Les liens de descendance
qui existent entre les hommes qui s'adonnent  la mdecine et ceux qui
cultivent la science pure se retrouvent dans l'histoire de bien des
philosophes, depuis Aristote jusqu' nos jours. A cet gard, je suis aussi
le successeur de Joseph Bertrand. Son pre Alexandre s'occupait d'ailleurs
autant de philosophie scientifique et de psychologie que de pratique.
Rdacteur au _Globe_, il y connut Dubois de la Loire, Pierre Leroux et un
certain nombre des hommes originaux et d'initiative qui prirent part  la
tentative de rnovation sociale essaye par les Saint-Simoniens aprs
1830: tentative avorte sans doute, quant  sa formule immdiate, mais qui
a laiss des traces profondes dans l'volution de la gnration qui nous a
prcds. Les relations du pre de Bertrand avec les Saint-Simoniens
furent troites; elles devinrent l'origine de celles de notre confrre
avec les Pereire, qui ont jou un rle si important dans l'histoire
financire du second Empire.

Joseph Bertrand avait un frre an, plus g de deux ans, qui marque
aussi parmi les hommes de notre temps: c'est notre confrre, Alexandre
Bertrand, membre de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres. Leur
pre ne devait pas assister aux succs de ses fils: il mourut jeune en
1831, des consquences d'une chute, suivie d'une maladie qui dura un an.
Il tait g de trente-six ans seulement; il laissait une veuve presque
sans ressources, avec quatre enfants en bas ge. Heureusement, c'tait une
personne de tte et de dvouement, qui sut les lever, leur communiquer
son nergie et la hauteur de son caractre moral. Elle a vcu jusqu'
l'ge le plus avanc; les amis de Bertrand ont tous connu cette femme
distingue, qui, plus heureuse que son mari, put jouir jusqu'au bout des
succs de ses enfants. L'une de ses filles pousa M. Hermitte, autre
confrre, que nous venons de perdre, et dont la vieillesse octognaire a
t entoure du respect des mathmaticiens du monde entier. Duhamel, oncle
des jeunes Bertrand, et mathmaticien trs distingu lui-mme, depuis
membre de l'Acadmie des sciences, o je l'ai remplac, concourut  leur
ducation,  celle de Joseph principalement, qu'il fit venir  Paris.
Duhamel y dirigeait alors une institution prparatoire  l'cole
polytechnique. De l une sparation entre les deux frres, Alexandre tant
rest avec sa mre  Rennes, o une bourse du lyce lui avait t
attribue. Malgr cette circonstance, l'enfance de Joseph ne manqua pas de
soins maternels, grce  sa tante, Mme Duhamel, dont nous avons aperu
autrefois la physionomie affectueuse et un peu bourrue. Si l'on ajoute 
tous ces noms d'acadmiciens, celui d'un autre parent, le naturaliste
Roulin, qui voyagea dans l'Amrique quatoriale, on voit que J. Bertrand
se trouva, ds sa premire enfance, entour de personnes hors ligne, aussi
bien au point de vue scientifique qu'au point de vue moral: leur influence
ne dut pas tre trangre au dveloppement de son intelligence et de son
coeur. Quelques lettres de J. Bertrand, g de neuf  onze ans, attestent
la vive affection qu'il portait  sa mre et aux siens, sans accuser
d'ailleurs ds cette poque aucune intelligence exceptionnelle. Cependant
celle-ci se serait manifeste de trs bonne heure, d'aprs des lgendes
qui ont eu cours et qui en feraient un enfant prodige. Ce qui est sr,
c'est qu' quatre ans il savait lire;  huit ans il traduisait le _De
Viris_. On a dit qu' onze ans, il aurait pass les examens de l'cole
polytechnique, et le fait est signal dans une lettre de M. Blin: mais il
s'est agi sans doute d'examens comparatifs, et non d'examens soutenus
avant l'ge, dans les conditions rglementaires et devant les examinateurs
officiels. De semblables examens bnvoles n'ont pas coutume de trouver
place dans un systme strictement et officiellement dfini, tel que celui
des grandes coles de l'tat. Nous avons connu  l'Acadmie des sciences
plus d'un enfant prodige; mais quelque facilit d'tude qui leur ait t
accorde, dans l'ordre des sciences du moins, aucun d'eux n'a justifi les
esprances premires: les facults de mmoire, qui sont en gnral leur
principal attribut, ne prsagent en rien les facults rationnelles de
l'homme mr.

Quoi qu'il en soit, il est certain que J. Bertrand fut admis, en 1839, le
premier  l'cole polytechnique,  l'ge rglementaire de dix-sept ans.
S'il en sortit seulement le sixime, ce n'est pas qu'il et perdu sa
supriorit intellectuelle sur ses camarades; mais les rangs sont assigns,
comme on sait, d'aprs un systme de moyennes, plus favorable  la
mdiocrit distingue qu'au talent hors ligne. Le rang de Bertrand fut
abaiss, en raison de sa nullit en dessin et dans les exercices
graphiques. Je crois mme qu'au temps prsent, cette nullit l'et mis 
la queue, c'est--dire en dehors du classement. Voil o conduit la
prtention de tout rglementer au nom d'une justice absolue!

J. Bertrand n en conserva pas moins une primaut reconnue, ds l'ge de
vingt-cinq ans, parmi les jeunes gens de sa gnration. Retraons
rapidement le tableau de son _cursus honorum_. Docteur s sciences ds
l'ge de seize ans, lve de l'cole polytechnique  dix-sept ans, la
facilit sans pareille de Bertrand lui permit, en mme temps qu'il
poursuivait  l'intrieur de l'cole le cours des tudes et des examens
rglementaires, d'affronter au dehors les concours les plus difficiles.
Pendant sa premire anne, il acquit ainsi le titre d'agrg de Facult,
rcemment institu; pendant la seconde anne, le titre d'agrg de
l'enseignement secondaire, toujours au premier rang avec dispense d'ge. A
la vrit, le premier concours fut une dception: la Sorbonne tait
hostile  ce nouveau grade; il en rsulta une exclusion singulire. En
fait, il fut entendu, ou plutt sous-entendu, entre les professeurs de
l'poque, que les nouveaux agrgs ne seraient jamais choisis par eux
comme remplaants ou supplants. Au lieu d'ouvrir aux jeunes triomphateurs
la carrire, leur titre la ferma; ce fut sans doute l'une des raisons pour
lesquelles J. Bertrand devint plus tard professeur au Collge de France,
mais jamais  la Facult des sciences.

Auparavant, il avait profess dans l'enseignement secondaire, d'abord au
lyce Saint-Louis, en 1844; plus tard,  partir de 1853, au lyce Napolon,
o mon ami d'Almida exposait en mme temps la physique; il servit
d'intermdiaire entre nous. Cependant, on ne saurait se passer des gens de
mrite dans l'enseignement suprieur. Aussi Bertrand, cart de la
Sorbonne, tait-il devenu matre de confrences  l'cole normale
suprieure; puis supplant de Biot au Collge de France. Avant de lui
succder, il fit un long apprentissage, non seulement scientifique, mais
psychologique, et il racontait volontiers, sur ses relations avec son
titulaire et sur la stricte conomie de celui-ci, des anecdotes, que je ne
voudrais pas rapporter dans cette enceinte, o Biot a figur  son jour,
dans son extrme vieillesse. Le caractre indpendant de J. Bertrand se
manifesta, ds lors, par plus d'un trait; j'en citerai un seul, qui aurait
pu briser sa carrire, au cours de la dure priode d'oppression
intellectuelle que les hommes de ma gnration ont subie de 1850  1860.
Aprs la mort de l'un des personnages politiques notables du temps, le
ministre de l'Instruction publique d'alors jugea  propos d'ouvrir une
souscription pour lever une statue au dfunt. On fit passer la liste
parmi les professeurs de lyce. Plus d'un laissa blanche la ligne trace
vis--vis de son nom. Tel fut le cas, au lyce Napolon, de d'Almida et
de J. Bertrand. Le proviseur, mcontent, leur fit reprsenter la liste;
nos deux amis impatients, crivirent en face de leur nom le chiffre
dfinitif zro. Heureusement le proviseur, soit touch de quelque
sympathie secrte, soit plutt effray et craignant pour lui-mme,
supprima la feuille d'inscription.

Cependant, J. Bertrand marquait sa place dans la science par des
dcouvertes originales; il tait lu en 1856,  l'ge de trente-quatre ans,
membre de l'Acadmie des sciences, en remplacement de Sturm: il fut nomm
la mme anne que son beau-frre Hermitte. Il devint successivement
professeur  l'cole polytechnique en 1856 et au Collge de France en 1862,
puis correspondant et associ d'une multitude d'acadmies et socits
scientifiques trangres. En 1874, il succda  lie de Beaumont comme
secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences; en 1884, il remplaa
Dumas  l'Acadmie franaise.

On voit que sa carrire publique fut rapide et heureuse, sans grandes
pripties. Le succs en tait lgitime, car son oeuvre est considrable,
tant au point de vue scientifique qu'au point de vue littraire. Le moment
est venu de rsumer cette oeuvre avant de parler de l'homme priv, de son
caractre et de l'influence qu'il a exerce autour de lui.

Le mrite d'un membre de l'Acadmie franaise consiste essentiellement
dans ses crations littraires; mais celui d'un membre de l'Acadmie des
sciences est d'un ordre diffrent. Malgr le mot de Buffon: Le style,
c'est l'homme mme, le plus puissant gnie scientifique peut tre un
littrateur mdiocre; j'en trouverais plus d'un exemple parmi les savants
que nous avons connus. Mais tel n'tait pas le cas de Bertrand; il avait
des titres accepts de tous, dans l'ordre littraire comme dans l'ordre
scientifique.

