The Project Gutenberg EBook of Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde

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Title: Le portrait de Dorian Gray

Author: Oscar Wilde

Release Date: November 28, 2004 [EBook #14192]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY ***




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BIBLIOTHQUE COSMOPOLITE

       *       *       *       *       *

OSCAR WILDE




LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY

(TRADUIT DE L'ANGLAIS)

Deuxime dition

ALBERT SAVINE, DITEUR

PARIS

12, RUE DES PYRAMIDE

1893

       *       *       *       *       *

PRFACE

       *       *       *       *       *


Un artiste est un crateur de belles choses.

Rvler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art.

Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manire ou avec
de nouveaux procds l'impression que lui laissrent de belles choses.

L'autobiographie est  la fois la plus haute et la plus basse des formes
de la critique.

Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont
corrompus sans tre sduisants. Et c'est une faute.

Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les
cultivs. Il reste  ceux-ci l'esprance.

Ce sont les lus pour qui les belles choses signifient simplement la
Beaut. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal
crit. C'est tout.

Le ddain du XIXe sicle pour le ralisme est tout pareil  la rage de
Caliban apercevant sa face dans un miroir.

Le ddain du XIXe sicle pour le Romantisme est semblable  la rage de
Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir.

La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la
moralit de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait.

L'artiste ne dsire prouver quoi que ce soit. Mme les choses vraies
peuvent tre prouves.

L'artiste n'a point de sympathies thiques. Une sympathie morale dans un
artiste amne un manirisme impardonnable du style.

L'artiste n'est jamais pris au dpourvu. Il peut exprimer toute chose.

Pour l'artiste, la pense et le langage sont les instruments d'un art.

Le vice et la vertu en sont les matriaux. Au point de vue de la forme,
le type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la
sensation, c'est le mtier de comdien. Tout art est  la fois surface
et symbole.

Ceux qui cherchent sous la surface le font  leurs risques et prils.

Ceux-l aussi qui tentent de pntrer le symbole.

C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art reflte rellement.

Les diversits d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre
est nouvelle, complexe et viable.

Alors que les critiques diffrent, l'artiste est en accord avec
lui-mme.

Nous pouvons pardonner  un homme d'avoir fait une chose utile aussi
longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose
inutile est de l'admirer intensment.

L'Art est tout  fait inutile.

OSCAR WILDE.




LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY




I


L'atelier tait plein de l'odeur puissante des roses, et quand une
lgre brise d't souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la
porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des
glantiers.

D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il tait tendu,
fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton
pouvait tout juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur
de miel d'un arbour, dont les tremblantes branches semblaient  peine
pouvoir supporter le poids d'une aussi flamboyante splendeur; et de
temps  autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur
les longs rideaux de tussor tendus devant la large fentre, produisant
une sorte d'effet japonais momentan, le faisant penser  ces peintres
de Tokio  la figure de jade pallide, qui, par le moyen d'un art
ncessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la vitesse et du
mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans
les longues herbes non fauches ou voltigeant autour des poudreuses
baies dores d'un chvrefeuille isol, faisait plus oppressant encore ce
grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note
bourdonnante d'un orgue loign.

Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'rigeait le portrait
grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beaut, et en
face, tait assis, un peu plus loin, le peintre lui-mme, Basil
Hallward, dont la disparition soudaine quelques annes auparavant, avait
caus un grand moi public et donn naissance  tant de conjectures.

Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art
avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face
et parut s'y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux,
mit les doigts sur ses paupires comme s'il et voulu emprisonner dans
son cerveau quelque trange rve dont il et craint de se rveiller.

--Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous
ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer
l'anne prochaine  l'exposition Grosvenor. L'Acadmie est trop grande
et trop vulgaire. Chaque fois que j'y suis all, il y avait la tant de
monde qu'il m'a t impossible de voir les tableaux, ce qui tait
pouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui
tait encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit
convenable....

--Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, rpondit le peintre
en rejetant la tte de cette singulire faon qui faisait se moquer de
lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part.

Lord Henry leva les yeux, le regardant avec tonnement  travers les
minces spirales de fume bleue qui s'entrelaaient fantaisistement au
bout de sa cigarette opiace.

--Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle
raison donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous tes, vous autres
peintres? Vous remuez le monde pour acqurir de la rputation; aussitt
que vous l'avez, vous semblez vouloir vous en dbarrasser. C'est
ridicule de votre part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la
renomme, c'est de n'en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous
mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l'Angleterre, et rendrait
les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque
motion.

--Je sais que vous rirez de moi, rpliqua-t-il, mais je ne puis
rellement l'exposer. J'ai mis trop de moi-mme l-dedans.

Lord Henry s'tendit sur le divan en riant....

--Je savais que vous ririez, mais c'est tout  fait la mme chose.

--Trop de vous-mme!... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si
vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre
rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune
Adonis qui a l'air fait d'ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher,
c'est Narcisse lui-mme, tandis que vous!... Il est vident que votre
face respire l'intelligence et le reste.... Mais la beaut, la relle
beaut finit o commence l'expression intellectuelle. L'intellectualit
est en elle-mme un mode d'exagration, et dtruit l'harmonie de
n'importe quelle face. Au moment o l'on s'asseoit pour penser, on
devient tout nez, ou tout front, ou quelque chose d'horrible. Voyez les
hommes ayant russi dans une profession savante, combien ils sont
parfaitement hideux! Except, naturellement, dans l'glise. Mais dans
l'glise, ils ne pensent point. Un vque dit  l'ge de quatre-vingts
ans ce qu'on lui apprit  dire  dix-huit et la consquence naturelle en
est qu'il a toujours l'air charmant. Votre mystrieux jeune ami dont
vous ne m'avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine
rellement, n'a jamais pens. Je suis sr de cela. C'est une admirable
crature sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver
les fleurs absentes, et nous rafrachir l'intelligence en t. Ne vous
flattez pas, Basil: vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.

--Vous ne me comprenez point, Harry, rpondit l'artiste. Je sais bien
que je ne lui ressemble pas; je le sais parfaitement bien. Je serais
mme fch de lui ressembler. Vous levez les paules?... Je vous dis la
vrit. Une fatalit pse sur les distinctions physiques et
intellectuelles, cette sorte de fatalit qui suit  la piste  travers
l'histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas tre diffrent de
ses contemporains. Les laids et les sots sont les mieux partags sous ce
rapport dans ce monde. Ils peuvent s'asseoir  leur aise et biller au
spectacle. S'ils ne savent rien de la victoire, la connaissance de la
dfaite leur est pargne. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans
tre troubls, indiffrents et tranquilles. Il n'importunent personne,
ni ne sont importuns. Mais vous, avec votre rang et votre fortune,
Harry, moi, avec mon cerveau tel qu'il est, mon art aussi imparfait
qu'il puisse tre, Dorian Gray avec sa beaut, nous souffrirons tous
pour ce que les dieux nous ont donn, nous souffrirons terriblement....

--Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil
Hallward.

--Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire.

--Et pourquoi?

--Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intensment,
je ne dis son nom  personne. C'est presque une trahison. J'ai appris 
aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous
faire la vie moderne mystrieuse ou merveilleuse. La plus commune des
choses nous parat exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte
cette ville, je ne dis  personne o je vais: en le faisant, je perdrais
tout mon plaisir. C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en
quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque.... Je
suis sr que vous devez me croire fou  m'entendre parler ainsi?...

--Pas du tout, rpondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous
semblez oublier que je suis mari et que le seul charme du mariage est
qu'il fait une vie de dception absolument ncessaire aux deux parties.
Je ne sais jamais o est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je
fais. Quand nous nous rencontrons--et nous nous rencontrons de temps 
autre, quand nous dinons ensemble dehors, ou que nous allons chez le
due--nous nous contons les plus absurdes histoires de l'air le plus
srieux du monde. Dans cet ordre d'ides, ma femme m'est suprieure.
Elle n'est jamais embarrasse pour les dates, et je le suis toujours;
quand elle s'en rend compte, elle ne me fait point de scne; parfois je
dsirerais qu'elle m'en ft; mais elle se contente de me rire au nez.

--Je n'aime pas cette faon de parler de votre vie conjugale, Harry, dit
Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous
crois un trs bon mari honteux de ses propres vertus. Vous tes un tre
vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et
jamais vous ne faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement
une pose.

--tre naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je
connaisse, s'exclama en riant lord Henry.

Les deux jeunes gens s'en allrent ensemble dans le jardin et s'assirent
sur un long sige de bambou pos  l'ombre d'un buisson de lauriers. Le
soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites
tremblaient sur le gazon.

Aprs un silence, lord Henry tira sa montre.

--Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir,
j'aimerais avoir une rponse  la question que je vous ai pose tout 
l'heure.

--Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fixs  terre?

--Vous la savez....

--Mais non, Harry.

--Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez
pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je
dsire en connatre la vraie raison.

--Je vous l'ai dite.

--Non pas. Vous m'avez dit que c'tait parce qu'il y avait beaucoup
trop de vous-mme dans ce portrait. Cela est enfantin....

--Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout
portrait peint comprhensivement est un portrait de l'artiste, non du
modle. Le modle est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui
qui est rvl par le peintre; c'est plutt le peintre qui, sur la toile
colore, se rvle lui-mme. La raison pour laquelle je n'exhiberai pas
ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui le
secret de mon me!

Lord Henry se mit  rire....

--Et quel est-il?

--Je vous le dirai, rpondit Hallward, la figure assombrie.

--Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.

--Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je
crois bien que vous ne le comprendrez point. Peut-tre  peine le
croirez-vous....

Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite
aux ptales roses et l'examinant:

--Je suis tout  fait sr que je comprendrai cela, dit-il, en regardant
attentivement le petit disque dor, aux ptales blancs, et quant 
croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient
incroyables.

Le vent dtacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de
lilas se balancrent dans l'air languide. Une cigale stridula prs du
mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on
entendit frmir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux
comme s'il avait voulu percevoir les battements du coeur de Basil
Hallward, se demandant ce qui allait se passer.

--Voici l'histoire, dit le peintre aprs un temps. Il y a deux mois,
j'allais en soire chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres,
pauvres artistes, nous avons  nous montrer dans le monde de temps 
autre, juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages.
Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde, mme un agent de
change, peut en arriver  avoir la rputation d'un tre civilis.
J'tais donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec
des douairires lourdement pares ou de fastidieux acadmiciens, quand
soudain je perus obscurment que quelqu'un m'observait. Je me tournai
 demi et pour la premire fois, je vis Dorian Gray. Nos yeux se
rencontrrent et je me sentis plir. Une singulire terreur me
poignit.... Je compris que j'tais en face de quelqu'un dont la simple
personnalit tait si fascinante que, si je me laissais faire, elle
m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon me et mon talent mme.
Je ne veux aucune ingrence extrieure dans mon existence. Vous savez,
Harry, combien ma vie est indpendante. J'ai toujours t mon
matre--je l'avais, tout au moins toujours t, jusqu'au jour de ma
rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je ne sais comment vous
expliquer ceci.... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait
traverser une crise terrible. J'eus l'trange sensation que le destin
me rservait d'exquises joies et des chagrins exquis. Je m'effrayai et
me disposai  quitter le salon. Ce n'est pas ma conscience qui me
faisait agir ainsi, il y avait une sorte de lchet dans mon action.
Je ne vis point d'autre issue pour m'chapper.

--La conscience et la lchet sont rellement les mmes choses, Basil.
La conscience est le surnom de la fermet. C'est tout.

--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
non plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif--c'tait peut-tre
l'orgueil, car je suis trs orgueilleux--je me prcipitai vers la
porte. L, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. Vous
n'avez pas l'intention de partir si vite, M. Hallward,
s'cria-t-elle.... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix?...

--Oui, elle me fait l'effet d'tre un paon en toutes choses, except
en beaut, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs
doigts nerveux....

--Je ne pus me dbarrasser d'elle. Elle me prsenta  des Altesses, et 
des personnes portant toiles et Jarretires,  des dames mres,
affubles de tiares gigantesques et de nez de perroquets.... Elle parla
de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement rencontre une
fois auparavant, mais elle s'tait mis en tte de me lancer. Je crois
que l'un de mes tableaux avait alors un grand succs et qu'on en parlait
dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les
tendards d'immortalit du dix-neuvime sicle. Soudain, je me trouvai
face  face avec le jeune homme dont la personnalit m'avait si
singulirement intrigu; nous nous touchions presque; de nouveau nos
regards se rencontrrent. Ce fut indpendant de ma volont, mais je
demandai  Lady Brandon de nous prsenter l'un  l'autre. Peut-tre
aprs tout, n'tait-ce pas si tmraire, mais simplement invitable. Il
est certain que nous nous serions parl sans prsentation pralable;
j'en suis sr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la mme chose; il
avait senti, lui aussi, que nous tions destins  nous connatre.

--Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleux jeune
homme, demanda l'ami. Je sais qu'elle a la marotte de donner un prcis
rapide de chacun de ses invits. Je me souviens qu'elle me prsenta une
fois  un apoplectique et truculent gentleman, couvert d'ordres et de
rubans et sur lui, me souffla  l'oreille, sur un mode tragique, les
plus abasourdissants dtails, qui durent tre perus de chaque personne
alors dans le salon. Cela me mit en fuite; j'aime connatre les gens par
moi-mme.... Lady Brandon traite exactement ses invits comme un
commissaire-priseur ses marchandises. Elle explique les manies et
coutumes de chacun, mais oublie naturellement tout ce qui pourrait vous
intresser au personnage.

--Pauvre lady Brandon! Vous tes dur pour elle, observa nonchalamment
Hallward.

--Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne russit qu'
ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi,
que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray?

--Oh! quelque chose de trs vague dans ce genre: Charmant garon! Sa
pauvre chre mre et moi, tions insparables. Tout  fait oubli ce
qu'il fait, ou plutt, je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il
joue du piano.... Ne serait-ce pas plutt du violon, mon cher M. Gray?

Nous ne pmes tous deux nous empcher de rire et du coup nous devnmes
amis.

--L'hilarit n'est pas du tout un mauvais commencement d'amiti, et
c'est loin d'en tre une mauvaise fin, dit le jeune lord en cueillant
une autre marguerite.

Hallward secoua la tte....

--Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte d'amiti
ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier.
Vous n'aimez personne, ou, si vous le prfrez, personne ne vous
intresse.

--Comme vous tes injuste! s'cria lord Henry, mettant en arrire son
chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les floches
d'cheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond de
turquoise de ce ciel d't.

Oui, horriblement injuste!.. J'tablis une grande diffrence entre les
gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades
pour leur caractre, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne
saurait trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai
point un seul qui soit un sot; ce sont tous hommes d'une certaine
puissance intellectuelle et, par consquent, ils m'apprcient. Est-ce
trs vain de ma part d'agir ainsi! Je crois que c'est plutt...vain.

--Je pense que a l'est aussi Harry. Mais m'en rfrant  votre manire
de slection, je dois tre pour vous un simple camarade.

--Mon bon et cher Basil, vous m'tes mieux qu'un camarade....

--Et moins qu'un ami: Une sorte de...frre, je suppose!

--Un frre!.. Je me moque pas mal des frres!.. Mon frre an ne veut
pas mourir, et mes plus jeunes semblent vouloir l'imiter.

--Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin.

--Mon bon, je ne suis pas tout  fait srieux. Mais je ne puis
m'empcher de dtester mes parents; je suppose que cela vient de ce que
chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les
mmes dfauts que soi-mme. Je sympathise tout  fait avec la
dmocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du
grand monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidit et
l'immoralit sont sa proprit, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un
de ces dfauts, il parat braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre
Southwark vint devant la Cour du Divorce l'indignation de cette mme
masse fut absolument magnifique--et je suis parfaitement convaincu que
le dixime du peuple ne vit pas comme il conviendrait.

--Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer,
et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.

Lord Henry caressa sa longue barbe brune taille en pointe, et tapotant
avec sa canne d'bne orn de glands sa bottine de cuir fin:

--Comme vous tes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me
faites cette observation. Si l'on fait part d'une ide  un vritable
Anglais--ce qui est toujours une chose tmraire--il ne cherche jamais 
savoir si l'ide est bonne ou mauvaise; la seule chose  laquelle il
attache quelque importance est de dcouvrir ce que l'on en pense
soi-mme. D'ailleurs la valeur d'une ide n'a rien  voir avec la
sincrit de l'homme qui l'exprime. A la vrit, il y a de fortes
chances pour que l'ide soit intressante en proportion directe du
caractre insincre du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colore
par aucun des besoins, des dsirs ou des prjugs de ce dernier.
Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques,
sociologiques ou mtaphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que
leurs principes, et j'aime encore mieux les personnes sans principes que
n'importe quoi au monde. Parlons encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous
vu souvent?

--Tous les jours. Je ne saurais tre heureux si je ne le voyais chaque
jour. Il m'est absolument ncessaire.

--Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose
que de votre art....

--Il est tout mon art, maintenant, rpliqua le peintre, gravement; je
pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux res de quelque
importance dans l'histoire du monde. La premire est l'apparition d'un
nouveau moyen d'art, et la seconde l'avnement d'une nouvelle
personnalit artistique. Ce que la dcouverte de la peinture fut pour
les Vnitiens, la face d'Antinos pour l'art grec antique, Dorian Gray
me le sera quelque jour. Ce n'est pas simplement parce que je le peins,
que je le dessine ou que j'en prends des esquisses; j'ai fait tout cela
d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modle. Cela ne veut point dire
que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'aprs lui ou que sa
beaut soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien que l'Art
ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite
depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure
de ma vie. Mais, d'une manire indcise et curieuse--je m'tonnerais que
vous puissiez me comprendre--sa personne m'a suggr une manire d'art
entirement nouvelle, un mode d'expression entirement nouveau. Je vois
les choses diffremment; je les pense diffremment. Je puis maintenant
vivre une existence qui m'tait cache auparavant. Une forme rve en
des jours de pense qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais
c'est exactement ce que Dorian Gray m'a t. La simple prsence visible
de cet adolescent--car il ne me semble gure qu'un adolescent, bien
qu'il ait plus de vingt ans--la simple prsence visible de cet
adolescent!... Ah! je m'tonnerais que vous puissiez vous rendre compte
de ce que cela signifie! Inconsciemment, il dfinit pour moi les lignes
d'une cole nouvelle, d'une cole qui unirait la passion de l'esprit
romantique  la perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de
l'me, quel rve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons spar ces
deux choses et avons invent un ralisme qui est vulgaire, une idalit
qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est Dorian
Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une
somme si considrable, mais dont je ne voulus me sparer. C'est une des
meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce
que, tandis que je le peignais, Dorian Gray tait assis  ct de moi.
Quelque subtile influence passa de lui en moi-mme, et pour la premire
fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que
j'avais toujours cherch...et toujours manqu.

--Basil, cela est stupfiant! Il faut que je voie ce Dorian Gray!...

Hallward se leva de son sige et marcha de long en large dans le
jardin.... Il revint un instant aprs....

--Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous
ne verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus prsent
dans ma pense que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est
une suggestion comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manire. Je le
trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l'adorable et le
subtil de certaines nuances. C'est tout.

--Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de
nouveau lord Henry.

--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
non le vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette
trange idoltrie artistique dont je ne lui ai jamais parl. Il n'en
sait rien; il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et
je ne veux dcouvrir mon me aux bas regards quteurs; mon coeur ne
sera jamais mis sous un microscope.... Il y a trop de moi-mme dans
cette chose, Harry--trop de moi-mme!...

--Les potes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'tes; ils savent
combien la passion utilement divulgue aide  la vente. Aujourd'hui un
coeur bris se tire  plusieurs ditions.

--Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit crer de
belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-mme en elles. Nous
vivons dans un ge o les hommes ne voient l'art que sous un aspect
autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beaut.
Quelque jour je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le
monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray.

--Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec
vous. Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi,
Dorian Gray vous aime-t-il?..

Le peintre sembla rflchir quelques instants.

--Il m'aime, rpondit-il aprs une pause, je sais qu'il m'aime.... Je le
flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un trange plaisir  lui
dire des choses que certes je serais dsol d'avoir dites. D'ordinaire,
il est tout  fait charmant avec moi, et nous passons des journes dans
l'atelier  parler de mille choses. De temps  autre, il est
horriblement tourdi et semble trouver un rel plaisir  me faire de la
peine. Je sens, Harry, que j'ai donn mon me entire  un tre qui la
traite comme une fleur  mettre  son habit, comme un bout de ruban pour
sa vanit, comme la parure d'un jour d't....

--Les jours d't sont bien longs, souffla lord Henry.... Peut-tre vous
fatiguerez-vous de lui plutt qu'il ne le voudra. C'est une triste chose
 penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus longtemps que
la beaut. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine  nous
instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de
quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et
de faits, dans l'esprance niaise de garder notre place. L'homme bien
inform: voil le moderne idal.... Le cerveau de cet homme bien inform
est une chose tonnante. C'est comme la boutique d'un bric--brac, o
l'on trouverait des monstres et...de la poussire, et toute chose
cote au-dessus de sa relle valeur.

Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de mme.... Quelque
jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que a n'est plus
a; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... Vous le lui
reprocherez au fond de vous-mme et finirez par penser qu'il s'est mal
conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et
indiffrent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous
m'avez dit est tout  fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et
le dsolant de cette manire de roman est qu'il vous laisse un souvenir
peu romanesque....

--Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray
existera, je serai domin par sa personnalit. Vous ne pouvez sentir de
la mme faon que moi. Vous changez trop souvent.

--Eh mon cher Basil, c'est justement  cause de cela que je sens. Ceux
qui sont fidles connaissent seulement le ct trivial de l'amour; c'est
la trahison qui en connat les tragdies.

Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie bote d'argent,
commena  fumer avec la placidit d'une conscience tranquille et un air
satisfait, comme s'il avait dfini le monde en une phrase.

Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des
lierres.... Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages
passa sur le gazon.... Quel charme s'manait de ce jardin! Combien,
pensait lord Henry, taient dlicieuses les motions des autres!
beaucoup plus dlicieuses que leurs ides, lui semblait-il. Le soin de
sa propre me et les passions de ses amis, telles lui paraissaient tre
les choses notables de la vie. Il se reprsentait, en s'amusant  cette
pense, le lunch assommant que lui avait vit sa visite chez Hallward;
s'il tait all chez sa tante, il et t sr d'y rencontrer lord
Goodbody, et la conversation entire aurait roul sur l'entretien des
pauvres, et la ncessit d'tablir des maisons de secours modles. Il
aurait entendu chaque classe prcher l'importance des diffrentes
vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point 
elles-mmes. Le riche aurait parl sur la ncessit de l'pargne, et le
fainant loquemment vaticin sur la dignit du travail.... Quel
inapprciable bonheur d'avoir chapp  tout cela! Soudain, comme il
pensait  sa tante, une ide lui vint. Il se tourna vers Hallward....

--Mon cher ami, je me souviens.

--Vous vous souvenez de quoi, Harry?

--O j'entendis le nom de Dorian Gray.

--O tait-ce? demanda Hallward, avec un lger froncement de
sourcils....

--Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil....
C'tait chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la
connaissance d'un merveilleux jeune homme qui voulait bien
l'accompagner dans le East-End et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis
assurer qu'elle ne me parla jamais de lui comme d'un beau jeune homme.
Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut tre un beau
jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit qu'il tait
trs srieux et qu'il avait un bon caractre. Je m'tais du coup
reprsent un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des
taches de rousseur, se dandinant sur d'normes pieds.... J'aurais aim
savoir que c'tait votre ami.

--Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.

--Et pourquoi?

--Je ne dsire pas que vous le connaissiez.

--Vous ne dsirez pas que je le connaisse?...

--Non....

--M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en
entrant dans le jardin.

--Vous allez bien tre forc de me le prsenter, maintenant, s'cria en
riant lord Henry.

Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux
clignotants:

--Dites  M. Gray d'attendre, Parker; je suis  lui dans un moment.

L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.

Hallward regarda lord Henry....

--Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle
nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous
m'avez rapport.... Ne me le gtez pas; n'essayez point de l'influencer;
votre influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque
pas de gens intressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne 
mon art le charme qu'il peut possder; ma vie d'artiste dpend de lui.
Faites attention, Harry, je vous en conjure....

Il parlait  voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lvres
malgr sa volont....

--Quelle btise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant
Hallward par le bras, il le conduisit presque malgr lui dans la maison.





II


En entrant, ils aperurent Dorian Gray. Il tait assis au piano, leur
tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des Scnes de la
Fort de Schumann.

--Vous allez me les prter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les
apprenne. C'est tout  fait charmant.

--Cela dpend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....

--Oh! Je suis fatigu de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait
grandeur naturelle, riposta l'adolescent en voluant sur le tabouret du
piano d'une manire ptulante et volontaire....

Une lgre rougeur colora ses joues quand il aperut lord Henry, et il
s'arrta court....

--Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous tiez
avec quelqu'un....

--C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui
disais justement quel admirable modle vous tiez, et vous venez de tout
gter....

--Mais mon plaisir n'est pas gt de vous rencontrer, M. Gray, dit lord
Henry en s'avanant et lui tendant la main. Ma tante m'a parl souvent
de vous. Vous tes un de ses favoris, et, je le crains, peut-tre
aussi... une de ses victimes....

--Hlas! Je suis  prsent dans ses mauvais papiers, rpliqua Dorian
avec une moue drle de repentir. Mardi dernier, je lui avais promis de
l'accompagner  un club de Whitechapel et j'ai parfaitement oubli ma
promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos,
plutt!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis pouvant  la
seule pense d'aller la voir.

--Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute dvoue,
et je ne crois pas qu'il y ait rellement matire  fcherie.
L'auditoire comptait sur un duo; quant ma tante Agathe se met au piano,
elle fait du bruit pour deux....

--C'est mchant pour elle...et pas trs gentil pour moi, dit Dorian en
clatant de rire....

Lord Henry l'observait.... Certes, il tait merveilleusement beau avec
ses lvres carlates finement dessines, ses clairs yeux bleus, sa
chevelure aux boucles dores. Tout dans sa face attirait la confiance;
on y trouvait la candeur de la jeunesse jointe  la puret ardente de
l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souill.
Comment s'tonner que Basil Hallward l'estimt pareillement?..

--Vous tes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie,
M. Gray, trop charmant....

Et lord Henry, s'tendant sur le divan, ouvrit son tui  cigarettes.

Le peintre s'occupait fivreusement de prparer sa palette et ses
pinceaux.... Il avait l'air ennuy; quand il entendit la dernire
remarque de lord Henry il le fixa.... Il hsita un moment, puis se
dcidant:

--Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en
voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et
regarda Dorian Gray.

--Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.

--Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de
mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la
tte.... D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais
pas m'occuper de philanthropie.

--Je ne sais ce que je dois vous rpondre, M. Gray. C'est un sujet si
assommant qu'on ne peut en parler que srieusement.... Mais je ne m'en
irai certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez
pas absolument  ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne
m'avez-vous dit souvent que vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder
avec vos modles?

Hallward se mordit les lvres....

--Puisque Dorian le dsire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des
lois pour chacun, except pour lui.

Lord Henry prit son chapeau et ses gants.

--Vous tes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un
rendez-vous avec quelqu'un  l'Orlans... adieu, M. Gray. Venez me
voir une de ces aprs-midi  Curzon-Street. Je suis presque toujours
chez moi vers cinq heures. crivez-moi quand vous viendrez: je serais
dsol de ne pas vous rencontrer.

--Basil, s'cria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en vais
aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est
horriblement ennuyeux de rester plant sur une plate-forme et d'avoir
l'air aimable. Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.

--Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit
Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je
ne parle jamais quand je travaille, et n'coute davantage, et je
comprends que se soit agaant pour mes infortuns modles. Je vous prie
de rester.

--Mais que va penser la personne qui m'attend  l'Orlans?

Le peintre se mit  rire.

--Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et
maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et
tchez de n'apporter aucune attention  ce que vous dira lord Henry. Son
influence est mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-mme....

Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en
faisant une petite moue de mcontentement  lord Henry qu'il avait dj
pris en affection; il tait si diffrent de Basil, tous deux ils
formaient un dlicieux contraste...et lord Henry avait une voix si
belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:

--Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut
bien le dire?

--J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray.
Toute influence est immorale...immorale, au point de vue
scientifique....

--Et pourquoi?

--Parce que je considre qu'influencer une personne, c'est lui donner un
peu de sa propre me. Elle ne pense plus avec ses penses naturelles,
elle ne brle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus
siennes. Ses pchs, s'il y a quelque chose de semblable  des pchs,
sont emprunts. Elle devient l'cho d'une musique trangre, l'acteur
d'une pice qui ne fut point crite pour elle. Le but de la vie est le
dveloppement de la personnalit. Raliser sa propre nature: c'est ce
que nous tchons tous de faire. Les hommes sont effrays d'eux-mmes
aujourd'hui. Ils ont oubli le plus haut de tous les devoirs, le devoir
que l'on se doit  soi-mme. Naturellement ils sont charitables. Ils
nourrissent le pauvre et vtent le loqueteux; mais ils laissent crever de
faim leurs mes et vont nus. Le courage nous a quitts; peut-tre n'en
emes-nous jamais! La terreur de la Socit, qui est la base de toute
morale, la terreur de Dieu, qui est le secret de la religion: voil les
deux choses qui nous gouvernent. Et encore....

--Tournez votre tte un peu plus  droite, Dorian, comme un bon petit
garon, dit le peintre enfonc dans son oeuvre, venant de surprendre
dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais vu.

--Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas,
avec cette gracieuse flexion de la main qui lui tait particulirement
caractristique et qu'il avait dj au collge d'Eton, je crois que si
un homme voulait vivre sa vie pleinement et compltement, voulait donner
une forme  chaque sentiment, une expression  chaque pense, une
ralit  chaque rve--je crois que le monde subirait une telle pousse
nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies mdivales
pour nous en retourner vers l'idal grec, peut-tre mme  quelque chose
de plus beau, de plus riche que cet idal! Mais le plus brave d'entre
nous est pouvant de lui-mme. Le reniement de nos vies est
tragiquement semblable  la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis
pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anantir, germe en
nous et nous empoisonne. Le corps pche d'abord, et se satisfait avec
son pch, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste
que le souvenir d'un plaisir ou la volupt d'un regret. Le seul moyen de
se dbarrasser d'une tentation est d'y cder. Essayez de lui rsister,
et votre me aspire maladivement aux choses qu'elle s'est dfendues;
avec, en plus, le dsir pour ce que des lois monstrueuses ont fait
illgal et monstrueux.

Ceci a t dit que les grands vnements du monde prennent place dans
la cervelle. C'est dans la cervelle, et l, seulement, que prennent
aussi place les grands pchs du monde. Vous, M. Gray, vous-mme avec
votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance rose-blanche, vous avez eu
des passions qui vous ont effray, des penses qui vous rempli de
terreur, des jours de rve et des nuits de rve dont le simple rappel
colorerait de honte vos joues....

--Arrtez, dit Dorian Gray hsitant, arrtez! vous m'embarrassez. Je ne
sais que vous rpondre. J'ai une rponse  vous faire que je ne puis
trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par grce! Laissez-moi
essayer de penser!

Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les
lvres entr'ouvertes et les yeux trangement brillants. Il semblait
avoir obscurment conscience que le travaillaient des influences tout 
fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entirement de
lui-mme. Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits--mots dits
sans doute par hasard et chargs de paradoxes voulus--avaient touch
quelque corde secrte qui n'avait jamais t touche auparavant mais
qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.

La musique l'avait ainsi remu dj; elle l'avait troubl bien des fois.
Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutt un nouveau chaos qu'elle
cre en nous....

Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien
limpides, clatants ou cruels! On voudrait leur chapper. Quelle subtile
magie est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique
aux choses informes, et qu'ils ont une musique propre  eux-mmes aussi
douce que celle du luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque
chose de plus rel que les mots?

Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point
comprises; il les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain
ardemment colore. Il pensa qu'il avait jusqu'alors march  travers les
flammes! Pourquoi ne s'tait-il jamais dout de cela?

Lord Henry le guettait, son mystrieux sourire aux lvres. Il
connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait
vivement intress. Il s'tonnait de l'impression subite que ses paroles
avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait
seize ans et qui lui avait rvl ce qu'il avait toujours ignor, il
s'merveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable exprience. Il
avait simplement lanc une flche en l'air. Avait-elle touch le but?..
Ce garon tait vraiment intressant.

Hallward peignait avec cette remarquable sret de main, qui le
caractrisait; il possdait cette lgance, cette dlicatesse parfaite
qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il ne faisait pas
attention au long silence planant dans l'atelier.

--Basil, je suis fatigu de poser, cria tout  coup Dorian Gray. J'ai
besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est
suffocant....

--Mon cher ami, j'en suis dsol. Mais quand je peins, je ne pense 
rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux pos. Vous tiez parfaitement
immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les lvres
demi-ouvertes et l'clair des yeux.... Je ne sais pas ce que Harry a pu
vous dire, mais c'est  lui certainement que vous devez cette
merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a compliment. Il ne faut
pas croire un mot de ce qu'il dit.

--Il ne m'a certainement pas compliment. Peut-tre est-ce la raison
pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a racont.

--Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit,
riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rveurs. Je
vous accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet
atelier.... Basil, faites-nous donc servir quelque chose de glac, une
boisson quelconque aux fraises.

--Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra,
je lui dirai ce que vous dsirez.... J'ai encore  travailler le fond du
portrait, je vous rejoindrai bientt. Ne me gardez pas Dorian trop
longtemps. Je n'ai jamais t pareillement dispos  peindre. Ce sera
srement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est dj.

Lord Henry, en pntrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face
ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum
comme un vin prcieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son
paule....

--Trs bien, lui dit-il; rien ne peut mieux gurir l'me que
les sens, comme rien ne saurait mieux que l'me gurir les sens.

L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il tait tte nue, et les
feuilles avaient drang ses boucles rebelles, emml leurs fils dors.
Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que l'on trouve
dans les yeux des gens veills en sursaut.... Ses narines finement
dessines palpitaient, et quelque trouble cach aviva le carmin de ses
lvres frissonnantes.

--Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie,
gurir l'me au moyen des sens, et les sens au moyen de l'me. Vous tes
une admirable crature. Vous savez plus que vous ne pensez savoir, tout
ainsi que vous pensez connatre moins que vous ne connaissez.

Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tte. Certes, il ne pouvait
s'empcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face
de lui. Sa figure olivtre et romanesque,  l'expression fatigue,
l'intressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa
voix languide et basse. Ses mains mme, ses mains fraches et blanches,
pareilles  des fleurs, possdaient un charme curieux. Ainsi que sa voix
elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage  elles.
Il lui faisait peur, et il tait honteux d'avoir peur.... Il avait fallu
que cet tranger vint pour le rvler  lui mme. Depuis des mois, il
connaissait Basil Hallward et son amiti ne l'avait pas chang;
quelqu'un avait pass dans son existence qui lui avait dcouvert le
mystre de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait ainsi. Il n'tait
ni une petite fille, ni un collgien; c'tait ridicule, vraiment....
--Allons nous asseoir  l'ombre, dit lord Henry. Parker nous a servi 
boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous pourriez vous
abmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne risquez pas
d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.

--Qu'est-ce que cela peut faire, s'cria Dorian Gray en riant comme il
s'asseyait au fond du jardin.

--C'est pour vous de toute importance, M. Gray.

--Tiens, et pourquoi?

--Parce que vous possdez une admirable jeunesse et que la jeunesse est
la seule chose dsirable.

--Je ne m'en soucie pas.

--Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand
vous serez vieux, rid, laid, quand la pense aura marqu votre front de
sa griffe, et la passion fltri vos lvres de stigmates hideux, un jour
viendra, dis-je, o vous vous en soucierez amrement. O que vous alliez
actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une
figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fchez point, vous
l'avez.... Et la Beaut est une des formes du Gnie, la plus haute mme,
car elle n'a pas besoin d'tre explique; c'est un des faits absolus du
monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres
de cette coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut tre
discut; c'est une souverainet de droit divin, elle fait des princes de
ceux qui la possdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus
quand vous l'aurez perdue.... On dit parfois que la beaut n'est que
superficielle, cela peut tre, mais tout au moins elle est moins
superficielle que la Pense. Pour moi, la Beaut est la merveille des
merveilles. Il n'y a que les gens borns qui ne jugent pas sur
l'apparence. Le vrai mystre du monde est le visible, non
l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que
les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'annes
 vivre rellement, parfaitement, pleinement; votre beaut s'vanouira
avec votre jeunesse, et vous dcouvrirez tout  coup qu'il n'est plus de
triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre dsormais sur ces menus
triomphes que la mmoire du pass rendra plus amers que des dfaites.
Chaque mois vcu vous approche de quelque chose de terrible. Le temps
est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.

Vous blmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. Vous
souffrirez horriblement.... Ah! ralisez votre jeunesse pendant que vous
l'avez!...

Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en coutant les sots essayant
d'arrter l'inluctable dfaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun
et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idal faux de notre ge.
Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien
perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous
effraie.... Un nouvel Hdonisme, voil ce que le sicle demande. Vous
pouvez en tre le tangible symbole. Il n'est rien avec votre
personnalit que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour
un temps!

Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience
de ce que vous tiez, de ce que vous pouviez tre.... Il y avait en vous
quelque chose de si particulirement attirant que je sentis qu'il me
fallait vous rvler  vous-mme, dans la crainte tragique de vous voir
vous gcher...car votre jeunesse a si peu de temps  vivre...si
peu!... Les fleurs se desschent, mais elles refleurissent.... Cet
arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'anne prochaine
qu'il l'est  prsent. Dans un mois, cette clmatite portera des fleurs
pourpres, et d'anne en anne, ses fleurs de pourpre illumineront le
vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre
jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous  vingt ans, va
s'affaiblissant, nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!...
Tous, nous deviendrons d'odieux polichinelles, hants par la mmoire de
ce dont nous fmes effrays, par les exquises tentations que nous
n'avons pas eu le courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien
n'est au monde que la jeunesse!...

Les yeux grands ouverts, Dorian Gray coutait, s'merveillant.... La
branche de lilas tomba de sa main  terre. Une abeille se prcipita,
tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson gnral des
globes toils des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet trange
intrt que nous prenons aux choses menues quand nous sommes proccups
de problmes qui nous effraient, quand nous sommes ennuys par une
nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons trouver d'expression,
ou terrifis par une obsdante pense  qui nous nous sentons forcs de
cder.... Bientt l'abeille prit son vol. Il l'aperut se posant sur le
calice tachet d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balana
dans le vide, doucement....

Soudain, le peintre apparut  la porte de l'atelier et leur fit des
signes ritrs.... Ils se tournrent l'un vers l'autre en souriant....

--Je vous attends. Rentrez donc. La lumire est trs bonne en ce moment
et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levrent et
paresseusement, marchrent le long du mur. Deux papillons verts et
blancs voltigeaient devant eux, et dans un poirier situ au coin du mur,
une grive se mit  chanter.

--Vous tes content, M. Gray, de m'avoir rencontr?... demanda lord
Henry le regardant.

--Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai
toujours!...

--Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frmir quand je
l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abment tous les
romans en essayant de les faire s'terniser. C'est un mot sans
signification, dsormais. La seule diffrence qui existe entre un
caprice et une ternelle passion est que le caprice...dure plus
longtemps...

Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras
de lord Henry:

--Dans ce cas, que notre amiti ne soit qu'un caprice, murmura-t-il,
rougissant de sa propre audace....

Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....

Lord Harry s'tait tendu dans un large fauteuil d'osier et
l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les alles et
venues de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le
silence.... Dans les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte,
une poussire dore dansait. La senteur lourde des roses semblait peser
sur toute chose.

Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrta de travailler, en
regardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait,
mordillant le bout de l'un de ses gros pinceaux, les sourcils
crisps....

--Fini! cria-t-il, et se baissant, il crivit son nom en hautes lettres
de vermillon sur le coin gauche de la toile.

Lord Henry vint regarder le tableau. C'tait une admirable oeuvre d'art
d'une ressemblance merveilleuse.

--Mon cher ami, permettez-moi de vous fliciter chaudement, dit-il.
C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous
regarder.

L'adolescent tressaillit comme veill de quelque rve.

--Est-ce rellement fini? murmura-t-il en descendant de la plate-forme.

--Tout  fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui pos comme
un ange. Je vous suis on ne peut plus oblig.

--Cela m'est entirement d, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. Gray?

Dorian ne rpondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se
tourna vers lui.... Quand il l'aperut, il sursauta et ses joues
rougirent un moment de plaisir. Un clair de joie passa dans ses yeux,
car il se _reconnut_ pour la premire fois. Il demeura quelque temps
immobile, admirant, se doutant que Hallward lui parlait, sans comprendre
la signification de ses paroles. Le sens de sa propre beaut surgit en
lui comme une rvlation. Il ne l'avait jusqu'alors jamais peru. Les
compliments de Basil Hallward lui avait sembl tre simplement des
exagrations charmantes d'amiti. Il les avait couts en riant, et vite
oublis...son caractre n'avait point t influenc par eux. Lord
Henry Wotton tait venu avec son trange pangyrique de la jeunesse,
l'avertissement terrible de sa brivet. Il en avait t frapp  point
nomm, et  prsent, en face de l'ombre de sa propre beaut, il en
sentait la pleine ralit s'pandre en lui. Oui, un jour viendrait o
sa face serait ride et plisse, ses yeux creuss et sans couleur, la
grce de sa figure brise et dforme. L'carlate de ses lvres
passerait, comme se ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait
faonner son me abmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux,
baroque....

Comme il pensait  tout cela, une sensation aigu de douleur le traversa
comme une dague, et fit frissonner chacune des dlicates fibres de son
tre....

L'amthyste de ses yeux se fona; un brouillard de larmes les
obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....

--Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu tonn du silence de
l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....

--Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il
pas. C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous
donnerai ce que vous voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...

--Ce n'est pas ma proprit, Harry.

--A qui est-ce donc alors?

--A Dorian, pardieu! rpondit le peintre.

--Il est bien heureux....

--Quelle chose profondment triste, murmurait Dorian, les yeux encore
fixs sur son portrait. Oh! oui, profondment triste!... Je deviendrai
vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune.
Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour mme de Juin.... Ah! si
cela pouvait changer; si c'tait moi qui toujours devais rester jeune,
et si cette peinture pouvait vieillir!... Pour cela, pour cela je
donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde que je ne donnerais....
Mon me, mme!...

--Vous trouveriez difficilement un pareil
arrangement, cria lord Henry, en clatant de rire....

--Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.

Dorian Gray se tourna vers lui.

--Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne
vous suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine
autant, plutt....

Le peintre le regarda avec tonnement. Il tait si peu habitu 
entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'tait-il donc arriv? C'est vrai
qu'il semblait dsol; sa face tait toute rouge et ses joues allumes.

--Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Herms d'ivoire ou
que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de
temps m'aimerez-vous? Jusqu' ma premire ride, sans doute.... Je sais
maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent tre, on
perd tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison
tout--fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je
m'apercevrai que je vieillis, je me tuerai!

Hallward plit et prit sa main.

--Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami
tel que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez tre
jaloux des choses matrielles, n'est-ce pas? N'tes-vous pas plus beau
qu'aucune d'elles?

--Je suis jaloux de toute chose dont la beaut ne meurt pas. Je suis
jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai.
Chaque moment qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si
cela pouvait changer! Si ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais
rester tel que je suis!... Pourquoi avez-vous peint cela? Quelle
ironie, un jour! Quelle terrible ironie!

Des larmes brlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains.
Soudain il se prcipita sur le divan et ensevelit sa face dans les
coussins,  genoux comme s'il priait....

--Voil votre oeuvre, Harry, dit le peintre amrement.

Lord Henry leva les paules.

--Voil le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...

--Ce n'est pas....

--Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...

--Vous auriez d vous en aller quand je vous le demandais, souffla-t-il.

--Je suis rest parce que vous me l'avez demand, riposta lord Henry.

--Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs
amis, mais par votre faute  tous les deux, vous me faites dtester ce
que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anantir. Qu'est-ce aprs
tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse
abmer nos trois vies.

Dorian Gray leva sa tte dore de l'amas des coussins et, sa face ple
baigne de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table situe
sous les grands rideaux de la fentre. Qu'allait-il faire? Ses doigts,
parmi le fouillis des tubes d'tain et des pinceaux secs, cherchaient
quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau 
palette.... Il l'avait trouve! Il allait anantir la toile....

Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se
prcipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lana 
l'autre bout de l'atelier.

--Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!

--Je suis charm de vous voir apprcier enfin mon oeuvre, dit le peintre
froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de
vous....

--L'apprcier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de
moi-mme.

--Alors bien! Aussitt que vous serez sec, vous serez verni,
encadr, et expdi chez vous. Alors, vous ferez ce que vous jugerez
bon de vous-mme.

Il traversa la chambre et sonna pour le th.

--Vous voulez du th, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien
prsentez-vous quelque objection  ces plaisirs simples.

--J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers
refuges des tres complexes. Mais je n'aime pas les...scnes, except
sur les planches. Quels drles de corps vous tes, tous deux! Je
m'tonne qu'on ait dfini l'homme un animal raisonnable; pour
prmature, cette dfinition l'est. L'homme est bien des choses, mais il
n'est pas raisonnable.... Je suis charm qu'il ne le soit pas aprs
tout.... Je dsire surtout que vous ne vous querelliez pas  propos de
ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me l'abandonner. Ce
mchant garon n'en a pas aussi rellement besoin que moi....

--Si vous le donniez  un autre qu' moi, Basil, je ne vous le
pardonnerais jamais, s'cria Dorian Gray; et je ne permets  personne de
m'appeler un mchant garon....

--Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai
avant qu'il ne ft fait.

--Et vous savez aussi que vous avez t un petit peu mchant, M. Gray,
et que vous ne pouvez vous rvolter quand on vous fait souvenir que
vous tes extrmement jeune.

--Je me serais carrment rvolt ce matin, lord Henry.

--Ah! ce matin!... Vous avez vcu depuis....

On frappa  la porte, et le majordome entra portant un service  th
qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de
tasses et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannele de
Gorgie.... Deux plats chinois en forme de globe furent apports par un
valet. Dorian Gray se leva et servit le th. Les deux hommes
s'acheminrent paresseusement vers la table, et examinrent ce qui tait
sous les couvercles des plats.

--Allons au thtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau
quelque part.

--J'ai promis de dner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je
puis lui envoyer un tlgramme pour lui dire que je suis indispos, ou
que je suis empch de venir par suite d'un engagement postrieur. Je
pense que cela serait plutt une jolie excuse; elle aurait tout le
charme de la candeur.

--C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a
mis, on est parfaitement horrible.

--Oui, rpondit lord Henry, rveusement, le costume du XIXe sicle est
dtestable. C'est sombre, dprimant.... Le pch est rellement le seul
lment de quelque couleur dans la vie moderne.

--Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry.

--Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du th ou celui du
portrait?...

--Devant les deux.

--J'aimerais aller au thtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme.

--Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.

--Je ne puis pas, vraiment.... Je prfre rester, j'ai un tas de choses
 faire.

--Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.

--Je le dsire beaucoup....

Le peintre se mordit les lvres et, la tasse  la main, il se dirigea
vers le portrait.

--Je resterai avec le rel Dorian Gray, dit-il tristement.

--Est-ce l le rel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avanant
vers lui. Suis-je rellement comme cela?

--Oui, vous tes comme cela.

--C'est vraiment merveilleux, Basil.

--Au moins, vous l'tes en apparence.... Mais cela ne changera jamais,
ajouta Hallward.... C'est quelque chose.

--Voici bien des affaires  propos de fidlit! s'cria lord Henry. Mme
en amour, c'est purement une question de temprament, cela n'a rien 
faire avec notre propre volont. Les jeunes gens veulent tre fidles et
ne le sont point; les vieux veulent tre infidles et ne le peuvent;
voil tout ce qu'on en sait.

--N'allez pas au thtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dner
avec moi.

--Je ne le puis, Basil.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai promis  lord Henry Wotton d'aller avec lui.

--Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer  votre parole; il manque
assez souvent  la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.

Dorian Gray se mit  rire en secouant la tte....

--Je vous en conjure....

Le jeune homme hsitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les
guettait de la table o il prenait le th, avec un sourire amus.

--Je veux sortir, Basil, dcida-t-il.

--Trs bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le
plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez
bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian.
Venez me voir bientt, demain si possible.

--Certainement....

--Vous n'oublierez pas....

--Naturellement....

--Et...Harry?

--Moi non plus, Basil.

--Souvenez-vous de ce que je vous ai demand, quand nous tions dans le
jardin ce matin....

--Je l'ai oubli....

--Je compte sur vous.

--Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-mme, dit en riant lord
Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous dposerai
chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante aprs-midi.

Comme la porte se fermait derrire eux, le peintre s'croula sur un
sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.





III


Le lendemain,  midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon
Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux
garon bon vivant, quoique de rudes manires, qualifi d'goste par les
trangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considr comme gnreux
par la Socit, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son pre
avait t notre ambassadeur  Madrid, au temps o la reine Isabelle
tait jeune et Prim inconnu. Mais il avait quitt la diplomatie par un
caprice, dans un moment de contrarit venu de ce qu'on ne lui offrit
point l'ambassade de Paris, poste pour lequel il se considrait comme
particulirement dsign en raison de sa naissance, de son indolence, du
bon anglais de ses dpches et de sa passion peu ordinaire pour le
plaisir. Le fils, qui avait t le secrtaire de son pre, avait
dmissionn en mme temps que celui-ci, un peu lgrement avait-on pens
alors, et quelques mois aprs tre devenu chef de sa maison il se
mettait srieusement  l'tude de l'art trs aristocratique de ne faire
absolument rien. Il possdait deux grandes maisons en ville, mais
prfrait vivre  l'htel pour avoir moins d'embarras, et prenait la
plupart de ses repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses
mines de charbon des comts du centre, mais il s'excusait de cette
teinte d'industrialisme en disant que le fait de possder du charbon
avait pour avantage de permettre  un gentleman de brler dcemment du
bois dans sa propre chemine. En politique, il tait Tory, except
lorsque les Tories taient au pouvoir;  ces moments-l, il ne manquait
jamais de les accuser d'tre un tas de radicaux. Il tait un hros
pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis qu'il
tyrannisait  son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel
homme, et il disait toujours que le pays allait aux chiens. Ses
principes taient dmods, mais il y avait beaucoup  dire en faveur de
ses prjugs.

Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis,
habill d'un pais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur
un numro du _Times_.

--Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amne de si bonne
heure? Je croyais que vous autres dandis n'tiez jamais levs avant deux
heures, et visibles avant cinq.

--Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin
de vous demander quelque chose.

--De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin,
asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens,
aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout.

--Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils
deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y
a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et
je ne paie jamais les miennes. Le crdit est le capital d'un jeune
homme et on en vit d'une faon charmante. De plus, j'ai toujours affaire
aux fournisseurs de Dartmoor et ils ne m'inquitent jamais. J'ai besoin
d'un renseignement, non pas d'un renseignement utile bien sr, mais d'un
renseignement inutile.

--Bien! je puis vous dire tout ce que contient un _Livre-Bleu_ anglais,
Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-l n'crivent que des btises.
Quand j'tais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai
entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui aprs des examens. Que
voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout 
l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il
n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!

--M. Dorian Gray n'appartient pas au _Livre-Bleu_, oncle George, dit
lord Henry, languide.

--M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronant ses
sourcils blancs et broussailleux.

--Voil ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutt, je sais qui
il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mre tait une
Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de sa
mre. Comment tait elle?  qui fut-elle marie? Vous avez connu presque
tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir connue. Je
m'intresse beaucoup  M. Gray en ce moment. Je viens seulement de faire
sa connaissance.

--Le petit-fils de Kelso! rpta le vieux gentleman. Le petit-fils de
Kelso...bien sr...j'ai connu intimement sa mre. Je crois bien que
j'tais  son baptme. C'tait une extraordinairement belle fille, cette
Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes en se sauvant avec un
jeune garon sans le sou, un rien du tout, monsieur, subalterne dans un
rgiment d'infanterie ou quelque chose de semblable. Certainement, je me
rappelle la chose comme si elle tait arrive hier. Le pauvre diable fut
tu en duel  Spa quelques mois aprs leur mariage. Il y eut une vilaine
histoire l-dessus. On dit que Kelso soudoya un bas aventurier, quelque
brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le paya,
monsieur, oui il le paya pour faire cela et le misrable embrocha son
homme comme un simple pigeon. L'affaire fut touffe, mais, ma foi,
Kelso mangeait sa ctelette tout seul au club quelque temps aprs. Il
reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la
parole. Oh oui! ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans
l'espace d'une anne. Ainsi donc, elle a laiss un fils? J'avais oubli
cela. Quelle espce de garon est-ce? S'il ressemble  sa mre ce doit
tre un bien beau gars.

--Il est trs beau, affirma lord Henry.

--J'espre qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux
gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien
fait les choses  son gard. Sa mre avait aussi de la fortune. Toutes
les proprits de Selby lui sont revenues, par son grand-pre. Celui-ci
hassait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'tait bien! Il
vint une fois  Madrid lorsque j'y tais.... Ma foi! j'en fus honteux.
La reine me demandait quel tait ce gentilhomme Anglais qui se
querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une
histoire. Un mois durant je n'osais me montrer  la Cour. J'espre qu'il
a mieux trait son petit-fils que ces drles.

--Je ne sais, rpondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera
trs bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il possde Selby. Il me l'a
dit. Et.... sa mre tait vraiment belle!

--Margaret Devereux tait une des plus adorables cratures que j'aie
vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle
l'a lait. Elle aurait pu pouser n'importe qui, Carlington en tait fou:
Elle tait romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le
furent. Les hommes taient bien peu de chose, mais les femmes,
merveilleuses!

Carlington se tranait  ses genoux; il me l'a dit lui-mme. Elle lui
rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne court aprs
lui. Et  propos, Harry, pendant que nous causons de mariages ridicules,
quelle est donc cette farce que m'a conte votre pre au sujet de
Dartmoor qui veut pouser une Amricaine. Il n'y a donc plus de jeunes
Anglaises assez bonnes pour lui?

--C'est assez lgant en ce moment d'pouser des Amricaines, oncle
Georges.

--Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord
Fermor en frappant du point sur la table.

--Les paris sont pour les Amricaines.

--Elles n'ont point de rsistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle.

--Une longue course les puise, mais elles sont suprieures au
steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor
n'a gure de chances.

--Quel est son monde? rpartit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup
d'argent?

Lord Henry secoua la tte.

--Les Amricaines sont aussi habiles  cacher leurs parents que les
Anglaises  dissimuler leur pass, dit-il en se levant pour partir.

--Ce sont des marchands de cochons, je suppose?

--Je l'espre, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai entendu
dire que vendre des cochons tait en Amrique, la profession la plus
lucrative, aprs la politique.

--Est-elle jolie?

--Elle se conduit comme si elle l'tait. Beaucoup d'Amricaines agissent
de la sorte. C'est le secret de leurs charmes.

--Pourquoi ces Amricaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles
nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes.

--Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles
sont si empresses d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle
Georges, je serais en retard pour djeuner si je tardais plus longtemps;
merci pour vos bons renseignements. J'aime toujours  connatre tout ce
qui concerne mes nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens.

--O djeunez-vous Harry?

--Chez tante Agathe. Je me suis invit avec M. Gray, c'est son dernier
protg.

--Bah! dites donc  votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer
avec ses oeuvres de charit. J'en suis excd. La bonne femme croit-elle
donc que je n'aie rien de mieux  faire que de signer des chques en
faveur de ses vilains drles.

--Trs bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun
effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanit. C'est leur
caractre distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation
et sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de
Burlington Street et se dirigea dans la direction de Berkeley square.

Telle tait en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi
crment raconte, elle avait tout  fait boulevers lord Henry comme un
trange quoique moderne roman. Une trs belle femme risquant tout pour
une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout  coup
bris par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette, et enfin
un enfant n dans les larmes.

La mre enleve par la mort et l'enfant abandonn tout seul  la
tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'tait un bien curieux fond de
tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus intressant,
meilleur qu'il n'tait rellement. Derrire tout ce qui est exquis, on
trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour
donner naissance  la plus humble fleur.... Comme il avait t charmant
au dner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses lvres
frmissantes de plaisir et de crainte, il s'tait assis en face de lui
au club, les bougies pourpres mettant une roseur sur son beau visage
ravi. Lui parler tait comme si l'on et jou sur un violon exquis. Il
rpondait  tout, vibrait  chaque trait.... Il y avait quelque chose de
terriblement sducteur dans l'action de cette influence; aucun exercice
qui y fut comparable. Projeter son me dans une forme gracieuse, l'y
laisser un instant reposer et entendre ensuite ses ides rptes comme
par un cho, avec en plus toute la musique de la passion et de la
jeunesse, transporter son temprament dans un autre, ainsi qu'un fluide
subtil ou un trange parfum: c'tait l, une vritable jouissance, peut
tre la plus parfaite de nos jouissances dans un temps aussi born et
aussi vulgaire que le ntre, dans un temps grossirement charnel en ses
plaisirs, commun et bas en ses aspirations.... C'est qu'il tait un
merveilleux chantillon d'humanit, cet adolescent que, par un si
trange hasard, il avait rencontr dans l'atelier de Basil; on en
pouvait faire un absolu type de beaut. Il incarnait la grce, et la
blanche puret de l'adolescence, et toute la splendeur que nous ont
conserve les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en et pu tirer. Il
et pu tre un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur qu'une telle
beaut ft destine  se faner!... Et Basil, comme il tait intressant,
au point de vue du psychologue! Un art nouveau, une faon indite de
regarder l'existence suggre par la simple prsence d'un tre
inconscient de tout cela; c'tait l'esprit silencieux qui vit au fond
des bois et court dans les plaines, se montrant tout  coup, Dryade non
apeure, parce qu'en l'me qui le recherchait avait t voque la
merveilleuse vision par laquelle sont seules rvles les choses
merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au
symbole, comme si elles n'taient que l'ombre d'autres formes plus
parfaites qu'elles rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela
tait trange! Il se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire.
N'tait-ce pas Platon, cet artiste en penses, qui l'avait le premier
analys? N'tait-ce pas Buonarotti qui l'avait cisel dans le marbre
polychrome d'une srie de sonnets? Mais dans notre sicle, cela tait
extraordinaire.... Oui, il essaierait d'tre  Dorian Gray, ce que, sans
le savoir, l'adolescent tait au peintre qui avait trac son splendide
portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait mme dj fait. Il
ferait sien cet tre merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant
dans ce fils de l'Amour et de la Mort.

Soudain il s'arrta, et regarda les faades. Il s'aperut qu'il avait
dpass la maison de sa tante, et souriant en lui-mme, il revint sur
ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le majordome lui dit
qu'on tait  table. Il donna son chapeau et sa canne au valet de pied
et pntra dans la salle  manger.

--En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la
tte.

Il inventa une excuse quelconque, et s'tant assis sur la chaise reste
vide auprs d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de la
table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues.
En face tait la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et
d'un excellent caractre, aime de tous ceux qui la connaissaient, ayant
ces proportions amples et architecturales que nos historiens
contemporains appellent obsit, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse.
Elle avait  sa droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement,
qui cherchait sa voie dans la vie publique, et dans la vie prive
s'inquitait des meilleures cuisines, dnant avec les Tories et opinant
avec les Libraux, selon une rgle trs sage et trs connue. La place de
gauche tait occupe par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de
beaucoup de charme et trs cultiv qui avait pris toutefois une fcheuse
habitude de silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour  lady Agathe,
dit tout ce qu'il avait  dire avant l'ge de trente ans.

La voisine de lord Henry tait Mme Vandeleur, une des vieilles amies de
sa tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagote
qu'elle faisait penser  un livre de prires mal reli. Heureusement
pour lui elle avait de l'autre ct lord Faudel, mdiocrit
intelligente et entre deux ges, aussi chauve qu'un expos ministriel 
la Chambre des Communes, avec qui elle conversait de cette faon
intensment srieuse qui est, il l'avait souvent remarqu,
l'impardonnable erreur o tombent les gens excellents et  laquelle
aucun d'eux ne peut chapper.

--Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'cria la duchesse,
lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il
pousera rellement cette sduisante jeune personne?

--Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse.

--Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra.

--Je sais de bonne source que son pre tient un magasin de nouveauts en
Amrique, dit sir Thomas Burdon avec ddain.

--Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.

--Des nouveauts! Qu'est-ce que c'est que les nouveauts amricaines?
demanda la duchesse, avec un geste d'tonnement de sa grosse main leve.

--Des romans amricains! rpondit lord Henry en prenant un peu de
caille.

La duchesse parut embarrasse.

--Ne faites pas attention  lui, ma chre, murmura lady Agathe, il ne
sait jamais ce qu'il dit.

--Quand l'Amrique ft dcouverte..., dit le radical, et il commena
une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent d'puiser un
sujet, il puisait ses auditeurs. La duchesse soupira et profita de son
droit d'interrompre.

--Plt  Dieu qu'on ne l'eut jamais dcouverte! s'exclama-t-elle;
vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout 
fait injuste!

--Peut-tre aprs tout, l'Amrique n'a-t-elle jamais t dcouverte, dit
M. Erskine. Pour ma part, je dirai volontiers qu'elle est  peine
connue.

--Oh! nous avons cependant vu des spcimens de ses habitantes, rpondit
la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont trs
jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes  Paris. Je
voudrais pouvoir en faire autant.

--On dit que lorsque les bons Amricains meurent, ils vont  Paris,
chuchota sir Thomas, qui avait une ample rserve de mots hors d'usage.

--Vraiment! et o vont les mauvais Amricains qui meurent? demanda la
duchesse.

--Ils vont en Amrique, dit lord Henry.

--Sir Thomas se renfrogna.

--J'ai peur que votre neveu ne soit prvenu contre ce grand pays, dit-il
 lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les
gouvernants qui, en pareil cas, sont extrmement civils, je vous assure
que c'est un enseignement que cette visite.

--Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre ducation,
demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage.

Sir Thomas leva les mains.

--M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes
pratiques, nous aimons  voir les choses par nous-mmes, au lieu de lire
ce qu'on en rapporte. Les Amricains sont un peuple extrmement
intressant. Ils sont tout  fait raisonnables. Je crois que c'est la
leur caractre distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument
raisonnable, je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les
Amricains.

--Quelle horreur! s'cria lord Henry, je peux admettre la force brutale,
mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste
dans son empire. Cela confond l'intelligence.

--Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpr.

--Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire.

--Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet.

--tait-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est
possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vrit. Pour
prouver la ralit il faut la voir sur la corde raide. Quand les
vrits deviennent des acrobates nous pouvons les juger.

--Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!...
Je suis sre que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je
suis tout  fait fche contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader
 notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure
qu'il y serait apprci. On aimerait beaucoup son talent.

--Je veux qu'il joue pour moi seul, s'cria lord Henry souriant, et
regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui
lui rpondait.

--Mais ils sont si malheureux  Whitechapel, continua Lady Agathe.

--Je puis sympathiser avec n'importe quoi, except avec la souffrance,
dit lord Henry en haussant les paules. Je ne puis sympathiser avec
cela. C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque
chose de terriblement maladif dans la piti moderne. On peut s'mouvoir
des couleurs, de la beaut, de la joie de vivre. Moins on parle des
plaies sociales, mieux cela vaut.

--Cependant, l'East End soulve un important problme, dit gravement sir
Thomas avec un hochement de tte.

--Tout  fait, rpondit le jeune lord. C'est le problme de l'esclavage
et nous essayons de le rsoudre en amusant les esclaves.

Le politicien le regarda avec anxit.

--Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il.

Lord Henry se mit  rire.

--Je ne dsire rien changer en Angleterre except la temprature,
rpondit-il, je suis parfaitement satisfait de la contemplation
philosophique. Mais comme le dix-neuvime sicle va  la banqueroute,
avec sa dpense exagre de sympathie, je proposerais d'en appeler  la
science pour nous remettre dans le droit chemin. Le mrite des motions
est de nous garer, et le mrite de la science est de n'tre pas
mouvant.

--Mais nous avons de telles responsabilits, hasarda timidement Mme
Vandeleur.

--Terriblement graves! rpta lady Agathe.

Lord Henry regarda M. Erskine.

--L'humanit se prend beaucoup trop au srieux; c'est le pch originel
du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l'Histoire serait
bien diffrente.

--Vous tes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais
toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chre tante, car
je ne trouve aucun intrt dans l'East End. Dsormais je serai capable
de la regarder en face sans rougir.

--Rougir est trs bien port, duchesse, remarqua lord Henry.

--Seulement lorsqu'on est jeune, rpondit-elle, mais quand une vieille
femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je
voudrais bien que vous m'appreniez  redevenir jeune!

Il rflchit un moment.

--Pouvez-vous vous rappeler un gros pch que vous auriez commis dans
vos premires annes, demanda-t-il, la regardant pardessus la table.

--D'un grand nombre, je le crains, s'cria-t-elle.

--Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune
on n'a gure qu' recommencer ses folies.

--C'est une dlicieuse thorie. Il faudra que je la mette en pratique.

--Une dangereuse thorie pronona sir Thomas, les lvres pinces. Lady
Agathe secoua la tte, mais ne put arriver  paratre amuse. M. Erskine
coutait.

--Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie.
Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre  terre et
s'aperoivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont
leurs propres erreurs.

Un rire courut autour de la table....

Il jouait avec l'ide, la lanait, la transformait, la laissait chapper
pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant de
paradoxes. L'loge de la folie s'leva jusqu' la philosophie, une
philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir, vtue de
fantaisie, la robe tache de vin et enguirlande de lierres, dansant
comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant du
lourd Silne pour sa sobrit. Les faits fuyaient devant elle comme des
nymphes effrayes. Ses pieds blancs foulaient l'norme pressoir o le
sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait ses
membres nus, se rpandant comme une lave cumante sur les flancs noirs
de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les
regards de Dorian Gray taient fixs sur lui, et la conscience que parmi
son auditoire se trouvait un tre qu'il voulait fasciner, semblait
aiguiser son esprit et prter plus de couleurs encore  son imagination.
Il fut brillant, fantastique, inspir. Il ravit ses auditeurs 
eux-mmes; ils coutrent jusqu'au bout ce joyeux air de flte. Dorian
Gray ne l'avait pas quitt des yeux, comme sous le charme, les sourires
se succdaient sur ses lvres et l'tonnement devenait plus grave dans
ses yeux sombres.

Enfin, la ralit en livre moderne fit son entre dans la salle 
manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer  la duchesse
que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un dsespoir
comique.

--Que c'est ennuyeux! s'cria-t-elle. Il faut que je parte; je dois
rejoindre mon mari au club pour aller  un absurde meeting, qu'il doit
prsider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera srement
furieux, et je ne puis avoir une scne avec ce chapeau. Il est beaucoup
trop fragile. Le moindre mot le mettrait en pices. Non, il faut que je
parte, chre Agathe. Au revoir, lord Henry, vous tes tout  fait
dlicieux et terriblement dmoralisant. Je ne sais que dire de vos
ides. Il faut que vous veniez dner chez nous. Mardi par exemple,
tes-vous libre mardi!

--Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec
une rvrence.

--Ah! c'est charmant, mais trs mal de votre part, donc, pensez 
venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des
autres dames.

Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et
prenant prs de lui une chaise, lui mit la main sur le bras.

--Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en crivez-vous pas?

--J'aime trop  lire ceux des autres pour songer  en crire moi-mme,
monsieur Erskine. J'aimerais  crire un roman, en effet, mais un roman
qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et aussi irrel.
Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public littraire except
pour les journaux, les bibles et les encyclopdies; moins que tous les
peuples du monde, les Anglais ont le sens de la beaut littraire.

--J'ai peur que vous n'ayez raison, rpondit M. Erskine; j'ai eu
moi-mme une ambition littraire, mais je l'ai abandonne il y a
longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de
vous appeler ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez rellement
tout ce que vous nous avez dit en djeunant.

--J'ai compltement oubli ce que j'ai dit, repartit lord Henry en
souriant. Etait-ce tout  fait mal?

--Trs mal, certainement; je vous considre comme extrmement dangereux,
et si quelque chose arrivait  notre bonne duchesse, nous vous
regarderions tous comme primordialement responsable. Oui, j'aimerais 
causer de la vie avec vous. La gnration  laquelle j'appartiens est
ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigu de la vie de Londres,
venez donc  Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du plaisir en
buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de possder.

--J'en serai charm; une visite  Treadley est une grande faveur.
L'hte en est parfait et la bibliothque aussi parfaite.

--Vous complterez l'ensemble, rpondit le vieux gentleman avec un salut
courtois. Et maintenant il faut que je prenne cong de votre excellente
tante. Je suis attendu  l'Athenaeum. C'est l'heure o nous y dormons.

--Vous tous, M. Erskine?

--Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons  une
acadmie littraire anglaise.

Lord Henry sourit et se leva.

--Je vais au Parc, dit-il.

Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.

--Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.

--Mais je pensais que vous aviez promis  Basil Hallward d'aller le
voir.

--Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que
j'aille avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le
temps. Personne ne parle aussi merveilleusement que vous.

--Ah! j'ai bien assez parl aujourd'hui, dit lord Henry en souriant.
Tout ce que je dsire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir
avec moi, nous observerons, ensemble, si vous le dsirez.





IV

Une aprs-midi, un mois aprs, Dorian Gray tait allong en un luxueux
fauteuil, dans la petite bibliothque de la maison de lord Henry 
Mayfair. C'tait, en son genre, un charmant rduit, avec ses hauts
lambris de chne olivtre, sa frise et son plafond crme rehauss de
moulure, et son tapis de Perse couleur brique aux longues franges de
soie. Sur une mignonne table de bois satin, une statuette de Clodion 
ct d'un exemplaire des Cent Nouvelles reli pour Marguerite de
Valois par Clovis Eve, et sem des pquerettes d'or que cette reine
avait choisies pour emblme. Dans de grands vases bleus de Chine, des
tulipes panaches taient ranges sur le manteau de la chemine. La vive
lumire abricot d'un jour d't londonien entrait  flots  travers les
petits losanges de plombs des fentres.

Lord Henry n'tait pas encore rentr. Il tait toujours en retard par
principe, son opinion tant que la ponctualit tait un vol sur le
temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt
nonchalant une dition illustre de Manon Lescaut qu'il avait trouve
sur un des rayons de la bibliothque. Le tic-tac monotone de l'horloge
Louis XIV l'agaait. Une fois ou deux il avait voulu partir....

Enfin il perut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit.

--Comme vous tes en retard, Harry, murmura-t-il.

--J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, rpondit une voix
claire.

Il leva vivement les yeux et se dressa....

--Je vous demande pardon. Je croyais....

--Vous pensiez que c'tait mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut que
je me prsente moi-mme. Je vous connais fort bien par vos
photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.

--Non, pas dix-sept, lady Henry?

--Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui  l'Opra la nuit
dernire.

Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de
myosotis. C'tait une curieuse femme dont les toilettes semblaient
toujours conues dans un accs de rage et mises dans une tempte.

Elle tait toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour
n'tait jamais pay de retour, elle avait gard toutes ses illusions.
Elle essayait d'tre pittoresque, mais ne russissait qu' tre
dsordonne. Elle s'appelait Victoria et avait la manie invtre
d'aller  l'glise.

--C'tait  _Lohengrin_, lady Henry, je crois?

--Oui, c'tait  ce cher _Lohengrin_. J'aime Wagner mieux que personne.
Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans tre entendu.
C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?...

Le mme rire nerveux et saccad tomba de ses lvres fines, et elle se
mit  jouer avec un long coupe-papier d'caille. Dorian sourit en
secouant la tte.

--Je crains de n'tre pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais
pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend
de mauvaise, c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une
conversation.

--Ah! voil une ide d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends toujours
ses opinions par ses amis, c'est mme le seul moyen que j'aie de les
connatre. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je
l'adore; mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai
un culte pour les pianistes simplement. J'en adorais deux  la fois,
ainsi que me le disait Harry. Je ne sais ce qu'ils taient. Peut-tre
des trangers. Ils le sont tous, et mme ceux qui sont ns en Angleterre
le deviennent bientt, n'est-il pas vrai? C'est trs habile de leur part
et c'est un hommage rendu  l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous
n'tes jamais venu  mes runions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis
point offrir d'orchides, mais je n'pargne aucune dpense pour avoir
des trangers. Ils vous font une chambre si pittoresque.... Voici
Harry! Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais
plus quoi, et j'ai trouv ici M. Gray. Nous avons eu une amusante
conversation sur la musique. Nous avons tout  fait les mmes ides.
Non! je crois nos ides tout  fait diffrentes, mais il a t vraiment
aimable. Je suis trs heureux de l'avoir vu.

--Je suis ravi, ma chrie, tout  fait ravi, dit lord Henry levant ses
sourcils noirs et arqus et les regardant tous deux avec un sourire
amus. Je suis vraiment fch d'tre si en retard, Dorian; j'ai t 
Wardour Street chercher un morceau de vieux brocard et j'ai d
marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de toutes
choses, et nul ne connat la valeur de quoi que ce soit.

--Je vais tre oblig de partir, s'exclama lady Henry, rompant le
silence d'un intempestif clat de rire. J'ai promis  la Duchesse de
l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous
dnez dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-tre vous retrouverai-je chez
Lady Thornbury.

--Je le crois, ma chre amie, dit lord Henry en fermant la porte
derrire elle. Semblable  un oiseau de paradis qui aurait pass la nuit
dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de
frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canap.

--N'pousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il aprs
quelques bouffes.

--Pourquoi, Harry?

--Parce qu'elles sont trop sentimentales.

--Mais j'aime les personnes sentimentales.

--Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les
femmes par curiosit: tous sont dsappoints.

--Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop
amoureux. Voil un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout
ce que vous dites.

--De qui tes-vous amoureux? demanda lord Henry aprs une pause.

--D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant.

Lord Henry leva les paules C'est un dbut plutt commun.

--Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.

--Qui est-ce?

--Elle s'appelle Sibyl Vane.

--Je n'en ai jamais entendu parler.

--Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est gniale.

--Mon cher enfant, aucune femme n'est gniale. Les femmes sont un sexe
dcoratif. Elles n'ont jamais rien  dire, mais elles le disent d'une
faon charmante. Les femmes reprsentent le triomphe de la matire sur
l'intelligence, de mme que les hommes reprsentent le triomphe de
l'intelligence sur les moeurs.

--Harry, pouvez-vous dire?

--Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce
moment, aussi dois-je la connatre. Le sujet est moins abstrait que je
ne croyais. Je trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes,
les naturelles, et les fardes. Les femmes naturelles sont trs utiles;
si vous voulez acqurir une rputation de respectabilit, vous n'avez
gure qu' les conduire souper. Les autres femmes sont tout  fait
agrables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour
essayer de se rajeunir. Nos grand'mres se fardaient pour paratre plus
brillantes. Le Rouge et l'Esprit allaient ensemble. Tout cela est
fini. Tant qu'une femme peut paratre dix ans plus jeune que sa propre
fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant  la conversation, il n'y
a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle,
et deux d'entre elles ne peuvent tre reues dans une socit qui se
respecte. A propos, parlez-moi de votre gnie. Dopais quand la
connaissez-vous?

--Ah! Harry, vos ides me terrifient.

--Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?

--Depuis trois semaines.

--Et comment l'avez-vous rencontre?

--Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi....
Aprs tout, cela ne serait jamais arriv, si je ne vous avais rencontr.
Vous m'aviez rempli d'un ardent dsir de tout savoir de la vie. Pendant
des jours aprs notre rencontre quelque chose de nouveau semblait battre
dans mes veines. Lorsque je flnais dans Hyde Park ou que je descendais
Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosit
folle quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me
fascinaient. D'autres me remplissaient de terreur. Il y avait comme un
exquis poison dans l'air. J'avais la passion de ces sensations.... Eh
bien, un soir, vers sept heures, je rsolus de sortir en qute de
quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux Londres, avec
ses millions d'habitants, ses sordides pcheurs et ses pchs
splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque chose en
rserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une sorte
de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette
merveilleuse soire o nous dnmes ensemble pour la premire fois, 
propos de la recherche de la Beaut qui est le vrai secret de
l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai
vers l'Est et me perdis bientt dans un labyrinthe de ruelles noires et
farouches et de squares aux gazons pels. Vers huit heures et demie, je
passai devant un absurde petit thtre tout flamboyant de ses rampes de
gaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plus
tonnant gilet que j'aie vu de ma vie, se tenait  l'entre, fumant un
ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un norme diamant
brillait sur le plastron tach de sa chemise. Voulez-vous une loge,
mylord? me dit-il ds qu'il m'aperut en tant son chapeau avec une
servilit importante. Il y avait quelque chose en lui, Harry, qui
m'amusa. C'tait un vrai monstre. Vous rirez de moi, je le sais, mais en
vrit j'entrai et je payai cette loge une guine. Aujourd'hui, je ne
pourrais dire comment cela se fit, et pourtant si ce n'et t, mon cher
Harry, si ce n'et t, j'aurais manqu le plus magnifique roman de
toute ma vie.... Je vois que vous riez. C'est mal  vous.

--Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne
faut pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire
le premier roman de votre vie. Vous serez toujours aim, et vous serez
toujours amoureux. Une _grande passion_ est le lot de ceux qui n'ont
rien  faire. C'est la seule utilit des classes dsoeuvres dans un
pays. N'ayez crainte. Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est
que le commencement.

--Me croyez-vous d'une nature si futile, s'cria Dorian Gray, maussade.

--Non, je la crois profonde.

--Que voulez-vous dire?

--Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les
vritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyaut et leur fidlit,
je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur dfaut d'imagination.
La fidlit est  la vie sentimentale ce que la stabilit est  la vie
intellectuelle, simplement un aveu d'impuissance. La fidlit! je
l'analyserai un jour. La passion de la proprit est en elle. Il y a
bien des choses que nous abandonnerions si nous n'avions peur que
d'autres puissent les ramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre.
Continuez votre rcit.

--Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face 
face avec un trs vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis  contempler la
salle. C'tait une clinquante dcoration de cornes d'abondance et
d'amours; on eut dit une pice monte pour un mariage de troisime
classe. Les galeries et le parterre taient tout  fait bonds de
spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales taient absolument
vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je supposais
qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des
oranges et de la bire au gingembre; il se faisait une terrible
consommation de noix.

--a devait tre comme aux jours glorieux du drame anglais.

--Tout  fait, j'imagine, et fort dcourageant. Je commenais  me
demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai les yeux sur le
programme. Que pensez-vous qu'on jout, Harry?

--Je suppose L'idiot, ou le muet innocent. Nos pres aimaient assez
ces sortes de pices. Plus je vis, Dorian, plus je sens vivement que ce
qui tait bon pour nos pres, n'est pas bon pour nous. En art, comme en
politique, _les grands-pres ont toujours tort_. (En franais dans
le texte.)

--Ce spectacle tait assez bon pour nous, Harry. C'tait Romo et
Juliette; je dois avouer que je fus un peu contrari  l'ide de voir
jouer Shakespeare dans un pareil bouiboui. Cependant, j'tais en quelque
sorte intrigu. A tout hasard je me dcidai  attendre le premier acte.
Il y avait un maudit orchestre, dirig par un jeune Hbreu assis devant
un piano en ruines qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau
se leva, la pice commena. Romo tait un gros gentleman assez g,
avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragdie et une
figure comme un baril  bire. Mercutio tait  peu prs aussi laid. Il
jouait comme ces comdiens de bas tage qui ajoutent leurs insanits a
leurs rles et semblait tre dans les termes les plus amicaux avec le
parterre. Ils taient tous deux aussi grotesques que les dcors; on eut
pu se croire dans une baroque foraine. Mais Juliette! Harry, imaginez
une jeune fille de dix-sept ans  peine, avec une figure comme une
fleur, une petite tte grecque avec des nattes roules chtain fonc,
des yeux de passion aux profondeurs violettes et des lvres comme des
ptales de rose. C'tait la plus adorable crature que j'aie vue de ma
vie. Vous m'avez dit une fois que le pathtique vous laissait
insensible. Mais cette beaut, cette simple beaut eut rempli vos yeux
de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus  peine voir cette jeune
fille qu' travers la bue de larmes qui me monta aux paupires. Et sa
voix! jamais je n'ai entendu une pareille voix. Elle parlait trs bas
tout d'abord, avec des notes profondes et mlodieuses: comme si sa
parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce fut un peu plus
haut et le son ressemblait  celui d'une flte ou d'un hautbois
lointain. Dans la scne du jardin, il avait la tremblante extase que
l'on peroit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait
des moments, un peu aprs, o cette voix empruntait la passion sauvage
des violons. Vous savez combien une voix peut mouvoir. Votre voix et
celle de Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand
je ferme les yeux, je les entends, et chacune d'elle dit une chose
diffrente. Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas,
Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tous les soirs je
vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour suivant,
Imogne. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau italien,
aspirant le poison aux lvres de son amant. Je l'ai suivie, errant dans
la fort d'Ardennes, dguise en joli garon, vtue du pourpoint et des
chausses, coiffe d'un mignon chaperon. Elle tait folle et se trouvait
en face d'un roi coupable  qui elle donnait  porter de la rue et
faisait prendre des herbes amres. Elle tait innocente et les mains
noires de la jalousie treignaient sa gorge frle comme un roseau. Je
l'ai vue dans tous les temps et dans tous les costumes. Les femmes
ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont limites 
leur poque. Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connat
leur coeur comme on connat leurs chapeaux. On peut toujours les
pntrer. Il n'y a de mystre dans aucune d'elles. Elles conduisent dans
le parc le matin et babillent aux ths de l'aprs-midi. Elles ont leurs
sourires strotyps et leurs manires  la mode. Elles sont
parfaitement limpides. Mais une actrice! Combien diffrente est une
actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le seul tre digne
d'amour est une actrice.

--Parce que j'en ai tant aim, Dorian.

--Oh oui, d'affreuses cratures avec des cheveux teints et des figures
peintes.

--Ne mprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a
quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.

--Je voudrais maintenant ne vous avoir point parl de Sibyl Vane.
--Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, dsormais,
vous me direz ce que vous ferez.

--Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empcher de tout
vous dire. Vous avez sur moi une singulire influence. Si jamais je
commettais un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me
comprendriez.

--Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne
commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de mme trs
oblig du compliment. Et maintenant, dites-moi--passez-moi les
allumettes comme un gentil garon...merci--o en sont vos relations
avec Sibyl Vane.

Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourpres, l'oeil en feu:

--Harry! Sibyl Vane est sacre.

--Il n'y a que les choses sacres qui mritent d'tre recherches,
Dorian, dit lord Harry d'une voix trangement pntrante. Mais pourquoi
vous inquiter? Je suppose qu'elle sera  vous quelque jour. Quand on
est amoureux, on s'abuse d'abord soi-mme et on finit toujours par
abuser les autres. C'est ce que le monde appelle un roman. Vous la
connaissez, en tout cas, j'imagine?

--Certes, je la connais. Ds la premire soire que je fus  ce thtre,
le vilain juif vint tourner autour de ma loge  la fin du spectacle et
m'offrit de me conduire derrire la toile pour me prsenter  elle. Je
m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette tait morte depuis des
sicles et que son corps reposait dans un tombeau de marbre  Vrone. Je
compris  son regard de morne stupeur qu'il eut l'impression que j'avais
bu trop de Champagne ou d'autre chose.

--Je n'en suis pas surpris.

--Alors il me demanda si j'crivais dans quelque feuille. Je lui
rpondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement
dsappoint, puis il me confia que tous les critiques dramatiques
taient ligus contre lui et qu'ils taient tous  vendre.

--Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger
par les apparences, ils ne doivent pas coter bien cher.

--Oui, mais il paraissait croire qu'ils taient au-dessus de ses moyens,
dit Dorian en riant. A ce moment, on teignit les lumires du thtre et
je dus me retirer. Il voulut me faire goter des cigares qu'il
recommandait fortement; je dclinais l'offre. Le lendemain soir,
naturellement, je revins. Ds qu'il me vit, il me fit une profonde
rvrence et m'assura que j'tais un magnifique protecteur des arts.
C'tait une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire
pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq
banqueroutes taient entirement dues au Barde comme il l'appelait
avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.

--C'en tait un, mon cher Dorian, un vritable. Beaucoup de gens font
faillite pour avoir trop os dans cette re de prose. Se ruiner pour la
posie est un honneur. Mais quand avez-vous parl pour la premire fois
 Miss Sibyl Vane?

--Le troisime soir. Elle avait jou Rosalinde. Je ne pouvais m'y
dcider. Je lui avais jet des fleurs et elle m'avait regard, du moins
je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra rsolu  me
conduire sur le thtre, si bien que je consentis. C'est curieux,
n'est-ce pas, ce dsir de ne pas faire sa connaissance?

--Non, je ne trouve pas.

--Mon cher Harry, pourquoi donc?

--Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce
qu'il advint de la petite?

--Sibyl? Oh! elle tait si timide, si charmante. Elle est comme une
enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'tonnement lorsque je lui
parlais de son talent; elle semble tout  fait inconsciente de son
pouvoir. Je crois que nous tions un peu nervs. Le vieux juif
grimaait dans le couloir du foyer poussireux, prorant sur notre
compte, tandis que nous restions  nous regarder comme des enfants. Il
s'obstinait  m'appeler my lord et je fus oblig d'assurer  Sibyl que
je n'tais rien de tel. Elle me dit simplement: Vous avez bien plutt
l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.

--Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!

--Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considrait comme un hros de
thtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa mre, une vieille
femme fltrie qui jouait le premier soir Lady Capulot dans une sorte de
peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours meilleurs.

--Je connais cet air-l. Il me dcourage, murmura lord Harry, en
examinant ses bagues.

--Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne
m'intressait pas.

--Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans
les tragdies des autres.

--Sibyl est le seul tre qui m'intresse. Que m'importe d'o elle vient?
De sa petite tte  son pied mignon, elle est divine, absolument. Chaque
soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle est plus
merveilleuse.

--Voil pourquoi, sans doute, vous ne dnez plus jamais avec moi. Je
pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais
pas, mais a n'est pas tout  fait ce que j'attendais.

--Mon cher Harry, nous djeunons ou nous soupons tous les jours
ensemble, et j'ai t  l'Opra avec vous plusieurs fois, dit Dorian
ouvrant ses yeux bleus tonns.

--Vous venez toujours si horriblement tard.

--Mais je ne puis m'empcher d'aller voir jouer Sibyl, s'cria-t-il,
mme pour un seul acte. J'ai faim de sa prsence; et quand je songe 
l'me merveilleuse qui se cache dans ce petit corps d'ivoire, je suis
rempli d'angoisse!

--Vous pouvez dner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?

Il secoua la tte.

--Ce soir elle est Imogne, rpondit-il, et demain elle sera Juliette.

--Quand est-elle Sibyl Vane?

--Jamais.

--Je vous en flicite.

--Comme vous tes mchant! Elle est toutes les grandes hrones du monde
en une seule personne. Elle est plus qu'une individualit. Vous riez, je
vous ai dit qu'elle avait du gnie. Je l'aime; il faut que je me fasse
aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi
comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Romo jaloux!
Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en
deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs
cendres, les rveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je
l'adore!

Il allait et venait dans la pice en marchant; des taches rouges de
fivre enflammaient ses joues. Il tait terriblement surexcit.

Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il
tait diffrent, maintenant, du jeune garon timide, apeur, qu'il avait
rencontr dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'tait
dvelopp comme une fleur, panoui en ombelles d'carlate. Son me tait
sortie, de sa retraite cache, et le dsir l'avait rencontre.

--Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.

--Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces
soirs. Je n'ai pas le plus lger doute du rsultat. Vous reconnatrez
certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif.
Elle est engage avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit
mois  prsent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela
sera fait, je prendrai un thtre du West-End et je la produirai
convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.

--Cela serait impossible, mon cher enfant.

--Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consomm
de l'art, elle a aussi une vraie personnalit et vous m'avez dit souvent
que c'taient les personnalits et non les talents qui remuaient leur
poque.

--Bien, quand irons-nous?

--Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette
demain.

--Trs bien, au Bristol  huit heures. J'amnerai Basil.

--Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plat. Six heures et demie. Il
faut que nous soyons l avant le lever du rideau. Nous devons la voir
dans le premier acte, quand elle rencontre Romo.

--Six heures et demie! En voil une heure! Ce sera comme pour un th ou
une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne
dne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui crire?

--Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal 
moi, car il m'a envoy mon portrait dans un merveilleux cadre,
spcialement dessin par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la
peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnatre que
je m'en dlecte. Peut-tre vaudrait-il mieux que vous lui criviez, je
ne voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me
donne de bons conseils.

Lord Henry sourit:

--On aime beaucoup  se dbarrasser de ce dont on a le plus besoin.
C'est ce que j'appelle l'abme de la gnrosit.

--Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu
philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai dcouvert cela.

--Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans
ses oeuvres. La consquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses
prjugs, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j'aie
connus et qui taient personnellement dlicieux taient de mauvais
artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne
prsentent par suite aucun intrt en eux-mmes. Un grand pote, un vrai
grand pote, est le plus prosaque des tres. Mais les potes infrieurs
sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sont
pittoresques. Le simple fait d'avoir publi un livre de sonnets de
second ordre, rend un homme parfaitement irrsistible. Il vit le pome
qu'il ne peut crire; les autres crivent le pome qu'ils n'osent
raliser.

--Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant
son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la
table. Cela doit tre puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais.
Imogne m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.

Ds qu'il fut parti, les lourdes paupires de lord Henry se baissrent
et il se mit  rflchir. Certes, peu d'tres l'avaient jamais intress
au mme point que Dorian Gray et mme la passion de l'adolescent pour
quelque autre lui causait une affre lgre d'ennui ou de jalousie. Il en
tait content. Il se devenait  lui-mme ainsi un plus intressant sujet
d'tudes. Il avait toujours t domin par le got des sciences, mais
les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires
et sans intrt. De sorte qu'il avait commenc  s'analyser lui-mme et
finissait par analyser les autres. La vie humaine, voil ce qui
paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par
comparaison, n'avait la moindre valeur. C'tait vrai que quiconque
regardait la vie et son trange creuset de douleurs et de joies, ne
pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni
empcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son
imagination de monstrueuses fantaisies et de rves difformes. Il y avait
des poisons si subtils que pour connatre leurs proprits, il fallait
les prouver soi-mme. Il y avait des maladies si trange qu'il fallait
les avoir supportes pour en arriver  comprendre leur nature. Et alors,
quelle rcompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter
l'pre et trange logique des passions, la vie d'motions et de couleurs
de l'intelligence, observer o elles se rencontrent et o elles se
sparent, comment elles vibrent  l'unisson et comment elles discordent,
il y avait  cela une vritable jouissance! Qu'en importait le prix? On
ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.

Il avait conscience--et cette pense faisait tinceler de plaisir ses
yeux d'agate brune--que c'tait  cause de certains mots de lui, des
mots musicaux, dits sur un ton musical que l'me de Dorian Gray s'tait
tourne vers cette blanche jeune fille et tait tombe en adoration
devant elle. L'adolescent tait en quelque sorte sa propre cration. Il
l'avait fait s'ouvrir prmaturment  la vie. Cela tait bien quelque
chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur dcouvre elle-mme
ses secrets, mais au petit nombre,  l'lite, ses mystres taient
rvls avant que le voile en ft arrach. Quelquefois c'tait un effet
de l'art, et particulirement de la littrature qui s'adresse
directement aux passions et  l'intelligence. Mais de temps en temps,
une personnalit complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment
ainsi en son genre une vritable oeuvre d'art, la vie ayant ses
chefs-d'oeuvres, tout comme la posie, la sculpture ou la peinture.

Oui, l'adolescent tait prcoce. Il moissonnait au printemps. La pousse
de la passion et de la jeunesse tait en lui, mais il devenait peu  peu
conscient de lui-mme. C'tait une joie de l'observer. Avec sa belle
figure et sa belle me, il devait faire rver. Pourquoi s'inquiter de
la faon dont cela finirait, ou si cela, mme devait avoir une fin!...
Il tait comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les
joies nous sont trangres, mais dont les chagrins nous veillent au
sentiment de la beaut, et dont les blessures sont comme des roses
rouges.

L'me et le corps, le corps et l'me, quels mystres! Il y a de
l'animalit dans l'me, et le corps a ses moments de spiritualit. Les
sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dgrader. Qui pourrait dire
o cessent les impulsions de la chair et o commencent les suggestions
psychiques.

Combien sont bornes les arbitraires dfinitions des psychologues! Et
quelle difficult de dcider entre les prtentions des diverses coles!
L'me tait-elle une ombre recluse dans la maison du pch! Ou bien le
corps ne faisait-il rellement qu'un avec l'me, comme le pensait
Giordano Bruno. La sparation de l'esprit et de la matire tait un
mystre et c'tait un mystre aussi que l'union de la matire et de
l'esprit.

Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une
science si absolue qu'elle pt nous rvler les moindres ressorts de la
vie.... A la vrit, nous nous trompons constamment nous-mmes et nous
comprenons rarement les autres. L'exprience n'a pas de valeur thique.
C'est seulement le nom que les hommes donnent  leurs erreurs. Les
moralistes l'ont regarde d'ordinaire comme une manire d'avertissement,
ont rclam pour elle une efficacit thique dans la formation des
caractres, l'ont vante comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il
fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions viter. Mais il n'y
a aucun pouvoir actif dans l'exprience. Elle est aussi peu de chose
comme mobile que la conscience elle-mme. Tout ce qui est vraiment
dmontr, c'est que notre avenir pourra tre ce que fut notre pass et
que le pch o nous sommes tombs une fois avec dgot, nous le
commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.

Il demeurait vident pour lui que la mthode exprimentale tait la
seule par laquelle on put arriver  quelque analyse scientifique des
passions; et Dorian Gray tait certainement un sujet fait pour lui et
qui semblait promettre de riches et fructueux rsultats. Sa passion
soudaine pour Sibyl Vane n'tait pas un phnomne psychologique de mince
intrt. Sans doute la curiosit y entrait pour une grande part, la
curiosit et le dsir d'acqurir une nouvelle exprience; cependant ce
n'tait pas une passion simple mais plutt une complexe. Ce qu'elle
contenait de pur instinct sensuel de pubert avait t transform par le
travail de l'imagination, et chang en quelque chose qui semblait 
l'adolescent tranger aux sens et n'en tait pour cela que plus
dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons,
nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles
mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il
arrive souvent que lorsque nous pensons faire une exprience sur les
autres nous en faisons une sur nous-mmes.

Pendant que Lord Henry, assis, rvait sur ces choses, on frappa  la
porte et son domestique entra et lui rappela qu'il tait temps de
s'habiller pour dner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le
soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fentres hautes des
maisons d'en face. Les carreaux tincelaient comme des plaques de mtal
ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fane. Il pensa  la
vitalit imptueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela
finirait.

Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un tlgramme
sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperut qu'il tait de Dorian Gray. Il
lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage  Sibyl Vane.





V


--Mre, mre, que je suis contente! soupirait la jeune fille,
ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits
fatigus et fltris qui, le dos tourn  la claire lumire des fentres,
tait assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. Je suis si
contente! rptait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!

Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth
sur la tte de sa fille.

--Contente! rpta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je
vous vois jouer. Vous ne devez pas penser  autre chose. M. Isaacs a t
trs bon pour nous et nous lui devons de l'argent.

La jeune fille leva une tte boudeuse.

--De l'argent! mre, s'cria-t-elle, qu'est-ce que a veut dire? L'amour
vaut mieux que l'argent.

--M. Isaacs nous a avanc cinquante livres pour payer nos dettes et pour
acheter un costume convenable  James. Vous ne devez pas oublier cela,
Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a t trs
aimable.

--Ce n'est pas un gentleman, mre, et je dteste la manire dont il me
parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fentre.

--Je ne sais pas comment nous nous en serions tirs sans lui, rpliqua
la vieille femme en gmissant.

Sibyl Vane secoua la tte et se mit  rire.

--Nous n'aurons plus besoin de lui dsormais, mre. Le Prince Charmant
s'occupe de nous.

Elle s'arrta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une
respiration haletante entr'ouvrit les ptales de ses lvres tremblantes.
Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux
de sa robe.

--Je l'aime! dit-elle simplement.

--Folle enfant! folle enfant! fut la rponse accentue d'un geste
grotesque des doigts recourbs et chargs de faux bijoux de la vieille.

L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage tait dans sa voix. Ses
yeux saisissaient la mlodie et la rpercutaient par leur clat; puis
ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils
s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rve avait pass sur eux. La
Sagesse aux lvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui
soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de
sens commun. Elle n'coutait pas. Elle tait libre dans la prison de sa
passion. Son prince, le Prince Charmant tait avec elle. Elle avait
recouru  la Mmoire pour le reconstituer. Elle avait envoy son ne 
sa recherche et il tait venu. Ses baisers brlaient ses lvres. Ses
paupires taient chaudes de son souffle.

Alors la Sagesse changea de mthode et parla d'enqute et d'espionnage.
Le jeune homme pouvait tre riche, et dans ce cas on pourrait songer au
mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la
ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperut que les
lvres fines remuaient, et elle sourit....

Soudain elle prouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la
gnait.

--Mre, mre, s'cria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais
pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait tre l'Amour
lui-mme. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et
cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort
infrieure  lui, je ne me sens pas humble. Je suis fire, extrmement
fire.... Mre, aimiez-vous mon pre comme j'aime le prince Charmant?

La vieille femme plit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues,
et ses lvres dessches se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl
courut  elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.

--Pardon, mre, je sais que cela vous peine de parler de notre pre.
Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste.
Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'tiez il y a vingt ans.
Ah! puisse-je tre toujours heureuse!

--Mon enfant, vous tes beaucoup trop jeune pour songer  l'amour. Et
puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez mme son nom. Tout
cela est bien fcheux et vraiment, au moment o James va partir en
Australie et o j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous
montrer moins inconsidre. Cependant, comme je l'ai dj dit, s'il est
riche....

--Ah! mre, mre! laissez-moi tre heureuse!

Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scniques qui
deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle
serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un
jeune garon aux cheveux bruns hrisss entra dans la chambre. Il avait
la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose
de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa
soeur. On et eu peine  croire  la proche parent qui les unissait.
Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle levait
mentalement son fils  la dignit d'un auditoire. Elle tait certaine
que ce tableau devait tre touchant.

--Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le
jeune homme avec un grognement amical.

--Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'cria-t-elle;
vous tes un vilain vieil ours. Et elle se mit  courir dans la chambre
et  le pincer.

James Vane regarda sa soeur avec tendresse.

--Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois
bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y
tiens pas.

--Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane,
ramassant en soupirant un prtentieux costume de thtre et en se
mettant  le raccommoder. Elle tait un peu dsappointe de ce qu'il
tait arriv trop tard pour se joindre au groupe de tout  l'heure. Il
aurait augment le pathtique de la situation.

--Pourquoi pas, mre, je le pense.

--Vous me peinez, mon fils. J'espre que vous reviendrez d'Australie
avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune socit dans les
colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une socit, aussi quand vous
aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place  Londres.

--La socit, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connatre.
Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le thtre,
vous et Sibyl. Je le hais.

--Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous tes peu aimable! Mais
venez-vous rellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais
que vous n'alliez dire au revoir  quelques-uns de vos amis,  Tom
Hardy, qui vous a donn cette horrible pipe, ou  Ned Langton qui se
moque de vous quand vous la fumez. C'est trs aimable de votre part de
m'avoir conserv votre dernire aprs-midi. O irons-nous? Si nous
allions au Parc!

