The Project Gutenberg eBook, Les Filleules de Rubens, Tome I, by
Samuel-Henry Berthoud


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Title: Les Filleules de Rubens, Tome I

Author: Samuel-Henry Berthoud

Release Date: December 29, 2004  [eBook #14512]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FILLEULES DE RUBENS, TOME I***


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LES FILLEULES DE RUBENS

Histoire Flamande

Tome Premier

par

S. HENRY BERTHOUD

Bruxelles,
Librairie Allemande, Franaise et trangre
De Mayer et Flatau,
Rue de la Madeleine, 5

1849







CHAPITRE Ier.

MYNHEER BORREKENS.

Vers la fin du mois de juin de l'anne 16.., au moment o les cloches de
l'glise Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme
jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et
sortit de sa chambre, en marchant avec prcaution sur la pointe du pied.

Aprs avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'taient
pas encore tout--fait termins, il entra dans une petite salle ou se
trouvait une baignoire de marbre blanc rapporte d'Italie, et l'un des
chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquit. Il jeta le manteau
qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la
baignoire pleine d'eau frache, et termina ensuite sa toilette avec une
promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux.

Aprs quoi, il couvrit sa tte d'un feutre gris  larges bords et se
rendit  l'glise voisine de Notre-Dame.

Quatre heures et demie sonnaient au moment o il franchissait le seuil
de l'glise, et o un prtre montait  l'autel pour clbrer le saint
sacrifice de la messe.

Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la
foule, se signa dvotement et pria avec ferveur pendant toute la dure
de la crmonie catholique. Aprs quoi, il se releva, n'oublia point de
tremper ses doigts dans l'eau du bnitier et reprit le chemin de son
logis.

Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme
lui, de la messe. Enveloppe de sa cape noire, d'une grande propret,
quoique use et raccommode en plusieurs endroits, elle tenait par la
main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette
femme, une misre honnte.

--Vous avez l un beau garon bien veill, dit le jeune homme  la
femme.

--Un pauvre orphelin! rpondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il
y a un an.

Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en apert, acclrer
convulsivement le pas pendant quelques secondes.

--Que la volont de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une rsignation
qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'tais
seule  souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres
innocents!...

Elle s'interrompit et se remit  marcher avec vitesse, car des larmes
remplissaient ses yeux, et ses sanglots taient prts  clater.

Le jeune homme avait pris le petit garon par la main.

--Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses
grosses joues roses.

--A la place de Meir, rpondit ce petit garon en regardant le beau
cavalier si bravement vtu, et qui portait  ses bottes des perons
d'argent qui rsonnaient d'une manire fort agrable pour l'oreille d'un
bambin.

--Et comment te nommes-tu?

--Claes, mynheer.

--Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux
morceaux de pain d'pice qui font si bon effet  la boutique devant
laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au
revoir!

En achevant ces mots, il s'loigna, non sans crire, sur ses tablettes,
le nom et l'adresse de la veuve Claes.--Ma chre Isabelle me saura gr
de lui apporter,  son rveil, cette infortune  soulager, se dit-il.

Il ne se trouvait plus qu' peu de distance de sa maison, lorsqu'une
voix forte et mielleuse, tout  la fois, le salua d'un bonjour mynheer
Rubens, qui lui fit tourner la tte.

--Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrtant devant
une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuy un homme d'une
soixantaine d'annes environ, et qui souleva sur sa tte son bonnet pour
saluer le peintre clbre.

--Moi-mme, rpondit le bourgeois, et je suis charm de vous voir, car
je devais me rendre chez vous aujourd'hui.

--Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin.

--L'honneur et t pour moi, et vous y auriez trouv peu de plaisir,
mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de
terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le
jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'tre le roi.

--Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est
bien sans m'en douter, s'cria l'artiste.

--C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, rpondit mynheer
Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prtendent
que c'est aux hommes de loi  vider cette affaire. L'assignation vous
sera remise aujourd'hui par entremise de procureur.

--Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, rpliqua Rubens,  qui cette
nouvelle, nanmoins, tait visiblement dsagrable.

--Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empcher!
Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de
notre cit, aura maille  partir avec le serment dont je suis roi! Ah!
mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre!

--Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises ttes qui m'assignent
par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils
prtendent que je leur ai caus? C'est l un mauvais procd, voisin!

--Vous rptez les mmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens.
Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier,
de son tat matre clerc de procureur, et qui a men la chose plus vite
qu'il ne seyait. J'ai obtenu  grand'peine d'tre autoris  vous parler
de l'affaire ce matin, avant la dnonciation lgale.

--Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut.

--Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous
le rpte.

--Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare!
Je leur aurais donn d'excellentes et irrcusables raisons pour leur
prouver qu'ils ont tort.

--Ils n'eussent point manqu non plus de ces bonnes raisons, rpliqua
mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit.
A vrai dire, un argument d'cus ferait plus dans cette circonstance
que cent mille belles paroles d'or, quoique le procs soit plutt une
affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent.

--Les juges dcideront, puisqu'on me force  plaider!

--Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens,
dont chacun aime la gnrosit, le talent et la personne, a contest
 un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de
dfendre?

--Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque
impatience, car la pense de ce procs lui tait odieuse, et matre
Borrekens ne s'tait que trop bien appliqu  lui en faire sentir les
inconvnients.

--Il n'appartient point  un pauvre marchand de dentelles de donner un
conseil  plus habile et plus clair que soi, rpartit Borrekens en se
rfugiant dans une hypocrite humilit; cependant, si vous me permettiez
d'mettre mon opinion...

--Mais puisque je vous la demande! s'cria Rubens en se croisant les
bras.

--Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint
Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier
le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit
plus question de rien entre nous!

---Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil
sujet ne me plaise pas trop  traiter. D'autant plus que le gant me
parat un saint quelque peu apocryphe.

--Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses,
mynheer Rubens... ne dites point de pareilles choses!... Au revoir, j'ai
votre parole et je tiens l'affaire pour arrange et convenue entre les
deux parties.

Borrekens laissa s'loigner Rubens et se prit  rire.

--Oh! la bonne ide qui m'est passe par la tte! Voici le Serment des
arquebusiers qui va possder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en
cote un _cromsleers_[1]. Allons vite prvenir mes collgues de ce
que j'ai fait! Car, en vrit, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand
comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procs que les arquebusiers
veulent lui intenter n'existe que dans ma tte.

[Note 1: Petite monnaie du pays.]

En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et
aprs avoir travers un long corridor dall en marbre, entra dans une
vaste pice d'un aspect assez froid et qui servait  la fois de salon,
de salle  manger et de parloir.

L'unique fentre de cette chambre affectait une forme ogivale et
prenait un jour papillotant  travers des centaines de vitres colories
diversement et unies entre elles par un mince rseau de lamelles de
plomb. Prs de cette fentre, se tenait assise une jeune femme tellement
absorbe dans sa profonde rverie, que ses mains avaient laiss chapper
le carreau  dentelles plac sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point
entrer le roi des arquebusiers.

C'tait une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule
en produit; on et devin que la jeune femme tait ne de l'autre
ct du Zuiderze, quand bien mme elle n'eut point port la coiffure
nationale des femmes lwardennes. Le front ceint de cette riche couronne
d'or et enveloppe de voiles de dentelles, la tte penche par un
mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi  ces naves
miniatures de reine que les rubricateurs du moyen ge se complaisaient 
tracer sur le vlin de leurs manuscrits.

--Toujours triste, toujours rveuse! Thre, fit mynheer Borrekens avec
plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits
finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sr que tu penses encore
aux brouillards et aux traneaux de ton pays!

La jeune femme tressaillit  la voix de Borrekens.

--Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en
imagination dans cette douce contre o je suis ne, o se sont couls
les jours heureux de ma jeunesse, o dorment dans la paix du tombeau mon
pre, ma mre, et celui dont la tendresse tait venue me consoler de
leur perte!

Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux.

--Allons! allons! Thre, ne vous laissez point abattre par votre juste
douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort
imprvue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils!
Mais pensez  la consolation qui vous est rserve, puisque dans
quelques jours vous serez mre.

--Vous avez raison, mon pre, dit-elle.

--Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour
ait un parrain qui fasse honneur  la corporation dont j'ai l'honneur
d'avoir t lu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les
arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nomm leur chef.
Ils ne tarderont pas  reconnatre si matre Borrekens possde de
l'habilet, sait faire valoir leurs droits et s'entend  dfendre les
privilges de ceux qui l'ont choisi.

L-dessus, il prit son feutre  larges bords, et laissant seule sa
belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers
pour donner l'ordre au secrtaire de cette association de convoquer tous
les membres pour le soir mme.

Le soir, en effet, aprs le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de
l'glise, se rendit dans la grande salle de l'htel o depuis deux cents
ans se runissaient les membres du Serment.

On avait tout dispos comme pour les jours de grande solennit; les
lustres en cuivre, lgamment dcoups, jetaient dans l'immense salle
les clarts un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des
bougies roses et bleues brlaient dans des torchres dores, sur le
bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume,
et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette
table.

A voir tous ces bourgeois vtus de leurs habits de fte, qui prenaient
place sur les gradins de velours disposs dans la salle immense, tendue
en cuir de Cordoue, on et dit un de ces congrs dcidant des destines
des pays, qui se succdrent  diverses reprises au dix-septime sicle,
et dont un des grands matres flamands, Terburg, a si bien reproduit
la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le
_Congrs de Munster_.

Mynheer Borrekens, accompagn de deux anciens du Serment, monta au
bureau et prit place dans le fauteuil prsidentiel, surmont d'un riche
dais de velours.

--Mes chers et faux confrres, dit-il, je viens vous faire  savoir
que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de
droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens.

Il s'interrompit un moment.

--Parlez! parlez! nous vous coutons, lui cria-t-on de plusieurs cts.

--Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser
les fondations d'un mr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le
remarquer, lgrement empit sur le terrain mitoyen de notre jardin;
j'ai rclam de la loyaut de Rubens une indemnit, et il m'a promis,
en change du dommage caus, ou non caus, de peindre et de donner au
Serment un tableau reprsentant en pied notre bienheureux patron, saint
Christophe.

A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation
se rpandit dans l'assemble et fit natre, sur les lvres de matre
Borrekens, un sourire d'orgueil.

--Ah! ah! se dit-il en lui-mme, je pense que les arquebusiers ne sont
point fchs de m'avoir lu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit
jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de
leurs plus ardents dsirs gue je ralise.

Matre Borrekens n'avait point encore achev de se formuler cette
pense, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et
de la voix la plus aigu qu'il pt trouver dans sa poitrine de bossu,
demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'tait permis de conclure
une affaire du Serment sans avoir, au pralable, pris l'avis du conseil
et soumis la chose  la dlibration de la corporation.

Il cita des articles du rglement, des dlibrations, des arrts, et
finit par conclure  ce que matre Borrekens ft soumis  la rprimande,
et ladite rprimande ensuite mentionne au procs-verbal des sances.

Matre Kniff, comme toutes les mchantes langues, tait gnralement
dtest de tous ses collgues qui ne lui en montraient que plus de
dfrence, car ils redoutaient son bec effil. Le fait est qu'il tait
toujours prt  dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il
pronona contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les
esprits faibles et flottants, c'est--dire la majorit, se mirent 
crier que les droits et les privilges du Serment avaient t viols;
la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la
bire circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne
contribuait point mdiocrement  exasprer les esprits et  donner de la
violence  la discussion.

Aprs avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens
allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui
s'tait tenu  l'cart jusqu'alors, prit la parole et dmontra si
clairement les avantages que le Serment recueillait du march conclu
par matre Borrekens, qu'il ramena  son avis cette majorit flottante,
irrsolue, qui, nous l'avons dit, s'tait rallie tout d'abord  Ians
Kniff.

Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine,
son loquence naturelle et sa logique serre: ce fut la violence avec
laquelle Kniff s'lana  la tribune pour interrompre l'orateur.

Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, dclara qu'il avait la
parole; qu'il avait cout patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le
droit d'tre cout de la mme manire par ledit matre Kniff. Mais
comme celui-ci, excit par la colre et surtout par les vapeurs de la
bire, se cramponnait  la tribune et cherchait  couvrir de ses cris
la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, dou d'une force
herculenne, prit le rcalcitrant dans ses bras, le descendit de la
tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se ft
pass.

Il en fallait beaucoup moins pour dmoraliser le bossu, dont chacun,
nous l'avons dit, dtestait l'outrecuidance insolente. Des rires et mme
des hues le rduisirent au silence, et il fut dcid  l'unanimit que
mynheer Borrekens avait bien mrit du Serment des Arquebusiers.

--Vous m'avez donn un bon coup d'paule, jeune homme, dit, au sortir de
la sance, Borrekens, qui frappa gament sur le bras de son auxiliaire.
Merci et  charge de revanche!

Le jeune homme sourit.

--Personne ne vous connaissait tout  l'heure parmi les arquebusiers,
mais je puis vous affirmer que dsormais vous voici populaire parmi eux.
Quant  moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai.

--Je ne fais partie du serment que depuis un mois, rpondit le jeune
homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van
Maast, vous n'en serez gure plus avanc; mon nom et ma personne sont
trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre.

--Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit matre Borrekens. Je
n'oublie jamais mes amis, et vous tes dsormais des miens, Simon van
Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper
avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons  la sant de
saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis
longues annes, se couvrent de poussire dans ma cave.

En disant cela, matre Borrekens prenait une cl  sa ceinture, ouvrait
la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous
ayons dj parl, et o le couvert du souper tait dress.

--Allons! Thre, dit-il en entrant  la jeune veuve, allons! ma chre,
fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est
un garon qui parle  ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer
Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a
tir du pied, comme on dit, une fcheuse pine, attendu que cette pine
n'tait rien moins que ce damn Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps
de la manire dont vous l'avez rduit au silence, mon honnte Simon.

Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance
au jeune homme, Thre, dont les joues s'taient couvertes d'une lgre
rougeur  la vue d'un tranger, allait et venait, pour remplir les
ordres de son beau-pre.

Les joues de Simon refltrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il
eut remarqu cette crature anglique,  laquelle ses vtements de deuil
semblaient donner je ne sais quel charme mlancolique qui allait au
coeur.

Aussi fut-ce avec un vritable sentiment de chagrin que, vers la fin du
repas, et lorsque les pices apparurent sur la table, il la vit placer
deux bouteilles devant son beau-frre, se lever, prsenter son front 
baiser  mynheer Borrekens, et adresser une profonde rvrence  son
hte.

--Pauvre Thre! dit aprs le dpart de la jeune femme mynheer Borrekens,
que les motions de la journe et le vin de Claret avaient rendu
communicatif plus que d'habitude. Aprs huit mois de mariage, perdre,
par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune
homme comme vous, Simon! Il s'est aventur follement sur une mauvaise
barque pour sauver la vie  des malheureux naufrags, et il a pri avec
eux, laissant son pre sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa
femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connatra jamais son pre!

Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre
de la seconde bouteille de Claret.

Simon van Maast, qui, malgr ses habitudes de sobrit, avait lui-mme
bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernire
bouteille pour se lever de table, serrer la main  son hte et regagner
son logis.

Lorsqu'il eut repos la tte sur son oreiller, il se rpta encore,
comme il se l'tait dit plusieurs fois chemin faisant:

--Quelle charmante veuve que la bru de matre Borrekens, et comme son
regard doux et triste va droit au coeur!



CHAPITRE II.

LES JUMELLES.

Huit jours aprs l'entrevue de Rubens et de matre Borrekens, le peintre
clbre s'arrtait,  la mme heure pour ainsi dire, devant la porte du
roi des arquebusiers.

Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ta
son chapeau avec un empressement qui tenait  la fois du respect et de
la familiarit.

--Votre tableau est termin, mynheer Borrekens, lui annonait-il;
faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures;
vous me direz si le Serment dont vous tes le chef aura lieu de se
montrer satisfait de l'change que nous avons fait.

Matre Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donn.

Il arriva ponctuellement,  l'heure dite, vtu d'un beau pourpoint de
velours noir, sur lequel brillait une riche chane d'or et un large
mdaillon de mme mtal qui renfermait l'image du saint patron de sa
confrrie.

La maison de Rubens, quoique inacheve encore, nous l'avons dit, tait
un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement
vtu introduisit le bourgeois dans une galerie o se trouvaient
rassembles les antiquits que Rubens avait recueillis pendant le long
sjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection dj
justement clbre en Europe.

Un tranger de distinction visitait cette galerie, et, appuy
familirement sur le bras de l'artiste, s'arrtait de temps  autre
pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en
connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste.

--Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperut le bourgeois, permettez-moi
de vous prsenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des
Arquebusiers d'Anvers.

L'tranger, jeune encore, salua d'une lgre inclination de tte mynheer
Borrekens, et regarda avec curiosit ce bon visage o se trouvaient
exprimes  la fois, d'une manire significative, la navet et sa ruse.

Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait
s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au
seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosit et son attention.

--Si Sa Grce le duc de Buckingham veut bien le permettre,
continua-t-il, je vais montrer  mon voisin Borrekens le tableau que
je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en change de
quatorze pieds de terrain contests, entre lesdits arquebusiers et moi.

Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la mme livre que
celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent  deux battants les
portes d'un immense atelier.

Une toile compltement termine occupait le fond de cet atelier: c'tait
la clbre _Descente de Croix_.

Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois bloui se demanda
un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil
chef-d'oeuvre en change de quelques pieds de terre, d'une proprit
fort peu tablie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir
ni embarras ni doute sur son visage. Il plaa en abat-jour sa grosse
main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en
sa qualit d'enfant de la Flandre, il tait organis  comprendre la
sublimit.

--Eh bien! tes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en
riant.

--Vous vous tes montr, en cette circonstance comme en toute autre,
d'une munificence sans gale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est
de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain
que nous vous avons cd!... Et cependant...

--Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en
riant.

--Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur
patron saint Christophe.

--Vous avez raison, mon matre; mais, objecta Rubens, qui se plaisait 
ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le gant Christophe,
portant le Christ enfant sur son paule, est un saint apocryphe que
le Martyrologe n'admet qu'avec dfiance? Voyez dans ce tableau, cinq
figures portant le corps de notre divin Matre. Je vous ai fait cinq
Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a
lieu d'tre satisfait.

Mynheer Borrekens hocha la tte.

--Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens,
laissez-moi acqurir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez  mynheer
Borrekens le gant qu'il dsire.

--Non, Seigneur! s'cria Borrekens, dont les joues s'empourprrent
d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand
dans les veines, que je puisse consentir  laisser Londres dpouiller
Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!

--Mais puisqu'il ne vous satisfait point?

--Ah! fit le bourgeois, sans se dconcerter et reprenant son ton doux
et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des
enfants? Il faut bien peu de choses pour mcontenter les bourgeois du
Serment. La fatalit veut qu'il y ait une objection  faire contre
l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'tais le chevalier
Pierre-Paul Rubens, si je donnais  d'honntes bourgeois, en change
d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham
paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans
toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant
de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser  personne le droit
d'adresser  mon oeuvre une critique, si misrable qu'elle ft.

--Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer
Borrekens? Je ne m'en doute pas.

--Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.

--Je vous jure que non, sur mon me!

--Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouv de suite, mynheer
Rubens,  plus forte raison ne peut tre embarrass  ce sujet.

--Vous me rendrez service en me l'apprenant.

--Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut tre expos  l'air et 
ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe
apocryphe de la lgende dore ne peut-il trouver place sur ces volets?

--Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez 
Rubens; chaque volet a deux faces.

--Mylord, rpliqua le bourgeois, je ne m'attendais point  cette
objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entire est tant
habitue  admirer la munificence, que la renomme en est arrive
jusqu' un pauvre marchand d'Anvers comme moi.

--Bien ripost, sur mon me! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon 
entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la
tte et du bonnet, au besoin.

--Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint
Christophe; un vrai gant, un bton  la main, un petit Jsus sur
l'paule, et passant une rivire  gu. Toutefois, je ne le ferai qu'
une condition.

--Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'cria Borrekens dont les
yeux tincelaient de joie.

--Il s'agit de choses moins prcieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me
fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des ntres, et
venez nous tenir compagnie, le verre  la main.

--J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment
ne voulez-vous pas qu'on vous aime!

Et, saluant jusqu' terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la
ville d'Anvers.

Tandis qu'il se retirait, Buckingham changea un sourire avec Rubens.

--Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les
plus nafs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme,
la loyaut en personne, m'a, par dvouement au Serment auquel il
appartient, extorqu un tableau par des moyens que ne dsavouerait point
le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improviss, un beau
matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas t longtemps la
dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, 
parler srieusement, je n'tais pas fch d'tre agrable au Serment
des Arquebusiers, dont mon pre a plus d'une fois prouv la fidlit,
lorsqu'il tait conseiller au snat d'Anvers.

--Rubens, Rubens, vous tes plus grand seigneur que moi!

--Cet homme, continua Rubens, dont l'pret nous amuse, a, je le tiens
pour certain, quelque bonne oeuvre secrte, quelque grande et noble
action inconnue  laquelle il dvoue sa fortune et sa vie.

Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se
rendait  son logis pour annoncer  sa belle-fille l'honneur qu'il
allait avoir de dner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui
faisait l'orgueil de la ville d'Anvers.

Il trouva Thre, comme d'habitude, assise prs de la fentre, dans son
grand fauteuil, et rvant tour  tour aux chagrins du pass et aux joies
de sa maternit prochaine.

L'oeil du vieux bourgeois tincelait tellement de satisfaction que la
jeune femme lui dit, avec le sourire mlancolique et tendre qui syait
si bien  ses traits ples:

--Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon pre?

--Un grand honneur, du moins, rpliqua Borrekens, sans songer 
dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dner aujourd'hui chez le
chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent  peindre des volets
pour notre tableau du Serment. Je t'ai dj parl de cette affaire, je
te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de
Malines, que je fasse honneur  mon hte.

En ce moment, Simon van Maast passa devant les fentres de Thre, et
lui ta respectueusement son chapeau; elle lui rpondit par un signe
affectueux de la tte.

Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la
main  son ami, sans que celui-ci rpondt.

--Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il.

Et il se revtit, dans sa chambre, de ses vtements de fte.

Quand il redescendit radieusement par, Simon van Maast retraversait de
nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thre, sans apercevoir mynheer
Borrekens.

--Par saint Christophe! voici un compre bien distrait! remarqua le
bourgeois. Adieu, ma chre bru.

Et il s'lana dans la rue avec une lgret de jeune homme! En quatre
enjambes, il avait rejoint Simon, sur l'paule duquel il frappa
vivement.

Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme
pris en faute.

--Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous
le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans
me voir.

--Pardon, mynheer Borrekens, mais j'tais proccup et distrait.

--Il parat toutefois que la proccupation et les distractions ne sont
que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant.

Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens tait trop heureux ce
jour-l, pour montrer mme un peu de cruaut  l'gard du pauvre garon.

--Ecoute, dit-il, parlons srieusement. Nos veuves flamandes ne sont
point si promptes que tu le crois  se consoler en secondes noces. Mon
pauvre fils tait le premier, le seul amour de Thre; ils s'taient
fiancs l'un  l'autre cinq ans avant de s'pouser, et il n'a pas fallu
moins de tant d'amour pour me dcider  laisser partir mon fils pour la
Frise. Plt  Dieu mme que je n'y eusse jamais consenti! Peut-tre en
ce moment Thre et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il
y a, mon cher Simon, que tu es un brave garon que j'aime et que je
ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme
averti en vaut deux. Te voil averti, arrange-toi donc pour valoir deux
hommes.

L-dessus, comme il tait arriv devant l'htel de Rubens, il serra
la main  Simon van Maast et le laissa l un peu tourdi et fort
dconcert.

Rien n'chappe  ce diable d'homme, dit-il: il a dj lu mieux que moi
dans mon coeur! Il a raison, Thre ne saurait jamais m'aimer. Allons! je
n'ai pas de bonheur, je ne puis russir  rien. Il en sera de cet amour
comme du reste de ma vie!

Notez que l'ingrat qui parlait ainsi tait jeune, l'un des garons les
mieux tourns d'Anvers, d'une sant  toute preuve, et qu'il jouissait
d'une honnte aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie
matrielle. Et il se plaignait du sort!

Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destine, le coeur de
mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage
en traht rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands
seigneurs, o sa bonne figure n'tait certes pas la plus mal encadre,
sans prtentions exagres comme sans fausse humilit, il faisait
preuve d'un tact extrme, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en
montrant le rare mrite de rester fidle  son caractre de bourgeois.
Il ne s'en dpartit point un seul instant, et il sut si bien se gagner
les bonnes grces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir 
table, plac  ses cts.

Il russit aussi bien prs de madame Rubens, cette belle et potique
Isabelle Brandt, sortie elle-mme de la bourgeoisie anversoise, et dont
la merveilleuse beaut a t immortalise tant de fois par le pinceau de
son mari.

Le dner touchait  sa fin, et dj des choeurs de chanteurs et de
musiciens commenaient  se faire entendre, lorsque tout  coup un des
serviteurs de Rubens se pencha  l'oreille de mynheer Borrekens et lui
dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit
de la salle  manger dans un trouble extrme et sans mme adresser ses
excuses au matre de la maison.

Tandis que les convives de Rubens se proccupaient d'un dpart aussi
prompt qu'imprvu, mynheer Borrekens, sans mme se donner le temps de
reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de
course et avec une lgret toute juvnile. Il entra haletant dans le
parloir et demanda d'une voix  la fois douce et joyeuse  une petite
vieille vtue de noir:

--Eh bien! tout s'est-il heureusement pass, dame Ptronille?

Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux,
dtourna la tte et ne rpondit point.

--Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il
arriv malheur  ma bien-aime Thre?

--Rassurez-vous, rpondit la vieille, la mre se porte aussi bien que
son tat le comporte.

--Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce  l'espoir qui m'a
si longtemps consol de voir mon pauvre fils renatre dans un enfant!

Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la
chambre.

Aussitt mynheer Borrekens s'lana vers un petit berceau qu'il n'avait
point remarqu dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux
jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait  trouver.

--Vous m'avez fait une belle peur, dame Ptronille, avec vos airs
mystrieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les
bienvenus qu'un seul? Dieu soit bni de me les avoir envoys! Hlas! ce
sont les seuls qui natront de mon pauvre fils.

En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux
enfants pour l'embrasser, mais,  sa grande surprise, on les avait
placs dans le mme maillot.

--Que signifie cela? demanda-t-il  la garde: le linge et la layette
manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux
enfants dans le mme lange? Voil une singulire ide!

--On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa
voix moiti miel et moiti vinaigre dame Ptronille.

--Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'cria
Borrekens avec une voix passablement irrvrencieuse pour la sage-femme;
car telle tait la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre
patience  un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe
de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillots ensemble. D'habitude,
on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous
faire parler, vous restez muette comme un poisson.

--Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un
monstre! riposta aigrement la sage-femme.

Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de dsespoir, carta les
langes des jumelles. Elles taient parfaitement conformes; seulement un
ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre
les unissait entre elles.

A cette vue, le brave homme plit, et il lui fallut quelques instants
pour reprendre bonne contenance.

Aprs tout, que Dieu soit bni! reprit-il,--cette singularit n'a rien
de difforme, et j'espre d'ailleurs que la science ne sera point sans
remde contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout
ceci?

--On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien
fallu qu'elle l'apprt, un peu plus tt, un peu plus tard, rpliqua la
sage-femme, dont la voix cette fois tait tout  fait vinaigre.

Mynheer Borrekens ne lui rpondit pas et entra dans la chambre de la
jeune mre, qui, aprs avoir embrass son pre, demanda qu'on lui ament
ses enfants.

Matre Borrekens alla les lui chercher lui-mme, et les dposant dans
les bras de Thre:

--Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre
fils est ressuscit deux fois pour nous!

Pendant cet entretien de Thre et de son pre, Rubens, inquiet du
brusque dpart de son hte, avait envoy un de ses serviteurs chez
le roi des Arquebusiers, dont le brusque dpart lui causait une vive
proccupation.

