The Project Gutenberg EBook of Les Roquevillard, by Henry Bordeaux

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Title: Les Roquevillard

Author: Henry Bordeaux

Release Date: November 26, 2004 [EBook #14159]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES ROQUEVILLARD

PAR HENRY BORDEAUX


 MONSIEUR FERDINAND BRUNETIRE

_Mon cher Matre_

_Vous avez ainsi dfini la tradition en rpondant  ceux qui la
considrent comme un poids mort, lourd et inutile  traner_:

_"La tradition, ce n'est pas ce qui est mort; c'est, au contraire,
ce qui vit; c'est ce qui survit du pass dans le prsent; c'est ce
qui dpasse l'heure actuelle; et de nous tous, tant que nous
sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront aprs nous, que ce qui
vivra plus que nous."_

_La connaissance de nos origines nous aide  comprendre notre
destin, et nous ne pouvons tre heureux et bienfaisants qu'en nous
dveloppant dans la direction de nos sensibilits naturelles, et
en acceptant de prendre rang dans la chane des gnrations qui
rattache le pass  l'avenir. Loin de comprimer nos puissances
d'agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction.
Je me souviens de m'tre passionn, en lisant Le Play, pour cette
famille Mlouga, qui dfendit avec acharnement son patrimoine,
parce qu'elle confondait son histoire avec celle de la terre.
J'avais rencontr en Savoie tant d'aventures semblables! Mais la
terre et les morts qui prparent notre sensibilit, nous les
emportons dans notre coeur, si nous avons puis dans la tradition
l'essentiel, c'est--dire l'honneur et cette force de vivre que
communique le sentiment de la dure incarn dans la famille._

_J'ai tent, dans les Roquevillard, d'illustrer ces faits
d'observation. En l'accueillant  la Revue des Deux Mondes, vous
avez donn  cet ouvrage, mon cher matre, l'appui de votre
approbation, et je dsire vous exprimer ici la fiert et la
gratitude que j'en prouve._

H.B.



PREMIRE PARTIE



I

LES VENDANGES

Du sommet du coteau, la voix de M. Franois Roquevillard descendit
vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente,
allgeaient les ceps de leurs grappes noires.

--Le soir tombe. Allons! un dernier coup de collier.

C'tait une voix bienveillante, mais de commandement. Elle
communiqua de l'agilit  tous les doigts, et courba les paules
des ouvrires qui flnaient. Avec bonne humeur, le matre ajouta:

--Le matin, elles sont plus lgres que des alouettes, et l'aprs-
midi, elles bavardent comme des pies.

Cette rflexion provoqua des rires unanimes:

--Oui, monsieur l'avocat.

On n'appelait jamais autrement le matre de la Vigie. La Vigie est
un beau domaine, bois, champs et vignes, d'un seul tenant, situ 
l'extrmit de la commune de Cognin,  trois ou quatre kilomtres
de Chambry. On y accde en suivant un chemin rural et en
traversant un vieux pont jet sur l'Hyre aux eaux basses. Il
domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie  la France
 travers les roches tailles des chelles. Son nom lui vient
d'une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus
aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs sicles  la famille
Roquevillard qui l'a agrandi peu  peu, ainsi qu'en tmoignent la
maison de campagne et les communs btis de pices et de morceaux,
ensemble d'une harmonie contestable, mais expressif comme un
visage de vieillard, o toute une vie se rsume. Ici, c'est le
pass d'une forte race fidle  la terre natale. Les Roquevillard
sont, de pre en fils, gens de loi. Ils ont donn des btonniers
au barreau, des juges, des prsidents  l'ancien Snat provincial,
et  la nouvelle Cour d'appel un conseiller qui, pour mourir chez
lui, refusa tout avancement. Nanmoins, le pays persiste  les
traiter indiffremment d'avocats, et sans doute il donne  ce
titre un sens de protection. Prs de quarante ans d'exercice, une
connaissance prcise du droit, une parole ardente et vigoureuse
mritaient plus spcialement cette popularit au propritaire
actuel.

Les alignements rguliers du vignoble permettaient de surveiller
aisment la rcolte. Dj les teintes des feuilles accusaient
octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s'opposait au
ciel plus ple. Les divers plans se distinguaient mieux aux
colorations: la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce
Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches
sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et
la main sanglante, pareilles  de prompts sacrificateurs, les
vendangeuses, se htant, poursuivaient les grappes comme des
victimes offertes, les tranchaient d'un coup net et les jetaient
au panier. Elles relevaient uniformment leur jupe en l'attachant
en arrire afin d'tre plus libres de leurs mouvements sur le sol
gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariol nou autour de
la tte pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps,
l'une d'elles, redresse, mergeait de la mer des ceps, comme un
lavaret qui vient respirer  la surface, puis replongeait
aussitt. Il y en avait de vieilles, noueuses et rides, lentes et
le corps rtif, mais capables d'endurance et l'oeil aux aguets,
car, n'tant plus gure employes, elles luttaient pour conserver
leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus
adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs
avant-bras dcouverts  l'action du hle qui garde  la chair les
caresses du soleil, et des fillettes inacheves encore, moins
rsistantes,  changeaient de place, troublaient l'ordre ou
s'asseyaient tout bonnement avec une gaiet de pensionnaires en
vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains
ployaient. Enfin de petits enfants, confis par leurs mres qui en
dbarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se
bousculant et se barbouillant lvres et joues  la faon de
prcoces bacchantes.

Sur le chemin  mi-ct qui partage le domaine et en assure
l'exploitation, le chariot, attel de deux boeufs roux aux cornes
redresses en forme de lyre, attendait patiemment l'heure de
gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravit. On
ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement
changer de brves indications. Les moins gs portaient des
brets blancs et des bandes molletires, ce qui leur dgageait la
tournure,  la mode des chasseurs alpins qui, par esprit
d'imitations, se rpand chez les jeunes gens de la campagne
savoisienne. Ils passaient un bton de bois dur dans les anses de
la _gerle_ remplie jusqu'aux bords, la soulevaient sur l'paule
et, imprimant  leur fardeau un lger mouvement de bascule, ils le
dposaient sur le train du char. Un vieux  la barbe grise qui,
debout sur le vhicule, les dirigeait, achevait d'craser le
raisin dans les gerles dj charges. Parfois, il se redressait de
toute sa taille, les mains rougies et dgotantes du sang des
vignes.

En face de la Vigie, l'ombre du soir envahissait les coteaux de
Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochs de la chane de Lpine qui
reoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de
Saint-Thibaud-de-Coux et des chelles. Mais la lumire inondait le
vignoble de pourpre et d'or. Elle dcouvrait les vendangeuses dans
leurs lignes, les nimbait malgr leurs foulards, se jouait sur les
cornes des boeufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du
chef de culture sur le chariot, clairait, sous les rebords du
chapeau, le visage nergique de M. Roquevillard, et, plus haut
encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se
poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher
lgendaire du mont Granier.

Se groupant autour de quelques ceps pargns,les ouvrires
cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hisse et
du haut du char le vieux Jrmie lana triomphalement:

--a y est, monsieur l'avocat.

--Combien de chariots? interrogea le matre.

--Douze.

--C'est une belle anne.

Il ajouta, comme les boeufs se mettaient en marche, suivis de
toute la bande des vignerons:

--Maintenant,  mon tour. Par ici le rassemblement.

Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrires gagnrent
le sommet du coteau et entourrent M. Roquevillard. Il planta sa
canne ferre en terre, et sortit de sa poche un petit sac d'o il
tira de la monnaie de cuivre et des pices d'argent. Aussitt, les
plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la
paye. Derrire l'assemble, des vitres ou des toits d'ardoise
renvoyaient comme des miroirs l'clat du soleil.

Avec une amicale familiarit, il appelait chacune par son nom, et
mme il les tutoyait, car, les plus ges, il les avait toujours
vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles
touchaient le prix de leur journe avec un mot aimable en
supplment, et rpondaient  tour de rle:

--Merci, monsieur l'avocat.

L'une ou l'autre, qui s'tait montre paresseuse, recevait un
blme qui, prononc d'un ton plaisant, l'atteignait nanmoins, car
le matre avait l'oeil ouvert. Les enfants qui s'taient pays en
nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait.

--Que celles qui ont leur compte passent  gauche, dit-il au
milieu de son opration, afin que je ne recommence pas
indfiniment.

--Cela ne ferait pas de mal, rpliqua une belle fille de dix-huit
ou vingt ans.

Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tte, comme pour mieux
braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu dfaits lui
tombaient sur le front. Elle avait la bouche trs grande et une
expression commune, mais un air de sant, des yeux vifs et surtout
un teint dor comme ces graines gonfles de raisin blanc que la
chaleur a roussies et qui semblent contenir de l'lixir de soleil.
M. Roquevillard la dvisagea:

--Comme tu as vite pouss, Catherine! Quand te marie-t-on?

Prise publiquement au srieux, elle rougit de plaisir:

--Faudra voir.

--Eh! tu n'es pas dsagrable  regarder, Catherine.

Et  la pice qu'il lui donnait, il joignit ce conseil qu'il
formula gravement:

--Sois bien sage, petite: vertu passe beaut.

Elle le promit sans retard.

--Oui, monsieur l'avocat.

 la fin du dfil, le matre inspecta sa troupe et demanda:

--Tout le monde est content?

Vingt voix joyeuses rpondirent en remerciant.

Mais un enfant dsigna du doigt une vieille femme qui se tenait 
l'cart, honteuse et la mine dconfite:

--La Fauchois.

Son mot se perdit et personne n'intervint, comme si elle ne
mritait aucun salaire.

--Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbre de M. Roquevillard.
Vous arriverez de jour  Saint-Cassin et  Vimines.

--Bonsoir, monsieur l'avocat.

Immobile  son poste d'observation, il vit les silhouettes des
vendangeuses se dcouper en noir sur le couchant, dcrotre et
disparatre. D'en bas, leurs voix montaient. Elles s'taient
spares en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint-
Cassin. Ces dernires, qui avaient pris  gauche, se mirent 
chanter un choeur rustique au finale tranant. Dj le soleil
effleurait la montagne.

 ct du matre, la Fauchois ne bougeait pas, ne rclamait rien.

--Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard.

Elle tendit en avant sa figure qui tait moins vieillie que
douloureuse et crevasse.

--Monsieur Franois, murmura-t-elle.

--Voil cent sous. Va manger la soupe  la maison.

--C'est trois journes, dit la pauvresse qui regardait l'cu tout
blanc dans sa main racornie, je n'ai droit qu' une.

--Prends toujours. Et ta fille?

--Elle est partie pour Lyon.

--Travaille-t-elle?

La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et
ne rpondit pas.

--Il faut qu'elle travaille.

--Depuis la condamnation, elle ne trouve plus  se placer. Une
voleuse!

L'avocat plaida les circonstances attnuantes:

--Elle a vol par tourderie, par coquetterie, par vanit. Elle
n'est pas mauvaise.  son ge, on se corrige. De quoi vit-elle?

--Et de quoi voulez-vous qu'elle vive? Des hommes, pardi.

--Comment le sais-tu?

--Les premiers temps, j'avais envoy un mandat, un petit, pour
l'aider. Elle me l'a renvoy avec un autre, un gros, que j'ai
brl.

--Que tu as brl?

--Oui, monsieur Franois, l'argent de la honte.

Et la colre redressa brusquement la paysanne qui apparut en
pleine lumire, menaante et la main tendue, comme pour accuser le
destin:

--Je ne sais pas comment je l'ai faite. Dans notre famille, il n'y
avait que des braves gens. Maintenant j'ai vergogne.

--Ce n'est pas ta faute, Pierrette.

Elle secoua la tte avec certitude:

--C'est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C'est
vous qui l'avez dit.

--Moi?

--Oui, devant moi,  Julienne, avant la condamnation. Elle
m'inquitait dj. Alors, je vous l'avais amene un jour.

--Je me souviens. Et que lui ai-je dit?

--Que lorsqu'on avait la chance d'appartenir  une famille
honnte, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les
familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne
conduite et la mauvaise.

--Personne ne peut te jeter la pierre.

--On me la jette quand mme. On a raison. Par bonheur, j'ai perdu
mon homme avant.

--Il t'aurait dfendue.

--Il l'aurait tue.

--Et toi, tu l'aimes toujours?

--C'est mon enfant.

--Allons, Pierrette, ne te dcourage pas. Tant qu'on n'est pas
mort, il n'y a rien de perdu.

Rentre  la maison; moi, je vais au pressoir vrifier les cuves.

--Merci, monsieur Franois.

De tout temps, elle avait,  la Vigie, collabor aux lessives, aux
vendanges et mme par intrim  la cuisine: de l son usage des
prnoms.

M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la
suivre. D'un coup d'oeil amoureux il embrassa tout le domaine qui
s'tendait  ses pieds: les vignes dpouilles dont il
retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d'or, les prs
deux fois dvtus, les vergers, et, par del le petit ruisseau
anonyme qui spare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le
bois de chnes, de htres et de fayards nuanc par l'automne comme
un bouquet ple. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne
lisait pas  cette heure l'histoire des saisons, mais celle de sa
famille. Tel aeul avait achet ce champ, tel autre plant ce
vignoble, et lui-mme n'avait-il pas franchi la frontire de la
commune pour acqurir ces arbres trop serrs qui rclamaient une
coupe? Se retournant vers les btiments de ferme, il reconnut la
baraque primitive, change en remise, que les premiers
Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara 
sa maison d'habitation solide et vaste, que dcorait une clatante
vigne vierge. C'tait, sur les mmes lieux, la mme race, mais
fortifie matriellement et moralement par un pass d'honneur, de
travail et d'conomie. Il lui fit hommage de son mrite en
rptant la parole de la Fauchois:

--C'est toujours la faute de la famille.

La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de
servir utilement la chose publique, comme ils avaient administr
leurs propres biens. Ainsi les gnrations se soutenaient les unes
les autres pour prosprit commune. Les plus lointains aeux
n'avaient-ils pas prpar son oeuvre? Cette terre qu'il foulait,
ils l'avaient convoite avant lui. Cet horizon les avait, avant
lui, captives et exalts. Et, non sans peine, il dtacha les yeux
de son domaine pour revoir ce qu'ils avaient vu, l'ensemble de
lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur
sensibilit, comme la sienne, dpendait. Car les cultures peuvent
modifier la forme immdiate du sol, l'homme ne change rien  la
lumire ni  l'tendue: il y ajoute seulement quelques points de
repre mouvants, un toit qui fume et voque la douceur du foyer,
un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un
clocher qui symbolise la prire.

Seul sur la colline, il ajouta  la beaut du soir la satisfaction
de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un pass obscur
l'importance de ce coin de terre. En face de lui, la chane de
Lpine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait
de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant
la fuite gracieuse de la route des chelles,  qui les derniers
contreforts des montagnes semblent composer de chaque ct une
escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du
Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements
tags dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature
heurte, tour  tour image de hardiesse et de mollesse, il
retrouvait des caractres de parent: l'audace de son grand-pre
qui, sous la Rvolution, fut aux armes, la nonchalance de son
pre qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit,
sans y prendre garde, le patrimoine sacr.

"Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la
sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus,
l'un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui
continueront notre oeuvre, et seront gens de bien."

Du pass qui aboutissait  lui-mme, il envisageait l'avenir avec
scurit. Absorb dans ses rflexions, il ne vit pas venir  lui
une femme qui sortait de la maison. C'tait une femme dj ge,
qui portait sur les paules un chle sombre et s'appuyait sur une
canne avec un grand air de lassitude, d'puisement. Son visage,
qui recevait le reflet du soir, avait d tre beau. Les annes
l'avaient fltri sans lui ter une expression de puret qui
surprenait tout d'abord, puis attirait. C'tait l'empreinte
visible d'une me droite, exempte de tout mal et mme un peu
mystique.

--_Ils_ ne viennent pas encore? demanda Mme Roquevillard  son
mari.

--Si, Valentine, les voil.

Tous deux s'entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui
montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe
nombreux. En tte marchaient deux bbs que leur grand'mre
reconnut:

--Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le
petit Julien.

--Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte
pas.

--En effet. Je l'aperois entre Marguerite et son fianc. Il les
spare, le mchant garon. Et sa mre, o est-elle?

--Elle vient derrire eux, tranquillement selon son habitude, avec
son frre Hubert.

--Notre fils an. Distingues-tu sa dcoration?

M. Roquevillard sourit en regardant sa compagne.

--Comment veux-tu,  cette distance?

Elle prit le parti de rire  son tour, gracieusement.

--Il y a un grand ruban rouge sur la montagne.

--Et tu lis dans le ciel: Hubert Roquevillard, vingt-huit ans,
lieutenant d'infanterie de marine, dcor pour faits de guerre,
propos pour le grade suprieur, campagne de Chine, dfense du
Pe-tang.

--Mais oui, approuva-t-elle, je le lis trs distinctement.

Elle interrogea de nouveau le chemin:

--Et Maurice? je ne vois pas Maurice.

--Il est en arrire, je crois, avec une autre personne.

Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l'paule de son
mari:

--Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je
les compte toujours, comme lorsqu'ils taient petits: Germaine,
Hubert, Maurice, Marguerite.

--Et Flicie manque toujours  l'appel, rpondit-il.

Une ombre obscurcit ses traits: il ne s'accoutumait point 
l'absence de sa seconde fille, qui, petite soeur des pauvres,
avait travers les mers pour s'en aller  l'hpital d'Hano.

Elle s'appuya plus fort sur lui:

--Mais non, Franois, elle n'est pas loin de nous. Sa pense est
avec nous: je le sais, je le sens. Hubert, qui l'a vue  son
retour de Chine, l'a trouve heureuse. Et puis, un jour nous
serons tous runis.

Il ne voulut pas s'attendrir et reprit son dnombrement.

--Ce n'est pas Charles qui vient avec Maurice. C'est une femme.
Ils ont laiss le raccourci, ils allongent.

--C'est peut-tre Mme Frasne. Vois-tu son mari?

--Oui, c'est elle. Mais je n'aperois pas le notaire.

--Il montera plus tard avec Charles. Leurs tudes les retiennent
jusqu' six heures.

--Les Frasne dnent ici ce soir, n'est-ce pas?

Elle parut s'en excuser comme d'une faute.

--Oui, Maurice, qui est souvent pri chez eux, m'a demand de les
inviter.

Ils gardrent un instant le silence, ayant le mme souci.

--Je n'aime pas cette femme, finit-elle par dire.

Surpris, non pas de la rflexion, mais de l'entendre formuler par
sa compagne qui tait d'habitude l'indulgence mme, il
l'interrogea au lieu de l'approuver.

--Et pourquoi?

Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant:

--Je ne sais pas. On ignore d'o elle vient, on tremble de
connatre jusqu'o elle irait. Elle n'est pas belle, et rien qu'en
la voyant les mres s'inquitent de leur fils et les femmes de
leurs maris.

--Quelle piti! dit-il. Qui t'en a parl?

--Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup
ne sont pas les plus mal renseigns. Elle a des yeux tranges,
sombres avec un grand feu. Elle me fait peur.

--Ah!... Eh bien! on parle en ville d'elle et de notre fils.

--Il faut avertir Maurice. Il faut l'avertir sans retard.

M. Roquevillard reprit:

--Quelquefois c'est dcider une passion que la combattre. Tu l'as
bien compris: tu as consenti  inviter les Frasne. Puis, les
jeunes gens supportent mal cette ingrence dans leur vie. Maurice,
surtout, qui est trs fier. Il n'a pas encore vingt-quatre ans, il
est docteur en droit, il n'a confiance qu'en lui-mme. Il soutient
d'absurdes thories sur le droit au bonheur, sur la ncessit du
dveloppement personnel. Paris nous les rend affins, mais
rvolts. Il faut l'exprience pour les assagir.

--Tu t'en proccupais donc? Et tu ne m'en avais rien dit.

-- quoi bon t'attrister? Tu es dj si lasse.

--Oui, je devrais tre forte. Une mre doit tre forte. Mais tu
l'es pour nous deux.

Il continua:

--Nous avons eu tort de le placer dans l'tude de matre Frasne.
Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires,
spcialement des successions et des liquidations, avant qu'il ne
dbutt au barreau. Matre Frasne est le successeur de matre
Clairval qui tait mon ami et notre notaire. J'ai respect une
tradition. L, je me suis tromp. Enfin, tout sera chang bientt.

--Bientt?

--Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet; il y terminera son
stage. Ou bien il apprendra la procdure chez Marcellaz. Ds notre
rinstallation  la ville, je l'en informerai.

--Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent
l'occasion de la rencontrer. Mais ce n'est pas suffisant. Tu le
trouves raisonneur; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je
voudrais occuper son imagination.

--Et comment?

--Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fianailles
occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bcle trop
vite les mariages, quand un mariage dispose d'une vie, d'une
famille, d'un avenir.

--C'est vrai.

--Marguerite avait pens  la petite Jeanne Sassenay.

--Une enfant.

--Une enfant jolie, leve par une sainte mre.

Ces dernires paroles furent coupes par de petites voix perantes
qui piaillaient:

--Bonsoir, grand'mre. Bonsoir, grand'pre.

C'tait l'avant-garde, Pierre et Adrienne, essouffls  la course,
qui, aprs le tournant, dbouchaient sur le plateau. Ils luttrent
de vitesse malgr les: "Pas si vite! Pas si vite! "de Mme
Roquevillard, et leur grand-pre les reut  la vole.

--Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait
tout le monde sans respect, Julien est rest avec tante
Marguerite, et maman lui avait recommand de venir avec nous.

 mi-cte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria  son
tour:

--Bonsoir.

Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop loigns pour
prendre part  ces panchements de famille. De connivence, ils
ralentissaient le pas  mesure qu'ils approchaient du sommet, et
d'ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s'taient mnag un
cart assez considrable, bien que Marguerite se ft retourne
plusieurs fois pour les appeler. La proximit de la pente
supprimant en face d'eux la montagne, ils apercevaient les
silhouettes de M. et Mme Roquevillard profiles sur le fond du
ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tte--tte
alanguissait, un regard nigmatique.

--Votre pre, dit-elle, a d tre plus beau que vous.

Et tout bas, comme pour elle-mme, elle ajouta:

--Il sait ce qu'il veut, lui.

contrari, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l'avoir
fch et demanda:

--Quel ge a-t-il, votre pre.

--Soixante ans, je crois.

--Soixante ans. Il me dteste. S'il le pouvait, il me supprimerait
volontiers.

--Vous vous trompez: il vous accueille toujours bien.

--Ces choses-l se sentent. Il me dteste, et pourtant il me
plat. J'aime les caractres, moi.

Avant d'atteindre le fate du coteau, le chemin tourne et dcouvre
une nouvelle vue encadre entre le remblai de droite et les
arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, dcolors  demi,
mlangeaient le vert du printemps et l'or automnal. Avec les
lignes rgulires de son architecture en gradins, le Nivolet leur
apparut brusquement, rverbrant encore l'clat du soleil disparu.
Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une
teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chane de
Margeria, en arrire, se montrait toute rose et charmante avec des
tons de chair.

--Voyez ce changement de dcor, murmura Maurice sans remarquer que
sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutt que des
merveilles du soir.

Comme elle s'arrtait, il se tourna vers elle:

--Qu'avez-vous? tes-vous fatigue?

--Non, je vous donne le temps de regarder le paysage.

--Seriez-vous jalouse?

--Oui, vous aimez votre pays, et moi...

--Et vous?

--Je ne vous le dirai plus...

--Et moi, je vous dirai que je vous aime.

Il la prit dans ses bras. C'tait une mince femme brune, aux
grands yeux, dont le corps tait rsistant  et les caresses
fondantes. Comme elle renversait un peu la tte, sous les
paupires  demi fermes et palpitantes, il voyait le regard, le
regard noir et or, o toute l'angoissante volupt de la saison et
de l'heure se fixait.

--Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens l
contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l'univers.

Il murmura:

--Je t'aime, dith.

--Vraiment, fit-elle, avec son mme sourire volontaire.

--Quand seras-tu  moi?

--Quand je ne serai qu' toi?

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--Tu es lie.

--Partons ensemble.

--De quoi vivrions-nous?

--De ma dot.

--Je ne veux pas. Et d'ailleurs tu n'en disposes pas.

--Je la reprendrai.

--Non, non.

--Tu travailleras.

Il se tut. Presque irrite, elle lui jeta des mots d'ironie:

--Ah! tu prfres obir  ton papa. Sois comme lui un grand homme
de petite ville avec beaucoup d'enfants.

Elle lui vit une telle expression de tristesse qu'elle se blottit
sur son coeur.

--Je t'aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j'touffe dans ton
Chambry. Je voudrais partir, t'aimer librement, vivre. J'ai
horreur du mensonge. Et toi, tu ne m'aimes pas.

--dith, comment peux-tu le dire?

--Non, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais vraiment, il y a
longtemps que je serais  toi.

Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche.
Dbarrass de son cadre, l'horizon s'largit et dcouvrit au fond,
aprs les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont
le bleu se mlait par teintes dgrades aux vapeurs mauves qui
montaient de son extrmit. Mais ils ne regardaient plus rien.
Cette douceur mortelle de l'anne, cette exaltation inquite de la
nature, cet enthousiasme du soir d'automne qui semblait un grand
cri de volupt, qu'avaient-ils besoin de les reconnatre hors de
leurs coeurs?

Avant la maison, ils trouvrent Mme Roquevillard qui venait elle-
mme  la rencontre de Mme Frasne, bien qu'il lui ft recommand
de ne pas sortir aprs le coucher du soleil.

...Plus tard dans la soire, M. Roquevillard, revenant du pressoir
quand on ne l'attendait pas, aperut dans l'ombre son fils et la
jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d'alles et
venues dans une maison, et il est ais de se faufiler dehors sans
tre remarqu.

--Il nous a vus, dit Maurice.

--Tant mieux, rpliqua-t-elle.

Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses
anctres, pour regagner le seuil difi par son grand-pre et
agrandi par lui-mme, M. Roquevillard s'efforait vainement de
chasser l'anxit qui s'tait abattue sur lui.

"J'ai t jeune", se souvint-il.

Mais sa jeunesse mme ne l'avait pas dtourn de consolider
l'avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer,
saurait-il  temps ce que rclame d'nergie et d'abngation
l'honneur d'tre chef de famille? Peu impressionnable d'habitude,
il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le
dsespoir de la Fauchois abandonne et la fragilit de l'automne.
Tout  l'heure, devant son domaine, il avait rsum l'ascension
des Roquevillard. C'tait son orgueil. Et voici que pour une
conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il
remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et
inexplicable, comment les saisons dclinent et les familles
dchoient.

II

LE CONFLIT


Aprs le dpart de leur fils Hubert qui tenait garnison  Brest,
les Roquevillard avaient quitt la campagne pour reprendre leurs
quartiers d'hiver  Chambry. Ils habitaient le premier tage d'un
ancien htel qui termine la rue de Boigne, du ct du Chteau.
Octobre touchait  sa fin, et les audiences du tribunal et de la
cour d'appel rclamaient l'avocat.

Ce jour-l, aprs le djeuner auquel sa femme souffrante n'avait
pu assister, M. Roquevillard appela sa fille Marguerite, tandis
que son fils s'absorbait dans la lecture des journaux.

--Viens avec moi. Tu me donneras ton avis.

--Sur quoi pre?

Il regarda Maurice qui n'coutait pas.

--Sur une nouvelle disposition de mon cabinet.

Ce cabinet de travail,  l'angle de la rue qui s'vase, tait une
vaste pice, trs haute de plafond, claire par quatre fentres.
Deux de ces fentres encadrent en quelque sorte le pass de la
Savoie: elles donnent sur le chteau des anciens ducs, grand corps
de btiment aux pierres noircies qui date du quatorzime sicle et
dont la pesante et plate architecture est  peine releve par
quelques moulures en saillie. Mais ce vieux logis dlabr s'appuie
 droite au chevet de la Sainte-Chapelle, dlicate fleur ogivale
que supportent, comme une tige solide, des soubassements de
forteresse.  gauche, il est domin par la tour des Archives,
couverte de lierre et de vigne vierge, et couronne elle-mme par
un donjon frachement repeint en blanc, qui est comparable, pour
son air fanfaron,  une aigrette ou un panache. Ces constructions,
d'ges et de caractres divers, retardes ou pousses selon les
ressources financires des princes et leurs ambitions, sont moins
ordonnes, mais plus loquentes que les difices uniformes dus 
un seul matre des travaux. Une longue suite d'histoire y habite
avec ses heurs et ses malheurs. Les deux tours mergent d'une
masse confuse d'arbres qui, plants sur deux terrasses
superposes, paraissent se confondre. Sous les platanes de la
terrasse infrieure se dressent les statues rcentes de Joseph et
Xavier de Maistre. Ainsi, en peu d'espace, tiennent plusieurs
sicles de souvenirs. L'endroit est dsert comme une tombe; seul,
le pass y parle.

On a beau tre accoutum  un spectacle: un jeu de lumire suffit
 le renouveler. Quand M. Roquevillard et sa fille entrrent dans
cette pice, si le soleil attaquait sans succs la morne faade,
il nuanait de rose les fines dentelles gothiques de la chapelle,
et au-dessus des branches qui, plus lgres, commenaient de se
dgarnir, il favorisait l'clat de la vigne sur la tour des
Archives et flattait la gloriole du donjon.

--Vous tes bien ici pour travailler, dit Marguerite. J'en suis
contente: vous travaillez tant.

--J'aurais dsir que ta mre prt mon cabinet pour son salon.
Elle ne l'a jamais voulu. Mais ne remarques-tu rien, petite fille?

Elle fit des yeux le tour des murs, reconnut les bibliothques
encombres d'ouvrages de droit et de jurisprudence, quelques
portraits d'anciens magistrats, ses anctres, rendus plus raides
que leur justice par les soins d'artistes mdiocres, un lac du
Bourget d'Hugard, le meilleur paysagiste savoisien, enfin le plan
du domaine de la Vigie encadr avec honneur.

--Non, rien, dclara-t-elle aprs son inspection.

--Parce que tu regardes en l'air.

Elle se rendit compte alors que la massive table de chne, large 
souhait pour y taler les dossiers, avait t dplace au profit
d'une autre table, plus petite et lgante, qui jouissait de la
plus agrable vue et de la meilleure lumire.

--Oh! s'cria-t-elle, pourquoi vous reculer ainsi?

--Mais pour recevoir ton frre.

--Maurice quitte l'tude Frasne?

--Oui. Il s'installera prs de la fentre. Vois d'ici l'automne
arracher leurs feuilles aux platanes. Moi, je prfre le
printemps. Quand on est vieux, on prfre le printemps. Il y a,
sous le donjon, un arbre de Jude qui devient alors d'un rouge
vif, et des pruniers en fleurs.

Marguerite ne l'coutait pas et montrait une figure triste.

--Maurice, oui. Mais vous?

--Petite fille, il faut qu'un jeune homme se plaise chez lui. Ne
peux-tu complter l'arrangement de cette table? L'orner d'un
bouquet, par exemple.

--Ce n'est pas la saison, pre. Je n'ai que des chrysanthmes.

--Mets des chrysanthmes. Un ou deux, pas plus, dans un long vase.
Ils reviennent de Paris, ces docteurs en droit, avec le got des
jolies choses, et je n'y entends goutte. Mais toi qui es notre
grce, tu sauras nous aider  le retenir.

Il souriait, d'un sourire un peu contraint qui cherchait une
approbation. Il s'approcha de la jeune fille, et posa la main sur
ses beaux cheveux d'un chtain fonc, sans crainte de nuire  la
coiffure:

--Tu vas quitter bientt la maison, Marguerite. Es-tu contente de
te marier?

Au lieu de rpondre, elle s'appuya  son pre et, le coeur lourd,
se mit  pleurer. Elle ressemblait  M. Roquevillard sans avoir la
mme expression de visage. De taille plutt leve et vigoureuse,
le nez un peu busqu, le menton droit, elle donnait, comme lui,
une impression de scurit, de loyaut,  quoi de grands yeux
bruns, trs ouverts et trs purs, --les yeux de sa mre,--
ajoutaient une douceur profonde, tandis que les yeux de son pre,
enfoncs et petits, jetaient une flamme si aigu qu'on avait peine
 supporter leur regard.

Il s'inquita de cet accs de larmes:

--Pourquoi pleures-tu? Ce mariage ne te convient-il pas? Raymond
Bercy est un gentil garon, de bonne bourgeoisie. Il a termin ses
tudes de mdecine, et il est dfinitivement fix dans notre
ville. As-tu quelque chose  lui reprocher? Il ne faut pas se
marier  contre-coeur.

Elle surmonta son motion pour murmurer:

--Oh! je n'ai rien  lui reprocher... quoique...

--Parle, petite fille. L, doucement.

Elle fixa sur son pre des yeux admiratifs:

--Quoiqu'il ne soit pas un homme comme vous.

--Tu es absurde.

Calme, elle s'expliqua davantage:

--Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je devrais tre heureuse.
Mais ici, ne l'tais-je pas? Maintenant mon enfance me revient
avec ses joies, avec son soleil. Et je me sens toute douloureuse 
la pense de m'en aller.

Il la rconforta gravement:

--Ne regarde pas en arrire, Marguerite. Ta mre et moi, nous le
pouvons. Toi, pense  ton avenir de femme. Donne-toi  cet avenir
sans faiblesse.

Elle essaya de sourire:

--Mon avenir, c'est ma famille.


--Celle que tu fonderas, oui.

--Vous me recommandiez souvent, pre, dans ces promenades que nous
faisions tout l'hiver ensemble, de garder nos traditions.

--Mais les traditions, petite raisonneuse, ne se gardent pas dans
une armoire, suivant la mthode de notre voisin de campagne, le
vicomte de la Mortellerie, qui s'enferme pour reconstituer des
blasons et des  gnalogies et s'tonne que ses fermiers osent
porter des bottes. Elles ne se gardent mme pas dans une vieille
maison ou un vieux domaine, bien que la conservation des
patrimoines ait son importance. Elles se mlent  notre vie,  nos
sentiments, pour leur donner un appui, une valeur fconde, une
dure.

De nouveau, elle le contempla avec de grands yeux enthousiastes,
et soupira:

--Je me suis trop attache  la maison.

--Non, non, dit son pre d'un ton ferme. Un mariage, c'est
toujours un peu l'inconnu, et je comprends qu'un tel changement
d'existence te proccupe. Mais puisque ton coeur ni ta raison
n'ont d'objections srieuses, sois vaillante et gaie en nous
quittant. Tu as t heureuse avec nous, c'est ma rcompense. Mais
tu peux, tu dois l'tre sans nous... Va me chercher des fleurs, et
Maurice.

--Oui, pre.

Aprs quelques instants, elle revint, portant sur les bras toute
une gerbe. En un tour de main, la table destine  son frre fut
transforme et d'un plaisant coup d'oeil.

--J'avais encore quelques roses, les dernires. L, dans ce vase
qui change de couleur au soleil comme l'opale. C'est trs joli.

M. Roquevillard rpta complaisamment:

--C'est joli.

Mais c'tait sa fille qu'il louait. Elle rit et s'envola:

--Maintenant, je cours avertir Maurice.

Le jeune homme succda sans retard  sa soeur.

--Vous avez quelque chose  me dire? demanda-t-il en entrant, le
chapeau et la canne  la main, comme s'il tait press de sortir.

Il tait de la mme haute stature que son pre, mais plus maigre
et affin. Bien qu'il ft aussi plus lgant de manires et de
tournure, il ne portait pas, comme lui, un caractre de grandeur
sur le visage et dans l'attitude. Cette majest naturelle, M.
Roquevillard, en ce moment mme, s'efforait de l'attnuer, de la
remplacer par un air d'affectueuse camaraderie.

--Vois comme Marguerite a bien dispos ta table.

--Ma table?

--Oui, celle-l, celle des roses. Tu es en face du chteau et du
soleil. Ne veux-tu pas achever ton stage avec moi?

Un rayon caressait les fleurs et, dehors, la tour des Archives et
le donjon baignaient dans la lumire. Le jour se faisait complice
de M. Roquevillard qui courtisait son fils avec une gaucherie
touchante. Mais les fils ne connaissent que plus tard la patience
des pres, et seulement par l'apprentissage de la paternit.

Alors, dit Maurice, je ne dois plus retourner  l'tude Frasne?

--Non, c'est inutile. Tu connais assez le droit successoral. Tu
suivras mieux ici la marche des affaires, et tu frquenteras les
audiences. Si tu le dsires, tu pourras passer quelques mois chez
ton beau-frre Charles qui t'initiera aux beauts de la procdure.
Il est un de nos avous les plus occups. Enfin tu dbuteras au
barreau. Si tu le veux, j'ai une jolie cause  t'offrir. Il y a
une question de droit intressante. Il s'agit de la validit d'un
acte de vente.

Jamais il n'avait plaid avec autant de circonspection et de
condescendance. Mais le jeune homme le laissait parler. Il
rflchissait.

--Je croyais, dit-il, qu'il tait convenu que je passerais six
mois  l'tude de matre Frasne.

--Eh bien! les six mois sont presque rvolus. Tu y es entr au
mois de juin, et nous sommes  la fin d'octobre.

--Mais j'ai pris mes vacances au commencement d'aot. Elles se
sont termines depuis peu. Et j'examinais ces jours-ci
d'importantes liquidations.

--Nous les retrouverons au palais, tes liquidations, rpliqua M.
Roquevillard avec rondeur. Elles reviennent le plus souvent au
tribunal. J'ai, pour cette rentre, un nombre d'affaires
exceptionnel. Tu m'aideras. Va chercher ta serviette chez matre
Frasne et installe-toi.

--Matre Frasne est absent. Il conviendrait de l'attendre.

Il accumulait les objections, mais son pre n'en avait point
souci.

--Demain, il sera de retour. Je l'ai d'ailleurs avis avant son
dpart.

 cette nouvelle, Maurice, qui en cherchait l'occasion, se
rebiffa:

--Vous l'avez averti sans me prvenir? Je serai donc toujours ici
un petit garon? On dispose de moi comme d'une chose. Mais je
n'entends pas qu'on me prenne mon indpendance. Je suis libre, et
je prtends tre au moins consult, sinon agir  ma guise.

Devant cette rvolte qu'il avait prvue et dont il devinait la
cause secrte, M. Roquevillard garda son calme, malgr le tour
irrespectueux que prenait la conversation. Il savait que les
chevaux de sang sont les plus difficiles  manier, et de mme les
caractres les mieux tremps.

--Petit ou grand garon, dit-il simplement, tu es mon fils et je
t'aide  prparer ton avenir.

Mais le jeune homme fona sur l'obstacle que tous deux jusqu'alors
avaient cart.

-- quoi bon le dissimuler? Je sais bien pourquoi vous me retirez
de l'tude Frasne.

La prsence d'esprit de son pre faillit viter le heurt:

--Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si lgrement
ddaigner ma direction? Ton indpendance sera-t-elle menace parce
que tu profiteras de mon exprience professionnelle, de mes
quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas.

Le sentant branl, il crut achever sa victoire par un peu de
tendresse:

--Ta mre est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai
moins seul.

Un instant, il espra qu'il avait dtourn l'orage. Aprs avoir
hsit, --car, tout au fond de lui-mme, il admirait son pre,--
Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta
de nouveau  corps perdu dans l'offensive.

--Oui, on vous a prvenu contre moi  l'occasion de Mme Frasne.
Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le
savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveill,
pi, guett, garrott, et les plus nobles sentiments y sont
travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes
envieux et de venimeuses dvotes. Mais vous, pre, je n'admets pas
que vous coutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de
s'attaquer  la plus honnte des femmes.

M. Roquevillard cessa de se drober.

--Je t'ai laiss parler, Maurice. Maintenant, coute-moi. Je ne
m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai
que, pendant les absences de ton patron qui est trs actif en
affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'tude. Toutes les
raisons que je t'ai donnes sont quitables. Mais puisque tu
m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce dbat. Oui, c'est 
cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage,
comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prter l'oreille 
aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu.

--Et quoi donc?

--C'est inutile, n'insiste pas.

--Vous m'avez menac, je veux savoir.

--Soit. Quand ta mre, sur ta demande, reoit des invits, tu
devrais au moins respecter notre toit. Tu sais maintenant  quoi
je fais allusion.

Mais rendu maladroit par la colre, Maurice, encore une fois,
passa outre avec l'avidit de justifier la passion par des
raisonnements:

--Ma vie personnelle aussi est respectable. Je ne veux pas qu'on
s'en mle. Je vous ai donn satisfaction sur tous les points o je
puis vous devoir des comptes.

--Maurice!

--J'ai russi  mes examens, brillamment. Je suis revenu de Paris
aprs six annes, sans un sou de dettes. Quel blme ai-je mrit?
Vous n'avez mme pas  me reprocher quelqu'une de ces basses
liaisons de quartier Latin qui sont en usage chez les tudiants.

--Je ne t'ai adress aucun reproche. Mais, malheureux enfant...

--Je ne suis pas un enfant.

--On est toujours un enfant pour son pre. Ne comprends-tu pas que
prcisment parce que le travail, la fiert, les traditions de
famille qui donnent le sens de l'ordre et de la discipline ont
sauvegard ta jeunesse, cette femme plus ge que toi, dont je
n'ai pas prononc le nom ici le premier, est plus redoutable pour
toi? Sais-tu seulement ce qu'elle est?

--Ne parlez pas d'elle! s'cria Maurice.

--J'en parlerai pourtant, reprit M. Roquevillard d'un ton qui
devint brusquement imprieux. Suis-je le chef de famille? Et de
quel droit m'imposerais-tu silence? Crains-tu donc que j'aille
recourir  des arguments sans dignit? Ce serait mal me connatre.

--Mme Frasne est une honnte femme, rpta le jeune homme.

--Oui, de ces honntes femmes qui ont besoin de jouer avec le feu
pour se distraire, qui n'ont de cesse, dans un salon, qu'elles
n'accaparent tous les hommes, et jusqu'aux vieillards. De ces
honntes femmes d'aujourd'hui qui ont tout lu, except l'vangile,
tout compris, hormis le devoir, tout excus, sauf la vertu, et qui
se prvalent de toutes les liberts, mais ddaignent celle de
faire le bien qui ne leur a jamais t refuse. Pourquoi sont-
elles honntes? On n'en sait rien. La foi ni la pudeur ne les
retiennent, et quant  l'honneur, c'est une religion pour hommes
seuls. Ce sont des rvoltes: dans la jeunesse on peut se
contenter des mots; quand elle menace de s'enfuir, crois-moi, on
veut les ralits. Celle-l, qui est la jeune femme d'un mari dj
mr, devrait se souvenir tout au moins qu'il la loge et la
nourrit, car il l'a prise sans le sou.

--C'est faux: elle a eu cent mille francs de dot.

--Qui te l'a dit?

--Elle-mme.

--Je veux bien. Pourtant, mon vieil ami Clairval, qui nous les a
prsents lors de l'installation de son successeur, m'a renseign.
Il ne parle pas lgrement. Partage entre la crainte de la misre
ou, tout au moins, de la dchance matrielle, et celle de son
mari dont la figure ferme n'est pas rassurante, qu'elle prfre
encore le mari, c'est l toute sa sagesse.

Tout frmissant de ce mpris qui atteignait son idole, Maurice
avana d'un pas.

--Assez pre, je vous en prie. N'accusez pas sa lchet, ne dfiez
pas son courage: je vous assure que vous auriez tort. Je ne veux
plus l'entendre diffamer, et je m'en vais.

--Je te dfends de remettre les pieds  l'tude Frasne.

--Prenez garde que je ne refuse de les remettre ici.

Du seuil de la porte il avait lanc cette menace.

--Maurice! appela M. Roquevillard d'une voix change, qui tait
plus suppliante qu'autoritaire.

Il se prcipita sur ses pas: l'antichambre tait vide, le jeune
homme descendait l'escalier. Seul dans le grand cabinet clair, il
regarda la petite table o le soleil caressait les roses, tous ces
prparatifs de bon accueil qu'approuvaient les vieux portraits,
et, de la fentre, le paysage du pass, et il se sentait abandonn
comme un chef d'arme un soir de dfaite.

"Est-ce qu'un fils, songeait-il, se soulve ainsi contre son pre?
Je lui parlais doucement au dbut; il s'est tout de suite
irrit... Comme cette femme est puissante et que je voudrais la
briser!... Il reviendra, il est impossible qu'il ne revienne pas.
J'irai le chercher au besoin... J'ai t trop loin, peut-tre. Je
l'ai bless sans raison. Il l'aime, le pauvre enfant; il croit ce
qu'elle lui raconte. Avec sa voix de sirne, ses yeux de feu et
toutes ses grimaces, elle l'a enjle et se joue de lui. Oui, j'ai
eu tort de les dfier. Par leur haine de l'hypocrisie et leur
rvolte contre la socit, ces femmes-l sont plus dangereuses que
celles d'autrefois... Il a couru chez elle sans doute. Elle va
l'exciter contre moi, contre son pre. Contre ton pre, Maurice,
dont l'amour veut te maintenir dans la voie droite... "

Il n'tait pas l'homme des gmissements superflus. Cherchant une
dcision  prendre, il entra dans la chambre de sa femme. C'tait
l qu'il venait demander conseil dans les occasions difficiles.
Mais les rideaux taient tirs, Mme Roquevillard sommeillait.
Mine par une lente consomption que l'ge avait dtermine, elle
souffrait de nvralgies faciales qui l'anantissaient
momentanment. Bien des fois, depuis des annes, il avait ainsi
ouvert sa porte, comptant sur son calme jugement, sur sa
clairvoyance, et il avait d s'loigner sans bruit, rduit  ses
propres ressources. Il sentait moins sa force depuis qu'elle tait
abattue. Il s'agissait de leur fils: une mre est plus habile et
plus influente, elle et peut-tre conjur le pril.

"Je suis seul", pensa-t-il avec tristesse au chevet de la malade.

Et doucement,  pas de loup, il sortit. Au salon il trouva
Marguerite qui crivait, et cette chre image le rassrna.

"Voil celle qui m'aidera, se dit-il. Il n'est pas de soeur plus
dvoue."

Il s'approcha d'elle, et comme elle relevait la tte pour lui
sourire, il s'effora de lui dissimuler son inquitude.

--Que fais-tu, petite? Je gage que tu commandes ton trousseau 
quelque grand magasin.

--Pre, vous n'y tes pas du tout.

--Tu annonces  tes amies de pension la nouvelle de tes
fianailles?

--Pas davantage.

--Alors tu rappelles  ton fianc qu'il dne ce soir ici.

--Ce n'est pas la peine.

Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le
_livre de famille_. Comme il tait d'usage autrefois, les
Roquevillard tenaient un de ces livres de raison o nos aeux
notaient,  ct de l'administration du patrimoine, les faits
importants de la vie prive, tels que mariages, dcs, naissances,
honneurs, charges, contrats, et qui, voquant le pass avec la
majest d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir 
celui qui s'inspire de ses pres et se promet d'tre leur digne
descendant.

--Je le mets  jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice
et la dcoration d'Hubert n'avaient pas encore t inscrits.

M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui
attestait la patiente nergie de sa race.

--Qui le tiendra aprs toi, Marguerite?

--Mais je continuerai, pre.

--Non, une femme doit appartenir  son nouveau foyer.

Elle rougit comme un colier en faute:

--J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai
toujours attache  l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en
moi, jusqu' mon coeur.

Il ne put s'empcher de murmurer:

--Chre enfant.

--Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de
mes roses, de la fentre?  sa place, je serai ravie de travailler
prs de vous.

Ainsi, elle le suivait dans ses proccupations, lui facilitait les
confidences.

--C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une
discussion tout  l'heure. J'ai t peut-tre un peu vif.

--Vous, pre?

--Enfin, je l'ai froiss. Il est sorti avec colre, et la colre
est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le
ramener.

Vivement, elle se leva, dj prte:

--O es-il?

--Je l'ignore. Peut-tre  l'tude Frasne. Dans tous les cas, la
ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le
rencontres.

--J'y vais.

--Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y
aller moi-mme.

--Oh! non, pas vous. Il ne le mrite pas. Il est tout drle depuis
quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins.

Le pre et la fille se regardrent, se comprirent, mais
n'approfondirent pas davantage ce sujet.

Elle mit  la hte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit  la
poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au chteau,
descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages
qui forment  Chambry comme un rseau de voies intrieures, elle
gagna la place de l'Htel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans
o jadis affluait la vie commerciale de la cit: quelques
btiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornes de
vranda et de loggia, qui peuvent tre dcoratives en photographie
ou en carte postale, et sont en ralit sales, vermoulues,
navrantes, ne russissent pas  lui donner de l'intrt. Sur la
faade d'un immeuble restaur, une plaque de marbre noir porte
cette inscription:

   DANS CETTE MAISON
   SONT NS
   JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753
   ET
   XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763

Au-dessous, un panonceau dor annonait une tude de notaire.
Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique
et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa dmarche lui cotait
fort, elle frappa  la porte de l'tude Frasne, entra, et
s'adressant au premier clerc qu'elle aperut, elle demanda:

--Mon frre, M. Maurice Roquevillard, je vous prie?

--Il n'y est pas, mademoiselle, rpondit le jeune homme en se
levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet aprs-
midi.

Mais derrire un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas,
lana d'une voix acerbe o se devinait une longue rancune amasse:

--Voyez chez Mme Frasne.

La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans
retard alla sonner en effet  l'appartement de Mme Frasne. Il lui
fut rpondu que Madame tait sortie. Elle en fut soulage sur le
moment et, aprs quelques pas, le regretta, car c'tait sa plus
grande chance de rejoindre son frre. O le dcouvrir? Elle se
rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur ane, qui revenait
de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur
elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme
expliquait avec indiffrence:

--Non, il n'est pas ici. Il ne me rend gure visite.

Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la proccupait bien
davantage.

Aprs ces checs, Marguerite commena de parcourir la ville, sans
grand espoir, marchant trs vite, comme si la crainte la
talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fianc, qui fit un
mouvement pour l'arrter, et, aprs l'avoir dpass, elle se
retourna pour venir  lui.

--Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez-
vous pas rencontr Maurice?

--Non; Marguerite. Vous le cherchez?

--Oui.

--Faut-il vous aider?

--Non, merci.  ce soir.

Raymond la regarda qui s'loignait de son pas agile:

"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle
est toujours si rserve..."

Mais il l'accompagna des yeux jusqu' sa disparition.

Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accoste devant la
cathdrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec
sa bonne. C'tait une fillette de seize ou dix-sept ans, plus
enfant que son ge, avec des nattes blondes sur le dos et une
physionomie toute mignonne et mobile. Elle se prcipita sur Mlle
Roquevillard qu'elle admirait fort:

--Mademoiselle Marguerite, vous tes bien presse.

--Bonjour, Jeanne.

--Vous imitez votre frre, qui me rencontre dans la rue sans me
saluer. Pourtant, je suis d'ge  tre salue.

Et baissant un peu la tte, d'un coup d'oeil elle crut allonger le
bas de sa robe.

--videmment, concda Marguerite. Mais o donc avez-vous rencontr
Maurice?

--Sur le pont du Reclus.

--Maintenant?

--Oh! non. C'tait avant ma leon de musique, il y a une heure ou
deux.

--O allait-il?

--Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil.

--Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est
impardonnable.

--Je lui pardonne tout de mme, avoua Jeanne Sassenay en clatant
de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prtes 
mordre avec apptit.

Demeure seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'glise
entr'ouverte, et pntra dans le lieu saint.  cette heure, il n'y
avait sous les votes que deux ou trois formes noires agenouilles
de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine  prier tantt
elle imaginait quelle femme charmante pourrait tre, plus tard,
dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et
cependant srieuse, pour son frre Maurice; tantt elle se
rappelait le visage anxieux de son pre.  elle-mme, elle ne
songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie  la pense que
sa mditation ne contenait rien pour son fianc ni pour elle.

Anime d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succs 
l'tude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne.
De guerre lasse, elle se rsigna enfin  la dfaite. Comme elle
remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des
Archives et le donjon du chteau se profilaient en face d'elle sur
un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces tmoins du pass
surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une
dernire fois avant de s'effondrer. C'tait un de ces soirs
d'apothose rservs  l'automne, d'un clat mouvant tant on le
sent fragile. C'tait un de ces moments de grandeur qui sont le
prlude de la dcadence.

Elle fut frappe de ce fier dessin dcoup sur l'embrasement du
ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprcier,
elle franchit en hte le vieux porche familial.

--M. Maurice est-il rentr? s'informa-t-elle ds la porte.

--Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre.
Monsieur vous attend.

Dj M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet
pour la recevoir.

--Eh bien, Marguerite?

--Pre, je ne l'ai pas trouv.

Et dans ce dialogue qu'changrent le pre et la fille, il y avait
toute l'angoisse secrte et encore incertaine d'un malheur
menaant, --d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude
les garements de la jeunesse,  cause de l'audacieuse force
qu'ils pressentaient en Mme Frasne.



III


LE CALVAIRE DE LMENC



Au sortir de la maison paternelle, Maurice Roquevillard traversa
la ville et monta tout droit au calvaire de Lmenc, o Mme Frasne
lui avait donn rendez-vous.

Le choix de ce lieu tait dj un dfi  l'opinion: il domine
Chambry, et de partout on l'aperoit. C'tait jadis un rocher nu,
d'une importance stratgique si considrable qu'on y avait
install, du temps des anciens ducs, un signal  feu pour
correspondre avec le signal de Lpine et la Roche du Guet, cimes
avances, redoutables sentinelles qui commandaient la frontire
franaise. On y accde aujourd'hui par un chemin montant qui part
du faubourg de Reclus, au-dessus des lignes ferres, et longe d'un
ct les hauts murs d'un couvent, de l'autre de chtives maisons
populaires  un tage. Au sortir de ce dfil, on dbouche dans la
campagne, et l'on dcouvre en face de soi la petite colline
couronne, non plus d'un artifice de guerre, mais d'une chapelle
qui se dtache sur le fond clair et lointain de la chane du
Revard et du Nivolet. Ds lors, le sentier est  dcouvert. Une
mince bordure d'acacias le protge insuffisamment. Taill  mme
la pierre, il foule une herbe maigre. Un chemin de croix
incomplet, aux niches vides, l'accompagne dans son ascension.
C'est une promenade abandonne, et si l'on y est vu de loin, on
n'y rencontre jamais personne.

La petite chapelle du Calvaire, d'architecture byzantine, se
compose d'un dme et d'un pristyle support par quatre colonnes
et surlev de quelques marches. Un archevque de Chambry y fut
enseveli en 1839. Son tombeau est creus dans le roc, mais
l'intrieur du monument est vide.

Ds la premire station au bas du sentier, Maurice distingua une
forme humaine assise sur l'escalier, entre les colonnes. Elle
l'attendait. En vain,  ct de lui, les branches d'or ple des
acacias galaient-elles en lgret les fleurs de mimosa; en vain
les montagnes violettes se fondaient-elles devant lui  la lumire
d'automne il ne voyait qu'elle au pied du Calvaire qui
l'encadrait. Les coudes aux genoux, elle supportait son visage
dans ses deux mains ouvertes, qui paraissaient roses et
transparentes au soleil. Immobile, elle le regardait venir de ses
yeux de feu. Il se htait  en perdre le souffle. Quand il fut
prs d'elle, elle se leva d'un seul mouvement imprvu, comme en
ont ces fauves nonchalants dont on devine tout  coup les muscles.

--J'ai eu peur que tu ne vinsses pas, dit-elle, et ma vie
s'arrtait.

--J'ai t retenu, dith.

Il tait si boulevers qu'elle ne lui adressa pas de reproches.
Elle le prit par la main et l'emmena derrire la chapelle. L,
elle lui montra l'herbe plus grasse et l'ombre favorable.

--Asseyons-nous, veux-tu? Il ne fait pas froid. Nous serons bien.

Ils s'installrent cte  cte, appuys au mur du Calvaire qui les
sparait de Chambry et du monde. Ils ne voyaient en face d'eux
que les pentes du Nvolet en pleine clart. Elle se pelotonna
contre lui, toute caressante.

--Je t'aime tant, murmura-t-il comme une plainte.

Leur amour n'tait-il pas douloureux et dlicieux ensemble? Ils se
tutoyaient cependant, ils n'taient pas amants. Elle s'carta un
peu de lui pour mieux le voir.

--Tu as souffert? Est-ce  cause de moi?

Il rsuma brivement la scne qu'il avait eue avec son pre, et
qui impliquait la dcouverte de leurs amours, de plus grandes
difficults futures, et il ajouta:

--Qu'allons-nous devenir?

Elle rpta:

--Oui, qu'allons-nous devenir? Notre secret n'est plus  nous, et,
moi, je ne sais plus le cacher.

--Notre secret n'est plus  nous, reprit-il amrement  son tour,
et toi, tu n'as jamais t mienne.

Elle posa la tte sur la poitrine du jeune homme, et de sa voix
aux inflexions si clines qu'elles appuyaient sur le coeur comme
les doigts sur un clavier, elle s'appliqua, en le berant,  le
soumettre:

--Ose dire que je ne suis pas tienne. Quand me suis-je refuse,
mchant? Veux-tu partir? Je suis  toi. Tu es si jeune, et moi
j'ai trente ans bientt. Trente ans, et mon amour, qui est ma vie,
ne date que de quelques mois: je t'ai regard, il y avait du
soleil sur toi, et je suis sortie de l'ombre pour te rejoindre. Un
jour, je te dirai mon enfance, et ma jeunesse et mon mariage, et
ce sera pour voir tes larmes.

--dith!

--Ah! celles pour qui le mariage est une porte de lumire et non
une porte de prison ont beau jeu  mpriser nos faiblesses! Quand
le destin les comble, l'ont-elles plus que nous mrit? Mais elles
ne se posent jamais une telle question. Le bonheur leur tait d
sans doute. Elles ne font mme rien pour le garder, et s'il leur
arrivait de le perdre, elles accuseraient le sort avec fureur sans
un retour sur elles-mmes.

--dith!! je t'aime et tu n'es pas heureuse.

Se soulevant,  demi, elle lui entoura le visage de ses mains dans
un geste d'adoration:

--Donne-moi un an de ta vie pour toute la mienne. Veux-tu? Viens,
partons, oublions... Je ne veux plus mentir... Je ne veux plus
appartenir  un autre. Je ne peux plus, puisque je suis  toi.

D'un bond, elle fut debout. En arrire de la chapelle, non loin
d'eux, la roche descendait  pic sur la route d'Aix. Elle
s'approcha du bord pour narguer le vide.

--dith! cria-t-il en se redressant.

Elle revint  lui, calme et souriante.

--J'aime le vertige, mais je ne le sens que l, dit-elle en
reprenant sa place prs de lui.

Ce fut pour recommencer de tourmenter l'avenir:

-- Notre secret est  tout le monde. Mon mari le saura bientt. Il
s'en doute dj. Il m'aime  sa manire, qui me rvolte. Je suis
sr qu'il nous pie. Il se vengera. Il combinera lentement sa
vengeance, comme tout ce qu'il entreprend.

-- coute, dith; il faut divorcer.

--Divorcer, oui, j'y ai pens. Et si mon mari s'y oppose? Et il
s'y opposera. Et puis, un divorce, c'est toujours un an, deux ans,
peut-tre plus. On m'obligera  une rsidence chez des parents,
loin d'ici. Toujours attendre. Encore deux ans de rclusion j'en
sortirais toute vieille. Je serais spare de toi. Spare de toi,
comprends-tu? Je suis renseigne, tu vois c'est impossible.

Ils se turent. Dans le silence qui les environnait, appuys l'un 
l'autre, ils entendaient l'appel sourd de leurs tres. Un
frlement, le long du mur, prs d'eux, les fit tressaillir.

--On vient, murmura-t-il.
-- Restons, rpondit-elle imprieusement.

Ils restrent. Leur destine se jouait en eux-mmes et dj ne
dpendait plus des autres. Mais leur tmoin n'tait qu'une chvre
qui broutait l'herbe rare. Une fillette la suivait avec une gaule:
elle les considra d'un oeil stupide et continua son chemin. Et
ils regrettrent que leur imprudence n'et pas entran de suites
irrparables.

Le temps passait, et lui ne se dcidait point. Reprendraient-ils
leurs chanes plus lourdes, en descendant la colline, ou les
briseraient-ils, incapables d'accepter de nouvelles prcautions?
Elle se coula tout contre lui, cherchant  lire dans ses yeux:

-- Tes yeux, tes chers yeux, pourquoi fuient-ils mon regard?

--Je ne sais pas, soupira-t-il en les fermant  demi, pris de
vertige comme tout  l'heure lorsqu'elle dfiait le vide.

Elle l'embrassa sur les paupires avec ces mots dont la douceur
enveloppait une audacieuse dcision:

--Ces jours dors, ces jours d'automne, je sens mon coeur qui se
brise. Chaque soir qui descend m'est cruel comme un bonheur qui
m'est vol. Je partirai ce soir, le sais-tu?

 cette fin inattendue il tressaillit et se dgagea de son
treinte:

--Tais-toi, dith.

--Ces jours derniers, quand je te le disais, tu croyais  de
vaines menaces. Maurice, tu te trompais, je partirai ce soir.

D'autres fois, elle l'avait tent ainsi, et toujours il avait
cart ce projet comme irralisable, allant jusqu' lui offrir de
partir le premier, et de l'appeler  lui, dans la suite, ds qu'il
aurait obtenu  Paris quelque situation. Inquiet, effar,
suppliant, devant ce nouvel assaut plus vif que tous les autres et
plus immdiat, il s'effora de la retenir encore.

--Tais-toi. Je reste, moi, et je t'aime.

Pour la troisime fois, autoritaire et exalte, elle rpta:

--Je partirai ce soir.  minuit passe le train d'Italie.  minuit,
je serai libre.

Il se tordit les mains de dsespoir.

--Tais-toi.

-- Libre de crier mon amour. Libre, si tu n'es pas l, de goter
cette joie nouvelle de pleurer sans contrainte. Libre de t'adorer,
si tu viens.

--Par piti, ne me tente plus.

--J'touffe dans ta ville. Vos maisons historiques sentent le
moisi. J'touffe de tendresse, vois-tu. Ici, nous serons toujours
spars. Je veux jouir de ma douleur, si tu ne viens pas; si tu
viens, je veux respirer la vie. Viendras-tu?... Viendras-tu ce
soir?

Elle acheva de l'tourdir avec des baisers, et il promit.

Un instant elle savoura son triomphe en silence, puis murmura:

--J'ai oubli tout mon pass.

Elle l'entrana hors de leur retraite, devant le Calvaire, au
soleil.  quoi bon dsormais se dissimuler? Ils virent dans un
blouissement, sous un ciel net, les formes radieuses et diverses
de la terre. C'tait, devant eux,  l'extrmit de l'horizon,
comblant tout l'espace vide que laissent entre leurs masses noires
le Granier et la Roche du Guet, la dentelle lgre des Alpes
dauphinoises, --les Sept-Laux, Berlange, le Grand-Charnier-- que
la premire neige avait poudres et que l'heure du jour teintait
de rose. Moins loignes et plus  droite, les pentes boises du
Corbelet et de Lpine, entre lesquelles se creuse le val des
chelles, portaient, comme une toison rousse, leurs buissons et
leurs forts incendis par l'automne. Devant ces chanes de
montagnes s'tageait la guirlande des coteaux dlicats, les
Charmettes, Montagnole, Saint-Cassin, Vimines, dont les courbes
molles, les ondulations nonchalantes reposaient le regard. Des
coules de lumire se glissaient dans leurs replis, jaillissaient
en poussire entre leurs ombres. Les flches aigus des clochers,
les peupliers d'or vert servaient de points saillants au dcor.
Dans la plaine, Chambry sommeillait. Et tout prs enfin, au bas
de la colline, une vigne d'or mat et d'or rouge jetait, comme un
cri de joie, sa note clatante.

--Montre-moi l'Italie, demanda-t-elle.

D'un geste ngligent il dsigna leur gauche. Mais au lieu de
suivre la direction de son bras, elle se tourna vers lui. De lui
voir un visage d'angoisse, elle demeura interdite. Elle avait
compris. Elle pouvait, elle, admirer, comme un touriste qui passe,
cette exaltation de la nature. Son compagnon ne la sentait pas
ainsi. N'tait-ce pas le suprme effort que tentait son pays pour
le retenir? L-bas, il reconnaissait la Vigie, et voici que les
souvenirs de son enfance, de son enfance toute claire et limpide,
se levaient de terre comme des oiseaux pour, venir  lui. Plus
prs, c'tait, dsigne par le voisinage du chteau, la maison, ce
que chacun de nous appelle, tout petit, _la maison_, comme s'il
n'y en avait qu'une au monde.

Dans les yeux de Maurice, elle suivait ce dernier combat avec une
sorte d'envie, elle qui n'avait rien  sacrifier. Aprs un soupir,
elle lui toucha l'paule.

--coute, dit-elle, laisse-moi partir seule.

Mais il supporta malaisment de se sentir devin jusque dans les
plus obscures protestations de son tre intime, et les plus
instinctives.

--Non! non! Tu ne m'aimes donc plus?

--Si, je t'aime!

Elle lui sourit d'un sourire infiniment tendre qu'il ne vit pas.
La flamme de ses yeux se voila. Femme d'aujourd'hui, affame de
sincrit et de vie personnelle, soudainement impatiente aprs
neuf ans de patience muette, elle tait dcide, cote que cote,
 profiter de l'absence momentane de son mari pour s'vader hors
de la prison du mariage. Son romanesque dpart tait
minutieusement prpar dans ses conditions pratiques et dans le
choix de l'heure. L'irritation favorable de Maurice le livrait
presque  sa merci. Mais comment tmoignerait-elle  son amant le
plus d'amour en l'associant  sa destine invitable et
dangereuse, ou bien en le laissant  son milieu naturel? Avant de
l'aimer, elle ne trouvait pas son existence insupportable. Il
avait souffl en elle, sans le savoir, l'esprit de rvolte.
Comment se sparerait-elle de lui? L'offre qu'elle venait de lui
faire brisait son propre coeur et cependant elle insista. Jamais
elle ne devait plus rencontrer ce dtachement de soi-mme que la
passion traverse parfois comme une prairie humide que le soleil
dvorant va scher.

--Peu  peu, lentement, reprit-elle, tu m'oublierais. Ne proteste
pas. coute-moi. Tu es si jeune. Toute la vie est devant toi.
Laisse-moi partir.

Mais il se rvolta de cette injurieuse condescendance. Qui pouvait
le retenir? Sa raison --une raison de vingt-quatre ans-- ne lui
avait-elle pas rvl le droit de chacun au bonheur?

--Je ne veux pas de la vie sans toi.

--Je resterai, dit-elle encore, si tu le prfres. J'apprendrai 
mieux mentir, tu verras. Quand on aime, toutes les lchets sont
permises pour son amour.

C'tait une proposition trop tardive. Cette fois elle le savait et
guettait un refus. En le recevant, elle s'abattit sur la poitrine
de son ami qui murmura:

-- Je t'aime jusqu mourir.

--Seulement? Moi, c'est bien davantage.

--C'est impossible.

--Oh! si. Jusqu'au crime.

Et sans transition, elle jeta ngligemment:

--Ce soir, j'emporterai ma dot.

Il se souvint des doutes de son pre:

--Ta dot?

-- Oui. Elle est inscrite dans mon contrat. Ne te l'ai-je pas
montr?

--Tu n'as pas le droit de la prendre. Un jugement te la rendra.

--Ce qui est  moi, je l'abandonnerais  mon mari? Et de quoi
vivrions-nous?

--Ce soir, dith, j'aurai quelque argent. Puis j'obtiendrai une
situation  Paris. Un de mes camarades dont le pre dirige une
grande compagnie m'a promis de me faire rserver une place au
contentieux. Ces temps derniers, je lui ai rappel sa promesse 
tout hasard.

Elle ne dcouragea pas ce candide optimisme:

--Oui, tu travailleras. Nous irons  Paris, plus tard. Mais ce
soir, c'est pour l'Italie que nous partons.

--Pourquoi?

--N'est-ce pas le plerinage obligatoire des voyages de noces?

Elle inclina la tte avec modestie. Dans sa souplesse, elle parut
instantanment une jeune fiance, cette femme de trente ans dont
le visage pouvait passer d'un air de dsenchantement  une
expression de grce enfantine; et qui tait avide de mordre  la
vie comme  ces fruits verts dont la seule vue agace les dents.

L'ombre, dj, envahissait la plaine. Devant eux, les plans du
paysage s'accentuaient, tandis que s'empourpraient les teintes
d'or. Elle souffrait de ces trop beaux soirs d'octobre comme d'un
dsir:

--Demain, dit-elle, demain.

Il fit un pas en avant, et tournant dlibrment le dos au dcor,
il la regarda, elle seule, qui s'appuyait  une colonne sous le
pristyle de la chapelle. N'tait-elle pas dsormais sa patrie?

Ce leur fut une sorte de revanche prise contre la ville que de
descendre ensemble la colline de Lmenc jusqu'au pont du Reclus,
avec le risque de rencontrer des personnes de leur connaissance.

--Cinq heures bientt, dit-elle au moment de le quitter. Encore
sept heures.

L'espoir avivait la flamme de ses yeux tandis qu'il entrevoyait,
lui, avec dgot, ces heures cruelles o il devrait tromper sa
famille. Elle le devina et s'apitoya sur le sort de son amant,
afin de dtruire par avance les influences qu'elle redoutait:

-- Pauvre enfant, sauras-tu mentir tout un soir?

Il tressaillit de se sentir dcouvert, et lui rpta, non sans
pret, des paroles qu'elle avait prononces:

--Il n'y a plus de lchets quand on aime.

--C'est horrible, reprit-elle, tu verras. Tu comprendras ma honte
et ma fatigue. Moi, je mens depuis que je t'aime. Courage.  ce
soir.

Avant de rentrer, il fit en hte quelques dmarches pour emprunter
l'argent ncessaire. De son grand-oncle tienne Roquevillard,
vieil original qui passait pour avare, et de sa tante Thrse,
pieuse et aumnire, il obtint des subsides, un millier de francs
environ, plus cinq cents de sa soeur, Mme Marcellaz, et autant de
son futur beau-frre, Raymond Bercy. Il dut invoquer l'obligation
de dettes contractes au cours de ses annes d'tudes. Cette ruse
lui procura une humiliation qu'il offrit  son amour, mais sans y
trouver l'apaisement. Cependant il ne rflchit pas que tous les
trangers auxquels il s'tait adress avaient refus de lui porter
secours, tandis que sa famille, avec tendresse ou d'un ton bourru,
s'empressait de l'aider dans sa gne imaginaire.

 six heures, il revint  l'tude Frasne comme les clercs en
fermaient la porte.

--J'ai une lettre ou deux  crire, leur dit-il, je me charge des
verrous.

Il crivit en effet  ses relations les plus influentes pour leur
demander sans dlai une place d'un bon rapport  Paris. Laurat de
tous les concours, il comptait sur la recommandation de ses
anciens professeurs de droit. Il ne s'tait jamais heurt aux
difficults de l'existence et, confiant dans sa valeur, il ne
doutait point de les vaincre aisment. O lui rpondrait-on? Il
hsita, puis donna cette indication: _Milan, poste restante_.

Par ces prparatifs qui occupaient son activit, il avait russi 
tromper son regret de partir. Il le retrouva, aigu et poignant,
quand il lui fallut une dernire fois passer le seuil de la maison
paternelle. Il s'y glissa furtivement, fut aussitt signal, mais
s'enferma dans sa chambre. Marguerite vnt l'y chercher au moment
du dner et le trouva la tte dans les mains, sous la lampe, si
absorb qu'il ne l'avait pas entendue frapper. Elle lui prit les
poignets avec affection, et cette caresse le fit sursauter.

--Maurice, quel chagrin as-tu?

-- Je n'ai rien.
--Je suis ta petite soeur et tu ne veux pas me confier tes ennuis.
Qui sait? Je ne te serais pas inutile.

Pour expliquer son air de souci qu'il ne pouvait nier, il invoqua
ces prtendus embarras d'argent qu'il venait de raconter 
diverses reprises. La jeune fille aussitt l'arrta.

--Attends une minute.

Elle s'clipsa et quand elle reparut peu aprs, triomphante, elle
dposa devant lui un beau billet bleu de mille francs:

--Est-ce assez? Pre m'en avait donn trois pareils pour mon
trousseau. Il me reste heureusement celui-l.

--Tu es folle, Marguerite. Je n'en veux pas.

--Si, si, prends-le, je suis si contente. Quelques chemises de
moins ne m'appauvriront gure.

Elle riait, et lui, les nerfs tout vibrants, se sentait des larmes
au bord des paupires. Par un grand effort il russit  se
contraindre, et se contenta d'attirer la jeune fille sur son
coeur, --sur ce coeur qui n'appartenait donc pas tout entier  Mme
Frasne.

--Aime-moi toujours, murmura-t-il, quoi qu'il arrive.

Elle leva sur lui des yeux interrogateurs. Mais, retenue par sa
propre gnrosit, elle n'osa pas lui rclamer un secret en
change, et, l'emmenant  la salle  manger, elle lui glissa
doucement ces mots comme une prire:

--Sois gentil avec pre, et je t'aimerai plus encore.

Le dner se passa sans incident, grce  la prsence de Raymond
Bercy, qui facilita l'entrevue de M. Roquevillard et de son fils.
Dans la soire, Maurice se retira de bonne heure, sous le prtexte
d'une migraine. Il traversa la chambre de sa mre, qui continuait
de souffrir. L'me en dtresse, il put embrasser la malade dans
l'obscurit. Elle le reconnut  ses lvres et d'une voix faible
elle l'appela par son nom en lui caressant le visage de la main.
Il touffa un sanglot et sortit. L'amour lui ordonnait de telles
cruauts.

Il prpara sa valise, qu'il fit lgre afin de pouvoir la porter
lui-mme  la gare, rassembla dans un portefeuille son argent
personnel, celui de ses emprunts et celui de Marguerite, en tout
un peu plus de cinq mille francs, ce qui, dans son inexprience de
la vie, lui paraissait une somme importante; plia les quelques
bijoux qui lui appartenaient et dont il pourrait tirer parti, et
la toilette de l'excution tant termine, il attendit comme un
condamn  mort l'heure qui lui livrerait sa bien-aime. Sa
raison, son infaillible raison, le soutenait dans sa dcision, et
lui reprsentait la beaut de vivre librement pour son propre
compte au lieu de prendre rang, comme le dernier de la classe,
dans la chane ininterrompue des Roquevillard.

     * * * * *

...Rassur par l'attitude de Maurice et par une demi-confidence de
sa fille, M. Roquevillard s'tait endormi sans inquitude
immdiate, aprs s'tre dcid toutefois  loigner son fils de
Chambry. Il s'adresserait  un ancien ami qu'il avait oblig
diverses fois et qui, aprs avoir beaucoup roul  travers le
monde et dvor son patrimoine, s'tait install  Tunis, comme
avocat, y voyait ses affaires prosprer et lui exprimait dans ses
lettres le dsir de se reposer ou, tout au moins, de trouver une
aide.  vingt-quatre ans, un tel voyage, une telle vie, n'tait-ce
pas, avec la nouveaut, l'oubli, le salut?

Dans la nuit, il crut entendre ouvrir et fermer une porte. Le
silence tant retomb sur la maison, il pensa qu'il s'tait tromp
et s'effora de retrouver le sommeil. Aprs une lutte assez
longue, il frotta une allumette, regarda sa montre, qui marquait
minuit et demi, se leva et sortit de sa chambre. Au bout du
corridor, une raie de lumire filtrait sous la porte de Maurice.
Il s'approcha, couta et, ne percevant aucun bruit, il frappa. Il
ne reut pas de rponse. Aprs une hsitation, il entra:

--Il aura oubli d'teindre sa lampe, essayait-il de se persuader,
quand l'anxit le tenaillait dj.

Il vit d'un coup d'oeil le lit intact, un tiroir vide. Il rentra
chez lui, s'habilla en hte et malgr ses soixante annes courut
comme un jeune homme vers la gare. L'heure de l'express d'Italie
devait tre passe, mais il restait un dernier train dans la
direction de Genve. Un employ qui le connaissait le renseigna.
Maurice tait parti _avec elle_. Ils avaient pris leurs billets
pour Turin.

Seul, il poussa un gmissement comme en ont les chnes au premier
coup de hache. Mais, comme eux, il tait rsistant et contre le
sort il se raidit.

Une race, une famille, une existence mme ne sont pas compromises,
ne peuvent pas tre compromis par une faute de jeunesse. Il
retrouverait son fils tt ou tard, il le ramnerait au foyer, ou
bien ce serait la destine qui se chargerait de ramener l'enfant
prodigue, et, comme dans la parabole, il aurait la faiblesse de
tuer le veau gras  son retour, au lieu de lui adresser des
reproches. Le foyer paternel c'est l qu'on vient panser ses
blessures, l qu'on est certain de ne jamais tre repouss. Un
mari peut abandonner sa femme, une femme son mari, des enfants
ingrats leurs pre et mre: un pre et une mre ne peuvent pas
abandonner leur enfant, quand tout l'univers l'abandonnerait.

La ville tait comme morte sous la lune. Le pas de M. Roquevillard
retentissait dans ce dsert. De la rue de Boigne qu'il remontait,
il vit le chteau dresser devant lui ses tours claires, que la
perspective nocturne allongeait. Sur leur faade, un arbre voisin
dessinait l'ombre de ses feuilles. Dans quelques heures, la cit
muette retrouverait la vie pour jeter ses rires insultants sur ce
drame de famille.

Quand il ouvrit sa porte, une ombre blanche vint  lui. C'tait
Marguerite.

--Pre, qu'y a-t-il?

 dfaut de sa femme, il pouvait avec elle partager le poids de
l'preuve. Il l'estima assez pour ne lui rien cacher.

--Ils sont partis, murmura-t-il brivement.

--Ah! soupira-t-elle, ayant compris et se rappelant l'expression
douloureuse de son frre.

De nouveau le pre et la fille se serrrent l'un contre l'autre
dans une angoisse commune. Puis, avec tendresse, il la reconduisit
jusqu' sa chambre et la quitta sur cette recommandation:

--Laissons dormir ta mre, petite. Elle saura toujours assez tt
notre peine.


IV

LA VENGEANCE DE MAITRE FRASNE



Une petite valise  la main, engonc dans son pardessus  cause de
la fracheur matinale, M. Frasne descendit de l'express de sept
heures  la gare de Chambry, et d'un pas rapide regagna son
domicile aprs deux jours d'absence.  l'air emprunt de la femme
de chambre qui lui ouvrit la porte, il comprit immdiatement qu'il
s'tait pass ou qu'il se passait quelque chose dans sa maison.
C'tait un homme approchant de la cinquantaine, assez bien
conserv, correct, froid et distingu au premier aspect, mais dont
les lvres charnues et surtout les yeux  fleur de tte,  demi
dissimuls derrire le lorgnon, causaient bientt une impression
inquitante:

 --Tout va bien? demanda-t-il malgr son fcheux pressentiment. Et
Madame?

La servante mt dans sa rponse un imperceptible accent de
raillerie:

--Madame est partie hier soir pour l'Italie avec ses malles.

--Pour l'Italie?

--Oui, monsieur.

-- quelle heure?

-- minuit.

--Sans explications?

--Madame m'a dit en s'en allant que Monsieur tait prvenu.

--En effet, rpliqua M. Frasne avec sang-froid. Vous me porterez 
djeuner dans mon cabinet.

Et sans manifester plus de surprise, il entra dans son cabinet de
travail, qui communiquait avec l'tude.  quoi bon interroger
cette fille malveillante et videmment mal renseigne? La nouvelle
inattendue qu'il recevait  bout portant comme un coup de feu ne
lui faisait encore aucun mal. Il n'en prouvait que de
l'tonnement. Une blessure, mme mortelle, ne se distingue pas
tout d'abord d'un simple choc. Il faut quelque temps pour en
souffrir. Le regard aiguis et les nerfs tendus, il remarqua sur
la table une lettre ferme qui s'y trouvait place de faon
ostensible et presque agressive. Il la prit en main sans l'ouvrir,
cherchant  la deviner. Elle contenait sans doute l'explication de
ce dpart, --abandon, bravade ou inconsquence? Aprs neuf annes
de mariage, il tait si peu sr de sa femme que toutes les
conjectures lui paraissaient galement vraisemblables. Devait-il
lui chercher un compagnon de fuite ou imaginer le caprice d'une
neurasthnique qui ne tarderait pas  rentrer au bercail? Le nom
de Maurice Roquevillard ne s'imposait pas  son esprit. Mme Frasne
recherchait les hommages et s'en divertissait: chacun lui faisait
une cour anodine. Il pouvait donc ne pas prendre au srieux la
banale amiti qu'elle tmoignait  son clerc, bien que par des
lettres anonymes il et appris que la ville s'en proccupait avant
lui. Il partageait le ddain assez commun des hommes mrs pour les
jeunes gens qui, prenant le temps pour alli, se contentent
volontiers de l'esprance.  mesure qu'on perd sa jeunesse, c'est
toujours son ge ou un ge rapproch du sien que l'on attribue aux
sducteurs. Les sentiments ne valaient  ses yeux qu'appuys sur
des contingences, et il savait combien d'adultres de dsir les
coalitions morales de la province empchent de se raliser. Puis,
comment admettre une hypothse aussi draisonnable que le
renoncement volontaire  une situation confortable et de tout
repos? Il ne comprenait pas, mais il se trouvait en prsence d'un
fait, lui qui n'attachait d'importance qu'aux faits. Irrit de ce
mystre que sa clairvoyance n'lucidait pas, il dchira
l'enveloppe et lut:

"Monsieur, je ne vous ai jamais aim, et vous le saviez. Qu'est-ce
que le coeur d'une femme pour qui la possde par acte authentique?
J'ai pu subir neuf ans cet esclavage parce que je n'aimais pas.
Tout est chang aujourd'hui: je me libre loyalement au lieu de me
partager. Qui me retiendrait? Au dbut de notre mariage vous
redoutiez les enfants: il et peut-tre suffi d'une petite main
tendue pour m'enchaner tout  fait, mais notre maison est vide et
personne n'a besoin de moi. Vous m'avez estime cent mille francs
dans notre contrat de mariage. Vous trouverez naturel que
j'emporte mon prix. J'ai pay, la premire, avec ma jeunesse. En
vous quittant, je vous pardonne. Adieu.

"dith DANNEMARIE."

Pour matre Frasne, soit par coutume professionnelle, soit par
tournure d'esprit positif, toutes les choses de la vie, mme les
sentiments, se traduisaient en actes et obligations. Notre
caractre gouverne jusqu' nos agonies dans ce naufrage ou son
existence s'abmait, il n'tait sur le moment sensible qu' la
perte de sa femme et non  celle de son argent, bien qu'il n'en
ft pas prodigue; mais, pour revivre son pass et exasprer sa
douleur, il alla d'instinct exhumer d'un carton son contrat de
mariage auquel la lettre faisait allusion. Avec, le papier timbr,
il voqua plus nettement la grande passion de son arrire-
jeunesse. Il revit, sur un seuil d'glise, une jeune fille svelte
et souple dont les mouvements et les yeux dnonaient la fivre
intrieure. C'tait  la Tronche, prs de Grenoble, son pays
d'enfance. Il y venait en vacances chaque t, de Paris o il
tait premier clerc; il ne pouvait se rsoudre, malgr la
quarantaine menaante,  quitter dfinitivement la capitale pour
acqurir une tude en Dauphin. Informations prises, dith
Dannemarie habitait avec sa mre, dans le voisinage, une petite
maison o les deux femmes s'taient retires presque sans
ressources aprs la mort du chef de famille, qui s'tait ruin au
jeu. Une jeune fille  la campagne, avec ces yeux-l, devait tre
une proie facile. Deux ans de suite, il tenta de s'en emparer.
Elle attendait un prince, car elle tait exalte, et
s'impatientait de l'attendre, la solitude chauffant son
imagination. Ainsi elle le rebutait, mais pas assez pour
l'loigner sans retour. Elle dcouvrait sans tudes prparatoires
l'art de se promettre en se refusant et le pratiquait aux dpens
d'un homme que des conqutes dans un monde trop ais et des
habitudes sensuelles devaient rendre plus irritable et nerveux
devant cette coquetterie. Il dut se reconnatre vaincu: son dsir
fut plus fort que son intrt. Ayant perdu ses parents qui lui
transmettaient un bel hritage, il se dcida enfin  demander
officiellement la main qui le repoussait tout en lui montrant la
place d'un anneau de fianailles.

Comment pouvait-il,  travers les clauses laconiques d'un contrat,
relever les traces de cet amour? Un article concdait  la future
pouse, en considration du mariage, une donation de cent mille
francs; non pas, comme il est d'usage et presque de style en
pareil cas, une donation sous la condition de survie du donataire,
mais une donation immdiate, comportant une translation de
proprit. Cette gnrosit anormale, c'tait la preuve de sa
faiblesse, le tmoignage lamentable de sa dfaite. Elle confrait
l'authenticit  sa passion.

M. Frasne fut arrach  son examen par la femme de chambre qui lui
apportait son chocolat. Elle observa son matre du coin de l'oeil
tout en le servant, et fut dconcerte de lui voir en main des
papiers d'affaires. Il compulsait un dossier, quand elle guettait
son dpit ou sa fureur pour l'annoncer  la ville. D'un geste, il
la congdia. Il djeuna sans apptit, par ordre de sa volont;
n'aurait-il pas besoin de ses forces intactes, tout  l'heure,
quand il lui faudrait prendre une dcision?

Tandis qu'il avalait de petites gorges brlantes, il achevait de
revivre les annes mortes. Il les revivait  son point de vue,
incapable, comme beaucoup d'hommes et comme presque toutes les
femmes, de se reprsenter celui de son partenaire. C'tait, aprs
bien des hsitations et des dlais qui ne venaient pas de son
ct, le mariage  la Tronche, puis le dpart pour Paris. Paris
lui rvlait une compagne inconnue qui, de l'isolement et de la
monotonie, passait sans transition et sans surprise  la plus
folle agitation. Elle ne le mnageait pas dans sa maturit, mais
il ne respectait pas sa jeunesse. C'tait alors que, dans l'espoir
de se reposer en province, il avait acquis  Chambry l'office de
matre Clairval,  dfaut d'une tude vacante  Grenoble. Mme
Frasne s'tait plie, avec l'indiffrence de ceux que la vie ne
peut plus satisfaire,  un changement d'existence aussi radical.
Elle paraissait accepter la retraite comme le plaisir, sans lan
mais sans objection. Deux ans s'taient couls ainsi, paisibles
autant qu'ils pouvaient l'tre auprs d'une femme qui, mme dans
le calme, ne cessait d'inspirer quelque inquitude. Et
brusquement, quand il la croyait enlise dans l'aisance, les
bonnes relations et le trantran journalier, sans crier gare, elle
abandonnait le domicile conjugal pour s'enfuir avec un amant.

Abattu par une catastrophe qui ne le trouvait pas prpar, le
notaire avait remont machinalement la pente de ses souvenirs que
prcisait un acte civil. De nouveau il rencontra l'abme et, cette
fois, il le mesura mieux. Ce Maurice Roquevillard qu'il ddaignait
en arrivant s'imposait maintenant  sa fureur jalouse. dith
n'tait point partie seule. Elle tait partie avec lui,
probablement, srement. En ce moment mme, l-bas, trs loin, en
Italie, hors d'atteinte, il la pressait sur sa poitrine... M.
Frasne prit son mouchoir, le passa sur ses yeux, puis le dchira 
pleines dents. Il pleurait et ne se possdait plus. "Il m'aime 
sa manire ", avait-elle dit de lui.
Cette manire, qui n'est pas la plus noble, est la plus fertile en
tourments: elle se heurte  des images dfinies et cruelles, elle
laboure le coeur, comme une charrue la terre, et met  nu la
haine.

M. Frasne reprit la lettre et le contrat, non plus pour
approfondir sa misre, mais pour y chercher sa vengeance. Les
clercs ne tarderaient pas  envahir l'tude. Il fallait avant leur
venue mener son enqute, forger ses armes. L'argent qu'elle avait
emport, qu'elle avait vol, ---car une donation entre poux
serait dans tous les cas annule  la suite du divorce prononc
contre le donataire,-- elle avait d le prendre dans le coffre-
fort. Il avait rcemment encaiss un prix de vente de cent vingt
mille francs, qui devait tre vers dans quelques jours, lors de
la passation de l'acte. Par sa propre indiscrtion, elle avait pu
l'apprendre. Une clef se fabrique ou se drobe, mais la
mystrieuse combinaison de chiffres sans laquelle cette clef ne
sert de rien, comment l'avait-elle dcouverte?

Il se leva et s'approcha du coffre-fort, qui ne portait aucune
trace d'effraction. Il fouilla sa poche et prit son trousseau.
Alors il s'aperut que cette clef-l y manquait. Elle avait d en
tre distraite le jour du dpart. Il la possdait en double, il
est vrai, et avait confi l'autre, selon l'usage,  son premier
clerc pendant son absence. Il attendrait donc, pour ouvrir et
vrifier le contenu du meuble, l'arrive du clerc qui, d'ailleurs,
servirait de tmoin.

Revenant  sa table de travail, il chercha un code pnal et
commena d'en parcourir les paragraphes au titre des crimes et
dlits contre la proprit. Il lut  l'article 380 que les
soustractions commises par des maris au prjudice de leurs femmes,
par des femmes au prjudice de leurs maris ne peuvent donner lieu
qu' des rparations civiles. Mais la fin du mme article, qui le
dsarmait contre l'infidle, l'armait contre son complice:
"_ l'gard de tous autres individus qui auraient recl ou
appliqu  leur profit tout ou partie des objets vols, ils seront
punis comme coupables de vol._" Parti sur cette piste, il trouva
mieux encore.
L'article 408, qui traitait de l'abus de confiance, y voyait une
circonstance aggravante lorsqu'il tait commis par un officier
public ou ministriel, ou par un domestique, homme de service 
gages, lve, clerc, commis, ouvrier, compagnon ou apprenti au
prjudice de son matre, et la peine devenait alors celle de la
rclusion. Qui l'empchait d'accuser Maurice Roquevillard et mme
de l'accuser seul? N'tait-ce pas vraisemblable? Le jeune homme
connaissait les lieux, les versements oprs  l'tude, la date
des contrats, l'absence du notaire. Il avait pu surprendre le
secret de la serrure, soustraire momentanment la clef du premier
clerc. Sans fortune personnelle, il avait d se procurer des
ressources pour enlever sa matresse. Enfin, sa fuite  l'tranger
ne le dnonait-elle pas? Sans doute la dclaration de Mme Frasne
dmentait expressment cette version. Mais la dclaration de Mme
Frasne, inefficace contre elle et gnante contre son amant, il
suffisait de la supprimer. Elle dtruite, rien n'innocentait plus
ce dernier. Et mme il perdait tout moyen de dfense pour se
dfendre, ne devrait-il pas se retourner contre sa compagne,
admettre au moins une vie commune aux frais de celle-ci? Un homme
d'honneur ne le pouvait faire. Sa condamnation tait donc
certaine. L'extradition terminerait sa fuite amoureuse. Il
comparatrait devant les assises. Fltri, dchu, bris, il
expierait pour les deux coupables. Enfin sa famille, pour attnuer
sa faute, restituerait peut-tre la somme drobe. Ainsi le
dsastre serait sauf au moins de toute perte matrielle. Et la
perte matrielle ne semblait dj plus ngligeable  M. Frasne
plus rflchi.

 mesure qu'il explorait dans tous les sens une combinaison aussi
fertile en dductions et la conduisait jusqu'au dnouement, il
sentait son dsespoir s'allger. Il oubliait sa douleur en
apprtant le supplice du rival. Il envisageait sans piti les
consquences les plus lointaines de la vengeance, et jusqu'
l'abaissement de ces orgueilleux Roquevillard, qui pourtant
avaient accueilli le successeur de matre Clerval en ami. Dans son
malheur, il et jet sa souffrance comme une maldiction  tout
l'univers. Une dernire fois il relut cette lettre qui, seule,
mettait obstacle  son projet, puis, rsolu, il la jeta au feu et
la regarda se tordre sous l'action de la flamme, noircir et se
rduire en cendres.

Neuf heures sonnrent.

Ponctuels, les clercs entrrent un  un dans l'tude et gagnrent
leurs pupitres. Le patron franchit aussitt la porte de
communication, et, sans les saluer, il interpella le principal
d'un ton proccup:

-- Philippeaux, je ne retrouve pas la clef du coffre-fort.

--Mais la voici, monsieur, rpliqua le clerc. Vous me l'avez
confie pendant votre absence. Je ne m'en suis pas servi.

--C'est juste, venez avec moi.

Les deux hommes passrent dans le cabinet.

M. Frasne ouvrit le meuble et y remarqua tout de suite un certain
dsordre.

--Vous avez cherch quelque chose, un testament peut-tre?

Philippeaux protesta avec la plus grande nergie:

-- Non, monsieur, je vous jure.

--Alors, je ne comprends plus. Tenez: cette enveloppe a t
dchire. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade: cent
vingt mille francs. Nous les avons compts ensemble.

--En effet, convint le clerc effray.

Trs calme, le notaire ne poussa pas plus loin ses investigations
et referma soigneusement le coffre-fort.

--Quelqu'un est entr ici.

--C'est impossible, monsieur.

--Je vous dis que quelqu'un est entr ici. Nous vrifierons le
contenu devant le commissaire de police. Qui a ferm l'tude hier
soir?

--Maurice Roquevillard.

--Est-il rest seul?

--Oui, pour crire des lettres.

--Combien de temps?

--Je ne sais pas. Je l'ai rencontr sous les Portiques une demi-
heure plus tard. Il m'a rendu les clefs.

--Les clefs? Celle du coffre-fort fait partie de votre trousseau?

--Oui.
-- C'est imprudent.

Aprs un silence, M. Frasne reprit:

--Pourquoi n'est-il pas encore arriv?

--Qui?

--Maurice Roquevillard.

--Il ne reviendra pas, lana le clerc d'une voix vindicative.

M. Frasne le fixa de ses yeux perspicaces. De cet examen, il tira
deux conclusions le bruit de son malheur courait dj la ville, et
Philippeaux, dont il souponnait la jalousie, serait un sr alli.
Nanmoins, il joua l'ignorance.

--C'est juste. Il devait retourner chez son pre.

--Non, monsieur, il a pris le train hier soir,  minuit.

--Pour quelle destination?

--L'Italie.

--Ah! je comprends enfin, avoua cette fois le notaire.

Et lentement il pronona son arrt:

--Ce serait donc lui qui aurait forc mon coffre-fort. Comment
aurait-il trouv le chiffre?

Philippeaux baissa la tte: la peur et l'envie faisaient de lui un
dlateur.

--Le chiffre est inscrit sur mon agenda, mais sans indication: ma
mmoire est mauvaise. Roquevillard a pu le lire, se douter de son
emploi.

De nouveau M. Frasne, que servaient les circonstances, dvisagea
son clerc et dissimula son contentement:

--Vous tes deux fois imprudent, Philippeaux. Priez un de vos
camarades d'appeler le commissaire de police. Il perquisitionnera
lui-mme.

Ainsi le meuble fut visit lgalement en prsence de plusieurs
tmoins. M. Frasne dressa patiemment son inventaire. Nulle pice
ne manquait et le chiffre de l'encaisse tait exact.

--Il reste  vrifier cette grande enveloppe qui a t descelle,
dit tranquillement le notaire, qui conduisait l'enqute avec
mthode. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade, vingt
hectares, cent vingt mille francs en billets de banque. Je les ai
compts avant de partir, devant mon premier clerc ici prsent qui
en tmoignera.

--Parfaitement, monsieur.

-- Le chiffre est consign l, tout au long. Or, l'enveloppe ne
renfermait plus que vingt billets.

--On m'a vol cent mille francs, conclut M. Frasne.

--Comment expliquez-vous, objecta le commissaire, que le voleur
n'ai pas tout emport? D'habitude, ils ne limitent pas
volontairement leurs profits.

--Je l'expliquerai au parquet, o je porte immdiatement ma
plainte.

--C'est votre affaire. Vous souponnez donc quelqu'un?

--Oui.

--Vos domestiques?

--Non. Ils seraient partis. Et d'ailleurs, ils n'auraient pas su
dcouvrir le chiffre.

--Bien. Je vais rdiger mon procs-verbal.

--Accompagnez-moi au palais. C'est  deux pas.

--Comme vous voudrez.

Ils se rendirent au parquet directement. Le notaire eut avec le
procureur de la Rpublique une longue confrence, qui se prolongea
aprs le dpart du commissaire de police. Comme il redescendait
l'escalier, au bas des marches il croisa M. Roquevillard qui
venait  la Cour. Il tait midi et quart, l'heure d'ouverture de
l'audience. Les deux hommes se regardrent et se salurent.

V

LA FAMILLE EN DANGER


Avant l'entre en sance des conseillers, d'habitude avocats et
avous, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes
entre eux. C'est le laminoir o passent les nouvelles de la ville.
Mais M. Roquevillard, recherch pour sa belle humeur et redout
pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna
directement sa place  la barre. De loin, ses confrres le
considraient avec une curiosit malveillante en s'gayant de
l'quipe du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec
lgret et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en
province. Il paraissait absorb dans la prparation de sa
plaidoirie. Un huissier vint  son banc et lui toucha l'paule:

 --Matre, on vous demande au parquet.

Il se leva aussitt avec dfrence:

 --J'y vais, dit-il.

Il arrive quotidiennement que le ministre public profite de la
prsence d'un avocat  l'audience pour le faire appeler au sujet
de quelque affaire pnale. M. Roquevillard, nanmoins, n'tait pas
sans inquitude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M.
Frasne, lui inspirait cette rflexion:

--Commettrait-il la folie de dposer une plainte en adultre?

Lgalement, l'adultre demeure un dlit. Il appartient au mari
seul de le dnoncer, et c'est un privilge dont il use rarement.
Mais le visage du notaire tait si malais  dchiffrer...

Le procureur de la Rpublique, M. Vallerois, dirigeait le parquet
de Chambry depuis plusieurs annes. Il avait eu le temps
d'apprcier la probit professionnelle, le caractre et le talent
de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature ventuelle
de celui-ci aux prochaines lections lgislatives, et l'opposition
au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus
nergique et le plus autoris. L'accusation de M. Frasne
dtruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire
ambitieux, M. Vallerois le constatait sans dplaisir quand M.
Roquevillard entra dans son cabinet.

Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur
de ne plus voir en face de lui qu'un honnte homme dans l'preuve.
Il lui tendit la main et commena:

--Je dois remplir auprs de vous une mission pnible.

Il s'arrta et hsita. La force morale de l'avocat se montrait
mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gr au procureur
de sa dlicatesse, mais il marcha droit au but.

--Il s'agit de mon fils.

--Oui.

--D'une instance en divorce o son nom est ml? D'une plainte en
adultre?

--Non, malheureusement.

--Malheureusement?

Ce mot ne pouvait gure avoir qu'une signification. D'une voix
ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda:

--S'agirait-il d'un accident? d'un suicide?

--Non, non, rassurez-vous, s'cria M. Vallerois, se rendant compte
de l'erreur qu'il avait provoque. Il est parti cette nuit avec
Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave,
c'est que M. Frasne qui sort d'ici a dpos entre mes mains une
plainte en abus de confiance contre lui.

Malgr sa possession de lui-mme, le vieil avocat, le rouge au
front, s'indigna:

--Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible.

Le procureur lui donna lecture de la dnonciation que le notaire
avait signe et des constatations releves par le commissaire de
police. Attentif, M. Roquevillard l'couta sans l'interrompre. Ce
pouvait tre, c'tait l'effondrement de sa famille, la honte de
son nom. Matre de lui, mais frapp au coeur, il conclut:

--M. Frasne se venge bassement.

--Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paratre
sans dtour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrter
l'action publique?

-- Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans
enlve une femme de trente ans, lequel des deux prpare et dirige
l'expdition?

--Je l'ai donn  entendre tout  l'heure,  cette place mme,
avec insistance. J'ai recommand la prudence et rclam vingt-
quatre heures de rflexion. Je me suis heurt  une dcision
formelle. La justice va suivre son cours. Je suis oblig de
commettre le juge d'instruction.

Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se
taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait
l'insoluble problme:

--Il y a contre lui des prsomptions graves, prcises,
concordantes d'abord les facilits de sa situation  l'tude, puis
sa prsence hier soir, avec les clefs, aprs le dpart des autres
clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux
enlvement, et jusqu'au souci d'arrter lui-mme le chiffre de son
vol, comme on fixe la quotit d'un emprunt qu'on restituera.