Commenons par ces derniers; ce sont les titres qui ont fait sa gloire:
mais on ne saurait en exposer ici tout le dtail. Ils se sont manifests
sous trois formes: mmoires originaux, enseignement personnel au Collge
de France, livres destins: les uns,  dvelopper les grandes thories des
mathmatiques pures et de la physique mathmatique; les autres, consacrs
 l'enseignement lmentaire. Le premier de ces mmoires originaux date de
1843: il fut l'objet d'un rapport favorable adopt par l'Acadmie des
sciences. Bertrand avait alors vingt et un ans. Puis se succdrent des
recherches gniales, dont je ne puis noncer ici que les sujets. Surfaces
isothermes et orthogonales, thormes relatifs  l'intgrabilit des
fonctions diffrentielles,  la similitude en mcanique, au calcul des
variations, au calcul des probabilits et aux proprits des intgrales
des problmes de la mcanique, etc.; on voit qu'ils touchent aux branches
fondamentales de l'analyse. Ses cours au Collge de France taient par
destination consacrs aux plus hautes questions de la physique
mathmatique: ils ont laiss des traces profondes dans l'esprit des
auditeurs volontaires auxquels de telles questions sont accessibles. Trois
de ces cours, consacrs  la thermodynamique,  l'lectricit, au calcul
des probabilits, ont t imprims par J. Bertrand sous une forme
dfinitive; je citerai surtout le premier. A l'instar des mathmaticiens
les plus distingus, il a consacr un volume publi en 1887  la
thermodynamique. De l'aveu unanime, c'est un des traits les mieux faits,
et les plus solides, sur cette science, cre de notre temps. Il avait
aussi entrepris un grand ouvrage d'ensemble sur les calculs diffrentiel
et intgral, ouvrage qu'il s'est complu  composer pendant les annes de
son ge mr. Les deux premiers volumes seuls, trs remarqus, ont t
imprims: le troisime tait prt en manuscrit, lors du sige de Paris en
1870, aprs une longue laboration. Sa perte n'a peut-tre pas t l'un
des moindres parmi les dsastres de l'anne terrible. En effet, il fut
brl par les incendiaires de la Commune, avec l'appartement et la maison
de Bertrand, situe rue de Rivoli, au voisinage de l'Htel de ville.
Bertrand supporta ce malheur avec une douleur stoque, mais il ne
recommena jamais son travail.

Quoi qu'il en soit, l'ensemble de l'oeuvre scientifique de Bertrand:
mmoires originaux, leons du Collge de France et traits lmentaires,
prsente certains caractres gnraux, communs  tous ses travaux. Ils se
distinguent par la nettet et la concision du style, la solidit des
preuves, la fcondit des aperus. Bertrand n'avait pas suivi en vain les
leons de son oncle Duhamel, clbre par la prcision un peu sche de ses
dmonstrations, dont la certitude rivalise avec celle des gomtres grecs.
La rigueur varie avec les temps et les conceptions, mme dans le domaine
du calcul: le jour n'est plus o l'on se contentait, en analyse
mathmatique,--plus d'un homme clbre l'a fait au dix-huitime sicle,
--d'invoquer les analogies et la gnralit de l'algbre. Ce genre de
preuves, emprunt  la critique historique, est fallacieux en algbre et
en gomtrie. Le doute de notre poque est mme remont plus haut: le
caractre relatif de ces vrits, que l'on regardait autrefois comme des
axiomes en gomtrie, a t mis en vidence par les discussions relatives
 la thorie des parallles et  la gomtrie non euclidienne. Les noncs
fondamentaux qui servent de base  la mcanique rationnelle ont t
atteints plus gravement encore par le mme scepticisme logique; on
s'accorde aujourd'hui  les envisager comme empiriques: ce qui n'enlve
rien d'ailleurs  la force des dductions qu'on en tire et dont
l'enchanement rigoureux sert de fondement  la physique mathmatique; je
dis n'enlve rien,  la condition de ne pas sortir dans les applications
aux phnomnes naturels du cercle troit trac par les dfinitions
absolues, que l'abstraction des gomtres a tires des faits d'exprience.

Mais c'est assez nous tendre sur les dcouvertes de Bertrand en
mathmatiques, quoiqu'elles constituent la partie principale de sa gloire:
d'autres les rappelleront bientt avec plus de comptence que moi au nom
de l'Acadmie des sciences.

Le moment est venu de parler de l'oeuvre littraire. J. Bertrand dbuta,
dans la carrire des lettres, par un livre intitul: _les Fondateurs de
l'Astronomie_, oeuvre essentiellement destine au grand public, par sa
clart et l'intrt de ses expositions: l'appareil des dmonstrations
mathmatiques s'y trouve simplifi et rduit au minimum. A premire vue et
en apparence, il semble s'agir seulement dans ce livre de biographies:
c'est le rcit de la vie et de l'oeuvre de cinq grands astronomes d'ingal
gnie: Copernic, Tycho-Brah, Kpler, Galile, Newton. Ce rcit se
dveloppe dans le livre de J. Bertrand, comme dans l'histoire des sciences,
 la faon d'un drame en cinq actes: exposition, priptie, crise de
violence et de trahison, enfin dnouement triomphant. L'exposition est
l'oeuvre de Copernic, qui soulve le problme du systme du monde,
centralis pour tout le moyen ge autour de la terre immobile, d'aprs la
tradition de la science antique et celle du dogme catholique. Copernic
prtend faire mouvoir tout ce systme, et la terre elle-mme autour du
centre solaire, comme l'avaient soutenu les Pythagoriciens, non suivis par
Ptolme. Cependant Copernic, redoutant sans doute pour lui-mme les
consquences de son innovation, retarde la publication de son livre
jusqu' sa mort, et le problme demeure simplement pos; les donnes
connues  cette poque ne suffisaient pas pour lever toute contradiction.

Tycho-Brah, artisan scientifique patient, accumule au sicle suivant les
donnes ncessaires, sans entrer dans la thorie.

Kpler, gnie suprieur  Copernic, tire de ces donnes, en les combinant
avec des vues mystiques sur l'harmonie des mondes, les trois lois
fondamentales de l'astronomie.

A ce moment, il semble que le drame touche  son dnouement; les preuves
sont groupes, la conclusion certaine. C'est alors qu'clate le conflit
entre la certitude scientifique et l'affirmation dogmatique. Ce conflit se
complique d'lments moraux. Jusque l tout s'tait pass dans un domaine
ignor des puissants qui gouvernent les Etats et des docteurs qui
enseignent la thologie. L'italien Galile introduit avec clat dans le
cercle officiel les vrits nouvelles de l'Astronomie, en mme temps qu'il
rvolutionne par l'invention du tlescope la connaissance physique du
monde sidral. Galile n'hsite pas  proclamer bien haut ses dcouvertes
et celles de ses prdcesseurs, dans un langage compris de tous. Il fait
appel  l'opinion publique; mais les autorits conservatrices de l'poque
ne l'entendaient pas ainsi. La libert de penser tait proscrite en Italie,
ds que le dogme semblait mis en jeu. Aussi la riposte ne tarde gure,
donne par l'Inquisition. Le bras sculier intervient pour touffer la
vrit scientifique, traite d'hrsie et d'impit: Galile est perscut,
oblig de se rtracter. Vains efforts! la force est impuissante contre
une vrit dmontre. Si Descartes se tait, redoutant l'oppression, tout
ce qui pense et sait alors en Europe n'en demeure pas moins convaincu par
les preuves de Galile.

Enfin Newton vient, le grand Newton, qui dcouvre la loi de l'attraction
universelle et en dduit la dmonstration mathmatique des lois de Kpler.
J. Bertrand, levant sa pense avec celle des astronomes dont il raconte
l'histoire, proclame leur russite avec une ardeur et un enthousiasme
croissants: son chapitre sur Newton est le plus beau du volume, et
peut-tre de toute son oeuvre littraire.

En 1869, Bertrand publia un nouveau volume, intitul: l'_Acadmie des
Sciences et les Acadmiciens de 1666  1793_; volume trs intressant,
mais d'un caractre moins gnral que les _Fondateurs de l'Astronomie_.
Il ne s'agit pas en ralit dans cet ouvrage de l'histoire complte des
sciences en France au dix-huitime sicle, comme le titre semblerait le
promettre. L'auteur dclare tout d'abord dans sa prface qu'il n'a pas
entrepris une tche si vaste et si difficile: ce qu'il expose avec sa
clart ordinaire, c'est l'organisation de l'ancienne Acadmie, les
changements qui l'ont porte, ds le temps de Louis XV, de seize membres 
cinquante, coordonns par une hirarchie systmatique. Il y joint
quelques-uns des traits les plus frappants de la vie et du caractre des
principaux de ses membres, sans oublier que le mot biographie n'est pas
synonyme d'loge, c'est--dire en y mlant quelques-uns de ces traits fins
et spirituels qui devaient prendre par la suite une importance majeure
dans son oeuvre littraire. Il relve entre autres cette ide trange des
premiers organisateurs de l'Acadmie que, pour atteindre la perfection
dans une partie, il suffit de la faire excuter par les efforts coordonns
des gens qui la cultivent. Par exemple, l'Acadmie entreprenait de
composer un _Trait de mcanique_, oeuvre destine, croyait-on,  fixer la
science d'une faon dfinitive et o chaque gomtre  tour de rle tait
dput pour penser  une question; c'est--dire, dans un franais plus
clair, charg de composer un chapitre: on le lisait et on le discutait en
commun. Mais il tait interdit aux membres de l'Acadmie de publier leurs
ouvrages personnels sans l'autorisation du corps, de crainte qu'ils ne
s'appropriassent le travail collectif.

