The Project Gutenberg EBook of Bouvard et Pcuchet, by Gustave Flaubert

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Title: Bouvard et Pcuchet

Author: Gustave Flaubert

Release Date: November 26, 2004 [EBook #14157]
[This file last updated November 3, 2010]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Gustave Flaubert

BOUVARD ET PCUCHET

Oeuvre posthume (parution 1881)


Table des matires

  CHAPITRE I
  CHAPITRE II
  CHAPITRE III
  CHAPITRE IV
  CHAPITRE V
  CHAPITRE VI
  CHAPITRE VII
  CHAPITRE VIII
  CHAPITRE IX
  CHAPITRE X




CHAPITRE I


Comme il faisait une chaleur de 33 degrs, le boulevard Bourdon se
trouvait absolument dsert.

Plus bas le canal Saint-Martin, ferm par les deux cluses talait en
ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau
plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Au del du canal, entre les maisons que sparent des chantiers le grand
ciel pur se dcoupait en plaques d'outremer, et sous la rverbration du
soleil, les faades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit
blouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphre
tide; et tout semblait engourdi par le dsoeuvrement du dimanche et la
tristesse des jours d't.

Deux hommes parurent.

L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus
grand, vtu de toile, marchait le chapeau en arrire, le gilet
dboutonn et sa cravate  la main. Le plus petit, dont le corps
disparaissait dans une redingote marron, baissait la tte sous une
casquette  visire pointue.

Quand ils furent arrivs au milieu du boulevard, ils s'assirent  la
mme minute, sur le mme banc.

Pour s'essuyer le front, ils retirrent leurs coiffures, que chacun posa
prs de soi; et le petit homme aperut crit dans le chapeau de son
voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait aisment dans la
casquette du particulier en redingote le mot: Pcuchet.

--Tiens! dit-il nous avons eu la mme ide, celle d'inscrire notre nom
dans nos couvre-chefs.

--Mon Dieu, oui! on pourrait prendre le mien  mon bureau!

--C'est comme moi, je suis employ.

Alors ils se considrrent.

L'aspect aimable de Bouvard charma de suite Pcuchet.

Ses yeux bleutres, toujours entreclos, souriaient dans son visage
colore. Un pantalon  grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers
de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise  la
ceinture;--et ses cheveux blonds, friss d'eux-mmes en boucles lgres,
lui donnaient quelque chose d'enfantin.

Il poussait du bout des lvres une espce de sifflement continu.

L'air srieux de Pcuchet frappa Bouvard.

On aurait dit qu'il portait une perruque, tant les mches garnissant son
crne lev taient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil,
 cause du nez qui descendait trs bas. Ses jambes prises dans des
tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste; et
il avait une voix forte, caverneuse.

Cette exclamation lui chappa:--Comme on serait bien  la campagne!

Mais la banlieue, selon Bouvard, tait assommante par le tapage des
guinguettes. Pcuchet pensait de mme. Il commenait nanmoins  se
sentir fatigu de la capitale, Bouvard aussi.

Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres  btir, sur l'eau hideuse
o une botte de paille flottait, sur la chemine d'une usine se dressant
 l'horizon; des miasmes d'gout s'exhalaient. Ils se tournrent de
l'autre ct. Alors, ils eurent devant eux les murs du Grenier
d'abondance.

Dcidment (et Pcuchet en tait surpris) on avait encore plus chaud
dans les rues que chez soi!

Bouvard l'engagea  mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu'en
dira-t-on!

Tout  coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir;--et  propos des
ouvriers, ils entamrent une conversation politique. Leurs opinions
taient les mmes, bien que Bouvard ft peut-tre plus libral.

Un bruit de ferrailles sonna sur le pav, dans un tourbillon de
poussire. C'taient trois calches de remise qui s'en allaient vers
Bercy, promenant une marie avec son bouquet, des bourgeois en cravate
blanche, des dames enfouies jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux ou
trois petites filles, un collgien. La vue de cette noce amena Bouvard
et Pcuchet  parler des femmes,--qu'ils dclarrent frivoles,
acaritres, ttues. Malgr cela, elles taient souvent meilleures que
les hommes; d'autres fois elles taient pires. Bref, il valait mieux
vivre sans elles; aussi Pcuchet tait rest clibataire.

--Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants!

--C'est peut-tre un bonheur pour vous? Mais la solitude  la longue
tait bien triste.

Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat. Blme,
les cheveux noirs et marque de petite vrole, elle s'appuyait sur le
bras du militaire, en tranant ses savates et balanant les hanches.

Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une rflexion obscne.
Pcuchet devint trs rouge, et sans doute pour s'viter de rpondre, lui
dsigna du regard un prtre qui s'avanait.

L'ecclsiastique descendit avec lenteur l'avenue des maigres ormeaux
jalonnant le trottoir, et Bouvard ds qu'il n'aperut plus le tricorne,
se dclara soulag car il excrait les jsuites. Pcuchet, sans les
absoudre, montra quelque dfrence pour la religion.

Cependant le crpuscule tombait et des persiennes en face s'taient
releves. Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnrent.

Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succdant aux
anecdotes, les aperus philosophiques aux considrations individuelles.
Ils dnigrrent le corps des Ponts et chausses, la rgie des tabacs, le
commerce, les thtres, notre marine et tout le genre humain, comme des
gens qui ont subi de grands dboires. Chacun en coutant l'autre
retrouvait des parties de lui-mme oublies;--et bien qu'ils eussent
pass l'ge des motions naves, ils prouvaient un plaisir nouveau, une
sorte d'panouissement, le charme des tendresses  leur dbut.

Vingt fois ils s'taient levs, s'taient rassis et avaient fait la
longueur du boulevard depuis l'cluse d'amont jusqu' l'cluse d'aval,
chaque fois voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par une
fascination.

Ils se quittaient pourtant, et leurs mains taient jointes, quand
Bouvard dit tout  coup:

--Ma foi! si nous dnions ensemble?

--J'en avais l'ide! reprit Pcuchet mais je n'osais pas vous le
proposer!

Et il se laissa conduire en face de l'Htel de Ville, dans un petit
restaurant o l'on serait bien.

Bouvard commanda le menu.

Pcuchet avait peur des pices comme pouvant lui incendier le corps. Ce
fut l'objet d'une discussion mdicale. Ensuite, ils glorifirent les
avantages des sciences: que de choses  connatre! que de recherches--si
on avait le temps! Hlas, le gagne-pain l'absorbait; et ils levrent les
bras d'tonnement, ils faillirent s'embrasser par-dessus la table en
dcouvrant qu'ils taient tous les deux copistes, Bouvard dans une
maison de commerce, Pcuchet au ministre de la marine,--ce qui ne
l'empchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments  l'tude.
Il avait not des fautes dans l'ouvrage de M. Thiers et il parla avec le
plus grand respect d'un certain Dumouchel, professeur.

Bouvard l'emportait par d'autres cts. Sa chane de montre en cheveux
et la manire dont il battait la rmoulade dcelaient le roquentin plein
d'exprience; et il mangeait le coin de la serviette dans l'aisselle, en
dbitant des choses qui faisaient rire Pcuchet. C'tait un rire
particulier, une seule note trs basse, toujours la mme, pousse  de
longs intervalles. Celui de Bouvard tait continu, sonore, dcouvrait
ses dents, lui secouait les paules, et les consommateurs  la porte
s'en retournaient.

Le repas fini, ils allrent prendre le caf dans un autre tablissement.
Pcuchet en contemplant les becs de gaz gmit sur le dbordement du
luxe, puis d'un geste ddaigneux carta les journaux. Bouvard tait plus
indulgent  leur endroit. Il aimait tous les crivains en gnral, et
avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour tre acteur!

Il voulut faire des tours d'quilibre avec une queue de billard et deux
boules d'ivoire comme en excutait Barberou, un de ses amis.
Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancher entre les
jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le garon qui se levait
toutes les fois pour les chercher  quatre pattes sous les banquettes
finit par se plaindre. Pcuchet eut une querelle avec lui; le limonadier
survint, il n'couta pas ses excuses et mme chicana sur la
consommation.

Il proposa ensuite de terminer la soire paisiblement dans son domicile
qui tait tout prs, rue Saint-Martin.

 peine entr, il endossa une manire de camisole en indienne et fit les
honneurs de son appartement.

Un bureau de sapin plac juste dans le milieu incommodait par ses
angles; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur
le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient ple-mle plusieurs
volumes de l'Encyclopdie Roret, le Manuel du magntiseur, un Fnelon,
d'autres bouquins,--avec des tas de paperasses, deux noix de coco,
diverses mdailles, un bonnet turc--et des coquilles, rapportes du
Havre par Dumouchel. Une couche de poussire veloutait les murailles
autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers tranait au bord
du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache
noire, produite par la fume de la lampe.

Bouvard,  cause de l'odeur sans doute, demanda la permission d'ouvrir
la fentre.

--Les papiers s'envoleraient! s'cria Pcuchet qui redoutait, en plus,
les courants d'air.

Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffe depuis le
matin par les ardoises de la toiture.

Bouvard lui dit:-- votre place, j'terais ma flanelle!

--Comment! et Pcuchet baissa la tte, s'effrayant  l'hypothse de ne
plus avoir son gilet de sant.

--Faites-moi la conduite reprit Bouvard l'air extrieur vous
rafrachira.

Enfin Pcuchet repassa ses bottes, en grommelant: Vous m'ensorcelez ma
parole d'honneur!--et malgr la distance, il l'accompagna jusque chez
lui au coin de la rue de Bthune, en face le pont de la Tournelle.

La chambre de Bouvard, bien cire, avec des rideaux de percale et des
meubles en acajou, jouissait d'un balcon ayant vue sur la rivire. Les
deux ornements principaux taient un porte-liqueurs au milieu de la
commode, et le long de la glace des daguerrotypes reprsentant des
amis; une peinture  l'huile occupait l'alcve.

--Mon oncle! dit Bouvard, et le flambeau qu'il tenait claira un
monsieur.

Des favoris rouges largissaient son visage surmont d'un toupet frisant
par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la chemise, du
gilet de velours, et de l'habit noir l'engonaient. On avait figur des
diamants sur le jabot. Ses yeux taient brids aux pommettes, et il
souriait d'un petit air narquois.

Pcuchet ne put s'empcher de dire:--On le prendrait plutt pour votre
pre!

--C'est mon parrain rpliqua Bouvard, ngligemment, ajoutant qu'il
s'appelait de ses noms de baptme Franois, Denys, Bartholome. Ceux de
Pcuchet taient Juste, Romain, Cyrille;--et ils avaient le mme ge:
quarante-sept ans! Cette concidence leur fit plaisir; mais les surprit,
chacun ayant cru l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirrent
la Providence dont les combinaisons parfois sont merveilleuses.--Car,
enfin, si nous n'tions pas sortis tantt pour nous promener, nous
aurions pu mourir avant de nous connatre! et s'tant donn l'adresse de
leurs patrons, ils se souhaitrent une bonne nuit.

--N'allez pas voir les dames! cria Bouvard dans l'escalier.

Pcuchet descendit les marches sans rpondre  la gaudriole.

Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frres,--tissus d'Alsace rue
Hautefeuille 92, une voix appela:--Bouvard! Monsieur Bouvard!

Celui-ci passa la tte par les carreaux et reconnut Pcuchet qui
articula plus fort.

--Je ne suis pas malade! Je l'ai retire!

--Quoi donc!

--Elle! dit Pcuchet, en dsignant sa poitrine.

Tous les propos de la journe, avec la temprature de l'appartement et
les labeurs de la digestion l'avaient empch de dormir, si bien que n'y
tenant plus, il avait rejet loin de lui sa flanelle.--Le matin, il
s'tait rappel son action heureusement sans consquence, et il venait
en instruire Bouvard qui, par l, fut plac dans son estime  une
prodigieuse hauteur.

Il tait le fils d'un petit marchand, et n'avait pas connu sa mre,
morte trs jeune. On l'avait,  quinze ans, retir de pension pour le
mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent; et le patron fut
envoy aux galres, histoire farouche qui lui causait encore de
l'pouvante. Ensuite, il avait essay de plusieurs tats, matre
d'tudes, lve en pharmacie, comptable sur un des paquebots de la haute
Seine. Enfin un chef de division sduit par son criture, l'avait engag
comme expditionnaire; mais la conscience d'une instruction dfectueuse,
avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait, irritaient son humeur; et
il vivait compltement seul sans parents, sans matresse. Sa distraction
tait, le dimanche, d'inspecter les travaux publics.

Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la
Loire dans une cour de ferme. Un homme qui tait son oncle, l'avait
emmen  Paris pour lui apprendre le commerce.  sa majorit, on lui
versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une
boutique de confiseur. Six mois plus tard, son pouse disparaissait, en
emportant la caisse. Les amis, la bonne chre, et surtout la paresse
avaient promptement achev sa ruine. Mais il eut l'inspiration
d'utiliser sa belle main; et depuis douze ans, il se tenait dans la mme
place, MM. Descambos frres, tissus, rue Hautefeuille 92. Quant  son
oncle, qui autrefois lui avait expdi comme souvenir le fameux
portrait, Bouvard ignorait mme sa rsidence et n'en attendait plus
rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui
permettaient d'aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet.

Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils
s'taient, tout de suite, accrochs par des fibres secrtes. D'ailleurs,
comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularit, telle
imperfection indiffrente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans
celui-l? Ce qu'on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les
passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyrent.

Souvent, ils venaient se chercher  leur comptoir. Ds que l'un
paraissait, l'autre fermait son pupitre et ils s'en allaient ensemble
dans les rues. Bouvard marchait  grandes enjambes, tandis que Pcuchet
multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons
semblait glisser sur des roulettes. De mme leurs gots particuliers
s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait
rgulirement sa demi-tasse. Pcuchet prisait, ne mangeait au dessert
que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le caf. L'un
tait confiant, tourdi, gnreux. L'autre discret, mditatif, conome.

Pour lui tre agrable, Bouvard voulut faire faire  Pcuchet la
connaissance de Barberou. C'tait un ancien commis-voyageur,
actuellement boursier, trs bon enfant, patriote, ami des dames, et qui
affectait le langage faubourien. Pcuchet le trouva dplaisant et il
conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur--(car il avait publi une
petite mnmotechnie) donnait des leons de littrature dans un
pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la
tenue srieuse. Il ennuya Bouvard.

Aucun des deux n'avait cach  l'autre son opinion. Chacun en reconnut
la justesse. Leurs habitudes changrent; et quittant leur pension
bourgeoise, ils finirent par dner ensemble tous les jours.

Ils faisaient des rflexions sur les pices de thtre dont on parlait,
sur le gouvernement, la chert des vivres, les fraudes du commerce. De
temps  autre l'histoire du Collier ou le procs de Fualds revenait
dans leurs discours;--et puis, ils cherchaient les causes de la
Rvolution.

Ils flnaient le long des boutiques de bric--brac. Ils visitrent le
Conservatoire des Arts et Mtiers, Saint-Denis, les Gobelins, les
Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on demandait leur
passeport, ils faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux
trangers, deux Anglais.

Dans les galeries du Musum, ils passrent avec bahissement devant les
quadrupdes empaills, avec plaisir devant les papillons, avec
indiffrence devant les mtaux; les fossiles les firent rver, la
conchyliologie les ennuya. Ils examinrent les serres chaudes par les
vitres, et frmirent en songeant que tous ces feuillages distillaient
des poisons. Ce qu'ils admirrent du cdre, c'est qu'on l'et rapport
dans un chapeau.

Ils s'efforcrent au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphal.  la grande
bibliothque ils auraient voulu connatre le nombre exact des volumes.

Une fois, ils entrrent au cours d'arabe du Collge de France; et le
professeur fut tonn de voir ces deux inconnus qui tchaient de prendre
des notes. Grce  Barberou, ils pntrrent dans les coulisses d'un
petit thtre. Dumouchel leur procura des billets pour une sance de
l'Acadmie. Ils s'informaient des dcouvertes, lisaient les prospectus
et par cette curiosit leur intelligence se dveloppa. Au fond d'un
horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des choses  la fois
confuses et merveilleuses.

En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vcu 
l'poque o il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette
poque-l. D'aprs de certains noms, ils imaginaient des pays d'autant
plus beaux qu'ils n'en pouvaient rien prciser. Les ouvrages dont les
titres taient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un
mystre.

Et ayant plus d'ides, ils eurent plus de souffrances. Quand une
malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de
partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la
campagne.

Un dimanche ils se mirent en marche ds le matin; et passant par Meudon,
Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondrent
entre les vignes, arrachrent des coquelicots au bord des champs,
dormirent sur l'herbe, burent du lait, mangrent sous les acacias des
guinguettes, et rentrrent fort tard, poudreux, extnus, ravis. Ils
renouvelrent souvent ces promenades. Les lendemains taient si tristes
qu'ils finirent par s'en priver.

La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le
grattoir et la sandaraque, le mme encrier, les mmes plumes et les
mmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en
moins; cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient tous les jours
aprs l'heure, et reurent des semonces.

Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur mtier les
humiliait depuis qu'ils s'estimaient davantage;--et ils se renforaient
dans ce dgot, s'exaltaient mutuellement, se gtaient. Pcuchet
contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la
morosit de Pcuchet.

--J'ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques! disait
l'un.

--Autant tre chiffonnier s'criait l'autre.

Quelle situation abominable! Et nul moyen d'en sortir! Pas mme
d'esprance!

Un aprs-midi (c'tait le 20 janvier 1839) Bouvard tant  son comptoir
reut une lettre, apporte par le facteur.

Ses bras se levrent, sa tte peu  peu se renversait, et il tomba
vanoui sur le carreau.

Les commis se prcipitrent; on lui ta sa cravate; on envoya chercher
un mdecin.

Il rouvrit les yeux--puis aux questions qu'on lui faisait:--Ah!... c'est
que... c'est que... un peu d'air me soulagera. Non! laissez-moi!
permettez! et malgr sa corpulence, il courut tout d'une haleine
jusqu'au ministre de la marine, se passant la main sur le front,
croyant devenir fou, tchant de se calmer.

Il fit demander Pcuchet.

Pcuchet parut.

--Mon oncle est mort! j'hrite!

--Pas possible!

Bouvard montra les lignes suivantes:

TUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE. Savigny-en-Septaine 14 janvier 39.

Monsieur,

Je vous prie de vous rendre en mon tude, pour y prendre connaissance
du testament de votre pre naturel M. Franois, Denys, Bartholome
Bouvard, ex-ngociant dans la ville de Nantes, dcd en cette commune
le 10 du prsent mois. Ce testament contient en votre faveur une
disposition trs importante.

Agrez, Monsieur, l'assurance de mes respects.

TARDIVEL, notaire.

Pcuchet fut oblig de s'asseoir sur une borne dans la cour. Puis, il
rendit le papier en disant lentement:

--Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce?

--Tu crois que c'est une farce! reprit Bouvard d'une voix trangle,
pareille  un rle de moribond.

Mais le timbre de la poste, le nom de l'tude en caractres
d'imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait l'authenticit de
la nouvelle;--et ils se regardrent avec un tremblement du coin de la
bouche et une larme qui roulait dans leurs yeux fixes.

L'espace leur manquait. Ils allrent jusqu' l'Arc de Triomphe,
revinrent par le bord de l'eau, dpassrent Notre-Dame. Bouvard tait
trs rouge. Il donna  Pcuchet des coups de poing dans le dos, et
pendant cinq minutes draisonna compltement.

Ils ricanaient malgr eux. Cet hritage, bien sr, devait se
monter...?--Ah! ce serait trop beau! n'en parlons plus. Ils en
reparlaient.

Rien n'empchait de demander tout de suite des explications. Bouvard
crivit au notaire pour en avoir.

Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi: En
consquence je donne  Franois, Denys, Bartholome Bouvard mon fils
naturel reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi.

Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l'avait tenu 
l'cart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et le neveu
l'avait toujours appel mon oncle, bien que sachant  quoi s'en tenir.
Vers la quarantaine, M. Bouvard s'tait mari, puis tait devenu veuf.
Ses deux fils lgitimes ayant tourn contrairement  ses vues, un
remords l'avait pris sur l'abandon o il laissait depuis tant d'annes
son autre enfant. Il l'et mme fait venir chez lui, sans l'influence de
sa cuisinire. Elle le quitta grce aux manoeuvres de la famille--et
dans son isolement prs de mourir, il voulut rparer ses torts en
lguant au fruit de ses premires amours tout ce qu'il pouvait de sa
fortune. Elle s'levait  la moiti d'un million, ce qui faisait pour le
copiste deux cent cinquante mille francs. L'an des frres, M. tienne,
avait annonc qu'il respecterait le testament.

Bouvard tomba dans une sorte d'hbtude. Il rptait  voix basse, en
souriant du sourire paisible des ivrognes:

--Quinze mille livres de rente! et Pcuchet, dont la tte pourtant tait
plus forte, n'en revenait pas.

Ils furent secous brusquement par une lettre de Tardivel. L'autre fils,
M. Alexandre, dclarait son intention de rgler tout devant la justice,
et mme d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au pralable
scells, inventaire, nomination d'un squestre, etc.! Bouvard en eut une
maladie bilieuse.  peine convalescent, il s'embarqua pour Savigny--d'o
il revint, sans conclusion d'aucune sorte et dplorant ses frais de
voyage.

Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colre et d'espoir,
d'exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur
Alexandre s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'hritage.

Son premier cri avait t:--Nous nous retirerons  la campagne! et ce
mot qui liait son ami  son bonheur, Pcuchet l'avait trouv tout
simple. Car l'union de ces deux hommes tait absolue et profonde.

Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne
partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans; n'importe! Il demeura
inflexible et la chose fut dcide.

Pour savoir o s'tablir, ils passrent en revue toutes les provinces.
Le Nord tait fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son
climat, mais incommode vu les moustiques, et le Centre franchement
n'avait rien de curieux. La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit
cagot des habitants. Quant aux rgions de l'Est,  cause du patois
germanique, il n'y fallait pas songer. Mais il y avait d'autres pays.
Qu'tait-ce par exemple que le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes
de gographie n'en disaient rien. Du reste, que leur maison ft dans tel
endroit ou dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient une.

Dj, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande
mondant des rosiers, et bchant, binant, maniant de la terre, dpotant
des tulipes. Ils se rveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre
les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient
faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les
ruches, et se dlecteraient au mugissement des vaches et  la senteur
des foins coups. Plus d'critures! plus de chefs! plus mme de terme 
payer!--Car ils possderaient un domicile  eux! et ils mangeraient les
poules de leur basse-cour, les lgumes de leur jardin, et dneraient en
gardant leurs sabots!--Nous ferons tout ce qui nous plaira! nous
laisserons pousser notre barbe!

Ils s'achetrent des instruments horticoles, puis un tas de choses qui
pourraient peut-tre servir telles qu'une bote  outils (il en faut
toujours dans une maison), ensuite des balances, une chane d'arpenteur,
une baignoire en cas qu'ils ne fussent malades, un thermomtre, et mme
un baromtre systme Gay-Lussac pour des expriences de physique, si la
fantaisie leur en prenait. Il ne serait pas mal, non plus (car on ne
peut pas toujours travailler dehors), d'avoir quelques bons ouvrages de
littrature;--et ils en cherchrent,--fort embarrasss parfois de
savoir si tel livre tait vraiment un livre de bibliothque. Bouvard
tranchait la question.

--Eh! nous n'aurons pas besoin de bibliothque.

--D'ailleurs, j'ai la mienne disait Pcuchet.

D'avance, ils s'organisaient. Bouvard emporterait ses meubles, Pcuchet
sa grande table noire; on tirerait parti des rideaux et avec un peu de
batterie de cuisine ce serait bien suffisant. Ils s'taient jur de
taire tout cela; mais leur figure rayonnait. Aussi leurs collgues les
trouvaient drles. Bouvard, qui crivait tal sur son pupitre et les
coudes en dehors pour mieux arrondir sa btarde, poussait son espce de
sifflement tout en clignant d'un air malin ses lourdes paupires.
Pcuchet huch sur un grand tabouret de paille soignait toujours les
jambages de sa longue criture--mais en gonflant les narines pinait les
lvres, comme s'il avait peur de lcher son secret.

Aprs dix-huit mois de recherches, ils n'avaient rien trouv. Ils firent
des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'
vreux, et de Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne
qui ft bien la campagne, sans tenir prcisment  un site pittoresque,
mais un horizon born les attristait. Ils fuyaient le voisinage des
habitations et redoutaient pourtant la solitude. Quelquefois, ils se
dcidaient, puis craignant de se repentir plus tard, ils changeaient
d'avis, l'endroit leur ayant paru malsain, ou expos au vent de mer, ou
trop prs d'une manufacture ou d'un abord difficile.

Barberou les sauva.

Il connaissait leur rve, et un beau jour vint leur dire qu'on lui avait
parl d'un domaine  Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela
consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec une manire de
chteau et un jardin en plein rapport.

Ils se transportrent dans le Calvados; et ils furent enthousiasms.
Seulement, tant de la ferme que de la maison (l'une ne serait pas vendue
sans l'autre) on exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n'en
donnait que cent vingt mille.

Pcuchet combattit son enttement, le pria de cder, enfin dclara qu'il
complterait le surplus. C'tait toute sa fortune, provenant du
patrimoine de sa mre et de ses conomies. Jamais il n'en avait souffl
mot, rservant ce capital pour une grande occasion.

Tout fut pay vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite.

Bouvard n'tait plus copiste. D'abord, il avait continu ses fonctions
par dfiance de l'avenir, mais s'en tait dmis, une fois certain de
l'hritage. Cependant il retournait volontiers chez les Messieurs
Descambos, et la veille de son dpart il offrit un punch  tout le
comptoir.

Pcuchet, au contraire, fut maussade pour ses collgues, et sortit le
dernier jour, en claquant la porte brutalement.

Il avait  surveiller les emballages, faire un tas de commissions,
d'emplettes encore, et prendre cong de Dumouchel!

Le professeur lui proposa un commerce pistolaire, o il le tiendrait au
courant de la Littrature; et aprs des flicitations nouvelles lui
souhaita une bonne sant. Barberou se montra plus sensible en recevant
l'adieu de Bouvard. Il abandonna exprs une partie de dominos, promit
d'aller le voir l-bas, commanda deux anisettes et l'embrassa.

Bouvard, rentr chez lui, aspira sur son balcon une large bouffe d'air
en se disant: Enfin. Les lumires des quais tremblaient dans l'eau, le
roulement des omnibus au loin s'apaisait. Il se rappela des jours
heureux passs dans cette grande ville, des pique-niques au restaurant,
des soirs au thtre, les commrages de sa portire, toutes ses
habitudes; et il sentit une dfaillance de coeur, une tristesse qu'il
n'osait pas s'avouer.

Pcuchet jusqu' deux heures du matin se promena dans sa chambre. Il ne
reviendrait plus l; tant mieux! et cependant, pour laisser quelque
chose de lui, il grava son nom sur le pltre de la chemine.

Le plus gros du bagage tait parti ds la veille. Les instruments de
jardin, les couchettes, les matelas, les tables, les chaises, un
calfacteur, la baignoire et trois fts de Bourgogne iraient par la
Seine, jusqu'au Havre, et de l seraient expdis sur Caen, o Bouvard
qui les attendrait les ferait parvenir  Chavignolles. Mais le portrait
de son pre, les fauteuils, la cave  liqueurs, les bouquins, la
pendule, tous les objets prcieux furent mis dans une voiture de
dmnagement qui s'acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise.
Pcuchet voulut l'accompagner.

Il s'installa auprs du conducteur, sur la banquette, et couvert de sa
plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et sa
chancelire de bureau, le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de
la Capitale.

Le mouvement et la nouveaut du voyage l'occuprent les premires
heures. Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes avec
le conducteur et le charretier. Ils choisissaient d'excrables auberges
et bien qu'ils rpondissent de tout, Pcuchet par excs de prudence
couchait dans les mmes gtes. Le lendemain on repartait ds l'aube; et
la route, toujours la mme, s'allongeait en montant jusqu'au bord de
l'horizon. Les mtres de cailloux se succdaient, les fosss taient
pleins d'eau, la campagne s'talait par grandes surfaces d'un vert
monotone et froid, des nuages couraient dans le ciel, de temps  autre
la pluie tombait. Le troisime jour des bourrasques s'levrent. La
bche du chariot, mal attache, claquait au vent comme la voile d'un
navire. Pcuchet baissait la figure sous sa casquette, et chaque fois
qu'il ouvrait sa tabatire, il lui fallait, pour garantir ses yeux, se
retourner compltement. Pendant les cahots, il entendait osciller
derrire lui tout son bagage et prodiguait les recommandations. Voyant
qu'elles ne servaient  rien, il changea de tactique; il fit le bon
enfant, eut des complaisances; dans les montes pnibles, il poussait 
la roue avec les hommes; il en vint jusqu' leur payer le gloria aprs
les repas. Ils filrent ds lors plus lestement, si bien qu'aux environs
de Gauburge l'essieu se rompit et le chariot resta pench. Pcuchet
visita tout de suite l'intrieur; les tasses de porcelaine gisaient en
morceaux. Il leva les bras, en grinant des dents, maudit ces deux
imbciles; et la journe suivante fut perdue,  cause du charretier qui
se grisa; mais il n'eut pas la force de se plaindre, la coupe d'amertume
tant remplie.

Bouvard n'avait quitt Paris que le surlendemain, pour dner encore une
fois avec Barberou. Il arriva dans la cour des messageries  la dernire
minute, puis se rveilla devant la cathdrale de Rouen; il s'tait
tromp de diligence.

Le soir toutes les places pour Caen taient retenues; ne sachant que
faire, il alla au Thtre des Arts, et il souriait  ses voisins, disant
qu'il tait retir du ngoce et nouvellement acqureur d'un domaine aux
alentours. Quand il dbarqua le vendredi  Caen ses ballots n'y taient
pas. Il les reut le dimanche, et les expdia sur une charrette, ayant
prvenu le fermier qu'il les suivrait de quelques heures.

 Falaise, le neuvime jour de son voyage, Pcuchet prit un cheval de
renfort, et jusqu'au coucher du soleil on marcha bien. Au del de
Bretteville, ayant quitt la grande route, il s'engagea dans un chemin
de traverse, croyant voir  chaque minute le pignon de Chavignolles.
Cependant les ornires s'effaaient, elles disparurent, et ils se
trouvrent au milieu des champs labours. La nuit tombait. Que devenir?
Enfin Pcuchet abandonna le chariot, et pataugeant dans la boue,
s'avana devant lui  la dcouverte. Quand il approchait des fermes, les
chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour demander sa route.
On ne rpondait pas. Il avait peur et regagnait le large. Tout  coup
deux lanternes brillrent. Il aperut un cabriolet, s'lana pour le
rejoindre. Bouvard tait dedans.

Mais o pouvait tre la voiture du dmnagement? Pendant une heure, ils
la hlrent dans les tnbres. Enfin, elle se retrouva, et ils
arrivrent  Chavignolles.

Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle.
Deux couverts y taient mis. Les meubles arrivs sur la charrette
encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils s'attablrent.

On leur avait prpar une soupe  l'oignon, un poulet, du lard et des
oeufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps 
autre s'informer de leurs gots. Ils rpondaient: Oh trs bon! trs bon!
et le gros pain difficile  couper, la crme, les noix, tout les
dlecta! Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant,
ils promenaient autour d'eux un regard de satisfaction, en mangeant sur
la petite table o brlait une chandelle. Leurs figures taient rougies
par le grand air. Ils tendaient leur ventre, ils s'appuyaient sur le
dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se rptaient:--Nous y
voil donc! quel bonheur! il me semble que c'est un rve!

Bien qu'il ft minuit, Pcuchet eut l'ide de faire un tour dans le
jardin. Bouvard ne s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et
l'abritant avec un vieux journal, se promenrent le long des
plates-bandes.

Ils avaient plaisir  nommer tout haut les lgumes: Tiens: des carottes!
Ah! des choux.

Ensuite, ils inspectrent les espaliers. Pcuchet tcha de dcouvrir des
bourgeons. Quelquefois une araigne fuyait tout  coup sur le mur;--et
les deux ombres de leur corps s'y dessinaient agrandies, en rptant
leurs gestes. Les pointes des herbes dgouttelaient de rose. La nuit
tait compltement noire; et tout se tenait immobile dans un grand
silence, une grande douceur. Au loin, un coq chanta.

Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier
de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d'en
faire sauter les clous. Ils la trouvrent bante. Ce fut une surprise.

Dshabills et dans leur lit, ils bavardrent quelque temps, puis
s'endormirent; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tte nue, Pcuchet
sur le flanc droit, les genoux au ventre, affubl d'un bonnet de
coton;--et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui
entrait par les fentres.




CHAPITRE II


Quelle joie, le lendemain en se rveillant! Bouvard fuma une pipe, et
Pcuchet huma une prise, qu'ils dclarrent la meilleure de leur
existence. Puis ils se mirent  la croise, pour voir le paysage.

On avait en face de soi les champs,  droite une grange, avec le clocher
de l'glise,--et  gauche un rideau de peupliers.

Deux alles principales, formant la croix, divisaient le jardin en
quatre morceaux. Les lgumes taient compris dans les plates-bandes, o
se dressaient, de place en place, des cyprs nains et des quenouilles.
D'un ct, une tonnelle aboutissait  un vigneau, de l'autre un mur
soutenait les espaliers;--et une claire-voie, dans le fond, donnait sur
la campagne. Il y avait au del du mur un verger, aprs la charmille un
bosquet, derrire la claire-voie un petit chemin.

Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme  chevelure grisonnante
et vtu d'un paletot noir, longea le sentier, en raclant avec sa canne
tous les barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que
c'tait M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement.

Les autres notables taient le comte de Faverges, autrefois dput, et
dont on citait les vacheries, le maire M. Foureau qui vendait du bois,
du pltre, toute espce de choses, M. Marescot le notaire, l'abb
Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son revenu.--Quant  elle, on
l'appelait la Germaine,  cause de feu Germain son mari. Elle faisait
des journes mais aurait voulu passer au service de ces messieurs. Ils
l'acceptrent, et partirent pour leur ferme, situe  un kilomtre de
distance.

Quand ils entrrent dans la cour, le fermier, matre Gouy, vocifrait
contre un garon et la fermire sur un escabeau, serrait entre ses
jambes une dinde qu'elle emptait avec des gobes de farine. L'homme
avait le front bas, le nez fin, le regard en dessous, et les paules
robustes. La femme tait trs blonde, avec les pommettes tachetes de
son, et cet air de simplicit que l'on voit aux manants sur le vitrail
des glises.

Dans la cuisine, des bottes de chanvre taient suspendues au plafond.
Trois vieux fusils s'chelonnaient sur la haute chemine. Un dressoir
charg de faences  fleurs occupait le milieu de la muraille;--et les
carreaux en verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc
et de cuivre rouge une lumire blafarde.

Les deux Parisiens dsiraient faire leur inspection, n'ayant vu la
proprit qu'une fois, sommairement. Matre Gouy et son pouse les
escortrent;--et la kyrielle des plaintes commena.

Tous les btiments, depuis la charreterie jusqu' la bouillerie, avaient
besoin de rparations. Il aurait fallu construire une succursale pour
les fromages, mettre aux barrires des ferrements neufs, relever les
hauts-bords, creuser la mare et replanter considrablement de pommiers
dans les trois cours.

Ensuite, on visita les cultures. Matre Gouy les dprcia. Elles
mangeaient trop de fumier; les charrois taient dispendieux,--impossible
d'extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les
prairies;--et ce dnigrement de sa terre attnua le plaisir que Bouvard
sentait  marcher dessus.

Ils s'en revinrent par la cave, sous une avenue de htres. La maison
montrait de ce ct-l, sa cour d'honneur et sa faade.

Elle tait peinte en blanc, avec des rchampis de couleur jaune. Le
hangar et le cellier, le fournil et le bcher faisaient en retour deux
ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On
rencontrait ensuite le vestibule, une deuxime salle plus grande, et le
salon. Les quatre chambres au premier s'ouvraient sur le corridor qui
regardait la cour. Pcuchet en prit une pour ses collections; la
dernire fut destine  la bibliothque; et comme ils ouvraient les
armoires, ils trouvrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la
fantaisie d'en lire les titres. Le plus press, c'tait le jardin.

Bouvard, en passant prs de la charmille dcouvrit sous les branches une
dame en pltre. Avec deux doigts, elle cartait sa jupe, les genoux
plis, la tte sur l'paule, comme craignant d'tre surprise.--Ah!
pardon! ne vous gnez pas!--et cette plaisanterie les amusa tellement
que vingt fois par jour pendant plus de trois semaines, ils la
rptrent.

Cependant, les bourgeois de Chavignolles dsiraient les connatre--on
venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchrent les ouvertures
avec des planches. La population fut contrarie.

Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tte un mouchoir nou
en turban, Pcuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une
poche par devant, dans laquelle ballottaient un scateur, son foulard et
sa tabatire. Les bras nus, et cte  cte, ils labouraient, sarclaient,
mondaient, s'imposaient des tches, mangeaient le plus vite
possible;--mais allaient prendre le caf sur le vigneau, pour jouir du
point de vue.

S'ils rencontraient un limaon, ils s'approchaient de lui, et
l'crasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour
casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet,--et coupaient
en deux les vers blancs d'une telle force que le fer de l'outil s'en
enfonait de trois pouces. Pour se dlivrer des chenilles, ils battaient
les arbres,  grands coups de gaule, furieusement.

Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon--et des pommes d'amour qui
devaient retomber comme des lustres, sous l'arceau de la tonnelle.

Pcuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en
trois compartiments, o il fabriquerait des composts qui feraient
pousser un tas de choses dont les dtritus amneraient d'autres
rcoltes, procurant d'autres engrais, tout cela indfiniment;--et il
rvait au bord de la fosse, apercevant dans l'avenir, des montagnes de
fruits, des dbordements de fleurs, des avalanches de lgumes. Mais le
fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les
cultivateurs n'en vendaient pas; les aubergistes en refusrent. Enfin,
aprs beaucoup de recherches, malgr les instances de Bouvard, et
abjurant toute pudeur, il prit le parti d'aller lui-mme au crottin!

C'est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l'accosta
sur la grande route. Quand elle l'eut compliment, elle s'informa de son
ami. Les yeux noirs de cette personne, trs brillants bien que petits,
ses hautes couleurs, son aplomb (elle avait mme un peu de moustache)
intimidrent Pcuchet. Il rpondit brivement et tourna le
dos--impolitesse que blma Bouvard.

Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils
s'installrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou bien
parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la
pluie tomber.

Ds la mi-carme, ils guettrent le printemps, et rptaient chaque
matin: tout part. Mais la saison fut tardive; et ils consolaient leur
impatience, en disant: tout va partir.

Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnrent beaucoup.
La vigne promettait.

Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient russir dans
l'agriculture;--et l'ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du
bon sens et de l'tude ils s'en tireraient, sans aucun doute.

D'abord, il fallait voir comment on oprait chez les autres;--et ils
rdigrent une lettre, o ils demandaient  M. de Faverges l'honneur de
visiter son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un
rendez-vous.

Aprs une heure de marche, ils arrivrent sur le versant d'un coteau qui
domine la valle de l'Orne. La rivire coulait au fond, avec des
sinuosits. Des blocs de grs rouge s'y dressaient de place en place, et
des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise surplombant
la campagne, couverte de bls mrs. En face, sur l'autre colline, la
verdure tait si abondante qu'elle cachait les maisons. Des arbres la
divisaient en carrs ingaux, se marquant au milieu de l'herbe par des
lignes plus sombres.

L'ensemble du domaine apparut tout  coup. Des toits de tuiles
indiquaient la ferme. Le chteau  faade blanche se trouvait sur la
droite avec un bois au del, et une pelouse descendait jusqu' la
rivire o des platanes aligns refltaient leur ombre.

Les deux amis entrrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes
portant des chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visires
de papier, soulevaient avec des rteaux le foin laiss par terre--et 
l'autre bout de la plaine, auprs des meules, on jetait des bottes
vivement dans une longue charrette, attele de trois chevaux. M. le
Comte s'avana suivi de son rgisseur.

Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en
ctelette, l'air  la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de
sa figure, mme quand il parlait, ne remuaient pas.

Les premires politesses changes, il exposa son systme relativement
aux fourrages; on retournait les andains sans les parpiller, les meules
devaient tre coniques, et les bottes faites immdiatement sur place,
puis entasses par dizaines. Quant au rteleur anglais, la prairie tait
trop ingale pour un pareil instrument.

Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont le corps se
montrait par les dchirures de sa robe, donnait  boire aux femmes, en
versant du cidre d'un broc, qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte
demanda d'o venait cet enfant; on n'en savait rien. Les faneuses
l'avaient recueillie pour les servir pendant la moisson. Il haussa les
paules, et tout en s'loignant profra quelques plaintes sur
l'immoralit de nos campagnes.

Bouvard fit l'loge de sa luzerne. Elle tait assez bonne, en effet,
malgr les ravages de la cuscute; les futurs agronomes ouvrirent les
yeux au mot cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux
prairies artificielles; c'tait d'ailleurs un bon prcdent pour les
autres rcoltes, ce qui n'a pas toujours lieu avec les racines
fourragres.--Cela du moins me parat incontestable.

Bouvard et Pcuchet reprirent ensemble: Oh! incontestable.

Ils taient sur la limite d'un champ tout plat, soigneusement ameubli.
Un cheval que l'on conduisait  la main tranait un large coffre mont
sur trois roues. Sept coutres, disposs en bas, ouvraient paralllement
des raies fines, dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux
descendant jusqu'au sol.

--Ici dit le comte je sme des turneps. Le turnep est la base de ma
culture quadriennale et il entamait la dmonstration du semoir. Mais un
domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, au chteau.

Son rgisseur le remplaa, homme  figure chafouine et de faons
obsquieuses.

Il conduisit ces messieurs vers un autre champ, o quatorze
moissonneurs, la poitrine nue et les jambes cartes, fauchaient des
seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait  droite.
Chacun dcrivait devant soi un large demi-cercle, et tous sur la mme
ligne, ils avanaient en mme temps. Les deux Parisiens admirrent leurs
bras et se sentaient pris d'une vnration presque religieuse pour
l'opulence de la terre.

Ils longrent ensuite plusieurs pices en labour. Le crpuscule tombait;
des corneilles s'abattaient dans les sillons.

Puis ils rencontrrent le troupeau. Les moutons,  et l, pturaient et
on entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc
d'arbre, tricotait un bas de laine, ayant son chien prs de lui.

Le rgisseur aida Bouvard et Pcuchet  franchir un chalier, et ils
traversrent deux masures, o des vaches ruminaient sous les pommiers.

Tous les btiments de la ferme taient contigus et occupaient les trois
cts de la cour. Le travail s'y faisait  la mcanique, au moyen d'une
turbine, utilisant un ruisseau qu'on avait, exprs, dtourn. Des
bandelettes de cuir allaient d'un toit dans l'autre, et au milieu du
fumier une pompe de fer manoeuvrait.

Le rgisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures  ras
du sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingnieuses, pouvant
d'elles mmes se fermer.

La grange tait vote comme une cathdrale avec des arceaux de briques
reposant sur des murs de pierre.

Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des
poignes d'avoine. L'arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils
montrent dans le pigeonnier. La laiterie spcialement les merveilla.
Des robinets dans les coins fournissaient assez d'eau pour inonder les
dalles; et en entrant, une fracheur vous surprenait. Des jarres brunes,
alignes sur des claires-voies taient pleines de lait jusqu'aux bords.
Des terrines moins profondes contenaient de la crme. Les pains de
beurre se suivaient, pareils aux tronons d'une colonne de cuivre, et de
la mousse dbordait les seaux de fer-blanc, qu'on venait de poser par
terre.

Mais le bijou de la ferme c'tait la bouverie. Des barreaux de bois
scells perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux
sections, la premire pour le btail, la seconde pour le service. On y
voyait  peine, toutes les meurtrires tant closes. Les boeufs
mangeaient attachs  des chanettes et leurs corps exhalaient une
chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu'un donna du jour. Un
filet d'eau, tout  coup se rpandit dans la rigole qui bordait les
rteliers. Des mugissements s'levrent. Les cornes faisaient comme un
cliquetis de btons. Tous les boeufs avancrent leurs mufles entre les
barreaux et buvaient lentement.

Les grands attelages entrrent dans la cour et des poulains hennirent.
Au rez-de-chausse, deux ou trois lanternes s'allumrent, puis
disparurent. Les gens de travail passaient en tranant leurs sabots sur
les cailloux--et la cloche pour le souper tinta.

Les deux visiteurs s'en allrent.

Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait. Leur dcision fut prise. Ds
le soir, ils tirrent de leur bibliothque les quatre volumes de la
Maison Rustique, se firent expdier le cours de Gasparin, et
s'abonnrent  un journal d'agriculture.

Pour se rendre aux foires plus commodment, ils achetrent une carriole
que Bouvard conduisait.

Habills d'une blouse bleue, avec un chapeau  larges bords, des gutres
jusqu'aux genoux et un bton de maquignon  la main, ils rdaient autour
des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas
d'assister  tous les comices agricoles.

Bientt, ils fatigurent matre Gouy de leurs conseils, dplorant
principalement son systme de jachres. Mais le fermier tenait  sa
routine. Il demanda la remise d'un terme sous prtexte de la grle.
Quant aux redevances, il n'en fournit aucune. Devant les rclamations
les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin, Bouvard dclara son
intention de ne pas renouveler le bail.

Ds lors matre Gouy pargna les fumures, laissa pousser les mauvaises
herbes, ruina le fonds. Et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait
des plans de vengeance.

Bouvard avait pens que vingt mille francs, c'est--dire plus de quatre
fois le prix du fermage, suffirait au dbut. Son notaire de Paris les
envoya.

Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies,
vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situs sur un monticule
couvert de cailloux et qu'on appelait la Butte.

Ils se procurrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux,
douze vaches, six porcs, cent soixante moutons--et comme personnel, deux
charretiers, deux femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien.

Pour avoir tout de suite de l'argent ils vendirent leurs fourrages;--on
les paya chez eux; l'or des napolons compts sur le coffre  l'avoine
leur parut plus reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur.

Au mois de novembre ils brassrent du cidre. C'tait Bouvard qui
fouettait le cheval et Pcuchet mont dans l'auge retournait le marc
avec une pelle. Ils haletaient en serrant la vis, puchaient dans la
cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots, s'amusaient
normment.

Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir trop de bl, ils
supprimrent la moiti environ de leurs prairies artificielles, et comme
ils n'avaient pas d'engrais ils se servirent de tourteaux qu'ils
enterrrent sans les concasser,--si bien que le rendement fut pitoyable.

L'anne suivante, ils firent les semailles trs dru. Des orages
survinrent. Les pis versrent.

Nanmoins, ils s'acharnaient au froment; et ils entreprirent d'pierrer
la Butte; un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l'anne, du
matin jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'ternel
banneau avec le mme homme et le mme cheval, gravir, descendre et
remonter la petite colline. Quelquefois Bouvard marchait derrire,
faisant des haltes  mi-cte pour s'ponger le front.

Ne se fiant  personne, ils traitaient eux-mmes les animaux, leur
administraient des purgations, des clystres.

De graves dsordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte.
Ils prirent des gens maris; les enfants pullulrent, les cousins, les
cousines, les oncles, les belles-soeurs. Une horde vivait  leurs
dpens;--et ils rsolurent de coucher dans la ferme,  tour de rle.

Mais le soir, ils taient tristes. La malpropret de la chambre les
offusquait;--et Germaine qui apportait les repas, grommelait  chaque
voyage. On les dupait de toutes les faons. Les batteurs en grange
fourraient du bl dans leur cruche  boire. Pcuchet en surprit un, et
s'cria, en le poussant dehors par les paules:

--Misrable! tu es la honte du village qui t'a vu natre!

Sa personne n'inspirait aucun respect.--D'ailleurs, il avait des remords
 l'encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le
tenir en bon tat.--Bouvard s'occuperait de la ferme. Ils en
dlibrrent; et cet arrangement fut dcid.

Le premier point tait d'avoir de bonnes couches. Pcuchet en fit
construire une, en briques. Il peignit lui-mme les chssis, et
redoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes les cloches.

Il eut la prcaution pour les boutures d'enlever les ttes avec les
feuilles. Ensuite, il s'appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs
sortes de greffes, greffes en flte, en couronne, en cusson, greffe
herbace, greffe anglaise. Avec quel soin, il ajustait les deux libers!
comme il serrait les ligatures! quel amas d'onguent pour les recouvrir!

Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balanait sur les
plantes, comme s'il les et encenses.  mesure qu'elles verdissaient
sous l'eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se dsaltrer et
renatre avec elles. Puis cdant  une ivresse il arrachait la pomme de
l'arrosoir, et versait  plein goulot, copieusement.

Au bout de la charmille prs de la dame en pltre, s'levait une manire
de cahute faite en rondins. Pcuchet y enfermait ses instruments; et il
passait l des heures dlicieuses  plucher les graines,  crire des
tiquettes,  mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il
s'asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des
embellissements.

Il avait cr au bas du perron deux corbeilles de graniums; entre les
cyprs et les quenouilles, il planta des tournesols;--et comme les
plates-bandes taient couvertes de boutons d'or, et toutes les alles de
sable neuf, le jardin blouissait par une abondance de couleurs jaunes.

Mais la couche fourmilla de larves;--et malgr les rchauds de feuilles
mortes, sous les chssis peints et sous les cloches barbouilles, il ne
poussa que des vgtations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas;
les greffes se dcollrent; la sve des marcottes s'arrta, les arbres
avaient le blanc dans leurs racines; les semis furent une dsolation. Le
vent s'amusait  jeter bas les rames des haricots. L'abondance de la
gadoue nuisit aux fraisiers, le dfaut de pinage aux tomates.

Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets--et du cresson de
fontaine, qu'il avait voulu lever dans un baquet. Aprs le dgel, tous
les artichauts taient perdus.

Les choux le consolrent. Un, surtout, lui donna des esprances. Il
s'panouissait, montait, finit par tre prodigieux, et absolument
incomestible. N'importe! Pcuchet fut content de possder un monstre.

Alors il tenta ce qui lui semblait tre le summum de l'art: l'lve du
melon.

Il sema les graines de plusieurs varits dans des assiettes remplies de
terreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche;
et quand elle eut jet son feu repiqua les plants les plus beaux, avec
des cloches par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant les prceptes
du bon jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en
choisit un sur chaque bras, supprima les autres; et ds qu'ils eurent la
grosseur d'une noix, il glissa sous leur corce une planchette pour les
empcher de pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les arait,
enlevait avec son mouchoir la brume des cloches--et si des nuages
paraissaient, il apportait vivement des paillassons. La nuit, il n'en
dormait pas. Plusieurs fois mme, il se releva; et pieds nus dans ses
bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin pour aller
mettre sur les bches la couverture de son lit.

Les cantaloups mrirent.

Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur, le
troisime non plus; Pcuchet trouvait pour chacun une excuse nouvelle,
jusqu'au dernier qu'il jeta par la fentre, dclarant n'y rien
comprendre.

En effet, comme il avait cultiv les unes prs des autres des espces
diffrentes, les sucrins s'taient confondus avec les marachers, le
gros Portugal avec le grand Mogol--et le voisinage des pommes d'amour
compltant l'anarchie, il en tait rsult d'abominables mulets qui
avaient le got de citrouilles.

Alors Pcuchet se tourna vers les fleurs. Il crivit  Dumouchel pour
avoir des arbustes avec des graines, acheta une provision de terre de
bruyre et se mit  l'oeuvre rsolument.

Mais il planta des passiflores  l'ombre, des penses au soleil, couvrit
de fumier les jacinthes, arrosa les lys aprs leur floraison, dtruisit
les rhododendrons par des excs d'abattage, stimula les fuchsias avec de
la colle forte, et rtit un grenadier, en l'exposant au feu dans la
cuisine.

Aux approches du froid, il abrita les glantiers sous des dmes de
papier fort enduits de chandelle; cela faisait comme des pains de sucre,
tenus en l'air par des btons. Les tuteurs des dahlias taient
gigantesques;--et on apercevait, entre ces lignes droites les rameaux
tortueux d'un sophora-japonica qui demeurait immuable, sans dprir, ni
sans pousser.

Cependant, puisque les arbres les plus rares prosprent dans les jardins
de la capitale, ils devaient russir  Chavignolles? et Pcuchet se
procura le lilas des Indes, la rose de Chine et l'Eucalyptus, alors dans
la primeur de sa rputation. Toutes les expriences ratrent. Il tait
chaque fois fort tonn.

Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient
mutuellement, ouvraient un livre, passaient  un autre, puis ne savaient
que rsoudre devant la divergence des opinions.

Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande; le manuel Roret la combat.

Quant au pltre, malgr l'exemple de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en
paraissent pas enthousiasms.

Les jachres, selon Bouvard, taient un prjug gothique. Cependant,
Leclerc note les cas o elles sont presque indispensables. Gasparin cite
un Lyonnais qui pendant un demi-sicle a cultiv des crales sur le
mme champ; cela renverse la thorie des assolements. Tull exalte les
labours au prjudice des engrais; et voil le major Beatson qui supprime
les engrais, avec les labours!

Pour se connatre aux signes du temps, ils tudirent les nuages d'aprs
la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent
comme des crinires, ceux qui ressemblent  des les, ceux qu'on
prendrait pour des montagnes de neige--tchant de distinguer les nimbus
des cirrus, les stratus des cumulus; les formes changeaient avant qu'ils
eussent trouv les noms.

Le baromtre les trompa; le thermomtre n'apprenait rien; et ils
recoururent  l'expdient imagin sous Louis XV, par un prtre de
Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se
tenir au fond par beau fixe, s'agiter aux menaces de la tempte. Mais
l'atmosphre presque toujours contredit la sangsue. Ils en mirent trois
autres, avec celle-l. Toutes les quatre se comportrent diffremment.

Aprs force mditations, Bouvard reconnut qu'il s'tait tromp. Son
domaine exigeait la grande culture, le systme intensif, et il aventura
ce qui lui restait de capitaux disponibles: trente mille francs.

Excit par Pcuchet, il eut le dlire de l'engrais. Dans la fosse aux
composts furent entasss des branchages, du sang, des boyaux, des
plumes, tout ce qu'il pouvait dcouvrir. Il employa la liqueur belge, le
lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons,
fit venir du guano, tcha d'en fabriquer--et poussant jusqu'au bout ses
principes, ne tolrait pas qu'on perdit l'urine; il supprima les lieux
d'aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il
fumait ses terres. Leurs charognes dpeces parsemaient la campagne.
Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installe dans
un tombereau crachait du purin sur les rcoltes.  ceux qui avaient
l'air dgot, il disait: Mais c'est de l'or! c'est de l'or.--Et il
regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays o
l'on trouve des grottes naturelles pleines d'excrments d'oiseaux!

Le colza fut chtif, l'avoine mdiocre; et le bl se vendit fort mal, 
cause de son odeur. Une chose trange, c'est que la Butte enfin pierre
donnait moins qu'autrefois.

Il crut bon de renouveler son matriel. Il acheta un scarificateur
Guillaume, un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et le grand araire
de Mathieu de Dombasle. Le charretier le dnigra.

--Apprends  t'en servir!

--Eh bien, montrez-moi!

Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient.

Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans
cesse, il criait derrire eux, courait d'un endroit  l'autre, notait
ses observations sur un calepin, donnait des rendez-vous, n'y pensait
plus--et sa tte bouillonnait d'ides industrielles. Il se promettait de
cultiver le pavot en vue de l'opium, et surtout l'astragale qu'il
vendrait sous le nom de caf des familles.

Afin d'engraisser plus vite ses boeufs, il les saignait tous les quinze
jours.

Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d'avoine sale. Bientt
la porcherie fut trop troite. Ils embarrassaient la cour, dfonaient
les cltures, mordaient le monde.

Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent  tourner, et
peu de temps aprs, crevrent.

La mme semaine, trois boeufs expiraient, consquence des phlbotomies
de Bouvard.

Il imagina pour dtruire les mans d'enfermer des poules dans une cage 
roulettes, que deux hommes poussaient derrire la charrue--ce qui ne
manqua point de leur briser les pattes.

Il fabriqua de la bire avec des feuilles de petit chne, et la donna
aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d'entrailles se
dclarrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes
taient furieux. Ils menaaient tous de partir; et Bouvard leur cda.