--Je suis trop rp, rpliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les
gens chics qui vont au Parc.

--Quelle btise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de
son veston.

Il hsita un moment.

--Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps  votre
toilette.

Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant
l'escalier et ses petits pieds trottinrent au-dessus....

Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la
vieille, immobile dans son fauteuil:

--Mre, mes affaires sont-elles prpares? demanda-t-il.

--Tout est prt, James, rpondit-elle, les yeux sur son ouvrage.

Pendant des mois elle s'tait sentie mal a l'aise lorsqu'elle se
trouvait seule avec ce fils, dur et svre. Sa lgret naturelle se
troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait
toujours s'il ne souponnait rien. Comme il ne faisait aucune
observation, le silence lui devint intolrable. Elle commena  geindre.
Les femmes se dfendent en attaquant, de mme qu'elles attaquent par
d'tranges et soudaines dfaites.

--J'espre que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer,
James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie
vous-mme. Vous auriez pu entrer dans l'tude d'un avou. Les avous
sont une classe trs respectable et souvent,  la campagne, ils dnent
dans les meilleures familles.

--Je hais les bureaux et je hais les employs, rpliqua-t-il. Mais vous
avez tout  fait raison. J'ai choisi moi-mme mon genre de vie. Tout ce
que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas
qu'il lui arrive malheur. Mre, il faut que vous veilliez sur elle.

--James, vous parlez trangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.

--J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au thtre et
passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que
cela veut dire?

--Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre
profession, nous sommes habitues  recevoir beaucoup d'hommages.
Moi-mme, dans le temps, j'ai reu bien des fleurs. C'tait lorsque
notre art tait vraiment compris. Quant  Sibyl, je ne puis encore
savoir si son attachement est srieux ou non. Mais il n'est pas douteux
que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est
toujours extrmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'tre riche et
les fleurs qu'il envoie sont dlicieuses.

--Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il prement.

--Non, rpondit placidement sa mre. Il n'a pas encore rvl son nom.
Je crois que c'est trs romanesque de sa part. C'est probablement un
membre de l'aristocratie.

James Vane se mordit la lvre....

--Veillez sur Sibyl, mre, s'cria-t-il, veillez sur elle!

--Mon fils, vous me dsesprez. Sibyl est toujours sous ma surveillance
particulire. Srement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune
raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que
c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela
pourrait tre un trs brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un
charmant couple. Ses allures sont tout  fait  son avantage. Tout le
monde les a remarques.

Le jeune homme grommela quelques mots et se mit  tambouriner sur les
vitres avec ses doigts pais. Il se retournait pour dire quelque chose
lorsque Sibyl entra en courant....

--Comme vous tes srieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il?

--Rien, rpondit-il, je crois qu'on doit tre srieux quelquefois. Au
revoir, mre, je dnerai  cinq heures. Tout est emball except mes
chemises; aussi ne vous inquitez pas.

--Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut thtral.

Elle tait trs ennuye du ton qu'il avait pris avec elle et quelque
chose dans son regard l'avait effraye.

--Embrassez-moi, mre, dit la jeune fille.

Ses lvres en fleurs se posrent sur les joues fltries de la vieille et
les ranimrent.

--Mon enfant! mon enfant! s'cria Mme Vane, les yeux au plafond
cherchant une galerie imaginaire.

--Venez, Sibyl, dit le frre impatient.

Il dtestait les affectations maternelles.

Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une lgre brise
s'levait; le soleil brillait gament. Les passants avaient l'air
tonns de voir ce lourdaud vtu d'habits rps en compagnie d'une aussi
gracieuse et distingue jeune fille. C'tait comme un jardinier rustaud
marchant une rose  la main.

Jim fronait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le
regard inquisiteur de quelque passant. Il prouvait cette aversion
d'tre regard qui ne vient que tard dans la vie aux hommes clbres et
qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant tait parfaitement
inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour panouissait ses
lvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir
d'autant plus y rver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du
bateau o Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il dcouvrirait srement et
de la merveilleuse hritire  qui il sauverait la vie en l'arrachant
aux mchants _bushrangers_ aux chemises rouges. Car il ne serait pas
toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientt
tre. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. tre claquemur
dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent
 vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et dchire
les voiles en longues et sifflantes lanires! Il quitterait le navire 
Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers.
Avant une semaine il trouverait une grosse ppite d'or, la plus grosse
qu'on ait dcouverte et l'apporterait  la cte dans une voiture garde
par six policemen  cheval. Les _bushrangers_ les attaqueraient trois
fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il
n'irait pas du tout aux placers. C'taient de vilains endroits o les
hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il
serait un superbe leveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa
voiture, il rencontrerait la belle hritire qu'un voleur serait en
train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la
sauverait. Elle deviendrait srement amoureuse de lui; ils se
marieraient et reviendraient  Londres o ils habiteraient une maison
magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait
qu'il se conduisit bien, n'ust point sa sant et ne dpenst pas
follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle
connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui crivit  chaque
courrier et qu'il dit ses prires tous les soirs avant de se coucher.
Dieu tait trs bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui,
et dans quelques annes il reviendrait parfaitement riche et heureux.

Le jeune homme l'coutait avec maussaderie, et ne rpondait rien. Il
tait plein de la tristesse de quitter son _home_.

Encore n'tait-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout
inexpriment qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la
position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait
rien de bon. C'tait un gentleman et il le dtestait pour cela, par un
curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-mme se rendre compte,
et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi
la futilit et la vanit de sa mre et il y voyait un pril pour Sibyl
et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs
parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient.
Sa mre! Il avait en lui-mme une question  rsoudre  propos d'elle,
une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase
hasarde qu'il avait entendue au thtre, un ricanement touff qu'il
avait saisi un soir en attendant  la porte des coulisses, lui avaient
suggr d'horribles penses. Tout cela lui revenait  l'esprit comme un
coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une
contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la
lvre infrieure.

--Vous n'coutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'cria Sibyl, et je
fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque
chose....

--Que voulez-vous que je vous dise?

--Oh! que vous serez un bon garon et que vous ne nous oublierez pas,
rpondit-elle en lui souriant.

Il haussa les paules.

--Vous tes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier,
Sibyl.

Elle rougit....

--Que voulez-vous dire, Jim?

--Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en
avez-vous pas encore parl? Il ne vous veut pas de bien.

--Arrtez, Jim! s'cria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je
l'aime!

--Comment, vous ne savez mme pas son nom, rpondit le jeune homme. Qui
est-il? j'ai le droit de le savoir.

--Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Mchant
garon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez
jug l'tre le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez
quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le
monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir
au thtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je
jouerai! Pensez donc, Jim! tre amoureuse et jouer Juliette! Et le voir
assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer
le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se
surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au gnie  tous ses fainants du
bar. Il me prchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une
rvlation, je le sens. Et c'est son oeuvre  lui seul, au Prince
Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grces. Mais je suis
pauvre auprs de lui. Pauvre? Qu'est-ce que a fait? Quand la pauvret
entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fentre. On
devrait refaire nos proverbes. Ils ont t invents en hiver et
maintenant voici l't, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie
ronde de fleurs dans le ciel bleu.

--C'est un gentleman, dit le frre revche.

--Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?

--Il veut faire de vous une esclave!

--Je frmis  l'ide d'tre libre!

--Il faut vous mfier de lui.

--Quand on le voit, on l'estime; quand on le connat, on le croit.

--Sibyl, vous tes folle!

Elle se mit  rire et lui prit le bras.

--Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous tiez centenaire. Un jour,
vous serez amoureux vous-mme, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez
pas l'air si maussade. Vous devriez srement tre content de penser
que, bien que vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai
jamais t. La vie a t dure pour nous, terriblement dure et difficile.
Maintenant ce sera diffrent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi
j'en ai dcouvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons
passer tout ce beau monde.

Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes
semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussire blanche comme un
nuage tremblant d'iris se balanait dans l'air embras. Les ombrelles
aux couleurs vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.

Elle fit parler son frre de lui-mme, de ses esprances et de ses
projets. Il parlait doucement avec effort. Ils changrent les paroles
comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl tait oppresse, ne
pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire bauch sur des lvres
moroses tait tout l'cho qu'elle parvenait  veiller. Aprs quelque
temps, elle devint silencieuse, Soudain elle saisit au passage la vision
d'une chevelure dore et d'une bouche riante, et dans une voiture
dcouverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.

Elle bondit sur ses pieds.

--Le voici! cria-t-elle.

--Qui? dit Jim Vane.

--Le Prince Charmant! rpondit-elle regardant la victoria.

Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:

--Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir!
s'cria-t-il; mais au mme moment le mail du duc de Berwick passa devant
eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait
disparu du Pare.

--Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le
montrer.

--Je l'aurais voulu galement, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...

Elle le regarda avec horreur! Il rpta ces paroles qui coupaient l'air
comme un poignard.... Les passants commenaient  s'amasser. Une dame
tout prs d'eux ricanait.

--Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.

Et il la suivit comme un chien  travers la foule. Il semblait satisfait
de ce qu'il avait dit.

Arrivs  la statue d'Achille, ils tournrent autour du monument. La
tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua
la tte.

--Vous tes fou, Jim, tout  fait fou!... Vous avez un mauvais
caractre, voil tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines choses?
Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous tes simplement jaloux et
malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend
meilleur et tout ce que vous dites est trs mal.

--J'ai seize ans, rpondit-il, et je sais ce que je suis. Mre ne vous
sert  rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je
voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie
d'envoyer tout promener. Je le ferais si mon engagement n'tait pas
sign.

--Oh! ne soyez pas aussi srieux, Jim! Vous ressemblez  un des hros de
ces absurdes mlodrames dans lesquelles mre aime tant  jouer. Je ne
veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le parfait
bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais
de mal  ceux que j'aime, n'est-ce pas?

--Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaante rponse.

--Je l'aimerai toujours, s'cria-t-elle.

--Et lui?

--Lui aussi, toujours!

--Il fera bien!

Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'tait
aprs tout qu'un enfant....

A l'Arche de Marbre, ils hlrent un omnibus qui les dposa tout prs de
leur misrable logis de Euston Road. Il tait plus de cinq heures, et
Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista pour
qu'elle n'y manqut pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant
que leur mre tait absente; car elle ferait une scne et il dtestait
les scnes quelles qu'elles fussent.

Ils se sparrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme
tait plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrire contre cet
tranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant
lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui
caressrent les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une relle
affection. Ses yeux taient pleins de larmes lorsqu'il descendit.

Se mre l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il
entra. Il ne rpondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les
mouches voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe
tache. A travers le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la
rue, il percevait le bourdonnement qui dvorait chacune des minutes lui
restant  vivre l....

Aprs un moment, il carta son assiette et cacha sa tte dans ses mains.
Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait dj
dit si c'tait ce qu'il pensait. Sa mre le regardait, pntre de
crainte. Les mots tombaient de ses lvres, machinalement. Un mouchoir de
dentelle dchir s'enroulait  ses doigts. Lorsque six heures sonnrent,
il se leva et alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs
yeux se rencontrrent. Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....

--Mre, j'ai quelque chose  vous demander, dit-il. Elle ne rpondit pas
et ses yeux vagurent par la chambre.

--Dites-moi la vrit, j'ai besoin de la connatre. tiez-vous marie
avec mon pre?

Elle poussa un profond soupir. C'tait un soupir de soulagement. Le
moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des
mois, elle attendait craintivement tait enfin venu et elle ne se
sentait pas effraye. C'tait vraiment pour elle comme un
dsappointement. La question ainsi vulgairement pose demandait une
rponse directe. La situation n'avait pas t amene graduellement.
C'tait cru. Cela lui semblait comme une mauvaise rptition.

--Non, rpondit-elle, tonne de la brutale simplicit de la vie.

--Mon pre tait un gredin, alors! cria le jeune homme en serrant les
poings.

Elle secoua la tte:

--Je savais qu'il n'tait pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous
deux. S'il avait vcu, il aurait amass pour nous. Ne parlez pas contre
lui, mon fils. C'tait votre pre, et c'tait un gentleman; il avait de
hautes relations.

Un juron s'chappa de ses lvres:

--Pour moi, a m'est gal, s'cria-t-il, mais ne laissez pas Sibyl....
C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le
dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!

Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille
femme. Sa tte se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.

--Sibyl a une mre, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme
s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.

--Je suis fch de vous avoir fait de la peine en vous parlant de mon
pre, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte
maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant 
surveiller dsormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort  ma
soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un
chien. Je le jure!...

La folle exagration de la menace, le geste passionn qui l'accompagnait
et son expression mlodramatique, rendirent la vie plus intressante aux
yeux de la mre. Elle tait familiarise avec ce ton. Elle respira plus
librement, et pour la premire fois depuis des mois, elle admira
rellement son fils. Elle aurait aim  poursuivre cette scne dans
cette note mouvante, mais il coupa court. On avait descendu les malles
et prpar les couvertures. La bonne de la logeuse allait et venait, il
fallut marchander le cocher. Les instants taient absorbs par de
vulgaires dtails. Ce fut avec un nouveau dsappointement qu'elle agita
le mouchoir de dentelle par la fentre quand son fils partit en voiture.
Elle sentait qu'une magnifique occasion tait perdue. Elle se consola
en disant  Sibyl la dsolation qui serait dsormais, dans sa vie,
maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un enfant  surveiller. Elle se
rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne dit rien de la menace;
elle avait t vivement et dramatiquement exprime. Elle sentait bien
qu'un jour ils en riraient tous ensemble.





VI

--Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que
Hallward venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'htel
Bristol, o un dner pour trois personnes avait t command.

--Non, rpondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au
domestique inclin. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique,
j'espre; elle ne m'intresse d'ailleurs pas. Il n'y a srement point
une seule personne  la Chambre des Communes digne d'tre peinte, bien
que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'tre reblanchis.

--Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa rponse.

Hallward sursauta en fronant les sourcils....

--Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible!

--C'est ce qu'il y a de plus vrai.

--Avec qui?

--Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.

--Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!...

--Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes
choses de temps  autre, mon cher Basil.

--Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps  autre, Harry.

--Except en Amrique, riposta lord Henry rveusement. Mais je n'ai pas
dit qu'il tait mari. J'ai dit qu'il allait se marier. Il y a l une
grande diffrence. Je me souviens parfaitement d'avoir t mari, mais
je ne me rappelle plus d'avoir t fianc. Je crois plutt que je n'ai
jamais t fianc.

--Mais, je vous en prie, pensez  la naissance de Dorian,  sa position,
 sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'pouser une personne
pareillement au-dessous de lui.

--Si vous dsirez qu'il pouse cette fille, Basil, vous n'avez qu' lui
dire a. Du coup, il est sr qu'il le fera. Chaque fois qu'un homme fait
une chose manifestement stupide, il est certainement pouss  la faire
pour les plus nobles motifs.

--J'espre pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais pas
voir Dorian li  quelque vile crature, qui dgraderait sa nature et
ruinerait son intelligence.

--Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry,
sirotant un verre de vermouth aux oranges amres. Dorian dit qu'elle est
belle, et il ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a
singulirement ht son apprciation sur l'apparence physique des gens;
oui, il a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce
soir, si notre ami ne manque pas au rendez-vous.

--Vous tes srieux?

--Tout  fait, Basil. Je ne l'ai jamais t plus qu'en ce moment.

--Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long
en large dans la chambre, et mordant ses lvres. Vous ne pouvez
l'approuver! Il y a l un paradoxe de votre part.

--Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne dsapprouve davantage.
C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis
au monde pour combattre nos prjugs moraux. Je ne fais pas attention 
ce que disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que
peuvent faire les gens charmants. Si une personnalit m'attire, quel que
soit le mode d'expression que cette personnalit puisse choisir, je le
trouve tout  fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle
fille qui joue Juliette et se propose de l'pouser. Pourquoi pas?...
Croyez-vous que s'il pousait Messaline, il en serait moins intressant?
Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Le seul mcompte
du mariage est qu'il fait celui qui le le consomme un altruiste; et les
altruistes sont sans couleur; ils manquent d'individualit. Cependant,
il est certains tempraments que le mariage rend plus complexes. Ils
gardent leur gosme et y ajoutent encore. Ils sont forcs d'avoir plus
qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement organiss, et tre plus
hautement organis, je m'imagine, est l'objet de l'existence de l'homme.
En plus, aucune exprience n'est  mpriser, et quoi que l'on puisse
dire contre le mariage, ce n'est point une exprience ddaignable.
J'espre que Dorian Gray fera de cette jeune fille sa femme, l'adorera
passionnment pendant six mois, et se laissera ensuite sduire par
quelque autre. Cela nous va tre une merveilleuse tude.

--Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites,
Harry; vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray tait
gte, personne n'en serait plus dsol que vous. Vous tes meilleur que
vous ne prtendez l'tre.

Lord Henry se mit  rire.

--La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous
sommes effrays pour nous-mmes. La base de l'optimisme est la terreur,
tout simplement. Nous pensons tre gnreux parce que nous gratifions le
voisin de la possession de vertus qui nous sont un bnfice. Nous
estimons notre banquier dans l'esprance qu'il saura faire fructifier
les fonds  lui confis, et nous trouvons de srieuses qualits au
voleur de grands chemins qui pargnera nos poches. Je pense tout ce que
je dis. J'ai le plus grand mpris pour l'optimisme. Aucune vie n'est
gte, si ce n'est celle dont la croissance est arrte. Si vous voulez
gter un caractre, vous n'avez qu' tenter de le rformer; quant au
mariage, ce serait idiot, car il y a d'autres et de plus intressantes
liaisons entre les hommes et les femmes; elles ont le charme d'tre
lgantes.... Mais voici Dorian lui-mme. Il vous en dira plus que moi.

--Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos flicitations, dit
l'adolescent en se dbarrassant de son mac-farlane doubl de soie, et
serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais t si heureux! Comme tout
ce qui est rellement dlicieux, mon bonheur est soudain, et cependant
il m'apparat comme la seule chose que j'aie cherche dans ma vie.

Il tait tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait
extraordinairement beau.

--J'espre que vous serez toujours trs heureux, Dorian, dit Hallward,
mais je vous en veux de m'avoir laiss ignorer vos fianailles. Harry
les connaissait.

--Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en
mettant sa main sur l'paule du jeune homme et souriant  ce qu'il
disait. Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef;
vous nous raconterez comment cela est arriv.

--Je n'ai vraiment rien  vous raconter, s'cria Dorian, comme ils
prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En
vous quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai dner  ce
petit restaurant italien de Rupert Street o vous m'avez conduit, puis
me dirigeai vers les huit heures au thtre. Sibyl jouait Rosalinde.
Naturellement les dcors taient ignobles et Orlando absurde. Mais
Sibyl!... Ah! si vous l'aviez vue! Quand elle vint habille dans ses
habits de garon, elle tait parfaitement adorable. Elle portait un
pourpoint de velours mousse avec des manches de nuance cannelle, des
hauts-de-chausses marron-clair aux lacets croiss, un joli petit chapeau
vert surmont d'une plume de faucon tenue par un diamant et un capuchon
doubl de rouge fonc. Elle ne me sembla jamais plus exquise. Elle avait
toute la grce de cette figurine de Tanagra que vous avez dans votre
atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui donnaient l'air d'une
ple rose entoure de fouilles sombres. Quant  son jeu!... vous la
verrez ce soir!... Elle est ne artiste. Je restais dans la loge
obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que j'tais  Londres,
au XIXe sicle. J'tais bien loin avec mon amour dans une fort que
jamais homme ne vit. Le rideau tomb, j'allais dans les coulisses et lui
parlai. Comme nous tions assis l'un  ct de l'autre, un regard brilla
soudain dans ses yeux que je n'avais encore surpris. Je lui tendis mes
lvres. Nous nous embrassmes. Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je
ressentis. Il me sembla que toute ma vie tait centralise dans un point
de joie couleur de rose. Elle fut prise d'un tremblement et vacillait
comme un blanc narcisse; elle tomba  mes genoux et me baisa les
mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais je ne puis m'en
empcher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne l'a mme
pas dit  sa mre. Je ne sais pas ce que diront mes tuteurs; lord Radley
sera certainement furieux. a m'est gal! J'aurai ma majorit avant un
an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison, n'est-ce pas, Basil,
de prendre mon amour dans la posie et de trouver ma femme dans les
drames de Shakespeare. Les lvres auxquelles Shakespeare apprit  parler
ont souffl leur secret  mon oreille. J'ai eu les bras de Rosalinde
autour de mon cou et Juliette m'a embrass sur la bouche.

--Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement.

--L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la
tte.

--Je l'ai laisse dans la fort d'Ardennes, je la retrouverai dans un
verger  Vrone.

Lord Henry sirotait son Champagne d'un air mditatif.

--A quel moment exact avez-vous prononc le mot mariage, Dorian? Et que
vous rpondit-elle?... Peut-tre l'avez-vous oubli!...

--Mon cher Harry, je n'ai pas trait cela comme une affaire, et je ne
lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et
elle me rpondit qu'elle tait indigne d'tre ma femme. Indigne!... Le
monde entier n'est rien, compar a elle.

--Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry,
beaucoup plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler
mariage dans de semblables situations et elles nous en font toujours
souvenir.

Hallward lui mit la main sur le bras.

--Finissez, Harry.... Vous dsobligez Dorian. Il n'est pas comme les
autres et ne ferait de peine  personne; sa nature est trop dlicate
pour cela.

Lord Henry regarda par dessus la table.

--Je n'ennuie jamais Dorian, rpondit-il. Je lui ai fait cette question
pour la meilleure raison possible, pour la seule raison mme qui excuse
toute question, la curiosit. Ma thorie est que ce sont toujours les
femmes qui se proposent  nous et non nous, qui nous proposons aux
femmes...except dans la classe populaire, mais la classe populaire
n'est pas moderne.

Dorian Gray sourit et remua la tte.

--Vous tes tout  fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais pas
attention. Il est impossible de se fcher avec vous.... Quand vous
verrez Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la
peine serait une brute, une brute sans coeur. Je ne puis comprendre
comment quelqu'un peut humilier l'tre qu'il aime. J'aime Sibyl Vane.
J'ai besoin de l'lever sur un pidestal d'or, et de voir le monde
estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce que c'est que le mariage? Un
voeu irrvocable. Vous vous moquez?... Ah! ne vous moquez pas! C'est un
voeu irrvocable que j'ai besoin de faire. Sa confiance me fera fidle,
sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je regrette tout ce que
vous m'avez appris. Je deviens diffrent de ce que vous m'avez connu.
Je suis transform, et le simple attouchement des mains de Sibyl Vane me
fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes, empoisonnes
et cependant dlicieuses thories.

--Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade.

--Eh! vos thories sur la vie, vos thories sur l'amour, celles sur le
plaisir. Toutes vos thories, en un mot, Harry....

--Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une thorie, rpondit-il
de sa lente voix mlodieuse. Je crois que je ne puis la revendiquer
comme mienne. Elle appartient  la Nature, et non pas  moi. Le plaisir
est le caractre distinctif de la Nature, son signe d'approbation....
Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous
sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.

--Ali! qu'entendez-vous par tre bon, s'cria Basil Hallward.

--Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant
lord Henry par dessus l'norme gerbe d'iris aux ptales pourprs qui
reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par tre bon, Harry?

--Etre bon, c'est tre en harmonie avec soi-mme, rpliqua-t-il en
caressant de ses fins doigts ples la tige frle de son verre, comme
tre mauvais c'est tre en harmonie avec les autres. Sa propre
vie--voil la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables,
si on dsire tre un faquin ou un puritain, on peut tendre ses vues
morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En vrit,
l'individualisme est rellement le plus haut but. La moralit moderne
consiste  se ranger sous le drapeau de son temps. Je considre que le
fait par un homme cultiv, de se ranger sous le drapeau de son temps,
est une action de la plus scandaleuse immoralit.

--Mais, parfois, Harry, on paie trs cher le fait de vivre uniquement
pour soi, fit remarquer le peintre.

--Bah! Nous sommes imposs pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que
le ct vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent
offrir autre chose que le renoncement d'eux-mmes. Les beaux pchs,
comme toutes les choses belles, sont le privilge des riches.

--On paie souvent d'autre manire qu'en argent....

--De quelle autre manire, Basil?

--Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience
de sa propre infamie....

Lord Henry leva ses paules....

--Mon cher ami, l'art du moyen ge est charmant, mais les mdivales
motions sont primes.... Elles peuvent servir  la fiction, j'en
conviens.... Les seules choses dont peut user la fiction sont, en fait,
les choses qui ne peuvent plus nous servir.... Croyez-moi, un homme
civilis ne regrette jamais un plaisir, et jamais une brute ne saura ce
que peut tre un plaisir.

--Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer
quelqu'un.

--Cela vaut certainement mieux que d'tre ador, rpondit-il, jouant
avec les fruits. tre ador est un ennui. Les femmes nous traitent
exactement comme l'Humanit traite ses dieux. Elles nous adorent, mais
sont toujours  nous demander quelque chose.

--Je rpondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles nous
l'ont d'abord donn, murmura l'adolescent, gravement; elles ont cr
l'amour en nous; elles ont droit de le redemander.

--Tout  fait vrai, Dorian, s'cria Hallward.

--Rien n'est jamais tout  fait vrai, riposta lord Henry.

--Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent
aux hommes l'or mme de leurs vies.

--Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un
petit change. L est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel
Franais l'a dit, nous inspirent le dsir de faire des chefs-d'oeuvres,
mais nous empchent toujours d'en venir  bout.

--Quel terrible homme vous tes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous aime
autant.

--Vous m'aimerez toujours, Dorian, rpliqua-t-il.... Un peu de caf,
hein, amis!... Garon, apportez du caf, de la fine-champagne, et des
cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je ne vous
permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de
cigarettes. La cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est
exquis, et a vous laisse insatisfait. Que dsirez-vous de plus? Oui,
Dorian, vous m'aimerez toujours. Je vous reprsente tous les pchs que
vous n'avez eu le courage de commettre.

--Quelle sottise me dites-vous, Harry? dit le jeune homme en allumant
sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait
plac sur la table. Allons au thtre. Quand Sibyl apparatra, voua
concevrez un nouvel idal de vie. Elle vous reprsentera ce que vous
n'avez jamais connu.

--J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigu, mais toute
nouvelle motion me trouve prt. Hlas! Je crains qu'il n'y en ait plus
pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'mouvoir.
J'adore le thtre. C'est tellement plus rel que la vie.
Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis dsol,
Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon _brougham_.
Vous nous suivrez dans un _hansom_.

Ils se levrent et endossrent leurs pardessus, en buvant debout leurs
cafs. Le peintre demeurait silencieux et proccup; un lourd ennui
semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant
cela lui semblait prfrable  d'autres choses qui auraient pu
arriver.... Quelques minutes aprs, ils taient en bas. Il conduisit
lui-mme, comme c'tait convenu, guettant les lanternes brillantes du
petit _brougham_ qui marchait devant lui. Une trange sensation de
dsastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais  lui
comme par le pass. La vie tait survenue entre eux....

Ses yeux s'embrumrent, et ils ne virent plus les rue populeuses
tincelantes de lumire.... Quand la voiture s'arrta devant le thtre,
il lui sembla qu'il tait plus vieux d'annes....





VII


Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-l tait pleine de monde,
et le gras _manager_ juif, qui les reut  la porte du thtre rayonnait
d'une oreille  l'autre d'un onctueux et tremblotant sourire. Il les
escorta jusqu' leur loge avec une sorte d'humilit pompeuse, en agitant
ses grasses mains charges de bijoux et parlant de sa voix la plus
aigu.

Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononce que jamais;
il venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban....

Il paraissait, d'un autre ct, plaire  lord Henry; ce dernier mme se
dcida  lui tmoigner sa sympathie d'une faon formelle en lui serrant
la main et l'affirmant qu'il tait heureux d'avoir rencontr un homme
qui avait dcouvert un rel talent et faisait banqueroute pour un pote.

Hallward s'amusa  observer les personnes du parterre.... La chaleur
tait suffocante et le lustre norme avait l'air, tout flambant, d'un
monstrueux dahlia aux ptales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries
avaient retir leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les
balustrades. Ils changeaient des paroles d'un bout  l'autre du thtre
et partageaient des oranges avec des filles habilles de couleurs
voyantes, assises  ct d'eux. Quelques femmes riaient au parterre.
Leurs voix taient horriblement perantes et discordantes. Un bruit de
bouchons sautant arrivait du bar.

--Quel endroit pour y rencontrer sa divinit, dit lord Henry.

--Oui, rpondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle est
divine au-del de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute
chose quand elle jouera. On ne fait plus attention  cette populace rude
et commune, aux figures grossires et aux gestes brutaux ds qu'elle
entre en scne; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils
pleurent, et rient comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un
violon; elle les spiritualise, en quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont
la mme chair et le mme sang que soi-mme.

--La mme chair et le mme sang que soi-mme! Oh! je ne crois pas,
s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie
avec sa lorgnette.

--Ne faites pas attention  lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi,
ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous
aimez doit le mriter et la personne qui a produit sur vous l'effet que
vous nous avez dcrit doit tre noble et intelligente. Spiritualiser ses
contemporains, c'est quelque chose d'apprciable.... Si cette jeune
fille peut donner une me  ceux qui jusqu'alors ont vcu sans en avoir
une, si elle peut rvler le sens de la Beaut aux gens dont les vies
furent sordides et laides, si elle peut les dpouiller de leur gosme,
leur prter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est
digne de toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce
mariage est normal; je ne le pensai pas d'abord, mais maintenant je
l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane pour vous; sans elle vous auriez
t incomplet.

--Merci, Basil, rpondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je savais
que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie
parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est pouvantable, mais a ne dure
que cinq minutes. Alors le rideau se lvera et vous verrez la jeune
fille  laquelle je vais donner ma vie,  laquelle j'ai donn tout ce
qu'il y a de bon en moi....

Un quart d'heure aprs, parmi une tempte extraordinaire
d'applaudissements, Sibyl Vane s'avana sur la scne.... Certes, elle
tait adorable  voir--une des plus adorables cratures mme, pensait
lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose d'animal
dans sa grce farouche et ses yeux frmissants. Un sourire abattu, comme
l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint  ses lvres en
regardant la foule enthousiaste emplissant le thtre. Elle recula de
quelques pas, et ses lvres semblrent trembler.

Basil Hallward se dressa et commena  l'applaudir. Sans mouvement,
comme dans un rve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant 
l'aide de sa jumelle murmurait: Charmante! Charmante!

La scne reprsentait la salle du palais de Capulet, et Romo, dans ses
habits de plerin, entrait avec Mercutio et ses autres amis. L'orchestre
attaqua quelques mesures de musique, et la danse commena....

Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes rps, Sibyl
Vane se mouvait comme un tre d'essence suprieure. Son corps
s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un
roseau. Les courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc
lys. Ses mains taient faites d'un pur ivoire.

Cependant, elle tait curieusement insouciante; elle ne montrait aucun
signe de joie quand ses yeux se posaient sur Romo. Le peu de mots
qu'elle avait  dire:

          Good pilgrim, you do wrong your hand too much
          Which mannerly dvotion shows in this;
          For saints have hands that pilgrims' hands do touch
          And palm to palm is holy palmers' kiss....

          (Bon plerin, vous tes trop svre pour votre main
          Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dvotion.
          Les saintes mmes ont des mains
            que peuvent toucher les mains des plerins
          Et cette treinte est un pieux baiser....)

et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une manire plutt
artificielle.... Sa voix tait exquise, mais au point de vue de
l'intonation, c'tait absolument faux. La couleur n'y tait pas. Toute
la vie du vers tait enleve; on n'y sentait pas la ralit de la
passion.

Dorian plit en l'observant, tonn, anxieux.... Aucun de ses amis
n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils taient
tout  fait dsappoints.

Ils savaient que la scne du balcon du second acte tait l'preuve
dcisive des actrices abordant le rle de Juliette; ils l'attendaient
tous deux; si elle y chouait, elle n'tait bonne  rien.

Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune;
c'tait vrai; mais l'hsitation de son jeu tait insupportable et il
devenait de plus en plus mauvais  mesure qu'elle avanait dans son
rle. Ses gestes taient absurdement artificiels. Elle emphatisait
au-del des limites permises ce qu'elle avait  dire. Le beau passage.

          Thou knowest the mask of night is on my face,
          Else would a maiden blush bepaint my cheek
          For that which thou hast heard me speak to-night....

         (Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage,
          Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma joue
          Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire cette nuit.)

fut dclam avec la pitoyable prcision d'une colire instruite dans la
rcitation par un professeur de deuxime ordre. Quand elle s'inclina sur
le balcon et qu'elle eut  dire les admirables vers:

                                Although I joy in thee,
           I have no joy of this contract to-night:
           It is too rash, too unadvised, too sudden;
           Too like the lightning, which doth cease to be
           Eve one can say: It lightens! Sweet, good-night!
           This bud of love by Summer's ripening breath
           May prove a beauteous flower when next we meet....

                  (Quoique tu fasses ma joie
           Je ne puis goter cette nuit toutes
                   les joies de notre rapprochement
           Il est trop brusque, trop imprvu trop soudain,
           Trop semblable  l'clair qui a cess d'tre
           Avant qu'on ait pu dire. Il brille! Doux, ami, bonne nuit.
           Ce bouton d'amour, mri par l'haleine de l't.
           Pourra devenir une belle fleur,  notre prochaine entrevue....)

Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune espce de
signification; ce n'tait pas nervosit, bien au contraire; elle
paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'tait
simplement du mauvais art; l'chec tait parfait.

Mme les auditeurs vulgaires et dpourvus de toute ducation, du
parterre et des galeries, perdaient tout intrt  la pice. Ils
commencrent  s'agiter,  parler haut,  siffler.... Le _manager_
isralite, debout au fond du parterre, frappait du pied et jurait de
rage. L'on et dit que la seule personne calme tait la jeune fille.

Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva
et mit son pardessus....

--Elle est trs belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer.
Allons-nous-en....

--Je veux voir entirement la pice, rpondit le jeune homme d'une voix
rauque et amre. Je suis dsespr de vous avoir fait perdre votre
soire, Harry. Je vous fais mes excuses  tous deux.

--Mon cher Dorian, miss Vane devait tre indispose. Nous viendrons la
voir quelque autre soir.

--Je dsire qu'elle l'ait t, continua-t-il; mais elle me semble, 
moi, insensible et froide. Elle est entirement change. Hier, ce fut
une grande artiste; ce soir, c'est une actrice mdiocre et commune.

--Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus
merveilleuse chose que l'art.

--Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord
Henry.... Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici
davantage. Ce n'est pas bon pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs,
je suppose que vous ne dsirez point que votre femme joue; par
consquent, qu'est-ce que cela peut vous faire qu'elle joue Juliette
comme une poupe de bois.... Elle est vraiment adorable, et si elle
connat aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une
exprience dlicieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment
intressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent
absolument rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si
tragique! Le secret de rester jeune est de ne jamais avoir une motion
malsante. Venez au club avec Basil et moi, nous fumerons des cigarettes
en buvant  la beaut de Sibyl Vane; elle est certainement belle: que
dsirez-vous de plus?

--Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'tre seul. Hasil,
vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur clate!

Des larmes brlantes lui emplirent les yeux; ses lvres tremblrent et
se prcipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la cloison et
cacha sa face dans ses mains....

--Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix trangement tendre.
Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.

Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva
sur le troisime acte. Dorian Gray reprit son sige; il tait ple, mais
ddaigneux et indiffrent. L'action sa tranait, interminable. La moiti
de l'auditoire tait sortie, en faisant un bruit grossier de lourds
souliers, et en riant. Le fiasco tait complet. Le dernier acte fut jou
devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des murmures ou des
grognements.

Aussitt que ce fut fini, Dorian Gray se prcipita par les coulisses
vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de
triomphe clairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise;
une sorte de rayonnement semblait l'entourer. Ses lvres demi ouvertes
souriaient  quelque mystrieux secret connu d'elle seule.

Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possde d'une
joie infinie.

--Ai-je assez mal jou, ce soir, Dorian? cria-t-elle.

--Horriblement! rpondit-il, la considrant avec stupfaction....
Horriblement! Ce fut affreux! Vous tiez malade, n'est-ce pas? Vous ne
vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas ide de ce que
j'ai souffert!

La jeune fille sourit....

--Dorian, rpondit-elle, appuyant sur son prnom d'une voix tranante et
musicale, comme s'il et t plus doux que miel aux rouges ptales de sa
bouche, Dorian, vous auriez d comprendre, mais vous comprenez
maintenant, n'est-ce pas?

--Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....

--Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours
mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...

Il leva les paules.

--Vous tes malade, je crois; quand vous tes malade, vous ne pouvez
jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrs, mes
amis et moi.

Elle ne semblait plus l'couter; transfigure de joie, elle paraissait
en proie  une extase de bonheur!...

--Dorian! Dorian, s'cria-t-elle, avant de vous connatre, je croyais
que la seule ralit de la vie tait le thtre: c'tait seulement pour
le thtre que je vivais; je pensais que tout cela tait vrai; j'tais
une nuit Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Batrice tait ma
joie, et les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en
tout!... Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils
 des dieux! J'errais parmi les dcors comme dans un monde  moi: je ne
connaissais que des ombres, et je les croyais relles! Vous vntes, 
mon bel amour! et vous dlivrtes mon me emprisonne.... Vous m'avez
appris ce qu'tait rellement la ralit! Ce soir, pour la premire fois
de ma vie, je perus le vide, la honte, la vilenie de ce que j'avais
jou jusqu'alors. Ce soir, pour la premire fois, j'eus la conscience
que Romo tait hideux, et vieux, et grim, que faux tait le clair de
lune du verger, que les dcors taient odieux, que les mots que je
devais dire taient menteurs, qu'ils n'taient pas _mes mots_, que ce
n'tait pas ce que je _devais_ dire!... Vous m'avez leve dans quelque
chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l'art n'est qu'une
rflexion. Vous m'avez fait comprendre ce qu'tait vritablement
l'amour! Mon amour! Mon amour! Prince Charmant! Prince de ma vie! Je
suis coeure des ombres! Vous m'tes plus que tout ce que l'art pourra
jamais tre! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d'un drame?
Quand j'arrivai ce soir, je ne pus comprendre comment cela m'avait
quitte. Je pensais que j'allais tre merveilleuse et je m'aperus que
je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumire se fit en moi, et la
connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis siffler, et je me mis
 sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que le ntre?
Emmne-moi, Dorian, emmne-moi, quelque part o nous puissions tre
seuls. Je hais la scne! Je puis mimer une passion que je ne ressens
pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brle comme le feu!
Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. Mme
si je parvenais  le faire, ce serait une profanation, car pour moi,
dsormais, jouer, c'est d'tre amoureuse! Voil ce que tu m'as faite!...

Il tomba sur le sofa et dtourna la tte.

--Vous avez tu mon amour! murmura-t-il.

Elle le regarda avec admiration et se mit  rire.... Il ne dit rien.
Elle vint prs de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux.
Elle s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un
frmissement.

Il se dressa soudain et marcha vers la porte.

--Oui, clama-t-il, vous avez tu mon amour! Vous avez drout mon
esprit! Maintenant vous ne pouvez mme exciter ma curiosit! Vous n'avez
plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous tiez admirable,
parce que vous tiez intelligente et gniale, parce que vous ralisiez
les rves des grands potes et que vous donniez une forme, un corps, aux
ombres de l'Art! Vous avez jet tout cela! vous tes stupide et
borne!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous aimer! Quel insens je
fus!... Vous ne m'tes plus rien! Je ne veux plus vous voir! Je ne veux
plus penser  vous! Je ne veux plus me rappeler votre nom! Vous ne
pouvez vous douter ce que vous tiez pour moi, autrefois....
Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser  cela! Je dsirerais ne vous
avoir jamais vue.... Vous avez bris le roman de ma vie! Comme vous
connaissez peu l'amour, pour penser qu'il et pu gter votre art!...
Vous n'tes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide,
fameuse, magnifique! le monde vous aurait admire et vous eussiez port
mon nom!... Qu'tes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisime
ordre!

La jeune fille plissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une
voix qui s'arrta dans la gorge:

--Vous n'tes pas srieux, Dorian, murmura-t-elle; vous jouez!...

--Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y russissez si bien,
rpondit-il amrement.

Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure,
elle traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras
et le regarda dans les yeux. Il l'loigna....

--Ne me touchez pas, cria-t-il.

Elle poussa un gmissement triste, et s'croulant  ses pieds, elle
resta sans mouvement, comme une fleur pitine.

--Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis dsole
d'avoir si mal jou; je pensais  vous tout le temps; mais
j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour
pour vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignor si vous ne
m'aviez pas embrass.... Si nous ne nous tions pas embrasss....
Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le
supporter! Oh! ne t'en va pas!... Mon frre.... Non, a ne fait rien!
Il ne voulait pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous,
pouvez-vous m'oublier  cause de ce soir? Je veux tant travailler et
essayer de faire des progrs. Ne me sois pas cruel parce que je t'aime
mieux que tout au monde! Aprs tout, c'est la seule fois que je t'ai
dplu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais d me montrer mieux qu'une
artiste.... C'tait fou de ma part... et cependant, je n'ai pu faire
autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!...

Une rafale de sanglots passionns la courba.... Elle s'crasa sur le
plancher comme une chose blesse. Dorian Gray la regardait  terre, ses
lvres fines retrousses en un suprme ddain. Il y a toujours quelque
chose de ridicule dans les motions des personnes que l'on a cess
d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement mlodramatique. Ses larmes
et ses sanglots l'ennuyaient....

--Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas tre
cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez dpouill de
toutes mes illusions....

Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de rponse; rampante,
elle se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un
aveugle et semblrent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta
le foyer. Quelques instants aprs, il tait dehors....

O il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir
vagabond par des rues mal claires, pass sous des votes sombres et
devant des maisons aux faades hostiles.... Des femmes, avec des voix
enroues et des rires raills l'avaient appel. Il avait rencontr de
chancelants ivrognes jurant, se grommelant  eux-mmes des choses comme
des singes monstrueux. Des enfants grotesques se pressaient devant des
seuils; des cris, des jurons, partaient des cours obscures.

A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les tnbres se
dissipaient, et color de feux affaiblis, le ciel prit des teintes
perles.... De lourdes charrettes remplies de lys vacillants roulrent
doucement sur les pavs des rues dsertes.... L'air tait plein du
parfum des fleurs, et leur beaut sembla apporter un rconfort  sa
peine. Il entra dans un march et observa les hommes dchargeant les
voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il
le remercia, s'tonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les
mangea distraitement. Elles avaient t cueillies dans la nuit; et la
fracheur de la lune les avaient pntres. Une bande de garons portant
des corbeilles de tulipes rayes, de jaunes et rouges roses, dfila
devant lui,  travers les monceaux de lgumes d'un vert de jade. Sous
le portique aux piliers gristres, musait une troupe de filles ttes
nues attendant la fin des enchres.... D'autres, s'battaient aux
alentours des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les
normes chevaux de camions glissaient ou frappaient du pied sur les
pavs raboteux, faisant sonner leurs cloches et leurs harnais....
Quelques conducteurs gisaient endormis sur des piles de sacs. Des
pigeons, aux cous iriss, aux pattes roses, voltigeaient, picorant des
graines....

Au bout de quelques instants, il hla un _hansom_ et se fit conduire
chez lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui
le square silencieux, les fentres fermes, les persiennes claires....
Le ciel s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme
de l'argent.... D'une chemine en face, un fin filet de fume s'levait;
il ondula, comme un ruban violet  travers l'atmosphre couleur de
nacre....

Dans la grosse lanterne dore vnitienne, dpouille de quelque gondole
dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entre aux panneaux de
chne, trois jets vacillants de lumire brillaient encore; ils
semblaient de minces ptales de flamme, bleus et blancs. Il les
teignit, et aprs avoir jet son chapeau et son manteau sur une table,
traversant la bibliothque, il poussa la porte de sa chambre  coucher,
une grande pice octogone situe au rez-de-chausse que, dans son got
naissant de luxe, il avait fait dcorer et garnir de curieuses
tapisseries Renaissance qu'il avait dcouvertes dans une mansarde
dlabre de Selby Royal o elles s'taient conserves.

Comme il tournait la poigne de la porte, ses yeux tombrent sur son
portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'tonnement!... Il
entra dans sa chambre, vaguement surpris.... Aprs avoir dfait le
premier bouton de sa redingote, il parut hsiter; finalement il revint
sur ses pas, s'arrta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de
lumire traversant les rideaux de soie crme, la face lui parut un peu
change.... L'expression semblait diffrente. On et dit qu'il y avait
comme une touche de cruaut dans la bouche.... C'tait vraiment
trange!...

Il se tourna, et, marchant vers la fentre, tira les rideaux.... Une
brillante clart emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des
coins obscurs o elles flottaient. L'trange expression qu'il avait
surprise dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La
palpitante lumire montrait des lignes de cruaut autour de la bouche
comme si lui-mme, aprs avoir fait quelque horrible chose, les
surprenait sur sa face dans un miroir.

Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entoure de petits
amours d'ivoire, un des nombreux prsents de lord Henry, se hta de se
regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-l ne
tourmentait l'carlate de ses lvres.... Qu'est-ce que cela voulait
dire?

Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de
nouveau.... Personne n'y avait touch, certes, et cependant, il tait
hors de doute que quelque chose y avait t chang.... Il ne rvait pas!
La chose tait horriblement apparente....

Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui
revint ce qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour mme o le
portrait avait t termin. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il
avait nonc le dsir fou de rester jeune alors que vieillirait ce
tableau.... Ah! si sa beaut pouvait ne pas se ternir et qu'il fut
donn  ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses
passions, de ses pchs!... Cette peinture ne pouvait-elle donc tre
marque des lignes de souffrance et de doute, alors que lui-mme
garderait l'panouissement dlicat et la joliesse de son adolescence!

Son voeu, pardieu! ne pouvait tre exauc! De telles choses sont
impossibles! C'tait mme monstrueux de les voquer.... Et, cependant,
le portrait tait devant lui portant  la bouche une moue de cruaut!

Cruaut! Avait-il t cruel? C'tait la faute de cette enfant, non la
sienne.... Il l'avait rve une grande artiste, lui avait donn son
amour parce qu'il l'avait crue gniale.... Elle l'avait dsappoint.
Elle s'tait montre quelconque, indigne.... Tout de mme, un sentiment
de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son esprit, prostre 
ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il se rappela avec
quelle insensibilit il l'avait regarde alors.... Pourquoi avait-il t
fait ainsi? Pourquoi une pareille me lui avait-elle t donne? Mais
n'avait-il pas souffert aussi? Pendant les trois heures qu'avait dur la
pice, il avait vcu des sicles de douleur, des ternits sur des
ternits de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait
blesse, n'avait-elle pas, de son ct, enlaidi son existence?...
D'ailleurs, les femmes sont mieux organises que les hommes pour
supporter les chagrins.... Elle vivent d'motions; elles ne pensent qu'
cela.... Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir
quelqu'un  qui elles puissent faire des scnes. Lord Henry le lui avait
dit et lord Henry connaissait les femmes. Pourquoi s'inquiterait-il de
Sibyl Vane? Elle ne lui tait rien.

Mais le portrait?... Que dire de cela? Il possdait le secret de sa
vie, en rvlait l'histoire; il lui avait appris  aimer sa propre
beaut. Lui apprendrait-il  har son me?... Devait-il le regarder
encore?

Non! c'tait purement une illusion de ses sens troubls; l'horrible nuit
qu'il venait de passer avait suscit des fantmes!... Tout d'un coup,
cette mme tache carlate qui rend les hommes dments s'tait tendue
dans son esprit.... Le portrait n'avait pas chang. C'tait folie d'y
songer....

Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravage, son cruel
sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin.
Ses yeux d'azur rencontrrent les siens. Un sentiment d'infinie piti,
non pour lui-mme, mais pour son image peinte, le saisit. Elle tait
dj change, et elle s'altrerait encore. L'or se ternirait.... Les
rouges et blanches roses de son teint se fltriraient. Pour chaque pch
qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres taches, recouvrant
peu  peu sa beaut.... Mais il ne pcherait pas!...

Le portrait, chang ou non, lui serait le visible emblme de sa
conscience. Il rsisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus
lord Henry--il n'couterait plus, de toute faon, les subtiles thories
empoisonnes qui avaient, pour la premire fois, dans le jardin de
Basil, insuffl en lui la passion d'impossibles choses.

Il retournerait  Sibyl Vane, lui prsenterait ses repentirs,
l'pouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'tait son devoir.
Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait t goste et
cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de jadis; ils
seraient heureux ensemble. La vie,  ct d'elle, serait belle et pure.

Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le
portrait, frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... Quelle
horreur! pensait-il, en allant ouvrir la porte-fentre.... Quand il fut
sur le gazon, il poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut
dissiper toutes ses noires penses, il songeait seulement  Sibyl. Un
cho affaibli de son amour lui revint. Il rpta son nom, et le rpta
encore. Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de rose,
semblaient parler d'elle aux fleurs....





VIII


Midi avait sonn depuis longtemps, quand il s'veilla. Son valet tait
venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il
dormait encore, et s'tait demand ce qui pouvait bien retenir si tard
au lit son jeune matre. Finalement, Victor entendit retentir le timbre
et il arriva doucement, portant une tasse de th et un paquet de lettres
sur un petit plateau de vieux Svres chinois; il tira les rideaux de
satin olive, aux dessins bleus, tendus devant les trois grandes
fentres....

--Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.

--Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement.

--Une heure un quart, Monsieur.

Si tard!... Il s'assit dans son lit, et aprs avoir bu un peu de th, se
mit  regarder les lettres; l'une d'elles tait de lord Henry, et avait
t apporte le matin mme. Il hsita un moment et la mit de ct. Il
ouvrit les autres, nonchalamment. Elles contenaient la collection
ordinaire de cartes, d'invitations  dner, de billets pour des
expositions prives, des programmes de concerts de charit, et tout ce
que peut recevoir un jeune homme  la mode chaque matin, durant la
saison. Il trouva une lourde facture, pour un ncessaire de toilette
Louis XV en argent cisel, qu'il n'avait pas encore eu le courage
d'envoyer  ses tuteurs, gens de jadis qui ne comprenaient point que
nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les seules choses
ncessaires; il parcourut encore quelques courtoises propositions de
prteurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient  lui avancer
n'importe quelle somme aussitt qu'il le jugerait bon et aux taux les
plus raisonnables.

