Project Gutenberg's Les tribulations d'un chinois en Chine, by Jules Verne

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Title: Les tribulations d'un chinois en Chine

Author: Jules Verne

Release Date: November 26, 2004 [EBook #14162]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne
LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE


(1875)


Table des matires

I OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT
PEU  PEU
II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON
PLUS NETTE
III O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR
LA VILLE DE SHANG-HA
IV DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT
JOURS DE RETARD
V DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS
RECEVOIR
VI QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE
VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE
VIII O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI
ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT
IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE
SURPRENDRA PEUT-TRE PAS LE LECTEUR
X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU
NOUVEAU CLIENT DE LA CENTENAIRE
XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE
L'EMPIRE DU MILIEU
XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT 
L'AVENTURE
XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES
DU CENTENAIRE
XIV O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN
UNE SEULE
XV QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU
LECTEUR
XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR
DE PLUS BELLE
XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
COMPROMISE
XVIII O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE
DE LA SAM-YEP
XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA
SAM-YEP, NI POUR SON QUIPAGE
XX O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES
APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE
EXTRME SATISFACTION
XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE
FAON PEU INATTENDUE!



I
OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT
PEU  PEU

Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'cria l'un des
convives, accoud sur le bras de son sige  dossier de marbre, en
grignotant une racine de nnuphar au sucre.

-- Et du mauvais aussi! rpondit, entre deux quintes de toux, un
autre, que le piquant d'un dlicat aileron de requin avait failli
trangler!

-- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus g, dont le
nez supportait une norme paire de lunettes  larges verres,
montes sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'trangler,
et demain tout passe comme passent les suaves gorges de ce
nectar! C'est la vie, aprs tout!

Et cela dit, cet picurien, d'humeur accommodante, avala un verre
d'un excellent vin tide, dont la lgre vapeur s'chappait
lentement d'une thire de mtal.

Quant  moi, reprit un quatrime convive, l'existence me parait
trs acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen
de ne rien faire!

-- Erreur! riposta le cinquime. Le bonheur est dans l'tude et le
travail. Acqurir la plus grande somme possible de connaissances,
c'est chercher  se rendre heureux!...

-- Et  apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!

-- N'est-ce pas le commencement de la sagesse?

-- Et quelle en est la fin?

-- La sagesse n'a pas de fin! rpondit philosophiquement l'homme
aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction
suprme!

Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement 
l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est--dire
la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la
politesse. Indiffrent et distrait, celui-ci coutait sans rien
dire toute cette dissertation interpocula.

Voyons! Que pense notre hte de ces divagations aprs boire?
Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour
ou contre?

L'amphitryon croquait nonchalamment quelques ppins de pastques;
il se contenta, pour toute rponse, d'avancer ddaigneusement les
lvres, en homme qui semble ne prendre intrt  rien.

Peuh! fit-il.

C'est, par excellence, le mot des indiffrents. Il dit tout et ne
dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous
les dictionnaires du globe. C'est une moue articule.

Les cinq convives que traitait cet ennuy le pressrent alors
d'arguments, chacun en faveur de sa thse. On voulait avoir son
opinion. Il se dfendit d'abord de rpondre, et finit par affirmer
que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'tait une
invention assez insignifiante, peu rjouissante en somme!

Voil bien notre ami!

-- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore
troubl son repos!

-- Et quand il est jeune!

-- Jeune et bien portant!

-- Bien portant et riche!

-- Trs riche!

-- Plus que trs riche!

-- Trop riche peut-tre!

Ces interpellations s'taient croises comme les ptards d'un feu
d'artifice, sans mme amener un sourire sur l'impassible
physionomie de l'amphitryon. Il s'tait content de hausser
lgrement les paules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter,
ft-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas mme
coup les premires pages!

Et, cependant, cet indiffrent comptait trente et un ans au plus,
il se portait  merveille, il possdait une grande fortune, son
esprit n'tait pas sans culture, son intelligence s'levait au-
dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque  tant
d'autres pour tre un des heureux de ce monde! Pourquoi ne
l'tait-il pas?

Pourquoi?

La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant
comme un coryphe du choeur antique: Ami, dit-il, si tu n'es pas
heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a t que
ngatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la sant. Pour en
bien jouir, il faut en avoir t priv quelquefois. Or, tu n'as
jamais t malade... je veux dire: tu n'as jamais t malheureux!
C'est l ce qui manque  ta vie. Qui peut apprcier le bonheur, si
le malheur ne l'a jamais touch, ne ft-ce qu'un instant!

Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe,
levant son verre plein d'un champagne puis aux meilleures
marques: Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hte, dit-
il, et quelques douleurs  sa vie!

Aprs quoi, il vida son verre tout d'un trait.

L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son
apathie habituelle.

O se tenait cette conversation? tait-ce dans une salle  manger
europenne,  Paris,  Londres,  Vienne,  Ptersbourg? Ces six
convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien
ou du Nouveau Monde? Quels taient ces gens qui traitaient ces
questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?

En tout cas, ce n'taient pas des Franais, puisqu'ils ne
parlaient pas politique!

Les six convives taient attabls dans un salon de moyenne
grandeur, luxueusement dcor. A travers le lacis des vitres
bleues ou oranges se glissaient,  cette heure, les derniers
rayons du soleil. Extrieurement  la baie des fentres, la brise
du soir balanait des guirlandes de fleurs naturelles ou
artificielles, et quelques lanternes multicolores mlaient leurs
ples lueurs aux lumires mourantes du jour. Au-dessus, la crte
des baies s'enjolivait d'arabesques dcoupes, enrichies de
sculptures varies, reprsentant des beauts clestes et
terrestres, animaux ou vgtaux d'une faune et d'une flore
fantaisistes.

Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de
larges glaces  double biseau. Au plafond, une punka, agitant
ses ailes de percale peinte rendait supportable la temprature
ambiante.

La table, c'tait un vaste quadrilatre en laque noire. Pas de
nappe  sa surface, qui refltait les nombreuses pices
d'argenterie et de porcelaine comme et fait une tranche du plus
pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrs de papier,
orns de devises, dont chaque invit avait prs de lui une
provision suffisante. Autour de la table se dressaient des siges
 dossiers de marbre, bien prfrables sous cette latitude aux
revers capitonns de l'ameublement moderne.

Quant au service, il tait fait par des jeunes filles, fort
avenantes, dont les cheveux noirs s'entremlaient de lis et de
chrysanthmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade,
coquettement contourns  leurs bras. Souriantes et enjoues,
elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de
l'autre, elles agitaient gracieusement un large ventail, qui
ravivait les courants d'air dplacs par la punka du plafond.

Le repas n'avait rien laiss  dsirer. Qu'imaginer de plus
dlicat que cette cuisine  la fois propre et savante? Le Bignon
de l'endroit, sachant qu'il s'adressait  des connaisseurs,
s'tait surpass dans la confection des cent cinquante plats dont
se composait le menu du dner.

Au dbut et comme entre de jeu, figuraient des gteaux sucrs, du
caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hutres de
Ning-Po. Puis se succdrent,  courts intervalles, des oeufs
pochs de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux
oeufs brouills, des fricasses de ging-seng, des oues
d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des
ttards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragot, des gsiers de
moineau et des yeux de mouton piqus d'une pointe d'ail, des
ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes
d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucres
de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines
d'arachides, amandes sales, mangues savoureuses, fruits du long-
yen  chair blanche, et du lit-chi  pulpe ple, chtaignes
d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service
d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros
de bire, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont
l'invitable riz, pouss entre les lvres des convives  l'aide de
petits btonnets, allait couronner au dessert la savante
ordonnance.

Le moment vint enfin o les jeunes servantes apportrent, non pas
de ces bols  la mode europenne, qui contiennent un liquide
parfum, mais des serviettes imbibes d'eau chaude, que chacun des
convives se passa sur la figure avec la plus extrme satisfaction.

Ce n'tait toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de
farniente, dont la musique allait remplir les instants.

En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans
le salon. Les chanteuses taient jeunes, jolies, de tenue modeste
et dcente. Mais quelle musique et quelle mthode! Des
miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalit,
s'levant en notes aigus jusqu'aux dernires limites de
perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont
les cordes s'enchevtraient dans les fils de l'archet, guitares
recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas
ressemblant  de petits pianos portatifs, ils taient dignes des
chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient  grand fracas.

Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le
programme de son rpertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui
laissait carte blanche, ses musiciens jourent le Bouquet des dix
Fleurs, morceau trs  la mode alors, dont raffolait le beau
monde.

Puis, la troupe chantante et excutante, bien paye d'avance, se
retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire
encore une importante rcolte dans les salons voisins.

Les six convives quittrent alors leur sige, mais uniquement pour
passer d'une table  une autre, -- ce qu'ils firent non sans
grandes crmonies et compliments de toutes sortes.

Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse 
couvercle, agrmente du portrait de Bdhidharama, le clbre
moine bouddhiste, dbout sur son radeau lgendaire. Chacun reut
aussi une pince de th, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau
bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitt.

Quel th! Il n'tait pas  craindre que la maison Gibb-Gibb & Co.,
qui l'avait fourni, l'et falsifi par le mlange malhonnte de
feuilles trangres, ni qu'il et dj subi une premire infusion
et ne ft plus bon qu' balayer les tapis, ni qu'un prparateur
indlicat l'et teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec
le bleu de Prusse!

C'tait le th imprial dans toute sa puret. C'taient ces
feuilles prcieuses semblables  la fleur elle-mme, ces feuilles
de la premire rcolte du mois de mars, qui se fait rarement, car
l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux
mains soigneusement gantes, ont seuls le droit de cueillir!

Un Europen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
clbrer cette boisson, que les six convives humaient  petites
gorges, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en
avaient l'habitude.

C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en taient plus  apprcier
les dlicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne
socit, richement vtus de la han-chaol, lgre chemisette, du
ma-coual, courte tunique, de la haol, longue robe se
boutonnant sur le ct; ayant aux pieds babouches jaunes et
chaussettes piques, aux jambes pantalons de soie que serrait  la
taille une charpe  glands, sur la poitrine le plastron de soie
finement brod, l'ventail  la ceinture, ces aimables personnages
taient ns au pays mme o l'arbre  th donne une fois l'an sa
moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient
des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des
ailerons de requin, ils l'avaient savour comme il le mritait
pour la dlicatesse de ses prparations; mais son menu, qui et
tonn un tranger, n'tait pas pour les surprendre.

En tout cas, ce  quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres,
ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment o
ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait
traits, ce jour-l, ils l'apprirent alors.

Les tasses taient encore pleines. Au moment de vider la sienne
pour la dernire fois, l'indiffrent, s'accoudant sur la table,
les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: Mes amis,
coutez-moi sans rire. Le sort en est jet. Je vais introduire
dans mon existence un lment nouveau, qui en dissipera peut-tre
la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
l'apprendra. Ce dner, auquel je vous ai convis, est mon dner
d'adieu  la vie de garon. Dans quinze jours, je serai mari,
et...

-- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'cria l'optimiste.
Regarde! Les pronostics sont pour toi!

En effet, tandis que les lampes crpitaient en jetant de ples
lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fentres, et
les petites feuilles de th flottaient perpendiculairement dans
les tasses. Autant d'heureux prsages qui ne pouvaient tromper!

Aussi, tous de fliciter leur hte, qui reut ces compliments avec
la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la
personne, destine au rle d'lment nouveau, dont il avait fait
choix, aucun n'eut l'indiscrtion de l'interroger  ce sujet.

Cependant, le philosophe n'avait pas ml sa voix au concert
gnral des flicitations. Les bras croiss, les yeux  demi clos,
un sourire ironique sur les lvres, il ne semblait pas plus
approuver les complimenteurs que le compliment.

Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'paule, et, d'une
voix qui semblait moins calme que d'habitude: Suis-je donc trop
vieux pour me marier? lui demanda-t-il.

-- Non.

-- Trop jeune?

-- Pas davantage.

-- Tu trouves que j'ai tort?

-- Peut-tre!

-- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut
pour me rendre heureux.

-- Je le sais.

-- Eh bien?...

-- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'tre!
S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer  deux, c'est
pire!

-- Je ne serai donc jamais heureux?...

-- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!

-- Le malheur ne peut m'atteindre!

-- Tant pis, car alors tu es incurable!

-- Ah! ces philosophes! s'cria le plus jeune des convives. Il ne
faut pas les couter. Ce sont des machines  thories! Ils en
fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien 
l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je
n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme
disent nos potes, puissent les deux phnix t'apparatre toujours
tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hte!

-- Et moi, rpondit le philosophe, je bois  la prochaine
intervention de quelque divinit protectrice, qui, pour le rendre
heureux, le fasse passer par l'preuve du malheur!

Sur ce toast assez bizarre, les convives se levrent,
rapprochrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au
moment de la lutte; puis, aprs les avoir successivement baisss
et remonts en inclinant la tte, ils prirent cong les uns des
autres.

A la description du salon dans lequel ce repas a t donn, au
menu exotique qui le composait,  l'habillement des convives, 
leur manire de s'exprimer, peut-tre aussi  la singularit de
leurs thories, le lecteur a devin qu'il s'agissait de Chinois,
non de ces Clestials qui semblent avoir t dcolls d'un
paravent ou tre en rupture de potiche, mais de ces modernes
habitants du Cleste Empire, dj europenniss par leurs
tudes, leurs voyages, leurs frquentes communications avec les
civiliss de l'Occident.

En effet, c'tait dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la
rivire des Perles  Canton, que le riche Kin-Fo, accompagn de
l'insparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des
meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrime
classe  bouton bleu, Yin-Pang, riche ngociant en soieries de la
rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettr.

Et cela se passait le vingt-septime jour de la quatrime lune,
pendant la premire de ces cinq veilles, qui se partagent si
potiquement les heures de la nuit chinoise.


II
DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON
PLUS NETTE

Si Kin-Fo avait donn ce dner d'adieu  ses amis de Canton, c'est
que c'tait dans cette capitale de la province de Kouang-Tong
qu'il avait pass une partie de son adolescence. Des nombreux
camarades que doit compter un jeune homme riche et gnreux, les
quatre invits du bateau-fleurs taient les seuls qui lui
restassent  cette poque. Quant aux autres, disperss aux hasards
de la vie, il et vainement cherch  les runir.

Kin-Fo habitait alors Shang-Ha, et, pour faire changer d'air 
son ennui, il tait venu le promener pendant quelques jours 
Canton. Mais, ce soir mme, il devait prendre le steamer qui fait
escale aux points principaux de la cte et revenir tranquillement
 son yamen.

Si Wang avait accompagn Kin-Fo, c'est que le philosophe ne
quittait jamais son lve, auquel les leons ne manquaient pas. A
vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et
de sentences perdues; mais la machine  thories -- ainsi que
l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire.

Kin-Fo tait bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race
tend  se transformer, et qui ne se sont jamais rallis aux
Tartares. On n'et pas rencontr son pareil dans les provinces du
Sud, o les hautes et basses classes se sont plus intimement
mlanges avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son pre ni par
sa mre, dont les familles, depuis la conqute, se tenaient 
l'cart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines.
Grand, bien bti, plutt blanc que jaune, les sourcils tracs en
droite ligne, les yeux disposs suivant l'horizontale et se
relevant  peine vers les tempes, le nez droit, la face non
aplatie, il et t remarqu mme auprs des plus beaux spcimens
des populations de l'Occident.

En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'tait que par son
crne soigneusement ras, son front et son cou sans un poil, sa
magnifique queue, qui, prenant naissance  l'occiput, se droulait
sur son dos comme un serpent de jais. Trs soign de sa personne,
il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa
lvre suprieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-
dessous le point d'orgue de l'criture musicale. Ses ongles
s'allongeaient de plus d'un centimtre, preuve qu'il appartenait
bien  cette catgorie de gens fortuns qui peuvent vivre sans
rien faire. Peut-tre, aussi, la nonchalance de sa dmarche, le
hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore  ce comme il
faut qui se dgageait de toute sa personne.

D'ailleurs Kin-Fo tait n  Pking, avantage dont les Chinois se
montrent trs fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
rpondre: Je suis d'En-Haut!. C'tait  Pking, en effet, que
son pre Tchoung-Hou demeurait au moment de sa naissance, et il
avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer dfinitivement 
Shang-Ha.

Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
possdait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour
le commerce. Pendant les premires annes de sa carrire, tout ce
que produit ce riche territoire si peupl, papiers de Swatow,
soieries de Sou-Tchou, sucres candis de Formose, ths de Hankow
et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province
de Yunanne, tout fut pour lui lment de ngoce et matire 
trafic. Sa principale maison de commerce, son hong tait 
Shang-Ha mais il possdait des comptoirs  Nan-King,  Tien-Tsin,
 Macao,  Hong-Kong. Trs ml au mouvement europen, c'taient
les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'tait
le cble lectrique qui lui donnait le cours des soieries  Lyon
et de l'opium  Calcutta. Aucun de ces agents du progrs, vapeur
ou lectricit, ne le trouvait rfractaire, ainsi que le sont la
plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
gouvernement, dont ce progrs diminue peu  peu le prestige.

Bref, Tchoung-Hou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son
commerce avec l'intrieur de l'Empire que dans ses transactions
avec les maisons portugaises, franaises, anglaises ou amricaines
de Shang-Ha de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment o Kin-Fo
venait au monde, sa fortune dpassait dj quatre cent mille
dollars.

Or, pendant les annes qui suivirent, cette pargne allait tre
double, grce  la cration d'un trafic nouveau, qu'on pourrait
appeler le commerce des coolies du Nouveau Monde.

On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante
et hors de proportion avec l'tendue de ce vaste territoire,
diversement mais potiquement nomm Cleste Empire, Empire du
Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.

On ne l'value pas  moins de trois cent soixante millions
d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la
terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la
Chine, mme avec ses nombreuses rizires, ses immenses cultures de
millet et de bl, ne suffit pas  le nourrir. De l un trop-plein
qui ne demande qu' s'chapper par ces troues que les canons
anglais et franais ont faites aux murailles matrielles et
morales du Cleste Empire.

C'est vers l'Amrique du Nord et principalement sur l'tat de
Californie, que s'est dvers ce trop-plein. Mais cela s'est fait
avec une telle violence, que le Congrs a d prendre des mesures
restrictives contre cette invasion, assez impoliment nomme la
peste jaune. Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions
d'migrants chinois aux tats-Unis n'auraient pas sensiblement
amoindri la Chine, et c'et t l'absorption de la race anglo-
saxonne au profit de la race mongole.

Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste chelle. Ces
coolies, vivant d'une poigne de riz, d'une tasse de th et d'une
pipe de tabac, aptes  tous les mtiers, russirent rapidement au
lac Sal, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'tat de
Californie, o ils abaissrent considrablement le prix de la
main-d'oeuvre.

Des compagnies se formrent donc pour le transport de ces
migrants si peu coteux. On en compta cinq, qui opraient le
racolage dans cinq provinces du Cleste Empire, et une sixime,
fixe  San Francisco. Les premires expdiaient, la dernire
recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la
rexpdiait.

Ceci demande une explication.

Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune
chez les Mlicains, nom qu'ils donnent aux populations des
tats-Unis, mais  une condition, c'est que leurs cadavres seront
fidlement ramens  la terre natale pour y tre enterrs. C'est
une des conditions principales du contrat, une clause sine qua
non, qui oblige les compagnies envers l'migrant, et rien ne
saurait la faire luder.

Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant
de fonds particuliers, est-elle charge de frter les navires 
cadavres, qui repartent  pleines charges de San Francisco pour
Shang-Ha, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle
source de bnfices.

L'habile et entreprenant Tchoung-Hou sentit cela. Au moment o il
mourut, en 1866, il tait directeur de la compagnie de Kouang-
Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse
des Fonds des Morts,  San Francisco.

Ce jour-l, Kin-Fo, n'ayant plus ni pre ni mre, hritait d'une
fortune value  quatre millions de francs place en actions de
la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.

Au moment o il perdit son pre, le jeune hritier, g de dix-
neuf ans, se ft trouv seul, s'il n'et eu Wang, l'insparable
Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.

Or, qu'tait ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen
de Shang-Ha. Il avait t le commensal du pre avant d'tre celui
du fils. Mais d'o venait-il? A quel pass pouvait-on le
rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-
Hou et Kin-Fo auraient seuls pu rpondre.

Et s'ils avaient jug convenable de le faire ce qui n'tait pas
probable, voici ce que l'on et appris: Personne n'ignore que la
Chine est, par excellence, le royaume o les insurrections peuvent
durer pendant bien des annes, et soulever des centaines de mille
hommes.

Or, au XVIIe sicle, la clbre dynastie des Ming, d'origine
chinoise, rgnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en
1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles
qui menaaient la capitale, demanda secours  un roi tartare.

Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les rvolts, profita
de la situation pour renverser celui qui avait implor son aide,
et proclama empereur son propre fils Chun-Tch.

A partir de cette poque, l'autorit tartare fut substitue 
l'autorit chinoise, et le trne occup par des empereurs
mantchoux.

Peu  peu, surtout dans les classes infrieures de la population,
les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du
Nord, la sparation entre Chinois et Tartares se maintint plus
strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus
particulirement au milieu des provinces septentrionales de
l'Empire. L se cantonnrent des irrconciliables, qui restrent
fidles  la dynastie dchue.

Le pre de Kin-Fo tait de ces derniers, et il ne dmentit pas les
traditions de sa famille, qui avait refus de pactiser avec les
Tartares. Un soulvement contre la domination trangre, mme
aprs trois cents ans d'exercice, l'et trouv prt  agir.

Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses
opinions politiques.

Or, en 1860, rgnait encore cet empereur S'Hine-Fong, qui dclara
la guerre  l'Angleterre et  la France, -- guerre termine par le
trait de Pking, le 25 octobre de ladite anne.

Mais, avant cette poque, un formidable soulvement menaait dj
la dynastie rgnante. Les Tchang-Mao ou Ta-ping, les rebelles
aux longs cheveux, s'taient empars de Nan-King en 1853 et de
Shang-Ha en 1855 S'Hine-Fong mort, son jeune fils eut fort 
faire pour repousser les Ta-ping. Sans le vice-roi Li, sans le
prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-tre
n'et-il pu sauver son trne.

C'est que ces Ta-ping, ennemis dclars des Tartares, fortement
organiss pour la rbellion, voulaient remplacer la dynastie des
Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes;
la premire  bannire noire, charge de tuer; la seconde 
bannire rouge, charge d'incendier; la troisime  bannire
jaune, charge de piller; la quatrime  bannire blanche, charge
d'approvisionner les trois autres.

Il y eut d'importantes oprations militaires dans le Kiang-Sou.
Sou-Tchou et Kia-Hing,  cinq lieues de Shang-Ha, tombrent au
pouvoir des rvolts et furent repris, non sans peine, par les
troupes impriales. Shang-Ha, trs menace tait mme attaque,
le 18 aot 1860, au moment o les gnraux Grant et Montauban,
commandant l'arme anglo-franaise, canonnaient les forts du Pe-
Ho.

Or,  cette poque, Tchoung-Hou, le pre de Kin-Fo, occupait une
habitation prs de Shang-Ha, non loin du magnifique pont que les
ingnieurs chinois avaient jet sur la rivire de Sou-Tchou. Ce
soulvement des Ta-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil,
puisqu'il tait principalement dirig contre la dynastie tartare.

Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 aot, aprs que
les rebelles eurent t rejets hors de Shang-Ha, la porte de
l'habitation de Tchoung-Hou s'ouvrit brusquement.

Un fuyard, ayant pu dpister ceux qui le poursuivaient, vint
tomber aux pieds de Tchoung-Hou. Ce malheureux n'avait plus une
arme pour se dfendre. Si celui auquel il venait demander asile le
livrait  la soldatesque impriale, il tait perdu.

Le pre de Kin-Fo n'tait pas homme  trahir un Tai-ping, qui
avait cherch refuge dans sa maison.

Il referma la porte et dit: Je ne veux pas savoir, je ne saurai
jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'o tu viens! Tu es mon
hte, et, par cela seul, en sret chez moi.

Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en
avait  peine la force.

Ton nom? lui demanda Tchoung-Hou.

-- Wang.

C'tait Wang, en effet, sauv par la gnrosit de Tchoung-Hou,
gnrosit qui aurait cot la vie  ce dernier, si l'on avait
souponn qu'il donnt asile  un rebelle. Mais Tchoung-Hou tait
de ces hommes antiques,  qui tout hte est sacr.

Quelques annes aprs, le soulvement des rebelles tait
dfinitivement rprim. En 1864, l'empereur Ta-ping, assig dans
Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des
Impriaux.

Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur.
Jamais il n'eut  rpondre sur son pass.

Personne ne l'interrogea  cet gard. Peut-tre craignait-on d'en
apprendre trop! Les atrocits commises par les rvolts avaient
t, dit-on, pouvantables. Sous quelle bannire avait servi Wang,
la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait
l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
appartenu qu' la colonne de ravitaillement.

Wang, enchant de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal
de cette hospitalire maison. Aprs la mort de Tchoung-Hou, son
fils n'eut garde de se sparer de lui, tant il tait habitu  la
compagnie de cet aimable personnage.

Mais, en vrit,  l'poque o commence cette histoire, qui et
jamais reconnu un ancien Ta-ping, un massacreur, un pillard ou un
incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq
ans, ce moraliste  lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevs
vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de
couleur peu voyante, sa ceinture releve sur la poitrine par un
commencement d'obsit, sa coiffure rgle suivant le dcret
imprial, c'est--dire un chapeau de fourrure aux bords dresss le
long d'une calotte d'o s'chappaient des houppes de filets
rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie,
de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt
mille caractres de l'criture chinoise, d'un lettr du dialecte
suprieur, d'un premier laurat de l'examen des docteurs, ayant le
droit de passer sous la grande porte de Pking, rserve au Fils
du Ciel?

Peut-tre, aprs tout, oubliant un pass plein d'horreur, le
rebelle s'tait-il bonifi au contact de l'honnte Tchoung-Hou,
et avait-il tout doucement bifurqu sur le chemin de la
philosophie spculative! Et voil pourquoi ce soir-l, Kin-Fo et
Wang, qui ne se quittaient jamais, taient ensemble  Canton,
pourquoi, aprs ce dner d'adieu, tous deux s'en allaient par les
quais  la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement
 Shang-Ha.

Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux mme.

Wang, regardant  droite,  gauche, philosophant  la lune, aux
toiles, passait en souriant sous la porte de l'ternelle
Puret, qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte
de l'ternelle joie, dont les battants lui semblaient ouverts
sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre
les tours de la pagode des Cinq Cents Divinits.

Le steamer Perma tait l, sous pression. Kin-Fo et Wang
s'installrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
courant du fleuve des Perles, qui entrane quotidiennement avec la
fange de ses berges des corps de supplicis, imprima au bateau une
extrme vitesse. Le steamer passa comme une flche entre les
ruines laisses  et l par les canons franais, devant la pagode
 neuf tages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, prs de
Whampoa, o mouillent les plus gros btiments, entre les lots et
les estacades de bambous des deux rives.

Les cent cinquante kilomtres, c'est--dire les trois cent
soixante-quinze lis, qui sparent Canton de l'embouchure du
fleuve, furent franchis dans la nuit.

Au lever du soleil, le Perma dpassait la Gueule-du-Tigre, puis
les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'le de Hong-
Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant
dans la brume matinale, et, aprs la plus heureuse des traverses,
Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jauntres du fleuve
Bleu, dbarquaient  Shang-Ha, sur le littoral de la province de
Kiang-Nan.


III
O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA
VILLE DE SHANG-HA

Un proverbe chinois dit: Quand les sabres sont rouills et les
bches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers
pleins. Quand les degrs des temples sont uss par les pas des
fidles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les
mdecins vont  pied et les boulangers  cheval, L'Empire est bien
gouvern. Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement
 tous les tats de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est
un o ce desideratum soit encore loin de se raliser, c'est
prcisment le Cleste Empire. L, ce sont les sabres qui
reluisent et les bches qui se rouillent, les prisons qui
regorgent et les greniers qui se dsemplissent. Les boulangers
chment plus que les mdecins, et, si les pagodes attirent les
fidles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prvenus ni
de plaideurs.

D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrs,
qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de
l'est  l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes
provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la
Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Core, les les Liou-Tchou,
etc., ne peut tre que trs imparfaitement administr. Si les
Chinois s'en doutent bien un peu, les trangers ne se font aucune
illusion  cet gard. Seul, peut-tre, l'empereur, enferm dans
son palais, dont il franchit rarement les portes,  l'abri des
murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, pre et mre de ses
sujets, faisant ou dfaisant les lois  son gr, ayant droit de
vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les
fronts se tranent dans la poussire, trouve que tout est pour le
mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait mme pas essayer
de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe
jamais.

Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut tre
gouvern  l'europenne qu' la chinoise? On serait tent de le
croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Ha, mais en
dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se
maintient dans une sorte d'autonomie trs apprcie.

Shang-Ha, la ville proprement dite, est situe sur la rive gauche
de la petite rivire Houang-Pou, qui, se runissant  angle droit
avec le Wousung, va se mler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et
de l se perd dans la mer jaune.

C'est un ovale, couch du nord au sud, enceint de hautes
murailles, perc de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs.
Rseau inextricable de ruelles dalles, que les balayeuses
mcaniques s'useraient  nettoyer; boutiques sombres sans
devantures ni talages, o fonctionnent des boutiquiers nus
jusqu' la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin,  peine
des cavaliers; quelques temples indignes ou chapelles trangres;
pour toutes promenades, un jardin-th et un champ de parade
assez marcageux, tabli sur un sol de remblai, comblant
d'anciennes rizires et sujet aux manations paludennes; 
travers ces rues, au fond de ces maisons troites, une population
de deux cent mille habitants, telle est cette cit d'une
habitabilit peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande
importance commerciale.

L, en effet, aprs le trait de Nan-King, les trangers eurent
pour la premire fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la
grande porte ouverte, en Chine, au trafic europen. Aussi, en
dehors de Shang-Ha et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il
concd, moyennant une rente annuelle, trois portions de
territoire aux Franais, aux Anglais et aux Amricains, qui sont
au nombre de deux mille environ.

De la concession franaise, il y a peu  dire. C'est la moins
importante. Elle confine presque  l'enceinte nord de la ville, et
s'tend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la spare du
territoire anglais. L s'lvent les glises des lazaristes et des
jsuites, qui possdent aussi,  quatre milles de Shang-Ha, le
collge de Tsikav, o ils forment des bacheliers chinois. Mais
cette petite colonie franaise n'gale pas ses voisines  beaucoup
prs. Des dix maisons de commerce, fondes en 1861, il n'en reste
plus que trois, et le Comptoir d'escompte a mme prfr s'tablir
sur la concession anglaise.

Le territoire amricain occupe la partie en retour sur le Wousung.
Il est spar du territoire anglais par le Sou-Tchou-Creek, que
traverse un pont de bois. L se voient l'htel Astor, l'glise des
Missions; l se creusent les docks installs pour la rparation
des navires europens.

Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans
contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les
quais, maisons  vrandas et  jardins, palais des princes du
commerce, l'Oriental Bank, le hong de la clbre maison Dent
avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des
Jardyne, des Russel et autres grands ngociants, le club Anglais,
le thtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la
bibliothque, tel est l'ensemble de cette riche cration des
Anglo-Saxons, qui a justement mrit le nom de colonie modle.

C'est pourquoi, sur ce territoire privilgi, sous le patronage
d'une administration librale, ne s'tonnera-t-on pas de trouver,
ainsi que le dit M. Lon Rousset, une ville chinoise d'un
caractre tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part
ailleurs.

Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'tranger, arriv par la
route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se
dvelopper au souffle de la mme brise, les trois couleurs
franaises et le yacht du Royaume-Uni, les toiles amricaines
et la croix de Saint-Andr, jaune sur fond vert, de l'Empire des
Fleurs.

Quant aux environs de Shang-Ha, pays plat, sans un arbre, coup
d'troites routes empierres et de sentiers tracs  angles
droits, trou de citernes et d' arroyos distribuant l'eau 
d'immenses rizires, sillonn de canaux portant des jonques qui
drivent au milieu des champs, comme les gribanes  travers les
campagnes de la Hollande, c'tait une sorte de vaste tableau, trs
vert de ton, auquel et manqu son cadre.

Le Perma,  son arrive, avait accost le quai du port indigne,
devant le faubourg Est de Shang-Ha. C'est l que Wang et Kin-Fo
dbarqurent dans l'aprs-midi.

Le va-et-vient des gens affairs tait norme sur la rive,
indescriptible sur la rivire. Les jonques par centaines, les
bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites  la
godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs,
formaient comme une ville flottante, o vivait une population
maritime qu'on ne peut valuer  moins de quarante mille mes, --
population maintenue dans une situation infrieure et dont la
partie aise ne peut s'lever jusqu' la classe des lettrs ou des
mandarins.

Les deux amis s'en allrent en flnant sur le quai, au milieu de
la foule htroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs
d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure,
bonzes, lamas, prtres catholiques, vtus  la chinoise avec queue
et ventail, soldats indignes, ti-paos, les sergents de ville
de l'endroit, et compradores, sortes de commis-courtiers, qui
font les affaires des ngociants europens.

Kin-Fo, son ventail  la main, promenait sur la foule son regard
indiffrent, et ne prenait aucun intrt  ce qui se passait
autour de lui. Ni le son mtallique des piastres mexicaines, ni
celui des tals d'argent, ni celui des sapques de cuivre, que
vendeurs et chalands changeaient avec bruit, n'auraient pu le
distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le
faubourg tout entier.

Wang, lui, avait dploy son vaste parapluie jaune, dcor de
monstres noirs, et, sans cesse orient, comme doit l'tre un
Chinois de race, il cherchait partout matire  quelque
observation.

En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par
hasard,  une douzaine de cages en bambous, o grimaaient des
ttes de criminels, qui avaient t excuts la veille.

Peut-tre, dit-il, y aurait-il mieux  faire que d'abattre des
ttes! Ce serait de les rendre plus solides!

Kin-Fo n'entendit sans doute pas la rflexion de Wang, qui l'et
certainement tonn de la part d'un ancien Ta-ping.

Tous deux continurent  suivre le quai, en tournant les murailles
de la ville chinoise.

A l'extrmit du faubourg, au moment o ils allaient mettre le
pied sur la concession franaise, un indigne, vtu d'une longue
robe bleue, frappant d'un petit bton une corne de buffle qui
rendait un son strident, venait d'attirer la foule.

Un sien-cheng, dit le philosophe.

-- Que nous importe! rpondit Kin-Fo.

-- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
occasion, au moment de te marier!

Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.

Le sien-cheng est une sorte de prophte populaire, qui, pour
quelques sapques, fait mtier de prdire l'avenir. Il n'a
d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un
petit oiseau, cage qu'il accroche  l'un des boutons de sa robe,
et un jeu de soixante-quatre cartes, reprsentant des figures de
dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe,
gnralement superstitieux, ne font point fi des prdictions du
sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au srieux.

Sur un signe de Wang, celui-ci tala  terre un tapis de
cotonnade, y dposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et
le disposa sur le tapis, de manire que les figures fussent
invisibles.

La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit,
choisit une des cartes, et rentra, aprs avoir reu un grain de
riz pour rcompense.

Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme
et une devise, crite en kunanrima, cette langue mandarine du
Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.

Et alors, s'adressant  Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui
prdit ce que ses confrres de tous pays prdisent invariablement
sans se compromettre,  savoir, qu'aprs quelque preuve
prochaine, il jouirait de dix mille annes de bonheur.

Une, rpondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
reste!

Puis, il jeta  terre un tal d'argent, sur lequel le prophte se
prcipita comme un chien affam sur un os  moelle.

De pareilles aubaines ne lui taient pas ordinaires.

Cela fait, Wang et son lve se dirigrent vers la colonie
franaise, le premier songeant  cette prdiction qui s'accordait
avec ses propres thories sur le bonheur, le second sachant bien
qu'aucune preuve ne pouvait l'atteindre.

Ils passrent ainsi devant le consulat de France, remontrent
jusqu'au ponceau jet, sur Yang-King-Pang, traversrent le
ruisseau, prirent obliquement  travers le territoire anglais, de
manire  gagner le quai du port europen.

Midi sonnait alors. Les affaires, trs actives pendant la matine,
cessrent comme par enchantement. La journe commerciale tait
pour ainsi dire termine, et le calme allait succder au
mouvement, mme dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce
rapport.

En ce moment, quelques navires trangers arrivaient au port, la
plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut
bien le dire, sont chargs d'opium. Cette abrutissante substance,
ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre
d'affaires qui dpasse deux cent soixante millions de francs et
rapporte trois cents pour cent de bnfice. En vain le
gouvernement chinois a-t-il voulu empcher l'importation de
l'opium dans le Cleste Empire. La guerre de 1841 et le trait de
Nan-King ont donn libre entre  la marchandise anglaise et gain
de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que,
si le gouvernement de Pking a t jusqu' dicter la peine de
mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
accommodements moyennant finance avec les dpositaires de
l'autorit. On croit mme que le mandarin gouverneur de Shang-Ha
encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur
les agissements de ses administrs.

Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient  cette
dtestable habitude de fumer l'opium, qui dtruit tous les
ressorts de l'organisme et conduit rapidement  la mort.

Aussi, jamais une once de cette substance n'tait-elle entre dans
la riche habitation, o les deux amis arrivaient, une heure aprs
avoir dbarqu sur le quai de Shang-Ha Wang -- ce qui aurait
encore surpris de la part d'un ex-Ta-ping -- n'avait pas manqu
de dire: Peut-tre y aurait-il mieux  faire que d'importer
l'abrutissement  tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la
philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons
philosophes!


IV
DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT
JOURS DE RETARD

Un yamen est un ensemble de constructions varies, ranges suivant
une ligne parallle, qu'une seconde ligne de kiosques et de
pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement,
le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang lev et
appartient  l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches
Clestials d'en possder en toute proprit, et c'tait un de ces
somptueux htels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.

Wang et son lve s'arrtrent  la porte principale, ouverte au
front de la vaste enceinte qui entourait les diverses
constructions du yamen, ses jardins et ses cours.

Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'et t celle
d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occup la premire
place sous l'auvent dcoup et peinturlur de la porte. L, de
nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrs
qui auraient eu  rclamer justice. Mais, au lieu de ce tambour
des plaintes, de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entre du
yamen, et contenaient du th froid, incessamment renouvel par les
soins de l'intendant. Ces jarres taient  la disposition des
passants, gnrosit qui faisait honneur  Kin-Fo. Aussi tait-il
bien vu, comme on dit, de ses voisins de l'Est et de l'Ouest.

A l'arrive du matre, les gens de la maison accoururent  la
porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied,
portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants,
veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la
domesticit chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant.
Une dizaine de coolies, engags au mois pour les gros ouvrages, se
tenaient un peu en arrire.

L'intendant souhaita la bienvenue au matre du logis.

Celui-ci fit  peine un signe de la main et passa rapidement.

Soun? dit-il seulement.

Soun! rpondit Wang en souriant. Si Soun tait l, ce ne serait
plus Soun!

-- O est Soun? rpta Kin-Fo.

L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce
qu'tait devenu Soun.

Or, Soun n'tait rien moins que le premier valet de chambre,
spcialement attach  la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne
pouvait en aucune faon se passer.

Soun tait-il donc un domestique modle? Non.

Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohrent,
maladroit de ses mains et de sa langue, foncirement gourmand,
lgrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-l, mais
fidle, en somme, et le seul, aprs tout, qui et le don
d'mouvoir son matre.

Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fcher contre
Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'tait autant de pris
sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en
mouvement. Un serviteur hyginique, on le voit.

D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques
chinois, venait de lui-mme au-devant de la correction, quand il
l'avait mrite. Son matre ne la lui pargnait pas.

Les coups de rotin pleuvaient sur ses paules, ce dont Soun se
proccupait peu. Mais,  quoi il se montrait infiniment plus
sensible, c'tait aux ablations successives que Kin-Fo faisait
subir  la queue natte qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il
s'agissait de quelque faute grave.

Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient  ce bizarre
appendice. La perte de la queue, c'est la premire punition qu'on
applique aux criminels! C'est un dshonneur pour la vie! Aussi, le
malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'tre condamn 
en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au
service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Cleste
Empire -- mesurait un mtre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il
n'en restait plus que cinquante-sept centimtres.

A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entirement chauve!

Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la
maison, traversrent le jardin, dont les arbres, encaisss pour la
plupart dans des vases en terre cuite, et taills avec un art
surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux
fantastiques. Puis, ils contournrent le bassin, peupl de
gouramis et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait
sous les larges fleurs rouge ple du nelumbo, le plus beau des
nnuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils salurent un
hiroglyphique quadrupde, peint en couleurs violentes sur un mur
ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivrent enfin  la
porte de la principale habitation du yamen.

C'tait une maison compose d'un rez-de-chausse et d'un tage,
leve sur une terrasse  laquelle six gradins de marbre donnaient
accs. Des claies de bambous taient tendues comme des auvents
devant les portes et les fentres, afin de rendre supportable la
temprature dj excessive, en favorisant l'aration intrieure.
Le toit plat contrastait avec le fatage fantaisiste des pavillons
sems  et l dans l'enceinte du yamen, et dont les crneaux, les
tuiles multicolores, les briques dcoupes en fines arabesques,
amusaient le regard.

Au-dedans,  l'exception des chambres spcialement rserves au
logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'taient que salons entours de
cabinets  cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des
guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences
morales dont les Clestials ne sont point avares. Partout, des
siges bizarrement contourns, en terre cuite ou en porcelaine, en
bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins
d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes
aux formes varies, aux verres nuancs de couleurs tendres, et
plus harnaches de glands, de franges et de houppes qu'une mule
espagnole; partout aussi, de ces petites tables  th qu'on
appelle tcha-ki, complment indispensable d'un mobilier chinois.
Quant aux ciselures d'ivoire et d'caille, aux bronzes niells,
aux brle-parfum, aux laques agrmentes de filigranes d'or en
relief, aux jades blanc laiteux et vert meraude, aux vases ronds
ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux
porcelaines plus recherches encore de la dynastie des Yen, aux
maux cloisonns roses et jaunes translucides, dont le secret est
introuvable aujourd'hui, on et, non pas perdu, mais pass des
heures  les compter.

Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise
allie au confort europen.

En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses gots le prouvent -- tait
un homme de progrs. Aucune invention moderne des Occidentaux ne
le trouvait rfractaire  leur importation.

Il appartenait  la catgorie de ces Fils du Ciel, trop rares
encore, que sduisent les sciences physiques et chimiques.

Il n'tait donc pas de ces barbares qui couprent les premiers
fils lectriques que la maison Reynolds voulut tablir jusqu'au
Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrive des
malles anglaises et amricaines, ni de ces mandarins arrirs,
qui, pour ne pas laisser le cble sous-marin de Shang-Ha  Hong-
Kong s'attacher  un point quelconque du territoire, obligrent
les lectriciens  le fixer sur un bateau flottant en pleine
rivire!

Non! Kin-Fo se joignait  ceux de ses compatriotes qui
approuvaient le gouvernement d'avoir fond les arsenaux et les
chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingnieurs franais.
Aussi possdait-il des actions de la compagnie de ces steamers
chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Ha dans un
intrt purement national, et tait-il intress dans ces
btiments  grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou
quatre jours sur la malle anglaise.

On a dit que le progrs matriel s'tait introduit jusque dans son
intrieur. En effet, des appareils tlphoniques mettaient en
communication les divers btiments de son yamen. Des sonnettes
lectriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la
saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus
avis en cela que ses concitoyens, qui glent devant l'tre vide
sous leur quadruple vtement. Il s'clairait au gaz tout comme
l'inspecteur gnral des douanes de Pking, tout comme le
richissime M. Yang, principal propritaire des monts-de-pit de
l'Empire du Milieu! Enfin, ddaignant l'emploi surann de
l'criture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo --
on le verra bientt -- avait adopt le phonographe, rcemment
port par Edison au dernier degr de la perfection.

Ainsi donc, l'lve du philosophe Wang avait, dans la partie
matrielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce
qu'il fallait pour tre heureux! Et il ne l'tait pas! Il avait
Soun pour dtendre son apathie quotidienne, et Soun mme ne
suffisait pas  lui donner le bonheur!

Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'tait jamais
o il aurait d tre, ne se montrait gure! Il devait sans doute
avoir quelque grave faute  se reprocher, quelque grosse
maladresse commise en l'absence de son matre, et s'il ne
craignait pas pour ses paules, habitues au rotin domestique,
tout portait  croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.

Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel
s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix
indiquait une impatience mal contenue.

-- Soun! avait rpt Wang, dont les bons conseils et les
objurgations taient toujours rests sans effet sur l'incorrigible
valet.

-- Que l'on dcouvre Soun et qu'on me l'amne! dit Kin-Fo en
s'adressant  l'intendant, qui mit tout son monde  la recherche
de l'introuvable.

Wang et Kin-Fo restrent seuls.

La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui
rentre  son foyer de prendre quelque repos.

-- Soyons sages! rpondit simplement l'lve de Wang.

Et, aprs avoir serr la main du philosophe, il se dirigea vers
son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.

Kin-Fo, une fois seul, s'tendit sur un de ces moelleux divans de
fabrication europenne, dont un tapissier chinois n'et jamais su
disposer le confortable capitonnage. L, il se prit  songer. Fut-
ce  son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait
faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre,
puisqu'il tait  la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette
gracieuse personne ne demeurait pas  Shang-Ha. Elle habitait
Pking, et Kin-Fo se dit mme qu'il serait convenable de lui
annoncer, en mme temps que son retour  Shang-Ha, son arrive
prochaine dans la capitale du Cleste Empire. Si mme il marquait
un certain dsir, une lgre impatience de la revoir, cela ne
serait pas dplac. Trs certainement, il prouvait une vritable
affection pour elle! Wang le lui avait bien dmontr d'aprs les
plus indiscutables rgles de la logique, et cet lment nouveau
introduit dans son existence pourrait peut-tre en dgager
l'inconnue...c'est--dire le bonheur... qui... que... dont... Kin-
Fo rvait dj les yeux ferms, et il se ft tout doucement
endormi, s'il n'et senti une sorte de chatouillement  sa main
droite.

Instinctivement, ses doigts se refermrent et saisirent un corps
cylindrique lgrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils
avaient certainement l'habitude de manier.

Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'tait un rotin qui s'tait gliss
dans sa main droite, et, en mme temps, ces mots, prononcs d'un
ton rsign, se faisaient entendre: Quand monsieur voudra! Kin-
Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le
rotin correcteur.

Soun tait devant lui,  demi courb, dans la posture d'un
patient, prsentant ses paules. Appuy d'une main sur le tapis de
la chambre, de l'autre il tenait une lettre.

Enfin, te voil! dit Kin-Fo.

-- Ai ai ya! rpondit Soun. Je n'attendais mon matre qu' la
troisime veille! Quand monsieur voudra!

Kin-Fo jeta le rotin  terre. Soun, si jaune qu'il ft
naturellement, parvint cependant  plir!

Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le matre, c'est
que tu mrites mieux que cela! Qu'y a-t-il?

-- Cette lettre!...

-- Parle donc! s'cria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui
prsentait Souri.

-- J'ai bien maladroitement oubli de vous la remettre avant votre
dpart pour Canton!

-- Huit jours de retard, coquin!

-- J'ai eu tort, mon matre!

-- Viens ici!

-- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher!
Ai ai ya! Ce dernier cri tait un cri de dsespoir. Kin-Fo avait
saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affils, il
venait d'en trancher l'extrme bout.

Il faut croire que les pattes repoussrent instantanment au
malencontreux crabe, car il dtala prestement, non sans avoir
ramass sur le tapis le morceau de son prcieux appendice.

De cinquante-sept centimtres, la queue de Soun se trouvait
rduite  cinquante-quatre.

Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'tait rejet sur le divan
et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrive depuis
huit jours. Il n'en voulait  Soun que de sa ngligence, non du
retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intresser?
Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une motion.
Une motion  lui!

Il la regardait donc, mais distraitement.

L'enveloppe, faite d'une toile empese, montrait  l'adresse -- et
au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat,
portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres
de deux et de Six cents.

Cela indiquait qu'elle venait des tats-Unis d'Amrique.

Bon! fit Kin-Fo, en haussant les paules, une lettre de mon
correspondant de San Francisco!

Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.

En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant?

Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient
tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque
Californienne, que ses actions avaient mont de quinze ou vingt
pour cent, que les dividendes  distribuer dpasseraient ceux de
l'anne prcdente, etc.!

Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'taient
vraiment pas pour l'mouvoir!

Toutefois, quelques minutes aprs, Kin-Fo reprit la lettre et en
dchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses
yeux n'en cherchrent d'abord que la signature.

C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut
que me parler d'affaires! A demain les affaires!

Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son
regard fut tout  coup frapp par un mot soulign plusieurs fois
au recto de la deuxime page. C'tait le mot passif, sur lequel
le correspondant de San Francisco avait videmment voulu attirer
l'attention de son client de Shang-Ha.

Kin-Fo reprit alors la lettre  son dbut, et la lut de la
premire  la dernire ligne, non sans un certain sentiment de
curiosit, qui devait surprendre de sa part.

Un instant, ses sourcils se froncrent; mais une sorte de
ddaigneux sourire se dessina sur ses lvres, lorsqu'il eut achev
sa lecture.

Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre,
s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en
communication directe avec Wang. Il porta mme le cornet  sa
bouche, et fut sur le point de faire rsonner le sifflet d'appel;
mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et
revint s'tendre sur le divan.

Peuh! fit-il.

Tout Kin-Fo tait dans ce mot.

Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intresse que moi
dans tout cela!

Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle
tait pose une bote oblongue, prcieusement cisele.

Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrta.

Que me disait sa dernire lettre? murmura-t-il.

Et, au lieu de lever le couvercle de la bote, il poussa un
ressort, fix  l'une des extrmits. Aussitt une voix douce de
se faire entendre!

Mon petit frre an! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur
Mei-houa  la premire lune, comme la fleur de l'abricotier  la
deuxime, comme la fleur du pcher  la troisime! Mon cher coeur,
de pierre prcieuse,  vous mille,  vous dix mille bonjours!...

C'tait la voix d'une jeune femme, dont le phonographe rptait
les tendres paroles.

Pauvre petite soeur cadette! dit Kin-Fo.

Puis, ouvrant la bote, il retira de l'appareil le papier, zbr
de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la
lointaine voix, et le remplaa par un autre.

Le phonographe tait alors perfectionn  un point qu'il suffisait
de parler  voix haute pour que la membrane ft impressionne et
que le rouleau, m par un mouvement d'horlogerie, enregistrt les
paroles sur le papier de l'appareil.

Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours
calme, on n'et pu reconnatre sous quelle impression de joie ou
de tristesse il formulait sa pense.

Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo.
Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le
papier spcial sur lequel l'aiguille, actionne par la membrane,
avait trac des rainures obliques, correspondant aux paroles
prononces; puis, plaant ce papier dans une enveloppe qu'il
cacheta, il crivit de droite  gauche l'adresse que voici:
Madame L-ou, Avenue de Cha-Coua Pking. Un timbre lectrique
fit aussitt accourir celui des domestiques qui tait charg de la
correspondance. Ordre lui fut donn de porter immdiatement cette
lettre  la poste.

Une heure aprs, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses
bras son tchou-fou-jen, sorte d'oreiller de bambou tress, qui
maintient dans les lits chinois une temprature moyenne, trs
apprciable sous ces chaudes latitudes.


V
DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS
RECEVOIR

Tu n'as pas encore de lettre pour moi?

-- Eh! non, madame!

-- Que le temps me parat long, vieille mre!

Ainsi, pour la dixime fois de la journe, parlait la charmante
L-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, 
Pking. La vieille mre qui lui rpondait, et  laquelle elle
donnait cette qualification usite en Chine pour les servantes
d'un ge respectable, c'tait la grognonne et dsagrable Mlle
Nan.

L-ou avait pous  dix-huit ans un lettr de premier grade, qui
collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.

Ce savant avait le double de son ge et mourut trois ans aprs
cette union disproportionne.

La jeune veuve s'tait donc trouve seule au monde, lorsqu'elle
n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage
qu'il fit  Pking, vers cette poque.

Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indiffrent
lve sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout
doucement  l'ide de modifier les conditions de sa vie en
devenant le mari de la jolie veuve.

L-ou ne fut point insensible  la proposition qui lui fut faite.
Et voil comment le mariage, dcid pour la plus grande
satisfaction du philosophe, devait tre clbr ds que Kin-Fo,
aprs avoir pris  Shang-Ha les dispositions ncessaires, serait
de retour  Pking.

Il n'est pas commun, dans le Cleste Empire, que les veuves se
remarient, -- non qu'elles ne le dsirent autant que leurs
similaires des contres occidentales, mais parce que ce dsir
trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception  la rgle,
c'est que Kin-Fo, on le sait, tait un original. L-ou remarie,
il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les pa-lous,
arcs commmoratifs que l'empereur fait quelquefois lever en
l'honneur des femmes clbres par leur fidlit  l'poux dfunt;
telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le
tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras,
la veuve Yen-Tchiang, qui se dfigura en signe de douleur
conjugale. Mais L-ou pensa qu'il y avait mieux  faire de ses
vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obissance, qui est
tout le rle de la femme dans la famille chinoise, renoncer 
parler des choses du dehors, se conformer aux prceptes du livre
Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur
les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considration dont
jouit l'pouse, qui, dans les classes leves, n'est point une
esclave, comme on le croit gnralement. Aussi, L-ou,
intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait 
tenir dans la vie du riche ennuy et se sentant attire vers lui
par le dsir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, tait
toute rsigne  son nouveau sort.

Le savant,  sa mort, avait laiss la jeune veuve dans une
situation de fortune aise, quoique mdiocre. La maison de
l'avenue Cha-Coua tait donc modeste. L'insupportable Nan en
composait tout le domestique, mais L-ou tait faite  ses
regrettables manires, qui ne sont point spciales aux servantes
de l'Empire des Fleurs.

C'tait dans son boudoir que la jeune femme se tenait de
prfrence. L'ameublement en aurait sembl fort simple, n'eussent
t les riches prsents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient
de Shang-Ha. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres
un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait
accapar l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles trs
chinoises,  chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues 
quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se
dployaient, comme de grands papillons aux ailes tendues, des
ventails venus de la clbre cole de Swatow. D'une suspension de
porcelaine s'chappaient d'lgants festons de ces fleurs
artificielles, si admirablement fabriques avec la moelle de
l'Arabia papyrifera de l'le de Formose, et qui rivalisaient
avec les blancs nnuphars, les jaunes chrysanthmes et les lis
rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinires en bois
finement fouill. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous
tresss des fentres ne laissaient passer qu'une lumire adoucie,
et tamisaient, en les grenant pour ainsi dire, les rayons
solaires. Un magnifique cran, fait de grandes plumes d'pervier,
dont les taches, artistement disposes, figuraient une large
pivoine -- cet emblme de la beaut dans l'Empire des Fleurs -,
deux volires en forme de pagode, vritables kalidoscopes des
plus clatants oiseaux de l'Inde, quelques timaols oliens,
dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets
enfin auxquels se rattachait une pense de l'absent, compltaient
la curieuse ornementation de ce boudoir.

Pas encore de lettre, Nan?

-- Eh non! madame! pas encore!

C'tait une charmante jeune femme que cette jeune L-ou.

Jolie, mme pour des yeux europens, blanche et non jaune, elle
avait de doux yeux se relevant  peine vers les tempes, des
cheveux noirs orns de quelques fleurs de pcher fixes par des
pingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils
 peine estomps d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne
mettait ni crpi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues,
ainsi que le font gnralement les beauts du Cleste Empire, ni
rond de carmin sur sa lvre infrieure, ni petite raie verticale
entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour
impriale dpense annuellement pour dix millions de sapques. La
jeune veuve n'avait que faire de ces ingrdients artificiels. Elle
sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, ds lors, pouvait
ddaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de
chez elle.

Quant  la toilette de L-ou, rien de plus simple et de plus
lgant. Une longue robe  quatre fentes, ourle d'un large galon
brod, sous cette robe une jupe plisse,  la taille un plastron
agrment de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattach 
la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de
jolies pantoufles ornes de perles: il n'en fallait pas plus  la
jeune veuve pour tre charmante, si l'on ajoute que ses mains
taient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et ross,
dans de petits tuis d'argent, cisels avec un art exquis.

Et ses pieds? Eh bien, ses pieds taient petits, non par suite de
cette coutume de dformation barbare qui tend heureusement  se
perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode
dure depuis sept cents ans dj, et elle est probablement due 
quelque princesse estropie. Dans son application la plus simple,
oprant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en
laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de
tronc de cne, gne absolument la marche, prdispose  l'anmie et
n'a pas mme pour raison d'tre, comme on a pu le croire, la
jalousie des poux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis
la conqute tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises
sur dix, ayant t soumises ds le premier ge  cette suite
d'oprations douloureuses, qui entranent la dformation du pied.

Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit
encore L-ou. Voyez donc, vieille mre.

-- C'est tout vu! rpondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui
sortit de la chambre en grommelant.

L-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.

C'tait encore penser  Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire
de ces chaussures d'toffe, dont la fabrication est presque
uniquement rserve  la femme dans les mnages chinois,  quelque
classe qu'elle appartienne.

Mais l'ouvrage lui tomba bientt des mains. Elle se leva, prit
dans une bonbonnire deux ou trois pastques, qui craqurent sous
ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code
d'instructions dont toute honnte pouse doit faire sa lecture
habituelle.

De mme que le printemps est pour le travail la saison favorable,
de mme l'aube est le moment le plus propice de la journe.

Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs
du sommeil.

Soignez le mrier et le chanvre.

Filez avec zle la soie et le coton.

La vertu des femmes est dans l'activit et l'conomie.

Les voisins feront votre loge...

Le livre se ferma bientt. La tendre L-ou ne songeait mme pas 
ce qu'elle lisait.

O est-il? se demanda-t-elle. Il a d aller  Canton! Est-il de
retour  Shang-Ha? Quand arrivera-t-il  Pking? La mer lui a-t-
elle t propice? Que la desse Koanine lui vienne en aide!

Ainsi disait l'inquite jeune femme. Puis, ses yeux se portrent
distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille
petits morceaux rapports, une sorte de mosaque d'toffe  la
mode portugaise, o se dessinaient le canard mandarin et sa
famille, symbole de la fidlit.

Enfin elle s'approcha d'une jardinire et cueillit une fleur au
hasard.

Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblme du
printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune
chrysanthme, emblme de l'automne et de la tristesse!

Elle voulut ragir contre l'anxit qui, maintenant, l'envahissait
tout entire. Son luth tait l; ses doigts en firent rsonner les
cordes; ses lvres murmurrent les premires paroles du chant des
Mains-unies, mais elle ne put continuer.

Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je
les lisais, l'me mue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne
s'adressaient qu' mes yeux, c'tait sa voix mme que je pouvais
entendre! L, cet appareil me parlait comme s'il et t prs de
moi!

Et L-ou regardait un phonographe, pos sur un guridon de laque,
en tout semblable  celui dont Kin-Fo se servait  Shang-Ha. Tous
deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutt entendre leurs voix,
malgr la distance qui les sparait... Mais, aujourd'hui encore,
comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait
plus rien des penses de l'absent.

En ce moment, la vieille mre entra.

La voil, votre lettre! dit-elle.

Et Nan sortit, aprs avoir remis  L-ou une enveloppe timbre de
Shang-Ha.

Un sourire se dessina sur les lvres de la jeune femme. Ses yeux
brillrent d'un plus vif clat.

Elle dchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la
contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire...

Ce n'tait point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un
de ces papiers  rainures obliques, qui, ajusts dans l'appareil
phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix
humaine.

Ah! j'aime encore mieux cela! s'cria joyeusement L-ou. je
l'entendrai, au moins!

Le papier fut plac sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement
d'horlogerie fit aussitt tourner, et L-ou, approchant son
oreille, entendit une voix bien connue qui disait: Petite soeur
cadette, la ruine a emport mes richesses comme le vent d'est
emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire
une misrable en l'associant  ma misre! Oubliez celui que dix
mille malheurs ont frapp!

Votre dsespr KIN-FO!

Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amre que l'amre
gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses
dernires esprances avec la fortune de celui qu'elle aimait!
L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'tait-il donc  jamais
envol! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse!
Ah! pauvre L-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont
le fil casse, et qui retombe bris sur le sol!

Nan, appele, entra dans la chambre, haussa les paules et
transporta sa matresse sur son hang! Mais, bien que ce ft un
de ces lits-poles, chauffs artificiellement, combien sa couche
parut froide  l'infortune L-ou! Que les cinq veilles de cette
nuit sans sommeil lui semblrent longues  passer!


VI
QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE

Le lendemain, Kin-Fo, dont le ddain pour les choses de ce monde
ne se dmentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son
pas toujours gal, il descendit la rive droite du Creek. Arriv au
pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec
la concession amricaine, il traversa la rivire et se dirigea
vers une maison d'assez belle apparence, leve entre l'glise des
Missions et le consulat des tats-Unis.

Au fronton de cette maison se dveloppait une large plaque de
cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres
tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.

Capital de garantie: 20 millions de dollars.

Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.

Kin-Fo poussa la porte, que dfendait un second battant capitonn,
et se trouva dans un bureau, divis en deux compartiments par une
simple balustrade  hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des
livres  fermoirs de nickel, une caisse amricaine a secrets se
dfendant d'elle-mme, deux ou trois tables o travaillaient les
commis de l'agence, un secrtaire compliqu, rserv  l'honorable
William J. Bidulph, tel tait l'ameublement de cette pice, qui
semblait appartenir  une maison du Broadway, et non  une
habitation btie sur les bords du Wousung.

William J. Bidulph tait l'agent principal, en Chine, de la
compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le
sige social se trouvait  Chicago. La Centenaire -- un bon titre
et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, trs renomme
aux tats-Unis, possdait des succursales et des reprsentants
dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires normes
et excellentes, grce  ses statuts, trs hardiment et trs
libralement constitus, qui l'autorisaient  assurer tous les
risques.

Aussi, les Clestials commenaient-ils  suivre ce moderne courant
d'ides, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand
nombre de maisons de l'Empire du Milieu taient garanties contre
l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les
combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de
signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'cartelait dj
au fronton des portes shanghaennes, et entre autres, sur les
pilastres du riche yamen de Kin-Fo.

Ce n'tait donc pas dans l'intention de s'assurer contre
l'incendie, que l'lve de Wang venait rendre visite  l'honorable
William J. Bidulph.

Monsieur Bidulph? demanda-t-il en entrant.

William J. Bidulph tait l, en personne comme un photographe
qui opre lui-mme toujours  la disposition du public, -- un
homme de cinquante ans, correctement vtu de noir, en habit, en
cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien
amricain.

A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.

-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Ha.

-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police
numro vingt-sept mille deux cent...

-- Lui-mme.

-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin
de mes services?

-- Je dsirerais vous parler en particulier, rpondit Kin-Fo.

La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant
plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le
chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.

Le riche client fut donc introduit, avec les gards qui lui
taient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, ferm
de doubles portes, o l'on et pu comploter le renversement de la
dynastie des Tsing, sans crainte d'tre entendu des plus fins
tipaos du Cleste Empire.

Monsieur, dit Kin-Fo, ds qu'il se fut assis dans une chaise 
bascule, devant une chemine chauffe au gaz, je dsirerais
traiter avec votre Compagnie, et faire assurer  mon dcs le
paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout  l'heure le
montant.

-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, rien de plus simple.
Deux signatures, la vtre et la mienne, au bas d'une police, et
l'assurance sera faite, aprs quelques formalits prliminaires.
Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc
le dsir de ne mourir qu' un ge trs avanc, dsir bien naturel
d'ailleurs?

-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance
sur la vie indique chez l'assur la crainte qu'une mort trop
prochaine...

-- Oh! monsieur! rpondit William J. Bidulph le plus srieusement
du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de
la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous,
c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon,
mais il est rare que nos assurs ne dpassent pas la centaine...
trs rare... trs rare!... Dans leur intrt, nous devrions leur
arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc,
je vous prviens, monsieur, s'assurer  la Centenaire, c'est la
quasi-certitude d'en devenir un soi-mme!

-- Ah! fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid
William J. Bidulph.

L'agent principal, srieux comme un ministre, n'avait aucunement
l'air de plaisanter.

Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je dsire me faire assurer
pour deux cent mille dollars.

-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars, rpondit
William J. Bidulph.

Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le
fit pas mme sourciller.

Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que
toutes les primes payes, quel qu'en soit le nombre, demeurent
acquises  la Compagnie, si la personne sur la tte de laquelle
repose l'assurance perd la vie par le fait du bnficiaire du
contrat?

-- Je le sais.

-- Et quels risques prtendez-vous assurer, mon cher monsieur?

-- Tous.

-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de sjour
hors des limites du Cleste Empire?

-- Oui.

-- Les risques de condamnation judiciaire?

-- Oui.

-- Les risques de duel?

-- Oui.

-- Les risques de service militaire?

-- Oui.

-- Alors les surprimes seront fort leves?

-- Je paierai ce qu'il faudra.

-- Soit.

-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque trs important,
dont vous ne parlez pas.

-- Lequel?

-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire
l'autorisaient  assurer aussi le suicide?

-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, rpondit William J.
Bidulph, qui se frottait les mains. C'est mme l une source de
superbes bnfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients
sont gnralement des gens qui tiennent  la vie, et que ceux qui,
par une prudence exagre, assurent le suicide, ne se tuent
jamais.

-- N'importe, rpondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je
dsire assurer aussi ce risque.

-- A vos souhaits, mais la prime sera considrable!

-- Je vous rpte que je paierai ce qu'il faudra.

-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en
continuant d'crire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de
suicide...

-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime 
payer? demanda Kin-Fo.

-- Mon cher monsieur, rpondit l'agent principal, nos primes sont
tablies avec une justesse mathmatique, qui est tout  l'honneur
de la Compagnie. Elles ne sont plus bases, comme elles l'taient
autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous
Duvillars?

-- Je ne connais pas Duvillars.

-- Un statisticien remarquable, mais dj ancien... tellement
ancien, mme, qu'il est mort. A l'poque o il tablit ses
fameuses tables, qui servent encore  l'chelle, de primes de la
plupart des compagnies europennes, trs arrires, la moyenne de
la vie tait infrieure  ce qu'elle est prsentement grce au
progrs de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne
plus leve, et par consquent plus favorable  l'assur, qui paie
moins cher et vit plus longtemps...

-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, dsireux
d'arrter le verbeux agent, qui ne ngligeait aucune occasion de
placer ce boniment en faveur de la Centenaire.

-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrtion de
vous demander quel est votre ge?

-- Trente et un ans.

-- Eh bien --  trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer
les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux
quatre-vingt-trois pour cent. Mais,  la Centenaire, ce ne sera
que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital
de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.

-- Et dans les conditions que je dsire? dit Kin-Fo.

-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?...

-- Le suicide surtout.

-- Monsieur, rpondit d'un ton aimable William J. Bidulph, aprs
avoir consult une table imprime  la dernire page de son
carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela  moins de vingt-cinq
pour cent.

-- Ce qui fera?...

-- Cinquante mille dollars.

-- Et comment la prime doit-elle vous tre verse?

-- Tout entire ou fractionne par mois, au gr de l'assur.

-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...

-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils taient
verss aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient
jusqu'au 30 juin de la prsente anne.

-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les
deux premiers mois de la prime.

Et il dposa sur la table une paisse liasse de dollars-papiers
qu'il tira de sa poche.

Bien... monsieur... trs bien! rpondit William J. Bidulph. Mais,
avant de signer la police, il y a une formalit  remplir.

-- Laquelle?

-- Vous devez recevoir la visite du mdecin de la Compagnie.

-- A quel propos cette visite?

-- Afin de constater si vous tes solidement constitu, si vous
n'avez aucune maladie organique qui soit de nature  abrger votre
vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.

-- A quoi bon! puisque j'assure mme le duel et le suicide, fit
observer Kin-Fo.

-- Eh! mon cher monsieur, rpondit William J. Bidulph, toujours
souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous
emporterait dans quelques mois, nous coterait bel et bien deux
cent mille dollars!

-- Mon suicide vous les coterait aussi, je suppose!

-- Cher monsieur, rpondit le gracieux agent principal, en prenant
la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai dj eu l'honneur
de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais
qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas
dfendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande
discrtion!

-- Ah! fit Kin-Fo.

-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de
tous les clients de la Centenaire, ce sont prcisment ceux-l qui
lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous,
pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?

-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?

-- Oh! rpondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de
vivre trs vieux, en sa qualit de client de la Centenaire!

Il n'y avait pas  discuter plus longuement avec l'agent principal
de la clbre compagnie. Il tait tellement sr de ce qu'il
disait!

Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette
assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bnficiaire du
contrat?

-- Il y aura deux bnficiaires, rpondit Kin-Fo.

-- A parts gales?

-- Non,  parts ingales. L'un pour cinquante mille dollars,
l'autre pour cent cinquante mille.

-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur...

-- Wang.

-- Le philosophe Wang?

-- Lui-mme.

-- Et pour les cent cinquante mille?

-- Mme L-ou, de Pking.

-- De Pking, ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire
les noms des ayants droit. Puis il reprit: Quel est l'ge de
Mme L-ou?

-- Vingt et un ans, rpondit Kin-Fo.

-- Oh! fit l'agent, voil une jeune dame qui sera bien vieille,
quand elle touchera le montant du capital assur!

-- Pourquoi, s'il vous plat?

-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur.
Quant au philosophe Wang?...

-- Cinquante-cinq ans!

-- Eh bien, cet aimable homme est sr, lui, de ne jamais rien
toucher!

-- On le verra bien, monsieur!

-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, si j'tais  cinquante-
cinq ans l'hritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir
centenaire, je n'aurais pas la simplicit de compter sur son
hritage.

-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la
porte du cabinet.

-- Bien le vtre! rpondit l'honorable William J. Bidulph, qui
s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.

Le lendemain, le mdecin de la Compagnie avait fait  Kin-Fo la
visite rglementaire. Corps de fer, muscles d'acier, poumons en
soufflets d'orgues, disait le rapport.