Cependant, pour les convaincre de l'innocuit de son breuvage, il en
absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gn, mais cacha ses
douleurs, sous un air d'enjouement. Il fit mme transporter la mixture
chez lui. Il en buvait le soir avec Pcuchet, et tous deux s'efforaient
de la trouver bonne. D'ailleurs, il ne fallait pas qu'elle ft perdue.

Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla chercher le
docteur.

C'tait un homme srieux,  front convexe, et qui commena par effrayer
son malade. La cholrine de Monsieur devait tenir  cette bire dont on
parlait dans le pays. Il voulut en savoir la composition, et la blma en
termes scientifiques, avec des haussements d'paule. Pcuchet qui avait
fourni la recette fut mortifi.

En dpit des chaulages pernicieux, des binages pargns et des
chardonnages intempestifs, Bouvard, l'anne suivante, avait devant lui
une belle rcolte de froment. Il imagina de le desscher par la
fermentation, genre hollandais, systme Clap-Mayer; c'est--dire qu'il
le fit abattre d'un seul coup, et tasser en meules, qui seraient
dmolies ds que le gaz s'en chapperait, puis exposes au grand air;
aprs quoi, Bouvard se retira sans la moindre inquitude.

Le lendemain, pendant qu'ils dnaient, ils entendirent sous la htre le
battement d'un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait; mais
l'homme tait dj loin; presque aussitt la cloche de l'glise tinta
violemment.

Une angoisse saisit Bouvard et Pcuchet. Ils se levrent, et impatients
d'tre renseigns, s'avancrent tte nue, du ct de Chavignolles.

Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrtrent un petit
garon qui rpondit:--Je crois que c'est le feu? et le tambour
continuait  battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils
atteignirent les premires maisons du village. L'picier leur cria de
loin:--Le feu est chez vous!

Pcuchet prit le pas gymnastique; et il disait  Bouvard courant du mme
train  son ct:--Une, deux; une, deux;--en mesure! comme les chasseurs
de Vincennes.

La route qu'ils suivaient montait toujours; le terrain en pente leur
cachait l'horizon. Ils arrivrent en haut, prs de la Butte;--et, d'un
seul coup d'oeil, le dsastre leur apparut.

Toutes les meules,  et l, flambaient comme des volcans--au milieu de
la plaine dnude, dans le calme du soir.

Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-tre;
et sous les ordres de M. Foureau, le maire, en charpe tricolore, des
gars avec des perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de
prserver le reste.

Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se
trouvait l. Puis, apercevant un de ses valets, il l'accabla d'injures
pour ne l'avoir pas averti. Le valet au contraire, par excs de zle
avait d'abord couru  la maison,  l'glise, puis chez Monsieur, et
tait revenu par l'autre route.

Bouvard perdait la tte. Ses domestiques l'entouraient parlant  la
fois;--et il dfendait d'abattre les meules, suppliait qu'on le
secourt, exigeait de l'eau, rclamait des pompiers!

--Est-ce que nous en avons! s'cria le maire.

--C'est de votre faute! reprit Bouvard. Il s'emportait, profra des
choses inconvenantes;--et tous admirrent la patience de M. Foureau qui
tait brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lvres et sa
mchoire de bouledogue.

La chaleur des meules devint si forte qu'on ne pouvait plus en
approcher. Sous les flammes dvorantes la paille se tordait avec des
crpitations, les grains de bl vous cinglaient la figure comme des
grains de plomb. Puis, la meule s'croulait par terre en un large
brasier, d'o s'envolaient des tincelles;--et des moires ondulaient sur
cette masse rouge, qui offrait dans les alternances de sa couleur, des
parties roses comme du vermillon, et d'autres brunes comme du sang
caill. La nuit tait venue; le vent soufflait; des tourbillons de fume
enveloppaient la foule;--une flammche, de temps  autre, passait sur le
ciel noir.

Bouvard contemplait l'incendie, en pleurant doucement. Ses yeux
disparaissaient sous leurs paupires gonfles;--et il avait tout le
visage comme largi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les
franges de son chle vert l'appelait pauvre Monsieur, tchait de le
consoler. Puisqu'on n'y pouvait rien, il devait se faire une raison.

Pcuchet ne pleurait pas. Trs ple ou plutt livide, la bouche ouverte
et les cheveux colls par la sueur froide, il se tenait  l'cart, dans
ses rflexions.--Mais le cur, survenu tout  coup, murmura d'une voix
cline:--Ah! quel malheur, vritablement; c'est bien fcheux! Soyez sr
que je participe!...

Les autres n'affectaient aucune tristesse. Ils causaient en souriant, la
main tendue devant les flammes. Un vieux ramassa des brins qui
brlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent  danser. Un
polisson s'cria mme que c'tait bien amusant.

--Oui! il est beau, l'amusement! reprit Pcuchet qui venait de
l'entendre.

Le feu diminua. Les tas s'abaissrent;--et une heure aprs, il ne
restait plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques rondes
et noires. Alors on se retira.

Mme Bordin et l'abb Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et
Pcuchet jusqu' leur domicile.

Pendant la route, la veuve adressa  son voisin des reproches fort
aimables sur sa sauvagerie--et l'ecclsiastique exprima toute sa
surprise de n'avoir pu connatre jusqu' prsent un de ses paroissiens
aussi distingu.

Seul  seul, ils cherchrent la cause de l'incendie--et au lieu de
reconnatre avec tout le monde que la paille humide s'tait enflamme
spontanment, ils souponnrent une vengeance. Elle venait, sans doute,
de matre Gouy, ou peut-tre du taupier? Six mois auparavant Bouvard
avait refus ses services, et mme soutenu dans un cercle d'auditeurs
que son industrie tant funeste, le gouvernement la devait interdire.
L'homme, depuis ce temps-l, rdait aux environs. Il portait sa barbe
entire, et leur semblait effrayant, surtout le soir quand il
apparaissait au bord des cours, en secouant sa longue perche, garnie de
taupes suspendues.

Le dommage tait considrable, et pour se reconnatre dans leur
situation, Pcuchet pendant huit jours travailla les registres de
Bouvard qui lui parurent un vritable labyrinthe. Aprs avoir
collationn le journal, la correspondance et le grand livre couvert de
notes au crayon et de renvois, il dcouvrit la vrit: pas de
marchandises  vendre, aucun effet  recevoir, et en caisse, zro; le
capital se marquait par un dficit de trente-trois mille francs.

Bouvard n'en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils
recommencrent les calculs. Ils arrivaient toujours  la mme
conclusion. Encore deux ans d'une agronomie pareille, leur fortune y
passait!

Le seul remde tait de vendre.

Au moins fallait-il consulter un notaire. La dmarche tait trop
pnible; Pcuchet s'en chargea.

D'aprs l'opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire
d'affiches. Il parlerait de la ferme  des clients srieux et laisserait
venir leurs propositions.

--Trs bien! dit Bouvard on a du temps devant soi! Il allait prendre un
fermier; ensuite, on verrait. Nous ne serons pas plus malheureux
qu'autrefois! seulement nous voil forcs  des conomies!

Elles contrariaient Pcuchet  cause du jardinage, et quelques jours
aprs, il dit:

--Nous devrions nous livrer exclusivement  l'arboriculture, non pour le
plaisir, mais comme spculation!--Une poire qui revient  trois sols est
quelquefois vendue dans la capitale jusqu' des cinq et six francs! Des
jardiniers se font avec les abricots vingt-cinq mille livres de rentes!
 Saint Ptersbourg pendant l'hiver, on paie le raisin un napolon la
grappe! C'est une belle industrie, tu en conviendras! Et qu'est-ce que
a cote? des soins, du fumier, et le repassage d'une serpette!

Il monta tellement l'imagination de Bouvard, que tout de suite, ils
cherchrent dans leurs livres une nomenclature de plants  acheter;--et
ayant choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils
s'adressrent  un ppiniriste de Falaise, lequel s'empressa de leur
fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement.

Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier
pour les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des
arbres taient d'avance dessines. Des morceaux de latte sur le mur
figuraient des candlabres. Deux poteaux  chaque bout des plates-bandes
guindaient horizontalement des fils de fer;--et dans le verger, des
cerceaux indiquaient la structure des vases, des baguettes en cne celle
des pyramides--si bien qu'en arrivant chez eux, on croyait voir les
pices de quelque machine inconnue, ou la carcasse d'un feu d'artifice.

Les trous tant creuss, ils couprent l'extrmit de toutes les
racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six
mois aprs, les plants taient morts. Nouvelles commandes au
ppiniriste, et plantations nouvelles, dans des trous encore plus
profonds! Mais la pluie dtrempant le sol, les greffes d'elles-mmes
s'enterrrent et les arbres s'affranchirent.

Le printemps venu, Pcuchet se mit  la taille des poiriers. Il
n'abattit pas les flches, respecta les lambourdes;--et s'obstinant 
vouloir coucher d'querre les duchesses qui devaient former les cordons
unilatraux, il les cassait ou les arrachait, invariablement. Quant aux
pchers, il s'embrouilla dans les sur-mres, les sous-mres, et les
deuximes sous-mres. Des vides et des pleins se prsentaient toujours
o il n'en fallait pas;--et impossible d'obtenir sur l'espalier un
rectangle parfait, avec six branches  droite et six  gauche,--non
compris les deux principales, le tout formant une belle arte de
poisson.

Bouvard tcha de conduire les abricotiers. Ils se rvoltrent. Il
abattit leurs troncs  ras du sol; aucun ne repoussa. Les cerisiers,
auxquels il avait fait des entailles, produisirent de la gomme.

D'abord ils taillrent trs long, ce qui teignait les yeux de la base,
puis trop court, ce qui amenait des gourmands: et souvent ils hsitaient
ne sachant pas distinguer les boutons  bois des boutons  fleurs. Ils
s'taient rjouis d'avoir des fleurs: mais ayant reconnu leur faute, ils
en arrachaient les trois quarts, pour fortifier le reste.

Incessamment, ils parlaient de la sve et du cambium, du palissage, du
cassage, de l'borgnage. Ils avaient au milieu de leur salle  manger,
dans un cadre, la liste de leurs lves, avec un numro qui se rptait
dans le jardin, sur un petit morceau de bois, au pied de l'arbre.

Levs ds l'aube, ils travaillaient jusqu' la nuit, le porte-jonc  la
ceinture. Par les froides matines de printemps Bouvard gardait sa veste
de tricot sous sa blouse, Pcuchet sa vieille redingote sous sa
serpillire;--et les gens qui passaient le long de la claire-voie les
entendaient tousser dans le brouillard.

Quelquefois Pcuchet tirait de sa poche son manuel; et il en tudiait un
paragraphe, debout, avec sa bche auprs de lui, dans la pose du
jardinier qui dcorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le
flatta mme beaucoup. Il en conut plus d'estime pour l'auteur.

Bouvard tait continuellement juch sur une haute chelle devant les
pyramides. Un jour, il fut pris d'un tourdissement--et n'osant plus
descendre, cria pour que Pcuchet vnt  son secours.

Enfin des poires parurent; et le verger avait des prunes. Alors ils
employrent contre les oiseaux tous les artifices recommands. Mais les
fragments de glace miroitaient  blouir, la cliquette du moulin  vent
les rveillait pendant la nuit--et les moineaux perchaient sur le
mannequin. Ils en firent un second, et mme un troisime, dont ils
varirent le costume, inutilement.

Cependant, ils pouvaient esprer quelques fruits. Pcuchet venait d'en
remettre la note  Bouvard quand tout  coup le tonnerre retentit et la
pluie tomba,--une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles,
secouait toute la surface de l'espalier. Les tuteurs s'abattaient l'un
aprs l'autre--et les malheureuses quenouilles en se balanant
entrechoquaient leurs poires.

Pcuchet surpris par l'averse s'tait rfugi dans la cahute. Bouvard se
tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des
clats de bois, des branches, des ardoises;--et les femmes de marin qui
sur la cte,  dix lieues de l regardaient la mer, n'avaient pas l'oeil
plus tendu et le coeur plus serr. Puis tout  coup, les supports et les
barres des contre-espaliers avec le treillage, s'abattirent sur les
plates-bandes.

Quel tableau, quand ils firent leur inspection! Les cerises et les
prunes couvraient l'herbe entre les grlons qui fondaient. Les
passe-colmar taient perdus, comme le Bsi-des-vtrans et les
Triomphes-de-Jodoigne.  peine, s'il restait parmi les pommes quelques
bons-papas. Et douze Ttons-de-Vnus, toute la rcolte des pches,
roulaient dans les flaques d'eau, au bord des buis dracins.

Aprs le dner, o ils mangrent fort peu, Pcuchet dit avec douceur:

--Nous ferions bien de voir  la ferme, s'il n'est pas arriv quelque
chose?

--Bah! pour dcouvrir encore des sujets de tristesse!

--Peut-tre? car nous ne sommes gure favoriss!--et ils se plaignirent
de la Providence et de la Nature.

Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration--et,
comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui
revinrent  la mmoire, particulirement la fculerie et un nouveau
genre de fromages.

Pcuchet respirait bruyamment;--et tout en se fourrant dans les narines
des prises de tabac, il songeait que si le sort l'avait voulu, il ferait
maintenant partie d'une socit d'agriculture, brillerait aux
expositions, serait cit dans les journaux.

Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.

--Ma foi! j'ai envie de me dbarrasser de tout cela, pour nous tablir
autre part!

--Comme tu voudras dit Pcuchet;--et un moment aprs:

--Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct. La sve,
par l, se trouve contrarie, et l'arbre forcment en souffre. Pour se
bien porter, il faudrait qu'il n'et pas de fruits. Cependant, ceux
qu'on ne taille et qu'on ne fume jamais en produisent--de moins gros,
c'est vrai, mais de plus savoureux. J'exige qu'on m'en donne la
raison!--et, non seulement, chaque espce rclame des soins
particuliers, mais encore chaque individu, suivant le climat, la
temprature, un tas de choses! o est la rgle, alors? et quel espoir
avons-nous d'aucun succs ou bnfice?

Bouvard lui rpondit:

--Tu verras dans Gasparin que le bnfice ne peut dpasser le dixime du
capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de
banque; au bout de quinze ans, par l'accumulation des intrts, on
aurait le double sans s'tre foul le temprament.

Pcuchet baissa la tte.

--L'arboriculture pourrait bien tre une blague?

--Comme l'agronomie! rpliqua Bouvard.

Ensuite, ils s'accusrent d'avoir t trop ambitieux--et ils rsolurent
de mnager dsormais leur peine et leur argent. Un mondage de temps 
autre suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits, et ils
ne remplaceraient pas les arbres morts--mais il allait se prsenter des
intervalles fort vilains,  moins de dtruire tous les autres qui
restaient debout. Comment s'y prendre?

Pcuchet fit plusieurs pures, en se servant de sa bote de
mathmatiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient  rien
de satisfaisant. Heureusement qu'ils trouvrent dans leur bibliothque
l'ouvrage de Boitard, intitul _L'Architecte des Jardins_.

L'auteur les divise en une infinit de genres. Il y a, d'abord, le genre
mlancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des
ruines, des tombeaux, et un ex-voto  la Vierge, indiquant la place o
un seigneur est tomb sous le fer d'un assassin; on compose le genre
terrible avec des rocs suspendus, des arbres fracasss, des cabanes
incendies, le genre exotique en plantant des cierges du Prou pour
faire natre des souvenirs  un colon ou  un voyageur. Le genre grave
doit offrir, comme Ermenonville, un temple  la philosophie. Les
oblisques et les arcs de triomphe caractrisent le genre majestueux, de
la mousse et des grottes le genre mystrieux, un lac le genre rveur. Il
y a mme le genre fantastique, dont le plus beau spcimen se voyait
nagure dans un jardin wurtembergeois--car, on y rencontrait
successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs spulcres, et une
barque se dtachant d'elle-mme du rivage, pour vous conduire dans un
boudoir, o des jets d'eau vous inondaient, quand on se posait sur le
sofa.

Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pcuchet eurent comme un
blouissement. Le genre fantastique leur parut rserv aux princes. Le
temple  la philosophie serait encombrant. L'ex-voto  la madone
n'aurait pas de signification, vu le manque d'assassins, et, tant pis
pour les colons et les voyageurs, les plantes amricaines cotaient trop
cher. Mais les rocs taient possibles comme les arbres fracasss, les
immortelles et la mousse;--et dans un enthousiasme progressif, aprs
beaucoup de ttonnements, avec l'aide d'un seul valet, et pour une somme
minime, ils se fabriqurent une rsidence qui n'avait pas d'analogue
dans tout le dpartement.

La charmille ouverte  et l donnait jour sur le bosquet, rempli
d'alles sinueuses en faon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier,
ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on dcouvrirait la
perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir suspendu, il en tait
rsult une brche norme, avec des ruines par terre.

Ils avaient sacrifi les asperges pour btir  la place un tombeau
trusque c'est--dire un quadrilatre en pltre noir, ayant six pieds de
hauteur, et l'apparence d'une niche  chien. Quatre sapinettes aux
angles flanquaient ce monument, qui serait surmont par une urne et
enrichi d'une inscription.

Dans l'autre partie du potager une espce de Rialto enjambait un bassin,
offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustes. La terre
buvait l'eau, n'importe! Il se formerait un fond de glaise, qui la
retiendrait.

La cahute avait t transforme en cabane rustique, grce  des verres
de couleur. Au sommet du vigneau six arbres quarris supportaient un
chapeau de fer-blanc  pointes retrousses, et le tout signifiait une
pagode chinoise.

Ils avaient t sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les
avaient casss, numrots, rapports eux-mmes dans une charrette, puis
avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns
par-dessus les autres; et au milieu du gazon se dressait un rocher,
pareil  une gigantesque pomme de terre.

Quelque chose manquait au del pour complter l'harmonie. Ils abattirent
le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste)
et le couchrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on
pouvait le croire apport par un torrent, ou renvers par la foudre.

La besogne finie, Bouvard qui tait sur le perron, cria de loin:

--Ici! on voit mieux!

--Voit mieux fut rpt dans l'air.

Pcuchet rpondit:

--J'y vais!

--Y vais!

--Tiens! un cho!

--cho!

Le tilleul, jusqu'alors l'avait empch de se produire;--et il tait
favoris par la pagode, faisant face  la grange, dont le pignon
surmontait la charmille.

Pour essayer l'cho, ils s'amusrent  lancer des mots plaisants.
Bouvard en hurla d'obscnes.

Il avait t plusieurs fois  Falaise, sous prtexte d'argent 
recevoir--et il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il
enfermait dans sa commode. Pcuchet partit un matin, pour se rendre 
Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu'il cacha sous son
lit.

Le lendemain,  son rveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs
de la grand alle (qui la veille encore, taient sphriques) avaient la
forme de paons--et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient
le bec et les yeux. Pcuchet s'tait lev ds l'aube; et tremblant
d'tre dcouvert, il avait taill les deux arbres  la mesure des
appendices expdis par Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrire
ceux-l imitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des
cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'galait les paons,
Bouvard le reconnut, avec de grands loges.

Sous prtexte d'avoir oubli sa bche, il entrana son compagnon dans le
labyrinthe. Car il avait profit de l'absence de Pcuchet, pour faire,
lui aussi, quelque chose de sublime.

La porte des champs tait recouverte d'une couche de pltre, sur
laquelle s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes,
reprsentant des Abd-el-Kader, des ngres, des turcos, des femmes nues,
des pieds de cheval, et des ttes de mort!

--Comprends-tu mon impatience!

--Je crois bien!

Et dans leur motion, ils s'embrassrent.

Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d'tre applaudis--et
Bouvard songea  offrir un grand dner.

--Prends garde! dit Pcuchet tu vas te lancer dans les rceptions. C'est
un gouffre!

La chose pourtant, fut dcide.

Depuis qu'ils habitaient le pays, ils se tenaient  l'cart.--Tout le
monde, par dsir de les connatre, accepta leur invitation, sauf le
comte de Faverges, appel dans la capitale pour affaires. Ils se
rabattirent sur M. Hurel, son factotum.

Beljambe l'aubergiste, ancien chef  Lisieux devait cuisiner certains
plats. Il fournissait un garon. Germaine avait requis la fille de
basse-cour. Marianne la servante de Mme Bordin viendrait aussi. Ds
quatre heures la grille tait grande ouverte, et les deux propritaires,
pleins d'impatience, attendaient leurs convives.

Hurel s'arrta sous la htre pour remettre sa redingote. Puis, le cur
s'avana revtu d'une soutane neuve, et un moment aprs M. Foureau, avec
un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras  sa femme qui marchait
pniblement en s'abritant sous son ombrelle. Un flot de rubans roses
s'agita derrire eux; c'tait le bonnet de Mme Bordin, habille d'une
belle robe de soie gorge de pigeon. La chane d'or de sa montre lui
battait sur la poitrine, et les bagues brillaient  ses deux mains,
couvertes de mitaines noires.--Enfin parut le notaire, un panama sur la
tte, un lorgnon dans l'oeil; car l'officier ministriel n'touffait pas
en lui l'homme du monde.

Le salon tait cir  ne pouvoir s'y tenir debout. Les huit fauteuils
d'Utrecht s'adossaient le long de la muraille, une table ronde dans le
milieu supportait la cave  liqueurs, et on voyait au-dessus de la
chemine le portrait du pre Bouvard. Les embus reparaissant 
contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher les yeux, et un peu de
moisissure aux pommettes ajoutait  l'illusion des favoris. Les invits
lui trouvrent une ressemblance avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en
regardant Bouvard, qu'il avait d tre un fort bel homme.

Aprs une heure d'attente, Pcuchet annona qu'on pouvait passer dans la
salle.

Les rideaux de calicot blanc  bordure rouge taient, comme ceux du
salon, compltement tirs devant les fentres;--et le soleil, traversant
la toile, jetait une lumire blonde sur le lambris, qui avait pour tout
ornement, un baromtre.

Bouvard plaa les deux dames auprs de lui, Pcuchet le maire  sa
gauche, le cur  sa droite;--et l'on entama les hutres. Elles
sentaient la vase. Bouvard fut dsol, prodigua les excuses; et Pcuchet
se leva pour aller dans la cuisine faire une scne  Beljambe.

Pendant tout le premier service, compos d'une barbue entre un
vol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur la
manire de fabriquer le cidre. Aprs quoi on en vint aux mets digestes
ou indigestes. Le Docteur, naturellement fut consult. Il jugeait les
choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la science,
et cependant ne tolrait pas la moindre contradiction.

En mme temps que l'aloyau, on servit du bourgogne. Il tait trouble.
Bouvard attribuant cet accident au rinage de la bouteille, en fit
goter trois autres, sans plus de succs--puis versa du Saint-Julien,
trop jeune, videmment; et tous les convives se turent. Hurel souriait
sans discontinuer; les pas lourds du garon rsonnaient sur les dalles.

Mme Vaucorbeil, courtaude et l'air bougon (elle tait d'ailleurs vers la
fin de sa grossesse), avait gard un mutisme absolu. Bouvard ne sachant
de quoi l'entretenir lui parla du thtre de Caen.

--Ma femme ne va jamais au spectacle reprit le docteur.

M. Marescot, quand il habitait Paris, ne frquentait que les Italiens.

--Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville,
pour entendre des farces!

Foureau demanda  Mme Bordin si elle aimait les farces?

--a dpend de quelle espce rpondit-elle.

Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle
indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de
mnagre taient connus, et elle avait une petite ferme admirablement
soigne.

Foureau interpella Bouvard:--Est-ce que vous tes dans l'intention de
vendre la vtre?

--Mon Dieu, jusqu' prsent, je ne sais trop...

--Comment! pas mme la pice des calles? reprit le notaire ce serait 
votre convenance, madame Bordin.

La veuve rpliqua, en minaudant:--Les prtentions de M. Bouvard seraient
trop fortes!

On pouvait, peut-tre, l'attendrir.

--Je n'essaierai pas!

--Bah! si vous l'embrassiez?

--Essayons tout de mme! dit Bouvard--et il la baisa sur les deux joues,
aux applaudissements de la socit.

Presque aussitt on dboucha le champagne, dont les dtonations
amenrent un redoublement de joie. Pcuchet fit un signe. Les rideaux
s'ouvrirent, et le jardin apparut.

C'tait dans le crpuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme
une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des
pinards, le pont vnitien un accent circonflexe par-dessus les
haricots--et la cabane, au del, une grande tache noire; car ils avaient
incendi son toit pour la rendre plus potique. Les ifs en forme de
cerfs ou de fauteuils se suivaient, jusqu' l'arbre foudroy, qui
s'tendait transversalement de la charmille  la tonnelle, o des pommes
d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol,  et l, talait
son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare
sur le vigneau. Les becs des paons frapps par le soleil se renvoyaient
des feux, et derrire la claire-voie, dbarrasse de ses planches, la
campagne toute plate terminait l'horizon.

Devant l'tonnement de leurs convives Bouvard et Pcuchet ressentirent
une vritable jouissance.

Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris,
ni la cabane incendie, ni le mur en ruines. Puis, chacun  tour de
rle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pcuchet
avaient charri de l'eau pendant toute la matine. Elle avait fui entre
les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait.

Tout en se promenant on se permit des critiques:-- votre place j'aurais
fait cela.--Les petits pois sont en retard.--Ce coin franchement n'est
pas propre.--Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de
fruits.

Bouvard fut oblig de rpondre qu'il se moquait des fruits.

Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud:

--Ah! voil une personne que nous drangeons! mille excuses!

La plaisanterie ne fut pas releve. Tout le monde connaissait la dame en
pltre!

Aprs plusieurs dtours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte
aux pipes. Des regards de stupfaction s'changrent. Bouvard observait
le visage de ses htes,--et impatient de connatre leur opinion:

--Qu'en dites-vous?

Mme Bordin clata de rire: Tous firent comme elle. Le cur poussait une
sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme
fut prise d'un spasme nerveux,--et Foureau, homme sans gne, cassa un
Abd-el-Kader qu'il mit dans sa poche, comme souvenir.

Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour tonner son monde avec
l'cho, cria de toutes ses forces:

--Serviteur! Mesdames!

Rien! pas d'cho. Cela tenait  des rparations faites  la grange, le
pignon et la toiture tant dmolis.

Le caf fut servi sur le vigneau--et les Messieurs allaient commencer
une partie de boules, quand ils virent en face derrire la claire-voie
un homme qui les regardait.

Il tait maigre et hl, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste
bleue sans chemise, la barbe noire taille en brosse; et il articula
d'une voix rauque:

--Donnez-moi un verre de vin!

Le maire et l'abb Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'tait un
ancien menuisier de Chavignolles.

--Allons Gorju! loignez-vous dit M. Foureau. On ne demande pas
l'aumne.

--Moi? l'aumne! s'cria l'homme exaspr. J'ai fait sept ans la guerre
en Afrique. Je relve de l'hpital. Pas d'ouvrage! Faut-il que
j'assassine? nom d'un nom!

Sa colre d'elle-mme tomba--et les deux poings sur les hanches, il
considrait les bourgeois d'un air mlancolique et gouailleur. La
fatigue des bivouacs, l'absinthe et les fivres, toute une existence de
misre et de crapule se rvlait dans ses yeux troubles. Ses lvres
ples tremblaient en lui dcouvrant les gencives. Le grand ciel
empourpr l'enveloppait d'une lueur sanglante--et son obstination 
rester l causait une sorte d'effroi.

Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le
vagabond l'absorba gloutonnement; puis disparut dans les avoines, en
gesticulant.

Ensuite on blma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le
dsordre. Mais Bouvard irrit par l'insuccs de son jardin prit la
dfense du peuple;--tous parlrent  la fois.

Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la
proprit foncire. L'abb Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protgeait
pas la religion. Pcuchet attaqua les impts. Mme Bordin criait par
intervalle:--Moi d'abord, je dteste la Rpublique et le docteur se
dclara pour le progrs. Car enfin, monsieur, nous avons besoin de
rformes.

--Possible! rpondit Foureau; mais toutes ces ides-l nuisent aux
affaires.

--Je me fiche des affaires! s'cria Pcuchet.

Vaucorbeil poursuivit:--Au moins, donnez nous l'adjonction des
capacits. Bouvard n'allait pas jusque-l.

--C'est votre opinion? reprit le docteur. Vous tes tois! Bonsoir! et
je vous souhaite un dluge pour naviguer dans votre bassin!

--Moi aussi, je m'en vais dit un moment aprs M. Foureau; et dsignant
sa poche o tait l'Abd-el-Kader: Si j'ai besoin d'un autre, je
reviendrai.

Le cur, avant de partir confia timidement  Pcuchet qu'il ne trouvait
pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des lgumes. Hurel, en
se retirant salua trs bas la compagnie. M. Marescot avait disparu aprs
le dessert.

Mme Bordin recommena le dtail de ses cornichons, promit une seconde
recette pour les prunes  l'eau-de-vie--et fit encore trois tours dans
la grande alle;--mais en passant prs du tilleul le bas de sa robe
s'accrocha; et ils l'entendirent qui murmurait:--Mon Dieu! quelle btise
que cet arbre!

Jusqu' minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalrent leur
ressentiment.

Sans doute, on pouvait reprendre dans le dner deux ou trois petites
choses par-ci, par-l; et cependant les convives s'taient gorgs comme
des ogres, preuve qu'il n'tait pas si mauvais. Mais pour le jardin,
tant de dnigrement provenait de la plus basse jalousie; et s'chauffant
tous les deux:

--Ah! l'eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu' un cygne
et des poissons!

-- peine s'ils ont remarqu la pagode!

--Prtendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion
d'imbcile!

--Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce qu'on
n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine? Je veux mme m'y
faire enterrer!

--Ne parle pas de a! dit Pcuchet.

Puis, ils passrent en revue les convives.

--Le mdecin m'a l'air d'un joli poseur!

--As-tu observ le ricanement de Marescot devant le portrait?

--Quel goujat que M. le maire! Quand on dne dans une maison, que
diable! on respecte les curiosits.

--Mme Bordin dit Bouvard.

--Eh! c'est une intrigante! Laisse-moi tranquille.

Dgots du monde, ils rsolurent de ne plus voir personne, de vivre
exclusivement chez eux, pour eux seuls.

Et ils passaient des jours dans la cave  enlever le tartre des
bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiqurent les chambres.
Chaque soir, en regardant le bois brler, ils dissertaient sur le
meilleur systme de chauffage.

Ils tchrent par conomie de fumer des jambons, de couler eux-mmes la
lessive. Germaine qu'ils incommodaient haussait les paules.  l'poque
des confitures, elle se fcha, et ils s'tablirent dans le fournil.

C'tait une ancienne buanderie, o il y avait sous les fagots, une
grande cuve maonne excellente pour leurs projets, l'ambition leur
tant venue de fabriquer des conserves.

Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en
lutrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliqurent
sur les bords des bandelettes de toile, puis les plongrent dans l'eau
bouillante. Elle s'vaporait; ils en versrent de la froide; la
diffrence de temprature fit clater les bocaux. Trois seulement furent
sauvs.

Ensuite, ils se procurrent de vieilles botes  sardines, y mirent des
ctelettes de veau et les enfoncrent dans le bain-marie. Elles
sortirent rondes comme des ballons; le refroidissement les aplatirait.
Pour continuer l'exprience, ils enfermrent dans d'autres botes, des
oeufs, de la chicore, du homard, une matelote, un potage!--et ils
s'applaudissaient, comme M. Appert d'avoir fix les saisons; de
pareilles dcouvertes, selon Pcuchet, l'emportaient sur les exploits
des conqurants.

Ils perfectionnrent les achars de Mme Bordin, en piant le vinaigre
avec du poivre; et leurs prunes  l'eau-de-vie taient bien suprieures!
Ils obtinrent par la macration des ratafias de framboise et d'absinthe.
Avec du miel et de l'anglique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent
faire du vin de Malaga; et ils entreprirent galement la confection d'un
champagne! Les bouteilles de chablis, coupes de mot, clatrent
d'elles-mmes. Alors, ils ne doutrent plus de la russite.

Leurs tudes se dveloppant, ils en vinrent  souponner des fraudes
dans toutes les denres alimentaires.

Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent
un ennemi de l'picier, en lui soutenant qu'il adultrait ses chocolats.
Ils se transportrent  Falaise, pour demander du jujube;--et sous les
yeux mme du pharmacien soumirent sa pte  l'preuve de l'eau. Elle
prit l'apparence d'une couenne de lard, ce qui dnotait de la glatine.

Aprs ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetrent le matriel
d'un distillateur en faillite--et bientt arrivrent dans la maison, des
tamis, des barils, des entonnoirs, des cumoires, des chausses et des
balances, sans compter une sbile  boulet et un alambic tte-de-maure,
lequel exigea un fourneau rflecteur, avec une hotte de chemine.

Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les diffrentes sortes de
cuite: le grand et le petit perl, le souffl, le boul, la morve et le
caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic; et ils abordrent
les liqueurs fines, en commenant par l'anisette. Le liquide presque
toujours entranait avec lui les substances, ou bien elles se collaient
dans le fond; d'autres fois, ils s'taient tromps sur le dosage. Autour
d'eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras avanaient
leur bec pointu, les polons dcoraient le mur. Souvent l'un triait des
herbes sur la table, tandis que l'autre faisait osciller le boulet de
canon dans la sbile suspendue. Ils mouvaient les cuillers; ils
dgustaient les mlanges.

Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vtement que sa chemise et son
pantalon tir jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles;
mais tourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite,
ou exagrait le feu. Pcuchet marmottait des calculs, immobile dans sa
longue blouse, une espce de sarrau d'enfant avec des manches; et ils se
considraient comme des gens trs srieux, occups de choses utiles.

Enfin ils rvrent une crme, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils
y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans
le marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme
dans le vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli;--et
elle serait colore en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom
l'offrir au commerce? Car il fallait un nom facile  retenir, et
pourtant bizarre. Ayant longtemps cherch, ils dcidrent qu'elle se
nommerait la Bouvarine!

Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de
conserves. Les tomates et les petits pois taient pourris. Cela devait
dpendre du bouchage? Alors le problme du bouchage les tourmenta. Pour
essayer les mthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les
rongeait.

Plusieurs fois, des tenanciers s'taient offerts. Bouvard n'en avait pas
voulu. Mais son premier garon cultivait d'aprs ses ordres, avec une
pargne dangereuse, si bien que les rcoltes diminuaient, tout
priclitait; et ils causaient de leur embarras, quand matre Gouy entra
dans le laboratoire, escort de sa femme qui se tenait en arrire,
timidement.

Grce  toutes les faons qu'elles avaient reues, les terres s'taient
amliores--et il venait pour reprendre la ferme. Il la dprcia. Malgr
tous leurs travaux les bnfices taient chanceux, bref s'il la dsirait
c'tait par amour du pays et regret d'aussi bons matres. On le congdia
d'une manire froide. Il revint le soir mme.

Pcuchet avait sermonn Bouvard; ils allaient flchir; Gouy demanda une
diminution de fermage; et comme les autres se rcriaient, il se mit 
beugler plutt qu' parler, attestant le Bon Dieu, numrant ses peines,
vantant ses mrites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait
la tte au lieu de rpondre. Alors sa femme, assise prs de la porte
avec un grand panier sur les genoux recommenait les mmes
protestations, en piaillant d'une voix aigu comme une poule blesse.

Enfin le bail fut arrt aux conditions de trois mille francs par an, un
tiers de moins qu'autrefois.

Sance tenante, matre Gouy proposa d'acheter le matriel;--et les
dialogues recommencrent.

L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de
fatigue. Il lcha tout pour une somme tellement drisoire que Gouy,
d'abord en carquilla les yeux et s'criant:--Convenu, lui frappa dans
la main.

Aprs quoi, les propritaires suivant l'usage offrirent de casser une
crote  la maison; et Pcuchet ouvrit une des bouteilles de son malaga,
moins par gnrosit que dans l'espoir d'en obtenir des loges.

Mais le laboureur dit en rechignant:--C'est comme du sirop de rglisse,
et sa femme pour se faire passer le got implora un verre d'eau-de-vie.

Une chose plus grave les occupait! Tous les lments de la Bouvarine
taient enfin rassembls.

Ils les entassrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumrent le
feu et attendirent. Cependant, Pcuchet tourment par la msaventure du
malaga prit dans l'armoire les botes de fer-blanc, fit sauter le
couvercle de la premire, puis de la seconde, de la troisime. Il les
rejetait avec fureur, et appela Bouvard.

Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se prcipiter vers les
conserves. La dsillusion fut complte. Les tranches de veau
ressemblaient  des semelles bouillies; un liquide fangeux remplaait le
homard; on ne reconnaissait plus la matelote. Des champignons avaient
pouss sur le potage--et une intolrable odeur empestait le laboratoire.

Tout  coup, avec un bruit d'obus, l'alambic clata en vingt morceaux,
qui bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les
cumoires, fracassant les verres; le charbon s'parpilla, le fourneau
fut dmoli--et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.

La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la
cucurbite se trouvait boulonne au chapiteau.

Pcuchet, tout de suite, s'tait accroupi derrire la cuve, et Bouvard
comme croul sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurrent dans
cette posture, n'osant se permettre un seul mouvement, ples de terreur,
au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se
demandrent quelle tait la cause de tant d'infortunes, de la dernire
surtout?--et ils n'y comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqu
prir. Pcuchet termina par ces mots:

--C'est que, peut-tre, nous ne savons pas la chimie!




CHAPITRE III


Pour savoir la chimie, ils se procurrent le cours de Regnault--et
apprirent d'abord que les corps simples sont peut-tre composs.

On les distingue en mtallodes et en mtaux,--diffrence qui n'a rien
d'absolu, dit l'auteur. De mme pour les acides et les bases, un corps
pouvant se comporter  la manire des acides ou des bases, suivant les
circonstances.

La notation leur parut baroque.--Les Proportions multiples troublrent
Pcuchet.

--Puisqu'une molcule de A, je suppose, se combine avec plusieurs
parties de B, il me semble que cette molcule doit se diviser en autant
de parties; mais si elle se divise, elle cesse d'tre l'unit, la
molcule primordiale. Enfin, je ne comprends pas.

--Moi, non plus! disait Bouvard.

Et ils recoururent  un ouvrage moins difficile, celui de Girardin--o
ils acquirent la certitude que dix litres d'air psent cent grammes,
qu'il n'entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que du
carbone.

Ce qui les bahit par-dessus tout, c'est que la terre comme lment
n'existe pas.

Ils saisirent la manoeuvre du chalumeau, l'or, l'argent, la lessive du
linge, l'tamage des casseroles; puis sans le moindre scrupule, Bouvard
et Pcuchet se lancrent dans la chimie organique.

Quelle merveille que de retrouver chez les tres vivants les mmes
substances qui composent les minraux. Nanmoins, ils prouvaient une
sorte d'humiliation  l'ide que leur individu contenait du phosphore
comme les allumettes, de l'albumine comme les blancs d'oeufs, du gaz
hydrogne comme les rverbres.

Aprs les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.

Elle les conduisit aux acides--et la loi des quivalents les embarrassa
encore une fois. Ils tchrent de l'lucider avec la thorie des atomes,
ce qui acheva de les perdre.

Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments.
La dpense tait considrable; et ils en avaient trop fait.

Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les clairer.

Ils se prsentrent au moment de ses consultations.

--Messieurs, je vous coute! quel est votre mal?

Pcuchet rpliqua qu'ils n'taient pas malades, et ayant expos le but
de leur visite:

--Nous dsirons connatre premirement l'atomicit suprieure.

Le mdecin rougit beaucoup, puis les blma de vouloir apprendre la
chimie.

--Je ne nie pas son importance, soyez-en srs! mais actuellement, on la
fourre partout! Elle exerce sur la mdecine une action dplorable. Et
l'autorit de sa parole se renforait au spectacle des choses
environnantes.

Du diachylum et des bandes tranaient sur la chemine. La boite
chirurgicale posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaient une
cuvette dans un coin--et il y avait contre le mur, la reprsentation
d'un corch.

Pcuchet en fit compliment au Docteur.

--Ce doit tre une belle tude que l'Anatomie?

M. Vaucorbeil s'tendit sur le charme qu'il prouvait autrefois dans les
dissections;--et Bouvard demanda quels sont les rapports entre
l'intrieur de la femme et celui de l'homme.

Afin de le satisfaire, le mdecin tira de sa bibliothque un recueil de
planches anatomiques.

--Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus  votre aise!

Le squelette les tonna par la prominence de sa mchoire, les trous de
ses yeux, la longueur effrayante de ses mains.--Un ouvrage explicatif
leur manquait; ils retournrent chez M. Vaucorbeil, et grce au manuel
d'Alexandre Lauth ils apprirent les divisions de la charpente, en
s'bahissant de l'pine dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si
le Crateur l'et fait droite.--Pourquoi seize fois, prcisment?

Les mtacarpiens dsolrent Bouvard;--Pcuchet acharn sur le crne,
perdit courage devant le sphnode, bien qu'il ressemble  une selle
turque, ou turquesque.

Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient--et ils
attaqurent les muscles.

Mais les insertions n'taient pas commodes  dcouvrir--et parvenus aux
gouttires vertbrales, ils y renoncrent compltement.

Pcuchet dit, alors:

--Si nous reprenions la chimie?--ne serait ce que pour utiliser le
laboratoire!

Bouvard protesta; et il crut se rappeler que l'on fabriquait  l'usage
des pays chauds des cadavres postiches.

Barberou, auquel il crivit, lui donna l-dessus des
renseignements.--Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un des
bonshommes de M. Auzoux--et la semaine suivante, le messager de Falaise
dposa devant leur grille une caisse oblongue.

Ils la transportrent dans le fournil, pleins d'motion. Quand les
planches furent dcloues, la paille tomba, les papiers de soie
glissrent, le mannequin apparut.

Il tait couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec
d'innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne
ressemblait point  un cadavre, mais  une espce de joujou, fort
vilain, trs propre et qui sentait le vernis.

Puis ils enlevrent le thorax; et ils aperurent les deux poumons
pareils  deux ponges, le coeur tel qu'un gros oeuf, un peu de ct par
derrire, le diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles.

-- la besogne! dit Pcuchet.

La journe et le soir y passrent.

Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les
amphithtres, et  la lueur de trois chandelles, ils travaillaient
leurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la
porte.--Ouvrez!

C'tait M. Foureau, suivi du garde champtre.

Les matres de Germaine s'taient plu  lui montrer le bonhomme. Elle
avait couru de suite chez l'picire, pour conter la chose; et tout le
village croyait maintenant qu'ils recelaient dans leur maison un
vritable mort. Foureau, cdant  la rumeur publique, venait s'assurer
du fait. Des curieux se tenaient dans la cour.

Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc; et les muscles de
la face tant dcrochs, l'oeil faisait une saillie monstrueuse, avait
quelque chose d'effrayant.

--Qui vous amne? dit Pcuchet.

Foureau balbutia:--Rien! rien du tout! et prenant une des pices sur la
table:--Qu'est-ce que c'est?

--Le buccinateur! rpondit Bouvard.

Foureau se tut--mais souriait d'une faon narquoise, jaloux de ce qu'ils
avaient un divertissement au-dessus de sa comptence.

Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs investigations. Les
gens qui s'ennuyaient sur le seuil avaient pntr dans le fournil--et
comme on se poussait un peu, la table trembla.

--Ah! c'est trop fort! s'cria Pcuchet. Dbarrassez-nous du public!

Le garde champtre fit partir les curieux.

--Trs bien! dit Bouvard! nous n'avons besoin de personne!

Foureau comprit l'allusion; et lui demanda s'ils avaient le droit,
n'tant pas mdecins, de dtenir un objet pareil? Il allait, du reste,
en crire au Prfet.--Quel pays! on n'tait pas plus inepte, sauvage et
rtrograde! La comparaison qu'ils firent d'eux-mmes avec les autres les
consola.--Ils ambitionnaient de souffrir pour la science.

Le Docteur aussi vint les voir. Il dnigra le mannequin comme trop
loign de la nature; mais profita de la circonstance pour faire une
leon.

Bouvard et Pcuchet furent charms; et sur leur dsir, M. Vaucorbeil
leur prta plusieurs volumes de sa bibliothque, affirmant toutefois
qu'ils n'iraient pas jusqu'au bout.

Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences mdicales, les
exemples d'accouchement, de longvit, d'obsit et de constipation
extraordinaires. Que n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont,
les polyphages Tarare et Bijoux, la femme hydropique du dpartement de
l'Eure, le Pimontais qui allait  la garde-robe tous les vingt jours,
Simorre de Mirepoix mort ossifi, et cet ancien maire d'Angoulme, dont
le nez pesait trois livres!

Le cerveau leur inspira des rflexions philosophiques. Ils distinguaient
fort bien dans l'intrieur, le _septum lucidum_ compos de deux lamelles
et la glande pinale, qui ressemble  un petit pois rouge. Mais il y
avait des pdoncules et des ventricules, des arcs, des piliers, des
tages, des ganglions, et des fibres de toutes les sortes, et le foramen
de Pacchioni, et le corps de Pacini, bref un amas inextricable, de quoi
user leur existence.

Quelquefois dans un vertige, ils dmontaient compltement le cadavre,
puis se trouvaient embarrasss pour remettre en place les morceaux.

Cette besogne tait rude, aprs le djeuner surtout! et ils ne tardaient
pas  s'endormir, Bouvard le menton baiss, l'abdomen en avant, Pcuchet
la tte dans les mains, avec ses deux coudes sur la table.

Souvent  ce moment-l, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premires
visites, entr'ouvrait la porte.

--Eh bien, les confrres, comment va l'anatomie?

--Parfaitement! rpondaient-ils.

Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre.

Quand ils taient las d'un organe, ils passaient  un autre--abordant
ainsi et dlaissant tour  tour le coeur, l'estomac, l'oreille, les
intestins;--car le bonhomme de carton les assommait, malgr leurs
efforts pour s'y intresser. Enfin le Docteur les surprit comme ils le
reclouaient dans sa bote.

--Bravo! Je m'y attendais. On ne pouvait  leur ge entreprendre ces
tudes;--et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondment.

De quel droit les juger incapables? est-ce que la science appartenait 
ce monsieur! Comme s'il tait lui-mme un personnage bien suprieur!

Donc acceptant son dfi, ils allrent jusqu' Bayeux pour y acheter des
livres. Ce qui leur manquait, c'tait la physiologie;--et un
bouquiniste leur procura les traits de Richerand et d'Adelon, clbres
 l'poque.

Tous les lieux communs sur les ges, les sexes et les tempraments leur
semblrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir
qu'il y a dans le tartre des dents trois espces d'animalcules, que le
sige du got est sur la langue, et la sensation de la faim dans
l'estomac.

Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la
facult de ruminer, comme l'avaient eue Montgre, M. Gosse, et le frre
de Brard;--et ils mchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient,
accompagnant de la pense le bol alimentaire dans leurs entrailles, le
suivaient mme jusqu' ses dernires consquences, pleins d'un scrupule
mthodique, d'une attention presque religieuse.

Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassrent de la
viande dans une fiole, o tait le suc gastrique d'un canard--et ils la
portrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre rsultat
que d'infecter leurs personnes.

On les vit courir le long de la grande route, revtus d'habits mouills
et  l'ardeur du soleil. C'tait pour vrifier si la soif s'apaise par
l'application de l'eau sur l'piderme. Ils rentrrent haletants; et tous
les deux avec un rhume.

L'audition, la phonation, la vision furent expdies lestement. Mais
Bouvard s'tala sur la gnration.

Les rserves de Pcuchet en cette matire l'avaient toujours surpris.
Son ignorance lui parut si complte qu'il le pressa de s'expliquer--et
Pcuchet en rougissant finit par faire un aveu.

Des farceurs, autrefois, l'avaient entran dans une mauvaise
maison--d'o il s'tait enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait
plus tard;--une circonstance heureuse n'tait jamais venue; si bien, que
par fausse honte, gne pcuniaire, crainte des maladies, enttement,
habitude,  cinquante deux ans et malgr le sjour de la capitale, il
possdait encore sa virginit.

Bouvard eut peine  le croire--puis il rit normment, mais s'arrta, en
apercevant des larmes dans les yeux de Pcuchet.

Car les passions ne lui avaient pas manqu, s'tant tour  tour pris
d'une danseuse de corde, de la belle-soeur d'un architecte, d'une
demoiselle de comptoir--enfin d'une petite blanchisseuse;--et le
mariage allait mme se conclure, quand il avait dcouvert qu'elle tait
enceinte d'un autre.

Bouvard lui dit:

--Il y a moyen toujours de rparer le temps perdu! Pas de tristesse,
voyons! je me charge si tu veux...

Pcuchet rpliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y songer.--Et ils
continurent leur physiologie.

Est-il vrai que la surface de notre corps dgage perptuellement une
vapeur subtile? La preuve, c'est que le poids d'un homme dcrot 
chaque minute. Si chaque jour s'opre l'addition de ce qui manque et la
soustraction de ce qui excde, la sant se maintiendra en parfait
quilibre. Sanctorius, l'inventeur de cette loi, employa un demi-sicle
 peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrtions, et se
pesait lui-mme, ne prenant de relche que pour crire ses calculs.

Ils essayrent d'imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne pouvait
les supporter tous les deux, ce fut Pcuchet qui commena.

Il retira ses habits, afin de ne pas gner la perspiration--et il se
tenait sur le plateau, compltement nu, laissant voir, malgr la pudeur,
son torse trs long pareil  un cylindre, avec des jambes courtes, les
pieds plats et la peau brune.  ses cts, sur une chaise, son ami lui
faisait la lecture.

Des savants prtendent que la chaleur animale se dveloppe par les
contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et
les membres pelviens de hausser la temprature d'un bain tide.

Bouvard alla chercher leur baignoire--et quand tout fut prt, il s'y
plongea, muni d'un thermomtre.

Les ruines de la distillerie balayes vers le fond de l'appartement
dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par
intervalles le grignotement des souris; une vieille odeur de plantes
aromatiques s'exhalait--et se trouvant l fort bien ils causaient avec
srnit.

Cependant Bouvard sentait un peu de fracheur.

--Agite tes membres! dit Pcuchet.

Il les agita, sans rien changer au thermomtre;--c'est froid,
dcidment.

--Je n'ai pas chaud, non plus reprit Pcuchet, saisi lui-mme par un
frisson mais agite tes membres pelviens! agite-les!

Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balanait son ventre,
soufflait comme un cachalot;--puis regardait le thermomtre, qui
baissait toujours.--Je n'y comprends rien! Je me remue, pourtant!

--Pas assez!

Et il reprenait sa gymnastique.

Elle avait dur trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube.

--Comment! douze degrs!--Ah! bonsoir! Je me retire!

Un chien entra, moiti dogue moiti braque, le poil jaune, galeux, la
langue pendante.

Que faire? pas de sonnettes! et leur domestique tait sourde. Ils
grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'tre mordus.

Pcuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.

Alors le chien aboya;--et il sautait autour de la balance, o Pcuchet
se cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tchait de s'lever le
plus haut possible.

--Tu t'y prends mal dit Bouvard; et il se mit  faire des risettes au
chien en profrant des douceurs.

Le chien sans doute les comprit.--Il s'efforait de le caresser, lui
collait ses pattes sur les paules, les raflait avec ses ongles.

--Allons! maintenant! voil qu'il a emport ma culotte!

Il se coucha dessus, et demeura tranquille.

Enfin, avec les plus grandes prcautions, ils se hasardrent l'un 
descendre du plateau, l'autre  sortir de la baignoire;--et quand
Pcuchet fut rhabill, cette exclamation lui chappa:

--Toi, mon bonhomme, tu serviras  nos expriences!

Quelles expriences?

On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave pour
voir s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter? et du
reste, on ne leur vendrait pas de phosphore.

Ils songrent  l'enfermer sous la machine pneumatique,  lui faire
respirer des gaz,  lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut
tre ne serait pas drle! Enfin ils choisirent l'aimantation de l'acier
par le contact de la moelle pinire.

Bouvard, refoulant son motion, tendait sur une assiette des aiguilles 
Pcuchet, qui les plantait contre les vertbres. Elles se cassaient,
glissaient, tombaient par terre; il en prenait d'autres, et les
enfonait vivement, au hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme
un boulet de canon par les carreaux, traversa la cour, le vestibule et
se prsenta dans la cuisine.

Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglant, avec des
ficelles autour des pattes.

Ses matres qui le poursuivaient entrrent au mme moment. Il fit un
bond et disparut.

La vieille servante les apostropha.

--C'est encore une de vos btises, j'en suis sre!--Et ma cuisine, elle
est propre! a le rendra peut-tre enrag! On en fourre en prison qui ne
vous valent pas!

Ils regagnrent le laboratoire, pour prouver les aiguilles. Pas une
n'attira la moindre limaille.

Puis, l'hypothse de Germaine les inquita. Il pouvait avoir la rage,
revenir  l'improviste, se prcipiter sur eux.

Le lendemain, ils allrent partout, aux informations--et pendant
plusieurs annes, ils se dtournaient dans la campagne, sitt
qu'apparaissait un chien, ressemblant  celui-l.

Les autres expriences chourent. Contrairement aux auteurs, les
pigeons qu'ils saignrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le
mme espace de temps. Des petits chats enfoncs sous l'eau prirent au
bout de cinq minutes--et une oie, qu'ils avaient bourre de garance,
offrit des priostes d'une entire blancheur.

La nutrition les tourmentait.

Comment se fait-il que le mme suc produise des os, du sang, de la
lymphe et des matires excrmentielles? Mais on ne peut suivre les
mtamorphoses d'un aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est,
chimiquement, pareil  celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant
calcul toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva
davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se fait une cration
de substance. De quelle manire? on n'en sait rien.

On ne sait mme pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle
qu'il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et
Keill l'value  huit onces, environ. D'o ils conclurent que la
Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la mdecine. N'ayant
pu la comprendre, ils n'y croyaient pas.

Un mois se passa dans le dsoeuvrement. Puis ils songrent  leur
jardin.

L'arbre mort tal dans le milieu tait gnant. Ils l'quarrirent. Cet
exercice les fatigua.--Bouvard avait, trs souvent, besoin de faire
arranger ses outils chez le forgeron.

Un jour qu'il s'y rendait, il fut accost par un homme portant sur le
dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux,
des mdailles bnites, enfin le Manuel de la Sant, par Franois
Raspail.

Cette brochure lui plut tellement qu'il crivit  Barberou de lui
envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expdia, et indiquait dans sa
lettre, une pharmacie pour les mdicaments.

La clart de la doctrine les sduisit. Toutes les affections proviennent
des vers. Ils gtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie,
ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux
pour s'en dlivrer c'est le camphre. Bouvard et Pcuchet l'adoptrent.
Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des
flacons d'eau sdative, et des pilules d'alos. Ils entreprirent mme la
cure d'un bossu.

C'tait un enfant qu'ils avaient rencontr un jour de foire. Sa mre,
une mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa
bosse avec de la graisse camphre, y mettaient pendant vingt minutes un
cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour tre
srs qu'il reviendrait, lui donnaient  djeuner.

Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pcuchet observa sur la joue
de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps la
traitait par les amers; ronde au dbut comme une pice de vingt sols,
cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en
gurir. Elle accepta; mais exigeait que ce ft Bouvard qui lui ft les
onctions. Elle se posait devant la fentre, dgrafait le haut de son
corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un oeil, qui
aurait t dangereux sans la prsence de Pcuchet. Dans les doses
permises et malgr l'effroi du mercure ils administrrent du calomel. Un
mois plus tard, Mme Bordin tait sauve.

Elle leur fit de la propagande;--et le percepteur des contributions, le
secrtaire de la mairie, le maire lui-mme, tout le monde dans
Chavignolles suait des tuyaux de plume.

Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lcha la
cigarette, elle redoublait ses touffements. Foureau se plaignit des
pilules d'alos qui lui occasionnaient des hmorrodes, Bouvard eut des
maux d'estomac et Pcuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance
dans le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de
diminuer leur considration.

Et ils montrrent beaucoup de zle pour la vaccine, apprirent  saigner
sur des feuilles de chou, firent mme l'acquisition d'une paire de
lancettes.

Ils accompagnaient le mdecin chez les pauvres, puis consultaient leurs
livres.

Les symptmes nots par les auteurs n'taient pas ceux qu'ils venaient
de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du franais,
une bigarrure de toutes les langues.