Dix minutes aprs, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire
brode de soie et passa dans la salle de bains, pave en onyx. L'eau
froide le ranima aprs ce long sommeil; il sembla avoir oubli tout ce
par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part
 quelque trange tragdie, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais
comme entoure de l'irralit d'un rve....

Aussitt qu'il fut habill, il entra dans la bibliothque et s'assit
devant un lger djeuner  la franaise, servi sur une petite table mise
prs de la fentre ouverte.

Il faisait un temps dlicieux; l'air chaud paraissait charg
d'pices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon,
rempli de roses d'un jaune de soufre qui tait pos devant lui. Il se
sentit parfaitement heureux.

Ses regards tout  coup, tombrent sur le paravent qu'il avait plac
devant le portrait et il tressaillit....

--Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais
fermer la fentre....

Dorian secoua la tte.

--Je n'ai pas froid, murmura-t-il.

tait-ce vrai? Le portrait avait-il rellement chang? Ou tait-ce
simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait montr une
expression de cruaut, l o avait t peinte une expression de joie.
Srement, une toile peinte ne pouvait ainsi s'altrer? Cette pense
tait absurde. a serait un jour une bonne histoire  raconter  Basil;
elle l'amuserait.

Cependant, le souvenir lui en tait encore prsent.... D'abord, dans la
pnombre, ensuite dans la pleine clart, il l'avait vue, cette touche de
cruaut autour de ses lvres tourmentes.... Il craignit presque que le
valet quittt la chambre, car il savait, il savait qu'il courrait encore
contempler le portrait, sitt seul.... Il en tait sr.

Quand le domestique, aprs avoir servi le caf et les cigarettes, se
dirigea vers la porte, il se sentit un violent dsir de lui dire de
rester. Comme la porte se fermait derrire lui, il le rappela.... Le
domestique demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le
regarda.

--Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.

L'homme s'inclina et disparut....

Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'tendit sur un
divan aux luxueux coussins plac en face du paravent; il observait
curieusement cet objet, ce paravent vtuste, fait de cuir de Cordoue
dor, frapp et ouvr sur un modle fleuri, datant de Louis XIV,--se
demandant s'il lui tait jamais arriv encore de cacher le secret de la
vie d'un homme.

Enlverait-il le portrait aprs tout? Pourquoi pas le laisser l? A quoi
bon savoir? Si c'tait vrai, c'tait terrible?... Sinon, cela ne valait
la peine que l'on s'en occupt....

Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens
dcouvraient le portrait et en constataient l'horrible changement?...
Que ferait-il, si Basil Hallward venait et demandait  revoir son propre
tableau. Basil le ferait srement.

Il lui fallait examiner  nouveau la toile.... Tout, plutt que cet
infernal tat de doute!...

Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul 
contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face 
face se regarda.... Oui, c'tait vrai! le portrait avait chang!...

Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans
tonnement, il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment
indfinissable d'intrt scientifique. Qu'un pareil changement fut
arriv, cela lui semblait impossible...et cependant cela tait!... Y
avait-il quelques subtiles affinits entre les atomes chimiques mls en
formes et en couleurs sur la toile, et l'me qu'elle renfermait? Se
pouvait-il qu'ils l'eussent ralis, ce que cette me avait pens; que
ce qu'elle rva, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque
autre et...terrible raison? Il frissonna, effray.... Retournant vers
le divan, il s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en
frmissant d'horreur!...

Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait
conscient de son injustice et de sa cruaut envers Sibyl Vane.... Il
n'tait pas trop tard pour rparer ses torts.

Elle pouvait encore devenir sa femme. Son goste amour irrel cderait
 quelque plus haute influence, se transformerait en une plus noble
passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide 
travers la vie, lui serait ce qu'est la saintet  certains, la
conscience  d'autres et la crainte de Dieu  tous.... Il y a des
opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit.

Oui, cela tait un symbole visible, de la dgradation qu'amenait le
pch!... C'tait un signe avertisseur des dsastres prochains que les
hommes prparent  leurs mes!

Trois heures sonnrent, puis quatre. La demie tinta son double
carillon.... Dorian Gray ne bougeait pas....

Il essayait de runir les fils vermeils de sa vie et de les tresser
ensemble; il tentait de trouver son chemin  travers le labyrinthe
d'ardente passion dans lequel il errait. Il ne savait quoi faire, quoi
penser?... Enfin, il se dirigea vers la table et rdigea une lettre
passionne  la jeune fille qu'il avait aime, implorant son pardon, et
s'accusant de dmence.

Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plus furieux
cris de douleur....

Il y a une sorte de volupt  se faire des reproches.... Quand nous nous
blmons, nous pensons que personne autre n'a le droit de nous blmer.
C'est la confession, non le prtre, qui nous donne l'absolution. Quand
Dorian et termin sa lettre, il se sentit pardonn.

On frappa tout  coup  la porte et il entendit en dehors la voix de
lord Henry:

--Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer. Je ne
puis supporter de vous voir ainsi barricad....

Il ne rpondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cogna 
nouveau, puis trs fort....

Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et lui expliquer le
nouveau genre de vie qu'il allait mener, se quereller avec lui si cela
devenait ncessaire, le quitter, si cet invitable parti s'imposait.

Il se dressa, alla en hte tirer le paravent sur le portrait, et ta le
verrou de la porte.

--Je suis vraiment fch de mon insistance, Dorian, dit lord Henry en
entrant. Mais vous ne devez pas trop songer  cela.

--A Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme.

--Naturellement, rpondit lord Henry s'asseyant dans un fauteuil, en
retirant lentement ses gants jaunes.... C'est terrible,  un certain
point de vue mais ce n'est pas votre faute. Dites-moi, est-ce que vous
tes all dans les coulisses aprs la pice?

--Oui....

--J'en tais sr. Vous lui ftes une scne?

--Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c'est fini maintenant.
Je ne suis pas fch que cela soit arriv. Cela m'a appris  me mieux
connatre.

--Ah! Dorian, je suis content que vous preniez a de cette faon.
J'avais peur de vous voir plong dans le remords, et vous arrachant vos
beaux cheveux boucls....

--Ah, non, j'en ai fini!... dit Dorian, secouant la tte en souriant....
Je suis  prsent parfaitement heureux.... Je sais ce qu'est la
conscience, pour commencer; ce n'est pas ce que vous m'aviez dit; c'est
la plus divine chose qui soit en nous.... Ne vous en moquez plus, Harry,
au moins devant moi. J'ai besoin d'tre bon.... Je ne puis me faire 
l'ide d'avoir une vilaine me....

--Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vous en
flicite, mais par quoi allez-vous commencer.

--Mais, par pouser Sibyl Vane....

--pouser Sibyl Vane! s'cria lord Henry, sursautant et le regardant
avec un tonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian....

--Oui, Harry. Je sais ce que vous m'allez dire: un reintement du
mariage; ne le dveloppez pas. Ne me dites plus rien de nouveau
l-dessus. J'ai offert, il y a deux jours,  Sibyl Vane de l'pouser; je
ne veux point lui manquer de parole: elle sera ma femme....

--Votre femme, Dorian!... N'avez-vous donc pas reu ma lettre?... Je
vous ai crit ce matin et vous ai fait tenir la lettre par mon
domestique.

--Votre lettre?... Ah! oui, je me souviens! Je ne l'ai pas encore lue,
Harry. Je craignais d'y trouver quelque chose qui me ferait de la peine.
Vous m'empoisonnez la vie avec vos pigrammes.

--Vous ne connaissez donc rien?...

--Que voulez-vous dire?...

Lord Henry traversa la chambre, et s'asseyant  ct de Dorian Gray, lui
prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant troitement:

--Dorian, lui dit-il, ma lettre--ne vous effrayez pas!--vous informait
de la mort de Sibyl Vane!...

Un cri de douleur jaillit des lvres de l'adolescent; il bondit sur ses
pieds, s'arrachant de l'treinte de lord Henry:

--Morte!... Sibyl morte!... Ce n'est pas vrai!... C'est un horrible
mensonge! Comment osez-vous dire cela?

--C'est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry. C'est dans
les journaux de ce matin. Je vous crivais pour vous dire de ne recevoir
personne jusqu' mon arrive. Il y aura une enqute dans laquelle il ne
faut pas que vous soyez ml. Des choses comme celle-l, mettent un
homme a la mode  Paris, mais  Londres on a tant de prjugs.... Ici,
on ne dbute jamais avec un scandale; on rserve cela pour donner un
intrt  ses vieux jours. J'aime  croire qu'on ne connat pas votre
nom au thtre; s'il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vous vit
aux alentours de sa loge? Ceci est de toute importance?

Dorian ne rpondit point pendant quelques instants. Il tait terrass
d'pouvante.... Il balbutia enfin d'une voix touffe:

--Harry, vous parlez d'enqute? Que voulez-vous dire? Sibyl
aurait-elle...? Oh! Harry, je ne veux pas y penser! Mais parlez vite!
Dites-moi tout!...

--Je n'ai aucun doute; ce n'est pas un accident, Dorian, quoique le
public puisse le croire. Il paratrait que lorsqu'elle allait quitter le
thtre avec sa mre, vers minuit et demie environ, elle dit qu'elle
avait oubli quelque chose chez elle.... On l'attendit quelque temps,
mais elle ne redescendait point. On monta et on la trouva morte sur le
plancher de sa loge. Elle avait aval quelque chose par erreur, quelque
chose de terrible dont on fait usage dans les thtres. Je ne sais ce
que c'tait, mais il devait y avoir de l'acide prussique ou du blanc de
cruse l-dedans. Je croirais volontiers  de l'acide prussique, car
elle semble tre morte instantanment....

--Harry, Harry, c'est terrible! cria le jeune homme.

--Oui, c'est vraiment tragique, c'est sr, mais il ne faut pas que vous
y soyez ml. J'ai vu dans le _Standard_ qu'elle avait dix-sept ans;
j'aurais cru qu'elle tait plus jeune, elle avait l'air d'une enfant et
savait si peu jouer.... Dorian, ne vous frappez pas!... Venez dner avec
moi, et aprs nous irons  l'Opra. La Patti joue ce soir, et tout le
monde sera l. Vous viendrez dans la loge de ma soeur; il s'y trouvera
quelques jolies femmes....

--Ainsi, j'ai tu Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l'ai tue aussi
srement que si j'avais coup sa petite gorge avec un couteau...et
cependant les roses pour cela n'en sont pas moins belles les oiseaux
n'en chanteront pas moins dans mon jardin.... Et ce soir, je vais aller
dner avec vous: j'irai de l  l'Opra, et, sans doute, j'irai souper
quelque part ensuite.... Combien la vie est puissamment dramatique!...
Si j'avais lu cela dans un livre, Harry, je pense que j'en aurais
pleur.... Maintenant que cela arrive, et  moi, cela me semble beaucoup
trop stupfiant pour en pleurer!... Tenez, voici la premire lettre
d'amour passionne que j'ai jamais crite de ma vie; ne trouvez-vous pas
trange que cette premire lettre d'amour soit adresse  une fille
morte!... Peuvent-elles sentir, ces choses blanches et silencieuses que
nous appelons les morts? Sibyl! Peut-elle sentir, savoir, couter? Oh!
Harry, comme je l'aimais! Il me semble qu'il y a des annes!...

Elle m'tait tout.... Vint cet affreux soir--tait-ce la nuit
dernire?--o elle joua si mal, et mon coeur se brisa! Elle m'expliqua
pourquoi? Ce fut horriblement touchant! Je ne fus pas mu: je la croyais
sotte!... Quelque chose arriva soudain qui m'pouvanta! Je ne puis vous
dire ce que ce fut, mais ce fut terrible.... Je voulus retourner  elle;
je sentis que je m'tais mal conduit...et maintenant elle est morte!
Mon Dieu! Mon Dieu! Harry, que dois-je faire? Vous savez dans quel
danger je suis, et rien n'est l pour m'en garder! Elle aurait fait cela
pour moi! Elle n'avait point le droit de se tuer.... Ce fut goste de
sa part.

--Mon cher Dorian, rpondit lord Henry, prenant une cigarette et tirant
de sa poche une bote d'allumettes dore, la seule manire dont une
femme puisse rformer un homme est de l'importuner de telle sorte qu'il
perd tout intrt possible  l'existence. Si vous aviez pous cette
jeune fille, vous auriez t malheureux; vous l'auriez traite
gentiment; on peut toujours tre bon envers les personnes desquelles on
attend rien. Mais elle aurait bientt dcouvert que vous lui tiez
absolument indiffrent, et quand une femme a dcouvert cela de son mari,
ou elle se fagote terriblement, ou bien elle porte de pimpants chapeaux
que paie le mari...d'une autre femme. Je ne dis rien de l'adultre,
qui aurait pu tre abject, qu'en somme je n'aurais pas permis, mais je
vous assure en tous les cas, que tout cela eut t un parfait
malentendu.

--C'est possible, murmura le jeune homme horriblement ple, en marchant
de long en large dans la chambre; mais je pensais que cela tait de mon
devoir; ce n'est point ma faute si ce drame terrible m'a empch de
faire ce que je croyais juste. Je me souviens que vous m'avez dit une
fois, qu'il pesait une fatalit sur les bonnes rsolutions, qu'on les
prenait toujours trop tard. La mienne en est un exemple....

--Les bonnes rsolutions ne peuvent qu'inutilement intervenir contre les
lois scientifiques. Leur origine est de pure vanit et leur rsultat est
_nil_. De temps  autre, elles nous donnent quelques luxueuses motions
striles qui possdent, pour les faibles, un certain charme. Voil ce
que l'on peut en dduire. On peut les comparer  des chques qu'un homme
tirerait sur une banque o il n'aurait point de compte ouvert.

--Harry, s'cria Dorian Gray venant s'asseoir prs de lui, pourquoi
est-ce que je ne puis sentir cette tragdie comme je voudrais le faire;
je ne suis pas sans coeur, n'est-ce pas?

--Vous avez fait trop de folies durant la dernire quinzaine pour qu'il
vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, rpondit lord Henry avec
son doux et mlancolique sourire.

Le jeune homme frona les sourcils.

--Je n'aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais cela me fait
plaisir d'apprendre que vous ne me croyez pas sans coeur; je ne le suis
vraiment pas, je le sais.... Et cependant je me rends compte que je ne
suis affect par cette chose comme je le devrais tre; elle me semble
simplement tre le merveilleux pilogue d'un merveilleux drame. Cela a
toute la beaut terrible d'une tragdie grecque, une tragdie dans
laquelle j'ai pris une grande part, mais dans laquelle je ne fus point
bless.

--Oui, en vrit, c'est une question intressante, dit lord Henry qui
trouvait un plaisir exquis  jouer sur l'gosme inconscient de
l'adolescent, une question extrmement intressante.... Je m'imagine que
la seule explication en est celle-ci. Il arrive souvent que les
vritables tragdies de la vie se passent d'une manire si peu
artistique qu'elles nous blessent par leur violence crue, leur
incohrence absolue, leur absurde besoin de signifier quelque chose,
leur entier manque de style. Elles nous affectent tout ainsi que la
vulgarit; elles nous donnent une impression de la pure force brutale et
nous nous rvoltons contre cela. Parfois, cependant, une tragdie
possdant des lments artistiques de beaut, traverse notre vie; si ces
lments de beaut sont rels, elle en appelle a nos sens de l'effet
dramatique. Nous nous trouvons tout  coup, non plus les acteurs, mais
les spectateurs de la pice, ou plutt nous sommes les deux. Nous nous
surveillons nous mmes et le simple intrt du spectacle nous sduit.

Qu'est-il rellement arriv dans le cas qui nous occupe? Une femme
s'est tue par amour pour vous. Je suis ravi que pareille chose ne me
soit jamais arrive; cela m'aurait fait aimer l'amour pour le restant de
mes jours. Les femmes qui m'ont ador--elles n'ont pas t nombreuses,
mais il y en a eu--ont voulu continuer, alors que depuis longtemps
j'avais cess d'y prter attention, ou elles de faire attention  moi.
Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre,
elles entament le chapitre des rminiscences.... Oh! la terrible mmoire
des femmes! Quelle chose effrayante! Quelle parfaite stagnation
intellectuelle cela rvle! On peut garder dans sa mmoire la couleur de
la vie, mais on ne peut se souvenir des dtails, toujours vulgaires....

--Je smerai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.

--Je n'en vois pas la ncessit, rpliqua son compagnon. La vie a
toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps  autre, les choses
durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute une saison,
comme manire artistique de porter le deuil d'une passion qui ne voulait
mourir. Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui la tua. Je pense que ce
fut la proposition de sacrifier le monde entier pour moi; c'est toujours
un moment ennuyeux: cela vous remplit de la terreur de l'ternit. Eh
bien! le croyez-vous, il y a une semaine, je me trouvai chez lady
Hampshire, assis au dner prs de la dame en question et elle insista
pour recommencer de nouveau, en dblayant le pass et ratissant le
futur. J'avais enterr mon roman dans un lit d'asphodles; elle
prtendait l'exhumer et m'assurait que je n'avais pas gt sa vie. Je
suis autoris  croire qu'elle mangea normment; aussi ne ressentis-je
aucune anxit.... Mais quel manque de got elle montra!

Le seul charme du pass est que c'est le pass, et les femmes ne savent
jamais quand la toile est tombe; elles rclament toujours un sixime
acte, et proposent de continuer le spectacle quand l'intrt s'en est
all.... Si on leur permettait d'en faire  leur gr, toute comdie
aurait une fin tragique, et toute tragdie finirait en farce. Elles sont
dlicieusement artificielles, mais elles n'ont aucun sens de l'art.

Vous tes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian, qu'aucune des
femmes que j'ai connues n'aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane a fait
pour vous. Les femmes ordinaires se consolent toujours, quelques-unes en
portant des couleurs sentimentales. Ne placez jamais votre confiance en
une femme qui porte du mauve, quelque soit son ge, ou dans une femme de
trente-cinq ans affectionnant les rubans roses; cela veut toujours dire
qu'elles ont eu des histoires. D'autres trouvent une grande consolation
 la dcouverte inopine des bonnes qualits de leurs maris. Elles font
parade de leur flicit conjugale, comme si c'tait le plus fascinant
des pchs. La religion en console d'autres encore. Ses mystres ont
tout le charme d'un flirt, me dit un jour une femme, et je puis le
comprendre. En plus, rien ne vous fait si vain que de vous dire que vous
tes un pcheur. La conscience fait de nous des gostes.... Oui, il n'y
a rellement pas de fin aux consolations que les femmes trouvent dans la
vie moderne, et je n'ai point encore mentionn la plus importante.

--Quelle est-elle, Harry? demanda indiffremment le jeune homme.

--La consolation vidente: prendre un nouvel adorateur quand on en perd
un. Dans la bonne socit, cela vous rajeunit toujours une femme....
Mais rellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait tre dissemblable des
femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chose d'absolument beau dans
sa mort.

Je suis heureux de vivre dans un sicle o de pareils miracles se
produisent. Ils nous font croire  la ralit des choses avec lesquelles
nous jouons, comme le roman, la passion, l'amour....

--Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez....

--Je suis certain que les femmes apprcient la cruaut, la vraie
cruaut, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts
primitifs. Nous les avons mancipes, mais elles n'en sont pas moins
restes des esclaves cherchant leurs matres; elles aiment tre
domines. Je suis sr que vous ftes splendide! Je ne vous ai jamais vu
dans une vritable colre, mais je m'imagine combien vous devez tre
charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier, qui
me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant
parfaitement vrai, et qui me donne la clef de tout....

--Qu'tait-ce, Harry?

--Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous reprsentait toutes les hrones
de roman, qu'elle tait un soir Desdemone, et un autre, Ophlie, qu'elle
mourait comme Juliette, et ressuscitait comme Imogne!

--Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la
face dans ses mains.

--Non, elle ne ressuscitera plus; elle a jou son dernier rle.... Mais
il vous faut penser  cette mort solitaire dans cette loge clinquante
comme si c'tait un trange fragment lugubre de quelque tragdie
jacobine, comme  une scne surprenante de Webster, de Ford ou de Cyril
Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais vcu,  la ralit, et elle n'est
jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un songe..., comme ce
fantme qui apparat dans les drames de Shakespeare, les rendant plus
adorables par sa prsence, comme un roseau  travers lequel passe la
musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorit.

Elle gta sa vie au moment o elle y entra, et la vie la gta; elle en
mourut.... Pleurez pour Ophlie, si vous voulez; couvrez-vous le front
de cendres parce que Cordlie a t trangle; invectivez le ciel parce
que la fille de Brabantio est trpasse, mais ne gaspillez pas vos
larmes sur le cadavre de Sibyl Vane; celle-ci tait moins relle que
celles-l....

Un silence suivit. Le crpuscule assombrissait la chambre; sans bruit, 
pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs
des objets s'vanouissaient paresseusement.

Aprs quelques minutes, Dorian Gray releva la tte....

--Vous m'avez expliqu  moi-mme, Harry, murmura-t-il avec un soupir de
soulagement. Je sentais tout ce que vous m'avez dit, mais en quelque
sorte, j'en tais effray et je n'osais me l'exprimer  moi-mme. Comme
vous me connaissez bien!... Mais nous ne parlerons plus de ce qui est
arriv; ce fut une merveilleuse exprience, c'est tout. Je ne crois pas
que la vie me rserve encore quelque chose d'aussi merveilleux.

--La vie a tout en rserve pour vous, Dorian. Il n'est rien, avec votre
extraordinaire beaut, que vous ne soyez capable de faire.

--Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux, rid!...
Alors?...

--Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian, vous
aurez  combattre pour vos victoires; actuellement, elles vous sont
apportes. Il faut que vous gardiez votre beaut. Nous vivons dans un
sicle qui lit trop pour tre sage et qui pense trop pour tre beau.
Nous ne pouvons nous passer de vous.... Maintenant, ce que vous avez de
mieux  faire, c'est d'aller vous habiller et de descendre au club. Nous
sommes plutt en retard comme vous le voyez.

--Je pense que je vous rejoindrai  l'Opra, Harry. Je suis trop fatigu
pour manger quoi que ce soit. Quel est le numro de la loge de votre
soeur?

--Vingt-sept, je crois. C'est au premier rang; vous verrez son nom sur
la porte? Je suis dsol que vous ne veniez dner.

--a ne m'est point possible, dit Dorian nonchalamment.... Je vous suis
bien oblig pour tout ce que vous m'avez dit; vous tes certainement mon
meilleur ami; personne ne m'a compris comme vous.

--Nous sommes seulement au commencement de notre amiti, Dorian,
rpondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verrai avant
neuf heures et demie, j'espre. Souvenez-vous que la Patti chante....

Comme il fermait la porte derrire lui, Dorian Gray sonna, et au bout
d'un instant, Victor apparut avec les lampes et tira les jalousies.
Dorian s'impatientait, voulant dj tre parti, et il lui semblait que
Victor n'en finissait pas....

Aussitt qu'il fut sorti, il se prcipita vers le paravent et dcouvrit
la peinture.

Non! Rien n'tait chang de nouveau dans le portrait; il avait su la
mort de Sibyl Vane avant lui; il savait les vnements de la vie alors
qu'ils arrivaient. La cruaut mchante qui gtait les fines lignes de la
bouche, avait apparu, sans doute, au moment mme o la jeune fille avait
bu le poison.... Ou bien tait-il indiffrent aux vnements?
Connaissait-il simplement ce qui se passait dans l'me. Il s'tonnait,
esprant que quelque jour, il verrait le changement se produire devant
ses yeux et cette pense le fit frmir.

Pauvre Sibyl! Quel roman cela avait t! Elle avait souvent mim la mort
au thtre. La mort l'avait touche et prise avec elle. Comment
avait-elle jou cette ultime scne terrifiante? L'avait-elle maudit en
mourant? Non! elle tait morte par amour pour lui, et l'amour,
dsormais, lui serait un sacrement. Elle avait tout rachet par le
sacrifice qu'elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer  ce
qu'elle lui avait fait prouver pendant cette terrible soire, au
thtre.... Quand il penserait  elle, ce serait comme  une
prestigieuse figure tragique envoye sur la scne du monde pour y
montrer la ralit suprme de l'Amour. Une prestigieuse figure tragique!
Des larmes lui montrent aux yeux, en se souvenant de son air enfantin,
de ses manires douces et capricieuses, de sa farouche et tremblante
grce. Il les refoula en hte, et regarda de nouveau le portrait.

Il sentit que le temps tait venu, cette fois, de faire son choix. Son
choix n'avait-il t dj fait? Oui, la vie avait dcid pour lui...la
vie, et aussi l'pre curiosit qu'il en avait.... L'ternelle jeunesse,
l'infinie passion, les plaisirs subtils et secrets, les joies ardentes
et les pchs plus ardents encore--toutes ces choses il devait les
connatre. Le portrait assumerait le poids de sa honte, voil tout!...

Une sensation de douleur le poignit on pensant  la dsagrgation que
subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois, moquerie gamine de
Narcisse, il avait bais, ou feint de baiser ces lvres peintes, qui,
maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et des jours, il
s'tait assis devant son portrait, s'merveillant de sa beaut, presque
namour d'elle comme il lui sembla maintes fois.... Devait-elle
s'altrer,  prsent,  chaque pch auquel il cderait? Cela
deviendrait-il un monstrueux et dgotant objet  cacher dans quelque
chambre cadenasse, loin de la lumire du soleil qui avait si souvent
lch l'or clatant de sa chevelure onde? Quelle drision sans mesure!

Un instant, il songea  prier pour que cesst l'horrible sympathie
existant entre lui et le portrait. Une prire l'avait faite; peut-tre
une prire la pouvait-elle dtruire?...

Cependant, qui, connaissant la vie, hsiterait pour garder la chance de
rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance pt
paratre,  tenter les consquences que ce choix pouvait entraner?...
D'ailleurs cela dpendait-il de sa volont?...

Etait-ce vraiment la prire qui avait produit cette substitution?
Quelque raison scientifique ne pouvait-elle l'expliquer? Si la pense
pouvait exercer une influence sur un organisme vivant, cette influence
ne pouvait-elle s'exercer sur les choses mortes ou inorganiques? Ne
pouvaient-elles, les choses extrieures  nous-mmes, sans pense ou
dsir conscients, vibrer  l'unisson de nos humeurs ou de nos passions,
l'atome appelant l'atome dans un amour secret ou une trange affinit.
Mais la raison tait sans importance. Il ne tenterait plus par la
prire un si terrible pouvoir. Si la peinture devait s'altrer, rien ne
pouvait l'empcher. C'tait clair. Pourquoi approfondir cela? Car il y
aurait un vritable plaisir  guetter ce changement? Il pourrait suivre
son esprit dans ses penses secrtes; ce portrait lui serait le plus
magique des miroirs. Comme il lui avait rvl son propre corps, il lui
rvlerait sa propre me. Et quand l'hiver de la vie viendrait, sur le
portrait, lui, resterait sur la lisire frissonnante du printemps et de
l't. Quand le sang lui viendrait  la face, laissant derrire un
masque pallide de craie aux yeux plombs, il garderait la splendeur de
l'adolescence. Aucune floraison de sa jeunesse ne se fltrirait; le
pouls de sa vie ne s'affaiblirait point. Comme les dieux de la Grce, il
serait fort, et lger et joyeux. Que pouvait lui faire ce qui arriverait
 l'image peinte sur la toile? Il serait sauf: tout tait l!...

Souriant, il replaa le paravent dans la position qu'il occupait devant
le portrait, et passa dans la chambre o l'attendait son valet. Une
heure plus tard, il tait  l'Opra, et lord Henry s'appuyait sur le dos
de son fauteuil.





IX


Le lendemain matin, tandis qu'il djeunait, Basil Hallward entra.

--Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je
suis venu hier soir et on m'a dit que vous tiez  l'Opra. Je savais
que c'tait impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laiss un
mot, me disant o vous tiez all. J'ai pass une bien triste soire,
craignant qu'une premire tragdie soit suivie d'une autre. Vous auriez
d me tlgraphier ds que vous en avez entendu parler. Je l'ai lu par
hasard dans la dernire dition du _Globe_ au club. Je vins aussitt ici
et je fus vraiment dsol de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous
dire combien j'ai eu le coeur bris par tout cela. Je sais ce que vous
devez souffrir. Mais o tiez-vous? tes-vous all voir la mre de la
pauvre fille? Un instant. J'avais song  vous y chercher. On avait mis
l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas?
Mais j'eus peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler.
Pauvre femme! Dans quel tat elle devait tre! Son unique enfant!... Que
disait-elle?

--Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant  petits
coups d'un vin jaune ple dans un verre de Venise, dlicatement
contourn et dor, en paraissant profondment ennuy. J'tais  l'Opra,
vous auriez d y venir. J'ai rencontr pour la premire lois lady
Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous tions dans sa loge. Elle est tout 
fait charmante et la Patti a chant divinement. Ne parlez pas de choses
horribles. Si l'on ne parlait jamais d'une chose, ce serait comme si
elle n'tait jamais arrive. C'est seulement l'expression, comme dit
Harry, qui donne une ralit aux choses. Je dois dire que ce n'tait pas
l'unique enfant de la pauvre femme. Il y a un fils, un charmant garon
je crois. Mais il n'est pas au thtre. C'est un marin, ou quelque chose
comme cela. Et maintenant parlez-moi de vous et de ce que vous tes en
train de peindre?

--Vous avez t  l'Opra? dit lentement Hallward avec une vibration de
tristesse dans la voix. Vous avez t  l'Opra pendant que Sibyl Vane
reposait dans la mort en un sordide logis? Vous pouvez me parler
d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement, avant
que la jeune fille que vous aimiez ait mme la quitude d'un tombeau
pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs rserves a ce
petit corps lilial!

--Arrtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'cria Dorian en se
levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le
pass est le pass.

--Vous appelez hier le pass?

--Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que
les gens superficiels qui veulent des annes pour s'affranchir d'une
motion. Un homme matre de lui-mme, peut mettre fin  un chagrin aussi
facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas tre  la
merci de mes motions. Je veux en user, les rendre agrable et les
dominer.

--Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a chang
compltement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune
homme qui venait chaque jour  mon atelier poser pour son portrait. Mais
alors vous tiez simple, naturel et tendre. Vous tiez la moins souille
des cratures. Maintenant je ne sais ce qui a pass sur vous. Vous
parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni piti. C'est l'influence
d'Harry qui a fait cela, je le vois bien....

Le jeune homme rougit et allant  la fentre, resta quelques instants 
considrer la pelouse fleurie et ensoleille.

--Je dois beaucoup  Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous
dois. Vous ne m'avez appris qu' tre vain.

--Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque
jour.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'cria-t-il en se
retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous?

--Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste,
tristement.

--Basil, fit l'adolescent, allant  lui et lui mettant la main sur
l'paule, vous tes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane
s'tait suicide....

--Suicide, mon Dieu! est-ce bien certain? s'cria Hallward le regardant
avec une expression d'horreur....

--Mon cher Basil! Vous ne pensiez srement pas que ce fut un vulgaire
accident. Certainement, elle s'est suicide.

L'autre enfona sa tte dans ses mains.

--C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait.

--Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus
grandes tragdies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs
ont l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fidles,
quelque chose d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce
qui s'en suit. Comme Sibyl tait diffrente! Elle a vcu sa plus belle
tragdie. Elle fut constamment une hrone. La dernire nuit qu'elle
joua, la nuit o vous la vtes, elle joua mal parce qu'elle avait
compris la ralit de l'amour. Quand elle connut ses dceptions, elle
mourut comme Juliette et pu mourir. Elle appartint encore en cela au
domaine d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute
l'inutilit pathtique du martyre, toute une beaut de dsolation. Mais
comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si
vous tiez venu hier,  un certain moment--vers cinq heures et demie
peut-tre ou six heures moins le quart--, vous m'auriez trouv en
larmes.... Mme Harry qui tait ici et qui, au fait, m'apporta la
nouvelle, se demandait o j'allais en venir. Je souffris intensment.
Puis cela passa. Je ne puis rpter une motion. Personne d'ailleurs ne
le peut, except les sentimentaux. Et vous tes cruellement injuste,
Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de votre
part; vous me trouvez tout consol et vous tes furieux!... Tout comme
une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a
raconte  propos d'un certain philanthrope qui dpensa vingt ans de sa
vie  essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi injuste,
je ne sais plus exactement. Enfin il y russit, et rien ne put surpasser
son dsespoir. Il n'avait absolument plus rien  faire, sinon  mourir
d'ennui et il devint un misanthrope rsolu. Maintenant, mon cher Basil,
si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi  oublier ce qui est
arriv ou  le considrer  un point de vue assez artistique. N'est-ce
pas Gautier qui crivait sur la Consolation des arts? Je me rappelle
avoir trouv un jour dans votre atelier un petit volume reli en vlin,
o je cueillis ce mot dlicieux. Encore ne suis-je pas comme ce jeune
homme dont vous me parliez lorsque nous fmes ensemble  Marlow, ce
jeune homme qui disait que le satin jaune pouvait nous consoler de
toutes les misres de l'existence. J'aime les belles choses que l'on
peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les
laques, les ivoires, exquisment travaills, orns, pars; il y a
beaucoup  tirer de ces choses. Mais le temprament artistique qu'elles
crent ou du moins rvlent est plus encore pour moi. Devenir le
spectateur de sa propre vie, comme dit Harry, c'est chapper aux
souffrances terrestres. Je sais bien que je vous tonne en vous parlant
ainsi. Vous n'avez pas compris comment je me suis dvelopp. J'tais un
colier lorsque vous me conntes. Je suis un homme maintenant, j'ai de
nouvelles passions, de nouvelles penses, des ides nouvelles. Je suis
diffrent, mais vous ne devez pas m'en aimer moins. Je suis chang, mais
vous serez toujours mon ami. Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien
que vous tes meilleur que lui.... Vous n'tes pas plus fort, vous avez
trop peur de la vie, mais vous tes meilleur. Comme nous tions heureux
ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et ne me querellez pas, je suis ce
que je suis. Il n'y a rien de plus  dire!

Le peintre semblait singulirement mu. Le jeune homme lui tait trs
cher, et sa personnalit avait marqu le tournant de son art. Il ne put
supporter l'ide de lui faire plus longtemps des reproches. Aprs tout,
son indiffrence pouvait n'tre qu'une humeur passagre; il y avait en
lui tant de bont et tant de noblesse.

--Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attrist; je ne vous
parlerai plus de cette horrible affaire dsormais. J'espre seulement
que votre nom n'y sera pas ml. L'enqute doit avoir lieu cette
aprs-midi. Vous a-t-on convoqu?

Dorian secoua la tte et une expression d'ennui passa sur ses traits 
ce mot d'enqute. Il y avait dans ce mot quelque chose de si brutal et
de si vulgaire!

--Ils ne connaissent pas son nom, rpondit-il.

--Mais elle, le connaissait certainement?

--Mon prnom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit 
personne. Elle m'a dit une fois qu'ils taient tous trs curieux de
savoir qui j'tais et qu'elle leur rpondait invariablement que je
m'appelais le Prince Charmant. C'tait gentil de sa part. Il faudra
que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle
quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques
lambeaux de phrases pathtiques.

--J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir.
Mais il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de
vous.

--Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout  fait impossible!
s'cria-t-il en se reculant.

Le peintre le regarda en face....

--Mon cher enfant, quelle btise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai
fait de vous ne vous plat pas? O est-ce,  propos?... Pourquoi
avez-vous pouss le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le
regarder. C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce
paravent, Dorian. C'est vraiment dsobligeant de la part de votre
domestique de cacher ainsi mon oeuvre. Il me semblait que quelque chose
tait chang ici quand je suis entr.

--Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je
lui laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois,
et c'est tout. Non, j'ai fait cela moi-mme. La lumire tombait trop
crment sur le portrait.

--Trop crment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable.
Laissez-moi voir....

Et Hallward se dirigea vers le coin de la pice.

Un cri de terreur s'chappa des lvres de Dorian Gray. Il s'lana entre
le peintre et le paravent.

--Basil, dit-il, en plissant vous ne regarderez pas cela, je ne le veux
pas.

--Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'tes pas srieux. Pourquoi ne
la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant.

--Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur
que je ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout  fait
srieux, je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en
demander. Mais, songez-y, si vous touchez au paravent, tout est fini
entre nous!...

Hallward tait comme foudroy. Il regardait Dorian avec une profonde
stupfaction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme tait blme
de colre. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux
semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait....

--Dorian!

--Ne parlez pas!

--Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le
voulez pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant
vers la fentre, mais il me semble plutt absurde que je ne puisse voir
mon oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer  Paris cet automne. Il
faudra sans doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis
d'ici-l; ainsi, devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas
maintenant?

--L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un
trange effroi.

Le monde verrait donc son secret? On viendrait biller devant le mystre
de sa vie? Cela tait impossible! Quelque chose--il ne savait quoi--se
passerait avant....

--Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose  objecter. Georges
Petit va runir mes meilleures toiles pour une exposition spciale qui
ouvrira rue de Sze dans la premire semaine d'octobre. Le portrait ne
sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez facilement
vous en sparer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez srement absent
de la ville. Et si vous le laissez toujours derrire un paravent, vous
n'avez gure  vous en soucier.

Dorian passa sa main sur son front emperl de sueur. Il lui semblait
qu'il courait un horrible danger.

--Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais,
s'cria-t-il. Pourquoi avez-vous chang d'avis? Vous autres qui passez
pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule
diffrence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous
ne pouvez avoir oubli que vous m'avez solennellement assur que rien au
monde ne pourrait vous amener  l'exposer. Vous avez dit exactement la
mme chose  Harry.

Il s'arrta soudain; un clair passa dans ses yeux. Il se souvint que
lord Henry lui avait dit un jour  moiti srieusement,  moiti en
riant: Si vous voulez passer un curieux quart d'heure, demandez  Basil
pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a dit, et cela a
t pour moi une rvlation. Oui, Basil aussi, peut-tre, avait son
secret. Il essaierait de le connatre....

--Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit
dans les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi connatre le
vtre, je vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer
mon portrait?

Le peintre frissonna malgr lui.

--Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous
ririez srement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de
ces choses. Si vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est
bien.... Je pourrai, du moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous
voulez que la meilleure de mes oeuvres soit  jamais cache au monde,
j'accepte.... Votre amiti m'est plus chre que toute gloire ou toute
renomme.

--Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le
droit de le savoir.

Son impression de terreur avait disparu et la curiosit l'avait
remplace. Il tait rsolu  connatre le secret de Basil Hallward.

--Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troubl, asseyons-nous; et
rpondez  ma question. Avez-vous remarqu dans le portrait une chose
curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frapp tout d'abord,
mais qui s'est rvle  vous soudainement?

--Basil! s'cria le jeune homme treignant les bras de son fauteuil de
ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et effrays.

--Je vois que vous l'avez remarqu.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir
entendu ce que j'ai  dire. Dorian, du jour o je vous rencontrai, votre
personnalit eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus domin,
me, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la visible
incarnation de cet idal jamais vu, dont la pense nous hante, nous
autres artistes, comme un rve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux
de tous ceux  qui vous parliez, je voulais vous avoir  moi seul, je
n'tais heureux que lorsque j'tais avec vous. Quant vous tiez loin de
moi, vous tiez encore prsent dans mon art....

Certes, je ne vous laissai jamais rien connatre de tout cela. C'et
t impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends  peine
moi-mme. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face  face
et le monde devint merveilleux  mes yeux, trop merveilleux peut-tre,
car il y a un pril dans de telles adorations, le pril de les perdre,
non moindre que celui de les conserver.... Les semaines passaient et je
m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commena une phase nouvelle.
Je vous avais dessin en berger Paris, revtu d'une dlicate armure, en
Adonis arm d'un pieu poli et en costume de chasseur. Couronn de
lourdes fleurs de lotus, vous aviez pos sur la proue de la trirme
d'Adrien, regardant au-del du Nil vert et bourbeux. Vous vous tiez
pench sur l'tang limpide d'un paysage grec, mirant dans l'argent des
eaux silencieuses, la merveille de votre propre visage. Et tout cela
avait t ce que l'art pouvait tre, de l'inconscience, de l'idal, de
l'-peu prs. Un jour, jour fatal, auquel je pense quelquefois, je
rsolus de peindre un splendide portrait de vous tel que vous tes
maintenant, non dans les costumes des temps rvolus, mais dans vos
propres vtements et dans votre poque. Ft-ce le ralisme du sujet ou
la simple ide de votre propre personnalit, se prsentant ainsi  moi
sans entours et sans voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant
que j'y travaillais, chaque coup de pinceau, chaque touche de couleur me
semblaient rvler mon secret. Je m'effrayais que chacun pt connatre
mon idoltrie. Je sentis, Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de
moi-mme dans cette oeuvre. C'est alors que je rsolus de ne jamais
permettre que ce portrait fut expos. Vous en ftes un peu ennuy. Mais
alors vous ne vous rendiez pas compte de ce que tout cela signifiait
pour moi. Harry,  qui j'en parlai, se moqua de moi, je ne m'en souciais
pas. Quand le tableau fut termin et que je m'assis tout seul en face de
lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours aprs qu'il
et quitt mon atelier, ds que je fus dbarrass de l'intolrable
fascination de sa prsence, il me sembla que j'avais t fou en
imaginant y avoir vu autre chose que votre beaut et plus de choses que
je n'en pouvais peindre. Et mme maintenant je ne puis m'empcher de
sentir l'erreur qu'il y a  croire que la passion prouve dans la
cration puisse jamais se montrer dans l'oeuvre cre. L'art est
toujours plus abstrait que nous ne l'imaginons. La forme et la couleur
nous parlent de forme et de couleur, voil tout. Il me semble souvent
que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il ne le rvle. Aussi lorsque
je reus cette offre de Paris, je rsolus de faire de votre portrait le
clou de mon exposition. Je ne souponnais jamais que vous pourriez me le
refuser. Je vois maintenant que vous aviez raison. Ce portrait ne peut
tre montr. Il ne faut pas m'en vouloir, Dorian, de tout ce que je
viens de vous dire. Comme je le disais une fois  Harry, vous tes fait
pour tre aim....

Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorrent de nouveau et
un sourire se joua sur ses lvres. Le pril tait pass. Il tait sauv
pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se dfendre d'une infinie piti
pour le peintre qui venait de lui faire une si trange confession, et il
se demandait si lui-mme pourrait jamais tre ainsi domin par la
personnalit d'un ami. Lord Henry avait ce charme d'tre trs dangereux,
mais c'tait tout. Il tait trop habile et trop cynique pour qu'on put
vraiment l'aimer. Pourrait-il jamais exister quelqu'un qui le remplirait
d'une aussi trange idoltrie? tait-ce l une de ces choses que la vie
lui rservait?...

--Cela me parat extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez
rellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous rellement vu?

--J'y voyais quelque chose, rpondit-il, quelque chose qui me semblait
trs curieux.

--Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde?

Dorian secoua la tte.

--Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous
laisser face  face avec ce tableau.

--Vous y arriverez un jour?

--Jamais!

--Peut-tre avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous
avez t la seule personne dans ma vie qui ait vraiment influenc mon
talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous ne savez
pas ce qu'il m'en cote de vous dire tout cela!...

--Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous
sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas mme un compliment.

--Ce ne pouvait tre un compliment. C'tait une confession; maintenant
que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est all.
Peut-tre ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots.

--C'tait une confession trs dsappointante.

--Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le
tableau? Il n'y avait pas autre chose  voir....

--Non, il n'y avait rien de plus  y voir. Pourquoi le demander? Mais il
ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux
amis; nous devons nous en tenir l....

--Il vous reste Harry! dit le peintre tristement.

--Oh! Harry! s'cria l'adolescent avec un clat de rire; Harry passe ses
journes  dire des choses incroyables et ses soires  faire des choses
invraisemblables. Tout  fait le genre de vie que j'aimerais. Mais je ne
crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je viendrai 
vous aussitt, Basil.

--Vous poserez encore pour moi?

--Impossible!

--Vous gtez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne
rencontre deux fois son idal; trs peu ont une seule fois cette chance.

--Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser
pour vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie
propre.... Je viendrai prendre le th avec vous. Ce sera tout aussi
agrable.

--Plus agrable pour vous, je le crains, murmura Hallward avec
tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fch que vous ne vouliez
pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y
pouvons rien. Je comprends parfaitement ce que vous prouvez.

Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit  lui-mme. Pauvre Basil! Comme il
connaissait peu la vritable raison! Et comme cela tait trange qu'au
lieu d'avoir t forc de rvler son propre secret, il avait russi
presque par hasard,  arracher le secret de son ami! Comme cette
tonnante confession l'expliquait  ses yeux! Les absurdes accs de
jalousie du peintre, sa dvotion farouche, ses pangyriques
extravagants, ses curieuses rticences, il comprenait tout maintenant et
il en prouva une contrarit. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir
quelque chose de tragique dans une amiti aussi empreinte de romanesque.

Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait tre cach  tout prix. Il
ne pouvait courir plus longtemps le risque de le dcouvrir aux regards.
'avait t de sa part une vraie folie que de le laisser, mme une
heure, dans une chambre o tous ses amis avaient libre accs.




X


Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si
cet homme avait eu la curiosit de regarder derrire le paravent. Le
valet tait parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian
alluma une cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda.
Il y pouvait voir parfaitement la face de Victor qui s'y refltait.
C'tait un masque placide de servilisme. Il n'y avait rien  craindre de
ce ct. Cependant, il pensa qu'il tait bon de se tenir sur ses gardes.

Il lui dit, d'un ton trs bas, de demander  la gouvernante de venir lui
parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer
immdiatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet
sortit, que ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-tre
tait-ce un simple effet de son imagination?

Quelques instants aprs Mme Leaf, vtue de sa robe de soie noire, ses
mains rides couvertes de mitaines  l'ancienne mode, entrait dans la
bibliothque. Il lui demanda la clef de la salle d'tude.

--La vieille salle d'tude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est
toute pleine de poussire! Il faut que je la fasse mettre en ordre et
nettoyer avant que vous y alliez. Elle n'est pas prsentable pour vous,
monsieur, pas du tout prsentable.

--Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef,
simplement....

--Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araignes si vous y
allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa
Seigneurie est morte.

Il tressaillit  cette mention de son grand-pre. Il en avait gard un
souvenir dtestable.

--a ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette pice, et
c'est tout. Donnez-moi la clef.

--Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son
trousseau d'une main fivreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite
l'avoir retire du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous
proposez d'habiter l-haut, monsieur, vous tes ici si confortablement.

--Non, non, s'cria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est trs
bien.

Elle s'attarda un moment, trs loquace sur quelques dtails du mnage.
Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son ide. Elle se
retira en minaudant.

Lorsque la porte se fut referme, Dorian mit la clef dans sa poche et
regarda autour de lui. Ses regards s'arrtrent sur un grand couvre-lit
de satin pourpre, charg de lourdes broderies d'or, un splendide travail
vnitien du dix-septime sicle que son grand-pre avait trouv dans un
couvent, prs de Bologne. Oui, cela pourrait servir  envelopper
l'horrible objet. Peut-tre cette toffe avait-elle dj servi de drap
mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une chose qui avait sa
propre corruption, pire mme que la corruption de la mort, une chose
capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce
que les vers sont au cadavre, ses pchs le seraient  l'image peinte
sur la toile. Ils dtruiraient sa beaut, et rongeraient sa grce. Ils
la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image
durerait; elle serait toujours vivante.

Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit  Basil la vritable
raison pour laquelle il dsirait cacher le tableau. Basil l'et aid 
rsister  l'influence de lord Henry et aux influences encore plus
empoisonnes de son propre temprament. L'amour qu'il lui portait--car
c'tait rellement de l'amour--n'avait rien que de noble et
d'intellectuel. Ce n'tait pas cette simple admiration physique de la
beaut qui nat des sens et qui meurt avec la fatigue des sens. C'tait
un tel amour qu'avaient connu Michel Ange, et Montaigne, et Winckelmann,
et Shakespeare lui-mme. Oui, Basil et pu le sauver. Mais il tait trop
tard, maintenant. Le pass pouvait tre ananti. Les regrets, les
reniements, ou l'oubli pourrait faire cela. Mais le futur tait
invitable. Il y avait en lui des passions qui trouveraient leur
terrible issue, des rves qui projetteraient sur lui l'ombre de leur
perverse ralit.

Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le
couvrait et la jetant sur son bras, passa derrire le paravent. Le
portrait tait-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas
chang et son aversion pour lui en fut encore augmente. Les cheveux
d'or, les yeux bleus, et les roses rouges des lvres, tout s'y trouvait.
L'expression seulement tait autre. Cela tait horrible dans sa cruaut.
En comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures,
comme les remontrances de Basil  propos de Sibyl Vane, lui semblaient
futiles! Combien futiles et de peu d'intrt! Sa propre me le regardait
de cette toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses
traits et il jeta le riche linceul sur le tableau. Au mme instant on
frappa  la porte, il passait de l'autre ct du paravent au moment o
son domestique entra.

--Les encadreurs sont l, monsieur.

Il lui sembla qu'il devait d'abord carter cet homme. Il ne fallait pas
qu'il st o la peinture serait cache. Il y avait en lui quelque chose
de dissimul, ses yeux taient inquiets et perfides. S'asseyant  sa
table il crivit un mot  lord Henry, lui demandant de lui envoyer
quelque chose  lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver 
huit heures un quart le soir.

--Attendez la rponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et
faites entrer ces hommes.