Rien ne s'opposait  ce que la Compagnie traitt avec un assur
aussi solidement tabli. La police fut donc signe  cette date
par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du
philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph,
reprsentant de la Compagnie. Ni L-ou ni Wang,  moins de
circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que
Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour o la Centenaire
serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernire
gnrosit de l'ex- millionnaire.


VII
QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE

Quoi qu'et pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la
caisse de la Centenaire tait trs srieusement menace dans ses
fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'tait pas de ceux dont,
rflexion faite, on remet indfiniment l'excution. Compltement
ruin, l'lve de Wang avait formellement rsolu d'en finir avec,
une existence qui, mme au temps de sa richesse, ne lui laissait
que tristesse et ennuis.

La lettre remise par Soun, huit jours aprs son arrive, venait de
San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la
Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se
composait en presque totalit, on le sait, d'actions de cette
banque clbre, si solide jusque-l.

Mais, il n'y avait, pas  douter. Si invraisemblable que pt
paratre cette nouvelle, elle n'tait malheureusement que trop
vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque
Californienne venait d'tre confirme par les journaux arrivs 
Shang-Ha. La faillite avait t prononce, et ruinait Kin-Fo de
fond en comble.

En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-
il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Ha, dont la
vente, presque irralisable, ne lui et, procur que
d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars verss en prime
dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie
des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour mme, lui
fournirent  peine de quoi faire convenablement les choses in
extremis, c'tait maintenant toute sa fortune.

Un Occidental, un Franais, un Anglais et peut-tre pris
philosophiquement cette existence nouvelle et cherch  refaire sa
vie dans le travail.

Un Clestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout
autrement. C'tait la mort volontaire que Kin-Fo, en vritable
Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen
de se tirer d'affaire, et avec cette typique indiffrence qui
caractrise la race jaune.

Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le
possde au plus haut degr. Son indiffrence pour la mort est
vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse.
Condamn, dj entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune
crainte. Les excutions publiques si frquentes, la vue des
horribles supplices que comporte l'chelle pnale dans le Cleste
Empire, ont de bonne heure familiaris les Fils du Ciel avec
l'ide d'abandonner sans regret les choses de ce monde.

Aussi, ne s'tonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette
pense de la mort soit  l'ordre du jour et fasse le sujet de bien
des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus
ordinaires de la vie. Le culte des anctres se retrouve jusque
chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche o l'on n'ait
rserv une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane
misrable o un coin n'ait t gard aux reliques des aeux, dont
la fte se clbre au deuxime mois. Voil pourquoi on trouve,
dans le mme magasin o se vendent des lits d'enfants nouveau-ns
et des corbeilles de mariage, un assortiment vari de cercueils,
qui forment un article courant du commerce chinois.

L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes
proccupations des Clestials. Le mobilier serait incomplet si la
bire manquait  la maison paternelle. Le fils se fait un devoir
de l'offrir de son vivant  son pre.

C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bire est dpose
dans une chambre spciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus
souvent, quand elle a dj reu la dpouille mortelle, elle est
conserve pendant de longues annes avec un soin pieux. En somme,
le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et
contribue  rendre plus troits les liens de la famille.

Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grce  son temprament, devait
envisager avec une parfaite tranquillit la pense de mettre fin 
ses jours. Il avait assur le sort des deux tres auxquels
revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien.
Le suicide ne devait pas mme lui causer un remords. Ce qui est un
crime dans les pays civiliss d'Occident, n'est plus qu'un acte
lgitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre
de l'Asie orientale.

Le parti de Kin-Fo tait donc bien pris, et aucune influence
n'aurait pu le dtourner de mettre son projet  excution, pas
mme l'influence du philosophe Wang.

Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son
lve. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqu qu'une
chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus
endurant pour ses sottises quotidiennes.

Dcidment, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver
un meilleur matre, et, maintenant, sa prcieuse queue frtillait
sur son dos dans une scurit toute nouvelle.

Un dicton chinois dit: Pour tre heureux sur terre, il faut vivre
 Canton et mourir  Liao-Tchou. C'est  Canton, en effet, que
l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est  Liao-Tchou
que se fabriquent les meilleurs cercueils.

Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne
maison, de manire que son dernier lit de repos arrivt  temps.
tre correctement couch pour le suprme sommeil est la constante
proccupation de tout Clestial qui sait vivre.

En mme temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la proprit,
comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et
saisiraient au passage un des sept lments dont se compose une
me chinoise.

On voit que si l'lve du philosophe Wang se montrait indiffrent
aux dtails de la vie, il l'tait moins pour ceux de la mort.

Cela fait, il n'avait plus qu' rdiger le programme de ses
funrailles. Donc, ce jour mme, une belle feuille de ce papier,
dit papier de riz --  la confection duquel le riz est
parfaitement tranger -, reut les dernires volonts de Kin-Fo.

Aprs avoir lgu  la jeune veuve sa maison de Shang-Ha, et 
Wang un portrait de l'empereur Ta-ping, que le philosophe
regardait toujours avec complaisance -- le tout sans prjudice des
capitaux assurs par la Centenaire -, Kin-Fo traa d'une main
ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister 
ses obsques.

D'abord,  dfaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des
amis qu'il avait encore devaient figurer en tte du cortge, tous
vtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Cleste
Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau lev depuis longtemps
dans la campagne de Shang-Ha, se dploierait une double range de
valets d'enterrement, portant diffrents attributs, parasols
bleus, hallebardes, mains de justice, crans de soie, criteaux
avec le dtail de la crmonie, lesdits valets habills d'une
tunique noire  ceinture blanche, et coiffs d'un feutre noir 
aigrette rouge. Derrire le premier groupe d'amis, marcherait un
guide, carlate des pieds  la tte, battant le gong, et prcdant
le portrait du dfunt, couch dans une sorte de chsse richement
dcore. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui
doivent s'vanouir  intervalles rguliers sur des coussins
prpars pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes
gens, abrits sous un dais bleu et or, smerait le chemin de
petits morceaux de papier blanc, percs d'un trou comme des
sapques, et destins  distraire les mauvais esprits qui seraient
tents de se joindre au convoi.

Alors apparatrait le catafalque, norme palanquin tendu d'une
soie violette, brode de dragons d'or, que cinquante valets
porteraient sur leurs paules, au milieu d'un double rang de
bonzes. Les prtres chasubls de robes grises, rouges et jaunes,
rcitant les dernires prires, alterneraient avec le tonnerre des
gongs, le glapissement des fltes et l'clatante fanfare des
trompes longues de six pieds.

A l'arrire, enfin, les voitures de deuil, drapes de blanc,
fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber
les dernires ressources de l'opulent dfunt.

En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.

Bien des enterrements de cette classe circulent dans les rues de
Canton, de Shang-Ha ou de Pking, et les Clestials n'y voient
qu'un hommage naturel rendu  la personne de celui qui n'est plus.

Le 20 octobre, une caisse, expdie de Liao-Tchou, arriva 
l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Ha. Elle
contenait, soigneusement emball, le cercueil command pour la
circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen
n'eut lieu d'tre surpris.

On le rpte, pas un Chinois qui ne tienne  possder de son
vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'ternit.

Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchou, fut
plac dans la chambre des anctres. L, bross, cir, astiqu,
il et attendu longtemps, sans doute, le jour o l'lve du
philosophe Wang l'aurait utilis pour son propre compte... Il n'en
devait pas tre ainsi. Les jours de Kin-Fo taient compts, et
l'heure tait proche, qui devait le relguer dans la catgorie des
aeux de la famille.

En effet, c'tait le soir mme que Kin-Fo avait dfinitivement
rsolu de quitter la vie.

Une lettre de la dsole L-ou arriva dans la journe.

La jeune veuve mettait  la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle
possdait. La fortune n'tait rien pour elle! Elle saurait s'en
passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus!

Ne sauraient-ils tre heureux dans une situation plus modeste?

Cette lettre, empreinte de la plus sincre affection, ne put
modifier les rsolutions de Kin-Fo.

Ma mort seule peut l'enrichir, pensa-t-il.

Restait  dcider o et comment s'accomplirait cet acte suprme.
Kin-Fo prouvait une sorte de plaisir  rgler ces dtails. Il
esprait bien qu'au dernier moment, une motion, si passagre
qu'elle dt tre, lui ferait battre le coeur!

Dans l'enceinte du yamen s'levaient quatre jolis kiosques,
dcors avec toute la fantaisie qui distingue le talent des
ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le
pavillon du Bonheur, o Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de
la Fortune, qu'il ne regardait qu'avec le plus profond ddain;
le pavillon du Plaisir, dont les portes taient depuis longtemps
fermes pour lui; le pavillon de Longue Vie, qu'il avait rsolu
de faire abattre!

Ce fut celui-l que son instinct le porta  choisir. Il rsolut de
s'y enfermer  la nuit tombante. C'est l qu'on le retrouverait le
lendemain, dj heureux dans la mort.

Ce point dcid, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un
japonais, s'trangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,
s'ouvrir les veines dans un bain parfum, comme un picurien de la
Rome antique? Non.

Ces procds auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de
dsobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux
grains d'opium mlang d'un poison subtil devaient suffire  le
faire passer de ce monde  l'autre, sans qu'il en et mme
conscience, emport peut-tre dans un de ces rves qui
transforment le sommeil passager en sommeil ternel.

Le soleil commenait dj  s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo
n'avait plus que quelques heures  vivre. Il voulut revoir, dans
une dernire promenade, la campagne de Shang-Ha et ces rives du
Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promen son ennui.
Seul, sans avoir mme entrevu Wang pendant cette journe, il
quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais
sortir.

Le territoire anglais, le petit pont jet sur le creek, la
concession franaise, furent traverss par lui de ce pas indolent
qu'il n'prouvait mme pas le besoin de presser  cette heure
suprme. Par le quai qui longe le port indigne, il contourna la
muraille de Shang-Ha jusqu' la cathdrale catholique romaine,
dont la coupole domine le faubourg mridional. Alors, il inclina
vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit 
la pagode de Loung-Hao.

C'tait la vaste et plate campagne, se dveloppant jusqu' ces
hauteurs ombrages qui limitent la valle du Min, immenses plaines
marcageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizires. Ici
et l, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques
villages misrables dont les huttes de roseaux taient tapisses
d'une boue jauntre, deux ou trois champs de bl surlevs, pour
tre  l'abri des eaux. Le long des troits sentiers, un grand
nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies,
s'enfuyaient  toutes pattes ou  tire-d'aile, lorsque quelque
passant venait troubler leurs bats.

Cette campagne, richement cultive, dont l'aspect ne pouvait
tonner un indigne, aurait cependant attir l'attention et peut-
tre provoqu la rpulsion d'un tranger.

Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines.
Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts
dfinitivement enterrs, on ne voyait que des piles de botes
oblongues, des pyramides de bires, tages comme les madriers
d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des
villes, n'est qu'un vaste cimetire. Les morts encombrent le
territoire, aussi bien que les vivants. On prtend qu'il est
interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une mme dynastie
occupe le trne du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des
sicles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que
les cadavres, couchs dans leurs bires, celles-ci peintes de
vives couleurs, celles-l sombres et modestes, les unes neuves et
pimpantes, les autres tombant dj en poussire, attendent pendant
des annes le jour de la spulture.

Kin-Fo n'en tait plus  s'tonner de cet tat de choses. Il
allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui.
Deux trangers, vtus  l'europenne, qui l'avaient suivi depuis
sa sortie du yamen, n'attirrent mme pas son attention. Il ne les
vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre
de vue. Ils se tenaient  quelque distance, suivant Kin-Fo quand
celui-ci marchait, s'arrtant ds qu'il suspendait sa marche.
Parfois, ils changeaient entre eux certains regards, deux ou
trois paroles, et, bien certainement, ils taient l pour l'pier.

De taille moyenne, n'ayant pas dpass trente ans, lestes, bien
dcoupls, on et dit deux chiens d'arrt  l'oeil vif, aux jambes
rapides.

Kin-Fo, aprs avoir fait une lieue environ dans la campagne,
revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.

Les deux limiers rebroussrent aussitt chemin.

Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus
misrable aspect, et leur fit l'aumne.

Plus loin, quelques Chinoises chrtiennes -- de celles qui ont t
formes  ce mtier de dvouement par les soeurs de charit
franaises -- croisrent la route. Elles allaient, une hotte sur
le dos, et dans ces hottes rapportaient  la maison des crches,
de pauvres tres abandonns. On les a justement nommes les
chiffonnires d'enfants! Et ces petits malheureux sont-ils autre
chose que des chiffons jets au coin des bornes!

Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.

Les deux trangers parurent assez surpris de cet acte de la part
d'un Clestial.

Le soir tait venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Ha,
reprit la route du quai.

La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants
clataient de toutes parts.

Kin-Fo couta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les
dernires paroles qu'il lui serait donn d'entendre.

Une jeune Tankadre, conduisant son sampan  travers les sombres
eaux de Houang-Pou, chantait ainsi:

Ma barque, aux fraches couleurs,

Est pare

De mille et dix mille fleurs.

Je l'attends, l'me enivre!

Il doit revenir demain.

Dieu bleu veille!

Que ta main

A son retour le protge,

Et fais que son long chemin

S'abrge!

Il reviendra demain! Et moi, o serais-je, demain? pensa Kin-Fo
en secouant la tte.

La jeune Tankadre reprit:

Il est all loin de nous,

J'imagine,

Jusqu'au pays des Mantchoux,

Jusqu'aux murailles de

Chine!

Ah! que mon coeur, souvent,

Tressaillait, lorsque le vent,

Se dchanant, faisait rage,

Et qu'il s'en allait, bravant

L'orage!

Kin-Fo coutait toujours et ne dit rien, cette fois.

La Tankadre finit ainsi:

Qu'as-tu besoin de courir

La fortune?

Loin de moi veux-tu mourir?

Voici la troisime lune!

Viens!

Le bonze nous attend

Pour unir au mme instant

Les deux phnix, nos emblmes!

Viens!

Reviens!

Je t'aime tant,

Et tu m'aimes

Oui! peut-tre! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout
en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie!

Une demi-heure aprs, Kin-Fo rentrait  son habitation.

Les deux trangers, qui l'avaient suivi jusque-l, durent
s'arrter.

Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de Longue Vie,
en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit
salon, doucement clair par la lumire d'une lanterne  verres
dpolis.

Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un
coffret, contenant quelques grains d'opium, mlangs d'un poison
mortel, un en-cas que le riche ennuy avait toujours sous la
main.

Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces
pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs
d'opium, puis il se disposa  l'allumer.

Eh! quoi! dit-il, pas mme une motion, au moment de m'endormir
pour ne plus me rveiller!

Il hsita un instant.

Non! s'cria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le
parquet. Je la veux, cette suprme motion, ne ft-ce que celle de
l'attente!... je la veux! je l'aurai!

Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus press que
d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.


VIII
O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI
ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT

Le philosophe n'tait pas encore couch. tendu sur un divan, il
lisait le dernier numro de la Gazette de Pking.

Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, trs
certainement, le journal adressait quelque compliment  la
dynastie rgnante des Tsing.

Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un
fauteuil, et, sans autre prambule: Wang, dit-il, je viens te
demander un service.

-- Dix mille services! rpondit le philosophe, en laissant tomber
le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et,
quels qu'ils soient, je te les rendrai!

-- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne
peut rendre qu'une fois. Aprs celui-l, Wang, je te tiendrai
quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et
j'ajoute que tu ne devras mme pas attendre un remerciement de ma
part.

-- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te
comprendrait pas. De quoi s'agit-il?

-- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruin.

-- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend
plutt une bonne nouvelle qu'une mauvaise.

-- La lettre que j'ai trouve ici  notre retour de Canton, reprit
Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne tait en
faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui
peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus
rien.

-- Ainsi, demanda Wang, aprs avoir bien regard son lve, ce
n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle?

-- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvret n'effraie aucunement
d'ailleurs.

-- Bien rpondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je
n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines  t'enseigner la
sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que vgt sans got, sans
passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est
chang! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud aprs lui, il
arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons
donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous
l'apprend: Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de
la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est
variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons-
nous?

Et vritablement, Wang, en philosophe pratique, tait prt 
quitter la somptueuse habitation.

Kin-Fo l'arrta.

J'ai dit, reprit-il, que la pauvret ne m'effrayait pas, mais
j'ajoute que c'est parce que je suis dcid  ne point la
supporter.

-- Ah! fit Wang, tu veux donc!...

-- Mourir.

-- Mourir! rpondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est
dcid  en finir avec la vie n'en dit rien  personne.

-- Ce serait dj fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le
cdait pas  celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort
me caust au moins une premire et dernire motion. Or, au moment
d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait
si peu, que j'ai jet le poison, et je suis venu te trouver!

-- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? rpondit Wang en
souriant.

-- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!

-- Pourquoi?

-- Pour me frapper de ta propre main!

A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit mme pas. Mais
Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un clair dans
ses yeux. L'ancien Ta-ping se rveillait-il?

Cette besogne dont son lve allait le charger, ne trouverait-elle
pas en lui une hsitation? Dix-huit annes auraient donc pass sur
sa tte sans touffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse!
Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas mme une
objection! Il accepterait, sans broncher, de le dlivrer de cette
existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le
philosophe!

Mais cet clair s'teignit presque aussitt. Wang reprit sa
physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus srieuse peut-
tre.

Et alors, se rasseyant: C'est l le service que tu me demandes?
dit-il.

-- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que
tu pourrais t'imaginer devoir  Tchoung-Hou et  son fils.

-- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.

-- D'ici au 25 juin, vingt-huitime jour de la sixime lune, tu
entends bien, Wang, jour o finira ma trente et unime anne, --
je dois avoir cess de vivre! Il faut que je tomb frapp par toi,
soit par-devant, soit par-derrire, le jour, la nuit, n'importe
o, n'importe comment, debout, assis, couch, veill, endormi,
par le fer ou par le poison! Il faut qu' chacune des quatre-vingt
mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq
jours encore, j'aie la pense, et, je l'espre, la crainte, que
mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi
ces quatre-vingt mille motions, si bien que, au moment o se
spareront les sept lments de mon me, je puisse m'crier:
Enfin, j'ai donc vcu!

Kin-Fo, contre son habitude, avait parl avec une certaine
animation. On remarquera aussi qu'il avait fix  six jours avant
l'expiration de sa police la limite extrme de son existence.
C'tait agir en homme prudent, car, faute du versement d'une
nouvelle prime, un retard et fait dchoir ses ayants droit du
bnfice de l'assurance.

Le philosophe l'avait cout gravement, jetant  la drobe
quelque rapide regard sur le portrait du roi Ta-ping, qui ornait
sa chambre, portrait dont il devait hriter, -- ce qu'il ignorait
encore.

Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de
me frapper? demanda Kin-Fo.

Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en tait pas  cela prs!

Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les
bannires des Ta-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut,
cependant, puiser toutes les objections avant de s'engager.

Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Matre t'avait
rserves d'atteindre l'extrme vieillesse!

-- J'y renonce.

-- Sans regrets?

-- Sans regrets! rpondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler 
quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter!

Riche, je ne le dsirais pas. Pauvre, je le veux encore moins!

-- Et la jeune veuve de Pking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe:
la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux
coeurs fait cent annes de printemps!...

-- Contre trois cents annes d'automne, d't et d'hiver! rpondit
Kin-Fo, en haussant les paules. Non! L-ou, pauvre, serait
misrable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.

-- Tu as fait cela?

-- Oui, et toi-mme, Wang, tu as cinquante mille dollars placs
sur ma tte.

-- Ah! fit simplement le philosophe, tu as rponse  tout.

-- A tout, mme  une objection que tu ne m'as pas encore faite.

-- Laquelle?

-- Mais... le danger que tu pourrais courir, aprs ma mort, d'tre
poursuivi pour assassinat.

-- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui
se laissent prendre! D'ailleurs, o serait le mrite de te rendre
ce dernier service, si je ne risquais rien!

-- Non pas, Wang! je prfre te donner toute scurit  cet gard.
Personne ne songera  t'inquiter!

Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de
papier, et, d'une criture nette, il traa les lignes suivantes:

C'est volontairement que je me suis donn la mort, par dgot et
lassitude de la vie.

KIN-FO.

Et il remit le papier  Wang.

Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut  voix
haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaa dans un
carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.

Un second clair avait allum son regard.

Tout cela est srieux de ta part? dit-il en regardant fixement
son lve.

-- Trs srieux.

-- Ce ne le sera pas moins de la mienne.

-- J'ai ta parole?

-- Tu l'as.

-- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vcu?...

-- Je ne sais si tu auras vcu dans le sens o tu l'entends,
rpondit gravement le philosophe, mais,  coup sr, tu seras mort!

-- Merci et adieu, Wang.

-- Adieu, Kin-Fo.

Et, l-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du
philosophe.


IX
DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA
PEUT-TRE PAS LE LECTEUR

Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J.
Bidulph aux deux agents qu'il avait spcialement chargs de
surveiller le nouveau client de la Centenaire.

-- Eh bien, rpondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute
une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-
Ha...

-- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe 
se tuer, ajouta Fry.

-- La nuit tait venue, nous l'avons escort jusqu' sa porte...

-- Que nous n'avons pu malheureusement franchir.

-- Et ce matin? demanda William J. Bidulph.

-- Nous avons appris, rpondit Craig, qu'il se portait...

-- Comme le pont de Palikao, ajouta Fry.

Les agents Craig et Fry, deux Amricains pur sang, deux cousins au
service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un tre en
deux personnes. Impossible d'tre plus compltement identifis
l'un  l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les
phrases que celui- l commenait, et rciproquement. Mme cerveau,
mmes penses, mme coeur, mme estomac, mme manire d'agir en
tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes  deux corps
fusionns. En un mot, deux frres Siamois, dont un audacieux
chirurgien aurait tranch la suture.

Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu
pntrer dans la maison?

-- Pas.... dit Craig.

-- Encore, dit Fry.

-- Ce sera difficile, rpondit l'agent principal. Il le faudra
pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner
une prime norme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille
dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-tre plus, si
notre nouveau client renouvelle sa police!

-- Il a un domestique.... dit Craig.

-- Que l'on pourrait peut-tre avoir..., dit Fry.

-- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig.

-- Dans la maison de Shang-Ha! acheva Fry.

-- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique.
Achetez-le. Il doit tre sensible au son des tals. Les tals ne
vous manqueront pas. Lors mme que vous devriez puiser les trois
mille formules de civilits que comporte l'tiquette chinoise,
puisez-les. Vous n'aurez point  regretter vos peines.

-- Ce sera.... dit Craig.

-- Fait, rpondit Fry.

Et voil pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentrent de
se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'tait pas plus homme 
rsister  l'appt sduisant des tals qu' l'offre courtoise de
quelques verres de liqueurs amricaines.

Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intrt 
savoir, ce qui se rduisait  ceci: Kin-Fo avait-il chang quoi
que ce soit  sa manire de vivre?

Non, si ce n'est peut-tre qu'il rudoyait moins son fidle valet,
que les ciseaux chmaient au grand avantage de sa queue, et que le
rotin chatouillait moins souvent ses paules.

Kin-Fo avait-il  sa disposition quelque arme destructive?

Point, car il n'appartenait pas  la respectable catgorie des
amateurs de ces outils meurtriers.

Que mangeait-il  ses repas?

Quelques plats simplement prpars, qui ne rappelaient en rien la
fantaisiste cuisine des Clestials.

A quelle heure se levait-il?

Ds la cinquime veille, au moment o l'aube,  l'appel des coqs,
blanchissait l'horizon.

Se couchait-il de bonne heure?

A la deuxime veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le
faire,  la connaissance de Soun.

Paraissait-il triste, proccup, ennuy, fatigu de la vie?

Ce n'tait point un homme positivement enjou. Oh non!

Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de got
aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indiffrent,
comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.

Enfin, son matre possdait-il quelque substance vnneuse dont il
aurait pu faire emploi?

Il n'en devait plus-avoir, car, le matin mme, on avait jet par
son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules,
qui devaient tre de qualit malfaisante.

En vrit, dans tout ceci, il n'y avait rien qui ft de nature 
alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche
Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang except, ne connaissait la
situation, n'avait paru plus heureux de vivre.

Quoi qu'il en ft, Craig et Fry durent continuer  s'enqurir de
tout ce que faisait leur client,  le suivre dans ses promenades,
car il tait possible qu'il ne voult pas attenter  sa personne
dans sa propre maison.

Ainsi les deux insparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il
de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup 
gagner dans la conversation de gens si aimables.

Ce serait aller trop loin de dire que le hros de cette histoire
tenait plus  la vie depuis qu'il avait rsolu de s'en dfaire.
Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du
moins, les motions ne lui manqurent pas. Il s'tait mis une pe
de Damocls juste au-dessus du crne, et cette pe devait lui
tomber un jour sur la tte.

Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point,
doute, et de l quelques battements du coeur, nouveaux pour lui.

D'ailleurs, depuis l'change de paroles qui s'tait fait entre
eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait
la maison plus frquemment qu'autrefois, ou il restait enferm
dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'tait
pas son rle -, et il ignorait mme  quoi Wang passait son temps.
Peut-tre  prparer quelque embche! Un ancien Ta-ping devait
avoir dans son sac bien des manires d'expdier un homme. De l,
curiosit, et, par suite, nouvel lment d'intrt.

Cependant, le matre et l'lve se rencontraient presque tous les
jours  la mme table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se
faisait  leur situation future d'assassin et d'assassin. Ils
causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus
srieux que d'habitude, dtournant ses yeux, que cachait
imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait gure 
dissimuler une constante proccupation. Lui, de si bonne humeur,
tait devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il tait.
Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe dou d'un bon
estomac, les mets dlicats ne le tentaient plus, et le vin de
Chao-Chigne le laissait rveur.

En tout cas, Kin-Fo le mettait bien  son aise. Il gotait le
premier  tous les mets et se croyait oblig  ne rien laisser
desservir, sans y avoir au moins touch. Il suivait de l que Kin-
Fo mangeait plus qu' l'ordinaire, que son palais blas retrouvait
quelques sensations, qu'il dnait de fort bon apptit et digrait
remarquablement. Dcidment, le poison ne devait pas tre l'arme
choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa
victime ne devait rien ngliger.

Du reste, toute facilit tait donne  Wang pour accomplir son
oeuvre. La porte de la chambre  coucher de Kin-Fo demeurait
toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le
frapper dormant ou veill.

Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main ft rapide et
l'atteignt au coeur.

Mais Kin-Fo en fut pour ses motions, et, mme, aprs les
premires nuits, il s'tait si bien habitu  attendre le coup
fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se rveillait chaque
matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.

Alors la pense lui vint qu'il rpugnait peut-tre  Wang de le
frapper dans cette maison, o il avait t si hospitalirement
recueilli. Il rsolut de le mettre plus  son aise encore. Le
voil donc courant la campagne, recherchant les endroits isols,
s'attardant jusqu' la quatrime veille dans les plus mauvais
quartiers de Shang-Ha, vritables coupe-gorge, o les meurtres
s'excutent quotidiennement avec une parfaite scurit. Il errait
au milieu de ces rues troites et sombres se heurtant aux ivrognes
de toutes nationalits: seul pendant ces dernires heures de la
nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de Mantoou!
mantoou! en faisant retentir sa clochette pour prvenir les
fumeurs attards. Il ne rentrait  l'habitation qu'aux premiers
rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
vivant, sans mme avoir aperu les deux insparables Craig et Fry,
qui le suivaient obstinment, prts  lui porter secours.

Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par
s'accoutumer  cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait
pas de le reprendre bientt.

Combien d'heures s'coulaient dj, sans que la pense lui vnt
qu'il tait un condamn  mort!

Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque motion.
Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le
vit qui essayait du bout du doigt la pointe effile d'un poignard
et la trempait ensuite dans un flacon  verre bleu d'apparence
suspecte.

Wang n'avait point entendu entrer son lve, et, saisissant le
poignard, il le brandit  plusieurs reprises, comme pour s'assurer
qu'il l'avait bien en main. En vrit, sa physionomie n'tait pas
rassurante. Il semblait,  ce moment, que le sang lui et mont
aux yeux.

Ce sera pour aujourd'hui, se dit Kin-Fo.

Et il se retira discrtement, sans avoir t ni vu ni entendu.

Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journe... Le
philosophe ne parut pas.

Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi
vivant qu'un homme bien constitu peut l'tre.

Tant d'motions en pure perte! Cela devenait agaant.

Et dix jours s'taient couls dj! Il est vrai que Wang avait
deux mois pour s'excuter.

Dcidment, c'est un flneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donn deux
fois trop de temps!

Et il pensait que l'ancien Ta-ping s'tait quelque peu amolli
dans les dlices de Shang-Ha.

A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus
agit. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne
peut tenir en place. Kin-Fo observa mme que le philosophe faisait
des visites ritres au salon des anctres, o se trouvait le
prcieux cercueil, venu de Liao-Tchou. Il apprit aussi de Soun,
et non sans intrt, que Wang avait recommand de brosser,
frotter, pousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir
en tat.

Comme mon matre sera bien couch l-dedans! ajouta mme le
fidle domestique. C'est  vous donner envie d'en essayer!

Observation qui valut  Soun un petit signe d'amiti.

Les 13, 14 et 15 mai se passrent. Rien de nouveau.

Wang comptait-il donc puiser le dlai convenu, et ne payer sa
dette qu' la faon d'un commerant,  l'chance, sans anticiper?
Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus
d'motion!

Cependant, un fait trs significatif vint  la connaissance de
Kin-Fo dans la matine du 15 niai, au moment du mao-che, c'est-
-dire vers six heures du matin.

La nuit avait t mauvaise. Kin-Fo,  son rveil, tait encore
sous l'impression d'un dplorable songe. Le prince Ien, le
souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner  ne
comparatre devant lui que lorsque la douze-centime lune se
lverait sur l'horizon du Cleste Empire. Un sicle  vivre
encore, tout un sicle!

Kin-Fo tait donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que
tout conspirt contre lui.

Aussi, de quelle faon il reut Soun, lorsque celui-ci vint, comme
 l'ordinaire, l'aider  sa toilette du matin.

Va au diable! s'cria-t-il. Que dix mille coups de pied te
servent de gages, animal!

-- Mais, mon matre...

-- Va-t'en, te dis-je!

-- Eh bien, non! rpondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
appris...

-- Quoi?

-- Que M. Wang...

-- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? rpliqua vivement Kin-Fo, en
saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?

-- Mon matre! rpondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il
nous a donn ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le
pavillon de Longue Vie, et...

-- Il a fait cela! s'cria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va,
Soun, va, mon ami! Tiens! voil dix tals pour toi, et surtout
qu'on excute en tous points les ordres de Wang!

L-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et rptant:
Dcidment mon matre est devenu fou, mais, du moins, il a la
folie gnreuse!

Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Ta-ping voulait
le frapper dans ce pavillon de Longue Vie o lui-mme avait rsolu
de mourir. C'tait comme un rendez-vous qu'il lui donnait l. Il
n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe tait imminente.

Combien la journe parut longue  Kin-Fo! L'eau des horloges ne
semblait plus couler avec sa vitesse normale!

Les aiguilles flnaient sur leur cadran de jade!

Enfin, la premire veille laissa le soleil disparatre sous
l'horizon, et la nuit se fit peu  peu autour du yamen.

Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il esprait ne plus
sortir vivant. Il s'tendit sur un divan moelleux, qui semblait
fait pour les longs repos, et il attendit.

Alors, les souvenirs de son inutile existence repassrent dans son
esprit, ses ennuis, ses dgots, tout ce que la richesse n'avait
pu vaincre, tout ce que la pauvret aurait accru encore!

Un seul clair illuminait cette vie, qui avait t sans attrait
dans sa priode opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie
pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment
o ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre
L-ou misrable avec lui, jamais!

La quatrime veille, celle qui prcde le lever de l'aube, et
pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme
suspendue, cette quatrime veille s'coula pour Kin-Fo dans les
plus vives motions. Il coutait anxieusement. Ses regards
fouillaient l'ombre. Il tchait de surprendre les moindres bruits.
Plus d'une fois, il crut entendre gmir la porte, pousse par une
main prudente.

Sans doute Wang esprait le trouver endormi et le frapperait dans
son sommeil!

Et, alors, une sorte de raction se faisait en lui. Il craignait
et dsirait  la fois cette terrible apparition du Ta-ping.

L'aube blanchit les hauteurs du znith avec la cinquime veille.
Le jour se fit lentement.

Soudain, la porte du salon s'ouvrit.

Kin-Fo se redressa, ayant plus vcu dans cette dernire seconde
que pendant sa vie tout entire!...

Soun tait devant lui, une lettre  la main.

Trs presse! dit simplement Soun.

Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui
portait le timbre de San Francisco, il en dchira l'enveloppe, il
la lut rapidement, et, s'lanant hors du pavillon de Longue Vie.

Wang! Wang! cria-t-il.

En un instant, il arrivait  la chambre du philosophe et en
ouvrait brusquement la porte.

Wang n'tait plus l. Wang n'avait pas couch dans l'habitation,
et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouill tout le
yamen, il fut vident que Wang avait disparu sans laisser de
traces.


X
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU NOUVEAU
CLIENT DE LA CENTENAIRE

Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup 
l'amricaine! dit Kin-Fo  l'agent principal de la compagnie
d'assurances.

L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.

Bien jou, en effet, car tout le monde y a t pris, dit-il.

-- Mme mon correspondant! rpondit Kin-Fo. Fausse cessation de
paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours
aprs, on payait  guichets ouverts.

L'affaire tait faite. Les actions, dprcies de quatre-vingts
pour cent, avaient t rachetes au plus bas par la Centrale
Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait
la faillite: -- Cent soixante-quinze pour cent! rpondit-il d'un
air aimable. Voil ce que m'a crit mon correspondant dans cette
lettre arrive ce matin mme, au moment o, me croyant absolument
ruin...

-- Vous alliez attenter  votre vie? s'cria William J. Bidulph.

-- Non, rpondit Kin-Fo, au moment o j'allais tre probablement
assassin.

-- Assassin!

-- Avec mon autorisation crite, assassinat convenu, jur, qui
vous et cot...

-- Deux cent mille dollars, rpondit William J. Bidulph, puisque
tous les cas de mort taient assurs. Ah! nous vous aurions bien
regrett, cher monsieur...

-- Pour le montant de la somme?...

-- Et les intrts!

William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua
cordialement,  l'amricaine.

Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il.

-- Vous allez comprendre, rpondit Kin-Fo.

Et il fit connatre la nature des engagements pris envers lui par
un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita mme les
termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le
dchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunit.
Mais, chose trs grave, la promesse faite serait accomplie, la
parole donne serait tenue, nul doute  cet gard.

Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.

-- Un ami, rpondit Kin-Fo.

-- Et alors, par amiti?...

-- Par amiti et, qui sait? peut-tre aussi par calcul! Je lui ai
fait assurer cinquante mille dollars sur ma tte.

-- Cinquante mille dollars! s'cria William J. Bidulph. C'est donc
le sieur Wang?

-- Lui-mme.

-- Un philosophe! jamais il ne consentira...