On les compte par milliers, et la classification linnenne est bien
commode, avec ses genres et ses espces; mais comment tablir les
espces? Alors, ils s'garrent dans la philosophie de la mdecine.

Ils rvaient sur l'arche de Van Helmont, le vitalisme, le Brownisme,
l'organicisme, demandaient au Docteur d'o vient le germe de la
scrofule, vers quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen
dans tous les cas morbides de distinguer la cause de ses effets.

--La cause et l'effet s'embrouillent, rpondait Vaucorbeil.

Son manque de logique les dgota;--et ils visitrent les malades tout
seuls, pntrant dans les maisons, sous prtexte de philanthropie.

Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens dont la
figure pendait d'un ct, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge
carlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec les narines
pinces, la bouche tremblante; et des rles, des hoquets, des sueurs,
des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.

Ils lisaient les ordonnances de leurs mdecins, et taient fort surpris
que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des
purgatifs, qu'un mme remde convienne  des affections diverses, et
qu'une maladie s'en aille sous des traitements opposs.

Nanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient
l'audace d'ausculter.

Leur imagination travaillait. Ils crivirent au Roi, pour qu'on tablit
dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les
professeurs.

Ils se transportrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise
leur en voulait toujours  cause de son jujube) et ils l'engagrent 
fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_, c'est--dire des
boulettes de mdicaments, qui  force d'tre manies, s'absorbent dans
l'individu.

D'aprs ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les
phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du
plafond, une femme affecte de mningite, et ils la balanaient  tour
de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.

Enfin au grand scandale de M. le cur, ils avaient pris la mode nouvelle
d'introduire des thermomtres dans les derrires.

Une fivre typhode se rpandit aux environs: Bouvard dclara qu'il ne
s'en mlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gmir chez
eux. Son homme tait malade depuis quinze jours; et M. Vaucorbeil le
ngligeait.

Pcuchet se dvoua.

Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre
ballonn, langue rouge, c'taient tous les signes de la dothinentrie.
Se rappelant le mot de Raspail qu'en tant la dite on supprime la
fivre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout  coup, le
docteur parut.

Son malade tait en train de manger, deux oreillers derrire le dos,
entre la fermire et Pcuchet qui le renforaient.

Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fentre, en s'criant:

--C'est un vritable meurtre!

--Pourquoi?

--Vous perforez l'intestin, puisque la fivre typhode est une
altration de sa membrane folliculaire.

--Pas toujours!

Et une dispute s'engagea sur la nature des fivres. Pcuchet croyait 
leur essence. Vaucorbeil les faisait dpendre des organes.--Aussi
j'loigne tout ce qui peut surexciter!

--Mais la dite affaiblit le principe vital!

--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital! Comment
est-il? qui l'a vu?

Pcuchet s'embrouilla.

--D'ailleurs disait le mdecin, Gouy ne veut pas de nourriture.

Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton.

--N'importe! il en a besoin!

--Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.

--Qu'importe les pulsations! Et Pcuchet nomma ses autorits.

--Laissons les systmes! dit le Docteur.

Pcuchet croisa les bras.

--Vous tes un empirique, alors?

--Nullement! mais en observant.

--Et si on observe mal?

Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion  l'herps de Mme Bordin,
histoire clabaude par la veuve, et dont le souvenir l'agaait.

--D'abord, il faut avoir fait de la pratique.

--Ceux qui ont rvolutionn la science, n'en faisaient pas! Van Helmont,
Boerhave, Broussais, lui-mme.

Vaucorbeil, sans rpondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix:

--Lequel de nous deux choisissez-vous pour mdecin?

Le malade, somnolent, aperut des visages en colre, et se mit 
pleurer.

Sa femme non plus ne savait que rpondre; car l'un tait habile; mais
l'autre avait peut-tre un secret?

--Trs bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme nanti
d'un diplme:... Pcuchet ricana. Pourquoi riez-vous?

--C'est qu'un diplme n'est pas toujours un argument!

Le Docteur tait attaqu dans son gagne-pain, dans sa prrogative, dans
son importance sociale. Sa colre clata.

--Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice
illgal de la mdecine! Puis se tournant vers la fermire: Faites-le
tuer par monsieur tout  votre aise, et que je sois pendu si je reviens
jamais dans votre maison.

Et il s'enfona sous la htre, en gesticulant avec sa canne.

Bouvard, quand Pcuchet rentra, tait lui-mme dans une grande
agitation.

Il venait de recevoir Foureau, exaspr par ses hmorrodes. Vainement
avait-il soutenu qu'elles prservent de toutes les maladies, Foureau
n'coutant rien, l'avait menac de dommages et intrts. Il en perdait
la tte.

Pcuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus srieuse--et fut
un peu choqu de son indiffrence.

Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir 
l'ingestion de la nourriture? Peut-tre que Vaucorbeil ne s'tait pas
tromp? Un mdecin aprs tout doit s'y connatre! et des remords
assaillirent Pcuchet. Il avait peur d'tre homicide.

Par prudence, ils congdirent le bossu. Mais  cause du djeuner lui
chappant, sa mre cria beaucoup. Ce n'tait pas la peine de les avoir
fait venir tous les jours de Barneval  Chavignolles!

Foureau se calma--et Gouy reprenait des forces.  prsent, la gurison
tait certaine; un tel succs enhardit Pcuchet.

--Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins...

--Assez de mannequins!

--Ce sont des demi-corps en peau, invents pour les lves sages-femmes.
Il me semble que je retournerais le foetus?

Mais Bouvard tait las de la mdecine.

--Les ressorts de la vie nous sont cachs, les affections trop
nombreuses, les remdes problmatiques--et on ne dcouvre dans les
auteurs aucune dfinition raisonnable de la sant, de la maladie, de la
diathse, ni mme du pus!

Cependant toutes ces lectures avaient branl leur cervelle.

Bouvard,  l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commenait une fluxion
de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de ct, il eut
recours  un vsicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors,
il se crut attaqu de la pierre.

Pcuchet prit une courbature  l'lagage de la charmille, et vomit aprs
son dner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le
teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait: Ai-je
des douleurs? et finit par en avoir.

S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se ttaient le
pouls, changeaient d'eau minrale, se purgeaient;--et redoutaient le
froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les
courants d'air.

Pcuchet imagina que l'usage de la prise tait funeste. D'ailleurs, un
ternuement occasionne parfois la rupture d'un anvrisme--et il
abandonna la tabatire. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis,
tout  coup, se rappelait son imprudence.

Comme le caf noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer  la
demi-tasse; mais il dormait aprs ses repas, et avait peur en se
rveillant; car le sommeil prolong est une menace d'apoplexie.

Leur idal tait Cornaro, ce gentilhomme vnitien, qui  force de rgime
atteignit une extrme vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut
avoir les mmes prcautions, et Pcuchet tira de sa bibliothque un
Manuel d'hygine par le docteur Morin.

Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-l? Les plats qu'ils aimaient
s'y trouvent dfendus. Germaine embarrasse ne savait plus que leur
servir.

Toutes les viandes ont des inconvnients. Le boudin et la charcuterie,
le hareng saur, le homard, et le gibier sont rfractaires. Plus un
poisson est gros plus il contient de glatine et par consquent est
lourd. Les lgumes causent des aigreurs, le macaroni donne des rves,
les fromages considrs gnralement, sont d'une digestion difficile. Un
verre d'eau le matin est dangereux; chaque boisson ou comestible tant
suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces mots:
mauvais!--gardez-vous de l'abus!--ne convient pas  tout le
monde.--Pourquoi mauvais? o est l'abus? comment savoir si telle chose
vous convient?

Quel problme que celui du djeuner! Ils quittrent le caf au lait, sur
sa dtestable rputation; et ensuite le chocolat,--car c'est un amas de
substances indigestes; restait donc le th. Mais les personnes nerveuses
doivent se l'interdire compltement. Cependant, Decker au XVIIe sicle
en prescrivait vingt dcalitres par jour, afin de nettoyer les marais du
pancras.

Ce renseignement branla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il
condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence
qui rvolta Pcuchet. Alors ils achetrent le trait de Becquerel o ils
virent que le porc est en soi-mme un bon aliment, le tabac d'une
innocence parfaite, et le caf indispensable aux militaires.

Jusqu'alors ils avaient cru  l'insalubrit des endroits humides. Pas du
tout! Casper les dclare moins mortels que les autres. On ne se baigne
pas dans la mer sans avoir rafrachi sa peau. Bgin veut qu'on s'y jette
en pleine transpiration. Le vin pur aprs la soupe passe pour excellent
 l'estomac. Lvy l'accuse d'altrer les dents. Enfin, le gilet de
flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la sant, ce palladium chri de
Bouvard et inhrent  Pcuchet, sans ambages ni crainte de l'opinion,
des auteurs le dconseillent aux hommes plthoriques et sanguins.

Qu'est-ce donc que l'hygine?

--Vrit en de des Pyrnes, erreur au del affirme M. Lvy; et
Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.

Alors ils se commandrent pour leur dner des hutres, un canard, du
porc au choux, de la crme, un Pont-l'vque, et une bouteille de
Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et ils se
moquaient de Cornaro! Fallait-il tre imbcile pour se tyranniser comme
lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son
existence! La vie n'est bonne qu' la condition d'en jouir.--Encore un
morceau?--Je veux bien.--Moi de mme!-- ta sant!-- la tienne!--Et
fichons-nous du reste! Ils s'exaltaient.

Bouvard annona qu'il voulait trois tasses de caf, bien qu'il ne ft
pas un militaire. Pcuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup
sur coup, ternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de
champagne, ils ordonnrent  Germaine d'aller de suite au cabaret, leur
en acheter une bouteille. Le village tait trop loin. Elle refusa.
Pcuchet fut indign.

--Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir.

Elle obit, mais en bougonnant, rsolue  lcher bientt ses matres,
tant ils taient incomprhensibles et fantasques.

Puis, comme autrefois, ils allrent prendre le gloria sur le vigneau.

La moisson venait de finir--et des meules au milieu des champs
dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleutre et
douce. Les fermes taient tranquilles. On n'entendait mme plus les
grillons. Toute la campagne dormait. Ils digraient en humant la brise
qui rafrachissait leurs pommettes.

Le ciel trs haut, tait couvert d'toiles; les unes brillant par
groupes, d'autres  la file, ou bien seules  des intervalles loigns.
Une zone de poussire lumineuse, allant du septentrion au midi, se
bifurquait au-dessus de leurs ttes. Il y avait entre ces clarts, de
grands espaces vides;--et le firmament semblait une mer d'azur, avec des
archipels et des lots.

--Quelle quantit! s'cria Bouvard.

--Nous ne voyons pas tout! reprit Pcuchet. Derrire la voie lacte, ce
sont les nbuleuses; au del des nbuleuses des toiles encore! La plus
voisine est spare de nous par trois cents billions de myriamtres! Il
avait regard souvent dans le tlescope de la place Vendme et se
rappelait les chiffres. Le Soleil est un million de fois plus gros que
la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du soleil, des comtes
mesurent trente-quatre millions de lieues!

--C'est  rendre fou dit Bouvard. Il dplora son ignorance et mme
regrettait de n'avoir pas t, dans sa jeunesse,  l'cole
Polytechnique.

Alors Pcuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'toile
polaire, puis Cassiope dont la constellation forme un Y, Vga de la
Lyre toute scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.

Bouvard, la tte renverse, suivait pniblement les triangles,
quadrilatres et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnatre dans
le ciel.

Pcuchet continua:

--La vitesse de la lumire est de quatre-vingt mille lieues dans une
seconde. Un rayon de la Voie lacte met six sicles  nous parvenir--si
bien qu'une toile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs
sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;--et elles changent
de position; tout s'agite, tout passe.

--Cependant, le Soleil est immobile?

--On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il
se prcipite vers la constellation d'Hercule!

Cela drangeait les ides de Bouvard--et aprs une minute de rflexion:

--La science est faite, suivant les donnes fournies par un coin de
l'tendue. Peut-tre ne convient-elle pas  tout le reste qu'on ignore,
qui est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut dcouvrir.

Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau,  la lueur des astres--et
leurs discours taient coups par de longs silences.

Enfin ils se demandrent s'il y avait des hommes dans les toiles.
Pourquoi pas? Et comme la cration est harmonique, les habitants de
Sirius devaient tre dmesurs, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux
de Vnus trs petits.  moins que ce ne soit partout la mme chose? Il
existe l-haut des commerants, des gendarmes; on y trafique, on s'y
bat, on y dtrne des rois!...

Quelques toiles filantes glissrent tout  coup, dcrivant sur le ciel
comme la parabole d'une monstrueuse fuse.

--Tiens! dit Bouvard voil des mondes qui disparaissent.

Pcuchet reprit:

--Si le ntre,  son tour, faisait la cabriole, les citoyens des toiles
ne seraient pas plus mus que nous ne le sommes maintenant! De pareilles
ides vous renfoncent l'orgueil.

--Quel est le but de tout cela?

--Peut-tre qu'il n'y a pas de but?

--Cependant! et Pcuchet rpta deux ou trois fois cependant sans
trouver rien de plus  dire.--N'importe! je voudrais bien savoir comment
l'univers s'est fait!

--Cela doit tre dans Buffon! rpondit Bouvard, dont les yeux se
fermaient. Je n'en peux plus! je vais me coucher!

Les poques de la nature leur apprirent qu'une comte, en heurtant le
soleil, en avait dtach une portion, qui devint la Terre. D'abord les
ples s'taient refroidis. Toutes les eaux avaient envelopp le globe.
Elles s'taient retires dans les cavernes; puis les continents se
divisrent, les animaux et l'homme parurent.

La majest de la cration leur causa un bahissement, infini comme elle.
Leur tte s'largissait. Ils taient fiers de rflchir sur de si grands
objets.

Les minraux ne tardrent pas  les fatiguer;--et ils recoururent comme
distraction, aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre.

Harmonies vgtales et terrestres, ariennes, aquatiques, humaines,
fraternelles et mme conjugales, tout y passa--sans omettre les
invocations  Vnus, aux Zphyrs et aux Amours! Ils s'tonnaient que les
poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une
enveloppe--pleins de cette philosophie qui dcouvre dans la Nature des
intentions vertueuses et la considre comme une espce de saint Vincent
de Paul, toujours occup  rpandre des bienfaits!

Ils admirrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les
forts vierges;--et ils achetrent l'ouvrage de M. Depping sur les
Merveilles et beauts de la nature en France. Le Cantal en possde
trois, l'Hrault cinq, la Bourgogne deux--pas davantage--tandis que le
Dauphin compte  lui seul jusqu' quinze merveilles! Mais bientt, on
n'en trouvera plus! Les grottes  stalactites se bouchent, les montagnes
ardentes s'teignent, les glacires naturelles s'chauffent;--et les
vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la cogne des
niveleurs, ou sont en train de mourir.

Puis leur curiosit se tourna vers les btes.

Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasirent devant les gots bizarres de
certains animaux.

Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils
entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu
des taureaux se joindre  des juments, les cochons rechercher les
vaches, et les mles des perdrix commettre entre eux des turpitudes.

--Jamais de la vie! On trouvait mme ces questions un peu drles pour
des messieurs de leur ge.

Ils voulurent tenter des alliances anormales.

La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne
possdait pas de bouc. Une voisine prta le sien; et l'poque du rut
tant venue, ils enfermrent les deux btes dans le pressoir, en se
cachant derrire les futailles, pour que l'vnement pt s'accomplir en
paix.

Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles ruminrent,
la brebis se coucha;--et elle blait sans discontinuer, pendant que le
bouc, d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses
oreilles pendantes, fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans
l'ombre.

Enfin, le soir du troisime jour, ils jugrent convenable de faciliter
la nature. Mais le bouc se retournant contre Pcuchet, lui flanqua un
coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit 
tourner dans le pressoir comme dans un mange. Bouvard courut aprs, se
jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignes de
laine dans les deux mains.

Ils renouvelrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un
dogue et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres et ne
comprenant rien  la question de l'espce.

Ce mot dsigne un groupe d'individus dont les descendants se
reproduisent. Mais des animaux classs comme d'espces diffrentes
peuvent se reproduire, et d'autres compris dans la mme en ont perdu la
facult.

Ils se flattrent d'obtenir l-dessus des ides nettes, en tudiant le
dveloppement des germes; et Pcuchet crivit  Dumouchel, pour avoir un
microscope.

Tour  tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du tabac, des
ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oubli la goutte d'eau,
indispensable. C'tait, d'autres fois, la petite lamelle;--et ils se
poussaient, drangeaient l'instrument; puis, n'apercevant que du
brouillard accusaient l'opticien. Ils en arrivrent  douter du
microscope. Les dcouvertes qu'on lui attribue ne sont peut-tre pas si
positives.

Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir  son
intention des ammonites et des oursins, curiosits dont il tait
toujours amateur, et frquentes dans leur pays. Pour les exciter  la
gologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand avec le Discours de
Cuvier sur les rvolutions du globe.

Aprs ces deux lectures, ils se figurrent les choses suivantes.

D'abord une immense nappe d'eau, d'o mergeaient des promontoires,
tachets par des lichens; et pas un tre vivant, pas un cri; c'tait un
monde silencieux, immobile et nu.--Puis de longues plantes se
balanaient dans un brouillard qui ressemblait  la vapeur d'une tuve.
Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphre humide. Alors des volcans
clatrent, les roches ignes jaillissaient des montagnes; et la pte
des porphyres et des basaltes qui coulait, se figea.--Troisime tableau:
dans des mers peu profondes, des les de madrpores ont surgi; un
bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des
coquillages pareils  des roues de chariot, des tortues qui ont trois
mtres, des lzards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre les
roseaux leur col d'autruche  mchoire de crocodile. Des serpents ails
s'envolent.--Enfin, sur les grands continents, de grands mammifres
parurent, les membres difformes comme des pices de bois mal quarries,
le cuir plus pais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus,
avec des crinires, et des dfenses contournes. Des troupeaux de
mammouths broutaient les plaines o fut depuis l'Atlantique; le
palothrium, moiti cheval moiti tapir, bouleversait de son groin les
fourmilires de Montmartre, et le _cervus giganteus_ tremblait sous les
chtaigniers,  la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans
sa tanire, le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup.

Toutes ces poques avaient t spares les unes des autres par des
cataclysmes, dont le dernier est notre dluge. C'tait comme une ferie
en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothose.

Ils furent stupfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des
empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux,--et ayant feuillet un
des manuels Roret, ils cherchrent des fossiles.

Un aprs-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande
route, M. le cur passa, et les abordant d'une voix pateline:

--Ces messieurs s'occupent de gologie? fort bien!

Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorit des critures,
en prouvant le Dluge.

Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excrments de btes,
ptrifis.

L'abb Jeufroy parut surpris du fait; aprs tout, s'il avait lieu,
c'tait une raison de plus, d'admirer la Providence.

Pcuchet avoua que leurs enqutes jusqu'alors n'avaient pas t
fructueuses,--et cependant les environs de Falaise, comme tous les
terrains jurassiques, devaient abonder en dbris d'animaux.

--J'ai entendu dire rpliqua l'abb Jeufroy qu'autrefois on avait trouv
 Villers la mchoire d'un lphant. Du reste, un de ses amis, M.
Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archologue, leur
fournirait peut-tre des renseignements! Il avait fait une histoire de
Port-en-Bessin o tait note la dcouverte d'un crocodile.

Bouvard et Pcuchet changrent un coup d'oeil; le mme espoir leur
tait venu;--et malgr la chaleur, ils restrent debout pendant
longtemps,  interroger l'ecclsiastique qui s'abritait sous un
parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu lourd avec le
nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la tte en fermant les
paupires.

La cloche de l'glise tinta l'anglus.

--Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n'est-ce pas?

Recommands par lui, ils attendirent durant trois semaines la rponse de
Larsonneur. Enfin, elle arriva.

L'homme de Villers qui avait dterr la dent de mastodonte s'appelait
Louis Bloche; les dtails manquaient. Quant  son histoire, elle
occupait un des volumes de l'Acadmie Lexovienne, et il ne prtait point
son exemplaire, dans la peur de dpareiller la collection. Pour ce qui
tait de l'alligator, on l'avait dcouvert au mois de novembre 1825,
sous la falaise des Hachettes,  Sainte-Honorine, prs de
Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient des compliments.

L'obscurit enveloppant le mastodonte irrita le dsir de Pcuchet. Il
aurait voulu se rendre tout de suite  Villers.

Bouvard objecta que pour s'pargner un dplacement peut-tre inutile, et
 coup sr dispendieux, il convenait de prendre des informations--et ils
crivirent au Maire de l'endroit une lettre, o ils lui demandaient ce
qu'tait devenu un certain Louis Bloche. Dans l'hypothse de sa mort,
ses descendants ou collatraux pouvaient-ils les instruire sur sa
prcieuse dcouverte? Quand il la fit,  quelle place de la commune
gisait ce document des ges primitifs? Avait-on des chances d'en trouver
d'analogues? Quel tait par jour le prix d'un homme et d'une charrette.

Et ils eurent beau s'adresser  l'Adjoint, puis au premier Conseiller
Municipal, ils ne reurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les
habitants taient jaloux de leurs fossiles?  moins qu'ils ne les
vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut rsolu.

Bouvard et Pcuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite
une carriole les transporta de Caen  Bayeux;--et de Bayeux, ils
allrent  pied jusqu' Port-en-Bessin.

On ne les avait pas tromps. La cte des Hachettes offrait des cailloux
bizarres--et sur les indications de l'aubergiste, ils atteignirent la
grve.

La mare tant basse, elle dcouvrait tous ses galets, avec une prairie
de gomons jusqu'au bord des flots.

Des vallonnements herbeux dcoupaient la falaise, compose d'une terre
molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses strates
infrieures, une muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient
sans discontinuer, pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait
parfois suspendre son battement;--et on n'entendait plus que le petit
bruit des sources.

Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient  sauter des
trous.--Bouvard s'assit prs du rivage, et contempla les vagues, ne
pensant  rien, fascin, inerte. Pcuchet le ramena vers la cte pour
lui faire voir un ammonite, incrust dans la roche, comme un diamant
dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisrent, il aurait fallu des
instruments, la nuit venait, d'ailleurs!--Le ciel tait empourpr 
l'occident, et toute la place couverte d'une ombre.--Au milieu des
varechs presque noirs, les flaques d'eau s'largissaient. La mer montait
vers eux; il tait temps de rentrer.

Le lendemain ds l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaqurent leur
fossile dont l'enveloppe clata. C'tait un ammonite nodosus, rong par
les bouts mais pesant bien seize livres, et Pcuchet, dans
l'enthousiasme, s'cria:--Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir 
Dumouchel!

Puis ils rencontrrent des ponges, des trbratules, des orques, et pas
de crocodile!-- son dfaut, ils espraient une vertbre d'hippopotame
ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain du Dluge, quand
ils distingurent  hauteur d'homme contre la falaise, des contours qui
figuraient le galbe d'un poisson gigantesque.

Ils dlibrrent sur les moyens de l'obtenir.

Bouvard le dgagerait par le haut, tandis que Pcuchet en dessous,
dmolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans l'abmer.

Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tte, dans
la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de
commandement.

--Eh bien! quoi? fiche-nous la paix! et ils continurent leur besogne,
Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pcuchet les
reins plis, creusant avec son pic.

Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant les
signaux: ils s'en moquaient bien! Un corps ovale se bombait sous la
terre amincie, et penchait, allait glisser.

Un autre individu, avec un sabre, se montra tout  coup.

--Vos passeports!

C'tait le garde champtre en tourne;--et au mme moment survint
l'homme de la douane, accouru par une ravine.

--Empoignez-les, pre Morin! ou la falaise va s'crouler!

--C'est dans un but scientifique rpondit Pcuchet.

Alors une masse tomba, en les frlant de si prs tous les quatre, qu'un
peu plus ils taient morts.

Quand la poussire fut dissipe, ils reconnurent un mt de navire qui
s'mietta sous la botte du douanier.

Bouvard dit en soupirant:--Nous ne faisions pas grand mal!

--On ne doit rien faire dans les limites du Gnie! reprit le garde
champtre. D'abord qui tes-vous? pour que je vous dresse procs!

Pcuchet se rebiffa, criant  l'injustice.

--Pas de raisons! suivez-moi!

Ds qu'ils arrivrent sur le port, une foule de gamins les escorta.
Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air digne. Pcuchet,
trs ple, lanait des regards furieux;--et ces deux trangers, portant
des cailloux dans leurs mouchoirs n'avaient pas une bonne figure.
Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le matre sur le
seuil, barrait l'entre. Puis le maon rclama ses outils; ils les
payrent; encore des frais!--et le garde champtre ne revenait pas!
pourquoi? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur, les dlivra;
et ils s'en allrent, ayant donn leurs noms, prnoms et domicile, avec
l'engagement d'tre  l'avenir plus circonspects.

Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant
d'entreprendre des explorations nouvelles ils consultrent le _Guide du
voyageur gologue_ par Bon.

Il faut avoir, premirement, un bon havresac de soldat, puis une chane
d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux,
passs dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous
prserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit viter en
voyage. Comme bton, Pcuchet adopta franchement le bton de touriste,
haut de six pieds,  longue pointe de fer. Bouvard prfrait une
canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire,
pour agrafer la soie contenue,  part, dans un petit sac. Ils
n'oublirent pas de forts souliers, avec des gutres, chacun deux paires
de bretelles,  cause de la transpiration et bien qu'on ne puisse se
prsenter partout en casquette ils reculrent devant la dpense d'un de
ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus,
leur inventeur. Le mme ouvrage donne des prceptes de conduite: Savoir
la langue du pays que l'on visite, ils la savaient. Garder une tenue
modeste, c'tait leur usage. Ne pas avoir d'argent sur soi, rien de plus
simple. Enfin, pour s'pargner toutes sortes d'embarras, il est bon de
prendre la qualit d'ingnieur!

--Eh bien! nous la prendrons!

Ainsi prpars, ils commencrent leurs courses, taient absents
quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.

Tantt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient dans une dchirure, des
pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des
bruyres;--ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin
que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la
srie des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de la
verdure; mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre;--et toutes
les collines taient pour eux encore une preuve du Dluge.

 la manie du Dluge, succda celle des blocs erratiques. Les grosses
pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers
disparus;--et ils cherchaient des moraines et des faluns.

Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur
accoutrement--et quand ils avaient rpondu qu'ils taient des ingnieurs
une crainte leur venait; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur
attirer des dsagrments.

 la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs chantillons,
mais intrpides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des
marches dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la
cuisine; et Germaine se lamentait sur la quantit de poussire.

Ce n'tait pas une mince besogne avant de coller les tiquettes, que de
savoir les noms des roches; la varit des couleurs et du grenu leur
faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le
quartz et le calcaire.

Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dvonien, cambrien,
jurassique, comme si les terres dsignes par ces mots n'taient pas
ailleurs qu'en Devonshire, prs de Cambridge, et dans le Jura?
Impossible de s'y reconnatre! ce qui est systme pour l'un est pour
l'autre un tage, pour un troisime une simple assise. Les feuillets des
couches, s'entremlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous
prvient qu'il ne faut pas croire aux divisions gologiques.

Cette dclaration les soulagea--et quand ils eurent vu des calcaires 
polypiers dans la plaine de Caen, des phillades  Balleroy, du kaolin 
Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherch de la houille  Cartigny,
et du mercure  la Chapelle-en-Juger prs Saint-L, ils dcidrent une
excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour tudier le quartz
pyromaque et l'argile de Kimmeridge!

 peine descendus du paquebot, ils demandrent le chemin qui conduit
sous les phares. Des boulements l'obstruaient;--il tait dangereux de
s'y hasarder.

Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux
environs, Ingouville, Octeville, Fcamp, Lillebonne, Rome s'il le
fallait.

Ses prix taient draisonnables; mais le nom de Fcamp les avait
frapps: en se dtournant un peu sur la route, on pouvait voir
tretat--et ils prirent la gondole de Fcamp, pour se rendre au plus
loin, d'abord.

Dans la gondole Bouvard et Pcuchet firent la conversation avec trois
paysans, deux bonnes femmes, un sminariste, et n'hsitrent pas  se
qualifier d'ingnieurs.

On s'arrta devant le bassin. Ils gagnrent la falaise, et cinq minutes
aprs, la frlrent, pour viter une grande flaque d'eau avanant comme
un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui
s'ouvrait sur une grotte profonde. Elle tait sonore, trs claire,
pareille  une glise, avec des colonnes de haut en bas, et un tapis de
varech tout le long de ses dalles.

Cet ouvrage de la nature les tonna; et ils s'levrent  des
considrations sur l'origine du monde.

Bouvard penchait vers le neptunisme. Pcuchet au contraire tait
plutonien. Le feu central avait bris la crote du globe, soulev les
terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intrieure ayant son
flux et reflux, ses temptes. Une mince pellicule nous en spare. On ne
dormirait pas si l'on songeait  tout ce qu'il y a sous nos
talons.--Cependant le feu central diminue, et le soleil s'affaiblit, si
bien que la Terre un jour prira de refroidissement. Elle deviendra
strile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide
carbonique--et aucun tre ne pourra subsister.

--Nous n'y sommes pas encore dit Bouvard.

--Esprons-le! reprit Pcuchet.

N'importe! cette fin du monde, si lointaine qu'elle ft, les
assombrit--et cte  cte, ils marchaient silencieusement sur les
galets.

La falaise, perpendiculaire, toute blanche et raye en noir,  et l,
par des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon tel que la courbe
d'un rempart ayant cinq lieues d'tendue. Un vent d'est, pre et froid
soufflait. Le ciel tait gris, la mer verdtre et comme enfle. Du
sommet des roches, des oiseaux s'envolaient, tournoyaient, rentraient
vite dans leurs trous. Quelquefois, une pierre se dtachant,
rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu' eux.

Pcuchet poursuivait  haute voix ses penses:-- moins que la terre ne
soit anantie par un cataclysme? On ignore la longueur de notre priode.
Le feu central n'a qu' dborder.

--Pourtant, il diminue?

--Cela n'empche pas ses explosions d'avoir produit l'le Julia, le
Monte-Nuovo, bien d'autres encore.

Bouvard se rappelait avoir lu ces dtails dans Bertrand--Mais de pareils
faits n'arrivent pas en Europe?

--Mille excuses! tmoin celui de Lisbonne! Quant  nos pays, les mines
de houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et peuvent trs bien
en se dcomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans,
d'ailleurs, clatent toujours prs de la mer.

Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin, une
fume qui montait vers le ciel.

--Puisque l'le Julia reprit Pcuchet, a disparu, des terrains produits
par la mme cause, auront peut-tre, le mme sort? Un lot de l'Archipel
est aussi important que la Normandie, et mme que l'Europe.

Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abme.

--Admets dit Pcuchet qu'un tremblement de terre ait lieu sous la
Manche. Les eaux se ruent dans l'Atlantique. Les ctes de la France et
de l'Angleterre en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent,
et v'lan! tout l'entre-deux est cras.

Au lieu de rpondre, Bouvard se mit  marcher tellement vite qu'il fut
bientt  cent pas de Pcuchet. tant seul, l'ide d'un cataclysme le
troubla. Il n'avait pas mang depuis le matin. Ses tempes bourdonnaient.
Tout  coup le sol, lui parut tressaillir,--et la falaise au-dessus de
sa tte pencher par le sommet.  ce moment, une pluie de graviers,
droula d'en haut.

Pcuchet l'aperut qui dtalait avec violence, comprit sa terreur, cria,
de loin:--Arrte! arrte! la priode n'est pas accomplie.

Et pour le rattraper, il faisait des sauts normes avec son bton de
touriste, tout en vocifrant: La priode n'est pas accomplie! la priode
n'est pas accomplie!

Bouvard en dmence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba,
les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait  son dos.
C'tait comme une tortue avec des ailes, qui aurait galop parmi les
roches; une plus grosse le cacha.

Pcuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne; puis retourna en
arrire pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard avait prise,
sans doute.

Ce raidillon troit tait taill  grandes marches dans la falaise, de
la largeur de deux hommes, et luisant comme de l'albtre poli. 
cinquante pieds d'lvation, Pcuchet voulut descendre. La mer battait
son plein. Il se remit  grimper.

Au second tournant, quand il aperut le vide, la peur le glaa.  mesure
qu'il approchait du troisime, ses jambes devenaient molles. Les couches
de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinait  l'pigastre;
il s'assit par terre les yeux ferms, n'ayant plus conscience que des
battements de son coeur qui l'touffaient. Puis, il jeta son bton de
touriste, et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les
trois marteaux tenus  la ceinture lui entraient dans le ventre, les
cailloux dont ses poches taient bourres tapaient ses flancs; la
visire de sa casquette l'aveuglait, le vent redoublait de force; enfin
il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui tait mont plus loin,
par une valleuse moins difficile.

Une charrette les recueillit. Ils oublirent tretat.

Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas
d'un journal, un feuilleton intitul De l'enseignement de la gologie.

Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle tait
comprise  l'poque.

Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe; mais la mme espce
n'a pas toujours la mme dure, et s'teint plus vite dans tel endroit
que dans tel autre. Des terrains de mme ge contiennent des fossiles
diffrents comme des dpts trs loigns en renferment de pareils. Les
fougres d'autrefois sont identiques aux fougres d' prsent. Beaucoup
de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les plus
anciennes. En rsum, les modifications actuelles expliquent les
bouleversements antrieurs. Les mmes causes agissent toujours, la
Nature ne fait pas de sauts, et les priodes, affirme Brongniart, ne
sont aprs tout que des abstractions.

Cuvier jusqu' prsent leur avait apparu dans l'clat d'une aurole, au
sommet d'une science indiscutable. Elle tait sape. La Cration n'avait
plus la mme discipline; et leur respect pour ce grand homme diminua.

Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des
doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.

Tout cela contrariait les ides reues, l'autorit de l'glise.

Bouvard en prouva comme l'allgement d'un joug bris.

--Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me rpondrait
sur le Dluge!

Ils le trouvrent dans son petit jardin o il attendait les membres du
Conseil de fabrique, qui devaient se runir tout  l'heure, pour
l'acquisition d'une chasuble.

--Ces messieurs souhaitent...?

--Un claircissement, s'il vous plat, et Bouvard commena.

Que signifiaient dans la Gense, l'abme qui se rompit et les cataractes
du ciel? Car un abme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de
cataractes!

L'abb ferma les paupires, puis rpondit qu'il fallait distinguer
toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d'abord nous
choquent deviennent lgitimes en les approfondissant.

--Trs bien! mais comment expliquer la pluie qui dpassait les plus
hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! y pensez-vous, deux
lieues! une paisseur d'eau ayant deux lieues!

Et le maire, survenant, ajouta:--Saprelotte, quel bain!

--Convenez dit Bouvard que Mose exagre diablement.

Le cur avait lu Bonald, et rpliqua:--J'ignore ses motifs; c'tait,
sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu'il
dirigeait!

--Enfin, cette masse d'eau, d'o venait-elle?

--Que sais-je? L'air s'tait chang en pluie, comme il arrive tous les
jours.

Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des
Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propritaire; et Beljambe
l'aubergiste donnait le bras  Langlois l'picier, qui marchait
pniblement  cause de son catarrhe.

Pcuchet, sans souci d'eux, prit la parole.

--Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l'atmosphre (la science nous le
dmontre) est gal  celui d'une masse d'eau qui ferait autour du globe
une enveloppe de dix mtres. Par consquent, si tout l'air condens
tombait dessus  l'tat liquide, il augmenterait bien peu la masse des
eaux existantes.

Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, coutaient.

Le cur s'impatienta.

--Nierez-vous qu'on ait trouv des coquilles sur les montagnes? qui les
y a mises, sinon le Dluge? Elles n'ont pas coutume, je crois, de
pousser toutes seules dans la terre comme des carottes! Et ce mot ayant
fait rire l'assemble, il ajouta en pinant les lvres:  moins que ce
ne soit encore une des dcouvertes de la science?

Bouvard voulut rpondre par le soulvement des montagnes, la thorie
d'lie de Beaumont.

--Connais pas! rpondit l'Abb.

Foureau s'empressa de dire:--Il est de Caen! Je l'ai vu une fois  la
Prfecture!

--Mais si votre Dluge repartit Bouvard avait charri des coquilles, on
les trouverait brises  la surface, et non  des profondeurs de trois
cents mtres quelquefois.

Le prtre se rejeta sur la vracit des critures, la tradition du genre
humain et les animaux dcouverts dans de la glace, en Sibrie.

Cela ne prouve pas que l'Homme ait vcu en mme temps qu'eux! La Terre,
selon Pcuchet, tait considrablement plus vieille.--Le Delta du
Mississippi remonte  des dizaines de milliers d'annes. L'poque
actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de Manthon...

Le comte de Faverges s'avana.

Tous firent silence  son approche.

--Continuez, je vous prie! Que disiez-vous?

--Ces messieurs me querellaient rpondit l'abb.

-- propos de quoi?

--Sur la sainte criture, monsieur le Comte!

Bouvard, de suite, allgua qu'ils avaient droit, comme gologues, 
discuter religion.

--Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur, un peu de
science en loigne, beaucoup y ramne. Et d'un ton  la fois hautain et
paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y reviendrez!

Peut-tre!--mais que penser d'un livre, o l'on prtend que la lumire a
t cre avant le soleil, comme si le soleil n'tait pas la seule cause
de la lumire!

--Vous oubliez celle qu'on appelle borale dit l'ecclsiastique.

Bouvard, sans rpondre  l'objection, nia fortement qu'elle ait pu tre
d'un ct et les tnbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir et un matin
quand les astres n'existaient pas, et que les animaux aient apparu tout
 coup, au lieu de se former par cristallisation.

Comme les alles taient trop petites, en gesticulant, on marchait dans
les plates-bandes. Langlois fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine
criait: Vous tes des rvolutionnaires! Girbal: La paix! la paix! Le
prtre: Quel matrialisme! Foureau: Occupons-nous plutt de notre
chasuble!

--Hou! Laissez-moi parler! Et Bouvard s'chauffant, alla jusqu' dire
que l'Homme descendait du Singe!

Tous les fabriciens se regardrent, fort bahis, et comme pour s'assurer
qu'ils n'taient pas des singes.

Bouvard reprit:--En comparant le foetus d'une femme, d'une chienne, d'un
oiseau...

--Assez!

--Moi, je vais plus loin! s'cria Pcuchet. L'homme descend des
poissons! Des rires clatrent. Mais sans se troubler: le Telliamed! un
livre arabe!...

--Allons, messieurs, en sance!

Et on entra dans la sacristie.

Les deux compagnons n'avaient pas roul l'abb Jeufroy, comme ils
l'auraient cru--aussi Pcuchet lui trouva-t-il le cachet du jsuitisme.

Sa lumire borale les inquitait cependant; ils la cherchrent dans le
manuel de d'Orbigny.

C'est une hypothse, pour expliquer comment les vgtaux fossiles de la
baie de Baffin ressemblent aux plantes quatoriales. On suppose,  la
place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu, et dont
les aurores borales ne sont peut-tre que les vestiges.

Puis un doute leur vint sur la provenance de l'Homme;--et embarrasss,
ils songrent  Vaucorbeil.

Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il passait le
matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous les barreaux
l'un aprs l'autre.

Bouvard l'pia--et l'ayant arrt, dit qu'il voulait lui soumettre un
point curieux d'anthropologie.

--Croyez-vous que le genre humain descende des poissons?

--Quelle btise!

--Plutt des singes, n'est-ce pas?

--Directement, c'est impossible!

 qui se fier? Car enfin le Docteur n'tait pas un catholique!

Ils continurent leurs tudes, mais sans passion, tant las de l'ocne
et du miocne, du Mont-Jorullo, de l'le Julia, des mammouths de Sibrie
et des fossiles invariablement compars dans tous les auteurs  des
mdailles qui sont des tmoignages authentiques, si bien qu'un jour,
Bouvard jeta son havresac par terre, en dclarant qu'il n'irait pas plus
loin.

La gologie est trop dfectueuse!  peine connaissons-nous quelques
endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des Ocans, on
l'ignorera toujours.

Enfin, Pcuchet ayant prononc le mot de rgne minral:

--Je n'y crois pas, au rgne minral! puisque des matires organiques
ont pris part  la formation du silex, de la craie, de l'or peut-tre!
Le diamant n'a-t-il pas t du charbon: la houille un assemblage de
vgtaux:--en la chauffant  je ne sais plus combien de degrs, on
obtient de la sciure de bois, tellement que tout passe, tout coule. La
cration est faite d'une matire ondoyante et fugace. Mieux vaudrait
nous occuper d'autre chose!

Il se coucha sur le dos, et se mit  sommeiller, pendant que Pcuchet la
tte basse et un genou dans les mains, se livrait  ses rflexions.

Une lisire de mousse bordait un chemin creux, ombrag par des frnes
dont les cimes lgres tremblaient. Des angliques, des menthes, des
lavandes exhalaient des senteurs chaudes, pices; l'atmosphre tait
lourde; et Pcuchet, dans une sorte d'abrutissement, rvait aux
existences innombrables parses autour de lui, aux insectes qui
bourdonnaient, aux sources caches sous le gazon,  la sve des plantes,
aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux nuages,  toute la Nature,
sans chercher  dcouvrir ses mystres, sduit par sa force, perdu dans
sa grandeur.

--J'ai soif! dit Bouvard, en se rveillant.

--Moi de mme! Je boirais volontiers quelque chose!

--C'est facile reprit un homme qui passait, en manches de chemise, avec
une planche sur l'paule.

Et ils reconnurent ce vagabond,  qui Bouvard autrefois avait donn un
verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en
accroche-coeur, la moustache bien cire, et dandinait sa taille d'une
faon parisienne.

Aprs cent pas environ, il ouvrit la barrire d'une cour, jeta sa
planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.

--Mlie! es-tu l, Mlie?

Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la boisson et
revint prs de la table, servir ces messieurs.

Ses bandeaux, de la couleur des bls, dpassaient un bguin de toile
grise. Tous ses pauvres vtements descendaient le long de son corps sans
un pli;--et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de
dlicat, de champtre et d'ingnu.

--Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu'elle apportait
des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle, costume en paysanne!
et rude  l'ouvrage, pourtant!--Pauvre petit coeur, va! quand je serai
riche, je t'pouserai!

--Vous dites toujours des btises, monsieur Gorju rpondit-elle d'une
voix douce, sur un accent tranard.

Un valet d'curie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre, et
laissa retomber le couvercle si brutalement qu'un clat de bois en
jaillit.

Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne puis,
 genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pcuchet en
voulant l'aider, distingua sous la poussire, des figures de
personnages.

C'tait un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres
dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture en cinq
compartiments. On voyait au milieu, Vnus-Anadyomne debout sur une
coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circ et ses
pourceaux, les filles de Loth enivrant leur pre; tout cela dlabr,
rong de mites, et mme le panneau de droite manquait. Gorju prit une
chandelle pour mieux faire voir  Pcuchet celui de gauche, qui
prsentait sous l'arbre du Paradis, Adam et ve dans une posture fort
indcente.

Bouvard galement admira le bahut.

--Si vous y tenez, on vous le cderait  bon compte.

Ils hsitaient, vu les rparations.

Gorju pouvait les faire, tant de son mtier bniste.--Allons! Venez!
et il entrana Pcuchet vers la masure, o Mme Castillon, la matresse,
tendait du linge.

Mlie quand elle eut lav ses mains, prit sur le bord de la fentre, son
mtier  dentelles, s'assit en pleine lumire, et travailla.

Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se dbrouillaient sous
ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait
pench.

Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu'on lui
donnait.

Elle tait de Ouistreham, n'avait plus de famille, gagnait une pistole
par mois--enfin, elle lui plut tellement qu'il dsira la prendre  son
service pour aider la vieille Germaine.

Pcuchet reparut avec la fermire, et pendant qu'ils continuaient leur
marchandage, Bouvard demanda tout bas  Gorju, si la petite bonne
consentirait  devenir sa servante.

--Parbleu!

--Toutefois dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami.

--Eh bien! je ferai en sorte. Mais n'en parlez pas!  cause de la
bourgeoise.

Le march venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs. Pour le
raccommodage on s'entendrait.

 peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement  Mlie.

Pcuchet s'arrta, afin de mieux rflchir, ouvrit sa tabatire, huma
une prise, et s'tant mouch:

--Au fait, c'est une ide! mon Dieu, oui! pourquoi pas? D'ailleurs, tu
es le matre!

Dix minutes aprs, Gorju se montra sur le haut-bord d'un foss--et les
interpellant:

--Quand faut-il que je vous apporte le meuble?

--Demain!

--Et pour l'autre question, tes-vous dcids?

--Convenu! rpondit Pcuchet.




CHAPITRE IV


Six mois plus tard, ils taient devenus des archologues;--et leur
maison ressemblait  un muse.

Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spcimens
de gologie encombraient l'escalier;--et une chane norme s'tendait
par terre tout le long du corridor.

Ils avaient dcroch la porte entre les deux chambres o ils ne
couchaient pas et condamn l'entre extrieure de la seconde, pour ne
faire de ces deux pices qu'un mme appartement.

Quand on avait franchi le seuil on se heurtait  une auge de pierre (un
sarcophage gallo-romain) puis, les yeux taient frapps par de la
quincaillerie.

Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une
plaque de foyer, qui reprsentait un moine caressant une bergre. Sur
des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des
boulons, des crous. Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles
rouges. Une table au milieu exhibait les curiosits les plus rares: la
carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des mdailles,
une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur son
dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la
cloison  droite; et en dessous, des pointes maintenaient
horizontalement une hallebarde, pice unique.

La seconde chambre, o l'on descendait par deux marches, renfermait les
anciens livres apports de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient
dcouverts dans une armoire. Les vantaux en taient retirs. Ils
l'appelaient la bibliothque.

L'arbre gnalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le
revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une
dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du pre Bouvard. Le
chambranle de la glace avait pour dcoration un sombrero de feutre noir,
et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes d'un nid.

Deux noix de coco (appartenant  Pcuchet depuis sa jeunesse)
flanquaient sur la chemine un tonneau de faence, que chevauchait un
paysan. Auprs, dans une corbeille de paille, il y avait un dcime,
rendu par un canard.

Devant la bibliothque, se carrait une commode en coquillages, avec des
ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris
dans sa gueule,--ptrification de Saint-Allyre,--une bote  ouvrage en
coquilles mmement; et sur cette bote, une carafe d'eau-de-vie
contenait une poire de bon-chrtien.

Mais le plus beau, c'tait dans l'embrasure de la fentre, une statue de
saint Pierre! Sa main droite couverte d'un gant serrait la clef du
Paradis, de couleur vert pomme; sa chasuble que des fleurs de lis
agrmentaient tait bleu ciel, et sa tiare trs jaune pointue comme une
pagode. Il avait les joues fardes, de gros yeux ronds, la bouche
bante, le nez de travers et en trompette. Au-dessus pendait un
baldaquin fait d'un vieux tapis o l'on distinguait deux amours dans un
cercle de roses--et  ses pieds comme une colonne se levait un pot 
beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat: Excut
devant S.A.R. Monseigneur le duc d'Angoulme,  Noron, le 3 d'octobre
1817.

Pcuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade--et parfois mme
il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour allonger la
perspective.

Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du bahut
renaissance.

Il n'tait pas achev. Gorju y travaillait encore; varlopant les
panneaux dans le fournil, et les ajustant, les dmontant.

 onze heures, il djeunait; causait ensuite avec Mlie, et souvent ne
reparaissait plus de toute la journe.

Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et Pcuchet
s'taient mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais
ils avaient rencontr une foule de choses curieuses. Le got des
bibelots leur tait venu, puis l'amour du moyen ge.

D'abord, ils visitrent les cathdrales;--et les hautes nefs se mirant
dans l'eau des bnitiers, les verreries blouissantes comme des tentures
de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des
cryptes, tout, jusqu' la fracheur des murailles leur causa un
frmissement de plaisir, une motion religieuse.

Bientt, ils furent capables de distinguer les poques--et ddaigneux
des sacristains, ils disaient:--Ah! une abside romane! Cela est du XIIe
sicle! voil que nous retombons dans le flamboyant!

Ils tchaient de comprendre les symboles sculpts sur les chapiteaux,
comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs.
Pcuchet vit une satire dans les chantres  mchoire grotesque qui
terminent les cintres de Feuguerolles;--et pour l'exubrance de l'homme
obscne couvrant un des meneaux d'Hrouville, cela prouvait, suivant
Bouvard, que nos aeux avaient chri la gaudriole.

Ils arrivrent  ne plus tolrer la moindre marque de dcadence. Tout
tait de la dcadence--et ils dploraient le vandalisme, tonnaient
contre le badigeon.

Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on
lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe sicle domine encore dans la
Provence. L'ogive est peut-tre fort ancienne! et des auteurs contestent
l'antriorit du roman sur le gothique--Ce dfaut de certitude les
contrariait.

Aprs les glises ils tudirent les chteaux forts, ceux de Domfront et
de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et
parvenus au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les
toits de la ville, les rues s'entrecroisant, des charrettes sur la
place, des femmes au lavoir. Le mur dvalait  pic jusqu'aux
broussailles des douves--et ils plissaient en songeant que des hommes
avaient mont l, suspendus  des chelles. Ils se seraient risqus dans
les souterrains, mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et
Pcuchet la crainte des vipres.

Ils voulurent connatre les vieux manoirs, Curcy, Bully,
Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois,  l'angle des btiments,
derrire le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisine garnie
de bancs en pierre fait songer  des ripailles fodales. D'autres ont un
aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore
visibles, des meurtrires sous l'escalier, de longues tourelles  pans
aigus. Puis, on arrive dans un appartement, o une fentre du temps des
Valois cisele comme un ivoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur
le parquet des grains de colza, rpandus. Des abbayes servent de grange.
Les inscriptions des pierres tombales sont effaces. Au milieu des
champs, un pignon reste debout--et du haut en bas est revtu d'un lierre
que le vent fait trembler.

Quantit de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'tain, une
boucle de strass, des indiennes  grands ramages. Le manque d'argent les
retenait.

Par un hasard providentiel, ils dterrrent  Balleroy, chez un tameur,
un vitrail gothique,--qui fut assez grand pour couvrir prs du fauteuil
la partie droite de la croise jusqu'au deuxime carreau. Le clocher de
Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant un effet
splendide.

Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le
vitrail, car il flattait leur manie. Elle tait si forte qu'ils
regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien du tout,--comme
la maison de plaisance des vques de Sez.

--Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un thtre. Ils en cherchrent
la place inutilement.

Le village de Montrecy contient un pr clbre, par des mdailles
d'empereurs qu'on y a dcouvertes autrefois. Ils comptaient y faire une
belle rcolte. Le gardien leur en refusa l'entre.

Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre
une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait
introduits reparurent  Vaucelles, en grognant:--Can can can d'o est
venu le nom de la ville.

Aucune dmarche ne leur cotait, aucun sacrifice.

 l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un djeuner
pour la somme de quatre sols.--Ils y firent le mme repas, et
constatrent avec surprise que les choses ne se passaient plus comme a!

Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne? Existe-t-il une
parent entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe sicle une nouvelle
espce de pommes, et Onfroy gouverneur d'Hastings,  l'poque de la
conqute? Comment se procurer L'Astucieuse Pythonisse, comdie en vers
d'un certain Dutrsor, faite  Bayeux, et actuellement des plus rares?
Sous Louis XVI, Hrambert Dupaty, ou Dupastis Hrambert, composa un
ouvrage, qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan.--l
s'agirait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mmoires
autographes de Mme Dubois de la Pierre, consults pour l'histoire
indite de Laigle, par Louis Dasprs, desservant de
Saint-Martin?--Autant de problmes, de points curieux  claircir.

Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une dcouverte
inapprciable.

Donc, ils revtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'veil;--et
sous l'apparence de colporteurs, ils se prsentaient dans les maisons,
demandant  acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas.
C'taient des cahiers d'cole, des factures, d'anciens journaux, rien
d'utile.

Enfin, Bouvard et Pcuchet s'adressrent  Larsonneur.

Il tait perdu dans le celticisme, et rpondant sommairement  leurs
questions en fit d'autres.

Avaient-ils observ autour d'eux des traces de la religion du chien
comme on en voit  Montargis; et des dtails spciaux, sur les feux de
la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc.? Il les priait
mme de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex,
appeles alors des celtoe, et que les druides employaient dans leurs
criminels holocaustes.

Par Gorju, ils s'en procurrent une douzaine, lui expdirent la moins
grande--les autres enrichirent le musum.

Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mmes, en avaient
parl  toutes leurs connaissances.

Un aprs-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se prsentrent pour le voir.

Bouvard les reut, et commena la dmonstration par le vestibule.

La poutre n'tait rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'aprs le
menuisier qui l'avait vendue--lequel tenait ce renseignement de son
grand-pre.

La grosse chane dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de
Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux chanes des bornes
devant les cours d'honneur. Bouvard tait convaincu qu'elle servait
autrefois  lier les captifs. Et il ouvrit la porte de la premire
chambre.

--Pourquoi toutes ces tuiles? s'cria Mme Bordin.

--Pour chauffer les tuves! mais un peu d'ordre, s'il vous plat! Ceci
est un tombeau dcouvert dans une auberge o on l'employait comme
abreuvoir.

Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre, qui tait de
la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer
par quelle mthode les Romains y versaient des pleurs.

--Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres!

Effectivement, c'tait un peu srieux pour une dame, et alors il tira
d'un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent.

Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd'hui cela pourrait
valoir.

La cotte de mailles qu'il examinait, lui chappa des doigts; des anneaux
se rompirent. Bouvard dissimula son mcontentement.

Il eut mme l'obligeance de dcrocher la hallebarde--et se courbant,
levant les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les
jarrets d'un cheval, de pointer comme  la baonnette, d'assommer un
ennemi. La veuve, intrieurement, le trouva un rude gaillard.

Elle fut enthousiasme par la commode en coquillages. Le chat de
Saint-Allyre l'tonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins.
Puis arrivant  la chemine:

--Ah! voil un chapeau qui aurait besoin de raccommodage.

Trois trous, des marques de balles, en peraient les bords.

C'tait celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de La
Bazoque, pris en trahison, et tu immdiatement.

--Tant mieux, on a bien fait! dit Mme Bordin.

Marescot souriait devant les objets d'une faon ddaigneuse. Il ne
comprenait pas cette galoche qui avait t l'enseigne d'un marchand de
chaussures, ni pourquoi le tonneau de faence, un vulgaire pichet de
cidre;--et le saint Pierre, franchement, tait lamentable avec sa
physionomie d'ivrogne.

Mme Bordin fit cette remarque:--Il a d vous coter bon, tout de mme?

--Oh pas trop! pas trop!

Un couvreur d'ardoises l'avait donn pour quinze francs.

Ensuite, elle blma, vu l'inconvenance, le dcolletage de la dame en
perruque poudre.

--O est le mal? reprit Bouvard, quand on possde quelque chose de beau?
et il ajouta plus bas: Comme vous, je suis sr?

Le notaire leur tournait le dos, tudiant les branches de la famille
Croixmare. Elle ne rpondit rien, mais se mit  jouer avec sa longue
chane de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage;
et les cils un peu rapprochs, elle baissait le menton, comme une
tourterelle qui se rengorge. Puis d'un air ingnu:

--Comment s'appelait cette dame?

--On l'ignore! c'est une matresse du Rgent,--vous savez--celui qui a
fait tant de farces!

--Je crois bien! les mmoires du temps!... et le notaire, sans finir sa
phrase dplora cet exemple d'un prince, entran par ses passions.

--Mais vous tes tous comme a!

Les deux hommes se rcrirent; et un dialogue s'en suivit sur les
femmes, sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions
heureuses.--Parfois mme, sans qu'on s'en doute, on a prs de soi, ce
qu'il faudrait pour son bonheur. L'allusion tait directe. Les joues de
la veuve s'empourprrent; mais se remettant presque aussitt:

--Nous n'avons plus l'ge des folies! n'est-ce pas monsieur Bouvard?

--Eh! eh! moi, je ne dis pas a! et il offrit son bras pour revenir dans
l'autre chambre. Faites attention aux marches. Trs bien! Maintenant,
observez le vitrail.

On y distinguait un manteau d'carlate et les deux ailes d'un ange
--tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient en quilibre les
nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait; des ombres
s'allongeaient; Mme Bordin tait devenue srieuse.