--Il y a pour lui d'autres prsomptions, rpliqua firement le
pre. D'abord sa famille. On ne ment pas  toute une ligne de
braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources?
Quand son argent  lui sera puis, il reviendra, j'en rponds.

Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher
l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie:

--Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congdiant d'un geste.

--Mais s'il est arrt, comment se dfendra-t-il? reprit M.
Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves
s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothse la plus favorable,
pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il
passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous
connaissez le lieu de sa rsidence, conseillez-lui d'attendre,
avant de rentrer en France. Je rclamerai mollement l'extradition.

M. Roquevillard secoua la tte avec nergie.

--Non, non. Fuir, c'est avouer. Il faut qu'il revienne. Je
trouverai des preuves d'innocence...

Et aprs un instant de rflexion o il pesa le pour et le contre,
il ajouta:

--Puisque notre malheur vous touche, monsieur le procureur,
m'autorisez-vous  vous demander un service, un grand service qui
peut encore nous sauver?


--Lequel?

--Proposez  matre Frasne de retirer sa plainte contre le
paiement intgral de cent mille francs.

--Vous les restitueriez?

--Je les paierais.

--Et si votre fils n'est pas coupable?

--Il est dans une impasse, vous l'avez dit. Notre honneur vaut
davantage. Mme des poursuites l'clabousseraient.

--Matre Frasne passe pour intress. Sa plainte n'est peut-tre
pour lui qu'un moyen de rentrer dans ses fonds. Essayez de la
moiti.

--Non, pas de marchandage. Le paiement contre le retrait.

Par un souci de tranquillit et de biensance, le magistrat
branl se retrancha derrire des scrupules professionnels.

--Vous avez raison. J'ai le dsir de vous obliger, matre. Et je
l'ai plus encore devant votre sacrifice. Mais convient-il  mon
caractre de tenter une dmarche aussi anormale?

M. Roquevillard mit un peu d'motion dans sa rponse.

--Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide 
la Cour. Tout  l'heure la plainte sera bruite. Vous seul la
connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anantir. Je vous en
supplie.

--C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant.

--Vous pouvez le faire venir au parquet.

--Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais srement
efficace. Je prsenterai la proposition en mon nom, afin que si
par hasard j'choue, vous ne soyez pas engag par une offre qui
paratrait une acceptation du vol.

--Merci.

Ils se sparrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience o les
conseillers s'impatientaient, et commena de plaider avec sa
lucidit accoutume. Devant l'ordre serr de son argumentation,
nul ne souponna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il
s'assit, le vieux lutteur, qui n'tait jamais las, sentit une
fatigue extrme, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse.

Aprs la plaidoirie adverse et une courte rplique, il reprit
enfin sa libert. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures
et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son
fils s'tait dcid. Il remonta au parquet o l'attendait M.
Vallerois, et comprit immdiatement que le magistrat avait chou.

--M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se
venge.

--Il refuse?

--Catgoriquement. Il prfre sa haine  son argent. En vain, j'ai
pes sur lui de toutes mes forces, invoqu le scandale qui
rejaillirait sur sa femme, parl mme du manque de preuves. Il m'a
rpondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique,
il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction.
C'est son droit, et sa rsolution est inbranlable.

--Et si je tentais, moi, de le flchir? Nous tions en bonnes
relations.

--Cette visite serait inutile, pnible et mme compromettante. Je
ne vous y engage point. Je lui ai parl de votre famille, de vous.
Il m'a rpliqu: "Son fils m'a arrach le coeur. Tant pis si les
innocents paient pour les coupables."

M. Roquevillard rflchit un instant, s'inclina devant ce conseil
dont il approuva l'exactitude, et prenant cong du procureur, il
lui tendit la main:

--Il me reste  vous remercier. Vous m'avez trait en ami, je ne
l'oublierai pas.

--Je vous plains, rpondit M. Vallerois touch.

Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se
htait de son pas toujours jeune, portant haut la tte selon son
habitude, mais le visage trs ple. Sous les Portiques, asile des
flneurs, il croisa des amis qui se dtournrent, tandis que les
passants le dvisageaient avec insistance, avec raillerie. Il
comprit que les clercs de l'tude Frasne colportaient dj 
travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard:
c'tait, depuis des sicles, la premire dfaillance de la race.
Fallait-il qu'elle ft guette pour qu'on la rpandt avec cette
rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom!
La faiblesse d'un descendant dtruisait tout un pass d'nergie et
d'honneur qui avait fourni depuis tant d'annes des exemples
virils. Et ceux qui s'en rjouissaient ne comprenaient-ils point
que cet croulement les atteignait?...

Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son
regard. Se raidissant dans le mpris, il songeait, tandis qu'il
faisait face  l'orage: "Chiens, aboyez  distance. Mais
n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protgerai les
miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas
souffrir."

Devant sa porte, il fut absorb par M. de la Mortellerie, son
voisin de campagne. Devrait-il subir dj des condolances et des
sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il
le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le chteau que
baignait la lumire du soir.

-- la rception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il
mystrieusement, le duc Amde VIII donna dans la grande salle un
banquet dress par Jean de Belleville, l'inventeur du gteau de
Savoie. Les viandes taient dores, charges d'ornements et de
banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui
lui taient destins en portion simple, double ou triple suivant
son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon
son apptit, mais selon son importance.

--Une portion m'et suffi, rpliqua M. Roquevillard en abandonnant
le fcheux.

Il ne pouvait, lui, tromper le prsent avec les souvenirs du
pass. Il disparut sous la vote, monta l'escalier, et gagna son
cabinet en vitant la chambre de sa femme toujours alite. Mais
celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui
donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise
sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait.

--Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant  peine
formuler cette demande, elle ajouta:

--Tu ne sais rien de Maurice?

--Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien.

--Comme ta voix est dure, Franois! reprit la malade. Cette femme
l'a ensorcel, comprends-tu, le pauvre enfant.

--La faiblesse est une faon d'tre coupable.

Frappe de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumire
lectrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite,
si ple et les yeux si creuss, qu'elle pressentit le danger.

--Franois, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches.
Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais
pas de secrets?

Il s'avana vers le lit:

--Mais non, chre femme, il n'y a rien de plus. La dsertion de
notre fils, n'est-ce pas assez?

Redresse et les bras tendus, elle reprit sa supplication.

--Je lis dans ton regard une menace terrible qui pse sur nous. Ne
m'pargne pas comme la nuit dernire. Parle: j'aurai du courage.

--Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien.

--Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas?

--Valentine, calme-toi.

-- Attends, tu vas me croire.

Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait
invoqua  voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et
maci, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente
flamme.

--Valentine, dit-il doucement.

Elle se tourna vers lui comme transfigure:

 --Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre.
Est-il mort?

--Oh! non!

Elle avait eu le mme cri que lui. Subjugu par cette foi qui
animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les
atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa.

--Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur.

--Non. Mais pour tout le monde il le sera.

--Qu'importe, s'il ne l'est pas en ralit. Et cela, je le sais,
j'en suis sre.

Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard rsuma le dsastre:

--Il nous dshonore.

C'tait le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait,
tandis que la chrtienne songeait  la conscience.

--Dieu, dclara-t-elle avec solennit, ne nous abandonnera pas.

Comme elle prononait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra,
bouleverse et luttant contre son trouble. Elle regarda son pre
et sa mre, les vit unis dans la mme douleur, et, comme un
torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle
s'imposait et se livra  ses sanglots.

Mme Roquevillard l'attira sur son coeur:

--Viens vers moi.

--Qui t'a fait du mal? lui demanda son pre.

Avec une surexcitation fbrile, elle domina sa dtresse:

--On nous insulte.

--Qui?

--Je viens de chez Mme Bercy. Raymond tait l. Elle m'a dit:
"Vous avez un joli frre." C'tait mal de sa part. Moi je baissais
la tte. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de
l'tude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre
frre ne s'est pas content de la femme." --" Maman! " a cri
Raymond faiblement. Moi, j'tais dj debout. Achevez, madame,
vous le devez. " Elle a os achever: "Il a emport la caisse."
Alors j'ai dit: "Je vous dfends d'insulter mon frre." Et  mon
fianc, j'ai ajout: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protger
chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir,
mais je n'ai plus rien cout, et me voil.

--Chre petite! murmura sa mre en l'embrassant.

--Ah! se rcria M. Roquevillard redress sur les ttes jointes de
sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans
entendre.

Mais dj Marguerite oubliait son malheur personnel pour le
malheur commun. Elle se releva et vint  son pre qu'elle fixa
dans les yeux:

--Vous en qui j'ai confiance, rpondez-moi ce n'est pas vrai,
n'est-ce pas?

--C'est faux! assura la malade.

-- Je l'espre, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences
sont contre lui, et il risque d'tre condamn.

--Condamn?

--Oui, condamn, rpta l'avocat, et nous tous avec lui qui
portons le mme nom, venons du mme pass et marchons vers le mme
avenir.

D'un geste, il parut protger les deux femmes en larmes et menacer
le dserteur:

--Un instant de faiblesse suffit  briser l'effort de tant de
gnrations solidaires. Ah! que l-bas, dans sa fuite honteuse, il
mesure l'tendue de sa trahison: les fianailles de sa soeur
rompues, l'avenir de son frre atteint, la sant de sa mre
branle, notre fortune compromise, notre nom tach et notre
honneur sali! Voil son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour!
Qu'importe qu'il n'ait pas drob une somme d'argent?  nous, il
nous a tout vol. Aujourd'hui que nous reste-t-il?

--Vous, s'cria Marguerite. Vous le sauverez.

--Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une
trange srnit. Ayez confiance: les mrites d'une race ne sont
jamais perdus. Ils rachtent les fautes des coupables...




DEUXIME PARTIE

I

FABRICANT DE RUINES


De tous les lacs de Lombardie, le moins visit est celui d'Orta.
Il se perd dans la rputation du lac Majeur comme une barque dans
le sillage d'un bateau.

Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder
ngligemment sans daigner s'arrter. Il aperoit les lignes
prcises des montagnes boises qui l'enserrent, et les creux de
vallons o de blancs villages se dissimulent  demi comme des
troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hte la vision d'une colline
plante d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une
ville parpille sur la rive, d'une le toute btie, et dans sa
fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire dlicat de ce
paysage qui se rserve et qui rsume le charme de la nature
lombarde un mlange d'pret et de grce. La grve du lac
s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont
nets, accentus, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en
Suisse et en Savoie sous un ciel plus ple. Le soir, ils
apparaissent foncs sur un fond clair. Les ondulations des
collines presque symtriques reproduisent les mmes formes en les
exagrant  mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on
devine  les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de
Novare aboutit  la muraille formidable des Alpes.

Orta Novarese n'est pas encore amnage pour recevoir des htes.
De l son heureux abandon. Un seul htel, au penchant du Mont
Sacr, --Orta est couronne d'un monticule o vingt chapelles
dissmines dans les arbres illustrent la vie et les miracles de
saint Franois d'Assise,-- l'htel du Belvdre reoit, du
printemps  l'entre de l'hiver, des pensionnaires en petit
nombre. Mais on dcouvre sans cesse dans la verdure, le long de la
cte, des maisons de campagne o l'aristocratie de la province
vient goter le repos. Les grilles n'en sont pas fermes. Bien
entretenus, leurs jardins rpandent un parfum de fleurs que l'on
respire avec dlices, au lieu des relents de tables d'hte qui
empoisonnent le sjour de Pallanza ou de Baveno...

Fuyant les grandes villes o ils avaient pass la mauvaise saison,
Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'taient installs au mois de
mai  l'htel du Belvdre. Retenus par lassitude du changement et
aussi par la modicit du prix, ils s'y trouvaient encore  la fin
d'octobre. Un automne exceptionnel succdait  l't presque
sournoisement, et sans la brivet des jours, un peu de fracheur
dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le
soleil et inspir une confiance illimite.

Ce matin-l, dans le salon attenant  leur chambre, le jeune homme
s'occupait  traduire un petit livre italien, _Vita dei SS. Jiulio
e Ginliano_, histoire des deux aptres qui, de la mer ge,
vinrent au quatrime sicle vangliser Orta. Un passage tir de
Lamartine et laiss dans son texte franais le retint plus
longtemps que la phrase la plus obscure. Rveur, il tourna la tte
du ct de la fentre. Ses yeux ddaignrent le bouquet d'arbres
qui terminait la presqu'le au-dessous de lui, l'eau transparente
et calme, la petite le, jadis lieu d'enchantements, que le
potique auteur de la biographie compare  un camlia sur un plat
d'argent. Spontanment ils cherchrent le faite des montagnes qui
barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au
del. Pendant qu'il tait ainsi absorb, une forme blanche se
glissa dans la pice et se pencha par-dessus son paule sur le
volume ouvert. Entre les phrases trangres, la phrase franaise
se dtachait en caractres italiques: _La prdestination de
l'enfant_, disait Lamartine, _c'est la maison o il est n: son
me se compose surtout des impressions qu'il y a reues. Le regard
des yeux de notre mre est une partie de notre me qui pntre en
nous par nos propres yeux_.

Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait
pas entendue venir tressaillit  ce geste. Ils changrent un
regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et 
peine penser.

--Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indiffrence.

Rassur, il rpondit:

--Le vingt-cinq octobre.

Tout de suite, elle l'inquita de nouveau:

--Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au
Calvaire de Lmenc. L, nous nous sommes dcids  fuir ensemble.
Il n'y a qu'un an, dj mon amour ne te suffit plus.

--dith!

--Non, il ne te suffit plus.

Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement:

--Vois, tu travailles.

--dith, ne faut-il pas songer  l'avenir?

--Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il?

Il prit ombrage de sa question:

--Mes ressources sont puises. Notre fortune prsente vient de
toi,
je ne puis l'oublier.

--Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme?

Il frona les sourcils d'un air volontaire:

--Je dsire que ta dot demeure intacte. J'ai demand  l'un de mes
amis, qui est publiciste  Paris, de me chercher une situation
dans la
presse. Ne pourrais-je y rdiger une revue des journaux trangers?
Au collge j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma
thse
de doctorat. Et je parle dj l'italien. Cette collaboration, et
un
contentieux, ce serait de quoi vivre.

Elle l'couta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration
qui
lui tait familier elle lui caressa le visage de la main.

--Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui.

--Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire,
la
date de notre dpart.

--De notre dpart?

--Oui, pour Paris.

Elle ne sut pas dissimuler son mcontentement:

--Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsd.

--C'est l que je puis gagner mon pain, rpondit-il avec
mlancolie.

Souple et cline, elle se coula entre ses bras, chercha ses lvres
rouges sous la moustache et lui murmura de tout prs:

--Je t'avais demand un an de ta vie. Un an  vivre sans pass ni
avenir,  respirer jour par jour notre tendresse,  oublier pour
moi
le reste du monde. T'en souviens-tu?

--Ne te l'ai-je pas donn, et bien plus encore?

--Il me manque un jour: c'est demain notre anniversaire.

Avec motion, il rpta:

--Demain, Edith.

Toute frmissante de ses souvenirs, elle se redressa:

--Ce jour qui nous reste, ne le gte pas. Puisqu'il est le
dernier, qu'il soit le plus beau de notre anne qui s'est coule
goutte  goutte. Ne parlons plus de l'avenir avant demain. Me le
promets-tu?

Il sourit de tant d'exaltation:

--Je veux bien.

--Alors, je vais m'habiller. Ce sera vite fait. Et nous sortirons.
Nous djeunerons dans l'le.

Elle disparut, et pendant son absence, il voulut reprendre ses
exercices de traduction. Mais de nouveau il commena la phrase
franaise: _La prdestination de l'enfant, c'est la maison o il
est n..._ Et il s'arrta de nouveau.

dith avait raison. Le prsent ne lui suffisait plus, ne lui avait
jamais suffi. De connivence tous deux venaient d'carter l'avenir,
mais le pass, dont ils n'avaient point os parler, leurs regards
y plongeaient quand leurs bouches demeuraient muettes. Le silence,
pour lui, devenait un supplice. Par del ces montagnes
rapproches, que faisaient-ils  cette heure, ceux dont il n'avait
pas de nouvelles?

dith reparut sur le seuil, et implora son approbation:

--Me trouves-tu jolie, ce matin?

Elle portait une robe d't en alpaga blanc qui dessinait, sans la
serrer, sa taille flexible, et un chapeau surmont d'ailes
blanches qui achevait de donner  toute sa personne une grce
lgre et lance. Cette anne l'avait rajeunie. Ses yeux de feu
ne pouvaient jeter plus d'clat qu'autrefois, mais ses joues
taient plus rondes et moins ples. Son corps mince avait pris une
apparence de poids. Et sur toute sa personne tait rpandue une
expression indfinissable d'amour combl.

Il l'admira et ne lui adressa pas le compliment qu'elle attendait.

Ils descendirent vers le port d'Orta par un chemin en pente raide,
aux pavs ronds, si peu frquent que l'herbe y crot entre les
pierres. Sur la place, devant la grve o les barques sont
amarres, ils croisrent une jeune fille coiffe d'un bret rouge
qu'ils avaient dj rencontre plusieurs fois dans leurs
promenades et qui devait habiter les environs. L'trangre les
dvisagea sans timidit, surtout Maurice.

--Elle est gentille, constata le jeune homme aprs l'avoir
dpasse.

Sa compagne eut une moue de tristesse qui pour un instant lui
restitua son ge:

--Ne la regarde pas. Je suis jalouse.

Il la plaisanta sur cet excs de svrit:

--Jalouse? Et moi ne puis-je l'tre?

--De qui, grand Dieu?

--Mais de cet Italien noir et moustachu de l'htel qui, pendant
les repas, oublie sa matresse pour couler vers toi ses oeillades
indiscrtes.

Elle clata de rire

--Lorenzo!

--Tu sais son nom?

--Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une
dclaration qui m'a beaucoup amuse.

Il s'effora d'en rire  son tour. Mais quand ils furent installs
dans leur canot, et qu'aprs deux ou trois coups de rames ils se
furent loigns du bord, ils prouvrent la mme impression de
malaise. Ce prsent qu'ils mnageaient avec tant d'art, dont ils
cartaient les souvenirs et les consquences pour en extraire
toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait.
Quelles murailles fallait-il construire  l'amour pour le mettre 
l'abri du monde, ne ft-ce qu'une anne? Cet amour,  quoi ils
avaient tout sacrifi, tait press de toutes parts par la vie et
jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette le devant
eux tait baigne des eaux.

La premire, elle eut conscience de leur misre. Elle se leva de
la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il
lui raconta la lgende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni
l'un ni l'autre:

--Cette le, autrefois, tait un repaire de serpents. Lorsque
saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pcheurs refusrent tous
de lui prter leurs barques. Alors il tendit sur l'eau son
manteau et se servit de son bton comme d'une rame.

Dpite, elle murmura:

--Comme tu es savant!

--Je viens de lire ce miracle.

--Je dteste ton livre.

Il devina pourquoi elle le dtestait. Dans ce dernier jour de leur
premire anne amoureuse qui devait en rsumer la douceur, tout
les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles
les plus innocentes.

Ils abordrent au pied d'un escalier qui descend  la rive, et
attachrent leur canot  un cercle de fer fix dans la grve pour
cet usage. Ils entrrent dans la vieille basilique romane qui
renferme des fresques byzantines, rcemment dcouvertes sous un
pais crpi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des
fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres
fois, ils la visitrent sans plaisir: il faut aux amants des
spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations
mousses, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils
prfrrent s'engager dans une ruelle troite qu'ils ne
connaissaient pas. Tout le sommet de l'le en pente est occup par
les btiments d'un sminaire qui ressemble  une forteresse. Aprs
un tournant, leur ruelle aboutit  une porte ferme. Ainsi
arrts, ils se trouvrent face  face dans le plus complet
isolement entre de hauts murs dans une le. Pour eux, il n'y avait
effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le dsir de tous
les
amants? L'anne prcdente, ils eussent souhait pour le reste de
leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils
s'enfuirent vers le rivage.

Un vieillard pchait  la ligne en plein soleil. Sous un saule qui
bordait la grve, deux enfants, pieds nus, faisaient des
ricochets. Le long de la cte, des maisons de campagne
apparaissaient entre les branches que dgarnissait lentement
l'automne, et Orta toute blanche se refltait dans le lac
immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur
fut un soulagement.

Ils djeunrent sur les marches de l'escalier qui conduit  la
basilique. Et aprs avoir err sur l'eau une partie de l'aprs-
midi, en qute d'un site ignor qui raviverait leurs sensations,
ils regagnrent le port. Dbarqus, ils cherchrent l'emploi de
leur temps.

--Rentrons-nous  l'htel? lui demanda-t-il sur la petite place.

Mais elle protesta contre ce projet de claustration:

--Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par
la grande route, sans nous presser.

La route, aprs avoir travers la ville dpourvue de trottoirs,
suit le lac tout en s'levant peu  peu de niveau et contourne le
Mont Sacr qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la
presqu'le. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont
l'entre est orne de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces
villas, toute modeste et mme dlabre, qu'ils aperurent au bout
d'une courte avenue par le portail ouvert, dith respira une odeur
de roses:

--Attends, dit-elle  son amant. Elles ont tant de parfum, et ce
sont les dernires.

--Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi.

Ils entrrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin
intrieur un assemblage trange: des stles tronques, des
tourelles de stuc dmanteles  demi, des portiques inachevs,
toute la dvastation d'une cit d'art en miniature, mais une
dvastation rgulire, organise en motifs de dcoration. Au
milieu de ces pierres symtriquement groupes qui, toutes,
symbolisaient avec une grce factice les injures du temps, un
petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur
un pidestal, le sourire aux lvres et bandant son arc.

La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses:

--Il est charmant, et le jour le caresse.

--C'est bizarre, observait Maurice: nous devons tre chez quelque
amateur de monuments funraires. En Italie, on ne redoute pas
l'accumulation.

Un homme dj g, revtu d'une blouse blanche, le ciseau du
sculpteur  la main, s'avana  leur rencontre et les salua d'un
geste un peu
trop solennel, mlange d'obsquiosit et de noblesse. Il
s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant
qu'dith autorise cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec
une gerbe dans les mains:

--Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose  chacun.

Le propritaire dpouill se confondit en remerciements et
formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le
prsenta:

--M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines
artificielles. C'est un beau mtier.

dith leva sur son amant des yeux interrogateurs.

--Je t'expliquerai, ajouta-t-il.

Quand ils se retrouvrent sur la route aprs avoir pris cong de
leur hte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu
connue, et rpta sur un ton de badinage:

--Fabricant de ruines artificielles?

--Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets,  ct
d'un banc, cela fait trs bien, une colonne brise, un arceau
abandonn, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier
Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignes pour
les vieilles bouteilles qu'on achte le soir mme, les jours de
grands dners.

--Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique?

--Beaucoup.

--Ce n'est pas possible.

--Il me racontait justement que tous les nouveaux riches --et ils
sont nombreux-- parvenus de la finance ou du ngoce, raffolent de
son art. Ils btissent des maisons neuves, eux-mmes sortent de
terre, mais pour la beaut il leur faut des ruines.

--Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux
dbris? Les roses lui suffisent.

--Aussi l'ai-je demand au bonhomme.

--Et qu'a-t-il rpondu?

--"Il se plat dans les ruines", m'a-t-il assur avec un sourire
mystrieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les
marchands.

--Oui, c'est drle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en
toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetires des
salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour
l'agrment de leurs jardins...

Lentement ils gravirent le Mont Sacr, qui s'lve d'une centaine
de mtres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet,
ils y trouvrent le soir qui ajoutait une douceur secrte au grand
bois de sapins, de mlzes, de chtaigniers et de pins parasols o
s'abritent de-ci de-l, sur un sol accident, les vingt
sanctuaires de saint Franois d'Assise. Ces petites chapelles,
difies entre le seizime et le dix-huitime sicle, sont toutes
d'architecture diffrente, rondes ou carres, avec ou sans
pristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines.
Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scne de la vie du
saint, reprsente par des personnages en terre cuite, de grandeur
naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a
prsid  l'installation du plerinage. Ainsi les stigmates du
saint lui sont donns, par le moyen de fils qui joignent ses mains
au plafond o des rayons d'or laissent deviner la prsence de
Dieu.

Depuis leur installation  Orta, dith et Maurice ne passaient pas
de jours sans venir au Mont Sacr. De l'htel du Belvdre on y
accde en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient
lu la quinzime dont une tradition attribue le dessin  Michel-
Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un
pourtour support par de grles colonnettes de granit. Elle leur
rappelait ce Calvaire de Lmenc o leur dpart s'tait dcid. Les
arceaux de ses votes lgres, le long de la galerie surleve de
quelques marches, encadraient successivement toutes les
perspectives du bois tantt d'autres chapelles dans la verdure,
tantt la margelle d'un puits, et tantt, entre les branches, un
pan du ciel, un coin du lac, ou l'le Saint-Jules comparable, avec
son campanile  l'avant,  quelque grand cuirass chou dans ce
lac minuscule.

Ils se dirigrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils
gravirent les marches. Les fts des pins rapprochs d'eux se
profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-l, un des
sanctuaires blancs se dtachait sous les arbres comme une maison
amie.

Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'paule
de son amant.

--C'tait un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle.

--Quand?

--Il y a un an. Tu ne regrettes rien?

Il dtourna les yeux:

--Non.

--Tu ne regretteras jamais rien?

Ainsi press, il rpondit presque durement:

--Non, jamais.

Elle se pencha davantage pour atteindre ses lvres, et vit dans
ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait
spars tout le jour --tout ce dernier jour de leur anne de
tendresse-- lui apparut avec vidence. Elle dit enfin ce que la
prudence lui commandait de ne pas dire:

--Maurice, o est Chambry?

--L-bas.

Il avait rpondu si vite et d'un geste si sr qu'elle en fut
bouleverse. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette
direction; dans son amour il n'avait rien oubli. Des larmes
jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la
cause, mais tcha de la consoler avec des caresses:

--dith, je t'aime tant.

Elle fit une moue dsabuse:

--Plus que tout?

--Plus que tout.

--Jusqu' la mort?

--Oui.

--Pas davantage?

-- C'est impossible.

Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri:

--Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant
demain?

--Pourquoi demain?

--Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus
continuer de vivre ainsi?

--Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le
pass, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu
repoussais les explications.

--Tais-toi, Maurice. Tais-toi.

Elle le billonna de sa main et de nouveau elle le supplia:

--Demain, demain, je te promets. Je t'obirai. Tu dcideras de
notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est  moi.

Et sa bouche vint prendre la place de sa main.

Le jour dcroissait rapidement. Entre les arbres, les tranes
rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du
lac prenaient une teinte uniforme et grise,  peine traverse et
anime  et l par un dernier reflet du couchant.

Le premier, il descendit les degrs du pristyle. Il marchait sans
y prendre garde dans la direction qu'il avait montre du doigt.
Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux
colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme
blanche se dtachait sur le mur moins clair.

--Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois.

Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de
leur trange visite de l'aprs-midi:

"L'Amour et ses roses."

Il appela:

--dith ne viens-tu pas? La fracheur tombe et tu n'as pas de
chle.

Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point
d'horizon qui lui reprsentait son pays et songea:

"Les ruines sont l-bas."

Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assur
que _l'amour se plat dans les ruines_?

II

L'ANNIVERSAIRE


Le jour mme de leur _anniversaire_, Maurice voulut dterminer sa
compagne au dpart. Aprs le djeuner, il l'emmena dans l'avenue
qui borde le Mont Sacr, et qui s'ouvre, par intervalles, sur de
petits balcons protgs par une balustrade de pierre et amnags
pour la vue du lac.

Le soleil y donnait en plein; mais  la fin d'octobre on le
recherche au lieu de l'viter.

Triste ou distraite, elle ne parlait pas. Le premier, il rompit le
silence, qui, maintenant, les sparait au lieu de les unir.

--Ce jour devait arriver, dith. Nous avons t heureux ici. Mais
il faut partir. On m'attend  Paris. Ce sera le commencement d'une
vie nouvelle.

Il espra une rponse, un encouragement, et reprit avec embarras:

--Nous installerons notre amour en mnage. Nous aurons un foyer.
Je m'occuperai de rgulariser notre situation, d'obtenir ton
divorce. Tu n'as pas voulu jusqu' maintenant que je m'en occupe.
Nous avons bris tous les liens sans regarder en arrire.

dith luda cette mise en demeure. Redoutant confusment de
quitter l'Italie, elle parut dtache de tout projet:

-- cette heure comme il fait bon! Hier soir, j'ai Senti le froid.

Il la suivit avec patience:

--Froid? L'air est si doux qu'on se croirait encore en t.

--Pourtant c'est l'automne. Regarde.

 leurs pieds s'tendaient les rives hautes et denteles du lac.
En face d'eux, c'taient les contours prcis des montagnes.  et
l, un oratoire, un village, une tour fixaient les points
saillants du paysage. Les arbres et les buissons, en quelques
jours, avaient chang de couleur: seuls, les groupes de pins
maintenaient leur vert intact dans une mer d'or ple.

Ils s'taient appuys  la balustrade. Comme en Savoie, la beaut
menace des choses communiquait  dith une exaltation presque
douloureuse. Les narines dilates, les nerfs tendus, toute
vibrante, elle respirait la grce mortelle de l'automne. Lui, ne
pouvait dtacher ses yeux de ce visage qu'il n'avait peut-tre
jamais vu dans le calme, mais toujours anim par quelque passion
et comme brl  l'intrieur d'un feu dvorant que le regard
rvlait. Quelques lignes dlicates, le mouvement du sang sur une
jeune chair, le parfum de cheveux noirs, et la beaut du monde
s'abolit, ou plutt se ramasse en un tout petit espace. Il
remarqua d'un seul coup, sur elle, le travail de l'anne coule.
La jeunesse retrouve, la libert, le plaisir, les villes d'art
parcourues avaient favoris son panouissement. Partie le coeur
bouillonnant de dsirs confus, elle s'tait affine et complte 
la fois. Jamais encore il n'avait apprci avec autant de sret
l'achvement de sa sduction. Il en prouva une jouissance
angoissante, en songeant qu'il pouvait la perdre.

Elle sentit le regard persistant de Maurice, lui sourit et dsigna
l'horizon d'un geste large qui semblait le cueillir:

--C'est plus beau que les premiers jours.

Il ne put se tenir de lui traduire sa dernire pense:

--Toi aussi, tu es plus belle.

Ce compliment inattendu la surprit:

--Vraiment?

--Oui. Regarde les arbres. Ils sont plus lgers et comme
dbarrasss d'un poids inutile. Sous leurs branches on voit plus
loin. Ainsi dans tes yeux on voit plus profond.

- Jusqu' mon coeur?

--Jusqu' ton coeur.

Elle sourit en pensant  tout ce qu'un jeune homme ignore encore
d'un coeur de femme. Et ne doutant plus de son pouvoir, elle jugea
le moment favorable pour provoquer elle-mme l'explication si
longtemps repousse. Son but tait de rejeter tout mensonge, et de
s'attacher irrvocablement son amant par l'acceptation d'une
complicit impossible  dsavouer si tard. Cette acceptation
serait le plus grand tmoignage de tendresse qu'elle recevrait de
lui. Elle l'et donne, elle, sans hsiter, dans le cas inverse.
Mais avec les hommes, il faut tout craindre, jusqu'au bout: ils
ont une si trange conception de l'honneur.

Le droit de prendre et d'emporter le montant de la donation que
lui avait consentie M. Frasne ne faisait pour elle aucun doute.
Qu'est-ce qu'une donation que le donateur peut retenir? Elle
chassait mme les scrupules qui lui venaient sur la manire dont
elle avait agi. Que lui importait la manire? Les femmes ne
comprennent qu' demi les questions d'intrt qui les gnent. On
lui avait expliqu que cet argent tait  elle. Cette explication
lui suffisait. Et-elle dpouill son mari qu'elle n'et point
connu de remords, puisqu'elle le hassait. Mais de bonne foi elle
ne croyait pas l'avoir dpouill. Elle n'avait emport strictement
que son d quand elle n'aurait eu qu' largir la main. Elle avait
donn, elle, sa jeunesse et sa beaut. Elle avait pay avec de la
vie, avec des larmes. Pourrait-on lui restituer ses neuf annes de
rpulsion vaincue, de dgots accumuls?

Cependant, au moment de tout rvler, elle hsita, puis de sa voix
la plus cline, elle commena:

--Le bonheur embellit donc? Depuis mon enfance, c'est ma premire
anne de bonheur. Ah! Si tu savais mon pass!

--Je te l'ai rclam souvent, dith. Dis-le-moi. Donne-le-moi. Toi
non plus, tu ne peux plus garder tes secrets.

Ce fut sa version, un peu arrange comme toutes les
autobiographies: une enfance joyeuse et choye dans un milieu de
luxe bourgeois, la ruine de son pre atteint de la passion du jeu,
ruine mal supporte qui le conduisait rapidement  l'ennui, 
l'ivresse,  la maladie et  la mort; puis la retraite  la
campagne avec une mre faible et dsole, et dj la rvolte
intrieure dans une existence monotone, toute la fivre du dsir
consumant de convoitise le coeur de la jeune fille qui, ayant
hrit de l'imprudence et de la gnrosit paternelles, se
trouvait rduite  donner des leons de piano aux enfants des
villas environnantes et attendait avec impatience l'amour dont
elle esprait la libert.

Le jeune homme coupa son rcit pour murmurer:

--C'tait la misre.

Elle crut qu'il s'apitoyait, et lui sourit pour le remercier de sa
compassion. Prise elle-mme par ses souvenirs, elle ne remarqua
pas l'attention concentre avec laquelle il guettait ses moindres
paroles.

--Presque, rpondit-elle.

--Et dj tu tais jolie?

--Je ne crois pas. J'tais si maigre. Un sarment de vigne.

Mais elle se connaissait bien, car elle ajouta d'un ton de
gaminerie:

--On s'en sert pour mettre le feu.

Alors commencrent les poursuites de M. Frasne. Avec ses yeux 
fleur de tte et l'obstination qu'elle devinait sous ses airs
doucetres, il lui inspirait un sentiment de rpulsion. Elle se
rvolta; il se dcida, le premier de tous ceux qui la
recherchaient,  demander sa main. Il possdait une belle fortune,
une situation honorable  Paris; il pouvait acqurir  son gr une
tude de notaire  Grenoble ou dans quelque ville voisine. C'tait
le mariage de convenance dans toute son horreur. Elle dtestait la
pauvret; sa mre, qui n'y tait pas accoutume, la redoutait plus
encore. Les vieilles gens ont souci de vivre, et l'amour ne les
meut plus. Toute la parent circonvint la jeune fille.

--Je me vendis, acheva-t-elle.

Il ne l'avait pas interrompue. Le coeur battant, il la suivait
comme on court  l'abme. Quand elle s'arrta sur cette fin, il
jeta brutalement les mots qui depuis un instant lui venaient  la
bouche:

--Et ta dot?

--Attends, tu vas comprendre.

De rares promeneurs prenaient le soleil dans l'avenue. Des enfants
jouaient au bois, loin d'eux. Ils taient presque seuls; par ces
prsences, mme discrtes, dans cette crise qu'ils traversaient et
qu'elle avait adroitement recule jusqu' ce jour, elle perdait
une grande force d'argumentation, celle de ses baisers. Elle avait
compris, elle ne pouvait pas ne pas comprendre ce qui agitait son
amant: si souvent elle y avait song. C'tait ce qui ds longtemps
les tourmentait tous deux, ce qu'elle tait parvenue aux prix de
tant d'efforts, par des mensonges ou par le refus de parler du
pass--il compte si peu quand on aime--  carter de leur bonheur.
Dans son arrire-pense, c'tait cela, pourtant, qui les devait
unir pour toujours.

Tandis que bravement elle bandait son intelligence comme un arc
pour enfoncer plus avant une explication qu'elle voulait sincre,
loyale, dcisive, il rpta la voix trangle:

--Ta dot? Tu n'avais pas de dot?

Et retrouvant le ton de commandement qu'il tenait de son pre, il
donna des ordres:

--Parle. Il le faut. Parle donc.

Surprise, dcontenance, elle le regarda presque avec frayeur. Ce
grand jeune homme de vingt-cinq ans, si doux, si ador, qu'elle
croyait tenir en sa possession, voici qu'il se transformait
brusquement en matre. Elle n'avait donc pas explor tous les
recoins de ce coeur qui lui appartenait. Instinctivement, pour
protger leur amour, elle livra le moins de vrit possible.

--Ma dot, Maurice? Elle est bien  moi, ma dot.

--D'o vient-elle? Ce n'tait donc pas de tes parents? Ah! je
devine. C'est lui, n'est-ce pas, qui te l'a constitue dans ton
contrat de mariage? Rponds.

Elle essaya de lui tenir tte:

--Oui, c'est lui qui me l'a donne. Et aprs? elle est  moi.

Plus pouvant qu'elle encore, il contint sa colre  cause des
passants, mais lui imposa un interrogatoire.

--Non, malheureuse, elle n'est pas  toi. Je connais ces contrats.
C'tait une donation pour le cas o tu survivrais  ton mari:
c'tait cela, j'en suis sr. Rappelle-toi et prends garde.

Elle tendait tout son tre vers les paroles menaantes qui
tombaient des lvres trop chres, des minces lvres rouges. Il ne
s'agissait plus, pour elle, de convertir son amant en complice,
d'obtenir de lui ce suprme gage d'amour, seulement de sauver cet
amour. Elle n'avait  sa disposition que les caresses de sa voix
dont elle savait qu'il subissait l'influence, et d'ailleurs
n'tait-ce pas la vrit, ce qu'elle allait affirmer?

--Maurice, ne me traite pas ainsi. Tu te trompes. Ma dot est 
moi. Elle a t tout de suite  moi. C'est un ami de mon pre qui
l'a exig. En veux-tu la preuve? Tant que ma mre a vcu, je lui
en ai servi les rentes. J'en pouvais disposer. Tu vois ton erreur.
Ne me traite pas ainsi.

Dans son dsarroi, l'ancien clerc de l'tude Frasne, rassemblant
toutes ses notions de droit, cherchait  raisonner:

--C'est toujours une donation. Une donation de lui. Et une
donation est rvocable en cas de divorce.

--Pas la mienne, je te jure, assura-t-elle  tout hasard.

--Tche de rflchir, dith. C'est tellement grave que ma vie est
en jeu.

--Ta vie?

--Oui. Ou mon honneur. C'est la mme chose. Cette dot, est-ce toi
qui l'administrais, qui en touchais les revenus?

--C'tait moi.

Aux aguets, elle avait devin dans quel sens il fallait rpondre,
et se prcipitait dans le mensonge avec avidit. La donation de
cent mille francs que M. Frasne lui avait consentie tait bien sa
proprit en effet, mais sous l'administration et le contrle du
mari. Elle n'et pas rsist aux suites d'une action en divorce.
Dans tous les cas, Mme Frasne n'en avait pas la libre disposition,
elle n'en pouvait oprer seule, le retrait. Mais que lui
importaient ces arguties?

Cependant il continuait, implacable comme un juge d'instruction:

--Cette dot, o tait-elle dpose?

-- la Banque Universelle, en titres que j'ai fait ngocier. Je te
l'ai dj racont. Laisse-moi.

--Dpose en ton nom?

--En mon nom.

--Est-ce l que tu l'as retire avant notre dpart?

--C'est l.

--Tu as pu la retirer avec ta seule signature  l'agence de
Chambry?

--Oui.

--Alors tu tais marie sous le rgime de la sparation des biens?

--C'est cela.

Plusieurs fois, il l'avait interroge  ce sujet, depuis qu'elle
lui avait avou, peu de temps aprs leur fuite, la ralisation de
sa fortune personnelle qu'elle lui reprsentait comme un hritage
de famille. Cette fable d'une maison de crdit, imagine alors
pour ne pas veiller la susceptibilit du jeune homme, elle la
maintenait nergiquement le jour mme o elle pensait
l'abandonner.

Ses rponses nettes et rapides, conformes  de prcdentes
explications, taient plausibles en somme. Il n'tait pas
invraisemblable qu'un conseiller de la famille Dannemarie se ft
entremis, avant la signature du contrat, pour obtenir de la
passion de M. Frasne une donation immdiate, absolue et
dfinitive, destine  sauvegarder l'avenir de la jeune fille et 
lui assurer, dans le prsent, plus d'indpendance et de dignit.
Pourquoi Maurice et-il dout de pareilles affirmations? Ne
dtruisaient-elles pas suffisamment son bonheur? C'tait dj trop
que, cdant  une sorte d'envotement dont il se rveillait avec
colre, il et accept, par un indigne compromis, de retarder son
entre en carrire jusqu' l'expiration de cette anne d'amour.
Mais de la fortune d'dith qu'il se faisait l'illusion de
complter prochainement par son travail, il ne souponnait pas
l'origine empoisonne. Voici que cette origine se dvoilait pour
anantir son orgueil et briser en lui toute estime de soi-mme.
Cette fortune, si elle appartenait en propre  sa compagne,
provenait en ralit de l'homme dont il avait ruin le foyer.
Qu'il s'en ft gliss la moindre parcelle dans son existence,
c'tait une infamie qu'il ne pouvait  aucun prix tolrer...

Se sentant perdu, il calcula mentalement le chiffre de sa dette.

--Ta fortune est place  la Banque internationale de Milan. Sais-
tu combien il y manque?

--C'est toi qui l'administres.

--Huit mille francs,  peu prs.

--Nous n'avons pas beaucoup dpens, protesta-t-elle avec douceur.

De fait, cette somme, ajoute  celle qu'il avait emporte lui-
mme, atteignait un chiffre bien peu lev pour les dpenses d'une
anne entire passe en voyage. Mais  Orta, o ils rsidaient
depuis six mois, la vie est  bon march, les distractions rares
et peu coteuses. dith, aprs une courte priode de prodigalit,
s'tait montre constamment facile et simple, contente  peu de
frais: il lui suffisait d'aimer.

O et comment se procurerait-il ces huit mille francs? Tant qu'il
ne les aurait pas rembourss, il se croirait dchu, sans honneur,
et la vie lui serait  charge. Parce qu'il ressentait profondment
l'humiliation, Maurice accabla sa compagne de mpris:

--C'est bien. Je suis ton dbiteur: je te rembourserai. Aprs,
nous verrons.

 bout de forces, dcourage, vaincue, elle soupira:

--Quelle conversation pour des amants, et le jour de notre
anniversaire!

Elle se cacha le visage. Plus misrable qu'elle, il s'approcha et
tenta de lui carter les poignets:

--coute, dith, je ne t'accuse pas, toi. Nous vivions ensemble
comme si nous tions maris. Je ne pensais qu' notre amour.
J'avais tort. Je suis encore bien jeune.

Elle lui abandonna ses mains, sans crainte de montrer de pauvres
yeux gonfls:

--Est-ce que je n'accepterais pas tout de toi avec reconnaissance?

--De toi, mais de _lui_? Il est veng. Si j'ai dtruit son foyer,
il a bris mon bonheur.

--Est-ce que je songe  lui, moi?

Mais il continua gravement avec une insistance douloureuse:

--Nous vivions avec tant d'insouciance. C'est fini.

Il y avait tant de dsespoir dans son accent qu'elle se jeta dans
ses bras:

--Tais-toi!

Elle voulut l'entraner hors de ce balcon d'o ils avaient laiss
choir leur confiance dans la vie.

--Viens dans le bois, Maurice. Viens t'asseoir  l'ombre, derrire
notre chapelle. Nous serons seuls et moins malheureux.

Il se dcida brusquement  l'couter.

--Oui, allons-nous-en d'ici.

Les rayons qui passaient entre les pins dessinaient sur le sol
jonch de feuilles mortes des bandes claires. C'taient, sur le
chemin d'ombre, comme des flaques  traverser. Ils contournrent
la chapelle. dith chercha un coin de mousse  l'cart, fit
asseoir son amant, et lui prenant le visage elle le couvrit de
baisers.  ses caresses il parut s'abandonner, puis il la repoussa
tout  coup:

--Non, laisse-moi. Va-t-en. Quand tes lvres s'appuient, je n'ai
plus de volont. Je ne suis plus rien. Je n'ai plus que mon coeur
qui bat.

--Je t'aime.

--Justement, je t'aime.

Debout, comme gar, il lui montra, dans le feuillage, le lac qui
brillait. Dj dith tremblante avait compris la tentation.

--Mais je t'aime plus qu'avant. Tu commanderas, je t'obirai, je
t'couterai.

--Veux-tu tenir avec moi?

--O me conduiras-tu?

--L-bas.

Elle se recula instinctivement:

--Tais-toi.

Mais comme elle, au Calvaire de Lmenc l'anne prcdente, l'avait
entran au dpart, il s'exaltait  la convaincre:

--Viens. Notre anne d'amour est dj morte. Viens: notre amour
est dj mort. Personne ne nous cherchera. L'eau n'est pas froide.
Nous nous laisserons glisser d'une barque. Je n'ai plus d'honneur.
Veux-tu venir?

Elle le prit  pleins bras et cria d'une voix d'pouvante:

--Non, non, non. Moi, je t'aime. Quand on aime, on ne veut pas
mourir. Quand on aime, on ment, on vole, on tue, mais on ne veut
pas mourir. Les amants qui se tuent n'aimaient pas leur amour.

Il se dgagea de son treinte, sans craindre de la blesser.

--Laisse-moi. Ne me touche plus.

Et il s'enfuit. Presque aussi agile que lui, elle s'lana  sa
poursuite. Les enfants qui jouaient suspendirent leur partie pour
s'intresser  cette course.

Quand il fut hors d'atteinte, Maurice se dirigea vers la cour de
Buccione. Il l'avait dcouverte dans ses promenades avec dith.
Dernier dbris d'un ancien chteau fort, c'est une haute tour
carre, entoure de pans de murs en ruines qu'envahissent les
plantes grimpantes. Elle se dresse  l'extrmit du lac d'Orta,
sur une colline de chtaigniers, et commande un paysage qui, du
sud au nord, va de Novare, cit claire au bout de la plaine, au
mont Rose, dont le lointain sommet regarde par-dessus les autres
plans de montagnes, et dont les glaciers scintillent au soleil.
L'endroit est dsert, et de nulle part dans les environs la vue
n'est aussi tendue. Souvent, lorsque la fatigue de sa compagne le
laissait disposer de quelques heures, il tait venu l pour
regarder vers son pays et se sentir en exil.

Il y demeura longtemps  envenimer sa blessure. De la passion qui
devait combler sa jeunesse, pourquoi ne sentait-il plus  cette
heure que la misre? Il y avait donc autre chose que l'amour,
quelque chose de si considrable que, s'il ne pouvait dtruire
l'amour, il avait assez de force pour le rduire au second plan et
corrompre ses joies. L'amour n'tait point toute la vie. Il ne
pouvait mme pas s'isoler, se dtacher du reste de la vie. Livr 
lui-mme, il n'tait qu'une force dsordonne et destructrice. De
l'autre ct de ces montagnes qui fermaient l'horizon, il avait d
occasionner quelque dsastre. Maintenant Maurice en tait sr.

Pouvait-il sincrement accuser les seules circonstances? Non:
voqu avec franchise, ce pass le condamnait. Il se dcouvrait
responsable de lgret, de faiblesse: responsable pour avoir
accept de partir quand il pouvait prvoir que les ressources ne
tarderaient pas  lui manquer: responsable pour avoir accueilli
sans preuves les explications qu'dith lui avait fournies et dont
il lui tait facile de saisir l'insuffisance; responsable pour
avoir consenti, sous l'inspiration de ses caresses,  jouir du
prsent sans le relier au pass ni  l'avenir; responsable encore
pour avoir cd  ses sollicitations quand elle s'obstinait  lui
rclamer une anne d'oubli, une anne de bonheur, une anne de
paresse et de lchet.

Et il lui apparut clairement que s'il tenait  son honneur, le
salut ne pouvait lui venir que de sa famille. Sans elle, il
s'estimait perdu, puisqu'il ne pouvait, et peut-tre de longtemps,
restituer cet argent dont il ne voulait pas avoir vcu; mais s'il
implorait son secours, elle le sauverait. Comment ne le sauverait-
elle pas? N'tait-elle point solidaire de sa honte? Si elle tait
solidaire de sa honte, il avait donc aussi envers elle des devoirs
qu'il avait dserts. Favoris dans sa naissance, il avait
contract des obligations qu'il avait ngliges, un pacte qu'il
avait rompu. La famille qui nous doit assistance dans la mauvaise
fortune, dans le pril, de quel droit l'oublier dans la poursuite
d'un bonheur goste dont les consquences lui sont contraires?

L'orgueil le sparait de son pre. Mais sa mre serait sa
confidente. Il lui demanderait la somme ncessaire  sa
libration. C'tait cela qui pressait. Il fallait avant toutes
choses recouvrer l'honneur  ses propres yeux.

Ainsi dcid, il regagna l'htel en hte, et crivit  Mme
Roquevillard. Il venait de terminer sa lettre et de la mettre  la
bote lorsque dith rentra. Il l'aperut au bout de l'alle et fut
presque tonn de la revoir si vite, tant il s'tait loign
d'elle en quelques heures. Depuis un an, elle avait occup tous
ses jours, et son coeur  chaque battement. Se trouvait-elle si
rapidement dpossde de son royaume?

Quand elle le vit, elle s'arrta, interdite, puis courut se
prcipiter dans ses bras.

--C'est toi... c'est toi...

--Mon amie, ma chrie... dit-il avec une grande douceur.

--Tu es l, je suis contente...

Elle montra le lac d'un geste d'effroi, pour expliquer sa course:

--Je viens de l-bas. J'ai suivi la grve. Asseyons-nous, veux-tu?
Je n'ai plus de jambes. J'ai eu si peur.

Elle ne se lassait pas de le regarder. Il retrouvait  sa vue
l'ancien enchantement. Le paysage d'automne les entourait de sa
volupt fragile. Sur les ruines, l'amour vainqueur se dressait.

perdument ils gotaient un bonheur que tous deux savaient
condamn.