Le domestique revint apprendre bientt  son matre la naissance des
deux jumelles, et le singulier phnomne qui les attachait l'une 
l'autre.

Cette nouvelle, que Rubens raconta  ses convives, produisit une vive
sensation parmi eux.

--Que pensez-vous de cette monstruosit, matre Covelay? demanda le duc
de Buckingham  un grave personnage  barbe blanche.

--Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort
singulier, rpondit le vieillard.

--Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival
d'Ambroise Par, ne montre pas plus d'motion quand il s'agit de l'art
auquel il a consacr sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous
point dj trouv dans votre tte le moyen de dtacher ces enfants du
lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux mdecins des
Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.

--Mylord, l'opration dont me parle Votre Grce dpend de la nature et
de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-ns, et, par
saint Cme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je
n'hsiterai point.

--Il ne s'agit plus que de montrer les enfants  matre Covelay, et
d'obtenir l'assentiment du grand-pre, pour qu'il laisse tenter une
opration aussi dlicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.

--Je m'acquitterai de ce double soin, rpondit Rubens: si matre Covelay
veut m'accompagner  l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge
de lui faire voir les jumelles.

Le mdecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.

Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce
qu'il savait ou ce qu'il avait ou dire sur les naissances monstrueuses;
l'entretien tait encore le mme, lorsque Rubens et matre Covelay
rentrrent dans la salle  manger.

--Matre Covelay, dit Rubens, a spar les deux jumelles, et l'a fait
avec une certitude et une habilet sans gales. A peine une lgre
cicatrice subsistera-t-elle pour perptuer le souvenir d'une aussi
singulire naissance et d'une si merveilleuse opration.

--Rien de plus simple, reprit le mdecin: aucune veine, aucune artre,
aucune partie vitale n'allait de l'une  l'autre des enfants: il y avait
tout bonnement un muscle  dtacher.

--Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie
encore plus complte, j'ai pris l'engagement d'tre le parrain de l'une
des jumelles. J'ai promis galement, milord duc, que vous assisteriez
au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour
clbrer cette solennit.

--Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, rpondit
Buckingham.

Puis faisant signe  Covelay d'avancer, il lui plaa sur la poitrine une
riche chane d'or qu'il dtacha de son propre cou.

--Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille
Angleterre, lui dit-il.



CHAPITRE III.

SIMON.

Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande motion
et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur
du roi du Serment des Arquebusiers.

Ce dernier n'tait point insensible aux jouissances de l'amour-propre:
sans compter la reconnaissance que lui inspirait la rsolution
affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas mdiocrement fier,  la
pense de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compre, et de
recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de
Buckingham.

Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter
Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de
l'tat o se trouvait l'accouche, il vit le digne bourgeois qui, les
manches retrousses jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait
avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de
la maison.

Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots  Simon toutes les
joies, tous les honneurs qui lui taient arrivs depuis la veille, et
conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour rsoudre
le problme qui le proccupait, et qui consistait  placer  l'aise
quarante personnes, l o l'on n'en pouvait mettre que trente.

Simon, inquiet de l'accouche, ne parlait que de Thre, et demandait
avec instance  voir les deux enfants; mynheer Borrekens rpondait par
les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle.

Dame Ptronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide
au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystrieux, et tandis que
Borrekens continuait  chercher ses combinaisons, elle conduisit le
jeune homme dans une pice voisine, et l'amena devant le berceau o se
trouvaient couches les deux jumelles.

Simon, mu jusqu' l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la
main de dame Ptronille deux florins qu'elle fit  son tour glisser dans
l'une des deux poches de sa jupe.

--Ainsi, dit Simon, pour mieux drober son motion  la vieille femme,
ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants?

--De l'une seulement, matre Simon! L'autre doit tre tenue sur les
fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui
a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment.

--Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destine de ces enfants,
rpliqua van Maast, le vieux Borghest est dcd ce matin, subitement,
au sortir de la messe.

--Est-il Dieu possible? s'cria la garde-couche en se signant. Mourir
ainsi tout--coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas
plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!... Voil un nouvel
embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va
pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement
pour Londres avec le mylord anglais, et a demand que le baptme et
lieu aprs-demain lundi. Il faut que j'aille prvenir le pauvre homme.

Et avec l'empressement que jamais une commre de cette espce ne manque
de mettre  annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter 
Borrekens ce nouveau surcrot d'incident, ce nouveau problme 
rsoudre.

Borrekens en fut d'abord assez tourdi pour laisser chapper de ses
mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais
il s'en remit bientt.

--Dieu veuille avoir l'me du bon et respectable Borghest! dit-il, en
soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en
ai l un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon?

A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il
s'cria en joignant les mains:

--Moi le compre de dame Thre? Moi tenir sur les fonts une de ses
enfants? Oh! c'est trop de bonheur!

--Eh bien! occupe-toi donc des drages, mon garon, et va faire une
visite  ta commre, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais
trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante
convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtime fois la salle en
tous sens.

Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il dsirait
tant, car, le lundi suivant, quarante convives, runis dans cette salle
dcore avec beaucoup de got, ne se trouvaient pas trop troitement
assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que
l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois.

A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux
marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa
filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans
tout l'clat de la jeunesse et de la beaut. Au contraire mademoiselle
Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, tait bien ce que l'on
peut se figurer de plus disgracieux et de plus dcrpit. Et comme si ce
n'et point t assez pour elle de son grand ge, de ses infirmits et
de sa laideur, elle avait jug  propos de rehausser tout cela par du
ridicule: non-seulement son costume tait d'un recherch passablement
bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tte du
cortge pour se rendre  l'glise faillirent faire clater le dpit que
ne rprimait dj point sans peine Simon.

Donc, tout en donnant en lui-mme au diable la vieille folle, il fallut
que le plus beau et le plus galant garon d'Anvers francht le trajet de
la maison Borrekens  l'glise Notre-Dame et subt les clats de rire et
les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les
curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus
que venaient ensuite, aprs lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et
ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville,
qui avaient plac entre eux le grand-pre des deux jumelles, revtu de
son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers.

Au sortir de l'glise, o le clerg avait dploy toutes ses splendeurs,
les parrains, suivant l'usage, firent des largesses  la foule et
jetrent des pices de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les
saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens
avait charg de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient  pleines
mains de petites pices d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau,
remplir ses poches, avant de se rendre  l'glise, elles se trouvaient
vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent termin les
distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humili qu'il
ramena sa commre chez mynheer Borrekens.

Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs
cadeaux  l'accouche et et  la garde-couche, lorsqu'ils prodigurent
les drages et les sucreries  tous les assistants, Simon, qui pourtant
avait presque corn sa petite fortune pour se montrer un parrain
gnreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit
l'impuissance de ses efforts et fut forc de reconnatre l'crasante
supriorit de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus  ses dpens,
personne ne prenait plus garde  lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce
beau et gnreux cavalier, dont les nobles manires gagnaient tous les
coeurs.

Il ne resta donc  Simon qu' se retirer dans un coin de la salle et 
se cacher dans la foule, triste et mme un peu jaloux.

Peu  peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut
avec Rubens, et il ne resta dans la salle o l'on venait de boire le
vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le matre du logis et
Simon.

--La belle journe, hein? compre, s'cria Borrekens avec enthousiasme
et en s'essuyant le front. C'est une fte qui marquera dans ma vie et
dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord
Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour tmoin, tout le Serment
des Arquebusiers, vtus de leur costume de fte et formant la haie! La
femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des prsents dignes d'un roi, et
les acclamations de la foule! Ah! la belle journe, Simon, la belle
journe!

--Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette
splendeur! rpondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne
manquait pas d'amertume.

--Voil bien les jeunes gens, rpondit Borrekens, qui ne veulent rien
accorder ni au talent, ni au rang, ni  la fortune! Dans nos runions
des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivs, n'es-tu pas cout
et considr? N'y jouis-tu pas d'une supriorit marque sur tous nos
compatriotes? A chacun, garon,  chacun sa supriorit et son mrite,
laisse quelques-uns t'clipser, toi qui en clipses d'autres.

--Vous avez raison! mynheer Borrekens, rpliqua Simon en soupirant. Et,
nanmoins, cette journe m'a t douloureuse. Heureusement que dame
Thre ne m'a point vu donnant la main  dame Godecharles, au milieu des
rires de chacun.

--Et si Thre l'et vu, mon ami, elle se ft dit: Voil un bon garon
qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volont de
m'tre agrable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi
plus raisonnable, et ne sois pas mcontent de ton lot. Va! la place
quotidienne qu'occupe, au coin de la chemine, l'ami obscur, n'est-elle
pas prfrable au fauteuil dor o l'on assied l'hte d'un soir?

L-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de
recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur
lesquels s'taient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox.

Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme
qu'elle avait t bruyante la veille.

Sauf la servante, aide de quelques femmes du voisinage, qui
s'vertuaient  faire disparatre les dernires traces de la fte, 
replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et  fermer
les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennits de famille,
tout tait solitaire et silencieux.

Simon arriva et fut reu par Thre qui, nonchalamment couche dans
un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le
coup-d'oeil de la matresse du logis, bien autrement perspicace que le
regard du matre.

C'tait le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses
filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de
pleur qui lui syait  merveille.

Simon, qui ne s'attendait point  rencontrer la belle-fille de mynheer
Borrekens, ne put cacher son motion et se prit  rougir comme une jeune
fille.

Thre le reut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne
contribua qu'assez mdiocrement  calmer son trouble.

--Eh! bonjour, compre, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et
dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant.

Elle se pencha sur le berceau plac  ct d'elle, en souleva le rideau
et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement.

--Par mon saint patron! dame Thre, dit-il aprs avoir considr quelque
temps les jumelles, il me serait tout  fait impossible de distinguer ma
filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien mme mon salut
en dpendrait.

--C'est comme mon pre! c'est comme la sage-femme elle-mme!... Ils
ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les
distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon,
quelle ressemblance! On a spar leurs deux corps qui n'en faisaient
qu'un seul, mais leurs mes sont restes troitement unies. Elles
s'veillent et s'endorment  la mme heure, crient ensemble, s'apaisent
ensemble et approchent ensemble leurs lvres de mon sein.

Je suis certaine qu'elles me souriront le mme jour, que leur premire
dent clora le mme jour et qu'il en sera de mme quand elles diront
papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien misricordieux, dans les
joies qu'il donne aux mres! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation,  mes
enfants ma vie tout entire,  eux seuls et  toujours!

Elle se pencha pour dposer un baiser sur le front de ses deux petites
filles. Elle ne vit point une larme mal rprime qui s'chappait de
dessous la paupire de Simon et glissait le long de ses joues.

Le jeune homme alla regarder par la fentre une voiture de brasseur
qui passait et resta trois ou quatre minutes  contempler ce spectacle
insignifiant, comme s'il l'et intress de la manire la plus vive.

Rien, dsormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de
mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens 
sa commre, ainsi qu'il se plaisait  la nommer. Rubens annona  la
jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec
le duc de Buckingham. La jeune femme le reut avec timidit, rougit
lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole,
et rougit surtout lorsqu'en prenant cong d'elle, il lui baisa la main
avec autant de respect que si c'et t une reine.

Au moment o Rubens quittait dame Thre, Simon arriva chez cette
dernire, qui le reut avec affection.

--Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir
me voir, pour me rendre un peu de gat et de calme. J'ai reu la visite
de mon illustre compre le chevalier Rubens; elle m'a toute trouble,
j'avais beau me dire que j'tais une sotte; je me sentais mue sous son
regard comme un enfant, quoiqu'il ft de son mieux pour se mettre 
ma porte. Mynheer Simon! mynheer Simon! je prfre bien aux parrains
riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition,
comme vous.

Ce soir-l, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thre ne
l'avait vu aussi heureux.

Une anne s'coula sans rien changer  la vie monotone de la famille
Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles
commenaient  marcher, et que leurs lvres roses bgayaient dj
quelques mots qui faisaient s'extasier leur mre, mynheer Borrekens et
Simon van Maast.

Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs,  la mme
heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thre avec la mme inflexion
de voix, s'asseyait invariablement  la mme place, et sitt qu'il tait
assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux
petites jumelles taient dj l debout devant lui les yeux fixs sur
les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en
allait tirer. C'taient ensuite des cris de joie, des battements de
mains, des baisers sans fin! Cette scne, pour recommencer chaque jour,
n'en intressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels:
personne ne s'en fatiguait: et si elle n'et point eu lieu, il et
manqu quelque chose aux deux petites jumelles et  dame Thre
elle-mme.

Simon tait devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un
dner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'et sa place 
table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter
sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu' mynheer
Borrekens,  qui une journe sans voir Simon et paru, ainsi qu'il
aimait  le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants
l'adoraient, dame Thre elle-mme regardait la pendule, quand par hasard
Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'tait donc une vie
douce et heureuse dans son uniformit que menait cette famille. Chacun,
du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait
les deux jumelles.

Il tait impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle
qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur
taille se trouvaient identiquement les mmes, mais encore le son de leur
voix, leurs gestes et leur dmarche! On et dit que le lien mystrieux
par lequel la nature les avait unies  leur naissance existait encore
malgr l'opration audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient
ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le
mme dsir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient,
souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se
tenaient les bras passs autour du cou l'une de l'autre, comme  regret
de ce qu'on et coup le noeud qui les attachait, et qu'on les et
spares en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne
savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme,
Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un
seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux
ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans,
depuis leur naissance, avait quitt Anvers. En revanche, elles adoraient
l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais prs d'elles sans leur
apporter un tmoignage de sa sollicitude.

Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimit qui lui avait donn
une famille  Anvers, il manquait nanmoins quelque chose  Simon; il
n'tait pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde
dame Thre, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne
s'occupait que d'elles et semblait trangre  tout ce qui n'tait point
elles.

Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait perdument
dame Thre, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui tait
fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui
tait plus triste encore!

Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour 
dame Thre.

--Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi;
je vous aime comme un frre; comme un frre dvou et tendre! Mais Dieu
m'est tmoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre
affection. Je ne saurais, sans impit, oublier la tendresse et la
reconnaissance que je dois au pre de mes enfants. Il m'a aime, il m'a
pouse pauvre orpheline, rduite  vivre du travail de mes mains; il
m'a donn son nom! je lui dois les saintes joies de la maternit, et
vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mler  ses
enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je
serai fidle  mon mari, et je ne donnerai point  son pre le chagrin
de voir la mmoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez
lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils!

Simon couta ces paroles de Thre silencieusement, la tte baisse sur
la poitrine et les yeux pleins de larmes.

Quand Thre eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne
amiti, il porta cette main  ses lvres, embrassa les deux enfants
et sortit prcipitamment, sans pouvoir profrer une parole, tant sa
poitrine tait pleine de sanglots!

Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire  la famille Borrekens
sa visite accoutume.

Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir mme,
s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui.

L il apprit que Simon van Maast s'tait embarqu la nuit prcdente
pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait
de mettre  la voile pour ces contres dcouvertes par Christophe
Colomb.

Quand il vint dire cette nouvelle inattendue  Thre, elle fondit en
larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement
dans ses bras en les couvrant de baisers.



CHAPITRE IV.

LE MDECIN DE LEYDE.

La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son
histoire en serait presque ennuyeuse  conter comme celle des peuples
heureux, suivant l'expression de Montesquieu.

Mais, si le retour presque quotidien des motions calmes et d'une
profonde srnit manque d'intrt pour le lecteur, habitu aux drames
de l'existence orageuse et passionne des hros de romans, en revanche,
c'est le bonheur pour ceux  qui la Providence a fait cette douce
monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si
ce n'est la nature elle-mme. En Flandre, tout tait alors habitude dans
la famille bourgeoise.

Aussi, seize annes aprs le baptme des deux jumelles et le dpart de
van Maast, rien n'tait chang dans la maison de mynheer Borrekens, si
ce n'est que l'ge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi
des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et firement cambre en
arrire, commenait  se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer
sur un bton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il
avait contract depuis cinquante ans l'habitude d'y faire.

Dame Thre, de son ct, avait prouv la modification du temps: sa
beaut n'avait rien perdu de son clat: seulement cette beaut avait
pris un caractre imposant. A la timidit nave qui, au moindre
incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-mme de la
plus belle pourpre, avait succd une assurance modeste et calme; sa
taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse,
mais son bras tait devenu plus potel et sa main plus blanche. Il n'y
avait ni une ride  son front, ni une trace de fatigue sur son beau
visage, qui pouvait rivaliser, par sa puret, avec les chefs-d'oeuvre de
l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont
conserv, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athnes se
montraient si passionnment prises.

Dame Thre paraissait la soeur ane de ses deux filles, dont la beaut
tait devenue populaire  Anvers. On accourait sur le seuil des maisons
pour voir passer les deux enfants nes le mme soir, qui n'avaient un
instant form qu'un seul tre et dont la ressemblance tait si grande,
si identique, que leur grand-pre lui-mme ne pouvait distinguer Aegtje
d'Annetje, diminutifs pleins de grce, en langue flamande, des noms
d'Anne et d'Agathe. Dame Thre savait seule les reconnatre  de
certaines inflexions de voix,  de certaines attitudes o d'autres ne
pouvaient rien apercevoir.

Pour rendre l'illusion encore plus complte, Agathe et Annetje
n'allaient jamais que vtues exactement du mme costume. Chaque jour,
quand leur mre les conduisait  la messe, le dimanche aux offices et
le soir  une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne
pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes
les deux semblaient mues  la fois par une mme volont; leur mre
elle-mme restait en extase devant cette spontanit de sensation et de
pense. Elles se levaient en mme temps l'une que l'autre, prouvaient
 la fois les mmes motions, souffraient ensemble, taient toujours
ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lvres d'Agathe, assise prs
de sa mre et penche sur la dentelle dont elle entremlait les bobines,
le mme sourire entr'ouvrait les lvres d'Annetje galement courbe sur
son ouvrage. Si Annetje devenait rveuse, la mme rverie jetait son
voile sur le front d'Agathe.

Hlas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta
un jour que trop cruellement pour la pauvre mre. Un matin, les deux
soeurs descendirent prs de dame Thre, tristes sans motifs et accusant
chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystrieux, et
contre lequel vinrent chouer l'art et la science de tous les mdecins
d'Anvers, se prit  consumer lentement les jumelles. La maladie marchait
avec une gale et rgulire cruaut pour les deux pauvres enfants.
Chaque jour, les mmes symptmes alarmants se manifestaient chez l'une
comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mmes pulsations; quand la
fivre venait acclrer ces pulsations, le vieux mdecin de la famille
en comptait avec pouvante le mme nombre chez Agathe comme chez
Annetje.

Cependant la maladie prenait un caractre de plus en plus alarmant. Le
vieux mdecin n'osa plus garder seul une responsabilit qui commenait 
l'inquiter, et provoqua une consultation de mdecins les plus clairs
de la ville. Nul ne comprit rien  ce mal qui ne ressemblait en rien aux
affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'tait 
la fois une fivre dvorante et une langueur pleine d'accablement; aucun
des moyens connus de la science ne pouvait parvenir  arrter, ni mme 
diminuer les accs de ce mal tranger.

Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une anne le pauvre mynheer
Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment rsist aux outrages
du temps.

Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il
le vt rarement, le grand peintre n'en tait pas moins l'oracle et le
suprme recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui
prenaient un caractre de gravit.

De grands changements taient aussi survenus dans l'existence de
Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt tait morte, et
l'artiste avait convol en secondes noces, avec la belle Hlne Froment.
Cette alliance avait donn encore plus d'animation et de somptuosit 
la maison dj princire de l'illustre artiste.

Hlne, fire de sa naissance, de sa beaut, de sa fortune immense et de
la gloire de son mari, se trouvait entoure d'une vritable cour, sur
laquelle elle rgnait en reine, et dont Rubens tait le sujet le plus
obissant. perdument pris de la beaut et de l'esprit de sa femme,
Rubens ne voyait que par les yeux d'Hlne, ne sentait et n'agissait que
par sa volont et et offert sa vie pour viter un chagrin  l'objet de
sa passion.

Celle-ci, comme toutes les femmes combles des trsors d'un immense
amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerait sur son mari pour le
tyranniser de temps  autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il
s'tait impos lui-mme. Hlne, triste ou moins tendre, jetait Rubens
dans un vritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hlne
consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui
subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. Agneaux prs des
femmes, lions devant l'ennemi, avait coutume de dire Henri IV, qui se
connaissait en ce genre d'agneaux et de lions.

Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'htel de Rubens, et qu'il
demanda  parler  son compre, les valets que l'artiste avait amens
d'Angleterre et d'Italie reurent avec assez d'impertinence le
vieillard, et refusrent de le laisser pntrer jusqu' leur matre.

Il fallut qu'il inscrivt son nom sur un registre, et qu'il revnt, le
lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre 
une de ses audiences. Tels taient les ordres que leur avait prescrits
madame Rubens.

Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tte pour s'en retourner chez
lui; mais il pensa  la douleur de Thre et aux souffrances d'Agathe et
d'Annetje: il demanda  tre admis prs de madame Rubens.

Les valets se prirent  rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi
jusqu' la plus grande dame d'Anvers.

--Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui
dirent-ils, d'o venez-vous donc, mon brave homme?

Et un grand retre, charg du soin des chevaux, se disposait  faire
quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint
reconduire, jusque sur le seuil de son htel un visiteur de haut rang.

A la vue de mynheer Borrekens, il courut  lui, lui prit affectueusement
les mains, et l'emmena dans son atelier,  la grande stupfaction des
valets.

--Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous l, mon compre, et tout en
travaillant, permettez-moi de vous gronder de la raret de vos visites.
Voici prs de trois ans que je ne vous ai vu!

--Mynheer le chevalier n'tait point  Anvers  l'poque du nouvel an et
de sa fte, rpondit mynheer Borrekens.

--Et vous ne pouvez venir visiter votre compre  d'autres poques
qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous  nous
traiter avec tant de crmonie?

Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la
valetaille de l'htel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand
palefrenier retre; mais il fit rflexion qu'aprs tout il valait encore
mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit  regarder avec
une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de
proccupation et de surdit la toile qu'achevait de peindre Rubens,
et qui n'tait rien moins que l'_rection de la Croix_, ce divin
tableau, comme l'appelle,  juste titre, le licenci Michel, historien
de Pierre-Paul Rubens.

--Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon
compre? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous tre
agrable?

--Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne
sais plus  quel saint me vouer. Ma fille est au dsespoir. Les deux
enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des
mdecins ne peut rien.

Rubens laissa le pauvre pre entrer dans tous les dtails que lui
suggra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'couter avec compassion
ceux qui souffrent, c'est dj les consoler.

--Mon compre, lui dit-il, tout n'est peut-tre point perdu. J'ai ou
conter prcisment, la semaine dernire, par un de mes amis qui arrivait
de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un mdecin possdant un
secret merveilleux pour triompher des fivres les plus rebelles. Ce
mdecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a dcouvert le
sicle dernier.

Cet ami ne doit pas encore avoir quitt Anvers; je vais l'envoyer
qurir, et il nous donnera les renseignements ncessaires.

--Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut!
Bni soit le jour o je vous ai connu!

--Et o vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau
pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop
lgitimement.

Un sourire passa sur le visage attrist de mynheer Borrekens, qui
feignit nanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de
s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'_rection de
la Croix_.

Cependant, Rubens avait donn l'ordre  un des lves qui l'entouraient
de se rendre prs de son ami de Leyde et de le lui amener.

Une demi-heure aprs, l'tranger accourait avec empressement; Rubens,
tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de
mots, ce qu'il voulait savoir de lui.

--En effet, rpondit le marchand, il se trouve  Leyde un mdecin tel
que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de mdecin un homme jeune
encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enferm toute la
journe dans une maison o personne ne pntre.

D'o vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a dbarqu 
Amsterdam, est venu  Leyde, y a fait emplte d'une maison qui s'y
trouvait  vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un
sauvage  peau rouge; encore cette peau tait-elle peinte de la manire
la plus bizarre; ce qui le fait ressembler  un dmon plutt qu' un
homme. Une vieille juive qui se mourait de misre et de faim a t
recueillie par le mdecin mystrieux, et elle est charge de faire au
dehors toutes les emplettes ncessaires au mnage. Enfin, on parle de
btes tranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier pruvien,
comme disent les bonnes gens  Leyde.

--Et le remde pour la fivre? demanda Rubens.

--Voici comment on a su le secret du mdecin. Il y avait, dans son
voisinage, un pauvre matre d'cole charg d'une nombreuse famille; il
vint tout--coup  tomber malade. La vieille juive s'informa de la
part de son matre pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les
enfants sortir en courant de la classe: on lui rpondit que le pauvre
homme gisait sur son lit de douleur, dvor par une fivre mortelle, et
qu'il avait d renvoyer ses lves. L'tranger vint voir le malade, 
trois ou quatre reprises diffrentes, et lui fit prendre d'une certaine
poudre. Peu de temps aprs le matre d'cole rouvrit sa classe et rendit
 la rue l'animation qui plaisait si fort  l'tranger. Depuis lors, on
est venu, de toute part, demander  ce savant mdecin de gurir d'autres
malades. Jamais il ne s'y est refus; mais il ne le fait qu' des
conditions bizarres. Quelque riche, quelque lev en rang que soit le
malade, il faut qu'il vienne chez le mdecin  une heure indique. Si
le malade est riche, le mdecin exige de lui une somme considrable et
proportionne  sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme
non seulement le gurit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent
pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence.

--Voil un mdecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde
gurira ma filleule et sa soeur. Je vais lui crire pour le prier de
venir donner ses soins  vos enfants.

Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrta un sourire et un
mouvement de tte ngatif du bourgeois de Leyde.

--Il a refus de se rendre  Amsterdam, o le plus riche marchand de la
ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins  sa mre.

Rubens sourit  son tour et n'en crivit pas moins la lettre au mdecin
de Leyde; puis, appelant de son sifflet d'argent un page:

--Faites venir Pitremann, lui dit-il.

Le domestique retre qui s'tait montr si peu poli avec mynheer
Borrekens ne tarda point  venir.

--Vous allez monter  cheval sur-le-champ, et vous rendre  Leyde pour y
remettre cette lettre  son adresse et m'en rapporter la rponse. Allez,
et n'pargnez pas les chevaux.

--Que Dieu vous bnisse! s'cria le vieillard, qui voulut porter la main
de Rubens  ses lvres, et  qui celui-ci tendit les bras.

Mynheer Borrekens se hta de revenir chez lui conter cette bonne
nouvelle  sa fille. L'espoir et la consolation rentrrent donc dans
cette maison dsole.

A quelques jours de l, le domestique allemand de Rubens revint harass
de fatigue et tout couvert de poussire. Il rapportait  Rubens la
rponse du mdecin de Leyde.

Le plus clbre peintre du monde, disait la lettre du mdecin, excusera
son trs humble serviteur de ne se point conformer au dsir qu'il lui
exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre
cents malades qui rclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent 
Anvers. Je prends pour juge de ma rsolution la gnrosit et la justice
du chevalier Rubens.

A la lecture de cette lettre, une lgre rougeur couvrit le visage de
Rubens. Il n'tait point habitu  voir rsister  ses volonts. Toute
la journe il demeura pensif et soucieux. Hlne elle-mme ne
put russir  drider le front de son mari et  l'arracher  la
proccupation mle de dpit qui le rendait distrait et presque sombre.

Le lendemain Rubens annona que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis
longtemps sollicit de peindre un tableau pour son htel-de-ville, et
qu'il comptait se mettre en route ds le lendemain pour Leyde.

Hlne Froment, tendrement attache  son mari, et qui d'ailleurs aimait
 prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient
partout Rubens, dclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de
quelques jours.

Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il tait alors
d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou
quatre de ses lves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des
femmes d'Hlne. Tous, Hlne elle-mme, voyageaient  cheval. A cette
poque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espces de
litires non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient
beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages  cheval.