Bouvard s'loigna, et reparut, affubl d'une couverture de laine, puis
s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les
mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie;--et il avait
conscience de cet effet, car il dit:--Est-ce que je n'ai pas l'air d'un
moine du moyen ge? Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux
noys, faisant prendre  sa figure une expression mystique.

On entendit dans le corridor la voix grave de Pcuchet:

--N'aie pas peur! c'est moi!

Et il entra, la tte compltement recouverte d'un casque--un pot de fer
 oreillons pointus.

Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout.
Une minute se passa dans l'bahissement.

Mme Bordin parut un peu froide  Pcuchet. Cependant, il voulut savoir
si on lui avait tout montr.

--Il me semble? et dsignant la muraille: Ah! pardon! nous aurons ici un
objet que l'on restaure en ce moment.

La veuve et Marescot se retirrent.

Les deux amis avaient imagin de feindre une concurrence. Ils allaient
en courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres suprieures 
celles du premier. Pcuchet ainsi venait d'obtenir le casque.

Bouvard l'en flicita et reut des loges  propos de la couverture.

Mlie avec des cordons, l'arrangea en manire de froc. Ils la mettaient
 tour de rle, pour recevoir les visites.

Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de
personnes infrieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux
servantes des voisins;--et chaque fois, ils recommenaient leurs
explications, montraient la place o serait le bahut, affectaient de la
modestie, rclamaient de l'indulgence pour l'encombrement.

Pcuchet, ces jours-l, portait le bonnet de zouave qu'il avait
autrefois  Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique.
 un certain moment, il se coiffait du casque, et le penchait sur la
nuque, afin de dgager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manoeuvre
de la hallebarde; enfin, d'un coup d'oeil ils se demandaient si le
visiteur mritait que l'on ft le moine du moyen ge.

Quelle motion quand s'arrta devant leur grille, la voiture de M. de
Faverges! Il n'avait qu'un mot  dire. Voici la chose.

Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que cherchant partout des
documents ils avaient achet de vieux papiers  la ferme de la Aubrye.

Rien de plus vrai.

N'y avaient-ils pas dcouvert, des lettres du baron de Gonneval, ancien
aide de camp du duc d'Angoulme, et qui avait sjourn  la Aubrye? On
dsirait cette correspondance, pour des intrts de famille.

Elle n'tait pas chez eux. Mais ils dtenaient une chose qui
l'intressait s'il daignait les suivre, jusqu' leur bibliothque.

Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqu dans le corridor. Elles
se heurtrent contre le sarcophage. Il faillit mme craser plusieurs
tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches--et parvenus dans la
seconde chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint
Pierre, le pot  beurre, excut  Noron.

Bouvard et Pcuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait
servir.

Le gentilhomme par politesse inspecta leur muse.--Il rptait:
Charmant, trs bien! tout en se donnant sur la bouche de petits coups
avec le pommeau de sa badine,--pour sa part, il les remerciait d'avoir
sauv ces dbris du moyen ge, poque de foi religieuse et de
dvouements chevaleresques. Il aimait le progrs,--et se ft livr,
comme eux,  ces tudes intressantes.--Mais la Politique, le conseil
gnral, l'Agriculture, un vritable tourbillon l'en dtournait!

--Aprs vous, toutefois, on n'aurait que des glanes; car bientt, vous
aurez pris toutes les curiosits du dpartement.

--Sans amour-propre, nous le pensons dit Pcuchet.

Et cependant, on pouvait en dcouvrir encore  Chavignolles, par
exemple, il y avait contre le mur du cimetire dans la ruelle, un
bnitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immmorial.

Ils furent heureux du renseignement, puis changrent un regard
signifiant est-ce la peine? mais dj le Comte ouvrait la porte.

Mlie, qui se trouvait derrire, s'enfuit brusquement.

Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de fumer sa
pipe, les bras croiss.

--Vous employez ce garon! Hum! un jour d'meute je ne m'y fierais pas.
Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.

Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur?

Ils la questionnrent; et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme.
C'tait cette petite fille qui versait  boire aux moissonneuses quand
ils taient venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au
chteau--et renvoye par suite de faux rapports.

Pour Gorju, que lui reprocher? Il tait fort habile, et leur marquait
infiniment de considration.

Le lendemain, ds l'aube, ils se rendirent au cimetire.

Bouvard, avec sa canne, tta  la place indique. Un corps dur sonna.
Ils arrachrent quelques orties, et dcouvrirent une cuvette en grs, un
font baptismal o des plantes poussaient.

On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des
glises.

Pcuchet en fit un dessin, Bouvard la description; et ils envoyrent le
tout  Larsonneur.

Sa rponse fut immdiate.

--Victoire, mes chers confrres! Incontestablement, c'est une cuve
druidique!

Toutefois qu'ils y prissent garde! La hache tait douteuse.--Et autant
pour lui que pour eux-mmes il leur indiquait une srie d'ouvrages 
consulter.

Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connatre cette
cuve--ce qui aurait lieu,  quelque jour, quand il ferait le voyage de
la Bretagne.

Alors Bouvard et Pcuchet se plongrent dans l'archologie celtique.
D'aprs cette science, les anciens Gaulois, nos aeux, adoraient Kirk et
Kron, Taranis, sus, Ntalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les
Eaux,--et, par-dessus tout, le grand Teutats, qui est le Saturne des
Paens.--Car Saturne, quand il rgnait en Phnicie pousa une nymphe
nomme Anobret, dont il eut un enfant appel Jed--et Anobret a les
traits de Sara, Jed fut sacrifi (ou prs de l'tre) comme
Isaac;--donc, Saturne est Abraham, d'o il faut conclure que la religion
des Gaulois avait les mmes principes que celle des Juifs.

Leur socit tait fort bien organise. La premire classe de personnes
comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxime les
jurisconsultes,--et dans la troisime, la plus haute, se rangeaient,
suivant Taillepied, les diverses manires de philosophes c'est--dire
les Druides ou Saronides, eux-mmes diviss en Eubages, Bardes et Vates.

Les uns prophtisaient, les autres chantaient, d'autres enseignaient la
Botanique, la Mdecine, l'Histoire et la Littrature, bref tous les arts
de leur poque. Pythagore et Platon furent leurs lves. Ils apprirent
la mtaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans, l'aruspicine aux
trusques--et aux Romains, l'tamage du cuivre et le commerce des
jambons.

Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde, il ne reste que des
pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou disposes en
galeries, ou formant des enceintes.

Bouvard et Pcuchet, pleins d'ardeur, tudirent successivement la
Pierre-du-Post  Ussy, la Pierre-Couple au Guest, la Pierre du Jarier,
prs de Laigie--d'autres encore!

Tous ces blocs, d'une gale insignifiance, les ennuyrent
promptement;--et un jour qu'ils venaient de voir le menhir du Passais,
ils allaient s'en retourner, quand leur guide les mena dans un bois de
htres, encombr par des masses de granit pareilles  des pidestaux, ou
 de monstrueuses tortues.

La plus considrable est creuse comme un bassin. Un des bords se
relve--et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu' terre;
c'tait pour l'coulement du sang; impossible d'en douter! Le hasard ne
fait pas de ces choses.

Les racines des arbres s'entremlaient  ces rocs abrupts. Un peu de
pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands
fantmes. Il tait facile d'imaginer sous les feuillages, les prtres en
tiare d'or et en robe blanche, avec leurs victimes humaines les bras
attachs dans le dos--et sur le bord de la cuve la druidesse, observant
le ruisseau rouge, pendant qu'autour d'elle, la foule hurlait, au tapage
des cymbales et des buccins faits d'une corne d'auroch.

Tout de suite, leur plan fut arrt.

Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du cimetire,
marchant comme des voleurs, dans l'ombre des maisons. Les persiennes
taient closes, et les masures tranquilles; pas un chien n'aboya. Gorju
les accompagnait, ils se mirent  l'ouvrage. On n'entendait que le bruit
des cailloux heurts par la bche, qui creusait le gazon. Le voisinage
des morts leur tait dsagrable; l'horloge de l'glise poussait un rle
continu, et la rosace de son tympan avait l'air d'un oeil piant les
sacrilges.

Enfin, ils emportrent la cuve.

Le lendemain, ils revinrent au cimetire pour voir les traces de
l'opration.

L'abb, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire
l'honneur d'une visite; et les ayant introduits dans sa petite salle, il
les regarda singulirement.

Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une soupire
dcore de bouquets jaunes.

Pcuchet la vanta, ne sachant que dire.

--C'est un vieux Rouen reprit le cur, un meuble de famille. Les
amateurs le considrent, M. Marescot, surtout. Pour lui, grce  Dieu il
n'avait pas l'amour des curiosits;--et comme ils semblaient ne pas
comprendre, il dclara les avoir aperus lui-mme drobant le font
baptismal.

Les deux archologues furent trs penauds, balbutirent. L'objet en
question n'tait plus d'usage.

N'importe! ils devaient le rendre.

Sans doute! Mais au moins qu'on leur permt de faire venir un peintre
pour le dessiner.

--Soit, messieurs.

--Entre nous, n'est-ce pas? dit Bouvard sous le sceau de la confession!

L'ecclsiastique, en souriant les rassura d'un geste.

Ce n'tait pas lui, qu'ils craignaient, mais plutt Larsonneur. Quand il
passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve--et ses
bavardages iraient jusqu'aux oreilles du gouvernement. Par prudence, ils
la cachrent dans le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute,
dans une armoire. Gorju tait las de la trimbaler.

La possession d'un tel morceau les attachait au celticisme de la
Normandie.

Ses origines sont gyptiennes. Sez, dans le dpartement de l'Orne
s'crit parfois Sas comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par
le taureau, importation du boeuf Apis. Le nom latin de Bellocastes qui
tait celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa, demeure, sanctuaire
de Blus. Blus et Osiris mme divinit. Rien ne s'oppose dit Mangon de
la Lande  ce qu'il y ait eu, prs de Bayeux, des monuments druidiques.

--Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays o les gyptiens
btirent le temple de Jupiter-Ammon. Donc, il y avait un temple et qui
enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en renferment.

En 1715, relate dom Martin, un sieur Hribel exhuma aux environs de
Bayeux, plusieurs vases d'argile, pleins d'ossements--et conclut
(d'aprs la tradition et des autorits vanouies) que cet endroit, une
ncropole, tait le mont Faunus, o l'on a enterr le Veau d'or.

Cependant le Veau d'or fut brl et aval!-- moins que la Bible ne se
trompe?

Premirement, o est le mont Faunus? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les
indignes n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer  des
fouilles;--et dans ce but, ils envoyrent  M. le prfet, une ptition,
qui n'eut pas de rponse.

Peut-tre que le mont Faunus a disparu, et que ce n'tait pas une
colline mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus?

Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus dans
le sein de sa mre. Cela veut dire que le tombeau tait pour eux comme
une seconde gestation les prparant  une autre vie. Donc, le tumulus
symbolise l'organe femelle, comme la pierre leve est l'organe mle.

En effet, o il y a des menhirs, un culte obscne a persist. Tmoin ce
qui se faisait  Gurande,  Chichebouche, au Croisic,  Livarot.
Anciennement, les bornes des routes et mme les arbres avaient la
signification de phallus--et pour Bouvard et Pcuchet tout devint
phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de
fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait
les voir, ils demandaient:  qui trouvez-vous que cela ressemble? puis,
confiaient le mystre--et si l'on se rcriait, ils levaient, de piti,
les paules.

Un soir, qu'ils rvaient aux dogmes des druides, l'abb se prsenta,
discrtement.

Tout de suite, ils montrrent le muse, en commenant par le vitrail,
mais il leur tardait d'arriver  un compartiment nouveau, celui des
Phallus. L'ecclsiastique les arrta, jugeant l'exhibition indcente. Il
venait rclamer son font baptismal.

Bouvard et Pcuchet implorrent quinze jours encore, le temps d'en
prendre un moulage.

--Le plus tt sera le mieux dit l'abb. Puis il causa de choses
indiffrentes.

Pcuchet qui s'tait absent une minute, lui glissa dans la main un
napolon.

Le prtre fit un mouvement en arrire.

--Ah! pour vos pauvres!

Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pice d'or dans sa soutane.

Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices? Jamais de la vie! Ils voulaient
mme apprendre l'hbreu, qui est la langue mre du celtique,  moins
qu'elle n'en drive?--et ils allaient faire le voyage de la
Bretagne,--en commenant par Rennes o ils avaient un rendez-vous avec
Larsonneur, pour tudier cette urne mentionne dans les mmoires de
l'Acadmie celtique et qui parat avoir contenu les cendres de la reine
Artmise--quand le maire entra, le chapeau sur la tte, sans faon, en
homme grossier qu'il tait.

--Ce n'est pas tout a, mes petits pres! Il faut le rendre!

--Quoi donc?

--Farceurs! je sais bien que vous le cachez!

On les avait trahis.

Ils rpliqurent qu'ils le dtenaient avec la permission de monsieur le
cur.

--Nous allons voir.

Et Foureau s'loigna.

Il revint, une heure aprs.

--Le cur dit que non! Venez vous expliquer.

Ils s'obstinrent.

D'abord on n'avait pas besoin de ce bnitier,--qui n'tait pas un
bnitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons scientifiques.
Puis, ils offrirent de reconnatre, dans leur testament, qu'il
appartenait  la commune.

Ils proposrent mme de l'acheter.

--Et d'ailleurs, c'est mon bien! rptait Pcuchet. Les vingt francs,
accepts par M. Jeufroy, taient une preuve du contrat--et s'il fallait
comparatre devant le juge de paix, tant pis, il ferait un faux serment!

Pendant ces dbats, il avait revu la soupire, plusieurs fois; et dans
son me s'tait dvelopp le dsir, la soif, le prurit de cette faence.
Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve. Autrement, non.

Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la cda.

Elle fut mise dans leur collection, prs du bonnet de Cauchoise. La cuve
dcora le porche de l'glise; et ils se consolrent de ne plus l'avoir
par cette ide que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur.

Mais la soupire leur inspira le got des faences--nouveau sujet
d'tudes et d'explorations dans la campagne.

C'tait l'poque o les gens distingus recherchaient les vieux plats de
Rouen. Le notaire en possdait quelques-uns, et tirait de l comme une
rputation d'artiste, prjudiciable  son mtier, mais qu'il rachetait
par des cts srieux.

Quand il sut que Bouvard et Pcuchet avaient acquis la soupire, il vint
leur proposer un change.

Pcuchet s'y refusa.

--N'en parlons plus! et Marescot examina leur cramique.

Toutes les pices accroches le long des murs taient bleues sur un fond
d'une blancheur malpropre;--et quelques-unes talaient leur corne
d'abondance aux tons verts et rougetres, plats  barbe, assiettes et
soucoupes, objets longtemps poursuivis et rapports sur le coeur, dans
le sinus de la redingote.

Marescot en fit l'loge, parla des autres faences, de l'hispano-arabe,
de la hollandaise, de l'anglaise, de l'italienne;--et les ayant blouis
par son rudition:--Si je revoyais votre soupire?

Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla les deux S peints
sous le couvercle.

--La marque de Rouen! dit Pcuchet.

--Oh! oh! Rouen,  proprement parler, n'avait pas de marque. Quand on
ignorait Moustiers toutes les faences franaises taient de Nevers. De
mme pour Rouen, aujourd'hui! D'ailleurs on l'imite dans la perfection 
Elbeuf!

--Pas possible!

--On imite bien les majoliques! Votre pice n'a aucune valeur--et
j'allais faire, moi, une belle sottise!

Quand le notaire eut disparu, Pcuchet s'affaissa dans le fauteuil,
prostr!

--Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tu t'exaltes! tu
t'emportes toujours.

--Oui! je m'emporte et Pcuchet empoignant la soupire, la jeta loin de
lui, contre le sarcophage.

Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un  un;--et, quelque temps
aprs, eut cette ide:

--Marescot par jalousie, pourrait bien s'tre moqu de nous?

--Comment?

--Rien ne m'assure que la soupire ne soit pas authentique? tandis que
les autres pices, qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses
peut-tre?

Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets.

Ce n'tait pas une raison pour abandonner le voyage de la Bretagne. Ils
comptaient mme emmener Gorju, qui les aiderait dans leurs fouilles.

Depuis quelque temps, il couchait  la maison, afin de terminer plus
vite le raccommodage du meuble. La perspective d'un dplacement le
contraria et comme ils parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils
comptaient voir:

--Je connais mieux leur dit-il; en Algrie, dans le Sud, prs des
sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantits. Il fit mme la
description d'un tombeau, ouvert devant lui, par hasard;--et qui
contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras autour
des jambes.

Larsonneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en voulut rien croire.

Bouvard approfondit la matire, et le relana.

--Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes,
tandis que ces mmes Gaulois taient civiliss au temps de Jules Csar?
Sans doute, ils proviennent d'un peuple plus ancien?

--Une telle hypothse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme.

--N'importe! rien ne dit que ces monuments soient l'oeuvre des
Gaulois.--Montrez-nous un texte!

L'acadmicien se fcha, ne rpondit plus;--et ils en furent bien aises,
tant les Druides les ennuyaient.

S'ils ne savaient  quoi s'en tenir sur la cramique et sur le
celticisme c'est qu'ils ignoraient l'histoire, particulirement
l'histoire de France.

L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur bibliothque; mais la suite
des rois fainants les amusa fort peu, la sclratesse des maires du
Palais ne les indigna point;--et ils lchrent Anquetil, rebuts par
l'ineptie de ses rflexions.

Alors ils demandrent  Dumouchel quelle est la meilleure histoire de
France.

Dumouchel prit en leur nom, un abonnement  un cabinet de lecture et
leur expdia les lettres d'Augustin Thierry, avec deux volumes de M. de
Genoude.

D'aprs cet crivain, la royaut, la religion, et les assembles
nationales, voil les principes de la nation franaise, lesquels
remontent aux Mrovingiens. Les Carlovingiens y ont drog. Les
Captiens, d'accord avec le peuple s'efforcrent de les maintenir. Sous
Louis XIII, le pouvoir absolu fut tabli, pour vaincre le
Protestantisme, dernier effort de la Fodalit--et 89 est un retour vers
la constitution de nos aeux.

Pcuchet admira ces ides.

Elles faisaient piti  Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry, d'abord.

--Qu'est-ce que tu me chantes, avec ta nation franaise! puisqu'il
n'existait pas de France, ni d'assembles nationales! et les
Carlovingiens n'ont rien usurp, du tout! et les Rois n'ont pas
affranchi les communes! Lis, toi-mme!

Pcuchet se soumit  l'vidence, et bientt le dpassa en rigueur
scientifique! Il se serait cru dshonor s'il avait dit: Charlemagne et
non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig.

Nanmoins, il tait sduit par Genoude, trouvant habile de faire se
rejoindre les deux bouts de l'histoire de France, si bien que le milieu
est du remplissage;--et pour en avoir le coeur net, ils prirent la
collection de Buchez et Roux.

Mais le pathos des prfaces, cet amalgame de socialisme et de
catholicisme les coeura; les dtails trop nombreux empchaient de voir
l'ensemble.

Ils recoururent  M. Thiers.

C'tait pendant l't de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle.
Pcuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix
caverneuse, sans fatigue, ne s'arrtant que pour plonger les doigts dans
sa tabatire. Bouvard l'coutait la pipe  la bouche, les jambes
ouvertes, le haut du pantalon dboutonn.

Des vieillards leur avaient parl de 93;--et des souvenirs presque
personnels animaient les plates descriptions de l'auteur. Dans ce
temps-l, les grandes routes taient couvertes de soldats qui chantaient
la Marseillaise. Sur le seuil des portes, des femmes assises cousaient
de la toile, pour faire des tentes. Quelquefois, arrivait un flot
d'hommes en bonnet rouge, inclinant au bout d'une pique une tte
dcolore, dont les cheveux pendaient. La haute tribune de la Convention
dominait un nuage de poussire, o des visages furieux hurlaient des
cris de mort. Quand on passait au milieu du jour prs du bassin des
Tuileries, on entendait le heurt de la guillotine, pareil  des coups de
mouton.

Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mres se
balanaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des regards
autour d'eux, ils savouraient cette tranquillit.

Quel dommage que ds le commencement, on n'ait pu s'entendre--car si les
royalistes avaient pens comme les patriotes, si la Cour y avait mis
plus de franchise, et ses adversaires moins de violence, bien des
malheurs ne seraient pas arrivs.

 force de bavarder l-dessus, ils se passionnrent. Bouvard, esprit
libral et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien.
Pcuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se dclara sans-culotte
et mme robespierriste.

Il approuvait la condamnation du roi, les dcrets les plus violents, le
culte de l'tre Suprme. Bouvard prfrait celui de la nature. Il aurait
salu avec plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles 
ses adorateurs, non pas de l'eau, mais du chambertin.

Pour avoir plus de faits  l'appui de leurs arguments, ils se
procurrent d'autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois,
Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les
embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait dfendre sa
cause.

Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton et accept cent mille cus pour
faire des motions qui perdraient la Rpublique;--et selon Pcuchet
Vergniaud aurait demand six mille francs par mois.

--Jamais de la vie! Explique-moi plutt, pourquoi la soeur de
Robespierre avait une pension de Louis XVIII?

--Pas du tout! c'tait de Bonaparte; et puisque tu le prends comme a,
quel est le personnage qui peu de temps avant la mort d'galit eut avec
lui une confrence secrte? Je veux qu'on rimprime dans les mmoires de
la Campan les paragraphes supprims! Le dcs du Dauphin me parat
louche. La poudrire de Grenelle en sautant tua deux mille personnes!
Cause inconnue, dit-on, quelle btise! car Pcuchet n'tait pas loin de
la connatre, et rejetait tous les crimes sur les manoeuvres des
aristocrates, l'or de l'tranger.

Dans l'esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les
vierges de Verdun et les culottes en peau humaine taient indiscutables.
Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de victimes tout juste.

Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu' Nantes, dans une
longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pcuchet galement conut
des doutes, et ils prirent en mfiance les historiens.

La Rvolution est pour les uns, un vnement satanique. D'autres la
proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque ct,
naturellement sont des martyrs.

Thierry dmontre,  propos des Barbares, combien il est sot de
rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre
cette mthode dans l'examen des poques plus rcentes? Mais l'Histoire
doit venger la morale; on est reconnaissant  Tacite d'avoir dchir
Tibre. Aprs tout, que la Reine ait eu des amants, que Dumouriez ds
Valmy se propost de trahir, en prairial que ce soit la Montagne ou la
Gironde qui ait commenc, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine,
qu'importe au dveloppement de la Rvolution, dont les origines sont
profondes et les rsultats incalculables! Donc, elle devait s'accomplir,
tre ce qu'elle fut; mais supposez la fuite du Roi sans entrave,
Robespierre s'chappant ou Bonaparte assassin--hasards qui dpendaient
d'un aubergiste moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle
endormie, et le train du monde changeait.

Ils n'avaient plus sur les hommes et les faits de cette poque, une
seule ide d'aplomb.

Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les histoires,
tous les mmoires, tous les journaux et toutes les pices manuscrites,
car de la moindre omission une erreur peut dpendre qui en amnera
d'autres  l'infini. Ils y renoncrent.

Mais le got de l'Histoire leur tait venu, le besoin de la vrit pour
elle-mme.

Peut-tre, est-elle plus facile  dcouvrir dans les poques anciennes?
Les auteurs, tant loin des choses, doivent en parler sans passion. Et
ils commencrent le bon Rollin.

--Quel tas de balivernes! s'cria Bouvard, ds le premier chapitre.

--Attends un peu dit Pcuchet, en fouillant dans le bas de leur
bibliothque, o s'entassaient les livres du dernier propritaire, un
vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit;--et ayant dplac beaucoup
de romans et de pices de thtre, avec un Montesquieu et des
traductions d'Horace, il atteignit ce qu'il cherchait: l'ouvrage de
Beaufort sur l'Histoire romaine.

Tite-Live attribue la fondation de Rome  Romulus. Salluste en fait
honneur aux Troyens d'ne. Coriolan mourut en exil selon Fabius Pictor,
par les stratagmes d'Attius Tullus, si l'on en croit Denys; Snque
affirme qu'Horatius Cocls s'en retourna victorieux, Dion qu'il fut
bless  la jambe. Et La Mothe le Vayer met des doutes pareils,
relativement aux autres peuples.

On n'est pas d'accord sur l'antiquit des Chaldens, le sicle d'Homre,
l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a
fait des contes. Plutarque dment Hrodote. Nous aurions de Csar une
autre ide, si le Vercingtorix avait crit ses commentaires.

L'Histoire ancienne est obscure par le dfaut de documents. Ils abondent
dans la moderne;--et Bouvard et Pcuchet revinrent  la France,
entamrent Sismondi.

La succession de tant d'hommes leur donnait envie de les connatre plus
profondment, de s'y mler. Ils voulaient parcourir les originaux,
Grgoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms taient
bizarres ou agrables.

Mais les vnements s'embrouillrent faute de savoir les dates.

Heureusement qu'ils possdaient la mnmotechnie de Dumouchel, un in-12
cartonn avec cette pigraphe: Instruire en amusant.

Elle combinait les trois systmes d'Allvy, de Pris, et de Feinaigle.

Allvy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s'exprimant par
une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste. Pris
frappe l'imagination au moyen de rbus; un fauteuil garni de clous  vis
donnera: Clou, vis = Clovis; et comme le bruit de la friture fait ric,
ric des merles dans une pole rappelleront Chilpric. Feinaigle divise
l'univers en maisons, qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre
parois  neuf panneaux, chaque panneau portant un emblme. Donc, le
premier roi de la premire dynastie occupera dans la premire chambre le
premier panneau. Un phare sur un mont dira comment il s'appelait Phar 
mond systme Pris--et d'aprs le conseil d'Allvy, en plaant au-dessus
un miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra
420, date de l'avnement de ce prince.

Pour plus de clart, ils prirent comme base mnmotechnique leur propre
maison, leur domicile, attachant  chacune de ses parties un fait
distinct;--et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avait
plus d'autre sens que de faciliter la mmoire. Les bornages dans la
campagne limitaient certaines poques, les pommiers taient des arbres
gnalogiques, les buissons des batailles, le monde devenait symbole.
Ils cherchaient sur les murs, des quantits de choses absentes,
finissaient par les voir, mais ne savaient plus les dates qu'elles
reprsentaient.

D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils apprirent
dans un manuel pour les collges, que la naissance de Jsus doit tre
reporte cinq ans plus tt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y avait
chez les Grecs trois manires de compter les Olympiades, et huit chez
les Latins de faire commencer l'anne.--Autant d'occasions pour les
mprises, outre celles qui rsultent des zodiaques, des res, et des
calendriers diffrents.

Et de l'insouciance des dates, ils passrent au ddain des faits.

Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie de l'Histoire!

Bouvard ne put achever le clbre discours de Bossuet.

--L'aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes et
l'Amrique! mais a soin de nous apprendre que Thodose tait la joie de
l'univers, qu'Abraham traitait d'gal avec les rois et que la
philosophie des Grecs descend des Hbreux. Sa proccupation des Hbreux
m'agace!

Pcuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico.

--Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plus vraies
que les vrits des historiens?

Pcuchet tcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la _Scienza
Nuova_.

--Nieras-tu le plan de la Providence?

--Je ne le connais pas! dit Bouvard.

Et ils dcidrent de s'en rapporter  Dumouchel.

Le Professeur avoua qu'il tait maintenant drout en fait d'histoire.

--Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les
voyages de Pythagore! On attaque Blisaire, Guillaume Tell, et jusqu'au
Cid, devenu, grce aux dernires dcouvertes, un simple bandit. C'est 
souhaiter qu'on ne fasse plus de dcouvertes, et mme l'Institut devrait
tablir une sorte de canon, prescrivant ce qu'il faut croire!

Il envoyait en post-scriptum des rgles de critique, prises dans le
cours de Daunou:

--Citer comme preuve le tmoignage des foules, mauvaise preuve; elles ne
sont pas l pour rpondre.

--Rejetez les choses impossibles. On fit voir  Pausanias la pierre
avale par Saturne.

--L'architecture peut mentir, exemple: l'Arc du Forum, o Titus est
appel le premier vainqueur de Jrusalem, conquise avant lui par Pompe.

--Les mdailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit des
monnaies avec le coin de Henri II.

--Tenez en compte l'adresse des faussaires, l'intrt des apologistes et
des calomniateurs.

Peu d'historiens ont travaill d'aprs ces rgles--mais tous en vue
d'une cause spciale, d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un
systme, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des
exemples moraux.

Les autres, qui prtendent narrer seulement, ne valent pas mieux. Car on
ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des documents,
un certain esprit dominera;--et comme il varie, suivant les conditions
de l'crivain, jamais l'histoire ne sera fixe.

C'est triste, pensaient-ils.

Cependant on pourrait prendre un sujet, puiser les sources, en faire
bien l'analyse--puis le condenser dans une narration, qui serait comme
un raccourci des choses, refltant la vrit tout entire. Une telle
oeuvre semblait excutable  Pcuchet.

--Veux-tu que nous essayions de composer une histoire?

--Je ne demande pas mieux! Mais laquelle?

--Effectivement, laquelle?

Bouvard s'tait assis. Pcuchet marchait de long en large dans le muse;
quand le pot  beurre frappa ses yeux, et s'arrtant tout  coup:

--Si nous crivions la vie du duc d'Angoulme?

--Mais c'tait un imbcile! rpliqua Bouvard.

--Qu'importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence
norme--et celui-l, peut-tre, tenait le rouage des affaires.

Les livres leur donneraient des renseignements--et M. de Faverges en
possdait sans doute, par lui-mme, ou par de vieux gentilshommes de ses
amis.

Ils mditrent ce projet, le dbattirent, et rsolurent enfin, de passer
quinze jours  la Bibliothque municipale de Caen, pour y faire des
recherches.

Le Bibliothcaire mit  leur disposition des histoires gnrales et des
brochures, avec une lithographie colorie, reprsentant, de trois
quarts, Monseigneur le duc d'Angoulme.

Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait sous les paulettes,
les crachats, et le grand cordon rouge de la Lgion d'honneur. Un collet
extrmement haut enfermait son long cou. Sa tte piriforme tait
encadre par les frisons de sa chevelure et de ses minces favoris;--et
de lourdes paupires, un nez trs fort et de grosses lvres donnaient 
sa figure une expression de bont insignifiante.

Quand ils eurent pris des notes, ils rdigrent un programme.

Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est l'abb
Gune, l'ennemi de Voltaire.  Turin, on lui fait fondre un canon, et
il tudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-il nomm, malgr sa
jeunesse, colonel d'un rgiment de gardes-nobles.

97. Son mariage.

1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrire eux--et
montre sa personne aux habitants. Description de la personne du Prince.

1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi d'Espagne,
et Toulon, sans Massna, tait livr  l'Angleterre.

Oprations dans le Midi. Il est battu, mais relch sous la promesse de
rendre les diamants de la couronne, emports au grand galop par le Roi,
son oncle.

Aprs les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit tranquille.
Plusieurs annes s'coulent.

Guerre d'Espagne.--Ds qu'il a franchi les Pyrnes, la Victoire suit
partout le petit-fils de Henri IV. Il enlve le Trocadro, atteint les
colonnes d'Hercule, crase les factions, embrasse Ferdinand, et s'en
retourne.

Arcs de triomphe, fleurs que prsentent les jeunes filles, dners dans
les prfectures,_ Te Deum_ dans les cathdrales. Les Parisiens sont au
comble de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les
thtres des allusions au Hros.

L'enthousiasme diminue. Car en 1827  Cherbourg un bal organis par
souscription rate.

Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va
partir pour Alger.

Juillet 1830. Marmont lui apprend l'tat des affaires. Alors il entre
dans une telle fureur qu'il se blesse la main  l'pe du gnral.

Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.

Il rencontre, au bois de Boulogne, des dtachements de la ligne--et ne
trouve pas un seul mot  leur dire.

De Saint-Cloud il vole au pont de Svres. Froideur des troupes. a ne
l'branle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied
d'un chne, dploie une carte, mdite, remonte  cheval, passe devant
Saint-Cyr, et envoie aux lves des paroles d'esprance.

 Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.

Il s'embarque, et pendant toute la traverse est malade. Fin de sa
carrire.

On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose
inutilement sur le pont de l'Inn, il enlve le Pont-Saint-Esprit et le
pont de Lauriol;  Lyon, les deux ponts lui sont funestes--et sa fortune
expire devant le pont de Svres.

Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait
une grande politique. Car il offrit soixante francs  chaque soldat,
pour abandonner l'Empereur--et en Espagne, il tcha de corrompre  prix
d'argent les Constitutionnels.

Sa rserve tait si profonde qu'il consentit au mariage projet entre
son pre et la reine d'trurie,  la formation d'un cabinet nouveau
aprs les ordonnances,  l'abdication en faveur de Chambord,  tout ce
que l'on voulait.

La fermet pourtant ne lui manquait pas.  Angers, il cassa l'infanterie
de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une
manoeuvre, tait parvenue  lui faire escorte--tellement, que Son
Altesse se trouva prise dans les fantassins  en avoir les genoux
comprims. Mais il blma la cavalerie, cause du dsordre, et pardonna 
l'infanterie, vritable jugement de Salomon.

Sa pit se signala par de nombreuses dvotions, et sa clmence en
obtenant la grce du gnral Debelle, qui avait port les armes contre
lui.

Dtails intimes--traits du Prince:

Au chteau de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son
frre  creuser une pice d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita
la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le but  la sant
du Roi.

Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se rptait,  lui-mme:
Une, deux; une, deux; une, deux!

On a conserv quelques-uns de ses mots:

 une dputation de Bordelais:--Ce qui me console de n'tre pas 
Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous!

Aux protestants de Nmes:--Je suis bon catholique; mais je n'oublierai
jamais que le plus illustre de mes anctres fut protestant.

Aux lves de Saint-Cyr, quand tout est perdu:--Bien, mes amis! Les
nouvelles sont bonnes! a va bien! trs bien.

Aprs l'abdication de Charles X: Puisqu'ils ne veulent pas de moi,
qu'ils s'arrangent!

Et en 1814,  tout propos, dans le moindre village:--Plus de guerre,
plus de conscription, plus de droits runis.

Son style valait sa parole. Ses proclamations dpassent tout.

La premire du comte d'Artois dbutait ainsi:--Franais, le frre de
votre roi est arriv.

Celle du prince:--J'arrive! Je suis le fils de vos rois! Vous tes
Franais.

Ordre du jour, dat de Bayonne:--Soldats, j'arrive!

Une autre, en pleine dfection:--Continuez  soutenir avec la vigueur
qui convient au soldat franais, la lutte que vous avez commence. La
France l'attend de vous!

Dernire  Rambouillet.--Le roi est entr en arrangement avec le
gouvernement tabli  Paris; et tout porte  croire que cet arrangement
est sur le point d'tre conclu. Tout porte  croire tait sublime.

--Une chose me chiffonne dit Bouvard c'est qu'on ne mentionne pas ses
affaires de coeur?

Et ils notrent en marge: Chercher les amours du Prince!

Au moment de partir, le bibliothcaire se ravisant, leur fit voir un
autre portrait du duc d'Angoulme.

Sur celui-l, il tait en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil
encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats,
voltigeant.

Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou
bien crpus,  moins qu'il ne pousst la coquetterie jusqu' se faire
friser?

Question grave, suivant Pcuchet; car la chevelure donne le temprament,
le temprament l'individu.

Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses
passions;--et pour claircir ces deux points ils se prsentrent au
chteau de Faverges. Le comte n'y tait pas, cela retardait leur
ouvrage. Ils rentrrent chez eux, vexs.

La porte de la maison tait grande ouverte. Personne dans la cuisine.
Ils montrent l'escalier; et que virent-ils au milieu de la chambre de
Bouvard? Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche.

--Excusez-moi dit-elle en s'efforant de rire. Depuis une heure je
cherche votre cuisinire, dont j'aurais besoin, pour mes confitures.

Ils la trouvrent dans le bcher sur une chaise, et dormant
profondment. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.

--Qu'est-ce encore? Vous tes toujours  me diguer avec vos questions!

Il tait clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait.

Germaine sortit de sa torpeur, et dclara une indigestion.

--Je reste pour vous soigner dit la veuve.

Alors ils aperurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes
s'agitaient. C'tait Mme Castillon la fermire. Elle cria: Gorju! Gorju!

Et du grenier, la voix de leur petite bonne rpondit hautement:

--Il n'est pas l!

Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en
moi.--Bouvard et Pcuchet lui reprochrent sa lenteur. Elle dboucla
leurs gutres sans murmurer.

Ensuite, ils allrent voir le bahut.

Ses morceaux pars jonchaient le fournil; les sculptures taient
endommages, les battants rompus.

 ce spectacle, devant cette dception nouvelle, Bouvard retint ses
pleurs et Pcuchet en avait un tremblement.

Gorju se montrant presque aussitt, exposa le fait: il venait de mettre
le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jet par
terre.

-- qui la vache? dit Pcuchet.

--Je ne sais pas.

--Eh! vous aviez laiss la porte ouverte comme tout  l'heure! C'est de
votre faute!

Ils y renonaient du reste: depuis trop longtemps, il les lanternait--et
ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.

Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'tait pas si grand. Avant trois
semaines tout serait fini;--et Gorju les accompagna jusque dans la
cuisine o Germaine en se tranant, arrivait, pour faire le dner.

Ils remarqurent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois
quarts vide.

--Sans doute par vous? dit Pcuchet  Gorju.

--Moi? jamais.

Bouvard objecta:--Vous tiez le seul homme dans la maison.

--Eh bien, et les femmes? reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique.

Germaine le surprit:--Dites plutt que c'est moi!

--Certainement c'est vous!

--Et c'est moi, peut-tre qui ai dmoli l'armoire!

Gorju fit une pirouette.--Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule!

Alors, ils se chamaillrent violemment, lui ple, gouailleur, elle
empourpre, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de
coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mlie pour Gorju.

La vieille clata.

--Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journes
ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espce de Parisien,
mangeur de bourgeoises! qui vient chez nos matres, pour leur faire
accroire des farces.

Les prunelles de Bouvard s'carquillrent.--Quelles farces?

--Je dis qu'on se fiche de vous!

--On ne se fiche pas de moi! s'cria Pcuchet, et indign de son
insolence, exaspr par les dboires, il la chassa; qu'elle et 
dguerpir. Bouvard ne s'opposa point  cette dcision--et ils se
retirrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur,
tandis que Mme Bordin tchait de la consoler.

Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces vnements, se
demandrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'tait bris,
que rclamait Mme Castillon en appelant Gorju,--et s'il avait dshonor
Mlie?

--Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre mnage, et
nous prtendons dcouvrir quels taient les cheveux et les amours du duc
d'Angoulme!

Pcuchet ajouta:--Combien de questions autrement considrables, et
encore plus difficiles!

D'o ils conclurent que les faits extrieurs ne sont pas tout. Il faut
les complter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est
dfectueuse.--Faisons venir quelques romans historiques!




CHAPITRE V


Ils lurent d'abord Walter Scott.

Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.

Les hommes du pass qui n'taient pour eux que des fantmes ou des noms
devinrent des tres vivants, rois, princes, sorciers, valets,
gardes-chasse, moines, bohmiens, marchands et soldats, qui dlibrent,
combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et
prient, dans la salle d'armes des chteaux, sur le banc noir des
auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des
choppes, dans le clotre des monastres. Des paysages artistement
composs, entourent les scnes comme un dcor de thtre. On suit des
yeux un cavalier qui galope le long des grves. On aspire au milieu des
gents la fracheur du vent, la lune claire des lacs o glisse un
bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les
huttes de feuillage. Sans connatre les modles, ils trouvaient ces
peintures ressemblantes, et l'illusion tait complte. L'hiver s'y
passa.

Leur djeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux
bouts de la chemine;--et en face l'un de l'autre, avec un livre  la
main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient
se promener sur la grande route, dnaient en hte, et continuaient leur
lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des
conserves bleues, Pcuchet portait la visire de sa casquette incline
sur le front.

Germaine n'tait pas partie, et Gorju, de temps  autre, venait fouir au
jardin, car ils avaient cd par indiffrence, oubli des choses
matrielles.

Aprs Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit  la manire d'une
lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme
des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement,
sautent des toits sur le pav, reoivent d'affreuses blessures dont ils
gurissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les
planchers, des antidotes, des dguisements--et tout se mle, court et se
dbrouille, sans une minute pour la rflexion. L'amour conserve de la
dcence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire.

Rendus difficiles par ces deux matres, ils ne purent tolrer le fatras
de Blisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt.

La couleur de Frdric Souli, comme celle du bibliophile Jacob leur
parut insuffisante--et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85
de son _Lascaris_, un Espagnol qui fume une pipe une longue pipe arabe
au milieu du XVe sicle.

Pcuchet consultait la biographie universelle--et il entreprit de
rviser Dumas au point de vue de la science.

L'auteur, dans _Les Deux Diane_ se trompe de dates. Le mariage du
Dauphin Franois eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars 1549.
Comment sait-il (voir _Le Page du Duc de Savoie_) que Catherine de
Mdicis, aprs la mort de son poux voulait recommencer la guerre? Il
est peu probable qu'on ait couronn le duc d'Anjou, la nuit, dans une
glise, pisode qui agrmente _La Dame de Montsoreau_. _La Reine
Margot_, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'tait
pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthlmy. Et Henri de
Navarre ne suivit pas la procession quatre jours aprs. Et Henri III ne
revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines, le
miracle de l'aubpine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonns de
Jeanne d'Albret. Pcuchet n'eut plus confiance en Dumas.

Il perdit mme tout respect pour Walter Scott,  cause des bvues de son
_Quentin Durward_. Le meurtre de l'vque de Lige est avanc de quinze
ans. La femme de Robert de Lamarck tait Jeanne d'Arschel et non
Hameline de Croy. Loin d'tre tu par un soldat, il fut mis  mort par
Maximilien, et la figure du Tmraire, quand on trouva son cadavre,
n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient  demi dvore.

Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer
de la rptition des mmes effets. L'hrone, ordinairement, vit  la
campagne avec son pre, et l'amoureux, un enfant vol, est rtabli dans
ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant
philosophe, un chtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets
factieux et d'interminables dialogues, une pruderie bte, manque
complet de profondeur.

En haine du bric--brac, Bouvard prit George Sand.

Il s'enthousiasma pour les belles adultres et les nobles amants, aurait
voulu tre Jacques, Simon, Bndict, Llio, et habiter Venise! Il
poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui-mme
chang.

Pcuchet, travaillant la littrature historique, tudiait les pices de
thtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne,
plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des
marquises de Pompadour, et des conspirations de Cellamare!

Presque toutes lui parurent encore plus btes que les romans. Car il
existe pour le thtre une histoire convenue, que rien ne peut dtruire.
Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son
chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie Stuart pleureuse,
Richelieu cruel--enfin, tous les caractres se montrent d'un seul bloc,
par amour des ides simples et respect de l'ignorance--si bien que le
dramaturge, loin d'lever abaisse, au lieu d'instruire abrutit.

Comme Bouvard lui avait vant George Sand, Pcuchet se mit  lire
_Consuelo_, _Horace_, _Mauprat_, fut sduit par la dfense des opprims,
le ct social, et rpublicain, les thses.

Suivant Bouvard, elles gtaient la fiction et il demanda au cabinet de
lecture des romans d'amour.

 haute voix et l'un aprs l'autre, ils parcoururent La _Nouvelle
Hlose, Delphine, Adolphe, Ourika_. Mais les billements de celui qui
coutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientt laissaient
tomber le livre par terre. Ils reprochaient  tous ceux-l de ne rien
dire sur le milieu, l'poque, le costume des personnages. Le coeur seul
est trait; toujours du sentiment! comme si le monde ne contenait pas
autre chose!

Ensuite, ils ttrent des romans humoristiques; tels que Le _Voyage
autour de ma chambre_, par Xavier de Maistre, _Sous les Tilleuls_,
d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la
narration pour parler de son chien, de ses pantoufles, ou de sa
matresse. Un tel sans-gne, d'abord les charma, puis leur parut
stupide;--car l'auteur efface son oeuvre en y talant sa personne.

Par besoin de dramatique, ils se plongrent dans les romans d'aventures,
l'intrigue les intressait d'autant plus qu'elle tait enchevtre,
extraordinaire et impossible. Ils s'vertuaient  prvoir les
dnouements, devinrent l dessus trs forts, et se lassrent d'une
amusette, indigne d'esprits srieux.

L'oeuvre de Balzac les merveilla, tout  la fois comme une Babylone, et
comme des grains de poussire sous le microscope. Dans les choses les
plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas
souponn la vie moderne aussi profonde.

--Quel observateur! s'criait Bouvard.

--Moi je le trouve chimrique finit par dire Pcuchet. Il croit aux
sciences occultes,  la monarchie,  la noblesse, est bloui par les
coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne
sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est
plat, et dcrire tant de sottises? Il a fait un roman sur la chimie, un
autre sur la Banque, un autre sur les machines  imprimer. Comme un
certain Ricard avait fait le cocher de fiacre, le porteur d'eau, le
marchand de coco. Nous en aurons sur tous les mtiers et sur toutes les
provinces, puis sur toutes les villes et les tages de chaque maison et
chaque individu, ce qui ne sera plus de la littrature, mais de la
statistique ou de l'ethnographie.

Peu importait  Bouvard le procd. Il voulait s'instruire, descendre
plus avant dans la connaissance des moeurs. Il relut Paul de Kock,
feuilleta de vieux ermites de la Chausse d'Antin.

--Comment perdre son temps  des inepties pareilles? disait Pcuchet.

--Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents.

--Va te promener avec tes documents! Je demande quelque chose qui
m'exalte, qui m'enlve aux misres de ce monde!

Et Pcuchet, port  l'idal tourna Bouvard, insensiblement vers la
Tragdie.

Le lointain o elle se passe, les intrts qu'on y dbat et la condition
de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de grandeur.

Un jour, Bouvard prit _Athalie_, et dbita le songe tellement bien, que
Pcuchet voulut  son tour l'essayer.--Ds la premire phrase, sa voix
se perdit dans une espce de bourdonnement. Elle tait monotone, et bien
que forte, indistincte.

Bouvard, plein d'exprience lui conseilla, pour l'assouplir, de la
dployer depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de la
replier,--mettant deux gammes, l'une montante, l'autre descendante;--et
lui-mme se livrait  cet exercice, le matin dans son lit, couch sur le
dos, selon le prcepte des Grecs. Pcuchet, pendant ce temps-l,
travaillait de la mme faon; leur porte tait close--et ils braillaient
sparment.

Ce qui leur plaisait de la Tragdie, c'tait l'emphase, les discours sur
la Politique, les maximes de perversit.

Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et de
Voltaire et ils les dclamaient dans le corridor. Bouvard, comme au
Thtre-Franais, marchait la main sur l'paule de Pcuchet en
s'arrtant par intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras,
accusait les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le
_Philoctte_ de La Harpe, un joli hoquet dans _Gabrielle_ de Vergy--et
quand il faisait Denys tyran de Syracuse une manire de considrer son
fils en l'appelant _Monstre, digne de moi!_ qui tait vraiment terrible.
Pcuchet en oubliait son rle. Les moyens lui manquaient, non la bonne
volont.

Une fois dans la Cloptre de Marmontel, il imagina de reproduire le
sifflement de l'aspic, tel qu'avait d le faire l'automate invent
exprs par Vaucanson. Cet effet manqu les fit rire jusqu'au soir. La
Tragdie tomba dans leur estime.

Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchise dmontra
combien elle est artificielle et podagre: la niaiserie de ses moyens,
l'absurdit des confidents.

Ils abordrent la Comdie--qui est l'cole des nuances. Il faut
disloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes. Pcuchet
n'en put venir  bout--et choua compltement dans Climne.

Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs
assommants, les valets intolrables, Clitandre et Sganarelle aussi faux
qu'gisthe et qu'Agamemnon.

Restait la Comdie srieuse, ou tragdie bourgeoise, celle o l'on voit
des pres de famille dsols, des domestiques sauvant leurs matres, des
richards offrant leur fortune, des couturires innocentes et d'infmes
suborneurs, genre qui se prolonge de Diderot jusqu' Pixrcourt. Toutes
ces pices prchant la vertu les choqurent comme triviales.

Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa
jeunesse. Ils ne faisaient gure de diffrence entre Victor Hugo, Dumas,
ou Bouchardy;--et la diction ne devait plus tre pompeuse ou fine,--mais
lyrique, dsordonne.

Un jour que Bouvard tchait de faire comprendre  Pcuchet le jeu de
Frdric Lematre, Mme Bordin se montra tout  coup avec son chle vert,
et un volume de Pigault-Lebrun qu'elle rapportait, ces messieurs ayant
l'obligeance de lui prter des romans, quelquefois.

--Mais continuez! car elle tait l depuis une minute, et avait plaisir
 les entendre.

Ils s'excusrent. Elle insistait.

--Mon Dieu! dit Bouvard rien ne nous empche!...

Pcuchet allgua, par fausse honte, qu'ils ne pouvaient jouer 
l'improviste, sans costume.

--Effectivement! nous aurions besoin de nous dguiser. Et Bouvard
chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec, et le prit.

Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon.

Des araignes couraient le long des murs--et les spcimens gologiques
encombrant le sol avaient blanchi de leur poussire le velours des
fauteuils. On tala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme
Bordin pt s'asseoir.

Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard tait partisan de
_La Tour de Nesle_. Mais Pcuchet avait peur des rles qui demandent
trop d'action.

--Elle aimera mieux du classique! _Phdre_ par exemple?

--Soit.

Bouvard conta le sujet.--C'est une reine, dont le mari, a, d'une autre
femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme--y sommes-nous? En
route!

--Oui, Prince, je languis, je brle pour Thse,

--Je l'aime!

Et parlant au profil de Pcuchet, il admirait son port, son visage,
cette tte charmante, se dsolait de ne l'avoir pas rencontr sur la
flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe.

La mche du bonnet rouge s'inclinait amoureusement;--et sa voix
tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en piti
sa flamme. Pcuchet, en se dtournant, haletait pour marquer de
l'motion.

Mme Bordin immobile carquillait les yeux, comme devant les faiseurs de
tours. Mlie coutait derrire la porte. Gorju, en manches de chemise,
les regardait par la fentre.

Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le dlire des sens,
le remords, le dsespoir, et il se rua sur le glaive idal de Pcuchet
avec tant de violence que trbuchant dans les cailloux, il faillit
tomber par terre.

--Ne faites pas attention! Puis, Thse arrive, et elle s'empoisonne!

--Pauvre femme! dit Mme Bordin.

Ensuite ils la prirent de leur dsigner un morceau.

Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que trois pices: _Robert le
Diable_ dans la capitale, le _Jeune Mari_  Rouen--et une autre 
Falaise qui tait bien amusante et qu'on appelait _La Brouette du
Vinaigrier_.

Enfin Bouvard lui proposa la grande scne de _Tartuffe_, au troisime
acte.

Pcuchet crut une explication ncessaire:

Il faut savoir que _Tartuffe_...

Mme Bordin l'interrompit. On sait ce que c'est qu'un Tartuffe!

Bouvard et dsir, pour un certain passage, une robe.

--Je ne vois que la robe de moine dit Pcuchet.

--N'importe! mets-la!

Il reparut avec elle, et un Molire.

Le commencement fut mdiocre. Mais Tartuffe venant  caresser les genoux
d'Elmire, Pcuchet prit un ton de gendarme.

--Que fait l votre main?

Bouvard bien vite rpliqua d'une voix sucre:

--Je tte votre habit, l'toffe en est moelleuse. Et il dardait ses
prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air extrmement
lubrique, finit mme par s'adresser  Mme Bordin.

Les regards de cet homme la gnaient--et quand il s'arrta, humble et
palpitant, elle cherchait presque une rponse.

Pcuchet eut recours au livre:--La dclaration est tout  fait galante.

--Ah! oui, s'cria-t-elle, c'est un fier enjleur.

--N'est-ce pas? reprit firement Bouvard. Mais en voil une autre, d'un
chic plus moderne, et ayant dfait sa redingote, il s'accroupit sur un
moellon et dclama la tte renverse.

_Des flammes de tes yeux inonde ma paupire._ _Chante-moi quelque chant,
comme parfois, le soir,_ _Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton
oeil noir._

--a me ressemble pensa-t-elle.

_Soyons heureux! buvons! car la coupe est remplie,_ _Car cette heure est
 nous, et le reste est folie._

--Comme vous tes drle!

Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait la gorge et dcouvrait
ses dents.

_N'est-ce pas qu'il est doux_ _D'aimer, et de savoir qu'on vous aime 
genoux?_

Il s'agenouilla.

--Finissez donc!

_Oh! laisse-moi dormir et rver sur ton sein,_ _Doa Sol! ma beaut! mon
amour!_

--Ici on entend les cloches, un montagnard les drange.

--Heureusement! car sans cela...! Et Mme Bordin sourit, au lieu de
terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva.

Il avait plu tout  l'heure--et le chemin par la htre n'tant pas
facile, mieux valait s'en retourner par les champs. Bouvard l'accompagna
dans le jardin, pour lui ouvrir la porte.

D'abord, ils marchrent le long des quenouilles, sans parler. Il tait
encore mu de sa dclamation;--et elle prouvait au fond de l'me comme
une surprise, un charme qui venait de la Littrature. L'Art, en de
certaines occasions, branle les esprits mdiocres;--et des mondes
peuvent tre rvls par ses interprtes les plus lourds.

Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des taches
lumineuses dans les fourrs,  et l. Trois moineaux avec de petits
cris sautillaient sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une pine en
fleurs talait sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient.

--Ah! cela fait bien! dit Bouvard, en humant l'air  pleins poumons.

--Aussi, vous vous donnez un mal!

--Ce n'est pas que j'aie du talent, mais pour du feu, j'en possde.

--On voit reprit-elle--et mettant un espace entre les mots que vous
avez... aim... autrefois.

--Autrefois, seulement--vous croyez!

Elle s'arrta.

--Je n'en sais rien.

--Que veut-elle dire? Et Bouvard sentait battre son coeur.

Une flaque au milieu du sable obligeant  un dtour, les fit monter sous
la charmille.

Alors ils causrent de la reprsentation.

--Comment s'appelle votre dernier morceau?

--C'est tir de _Hernani_, un drame.

--Ah! puis lentement, et se parlant  elle-mme ce doit tre bien
agrable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles,--pour tout de
bon.

--Je suis  vos ordres rpondit Bouvard.

--Vous?

--Oui! moi!

--Quelle plaisanterie!

--Pas le moins du monde!

Et ayant jet un regard autour d'eux, il la prit  la ceinture, par
derrire, et la baisa sur la nuque, fortement.

Elle devint trs ple comme si elle allait s'vanouir--et s'appuya d'une
main contre un arbre; puis, ouvrit les paupires, et secoua la tte.

--C'est pass.

Il la regardait, avec bahissement.

La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une
rigole coulait de l'autre ct. Elle ramassa tous les plis de sa jupe,
et se tenait au bord, indcise.

--Voulez-vous mon aide?

--Inutile!

--Pourquoi?

--Ah! vous tes trop dangereux!

Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc parut.

Bouvard se blma d'avoir rat l'occasion. Bah! elle se retrouverait;--et
puis les femmes ne sont pas toutes les mmes. Il faut brusquer les unes,
l'audace vous perd avec les autres. En somme, il tait content de
lui;--et s'il ne confia pas son espoir  Pcuchet, ce fut dans la peur
des observations, et nullement par dlicatesse.

 partir de ce jour-l, ils dclamrent souvent devant Mlie et Gorju
tout en regrettant de n'avoir pas un thtre de socit.

La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre, bahie du langage,
fascine par le ronron des vers. Gorju applaudissait les tirades
philosophiques des tragdies et tout ce qui tait pour le peuple dans
les mlodrames;--si bien que charms de son got ils pensrent  lui
donner des leons, pour en faire plus tard un acteur. Cette perspective
blouissait l'ouvrier.

Le bruit de leurs travaux s'tait rpandu. Vaucorbeil leur en parla
d'une faon narquoise. Gnralement on les mprisait.

Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrrent artistes. Pcuchet porta
des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine ronde
et sa calvitie, que de se faire une tte  la Branger!

Enfin, ils rsolurent de composer une pice.

Le difficile c'tait le sujet.

Ils le cherchaient en djeunant, et buvaient du caf, liqueur
indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils
allaient dormir sur leur lit; aprs quoi, ils descendaient dans le
verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors
l'inspiration, cheminaient cte  cte, et rentraient extnus.