Deux minutes aprs, on frappa de nouveau  la porte et M. Hubbard
lui-mme, le clbre encadreur de South Audley Street, entra avec un
jeune aide  l'aspect rbarbatif. M. Hubbard tait un petit homme
florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art tait
fortement attnue par l'insuffisance pcuniaire des artistes qui
avaient affaire  lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il
attendait qu'on vint  lui. Mais il faisait toujours une exception en
faveur de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait
tout le monde. Rien que le voir tait une joie.

--Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains
charnues et marques de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour
moi l'honneur de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre
de toute beaut, monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du
vieux florentin. Cela vient je crois de Fonthill.... Conviendrait
admirablement  un sujet religieux, M. Gray.

--Je suis fch que vous vous soyez donn le drangement de monter, M.
Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique je ne sois gure en
ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je voulais seulement
faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez lourd et
je pensais  vous demander de me prter deux de vos hommes.

--Aucun drangement, M. Gray. Toujours heureux de vous tre agrable.
Quelle est cette oeuvre d'art?

--La voici, rpondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la
transporter telle qu'elle est l, avec sa couverture. Je dsire qu'elle
ne soit pas abme en montant.

--Cela est trs facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant,
avec l'aide de son apprenti,  dtacher le tableau des longues chanes
de cuivre auxquelles il tait suspendu. Et o devons-nous le porter, M.
Gray?

--Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me
suivre. Ou peut-tre feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que
ce ne soit bien haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est
plus large.

Il leur ouvrit la porte, ils traversrent le hall et ils commencrent 
monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau trs volumineux et
de temps en temps, en dpit des obsquieuses protestations de M.
Hubbard, qui prouvait comme tous les marchands un vif dplaisir  voir
un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian leur donnait un
coup de main.

--C'est une vraie charge  monter, monsieur, dit le petit homme,
haletant, lorsqu'ils arrivrent au dernier palier. Il pongeait son
front dnud.

--Je crois que c'est en effet trs lourd, murmura Dorian, ouvrant la
porte de la chambre qui devait receler l'trange secret de sa vie et
dissimuler son me aux yeux des hommes.

Il n'tait pas entr dans cette pice depuis plus de quatre ans, non,
vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il tait
enfant, et de salle d'tude un peu plus tard. C'tait une grande pice,
bien proportionne, que lord Kelso avait fait btir spcialement pour
son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance avec sa mre,
et d'autres raisons lui avaient toujours fait har et tenir  distance.
Il sembla  Dorian qu'elle avait peu chang. C'tait bien l, la vaste
_cassone_ italienne avec ses moulures dores et ternies, ses panneaux
aux peintures fantastiques, dans laquelle il s'tait si souvent cach
tant enfant. C'taient encore les rayons de bois vernis remplis des
livres de classe aux pages cornes. Derrire, tait tendue au mur la
mme tapisserie flamande dchire, o un roi et une reine fans jouaient
aux checs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers
cavalcadaient au fond, tenant leurs oiseaux chaperonns au bout de leurs
poings gants. Comme tout cela revenait  sa mmoire! Tous les instants
de son enfance solitaire s'voquait pendant qu'il regardait autour de
lui. Il se rappela la puret sans tache de sa vie d'enfant et il lui
sembla horrible que le fatal portrait dt tre cach dans ce lieu.
Combien peu il et imagin, dans ces jours lointains, tout ce que la vie
lui rservait!

Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pice aussi loigne des
regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui n'y pourrait
pntrer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la toile pourrait
devenir bestiale, boursoufle, immonde. Qu'importait? Nul ne la verrait.
Lui-mme ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la
corruption hideuse de son me? Il conserverait sa jeunesse, c'tait
assez. Et, en somme, son caractre ne pouvait-il s'embellir? Il n'y
avait aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte....
Quelque amour pouvait traverser sa vie, la purifier et la dlivrer de
ces pchs rampant dj autour de lui en esprit et en chair--de ces
pchs tranges et non dcrits auxquels le mystre prte leur charme et
leur subtilit. Peut-tre un jour l'expression cruelle abandonnerait la
bouche carlate et sensitive, et il pourrait alors montrer au monde le
chef-d'oeuvre de Basil Hallward.

Mais non, cela tait impossible. Heure par heure, et semaine par
semaine, l'image peinte vieillirait: elle pourrait chapper  la hideur
du vice, mais la hideur de l'ge la guettait. Les joues deviendraient
creuses et flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux
fltris, les marquant d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient
leur brillant; la bouche affaisse et entr'ouverte aurait cette
expression grossire ou ridicule qu'ont les bouches des vieux. Elle
aurait le cou rid, les mains aux grosses veines bleues, le corps djet
de ce grand pre qui avait t si dur pour lui, dans son enfance. Le
tableau devait tre cach aux regards. Il ne pouvait en tre autrement.

--Faites-le rentrer, s'il vous plat, M. Hubbard, dit-il avec peine en
se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais 
autre chose.

--Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui
soufflait encore; o le mettrons-nous?

--Oh! n'importe o, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit
accroch. Posez-le simplement contre le mur; merci.

--Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur?

Dorian tressaillit....

--Cela ne vous intresserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant pas
des yeux. Il tait prt  bondir sur lui et  le terrasser s'il avait
essay de soulever le voile somptueux qui cachait le secret de sa vie.

--Je ne veux pas vous dranger plus longtemps. Je vous suis trs oblig
de la bont que vous avez eue de venir ici.

--Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours prt  vous servir!

Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui
regardait Dorian avec un tonnement craintif rpandu sur ses traits
grossiers et disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi
merveilleusement beau.

Lorsque le bruit de leurs pas se fut teint, Dorian ferma la porte et
mit la clef dans sa poche. Il tait sauv. Personne ne pourrait regarder
l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte.

En regagnant sa bibliothque il s'aperut qu'il tait cinq heures
passes et que le th tait dj servi. Sur une petite table de bois
noir parfum, dlicatement incruste de nacre,--un cadeau de lady
Radley, la femme de son tuteur, charmante malade professionnelle qui
passait tous les hivers au Caire--se trouvait un mot de lord Henry avec
un livre reli de jaune,  la couverture lgrement dchire et aux
tranches salles. Un numro de la troisime dition de la _St-James
Gazette_ tait dpose sur le plateau  th. Victor tait videmment
revenu. Il se demanda s'il n'avait pas rencontr les hommes dans le hall
alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne s'tait pas enquis auprs
d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il remarquerait srement l'absence du
tableau, l'avait mme sans doute dj remarque en apportant le th. Le
paravent n'tait pas encore replac et une place vide se montrait au
mur. Peut-tre le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la
maison et tchant de forcer la porte de la chambre. Il tait horrible
d'avoir un espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de
personnes riches exploites toute leur vie par un domestique qui avait
lu une lettre, surpris une conversation, ramass une carte avec une
adresse, ou trouv sous un oreiller une fleur fane ou un lambeau de
dentelle.

Il soupira et s'tant vers du th, ouvrit la lettre de lord Henry.
Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre
qui pourrait l'intresser, et qu'il serait au club  huit heures un
quart. Il ouvrit ngligemment la _St-James Gazette_ et la parcourut. Une
marque au crayon rouge frappa son regard  la cinquime page. Il lut
attentivement le paragraphe suivant:

ENQUTE SUR UNE ACTRICE--Une enqute a t faite ce matin 
Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du District, sur le
dcs de Sibyl Vane, une jeune actrice rcemment engage au Thtre
Royal, Holborn. On a conclu  la mort par accident. Une grande sympathie
a t tmoigne  la mre de la dfunte qui se montra trs affecte
pendant qu'elle rendait son tmoignage, et pendant celui du Dr Birrell
qui a dress le bulletin de dcs de la jeune fille.

Il s'assombrit et dchirant la feuille en deux, se mit  marcher dans
la chambre en pitinant les morceaux du journal. Comme tout cela tait
affreux! Quelle horreur vritable craient les choses! Il en voulut un
peu  lord Henry de lui avoir envoy ce reportage. C'tait stupide de sa
part de l'avoir marqu au crayon rouge. Victor pouvait l'avoir lu. Cet
homme savait assez d'anglais pour cela.

Peut-tre mme l'avait-il lu et souponnait-il quelque chose? Aprs
tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray
et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien  craindre. Dorian Gray ne
l'avait pas tue.

Ses yeux tombrent sur le livre jaune que lord Henry lui avait envoy.
Il se demanda ce que c'tait. Il s'approcha du petit support octogonal
aux tons de perle qui lui paraissait toujours tre l'oeuvre de quelques
tranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant le
volume, il s'installa dans un fauteuil et commena  le feuilleter; au
bout d'un instant, il s'y absorba. C'tait le livre le plus trange
qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons dlicats de fltes,
exquisment vtus, les pchs du monde passaient devant lui en un muet
cortge. Ce qu'il avait obscurment rv prenait corps  ses yeux; des
choses qu'il n'avait jamais imagines se rvlaient  lui graduellement.

C'tait un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple tude
psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de
raliser, au dix-neuvime sicle, toutes las passions et les modes de
penser des autres sicles, et de rsumer en lui les tats d'esprit par
lequel le monde avait pass, aimant pour leur simple artificialit ces
renonciations que les hommes avaient follement appeles Vertus, aussi
bien que ces rvoltes naturelles que les hommes sages appellent encore
Pchs. Le style en tait curieusement cisel, vivant et obscur tout 
la fois, plein d'argot et d'archasmes, d'expressions techniques et de
phrases travailles, comme celui qui caractrise les ouvrages de ces
fins artistes de l'cole franaise; les _Symbolistes_. Il s'y trouvait
des mtaphores aussi monstrueuses que des orchides et aussi subtiles de
couleurs. La vie des sans y tait dcrite dans des termes de philosophie
mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases
spirituelles d'un saint du moyen ge ou les confessions morbides d'un
pcheur moderne. C'tait un livre empoisonn. De lourdes vapeurs
d'encens se dgageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La
simple cadence des phrases, l'trange monotonie de leur musique toute
pleine de refrains compliqus et de mouvements savamment rpts,
voquaient dans l'esprit du jeune homme,  mesure que les chapitres se
succdaient, une sorte de rverie, un songe maladif, le rendant
inconscient de la chute du jour et de l'envahissement des ombres. Un
ciel vert-de-gris sans nuages, piqu d'une toile solitaire, clairait
les fentres. Il lut  cette blme lumire tant qu'il lui fut possible
de lire. Enfin, aprs que son domestique lui eut plusieurs fois rappel
l'heure tardive, il se leva, alla dans la chambre voisine dposer le
livre sur la petite table florentine qu'il avait toujours prs de son
lit, et s'habilla pour dner.

Il tait prs de neuf heures lorsqu'il arriva au club, o il trouva lord
Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant trs ennuy.

--J'en suis bien fch, Harry! lui cria-t-il, mais c'est entirement de
votre faute. Le livre que vous m'avez envoy m'a tellement intress
que j'en ai oubli l'heure.

--Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, rpliqua son hte en se levant.

--Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a intress, il y a une
grande diffrence.

--Ah! vous avez dcouvert cela! murmura lord Henry.

Et ils passrent dans la salle  manger.




XI


Pendant des annes, Dorian Gray ne put se librer de l'influence de ce
livre; il serait peut-tre plus juste de dire qu'il ne songea jamais 
s'en librer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires  grande
marge de la premire dition, et les avait fait relier de diffrentes
couleurs, en sorte qu'ils pussent concorder avec ses humeurs varies et
les fantaisies changeantes de son caractre, sur lequel, il semblait,
par moments, avoir perdu tout contrle.

Le hros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les
influences romanesques et scientifiques s'taient si trangement
confondues, lui devint une sorte de prfiguration de lui-mme; et  la
vrit, ce livre lui semblait tre l'histoire de sa propre vie, crite
avant qu'il ne l'et vcue.

A un certain point de vue, il tait plus fortun que le fantastique
hros du roman. Il ne connut jamais--et jamais n'eut aucune raison de
connatre--cette indfinissable et grotesque horreur des miroirs, des
surfaces de mtal polies, des eaux tranquilles, qui survint de si bonne
heure dans la vie du jeune Parisien  la suite du dclin prmatur
d'une beaut qui avait t, jadis, si remarquable....

C'tait presque avec une joie cruelle--la cruaut ne trouve-t-elle sa
place dans toute joie comme en tout plaisir?--qu'il lisait la dernire
partie du volume, avec sa rellement tragique et quelque peu emphatique
analyse de la tristesse et du dsespoir de celui qui perd, lui-mme, ce
que dans les autres et dans le monde, il a le plus chrement apprci.

Car la merveilleuse beaut qui avait tant fascin Basil Hallward, et
bien d'autres avec lui, ne sembla jamais l'abandonner. Mme ceux qui
avaient entendu sur lui les plus insolites racontars, et quoique, de
temps  autres, d'tranges rumeurs sur son mode d'existence courussent
dans Londres, devenant le potin des clubs, ne pouvaient croire  son
dshonneur quand ils le voyaient. Il avait toujours l'apparence d'un
tre que le monde n'aurait souill. Les hommes qui parlaient
grossirement entre eux faisaient silence quand ils l'apercevaient. Il y
avait quelque chose dans la puret de sa face qui les faisait se taire.
Sa simple prsence semblait leur rappeler la mmoire de l'innocence
qu'ils avaient ternie. Ils s'merveillaient de ce qu'un tre aussi
gracieux et charmant, et pu chapper  la tare d'une poque  la fois
aussi sordide et aussi sensuelle.

Souvent, en revenant  la maison d'une de ses absences mystrieuses et
prolonges qui donnrent naissance  tant de conjectures parmi ceux qui
taient ses amis, ou qui pensaient l'tre, il montait  pas de loup
l-haut,  la chambre ferme, en ouvrait la porte avec une clef qui ne
le quittait jamais, et l, un miroir  la main, en face du tableau de
Basil Hallward, il confrontait la face devenue vieillissante et
mauvaise, peinte sur la toile avec sa propre face qui lui riait dans la
glace.... L'acuit du contraste augmentait son plaisir. Il devint de
plus en plus enamour de sa propre beaut, de plus en plus intress 
la dliquescence de son me.

Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de terribles et
monstrueuses dlices, les stigmates hideux qui dshonoraient ce front
rid ou se tordaient autour de la bouche paisse et sensuelle, se
demandant quels taient les plus horribles, des signes du pch ou des
marques de l'ge.... Il plaait ses blanches mains  ct des mains
rudes et bouffies de la peinture, et souriait.... Il se moquait du corps
se dformant et des membres las.

Des fois, cependant, le soir, reposant veill dans sa chambre imprgne
de dlicats parfums, ou dans la mansarde sordide de la petite taverne
mal fame situe prs des Docks, qu'il avait accoutum de frquenter,
dguis et sous un faux nom, il pensait  la ruine qu'il attirait sur
son me, avec un dsespoir d'autant plus poignant qu'il tait purement
goste. Mais rares taient ces moments.

Cette curiosit de la vie que lord Henry avait insuffle le premier en
lui, alors qu'ils taient assis dans le jardin du peintre leur ami,
semblait crotre avec volupt. Plus il connaissait, plus il voulait
connatre. Il avait des apptits dvorants, qui devenaient plus
insatiable  mesure qu'il les satisfaisait.

Cependant, il n'abandonnait pas toutes relations avec le monde. Une fois
ou deux par mois durant l'hiver, et chaque mercredi soir pendant la
saison, il ouvrait aux invits sa maison splendide et avait les plus
clbres musiciens du moment pour charmer ses htes des merveilles de
leur art. Ses petits dners, dans la composition desquels lord Henry
l'assistait, taient remarqus, autant pour la slection soigneuse et le
rang de ceux qui y taient invits, que pour le got exquis montr dans
la dcoration de la table, avec ses subtils arrangements symphoniques de
fleurs exotiques, ses nappes brodes, sa vaisselle antique d'argent et
d'or.

Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou crurent
voir dans Dorian Gray, la vraie ralisation du type qu'ils avaient
souvent rv jadis  Eton ou  Oxford, le type combinant quelque chose
de la culture relle de l'tudiant avec la grce, la distinction ou les
manires parfaites d'un homme du monde. Il leur semblait tre de ceux
dont parle le Dante, de ceux qui cherchent  se rendre parfaits par le
culte de la Beaut. Comme Gautier, il tait celui pour qui le monde
visible existe...

Et certainement, la Vie lui tait le premier, le plus grand des arts,
celui dont tous les autres ne paraissent que la prparation. La mode,
par quoi ce qui est rellement fantastique devient un instant universel,
et le Dandysme, qui,  sa manire, est une tentative proclamant la
modernit absolue de la Beaut, avaient, naturellement, retenu son
attention. Sa faon de s'habiller, les manires particulires que, de
temps  autre, il affectait, avaient une influence marque sur les
jeunes mondains des bals de Mayfair ou des fentres de clubs de Pall
Mall, qui le copiaient en toutes choses, et s'essayaient  reproduire le
charme accidentel de sa grce; cela lui paraissait d'ailleurs secondaire
et niais.

Car, bien qu'il ft prt  accepter la position qui lui tait offerte 
son entre dans la vie, et qu'il trouvt,  la vrit, un plaisir
curieux  la pense qu'il pouvait devenir pour le Londres de nos jours,
ce que dans l'impriale Rome de Nron, l'auteur du _Satyricon_ avait
t, encore, au fond de son coeur, dsirait-il tre plus qu'un simple
_Arbiter Elegantiarum_, consult sur le port d'un bijou, le noeud d'une
cravate ou le maniement d'une canne.

Il cherchait  laborer quelque nouveau schma de vie qui aurait sa
philosophie raisonne, ses principes ordonns, et trouverait dans la
spiritualisation des sens, sa plus haute ralisation.

Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, t dcri,
les hommes se sentant instinctivement terrifis devant les passions et
les sensations qui semblent plus fortes qu'eux, et qu'ils ont conscience
d'affronter avec des formes d'existence moins hautement organises.

Mais il semblait  Dorian Gray que la vraie nature des sens n'avait
jamais t comprise, que les hommes taient rests brutes et sauvages
parce que le monde avait cherch  les affamer par la soumission ou les
anantir par la douleur, au lieu d'aspirer  les faire les lments
d'une nouvelle spiritualit, dont un instinct subtil de Beaut tait la
dominante caractristique. Comme il se figurait l'homme se mouvant dans
l'histoire, il fut hant par un sentiment de dfaite.... Tant avaient
t vaincus et pour un but si mesquin.

Il y avait eu des dfections volontaires et folles, des formes
monstrueuses de torture par soi-mme et de renoncement, dont l'origine
tait la peur, et dont le rsultat avait t une dgradation infiniment
plus terrible que cette dgradation imaginaire, qu'ils avaient, en leur
ignorance, cherch  viter, la Nature, dans son ironie merveilleuse,
faisant se nourrir l'anachorte avec les animaux du dsert, et donnant 
l'ermite les btes de la plaine pour compagnons. Certes, il pouvait y
avoir, comme lord Harry l'avait prophtis, un nouvel Hdonisme qui
recrerait la vie, et la tirerait de ce grossier et dplaisant
puritanisme revivant de nos jours. Ce serait l'affaire de
l'intellectualit, certainement; il ne devait tre accept aucune
thorie, aucun systme impliquant le sacrifice d'un mode d'exprience
passionnelle. Son but, vraiment, tait l'exprience mme, et non les
fruits de l'exprience quels qu'ils fussent, doux ou amers. Il ne devait
pas plus tre tenu compte de l'asctisme qui amne la mort des sens que
du drglement vulgaire qui les mousse; mais il fallait apprendre 
l'homme  concentrer sa volont sur les instants d'une vie qui n'est
elle-mme qu'un instant.

Il est peu d'entre nous qui ne se soient quelquefois veills avant
l'aube, ou bien aprs l'une de ces nuits sans rves qui nous rendent
presque amoureux de la mort, ou aprs une de ces nuits d'horreur et de
joie informe, alors qu' travers les cellules du cerveau se glissent des
fantmes plus terribles que la ralit elle-mme, anims de cette vie
ardente propre  tous les grotesques, et qui prte  l'art gothique son
endurante vitalit--cet art tant, on peut croire, spcialement l'art de
ceux dont l'esprit a t troubl par la maladie de la rverie....

Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui semblent
trembler.... Sous de tnbreuses formes fantastiques, des ombres muettes
se dissimulent dans les coins de la chambre et s'y tapissent....

Au dehors, c'est l'veil des oiseaux parmi les feuilles, le pas des
ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du vent
soufflant des collines, errant autour de la maison silencieuse, comme
s'il craignait d'en veiller les dormeurs, qui auraient alors 
rappeler le sommeil de sa cave de pourpre.

Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lvent, et par degrs,
les choses rcuprent leurs formes et leurs couleurs, et nous guettons
l'aurore refaisant  nouveau le monde.

Les miroirs blmes retrouvent leur vie mimique. Les bougies teintes
sont o nous les avons laisses, et  ct, gt le livre  demi-coup
que nous lisions, ou la fleur monte que nous portions au bal, ou la
lettre que nous avions peur de lire ou que nous avons lue trop
souvent.... Rien ne nous semble chang.

Hors des ombres irrelles de la nuit, resurgit la vie relle que nous
connmes. Il nous faut nous souvenir o nous la laissmes; et alors
s'empare de nous un terrible sentiment de la continuit ncessaire de
l'nergie dans quelque cercle fastidieux d'habitudes strotypes, ou un
sauvage dsir, peut-tre, que nos paupires s'ouvrent quelque matin sur
un monde qui aurait t refait  nouveau dans les tnbres pour notre
plaisir--un monde dans lequel les choses auraient de nouvelles formes et
de nouvelles couleurs, qui serait chang, qui aurait d'autres secrets,
un monde dans lequel le pass aurait peu ou point de place, aucune
survivance, mme sous forme consciente d'obligation ou de regret, la
remembrance mme des joies ayant son amertume, et la mmoire des
plaisirs, ses douleurs.

C'tait la cration de pareils mondes qui semblait  Dorian Gray, l'un
des seuls, le seul objet mme de la vie; dans sa course aux sensations,
ce serait nouveau et dlicieux, et possderait cet lment d'tranget
si essentiel au roman; il adopterait certains modes de pense qu'il
savait trangers  sa nature, n'abandonnerait  leurs captieuses
influences, et ayant, de cette faon, saisi leurs couleurs et satisfait
sa curiosit intellectuelle, les laisserait avec cette sceptique
indiffrence qui n'est pas incompatible avec une relle ardeur de
temprament et qui en est mme, suivant certains psychologistes
modernes, une ncessaire condition.

Le bruit courut quelque temps qu'il allait embrasser la communion
catholique romaine; et certainement le rituel romain avait toujours eu
pour lui un grand attrait. Le Sacrifice quotidien, plus terriblement
rel que tous les sacrifices du monde antique, l'attirait autant par son
superbe ddain de l'vidence des sens, que par la simplicit primitive
de ses lments et l'ternel pathtique de la Tragdie humaine qu'il
cherche  symboliser.

Il aimait  s'agenouiller sur les froids pavs de marbre, et 
contempler le prtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, cartant
lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou levant
l'ostensoir serti de joyaux, contenant la ple hostie qu'on croirait
parfois tre, en vrit, le _panis coelestis_, le pain des anges--ou,
revtu des attributs de la Passion du Christ, brisant l'hostie dans le
calice et frappant sa poitrine pour ses pchs. Les encensoirs fumants,
que des enfants vtus de dentelles et d'carlate balanaient gravement
dans l'air, comme de grandes fleurs d'or, le sduisaient infiniment. En
s'en allant, il s'tonnait devant les confessionnaux obscurs, et
s'attardait dans l'ombre de l'un d'eux, coutant les hommes et les
femmes souffler  travers la grille use l'histoire vritable de leur
vie.

Mais il ne tomba jamais dans l'erreur d'arrter son dveloppement
intellectuel par l'acceptation formelle d'une croyance ou d'un systme,
et ne prit point pour demeure dfinitive, une auberge tout juste
convenable au sjour d'une nuit ou de quelques heures d'une nuit sans
toiles et sans lune.

Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de parer
d'tranget les choses vulgaires, et l'antinomie subtile qui semble
toujours l'accompagner, l'mut pour un temps....

Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matrialistes du
darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir  placer les penses
et les passions des hommes dans quelque cellule perle du cerveau, ou
dans quelque nerf blanc du corps, se complaisant  la conception de la
dpendance absolue de l'esprit  certaines conditions physiques,
morbides ou sanitaires, normales ou malades.

Mais, comme il a t dit dj, aucune thorie sur la vie ne lui sembla
avoir d'importance compare  la Vie elle-mme. Il et profondment
conscience de la strilit de la spculation intellectuelle quand on la
spare de l'action et de l'exprience. Il perut que les sens, non moins
que l'me, avaient aussi leurs mystres spirituels et rvls.

Il se mit  tudier les parfums, et les secrets de leur confection,
distillant lui-mme des huiles puissamment parfumes, ou brlant
d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point
de disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie
sensorielle, et essaya de dcouvrir leurs relations vritables; ainsi
l'encens lui sembla l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des
passionns; la violette voque la mmoire des amours dfuntes, le musc
rend dment et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent
d'tablir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses
influences des racines douces-odorantes, des fleurs charges de pollen
parfum, des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard
indien qui rend malade, de l'hovenia qui affole les hommes, et de
l'alos dont il est dit qu'il chasse la mlancolie de l'me.

D'autres fois, il se dvouait entirement  la musique et dans une
longue chambre treillisse, au plafond de vermillon et d'or, aux murs de
laque vert olive, il donnait d'tranges concerts o de folles gypsies
tiraient une ardente musique de petites cithares, o de graves Tunisiens
aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux
luths, pendant que des ngres ricaneurs battaient avec monotonie sur des
tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes carlates, de minces
Indiens coiffs de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau
ou d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'normes serpents 
capuchon ou d'horribles vipres cornues.

Les pres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le
rveillaient quand la grce de Schubert, les tristesses belles de Chopin
et les clestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'mouvoir.

Il recueillit de tous les coins du monde les plus tranges instruments
qu'il fut possible de trouver, mme dans les tombes des peuples morts ou
parmi les quelques tribus sauvages qui ont survcu  la civilisation de
l'Ouest, et il aimait  les toucher,  les essayer.

Il possdait le mystrieux _juruparis_ des Indiens du Rio Negro qu'il
n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent mme contempler
les jeunes gens que lorsqu'ils ont t soumis au jene et  la
flagellation, les jarres de terre des Pruviens dont on tire des sons
pareils  des cris perants d'oiseaux, les fltes faites d'ossements
humains pareilles  celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au Chili, et
les verts jaspes sonores que l'on trouve prs de Cuzco et qui donnent
une note de douceur singulire.

Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui rsonnaient quand
on les secouait, le long _clarin_ des Mexicains dans lequel le musicien
ne doit pas souffler, mais en aspirer l'air, le _ture_ rude des tribus
de l'Amazone, dont sonnent les sentinelles perches tout le jour dans de
hauts arbres et que l'on peut entendre, dit-on,  trois lieues de
distance; le _teponaztli_ aux deux langues vibrantes de bois, que l'on
bat avec des joncs enduits d'une gomme lastique obtenu du suc laiteux
des plantes; des cloches d'Astques, dites _yolt_, runies en grappes,
et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands serpents
semblables  celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez dans
le temple mexicain, et dont il nous a laiss du son douloureux une si
clatante description.

Le caractre fantastique de ces instruments le charmait, et il prouva
un trange bonheur  penser que l'art comme la nature, avait ses
monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.

Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuyrent, et il allait dans
sa loge  l'Opra, seul ou avec lord Henry, couter, extasi de bonheur,
le _Tannhauser_, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le
prlude de la tragdie de sa propre me.

La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal
dguis en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume
couvert de cinq cent soixante perles. Ce got l'obsda pendant des
annes, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais.

Il passait souvent des journes entires, rangeant et drangeant dans
leurs botes les pierres varies qu'il avait runies, par exemple, le
chrysobryl vert olive qui devient rouge  la lumire de la lampe, le
cymophane aux fils d'argent, le pridot couleur pistache, les topazes
roses et jaunes, les escarboucles d'un fougueux carlate aux toiles
tremblantes de quatre rais, les pierres de cinnamome d'un rouge de
flamme, les spinelles oranges et violaces et les amthystes aux couches
alternes de rubis et de saphyr.

Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perle de la
pierre de lune, et l'arc-en-ciel bris de l'opale laiteuse. Il fit venir
d'Amsterdam trois meraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse
incomparable de couleur, et il eut une turquoise _de la vieille roche_
qui fit l'envie de tous les connaisseurs.

Il dcouvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la
Clricalis Disciplina d'Alphonso, il est parl d'un serpent qui avait
des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque d'Alexandre,
il est dit que le conqurant d'Emathia trouva dans la valle du Jourdain
des serpents portant sur leurs dos des colliers d'meraude.

Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon
qui faisait que par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de
pourpre on pouvait endormir le monstre et le tuer.

Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant rendait un
homme invisible, et l'agate des Indes le faisait loquent. La cornaline
apaisait la colore, l'hyacinthe provoquait le sommeil et l'amthyste
chassait les fumes de l'ivresse. Le grenat mettait en fuite les dmons
et l'hydropicus faisait changer la lune de couleur. La slnite
croissait et dclinait de couleur avec la lune, et le meloceus, qui fait
dcouvrir les voleurs, ne pouvait tre terni que par le sang d'un
chevreau.

Lonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la cervelle d'un
crapaud nouvellement tu, qui tait un antidote certain contre les
poisons; le bezoard que l'on trouvait dans le coeur d'une antilope tait
un charme contre la peste; selon Democritus, les aspilates que l'on
dcouvrait dans les nids des oiseaux d'Arabie, gardaient leurs porteurs
de tout danger venant du feu.

Le roi de Ceylan allait  cheval par la ville avec un gros rubis dans sa
main, pour la crmonie de son couronnement. Les portes du palais de
Jean-le-Prtre taient faites de sardoines, au milieu desquelles tait
incruste la corne d'une vipre cornue, ce qui faisait que nul homme
portant du poison ne pouvait entrer. Au fronton, l'on voyait deux
pommes d'or dans lesquelles taient enchsses deux escarboucles de
sorte que l'or luisait dans le jour et que les escarboucles clairaient
la nuit.

Dans l'trange roman de Lodge Une perle d'Amrique il est crit que
dans la chambre de la reine, on pouvait voir toutes les chastes femmes
du monde, vtues d'argent, regardant  travers de beaux miroirs de
chrysolithes, d'escarboucles, de saphyrs et d'meraudes vertes. Marco
Polo a vu les habitants du Zipango placer des perles roses dans la
bouche des morts.

Un monstre marin s'tait enamour de la perle qu'un plongeur rapportait
au roi Perozes, avait tu le voleur, et pleur sept lunes sur la perte
du joyau. Quand les Huns attirrent le roi dans une grande fosse, il
s'envola, Procope nous raconte, et il ne fut jamais retrouv bien que
l'empereur Anastasius eut offert cinq cent tonnes de pices d'or  qui
le dcouvrirait.... Le roi de Malabar montra  un certain Vnitien un
rosaire de trois cent quatre perles, une pour chaque dieu qu'il adorait.

Quand le duc de Valentinois, fils d'Alexandre VI, fit visite  Louis XII
de France, son cheval tait bard de feuilles d'or, si l'on en croit
Brantme, et son chapeau portait un double rang de rubis qui rpandaient
une clatante lumire. Charles d'Angleterre montait  cheval avec des
triers sertis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait un
costume, valu  trente mille marks, couvert de rubis balais.

Hall dcrit Henry VIII allant  la Tour avant son couronnement, comme
portant un pourpoint rehauss d'or, le plastron brod de diamants et
autres riches pierreries, et autour du cou, un grand baudrier enrichi
d'normes balais.

Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d'oreilles d'meraudes
retenues par des filigranes d'or. Edouard Il donna  Piers Gaveston une
armure d'or rouge seme d'hyacinthes, un collier de roses d'or serti de
turquoises et un heaume emperl.... Henry II portait des gants enrichis
de pierreries montant jusqu'au coude et avait un gant de fauconnerie
cousu de vingt rubis et de cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de
Charles le Tmraire, dernier duc de Bourgogne, tait charg de perles
piriformes et sem de saphyrs.

Quelle exquise vie que celle de jadis! Quelle magnificence dans la pompe
et la dcoration! Cela semblait encore merveilleux  lire, ces fastes
luxueux des temps abolis!

Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries, qui
tenaient lieu de fresques dans les salles glaces des nations du Nord.
Comme il s'absorbait dans ce sujet--il avait toujours eu une
extraordinaire facult d'absorber totalement son esprit dans quoi qu'il
entreprt--il s'assombrit  la pense de la ruine que le temps apportait
sur les belles et prestigieuses choses. Lui, toutefois, y avait
chapp....

Les ts succdaient aux ts, et les jonquilles jaunes avaient fleuri
et taient mortes bien des fois, et des nuits d'horreur rptaient
l'histoire de leur honte, et lui n'avait pas chang!... Nul hiver
n'abma sa face, ne ternit sa puret florale. Quelle diffrence avec les
choses matrielles! O taient-elles maintenant?

O tait la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les dieux
avaient combattu les gants, que de brunes filles avaient tiss pour le
plaisir d'Athn?... O, l'norme velarium que Nron avait tendu devant
le Colise de Rome, cette voile titanesque de pourpre sur laquelle
taient reprsents les cieux toils et Apollon conduisant son quadrige
de blancs coursiers aux rnes d'or?...

Il s'attardait  regarder les curieuses nappes apportes pour le Prtre
du Soleil, sur lesquelles taient dposes toutes les friandises et les
viandes dont on avait besoin pour les ftes, le drap mortuaire du roi
Chilpric brod de trois cents abeilles d'or, les robes fantastiques qui
excitrent l'indignation de l'vque de Pont, o taient reprsents
des lions, des panthres, des ours, des dogues, des forts, des
rochers, des chasseurs, en un mot tout ce qu'un peintre peut copier dans
la nature et le costume port une fois par Charles d'Orlans dont les
manches taient adornes des vers d'une chanson commenant par:

     _Madame, je suis tout joyeux_....

L'accompagnement musical des paroles tait tiss en fils d'or, et chaque
note ayant la forme carre du temps, tait faite de quatre perles....

Il lut la description de l'ameublement de la chambre qui fut prpare 
Rheims pour la Reine Jeanne de Bourgogne; elle tait dcore de treize
cent vingt et un perroquets brods et blasonns aux armes du Roi, en
plus de cinq cent soixante et un papillons dont les ailes portaient les
armes de la reine, le tout d'or.

Catherine de Mdicis avait un lit de deuil fait pour elle de noir
velours parsem de croissants de lune et de soleils. Les rideaux en
taient de damas; sur leur champ or et argent taient brods des
couronnes de verdure et des guirlandes, les bords frangs de perles, et
la chambre qui contenait ce lit tait entoure de devises dcoupes dans
un velours noir et places sur un fond d'argent. Louis XIV avait des
cariatides vtues d'or de quinze pieds de haut dans ses palais.

Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, tait fait de brocard
d'or de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers du Koran. Ses
supports taient d'argent dor, merveilleusement travaill, chargs 
profusion de mdaillons maills ou de pierreries. Il avait t pris
prs de Vienne dans un camp turc et l'tendard de Mahomet avait flott
sous les ors tremblants de son dais.

Pendant toute une anne, Dorian se passionna  accumuler les plus
dlicieux spcimens qu'il lui fut possible de dcouvrir de l'art
textile et de la broderie; il se procura les adorables mousselines de
Delhi finement tisses de palmes d'or et piques d'ailes iridescentes de
scarabes; les gazes du Dekkan, que leur transparence fait appeler en
Orient _air tiss_, _eau courante_ ou _rose du soir_; d'tranges
toffes histories de Java; de jaunes tapisseries chinoises savamment
travailles; des livres relis en satin fauve ou en soie d'un bleu
prestigieux, portant sur leurs plats des fleurs de lys, des oiseaux, des
figures; des dentelles au point de Hongrie, des brocards siciliens et de
rigides velours espagnols; des broderies georgiennes aux coins dors et
des _Foukousas_ japonais aux tons d'or vert, pleins d'oiseaux aux
plumages multicolores et fulgurants.

Il eut aussi une particulire passion pour les vtements
ecclsiastiques, comme il en eut d'ailleurs pour toute chose se
rattachant au service de l'glise.

Dans les longs coffres de cdre qui bordaient la galerie ouest de sa
maison, il avait recueilli de rares et merveilleux spcimens de ce qui
est rellement les habillements de la Fiance du Christ qui doit se
vtir de pourpre, de joyaux et de linges fins dont elle cache son corps
anmi par les macrations, us par les souffrances recherches, bless
des plaies qu'elle s'infligea.

Il possdait une chape somptueuse de soie cramoisie et d'or damasse,
orne d'un dessin courant de grenades dores poses sur des fleurs  six
ptales cantonnes de pommes de pin incrustes de perles. Les orfrois
reprsentaient des scnes de la vie de la Vierge, et son Couronnement
tait brod au chef avec des soies de couleurs; c'tait un ouvrage
italien du XVe sicle.

Une autre chape tait en velours vert, broche de feuilles d'acanthe
cordes o se rattachaient de blanches fleurs  longue tige; les dtails
en taient traits au fil d'argent et des cristaux colors s'y
rencontraient; une tte de Sraphin y figurait, travaille au fil d'or;
les orfrois taient diaprs de soies rouges et or, et parsems de
mdaillons de plusieurs saints et martyrs, parmi lesquels
Saint-Sbastien.

Il avait aussi des chasubles de soie couleur d'ambre, des brocards d'or
et de soie bleue, des damas de soie jaune, des toffes d'or, o tait
figure la Passion et la Crucifixion, brodes de lions, de paons et
d'autres emblmes; des dalmatiques de satin blanc, et de damas de soie
rose, dcores de tulipes, de dauphins et de fleurs de lys; des nappes
d'autel de velours carlate et de lin bleu; des corporaux, des voiles de
calice, des manipules.... Quelque chose aiguisait son imagination de
penser aux usages mystiques  quoi tout cela avait rpondu.

Car ces trsors, toutes ces choses qu'il collectionnait dans son
habitation ravissante, lui taient un moyen d'oubli, lui taient une
manire d'chapper, pour un temps,  certaines terreurs qu'il ne pouvait
supporter.

Sur les murs de la solitaire chambre verrouille o toute son enfance
s'tait passe, il avait pendu de ses mains, le terrible portrait dont
les traits changeants lui dmontraient la dgradation relle de sa vie,
et devant il avait pos en guise de rideau un pallium de pourpre et
d'or.

Pendant des semaines, il ne la visitait, tchait d'oublier la hideuse
chose peinte, et recouvrant sa lgret de coeur, sa joie insouciante,
se replongeait passionnment dans l'existence. Puis, quelque nuit, il se
glissait hors de chez lui, et se rendait aux environs horribles des
_Blue Gate Fields_, et il y restait des jours, jusqu' ce qu'il en fut
chass. A son retour, il s'asseyait en face du portrait, vomissant
alternativement sa reproduction et lui-mme, bien que rempli, d'autres
fois, de cet orgueil de l'individualisme qui est une demie fascination
du pch, et souriant, avec un secret plaisir,  l'ombre informe portant
le fardeau qui aurait d tre sien.

Au bout de quelques annes, il ne put rester longtemps hors d'Angleterre
et vendit la villa qu'il partageait  Trouville avec lord Henry, de mme
que la petite maison aux murs blancs qu'il possdait  Alger o ils
avaient demeur plus d'un hiver. Il ne pouvait se faire  l'ide d'tre
spar du tableau qui avait une telle part dans sa vie, et s'effrayait 
penser que pendant son absence quelqu'un pt entrer dans la chambre,
malgr les barres qu'il avait fait mettre  la porte.

Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien  personne, bien
qu'il conservt, sous la turpitude et la laideur des traits, une
ressemblance marque avec lui; mais que pourrait-il apprendre  celui
qui le verrait? Il rirait  ceux qui tenteraient de le railler. Ce
n'tait pas lui qui l'avait peint, que pouvait lui faire cette vilenie
et cette honte? Le croirait-on mme s'il l'avouait?

Il craignait quelque chose, malgr tout.... Parfois quand il tait dans
sa maison de Nottinghamshire, entour des lgants jeunes gens de sa
classe dont il tait le chef reconnu, tonnant le comt par son luxe
drgl et l'incroyable splendeur de son mode d'existence, il quittait
soudainement ses htes, et courait subitement  la ville s'assurer que
la porte n'avait t force et que le tableau s'y trouvait encore....
S'il avait t vol? Cette pense le remplissait d'horreur!... Le monde
connatrait alors son secret.... Ne le connaissait-il point dj?

Car bien qu'il fascint la plupart des gens, beaucoup le mprisaient. Il
fut presque blackboul dans un club de West-End dont sa naissance et sa
position sociale lui permettaient de plein droit d'tre membre, et l'on
racontait qu'une fois, introduit dans un salon du _Churchill_, le duc de
Berwick et un autre gentilhomme se levrent et sortirent aussitt d'une
faon qui fut remarque. De singulires histoires coururent sur son
compte alors qu'il et pass sa vingt-cinquime anne. Il fut colport
qu'on l'avait vu se disputer avec des matelots trangers dans une
taverne louche des environs de Whitechapel, qu'il frquentait des
voleurs et des faux monnayeurs et connaissait les mystres de leur art.

Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand il
reparaissait dans le monde, les hommes se parlaient l'un  l'autre dans
les coins, ou passaient devant lui en ricanant, ou le regardaient avec
des yeux quteurs et froids comme s'ils taient dtermins  connatre
son secret.

Il ne porta aucune attention  ces insolences et  ces manques d'gards;
d'ailleurs, dans l'opinion de la plupart des gens, ses manires franches
et dbonnaires, son charmant sourire d'enfant, et l'infinie grce de sa
merveilleuse jeunesse, semblaient une rponse suffisante aux calomnies,
comme ils disaient, qui circulaient sur lui.... Il fut remarqu,
toutefois, que ceux qui avaient paru ses plus intimes amis, semblaient
le fuir maintenant. Les femmes qui l'avait farouchement ador, et, pour
lui, avaient brav la censure sociale et dfi les convenances,
devenaient ples de honte ou d'horreur quand il entrait dans la salle
o elles se trouvaient.

Mais ces scandales souffls  l'oreille accrurent pour certains, au
contraire, son charme trange et dangereux. Sa grande fortune lui fut un
lment de scurit. La socit, la socit civilise tout au moins,
croit difficilement du mal de ceux qui sont riches et beaux. Elle sent
instinctivement que les manires sont de plus grande importance que la
morale, et,  ses yeux, la plus haute respectabilit est de moindre
valeur que la possession d'un bon chef.

C'est vraiment une pitre consolation que de se dire d'un homme qui vous
a fait mal dner, ou boire un vin discutable, que sa vie prive est
irrprochable. Mme l'exercice des vertus cardinales ne peuvent racheter
des _entres_ servies demi-froides, comme lord Henry, parlant un jour
sur ce sujet, le fit remarquer, et il y a vraiment beaucoup  dire  ce
propos, car les rgles de la bonne socit sont, ou pourraient tre, les
mmes que celles de l'art. La forme y est absolument essentielle. Cela
pourrait avoir la dignit d'un crmonial, aussi bien que son irralit,
et pourrait combiner le caractre insincre d'une pice romantique avec
l'esprit et la beaut qui nous font dlicieuses de semblables pices.
L'insincrit est-elle une si terrible chose? Je ne le pense pas. C'est
simplement une mthode  l'aide de laquelle nous pouvons multiplier nos
personnalits.

C'tait du moins, l'opinion de Dorian Gray.

Il s'tonnait de la psychologie superficielle qui consiste  concevoir
le _Moi_ dans l'homme comme une chose simple, permanente, digne de
confiance, et d'une certaine essence. Pour lui, l'homme tait un tre
compos de myriades de vies et de myriades de sensations, une complexe
et multiforme crature qui portait en elle d'tranges hritages de
doutes et de passions, et dont la chair mme tait infecte des
monstrueuses maladies de la mort.

Il aimait  flner dans la froide et nue galerie de peinture de sa
maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceux dont le
sang coulait en ses veines.

Ici tait Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses Memoires on
the Reigns of Queen Elizabeth and King James qu'il fut choy par la
cour pour sa belle figure qu'il ne conserva pas longtemps... tait-ce
la vie du jeune Herbert qu'il continuait quelquefois?... Quelque trange
germe empoisonn ne s'tait-il communiqu de gnration en gnration
jusqu' lui? N'tait-ce pas quelque reste obscur de cette grce fltrie
qui l'avait fait si subitement et presque sans cause, profrer dans
l'atelier de Basil Hallward cette prire folle qui avait chang sa
vie?...

L, en pourpoint rouge brod d'or, dans un manteau couvert de
pierreries, la fraise et les poignets piqus d'or, s'rigeait sir
Anthony Sherard, avec,  ses pieds, son armure d'argent et de sable.
Quel avait t le legs de cet homme? Lui avait-il laiss, cet amant de
Giovanna de Naples, un hritage de pch et de honte? N'taient-elles
simplement, ses propres actions, les rves que ce mort n'avait os
raliser?

Sur une toile teinte, souriait lady Elizabeth Devereux,  la coiffe de
gaze, au corsage de perles lac, portant les manches aux crevs de satin
ros. Une fleur tait dans sa main droite, et sa gauche treignait un
collier maill de blanches roses de Damas. Sur la table  ct d'elle,
une pomme et une mandoline.... Il y avait de larges rosettes vertes sur
ses petits souliers pointus. Il connaissait sa vie et les tranges
histoires que l'on savait de ses amants. Quelque chose de son
temprament tait-il en lui? Ses yeux ovales aux lourdes paupires
semblaient curieusement le regarder.

Et ce George Willoughby, avec ses cheveux poudrs et ses mouches
fantastiques!... Quel mauvais air il avait! Sa face tait hle et
saturnienne, et ses lvres sensuelles se retroussaient avec ddain. Sur
ses mains jaunes et dcharnes charges de bagues, retombaient des
manchettes de dentelle prcieuse. Il avait t un des dandies du
dix-huitime sicle et, dans sa jeunesse, l'ami de lord Ferrars.

Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du Prince Rgent dans
ses plus fcheux jours et l'un des tmoins de son mariage secret avec
madame Fitz-Herbert?... Comme il paraissait fier et beau, avec ses
cheveux chtains et sa pose insolente! Quelles passions lui avait-il
transmises? Le monde l'avait jug infme; il tait des orgies de Carlton
House. L'toile de la Jarretire brillait  sa poitrine....

A ct de lui tait pendu le portrait de sa femme, ple crature aux
lvres minces, vtue de noir. Son sang, aussi, coulait en lui. Comme
tout cela lui parut curieux!

Et sa mre, qui ressemblait  lady Hamilton, sa mre aux lvres humides,
rouges comme vin!... Il savait ce qu'il tenait d'elle! Elle lui avait
lgu sa beaut, et sa passion pour la beaut des autres. Elle riait 
lui dans une robe lche de Bacchante; il y avait des feuilles de vigne
dans sa chevelure, un flot de pourpre coulait de la coupe qu'elle
tenait. Les carnations de la peinture taient teintes, mais les yeux
restaient quand mme merveilleux par leur profondeur et le brillant du
coloris. Ils semblaient le suivre dans sa marche.

On a des anctres en littrature, aussi bien que dans sa propre race,
plus proches peut-tre encore comme type et temprament, et beaucoup ont
sur vous une influence dont vous tes conscient. Il semblait parfois 
Dorian Gray que l'histoire du monde n'tait que celle de sa vie, non
comme s'il l'avait vcue en actions et en faits, mais comme son
imagination la lui avait cre, comme elle avait t dans son cerveau,
dans ses passions. Il s'imaginait qu'il les avait connues toutes, ces
tranges et terribles figures qui avaient pass sur la scne du monde,
qui avalent fait si sduisant le pch, et le mal si subtil; il lui
semblait que par de mystrieuses voies, leurs vies avaient t la
sienne.

Le hros du merveilleux roman qui avait tant influenc sa vie, avait
lui-mme connu ces rves tranges; il raconte dans le septime chapitre,
comment, de lauriers couronn, pour que la foudre ne le frappt, il
s'tait assis comme Tibre, dans un jardin  Capre, lisant les livres
obscnes d'Elphantine ce pendant que des nains et des paons se
pavanaient autour de lui, et que le joueur de flte raillait le
balanceur d'encens.... Comme Caligula, il avait ribot dans les curies
avec les palefreniers aux chemises vertes, et soup dans une mangeoire
d'ivoire avec un cheval au frontal de pierreries.... Comme Domitien, il
avait err  travers des corridors bords de miroirs de marbre, les yeux
hagards  la pense du couteau qui devait finir ses jours, malade de cet
ennui, de ce terrible _tedium vitae_, qui vient  ceux auxquels la vie
n'a rien refus. Il avait lorgn,  travers une claire meraude, les
rouges boucheries du Cirque, et, dans une litires de perles et de
pourpre, que tiraient des mules ferres d'argent, il avait t port par
la Via Pomegranates  la Maison-d'Or, et entendu, pendant qu'il passait,
des hommes crier: _Nero Caesar_!...

Comme Hliogabale, il s'tait fard la face, et parmi des femmes, avait
fil la quenouille, et fait venir la Lune de Carthage, pour l'unir au
Soleil dans un mariage mystique.

Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, et les deux
chapitres suivants, dans lesquels, comme en une curieuse tapisserie ou
par des maux adroitement incrusts, taient peintes les figures
terribles et belles de ceux que le Vice et le Sang et la Lassitude ont
fait monstrueux et dments: Filippo, duc de Milan, qui tua sa femme et
teignit ses lvres d'un poison carlate, de faon  ce que son amant
sut la mort en baisant la chose morte qu'il idoltrait; Pietro Barbi,
le Vnitien, que l'on nomme Paul II, qui voulut vaniteusement prendre le
titre de _Formosus_, et dont la tiare, value  deux cent mille
florins, fut le prix d'un pch terrible; Gian Maria Visconti, qui se
servait de lvriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri
fut couvert de roses par une prostitue qui l'avait aim!...

Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant  ct de
lui, son manteau teint du sang de Prot; Pietro Ratio, le jeune
cardinal-archevque de Florence, enfant et mignon de Sixte IV, dont la
beaut ne fut gale que par la dbauche, et qui reut L'honora
d'argon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie, rempli de
nymphes et de centaures, en caressant un jeune garon dont il se
servait dans les ftes comme de Gamme ou de Halas; Zeppelin, dont la
mlancolie ne pouvait tre gurie que par le spectacle de la mort,
ayant une passion pour le sang, comme d'autres en ont pour le
vin,--Ezzelin, fils du dmon, fut-il dit, qui trompa son pre aux ds,
alors qu'il lui jouait son me!...

Et L'abattissent Ciao, qui prit par moquerie le nom d'innocent, dans les
torpides veines duquel fut infus, par un docteur juif, le sang de trois
adolescents; Sigismondo Malatesta, l'amant dansotta, et le seigneur de Ri
mini, dont l'effigie fut brle  Rome, comme ennemi de Dieu et des
hommes, qui trangla Polissonna avec une serviette, fit boire du poison
 Givra d'ester dans une coupe d'meraude, et btit une glise paenne
pour l'adoration du Christ, en l'honneur d'une passion honteuse!...

Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son frre qu'un
lpreux avertit du crime qu'il allait commettre, ce Charles VI dont la
passion dmentielle ne put seulement tre gurie que par des cartes
sarrasines o taient peintes les images de l'Amour, de la Mort et de la
Folie!

Et s'voquait encore, dans son pourpoint orn, coiff de son chapeau
garni de joyaux, ses cheveux boucls comme des acanthes, Griffonnait
Baguions, qui tua Astre et sa fiance, Simplette et son page, mais dont
la grce tait telle, que, lorsqu'on le trouva mourant sur la place
jaune de Perlouse, ceux qui le hassaient ne purent que pleurer, et
qu'avalant qui l'avait maudit, le bnit!...

Une horrible fascination s'manait d'eux tous! Il les vit la nuit, et le
jour ils troublrent son imagination. La Renaissance connut d'tranges
faons d'empoisonner: par un casque ou une torche allume, par un gant
brod ou un ventail en diamant, par une boule de senteur dore, ou par
une chane d'ambre....

Dorian Gray, lui, avait t empoisonn par un livre!...

Il y avait des moments o il regardait simplement le Mal comme un mode
ncessaire  la ralisation de son concept de la Beaut.





XII


C'tait le neuf novembre, la veille de son trente-huitime
anniversaire, comme il se le rappela souvent plus tard.

Il sortait vers onze heures de chez lord Henry o il avait dn, et
tait envelopp d'paisses fourrures, la nuit tant trs froide et
brumeuse. Au coin de Grosvenor Square et de South Audley Street, un
homme passa tout prs de lui dans le brouillard, marchant trs vite, le
col de son lustre gris relev. Il avait une valise  la main. Dorian le
reconnut. C'tait Basil Hallward. Un trange sentiment de peur qu'il ne
put s'expliquer l'envahit. Il ne fit aucun signe de reconnaissance et
continua rapidement son chemin dans la direction de sa maison....

Mais Hallward l'avait vu. Dorian l'aperut s'arrtant sur le trottoir et
l'appelant. Quelques instants aprs, sa main s'appuyait sur son bras.

--Dorian! quelle chance extraordinaire! Je vous ai attendu dans votre
bibliothque jusqu' neuf heures. Finalement j'eus piti de votre
domestique fatigu et lui dit en partant d'aller se coucher. Je vois 
Paris par le train de minuit et j'avais particulirement besoin de vous
voir avant mon dpart. Il me semblait que c'tait vous, ou du moins
votre fourrure, lorsque nous nous sommes croiss. Mais je n'en tais pas
sr. Ne m'aviez-vous pas reconnu?

--Il y a du brouillard, mon cher Basil, je pouvais  peine reconnatre
Grosvenor Square, je crois bien que ma maison est ici quelque part, mais
je n'en suis pas certain du tout. Je regrette que vous partiez, car il y
a des ternits que je ne vous ai vu. Mais je suppose que vous
reviendrez bientt.

--Non, je serai absent d'Angleterre pendant six mois; j'ai l'intention
de prendre un atelier  Paris et de m'y retirer jusqu' ce que j'aie
achev un grand tableau que j'ai dans la tte. Toutefois, ce n'tait pas
de moi que je voulais vous parler. Nous voici  votre porte. Laissez-moi
entrer un moment; j'ai quelque chose  vous dire.

--J'en suis charm. Mais ne manquerez-vous pas votre train? dit
nonchalamment Dorian Gray en montant les marches et ouvrant sa porte
avec son passe-partout.

La lumire du rverbre luttait contre le brouillard; Hallward tira sa
montre.

--J'ai tout le temps, rpondit-il. Le train ne part qu' minuit quinze
et il est  peine onze heures. D'ailleurs j'allais au club pour vous
chercher quand je vous ai rencontr. Vous voyez, je n'attendrai pas pour
mon bagage; je l'ai envoy d'avance; je n'ai avec moi que cette valise
et je peux aller aisment  Victoria en vingt minutes.

Dorian le regarda et sourit.

--Quelle tenue de voyage pour un peintre lgant! Une valise gladstone
et un lustre! Entrez, car le brouillard va envahir le vestibule. Et
songez qu'il ne faut pas parler de choses srieuses. Il n'y a plus rien
de srieux aujourd'hui, au moins rien ne peut plus l'tre.

Hallward secoua la tte en entrant et suivit Dorian dans la
bibliothque. Un clair feu de bois brillait dans la grande chemine. Les
lampes taient allumes et une cave  liqueurs hollandaise en argent
tout ouverte, des siphons de soda et de grands verres de cristal taill
taient disposs sur une petite table de marqueterie.

--Vous voyez que votre domestique m'avait install comme chez moi,
Dorian. Il m'a donn tout ce qu'il me fallait, y compris vos meilleures
cigarettes  bouts dors. C'est un tre trs hospitalier, que j'aime
mieux que ce Franais que vous aviez. Qu'est-il donc devenu ce Franais,
 propos?

Dorian haussa les paules.

--Je crois qu'il a pous la femme de chambre de lady Radley et l'a
tablie  Paris comme couturire anglaise. _L'anglomanie_ est trs  la
mode l-bas, parait-il. C'est bien idiot de la part des Franais,
n'est-ce pas? Mais, aprs tout, ce n'tait pas un mauvais domestique. Il
ne m'a jamais plu, mais je n'ai jamais eu  m'en plaindre. On imagine
souvent des choses absurdes. Il m'tait trs dvou et sembla trs pein
quand il partit. Encore un brandy-and-soda? Prfrez-vous du vin du Rhin
 l'eau de seltz? J'en prends toujours. Il y en a certainement dans la
chambre  ct.

--Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre tant son chapeau et son
manteau et les jetant sur la valise qu'il avait dpose dans un coin. Et
maintenant, cher ami, je veux vous parler srieusement. Ne vous
renfrognez pas ainsi, vous me rendez la tche plus difficile....

--Qu'y a-t-il donc? cria Dorian avec sa vivacit ordinaire, en se jetant
sur le sofa. J'espre qu'il ne s'agit pas de moi. Je suis fatigu de
moi-mme ce soir. Je voudrais tre dans la peau d'un autre.

--C'est  propos de vous-mme, rpondit Hallward d'une voix grave et
pntre, il faut que je vous le dise. Je vous tiendrai seulement une
demi-heure.

Dorian soupira, alluma une cigarette et murmura:

--Une demi-heure!

--Ce n'est pas trop pour vous questionner, Dorian, et c'est absolument
dans votre propre intrt que je parle. Je pense qu'il est bon que vous
sachiez les choses horribles que l'on dit dans Londres sur votre compte.

--Je ne dsire pas les connatre. J'aime les scandales sur les autres,
mais ceux qui me concernent ne m'intressent point. Ils n'ont pas le
mrite de la nouveaut.

-Ils doivent vous intresser, Dorian. Tout gentleman est intress  son
bon renom. Vous ne voulez pas qu'on parle de vous comme de quelqu'un de
vil et de dgrad. Certes, vous avez votre situation, votre fortune et
le reste. Mais la position et la fortune ne sont pas tout. Vous pensez
bien que je ne crois pas  ces rumeurs. Et puis, je ne puis y croire
lorsque je vous vois. Le vice s'inscrit lui-mme sur la figure d'un
homme. Il ne peut tre cach. On parle quelquefois de vices secrets; il
n'y a pas de vices secrets. Si un homme corrompu a un vice, il se montre
de lui-mme dans les lignes de sa bouche, l'affaissement de ses
paupires, ou mme dans la forme de ses mains. Quelqu'un--je ne dirai
pas son nom, mais vous le connaissez--vint l'anne dernire me demander
de faire son portrait. Je ne l'avais jamais vu et je n'avais rien
entendu dire encore sur lui; j'en ai entendu parler depuis. Il m'offrit
un prix extravagant, je refusai. Il y avait quelque chose dans le dessin
de ses doigts que je hassais. Je sais maintenant que j'avais
parfaitement raison dans mes suppositions: sa vie est une horreur. Mais
vous, Dorian, avec votre visage pur, clatant, innocent, avec votre
merveilleuse et inaltre jeunesse, je ne puis rien croire contre vous.
Et cependant je vous vois trs rarement; vous ne venez plus jamais  mon
atelier et quand je suis loin de vous, que j'entends ces hideux propos
qu'on se murmure sur votre compte, je ne sais plus que dire. Comment se
fait-il Dorian, qu'un homme comme le duc de Berwick quitte le salon du
club ds que vous y entrez? Pourquoi tant de personnes dans Londres ne
veulent ni aller chez vous ni vous inviter chez elles? Vous tiez un ami
de lord Tavel. Je l'ai rencontr  dner la semaine dernire. Votre nom
fut prononc au cours de la conversation  propos de ces miniatures que
vous avez prtes  l'exposition du Duale. Tavel et une moue
ddaigneuse et dit que vous pouviez peut-tre avoir beaucoup de got
artistique, mais que vous tiez un homme qu'on ne pouvait permettre 
aucune jeune fille pure de connatre et qu'on ne pouvait mettre en
prsence d'aucune femme chaste. Je lui rappelais que j'tais un de vos
amis et lui demandai ce qu'il voulait dire. Il me le dit. Il me le dit
en face devant tout le monde. C'tait horrible! Pourquoi votre amiti
est-elle si fatale aux jeunes gens? Tenez.... Ce pauvre garon qui
servait dans les Gardes et qui se suicida, vous tiez son grand ami. Et
sir Henry Ashton qui dt quitter l'Angleterre avec un nom terni; vous et
lui tiez insparables. Que dire d'Adrien Singleton et de sa triste fin?
Que dire du fils unique de lord Kent et de sa carrire compromise? J'ai
rencontr son pre hier dans St-James Street. Il me parut bris de honte
et de chagrin. Que dire encore du jeune duo de Perth? Quelle existence
m'eut-il  prsent? Quel gentleman en voudrait pour ami?...

--Arrtez, Basil, vous parlez de choses auxquelles vous ne connaissez
rien, dit Dorian Gray se mordant les lvres.

Et avec une nuance d'infini mpris dans la voix:

--Vous me demandez pourquoi Berwick quitte un endroit o j'arrive? C'est
parce que je connais toute sa vie et non parce qu'il connat quelque
chose de la mienne. Avec un sang comme celui qu'il a dans les veines,
comment son rcit pourrait-il tre sincre? Vous me questionnez sur
Henry Ashton et sur le jeune Perd. Ai-je appris  l'un ses vices et 
l'autre ses dbauches! Si le fils imbcile de Kent prend sa femme sur le
trottoir, y suis-je pour quelque chose? Si Arien Single ton signe du nom
de ses amis ses billets, suis-je son gardien? Je sais comment on bavarde
en Angleterre. Les bourgeois font au dessert un talage de leurs
prjugs moraux, et se communiquent tout bas, ce qu'ils appellent le
libertinage de leurs suprieurs, afin de laisser croire qu'ils sont du
beau monde et dans les meilleurs termes avec ceux qu'ils calomnient.
Dans ce pays, il suffit qu'un homme ait de la distinction et un cerveau,
pour que n'importe quelle mauvaise langue s'acharne aprs lui. Et
quelles sortes d'existences mnent ces gens qui posent pour la moralit?
Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans le pays natal de
l'hypocrisie.

--Dorian, s'cria Hallward, l n'est pas la question. L'Angleterre est
assez vilaine, je le sais, et la socit anglaise a tous les torts.
C'est justement pour cette raison que j'ai besoin de vous savoir pur. Et
vous ne l'avez pas t. Ou a le droit de juger un homme d'aprs
l'influence qu'il a sur ses amis: les vtres semblent perdre tout
sentiment d'honneur, de bont, de puret. Vous les avez remplis d'une
folie de plaisir. Ils ont roul dans des abmes; vous les y avez
laisss. Oui, vous les y avez abandonns et vous pouvez encore sourire,
comme vous souriez en ce moment. Et il y a pire. Je sais que vous et
Harry tes insparables; et pour cette raison, sinon pour une autre,
vous n'auriez pas d faire du nom de sa soeur une rise.

--Prenez garde, Basil, vous allez trop loin!...

--Il faut que je parle et il faut que vous coutiez! Vous couterez!...
Lorsque vous rencontrtes lady Gwendoline, aucun souffle de scandale ne
l'avait effleure. Y a-t-il aujourd'hui une seule femme respectable dans
Londres qui voudrait se montrer en voiture avec elle dans le Parc? Quoi,
ses enfants eux-mmes ne peuvent vivre avec elle! Puis, il y a d'autres
histoires: on raconte qu'on vous a vu  l'aube, vous glisser hors
d'infmes demeures et pntrer furtivement, dguis, dans les plus
immondes repaires de Londres. Sont-elles vraies, peuvent-elles tre
vraies, ces histoires?...

Quand je les entendis la premire fois, j'clatai de rire. Je les
entends maintenant et cela me fait frmir. Qu'est-ce que c'est que votre
maison de campagne et la vie qu'on y mne?... Dorian, vous ne savez pas
ce que l'on dit de vous. Je n'ai nul besoin de vous dire que je ne veux
pas vous sermonner. Je me souviens d'Harry disant une fois, que tout
homme qui s'improvisait prdicateur, commenait toujours par dire cela
et s'empressait aussitt de manquer  sa parole. Moi je veux vous
sermonner. Je voudrais vous voir mener une existence qui vous ferait
respecter du monde. Je voudrais que vous ayez un nom sans tache et une
rputation pure. Je voudrais que vous vous dbarrassiez de ces gens
horribles dont vous faites votre socit. Ne haussez pas ainsi les
paules.... Ne restez pas si indiffrent.... Votre influence est grande;
employez-la au bien, non au mal. On dit que vous corrompez tous ceux qui
deviennent vos intimes et qu'il suffit que vous entriez dans une maison,
pour que toutes les hontes vous y suivent. Je ne sais si c'est vrai ou
non. Comment le saurais-je? Mais on le dit. On m'a donn des dtails
dont il semble impossible de douter. Lord Gloucester tait un de mes
plus grands amis  Oxford. Il me montra une lettre que sa femme lui
avait crite, mourante et isole dans sa villa de Menton. Votre nom
tait ml  la plus terrible confession que je lus jamais. Je lui dis
que c'tait absurde, que je vous connaissais  fond et que vous tiez
incapable de pareilles choses. Vous connatre! Je voudrais vous
connatre! Mais avant de rpondre cela, il aurait fallu que je voie
votre me.

--Voir mon me! murmura Dorian Gray se dressant devant le sofa et
plissant de terreur....

--Oui, rpondit Hallward, gravement, avec une profonde motion dans la
voix, voir votre me.... Mais Dieu seul peut la voir!

Un rire d'amre raillerie tomba des lvres du plus jeune des deux
hommes.

--Vous la verrez vous-mme ce soir! cria-t-il, saisissant la lampe,
venez, c'est l'oeuvre propre de vos mains. Pourquoi ne la
regarderiez-vous pas? Vous pourrez le raconter ensuite  tout le monde,
si cela vous plat. Personne ne vous croira. Et si on vous croit, on ne
m'en aimera que plus. Je connais notre poque mieux que vous, quoique
vous en bavardiez si fastidieusement. Venez, vous dis-je! Vous avez
assez pror sur la corruption. Maintenant, vous allez la voir face 
face!... Il y avait comme une folie d'orgueil dans chaque mot qu'il
profrait. Il frappait le sol du pied selon son habituelle et purile
insolence. Il ressentit une effroyable joie  la pense qu'un autre
partagerait son secret et que l'homme qui avait peint le tableau,
origine de sa honte, serait toute sa vie accabl du hideux souvenir de
ce qu'il avait fait.

--Oui, continua-t-il, s'approchant de lui, et le regardant fixement dans
ses yeux svres. Je vais vous montrer mon me! Vous allez voir cette
chose qu'il est donn  Dieu seul de voir, selon vous!...

Hallward recula....

--Ceci est un blasphme, Dorian, s'cria-t-il. Il ne faut pas dire de
telles choses! Elles sont horribles et ne signifient rien....

--Vous croyez?... Il rit de nouveau.

--J'en suis sr. Quant  ce que je vous ai dit ce soir, c'est pour votre
bien. Vous savez que j'ai toujours t pour vous un ami dvou.

--Ne m'approchez pas!... Achevez ce que vous avez  dire....

Une contraction douloureuse altra les traits du peintre. Il s'arrta un
instant, et une ardente compassion l'envahit. Quel droit avait-il, aprs
tout, de s'immiscer dans la vie de Dorian Gray? S'il avait fait la
dixime partie de ce qu'on disait de lui, comme il avait d souffrir!...
Alors il se redressa, marcha vers la chemine, et se plaant devant le
feu, considra les bches embrases aux cendres blanches comme givre et
la palpitation des flammes.

--J'attends, Basil, dit le jeune homme d'une voix dure et haute.

Il se retourna....

--Ce que j'ai  dire est ceci, s'cria-t-il. Il faut
que vous me donniez une rponse aux horribles accusations portes contre
vous. Si vous me dites qu'elles sont entirement fausses du commencement
 la fin, je vous croirai. Dmentez-les, Dorian, dmentez-les! Ne
voyez-vous pas ce que je vais devenir? Mon Dieu! ne me dites pas que
vous tes mchant, et corrompu, et couvert de honte!...

Dorian Gray sourit; ses lvres se plissaient dans un rictus de
satisfaction.

--Montez avec moi, Basil, dit-il tranquillement; je tiens un journal de
ma vie jour par jour, et il ne sort jamais de la chambre o il est
crit; je vous le montrerai si vous venez avec moi.

--J'irai avec vous si vous le dsirez, Dorian.... Je m'aperois que j'ai
manqu mon train.... Cela n'a pas d'importance, je partirai demain. Mais
ne me demandez pas de lire quelque chose ce soir. Tout ce qu'il me faut,
c'est une rponse  ma question.

--Elle vous sera donne l-haut; je ne puis vous la donner ici. Ce n'est
pas long  lire....




XIII


Il sortit de la chambre, et commena  monter, Basil Hallward le suivant
de prs. Ils marchaient doucement, comme on fait instinctivement la
nuit. La lampe projetait des ombres fantastiques sur le mur et sur
l'escalier. Un vent qui s'levait fit claquer les fentres.

Lorsqu'ils atteignirent le palier suprieur, Dorian posa la lampe sur le
plancher, et prenant sa clef, la tourna dans la serrure.

--Vous insistez pour savoir, Basil? demanda-t-il d'une voix basse.

--Oui!

--J'en suis heureux, rpondit-il souriant. Puis il ajouta un peu
rudement:

--Vous tes le seul homme au monde qui ayez le droit de savoir tout ce
qui me concerne. Vous avez tenu plus de place dans ma vie que vous ne le
pensez.

Et prenant la lampe il ouvrit la porte et entra. Un courant d'air froid
les enveloppa et la flamme vacillant un instant prit une teinte orange
fonc. Il tressaillit....

--Fermez la porte derrire vous, souffla-t-il en posant la lampe sur la
table. Hallward regarda autour de lui, profondment tonn. La chambre
paraissait n'avoir pas t habite depuis des annes. Une tapisserie
flamande fane, un tableau couvert d'un voile, une vieille _cassone_
italienne et une grande bibliothque vide en taient tout l'ameublement
avec une chaise et une table. Comme Dorian allumait une bougie  demi
consume pose sur la chemine, il vit que tout tait couvert de
poussire dans la pice et que le tapis tait en lambeaux. Une souris
s'enfuit effare derrire les lambris. Il y avait une odeur humide de
moisissure.

--Ainsi, vous croyez que Dieu seul peut voir l'me, Basil? cartez ce
rideau, vous allez voir la mienne!...

Sa voix tait froide et cruelle....

--Vous tes fou, Dorian, ou bien vous jouez une comdie? murmura le
peintre en fronant le sourcil.

--Vous n'osez pas? Je l'terai moi-mme, dit le jeune homme, arrachant
le rideau de sa tringle et le jetant sur le parquet....

Un cri d'pouvante jaillit des lvres du peintre, lorsqu'il vit  la
faible lueur de la lampe, la hideuse figure qui semblait grimacer sur la
toile. Il y avait dans cette expression quelque chose qui le remplit de
dgot et d'effroi. Ciel! Cela pouvait-il tre la face, la propre face
de Dorian Gray? L'horreur, quelle qu'elle fut cependant, n'avait pas
entirement gt cette beaut merveilleuse. De l'or demeurait dans la
chevelure claircie et la bouche sensuelle avait encore de son carlate.
Les yeux boursoufls avaient gard quelque chose de la puret de leur
azur, et les courbes lgantes des narines finement ciseles et du cou
puissamment model n'avaient pas entirement disparu. Oui, c'tait bien
Dorian lui-mme. Mais qui avait fait cela? Il lui sembla reconnatre sa
peinture, et le cadre tait bien celui qu'il avait dessin. L'ide
tait monstrueuse, il s'en effraya!... Il saisit la bougie et l'approcha
de la toile. Dans le coin gauche son nom tait trac en hautes lettres
de vermillon pur....

C'tait une odieuse parodie, une infme, ignoble satire! Jamais il
n'avait fait cela.... Cependant, c'tait bien l son propre tableau. Il
le savait, et il lui sembla que son sang, tout  l'heure brlant, se
gelait tout  coup. Son propre tableau!... Qu'est-ce que cela voulait
dire? Pourquoi cette transformation? Il se retourna, regardant Dorian
avec les yeux d'un fou. Ses lvres tremblaient et sa langue dessche ne
pouvait articuler un seul mot. Il passa sa main sur son front; il tait
tout humide d'une sueur froide.

Le jeune homme tait appuy contre le manteau de la chemine, le
regardant avec cette trange expression qu'on voit sur la figure de ceux
qui sont absorbs dans le spectacle, lorsque joue un grand artiste. Ce
n'tait ni un vrai chagrin, ni une joie vritable. C'tait l'expression
d'un spectateur avec, peut-tre, une lueur de triomphe dans ses yeux. Il
avait t la fleur de sa boutonnire et la respirait avec affectation.

--Que veut dire tout cela? s'cria enfin Hallward. Sa propre voix
rsonna avec un clat inaccoutum  ses oreilles.

--Il y a des annes, lorsque j'tais un enfant, dit Dorian Gray,
froissant la fleur dans sa main, vous m'avez rencontr, vous m'avez
flatt et appris  tre vain de ma beaut. Un jour, vous m'avez prsent
 un de vos amis, qui m'expliqua le miracle de la jeunesse, et vous avez
fait ce portrait qui me rvla le miracle de la beaut. Dans un moment
de folie que, mme maintenant, je ne sais si je regrette ou non, je fis
un voeu, que vous appellerez peut-tre une prire....

--Je m'en souviens! Oh! comme je m'en souviens! Non! C'est une chose
impossible.... Cette chambre est humide, la moisissure s'est mise sur la
toile. Les couleurs que j'ai employes taient de quelque mauvaise
composition.... Je vous dis que cette chose est impossible!

--Ah! qu'y a-t-il d'impossible? murmura le jeune homme, allant  la
fentre et appuyant son front aux vitraux glacs.

--Vous m'aviez dit que vous l'aviez dtruit?

--J'avais tort, c'est lui qui m'a dtruit!

--Je ne puis croire que c'est l mon tableau.

--Ne pouvez-vous y voir votre idal? dit Dorian amrement.

--Mon idal, comme vous l'appelez....

--Comme vous l'appeliez!...

--Il n'y avait rien de mauvais en lui, rien de honteux; vous tiez pour
moi un idal comme je n'en rencontrerai plus jamais.... Et ceci est la
face d'un satyre.

--C'est la face de mon me!

--Seigneur! Quelle chose j'ai idoltre! Ce sont l les yeux d'un
dmon!...

--Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer, Basil, s'cria Dorian,
avec un geste farouche de dsespoir.

Hallward se retourna vers le portrait et le considra.

--Mon Dieu! si c'est vrai, dit-il, et si c'est l ce que vous avez fait
de votre vie, vous devez tre encore plus corrompu que ne l'imaginent
ceux qui parlent contre vous!

Il approcha de nouveau la bougie pour mieux examiner la toile. La
surface semblait n'avoir subi aucun changement, elle tait telle qu'il
l'avait laisse. C'tait du dedans, apparemment, que la honte et
l'horreur taient venues. Par le moyen de quelque trange vie
intrieure, la lpre du pch semblait ronger cette face. La pourriture
d'un corps au fond d'un tombeau humide tait moins effrayante!...

Sa main eut un tremblement et la bougie tomba du chandelier sur le tapis
o elle s'crasa. Il posa le pied dessus la repoussant. Puis il se
laissa tomber dans le fauteuil prs de la table et ensevelit sa face
dans ses mains.

--Bont divine! Dorian, quelle leon! quelle terrible leon!

Il n'y eut pas de rponse, mais il put entendre le jeune homme qui
sanglotait  la fentre.

--Prions! Dorian, prions! murmura t-il.... Que nous a-t-on appris  dire
dans notre enfance? Ne nous laissez pas tomber dans la tentation.
Pardonnez-nous nos pchs, purifiez-nous de nos iniquits! Redisons-le
ensemble. La prire de votre orgueil a t entendue; la prire de votre
repentir sera aussi entendue! Je vous ai trop ador! J'en suis puni.
Vous vous tes trop aim.... Nous sommes tous deux punis!

Dorian Gray se retourna lentement et le regardant avec des yeux
obscurcis de larmes.

--Il est trop tard, Basil, balbutia-t-il.

--Il n'est jamais trop tard, Dorian! Agenouillons-nous et essayons de
nous rappeler une prire. N'y a-t-il pas un verset qui dit: Quoique vos
pchs soient comme l'carlate, je les rendrai blancs comme la neige?

--Ces mots n'ont plus de sens pour moi, maintenant!

--Ah! ne dites pas cela. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Mon
Dieu! Ne voyez-vous pas cette maudite face qui nous regarde?

Dorian Gray regarda le portrait, et soudain, un indfinissable
sentiment de haine contre Basil Hallward s'empara de lui, comme s'il lui
tait suggr par cette figure peinte sur la toile, souffl dans son
oreille par ces lvres grimaantes.... Les sauvages instincts d'une bte
traque s'veillaient en lui et il dtesta cet homme assis  cette table
plus qu'aucune chose dans sa vie!...

Il regarda farouchement autour de lui.... Un objet brillait sur le
coffre peint en face de lui. Son oeil s'y arrta. Il se rappela ce que
c'tait: un couteau qu'il avait mont, quelques jours avant pour couper
une corde et qu'il avait oubli de remporter. Il s'avana doucement,
passant prs d'Hallward. Arriv derrire celui-ci, il prit le couteau et
se retourna.... Hallward fit un mouvement comme pour se lever de son
fauteuil.... Dorian bondit sur lui, lui enfona le couteau derrire
l'oreille, tranchant la carotide, crasant la tte contre la table et
frappant  coups furieux....

Il y eut un gmissement touff et l'horrible bruit du sang dans la
gorge. Trois fois les deux bras s'levrent convulsivement, agitant
grotesquement dans le vide deux mains aux doigts crisps.... Il frappa
deux fois encore, mais l'homme ne bougea plus. Quelque chose commena 
ruisseler par terre. Il s'arrta un instant appuyant toujours sur la
tte.... Puis il jeta le couteau sur la table et couta.

Il n'entendit rien qu'un bruit de gouttelettes tombant doucement sur le
tapis us. Il ouvrit la porte et sortit sur le palier. La maison tait
absolument tranquille. Il n'y avait personne. Quelques instants, il
resta pench sur la rampe cherchant  percer l'obscurit profonde et
silencieuse du vide. Puis il ta la clef de la serrure, rentra et
s'enferma dans la chambre....

L'homme tait toujours assis dans le fauteuil, gisant contre la table,
la tte penche, le dos courb, avec ses bras longs et fantastiques.
N'et t le trou rouge et bant du cou, et la petite mare de caillots
noirs qui s'largissait sur la table, on aurait pu croire que cet homme
tait simplement endormi.

Comme cela avait t vite fait!... Il se sentait trangement calme, et
allant vers la fentre, il l'ouvrit et s'avana sur le balcon. Le vent
avait balay le brouillard et le ciel tait comme la queue monstrueuse
d'un paon, toil de myriades d'yeux d'or. Il regarda dans la rue et vit
un policeman qui faisait sa ronde, dardant les longs rais de lumire de
sa lanterne sur les portes des maisons silencieuses. La lueur cramoisie
d'un coup qui rdait claira le coin de la rue, puis disparut. Une
femme enveloppe d'un chle flottant se glissa lentement le long des
grilles du square; elle avanait en chancelant. De temps en temps, elle
s'arrtait pour regarder derrire elle; puis, elle entonna une chanson
d'une voix raille. Le policeman courut  elle et lui parla. Elle s'en
alla en trbuchant et en clatant de rire.... Une bise pre passa sur le
square. Les lumires des gaz vacillrent, blmissantes, et les arbres
dnuds entrechoqurent leurs branches rouilles. Il frissonna et rentra
en fermant la fentre....

Arriv  la porte, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit. Il
n'avait pas jet les yeux sur l'homme assassin. Il sentit que le secret
de tout cela ne changerait pas sa situation. L'ami qui avait peint le
fatal portrait auquel toute sa misre tait due tait sorti de sa vie.
C'tait assez....

Alors il se rappela la lampe. Elle tait d'un curieux travail mauresque,
faite d'argent massif incruste d'arabesques d'acier bruni et orne de
grosses turquoises. Peut-tre son domestique remarquerait-il son absence
et des questions seraient poses.... Il hsita un instant, puis rentra
et la prit sur la table. Il ne put s'empcher de regarder le mort. Comme
il tait tranquille! Comme ses longues mains taient horriblement
blanches! C'tait une effrayante figure de cire....

Ayant ferm la porte derrire lui, il descendit l'escalier
tranquillement. Les marches craquaient sous ses pieds comme si elles
eussent pouss des gmissements.

Il s'arrta plusieurs fois et attendit.... Non, tout tait
tranquille.... Ce n'tait que le bruit de ses pas....

Lorsqu'il fut dans la bibliothque, il aperut la valise et le pardessus
dans un coin. Il fallait les cacher quelque part. Il ouvrit un placard
secret dissimul dans les boiseries o il gardait ses tranges
dguisements; il y enferma les objets. Il pourrait facilement les brler
plus tard. Alors il tira sa montre. Il tait deux heures moins vingt.

Il s'assit et se mit  rflchir.... Tous les ans, tous les mois
presque, des hommes taient pendus en Angleterre pour ce qu'il venait de
faire.... Il y avait comme une folie de meurtre dans l'air. Quelque
rouge toile s'tait approche trop prs de la terre.... Et puis,
quelles preuves y aurait-il contre lui? Basil Hallward avait quitt sa
maison  onze heures. Personne ne l'avait vu rentrer. La plupart des
domestiques taient  Selby Royal. Son valet tait couch.... Paris!
Oui. C'tait  Paris que Basil tait parti et par le train de minuit,
comme il en avait l'intention. Avec ses habitudes particulires de
rserve, il se passerait des mois avant que des soupons pussent natre.
Des mois! Tout pouvait tre dtruit bien avant....

Une ide subite lui traversa l'esprit. Il mit sa pelisse et son chapeau
et sortit dans le vestibule. L, il s'arrta, coutant le pas lourd et
ralenti du policeman sur le trottoir en face et regardant la lumire de
sa lanterne sourde qui se refltait dans une fentre. Il attendit,
retenant sa respiration....

Aprs quelques instants, il tira le loquet et se glissa dehors, fermant
la porte tout doucement derrire lui. Puis il sonna.... Au bout de cinq
minutes environ, son domestique apparut,  moiti habill, paraissant
tout endormi.

--Je suis fch de vous avoir rveill, Francis, dit-il en entrant, mais
j'avais oubli mon passe-partout. Quelle heure est-il?...

--Deux heures dix, monsieur, rpondit l'homme regardant la pendule et
clignotant des yeux.

--Deux heures dix! Je suis horriblement en retard! Il faudra m'veiller
demain  neuf heures, j'ai quelque chose  faire.

--Trs bien, monsieur.

--Personne n'est venu ce soir?

--M. Hallward, monsieur. Il est rest ici jusqu' onze heures, et il est
parti pour prendre le train.

--Oh! je suis fch de ne pas l'avoir vu. A-t-il laiss un mot?

--Non, monsieur, il a dit qu'il vous crirait de Paris, s'il ne vous
retrouvait pas au club.

--Trs bien, Francis. N'oubliez pas de m'appeler demain  neuf heures.

--Non, monsieur.

L'homme disparut dans le couloir, en tranant ses savates.

Dorian Gray jeta son pardessus et son chapeau sur une table et entra
dans la bibliothque. Il marcha de long on large pendant un quart
d'heure, se mordant les lvres, et rflchissant. Puis il prit sur un
rayon le _Blue Book_ et commena  tourner les pages.... Alan Campbell,
152, Hertford Street, Mayfair. Oui, c'tait l l'homme qu'il lui
fallait....




XIV


Le lendemain matin  neuf heures, son domestique entra avec une tasse de
chocolat sur un plateau et tira les jalousies. Dorian dormait
paisiblement sur le ct droit, la joue appuye sur une main. On et dit
un adolescent fatigu par le jeu ou l'tude.

Le valet dut lui toucher deux fois l'paule avant qu'il ne s'veillt,
et quand il ouvrit les yeux, un faible sourire parut sur ses lvres,
comme s'il sortait de quelque rve dlicieux. Cependant il n'avait
nullement rv. Sa nuit n'avait t trouble par aucune image de plaisir
ou de peine; mais la jeunesse sourit sans raisons: c'est le plus
charmant de ses privilges.

Il se retourna, et s'appuyant sur son coude, se mit  boire  petits
coups son chocolat. Le ple soleil de novembre inondait la chambre. Le
ciel tait pur et il y avait une douce chaleur dans l'air. C'tait
presque une matine de mai. Peu  peu les vnements de la nuit
prcdente envahirent sa mmoire, marchant sans bruit de leurs pas
ensanglants!... Ils se reconstiturent d'eux-mmes avec une terrible
prcision. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et
un instant, le mme trange sentiment de haine contre Basil Hallward
qui l'avait pouss  le tuer lorsqu'il tait assis dans le fauteuil,
l'envahit et le glaa d'un frisson. Le mort tait encore l-haut lui
aussi, et dans la pleine lumire du soleil, maintenant. Cela tait
horrible! D'aussi hideuses choses sont faites pour les tnbres, non
pour le grand jour....

Il sentit que s'il poursuivait cette songerie, il en deviendrait malade
ou fou. Il y avait des pchs dont le charme tait plus grand par le
souvenir que par l'acte lui-mme, d'tranges triomphes qui
rcompensaient l'orgueil bien plus que les passions et donnaient 
l'esprit un raffinement de joie bien plus grand que le plaisir qu'ils
apportaient ou pouvaient jamais apporter aux sens. Mais celui-ci n'tait
pas de ceux-l. C'tait un souvenir  chasser de son esprit; il fallait
l'endormir de pavots, l'trangler enfin de peur qu'il ne l'tranglt
lui-mme....

Quand la demie sonna, il passa sa main sur son front, et se leva en
hte; il s'habilla avec plus de soin encore que d'habitude, choisissant
longuement sa cravate et son pingle et changeant plusieurs fois de
bagues. Il mit aussi beaucoup de temps  djener, gotant aux divers
plats, parlant  son domestique d'une nouvelle livre qu'il voulait
faire faire pour ses serviteurs  Selby, tout en dcachetant son
courrier. Une des lettres le fit sourire, trois autres l'ennuyrent. Il
relut plusieurs fois la mme, puis la dchira avec une lgre expression
de lassitude: Quelle terrible chose, qu'une mmoire de femme! comme dit
lord Henry... murmura-t-il....

Aprs qu'il eut bu sa tasse de caf noir, il s'essuya les lvres avec
une serviette, fit signe  son domestique d'attendre et s'assit  sa
table pour crire deux lettres. Il en mit une dans sa poche et tendit
l'autre au valet:

--Portez ceci 152, Hertford Street, Francis, et si M. Campbell est
absent de Londres, demandez son adresse.

Ds qu'il fut seul, il alluma une cigarette et se mit  faire des
croquis sur une feuille de papier, dessinant des fleurs, des motifs
d'architecture, puis des figures humaines. Il remarqua tout  coup que
chaque figure qu'il avait trace avait une fantastique ressemblance avec
Basil Hallward. Il tressaillit et se levant, alla  sa bibliothque o
il prit un volume au hasard. Il tait dtermin  ne pas penser aux
derniers vnements tant que cela ne deviendrait pas absolument
ncessaire.

Une fois allong sur le divan, il regarda le titre du livre. C'tait une
dition Charpentier sur Japon des maux et Cames de Gautier, orne
d'une eau-forte de Jacquemart. La reliure tait de cuir jaune citron,
estampe d'un treillis d'or et d'un semis de grenades; ce livre lui
avait t offert par Adrien Singleton. Comme il tournait les pages, ses
yeux tombrent sur le pome de la main de Lacenaire, la main froide et
jaune _du supplice encore mal lave_ aux poils roux et aux doigts de
faune. Il regarda ses propres doigts blancs et fusels et frissonna
lgrement malgr lui.... Il continua  feuilleter le volume et s'arrta
 ces dlicieuses stances sur Venise:

               Sur une gamme chromatique.
               Le sein de perles ruisselant,
               La Vnus de l'Adriatique
               Sort de l'eau son corps rose et blanc.

               Les dmes, sur l'azur des ondes,
               Suivant la phrase au pur contour,
               S'enflent comme des gorges rondes
               Que soulve un soupir d'amour.

               L'esquif aborde et me dpose,
               Jetant son amarre au pilier,
               Devant une faade rose,
               Sur le marbre d'un escalier.

Comme cela tait exquis! Il semblait en le lisant qu'on descendait les
vertes lagunes de la cit couleur de rose et de perle, assis dans une
gondole noire  la proue d'argent et aux rideaux tranants. Ces simples
vers lui rappelaient ces longues bandes bleu turquoise se succdant
lentement  l'horizon du Lido. L'clat soudain des couleurs voquait ces
oiseaux  la gorge d'iris et d'opale qui voltigent autour du haut
campanile fouill comme un rayon de miel, ou se promnent avec tant de
grce sous les sombres et poussireuses arcades. Il se renversa les yeux
mi-clos, se rptant  lui mme:

               Devant une faade rose,
               Sur le marbre d'un escalier....

Toute Venise tait dans ces doux vers.... Il se remmora l'automne qu'il
y avait vcu et le prestigieux amour qui l'avait pouss  de dlicieuses
et dlirantes folies. Il y a des romans partout. Mais Venise, comme
Oxford, tait demeur le vritable cadre de tout roman, et pour le vrai
romantique, le cadre est tout ou presque tout. Basil l'avait accompagn
une partie du temps et s'tait fru du Tintoret. Pauvre Basil! quelle
horrible mort!...

Il frissonna de nouveau et reprit le volume s'efforant d'oublier. Il
lut ces vers dlicieux sur les hirondelles du petit caf de Smyrne
entrant et sortant, tandis que les Hadjis assis tout autour comptent les
grains d'ambre de leurs chapelets et que les marchands enturbanns
fument leurs longues pipes  glands, et se parlent gravement; ceux sur
l'Oblisque de la place de la Concorde qui pleure des larmes de granit
sur son exil sans soleil, languissant de ne pouvoir retourner prs du
Nil brlant et couvert de lotus o sont des sphinx, et des ibis roses et
rouges, des vautours blancs aux griffes d'or, des crocodiles aux petits
yeux de bryl qui rampent dans la boue verte et fumeuse; il se mit 
rver sur ces vers, qui chantent un marbre souill de baisers et nous
parlent de cette curieuse statue que Gautier compare  une voix de
contralto, le _monstre charmant_ couch dans la salle de porphyre du
Louvre. Bientt le livre lui tomba des mains.... Il s'nervait, une
terreur l'envahissait. Si Alan Campbell allait tre absent d'Angleterre?
Des jours passeraient avant son retour. Peut-tre refuserait-il de
venir. Que faire alors? Chaque moment avait une importance vitale. Ils
avaient t grands amis, cinq ans auparavant, presque insparables, en
vrit. Puis leur intimit s'tait tout  coup interrompue. Quand ils se
rencontraient maintenant dans le monde, Dorian Gray seul soudait, mais
jamais Alan Campbell.

C'tait un jeune homme trs intelligent, quoiqu'il n'apprcit gure les
arts plastiques malgr une certaine comprhension de la beaut potique
qu'il tenait entirement de Dorian. Sa passion dominante tait la
science. A Cambridge, il avait dpens la plus grande partie de son
temps  travailler au Laboratoire, et conquis un bon rang de sortie pour
les sciences naturelles. Il tait encore trs adonn  l'tude de la
chimie et avait un laboratoire  lui, dans lequel il s'enfermait tout
le jour, au grand dsespoir de sa mre qui avait rv pour lui un sige
au Parlement et conservait une vague ide qu'un chimiste tait un homme
qui faisait des ordonnances. Il tait trs bon musicien, en outre, et
jouait du violon et du piano, mieux que la plupart des amateurs. En
fait, c'tait la musique qui les avait rapprochs, Dorian et lui; la
musique, et aussi cette indfinissable attraction fine Dorian semblait
pouvoir exercer chaque fois qu'il le voulait et qu'il exerait souvent
mme inconsciemment. Ils s'taient rencontrs chez lady Berkshire le
soir o Rubinstein y avait jou et depuis on les avait toujours vus
ensemble  l'Opra et partout o l'on faisait de bonne musique. Cette
intimit se continua pendant dix-huit mois. Campbell tait constamment
ou  Selby Royal ou  Grosvenor Square. Pour lui, comme pour bien
d'autres, Dorian Gray tait le parangon de tout ce qui est merveilleux
et sduisant dans la vie. Une querelle tait-elle survenue entre eux,
nul ne le savait.... Mais on remarqua tout  coup qu'ils se parlaient 
peine lorsqu'ils se rencontraient et que Campbell partait toujours de
bonne heure des runions o Dorian Gray tait prsent. De plus, il avait
chang; il avait d'tranges mlancolies, semblait presque dtester la
musique, ne voulait plus jouer lui-mme, allguant pour excuse, quand on
l'en priait, que ses tudes scientifiques l'absorbaient tellement qu'il
ne lui restait plus le temps de s'exercer. Et cela tait vrai. Chaque
jour la biologie l'intressait davantage et son nom fut prononc
plusieurs fois dans des revues de science  propos de curieuses
expriences.

C'tait l l'homme que Dorian Gray attendait. A tout moment il regardait
la pendule. A mesure que les minutes s'coulaient, il devenait
horriblement agit. Enfin il se leva, arpenta la chambre comme un oiseau
prisonnier; sa marche tait saccade, ses mains trangement froides.

L'attente devenait intolrable. Le temps lui semblait marcher avec des
pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par une monstrueuse
rafale au-dessus des bords de quelque prcipice bant. Il savait ce qui
l'attendait, il le voyait, et frmissant, il pressait de ses mains
moites ses paupires brlantes comme pour anantir sa vue, ou renfoncer
 jamais dans leurs orbites les globes de ses yeux. C'tait en vain....
Son cerveau avait sa propre nourriture dont il se sustentait et la
vision, rendue grotesque par la terreur, se droulait en contorsions,
dfigure douloureusement, dansant devant lui comme un mannequin immonde
et grimaant sous des masques changeants. Alors, soudain, le temps
s'arrta pour lui, et cette force aveugle,  la respiration lente, cessa
son grouillement.... D'horribles penses, dans cette mort du temps,
coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir.... L'ayant
contempl, l'horreur le ptrifia....

Enfin la porte s'ouvrit, et son domestique entra. Il tourna vers lui ses
yeux effars....

--M. Campbell, monsieur, dit l'homme.

Un soupir de soulagement s'chappa de ses lvres dessches et la
couleur revint  ses joues.

--Dites-lui d'entrer, Francis.

Il sentit qu'il se ressaisissait. Son accs de lchet avait disparu.

L'homme s'inclina et sortit.... Un instant aprs, Alan Campbell entra,
ple et svre, sa pleur augmente par le noir accus de ses cheveux et
de ses sourcils.

--Alan! que c'est aimable  vous!... je vous remercie d'tre venu.

--J'tais rsolu  ne plus jamais mettre les pieds chez vous, Gray. Mais
comme vous disiez que c'tait une question de vie ou de mort....

Sa voix tait dure et froide. Il parlait lentement. Il y avait une
nuance de mpris dans son regard assur et scrutateur pos sur Dorian.
Il gardait ses mains dans les poches de son pardessus d'astrakan et
paraissait ne pas remarquer l'accueil qui lui tait fait....

--Oui, c'est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d'une
personne. Asseyez-vous.

Campbell prit une chaise prs de la table et Dorian s'assit en face de
lui. Les yeux des deux hommes se rencontrrent. Une infinie compassion
se lisait dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu'il allait faire tait
affreux!...

Aprs un pnible silence, il se pencha sur la table et dit
tranquillement, piant l'effet de chaque mot sur le visage de celui
qu'il avait fait demander:

--Alan, dans une chambre ferme  clef, tout en haut de cette maison,
une chambre o nul autre que moi ne pntra, un homme mort est assis
prs d'une table. Il est mort, il y a maintenant dix heures. Ne bronchez
pas et ne me regardez pas ainsi.... Qui est cet homme, pourquoi et
comment il est mort, sont des choses qui ne vous concernent pas. Ce que
vous avez  faire est ceci....

--Arrtez, Gray!... Je ne veux rien savoir de plus.... Que ce que vous
venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas.... Je refuse
absolument d'tre ml a votre vie. Gardez pour vous vos horribles
secrets. Ils ne m'intressent plus dsormais....

--Alan, ils auront  vous intresser.... Celui-ci vous intressera.
J'en suis cruellement fch pour vous, Alan. Mais je n'y puis rien
moi-mme. Vous tes le seul homme qui puisse me sauver. Je suis forc de
vous mettre dans cette affaire; je n'ai pas  choisir.... Alan, vous
tes un savant. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s'y rapporte.
Vous avez fait des expriences. Ce que vous avez  faire maintenant,
c'est de dtruire ce corps qui est l-haut, de le dtruire pour qu'il
n'en demeure aucun vestige. Personne n'a vu cet homme entrer dans ma
maison. On le croit en ce moment  Paris. On ne remarquera pas son
absence avant des mois. Lorsqu'on la remarquera, aucune trace ne restera
de sa prsence ici. Quant  vous, Alan, il faut que vous le
transformiez, avec tout ce qui est  lui, en une poigne de cendres que
je pourrai jeter au vent.

--Vous tes fou, Dorian!

--Ah! j'attendais que vous m'appeliez Dorian!

--Vous tes fou, vous dis-je, fou d'imaginer que je puisse lever un
doigt pour vous aider, fou de me faire une pareille confession!... Je ne
veux rien avoir  dmler avec cette histoire quelle qu'elle soit.
Croyez-vous que je veuille risquer ma rputation pour vous?... Que
m'importe cette oeuvre diabolique que vous faites?...

--Il s'est suicid, Alan....

--J'aime mieux cela!... Mais qui l'a conduit l? Vous, j'imagine?

--Refusez-vous encore de faire cela pour moi?

--Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m'en occuper. Je ne me
soucie gure de la honte qui vous attend. Vous les mritez toutes. Je ne
serai pas fch de vous voir compromis, publiquement compromis. Comment
osez-vous me demander  moi, parmi tous les hommes, de me mler  cette
horreur? J'aurais cru que vous connaissiez mieux les caractres. Votre
ami lord Henry Wotton aurait pu vous mieux instruire en psychologie,
entre autre choses qu'il vous enseigna.... Rien ne pourra me dcider 
faire un pas pour vous sauver. Vous vous tes mal adress. Voyez
quelqu'autre de vos amis; ne vous adressez pas  moi....

--Alan, c'est un meurtre!... Je l'ai tu.... Vous ne savez pas tout ce
qu'il m'avait fait souffrir. Quelle qu'ait t mon existence, il a plus
contribu  la faire ce qu'elle fut et  la perdre que ce pauvre Harry.
Il se peut qu'il ne l'ait pas voulu, le rsultat est le mme.

--Un meurtre, juste ciel! Dorian, c'est  cela que vous en tes venu? Je
ne vous dnoncerai pas, a n'est pas mon affaire.... Cependant, mme
sans mon intervention, vous serez srement arrt. Nul ne commet un
crime sans y joindre quelque maladresse. Mais je ne veux rien avoir 
faire avec ceci....