Kin-Fo allait rpondre: Ce philosophe est un ancien Ta-ping.
Pendant la moiti de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il
n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a
frapps avaient t ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su
mettre un frein  ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que
l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruin, dcid  mourir,
qu'il sait, d'autre part, devoir gagner  ma mort une petite
fortune, il n'hsitera pas... Mais Kin-Fo ne dit rien de tout
cela. C'et t compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait
peut-tre pas hsit  dnoncer au gouverneur de la province comme
un ancien Ta-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'tait
perdre le philosophe.

Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a
une chose trs simple  faire!

-- Laquelle?

-- Il faut prvenir le sieur Wang que tout est rompu et lui
reprendre cette lettre compromettante qui...

-- C'est plus ais  dire qu' faire, rpliqua Kin-Fo. Wang a
disparu depuis hier, et nul ne sait o il est all.

-- Hump! fit l'agent principal, dont cette interjection dnotait
l'tat perplexe.

Il regardait attentivement son client.

Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de
mourir? lui demanda-t-il.

-- Ma foi, non, rpondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
Californienne a presque doubl ma fortune, et je vais tout
bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'aprs avoir retrouv
Wang, ou lorsque le dlai convenu sera bel et bien expir.

-- Et il expire?...

-- Le 25 juin de la prsente anne. Pendant ce laps de temps, la
Centenaire court des risques considrables. C'est donc  elle de
prendre ses mesures en consquence.

-- Et  retrouver le philosophe, rpondit l'honorable William J.
Bidulph.

L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrire
le dos; puis: Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami 
tout faire, ft-il cach dans les entrailles du globe! Mais,
jusque-l, monsieur, nous vous dfendrons contre toute tentative
d'assassinat, comme nous vous dfendions dj contre toute
tentative de suicide!

-- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.

-- Que, depuis le 30 avril dernier, jour o vous avez sign votre
police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observ
vos dmarches, pi vos actions!

-- Je n'ai point remarqu...

-- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de
vous les prsenter, maintenant qu'ils n'auront plus  cacher leurs
agissements, si ce n'est vis--vis du sieur Wang.

-- Volontiers, rpondit Kin-Fo.

-- Craig-Fry doivent tre l, puisque vous tes ici!

Et William J. Bidulph de crier: Craig-Fry?

Craig et Fry taient, en effet, derrire la porte du cabinet
particulier. Ils avaient fil le client de la Centenaire jusqu'
son entre dans les bureaux, et ils l'attendaient  la sortie.

Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la dure de
sa police d'assurance, vous n'aurez plus  dfendre notre prcieux
client contre lui-mme, mais contre un de ses propres amis, le
philosophe Wang, qui s'est engag  l'assassiner!

Et les deux insparables furent mis au courant de la situation.
Ils la comprirent, ils l'acceptrent. Le riche Kin-Fo leur
appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidles.

Maintenant, quel parti prendre?

Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal;
ou se garder trs soigneusement dans la maison de Shang-Ha, de
telle faon que Wang n'y pt rentrer sans tre signal  Fry-
Craig, ou faire toute diligence pour savoir o se trouvait ledit
Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait tre tenue pour nulle
et de nul effet.

Le premier parti ne vaut rien, rpondit Kin-Fo. Wang saurait bien
arriver jusqu' moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la
sienne. Il faut donc le retrouver  tout prix.

-- Vous avez raison, monsieur, rpondit William J. Bidulph. Le
plus sr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!

-- Mort ou.... dit Craig.

-- Vif! rpondit Fry.

-- Non! vivant! s'cria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un
instant en danger par ma faute!

-- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous rpondez de notre
client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin
prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.

L-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent
cong l'un de l'autre. Dix minutes aprs, Kin-Fo, escort de ses
deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, tait
rentr dans le yamen.

Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installs dans la
maison, il ne laissa pas d'en prouver quelque regret.

Plus de demandes, plus de rponses, partant plus de tals!

En outre, son matre, en se reprenant  vivre, s'tait repris 
malmener le maladroit et paresseux valet. Infortun Soun!
Qu'aurait-il dit s'il et su ce que lui rservait l'avenir!

Le premier soin de Kin-Fo fut de phonographier  Pking, avenue
de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche
qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait
 jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait
sa petite soeur cadette. La septime lune ne se passerait pas sans
qu'il ft accouru prs d'elle pour ne la plus quitter. Mais, aprs
avoir refus de la rendre misrable, il ne voulait pas risquer de
la rendre veuve.

L-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernire phrase;
elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fianc lui revenait,
c'est qu'avant deux mois, il serait prs d'elle.

Et, ce jour-l, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la
jeune veuve dans tout le Cleste Empire.

En effet, une complte raction s'tait faite dans les ides de
Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grce  la fructueuse
opration de la Centrale Banque Californienne. Il tenait  vivre
et  bien vivre. Vingt jours d'motions l'avaient mtamorphos. Ni
le mandarin Pao-Shen, ni le ngociant Yin-Pang, ni Tim le viveur,
ni Houal le lettr n'auraient reconnu en lui l'indiffrent
amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-
fleurs de la rivire des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses
propres yeux, s'il et t l. Mais il avait disparu sans laisser
aucune trace. Il ne revenait pas  la maison de Shang-Ha.

De l, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les
instants pour ses deux gardes du corps.

Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe,
et, consquemment, nulle possibilit de se mettre  sa recherche.
Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouill les territoires
concessionns, les bazars, les quartiers suspects, les environs de
Shang-Ha.

Vainement les plus habiles tipaos de la police s'taient-ils mis
en campagne. Le philosophe tait introuvable.

Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient
les prcautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur
client, mangeant  sa table, couchant dans sa chambre. Ils
voulurent mme l'engager  porter une cotte d'acier, pour se
mettre  l'abri d'un coup de poignard, et  ne manger que des
oeufs  la coque, qui ne pouvaient tre empoisonns!

Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas
l'enfermer pendant deux mois dans la caisse  secret de la
Centenaire, sous prtexte qu'il valait deux cent mille dollars!

Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa  son client
de lui restituer la prime verse et de dchirer la police
d'assurance.

Dsol, rpondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et
vous en subirez les consquences.

-- Soit, rpliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce
qu'il ne pouvait empcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez
jamais mieux gard que par nous!

-- Ni  meilleur compte! rpondit Kin-Fo.


XI
DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE
L'EMPIRE DU MILIEU

Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commenait  enrager
d'tre rduit  l'inaction, de ne pouvoir au moins courir aprs le
philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait
disparu sans laisser aucune trace!

Cette complication ne laissait pas d'inquiter l'agent principal
de la Centenaire. Aprs s'tre dit d'abord que tout cela n'tait
pas srieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, mme en
l'excentrique Amrique, on ne se passerait pas de pareilles
fantaisies, il en arriva  penser que rien n'tait impossible dans
cet trange pays qu'on appelle le Cleste Empire. Il fut bientt
de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas 
retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donne.
Sa disparition indiquait mme de sa part le projet de n'oprer
qu'au moment o son lve s'y attendrait le moins, comme par un
coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et
sre. Alors, aprs avoir dpos la lettre sur le corps de sa
victime, il viendrait tranquillement se prsenter aux bureaux de
la Centenaire, pour y rclamer sa part du capital assur.

Il fallait donc prvenir Wang; mais, le prvenir directement, cela
ne se pouvait.

L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit  employer les
moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des
avis furent envoys aux gazettes chinoises, des tlgrammes aux
journaux trangers des deux mondes.

Le Tching-Pao, l'officiel de Pking, les feuilles rdiges en
chinois  Shang-Ha et  Hong-Kong, les journaux les plus rpandus
en Europe et dans les deux Amriques, reproduisirent  satit la
note suivante: Le sieur Wang, de Shang-Ha, est pri de
considrer comme non avenue la convention passe entre le sieur
Kin-Fo et lui,  la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo
n'ayant plus qu'un seul et unique dsir, celui de mourir
centenaire. Cet trange avis fut bientt suivi de cet autre,
beaucoup plus pratique  coup sr: Deux mille dollars ou treize
cents tals  qui fera connatre  William J. Bidulph, agent
principal de la Centenaire  Shang-Ha, la rsidence actuelle du
sieur Wang, de ladite ville. Que le philosophe et t courir le
monde pendant le dlai de cinquante-cinq jours, qui lui tait
donn pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le
penser.

Il devait plutt tre cach dans les environs de Shang-Ha, de
manire  profiter de toutes les occasions; mais l'honorable
William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de
prcautions.

Plusieurs jours se passrent. La situation ne se modifiait pas.
Or, il advint que ces avis, reproduits  profusion sous la forme
familire aux Amricains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO!
KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention
publique et provoqurent l'hilarit gnrale.

On en rit jusqu'au fond des provinces les plus recules du Cleste
Empire.

O est Wang?

-- Qui a vu Wang?

-- O demeure Wang?

-- Que fait Wang?

-- Wang! Wang! Wang! criaient les petits Chinois dans les rues.

Ces questions furent bientt dans toutes les bouches.

Et Kin-Fo, ce digne Clestial, dont le vif dsir tait de devenir
centenaire, qui prtendait lutter de longvit avec ce clbre
lphant, dont le vingtime lustre s'accomplissait alors au Palais
des curies de Pking, ne pouvait tarder  tre tout  fait  la
mode.

Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en ge?

-- Comment se porte-t-il?

-- Digre-t-il convenablement?

--Le verra-t-on revtir la robe jaune des vieillards?

Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins
civils ou militaires, les ngociants  la Bourse, les marchands
dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des
places, les bateliers sur leurs villes flottantes!

Ils sont trs gais, trs caustiques, les Chinois, et l'on
conviendra qu'il y avait matire  quelque gaiet. De l des
plaisanteries de tout genre, et mme des caricatures qui
dbordaient le mur de la vie prive.

Kin-Fo,  son grand dplaisir, dut supporter les inconvnients de
cette clbrit singulire. On alla jusqu' le chansonner sur
l'air de Mantchiang-houng, le vent qui souffle dans les saules.
Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scne: Les
Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre allchant, et quel dbit il
s'en fit  trois sapques l'exemplaire!

Si Kin-Fo se dpitait de tout ce bruit fait autour de son nom,
William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang
n'en demeurait pas moins cach  tous les yeux.

Or, les choses allrent si loin, que la position ne fut bientt
plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortge de Chinois de
tout ge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les
quais, mme  travers les territoires concessionns, mme 
travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de
la pire espce se formait  la porte du yamen.

Chaque matin, il tait mis en demeure de paratre au balcon de sa
chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas
prmaturment couch dans le cercueil du kiosque de Longue Vie.
Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa sant avec
commentaires ironiques, comme s'il et appartenu  la dynastie
rgnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.

Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le trs vex Kin-Fo alla
trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connatre son
intention de partir immdiatement. Il en avait assez de Shang-Ha
et des Shanghaens.

C'est peut-tre courir plus de risques! lui fit observer trs
justement l'agent principal.

-- Peu m'importe! rpondit Kin-Fo. Prenez vos prcautions en
consquence.

-- Mais o irez-vous?

-- Devant moi.

-- O vous arrterez-vous?

-- Nulle part!

-- Et quand reviendrez-vous?

-- Jamais.

-- Et si j'ai des nouvelles de Wang?

-- Au diable Wang! Ah! la sotte ide que j'ai eue de lui donner
cette absurde lettre!

Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux dsir de
retrouver le philosophe. Que sa vie ft entre les mains d'un
autre, cette ide commenait  l'irriter profondment.

Cela passait  l'tat d'obsession. Attendre plus d'un mois encore
dans ces conditions, jamais il ne s'y rsignerait! Le mouton
devenait enrag!

Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous
suivront partout o vous irez!

-- Comme il vous plaira, rpondit Kin-Fo, mais je vous prviens
qu'ils auront  courir.

-- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point
gens  pargner leurs jambes!

Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses
prparatifs de dpart.

Soun,  son grand ennui, -- il n'aimait pas les dplacements --
devait accompagner son matre. Mais il ne hasarda pas une
observation, qui lui et certainement cot un bon bout de sa
queue.

Quant  Fry-Craig, en vritables Amricains, ils taient toujours
prts  partir, ft-ce pour aller au bout du monde.

Ils ne firent qu'une seule question: O monsieur..., dit Craig.

-- Va-t-il? ajouta Fry.

-- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!

Le mme sourire parut simultanment sur les lvres de Craig-Fry.
Enchants tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire
davantage! Le temps de prendre cong de l'honorable William J.
Bidulph, et aussi, de revtir un costume chinois qui attirt moins
l'attention sur leur personne, pendant ce voyage  travers le
Cleste Empire.

Une heure aprs, Craig et Fry, le sac au ct, revolvers  la
ceinture, revenaient au yamen.

A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient
discrtement le port de la concession amricaine, et
s'embarquaient sur le bateau  vapeur qui fait le service de
Shang-Ha  Nan-King.

Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un
steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la
route du fleuve Bleu jusqu' l'ancienne capitale de la Chine
mridionale.

Pendant cette courte traverse, Craig-Fry furent aux petits soins
pour leur prcieux Kin-Fo, non sans avoir pralablement dvisag
tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel
habitant des trois concessions n'et connu cette bonne et
sympathique figure! -- et ils s'taient assurs qu'il n'avait pu
les suivre  bord. Puis, cette prcaution prise, que d'attentions
de tous les instants pour le client de la Centenaire, ttant de la
main les pavois sur lesquels il s'appuyait, prouvant du pied les
passerelles o il se tenait parfois, l'entranant loin de la
chaufferie, dont les chaudires leur semblaient suspectes,
l'engageant  ne pas s'exposer au vent vif du soir,  ne point se
refroidir  l'air humide de la nuit, veillant  ce que les hublots
de sa cabine fussent hermtiquement ferms, rudoyant Soun, le
ngligent valet, qui n'tait jamais l lorsque son matre le
demandait, le remplaant au besoin pour servir le th et les
gteaux de la premire veille, enfin couchant  la porte de la
cabine de Kin-Fo, tout habills, la ceinture de sauvetage aux
hanches, prts  lui porter secours si, par explosion ou
collision, le steamboat venait  sombrer dans les profondes eaux
du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui et
vaillamment mis  l'preuve le dvouement sans bornes de Fry-
Craig. Le bateau  vapeur avait rapidement descendu le cours du
Wousung, dbouqu dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rang
l'le de Tsong-Ming, laiss en arrire les feux de Ou-Song et de
Langchan, remont avec la mare  travers la province du Kiang-
Sou, et, le 22 au matin, dbarqu ses passagers, sains et saufs,
sur le quai de l'ancienne cit impriale.

Grce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas
diminu d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu
fort mauvaise grce  se plaindre.

Ce n'tait pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Ha,
s'tait tout d'abord arrt  Nan-King. Il pensait avoir quelques
chances d'y retrouver le philosophe.

Wang, en effet, avait pu tre attir par ses souvenirs dans cette
malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rbellion des
Tchang-Mao. N'avait-elle pas t occupe et dfendue par ce
modeste matre d'cole, ce redoutable Rong-Siou-Tsien, qui devint
l'empereur des Ta-ping et tint si longtemps en chec l'autorit
mantchoue? N'est-ce pas dans cette cit qu'il proclama l're
nouvelle de la Grande Paix? N'est-ce pas l qu'il s'empoisonna,
en 1864, pour ne pas se rendre vivant  ses ennemis? N'est-ce pas
de l'ancien palais des rois que s'chappa son jeune fils, dont les
Impriaux allaient bientt faire tomber la tte?

N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendie que ses
ossements furent arrachs  la tombe et jets en pture aux plus
vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent
mille des anciens compagnons de Wang furent massacrs en trois
jours?

Il tait donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de
nostalgie depuis le changement apport  son existence, se ft
rfugi dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De l, en
quelques heures, il pouvait revenir  Shang-Ha, prt  frapper...

Voil pourquoi Kin-Fo s'tait d'abord dirig sur Nan-King, et
voulut s'arrter  cette premire tape de son voyage. S'il y
rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette
absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses
prgrinations  travers le Cleste Empire, jusqu'au jour o, le
dlai pass, il n'aurait plus rien  craindre de son ancien matre
et ami.

Kin-Fo, accompagn de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit  un
htel, situ dans un de ces quartiers  demi dpeupls, autour
desquels s'tendent comme un dsert les trois quarts de l'ancienne
capitale.

Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo  ses
compagnons, et j'entends que mon vritable nom ne soit jamais
prononc, sous quelque prtexte que ce soit.

-- Ki..., fit Craig.

-- Nan, acheva de dire Fry.

-- Ki-Nan, rpta Soun.

On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvnients de la
clbrit  Shang-Ha, n'avait pas envie de les retrouver sur sa
route. D'ailleurs, il n'avait rien dit  Fry-Craig de la prsence
possible du philosophe  Nan-King. Ces mticuleux agents auraient
dploy un luxe de prcautions que justifiait la valeur pcuniaire
de leur client, mais dont celui-ci et t fort ennuy. En effet,
ils eussent voyag  travers un pays suspect avec un million dans
leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrs plus prudents. Aprs
tout, n'tait-ce pas un million que la Centenaire avait confi 
leur garde?

La journe entire se passa  visiter les quartiers, les places,
les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest  la porte de l'Est,
du nord au midi, la cit, si dchue de son ancienne splendeur, fut
rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu,
regardant beaucoup.

Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que
frquentait le gros de la population, ni dans ces rues dalles,
perdues entre les dcombres, et dj envahies par les plantes
sauvages. Nul tranger ne fut vu, errant sous les portiques de
marbre  demi dtruits, les pans de murailles calcines, qui
marquent l'emplacement du Palais Imprial, thtre de cette lutte
suprme, o Wang, sans doute, avait rsist jusqu' la dernire
heure. Personne ne chercha  se drober aux yeux des visiteurs, ni
autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois
voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique
d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques
de la clbre tour de porcelaine, dont les Ta-ping avaient jonch
le sol.

Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait
toujours. Entranant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas,
distanant l'infortun Soun, peu accoutum  ce genre d'exercice,
il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne
dserte.

Une interminable avenue, borde d'normes animaux de granit,
s'ouvrait l,  quelque distance du mur d'enceinte.

Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.

Un petit temple en fermait l'extrmit. Derrire, s'levait un
tumulus, haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-
Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui,
cinq sicles auparavant, avaient lutt contre la domination
trangre. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans
ces glorieux souvenirs, sur le tombeau mme o reposait le
fondateur de la dynastie des Ming?

Le tumulus tait dsert, le temple abandonn. Pas d'autres
gardiens que ces colosses  peine bauchs dans le marbre, ces
fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.

Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperut, non sans motion,
quelques signes qu'une main y avait gravs. Il s'approcha et lut
ces trois lettres W. K.-F.

Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas  douter que le philosophe n'et
rcemment passer l!

Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne.

Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se tranait, rentraient 
l'htel, et, le lendemain matin, ils avaient quitt Nan-King.


XII
DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT 
L'AVENTURE

Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes
fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivires du
Cleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille
o il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il
ne descend dans les htels ou les auberges que pour y dormir
quelques heures, il ne s'arrte aux restaurations que pour y
prendre de rapides repas.



L'argent ne lui tient pas  la main; il le prodigue, il le jette
pour activer sa marche.

Ce n'est point un ngociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est
point un mandarin que le ministre a charg de quelque importante
et pressante mission. Ce n'est point un artiste en qute des
beauts de la nature. Ce n'est point un lettr, un savant, que son
got entrane  la recherche des antiques documents, enferms dans
les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni
un tudiant qui se rend  la pagode des Examens pour y conqurir
ses grades universitaires, ni un prtre de Bouddha courant la
campagne pour inspecter les petits autels champtres, rigs entre
les racines du banyan sacr, ni un plerin qui va accomplir
quelque voeu  l'une des cinq montagnes saintes du Cleste Empire.

C'est le faux Ki-Nan, accompagn de Fry-Craig, toujours dispos,
suivi de Soun, de plus en plus fatigu. C'est Kin-Fo, dans cette
bizarre disposition d'esprit qui le porte  fuir et  chercher 
la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui
ne demande  cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation
et peut-tre une garantie contre les dangers invisibles dont il
est menac.

Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et
Kin-Fo veut tre ce but qui ne s'immobilise jamais.

Les voyageurs avaient repris  Nan-King l'un de ces rapides
steamboats amricains, vastes htels flottants, qui font le
service du fleuve Bleu. Soixante heures aprs, ils dbarquaient 
Ran-Kou, sans avoir mme admir ce rocher bizarre, le Petit-
Orphelin, qui s'lve au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et
dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le
sommet.

A Ran-Kou, situe au confluent du fleuve Bleu et de son important
tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'tait arrt qu'une
demi-journe. L, encore, se retrouvaient en ruines irrparables
les souvenirs des Ta-ping; mais, ni dans cette ville commerante,
qui n'est,  vrai dire, qu'une annexe de la prfecture de Ran-
Yang-Fou, btie sur la rive droite de l'affluent, ni  Ou-Tchang-
Fou, capitale de cette province du Rou-P, leve sur la rive
droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son
passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouves
 Nan-King sur le tombeau du bonze couronn.

Si Craig et Fry avaient jamais pu esprer que, de ce voyage en
Chine, ils emporteraient quelque aperu des moeurs ou quelque
connaissance des villes, ils furent bientt dtromps. Le temps
leur et mme manqu pour prendre des notes, et leurs impressions
auraient t rduites  quelques noms de cits et de bourgs ou 
quelques quantimes de mois! Mais ils n'taient ni curieux ni
bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon?

Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'et t qu'un
monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observrent cette
double physionomie commune  la plupart des cits chinoises,
mortes au centre, mais vivantes  leurs faubourgs. A peine,  Ran-
Kou, aperurent-ils le quartier europen, aux rues larges et
rectangulaires, aux habitations lgantes, et la promenade
ombrage de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils
avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait
invisible.

Le steamboat, grce  la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang,
allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues
encore, jusqu' Lao-Ro-Kou.

Kin-Fo n'tait point homme  abandonner ce genre de locomotion,
qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au
point o le Ran-Kiang cesserait d'tre navigable. Au-del, il
aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demand que
cette navigation durt pendant tout le cours du voyage. La
surveillance tait plus facile  bord, les dangers moins
imminents. Plus tard, sur les routes peu sres des provinces de la
Chine centrale, ce serait autre chose.

Quant  Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne
marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son matre aux bons
offices de Craig-Fry, il ne songeait qu' dormir dans son coin,
aprs avoir djeun, dn et soup consciencieusement, et la
cuisine tait bonne!

Ce fut mme une modification survenue dans l'alimentation du bord,
quelques jours aprs, qui,  tout autre que cet ignorant, et
indiqu qu'un changement de latitude venait de s'oprer dans la
situation gographique des voyageurs.

En effet, pendant les repas, le bl se substitua subitement au riz
sous la forme de pains sans levain, assez agrables au got, quand
on les mangeait au sortir du four.

Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il
manoeuvrait si habilement ses petits btonnets, lorsqu'il faisait
tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en
absorbait de telles quantits! Du riz et du th, que faut-il de
plus  un vritable Fils du Ciel!

Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc
d'entrer dans la rgion du bl. L, le relief du pays s'accusa
davantage. A l'horizon se dessinrent quelques montagnes,
couronnes de fortifications, leves sous l'ancienne dynastie des
Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du
fleuve, firent place  des rives basses, largissant son lit aux
dpens de sa profondeur. La prfecture de Guan-Lo-Fou apparut.

Kin-Fo ne dbarqua mme pas, pendant les quelques heures que
ncessita la mise  bord du combustible devant les btiments de la
douane. Que serait-il all faire en cette ville, qu'il lui tait
indiffrent de voir? Il n'avait qu'un dsir, puisqu'il ne trouvait
plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondment encore dans
cette Chine centrale, o, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne
l'attraperait pas non plus.

Aprs Guan-Lo-Fou, ce furent deux cits bties en face l'une de
l'autre, la ville commerante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche,
et la prfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la
premire, faubourg plein du mouvement de la population et de
l'agitation des affaires; la seconde, rsidence des autorits et
plus morte que vivante.

Et aprs Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un
angle brusque, resta encore navigable jusqu' Lao-Ro-Kou. Mais,
faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.

Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernire tape,
les conditions du voyage durent tre modifies. Il fallait
abandonner les cours d'eau, ces chemins qui marchent, et marcher
soi-mme, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement
d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des dplorables
vhicules en usage dans le Cleste Empire. Infortun Soun! La
srie des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc
recommencer pour lui!

Et, en effet, qui et suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste
prgrination, de province en province, de ville en ville, aurait
eu fort  faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle
voiture! une caisse durement fixe sur l'essieu de deux roues 
gros clous de fer, trane par deux mules rtives, bche d'une
simple toile que transperaient galement les jets, la pluie et
les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait tendu dans
une chaise  mulets, sorte de gurite suspendue entre deux longs
bambous, et soumise  des mouvements de roulis et de tangage si
violents, qu'une barque en et craqu dans toute sa membrure.

Craig et Fry chevauchaient alors aux portires, comme des aides de
camp, sur deux nes, plus roulants et plus tanguants encore que la
chaise. Quant  Soun, en ces occasions o la marche tait
ncessairement un peu rapide, il allait  pied, grognant,
maugrant, se rconfortant plus qu'il ne convenait de frquentes
lampes d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi prouvait alors des
mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait
pas aux ingalits du sol! En un mot, la petite troupe n'et pas
t plus secoue sur une mer houleuse.

Ce fut  cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que
Kin-Fo et ses compagnons firent leur entre  Si-Gnan-Fou,
l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de
la dynastie des Tang faisaient autrefois leur rsidence.

Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en
traverser les interminables plaines, arides et nues, que de
fatigues  supporter et mme de dangers!

Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne
mridionale, projetait des rayons dj insoutenables, et soulevait
la fine poussire de routes qui n'ont jamais connu le confort de
l'empierrage. De ces tourbillons jauntres, salissant l'air comme
une fume malsaine, on ne sortait que gris de la tte aux pieds.

C'tait la contre du loess, formation gologique singulire,
spciale au nord de la Chine, qui n'est plus de la terre et qui
n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas
encore eu le temps de se solidifier.

Quant aux dangers, ils n'taient que trop rels, dans un pays o
les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de
couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux
coquins le champ libre, si, en pleine cit, les habitants ne se
hasardent gure dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du
degr de scurit que prsentent les routes! Plusieurs fois, des
groupes suspects s'arrtrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils
s'engageaient dans ces troites tranches, creuses profondment
entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver
 la ceinture, avait impos jusqu'alors aux coureurs de grands
chemins. Cependant, les agents de la Centenaire prouvrent, en
mainte occasion, les plus srieuses craintes, sinon pour eux, du
moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombt
sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le
rsultat tait le mme. C'tait la caisse de la Compagnie qui
recevait le coup.

Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien arm,
ne demandait qu' se dfendre. Sa vie, il y tenait plus que
jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, il se serait fait tuer
pour la conserver.

A Si-Gnan-Fou, il n'tait pas probable que l'on retrouvt aucune
trace du philosophe. Jamais un ancien Ta-ping n'aurait eu la
pense d'y chercher refuge. C'est une cit dont les rebelles n'ont
pu franchir les fortes murailles, au temps de la rbellion, et qui
est occupe par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir
un got particulier pour les curiosits archologiques, trs
nombreuses dans cette ville, et d'tre vers dans les mystres de
l'pigraphie, dont le muse, appel la fort des tablettes,
renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu
l?

Aussi, le lendemain de son arrive, Kin-Fo, abandonnant cette
ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie
centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du
nord.

A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la
valle de l'Ouei-Ro, aux eaux charges des teintes jaunes de ce
loess  travers lequel il s'est fray son lit, la petite troupe
arriva  Roua-Tchou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection
musulmane en 1860. De l, tantt en barque, tantt en charrette,
Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues,
cette forteresse de Tong-Kouan, situe au confluent de l'Ouei-Ro
et du Rouang-Ro.

Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement
du nord pour aller,  travers les provinces de l'Est, se jeter
dans la mer qui porte son nom, sans tre plus jaune que la mer
Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer
Noire n'est noire, Oui! fleuve clbre, d'origine cleste sans
doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel,
mais aussi Chagrin de la Chine, qualification due  ses
terribles dbordements, qui ont caus en partie l'impraticabilit
actuelle du canal Imprial.

A Tong-Kouan, les voyageurs eussent t en sret, mme la nuit.
Ce n'est plus une cit de commerce, c'est une ville militaire,
habite en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares
Mantchoux, qui forment la premire catgorie de l'arme chinoise!
Peut-tre Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques
jours. Peut-tre allait-il chercher dans un htel convenable une
bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'et point
dplu  Fry-Craig et encore moins  Soun!

Mais ce maladroit, auquel il en cota cette fois un bon pouce de
sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom
d'emprunt, le vritable nom de son matre.

Il oublia que ce n'tait plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait
l'honneur de servir. Quelle colre! Elle amena ce dernier 
quitter immdiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le
clbre Kin-Fo tait arriv  Tong-Kouan! On voulait voir cet
homme unique, dont le seul et unique dsir tait de devenir
centenaire!

L'horripil voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet,
n'eut que le temps de prendre la fuite  travers le rassemblement
des curieux qui s'tait form sur ses pas. A pied cette fois, 
pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi
jusqu'au moment o ses compagnons et lui tombrent d'puisement
dans un petit bourg, o son incognito devait lui garantir quelques
heures de tranquillit.

Soun, absolument dconfit, n'osait plus dire un seul mot.

A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui
restait, il tait l'objet des plaisanteries les plus dsagrables!
Les gamins couraient aprs lui et l'apostrophaient de mille
clameurs saugrenues.

Aussi avait-il hte d'arriver! Mais arriver o? Puisque son matre
-- ainsi qu'il l'avait dit  William J. Bidulph -- comptait aller
et allait toujours devant lui!

Cette fois,  vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg o
Kin-Fo avait cherch refuge, plus de chevaux, plus d'nes, ni
charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester l
ou de continuer  pied la route. Ce n'tait pas pour rendre sa
bonne humeur  l'lve du philosophe Wang, qui montra peu de
philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et
n'aurait d s'en prendre, qu' lui-mme. Ah! combien il regrettait
le temps o il n'avait qu' se laisser vivre! Si, pour apprcier
le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments,
ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de
reste!

Et puis,  courir ainsi, il n'tait pas sans avoir rencontr sur
sa route de braves gens sans le sou, mais qui taient heureux,
pourtant! Il avait pu observer ces formes varies du bonheur que
donne le travail accompli gaiement.

Ici, c'taient des laboureurs courbs sur leur sillon; l, des
ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'tait-ce pas
prcisment  cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence
de dsirs, et, par consquent, le dfaut de bonheur ici-bas? Ah!
la leon tait complte! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin-
Fo, elle ne l'tait pas!

Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant  toutes
les portes, Craig et Fry finirent par dcouvrir un vhicule, mais
un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et,
circonstance plus grave, le moteur dudit vhicule manquait.

C'tait une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-tre
invente avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de
l'criture, de la boussole et des cerfs-volants.

Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand
diamtre, est place, non  l'extrmit des brancards, mais au
milieu, et se meut  travers le coffre mme, comme la roue
centrale de certains bateaux  vapeur. Le coffre est donc divis
en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur
peut s'tendre, l'autre qui est destine  contenir ses bagages.

Le moteur de ce vhicule, c'est et ce ne peut tre qu'un homme,
qui pousse l'appareil en avant et ne le trane pas.

Il est donc plac, en arrire du voyageur, dont il ne gne
aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.

Lorsque le vent est bon, c'est--dire quand il souffle de
l'arrire, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui
cote rien; il plante un mtereau sur l'avant du coffre, il hisse
une voile carre, et, par les grandes brises, au lieu de pousser
la brouette, c'est lui qui est entran, -- souvent plus vite
qu'il ne le voudrait.

Le vhicule fut achet avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit
place. Le vent tait bon, la voile fut hisse.

Allons, Soun! dit Kin-Fo.

Soun se disposait tout simplement  s'tendre dans le second
compartiment du coffre.

Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas
de rplique.

-- Matre... que... moi... je!... rpondit Soun, dont les jambes
flchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmen.

-- Ne t'en prends qu' toi, qu' ta langue et  ta sottise!

-- Allons, Soun! dirent Fry-Craig.

-- Aux brancards! rpta Kin-Fo en regardant ce qui restait de
queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille  ne
point buter, ou sinon!...

L'index et le mdius de la main droite de Kin-Fo, rapprochs en
forme de ciseaux, compltrent si bien sa pense, que Soun passa
la bretelle  ses paules et saisit le brancard des deux mains.
Fry-Craig se postrent des deux cts de la brouette, et, la brise
aidant, la petite troupe dtala d'un lger trot.

Il faut renoncer  peindre la rage sourde et impuissante de Soun,
pass  l'tat de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry
consentirent  le relayer. Trs heureusement, le vent du sud leur
vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne.
La brouette tant bien quilibre par la position de la roue
centrale, le travail du brancardier se rduisait  celui de
l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu' se
maintenir en bonne direction.

Et c'est dans cet quipage que Kin-Fo fut entrevu dans les
provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait
le besoin de se dgourdir les jambes, brouett quand, au
contraire, il voulait se reposer.

Ainsi Kin-Fo, aprs avoir vit Houan-Fou et Cafong, remonta les
berges du clbre canal Imprial, qui, il y a vingt ans  peine,
avant que le fleuve jaune et repris son ancien lit, formait une
belle route navigable depuis Sou-Tchou, le pays du th, jusqu'
Pking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.

Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pntra dans la province de
P-Tch-Li, o s'lve Pking, la quadruple capitale du Cleste
Empire.

Ainsi il passa par Tien-Tsin, que dfendent un mur de
circonvallation et deux forts, grande cit de quatre cent mille
habitants, dont le large port, form par la jonction du Pe-ho et
du canal Imprial, fait, en important des cotonnades de
Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes
allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes,
des feuilles de nnuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent
soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea mme pas 
visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la clbre pagode des
supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de
l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne
djeuna pas au restaurant de l'Harmonie et de l'Amiti, tenu par
le musulman Lou-Lao-Ki, dont les vins sont renomms, quoi qu'en
puisse penser Mahomet; il ne dposa pas sa grande carte rouge --
et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la
province depuis 1870, membre du Conseil priv, membre du Conseil
de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-
Tz-Chao-Pao.

Non! Kin-Fo, toujours brouett, Soun toujours brouettant,
traversrent les quais o s'tageaient des montagnes de sacs de
sel; ils dpassrent les faubourgs; les concessions anglaise et
amricaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho,
d'orge, de ssame, de vignes, les jardins marachers, riches de
lgumes et de fruits, les plaines d'o partaient par milliers des
livres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon,
l'merillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dalle
de vingt- quatre lieues qui conduit  Pking, entre les arbres
d'essences varies et les grands roseaux du fleuve, et ils
arrivrent ainsi  Tong-Tchou, sains et saufs, Kin-Fo valant
toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au dbut
du voyage, Soun poussif, clop, fourbu des deux jambes, et
n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crne!

On tait au 19 juin. Le dlai accord  Wang n'expirait que dans
sept jours!

O tait Wang?


XIII
DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES DU
CENTENAIRE

Messieurs, dit Kin-Fo  ses deux gardes du corps, lorsque la
brouette s'arrta  l'entre du faubourg de Tong-Tchou, nous ne
sommes plus qu' quarante lis de Pking, et mon intention est de
m'arrter ici jusqu'au moment o la convention, passe entre Wang
et moi, aura cess de droit. Dans cette ville de quatre cent mille
mes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas
qu'il est au service de Ki-Nan, simple ngociant de la province de
Chen-Si.