Ou bien, ils s'enfermaient  double tour, Bouvard nettoyait la table,
mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au
plafond, pendant que Pcuchet dans le fauteuil, mditait les jambes
droites et la tte basse.

Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une ide; au moment
de la saisir, elle avait disparu.

Mais il existe des mthodes pour dcouvrir des sujets. On prend un
titre, au hasard, et un fait en dcoule; on dveloppe un proverbe, on
combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils
feuilletrent vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des
causes clbres, un tas d'histoires.

Et ils rvaient d'tre jous  l'Odon, pensaient aux spectacles,
regrettaient Paris.

--J'tais fait pour tre auteur, et ne pas m'enterrer  la campagne!
disait Bouvard.

--Moi de mme, rpondait Pcuchet.

Une illumination lui vint: s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne
savaient pas les rgles.

Ils les tudirent, dans _La Pratique du Thtre_ par d'Aubignac, et
dans quelques ouvrages moins dmods.

On y dbat des questions importantes: Si la comdie peut s'crire en
vers,--si la tragdie n'excde point les bornes en tirant sa fable de
l'histoire moderne,--si les hros doivent tre vertueux,--quel genre de
sclrats elle comporte,--jusqu' quel point les horreurs y sont
permises? Que les dtails concourent  un seul but, que l'intrt
grandisse, que la fin rponde au commencement, sans doute!

Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, dit Boileau.

Par quel moyen inventer des ressorts?

Que dans tous vos discours la passion mue Aille chercher le coeur,
l'chauffe et le remue.

Comment chauffer le coeur?

Donc les rgles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le gnie.

Et le gnie ne suffit pas. Corneille, suivant l'Acadmie franaise,
n'entend rien au thtre. Geoffroy dnigra Voltaire. Racine fut bafou
par Subligny. La Harpe rugissait au nom de Shakespeare.

La vieille critique les dgotant, ils voulurent connatre la nouvelle,
et firent venir les comptes rendus de pices, dans les journaux.

Quel aplomb! Quel enttement! Quelle improbit! Des outrages  des
chefs-d'oeuvre, des rvrences faites  des platitudes--et les neries
de ceux qui passent pour savants et la btise des autres que l'on
proclame spirituels!

C'est peut-tre au Public qu'il faut s'en rapporter?

Mais des oeuvres applaudies parfois leur dplaisaient, et dans les
siffles quelque chose leur agrait.

Ainsi, l'opinion des gens de got est trompeuse et le jugement de la
foule inconcevable.

Bouvard posa le dilemme  Barberou. Pcuchet, de son ct, crivit 
Dumouchel.

L'ancien commis-voyageur s'tonna du ramollissement caus par la
province, son vieux Bouvard tournait  la bedolle, bref n'y tait plus
du tout.

Le thtre est un objet de consommation comme un autre. Cela rentre dans
l'article-Paris. On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien,
c'est ce qui amuse.

--Mais imbcile s'cria Pcuchet ce qui t'amuse n'est pas ce qui
m'amuse--et les autres et toi-mme s'en fatigueront plus tard. Si les
pices sont absolument crites pour tre joues, comment se fait-il que
les meilleures soient toujours lues? Et il attendit la rponse de
Dumouchel.

Suivant le professeur, le sort immdiat d'une pice ne prouvait rien. Le
Misanthrope et Athalie tombrent. Zare n'est plus comprise. Qui parle
aujourd'hui de Ducange et de Picard?--Et il rappelait tous les grands
succs contemporains, depuis Fanchon la Vielleuse jusqu' Gaspardo le
Pcheur, dplorait la dcadence de notre scne. Elle a pour cause le
mpris de la Littrature--ou plutt du style.

Alors, ils se demandrent en quoi consiste prcisment le style?--et
grce  des auteurs indiqus par Dumouchel, ils apprirent le secret de
tous ses genres.

Comment on obtient le majestueux, le tempr, le naf, les tournures qui
sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relve par dvorants.
Vomir ne s'emploie qu'au figur. Fivre s'applique aux passions.
Vaillance est beau en vers.

--Si nous faisions des vers? dit Pcuchet.

--Plus tard! Occupons-nous de la prose, d'abord.

On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler sur
lui mais tous ont leurs dangers--et non seulement ils ont pch par le
style--mais encore par la langue.

Une telle assertion dconcerta Bouvard et Pcuchet et ils se mirent 
tudier la grammaire.

Avons-nous dans notre idiome des articles dfinis et indfinis comme en
latin? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n'osrent se
dcider.

Le sujet s'accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions o le
sujet ne s'accorde pas.

Nulle distinction autrefois entre l'adjectif verbal et le participe
prsent, mais l'Acadmie en pose une peu commode  saisir.

Ils furent bien aises d'apprendre que leur, pronom, s'emploie pour les
personnes mais aussi pour les choses, tandis que o et en s'emploient
pour les choses et quelquefois pour les personnes.

Doit-on dire cette femme a l'air bon ou l'air bonne?--une bche de bois
sec ou de bois sche--ne pas laisser de ou que de--une troupe de voleurs
survint, ou survinrent?

Autres difficults: Autour et  l'entour dont Racine et Boileau ne
voyaient pas la diffrence--imposer ou en imposer synonymes chez
Massillon et chez Voltaire; croasser et coasser confondus par La
Fontaine, qui pourtant savait reconnatre un corbeau d'une grenouille.

Les grammairiens, il est vrai, sont en dsaccord; ceux-ci voyant une
beaut, o ceux-l dcouvrent une faute. Ils admettent des principes
dont ils repoussent les consquences, proclament les consquences dont
ils refusent les principes, s'appuient sur la tradition, rejettent les
matres, et ont des raffinements bizarres. Mnage au lieu de lentilles
et cassonade prconise nentilles et castonade. Bouhours jrarchie et non
pas hirarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe.

Pcuchet surtout fut bahi par Gnin. Comment? des z'annetons vaudrait
mieux que des hannetons, des z'aricots que des haricots--et sous Louis
XIV, on prononait Roume et M. de Loune pour Rome et M. de Lionne!

Littr leur porta le coup de grce en affirmant que jamais il n'y eut
d'orthographe positive, et qu'il ne saurait y en avoir.

Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une
illusion.

En ce temps-l, d'ailleurs, une rhtorique nouvelle annonait qu'il faut
crire comme on parle et que tout sera bien pourvu qu'on ait senti,
observ.

Comme ils avaient senti et croyaient avoir observ, ils se jugrent
capables d'crire. Une pice est gnante par l'troitesse du cadre; mais
le roman a plus de liberts. Pour en faire un, ils cherchrent dans
leurs souvenirs.

Pcuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un trs vilain monsieur,
et il ambitionnait de s'en venger par un livre.

Bouvard avait connu  l'estaminet, un vieux matre d'criture ivrogne et
misrable. Rien ne serait drle comme ce personnage.

Au bout de la semaine, ils imaginrent de fondre ces deux sujets, en un
seul--en demeuraient l, passrent aux suivants:--une femme qui cause le
malheur d'une famille--une femme, son mari et son amant--une femme qui
serait vertueuse par dfaut de conformation, un ambitieux, un mauvais
prtre.

Ils tchaient de relier  ces conceptions incertaines des choses
fournies par leur mmoire, retranchaient, ajoutaient. Pcuchet tait
pour le sentiment et l'ide, Bouvard pour l'image et la couleur--et ils
commenaient  ne plus s'entendre, chacun s'tonnant que l'autre ft si
born.

La science qu'on nomme esthtique, trancherait peut-tre leurs
diffrends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur envoya
une liste d'ouvrages sur la matire. Ils travaillaient  part, et se
communiquaient leurs rflexions.

D'abord qu'est-ce que le Beau?

Pour Schelling c'est l'infini s'exprimant par le fini, pour Reid une
qualit occulte, pour Jouffroy un trait indcomposable, pour De Maistre
ce qui plat  la vertu; pour le P. Andr, ce qui convient  la Raison.

Et il existe plusieurs sortes de Beau: un beau dans les sciences, la
gomtrie est belle, un beau dans les moeurs, on ne peut nier que la
mort de Socrate ne soit belle. Un beau dans le rgne animal. La Beaut
du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne saurait tre beau, vu
ses habitudes immondes; un serpent non plus, car il veille en nous des
ides de bassesse. Les fleurs, les papillons, les oiseaux peuvent tre
beaux. Enfin la condition premire du Beau, c'est l'unit dans la
varit, voil le principe.

--Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus varis que deux
yeux droits et produisent moins bon effet,--ordinairement.

Ils abordrent la question du sublime.

Certains objets, sont d'eux-mmes sublimes, le fracas d'un torrent, des
tnbres profondes, un arbre battu par la tempte. Un caractre est beau
quand il triomphe, et sublime quand il lutte.

--Je comprends dit Bouvard le Beau est le Beau, et le Sublime le trs
Beau.

Comment les distinguer?

--Au moyen du tact, rpondit Pcuchet.

--Et le tact, d'o vient-il?

--Du got!

--Qu'est-ce que le got?

On le dfinit un discernement spcial, un jugement rapide, l'avantage de
distinguer certains rapports.

--Enfin le got c'est le got,--et tout cela ne dit pas la manire d'en
avoir.

Il faut observer les biensances; mais les biensances varient;--et si
parfaite que soit une oeuvre, elle ne sera pas toujours
irrprochable.--Il y a, pourtant, un Beau indestructible, et dont nous
ignorons les lois, car sa gense est mystrieuse.

Puisqu'une ide ne peut se traduire par toutes les formes, nous devons
reconnatre des limites entre les Arts, et dans chacun des Arts
plusieurs genres. Mais des combinaisons surgissent o le style de l'un
entrera dans l'autre sous peine de dvier du but, de ne pas tre vrai.

L'application trop exacte du Vrai nuit  la Beaut, et la proccupation
de la Beaut empche le Vrai. Cependant, sans idal pas de Vrai;--c'est
pourquoi les types sont d'une ralit plus continue que les portraits.
L'Art, d'ailleurs, ne traite que la vraisemblance--mais la vraisemblance
dpend de qui l'observe, est une chose relative, passagre.

Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins en
moins, croyait  l'esthtique.

--Si elle n'est pas une blague, sa rigueur se dmontrera par des
exemples. Or, coute. Et il lut une note, qui lui avait demand bien des
recherches.

Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas la simplicit que rclame
l'Histoire. M. Droz, un professeur, blme Shakespeare pour son mlange
du srieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouve qu'Andr
Chnier est comme pote au-dessous du XVIIe sicle, Blair, Anglais,
dplore dans Virgile le tableau des harpies. Marmontel gmit sur les
licences d'Homre. Lamotte n'admet point l'immoralit de ses hros, Vida
s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous les faiseurs de rhtoriques,
de potiques et d'esthtiques me paraissent des imbciles!

--Tu exagres! dit Pcuchet.

Des doutes l'agitaient--car si les esprits mdiocres (comme observe
Longin) sont incapables de fautes, les fautes appartiennent aux matres,
et on devra les admirer? C'est trop fort! Cependant les matres sont les
matres! Il aurait voulu faire s'accorder les doctrines avec les
oeuvres, les critiques et les potes, saisir l'essence du Beau;--et ces
questions le travaillrent tellement que sa bile en fut remue. Il y
gagna une jaunisse.

Elle tait  son plus haut priode, quand Marianne la cuisinire de Mme
Bordin vint demander  Bouvard un rendez-vous pour sa matresse.

La veuve n'avait pas reparu depuis la sance dramatique. tait-ce une
avance? Mais pourquoi l'intermdiaire de Marianne?--Et pendant toute la
nuit, l'imagination de Bouvard s'gara.

Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor et
regardait de temps  autre par la fentre; un coup de sonnette retentit.
C'tait le notaire.

Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit dans le fauteuil--et les
premires politesses changes, dit que las d'attendre Mme Bordin, il
avait pris les devants. Elle dsirait lui acheter les calles.

Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre de
Pcuchet.

Pcuchet ne sut que rpondre. Il tait soucieux;--M. Vaucorbeil devant
venir tout  l'heure.

Enfin, elle arriva. Son retard s'expliquait par l'importance de sa
toilette: un cachemire, un chapeau, des gants glacs, la tenue qui sied
aux occasions srieuses.

Aprs beaucoup d'ambages, elle demanda si mille cus ne seraient pas
suffisants?

--Un acre! Mille cus? jamais!

Elle cligna ses paupires:--Ah! pour moi!

Et tous les trois restaient silencieux. M. de Faverges entra.

Il tenait sous le bras, comme un avou, une serviette de maroquin--et
en la posant sur la table:

--Ce sont des brochures! Elles ont trait  la Rforme--question
brlante;--mais voici une chose qui vous appartient sans doute? Et il
tendit  Bouvard le second volume des Mmoires du Diable.

Mlie, tout  l'heure, le lisait dans la cuisine; et comme on doit
surveiller les moeurs de ces gens-l, il avait cru bien faire en
confisquant le livre.

Bouvard l'avait prt  sa servante. On causa des romans.

Mme Bordin les aimait, quand ils n'taient pas lugubres.

--Les crivains dit M. de Faverges nous peignent la vie sous des
couleurs flatteuses!

--Il faut peindre! objecta Bouvard.

--Alors, on n'a plus qu' suivre l'exemple!...

--Il ne s'agit pas d'exemple!

--Au moins, conviendrez-vous qu'ils peuvent tomber entre les mains d'une
jeune fille. Moi, j'en ai une.

--Charmante! dit le notaire, en prenant la figure qu'il avait les jours
de contrat de mariage.

--Eh bien,  cause d'elle, ou plutt des personnes qui l'entourent, je
les prohibe dans ma maison, car le Peuple, cher monsieur!...

--Qu'a-t-il fait, le Peuple? dit Vaucorbeil, paraissant tout  coup sur
le seuil.

Pcuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mler  la compagnie.

--Je soutiens reprit le comte qu'il faut carter de lui certaines
lectures.

Vaucorbeil rpliqua:--Vous n'tes donc pas pour l'instruction?

--Si fait! Permettez?

--Quand tous les jours dit Marescot on attaque le gouvernement!

--O est le mal?

Et le gentilhomme et le mdecin se mirent  dnigrer Louis-Philippe,
rappelant l'affaire Pritchard, les lois de septembre contre la libert
de la presse.

--Et celle du thtre! ajouta Pcuchet.

Marescot n'y tenait plus.--Il va trop loin, votre thtre!

--Pour cela, je vous l'accorde! dit le comte; des pices qui exaltent le
suicide!

--Le suicide est beau!--tmoin Caton, objecta Pcuchet.

Sans rpondre  l'argument, M. de Faverges stigmatisa ces oeuvres, o
l'on bafoue les choses les plus saintes, la famille, la proprit, le
mariage!

--Eh bien, et Molire? dit Bouvard.

Marescot, homme de got, riposta que Molire ne passerait plus--et
d'ailleurs tait un peu surfait.

--Enfin dit le comte Victor Hugo a t sans piti--oui sans piti, pour
Marie-Antoinette, en tranant sur la claie, le type de la Reine dans le
personnage de Marie Tudor!

--Comment! s'cria Bouvard moi--auteur--je n'ai pas le droit...

--Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de nous montrer le crime sans
mettre  ct un correctif, sans nous offrir une leon.

Vaucorbeil trouvait aussi que l'Art devait avoir un but: viser 
l'amlioration des masses! Chantez-nous la science, nos dcouvertes, le
patriotisme et il admirait Casimir Delavigne.

Mme Bordin vanta le marquis de Foudras.

Le notaire reprit:--Mais la langue, y pensez-vous?

--La langue? comment?

--On vous parle du style! cria Pcuchet. Trouvez-vous ses ouvrages bien
crits?

--Sans doute, fort intressants!

Il leva les paules--et elle rougit sous l'impertinence.

Plusieurs fois, Mme Bordin avait tch de revenir  son affaire. Il
tait trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras de Marescot.

Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de les propager.

Vaucorbeil allait partir, quand Pcuchet l'arrta.

--Vous m'oubliez, Docteur!

Sa mine jaune tait lamentable, avec ses moustaches, et ses cheveux
noirs qui pendaient sous un foulard mal attach.

--Purgez-vous dit le mdecin; et lui donnant deux petites claques comme
 un enfant: Trop de nerfs, trop artiste!

Cette familiarit lui fit plaisir. Elle le rassurait;--et ds qu'ils
furent seuls:

--Tu crois que ce n'est pas srieux?

--Non! bien sr!

Ils rsumrent ce qu'ils venaient d'entendre. La moralit de l'Art se
renferme pour chacun dans le ct qui flatte ses intrts. On n'aime pas
la Littrature.

Ensuite ils feuilletrent les imprims du Comte. Tous rclamaient le
suffrage universel.

--Il me semble dit Pcuchet que nous aurons bientt du grabuge? Car il
voyait tout en noir, peut-tre  cause de sa jaunisse.




CHAPITRE VI


Dans la matine du 25 fvrier 1848, on apprit  Chavignolles, par un
individu venant de Falaise, que Paris tait couvert de barricades--et le
lendemain, la proclamation de la Rpublique fut affiche sur la mairie.

Ce grand vnement stupfia les bourgeois.

Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des
Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des
avocats, le Conseil d'tat, l'Universit, les gnraux et M. de la
Rochejacquelein lui-mme donnaient leur adhsion au Gouvernement
Provisoire, les poitrines se desserrrent;--et comme  Paris on plantait
des arbres de la libert, le Conseil municipal dcida qu'il en fallait 
Chavignolles.

Bouvard en offrit un, rjoui dans son patriotisme par le triomphe du
Peuple--quant  Pcuchet, la chute de la Royaut confirmait trop ses
prvisions pour qu'il ne ft pas content.

Gorju, leur obissant avec zle, dplanta un des peupliers qui bordaient
la prairie au-dessous de la Butte, et le transporta jusqu'au Pas de la
Vaque,  l'entre du bourg, endroit dsign.

Avant l'heure de la crmonie, tous les trois attendaient le cortge.

Un tambour retentit, une croix d'argent se montra; ensuite, parurent
deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le cur avec l'tole, le
surplis, la chape et la barrette. Quatre enfants de choeur
l'escortaient, un cinquime portait le seau pour l'eau bnite, et le
sacristain le suivait.

Il monta sur le rebord de la fosse o se dressait le peuplier, garni de
bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et ses deux adjoints
Beljambe et Marescot, puis les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil,
Coulon le juge de paix, bonhomme  figure somnolente; Heurtaux s'tait
coiff d'un bonnet de police--et Alexandre Petit le nouvel instituteur,
avait mis sa redingote, une pauvre redingote verte, celle des dimanches.
Les pompiers, que commandait Girbal sabre au poing, formaient un seul
rang; de l'autre ct brillaient les plaques blanches de quelques vieux
shakos du temps de La Fayette--cinq ou six, pas plus, la garde nationale
tant tombe en dsutude  Chavignolles. Des paysans et leurs femmes,
des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, se tassaient par
derrire;--et Placquevent, le garde champtre, haut de cinq pieds huit
pouces, les contenait du regard, en se promenant les bras croiss.

L'allocution du cur fut comme celle des autres prtres dans la mme
circonstance. Aprs avoir tonn contre les Rois, il glorifia la
Rpublique. Ne dit-on pas la Rpublique des Lettres, la Rpublique
chrtienne? Quoi de plus innocent que l'une, de plus beau que l'autre?
Jsus-Christ formula notre sublime devise; l'arbre du peuple c'tait
l'arbre de la Croix. Pour que la Religion donne ses fruits, elle a
besoin de la charit--et au nom de la charit, l'ecclsiastique conjura
ses frres de ne commettre aucun dsordre, de rentrer chez eux,
paisiblement.

Puis, il aspergea l'arbuste, en implorant la bndiction de Dieu. Qu'il
se dveloppe et qu'il nous rappelle l'affranchissement de toute
servitude, et cette fraternit plus bienfaisante que l'ombrage de ses
rameaux!--Amen!

Des voix rptrent Amen--et aprs un battement de tambour, le clerg,
poussant un Te Deum, reprit le chemin de l'glise.

Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y
voyaient une promesse de bonheur, les patriotes une dfrence, un
hommage rendu  leurs principes.

Bouvard et Pcuchet trouvaient qu'on aurait d les remercier pour leur
cadeau, y faire une allusion, tout au moins;--et ils s'en ouvrirent 
Faverges et au docteur.

Qu'importaient de pareilles misres! Vaucorbeil tait charm de la
Rvolution, le Comte aussi. Il excrait les d'Orlans. On ne les
reverrait plus; bon voyage! Tout pour le peuple, dsormais!--et suivi de
Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le cur.

Foureau marchait la tte basse, entre le notaire et l'aubergiste, vex
par la crmonie, ayant peur d'une meute;--et instinctivement il se
retournait vers le garde champtre, qui dplorait avec le Capitaine,
l'insuffisance de Girbal, et la mauvaise tenue de ses hommes.

Des ouvriers passrent sur la route, en chantant la Marseillaise. Gorju,
au milieu d'eux, brandissait une canne; Petit les escortait, l'oeil
anim.

--Je n'aime pas cela! dit Marescot, on vocifre, on s'exalte!

--Eh bon Dieu! reprit Coulon, il faut que jeunesse s'amuse!

Foureau soupira. Drle d'amusement! et puis la guillotine, au bout! Il
avait des visions d'chafaud, s'attendait  des horreurs.

Chavignolles reut le contrecoup des agitations de Paris. Les bourgeois
s'abonnrent  des journaux. Le matin, on s'encombrait au bureau de la
poste, et la directrice ne s'en ft pas tire sans le Capitaine, qui
l'aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur la Place,  causer.

La premire discussion violente eut pour objet la Pologne.

Heurtaux et Bouvard demandaient qu'on la dlivrt.

M. de Faverges pensait autrement.

--De quel droit irions-nous l-bas? C'tait dchaner l'Europe contre
nous. Pas d'imprudence! Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais
se turent.

Une autre fois, Vaucorbeil dfendit les circulaires de Ledru-Rollin.

Foureau riposta par les 45 centimes.

Mais le gouvernement, dit Pcuchet, avait supprim l'esclavage.

--Qu'est-ce que a me fait, l'esclavage!

--Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matire politique?

--Parbleu! reprit Foureau; on voudrait tout abolir. Cependant qui sait?
Les locataires dj, se montrent d'une exigence!

--Tant mieux! les propritaires selon Pcuchet taient favoriss. Celui
qui possde un immeuble...

Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il tait un communiste.

--Moi? communiste!

Et tous parlaient  la fois, quand Pcuchet proposa de fonder un club!
Foureau eut la hardiesse de rpondre que jamais on n'en verrait 
Chavignolles.

Ensuite, Gorju rclama des fusils pour la garde nationale--l'opinion
l'ayant dsign comme instructeur.

Les seuls fusils qu'il y et taient ceux des pompiers. Girbal y tenait.
Foureau ne se souciait pas d'en dlivrer.

Gorju le regarda.--On trouve, pourtant, que je sais m'en servir car il
joignait  toutes ses industries celle du braconnage--et souvent M. le
maire et l'aubergiste lui achetaient un livre ou un lapin.

--Ma foi! prenez-les! dit Foureau.

Le soir mme, on commena les exercices.

C'tait sur la pelouse, devant l'glise. Gorju en bourgeron bleu, une
cravate autour des reins, excutait les mouvements d'une faon
automatique. Sa voix, quand il commandait, tait brutale.--Rentrez les
ventres! Et tout de suite, Bouvard s'empchant de respirer, creusait son
abdomen, tendait la croupe.--On ne vous dit pas de faire un arc, nom de
Dieu! Pcuchet confondait les files et les rangs, demi-tour  droite,
demi-tour  gauche; mais le plus lamentable tait l'instituteur: dbile
et de taille exigu, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous
le poids de son fusil, dont la baonnette incommodait ses voisins.

On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux,
de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les
flancs;--et chacun prtendait n'avoir pas le moyen de faire autrement.
Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau
lsina, tandis que des femmes se signalrent. Mme Bordin offrit cinq
francs, malgr sa haine de la Rpublique. M. de Faverges quipa douze
hommes; et ne manquait pas  la manoeuvre. Puis il s'installait chez
l'picier et payait des petits verres au premier venu.

Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait aprs les
ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des
nobles.

Ceux du canton, pour la plupart, taient tisserands. D'autres
travaillaient dans les manufactures d'indiennes, ou  une fabrique de
papiers, nouvellement tablie.

Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait
boire les intimes chez Mme Castillon.

Mais les paysans taient plus nombreux; et les jours de march, M. de
Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins,
tchait de les convertir  ses ides. Ils coutaient sans rpondre,
comme le pre Gouy, prt  accepter tout gouvernement, pourvu qu'on
diminut les impts.

 force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-tre qu'on le porterait 
l'Assemble.

M. de Faverges y pensait comme lui,--tout en cherchant  ne pas se
compromettre. Les conservateurs balanaient entre Foureau et Marescot.
Mais le notaire tenant  son tude, Foureau fut choisi--un rustre, un
crtin. Le docteur s'en indigna.

Fruit sec des concours, il regrettait Paris--et c'tait la conscience de
sa vie manque qui lui donnait un air morose. Une carrire plus vaste
allait se dvelopper--quelle revanche! Il rdigea une profession de foi
et vint la lire  messieurs Bouvard et Pcuchet.

Ils l'en flicitrent; leurs doctrines taient les mmes.

Cependant, ils crivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient
aussi bien que lui figurer  la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel
devait se prsenter? Et une lutte de dlicatesse s'engagea. Pcuchet
prfrait  lui-mme, son ami. Non! non, a te revient! tu as plus de
prestance!--Peut-tre rpondait Bouvard mais toi plus de toupet! Et sans
rsoudre la difficult, ils dressrent des plans de conduite.

Ce vertige de la dputation en avait gagn d'autres. Le Capitaine y
rvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde; et
l'instituteur aussi, dans son cole, et le cur aussi entre deux
prires--tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en
train de dire: Faites,  mon Dieu! que je sois dput!

Le Docteur, ayant reu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et
lui exposa les chances qu'il avait.

Le capitaine n'y mit pas de faons. Vaucorbeil tait connu sans doute;
mais peu chri de ses confrres, et spcialement des pharmaciens. Tous
clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur; ses
meilleurs malades le quitteraient;--et ayant pes ces arguments, le
mdecin regretta sa faiblesse.

Ds qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux
militaires on s'oblige! Mais le garde champtre, tout dvou  Foureau,
refusa net de le servir.

Le cur dmontra  M. de Faverges que l'heure n'tait pas venue. Il
fallait donner  la Rpublique le temps de s'user.

Bouvard et Pcuchet reprsentrent  Gorju qu'il ne serait jamais assez
fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent
d'incertitudes, lui trent toute confiance.

Petit, par orgueil, avait laiss voir son dsir. Beljambe le prvint que
s'il chouait, sa destitution tait certaine.

Enfin, Monseigneur ordonna au cur de se tenir tranquille.

Donc, il ne restait que Foureau.

Bouvard et Pcuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volont pour
les fusils, son opposition au club, ses ides rtrogrades, son
avarice;--et mme persuadrent  Gouy qu'il voulait rtablir l'ancien
rgime.

Si vague que ft cette chose-l pour le paysan, il l'excrait d'une
haine accumule dans l'me de ses aeux, pendant dix sicles--et il
tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme,
beaux-frres, cousins, arrire-neveux, une horde.

Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la dmolition de M. le maire; et
le terrain ainsi dblay, Bouvard et Pcuchet, sans que personne s'en
doutt, pouvaient russir.

Ils tirrent au sort pour savoir qui se prsenterait. Le sort ne trancha
rien--et ils allrent consulter l-dessus, le docteur.

Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rdacteur du Calvados, avait
dclar sa candidature. La dception des deux amis fut grande; chacun,
outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les
chauffait. Le jour des lections, ils surveillrent les urnes.
Flacardoux l'emporta.

M. le comte s'tait rejet sur la garde nationale, sans obtenir
l'paulette de commandant. Les Chavignollais imaginrent de nommer
Beljambe.

Cette faveur du public, bizarre et imprvue, consterna Heurtaux. Il
avait nglig ses devoirs, se bornant  inspecter parfois les
manoeuvres, et mettre des observations. N'importe! Il trouvait
monstrueux qu'on prfrt un aubergiste  un ancien Capitaine de
l'Empire--et il dit, aprs l'envahissement de la Chambre au 15 mai: Si
les grades militaires se donnent comme a dans la capitale, je ne
m'tonne plus de ce qui arrive!

La Raction commenait.

On croyait aux pures d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon,
aux orgies royales de Ledru-Rollin--et comme la province prtend
connatre tout ce qui se passe  Paris, les bourgeois de Chavignolles ne
doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus
absurdes.

M. de Faverges, un soir, vint trouver le cur pour lui apprendre
l'arrive en Normandie du Comte de Chambord.

Joinville, d'aprs Foureau, se disposait avec ses marins,  vous rduire
les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte
serait consul.

Les fabriques chmaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient
dans la campagne.

Un dimanche (c'tait dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout
 coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard,
Pierre-Pont et Saint-Rmy marchaient sur Chavignolles.

Les auvents se fermrent, le Conseil municipal s'assembla;--et rsolut,
pour prvenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune rsistance. La
gendarmerie fut mme consigne, avec l'injonction de ne pas se montrer.

Bientt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des
Girondins branla les carreaux;--et des hommes, bras dessus bras
dessous, dbouchrent par la route de Caen, poudreux, en sueur,
dpenaills. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'levait.

Gorju et deux compagnons entrrent dans la salle. L'un tait maigre et 
figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient.
L'autre noir de charbon--un mcanicien sans doute--avait les cheveux en
brosse, de gros sourcils, et des savates de lisire. Gorju, comme un
hussard, portait sa veste sur l'paule.

Tous les trois restaient debout--et les Conseillers, sigeant autour de
la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blmes d'angoisse.

--Citoyens! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage!

Le maire tremblait; la voix lui manqua.

Marescot rpondit  sa place, que le Conseil aviserait
immdiatement;--et les compagnons tant sortis, on discuta plusieurs
ides.

La premire fut de tirer du caillou.

Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville 
Tournebu.

Celui de Bayeux rendait absolument le mme service.

On pouvait curer la mare? ce n'tait pas un travail suffisant! ou bien
creuser une seconde mare! mais  quelle place?

Langlois tait d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas
d'inondation--mieux valait, selon Beljambe, dfricher les bruyres.
Impossible de rien conclure!--Pour calmer la foule, Coulon descendit sur
le pristyle, et annona qu'ils prparaient des ateliers de charit.

--La charit? Merci! s'cria Gorju.  bas les aristos! Nous voulons le
droit au travail!

C'tait la question de l'poque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On
applaudit.

En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pcuchet avait entran
jusque-l--et ils engagrent une conversation. Rien ne pressait; la
mairie tait cerne. Le Conseil n'chapperait pas.

--O trouver de l'argent? disait Bouvard.

--Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.

--Et si on n'a pas besoin de travaux?

--On en fera, par avance!

--Mais les salaires baisseront! riposta Pcuchet. Quand l'ouvrage vient
 manquer, c'est qu'il y a trop de produits!--et vous rclamez pour
qu'on les augmente!

Gorju se mordait la moustache.--Cependant... avec l'organisation du
travail...

--Alors le gouvernement sera le matre?

Quelques-uns, autour d'eux, murmurrent:--Non! non! plus de matres!

Gorju s'irrita.--N'importe! on doit fournir aux travailleurs un
capital--ou bien instituer le crdit!

--De quelle manire?

--Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crdit!

--En voil assez dit le mcanicien; ils nous embtent, ces farceurs-l!

Et il gravit le perron, dclarant qu'il enfoncerait la porte.

Placquevent l'y reut, le jarret droit flchi, les poings serrs.
--Avance un peu!

Le mcanicien recula.

Une nue de la foule parvint dans la salle; tous se levrent, ayant
envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On dplorait
l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le pre Coulon
gmissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on ft donner les gendarmes.

--Commandez-les! dit Foureau.

--Je n'ai pas d'ordre.

Le bruit redoublait, cependant. La Place tait couverte de monde;--et
tous observaient le premier tage de la mairie, quand  la croise du
milieu, sous l'horloge, on vit paratre Pcuchet.

Il avait pris adroitement l'escalier de service;--et voulant faire comme
Lamartine, il se mit  haranguer le peuple:

--Citoyens!

Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de
prestige.

L'homme au tricot l'interpella:

--Est-ce que vous tes ouvrier?

--Non.

--Patron, alors?

--Pas davantage!

--Eh bien, retirez-vous!

--Pourquoi? reprit firement Pcuchet.

Et aussitt, il disparut dans l'embrasure, empoign par le mcanicien.
Gorju vint  son aide.--Laisse-le! c'est un brave! Ils se colletaient.

La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la dcision
municipale. Hurel l'avait suggre.

Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui
mnerait au chteau de Faverges.

C'tait un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intrt des
travailleurs. Ils se dispersrent.

En rentrant chez eux, Bouvard et Pcuchet eurent les oreilles frappes
par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des
exclamations, la veuve criait plus fort,--et  leur aspect:

--Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon
pauvre jardin! plus une seule tulipe! des cochonneries partout, sur le
gazon! Pas moyen de le faire dmarrer.

--Qui cela?

--Le pre Gouy!

Il tait venu avec une charrette de fumier--et l'avait jete tout  vrac
au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant! Dpchez-vous pour qu'il
finisse!

--Je vous accompagne! dit Bouvard.

Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un
tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frlant
les plates-bandes, avaient pil les buis, cass un rhododendron, abattu
les dahlias--et des mottes de fumier noir, comme des taupinires,
bosselaient le gazon. Gouy le bchait avec ardeur.

Un jour, Mme Bordin avait dit ngligemment qu'elle voulait le retourner.
Il s'tait mis  la besogne, et malgr sa dfense continuait. C'est de
cette manire qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju
lui ayant tourn la cervelle.

Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.

Mme Bordin, comme ddommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda
le fumier. Elle tait judicieuse, l'pouse du mdecin--et mme celle du
notaire, bien que d'un rang suprieur, la considraient.

Les ateliers de charit durrent une semaine. Aucun trouble n'advint.
Gorju avait quitt le pays.

Cependant la garde nationale tait toujours sur pied; le dimanche une
revue, promenades militaires, quelquefois--et chaque nuit des rondes.
Elles inquitaient le village.

On tirait les sonnettes des maisons, par factie; on pntrait dans les
chambres o des poux ronflaient sur le mme traversin; alors on disait
des gaudrioles; et le mari se levant allait vous chercher des petits
verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos; on
y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui
s'ennuyait  la porte l'entrebillait  chaque minute. L'indiscipline
rgnait, grce  la mollesse de Beljambe.

Quand clatrent les journes de Juin, tout le monde fut d'accord pour
voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie,
Marescot son tude, le Docteur sa clientle, Girbal ses pompiers. M. de
Faverges tait  Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait:
On n'a pas voulu de moi, tant pis! et Bouvard eut la sagesse de retenir
Pcuchet.

Les rondes dans la campagne furent tendues plus loin.

Des paniques survenaient, causes par l'ombre d'une meule, ou les formes
des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le
clair de la lune, ils avaient aperu dans un pommier, un homme avec un
fusil--et qui les tenait en joue.

Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous
la htre entendit quelqu'un devant elle.

--Qui vive?

Pas de rponse!

On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant  distance, car
il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tte--mais quand on fut dans le
village,  porte des secours, les douze hommes du peloton, tous  la
fois se prcipitrent sur lui, en criant: Vos papiers! Ils le
houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde taient
sortis. On l'y trana;--et  la lueur de la chandelle brlant sur le
pole, on reconnut enfin Gorju.

Un mchant paletot de lasting craquait  ses paules. Ses orteils se
montraient par les trous de ses bottes. Des raflures et des contusions
faisaient saigner son visage. Il tait amaigri prodigieusement, et
roulait des yeux, comme un loup.

Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la
htre, ce qu'il revenait faire  Chavignolles, l'emploi de son temps,
depuis six semaines.

a ne les regardait pas. Il tait libre.

Placquevent le fouilla pour dcouvrir des cartouches. On allait
provisoirement le coffrer.

Bouvard s'interposa.

--Inutile! reprit le maire on connat vos opinions.

--Cependant?...

--Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.

Bouvard n'insista plus.

Gorju alors, se tourna vers Pcuchet:--Et vous, patron, vous ne dites
rien?

Pcuchet baissa la tte, comme s'il et dout de son innocence.

Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.--Je vous ai dfendu,
pourtant!

Au petit jour, deux gendarmes l'emmenrent  Falaise.

Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamn par la
correctionnelle  trois mois de prison, pour dlit de paroles tendant au
bouleversement de la socit.

De Falaise, il crivit  ses anciens matres de lui envoyer
prochainement un certificat de bonne vie et moeurs--et leur signature
devant tre lgalise par le maire ou par l'adjoint, ils prfrrent
demander ce petit service  Marescot.

On les introduisit dans une salle  manger, que dcoraient des plats de
vieille faence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus
troit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes,
une thire, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un
peignoir de cachemire bleu. C'tait une Parisienne qui s'ennuyait  la
campagne. Puis le notaire entra, une toque  la main, un journal de
l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet--bien
que leur protg ft un homme dangereux.

--Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles!...

--Quand la parole amne des crimes, cher monsieur, permettez!

--Cependant reprit Pcuchet, quelle dmarcation tablir entre les
phrases innocentes et les coupables? Telle chose dfendue maintenant
sera par la suite applaudie. Et il blma la manire froce dont on
traitait les insurgs.

Marescot allgua naturellement la dfense de la Socit, le Salut
Public, loi suprme.

--Pardon! dit Pcuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que
celui de tous--et vous n'avez rien  lui objecter que la force--s'il
retourne contre vous l'axiome.

Marescot, au lieu de rpondre, leva les sourcils ddaigneusement. Pourvu
qu'il continut  faire des actes, et  vivre au milieu de ses
assiettes, dans son petit intrieur confortable, toutes les injustices
pouvaient se prsenter sans l'mouvoir. Les affaires le rclamaient. Il
s'excusa.

Sa doctrine du salut public les avait indigns. Les conservateurs
parlaient maintenant comme Robespierre.

Autre sujet d'tonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint
suspecte. Ledru-Rollin s'tait perdu, mme dans l'esprit de Vaucorbeil.
Les dbats sur la Constitution n'intressrent personne;--et au 10
dcembre, tous les Chavignollais votrent pour Bonaparte.

Les six millions de voix refroidirent Pcuchet  l'encontre du
peuple;--et Bouvard et lui tudirent la question du suffrage universel.

Appartenant  tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un
ambitieux le mnera toujours, les autres obiront comme un troupeau, les
lecteurs n'tant pas mme contraints de savoir lire;--c'est pourquoi,
suivant Pcuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'lection
prsidentielle.

--Aucune, reprit Bouvard, je crois plutt  la sottise du peuple. Pense
 tous ceux qui achtent la Revalescire, la pommade Dupuytren, l'eau
des chtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse lectorale, et nous
subissons leur volont. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins
trois mille livres de rentes? C'est qu'une agglomration trop nombreuse
est une cause de mort.--De mme, par le fait seul de la foule, les
germes de btise qu'elle contient se dveloppent et il en rsulte des
effets incalculables.

--Ton scepticisme m'pouvante! dit Pcuchet.

Plus tard, au printemps, ils rencontrrent M. de Faverges, qui leur
apprit l'expdition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il
nous fallait des garanties. Autrement, notre influence tait ruine.
Rien de plus lgitime que cette intervention.

Bouvard carquilla les yeux.-- propos de la Pologne, vous souteniez le
contraire?

--Ce n'est plus la mme chose! Maintenant, il s'agissait du Pape.

Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous comptons
bien reprsentait un groupe.

Bouvard et Pcuchet furent dgots du petit nombre comme du grand. La
plbe en somme, valait l'aristocratie.

Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchrent les
principes dans Calvo, Martens, Vattel;--et Bouvard conclut:

--On intervient pour remettre un prince sur le trne, pour affranchir un
peuple--ou par prcaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est
un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence
hypocrite!

--Cependant, dit Pcuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires.

--Peut-tre! Et Bouvard se mit  rver.

Bientt commena l'expdition de Rome  l'intrieur.

En haine des ides subversives, l'lite des bourgeois parisiens,
saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.

Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau,
Marescot et le cur. Tous les jours, vers quatre heures, ils se
promenaient d'un bout  l'autre de la Place, et causaient des
vnements. L'affaire principale tait la distribution des brochures.
Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra--les
Partageux--Sortons du gchis--O allons-nous? _Ce qu'il y avait de plus
beau, c'tait les dialogues en style villageois, avec des jurons et des
fautes de franais, pour lever le moral des paysans. Par une loi
nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des prfets--et on venait
de fourrer Proudhon  Sainte-Plagie--immense victoire.

Les arbres de la libert furent abattus gnralement. Chavignolles obit
 la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur
une brouette. Ils servirent  chauffer les gendarmes;--et on offrit la
souche  M. le Cur--qui l'avait bni, pourtant! quelle drision!

L'instituteur ne cacha pas sa manire de penser. Bouvard et Pcuchet
l'en flicitrent un jour qu'ils passaient devant sa porte.

Le lendemain, il se prsenta chez eux.  la fin de la semaine, ils lui
rendirent sa visite.

Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le matre d'cole en
bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffe d'un madras
allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrire sa jupe; un
mioche hideux jouait par terre,  ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle
faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.

--Vous voyez dit l'instituteur comme le gouvernement nous traite! Et
tout de suite, il s'en prit  l'infme capital. Il fallait le
dmocratiser, affranchir la matire!

--Je ne demande pas mieux! dit Pcuchet.

Au moins, on aurait d reconnatre le droit  l'assistance.

--Encore un droit! dit Bouvard.

N'importe! le Provisoire avait t mollasse, en n'ordonnant pas la
Fraternit.

--Tchez donc de l'tablir!

Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement  sa femme de
monter un flambeau dans son cabinet.

Des pingles fixaient aux murs de pltre les portraits lithographis des
orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de
sapin. On avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille
caisse  savon; il affectait d'en rire. Mais la misre plaquait ses
joues, et ses tempes troites dnotaient un enttement de blier, un
intraitable orgueil. Jamais il ne calerait.

--Voil d'ailleurs ce qui me soutient!

C'tait un amas de journaux, sur une planche--et il exposa en paroles
fivreuses les articles de sa foi: dsarmement des troupes, abolition de
la magistrature, galit des salaires, niveau--moyens par lesquels on
obtiendrait l'ge d'or, sous la forme de la Rpublique--avec un
dictateur  la tte, un gaillard pour vous mener a, rondement!

Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de
porter un toast au Hros,  l'immortelle victime, au grand Maximilien!

Sur le seuil, la robe noire du cur parut.

Ayant salu vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit
presque  voix basse:

--Notre affaire de Saint-Joseph, o en est-elle?

--Ils n'ont rien donn! reprit le matre d'cole.

--C'est de votre faute!

--J'ai fait ce que j'ai pu!

--Ah!--vraiment?

Bouvard et Pcuchet se levrent par discrtion. Petit les fit se
rasseoir; et s'adressant au cur:--Est-ce tout?

L'abb Jeufroy hsita;--puis, avec un sourire qui temprait sa
rprimande:

--On trouve que vous ngligez un peu l'histoire sainte.

--Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.

--Que lui reprochez-vous, monsieur?

--Moi? rien! Seulement il y a peut-tre des choses plus utiles que
l'anecdote de Jonas et les rois d'Isral!

--Libre  vous! rpliqua schement le prtre--et sans souci des
trangers, ou  cause d'eux: L'heure du catchisme est trop courte!

Petit leva les paules.

--Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!

Les dix francs par mois de ces lves taient le meilleur de sa place.
Mais la soutane l'exasprait.--Tant pis, vengez-vous!

--Un homme de mon caractre ne se venge pas! dit le prtre, sans
s'mouvoir. Seulement,--Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous
attribue la surveillance de l'instruction primaire.

--Eh! je le sais bien! s'cria l'instituteur. Elle appartient mme aux
colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champtre! ce serait
complet!

Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colre,
suffoqu par le sentiment de son impuissance.

L'ecclsiastique le toucha lgrement sur l'paule.

--Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de
raison! Voil Pques bientt; j'espre que vous donnerez l'exemple,--en
communiant avec les autres.

--Ah c'est trop fort! moi! moi! me soumettre  de pareilles btises!

Devant ce blasphme le cur plit. Ses prunelles fulguraient. Sa
mchoire tremblait.--Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!

Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'glise!

--Eh bien? quoi? Qu'a-t-elle fait?

--Elle manque toujours la messe!--Comme vous, d'ailleurs!

--Eh! on ne renvoie pas un matre d'cole, pour a!

--On peut le dplacer!

Le prtre ne parla plus. Il tait au fond de la pice, dans l'ombre.
Petit, la tte sur la poitrine, songeait.

Ils arriveraient  l'autre bout de la France, leur dernier sou mang par
le voyage;--et il retrouverait l-bas sous des noms diffrents, le mme
cur, le mme recteur, le mme prfet!--tous, jusqu'au ministre, taient
comme les anneaux de sa chane accablante! Il avait reu dj un
avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte
d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos,
ceux qu'il aimait prs de lui, la main tendue vers une chaise de poste!

 ce moment-l, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux,
le nouveau-n se mit  vagir; et le marmot pleurait.

--Pauvres enfants! dit le prtre d'une voix douce.

Le pre alors clata en sanglots.--Oui! oui! tout ce qu'on voudra!

--J'y compte reprit le cur;--et ayant fait la rvrence:--Messieurs,
bien le bonsoir!

Le matre d'cole restait la figure dans les mains.--Il repoussa
Bouvard.

--Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misrable!

Les deux amis regagnrent leur domicile, en se flicitant de leur
indpendance. Le pouvoir du clerg les effrayait.

On l'appliquait maintenant  raffermir l'ordre social. La Rpublique
allait bientt disparatre.

Trois millions d'lecteurs se trouvrent exclus du suffrage universel.
Le cautionnement des journaux fut lev, la censure rtablie. On en
voulait aux romans-feuilletons; la philosophie classique tait rpute
dangereuse; les bourgeois prchaient le dogme des intrts matriels--et
le Peuple semblait content.

Celui des campagnes revenait  ses anciens matres.

M. de Faverges, qui avait des proprits dans l'Eure, fut port  la
Lgislative, et sa rlection au Conseil gnral du Calvados tait
d'avance certaine.

Il jugea bon d'offrir un djeuner aux notables du pays.

Le vestibule o trois domestiques les attendaient pour prendre leurs
paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans
les vases de la Chine, les bronzes sur les chemines, les baguettes d'or
aux lambris, les rideaux pais, les larges fauteuils, ce luxe
immdiatement les flatta comme une politesse qu'on leur faisait;--et en
entrant dans la salle  manger, au spectacle de la table couverte de
viandes sur les plats d'argent, avec la range des verres devant chaque
assiette, les hors d'oeuvre  et l, et un saumon au milieu, tous les
visages s'panouirent.

Ils taient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-prfet
de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses htes
d'excuser la comtesse, empche par une migraine;--et aprs des
compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre
corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet
d'une descente en Angleterre par Changarnier.

Heurtaux la dsirait comme soldat, le cur en haine des protestants,
Foureau dans l'intrt du commerce.

--Vous exprimez dit Pcuchet des sentiments du moyen ge!

--Le moyen ge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi, nos cathdrales!...

--Cependant, monsieur, les abus!...

--N'importe, la Rvolution ne serait pas arrive!...

--Ah! la Rvolution, voil le malheur! dit l'ecclsiastique, en
soupirant.

--Mais tout le monde y a contribu! et--(excusez-moi, monsieur le
comte), les nobles eux-mmes par leur alliance avec les philosophes!

--Que voulez-vous! Louis XVIII a lgalis la spoliation! Depuis ce
temps-l, le rgime parlementaire vous sape les bases!...

Un roastbeef parut--et durant quelques minutes on n'entendit que le
bruit des fourchettes et des mchoires, avec le pas des servants sur le
parquet et ces deux mots rpts: Madre! Sauterne!

La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment
s'arrter sur le penchant de l'abme?

--Chez les Athniens dit Marescot chez les Athniens, avec lesquels nous
avons des rapports, Solon mata les dmocrates, en levant le cens
lectoral.

--Mieux vaudrait dit Hurel supprimer la Chambre; tout le dsordre vient
de Paris.

--Dcentralisons! dit le notaire.

--Largement! reprit le Comte.

D'aprs Foureau, la commune devait tre matresse absolue, jusqu'
interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.

Et pendant que les plats se succdaient, poule au jus, crevisses,
champignons, lgumes en salade, rtis d'alouettes, bien des sujets
furent traits: le meilleur systme d'impts, les avantages de la grande
culture, l'abolition de la peine de mort--le sous-prfet n'oublia pas de
citer ce mot charmant d'un homme d'esprit:--Que MM. les assassins
commencent!

Bouvard tait surpris par le contraste des choses qui l'entouraient avec
celles que l'on disait--car il semble toujours que les paroles doivent
correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour
les grandes penses. Nanmoins, il tait rouge au dessert, et
entrevoyait les compotiers dans un brouillard.

On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de
Faverges qui connaissait son monde fit dboucher du champagne. Les
convives, en trinquant burent au succs de l'lection--et il tait plus
de trois heures, quand ils passrent dans le fumoir, pour prendre le
caf.

Une caricature du Charivari tranait sur une console, entre des numros
de l'Univers; cela reprsentait un citoyen, dont les basques de la
redingote laissaient voir une queue, se terminant par un oeil. Marescot
en donna l'explication. On rit beaucoup.

Ils absorbaient des liqueurs--et la cendre des cigares tombait dans les
capitons des meubles. L'abb voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire.
Coulon s'endormit. M. de Faverges dclara son dvouement pour
Chambord.--Les abeilles prouvent la monarchie.

--Mais les fourmilires la Rpublique! Du reste, le mdecin n'y tenait
plus.

--Vous avez raison! dit le sous-prfet. La forme du gouvernement importe
peu!

--Avec la libert! objecta Pcuchet.

--Un honnte homme n'en a pas besoin rpliqua Foureau. Je ne fais pas de
discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que la
France veut tre gouverne par un bras de fer!

Tous rclamaient un Sauveur.

Et en sortant, Bouvard et Pcuchet entendirent M. de Faverges qui disait
 l'abb Jeufroy:

--Il faut rtablir l'obissance. L'autorit se meurt, si on la discute!
Le droit divin, il n'y a que a!

--Parfaitement, monsieur le comte!

Les ples rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrire les bois;
un vent humide soufflait;--et en marchant sur les feuilles mortes, ils
respiraient comme dlivrs.

Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'chappa en exclamations:

--Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant d'enttement?
D'abord, que signifie le droit divin?

L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait clairs sur
l'esthtique, rpondit  leur question dans une lettre savante.

La thorie du droit divin a t formule sous Charles II par l'Anglais
Filmer.

La voici:

Le Crateur donna au premier homme la souverainet du monde. Elle fut
transmise  ses descendants; et la puissance du Roi mane de Dieu. _Il
est son image_, crit Bossuet. L'empire paternel accoutume  la
domination d'un seul. On a fait les rois d'aprs le modle des pres.

Locke rfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du
monarchique, tout sujet ayant le mme droit sur ses enfants que le
monarque sur les siens. La royaut n'existe que par le choix
populaire--et mme l'lection tait rappele dans la crmonie du sacre,
o deux vques, en montrant le Roi, demandaient aux nobles et aux
manants, s'ils l'acceptaient pour tel.

Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit de faire tout ce qu'il
veut, dit Helvtius, de changer sa constitution, dit Vattel, de se
rvolter contre l'injustice, prtendent Glafey, Hotman, Mably, etc.!--et
saint Thomas d'Aquin l'autorise  se dlivrer d'un tyran. Il est mme,
dit Jurieu, dispens d'avoir raison.

tonns de l'axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau.

Pcuchet alla jusqu'au bout--puis fermant les yeux, et se renversant la
tte, il en fit l'analyse.

--On suppose une convention, par laquelle l'individu alina sa libert.
Le Peuple, en mme temps, s'engageait  le dfendre contre les
ingalits de la Nature et le rendait propritaire des choses qu'il
dtient.

--O est la preuve du contrat?

--Nulle part! et la communaut n'offre pas de garantie. Les citoyens
s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des mtiers,
Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain.
Le thtre est corrupteur, l'argent funeste; et l'tat doit imposer une
religion, sous peine de mort.

Comment, se dirent-ils, voil le dieu de 93, le pontife de la
dmocratie!

Tous les rformateurs l'ont copi;--et ils se procurrent l'_Examen du
socialisme_, par Morant.

Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.

Au sommet le Pre,  la fois pape et empereur. Abolition des hritages,
tous les biens meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera
exploit hirarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune
publique. Mais rien  craindre! on aura pour chef celui qui aime le
plus.

Il manque une chose, la Femme. De l'arrive de la Femme dpend le salut
du monde.

--Je ne comprends pas.

--Ni moi!

Et ils abordrent le Fouririsme.

Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'Attraction soit
libre, et l'Harmonie s'tablira.

Notre me enferme douze passions principales, cinq gostes, quatre
animiques, trois distributives. Elles tendent, les premires 
l'individu, les suivantes aux groupes, les dernires aux groupes de
groupes, ou sries, dont l'ensemble est la Phalange, socit de dix-huit
cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmnent
les travailleurs dans la campagne, et les ramnent le soir. On porte des
tendards, on donne des ftes, on mange des gteaux. Toute femme, si
elle y tient, possde trois hommes, le mari, l'amant et le gniteur.
Pour les clibataires, le Bayadrisme est institu.

--a me va! dit Bouvard; et il se perdit dans les rves du monde
harmonien.

Par la restauration des climatures la terre deviendra plus belle, par le
croisement des races la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages
comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes
pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires dgeles
sous les aurores borales--car tout se produit par la conjonction des
deux fluides mle et femelle, jaillissant des ples--et les aurores
borales sont un symptme du rut de la plante, une mission prolifique.

--Cela me passe dit Pcuchet.

Aprs Saint-Simon et Fourier, le problme se rduit  des questions de
salaire.

Louis Blanc, dans l'intrt des ouvriers veut qu'on abolisse le commerce
extrieur, La Farelle qu'on impose les machines, un autre qu'on dgrve
les boissons, ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on distribue des
soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et rclame pour l'tat le
monopole du sucre.

--Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie.

--Mais non!

--Si fait!

--Tu es absurde!

--Toi, tu me rvoltes!

Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les rsums.
Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant:

--Lis, toi-mme! Ils nous proposent comme exemple, les Essniens, les
Frres Moraves, les Jsuites du Paraguay, et jusqu'au rgime des
prisons.

Chez les Icariens, le djeuner se fait en vingt minutes, les femmes
accouchent  l'hpital. Quant aux livres, dfense d'en imprimer sans
l'autorisation de la Rpublique.

--Mais Cabet est un idiot.

--Maintenant voil du Saint-Simon: les publicistes soumettront leurs
travaux  un comit d'industriels.

Et du Pierre Leroux: la loi forcera les citoyens  entendre un orateur.

Et de l'Auguste Comte: les prtres duqueront la jeunesse, dirigeront
toutes les oeuvres de l'esprit, et engageront le Pouvoir  rgler la
procration.

Ces documents affligrent Pcuchet. Le soir, au dner, il rpliqua.

--Qu'il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens.
Cependant, ils mritent notre amour. La hideur du monde les dsolait, et
pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus
dcapit, Campanella mis sept fois  la torture, Buonarroti avec une
chane autour du cou, Saint-Simon crevant de misre, bien d'autres. Ils
auraient pu vivre tranquilles! mais non! ils ont march dans leur voie,
la tte au ciel, comme des hros.

--Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grce aux thories d'un
monsieur?

--Qu'importe! dit Pcuchet, il est temps de ne plus croupir dans
l'gosme! Cherchons le meilleur systme!

--Alors, tu comptes le trouver?

--Certainement!

--Toi?

Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses paules et son ventre
sautaient d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette
sous l'aisselle, il rptait: Ah! ah! ah! d'une faon irritante.

Pcuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte.

Germaine le hla par toute la maison;--et on le dcouvrit au fond de sa
chambre dans une bergre, sans feu ni chandelle et la casquette sur les
sourcils. Il n'tait pas malade; mais se livrait  ses rflexions.

La brouille tant passe, ils reconnurent qu'une base manquait  leurs
tudes: l'conomie politique.

Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de
l'importation, de la prohibition.