Rubens et sa suite mirent prs d'une semaine pour arriver  Leyde.
Aujourd'hui, grce  la vapeur, on s'y rend en peu d'heures.

Au grand tonnement de ceux qui l'accompagnaient, la premire visite de
Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste clbre se
rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume,
chez le mdecin amricain.

Quoique la nuit comment  tomber, une foule nombreuse encombrait
encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait,
quelques-unes de ces bonnes gens se rangrent pour le laisser passer,
mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui
assignait  chacun sa place, s'opposa  ce que Rubens ft privilgi.

--Mon matre l'a dit, chacun est gal devant la maladie, dit-elle.

--Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre clbre, et je viens
tout exprs d'Anvers pour consulter votre matre. Veuillez le prvenir.

--Mynheer, rpliqua la vieille juive, mon matre ne me pardonnerait
point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, mme pour
l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, mme les pauvres gens
comme moi, connaissent le nom et le rptent avec respect. En me tirant
de la misre, pour me mettre  la tte de sa maison et me rendre aussi
heureuse que j'tais  plaindre, c'est la premire leon qu'il m'a
enseigne.

--Eh bien! soit, j'attendrai, rpondit gament Rubens, qui se mit
 regarder avec curiosit la singulire maison dans laquelle il se
trouvait.

C'tait un de ces logis  pignon pointu,  faade de bois et qui
forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu
qui conduisent  la porte d'entre. Cette porte ouvrait sur un grand
corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang
de bancs en chne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et,
confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le
mdecin tout-puissant contre la fivre.

Tout tait vieux, dans ce corridor, et mme un peu abandonn. On n'y
trouvait pas la propret fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on
reconnaissait  mille dtails qu'une autre femme qu'une Hollandaise
tait charge de la direction domestique de ce logis.

Peu  peu la foule s'coula, et le tour d'admission de Rubens arriva.

Nous ajouterons, pour rester historien vridique, que la vieille juive,
tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres
de son matre, s'arrangea de faon  abrger de beaucoup cette attente.
Nous dirons encore que deux pices d'or, glisses dans la main de la
digne enfant d'Isral, contriburent, autant que le grand nom de Rubens,
 faciliter ces transactions de conscience.

Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait compltement la ville de
Leyde, quand la vieille juive vint annoncer  Rubens que son matre
l'attendait.



CHAPITRE V.

LE CABINET DU MDECIN.

Un Indien, vtu d'un costume trange,  moiti sauvage et  moiti
hollandais, un homme  la peau rouge,  la tte rase bizarrement et au
visage tatou, fut l'introducteur que la vieille juive donna  Rubens
pour le conduire prs du mdecin. C'tait l'Indien dont s'entretenait
toute la ville de Leyde, que le mdecin avait ramen avec lui du
Nouveau-Monde, et qui n'avait point mdiocrement contribu  attirer
l'attention sur son matre.

L'art mdical,  toutes les poques, a aim  s'entourer de mystres;
aujourd'hui encore, en plein dix-neuvime sicles, beaucoup de mdecins
rdigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de
signes inconnus au vulgaire pour crire le poids des mdicaments
prescrits. On comprendra donc que le mdecin de Leyde, soit pour se
conformer  cet usage, soit pour tout autre motif, aimt  s'entourer de
serviteurs d'une nature  part.

Si telle tait son intention, il faut avouer qu'il avait russi au del
de toute esprance; rien ne ressemblait plus  une sorcire que la
vieille juive et  un dmon que l'Indien.

Celui-ci, aprs avoir jet sur Rubens un regard furtif de son oeil
perant, prit une lampe de cuivre et se mit  marcher devant l'artiste,
qu'il emmena,  travers un long corridor, jusqu' une grande chambre
dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds.

Rubens se trouva tout  coup en face du spectacle le plus trange qu'il
et jamais vu.

Le cabinet o se tenait le mdecin tait une vaste pice qui, le jour,
devait se trouver claire par deux immenses fentres  vitraux coloris
et reprsentant quelques scnes mystiques de la Lgende d'Or. En ce
moment, elle tait claire par deux grands lustres en cuivre, dont les
diffrentes branches, lgamment contournes, soutenaient chacune trois
bougies de cire jaune: ces bougies jetaient  et l leurs reflets
lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les
murs de la chambre, et qui se dtachaient en mille nuances, sur
les teintes sombres du cuir de Cordoue enfum dont tait tendu
l'appartement.

Le mdecin de Leyde s'tait complu  rassembler autour de lui de
nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes
inconnues, des flches, des arcs, des casse-ttes, s'entremlaient pour
former un trophe barbare; l, c'taient des coiffures et des manteaux
couverts de plumes, tisss en corces d'arbre, forms de peaux de
btes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques
qui panouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de
l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de
toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une navet qui
n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des
habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux
tonns des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre
immenses volires,  grilles dores, sortaient des chants d'oiseaux;
dj nanmoins ces oiseaux commenaient  se percher sur des arbustes
plants dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns
d'entre eux avaient construit leurs nids.

Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la
bonne harmonie tonna Rubens, car le regard rapide du peintre se htait
de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les dtails de
ce tableau fantastique. C'tait d'abord une grande couleuvre, pare de
riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit
par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens
que les conqurants du Nouveau-Monde employaient  la chasse des
malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de
complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur
l'une des oreilles du grand fauteuil o se tenait assis le mdecin de
Leyde, un norme cureuil, que l'on et dit sculpt dans le bois du
meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les
moindres mouvements de son matre.

Trois ou quatre fois gros comme les cureuils de l'Europe, ce bel
animal, dont le pelage rappelait la fourrure lgante et fine du
petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, envelopp par une large queue
abondamment fournie, et dont les longs poils, mlangs de noir, de rouge
et de blanc, s'levaient jusques au-dessus de sa tte ruse, qu'elle
entourait  la fois d'une sorte de couronne et de manteau.

Au moment o Rubens entrait, l'cureuil allongea gracieusement sa patte
sur l'paule de son matre; celui--ci prit, dans un magnifique plat de
porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui prsenta:

--Allons! matre Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour
parler  un enfant gt, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi
 la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles.

L'cureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tte sur le
bras de celui qui lui parlait.

Ce fut en ce moment que le mdecin reconnut Rubens, dont il n'avait
d'abord entrevu les traits qu' travers la demi-obscurit qui rgnait
dans la chambre.

--Vous avez refus de vous rendre  la lettre que je vous ai crite,
savant docteur, rpondit Rubens, je viens essayer de ma prsence et de
mes prires pour tcher d'obtenir la grce que j'ai sollicite de vous!

--Cette dmarche m'honore, et je n'en suis point digne, rpondit le
mdecin; je rougis de vous avoir mis dans la ncessit de me l'adresser,
et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre  vos
dsirs. Oui, je serais heureux de satisfaire  vos voeux, j'en prends le
Ciel  tmoin. Faites venir  Leyde le malade  qui vous prenez un si
vif intrt, et je lui donnerai mes soins, comme  mon propre frre.

--Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient
supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je
ne vous les eusse point amenes avec moi?

--coutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre
ville qu' Anvers, je fusse accouru  votre premier signe. Si je traite
avec quelque ddain les grands de ce monde, je respecte la royaut du
gnie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si
cela m'est possible, puisque j'ai refus de m'y rendre, lorsque vous,
Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez.

Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde
attention le mdecin de Leyde. C'tait un homme jeune encore et au front
chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste
bizarre avec son teint noir et brl par les fatigues et par le soleil
du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le
temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui
dcident de la destine d'un homme. Tout  coup, une pense illumina
le front de l'artiste clbre, jaillit de ses yeux en clairs et fit
imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement lectrique.

--Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner  Anvers; je dirai
 la pauvre mre de mes filleules qu'elle n'a plus qu' prparer le
linceul de ses enfants.

Ces mots parurent produire sur le mdecin le mme effet que la pense
subite venue  Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il
tressaillit,  son tour, de tous ses membres et la pleur se fit sentir
sous son teint basan.

--Pauvre Thre Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet
qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thre!

Le mdecin plit plus visiblement encore, se leva avec prcipitation et
se mit  marcher  grands pas.

--Thre Borrekens! rpta-t-il en se portant les mains au front! elle,
mon Dieu!

--Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai
reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence
de ma filleule, de la vtre et de dame Thre! Dcidez! Doivent-elles
vivre ou mourir?

--La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a t
sans piti pour mon amour et mon dsespoir! Elle que j'aime encore
malgr le temps et l'absence!

--Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes
que lui a cotes votre dpart mystrieux! si vous aviez vu comme moi
l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre
nom ou votre souvenir voqus par hasard. Vous seriez au regret d'avoir
dsespr si vite, et vous tiendriez  peu prs pour certain qu'elle
vous paierait par son amour du salut de ses enfants.

--Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais  jamais
teintes, s'cria Simon. Je veux partir, cette nuit mme,  l'instant,
pour Anvers.

--Ne diffrez point votre dpart; suivez cette bonne inspiration, lui
dit Rubens. Quant  moi, je ne tarderai point  vous rejoindre  Anvers;
nous sommes de vieilles connaissances, et j'espre que nous deviendrons
bientt de vieux amis.

Le mdecin siffla: l'Indien et la juive se htrent d'accourir; il leur
adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva
les mains au ciel avec stupfaction, et ne put retenir des paroles
d'tonnement. Aucune motion n'agita les traits impassibles de l'Indien.
Il attacha ses yeux sur Simon, l'couta, sortit, et cinq minutes aprs,
ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sells.

Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque cureuil,
dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla,
et qui lui rpondit par un lger sifflement, puis il fit un signe  son
chien qui le suivit.

Quelques instants aprs, Simon van Manst, accompagn de l'Indien et du
chien, partait  franc trier pour Anvers.

Il marcha jour et nuit jusqu' son arrive devant la maison de dame
Thre.

C'tait au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et
l'on pouvait encore voir sur ses paupires les traces des larmes qu'il
avait rpandues en demandant  Dieu de lui tre en aide.

Il regarda avec surprise l'trange cavalcade qui s'arrtait devant la
porte.

Simon van Maast mit pied  terre; son coeur battait avec tant de
violence qu'il put  peine prononcer ces mots:

--N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens?

--Prcisment, rpondit le vieillard, en dchaperonnant sa tte chauve:
que dsirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous
recevoir.

--J'arrive de Leyde o le chevalier Rubens est venu demander mes soins
pour vos enfants.

--Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! rpondit Borrekens
en secouant tristement la tte. Vous allez voir un spectacle bien
douloureux.

En achevant ces mots, il introduisit le mdecin dans le parloir o,
quinze annes auparavant, Simon van Maast avait vu Thre pour la
dernire fois.

Elle tait encore l, mais ple, mais brise par la douleur. Agenouille
devant le lit o reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec
tant de ferveur et de dsespoir qu'elle n'entendit point entrer son pre
et l'tranger.

--Voici le mdecin de Leyde! dit Borrekens.

A ces mots, elle tressaillit, se leva prcipitamment et courant  Simon:

--Vous tes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma
vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers
sauvez-les! et tout ce que je possde est  vous.

--Dieu seul est le vritable mdecin, rpondit dame Simon van Maast  la
fois triste et satisfait que Thre ne l'et point reconnu. Je ne suis
qu'un humble instrument de la volont divine; prions-la donc, pour
qu'elle nous vienne en aide.

Il se mit  genoux et pronona  voix basse une courte prire.

Mynheer Borrekens et dame Thre s'associrent  cette prire, avec
quelle motion, on le comprend!

Le mdecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles,
carta le rideau qui les voilait et les considra pendant quelques
minutes avec attendrissement.

Elles paraissaient plonges dans un profond assoupissement. Quoique
la mort tendt dj sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles
taient encore d'une indicible beaut.

Simon interrogea lgrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses
lvres pour tudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur
sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur.

Ensuite il emmena dans une pice voisine la pauvre mre, qui suivait
avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses
mains la vie de ses enfants.

Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'prouvaient
les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptmes s'taient
manifests.

Quand elle eut satisfait  son dsir:

--La maladie de vos enfants cdera, je l'espre, au remde que j'ai
rapport du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est ncessaire que je
ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrive.
Pourriez-vous me donner un logement chez vous?

--Cette pice voisine du parloir...

--Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile
que soit le mdecin  un enfant malade, sa mre lui est encore plus
ncessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre
jardin.

Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce mdecin qui connaissait si
bien la distribution d'une maison o il n'tait jamais venu.

Quant  dame Thre, tout entire  ses enfants, elle ne prit garde  cet
incident que pour donner sur le champ l'ordre de prparer le pavillon et
d'y installer le mdecin.

Celui-ci, qui tait revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de
l'heure  laquelle se dclaraient les accs de fivre des jeunes filles.

--Tous les trois jours, vers sept heures du matin, rpondit dame Thre.
C'est aujourd'hui le jour fatal.

Le mdecin tira la montre qu'il portait  sa ceinture, la dposa sur une
table et sortit ensuite de son sein une bote d'or.

Il y puisa un peu d'une poudre jauntre qu'il pesa scrupuleusement 
l'aide de petites balances galement en or, jeta la poudre dans un
gobelet plein d'une eau prpare que lui apporta son serviteur indien,
et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, 
chacune, la moiti de la liqueur que contenait le gobelet.

Il tira ensuite un livre de son sein, s'tablit dans un fauteuil au
chevet du lit, et commena sa lecture, aprs avoir, par un geste
expressif, recommand imprieusement le silence  Thre.

Celle-ci se plaa aux pieds du lit de ses enfants, et dtachant de
sa ceinture un rosaire, se prit  le tourner dans ses doigts et  en
compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait gren un des
nombreux _Ave Maria_ de cette guirlande de prires, elle reportait
avec anxit ses yeux sur le lit de ses filles.

Aucun des symptmes de la fivre qui devait les frapper  l'heure
habituelle ne commenait  se manifester.

Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt
brlant de la fivre n'avait point imprim sur les pommettes de leurs
joues son empreinte de pourpre; la sueur ne dcoulait pas de leurs
fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et
n'arrachaient point de gmissements  leurs poitrines oppresses! Il y
avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil.

Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thre se glissa doucement vers
le mdecin qui venait d'oprer si promptement ce miracle inespr et
voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel,
comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance.

Aprs un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se
rveillrent: au lieu de se sentir brises par les treintes fatales
de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-tre, que les
transports mme du dlire de la maladie, elles prouvaient un bien-tre
indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mre, et elles lui
tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thre les treignit contre sa
poitrine, en versant des larmes de joie.

--Soyez bni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au mdecin.
Soyez bni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possde, est  vous!

Il secoua la tte par un mouvement plein de tristesse et de doute.

--Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit acheve,
rpondit-il. La reconnaissance du malade pour le mdecin dcrot avec la
maladie et disparat en mme temps qu'elle.

--Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous
m'avez donne? demanda Thre, les yeux pleins de larmes.

--Laissons-l cet entretien, interrompit-il: songeons  vos enfants!
Trouverai-je, dans le voisinage, une maison  louer ou  acheter? Pour
que j'aie le temps d'achever la gurison de ces deux enfants, il me faut
plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'aprs avoir achev cette
oeuvre, si la Providence me permet de la mener  bonne fin.

--Le pavillon que vous avez choisi vous-mme ne vous convient donc plus?
Toute notre maison vous appartient.

--Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire
quelques changements ncessaires  mes habitudes un peu bizarres...

--Mon pre est riche et sera heureux de se conformer  vos moindres
dsirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous
laissera toute libert. Mais, par piti! ne quittez pas mes enfants!
Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il
s'y mle un sentiment que je ne puis dfinir. Il me semble que je vous
connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre dmarche,
veillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un
ancien ami perdu.

--Je ne suis pourtant qu'un tranger pour vous, reprit Simon, qui ne
put se dfendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un
tranger que vous oublierez, que vous ne reconnatrez plus dans quelques
annes, lorsque les chagrins et les fatigues auront courb sa taille et
fltri son front de rides encore plus profondes!

--Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce
pas?

--Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils
savent mes habitudes et disposeront tout comme je le dsire dans le
pavillon que vous voulez bien me prter. Je vais prendre maintenant
quelques instants de repos.

Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur
pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main
 ses lvres.

--Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la
vie?

--Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections,
ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles.
Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidit et le
font tomber dans un abme de dsespoir!

En achevant ces mots il se retira dans le pavillon.

Thre le suivit longtemps des yeux.

--Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus
promptement encore que mes yeux!



CHAPITRE VI.

CONVALESCENCE.

Simon se retira prcipitamment dans le pavillon qui se trouvait 
l'extrmit du jardin et qu'il avait demand  habiter. Il referma la
porte derrire lui et se jeta plutt qu'il ne s'assit sur un de ces
grands fauteuils de l'poque,  dos cisel, et qui tenaient  la fois de
la chaire et de la chaise.

--Elle ne m'a point reconnu! s'cria-t-il, en cachant son visage dans
ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que
ces traits dfigurs par le chagrin et par les fatigues taient ceux
d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitt sa
patrie et est all demander  l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver.

Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causes, celle-ci est la plus
poignante! Thre, ingrate Thre! Pourquoi ai-je quitt Leyde? Pourquoi
suis-je accouru lui tendre une main dvoue et consoler son dsespoir?
L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes  mes yeux qui n'en avaient
plus depuis longtemps.

En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thre, les bras tendus,
courut  Simon et s'agenouilla devant lui.

--Simon! dit-elle, Simon!

Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast.

Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante  exprimer.
Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et
entrecoups de sanglots.

Thre tait toujours  genoux.

--Simon, dit-elle, vous tes devenu le pre de mes enfants dont vous
avez sauv la vie! Simon, je vous appartiens dsormais, si vous voulez
de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons  l'autel le jour o
mes enfants seront guries.

Il l'carta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse.

--Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu
obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le mdecin par le
sacrifice de votre amour  la mmoire de celui qui occupe votre coeur
tout entier!

--Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles
semblables!

--C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne
pouvez point le savoir! Autrefois, n'tais-je point aussi votre ami? Ne
vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir,
chaque soir, prendre place  vos cts, et sinon de vous parler de mon
amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous
aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai prfr
l'isolement, le dpart, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes
du ciel quand on sait qu'elles resteront ternellement fermes? Non!
Thre, interrogez votre me: vous y lirez que vous n'avez pas plus
d'amour pour Simon que le jour o il vous quitta en vous disant, du
coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait ternel!

Elle dtourna la tte et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres
errrent sur ses lvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde
lui avait cause son dpart et combien de larmes elle avait verses.
Tandis que son coeur et sa pense s'lanaient vers lui, et eussent
voulu pouvoir le rappeler, la force mystrieuse et invincible de la
pudeur arrtait les paroles sur les lvres. Tout ce qu'elle put dire
furent ces mots:

--Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime!

--Que Dieu vous entende et vous bnisse, rpondit-il. Et cependant,
Thre, ma douce Thre, je ne vous laisserai vous donner  moi que le
jour o mon amour, plein d'une dfiance et d'une jalousie injustes,
peut-tre, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous
m'aimez comme je veux tre aim!

Elle essuya ses larmes, qui recommenaient  couler, et leva les yeux au
ciel.

--Si vous tiez ma femme, un regret, un seul regret que je souponnerais
dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il.

Puis, comme elle dtournait la tte en silence:

--Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chres cratures,
qu'avec l'aide de Dieu, j'espre bientt vous rendre fraches, rieuses
et dlivres du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours
encore, et il tait trop tard! Ma science et les mdicaments prcieux
que j'ai rapports du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jsus!
Maria! Ai-je bien fait d'accourir!

--Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse ide d'aller
chercher lui-mme le mystrieux mdecin de Leyde.

--Vous le voyez bien! s'cria Simon, vous le voyez bien! Vous placez
Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thre, j'en
jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'et point
prononc votre nom, rien n'et pu me dterminer  revenir  Anvers, 
Anvers o j'avais tant souffert!

--Que vous tes ingnieux  vous tourmenter et  douter d'un coeur tout
entier  vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes ides
que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous
dmontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'aprs
avoir t dsabus par les preuves que vous prodiguera ma tendresse.

Elle rougit chastement en prononant ces mots. S'il l'et regarde en ce
moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur;
mais en proie  mille penses contraires qui se pressaient dans son me,
il tenait les yeux fixs  terre.

Un long silence se fit entre Thre et Simon. Ce fut Thre qui le rompit
la premire.

--Venez, lui dit-elle, mon ami, mon pre ne sait point encore qu'il a
retrouv un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aims. Ne
retardons point la joie qu'il va prouver en reconnaissant dans le
mdecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parl tant de fois
avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence.

Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils
allrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au
soleil sur le banc de pierre qui s'levait  ct du seuil de sa maison.
Accoud sur ses genoux, il traait machinalement et au hasard, du bout
de sa canne, des hiroglyphes sans nom sur le sable.

--Mon pre, dit-elle, voici notre mdecin qui dsire renouveler
connaissance avec vous.

Elle fit signe  Simon de venir prendre place  ct de son pre.

--Je ne le connais que depuis un instant, rpondit le vieillard, et
je l'aime comme un ami de ma jeunesse... s'il m'en restait encore,
ajouta-t-il avec un geste mlancolique, et en effaant brusquement de
son pied les figures que sa canne avait traces.

--Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thre.

Borrekens releva la tte.

--Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du
mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause
de cette rsolution dsespre? N'tais-je pas l pour consoler ses
chagrins ou du moins pour les partager avec lui?

--Mon pre, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de
Simon?

Il fixa attentivement les yeux sur lui.

--Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son
teint tait blanc et dlicat, comme celui d'un vritable enfant de la
Flandre.

--Quinze annes changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez
point la main  l'arquebusier qui a t assez heureux pour, un soir,
dfendre votre bon droit et fermer la bouche  Ians Kniff?

--Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'cria le
vieillard mu. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse!
en voici un qui me fera chanter Allluia! Le bonheur est prs du
dsespoir et le rire prs des larmes, comme dit le proverbe de notre
pays.

Ils se replongrent bientt tous les deux dans le pass, voquant les
souvenirs des temps loigns o ils s'taient connus. C'tait surtout
mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des annes sa belle-fille ne
l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en
remmorant ainsi le pass: tel tait l'entrain du vieillard, que Simon
lui-mme sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre  cette
chaude et entranante gat. Thre les regardait en souriant et se
sentait pleine d'esprance.

Tout  coup Simon tira de son sein une montre en or richement cisele,
la consulta, et faisant un signe  mynheer Borrekens:

--Les enfants vont bientt s'veiller, dit-il, il faut que je prpare
pour le moment o cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai
apport avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer
dans le pavillon et m'acquitter de ce soin.

--Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thre.

--Non! rendez-vous prs des enfants; que leur rveil soit naturel et
qu'aucun bruit extrieur ne le provoque. Ds qu'elles cesseront de
dormir, ouvrez toutes les fentres, renouvelez  grands flots l'air de
l'appartement et prvenez-moi en m'appelant par trois cris de votre
sifflet d'argent.

Thre, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de
ses enfants. L, dans la demi-obscurit que donnaient les rideaux et au
milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration
rgulire et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit  rflchir aux
vnements imprvus et si graves pour elle qui s'taient succd depuis
le matin. L'immense joie de tenir pour certain dsormais le salut de ses
enfants fut la premire ide qui s'empara d'elle; la seconde, il faut
bien le dire, fut la pense que celui qui oprait le miracle tait
Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en voquant, une 
une, les preuves de l'amour sans gal que Simon lui avait donnes depuis
quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni
la perte de tout espoir.

Elle tait encore tout entire  ces mmes penses, lorsqu'-deux heures
de l, c'est--dire vers midi, un lger mouvement agita les couvertures
du lit.

Deux voix faibles se firent entendre  la fois pour prononcer ce nom de
mre, si doux en flamand comme dans toutes les langues.

Aussitt, avec une foi aveugle, dame Thre courut aux fentres, qu'elle
ouvrit toutes grandes, quoique les mdecins qui jusqu'alors avaient
donn des soins aux jeunes malades eussent expressment dfendu de les
exposer  un air vif, surtout de leur rveil et quand la fivre les
avait baignes de sueurs.

Les deux jeunes filles s'taient rveilles calmes et souriantes. Elles
salurent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de
ses rayons leur chambre et leur chevet.

Thre ne prit pas mme le temps de les presser sur son coeur avant
d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons
aigus de son sifflet d'argent et revint aussitt se livrer aux caresses
de ses filles.

--Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais 
l'existence. Ma tte ne brle plus, ma poitrine respire  l'aise!
Notre-Dame soit bnie!...

--Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens
heureuse! Embrasse-nous encore, mre!

En ce moment Simon entrait; la mre et les deux jeunes filles, enlaces
par de tendres treintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrta sur
le seuil pour le considrer quelques secondes.

A la vue du mdecin tranger, les jeunes filles se glissrent hors des
bras de leur mre, et, rouges et confuses, s'envelopprent dans les
draperies de leur lit.

Simon s'avana vers elles en souriant, et leur prsenta une tasse d'or
dans laquelle brillait une liqueur vermeille.

--Buvez cette potion, qui est douce au got, dit-il, et puis ensuite
vous quitterez cette couche brlante o trop longtemps vous a retenues
la fivre. Le grand air et l'eau frache sont les deux mdicaments
hroques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre
tte; panchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre
mre: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, o j'ai
fait prparer pour vous des hamacs et une tente  la manire du
Nouveau-Monde.

Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosit de deux
pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un
lit de douleur. Elles se htrent d'obir aux ordres de Simon, et une
demi-heure aprs, elles arrivaient dans le jardin, o quelques instants
avaient suffi  van Maast pour faire lever ce qui parut aux jeunes
filles un palais de fes.

En effet, une tente en tissus d'corces d'arbres et seme de plumes de
toutes les couleurs avait t attache  trois des arbres les plus hauts
du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protgeait
contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une
sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure
trange se tenait accroupie prs de ce lit de repos: c'tait le Sauvage
 peau rouge que nous avons dj vu  Leyde, nonchalamment tendu sur la
peau de lion; le magnifique cureuil dont il a t galement question
dans le prcdent chapitre se jouait avec son matre assis prs de lui.
Tout  coup il se dressa, les pattes croises sur sa poitrine, le nez au
vent et sa splendide queue dploye comme un tendard.

Le gros chien et le serpent n'avaient point t oublis; le premier
dormait aux pieds de son matre; le second, roul autour de son bras,
dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux
nouveaux o il se trouvait transport.

D'abord Annetje et Agathe s'arrtrent, surprises devant ce spectacle
inattendu; puis elles s'avancrent timidement et inquites du gros
chien, de l'cureuil et surtout du serpent.

Mais,  un signe de son matre, le gros chien accourut en remuant la
queue, et vint lcher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla
doucement; l'cureuil, d'un seul bond, s'lana au sommet d'un arbre.

Aprs cinq ou six ptulantes cabrioles, il redescendit prs de son
matre, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrme,
une noix que lui prsenta Simon, et se mit  l'ouvrir et  en manger le
contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe.

Agathe s'enhardit  caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau
du lion prs de Simon, sans s'inquiter du serpent et donna  manger 
matre Bob dont la gentillesse s'tait dj gagn les bonnes grces de
la jeune fille.

Matre Bob, malgr sa familiarit, conservait compltement son
indpendance. C'tait un ami et non un serviteur; il avait des
affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du
Nouveau-Monde, malgr sa taille norme, ses dents terribles et ses yeux
injects de sang, obissait au moindre mouvement de son matre, que la
couleuvre Psylla elle-mme droulait lentement ses anneaux  la voix de
Simon, se soumettait aveuglment  l'ordre que Simon lui donnait, Bob
n'en faisait un peu qu' sa fantaisie, et se permettait souvent des
caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait
charmant et familier. Un visage, au contraire, lui dplaisait-il,
quelque incident l'avait-il contrari, il boudait, restait dans un coin,
rsistait  la voix qui l'appelait, et se refusait mme aux caresses.
Le gros chien, qui l'et cras d'un coup de dent, et Psylla, qui l'et
aval en dilatant un peu sa large gueule, taient littralement ses
esclaves, et il se montrait envers eux trs souvent quinteux et despote.