Les auteurs d'une semblable conception se faisaient une trange ide des
sciences exactes, qui procdent au contraire par l'initiative individuelle
et se modifient sans cesse.

Je ne pousserai pas plus loin l'analyse du volume de Bertrand, rempli de
dtails intressants sur les travaux divers et sur les membres clbres de
l'Acadmie aux dix-septime et dix-huitime sicles: c'est une revue
amusante et instructive. Je regretterai seulement que le peu de sympathie
que Bertrand professait pour la politique l'ait empch de rendre entire
justice  Condorcet et  son oeuvre philosophique. Le volume se termine
par le rcit tragique de la suppression des Acadmies en 1793. Elles
devaient renatre presque aussitt sous le nom de l'Institut. Un tat
constitu, une socit moderne ne saurait se passer de savants, en raison
des services continuels qu'ils rendent  tous les arts et  toutes les
industries: le rang, la richesse et la puissance d'une socit humaine se
mesurent aujourd'hui par son degr de culture scientifique.

J'ai d consacrer quelques dveloppements  l'analyse des deux ouvrages
littraires principaux publis par notre confrre. Mais ils ne constituent
qu'une fraction, trs notable  la vrit, de son oeuvre littraire; on
doit y comprendre en effet les articles publis dans diverses revues, et
surtout son discours de rception  l'Acadmie franaise, ainsi que les
loges et notices scientifiques qu'il a consacrs  ses anciens confrres,
 partir de 1863 et 1865, tels que ceux de Snarmont et d'Arago, et les
douze ou treize notices lues en runions solennelles, depuis l'poque o
il succda  lie de Beaumont comme secrtaire perptuel.

Dans ces notices, dans ces articles, on retrouve les qualits ordinaires
de clart et de prcision qui le distinguaient, mais avec une physionomie
nouvelle.

MESSIEURS,

La tribune acadmique ne fait pas entendre les mmes accents que la chaire
du professeur ou du prdicateur. On n'y enseigne ni la philosophie de la
nature, dvoile par les efforts du penseur ou de l'exprimentateur, ni
les vrits morales, rvles par la religion, ou retrouves au fond du
coeur humain. Ce que l'on vient chercher ici, ce n'est pas une leon,
c'est un plaisir dlicat, une jouissance littraire, dont tout effort,
tout ennui doit tre banni pour l'auditeur. C'est d'aprs ces ides que
l'Acadmie franaise a t fonde, il y a deux cent soixante ans; c'est en
s'y conformant qu'elle a vcu, et qu'aprs une clipse de courte dure,
elle a reparu avec sa vieille formule et ses vieilles traditions. J.
Bertrand l'avait compris mieux que personne, et c'est dans ces vues,
suivant ces principes, qu'il avait coutume de parler dans votre enceinte.
Il les a mme transports, suivant une certaine mesure, dans les loges
qu'il prononait au nom de l'Acadmie des Sciences. Ce qu'il y recherchait
d'abord, c'tait de plaire  l'auditoire distingu qui se presse autour de
cette tribune. Ses discours abondent en morceaux ingnieux et spirituels,
applaudis des assistants. Il se plaisait  dire parfois que la vie humaine
prive n'tait pas dirige par la logique, ni mme la vie sociale; au
moins il l'a crit, en me donnant des nouvelles de la Rome moderne, 
l'poque, o il la visita: c'tait au temps du pouvoir temporel du pape.
S'il touche aux ides gnrales dans ses loges, c'est d'ordinaire en
glissant, et comme en se jouant,  la faon de Fontenelle. Il prfre
insister sur les traits de caractre, sans craindre ni la phrase un peu
vive, ni la forme paradoxale, parfois mme caustique, surtout pour le
trait final.

En cela, je le rpte, il tait vraiment membre de l'Acadmie franaise,
et peut-tre regretterez-vous plus quelquefois de ne pas retrouver la mme
supriorit dans le successeur que vous lui avez donn. Ce que je
m'efforcerai du moins de vous rendre, c'est le srieux moral, le
dvouement aux choses leves, l'amour du bien, je dirai plus, la bont et
la gnrosit prives, qui ont toujours guid J. Bertrand dans sa vie
publique comme dans sa vie de famille. Ce sont l les traits minents de
son caractre que je vais essayer de vous retracer maintenant, en les
rattachant aux souvenirs de son existence prive.

Dou d'un esprit actif et aimable, possdant  la fois une haute culture
scientifique et littraire et le got de l'art et de la nature,
indpendant de caractre, sympathique  toute initiative personnelle, et
toujours prt  obliger, J. Bertrand devait avoir de bonne heure des amis
fidles dans des ordres divers. Quelques-uns, Briot, Serret, Bixio, Marcel
Aclocque ont laiss leur trace dans la science ou dans l'industrie.

Le dernier, son camarade  l'cole polytechnique, l'introduisit en 1840
dans sa propre famille. J. Bertrand y fit connaissance de sa soeur, qu'il
pousa au mois de dcembre 1844. Une lgende trs rpandue, mais inexacte,
attribuait la connaissance d'Aclocque et de Bertrand aux relations
tablies entre eux par la catastrophe survenue le 8 mai 1842 sur le chemin
de fer de Versailles rive gauche. On sait que cette catastrophe cota la
vie  une centaine de personnes. J. Bertrand et son frre Alexandre y
furent tous deux grivement blesss. Mais  cette poque Joseph tait dj
li avec la famille Aclocque.

Cette union fut parfaitement heureuse, pendant les cinquante-six annes de
la vie ultrieure de Bertrand: les savants ont pour la plupart le got et
les vertus de la famille. Six enfants naquirent, dont trois fils qui
occupent tous une place distingue parmi les hommes de notre poque.
L'an, Marcel Bertrand, est aujourd'hui ingnieur des Mines et membre de
l'Acadmie des Sciences.

La maison des Bertrand ne tarda pas  devenir un centre de runion pour la
jeunesse des deux sexes. Vers 1860, il demeurait rue de Rivoli: on
rencontrait dans son salon  la fois les familles de savants rputs,
notamment celles de Boussingault et de Brguet, et les jeunes professeurs
qui commenaient  se signaler dans la vie. Plus d'un parmi eux y forma de
nouveaux liens de famille. Les petits groupes de cette nature taient
particulirement prcieux sous l'Empire,  une poque o l'esprit
d'indpendance tait mal vu et mme perscut, aprs le coup d'tat et la
tentative criminelle d'Orsini. Aussi la jeunesse tait-elle heureuse de se
retrouver dans un milieu plus libre, en dehors de la compression
officielle; je dirai mieux, en dehors de ces conventions acadmiques,
susceptibles d'entretenir une certaine gne dans les relations, en raison
des arrire-penses que chacun souponne.

Cette gne n'existait pas dans le salon de Bertrand; on y parlait
librement des hommes et des choses. Les matres de la maison mettaient
chacun  l'aise, par leur franchise dpourvue d'artifice et leurs
dispositions amicales et serviables. Je ne prtends pas qu'on n'y parlt
jamais de candidatures acadmiques, personne ne me croirait. Mais cela se
faisait avec toute discrtion et sans qu'on risqut de se heurter  ces
hostilits sourdes et  cet esprit de dnigrement, qu'engendrent les
rivalits personnelles et les luttes de longue haleine dans un milieu
limit. Au contraire, nul plus que Bertrand n'tait oppos aux petites
combinaisons d'intrt et de vanit, trop frquentes dans les Acadmies,
o on se ligue parfois pour carter ou retarder les hommes suprieurs.
Bertrand a rappel  cet gard des souvenirs saisissants, dans son
histoire de l'ancienne Acadmie, en racontant comment Laplace fut arrt
longtemps dans sa jeunesse par les jalousies de ses contemporains.

Ce que l'on agitait surtout chez Bertrand, c'taient les questions de
science, de lettres et d'art  l'ordre du jour: la politique tant alors
carte des conversations collectives. Bertrand n'en eut jamais le got,
pas plus que des discussions religieuses ou philosophiques proprement
dites.

Il ne s'tait jamais dclar ni royaliste, ni rpublicain, ni imprialiste,
tant peu favorable d'ailleurs  la dmocratie. Les seules choses qui
fussent pour lui hors de toute discussion taient la vrit et la vertu,
cette dernire par sentiment et comme un attribut obligatoire de la saine
nature humaine.

En dehors des mathmatiques, o il tait gal  toutes les conceptions, il
n'aimait pas  s'lever dans ces hautes rgions de la pense o l'air
devient difficilement respirable, et o la ncessit de concilier les
antinomies de la mtaphysique ne permet pas ces raisonnements absolus et
dfinitifs, si chers aux mathmaticiens. A cet gard, J. Bertrand
s'cartait des savants du dix-septime et du dix-huitime sicle. S'il
poursuivait dans son ordre particulier le mme genre de problmes, il
tait dissemblable de ses prdcesseurs par une sorte de rpulsion
qu'excitaient en lui les ides gnrales, ncessairement vagues et
flottantes sur certains points et complexes comme la nature mme des
choses humaines, qui ne se prtent pas  la rigueur des dmonstrations.
Les noncs gnraux excitaient dans Bertrand l'esprit critique, qu'il
avait fort aiguis: il saisissait aussitt le point faible, le dfaut de
la cuirasse logique, et il se plaisait  contredire les opinions, les
prjugs courants. Cet esprit de subtilit s'est mme dvelopp de plus en
plus avec les annes:  une thse historique reue, il s'est plu plus
d'une fois  opposer une antithse spcieuse et intressante, comme l'ont
montr quelques-uns de ses derniers articles sur Pascal.