Une nuit, Pcuchet fut rveill par le craquement d'une botte dans le
corridor. La veille comme d'habitude, il avait tir lui-mme tous les
verrous--et il appela Bouvard qui dormait profondment.

Ils restrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommena
pas.

Les servantes interroges n'avaient rien entendu.

Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarqurent au milieu d'une
plate-bande, prs de la claire-voie l'empreinte d'une semelle--et deux
btons du treillage taient rompus.--On l'avait escalad, videmment.

Il fallait prvenir le garde champtre.

Comme il n'tait pas  la mairie, Pcuchet se rendit chez l'picier.

Que vit-il dans l'arrire-boutique,  ct de Placquevent, parmi les
buveurs? Gorju!--Gorju nipp comme un bourgeois,--et rgalant la
compagnie.

Cette rencontre tait insignifiante. Bientt, ils arrivrent  la
question du Progrs.

Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en
littrature, il est moins clair--et si le bien-tre augmente, la
splendeur de la vie a disparu.

Pcuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier.

--Je trace obliquement une ligne ondule. Ceux qui pourraient la
parcourir, toutes les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus
l'horizon. Elle se relve pourtant, et malgr ses dtours, ils
atteindront le sommet. Telle est l'image du Progrs.

Mme Bordin entra.

C'tait le 3 dcembre 1851. Elle apportait le journal.

Ils lurent bien vite et cte  cte, l'Appel au peuple, la dissolution
de la Chambre, l'emprisonne ment des dputs.

Pcuchet devint blme. Bouvard considrait la veuve.

--Comment? vous ne dites rien!

--Que voulez-vous que j'y fasse? Ils oubliaient de lui offrir un sige.
Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah! vous n'tes gure
aimables aujourd'hui et elle sortit, choque de leur impolitesse.

La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allrent dans le village,
pandre leur indignation.

Marescot, qui les reut au milieu des contrats, pensait diffremment. Le
bavardage de la Chambre tait fini, grce au ciel. On aurait dsormais
une politique d'affaires.

Beljambe ignorait les vnements, et s'en moquait d'ailleurs.

Sous les Halles, ils arrtrent Vaucorbeil.

Le mdecin tait revenu de tout a.--Vous avez bien tort de vous
tourmenter.

Foureau passa prs d'eux, en disant d'un air narquois:--Enfoncs les
dmocrates!--Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin: Vive
l'Empereur!

Mais Petit devait les comprendre--et Bouvard ayant frapp au carreau, le
matre d'cole quitta sa classe.

Il trouvait extrmement drle que Thiers ft en prison. Cela vengeait le
Peuple.--Ah! ah! messieurs les Dputs,  votre tour!

La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas
de grce aux vaincus, pas de piti pour les victimes! Ds qu'on se
rvolte on est un sclrat.

--Remercions la Providence! disait le cur--et aprs elle Louis
Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingus! Le comte de
Faverges deviendra snateur.

Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

Ces messieurs avaient beaucoup parl. Il les engageait  se taire.

--Veux-tu savoir mon opinion? dit Pcuchet.

Puisque les bourgeois sont froces, les ouvriers jaloux, les prtres
serviles--et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on
lui laisse le museau dans sa gamelle, Napolon a bien fait!--qu'il le
billonne, le foule et l'extermine! ce ne sera jamais trop, pour sa
haine du droit, sa lchet, son ineptie, son aveuglement!

Bouvard songeait:--Hein, le Progrs, quelle blague! Il ajouta:--Et la
Politique, une belle salet!

--Ce n'est pas une science reprit Pcuchet. L'art militaire vaut mieux,
on prvoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre?

--Ah! merci! rpliqua Bouvard. Tout me dgote. Vendons plutt notre
baraque--et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages!

--Comme tu voudras!

Mlie dans la cour, tirait de l'eau.

La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle
courbait les reins--et on voyait alors ses bas bleus jusqu' la hauteur
de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit,
tandis qu'elle tournait un peu la tte--et Pcuchet en la regardant,
sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini.




CHAPITRE VII


Des jours tristes commencrent.

Ils n'tudiaient plus dans la peur de dceptions; les habitants de
Chavignolles s'cartaient d'eux; les journaux tolrs n'apprenaient
rien--et leur solitude tait profonde, leur dsoeuvrement complet.

Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient;  quoi bon? En
d'autres jours, ils avaient l'ide de nettoyer le jardin, au bout d'un
quart d'heure une fatigue les prenait; ou de voir leur ferme, ils en
revenaient coeurs; ou de s'occuper de leur mnage, Germaine poussait
des lamentations; ils y renoncrent.

Bouvard voulut dresser le catalogue du musum, et dclara ces bibelots
stupides. Pcuchet emprunta la canardire de Langlois pour tirer des
alouettes; l'arme clatant du premier coup faillit le tuer.

Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel
blanc crase de sa monotonie un coeur sans espoir. On coute le pas d'un
homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du
toit par terre. De temps  autre, une feuille morte vient frler la
vitre, puis tournoie, s'en va. Des glas indistincts sont apports par le
vent. Au fond de l'table, une vache mugit.

Ils billaient l'un devant l'autre, consultaient le calendrier,
regardaient la pendule, attendaient les repas;--et l'horizon tait
toujours le mme! des champs en face,  droite l'glise,  gauche un
rideau de peupliers; leurs cimes se balanaient dans la brume,
perptuellement, d'un air lamentable!

Des habitudes qu'ils avaient tolres les faisaient souffrir. Pcuchet
devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe son mouchoir.
Bouvard ne quittait plus la pipe, et causait en se dandinant. Des
contestations s'levaient,  propos des plats ou de la qualit du
beurre. Dans leur tte--tte ils pensaient  des choses diffrentes.

Un vnement avait boulevers Pcuchet.

Deux jours aprs l'meute de Chavignolles, comme il promenait son
dboire politique, il arriva dans un chemin, couvert par des ormes
touffus; et il entendit derrire son dos une voix crier:--Arrte!

C'tait Mme Castillon. Elle courait de l'autre ct, sans l'apercevoir.
Un homme, qui marchait devant elle, se retourna. C'tait Gorju;--et ils
s'abordrent  une toise de Pcuchet, la range des arbres les sparant
de lui.

--Est-ce vrai? dit-elle tu vas te battre?

Pcuchet se coula dans le foss, pour entendre:

--Eh bien! oui, rpliqua Gorju je vais me battre! Qu'est-ce que a te
fait?

--Il le demande! s'cria-t-elle, en se tordant les bras. Mais si tu es
tu, mon amour? Oh reste!--Et ses yeux bleus, plus encore que ses
paroles, le suppliaient.

--Laisse-moi tranquille! je dois partir!

Elle eut un ricanement de colre.--L'autre l'a permis, hein?

--N'en parle pas! Il leva son poing ferm.

--Non! mon ami, non! je me tais, je ne dis rien. Et de grosses larmes
descendaient le long de ses joues dans les ruches de sa collerette.

Il tait midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte de bls
jaunes. Tout au loin, la bche d'une voiture glissait lentement. Une
torpeur s'talait dans l'air--pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement
d'insecte. Gorju s'tait coup une badine, et en raclait l'corce. Mme
Castillon ne relevait pas la tte.

Elle songeait, la pauvre femme,  la vanit de ses sacrifices, les
dettes qu'elle avait soldes, ses engagements d'avenir, sa rputation
perdue. Au lieu de se plaindre elle lui rappela les premiers temps de
leur amour, quand elle allait, toutes les nuits, le rejoindre dans la
grange;--si bien qu'une fois son mari croyant  un voleur, avait lch
par la fentre un coup de pistolet. La balle tait encore dans le
mur.--Du moment que je t'ai connu, tu m'as sembl beau comme un prince.
J'aime tes yeux, ta voix, ta dmarche, ton odeur! Elle ajouta plus
bas:--Je suis en folie de ta personne!

Il souriait, flatt dans son orgueil.

Elle le prit  deux mains par les flancs,--et la tte renverse, comme
en adoration.

--Mon cher coeur! mon cher amour! mon me! ma vie! voyons! parle! que
veux-tu?--est-ce de l'argent? on en trouvera. J'ai eu tort! je
t'ennuyais! pardon! et commande-toi des habits chez le tailleur, bois du
champagne, fais la noce! je te permets tout,--tout!--Elle murmura dans
un effort suprme: jusqu' elle!... pourvu que tu reviennes  moi!

Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pour l'empcher
de tomber;--et elle balbutiait:--Cher coeur! cher amour! comme tu es
beau! mon Dieu, que tu es beau!

Pcuchet immobile, et la terre du foss  la hauteur de son menton, les
regardait, en haletant.

--Pas de faiblesse! dit Gorju. Je n'aurais qu' manquer la diligence! on
prpare un fameux coup de chien; j'en suis!--Donne-moi dix sous, pour
que je paye un gloria au conducteur.

Elle tira cinq francs de sa bourse.--Tu me les rendras bientt. Aie un
peu de patience! Depuis le temps qu'il est paralys! songe donc!--Et si
tu voulais nous irions  la chapelle de la Croix-Janval--et l, mon
amour, je jurerais devant la sainte Vierge, de t'pouser, ds qu'il sera
mort!

--Eh! il ne meurt jamais, ton mari!

Gorju avait tourn les talons. Elle le rattrapa;--et se cramponnant 
ses paules:

--Laisse-moi partir avec toi! je serai ta domestique! Tu as besoin de
quelqu'un. Mais ne t'en va pas! ne me quitte pas! La mort plutt!
Tue-moi!

Elle se tranait  ses genoux, tchant de saisir ses mains pour les
baiser; son bonnet tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux courts
s'parpillrent. Ils taient blancs sous les oreilles--et comme elle le
regardait de bas en haut, toute sanglotante, avec ses paupires rouges
et ses lvres tumfies, une exaspration le prit, il la repoussa.

--Arrire la vieille! Bonsoir!

Quand elle se fut releve, elle arracha la croix d'or, qui pendait  son
cou--et la jetant vers lui:

--Tiens! canaille!

Gorju s'loignait,--en tapant avec sa badine les feuilles des arbres.

Mme Castillon ne pleurait pas. La mchoire ouverte et les prunelles
teintes elle resta sans faire un mouvement,--ptrifie dans son
dsespoir,--n'tant plus un tre,--mais une chose en ruines.

Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pcuchet comme la dcouverte d'un
monde--tout un monde!--qui avait des lueurs blouissantes, des
floraisons dsordonnes, des ocans, des temptes, des trsors--et des
abmes d'une profondeur infinie;--un effroi s'en dgageait; qu'importe!
il rva l'amour, ambitionnait de le sentir comme elle, de l'inspirer
comme lui.

Pourtant, il excrait Gorju--et, au corps de garde, avait eu peine  ne
pas le trahir.

L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa taille mince, ses
accroche-coeurs gaux, sa barbe floconneuse, un air de conqurant;
--tandis que sa chevelure-- lui--se collait sur son crne comme une
perruque mouille, son torse dans sa houppelande ressemblait  un
traversin, deux canines manquaient, et sa physionomie tait svre. Il
trouvait le ciel injuste, se sentait comme dshrit, et son ami ne
l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs.

Aprs la mort de sa femme, rien ne l'et empch d'en prendre une
autre--et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison. Il tait
trop vieux pour y songer!

Mais Bouvard se considra dans la glace. Ses pommettes gardaient leurs
couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois; pas une dent n'avait
boug;--et  l'ide qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse;
Mme Bordin surgit dans sa mmoire.--Elle lui avait fait des avances, la
premire fois lors de l'incendie des meules, la seconde  leur dner,
puis dans le musum, pendant la dclamation, et dernirement, elle tait
venue sans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et
y retourna, se promettant de la sduire.

Depuis le jour o Pcuchet avait observ la petite bonne tirant de l'eau
il lui parlait plus souvent;--et soit qu'elle balayt le corridor, ou
qu'elle tendit du linge, ou qu'elle tournt les casseroles, il ne
pouvait se rassasier du bonheur de la voir,--surpris lui-mme de ses
motions, comme dans l'adolescence. Il en avait les fivres et les
langueurs,--et tait perscut par le souvenir de Mme Castillon,
treignant Gorju.

Il questionna Bouvard sur la manire dont les libertins s'y prennent
pour avoir des femmes.

--On leur fait des cadeaux! on les rgale au restaurant.

--Trs bien! Mais ensuite?

--Il y en a qui feignent de s'vanouir, pour qu'on les porte sur un
canap, d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures
vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard se rpandit en
descriptions, qui incendirent l'imagination de Pcuchet, comme des
gravures obscnes. La premire rgle, c'est de ne pas croire  ce
qu'elles disent. J'en ai connu, qui sous l'apparence de Saintes, taient
de vritables Messalines! Avant tout, il faut tre hardi!

Mais la hardiesse ne se commande pas. Pcuchet, quotidiennement
ajournait sa dcision, tait d'ailleurs intimid par la prsence de
Germaine.

Esprant qu'elle demanderait son compte, il en exigea un surcrot de
besogne, notait les fois qu'elle tait grise, remarquait tout haut, sa
malpropret, sa paresse, et fit si bien qu'on la renvoya.

Alors Pcuchet fut libre!

Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard! Quel
battement de coeur, ds que la porte tait referme!

Mlie travaillait sur un guridon, prs de la fentre,  la clart d'une
chandelle. De temps  autre, elle cassait son fil avec ses dents, puis
clignait les yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille.

D'abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient. taient-ce, par
exemple, ceux du genre de Bouvard? Pas du tout; elle prfrait les
maigres. Il osa lui demander si elle avait eu des amoureux?--Jamais!

Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa bouche troite, le
tour de sa figure. Il lui adressa des compliments et l'exhortait  la
sagesse.

En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage des formes
blanches d'o manait une tide senteur, qui lui chauffait la joue. Un
soir, il toucha des lvres les cheveux follets de sa nuque, et il en
ressentit un branlement jusqu' la moelle des os. Une autre fois, il la
baisa sous le menton, en se retenant de ne pas mordre sa chair, tant
elle tait savoureuse. Elle lui rendit son baiser. L'appartement tourna.
Il n'y voyait plus.

Il lui fit cadeau d'une paire de bottines, et la rgalait souvent d'un
verre d'anisette.

Pour lui viter du mal, il se levait de bonne heure, cassait le bois,
allumait le feu, poussait l'attention jusqu' nettoyer les chaussures de
Bouvard.

Mlie ne s'vanouit pas, ne laissa pas tomber son mouchoir et Pcuchet
ne savait  quoi se rsoudre, son dsir augmentant par la peur de le
satisfaire.

Bouvard faisait assidment la cour  Mme Bordin.

Elle le recevait, un peu sangle dans sa robe de soie gorge-pigeon qui
craquait comme le harnais d'un cheval, tout en maniant par contenance sa
longue chane d'or.

Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles, ou dfunt son
mari, autrefois huissier  Livarot.

Puis, elle s'informa du pass de Bouvard, curieuse de connatre ses
farces de jeune homme, sa fortune incidemment, par quels intrts il
tait li  Pcuchet?

Il admirait la tenue de sa maison, et quand il dnait chez elle, la
nettet du service, l'excellence de la table. Une suite de plats, d'une
saveur profonde, que coupait  intervalles gaux un vieux pommard, les
menait jusqu'au dessert o ils taient fort longtemps  prendre le
caf;--et Mme Bordin, en dilatant les narines, trempait dans la soucoupe
sa lvre charnue, ombre lgrement d'un duvet noir.

Un jour, elle apparut dcollete. Ses paules fascinrent Bouvard. Comme
il tait sur une petite chaise devant elle, il se mit  lui passer les
deux mains le long des bras. La veuve se fcha. Il ne recommena plus
mais il se figurait des rondeurs d'une amplitude et d'une consistance
merveilleuses.

Un soir, que la cuisine de Mlie l'avait dgot, il eut une joie en
entrant dans le salon de Mme Bordin. C'est l qu'il aurait fallu vivre!

Le globe de la lampe, couvert d'un papier rose, pandait une lumire
tranquille. Elle tait assise auprs du feu; et son pied passait le bord
de sa robe. Ds les premiers mots, l'entretien tomba.

Cependant, elle le regardait, les cils  demi ferms, d'une manire
langoureuse, avec obstination.

Bouvard n'y tint plus!--et s'agenouillant sur le parquet, il
bredouilla:--Je vous aime! Marions-nous!

Mme Bordin respira fortement; puis, d'un air ingnu, dit qu'il
plaisantait, sans doute, on allait se moquer, ce n'tait pas
raisonnable. Cette dclaration l'tourdissait.

Bouvard objecta qu'ils n'avaient besoin du consentement de personne. Qui
vous arrte? est-ce le trousseau? Notre linge a une marque pareille, un
B! nous unirons nos majuscules.

L'argument lui plut. Mais une affaire majeure l'empchait de se dcider
avant la fin du mois. Et Bouvard gmit.

Elle eut la dlicatesse de le reconduire,--escorte de Marianne, qui
portait un falot.

Les deux amis s'taient cach leur passion.

Pcuchet comptait voiler toujours son intrigue avec la bonne. Si Bouvard
s'y opposait il l'emmnerait vers d'autres lieux, ft-ce en Algrie, o
l'existence n'est pas chre! Mais rarement il formait de ces hypothses,
plein de son amour, sans penser aux consquences.

Bouvard projetait de faire du musum la chambre conjugale,  moins que
Pcuchet ne s'y refust; alors il habiterait le domicile de son pouse.

Un aprs-midi de la semaine suivante,--c'tait chez elle dans son
jardin; les bourgeons commenaient  s'ouvrir; et il y avait, entre les
nues, de grands espaces bleus,--elle se baissa pour cueillir des
violettes, et dit, en les prsentant:

--Saluez Mme Bouvard!

--Comment! Est-ce vrai?

--Parfaitement vrai.

Il voulut la saisir dans ses bras, elle le repoussa. Quel homme!--puis
devenue srieuse, l'avertit que bientt, elle lui demanderait une
faveur.

--Je vous l'accorde!

Ils fixrent la signature de leur contrat  jeudi prochain.

Personne jusqu'au dernier moment n'en devait rien savoir.

--Convenu!

Et il sortit les yeux au ciel, lger comme un chevreuil.

Pcuchet le matin du mme jour s'tait promis de mourir, s'il n'obtenait
pas les faveurs de sa bonne--et il l'avait accompagne dans la cave,
esprant que les tnbres lui donneraient de l'audace.

Plusieurs fois, elle avait voulu s'en aller; mais il la retenait pour
compter les bouteilles, choisir des lattes, ou voir le fond des
tonneaux; cela durait depuis longtemps.

Elle se trouvait en face de lui, sous la lumire du soupirail, droite,
les paupires basses, le coin de la bouche un peu relev.

--M'aimes-tu? dit brusquement Pcuchet.

--Oui! je vous aime.

--Eh bien, alors, prouve-le-moi!

Et l'enveloppant du bras gauche, il commena, de l'autre main, 
dgrafer son corset.

--Vous allez me faire du mal?

--Non! mon petit ange! N'aie pas peur!

--Si M. Bouvard...

--Je ne lui dirai rien! Sois tranquille!

Un tas de fagots se trouvait derrire. Elle s'y laissa tomber, les seins
hors de la chemise, la tte renverse;--puis se cacha la figure sous un
bras--et un autre et compris qu'elle ne manquait pas d'exprience.

Bouvard, bientt, arriva pour dner.

Le repas se fit en silence, chacun ayant peur de se trahir. Mlie les
servait impassible, comme d'habitude. Pcuchet tournait les yeux, pour
viter les siens, tandis que Bouvard considrant les murs, songeait 
des amliorations.

Huit jours aprs, le jeudi, il rentra furieux.

--La sacre garce!

--Qui donc?

--Mme Bordin.

Et il conta qu'il avait pouss la dmence jusqu' vouloir en faire sa
femme. Mais tout tait fini, depuis un quart d'heure, chez Marescot.

Elle avait prtendu recevoir en dot les calles, dont il ne pouvait
disposer--l'ayant comme la ferme, solde en partie avec l'argent d'un
autre.

--Effectivement! dit Pcuchet.

--Et moi! qui ai eu la btise de lui promettre une faveur,  son choix!
C'tait celle-l! j'y ai mis de l'enttement; si elle m'aimait, elle
m'et cd! La veuve, au contraire s'tait emporte en injures, avait
dnigr son physique, sa bedaine. Ma bedaine! je te demande un peu.

Pcuchet cependant tait sorti plusieurs fois, marchait les jambes
cartes.

--Tu souffres? dit Bouvard.

--Oh!--oui! je souffre!

Et ayant ferm la porte, Pcuchet aprs beaucoup d'hsitations, confessa
qu'il venait de se dcouvrir une maladie secrte.

--Toi?

--Moi-mme!

--Ah! mon pauvre garon! qui te l'a donne?

Il devint encore plus rouge, et dit d'une voix encore plus basse:

--Ce ne peut tre que Mlie!

Bouvard en demeura stupfait.

La premire chose tait de renvoyer la jeune personne.

Elle protesta d'un air candide.

Le cas de Pcuchet tait grave, pourtant; mais honteux de sa turpitude,
il n'osait voir le mdecin.

Bouvard imagina de recourir  Barberou.

Ils lui adressrent le dtail de la maladie, pour le montrer  un
docteur qui la soignerait par correspondance. Barberou y mit du zle,
persuad qu'elle concernait Bouvard, et l'appela vieux roquentin, tout
en le flicitant.

-- mon ge! disait Pcuchet n'est-ce pas lugubre! Mais pourquoi
m'a-t-elle fait a!

--Tu lui plaisais.

--Elle aurait d me prvenir.

--Est-ce que la passion raisonne! Et Bouvard se plaignait de Mme Bordin.

Souvent, il l'avait surprise arrte devant les calles, dans la
compagnie de Marescot, en confrence avec Germaine,--tant de manoeuvres
pour un peu de terre!

--Elle est avare! Voil l'explication!

Ils ruminaient ainsi leur mcompte, dans la petite salle, au coin du
feu, Pcuchet, tout en avalant ses remdes, Bouvard en fumant des
pipes--et ils dissertaient sur les femmes.

--trange besoin, est-ce un besoin?--Elles poussent au crime, 
l'hrosme, et  l'abrutissement! L'enfer sous un jupon, le paradis dans
un baiser--ramage de tourterelle, ondulations de serpent, griffe de
chat;--perfidie de la mer, varit de la lune--ils dirent tous les
lieux communs qu'elles ont fait rpandre.

C'tait le dsir d'en avoir qui avait suspendu leur amiti. Un remords
les prit.--Plus de femmes, n'est-ce pas? Vivons sans elles!--Et ils
s'embrassrent avec attendrissement.

Il fallait ragir!--et Bouvard, aprs la gurison de Pcuchet, estima
que l'hydrothrapie leur serait avantageuse.

Germaine, revenue ds le dpart de l'autre, charriait tous les matins,
la baignoire dans le corridor.

Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lanaient de grands
seaux d'eau;--puis ils couraient pour rejoindre leurs chambres.--On les
vit par la claire-voie;--et des personnes furent scandalises.




CHAPITRE VIII


Satisfaits de leur rgime, ils voulurent s'amliorer le temprament par
de la gymnastique.

Et ayant pris le manuel d'Amoros, ils en parcoururent l'atlas.

Tous ces jeunes garons, accroupis, renverss, debout, pliant les
jambes, cartant les bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux,
chevauchant des poutres, grimpant  des chelles, cabriolant sur des
trapzes, un tel dploiement de force et d'agilit excita leur envie.

Cependant, ils taient contrists par les splendeurs du gymnase,
dcrites dans la prface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un
vestibule pour les quipages, un hippodrome pour les courses, un bassin
pour la natation, ni une montagne de gloire, colline artificielle, ayant
trente-deux mtres de hauteur.

Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage et t dispendieux,
ils y renoncrent; le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mt
horizontal; et quand ils furent habiles  le parcourir d'un bout 
l'autre, pour en avoir un vertical, ils replantrent une poutrelle des
contre-espaliers. Pcuchet gravit jusqu'en haut. Bouvard glissait,
retombait toujours, finalement, y renona.

Les btons orthosomatiques lui plurent davantage, c'est--dire deux
manches  balai relis par deux cordes dont la premire se passe sous
les aisselles, la seconde sur les poignets--et pendant des heures il
gardait cet appareil, le menton lev, la poitrine en avant, les coudes
le long du corps.

 dfaut d'haltres, le charron leur tourna quatre morceaux de frne qui
ressemblaient  des pains de sucre, se terminant en goulot de bouteille.
On doit porter ces massues  droite,  gauche, par devant, par derrire;
mais trop lourdes, elles chappaient de leurs doigts, au risque de leur
broyer les jambes. N'importe, ils s'acharnrent aux mils persanes et
mme craignant qu'elles n'clatassent, tous les soirs, ils les
frottaient avec de la cire et un morceau de drap.

Ensuite, ils recherchrent des fosss. Quand ils en avaient trouv un 
leur convenance, ils appuyaient au milieu une longue perche,
s'lanaient du pied gauche, atteignaient l'autre bord, puis
recommenaient. La campagne tant plate, on les apercevait au loin;--et
les villageois se demandaient quelles taient ces deux choses
extraordinaires, bondissant  l'horizon.

L'automne venu, ils se mirent  la gymnastique de chambre; elle les
ennuya. Que n'avaient-ils le trmoussoir ou fauteuil de poste imagin
sous Louis XIV par l'abb de Saint-Pierre! Comment tait-ce construit?
o se renseigner? Dumouchel ne daigna pas mme leur rpondre!

Alors, ils tablirent dans le fournil une bascule brachiale. Sur deux
poulies visses au plafond passait une corde, tenant une traverse 
chaque bout. Sitt qu'ils l'avaient prise, l'un poussait la terre de ses
orteils, l'autre baissait les bras jusqu'au niveau du sol; le premier,
par sa pesanteur, attirait le second, qui lchant un peu la cordelette,
montait  son tour; en moins de cinq minutes leurs membres
dgouttelaient de sueur.

Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tchrent de devenir
ambidextres, jusqu' se priver de la main droite, temporairement. Ils
firent plus: Amoros indique les pices de vers qu'il faut chanter dans
les manoeuvres--et Bouvard et Pcuchet, en marchant, rptaient l'hymne
n 9:

Un roi, un roi juste est un bien sur la terre.

Quand ils se battaient les pectoraux: Amis, la couronne et la gloire,
etc. Au pas de course:

 nous l'animal timide!

Atteignons le cerf rapide!

Oui! nous vaincrons!

Courons! courons! courons!

Et plus haletants que des chiens, ils s'animaient au bruit de leurs
voix.

Un ct de la gymnastique les exaltait: son emploi comme moyen de
sauvetage.

Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre  les porter dans des
sacs;--et ils prirent le matre d'cole de leur en fournir
quelques-uns. Petit objecta que les familles se fcheraient. Ils se
rabattirent sur les secours aux blesss. L'un feignait d'tre vanoui;
et l'autre le charriait dans une brouette, avec toutes sortes de
prcautions.

Quant aux escalades militaires, l'auteur prconise l'chelle de
Bois-Ros, ainsi nomme du capitaine qui surprit Fcamp autrefois, en
montant par la falaise.

D'aprs la gravure du livre, ils garnirent de btonnets un cble, et
l'attachrent sous le hangar.

Ds qu'on a enfourch le premier bton, et saisi le troisime, on jette
ses jambes en dehors, pour que le deuxime qui tait tout  l'heure
contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. On se redresse, on
empoigne le quatrime et l'on continue.--Malgr de prodigieux
dhanchements, il leur fut impossible d'atteindre le deuxime chelon.

Peut-tre a-t-on moins de mal en s'accrochant aux pierres avec les
mains, comme firent les soldats de Bonaparte  l'attaque du
Fort-Chambray?--et pour vous rendre capable d'une telle action, Amoros
possde une tour dans son tablissement.

Le mur en ruines pouvait la remplacer. Ils en tentrent l'assaut.

Mais Bouvard, ayant retir trop vite son pied d'un trou, eut peur et fut
pris d'tourdissement.

Pcuchet en accusa leur mthode: ils avaient nglig ce qui concerne les
phalanges--si bien qu'ils devaient se remettre aux principes.

Ses exhortations furent vaines;--et dans sa prsomption, il aborda les
chasses.

La nature semblait l'y avoir destin; car il employa tout de suite le
grand modle, ayant des palettes  quatre pieds du sol;--et tranquille
l-dessus, il arpentait le jardin, pareil  une gigantesque cigogne qui
se ft promene.

Bouvard  la fentre le vit tituber--puis s'abattre d'un bloc sur les
haricots, dont les rames en se fracassant amortirent sa chute. On le
ramassa couvert de terreau, les narines saignantes, livide--et il
croyait s'tre donn un effort.

Dcidment la gymnastique ne convenait point  des hommes de leur ge;
ils l'abandonnrent, n'osaient plus se mouvoir par crainte des
accidents, et restaient tout le long du jour assis dans le musum, 
rver d'autres occupations.

Ce changement d'habitudes influa sur la sant de Bouvard. Il devint trs
lourd, soufflait aprs ses repas comme un cachalot, voulut se faire
maigrir, mangea moins, et s'affaiblit.

Pcuchet galement, se sentait min, avait des dmangeaisons  la peau
et des plaques dans la gorge. a ne va pas, disaient-ils, a ne va pas.

Bouvard imagina d'aller choisir  l'auberge quelques bouteilles de vin
d'Espagne, afin de se remonter la machine.

Comme il en sortait, le clerc de Marescot et trois hommes apportaient 
Beljambe une grande table de noyer; Monsieur l'en remerciait beaucoup.
Elle s'tait parfaitement conduite.

Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables tournantes. Il en
plaisanta le clerc.

Cependant par toute l'Europe, en Amrique, en Australie et dans les
Indes, des millions de mortels passaient leur vie  faire tourner des
tables;--et on dcouvrait la manire de rendre les serins prophtes, de
donner des concerts sans instruments, de correspondre aux moyens des
escargots. La Presse offrant avec srieux ces bourdes au public, le
renforait dans sa crdulit.

Les Esprits-frappeurs avaient dbarqu au chteau de Faverges, de l
s'taient rpandus dans le village--et le notaire principalement, les
questionnait.

Choqu du scepticisme de Bouvard, il convia les deux amis  une soire
de tables tournantes.

tait-ce un pige? Mme Bordin se trouverait l. Pcuchet, seul, s'y
rendit.

Il y avait, comme assistants, le maire, le percepteur, le capitaine,
d'autres bourgeois et leurs pouses, Mme Vaucorbeil, Mme Bordin
effectivement, de plus, une ancienne sous-matresse de Mme Marescot,
Mlle Laverrire, personne un peu louche avec des cheveux gris tombant en
spirales sur les paules,  la faon de 1830. Dans un fauteuil se tenait
un cousin de Paris, costum d'un habit bleu et l'air impertinent.

Les deux lampes de bronze, l'tagre de curiosits, des romances 
vignette sur le piano, et des aquarelles minuscules dans des cadres
exorbitants faisaient toujours l'tonnement de Chavignolles. Mais ce
soir-l les yeux se portaient vers la table d'acajou. On l'prouverait
tout  l'heure, et elle avait l'importance des choses qui contiennent un
mystre.

Douze invits prirent place autour d'elle, les mains tendues, les
petits doigts se touchant. On n'entendait que le battement de la
pendule. Les visages dnotaient une attention profonde.

Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent de fourmillements dans
les bras. Pcuchet tait incommod.

--Vous poussez! dit le capitaine  Foureau.

--Pas du tout!

--Si fait!

--Ah! monsieur!

Le notaire les calma.

 force de tendre l'oreille, on crut distinguer des craquements de
bois.--Illusion!--Rien ne bougeait.

L'autre jour, quand les familles Aubert et Lormeau taient venues de
Lisieux et qu'on avait emprunt exprs la table de Beljambe, tout avait
si bien march! Mais celle-l aujourd'hui montrait un enttement!...
Pourquoi?

Le tapis sans doute la contrariait;--et on passa dans la salle  manger.

Le meuble choisi fut un large guridon, o s'installrent Pcuchet,
Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred.

Le guridon, qui avait des roulettes, glissa vers la droite; les
oprateurs sans dranger leurs doigts suivirent son mouvement, et de
lui-mme il fit encore deux tours. On fut stupfait.

Alors M. Alfred articula d'une voix haute:

--Esprit, comment trouves-tu ma cousine?

Le guridon en oscillant avec lenteur frappa neuf coups. D'aprs une
pancarte, o le nombre des coups se traduisait par des lettres, cela
signifiait--charmante. Des bravos clatrent.

Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma l'esprit de dclarer l'ge
exact qu'elle avait.

Le pied du guridon retomba cinq fois.

--Comment? cinq ans! s'cria Girbal.

--Les dizaines ne comptent pas reprit Foureau.

La veuve sourit, intrieurement vexe.

Les rponses aux autres questions manqurent, tant l'alphabet tait
compliqu. Mieux valait la Planchette, moyen expditif et dont Mlle
Laverrire s'tait servie pour noter sur un album les communications
directes de Louis XII, Clmence Isaure, Franklin, Jean-Jacques Rousseau,
etc. Ces mcaniques se vendaient rue d'Aumale; M. Alfred en promit une,
puis s'adressant  la sous-matresse:

--Mais pour le quart d'heure, un peu de piano, n'est-ce pas? une
mazurka!

Deux accords plaqus vibrrent. Il prit sa cousine  la taille, disparut
avec elle, revint. On tait rafrachi par le vent de la robe qui frlait
les portes en passant. Elle se renversait la tte, il arrondissait son
bras. On admirait la grce de l'une, l'air fringant de l'autre; et sans
attendre les petits fours, Pcuchet se retira, bahi de la soire.

Il eut beau rpter:--Mais j'ai vu! Bouvard niait les faits et nanmoins
consentit  exprimenter, lui-mme.

Pendant quinze jours, ils passrent leurs aprs-midi en face l'un de
l'autre les mains sur une table, puis sur un chapeau, sur une corbeille,
sur des assiettes. Tous ces objets demeurrent immobiles.

Le phnomne des tables tournantes n'en est pas moins certain. Le
vulgaire l'attribue  des Esprits, Faraday au prolongement de l'action
nerveuse, Chevreul  l'inconscience des efforts, ou peut-tre, comme
admet Sgouin, se dgage-t-il de l'assemblage des personnes une
impulsion, un courant magntique?

Cette hypothse fit rver Pcuchet. Il prit dans sa bibliothque le
Guide du magntiseur par Montacabre, le relut attentivement, et initia
Bouvard  la thorie.

Tous les corps anims reoivent et communiquent l'influence des astres,
proprit analogue  la vertu de l'aimant. En dirigeant cette force on
peut gurir les malades, voil le principe. La science, depuis Mesmer,
s'est dveloppe;--mais il importe toujours de verser le fluide et de
faire des passes qui, premirement, doivent endormir.

--Eh bien, endors-moi dit Bouvard.

--Impossible rpliqua Pcuchet pour subir l'action magntique et pour la
transmettre la foi est indispensable. Puis considrant Bouvard:--Ah!
quel dommage!

--Comment?

--Oui, si tu voulais, avec un peu de pratique, il n'y aurait pas de
magntiseur comme toi!

Car il possdait tout ce qu'il faut: l'abord prvenant, une constitution
robuste--et un moral solide.

Cette facult qu'on venait de lui dcouvrir flatta Bouvard. Il se
plongea sournoisement dans Montacabre.

Puis comme Germaine avait des bourdonnements d'oreilles, qui
l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton nglig: Si on essayait du
magntisme? Elle ne s'y refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les
deux pouces dans ses mains,--et la regarda fixement, comme s'il n'et
fait autre chose de toute sa vie.

La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commena par flchir
le cou; ses yeux se fermrent, et tout doucement, elle se mit  ronfler.
Au bout d'une heure qu'ils la contemplaient Pcuchet dit  voix basse:
Que sentez-vous?

Elle se rveilla.

Plus tard sans doute la lucidit viendrait.

Ce succs les enhardit;--et reprenant avec aplomb l'exercice de la
mdecine ils soignrent Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs
intercostales, Migraine, le maon, affect d'une nvrose de l'estomac,
la mre Varin, dont l'encphalode sous la clavicule exigeait pour se
nourrir des empltres de viande, un goutteux, le pre Lemoine, qui se
tranait au bord des cabarets, un phtisique, un hmiplgique, bien
d'autres. Ils traitrent aussi des coryzas et des engelures.

Aprs l'exploration de la maladie, ils s'interrogeaient du regard pour
savoir quelles passes employer, si elles devaient tre  grands ou 
petits courants, ascendantes ou descendantes, longitudinales,
transversales, biditiges, triditiges ou mme quinditiges. Quand l'un en
avait trop, l'autre le remplaait. Puis revenus chez eux, ils notaient
les observations, sur le journal du traitement.

Leurs manires onctueuses captrent le monde. Cependant on prfrait
Bouvard; et sa rputation parvint jusqu' Falaise quand il eut guri la
Barbe, la fille du pre Barbey, un ancien capitaine au long cours.

Elle sentait comme un clou  l'occiput, parlait d'une voix rauque,
restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dvorait du pltre ou
du charbon. Ses crises nerveuses dbutant par des sanglots se
terminaient dans un flux de larmes; et on avait pratiqu tous les
remdes, depuis les tisanes jusqu'aux moxas--si bien que par lassitude,
elle accepta les offres de Bouvard.

Quand il eut congdi la servante et pouss les verrous, il se mit 
frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires--un
bien-tre se manifesta par des soupirs et des billements. Il lui posa
un doigt entre les sourcils au haut du nez--tout  coup elle devint
inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient; sa tte garda les
attitudes qu'il voulut--et les paupires  demi closes, en vibrant d'un
mouvement spasmodique, laissaient apercevoir les globes des yeux, qui
roulaient avec lenteur; ils se fixrent dans les angles, convulss.

Bouvard lui demanda si elle souffrait; elle rpondit que non; ce qu'elle
prouvait maintenant? elle distinguait l'intrieur de son corps.

--Qu'y voyez-vous?

--Un ver!

--Que faut-il pour le tuer?

Son front se plissa:--Je cherche,--je ne peux pas; je ne peux pas.

 la deuxime sance, elle se prescrivit un bouillon d'orties,  la
troisime de l'herbe au chat. Les crises s'attnurent, disparurent.
C'tait vraiment comme un miracle.

L'addigitation nasale ne russit point avec les autres; et pour amener
le somnambulisme ils projetrent de construire un baquet
mesmrien.--Dj mme Pcuchet avait recueilli de la limaille et nettoy
une vingtaine de bouteilles, quand un scrupule l'arrta. Parmi les
malades, il viendrait des personnes du sexe.--Et que ferons-nous s'il
leur prend des accs d'rotisme furieux?

Cela n'et pas arrt Bouvard; mais  cause des potins et du chantage
peut-tre, mieux valait s'abstenir. Ils se contentrent d'un harmonica
et le portaient avec eux dans les maisons, ce qui rjouissait les
enfants.

Un jour, que Migraine tait plus mal, ils y recoururent. Les sons
cristallins l'exasprrent; mais Deleuze ordonne de ne pas s'effrayer
des plaintes, la musique continua. Assez! assez! criait-il.--Un peu de
patience rptait Bouvard. Pcuchet tapotait plus vite sur les lames de
verre, et l'instrument vibrait, et le pauvre homme hurlait, quand le
mdecin parut attir par le vacarme.

--Comment! encore vous! s'cria-t-il, furieux de les retrouver toujours
chez ses clients. Ils expliqurent leur moyen magntique. Alors il tonna
contre le magntisme, un tas de jongleries, et dont les effets
proviennent de l'imagination.

Cependant on magntise des animaux. Montacabre l'affirme et M.
Lafontaine est parvenu  magntiser une lionne. Ils n'avaient pas de
lionne. Le hasard leur offrit une autre bte.

Car le lendemain  six heures un valet de charrue vint leur dire qu'on
les rclamait  la ferme, pour une vache dsespre.

Ils y coururent.

Les pommiers taient en fleurs, et l'herbe dans la cour fumait sous le
soleil levant. Au bord de la mare,  demi couverte d'un drap, une vache
beuglait, grelottante des seaux d'eau qu'on lui jetait sur le corps;--et
dmesurment gonfle, elle ressemblait  un hippopotame.

Sans doute, elle avait pris du venin en pturant dans les trfles. Le
pre et la mre Gouy se dsolaient--car le vtrinaire ne pouvait venir,
et un charron qui savait des mots contre l'enflure ne voulait pas se
dranger, mais ces messieurs dont la bibliothque tait clbre devaient
connatre un secret.

Ayant retrouss leurs manches, ils se placrent, l'un devant les cornes,
l'autre  la croupe--et avec de grands efforts intrieurs et une
gesticulation frntique ils cartaient les doigts, pour pandre sur
l'animal des ruisseaux de fluide tandis que le fermier, son pouse, leur
garon et des voisins les regardaient presque effrays.

Les gargouillements que l'on entendait dans le ventre de la vache
provoqurent des borborygmes au fond de leurs entrailles. Elle mit un
vent. Pcuchet dit alors:

--C'est une porte ouverte  l'esprance! un dbouch, peut-tre?

Le dbouch s'opra; l'esprance jaillit dans un paquet de matires
jaunes clatant avec la force d'un obus. Les coeurs se desserrrent, la
vache dgonfla. Une heure aprs, il n'y paraissait plus.

Ce n'tait pas l'effet de l'imagination, certainement. Donc, le fluide
contient une vertu particulire. Elle se laisse enfermer dans des
objets, o on ira la prendre sans qu'elle se trouve affaiblie. Un tel
moyen pargne les dplacements. Ils l'adoptrent;--et ils envoyaient 
leurs pratiques, des jetons magntiss, des mouchoirs magntiss, de
l'eau magntise, du pain magntis.

Puis continuant leurs tudes, ils abandonnrent les passes pour le
systme de Puysgur, qui remplace le magntiseur par un vieil arbre, au
tronc duquel une corde s'enroule.

Un poirier dans leur masure semblait fait tout exprs. Ils le
prparrent en l'embrassant fortement  plusieurs reprises. Un banc fut
tabli en dessous. Leurs habitus s'y rangeaient; et ils obtinrent des
rsultats si merveilleux que pour enfoncer Vaucorbeil ils le convirent
 une sance, avec les notables du pays.

Pas un n'y manqua.

Germaine les reut dans la petite salle, en priant de faire excuse, ses
matres allaient venir.

De temps  autre, on entendait un coup de sonnette. C'tait les malades
qu'elle introduisait ailleurs. Les invits se montraient du coude les
fentres poussireuses, les taches sur les lambris, la peinture
s'raillant;--et le jardin tait lamentable! Du bois mort partout!--Deux
btons, devant la brche du mur, barraient le verger.

Pcuchet se prsenta.-- vos ordres, messieurs! et l'on vit au fond sous
le poirier d'doun, plusieurs personnes assises.

Chamberlan, sans barbe, comme un prtre, et en soutanelle de lasting
avec une calotte de cuir, s'abandonnait  des frissons occasionns par
sa douleur intercostale; Migraine, souffrant toujours de l'estomac,
grimaait prs de lui. La mre Varin, pour cacher sa tumeur portait un
chle  plusieurs tours. Le pre Lemoine, pieds nus dans des savates,
avait ses bquilles sous les jarrets--et la Barbe en costume des
dimanches tait ple, extraordinairement.

De l'autre ct de l'arbre, on trouva d'autres personnes: une femme 
figure d'albinos pongeait les glandes suppurantes de son cou. Le visage
d'une petite fille disparaissait  moiti sous des lunettes bleues. Un
vieillard dont une contracture dformait l'chine heurtait de ses
mouvements involontaires Marcel, une espce d'idiot, couvert d'une
blouse en loques et d'un pantalon rapic. Son bec-de-livre mal recousu
laissait voir ses incisives--et des linges embobelinaient sa joue,
tumfie par une norme fluxion.

Tous tenaient  la main une ficelle descendant de l'arbre;--et des
oiseaux chantaient, l'odeur du gazon attidi se roulait dans l'air. Le
soleil passait entre les branches. On marchait sur de la mousse.

Cependant les sujets, au lieu de dormir, carquillaient leurs paupires.

--Jusqu' prsent, ce n'est pas drle dit Foureau.--Commencez, je
m'loigne une minute. Et il revint, en fumant dans un Abd-el-kader,
reste dernier de la porte aux pipes.

Pcuchet se rappela un excellent moyen de magntisation. Il mit dans sa
bouche tous les nez des malades et aspira leur haleine pour tirer  lui
l'lectricit--et en mme temps, Bouvard treignait l'arbre, dans le but
d'accrotre le fluide.

Le maon interrompit ses hoquets, le bedeau fut moins agit, l'homme 
la contracture ne bougea plus.--On pouvait maintenant s'approcher d'eux,
leur faire subir toutes les preuves.

Le mdecin, avec sa lancette, piqua sous l'oreille Chamberlan, qui
tressaillit un peu. La sensibilit chez les autres fut vidente. Le
goutteux poussa un cri. Quant  la Barbe, elle souriait comme dans un
rve, et un filet de sang lui coulait sous la mchoire. Foureau, pour
l'prouver lui-mme, voulut saisir la lancette, et le Docteur l'ayant
refuse, il pina la malade fortement. Le Capitaine lui chatouilla les
narines avec une plume, le Percepteur allait lui enfoncer une pingle
sous la peau.

--Laissez-la donc dit Vaucorbeil rien d'tonnant, aprs tout! une
hystrique! le diable y perdrait son latin!

--Celle-l dit Pcuchet, en dsignant Victoire la femme scrofuleuse est
un mdecin! elle reconnat les affections et indique les remdes.

Langlois brlait de la consulter sur son catarrhe; il n'osa;--mais
Coulon, plus brave, demanda quelque chose pour ses rhumatismes.

Pcuchet lui mit la main droite dans la main gauche de Victoire--et les
cils toujours clos, les pommettes un peu rouges, les lvres
frmissantes, la somnambule, aprs avoir divagu, ordonna du Valum
Becum.

Elle avait servi  Bayeux chez un apothicaire. Vaucorbeil en infra
qu'elle voulait dire de _l'album graecum _mot entrevu, peut-tre, dans
la pharmacie.

Puis il aborda le pre Lemoine qui selon Bouvard percevait  travers les
corps opaques.

C'tait un ancien matre d'cole tomb dans la crapule. Des cheveux
blancs s'parpillaient autour de sa figure;--et adoss contre l'arbre,
les paumes ouvertes, il dormait, en plein soleil, d'une faon
majestueuse.

Le mdecin attacha sur ses paupires une double cravate;--et Bouvard lui
prsentant un journal dit imprieusement:--Lisez.

Il baissa le front, remua les muscles de sa face; puis se renversa la
tte, et finit par peler: Cons-ti-tu-tionnel.

Mais avec de l'adresse on fait glisser tous les bandeaux!

Ces dngations du mdecin rvoltaient Pcuchet. Il s'aventura jusqu'
prtendre que la Barbe pourrait dcrire ce qui se passait actuellement
dans sa propre maison.

--Soit rpondit le docteur; et ayant tir sa montre:  quoi ma femme
s'occupe-t-elle?

La Barbe hsita longtemps--puis, d'un air maussade:--Hein? quoi? Ah!
j'y suis. Elle coud des rubans  un chapeau de paille.

Vaucorbeil arracha une feuille de son calepin, et crivit un billet, que
le clerc de Marescot s'empressa de porter.

La sance tait finie. Les malades s'en allrent.

Bouvard et Pcuchet en somme, n'avaient pas russi. Cela tenait-il  la
temprature, ou  l'odeur du tabac, ou au parapluie de l'abb Jeufroy,
qui avait une garniture de cuivre--mtal contraire  l'mission
fluidique?

Vaucorbeil haussa les paules.

Cependant, il ne pouvait contester la bonne foi de MM. Deleuze,
Bertrand, Morin, Jules Cloquet. Or, ces matres affirment que des
somnambules ont prdit des vnements, subi, sans douleur, des
oprations cruelles.

L'abb rapporta des histoires plus tonnantes. Un missionnaire a vu des
brahmanes parcourir une vote la tte en bas, le Grand-Lama au Thibet se
fend les boyaux, pour rendre des oracles.

--Plaisantez-vous? dit le mdecin.

--Nullement.

--Allons donc! Quelle farce!

Et la question se dtournant chacun produisit des anecdotes.

--Moi dit l'picier j'ai eu un chien qui tait toujours malade quand le
mois commenait par un vendredi.

--Nous tions quatorze enfants reprit le juge de paix. Je suis n un 14,
mon mariage eut lieu un 14--et le jour de ma fte tombe un 14!
Expliquez-moi a.

Beljambe avait rv, bien des fois, le nombre de voyageurs qu'il aurait
le lendemain  son auberge. Et Petit conta le souper de Cazotte.

Le cur, alors, fit cette rflexion:--Pourquoi ne pas voir l dedans,
tout simplement...

--Les dmons, n'est-ce pas? dit Vaucorbeil.

L'abb, au lieu de rpondre, eut un signe de tte.

Marescot parla de la Pythie de Delphes.--Sans aucun doute, des
miasmes...

--Ah! les miasmes, maintenant!

--Moi, j'admets un fluide reprit Bouvard.

--Nervoso-sidral ajouta Pcuchet.

--Mais prouvez-le! montrez-le! votre fluide! D'ailleurs les fluides sont
dmods; coutez-moi.

Vaucorbeil alla plus loin, se mettre  l'ombre. Les bourgeois le
suivirent. Si vous dites  un enfant: Je suis un loup, je vais te
manger, il se figure que vous tes un loup et il a peur; c'est donc un
rve command par des paroles. De mme le somnambule accepte les
fantaisies que l'on voudra. Il se souvient et n'imagine pas, n'a que les
sensations quand il croit penser. De cette manire des crimes sont
suggrs et des gens vertueux, pourront se voir btes froces, et
devenir anthropophages.

On regarda Bouvard et Pcuchet. Leur science avait des prils pour la
socit.

Le clerc de Marescot reparut dans le jardin, en brandissant une lettre
de Mme Vaucorbeil.

Le Docteur la dcacheta,--plit--et enfin lut ces mots:

--Je couds des rubans  un chapeau de paille!

La stupfaction empcha de rire.

--Une concidence, parbleu! a ne prouve rien. Et comme les deux
magntiseurs avaient un air de triomphe, il se retourna sous la porte
pour leur dire:

--Ne continuez plus! ce sont des amusements dangereux!

Le cur, en emmenant son bedeau, le tana vertement.

--tes-vous fou? sans ma permission! des manoeuvres dfendues par
l'glise!

Tout le monde venait de partir; Bouvard et Pcuchet causaient sur le
vigneau avec l'instituteur quand Marcel dbusqua du verger, la
mentonnire dfaite, et il bredouillait:

--Guri! guri! Bons messieurs!

--Bien! assez! laisse-nous tranquilles!

--Ah bons messieurs! je vous aime! serviteur!

Petit, homme de progrs, avait trouv l'explication du mdecin terre 
terre, bourgeoise. La Science est un monopole aux mains des Riches. Elle
exclut le Peuple.  la vieille analyse du moyen ge, il est temps que
succde une synthse large et primesautire! La Vrit doit s'obtenir
par le Coeur--et se dclarant spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages,
dfectueux sans doute, mais qui taient le signe d'une aurore.

Ils se les firent envoyer.

Le spiritisme pose en dogme l'amlioration fatale de notre espce. La
terre un jour deviendra le ciel; et c'est pourquoi cette doctrine
charmait l'instituteur. Sans tre catholique, elle se rclame de saint
Augustin et de saint Louis. Allan-Kardec publie mme des fragments
dicts par eux et qui sont au niveau des opinions contemporaines. Elle
est pratique, bienfaisante, et nous rvle, comme le tlescope, les
mondes suprieurs.

Les Esprits, aprs la mort et dans l'Extase, y sont transports. Mais
quelquefois ils descendent sur notre globe, o ils font craquer les
meubles, se mlent  nos divertissements, gotent les beauts de la
Nature et les plaisirs des Arts.

Cependant, plusieurs d'entre nous possdent une trompe aromale,
c'est--dire derrire le crne un long tuyau qui monte depuis les
cheveux jusqu'aux plantes et nous permet de converser avec les esprits
de Saturne;--les choses intangibles n'en sont pas moins relles, et de
la terre aux astres, des astres  la terre, c'est un va-et-vient, une
transmission, un change continu.

Alors le coeur de Pcuchet se gonfla d'aspirations dsordonnes--et
quand la nuit tait venue, Bouvard le surprenait  sa fentre
contemplant ces espaces lumineux, qui sont peupls d'esprits.

Swedenborg y a fait de grands voyages. Car en moins d'un an il a explor
Vnus, Mars, Saturne et vingt-trois fois Jupiter. De plus, il a vu 
Londres Jsus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saint Jean, il a vu
Mose, et en 1736, il a mme vu le Jugement dernier.

Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel.

On y trouve des fleurs, des palais, des marchs et des glises
absolument comme chez nous.

Les anges, hommes autrefois, couchent leurs penses sur des feuillets,
devisent des choses du mnage, ou bien de matires spirituelles; et les
emplois ecclsiastiques appartiennent  ceux, qui dans leur vie
terrestre, ont cultiv l'criture sainte.

Quant  l'enfer, il est plein d'une odeur nausabonde, avec des cahutes,
des tas d'immondices, des personnes mal habilles.

Et Pcuchet s'abmait l'intellect pour comprendre ce qu'il y a de beau
dans ces rvlations. Elles parurent  Bouvard le dlire d'un imbcile.
Tout cela dpasse les bornes de la Nature! Qui les connat, cependant?
Et ils se livrrent aux rflexions suivantes.

Des bateleurs peuvent illusionner une foule; un homme ayant des passions
violentes en remuera d'autres; mais comment la seule volont
agirait-elle sur de la matire inerte? Un Bavarois, dit-on, mrit les
raisins; M. Gervais a ranim un hliotrope; un plus fort  Toulouse
carte les nuages.

Faut-il admettre une substance intermdiaire entre le monde et nous?
L'od, un nouvel impondrable, une sorte d'lectricit, n'est pas autre
chose, peut-tre? Ses missions expliquent la lueur que les magntiss
croient voir, les feux errants des cimetires, la forme des fantmes.

Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les dons
extraordinaires des Possds pareils  ceux des somnambules, auraient
une cause physique?

Quelle qu'en soit l'origine, il y a une essence, un agent secret et
universel. Si nous pouvions le tenir, on n'aurait pas besoin de la force
de la dure. Ce qui demande des sicles se dvelopperait en une minute;
tout miracle serait praticable et l'univers  notre disposition.

La magie provenait de cette convoitise ternelle de l'esprit humain. On
a, sans doute, exagr sa valeur; mais elle n'est pas un mensonge. Des
Orientaux qui la connaissent excutent des prodiges; tous les voyageurs
le dclarent; et au Palais-Royal M. Dupotet trouble avec son doigt,
l'aiguille aimante.

Comment devenir magicien? Cette ide leur parut folle d'abord, mais elle
revint, les tourmenta, et ils y cdrent, tout en affectant d'en rire.

Un rgime prparatoire est indispensable.

Afin de mieux s'exalter, ils vivaient la nuit, jenaient, et voulant
faire de Germaine un mdium plus dlicat rationnrent sa nourriture.
Elle se ddommageait sur la boisson, et but tant d'eau-de-vie, qu'elle
acheva de s'alcooliser. Leurs promenades dans le corridor la
rveillaient. Elle confondait le bruit de leurs pas avec ses
bourdonnements d'oreilles et les voix imaginaires qu'elle entendait
sortir des murs. Un jour qu'elle avait mis le matin un carrelet dans la
cave, elle eut peur en le voyant tout couvert de feu, se trouva
dsormais plus mal; et finit par croire qu'ils lui avaient jet un sort.

Esprant gagner des visions, ils se comprimrent la nuque,
rciproquement, ils se firent des sachets de belladone, enfin ils
adoptrent la bote magique; une petite bote, d'o s'lve un
champignon hriss de clous et que l'on garde sur le coeur par le moyen
d'un ruban attach  la poitrine. Tout rata. Mais ils pouvaient employer
le cercle de Dupotet.

Pcuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondelle noire, afin
d'y enclore les esprits animaux que devaient aider les esprits
ambiants--et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d'un air pontifical:
Je te dfie de le franchir!

Bouvard considra cette place ronde. Bientt son coeur battit, ses yeux
se troublaient. Ah! finissons! Et il sauta par-dessus pour fuir un
malaise inexprimable.