Non assurment, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait
valu de faire pendant ces huit derniers jours un mtier de cheval
et il esprait bien que M. Kin-Fo...

Ki..., fit Craig.

-- Nan! ajouta Fry.

... ne le dtournerait plus de ses fonctions habituelles. Et
maintenant, attendu l'tat de fatigue o il tait, il ne demandait
qu'une permission  M. Kin-Fo...

Ki.... fit Craig.

-- Nan! rpta Fry.

... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins
sans dbrider ou plutt tout  fait dbrid!

Pendant huit jours, si tu veux! rpondit Kin-Fo. Je serai sr au
moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!

Kin-Fo et ses compagnons s'occuprent alors de chercher un htel
convenable, et il n'en manquait pas  Tong-Tchou. Cette vaste
cit n'est  vrai dire qu'un immense faubourg de Pking. La voie
dalle, qui l'unit  la capitale, est tout au long borde de
villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites
pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation
des voitures, des cavaliers, des pitons, est incessante.

Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Ta-Ouang-
Miao, le temple des princes souverains. C'est tout simplement
une bonzerie, transforme en htel, o les trangers peuvent se
loger assez confortablement.

Kin-Fo, Craig et Fry s'installrent aussitt, les deux agents dans
une chambre contigu  celle de leur prcieux client.

Quant  Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui
fut assign, et on ne le revit plus.

Une heure aprs, Kin-Fo et ses fidles quittaient leurs chambres,
djeunaient avec apptit et se demandaient ce qu'il convenait de
faire.

Il convient, rpondirent Craig-Fry, de lire la Gazette
officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous
concerne.

-- Vous avez raison, rpondit Kin-Fo. Peut-tre apprendrons-nous
ce qu'est devenu Wang.

Tous trois sortirent donc de l'htel. Par prudence, les deux
acolytes marchaient aux cts de leur client, dvisageant les
passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allrent
ainsi par les troites rues de la ville et gagnrent les quais.
L, un numro de la Gazette officielle fut achet et lu avidement.

Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize
cents tals,  qui ferait connatre  William J. Bidulph la
rsidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Ha.

Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!

-- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, rpondit Craig.

-- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.

-- Mais o peut-il tre? s'cria Kin-Fo.

-- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous tre plus menac
pendant les derniers jours de la convention?

-- Sans aucun doute, rpondit Kin-Fo. Si Wang ne connat pas les
changements survenus dans ma situation, et cela parat probable,
il ne pourra se soustraire  la ncessit de tenir sa promesse.
Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menac
que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!

-- Mais, le dlai pass?...

-- Je n'aurai plus rien  craindre.

-- Eh bien, monsieur, rpondirent Craig-Fry, il n'y a que trois
moyens de vous soustraire  tout danger pendant ces six jours.

-- Quel est le premier? demanda Kin-Fo.

-- C'est de rentrer  l'htel, dit Craig, de vous y enfermer dans
votre chambre, et d'attendre que le dlai soit expir.

-- Et le second?

-- C'est de vous faire arrter comme malfaiteur, rpondit Fry,
afin d'tre mis en sret dans la prison de Tong-Tchou!

-- Et le troisime?

-- C'est de vous faire passer pour mort, rpondirent Fry-Craig, et
de ne ressusciter que lorsque toute scurit vous sera rendue.

-- Vous ne connaissez pas Wang! s'cria Kin-Fo. Wang trouverait
moyen de pntrer dans mon htel, dans ma prison, dans ma tombe!
S'il ne m'a pas frapp jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu,
c'est qu'il lui a paru prfrable de me laisser le plaisir ou
l'inquitude de l'attente! Qui sait quel peut avoir t son
mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en libert.

-- Attendons!... Cependant!... dit Craig.

-- Il me semble que.... ajouta Fry.

-- Messieurs, rpondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me
conviendra. Aprs tout, si je meurs avant le 25 de ce mois,
qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?

-- Deux cent mille dollars, rpondirent Fry-Craig, deux cent mille
dollars qu'il faudra payer  vos ayants droit!

-- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus
intress que vous dans l'affaire!

-- Trs juste!

-- Trs vrai!

-- Continuez donc  veiller sur moi, tant que vous le jugerez
convenable, mais j'agirai  ma guise!

Il n'y avait point  rpliquer.

Craig-Fry durent donc se borner  serrer leur client de plus prs
et  redoubler de prcautions. Mais, ils ne se le dissimulaient
pas, la gravit de la situation s'accentuait chaque jour
davantage.

Tong-Tchou est une des plus anciennes cits du Cleste Empire.
Assise sur un bras canalis du Pe-ho,  l'amorce d'un autre canal
qui la relie  Pking, il s'y concentre un grand mouvement
d'affaires. Ses faubourgs sont extrmement anims par le va-et-
vient de la population.

Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frapps de
cette agitation, lorsqu'ils arrivrent sur le quai, auquel
s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.

En somme, Craig et Fry, tout bien pes, en taient venus  se
croire plus en sret au milieu d'une foule. La mort de leur
client devait, en apparence, tre due  un suicide. La lettre, qui
serait trouve sur lui, ne laisserait aucun doute  cet gard.
Wang n'avait donc intrt  le frapper que dans certaines
conditions, qui ne se prsentaient pas au milieu des rues
frquentes ou sur la place publique d'une ville. Consquemment,
les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas  redouter un coup immdiat.
Ce dont il fallait se proccuper uniquement, c'tait de savoir si
le Ta-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces
depuis le dpart de Shang-Ha. Aussi usaient-ils leurs yeux 
dvisager les passants.

Tout  coup, un nom fut prononc, qui tait bien pour leur faire
dresser l'oreille.

Kin-Fo! Kin-Fo! criaient quelques petits Chinois, sautant et
frappant des mains au milieu de la foule.

Kin-Fo avait-il donc t reconnu, et son nom produisait-il l'effet
accoutum?

Le hros malgr lui s'arrta.

Craig-Fry se tinrent prts  lui faire, le cas chant, un rempart
de leurs corps.

Ce n'tait point  Kin-Fo que ces cris s'adressaient.

Personne ne semblait se douter qu'il ft l. Il ne fit donc pas un
mouvement, et, curieux de savoir  quel propos son nom venait
d'tre prononc, il attendit.

Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'tait form autour
d'un chanteur ambulant, qui paraissait trs en faveur auprs de ce
public des rues. On criait, on battait des mains, on
l'applaudissait d'avance.

Le chanteur, lorsqu'il se vit en prsence d'un suffisant
auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustres
d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: Les Cinq
Veilles du Centenaire! cria-t-il.

C'tait la fameuse complainte qui courait le Cleste Empire!

Craig-Fry voulurent entraner leur client; mais, cette fois, Kin-
Fo s'entta  rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait
jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il
lui plaisait de l'entendre!

Le chanteur commena ainsi: A la premire veille, la lune claire
le toit pointu de la maison de Shang-Ha. Kin-Fo est jeune. Il a
vingt ans. Il ressemble au saule dont les premires feuilles
montrent leur petite langue verte!

A la deuxime veille, la lune claire le ct est du riche yamen.
Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires russissent 
souhait. Les voisins font son loge.

Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir  chaque
strophe. On le couvrait d'applaudissements.

Il continua: A la troisime veille, la lune claire l'espace.
Kin-Fo a soixante ans. Aprs les feuilles vertes de l't, les
jaunes chrysanthmes de la saison d'automne!

A la quatrime veille, la lune est tombe  l'ouest. Kin-Fo a
quatre-vingts ans! Son corps est recroquevill comme une crevette
dans l'eau bouillante! Il dcline! Il dcline avec l'astre de la
nuit!

A la cinquime veille, les coqs saluent l'aube naissante.

Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif dsir accompli; mais le
ddaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime
pas les gens si gs, qui radoteraient  sa cour! Le vieux Kin-Fo,
sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'ternit!

Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa
complainte  trois sapques l'exemplaire!

Et pourquoi Kin-Fo ne l'achterait-il pas? Il tira quelque menue
monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras 
travers les premiers rangs de la foule.

Soudain, sa main s'ouvrit! Les picettes lui chapprent et
tombrent sur le sol...

En face de lui, un homme tait l, dont les regards se croisrent
avec les siens.

Ah! s'cria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation,  la
fois interrogative et exclamative.

Fry-Craig l'avaient entour, le croyant reconnu, menac, frapp,
mort peut-tre!

Wang! cria-t-il.

-- Wang! rptrent Craig-Fry.

C'tait Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien
lve; mais, au lieu de se prcipiter sur lui, il repoussa
vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au
contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui taient longues!

Kin-Fo n'hsita pas. Il voulut avoir le coeur net de son
intolrable situation, et se mit  la poursuite de Wang, escort
de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dpasser, ni rester en
arrire.

Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et
compris,  la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne
s'attendait pas plus  voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait  le
trouver l.

Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'tait assez inexplicable,
mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Cleste Empire
et t sur ses talons.

Ce fut une poursuite insense.

Je ne suis pas ruin! Wang, Wang! Pas ruin! criait Kin-Fo.

-- Riche! riche! rptaient Fry-Craig.

Mais Wang se tenait  une trop grande distance pour entendre ces
mots, qui auraient d l'arrter. Il franchit ainsi le quai, le
long du canal, et atteignit l'entre du faubourg de l'Ouest.

Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient
rien. Au contraire, le fugitif menaait plutt de les distancer.

Une demi-douzaine de Chinois s'taient joints  Kin-Fo, sans
compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque
malfaiteur un homme qui dtalait si bien.

Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant,
hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires!

Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer
ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas ripost
par celui de son lve, car toute la ville se ft lance sur les
pas d'un homme si clbre. Mais le nom de Wang, subitement rvl,
avait suffi. Wang! c'tait cet nigmatique personnage, dont la
dcouverte valait une norme rcompense! On le savait. De telle
sorte que, si Kin-Fo courait aprs les huit cent mille dollars de
sa fortune, Craig-Fry, aprs les deux cent mille de l'assurance,
les autres couraient aprs les deux mille de la prime promise, et,
l'on en conviendra, c'tait l de quoi donner des jambes  tout ce
monde.

Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-
Fo, autant que le lui permettait la rapidit de sa course.

-- Pas ruin! pas ruin! rptaient Fry-Craig.

-- Arrtez! arrtez! criait le gros des poursuivants, qui faisait
la boule de neige en route.

Wang n'entendait rien. Les coudes colls  la poitrine, il ne
voulait ni s'puiser  rpondre, ni rien perdre de sa vitesse pour
le plaisir de tourner la tte.

Le faubourg fut dpass. Wang se jeta sur la route dalle qui
longe le canal. Sur cette route, alors presque dserte, il avait
le champ libre. La vivacit de sa fuite s'accrut encore; mais,
naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.

Cette course folle se soutint pendant prs de vingt minutes. Rien
ne pouvait laisser prvoir quel en serait le rsultat. Cependant,
il parut que le fugitif commenait  faiblir un peu. La distance,
qu'il avait maintenue jusqu' ce moment entre ses poursuivants et
lui, tendait  diminuer.

Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il
derrire l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de
la route.

Dix mille tals  qui l'arrtera! cria Kin-Fo.

-- Dix mille tals! rptrent Craig-Fry.

-- Ya! ya! ya! hurlrent les plus avancs du groupe.

Tous s'taient jets de ct, sur les traces du philosophe, et
contournaient le mur de la pagode.

Wang avait reparu. Il suivait un troit sentier transversal, le
long d'un canal d'irrigation, et, pour dpister les poursuivants,
il fit un nouveau crochet qui le replaa sur la route dalle.

Mais, l, il ft visible qu'il s'puisait, car il retourna la tte
 plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point
faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur
de tals ne parvenait  prendre sur eux quelques pas d'avance.

Le dnouement approchait donc. Ce n'tait plus qu'une affaire de
temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.

Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, taient arrivs  l'endroit o
la grande route franchit le fleuve sur le clbre pont de Palikao.

Dix-huit ans plus tt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu
leurs coudes franches sur ce pont de la province de P-Tch-Li.
La grande chausse tait alors encombre de fuyards d'une autre
espce. L'arme du gnral San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur,
repousse par les bataillons franais, avait fait halte sur ce
pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art,  balustrade de marbre
blanc, que borde une double range de lions gigantesques. Et ce
fut l que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans
leur fatalisme, furent broys par les boulets des canons
europens.

Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur
ses statues cornes, tait libre alors.

Wang, faiblissant, se jeta  travers la chausse. Kin-Fo et les
autres, par un suprme effort, se rapprochrent.

Bientt, vingt pas, puis quinze, puis dix les sparrent
seulement.

Il n'y avait plus  tenter d'arrter Wang par d'inutiles paroles,
qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le
rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait
ensuite.

Wang comprit qu'il allait tre atteint, et comme, par un
enttement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face 
face avec son ancien lve, il alla jusqu' risquer sa vie pour
lui chapper.

En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se
prcipita dans le Pe-ho.

Kin-Fo s'tait arrt un instant et criait: Wang! Wang!

Puis, prenant son lan  son tour: Je l'aurai vivant! s'cria-t-
il en se jetant dans le fleuve.

-- Craig? dit Fry.

-- Fry? dit Craig.

-- Deux cent mille dollars  l'eau!

Et tous deux, franchissant la balustrade, se prcipitrent au
secours du ruineux client de la Centenaire.

Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une
grappe de clowns  l'exercice du tremplin.

Mais tant de zle devait tre inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les
autres, allchs par la prime, eurent beau fouiller le P-ho,
Wang ne put tre, retrouv. Entran par le courant, sans doute,
l'infortun philosophe tait all en drive.

Wang n'avait-il voulu, en se prcipitant dans le fleuve,
qu'chapper aux poursuites, ou, pour quelque mystrieuse raison,
s'tait-il rsolu  mettre fin  ses jours? Nul n'aurait pu le
dire.

Deux heures aprs, Kin-Fo, Craig et Fry, dsappoints, mais bien
schs, bien rconforts, Soun, rveill au plus fort de son
sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route
de Pking.


XIV
O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
SEULE

Le P-Tch-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
Chine, est divis en neuf dpartements.

Un de ces dpartements  pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est--dire
la ville du premier ordre obissant au ciel.

Cette ville, c'est Pking.

Que le lecteur se figure un casse-tte chinois, d'une superficie
de six mille hectares, d'un primtre mtre de huit lieues, dont
les morceaux irrguliers doivent remplir exactement un rectangle,
telle est cette mystrieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait
une si curieuse description vers la fin du XIIIe sicle, telle est
la capitale du Cleste Empire.

En ralit, Pking comprend deux villes distinctes, spares par
un large boulevard et une muraille fortifie: l'une, qui est un
paralllogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carr
presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres
villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville
Rouge ou ville Interdite.

Autrefois, l'ensemble de ces agglomrations comptait plus de deux
millions d'habitants. Mais l'migration, provoque par l'extrme
misre, a rduit ce chiffre  un million tout au plus. Ce sont des
Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille
Musulmans environ, plus une certaine quantit de Mongols et de
Tibtains, qui composent la population flottante.

Le plan de ces deux villes superposes figure assez exactement un
bahut, dont le buffet serait form par la cit chinoise et la
crdence par la cit tartare.

Six lieues d'une enceinte fortifie, haute et large de quarante 
cinquante pieds, revtue de briques extrieurement, dfendue de
deux cents en deux cents mtres par des tours saillantes,
entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dalle, et
aboutissent  quatre normes bastions d'angle, dont la plate-forme
porte des corps de garde.

L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gard.

Au centre de la cit tartare, la ville jaune, d'une superficie de
six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme
une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point
culminant de la capitale, un superbe canal, dit Mer du Milieu,
que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une
pagode des Examens, le Pe-tha-sse, bonzerie btie dans une
presqu'le, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le
Peh-Tang, tablissement des missionnaires catholiques, la pagode
impriale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de
tuiles bleu lapis, le grand temple ddi aux anctres de la
dynastie rgnante, le temple des Esprits, le temple du gnie des
Vents, le temple du gnie de la Foudre, le temple de l'inventeur
de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des
Dragons, le monastre du Repos ternel, etc.

Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatre que se cache la ville
Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entoure
d'un foss canalis que franchissent sept ponts de marbre. Il va
sans dire que, la dynastie rgnante tant mantchoue, la premire
de ces trois cits est principalement habite par une population
de mme race.

Quant aux Chinois, ils sont relgus en dehors,  la partie
infrieure du bahut, dans la ville annexe.

On pntre  l'intrieur de cette ville interdite, ceinte de murs
en briques rouges couronns d'un chapiteau de tuiles vernisses de
jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la Grande Puret,
qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impratrices. L
s'lvent le temple des Anctres de la dynastie tartare, abrit
sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et
Tsi, consacrs aux esprits terrestres et clestes; le palais de la
Souveraine Concorde, rserv aux solennits d'apparat et aux
banquets officiels; le palais de la Concorde moyenne, o se
voient les tableaux des aeux du Fils du Ciel; le palais de la
Concorde Protectrice, dont la salle centrale est occupe, par le
trne imprial; le pavillon du Nei-Ko, o se tient le grand
conseil de l'Empire, que prside le prince Kong, ministre des
Affaires trangres, oncle paternel du dernier souverain; le
pavillon des Fleurs littraires, o l'empereur va une fois par
an interprter les livres sacrs; le pavillon de Tchouane-Sine-
Tine, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de
Confucius; la Bibliothque impriale; le bureau des
Historiographes; le Vou-Igne-Tine, o l'on conserve les planches
de cuivre et de bois destines  l'impression des livres; les
ateliers dans lesquels se confectionnent les vtements de la cour;
le palais de la Puret Cleste, lieu de dlibration des
affaires de famille; le palais de l'lment Terrestre suprieur,
o fut installe la jeune impratrice; le palais de la
Mditation, dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est
malade; les trois palais o sont levs les enfants de l'empereur;
le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient t
rservs  la veuve et aux femmes de Hien-Fong, dcd en 1861; le
Tchou-Siou-Kong, rsidence des pouses impriales; le palais de
la Bont Prfre, destin aux rceptions officielles des dames
de la cour; le palais de la Tranquillit Gnrale, singulire
appellation pour une cole d'enfants d'officiers suprieurs; les
palais de la Purification et du jene; le palais de la Puret
de jade, habit par les princes du sang; le temple du Dieu
protecteur de la ville; un temple d'architecture tibtaine; le
magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-
Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille
dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent 
quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impriale,
sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la Lumire
Empourpre, situ sur le bord du lac de la Cit jaune, o, le 19
juin 1873, furent admis en prsence de l'empereur les cinq
ministres des tats-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
de Prusse.

Quel forum antique a jamais prsent une telle agglomration
d'difices, si varis de formes, si riches d'objets prcieux?
Quelle cit mme, quelle capitale des tats europens pourrait
offrir une telle nomenclature?

Et,  cette numration, il faut encore joindre le Ouane-Chou-
Chane, le palais d't, situ  deux lieues de Pking. Dtruit en
1860,  peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins
d'une Clart parfaite et d'une Clart tranquille, sa colline de
la Source de Jade, sa montagne des Dix mille Longvits!

Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. L sont
installes les lgations franaise, anglaise et russe, l'hpital
des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du
Nord, les anciennes curies des lphants, qui n'en contiennent
plus qu'un, borgne et centenaire. L, se dressent la tour de la
Cloche,  toit rouge encadr de tuiles vertes, le temple de
Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua,
l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carre, le yamen des
jsuites, le yamen des Lettrs, o se font les examens
littraires. L s'lvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de
l'Est. L coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapisses
de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d't
alimenter le canal de la ville jaune. L se voient des palais o
rsident des princes du sang, les ministres des Finances, des
Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations
extrieures; l, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique,
l'Acadmie de Mdecine. Tout apparat ple-mle, au milieu des
rues troites, poussireuses l't, liquides l'hiver, bordes pour
la plupart de maisons misrables et basses, entre lesquelles
s'lve quelque htel de grand dignitaire, ombrag de beaux
arbres. Puis,  travers les avenues encombres, ce sont des chiens
errants, des chameaux mongols chargs de charbon de terre, des
palanquins  quatre porteurs ou  huit, suivant le rang du
fonctionnaire, des chaises, des voitures  mulets, des chariots,
des pauvres, qui, suivant M. Choutz, forment une truanderie
indpendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
envases d'une boue puante et noire, dit M. P. Arne, rues
coupes de flaques d'eau, o l'on s'enfonce jusqu' mi-jambe, il
n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie.

Par bien des cts, la ville chinoise de Pking, dont le nom est
Va-Tcheng, ressemble  la ville tartare, mais elle s'en
distingue, cependant, en quelques-uns.

Deux temples clbres occupent la partie mridionale, le temple du
Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les
temples de la desse Koanine, du gnie de la Terre, de la
Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre,
les tangs aux Poissons d'Or, le monastre de Fayouan-sse, les
marchs, les thtres, etc.

Ce paralllogramme rectangle est divis, du nord au sud, par une
importante artre, nomme Grande-Avenue, qui va de la porte de
Houng-Ting au sud  la porte de Tien au nord. Transversalement, il
est desservi par une autre artre plus longue, qui coupe la
premire  angle droit, et va de la porte de Cha-Coua,  l'est, 
la porte de Couan-Tsu,  l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua,
et c'tait  cent pas de son point d'intersection avec la Grande-
Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.

On se rappelle que, quelques jours aprs avoir reu cette lettre
qui lui annonait sa ruine, la jeune veuve en avait reu une
seconde annulant la premire, et lui disant que la septime lune
ne s'achverait pas sans que son petit frre cadet ft de retour
prs d'elle.

Si L-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les
heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus
donn de ses nouvelles, pendant ce voyage insens, dont il ne
voulait, sous aucun prtexte, indiquer le fantaisiste itinraire.
L-ou avait crit  Shang-Ha. Ses lettres taient restes sans
rponse. On conoit donc quelle devait tre son inquitude,
lorsqu' cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui tait encore
arrive.

Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas
quitt sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait,
inquite. La dsagrable Nan n'tait pas, pour charmer sa
solitude. Cette vieille mre se faisait plus quinteuse que
jamais, et mritait d'tre mise  la porte cent fois par lune.

Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le
moment o Kin-Fo arriverait  Pking! L-ou les comptait, et le
compte lui en semblait bien long!

Si la religion de Lao-Ts est la plus ancienne de la Chine, si la
doctrine de Confucius, promulgue vers la mme poque (500 ans
environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrs et
les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui
compte le plus grand nombre de fidles -- prs de trois cents
millions --  la surface du globe.

Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
ministres les bonzes, vtus de gris et coiffs de rouge, et,
l'autre, les lamas, vtus et coiffs de jaune.

L-ou tait une bouddhiste de la premire secte. Les bonzes la
voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacr  la
desse Koanine. L elle faisait des voeux pour son ami, et brlait
des btonnets parfums, le front prostern sur le parvis du
temple.

Ce jour-l, elle eut la pense de revenir implorer la desse
Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.

Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaait
celui qu'elle attendait avec une si lgitime impatience.

L-ou appela donc la vieille mre et lui donna l'ordre d'aller
chercher une chaise  porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.

Nan haussa les paules, suivant sa dtestable habitude, et sortit
pour excuter l'ordre qu'elle avait reu.

Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir,
regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus
entendre la lointaine voix de l'absent.

Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cess
de penser  lui, et je veux que ma voix le lui rpte  son
retour!

Et L-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
phonographique, pronona  voix haute les plus douces phrases que
son coeur lui put inspirer.

Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.

La chaise  porteurs attendait madame, qui aurait bien pu rester
chez elle! L-ou n'couta pas. Elle sortit aussitt, laissant la
vieille mre maugrer  son aise, et elle s'installa dans la
chaise, aprs avoir donn ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.

Le chemin tait tout droit pour y aller. Il n'y avait qu' tourner
l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et  remonter la Grande-Avenue
jusqu' la porte de Tien.

Mais la chaise n'avana pas sans difficults. En effet, les
affaires se faisaient encore  cette heure, et l'encombrement
tait toujours considrable dans ce quartier, qui est un des plus
populeux de la capitale. Sur la chausse, des baraques de
marchands forains donnaient  l'avenue l'aspect d'un champ de
foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des
orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne
aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu
respectueux pour l'autorit mandarine, criaient et mettaient leur
note dans le brouhaha gnral. Ici passait un enterrement  grande
pompe, qui enrayait la circulation; l, un mariage moins gai peut-
tre que le convoi funbre, mais tout aussi encombrant. Devant le
yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant
venait frapper sur le tambour des plaintes pour rclamer
l'intervention, de la justice. Sur la pierre Lou-Ping tait
agenouill un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et
que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou 
glands rouges, la courte pique et les deux sabres au mme
fourreau. Plus loin, quelques Chinois rcalcitrants, nous
ensemble par leurs queues, taient conduits au poste. Plus loin,
un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engags dans les
deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal
bizarre. Puis, c'tait un voleur, encag dans une caisse de bois,
sa tte passant par le fond, et abandonn  la charit publique;
puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbs sous le
joug. Ces malheureux cherchaient videmment les endroits
frquents dans l'espoir de faire une meilleure recette, spculant
sur la pit des passants, au dtriment des mendiants de toutes
sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits
par un borgne, et les mille varits d'infirmes vrais ou faux, qui
fourmillent dans les cits de l'Empire des Fleurs.

La chaise avanait donc lentement. L'encombrement tait d'autant
plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extrieur. Elle y
arriva, cependant, et s'arrta  l'intrieur du bastion, qui
dfend la porte, prs du temple de la desse Koanine.

L-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la desse.
Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom
de moulin  prires.

C'tait une sorte de dvidoir, dont les huit branches pinaient 
leur extrmit de petites banderoles ornes de sentences sacres.

Un bonze attendait gravement, prs de l'appareil, les dvots et
surtout le prix des dvotions.

L-ou remit au serviteur de Bouddha quelques tals, destins 
subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit
la manivelle du dvidoir, et lui imprima un lger mouvement de
rotation, aprs avoir appuy sa main gauche sur son coeur. Sans
doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la
prire ft efficace.

Plus vite! lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.

Et la jeune femme de dvider plus vite!

Cela dura prs d'un quart d'heure, aprs quoi le bonze affirma que
les voeux de la postulante seraient exaucs.

L-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la desse
Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre
le chemin de la maison.

Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs
durent se ranger prcipitamment. Des soldats faisaient brutalement
carter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les
rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde
des tipaos.

Un nombreux cortge occupait une partie de l'avenue et s'avanait
bruyamment.

C'tait l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie Continuation
de Gloire, qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant
lequel la porte centrale allait s'ouvrir.

Derrire les deux vedettes de tte venait un peloton d'claireurs,
suivi d'un peloton de piqueurs, disposs sur deux rangs et portant
un bton en bandoulire.

Aprs eux, un groupe d'officiers de haut rang dployait le parasol
jaune  volants, orn du dragon, qui est l'emblme de l'empereur
comme le phnix est l'emblme de l'impratrice.

Le palanquin, dont la housse de soie jaune tait releve, parut
ensuite, soutenu par seize porteurs  robes rouges semes de
rosaces blanches, et cuirasss de gilets de soie pique. Des
princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachs de
soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'imprial
vhicule.

Dans le palanquin, tait  demi couch le Fils du Ciel, cousin de
l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.

Aprs le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
rechange. Puis, tout ce cortge s'engloutit sous la porte de Tien,
 la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent
reprendre leurs affaires.

La chaise de L-ou continua donc sa route, et la dposa chez elle,
aprs une absence de deux heures.

Ah! quelle surprise la bonne desse Koanine avait mnage  la
jeune femme!

Au moment o la chaise s'arrtait, une voiture toute poussireuse,
attele de deux mules, venait se ranger prs de la porte. Kin-Fo,
suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!

Vous! Vous! s'cria L-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!

-- Chre petite soeur cadette! rpondit Kin-Fo, vous ne doutiez
pas de mon retour!...

L-ou ne rpondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entrana
dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret
confident de ses peines!

Je n'ai pas cess un seul instant de vous attendre, cher coeur
brod de fleurs de soie! dit-elle.

Et, dplaant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
mouvement.

Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui rpter ce que la
tendre L-ou disait quelques heures auparavant: Reviens, petit
frre bien-aim! Reviens prs de moi! Que nos coeurs ne soient
plus spars comme le sont les deux toiles du Pasteur et de la
Lyre! Toutes mes penses sont pour ton retour... L'appareil se
tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais
d'une voix criarde, cette fois: Ce n'est pas assez d'une
matresse, il faut encore avoir un matre dans la maison! Que le
prince Ien les trangle tous deux! Cette seconde voix n'tait que
trop reconnaissable. C'tait celle de Nan. La dsagrable vieille
mre avait continu de parler aprs le dpart de L-ou, tandis
que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle
s'en doutt, ses imprudentes paroles!

Servantes et valets, dfiez-vous des phonographes!

Le jour mme, Nan recevait son cong, et, pour la mettre  la
porte, on n'attendit mme pas les derniers jours de la septime
lune!


XV
QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU
LECTEUR

Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Ha,
avec l'aimable L-ou, de Pking. Dans six jours seulement expirait
le dlai accord  Wang pour accomplir sa promesse; mais
l'infortun philosophe avait pay de sa vie sa fuite inexplicable.
Il n'y avait plus rien  craindre dsormais. Le mariage pouvait
donc se faire. Il fut dcid et fix  ce vingt-cinquime jour de
juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!

La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
premire fois de la faire misrable, et une seconde fois de la
faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.

Mais L-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait t
le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.

Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien  notre mariage!

-- Oui! pauvre Wang, rpondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.

-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frapp comme il avait
jur de le faire!

-- Non, non! dit L-ou en secouant sa jolie tte, et peut-tre
n'a-t-il cherch la mort dans les flots du Pe-ho que pour ne pas
accomplir cette affreuse promesse!

Hlas! cette hypothse n'tait que trop admissible, que Wang avait
voulu se noyer pour chapper  l'obligation de remplir son mandat!
A cet gard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
avait l deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
s'effacerait jamais.

Il va sans dire qu' la suite de la catastrophe du, pont de
Palikao, les gazettes chinoises cessrent de reproduire les avis
ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
gnante clbrit de Kin-Fo s'vanouit aussi vite qu'elle s'tait
faite.

Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils taient bien
chargs de dfendre les intrts de la Centenaire jusqu'au 30
juin, c'est--dire pendant dix jours encore, mais, en vrit, Kin-
Fo n'avait plus besoin de leurs services. tait-il  craindre que
Wang attentt  sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
Pouvaient-ils redouter que leur client portt sur lui-mme une
main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
qu' vivre,  bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
d'tre.

Mais, aprs tout, c'taient de braves gens, ces deux originaux. Si
leur dvouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
Centenaire, il n'en avait pas moins t trs srieux et de tous
les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux ftes de son
mariage, et ils acceptrent.

D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry  Craig, un mariage est
quelquefois un suicide!

-- On donne sa vie tout en la gardant, rpondit Craig avec un
sourire aimable.

Ds le lendemain, Nan avait t remplace dans la maison de
l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.

Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, tait venue prs d'elle
et devait lui tenir lieu de mre jusqu' la clbration du
mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrime rang,
deuxime classe,  bouton bleu, ancien lecteur imprial et membre
de l'Acadmie des Han-Lin, possdait toutes les qualits physiques
et morales exiges pour remplir dignement ces importantes
fonctions.

Quant  Kin-Fo, il comptait bien quitter Pking aprs son mariage,
n'tant point de ces Clestials qui aiment le voisinage des cours.
Il ne serait vritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
femme installe dans le riche yamen de Shang-Ha.

Kin-Fo avait donc d choisir un appartement provisoire, et il
avait trouv ce qu'il lui fallait au Tine-Fou-Tang, le Temple du
Bonheur Cleste, htel et restaurant trs confortable, situ prs
du boulevard de Tine-Men, entre les deux villes tartare et
chinoise. L furent galement logs Craig et Fry, qui, par
habitude, ne pouvaient se dcider  quitter leur client. En ce qui
concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugrant,
mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
prsence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
rendait quelque peu prudent.

Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver  Pking deux de ses amis
de Canton, le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. D'autre part,
il connaissait quelques fonctionnaires et commerants de la
capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
grandes circonstances.

Il tait vraiment heureux, maintenant, l'indiffrent d'autrefois,
l'impassible lve du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
d'inquitudes, de tracas, toute cette priode mouvemente de son
existence avait suffi  lui faire apprcier ce qu'est, ce que doit
tre, ce que peut tre le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
avait raison!

Que n'tait-il l pour constater une fois de plus l'excellence de
sa doctrine!

Kin-Fo passait prs de la jeune femme tout le temps qu'il ne
consacrait pas aux prparatifs de la crmonie. L-ou tait
heureuse du moment que son ami tait prs d'elle.

Qu'avait-il besoin de mettre  contribution les plus riches
magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
Elle ne songeait qu' lui, et se rptait les sages maximes de la
clbre Pan-Hoei-Pan:

Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!

La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
porte le nom et une attention continuelle sur elle-mme.

La femme doit tre dans la maison comme une pure ombre et un
simple cho.

L'poux est le ciel de l'pouse.

Cependant, les prparatifs de cette fte du mariage, que Kin-Fo
voulait splendide, avanaient.

Dj les trente paires de souliers brods qu'exige le trousseau
d'une Chinoise, taient ranges dans l'habitation de l'avenue de
Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes toffes de
soie, les joyaux de pierres prcieuses et d'or finement cisel,
bagues, bracelets, tuis  ongles, aiguilles de tte, etc., toutes
les fantaisies charmantes de la bijouterie pkinoise s'entassaient
dans le boudoir de L-ou.

En cet trange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
elle n'apporte aucune dot. Elle est vritablement achete par les
parents du mari ou par le mari lui-mme, et,  dfaut de frres,
elle ne peut hriter d'une partie de la fortune paternelle que si
son pre en fait l'expresse dclaration. Ces conditions sont
ordinairement rgles par des intermdiaires qu'on appelle mei-
jin, et le mariage n'est dcid que lorsque tout est bien convenu
 cet gard.

La jeune fiance est alors prsente aux parents du mari.

Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment o elle
arrivera en chaise ferme  la maison conjugale. A cet instant, on
remet  l'poux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
fiance lui agre, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
il referme brusquement la porte, et tout est rompu,  la condition
d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.

Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
connaissait la jeune femme, il n'avait  l'acheter de personne.
Cela simplifiait beaucoup les choses.

Le 25 juin arriva enfin. Tout tait prt.

Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de L-ou restait
illumine  l'intrieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
reprsentait la famille de la future, avait d s'abstenir de tout
sommeil, une faon de se montrer triste au moment o la fiance va
quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
sa propre maison se ft galement claire en signe de deuil,
parce que le mariage du fils est cens devoir tre regard comme
une image de la mort du pre, et que le fils alors semble lui
succder, dit le Hao-Khiou-Tchouen.

Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer  l'union de deux poux
absolument libres de leurs personnes, il en tait d'autres dont on
avait d tenir compte.

Ainsi, aucune des formalits astrologiques n'avait t nglige.
Les horoscopes, tirs suivant toutes les rgles, marquaient une
parfaite compatibilit de destines et d'humeur. L'poque de
l'anne, l'ge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
ne s'tait prsent sous de plus rassurants auspices.