Ds lors ils ne parlrent plus du pass. Lui attendait une rponse
 sa lettre. Elle n'osait plus l'interroger, mais redoublait de
charme afin de lui plaire. Ce charme s'tait modifi. Il n'avait
plus rien de provocant ni de perptuellement agit. La crainte de
perdre son amant l'avait rendue humble et soumise, toute faible et
tendre. Elle recherchait les conversations, les lectures qu'il
prfrait. Elle devinait au piano sa musique de prdilection. Lui-
mme ne la traitait plus qu'avec bont. De ce renouveau de paix
affectueuse, tous deux ne jouissaient qu'avec gne. Leur accord
tait sans gaiet, sans conviction, sans confiance.

Le 2 novembre leur fut particulirement cruel. Afin de se livrer
mieux  ses souvenirs de famille que le jour des Morts avivait,
Maurice voulut sortir seul, mais dith implora de l'accompagner.
Il accepta sans plaisir, et tandis qu'elle se prparait, il fut
l'attendre au Mont Sacr.

--O allons-nous? demanda-t-elle en le rejoignant.

--Au cimetire, comme tout le monde aujourd'hui.

Avant de pntrer dans le cimetire d'Orta, il fallait traverser
un champ inculte qui jadis en avait fait partie et qui avait t
dsaffect. Les tombes qu'il renfermait dans son enclos taient
invisibles et anonymes. Rien ne les dsignait plus au regard, ni
un nom, ni une croix, pas mme un pli de terre.  cause de la
Toussaint, des mains inconnues avaient disposs  et l des
gerbes de chrysanthmes qui transformaient cette prairie en
jardin.

dith et Maurice s'arrtrent dans cet enclos que limitaient des
marronniers. Les feuilles semblaient ne plus tenir que par la
mollesse de l'air. Un coup de vent suffirait  dvtir les arbres.
Avec le soir qui venait, un peu de bise frache se leva. Et des
feuilles d'or tombrent en effet, tournoyrent quelques instants,
et allrent se tasser dans le foss qui bordait l'alle
principale. L'une d'elles se posa sur le chapeau de la jeune
femme.

Un tel signe de dtresse sur ce visage au teint chaud, aux yeux de
feu, sur cette forme de chair qui, dans l'immobilit mme, gardait
l'animation de la vie, ce fut de quoi achever d'mouvoir son
compagnon que ce jour surexcitait.

Comme il se taisait, elle lui montra les chrysanthmes.

--Les belles fleurs, dit-elle.

Et tous deux songrent qu'elles recouvraient la mort. Par un
retour inconscient sur eux-mmes, ils regardrent la range
d'arbres qui les dissimulait  demi, et, se rapprochant l'un de
l'autre, ils s'embrassrent sur les tombes.


III

LES RUINES


... Le surlendemain de cette promenade, Maurice fut appel au
bureau de l'htel.

--C'est pour une lettre charge. Le facteur vous rclame.

Il reconnut les enveloppes jaunes dont se servait son pre, et fit
sauter rapidement les cachets, tandis que la grante, ayant lu le
chiffre de la recommandation, l'observait d'un air admiratif. La
lettre, encadre de noir, contenait  l'intrieur un billet
franais de cent francs et un chque de huit mille sur la Banque
internationale de Milan, sign de sa soeur Marguerite.

"Maintenant, se dit-il, je suis mon matre."

Aprs l'humiliation, sa premire pense tait orgueilleuse.
Rassrn, il remarqua mieux la bordure du papier, et son coeur se
serra. Il y a eu un malheur, un grand malheur pendant son absence.
Dans l'extrme jeunesse, et plus tard quelquefois, on n'envisage
point la possibilit de perdre ceux qu'on aime: on s'loigne d'eux
sans angoisse, avec la certitude de les retrouver au retour. Au
premier deuil cesse le crdit de l'avenir. Spar des siens, priv
de nouvelles, prserv par l'insouciance de l'ge et l'gosme de
l'amour, il avait pu ignorer cette inquitude qui brutalement
treint la poitrine lorsque le souvenir intervient. Souvent, de
plus en plus souvent, il voquait sa famille, il imaginait la
place vide qu'il avait laisse. La prsence d'dith ne suffisait
pas toujours  chasser ces fantmes. Mais de pressentiments
funbres, il n'en avait jamais eu. Depuis quelques jours
cependant, depuis que la saison ajoutait sa fragilit  celle de
son bonheur, il revoyait plus distinctement le visage si ple de
sa mre, il sentait sur sa joue la dernire caresse qu'elle lui
avait donne d'une main qui tait froide, dont il retrouvait,
aprs un an, le contact.

Le coup qui le frappait ne le trouvait pas prpar. Pourquoi
tait-ce Marguerite qui avait tenu la plume? De qui pouvait-elle
tre en grand deuil, sinon?... La rponse  cette question, il
n'osait pas se la faire: elle s'imposait. Il prit son chapeau et
sortit, la lettre  la main. Comment l'aurait-il lue dans ce
bureau d'htel? Pas mme sur la terrasse, ni dans l'avenue, ni
sous le bois: dith surviendrait dans quelques instants, le
surprendrait, et cette douleur-l, elle n'tait qu' lui, il ne la
voulait partager avec personne. La partager, c'tait la diminuer
quand il dsirait l'puiser.

Dehors il lut les premires lignes et s'enfuit dans le chemin,
comme une bte blesse qu'on poursuit. Tant qu'il aperut des
maisons, il continua sa course. Il cherchait une solitude o
pleurer sans tre vu. Et il se dirigea vers la tour de Buccione.

Il ne s'arrta qu'au sommet de la colline, au pied de la tour.
Hors d'haleine, il se laissa tomber dans l'herbe, qui poussait
entre les murs crouls. Il avait couru, comme si l'on peut fuir
devant le destin.  mesure qu'il reprenait son souffle, la peur
s'emparait de lui et le tenaillait davantage. La lettre de
plusieurs feuillets qu'il tenait toujours dans sa main crispe, il
n'osait pas la lire tout entire. Il lui fallut un grand effort
pour en continuer la lecture qu'il dut interrompre plusieurs fois.
Elle lui annonait plus de malheurs mme qu'il n'en pouvait
prvoir.

"Chambry, 2 novembre.

"Mon cher Maurice,

"Ta lettre m'a t remise  moi. C'est moi qui l'ai dcachete. Je
l'attendais depuis longtemps. Je pensais bien qu'elle viendrait,
ou toi. Notre mre me l'avait annonc. Tu ne pouvais pas nous
avoir oublis pour toujours.

"J'ai compris en te lisant que tu ne savais plus rien de nous
depuis ton dpart, et je me suis mieux expliqu ton silence
persistant. Toi, tu as dj compris que nous n'avons plus maman.
Pour te le dire, je retrouve toute ma souffrance que je ne veux
pas perdre, et qui me rapproche d'elle. Pleure avec moi, mon
pauvre frre, pleure beaucoup de larmes pour le temps o tu n'as
pas pleur. Mais ne te laisse pas aller au dsespoir. Elle ne le
veut pas.

"Elle nous a quitts le 4 avril dernier, il y a bientt sept mois.
Tout l'hiver ses forces ont dclin lentement, doucement. Elle ne
souffrait pas; du moins elle ne se plaignait pas. Elle ne cessait
pas de prier. Un soir, sans que rien n'et fait prvoir davantage
une fin aussi prompte, elle a pass en priant. Pre et moi, nous
tions l. Elle nous a regards, elle a essay de sourire, elle a
murmur un nom que nous avons compris tous les deux et qui tait
le tien. Et puis sa tte s'est renverse en arrire. Ce fut tout.

"Quelques jours auparavant, elle m'avait parl de toi, comme si
elle m'exprimait ses dernires volonts. Je m'en suis rendu compte
plus tard: elle parlait comme  l'ordinaire, si simplement. Elle
m'a dit: "Maurice reviendra. Il est plus malheureux que coupable.
Il l'ignore encore et il l'apprendra. Il aura besoin de tout son
courage. Promets-moi, toi, lorsqu'il viendra, de le recevoir, de
le rconcilier avec son pre, avec sa famille, de le dfendre,
enfin de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il arrive." Je n'avais
pas besoin de promettre et j'ai promis. Aussi, quand ta lettre est
venue, je n'ai pas hsit  l'ouvrir: je remplace maman, bien mal,
mais de tout mon coeur.

"Il faut que tu le saches: maman ne te croyait pas coupable. Moi
non plus. Pre non plus, j'en suis sre; mais il nous disait que
la faiblesse est une faon d'tre coupable, et que celui dont la
famille a soutenu les premires annes jusqu' l'ge d'homme n'est
pas libre d'entraner pas ses actes la dcadence de toute sa race.
Maintenant il ne parle plus de toi, jamais. Je devine qu'il y
pense souvent, et qu'il en a beaucoup de peine. Souviens-toi de
lui, Maurice, souviens-toi de lui autant que de notre mre qui se
repose. Il a chang, beaucoup chang. Lui qui avait gard tant de
jeunesse dans la dmarche, dans l'expression, dans la voix, il a
vieilli en peu de jours. Il travaille sans relche. Il oublie, en
travaillant, le mal... Mais j'ai promis de ne pas t'adresser de
reproches. Cependant il faut bien que tu apprennes ce que nous
sommes tous devenus, puisque tu tais sans nouvelles depuis une
anne. Il est si estim que pas un de ses clients ne lui a retir
sa confiance.

"Hubert, qui devait rester deux ans en France, a obtenu de
repartir pour les colonies. Il s'est embarqu au mois de mai
dernier  destination du Soudan. Il commande un poste trs avanc,
 l'intrieur des terres,  Sikasso. C'est un endroit assez
expos. C'est ce qu'il avait demand.

"Flicie est toujours  l'hpital d'Hano. Elle s'inquite
beaucoup de toi. Dernirement, elle nous racontait la mort de deux
missionnaires belges qui ont t massacrs sur la frontire de la
Chine. Au lieu de s'en affliger, elle se rjouissait pour eux de
leur martyre, et regrettait de ne pouvoir donner sa vie pour celui
qu'elle appelle "l'enfant prodigue" et que tu reconnatras. Elle a
hrit de la pit ardente de notre mre. Que Dieu nous la garde
l-bas,  l'autre bout du monde!

"Les Marcellaz nous ont quitts. Malgr les prires de Germaine,
Charles a vendu son tude pour en acqurir une autre  Lyon. Ce
dpart nous a t dur. Cependant pre soutient qu'il est
raisonnable. Notre beau-frre avait une occasion de se rapprocher
de sa famille qui est de Villefranche, tu le sais; il devait en
profiter. Ils sont venus passer les vacances avec nous  la Vigie.
Pierre et Adrienne y ont pris de bonnes joues rouges. Le petit
Julien, mon favori, es rest un peu plot. L'air de Savoie lui
convient mieux que les brouillards de Lyon. Aussi Germaine nous
l'a-t-elle laiss pour cet hiver. Il anime notre grande maison qui
est bien triste.

"J'ai termin ma revue. Autrefois, c'tait notre mre qui
centralisait les nouvelles des absents, et les transmettait des
uns aux autres. Tu vois que je tche de la remplacer. Pour ce qui
me reste  te dire, c'est plus difficile. Pourtant, je te le dirai
sans rcriminations. Il me semble que ce sera mieux. D'abord je te
suis dvoue quand mme, et puis tu jugeras de notre misre qui
est la tienne.

"Tu ne dois pas savoir ce qui s'est pass tout de suite aprs ton
dpart: sans quoi tu n'aurais pas gard ce silence qui nous a tant
affects. M. Frasne a dpos contre toi, oui, contre toi, une
plainte en abus de confiance. C'est ainsi que cela s'appelle: on
en a tant parl. Il t'accusait d'avoir pris cent mille francs dans
son coffre-fort. Il s'est port partie civile pour forcer la
justice  te poursuivre, et comme tu n'tais pas l, on t'a jug
par contumace. Je t'explique avec les mots qu'on a employs. Les
conseillers ne voulaient pas te condamner. Mais les clercs de
l'tude, surtout M. Philippeaux, ont tmoign contre toi 
l'audience. Ils ont dclar que tu savais que le coffre-fort
contenait tout cet argent, et puis que tu tais rest le dernier 
l'tude, avec les clefs, et que tu connaissais le chiffre qui sert
 ouvrir. Alors, on t'a condamn, avec les circonstances
attnuantes,  un an de prison. Il parat que c'est le minimum. On
a tenu compte des influences que tu avais subies. Mais ils t'ont
condamn, comprends-tu. Cela s'est fait le mois dernier. Maman
n'tait plus l. Quand pre me l'a annonc, son visage tait si
blanc que j'ai eu peur pour lui. Il se dominait, comme toujours.
J'aurais prfr qu'il pleurt. Mais il n'est pas de ceux qui
pleurent. Il souffre en dedans, et c'est pire.

"Le jugement a t affich  notre porte, publi par les journaux.
Il parat que c'est la loi. Tous les vieux Roquevillard qui ont
rendu tant de services au pays n'ont pas pargn cet affichage 
notre nom.

"Il y a aussi les cent mille francs que tu dois restituer  M.
Frasne. Pre est d'avis de vendre la Vigie pour les payer. Il dit
que la dure de ton absence prouve malheureusement que tu as d en
profiter, et que cela, au point de vue de l'honneur, c'est pareil
au vol. Charles soutient au contraire que les payer, c'est te
reconnatre coupable, et qu'il ne le faut  aucun prix. Mais il
n'a pas charge de l'honneur de la famille, et moi je suis avec
pre. Dans tous les cas, la justice a nomm un squestre qui a
fait diviser la fortune de notre mre pour avoir ta part. Sur la
mienne, comme je suis majeure, pre m'a remis la somme que je
t'envoie et que je lui ai demande. Il a paru tonn; je ne sais
pas s'il a compris. Je lui ai offert ta lettre, il l'a refuse
avec ces mots que je te transmets:

"--Non, il est mort pour moi, s'il ne revient pas prouver son
innocence."

"J'ai ajout cent francs pour ton retour. Il faut que tu
reviennes. Vois le tort que tu nous as fait. Au nom de notre mre
dont ce fut le dernier dsir, le dernier ordre, au nom de notre
pre que tu as bless au coeur,  ce coeur si noble, si tendre, au
nom de Flicie et d'Hubert qui mritent pour toi, de Germaine et
de ta petite soeur, au nom de tous  les ntres qui pendant tant
d'annes n'ont donn que des exemples d'honntet, et qui te
conjurent de ne pas renverser en un jour l'oeuvre de toute une
suite de gnrations, reviens. Je t'attends. Je serai l. Je
t'aiderai. J'ai confiance que, toi revenu, tout peut encore se
rparer. Car tu n'est pas coupable. Il est impossible que tu le
sois.  ta lettre je vois bien que ce n'est pas toi. Et, s'il y a
du danger pour toi, reviens quand mme. Il serait juste que ce ft
ton tour de souffrir, et tu ne serais pas assez lche pour t'y
drober.

"J'ai fini. Je voudrais tant t'avoir convaincu. Pourtant, si
_elle_ tait plus forte que nous, si malgr nos sacrifices et
notre peine, tu ne devais pas revenir maintenant, je t'attendrais
encore. Je t'attendrais toute ma vie. Elle est  notre pre et 
toi. Sache que jamais je ne t'abandonnerai. Ne l'ai-je pas promis
 maman? Tu as t sa dernire pense. Et si ma lettre te
dsespre, souviens-toi qu'elle t'a recommand le courage,
rappelle-toi cette parole de notre pre: Tant qu'on est pas mort,
il n'y a rien de perdu.

"Adieu, Maurice, je t'embrasse. Ta soeur.

"MARGUERITE."

La tristesse et la honte qui s'taient empares de Maurice aprs
les demi-rvlations de sa matresse, que pouvaient-elles
signifier auprs du torrent de douleur que prcipitait en lui la
lettre de Marguerite? Comment y rsisterait-il, lui qui, seulement
pour un infamant soupon, avait entendu quelques instants l'appel
de la mort?  ses pieds, le lac l'invitait pareillement, lui
offrait l'oubli, le silence, la paix, et il ne le voyait mme pas.
C'tait l'appel de la race qui retentissait dans sa poitrine, et
voici qu'au lieu de faiblir, il ramassait toutes ses forces pour
faire face au dsastre qui venait l'accabler. La pense de la mort
est naturelle aux amants ds qu'ils conoivent des doutes sur
l'ternit de leur bonheur. Or, il ne s'agissait plus de son
bonheur, chose individuelle dont il se croyait le matre,  la
perte de quoi il se croyait le droit de ne pas survivre s'il en
jugeait ainsi. Avec lui, sa famille tout entire tait en cause.
Il ne s'appartenait plus. Qu'il le voult ou non, il subissait une
dpendance, et l'isolement qu'il avait cr autour de lui n'tait
que chimre et vanit. Mais en mme temps qu'il perdait
l'ternelle illusion des amants pour qui l'amour est solitude et
se passe de tout commerce avec le reste du monde, il puisait
rconfort comme on puise  un rservoir d'nergie dans la
solidarit mme qui s'imposait avec une autorit si puissante.

Sa plus cruelle souffrance fut de ne pouvoir pleurer sa mre
librement, exclusivement. Il envia les fils qui, devant un
cercueil, se livrent, sans retour sur eux-mmes,  leurs regrets.
N'avait-il point sa part dans cette fin dont aucun pressentiment
ne l'avait averti? Il se souvenait que le mdecin ne condamnait
pas la malade, qu'il attendait le salut d'un rgime de
tranquillit et de repos. Comment cette frle existence et-elle
rsist  la tempte?

Et la tempte qu'il avait dchane en partant avait ravag,
dtruit le foyer. C'tait la dispersion, las Marcellaz partis,
Hubert allant chercher un peu d'honneur pour un nom compromis, et
c'tait la menace de ruine avec la vente du vieux domaine. Il ne
restait plus  la maison que son pre devenu un vieillard et
Marguerite. Mais Marguerite, pourquoi ne s'tait-elle pas marie?
Son fianc aurait-il t assez lche pour la charger de la faute
d'un autre? Elle n'en parlait point dans sa lettre. Elle
s'oubliait elle-mme, dans l'numration de leurs maux. "Ma vie
est  notre pre et  toi", lui disait-elle simplement, sans une
autre allusion  son sacrifice. Personne n'avait t pargn,
personne, except le coupable qui sous un ciel dlicat avait got
toute la douceur de vivre.

Car s'il ne mritait point l'ignominieuse accusation lance par M.
Frasne, il tait coupable envers sa famille pour s'tre cru libre
de la trahir. Et il accusa sa matresse dont l'imprudence l'avait
ainsi dshonor, dont l'amour l'avait avili. Mais tait-ce bien
son amour qui l'avait avili? L'amour qu'il avait tant convoit
pendant sa jeunesse exalte et studieuse  la fois, qui avait
pass sur son coeur comme ces souffles embrass que les lyres
lgendaires suspendues aux arbres attendaient pour vibrer, il lui
attribuait toute sa sensibilit, comme au vent le son des cordes.
Et il le chargeait des enthousiasmes et des faiblesses dont la
source tait en lui-mme. Il se rappelait, dans cette course
perdue qu'il entreprenait  travers sa vie, les yeux, la bouche,
les mouvements d'dith.  la grce de ces gestes, aux caresses de
cette voix,  la flamme de ces regards, oui, le chant de son coeur
tait suspendu. Il quitterait cette femme; il ne renierait pas son
amour.

Et d'ailleurs, que reprocherait-il  dith? Du drame lamentable o
toute une race roulait au foss par sa faute, que souponnait-
elle? Rien, assurment. Elle avait pris cet argent comme elles
prennent les coeurs, sans penser  mal, et en croyant exercer un
droit. S'il l'avertissait, elle s'tonnerait, et sans hsiter
reviendrait  Chambry crier aux juges l'innocence de son amant.
De cette gnrosit, il ne voulait pas. Il valait mieux qu'elle
demeurt toujours dans l'ignorance et que pour elle-mme elle ne
court aucun risque. Il partirait ce soir... non, pas ce soir,
demain matin, sans l'avoir avertie, aprs avoir complt sa dot
illgitime afin qu'elle ne manqut de rien.

Mais que deviendrait-elle, ainsi abandonne? N'avait-il pas aussi
des devoirs envers elle dont l'amour tait toute la vie?... Il
essaya d'imaginer son avenir. Il la vit cruellement dchire, le
maudissant et le pleurant tour  tour, le rclamant au Bois Sacr,
aux chapelles,  tous les tmoins de leur tendresse. Il assista
vritablement  son agonie. Pourtant il y avait tant de ressort en
elle, une telle frnsie de vivre, qu'elle rsisterait et se
reprendrait. Ne l'avait-il pas vue se dresser contre lui,
frmissante et rvolte, quand il avait parl de mourir? Oui, elle
se reprendrait, elle rsisterait, elle vivrait. Et il se sentit le
coeur serr  la pense qu'elle serait aime encore, que peut-tre
un jour, plus tard, ce feu dvorant qui la consumait, brlerait
pour un autre...

"Non, pas cela, soupira-t-il. Je ne veux pas cela."

C'tait la dernire lutte. Ds le premier moment, il avait avou
sa dfaite. La mort de sa mre, le suprme appel de sa famille,
l'infamante condamnation qui le frappait ne lui permettaient pas
de discuter. Il ne lui restait qu' rgler les dtails de son
dpart,  attnuer dans la mesure du possible le malheur d'dith.
Demeurer avec elle plus longtemps, il ne le voulait pas, et 
peine spar d'elle par une fragile dcision, il souffrait  crier
de douleur...

Elle l'attendait avec impatience sur le pas de l'htel. Ds
qu'elle l'aperut, elle courut  sa rencontre.

--Enfin! murmura-t-elle comme une plainte lgre, non comme une
gronderie.

Il essaya de sourire.

--Bonjour, dith.

Tendre et attentive, elle observait le visage de son amant et
remarqua la trace des larmes.

--J'ai toujours peur, maintenant, quand tu es loin.

--Peur de quoi?

--Peur que tu ne reviennes pas.

--Ma chrie...

--Je sais, reprit-elle gravement. Un jour tu ne reviendras pas.
Dis-moi que ce n'est pas encore?

--Tais-toi, dith. Je t'aimerai toujours.

--Toujours? quoi qu'il arrive?

--Quoi qu'il arrive.

Elle lui prit la main et d'un mouvement d'adoration la porta  ses
lvres. Puis, timidement, elle demanda:

--Tu as reu des nouvelles de France, ce matin. On me l'a dit.

--Oui.

--De bonnes?

Il eut le courage de rpondre d'un signe affirmatif. Puisqu'il
gardait sa peine pour lui seul, c'est qu'ils taient dj spars.
Mais elle ajouta:

--Moi, je n'attends jamais de nouvelles. Tu es mon coeur et ma
vie.

Et comme elle le prcdait sur la terrasse o leur petite table
tait mise  l'abri du vent, il se demanda:

"Aurai-je la force de partir?"




IV

LE RETOUR


dith, couche, se souleva sur le bord du lit et s'accouda pour
regarder son amant qui achevait sa toilette. Il avait pos la
lampe  terre afin qu'elle ne ret pas la lumire que l'abat-jour
touffait.

--Pourquoi te lves-tu si matin? lui demanda-t-elle d'une voix
endormie et les yeux mal ouverts.

--Je n'ai plus sommeil. Le jour vient.

Il souffla la lampe. Une mince clart, au bout d'un instant,
filtra entre les persiennes.

--C'est la nuit, Maurice.

--Ne vois-tu pas un peu de jour?

--Ce n'est pas le jour. Il y a clair de lune.

--Repose encore, dith. Tu en as le temps.

--Oui. Je suis si lasse, si dlicieusement lasse.

Elle se laissa retomber sur l'oreiller et ferma les paupires.
Mme dans le sommeil, elle gardait un air de passion. Il
s'approcha du lit, se pencha, sur elle, et  l'incertaine lueur
qui venait de la fentre, il considra son visage.

Cette petite flamme du regard qui animait ma vie, songeait-il,
pour moi elle est teinte. Je ne la verrai plus briller. Je ne
vois pas le mouvement du sang sur les joues, ni la lumire sur les
dents, bien que les lvres soient entr'ouvertes,  peine l'arc de
la bouche, le dessin du nez, la sombre masse des cheveux dont je
sens le parfum. Et son corps est perdu pour moi..."

Il s'attendrissait, dangereusement. La tentation lui vint de
rester. Il se baissa, effleura le front dont il sentit la douce
chaleur. Elle sourit vaguement en gardant les yeux clos. Et il
sortit de la chambre.

Dans le corridor de l'htel, il ne rencontra qu'un garon qui
billait en frottant le parquet, et qui ne prta pas d'attention 
sa tenue. Il emportait pour tous bagages un sac  main, un
pardessus d'hiver et sa canne.

Pour gagner la gare d'Orta, le plus court tait de traverser le
Mont Sacr. La lune, qui plissait devant les menaces du matin,
pntrait, comme avec crainte et mystre, dans le bois  demi
dpouill. Entre les troncs lancs des pins et des mlzes, ses
lueurs glissaient jusqu'aux feuilles mortes qui jonchaient le sol,
se posaient sur les faades des chapelles. Lorsque Maurice fut
parvenu devant la quinzime, il leva la tte et s'arrta. Les
sveltes colonnettes se dtachaient en blanc, et l'une ou l'autre
se refltait en ombre noire sur le mur.

Il monta les marches et se retourna pour embrasser d'un dernier
coup d'oeil le paysage familier. La margelle du puits, les formes
claires de quelques-uns des sanctuaires surgissaient autour de lui
comme des apparitions. Il distinguait en face les montagnes
sombres, et de chaque ct de la colline, des parties du lac. Dj
il ne pouvait plus apercevoir l'htel du Belvdre que supprimait
la pente. C'tait cela, pourtant, qu'il cherchait. Ces pierres
qu'il foulait, ces arbres, ces chapelles et tous ces contours
indcis  qui, tout  l'heure, le soleil restituerait leur valeur,
il les emportait dans sa mmoire. Tant qu'il aurait la force de se
souvenir, il les reverrait dans leur intgrit, non pour leur
grce particulire, mais comme le dcor accessoire qui se
subordonne  la figure principale.  distance, cette figure
principale, fleur unique de sa jeunesse, exerait encore sur lui
une fascination. Au lieu de fuir, de fuir sans regarder en
arrire, il demeurait immobile,  cette place qu'elle
affectionnait et qu'elle tait venue occuper, ses roses dans les
mains, la veille de leur anniversaire, le dernier jour de leur
bonheur.

Dans _leur_ chambre, elle dormait, dlicieusement lasse. Dans une
heure, dans deux heures, peut-tre plus tt, quand elle se
lverait pour le rejoindre, elle trouverait sur la table  coiffer
la lettre meurtrire qui lui annoncerait, avec des mots de
tendresse, la sparation. Elle ne comprendrait pas tout de suite.
Les papiers contenus dans l'enveloppe la renseigneraient mieux.
C'taient la note de l'htel acquitte, quelques billets de banque
et les reus de dpt donns  son nom par la Banque
internationale de Milan, complts par le chque de Marguerite
Roquevillard que Maurice avait endoss. L elle reconnatrait
l'intervention qui la brisait. La famille qu'elle avait vaincue
lui reprenait son amant. Alors elle pousserait un grand cri de
douleur. Si loin qu'il serait d'elle, il l'entendrait toujours
retentir en lui-mme...

Au bois, la lumire de la lune se dissipait dans celle du matin.
L'heure passait. Appuy  l'une des colonnes, Maurice ne pouvait
se dcider  partir.

"O donc, se disait-il, ai-je pris le courage de briser son coeur
et le mien? Elle es l, tout prs de moi encore. Si je rentrais,
elle ne saurait pas. Son rveil serait doux et lger. Mais non, je
ne la reverrai jamais plus. Il est des liens que l'amour ne peut
pas supprimer. Le bonheur, je le comprends, n'est pas un droit. Je
la torture et je l'aime. Le mal qu'elle m'a fait tait
involontaire.
Je ne me souviens plus que d'avoir senti la vie auprs d'elle 
chaque minute, et pourtant avec elle je ne puis plus vivre...
dith, te rappelles-tu le pass? Tu m'as donn des fleurs le
premier soir. Et puis, tu m'as donn tes lvres, comme tes fleurs,
sans hsiter. Lorsque tu m'as dit: "Je serai  toi, mais  toi
seul, quand tu voudras", j'ai senti d'avance tes caresses qui se
sont incorpores  ma chair. Ah! parce que tu es trop sensible aux
caresses, parce que maintenant mme que tu vas souffrir par ma
faute, ta faiblesse me fait trembler pour l'avenir, ne crois pas
que je t'aime moins, et de savoir que par l je puis te perdre un
jour, dith, je ne devrais pas le penser, mais peut-tre je t'aime
davantage encore... Quel souvenir garderas-tu de moi? Entre deux
automnes a tenu notre amour. Tu prfrais cette saison o la
nature s'exalte. Je retrouvais son or dans tes yeux, et sa fivre
dans tes bras. Je dcouvrais en elle un voluptueux enthousiasme.
Maintenant, je la vois pareille aux chrysanthmes du cimetire
d'Orta. Elle cachait la mort. Oui, la mort, comprends-tu? Je ne
t'ai pas dit adieu, et c'est fini. C'est comme la mort pour nous.
Tu pleureras, tu parleras, tu marcheras, tu seras pour d'autres un
tre vivant, un tre de grce et de jeunesse; mais pour moi qui ne
saurai plus rien de toi, tu seras morte. Et mieux vaudrait que tu
fusses morte, en effet tu ne me maudirais pas, moi qui t'aime et
qui dois gorger notre amour..."

Le sifflet d'un train l'arracha brutalement  cet tat de
dsespoir o peu  peu sa volont s'alanguissait. Avait-il laiss
passer l'heure? Non, ce devait tre l'express qui descend  Novare
et qui prcde de quelques minutes celui qui monte  Domodossola.
Cet appel opportun le rendait  sa dcision. Il abandonna la
chapelle, traversa le bois en courant, et gagna la gare. Sur les
monts, le matin naissait et la lune se dsagrgeait dans l'espace.

Il prit un billet pour Corconio, station toute voisine d'Orta,
mais dans le sens oppos  la direction qu'il allait suivre, afin
d'empcher les recherches d'dith qui peut-tre essaierait de le
rejoindre. En route, il prtexterait une erreur.

Jusqu' Omegna, la voie ferre longe de haut le petit lac. Dans le
wagon, Maurice s'assit au rebours et se pencha  la portire afin
que son regard prt l'empreinte de ces lieux qui lui
appartenaient. Au jour levant, les eaux se moiraient de lgers
frissons. Les arbres de la presqu'le montraient leurs fts
lancs et l'essor de leurs branches. L, il avait connu le
bonheur. Le train quitta Omegna. En vain il tenta d'apercevoir
encore Orta Novarese, de retenir avec ses yeux, avec son coeur, ce
paysage qui fuyait. Les secondes qui accroissaient la distance
tombaient comme des pierres au gouffre. Une  une il entendait
leur chute.

Une heure plus tard il arrivait  Domodossola, petite ville
italienne appuye aux grandes Alpes, que baigne la Tosa rapide et
verte en amont du lac Majeur. De l part la diligence qui relie
l'Italie  la Suisse en traversant le col du Simplon. Avec de bons
attelages et des relais bien chelonns, elle parcourt en douze
heures les soixante-quatre kilomtres qui sparent le val d'Ossola
de la valle du Rhne.

La traverse cote prs d'un louis. Pour s'acquitter compltement
envers dith, Maurice avait presque puis ses ressources. Il
avait consult les indicateurs. Par Turin, le trajet tait plus
cher. Quand il aurait pay le parcours en troisime classe d'Orta
 Domodossola et de Brieg  Chambry, il ne devait plus lui rester
en poche, d'aprs ses calculs, que le prix de trois ou quatre
repas trs modestes. C'tait vritablement le retour de l'enfant
prodigue. La pnurie qui l'assimilait aux humbles ouvriers avec
lesquels il partageait son compartiment, il la supportait sans
dplaisir. Par de mesquins soucis, elle le dtournait de sa peine.
D'ailleurs, il n'avait pas d'inquitude relle. Il savait comment
on opre pour conomiser la voiture et les coteux htels de
Brieg. Au sommet du col, l'hospice du Simplon, comme celui du
Grand-Saint-Bernard, donne l'hospitalit gratuite aux pauvres gens
qui passent la montagne, et les touristes eux-mmes en profitent
sans vergogne. Son voisin, un Pimontais qui connaissait le pays,
acheva de le renseigner: "L'hospice est toujours ouvert. Le jour
et la nuit, la nuit et le jour. La nuit, on entre, on cherche une
chambre au premier tage sans demander rien  personne."

Ainsi les difficults du voyage se simplifiaient. Il franchirait
le Simplon  pied, et coucherait  l'hospice.  Domodossola, point
extrme de la voie, il descendit du train et passa firement 
ct de la diligence qui stationnait devant la gare et qui, une
fois charge, ne tarda pas  l'atteindre au trot de ses cinq
chevaux dont l'ardeur est toute frache au dbut de l'interminable
ascension. Le conducteur valua du regard ce jeune homme bien vtu
qui tenait un sac  la main et ne craignait pas d'user ses
souliers. Il mit son attelage au pas, fit claquer son fouet pour
attirer l'attention, et du geste galant dont on offre un bouquet 
une dame, il offrit une place libre dans le coup.

--Merci, rpondit Maurice, je vais  pied.

--Impossible, impossible  des jambes de _seigneur_. Et quel
retard! je suis sr que la _signorina_ vous attend.

--Personne ne m'attend.

--Ah! tant pis. Un bon feu, une soupe chaude et une femme, c'est
agrable  l'arrive.

Et ramassant les rnes, il secoua ses btes. Bientt la voiture
fut hors de vue. Rendu  l'isolement, Maurice continua sa route.
Lentement il s'levait au-dessus du val. Avant d'entrer dans les
troites gorges des Alpes, il cueillait, en se retournant, les
derniers sourires de la grce italienne. Sur la plaine sinueuse
qu'arrosait la Tosa, elle fleurissait, et sur les pentes boises,
mme sur les rampes abruptes que dcoraient des buissons d'or. Au
soleil, il tait visible que ce pays cherchait  plaire en dpit
des svrits de la montagne. Les paysannes qui descendaient  la
messe --c'tait un dimanche--portaient des fichus de couleur qui
leur retombaient en pointe sur le dos, et des jupes courtes et
barioles. Les premires, elles saluaient les passants d'un gentil
bonjour dont le jeune homme s'attendrissait. Il avait l'impression
qu'il s'exilait volontairement. dith n'tait-elle pas sa patrie?
dith! Elle s'veillait  cette heure, elle savait... Et il
acclra sa marche pour oublier son mal dans la fatigue.

Il avait rparti en trois tapes les 64 kilomtres du parcours:
Iselle, 18 kilomtres; le col, 22 Brieg, 24. Il pensait djeuner 
Iselle, atteindre le col, qui est  2 000 mtres d'altitude, pour
dner et coucher  l'hospice, et descendre sur Brieg le lendemain
matin, assez tt pour y prendre le train de Lausanne et Genve
qui,  la frontire franaise, trouve la correspondance de Savoie.
Le lundi  six heures du soir, il dbarquerait  Chambry.

Iselle, que prcde un petit vallon verdoyant, est le dernier
village avant la Suisse. On y a vritablement l'impression qu'il
faut ici dire un adieu mlancolique  l'Italie. Bti en longueur
sur les bords de la route de Napolon, il est dj enferm entre
deux murailles hautes de quatre  cinq mille pieds, mais il suffit
encore de regarder en arrire pour apercevoir des prairies,
quelques bouquets d'arbres, et comme une ouverture de clart 
travers les montagnes. Les grelots de la diligence qui relaie 
Iselle et les exercices des douaniers qui, distingus et farauds
comme des soldats, portent le nom majestueux de _gardes des
finances_, animaient seuls jadis le petit bourg, quand au mois
d'aot 1898 commencrent les travaux de la nouvelle voie ferre
creuse  travers les Alpes. Comme par enchantement la population
quadrupla. Des cits ouvrires se btirent, et aussi de petites
villas avec des jardins pour les ingnieurs et contrematres.
_Alberghi_ et _trattorie_ se multiplirent, avec des enseignes 
la gloire du Simplon et l'annonce d'un asti ptillant.

Toute cette population flottante tait sur pied,  cause du
dimanche. Des cloches sonnaient la sortie de la grand'messe quand
Maurice arriva. Il croisa le cortge des femmes qui, le paroissien
 la main, rentraient au logis, tandis que les jeux de boules
accaparaient les hommes, et que de chaque guinguette sortaient,
avec une odeur de cuisine, des sons de guitare et d'harmonica. Il
mangea pour une somme modique dans une osteria de chtif aspect,
en compagnie de bruyants convives. Au lieu de profiter du jour et
de brusquer le dpart, --la nuit en novembre tombe si vite,-- il
s'attarda sans prvoyance comme s'il prfrait le tapage le plus
vulgaire  la solitude. Il ne pouvait se dcider  franchir la
frontire. Il y voyait l'image matrielle de la rupture, il se
rattachait perdument  son amour. Jusque dans cette salle enfume
o le vacarme assourdissant qui l'empchait de penser allgeait sa
douleur, il lui semblait demeurer en communication lointaine avec
dith.

Un peu avant les gorges de Gondo o mugissent des cascades, il
trouva la borne qui marque la sparation des deux pays. Et aprs
l'avoir dpasse, il sentit l'ombre qui envahissait son coeur
avant mme de recouvrir le morceau de terre amincie o il
cheminait entre deux rochers. En levant la tte, il vit les
dernires lueurs roses se retirer du ciel. La nuit, qui le
surprenait beaucoup plus tt qu'il ne l'avait prvu dans son
itinraire, ne lui permit pas de prendre le raccourci qui vite le
long contour d'Algaby. Il parvint dj tard, et fatigu, au
village de Simplon o il soupa et se reposa.

Quand il se remit en route, l'obscurit et le silence
l'attendaient sur le seuil de l'auberge. Il les accueillit comme
les compagnons naturels de son triste voyage. Il accomplissait un
devoir: peu lui importaient dsormais les conditions. N'avait-il
pas tu de ses propres mains son bonheur, et les meurtriers ne
mritent-ils pas d'expier? C'tait le temps o la lune dcrot.
Elle ne se montra qu' onze heures du soir, comme il approchait du
sommet du col.  sa clart il se dcouvrit seul dans un cirque
dsert et dsol, entour de la neige qui rend tous les objets
uniformes. Il ne s'entendait mme pas marcher. Son ombre lui
tenait une compagnie inquitante qui s'allongeait, s'amincissait,
disparaissait et renaissait.

Le souffle court et les jambes rompues, depuis longtemps il
explorait des yeux l'horizon pour y dcouvrir l'hospice. Aurait-il
pass devant sans le voir? La lassitude ne lui permettait plus
d'valuer les distances. Et puis,  quoi bon tant d'efforts. Il
n'avait qu' se laisser choir au bord du chemin. Sur la neige, il
serait bien pour dormir ou pour mourir. Ce serait fini de penser,
fini de marcher.

--dith! murmura-t-il tout haut.

Au son de sa propre voix, il s'arrta et tressaillit comme si on
l'avait appel. N'tait-ce pas elle qui l'appelait une fois
encore, une dernire fois? Il irait la rejoindre sans peine. Dj
il ne sentait plus ses jambes. Il glisserait vers elle doucement,
comme ces rayons de lune sur la neige. L'excs de fatigue, le
froid, la rarfaction de l'air et aussi le dsespoir lui donnaient
une hallucination. Dans cet tat d'puisement, celui qui s'arrte
est perdu. Il ne peut plus remettre un pied devant l'autre. C'est
un mcanisme bris.

--dith! pronona-t-il encore.

Et il sourit. Aucune angoisse ne l'treignait. C'tait si simple
de s'asseoir et d'attendre. Devant lui, sur la droite, les
glaciers du Monte Leone brillaient en tremblant comme si quelque
mouvement les animait. Il lui parut que tout l'horizon blanc se
dplaait, rtrogradait vers l'Italie. Il connaissait, avec
l'engourdissement, une sorte de batitude. L'instinct de la
conservation ou la curiosit du mirage lui maintenaient les yeux
ouverts quand le sommeil l'envahissait, mais il n'avait plus envie
de remuer. Le silence de la montagne que la neige et la lune
paraissaient largir emplissait tout l'espace et montait jusqu'aux
toiles.

Dans cette fuite du paysage o il se laissait couler, il y eut un
temps d'arrt, occasionn par la chute de son sac qu'il avait
lch machinalement. Le geste qu'il fit pour le retenir brisa le
sortilge.  la difficult de se mouvoir il comprit le danger.

"Mais je vais mourir! se dit-il brusquement. L, tout seul, dans
ce dsert."

Mourir! dith, vers qui il croyait redescendre, disparut
instantanment de sa pense, comme une sirne au fond de la mer,
et fut remplace par le pays de son enfance, par le coteau de la
Vigie, par sa famille.

"Ils m'attendent."

tait-ce un talisman contre la mort, ce rappel des premires
annes qui substitue des images de dure aux tentations de fin,
aux dsirs d'anantissement? Sa jeunesse aidant, il rcupra
quelque nergie. Il souleva ses pieds successivement, comme s'il
les dgageait d'une boue tenace o ils se seraient enfoncs. Il se
trana plutt qu'il ne marcha sur une tendue de quelques mtres.
Maintenant il avait peur et se raidissait contre le pril dont il
devinait la prsence  son ct, qui l'accompagnait pas  pas dans
cette solitude comme un ennemi guettant ses dfaillances. Il
savait qu'au bord de la route, prs du col, des refuges en
planches offrent de distance en distance un abri aux voyageurs
surpris par la tempte ou le froid.  la dcouverte de l'une de
ces baraques il bornait toute son ambition. Alors il aperut au
bas du Monte Leone une frle lumire qui brillait  peine dans la
nuit trop claire. Tout petit, serr contre l'norme masse de la
montagne, c'tait l'hospice dont la porte demeure toujours grande
ouverte et mme dsigne par une lampe. Du moment qu'il voyait le
but, il tait sauv. Il ne quitta plus du regard cette lueur qui
l'encourageait. Bientt le btiment prit son importance relle,
haut et large en grosses pierres de taille. Enfin, il gravit le
perron et entra. Des chiens, du fond d'un chenil loign,
signalaient son arrive. Mais dans le corridor o le clair de lune
entrait, il ne rencontra personne. Le laisserait-on en dtresse au
port mme? Dans son tat de fatigue, il allait se coucher sur la
pierre quand le renseignement du Pimontais lui revint en mmoire:

--La nuit, on entre, on cherche une chambre au premier tage sans
demander rien  personne.

Il monta l'escalier, tta une premire porte qui tait ferme,
puis une seconde qui cda. Il se trouva dans une chambre simple
mais confortable, meuble d'un lit aux draps frais et largement
pourvu de couvertures, d'une table de toilette, d'une commode, de
deux ou trois chaises et d'un tapis. Devant cette installation, il
sourit de plaisir. On avait pouss la prvenance jusqu' placer
sur la commode, de manire  attirer l'attention, un flacon de
rhum, un verre et un sucrier. La liqueur le rconforta.  vingt-
cinq ans, le danger s'oublie vite.

"Je suis ici chez moi, comme un voleur", se dit-il plaisamment,
tout dispos  estimer de nouveau la vie. Mais sa rflexion le fit
tressaillir. Comme un voleur, en effet. N'avait-il pas t
condamn pour vol? Le souvenir de la honte lui gta son plaisir.
Il se coucha rapidement. Les paisses couvertures lui
communiqurent une chaleur bienfaisante. Sa fatigue tait si
grande qu'il s'endormit aussitt, sans mme songer que c'tait la
premire nuit qu'il passait loin d'dith et hors de l'Italie,
depuis son dpart de la maison paternelle.

Le lendemain, il se rveilla trop tard pour descendre sur Brieg.
Les religieux, mis au courant des pripties de son voyage, le
gardrent une journe et le restaurrent de leur mieux. Il refusa
de prendre la diligence, mais sa fiert l'empcha d'en rvler le
motif. Ce fut une journe de repos, de distraction, presque
d'oubli. Dans cette thbade, perdue  deux mille mtres
d'altitude, il montra une gaiet d'enfant, interrompue de temps 
autre, assez rarement, par de brusques accs de tristesse. Il
mangea comme un ogre, se promena
aux abords de l'hospice pour drouiller ses jambes raidies,
caressa dans leur chenil les molosses  longs poils, admira les
effets du soleil sur les glaciers et la diversit des petits
cristaux de neige, exprima plusieurs fois son dsir de demeurer
plus longtemps dans la montagne, et se coucha de bonne heure.
Personne n'aurait pu supposer qu'il venait de quitter la plus
chre des matresses et qu'il rentrait en France pour se
constituer prisonnier. Au milieu des plus grands chagrins, il est
ainsi des oasis inattendues que nous mnage la faiblesse de notre
nature incapable de se fixer dans la douleur, ou ce brutal
instinct de vivre qui nous soutient malgr nous.

Le mardi,  quatre heures du matin, il quitta l'hospice, aprs
avoir mang un peu de pain et de fromage que la veille au soir le
pre charg du soin des trangers avait  toute force voulu qu'il
emportt de table pour son djeuner du lendemain. Encore en garda-
t-il la moiti en prvision de la route, n'tant pas certain qu'il
lui restt en poche plus d'argent que le prix de son billet, 
cause du repas supplmentaire qu'il avait d prendre au village de
Simplon. Personne n'tait lev. Il partit comme il tait venu,
secrtement. Comme le soir de son arrive, la porte tait grande
ouverte. Dehors, au lieu de la lune dont il esprait le concours
amical, il se heurta  l'obscurit. Sur le perron, il sentit la
neige.

Il fallait se hter, la descente devenant moins facile. De la
route, il se retourna pour chercher dans l'ombre le btiment noir
et lui adresser un regret. Raffermi, il marchait  l'avenir sans
crainte. La paix de la montagne, celle des religieux, avaient
calm son coeur sans qu'il s'en doutt. D'un pas dlibr, il
allait reconqurir au foyer sa place dont une passion accidentelle
l'avait dtourn. Le geste de hasard auquel il devait son salut
l'avait en mme temps restitu  lui-mme. Il rentrait dans la vie
normale de la faon audacieuse et romanesque dont gnralement on
s'en carte, et il savourait son sacrifice avec une ardeur tout
amoureuse.

Sans doute la neige tombait depuis plusieurs heures, car le chemin
n'tait pas fray. Il avanait avec la crainte permanente de
perdre la route qui longe des abmes. Elle traverse, peu aprs le
sommet du col, deux ou trois tunnels taills dans le roc.
L'obscurit, dans ces tunnels, tait si intense qu'il croyait tre
devenu aveugle au fond d'une cave. La canne en avant dans la main
droite, et le bras gauche tendu malgr le sac qu'il tenait, il
marchait  ttons, enfonant  chaque pas dans les flaques d'eau
que fait la roche en s'gouttant, et il sentait la sortie  l'air
froid bien plutt qu'en recouvrant la vue.

Les obstacles de la route durcissaient son courage. Il faut aux
jeunes gens des preuves, et s'ils recherchent tant l'amour, c'est
plus encore frnsie de vivre que volupt. Celui-ci qui fuyait le
bonheur, pareil  un mendiant, ne souffrait point d'avoir tout
perdu. Il luttait bravement contre le froid, la neige, la nuit et
la peur, et ce combat l'chauffait.

Le jour se leva peu  peu, mais il y gagna peu de chose. Le
brouillard blanc que formaient les flocons le baignait de toutes
parts, comme la mer un lot. Cette route, qui est si pittoresque
et dcouvre au regard les Alpes bernoises, le glacier d'Aletsch,
les contreforts magnifiques et divers de la valle du Rhne, lui
paraissait creuse dans du coton. Parfois,  dix pas de lui, un
sapin charg de givre se dtachait au bord. Et aprs l'avoir
dpass, il cherchait un autre point de repre. Dans cette
monotonie fastidieuse, il atteignit Brieg. Ce fut la fin de la
priode hroque.

La journe de wagon fut longue et pnible, malgr le voisinage de
plus en plus immdiat de la terre natale. Il descendit  six
heures du soir au Vivier, qui est la gare la plus proche de
Chambry. La crainte chimrique d'tre reconnu et arrt en
dbarquant du train lui inspira cette rsolution. Il s'achemina
donc  pied par la route d'Aix. Elle passe au-dessous du Calvaire
de Lmenc.

--dith! soupira-t-il, en s'arrtant  cet endroit.

Il comprit  quel point ces trois jours l'avaient spar d'elle.
Et comme il l'aimait il s'affligea de sa cruaut. Puis il
s'approcha du garde-fou qui protge la route creuse  flanc du
coteau. Les feux de Chambry brillaient. Il s'orienta.

--Le cimetire. La maison.

Sa premire visite fut pour sa mre. Le champ des morts tait clos
et il ne put y pntrer. Alors, par des rues tortueuses, il gagna
la maison. Une horloge sonna huit heures. Il tait glac, il avait
faim: o aller, sinon l? Le coeur battant, il pressa le timbre.
Une servante nouvelle lui ouvrit la porte, et, au lieu de pntrer
librement, il dut demander d'une voix indistincte:

--Mademoiselle Roquevillard.

On le laissa dans l'antichambre. Humili, vaincu, il fut tent de
s'enfuir, d'aller n'importe o. Quelle force trange l'avait
pouss par les paules jusque sous le toit paternel?

Marguerite parut et se jeta dans ses bras:

--Toi, Maurice, toi.

Et comme il se raidissait pour ne pas pleurer, elle ajouta
doucement:

--Depuis hier, je t'attendais.

Elle l'emmena  la salle  manger. Abattu, dsempar, il
s'abandonnait  ses soins. Le couvert n'tait pas encore enlev.

--Et. pre? demanda-t-il enfin avec un peu de crainte.

--Aprs le dner, il s'est enferm dans son cabinet pour
travailler, pendant que je dshabillais le petit Julien. Je vais
le prvenir.

--Non, Marguerite, n'y va pas.

--Pourquoi?

--Je ne sais pas.

Et aprs un lourd silence, il murmura:

--Alors... il a bien chang?

--Oui.

Il avait faim et il n'osait pas manger des plats qu'elle allait
chercher elle-mme  la cuisine. Elle le comprit, et, quand elle
le vit absorb elle s'loigna pour courir au cabinet de son pre.

--Pre, il est l.

M. Roquevillard, pench sur un dossier, se leva brusquement. Ce
fut un mouvement involontaire. Tout de suite il se possda:

--C'est bien tard pour revenir.