--Il faut que vous ayez quelque chose  faire avec ceci.... Attendez,
attendez un moment, coutez-moi.... coutez seulement, Alan.... Tout ce
que je vous demande, c'est de faire une exprience scientifique. Vous
allez dans les hpitaux et dans les morgues et les horreurs que vous y
faites ne vous meuvent point. Si dans un de ces laboratoires ftides ou
une de ces salles de dissection, vous trouviez cet homme couch sur une
table de plomb sillonne de gouttires qui laissent couler le sang, vous
le regarderiez simplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se
dresserait sur votre tte. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de
mal. Au contraire, vous penseriez probablement travailler pour le bien
de l'humanit, ou augmenter le trsor scientifique du monde, satisfaire
une curiosit intellectuelle ou quelque chose de ce genre.... Ce que je
vous demande, c'est ce que vous avez dj fait souvent. En vrit,
dtruire un cadavre doit tre beaucoup moins horrible que ce que vous
tes habitu  faire. Et, songez-y, ce cadavre est l'unique preuve qu'il
y ait contre moi. S'il est dcouvert, je suis perdu; et il sera srement
dcouvert si vous ne m'aidez pas!...

--Je n'ai aucun dsir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suis
simplement indiffrent  toute l'affaire. Elle ne m'intresse pas....

--Alan, je vous en conjure! Songez quelle position est la mienne! Juste
au moment o vous arriviez, je dfaillais de terreur. Vous connatrez
peut-tre un jour vous-mme cette terreur.... Non! ne pensez pas a cela.
Considrez la chose uniquement au point de vue scientifique. Vous ne
vous informez point d'o viennent les cadavres qui servent  vos
expriences?... Ne vous informez point de celui-ci. Je vous en ai trop
dit l-dessus. Mais je vous supplie de faire cela. Nous fmes amis,
Alan!

--Ne parlez pas de ces jours-l, Dorian, ils sont morts.

--Les morts s'attardent quelquefois.... L'homme qui est l-haut ne s'en
ira pas. Il est assis contre la table, la tte incline et les bras
tendus. Alan! Alan! si vous ne venez pas  mon secours, je suis
perdu!... Quoi! mais ils me pendront, Alan! Ne comprenez-vous pas? Ils
me pendront pour ce que j'ai fait!...

--Il est inutile de prolonger cette scne. Je refuse absolument de me
mler  tout cela. C'est de la folie de votre part de me le demander.

--Vous refusez?

--Oui.

--Je vous en supplie, Alan!

--C'est inutile.

Le mme regard de compassion se montra dans les yeux de Dorian Gray. Il
tendit la main, prit une feuille de papier et traa quelques mots. Il
relut ce billet deux fois, le plia soigneusement et le poussa sur la
table. Cela fait, il se leva et alla  la fentre.

Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier et l'ouvrit. A
mesure qu'il lisait, une pleur affreuse dcomposait ses traits, il se
renversa sur sa chaise. Son coeur battait  se rompre.

Aprs deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian se retourna et
vint se poser derrire lui, la main appuye sur son paule.

--Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous ne m'avez
laiss aucune alternative. J'avais une lettre toute prte, la voici.
Vous voyez l'adresse. Si vous ne m'aidez pas, il faudra que je l'envoie;
si vous ne m'aidez pas, je l'enverrai.... Vous savez ce qui en
rsultera.... Mais vous allez m'aider. Il est impossible que vous me
refusiez maintenant. J'ai essay de vous pargner. Vous me rendrez la
justice de le reconnatre.... Vous ftes svre, dur, offensant. Vous
m'avez trait comme nul homme n'osa jamais le faire--nul homme vivant,
tout au moins. J'ai tout support. Maintenant c'est  moi  dicter les
conditions.

Campbell cacha sa tte entre ses mains; un frisson le parcourut....

--Oui, c'est  mon tour  dicter mes conditions, Alan. Vous les
connaissez. La chose est trs simple. Venez, ne vous mettez pas ainsi en
fivre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la et faites-la....

Un gmissement sortit des lvres de Campbell qui se mit  trembler de
tout son corps. Le tic-tac de l'horloge sur la chemine lui parut
diviser le temps en atomes successifs d'agonie, dont chacun tait trop
lourd pour tre port. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait
lentement son front, et que la honte dont il tait menac l'avait
atteint dj. La main pose sur son paule lui pesait comme une main de
plomb, intolrablement. Elle semblait le broyer.

--Eh bien!... Alan! il faut vous dcider.

--Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces mots avaient pu
changer la situation....

--Il le faut. Vous n'avez pas le choix.... N'attendez plus.

Il hsita un instant.

--Y a-t-il du feu dans cette chambre haute?

--Oui, il y a un appareil au gaz avec de l'amiante.

--Il faut que j'aille chez moi prendre des instruments au laboratoire.

--Non, Alan, vous ne sortirez pas d'ici. crivez ce qu'il vous faut sur
une feuille de papier et mon domestique prendra un cab, et ira vous le
chercher.

Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et crivit sur une
enveloppe l'adresse de son aide. Dorian prit le billet et le lut
attentivement; puis il sonna et le donna  son domestique avec l'ordre
de revenir aussitt que possible et de rapporter les objets demands.

Quand la porte de la rue se fut referme, Campbell se leva nerveusement
et s'approcha de la chemine. Il semblait grelotter d'une sorte de
fivre. Pendant prs de vingt minutes aucun des deux hommes ne parla.
Une mouche bourdonnait bruyamment dans la pice et le tic-tac de
l'horloge rsonnait comme des coups de marteau....

Le timbre sonna une heure.... Campbell se retourna et regardant Dorian,
vit que ses yeux taient baigns de larmes. Il y avait dans cette face
dsespre une puret et une distinction qui le mirent hors de lui.

--Vous tes infme, absolument infme, murmura-t-il.

--Fi! Alan, vous m'avez sauv la vie, dit Dorian.

--Votre vie, juste ciel! quelle vie! Vous tes all de corruptions en
corruptions jusqu'au crime. En faisant ce que je vais faire, ce que vous
me forcez  faire, ce n'est pas  votre vie que je songe....

--Ah! Alan! murmura Dorian avec un soupir. Je vous souhaite d'avoir pour
moi la millime partie de la piti que j'ai pour vous.

Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder  la fentre du
jardin.

Campbell ne rpondit rien....

Aprs une dizaine de minutes, on frappa  la porte et le domestique
entra, portant avec une grande bote d'acajou pleine de drogues, un long
rouleau de fil d'acier et de platine et deux crampons de fer d'une forme
trange.

--Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il  Campbell.

--Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j'ai encore une commission 
vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmond qui fournit les
orchides  Selby?

--Harden, monsieur.

--Oui, Harden.... Vous allez aller  Richmond voir Harden lui-mme, et
vous lui direz de m'envoyer deux fois plus d'orchides que je n'en avais
command, et d'en mettre aussi peu de blanches que possible.... Non,
pas de blanches du tout.... Le temps est dlicieux, Francis, et
Richmond est un endroit charmant; autrement je ne voudrais pas vous
ennuyer avec cela.

--Pas du tout, monsieur. A quelle heure faudra-t-il que je revienne?

Dorian regarda Campbell.

--Combien de temps demandera votre exprience, Alan? dit-il d'une voix
calme et indiffrente, comme si la prsence d'un tiers lui donnait un
courage inattendu.

Campbell tressaillit et se mordit les lvres....

--Environ cinq heures, rpondit-il.

--Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures et demie,
Francis. Ou plutt, attendez, prparez-moi ce qu'il faudra pour
m'habiller. Vous aurez votre soire pour vous. Je ne dne pas ici, de
sorte que je n'aurai plus besoin de vous.

--Merci, monsieur, rpondit le valet en se retirant.

--Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant.... Comme cette caisse est
lourde!... Je vais la monter, prenez les autres objets.

Il parlait vite, d'un ton de commandement. Campbell se sentit domin.
Ils sortirent ensemble.

Arrivs au palier du dernier tage, Dorian sortit sa clef et la mit dans
la serrure. Puis il s'arrta, les yeux troubls, frissonnant....

--Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan! murmura-t-il.

--a m'est gal, je n'ai pas besoin de vous, dit Campbell froidement.

Dorian entr'ouvrit la porte.... A ce moment il aperut en plein soleil
les yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui, sur le
parquet, le rideau dchir tait tendu. Il se rappela que la nuit
prcdente il avait oubli pour la premire fois de sa vie, de cacher
le tableau fatal; il eut envie de fuir, mais il se retint en frmissant.

Quelle tait cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu'il voyait
sur une des mains comme si la toile et suint du sang? Quelle chose
horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet
immobile et silencieux affaiss contre la table, cette masse informe et
grotesque dont l'ombre se projetait sur le tapis souill, lui montrant
qu'elle n'avait pas boug et tait toujours l, telle qu'il l'avait
laisse....

Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grande et les
yeux  demi ferms, dtournant la tte, il entra vivement, rsolu  ne
pas jeter mme un regard vers le cadavre.... Puis, s'arrtant et
ramassant le rideau de pourpre et d'or, il le jeta sur le cadre....

Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeux fixs sur
les arabesques de la broderie qu'il avait devant lui. Il entendit
Campbell qui rentrait la lourde caisse et les objets mtalliques
ncessaires  son horrible travail. Il se demanda si Campbell et Basil
Hallward s'taient jamais rencontrs, et dans ce cas ce qu'ils avaient
pu penser l'un de l'autre.

--Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derrire lui.

Il se retourna et sortit en hte, ayant confusment entrevu le cadavre
renvers sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant sa face jaune et
luisante. En descendant il entendit le bruit de la clef dans la
serrure.... Alan s'enfermait....

Il tait beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentra dans la
bibliothque. Il tait ple, mais parfaitement calme.

--J'ai fait ce que vous m'avez demand, murmura-t-il. Et maintenant,
adieu! Ne nous revoyons plus jamais!

--Vous m'avez sauv, Alan, je ne pourrai jamais l'oublier, dit Dorian,
simplement.

Ds que Campbell fut sorti, il monta.... Une odeur horrible d'acide
nitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matin devant la
table avait disparu....





XV


Ce soir-l,  huit heures trente, exquisment vtu, la boutonnire orne
d'un gros bouquet de violettes de Parme Dorian Gray tait introduit dans
le salon de lady Narborough par des domestiques inclins.

Les veines de ses tempes palpitaient fbrilement et il tait dans un
tat de sauvage excitation, mais l'lgante rvrence qu'il eut vers la
main de la matresse de la maison fut aussi aise et aussi gracieuse
qu' l'ordinaire. Peut-tre n'est-on jamais plus  l'aise que lorsqu'on
a quelque comdie  jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray
ce soir-l, n'et pu imaginer qu'il venait de traverser un drame aussi
horrible qu'aucun drame de notre poque. Ces doigts dlicats ne
pouvaient avoir tenu le couteau d'un assassin, ni ces lvres souriantes
blasphm Dieu. Malgr lui il s'tonnait du calme de son esprit et pour
un moment il ressentit profondment le terrible plaisir d'avoir une vie
double.

C'tait une runion intime, bientt transforme en confusion par lady
Narborough, femme trs intelligente dont lord Henry parlait comme d'une
femme qui avait gard de beaux restes d'une remarquable laideur. Elle
s'tait montre l'excellente pouse d'un de nos plus ennuyeux
ambassadeurs et ayant enterr son mari convenablement sous un mausole
de marbre, qu'elle avait elle-mme dessin, et mari ses filles  des
hommes riches et mrs, se consacrait maintenant aux plaisirs de l'art
franais, de la cuisine franaise et de l'esprit franais quand elle
pouvait l'atteindre....

Dorian tait un de ses grands favoris; elle lui disait toujours qu'elle
tait ravie de ne l'avoir pas connue dans sa jeunesse.

--Car, mon cher ami, je suis sre que je serai devenue follement
amoureuse de vous, ajoutait-elle, j'aurais jet pour vous mon bonnet par
dessus les moulins! Heureusement que l'on ne pensait pas  vous alors!
D'ailleurs nos bonnets taient si dplaisants et les moulins si occups
 prendre le vent que je n'eus jamais de flirt avec personne. Et puis,
ce fut de la faute de Narborough. Il tait tellement myope qu'il n'y
aurait eu aucun plaisir  tromper un mari qui n'y voyait jamais rien!...

Ses invits, ce soir-l, taient plutt ennuyeux.... Ainsi qu'elle
l'expliqua  Dorian, derrire un ventail us, une de ses filles maries
lui tait tombe  l'improviste, et pour comble de malheur, avait amen
son mari avec elle.

--Je trouve cela bien dsobligeant de sa part, mon cher, lui
souffla-t-elle  l'oreille.... Certes, je vais passer chaque t avec
eux en revenant de Hombourg, mais il faut bien qu'une vieille femme
comme moi aille quelquefois prendre un peu d'air frais. Au reste, je les
rveille rellement. Vous n'imaginez pas l'existence qu'ils mnent.
C'est la plus complte vie de campagne. Ils se lvent de bonne heure,
car ils ont tant  faire, et se couchent tt ayant si peu  penser. Il
n'y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps
de la Reine Elizabeth, aussi s'endorment-ils tous aprs dner. Il ne
faut pas aller vous asseoir prs d'eux. Vous resterez prs de moi et
vous me distrairez....

Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C'tait
certainement une fastidieuse runion. Deux personnages lui taient
inconnus et les autres taient: Ernest Harrowden, un de ces mdiocres
entre deux ges, si communs dans les clubs de Londres qui n'ont pas
d'ennemis, mais qui n'en sont pas moins dtests de leurs amis; Lady
Ruxton, une femme de quarante-sept ans,  la toilette tapageuse, au nez
recourb, qui essayait toujours de se trouver compromise, mais tait si
parfaitement banale qu' son grand dsappointement, personne n'eut
jamais voulu croire  aucune mdisance sur son compte; Mme Erlynne,
personne aux cheveux roux vnitiens, trs rserve, affecte d'un
dlicieux bgaiement; Lady Alice Chapman, la fille de l'htesse, triste
et mal fagote, lotie d'une de ces banales figures britanniques qu'on ne
se rappelle jamais; et enfin son mari, un tre aux joues rouges, aux
favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espce, pensait
qu'une excessive jovialit pouvait suppler au manque absolu d'ides....

Dorian regrettait presque d'tre venu, lorsque lady Narborough regardant
la grande pendule qui talait sur la chemine drape de mauve ses
volutes prtentieuses de bronze dor, s'cria:

--Comme c'est mal  Henry Wotton d'tre si en retard! J'ai envoy ce
matin chez lui  tout hasard et il m'a promis de ne pas nous manquer.

Ce lui fut une consolation de savoir qu'Harry allait venir et quand la
porte s'ouvrit et qu'il entendit sa voix douce et musicale, prtant son
charme  quelque insincre compliment, l'ennui le quitta.

Pourtant,  table, il ne put rien manger. Les mets se succdaient dans
son assiette sans qu'il y gott. Lady Narborough ne cessait de le
gronder pour ce qu'elle appelait: une insulte  ce pauvre Adolphe qui a
compos le _menu_ exprs pour vous. De temps en temps lord Henry le
regardait, s'tonnant de son silence et de son air absorb. Le sommelier
remplissait sa coupe de Champagne; il buvait avidement et sa soif
semblait en augmenter.

--Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu'on servit le _chaud-froid,_
qu'avez-vous donc ce soir?... Vous ne paraissez pas  votre aise?

--Il est amoureux, s'cria lady Narborough, et je crois qu'il a peur de
me l'avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le
serais certainement....

--Chre lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n'ai pas t
amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a quitt
Londres.

--Comment les hommes peuvent-ils tre amoureux de cette femme, s'cria
la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre!

--C'est tout simplement parce qu'elle vous rappelle votre enfance, lady
Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d'union entre nous et
vos robes courtes.

--Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je
me souviens trs bien de l'avoir vue  Vienne il y a trente ans....
Etait-elle assez _dcollete_ alors!

--Elle est encore _dcollete_, rpondit-il, prenant une olive de ses
longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble 
une _dition de luxe_ d'un mauvais roman franais. Elle est vraiment
extraordinaire et pleine de surprises. Son got pour la famille est
tonnant: lorsque son troisime mari mourut, ses cheveux devinrent
parfaitement dors de chagrin!

--Pouvez-vous dire, Harry!... s'cria Dorian.

--C'est une explication romantique! s'exclama en riant l'htesse. Mais,
vous dites son troisime mari, lord Henry.... Vous ne voulez pas dire
que Ferrol est le quatrime?

--Certainement, lady Narborough.

--Je n'en crois pas un mot.

--Demandez plutt  M. Gray, c'est un de ses plus intimes amis.

--Est-ce vrai, M. Gray?

--Elle me l'a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demand si
comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs coeurs
embaums et pendus  sa ceinture. Elle me rpondit que non, car aucun
d'eux n'en avait.

--Quatre maris!... Ma parole c'est _trop de zle_!...

--_Trop d'audace_, lui ai-je dit, repartit Dorian.

--Oh! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol?... Je
ne le connais pas.

--Les maris des trs belles femmes appartiennent  la classe des
criminels, dit lord Henry en buvant  petits coups.

Lady Narborough le frappa de son ventail.

--Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve
extrmement mchant!...

--Mais pourquoi le monde dit-il cela? demanda lord Henry en levant la
tte. Ce ne peut tre que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes
en excellents termes.

--Tous les gens que je connais vous trouvent trs mchant, s'cria la
vieille dame, hochant la tte.

Lord Henry redevint srieux un moment.

--C'est tout  fait monstrueux, dit-il enfin, cette faon qu'on a
aujourd'hui de dire derrire le dos des gens ce qui est.... absolument
vrai!...

--N'est-il pas incorrigible? s'cria Dorian, se renversant sur le
dossier de sa chaise.

--Je l'espre bien! dit en riant l'htesse. Mais si en vrit, vous
adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra que je me
remarie aussi, afin d'tre  la mode.

--Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord
Henry. Vous ftes beaucoup trop heureuse la premire fois. Quand une
femme se remarie c'est qu'elle dtestait son premier poux. Quand un
homme se remarie, c'est qu'il adorait sa premire femme. Les femmes
cherchent leur bonheur, les hommes risquent le leur.

--Narborough n'tait pas parfait! s'cria la vieille dame.

--S'il l'avait t, vous ne l'eussiez point ador, fut la rponse. Les
femmes nous aiment pour nos dfauts. Si nous en avons pas mal, elles
nous passeront tout, mme notre intelligence.... Vous ne m'inviterez
plus, j'en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c'est
entirement vrai.

--Certes, c'est vrai, lord Henry.... Si nous autres femmes, ne vous
aimions pas pour vos dfauts, que deviendriez-vous? Aucun de vous ne
pourrait se marier. Vous seriez un tas d'infortuns clibataires.... Non
pas cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd'hui, tous les
hommes maris vivent comme des garons et tous les garons comme des
hommes maris.

--_Fin de sicle_!..., murmura lord Henry.

--_Fin de globe_!..., rpondit l'htesse.

--Je voudrais que ce fut la _Fin du globe_, dit Dorian avec un soupir.
La vie est une grande dsillusion.

--Ah, mon cher ami! s'cria lady Narborough mettant ses gants, ne me
dites pas que vous avez puis la vie. Quand un homme dit cela, on
comprend que c'est la vie qui l'a puis. Lord Henry est trs mchant et
je voudrais souvent l'avoir t moi-mme; mais vous, vous tes fait pour
tre bon, vous tes si beau!... Je vous trouverai une jolie femme. Lord
Henry, ne pensez-vous pas que M. Gray devrait se marier?...

--C'est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesa lord
Henry en s'inclinant.

--Bien. Il faudra que nous nous occupions d'un parti convenable pour
lui. Je parcourrai ce soir le Debrett avec soin et dresserai une liste
de toutes les jeunes filles  marier.

--Avec leurs ges, lady Narborough? demanda Dorian.

--Certes, avec leurs ges, dment reconnus.... Mais il ne faut rien
faire avec prcipitation. Je veux que ce soit ce que _le Morning Post_
appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux!

--Que de btises on dit sur les mariages heureux! s'cria lord Henry. Un
homme peut tre heureux avec n'importe quelle femme aussi longtemps
qu'il ne l'aime pas!...

--Ah! quel affreux cynique vous faites!... fit en se levant la vieille
dame et en faisant un signe vers lady Ruxton.

--Il faudra bientt revenir dner avec moi. Vous tes vraiment un
admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m'a proscrit.
Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je
veux que ce soit un choix parfait.

--J'aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un pass,
rpondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne
compagnie?

--Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte...Mille
pardons, ma chre lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n'avais pas vu que vous
n'aviez pas fini votre cigarette.

--Ce n'est rien, lady, Narborough, je fume beaucoup trop. Je me
limiterai  l'avenir.

--N'en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La modration est une
chose fatale. Assez est aussi mauvais qu'un repas; plus qu'assez est
aussi bon qu'une fte.

Lady Ruxton le regarda avec curiosit.

--Il faudra venir m'expliquer cela une de ces aprs-midi, lord Henry; la
thorie me parait sduisante, murmura-t-elle en sortant
majestueusement....

--Maintenant songez  ne pas trop parler de politique et de scandales,
cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.

Les hommes clatrent de rire et M. Chapman remonta solennellement du
bout de la table et vint s'asseoir  la place d'honneur. Dorian Gray
alla se placer prs de lord Henry. M. Chapman se mit a parler trs haut
de la situation  la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en
nommant ses adversaires. Le mot _doctrinaire_--mot plein de terreurs
pour l'esprit britannique--revenait de temps en temps dans sa
conversation. Un prfixe allitr est un ornement  l'art oratoire. Il
levait l'Union Jack sur le pinacle de la Pense. (Nom familier donn
au drapeau anglais. (N.D.T.)) La stupidit hrditaire de la race--qu'il
dnommait jovialement le bon sens anglais--tait, comme il le
dmontrait, le vrai rempart de la Socit.


Un sourire vint aux lvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.

--Etes-vous mieux, cher ami? demanda-t-il.... vous paraissiez mal 
votre aise  table?

--Je suis trs bien, Harry, un peu fatigu, voil tout.

--Vous ftes charmant hier soir. La petite duchesse est tout  fait
folle de vous. Elle m'a dit qu'elle irait  Selby.

--Elle m'a promis de venir le vingt.

--Est-ce que Monmouth y sera aussi?

--Oh! oui, Harry....

--Il m'ennuie terriblement, presque autant qu'il ennuie la duchesse.
Elle est trs intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle
manque de ce charme indfinissable des faibles. Ce sont les pieds
d'argile qui rendent prcieux l'or de la statue. Ses pieds sont fort
jolis, mais ils ne sont pas d'argile; des pieds de porcelaine blanche,
si vous voulez. Ils ont pass au feu et ce que le feu ne dtruit pas, il
le durcit. Elle a eu des aventures....

--Depuis quand est-elle marie? demanda Dorian.

--Depuis une ternit, m'a-t-elle dit. Je crois, d'aprs l'armorial, que
ce doit tre depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent compter
pour une ternit. Qui viendra encore?

--Oh! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre htesse, Geoffroy
Clouston, les habitus.... J'ai invit Lord Grotrian.

--Il me plat, dit lord Henry. Il ne plat pas  tout le monde, mais je
le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagre et son
ducation toujours trop parfaite. C'est une figure trs moderne.

--Je ne sais s'il pourra venir, Harry. Il faudra peut-tre qu'il aille
 Monte-Carlo avec son pre.

--Ah! quel peste que ces gens! Tchez donc qu'il vienne. A propos,
Dorian, vous tes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n'tait pas
encore onze heures. Qu'avez-vous fait?... Etes-vous rentr tout droit
chez vous?

Dorian le regarda brusquement.

--Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentr chez moi que vers trois
heures.

--tes-vous all au club?

--Oui, rpondit-il. Puis il se mordit les lvres.... Non, je veux dire,
je ne suis pas all au club.... Je me suis promen. Je ne sais plus ce
que j'ai fait.... Comme vous tes indiscret, Harry! Vous voulez toujours
savoir ce qu'on fait; moi, j'ai toujours besoin d'oublier ce que j'ai
fait.... Je suis rentr  deux heures et demie, si vous tenez  savoir
l'heure exacte; j'avais oubli ma clef et mon domestique a d m'ouvrir.
S'il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.

Lord Henry haussa les paules.

--Comme si cela m'intressait, mon cher ami! Montons au salon--Non,
merci, M. Chapman, pas de sherry....

--Il vous est arriv quelque chose, Dorian.... Dites-moi ce que c'est.
Vous n'tes pas vous-mme ce soir.

--Ne vous inquitez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux.
J'irai vous voir demain ou aprs demain. Faites mes excuses  lady
Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.

--Trs bien, Dorian. J'espre que je vous verrai demain au th; la
Duchesse viendra.

--Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s'en allant.

En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu'il avait chasse
l'envahissait de nouveau. Les questions imprvues de lord Henry, lui
avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore
besoin de calme. Des objets dangereux restaient  dtruire. Il se
rvoltait  l'ide de les toucher de ses mains.

Cependant il fallait que ce fut fait. Il se rsigna et quand il eut
ferm  clef la porte de sa bibliothque il ouvrit le placard secret o
il avait jet le manteau et la valise de Basil Hallward. Un grand feu
brlait dans la chemine; il y jeta encore une bche. L'odeur de cuir
roussi et du drap brl tait insupportable. Il lui fallut trois quarts
d'heure pour consumer le tout. A la fin, il se sentit faiblir, presque
malade; et ayant allum des pastilles d'Alger dans un brle-parfums de
cuivre ajour, il se rafrachit les mains et le front avec du vinaigre
de toilette au musc.

Soudain il frissonna.... Ses yeux brillaient trangement, il mordillait
fivreusement sa lvre infrieure. Entre deux fentres se trouvait un
grand cabinet florentin, en bne incrust d'ivoire et de lapis. Il le
regardait comme si c'et t un objet capable de le ravir et de
l'effrayer tout  la fois et comme s'il et contenu quelque chose qu'il
dsirait et dont il avait peur. Sa respiration tait haletante. Un dsir
fou s'empara de lui. Il alluma une cigarette, puis la jeta. Ses
paupires s'abaissrent, et les longues franges de ses cils faisaient
une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il se leva
du divan o il tait tendu, alla vers le meuble, l'ouvrit et pressa un
bouton dissimul dans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement.
Ses doigts y plongrent instinctivement et en retirrent une petite
bote de laque vieil or, dlicatement travaille; les cts en taient
orns de petites vagues en relief et de cordons de soie o pendaient des
glands de fils mtalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la bote.
Elle contenait une pte verte ayant l'aspect de la cire et une odeur
forte et pntrante....

Il hsita un instant, un trange sourire aux lvres.... Il grelottait,
quoique l'atmosphre de la pice fut extraordinairement chaude, puis il
s'tira, et regarda la pendule. Il tait minuit moins vingt. Il remit la
bote, ferma la porte du meuble et rentra dans sa chambre.

Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit
paisse, Dorian Gray, mal vtu, le cou envelopp d'un cache-nez, se
glissait hors de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un _hansom_
attel d'un bon cheval. Il le hla, et donna  voix basse une adresse au
cocher.

L'homme secoua la tte.

--C'est trop loin pour moi, murmura-t-il.

--Voil un souverain pour vous, dit Dorian; vous en aurez un autre si
vous allez vite.

--Trs bien, monsieur, rpondit l'homme, vous y serez dans une heure, et
ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour  son
cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.




XVI


Une pluie froide commenait  tomber, et les rverbres luisaient
fantmatiquement dans le brouillard humide. Les public-houses se
fermaient et des groupes tnbreux d'hommes et de femmes se sparaient
aux alentours. D'ignobles clats de rire fusaient des bars; en d'autres,
des ivrognes braillaient et criaient....

tendu dans le _hansom_, son chapeau pos en arrire sur sa tte, Dorian
Gray regardait avec des yeux indiffrents la honte sordide de la grande
ville; il se rptait  lui-mme les mots que lord Henry lui avait dits
le jour de leur premire rencontre: Gurir l'me par le moyen des sens
et les sens au moyen de l'me... Oui, l tait le secret; il l'avait
souvent essay et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium o
l'on peut acheter l'oubli, des tanires d'horreur o la mmoire des
vieux pchs s'abolit par la folie des pchs nouveaux.

La lune se levait basse dans le ciel, comme un crne jaune.... De temps
 autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les
rverbres devenaient de plus en plus rares, et les rues plus troites
et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin et
dut rtrograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval,
trottant dans les flaques d'eau.... Les vitres du _hansom_ taient
ouates d'une brume grise....

Gurir l'me par le moyen des sens, et les sens au moyen de l'me. Ces
mots sonnaient singulirement  son oreille.... Oui, son me tait
malade  la mort.... tait-il vrai que les sens la pouvaient gurir?...
Un sang innocent avait t vers.... Comment racheter cela? Ah! il
n'tait point d'expiation!... Mais quoique le pardon fut impossible,
possible encore tait l'oubli, et il tait dtermin  oublier cette
chose,  en abolir pour jamais le souvenir,  l'craser comme on crase
une vipre qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui
avait-il parl ainsi? Qui l'avait autoris  se poser en juge des
autres? Il avait dit des choses qui taient effroyables, horribles,
impossibles  endurer....

Le _hansom_ allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il....
Il abaissa la trappe et dit  l'homme de se presser. Un hideux besoin
d'opium commenait  le ronger. Sa gorge brlait, et ses mains dlicates
se crispaient nerveusement; il frappa frocement le cheval avec sa
canne.

Le cocher ricana et fouetta sa bte.... Il se mit  rire  son tour, et
l'homme se tut....

La route tait interminable, les rues lui semblaient comme la toile
noire d'une invisible araigne. Cette monotonie devenait insupportable,
et il s'effraya de voir le brouillard s'paissir.

Ils passrent prs de solitaires briqueteries.... Le brouillard se
rarfiait, et il put voir les tranges fours en forme de bouteille d'o
sortaient des langues de feu oranges en ventail. Un chien aboya comme
ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le
cheval trbucha dans une ornire, fit un cart et partit au galop....

Au bout d'un instant, ils quittrent le chemin glaiseux, et veillrent
les chos des rues mal paves.... Les fentres n'taient point
claires, mais a et l, des ombres fantastiques se silhouettaient
contre des jalousies illumines; il les observait curieusement. Elles se
remuaient comme de monstrueuses marionnettes, qu'on et dit vivantes; il
les dtesta.... Une rage sombre tait dans son coeur.

Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte
ouverte, et deux hommes coururent aprs la voiture l'espce de cent
yards; le cocher les frappa de son fouet.

Il a t reconnu que la passion nous fait revenir aux mmes penses....
Avec une hideuse ritration, les lvres mordues de Dorian Gray
rptaient et rptaient encore la phrase captieuse qui lui parlait
d'me et de sens, jusqu' ce qu'il y et trouv la parfaite expression
de son humeur, et justifi, par l'approbation intellectuelle, les
sentiments qui le dominaient.... D'une cellule  l'autre de son cerveau
rampait la mme pense; et le sauvage dsir de vivre, le plus terrible
de tous les apptits humains, vivifiait chaque nerf et chaque fibre de
son tre. La laideur qu'il avait hae parce qu'elle fait les choses
relles, lui devenait chre pour cette raison; la laideur tait la seule
ralit.

Les abominables bagarres, l'excrable taverne, la violence crue d'une
vie dsordonne, la vilenie des voleurs et des dclasss, taient plus
vraies, dans leur intense actualit d'impression, que toutes les formes
gracieuses d'art, que les ombres rveuses du chant; c'tait ce qu'il lui
fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait libre....

Soudain, l'homme arrta brusquement son cheval  l'entre d'une sombre
ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches denteles des chemines
des maisons, s'levaient des mts noirs de vaisseaux; des guirlandes de
blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de rve....

--C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix
rauque du cocher par la trappe.

Dorian tressaillit et regarda autour de lui....

--C'est bien comme cela, rpondit-il; et aprs tre sorti htivement du
cab et avoir donn au cocher le pourboire qu'il lui avait promis, il
marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de l, une
lanterne luisait  la poupe d'un navire de commerce; la lumire dansait
et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au
long cours qui faisait du charbon. Le pav glissant avait l'air d'un
mackintosh mouill.

Il se hta vers la gauche, regardant derrire lui de temps  autre pour
voir s'il n'tait pas suivi. Au bout de sept  huit minutes, il
atteignit une petite maison basse, crase entre deux manufactures
misrables.... Une lumire brillait  une fentre du haut. Il s'arrta
et frappa un coup particulier.

Quelques instants aprs, des pas se firent entendre dans le corridor, et
il y eut un bruit de chanes dcroches. La porte s'ouvrit doucement, et
il entra sans dire un mot  la vague forme humaine, qui s'effaa dans
l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau vert
dchir que souleva le vent venu de la rue. L'ayant cart, il entra
dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un salon de danse de
troisime ordre. Autour des murs, des becs de gaz rpandaient une
lumire clatante qui se dformait dans les glaces pleines de chiures de
mouches, situes en face. De graisseux rflecteurs d'tain  ctes se
trouvaient derrire, frissonnants disques de lumire.... Le plancher
tait couvert d'un sable jaune d'ocre, sali de boue, tach de liqueur
renverse.

Des Malais taient accroupis prs d'un petit fourneau  charbon de bois
jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents blanches.
Dans un coin sur une table, la tte enfouie dans ses bras croiss tait
tendu un matelot, et devant le bar aux peintures criardes qui occupait
tout un ct de la salle, deux femmes hagardes se moquaient d'un vieux
qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de
dgot....

--Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en
riant, comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se
mit  geindre.

Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant  une
chambre obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches
dtraques, une lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir
profond, et ses narines palpitrent de plaisir....

En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train
d'allumer  une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec
hsitation.

--Vous ici, Adrien, murmura Dorian.

--O pourrais-je tre ailleurs, rpondit-il insoucieusement. Personne ne
veut plus me frquenter  prsent....

--Je croyais que vous aviez quitt l'Angleterre.

--Darlington ne veut rien faire.... Mon frre a enfin pay la note....
Georges ne veut pas me parler non plus. a m'est gal, ajouta-t-il avec
un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je
pense que j'en ai eu de trop....

Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui
gisaient avec des postures fantastiques sur des matelas en loques....
Ces membres djets, ces bouches bantes, ces yeux ouverts et vitreux,
l'attirrent.... Il savait dans quels tranges cieux ils souffraient, et
quels tnbreux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles joies;
ils taient mieux que lui, emprisonn dans sa pense. La mmoire, comme
une horrible maladie, rongeait son me; de temps  autre, il voyait les
yeux de Basil Hallward fixs sur lui.... Cependant, il ne pouvait rester
l; la prsence d'Adrien Singleton le gnait; il avait besoin d'tre
dans un lieu o personne ne st qui il tait; il aurait voulu s'chapper
de lui-mme....

--Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant.

--Sur le quai?...

--Oui....

--Cette folle y sera srement; on n'en veut plus ici..

Dorian leva les paules.

--Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui hassent sont
beaucoup plus intressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore
meilleure....

--C'est tout  fait pareil....

--Je prfre cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand besoin.

--Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme.

--a ne fait rien.

Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar.

Un multre, dans un turban dchir et un ulster sale, grimaa un hideux
salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets devant eux. Les
femmes se rapprochrent doucement, et se mirent  bavarder. Dorian leur
tourna le dos, et,  voix basse, dit quelque chose  Adrien Singleton.

Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de
l'une des femmes:

--Il parat que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle.

--Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied.
Que dsirez-vous? de l'argent? en voil! Ne me parlez plus....

Deux clairs rouges traversrent les yeux boursoufls de la femme, et
s'teignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la tte et
rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne
la regardait envieusement....

--Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas
de revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout  fait heureux
maintenant....

--Vous m'crirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas? dit
Dorian un moment aprs.

--Peut-tre!...

--Bonsoir, alors.

--Bonsoir...rpondit le jeune homme, en remontant les marches,
essuyant ses lvres dessches avec un mouchoir.

Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le
rideau, un rire ignoble jaillit des lvres peintes de la femme qui
avait pris l'argent.

--C'est le march du dmon! hoqueta-t-elle d'une voix raille.

--Maldiction, cria-t-il, ne me dites pas cela!

Elle fit claquer ses doigts....

--C'est le Prince Charmant que vous aimez tre appel, n'est-ce pas?
glapit-elle derrire lui.

Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds  ces paroles, et regarda
autour de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor
se fermant.... Il se prcipita dehors en courant....

Dorian Gray se htait le long des quais sous la bruine.

Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait trangement mu; il
s'tonnait que la ruine de cette jeune vie fut rellement son fait,
comme Basil Hallward le lui avait dit d'une manire si insultante. Il
mordit ses lvres et ses yeux s'attristrent un moment. Aprs tout,
qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour
supporter encore le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa
propre vie, et la payait son prix pour la vivre.... Le seul malheur
tait que l'on et  payer si souvent pour une seule faute, car il
fallait payer toujours et encore.... Dans ses marchs avec les hommes,
la Destine ne ferme jamais ses comptes.

Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que
les hommes appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du
corps, chaque cellule de la cervelle, semblent tre anims de mouvements
effrayants; les hommes et les femmes, dans de tels moments, perdent le
libre exercice de leur volont; ils marchent vers une fin terrible comme
des automates. Le choix leur est refus et la conscience elle-mme est
morte, ou, si elle vit encore, ne vit plus que pour donner  la
rbellion son attrait, et son charme  la dsobissance; car tous les
pchs, comme les thologiens sont fatigus de nous le rappeler, sont
des pchs de dsobissance. Quand cet Ange hautain, toile du matin,
tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!...

Endurci, concentr dans le mal, l'esprit souill, l'me assoiffe de
rvolte, Dorian Gray htait le pas de plus en plus.... Comme il
pntrait sous une arcade sombre, il avait accoutum souvent de prendre
pour abrger son chemin vers l'endroit mal fam o il allait, il se
sentit subitement saisi par derrire, et avant qu'il et le temps de se
dfendre, il tait violemment projet contre le mur; une main brutale
lui treignait la gorge!...

Il se dfendit follement, et par un effort dsespr, dtacha, de son
cou les doigts qui l'touffaient.... Il entendit le dclic d'un
revolver, et aperut la lueur d'un canon poli point vers sa tte, et la
forme obscure d'un homme court et rbl....

--Que voulez-vous? balbutia-t-il.

--Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!...

--Vous tes fou! Que vous ai-je fait?

--Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane tait ma soeur!
Elle s'est tue, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je
jure que je vais vous tuer!... Je vous ai cherch pendant des annes,
sans guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont
mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous
appelait. Par hasard, je l'ai entendu ce soir. Rconciliez-vous avec
Dieu, car, ce soir, vous allez mourir!...

Dorian Gray faillit s'vanouir de terreur....

--Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu
parler d'elle, vous tes fou....

--Vous feriez mieux de confesser votre pch, car aussi vrai que je suis
James Vane, vous allez mourir!

Le moment tait terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!...

--A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous
confesser, pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord
rgler cela.... Une minute! Pas plus!...

Les bras de Dorian retombrent. Paralys de terreur, il ne pouvait
penser.... Soudain, une ardente esprance lui traversa l'esprit!...

--Arrtez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est morte?
Vite, dites-moi!...

--Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait
rien....

--Dix-huit ans, rpondit Dorian Gray, avec un rire triomphant....
Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!...

James Vane hsita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire,
puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade....

Bien que la lumire de la lanterne fut indcise et vacillante, elle
suffit cependant  lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable
dans laquelle il tait tomb, car la face de l'homme qu'il allait tuer
avait toute la fracheur de l'adolescence et la puret sans tache de la
jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans,  peine plus; il
ne devait gure tre plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y
avait tant d'annes.... Il devenait vident que ce n'tait pas l'homme
qui avait dtruit sa vie....

Il le lcha, et recula....

--Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer!

Dorian Gray respira....

--Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le
regardant svrement. Que cela vous soit un avertissement de ne point
chercher  vous venger vous-mme.

--Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a tromp. Un mot
que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse
piste.

--Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui
pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons
et descendant doucement la rue.

James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la
tte aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un
instant, rampait le long du mur suintant, fut un moment dans la lumire,
et s'approcha de lui  pas de loup.. Il sentit une main qui se posait
sur son bras, et se retourna en tressaillant.... C'tait une des femmes
qui buvaient au bar.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas tu, siffla-t-elle, en approchant de lui
sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous tes
prcipit de chez Daly. Fou que vous tes! Vous auriez d le tuer! Il a
beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!..

--Ce n'tait pas l'homme que je cherchais, rpondit-il, et je n'ai
besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme!
L'homme que je veux tuer a prs de quarante ans. Celui-l tait  peine
un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souill mes mains de son sang.

La femme eut un rire amer....

--A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a prs de
dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis?

--Vous mentez! cria James Vane.

Elle leva les mains au ciel.

--Devant Dieu, je dis la vrit! s'cria-t-elle....

--Devant Dieu!...

--Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de
ceux qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa
belle figure! Il y a prs de dix-huit ans que je l'ai rencontr. Il n'a
pas beaucoup chang depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle
avec un regard mlancolique.

--Vous le jurez?...

--Je le jure, dirent ses lvres en cho. Mais ne me trahissez pas,
gmit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver
un logement cette nuit.

Il la quitta avec un juron, et se prcipita au coin de la rue, mais
Dorian Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme tait partie
aussi....




XVII


Une semaine plus tard, Dorian Gray tait assis dans la serre de Selby
Royal, parlant  la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec son mari, un
homme de soixante ans,  l'air fatigu, tait parmi ses htes. C'tait
l'heure du th, et la douce lumire de la grosse lampe couverte de
dentelle qui reposait sur la table, faisait briller les chines dlicats
et l'argent repouss du service; la duchesse prsidait la rception.

Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, et ses
lvres d'un rouge sanglant riaient  quelque chose que Dorian lui
soufflait. Lord Henry tait tendu sur une chaise d'osier drape de
soie, les regardant. Sur un divan de couleur pche, lady Narborough
feignait d'couter la description que lui faisait le duc du dernier
scarabe brsilien dont il venait d'enrichir sa collection.

Trois jeunes gens en des smokings recherchs offraient des gteaux 
quelques dames. La socit tait compose de douze personnes et l'on en
attendait plusieurs autres pour le jour suivant.

--De quoi parlez-vous? dit lord Henry se penchant vers la table et y
dposant sa tasse. J'espre que Dorian vous fait part de mon plan de
rebaptiser toute chose, Gladys. C'est une ide charmante.

--Mais je n'ai pas besoin d'tre rebaptise, Harry, rpliqua la
duchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis trs satisfaite de mon
nom, et je suis certaine que M. Gray est content du sien.

--Ma chre Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux noms pour
tout au monde; ils sont tous deux parfaits.... Je pensais surtout aux
fleurs.... Hier, je cueillis une orchide pour ma boutonnire. C'tait
une adorable fleur tachete, aussi perverse que les sept pchs
capitaux. Distraitement, je demandais  l'un des jardiniers comment elle
s'appelait. Il me rpondit que c'tait un beau spcimen de
_Robinsoniana_ ou quelque chose d'aussi affreux.... C'est une triste
vrit, mais nous avons perdu la facult de donner de jolis noms aux
objets. Les noms sont tout. Je ne me dispute jamais au sujet des faits;
mon unique querelle est sur les mots: c'est pourquoi je hais le ralisme
vulgaire en littrature. L'homme qui appellerait une bche, une bche,
devrait tre forc d'en porter une; c'est la seule chose qui lui
conviendrait....

--Alors, comment vous appellerons-nous, Harry, demanda-t-elle.

--Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian.

--Je le reconnais  ce trait, s'exclama la duchesse.

--Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s'asseyant dans un fauteuil.
On ne peut se dbarrasser d'une tiquette. Je refuse le titre.

--Les Majests ne peuvent abdiquer, avertirent de jolies lvres.

--Vous voulez que je dfende mon trne, alors?...

--Oui.

--Je dirai les vrits de demain.

--Je prfre les fautes d'aujourd'hui, rpondit la duchesse.

--Vous me dsarmez, Gladys, s'cria-t-il, imitant son opinitret.

--De votre bouclier, Harry, non de votre lance....

--Je ne joute jamais contre la beaut, dit-il avec son inclinaison de
main.

--C'est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beaut trop haut.

--Comment pouvez-vous dire cela? Je crois, je l'avoue, qu'il vaut mieux
tre beau que bon. Mais d'un autre ct, personne n'est plus dispos que
je ne le suis  reconnatre qu'il vaut mieux tre bon que laid.

--La laideur est alors un des sept pchs capitaux, s'cria la duchesse.
Qu'advient-il de votre comparaison sur les orchides?...

--La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, en bonne
Tory, ne devez les msestimer.

--La bire, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notre
Angleterre ce qu'elle est.

--Vous n'aimez donc pas votre pays?

--J'y vis.

--C'est que vous en censurez le meilleur!

--Voudriez-vous que je m'en rapportasse au verdict de l'Europe sur nous?
interrogea-t-il.

--Que dit-elle de nous?

--Que Tartuffe a migr en Angleterre et y a ouvert boutique.

--Est-ce de vous, Harry?

--Je vous le donne.

--Je ne puis m'en servir, c'est trop vrai.

--Vous n'avez rien  craindre; nos compatriotes ne se reconnaissent
jamais dans une description.

--Ils sont pratiques.

--Ils sont plus russ que pratiques. Quand ils tablissent leur grand
livre, ils balancent la stupidit par la fortune et le vice par
l'hypocrisie.

--Cependant, nous avons fait de grandes choses.

--Les grandes choses nous furent imposes, Gladys.

--Nous en avons port le fardeau.

--Pas plus loin que le _Stock Exchange_.

Elle secoua la tte.

--Je crois dans la race, s'cria-t-elle.

--Elle reprsente les survivants de la pousse.

--Elle suit son dveloppement.

--La dcadence m'intresse plus.

--Qu'est-ce que l'Art? demanda-t-elle.

--Une maladie.

--L'Amour?

--Une illusion.

--La religion?

--Une chose qui remplace lgamment la Foi.

--Vous tes un sceptique.

--Jamais! Le scepticisme est le commencement de la Foi.

--Qu'tes-vous?

--Dfinir est limiter.

--Donnez-moi un guide.

--Les fils sont briss. Vous vous perdriez dans le labyrinthe.

--Vous m'garez.... Parlons d'autre chose.

--Notre hte est un sujet dlicieux. Il fut baptis, il y a des ans, le
Prince Charmant.

--Ah! Ne me faites pas souvenir de cela! s'cria Dorian Gray.

--Notre hte est plutt dsagrable ce soir, remarqua avec enjouement
la duchesse. Je crois qu'il pense que Monmouth ne m'a pouse, d'aprs
ses principes scientifiques, que comme le meilleur spcimen qu'il a pu
trouver du papillon moderne.

--J'espre du moins que l'ide ne lui viendra pas de vous transpercer
d'une pingle, duchesse, dit Dorian en souriant.

--Oh! ma femme de chambre s'en charge.... quand je l'ennuie....

--Et comment pouvez-vous l'ennuyer, duchesse?

--Pour les choses les plus triviales, je vous assure. Ordinairement,
parce que j'arrive  neuf heures moins dix et que je lui confie qu'il
faut que je sois habille pour huit heures et demie.

--Quelle erreur de sa part!... Vous devriez la congdier.

--Je n'ose, M. Gray. Pensez donc, elle m'invente des chapeaux. Vous
souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de Lady
Hilstone?.... Vous ne vous en souvenez pas, je le sais, mais c'est
gentil de votre part de faire semblant de vous en souvenir. Eh bien! il
a t fait avec rien; tous les jolis chapeaux sont faits de rien.

--Comme les bonnes rputations, Gladys, interrompit lord Henry....
Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pour tre
populaire, il faut tre mdiocre.

--Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la tte, et les femmes
gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvons supporter les
mdiocrits. Nous autres femmes, comme on dit, aimons avec nos oreilles
comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, si toutefois vous aimez
jamais....

--Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmura Dorian.

--Ah! alors, vous n'avez jamais rellement aim, M. Gray, rpondit la
duchesse sur un ton de moquerie triste.

--Ma chre Gladys, s'cria lord Henry, comment pouvez-vous dire cela? La
passion vit par sa rptition et la rptition convertit en art un
penchant. D'ailleurs, chaque fois qu'on aime c'est la seule fois qu'on
ait jamais aim. La diffrence d'objet n'altre pas la sincrit de la
passion; elle l'intensifie simplement. Nous ne pouvons avoir dans la vie
au plus qu'une grande exprience, et le secret de la vie est de la
reproduire le plus souvent possible.

--Mme quand vous ftes bless par elle, Harry? demanda la duchesse
aprs un silence.

--Surtout quand on fut bless par elle, rpondit lord Henry.

Une curieuse expression dans l'oeil, la duchesse, se tournant, regarda
Dorian Gray:

--Que dites-vous de cela, M. Gray? interrogea-t-elle.

Dorian hsita un instant; il rejeta sa tte en arrire, et riant:

--Je suis toujours d'accord avec Harry, Duchesse.

--Mme quand il a tort?

--Harry n'a jamais tort, Duchesse.

--Et sa philosophie vous rend heureux?

--Je n'ai jamais recherch le bonheur. Qui a besoin du bonheur?... Je
n'ai cherch que le plaisir.

--Et vous l'avez trouv, M. Gray?

--Souvent, trop souvent....

La duchesse soupira....

--Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m'habiller, je ne
la trouverai pas ce soir.

--Laissez-moi vous cueillir quelques orchides, duchesse, s'cria Dorian
en se levant et marchant dans la serre....

--Vous flirtez de trop prs avec lui, dit lord Henry  sa cousine.
Faites attention. Il est fascinant....

--S'il ne l'tait pas, il n'y aurait point de combat.

--Les Grecs affrontent les Grecs, alors?

--Je suis du ct des Troyens; ils combattaient pour une femme.

--Ils furent dfaits....

--Il y a des choses plus tristes que la dfaite, rpondit-elle.

--Vous galopez, les rnes sur le cou....

--C'est l'allure qui nous fait vivre.

--J'crirai cela dans mon journal ce soir.

--Quoi?

--Qu'un enfant brl aime le feu.

--Je ne suis pas mme roussie; mes ailes sont intactes.

--Vous en usez pour tout, except pour la fuite.

--Le courage a pass des hommes aux femmes. C'est une nouvelle
exprience pour nous.

--Vous avez une rivale.

--Qui?

--Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l'adore.

--Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l'antique nous est
fatal,  nous qui sommes romantiques.