La rception de la marie devait se faire  huit heures du soir 
l'htel du Bonheur Cleste, c'est--dire que l'pouse allait
tre conduite en grande pompe au domicile de l'poux. En Chine, il
n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
prtre, bonze, lama ou autre.

A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagn de Craig et Fry, qui
rayonnaient comme les tmoins d'une noce europenne, recevait ses
amis au seuil de son appartement.

Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient t
invits sur papier rouge, en quelques lignes de caractres
microscopiques: M. Kin-Fo, de Shang-Ha, salue humblement
monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister 
l'humble crmonie... etc.

Tous taient venus pour honorer les poux, et prendre leur part du
magnifique festin rserv aux hommes, tandis que les dames se
runiraient  une table spcialement servie pour elles.

Il y avait l le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. Puis,
c'taient quelques mandarins qui portaient  leur chapeau officiel
le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
appartenaient aux trois premiers ordres.

D'autres, de catgorie infrieure, n'avaient que des boutons bleu
opaque ou blanc opaque. La plupart taient des fonctionnaires
civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient tre les amis d'un
Shanghaen hostile  la race tartare. Tous, en beaux habits, en
robes clatantes, coiffures de ftes, formaient un blouissant
cortge.

Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait 
l'entre mme de l'htel. Ds qu'ils furent arrivs, il les
conduisit au salon de rception, aprs les avoir pris par deux
fois de vouloir bien passer devant lui,  chacune des portes que
leur ouvraient des domestiques en grande livre. Il les appelait
par leur noble nom, il leur demandait des nouvelles de leur
noble sant, il s'informait de leurs nobles familles. Enfin,
un minutieux observateur de la civilit purile et honnte
n'aurait pas eu  signaler la plus lgre incorrection dans son
attitude.

Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
ils ne perdaient pas de vue leur irrprochable client.

Une mme ide leur tait venue,  tous les deux. Si, par
impossible, Wang n'avait pas pri, comme on le croyait, dans les
eaux du fleuve?... S'il venait se mler  ces groupes
d'invits?... La vingt-quatrime heure du vingt- cinquime jour de
juin -- l'heure extrme -- n'avait pas sonn encore! La main du
Ta-ping n'tait pas dsarme!

Si, au dernier moment?...

Non! cela n'tait pas vraisemblable, mais enfin, c'tait possible.
Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent
aucune figure suspecte.

Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
Coua, et prenait place dans un palanquin ferm.

Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
tout fianc a droit de revtir -- par honneur pour cette
institution du mariage que les anciens lgislateurs tenaient en
grande estime -- L-ou s'tait conforme aux rglements de la
haute socit. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
admirable toffe de soie brode, elle resplendissait. Sa figure se
drobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
semblaient s'goutter du riche diadme dont le cercle d'or bordait
son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
got constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientt
ouvrir.

Le cortge se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tine-Men. Sans doute, il
et t plus magnifique, s'il se ft agi d'un enterrement au lieu
d'une noce, mais, en somme, cela mritait que les passants
s'arrtassent pour le voir passer.

Des amies, des compagnes de L-ou suivaient le palanquin, portant
en grande pompe les diffrentes pices du trousseau. Une vingtaine
de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
de cuivre, entre lesquels clatait le gong sonore. Autour du
palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cache
aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la rservait
l'tiquette, devaient tre ceux de son poux.

Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
populaire, que le cortge arriva, vers huit heures du soir, 
l'htel du Bonheur Cleste.

Kin-Fo se tenait devant l'entre richement dcore. Il attendait
l'arrive du palanquin pour en ouvrir la porte.

Cela fait, il aiderait sa future  descendre, et il la conduirait
dans l'appartement rserv, o tous deux salueraient quatre fois
le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
ferait quatre gnuflexions devant son mari. Celui-ci,  son tour,
en ferait deux devant elle. Ils rpandraient deux ou trois gouttes
de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
aux esprits intermdiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
pleines. Ils les videraient  demi, et, mlangeant ce qui
resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un aprs
l'autre. L'union serait consacre.

Le palanquin tait arriv. Kin-Fo s'avana. Un matre de
crmonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
tendit la main  la jolie L-ou, tout mue. La future descendit
lgrement et traversa le groupe des invits, qui s'inclinrent
respectueusement en levant la main  la hauteur de la poitrine.

Au moment o la jeune femme allait franchir la porte de l'htel,
un signal fut donn. D'normes cerfs-volants lumineux s'levrent
dans l'espace et balancrent au souffle de la brise leurs images
multicolores de dragons, de phnix et autres emblmes du mariage.
Des pigeons oliens, munis d'un petit appareil sonore, fix  leur
queue, s'envolrent et remplirent l'espace d'une harmonie cleste.
Des fuses aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
blouissant bouquet s'chappa une pluie d'or.

Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
Tine-Men. C'taient des cris auxquels se mlaient les sons clairs
d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
reprenait aprs quelques instants.

Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientt atteint la rue o
le cortge s'tait arrt.

Kin-Fo coutait. Ses amis, indcis, attendaient que la jeune femme
entrt dans l'htel.

Mais, presque aussitt, la rue se remplit d'une agitation
singulire. Les clats de la trompette redoublrent en se
rapprochant.

Qu'est-ce donc? demanda Kin-Fo.

Les traits de L-ou s'taient altrs. Un secret pressentiment
acclrait les battements de son coeur.

Tout  coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
hraut  la livre impriale, qu'escortaient plusieurs tipaos.

Et ce hraut, au milieu du silence gnral, jeta ces seuls mots,
auxquels rpondit un sourd murmure: Mort de l'impratrice
douairire! Interdiction! Interdiction! Kin-Fo avait compris.
C'tait un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
geste de colre!

Le deuil imprial venait d'tre dcrt pour la mort de la veuve
du dernier empereur. Pendant un dlai que fixerait la loi,
interdiction  quiconque de se raser la tte, interdiction de
donner des ftes publiques et des reprsentations thtrales,
interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
procder  la clbration des mariages!

L-ou, dsole, mais courageuse, pour ne pas ajouter  la peine de
son fianc, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
main de son cher Kin-Fo: Attendons, lui dit-elle d'une voix qui
s'efforait de cacher sa vive motion.

Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
l'avenue de Cha-Coua, et les rjouissances furent suspendues, les
tables desservies, les orchestres renvoys, et les amis du dsol
Kin-Fo se sparrent, aprs lui avoir fait leurs compliments de
condolance.

C'est qu'il ne fallait pas se risquer  enfreindre cet imprieux
dcret d'interdiction!

Dcidment, la mauvaise chance continuait  poursuivre Kin-Fo.
Encore une occasion qui lui tait donne de mettre  profit les
leons de philosophie qu'il avait reues de son ancien matre!

Kin-Fo tait rest seul avec Craig et Fry dans cet appartement
dsert de l'htel du Bonheur Cleste, dont le nom lui semblait
maintenant un amer sarcasme. Le dlai d'interdiction pouvait tre
prolong suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
compt retourner immdiatement  Shang-Ha, pour installer sa
jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!...

Une heure aprs, un domestique entrait et lui remettait une
lettre, qu'un messager venait d'apporter  l'instant.

Kin-Fo, ds qu'il eut reconnu l'criture de l'adresse, ne put
retenir un cri. La lettre tait de Wang, et voici ce qu'elle
contenait:

Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
j'aurai cess de vivre!

Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
mais, sois tranquille, j'ai pourvu  tout.

Lao-Shen, un chef des Ta-ping, mon ancien compagnon, a ta
lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
reviendra donc le capital assur sur ta tte, que je lui ai
dlgu, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!...

Adieu! Je te prcde dans la mort! A bientt, ami! Adieu!

WANG!


XVI
DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE
PLUS BELLE

Telle tait maintenant la situation faite  Kin-Fo, plus grave
mille fois qu'elle ne l'avait jamais t!

Ainsi donc, Wang, malgr la parole donne, avait senti sa volont
se paralyser, lorsqu'il s'tait agi de frapper son ancien lve!
Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de
Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait
charg un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Ta-ping
redoutable entre tous, qui, lui, n'prouverait aucun scrupule 
accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait mme le rendre
responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas
l'impunit, et, la dlgation de Wang, un capital de cinquante
mille dollars!

Ah! mais je commence  en avoir assez! s'cria Kin-Fo dans un
premier mouvement de colre.

Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.

Votre lettre, demandrent-ils  Kin-Fo, ne porte donc pas le 25
juin comme extrme date?

-- Eh non! rpondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du
jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui
plaira, sans tre limit par le temps!

-- Oh! firent Fry-Craig, il a intrt  s'excuter  bref dlai.

-- Pourquoi?...

-- Afin que le capital assur sur votre tte soit couvert par la
police et ne lui chappe pas!

L'argument tait sans rplique.

Soit, rpondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre
une heure pour reprendre ma lettre, duss-je la payer des
cinquante mille dollars garantis  ce Lao-Shen!

-- Juste, dit Craig.

-- Vrai! ajouta Fry.

-- Je partirai donc! On doit savoir o est maintenant ce chef Ta-
ping! Il ne sera peut-tre pas introuvable comme Wang!

En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et
venait. Cette srie de coups de massue, qui s'abattaient sur lui,
le mettaient dans un tat de surexcitation peu ordinaire.

Je pars! dit-il! je vais  la recherche de Lao-Shen! Quant 
vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.

-- Monsieur, rpondit Fry-Craig, les intrts de la Centenaire
sont plus menacs qu'ils ne l'ont jamais t! Vous abandonner dans
ces circonstances serait manquer  notre devoir. Nous ne vous
quitterons pas!

Il n'y avait pas une heure  perdre. Mais, avant tout, il
s'agissait de savoir au juste ce que c'tait que ce Lao-Shen, et
en quel endroit prcis il rsidait. Or, sa notorit tait telle,
que cela ne fut pas difficile.

En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement
insurrectionnel des Mang-Tchao, s'tait retir au nord de la
Chine, au-del de la Grande Muraille, vers la partie voisine du
golfe de Lao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de P-Tch-
Li. Si le gouvernement imprial n'avait pas encore trait avec
lui, comme il l'avait dj fait avec quelques autres chefs de
rebelles qu'il n'avait pu rduire, il le laissait du moins oprer
tranquillement sur ces territoires situs au-del des frontires
chinoises, o Lao-Shen, rsign  un rle plus modeste, faisait le
mtier d'cumeur de grands chemins!

Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-l serait
sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'tait
pas pour inquiter sa conscience!

Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de trs complets
renseignements sur le Ta-ping, et apprirent qu'il avait t
signal dernirement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le
golfe de Lao-Tong. C'est donc l qu'ils rsolurent de se rendre
sans plus tarder.

Tout d'abord, L-ou fut informe de ce qui venait de se passer.
Ses angoisses redoublrent! Des larmes noyrent ses beaux yeux.
Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-
devant d'un invitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre,
s'loigner, quitter le Cleste Empire, au besoin, se rfugier dans
quelque partie du monde o ce farouche Lao-Shen ne pourrait
l'atteindre?

Mais Kin-Fo fit comprendre  la jeune femme que, de vivre sous
cette incessante menace,  la merci d'un pareil coquin,  qui sa
mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la
perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo
et ses fidles acolytes partiraient le jour mme, ils arriveraient
jusqu'au Ta-ping, ils rachteraient  prix d'or la dplorable
lettre, et ils seraient de retour  Pking avant mme que le
dcret d'interdiction et t lev.

Chre petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis  moins regretter,
maintenant, que notre mariage ait t remis de quelques jours!
S'il tait fait, quelle situation pour vous!

-- S'il tait fait, rpondit L-ou, j'aurais le droit et le devoir
de vous suivre, et je vous suivrais!

-- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous
exposer  un seul pril!... Adieu, L-ou, adieu!...

Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme,
qui voulait le retenir.

Le jour mme, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la
malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Pking
et se rendaient  Tong-Tchou. Ce fut l'affaire d'une heure.

Ce qui avait t dcid, le voici: Le voyage par terre,  travers
une province peu sre, offrait des difficults trs srieuses.

S'il ne s'tait agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord
de la capitale, quels que fussent les dangers accumuls sur ce
parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter.
Mais ce n'tait pas dans le Nord, c'tait dans l'Est que se
trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait
temps et scurit. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses
compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.

Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning?

C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez
les agents maritimes de Tong-Tchou.

En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise
fortune accablait sans relche. Un btiment, en charge pour Fou-
Ning, attendait  l'embouchure du Pe-ho.

Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve,
descendre jusqu' son estuaire, s'embarquer sur le navire en
question, il n'y avait pas autre chose  faire.

Craig et Fry ne demandrent qu'une heure pour leurs prparatifs,
et, cette heure, ils l'employrent  acheter tous les appareils de
sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de lige jusqu'aux
insubmersibles vtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait
toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans
avoir  payer de surprimes, puisqu'il avait assur tous les
risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout
prvoir, et, en effet, tout fut prvu.

Donc, le 26 juin,  midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient
sur le Pe-tang, et descendaient le cours du Pe-ho. Les
sinuosits de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est
prcisment le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchou
 son embouchure; mais il est canalis, et navigable, par
consquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le
mouvement maritime y est-il considrable, et beaucoup plus
important que celui de la grande route, qui court presque
paralllement  lui.

Le Pe-tang descendait rapidement entre les balises du chenal,
battant de ses aubes les eaux jauntres du fleuve, et troublant de
son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La
haute tour d'une pagode au-del de Tong-Tchou fut bientt
dpasse et disparut  l'angle d'un tournant assez brusque.

A cette hauteur, le Pe-ho n'tait pas encore large. Il coulait,
ici entre des dunes sablonneuses, l le long des petits hameaux
agricoles, au milieu d'un paysage assez bois, que coupaient des
vergers et des haies vives.

Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, H-Si-Vou, Nane-
Tsa, Yang-Tsoune, o les mares se font encore sentir.

Tien-Tsin se montra bientt. L, il y eut perte de temps, car il
fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui runit les deux rives du
fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de
navires dont le port est encombr. Cela ne se fit pas sans grandes
clameurs, et cota  plus d'une barque les amarres qui la
retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun
souci du dommage qui pouvait en rsulter. De l une confusion, un
embarras de bateaux en drive, qui aurait donn fort  faire aux
matres de port, s'il y avait eu des matres de port  Tien-Tsin.

Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus
svres que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle,
ce ne serait vraiment pas dire assez.

Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un
accommodement et t facile, si l'on avait pu le prvenir, mais
bien de Lao-Shen, ce Ta-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui
le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait  lui, on
aurait pu se croire en sret, mais qui prouvait qu'il ne s'tait
pas dj mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment
l'viter, comment le prvenir? Craig et Fry voyaient un assassin
dans chaque passager du Pe-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne
dormaient plus, ils ne vivaient plus!

Si Kin-Fo, Craig et Fry taient trs srieusement inquiets, Soun,
pour sa part, ne laissait pas d'tre horriblement anxieux. La
seule pense d'aller sur mer lui faisait dj mal au coeur. Il
plissait  mesure que le Pe-tang se rapprochait du golfe de P-
Tch-Li. Son nez se pinait, sa bouche se contractait, et,
cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune
secousse au steamboat.

Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait  supporter les courtes
lames d'une troite mer, ces lames qui rendent les coups de
tangage plus vifs et plus frquents!

Vous n'avez jamais navigu? lui demanda Craig.

-- Jamais!

-- Cela ne va pas? lui demanda Fry.

-- Non!

-- Je vous engage  redresser la tte, ajouta Craig.

-- La tte?...

-- Et  ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry..

-- La bouche?...

L-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux
ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non
sans avoir jet sur le fleuve, trs largi dj, ce regard
mlancolique des personnes prdestines  l'preuve, un peu
ridicule, du mal de mer.

Le paysage s'tait alors modifi dans cette valle que suivait le
fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
surleve, avec la rive gauche, dont la longue grve cumait sous
un lger ressac. Au-del s'tendaient de vastes champs de sorgho,
de mas, de bl, de millet.

Ainsi que dans toute la Chine -- une mre de famille qui a tant de
millions d'enfants  nourrir -- il n'y avait pas une portion
cultivable de terrain qui ft nglige.

Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous,
sortes de norias rudimentaires, puisaient et rpandaient l'eau 
profusion.  et l, auprs des villages en torchis jauntre, se
dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux
pommiers, qui n'auraient point dpar une plaine normande. Sur les
berges, allaient et venaient de nombreux pcheurs, auxquels des
cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de
pche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur matre, et
rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grce  un
anneau qui leur tranglait  demi le cou.

Puis c'taient des canards, des corneilles, des corbeaux, des
pies, des perviers, que le hennissement du steamboat faisait
lever du milieu des hautes herbes.

Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant
dserte, le mouvement maritime du P-ho ne diminuait pas. Que de
bateaux de toute espce  remonter ou descendre son cours! Jonques
de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une
courbe trs concave de l'avant  l'arrire, manoeuvres par un
double tage d'avirons ou par des aubes mues  main d'homme;
jonques de douanes  deux mts,  voiles de chaloupes, que
tendaient des tangons transversaux, et ornes en poupe et en proue
de ttes ou de queues de fantastiques chimres; jonques de
commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, charges des
plus prcieux produits du Cleste Empire, ne craignent pas
d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de
voyageurs, marchant  l'aviron ou  la cordelle, suivant les
heures de la mare, et faites pour les gens qui ont du temps 
perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui
remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voils de
nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigs par de jeunes
femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, mritent bien leur
nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
vritables villages flottants, avec cabanes, vergers plants
d'arbres, sems de lgumes, immenses radeaux, faits avec quelque
fort de la Mantchourie, que les bcherons ont abattue tout
entire!

Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte
qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou,  l'embouchure du
fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours
 briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mlant 
celles du steamboat. Le soir arrivait, prcd du crpuscule de
juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientt, une succession
de dunes blanches, symtriquement disposes et d'un dessin
uniforme, s'estomprent dans la pnombre. C'taient des mulons
de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.

L s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Pe-ho,
triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel,
tout poussire et tout cendre.

Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Pe-tang
arrivait au port de Takou, presque  la bouche du fleuve.

En cet endroit, sur les deux rives, s'lvent les forts du Nord et
du Sud, maintenant ruins, qui furent pris par l'arme anglo-
franaise, en 186o. L s'tait faite la glorieuse attaque du
gnral Collineau, le 24 aot de la mme anne; l, les
canonnires avaient forc l'entre du fleuve; l, s'tend une
troite bande de territoire,  peine occupe, qui porte le nom de
concession franaise; l, se voit encore le monument funraire
sous lequel sont couchs les officiers et les soldats morts dans
ces combats mmorables.

Le Pe-tang ne devait pas dpasser la barre. Tous les passagers
durent donc dbarquer  Takou. C'est une ville assez importante
dj, dont le dveloppement sera considrable, si les mandarins
laissent jamais tablir une voie ferre qui la relie  Tien-Tsin.

Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre  la voile le jour
mme. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure  perdre.
Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure aprs,
ils taient  bord de la Sam-Yep.


XVII
DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
COMPROMISE

Huit jours auparavant, un navire amricain tait, venu mouiller au
port de Takou. Frt par la sixime compagnie chno-californienne,
il avait t charg au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est
installe dans le cimetire de Laurel-Hill, de San Francisco.

C'est l que les Clestials, morts en Amrique, attendent le jour
du rapatriement, fidles  leur religion, qui leur ordonne de
reposer dans la terre natale.

Ce btiment,  destination de Canton, avait pris, sur
l'autorisation crite de l'agence, un chargement de deux cent
cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient tre dbarqus
 Takou pour tre rexpdis aux provinces du nord.

Le transbordement de cette partie de la cargaison s'tait fait du
navire amricain au navire chinois, et, ce matin mme, 27 juin,
celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.

C'tait sur ce btiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute
d'autres navires en partance pour le golfe de Lao-Tong, ils
durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une
traverse de deux ou trois jours au plus, et trs facile  cette
poque de l'anne.

La Sam-Yep tait une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
tonneaux.

Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du
Cleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du
quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus prs,
parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une
toupie, ce qui leur donne avantage sur des btiments plus fins de
lignes. Le safran de leur norme gouvernail est perc de trous,
systme trs prconis en Chine, dont l'effet parait assez
contestable.

Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les
mers riveraines. On cite mme une de ces jonques, qui, nolise par
une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine
amricain, apporter  San Francisco une cargaison de th et de
porcelaines. Il est donc prouv que ces btiments peuvent bien
tenir la mer, et les hommes comptents sont d'accord sur ce point,
que les Chinois font des marins excellents.

La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant 
l'arrire, rappelait par son gabarit la forme des coques
europennes. Ni cloue ni cheville, faite de bambous cousus,
calfate d'toupe et de rsine du Cambodje, elle tait si tanche,
qu'elle ne possdait pas mme de pompe de cale. Sa lgret la
faisait flotter sur l'eau comme un morceau de lige. Une ancre,
fabrique d'un bois trs dur, un grement en fibres de palmier,
d'une flexibilit remarquable, des voiles souples, qui se
manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant  la faon d'un
ventail, deux mts disposs comme le grand mt et le mt de
misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle tait
cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareille pour
les besoins du petit cabotage.

Certes, personne,  voir la Sam-Yep, n'et devin que ses
affrteurs l'avaient transforme, cette fois, en un norme
corbillard.

En effet, aux caisses de th, aux ballots de soieries, aux
pacotilles de parfumeries chinoises, s'tait substitue la
cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses
vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrire se
balanaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue
s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de
quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mts, la brise
droulait l'clatante tamine du pavillon chinois.

Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules
luisantes, qui rflchissaient comme un miroir les rayons
solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestes de pirates!
Tout cet ensemble tait gai, pimpant, agrable au regard. Aprs
tout, n'tait-ce pas un rapatriement qu'oprait la Sam-Yep, -- un
rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres
satisfaits!

Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient prouver la moindre rpugnance 
naviguer dans ces conditions. Ils taient trop Chinois pour cela.
Craig et Fry, semblables  leurs compatriotes amricains, qui
n'aiment pas  transporter ce genre de cargaison, eussent sans
doute prfr tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient
pas eu le choix.

Un capitaine et six hommes, composant l'quipage de la jonque,
suffisaient aux manoeuvres trs simples de la voilure. La
boussole, dit-on,  t invente en Chine. Cela est possible, mais
les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est
bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep,
qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du
golfe.

Ce capitaine Yin, un petit homme  figure riante, vif et loquace,
tait la dmonstration vivante de cet insoluble problme du
mouvement perptuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en
gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa
langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrire ses dents
blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les
injuriait; mais, en somme, bon marin, trs pratique de ces ctes,
et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'et tenue entre les doigts.
Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'tait
pas pour altrer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de
verser cent cinquante tals pour une traverse de soixante heures,
quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants
pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage,
embots dans la cale!

Kin-Fo, Craig et Fry avaient t logs, tant bien que mal, sous le
rouffle de l'arrire, Soun dans celui de l'avant.

Les deux agents, toujours en dfiance, s'taient livrs  un
minutieux examen de l'quipage et du capitaine. Ils ne trouvrent
rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer
qu'ils pouvaient tre d'accord avec Lao-Shen, c'tait hors de
toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque
 la disposition de leur client, et comment le hasard et-il t
le complice du trop fameux Ta-ping! La traverse, sauf les
dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs
quotidiennes inquitudes. Aussi laissrent-ils Kin-Fo plus  lui-
mme.

Celui-ci, du reste, n'en fut pas fch. Il s'isola dans sa cabine
et s'abandonna  philosopher tout  son aise.

Pauvre homme, qui n'avait pas su apprcier son bonheur, ni
comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans
le yamen de Shang-Ha, et que le travail aurait pu transformer!
Qu'il rentrt dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si
la leon lui aurait profit, si le fou serait devenu sage!

Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restitue? Oui, sans
aucun doute, puisqu'il mettrait le prix  sa restitution. Ce ne
pouvait tre pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois,
il fallait le surprendre et ne point tre surpris! Grosse
difficult. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que
faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen.
De l, danger trs srieux, ds que le client de Craig-Fry aurait
dbarqu dans la province qu'exploitait le Ta-ping. Tout tait
donc l: le prvenir. Trs videmment, Lao-Shen aimerait mieux
toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante
mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui pargnerait un voyage 
Shang-Ha et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui
n'auraient peut-tre pas t sans danger pour lui, quelle que ft
la longanimit du gouvernement  son gard.

Ainsi songeait le bien mtamorphos Kin-Fo, et l'on peut croire
que l'aimable jeune veuve de Pking prenait une grande place dans
ses projets d'avenir!

Pendant ce temps,  quoi rflchissait Soun?

Soun ne rflchissait pas. Soun restait tendu dans le rouffle,
payant son tribut aux divinits malfaisantes du golfe de P-Tch-
Li. Il ne parvenait  rassembler quelques ides que pour maudire,
et son matre, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son
coeur tait stupide! Ai ai ya! ses ides stupides, ses sentiments
stupides! Il ne pensait plus ni au th ni au riz! Ai ai ya! Quel
vent l'avait pouss l, par erreur! Il avait eu mille fois, dix
mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur
mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne
pas tre l! Il aimerait mieux se raser la tte, se faire bonze!
Un chien jaune! c'tait un chien jaune, qui lui dvorait le foie
et les entrailles! Ai ai ya!

Cependant, sous la pousse d'un joli vent du sud, la Sam-Yep
longeait  trois ou quatre milles les basses grves du littoral,
qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, 
l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit o les
armes europennes oprrent leur dbarquement, puis devant Shan-
Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Ha-V-Ts.

Cette partie du golfe commenait  devenir dserte. Le mouvement
maritime, assez important  l'estuaire du Pe-ho, ne rayonnait pas
 vingt milles au-del. Quelques jonques de commerce, faisant le
petit cabotage, une douzaine de barques de pche, exploitant les
eaux poissonneuses de la cte et les madragues du rivage, au large
l'horizon absolument vide, tel tait l'aspect de cette portion de
mer.

Craig et Fry observrent que les bateaux pcheurs, mme ceux dont
la capacit ne dpassait pas cinq ou six tonneaux, taient arms
d'un ou deux petits canons.

A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci
rpondit, en se frottant les mains: Il faut bien faire peur aux
pirates!

-- Des pirates dans cette partie du golfe de P-Tch-Li! s'cria
Craig, non sans quelque surprise.

-- Pourquoi pas! rpondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens
ne manquent pas dans les mers de Chine!

Et le digne capitaine riait en montrant la double range de ses
dents clatantes.

Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.

-- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent
haut, quand on les approche de trop prs!

-- Sont-elles charges? demanda Craig.

-- Ordinairement.

-- Et maintenant?...

-- Non.

-- Pourquoi? demanda Fry.

-- Parce que je n'ai pas de poudre  bord, rpondit tranquillement
le capitaine Yin.

-- Alors,  quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu
satisfaits de la rponse.

-- A quoi bon! s'cria le capitaine. Eh! pour dfendre une
cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est
bonde jusqu'aux coutilles de th ou d'opium! Mais, aujourd'hui,
avec son chargement!...

-- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre
jonque vaut ou non la peine d'tre attaque?

-- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? rpondit
le capitaine, qui pirouetta en haussant les paules.

-- Mais oui, dit Fry.

-- Vous n'avez seulement pas de pacotille  bord!

-- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulires
pour ne point dsirer leur visite!

-- Eh bien, soyez sans inquitude! rpondit le capitaine. Les
pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse 
notre jonque!

-- Et pourquoi?

-- Parce qu'ils sauront d'avance  quoi s'en tenir sur la nature
de sa cargaison, ds qu'ils l'auront en vue.

Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise
dployait  mi-mt de la jonque.

Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
drangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!

-- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil,
par prudence, fit observer Craig, et venir  bord vrifier...

-- S'ils viennent, nous les recevrons, rpondit le capitaine Yin,
et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils
seront venus!

Craig-Fry n'insistrent pas, mais ils partageaient mdiocrement
l'inaltrable quitude du capitaine. La capture d'une jonque de
trois cents tonneaux, mme sur lest, offrait assez de profit aux
braves gens dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le
coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se rsigner et
esprer que la traverse s'accomplirait heureusement.

D'ailleurs, le capitaine n'avait rien nglig pour s'assurer les
chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait t
sacrifi en l'honneur des divinits de la mer. Au mt de misaine
pendaient encore les plumes du malheureux gallinac. Quelques
gouttes de son sang, rpandues sur le pont, une petite coupe de
vin, jete pardessus le bord, avaient complt ce sacrifice
propitiatoire. Ainsi consacre, que pouvait craindre la jonque
Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?

On doit croire, cependant, que les capricieuses divinits
n'taient pas satisfaites. Soit que le coq ft trop maigre, soit
que le vin n'et pas t puis aux meilleurs clos de Chao-Chigne,
un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le
faire prvoir, pendant cette journe, nette, claire, bien balaye
par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas
senti qu'il se prparait quelque coup de chien.

Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait 
doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-
est. Au-del, elle n'aurait plus qu' courir grand largue, allure
trs favorable  sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans
trop prsumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre
heures les atterrages de Fou-Ning.

Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans
quelque mouvement d'une impatience qui devenait froce chez Soun.
Quant  Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans
trois jours leur client avait retir des mains de Lao-Shen la
lettre qui compromettait son existence, ce serait  l'instant mme
o la Centenaire n'aurait plus  s'inquiter de lui. En effet, sa
police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin,  minuit, puisqu'il
n'avait opr qu'un premier versement de deux mois entre les mains
de l'honorable William J. Bidulph.

Et alors: All.... dit Fry.

-- Right! ajouta Craig.

Vers le soir, au moment o la jonque arrivait  l'entre du golfe
de Lao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant
par le nord, deux heures aprs, il soufflait du nord-ouest.

Si le capitaine Yin avait eu un baromtre  bord, il aurait pu
constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre 
cinq millimtres presque subitement. Or, cette rapide rarfaction
de l'air prsageait un typhon peu loign, dont le mouvement
allgeait dj les couches atmosphriques. D'autre part, si le
capitaine Yin et connu les observations de l'Anglais Paddington
et de l'Amricain Maury, il aurait essay de changer sa direction
et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire
moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempte
tournante.

Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromtre, il
ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifi
un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre  l'abri de
toute ventualit?

Nanmoins, c'tait un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il
le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme
l'aurait pu faire un capitaine europen Ce typhon n'tait qu'un
petit cyclone, dou par consquent d'une trs grande vitesse de
rotation et d'un mouvement de translation qui dpassait cent
kilomtres  l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est,
circonstance heureuse en somme, puisque,  courir ainsi, la jonque
s'levait d'une cte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
elle se ft immanquablement perdue en peu de temps.

A onze heures du soir, la tempte atteignit son maximum
d'intensit. Le capitaine Yin, bien second par son quipage,
manoeuvrait en vritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il
avait gard tout son sang-froid. Sa main, solidement fixe  la
barre, dirigeait le lger navire, qui s'levait  la lame comme
une mauve.

Kin-Fo avait quitt le rouffle de l'arrire. Accroch au
bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus,
dloquets par l'ouragan, qui tranaient sur les eaux leurs
haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans
cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration
gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal.
Le danger ne l'tonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de
la srie d'motions que lui rservait la malchance, acharne
contre sa personne. Une traverse de soixante heures, sans
tempte, en plein t, c'tait bon pour les heureux du jour, et il
n'tait plus de ces heureux- l!

Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en
raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie
valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus 
se proccuper des intrts de la Centenaire. Mais ces agents
consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu' faire leur
devoir. Prir, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais aprs le 30 juin,
minuit! Sauver un million, voil ce que voulaient Craig-Fry! Voil
ce que pensaient Fry-Craig!

Quant  Soun, il ne se doutait pas que la jonque ft en perdition,
ou plutt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
s'aventurait sur le perfide lment, mme par le plus beau temps
du monde. Ah! les passagers de la cale n'taient pas  plaindre!
Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et
l'infortun Soun se demandait si,  leur place, il n'aurait pas eu
le mal de mer!

Pendant trois heures, la jonque fut extrmement compromise. Un
faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer et dferl sur le
pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle
pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant  la maintenir dans
une direction constante, au milieu de lames fouettes par le
tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant  estimer
la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prtendre.

Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans
avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphrique,
qui couvrait une aire de cent kilomtres. L se trouvait un espace
de deux  trois milles, mer calme, vent  peine sensible. C'tait
comme un lac paisible au milieu d'un ocan dmont.

Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait pousse l, 
sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone
tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient 
s'apaiser autour de ce petit lac central.

Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep et vainement cherch
quelque terre  l'horizon. Plus une cte en vue.

Les eaux du golfe, recules jusqu' la ligne circulaire du ciel,
l'entouraient de toutes parts.


XVIII
O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE DE LA
SAM-YEP

O sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout pril
fut pass.

-- Je ne puis le savoir au juste, rpondit le capitaine, dont la
figure tait redevenue joviale.

-- Dans le golfe de P-Tch-Li?

-- Peut-tre.

-- Ou dans le golfe de Lao-Tong?

-- Cela est possible.

-- Mais o aborderons-nous?

-- O le vent nous poussera!

-- Et quand?

-- Il m'est impossible de le dire.

-- Un vrai Chinois est toujours orient, monsieur le capitaine,
reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton trs 
la mode dans l'Empire du Milieu.

-- Sur terre, oui! rpondit le capitaine Yin. Sur mer, non!

Et sa bouche de se fendre jusqu' ses oreilles.

Il n'y a pas matire  rire, dit Kin-Fo.

-- Ni  pleurer, rpliqua le capitaine.

La vrit est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il
tait impossible au capitaine Yin de dire o se trouvait la Sam-
Yep. Sa direction pendant la tempte tournante, comment l'et-il
releve, sans boussole et sous l'action d'un vent dispers sur les
trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serres chappant
presque entirement  l'influence du gouvernail, avait t le
jouet de l'ouragan.

Ce n'tait donc pas sans raison que les rponses du capitaine
avaient t si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire
avec moins de jovialit.

Cependant, tout compte fait, qu'elle et t entrane dans le
golfe de Lao-Tong ou rejete dans le golfe de P-Tch-Li, la Sam-
Yep ne pouvait hsiter  mettre le cap au nord-ouest. La terre
devait ncessairement se trouver dans cette direction. Question de
distance, voil tout.

Le capitaine Yin et donc hiss ses voiles et march dans le sens
du soleil, qui brillait alors d'un vif clat, si cette manoeuvre
et t possible en ce moment.

Elle ne l'tait pas.

En effet, calme plat aprs le typhon, pas un courant dans les
couches atmosphriques, pas un souffle de vent. Une mer sans
rides,  peine gonfle par les ondulations d'une large houle,
simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La
jonque s'levait et s'abaissait sous une force rgulire, qui ne
la dplaait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le
ciel, si profondment troubl, pendant la nuit, semblait
maintenant impropre  une lutte des lments. C'tait un de ces
calmes blancs, dont la dure chappe  toute apprciation.

Trs bien! se dit Kin-Fo. Aprs la tempte, qui nous a entrans
au large, le dfaut de vent qui nous empche de revenir vers la
terre!

Puis, s'adressant au capitaine: Que peut durer ce calme? demanda-
t-il.

-- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir?
rpondit le capitaine.

-- Des heures ou des jours?