Pcuchet, dont l'exaltation allait croissant, voulut faire apparatre un
mort.

Sous le Directoire, un homme rue de l'chiquier montrait les victimes de
la Terreur. Les exemples de Revenants sont innombrables. Que ce soit une
apparence, qu'importe! il s'agit de la produire.

Plus le dfunt nous touche de prs, mieux il accourt  notre appel; mais
il n'avait aucune relique de sa famille, ni bague ni miniature, pas un
cheveu, tandis que Bouvard tait dans les conditions  voquer son
pre--et comme il tmoignait de la rpugnance Pcuchet lui demanda:--Que
crains-tu?

--Moi? Oh! rien du tout! Fais ce que tu voudras!

Ils soudoyrent Chamberlan qui leur fournit en cachette une vieille tte
de mort. Un couturier leur tailla deux houppelandes noires, avec un
capuchon comme  la robe de moine. La voiture de Falaise leur apporta un
long rouleau dans une enveloppe. Puis ils se mirent  l'oeuvre, l'un
curieux de l'excuter, l'autre ayant peur d'y croire.

Le musum tait tendu comme un catafalque. Trois flambeaux brlaient au
bord de la table pousse contre le mur sous le portrait du pre Bouvard,
que dominait la tte de mort. Ils avaient mme fourr une chandelle dans
l'intrieur du crne;--et des rayons se projetaient par les deux
orbites.

Au milieu, sur une chaufferette, de l'encens fumait. Bouvard se tenait
derrire--et Pcuchet, lui tournant le dos, jetait dans l'tre des
poignes de soufre.

Avant d'appeler un mort, il faut le consentement des dmons. Or, ce
jour-l tant un vendredi--jour qui appartient  Bchet, on devait
s'occuper de Bchet premirement. Bouvard ayant salu de droite et de
gauche, flchi le menton, et lev les bras, commena.

--Par thaniel, Amazin, Ischyros il avait oubli le reste.--Pcuchet
bien vite souffla les mots, nots sur un carton.

--Ischyros, Athanatos, Adona, Sada, loy, Messias la kyrielle tait
longue je te conjure, je t'obscre, je t'ordonne,  Bchet puis baissant
la voix: O es-tu Bchet? Bchet! Bchet! Bchet!

Bouvard s'affaissa dans le fauteuil; et il tait bien aise de ne pas
voir Bchet--un instinct lui reprochant sa tentative comme un sacrilge.
O tait l'me de son pre? Pouvait-elle l'entendre? Si tout  coup,
elle allait venir?

Les rideaux se remuaient avec lenteur sous le vent qui entrait par un
carreau fl;--et les cierges balanaient des ombres sur le crne de
mort et sur la figure peinte. Une couleur terreuse les brunissait
galement. De la moisissure dvorait les pommettes, les yeux n'avaient
plus de lumire. Mais une flamme brillait au-dessus, dans les trous de
la tte vide. Elle semblait quelquefois prendre la place de l'autre,
poser sur le collet de la redingote, avoir ses favoris;--et la toile, 
demi dcloue, oscillait, palpitait.

Peu  peu, ils sentirent comme l'effleurement d'une haleine, l'approche
d'un tre impalpable. Des gouttes de sueur mouillaient le front de
Pcuchet--et voil que Bouvard se mit  claquer des dents, une crampe
lui serrait l'pigastre, le plancher comme une onde fuyait sous ses
talons, le soufre qui brlait dans la chemine se rabattit  grosses
volutes, des chauves-souris en mme temps tournoyaient, un cri
s'leva;--qui tait-ce?

Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures tellement dcomposes,
que leur effroi en redoublait--n'osant faire un geste, ni mme
parler--quand derrire la porte ils entendirent des gmissements, comme
ceux d'une me en peine.

Enfin, ils se hasardrent.

C'tait leur vieille bonne--qui les espionnant par une fente de la
cloison, avait cru voir le Diable;--et  genoux dans le corridor, elle
multipliait les signes de croix.

Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta le soir mme--ne voulant
plus servir des gens pareils.

Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place;--et il se forma contre eux
une sourde coalition, entretenue par l'abb Jeufroy, Mme Bordin, et
Foureau.

Leur manire de vivre--qui n'tait pas celle des autres--dplaisait. Ils
devinrent suspects; et mme inspiraient une vague terreur.

Ce qui les ruina surtout dans l'opinion, ce fut le choix de leur
domestique.  dfaut d'un autre, ils avaient pris Marcel.

Son bec-de-livre, sa hideur et son baragouin cartaient de sa personne.
Enfant abandonn, il avait grandi au hasard dans les champs et
conservait de sa longue misre une faim irrassasiable. Les btes mortes
de maladie, du lard en pourriture, un chien cras, tout lui convenait,
pourvu que le morceau ft gros;--et il tait doux comme un mouton; mais
entirement stupide.

La reconnaissance l'avait pouss  s'offrir comme serviteur chez
Messieurs Bouvard et Pcuchet;--et puis, les croyant sorciers, il
esprait des gains extraordinaires.

Ds les premiers jours, il leur confia un secret. Sur la bruyre de
Poligny, autrefois, un homme avait trouv un lingot d'or. L'anecdote est
rapporte dans les historiens de Falaise; ils ignoraient la suite: douze
frres avant de partir pour un voyage avaient cach douze lingots
pareils, tout le long de la route, depuis Chavignolles jusqu'
Bretteville;--et Marcel supplia ses matres de commencer les recherches.
Ces lingots, se dirent-ils, avaient peut-tre t enfouis au moment de
l'migration.

C'tait le cas d'employer la baguette divinatoire. Les vertus en sont
douteuses. Ils tudirent la question, cependant;--et apprirent qu'un
certain Pierre Garnier donne pour les dfendre des raisons
scientifiques: les sources et les mtaux projetteraient des corpuscules
en affinit avec le bois.

Cela n'est gure probable. Qui sait, pourtant? Essayons!

Ils se taillrent une fourchette de coudrier--et un matin partirent  la
dcouverte du trsor.

--Il faudra le rendre dit Bouvard.

--Ah! non! par exemple!

Aprs trois heures de marche, une rflexion les arrta: La route de
Chavignolles  Bretteville!--tait-ce l'ancienne, ou la nouvelle? Ce
devait tre l'ancienne?

Ils rebroussrent chemin--et parcoururent les alentours, au hasard, le
trac de la vieille route n'tant pas facile  reconnatre.

Marcel courait de droite et de gauche, comme un pagneul en chasse;
toutes les cinq minutes, Bouvard tait contraint de le rappeler;
Pcuchet avanait pas  pas, tenant la baguette par les deux branches,
la pointe en haut. Souvent il lui semblait qu'une force, et comme un
crampon, la tirait vers le sol;--et Marcel bien vite faisait une
entaille aux arbres voisins pour retrouver la place plus tard.

Pcuchet cependant se ralentissait. Sa bouche s'ouvrit, ses prunelles se
convulsrent. Bouvard l'interpella, le secoua par les paules; il ne
remua pas, et demeurait inerte, absolument comme la Barbe.

Puis il conta qu'il avait senti autour du coeur une sorte de
dchirement, tat bizarre, provenant de la baguette, sans doute;--et il
ne voulait plus y toucher.

Le lendemain, ils revinrent devant les marques faites aux arbres. Marcel
avec une bche creusait des trous; jamais la fouille n'amenait rien;--et
ils taient chaque fois extrmement penauds. Pcuchet s'assit au bord
d'un foss; et comme il rvait la tte leve, s'efforant d'entendre la
voix des Esprits par sa trompe aromale, se demandant mme s'il en avait
une, il fixa ses regards sur la visire de sa casquette; l'extase de la
veille le reprit. Elle dura longtemps, devenait effrayante.

Au-dessus des avoines, dans un sentier, un chapeau de feutre parut;
c'tait M. Vaucorbeil trottinant sur sa jument. Bouvard et Marcel le
hlrent.

La crise allait finir quand arriva le mdecin. Pour mieux examiner
Pcuchet, il lui souleva sa casquette--et apercevant un front couvert de
plaques cuivres:

--Ah! ah! fructus belli!--ce sont des syphilides, mon bonhomme!
soignez-vous! diable! ne badinons pas avec l'amour.

Pcuchet, honteux, remit sa casquette, une sorte de bret, bouffant sur
une visire en forme de demi-lune, et dont il avait pris le modle dans
l'atlas d'Amoros.

Les paroles du Docteur le stupfiaient. Il y songeait, les yeux en
l'air--et tout  coup fut ressaisi.

Vaucorbeil l'observait, puis d'une chiquenaude, il fit tomber sa
casquette.

Pcuchet recouvra ses facults.

--Je m'en doutais dit le mdecin la visire vernie vous hypnotise comme
un miroir; et ce phnomne n'est pas rare chez les personnes qui
considrent un corps brillant avec trop d'attention.

Il indiqua comment pratiquer l'exprience sur des poules, enfourcha son
bidet, et disparut lentement.

Une demi-lieue plus loin, ils remarqurent un objet pyramidal, dress 
l'horizon, dans une cour de ferme--on aurait dit une grappe de raisin
noir monstrueuse, pique de points rouges  et l. C'tait suivant
l'usage normand, un long mt garni de traverses o juchaient des dindes
se rengorgeant au soleil.

--Entrons et Pcuchet aborda le fermier qui consentit  leur demande.

Avec du blanc d'Espagne, ils tracrent une ligne au milieu du pressoir,
lirent les pattes d'un dindon, puis l'tendirent  plat ventre, le bec
pos sur la raie. La bte ferma les yeux, et bientt sembla morte. Il en
fut de mme des autres. Bouvard les repassait vivement  Pcuchet, qui
les rangeait de ct ds qu'elles taient engourdies. Les gens de la
ferme tmoignrent des inquitudes. La matresse cria; une petite fille
pleurait.

Bouvard dtacha toutes les volailles. Elles se ranimaient,
progressivement; mais on ne savait pas les consquences.  une objection
un peu rche de Pcuchet le fermier empoigna sa fourche.

--Filez, nom de Dieu! ou je vous crve la paillasse!

Ils dtalrent.

N'importe! le problme tait rsolu; l'extase dpend d'une cause
matrielle.

Qu'est donc la matire? Qu'est-ce que l'Esprit? D'o vient l'influence
de l'une sur l'autre, et rciproquement?

Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire, dans
Bossuet, dans Fnelon--et mme ils reprirent un abonnement  un cabinet
de lecture.

Les matres anciens taient inaccessibles par la longueur des oeuvres ou
la difficult de l'idiome; mais Jouffroy et Damiron les initirent  la
philosophie moderne;--et ils avaient des auteurs touchant celle du
sicle pass.

Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvtius;
Pcuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Grando. Le premier s'attachait 
l'exprience, l'idal tait tout pour le second. Il y avait de
l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-l--et ils discutaient.

--L'me est immatrielle disait l'un.

--Nullement! disait l'autre; la folie, le chloroforme, une saigne la
bouleversent et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une
substance ne faisant que penser.

--Cependant objecta Pcuchet j'ai, en moi-mme, quelque chose de
suprieur  mon corps, et qui parfois le contredit.

--Un tre dans l'tre? l'homo duplex! allons donc! Des tendances
diffrentes rvlent des motifs opposs. Voil tout.

--Mais ce quelque chose, cette me, demeure identique sous les
changements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible et partant
spirituelle!

--Si l'me tait simple rpliqua Bouvard, le nouveau-n se rappellerait,
imaginerait comme l'adulte! La Pense, au contraire, suit le
dveloppement du cerveau. Quant  tre indivisible, le parfum d'une
rose, ou l'apptit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une
affirmation ne se coupent en deux.

--a n'y fait rien! dit Pcuchet; l'me est exempte des qualits de la
matire!

--Admets-tu la pesanteur? reprit Bouvard. Or si la matire peut tomber,
elle peut de mme penser. Ayant eu un commencement, notre me doit
finir, et dpendante des organes, disparatre avec eux.

--Moi, je la prtends immortelle! Dieu ne peut vouloir...

--Mais si Dieu n'existe pas?

--Comment? Et Pcuchet dbita les trois preuves cartsiennes; primo,
Dieu est compris dans l'ide que nous en avons; secundo, l'existence lui
est possible; tertio, tre fini, comment aurais-je une ide de
l'infini?--et puisque nous avons cette ide, elle nous vient de Dieu,
donc Dieu existe!

Il passa au tmoignage de la conscience,  la tradition des peuples, au
besoin d'un crateur. Quand je vois une horloge...

--Oui! oui! connu! mais o est le pre de l'horloger?

--Il faut une cause, pourtant!

Bouvard doutait des causes.--De ce qu'un phnomne succde  un
phnomne on conclut qu'il en drive. Prouvez-le!

--Mais le spectacle de l'univers dnote une intention, un plan!

--Pourquoi? Le mal est organis aussi parfaitement que le Bien. Le ver
qui pousse dans la tte du mouton et le fait mourir quivaut comme
anatomie au mouton lui-mme. Les monstruosits surpassent les fonctions
normales. Le corps humain pouvait tre mieux bti. Les trois quarts du
globe sont striles. La Lune, ce lampadaire, ne se montre pas toujours!
Crois-tu l'Ocan destin aux navires, et le bois des arbres au chauffage
de nos maisons?

Pcuchet rpondit:

--Cependant, l'estomac est fait pour digrer, la jambe pour marcher,
l'oeil pour voir, bien qu'on ait des dyspepsies, des fractures et des
cataractes. Pas d'arrangement sans but! Les effets surviennent
actuellement, ou plus tard. Tout dpend de lois. Donc, il y a des causes
finales.

Bouvard imagina que Spinoza peut-tre, lui fournirait des arguments, et
il crivit  Dumouchel, pour avoir la traduction de Saisset.

Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant  son ami le professeur
Varlot, exil au Deux dcembre.

L'thique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils lurent
seulement les endroits marqus d'un coup de crayon, et comprirent ceci:

La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans origine.
Cette substance est Dieu.

Il est seul l'tendue--et l'tendue n'a pas de bornes. Avec quoi la
borner?

Mais bien qu'elle soit infinie, elle n'est pas l'infini absolu; car elle
ne contient qu'un genre de perfection; et l'Absolu les contient tous.

Souvent ils s'arrtaient, pour mieux rflchir. Pcuchet absorbait des
prises de tabac et Bouvard tait rouge d'attention.

--Est-ce que cela t'amuse?

--Oui! sans doute! va toujours!

Dieu se dveloppe en une infinit d'attributs, qui expriment chacun  sa
manire, l'infinit de son tre. Nous n'en connaissons que deux:
l'tendue et la Pense.

De la Pense et de l'tendue, dcoulent des modes innombrables, lesquels
en contiennent d'autres.

Celui qui embrasserait,  la fois, toute l'tendue et toute la Pense
n'y verrait aucune contingence, rien d'accidentel--mais une suite
gomtrique de termes, lis entre eux par des lois ncessaires.

--Ah! ce serait beau! dit Pcuchet.

Donc, il n'y a pas de libert chez l'homme, ni chez Dieu.

--Tu l'entends! s'cria Bouvard.

Si Dieu avait une volont, un but, s'il agissait pour une cause, c'est
qu'il aurait un besoin, c'est qu'il manquerait d'une perfection. Il ne
serait pas Dieu.

Ainsi notre monde n'est qu'un point dans l'ensemble des choses--et
l'univers impntrable  notre connaissance, une portion d'une infinit
d'univers mettant prs du ntre des modifications infinies. L'tendue
enveloppe notre univers, mais est enveloppe par Dieu, qui contient dans
sa pense tous les univers possibles, et sa pense elle-mme est
enveloppe dans sa substance.

Il leur semblait tre en ballon, la nuit, par un froid glacial, emports
d'une course sans fin, vers un abme sans fond,--et sans rien autour
d'eux que l'insaisissable, l'immobile, l'ternel. C'tait trop fort. Ils
y renoncrent.

Et dsirant quelque chose de moins rude, ils achetrent le Cours de
philosophie,  l'usage des classes, par monsieur Guesnier.

L'auteur se demande quelle sera la bonne mthode, l'ontologique ou la
psychologique?

La premire convenait  l'enfance des socits, quand l'homme portait
son attention vers le monde extrieur. Mais  prsent qu'il la replie
sur lui-mme nous croyons la seconde plus scientifique et Bouvard et
Pcuchet se dcidrent pour elle.

Le but de la psychologie est d'tudier les faits qui se passent au sein
du moi; on les dcouvre en observant.

--Observons! Et pendant quinze jours, aprs le djeuner habituellement,
ils cherchaient dans leur conscience, au hasard--esprant y faire de
grandes dcouvertes, et n'en firent aucune--ce qui les tonna beaucoup.

Un phnomne occupe le moi,  savoir l'ide. De quelle nature est-elle?
On a suppos que les objets se mirent dans le cerveau; et le cerveau
envoie ces images  notre esprit, qui nous en donne la connaissance.

Mais si l'ide est spirituelle, comment reprsenter la matire? De l
scepticisme quant aux perceptions externes. Si elle est matrielle, les
objets spirituels ne seraient pas reprsents? De l scepticisme en fait
de notions internes. D'ailleurs qu'on y prenne garde! cette hypothse
nous mnerait  l'athisme! car une image tant une chose finie, il lui
est impossible de reprsenter l'infini.

--Cependant objecta Bouvard quand je songe  une fort,  une personne,
 un chien, je vois cette fort, cette personne, ce chien. Donc les
ides les reprsentent.

Et ils abordrent l'origine des ides.

D'aprs Locke, il y en a deux, la sensation, la rflexion--Condillac
rduit tout  la sensation.

Mais alors, la rflexion manquera de base. Elle a besoin d'un sujet,
d'un tre sentant; et elle est impuissante  nous fournir les grandes
vrits fondamentales: Dieu, le mrite et le dmrite, le juste, le
beau, etc., notions qu'on nomme innes, c'est--dire antrieures 
l'Exprience et universelles.

--Si elles taient universelles, nous les aurions ds notre naissance.

--On veut dire, par ce mot, des dispositions  les avoir, et
Descartes...

--Ton Descartes patauge! car il soutient que le foetus les possde et il
avoue dans un autre endroit que c'est d'une faon implicite.

Pcuchet fut tonn.

--O cela se trouve-t-il?

--Dans Grando! Et Bouvard lui donna une claque sur le ventre.

--Finis donc! dit Pcuchet. Puis venant  Condillac: Nos penses ne sont
pas des mtamorphoses de la sensation! Elle les occasionne, les met en
jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car la matire de
soi-mme ne peut produire le mouvement;--et j'ai trouv cela dans ton
Voltaire! ajouta Pcuchet, en lui faisant une salutation profonde.

Ils rabchaient ainsi les mmes arguments,--chacun mprisant l'opinion
de l'autre, sans le convaincre de la sienne.

Mais la Philosophie les grandissait dans leur estime. Ils se rappelaient
avec piti leurs proccupations d'Agriculture, de Littrature, de
Politique.

 prsent le musum les dgotait. Ils n'auraient pas mieux demand que
d'en vendre les bibelots;--et ils passrent au chapitre deuxime: des
facults de l'me.

On en compte trois, pas davantage! Celle de sentir, celle de connatre,
celle de vouloir.

Dans la facult de sentir distinguons la sensibilit physique de la
sensibilit morale.

Les sensations physiques se classent naturellement en cinq espces,
tant amenes par les organes des sens.

Les faits de la sensibilit morale, au contraire, ne doivent rien au
corps.--Qu'y a-t-il de commun entre le plaisir d'Archimde trouvant les
lois de la pesanteur et la volupt immonde d'Apicius dvorant une hure
de sanglier!

Cette sensibilit morale a quatre genres;--et son deuxime genre dsirs
moraux se divise en cinq espces, et les phnomnes du quatrime genre
affections se subdivisent en deux autres espces, parmi lesquelles
l'amour de soi penchant lgitime, sans doute, mais qui devenu exagr
prend le nom d'gosme.

Dans la facult de connatre, se trouve l'aperception rationnelle, o
l'on trouve deux mouvements principaux et quatre degrs.

L'Abstraction peut offrir des cueils aux intelligences bizarres.

La mmoire fait correspondre avec le pass comme la prvoyance avec
l'avenir.

L'imagination est plutt une facult particulire, sui generis.

Tant d'embarras pour dmontrer des platitudes, le ton pdantesque de
l'auteur, la monotonie des tournures Nous sommes prts  le
reconnatre--Loin de nous la pense--Interrogeons notre conscience
l'loge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin tout ce verbiage, les
coeura tellement, que sautant par dessus la facult de vouloir, ils
entrrent dans la Logique.

Elle leur apprit ce qu'est l'Analyse, la Synthse, l'Induction, la
Dduction et les causes principales de nos erreurs.

Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots.

--Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l'hiver approche locutions
vicieuses et qui feraient croire  des entits personnelles quand il ne
s'agit que d'vnements bien simples!--Je me souviens de tel objet, de
tel axiome, de telle vrit illusion! ce sont les ides, et pas du tout
les choses, qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige Je
me souviens de tel acte de mon esprit par lequel j'ai peru cet objet,
par lequel j'ai dduit cet axiome, par lequel j'ai admis cette vrit.

Comme le terme qui dsigne un accident ne l'embrasse pas dans tous ses
modes, ils tchrent de n'employer que des mots abstraits--si bien qu'au
lieu de dire: Faisons un tour,--il est temps de dner,--j'ai la colique
ils mettaient ces phrases: Une promenade serait salutaire,--voici
l'heure d'absorber des aliments,--j'prouve un besoin d'exonration.

Une fois matres de l'instrument logique, ils passrent en revue les
diffrents critriums, d'abord celui du sens commun.

Si l'individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individus en
sauraient-ils davantage? Une erreur, ft-elle vieille de cent mille ans,
par cela mme qu'elle est vieille ne constitue pas la vrit. La Foule
invariablement suit la routine; c'est, au contraire, le petit nombre qui
mne le Progrs.

Vaut-il mieux se fier au tmoignage des sens? Ils trompent parfois, et
ne renseignent jamais que sur l'apparence. Le fond leur chappe.

La Raison offre plus de garanties, tant immuable et impersonnelle
--mais pour se manifester, il lui faut s'incarner. Alors, la Raison
devient ma raison. Une rgle importe peu, si elle est fausse. Rien ne
prouve que celle-l soit juste.

On recommande de la contrler avec les sens; mais ils peuvent paissir
leurs tnbres. D'une sensation confuse, une loi dfectueuse sera
induite, et qui plus tard empchera la vue nette des choses.

Reste la morale. C'est faire descendre Dieu au niveau de l'utile, comme
si nos besoins taient la mesure de l'Absolu!

Quant  l'vidence, nie par l'un, affirme par l'autre, elle est 
elle-mme son critrium. M. Cousin l'a dmontr.

--Je ne vois plus que la Rvlation dit Bouvard. Mais pour y croire il
faut admettre deux connaissances pralables, celle du corps qui a senti,
celle de l'intelligence qui a peru, admettre le Sens et la Raison,
tmoignages humains, et par consquent suspects.

Pcuchet rflchit, se croisa les bras.--Mais nous allons tomber dans
l'abme effrayant du scepticisme.

Il n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles.

--Merci du compliment! rpliqua Pcuchet. Cependant il y a des faits
indiscutables. On peut atteindre la vrit dans une certaine limite.

--Laquelle? Deux et deux font-ils quatre toujours? Le contenu est-il, en
quelque sorte, moindre que le contenant? Que veut dire un -peu-prs du
vrai, une fraction de Dieu, la partie d'une chose indivisible?

--Ah! tu n'es qu'un sophiste! Et Pcuchet, vex, bouda pendant trois
jours.

Ils les employrent  parcourir les tables de plusieurs volumes. Bouvard
souriait de temps  autre--et renouant la conversation:

--C'est qu'il est difficile de ne pas douter! Ainsi, pour Dieu, les
preuves de Descartes, de Kant et de Leibniz ne sont pas les mmes, et
mutuellement se ruinent. La cration du monde par les atomes, ou par un
esprit, demeure inconcevable.

Je me sens  la fois matire et pense tout en ignorant ce qu'est l'une
et l'autre. L'impntrabilit, la solidit, la pesanteur me paraissent
des mystres aussi bien que mon me-- plus forte raison l'union de
l'me et du corps.

Pour en rendre compte, Leibniz a imagin son harmonie, Malebranche la
prmotion, Cudworth un mdiateur, et Bonnet y voit un miracle perptuel
qui est une btise, un miracle perptuel ne serait plus un miracle.

--Effectivement! dit Pcuchet.

Et tous deux s'avourent qu'ils taient las des philosophes. Tant de
systmes vous embrouille. La mtaphysique ne sert  rien. On peut vivre
sans elle.

D'ailleurs leur gne pcuniaire augmentait. Ils devaient trois barriques
de vin  Beljambe, douze kilogrammes de sucre  Langlois, cent vingt
francs au tailleur, soixante au cordonnier. La dpense allait toujours;
et matre Gouy ne payait pas.

Ils se rendirent chez Marescot, pour qu'il leur trouvt de l'argent,
soit par la vente des calles, ou par une hypothque sur leur ferme, ou
en alinant leur maison, qui serait paye en rentes viagres et dont ils
garderaient l'usufruit--moyen impraticable, dit Marescot, mais une
affaire meilleure se combinait et ils seraient prvenus.

Ensuite, ils pensrent  leur pauvre jardin. Bouvard entreprit
l'mondage de la charmille. Pcuchet la taille de l'espalier--Marcel
devait fouir les plates-bandes.

Au bout d'un quart d'heure, ils s'arrtaient, l'un fermait sa serpette,
l'autre dposait ses ciseaux, et ils commenaient doucement  se
promener,--Bouvard  l'ombre des tilleuls, sans gilet, la poitrine en
avant, les bras nus, Pcuchet tout le long du mur, la tte basse, les
mains dans le dos, la visire de sa casquette tourne sur le cou par
prcaution; et ils marchaient ainsi paralllement, sans mme voir
Marcel, qui se reposant au bord de la cahute mangeait une chiffe de
pain.

Dans cette mditation, des penses avaient surgi; ils s'abordaient,
craignant de les perdre; et la mtaphysique revenait.

Elle revenait  propos de la pluie ou du soleil, d'un gravier dans leur
soulier, d'une fleur sur le gazon,  propos de tout.

En regardant brler la chandelle, ils se demandaient si la lumire est
dans l'objet ou dans notre oeil. Puisque des toiles peuvent avoir
disparu quand leur clat nous arrive, nous admirons, peut-tre, des
choses qui n'existent pas.

Ayant retrouv au fond d'un gilet une cigarette Raspail, ils
l'miettrent sur de l'eau et le camphre tourna.

Voil donc le mouvement dans la matire! un degr suprieur du mouvement
amnerait la vie.

Mais si la matire en mouvement suffisait  crer les tres, ils ne
seraient pas si varis. Car il n'existait  l'origine, ni terres, ni
eaux, ni hommes, ni plantes. Qu'est donc cette matire primordiale,
qu'on n'a jamais vue, qui n'est rien des choses du monde, et qui les a
toutes produites?

Quelquefois ils avaient besoin d'un livre. Dumouchel, fatigu de les
servir, ne leur rpondait plus, et ils s'acharnaient  la question,
principalement Pcuchet.

Son besoin de vrit devenait une soif ardente.

mu des discours de Bouvard, il lchait le spiritualisme, le reprenait
bientt pour le quitter, et s'criait la tte dans les mains: Oh! le
doute! le doute! j'aimerais mieux le nant!

Bouvard apercevait l'insuffisance du matrialisme, et tchait de s'y
retenir, dclarant, du reste, qu'il en perdait la boule.

Ils commenaient des raisonnements sur une base solide. Elle
croulait;--et tout  coup plus d'ide,--comme une mouche s'envole, ds
qu'on veut la saisir.

Pendant les soirs d'hiver, ils causaient dans le musum, au coin du feu,
en regardant les charbons. Le vent qui sifflait dans le corridor faisait
trembler les carreaux, les masses noires des arbres se balanaient, et
la tristesse de la nuit augmentait le srieux de leurs penses.

Bouvard, de temps  autre, allait jusqu'au bout de l'appartement, puis
revenait. Les flambeaux et les bassines contre les murs posaient sur le
sol des ombres obliques; et le saint Pierre, vu de profil, talait au
plafond, la silhouette de son nez, pareille  un monstrueux cor de
chasse.

On avait peine  circuler entre les objets, et souvent Bouvard, n'y
prenant garde, se cognait  la statue. Avec ses gros yeux, sa lippe
tombante et son air d'ivrogne, elle gnait aussi Pcuchet. Depuis
longtemps, ils voulaient s'en dfaire; mais par ngligence, remettaient
cela, de jour en jour.

Un soir au milieu d'une dispute sur la monade, Bouvard se frappa
l'orteil au pouce de saint Pierre--et tournant contre lui son
irritation:

--Il m'embte, ce coco-l, flanquons-le dehors!

C'tait difficile par l'escalier. Ils ouvrirent la fentre, et
l'inclinrent sur le bord doucement. Pcuchet  genoux tcha de soulever
ses talons, pendant que Bouvard pesait sur ses paules. Le bonhomme de
pierre ne branlait pas; ils durent recourir  la hallebarde, comme
levier--et arrivrent enfin  l'tendre tout droit. Alors, ayant
bascul, il piqua dans le vide, la tiare en avant--un bruit mat
retentit;--et le lendemain, ils le trouvrent cass en douze morceaux,
dans l'ancien trou aux composts.

Une heure aprs, le notaire entra, leur apportant une bonne nouvelle.
Une personne de la localit avancerait mille cus, moyennant une
hypothque sur leur ferme; et comme ils se rjouissaient: Pardon! elle y
met une clause! c'est que vous lui vendrez les calles pour quinze cents
francs. Le prt sera sold aujourd'hui mme. L'argent est chez moi dans
mon tude.

Ils avaient envie de cder l'un et l'autre. Bouvard finit par
rpondre:--Mon Dieu... soit!

--Convenu! dit Marescot; et il leur apprit le nom de la personne, qui
tait Mme Bordin.

--Je m'en doutais! s'cria Pcuchet.

Bouvard, humili, se tut.

Elle ou un autre, qu'importait! le principal tant de sortir d'embarras.

L'argent touch (celui des calles le serait plus tard) ils payrent
immdiatement toutes les notes, et regagnaient leur domicile, quand au
dtour des Halles, le pre Gouy les arrta.

Il allait chez eux, pour leur faire part d'un malheur. Le vent, la nuit
dernire, avait jet bas vingt pommiers dans les cours, abattu la
bouillerie, enlev le toit de la grange. Ils passrent le reste de
l'aprs-midi  constater les dgts, et le lendemain, avec le
charpentier, le maon, et le couvreur. Les rparations monteraient 
dix-huit cents francs, pour le moins.

Puis le soir, Gouy se prsenta. Marianne, elle-mme, lui avait cont
tout  l'heure la vente des calles. Une pice d'un rendement
magnifique,  sa convenance, qui n'avait presque pas besoin de culture,
le meilleur morceau de toute la ferme!--et il demandait une diminution.

Ces messieurs la refusrent. On soumit le cas au juge de paix, et il
conclut pour le fermier. La perte des calles, l'acre estim deux mille
francs, lui faisait un tort annuel de soixante-dix francs;--et devant
les tribunaux il gagnerait certainement.

Leur fortune se trouvait diminue. Que faire? Comment vivre bientt?

Ils se mirent tous les deux  table, pleins de dcouragement. Marcel
n'entendait rien  la cuisine; son dner cette fois dpassa les autres.
La soupe ressemblait  de l'eau de vaisselle, le lapin sentait mauvais,
les haricots taient incuits, les assiettes crasseuses, et au dessert,
Bouvard clata, menaant de lui casser tout sur la tte.

--Soyons philosophes dit Pcuchet; un peu moins d'argent, les intrigues
d'une femme, la maladresse d'un domestique, qu'est-ce que tout cela? Tu
es trop plong dans la matire!

--Mais quand elle me gne, dit Bouvard.

--Moi, je ne l'admets pas! repartit Pcuchet.

Il avait lu dernirement une analyse de Berkeley, et ajouta: Je nie
l'tendue, le temps, l'espace, voire la substance! car la vraie
substance c'est l'esprit percevant les qualits.

--Parfait dit Bouvard mais le monde supprim, les preuves manqueront
pour l'existence de Dieu.

Pcuchet se rcria, et longuement, bien qu'il et un rhume de cerveau,
caus par l'iodure de potassium;--et une fivre permanente contribuait 
son exaltation. Bouvard, s'en inquitant, fit venir le mdecin.

Vaucorbeil ordonna du sirop d'orange avec l'iodure, et pour plus tard
des bains de cinabre.

-- quoi bon? reprit Pcuchet. Un jour ou l'autre, la forme s'en ira.
L'essence ne prit pas!

--Sans doute dit le mdecin la matire est indestructible! Cependant...

--Mais non! mais non! L'indestructible, c'est l'tre. Ce corps qui est
l devant moi, le vtre, docteur, m'empche de connatre votre personne,
n'est pour ainsi dire qu'un vtement, ou plutt un masque.

Vaucorbeil le crut fou.--Bonsoir! Soignez votre masque!

Pcuchet n'enraya pas. Il se procura une introduction  la philosophie
hglienne, et voulut l'expliquer  Bouvard.

--Tout ce qui est rationnel est rel. Il n'y a mme de rel que l'ide.
Les lois de l'Esprit sont les lois de l'univers; la raison de l'homme
est identique  celle de Dieu.

Bouvard feignait de comprendre.

--Donc, l'Absolu c'est  la fois le sujet et l'objet, l'unit o
viennent se rejoindre toutes les diffrences. Ainsi les contradictoires
sont rsolus. L'ombre permet la lumire, le froid ml au chaud produit
la temprature, l'organisme ne se maintient que par la destruction de
l'organisme; partout un principe qui divise, un principe qui enchane.

Ils taient sur le vigneau; et le cur passa le long de la claire-voie,
son brviaire  la main.

Pcuchet le pria d'entrer, pour finir devant lui l'exposition d'Hegel et
voir un peu ce qu'il en dirait.

L'homme  la soutane s'assit prs d'eux;--et Pcuchet aborda le
christianisme.

--Aucune religion n'a tabli aussi bien cette vrit: La Nature n'est
qu'un moment de l'ide!

--Un moment de l'ide? murmura le prtre, stupfait.

--Mais oui! Dieu, en prenant une enveloppe visible, a montr son union
consubstantielle avec elle.

--Avec la Nature? oh! oh!

--Par son dcs, il a rendu tmoignage  l'essence de la mort; donc, la
mort tait en lui, faisait, fait partie de Dieu.

L'ecclsiastique se renfrogna. Pas de blasphmes! c'tait pour le salut
du genre humain qu'il a endur les souffrances...

--Erreur! On considre la mort dans l'individu, o elle est un mal sans
doute, mais relativement aux choses, c'est diffrent. Ne sparez pas
l'esprit de la matire!

--Cependant, monsieur, avant la cration...

--Il n'y a pas eu de cration. Elle a toujours exist. Autrement ce
serait un tre nouveau s'ajoutant  la pense divine; ce qui est
absurde.

Le prtre se leva; des affaires l'appelaient ailleurs.

Je me flatte de l'avoir cross! dit Pcuchet. Encore un mot! Puisque
l'existence du monde n'est qu'un passage continuel de la vie  la mort,
et de la mort  la vie, loin que tout soit, rien n'est. Mais tout
devient; comprends-tu?

--Oui! je comprends, ou plutt non! L'idalisme  la fin exasprait
Bouvard. Je n'en veux plus! le fameux cogito m'embte. On prend les
ides des choses pour les choses elles-mmes. On explique ce qu'on
entend fort peu, au moyen de mots qu'on n'entend pas du tout! Substance,
tendue, force, matire et me, autant d'abstractions, d'imaginations.
Quant  Dieu, impossible de savoir comment il est, ni mme s'il est!
Autrefois, il causait le vent, la foudre, les rvolutions.  prsent, il
diminue. D'ailleurs, je n'en vois pas l'utilit.

--Et la morale, dans tout cela?

--Ah! tant pis!

Elle manque de base, effectivement se dit Pcuchet.

Et il demeura silencieux, accul dans une impasse, consquence des
prmisses qu'il avait lui-mme poses. Ce fut une surprise, un
crasement.

Bouvard ne croyait mme plus  la matire.

La certitude que rien n'existe (si dplorable qu'elle soit) n'en est pas
moins une certitude. Peu de gens sont capables de l'avoir. Cette
transcendance leur inspira de l'orgueil; et ils auraient voulu l'taler.
Une occasion s'offrit.

Un matin, en allant acheter du tabac, ils virent un attroupement devant
la porte de Langlois. On entourait la gondole de Falaise, et il tait
question de Touache, un galrien qui vagabondait dans le pays. Le
conducteur l'avait rencontr  la Croix-Verte entre deux gendarmes et
les Chavignollais exhalrent un soupir de dlivrance.

Girbal et le capitaine restrent sur la Place; puis, arriva le juge de
paix curieux d'avoir des renseignements, et M. Marescot en toque de
velours et pantoufles de basane.

Langlois les invita  honorer sa boutique de leur prsence. Ils seraient
l plus  leur aise; et malgr les chalands, et le bruit de la sonnette,
ces messieurs continurent  discuter les forfaits de Touache.

--Mon Dieu dit Bouvard il avait de mauvais instincts, voil tout!

--On en triomphe par la vertu rpliqua le notaire.

--Mais si on n'a pas de vertu? Et Bouvard nia positivement le libre
arbitre.

--Cependant dit le capitaine je peux faire ce que je veux! je suis
libre, par exemple... de remuer la jambe.

--Non! monsieur, car vous avez un motif pour la remuer!

Le capitaine chercha une rponse, n'en trouva pas--mais Girbal dcocha
ce trait:

--Un rpublicain qui parle contre la libert! c'est drle!

--Histoire de rire! dit Langlois.

Bouvard l'interpella:

--D'o vient que vous ne donnez pas votre fortune aux pauvres?

L'picier, d'un regard inquiet, parcourut toute sa boutique.

--Tiens! pas si bte! je la garde pour moi!

--Si vous tiez saint Vincent de Paul, vous agiriez diffremment,
puisque vous auriez son caractre. Vous obissez au vtre. Donc vous
n'tes pas libre!

--C'est une chicane rpondit en choeur l'assemble.

Bouvard ne broncha pas;--et dsignant la balance sur le comptoir:

--Elle se tiendra inerte, tant qu'un des plateaux sera vide. De mme, la
volont;--et l'oscillation de la balance entre deux poids qui semblent
gaux, figure le travail de notre esprit, quand il dlibre sur les
motifs, jusqu'au moment o le plus fort l'emporte, le dtermine.

--Tout cela dit Girbal ne fait rien pour Touache, et ne l'empche pas
d'tre un gaillard joliment vicieux.

Pcuchet prit la parole:

--Les vices sont des proprits de la Nature, comme les inondations, les
temptes.

Le notaire l'arrta; et se haussant  chaque mot sur la pointe des
orteils:

--Je trouve votre systme d'une immoralit complte. Il donne carrire 
tous les dbordements, excuse les crimes, innocente les coupables.

--Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses apptits est dans
son droit, comme l'honnte homme qui coute la Raison.

--Ne dfendez pas les monstres!

--Pourquoi monstres? Quand il nat un aveugle, un idiot, un homicide,
cela nous parat du dsordre, comme si l'ordre nous tait connu, comme
si la nature agissait pour une fin!

--Alors vous contestez la Providence?

--Oui! je la conteste!

--Voyez plutt l'Histoire! s'cria Pcuchet rappelez-vous les
assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les
familles, le chagrin des particuliers.

--Et en mme temps ajouta Bouvard, car ils s'excitaient l'un l'autre
cette Providence soigne les petits oiseaux, et fait repousser les pattes
des crevisses. Ah! si vous entendez par Providence, une loi qui rgle
tout, je veux bien, et encore!

--Cependant, monsieur dit le notaire il y a des principes!

--Qu'est-ce que vous me chantez! Une science, d'aprs Condillac, est
d'autant meilleure qu'elle n'en a pas besoin! Ils ne font que rsumer
des connaissances acquises, et nous reportent vers ces notions, qui
prcisment sont discutables.

--Avez-vous comme nous poursuivit Pcuchet, scrut, fouill les arcanes
de la mtaphysique?

--Il est vrai, messieurs, il est vrai!

Et la socit se dispersa.

Mais Coulon les tirant  l'cart, leur dit d'un ton paterne, qu'il
n'tait pas dvot certainement et mme il dtestait les jsuites.
Cependant il n'allait pas si loin qu'eux! Oh non! bien sr;--et au coin
de la place, ils passrent devant le capitaine, qui rallumait sa pipe en
grommelant: Je fais pourtant ce que je veux, nom de Dieu!

Bouvard et Pcuchet profrrent en d'autres occasions leurs abominables
paradoxes. Ils mettaient en doute, la probit des hommes, la chastet
des femmes, l'intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin
sapaient les bases.

Foureau s'en mut, et les menaa de la prison, s'ils continuaient de
tels discours.

L'vidence de leur supriorit blessait. Comme ils soutenaient des
thses immorales, ils devaient tre immoraux; des calomnies furent
inventes.

Alors une facult pitoyable se dveloppa dans leur esprit, celle de voir
la btise et de ne plus la tolrer.

Des choses insignifiantes les attristaient: les rclames des journaux,
le profil d'un bourgeois, une sotte rflexion entendue par hasard.

En songeant  ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait
jusqu'aux antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres
Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la
terre.

Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne.

Un aprs-midi, un dialogue s'leva dans la cour, entre Marcel et un
monsieur ayant un chapeau  larges bords avec des conserves noires.
C'tait l'acadmicien Larsonneur. Il ne fut pas sans observer un rideau
entrouvert, des portes qu'on fermait. Sa dmarche tait une tentative de
raccommodement et il s'en alla furieux, chargeant le domestique de dire
 ses matres qu'il les regardait comme des goujats.

Bouvard et Pcuchet ne s'en soucirent. Le monde diminuait
d'importance--ils l'apercevaient comme dans un nuage, descendu de leur
cerveau sur leurs prunelles.

N'est-ce pas, d'ailleurs, une illusion, un mauvais rve? Peut-tre,
qu'en somme, les prosprits et les malheurs s'quilibrent? Mais le bien
de l'espce ne console pas l'individu.

--Et que m'importent les autres! disait Pcuchet.

Son dsespoir affligeait Bouvard. C'tait lui qui l'avait pouss
jusque-l; et le dlabrement de leur domicile avivait leur chagrin par
des irritations quotidiennes.

Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient
des travaux, et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un
dcouragement profond.

 la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table,  gmir d'un
air lugubre--Marcel en carquillait les yeux, puis retournait dans sa
cuisine o il s'empiffrait solitairement.

Au milieu de l't, ils reurent un billet de faire-part annonant le
mariage de Dumouchel avec Mme veuve Olympe-Zulma Poulet.

Que Dieu le bnisse! et ils se rappelrent le temps o ils taient
heureux. Pourquoi ne suivaient-ils plus les moissonneurs? O taient les
jours qu'ils entraient dans les fermes cherchant partout des antiquits?
Rien maintenant n'occasionnerait ces heures si douces qu'emplissaient la
distillerie ou la Littrature. Un abme les en sparait. Quelque chose
d'irrvocable tait venu.

Ils voulurent faire comme autrefois une promenade dans les champs,
allrent trs loin, se perdirent.--De petits nuages moutonnaient dans le
ciel, le vent balanait les clochettes des avoines, le long d'un pr un
ruisseau murmurait, quand tout  coup une odeur infecte les arrta; et
ils virent sur des cailloux, entre des joncs, la charogne d'un chien.

Les quatre membres taient desschs. Le rictus de la gueule dcouvrait
sous des babines bleutres des crocs d'ivoire;  la place du ventre,
c'tait un amas de couleur terreuse, et qui semblait palpiter tant
grouillait dessus la vermine. Elle s'agitait, frappe par le soleil,
sous le bourdonnement des mouches, dans cette intolrable odeur, une
odeur froce et comme dvorante.

Cependant Bouvard plissait le front; et des larmes mouillrent ses
yeux.--Pcuchet dit stoquement: Nous serons un jour comme a!

L'ide de la mort les avait saisis. Ils en causrent, en revenant.

Aprs tout, elle n'existe pas. On s'en va dans la rose, dans la brise,
dans les toiles. On devient quelque chose de la sve des arbres, de
l'clat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne  la
Nature ce qu'elle vous a prt et le Nant qui est devant nous n'a rien
de plus affreux que le nant qui se trouve derrire.

Ils tchaient de l'imaginer sous la forme d'une nuit intense, d'un trou
sans fond, d'un vanouissement continu. N'importe quoi valait mieux que
cette existence monotone, absurde, et sans espoir.

Ils rcapitulrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours
dsir des chevaux, des quipages, les grands crus de Bourgogne, et de
belles femmes complaisantes dans une habitation splendide. L'ambition de
Pcuchet tait le savoir philosophique. Or, le plus vaste des problmes,
celui qui contient les autres, peut se rsoudre en une minute. Quand
donc arriverait-elle?

--Autant tout de suite, en finir.

--Comme tu voudras dit Bouvard.

Et ils examinrent la question du suicide.

O est le mal de rejeter un fardeau qui vous crase? et de commettre une
action ne nuisant  personne? Si elle offensait Dieu, aurions-nous ce
pouvoir? Ce n'est pas une lchet, bien qu'on dise;--et l'insolence est
belle, de bafouer mme  son dtriment, ce que les hommes estiment le
plus.

Ils dlibrrent sur le genre de mort.

Le poison fait souffrir. Pour s'gorger, il faut trop de courage. Avec
l'asphyxie, on se rate souvent.

Enfin, Pcuchet monta dans le grenier deux cbles de la gymnastique.
Puis, les ayant lis  la mme traverse du toit, laissa pendre un noeud
coulant et avana dessous deux chaises, pour atteindre aux cordes.

Ce moyen fut rsolu.

Ils se demandaient quelle impression cela causerait dans
l'arrondissement, o iraient ensuite leur bibliothque, leurs
paperasses, leurs collections. La pense de la mort les faisait
s'attendrir sur eux-mmes. Cependant, ils ne lchaient point leur
projet, et  force d'en parler, s'y accoutumrent.

Le soir du 25 dcembre, entre dix et onze heures, ils rflchissaient
dans le musum, habills diffremment. Bouvard portait une blouse sur
son gilet de tricot--et Pcuchet, depuis trois mois, ne quittait plus la
robe de moine, par conomie.

Comme ils avaient grand faim (car Marcel sorti ds l'aube n'avait pas
reparu) Bouvard crut hyginique de boire un carafon d'eau-de-vie et
Pcuchet de prendre du th.

En soulevant la bouilloire, il rpandit de l'eau sur le parquet.

--Maladroit! s'cria Bouvard.

Puis trouvant l'infusion mdiocre, il voulut la renforcer par deux
cuilleres de plus.

--Ce sera excrable dit Pcuchet.

--Pas du tout!

Et chacun tirant  soi la bote, le plateau tomba; une des tasses fut
brise, la dernire du beau service en porcelaine.

Bouvard plit.--Continue! saccage! ne te gne pas!

--Grand malheur, vraiment!

--Oui! un malheur! Je la tenais de mon pre!

--Naturel ajouta Pcuchet, en ricanant.

--Ah! tu m'insultes!

--Non, mais je te fatigue! avoue-le!

Et Pcuchet fut pris de colre, ou plutt de dmence. Bouvard aussi. Ils
criaient  la fois tous les deux, l'un irrit par la faim, l'autre par
l'alcool. La gorge de Pcuchet n'mettait plus qu'un rle.

--C'est infernal, une vie pareille; j'aime mieux la mort. Adieu.

Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua la porte.

Bouvard, au milieu des tnbres, eut peine  l'ouvrir, courut derrire
lui, arriva dans le grenier.

La chandelle tait par terre--et Pcuchet debout sur une des chaises
avec le cble dans sa main.

L'esprit d'imitation emporta Bouvard:--Attends-moi! Et il montait sur
l'autre chaise quand s'arrtant tout  coup:

--Mais... nous n'avons pas fait notre testament?

--Tiens! c'est juste!

Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent  la lucarne pour
respirer.

L'air tait froid; et des astres nombreux brillaient dans le ciel, noir
comme de l'encre. La blancheur de la neige, qui couvrait la terre, se
perdait dans les brumes de l'horizon.

Ils aperurent de petites lumires  ras du sol; et grandissant, se
rapprochant, toutes allaient du ct de l'glise.

Une curiosit les y poussa.

C'tait la messe de minuit. Ces lumires provenaient des lanternes des
bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaient leurs manteaux.

Le serpent ronflait, l'encens fumait. Des verres, suspendus, dans la
longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feux multicolores--et
au bout de la perspective des deux cts du tabernacle, les cierges
gants dressaient des flammes rouges. Par dessus les ttes de la foule
et les capelines des femmes, au del des chantres, on distinguait le
prtre dans sa chasuble d'or;  sa voix aigu rpondaient les voix
fortes des hommes emplissant le jub, et la vote de bois tremblait, sur
ses arceaux de pierre. Des images reprsentant le chemin de la croix
dcoraient les murs. Au milieu du choeur, devant l'autel, un agneau
tait couch, les pattes sous le ventre, les oreilles toutes droites.

La tide temprature, leur procura un singulier bien-tre; et leurs
penses, orageuses tout  l'heure, se faisaient douces, comme des vagues
qui s'apaisent.

Ils coutrent l'vangile et le Credo, observaient les mouvements du
prtre. Cependant les vieux, les jeunes, les pauvresses en guenille, les
fermires en haut bonnet, les robustes gars  blonds favoris, tous
priaient, absorbs dans la mme joie profonde;--et voyaient sur la
paille d'une table, rayonner comme un soleil, le corps de
l'enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait Bouvard en dpit de sa
raison, et Pcuchet malgr la duret de son coeur.

Il y eut un silence; tous les dos se courbrent--et au tintement d'une
clochette, le petit agneau bla.

L'hostie fut montre par le prtre, au bout de ses deux bras, le plus
haut possible. Alors clata un chant d'allgresse, qui conviait le monde
aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pcuchet involontairement s'y
mlrent; et ils sentaient comme une aurore se lever dans leur me.




CHAPITRE IX


Marcel reparut le lendemain  trois heures, la face verte, les yeux
rouges, une bigne au front, le pantalon dchir, empestant l'eau-de-vie,
immonde.

Il avait t, selon sa coutume annuelle,  six lieues de l, prs
d'Iqueville faire le rveillon chez un ami;--et bgayant plus que
jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa grce comme s'il
et commis un crime. Ses matres l'octroyrent. Un calme singulier les
portait  l'indulgence.

La neige avait fondu tout  coup--et ils se promenaient dans leur
jardin, humant l'air tide, heureux de vivre.

tait-ce le hasard seulement, qui les avait dtourns de la mort?
Bouvard se sentait attendri. Pcuchet se rappela sa premire communion;
et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils
dpendaient, l'ide leur vint de faire des lectures pieuses.

L'vangile dilata leur me, les blouit comme un soleil. Ils
apercevaient Jsus, debout sur la montagne, un bras lev, la foule en
dessous l'coutant--ou bien au bord du Lac, parmi les Aptres qui tirent
des filets--puis sur l'nesse, dans la clameur des allluias, la
chevelure vente par les palmes frmissantes--enfin au haut de la
croix, inclinant sa tte, d'o tombe ternellement une rose sur le
monde. Ce qui les gagna, ce qui les dlectait, c'est la tendresse pour
les humbles, la dfense des pauvres, l'exaltation des opprims.--Et dans
ce livre o le ciel se dploie, rien de thologal; au milieu de tant de
prceptes, pas un dogme; nulle exigence que la puret du coeur.

Quant aux miracles, leur raison n'en fut pas surprise; ds l'enfance,
ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravit Pcuchet--et le
disposa  mieux comprendre l'Imitation.

Ici plus de paraboles, de fleurs, d'oiseaux--mais des plaintes, un
resserrement de l'me sur elle-mme. Bouvard s'attrista en feuilletant
ces pages, qui semblent crites par un temps de brume, au fond d'un
clotre, entre un clocher et un tombeau. Notre vie mortelle y apparat
si lamentable qu'il faut, l'oubliant, se retourner vers Dieu;--et les
deux bonshommes, aprs toutes leurs dceptions, prouvaient le besoin
d'tre simples, d'aimer quelque chose, de se reposer l'esprit.

Ils abordrent l'Ecclsiaste, Isae, Jrmie.

Mais la Bible les effrayait avec ses prophtes  voix de lion, le fracas
du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de la Ghenne, et son Dieu
dispersant les empires, comme le vent fait des nuages.

Ils lisaient cela le dimanche,  l'heure des vpres, pendant que la
cloche tintait.

Un jour, ils se rendirent  la messe, puis y retournrent. C'tait une
distraction au bout de la semaine. Le comte et la comtesse de Faverges
les salurent de loin, ce qui fut remarqu. Le juge de paix leur dit, en
clignant de l'oeil:--Parfait! je vous approuve. Toutes les bourgeoises,
maintenant leur envoyaient le pain bnit.

L'abb Jeufroy leur fit une visite; ils la rendirent, on se frquenta;
et le prtre ne parlait pas de religion.

Ils furent tonns de cette rserve; si bien que Pcuchet, d'un air
indiffrent lui demanda comment s'y prendre pour obtenir la Foi.

--Pratiquez, d'abord.

Ils se mirent  pratiquer, l'un avec espoir, l'autre par dfi, Bouvard
tant convaincu qu'il ne serait jamais un dvot. Un mois durant, il
suivit rgulirement tous les offices, mais,  l'encontre de Pcuchet,
ne voulut pas s'astreindre au maigre.

tait-ce une mesure d'hygine? on sait ce que vaut l'Hygine! une
affaire de convenance?  bas les convenances! une marque de soumission
envers l'glise? il s'en fichait galement! bref, dclarait cette rgle
absurde, pharisaque, et contraire  l'esprit de l'vangile.

Le vendredi saint des autres annes, ils mangeaient ce que Germaine leur
servait.

Mais Bouvard cette fois, s'tait command un beefsteak. Il s'assit,
coupa la viande;--et Marcel le regardait scandalis, tandis que Pcuchet
dpiautait gravement sa tranche de morue.

Bouvard restait la fourchette d'une main, le couteau de l'autre. Enfin
se dcidant, il monta une bouche  ses lvres. Tout  coup ses mains
tremblrent, sa grosse mine plit, sa tte se renversait.

--Tu te trouves mal?

--Non!... Mais... et il fit un aveu. Par suite de son ducation (c'tait
plus fort que lui) il ne pouvait manger du gras ce jour-l, dans la
crainte de mourir.

Pcuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre  sa guise.

Un soir, il rentra la figure empreinte d'une joie srieuse, et lchant
le mot, dit qu'il venait de se confesser.

Alors ils discutrent l'importance de la confession.

Bouvard admettait celle des premiers chrtiens qui se faisait en public:
la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas que cette enqute
sur nous-mmes ne ft un lment de progrs, un levain de moralit.

Pcuchet, dsireux de la perfection, chercha ses vices. Les bouffes
d'orgueil depuis longtemps taient parties. Son got du travail
l'exemptait de la paresse. Quant  la gourmandise, personne de plus
sobre. Quelquefois des colres l'emportaient. Il se jura de n'en plus
avoir.

Ensuite, il faudrait acqurir les vertus, premirement l'Humilit;
--c'est--dire se croire incapable de tout mrite, indigne de la moindre
rcompense, immoler son esprit, et se mettre tellement bas que l'on vous
foule aux pieds comme la boue des chemins. Il tait loin encore de ces
dispositions.

Une autre vertu lui manquait: la chastet--car intrieurement, il
regrettait Mlie, et le pastel de la dame en robe Louis XV, le gnait
avec son dcolletage.

Il l'enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusque  craindre de
porter ses regards sur lui-mme, et couchait avec un caleon.

Tant de soins autour de la Luxure la dvelopprent. Le matin
principalement il avait  subir de grands combats--comme en eurent saint
Paul, saint Benot et saint Jrme, dans un ge fort avanc. De suite,
ils recouraient  des pnitences furieuses. La douleur est une
expiation, un remde et un moyen, un hommage  Jsus-Christ. Tout amour
veut des sacrifices--et quel plus pnible que celui de notre corps!