Du reste, matre Bob ne se livrait que par intervalles, aux lans de la
ptulance particulire  sa race. Accroupi  la manire d'un sphinx, il
passait des heures entires dans cette attitude favorite, et ne donnait
d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son matre avec la
sollicitude la plus tendre.

Matre Bob ne contribua pas mdiocrement aux plaisirs des deux bonnes
heures qu'Agathe et Annetje passrent dans le jardin. Aprs tant de
souffrances et de rclusion, la convalescence avec ses sensations
ineffables, l'air pur et les tides et vivifiants rayons du soleil,
les enivraient rellement. Habitues d'ailleurs  l'existence un peu
monotone du gynce flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour
elles ne pouvait manquer de parler vivement  leur imagination.

Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent
Simon regarder le soleil qui commenait  baisser  l'horizon: c'tait
le signal de la retraite.

Le lendemain, aprs une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses
heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement,
jugez de la joie des jeunes filles, elles commencrent plutt et se
prolongrent davantage.

Grce  un rgime intelligent,  une surveillance de toutes les heures,
 une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps 
triompher tout  fait de la fivre qui consumait les deux charmantes
filles et qui les et bientt tues. Rien ne saurait exprimer le bonheur
qu'il prouvait  les voir renatre  l'existence, perdre peu  peu la
pleur laisse sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint
color et vivant de la jeunesse.

Ces progrs de la convalescence se montraient identiquement les mmes
chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer
l'identit complte des symptmes qui se manifestaient  fois chez les
deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles,
pour savoir avec quelle activit plus ou moins grande circulait le sang
de l'autre.

Du reste, quoiqu'il passt une partie de la journe avec elles, il
n'tait point encore parvenu  pouvoir distinguer la filleule de Rubens:
il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgr ses efforts pour les
reconnatre. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient
un jeu de les multiplier et d'en rire aux clats.

Tout, d'ailleurs, leur tait nature  rire; le plus frivole incident
excitait leur gat, et dame Thre se sentait le coeur rempli d'une joie
digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues
 jamais foltrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent,
et rivaliser de lgret avec matre Bob, qui ne ddaignait point de
s'associer  leurs jeux.

Mynheer Borrekens, le menton appuy sur sa canne, les suivait des yeux
jusqu' ce qu'une larme de joie vnt voiler les paupires et l'obliget
 l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thre avait repris
tout l'clat de sa chaste et noble beaut. Quoiqu'elle comptt dj
trente-trois ans, on l'et prise plutt pour la soeur que pour la mre
de ses filles, tant la fracheur de son teint avait d'clat, sa taille
de souplesse et sa main de fracheur et de distinction.

Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cess de porter le
costume svre des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample
jupe, cette large collerette plisse qui retombait sur ses paules et
laissait voir dans toute sa puret un col remarquable de forme, semblait
combin tout exprs pour mieux faire valoir les avantages de sa
personne.

Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la
tendresse qu'prouvait prs de lui dame Thre.

Il agissait envers elle en frre plutt qu'en amant; aussi prs de lui
se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux
inspirations de son coeur et aux lans de son caractre plein d'abandon.

Il n'en tait pas de mme d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon,
qui n'taient heureuses que prs de lui, qui passaient toutes les
journes  ses cts et qui disposaient de leur mdecin avec tout le
despotisme que les femmes les plus douces savent trouver  l'occasion.

Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie,
retrouvait de la jeunesse pour se mler  leur joie, et ne songeait de
son ct qu' complaire  ses filleules, car faute de pouvoir distinguer
Agathe d'Annetje, il donnait  toutes les deux ce titre de filleules.



CHAPITRE VII.

HISTOIRE D'UNE CORCE.

Le bruit de l'arrive  Anvers du clbre mdecin de Leyde ne tarda
point  se rpandre dans la ville et  y devenir le sujet de toutes les
conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour
lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam,
de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande
mridionale.

Peu  peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, o venait aboutir
la porte extrieure du pavillon habit par Simon, s'taient peupls
d'trangers qui louaient  un prix lev un logement dans le voisinage
du mdecin.

Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage
clbre, et recourir  sa poudre merveilleuse pour combattre la fivre.
Van Maast ne refusait point sa porte  un seul d'entre eux, mais il leur
imposait ses conditions, comme il l'avait dj fait  Leyde. Il fallait
que les malades se prsentassent chez lui aux heures indiques et
attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de
fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires
considrables qu'il distribuait tout entiers  ses clients pauvres.

Comme il gurissait, comme il savait seul triompher des nombreuses
fivres que l'humidit du climat et le voisinage de l'Escaut ne
prodiguent que trop  Anvers, on acceptait toutes ces conditions,
quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-tre mme  cause de leur
bizarrerie.

Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu' onze
heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu tre admis prs de
Simon, il consacrait encore une partie de la soire  les attendre.

Mais la journe, depuis onze heures du matin jusqu' huit, appartenait
exclusivement  la famille de Thre. Il veillait attentivement 
prvenir le retour de la fivre chez les deux soeurs, dirigeait
l'hygine de leurs habitudes, et avait invent une foule de moyens
ingnieux pour qu'elles fissent un exercice ncessaire  leur gurison
complte. C'taient des courses, des jeux o la souplesse et l'agilit
des membres reprenaient un heureux dveloppement. Matre Bob tait de
toutes les parties,  la grande joie des deux jeunes filles, surtout
d'Annetje, dont il tait devenu exclusivement le favori. Le gros chien
se montrait trop bon et trop facile; elle tait trop sre de lui pour
le rechercher; mais l'cureuil gant, avec ses caprices et son
indpendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de
sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la
difficult rehausse son plaisir.

Rubens, de retour de son voyage  Leyde, manquait rarement  venir
passer une heure chaque jour aprs son dner, prs de ses filleules:
ainsi que van Maast, dans l'impossibilit de distinguer Annetje
d'Agathe, il leur donnait galement ce titre  toutes les deux.

Une vive amiti n'avait point tard  s'tablir entre le peintre clbre
et le grand mdecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens
avait devin une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une
justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout
le reste, un coeur noble et droit. Simon tait en outre un des conteurs
les plus intressants qu'et rencontrs Rubens. Il avait beaucoup
voyag, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimt peu  parler,
surtout devant les trangers, il se complaisait, dans l'intimit, 
conter ses voyages,  dire les pays inconnus qu'il avait visits et les
merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admires. Il s'exprimait
avec une grande simplicit, qui pourtant n'tait point sans
enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du pass: alors on
voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait loquente, et son visage
ple se colorait d'une noble et passagre rougeur. Quand il en
tait ainsi, Rubens l'coutait avec admiration, le vieux Borrekens
tressaillait sur son fauteuil, et Thre ne pouvait dtacher ses
regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs mes taient
littralement suspendues aux lvres du voyageur. Elles riaient, elles
pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait
Simon.

Simon ne cachait point sa haine pour les conqurants du Nouveau-Monde.
Il peignait sans voile leur cupidit effrne, leur soif de l'or et les
moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire
leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces
soudards sans foi, sans loi, sans piti, et l'indignation fronait leurs
charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes
de compassion au rcit des victoires des Espagnols. Simon venait-il 
dcrire les costumes, les contres, les crmonies des Incas, parlait-il
de ces villes qu'il avait dcouvertes  Palenque, au milieu d'immenses
forts, inconnues des Indiens eux-mmes, qui n'taient pas habites
depuis quatre ou cinq sicles, et qui se composaient d'difices immenses
d'un style trange et d'un aspect ferique, elles battaient des mains
avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de bless en
bless, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se
faisant bnir par les vaincus comme par les vainqueurs.

Ces rcits toujours nouveaux taient une source inpuisable. Un jour,
Simon disait par quel hasard il tait devenu possesseur de matre Bob,
en sauvant les petits cureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever
du nid maternel bti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il
racontait comment d'un chien froce, habitu  dvorer les Indiens
fugitifs qu'on l'avait dress  chasser, il avait fait le bon, le doux,
l'honnte Drinck. Il l'avait rencontr, perc d'outre en outre par une
flche, et abandonn sur un champ de bataille. Misricordieux pour les
animaux comme pour les hommes, il avait pans le pauvre chien, l'avait
charg sur le devant de sa selle et s'en tait fait un ami dvou.

Ces entretiens avaient lieu chaque matin,  moins qu'on ne se rendit
dans le pavillon habit par van Maast, pour y visiter les innombrables
souvenirs qu'il avait rapports du Nouveau-Monde.

Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait
encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une
civilisation, inconnue, et presque aussi avance que la civilisation
europenne, Agathe ouvrit tourdiment la porte d'une galerie, et se
trouva en face de deux ou trois cents sacs disposs, avec un soin
extrme, de manire  n'avoir rien  redouter de l'humidit. Avec la
hardiesse d'un enfant gt sr de l'impunit, elle plongea la main dans
un de ces sacs, et en retira une poigne d'corces gristres et peu
avenantes  l'oeil.

--Voil bien une ide de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle
cette corce et en secouant ses petits doigts roses  l'extrmit
desquels quelques grains de poussire demeuraient attachs.

Simon ramassa soigneusement les morceaux d'corce que la jeune fille
avait parpills  ses pieds.

--Ne perdez point un seul morceau de ce bois prcieux, dit-il. Sans un
peu de cette corce, pauvre enfant, vous auriez succomb, avec votre
soeur,  la fivre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de
cette corce, les couleurs charmantes qui commencent  renatre sur vos
joues, avec la sant, n'auraient jamais succd  la pleur mortelle qui
dsolait tant votre mre.

Et comme elle le regardait avec surprise:

--Ce bois, continuait-il, est dou de la merveilleuse proprit de
gurir la fivre.

--Comment en tes-vous venu  dcouvrir la vertu de cette corce?
demanda Rubens.

--Ce n'est point moi qui l'ai dcouverte, rpliqua Simon. Sans cela,
j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que
Christophe-Colomb qui a devin un monde nouveau.

--C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panace?

--C'est un don que j'ai reu d'un ami. Ma provision d'corce puise, si
la Providence ne daigne pas me faire trouver,  moi ou  un autre,
de quel arbre provient cette corce, la fivre que ses vertus savent
dompter, redeviendra invincible.

--Oh! cela doit tre une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami?

--Vous tes indiscrte, Agathe, observa doucement dame Thre.

--Non! dit-il: j'aime trop la sincrit, pour chercher  faire croire
que les gurisons que j'opre sont dues  ma science et non au hasard.

--Cette pense est loin de moi, Simon, et vous tes bien injuste de me
la supposer! rpliqua Thre, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc
toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse.

--C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le
rcit, continua Simon, sans rpondre mme par un regard aux douces
plaintes de Thre.

Un soir, qu'en ma qualit de chirurgien de l'expdition, je me trouvais
forc d'assister  un combat contre les Indiens, ou plutt  un massacre
de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses,
et n'ayant que des arcs et des flches pour rpondre aux balles et aux
boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba prs de moi, la poitrine
perce d'une balle. Dj, d'normes chiens, dresss  cette affreuse
chasse, s'lanaient sur le malheureux pour le mettre en pices, quand
un sentiment de piti me fit chercher  sauver l'Indien dont j'avais
admir la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut
littralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie.
Enfin, je parvins  les carter, je chargeai mon prisonnier sur mes
paules, et je l'emportai dans ma tente.

--Oh! cela tait bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes.

--Vous tes un noble coeur, fit Annetje en mme temps que sa soeur.

--On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine
sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me
dbarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je
dclarais alors que jamais je ne livrerai  la mort l'homme qui avait
repos sa tte sous ma tente.

Les deux jeunes filles, par un mouvement simultan, portrent  leurs
lvres la main de Simon.

Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blesss, car seul
j'avais trouv le secret de combattre les effets fatals du poison que
les Indiens mettaient  la pointe de leurs flches; enfin, je comptais
de nombreux amis dans notre petit corps d'arme. Le capitaine,
soudard brutal et emport, dut nanmoins cder  ma volont calme et
inbranlable: le vieillard fut sauv.

Annetje et Agathe jetrent un cri de joie.

La convalescence du bless fut longue. Nanmoins, oblig de l'emmener
avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'tablir
autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fivre
qui empchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort
problmatique la gurison de ce pauvre homme.

Sur ces entrefaites, nous vnmes tablir nos tentes, sur le bord d'un
bois.

La nuit mme de notre arrive, tandis que je dormais prs du vieillard,
je fus veill par un bruit lger. J'entr'ouvris les yeux et je vis
une jeune Indienne, agenouille prs de la couche du vieillard; elle
cherchait  le soulever et  l'emporter dans ses bras, mais elle ne put
y parvenir et se prit  pleurer silencieusement.

Aprs un moment donn au dsespoir, elle se glissa hors de la tente et
ne tarda point  revenir. Elle apportait un morceau d'corce qu'elle
broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lvres du vieillard, puis
elle disparut lgre comme une abeille.

Ds le lendemain la fivre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces
commencrent  renatre, et  quelques jours del, en rentrant sous ma
tente, je la trouvai dserte, le vieillard avait disparu.

L'endroit o nous campions tait, comme je vous l'ai dit, voisin d'une
fort et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait
rsolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y rcoltait une
grande quantit d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se
mit  recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du
globe. Dj nous en avions amass une quantit considrable, lorsque
la fivre commena  frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au
capitaine de la ncessit de quitter ces lieux, o le voisinage du lac
et les miasmes qui s'chappaient de ses eaux ne tarderaient point  tuer
tous nos compagnons; il me rpondit en me demandant o nous trouverions
autant d'or?

A huit jours de l, tous mes malheureux camarades et le capitaine
lui-mme gisaient mourants et dvors par le mal qui brisait leurs
fores et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.

Seul, par une sorte de prodige, je rsistais  l'influence de
l'pidmie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient
inexplicable les fatigues que j'prouvais, l'air putride que ma poitrine
respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortuns me
demandant nuit et jour,  grands cris, des secours que ma science tait
impuissante  leur donner.

Cependant, la fivre allait semant de plus en plus la mort dans notre
camp. J'avais d aider  se traner  quelque distance les cinq ou six
hommes qui restaient seuls de notre corps d'expdition, afin de les
soustraire aux terribles manations de centaines de cadavres amoncels
sous un ciel brlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-mme,
avait fini par succomber aux atteintes de la fivre, et se tordait sous
sa tente, blasphmant et maudissant la destine.

Deux des sept malheureux qui avaient survcu moururent encore. Trois
jours aprs nous restions six hommes vivants.

Une nuit que je rflchissais sur la terrible situation o nous nous
trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir,
et je le vis jeter une poudre rougetre dans le vase qui contenait mon
eau: aprs quoi il disparut avec l'adresse et la lgret silencieuse
qui caractrisent sa race.

Dj,  plusieurs reprises, j'avais remarqu dans ce vase, sans pouvoir
me l'expliquer, un sdiment rougetre. La visite mystrieuse de la jeune
Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mmoire; il n'en
fallait plus douter, j'tais l'objet d'une protection cache. Chaque
nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si
promptement guri le vieillard de la fivre. C'tait  cette mme poudre
que je devais de n'avoir point t frapp de l'pidmie. Ma bonne
action m'avait port bonheur, et les Indiens m'en tmoignaient leur
reconnaissance.

Aucun doute ne me resta  ce sujet, car je fis boire  mes compagnons
une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jet sa poudre, et les
accs de la fivre qui dvorait ces infortuns s'arrtrent comme par
enchantement.

Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entire, renouvela ses
visites dans ma tente et continua  mettre son puissant fbrifuge dans
le vase qui contenait mon eau.

Ce temps coul, il ne reparut point, et non-seulement la fivre
s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence,
mais je fus atteint moi-mme de cette fatale maladie. Seul, abandonn
dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de
moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survcu au flau; le
dlire s'empara de moi.

Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une
jeune fille veillait prs de moi; un Indien que je reconnus pour mon
visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la
cabane et chantait  mi-voix; le vieillard que j'avais guri reposait 
mes cts sur la mme natte.

Il me montra le ciel et me dit en espagnol:

--Le Grand-Esprit est l-haut: il veut que les mchants meurent et que
les bons vivent; les mchants sont morts, le bon vivra.

Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux
enfants m'entourrent de la sollicitude la plus vive.

Un matin que je revenais de la chasse dans la fort o se trouvait la
cabane du vieillard, la jeune fille de mon hte, qui parlait un peu
l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence.

--Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon pre? Tu
seras mon poux et mon matre.

--J'aime dans mon pays, lui rpondis-je, et le coeur ne peut contenir
deux amours vrais!

Elle se prit  pleurer et disparut dans la fort.

Depuis cet entretien, elle ne se prsenta plus  mes yeux, et se droba
constamment  mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette
entrevue  son pre et  son frre, ils me rpondaient vaguement et avec
les circonlocutions familires aux Indiens, qui savent, quand ils le
veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans rpondre.

Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait prs de la
demeure de son pre. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture
tait prpare de ses mains: je reconnaissais sa manire de disposer
les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs
favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'tait
rserve.

La belle saison revint. Les pluies cessrent, et les torrents qu'elles
avaient forms perdirent de leur violence et commencrent  devenir
guables.

Le vieillard me dit un jour:

--Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon
fils. Le Grand-Esprit en a dcid autrement, et mon fils va devenir le
tien.

Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et
le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans
notre patrie la dsolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent
aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.

Surpris de cette brusque rsolution, quoique je dsirasse vivement
revoir l'Europe, je parlai de diffrer mon dpart jusqu'au lendemain:
J'ai des adieux  faire, allguai-je.

--Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus
m'a charg de vous remettre ce souvenir.

Ce souvenir tait matre Bob, que nous avions sauv et lev ensemble,
la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint  moi gament et
me sauta sur l'paule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa
matresse. Mes yeux se remplirent de larmes.

Je dtachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent
admir, et je voulus le donner  son pre pour elle.

Un sourire inexprimable passa sur les lvres du vieillard; sourire si
triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.

--Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du
visage ple.

Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le
silence et l'impassibilit naturelle aux Indiens.

Une demi-heure aprs, nous arrivions sur le bord d'une petite rivire
o se trouvait,  gu, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande
provision d'corce et des paniers de palmiers remplis d'or.

--On souhaite d'ordinaire  ses amis la sant et la fortune, dit le
vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je galement te donner le
bonheur!

Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'lana sur le radeau et
me fit signe de le suivre.

Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet,
s'assit sur ses talons, et se spara pour toujours de son fils, sans
que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la
physionomie de son pre, une seule trace d'motion.

Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et  mi-voix, une
de ces chansons mystrieuses que vous lui entendez murmurer souvent.
Toporoo est  la fois un prtre renomm pour sa saintet parmi les
sauvages, et un pote dont ils admirent beaucoup les chants improviss.

--Vous qui tes jeunes, chres filleules, vous devriez tudier sous
ce matre habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place,
continua-t-il, je voudrais me faire initier  la posie de ces contres
sauvages, posie pleine de navet et de grce, autant que j'ai pu en
juger d'aprs quelques traductions rapportes par des voyageurs.

--Ds ce soir, Toporoo sera mon matre! s'cria Agathe.

--Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje.

C'tait un tableau  la fois pittoresque et charmant que les groupes
forms, en ce moment, par L'auditoire de Simon.

Simon,  demi-couch sur une peau de lion, disait son rcit dans
l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuy sur un bras, il
faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en
voquant les souvenirs de son sjour dans le Nouveau-Monde, avait pris
une indicible expression de mlancolie qui semblait encore ajouter
au charme naturel de sa personne, Rubens,  qui sa nature ardente
permettait rarement de s'asseoir, mme lorsqu'il peignait, s'tait
accoud sur une immense statue de divinit pruvienne d'une forme
trange; l'me de mynheer Borrekens avait pass dans ses oreilles et
dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacs, comme si l'art
de la chirurgie ne les et point spares l'une de l'autre, plissaient
ou rougissaient en mme temps, selon les impressions que leur causaient
les diffrentes priodes du rcit de Simon. Pour complter ce tableau,
au fond, l'Indien, ramen par van Maast, laissait entrevoir son visage
impassible, tout pilonn par les dessins tranges du tatouage; enfin,
matre Bob, grimp sur l'entablement d'un buffet en bois de chne,
semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres,
sculptes de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.

Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait;
se lasser d'admirer la beaut, tait, sans contredit, dame Thre. Assise
sur une de ces chaises en chne,  haut dossier surmont de ciselures,
et qui ressemblent  un trne, la tte couronne du diadme d'or des
Frisonnes, svrement drape dans les plis majestueux de sa robe noire
de veuve, elle rappelait  l'artiste une de ces belles et naves figures
de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers
temps de la peinture  l'huile, les frres van Eyck, ou telles qu'en
traait un peu plus tard le peintre naf et pieux de Sainte-Gudule, sur
la chsse sans rivale de Bruges. Tour  tour, des motions profondes
et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beaut
antique. Elle avait frmi, lorsque Simon avait parl de ses prils; elle
avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqus comme des
btes fauves par les Espagnols. Mais ces motions n'taient rien en
comparaison de ce qu'elle prouva, lorsqu'il vint  parler de la jeune
fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pleur mortelle, et se
dcomposa littralement, tandis que des perles glaces se formaient sur
son front d'ordinaire si pur et maintenant pliss douloureusement. Les
lvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant,
elle et fait piti mme  une rivale.

Lorsque Simon en arriva  la partie de son rcit o il avait refus
l'amour de la belle Pruvienne, alors la vie et la srnit reparurent
sur son visage, qui resplendit tout--coup, et presque sans transition,
de l'clat d'un bonheur voisin du ciel.

Par un contraste singulier, au moment o tant de joie illuminait le
visage de Thre, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les
joues d'or de Toporoo.

Il prit l'espce de mandoline dont il se servait quand il improvisait
ses chants, et se mit  dire  mi-voix un air mlancolique qui, sans
interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte
d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'voquait
le voyageur.

--Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel,
continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau
habilement dirig se mit  voler plutt qu' naviguer sur le fleuve. Nul
n'galait Toporoo dans ce genre de navigation, o d'ailleurs les
Indiens sont sans rivaux. Aprs huit jours de voyage nous arrivmes
 l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer o, par un bonheur
inattendu, se trouvait un vaisseau europen prt  mettre  la voile
pour l'Espagne.

Le vieillard avait raison; il m'avait donn les deux prsents les plus
ncessaires  la vie: la fortune et la sant. Toporoo m'avait expliqu
que l'corce dont notre radeau se trouvait surcharg tait le prcieux
fbrifuge auquel je devais la vie. Quant  l'or que son pre m'avait
joint  ce premier prsent, il put  peine tre contenu dans huit grands
tonneaux.

Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies
pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidle
Toporoo, Psylla, matre Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux
de toute espce.

Notre traverse fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste
de mes aventures, ou plutt de mon existence, car on ne peut appeler
aventure la vie calme et heureuse que je gote prs de mynheer
Borrekens, de mes filleules, de dame Thre et de l'homme dont j'admire
le plus le caractre.

Rubens tendit la main  Simon, et chacun se leva pour se retirer chez
soi. Dame Thre pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du
rcit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rveuses, que
la dernire passa devant son favori matre Bob, sans lui accorder la
caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tte et en
talant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui lve et
agite son tendard pour rendre les honneurs militaires  ses chefs.

Telle tait la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie
intgrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et
d'aprs ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont
toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste dfiance
qu'avaient jetes en lui les motions fatales du dsespoir et de
l'absence, van Maast et pu lire, en caractres irrcusables, dans les
gestes de Thre, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses
mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais  force de
dfiance, il en tait arriv  un fatal aveuglement; comme les insenss
dont parle le psaume, il possdait des oreilles pour ne point entendre
et des yeux pour ne point voir. Le bonheur tait l  ses pieds, et
il ne se baissait pas pour le ramasser; ingnieux  se dissimuler la
ralit pour rester fidle  son fantme, il s'obstinait contre le
bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond
qu'il causait  Thre,  cette Thre adore pour laquelle il et, sans
hsiter, sacrifi sa vie.



CHAPITRE VIII.

UNE PIDMIE.

On tait arriv  la fin de l't; l'automne approchait avec ses pais
brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent
la ville de leur linceuil glac et ftide. Heureux quand ils n'amnent
point avec eux une de ces redoutables fivres qui dciment la population
et jettent partout la dsolation et l'pouvante.

Anvers n'chappa point  cette loi fatale. Avec l'automne et les
brouillards arriva l'pidmie. D'abord lente, secrte, elle gagna peu 
peu, s'tendit sur divers points, et finit par clater, inexorable comme
l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.

Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptmes de l'pidmie se
manifestrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et
voisins du port, quartiers toujours infects par les manations putrides
de la vase amasse depuis des sicles dans les canaux, que le mal svit
d'abord. On ne tarda point  rencontrer de ples figures se tranant
avec effort, consumes par un feu inconnu, et qui, frappes
mortellement, ne devaient point tarder  succomber, on le comprenait.

Bientt on apprit avec effroi dans la ville que prs de cent malades
avaient d demander un asile aux hpitaux. Le lendemain, c'tait trois
cents que l'on en comptait. A deux jours de l, les hpitaux taient
devenus insuffisants et l'pidmie commenait  s'emparer du quartier
habit par les bourgeois aiss et les gens riches. Plus de cent
individus mouraient par jour.

Dans cette terrible preuve, la charit catholique ne fit point dfaut;
on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir
courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer  une
mort invitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.

Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des
derniers  connatre l'invasion du flau qui frappait la ville. Jamais
les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur
mre aux offices, et l'glise Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait,
on le sait,  peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cass
par l'ge, avait presque tout  fait renonc  ses promenades depuis que
Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence,
 l'tude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et
n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille
 laquelle il avait vou sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la
France, o l'appelait Marie de Mdicis, pour peindre ces immortelles
toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Muse du Louvre, et qui taient
destines par la reine-mre  l'ornement du Luxembourg.

Tout--coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le
sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer
Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas 
Simon les pouvantables ravages qui frappaient la ville.

--Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien
apprendre de tout ceci  votre fille et  ses enfants. Si elles ignorent
l'existence du flau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grce  la
sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour
l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les consquences de la terreur
que ces tristes nouvelles pourraient leur causer.

--Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la
fivre?

--Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point  combattre
l'pidmie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec
l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez prfr vous
en fier  des apparences trompeuses et accuser d'aprs elles un ami,
plutt que de croire en celui que vous aimez; plutt que de vous dire:
Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans
mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et
les jours  visiter les malades, et  chercher  combattre l'pidmie
par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'corce que j'ai
rapporte du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le flau. Il
frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre
sa puissance fatale.

--Oui, vous avez raison, rpondit mynheer Borrekens, je suis indigne de
votre amiti, car je n'aurais point d supposer que vous ignoriez les
ravages qui dsolent Anvers; j'aurais d surtout ne point m'arrter 
cette pense, que vous pouviez rester indiffrent et inactif en face
d'un pareil malheur!

Simon n'avait pourtant point tout dit  Borrekens. C'est qu'il
prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il
distribuait des sommes considrables aux malades, et qu'il provoquait la
charit de tous ses clients.

--La misre et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les
maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'tre son
ouvrage. Si vous voulez que l'pidmie quitte Anvers et ne menace plus
sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours
 une charit intelligente. Donnez du bien-tre  ceux qui n'ont pas
encore t frapps, pour que le germe pestilentiel ne se dveloppe pas
chez eux.

Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charit n'avait encore
essay que timidement. On apporta de toute part des sommes considrables
 van Maast, qui depuis longtemps avait donn l'exemple, et dj dpens
une tonne d'or  secourir les femmes malades et les petit enfants,
incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un
secours de Simon qu'en change d'un travail quel qu'il ft.

--Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumne
est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon
contre la fivre, ajoutait-il en riant.

C'tait encore en riant qu'il engageait les gens du peuple  moins
frquenter les cabarets, et  viter les libations de bire trop
copieuses.

--Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un cu
au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur.

Aux riches,  la bourgeoisie un peu goste,  Anvers comme partout, il
rptait:

--Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner,
c'est centupler l'aumne.

Souvenez-vous qu'Ananias tomba frapp de mort pour avoir gard une
partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds  ma
voix; si vous ne dnouez largement les cordons de votre bourse pour en
verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des
veuves et des orphelins.

Ces paroles prenaient une grande autorit dans la bouche du mdecin
clbre, qui comptait dj tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait
guris, et qui d'ailleurs prchait noblement d'exemple, et faisait bon
march de son or et de sa vie.

Aussi, grce aux efforts de Simon, l'pidmie, combattue par tous les
moyens possibles, commenait  faiblir et  reculer. Les victimes
devinrent moins nombreuses. Le flau perdit de sa violence, et l'espoir
commena  renatre dans tous les coeurs.

Un soir que Simon, avec l'activit d'un homme qui veut nergiquement
accomplir la mission qu'il s'est donne, sortait de l'glise aprs y
avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une
femme enveloppe de la faille noire, qui faisait  cette poque partie
indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par
sa forme et son usage, entre le voile et le manteau.

A la vue de cette femme, une ide bizarre qu'il s'empressa d'accuser
d'absurdit passa par la tte de Simon.

Nanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville
o l'pidmie svissait avec le plus de violence, Simon, dont la pense
avait d'abord t de se diriger d'un autre ct, reprit avec l'inconnue
le chemin de ce quartier. Malgr l'obscurit qui semblait s'accrotre 
chaque instant, malgr les vapeurs grises du brouillard qui s'levait
lentement de l'Escaut et venaient se mler aux ombres du soir, il
lui semblait reconnatre la dmarche de cette femme et il se sentait
irrsistiblement emmen sur ses pas, quelque absurdes que fussent les
suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que
Thre, car c'tait elle qu'il croyait voir, sortt  pareille heure
et se rendit seule dans un quartier o la maladie svissait avec une
violence regarde, peut-tre non sans raison, comme contagieuse?

Cependant, et malgr les objections qu'il s'adressait, il n'en continua
pas moins  suivre la mystrieuse inconnue. Celle-ci entra dans le
march au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore
les miasmes habituels. Simon se rappela le dgot que ces odeurs
nausabondes inspiraient  Thre, sourit de l'erreur dont il avait t
un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin
et retourner sur ses pas. Aprs une courte hsitation, il n'en continua
pas moins  suivre l'inconnue.

Celle-ci disparut tout--coup devant une des maisons ou plutt des
baraques en bois habites par les familles des poissonniers. Simon
soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de
l'inconnue  la faille noire, et s'arrta sur le seuil d'un petit hangar
qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se
trouvait dtremp par une eau ftide.

Une lampe vacillante  tous les vents, fumeuse et alimente par de
l'huile de poisson, dont l'odeur cre prenait  la gorge, jetait plus
d'ombre que de lumire dans le galetas o gisaient tendus, sur de
mauvais grabats, une famille entire de pcheurs.

Une vieille femme, seule, quoique  demi-consume par la maladie, se
tranait de l'un  l'autre, pour porter un peu de boisson  toutes ces
lvres brlantes et dessches. La mre, avec quatre enfants en bas ge
couchs autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard
de dsespoir, tandis que le pre, vieux marin au visage rude et hl,
luttait en vain contre la fivre, et ne pouvait rprimer malgr ses
efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les
haillons dont il les avait envelopps.

La femme  la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre
logis, se pencha vers le pcheur et murmura quelques mots  son oreille.

--Soyez bnie, madame, voici les premires paroles de consolation qui
nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'tais seul  souffrir! Mais ma
femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants!

Il essuya une larme et dtourna la tte comme pour se soustraire au
cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-l, la dame
inconnue n'tait point reste inactive: elle sortait de dessous sa
faille un paquet de linge, le donnait  la vieille femme et l'aidait,
non seulement  en couvrir les enfants, mais encore leur mre. Elle
s'acquittait de ce soin avec une srnit nave, sans le moindre
indice de dgot, sans la plus lgre trace d'emphase. Elle agissait
simplement: loin de songer  s'tonner de ce qu'elle faisait ou  s'en
applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tche
qu'elle s'tait impose, et n'et point donn, avec plus de dlicatesse,
d'empressement et presque de satisfaction, ses soins  de beaux enfants
blancs, qui l'en eussent pays par un sourire: ceux-ci taient chtifs,
ples, dvors par la fivre et souills par la misre et l'abandon.
Quand l'trangre eut baign leur visage d'une eau qu'elle avait eu le
soin de faire tidir, lorsqu'elle eut enferm leurs cheveux dans de
petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres dcharns dans des
camisoles de bonne toffe, ils semblaient dj moins malades, et leur
mre, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit
un sourire de consolation errer sur ses lvres.

--Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'pidmie, dit ensuite
dame Thre, que Simon ne put mconnatre plus longtemps. Demain matin,
car aujourd'hui la soire est trop avance, vous viendrez habiter une
petite maison que j'ai loue pour vous dans une autre partie de la
ville. L, vous pourrez vous gurir tranquillement et voir vos enfants
dlivrs de cette maladie qui les abat si fort.

--Que Dieu vous entende et vous bnisse! dit la mre  qui la joie fit
retrouver un peu de force. Que Dieu vous bnisse, ma bonne dame! Mes
enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant!

--Non pas, s'il vous plat, rpondit Thre en souriant  travers ses
larmes, vous gurirez tous, et vous serez tous encore heureux et
bien portants comme par le pass. Je suis presque un mdecin,
continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van
Maast, et, en son nom, je vous promets une gurison prompte et
prochaine.

--Oui, c'est un bon mdecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne
fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remdes et
s'en va.

--Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme.

--C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, rpondit doucement
Thre; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer
van Maast. Adieu, bon espoir,  demain!

--Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait dcouvrir cette
triste maison? A voir vos mains blanches et dlicates, on devine sans
peine que vous n'avez pas d venir souvent dans ce pauvre quartier.

--Mon confesseur avait t tmoin de votre dtresse, il me l'a signale.
Adieu,  demain!

--Nos prires et nos bndictions vous accompagneront jusqu' votre
demeure, dit la mre. Voici mes enfants qui dorment paisiblement!
Pauvres chres cratures, depuis longtemps je ne les avais point vus si
beaux!

Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune.

Thre s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquite
de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui taient peu
familiers et que n'clairait aucune lumire, si ce n'est parfois celles
qui s'chappaient de quelque porte entrebille.

Comme elle htait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de
Simon qui lui disait:

--Attendez-moi, dame Thre, nous retournerons ensemble au logis.

Elle s'arrta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre
en flagrant dlit de charit!

Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast.

Son bras appuy sur le bras de Simon, Thre marcha quelque temps en
silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix
mue.

--Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi prcieuse
que la vtre? dame Thre! demanda-t-il  sa compagne.

Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui
couvrait les rues troites et formes de hautes maisons lui et
permis de voir van Maast et d'en tre vue. Peut-tre encore tait-ce
l'obscurit qui l'enhardissait  les lever ainsi.

--Ma vie n'est pas plus prcieuse que la vtre, mynheer Simon,
et pourtant vous vous complaisez, non-seulement  vous exposer 
l'pidmie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est
un vritable miracle que de vous voir debout, aprs les fatigues
surhumaines que vous avez supportes. Vous ne tenez compte, ni de vos
souffrances, qui se trahissent par votre pleur, ni des inquitudes de
vos amis,  qui vous n'avez plus mme une heure  donner chaque jour!

--Je me trouve devant un grand devoir  remplir, et je suis seul au
monde!... tandis que vous, fille d'un vieillard, mre de deux jeunes
filles....

Thre resta quelques minutes sans pouvoir rpondre  Simon, tant elle se
sentait le coeur dchir.

--Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompt
ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous
souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage!

--Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu prserve votre
coeur du doute et de la dfiance, chre Thre!

--Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous dfier, Simon,
rpondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous
dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette
nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit  vous ouvrir mon me.
Simon, du jour o je vous ai vu, mon coeur vous a aim. Je mentais,
quand, par devoir envers l'poux que je venais de perdre, et par amour
pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais,
quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge
m'a fait souffrir, mon Dieu!

Il se fit un grand silence entre eux.

--Je ne doute point de vous, ma douce Thre. Ce que vous me dites, je
l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-mme que j'ai peur. Oui, mon
caractre est devenu si bizarre, si plein d'pret et d'injustice!...

--Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'cria-t-elle. Vois-tu,
Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour  la
face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains
soient unies, comme nos mes, par un prtre et aux pieds de Dieu.

En ce moment ils taient arrivs  la porte de la maison de mynheer
Borrekens. Thre, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les
plis de sa faille noire sur son visage et courut se rfugier dans sa
chambre, o elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison.

Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et
ardent, cet amour qui avait rsist  l'absence, cet amour dont elle
venait de lui faire un aveu passionn, non, cet amour ne le rendait pas
heureux! Il ne diminuait en rien les symptmes du mal trange dont
il souffrait  l'me. Rentr dans le pavillon qu'il habitait, il ne
rpondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux
sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tte vers lui pour lui
souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main matre Bob, qui, aprs
avoir excut devant son matre ses plus brillantes cabrioles, venait
solliciter une caresse.

Ce fut par un geste de dcouragement qu'il rpliqua  la vieille Juive
accourue pour prendre ses ordres. Quant  Toporoo, assis sur ses talons,
dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait
 la fois de sige et de coucher, et ne dtacha point de ses lvres la
pipe dont il humait la fume.

Il se contenta de suivre de ses yeux, verdtres et brillants comme ceux
d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon.

Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses
ides.

--Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne
saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur,
venez  mon aide et ne m'abandonnez point! gurissez la plaie de mon
me!

En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre
dans les airs et sembla rpondre  la prire de l'afflig. Presque
aussitt, et avant qu'il n'et la tte releve, deux voix douces et
caressantes l'appelrent.

--Venez, Simon! venez vite, notre grand-pre vous attend pour souper!

Et les deux soeurs entrrent en courant: comme d'habitude, elles taient
compltement vtues de la mme manire et elles se tenaient par la main.

--Je suis souffrant, rpondit-il; permettez-moi, chres enfants, de ne
point souper avec vous ce soir.

--L! que disais-je  ma mre! fit Agathe en croisant ses bras charmants
sur sa poitrine, et en prenant un air moiti fch, moiti plaisant;
mynheer Simon ne nous aime plus!

--Petite folle! rpondit Simon, sur les lvres duquel l'attitude mutine
d'Agathe avait cependant amen un sourire.

--Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur  votre gard, riposta
l'espigle Annetje. Je vous en prviens, je suis plus mcontente
peut-tre que ma soeur et ma mre. De plus, je vous en avertis encore,
je ne partage pas leur faiblesse.

--Vraiment! fit-il presque dsassombri par ces minois veills!

Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en
frappant du pied avec nergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer
Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre!

--Si je refuse d'obir.

--Voici comme on soumet les rcalcitrants, dit-elle.

En mme temps, aprs avoir chang un regard avec sa soeur, elle saisit
Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et
toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme
de petites folles qu'elles taient, elles entranrent Simon et se
prcipitrent, avec lui, hors du pavillon.

Le gros chien et matre Bob trouvrent la partie de leur got et trop
joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaa  l'avant-garde, et
l'cureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta
sur l'paule, o il s'assit triomphalement.



CHAPITRE IX.

LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON.

Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le
jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entranaient de
s'arrter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se
prcipitrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la
porte s'tait ouverte tout  coup  leur voix. Simon, bloui, se trouva
entour d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassrent
et formrent autour de lui un groupe joyeux et empress.

S'il manquait beaucoup des convives runis dans la mme salle, seize ans
auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soire
mmorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien
adversaire en loquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en
continuant, par habitude,  dire du mal de son roi du Serment des
Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir  venir prendre place 
la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait.

Quand on eut laiss  Simon le temps de serrer la main  tous les amis
de sa jeunesse et de se remettre de l'motion que lui avait cause cette
surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si
tout le monde se trouvait runi et si l'on tait au grand complet pour
pouvoir se mettre  table.

--Un instant, rpondirent  la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient
les fonctions importantes de matresses des crmonies, un instant,
voici la reine de la fte qui arrive!

Une porte s'ouvrit  deux battants, et l'on vit entrer, porte sur un
riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livre, une
petite figure ratatine, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une
magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par
la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est--dire en tchant
de ne point clater de rire, et elles le conduisirent au devant de
l'trange convive qui arrivait le dernier.

--Ingrat! lui dirent-elles  l'oreille, c'est donc ainsi que vous
mconnaissez votre commre, celle qui doit s'asseoir  votre droite, 
souper: Mlle Godecharles!

Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gt:

--Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compre, mynheer
Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des annes?

La vieille fille grimaa de la faon la plus risible, un sourire qui et
fait horreur  un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la
plaisanterie des jeunes filles presque excusable, mme  Anvers, o le
respect de la vieillesse se trouve dans les ides et la pratique
de tous. Cependant dame Thre s'interposa doucement entre les deux
espigles et la vieille demoiselle.

--Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand 
recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amiti que
vous nous donnez, malgr votre grand ge et vos infirmits, que de vous
dranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place  la table de
vos amis et clbrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore,
chre demoiselle Godecharles, merci!

--Je n'en vais pas moins, malgr mes quatre-vingts ans et ma paralysie,
embrasser mon compre, dit Mlle Rose, car tel tait le nom qu'elle avait
reu le jour de son baptme: venez, mon jeune compre, venez!

Et elle prsenta avec une coquetterie comique sa joue  Simon, qui
s'avana hroquement, et s'acquitta de cette tche avec un courage
digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux
deux jumelles, dj fort empches pour ne point mcontenter leur mre,
en laissant clater les rires qu'elles comprimaient  grand'peine.

Cet pisode termin, mynheer Borrekens offrit la main  la vieille
fille: deux valets la dposrent prs de Simon, Rubens conduisit dame
Thre  sa place, et les deux jeunes filles s'appuyrent en foltrant
chacune sur le bras de van Maast.

--Pourquoi donc ces ftes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il.
Je suis tout tourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause.

--Voil qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on clbre
demain la fte de saint Simon son patron!

--Mais c'est votre fte! mon ami, reprit Agathe; votre fte, que nous
clbrons en grande pompe! Voil qui est gentil! Il avait reu nos
bouquets, il nous avait embrasses, et il ne savait pas que ce ft sa
fte.

--Matre Bob et t plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point
quitt l'cureuil, gravement couch sur l'paule de la jeune fille, o
il se tenait dans l'attitude que l'antiquit donne  ses sphinx.

Quant  Drinck, il avait regard de ces gros yeux bonaces le mouvement
inusit qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans
un coin du salon qu'il quitta, en chien prvoyant, ds qu'il entendit le
bruit des assiettes. Alors il prfra occuper une place sous la table,
et placer sa grosse tte sur les genoux d'Agathe.

Ce que ne pouvait reconnatre personne, Simon et Borrekens lui-mme,
matre Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hsitation; Bob avait
adopt Annetje, et jamais il n'allait  Agathe avec le mme abandon
qu'il tmoignait  sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux
du caractre un peu moins turbulent d'Agathe: il prfrait les caresses
aux jeux; matre Bob professait une doctrine tout oppose. Il lui
fallait du bruit, de la gymnastique, des courses  travers le jardin,
sur les arbres; il ne ddaignait mme pas un peu de taquinerie,  quoi
pourtant il prfrait les fruits, les noix et les confitures.



CHAPITRE X.

LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON.

Van der Helst et les peintres hollandais ont laiss d'admirables
tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une ide des repas
flamands et hollandais au dix-septime sicle.

Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire
le portrait d'un magnifique pt de cygne, tel que nous l'avons vu
excuter, en ralit et en plein dix-neuvime sicle, d'aprs un
tableau de Mieris, et surtout d'aprs la tradition, chez un de nos amis
d'Amsterdan: cet ami joint  un grand savoir et  une haute position le
bonheur d'avoir  la tte de ses cuisines un grand matre d'htel; un
artiste aujourd'hui digne mule de Carme, dont il a t autrefois
l'lve favori.

Ce pt se composait d'abord d'un pidestal en crote dore, damasquine
et modele de manire  faire honneur  nos plus habiles ornemanistes.
Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire
cisel par Dantan lui-mme, et qui reprsentait les armes du Serment
des Arquebusiers;  droite se trouvait l'cu de Rubens,  gauche une
charmante figure d'Esculape, par allusion  van Maast.

Puis, au-dessus de ce pidestal, conu avec un art merveilleux, se
trouvait la peau du cygne, si habilement applique sur les viandes, que
l'animal semblait encore vivant: les ailes dployes, il paraissait
prt  prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se
refltaient les perles d'or de la lumire du banquet, scintillait
au-dessus de sa tte.

Enfin, firement dress et empanach de rubans, il portait au cou un
collier de fleurs  triple rangs, enfin une sorte de petit cu au
chiffre de Simon van Maast sortait de son cou.

Et que ne puis-je aussi vous dcrire les dlicieuses ptisseries de
toutes les formes, de tous les gots, faonnes par les mains des deux
jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille
d'Anvers l'art de faonner la pte, de la dorer savamment aux ardeurs du
four, et de la combiner, de mille manires diffrentes, avec les fruits,
le miel et les confitures? Ds le point du jour, en corset et en jupon,
elles s'taient enfermes seules dans la cuisine, et l, de leurs
charmants bras nus, elles avaient ptri la farine et prpar le dessert
comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans
un gteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux.

Pour les vieux Flamands du seizime sicle, et un peu encore pour leurs
enfants d'aujourd'hui, il n'est gure de plaisirs aussi vifs que les
festins. Rubens lui-mme, ce grand et noble gnie, ne ddaignait point
quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait
apprcier la valeur artistique d'un pt de cygne sauvage, qu'il dcoupa
d'abord de sa main, et avec une dextrit de matre, qu'il loua ensuite
en connaisseur mrite le petit monument lev par les jeunes filles; il
y revint  deux fois et gament, tandis que chacun des convives suivait
cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, dclarait
que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pts de cygne
sauvage, elle n'avait atteint  une pareille perfection.

C'tait un spectacle charmant que cette fte de famille, o chacun
remettait au lendemain les choses srieuses, pour se faire bon convive,
connaisseur gourmet et mme un peu gourmand. Simon lui-mme sentit son
coeur se rchauffer  cette gat nave et franche; il retrouva un peu
des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front
s'panouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lvres. Il sentait dans
son coeur comme une chaleur douce.

Hlas! depuis longtemps, cette amre dfiance, cette ide fixe tournant
presque  la folie, cette inquitude maladive de la pense, cdaient la
place dans son me  ces trois dons divins qui rsument le bonheur dans
l'ternit et qui le donnent sur la terre: la foi, l'esprance, et la
charit. Involontairement les mots de l'vangliste: Aimez-vous les uns
les autres, revenaient sans cesse  sa pense; ses regards n'osaient
chercher les yeux de Thre, et cependant ils finirent par les
rencontrer. Grce  l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au
fond de l'me de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de
dissiper les restes de proccupation que n'avaient encore pu chasser
la gat de ses filles et les distractions de la fte. Sa beaut prit,
ds-lors, un caractre de srnit tout a fait cleste.

Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des
tnbres.

Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chre
est exquise, les vins sont dlicieux et les causeries  table fort
prises. Aussi onze heures venaient-elles de sonner  une grande
horloge, quand Rubens, tenant  la main une magnifique coupe
d'orfvrerie, proposa la sant de mynheer Borrekens, lu sept fois roi
des Arquebusiers, et  qui les membres de cette illustre corporation
venaient encore de confrer le mme honneur, ce qui tait sans exemple
dans les fastes de l'institution.

Chacun rpondit par des applaudissements et en vidant son verre.

Le vieillard se leva pour rpondre: une vive motion se lisait sur ses
traits vnrables, et  qui l'ge avait fait perdre un peu de leur
expression fute, pour leur donner un caractre plus imposant. Ses
beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peigns sur des joues
sillonnes de rides; ses yeux un peu teints, moins par les annes que
par le travail, le lger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si
vibrante, sa taille courbe, avaient opr une vritable transfiguration
dans toute sa personne.

Il se leva donc, et aprs avoir choqu son verre contre celui de tous
les convives:

--Dieu soit lou! dit-il, qui m'a donn cette bonne fte! Dieu qui
runit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et
mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon
van Maast! Simon que la bont divine m'a envoy dans mes vieux jours,
pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui,
ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon
fils! Mon coeur ne fait pas de diffrence entre toi et celui que j'ai
pleur si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, 
bientt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de
cette famille, et, le jour o je mourrai, je pourrai dire: Soyez bni,
Seigneur, je remets avec joie mon me entre vos mains.

Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se
jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec motion:

--Je suis votre fils, et bientt d'autres liens plus sacrs encore nous
runiront, j'ose l'esprer.

Les joues de Thre se couvrirent d'une pudique rougeur.

Agathe et Annetje plirent.



CHAPITRE XI.

LES DEUX SOEURS.

Le lendemain matin, au point du jour, selon les naves et pieuses
habitudes de cette poque, deux hommes se trouvaient humblement
agenouills devant une des petites chapelles latrales de l'glise
de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des
marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journe par la
prire, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que
l'artiste et le mdecin se rencontrrent.

Rubens, le sourire sur les lvres, alla au devant de Simon, et passant
son bras sous le sien:

--Dieu soit lou, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous
rcompenser de vos longues annes d'preuves et de tristesse. Thre vous
aime, et hier le vieux Borrekens vous a laiss lire dans son coeur et
vous a rvl la joie qu'il prouverait  vous nommer son fils.

Simon secoua tristement la tte. Et comme Rubens le regardait avec
surprise:

--Le coeur humain est fait de bien trange faon! lui dit-il.
Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aim de Thre, que son
pre me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi
si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore
si moi-mme je l'y trouverai.

Il se tut, et tous les deux marchrent en silence l'un prs de l'autre
et le front baiss.

Ce fut Simon qui releva la tte le premier.

--A tout autre qu' vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer
les bizarres souffrances de mon me, mais je ne vous cacherai rien!
coutez-moi donc, mon ami, coutez-moi! Jeune encore, presque enfant,
Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thre; la fatalit me spara d'elle
et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de
cette jeune femme. Au milieu des prils et des motions que je trouvai
dans le Nouveau-Monde, elle tait toujours l, devant moi, radieuse et
adore. C'est ainsi que Ptrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa
divine Batrice.

Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'tais plus
l'enthousiaste qui en tait parti quinze annes auparavant; je ne
rapportais que son amour pieux pour Thre. Il ne me restait rien de ce
jeune homme, de ses croyances, de ses ides. Il n'avait gard que le
culte de la sainte idole! Les dsenchantements des rves de la jeunesse
s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passe au fond de la
solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des
soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux tudes mdicales auxquelles je
me suis livr avec l'exaltation particulire  mon caractre, ont fait
de moi un homme compltement diffrent. Dois-je associer, le puis-je
sans crime, le scepticisme  la foi nave? mon dsenchantement
aux illusions de Thre? Dois-je la condamner au devoir pnible de
consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la
triste mission de n'avoir que des douleurs  consoler, des douleurs
bizarres, mystrieuses, insenses peut-tre! Les comprendra-t-elle, les
devinera-t-elle, mme dans mon me?

Rubens prit les mains de Simon dans les siennes.

--Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui
vous poignent ne sont autre chose que les consquences invitables de
l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thre, devant
son sourire chaste et tendre, tous les fantmes nocturnes, comme dit
l'office du soir, s'vanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez
jusqu' prsent connu de l'amour que ses agitations fivreuses, que son
anxit maladive. Vous n'avez respir que les parfums dlicieux, mais
enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits.
Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point  sentir vos ides
se modifier, votre front brlant se rafrachir, et les palpitations
de votre coeur devenir moins imptueuses. Telles sont les invariables
consquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie.
Peut-tre ne rencontrerez-vous point chez Thre une lvation de penses
et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais
la tendresse et le dvouement sauront y suppler et l'lveront jusqu'
vous. Telle tait la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour,
et que Dieu m'a enleve avant le temps. Peut-tre cette pauvre enfant
timide s'entendait-elle mieux  lire dans mon coeur qu'Hlne elle-mme,
malgr la supriorit de l'ducation de cette dernire et l'clat de son
intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent
prs de Thre Borrekens.

A ces mots les deux amis se sparrent, Rubens pour se rendre  son
atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'pidmie
ne cessait de frapper  Anvers.

Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe
et Annetje, assises prs de leur mre et penches sur leurs carreaux
 dentelles, rvaient toutes les deux, occupes d'une mme pense, et
coutaient une voix mystrieuse qui semblait redire constamment  leurs
oreilles les paroles prononces par leur grand-pre, la veille  la fin
du souper.

Chacune de ces jeunes ttes les commentait  sa manire, c'est--dire de
la mme faon.

Puis elles se regardaient ensuite avec inquitude; sachant la
ressemblance de penses que la nature leur avait donne, plus encore
peut-tre que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement
 deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'taient point sous la
mme proccupation.

Pour la premire fois, un sentiment de dfiance s'levait entre ces deux
soeurs.

Chacune d'elles,  mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour
de Simon, prtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, 
chaque dception, se rpandre sur ses joues une pourpre brlante qu'elle
et voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brise par ces
motions nouvelles et si douloureuses, elles se levrent brusquement par
un mouvement spontan, et coururent dans le jardin, o les rayons du
soleil commenaient  jeter, pour la premire fois, depuis l'hiver,
leurs reflets encore ples, mais que n'en savouraient pas avec moins
d'empressement matre Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des
climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre,
dans l'angle d'un mur expos en plein midi, et abrit contre le vent du
nord.

Psylla, fourre entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa
tte d'un jaune d'or clatant, et couronne de larges cailles. Drinck,
tourn sur lui-mme, tenait complaisamment sa tte carte pour ne point
gner sa compagne; matre Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck
 l'paule de Toporoo, s'en loignait de temps  autre pour tondre de
ses dents quelque petit bourgeon douteux et prcoce qui apparaissait
sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite  l'Indien, sans se
proccuper autrement de la fume qui sortait de la bouche du sauvage, et
qui n'tait pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient
t les tmoins, un mdiocre objet de surprise et mme d'effroi.

Toporoo passait des heures entires, comme en ce moment,  porter  ses
lvres un rouleau de certaines feuilles sches, allum par un bout dont
il aspirait la fume; fume qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs
et d'une odeur inconnue. Aussi, en gnral, les bonnes gens du peuple le
regardaient comme un vritable dmon, ne se nourrissant que de feu, et
ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher  entrevoir ses
cornes sous le bonnet orn de plumes qui couvrait son front tatou de
dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes
molles.

Plus tard, les enfants de ces mmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser
d'tre d'excellents chrtiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer
une partie de leur temps  humer les vapeurs qui leur semblaient alors
si diaboliques.

Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son _tabaco_: c'est
ainsi que l'on appelait,  cette poque, un cigare. Il ne soulevait mme
pas ses paupires appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo
tait rest, en apparence, plus tranger  la famille Borrekens que la
couleuvre Psylla elle-mme. Au rebours du sauvage, la vieille Juive
faisait partie de cette famille et avait trouv moyen de se rendre
indispensable  la dame Thre, dont elle augmentait chaque jour les
recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel
elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grce 
l'adresse avec laquelle elle s'entendait  satisfaire leurs moindres
caprices. Habitue  une obissance respectueuse envers leur mre et
leur aeul, Agathe et Annetje n'taient point fches de trouver chez la
vieille Aziza une complaisance un peu servile.

Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant
 leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles:
quant  matre Bob, il s'lana d'un bond sur l'paule d'Annetje, pour
laquelle il prouvait, on le sait, une vive amiti, et allongea un coup
de patte  l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils
de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe,
avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'cureuil, habitu  se
voir trait rvrencieusement par tout le monde, except par elle. Il
en rsulta de cette aversion, nous l'avons dj dit, que l'intelligent
animal parvenait, toujours sans la moindre hsitation,  se montrer plus
habile que son matre lui-mme  distinguer les deux soeurs l'une de
l'autre, tandis que souvent Simon et mme le vieux Borrekens hsitaient
entre elles. Matre Bob, du premier regard, savait s'il avait  faire 
Annetje ou  Agathe. Dans le premier cas, il panouissait sa queue, il
la dployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en
l'air: en prsence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-mme,
s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue
queue de manire  laisser le moins de prise possible aux provocations
de l'ennemi.

En ce moment, Simon entrait dans le jardin.

--Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre
Bob! Pourquoi donc cette guerre acharne contre le malheureux?

--Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, rpondit Agathe, qui tira
si vivement la moustache de matre Bob, que celui-ci, furieux, imprima
ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de
quelques gouttes de sang.

--N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je
tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi  me distinguer de ma
soeur!

--Et pourquoi donc apprendrais-je  vous distinguer de votre soeur,
mchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus
qu'une?

--Oui, mais du moins elle sera rellement la vtre! reprit Agathe.

--Voil bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les
deux la mme place dans ma tendresse? Mon coeur vous spare-t-il l'une
de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous
quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme matre Bob, j'en aimasse
l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sr qu'Annetje ne
pense point ainsi!

Annetje dtourna la tte pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait
empcher de couler sur ses joues.

--Voici dj un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon:
vous faites pleurer votre soeur! Allons! trve  ces enfantillages; je
ne saurais et je ne veux point vous reconnatre l'une de l'autre.

En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira
dans ses bras, et dposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il
leur donnait tous les soirs  son retour.

--Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est
Annetje ou Agathe.

Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela matre Bob,
qui s'tait perch gravement sur une branche d'arbre pour regarder les
jeux de son matre et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa
soeur, et dit  Simon:

--Voici Annetje!

Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance  ce
badinage. Toporoo, qui continuait  humer lentement son _tabaco_,
suivit des yeux Agathe et Annetje.

Les deux soeurs, pour la premire fois peut-tre, marchaient l'une prs
de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul
le jour de leur naissance. Pensives, la tte penche sur la poitrine,
elles suivirent lentement la longue alle du jardin, et arrivrent
sur le seuil du corps de btiment sans avoir chang ni un mot, ni un
regard! Ce fut ainsi qu'elles entrrent dans le parloir o leur heureuse
mre rvait, avec une joie digne du ciel,  Simon,  Simon qui, tout 
l'heure, tait venu lui dire:

--Thre! Thre! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais 
tenir ferms  la lumire. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui
me conduira vers le ciel; vous me rconcilierez avec la vie et avec
moi-mme! Quand me permettrez-vous de vous mener  l'autel?

--Nous allons arriver aux premiers jours de Carme, dit-elle d'une voix
tremblante: Vienne Pques, et vous demanderez  mon beau-pre Borrekens
s'il consent  vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime,
Simon!

--Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thre! Pourquoi diffrer un
bonheur si grand pour moi?

--Parce que l'Eglise ne clbre point de mariages pendant le Carme, mon
ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-mme, j'eusse voulu vous imposer
un nouveau dlai? Sommes-nous donc si  plaindre, maintenant que vous
croyez  mon amour, comme j'ai toujours cru au vtre, Simon?

Elle s'inclina et lui prsenta pudiquement sa joue: puis elle posa
elle-mme ses lvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser
qu'ils changrent.

Le coeur de dame Thre tait tellement plein de flicit, qu'elle ne
remarqua point,  leur retour, la tristesse de ses deux filles.

Annetje et Agathe passrent le reste de la soire sans lever la tte,
sans changer un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur
douloureusement serr, la tte en feu, en proie  des souffrances et
 des sentiments inconnus, effrayes de ce qu'elles prouvaient, et
nanmoins s'y livrant avec une frnsie concentre, elles arrivrent
ainsi  la fin de la soire, tout entires  leur proccupation.

Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir  la table de
la famille, Simon remarqua leur pleur et s'en inquita.

--Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous prouv quelque
chagrin? leur demanda-t-il.

Annetje baissa la tte et ne rpondit point; Agathe, les pommettes en
feu, rpliqua hardiment et les yeux fixs sur Simon:

--Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas,
ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje.

Annetje tremblait de tous ses membres; c'tait le premier mensonge
qu'elle entendait sortir des lvres d'Agathe, le premier blme qu'elle
se sentait le droit d'infliger  sa soeur.

Simon prit la main d'Agathe et la sentit brlante et fivreuse.

--N'avez-vous donc plus d'affection pour moi, Agathe, que vous manquez
de confiance  mon gard? demanda-t-il avec motion  la jeune fille.

Annetje fondit en larmes; Agathe, ple, tremblante, la tte droite, les
narines agites par un mouvement convulsif, regarda sa soeur et Simon
avec un sourire amer.

--Si Annetje a quelque sujet de peine, qu'elle vous le confie! dit-elle
amrement; quant  moi, j'ignore ce qui fait couler ses larmes.

--Mais vous n'en versez point, Agathe! c'est la premire fois que vos
sensations sont diffrentes, et ce phnomne a le droit de m'alarmer.

--Interrogez Annetje! rpta-t-elle avec perfidie; quant  moi, je n'en
sais rien.

Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point  propos de pousser les
choses plus loin; il profita de l'arrive de mynheer Borrekens pour
aller au devant de lui, et laissa  elles-mmes les deux soeurs, qui
sortirent sans s'adresser une parole.

--Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont devin mon secret! Ce qui
les dsole ainsi, c'est la pense de me voir devenir le mari de leur
mre! Voil bien la reconnaissance qu'on reoit ici-bas! Elles me
doivent la vie: je les ai entoures de bonheur et de tendresse, et rien
qu' la pense de voir leur mre porter mon nom, par je ne sais quel
absurde prjug, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me
sacrifient  un pre mort avant leur naissance! Je vais devenir pour
elles un beau-pre; l'usurpateur de la place sacre de leur pre! Pauvre
Thre! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles
les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis n pour ne jamais
connatre le bonheur, et frapper de fatalit tous ceux qui m'entourent!

Ce fut donc avec proccupation qu'il couta les bonnes paroles de
mynheer Borrekens, qui se flicitait que le bon Dieu lui rendit un fils,
et assurt un protecteur  Thre et  ses filles au moment o celui
qui, jusque-l, avait veill sur elles, ne tarderait point  se trouver
rappel de ce monde.

Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivre dame Thre pour
qu'elle ne sentt point sa joie s'en aller,  la vue de la tristesse de
Simon.

Mais elle tait aveugle par la joie, et il tait impossible qu'une
ombre se projett dans cette radieuse flicit.

La soire se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens,
Thre et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un mdaillon dans lequel
il runit le profil du vieux Borrekens  la tte charmante de sa
belle-fille.

Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur
chambre  coucher, chaste et simple rduit dont une vieille peinture de
Madone ornait seule les murs nus et blanchis  la chaux.

Elles s'agenouillrent devant cette image sainte, et se signrent. Puis,
quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hsitrent, car
elles avaient l'habitude de rciter leurs prires ensemble et  voix
haute.

Agathe commena la premire, aprs une courte hsitation,  prier tout
bas!

--O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'cria Annetje perdue: qu'est-il
donc survenu entre nous et pourquoi la dsunion s'est-elle glisse entre
ton coeur et le mien?

--Prions Dieu, prions ensemble! dit Agathe d'une voix sourde. Tu
souffres du mal dont je souffre! Nous sommes trop habitues  prouver
les mmes sensations, pour qu'il en soit autrement. L'une de nous deux
ne peut tre heureuse qu'au prix du malheur de l'autre. Oh! cette ide
me brle le cerveau et me rendra folle! Prions, ma soeur, prions!

Elles prirent comme d'habitude. Annetje mettait plus de ferveur en
s'adressant  Dieu; la voix d'Agathe avait des inflexions convulsives et
saccades.

Leurs prires termines, elles se dshabillrent en silence, et comme
d'habitude Annetje prsenta son front au baiser de sa soeur.

Agathe hsita quelques moments avant de dposer ses lvres sur le front
d'Annetje.

--Mon Dieu, mon Dieu, n'aurez-vous point piti de nous! murmura la
pauvre enfant.

--Oh! pourquoi la mort ne nous a-t-elle point frappes toutes les deux,
il y a un an! Nos coeurs n'auraient jamais connu ni le dsespoir ni la
haine!

--La haine! s'cria Annetje perdue, la haine, ma soeur! Oh! cela est
impossible, n'est-ce pas!

--La haine! rpta cruellement Agathe. Oui, la haine!

La nuit fut longue pour les deux infortunes en proie  une fivre plus
dvorante que celle qu'avait gurie nagure Simon van Maast: ni l'une
ni l'autre ne ferma les yeux; ni l'une ni l'autre n'adressa une seule
parole  sa compagne. Lorsque les premiers rayons du jour commencrent 
pntrer dans leur chambre, ils les trouvrent ples, silencieuses, et
feignant toutes les deux d'tre plonges dans un sommeil menteur.

Annetje prit doucement sa soeur dans ses bras:

--Agathe! lui dit-elle en sanglotant, Agathe! ma soeur bien-aime,
embrasse-moi! laisse-moi t'embrasser!

--Non! rpondit durement Agathe. Non! Pourquoi m'embrasseriez-vous,
puisque vous ne m'aimez point?

--Je ne t'aime point! O Sainte Vierge, vous l'entendez! Tu veux donc me
faire mourir de douleur, Agathe?

--Non, vous ne m'aimez pas! reprit Agathe, en s'arrachant des treintes
de sa soeur. Si vous m'aimiez, vous prendriez piti de mon dsespoir!
vous renonceriez  cette folle passion qui a bris notre tendresse!

--Tu me demandes un sacrifice au-dessus de mes forces; et toi?...

--Et moi, je ne veux point m'immoler pour vous! Vous le voyez bien, nous
sommes nes pour le malheur l'une de l'autre, pour nous har, pour nous
maudire, comme je vous le disais hier! Eh bien! hassons-nous donc,
puisqu'il le faut, puisque ces horribles sentiments sont dans notre
coeur!

Annetje s'agenouilla silencieusement devant la sainte image de la Mre
de Dieu, et joignant les mains par un mouvement convulsif;

--O refuge des affligs! murmura-t-elle, ne nous abandonnez pas!
Venez-nous en aide! Ayez piti de nous!



CHAPITRE XII.

UNE ENTRE PRINCIRE.

Tandis que sa soeur priait, Agathe se couvrait de ses vtements avec
une agitation fivreuse. Sans prendre le temps d'achever sa toilette du
matin, elle descendit au jardin, elle en parcourut plusieurs fois la
longue alle, la tte en feu et le coeur palpitant. Elle ne pouvait
respirer; ses yeux, gonfls de sang, n'y voyaient point. A diverses
reprises, Drinck, son favori, vint doucement gmir  ses pieds pour
obtenir une caresse qu'elle ne lui donna point, et elle passa plusieurs
fois sans remarquer la prsence de Toporoo, qui, envelopp dans un vaste
manteau de pelleteries, se tenait, suivant son habitude, assis au pied
d'un arbre et s'enivrait des parfums d'un tabaco, en murmurant ce chant
mlancolique:

La fille du Mexique pleure au ciel et se voile le visage de ses ailes.

Elle gmit de la douleur qui brise le coeur des soeurs qu'elle aime.

Elle plaint leur erreur; elle les plaint de demander le bonheur  la
terre.

Le bonheur n'est point sur la terre! Il est prs de la fille mexicaine,
de la trpasse au visage d'or.

Non, le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel.

Peu  peu la vivacit de sa marche apaisa la cruelle agitation d'Agathe,
et lui rendit la libert de sa pense. En entendant la chanson de
Toporoo, son coeur gonfl se rompit, et des larmes abondantes la
soulagrent. Alors elle se rappela les cruelles paroles qu'elle avait
dites  sa soeur, et elle cacha dans ses deux mains son visage, rouge de
honte et de remords. Aussitt, sans hsiter et pour ainsi dire d'un seul
bond, elle s'lana dans la chambre o priait encore Annetje, la prit
entre ses deux bras et la couvrit de baisers et de larmes. Longtemps
elles restrent confondues dans une mme treinte.

--Toi! ma soeur! rien que toi! s'cria-t-elle. Toi seule, Annetje! ma
tendre Annetje! Arrachons de notre coeur l'horrible pense que l'esprit
du mal y a jete.

--Oui! dit Annetje; que rien ne puisse nous dsunir! renonons  lui!
Que l'une de nous ne soit pas heureuse au prix du bonheur de l'autre!
Heureuse! Y aurait-il du bonheur pour l'une de nous, en sachant sa
soeur mourante et dsespre? Jurons, aux pieds de Notre-Dame des
Sept-Douleurs, jurons de renoncer  lui!

--Ah! je n'en aurai jamais la force! murmura Agathe.

--Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prires la
sollicitent de sa misricorde!

En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'tait la vieille Aziza
qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles!

--Oh! mes gentilles demoiselles, s'cria-t-elle, en levant sa voix
chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui proccupe toute la
ville, vous seriez dj debout et habilles! Le prince Ferdinand, frre
du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le
bourgmestre et les tats de la ville sont alls trouver le chevalier
Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de
portiques que l'on va lever dans tous les quartiers de la ville. Le
grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu' l'heure qu'il
est, on dresse partout dans la ville des chafaudages; les lves de
messire Rubens et messire Rubens lui-mme sont  l'oeuvre pour peindre
les toiles et disposer tous les apprts pour la prochaine arrive du
prince, gouverneur gnral des Pays-Bas.

La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue
ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables
improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son gnie
primesautier.

Le licenci en droit, Michel, l'historien le plus naf et le plus vrai
de Rubens, nous a conserv le programme de ces ftes, rdig tout entier
de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut
excut. Rien n'y est oubli, les plus petits dtails y trouvent leur
place; tout est prvu dans ce plan gigantesque o les arcs de triomphe
dominent,  chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la
bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un
got exquis, surtout pour l'poque, et n'aurait rien de trop fade ni de
trop exagr, mme de nos jours.

Ces ftes et l'agitation qu'elles produisirent apportrent quelque
consolation aux deux jeunes filles, qui purent drober plus facilement
leurs larmes aux regards de leur mre. Mynheer Borrekens accabla
d'ailleurs dame Thre et ses petites-filles de travaux  diriger pour
orner convenablement l'htel des Arquebusiers; il fallut entre autres
qu'elles prsidassent  la restauration du costume du fou du Serment,
qu'on revtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le
temps de dessiner.

Dame Thre et ses filles se rendaient  la maison des Arquebusiers et ne
rentraient chez elles que bien avant dans la nuit.

Rien n'est bon contre les chagrins de l'me comme un travail excessif.
D'ailleurs, quelque profonde que ft la douleur d'Annetje et d'Agathe,
ce n'est point  seize ans que cette douleur rsiste  l'influence des
distractions. Le privilge exclusif du dsespoir et de sa fatale ide
fixe n'est rserv qu' l'ge mr.

Jamais ftes ne furent plus brillantes et plus dignes  la fois du
clbre capitaine  qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre
peintre qui les avait imagines.

Enfin le grand jour arriva.

Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque
tout  coup un des guetteurs placs sur les tours de Notre-Dame, vers
lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixs, donna le signal de
l'arrive du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville.
Aussitt les trompettes sonnrent, les tambours battirent, et les
compagnies du Serment, revtues de leurs riches costumes, formrent
leurs rangs. Les Arquebusiers, tendards dploys, marchaient en tte
de la corporation. Mynheer Borrekens, revtu de son costume de velours
carlate, accompagn des quatre plus anciens membres du Serment, tira
son pe, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout
retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval
de carton.

Enfin, les gondoles dores qui amenaient le prince et sa suite
apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers
salurent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son
Altesse royale le prince Ferdinand mit pied  terre.

Il couta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui
prsentrent les clefs d'Anvers, dclara que les clefs ne pouvaient
se trouver en meilleures mains que dans les leurs, flicita les
Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui
disant que son cheval de carton tait trop fougueux, et qu'il fallait le
lester davantage; plaisanterie princire que les graves historiens du
temps n'ont point ddaign de rapporter.

Aprs quoi, il monta lui-mme  cheval, et se mit en marche pour se
rendre au palais qui lui avait t prpar.

Ferdinand tait jeune encore, et Van Dyck nous a conserv ses traits
dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui
sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et
surmont d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que
la nature avait runi dans ce prince toutes les qualits du soldat: ses
paules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu
arques, lui donnaient,  cheval, une noblesse dont,  pied, il manquait
un peu.

A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des
Arquebusiers, son esprit tait plus bienveillant que brillant; aussi
parlait-il peu; on citait nanmoins la finesse de son jugement mme dans
les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire.

Nous ne suivrons point le cortge d'arc de triomphe en arc de triomphe:
nous dirons seulement que le prince, touch des ingnieuses allusions 
sa gloire militaire, qu'il rencontrait  chaque pas, et merveill du
style plein de grandeur imprim  la fte dont il tait le hros, se
tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait,
en si peu de jours, improvis tant de belles choses!

--C'est que nous possdons dans notre ville un grand magicien en fait
d'art! rpondit le magistrat.

--Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici dj
plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me
font l'honneur de m'entourer. J'aurais t heureux de remercier le
clbre diplomate qui a rendu tant de services  son pays, et le peintre
clbre qui a daign consacrer son talent  me faire une si belle
rception.

--Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le
retient en son htel.

--Eh bien! messieurs, allons lui rendre visite, reprit Ferdinand.

Et, interrompant la marche du cortge, il se dirigea vers la demeure de
Rubens avec une extrme vivacit et au milieu des acclamations de la
foule, charme de voir honor si dignement le grand peintre dont elle
tait fire  tant de titres.

Arriv devant l'htel de Rubens, Ferdinand jeta les rnes de son cheval
 un page et, suivi des plus illustres seigneurs qui faisaient partie de
son cortge, il se fit conduire  l'appartement de Rubens. Ce dernier,
 l'aspect inattendu du prince, voulut se lever du fauteuil o il se
tenait  demi-couch; Ferdinand l'arrta, lui prit la main, et le
forant  se rasseoir:

--Chevalier Rubens, lui dit-il, nous sommes d'anciens amis! Je vous ai
vu trop souvent  la cour de Madrid, pour n'avoir point apprci votre
noble caractre. Je reviendrai vous visiter, si votre sant ne vous
permet point de m'honorer de votre socit pendant mon sjour  Anvers.
Aujourd'hui, je n'ai voulu que venir vous remercier de la fte admirable
que vous avez invente pour moi: j'appartiens, vous le savez, au
programme de cette fte. Demain, je serai tout  l'ami.

Ferdinand tint parole, et le lendemain matin, vers neuf heures, sans
suite, sans autre compagnie qu'un cuyer, il arriva chez Rubens, et
visita avec lui la magnifique galerie de l'artiste: car l'motion
que lui avait cause la visite du frre du roi avait opr une crise
heureuse dans la sant de Rubens, et fait disparatre son accs de
goutte.

Le prince avait annonc en arrivant qu'il djeunerait avec Rubens, et
Rubens, avec un tact exquis, n'invita  ce repas que le seul Simon van
Maast, qui entrait chez son ami au moment mme de l'arrive du prince.

--Monseigneur, dit-il  ce dernier, tandis que le mdecin restait tout
tonn de voir son malade debout et guri, permettez-moi de prsenter 
votre Altesse Royale le docteur van Maast.

--Mynheer, interrompit le prince, je remercie le chevalier Rubens
d'avoir prvenu mon dsir. Comme je sais que vous ne sortez de chez vous
que pour les malades qui ne peuvent venir vous trouver, je voulais aller
requrir de vous une faveur.

--Une faveur! rpta van Maast en s'inclinant. Votre Altesse Royale sait
que je suis humblement  ses ordres.

--Voici messire Rubens guri: il me fera l'honneur d'assister demain 
un banquet que je compte offrir  la noblesse et  la bourgeoisie de la
bonne ville d'Anvers. Faites-moi le plaisir de l'accompagner. Je sais
les grands services que vous avez rendus aux Pays-Bas pendant l'pidmie
qui vient de ravager Anvers. Je connais votre dsintressement et votre
savoir. Les Pays-Bas doivent tre et sont fiers de possder deux hommes
tels que ceux dont je serre en ce moment la main.

Au mme instant Hlne Rubens entra accompagne de ses enfants, et ma
foi, comme dit le vieux Driasdust, il faut bien l'avouer, on se mit 
table.

Toutefois nous nous garderons de faire une description de ce djener.
Disons seulement qu'il fut digne de madame Hlne, qui l'avait ordonn,
et que l'hospitalit flamande se dploya grande et glorieuse dans cette
improvisation gastronomique, comme le fit observer le prince Ferdinand.

Quelque brillantes, quelque savamment ordonnes que soient de nos jours
les ftes publiques, peut-tre restent-elles infrieures aux grandes
solennits qui se clbraient dans les Pays-Bas au seizime sicle.

Le banquet offert  la cit d'Anvers par le prince Ferdinand eut lieu
dans la citadelle, transforme en salle de festin. Des draperies
immenses et aux couleurs des Pays-Bas couronnaient cette petite ville,
et formant une tente de proportions inconnues jusqu'alors, abritaient
quatorze cents tables.

Autour de ces tables, disposes en deux cercles, et laissant au
milieu d'elles une sorte d'arne, on avait lev des gradins dont les
amphithtres s'levaient  douze ou quinze pieds au-dessus du sol;
enfin, au fond, sur une estrade recouverte de velours et surmonte d'un
dais de mme toffe, chamarr de toutes parts de crpines et de galons
d'or, on voyait la table destine au prince, et dont le service ne se
composait que de dix couverts.

Ds le point du jour, la partie de l'estrade destine au populaire fut
envahie par une foule empresse, joyeuse, revtue de ses habits de
fte, et qui poussa des cris de plaisir lorsqu'elle vit circuler, de
quart-d'heure en quart-d'heure, des valets  la livre du prince,
chargs d'normes paniers, et distribuant  ceux qui en voulaient,
c'est--dire  tout le monde sans exception, des viandes froides et de
la bire.

Cependant, les tribunes rserves aux dames de la noblesse et de la
bourgeoisie s'taient elles-mmes remplies. Dame Thre et ses filles
vinrent occuper les places qui leur taient assignes prs de la femme
du bourgmestre.

A midi sonnant, des fanfares se firent entendre, et le prince entra,
suivi de trois mille convives invits au banquet.

Suivant l'usage, les hraults s'approchrent du prince pour recevoir
de sa bouche et proclamer ensuite les noms des convives qui devaient
prendre place  sa table.

Le premier que nomma le prince fut le chevalier Pierre-Paul Rubens!

--Le chevalier Pierre-Paul Rubens! rptrent trois fois les hraults.

Un murmure de surprise et de joie s'leva dans la foule.

Le peintre clbre s'avana avec modestie, et lorsqu'il salua le prince,
en pliant un genou suivant l'usage, les applaudissements unanimes
de l'assemble et du peuple, les cris de Vive le prince Ferdinand!
attestrent combien ces honneurs rendus au grand artiste touchaient et
rendaient fire la population anversoise.

On attendait le second nom.

--Mynheer Simon van Maast! dit le prince.

--Mynheer Simon van Maast! crirent les hraults de leur voix
retentissante.

Les mmes acclamations qui avaient salu le nom de Rubens salurent le
nom de Simon, qui se rendit prs du prince.

--Mynheer, dit Ferdinand en allant au devant du mdecin et en le faisant
monter prs de lui sur l'estrade, je m'estime heureux de pouvoir honorer
en vous la science et le dvouement, comme j'honore en la personne du
chevalier Rubens le gnie de la peinture. Vous tes tous les deux de
grands citoyens tels qu'un pays doit s'honorer d'en produire. Vous,
Simon van Maast, fils de vos oeuvres, orphelin, abandonn, qui vous tes
fait un grand mdecin  force de travail et de persvrance, vous venez
de couronner une carrire honorable et illustre, en vous dvouant au
salut de tous! Vous avez arrt, seul, les progrs d'une pidmie
funeste! Merci au nom des Pays-Bas!

Les cris de la foule et les battements de mains interrompirent le
prince; l'enthousiasme fit oublier un instant le respect.

Quand le calme se fut rtabli, Ferdinand dit  Simon:

--Maintenant,  genoux, chevalier!

Et tirant son pe, il l'en frappa lgrement sur les deux paules, lui
passa au cou une magnifique chane d'or qu'il dtacha du sien, et donna
l'accolade  Simon.

Lorsque Simon releva la tte, ses premiers regards se tournrent vers la
tribune o se trouvait la famille Borrekens.

Dame Thre, absorbe par la grande scne qui se passait sous ses yeux
pleins de larmes, Thre, perdue de joie et d'amour, tendait les bras 
Simon.

Elle ne voyait pas ses deux filles, ples, mourantes et qui dfaillaient
 ses cts.

Il fallut pourtant qu'elle revnt bientt avec elles au logis. Ce que
l'on ne croyait d'abord qu'une motion passagre et bien naturelle avait
pris un caractre grave. La fivre s'tait dclare avec violence, et
dans les paroles entrecoupes des pauvres enfants se montraient dj
quelques symptmes de dlire.

Au milieu de la fte, Simon, prvenu par une lettre de Thre, trouva
moyen de quitter, sans tre remarqu, la table du prince: ce fut au
moment o le gant d'Anvers et sa femme entraient dans l'arne rserve
au milieu des tables; tournant gravement leur tte de dix pieds de haut,
et suivis de la baleine. Cette baleine est un monstre de carton et de
toile, porte sur les roues d'un chariot recouvert de draperies qui
tombent  terre. Sur le col de la baleine se tient un amour; dans son
ventre se cachent une dizaine de Jonas occups  faire mouvoir et  ne
pas laisser manquer d'eau une pompe dont la lance sort par les vents du
ctac, et que dirige l'amour. De l des flots de peuple arross, des
cris joyeux et des rires inextinguibles.

Disons, en terminant ce chapitre, que deux cents ans aprs la mort de
Rubens, la ville d'Anvers levait une statue  ce grand homme, et pour
donner plus d'clat  la solennit d'inauguration, renouvelait la fte
dont Rubens avait invent et excut le programme pour la joyeuse entre
du prince Ferdinand.

Cette fte n'et point t complte sans les exhibitions naves que nous
venons de dcrire; sans les gants d'Anvers, la baleine, les chaloupes
et les autres accessoires de la vieille fte flamande.

Ces mannequins colossaux divertirent donc la ville  la grande
satisfaction de la foule au dix-neuvime sicle, comme au dix-septime,
le jour du banquet donn  la ville d'Anvers par le prince Ferdinand.

Seulement, le prince tait oubli; le nom du peintre tait plus
populaire que jamais.



CHAPITRE XIII.

ANNETJE ET AGATHE.

Tandis que la fte continuait au milieu de l'enthousiasme des
spectateurs  dployer ses pompes sans exemple jusqu'alors  Anvers,
dame Thre, assise au chevet de ses filles, s'efforait de calmer
la violence du mal qui les avait frappes et qu'elle attribuait aux
motions auxquelles Annetje et Agathe avaient t exposes imprudemment.

Lorsque Simon fut accouru prs d'elles, il resta pouvant de la
violence d'un accs aussi peu prvu et du dsordre qu'il avait dj
produit en peu de temps.

Aprs avoir attentivement tudi l'tat des jeunes malades, il emmena
Thre dans la pice voisine pour lui adresser quelques questions, et lui
indiquer la nature des soins  donner aux enfants.

Annetje et Agathe n'avaient point chang entre elles un _seul_ mot
depuis leur vanouissement.

Assises l'une prs de l'autre sur l'estrade de la fte, leurs regards
pleins de larmes attachs sur Simon, elles tremblaient  la fois de
douleur et d'amour, en voyant combien tait noble et grand l'objet de
leur passion insense.