Par compensation, Bertrand tait d'une sincrit absolue, toujours prt 
revenir sur une assertion trop tranche et toujours empress  viter les
froissements des amours-propres. Il tait surtout sympathique aux natures
droites comme la sienne, alors mme que ses amis se distinguaient sur
d'autres points par des qualits et des dfauts contraires aux siens. Dans
ces conditions de caractre, on conoit que les relations prives avec
Bertrand fussent remplies d'agrment. Quelques-unes de ses lettres,
pendant la priode dont je parle, ont t conserves. Elles sont
charmantes, soit qu'il y rapporte son voyage  Venise et  Florence,
dirig par la fantaisie: C'est une nouveaut pour moi de suivre un
programme arrt  l'avance; soit qu'il montre son jeune fils Marcel,
traversant le Saint-Gothard en 1861, et ne voyant dans la nature qu'un
sujet de vers latins: il ne laissait gure prsager alors le gologue de
premier ordre qu'il est devenu de nos jours. En 1861, J. Bertrand compose
son livre sur les fondateurs de l'Astronomie; il en est proccup jusqu'
tre affect d'insomnies, pendant lesquelles, comme il arrive souvent, il
croit composer des morceaux excellents: mais au rveil, dit-il, tout
s'vanouit; il ne reste plus que la fatigue. Il admire naturellement le
gnie de Kpler; mais son mysticisme le surprend: C'est, m'crivait-il,
un singulier homme; on frmit en lisant ses crits  l'ide d'avoir 
juger les travaux d'autrui, Combien de fois, s'il m'avait consult, je
l'aurais dissuad de continuer, en lui dmontrant que sa voie est mauvaise
et ne peut conduire  rien, cependant vous savez ce qui est advenu!

Le sige de Paris a laiss une trace profonde dans la vie et les souvenirs
des hommes de ma gnration, et Bertrand n'y resta, pas plus qu'aucun
autre, indiffrent. Nous avons tous, chacun suivant ses aptitudes, pris
rang parmi les dfenseurs de la cit. J. Bertrand y concourait mme
doublement, par lui-mme, modestement d'ailleurs, mais surtout par son
fils Marcel, alors lve de l'cole polytechnique et, comme tel, faisant
fonction d'officier. Je me rencontrai plus d'une fois avec son pre sur le
plateau d'Avron, o nous arrivions guids par des mobiles diffrents,
notamment le jour de la bataille de Champigny. Bertrand y venait voir son
fils, tandis que je m'y rendais pour essayer du haut de la colline le tir
sur l'ennemi des canons chargs par la culasse, fondus dans Paris aux
frais d'une souscription nationale. Quelques jours aprs, nous y trouvmes
le colonel Stoffel, concourant stoquement  la dfense de la Patrie,
aprs avoir jou le rle ingrat de Cassandre, en prvenant de Berlin
l'Empereur des dangers que prsenterait une semblable guerre. Nous
discourmes ensemble sur les malheurs de la France, en nous chauffant, par
10 degrs de froid, devant un feu aliment au moyen des parquets et des
volets arrachs d'une villa ruine par le bombardement du plateau. De tels
spectacles avaient cess d'tonner les Parisiens; chacun de nous avait une
petite maison de campagne dans le mme tat; le dsastre gnral nous
avait rendus indiffrents  nos maux particuliers.

Cependant Bertrand, tout en remplissant ses devoirs publics, ne perdait
pas de vue les besoins de son foyer hospitalier: il s'agissait de le
ravitailler, oeuvre difficile dans l'intrieur de la ville, o tout tait
rationn, mais plus aise dans la banlieue de Paris. La viande de cheval
surtout abondait  Montreuil, et Bertrand en rapportait chaque fois
quelque provision, d'autant plus ncessaire que sa maison tait devenue le
refuge de bien des amis isols  Paris. Ce n'tait pas mon cas, car
j'tais rest  mon poste avec ma femme. Mais nous venions rchauffer
notre courage de temps  autre, dans la maison gnreuse et de bonne
humeur de la rue de Rivoli. On s'y partageait parfois quelques trouvailles,
dcouvertes par les htes qui y avaient pris nourriture, dans les petits
magasins amasss secrtement par certains de nos amis, exils de Paris au
dernier moment. Le fromage, surtout, faisait prime aux jours de dtresse.

C'est ainsi que nous vivions, chacun faisant son devoir, au milieu de la
cit bombarde, affame et trouble par des discordes intestines, qui
devaient aboutir plus tard  l'explosion de la Commune.

Aprs le sige et la Commune, nous nous rinstallmes tant bien que mal
dans nos maisons de campagne du haut Svres,  dfaut des domiciles de
Paris: les uns brls comme celui de Bertrand; les autres, comme le mien,
ravags par les gaz de l'explosion de la poudrire du Luxembourg. Les
villas de Svres avaient eu leur part du dsastre: elles avaient t
pilles et les meubles enlevs. Je trouvai sur ma porte, trace  la craie
en gros caractres, cette phrase mthodique et significative: _Hier ist
nichts zu haben_. Ici il n'y a plus rien  prendre. Il en tait de mme
chez Bertrand. Les meubles remplacs, chacun repris sa vie ordinaire, au
milieu des tristesses du moment, et peu  peu nous revmes des jours plus
heureux.

L, en effet, s'tait constitue, ds avant 1870, une sorte de confrrie
amicale, entre des personnes dj lies de longue main, telles que J.
Bertrand, Renan, Ch. Laboulaye, Hetzel, Ch. Edmond, moi-mme et quelques
autres. Il y manquait Claretie, dont la liaison avec Bertrand devait
devenir plus troite dans sa dernire rsidence de Viroflay.

Mais nos runions, sans tre moins affectueuses, taient devenues plus
srieuses, et moins animes par la gaiet de la jeunesse, que quinze ans
auparavant les soires de la rue de Rivoli. La maturit de l'ge et le
souvenir des catastrophes traverses avaient pass par l.

A Svres, nous nous rassemblions tantt chez l'un, tantt chez l'autre,
surtout le soir,  l'heure o chacun, las de ses travaux de Paris, tait
venu chercher la fracheur et le repos physique et moral. Quelques amis
arrivaient de temps  autre de la grande ville, se joindre  nous pour les
repas, les promenades et les jeux de nos enfants. Les parents y causaient
librement de toutes choses: affaires prives, ducation et sant; et
affaires publiques: science, arts, lettres, politique et vnements du
jour. Cet change de penses et d'affections, dbarrass de toute
contrainte, au milieu de la verdure et du silence des bois, avait quelque
chose de doux et de charmant, que ne saurait oublier le dernier survivant
de cette aimable socit.

Nous nous reposions des motions violentes, excites par les dsastres que
nous venions de traverser, aussi bien que des soucis du moment prsent,
qui continuait  tre troubl par tant d'incertitudes. Depuis, les membres
de cette chre runion se sont disperss, mme avant le jour de, la
sparation finale. Renan choisit un nouveau gte, dans son pays natal, 
Perros-Guirec, en Bretagne; Bertrand migra moins loin,  Viroflay; tandis
que je fondais moi-mme  Meudon un laboratoire consacr aux recherches de
chimie vgtale. La petite socit de Svres se trouva ainsi dissoute, et
nous nous vmes moins souvent, cependant sans que nos amitis se fussent
refroidies.

Ce fut  Svres que Bertrand prit la charge de ces fonctions de Secrtaire
perptuel de l'Acadmie, o son caractre bienveillant et sociable, son
zle pour le bien public devaient pendant un quart de sicle trouver 
s'exercer dans une nouvelle carrire. Il n'envisagea pas son titre nouveau
comme une dignit ajoute  tant d'autres, telles que celles qui viennent
sur le dclin de notre vie entourer d'une aurole dernire une figure sur
le point de rentrer dans l'ternel sommeil. Non! ses devoirs vis--vis de
l'Acadmie taient des devoirs actifs: il se regardait  la fois comme le
reprsentant des traditions, que ses tudes sur l'histoire de l'Acadmie
et soixante annes de relations avec le monde de notre temps lui avaient
appris  connatre, et comme investi d'une sorte de rle tutlaire. Il usa
bien souvent de son influence pour encourager les jeunes talents et les
pousser, autant qu'il tait en son pouvoir, au premier rang. C'est ce
qu'il avait fait jadis pour Lon Foucault, dont il fut le promoteur
convaincu et le soutien acharn; jusqu'au jour o il eut la joie de
l'entendre proclamer lu  une voix de majorit par l'Acadmie. Il ne
cessa de poursuivre cette ligne de conduite, avec une autorit accrue par
les annes, lorsqu'il fut devenu Secrtaire perptuel.

Ce n'est pas qu'il intervnt dans des combinaisons de parti ou de systme,
qui jouent parfois un rle dans nos lections: il n'avait pas la
prtention de les diriger, comme l'avait essay autrefois Arago. Bertrand
y mettait plus de discrtion: il affectait le rle d'un arbitre amiable
dans nos discussions publiques, aussi bien que dans celles des comits
secrets. Son avis n'en avait que plus de poids, pour tre moins suspect de
passion. Il tait d'ailleurs toujours dirig par des vues leves et par
cette ide qu'une Acadmie compte surtout dans l'opinion publique en
raison du prestige personnel de ses membres. Mais elle ne doit jamais
renverser les rles, et s'imaginer qu'elle communique  ses lus des
vertus qu'ils n'ont pas par eux-mmes. Si la cooptation des hommes
suprieurs grandit les Acadmies, n'oublions jamais que le choix des gens
mdiocres les diminue. Notre choix consacre les dsignations de l'opinion
publique, mais ce serait une illusion de croire qu'une compagnie purement
intellectuelle a la puissance de les lui imposer. C'est avec cette
conviction et cette mesure que Bertrand usait de son autorit dans les
affaires de l'Acadmie des Sciences. Il tait d'ailleurs et il fut toute
sa vie, depuis ses dbuts jusqu'au dernier jour, un conseiller
bienveillant pour tous, prompt  dpister l'esprit d'intrigue et les
prtentions excessives, et, en cas d'insistance,  les souligner, avec une
malice tempre de bonhomie, sans jamais affecter les formes cassantes des
esprits absolus. Son visage ouvert et franc, auquel une ancienne blessure
donnait parfois quelque apparence sarcastique, ses saillies brusques et
spirituelles, sa subtilit intuitive, sa vaste mmoire qui connaissait
tous les prcdents, sa curiosit alerte, toujours en veil, faisaient le
charme de ses confrres. Ajoutons que ce charme purement intellectuel
tait rendu plus complet et plus pntrant par la gnrosit de son coeur,
et par les traits de dsintressement et de charit dlicate dont toute sa
vie abonde.