--Romantiques! Vous avez toute la mthode de la science.

--Les hommes ont fait notre ducation.

--Mais ne vous ont pas expliques....

--Dcrivez-nous comme sexe, fut le dfi.

--Des sphinges sans secrets.

Elle le regarda, souriante....

--Comme M. Gray est longtemps, dit-elle. Allons l'aider. Je ne lui ai
pas dit la couleur de ma robe.

--Vous devriez assortir votre robe  ses fleurs, Gladys.

--Ce serait une reddition prmature.

--L'Art romantique procde par gradation.

--Je me garderai une occasion de retraite.

--A la manire des Parthes?...

--Ils trouvrent la scurit dans le dsert; je ne pourrais le faire.

--Il n'est pas toujours permis aux femmes de choisir, rpondit-il....

A peine avait-il fini cette menace que du fond de la serre arriva un
gmissement touff, suivi de la chute sourde d'un corps lourd!...
Chacun tressauta. La duchesse restait immobile d'horreur.... Les yeux
remplis de crainte, lord Henry se prcipita parmi les palmes pendantes,
et trouva Dorian Gray gisant la face contre le sol pav de briques,
vanoui, comme mort....

Il fut port dans le salon bleu et dpos sur un sofa. Au bout de
quelques minutes, il revint  lui, et regarda avec une expression
effare....

--Qu'est-il arriv? demanda-t-il. Oh! je me souviens. Suis-je sauf ici,
Harry?...

Un tremblement le prit....

--Mon cher Dorian, rpondit lord Henry, c'est une simple syncope, voil
tout. Vous devez vous tre surmen. Il vaut mieux pour vous que vous ne
veniez pas au dner; je prendrai votre place.

--Non, j'irai dner, dit-il se dressant. J'aime mieux descendre dner.
Je ne veux pas tre seul!

Il alla dans sa chambre et s'y habilla. A table, il eut comme une
sauvage et insouciante gaiet dans les manires; mais de temps  autre,
un frisson de terreur le traversait, alors qu'il revoyait, plaque comme
un blanc mouchoir sur les vitres de la serre, la figure de James Vane,
le guettant!...





XVIII


Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la
journe dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir,
indiffrent  la vie cependant.... La crainte d'tre surveill, chass,
traqu, commenait  le dominer. Il tremblait quand un courant d'air
remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent chassait contre
les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles  ses rsolutions
dissipes,  ses regrets ardents.... Quand il fermait les yeux, il
revoyait la figure du matelot le regardant  travers la vitre embue, et
l'horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur son
coeur!...

Mais peut-tre, tait-ce son esprit troubl qui avait suscit la
vengeance des tnbres, et plac devant ses yeux les hideuses formes du
chtiment. La vie actuelle tait un chaos, mais il y avait quelque chose
de fatalement logique dans l'imagination. C'est l'imagination qui met le
remords  la piste du pch.... C'est l'imagination qui fait que le
crime emporte avec lui d'obscures punitions. Dans le monde commun des
faits, les mchants ne sont pas punis, ni les bons rcompenss; le
succs est donn aux forts, et l'insuccs aux faibles; c'est tout....

D'ailleurs, si quelque tranger avait rd autour de la maison, les
gardiens ou les domestiques l'auraient vu. Si des traces de pas avaient
t releves dans les parterres, les jardiniers en auraient fait la
remarque.... Dcidment c'tait une simple illusion; le frre de Sibyl
Vane n'tait pas revenu pour le tuer. Il tait parti sur son vaisseau
pour sombrer dans quelque mer arctique.... Pour lui, en tout cas, il
tait sauf.... Cet homme ne savait qui il tait, ne pouvait le savoir;
le masque de la jeunesse l'avait sauv.

Et cependant, en supposant mme que ce ne fut qu'une illusion,
n'tait-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de
pareils fantmes, leur donner des formes visibles, et les faire se
mouvoir!... Quelle sorte d'existence serait la sienne si, jours et
nuits, les ombres de son crime le regardaient de tous les coins
silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui soufflant  l'oreille
dans les ftes, rveillant de leurs doigts glacs quand il dormirait!...
A cette pense rampant dans son esprit, il plit, et soudainement l'air
lui parut se refroidir....

Oh! quelle trange heure de folie, celle o il avait tu son ami!
Combien effroyable, la simple remembrance de cette scne! Il la voyait
encore! Chaque dtail hideux lui en revenait, augment d'horreur!...

Hors de la caverne tnbreuse du temps, effrayante et drape d'carlate,
surgissait l'image de son crime!

Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si
son coeur clatait!...

Ce ne fut que le troisime jour qu'il se hasarda  sortir. Il y avait
quelque chose dans l'air clair, charg de senteurs de pin de ce matin
d'hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre;
mais ce n'tait pas seulement les conditions physiques de l'ambiance qui
avaient caus ce changement. Sa propre nature se rvoltait contre cet
excs d'angoisse qui avait cherch  gter,  mutiler la perfection de
son calme; il en est toujours ainsi avec les tempraments subtils et
finement tremps; leurs passions fortes doivent ou plier ou les
meurtrir. Elles tuent l'homme si elles ne meurent pas elles-mmes. Les
chagrins mdiocres et les amours bornes survivent. Les grandes amours
et les vrais chagrins s'anantissent par leur propre plnitude....

Il s'tait convaincu qu'il avait t la victime de son imagination
frappe de terreur, et il songeait  ses terreurs avec compassion et
quelque mpris.

Aprs le djeuner du matin, il se promena prs d'une heure avec la
duchesse dans le jardin, puis ils traversrent le parc en voiture pour
rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, tait rpandu
sur le gazon comme du sable. Le ciel tait une coupe renverse de mtal
bleu. Une lgre couche de glace bordait la surface unie du lac entour
de roseaux....

Au coin d'un bois de sapins, il aperut sir Geoffrey Clouston, le frre
de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tires. Il sauta
 bas de la voiture et aprs avoir dit au groom de reconduire la jument
au chteau, il se dirigea vers ses htes,  travers les branches tombes
et les broussailles rudes.

--Avez-vous fait bonne chasse, Geoffroy? demanda-t-il.

--Pas trs bonne, Dorian.... Les oiseaux sont dans la plaine: je crois
qu'elle sera meilleure aprs le lunch, quand nous avancerons dans les
terres.... Dorian flna  ct de lui.... L'air tait vif et
aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les cris
rauques des rabatteurs clatant de temps  autre, les dtonations aigus
des fusils qui se succdaient, l'intressrent et le remplirent d'un
sentiment de dlicieuse libert. Il fut emport par l'insouciance du
bonheur, par l'indiffrence hautaine de la joie....

Soudain, d'une petite minence gazonne,  vingt pas devant eux, avec
ses oreilles aux pointes noires dresses, et ses longues pattes de
derrire tendues, partit un livre. Il se lana vers un bouquet
d'aulnes. Sir Geoffrey paula son fusil, mais il y avait quelque chose
de si gracieux dans les mouvements de l'animal, que cela ravit Dorian
qui s'cria: Ne tirez pas, Geoffrey! Laissez-le vivre!...

--Quelle sottise, Dorian! dit son compagnon en riant, et comme le livre
bondissait dans le fourr, il tira.... On entendit deux cris, celui du
livre bless, ce qui est affreux, et celui d'un homme mortellement
frapp,--ce qui est autrement horrible!

--Mon Dieu! J'ai atteint un rabatteur, s'exclama sir Geoffrey. Quel ne,
que cet homme qui se met devant les fusils! Cessez de tirer! cria-t-il
de toute la force de ses poumons. Un homme est bless!...

Le garde gnral arriva courant, un bton  la main.

--O, monsieur? cria-t-il, o est-il?

Au mme instant, le feu cessait sur toute la ligne.

--Ici, rpondit furieusement sir Geoffrey, en se prcipitant vers le
fourr. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en arrire?... Vous
m'avez gt ma chasse d'aujourd'hui....

Dorian les regarda entrer dans l'aunaie, cartant les branches.... Au
bout d'un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil.
Il se retourna, terrifi.... Il lui semblait que le malheur le suivait
o il allait.... Il entendit sir Geoffrey demander si l'homme tait
rellement mort, et l'affirmative rponse du garde. Le bois lui parut
soudain hant de figures vivantes; il y entendait comme le bruit d'une
myriade de pieds et un sourd bourdonnement de voix.... Un grand faisan 
gorge dore s'envola dans les branches au-dessus d'eux.

Aprs quelques instants qui lui parurent, dans son tat de trouble,
comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu'une main se posait
sur son paule; il tressaillit et regarda autour de lui....

--Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d'annoncer que la chasse est
close pour aujourd'hui. Ce ne serait pas bien de la continuer.

--Je voudrais qu'elle fut close  jamais, Harry, rpondit-il amrement.
Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme est....

Il ne put achever....

--Je le crains, rpliqua lord Henry. Il a reu la charge entire dans la
poitrine. Il doit tre mort sur le coup. Allons, venez  la maison....

Ils marchrent cte  cte dans la direction de l'avenue pendant prs de
cinquante yards sans se parler.... Enfin Dorian se tourna vers lord
Henry et lui dit avec un soupir profond:

--C'est un mauvais prsage, Harry, un bien mauvais prsage!

--Quoi donc? interrogea lord Henry.... Ah! cet accident, je crois. Mon
cher ami, je n'y puis rien.... C'est la faute de cet homme.... Pourquoi
se mettait-il devant les fusils? a ne nous regarde pas.... C'est
naturellement malheureux pour Geoffrey. Ce n'est pas bon de tirer les
rabatteurs; a fait croire qu'on est un mauvais fusil, et cependant
Geoffrey ne l'est pas, car il tire fort bien.... Mais pourquoi parler de
cela?...

Dorian secoua la tte:

--Mauvais prsage, Harry!... J'ai ide qu'il va arriver quelque chose de
terrible  l'un d'entre nous.... A moi, peut-tre....

Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux....

Lord Henry clata de rire....

--La seule chose terrible au monde est l'ennui, Dorian. C'est le seul
pch pour lequel il n'existe pas de pardon.... Mais probablement, cette
affaire ne nous amnera pas de dsagrments,  moins que les rabatteurs
n'en bavardent en dnant; je leur dfendrai d'en parler.... Quant aux
prsages, a n'existe pas: la destine ne nous envoie pas de hrauts;
elle est trop sage.... ou trop cruelle pour cela. D'ailleurs, que
pourrait-il vous arriver, Dorian?... Vous avez tout ce que dans le monde
un homme peut dsirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son
existence contre la vtre?...

--Il n'est personne avec qui je ne la changerais, Harry.... Ne riez
pas!... Je dis vrai.... Le misrable paysan qui vient de mourir est plus
heureux que moi. Je n'ai point la terreur de la mort. C'est la venue de
la mort qui me terrifie!... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans
l'air lourd autour de moi!... Mon Dieu! Ne voyez-vous pas, derrire ces
arbres, un homme qui me guette, qui m'attend!...

Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante
main gante....

--Oui, dit-il en riant.... Je vois le jardinier qui vous attend. Je
m'imagine qu'il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous
voulez mettre sur la table, ce soir.... Vous tes vraiment nerveux, mon
cher! Il vous faudra voir le mdecin, quand vous retournerez  la
ville.... Dorian eut un soupir de soulagement en voyant s'approcher le
jardinier. L'homme leva son chapeau, regarda hsitant du ct de lord
Henry, et sortit une lettre qu'il tendit  son matre.

--Sa Grce m'a dit d'attendre une rponse, murmura-t-il.

Dorian mit la lettre dans sa poche.

--Dites  Sa Grce, que je rentre, rpondit-il froidement.

L'homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison.

--Comme les femmes aiment  faire les choses dangereuses, remarqua en
riant lord Henry. C'est une des qualits que j'admire le plus en elles.
Une femme flirtera avec n'importe qui au monde, aussi longtemps qu'on la
regardera....

--Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry.... Ainsi, en ce
moment, vous vous garez. J'estime beaucoup la duchesse, mais je ne
l'aime pas.

--Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui
fait que vous tes parfaitement apparis.

--Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n'y a dans nos relations
aucune base scandaleuse.

--La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry,
allumant une cigarette.

--Vous sacrifiez n'importe qui, Harry, pour l'amour d'un pigramme.

--Les gens vont  l'autel de leur propre consentement, fut la rponse.
--Je voudrais aimer! s'cria Dorian Gray avec une intonation
profondment pathtique dans la voix. Mais il me semble que j'ai perdu
la passion et oubli le dsir. Je suis trop concentr en moi-mme. Ma
personnalit m'est devenue un fardeau, j'ai besoin de m'vader, de
voyager, d'oublier. C'est ridicule de ma part d'tre venu ici. Je pense
que je vais envoyer un tlgramme  Harvey pour qu'on prpare le yacht.
Sur un yacht, on est en scurit....

--Contre quoi, Dorian?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le
dire? Vous savez que je vous aiderais.

--Je ne puis vous le dire, Harry, rpondit-il tristement. Et d'ailleurs
ce n'est qu'une lubie de ma part. Ce malheureux accident m'a boulevers.
J'ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne
m'arrive.

--Quelle folie!

--Je l'espre.... mais je ne puis m'empcher d'y penser.... Ah! voici la
duchesse, elle a l'air d'Arthmise dans un costume tailleur.... Vous
voyez que nous revenions, duchesse....

--J'ai appris ce qui est arriv, M. Gray, rpondit-elle. Ce pauvre
Geoffrey est tout  fait contrari.... Il paratrait que vous l'aviez
conjur de ne pas tirer ce livre. C'est curieux!

--Oui, c'est trs curieux. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire cela.
Quelque caprice, je crois; ce livre avait l'air de la plus jolie des
choses vivantes.... Mais je suis fch qu'on vous ait rapport
l'accident. C'est un odieux sujet....

--C'est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n'a aucune valeur
psychologique. Ah! si Geoffrey avait commis cette chose exprs, comme
c'eut t intressant!... J'aimerais connatre quelqu'un qui et commis
un vrai meurtre.

--Que c'est mal  vous de parler ainsi, cria la duchesse. N'est-ce
pas, M. Gray?... Harry!... M. Gray est encore indispos!... Il va se
trouver mal!...

Dorian se redressa avec un effort et sourit.

--Ce n'est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcits;
c'est tout.... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n'ai pas
entendu ce qu'Harry disait.... tait-ce mal? Vous me le direz une autre
fois. Je pense qu'il vaut mieux que j'aille me coucher. Vous m'en
excuserez, n'est-ce pas?...

Ils avaient atteint les marches de l'escalier menant de la serre  la
terrasse. Comme la porte vitre se fermait derrire Dorian, lord Henry
tourna vers la duchesse ses yeux fatigus.

--L'aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.

Elle ne fit pas une immdiate rponse, considrant le paysage....

--Je voudrais bien le savoir...dit-elle enfin.

Il secoua la tte:

--La connaissance en serait fatale. C'est l'incertitude qui vous charme.
La brume rend plus merveilleuses les choses.

--On peut perdre son chemin.

--Tous les chemins mnent au mme point, ma chre Gladys.

--Quel est-il?

--La dsillusion.

--C'est mon dbut dans la vie, soupira-t-elle.

--Il vous vint couronn....

--Je suis fatigu des feuilles de fraisier.

--Elles vous vont bien.

(La feuille de fraisier est l'ornement hraldique, en
Angleterre, des _couronnes_ ducales. (N.D.T.))

--Seulement en public....

--Vous les regretterez.

--Je n'en perdrai pas un ptale.

--Monmouth a des oreilles.

--La vieillesse est dure d'oreille.

--N'a-t-il jamais t jaloux?

--Je voudrais qu'il l'et t.

Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose...

--Que cherchez-vous? demanda-t-elle.

--La mouche de votre fleuret, rpondit-il.... Vous l'avez laisse
tomber.

--J'ai encore le masque, dit-elle en riant.

--Il fait vos yeux plus adorables!

Elle rit  nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs ppins dans un
fruit carlate....

L-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur
dans chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui tait devenue
subitement un fardeau trop lourd  porter. La mort terrible du rabatteur
infortun, tu dans le fourr comme un fauve, lui semblait prfigurer sa
mort. Il s'tait presque trouv mal  ce que lord Henry avait dit, par
hasard, en manire de plaisanterie cynique.

A cinq heures, il sonna son valet et lui donna l'ordre de prparer ses
malles pour l'express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit
heures et demie. Il tait rsolu  ne pas dormir une nuit de plus 
Selby Royal; c'tait un lieu de funbre augure. La Mort y marchait dans
le soleil. Le gazon de la fort avait t tach de sang.

Puis il crivit un mot  lord Henry, lui disant qu'il allait  la ville
consulter un docteur, et le priant de divertir ses invits pendant son
absence. Comme il le mettait dans l'enveloppe, on frappa  la porte, et
son valet vint l'avertir que le garde principal dsirait lui parler....
Il frona les sourcils et mordit ses lvres:

--Faites-le entrer, dit-il aprs un instant d'hsitation. Comme l'homme
entrait, Dorian tira un carnet de chques de son tiroir et l'ouvrant
devant lui:

--Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin,
Thornton, dit-il, en prenant une plume.

--Oui, monsieur, dit le garde-chasse.

--Est-ce que le pauvre garon tait mari? Avait-il de la famille?
demanda Dorian d'un air ennuy. S'il en est ainsi, je ne la laisserai
pas dans le besoin et je leur enverrai l'argent que vous jugerez
ncessaire.

--Nous ne savons qui il est, monsieur. C'est pourquoi j'ai pris la
libert de venir vous voir.

--Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement; que voulez-vous
dire? N'tait-il pas l'un de vos hommes?...

--Non, monsieur; personne ne l'avait jamais vu; il a l'air d'un marin.

La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son coeur avait
soudainement cess de battre.

--Un marin!... clama-t-il. Vous dites un marin?...

--Oui, monsieur.... Il a vraiment l'air de quelqu'un qui a servi dans la
marine. Il est tatou aux deux bras, notamment.

--A-t-on trouv quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers
l'homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant connatre son
nom?...

--Rien qu'un peu d'argent, et un revolver  six coups. Nous n'avons
dcouvert aucun nom.... L'apparence convenable, mais grossire. Une
sorte de matelot, croyons-nous....

Dorian bondit sur ses pieds.... Une esprance terrible le traversa....
Il s'y cramponna follement....

--O est le corps? s'cria-t-il. Vite, je veux le voir!

--Il a t dpos dans une curie vide de la maison de ferme. Les gens
n'aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs maisons. Ils disent
qu'un cadavre apporte le malheur.

--La maison de ferme.... Allez m'y attendre. Dites  un palefrenier de
m'amener un cheval.... Non, n'en faites rien.... J'irai moi-mme aux
curies. a conomisera du temps.

Moins d'un quart d'heure aprs, Dorian Gray descendait au grand galop la
longue avenue; les arbres semblaient passer devant lui comme une
procession spectrale, et des ombres hostiles traversaient son chemin.
Soudain, la jument broncha devant un poteau de barrire et le dsaronna
presque. Il la cingla  l'encolure de sa cravache. Elle fendit l'air
comme une flche; les pierres volaient sous ses sabots....

Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la
cour. Il sauta de la selle et remit les rnes  l'un d'eux. Dans
l'curie la plus carte, une lumire brillait. Quelque chose lui dit
que le corps tait l; il se prcipita vers la porte et mit la main au
loquet....

Il hsita un moment, sentant qu'il tait sur la pente d'une dcouverte
qui referait ou gterait  jamais sa vie.... Puis il poussa la porte et
entra.

Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d'un homme
habill d'une chemise grossire et d'un pantalon bleu. Un mouchoir
tach lui couvrait la face. Une chandelle commune, fiche  ct de lui
dans une bouteille, grsillait....

Dorian Gray frissonna.... Il sentit qu'il ne pourrait pas enlever
lui-mme le mouchoir.... Il dit  un garon de ferme de venir.

--tez cette chose de la figure; je voudrais la voir, fit-il en
s'appuyant au montant de la porte.

Quand le valet et fait ce qu'il lui commandait, il s'avana.... Un cri
de joie jaillit de ses lvres! L'homme qui avait t tu dans le fourr
tait James Vane!...

Il resta encore quelques instants  considrer le cadavre....

Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux taient
pleins de larmes, car il se savait la vie sauve....





XIX


--Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon? s'cria lord Henry,
trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d'eau de
rose. Vous tes absolument parfait. Ne changez pas, de grce....

Dorian Gray hocha la tte:

--Non, Harry. J'ai fait trop de choses abominables dans ma vie; je n'en
veux plus faire. J'ai commenc hier mes bonnes actions.

--O tiez-vous hier?

--A la campagne, Harry.... Je demeurais dans une petite auberge.

--Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut tre bon
 la campagne; on n'y trouve point de tentations.... C'est pourquoi les
gens qui vivent hors de la ville sont absolument inciviliss; la
civilisation n'est d'aucune manire, une chose facile  atteindre. Il
n'y a que deux faons d'y arriver: par la culture ou la corruption. Les
gens de la campagne n'ont aucune occasion d'atteindre l'une ou l'autre;
aussi stagnent-ils....

--La culture ou la corruption, rpta Dorian.... Je les ai un peu
connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent
se trouver runis. Car j'ai un nouvel idal, Harry. Je veux changer; je
pense que je le suis dj.

--Vous ne m'avez pas encore dit quelle tait votre bonne action; ou bien
me disiez-vous que vous en aviez fait plus d'une? demanda son compagnon
pendant qu'il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de
fraises aromatiques, et qu'il la neigeait de sucre en poudre au moyen
d'une cuiller tamise en forme de coquille.

--Je puis vous la dire, Harry. Ce n'est pas une histoire que je
raconterai  tout le monde.... J'ai pargn une femme. Cela semble vain,
mais vous comprendrez ce que je veux dire.... Elle tait trs belle et
ressemblait tonnamment  Sibyl Vane. Je pense que c'est cela qui
m'attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n'est-ce pas? Comme
cela me semble loin!... Hetty n'tait pas de notre classe,
naturellement; c'tait une simple fille de village. Mais je l'aimais
rellement; je suis sr que je l'aimais. Pendant ce merveilleux mois de
mai que nous avons eu, j'avais pris l'habitude d'aller la voir deux ou
trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra dans un petit verger.
Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. Nous
devions partir ensemble ce matin  l'aube.... Soudainement, je me
dcidai  la quitter, la laissant fleur comme je l'avais trouve....

--J'aime  croire que la nouveaut de l'motion doit vous avoir donn
un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. Mais je
puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donn de bons
conseils et...bris son coeur.... C'tait le commencement de votre
rforme?

--Harry, vous tes mchant! Vous ne devriez pas dire ces choses
abominables. Le coeur d'Hetty n'est pas bris; elle pleura, cela
s'entend, et ce fut tout. Mais elle n'est point dshonore; elle peut
vivre, comme Perdita, dans son jardin o poussent la menthe et le souci.

--Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se
renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos manires
sont curieusement enfantines.... Pensez-vous que dsormais, cette jeune
fille se contentera de quelqu'un de son rang. Je suppose qu'elle se
mariera quelque jour  un rude charretier ou  un paysan grossier; le
fait de vous avoir rencontr, de vous avoir aim, lui fera dtester son
mari, et elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire
que j'augure bien de votre grand renoncement.... Pour un dbut, c'est
pauvre.... En outre savez-vous si le corps d'Hetty ne flotte pas 
prsent dans quelque tang de moulin, clair par les toiles, entour
par des nnuphars, comme Ophlie?...

--Je ne veux penser  cela, Harry? Vous vous moquez de tout, et, de
cette faon, vous suggrez les tragdies les plus srieuses.... Je suis
dsol de vous en avertir, mais je ne fais plus attention  ce que vous
me dites. Je sais que j'ai bien fait d'agir ainsi. Pauvre Hetty! Comme
je me rendais  cheval  la ferme, ce matin, j'aperus sa figure blanche
 la fentre, comme un bouquet de jasmin.... Ne parlons plus de cela, et
n'essayez pas de me persuader que la premire bonne action que j'aie
faite depuis des annes, le premier petit sacrifice de moi-mme que je
me connaisse, soit une sorte de pch. J'ai besoin d'tre meilleur. Je
deviens meilleur.... Parlez-moi de vous. Que dit-on  la ville? Je n'ai
pas t au club depuis plusieurs jours.

--On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.

--J'aurais cru qu'on finirait par s'en fatiguer, dit Dorian se versant
un peu de vin, et fronant lgrement les sourcils.

--Mon cher ami, on n'a parl de cela que pendant six semaines, et le
public anglais n'a pas la force de supporter plus d'un sujet de
conversation tous les trois mois. Il a t cependant assez bien partag,
rcemment: il y a eu mon propre divorce, et le suicide d'Alan Campbell;
 prsent, c'est la disparition mystrieuse d'un artiste. On croit 
Scotland-Yard que l'homme  l'ulster gris qui quitta Londres pour Paris,
le neuf novembre, par le train de minuit, tait ce pauvre Basil, et la
police franaise dclare que Basil n'est jamais venu  Paris. J'aime 
penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu'on l'a vu 
San-Francisco. C'est une chose bizarre, mais on voit  San-Francisco
toutes les personnes qu'on croit disparues. Ce doit tre une ville
dlicieuse; elle possde toutes les attractions du monde futur....

--Que pensez-vous qu'il soit arriv  Basil? demanda Dorian levant son
verre de Bourgogne  la lumire et s'merveillant lui-mme du calme avec
lequel il discutait ce sujet.

--Je n'en ai pas la moindre ide. Si Basil veut se cacher, ce n'est
point l mon affaire. S'il est mort.... je n'ai pas besoin d'y penser.
La mort est la seule chose qui m'ait jamais terrifi. Je la hais!...

--Pourquoi, dit paresseusement l'autre.

--Parce que, rpondit lord Henry en passant sous ses narines le treillis
dor d'une bote ouverte de vinaigrette, on survit  tout de nos jours,
except  cela. La mort et la vulgarit sont les deux seules choses au
dix-neuvime sicle que l'on ne peut expliquer.... Allons prendre le
caf dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du Chopin. Le gentleman avec
qui ma femme est partie interprtait Chopin d'une manire exquise....
Pauvre Victoria!.. Je l'aimais beaucoup; la maison est un peu triste
sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise
habitude. Mais on regrette mme la perte de ses mauvaises habitudes;
peut tre est-ce celles-l que l'on regrette le plus; elles sont une
partie essentielle de la personnalit.

Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre
voisine, s'assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires
blancs et noirs des touches. Quand on apporta le caf, il s'arrta, et
regardant lord Henry, lui dit:

--Harry, ne vous est-il jamais venu  l'ide que Basil avait t
assassin?

Lord Henry eut un billement:

--Basil tait trs connu et portait toujours une montre Waterbury....
Pourquoi l'aurait-on assassin? Il n'tait pas assez habile pour avoir
des ennemis; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre; mais
un homme peut peindre comme Velasquez et tre aussi terne que possible.
Basil tait rellement un peu lourdaud.... Il m'intressa une fois,
quand il me confia, il y a des annes, la sauvage adoration qu'il avait
pour vous et que vous tiez le motif dominant de son art.

--J'aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans
la voix. Mais ne dit-on pas qu'il a t assassin?

--Oui, quelques journaux.... Cela ne me semble gure probable. Je sais
qu'il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n'tait pas
homme  les frquenter. Il n'tait pas curieux; c'tait son dfaut
principal.

--Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j'ai assassin Basil?
dit Dorian en l'observant attentivement pendant qu'il parlait.

--Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractre qui ne
vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarit est crime.
a ne vous sirait pas de commettre un meurtre. Je suis dsol de
blesser peut-tre votre vanit en parlant ainsi, mais je vous assure que
c'est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes infrieures;
je ne les blme d'ailleurs nullement. J'imagine que le crime est pour
elles ce que l'art est  nous, simplement une mthode de se procurer
d'extraordinaires sensations.

--Une mthode pour se procurer des sensations? Croyez-vous donc qu'un
homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce mme crime? Ne me
racontez pas cela!...

--Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en
riant lord Henry. C'est l un des plus importants secrets de
l'existence. Je croirais, cependant, que le meurtre est toujours une
faute; on ne doit jamais rien commettre dont on ne puisse causer aprs
dner.... Mais ne parlons plus du pauvre Basil. Je voudrais croire qu'il
a pu avoir une fin aussi romantique que celle que vous supposez; mais je
ne puis.... Il a d tomber d'un omnibus dans la Seine, et le conducteur
n'en a point parl.... Oui, telle a t probablement sa fin.... Je le
vois trs bien sur le dos, gisant sous les eaux vertes avec de lourdes
pniches passant sur lui et de longues herbes dans les cheveux.
Voyez-vous, je ne crois pas qu'il et fait dsormais une belle oeuvre.
Pendant les dix dernires annes, sa peinture s'en allait beaucoup.
Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la chambre, alla
chatouiller la tte d'un curieux perroquet de Java, un gros oiseau au
plumage gris,  la crte et  la queue vertes, qui se balanait sur un
bambou. Comme ses doigts effils le touchaient, il fit se mouvoir la
dartre blanche de ses paupires clignotantes sur ses prunelles
semblables  du verre noir et commena  se dandiner en avant et en
arrire.

--Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa
poche, sa peinture s'en allait tout  fait. Il me semblait avoir perdu
quelque chose. Il avait perdu un idal. Quand vous et lui cessrent
d'tre grands amis, il cessa d'tre un grand artiste. Qu'est-ce qui vous
spara?... Je crois qu'il vous ennuyait. Si cela ft, il ne vous oublia
jamais. C'est une habitude qu'ont tous les fcheux. A propos qu'est donc
devenu cet admirable portrait qu'il avait peint d'aprs vous? Je crois
ne point l'avoir revu depuis qu'il y mit la dernire main. Ah! oui, je
me souviens que vous m'avez dit, il y a des annes, l'avoir envoy 
Selby et qu'il fut gar ou vol en route. Vous ne l'avez jamais
retrouv?... Quel malheur! C'tait vraiment un chef-d'oeuvre! Je me
souviens que je voulais l'acheter. Je voudrais l'avoir achet
maintenant. Il appartenait  la meilleure poque de Basil. Depuis lors,
ses oeuvres montrrent ce curieux mlange de mauvaise peinture et de
bonnes intentions qui fait qu'un homme mrite d'tre appel un
reprsentant de l'art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le
retrouver? Vous auriez d en mettre.

--Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l'ai
jamais aim. Je regrette d'avoir pos pour ce portrait. Le souvenir de
tout cela m'est odieux. Il me remet toujours en mmoire ces vers d'une
pice connue, _Hamlet_, je crois.... Voyons, que disent-ils?...

               Like the painting of a sorrow,
               A face without a heart

              (Comme la peinture d'un chagrin
               Une figure sans coeur)

Oui, c'tait tout  fait cela....

Lord Henry se mit  rire....

--Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c'est son coeur,
rpondit-il s'enfonant dans un fauteuil.

Dorian Gray secoua la tte et plaqua quelques accords sur le piano.
_Like the painting of a sorrow_ rpta-t-il _a face without a
heart_.

L'autre se renversa, le regardant les yeux  demi ferms....

--A propos, Dorian, interrogea-t-il aprs une pose, quel profit y
a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd--comment diable
tait-ce?--sa propre me?

Le piano sonnait faux.... Dorian s'arrta et regardant son ami:

--Pourquoi me demandez-vous cela, Harry?

--Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d'un air surpris, je
vous le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une
rponse. Voil tout. J'tais au Parc dimanche dernier et prs de l'Arche
de Marbre se trouvait un rassemblement de gens mal vtus qui coutaient
quelque vulgaire prdicateur de carrefour. Au moment o je passais,
j'entendis cet homme proposant cette question  son auditoire. Elle me
frappa comme tant assez dramatique. Londres est riche en incidents de
ce genre. Un dimanche humide, un chrtien bizarre en mackintosh, un
cercle de figures blanches et maladives sous un toit ingal de
parapluies ruisselants, une phrase merveilleuse jet au vent comme un
cri par des lvres hystriques, tout cela tait l une chose vraiment
belle dans son genre, et tout  fait suggestive. Je songeais  dire au
prophte que l'art avait une me, mais que l'homme n'en avait pas. Je
crains, cependant, qu'il ne m'et point compris.

--Non, Harry. L'me est une terrible ralit. On peut l'acheter, la
vendre, en trafiquer. On peut l'empoisonner ou la rendre parfaite. Il y
a une me en chacun de nous. Je le sais.

--En tes-vous bien sr, Dorian?

--Absolument sr.

--Ah! alors ce doit tre une illusion. Les choses dont on est absolument
sr, ne sont jamais vraies. C'est la fatalit de la Foi et la leon du
Roman. Comme vous tes grave! Ne soyez pas aussi srieux. Qu'avons-nous
de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre temps? Rien....
Nous sommes dbarrasss de notre croyance  l'me.... Jouez-moi quelque
chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout on jouant, dites-moi tout
bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez avoir quelque
secret. Je n'ai que dix ans de plus que vous et je suis fltri, us,
jauni. Vous tes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n'avez jamais t
plus charmant  voir que ce soir. Vous me rappelez le premier jour que
je vous ai vu. Vous tiez un peu plus joufflu et timide, tout  fait
extraordinaire. Vous avez chang, certes, mais pas en apparence. Je
voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma
jeunesse je ferais tout au monde, except de prendre de l'exercice, de
me lever de bonne heure ou d'tre respectable.... O jeunesse! Rien ne te
vaut! Quelle absurdit de parler de l'ignorance des jeunes gens! Les
seuls hommes dont j'coute les opinions avec respect sont ceux qui sont
plus jeunes que moi. Ils me paraissent marcher devant moi. La vie leur a
rvl ses dernires merveilles. Quant aux vieux, je les contredis
toujours. Je le fais par principe. Si vous leur demandez leur opinion
sur un vnement d'hier, ils vous donnent gravement les opinions
courantes en 1820, alors qu'on portait des bas longs...qu'on croyait 
tout et qu'on ne savait absolument rien. Comme ce morceau que vous
jouez-l est dlicieux! J'imagine que Chopin a d l'crire  Majorque,
pendant que la mer gmissait autour de sa villa et que l'cume sale
claboussait les vitres? C'est exquisment romantique. C'est une grce
vraiment, qu'un art nous soit laiss qui n'est pas un art d'imitation!
Ne vous arrtez pas; j'ai besoin de musique ce soir. Il me semble que
vous tes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous coutant. J'ai
mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n'en avez jamais rien su. Le
drame de la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on ft
jeune. Je suis tonn quelquefois de ma propre sincrit. Ah! Dorian,
que vous tes heureux! Quelle vie exquise que la vtre! Vous avez got
longuement de toutes choses. Vous avez cras les raisins mrs contre
votre palais. Rien ne vous a t cach. Et tout cela vous ft comme le
son d'une musique: vous n'en avez pas t atteint. Vous tes toujours le
mme.

--Je ne suis pas le mme, Harry.

--Si, vous tes le mme. Je me figure ce que sera le restant de vos
jours. Ne le gtez par aucun renoncement. Vous tes  prsent un tre
accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous tes actuellement sans
dfaut.... Ne hochez pas la tte; vous le savez bien. Cependant, ne vous
faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la volont ou les
intentions. C'est une question de nerfs, de fibres, de cellules
lentement labores o se cache la pense et o les passions ont leurs
rves. Vous pouvez vous croire sauv et fort. Mais un ton de couleur
entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum que vous
avez aim et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers d'un
pome oubli qui vous revient en mmoire, une phrase musicale que vous
ne jouez plus, c'est de tout cela, Dorian, je vous assure que dpend
notre existence. Browning l'a crit quelque part, mais nos sens nous le
font imaginer aisment. Il y a des moments o l'odeur du _lilas blanc_
me pntre et o je crois revivre le plus trange mois de toute ma vie.
Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurl contre
nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous
tes le type que notre poque demande et qu'elle craint d'avoir trouv.
Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait: ni model une statue,
ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-mme!... Votre art,
ce fut votre vie. Vous vous tes mis vous-mme en musique. Vos jours
sont vos sonnets.

Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure:

--Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise.... Mais je ne veux plus
vivre cette mme vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses
extravagantes. Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez
tout, je crois bien que vous vous loigneriez de moi. Vous riez? Ne riez
pas....

--Pourquoi vous arrtez-vous de jouer, Dorian? Remettez-vous au piano
et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel
qui monte dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous
jouez, elle va se rapprocher de la terre.... Vous ne voulez pas? Allons
au club, alors. La soire a t charmante, il faut bien la terminer. Il
y a quelqu'un au _White_ qui dsire infiniment faire votre connaissance:
le jeune lord Pool, l'an des fils de Bournemouth. Il copie dj vos
cravates et m'a demand de vous tre prsent. Il est tout  fait
charmant, et me fait presque songer  vous.

--J'espre que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens
fatigu ce soir, Harry; je n'irai pas club. Il est prs de onze heures,
et je dsire me coucher de bonne heure.

--Restez.... Vous n'avez jamais si bien jou que ce soir. Il y avait
dans votre faon de jouer quelque chose de merveilleux. C'tait d'un
sentiment que je n'avais encore jamais entendu.

--C'est parce que je vais devenir bon, rpondit-il souriant. Je suis
dj un peu chang.

--Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons
toujours deux amis.

--Pourtant, vous m'avez un jour empoisonn avec un livre. Je n'oublierai
pas cela.... Harry, promettez-moi de ne plus jamais prter ce livre 
personne. Il est malfaisant.

--Mon cher ami, vous commencez  faire de la morale. Vous allez bientt
devenir comme les convertis et les revivalistes, prvenant tout le monde
contre les pchs dont ils sont eux-mmes fatigus. Vous tes trop
charmant pour faire cela. D'ailleurs, a ne sert  rien. Nous sommes ce
que nous sommes et serons ce que nous pourrons. Quant  tre empoisonn
par un livre, on ne vit jamais rien de pareil. L'art n'a aucune
influence sur les actions; il annihile le dsir d'agir, il est
superbement strile. Les livres que le monde appelle immoraux sont les
livres qui lui montrent sa propre honte. Voil tout. Mais ne discutons
pas de littrature.... Venez demain, je monte  cheval  onze heures.
Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous mnerai ensuite
djeuner chez lady Branksome. C'est une femme charmante, elle dsire
vous consulter sur une tapisserie qu'elle voudrait acheter. Pensez-vous
venir? Ou bien djeunerons-nous avec notre petite duchesse? Elle dit
qu'elle ne vous voit plus. Peut-tre tes-vous fatigu de Gladys? Je le
pensais. Sa manire d'esprit vous donne sur les nerfs.... Dans tous les
cas, soyez ici  onze heures.

--Faut-il vraiment que je vienne, Harry?

--Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu'il n'y a
jamais eu autant de lilas depuis l'anne o j'ai fait votre
connaissance.

--Trs bien, je serai ici  onze heures, dit Dorian. Bonsoir, Harry....

Arriv  la porte, il hsita un moment comme s'il et eu encore quelque
chose  dire. Puis il soupira et sortit....





XX


Il faisait une nuit dlicieuse, si douce, qu'il jeta son pardessus sur
son bras, et ne mit mme pas son foulard autour de son cou. Comme il se
dirigeait vers la maison, fumant sa cigarette, deux jeunes gens en tenue
de soire passrent prs de lui. Il entendit l'un d'eux souffler 
l'autre: C'est Dorian Gray...! Il se remmora sa joie de jadis alors
que les gens se le dsignaient, le regardaient; ou se parlaient de lui.
Il tait fatigu, maintenant, d'entendre prononcer son nom. La moiti du
charme qu'il trouvait au petit village o il avait t si souvent
dernirement, venait de ce que personne ne l'y connaissait.

Il avait souvent dit  l jeune fille dont il s'tait fait aimer qu'il
tait pauvre, et elle l'avait cru; une fois, il lui avait dit qu'il
tait mchant; elle s'tait mise  rire, et lui avait rpondu que les
mchants taient toujours trs vieux et trs laids. Quel joli rire elle
avait. On et dit la chanson d'une grive...! Comme elle tait gracieuse
dans ses robes de cotonnade et ses grande chapeaux. Elle ne savait rien
de la vie, mais elle possdait tout ce que lui, avait perdu.

Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique qui
l'attendait.... Il l'envoya se coucher, se jeta sur le divan de la
bibliothque, et commena  songer  quelques-unes des choses que lord
Henry lui avait dites....

Etait-ce vrai que l'on ne pouvait jamais changer.... Il se sentit un
ardent et sauvage dsir pour la puret sans tache de son
adolescence--son adolescence rose et blanche, comme lord Henry l'avait
une fois appele. Il se rendait compte qu'il avait terni son me,
corrompu son esprit, et qu'il s'tait cr d'horribles remords; qu'il
avait eu sur les autres une dsastreuse influence, et qu'il y avait
trouv une mauvaise joie; que de toutes les vies qui avaient travers la
sienne et qu'il avait souilles, la sienne tait encore la plus belle et
la plus remplie de promesses....

Tout cela tait-il irrparable? N'tait-il plus pour lui,
d'esprance?...

Ah! quel effroyable moment d'orgueil et de passion, celui o il avait
demand que le portrait assumt le poids de ses jours, et qu'il gardt,
lui, la splendeur impollue de l'ternelle jeunesse!

Tout son malheur tait d  cela! N'et-il pas mieux valu que chaque
pch de sa vie apportt avec lui sa rapide et sre punition! Il y a une
purification dans le chtiment. La prire de l'homme  un Dieu juste
devrait-tre, non pas: Pardonnez-nous nos pchs! Mais: Frappez-nous
pour nos iniquits!...

Le miroir curieusement travaill que lord Henry lui avait donn il y
avait si longtemps, reposait sur la table, et les amours d'ivoire
riaient autour comme jadis. Il le prit, ainsi qu'il l'avait fait, cette
nuit d'horreur, alors qu'il avait pour la premire fois, surpris un
changement dans le fatal portrait, et jeta ses regards chargs de
pleurs sur l'ovale poli.

Une fois, quelqu'un qui l'avait terriblement aim, lui avait crit une
lettre dmentielle, finissant par ces mots idoltres: Le monde est
chang parce que vous tes fait d'ivoire et d'or. Les courbes de vos
lvres crivent  nouveau l'histoire!

Cette phrase lui revint en mmoire, et il se la rpta plusieurs fois.

Il prit soudain sa beaut en aversion, et jetant le miroir  terre, il
en crasa les clats sous son talon!... C'tait sa beaut qui l'avait
perdu, cette beaut et cette jeunesse pour lesquelles il avait tant
pri; car sans ces deux choses, sa vie aurait pu ne pas tre tache. Sa
beaut ne lui avait t qu'un masque, sa jeunesse qu'une raillerie.

Qu'tait la jeunesse d'ailleurs? Un instant vert et prmatur, un temps
d'humeurs futiles, de penses maladives.... Pourquoi avait-il voulu
porter sa livre.... La jeunesse l'avait perdu.

Il valait mieux ne pas songer au pass! Rien ne le pouvait changer....
C'tait  lui-mme,  son propre futur, qu'il fallait songer....

James Vane tait couch dans une tombe sans nom au cimetire de Selby;
Alan Campbell s'tait tu une nuit dans son laboratoire, sans rvler le
secret qu'il l'avait forc de connatre; l'motion actuelle souleve
autour de la disparition de Basil Hallward, s'apaiserait bientt: elle
diminuait dj. Il tait parfaitement sauf  prsent.

Ce n'tait pas, en vrit, la mort de Basil Hallward qui l'oppressait;
c'tait la mort vivante de son me.

Basil avait peint le portrait qui avait gt sa vie; il ne pouvait
pardonner cela: c'tait le portrait qui avait tout fait.... Basil lui
avait dit des choses vraiment insupportables qu'il avait d'abord
coutes avec patience. Ce meurtre avait t la folie d'un moment, aprs
tout.... Quant  Alan Campbell, s'il s'tait suicid, c'est qu'il
l'avait bien voulu.... Il n'en tait pas responsable.

Une vie nouvelle...! Voil ce qu'il dsirait; voil ce qu'il
attendait.... Srement elle avait dj commenc! Il venait d'pargner un
tre innocent, il ne tenterait jamais plus l'innocence; il serait
bon....

Comme il pensait  Hetty Merton, il se demanda si le portrait de la
chambre ferme n'avait pas chang. Srement il ne pouvait tre aussi
pouvantable qu'il l'avait t? Peut-tre, si sa vie se purifiait, en
arriverait-il  chasser de sa face tout signe de passion mauvaise!
Peut-tre les signes du mal taient-ils dj partis.... S'il allait s'en
assurer...!

Il prit la lampe sur la table et monta.... Comme il dbarrait la porte,
un sourire de joie traversa sa figure trangement jeune et s'attarda sur
ses lvres.... Oui, il serait bon, et la chose hideuse qu'il cachait 
tous les yeux ne lui serait plus un objet de terreur. Il lui sembla
qu'il tait dj dbarrass de son fardeau.

Il entra tranquillement, fermant la porte derrire lui, comme il avait
accoutum de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le
portrait....

Un cri d'horreur et d'indignation lui chappa.... Il n'apercevait aucun
changement, sinon qu'une lueur de ruse tait dans les yeux, et que la
ride torve de l'hypocrisie s'tait ajoute  la bouche...!

La chose tait encore plus abominable--plus abominable, s'il tait
possible, qu'avant; la tache carlate qui couvrait la main paraissait
plus clatante; le sang nouvellement vers s'y voyait....

Alors, il trembla.... tait-ce simplement la vanit qui avait provoqu
son bon mouvement de tout  l'heure, ou le dsir d'une nouvelle
sensation, comme le lui avait suggr lord Henry, avec un rire moqueur?
Oui, ce besoin de jouer un rle qui nous fait faire des choses plus
belles que nous-mmes? Ou peut-tre, tout ceci ensemble?...

Pourquoi la tache rouge tait-elle plus large qu'autrefois! Elle
semblait s'tre largie comme la plaie d'une horrible maladie sur les
doigts rids!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si
le sang avait dgoutt sur eux! Mme il y avait du sang sur la main qui
n'avait pas tenu le couteau!...

Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser?
C'tait se livrer, et se livrer lui-mme  la mort! Il se mit  rire....
Cette ide tait monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se confessait, qui le
croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassin; tout ce qui
lui avait appartenu tait dtruit; lui-mme l'avait brl.... Le monde
dirait simplement qu'il devenait fou.... On l'enfermerait s'il
persistait dans son histoire.... Cependant son devoir tait de se
confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation
publique.... Il y avait un Dieu qui forait les hommes  dire leurs
pchs sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit, rien
ne pourrait le purifier jusqu' ce qu'il et avou son crime....

Son crime!... Il haussa les paules. La vie de Basil Hallward lut
importait peu; il pensait  Hetty Merton.... Car c'tait un miroir
injuste, ce miroir de son me qu'il contemplait.... Vanit? Curiosit?
Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y
avait lu quelque chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait
le dire? Non, il n'y avait rien de plus.... Par vanit, il l'avait
pargne; par hypocrisie, il avait port le masque de la bont; par
curiosit, il avait essay du renoncement.... Il le reconnaissait
maintenant.

Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours
cras par son pass? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il n'y avait
qu'une preuve  relever contre lui. Cette preuve, c'tait le
portrait!... Il e dtruirait! Pourquoi l'avait-il gard tant
d'annes?... Il s'tait donn le plaisir de surveiller son changement et
sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce plaisir....
Il le tenait veill la nuit.... Quand il partait de chez lui, il tait
rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le voir.
Il avait apport une tristesse mlancolique sur ses passions. Sa simple
souvenance lui avait gt bien des moments de joie. Il lut avait t
comme une conscience. Oui, il avait t la Conscience.... Il le
dtruirait!...

       *       *       *       *       *

Il regarda autour de lui, et aperut le poignard avec lequel il avait
frapp Basil Hallward. Il l'avait nettoy bien des fois, jusqu' ce
qu'il ne fut plus tach. Il brillait.... Comme il avait tu le peintre,
il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il
tuerait le pass, et quand ce pass serait mort, il serait libre!... Il
tuerait le monstrueux portrait de son me, et priv de ses hideux
avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en
frappa le tableau!...

       *       *       *       *       *

Il y eut un grand cri, et une chute!...

Ce cri d'agonie fut si horrible, que les domestiques effars
s'veillrent en sursaut et sortirent de leurs chambres...! Deux
gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square, s'arrtrent et
regardrent la grande maison. Ils marchrent jusqu' ce qu'ils eussent
rencontr un policeman, et le ramenrent avec eux. L'homme sonna
plusieurs fois, mais on ne rpondit pas. Except une lumire  une
fentre des tages suprieurs, la maison tait sombre.... Au bout d'un
instant, il s'en alla, se posta  ct sous une porte cochre, et
attendit.

--A qui est cette maison, constable? demanda le plus g des deux
gentlemen.

--A M. Dorian Gray, Monsieur, rpondit le policeman.

En s'en allant, ils se regardrent l'un l'autre et ricanrent: l'un
d'eux tait l'oncle de sir Henry Ashton....

Dans les communs de la maison, les domestiques  moiti habills, se
parlaient  voix basse; la vieille Mistress Leaf sanglotait en se
tordant les mains; Francis tait ple comme un mort.

Au bout d'un quart d'heure, il monta dans la chambre, avec le cocher et
un des laquais. Ils frapprent sans qu'on leur rpondit. Ils appelrent;
tout tait silencieux. Enfin, aprs avoir essay vainement de forcer la
porte, ils grimprent sur le toit et descendirent par le balcon. Les
fentres cdrent aisment; leurs ferrures taient vieilles....

Quand ils entrrent, ils trouvrent, pendu ou mur, un splendide portrait
de leur matre tel qu'ils l'avaient toujours connu, dans toute la
splendeur de son exquise jeunesse et de sa beaut.

Gisant sur le plancher, tait un homme mort, en habit de soire, un
poignard au coeur!... Son visage tait fltri, rid, repoussant!... Ce
ne fut qu' ses bagues qu'ils purent reconnatre qui il tait....




FIN


Paris, Imp. A. Malverge. 171, rue Saint-Denis.






End of Project Gutenberg's Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY ***

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