--Ne le verrez-vous pas? Il est si malheureux.

M. Roquevillard rflchit et rpondit avec effort:

--J'irai le voir demain,  la prison, pour organiser sa dfense.
Pas ce soir.

Et comme Marguerite s'en affligeait, il l'attira sur sa poitrine.

--Toi, dit-il, occupe-toi de lui. S'il est fatigu, veille  son
repos. Demain seulement il ira se constituer prisonnier.

--Pre, pardonnez-lui. Pour maman...

--Un jour, Marguerite, j'espre qu'il mritera mon pardon.
Maintenant, je ne puis oublier si vite le mal qu'il nous a fait en
partant. Je veux qu'il le comprenne, qu'il le mesure. C'est
ncessaire pour notre pass et pour son avenir. Mais ne pleure
pas. Je n'ai pas cess de l'aimer. Son retour me fait du bien...

Plus tard, bien plus tard, dans le silence de la nuit, M.
Roquevillard sortit de sa chambre et vint,  pas de loup, jusqu'
la porte de son fils. De la main, il cachait la flamme du
bougeoir. Un instant il couta le souffle lger et rgulier qu'il
entendait  peine. Un mince sourire claira sa figure nergique
que la douleur avait ravage:

"Il est l. C'est l'essentiel. Je le sauverai, et, avec lui, toute
la race... "



TROISIME PARTIE

I

LE COMPAGNON D'ARMES



Lorsque Marguerite Roquevillard entra, comme chaque jour, dans le
cabinet de son pre pour allumer la lampe et tirer les rideaux, et
surtout pour lui prendre une part de soucis, elle le trouva qui
suivait  la fentre la chute rapide du soir.

--C'est toi, dit-il. Il ne faisait plus assez clair pour
travailler.

Il s'excusait de sa rverie comme d'une faiblesse. Mais elle
savait la cause de cette proccupation qu'il n'avouait pas.

--Ces messieurs ne sont pas encore venus? demanda-t-elle.

--Je les attends d'un moment  l'autre. Ils ont d voir Maurice 
la prison cet aprs-midi.

--Qui plaidera? Sera-ce M. Hamel?

--Non. Matre Hamel est le btonnier de notre ordre. Maurice tait
inscrit au barreau, j'ai pri le btonnier de s'occuper de sa
dfense. C'est une tradition. Matre Hamel nous donnera l'appui
d'un demi-sicle d'honneur professionnel, mais il s'estime trop
g et trop spcialis dans les questions de droit civil pour
porter la parole. Il veut en charger matre Bastard qui, de tous
nos confrres, est le plus rput aux assises et qui exerce en
effet une grande influence sur le jury.

La jeune fille,  ce nom, fit un peu la moue.

--Je l'ai entendu, pre. Vous parlez mieux que lui.

Mais le vieil avocat se fcha presque:

--Je ne parle pas bien, petite. Je dis simplement ce que j'ai 
dire.

--Pourquoi ne le dfendez-vous pas, vous?

--C'est impossible, voyons. Ne le comprends-tu pas?

Elle vint  lui et, lui posant une main sur l'paule, elle appuya
la tte  sa poitrine. De l, elle murmura doucement:

--Lui avez-vous pardonn?

--Il ne me l'a pas demand.

--C'est qu'il souffre.

--Oui, peut-tre. Le sort le frappe cruellement. Lui, du moins,
l'avait provoqu.

--Souvenez-vous de maman.

Il se pencha pour embrasser le front de sa fille.

--Ne me demande pas d'tre faible, Marguerite. Je l'ai visit deux
fois  la prison. Je l'ai trouv mur dans son orgueil. Il ne m'a
tmoign aucun regret de sa conduite qui nous a caus tant de
maux. Je n'attends qu'un mot de lui pour lui pardonner, et nous
n'changeons que des propos insignifiants.

--Avec moi, il pleure sur notre mre. Avec vous, il n'ose pas.

--C'est  moi de l'attendre. Je l'attendrai.

Marguerite incline ne vit pas la douceur triste qui, rpandue sur
le visage vieilli, attnuait la fermet des paroles. Elle rpta:

--Il souffre. Il est malheureux.

--Et nous? dit M. Roquevillard.

Il souleva dlicatement la tte de la jeune fille, et changeant de
conversation,  son tour il interrogea:

--Qu'as-tu fait cet aprs-midi?

--J'ai promen le petit Julien. Puis j'ai crit longuement 
Hubert.

--Ah! moi aussi.

Hubert leur tait encore un sujet d'inquitude. La dernire lettre
venue du Soudan annonait que l'officier avait pris les fivres,
et qu'il tait malade, dans une case isole, sans mdecin. Il
plaisantait lui-mme sur cette malencontreuse fatigue sans
gravit, mais un certain accent dtach contrastant avec une
formule plus affectueuse d'adieu avait frapp et profondment
affect son pre et sa soeur. Ils se turent, le coeur serr.
Marguerite alluma une lampe pour chasser l'obscurit qui
emplissait la pice de mauvais prsages. Comme elle laissait
tomber les rideaux, on frappa  la porte.

--Ce sont eux, dit M. Roquevillard.

Et la jeune fille n'eut que le temps de disparatre par la porte
qui communiquait avec l'appartement. Dj l'avocat s'avanait pour
recevoir ses visiteurs. M. Hamel entra le premier, suivi de M.
Bastard.

Le btonnier jouissait, au barreau de Chambry, d'une estime
respectueuse, que son grand ge, sa science juridique et la
dignit de sa vie imposaient. C'tait un vieillard de soixante-
quinze ans, si maigre qu'il flottait presque dans la redingote
lime dont il assurait avec obstination qu'elle durerait autant
que lui. L'hiver, il ne prenait pas la peine de passer les manches
du pardessus d'une coupe suranne dans lequel il se drapait. Son
visage ras portait une couronne de cheveux blancs soulevs en
dsordre, et ses joues sans couleur paraissaient diaphanes. Sa
haute taille se votait comme ces peupliers trop grles que tord
le vent. Mais son caractre ne s'tait jamais courb. Rien ne
l'avait pu faire dvier de la ligne de conduite que ses fermes
convictions avaient de bonne heure choisie dans le sens de ses
traditions de famille. L'abord froid et distant, la voix brve, il
montrait autant de rigidit dans les principes que de fire
courtoisie dans les relations. Il manifestait sa grandeur dans les
circonstances ordinaires comme dans les importantes. La fortune et
l'adversit avaient trouv son me gale. Pourtant il avait connu
celle-ci principalement sur le tard et quand l'homme,  la fin de
sa journe, a droit au repos. Les mauvaises spculations d'un fils
l'avaient ruin. Il s'tait remis simplement au travail pour
gagner son pain quotidien. Rarement  la barre, il tait le
conseiller auquel on songe dans les affaires dlicates, dont on
n'attend rien que d'quitable et de droit. On ne le voyait gure
hors de son cabinet de consultation, petite pice obscure et
pauvre, o l'on venait lui soumettre spcialement des transactions
et des arbitrages comme  un juge souverain. S'il en sortait,
c'tait le soir, pour gagner l'glise d'un pas encore rapide,
l'air frileux et press, indiffrent au monde extrieur, coutant
la voix de Dieu dont il attendait l'appel avec une patience
rsigne.

Malgr leur grande diffrence d'ge, une de ces anciennes amitis
que la parit d'existence et la communaut de luttes fortifient au
point de les assimiler aux liens du sang, l'unissait  M.
Roquevillard dont il avait protg les dbuts professionnels et
qui, de son ct, l'avait soutenu dans l'effondrement de sa
situation matrielle, tenant tte aux cranciers, obtenant des
dlais, organisant au mieux les ventes et les paiements. Lorsque
le cadet fut frapp  son tour, l'an sortit de sa retraite. Mais
il sentait la glace des annes et son impuissance.

La renomme lui imposait Me Bastard comme second. Ce jeune homme -
-c'est ainsi que le vieillard l'appelait malgr ses quarante-cinq
ans-- ne laissait pas de l'inquiter par un certain cynisme dans
la conversation et le parti pris de considrer les procs au point
de vue spcial des honoraires. Mais  la barre, il tait
redoutable comme une arme; ironique et lyrique tour  tour,
railleur ou mouvant, modulant sa voix comme un tnor et ses
gestes comme un acteur, il se posait tout de suite en premier
rle, talait sa grande barbe, ses traits rguliers, sa calvitie
luisante comme des insignes d'autorit, s'agitait, se dmenait,
dominait toute la scne et finalement escamotait jurs, juges,
adversaires dans les plis de sa toge qu'il dployait comme un
tendard. Il fallait tenir compte de cette supriorit
incontestable aux assises, et Me Hamel, humble serviteur de la
vrit, qui dtestait tout appareil d'loquence et de dclamation,
avait impos silence  ses gots personnels pour mieux assurer
l'acquittement du fils de son ami.

Bien que M. Roquevillard l'et toujours tenu  distance, et
bouscult sans piti  l'audience ses habilets et ses sductions
par une tactique simple qui consistait  courir droit au but avec
la vitesse d'une charge de cavalerie, telle tait la force de
l'assistance confraternelle que M. Bastard avait accept avec
empressement de prendre la dfense de Maurice et s'y montrait dj
actif et rsolu.

Aprs un change de poignes de main, le btonnier rsuma la
situation en quelques mots:

--Vous savez, mon cher ami, que j'ai pri notre confrre Bastard
de nous venir en aide. Je suis trop vieux et je ne sais pas
mouvoir. Il plaidera: je l'assisterai. Nous avons tudi le
dossier ensemble et vu votre fils  la prison. Une difficult se
prsente.

--Laquelle? demanda le pre anxieux.

--Bastard vous l'expliquera mieux que moi.

Celui-ci agita sa belle tte avec importance. Assez avis pour
juger tout effet inutile dans ce cabinet, il se contenta d'un
expos clair et bref.

--Oui, j'ai tudi le dossier. Le fait matriel de l'abus de
confiance est dmontr par la dclaration du notaire et par le
procs-verbal du commissaire de police. Des preuves contre votre
fils, je n'en trouve pas, mais des prsomptions graves. Il avait
connaissance du dpt d'argent, il est demeur le dernier 
l'tude aprs s'tre fait remettre les clefs, il a pu dcouvrir le
secret du coffre-fort sur l'agenda du premier clerc o le chiffre
tait inscrit, il tait sans grandes ressources personnelles et il
voulait enlever la femme de son patron. Avec cela on chafaude un
rquisitoire. Ajoutez le dpart pour l'tranger, le silence, le
retour tardif. La dposition du nomm Philippeaux, surtout, est
pleine de fiel. Ce garon-l devait tre jaloux de son collgue
plus favoris. Je le souponne d'une passion malheureuse pour Mme
Frasne. C'tait une femme fatale. Un peu maigre, mais de beaux
yeux. Mon type n'est pas celui-l.

D'une qualit d'me infrieure, il ne sentit pas que cette
rflexion tait dplace et que la prsence du pre de l'accus
l'obligeait  plus de rserve. Il reprit aprs une pause:

--Il ne suffit pas de protester de son innocence. Le vol tant
admis, le jury cherchera un coupable. Il faut le lui dsigner.
L'offensive, je l'ai souvent remarqu, est d'un rsultat plus sr
que la dfensive. Elle dtourne l'attention pour la concentrer
ailleurs. Je la pratique toujours avec succs. Or, en l'espce, le
vrai coupable est tout dsign.

Il s'empara du code sur la table et le feuilleta. Ses deux
interlocuteurs l'coutaient sans l'interrompre:

--Notez que Mme Frasne ne court aucun risque.
Elle est couverte par l'article 380: _Les soustractions commises
par des maris au prjudice de leurs femmes, par des femmes au
prjudice de leurs maris... ne peuvent donner lieu qu' des
rparations civiles_.

--Nous le savons, observa Me Hamel.

--En famille, on ne se vole pas. Ce n'est donc pas dnoncer Mme
Frasne  la vindicte publique que la dsigner. Mais il y a mieux
encore. Mon instinct ne me trompe gure. J'ai mis la main sur le
contrat de mariage des poux Frasne. Je pensais bien y dcouvrir
quelque chose. Par l'entremise d'un avou de Grenoble, je m'en
suis procur une expdition. Et j'y ai trouv la preuve que Mme
Frasne, en prenant cent mille francs dans le coffre-fort de son
mari, a pu croire qu'elle se remboursait elle-mme.

--Je ne comprends pas, dit cette fois M. Roquevillard.

--Vous allez comprendre. C'est d'une clart aveuglante. Son mari,
par ce contrat, lui constitue une donation de cent mille francs.

--En cas de survie?

--Non, immdiate. Mais naturellement, elle tait rvocable en cas
de divorce, et l'poux en conservait l'administration. Le rgime
est la sparation de biens. Nanmoins, Mme Frasne, ignorante de la
loi, aura suppos qu'elle tait propritaire de cette somme et
qu'en abandonnant le domicile conjugal elle avait le droit de
l'emporter. C'est un raisonnement absurde. Mais par l mme, c'est
un raisonnement de femme. Ainsi je m'explique pourquoi, d'un dpt
de cent vingt mille francs runis sous la mme enveloppe, le
voleur a pris soin de ne retirer que cent mille. Ce n'est pas un
vol, c'est un remboursement. Mme Frasne a cru exercer un droit.

--Oui, conclut M. Roquevillard intress par une argumentation
aussi solide, le contrat explique tout.

--Et c'est l'acquittement certain, incontestable, affirma M.
Bastard en s'animant et commenant  agiter ses grands bras. Quel
jury rsisterait  une pareille dmonstration? Aux assises, j'ai
bien rarement autant d'atouts dans mon jeu. --Vous ne dfendez pas
toujours des innocents, insinua le btonnier.

--Innocents ou coupables, c'est la preuve qui importe. Ici, nous
la tenons.

Le pre de l'accus, qui voulait une rhabilitation complte, prit
alors la parole:

--La dcouverte du contrat est en effet un lment trs favorable
 la dfense. Votre loquence, Bastard, en tirera le meilleur
usage, et nous pouvons escompter le succs final. Mais il y a un
point que je vous prie instamment, de traiter dans votre
plaidoirie. Maurice n'est pas parti sans ressources avec Mme
Frasne. Il emportait plus de cinq mille francs emprunts pour la
plus grande part  ses deux soeurs,  son grand-oncle tienne et 
sa tante Mme Camille Roquevillard, qui en tmoigneront au besoin.
Dans la ville d'Orta o il s'tait retir, il a reu un chque de
huit mille francs dlivr par la Socit de Crdit, agence de
Chambry, qui en reprsente le talon. Ces explications sont
indispensables  un double point de vue. D'abord elles rpondent
d'avance  une accusation nouvelle que la partie civile,
abandonnant l'article 408 sur l'abus de confiance, pourrait tirer
de l'article 380 _in fine_. Le vol entre poux ne tombe pas sous
le coup de la loi, c'est entendu; mais le code pnal ajoute: _
l'gard de tous autres individus qui auraient recel ou appliqu 
leur profit tout ou partie des objets vols, ils seront punis
comme coupables de vol_. Il faut qu'il ne subsiste  ce sujet
aucune quivoque. Et cet article n'existerait-il point que je
tiens encore essentiellement  prserver l'honneur de mon fils de
toute promiscuit d'existence dont il n'aurait point sold les
frais.

--Trs bien, approuva M. Hamel.

--Trs bien, rpta M. Bastard d'un ton indiffrent.

Et M. Roquevillard, dont le visage que la lutte passionnait se
rassrnait avec l'esprance de sortir de l'preuve, conclut en
deux mots:

--Maintenant, nous sommes arms et la victoire est sre.

Le btonnier leva sur lui ses yeux tristes, d'un bleu pass,
dcolor par l'ge:

--Mon ami, vous avez donc oubli la difficult dont je vous ai
parl au dbut de notre entretien?

Ce fut le retour de l'angoisse.

--Quelle difficult?

M. Bastard reprit aussitt la premire place qu'il ne cdait pas
volontiers:

--Voil. Notre beau plan, dont la russite ne fait pour moi aucun
doute, choue par l'obstination de votre fils.

--De mon fils?

--Parfaitement. Nous venons de lui exposer,  la prison, comment
nous entendions le sauver. Savez-vous ce qu'il nous a rpondu?

--Ah! je crains de le deviner.

--Qu'il s'opposait formellement  ce que le nom de Mme Frasne ft
prononc par son dfenseur et que, s'il l'tait, il s'accuserait
aussitt lui-mme.

--Je le redoutais, murmura M. Roquevillard  mi-voix.

--En vain lui ai-je reprsent que cette chevalerie tait
ridicule, qu'il ne dnonait personne puisque Mme Frasne n'tait
passible d'aucunes poursuites et que l'acte de sa matresse
s'expliquait mme par son inexprience des affaires et la fausse
interprtation qu'elle avait pu donner  son contrat de mariage.
Tout a t inutile. Je me suis heurt  une obstination
invincible.

--Vous a-t-il fourni des raisons?

--Une seule: l'honneur.

--C'en est une.

--Non, ce n'est qu'un sentiment. En justice, nous n'avons pas 
nous placer au point de vue de l'honneur, mais  celui de la loi.

Le btonnier, qui n'approuvait pas cette thorie, prsenta la
question sous une autre forme.

--C'est l'honneur de Mme Frasne surtout qu'il envisage. Pour
prserver le sien, il doit tablir qu'il n'a ni drob une somme
d'argent, ni profit du dtournement d'autrui. Il prouve le
premier point en arguant du contrat de Mme Frasne, et le second
avec le tmoignage crit de la Banque internationale de Milan o
les fonds de Mme Frasne taient dposs. Mais il se refuse
catgoriquement  cette dmonstration.

--Vous le lui avez dit, vous?

--Je le lui ai dit, et qu'il s'exposait gravement en se prsentant
dsarm aux jurs.

--Que vous a-t-il rpondu?

--Que jamais il ne laisserait accuser Mme Frasne de quoi que ce
ft, et qu'il interdisait  son dfenseur de prononcer jusqu'au
nom de celle-ci. Nous l'avons trouv inbranlable. "Mais enfin,
comment voulez-vous qu'on vous dfende? lui a object Me Bastard.
--Comment peut-on me croire coupable? a-t-il firement rpondu.
Qu'on regarde d'o je viens et qui je suis: cela doit suffire."

--Quel enfant! reprit M. Bastard qui lissait avec contentement sa
belle barbe. Sans doute l'honorabilit de la famille est un
puissant argument dont je comptais aux assises tirer bon parti.
Mais c'est un argument en quelque sorte accessoire. Il ne touche
pas au fond du dbat. On ne plaide pas avec les parents. Pourquoi
pas avec les morts?

--Ils tmoignent pour nous, rpondit M. Hamel non sans quelque
solennit.

--Il y a un coupable, ne l'oublions pas. Bon gr, mal gr, le jury
le cherchera. Si ce n'est pas l'amant, c'est la matresse. Si ce
n'est pas la matresse, c'est l'amant. Nous avons la preuve que
c'est elle et nous refuserions de la donner? C'est insens. J'ai
prvenu votre fils, mon cher confrre, que je ne pouvais accepter
de le dfendre dans ces conditions et je viens vous le rpter.
Vous savez avec quelle ardeur je m'en tais charg et que j'y
apportais tous mes soins. Paralys, que puis-je faire? Vous me
voyez profondment affect de cette dcision, mais il m'est
impossible de me prsenter  la barre ainsi ligot.

Le malheureux pre de l'accus lui tendit la main:

--C'est un concours prcieux que je perds, et c'est peut-tre le
salut. Mais la dfense ne doit pas tre entrave.

Malgr leur manque de sympathie rciproque, les deux avocats
taient pareillement mus. On ne partage pas impunment la mme
vie professionnelle, les mmes combats, les mmes proccupations
d'esprit.

--Voyez-le, vous, dit encore M. Bastard en se levant. Peut tre
obtiendrez-vous ce que nous n'avons pas obtenu.

--Non, je ne le pense pas.

--Si vous parveniez  le dcider, je demeure  votre disposition.
Et vous pourrez compter sur mon plus bel effort. Il est prs de
six heures, excusez-moi. J'ai un rendez-vous d'affaires.

M. Roquevillard le reconduisit jusqu' la porte et sur le seuil,
il le remercia:

--Nous avons t quelquefois diviss, mon confrre. Je n'oublierai
jamais que, dans la circonstance la plus grave de ma vie, il n'a
pas dpendu de vous de me consacrer votre dvouement et votre
talent.

--Mais non, mais non, rpliqua le grand avocat d'assises que sa
propre bienfaisance tonnait, je pensais mieux aboutir. C'tait
une belle cause. Dcidez votre fils. Je reviendrai.

Lorsqu'il rentra dans son cabinet, M. Roquevillard trouva M. Hamel
qui s'tait approch du feu et qui tisonnait par distraction. Il
s'assit en face de lui, et tous deux restrent longtemps 
rflchir sans parler.

--Ma voix n'a jamais port bien loin, dit enfin le btonnier
poursuivant ses dductions intrieures, et l'ge l'a casse. Je
n'ai jamais su que dmontrer et non pas mouvoir. Cependant je
serai l, je prononcerai quelques mots sur la famille de
l'inculp, sur l'inculp lui-mme. Mais il faut un autre porte-
parole. Je ne puis que vous assister, mon ami.

Il ne livrait pas son opinion sur l'attitude de Maurice, et peut-
tre ne se l'expliquait-il pas. Il gardait cette dfiance de la
femme, confinant au ddain, qui se rencontre souvent  la fin
d'une vie austre et discipline. L'honneur d'une Mme Frasne ne
lui paraissait point mriter tant d'gards. On citait de lui ce
trait excessif: ayant salu un jour une dame de mauvaise
rputation qui en avait tir vanit, car il rpandait autour de
lui le respect, il le sut, et ds lors cessa de reconnatre
personne dans les rues de la ville.

--Le jury, se demanda tout haut M. Roquevillard qui comprenait
mieux son enfant, devinera-t-il la gnrosit de ce silence? C'est
peu probable.

--C'est impossible, affirma nettement M. Hamel. Votre fils se perd
quand il n'y a pas lieu de sauver cette personne. Mais n'avons-
nous pas le droit de le dfendre malgr lui?

--Et comment?

--Aux assises, la dfense est obligatoire, vous le savez comme
moi.  dfaut d'un avocat choisi par l'accus, le prsident lui en
dsigne un d'office. Si Me Bastard est dsign d'office --et il
suffit que, btonnier, je l'indique au prsident-- il recouvre la
libert intgrale de plaider au risque d'tre dsavou par son
client.

--Mais ce dsaveu influencera dfavorablement le jury.

--Je ne vois pas d'autre moyen.  moins que...

Et le grand vieillard se tut. Les interrogations multiplies de M.
Roquevillard ne russirent pas  le tirer de son mutisme.

--La partie est perdue, finit par murmurer ce dernier.

Alors M. Hamel se leva:

--Vous croyez en Dieu, comme moi, mon ami. Invoquez-le, il vous
inspirera. Votre fils est innocent; il doit tre acquitt. Sa
vritable faute ne relve pas de la justice des hommes. Elle
n'atteint que lui-mme et malheureusement sa famille.

Comme il se disposait  partir, dj tourn vers la porte, il
revint en arrire, et tout  coup tendit les bras  son confrre.
Ce geste exceptionnel dcouvrait le fond de tendresse qui se
dissimulait sous cette nergie tendue depuis un si grand nombre
d'annes. Il tait surprenant et doux comme une expression de
fracheur et de puret sur le visage d'une femme ge, ou comme
ces fleurs qui persistent  crotre jusque sous la neige. Les deux
hommes s'treignirent avec motion.

--Vous ne nous abandonnerez pas, vous, dit M. Roquevillard, merci.

--Je me souviens, rpliqua le vieillard.

Et ramenant sur les paules son pardessus dont flottaient les
manches vides, il s'loigna d'un pas press dans le corridor o
son hte avait peine  le suivre pour l'accompagner jusqu' la
porte.

Demeur seul, M. Roquevillard s'assit  la table de travail o
tant de difficults matrielles et morales avaient t rsolues
et, la tte dans les mains, il chercha comment il sauverait son
fils qui, en se perdant, perdait sa race entire. Moins absolu,
plus indulgent et plus apte  comprendre la vie et les hommes que
M. Hamel enferm dans ses convictions intransigeantes comme dans
une tour, il reconnaissait, dans la rsolution de l'accus, cette
tnacit et cette revendication des responsabilits qui, de
gnration en gnration, avaient cr et maintenu la force des
Roquevillard. Mais cette force, celui-ci employait les mmes dons
 la dtruire. Pour difier son bonheur individuel il avait
compromis tout le pass et tout l'avenir des siens dont il
montrait pourtant les signes distinctifs jusque dans sa faute. Et
le trouvant exempt de lchet et de bassesse, son pre songeait
que si le jeune homme reprenait un jour sa place au foyer et dans
la socit, il ne laisserait pas amollir la tradition et
utiliserait pour leur but normal les facults dont il avait fauss
l'emploi.  tout prix, il fallait le reprendre intact  cette
passion qu'il refusait de renier.

" moins que...", reprit M. Roquevillard, que cette parole
mystrieuse du btonnier avait frapp. Que signifiait cette
restriction?

Il releva son front pench et, s'adossant au fauteuil, il regarda
en face de lui. Ses yeux s'arrtrent sur le plan de la Vigie
accroch  la muraille qui, hors du cercle de lumire projet par
la lampe, se distinguait mal dans l'ombre. Il voqua le domaine
comme un anctre, comme un conseiller, et en mme temps les cruels
syllogismes de Me Bastard lui revenaient en mmoire:

"Il y a eu vol. Donc il y a un coupable. Lequel? Si ce n'est pas
lui, c'est elle. Il ne veut pas que ce soit elle. Donc c'est
lui... Que rpondre  cette simplicit de raisonnement approprie
aux cerveaux rustiques des jurs?"

Et tout  coup, tandis qu'il fixait les traits confus de la carte,
il crut voir surgir une ide comme un clair dans la nuit:

"Si l'on supprimait le vol, il n'y aurait plus de coupable. Le
jury serait forc d'acquitter. Comment supprimer le vol?"

Et la Vigie lui parla.

Quelques instants plus tard, Marguerite frappa discrtement  la
porte.

--Entre, dit-il, je suis seul.

--Eh bien! pre, qu'avez-vous dcid?

Il lui expliqua le nouveau danger de condamnation o les mettait
l'obstination de Maurice et conclut:

--Me Bastard nous abandonne. Il refuse de plaider.

--Alors, demanda-t-elle toute apeure, qui le dfendra? Et comment
le dfendre?

--Ne t'inquite pas encore, petite. J'ai peut-tre un moyen.

--Lequel?

--Plus tard je te l'apprendrai. Laisse-moi y rflchir. Il
exigerait un grand sacrifice.

--Faites-le vite, pre.

Les yeux de la jeune fille brillaient d'une telle flamme que toute
l'me pure et gnreuse s'y refltait.

--Chre fille, murmura-t-il avec orgueil.

Elle lui sourit, d'un sourire fragile comme en ont ceux qui vivent
depuis longtemps dans le malheur.

--Pre, dit-elle, j'avais toujours pens que ce serait vous qui le
dfendriez.



II

LE CONSEIL DE FAMILLE


--Suis-je de trop? demanda Marguerite.

Sur le seuil du cabinet de travail elle s'tait arrte en
dcouvrant une nombreuse compagnie.

--J'allais te chercher, dit son pre. Ta place est avec nous.

Un grand vieillard sec et boutonn, qui s'appuyait  la chemine
o flambait un feu clair, jeta du haut de sa tte.

--De mon temps, on ne tenait pas conseil avec des femmes.

--Ce n'est pourtant pas une femme qui a compromis la maison,
riposta vivement, du fond d'un fauteuil, une dame un peu forte,
dj mre et vtue de noir.

Mais ce n'tait l qu'une discussion de principes, car tous deux
firent trve pour accueillir la jeune fille avec bonne grce. Elle
salua tour  tour son grand-oncle, tienne Roquevillard, qui, plus
g encore que Me Hamel, portait ses quatre-vingts ans sans plier
sous leur poids, sa tante par alliance, Mme Camille Roquevillard,
puis son cousin Lon, fils de celle-ci, industriel  Pontcharra,
en Dauphin, enfin Charles Marcellaz, arriv le matin de Lyon.

Au dehors un ciel lourd, charg de neige, semblait descendre sur
le Chteau, comme pour l'craser. Dj il atteignait le donjon.
Les arbres dpouills lui tendaient leurs branches suppliantes.
Seul, le lierre de la Tour des Archives gardait sa teinte
d'ternel printemps. Malgr ses quatre fentres, la pice se
ressentait de la morosit du jour. Des bibliothques, des
portraits, du paysage d'Hugard, tombait une impression de
tristesse. Les derniers volumes de jurisprudence, empils sur un
guridon, n'taient pas relis comme ceux des annes prcdentes.
La grande table couverte de dossiers dont l'un tait ouvert,
talant ses pices de procdure et ses actes civils, tmoignait de
la continuit d'un travail que les plus graves soucis n'avaient
pas suspendu, tandis qu'une gerbe frache de chrysanthmes, place
devant une photographie de Mme Valentine Roquevillard, rvlait le
soin journalier d'une main de femme.

L'avocat pria ses htes de s'asseoir. La tte incline, il parut
rflchir. Il avait beaucoup vieilli en un an. La couronne de ses
cheveux et sa moustache courte aux poils durs grisonnaient. Deux
plis s'taient creuss autour de la bouche, et le cou amaigri
laissait voir, par devant, une large rigole. La chair moins ferme
des joues et leur teint plomb compltaient cet ensemble de signes
de dcadence que Marguerite ne pouvait constater sans un serrement
de coeur. Quelle diffrence entre l'homme absorb par sa
mditation, assis l devant cette table, et celui qui, debout au
sommet du coteau, aux vendanges de l'anne prcdente, profilait
sur le ciel sa silhouette robuste et joyeuse!

Quand il se redressa, de ce seul geste il se fit reconnatre. Du
fond de l'arcade sourcilire ses yeux lanaient ce regard
imprieux, difficile  supporter, qui se fixait sur les visages
avec une prcision gnante. Avant d'avoir parl, il affirmait par
sa seule attitude qu'il tait le chef et que les preuves ne
viendraient pas facilement  bout de sa force de rsistance.

--Je vous ai convoqus, dit-il, parce que la famille court un
danger. Or, nous portons le mme nom, sauf Charles Marcellaz, qui
a le rang d'un fils puisqu'il reprsente ma fille Germaine.
Flicie et Hubert sont trop loin pour tre consults. Mais leur
vie atteste une telle abngation qu'ils n'ont pas besoin de
l'tre. Je sais leur dsintressement.

--Vous avez de bonnes nouvelles du capitaine? interrogea Mme
Camille Roquevillard que l'uniforme de son neveu avait toujours
impressionne favorablement et qui tait incapable de penser  plu
d'une personne  la fois.

Ce fut Marguerite qui rpondit:

--Pas depuis quelque temps, et les dernires n'taient pas trs
bonnes. Il avait pris les fivres.

--Les assises, reprit M. Roquevillard, s'ouvrent le 6 dcembre,
dans trois semaines. Maurice comparatra au dbut de la session.

--C'est une simple formalit, dit Lon qui, fier de diriger 
vingt-huit ans une usine assez considrable, affectait un
caractre pratique et positif et ramenait toutes choses  leur
rsultat. L'acquittement est certain.

D'un _non_ catgorique l'avocat lui ferma la bouche. Sa fille en
frissonna. Les hommes se regardrent, surpris, inquiet:

--Comment, non?

--Puisqu'il n'est pas coupable.

--Puisque c'est Mme Frasne.

Charles Marcellaz avait parl le dernier, dsignant l'ennemie.

--La misrable! ajouta la veuve en 1evant les yeux au plafond et
en dplorant intrieurement que ce nom ft prononc devant
Marguerite. Elle divisait simplement les femmes on deux
catgories: les honntes et les publiques, mais elle ne cherchait
point l'origine des petits enfants qu'elle secouait. Au rebours de
tant d'intellectuelles et d'mancipes d'aujourd'hui, son horizon
tait born, non point sa charit ni son dvouement.

--L'acquittement n'est pas certain, reprit le chef de famille, 
cause des conditions que mon fils impose  la dfense. Je l'ai vu
plusieurs fois dans sa prison. Maurice est inbranlable. Il ne
consent  tre dfendu que si le nom de Mme Frasne n'est pas
prononc par son dfenseur.

D'un commun accord, l'industriel et l'avou se rvoltrent:

--C'est impossible. Il est fou.

--C'est une trahison.

--Il ne faut pas l'couter.

--Tant pis: abandonnez-le.

Au cousin Lon revenait ce conseil de lchet. L'avocat le toisa
d'un regard o la colre et le mpris se changrent bientt en
douleur. La famille se dsagrgeait, puisque l'un de ses membres
rpudiait toute solidarit. Mais dans le silence qui suivit,
l'anctre pronona doucement:

--Moi, j'estime que Maurice a raison.

M. Roquevillard, sur cette rflexion inattendue, continua son
expos:

--Cette gnrosit pourrait tre comprise d'un jury de bourgeois.
Elle ne le sera pas d'un jury de simples paysans. Ceux-ci, du
dbat, ne retiendront qu'un point: la disparition d'une somme de
cent mille francs dont le chiffre mme les blouira. Ils sont plus
sensibles aux attentats contre la proprit qu' ceux contre les
personnes. Cette somme, raisonneront-ils, n'a pu tre drobe que
par lui ou par elle. Si c'tait elle, il nous le dirait et nous
l'acquitterions. Dans le doute, nous l'acquitterions encore. Il
n'ose pas l'accuser; donc, c'est lui. Car ils n'ont pas notre
conception de l'honneur.

--L'honneur, l'honneur! rpta deux fois Lon que le ddain trop
vident de l'avocat avait irrit. Il s'agit avant tout d'viter
une condamnation qui serait dshonorante. Je n'admets que cet
honneur-l, moi, celui du code.

Le plus vieux des Roquevillard,  son tour, dvisagea le jeune
homme avec insolence.

--Je vous plains, murmura-t-il d'une voix qui, par manque de
dents, tait sifflante.

Sans dfrence pour l'ge, l'industriel rclama:

--Pourquoi?

--Mais parce que vous ne comprenez plus rien  certains mots.

--Justement, des mots, de grands mots quand c'est vous qui les
employez.

Conciliant, Charles Marcellaz donna cette explication juridique:

--Mme Frasne est coupable. Or, sa culpabilit ne tombe pas sous le
coup de la loi. Le vol commis par une femme au prjudice de son
mari ne comporte aucune sanction. En la dnonant Maurice ne lui
fait courir aucun risque et il dpose conformment  la vrit.

Mais l'oncle tienne, dont la lointaine jeunesse avait t
orageuse, pronona en dernier ressort:

--On ne dnonce sous aucun prtexte une femme dont on a t
l'amant. Je reconnais ton fils, Franois.

La veuve qui, depuis le commencement de la runion, blmait tout
bas le sien, lequel tenait d'elle son intelligence terre  terre
sans y joindre la bont, voulut tout haut le soutenir contre ce
vieillard qui prchait une trange morale:

--Vous voulez qu'on respecte ces cratures? Le chef de famille
apaisa d'un geste l'inutile querelle.

--Laissez-moi achever. Quand le moment sera venu, je vous
demanderai d'intervenir. Maurice s'oppose  toute dnonciation de
Mme Frasne.
Il ne s'agit pas de savoir s'il a tort ou raison, puisqu'il est
dcid, et que nous n'y pouvons rien. Si la dfense passait outre,
il s'accuserait lui-mme plutt que de l'approuver, et prfrerait
se charger du crime. Dans ces conditions, que se passera-t-il? La
question est l, non ailleurs. Le jury, forc d'accepter le fait
matriel du vol qui ne saurait tre ni, impressionn par une
perte d'argent aussi considrable, cherchera, je le prvois, un
coupable. Dsarm vis--vis de Mme Frasne, il se retournera contre
mon fils. Qu'il lui accorde ou non les circonstances attnuantes,
c'est la fltrissure.

--Ah! pre, laissa chapper Marguerite.

--Le danger est trs grand. Le mesurez-vous? Or, j'ai pens qu'il
y avait peut-tre un moyen de le conjurer.

La jeune fille, que son pre n'avait pas renseigne sur ses
projets avant la runion de famille, se reprit  l'espoir:

--Cote que cote, pre, il faut l'employer.

--Voici. Aux assises, dans les affaires d'abus de confiance, j'ai
toujours constat que la restitution emportait l'acquittement. Le
jury est surtout sensible  la perte d'argent. Supprimez-la, il ne
tient plus gure  frapper un coupable. Pas de prjudice, pas de
sanction: pas de victime, pas de condamn: c'est une association
d'ides qui lui est habituelle.

Le gendre de M. Roquevillard tira la conclusion:

--Vous voudriez restituer  M. Frasne l'argent que sa femme a
emport?

--C'est cela.

--Cent mille francs! s'cria Lon, c'est un chiffre.

Et Charles Marcellaz de protester aussitt:

--Mais c'est avouer la faute de Maurice. Il paie, donc il est
coupable.

--Non pas. La caution qui paie  la place du dbiteur principal
n'est pas pour autant ce dbiteur. Par la bouche de son avocat,
Maurice expliquera aux jurs que, s'il ne veut pas accuser, il
entend demeurer hors de tous soupons. M. Frasne rembours, il n'y
a plus de vol. Laisser M. Frasne  dcouvert c'est, je le crains,
livrer mon fils.

--Bien, Franois, approuva l'oncle tienne qui agita sa tte de
grand oiseau dplum.

Cette marque d'estime dcida la veuve  une dmonstration amicale.

--Je ne comprends pas bien, dit-elle, toutes ces manigances. Mais
bonne renomme vaut mieux que ceinture dore, et je suis de coeur
avec vous, Franois.

Son fils qui l'coutait ne se rassura qu'au mot de _coeur_ qui
n'engageait  rien. Il changea avec l'avou un regard qui
signifiait: "Ces vieilles gens traitent de haut la fortune quand
c'est elle seule qui donne la considration et permet le
dveloppement des familles." Se sentant appuy, Marcellaz
interrogea avec douceur:

--Payer cent mille francs, le pouvez-vous, mon pre?

--C'est une autre question, rpondit un peu schement M.
Roquevillard qui commenait  s'nerver, je l'aborderai tout 
l'heure. D'abord les principes, ensuite les moyens d'application.

Mais lui-mme, dj dcid, renversa l'ordre en ajoutant:

--S'il le faut, je vendrai la Vigie.

C'tait le plus grand sacrifice. Marguerite en comprit l'hrosme
et devint toute ple. Partag entre le respect et l'intrt, entre
l'admiration et l'indignation, Charles hsita, chercha une issue 
ce flot de sentiments contraires et, sur un coup d'oeil ironique
de son cousin Lon, il argumenta:

--Vendre la Vigie! Vous n'en avez pas le temps avant le 6
dcembre. Ou bien vous vendrez  vil prix. La Vigie vaut cent
soixante mille francs au bas mot, sans les bois que vous avez
achets, il y a quatre ans, sur la commune de Saint-Cassin.

Ces objections, l'avocat se les tait dj poses lui-mme sans
nul doute, car elles le trouvaient prpar:

--C'est possible, dit-il simplement. Reste l'emprunt hypothcaire.

--Oui, au cinq ou au quatre et demi. Au cinq, probablement, 
cause de la ncessit immdiate que les hommes d'affaires ne
manqueront pas d'exploiter, quand la terre ne rend que le trois 
peine et qu'il suffit d'une gele ou d'une grle pour anantir une
rcolte. Vous avez trop d'exprience, mon pre, pour ignorer que
l'emprunt hypothcaire est pour le sol une maladie incurable,
mortelle. Dj la proprit immobilire constitue aujourd'hui un
danger pour qui ne vit pas sur la
terre, ou n'a pas de bonnes rentes moyennant quoi il peut faire
face aux intempries,  la concurrence. Ce serait compromettre
irrmdiablement l'avenir. Et la Vigie, c'est le patrimoine de
famille, le patrimoine sacr auquel on ne touche pas.

M. Roquevillard l'avait laiss parler. Impatient, il haussa le
ton:

--Personne n'a plus que moi aim et compris la terre, cout ses
conseils, auscult son mal dans la crise qu'elle traverse, Et
c'est  moi qu'on reproche de l'oublier. Mais apprenez donc, si
vous ne le savez pas, qu'il y a dans le plan des choses humaines
un ordre divin qu'il faut respecter. Au-dessus de l'hritage
matriel, je place, moi, l'hritage moral. Ce n'est pas le
patrimoine qui
fait la famille. C'est la suite des gnrations qui cre et
maintient le patrimoine. La famille dpossde peut reconstituer
le domaine. Quand elle a perdu ses traditions, sa foi, sa
solidarit, son honneur, quand elle se rduit  une assembl
d'individus agits d'intrts contraires et prfrant leur destin
propre  sa prosprit, elle est un corps vid de son me, un
cadavre qui sent la mort, et les plus belles proprits ne lui
rendront pas la vie. Une terre se rachte, la vertu d'une race ne
se rachte pas. Et c'est pourquoi la perte de la Vigie m'affecte
moins que le risque de mon fils et de mon nom. Mais parce que la
Vigie est demeure de sicle en sicle le lot des Roquevillard, je
n'ai pas voulu interrompre une si longue continuit de
transmission sans vous avertir, sans vous consulter. Je vous ai
fait connatre mon avis le premier: j'ai eu tort. Donnez-moi le
vtre  tour de rle avec sincrit. Je ne dis pas que j'en
tiendrai compte, s'il s'oppose au mien. Je suis le chef
responsable. Mais une dtermination qui brise d'un seul coup le
travail de tant de gnrations est si grave qu'il me serait doux
d'tre approuv par un conseil de famille.

Le silence qui suivit ces paroles lui montra que son entourage
avait saisi l'importance de la dcision  prendre. Il regarda sur
la muraille le plan du domaine qui s'y trouvait suspendu et qui
indiquait les adjonctions successives avec la date des contrats.
Si souvent, en prparant ses plaidoiries, il avait contempl, non
point pour y lire des tracs et des chiffres, mais pour se
reprsenter des bois, des champs, des vignes, et les labours et
les vendanges. Un morceau de la terre, les travaux agricoles, le
mouvement des saisons tenaient dans ce cadre troit dont les
quelques traits noirs n'taient pas inutiles  son imagination.

Ses yeux s'en cartrent et par les fentres distingurent, sous
le ciel bas, le chteau des vieux ducs difi lentement  toutes
les poques de l'histoire, dmantel  demi, imposant dans ses
restes, et gardien du pass. Mieux que tous les documents et
toutes les archives, mieux que les manuels et les chronologies, il
imposait le souvenir, par cela seul qu'il demeurait debout, comme
un tmoin de chair.  lui seul, il voquait l'ancienne Sa voie et
le temps des aeux et les rudes guerres, tandis que les ogives de
la Sainte-Chapelle symbolisaient de pieux lans de coeur. Que
resterait-il des morts, de leurs actions, de leurs sentiments,
sans les signes matriels o ils se ralisrent et qui les
rappellent? La Vigie dfriche, conquise, agrandie, restaure,
n'tait-elle pour rien dans le destin des Roquevillard? et quand
elle serait abandonne, ne manquerait-il pas  la race sont point
d'appui, le sens visible de sa continuit? Dans les familles
terriennes, les gnrations se passaient la bche comme les
coureurs antiques se passaient le flambeau. Et voici que le
dernier chef la laissait tomber.

Mais l'avocat dtourna la tte, repoussant toute hsitation. Le
patrimoine n'tait pas plus la famille que la prire n'tait
l'glise, ni le courage un donjon. Loin du sol natal, au Soudan,
en Chine, Hubert et Flicie transportaient l'nergie vitale que
leur avait donne la tradition. Rendu  son existence normale,
Maurice rachterait par le travail sa faute. Et pour Marguerite,
la flamme du dvouement la brlait.

Il s'adressa  sa fille, comme  la plus jeune de l'assemble et
pour entendre l'cho de sa pense.

--Toi, dit-il, parle la premire.

--Moi, pre? Tout ce que vous ferez sera bien fait. Sauvez
Maurice, je vous en prie. Si vous pensez que la vente de la Vigie
soit ncessaire, n'hsitez pas  la vendre. Nous n'avons pas
besoin de fortune. Dans tous les cas, prenez ma part. Ne vous
inquitez pas de moi. Pour vivre il me faut peu de chose et je me
tirerai d'affaire.

--Je savais, approuva M. Roquevillard.

Doucement, il caressa la main de Marguerite tandis qu'il
interpellait son neveu:

-- toi, Lon.

Et se mfiant de lui, il ajouta:

--Souviens-toi de ton pre.

Le jeune homme prit l'air important des arrivistes qui ont russi
et qui, nanmoins, sont prts  donner pour rien la recette du
succs. Il allait enseigner ces vieillards ignorants de la vie
moderne que de nouvelles conditions font rapide, goste et
raliste:

--Mon oncle commena-t-il, vous tes de ces hommes d'autrefois qui
cherchaient partout des croisades et se battaient contre les
moulins  vent. Votre ruine est inutile. Voyez les choses d'une
faon plus positive.  cette heure, Maurice pratique contre vous
le chantage de l'honneur. L'honneur de Mme Frasne ne vaut pas cent
mille francs. Mon gentil cousin fait le bravache dans sa prison.
Quand viendra l'audience, il filera plus doux. Je ne suis pas
avocat, mais j'ai lu souvent dans les journaux, comme tout le
monde, les comptes rendus des crimes passionnels. Toujours les
accuss, et les plus orgueilleux, dnoncent ou chargent leurs
complices ou leurs victimes au dernier moment pour s'innocenter
eux-mmes. La crainte du verdict est le commencement de la
sagesse. Maurice est un garon intelligent plein d'avenir: il
comprendra. Si, par hasard, il ne comprenait pas, eh bien! tant
pis pour lui, aprs tout. C'est triste  dire devant vous, mon
oncle, et je vous en exprime mes regrets; mais il l'aura voulu, et
je sais que vous aimez la franchise. Son risque lui est personnel.
La solidarit de la famille n'entrane plus la dchance de tous
par la faute d'un seul. C'tait l une de ces thories absurdes
que notre temps a dfinitivement relgues dans le pass. Chacun
pour soi, c'est la nouvelle devise. Nul n'est tenu des dettes
d'autrui, quand ce serait

son pre, son frre ou son fils. L'argent que je gagne est  moi:
de mme mes bonnes et mauvaises actions. On a dj bien assez de
peine  organiser son propre bonheur, sans lui imposer le poids
effroyable de vingt gnrations. Avancez  Maurice sa part, si
vous y tenez, mais rservez celle de ses frres et soeurs, et le
pain de vos vieux jours. Quant  la Vigie, vendez-la en effet, si
vous en trouvez un bon prix, non pour acheter la compassion des
jurs, mais parce que la terre, aujourd'hui, n'est plus bonne
qu'au paysan qui la ronge comme un rat. L'industrie, les machines,
c'est l'avenir, comme la socit c'est l'individu.

L'anctre, sur cette harangue, laissa chapper un petit rire aigu
et marmonna:

--Il parle bien. Un peu long, mais il parle bien.

La veuve, elle, s'agitait, joignait les mains pour invoquer le
Seigneur.

--Tu as fini? demanda M. Roquevillard, non sans quelque
impertinence.

--J'ai fini.

--Si j'ai bien compris, tu jetterais volontiers Maurice pardessus
bord.

--Pardon, mon oncle: il s'y jette lui-mme. Ce n'est pas la mme
chose. S'il tait raisonnable, il sortirait aisment sain et sauf
des griffes de la justice. Mais il ne veut pas tre raisonnable.
Je suis toujours pour la raison, moi.

Le chef de famille se tourna vers son gendre.

--Et vous, Charles, vous tes aussi pour la raison?

Marcellaz hsita avant de rpondre. Il supportait impatiemment la
supriorit de son beau-pre. Celle de la famille de sa femme sur
sa propre famille le frappait  chaque comparaison et l'irritait,
surtout depuis qu'il s'tait rapproch de son pays d'origine.
Laborieux et conome, il organisait avec acharnement l'avenir de
ses enfants, et se montrait jaloux de protger une mdiocre
fortune pniblement acquise. Les affaires l'avaient absorb,
rtrci et durci. Mais il aimait Germaine et s'il se mfiait des
mouvements qu'inspire la sensibilit, c'est qu'il n'en tait pas
dpourvu. Il biaisa, dplora le pass, la situation sans issue.

--Pourquoi Maurice nous prfre-t-il madame Frasne jusque dans sa
prison? C'est absurde, puisqu'elle n'encourt aucune pnalit. Il
trahit la famille pour un faux point d'honneur. Cent mille francs,
payer cent mille francs, n'est-ce point au-dessus de vos forces?
Il ne faut pas tenter l'impossible.

--Mais si, dit Marguerite, il faut tenter l'impossible pour le
sauver.

--Enfin, conclut M. Roquevillard, qui voulait une rponse ferme,
vous me conseillez, vous aussi, d'abandonner mon fils?

L'avou baissa la tte pour ne pas rencontrer le regard ironique
du jeune Lon, et presque honteux, murmura:

--Non, tout de mme.

Quand il releva le front, il fut surpris du regard que son beau-
pre posait sur lui, et dont l'expression, habituellement
autoritaire, tait voile, tendre, d'une douceur inconnue, comme
on s'tonne de la force d'un fleuve en dcouvrant, sous quelque
verdure frache, son humble source.

-- votre tour, Thrse.

La veuve, qui, depuis le discours de son fils, n'avait plus cout
quoi que ce ft, ne se fit pas rpter l'invitation. Gouverne par
un sr instinct, elle ne se mla pas d'argumenter sur des
principes qu'elle appliquait et ne savait pas dfinir. Comme
beaucoup de femmes, elle substituait immdiatement aux thories
des questions de personnes, ce qui, du moins, a le mrite
d'carter les solutions abstraites et de dissiper les brouillards
philosophiques. De tout le dbat elle n'avait retenu qu'une
parole, mais c'tait la bonne. Incapable de rpondre  plus d'un
seul, elle s'en prit  Lon sans aucun souci du reste de
l'assemble:

--Chacun pour soi, as-tu dit? Si ton oncle ici prsent avait
pratiqu cette belle maxime, mon garon, tu ne dirigerais pas, 
l'heure qu'il est, une usine qui te rapporte des cents et des
cents...