Le titre de Prsident de la Socit des Amis des Sciences lui donna une
occasion plus directe d'exercer ces rares qualits vis--vis des savants
malheureux et de leur famille et on ne trouva jamais en dfaut sa bonne
volont, dt-il complter aux dpens de sa propre bourse les ressources
trop promptement puises de cette utile Association.

Voil, Messieurs, pourquoi Bertrand tait si aim de l'Acadmie des
Sciences et voil pourquoi vous l'aimiez. Vous l'aimiez, nous l'aimions
tous, non seulement parce qu'il nous aimait, mais parce qu'il tait
aimable par lui-mme, aimable en soi, comme disent les philosophes!

Messieurs, proclamons-le hautement; quelque leves que soient les
conceptions de l'art et de la science, il n'en est pas moins certain que
les qualits les plus nobles de l'homme sont l'amour du bien, la volont
passionne de rendre ses semblables heureux et bons: ce sont l les
qualits matresses, celles qui laissent dans les souvenirs de nos
contemporains la trace la plus mue et la plus profonde.

Telle fut la vie de J. Bertrand, modle de la vie d'un savant de premier
ordre de notre temps!

       *       *       *       *       *




RPONSE

DE

M. JULES LEMATRE




MONSIEUR,


Je serais assez embarrass de mon rle, si la majest de la Compagnie au
nom de laquelle je vous souhaite la bienvenue ne me devait rendre un peu
d'honnte assurance. Ignorant, j'ai  louer deux des plus illustres
savants du sicle: votre prdcesseur et vous-mme, monsieur. Cela veut
dire que je dois parler de deux hommes dont je suis incapable de concevoir
pleinement et nettement les travaux. Mais, du moins, j'en connais
l'utilit suprieure, j'en devine la beaut, et je puis me faire quelque
ide du tour d'intelligence de ceux qui les ont accomplis. Cela suffira,
j'espre, et c'est aussi tout ce qu'on attend de moi.

Au reste, en ce qui regarde M. Joseph Bertrand, vous avez heureusement
simplifi ma tche. Vous avez parl de l'homme en ami, en contemporain 
la fois affectueux et clairvoyant, et vous avez dfini et jug son oeuvre
scientifique comme seul le pouvait faire un de ses pairs. Aprs vous avoir
entendu, nous sommes encore plus assurs que Joseph Bertrand, dans un
ordre de spculations accessible  trs peu de cerveaux, fut un matre et
un crateur.

Voil, nous les profanes, tout ce que nous savons ici. Nous savons qu'il y
a une science des nombres, dont nous avons t  peine capables de
balbutier l'abcdaire; que quelques privilgis seulement y peuvent faire
des dcouvertes qui les ravissent, qui les font vivre dans une espce de
rve dont le dlice nous est inconnu, et d'o, cependant, sortent
quelquefois des inventions pratiques qui transforment l'industrie humaine
et profitent  l'humanit tout entire. Il y a, dans la gloire de ces
hommes, un mystre qui nous la rend plus sacre. On les voit un peu du
mme oeil que les gyptiens voyaient les prtres d'Isis. Le monde entier,
le peuple et les lettrs qui, l-dessus, sont aussi ignorants que le
peuple, les vnrent sans rien comprendre  ce qu'ils font. Nous les
sentons bienfaisants et lointains.

Et nous les sentons heureux d'une autre faon que nous. L'imagination des
nombres et de leurs relations, porte au degr o elle devient du gnie,
doit faire, aux rares mortels qui en sont dous, une vie intellectuelle
notablement diffrente de la ntre. On devine qu'ils sont des potes 
leur manire, qu'ils jouent avec les nombres comme les potes de la parole
crite jouent avec les images concrtes. Le monde des nombres et des
formes gomtriques que les nombres traduisent est sans doute un infini
aussi mouvant que l'univers des formes sensibles. Or celui-ci n'est point
ferm aux mathmaticiens; mais l'accs de leur univers nous est interdit.
N'avons-nous donc pas quelque raison de croire que, si la vie est le songe
d'une ombre, leur songe est plus complet que le ntre, et que
l'enchantement en est double!

Ce qui me reste  faire, c'est de conter quelques anecdotes sur Joseph
Bertrand. On sait qu'il avait t un enfant d'une extraordinaire prcocit,
une sorte d'enfant prodige. A quatre ans, une fluxion de poitrine le
retint longtemps au lit. La mre donnait des leons de lecture  son fils
an prs du lit du petit malade. Trs attentif sans en rien dire, Joseph
tudiait et repassait dans sa tte les assemblages de lettres et de
syllabes. On lui avait donn un livre d'histoire naturelle, tout plein
d'images. La mre fut bien surprise, et plus joyeuse encore, lorsque, un
jour, elle l'entendit lire couramment: _la Brebis et le Chien-Loup_.
Joseph Bertrand se souvenait avec plaisir de ce trait de son enfance. Je
tiens, disait-il,  ce qu'on mette dans mon loge que j'ai appris  lire
tout seul.

Je me conforme d'autant plus volontiers  son innocent dsir que ce trait
n'est pas un accident, mais qu'il est caractristique de l'habituelle
dmarche de son esprit. Il continua de tout apprendre librement et par
lui-mme. Son enfance et son ducation ressemblent singulirement  celles
de Blaise Pascal. Ses aptitudes mathmatiques se rvlrent ds son plus
jeune ge. Son pre les dveloppait sans jamais lui imposer de travail
rgulier. Il lui donnait, en guise d'amusettes, de petits problmes de
mathmatiques ou de gomtrie. Dj tout travail, chez l'colier, se
faisait de tte,  la promenade, en jouant, en se roulant par terre, ce
qui tait sa posture favorite. Il combinait, sous son front enfantin, les
rapports des nombres et des surfaces en esquissant des culbutes.

Ses parents demeuraient chez son oncle Duhamel, qui avait fond et qui
dirigeait, rue de Vaugirard, une cole prparatoire  l'cole
Polytechnique. L'enfant errait en toute libert par la vaste maison,
entrant dans toutes les classes selon sa fantaisie et recueillant ce qu'il
pouvait de la parole des professeurs.

Vous ignorez, avez-vous dit, ce qu'il y a de vrai dans la tradition qui
veut que Joseph Bertrand ait pass,  onze ans, les examens de l'cole
Polytechnique. Je puis clairer ce menu point d'histoire. On lit dans une
note qu'il avait lui-mme rdige pour Pasteur, charg de le recevoir 
l'Acadmie franaise: En 1833, mon oncle m'envoya au collge Saint-Louis,
suivre la classe de M. Delisle... La mme anne, il demanda pour moi
l'autorisation de suivre les cours de l'cole Polytechnique. Le directeur
des tudes, Dulong, exigea que je subisse un examen; M. Lefbure de Fourcy,
aprs m'avoir interrog pendant une heure, dclara qu'il m'aurait class
deuxime de sa liste. C'tait au mois d'aot 1833. C'tait au mois d'aot
1833. J'avais alors onze ans et cinq mois.

Cette prcocit, dont Bertrand fut un clatant exemple, on sait qu'elle se
rencontre quelquefois dans la mathmatique et dans la musique; jamais, du
moins au mme degr, dans la littrature et dans l'art. C'est sans doute
que l'imagination des rapports des nombres et de leurs fonctions peut se
passer de toute exprience de la vie, de toute observation de la ralit,
de toute connaissance des hommes, de toute philosophie, et que tel n'est
point le cas de l'imagination littraire ou plastique. Seules, les
inventions mathmatiques sont de pures constructions dans l'idal, dans le
possible; elles sont identiques dans les cerveaux pensants et calculants
de toutes les plantes, si toutes les plantes sont habites. Ne tenant 
rien de proprement terrestre, elles sont, pour ainsi dire, innocentes; et
c'est pourquoi le gnie des mathmatiques peut rsider sous un front
d'enfant. Mais des enfants comme Blaise Pascal et Joseph Bertrand n'en
sont pas moins extraordinaires et vnrables par la puissance et la raret
du don qui leur fut infus avec la vie.

Votre prdcesseur, Monsieur, semble avoir port partout cette
indpendance d'un esprit qui fut au-dessus des leons, qui s'tait form
presque sans elles. Nous en pouvons juger: car, heureusement pour nous, il
ne se confina point dans la science o il excellait. Il tait, comme
vous-mme, de la ligne de ces savants de France qui furent aussi de
grands ou de remarquables crivains. Il communiquait avec nous, il nous
appartenait par ses tudes sur Pascal, sur d'Alembert, et par ses notices
et discours acadmiques. Il n'avait aucun respect prventif, et il ne lui
dplaisait mme pas, lorsque telle tait sa pense, d'aller contre
l'opinion commune. Son livre sur Pascal n'est peut-tre pas un des mieux
ordonns; mais c'est un des plus fins, des plus agrables, et, disons-le,
des plus irrvrencieux qui soient. Il ne dissimule ni le fanatisme,
d'ailleurs douloureux, de son hros, ni les faiblesses, dpourvues de
sourire, de cette me tragique. Et l'apologie qu'il fait des casuistes est
exquise.