-- Des jours ou des semaines! rpliqua Yin avec un sourire de
parfaite rsignation, qui faillit mettre son passager en fureur.

-- Des semaines! s'cria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je
puis attendre des semaines!

-- Il le faudra bien,  moins que nous ne tranions notre jonque 
la remorque!

-- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le
premier, qui ai eu la mauvaise ide de prendre passage  son bord!

-- Monsieur, rpondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous
donne deux bons conseils?

-- Donnez!

-- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais
le faire, ce qui sera sage, aprs toute une nuit passe sur le
pont.

-- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine
exasprait autant que le calme de la mer.

-- Le second? rpondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la
cale. Ceux-l ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il
vient.

Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le
capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de
l'quipage tendus sur le pont.

Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant 
l'arrire, les bras croiss, ses doigts battant les trilles de
l'impatience. Puis, jetant un dernier regard  cette morne
immensit, dont la jonque occupait le centre, il haussa les
paules, et rentra dans le rouffle, sans avoir mme adress la
parole  Fry-Craig.

Les deux agents, cependant, taient l, appuys sur la lisse, et,
suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils
avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les rponses du capitaine,
mais sans prendre part  la conversation. A quoi leur et servi de
s'y mler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces
retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?

En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en
scurit. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger  bord et que la
main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils
demander de mieux?

En outre, le terme aprs lequel leur responsabilit serait dgage
approchait. Quarante heures encore, et toute l'arme des Ta-ping
se serait rue sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient
pas risqu un cheveu pour le dfendre. Trs pratiques, ces
Amricains! Dvous  Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille
dollars! Absolument indiffrents  ce qui lui arriverait, quand il
ne vaudrait plus une sapque!

Craig et Fry, ayant ainsi raisonn, djeunrent de fort bon
apptit. Leurs provisions taient d'excellente qualit. Ils
mangrent du mme plat,  la mme assiette, la mme quantit de
bouches de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le
mme nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne,  la
sant de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumrent la mme
demi-douzaine de cigares, et prouvrent une fois de plus qu'on
peut tre Siamois de gots et d'habitudes, si on ne l'est pas de
naissance.

Braves Yankees, qui croyaient tre au bout de leurs peines!

La journe s'coula sans incidents, sans accidents.

Toujours mme calme de l'atmosphre, mme aspect flou du ciel.
Rien qui fit prvoir un changement dans l'tat mtorologique. Les
eaux de la mer s'taient immobilises comme celles d'un lac.

Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant,
titubant, semblable  un homme ivre, bien que de sa vie il n'et
jamais moins bu que pendant ces derniers jours.

Aprs avoir t violette au dbut, puis indigo, puis bleue, puis
verte, sa face, maintenant, tendait  redevenir jaune.

Une fois  terre, lorsqu'elle serait orange, sa couleur
habituelle, et qu'un mouvement de colre la rendrait rouge, elle
aurait pass successivement et dans leur ordre naturel par toute
la gamme des couleurs du spectre solaire.

Soun se trana vers les deux agents, les yeux  demi ferms, sans
oser regarder au-del des bastingages de la Sam-Yep.

Arrivs?... demanda-t-il.

-- Non, rpondit Fry.

-- Arrivons?...

-- Non, rpondit Craig.

-- Ai ai ya! fit Soun.

Et, dsespr, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla
s'tendre au pied du grand mt, agit de soubresauts convulsifs,
qui remuaient sa natte courte comme une petite queue de chien.

Cependant, et d'aprs les ordres du capitaine Yin, les panneaux du
pont avaient t ouverts, afin d'arer la cale.

Bonne prcaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite
fait d'absorber l'humidit que deux ou trois lames, embarques
pendant le typhon, avaient introduite  l'intrieur de la jonque.

Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'taient arrts
plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosit
les poussa bientt  visiter cette cale funraire.

Ils descendirent donc par l'pontille entaille, qui y donnait
accs.

Le soleil dessinait alors un grand trapze de lumire  l'aplomb
mme du grand panneau; mais la partie avant et arrire de la cale
restait dans une obscurit profonde.

Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientt  ces tnbres,
et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spciale de
la Sam-Yep.

La cale n'tait point divise, ainsi que cela se fait dans la
plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales.
Elle demeurait donc libre de bout en bout; entirement rserve au
chargement, quel qu'il ft, car les rouffles du pont suffisaient
au logement de l'quipage.

De chaque ct de cette cale, propre comme l'antichambre d'un
cnotaphe, s'tageaient les soixante-quinze cercueils 
destination de Fou-Ning. Solidement arrims, ils ne pouvaient ni
se dplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en
aucune faon la scurit de la Jonque.

Une coursive, laisse libre entre la double range de bires,
permettait d'aller d'une extrmit  l'autre de la cale, tantt en
pleine lumire  l'ouvert des deux panneaux, tantt dans une
obscurit relative.

Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent t dans un mausole,
s'engagrent  travers cette coursive.

Ils regardaient, non sans quelque curiosit.

L taient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions,
les uns riches, les autres pauvres. De ces migrants, que les
ncessits de la vie avaient entrans au-del du Pacifique, ceux-
l avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la
Nvada ou du Colorado, en petit nombre, hlas! Les autres, arrivs
misrables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays
natal, gaux dans la mort. Une dizaine de bires en bois prcieux,
ornes avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres
simplement faites de quatre planches, grossirement ajustes et
peintes en jaune, telle tait la cargaison du navire. Riche ou
pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire
en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-
Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de
confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement tiquet, serait
expdi  son adresse, et irait attendre dans les vergers, au
milieu des champs,  la surface des plaines, l'heure de la
spulture dfinitive.

Bien compris! dit Fry.

-- Bien tenu! rpondit Craig.

Ils n'auraient pas parl autrement des magasins d'un marchand et
des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York!

Craig et Fry, arrivs  l'extrmit de la cale, vers l'avant, dans
la partie la plus obscure, s'taient arrts et regardaient la
coursive, nettement dessine comme une alle de cimetire.

Leur exploration acheve, ils s'apprtaient  revenir sur le pont,
lorsqu'un lger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.

Quelque rat! dit Craig.

-- Quelque rat! rpondit Fry.

Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de
riz ou de mas, et mieux fait leur affaire!

Cependant, le bruit continuait. Il se produisait  hauteur
d'homme, sur tribord, et, consquemment,  la range suprieure
des bires. Si ce n'tait un grattement de dents, ce ne pouvait
tre qu'un grattement de griffes ou d'ongles?

Frrr! Frrr! firent Craig et Fry.

Le bruit ne cessa pas.

Les deux agents, se rapprochant, coutrent en retenant leur
respiration. Trs certainement, ce grattement se produisait 
l'intrieur de l'un des cercueils.

Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces botes quelque Chinois
en lthargie? ... dit Craig.

-- Et qui se rveillerait, aprs une traverse de cinq semaines?
rpondit Fry.

Les deux agents posrent la main sur la bire suspecte et
constatrent,  ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait
dans l'intrieur.

Diable! dit Craig.

-- Diable! dit Fry.

La mme ide leur tait naturellement venue  tous deux que
quelque prochain danger menaait leur client.

Aussitt, retirant peu  peu la main, ils sentirent que le
couvercle du cercueil se soulevait avec prcaution.

Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restrent
immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde
obscurit, ils coutrent, non sans anxit.

Est-ce toi, Couo? dit une voix, que contenait un sentiment
d'excessive prudence.

Presque en mme temps, de l'une des bires de bbord, qui
s'entrouvrit, une autre voix murmura: Est-ce toi, F-Kien?

Et ces quelques paroles furent rapidement changes: C'est pour
cette nuit.

-- Pour cette nuit.

-- Avant que la lune ne se lve?

-- A la deuxime veille.

-- Et nos compagnons?

-- Ils sont prvenus.

-- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!

-- J'en ai trop!

-- Enfin, Lao-Shen l'a voulu!

-- Silence!

Au nom du clbre Ta-ping, Craig-Fry, si matres d'eux-mmes
qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un lger mouvement.

Soudain, les couvercles taient retombs sur les botes oblongues.
Un silence absolu rgnait dans la cale de la Sam-Yep.

Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnrent la partie de la
coursive claire par le grand panneau, et remontrent les
entailles de l'pontille. Un instant aprs, ils s'arrtaient 
l'arrire du rouffle, l o personne ne pouvait les entendre.

Morts qui parlent.... dit Craig.

-- Ne sont pas morts! rpondit Fry.

Un nom leur avait tout rvl, le nom de Lao-Shen!

Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Ta-ping s'taient
glisss  bord. Pouvait-on douter que ce ft avec la complicit du
capitaine Yin, de son quipage, des chargeurs du port de Takou,
qui avaient embarqu la funbre cargaison? Non! Aprs avoir t
dbarqus du navire amricain, qui les ramenait de San Francisco,
les cercueils taient rests dans un dock pendant deux nuits et
deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-tre, de ces
pirates affilis  la bande de Lao-Shen, violant les cercueils,
les avaient vids de leurs cadavres, afin d'en prendre la place.
Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils
avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or,
comment avaient- ils pu l'apprendre?

Point absolument obscur, qu'il tait inopportun, d'ailleurs, de
vouloir claircir en ce moment.

Ce qui tait certain, c'est que des Chinois de la pire espce se
trouvaient  bord de la jonque depuis le dpart de Takou, c'est
que le nom de Lao-Shen venait d'tre prononc par l'un d'eux,
c'est que la vie de Kin-Fo tait directement et prochainement
menace!

Cette nuit mme, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coter deux
cent mille dollars  la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures
plus tard, la police n'tant pas renouvele, n'aurait plus rien eu
 payer aux ayants droit de son ruineux client!

Ce serait ne pas connatre Fry et Craig que d'imaginer qu'ils
perdirent la tte en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris
immdiatement: il fallait obliger Kin-Fo  quitter la jonque avant
l'heure de la deuxime veille, et fuir avec lui.

Mais comment s'chapper? S'emparer de l'unique embarcation du
bord? Impossible. C'tait une lourde pirogue qui exigeait les
efforts de tout l'quipage pour tre hisse du pont et mise  la
mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas
prts. Donc, ncessit d'agir autrement, quels que fussent les
dangers  courir.

Il tait alors sept heures du soir. Le capitaine, enferm dans sa
cabine, n'avait pas reparu. Il attendait videmment l'heure
convenue avec les compagnons de Lao-Shen.

Pas un instant  perdre! dirent Fry-Craig.

Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas t plus menacs sur
un brlot, entran au large, mche allume.

La jonque semblait alors abandonne  la drive. Un seul matelot
dormait  l'avant.

Craig et Fry poussrent la porte du rouffle de l'arrire, et
arrivrent prs de Kin-Fo.

Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'veilla.

Que me veut-on? dit-il.

En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le
courage et le sang-froid ne l'abandonnrent pas.

Jetons tous ces faux cadavres  la mer! s'cria-t-il.

Une crne ide, mais absolument inexcutable, tant donn la
complicit du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.

Que faire alors? demanda-t-il.

-- Revtir ceci! rpondirent Fry-Craig.

Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqus  Tong-Tchou et
prsentrent  leur client un de ces merveilleux appareils
nautiques, invents par le capitaine Boyton. Le colis contenait
encore trois autres appareils avec les diffrents ustensiles qui
les compltaient et en faisaient des engins de sauvetage de
premier ordre.

Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!

Un instant aprs, Fry ramenait Soun, compltement hbt. Il
fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne
manifestant sa pense que par des ai ai ya!  fendre l'me!

A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons taient prts. On et dit
quatre phoques des mers glaciales se disposant  faire un
plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'et donn
qu'une ide peu avantageuse de la souplesse tonnante de ces
mammifres marins, tant il tait flasque et mollasse dans son
vtement insubmersible.

Dj la nuit commenait  se faire vers l'est. La jonque flottait
au milieu d'un absolu silence  la calme surface des eaux.

Craig et Fry poussrent un des sabords qui fermaient les fentres
du rouffle  l'arrire, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du
couronnement de la jonque. Soun, enlev sans plus de faon, fut
gliss  travers le sabord et lanc  la mer. Kin-Fo le suivit
aussitt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur
taient ncessaires, se prcipitrent  la suite.

Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep
venaient de quitter le bord!


XIX
QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA SAM-
YEP, NI POUR SON QUIPAGE

Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un
vtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la
capote. Par la nature mme de l'toffe employe, ils sont donc
impermables. Mais, impermables  l'eau, ils ne l'auraient pas
t au froid, rsultant d'une immersion prolonge. Aussi ces
vtements sont-ils faits de deux toffes juxtaposes, entre
lesquelles on peut insuffler une certaine quantit d'air.

Cet air sert donc  deux fins: 1  maintenir l'appareil
suspenseur  la surface de l'eau; 2  empcher par son
interposition tout contact avec le milieu liquide, et
consquemment  garantir de tout refroidissement. Ainsi vtu, un
homme pourrait rester presque indfiniment immerg.

Il va sans dire que l'tanchit des joints de ces appareils tait
parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de
pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture mtallique,
assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La
jaquette, fixe  cette ceinture, se raccordait  un solide
collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la
tte, s'appliquait hermtiquement au front, aux joues, au menton,
par un lisr lastique. De la figure, on ne voyait donc plus que
le nez, les yeux et la bouche.

A la jaquette taient fixs plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
servaient  l'introduction de l'air, et permettaient de la
rglementer selon le degr de densit que l'on voulait obtenir. On
pouvait donc,  volont, tre plong jusqu'au cou ou jusqu' mi-
corps seulement, ou mme prendre la position horizontale. En
somme, complte libert d'action et de mouvements, scurit
garantie et absolue.

Tel est l'appareil, qui a valu tant de succs  son audacieux
inventeur, et dont l'utilit pratique est manifeste dans un
certain nombre d'accidents de mer.

Divers accessoires le compltaient: un sac impermable, contenant
quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulire; un solide
bton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une
petite voile taille en foc; une lgre pagaie, qui servait ou
d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.

Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi quips, flottaient maintenant  la
surface des flots. Soun, pouss par un des agents, se laissait
faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu
s'loigner de la jonque.

La nuit, encore trs obscure, favorisait cette manoeuvre.

Au cas o le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent
monts sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs.
Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitt le
bord dans de telles conditions. Les coquins, enferms dans la
cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.

A la deuxime veille, avait dit le faux mort du dernier
cercueil, c'est--dire vers le milieu de la nuit.

Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de rpit
pour fuir, et, pendant ce temps, ils espraient bien gagner un
mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une fracheur
commenait  rider le miroir des eaux, mais si lgre encore,
qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'loigner de la
jonque.

En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'taient si bien
habitus  leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement,
sans jamais hsiter, ni sur le mouvement  produire, ni sur la
position  prendre dans ce moelleux lment. Soun, lui-mme, avait
bientt recouvr ses esprits, et se trouvait incomparablement plus
 son aise qu' bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement
cess. C'est que d'tre soumis au tangage et au roulis d'une
embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y
est plong  mi-corps, cela est trs diffrent, et Soun le
constatait avec quelque satisfaction.

Mais, si Soun n'tait plus malade, il avait horriblement peur. Il
pensait que les requins n'taient peut-tre pas encore couchs,
et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut t
sur le point d'tre happ!...

Franchement, un peu de cette inquitude n'tait pas trop dplace
dans la circonstance!

Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise
fortune continuait  jeter dans les situations les plus anormales.
En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils
restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.

Une heure aprs qu'ils l'avaient quitte, la Sam-Yep leur restait
 un demi-mille au vent. Ils s'arrtrent alors, s'appuyrent sur
leur pagaie, pose  plat et tinrent conseil, tout en ayant bien
soin de ne parler qu' voix basse.

Ce coquin de capitaine! s'cria Craig, pour entrer en matire.

-- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.

-- Cela vous tonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne
saurait plus surprendre.

-- Oui! rpondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces
misrables ont pu savoir que nous prendrions passage  bord de
cette jonque!

-- Incomprhensible, en effet, ajouta Fry.

-- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous
avons chapp!

-- chapp! rpondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue,
nous ne serons pas hors de danger!

-- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.

-- Reprendre des forces, rpondit Fry, et nous loigner assez pour
ne point tre aperus au lever du jour!

Et Fry, insufflant une certaine quantit d'air dans son appareil,
remonta au-dessus de l'eau jusqu' mi-corps. Il ramena alors son
sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il
remplit d'une eau-de-vie rconfortante, et le passa  son client.

Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu' la dernire
goutte. Craig-Fry l'imitrent, et Soun ne fut point oubli.

a va?... lui dit Craig.

-- Mieux! rpondit Soun, aprs avoir bu. Pourvu que nous puissions
manger un bon morceau!

-- Demain, dit Craig, nous djeunerons au point du jour, et
quelques tasses de th...

-- Froid! s'cria Soun en faisant la grimace.

-- Chaud! rpondit Craig.

-- Vous ferez du feu?

-- Je ferai du feu.

-- Pourquoi attendre  demain? demanda Soun.

-- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et
 ses complices?

-- Non! non!

-- Alors  demain!

En vrit ces braves gens causaient l comme chez eux!

Seulement, la lgre houle leur imprimait un mouvement de haut en
bas, qui avait un ct singulirement comique.

Ils montaient et descendaient tour  tour, au caprice de
l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touch par la main
d'un pianiste.

-- La brise commence  frachir, fit observer Kin-Fo.

-- Appareillons, rpondirent Fry-Craig.

Et ils se prparaient  mter leur bton, afin d'y hisser sa
petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'pouvante.

Te tairas-tu, imbcile! lui dit son matre. Veux-tu donc nous
faire dcouvrir?

-- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.

-- Quoi?

-- Une norme bte... qui s'approchait!... Quelque requin!...

-- Erreur, Soun! dit Craig, aprs avoir attentivement observ la
surface de la mer.

-- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun.

-- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur
l'paule de son domestique. Lors mme que tu te sentirais happer
la jambe, je te dfends de crier, sinon...

-- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et
nous l'enverrons par le fond, o il pourra crier tout  son aise!

Le malheureux Soun, on le voit, n'tait pas au terme de ses
tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait
plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le
mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.

Ainsi que l'avait constat Kin-Fo, la brise tendait  se faire;
mais ce n'tait qu'une de ces folles rises, qui, le plus souvent,
tombent au lever du soleil. Nanmoins, il fallait en profiter pour
s'loigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les
compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le
rouffle, ils se mettraient videmment  sa recherche, et, s'il
tait en vue, la pirogue leur donnerait toute facilit pour le
reprendre. Donc,  tout prix, il importait d'tre loin avant
l'aube.

La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages o
l'ouragan avait pouss la jonque, en un point du golfe de Lao-
Tong, du golfe de P-Tch-Li ou mme de la mer jaune, gagner dans
l'ouest, c'tait videmment rallier le littoral. L pouvaient se
rencontrer quelques-uns de ces btiments de commerce qui cherchent
les bouches du P-ho. L, les barques de pche frquentaient jour
et nuit les abords de la cte. Les chances d'tre recueillis
s'accrotraient donc dans une assez grande proportion. Si, au
contraire, le vent ft venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait t
emporte plus au sud que le littoral de la Core, Kin-Fo et ses
compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se ft
tendue l'immense mer, et, au cas o les ctes du Japon les
eussent reus, ce n'aurait t qu' l'tat de cadavres, flottant
dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.

Mais, ainsi qu'il a t dit, cette brise devait probablement
tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre
prudemment hors de vue.

Il tait environ dix heures du soir. La lune devait apparatre au-
dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un
instant  perdre.

A la voile! dirent Fry-Craig.

L'appareillage se fit aussitt. Rien de plus facile, en somme.
Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille,
destine  former l'emplanture du bton, qui servait de mtereau.

Kin-Fo, Soun, les deux agents s'tendirent d'abord sur le dos;
puis, ils ramenrent leur pied en pliant le genou, et plantrent
le bton dans la douille, aprs avoir pralablement pass  son
extrmit la drisse de la petite voile. Ds qu'ils eurent repris
la position horizontale, le bton, faisant un angle droit avec la
ligne du corps, se redressa verticalement.

Hisse! dirent Fry-Craig.

Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout
du mtereau l'angle suprieur de la voile, qui tait taille en
triangle.

La drisse fut amarre  la ceinture mtallique, l'coute tenue 
la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu
d'un lger remous la petite flottille de scaphandres.

Ces hommes-barques ne mritaient-ils pas ce nom de scaphandres
plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
ordinairement et improprement appliqu?

Dix minutes aprs, chacun d'eux manoeuvrait avec une sret et une
facilit parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'carter les
uns des autres. On et dit une troupe d'normes golands, qui,
l'aile tendue  la brise, glissaient lgrement  la surface des
eaux. Cette navigation tait trs favorise, d'ailleurs, par
l'tat de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme
ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.

Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tte et avala
quelques gorges de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une
ou deux nauses. Ce n'tait pas, d'ailleurs, ce qui l'inquitait,
mais bien plutt la crainte de rencontrer une bande de squales
froces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de
risques dans la position horizontale que dans la position
verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin
 se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est
pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
horizontalement. En outre, on a remarqu que si ces animaux
voraces se jettent sur les corps inertes, ils hsitent devant ceux
qui sont dous de mouvement. Soun devait donc s'astreindre 
remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse  penser.

Les scaphandres navigurent de la sorte pendant une heure environ.
Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons.
Moins, ne les et pas assez rapidement loigns de la jonque.
Plus, les aurait fatigus autant par la tension donne  leur
petite voile que par le clapotis trop accentu des flots.

Craig-Fry commandrent alors de stopper. Les coutes furent
largues, et la flottille s'arrta.

Cinq minutes de repos, s'il vous plat, monsieur? dit Craig en
s'adressant  Kin-Fo.

-- Volontiers.

Tous,  l'exception de Soun, qui voulut rester tendu par
prudence, et continua  gigoter, reprirent la position verticale.

Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.

-- Avec plaisir, rpondit Kin-Fo.

Quelques gorges de la rconfortante liqueur, il ne leur en
fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait
pas encore, ils avaient dn, une heure avant de quitter la
jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant  se
rchauffer, c'tait inutile. Le matelas d'air, interpos entre
leur corps et l'eau, les garantissait de toute fracheur. La
temprature normale de leur corps n'avait certainement pas baiss
d'un degr depuis le dpart.

Et la Sam-Yep, tait-elle toujours en vue?

Craig et Fry se retournrent. Fry tira de son sac une lorgnette de
nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.

Rien! Pas une de ces ombres,  peine sensibles, que dessinent les
btiments sur le fond obscur du ciel.

D'ailleurs, nuit noire, un peu embrume, avare d'toiles.

Les plantes ne formaient qu'une sorte de nbuleuse au firmament.
Mais, trs probablement, la lune, qui n'allait pas tarder 
montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et
dgagerait largement l'espace.

La jonque est loin! dit Fry.

-- Ces coquins dorment encore, rpondit Craig, et n'auront pas
profit de la brise!

-- Quand vous voudrez? dit Kin-Fo, qui raidit son coute et
tendit de nouveau sa voile au vent.

Ses compagnons l'imitrent, et tous reprirent leur premire
direction sous la pousse d'une brise un peu plus faite.

Ils allaient ainsi dans l'ouest. Consquemment, la lune, se levant
 l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais
elle clairerait de ses premiers rayons l'horizon oppos, et
c'tait cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-
tre, au lieu d'une ligne circulaire, nettement trace par le ciel
et l'eau, prsenterait-il un profil accident, frang des lueurs
lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le
littoral du Cleste Empire, et, en quelque point qu'ils y
accostassent, le salut assur. La cte tait franche, le ressac
presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc tre dangereux. Une
fois  terre, on dciderait ce qu'il conviendrait de faire
ultrieurement.

Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
dessinrent vaguement sur les brumes du znith. Le quartier de
lune commenait  dborder la ligne d'eau.

Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournrent.

La brise qui frachissait, pendant que se dissipaient les hautes
vapeurs, les entranait alors avec une certaine rapidit. Mais ils
sentirent que l'espace s'clairait peu  peu.

En mme temps, les constellations apparurent plus nettement. Le
vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentu
frmissait  la tte des scaphandres.

Le disque de la lune, pass du rouge cuivre au blanc d'argent,
illumina bientt tout le ciel.

Soudain, un bon juron, bien franc, bien amricain, s'chappa de la
bouche de Craig: La jonque! dit-il.

Tous s'arrtrent.

Bas les voiles! cria Fry.

En un instant, les quatre focs furent amens, et les btons
dplants de leurs douilles.

Kin-Fo et ses compagnons, se replaant verticalement, regardrent
derrire eux.

La Sam-Yep tait l,  moins d'un mille, se profilant en noir sur
l'horizon clairci, toutes voiles dehors.

C'tait bien la jonque! Elle avait appareill et profitait
maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'tait
aperu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre
comment il tait parvenu  s'enfuir. A tout hasard, il s'tait mis
 sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant
un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombs
entre ses mains!

Mais avaient-ils t vus au milieu de ce faisceau lumineux dont
les baignait la lune  la surface de la mer? Non, peut- tre!

Bas les ttes! dit Craig, qui se rattacha  cet espoir.

Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissrent fuser un peu
d'air, et les quatre scaphandres enfoncrent de faon que leur
tte encapuchonne merget seule. Il n'y avait plus qu' attendre
dans un absolu silence, sans faire un mouvement.

La jonque approchait avec rapidit. Ses hautes voiles dessinaient
deux larges ombres sur les eaux.

Cinq minutes aprs, la Sam-Yep n'tait plus qu' un demi-mille.
Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
l'arrire, le capitaine tenait la barre.

Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
maintenir dans le lit du vent? On ne savait.

Tout  coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes
apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublrent.

videmment, il y avait lutte entre les faux morts, chapps de la
cale, et l'quipage de la jonque.

Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
n'taient-ils donc pas d'accord?

Kin-Fo et ses compagnons entendaient trs clairement, d'une part
d'horribles vocifrations, de l'autre des cris de douleur et de
dsespoir, qui s'teignirent en moins de quelques minutes. Puis,
un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
des corps taient jets  la mer.

Non! le capitaine Yin et son quipage n'taient pas les complices
des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient
t surpris et massacrs. Les coquins, qui s'taient cachs  bord
-- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu
d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du
Ta-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo et t
passager de la Sam-Yep!

Or, si celui-ci tait vu, s'il tait pris, ni lui, ni Fry-Craig,
ni Soun, n'auraient de piti  attendre de ces misrables.

La jonque avanait toujours. Elle les atteignit, mais, par une
chance inespre, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.

Ils plongrent un instant.

Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait pass, sans les voir, et
fuyait au milieu d'un rapide sillage.

Un cadavre flottait  l'arrire, et le remous l'approcha peu  peu
des scaphandres.

C'tait le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges
plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.

Puis, il s'enfona et disparut dans les profondeurs de la mer.

Ainsi prit le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!

Dix minutes plus tard, la jonque s'tait perdue dans l'ouest, et
Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls  la surface de la
mer.


XX
O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS
DU CAPITAINE BOYTON

Trois heures aprs, les premires blancheurs de l'aube
s'accusaient lgrement  l'horizon. Bientt, il fit jour, et la
mer put tre observe dans toute son tendue.

La jonque n'tait plus visible. Elle avait promptement distanc
les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils
avaient bien suivi la mme route, dans l'ouest, sous l'impulsion
de la mme brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant 
plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien  craindre de ceux
qui la montaient.

Toutefois, ce danger vit ne rendait pas la situation prsente
beaucoup moins grave.

En effet, la mer tait absolument dserte. Pas un btiment, pas
une barque de pche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni
 l'est. Rien qui indiqut la proximit d'un littoral quelconque.
Ces eaux taient-elles les eaux du golfe de P-Tch-Li ou celles
de la mer jaune? A cet gard, complte incertitude.

Cependant, quelques souffles couraient encore  la surface des
flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie
par la jonque dmontrait que la terre se relverait plus ou moins
prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'tait l qu'il
convenait de la chercher.

Il fut donc dcid que les scaphandres remettraient  la voile,
aprs s'tre restaurs, toutefois. Les estomacs rclamaient leur
d, et dix heures de traverse, dans ces conditions, les rendaient
imprieux.

Djeunons, dit Craig.

-- Copieusement, ajouta Fry.

Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de
mchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affam
ne songeait plus  tre dvor sur place. Au contraire.

Le sac impermable fut donc ouvert. Fry en tira diffrents
comestibles de bonne qualit, du pain, des conserves, quelques
ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la
faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire
d'un dner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit,
mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce
n'tait certes pas le cas de se montrer difficile.

On djeuna donc, et de bon apptit. Le sac contenait des
provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait 
terre, ou l'on n'y arriverait jamais.

Mais nous avons bon espoir, dit Craig.

-- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
ironie.

-- Parce que la chance nous revient, rpondit Fry.

-- Ah! vous trouvez?

-- Sans doute, reprit Craig. Le suprme danger tait la jonque, et
nous avons pu lui chapper.

-- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'tre
attachs  votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez t plus
en sret qu'ici!

-- Tous les Ta-ping du monde .... dit Craig.

-- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry.

-- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig.

-- Pour un homme qui pse deux cent mille dollars! ajouta Fry.

Kin-Fo ne put s'empcher de sourire.

Si je flotte, rpondit Kin-Fo, c'est grce  vous, messieurs!
Sans votre aide, je serais maintenant o est le pauvre capitaine
Yin!

-- Nous aussi! rpliqurent Fry-Craig.

-- Et moi donc! s'cria Soun, en faisant passer, non sans quelque
effort, un norme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.

-- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!

-- Vous ne nous devez rien, rpondit Fry, puisque vous tes le
client de la Centenaire...

-- Compagnie d'assurances sur la vie...

-- Capital de garantie: vingt millions de dollars...

-- Et nous esprons bien...

-- Qu'elle n'aura rien  vous devoir!

Au fond, Kin-Fo tait trs touch du dvouement dont les deux
agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en ft le mobile.
Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments  leur gard.

Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen
m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fcheusement dessaisi!

Craig et Fry se regardrent. Un sourire imperceptible se dessina
sur leurs lvres. Ils avaient videmment eu la mme pense.

Soun? dit Kin-Fo.

-- Monsieur?

-- Le th?

-- Voil! rpondit Fry.

Et Fry eut raison de rpondre, car de faire du th dans ces
conditions, Soun et rpondu que cela tait absolument impossible.

Mais croire que les deux agents fussent embarrasss pour si peu,
c'et t ne pas les connatre.

Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complment
indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de
fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de
fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.

Rien de plus simple, en vrit. Un tuyau de cinq  six pouces,
reli  un rcipient mtallique, muni d'un robinet suprieur et
d'un robinet infrieur le tout encastr dans une plaque de lige,
 la faon de ces thermomtres flottants qui sont en usage dans
les maisons de bains, tel est l'appareil en question.

Fry posa cet ustensile  la surface de l'eau, qui tait
parfaitement unie.

D'une main, il ouvrit le robinet suprieur, de l'autre le robinet
infrieur, adapt au rcipient immerg. Aussitt une belle flamme
fusa  l'extrmit, en dgageant une chaleur trs apprciable.

Voil le fourneau! dit Fry.

Soun n'en pouvait croire ses yeux.

Vous faites du feu avec de l'eau? s'cria-t-il.

-- Avec de l'eau et du phosphure de calcium! rpondit Craig.

En effet, cet appareil tait construit de manire  utiliser une
singulire proprit du phosphure de calcium, ce compos du
phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogne
phosphor. Or, ce gaz brle spontanment  l'air, et ni le vent,
ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'teindre. Aussi est-il
employ maintenant pour clairer les boues de sauvetage
perfectionnes. La chute de la boue met l'eau en contact avec le
phosphure de calcium.

Aussitt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit  l'homme
tomb  la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de
venir directement  son secours.

Pendant que l'hydrogne brlait  la pointe du tube Craig tenait
au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puise 
un petit tonnelet, enferm dans son sac.

En quelques minutes, le liquide fut port  l'tat d'bullition.
Craig le versa dans une thire, qui contenait quelques pinces
d'un th excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent 
l'amricaine, ce qui n'amena aucune rclamation de leur part.

Cette chaude boisson termina convenablement ce djeuner, servi 
la surface de la mer, par tant de latitude et tant de
longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomtre pour
dterminer la position,  quelques, secondes prs. Ces instruments
complteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufrags
ne courront plus risque de s'garer sur l'Ocan.

Kin-Fo et ses compagnons, bien reposs, bien refaits, dployrent
alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur
navigation, agrablement interrompue par ce repas matinal.

La brise se maintint encore pendant douze heures, et les
scaphandres firent bonne route, vent arrire. A peine leur
fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un lger coup de
pagaie.

Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement
entrans, ils avaient une certaine tendance  s'endormir. De l,
ncessit de rsister au sommeil, qui et t fort inopportun en
ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient
allum un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys
dans l'enceinte d'une cole de natation.

Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troubls par les
gambades de quelques animaux marins, qui causrent au malheureux
Soun les plus grandes frayeurs.

Ce n'taient heureusement que d'inoffensifs marsouins.

Ces clowns de la mer venaient tout bonnement reconnatre quels
taient ces tres singuliers qui flottaient dans leur lment, des
mammifres comme eux, mais nullement marins.

Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils
filaient comme des flches, en nuanant les couches liquides de
leurs couleurs d'meraude; ils s'lanaient de cinq  six pieds
hors des flots; ils faisaient une sorte de saut prilleux, qui
attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les
scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidit, qui est
suprieure  celle les meilleurs navires, ils n'auraient sans
doute pas tard  rallier la terre! C'tait  donner envie de
s'amarrer  quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer
par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait
encore ne demander qu' la brise un dplacement qui, pour tre
plus lent, tait infiniment plus pratique.

Cependant, vers midi, le vent tomba tout  fait. Il finit par des
veles capricieuses, qui gonflaient un instant les petites
voiles et les laissaient retomber inertes. L'coute ne tendait
plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux
pieds ni  la tte des scaphandres.

Une complication.... dit Craig.

-- Grave! rpondit Fry.

On s'arrta un instant. Les mts furent dplants, les voiles
serres, et chacun, se replaant dans la position verticale,
observa l'horizon.

La mer tait toujours dserte. Pas une voile en vue, pas une fume
de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu
toutes les vapeurs, et comme rarfi les courants atmosphriques.
La temprature de l'eau et paru chaude, mme  des gens qui
n'auraient pas t vtus d'une double enveloppe de caoutchouc!

Cependant, si rassurs que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue
de cette aventure, ils ne laissaient pas d'tre inquiets. En
effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne
pouvait tre estime; mais, que rien ne dcelt la proximit du
littoral, ni btiment de commerce, ni barque de pche, voil qui
devenait de plus en plus inexplicable.

Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'taient point gens  se
dsesprer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour
eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien
n'indiquait que le temps menat de devenir mauvais!

A la pagaie! dit Kin-Fo.

Ce fut le signal du dpart, et, tantt sur le dos, tantt sur le
ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.

On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait
promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait
souvent s'arrter et attendre Soun, qui restait en arrire et
recommenait ses jrmiades. Son matre l'interpellait, le
malmenait, le menaait; mais Soun, ne craignant rien pour son
restant de queue, protge par l'paisse capote de caoutchouc, le
laissait dire. La crainte d'tre abandonn suffisait, d'ailleurs,
 le maintenir  courte distance.