--Maman, tu te moques de moi, interrompit le jeune homme que cette
sortie atteignait dans son amour-propre.

Mais la bonne dame tait partie et ne s'arrta point.

--Non, non, tu sais ce que je veux dire. Je te l'ai dj racont,
et si tu l'as oubli, je rafrachirai ta mmoire. Il y a quinze
ans, quand ton pre eut plac toute son pargne dans l'usine qu'il
fondait, comme les commandes n'affluaient pas encore, vint un jour
o il dut suspendre ses paiements. L'industrie tait nouvelle dans
le pays, personne n'avait confiance. Il alla trouver son frre
an, ton oncle Franois, et lui exposa le pril. Franois lui
prta sur l'heure, et sans intrts, les vingt mille francs dont
il avait un besoin si urgent que nous tions menacs d'une
liquidation. Ainsi nous fmes sauvs, mon petit. De ces heures
mauvaises, j'ai conserv une grande peur de la misre. Que Dieu me
la pardonne! c'est elle qui t'a rendu goste et mfiant.

--Bien, bien, je ne me rappelais pas, avoua Lon avec mauvaise
humeur.

Mme Camille Roquevillard tait si gonfle de son sujet qu'elle ne
se laissa pas amadouer par cette concession, elle qui,
d'ordinaire, aprs quelque tapage, cdait toujours aux raisons de
son fils. Quand on vit cte  cte, on ne s'observe pas, et l'on
est quelquefois tout surpris, ds qu'une circonstance grave en
fournit l'occasion, de dcouvrir la solitude. Aujourd'hui, cette
sensation d'isolement est plus frquente d'une gnration 
l'autre,  cause du relchement des liens de famille et de la
rapide transformation des ides.

Elle affecta de s'adresser  son beau-frre:

--Je ne suis de votre parent que par alliance, Franois. Mais je
porte le mme nom que vous et je me souviens. C'est vingt mille
francs que je mets  votre disposition, si vous en avez besoin 
votre tour. Je ne comprends rien  vos histoires mais vous tes
malheureux. Quant  Mme Frasne, c'est une coquine.

--Ma tante, je vous aime bien, dit Marguerite.

Et M. Roquevillard ajouta:

--Merci, Thrse. Je n'en aurai probablement pas besoin. Je suis
heureux de savoir que je puis compter sur vous  l'occasion.

Le dernier enfin, l'anctre, motiva son avis d'une voix lente,
mais ferme et qui, par moment, voulant se forcer, jeta des clats
de cloche fle:

--Le pre est le juge domestique de ses biens, Franois. Tu es
seul responsable, tu ne relves de personne. J'tais le cadet de
ton pre, nous fmes orphelins de bonne heure: il nous leva, nous
dirigea, nous aida, car il tait l'hritier et le chef de famille.
En ce temps-l --c'tait sous le rgime sarde, avant l'annexion--
les filles ne recevaient qu'une lgitime et on ne les pousait pas
pour leurs cus; le patrimoine devenait le lot d'un seul avec ses
obligations auxquelles n'aurait pas failli l'hritier: telles que
nourrir, doter, tablir les cadets, recevoir les infirmes, les
ncessiteux, les vieillards. Ces jeunes gens ignorent ce que
reprsentait alors le patrimoine qui tait la force matrielle de
la famille, de toute la

famille groupe autour d'un chef, assure de subsister, de durer,
grce  sa cohsion. Aujourd'hui,  quoi bon garder un domaine? Si
tu ne le vends pas, la loi se charge de le pulvriser. Avec le
partage forc, il n'y a plus de patrimoine. Avec le _chacun pour
soi_, d'une part, et, de l'autre, l'intervention permanente et
intresse de l'tat dans tous les actes de la vie, il n'y a plus
de famille. Nous verrons ce que ralisera cette socit
d'individus asservis  l'tat.

Il eut un rire discret et mprisant, et termina sur des
considrations moins gnrales.

--Cependant, tu as raison de prfrer notre honneur  ton argent.
Il est juste aussi que tu nous en avertisses. Nous te suivions
dans ta prosprit. Le sort t'accable; nous sommes l. Je n'ai pas
grand'chose pour ma part.  ct de ma pension de conseiller, je
ne possde gure que vingt-cinq ou trente mille francs de titres,
dont le revenu m'aide  vivre. Je suis dj bien vieux. Aprs moi
je te les donne, et tout de suite s'il le faut.

M. Roquevillard mu rpliqua simplement:

--Je suis fier de votre approbation, mon oncle, et touch de votre
appui. Ma tche, maintenant, sera plus lgre  accomplir. Ce
sacrifice d'argent, c'est l'acquittement de Maurice: mon
exprience des affaires me le garantit. Je ne crois pas pouvoir
sauver la Vigie. Voici le dnombrement de notre fortune.

--Ceci ne nous regarde plus, interrompit l'anctre en se levant.

--Je vous le dois, au contraire, afin que vous sachiez que si la
Vigie est un jour sortie des mains des Roquevillard, ce ne fut ni
sans douleur, ni sans ncessit. Vous tes mes tmoins. La Vigie
vaut au moins cent soixante mille francs. Mes bois de Saint-Cassin
sont estims vingt mille. Germaine a reu en dot soixante mille
francs.

--Devrais-je vous les rendre en tout ou en partie? demanda
timidement Charles Marcellaz dont la gnrosit avait d'autant
plus de mrite qu'elle s'accompagnait de regrets, de remords et
d'hsitations. Ils sont engags  concurrence d'un certain chiffre
dans le prix de l'tude que j'ai acquise  Lyon.

--En aucun cas, mon ami. Ils vous appartiennent dfinitivement et
vous avez trois enfants. Lorsque Flicie est entre au couvent,
nous avons plac sur sa tte vingt mille francs en rente viagre.
Et nous avions rserv pour Marguerite une dot quivalente  celle
de Germaine. Sur cette dot, elle a touch huit mille francs
qu'elle a remis  son frre.

--Cent huit mille, additionna  mi-voix Lon qui boudait. Il vous
revient cher.

Encore ignorait-il les petits prts  fonds perdus que lui avaient
consentis, l'anne prcdente, sa propre mre et l'ancien
magistrat.

--Pre, dit la jeune fille, disposez de ma dot. Je ne me marierai
pas.

--La femme est faite pour le mariage, constata la veuve.

Et Marguerite ajouta d'une voix rsolue:

--J'ai mes brevets, je travaillerai. Je fonderai une cole.

--Bien que les femmes,  mon ide, ne doivent pas succder,
intervint l'oncle Etienne, je drogerai en sa faveur  mes
principes. C'est  elle que je lguerai mes quarante mille francs.

--Trente mille, rectifia Lon qui valuait sa perte.

--Non, quarante, rpliqua le vieillard qui, dans la crise commune,
rejetait dfinitivement mais pniblement son avarice. Je diminuais
tout  l'heure, involontairement. Et mme quarante-cinq pour
finir. Je referai mon testament qui t'instituait mon hritier,
Franois.

--Merci pour elle, mon oncle. Mais je ne toucherai  sa dot,
d'ailleurs insuffisante, que s'il m'est impossible de raliser
promptement et dans des conditions acceptables la Vigie. Car la
vente du domaine, si elle est possible, vaut mieux qu'un emprunt.
J'y ai rflchi. Le rendement de la terre est aujourd'hui
prcaire. Nos vignes, nos bls rencontrent, par la facilit des
transports, des concurrences si lointaines que nous ne pouvons
plus estimer leurs revenus. Je prfre assurer l'avenir de
Marguerite, et permettre  mes fils d'achever le dessin de leur
vie. Si je ne trouve pas  la vendre, la terre me servira toujours
de caution pour emprunter.

--Nous aussi, assura la veuve, nous vous cautionnerons.

--Parfaitement, acquiesa l'oncle Etienne.

Le conseil de famille tait termin. On se salua, amicalement,
sauf Lon qui montra un peu de froideur.

--C'est toujours la caution qui paie, fit-il observer  sa mre
ds l'escalier.

--Je paierai, dit nettement celle-ci.

--Vous, vous tes trop bonne.

--Et toi, trop ingrat.

--C'tait mon pre. Ce n'tait pas moi.

--Ton pre et toi, n'est-ce pas la mme chose?

--Non.

Charles reconduisant M. Etienne Roquevillard l'avocat demeura seul
avec sa fille. Au dehors, la lumire baissait. Le donjon, la tour
des Archives s'enveloppaient de brume comme d'un manteau de soir.
Le cabinet de travail s'emplissait de la tristesse particulire 
la tombe du jour en hiver. Marguerite remit une bche dans la
chemine.

--Je suis content, dit son pre. Cela s'est bien pass.

Mais elle se rvolta contre son cousin:

--Ce Lon est mchant. Je le dteste.

--Sa mre est une brave femme.

Ils se turent. Puis tous deux regardrent le plan de la Vigie sur
la muraille. Au lieu d'une feuille obscure, ils revirent, au beau
soleil des vendanges, les vignes d'or, les champs moissonns, les
terres prtes au labour et la vieille maison vaste et commode.
C'tait l'appel suprme du domaine condamn.

Comme avait fait Maurice, du haut du Calvaire de Lmenc avant son
dpart, mais pour une autre sorte d'amour dont ils n'attendaient
point leur bonheur personnel, ils lui dirent adieu.


III

LA BELLE OPERATION DE Me FRASNE.


Il n'tait bruit dans tout Chambry que de la belle opration de
Me Frasne. Elle tait un sujet courant de conversation  la soire
que donnaient M. et Mme Sassenay pour fter les dix-huit ans de
leur fille Jeanne. C'est un des traits de la socit provinciale
que les hommes transportent dans le monde leurs occupations et
proccupations de la ville et n'abandonnent point dans le plaisir
le tracas des affaires: entre deux tours de valse, abandonnant ces
dames  leurs rivalits de toilette, ils s'empressent dans tous
les coins de reprendre leurs mdisances financires et leurs
soucis professionnels. Puis, le drame de famille qui branlait
dans leur vieille situation sociale les Roquevillard et qui devait
recevoir son dnouement le surlendemain,--on tait au 4 dcembre,-
-  l'audience de la cour d'assises, passionnait l'opinion
publique. Lasse d'une prpondrance trop appuye et trop
prolonge, travaille par ce dsir de nivellement galitaire qui
est une des ardeurs modernes, et d'ailleurs irrite d'un orgueil
persistant dans l'infortune refusait de se plaindre et de
qumander la piti, cette opinion publique guettait la fin de la
pice pour voir tomber dfinitivement une race qui, dans d'autres
temps, et t considre comme l'ornement de la cit.

Parmi les invits, hommes de loi, mdecins, industriels, rentiers,
qui s'isolaient au fumoir, et dont quelques-uns seulement se
prcipitaient aux premires mesures de chaque danse sur le groupe
des jeunes femmes et des jeunes filles assises au salon, comme la
sortie victorieuse d'une place assige, pour regagner ensuite
leur cercle masculin, un seul ignorait l'heureuse spculation du
notaire que les uns blmaient et que les autres approuvaient:
c'tait le vicomte de la Mortellerie. Son excuse tait d'en tre
demeur au quatorzime sicle dans l'histoire du chteau des ducs
qu'il prparait. Vainement s'efforait-il d'entreprendre ses
voisins sur l'ingniosit d'Amde V qui fit amnager en 1328 des
conduites de bois pour amener l'eau de la fontaine Saint-Martin
jusqu'aux vastes cuisines o elle jaillissait dans un norme
bassin en pierre, rservoir des lavarets destins  la table
ducale: on n'coutait point le bavard qui retardait de prs de six
cents ans. Sentencieux, crmonieux, ennuyeux, apportant dans ses
propos la dignit de sa carrire et de sa vie, M. Latache,
prsident de la Chambre des notaires, tenait tte au petit avou
Coulanges qui, musqu,

poudr et fris, prenait au nom de la jeune cole la dfense de M.
Frasne.

--Non, non, affirmait-il avec solennit, le criminel tient le
civil en tat. Il fallait attendre le verdict du jury avant
d'accepter la rparation du dommage matriel. Ou bien, indemnis,
M. Frasne devait retirer sa plainte. Le lucre ne se mle pas  la
vengeance.

--Pardon, pardon, ripostait le bouillant avou prompt  l'escrime.
Raisonnons, je vous prie. M. Frasne a dpos contre Maurice
Roquevillard une plainte en dtournement d'une somme de cent mille
francs  son prjudice, et s'est constitu partie civile. M.
Roquevillard pre lui offre de lui restituer cette somme avant
l'arrt, et vous le blmez d'accepter?

--Je ne le blme pas d'accepter, mais, l'ayant fait, de maintenir
les poursuites. Et je ne comprends pas M. Roquevillard.

--Oh! lui, il sait que son fils est coupable, et il achte ainsi
l'indulgence des jurs. Quant  M. Frasne, comme une condamnation
est toujours incertaine aux assises, il prfre un _tiens_  deux
_tu l'auras_. En outre,  l'audience, il tirera parti de ce
paiement comme d'un aveu. C'est trs fort.

--C'est trs intress, surtout. M. Roquevillard pre, bien que je
ne m'explique pas les mobiles de son acte, est tout de mme trop
expriment pour avoir livr une telle arme  son adversaire sans
prendre ses prcautions. Le reu qu'il a d exiger mentionne
srement que, s'il acquitte l'obligation d'un tiers, il ne
reconnat point pour autant que ce tiers est son fils.

-- Le reu contient en effet cette rserve, et dans les termes les
plus formels, annona l'avocat Paillet qui arrivait et entrait
dans la discussion sans perdre une minute.

--Je l'avais devin, triompha M. Latache. Et plutt que d'apposer
sa signature au bas d'une semblable restriction, M. Frasne et t
mieux inspir de s'en rfrer  la dcision des juges.

Mais M. Coulanges ne se tint pas pour battu:

--Qu'est-ce qu'un pareil reu prouve? Paie-t-on cent mille francs
pour un inconnu?

La galerie lui donna raison et le lui tmoigna par un murmure
flatteur, qui signifiait qu'en effet une telle gnrosit ne va
pas sans quelque ncessit imprieuse. Son succs nanmoins fut
court. L'avocat Paillet le lui rafla comme on escamote une
muscade. Gai, rond et gras, il savait tout, se fourrait partout,
livrait tout.

--Je vois, dit-il, que vous ignorez le plus beau coup de M.
Frasne.

--Parlez.

--Ah! ah!

Il tenait son monde par une nouvelle qu'il apportait. Et comme
l'orchestre prludait au sempiternel quadrille des Lanciers, il
abandonna lchement ses auditeurs scandaliss et roula comme une
boule aux pieds d'une dame qu'il invita. Par l'embrasure de la
porte, ces messieurs, faute de mieux, regardrent voluer les
couples, en prenant des airs dtachs pour estimer danseurs et
danseuses qui avanaient, reculaient, se saluaient, tournaient
selon les rythmes de la musique et l'ordre du pas. Jeanne
Sassenay, les joues roses, la coiffure rebelle  la symtrie,
toute gracile et juvnile dans une robe bleu ple dont le lger
dcolletage laissait voir un coin de blancheur caresse de
lumire, s'appliquait  ne point confondre les figures et
s'animait au plaisir avec un air d'importance. Elle suscita les
commentaires:

--Pas mal, cette petite.

--Bien maigre: voyez ses salires.

-- dix-huit ans.

--Oh! elle se mariera bientt.

--Pourquoi?

--Elle a une grosse dot.

--Oui, mais son frre fait des dettes.

--Qui pousera-t-elle?

--On ne sait pas encore. On parlait de Raymond Bercy.

--L'ancien fianc de Mlle Roquevillard?

--Il dbute comme mdecin.

--Justement: il n'a encore tu personne.

Aprs le galop final, l'avocat Paillet, se trouvant altr,
conduisit sa compagne au buffet,



but du champagne, mangea un sandwich au foie gras, et, ainsi
restaur, daigna reparatre dans le cercle o sa dsertion fut
svrement apprcie. Mais il se rebiffa en riant:

--Si vous me grondez, vous ne saurez rien.

--Alors, nous vous coutons.

--Vous en tes encore, vous autres,  la restitution de cent mille
francs par M. Roquevillard  M. Frasne.

--C'est quelque chose.

--Bien peu aprs de ce que vous allez apprendre.

Aux premires notes d'une polka, il tourna la tte et l'on crut
qu'il aurait le coeur de repartir en laissant une seconde fois ses
auditeurs le bec dans l'eau. Tout un groupe dcid se massa vers
la porte pour lui barrer le passage.

--Vous avez chaud, ce serait imprudent, observa M. Latache.

Et l'avou Coulanges, usant d'un autre moyen, mit en doute la
fameuse nouvelle. Aussitt le nouvelliste ouvrit la bouche pour
lcher sa proie:

--Eh bien! M. Frasne acquiert pour rien le domaine de la Vigie qui
vaut prs de deux cent mille francs.

Les exclamations incrdules se croisrent:

--Par exemple.

--Vous vous moquez de nous.

L'avocat Bastard et M. Vallerois, procureur

de la rpublique, qui causaient ensemble  l'cart, se
rapprochrent, l'oreille tendue.

--Parfaitement, accentua l'orateur. Pour rien.

--Mais comment?

--Voici. M. Roquevillard, pour se procurer l'argent dont il a
besoin, a mis en vente la Vigie. Me Doudan, notaire, lui en a
offert cent mille francs payables immdiatement en se rservant de
lui faire connatre l'acqureur dans la quinzaine. Dans la
quinzaine, retenez ce dlai. M. Roquevillard, qui n'avait pas le
choix avant les assises, a accept. Il ne pouvait esprer
davantage dans un si court espace de temps. Or, par l'indiscrtion
d'un clerc, on sait maintenant --je l'ai appris tout  l'heure--
que le vritable acqureur, c'est M. Frasne, M. Frasne qui verse
cent mille francs d'une main pour les recevoir de l'autre, et qui
se trouve ainsi, par un simple jeu, propritaire gratuit d'un
domaine magnifique.

Ce machiavlisme dpassait par trop la commune mesure des
artifices bourgeois pour ne pas provoquer la stupeur. On n'en
rechercha point la cause morale, pas plus qu'on n'avait approfondi
le sacrifice du vieux patrimoine de famille chez les Roquevillard.
M. Frasne, dans la crise douloureuse qu'il avait traverse, et qui
ruinait son foyer sinon sa fortune, s'tait rattach  ce qui
demeurait susceptible de le passionner encore, les affaires, comme
un artiste demande  l'art sa consolation ou une femme de bien 
la charit.

Les combinaisons de contrats et de chiffres procuraient un alibi 
sa triste pense. Il oubliait momentanment son ennui en
dbrouillant ceux de ses clients, et dans la satisfaction de
conduire avec adresse la bataille des intrts. Le sort de la
Vigie lui avait inspir un de ces coups de tactique audacieux
auxquels il ne savait pas rsister. Il esprait que le secret en
serait gard jusqu'aprs la session des assises. Mais quel secret
peut se garder dans une ville de moins de vingt mille habitants o
dj la vie intrieure est considr comme une prtentieuse
originalit?

Le premier, M. Latache donna son sentiment en deux mots qui,
manant du prsident de la Chambre de discipline, valaient un
discours:

--C'est incorrect.

--Point du tout, rpliqua M. Coulanges. Un domaine est en vente,
on l'acquiert. C'est un droit.

Nanmoins, la savante manoeuvre de M. Frasne ne recueillait qu'un
petit nombre d'approbations, qui lui venaient du camp de la
jeunesse, laquelle place aujourd'hui son enthousiasme, comme ses
fonds, aux guichets solides. Il russissait trop bien dans ses
entreprises matrielles, et la galerie, de moeurs svres et de
sens pratique, en tirait grief contre lui bien plus qu'elle ne
s'tait divertie de la fuite de sa femme. De plus, aux yeux d'une
socit particulariste, son origine dauphinoise faisait de lui un
tranger que de tels gains devaient enrichir aux dpens du pays.
On n'avait point t fch, certes, de l'abaissement des
Roquevillard dont l'lvation irritait la mdiocrit gnrale;
mais on s'tonnait de les voir augmenter eux-mmes leur dsastre
et consommer leur ruine de leurs propres mains. Pourquoi ce
dsintressement si Maurice n'tait pas coupable, et, s'il
l'tait, pourquoi cet aveu? Car on ignorait la dcision du jeune
homme. M. Hamel tait fort secret, et pour M. Bastard son silence
tait calcul: friand des causes retentissantes, il esprait
encore qu'on rclamerait son appui.

Excit par ces rvlations, il ne se tint pas de parler  son
tour. Le cercle o l'on discutait fut rompu, la danse finie, par
de nouveaux arrivants. La conversation reprit de-ci de-l par
petits groupes spars, comme ces feux qu'on touffe et dont les
flammes crpitent en s'parpillant. Le procureur Vallerois
rejoignit M. Bastard dans une embrasure.

--Vous aurez beau jeu dans votre plaidoirie, lui dit-il, pour
cribler de sarcasmes le mari de Mme Frasne.

--Il n'est pas encore certain que je plaide, rpliqua l'avocat.

--Comment! vous ne plaideriez pas?

Il fallait bien expliquer par une autre cette confidence qui tait
partie sans rflexion.

--ce jeune niais ne veut pas tre dfendu srieusement afin de
mnager l'honneur de sa matresse.

Ces derniers mots furent prononcs avec une ironie ddaigneuse. Et
il expliqua au magistrat attentif que l'inculp dmentait 
l'avance toute allusion  la culpabilit de Mme Frasne.

--Si ce n'est vous, qui plaidera?

--Je l'ignore. M. Hamel sans doute.

Le btonnier ne fut pas trait avec beaucoup plus d'gards que la
femme coupable. Sa vieillesse et son impuissance taient mises en
relief par le seul nonc railleur de son nom.

Aprs quelques instants de silence, M. Vallerois conclut:

--Je comprends maintenant la conduite de M. Roquevillard. Il
supprime le vol pour sauver son fils. C'est la dernire chance. Il
n'hsite pas  sacrifier sa fortune... C'est trs beau.

Peu sensible  cet hommage, M. Bastard esquissa un geste vague,
susceptible de diverses interprtations.

--Tout ceci entre nous, dit-il, pour rattraper son secret
professionnel.

Et la barbe soigneusement tale sur son plastron, il se dirigea
vers un groupe de dames avec la dmarche lente et majestueuse d'un
paon qui s'apprte  faire la roue.

Rest seul, le magistrat ne se pressa point de rechercher une
compagnie. Il continuait de songer  M. Roquevillard avec
admiration, et il voquait la vie douloureuse et vaillante de cet
homme depuis le jour o, dans son cabinet, il lui avait transmis
la plainte de M. Frasne, et dj l'avait trouv dsintress,
fier, prt au sacrifice.

"Pourquoi, se demandait-il, suis-je seul ici  comprendre son
grand caractre? Aucune des personnes prsentes ne lui va
seulement  la cheville, et ces messieurs, tout  l'heure, le
traitaient de haut, comme si le malheur l'avait diminu et rendu
leur infrieur. La province est vindicative et envieuse."

Dans ses lignes simples, le drame tait mouvant et l'on s'en
amusait. Le jeune Maurice, en se livrant dsarm au jury, livrait
sa famille, et son pre abandonnait le vieux domaine  bas prix
pour reconqurir l'enfant prodigue. Mais si l'avocat de l'accus
avait bouche close, une autre voix, plus autorise que la sienne,
tombant de plus haut, pouvait se faire entendre  sa place. Aprs
le rquisitoire de la partie civile, n'appartenait-il pas au
ministre public de prsenter  son tour la cause? Au lieu de s'en
rapporter "a justice", selon la formule consacre dans ces sortes
d'affaires, plus prives que publiques, son devoir n'tait-il pas
d'intervenir avec efficacit; de dgager enfin le rle nfaste, le
rle prpondrant, le rle unique de Mme Frasne, seule coupable
d'un abus de confiance pour lequel elle ne pouvait point tre
condamne? Quelle belle occasion de servir l'quit, de rendre 
chacun selon ses oeuvres, et d'apporter un peu de joie dans cet
intrieur si prouv!

Toutes ces rflexions se pressaient dans le cerveau de M.
Vallerois. Mais il tait dessaisi: un avocat gnral occuperait
aux assises le sige du ministre public, et non lui. La cause de
Maurice Roquevillard ne le concernait plus. D'ailleurs, il avait
t blm de la dmarche insolite qu'il avait tente auprs du
notaire l'anne prcdente, et qui n'avait pu demeurer longtemps
secrte.  quoi bon se mler d'une affaire qui ne le regardait
plus et ne lui valait que du dsagrment? Pour sa tranquillit, sa
sympathie saurait se contenter d'tre passive.

Afin de ne pas approfondir ni juger son gosme, il se prcipita
dans la cohue des invits et fut heureux de sentir du monde autour
de lui. La prsence de nos semblables est une consolation lorsque
nous sommes tents de mesurer notre petitesse. Encore cette
tentation est-elle rserve aux meilleurs.

La promenade au buffet avait provoqu  travers les deux salons,
l'antichambre, la salle  manger, un va-et-vient qui se
prolongeait et dont profitaient les jeunes gens pour flirter avec
les jeunes filles. Les unes, tout au plaisir de la danse,
rclamaient bruyamment l'orchestre. D'autres montraient dj
quelques heureuses dispositions dans les petits manges d'une
coquetterie qui se limiterait  la conqute d'un mari. Mais
quelques-unes --assez rares-- ne vrifiaient point, de ce coup
d'oeil rapide qu'un observateur remarque, la prsence ou l'absence
d'une bague  l'annulaire gauche des hommes avant de rpondre 
leurs avances avec un art accompli. Ces yeux de jeunesse exalte,
comme les bijoux des coiffures, des corsages, des bras, des
doigts, brillaient de flammes joyeuses sous les lustres. En taches
claires aux contours fondus comme des aquarelles, les toilettes
ressortaient entre les habits noirs.

Dans quelle catgorie se rangeait Mlle Jeanne Sassenay, qui
prcisment s'cartait au bras de Raymond Bercy, fianc l'anne
prcdente  Mlle Roquevillard, tandis que l'oeil vigilant de sa
mre la suivait avec sollicitude et aussi quelque tonnement? Sa
petite tte, proportionne comme celle des statues grecques qui,
sur les paules de pierre, nous apparaissent si lgantes et d'un
port si ais, se trouvait-elle si lgre de cervelle qu'elle ne
pt garder le souvenir de son amie abandonne? Ses regards
limpides, d'un azur si frais, n'taient-ils qu'indiffrents dans
leur sincrit? Du mouvement de la danse, ses joues gardaient une
teinte d'animation. Mais elle ne souriait pas, elle fronait les
sourcils, elle serrait les lvres et semblait prendre une dcision
grave qui contrastait avec son joli air d'enfant.

--Je n'ai pas encore dans avec vous, dit le jeune homme. Vous
m'accorderez bien une valse?

--Non, rpliqua-t-elle durement, aprs s'tre assure qu'ils
taient isols.

--Pourquoi non? Toutes vos valses sont retenues?

--Pas du tout.

Il ne la prit pas au srieux, et, au lieu de se froisser, il se
mit  rire.

--Me voil prvenu: merci.

Elle poussa un de ces "ahans" de fatigue comme en ont les ouvriers
qui soulvent de gros poids, et se lana tout  coup:

--Il faut que je vous prvienne en effet, monsieur. Votre mre a
parl  maman. Et maman n'a pas de secrets pour moi. Ceux qu'elle
a, je les devine. Eh bien! jamais, entendez-vous bien, jamais je
ne vous pouserai.

Stupfait, le jeune homme se rebiffa:

--Pardon, mademoiselle, je n'ai pas demand votre main.

--Votre mre a tt le terrain, comme on dit si gentiment.

--Les mres forment beaucoup de projets pour leur fils... Si
flatteur que soit celui-ci, il ne correspond pas  mes intentions.

--Oh! tant mieux.

--Je ne songe pas  me marier.

--Vous avez tort.

Dans cette bouche purile ce reproche tait singulier et presque
drle. Elle ajouta:

--Quand on a la chance de rencontrer dans sa vie une jeune fille
comme Marguerite Roquevillard, on ne dtruit pas soi-mme un
pareil bonheur.

C'tait l qu'elle voulait en venir. Il le comprit. Elle aurait pu
reconnatre  son changement de visage comme elle avait frapp
juste, mais dans un ge si tendre les yeux ne sont pas assez
dbrouills pour suivre sur les traits nos mouvements intrieurs.
Aussi manqua-t-elle de mesure en l'accablant de son ddain de
pensionnaire mancipe.

--C'est toujours vilain, monsieur, de lcher une fiance. Et quand
elle est malheureuse, c'est abominable.

De quel droit s'autorisait-elle pour le rprimander avec cette
virulence? Raymond Bercy s'en irritait, et pourtant, au fond du
coeur, il prouvait un cre plaisir  entendre parler de
Marguerite. Sa colre et son amertume passrent dans sa rplique.

--Je ne vous ai pas choisie pour juge, mademoiselle. Et si vous me
parlez au nom d'une autre, je vous rpondrai...

--Je ne parle au nom de personne.

--... Que vous tes mal renseigne. Ce n'est pas moi qui ai rompu
des fianailles qui m'taient chres.

--Qui vous taient chres! Oui, quand le soleil brille, vous autre
hommes, vous tes l; et ds qu'il pleut, il n'y a plus personne.

--Mais vous tes trop injuste,  la fin. Je vais perdre patience.

Loin de se taire, elle continua de l'agacer comme une gupe qui
cherche  piquer:

--Celui qui se fche, il a tort.

--Je n'ai pas de comptes  vous rendre, mademoiselle. Sachez
pourtant que Mlle Roquevillard a rompu de son plein gr.

--Par gnrosit.

--Sans consulter mon coeur, sans souci de ma peine.

--Dans telles circonstances, vous ne deviez pas accepter la
rupture.

Elle tait toute rouge, ne se possdait plus, se dmentait
furieusement, et lui-mme n'avait gure plus de calme.

--Et si son frre est condamn?

--La belle affaire!

--Ah! vraiment, mademoiselle?

--Oui, vraiment. Moi, si j'aimais, cela me serait bien gal que
mon fianc ft envoy aux galres. Je l'y suivrais, entendez-vous,
monsieur. Et si, pour le suivre, il fallait commettre un crime, je
le commettrais. Pif, paf, tout de suite.

--Vous tes un enfant.

Mais brusquement, il changea de ton, et d'une voix sourde, il
murmura cette confidence:

--Pensez-vous que je ne la regrette pas?

Transforme aussi vite que lui et triomphante, elle faillit se
jeter  son cou, et de loin Mme Sassenay, qui surprit ce geste,
s'en inquita et se rapprocha.

--Ah! je savais bien monsieur, que vous ne pouviez pas vouloir
m'pouser. Et bien! dpchez-vous. Courez avertir Marguerite.
Suppliez-la de ma part de vous pardonner. Et revendiquez vite
votre place dans la famille avant le procs. Aprs, il serait trop
tard. Cela vaudra mieux que d'administrer  vos malades toutes
sortes de mauvaises drogues.

--Merci.

--Allez-y tout de suite.

--Mais il est onze heures et demie.

--Alors, demain.

Mme Sassenay, qui se dirigeait vers sa fille, fut arrte par un
groupe o l'on parlait avec animation, et qui grossissait
d'instant en instant.

--Vous tes sr? demandait M. Vallerois  un jeune officier dont
l'uniforme portait les aiguillettes d'tat-major.

--Parfaitement. La nouvelle est parvenue  six heures  la
division. Le gnral s'est rendu en personne chez M. Roquevillard.

--En personne, constata M. Coulanges que cette dmarche officielle
chez un vaincu tonnait et impressionnait.

Mme Sassenay s'informa auprs de son voisin, qui tait M. Latache:

--De quelle nouvelle parle-t-on?

--De la mort du lieutenant Roquevillard, madame. Il est dcd au
Soudan de la fivre jaune.

--Comme _ils_ sont malheureux! murmura-t-elle, mue de piti.

--N'est-ce pas, madame?

Un deuil si cruel ramenait aux Roquevillard la sympathie des
femmes et dtruisait l'hostilit des hommes, tandis qu'on avait
support avec tranquillit leur dcadence matrielle et morale. On
les voulait abaisss, et le sort les accablait sans relche, sans
misricorde. Les partisans de M. Frasne et de sa belle opration
se taisaient, et le procureur exprima le sentiment gnral avec ce
mot:

--Les pauvres gens.

Aprs ce colloque, Jeanne Sassenay disparut. Vainement sa mre la
chercha  travers l'appartement. Dans le vestibule, elle aperut
Raymond Bercy qui mettait en hte son pardessus.

--Vous partez dj, monsieur?

--Oui, madame, rpondit-il sans expliquer ce dpart prcipit.

Elle devina le trouble du jeune homme et, rapprochant cette
circonstance de la disparition de sa fille, elle commena de
s'inquiter srieusement.

--Vous n'avez pas vu Jeanne? demanda-t-elle  son mari qu'elle
rejoignit  l'entre des salons.

--Non. Vous la cherchez?

M. Sassenay tait un homme actif, franc,  loyal, mais dpourvu de
psychologie, capable de surmonter les plus grands obstacles
matriels et incapable de s'attarder  l'analyse des sentiments.
Elle jugea inutile de lui communiquer ses craintes, et se contenta
de lui recommander le soin de leurs invits. Puis elle se dirigea
tout droit vers la chambre de sa fille. Elle entra et n'eut qu'
tourner le bouton de la lumire lectrique pour la dcouvrir qui,
toute replie et comme rapetisse dans un fauteuil, pleurait sans
aucun souci de froisser sa robe. Aussitt elle l'interrogea en la
caressant:

--Jeanne, qu'as-tu?

--Maman.

C'tait une plainte de petit enfant qui s'apaisa bien vite.

--Pourquoi pleures-tu?

--Je pense au chagrin de Marguerite tandis que je danse.

Mme Sassenay respira. Elle connaissait la grande amiti de sa
fille pour Mlle Roquevillard. Mais comme les sanglots ne
s'arrtaient pas, elle interrogea doucement:

--Te rappelles-tu le lieutenant Hubert?

--Oui... il tait gentil... mais au tennis nous nous disputions.
Il tait toujours le plus fort.

La peine de la jeune fille ne venait pas de l.

--Pauvre Marguerite, ajouta-t-elle sans s'occuper des transitions.
Je prfrais  Hubert Maurice qui est en prison. Il sera acquitt,
n'est-ce pas?

--Je l'espre, ma chrie.

--Un innocent acquitt et mme condamn, c'est quelque chose de
beau, n'est-ce pas, maman?

--Es-tu sr qu'il soit innocent?

--Le frre de Marguerite? Par exemple!

Mme Sassenay sourit de cette rvolte et de cette certitude qu'
dessein elle avait provoques. Et tout en clinant sa fille, elle
se rappela une conversation lointaine qu'elle avait eue avec Mme
Roquevillard au sujet de leurs enfants: "Un jour peut-tre, lui
avait dit la sainte femme, si Maurice le mrite, je vous
demanderai pour lui la main de votre enfant. Ainsi, elle restera
prs de vous." Maurice ne l'avait pas mrit, mais sur une
fillette trop gnreuse il continuait d'exercer son prestige
d'autrefois. L tait le pril. Il fallait y prendre garde. Et
tandis qu'elle se promettait d'y veiller, la mre de Jeanne
pensait malgr elle aux autres Roquevillard, aux morts et aux
vivants, si mritants, eux, et si prouvs.

Le bruit de l'orchestre parvenait  demi touff jusque dans la
chambre.

--Essuie tes yeux, petite. Doucement. Un peu de poudre. Bien. Tu
es jolie, ce soir. Maintenant, retournons vite au salon. On va
remarquer notre absence.

--C'est vrai, maman. J'ai promis cette valse.

Et subitement  rassrne, la jeune fille prcda sa mre dans le
corridor.

... cette mme heure, Raymond Bercy, que la mort de son ami
Hubert avait boulevers, faisait les cent pas devant la maison des
Roquevillard. Les toits du Chteau, couverts de neige,
s'clairaient vaguement  la lueur des toiles. La tour des
Archives et le donjon paraissaient veiller comme des sentinelles
sur la ville endormie. Par les quatre fentres du cabinet de
travail qu'il connaissait bien, filtrait entre les persiennes une
mince clart. L, Marguerite et son pre, frapps au coeur une
fois de plus, souffraient ensemble.

Il eut envie de monter, et il n'osa pas. Son engagement rompu, la
rpugnance de ses parents, l'opinion du monde, tous les obscurs
mobiles d'gosme le retenaient encore. Mais dans la nuit froide,
au cours de cette promenade qui se prolongea tard, il sentit mieux
son coeur, et que la douleur et la piti, mieux que la joie,
largissent l'amour.


IV

LE CONSEIL DE LA TERRE

Il importait de prendre une dcision. Accabl depuis la veille par
la perte de son fils dont il savait, par une pice laconique et
officielle, qu'il tait mort au service de la patrie loin de tout
secours, dans un poste avanc, M. Roquevillard n'avait pas mme la
suprme consolation de se rassasier de sa douleur. Hubert, parti
aux colonies pour chercher le danger et relever le nom compromis,
tait la dernire victime expiatoire de l'erreur de Maurice
oublieux de la famille. Or, Maurice, le lendemain, comparaissait
aux assises, et l'on se dbattait toujours dans les difficults
voulues de sa dfense. Sans doute, le sacrifice du patrimoine ne
pouvait tre vain. Sans doute, la rparation du prjudice rendait
l'acquittement sinon certain, du moins probable, et renversait les
chances au profit de l'accus. Mais cet acquittement mme, il ne
fallait pas qu'il ft arrach  la faveur ou  la piti. Pour
reprendre sa place au foyer, dans la cit, au barreau, pour
continuer une tradition et la transmettre  son tour, le
jeune homme devait sortir du Palais de Justice lav de tout
soupon injurieux, dcharg de toute faute contre la loi et contre
l'honneur. Et comment l'obtenir sans prononcer le nom de Mme
Frasne? Il est vrai que M. Bastard, aprs la vente de la Vigie,
tait revenu sur son refus de plaider.

--a vous cote plus cher que a ne vaut, avait-il dit  son
confrre avec son cynisme professionnel. Mais cette gnrosit
attendrira les jurs. Ces gens-l, qui tondraient sur un oeuf et
tueraient pour un poirier, pleureront comme des veaux en apprenant
que vous avez vendu votre terre pour dsintresser la victime. Ils
seraient bien capables,  la rflexion, de condamner quand mme, 
cause du mauvais exemple que vous donnez, si la belle opration de
M. Frasne, dvoile  l'audience en argument final, n'tait
destine  les prcipiter dans une envie furieuse et favorable.

Car il estimait peu la justice et l'humanit. Il connaissait le
dossier, il s'offrait. Par sa rputation il s'imposait.  cinq
heures il devait une dernire fois s'entendre dans le cabinet de
M. Roquevillard avec celui-ci et M. Hamel sur les grandes lignes
de sa plaidoirie. Cependant le pre de Maurice n'avait pas
confiance dans cet art thtral et sceptique pour soutenir la
cause de sa race.

Aprs le djeuner auquel sa fille et lui touchrent  peine, il se
leva pour sortir. Entre ces murs sa douleur trop pesante
l'touffait. Dehors, il rflchirait mieux. L'air vivifierait ses
penses, ses forces puises, son nergie vaincue. Comme il
gagnait la porte, Marguerite l'appela:

--Pre.

Il se retourna, docile. Depuis la mort de sa femme, avant mme,
elle tait sa confidente, son conseil, la suprme douceur d ses
jours. Le dpart du petit Julien, emmen  Lyon par Charles
Marcellaz le lendemain du conseil de famille, les avait laisss
seul en face l'un de l'autre, dans la maison peu  peu vide.
Cette nuit encore, ils l'avaient passe ensemble presque jusqu'au
matin,  parler d'Hubert,  pleurer,  prier. Quand elle fut prs
de lui, il posa lentement la main sur ses beaux cheveux. Elle
comprit qu'il la bnissait tout bas sans parler, et ses yeux, si
vite voils, si accoutums aux larmes, se mouillrent une fois de
plus.

--Pre, reprit-elle, qu'avez-vous dcid pour Maurice?

--Bastard est prt  le dfendre.  cinq heures il viendra ici
avec M. Hamel. Je vais prparer  l'air mes dernires
instructions.

--Vous n'avez pas besoin que je vous accompagne?

--Non, petite. Sois sans inquitude sur moi. Je travaillerai en
marchant. Nous n'avons pas le loisir d'ensevelir nos morts. Les
vivants nous rclament.

--Alors moi, je vais  la prison, murmura la jeune fille.

--Oui, tu _lui_ apprendras le malheur.

--Pauvre Maurice, comme il va souffrir!

--Moins que nous.

--Oh! non, pre, autant que nous et plus que nous. Il s'adressera
des reproches.

--Il le peut. Hubert est parti  cause de lui.

--Justement, pre. Nous pleurons, nous sans retour sur nous-mmes.
Ne lui dirai-je rien de votre part?

--Non, rien.

--Pre...

--Dis-lui... dis-lui qu'il se souvienne qu'il est le dernier des
Roquevillard.

Il sortit, passa devant le chteau et gagna la campagne. C'tait
un beau jour d'hiver et le soleil brillait sur la neige.
Machinalement, il prit la route de Lyon qui conduisait  la Vigie,
et qui tait sa promenade habituelle. Elle traverse le bourg de
Cognin et, aprs les scieries du pont Saint-Charles, s'engage,
entre les coteaux de Vimines et de Saint-Cassin, contreforts de la
montagne de Lpine et du Corbelet, dans un long dfil qui aboutit
 la passe des chelles. Parvenu  cet endroit, M. Roquevillard,
absorb dans sa mditation, suivit  gauche le chemin rural qui
desservait son ancien domaine. Il traversa le vieux pont jet sur
l'Hyres, mince filet d'eau coulant entre deux bordures de glace
et dont les peupliers et les saules dpouills ne cachaient plus
le cours. Aprs un contour il se trouva dans un pli de vallon
dsert que fermaient les pentes de Montagnole dont le clocher se
profilait sur le ciel. Mais il ne remarqua pas sa solitude. Au
contraire, il marcha plus allgre et sentit un allgement  sa
douleur. N'tait-il pas chez lui, chez lui des deux cts? Et la
bonne terre ne lui apportait-elle pas le rconfort de sa vieille
et sre amiti, des souvenirs d'enfance dont elle conservait la
grce, de tout le pass humain qui l'avait refaite aprs la
nature?  gauche, ce vignoble aux ceps ensevelis dont il ne
distinguait que les piquets relis par leurs fils de fer, il
l'avait encore vendang  l'automne.
 droite, au del du ruisseau qui sert de limite aux deux communes
voisines, ce coteau dgarni qu'un seul arbre dominait, c'tait le
bois de htres, de fayards et de chnes qu'il avait acquis de son
pargne pour arrondir sa proprit, et dont il avait ordonn la
coupe. Au bout de la monte il atteindrait la maison qu'il avait
restaure et dont la: vtust mme tmoignait de la dure de la
race et de son got de la solidit. Il entrerait  la ferme, il
caresserait les enfants, il boirait un petit verre de l'eau-de-vie
qu'il distillait lui-mme avec la fermire qui ne redoutait point
l'alcool, et surtout il embrasserait du regard le vaste horizon
dont les formes tourmentes des monts, les plaines fertiles, un
lac lointain composaient les lignes immobiles, et inspiratrices,
puis l'horizon plus restreint de la Vigie et de ses diverses
cultures.

Ainsi, distrait, il marchait. Sur le sol familier, son pas
reprenait l'allure vive d'autrefois, du temps qu'il se sentait
jeune en dpit des ans puisqu'il tait heureux, entour, appuy.

Brusquement, il s'arrta:

"Ici, avait-il pens tout  coup, je ne suis plus chez moi. La
Vigie est vendue. Les Roquevillard n'y sont plus les matres. Que
viens-je y faire? Allons-nous-en."

Et il rebroussa chemin, la tte basse, comme un vagabond surpris
dans un verger.

Il s'arrta au ruisseau qui sparait Cognin de Saint-Cassin. Il le
franchit et se trouva, cette fois, sur le morceau de terre qui,
sans lien troit d'exploitation avec le domaine, n'avait pas t
compris dans l'acte de vente et demeurait dsormais sa seule
fortune immobilire. Au bas de la pente il s'arrta un instant
pour reprendre son souffle, comme une troupe en retraite qui
rencontre un abri. Puis il commena de gravir le coteau, non sans
peine, car il glissait et devait enfoncer sa canne pour se
maintenir. Le sentier, mal fray, finissait par se perdre tout 
fait. Alors il se dirigea sur l'arbre qui se dcoupait, solitaire,
au sommet de la colline. C'tait un vieux chne qu'on avait
respect, non pour son ge ni pour l'effet de sa taille et de son
essor, mais pour un commencement de pourriture qui en avilissait
le prix. Ses feuilles tenaces, toutes resserres et
recroquevilles comme pour mieux se dfendre, refusaient, mme
dessches, de quitter les branches, et leur teinte de rouille, 
et l, apparaissait sous le givre. Le long de la pente, les troncs
coups que les bcherons n'avaient pas eu le temps d'emporter
avant l'hiver gisaient comme des cadavres dans la neige, les uns
vtus de leur corce, les autres dj nus.

Enfin M. Roquevillard parvint  son but. Il toucha de la main,
comme un ami, l'arbre qui l'avait attir jusque-l. Et il en
admira la grandeur et la fiert.

"Tu es comme moi, songeait-il en s'pongeant le front. Tu as vu
frapper tes compagnons et tu demeures seul. Mais nous sommes
condamns. Le temps sera la hache qui nous abattra bientt."

Il s'tait un peu attard en montant. Bien que l'aprs-midi ne ft
pas avanc, le soleil inclinait dj vers la chane de Lpine. Les
jours en dcembre sont si courts, et la proximit de la montagne
les raccourcissait encore. De la colline, il commandait presque le
mme horizon que de la Vigie: en face le Signal, en bas la fuite
du val des chelles, et sur la droite, au fond, aprs la plaine,
le lac du Bourget, la chane du Revard, le Nivolet aux gradins
rguliers. La neige attnuait les contours, confondait les plans,
adoucissait, uniformisait le paysage. Les menaces du soir la
teintaient d'un rose dlicat. C'tait, sur les choses, comme un
frisson de chair.

Malgr la puret du ciel, M. Roquevillard sentit le froid et
boutonna son pardessus. Maintenant que la marche ne l'chauffait
plus, il retrouvait son ge et sa peine. Pourquoi avait-il gravi
ce coteau dont la pente, avec ses arbres abattus qui jonchaient le
sol blanc, lui apparaissait semblable  un cimetire? Venait-il
ici, en face du vieux domaine abandonn aprs l'effort
conservateur de plusieurs sicles, contempler sa ruine et mener le
deuil de ses esprances? Il pouvait distinguer, de l'autre ct du
vallon, les btiments et les terres qui, par hritage, lui avaient
appartenu. La maison qui, l'anne prcdente, abritait encore
toute la famille rassemble et joyeuse, tait close maintenant, et
jamais plus il n'y rentrerait.

Sur ce tertre dpouill, funraire, le silence et la solitude
l'environnaient. Autour de lui, en lui, c'tait la mort. Et comme
un chef vaincu, aprs la bataille, fait l'appel, il voqua une 
une ses douleurs: sa femme puise, acheve par le chagrin; sa
fille Flicie donne  Dieu, partie au del des mers, perdue pour
lui; Hubert son fils an, son meilleur fils, frapp en pleine
jeunesse, loin de France, loin des siens; Germaine, fuyant le pays
natal, Marguerite voue au clibat par sa pauvret, et le dernier
des Roquevillard, celui de qui l'avenir de la race dpendait,
retenu en prison sous une accusation infamante, menac d'une
condamnation mme aprs le sacrifice du patrimoine. Vainement il
avait consacr soixante annes au culte de la famille. La famille
dcime, accable par la faute d'un unique descendant, gisait au
pied de la Vigie, comme ces troncs coups qui trouaient la neige.
 lui, dont la force et la foi robustes promettaient la victoire,
revenait la honte de la dfaite.

Dans son dcouragement, il s'appuya au chne comme  un frre
d'infortune. Il eut un long gmissement dsespr, celui de
l'arbre qui, sous les coups rpts de la cogne, oscille tout 
coup et va choir. Le ciel et la terre, aux couleurs calmes,
immobiles, n'entendaient pas sa plainte. Et il se sentit
abandonn.

Deux larmes coulrent sur ses joues. C'taient de ces larmes
d'homme, rares et mouvantes parce qu'elles sont un aveu
d'humilit et de faiblesse.  cause du froid, elles descendaient
lentement,  demi geles sur la chair sans chaleur. Il ne songeait
pas qu'il pleurait. Il ne le comprit qu'en apercevant une forme
humaine qui, lentement,  son tour, gravissait la pente. Et pour
ne pas tre surpris dans sa douleur, il s'essuya les yeux. La
forme noire tait une vieille femme qui ramassait du bois mort
pour en faire un fagot. Penche sur le sol blanc, elle ne le
voyait pas. Quand elle fut prs du chne, elle se redressa un peu
et le reconnut.

--Monsieur Franois, murmura-t-elle.

--La Fauchois.

Elle s'approcha encore, posa son fardeau, chercha ce qu'elle
pouvait bien dire, et ne trouvant rien, elle se mit  sangloter,
non pas silencieusement, mais tout haut.

--Pourquoi pleures-tu? lui demanda M. Roquevillard.

--C'est pour vous, monsieur Franois.

--Pour moi?

--Oui.

Il n'avait jamais confi sa peine  personne. Sa fiert distante
cartait la commisration. Pourtant, il accepta celle de la
vieille pauvresse, et lui tendit la main.

--Tu as su mes malheurs?

--Oui, monsieur Franois.

--Le dernier?

--Oui... par un de Saint-Cassin qui est revenu ce matin de la
ville.

--Ah!

Ils se turent, puis la Fauchois recommena de se lamenter  haute
voix. Le silence dans la douleur est contraire aux natures
primitives.

--M. Hubert, si gaillard, si jeunet, et gentil avec tout le
monde...  la cuisine il venait regarder les plats et riait avec
nous... Et Madame... Madame, c'tait une sainte du bon Dieu. Tout
a, monsieur Franois, c'est de la graine de paradis.

M. Roquevillard, immobile, muet, enviait les morts qui se
reposaient. Dj la Fauchois, bavarde, reprenait:

--Et M. Maurice, on vous le rendra?