La critique de Joseph Bertrand est incisive, volontiers contredisante,
extrmement malicieuse, je n'ose dire taquine. Il y montre un esprit
original et hardi, et qui se plat aux saillies brusques plutt qu'aux
dveloppements suivis et rguliers. On m'a assur que c'tait aussi sa
marque dans ses travaux de mathmatiques, que ce qui le distinguait, mme
l, c'tait un gnie curieux, alerte, soudain dans ses dmarches, imprvu
dans ses solutions, admirable par une subtilit intuitive et rapide.

Je me suis parfois demand si, sous cette piquante humeur, qui lui tait
devenue coutumire, on n'aurait pas retrouv, en creusant un peu, une
plaie secrte: la douleur, stoquement soufferte, mais, au fond,
inconsolable, d'avoir perdu, dans le dsastre de 1871, ses notes et ses
manuscrits de quinze annes, c'est--dire,--qui sait?--ce qui eut fait le
meilleur de sa gloire scientifique. Le dommage tait sans remde. Bertrand
n'essaya mme pas de le rparer. Quand il refit sa bibliothque, il y mit
plus de livres de littrature que de livres de science. Apparemment, sa
cruelle aventure amena, chez lui, un dtachement un peu amer, par o
s'accrut encore sa libert d'esprit...

L'homme tait charmant,--oh! Sans nulle fadeur. Les traces d'un accident
clbre avaient achev de lui faire un visage pittoresque, un visage de
vieux savant de conte familier. Il tait la joie de nos discussions par sa
fantaisie brusque, et par ce qu'il y avait d'inattendu dans ses jugements,
o la seule chose que nous puissions prvoir, c'tait qu'il ne serait pas
de notre avis. Inattendus aussi, les trsors de sa mmoire vaste et
bigarre. Sa conversation tait pleine de surprises.

Dans sa vie familiale, inaugure il y a cinquante-sept ans, sa bonhomie
tendre et gaie rpandait comme une cordiale posie. C'tait un pre et un
grand-pre adorables. Tous ses amis citent des traits de sa bont, de son
dsintressement, de sa charit active et dlicate. Quand il s'agira de
son gnie scientifique, il faudra bien que nous nous en remettions
pieusement  ses confrres de l'Acadmie des sciences,  vous, Monsieur,
tout le premier. Mais, quand nous parlerons du charme savoureux de son
esprit et de la gnrosit de son coeur, nous n'aurons qu' nous souvenir.

Vous lui succderez dignement. Il est bon que les gnies les plus divers
collaborent au grand oeuvre. Si une facult redoutable d'analyse, jointe 
une imagination capricieuse, semble la marque de Joseph Bertrand, le
caractre de votre critique est d'tre surtout ordonnatrice et
constructive. Vous avez beaucoup difi, avec un norme labeur, une foi
patiente et qui s'est rarement permis le sourire.

Je n'entrerai pas dans le dtail de votre biographie. Elle est harmonieuse
et simple. Fils d'un mdecin de grand mrite et d'esprit srieux, vous
avez t engag de bonne heure dans les voies de la recherche scientifique,
et vous vous y tes enfonc d'un pas puissant et ininterrompu. Votre
_cursus honorum_ est un des plus beaux et des plus riches que l'on
connaisse. Vous tes professeur au Collge de France depuis quarante ans,
secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, membre de l'Acadmie de
mdecine, membre des principales Acadmies ou Socits scientifiques
trangres, snateur inamovible, et j'en passe. Vous avez t deux fois
ministre, et vous avez contribu plus que personne  la rorganisation de
l'enseignement suprieur.

Mais l'essentiel, ce dont les ignorants mme sont informs, ce que
l'avenir retiendra, c'est que vous avez t le rnovateur de la chimie.

Il n'est pas un chapitre de cette science que vous n'ayez abord dans les
six cents mmoires que vous avez publis au cours d'un demi-sicle. Mais
on peut dire que vous vous tes surtout attach  deux conceptions
gnrales par o vous l'avez radicalement transforme: c'est la synthse
organique et c'est la thermochimie.

Le fondateur de la chimie moderne, Lavoisier, avait remarqu un contraste
essentiel entre les composs minraux qui se rencontrent dans les corps
bruts, et les composs organiques qui se rencontrent dans les corps
vivants, plantes ou animaux. Tandis que les premiers rsultent des
combinaisons simples et assez peu nombreuses de plus de quatre-vingts
lments irrductibles, les seconds sont forms par les combinaisons
complexes de quatre lments, sans plus.

Qu'il s'agisse des os, du sang ou des muscles d'un animal, ou bien de
l'corce d'un arbre, de la sve d'une plante, du tissu d'une feuille, on
retrouve toujours ces quatre lments,  savoir: le carbone, qui,  l'tat
isol, forme le combustible dont nous nous chauffons, et l'hydrogne,
l'oxygne et l'azote, c'est--dire trois gaz sans couleur, sans odeur,
sans saveur, et qui chappent pour ainsi dire  nos sens.

C'est uniquement de ces quatre lments que sont faites les merveilles
innombrables de la nature anime. Quelque trange que cela paraisse, c'est
de ces quatre lments que sont forms tous les corps organiques,
l'essence odorante qui gonfle les ptales d'une rose, la pulpe savoureuse
des fruits, la poussire colore des ailes d'un papillon, ou, pour parler
comme Franois Villon, ce corps fminin qui tant est tendre, poly, souf,
si prtieulx. Seule la secrte architecture de ces difices d'atomes
varie. Le pote soupire:

      Il existe un bleu dont je meurs,
      Parce qu'il est dans des prunelles.

Le chimiste rpond: carbone, hydrogne, oxygne, azote.

Il fallut  Lavoisier une singulire audace pour proposer un systme qui
heurtait si violemment les impressions, les images involontaires que nous
recevons de tout l'ensemble des apparences sensibles, et qui, pour ainsi
parler, perait et dgonflait les prestiges de l'universelle illusion.
Audace fconde! Car c'est sur cette conception que repose toute la chimie
moderne.

La mthode qu'il employa dans ses recherches fut toujours la mme:
l'analyse. En dcomposant les corps que lui offrait la nature, il les
rsolvait en leurs lments.--Est-il possible de suivre une mthode
inverse? Peut-on, en partant de ces lments,--carbone, oxygne, hydrogne,
azote,--reconstituer par synthse ces difices molculaires si dlicats,
si mystrieusement complexes, qui sont les composs organiques?

Lavoisier ne le crut pas, n'osa pas le croire. La chimie, dit-il, marche
vers son but et vers sa perfection en divisant, subdivisant et
resubdivisant encore... La chimie est la science de l'analyse.

Cette affirmation fut accepte sans contrle par ses successeurs
immdiats. Dans la nature vivante, crivait Berzlius, le grand matre de
la chimie dans le second quart du dix-neuvime sicle, les lments
paraissent obir  des lois autres que dans la nature inorganique. Si l'on
parvenait  trouver la cause de ces diffrences, on aurait la clef de la
chimie organique; mais cette clef est tellement cache, que nous n'avons
aucun espoir de la dcouvrir, du moins quant  prsent.

Considrant la mobilit et l'instabilit des composs organiques, les
chimistes pensaient que leur formation dpend de l'action de la force
vitale en lutte perptuelle avec les forces molculaires. Le chimiste
fait tout l'oppos de la nature vivante, crivait un chercheur pourtant
original, Gerhardt; il brle, dtruit, opre par analyse; la force vitale
seule opre par synthse; elle reconstruit l'difice abattu par les forces
chimiques.

Mais vous tes venu, Monsieur. Vous avez eu la tranquille hardiesse de ne
pas croire vos ans sur parole; vous avez tent ce qu'ils dclaraient
chimrique; vous avez dissip au feu de vos cornues le vain fantme
mythologique de la force vitale; vous avez su combiner les lments des
matires animales et vgtales par le seul jeu des forces physiques dj
connues; vous avez trouv la clef que dclarait introuvable le bon
Berzlius.

Le premier pas tait le plus difficile. Comment combiner l'inerte carbone
avec le plus lger des gaz, l'hydrogne? Cette union directe si longtemps
regarde comme impossible, vous l'avez ralise en 1862, par le sortilge
de l'arc lectrique. L'actylne, terme initial de l'innombrable srie des
carbures d'hydrogne, tait constitu synthtiquement. Condens sous
l'influence de la chaleur, il fournit la benzine; additionn d'hydrogne,
il donna l'thylne, dont l'union avec l'eau fournit l'alcool.

En prenant  leur tour, pour point de dpart, ces premiers composs, vous
avez obtenu, au moyen des mmes mthodes, par des ractions de plus en
plus faciles et de plus en plus varies, la multitude des composs
organiques. La synthse, avez-vous crit, tend ses conqutes depuis les
lments jusqu'aux substances les plus compliques, sans qu'on puisse
assigner de limites  ses progrs.

Vous avez reproduit successivement les acides des fruits, les parfums, les
corps gras, les composs actifs de la pharmacie, les matires colorantes.
L'industrie vous doit l'laboration mthodique des couleurs d'aniline,
dont l'clat l'emporte sur celui des matires colorantes naturelles. Et la
mdecine vous doit la plupart des remdes nouveaux, des remdes  la mode.
Vous pouviez, si vous l'aviez voulu, entasser lgitimement des richesses
dmesures. Mais, au cours de votre longue carrire scientifique, vous
n'avez jamais pris un seul brevet. Vous avez toujours abandonn  la
communaut le bnfice de vos dcouvertes. L'homme de science, et dit
Renan, est un _ebionim_. Il fait de la vrit sa principale richesse. Cet
ascte des temps modernes ddaigne de prlever sa dme sur les largesses
que son gnie fait aux hommes. Mme, il laisse aux habiles selon le monde
les millions dont ils lui sont redevables, comme un prsent de nul prix.