Vers deux heures, quelques oiseaux se montrrent.

C'taient des golands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent
fort loin en mer. On ne pouvait donc dduire de leur prsence que
la cte ft proche. Nanmoins, ce fut considr comme un indice
favorable.

Une heure aprs, les scaphandres tombaient dans un rseau de
sargasses, dont ils eurent assez de mal  se dlivrer. Ils s'y
embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il
fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette
broussaille marine.

Il y eut l perte d'une grande demi-heure, et dpense de forces
qui auraient pu tre mieux utilises.

A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrta de nouveau,
bien fatigue, il faut le dire. Une assez frache brise venait de
se lever, mais alors elle soufflait du sud.

Circonstance trs inquitante. En effet, les scaphandres ne
pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation
que sa quille soutient contre la drive. Si donc ils dployaient
leurs voiles, ils couraient le risque d'tre entrans dans le
nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagn dans
l'ouest. En outre, une houle plus accentue se produisit. Un assez
fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et
rendit la situation infiniment plus pnible.

La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement 
prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau
les provisions. Ce dner fut moins gai que le djeuner. La nuit
allait revenir dans quelques heures. Le vent frachissait... Quel
parti prendre?

Kin-Fo, appuy sur sa pagaie, les sourcils froncs, plus irrit
encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne
prononait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et
ternuait dj comme un mortel que le terrible coryza menace.

Craig et Fry se sentaient mentalement interrogs par leurs deux
compagnons, mais ils ne savaient que rpondre!

Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une rponse.

Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanment leur
main vers le sud, s'criaient: Voile! En effet,  trois milles
au vent, une embarcation se montrait, qui forait de toile. Or, 
continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrire, elle
devait probablement passer  peu de distance de l'endroit o Kin-
Fo et ses compagnons s'taient arrts.

Donc, il n'y avait qu'une chose  faire: couper la route de
l'embarcation en se portant perpendiculairement  sa rencontre.

Les scaphandres manoeuvrrent aussitt dans ce sens. Les forces
leur revenaient. Maintenant que le salut tait, pour ainsi dire,
dans leurs mains, ils ne le laisseraient point chapper.

La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les
petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance 
parcourir tant relativement courte.

On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
frachissait. Ce n'tait qu'une barque de pche, et sa prsence
indiquait videmment que la cte ne pouvait tre trs loigne,
car les pcheurs chinois s'aventurent rarement au large.

Hardi! hardi! crirent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.

Ils n'avaient pas  surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-
Fo, bien allong  la surface de l'eau, filait comme un skiff de
course. Quant  Soun, il se surpassait vritablement et tenait la
tte, tant il craignait de rester en arrire!

Un demi-mille environ, voil ce qu'il fallait gagner pour tomber 
peu prs dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore
grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez prs
pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les
pcheurs,  la vue de ces singuliers animaux marins, qui les
interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait l
une ventualit assez grave.

Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.

Aussi les bras se dployaient, les pagaies nappaient rapidement la
crte des petites lames, la distance diminuait  vue d'oeil,
lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri
d'pouvante.

Un requin! un requin! Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.

A une distance de vingt pieds environ, on voyait merger deux
appendices. C'taient les ailerons d'un animal vorace, particulier
 ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature
lui a donn la double frocit du squale et du fauve.

Aux couteaux! dirent Fry et Craig.

C'taient les seules armes qu'ils eussent  leur disposition,
armes insuffisantes peut-tre!

Soun, on le pense bien, s'tait brusquement arrt et revenait
rapidement en arrire.

Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.

Un instant, son norme corps apparut dans la transparence des
eaux, ray et tachet de vert. Il mesurait seize  dix- huit pieds
de long. Un monstre!

Ce fut sur Kin-Fo qu'il se prcipita tout d'abord, en se
retournant  demi pour le happer.

Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment o le squale
allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une
pousse vigoureuse, il s'carta vivement.

Craig et Fry s'taient rapprochs, prts  l'attaque, prts  la
dfense.

Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte
de large cisaille, hrisse d'une quadruple range de dents.

Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait dj russi;
mais sa pagaie rencontra la mchoire de l'animal, qui la coupa
net.

Le requin,  demi couch sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.

A ce moment, des flots de sang fusrent en gerbes et la mer se
teignit de rouge.

Craig et Fry venaient de frapper l'animal  coups redoubls, et,
si dure que ft sa peau, leurs couteaux amricains  longues lames
taient parvenus  l'entamer.

La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau
formidablement. Fry reut un coup de cette queue, qui le prit de
flanc et le rejeta  dix pieds de l.

Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il
et reu le coup lui-mme.

-- Hourra! rpondit Fry en revenant  la charge.

Il n'tait pas bless. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
violence du coup de queue.

Le squale fut alors attaqu de nouveau et avec une vritable
fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo tait parvenu  lui
enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout bris de sa pagaie, et il
essayait, au risque d'tre coup en deux, de le maintenir
immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient  l'atteindre au
coeur.

Il faut croire que les deux agents y russirent, car le monstre,
aprs s'tre dbattu une dernire fois, s'enfona au milieu d'un
dernier flot de sang.

Hourra! hourra! hourra! s'crirent Fry-Craig d'une commune voix,
en agitant leurs couteaux.

-- Merci! dit simplement Kin-Fo.

-- Il n'y a pas de quoi! rpliqua Craig. Une bouche de deux cent
mille dollars  ce poisson!

-- Jamais! ajouta Fry.

Et Soun? O tait Soun? En avant cette fois, et dj trs
rapproch de la barque, qui n'tait pas  trois encablures.

Le poltron avait fui  force de pagaie. Cela faillit lui porter
malheur.

Les pcheurs, en effet, l'avaient aperu; mais ils ne pouvaient
imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y et une
crature humaine. Ils se prparrent donc  le pcher, comme ils
auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, ds que le
prtendu animal fut  porte, une longue corde, munie d'un fort
merillon, se droula du bord.

L'merillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son
vtement, et, en glissant, le dchira depuis le dos jusqu' la
nuque.

Soun, n'tant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tte dans l'eau, les
jambes en l'air.

Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la prcaution
d'interpeller les pcheurs en bon chinois.

Frayeur extrme de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
allaient venter leurs voiles, et fuir au plus vite...

Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnatre pour ce qu'ils
taient, ses compagnons et lui, c'est--dire des hommes, des
Chinois comme eux!

Un instant aprs, les trois mammifres terrestres taient  bord.

Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tte
au-dessus de l'eau. Un des pcheurs le saisit par son bout de
queue et l'enleva...

La queue de Soun lui resta tout entire dans la main, et le pauvre
diable fit un nouveau plongeon.

Les pcheurs l'entourrent alors d'une corde et parvinrent, non
sans peine,  le hisser dans la barque.

A peine fut-il sur le pont et eut-il rejet l'eau de mer qu'il
venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton svre:
Elle tait donc fausse?

-- Sans cela, rpondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
habitudes, je serais jamais entr  votre service!

Et il dit cela si drlement, que tous clatrent de rire.

Ces pcheurs taient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
s'ouvrait prcisment le port que Kin-Fo voulait atteindre.

Le soir mme, vers huit heures, il y dbarquait avec ses
compagnons, et, dpouillant les appareils du capitaine Boyton,
tous quatre reprenaient l'apparence de cratures humaines.


XXI
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRME
SATISFACTION

Maintenant, au Ta-ping! Tels furent les premiers mots que
pronona Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, aprs une nuit de
repos, bien due aux hros de ces singulires aventures.

Ils taient enfin sur ce thtre des exploits de Lao-Shen.

La lutte allait s'engager dfinitivement.

Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
surprendre le Ta-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-
Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait
surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine
poitrine, avant qu'il et t  mme de traiter avec le farouche
mandataire de Wang.

Au Ta-ping! avaient rpondu Fry-Craig, aprs s'tre consults
du regard.

L'arrive de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
costume, la faon dont les pcheurs les avaient recueillis en mer,
tout tait pour exciter une certaine motion dans le petit port de
Fou-Ning. Difficile et t d'chapper  la curiosit publique.
Ils avaient donc t escorts, la veille, jusqu' l'auberge, o,
grce  l'argent conserv dans la ceinture de Kin-Fo et dans le
sac de Fry-Craig, ils s'taient procur des vtements plus
convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent t moins
entours en se rendant  l'auberge, ils auraient peut-tre
remarqu un certain Clestial, qui ne les quittait pas d'une
semelle. Leur surprise se ft sans doute accrue, s'ils l'avaient
vu faire le guet, pendant toute la nuit,  la porte de l'auberge.
Leur mfiance, enfin, n'aurait pas manqu d'tre excite,
lorsqu'ils l'auraient retrouv le matin  la mme place.

Mais ils ne virent rien, ils ne souponnrent rien, ils n'eurent
pas mme lieu de s'tonner, lorsque ce personnage suspect vint
leur offrir ses services en qualit de guide, au moment o ils
sortaient de l'auberge.

C'tait un homme d'une trentaine d'annes, et qui, d'ailleurs,
paraissait fort honnte.

Cependant, quelques soupons s'veillrent dans l'esprit de Craig-
Fry, et ils interrogrent cet homme.

Pourquoi, lui demandrent-ils, vous offrez-vous en qualit de
guide, et o prtendez-vous nous guider?

Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
naturel aussi que la rponse qui lui fut faite.

Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent 
Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre  vous conduire.

-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un
parti, je voudrais savoir si la province est sre.

-- Trs sre, rpondit le guide.

-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
demanda Kin-Fo.

-- Lao-Shen, le Ta-ping?

-- Oui.

-- En effet, rpondit le guide, mais il n'y a rien  craindre de
lui en de de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le
territoire imprial. C'est au-del que sa bande parcourt les
provinces mongoles.

-- Sait-on o il est actuellement? demanda Kin-Fo.

-- Il a t signal dernirement aux environs du Tsching-Tang-Ro,
 quelques lis seulement de la Grande-Muraille.

-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?

-- Une cinquantaine de lis environ.

-- Eh bien, j'accepte vos services.

-- Pour vous conduire jusqu' la Grande-Muraille?...

-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!

Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.

Vous serez bien pay! ajouta Kin-Fo.

Le guide secoua la tte en homme qui ne se souciait pas de passer
la frontire.

Puis: Jusqu' la Grande-Muraille, bien! rpondit-il. Au-del,
non! C'est risquer sa vie.

-- Estimez le prix de la vtre! Je vous la paierai.

-- Soit, rpondit le guide.

Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: Vous tes
libres, messieurs, de ne point m'accompagner!

-- O vous irez.... dit Craig.

-- Nous irons, dit Fry.

Le client de la Centenaire n'avait pas encore cess de valoir pour
eux deux cent mille dollars!

Aprs cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent
entirement rassurs sur le compte du guide. Mais,  l'en croire,
au-del de cette barrire que les Chinois ont leve contre les
incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus
graves ventualits.

Les prparatifs de dpart furent aussitt faits. On ne demanda
point  Soun s'il lui convenait ou non d'tre du voyage. Il en
tait.

Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes,
manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De
chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain
nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces
aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de
Pking  Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons
 large queue. Ils tablissent ainsi des communications entre la
Russie asiatique et le Cleste Empire. Toutefois, ils ne se
hasardent  travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses
et bien armes.

Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour
lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mpris.

Cinq chameaux, avec leur harnachement trs rudimentaire, furent
achets. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes,
et l'on partit sous la direction du guide.

Mais ces prparatifs avaient exig quelque temps. Le dpart ne put
s'effectuer qu' une heure de l'aprs-midi.

Malgr ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant
minuit, au pied de la Grande-Muraille. L, il organiserait un
campement, et le lendemain, si Kin-Fo persvrait dans son
imprudente rsolution, on passerait la frontire.

Le pays, aux environs de Fou-Ning, tait accident. Des nuages de
sable jaune se droulaient en paisses volutes au-dessus des
routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivs. On sentait
encore l le productif territoire du Cleste Empire.

Les chameaux marchaient d'un pas mesur, peu rapide, mais
constant. Le guide prcdait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchs
entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette
faon de voyager, et, dans ces conditions, il serait all au bout
du monde.

Si la route n'tait pas fatigante, la chaleur tait grande. A
travers les couches atmosphriques trs chauffes par la
rverbration du sol, se produisaient les plus curieux effets de
mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer,
apparaissaient  l'horizon et s'vanouissaient bientt, 
l'extrme satisfaction de Soun, qui se croyait encore menac de
quelque navigation nouvelle.

Bien que cette province ft situe aux limites extrmes de la
Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle ft dserte. Le Cleste
Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la
population qui se presse  sa surface. Aussi, les habitants sont-
ils nombreux, mme sur la lisire du dsert asiatique.

Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vtements,
vaquaient aux travaux de la campagne.

Des troupeaux de moutons jaunes  longue queue -- une queue que
Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient  et l sous le
regard de l'aigle noir. Malheur  l'infortun ruminant qui
s'cartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces
accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux
mouflons, aux jeunes antilopes, et servent mme de chiens de
chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.

Puis, des nues de gibier  plume s'envolaient de toutes parts. Un
fusil ne ft pas rest inactif sur cette portion du territoire;
mais le vrai chasseur n'et pas regard d'un bon oeil, les filets,
collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un
braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de bl, de
millet et de mas.

Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des
tourbillons de cette poussire mongole Ils ne s'arrtaient, ni aux
ombrages de la route, ni aux fermes isoles de la province, ni aux
villages, que signalaient de loin en loin les Ours funraires,
leves  la mmoire de quelques hros de la lgende bouddhique.
Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux,
qui ont cette habitude d'aller les uns derrire les autres et dont
une sonnette rouge, pendue  leur cou, rgularisait le pas
cadenc.

Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu
causeur, gardait toujours la tte de la petite troupe, observant
la campagne dans un rayon dont l'paisse poussire diminuait
singulirement l'tendue. Il n'hsitait jamais, d'ailleurs, sur la
route  suivre, mme  de certains croisements, auxquels manquait
le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'prouvant plus de
mfiance  son gard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le
prcieux client, de la Centenaire.

Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquitude
s'accrotre  mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
instant, en effet, et sans tre  mme de le prvenir, ils
pouvaient se trouver en prsence d'un homme qui, d'un coup bien
appliqu, leur ferait perdre deux cent mille dollars.

Quant  Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit o
le souvenir du pass domine les anxits du prsent et de
l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait t sa vie depuis deux
mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de
l'inquiter trs srieusement. Depuis le jour o son correspondant
de San Francisco lui avait envoy la nouvelle de sa prtendue
ruine, n'tait-il pas entr dans une priode de malchance vraiment
extraordinaire? Ne s'tablirait-il pas une compensation entre la
seconde partie de son existence et la premire, dont il avait eu
la folie de mconnatre les avantages? Cette srie de conjonctures
adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui tait
dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait  la lui
reprendre sans coup frir? L'aimable L-ou, par sa prsence, par
ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaiet, arriverait-
elle  conjurer les mchants esprits acharns contre sa personne?
Oui! tout ce pass lui revenait, il s'en proccupait, il s'en
inquitait! Et Wang!

Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse
jure; mais Wang, le philosophe, l'hte assidu du yamen de Shang-
Ha, ne serait plus l pour lui enseigner la sagesse!

... Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le
chameau venait d'tre heurt par celui de Kin-Fo, qui avait failli
choir au milieu de son rve.

-- Sommes-nous arrivs? demanda-t-il.

-- Il est huit heures, rpondit le guide, et je propose de faire
halte pour dner.

-- Et aprs?

-- Aprs, nous nous remettrons en route.

-- Il fera nuit.

-- Oh! ne craignez pas que je vous gare! La Grande-Muraille n'est
pas  vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos
btes!

-- Soit! rpondit Kin-Fo.

Sur la route, s'levait une masure abandonne. Un petit ruisseau
coulait auprs, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent
s'y dsaltrer.

Pendant ce temps, avant que la nuit ft tout  fait venue, Kin-Fo
et ses compagnons s'installrent dans cette masure, et, l, ils
mangrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser
l'apptit.

La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois,
Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce
qu'tait ce Ta-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tte
en homme qui n'est pas rassur, et, autant que possible, il vita
de rpondre.

Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.

-- Non, rpondit le guide, mais des Ta-ping de sa bande ont
plusieurs fois pass la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon
les rencontrer! Bouddha nous garde des Ta-ping!

A ces rponses, dont le guide ne pouvait videmment comprendre
toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry
se regardaient en fronant le sourcil, tiraient leur montre, la
consultaient, et, finalement, hochaient la tte.

Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici
en attendant le jour?

-- Dans cette masure! s'cria le guide. J'aime encore mieux la
rase campagne! On risque moins d'tre surpris!

-- Il est convenu que nous serons ce soir  la Grande- Muraille,
rpondit Kin-Fo. je veux y tre et j'y serai.

Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.

Soun, dj galop par la peur, Soun lui-mme, n'osa pas protester.

Le repas termin -- il tait  peu prs neuf heures -, le guide se
leva et donna le signal du dpart.

Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allrent alors 
lui.

Monsieur, dirent-ils, vous tes bien dcid  vous remettre entre
les mains de Lao-Shen?

-- Absolument dcid, rpondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre 
quelque prix que ce soit.

-- C'est jouer trs gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au
campement du Ta-ping!

-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! rpliqua Kin-Fo.
Libre  vous de ne pas me suivre!

Le guide avait allum une petite lanterne de poche. Les deux
agents s'approchrent, et consultrent une seconde fois leur
montre.

Il serait certainement plus prudent d'attendre  demain, dirent-
ils en insistant.

-- Pourquoi cela? rpondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux
demain ou aprs-demain qu'il peut l'tre aujourd'hui! En route!

-- En route! rptrent Fry-Craig.

Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois
dj, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu
dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mcontentement
s'tait rvl sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit
revenir  la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.

Ceci n'avait point chapp  Kin-Fo, bien dcid, d'ailleurs,  ne
pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrme, lorsque,
au moment o il l'aidait  remonter sur sa bte, le guide se
pencha  son oreille et murmura ces mots: Dfiez-vous de ces deux
hommes!

Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide
lui fit signe de se taire, donna le signal du dpart, et la petite
troupe s'aventura dans la nuit  travers la campagne.

Un grain de dfiance tait-il entr dans l'esprit du client de
Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
prononces par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son
esprit les deux mois de dvouement que les agents avaient mis 
son service?

Non, en vrit! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig
lui avaient conseill ou de remettre sa visite au campement du
Ta-ping, ou d'y renoncer?

N'tait-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
brusquement quitt Pking? L'intrt mme des deux agents de la
Centenaire n'tait-il pas que leur client rentrt en possession de
cette absurde et compromettante lettre?

Il y avait donc l une insistance assez peu comprhensible.

Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait
repris sa place derrire le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils
allrent ainsi pendant deux grandes heures.

Il devait tre bien prs de minuit, lorsque le guide, s'arrtant,
montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait
vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrire de
cette ligne s'argentaient quelques sommets, dj clairs par les
premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.

La Grande-Muraille! dit le guide.

-- Pouvons-nous la franchir ce soir mme? demanda Kin-Fo.

-- Oui, si vous le voulez absolument! rpondit le guide.

-- Je le veux!

Les chameaux s'taient arrts.

Je vais reconnatre la passe, dit alors le guide. Demeurez et
attendez-moi.

Il s'loigna.

En ce moment, Craig et Fry s'approchrent de Kin-Fo.

Monsieur?... dit Craig.

-- Monsieur? dit Fry.

Et tous deux ajoutrent: Avez-vous t satisfait de nos services,
depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a
attachs  votre personne?

-- Trs satisfait!

-- Plairait-il  monsieur de nous signer ce petit papier pour
tmoigner qu'il n'a eu qu' se louer de nos bons et loyaux
services?

-- Ce papier? rpondit Kin-Fo, assez surpris,  la vue d'une
feuille, dtache de son carnet, que lui prsentait Craig.

-- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-tre quelque
compliment de notre directeur!

-- Et sans doute une gratification supplmentaire, ajouta Fry.

-- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre  monsieur, dit
Craig en se courbant.

-- Et l'encre ncessaire pour que monsieur puisse nous donner
cette preuve de gracieuset crite, dit Fry.

Kin-Fo se mit  rire et signa.

Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette crmonie en ce
lieu et  cette heure?

-- En ce lieu, rpondit Fry, parce que notre intention n'est pas
de vous accompagner plus loin!

-- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes,
il sera minuit!

-- Et que vous importe l'heure?

-- Monsieur, reprit Craig, l'intrt que vous portait notre
Compagnie d'assurances...

-- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry.

-- Et vous pourrez vous tuer...

-- Ou vous faire tuer...

-- Tant qu'il vous plaira!

Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui
parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-
dessus de l'horizon,  l'orient, et lana jusqu' eux son premier
rayon.

La lune!... s'cria Fry.

-- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'cria Craig. Elle se lve 
minuit... Et votre police n'tant pas renouvele... Vous n'tes
plus le client de la Centenaire...

-- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.

-- Monsieur Kin-Fo, bonsoir! dit Fry.

Et les deux agents, tournant la tte de leur monture, disparurent
bientt, laissant leur client stupfait.

Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Amricains, peut-tre
un peu trop pratiques, avait  peine cess de se faire entendre,
qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-
Fo, qui tenta vainement de se dfendre, sur Soun, qui essaya
vainement de s'enfuir.

Un instant aprs, le matre et le valet taient entrans dans la
chambre basse de l'un des bastions abandonns de la Grande-
Muraille, dont la porte fut soigneusement referme sur eux.


XXII
QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE
FAON PEU INATTENDUE!

La Grande-Muraille -- un paravent chinois, long de quatre cents
lieues -, construite au 1e sicle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-
Ti, s'tend depuis le golfe de Lao-Tong, dans lequel elle trempe
ses deux jetes, jusque dans le Kan-Sou, o elle se rduit aux
proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de
doubles remparts, dfendus par des bastions et des tours, hauts de
cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques 
leur revtement suprieur, qui suivent avec hardiesse le profil
des capricieuses montagnes de la frontire russo-chinoise.

Du ct du Cleste Empire, la muraille est en assez mauvais tat.
Du ct de la Mantchourie, elle se prsente sous un aspect plus
rassurant, et ses crneaux lui font encore un magnifique ourlet de
pierres.

De dfenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi
bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer  travers ses
portes. Le paravent ne prserve plus la frontire septentrionale
de l'Empire, pas mme de cette fine poussire mongole, que le vent
du nord emporte parfois jusqu' sa capitale.

Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions dserts que Kin-Fo
et Soun, aprs une fort mauvaise nuit passe sur la paille, durent
s'enfoncer le lendemain matin, escorts par une douzaine d'hommes,
qui ne pouvaient appartenir qu' la bande de Lao-Shen.

Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'tait plus possible 
Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'tait point le hasard qui
avait mis ce tratre sur son chemin.

L'ex-client de la Centenaire avait videmment t attendu par ce
misrable. Son hsitation  s'aventurer au-del de la Grande-
Muraille n'tait qu'une ruse pour drouter les soupons. Ce coquin
appartenait bien au Ta-ping, et ce ne pouvait tre que par ses
ordres qu'il avait agi.

Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute  ce sujet, aprs avoir
interrog un des hommes qui paraissait diriger son escorte.

Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre
chef? demanda-t-il.

-- Nous y serons avant une heure! rpondit cet homme.

En somme, qu'tait venu chercher l'lve de Wang? Le mandataire du
philosophe! Eh bien, on le conduisait o il voulait aller! Que ce
ft de bon gr ou de force, il n'y avait pas l de quoi
rcriminer. Il fallait laisser cela  Soun, dont les dents
claquaient, et qui sentait sa tte de poltron vaciller sur ses
paules.

Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir
essayer de ngocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce
qu'il dsirait. Tout tait bien.

Aprs avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit,
non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui
s'engageaient,  droite, dans la partie montagneuse de la
province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le
permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, troitement entours,
n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.

Une heure et demie aprs, gardiens et prisonniers apercevaient, au
tournant d'un contrefort, un difice  demi ruin.

C'tait une ancienne bonzerie, leve sur une des croupes de la
montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais,
en cet endroit perdu de la frontire russo-chinoise, au milieu de
cette contre dserte, on pouvait se demander quelle sorte de
fidles osaient frquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent
quelque peu risquer leur vie,  s'aventurer dans ces dfils, trs
propres aux guet-apens et aux embches.

Si le Ta-ping Lao-Shen avait tabli son campement dans cette
partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en
conviendra, un lieu digne de ses exploits.

Or,  une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte rpondit que
Lao-Shen rsidait effectivement dans cette bonzerie.

Je dsire le voir  l'instant, dit Kin-Fo.

-- A l'instant, rpondit le chef.

Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient t pralablement
enleves, furent introduits dans un large vestibule, formant
l'atrium du temple. L se tenaient une vingtaine d'hommes en
armes, trs pittoresques sous leur costume de coureurs de grands
chemins, et dont les mines farouches n'taient pas prcisment
rassurantes.

Kin-Fo passa dlibrment entre cette double range de Ta-pin.
Quant  Soun, il dut tre vigoureusement pouss par les paules,
et il le fut.

Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engag dans
l'paisse muraille, et dont les degrs descendaient assez
profondment  travers le massif de la montagne.

Cela indiquait videmment qu'une sorte de crypte se creusait sous
l'difice principal de la bonzerie, et il et t trs difficile,
pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas
tenu le fil de ces sinuosits souterraines.

Aprs avoir descendu une trentaine de marches, puis s'tre avancs
pendant une centaine de pas,  la lueur fuligineuse de torches
portes par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers
arrivrent au milieu d'une vaste salle qu'clairait  demi un
luminaire de mme espce.

C'tait bien une crypte. Des piliers massifs, orns de ces
hideuses ttes de monstres qui appartiennent  la faune grotesque
de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaisss,
dont les nervures se rejoignaient  la clef des lourdes votes.

Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine 
l'arrive des deux prisonniers. La salle n'tait pas dserte, en
effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres
profondeurs.

C'tait toute la bande des Ta-ping, runie l pour quelque
crmonie suspecte.

Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de
haute taille se tenait debout. On et dit le prsident d'un
tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles prs
de lui, semblaient servir d'assesseurs.

Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitt et laissa
passage aux deux prisonniers.

Lao-Shen, dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
personnage qui se tenait debout.

Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matire, comme un homme
qui est dcid  en finir: Lao-Shen, dit-il, tu as entre les
mains une lettre qui t'a t envoye par ton ancien compagnon
Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te
demander de me la rendre.

A ces paroles, prononces d'une voix ferme, le Ta-ping ne remua
mme pas la tte. On et dit qu'il tait de bronze.

Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre? reprit Kin-Fo.

Et il attendit une rponse qui ne vint pas.

Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te
conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera
pay intgralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras
pour le toucher, puisse tre inquit  cet gard!

Mme silence glacial du sombre Ta-ping, silence qui n'tait pas
de bon augure.

Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: De quelle somme veux-tu
que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille tals

Pas de rponse.

Dix mille tals?

Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues
de cette trange bonzerie.

Une sorte de colre impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres
mritaient bien qu'on leur fit une rponse, quelle qu'elle ft.

Ne m'entends-tu pas? dit-il au Ta-ping.

Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tte, indiqua qu'il
comprenait parfaitement.

Vingt mille tals! Trente mille tals! s'cria Kin-Fo. Je t'offre
ce que te paierait la Centenaire, si j'tais mort. Le double! Le
triple! Parle! Est-ce assez?

Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
taciturne, et, croisant les bras: A quel prix, dit-il, veux-tu
donc me vendre cette lettre?

-- A aucun prix, rpondit enfin le Ta-ping. Tu as offens Bouddha
en mprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut tre
veng. Ce n'est que devant la mort que tu connatras ce que valait
cette faveur d'tre au monde, faveur si longtemps mconnue de
toi!

Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de rplique, Lao-Shen
fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se
dfendre, fut garrott, entran. Quelques minutes aprs, il tait
enferm dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise 
porteurs, et hermtiquement close.

Soun, l'infortun Soun, malgr ses cris, ses supplications, dut
subir le mme traitement.

C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a mpris
la vie mrite de mourir!

Cependant, sa mort, si elle lui paraissait invitable, tait moins
proche qu'il ne le supposait.

Mais  quel pouvantable supplice le rservait ce cruel Ta-ping,
il ne pouvait l'imaginer.

Des heures se passrent. Kin-Fo, dans cette cage, o on l'avait
emprisonn, s'tait senti enlev, puis transport sur un vhicule
quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le
fracas des armes de son escorte ne lui laissrent aucun doute. On
l'entranait au loin. O? Il et vainement tent de l'apprendre.

Sept  huit heures aprs son enlvement, Kin-Fo sentit que la
chaise s'arrtait, qu'on soulevait  bras d'hommes la caisse dans
laquelle il tait enferm, et bientt un dplacement moins rude
succda aux secousses d'une route de terre.

Suis-je donc sur un navire? se dit-il.

Des mouvements trs accuss de roulis et de tangage, un
frmissement d'hlice le confirmrent dans cette ide qu'il tait
sur un steamer.

La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'pargnent des
tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!

Cependant deux fois vingt-quatre heures s'coulrent encore. A
deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture tait introduite
dans sa cage par une petite trappe  coulisse, sans que le
prisonnier pt voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune
rponse ft faite  ses demandes.

Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui
faisait si belle, avait cherch des motions! Il n'avait pas voulu
que son coeur cesst de battre, sans avoir au moins une fois
palpit! Eh bien, ses voeux taient satisfaits et au-del de ce
qu'il aurait pu souhaiter!

Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait
voulu mourir en pleine lumire. La pense que cette cage serait
d'un instant  l'autre prcipite dans les flots, lui tait
horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernire fois, ni la
pauvre L-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en
tait trop.

Enfin, aprs un laps de temps qu'il n'avait pu valuer, il lui
sembla que cette longue navigation venait de cesser tout  coup.
Les trpidations de l'hlice cessrent. Le navire qui portait sa
prison s'arrtait. Kin-Fo sentit que sa cage tait de nouveau
souleve.

Pour cette fois, c'tait bien le moment suprme, et le condamn
n'avait plus qu' demander pardon des erreurs de sa vie.

Quelques minutes s'coulrent, -- des annes, des sicles!

A son grand tonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
reposait de nouveau sur un terrain solide.

Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large
bandeau lui fut immdiatement appliqu sur les yeux, et il se
sentit brusquement attir au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo
dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligrent 
s'arrter.

S'il s'agit de mourir enfin, s'cria-t-il, je ne vous demande pas
de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-
moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas
de regarder la mort!

-- Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamn le
dsire!

Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arrach. Kin-Fo
jeta alors un regard avide autour de lui...

tait-il le jouet d'un rve? Une table, somptueusement servie,
tait l, devant laquelle cinq convives, l'air souriant,
paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non
occupes semblaient demander deux derniers convives.

Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je
vois? s'cria Kin-Fo avec un accent impossible  rendre.

Mais non! Il ne s'abusait pas. C'tait Wang, le philosophe!
C'taient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-
l mmes qu'il avait traits, deux mois auparavant, sur le bateau-
fleurs de la rivire des Perles, ses compagnons de jeunesse, les
tmoins de ses adieux  la vie de garon!

Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il tait chez lui, dans la
salle  manger de son yamen de Shang-Ha!

Si c'est toi! s'cria-t-il en s'adressant  Wang, si ce n'est pas
ton ombre, parle-moi...

-- C'est moi-mme, ami, rpondit le philosophe. Pardonneras-tu 
ton vieux matre, la dernire et un peu rude leon de philosophie
qu'il ait d te donner?

-- Eh quoi! s'cria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang!

-- C'est moi, rpondit Wang, moi qui ne m'tais charg de la
mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en charget
pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'tais pas ruin, et qu'un
moment viendrait o tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien
compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera
dsormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider
 te faire comprendre, en te mettant en prsence de la mort, quel
est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je
t'ai laiss et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien
que mon coeur en saignt, presque au-del de ce qu'il tait humain
de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'tait aprs le
bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en
route!

Kin-Fo tait dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur
sa poitrine.

Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, trs mu, si encore j'avais couru
tout seul! Mais quel mal je t'ai donn! Combien il t'a fallu
courir toi-mme, et quel bain je t'ai forc de prendre au pont de
Palikao!

-- Ah! celui-l, par exemple, rpondit Wang en riant, il m'a fait
bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie!
J'avais trs chaud et l'eau tait trs froide! Mais bah! je m'en
suis tir! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les
autres!

-- Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave.

-- Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le
secret du bonheur est l!

Soun entrait alors, ple comme un homme que le mal de mer vient de
torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son
matre, l'infortun valet avait d refaire toute cette traverse
de Fou-Ning  Shang-Ha, et dans quelles conditions! On en pouvait
juger  sa mine!

Kin-Fo, aprs s'tre arrach aux treintes de Wang, serrait la
main de ses amis.

Dcidment, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai t un fou
jusqu'ici!...

-- Et tu peux redevenir un sage! rpondit le philosophe.

-- J'y tcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer 
mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un
petit papier qui a t pour moi la cause de trop de tribulations,
pour qu'il me soit permis de le ngliger. Qu'est dcidment
devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang?
Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fch de
la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen,
s'il en est encore dtenteur, ne peut attacher aucune importance 
ce chiffon de papier, et je trouverais fcheux qu'il pt tomber
entre des mains... peu dlicates!

Sur ce, tout le monde se mit  rire.

Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a dcidment gagn  ses msaventures
d'tre devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indiffrent
d'autrefois! Il pense en homme rang!

-- Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde
lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque
je l'aurai brle, et que j'en aurai vu les cendres disperses 
tous les vents!

-- Srieusement, tu tiens donc  ta lettre?... reprit Wang.

-- Certes, rpondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruaut de vouloir la
conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?

-- Non.

-- Eh bien?

-- Eh bien, mon cher lve, il n'y a  ton dsir qu'un
empchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-
Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre...

-- Vous ne l'avez plus!

-- Non.

-- Vous l'avez dtruite?

-- Non! Hlas! non!

-- Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore  d'autres
mains?

-- Oui!

-- A qui?  qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience tait 
bout. Oui! A qui?

-- A quelqu'un qui a tenu  ne la rendre qu' toi-mme!

En ce moment, la charmante L-ou, qui, cache derrire un
paravent, n'avait rien perdu de cette scne, apparaissait, tenant
la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en
signe de dfi.

Kin-Fo lui ouvrit ses bras.

Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plat! lui dit
l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrire le
paravent. Les affaires avant tout,  mon sage mari!

Et, lui mettant la lettre sous les yeux: Mon petit frre cadet
reconnat-il son oeuvre?

-- Si je la reconnais! s'cria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait
pu crire cette sotte lettre!

-- Eh bien, donc, avant tout, rpondit L-ou, ainsi que vous en
avez tmoign le trs lgitime dsir, dchirez-la, brlez-la,
anantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du
Kin-Fo qui l'avait crite!

-- Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumire le lger papier,
mais,  prsent,  mon cher coeur! permettez  votre mari
d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de prsider ce
bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur!

-- Et nous aussi! s'crirent les cinq convives. Cela donne trs
faim d'tre trs contents!

Quelques jours aprs, l'interdiction impriale tant leve, le
mariage s'accomplissait.

Les deux poux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours!

Mille et dix mille flicits les attendaient dans la vie!

Il faut aller en Chine pour voir cela!





End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine
by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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