Et tout bas, avec cette peur de la justice, frquente dans le
peuple, elle ajouta:

--C'est demain qu'il passe.

Il la vit se signer comme pour implorer le secours divin.
Involontairement il se souvint de la fille de cette femme qui
avait t condamne pour vol, et il s'en informa avec douceur, car
son me prouve ne connaissait plus le mpris:

--Et ta fille, en as-tu de bonnes nouvelles?

--Elle m'est revenue, monsieur Franois.

--Elle a bien fait.

--Oh! elle n'y a pas de mrite. C'est la ncessit. Elle est
revenue de Lyon toute malade. Elle ne veut pas gurir.

--Qu'a-t-elle?

--C'est  la suite de ses couches.

--De ses couches? S'est-elle marie?

--Non, monsieur Franois. Seulement elle a un enfant. Un petiot
mignon et vif qui frtille tout le long du jour. Je ne voulais pas
le voir, cet ange. Vous comprenez,  cause de la honte. Et quand
je l'ai vu, d'une risette il m'a tourn les sangs. Maintenant,
c'est tout mon plaisir.

--Est-ce une fille?

--Une fille? Vous voulez dire un garon, un gros garon bien dodu.

--C'est bien des charges pour toi.

--Pour sr. Mais quand je rentre, je vois ce gosse qui biberonne
et a me fait l'effet d'un verre de votre vin. Une chaleur et du
got  vivre.

--Tu es dj vieille pour travailler.

--Justement. Je ne suis plus bonne qu' a.

Ainsi, de sa misre mme, elle tirait des consolations, et le
malheur apportait  ses derniers jours un suprme intrt.
Distrait de son propre chagrin par ce rcit, M. Roquevillard
admira la pauvre femme qui, sans le savoir, lui donnait un exemple
de pardon et de courage. Elle se pencha pour recharger son fagot
sur l'paule.

--Au revoir, monsieur Franois.

--O vas-tu?

-- Cognin, porter mon bois au boulanger.

--Attends.

Il voulut, pour l'assister dans sa dtresse, lui donner une pice
de cinq francs, mais elle refusa.

--Prends, te dis-je.

--Monsieur Franois, maintenant, la Vigie, ce n'est plus  vous, 
ce qu'ils racontent.

Le front de l'avocat se rembrunit.

--Non, la Vigie n'est plus  moi. Prends tout de mme. Cela me
portera bonheur.

Elle comprit qu'elle l'humilierait par un refus et tendit la main.
Elle descendit la pente en pliant sur les jambes  chaque, pas
afin de ne pas glisser. Il la regarda qui diminuait jusqu' n'tre
plus qu'un point noir dans le fond du val. Et il se retrouva seul,
mais diffrent. Cette pauvresse venait de lui rendre au centuple
le secours d'nergie qu'il avait pu lui donner l'anne prcdente
aux vendanges.

Le soir, pendant ce colloque, tait venu. Il se faisait dans la
nature immobile et comme fige sous la neige, ce recueillement
solennel et mystrieux qui prcde la fuite du jour. Les contours
des montagnes se fondaient avec le bord du ciel ple. Aucun bruit
ne troublait le silence, plus impressionnant dans son indiffrence
que le dchanement d'une tourmente.

Au bas de la colline, le petit ruisseau glissait sournoisement
sous  une mince couche de glace qui, rompue, se reformait. La
terre, d'une seule teinte, paraissait ensevelie dans sa blancheur,
comme un joyau dans l'ouate.

M. Roquevillard fixait la Vigie ferme, dserte, veuve de la race
qui l'avait conquise. Cette vue l'attirait, le fascinait. La
Fauchois avait rveill en lui l'instinct de lutte, loign de lui
le dsespoir. Le chef de famille cartait la douleur pour songer 
l'enfant dont il avait la charge. Il cherchait un moyen de le
sauver. Mais son regard, qui implorait comme une supplication, se
heurtait  cet enveloppement froid et cruel de l'espace clair et
sans paroles, sans aucune de ces paroles que prononcent les
saisons de vie, le printemps, l't, et l'automne mme. Comment
dfendre son fils avec le seul pass? Quel concours attendre de la
terre abandonne, de la race descendue au tombeau? Et tout haut,
il rpta les mots que  M. Bastard lui avait dits en lui apprenant
que l'accus refusait de discuter l'accusation:

--On ne plaide pas avec les morts.

Le soleil qui touchait la ligne de fate jeta son dernier clat.
Aux pentes des monts, la neige accumule parut tressaillir sous
ses feux, et comme rveille d'une lthargie s'empourpra. Enfin,
l'horizon immobile s'animait sous la lumire. Silencieux et
immacul, il consentait  sentir la vie et  l'exprimer. La terre
frmissante se sparait nettement du ciel dont le bleu ple se
tintait de mille nuancs o dominait l'or. Et plus prs, le givre
qui recouvrait les arbres et les buissons reflta les rayons du
couchant comme ces pierres qui rsument en un tout petit espace la
clart des lustres.

Les yeux fixs sur la Vigie, M. Roquevillard assistait  ce
phnomne de rsurrection. Aux caresses du soir, pour quelques
instants la nature renaissait. Le sang de nouveau circulait sur
son visage de marbre. Le long des vignes, au sommet du coteau
atteint plus directement par les flches presque horizontales du
soleil, au lieu d'un terrain uniforme dans sa blancheur, le
propritaire dpossd distinguait maintenant, reconnaissait les
mouvements du sol qui lui rappelaient l'emplacement des cultures,
et voici que de-ci, de-l, les arbres, --hauts peupliers calmes et
fiers comme des palmes droites, tilleuls aux branches en fuses,
minces bouleaux, chtaigniers massifs, dlicats arbres fruitiers
aux membres chtifs et pourtant si experts  porter leur charge,--
tout  l'heure anonymes et brouills, lui parurent surgir comme
des personnages.

Et il ne sentit plus son isolement, car il nomma ces fantmes.
Avec une motion croissante, il voqua toutes les gnrations
successives qui avaient dfrich ces terres, bti cette maison de
campagne, cette ferme, ces rustiques, fond ce domaine depuis la
premire blouse du plus ancien paysan jusqu'aux toges du Snat de
Savoie, jusqu' sa robe d'avocat. Le plateau qui s'tendait  sa
hauteur, en face de lui, tait occup comme un fort, par la chane
de ses anctres qui, avec le bl, le seigle, l'avoine, et les
vergers et les vignes, avaient implant sur ce coin de sol une
tradition de probit, d'honneur, de courage, de noblesse. Et comme
les produits du patrimoine en rpandaient au loin la rputation,
cette tradition rayonnait sur la cit que l-bas, au fond du
cirque de montagnes, l'ombre commenait d'envahir, sur la province
qu'elle avait servie, protge, illustre
mme  certaines heures historiques, et jusque sur le pays dont la
force tait faite de la continuit et de la fermet de ces races-
l.

Et il rpta pour la seconde fois:

"On ne plaide pas avec les morts."

Mais il ajouta aussitt:

"Avec les morts, non, mais avec les vivants. Ils sont l, tous.
Pas un ne manque  l'appel. La terre s'est ouverte pour les
laisser passer. Ce vallon qui nous spare, je le franchirai. Je
veux les rejoindre."

Et il mesura le creux du val dj noir, comme si tous ces fantmes
s'y taient masss.

L'ombre s'emparait de la nature. Dj toute la plaine lui
appartenait. Elle montait. Les montagnes la dfiaient encore, et
spcialement le  Nivolet en tages qui, faisant face au couchant,
on recevait toute la flamme, et dont la neige pourpre et violette
semblait chauffe comme un mtal en fusion.

Pench vers le bas de la colline, M Roquevillard suivait cet
effort. Et tout  coup, il tressaillit de tout son tre. Avec
l'ombre, les ombres montaient, toutes les ombres. Elles avaient
quitt la Vigie, elles venaient. Tout  l'heure c'taient elles
qu'il avait vues groupes au fond du vallon. Elles lui apportaient
leur prsence, leur assistance, leur tmoignage. Il y en avait sur
toutes les pentes.
C'tait comme une arme qui se ralliait autour de son chef debout
au pied du chne. Et quand toute l'arme fut rassemble, il
l'entendit qui lui rclamait la victoire:

"Nous avons travaill, aim, lutt, souffert, non point dans un
dessein personnel, pour un but atteint ou manqu par chacun de
nous, mais  une fin plus durable et qui nous dpassait, en vue de
la famille. Ce que nous avons rserv pour le fonds commun, nous
te l'avons confi pour le transmettre. Ce n'est pas la Vigie. Une
terre s'acquiert avec de la sueur et de l'ordre. C'est l'me de
notre race que tu portes en toi. Nous avons confiance en toi pour
la dfendre.
Que parlais-tu, dans ton dsespoir, de solitude et de mort? De
solitude? Compte-nous et dis-nous d'o tu viens. De mort? Mais la
famille est la ngation de la mort. Puisque tu vis, nous sommes
tous vivants. Et quand tu nous rejoindras  ton tour, tu revivras,
il faut que tu revives dans tes descendants. Vois:  cet instant
dcisif, nous sommes tous l. Soulve ta douleur comme nous avons
soulevs la pierre de nos tombes. C'est toi, entends-tu,  qui est
rserv l'honneur de dfendre, de sauver le dernier des
Roquevillard. Tu parleras en notre nom. Aprs ta tche accomplie,
tu pourras nous rejoindre dans la paix de Dieu..."

M. Roquevillard, de la main, s'appuya au chne. L'ombre assigeait
le Nivolet dont le gradin suprieur que surmonte une croix
flamboya encore avant de s'teindre. Alors il connut un grand
calme intrieur et accepta la mission qu'il recevait du pass.

"Maurice, ton dfenseur, ce sera moi... Et je ne prononcerai pas
le nom de Mme Frasne."

Comme il abandonnait l'arbre, il considra l'emplacement qu'il
quittait:

"L, pensa-t-il, je rebtirai... Moi ou mon fils."

V

LES FIANAILLES DE MARGUERITE


La mort d'Hubert avait boulevers Maurice et rompu l'orgueil qui
l'isolait encore de la famille. Marguerite revenait de lui porter
la triste nouvelle  la prison. Dans la rue elle marchait sans
rien voir, enferme dans sa peine. Ds la porte, elle demanda  sa
domestique:

--Monsieur est-il rentr?

Avec cette force de rsistance contre la douleur morale qui est
moins exceptionnelle chez une femme que chez un homme et qui lui
permettait de consoler au lieu de s'abandonner, aprs son frre
elle courait soutenir son pre.

--Pas encore, mademoiselle, lui fut-il rpondu.

Elle s'tonna et s'inquita:

--Pas encore?

Cependant, elle tait demeure longtemps  la prison. Le soir
venait. M. Roquevillard n'tait sorti que pour une courte
promenade. Il attendait  cinq heures MM. Hamel et Bastard avec
lesquels il devait prendre les dernires dispositions en vue de
l'audience du lendemain. Cette absence prolonge, en de telles
circonstances, tait singulire.

Dj la servante ajoutait:

--Mais il y a au salon un monsieur qui a demand  voir
mademoiselle.

--Moi?

--Oui, mademoiselle.

--Qui est-ce?

--Il a bien dit son nom. Je ne l'ai pas retenu. Un docteur.

C'tait une fille de la campagne, peu acclimate encore, et peu
familiarise avec les figures et les noms de la ville.

--Il ne fallait pas le recevoir, Mlanie, dit Marguerite sur un
ton de reproche. Un jour comme aujourd'hui.

--Bien oui, mademoiselle, je pensais bien. Il n'a pas voulu s'en
aller. Il a une commission  faire  mademoiselle.

Marguerite entra au salon  contre-coeur en gardant son chapeau et
son voile de deuil afin d'inviter l'importun au dpart. Elle s'y
trouva en face de Raymond Bercy. Aussi mu que la jeune fille, il
murmura:

--Mademoiselle...

Elle eut un mouvement de recul qu'il surprit et, d'une voix
suppliante, il tenta de la retenir:

--Mademoiselle Marguerite, pardonnez-moi d'tre venu. J'ai appris
hier soir votre malheur. Alors...

--Monsieur, dit-elle en s'avanant.

Ce seul mot, prononc avec fermet, le rejetait  distance, lui
refusait le droit de la plaindre. Comme son pre, elle cartait la
piti. Dconcert, son ancien fianc baissa la tte, et garda le
silence. Plus doucement, elle 'reprit:

--Pourquoi, monsieur, insister pour me voir... aujourd'hui?

Il releva les yeux sur elle et, l'implorant humblement du regard,
il soupira:

--Parce que demain, il serait trop tard.

--Trop tard? demain? Vous avez quelque chose  me dire? S'agit-il
de Maurice?

Elle s'oubliait elle-mme et ne songeait pas qu'elle pt tre en
cause. Tout lien n'avait-il pas t rompu entre elle et Raymond
depuis un an, du jour o, chez Mme Bercy, elle n'avait pas craint
de briser ses fianailles pour dfendre l'honneur de son nom? Le
jeune homme n'avait rien tent pour reconqurir son affection et
sa promesse. Les vnements s'taient prcipits comme la tempte:
la dnonciation de M. Frasne, la mort de Mme Roquevillard, la
condamnation de Maurice par contumace, la honte et la ruine de la
famille, et, dernire cruaut du sort, la perte de l'an, rserve
de l'avenir. C'tait plus qu'il n'en fallait pour justifier
l'abandon, l'loignement, l'oubli. Le privilge du malheur n'est-
il pas de faire le vide? Elle avait dvor dans la solitude ses
larmes et son affliction. Elle en avait jalousement puis
l'amertume sans la partager. De quel droit celui-ci revenait-il
maintenant lui imposer son inutile prsence et son inactive
sympathie? Mais sans doute une autre cause le dterminait  cette
dmarche. Il savait quelque chose peut-tre qui intressait la
dfense de l'accus.  ce titre,  ce seul titre elle l'excusa
d'avoir forc la consigne et de s'tre introduit dans la maison.

Il ne se pressait point de s'expliquer. Visiblement il tait sous
l'empire d'un grand trouble intrieur.

--Parlez, monsieur.

D'une voix blanche, il rpondit:

--Il ne s'agit pas de Maurice.

--Alors?

Elle fit un pas vers lui, et repoussa le voile qui gnait ses
mouvements et la dissimulait  demi. Ainsi rapproche, droite et
rigide, elle lui parut plus distante encore. Entre la robe et la
coiffure noires, le visage ressortait si ple, avec les yeux
meurtris et les lvres minces comme un unique trait rouge, que la
sentant lointaine et douloureuse, craignant de ne la pouvoir
flchir et avide de lui porter le secours de sa tendresse
passionne, il retint ses larmes, appela tout son courage  lui,
et commena en balbutiant, puis d'une voix qui peu  peu se
raffermit:

--Mademoiselle, coutez-moi. Il faut que vous m'coutiez. Aprs,
vous me comprendrez et vous me pardonnerez. Je devais vous parler,
vous parler aujourd'hui. Votre douleur, je la respecte, je la
ressens. Ne protestez pas, je, vous en prie. Vous ne pouvez pas
m'empcher de sentir votre peine. Je souffre aussi, moi, depuis le
jour... Et ma souffrance me permet de mieux connatre celle des
autres. Je vous aimais. Ah! ne m'arrtez pas. Laissez-moi finir.
Oui, je vous aimais. Je n'envisageais mon avenir qu'avec vous.
Mais je rencontrais chez moi tant d'opposition, tant d'obstacles,
 cause...  cause de votre frre. Ma mre, qui est si bonne au
fond, cde  tous les prjugs.
Mon pre songeait  ma carrire. Il est homme de science, il vit
dans son cabinet, ou bien auprs de ses malades.  la maison, il
ne gouverne pas. Et moi... Ah! non, je ne veux pas continuer
d'accuser les autres pour attnuer ma faute. J'ai t lche,
abominablement lche. Mais j'en ai t bien puni. Je ne vous ai
pas dfendue, je n'ai pas su vous dfendre.

 plusieurs reprises, du geste, elle avait tent de l'interrompre.
Redresse et inconsciemment ddaigneuse, elle le regardait en
face. Elle montrait dans l'action cet air de hauteur naturel aux
Roquevillard et qui leur avait valu tant d'ennemis. Mais elle le
corrigeait par la mlancolie voile des yeux et par l'expression
mystique qu'elle tenait de sa mre:

--Je ne vous avais pas demand de me dfendre, rpondit-elle
simplement.

--C'est vrai, Marguerite...

Il abandonnait, dans l'motion, les formules de politesse, et
l'appelait comme autrefois, du temps qu'il tait son fianc.

--Et mme, ajouta-t-il, je vous en voulais de votre mpris.

--Je ne mprise personne, monsieur.

--Vous m'avez tant bless, rien qu'en me regardant, ce jour o
vous m'avez rendu ma parole. Vous avez t si dure...

--Dure, moi?

Elle pronona presque  mi-voix ces deux mots, estimant inutile
toute rplique, et rvolte intrieurement d'une telle injustice.

--Oui, reprit-il, je ne comprenais pas encore qu'il convient
d'tre fier dans le malheur. Je vous maudissais, mais j'avais le
coeur bris. Et je vous accusais, au lieu d'avouer la misre de
mes doutes, de mes craintes, et mon souci mesquin de l'opinion.
J'ai bien chang, je vous le jure. Maintenant je vous admire, je
vous vnre, je vous adore. Si.
Ne dites rien: laissez-moi achever. J'ai essay de vous oublier.
Mes parents ont voulu me marier ailleurs, m'tablir, comme ils
disent. Je n'ai pas pu. Je n'aime, je ne puis aimer que vous.

--Je vous en prie, monsieur.

--Le peu de bien que je puis faire, c'est vous qui en tes la
cause. Petit  petit, je m'lverai jusqu' vous. Les hommes comme
moi, tous les hommes sont flottants entre le bien et le mal, entre
le dvouement et l'gosme. Ils ne rflchissent pas, ils sont
entrans par toute la mdiocrit de la vie.

Mais il suffit parfois d'un lan pour qu'ils se dpassent. Votre
amour m'a donn cet lan, Marguerite.

Il s'arrta, attendant un mot d'espoir. Elle baissait les yeux, et
le voile qu'elle ne retenait plus retombait sur l'paule,
projetait un peu d'ombre sur l'un des cts du visage. Il murmura
comme une prire:

--Marguerite, rendez-moi votre parole. Acceptez de devenir ma
femme... Je vous aime. Pour toute votre douleur, je vous aime
davantage.

Il la vit toute frissonnante, mais sans hsiter elle rpondit:

--C'est impossible. Ne me demandez pas cela.

Interloqu par ce refus quand un reste de vanit le persuadait
encore de la gnrosit de sa dmarche, il eut comme un cri de
dtresse:

--C'est le bonheur de ma vie et je ne vous le demanderais pas?

Alors elle vint  lui et sa voix prit une douceur nouvelle pour
lui dire:

--Une autre femme vous donnera ce bonheur. J'en suis sre. Je le
dsire pour vous.

--Il n'est pas d'autre femme que vous  mes yeux.

--Non, non, c'est impossible. Ne me tourmentez pas.

--Impossible, pourquoi, Marguerite? Pourquoi me dcourager? Vous
ne m'aimez pas. Un jour, peut-tre, je saurai me faire aimer de
vous. Vous secouez la tte? Oh! mon Dieu! m'carterez-vous sans
une raison?

Elle parut chercher, hsiter, prendre un dtour. Anxieux, il
guettait sa rponse:

--Je ne suis plus la jeune fille que j'tais l'an dernier.

--Je ne comprends pas.

--Je n'ai plus de dot.

--C'tait cela? Marguerite, je ne mrite plus que vous me traitiez
ainsi. Il y a en vous, dans vos yeux, comme une clart de vie qui
rayonne. En vous regardant, je sens mon courage, un dsir de bien,
et le ddain, l'oubli de toutes les pauvres satisfactions que
peuvent distribuer les choses matrielles. Auprs de cela que vous
me donnez et qui sera ma force, qu'est-ce que la fortune?

--Et si demain...

Comme elle n'achevait pas sa phrase, il rpta:

--Si demain?

--Si demain un plus grand malheur nous atteignait, si demain mon
frre Maurice tait condamn?

--Je suis venu aujourd'hui  cause de cette menace. Je voulais
revendiquer l'honneur d'assister votre pre demain aux assises
comme un fils. Il me fallait vous rencontrer aujourd'hui.

--Ah! murmura-t-elle interdite.

Par cette seule exclamation il comprit que toute l'indiffrence
qu'elle lui tmoignait tombait enfin. Sur ce visage ple dont il
suivait toutes les expressions, il avait distingu subitement la
sympathie, la gratitude, peut-tre davantage encore. Le bonheur
tait l, incertain, voil, mais prsent. Et cette prsence
agitait son coeur.

Marguerite le fortifia dans cet espoir en lui tendant la main:

--Je vous remercie, Raymond, dit-elle sans craindre de l'appeler
par son nom, comme autrefois. Je suis touche, profondment
touche.

Ce n'taient pas tout  fait les paroles qu'il attendait d'elle.
Il la considrait dans une extase inquite, suppliante. Comme elle
se taisait, il murmura timidement:

--Pourquoi me remercier puisque je vous aime? Il me semble que
vous aimer c'est valoir mieux...

Et il ajouta comme un soupir:

--Marguerite, vous voulez bien tre ma femme?

Il lut sur le beau visage exsangue la compassion et la douleur.

--Raymond, je ne puis pas.

--Vous ne pouvez pas? Alors... alors vous en aimez un autre.

--Oh! mon ami.

--Oui, vous en aimez un autre. Un autre qui n'a pas t lche
comme moi, qui a su vous deviner, vous comprendre, vous mriter,
tandis que moi j'ai perdu mon bonheur par ma faute. C'est juste,
mais cela fait mal quand on aime.

Il eut un sanglot dchirant.

--Raymond, dit-elle tremblante. Je vous en prie, ne parlez pas
ainsi.

--Je ne vous accuse pas. C'est moi le coupable. Et votre bonheur
m'est plus cher que le mien.

--Raymond, coutez-moi.

Vaincu, l'me dfaillante, il s'tait laiss choir brusquement sur
un fauteuil, et se cachant la tte dans les mains, il ne craignait
pas, en pleurant, de donner le spectacle de sa faiblesse. D'un
geste rapide, elle ta sa coiffure, comme une garde-malade se
libre de vtements inutiles pour mieux remplir ses fonctions, et
lui prenant les mains, elle les carta d'autorit.

--Regardez-moi.

Elle commandait, non pas imprieusement  la faon de son pre,
mais avec une persuasive douceur. Elle ne se contraignait plus,
elle ne se tenait plus sur la dfensive, elle venait  lui en
toute simplicit. Machinalement il subit son ascendant et lui
obit. Sitt qu'il l'eut regarde, en effet, il cessa de se
plaindre. La jeune fille tait transfigure. Le regard extatique
semblait illuminer sa pleur. Elle resplendissait d'une expression
surhumaine, l'expression de ceux qui, au del des agitations et
des passions, mouvant tmoignage de notre vie, ont rencontr la
paix. Elle portait, vivante, la srnit que l'on voit au visage
des morts qui se sont endormis dans le Seigneur. Il n'y avait plus
trace de douleur sur ses joues exsangues, dans ses yeux meurtris,
mais un calme profond, inaltrable, presque effrayant.

--Marguerite, qu'avez-vous? implora-t-il avec angoisse, comme on
arrte d'un cri son compagnon qui court  l'abme.

Elle rpta:

--Raymond, coutez-moi. Oui, j'en aime un autre...

--Ah! je savais bien.

--Un autre dont vous - ne pouvez pas tre jaloux. Je ne me
marierai pas, je ne serai la femme de personne. Je suivrai une
autre voie. Pourtant, je suis si imparfaite que tout  l'heure,
lorsque vous me parliez, j'prouvais de la fiert. Je suis
orgueilleuse encore. C'est un dfaut de chez moi. Mais nous avons
t si prouvs qu'il fallait bien se raidir un peu.

Un frle sourire se dessina au coin de sa bouche, puis disparut,
comme pour ne pas modifier la puret des traits immobiles. Elle
reprit, tandis qu'il se taisait, subjugu par la puissance
mystrieuse qui se dgageait d'elle:

--Non, je n'oublierai pas que vous avez choisi l'heure de ma plus
grande dtresse pour venir  moi.

Comme un enfant, il se lamenta.

--Je vous aime.

--Il ne faut plus m'aimer, Raymond. Avant le vtre, j'ai entendu
un autre appel. Je vais vous rvler un secret que nul ne connat,
pas mme mon pre. Je n'hsite pas  vous le confier. Gardez-le-
moi. Quand j'ai perdu ma mre, j'ai promis  Dieu de la remplacer
 notre foyer que le malheur avait ravag.

--N'avez-vous pas empli votre rle?

--Il n'est pas termin.

--Le mariage vous empcherait-il de le remplir? Nous ne
quitterions pas Chambry.

--On ne se donne pas  demi, Raymond. J'ai renonc  mon bonheur
personnel. Et du jour o j'y renonai, je me sentis une grande
force.

Il eut, pour protester, un sursaut de violence.

--Mais c'est insens, Marguerite. Vous n'avez pas le droit de vous
oublier ainsi vous-mme. Aprs votre pre, vous vivrez. Votre
frre, acquitt demain, se fera sa vie sans vous.  quoi bon vous
sacrifier pour de vains scrupules?

--Mon pre a t frapp au coeur. Mon frre est toujours en
danger. Ne m'tez pas une part de mon courage en me disant que je
leur suis inutile.

Raymond cessa de lutter. Une intuition qui lui venait de
l'expression de Marguerite plus encore que de ses paroles
l'avertissait de la dfaite. Pourtant, il essaya de retarder cette
dfaite, et d'une voix attendrie et timide, il implora un dlai.

--Et si je vous attendais, me repousseriez-vous? Si je vous
demeurais fidle jusqu' ce que, votre oeuvre de famille
accomplie, vous consentiez  venir  moi? Je vous aime tant que
plutt que de vous perdre je saurais tre patient. Ce serait cruel
et doux ensemble. Ne le voulez-vous pas?

 cette proposition hroque et romanesque, les yeux de la jeune
fille cessrent un instant de rpandre leur rayonnement. La
dcouvrant plus humaine, il crut qu'elle se rapprochait de lui, et
il en conut un nouvel espoir que les premiers mots de sa rponse
dissiprent:

--Non, Raymond, je n'accepterai jamais de fonder mon avenir sur
votre douleur. C'est impossible. Vous ne m'avez pas entirement
comprise. Je me suis donne  Dieu. Ne cherchez pas  me
reprendre.

--Ah! Marguerite.

--Se donner  Dieu, c'est se donner  tous ceux qui souffrent.

--Je comprends, maintenant. Vous voulez entrer en religion.

--Je ne sais pas encore. Il y a bien des manires de servir Dieu.
Ce que je vous dis, ne le rvlez  personne. Vous pleurez. Ne
pleurez pas, Raymond, Dieu vous consolera, comme il m'a console.

--Non, pas moi.

Et entre deux sanglots, il l'interrogea:

--Qu'allez-vous faire?

--Tant que mon pre vivra, je l'assisterai. Tant que Maurice aura
besoin de moi, je l'aiderai. Au lit de mort de ma mre, je l'ai
promis. Aprs, je consacrerai mes forces aux malheureux, aux
vieillards, ou bien aux enfants qui n'ont pas de parents. Peut-
tre tiendrai-je une cole pour les petits pauvres. Je ne sais
pas. Je ne puis pas savoir. Il ne faut pas vouloir trop presser
l'avenir. Il vient de lui-mme. Vous voyez: maintenant vous
connaissez tous mes secrets.

--Et moi, murmura-t-il, que deviendrai-je? Vous pensez  soulager
toutes les misres et vous oubliez la mienne.

--Raymond!

--Je suis plus malheureux que les plus misrables. Eux, du moins,
n'avaient pas entrevu leur bonheur, et moi, je suis prcipit de
si haut.

--Non, ne me regrettez pas. Je n'tais pas destine au mariage.
Dieu m'en a avertie, un peu rudement.  vous il a rserv sans
doute une autre femme qui vous rendra plus heureux.

-Vous ne ressemblez  aucune autre femme, Marguerite. Vous n'tes
pas de celles qu'on oublie. Vous n'tes pas de celles qu'on
remplace.

L'ombre envahissait le salon avec le soir. Et dans cette ombre o
les contours de la robe noire se confondaient, le visage diaphane
de la jeune fille gardait comme un reste de lumire. Mais cette
lumire animait  peine la puret des traits et leur pleur. Il
et sembl qu'en touchant la joue, on et craint de sentir, au
lieu de la chaleur de la vie, le froid de la pierre.

--Si, dit-elle, vous m'oublierez. Il le faut, et puis je le
dsire.

Il la regardait avec dcouragement, comme un voyageur contemple la
cime qu'il n'atteindra pas.

--Vous ne pouvez rien sur mon souvenir.

--Alors, souvenez-vous de moi sans amertume, comme d'une soeur
perdue.

--Non, Marguerite, pas sans amertume. Vous m'aviez lev la
pense, le coeur. Maintenant, je vais retomber.

Elle s'mut de cette parole, et ce fut d'un ton grave, presque
solennel, qu'elle rpondit:

--Si vous m'avez aime, Raymond, si vous n'avez aime vraiment,
vous me donnerez la joie suprme de penser que ma vocation,  vous
non plus, n'aura pas t inutile. Vous ne pouvez pas tre
dsespr de mon refus: il ne vous atteint pas. Il ne peut ni vous
blesser ni vous amoindrir. Mon souvenir doit vous tre doux et non
pas nuire  votre vie. Car je vous ai aim, mon ami. Je voyais
s'approcher en paix le jour de notre mariage. Et la paix, c'est la
confiance de l'me, c'est la scurit de l'avenir. Un orage
imprvu nous a spars. J'y ai discern l'appel de Dieu. S'il n'a
pas voulu que je vous apporte le bonheur, s'il vous a prouv 
votre tour, laissez-moi croire que cette preuve mme vous
fortifiera, vous grandira, vous ennoblira. Si, tout imparfaite que
je suis, j'ai servi  votre lvation, ne me dites pas que vous
retomberez. Je prierai tant pour vous.

Absorbe dans sa supplication, elle, ne le vit pas qui, d'un lent
mouvement, avait flchi le genou devant elle, mais elle sentit
tout  coup les lvres du jeune homme sur sa main:

--Que faites-vous, Raymond? Relevez-vous, je vous en prie.

Elle le regardait  ses pieds, surprise de la rsolution nouvelle
qu'elle lui dcouvrait. Il n'avait plus la figure tourmente et
douloureuse, seulement srieuse et triste. Il avait subi, malgr
lui,   l'influence de fermet et de pacification qu'exerce la foi
jusque sur les autres.

--Je n'tais pas digne de vous, murmura-t-il. Mais je vous aimais
tant.

--Relevez-vous, je vous en prie.

Et, relev, il lui rendit ce dernier hommage:

--Aucun homme ne vous mritait. C'est ma consolation.

Elle dtourna la tte, comme pour repousser les louanges:

--Non, mon ami, ne me parlez plus ainsi.

Le sacrifice tait achev. Ils en prouvrent comme une sensation
physique, et ils se turent. Pendant ce silence oppressant, charg
de mlancolie, la servante entra dans la pice qui s'obscurcissait
tout  fait. Elle eut quelque peine  dcouvrir sa matresse dont
la silhouette se mlait  l'ombre.

--Mademoiselle, appela-t-elle.

--Q'y a-t-il, Mlanie?

--Ces messieurs sont arrivs.

--Ah! Vous les avez introduits dans le cabinet de Monsieur?

--Oui, mademoiselle.

--Et Monsieur n'est pas rentr encore?

--Non, mademoiselle.

--Priez-les d'attendre quelques instants. Monsieur va rentrer.

Ce retard inexplicable devenait inquitant. Raymond Bercy devina
que la pense de la jeune fille s'loignait de lui.

"Dj"! songea-t-il.

Tout  l'heure, du moins, quand elle cartait doucement son amour,
il occupait cette pense et ce coeur. La douleur mme qu'elle lui
causait, le rapprochait d'elle, lui tait chre puisqu'elle
manait d'elle. Il la regarda une dernire fois, avec des yeux
dsesprs, comme pour mesurer toute l'tendue de sa perte et
lever l'empreinte de son souvenir. Et se dcidant, il murmura:

--Adieu, Marguerite.

Elle lui tendit la main.

--Adieu, mon ami. Allez en paix. Dans mes prires de chaque jour,
je joindrai votre nom  ceux de ma famille. Vous le voulez bien?

--Merci. J'avais conu un grand espoir, et je l'ai moi-mme bris.

De sa voix grave, elle rpondit:

--Dieu l'a voulu, et non pas nous. Que Dieu vous garde.

Il s'inclina et il partit. Demeure seule, elle se cacha le front
dans les mains, puis se redressa. Elle se rendit dans le cabinet
de son pre o elle invita MM. Hamel et Bastard  patienter
quelques minutes encore; puis, comme l'anxit l'treignait de
plus en plus, elle se disposa  sortir quand elle entendit la clef
qui grinait dans la serrure. Elle se prcipita vers la porte:

--Pre, c'est vous, enfin!

M. Roquevillard, qui avait march vite, s'essuya le front en sueur
malgr le froid.

--Marguerite, ces messieurs sont venus?

--Ils vous attendent.

--Bien, j'y vais.

Dans le corridor clair, ils se trouvaient face  face. Aprs
s'tre quitts dans la dbilit morale et le dcouragement, ils
s'tonnrent de rencontrer sur le visage l'un de l'autre une
sortie de srnit victorieuse de la douleur et de la crainte,
l'illumination spirituelle que donne la confiance. L'un avait
entendu l'appel du pass venu du fond permanent des gnrations,
et l'autre la voix de Dieu.


VI

LE DFENSEUR


Lorsque M. Roquevillard entra en coup de vent dans son cabinet de
travail, ses deux confrres qui discutaient se levrent
immdiatement et s'avancrent  sa rencontre. Ils ne purent
dissimuler leur surprise en dcouvrant, au lieu d'un homme abattu
par le dsespoir  la suite du dcs de son fils an, le
Roquevillard d'autrefois, celui qu'on redoutait  la barre, que
l'on appelait dans les dlibrations difficiles et orageuses pour
la nettet de son jugement et l'autorit de ses rsolutions, et
dont on supportait malaisment parfois le caractre dominateur
comme le regard perant.

--Je vous ai fait attendre, leur dit-il avec cette aisance qui
dispense de s'excuser.

En sa prsence, M. Hamel, dont la couronne de cheveux blancs, les
traits fins, la distinction un peu guinde composaient un ensemble
vnrable, et M. Bastard qui, la barbe tale sur la poitrine et
la tte incline en arrire, s'imposait en tous lieux au premier
rang, semblrent nanmoins reconnatre un chef, l'un de bonne
volont, l'autre malgr lui. Leurs indices de supriorit
s'effaaient devant d'autres signes incontestables.

--Mon ami, murmura le vieillard la main tendue.

--Mon cher confrre, formula son collgue.

Et ils lui adressrent leurs condolances, l'un cordialement et
avec motion, l'autre en termes banals.

--Oui, rpondit leur hte, en les arrtant d'un geste. Il ne me
reste plus qu'un fils. Celui-l je le sauverai, je veux le sauver.
Et voici ce que j'ai dcid.

Ce dernier conseil devait prcisment tre tenu entre les trois
avocats afin d'arrter d'une faon dfinitive le plan de la
dfense. Et voici que l'avis d'un seul prvalait  l'avance, sans
consultation.

--Ah! s'exclama le btonnier que subjuguaient tant de confiance et
de fermet.

--Dcid? rpta d'un air de doute M. Bastard, partag entre le
respect du deuil et le sentiment de son importance.

Tranquillement, de sa voix rajeunie, M. Roquevillard dvoila sans
retard en deux mots sa pense:

--Vous m'assisterez tous les deux. C'est moi qui plaiderai.

--Vous!

--Vous!

L'tonnement et l'irritation se traduisaient dans ces deux
exclamations. M. Hamel fixa sur son vieux compagnon d'armes le
regard de ses yeux dcolors o la flamme de vie ne jetait plus
qu'une tremblante lueur si pure encore, tandis que l'avocat
d'assises, supportant malaisment un cong qui le privait d'une
affaire sensationnelle et d'une plaidoirie retentissante, oubliait
les circonstances de la cause et les malheurs de la race
provisoirement vaincue pour ne plus songer qu'au succs personnel
qui lui tait brutalement arrach.

M. Roquevillard parlait en matre courtois, mais qui sait
commander.

--Oui, moi. Je rclamerai mon fils si nergiquement qu'on me le
rendra. On ne refuse pas un fils  son pre.

Ayant ainsi dict, comme des ordres, ses dispositions de combat,
il s'effora aussitt de ramener ses allis par un peu de
diplomatie, car il savait plier sa manire imprieuse  l'art de
conduire les hommes. Comme il tait certain, de l'assistance du
btonnier, il tourna spcialement ses efforts contre M. Bastard
qui lui chappait:

--Vous serez l tous deux. Je compte sur vous. Si je demande,
Bastard,  vous remplacer, ce n'est point que je compare mon
talent au vtre.
Mais il est des choses que, par un douloureux privilge, seul je
puis expliquer aux jurs.

--Quelles choses?

--C'est mon secret. Vous l'apprendrez demain. Je crois pouvoir,
sans prononcer le nom de Mme Frasne, les convaincre de l'innocence
de mon fils.

--Par la suppression du prjudice?

--Non, directement.

--Je ne comprends pas.

--Vous entendrez. Cependant, si vous surprenez dans ma voix ou ma
parole une dfaillance, si ma plaidoirie vous donne  craindre un
chec, je me fie entirement  votre grande habitude des assises,
 votre merveilleuse prsence d'esprit. Ces visages de juges sont
pour vous un livre ouvert. Vous connaissez le dossier aussi bien,
mieux que moi. Vous tiez prt. Vous me supplerez. Ainsi appuy,
je me sentirai fort. Vous le voulez bien?

L'avocat conduit se lissait la barbe avec soin, et dissimulait
son dpit sous un air d'indiffrence:

-- quoi bon, mon cher confrre? Mon concours vous est inutile.
Vous n'avez besoin de personne. Vous ne redoutez point d'assumer
les plus hautes responsabilits, et les plus difficiles.
Permettez-moi de considrer ma mission comme termine.

Les deux interlocuteurs, pendant ce colloque, taient demeurs
debout. M. Hamel, assis au coin de la chemine, les suivait de ses
yeux un peu troubles, sans prendre part  la discussion. M.
Roquevillard s'approcha de son confrre plus jeune, et lui posa la
main sur l'paule d'un geste affectueux:

--Je sais, Bastard, que je rclame de vous un grand service. En
revendiquant l'honneur de dfendre moi-mme mon enfant, comprenez
que c'est mon nom que je compte dfendre. Je ne mconnais point
les chances que reprsentent votre mrite, votre comptence, votre
rare loquence. Mais  ma place, vous agiriez comme moi. Donnez-
moi ce tmoignage d'amiti, de dsintressement et aussi d'estime.
Par l, vous me prouverez le cas que vous faites de ma parole. Je
vous en prie.

M. Bastard continuait de promener ses doigts nerveux le long des
poils de sa belle barbe. Il pesait le pour et le contre, se
livrait tour  tour aux traditions confraternelles de son ordre et
 sa vanit blesse qui s'accommodait mal du second rang. Il avait
presque impos son concours, ses services. Il escomptait, sinon le
salut de son client, du moins son triomphe personnel devant une
salle bonde, et compose sans doute du meilleur monde,
principalement de dames avides de l'entendre. Au lieu de le
contempler dans sa gloire, debout et dominateur, ce public choisi
le verrait assis comme un secrtaire aux cts de M. Roquevillard,
rival dangereux qui lui avait inflig au barreau tant de dures
rpliques. Lui convenait-il d'accepter une posture aussi
humiliante? D'autre part, sa prsence ne serait pas inutile 
l'audience. Pris d'un beau zle subit, le pre de l'accus se
faisait probablement illusion sur l'argumentation soudaine qui le
fascinait, dont il n'osait point rvler le mystre et qu'il avait
conue sous l'inspiration d'un chagrin par lequel sa force morale
et sa vigueur intellectuelle devaient tre entames. Cette ardeur
factice qui l'animait pouvait tomber d'un moment  l'autre,
laisser place tout  coup, sans transition,  la dpression la
plus lamentable. Comment attendre, comment esprer l'nergique, le
violent effort qu'exigerait une telle plaidoirie, aprs une
prparation aussi courte, d'un homme cras par le sort, ruin,
priv tragiquement la veille de son fils an, et charg de
protger lui-mme son dernier enfant contre la menace d'une
condamnation infamante? Ce n'tait pas vraisemblable. Il fallait
interprter cette dcision nouvelle comme l'excitation mystique de
la douleur, et se tenir prt  occuper la barre jusqu'au dernier
moment. La sagesse le conseillait. Le soin de la dfense qui, chez
un avocat, doit primer tout autre souci, et spcialement toute
pense personnelle, le commandait sans conteste.

Mais l'trange scurit que montrait M. Roquevillard en face du
pril arrta ces vellits gnreuses.

--Non, expliqua M. Bastard, je ne puis vous donner satisfaction.
Je le regrette. Ou je prendrai et garderai la responsabilit des
dbats, ou je me retirerai tout  fait.

--Il s'agit de mon fils. Il est juste que je n'abandonne point sa
dfense.

M. Hamel quitta son fauteuil pour intervenir opportunment:

--En ma qualit de btonnier, mon cher confrre, je vous demande
instamment de nous assister. Je comprends vos hsitations. Dans
toute autre circonstance, je comprendrais votre refus. M.
Roquevillard peut avoir des raisons particulires pour dsirer
prendre la parole en faveur de son fils, bien que l'on confie
gnralement  un autre le soin de dfendre les siens. Fatigu par
le poids du malheur, il risque de prsumer trop de sa volont. Il
faut que vous soyez l. J'insiste dans mes conclusions.

Du moment que l'on invoquait le devoir au lieu de la flatterie, et
que l'on employait l'autorit au lieu de la persuasion, l'avocat
d'assises rejeta dfinitivement les scrupules, et, reprenant tout
son aplomb, il carta presque durement le vieillard:

--Non, non, impossible. J'offrais mon concours le plus complet. On
le limite. On change sans me consulter le plan de la dfense. On
me cache un argument qui doit tre dcisif. Dans ces conditions,
je n'ai qu' me retirer, et je me retire.

Sa figure durcie n'exprimait plus que l'orgueil bless. Il se
tourna vers M. Roquevillard pour ajouter avec une condescendance
laborieuse:

--Dsirez-vous mes notes de plaidoirie? Elles vous pargneront
quelque travail. Je les tiens  votre disposition.

--Rflchissez, mon confrre, mon ami. Ne nous quittez pas dans la
bataille.

--Ma rsolution est prise.

--Absolument?

--Absolument.

M. Roquevillard, dans cette dernire tentative, conservait cet air
de hauteur et de tranquillit qui tout de suite avait dconcert
ses visiteurs. Moins rassur que lui sur les consquences de cette
dfection, le btonnier, malgr son antipathie naturelle pour M.
Bastard, chercha  le retenir encore:

--Je vous supplie de ne pas nous priver de votre secours.

--Je suis dsol, croyez-le.

--Alors, dit le pre de l'accus, prenant son parti sans aucune
motion, je vous rclamerai le dossier, spcialement le procs-
verbal de constat, l'analyse des dpositions, l'arrt de
contumace.

Cette dsinvolture acheva d'offenser l'avocat qui n'entendait
point cder aux sollicitations, mais, par une contradiction bien
humaine, ne se rsignait pas non plus  ce qu'on se passt de lui.
Il prit cong de ses deux confrres avec une irritation mal
dguise. Hors du cabinet de travail, sur le pas de la porte
d'entre, son hte s'empara presque de force de sa main et la lui
serra en le remerciant chaleureusement d'avoir consenti 
s'effacer. Mais dans cette dmonstration amicale, M. Bastard ne
vit qu'un suprme affront. Et il courut en ville ruiner dans
l'esprit public la cause des Roquevillard en annonant
l'aberration du pre et la condamnation probable du fils.

Aprs ce dpart, M. Hamel ne put dissimuler sa tristesse, ses
doutes, l'inquitude qui le tourmentait et qu'alourdissait l'ge.
loigner volontairement le matre habituel des assises, n'tait-ce
pas bien imprudent, et ne risquait-on pas de payer cher cette
imprudence? Pourquoi cette mesure de la dernire heure qui jetait
dans le camp de la dfense le trouble et la dsorganisation? Il
formulait ces critiques d'un ton courtois mais ferme, et, les
estimant superflues, il les suspendit pour ajouter d'un ton
mlancolique:

--Mon ami, vous tes arriv, tout  l'heure, le visage illumin
d'une inspiration intrieure. J'ai compris, en vous regardant, que
vous n'couteriez personne. D'o veniez-vous donc?

--De la Vigie, rpondit M. Roquevillard qui avait support
respectueusement les reproches. Les morts m'ont parl. Ils ne
veulent pas d'un charlatan pour opposer leurs mrites  l'erreur
de leur descendant.

--Les morts?

--Oui, mes morts, ceux qui ont fait ma race et qui l'ont
maintenue. Ils seront demain les garants de notre honneur. Du
premier de mon nom jusqu' mon fils an, combien se sont
sacrifis  la chose commune, et vous voudriez que ces sacrifices
ne fussent pas compts?

M. Hamel rflchit, puis se leva:

--Je crois  la rversibilit et je comprends. Mais les jurs,
comprendront-ils?

--Il faudra bien, rpliqua son hte avec une telle assurance que
le vieillard en fut branl.

--Il se passe en vous quelque chose, dit-il, qui agit sur ceux qui
vous parlent et qui les pntre. Oui, mieux qu'aucun autre avocat
vous dfendrez votre fils. Vous avez la force et l'autorit.
J'aurai l'honneur de vous assister demain. Adieu, je vous laisse
travailler.

Il drapa ses maigres paules dans son pardessus rp, et d'un air
soudainement htif gagna la porte.

--Marguerite! appela M. Roquevillard aprs avoir accompagn le
btonnier.

La jeune fille, qui, dans une pice voisine, attendait le moment
o son pre lui serait rendu, parut aussitt:

--Me voici.

--Viens, je veux te parler.

Il l'emmena dans son cabinet, et rapidement lui demanda:

--Tu as vu Maurice  la prison?

--Oui, pre. Nous avons pleur ensemble.

--Pleur? Oui, j'ai le coeur arrach. Pourtant je ne pleure pas.
Demain soir, je serai libre de pleurer tout mon saoul. Jusque-l,
je ne verserai pas une larme.

Marguerite, un peu effraye de l'exaltation qui clairait et
rajeunissait le cher visage sur lequel elle avait suivi tant de
fois la progression de leurs dsastres de famille, en profita
nanmoins sans retard pour achever son oeuvre de rconciliation:

--Pre, Maurice rclame sa place dans votre coeur.

--Il ne l'a jamais perdue.

--Je le savais bien. Lui pardonnez-vous?

--Il y a longtemps que je lui ai pardonn.

--Ah!

--Le soir de son retour, petite. As-tu dout de ton pre?

--Oh! non. Pourquoi ne pas lui dire?

--Il ne me l'avait pas demand.

--Il vous le demande, et il vous prie de diriger sa dfense comme
vous l'entendrez, sans restriction. Il sait que vous aurez soin de
son honneur.

--Sans restriction? Il est trop tard.

--Pourquoi trop tard?

--Parce que j'ai licenci M. Bastard, son avocat.

--Qui le dfendra?

--Moi.

--Ah! dit Marguerite en se jetant dans ses bras. Je ne l'esprais
plus. Je l'avais toujours dsir.

Et M. Roquevillard, dj proccup de son devoir nouveau et
pressant, serra sa fille sur sa poitrine:

--Tu as toujours eu foi en moi, petite. Va me chercher les livres
de famille, tous, mme les anciens.

Pendant la courte absence de sa fille, il reut le dossier de
l'affaire que renvoyait M. Bastard selon sa promesse, l'ouvrit, le
feuilleta et regarda l'heure:

--Six heures bientt. Aurai-je le temps?

Et il considra avec tristesse le tas considrable que formaient
les livres de raison apports en plusieurs voyages par Marguerite.

--Les voici tous, dit la jeune fille. Il y en a beaucoup, et de
bien vieux.

Cinq cents ans de travail et d'honneur tenaient dans ces cahiers.
Elle prsenta  son pre un dernier carnet de dimensions moins
volumineuses:

--L, expliqua-t-elle en rougissant un peu, j'ai rsum notre
histoire, ses principaux traits, spcialement les services rendus
au pays. C'est une sorte d'abrg moins intime.

--Tu avais devin que nous en aurions besoin un jour?

--Non, pre. J'ai crit cela l'hiver dernier, pour protester
contre la dfaveur qui nous atteignait. J'en lisais des morceaux 
maman qui, de son lit, m'approuvait.

--Et tu prparais la dfense de Maurice.

--Avec cela?

--Oui. Maintenant laisse-moi travailler.

Comme elle s'loignait, il la rappela:

--Marguerite, j'ai encore quelque chose  te dire.

Vite, elle revint  lui. Avant de parler, il l'enveloppa toute de
ce regard paternel qui donne, au lieu de prendre et protge au
lieu de convoiter, et il remarqua, en mme temps que leur pleur,
le calme des traits, la douceur sereine de leur expression:

--J'ai crois Raymond Bercy, petite fille, comme je rentrais. Il
tait en bas, sur le seuil de la porte cochre, immobile, absorb,
mu. Il m'a salu, et a fait un pas vers moi, comme pour
m'aborder, mais trop tard: j'avais dj pass.

Elle ne parut nullement impressionne et rpondit:

--Il sort d'ici, pre.

--Ah! que dsirait-il?

--Vous assister demain  l'audience.

--Quelle ide! et  quel titre?

--Comme un fils.

--Comme un fils? Il t'a donc demand ta main?

--Oui.

--Et tu ne me le disais pas. Dieu a piti de nous, Marguerite.
Notre excs de malheur l'a touch. Raymond se conduit noblement.
Il n'a pas attendu pour nous revenir que nous soyons publiquement
lavs de toute accusation. Et toi, qu'as-tu rpondu?

--J'ai refus.