La seconde conception gniale  laquelle votre nom restera attach, c'est
la thermo-chimie.

Vous aviez renvers la distinction chimique tablie entre les corps bruts
et les corps vivants; vous aviez dmontr que les forces chimiques qui
rgissent la matire organique sont, rellement et sans rserve, les mmes
que celles qui rgissent la matire minrale. Mais ces forces elles-mmes,
comment en mesurer l'action? Comment calculer et prvoir les rsultats de
leurs conflits? Pourquoi certains lments s'unissent-ils? Pourquoi
certains autres demeurent-ils spars? Problme ardu, qui proccupait dj
les anciens alchimistes et qui les amena  supposer l'existence
d'affinits lectives entre les corps. Mais ces affinits que Goethe, dans
un chapitre d'un de ses romans, assimile aux passions humaines, haine ou
amour, demeuraient mystrieuses et inexplicables.

C'est vous, Monsieur, qui en avez donn pour la premire fois une
dfinition prcise. Vous avez montr que l'on peut prendre pour mesure de
l'affinit la quantit de chaleur dveloppe dans la combinaison chimique,
et que, dans toute raction, le systme de corps qui tend  se former est
celui qui dgage le plus de chaleur.

Une des plus merveilleuses consquences de cette dcouverte fut de
transformer l'tude empirique des matires explosives en une science
rigoureuse, fonde sur le calcul exact de leur nergie.

La poudre noire traditionnelle, peu  peu perfectionne depuis le seizime
sicle, tait seule employe pour les fusils et les canons, quand, il y a
trente ans, vous dclartes hardiment que la thorie permettait de
fabriquer des matires explosives d'une force double: assertion qui fut
alors conteste avec une extrme vivacit. Mais, depuis, les travaux
poursuivis sous votre direction  la Commission des substances explosives,
que vous prsidez depuis 1873, ont compltement vrifi vos prvisions.
Par vous, la fabrication des poudres sans fume a renouvel sous nos yeux
l'artillerie et l'art mme de la guerre.

Mais je n'ai pas, Monsieur, la prtention de vous apprendre ce que vous
avez fait. J'ai voulu seulement le rappeler en quelques mots  vos
nouveaux confrres.

Entre tous les hommes occups de science, le chimiste est celui qui rpond
le mieux  l'ide que, ds les premiers ges, le peuple s'est faite du
savant, de l'homme qui agit sur la nature et qui en connat les secrets.
Le savant, pour la foule, ce n'est pas le mathmaticien, le naturaliste,
l'historien, le philologue: c'est, essentiellement, l'alchimiste, le
sorcier, le docteur Faust, celui qui sait les vertus des corps et leurs
influences rciproques, qui sait mme en faire de nouveaux, faire de l'or,
faire de la vie, changer la figure des choses, crer aprs Dieu.

Vous n'avez pas ptri ni anim l'_homunculus_ de Faust. Mme, il faut bien
l'avouer, vous n'avez pas encore fait un brin d'herbe. Mais vous pouvez
reproduire la substance dont l'herbe est faite. Votre chimie rationnelle a
gal sur quelques points les miracles rvs par la chimrique alchimie.
Autant que cela est actuellement permis  la faiblesse humaine, vous avez
su les secrets, et vous avez agi sur la nature.

Vous avez su les secrets. Vous avez connu l'unit de la matire; vous avez
pntr jusqu' l'atome irrductible. Vous avez vu que les diffrences des
corps ne sont que les diffrences de position des molcules primitives;
que tout se ramne  la mcanique; qu' chaque instant de la dure, le
total des forces est le mme dans l'univers sous la diversit des
manifestations, et que, par exemple, le mouvement n'est que de la chaleur
transforme, et inversement.

Vous avez agi sur la nature. Vous avez refait par la synthse ce que
l'analyse avait dfait, et vous avez vrifi par l l'exactitude de
l'analyse elle-mme. Non seulement vous avez reproduit les substances
naturelles, mais vous en avez produit une infinit d'autres, qui, sans
vous, n'auraient pas exist. Outre les quinze ou vingt corps gras fournis
par la nature, vous pourrez,--quand vous en aurez le loisir,--en
fabriquer quelque deux cents millions, que vous obtiendrez par des
mthodes prvues, et dont vous aurez annonc d'avance les principales
proprits. Vous avez pu dire, en toute vrit, que le domaine o la
synthse chimique exerce sa puissance cratrice est en quelque sorte plus
grand que celui de la nature actuellement ralise.

A votre tour, aprs Lavoisier, vous tes le roi de la chimie. Vous tes,
par vos corps organiques artificiellement produits, le bienfaiteur de
l'industrie nationale, et, par les explosifs dont vous l'avez arme, le
bienfaiteur de la patrie,--de cette patrie que vous aimez et pour
elle-mme et pour l'amour de l'humanit, dont elle fut la grande servante.
Avec Pasteur, vous aurez t peut-tre l'homme du dix-neuvime sicle le
plus utile aux hommes. Et, comme lui, vous avez fait une oeuvre qui, si
grande qu'elle soit dj, n'est qu'un commencement; vous avez fond une
mthode dont les applications peuvent tre infinies. Ne disiez-vous pas,
dans une heure souriante, que le problme des aliments (et par suite la
question sociale) est un problme chimique; qu'un jour viendra o on les
fabriquera de toutes pices avec le carbone emprunt  l'acide carbonique,
avec l'hydrogne pris  l'eau, avec l'azote et l'oxygne tirs de
l'atmosphre, et que, ce jour-l, chacun emportera pour se nourrir sa
petite tablette azote, sa petite motte de matire grasse, son petit
flacon d'pices aromatiques, accomods  son got personnel?--Si ce rve
d'une humanit heureuse et idyllise par la science se ralise jamais, on
pourra dire, Monsieur, que cet invraisemblable pome terrestre sera sorti
du laboratoire o vous peinez allgrement depuis cinquante annes, et o
vous triturez dans vos cornues la joie et la dlivrance du monde futur.

Le respect public vous environne. Au point o vous tes parvenu, vous
n'appartenez plus  telle fraction politique du pays, mais  la nation. Un
grand apaisement doit se faire en vous, d'autant plus ais que vous avez
la joie de vous sentir revivre dans le groupe, si clatant d'intelligence,
de vos quatre fils, et qu'ainsi vous tes assur de plus d'une faon de
durer dans un long avenir et de lguer  la mmoire des hommes quelque
chose de vous.

videmment, Monsieur, vous tes un de ceux auxquels songeait Ernest Renan
lorsqu'il concevait la plante gouverne quelque jour par une assemble de
savants qui auraient  la fois la raison et la force. La direction que
vous imprimeriez  l'humanit n'aurait rien d'hsitant. Mais
l'aristocratie que prvoyait Renan rgnerait par la terreur. Je crois que,
 ce point de son rve, vous eussiez abandonn votre ami.

Vous avez beaucoup crit sur les rapports de la philosophie et de la
science. Votre rationalisme est sans tache. Vous tes un des plus
authentiques continuateurs des philosophes de l'_Encyclopdie_. Vous avez
leur optimisme, leurs sentiments  l'gard des religions, leur confiance
exclusive dans la raison, leur foi imperturbable au progrs de l'humanit.

Est-ce moi, Monsieur, qui vous reprocherai de penser ainsi? Irai-je vous
faire des objections? A vous, jamais. Je n'en oserais faire qu' certains
de ceux que, sans le savoir, vous tranez  votre suite, qui n'ont
peut-tre pas les mmes droits que vous de nous parler au nom de la
science, et qui n'ont assurment ni votre haute probit d'esprit, ni votre
dsintressement, ni votre tolrance. Mais  vous je dirai:--Il est
excellent, il est indispensable qu'il y ait des hommes de votre type
intellectuel et moral, des rationalistes non troubls et mme un peu
intransigeants. Les femmes et les enfants, charme du monde, le feraient
peu avancer, non plus que les mystiques et les artistes eux-mmes. Ce
n'est pas le sentiment religieux qui a fait les grandes dcouvertes de la
science et de l'industrie moderne. Bnie soit votre philosophie, si c'est
elle qui vous a communiqu la force d'accomplir durant cinquante ans des
travaux dont a profit toute la communaut humaine!

Au surplus, si l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins,
d'tre connu de l'homme et de se rflchir fidlement en lui: et il n'y a
de connaissance proprement dite que par la raison appuye sur
l'observation scientifique. C'est ce qu'il m'est impossible de ne pas vous
accorder, si fort que je sois impressionn par la somme de consolation et
de vertu que tant de bonnes mes doivent  la croyance au surnaturel. Or
vous n'en demandez pas davantage. Autour de ce qui peut tre ds
maintenant objet de connaissance, vous nous laissez amplement de quoi
rver et nous mouvoir.