Les yeux d'Agathe, en se portant avec jalousie sur Annetje, s'arrtrent
sur sa mre. A cette vue, elle put  peine rprimer le cri prt  sortir
de sa poitrine, serra convulsivement la main de sa soeur, et folle,
perdue, d'un mouvement de la tte, lui montra Thre, sur la belle
physionomie de laquelle resplendissaient les caractres les moins
incontestables de l'amour et les enivrements d'une joie sans bornes.

Annetje se cacha le visage dans ses mains, et toutes les deux elles
perdirent connaissance.

Quand Simon et Thre se furent, comme nous l'avons dit, loigns, Agathe
passa son bras dfaillant autour du cou d'Annetje, et posant sur son
front brlant ses lvres plus brlantes encore:

--Ma soeur, dit-elle, ma soeur, combien Dieu nous punit svrement! Ah!
cet amour insens qui avait jet entre nous la haine et la discorde, il
faut maintenant le garder au fond de nos coeurs et l'y cacher avec plus
de soin encore. Oh! si nous pourrions le vaincre, l'touffer! Mais, je
le sens, la mort seule l'anantira, n'est-ce pas?

--Oui, la mort seule! rpta Annetje: mais, ma soeur, pas un mot, pas un
geste qui puisse nous trahir! Tout  l'heure, je suivais du regard Simon
et ma mre! Simon l'aime autant qu'elle l'aime. Ces paroles de notre
aeul qui sont venues veiller dans notre coeur des esprances
insenses, et qui nous ont rendues coupables, c'est  notre mre
qu'elles s'adressaient!

--Que Dieu nous soutienne et nous accorde la force d'aller jusqu' la
fin de notre sacrifice!

En ce moment, Simon et Thre rentrrent, et la volont des deux soeurs
parvint, non pas  diminuer leurs souffrances, mais du moins  les faire
paratre moins graves aux yeux de Simon. Celui-ci, avant de retourner 
la fte o son absence et paru singulire, confia les jeunes filles 
la surveillance de Toporoo, son auxiliaire et son aide. Toporoo s'assit
dans un coin de la chambre des jeunes malades; Drinck s'installa 
ses pieds, Psylla entre les pattes de Drinck, et matre Bob se coucha
silencieusement sur l'angle d'un meuble, dans l'attitude d'une
cariatide.

Toporoo, aprs avoir prpar les boissons prescrites par Simon, vint les
prsenter aux deux soeurs, et retourna dans son coin, o il se mit
 murmurer  mi-voix une chanson, comme et fait une nourrice pour
endormir son enfant malade.

Tout  coup Annetje saisit la main de sa soeur, la pressa vivement, et
lui dit tout bas d'couter les paroles que disait Toporoo, sur l'air
plaintif qu'elles lui avaient entendu chanter tant de fois.

Voici ce qu'il disait:

  Elle tait jeune, elle tait belle;
  Nulle ne l'galait dans les bois,
  Quand plus indomptable que le puma,
  Son arc  la main, son carquois sur les paules,
  Elle faisait plier  peine la tige des hautes herbes,
  Sous son pied plus lger que le pied de la biche,
  Elle dort maintenant sous les hautes herbes,
  Pourquoi la jeune fille a-t-elle quitt son vieux pre?
  Pourquoi la jeune fille a-t-elle abandonn son frre,
  Et cet autre compagnon fidle de son enfance,
  Son frre nagure sa seule tendresse?
  Pourquoi dort-elle aux pieds des arbres sous les hautes herbes?

  Le visage blanc est venu dans le pays de la jeune fille.
  Elle s'est dit: Il est grand, il est gnreux,
  Mais ne ft-il ni grand, ni gnreux,
  Je le sens, je l'aimerais comme je l'aime,
  Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.

  Il lui dit: Fille des bois, je ne puis t'aimer.
  J'ai laiss dans mon pays un autre amour,
  Rien ne peut me l'ter de l'me, c'est ma douleur et c'est ma vie.
  Elle leva les yeux au ciel et disparut dans les tnbres.
  Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.

--Toporoo a devin notre secret, murmura Annetje.

--Eh bien! faisons comme la jeune fille, mourons, ma soeur!

--Oui, reprit Annetje, mais mourons sans que ni Simon, ni notre sainte
et bonne mre puissent deviner notre fatal secret, sans que rien ne
trouble la srnit de leur bonheur.

Agathe poussa un gmissement.

--Est-ce donc moi qui dois t'exhorter au courage? moi qui partage tes
douleurs!

En ce moment Toporoo fit entendre quelques accords de l'instrument
bizarre qui servait  l'accompagner, et il chanta:

  La jeune fille aime aux cieux!
  Au ciel il n'y a ni jalousie ni haine!
  Il y a de l'amour pour satisfaire chaque amour!
  La jeune fille aime aux cieux.

  La jeune fille aime aux cieux!
  Elle s'est dit: Ici-bas les douleurs et les sacrifices!
  L-haut la fidlit qui ne finit jamais!
  La jeune fille aime aux cieux!

Peu  peu l'effet des boissons prpares par l'Indien et la monotone
rgularit de son chant finirent par faire tomber les deux soeurs dans
ce sommeil vague et pourtant plein de visions que produit la fivre. A
travers ce sommeil elles entendaient la voix de Toporoo, et croyaient
voir la jeune Pruvienne, sa malheureuse soeur, se pencher sur elles et
leur dire  voix basse:

--Je l'ai aim comme vous, comme vous je l'ai aim jusqu' mon dernier
soupir! Mais il n'a point vu couler une seule de mes larmes! Mais il n'a
point entendu un seul soupir s'chapper de ma poitrine. Dans mon amour,
je n'ai pas voulu lui donner le remords de ma douleur!

Le lendemain matin, quand les jeunes filles s'veillrent, l'Indien
se tenait encore assis  la mme place et dans la mme attitude. Il
s'approcha silencieusement d'elles, interrogea leur pouls, et fit signe
 Drinck de le suivre. Le gros chien s'tira paresseusement, secoua ses
oreilles et suivit Toporoo; matre Bob s'tait lanc sur son dos, et
Psylla, encore engourdie, se tenait enlace autour de son cou en guise
de collier.

Les jeunes filles s'agenouillrent devant l'image de Notre-Dame d'Anvers
et prirent avec ferveur. Elles cherchrent ensuite, en baignant leur
visage d'eau frache,  faire disparatre la trace des larmes qu'elles
venaient encore de rpandre, s'embrassrent et se tinrent quelques
instants convulsivement serres dans les bras l'une de l'autre. Puis
elles descendirent prs de leur mre, qui se disposait  se rendre prs
d'elles, et qu'avait retenue, jusqu'alors, la crainte de troubler leur
sommeil.

On peut juger de la joie de Thre, en voyant calmes et debout, quoique
ples encore, ses deux filles si gravement indisposes la veille.

--Chres imprudentes, leur dit-elle, pourquoi vous lever ainsi au point
du jour quand vous tes souffrantes?

--Nous ne le sommes plus! rpondit Agathe en souriant.

--Et puis, nous voulions vous accompagner  la messe, ajouta Annetje.

--Ne devons-nous point des remerciements  Dieu pour la journe d'hier?
interrompit avec amertume Agathe, dont Annetje serra la main.

Elles se rendirent toutes les trois  l'glise, et toutes les trois
prirent avec ferveur.

Quand elles furent de retour au logis, dame Thre, dont l'motion tait
visible, s'assit, et prenant la main de ses filles qu'elle attira
doucement  elles:

--Mes enfants, leur dit-elle, j'ai  vous entretenir d'une chose grave.

--Annetje changea un regard avec sa soeur, qu'elle vit plir. Prte 
manquer de courage elle-mme, elle sentit son coeur se briser.

--Allez! nous savons votre secret, ma mre, lui dit-elle en cachant son
visage dans le sein de Thre et en attirant dans ses bras Agathe. Simon
vous aime et vous l'aimez! Que la bndiction du Ciel descende sur votre
mariage!

--Merci! mes enfants, dit Thre, en les couvrant de baisers. Cependant,
si cette union devait vous coter un regret, un chagrin...

--Soyez heureuse, mre! reprit Agathe, qui s'tait remise de son
trouble. Pouvons-nous demander autre chose  Dieu? Simon n'est-il pas
dj un pre pour nous? Ne lui devons-nous point la sant et la vie?
ajouta-t-elle avec ironie.

--Oui, soyez heureuse, mre! vous dont la vie n'a t pour nous, depuis
notre naissance, qu'un dvouement de tous les instants.

--Et maintenant, interrompit Agathe, viens, Annetje. Allons embrasser
Simon et le fliciter.

Elle entrana sa soeur dans le jardin pour empcher sa mre d'entendre
les sanglots qu'elles ne pouvaient plus rprimer.

Tandis qu'elles se rfugiaient dans la partie la plus touffue d'un
bosquet, derrire un grand massif d'arbres, elles entendirent Toporoo
qui de sa voix monotone et lente, chantait l'air qu'il leur avait dit la
veille:

La jeune fille aime aux cieux!

--Viens, dit Agathe  sa soeur, Toporoo a raison! Accomplissons notre
sacrifice jusqu'au bout! Vidons d'un seul trait le calice jusqu' la
lie!

Toutes les deux s'lancrent vers le pavillon et se jetrent dans les
bras de Simon, en lui disant  travers leurs sanglots: Mon pre! mon
pre!

Depuis ce moment, on ne cessa de s'occuper, dans la famille Borrekens,
du mariage de dame Thre avec Simon. La nouvelle en fut annonce
officiellement aux amis de la famille; les premiers bans furent publis
 l'glise paroissiale, et dame Thre ne sortit plus de sa maison que
pour se rendre aux offices religieux; suivant l'usage flamand, elle
vivait dans la retraite la plus austre, et ne recevait personne, pas
mme ses amis les plus intimes.

Cependant, on ne restait point inactif au logis. On y faisait tous les
prparatifs des noces, quoique celles d'une veuve dussent tre modestes
et dpourvues de la pompe et des ftes sans nombre qui signalent le
mariage d'une jeune fille.

A cette poque, et encore un peu aujourd'hui, les habitants de la
Belgique ont certains appartements de luxe qui ne s'ouvrent que les
jours de grande solennit. Il en est de mme des belles argenteries
transmises de gnration en gnration, et du magnifique linge de table
damass, dont les dessins merveilleux semblent l'ouvrage des fes. La
vaisselle plate ne sort que ces jours-l des armoires de chne qui la
renferment et des nombreuses enveloppes qui les recouvrent; d'ordinaire,
on travaille quinze jours  faire les prparatifs d'un repas de famille,
et il faut quinze autres jours pour tout remettre en place.

Annetje et Agathe s'occuprent de ces dtails avec une activit fbrile.
Elles y mettaient l'ardeur et le dvouement des martyrs, et parvinrent,
par leur gat menteuse,  tromper leur mre et van Maast lui-mme.

La seule consolation qu'elles eussent, c'tait, la compassion
mystrieuse de Toporoo, qui s'associait  toutes leurs douleurs, et
trouvait chaque jour un chant nouveau pour les soutenir dans ces
pnibles preuves. Comment savait-il leur secret? qu'importe! pourvu
qu'il s'en montrt le fidle confident.

Cet accessoire romanesque ne contribua pas peu  soutenir la force des
deux pauvres enfants. Exaltes d'ailleurs par le dsespoir mme de leur
sacrifice, elles n'agissaient qu' travers une surexcitation nerveuse.
En les examinant avec attention, il et t facile  Thre de lire leur
dsespoir sous leur fausse gat; leur pleur, la teinte bistre qui
commenait  s'tendre sous leurs yeux n'et point chapp  leur mre
en toutes autres circonstances. Mais le bonheur et ses enivrements, mais
l'amour et ses joies un peu gostes s'taient trop empars de cette
me nave pour lui laisser possible un sentiment d'inquitude. Rien ne
troubla donc la flicit immense qui s'tait empare d'elle tout entire
et sans rserve.

Enfin le jour du mariage arriva, sans que les jeunes filles eussent
trahi leur dsespoir, sans que leur mre et rien souponn de leur
fatal secret. Ds quatre heures du matin, Rubens et trois vieux amis de
la famille Borrekens arrivrent chez le roi des Arquebusiers, qu'ils
trouvrent avec Simon, assis dans le salon des jours de fte.

Simon et le vieillard se levrent gravement  leur arrive pour recevoir
leurs flicitations.

Rubens embrassa Simon avec une tendresse toute fraternelle:

--Vous voici dsormais heureux, mon ami! lui dit-il.

--Oui, mon cher Rubens, rpondit Simon; oui, je suis heureux; je crois
 mon bonheur! Vous m'avez dessill les yeux, et vos sages conseils ont
chass de mon me les funestes penses qui l'obsdaient. Je m'abandonne
sans dfiance  l'avenir, et je me sens aim plus que je n'aime,
peut-tre! Quelle que soit l'tendue de ma tendresse pour Thre, il ne
peut m'tre donn d'atteindre la sublimit de l'amour et du dvouement
de cette crature anglique.

Et cependant, Rubens, je suis triste et inquiet! Au milieu de mon
bonheur, je sens la main de la fatalit s'tendre mystrieusement sur
moi; son ombre sinistre glace mon coeur.

--Enfant! interrompit Rubens. Folle imagination, toujours ingnieuse
 se crer des chimres! Regardez, et dites-moi si vous n'tes pas
coupable de vous livrer  de pareilles folies!

En ce moment, dame Thre entrait, accompagne de ses deux filles.

Elle avait quitt ses vtements de veuve et portait le costume frison
dans toute son lgante simplicit. Un cap-oor d'une valeur extrme et
d'un got exquis couronnait son beau front; l'ovale pur de son visage se
dessinait au milieu des flots de dentelles du voile qui retombait sur
ses paules; enfin une sorte de veste en damas de soie verte, brode de
mme couleur, laissait voir ses bras admirables, et dessinait sa taille
que faisait valoir encore une jupe fort large de mme toffe. Cette jupe
descendait un peu moins bas que la cheville, de faon  faire valoir un
petit pied enferm dans un soulier de soie  larges boucles d'or.

Quelque simple que ft ce costume, qui n'tait autre que celui de toutes
les bourgeoises de la Frise, il formait avec les vtements noirs et
hermtiquement ferms que Thre portait d'habitude un contraste plein de
charmes.

Elle s'avana vers Rubens et ceux qui l'accompagnaient, leur fit une
rvrence profonde, tendit la main en rougissant  Simon et se rfugia
entre ses deux filles. Simon s'approcha des deux jumelles:

--Mes enfants, leur dit-il, Dieu qui m'entend m'est tmoin que je
mettrai tous mes efforts  vous tenir lieu du pre que la volont divine
vous a enlev avant que vous fussiez nes. Si mon bonheur avait d vous
coter une seule larme...

--Il ne me cause que de la joie, mon pre, interrompit Agathe, ple et
cependant les joues enflammes par une ardente rougeur! Que Dieu bnisse
votre union comme nous la bnissons! N'est-ce pas, ma soeur?

Annetje voulut rpondre, mais la voix expira sur ses lvres, et elle ne
put faire qu'un signe d'assentiment.

--Allons! c'est assez nous attendrir, s'cria Rubens. Voyons, mes
enfants, que l'un de vous me donne la main, que l'autre en fasse de mme
pour Simon, et que mynheer Borrekens ouvre la marche avec dame Thre.

Celle-ci s'enveloppa dans les plis d'une longue faille de soie noire,
et le petit cortge sortit de la maison de mynheer Borrekens, pour se
rendre silencieusement  la paroisse voisine. L'obscurit commenait 
peine  se dissiper dans les rues: des ombres paisses remplissaient
encore la nef de Saint-Jacques et la chapelle latrale, dans laquelle
devait se clbrer le mariage. A cette poque, surtout, les mariages de
veufs ou de veuves avaient lieu sans aucune espce d'apparat, le matin
de trs bonne heure et presque avec mystre.

Il n'y avait donc dans la chapelle qu'un vieux prtre, confesseur de
dame Thre, et deux diacres indispensables  l'accomplissement des rites
ecclsiastiques.

Le mariage fut consacr  la clart tremblotante des cierges et au
milieu de l'glise dserte: on n'entendait que la voix casse du vieil
officiant, les rpons graves des diacres et le bruit de leurs pas
sur les dalles de marbre de l'autel. Le vieillard adressa une courte
exhortation aux maris, et clbra ensuite la sainte messe.

C'tait, je vous l'assure, une crmonie faite pour mouvoir mme des
indiffrents, que cet acte solennel de la vie qui s'accomplissait avec
tant de simplicit et de majest  la fois!

Annetje et Agathe, abmes dans leur douleur, purent pleurer sans que,
du moins, on vt leurs larmes.

Au moment du dpart, elles relevrent leurs ttes brlantes qu'elles
avaient jusque-l tenues caches et appuyes sur leur prie-Dieu: elles
reprirent silencieusement, avec le cortge, le chemin du logis.

La table se trouvait dresse dans la salle  manger, et fut servie comme
par enchantement, grce  l'activit de la vieille Juive.

Aprs un djeuner qui se passa gravement, et sans rien de la gat
ordinaire d'un repas flamand, on se leva de table; Rubens et les trois
autres tmoins prirent cong des nouveaux maris et de leur famille.

Annetje et Agathe vinrent s'agenouiller devant leur mre et devant
Simon. Thre les pressa sur sa poitrine.

Simon l'imita et leur dit:

--Que Dieu m'entende et m'exauce! chres enfants! qu'il vous comble de
ses bndictions, et vous donne le bonheur dont vous tes si dignes.

Les jeunes filles se retirrent, et Thre considra quelques instants,
en silence et avec attendrissement, Simon qui lui tendit les bras!

--Oh! dit-elle avec transport, me voici  jamais heureuse! Je dfie le
sort maintenant, mon noble Simon!

Tandis qu'elle parlait ainsi, les jeunes filles traversaient en
pleurant, le jardin, et Toporoo chantait de sa voix plaintive:

  La fille du Prou, la fille au visage d'or,
  Se penche sur les nuages du ciel.
  Elle se dit: Comme moi, elles savent souffrir,
  Mais, comme moi, elles savent aimer!
  Le bonheur est au ciel!



CHAPITRE XIV.

LA VOCATION.

Quelque chaste que ft la vie de la famille flamande  l'poque o se
passaient les vnements de cette histoire, il faut bien l'avouer, elle
manquait peut-tre un peu de cette rserve extrme que nous avons d
donner  nos moeurs moins pures. Forte de son innocence, ne souponnant
point le mal, elle n'y mettait point de faon, et se laissait aller
navement  son bonheur. Nos pres, ces pieux chefs de famille, aimaient
les chansons grivoises et trouvaient matire  rire sur des choses dont
la ralit leur et presque paru un crime. Aujourd'hui que l'on se sent
bien moins scrupuleux quant  la ralit, on regarderait comme un acte
de mauvais got de fredonner un seul de ces vieux refrains.

Ce court prambule n'tait point inutile pour que l'on comprt bien les
douleurs sans cesse renouveles des deux pauvres jeunes filles. Thre,
heureuse au del de toute expression, ne cherchait point  cacher ce
bonheur, et s'y livrait avec abandon; la flicit entourait de son
aurole son beau visage et lui donnait un clat admirable. Simon
lui-mme n'avait pu garder sa tristesse en prsence de tant d'amour.
Lorsqu'il venait de retrouver sa femme aprs une journe consacre 
l'tude et  la consolation de ses nombreux malades, on voyait sa figure
svre s'panouir et son pas se hter ds qu'il apercevait Thre qui,
sur le seuil, guettait son retour. Et puis c'tait un baiser qu'il
donnait aux deux joues que lui prsentait sa femme; et puis c'tait
quelque bonne parole qui sortait de ses lvres nagure silencieuses. Un
doux clat animait ses yeux: aprs tant d'isolement et de fatigue,
il prouvait le besoin de ces panchements intimes, de ces tendres
causeries qui dlassent si bien d'un rude travail!

Annetje et Agathe assistaient  toutes ces scnes de bonheur: elles
souriaient quand leur mre souriait, elles s'efforaient de se montrer
gaies comme Thre et comme Simon. Seulement, on remarquait que leur
visage se couvrait chaque jour d'une pleur plus maladive, et qu'elles
se rendaient  l'glise avec plus d'assiduit encore que par le pass.
L, du moins, comme l'a dit Bossuet, elles pouvaient en libert rpandre
des larmes avec des prires.

Six  huit mois s'coulrent ainsi sans veiller l'inquitude de
Thre, absorbe dans son bonheur. A la fin, cependant, elle commena
 s'alarmer du changement survenu chez ses deux filles, et elle s'en
ouvrit  Simon, qui lui-mme partageait dj les craintes de sa femme.

Un matin, de bonne heure, Thre vint trouver les deux jeunes filles dans
leur chambre. Elles taient leves, priaient devant une image de la
Vierge, et taient tellement absorbes par leur prire, qu'elles
n'entendirent ni le bruit de la porte qui s'ouvrait, ni les pas de leur
mre qui s'agenouillait derrire elles.

Lorsqu'elles eurent fini de prier et qu'elles se relevrent, Thre les
attira doucement dans ses bras, et les embrassant avec tendresse:

--Chres enfants, leur dit-elle, malgr vos efforts pour me le cacher,
je vous vois souffrantes et tristes. Quelque chagrin cause-t-il cette
souffrance et cette tristesse? Ne me dissimulez rien. Vous le savez,
votre bonheur m'est plus prcieux que la vie!

--Quelle tristesse pourrions-nous avoir, mre? reprit Annetje.
N'tes-vous pas heureuse, et, par consquent, ne le sommes-nous pas?

--Mais cette pleur? mais les larmes qui, mme en ce moment, remplissent
vos yeux et que vous cherchez en vain  retenir?

--Mre, rpondit Agathe aprs un assez long silence, mre, oui nous
avons un chagrin! Nous sommes dvores par un dsir, mais nous n'osons
vous en faire l'aveu, dans la crainte de vous affliger.

--Mchantes, petites ingrates, qui doutez de votre mre! s'cria Thre
en les entourant encore davantage de ses bras, parlez et parlez vite!

--Ce que nous avons  vous dire, mre, est bien grave. Voici plusieurs
mois que nous y rflchissons. Nous avons pri, chaque jour, Dieu de
nous clairer.

--Mais parlez, parlez, au nom du Ciel! vous m'effrayez!

--Ma mre, nous voudrions consacrer notre vie au Seigneur; nous
voudrions entrer en religion.

--Mais cela n'est pas possible! Vous me dites cela sans y avoir song.
Mes enfants! me quitter! Vous sparer de votre mre! Abandonner cette
maison o vous tes nes pour aller vous enfermer dans un clotre! Oh
cela n'est pas possible!

--Notre premier devoir est de vous obir, ma mre. La crainte de vous
affliger nous avait empches jusqu' ce jour de vous faire connatre
la vocation que Dieu a mise dans notre coeur. Si nous vous l'avons
confesse, c'est que vous nous l'avez ordonn, ma mre.

--Me quitter, m'abandonner! Comment une pareille ide a-t-elle pu vous
venir? Oh! je mourrais de dsespoir s'il me fallait me sparer de vous!
Vous le savez bien! Allons, laissons-l ces ides folles! Que personne
que moi n'en sache rien! Votre grand-pre en mourrait de douleur, et
Simon, celui que Dieu vous a donn pour remplacer votre pre, Simon en
serait aussi malheureux que moi.

--Rassurez-vous, ma mre, reprit Agathe avec fermet, tandis qu'Annetje
pleurait dans le sein de sa mre; rassurez-vous, nous serons ici les
seules  souffrir.

--Mais ne me parlez donc point ainsi, je vous le demande  genoux, mes
enfants! Ne pouvez-vous donc point servir le Seigneur dans le sein de
votre famille aussi bien qu'au fond d'un clotre!

--Dieu nous a appeles  lui! murmura Annetje.

--Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe.

Thre s'lana prs de la fentre, l'ouvrit et respira quelques instants
l'air frais qui venait frapper son visage.

--coutez, dit-elle, aprs avoir rflchi quelques instants; une telle
rsolution ne saurait exiger de trop mres rflexions. Si vous m'aimez,
je vous prie, mes enfants, de cacher  tout le monde ce que vous appelez
votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre
rsolution, je consulterai mon pre, mon mari et notre ami dvou
Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous
clairer!

Trois mois s'coulrent, pendant lesquels ni Thre, ni Simon,  qui sa
femme avait confi le dsir de ses filles d'entrer en religion, fissent
la moindre allusion  cette confidence douloureuse. De leur ct,
Annetje et Agathe gardrent la mme rserve. Rien en apparence ne
paraissait chang dans l'intrieur de cette famille, dont tout le monde
enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement,
hlas! le dsespoir.

Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure  se promener
dans le jardin, tous les jours, aprs le dner qui avait lieu  midi,
suivant l'usage de l'poque. Elles y retrouvaient matre Bob et Toporoo,
aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre
ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait
 mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles.
I! semblait avoir oubli et les douleurs des jeunes filles et les
consolations mystrieuses qu'il leur avait apportes. Retomb dans
l'impassibilit somnolente qui lui tait ordinaire, il n'en sortait
que pour obir  un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement,
excutait avec une extrme vivacit ce que lui demandait le mdecin,
revenait aussitt reprendre sa place et recommenait  chanter.

Quand se furent couls les trois mois d'preuves et de rflexions
imposs par Thre  ses filles, celles-ci descendirent un matin chez
leur mre.

Thre se tenait assise prs de la fentre du parloir et paraissait
plonge dans une profonde et riante rverie. Un petit bonnet d'enfant
qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'tait chapp de
ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait tals
tous les objets qui composent une layette de nouveau-n.

En effet, dj de mystrieux tressaillements lui avaient rvl qu'elle
ne tarderait point  devenir mre une seconde fois, et la pense des
joies saintes et sans nombre que la maternit lui prparait l'avaient
jete dans la rverie o la trouvrent ses filles.

Pendant quelques minutes, elles restrent l, debout et tremblantes,
sans que leur mre les apert. En les voyant, elle tressaillit et leur
prsenta son front pour qu'elles y dposassent le baiser du matin. Les
deux jeunes filles, aprs avoir embrass leur mre, se mirent  genoux
devant elle.

--Bnissez-nous, ma mre, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en
larmes; bnissez-nous! Les trois mois de silence et d'preuve que vous
nous avez prescrits se sont couls. Loin de s'affaiblir, la vocation
que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus imprieuse.
Permettez-nous, ma mre, d'entrer au couvent et de consacrer notre
existence au culte du Seigneur.

--Ah! dit Thre, vous ne savez point le dsespoir que vous me causez!
Que voulez-vous que je devienne sans vous?

--Dieu ne vous abandonnera pas, ma mre, reprit Agathe. Il vous
tiendra compte du sacrifice que vous lui faites! Il vous comblera de
consolations, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, et en portant les
yeux vers la layette  laquelle travaillait sa mre.

Thre jeta un regard de terreur sur les jeunes filles; la dernire
parole d'Agathe avait failli lui faire entrevoir leur fatal secret; mais
elle repoussa cette pense comme impossible et folle!

--Puisque vous le voulez, dit-elle, allez vous-mmes annoncer  votre
grand-pre le cruel dessein que vous avez arrt. Je ne me sens point
le courage de lui porter un pareil coup. Allez! s'il consent  votre
dpart, je vous rponds d'obtenir de votre beau-pre qu'il ne s'oppose
point  la rsolution que vous avez prise.

Agathe et Annetje sortirent en se tenant par la main, et se dirigrent
vers le jardin o se trouvait mynheer Borrekens assis au soleil et,
comme d'habitude, dessinant avec sa canne des arabesques sur le sable.

--Ma soeur, dit Annetje en arrtant Agathe, ma soeur, je n'oserai
jamais!

--Viens, ne manquons pas de courage  cette heure suprme! Viens!

--Ma soeur, il en mourra! Ce coup va le tuer.