M. Roquevillard fit un geste d'tonnement, et avec tendresse il
attira sa fille plus prs de lui en regardant jusqu'au fond des
grands yeux limpides:

--Refus, pourquoi? Je devine: tu as pens  moi. Tu te sacrifies
 ton pre. Ton pre ne l'accepte pas, ma chrie. Je te l'ai dit
bien souvent: que les parents subordonnent leur vie  celle de
leurs enfants, c'est naturel, mais non pas le contraire.

--Pre, murmura-t-elle, je vous aime bien. Vous le savez. Pourtant
vous vous trompez, je vous le jure.

--Ce n'est pas pour moi?

--Non, pre.

 la flamme pure qui des yeux rayonnait sur tout le visage sans
couleur, il comprit l'me de sa fille. Dj n'avait-il pas d
comprendre une autre fois? Dieu lui prenait ses enfants l'un aprs
l'autre. Quelle fivre de renoncement et d'immolation les agitait,
les brlait? Ne fallait-il pas voir, dans ces offrandes
successives, le rachat du coupable? Il se souvint d'un matin
d't,  la lumire insultante, o, du quai de Marseille, il avait
vu partir le bateau qui emmenait en Chine Flicie. Et il pressa
plus fort Marguerite sur son coeur tremblant:

--Toi aussi, murmura-t-il simplement.

Elle lui noua les bras autour du cou et lui confia tout bas dans
un baiser:

--Pas maintenant, pre.

--Aprs moi?

-Oui.

Il la garda un instant appuye tout contre lui, comme une petite
fille, comme aux jours anciens o il la tenait avec prcaution. Il
rflchissait en la sentant si bien  lui encore, et il hsitait 
accepter un dlai qu'inspirait la pit filiale. Mais en face de
lui, la glace de son cabinet lui renvoyait l'image du groupe qu'il
formait avec Marguerite. D'un coup, il constata les changements
qui s'taient oprs en lui dans l'espace d'une anne.

"Demain, songea-t-il, j'aurai sauv Maurice, ma tche sera
termine. Aprs, je ne ferai pas de vieux os."

En se penchant sur le cher visage, il y posa ses lvres en signe
d'acceptation. Puis, revenant au but principal de son esprit, il
chassa l'attendrissement et prit ses dispositions de combat:

--Fais servir le dner  huit heures. J'ai presque deux heures de
travail devant moi, le temps de me remmorer dans ses dtails ce
dossier que je connais.  neuf heures je me coucherai pour me
relever  trois heures du matin. De trois heures  neuf heures,
avant l'ouverture des assises, je prparerai ma plaidoirie.

--Bien, pre. Il est arriv de Lyon une lettre de Germaine. Son
coeur est avec nous.

--Tu me la liras en dnant.

--Charles sera ici demain par le train d'une heure. Il ne peut
arriver plus tt.

--Je l'attendais.

--Je vous laisse, pre.

La porte referme sur Marguerite, il s'empara vivement sur la
table d'une photographie d'Hubert, et considra le portrait de son
fils an.

"Pardonne-moi, lui disait-il intrieurement, de penser
exclusivement  ton frre. Ne crois pas que je t'oublie. Tu vois,
je ne suis pas libre. Demain je t'appellerai, je te parlerai, je
te pleurerai. Demain, je t'appartiendrai. Ce soir j'appartiens 
toute notre race."

Doucement, il replaa l'image devant lui. Et pliant sa douleur 
la ncessit immdiate, il se mit au travail.




VII

JEANNE SASSENAY


Pour obir  son pre, Marguerite Roquevillard avait dpos, 
titre de renseignement, au sujet de l'argent destin  son
trousseau qu'elle avait remis  son frre Maurice le soir du
dpart pour l'Italie, et de celui qu'elle lui avait envoy  Orta;
puis elle tait rentre chez elle en toute hte, comme si l'c1at
donn  sa gnrosit la dt remplir de honte. Dans une faible
mesure, elle avait pu contribuer  la dfense de l'accus, et se
reprochait d'avoir montr tant de faiblesse et rpondu si
timidement  l'interrogatoire du prsident des assises. Son
courage tait intrieur, et s'accommodait mal des manifestations
publiques. Elle dplorait sa modestie qui lui apparaissait  elle-
mme comme une lchet, et craignait d'avoir nui, par son
hsitation,  la franchise de son tmoignage.

Que s'tait-il pass, avant son introduction, dans la salle
d'audience, et aprs sa fuite? Elle n'en savait rien, mais
rapportait de son bref contact avec la justice une frayeur qu'elle
ne parvenait pas  vaincre. Enferme avec les autres tmoins, elle
avait entendu appeler ceux-ci un  un par la voix d'un huissier et
les avait vus disparatre, son grand-oncle Etienne et sa tante
Thrse en dernier lieu. Reste presque seule, on l'avait conduite
 la barre, son tour venu. Tremblante comme une figurante qu'on
pousse sur la scne, elle avait aperu en face d'elle,  son
entre, en bas et aux tribunes,  l'orchestre et au balcon, une
multitude de regards qui la dvisageaient, qui la blessaient et la
fouillaient. Tout Chambry tait l qui piait sans misricorde la
peur d'une jeune fille, qui pierait tout  l'heure avidement
l'agonie d'une race. Elle s'tait trouve enfin devant trois
magistrats en robe rouge, ayant  leur droite les bancs des jurs.
Elle avait cru dfaillir en dclinant son nom, quand la voix de
son pre avait retenti  ses oreilles. Cette belle voix chaude,
qu'elle connaissait bien, l'avait fortifie instantanment comme
un cordial. L'avocat tait debout devant Maurice qu'il protgeait,
et si calme qu'elle en avait t surprise et tranquillise par
contagion. Il dictait en une formule claire la question  poser.
Aprs avoir rpondu  peine distinctement, elle s'tait sauve,
comme un pauvre gibier qui gagne les taillis.

"Pre ne sera pas content de moi, se reprochait-elle. Quel empire
il a sur lui-mme! Comme il se possde et comme on le redoute! Il
s'est lev deux fois, et j'ai senti  chaque fois un silence plus
profond dans la salle. Ses yeux jetaient des flammes. Il
paraissait jeune. Il est notre force"

 midi et demi, M. Roquevillard vint djeuner.

--Servez-nous vite, Mlanie, dit-il ds la porte. Je suis press.

Il avait son air de bataille, un plu au front, le regard droit,
impossible  viter, difficile  soutenir, et les muscles du
visage tendus. Les dernires veilles, la douleur, l'inquitude
avaient vieilli les traits. Une volont imprieuse suspendait
provisoirement l'effort combin de l'ge, de la fatigue et du
chagrin.

--Eh bien, pre? interrogea Marguerite suppliante.

Il la rassura en deux mots:

--L'audience rouvre  deux heures.

--Ce n'est pas fini?

--Non, non.

--Que s'est-il pass?

--Tu n'as donc rien vu, petite fille?

--Oh! non, pre, je suis partie. Dites-moi tout. Voyez:je tremble
encore.

--Il ne faut pas trembler, Marguerite. Aie confiance.

 table, tout en mangeant rapidement et sans apptit, il rsuma
les dbats pour elle:

--Tu n'as pas compris grand'chose, sans doute, aux formalits de
l'installation des jurs, des prestations de serment, des
rcusations, et de l'appel des tmoins?

--J'tais prs de vous dans la salle, pre.  mon nom, je me suis
leve et l'on m'a emmene dans une chambre o j'ai retrouv oncle
Etienne et tante Thrse.

--La salle des tmoins. Puis les dpositions ont commenc aprs la
lecture de l'acte d'accusation, celle du procs-verbal, dress par
le commissaire de police, constatant le vol de cent mille francs,
et l'interrogatoire de Maurice qui a protest de son innocence
tout en refusant d'accuser personne, malgr l'insistance du
prsident. Des tmoins  charge, le premier clerc de l'tude
Frasne s'est montr le plus acharn contre lui. C'est ce nomm
Philippeaux qui doit nous har, j'ignore pourquoi, car il a dpos
avec la rage de dnoncer, de compromettre, de prsenter comme des
preuves accablantes, les prsomptions qu'il inventait ou qu'il
interprtait mchamment.

--Quelles prsomptions?

--La connaissance du dpt d'argent dans le coffre-fort, la
dcouverte possible mais non pas dmontre du secret de la serrure
sur un agenda, la prsence tardive  l'tude avec les clefs le
soir du vol, le manque de ressources personnelles, le dpart pour
l'tranger, l'impossibilit d'imaginer un autre coupable, etc. Les
autres clercs ont rdit son tmoignage comme une leon apprise,
mais avec moins de dtails et moins de certitude. Enfin,
l'ancienne femme de chambre de Mme Frasne, qu'on a d circonvenir,
a prtendu que, pendant l'absence de son matre, jamais sa
matresse n'avait pntr dans le bureau. Qu'est-ce que a prouve?
Mme Frasne aurait-elle convoqu son personnel pour assister au
dtournements des fonds?... Mais je ne dois pas l'accuser, moi non
plus.

--Pourtant Maurice ne s'y oppose plus.

--Je ne le ferai pas. Nous avons pay sa ranon: qu'elle la garde,
et ne reparaisse jamais... J'avais cit avec moi, comme tmoins 
dcharge, ton grand-oncle Etienne et ma belle-soeur Thrse, afin
d'tablir que Maurice n'tait point parti sans ressources,
l'employ de la Socit de crdit qui t'a dlivr,  la fin
d'octobre dernier, le chque de huit mille francs sur la Banque
internationale de Milan au nom de ton frre, et enfin Me Doudan,
le notaire.

--Pourquoi ce dernier?

--Pour qu'il dclart la vrit du versement de cent mille francs
que j'ai opr par ses soins entre les mains de M. Frasne, et
aussi le nom du vritable acqureur de la Vigie. Le prsident,
aprs avoir confr avec M. Latache, prsident de la Chambre des
notaires, l'a relev du secret professionnel, et il a bien fallu
qu'il rvlt aux jurs la fructueuse spculation de M. Frasne.

--C'est donc M. Frasne, demanda la jeune fille, qui a achet la
Vigie, pour lui, pour s'y installer  notre place?

--Ne le savais-tu pas?

--Je ne pouvais pas le croire. Il y a tant de choses que je ne
comprends pas. L'an dernier, aux vendanges, il avait dj l'air de
faire une enqute: il furetait partout.

--Oui, petite, c'est lui qui remplace les Roquevillard et continue
la tradition. Le tout, gratuitement.

Reprenant son rcit aprs cet accs d'amertume, il ajouta:

--Son avocat a pris la parole  onze heures.

--Quel avocat, pre?

--Un M. Porterieux, de Lyon. Il n'a trouv personne au barreau de
Chambry.

-- cause de vous?

--Sans doute.

--Et qu'a-t-il os dire?

--C'est un homme habile, insinuant, d'une violence froide et
calcule. Il a commenc par tracer de Maurice un portrait
tendancieux: jeune homme aujourd'hui que nul frein ne retient
plus, trs imbu de ses droits individuels, avide de dvelopper sa
personnalit, de conqurir son bonheur, ft-ce en pitinant celui
des autres, refusant de s'encadrer dans une socit organise,
enfin un de ces intellectuels de l'anarchie capables de passer du
domaine des ides dans celui des faits. "Interrogez, a-t-il
ajout, ses camarades, ses amis. Ils ne pourront nier que dans ses
conversations il ne cessait de dnigrer, de dmolir l'ordre des
choses tablies, et qu'il rservait son admiration aux thories
pernicieuses d'un philosophe allemand pour qui le type suprieur
de l'humanit, le surhomme, difie sa fortune sur la ruine et la
douleur des petits, des humbles, des faibles. Et ce n'est, dans
Chambry, un secret pour personne, qu'il ne parvenait pas 
s'entendre avec son pre dont il supportait l'autorit
malaisment."

--Il a dit cela? murmura Marguerite rvolte.

--Oui, je te donne le ton. De moi-mme, il a tir un argument. De
notre famille, il en a tir un autre, l'accus ne pouvant invoquer
l'excuse d'une ducation mauvaise, du manque d'instruction, des
fcheux exemples ou le bnfice d'une enfance malheureuse qui
risque d'aigrir pour toujours le caractre. Je passe sur la
sduction prmdite et intresse de Mme Frasne.

--Intresse?

--Oui, dans son nihilisme moral Maurice convoitait  la fois la
femme et l'argent, sans scrupules. Ayant ainsi rendu ou cru rendre
vraisemblable l'abus de confiance, Me Porterieux a abord
l'accusation et ce qu'il n'a pas craint d'appeler les preuves
matrielles. Mme Frasne consent  partir. Le mari est absent, le
jour est propice, l'heure est unique. Son amant, dpourvu de
fortune personnelle, cherche, doit chercher le prix du voyage. Il
connat l'existence du dpt qui provient de la vente de Belvade,
il a dcouvert sur un agenda le chiffre du secret, il se fait
remettre les cls, il s'arrange pour demeurer seul  l'tude. Il
prend et il s'enfuit  l'tranger avec sa matresse. Non seulement
il est coupable, mais seul il peut l'tre.

--Et Mme Frasne?

--Mme Frasne? Qu'il l'accuse, qu'il ose donc l'accuser! Il s'est
tu  l'instruction, il se tait  l'audience. "Je le mets au dfi
de l'incriminer, a conclu l'avocat, peut-tre mis imprudemment au
courant par Bastard du gnreux enttement de Maurice, et ce
silence, qui est un aveu, le condamne."

De la salle  manger ils avaient pass dans le cabinet de travail.
Marguerite, dans ce rsum virulent et pourtant impartial de la
plaidoirie adverse, entendait gronder la fureur et le dsespoir
paternels et en tait bouleverse.

--Pre, murmura-t-elle, ne sommes-nous pas perdus? Esprez-vous
encore?

--Si j'espre!

--Quand sera-ce-fini?

-- deux heures, dans quarante minutes, Me Porterieux reprendra sa
plaidoirie.

--Ne nous a-t-il pas assez fait de mal?

--Il parat que non. Il lui reste un dernier argument 
dvelopper.

--Lequel?

--Le nouvel aveu qui, d'aprs lui, rsulte de la restitution, par
moi, des cent mille francs. Avant trois heures, je suppose, mon
tour viendra.  quatre heures ou quatre heures et demie j'aurai
termin.

Et il ajouta, en affectant la tranquillit:

--Le train de Charles arrive  une heure. Ton beau-frre devrait
tre l.

Peu aprs, Charles Marcellaz sonna en effet.

--Quelles nouvelles, mon pre? demanda-t-il en entrant. Germaine
pleurait ce matin en me disant adieu, et les trois petits
l'imitaient. Votre tlgramme d'hier nous a caus tant de chagrin.
Pauvre Hubert!

--Je vous attendais, Charles. Votre place est  ct de moi.
Marguerite vous renseignera en vous faisant servir  djeuner.
Laissez-moi quelques minutes. Soyez prt  deux heures moins cinq.

--Je serai prt. Ah! je vous prviens que j'ai pris mes mesures
pour vous restituer la moiti de la dot de Germaine. Plus tard, ce
sera le reste.

L'avou annonait cela d'un ton de mauvaise humeur, comme un homme
peu accoutum  la bienfaisance et qui s'en cache. Il tait
conquis, lui aussi,  la cause commune; mais comme sa raison
suivait en protestant, il n'affichait pas sa dfaite.

--Je n'accepte pas, mon ami, rpondit M. Roquevillard.

Et plus mu de ce concours que de tous les efforts adverses qu'il
s'apprtait  repousser, il ajouta:

--Embrassez-moi.

Ainsi le lien de famille se resserrait dans l'infortune.

Lavocat sisola un quart dheure pour ramasser en faisceau les
arguments de sa plaidoirie. Le rcit quil avait fait  sa fille,
sous lempire de la surexcitation nerveuse, avait t pour lui un
drivatif de la colre et de la honte qui s'accumulaient en lui
depuis le matin,  couter les infamantes accusations portes
contre son fils. Ses nerfs se dtendirent, le bouillonnement de
son coeur se calma comme la mer quand le vent tombe. Lorsque ce
fut le moment de regagner le Palais de Justice, Marguerite lui
dcouvrit un visage moins orageux et dans le regard cette srnit
que la veille il avait rapporte de sa visite  la Vigie.

-- ce soir, pre, dit-elle. Que Dieu vous aide!

Sur le pas de la porte, il rpondit rapidement.

-- ce soir, petite... avec Maurice...

La jeune fille venait de senfermer dans sa chambre pour y prier,
quand Jeanne Sassenay demanda  la voir:

 Mademoiselle Marguerite, je vous prie.

Plus rigide et circonspecte depuis linsistance de Raymond Bercy,
la bonne carta dun ton premptoire limportune question:

--Mademoiselle est fatigue. Elle ne reoit personne.

--Tant pis, jentre quand mme.

Et dpassant la servante effare avant que celle-ci net eu le
temps de lui barrer le chemin, Jeanne traversa le corridor en
courant, chercha la chambre de son amie quelle connaissait,
frappa rapidement, entra et se jeta dans les bras de Marguerite.

--Cest moi. Ne me renvoyez pas. Ce nest pas la faute de Mlanie.

--Vous, Jeanne? Pourquoi venir?

--Parce que vous tes seule et que vous avez de lennui. Il y a un
tas de dames qui sont alles  laudience comme  une partie de
plaisir. Alors, moi, jai pens que ma place tait ici avec vous.
Je vous aime bien.

Marguerite caressa la joue de son amie:

--Vous tes bonne.

--Oh! non. Seulement jai tant damiti pour vous... Toute petite,
je vous admirais dj. Et je voudrais tant vous ressembler.

Puis, dun ton mystrieux, elle changea brusquement de sujet:

--Figurez-vous quelles ont fait toilette pour se rendre au Palais
de Justice. Parfaitement, comme  une matine.

Qui?

--Ces dames.

--Oui, dit Mlle Roquevillard amrement. Il sagit de notre
honneur. Cest un spectacle.

Jeanne Sassenay lui prit la main:

--Moi, je ne suis pas inquite.

Et dun ton doctoral elle parut trancher le dbat:

--En somme, que lui reproche-t-on de grave  votre frre? Davoir
enlev une femme? Cela nest rien.

Malgr sa tristesse, Marguerite ne put rprimer un sourire, ce qui
encouragea sa compagne.

--Vous comprenez bien quune femme ne senlve pas comme une tache
dun habit. Moi, celui qui voudrait menlever, je le grifferais,
je le mordrais, je lui ferais un mal effroyable...  moins que je
parte avec lui.

--Taisez-vous, Jeanne.

--Ah! peut-on savoir? Quand on aime, on est capable de tout.
Aimer, cest quelque chose de terrible.

--Quen savez-vous?

--Pourquoi ne le saurais-je pas? Je ne suis plus une petite fille.

Mlle Sassenay donna un coup  son chapeau qui, sur la chevelure
blonde, perdait lquilibre, vrifia les frisons qui descendaient
sur le front et prit un air dtach pour dissimuler sa rougeur
tandis quelle demandait:

--Cette mchante femme, il ne laime plus?

--Maurice? Je ne crois pas.

--Vous en tes sre?

--Il nen parle jamais.

--On ne la plus revue?

--Non.

--Tant mieux. Je la dteste. Dabord elle ntait pas si belle que
a. De beaux yeux, oui; mais elle sen servait un peu trop. Et des
sourires, et des oeillades, et des mines, et des balancements de
tte, et des flexions de cou, et des ondulations dpaules, et des
tortillements de hanches.

Leve en hte de sa chaise, elle contrefaisait Mme Frasne 
travers la chambre en caricaturant ses gestes et ce perptuel
mouvement qui trahissait lagitation intrieure.

--Jeanne, je vous en prie, se rcria Marguerite.

--Non, non, je vous assure, continua la jeune fille tout  fait
lance, les brunes ne valent pas les blondes, ni pour le teint, ni
pour la grce. Vous, avec vos cheveux chtains, vous runissez la
beaut de toutes, mais vous nen faites rien... Et puis, je la
dteste encore...

--Mais qui?

--Mme Frasne, donc, parce que cest une femme fatale, qui porte le
guignon. Votre frre en a t bien puni. Elle la rendu
malheureux: elle ne laimait pas. Cest elle quon devrait mettre
en prison.
Quant  votre frre, on lacquittera. Vous savez: papa et maman
sont pour lui. Papa rechignait, mais je lai grond. Jaurais
voulu le voir acquitter. Vous le fliciterez pour moi. Ce doit
tre beau, un acquittement.

Elle babillait sans sarrter. Marguerite, doucement,
linterrompit:

--Voulez-vous prier avec moi, Jeanne?

--Si vous voulez.

Les deux jeunes filles sagenouillrent cte  cte. Mais  peine
avaient-elles commenc leurs oraisons, que lon frappa  la porte:

--Cest le courrier, dit la bonne, en remettant quelques lettres 
Mlle Roquevillard.

--Vous permettez? demanda celle-ci  sa compagne. Ctait le jour
dHubert... Ah! une lettre de lui... je l'attendais un peu.

Dune main frmissante, elle dcacheta lenveloppe qui venait du
Soudan. Par del la mort, le jeune officier intervenait dans le
drame de famille. Il est peu dimpressions aussi poignantes que de
recevoir des tmoignages de ceux qui ne sont plus. Marguerite,
dont la rsignation farouche ressemblait au calme jusqualors,
laissa chapper, en lisant, un long gmissement. Jeanne, discrte,
mue, nosait la consoler. Mais delle-mme, la jeune fille se
ressaisit. Ce ntait point lheure de pleurer, de sabandonner.
Son pre ne lui avait-il pas montr la conduite  tenir?

--Hubert, murmura-t-elle.

Elle parut chercher un instant quelle dcision prendre.

--Il faut... il faut que jaille au Palais de Justice. Tout de
suite.

--Pourquoi?

--Ah! parce quHubert aussi a pens  nous.

--Hubert?

--Oui. Il savait quil allait mourir. Au commencement de sa lettre
il tche de nous tromper, de nous gayer. Et puis, et puis il
crit... L, tenez, mon Dieu. Mes yeux ne voient plus. L... "Si
pourtant je devais rester ici, toujours, joffrirais le sacrifice
de ma vie, pour lhonneur de notre nom, pour le salut de
Maurice..." Vous voyez. Il mordonne daller l-bas.

Jeanne clata en larmes. Dj Marguerite exalte mettait son
chapeau et son voile.

--Je suis sre que pre a besoin de cette lettre. Je ne puis pas
hsiter.

Ctait, dans la famille, entre les morts et les vivants une
connivence mystrieuse qui les unissait  travers le temps et
lespace.

--Je vous accompagne, dit son amie, tout aussi rsolue.

--Oui, venez. Avec vous, je serai plus brave.

Et les deux jeunes filles slancrent au dehors, longrent le
chteau dont la faade morose se rchauffait au soleil dhiver,
suivirent des ruelles qui raccourcissaient la distance, et au del
du march, atteignirent le Palais de Justice en quelques minutes.

--La salle des assises, monsieur? demanda humblement Marguerite au
concierge.

--L, madame, au rez-de-chausse. Mais la salle est remplie. Vous
ne pourrez pas entrer.

Jeanne Sassenay intervint avec assurance.

--Il faut, pourtant que nous entrions. Nous avons une lettre, une
pice  remettre  lavocat de laccus. Une pice importante.

--Impossible, mesdames. On plaide. Cest trop tard. Qui tes-vous?

La soeur de Maurice releva son voile:

--Mlle Roquevillard.

--Ah! bien... Suivez-moi.

Impressionn par ce nom, il les conduisit jusqu la porte
rserve aux tmoins.

--Vous navez qu ouvrir, mademoiselle. La barre des avocats est
devant vous, un peu  gauche. Aprs, vous sortirez par l. Ou bien
vous trouverez une place libre.

Et, fonctionnaire prudent et craintif, il ajouta en quittant les
deux jeunes filles:

--Surtout, ne dites pas que cest moi.

Marguerite qui tait en avant posa la main sur le loquet. Elle
entendait parler. Ce ntait pas la voix de son pre. Derrire
cette porte, le sort de Maurice, celui des Roquevillard, se jouait
 cette.
heure. De la part dHubert, elle apportait la suprme rserve.

VIII

LA VOIX DES MORTS


Elles entrrent. Il tait un peu plus de deux heures et demie: Me
Porterieux, venimeux et insolent, achevait de plaider. Aux
tribunes et dans la salle, le public se pressait, gens du monde et
gens du peuple confondus, pour happer la cure chaude que leur
servait lavocat, expert et cruel veneur, avec le coeur palpitant
des Roquevillard. On remarqua la prsence des deux jeunes filles
qui, la porte franchie, hsitaient dans leur marche.

--Elles viennent chercher des maris, expliqua lavou Coulanges
qui, assist de Me Paillet, faisait au premier rang du balcon les
honneurs de l'audience  quelques dames de la socit et qui, pour
cette raison, se croyait tenu de montrer de lesprit.

--Ah! par exemple, scria lune de ces dames suffoque
dindignation. Regardez plutt cette effronte.

Tandis que Marguerite sapprochait de son pre et lui remettait la
lettre dHubert, Jeanne, sa compagne, avec une tranquille audace,
se procurait la satisfaction de narguer toute la ville en se
tournant ostensiblement vers Maurice Roquevillard assis au banc
dinfamie, et en lui faisant signe de la main avec le plus
gracieux sourire.

Elle fut immdiatement rcompense de son courage, en voyant
quelle gratitude illuminait le visage du jeune homme, un visage
amaigri, resserr, et comme contract par la volont de demeurer
impassible sous les injures et les calomnies. Cet incident rapide
suscitait dj les commentaires de toute la salle. Marguerite,
penche, ne sen tait point doute. Elle aussi, salua son frre,
mais plus discrtement, et murmura  loreille de son amie:

--Partons.

--Oh! non, je reste, rpliqua celle-ci, trop dsireuse dassister
aux dbats.

M. Roquevillard, dun geste bref, leur indiqua des places vides au
banc des tmoins. Le soleil pntrait  travers les vitres,
laissant dans lombre les jurs qui taient assis  contre-jour,
clairant spcialement la cour, lavocat gnral, les avocats et
laccus comme on favorise la scne dun thtre pendant la
reprsentation. Ainsi Me Porterieux sagitait en pleine lumire.
Il reprenait en charge finale toute son argumentation condense.
Il rptait comme des affirmations la liste des prsomptions quil
avait accumules, et transformait une fois de plus le silence de
linculp sur Mme Frasne et le paiement intgral des cent mille
francs  M. Frasne, comme dindiscutables aveux. Enfin, il rclama
violemment, comme une chose due, une condamnation svre et
fltrissante pour ce jeune homme qui pratiquait lamour
utilitaire, et, nouveau Chrubin dune poque pratique, navait
pas craint demporter la caisse du mari avec lhonneur de la
femme. Il sassit, et sa proraison, prononce avec tous les
simulacres de lindignation et de la colre, provoqua ce murmure
innombrable et mystrieux comme la voix des vagues qui sgare sur
les lvres de la foule sans rvler son origine. Sa plaidoirie
avait t comme un vol de flches empoisonnes, se succdant sans
relche dans la mme direction. Et mme on et dit qu travers le
fils il visait le pre contraint par la honte  la restitution, et
voulait atteindre toute la race effondre dans la boue avec son
descendant. Il stait acharn plus quil ntait ncessaire sur
sa victime, en ennemi implacable prt  pitiner les cadavres. En
vrit, le notaire avait bien choisi son porte-parole; il naurait
pu dsirer plus de venin et de fiel dans une seule bouche. 
diverses reprises, M. Roquevillard, tourn vers son fils ou vers
son gendre, les avait calms par lgalit dme dont lui-mme
faisait preuve dans lorage.

--La parole est  M. lavocat gnral, articula le prsident des
assises dune voix morne qui signifiait: " quoi bon un deuxime
rquisitoire? "

Le procureur, M Vallerois, attir par la curiosit, stait plac
derrire lavocat gnral, M. Barr, qui occupait le sige du
ministre public. Il se porta en avant pour adresser quelques mots
 son collgue du parquet, mais celui-ci parut carter un avis
importun et se contenta de dire quil sen rapportait 
lapprciation de MM. les jurs dans une affaire introduite sur la
plainte de la partie civile et dj juge par contumace.

--La parole est  la dfense, reprit le prsident dun ton plus
veill, qui montrait son contentement dviter un discours.

Me Hamel, assis  ct de M. Roquevillard, demanda  son confrre:

--tes-vous prt?

--Mais oui. Pourquoi?

--Alors, parlez le premier. Si cest ncessaire, je vous
supplerai.

M. Roquevillard comprit que le vieillard, encore chancelant sous
une attaque dont ses vieilles traditions nadmettaient pas les
procds, rservait son effort pour le cas o la dfense serait
paralyse par lmotion, infrieure ou incomplte.

--Bien, approuva-t-il.

Pendant ces conciliabules, les conversations particulires
recommenaient peu  peu, de-ci de-l, dans le public,
stendaient comme la poussire aprs le passage dun convoi.

--Les Roquevillard, constata. lavou Coulanges qui tenait pour M.
Frasne, ne se relveront jamais de telles blessures.

--Eh! eh! objecta Me Paillet, toujours de bonne humeur, attendez
la rplique du pre, et gare  Me Porterieux.

Un homme du peuple qui avait entendu, et qui tait un habitu des
audiences, commenta cette opinion pour son voisin en termes plus
vifs:

--Oui, le vieux est coriace.

Et Me Paillet de rire et dinsister:

--Vous verrez sil sait mordre et sil a la dent dure.

--Il a lair bien fatigu, murmura une dame compatissante.

--Vous voulez dire effondr, reprit M. Coulanges en rectifiant un
menu dtail de toilette. Deux vieillards ne valent pas un jeune
homme.

Et son attitude fringante ajoutait: "surtout auprs des femmes",
tandis quil montrait, en bas, les deux avocats changeant leurs
observations non loin de Me Bastard qui, les doigts perdus dans la
barbe, guettait la dfense pour la voir scrouler.

M. Roquevillard ta sa toque et se leva. Il regarda tour  tour,
sans hte, sa fille et son fils, et cueillit leur espoir et leur
confiance. Le silence se fit immdiat, profond, tout frmissant de
lattente qui suspendait les respirations et le mouvement des
coeurs. Rien quen se levant, cet homme aux cheveux gris, presque
blancs, ce vieillard qui
reprsentait  lui seul toute une longue suite de gnrations
honorables et de services rendus, en plus de soixante annes de
probit, de talent et de courage dans la vie, protestait avec
loquence contre les injures et les diffamations qui, tout le long
de la plaidoirie adverse, avaient cru renverser le prestige de sa
race: navait-on pas insinu que le prix de la Vigie avait sold
la restitution dun argent qui navait pas t entirement dpens
par le voleur? Cette protestation, tous les Bastard du monde ne
leussent pas ainsi clairement impose avant mme davoir parl.

Lhorloge de la salle marquait trois heures. Lentement redress,
lavocat prit toute sa taille et la tte droite apparut dans la
large bande de clart que dcoupaient les rayons dun soleil trop
ple pour tre incommode. Le haut front dcouvert, les beaux
traits accentus que lge avait paissis et qui gardaient
nanmoins leur fiert, la rude moustache en croc lui composaient
ce visage de lutteur et de chef quon ne regardait pas sans en
recevoir une impression de force et dardeur  vivre. Mais la
flamme qui brillait au fond de ses yeux, jadis si aigu, si
imprieuse, exprimait, au lieu de la passion de vaincre, la
srnit.

--Effondr! voyez-le, protesta la dame que M. Coulanges
courtisait.

--Pourtant, je ne le reconnais plus, observa Me Paillet.

Marguerite et M. Hamel, attentifs et tout vibrants dinquitude,
reconnaissaient au contraire lexaltation surhumaine quil avait
rapporte de son trange promenade  la Vigie. Il prluda dune
voix un peu basse, ce qui inspira cette rflexion  M. Bastard
satisfait:

--Il na plus son bel organe.

Puis, brusquement, comme un rideau se dchire, la voix
sclaircit, sonna le ralliement, lappel aux morts qui, la
veille, sur les pentes glaces de la colline envahies par le soir,
avaient compos son arme de fantmes. Ce silence vivant,
oppressant, lourd de temptes, il le laboura comme un vaisseau la
mer.

Pour juger laccus, il fallait le connatre, et pour le
connatre, remonter  ses origines. Car le destin ingal de
lhomme est de natre dans tel lieu de la terre, de telle race, et
soumis  une prdestination dont sa volont doit dcouvrir
lefficace et le but. "...Vous qui appartenez  des lignes
dhonntes gens et qui avez fond une famille, cest lhistoire
dune famille quavant de rendre votre verdict vous devez
entendre..."

 ces paysans de la plaine ou de la montagne qui composaient le
jury et qui, par nature et par rflexion, ne pouvaient tre
insensibles  ce rcit dhumanit relle dont la vrit et
lexemple frapperaient leur esprit, il lit la longue suite des
Roquevillard, le premier anctre posant la premire pierre de la
vieille maison, plantant dans le sol natal les racines de son
arbre de vie, les efforts successifs des gnrations sajoutant
les uns aux autres, la sueur rpandue sur la terre dfriche,
lobstination devant les rsistances de la glbe, devant les
intempries et les injures des saisons, devant ces ruines
accidentelles des rcoltes quune grle ou une gele anantit, et
la sobrit qui se contente de peu, et lpargne qui, aux dpens
de la jouissance personnelle, prpare lavenir, lpargne qui, en
mme temps quelle est un acte de dsintressement, est un acte de
foi dans sa descendance. Ainsi, le beau domaine de la Vigie, dont
les vignes, les bois, les champs et les vergers produisaient
abondamment et riaient au soleil  lpoque des moissons,
reprsentait le labeur, lconomie et lendurance de toute une
race pousse en droite ligne comme un haut peuplier. Car la terre
cultive revt un visage humain, et quand nous regardons nos
proprits, cest la face des aeux que nous considrons.
Pourtant,  quoi avait abouti loeuvre collective des
Roquevillard? Aujourdhui leur domaine appartenait  leur
adversaire qui lavait reu gratuitement. Pendant cinq cents ans
les Roquevillard avaient-ils travaill pour faire ce cadeau? Non,
de leur patrimoine constitu patiemment et pniblement ils
soldaient le rachat du dernier dentre eux. Qui donc se trouvait
dpouill et quel tait le voleur?
Pour cent mille francs disparus, M. Frasne recevait, acceptait une
terre qui valait presque le double. Qui stait enrichi? qui
stait ruin? Au nom des morts qui payaient sa ranon, laccus
devait tre acquitt.

Mais la famille ntait-elle quune grande force matrielle
exprime visiblement par la continuit du patrimoine, et dont la
solidarit permettait de solder les dettes des uns avec le travail
des autres? Ntait-elle pas bien autre chose encore, de moins
palpable, mais de plus sacr: une chane solide de traditions, une
hrdit dhonneur, de probit, de courage?  quoi bon transmettre
la vie, si ce nest pour lui fournir un cadre digne delle,
lappui du pass, loccasion dun avenir tay, --car transmettre
la vie, cest admettre limmortalit... Et il dit les actes
publics, toute lexistence extrieure, utile, et parfois illustre
des Roquevillard. Celui-ci, syndic de sa commune, tait dcd 
son poste pendant une pidmie contre laquelle il organisait la
rsistance. Tel autre, plus tard, dans une priode de troubles et
de dsordres, avait administr la ville de Chambry et sauv ses
finances compromises. Magistrats intgres du Snat de Savoie,
soldats morts  lennemi pendant les grandes guerres, ils avaient
port sous la toge ou luniforme ce mme coeur audacieux et brave
qui dj battait sous la blouse des plus anciens aeux. Le dernier
de tous, Hubert, mourant pour la patrie, seul, loin des siens, sur
un sol brl et hostile, avait exprim le voeu formel de la race
quand il avait crit: "Joffre le sacrifice de ma vie pour
lhonneur de notre nom, pour le salut de mon frre." Pouvait-on
rejeter cette offrande, oublier les holocaustes qui, le long des
ges, signalaient la vertu sans cesse renouvele de la famille,
comme ces feux qui, le soir, purifient les champs de leurs herbes
sches? Ainsi, il jetait dans la balance le poids des mrites
acquis et la faisait pencher.

Toute larme des morts, qui, la veille, taient descendus de la
Vigie pour franchir le val dans lombre et rejoindre, au plateau
de Saint-Cassin, leur chef debout au pied du chne, dfilait comme
 la parade.

Aux mrites des morts il ajouta ceux des vivants. Lheure ntait
plus de la pudeur et du respect des intimits.  lhpital
dHanoi, mritait Flicie. Ses soeurs, qui avaient appel la
pauvret pour supprimer jusquau soupon de dtournement,
mritaient encore. Car le paiement effectu entre les mains de M.
Frasne ntait, ne pouvait tre pour la famille de l'accus et
pour les juges, ni une restitution ni un aveu, mais le rejet
dfinitif de toute complicit mme ignorante et involontaire.

 peine sexcusa-t-il dnumrer avec insistance, et comme un
reproche dingratitude, tant de services rendus. De lautre ct
de la barre on navait pas craint de les oublier ou, pis encore,
den accabler laccus. On voulait bien remonter dun prtendu
coupable au pass pour abattre dun coup limportance de ce pass,
on refusait injustement de couvrir linculp de cette protection.

Or les mrites dune race la dfendent jusquau jour o, la somme
des dmrites lemportant, elle provoque volontairement sa propre
chute. Et qui donc oserait prtendre que la somme des dmrites
lavait remport? Oui, les morts, ses morts servaient de caution
morale au dernier des Roquevillard comme ils venaient de lui
servir de caution matrielle par le moyen de la Vigie sacrifie.
Mme coupable, ses juges ne le condamneraient point sans
injustice.

Mais comment pouvait-il tre coupable? Par quel phnomne le
descendant de tant d'honntes gens stait-il subitement mu en
criminel? Quelles preuves, en dfinitive, fournissait-on de son
crime?
Que pesaient, en face des prsomptions morales qui dcoulaient de
son milieu de famille comme les eaux dun torrent, ces misrables
prsomptions quun hasard fait clore et que linterprtation des
circonstances se charge de grossir? Les clefs de ltude elles
avaient pass de main en main. Le chiffre du secret: comment
laccus laurait-il cherch, surpris, devin, et quand le clerc
Philippeaux lavait-il inscrit sur son agenda? Le manque de
ressources? Il avait liquid tous les frais, principaux et
accessoires, sans exception, quentranait son voyage, soit avec
largent quil avait emport et dont lenqute  laudience avait
donn le dcompte, soit avec celui quil avait reu  Orta. Les
notes dhtel retrouves le dmontraient. Quavait-il donc fait
des cent mille francs du vol, puisque toutes ses dpenses, il les
avait acquittes avec les avances de sa famille? Et sil les avait
placs, comme on l'avait insinu, pourquoi tait-il revenu se
constituer prisonnier ds quil avait eu connaissance du jugement
qui latteignait par contumace?

Rien ne restait debout de laccusation, rien quune vengeance qui
navait mme pas su rsister  un profit. Singulire affaire o
ctait le vol qui portait les dpouilles de son voleur prtendu!

Et M. Roquevillard termina en quelques mots sa plaidoirie:

"Jai fini, messieurs les jurs. Au nom de tous nos morts dont la
suite compose notre honneur toujours vivant, au nom de la terre,
lentement acquise et cultive par leffort successif des
gnrations, et abandonne aujourdhui par un libre sacrifice pour
consolider cet honneur, je vous rclame mon enfant. Rendez-le-moi,
non point par piti, mais par justice, non par faveur, mais 
lunanimit. Toute sa race et moi-mme nous rpondons de son
innocence..."

Il sassit. Il navait parl quune heure. Aprs que sa voix
calme, sonore mais toujours contenue, eut cess de se rpandre et
de monter comme un hymne grave, le silence se prolongea quelques
instants, un silence dglise, religieux, solennel. Au lieu de
lexplosion de colre et damertume quon stait cru en droit
dattendre du vieil avocat rput pour son nergie, en rponse aux
violences haineuses de M. Porterieux, au lieu du scandale escompt
des imputations renvoyes damant  matresse, le public avait
entendu cette dfense hautaine, ddaigneuse de linvective,
confiante dans lautorit de sa force morale, admirablement
mouvante dans ses lignes simples et droites comme ces statues
immobiles et sereines qui purifient les dsirs et ploient les
mes. Et le nom de Mme Frasne navait pas t prononc.

Tout  coup, un cri retentit:

--Vivent les Roquevillard!

Ctait la Fauchois qui jetait son coeur. Et la foule convaincue,
domine, conquise, clata en applaudissements.

Pendant que le prsident rprimait cette manifestation qui mit en
fuite M. Bastard agac, M. Vallerois se pencha de nouveau sur M.
Barr. Et celui-ci demanda la parole aprs que M. Hamel eut refus
de la prendre, en sexcusant duser de son droit de rplique aprs
avoir nglig duser de son droit de conclure.

--Jai entendu comme vous, dit-il en substance en sadressant aux
jurs, la plaidoirie de Me Roquevillard. Non, le coupable nest
pas ce jeune homme que vous jugerez dans quelques minutes.
Le coupable nest pas ici. Et puisque laccus a eu la gnrosit
de ne pas le dsigner, je ne vous le dsignerai pas davantage.
Mais je dnoncerai la machination trop habile de cet accusateur
qui dcourage la sympathie en faisant servir ses malheurs privs 
ldification de sa fortune. Htez-vous dacquitter Maurice
Roquevillard, de le rendre  son pre qui est lhonneur de notre
barreau. Sil fut rprhensible dans sa vie prive, il ne saurait
tre retenu plus longtemps pour abus de confiance..."

Le jour baissait, livrant toute la salle au recueillement du soir.
Le jury se retira pour dlibrer et rapporta immdiatement un
verdict dacquittement  lunanimit.

--Bravo! approuva Jeanne Sassenay  haute voix.

--Pre, murmura doucement Marguerite, maman serait contente.

Et le public, retourn, changeait, en sortant, ses commentaires.
M. Latache, qui prorait dans un groupe, agitait sa tte
sentencieuse:

--Cest un camouflet pour M. Frasne. Aprs le blme du ministre
public, il devra rsigner son tude et quitter le pays.

--Il revendra la Vigie, dcouvrit M. Paillet.

La dame que reconduisait lavou Coulanges sen rjouit pour mieux
nerver son cavalier,  quoi elle prenait du plaisir:

--Et la petite Sassenay la rachtera. Elle a une grosse dot. Vous
avez remarqu les mines quelle adressait au jeune prvenu, au
triomphateur? Elle lpousera.

--Oui, cest cela, rsuma dun mot M. Coulanges assombri: ces
Roquevillard ont toujours eu de la chance.


IX

LA FORCE DE VIVRE



La bonne volont du prsident des assises htait les formalits de
la libration. Tandis que la foule, ayant vacu la salle, se
massait devant le Palais de Justice, sur la place, pour guetter la
sortie de laccus et de son dfenseur afin de les acclamer avec
dautant plus denthousiasme quelle prouvait  leur endroit de
tardifs remords, M. Roquevillard attendait son fils dans la cour
intrieure. Il tait seul, car il avait pri Charles Marcellaz de
reconduire M. Hamel. La lutte finie, il sentait la fatigue et
lusure, et il sabsorbait dans ses mditations. Une voix timide
lappela:

--Pre,

--Cest toi?

Au lieu de se jeter dans les bras lun de lautre, simplement, ils
demeuraient immobiles, comme figs. Un premier geste manqu suffit
quelquefois  crer des sparations, des obstacles. Le pre lisait
sur le visage du fils ladmiration, la reconnaissance, la pit
filiale; le fils lisait sur le visage du pre lamour, la bont,
et aussi les poignants stigmates de la lassitude et de lge. Et
ils se taisaient douloureusement, invinciblement.

Au dehors, des vivats retentirent.

--Viens! dit brusquement M. Roquevillard.

Et il entrana Maurice vers la porte qui, de lautre ct de la
cour, donnait sur un jardin public, heureusement dsert. Dun pas
rapide ils le traversrent, franchirent la passerelle de fer jete
sur la Leysse qui roulait des eaux bourbeuses, et gagnrent le
cimetire sans avoir chang une parole.

Le cimetire de Chambry,  lest de la ville,  lentre de la
vaste plaine qui stend jusquau lac du Bourget, est domin par
la colline rocheuse de Lmenc, et, au del, par le Nivolet aux
tages rguliers. Lombre stait installe dans le champ sacr.
Elle gagnait peu  peu les coteaux. Mais les feux du couchant
embrasaient la montagne dont la blancheur s'animait comme dun
afflux de sang. Les beaux soirs dhiver, froids et calmes, nus
comme des marbres, sont dune puret divine.

Maurice, en face de lui, distingua les minces colonnettes du
Calvaire o lamour, dans son coeur, lavait emport. Un dernier
rayon dtachait leurs contours. Puis elles parurent rentrer dans
le petit monument, se confondre en lui.

"Comme cest loin!" pensa-t-il.

Les cyprs en fer de lance, saupoudrs de givre, graves comme des
sentinelles prposes  la garde de lenclos, les laissrent
passer. Aprs les tombes des pauvres gens,  peine indiques sous
la neige par des leves de sol, ctait la double alle des
concessions perptuelles.

--Pre, je comprends o nous allons, murmura enfin Maurice tandis
quil pensait  sa mre.

--Nous allons au caveau de famille, expliqua M. Roquevillard,
remercier les morts qui tont sauv.

--Pre, cest vous qui mavez sauv.

--Je parlais en leur nom.

Comme ils touchaient au terme de leur plerinage  travers le
cimetire vide, ils distingurent une forme noire agenouille sur
la pierre funraire qui prcdait un mur charg dinscriptions.

--Pre, cest l. Il y a quelquun.

--Marguerite. Elle nous a devancs.

La jeune fille perut le bruit sourd de la neige foule et
retourna la tte. Elle rougit en les reconnaissant, et se leva,
comme pour ne pas troubler leur entretien.

--Je venais chez maman, dit-elle.

--Reste, ordonna doucement son pre.

Le long des pentes du Nivolet, le soir montait. Seule, la neige
des gradins suprieurs rsistait encore, et la lumire glissait,
coulait sur elle comme une cascade dor et de pourpre. Aprs un
clat dapothose, lombre victorieuse escalada la dernire marche
et occupa le sommet.

Ils avaient en face deux le mur qui portait un nom unique, le
leur, mais des prnoms et des dates en grand nombre. Un rameau de
lierre vivace aux feuilles vertes le surmontait et mme retombait
 demi, comme une couronne de printemps.

--coute, dit M. Roquevillard, dont le visage tait empreint de la
mme srnit qu laudience. Cest la nuit et cest le champ des
morts. Pourtant, dans aucun lieu de la terre, tu nentendras de
plus fortes paroles de vie. Regarde. Avant que les tnbres ne le
recouvrent, cest, autour de toi, lhorizon que ton coeur prfre.
Et cest, ici, ta famille qui repose.

 son tour, Maurice sagenouilla et se souvenant de celle qui
tait partie sans lui dire adieu, se souvenant de celui qui, pour
lui, avait fait loffrande de sa vie, il se cacha la figure dans
les mains. Mais son pre lui toucha lpaule et reprit dune voix
ferme:

--Mon enfant, je suis maintenant un vieillard. Tu vas bientt me
succder. Il faut mcouter en ce jour o jai le devoir de te
parler. Cest ici limage de ce qui dure. Le culte des morts,
cest le sens de notre destine immortelle. Quest-ce que la vie
dun homme, quest-ce que ma vie si le pass et lavenir ne leur
donnaient leur vritable sens? Tu lavais oubli lorsque tu
poursuivis ton destin individuel. Il ny a pas de beau destin
individuel et il nest de grandeur que dans la servitude. On sert
sa famille, sa patrie, Dieu, lart, la science, un idal. Honte 
qui ne sert que soi-mme! Toi, tu trouvais ton appui en nous, mais
aussi ta dpendance. Lhonneur de lhomme est daccepter sa
subordination.

Maurice, se relevant, entrevit dans le crpuscule le Calvaire de
Lmenc.

"Et lamour?" pensa-t-il tristement.

Son pre le devina:

--Si peu de chose, mon ami, spare quelquefois lhonnte et le
malhonnte homme. Lamour supprime cette barrire. La famille la
consolide. Pourtant, mme  cette heure, Maurice, je ne dirai pas
de mal de lamour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir
aprs tout ce qui nous dpasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il
tappartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant
la nature, en te donnant  ta destine sans peur et sans
faiblesse. Ne lgare pas. Ne lgare plus. Avant daimer une
femme, songe  ta mre, songe  tes soeurs, songe au bonheur qui
test rserv peut-tre davoir une fille et de llever.  ta
naissance, comme  celle de ton frre et de tes soeurs, je me suis
rjoui. De toutes mes forces je tai protg.  ma mort, je te le
dis, tu sentiras comme lcroulement dun mur, et tu te
dcouvriras face  face avec la vie. Alors, tu me comprendras
mieux.

--Pre, murmura Maurice qui succombait  lmotion, pardonnez-moi,
je ne serai pas indigne de vous.

--Mon enfant! rpondit simplement M. Roquevillard.

Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras lun de lautre, se
souvint du voeu maternel.

Au ciel qui se fonait, dans la direction de la Vigie, une
premire toile commena de jeter son feu. M. Roquevillard, qui
tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son
fils unique, la distingua comme un signe desprance. Et dans le
cimetire obscurci o il tait venu rendre  ses morts leur visite
de la veille, bien quil se sentit lui-mme menac, le chef de
famille fit un acte de foi dans la vie.


Thonon, juillet 1904  Paris, juin 1905.


FIN



TABLE DES MATIRES

DDICACE

PREMIERE PARTIE

I. -- Les vendanges
Il. -- Le conflit
III. -- Le calvaire de Lmenc
IV. -- La vengeance de Me Frasne
V. -- La famille en danger

DEUXIME PARTIE

I. -- Le fabricant de ruines
Il. -- Lanniversaire
III. -- Les ruines
IV. -- Le retour

TROISIME PARTIE

I. -- Le compagnon darmes
Il. -- Le conseil de famille
III. --La belle opration de Me Frasne
IV. -- Le conseil de la terre
V. -- Les fianailles de Marguerite
VI. -- Le dfenseur
VII. -- Jeanne Sassenay
VIII. -- La voix des morts
IX. -- La force de vivre





End of the Project Gutenberg EBook of Les Roquevillard, by Henry Bordeaux

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Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
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https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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