Votre positivisme est d'une scrupuleuse loyaut. Il respecte ce qu'on peut
appeler les ralits morales.--Il les reconnat irrductibles. Pour vous,
le sentiment du beau, celui du vrai, celui du bien, sont des _faits_
rvls par l'tude de la nature humaine. Vous crivez dans votre lettre
 Renan: Derrire le beau, le vrai, le bien, l'humanit a toujours senti,
sans la connatre, qu'il existe une ralit souveraine dans laquelle
rside l'idal, c'est--dire Dieu, le centre de l'unit mystrieuse et
inaccessible vers laquelle converge l'ordre universel. Le sentiment seul
peut nous y conduire; ses aspirations sont lgitimes pourvu qu'il ne sorte
pas de son domaine avec la prtention de se traduire par des noncs
dogmatiques et _a priori_ dans la rgion des faits positifs. Et encore:
La notion du devoir, c'est--dire la rgle de la vie pratique, est un
fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion... Il en est de
mme de la libert, sans laquelle le devoir ne serait qu'un mot vide de
sens... L'homme _sent_ qu'il est libre: c'est l un fait qu'aucun
raisonnement ne saurait branler.--Et vous ne nous dfendez point de
construire l-dessus des systmes de mtaphysique et, pour employer vos
expressions, d'assembler par des liens individuels, c'est--dire selon
les besoins de notre coeur, les traits gnraux tirs de la connaissance
de la vie humaine et du monde extrieur. Bref, vous nous permettez
d'imaginer l'inconnu  notre gr, pourvu que cette imagination ne
contredise  aucun moment les acquisitions progressives de la science, et
qu'elle tche de s'y raccorder  mesure. Ah! Monsieur, quelle marge vous
nous laissez encore!

Vous tes persuad, il est vrai, que, depuis que les croyances
religieuses ne sont plus la base de l'ordre social et de la moralit
humaine, la somme de vertu et de dvouement qui est dans le monde n'a pas
diminu! loin de l. D'une faon gnrale, vous n'avez pas bonne opinion
des religions, mme comme instigatrices de vertus, et vous avez travaill,
pour votre part,  complter la lacisation de l'tat et de la vie
publique. Mais dans cette entreprise, avez-vous dit, il faut viter 
tout prix la violence, qui est contraire  la justice et qui provoque la
raction; il faut surtout viter de froisser ces mes dlicates et pures,
qui ont identifi leur tre moral avec la vieille organisation
thocratique, aussi bien que ces esprits honntes, prompts au vertige et
hostiles aux brusques changements. Voil, Monsieur, des paroles  la fois
vraiment politiques et vraiment humaines, et qu'il n'est peut-tre pas
hors de propos de rappeler aujourd'hui.

Enfin, monsieur, vous avez la fiert de la science: vous n'en avez pas
l'ivresse. Parce que vous tes parfaitement sincre et lucide, votre
optimisme lui-mme a sa mlancolie. Sans doute vous avez crit avec une
intrpide confiance: En s'attachant aux grandes priodes, on voit
clairement que le rle de l'erreur et de la mchancet dcrot, 
proportion que l'on s'avance dans l'histoire du monde. Les socits
deviennent plus polices, et j'oserai dire de plus en plus vertueuses. La
somme du bien va toujours en augmentant, et la somme du mal en diminuant,
 mesure que la somme de vrit augmente et que l'ignorance diminue dans
l'humanit. C'est ainsi que la notion du progrs s'est dgage comme un
rsultat _a posteriori_ des tudes historiques. Mais,  ct de cela, je
sais des pages de vous qui sont, sans le vouloir peut-tre, d'une infinie
tristesse. Aprs avoir longtemps observ les socits animales, vous
concluez, en ce qui regarde les fourmis, que le progrs de leur
civilisation est parvenu, depuis de longs sicles dj,  des limites au
voisinage desquelles elle est condamne  osciller dsormais, tant que la
race durera. Et vous vous demandez: En est-il autrement des races
humaines? Sommes-nous autoriss  regarder leurs progrs comme indfinis?
ou bien les races humaines sont-elles destines  obir  la mme loi
fatale? Leur volution parviendra-t-elle aussi  un tat stationnaire,
dont les limites seront dtermines par celle des connaissances que
l'homme peut acqurir et combiner, en vertu des facults intellectuelles
qui rsultent de son organisation? Ces limites atteintes, les races
humaines ne prsenteront-elles pas le spectacle d'une civilisation  peu
prs uniforme, oscillant entre certains tats alternatifs de trouble et
d'quilibre, mais s'efforant dsormais de revenir toujours  une
organisation type, rpute la plus convenable au bonheur et  la dignit
de l'espce humaine? Une semblable opinion serait peut-tre la plus
conforme aux leons de l'histoire.

Vous citez l'gypte, vous citez la Chine; et vous ajoutez: Ne sera-ce
point aussi l'histoire des races europennes, lorsqu'elles auront couvert
et domin la surface du globe terrestre, mis en exploitation toutes ses
ressources, embrass tous les lments de connaissances que son tendue
comporte, puis les combinaisons fondamentales compatibles avec la
puissance, limite aussi, de l'intelligence individuelle de l'homme? en un
mot consomm toute la rserve d'nergie inhrente au globe terrestre et 
l'espce humaine?

Question mlancolique! Ce dernier tat, o parviendra, si elle peut, la
laborieuse humanit europenne, cet idal encore lointain, nous ne le
verrons pas, et nos enfants et nos petits-enfants ne le verront pas non
plus. Mais, si admirable qu'il soit, par cela seul qu'il est une limite il
ne nous ravit point, car, invinciblement, nous dsirons plus encore,
autrement dit, nous dsirons par de l les nergies et les possibilits de
notre nature. Une humanit o les inventions scientifiques augmenteraient
pour tous les commodits de la vie, o tout le monde aurait facilement 
manger et de quoi se divertir un peu, o rgnerait un -peu-prs de
justice sociale, cela est dj trs beau, cela est peut-tre irralisable;
et malgr tout (est-ce que je me trompe?) cela nous parat encore mdiocre,
au regard des milliers de sicles de souffrance et d'effort qui l'auront
si pniblement prpar, au regard surtout de notre puissance infinie de
dsir. Et, bien que nous soyons incapables de substituer un rve plus
plausible  celui-l, nous disons: Est-ce l tout ce que la science
promet? est-ce tout ce qu'elle a  proposer?... Et aprs? Et nous sommes
tourments soit par la chimre d'une vasion dans les autres plantes,
soit par la soif des vies futures que promettent les religions, soit par
la vague songerie mtaphysique d'une fusion de toutes les mes dans une
Conscience universelle et divine...

Vous rpondrez: Cultivons notre jardin, qui est toute la terre. Il est
bien inutile d'interdire la rverie aux hommes. Mais nous voulons savoir
ce qui est erreur et ce qui est vrit. Nous n'atteindrons jamais la
nature des choses, les origines et les fins, mais toute la vrit dont
nous sommes capables n'est pas encore trouve. Nous avons l, quoi qu'il
arrive, de quoi occuper nos rapides jours. Le plus bel emploi de notre vie,
c'est d'accrotre la conformit de notre intelligence  la ralit. Et
c'est aussi notre meilleur plaisir. Travaillons  connatre les lois
universelles et immuables.

Ainsi vous avez pens toute votre vie. Ainsi vous pensiez dj,  dix-huit
ans, quand Ernest Renan, au sortir de Saint-Sulpice, vous rencontra dans
la petite pension de la rue Saint-Jacques.

Il m'est doux, monsieur, de songer que vous avez t, pendant un
demi-sicle, le meilleur ami de l'homme qui m'a le plus enchant et
troubl, et qui a longtemps exerc sur moi une influence o il y eut du
sortilge.

Votre amiti avec cet incomparable artiste fut originale; elle fut
profonde et tendre, sans tre jamais familire. Vos esprits s'aimaient. Ce
qu'il conservait encore de srieux ecclsiastique s'accorda avec votre
srieux de jeune clerc de la science. Vous tiez plus jeune que lui de
quatre ans: mais vous marchiez dj dans votre voie, et il cherchait la
sienne. Votre prcoce srnit d'esprit dut tre bonne  son inquitude.
Je crois que vous devez  ce charmant compagnon les rares sourires qui
clairent votre oeuvre: mais peut-tre aussi vous doit-il d'tre rest,
sous ses caprices aventureux, parmi ses fantaisies pyrrhoniennes ou ses
rechutes dans le rve, immuablement fidle  deux ou trois principes
essentiels de la critique scientifique; peut-tre vous doit-il, un peu, ce
que j'appellerai l'pine dorsale, l'armature de sa pense, changeante en
apparence, ferme et suivie dans son fond.

Le souvenir de cette amiti de deux grands hommes traversera les ges et
ajoutera une grce  leur gloire commune. Nos descendants chercheront qui
de vous deux a le plus donn  l'autre. Oserai-je indiquer ce que
j'entrevois en lisant vos lettres et les siennes? Dans le temps o d'assez
longs voyages vous sparaient, si quelque circonstance imprvue venait
entraver ou ralentir votre correspondance, je ne sais si je me trompe,
mais il me parat bien que celui de vous deux qui en souffrait le plus, ce
n'tait pas lui, et que celui qui semblait oublier le plus facilement, ce
n'tait pas vous...

Et pourtant, de son propre aveu, vous tes, en dehors de certaines
personnes de sa famille, celui de ses contemporains qu'il a le plus aim,
et pour qui il a fait la plus notable infraction aux rgles qu'il tenait
de ses matres sulpiciens touchant les amitis particulires. Il vous
l'et fait savoir, si la Fortune, meilleure pour vous--et pour nous
aussi--avait voulu qu'il vous ret  cette place. Je lui emprunterai du
moins la fin de mon discours, sr que vous m'en saurez gr et que vous y
trouverez le genre d'loge qui vous contentera le mieux et qui vous
paratra, le plus digne de vous. Ceux qui vous connaissent, vous
crivait-il un jour, savent combien vous tenez peu  ce qui n'est pas la
patrie et la vrit.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Sance De L'acadmie Franaise Du 2
Mai 1901, by Pierre Berthelot and Jules Lematre

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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