--Ecoute, interrompit Agathe, je ne puis continuer  souffrir ce que
nous souffrons depuis un an! Je prfre la mort! N'es-tu donc pas comme
moi? Ne sens-tu pas mille penses funestes s'veiller dans ta tte,
allumer ton sang et agiter convulsivement ton coeur? Il y a des moments
o le dsespoir me ferait blasphmer contre la volont divine! Il y va
du salut de mon me. Allons, viens!

--Ah! vous voici, mes chres filles, dit le vieillard de sa voix
chevrotante, et du plus loin qu'il les aperut. Venez vous asseoir  mes
cts! Mais qu'avez-vous donc? l'une de vous est ple et l'autre a les
yeux pleins de larmes! Quel chagrin prouvez-vous donc?

--C'est que nous craignons de vous faire de la peine, mon pre!

--Ce serait la premire fois de votre vie, vous qui tes mon bonheur!

--Viens! fuyons! Ne lui dis rien! murmura Annetje.

Agathe saisit la main de sa soeur et la retint prs d'elle.

--Mon pre, dit-elle, nous venons vous prier de nous conduire au couvent
des Soeurs Clairisses de Malines.

--Et pourquoi donc faire? demanda le vieillard surpris.

--Nous dsirons, ma soeur et moi, passer quelque temps dans la retraite.

Le vieillard allait lui adresser une objection; elle se hta d'ajouter:

--Nous avons le consentement de notre mre, si vous nous accordez le
vtre.

--Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends point, dit
mynheer Borrekens: je vais aller trouver votre mre.

Il se rendit, en effet, prs de Thre, et revint quelques instants
aprs, ple et se soutenant  peine.

--Votre mre m'a tout dit! Puisque vous n'tes plus heureuses prs de
moi, dans la maison o vous tes nes; puisque vous voulez que je meure
sans vous voir au chevet de mon lit funbre, partez! Demain votre
beau-pre vous conduira  Malines, et vous entrerez au couvent des
Soeurs Clairisses.

--O mon pre! rtractez ces paroles svres; dites-nous que vous nous
pardonnez! dites-nous que votre bndiction nous suivra dans notre exil!
murmura Annetje.

Le vieillard fondit en larmes.

--Vous ne savez donc pas combien je vous aime! s'cria-t-il,  travers
ses sanglots. L'isolement dans lequel vous allez me laisser sera ma
mort!

A deux jours de l, une voiture attendait  la porte de la maison de
mynheer Borrekens, et les deux jeunes filles, enveloppes de grandes
failles noires, montaient silencieusement dans cette voiture. Annetje
fondait en larmes: l'oeil sec d'Agathe tait brillant d'une lumire
fivreuse. Sur le seuil, clataient en sanglots Thre et le pauvre
Borrekens.

Simon prit place dans la voiture en face des deux soeurs; le confesseur
de la famille, vieux moine aux traits vnrables, s'assit  ses cts,
et la lourde machine, qui n'tait autre chose qu'un chariot recouvert de
cuir, se mit brusquement en marche.

Disons, en passant, que cette voiture appartenait  Rubens qui l'avait
prte pour le voyage  Malines. A cette poque, Anvers ne comptait
point une seule voiture de louage; un coche faisait, tous les jeudis, la
route d'Anvers  Malines: c'tait les seuls moyens de communication qui
existassent entre les deux villes.

Presses l'une contre l'autre, Annetje et Agathe se tenaient la main
et priaient tout bas. Simon se laissait aller  ses rveries et  sa
douleur. Car n'aimait-il pas, comme ses propres filles, ces deux enfants
qui allaient  jamais s'ensevelir dans un clotre?

Le moine disait son brviaire.

Le soir commenait  envelopper la ville, lorsque la voiture s'arrta
devant un grand difice, svre de lignes et sombre d'aspect.

--Nous voici arrivs! dit Simon de sa voix douce.

Les jeunes filles tressaillirent.

Simon, aprs un moment de silence, ajouta:

--Ecoutez-moi, chres enfants, coutez la voix d'un ami, d'un pre! Si
vous prouvez la moindre hsitation, si vous ne sentez pas la main de
Dieu qui vous pousse irrsistiblement vers la vie monastique, touffez
un vain sentiment d'orgueil, songez  votre mre qui pleure dans votre
chambre dserte! Songez  votre grand-pre, pauvre vieillard,  qui
vous avez enlev la plus grande des joies qu'il ait en ce monde: votre
prsence.

Annetje ne put empcher ses larmes de couler; Agathe laissa chapper un
soupir.

--Dieu n'est-il point partout, prs du fauteuil d'un vieillard
malheureux comme dans un couvent? continua Simon.

--Mes enfants, dit le vieux moine, coutez la voix de votre beau-pre!
si quelque motif humain et non la volont divine vous porte  prendre le
voile.

--Allons, un bon mouvement! s'cria Simon. Ramenez la paix et le bonheur
 la maison paternelle.

Et, par un geste affectueux, il prit la main des jeunes filles dans les
siennes comme pour mieux les retenir.

Elles se dgagrent vivement.

--Dieu nous appelle! s'cria Agathe. Viens, ma soeur!

En achevant ces mots, elle se prcipita hors de la voiture, sans
attendre que Simon lut descendu pour la soutenir. Annetje la suivit,
quoique avec moins de rsolution; le moine descendit  son tour et
agita le marteau de la porte. Le bruit du coup qu'il frappa retentit
tristement dans le clotre, et fut rpt par cent chos confus. Une
vieille tourire vint ouvrir.

--A la vue du moine elle fit une profonde rvrence, et aprs avoir
chang avec lui quelques mots  voix basse, elle l'introduisit et elle
introduisit ceux qui l'accompagnaient dans un parloir froid, humide,
dont les murs taient couverts compltement par des boiseries de chne.
Un crucifix, une image de la sainte Vierge et une tte de mort taient
les seuls objets qu'on vt dans cette pice d'un aspect lugubre.

Il n'y avait d'autres siges que des bancs en bois de chne comme le
revtement des murs;

Quelques minutes s'coulrent et l'abbesse parut enfin.

C'tait une vieille femme  l'aspect svre, courbe par l'ge, et qui
ne pouvait marcher qu' l'aide d'une canne. Elle fit en entrant une
profonde rvrence au moine, et jeta un coup-d'oeil froid et scrutateur
sur les jeunes filles.

Le moiti emmena l'abbesse prs de la fentre et eut avec elle une
confrence assez longue, pendant laquelle la religieuse ne cessa de
tenir les yeux attachs sur les deux soeurs. L'entretien termin, elle
s'avana lentement vers elles en marquant chacun de ses pas du bruit de
son bton.

--Mes filles, leur dit-elle de sa voix casse, vous tes bien jeunes
pour avoir pris irrvocablement une rsolution aussi grave. Vous avez
dix-sept ans  peine! songez que votre existence peut tre longue
encore! La vie coule lentement ici, et cette vie, ajouta-t-elle en
portant les yeux autour d'elle, serait bien austre pour celles dont
la vocation ne se trouverait point vritable. Nous tudierons votre
vocation. Mon pre, bnissez ces jeunes filles.

Le vieux moine tendit la main sur la tte d'Annetje et d'Agathe, qui
taient tombes  genoux, et il s'loigna vivement mu.

Simon van Maast le suivit le coeur bris et les yeux pleins de larmes.

Quelques instants aprs, Annetje et Agathe entendaient la porte du
clotre qui se refermait lourdement sur Simon, et qui les sparait 
jamais de leur famille.

Il tait une heure avance dans la nuit quand Simon rentra chez lui. Une
vive agitation rgnait au logis, et une sage-femme se trouvait installe
dans la chambre de dame Thre.

--Mon fils! s'cria mynheer Borrekens du plus loin qu'il aperut son
gendre, c'est Dieu qui vous ramne et qui vous a inspir la pense de
revenir ce soir.

--Votre femme vient d'tre prise de douleurs qui semblent annoncer une
prochaine dlivrance.

Simon s'lana dans la chambre de Thre. Au moment o il entrait, il
entendit la voix de Toporoo qui chantait:

  Pourquoi sommes-nous les seuls,
  Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
  Toi qui es au ciel,  belle fille du Midi!
  Et vous autres, ples filles du Nord!
  Et moi, moi qui gmis sur la terre trangre!
  Moi qui pleure celle qui est mort et celles qui vivent!
  Pourquoi sommes-nous les seuls,
  Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
  Le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel!



CHAPITRE XV.

LA FIN.

L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu
faire leur noviciat, est la plus svre de toutes les congrgations
religieuses. Les nonnes, astreintes  une claustration absolue, ne se
nourrissent que d'aliments maigres et cuits  l'eau, marchent pieds nus,
et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes.

Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur
beau-pre comme d'un crime, se jetrent avec la frnsie du dsespoir
dans les excentricits les plus violentes de cette vie d'expiation et de
pnitence. Il fallut que l'abbesse modrt leur zle fivreux; il les
entranait au del des bornes d'une rgle qui pourtant dpassait presque
les forces humaines.

Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa
tendresse habituelle.

Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures,
les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les
rigueurs de la mortification n'achevassent d'altrer la sant dj si
frle des deux jeunes filles. Loin de l, ces enfants, prives des soins
et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mre
et chacun de ceux qui les approchaient, trouvrent la force ncessaire
pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence.

Une anne entire s'coula sans qu'elles reussent une seule visite de
leur mre et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvnt, sans
qu'un mot leur ft envoy de tous les tres aims qu'elles avaient
laisss  Anvers.

La rgle le voulait ainsi.

Aprs cette anne d'preuves elles furent admises au noviciat.

L'abbesse les fit appeler prs d'elle et les regarda quelque temps en
silence, tandis que les deux soeurs, suivant la rgle, se tenaient
debout devant elle, les bras croiss sur la poitrine et la tte
incline.

--Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente,
froide et svre, l'anne prescrite par notre rgle vient de s'couler
pour vous. Persistez-vous  demander le voile de novice dans notre
sainte maison?

Les jeunes filles s'inclinrent profondment et dirent d'une voix ferme:

--Oui, ma mre, nous le requrons de votre bont comme une grce.

--tes-vous convaincues de la ralit de votre vocation?

--Oui, ma mre!

--La croyez-vous dpouille de tout motif terrestre et humain? Ne me
trompez pas, ne vous trompez pas vous-mmes!

Elles gardrent le silence.

--Je vous ai observes depuis votre entre au couvent: il y a dans votre
ardeur  la pnitence quelque chose de mystrieux! Comme votre mre
spirituelle et votre suprieure, j'aurais le droit d'exiger de vous
une confession complte et sans restriction: mais vous ne faites point
encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le
voile blanc de novice, ni le voile noir de profs; je ne puis ni ne veux
vous interroger  ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et
je n'ai que faire en ce cas de votre secret.

Agathe entr'ouvrit les lvres pour parler, l'abbesse l'arrta
svrement:

--Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais
interroge. Ecoutez mes ordres:

Avant de laisser prendre le voile de novice  une postulante, il est
d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux  sa famille, pour
laquelle elle va mourir spirituellement, puisque dsormais elle ne verra
plus les personnes qui la composent, pas mme sa mre! Tout entire au
Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut  peine garder le
souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter
vos vtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous
avez quitts, il y a un an, quand vous avez t reues dans cette
maison. Vous partirez ensuite pour Anvers o vous passerez une semaine
au milieu de votre famille. Si, pendant ce sjour, vous sentez dans
votre coeur un regret, un seul, n'hsitez point! Pas de fausse honte!
Songez qu'il y va de votre vie entire. Si, au contraire, au milieu
du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre me aspire au
clotre, si la pnitence, la solitude et la prire vous paraissent le
souverain bonheur, alors venez  moi et au Seigneur, mes filles! Nos
bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous lverons avec joie
vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bnirons
le bon Pasteur qui amne deux brebis de plus au troupeau de ses indignes
servantes.

Annetje et Agathe s'agenouillrent devant la suprieure, qui leur donna
sa bndiction, et qui les congdia par un geste silencieux.

Deux soeurs les attendaient  la porte de la cellule de l'abbesse, et
les conduisirent dans une pice voisine o elles les aidrent  quitter
leurs habits religieux et  revtir les vtements avec lesquels elles
taient arrives au couvent.

Quand cette toilette fut termine, un sourire claira le visage
d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe.

Arrives au parloir, elles y trouvrent leur confesseur, que l'abbesse
avait fait prvenir. Le vieillard,  la vue des jeunes filles, ne put
rprimer son attendrissement:

--Je n'ai point voulu prvenir votre mre, dit-il quand il se sentit un
peu remis de son motion; j'ai pens qu'il valait mieux lui laisser la
joie complte de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi
ardemment dsire. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que
votre dpart a laiss derrire vous!

Elles montrent dans la voiture, la mme qui les avait amenes
autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se
mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes
voyageuses, ne leur en tait pas moins agrable.

Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant  son oreille, tandis
que le prtre, suivant son habitude, rcitait sa brviaire:

--Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur
bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant
ma mre et mon pauvre vieux grand-pre!

--Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales penses! murmura Agathe.
Comme toi, l'Ange rebelle me les suggre, mais prie Dieu de me donner la
force de les vaincre.

Au moment o la voiture s'tait loigne du couvent, le ciel tait bleu,
et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dpouille
par l'hiver.

Aprs une heure de route, des nuages sombres s'amoncelrent dans les
airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on
vit peu  peu quelques flocons de neige voltiger  et l et saupoudrer
la route de leur poussire blanche et glace. Tantt le vent balayait
cette poussire et l'emportait au loin; tantt il la rapportait en
tourbillons qu'il soulevait d'une manire  la fois folle et menaante
sur le passage de la voiture. Aprs quoi la poussire blanche resta
immobile sur le pav, le vent cessa, les nuages s'abaissrent, et la
neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientt
elle couvrit la route d'une couche paisse dans laquelle s'touffait
le bruit des roues de la voiture. Il fallut mme que les voyageurs
cherchassent un abri et demandassent l'hospitalit dans une ferme qui se
trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux
aveugls, comme lui, par la neige.

Deux heures s'coulrent avant que la voiture pt quitter son asile. La
neige avait cess de tomber, mais les roues tournaient pniblement dans
le lit de glace amoncel sur le sol.

Il tait nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage 
terminer.

Enveloppes dans un mme manteau prt par le fermier chez qui
elles s'taient rfugies, les deux soeurs se tenaient presses
silencieusement l'une contre l'autre. Tout  coup, Annetje serra la main
de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumires qui
annonaient la ville d'Anvers. Impuissante  matriser ses motions,
Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie,
tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tte sur
l'paule de sa soeur.

Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commena  traverser
les rues sans produire de bruit, car il tait tomb au moins autant de
neige  Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les
roues qui ne tournaient que lentement!

Les voyageurs taient arrivs devant la porte du pavillon habit par
Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand dtour pour atteindre
la porte principale de la maison.

--Mon pre, dit Agathe au vieux prtre, nous pouvons entrer par ce
pavillon chez notre mre. Ne vous exposez point  de nouvelles fatigues
en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre
reconnaissance pour toute la fatigue que vous a cause ce pnible
voyage.

Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude,
tendit la main sur le front des deux novices inclines devant lui,
et celles-ci, le coeur palpitant, s'lancrent de la voiture avec une
lgret pleine de joie et de trouble.

Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un
peu  venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel.

A la fin, la vieille Juive arriva tout essouffle.

--Que le Ciel soit bni! dit-elle. Votre arrive va causer  vos parents
autant de surprise que de joie! Je cours prvenir dame van Maast.

--Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point,
laissez-nous le plaisir de causer  nos parents la joie d'une surprise.

Et repoussant la lumire que leur prsentait la vieille femme, elles se
prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurit, cette habitation
dont elles connaissaient jusqu'aux moindres dtours.

Au moment de leur arrive dans le jardin, la lune se dgagea un instant
des nuages qui la couvraient, et jeta un ple et furtif rayon sur la
maison, qui semblait enveloppe d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait
entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit.
Tout  coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au
milieu d'une paisse obscurit, se htrent de traverser le jardin et de
gagner le corps principal du logis.

A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva
jusqu' elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou
plutt murmurait, comme d'habitude, un air mlancolique et monotone.

Agathe arrta Annetje. Toutes les deux coutrent la chanson de Toporoo:
c'tait une mlodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il
disait:

  Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
  Ils cotent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares.
  Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
  Le bonheur que vous nous donnez est pay!
  Oui, il est pay par le dsespoir!

  Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
  Il y a dans le ciel un ange qui pleure:
  Un ange qui se sent troubl jusqu'aux pieds de Dieu;
  Un ange qui changerait les flicits clestes
  Pour entendre votre voix bgayer des mots inconnus,
  Pour obtenir de vous une seule de vos caresses,
  Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez,
  Que vous donnez  celle qui vous tient dans ses bras!
  Riez, riez, vos sourires cotent assez cher!

  Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie,
  Vous ne savez pas que le malheur,
  Oui, que l'exil et le malheur
  Sont dj votre ouvrage fatal!
  Puisse le sort dtourner de vous l'expiation,
  La juste expiation des malheurs que vous avez causs!
  Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
  Ils cotent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares!

--Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi
cette chanson de Toporoo me glace d'pouvante! A qui s'adresse-t-elle
donc?

Tout  coup, Toporoo, avec la finesse d'oue qui caractrise les hommes
de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme
et les paroles de sa chanson:

  Avez-vous du courage? Il vous en faut!
  Demandez  la jeune fille au visage d'or,
  Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit,
  Se penche sur moi, pour me dire
  Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre!
  Avez-vous du courage? Il vous en faut!

  Le courage vient du Ciel,
  Et cependant la fille au visage d'or,
  Sent son courage prt  lui manquer dans le ciel!

Comme toutes les fois que les deux soeurs prouvaient une vive motion,
Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main
tremblante; elle entrana Annetje jusqu' une porte vitre, recouverte
d'un lger rideau qui sparait du parloir la chambre de leur mre.

De l, elles pouvaient voir sans tre vues, et elles plongrent
avidement leurs regards dans cette chambre, claire  la fois et par
la clart de la lampe et par les reflets qui s'chappaient de l'immense
chemine o brlait un tronc d'arbre presque tout entier.

Leur mre se tenait assise prs du foyer dans un grand fauteuil et
contemplait avec amour un enfant qui commenait  s'endormir sur son
sein. En face de leur mre, le vieux mynheer Borrekens berait sur ses
genoux un autre enfant du mme ge, et qui prsentait avec celui que
tenait dame Thre une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complte
que celle d'Annetje et d'Agathe.

Debout, le coude appuy sur l'un des buffets de chne qui meublaient
l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scne, le
sourire sur les lvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables
joies de la paternit lui avaient presque rendu toute la beaut de sa
jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqu dans ses traits
l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec
ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en
temps il changeait un regard de flicit avec Thre, qui lui montrait
en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait
sur les genoux de mynheer Borrekens.

Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serr, la poitrine
palpitante, les yeux brlants et les mains convulsivement enlaces,
regardaient cette scne si remplie de douleur pour elles, un incident
frivole en apparence vint mettre le comble  leur dsespoir.

Lorsque leur mre dposa avec les plus tendres prcautions, dans le
berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitt matre Bob s'lana
sur le berceau et s'y plaa dans son attitude favorite de sphinx.

En mme temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlace autour
de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait
devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et
mendier de lui un regard et une caresse.

Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait  voix basse
l'une de ses chansons pour endormir l'enfant dpos dans le berceau, et
baissait la voix  mesure qu'il voyait Thre ralentir les mouvements du
berceau qu'elle balanait doucement; non sans soulever de temps en temps
les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trsor qu'elle
venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assure qu'il dormait
profondment, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant
l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en
bgayant des mots tendres et confus.

Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui
pouvait  peine elle-mme se soutenir. Malgr les efforts d'Agathe, elle
poussa un gmissement sourd et tomba vanouie sur les dalles de marbre
du parloir.

A ce bruit, Simon s'lana et trouva les deux soeurs dfaillantes au
seuil de la chambre. Il les prit dans ses bras, les dposa prs du
foyer, et, second par dame Thre, il s'effora par les soins les plus
tendres de les rappeler  la vie.

Annetje reprit connaissance la premire, et fondit en larmes lorsqu'elle
se trouva, en rouvrant les yeux, dans les bras de sa mre.

Quand,  son tour, Agathe entr'ouvrit la paupire, Annetje passa le bras
autour du cou de sa mre, et toutes les trois, confondues dans la mme
treinte, elles mlrent leurs larmes et leurs caresses.

--Vous revoir! vous revoir aprs tant d'absence! murmurait Annetje; ma
mre, ma bonne mre!

--Ah! le courage me manquera pour vous quitter encore une fois! s'cria
Agathe.

--Et moi! moi? n'y a-t-il pas une caresse, pas une parole pour moi?
demanda le vieux Borrekens, qui, aprs avoir dpos dans les bras de
Toporoo l'enfant qu'il tenait sur ses genoux, se htait de courir  ses
petites-filles.

--O grand-pre! grand-pre! dirent-elles en couvrant de baisers ses
cheveux blancs; grand-pre, ne venez pas nous ter le courage dont nous
avons besoin!

--Non! non! reprit-il: coutez la voix de votre coeur! Dieu ne peut
exiger de votre jeunesse le sacrifice qu'un sentiment irrflchi vous a
entranes  vouloir lui faire. Restez dans le sein de votre famille! Ne
nous quittons plus!

--Ne nous quittons plus! rpta dame Thre. Cruelles enfants, vous ne
savez pas les larmes que vous m'avez cotes!

Les deux soeurs se sentirent presque vaincues, et elles entourrent de
nouvelles treintes plus convulsives et plus passionnes encore, leur
aeul et leur mre.

Tout  coup, un lger cri s'chappa du berceau o dormait l'un des
enfants. Aussitt, par un mouvement instinctif, dame Thre se dgagea
brusquement d'entre les bras de ses filles et courut au berceau. Mynheer
Borrekens l'y suivit, Simon l'imita, et le gros chien Drinck les
devana.

Ce n'tait rien: l'enfant avait pouss un cri dans son sommeil et ne
s'tait mme pas tout  fait veill.

Quand Thre revint prs de ses filles, celles-ci avaient repris leur
pleur et elles s'taient adosses contre les ornements en chne de la
haute chemine.

Elles ressemblaient ainsi  des fantmes plutt qu' des cratures
humaines.

Dame Thre baissa les yeux et mynheer Borrekens cacha son visage dans
ses mains.

Il se fit alors un profond silence qui dura quelques minutes. Personne
ne se sentait le courage de le rompre.

A la fin, Agathe rassembla toutes ses forces et s'agenouillant devant sa
mre, tandis que sa soeur l'imitait instinctivement:

Ma mre et mon grand pre, dit-elle, bni soit le Trs Haut! bnie soit
la bont divine qui nous permet,  ma soeur et  moi, de nous consacrer
au culte du Seigneur sans remords et sans la pense que nous laissons
derrire nous, dans notre famille, les regrets et l'isolement. Dieu, en
nous appelant  lui, nous a remplaces prs de vous, et vous a donn
ces deux autres jumeaux qui font aujourd'hui votre joie et qui seront
l'appui et l'orgueil de votre vieillesse.

Vous le voyez, le doigt divin se montre ici: dans huit jours nous
retournerons dans notre clotre; nous y prononcerons les voeux ternels
qui doivent  jamais nous sparer du monde et rompre tous nos liens
charnels.

Et cependant, ajouta-t-elle avec une motion qui faillit touffer sa
voix, et pourtant nos penses, n'est-ce pas? ma soeur, nous ramneront
bien souvent vers vous! Ce sera pour demander  Dieu de vous combler de
ses bndictions; vous, ma mre, vous, mon cher aeul, et vous aussi,
Simon, vous qui avez apport le bonheur  ma mre!

Elles se relevrent, et se tenant par la main, elles dposrent un
baiser sur chacune des joues des deux enfants, puis elles se retirrent
dans leur petite chambre d'autrefois.

L, elles se prosternrent devant l'image de la Sainte Vierge  la place
o elles avaient tant de fois pri dans leur enfance.

--Seigneur, dirent-elles, recevez-nous dans vos bras; il n'y a plus de
place pour les deux orphelines dans leur propre famille! Vous tes seul
notre Pre! Nous n'avons plus de mre que la Vierge divine! Seigneur,
venez  notre aide et soyez notre soutien! Seigneur, donnez-nous la
force et le courage!

Elles passrent ainsi la nuit en prire.

Les huit jours d'preuve imposs par la rgle des Clairisses
s'coulrent pour elles au milieu de douleurs sans nom et de tous les
instants.

Elles ne trouvrent de force et de rsignation que dans la prire
et dans la compatissante sympathie de Toporoo, qui savait si bien
comprendre des douleurs inconnues mme  leur mre.

Cette triste semaine coule, Agathe et Annetje repartirent pour Malines
et pour le couvent des Clairisses, o elles prononcrent les voeux qui
les enchanaient  jamais!...

Le couvent des Clairisses de Malines, comme la plupart des autres
maisons religieuses des Pays-Bas, devint, en 1793, l'objet de
dplorables profanations. On chassa violemment les pieuses filles qui
l'habitaient, et on les rejeta dans le monde, auquel elles avaient
renonc pour toujours. Leur clotre, cette sainte et antique maison, si
longtemps consacre au Seigneur, passa de main en main, de brocanteur
en brocanteur, et tour  tour, se transforma en caserne, en magasin 
fourrage, en usine et en dpt de fumiers. Elle finit par disparatre
tout  fait lors des travaux immenses que ncessita rtablissement des
chemins de fer, dont Malines forme le point central.

C'est  cette dernire poque de la dcadence du couvent qu'un pieux
antiquaire belge, dans les veines duquel coulent les dernires gouttes
du sang de Rubens, fut assez heureux pour recueillir, parmi les ruines
et les dblais de la nef abattue, une des pierres tumulaires, en marbre
bleutre, qui pavaient le choeur.

Une inscription en langue latine, grave sur cette pierre, apprend que
la dalle funbre a recouvert, pendant un sicle, la dpouille mortelle
de deux clairisses, soeurs jumelles, et dcdes le mme jour et  la
mme heure,  l'ge de quatre-vingt-quatre ans.

Ces Clairisses, dont les noms de religion taient Johanna et Margarita,
portaient autrefois, dans le monde, les noms d'Annetje et d'Agathe
Borrekens.

Au bas de la pierre, on lisait distinctement ces mots en flamand:

LE BONHEUR N'EST POINT SUR LA TERRE.

Voil tout ce qu'il reste des personnages de cette histoire, 
l'exception toutefois de Rubens, qui a laiss tant de monuments glorieux
de son gnie.

Toutefois, la tradition a conserv le souvenir des destines obscures
de ces personnages et l'a transmis de gnration en gnration, jusqu'
celui qui vient de vous les raconter.

Hlas! ne faut-il point, aujourd'hui, se hter de recueillir ces rcits
nafs et ces douces lgendes de la tradition? Chaque jour les ides
positives ne viennent-elles pas les effacer, comme le laboureur qui
arrache les fleurs pour semer des moissons?

La Belgique n'est plus qu'un vaste chemin de fer, qu'un march immense,
qu'une usine gigantesque! Elle a des artistes et des potes; mais au
milieu du tourbillon de ses affaires, du mouvement dvorant de son
admirable industrie, et des mugissements de ses locomotives sans nombre
et sans repos, elle n'a point le temps de se pencher vers eux, ne ft-ce
qu'une minute, pour les couter, sourire  leurs vers et laisser tomber
sur leur front une feuille de sa couronne!

D'ailleurs, o se trouve donc aujourd'hui, en Europe, une place pour les
potes? une oreille attentive pour entendre leurs chants? Partout
les rvolutions surgissent et s'entrechoquent; partout leurs cris
formidables clatent et touffent la douce mlodie de l'art! Partout,
ainsi que le voulait Platon dans sa Rpublique, elles bannissent les
potes.

Qu'Homre renaisse aujourd'hui, il court grand risque de mendier comme
aux temps hroques; mais, hlas! nous doutons fort qu'il puisse trouver
quelque part l'hospitalit, que du moins, alors, il rencontrait parfois!



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     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://www.gutenberg.org/about/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit:
https://www.gutenberg.org/fundraising/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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