Afin de se mortifier, Pcuchet supprima le petit verre aprs les repas,
se rduisit  quatre prises dans la journe, par les froids extrmes ne
mettait plus de casquette.

Un jour, Bouvard qui rattachait la vigne, posa une chelle contre le mur
de la terrasse prs de la maison--et sans le vouloir, se trouva plonger
dans la chambre de Pcuchet.

Son ami, nu jusqu'au ventre, avec le martinet aux habits, se frappait
les paules doucement, puis s'animant, retira sa culotte, cingla ses
fesses, et tomba sur une chaise, hors d'haleine.

Bouvard fut troubl comme  la dcouverte d'un mystre, qu'on ne doit
pas surprendre.

Depuis quelque temps, il remarquait plus de nettet sur les carreaux,
moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure--changements
qui taient dus  l'intervention de Reine, la servante de M. le cur.

Mlant les choses de l'glise  celles de sa cuisine, forte comme un
valet de charrue et dvoue bien qu'irrespectueuse, elle s'introduisait
dans les mnages, donnait des conseils, y devenait matresse. Pcuchet
se fiait absolument  son exprience.

Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux  la
chinoise, un nez en bec de vautour. C'tait M. Goutman, ngociant en
articles de pit;--il en dballa quelques-uns, enferms dans des
botes, sous le hangar: croix, mdailles et chapelets de toutes les
dimensions, candlabres pour oratoires, autels portatifs, bouquets de
clinquant--et des sacrs-coeurs en carton bleu, des saint Joseph  barbe
rouge, des calvaires de porcelaine. Pcuchet les convoita. Le prix seul
l'arrtait.

Goutman ne demandait pas d'argent. Il prfrait les changes, et mont
dans le musum, il offrit, contre les vieux fers et tous les plombs, un
stock de ses marchandises.

Elles parurent hideuses  Bouvard. Mais l'oeil de Pcuchet, les
instances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par le
convaincre. Quand il le vit si coulant Goutman voulut, en outre, la
hallebarde; Bouvard, las d'en avoir dmontr la manoeuvre, l'abandonna.
L'estimation totale tant faite, ces messieurs devaient encore cent
francs. On s'arrangea, moyennant quatre billets  trois mois
d'chance--et ils s'applaudirent du bon march.

Leurs acquisitions furent distribues dans tous les appartements. Une
crche remplie de foin et une cathdrale de lige dcorrent le musum.
Il y eut sur la chemine de Pcuchet, un saint Jean-Baptiste en cire, le
long du corridor les portraits des gloires piscopales, et au bas de
l'escalier, sous une lampe  chanettes, une sainte Vierge en manteau
d'azur et couronne d'toiles--Marcel nettoyait ces splendeurs,
n'imaginant au paradis rien de plus beau.

Quel dommage que le saint Pierre ft bris, et comme il aurait fait bien
dans le vestibule! Pcuchet s'arrtait parfois devant l'ancienne fosse
aux composts, o l'on reconnaissait la tiare, une sandale, un bout
d'oreille, lchait des soupirs, puis continuait  jardiner;--car
maintenant, il joignait les travaux manuels aux exercices religieux--et
bchait la terre, vtu de la robe de moine, en se comparant  saint
Bruno. Ce dguisement pouvait tre un sacrilge; il y renona.

Mais il prenait le genre ecclsiastique, sans doute par la frquentation
du cur. Il en avait le sourire, la voix, et d'un air frileux glissait
comme lui dans ses manches ses deux mains jusqu'aux poignets. Un jour
vint o le chant du coq l'importuna; les roses l'ennuyaient; il ne
sortait plus, ou jetait sur la campagne des regards farouches.

Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants qui chantaient
des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de verdure, lui avaient
donn comme le sentiment d'une jeunesse imprissable. Dieu se
manifestait  son coeur par la forme des nids, la clart des sources, la
bienfaisance du soleil;--et la dvotion de son ami lui semblait
extravagante, fastidieuse.

--Pourquoi gmis-tu pendant le repas?

--Nous devons manger en gmissant rpondit Pcuchet; car l'Homme par
cette voie, a perdu son innocence phrase qu'il avait lue dans le Manuel
du sminariste, deux volumes in-12 emprunts  M. Jeufroy. Et il buvait
de l'eau de la Salette, se livrait portes closes  des oraisons
jaculatoires, esprait entrer dans la confrrie de Saint-Franois.

Pour obtenir le don de persvrance, il rsolut de faire un plerinage 
la sainte Vierge.

Le choix des localits l'embarrassa. Serait-ce  Notre-Dame de
Fourvires, de Chartres, d'Embrun, de Marseille ou d'Auray? Celle de la
Dlivrande, plus proche, convenait aussi bien.--Tu m'accompagneras!

--J'aurais l'air d'un cornichon dit Bouvard.

Aprs tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas de l'tre, et
cda par complaisance.

Les plerinages doivent s'accomplir  pied. Mais quarante-trois
kilomtres seraient durs;--et les gondoles n'tant pas congruentes  la
mditation ils lourent un vieux cabriolet, qui aprs douze heures de
route les dposa devant l'auberge.

Ils eurent une pice  deux lits, avec deux commodes, supportant deux
pots  l'eau dans des petites cuvettes ovales, et l'htelier leur apprit
que c'tait la chambre des capucins. Sous la Terreur on y avait cach la
dame de la Dlivrande avec tant de prcaution que les bons Pres y
disaient la messe clandestinement.

Cela fit plaisir  Pcuchet, et il lut tout haut une notice sur la
chapelle, prise en bas dans la cuisine.

Elle a t fonde au commencement du IIe sicle par saint Rgnobert
premier vque de Lisieux, ou par saint Ragnebert qui vivait au VIIe, ou
par Robert le Magnifique au milieu du XIe.

Les Danois, les Normands et surtout les Protestants l'ont incendie et
ravage  diffrentes poques.

Vers 1112, la statue primitive fut dcouverte par un mouton, qui en
frappant du pied dans un herbage, indiqua l'endroit o elle tait--sur
cette place le comte Baudouin rigea un sanctuaire.

Ses miracles sont innombrables:--un marchand de Bayeux captif chez les
Sarrasins l'invoque, ses fers tombent et il s'chappe.--Un avare
dcouvre dans son grenier un troupeau de rats, l'appelle  son secours
et les rats s'loignent.--Le contact d'une mdaille ayant effleur son
effigie fit se repentir au lit de mort un vieux matrialiste de
Versailles.--Elle rendit la parole au sieur Adeline qui l'avait perdue
pour avoir blasphm; et par sa protection, M. et Mme de Becqueville
eurent assez de force pour vivre chastement en tat de mariage.

On cite parmi ceux qu'elle a guris d'affections irrmdiables Mlle de
Palfresne, Anne Lorieux, Marie Duchemin, Franois Dufai, et Mme de
Jumillac, ne d'Osseville.

Des personnages considrables l'ont visite: Louis XI, Louis XIII, deux
filles de Gaston d'Orlans, le cardinal Wiseman, Samirrhi, patriarche
d'Antioche, Mgr Vroles, vicaire apostolique de la Mandchourie;--et
l'archevque de Qulen vint lui rendre grce pour la conversion du
prince de Talleyrand.

--Elle pourra dit Pcuchet te convertir aussi!

Bouvard dj couch, eut une sorte de grognement, et s'endormit tout 
fait.

Le lendemain  six heures, ils entraient dans la chapelle.

On en construisait une autre;--des toiles et des planches embarrassaient
la nef et le monument, de style rococo, dplut  Bouvard, surtout
l'autel de marbre rouge, avec ses pilastres corinthiens.

La statue miraculeuse dans une niche  gauche du choeur est enveloppe
d'une robe  paillettes. Le bedeau survint, ayant pour chacun d'eux un
cierge. Il le planta sur une manire de herse dominant la balustrade,
demanda trois francs, fit une rvrence, et disparut.

Ensuite ils regardrent les ex-voto.

Des inscriptions sur plaques tmoignent de la reconnaissance des
fidles. On admire deux pes en sautoir offertes par un ancien lve de
l'cole polytechnique, des bouquets de marie, des mdailles militaires,
des coeurs d'argent, et dans l'angle au niveau du sol, une fort de
bquilles.

De la sacristie dboucha un prtre portant le saint-ciboire.

Quand il fut rest quelques minutes au bas de l'autel, il monta les
trois marches, dit l'Oremus, l'Introt et le Kyrie, que l'enfant de
choeur  genoux rcita tout d'une haleine.

Les assistants taient rares, douze ou quinze vieilles femmes. On
entendait le froissement de leurs chapelets, et le bruit d'un marteau
cognant des pierres. Pcuchet inclin sur son prie-Dieu rpondait aux
Amen. Pendant l'lvation il supplia Notre-Dame de lui envoyer une foi
constante et indestructible.

Bouvard dans un fauteuil,  ses cts, lui prit son Eucologe, et
s'arrta aux litanies de la Vierge.

--Trs pure, trs chaste, vnrable, aimable--puissante, clmente--tour
d'ivoire, maison d'or, porte du matin ces mots d'adoration, ces
hyperboles l'emportrent vers celle qui est clbre par tant
d'hommages.

Il la rva comme on la figure dans les tableaux d'glise, sur un
amoncellement de nuages, des chrubins  ses pieds, l'Enfant-Dieu  sa
poitrine--mre des tendresses que rclament toutes les afflictions de la
terre,--idal de la Femme transporte dans le ciel; car sorti de ses
entrailles l'Homme exalte son amour et n'aspire qu' reposer sur son
coeur.

La messe tant finie, ils longrent les boutiques qui s'adossent contre
le mur du ct de la Place. On y voit des images, des bnitiers, des
urnes  filets d'or, des Jsus-Christ en noix de coco, des chapelets
d'ivoire;--et le soleil, frappant les verres des cadres, blouissait les
yeux, faisait ressortir la brutalit des peintures, la hideur des
dessins. Bouvard, qui chez lui trouvait ces choses abominables, fut
indulgent pour elles. Il acheta une petite Vierge en pte bleue.
Pcuchet comme souvenir se contenta d'un rosaire.

Les marchands criaient:--Allons! allons! pour cinq francs, pour trois
francs, pour soixante centimes, pour deux sols! ne refusez pas
Notre-Dame!

Les deux plerins flnaient sans rien choisir. Des remarques
dsobligeantes s'levrent.

--Qu'est-ce qu'ils veulent ces oiseaux-l?

--Ils sont peut-tre des Turcs!

--Des protestants, plutt!

Une grande fille tira Pcuchet par la redingote; un vieux en lunettes
lui posa la main sur l'paule; tous braillaient  la fois; puis quittant
leurs baraques, ils vinrent les entourer, redoublaient de sollicitations
et d'injures.

Bouvard n'y tint plus.--Laissez-nous tranquilles, nom de Dieu! La tourbe
s'carta.

Mais une grosse femme les suivit quelque temps sur la Place, et cria
qu'ils s'en repentiraient.

En rentrant  l'auberge, ils trouvrent dans le caf Goutman. Son ngoce
l'appelait en ces parages--et il causait avec un individu examinant des
bordereaux, sur la table, devant eux.

Cet individu avait une casquette de cuir, un pantalon trs large, le
teint rouge et la taille fine, malgr ses cheveux blancs, l'air  la
fois d'un officier en retraite, et d'un vieux cabotin.

De temps  autre, il lchait un juron puis, sur un mot de Goutman dit
plus bas, se calmait de suite, et passait  un autre papier.

Bouvard qui l'observait, au bout d'un quart d'heure s'approcha de lui.

--Barberou, je crois?

--Bouvard! s'cria l'homme  la casquette, et ils s'embrassrent.

Barberou depuis vingt ans avait endur toutes sortes de fortunes. Grant
d'un journal, commis d'assurances, directeur d'un parc aux hutres; je
vous conterai cela; enfin revenu  son premier mtier, il voyageait pour
une maison de Bordeaux, et Goutman qui faisait le diocse lui plaait
des vins chez les ecclsiastiques--mais permettez; dans une minute, je
suis  vous!

Il avait repris ses comptes, quand bondissant sur la banquette:

--Comment, deux mille?

--Sans doute!

--Ah! elle est forte, celle-l!

--Vous dites?

--Je dis que j'ai vu Hrambert moi-mme, rpliqua Barberou furieux. La
facture porte quatre mille; pas de blagues!

Le brocanteur ne perdit point contenance.

--Eh bien; elle vous libre! aprs?

Barberou se leva, et  sa figure blme d'abord, puis violette, Bouvard
et Pcuchet croyaient qu'il allait trangler Goutman.

Il se rassit, croisa les bras. Vous tes une rude canaille, convenez-en!

--Pas d'injures, monsieur Barberou; il y a des tmoins; prenez garde!

--Je vous flanquerai un procs!

--Ta! ta! ta!

Puis ayant boucl son portefeuille, Goutman souleva le bord de son
chapeau:

-- l'avantage! et il sortit.

Barberou exposa les faits: pour une crance de mille francs double par
suite de manoeuvres usuraires, il avait livr  Goutman trois mille
francs de vins; ce qui payerait sa dette avec mille francs de bnfice;
mais au contraire, il en devait trois mille. Ses patrons le
renverraient, on le poursuivrait!--Crapule! brigand! sale juif!--et a
dne dans les presbytres! D'ailleurs, tout ce qui touche  la
calotte!... Il dblatra contre les prtres, et tapait sur la table avec
tant de violence que la statuette faillit tomber.

--Doucement! dit Bouvard.

--Tiens! Qu'est-ce que a? et Barberou ayant dfait l'enveloppe de la
petite vierge: un bibelot du plerinage!  vous?

Bouvard, au lieu de rpondre, sourit d'une manire ambigu.

--C'est  moi! dit Pcuchet.

--Vous m'affligez reprit Barberou; mais je vous duquerai
l-dessus,--n'ayez pas peur! Et comme on doit tre philosophe, et que la
tristesse ne sert  rien, il leur offrit  djeuner.

Tous les trois s'attablrent.

Barberou fut aimable, rappela le vieux temps, prit la taille de la
bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard. Il irait chez eux bientt, et
leur apporterait un livre farce.

L'ide de sa visite les rjouissait mdiocrement. Ils en causrent dans
la voiture, pendant une heure, au trot du cheval. Ensuite Pcuchet ferma
les paupires. Bouvard se taisait aussi. Intrieurement, il penchait
vers la Religion.

M. Marescot s'tait prsent la veille pour leur faire une communication
importante.--Marcel n'en savait pas davantage.

Le notaire ne put les recevoir que trois jours aprs;--et de suite
exposa la chose. Pour une rente de sept mille cinq cents francs, Mme
Bordin proposait  M. Bouvard de lui acheter leur ferme.

Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait les tenants et
aboutissants, dfauts et avantages--et ce dsir tait comme un cancer
qui la minait. Car la bonne dame en vraie Normande, chrissait
par-dessus tout le bien moins pour la scurit du capital que pour le
bonheur de fouler un sol vous appartenant. Dans l'espoir de celui-l,
elle avait pratiqu des enqutes, une surveillance journalire, de
longues conomies, et elle attendait avec impatience, la rponse de
Bouvard.

Il fut embarrass, ne voulant pas que Pcuchet un jour se trouvt sans
fortune; mais il fallait saisir l'occasion,--qui tait l'effet du
plerinage.--La Providence pour la seconde fois se manifestait en leur
faveur.

Ils offrirent les conditions suivantes: la rente non pas de sept mille
cinq cents francs mais de six mille serait dvolue au dernier survivant.
Marescot fit valoir que l'un tait faible de sant. Le temprament de
l'autre le disposait  l'apoplexie, et Mme Bordin signa le contrat,
emporte par la passion.

Bouvard en resta mlancolique. Quelqu'un dsirait sa mort; et cette
rflexion lui inspira des penses graves, des ides de Dieu, et
d'ternit.

Trois jours aprs M. Jeufroy les invita au repas de crmonie qu'il
donnait une fois par an  des collgues.

Le dner commena vers deux heures de l'aprs-midi, pour finir  onze du
soir. On y but du poir, on y dbita des calembours. L'abb Pruneau
composa sance tenante un acrostiche, M. Bougon fit des tours de cartes,
et Cerpet, jeune vicaire, chanta une petite romance qui frisait la
galanterie. Un pareil milieu divertit Bouvard. Il fut moins sombre le
lendemain.

Le cur vint le voir frquemment. Il prsentait la Religion sous des
couleurs gracieuses. Que risque-t-on, du reste?--et Bouvard consentit
bientt  s'approcher de la sainte table. Pcuchet, en mme temps que
lui, participerait au sacrement.

Le grand jour arriva.

L'glise,  cause des premires communions tait pleine de monde. Les
bourgeois et les bourgeoises encombraient leurs bancs, et le menu peuple
se tenait debout par derrire, ou dans le jub, au-dessus de la porte.

Ce qui allait se passer tout  l'heure tait inexplicable, songeait
Bouvard; mais la Raison ne suffit pas  comprendre certaines choses. De
trs grands hommes ont admis celle-l. Autant faire comme eux. Et dans
une sorte d'engourdissement, il contemplait l'autel, l'encensoir, les
flambeaux, la tte un peu vide car il n'avait rien mang--et prouvait
une singulire faiblesse.

Pcuchet en mditant la Passion de Jsus-Christ s'excitait  des lans
d'amour. Il aurait voulu lui offrir son me, celle des autres--et les
ravissements, les transports, les illuminations des saints, tous les
tres, l'univers entier. Bien qu'il prit avec ferveur, les diffrentes
parties de la messe lui semblrent un peu longues.

Enfin, les petits garons s'agenouillrent sur la premire marche de
l'autel, formant avec leurs habits, une bande noire, que surmontaient
ingalement des chevelures blondes ou brunes. Les petites filles les
remplacrent, ayant sous leurs couronnes, des voiles qui tombaient; de
loin, on aurait dit un alignement de nues blanches au fond du choeur.

Puis ce fut le tour des grandes personnes.

La premire du ct de l'vangile tait Pcuchet; mais trop mu, sans
doute, il oscillait la tte de droite et de gauche. Le cur eut peine 
lui mettre l'hostie dans la bouche, et il la reut en tournant les
prunelles.

Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mchoires que sa langue
lui pendait sur la lvre comme un drapeau. En se relevant, il coudoya
Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrrent. Elle souriait; sans savoir
pourquoi, il rougit.

Aprs Mme Bordin communirent ensemble Mlle de Faverges, la Comtesse,
leur dame de compagnie,--et un monsieur que l'on ne connaissait pas 
Chavignolles.

Les deux derniers furent Placquevent, et Petit l'instituteur;--quand
tout  coup on vit paratre Gorju.

Il n'avait plus de barbiche;--et il regagna sa place, les bras en croix
sur la poitrine, d'une manire fort difiante.

Le cur harangua les petits garons. Qu'ils aient soin plus tard de ne
point faire comme Judas qui trahit son Dieu, et de conserver toujours
leur robe d'innocence. Pcuchet regretta la sienne. Mais on remuait des
chaises; les mres avaient hte d'embrasser leurs enfants.

Les paroissiens  la sortie, changrent des flicitations. Quelques-uns
pleuraient. Mme de Faverges en attendant sa voiture se tourna vers
Bouvard et Pcuchet, et prsenta son futur gendre:--M. le baron de
Mahurot, ingnieur. Le comte se plaignait de ne pas les voir. Il serait
revenu la semaine prochaine. Notez-le! je vous prie. La calche tait
arrive; les dames du chteau partirent. Et la foule se dispersa.

Ils trouvrent dans leur cour un paquet au milieu de l'herbe. Le
facteur, comme la maison tait close, l'avait jet par-dessus le mur.
C'tait l'ouvrage que Barberou avait promis,--Examen du Christianisme
par Louis Hervieu, ancien lve de l'cole normale. Pcuchet le
repoussa. Bouvard ne dsirait pas le connatre.

On lui avait rpt que le sacrement le transformerait: durant plusieurs
jours, il guetta des floraisons dans sa conscience. Il tait toujours le
mme; et un tonnement douloureux le saisit.

Comment! la chair de Dieu se mle  notre chair--et elle n'y cause rien!
La pense qui gouverne les mondes n'claire pas notre esprit. Le suprme
pouvoir nous abandonne  l'impuissance.

M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le Catchisme de l'abb Gaume.

Au contraire, la dvotion de Pcuchet s'tait dveloppe. Il aurait
voulu communier sous les deux espces, chantait des psaumes, en se
promenant dans le corridor, arrtait les Chavignollais pour discuter, et
les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbal haussa les paules, et
le capitaine l'appela Tartuffe. On trouvait maintenant qu'ils allaient
trop loin.

Une excellente habitude c'est d'envisager les choses comme autant de
symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugement dernier;
devant un ciel sans nuages, pensez au sjour des bienheureux; dites-vous
dans vos promenades que chaque pas vous rapproche de la mort. Pcuchet
observa cette mthode. Quand il prenait ses habits il songeait 
l'enveloppe charnelle dont la seconde personne de la Trinit s'est
revtue. Le tic-tac de l'horloge lui rappelait les battements de son
coeur, une piqre d'pingle les clous de la croix. Mais il eut beau se
tenir  genoux pendant des heures, et multiplier les jenes, et se
pressurer l'imagination, le dtachement de soi-mme ne se faisait pas;
impossible d'atteindre  la contemplation parfaite!

Il recourut  des auteurs mystiques: sainte Thrse, Jean de la Croix,
Louis de Grenade, Simpoli,--et de plus modernes, Monseigneur Chaillot.
Au lieu des sublimits qu'il attendait, il ne rencontra que des
platitudes, un style trs lche, de froides images, et force
comparaisons tires de la boutique des lapidaires.

Il apprit cependant qu'il y a une purgation active et une purgation
passive, une vision interne et une vision externe, quatre espces
d'oraisons, neuf excellences dans l'amour, six degrs dans l'humilit,
et que la blessure de l'me ne diffre pas beaucoup du vol spirituel.

Des points l'embarrassaient.

--Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l'on doive
remercier Dieu pour le bienfait de l'existence? Quelle mesure garder
entre la crainte indispensable au salut, et l'esprance qui ne l'est pas
moins? O est le signe de la grce? etc.!

Les rponses de M. Jeufroy taient simples:--Ne vous tourmentez pas! 
vouloir tout approfondir, on court sur une pente dangereuse.

Le Catchisme de Persvrance par Gaume avait tellement dgot Bouvard
qu'il prit le volume de Louis Hervieu--c'tait un sommaire de l'exgse
moderne dfendu par le gouvernement. Barberou, comme rpublicain l'avait
achet.

Il veilla des doutes dans l'esprit de Bouvard--et d'abord sur le pch
originel.--Si Dieu a cr l'Homme peccable, il ne devait pas le punir;
et le mal est antrieur  la chute, puisqu'il y avait dj, des volcans,
des btes froces! Enfin ce dogme bouleverse mes notions de justice!

--Que voulez-vous disait le cur c'est une de ces vrits dont tout le
monde est d'accord sans qu'on puisse en fournir de preuves;--et
nous-mmes nous faisons rejaillir sur les enfants les crimes de leurs
pres. Ainsi les moeurs et les lois justifient ce dcret de la
Providence, que l'on retrouve dans la Nature.

Bouvard hocha la tte. Il doutait aussi de l'enfer.

--Car tout chtiment doit viser  l'amlioration du coupable--ce qui
devient impossible avec une peine ternelle!--et combien l'endurent!
Songez donc: tous les Anciens, les juifs, les musulmans, les idoltres,
les hrtiques et les enfants morts sans baptme, ces enfants crs par
Dieu! et dans quel but? pour les punir d'une faute, qu'ils n'ont pas
commise!

--Telle est l'opinion de saint Augustin ajouta le cur et saint Fulgence
enveloppe dans la damnation jusqu'aux foetus. L'glise, il est vrai, n'a
rien dcid  cet gard. Une remarque pourtant: ce n'est pas Dieu, mais
le pcheur qui se damne lui-mme; et l'offense tant infinie, puisque
Dieu est infini, la punition doit tre infinie. Est-ce tout, monsieur?

--Expliquez-moi la Trinit dit Bouvard.

--Avec plaisir!--Prenons une comparaison: les trois cts du triangle,
ou plutt notre me, qui contient: tre, connatre et vouloir; ce qu'on
appelle facult chez l'Homme est personne en Dieu. Voil le mystre.

--Mais les trois cts du triangle ne sont pas chacun le triangle. Ces
trois facults de l'me ne font pas trois mes. Et vos personnes de la
Trinit sont trois Dieux.

--Blasphme!

--Alors il n'y a qu'une personne, un Dieu, une substance affecte de
trois manires!

--Adorons sans comprendre dit le cur.

--Soit! dit Bouvard.

Il avait peur de passer pour un impie, d'tre mal vu au chteau.

Maintenant ils y venaient trois fois la semaine--vers cinq heures--en
hiver--et la tasse de th les rchauffait. M. le comte par ses allures
rappelait le chic de l'ancienne cour, la Comtesse placide et grasse,
montrait sur toutes choses un grand discernement. Mlle Yolande leur
fille, tait le type de la jeune personne, l'Ange des keepsakes--et Mme
de Noares leur dame de compagnie ressemblait  Pcuchet, ayant son nez
pointu.

La premire fois qu'ils entrrent dans le salon, elle dfendait
quelqu'un.

--Je vous assure qu'il est chang! Son cadeau le prouve.

Ce quelqu'un tait Gorju. Il venait d'offrir aux futurs poux un
prie-Dieu gothique. On l'apporta. Les armes des deux maisons s'y
talaient en reliefs de couleur. M. de Mahurot en parut content; et Mme
de Noares lui dit:

--Vous vous souviendrez de mon protg!

Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d'une douzaine d'annes et sa
soeur, qui en avait dix peut-tre. Par les trous de leurs guenilles, on
voyait leurs membres rouges de froid. L'un tait chauss de vieilles
pantoufles, l'autre n'avait plus qu'un sabot. Leurs fronts
disparaissaient sous leurs chevelures et ils regardaient autour d'eux
avec des prunelles ardentes comme de jeunes loups effars.

Mme de Noares conta qu'elle les avait rencontrs le matin sur la grande
route. Placquevent ne pouvait fournir aucun dtail.

On leur demanda leur nom. Victor--Victorine.--O tait leur pre?--En
prison.--Et avant, que faisait-il?--Rien.--Leur
pays.--Saint-Pierre.--Mais quel Saint-Pierre? Les deux petits pour toute
rponse disaient en reniflant:--Sais pas, sais pas. Leur mre tait
morte et ils mendiaient.

Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de les abandonner; elle
attendrit la Comtesse, piqua d'honneur le Comte, fut soutenue par
Mademoiselle, s'obstina, russit. La femme du garde-chasse en prendrait
soin. On leur trouverait de l'ouvrage plus tard;--et comme ils ne
savaient ni lire ni crire, Mme de Noares leur donnerait elle-mme des
leons afin de les prparer au catchisme.

Quand M. Jeufroy venait au chteau, on allait qurir les deux mioches,
il les interrogeait puis faisait une confrence, o il mettait de la
prtention,  cause de l'auditoire.

Une fois, qu'il avait discouru sur les Patriarches, Bouvard en s'en
retournant avec lui et Pcuchet, les dnigra fortement.

Jacob s'est distingu par des filouteries, David par les meurtres,
Salomon par ses dbauches.

L'abb lui rpondit qu'il fallait voir plus loin. Le sacrifice d'Abraham
est la figure de la Passion. Jacob une autre figure du Messie, comme
Joseph, comme le serpent d'airain, comme Mose.

--Croyez-vous dit Bouvard, qu'il ait compos le Pentateuque?

--Oui! sans doute!

--Cependant on y raconte sa mort! mme observation pour Josu--et quant
aux Juges, l'auteur nous prvient qu' l'poque dont il fait l'histoire,
Isral n'avait pas encore de Rois. L'ouvrage fut donc crit sous les
Rois. Les Prophtes aussi m'tonnent.

--Il va nier les Prophtes, maintenant!

--Pas du tout! mais leur esprit chauff percevait Jhovah sous des
formes diverses, celle d'un feu, d'une broussaille, d'un vieillard,
d'une colombe; et ils n'taient pas certains de la Rvlation puisqu'ils
demandent toujours un signe.

--Ah!--et vous avez dcouvert ces belles choses?...

--Dans Spinoza!  ce mot, le cur bondit.--L'avez-vous lu?

--Dieu m'en garde!

--Pourtant, monsieur, la Science!...

--Monsieur, on n'est pas savant, si l'on n'est chrtien.

La Science lui inspirait des sarcasmes.--Fera-t-elle pousser un pi de
grain, votre Science! Que savons-nous? disait-il.

Mais il savait que le monde a t cr pour nous; il savait que les
Archanges sont au-dessus des Anges;--il savait que le corps humain
ressuscitera tel qu'il tait vers la trentaine.

Son aplomb sacerdotal agaait Bouvard, qui par mfiance de Louis Hervieu
crivit  Varlot. Et Pcuchet mieux inform, demanda  M. Jeufroy des
explications sur l'criture.

Les six jours de la Gense veulent dire six grandes poques. Le rapt des
vases prcieux fait par les juifs aux gyptiens doit s'entendre des
richesses intellectuelles, les Arts, dont ils avaient drob le secret.
Isae ne se dpouilla pas compltement--Nudus en latin signifiant nu
jusqu'aux hanches; ainsi Virgile conseille de se mettre nu, pour
labourer, et cet crivain n'et pas donn un prcepte contraire  la
pudeur! zchiel dvorant un livre n'a rien d'extraordinaire; ne dit-on
pas dvorer une brochure, un journal?

Mais si l'on voit partout des mtaphores que deviendront les faits?
L'abb, soutenait cependant qu'ils taient rels.

Cette manire de les entendre parut dloyale  Pcuchet. Il poussa plus
loin ses recherches et apporta une note sur les contradictions de la
Bible.

L'Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit des sacrifices dans
le dsert; on n'en fit aucun suivant Amos et Jrmie. Les Paralipomnes
et Esdras ne sont point d'accord sur le dnombrement du Peuple. Dans le
Deutronome, Mose voit le Seigneur face  face; d'aprs l'Exode, jamais
il ne put le voir. O est, alors, l'inspiration?

--Motif de plus pour l'admettre rpliquait en souriant M. Jeufroy. Les
imposteurs ont besoin de connivence, les sincres n'y prennent garde.
Dans l'embarras recourons  l'glise. Elle est toujours infaillible.

De qui relve l'infaillibilit?

Les conciles de Ble et de Constance l'attribuent aux conciles. Mais
souvent les conciles diffrent, tmoin ce qui se passa pour Athanase et
pour Arius. Ceux de Florence et de Latran la dcernent au pape. Mais
Adrien VI dclare que le Pape, comme un autre, peut se tromper.

Chicanes! Tout cela ne fait rien  la permanence du dogme.

L'ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations: le baptme
autrefois tait rserv pour les adultes. L'extrme-onction ne fut un
sacrement qu'au IXe sicle; la Prsence relle a t dcrte au VIIIe,
le Purgatoire, reconnu au XVe, l'Immacule Conception est d'hier.

Et Pcuchet en arriva  ne plus savoir que penser de Jsus. Trois
vangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean il parat
s'galer  Dieu; dans un autre du mme se reconnatre son infrieur.

L'abb ripostait par la lettre du roi Abgar, les Actes de Pilate et le
tmoignage des Sibylles dont le fond est vritable. Il retrouvait la
Vierge dans les Gaules, l'annonce d'un Rdempteur en Chine, la Trinit
partout, la Croix sur le bonnet du grand lama, en gypte au poing des
dieux;--et mme il fit voir une gravure, reprsentant un nilomtre,
lequel tait un phallus suivant Pcuchet.

M. Jeufroy consultait secrtement son ami Pruneau, qui lui cherchait des
preuves dans les auteurs. Une lutte d'rudition s'engagea; et fouett
par l'amour-propre Pcuchet devint transcendant, mythologue.

Il comparait la Vierge  Isis, l'eucharistie au Homa des Perses, Bacchus
 Mose, l'arche de No au vaisseau de Xithuros, ces ressemblances pour
lui dmontraient l'identit des religions.

Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu'il n'y a qu'un
Dieu--et quand il tait  bout d'arguments, l'homme  la soutane
s'criait:--C'est un mystre!

Que signifie ce mot? Dfaut de savoir; trs bien. Mais s'il dsigne une
chose dont le seul nonc implique contradiction, c'est une sottise;--et
Pcuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait dans son jardin,
l'attendait au confessionnal, le relanait dans la sacristie.

Le prtre imaginait des ruses pour le fuir.

Un jour, qu'il tait parti  Sassetot administrer quelqu'un, Pcuchet se
porta au-devant de lui sur la route, manire de rendre la conversation
invitable.

C'tait le soir, vers la fin d'aot. Le ciel carlate se rembrunit, et
un gros nuage s'y forma, rgulier dans le bas, avec des volutes au
sommet.

Pcuchet d'abord, parla de choses indiffrentes, puis ayant gliss le
mot martyr:

--Combien pensez-vous qu'il y en ait eu?

--Une vingtaine de millions, pour le moins.

--Leur nombre n'est pas si grand, dit Origne.

--Origne, vous savez, est suspect!

Un large coup de vent passa, inclinant l'herbe des fosss, et les deux
rangs d'ormeaux jusqu'au bout de l'horizon.

Pcuchet reprit:--On classe dans les martyrs, beaucoup d'vques
gaulois, tus en rsistant aux Barbares, ce qui n'est plus la question.

--Allez-vous dfendre les Empereurs!

Suivant Pcuchet, on les avait calomnis.--L'histoire de la Lgion
thbaine est une fable. Je conteste galement Symphorose et ses sept
fils, Flicit et ses sept filles, et les sept vierges d'Ancyre,
condamnes au viol, bien que septuagnaires, et les onze mille vierges
de sainte Ursule, dont une compagne s'appelait Undecemilla, un nom pris
pour un chiffre,--encore plus les dix martyrs d'Alexandrie!

--Cependant!... Cependant, ils se trouvent dans des auteurs dignes de
crance.

Des gouttes d'eau tombrent. Le cur dploya son parapluie;--et
Pcuchet, quand il fut dessous, osa prtendre que les catholiques
avaient fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les
protestants, et les libres penseurs que tous les Romains autrefois.

L'ecclsiastique se rcria:

--Mais on compte dix perscutions depuis Nron jusqu'au Csar Galre!

--Eh bien, et les massacres des Albigeois! et la Saint-Barthlemy! et la
Rvocation de l'dit de Nantes!

--Excs dplorables sans doute mais vous n'allez pas comparer ces
gens-l  saint tienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule de
missionnaires.

--Pardon! je vous rappellerai Hypatie, Jrme de Prague, Jean Huss,
Bruno, Vanini, Anne Du Bourg!

La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu'ils
rebondissaient du sol, comme de petites fuses blanches. Pcuchet et M.
Jeufroy marchaient avec lenteur serrs l'un contre l'autre, et le cur
disait:

--Aprs des supplices abominables, on les jetait dans des chaudires!

--L'Inquisition employait de mme la torture, et elle vous brlait trs
bien.

--On exposait les dames illustres dans les lupanars!

--Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussent dcents?

--Et notez que les chrtiens n'avaient rien fait contre l'tat!

--Les Huguenots pas davantage!

Le vent chassait, balayait la pluie dans l'air. Elle claquait sur les
feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel couleur de boue se
confondait avec les champs dnuds, la moisson tant finie. Pas un toit.
Au loin seulement, la cabane d'un berger.

Le maigre paletot de Pcuchet n'avait plus un fil de sec. L'eau coulait
le long de son chine, entrait dans ses bottes, dans ses oreilles, dans
ses yeux, malgr la visire de la casquette Amoros. Le cur, en portant
d'un bras la queue de sa soutane, se dcouvrait les jambes, et les
pointes de son tricorne crachaient l'eau sur ses paules comme des
gargouilles de cathdrale.

Il fallut s'arrter, et tournant leur dos  la tempte, ils restrent
face  face, ventre contre ventre, en tenant  quatre mains le parapluie
qui oscillait.

M. Jeufroy n'avait pas interrompu la dfense des catholiques.

--Ont-ils crucifi vos protestants, comme le fut saint Simon, ou fait
dvorer un homme par deux tigres comme il advint  saint Ignace?

--Mais comptez-vous pour quelque chose, tant de femmes spares de leurs
maris, d'enfants arrachs  leurs mres! Et les exils des pauvres, 
travers la neige, au milieu des prcipices! On les entassait dans les
prisons;  peine morts on les tranait sur la claie.

L'abb ricana:--Vous me permettrez de n'en rien croire! Et nos martyrs 
nous sont moins douteux. Sainte Blandine a t livre dans un filet 
une vache furieuse. Sainte Julie prit assomme de coups. Saint Taraque,
saint Probus et saint Andronic, on leur a bris les dents avec un
marteau, dchir les ctes avec des peignes de fer, travers les mains
avec des clous rougis, enlev la peau du crne!

--Vous exagrez dit Pcuchet. La mort des martyrs tait dans ce temps-l
une amplification de rhtorique!

--Comment de la rhtorique?

--Mais oui! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de l'histoire. Les
catholiques en Irlande ventrrent des femmes enceintes pour prendre
leurs enfants!

--Jamais.

--Et les donner aux pourceaux!

--Allons donc!

--En Belgique, ils les enterraient toutes vives.

--Quelle plaisanterie.

--On a leurs noms!

--Et quand mme objecta le Prtre, en secouant de colre son parapluie
on ne peut les appeler des martyrs. Il n'y en a pas en dehors de
l'glise.

--Un mot. Si la valeur du martyr dpend de la doctrine, comment
servirait-il  en dmontrer l'excellence?

La pluie se calmait; jusqu'au village ils ne parlrent plus.

Mais, sur le seuil du presbytre, l'Abb dit:

--Je vous plains! vritablement, je vous plains!

Pcuchet conta de suite  Bouvard son altercation. Elle lui avait caus
une malveillance antireligieuse;--et une heure aprs, assis devant un
feu de broussailles, il lisait le Cur Meslier. Ces ngations lourdes le
choqurent; puis se reprochant d'avoir mconnu, peut-tre, des hros, il
feuilleta dans la Biographie, l'histoire des martyrs les plus illustres.

Quelles clameurs du Peuple, quand ils entraient dans l'arne!--et si les
lions et les jaguars taient trop doux, du geste et de la voix ils les
excitaient  s'avancer. On les voyait tout couverts de sang, sourire
debout le regard au ciel;--sainte Perptue renoua ses cheveux pour ne
point paratre afflige.--Pcuchet se mit  rflchir--La fentre tait
ouverte, la nuit tranquille, beaucoup d'toiles brillaient--Il devait se
passer dans leur me des choses dont nous n'avons plus l'ide, une joie,
un spasme divin?--Et Pcuchet  force d'y rver dit qu'il comprenait
cela, aurait fait comme eux.

--Toi?

--Certainement.

--Pas de blagues! Crois-tu oui, ou non?

--Je ne sais.

Il alluma une chandelle--puis ses yeux tombant sur le crucifix dans
l'alcve:--Combien de misrables ont recouru  celui-l! et aprs un
silence: On l'a dnatur! c'est la faute de Rome: la politique du
Vatican!

Mais Bouvard admirait l'glise pour sa magnificence, et aurait souhait
au moyen ge tre un cardinal.--J'aurais eu bonne mine sous la pourpre,
conviens-en!

La casquette de Pcuchet pose devant les charbons n'tait pas sche
encore. Tout en l'tirant, il sentit quelque chose dans la doublure, et
une mdaille de saint Joseph tomba. Ils furent troubls, le fait leur
paraissant inexplicable.

Mme de Noares voulut savoir de Pcuchet s'il n'avait pas prouv comme
un changement, un bonheur, et se trahit par ses questions. Une fois,
pendant qu'il jouait au billard, elle lui avait cousu la mdaille dans
sa casquette.

videmment, elle l'aimait; ils auraient pu se marier: elle tait veuve;
et il ne souponna pas cet amour, qui peut-tre et fait le bonheur de
sa vie.

Bien qu'il se montrt plus religieux que M. Bouvard, elle l'avait ddi
 saint Joseph, dont le secours est excellent pour les conversions.

Personne, comme elle, ne connaissait tous les chapelets et les
indulgences qu'ils procurent, l'effet des reliques, les privilges des
eaux saintes. Sa montre tait retenue par une chanette qui avait touch
aux liens de saint Pierre. Parmi ses breloques luisait une perle d'or, 
l'imitation de celle qui contient dans l'glise d'Allouagne une larme de
Notre-Seigneur. Un anneau  son petit doigt enfermait des cheveux du
cur d'Ars;--et comme elle cueillait des simples pour les malades, sa
chambre ressemblait  une sacristie et  une officine d'apothicaire.

Son temps se passait  crire des lettres,  visiter les pauvres, 
dissoudre des concubinages,  rpandre des photographies du Sacr-Coeur.
Un monsieur devait lui envoyer de la Pte des martyrs: mlange de cire
pascale et de poussire humaine prise aux catacombes, et qui s'emploie
dans les cas dsesprs en mouches ou en pilules. Elle en promit 
Pcuchet.

Il parut choqu d'un tel matrialisme.

Le soir, un valet du chteau lui apporta une hotte d'opuscules,
relatant des paroles pieuses du grand Napolon, des bons mots de cur
dans les auberges, des morts effrayantes advenues  des impies. Mme de
Noares savait tout cela par coeur, avec une infinit de miracles.

Elle en contait de stupides--des miracles sans but, comme si Dieu les
et faits pour bahir le monde. Sa grand'mre,  elle-mme, avait serr
dans une armoire des pruneaux couverts d'un linge, et quand on ouvrit
l'armoire un an plus tard, on en vit treize sur la nappe, formant la
croix.--Expliquez-moi cela. C'tait son mot aprs ses histoires, qu'elle
soutenait avec un enttement de bourrique, bonne femme d'ailleurs, et
d'humeur enjoue.

Une fois pourtant, elle sortit de son caractre. Bouvard lui contestait
le miracle de Pezilla: un compotier o l'on avait cach des hosties
pendant la Rvolution se dora de lui-mme--tout seul.

Peut-tre y avait-il, au fond, un peu de couleur jaune provenant de
l'humidit?

--Mais non! je vous rpte que non! La dorure a pour cause le contact de
l'Eucharistie et elle donna en preuve l'attestation des vques. C'est,
disent-ils, comme un bouclier, un... un palladium sur le diocse de
Perpignan. Demandez plutt  M. Jeufroy!

Bouvard n'y tint plus; et ayant repass son Louis Hervieu, emmena
Pcuchet.

L'ecclsiastique finissait de dner. Reine offrit des siges, et sur un
geste, alla prendre deux petits verres qu'elle emplit de Rosolio.

Aprs quoi, Bouvard exposa ce qui l'amenait.

L'abb ne rpondit pas franchement. Tout est possible  Dieu--et les
miracles sont une preuve de la Religion.

--Cependant, il y a des lois.

--Cela n'y fait rien. Il les drange pour instruire, corriger.

--Que savez-vous s'il les drange? rpliqua Bouvard. Tant que la Nature
suit sa routine, on n'y pense pas; mais dans un phnomne
extraordinaire, nous voyons la main de Dieu.

--Elle peut y tre dit l'ecclsiastique et quand un vnement se trouve
certifi par des tmoins...

--Les tmoins gobent tout, car il y a de faux miracles!

Le prtre devint rouge.--Sans doute... quelquefois.

--Comment les distinguer des vrais? Et si les vrais donns en preuves
ont eux-mmes besoin de preuves, pourquoi en faire?

Reine intervint, et prchant comme son matre, dit qu'il fallait obir.

--La vie est un passage, mais la mort est ternelle!

--Bref ajouta Bouvard, en lampant le Rosolio, les miracles d'autrefois
ne sont pas mieux dmontrs que les miracles d'aujourd'hui; des raisons
analogues dfendent ceux des chrtiens et des paens.

Le cur jeta sa fourchette sur la table.--Ceux-l taient faux, encore
un coup!--Pas de miracles en dehors de l'glise!

--Tiens se dit Pcuchet mme argument que pour les martyrs: la doctrine
s'appuie sur les faits et les faits sur la doctrine.

M. Jeufroy, ayant bu un verre d'eau, reprit:

--Tout en les niant, vous y croyez. Le monde, que convertissent douze
pcheurs, voil, il me semble, un beau miracle?

--Pas du tout! Pcuchet en rendait compte d'une autre manire. Le
monothisme vient des Hbreux, la Trinit des Indiens. Le Logos est 
Platon, la Vierge-mre  l'Asie.

N'importe! M. Jeufroy tenait au surnaturel, ne voulait que le
christianisme pt avoir humainement la moindre raison d'tre, bien qu'il
en vt chez tous les peuples, des prodromes ou des dformations.
L'impit railleuse du XVIIIe sicle, il l'et tolre; mais la critique
moderne avec sa politesse, l'exasprait.

--J'aime mieux l'athe qui blasphme que le sceptique qui ergote!

Puis il les regarda d'un air de bravade, comme pour les congdier.

Pcuchet s'en retourna mlancolique. Il avait espr l'accord de la Foi
et de la Raison.

Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu:

Pour connatre l'abme qui les spare, opposez leurs axiomes:

La Raison vous dit: Le tout enferme la partie; et la Foi vous rpond par
la substantiation. Jsus communiant avec ses aptres, avait son corps
dans sa main, et sa tte dans sa bouche.

La Raison vous dit: On n'est pas responsable du crime des autres--et la
Foi vous rpond par le Pch originel.

La Raison vous dit: Trois c'est trois--et la Foi dclare que: Trois
c'est un.

Et ils ne frquentrent plus l'abb.

C'tait l'poque de la guerre d'Italie. Les honntes gens tremblaient
pour le Pape. On tonnait contre Emmanuel. Mme de Noares allait jusqu'
lui souhaiter la mort.

Bouvard et Pcuchet ne protestaient que timidement. Quand la porte du
salon tournait devant eux et qu'ils se miraient en passant dans les
hautes glaces, tandis que par les fentres on apercevait les alles, o
tranchait sur la verdure le gilet rouge d'un domestique, ils prouvaient
un plaisir; et le luxe du milieu les faisait indulgents aux paroles qui
s'y dbitaient.

Le comte leur prta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il en
dveloppait les principes, devant un cercle d'intimes: Hurel, le cur,
le juge de paix, le notaire et le baron son futur gendre, qui venait de
temps  autre pour vingt-quatre heures au chteau.

--Ce qu'il y a d'abominable disait le comte c'est l'esprit de 89!
D'abord on conteste Dieu, ensuite, on discute le gouvernement, puis
arrive la libert; libert d'injures, de rvolte, de jouissances, ou
plutt de pillage. Si bien que la Religion et le Pouvoir doivent
proscrire les indpendants, les hrtiques. On criera sans doute,  la
Perscution! comme si les bourreaux perscutaient les criminels. Je me
rsume. Point d'tat sans Dieu! la Loi ne pouvant tre respecte que si
elle vient d'en haut; et actuellement il ne s'agit pas des Italiens mais
de savoir qui l'emportera de la Rvolution ou du Pape, de Satan ou de
Jsus-Christ!

M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec un sourire, le
juge de paix en dodelinant la tte. Bouvard et Pcuchet regardaient le
plafond, Mme de Noares, la comtesse et Yolande travaillaient pour les
pauvres--et M. de Mahurot prs de sa fiance, parcourait les feuilles.

Puis, il y avait des silences, o chacun semblait plong dans la
recherche d'un problme. Napolon III n'tait plus un Sauveur, et mme
il donnait un exemple dplorable, en laissant aux Tuileries, les maons
travailler le dimanche.

--On ne devrait pas permettre tait la phrase ordinaire de M. le Comte.
conomie sociale, beaux-arts, littrature, histoire, doctrines
scientifiques, il dcidait de tout, en sa qualit de chrtien et de pre
de famille;--et plt  Dieu que le gouvernement  cet gard et la mme
rigueur qu'il dployait dans sa maison. Le Pouvoir seul est juge des
dangers de la science; rpandue trop largement elle inspire au peuple
des ambitions funestes. Il tait plus heureux, ce pauvre peuple, quand
les seigneurs et les vques tempraient l'absolutisme du roi. Les
industriels maintenant l'exploitent. Il va tomber en esclavage!

Et tous regrettaient l'ancien rgime, Hurel par bassesse, Coulon par
ignorance, Marescot, comme artiste.

Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec La Mettrie, d'Holbach,
etc.--et Pcuchet s'loigna d'une religion, devenue un moyen de
gouvernement. M. de Mahurot avait communi pour sduire mieux ces dames
et s'il pratiquait, c'tait  cause des domestiques.

Mathmaticien et dilettante, jouant des valses sur le piano, et
admirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bon got;
ce qu'on rapporte des abus fodaux, de l'Inquisition ou des Jsuites,
prjugs, et il vantait le Progrs, bien qu'il mprist tout ce qui
n'tait pas gentilhomme ou sorti de l'cole Polytechnique.

M. Jeufroy, de mme, leur dplaisait. Il croyait aux sortilges, faisait
des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous les idiomes sont
drivs de l'hbreu; sa rhtorique manquait d'imprvu; invariablement,
c'tait le cerf aux abois, le miel et l'absinthe, l'or et le plomb, des
parfums, des urnes--et l'me chrtienne, compare au soldat qui doit
dire en face du Pch: Tu ne passes pas!

Pour viter ses confrences, ils arrivaient au chteau le plus tard
possible.

Un jour pourtant, ils l'y trouvrent.

Depuis une heure, il attendait ses deux lves. Tout  coup Mme de
Noares entra.

--La petite a disparu. J'amne Victor. Ah! le malheureux.

Elle avait saisi dans sa poche, un d d'argent perdu depuis trois jours,
puis suffoque par les sanglots:--Ce n'est pas tout! ce n'est pas tout!
Pendant que je le grondais, il m'a montr son derrire! Et avant que le
Comte et la Comtesse aient rien dit: Du reste, c'est de ma faute,
pardonnez-moi!

Elle leur avait cach que les deux orphelins taient les enfants de
Touache, maintenant au bagne.

Que faire?

Si le Comte les renvoyait, ils taient perdus--et son acte de charit
passerait pour un caprice.

M. Jeufroy ne fut pas surpris. L'homme tant corrompu naturellement il
fallait le chtier pour l'amliorer.

Bouvard protesta. La douceur valait mieux.

Mais le Comte, encore une fois s'tendit sur le bras de fer,
indispensable aux enfants, comme pour les peuples. Ces deux-l taient
pleins de vices, la petite fille menteuse, le gamin brutal. Ce vol,
aprs tout on l'excuserait, l'insolence jamais, l'ducation devant tre
l'cole du respect.

Donc Sorel, le garde-chasse, administrerait au jeune homme une bonne
fesse immdiatement.

M. de Mahurot, qui avait  lui dire quelque chose, se chargea de la
commission. Il prit un fusil dans l'antichambre et appela Victor, rest
au milieu de la cour, la tte basse:

--Suis-moi dit le Baron.

Comme la route pour aller chez le garde, dtournait peu de Chavignolles,
M. Jeufroy, Bouvard et Pcuchet l'accompagnrent.

 cent pas du chteau, il les pria de ne plus parler, tant qu'il
longerait le bois.

Le terrain dvalait jusqu'au bord de la rivire, o se dressaient de
grands quartiers de roches. Elle faisait des plaques d'or sous le soleil
couchant. En face les verdures des collines se couvraient d'ombre. Un
air vif soufflait.

Des lapins sortirent de leurs terriers, et broutaient le gazon.

Un coup de feu partit, un deuxime, un autre,--et les lapins sautaient,
dboulaient. Victor se jetait dessus pour les saisir, et haletait tremp
de sueur.

--Tu arranges bien tes nippes dit le baron.--Sa blouse en loques avait
du sang.

La vue du sang rpugnait  Bouvard. Il n'admettait pas qu'on en pt
verser.

M. Jeufroy reprit:

--Les circonstances quelquefois l'exigent. Si ce n'est pas le coupable
qui donne le sien, il faut celui d'un autre,--vrit que nous enseigne
la Rdemption.

Suivant Bouvard, elle n'avait gure servi, presque tous les hommes tant
damns, malgr le sacrifice de Notre-Seigneur.

--Mais quotidiennement, il le renouvelle dans l'Eucharistie.

--Et le miracle dit Pcuchet se fait avec des mots, quelle que soit
l'indignit du Prtre!

--L est le mystre, monsieur!

Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil, tchait mme d'y
toucher.

-- bas les pattes! Et M, de Mahurot prit un sentier sous bois.

L'ecclsiastique avait Pcuchet d'un ct, Bouvard de l'autre--et il lui
dit:

--Attention, vous savez: _Debetur pueris_.

Bouvard l'assura qu'il s'humiliait devant le Crateur, mais tait
indign qu'on en ft un homme. On redoute sa vengeance, on travaille
pour sa gloire; il a toutes les vertus, un bras, un oeil, une politique,
une habitation. Notre Pre qui tes aux cieux, qu'est-ce que cela veut
dire?

Et Pcuchet ajouta:

--Le monde s'est largi; la terre n'en fait plus le centre. Elle roule
dans la multitude infinie de ses pareils. Beaucoup la dpassent en
grandeur, et ce rapetissement de notre globe procure de Dieu un idal
plus sublime. Donc la Religion devait changer. Le Paradis est quelque
chose d'enfantin avec ses bienheureux toujours contemplant, toujours
chantant--et qui regardent d'en haut les tortures des damns. Quand on
songe que le christianisme a pour base une pomme!

Le cur se fcha.--Niez la Rvlation, ce sera plus simple.

--Comment voulez-vous que Dieu ait parl? dit Bouvard.

--Prouvez qu'il n'a pas parl! disait Jeufroy.

--Encore une fois, qui vous l'affirme?

--L'glise!

--Beau tmoignage!

Cette discussion ennuyait M. de Mahurot;--et tout en marchant:

--coutez donc le cur! il en sait plus que vous!

Bouvard et Pcuchet se firent des signes pour prendre un autre chemin,
puis  la Croix-Verte:--Bien le bonsoir.

--Serviteur dit le baron.

Tout cela serait cont  M. de Faverges; et peut-tre qu'une rupture
s'en suivrait? tant pis! Ils se sentaient mpriss par ces nobles; on ne
les invitait jamais  dner; et ils taient las de Mme de Noares avec
ses continuelles remontrances.

Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre;--et une quinzaine aprs
ils retournrent au chteau, croyant n'tre pas reus.

Ils le furent.

Toute la famille se trouvait dans le boudoir, Hurel y compris, et par
extraordinaire Foureau.

La correction n'avait point corrig Victor. Il refusait d'apprendre son
catchisme; et Victorine profrait des mots sales. Bref le garon irait
aux Jeunes Dtenus, la petite fille dans un couvent. Foureau s'tait
charg des dmarches, et il s'en allait quand la Comtesse le rappela.

On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble la date du mariage qui
aurait lieu  la mairie, bien avant de se faire  l'glise, afin de
montrer que l'on honnissait le mariage civil.

Foureau tcha de le dfendre. Le Comte et Hurel l'attaqurent. Qu'tait
une fonction municipale prs d'un sacerdoce!--et le Baron ne se ft pas
cru mari s'il l'et t, seulement devant une charpe tricolore.

--Bravo! dit M. Jeufroy, qui entrait. Le mariage tant tabli par
Jsus...

Pcuchet l'arrta.--Dans quel vangile? Aux temps apostoliques on le
considrait si peu, que Tertulien le compare  l'adultre.

--Ah! par exemple!

--Mais oui! et ce n'est pas un sacrement! Il faut au sacrement un signe.
Montrez-moi le signe, dans le mariage! Le cur eut beau rpondre qu'il
figurait l'alliance de Dieu avec l'glise. Vous ne comprenez plus le
christianisme! et la Loi...

--Elle en garde l'empreinte dit M. de Faverges; sans lui, elle
autoriserait la Polygamie!

Une voix rpliqua: O serait le mal?

C'tait Bouvard,  demi cach par un rideau. On peut avoir plusieurs
pouses, comme les patriarches, les mormons, les musulmans et nanmoins
tre honnte homme!

--Jamais s'cria le Prtre! l'honntet consiste  rendre ce qui est d.
Nous devons hommage  Dieu. Or qui n'est pas chrtien, n'est pas
honnte!

--Autant que d'autres dit Bouvard.

Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte  la Religion
l'exalta. Elle avait affranchi les esclaves.

Bouvard fit des citations, prouvant le contraire:

--Saint Paul leur recommande d'obir aux matres comme  Jsus.--Saint
Ambroise nomme la servitude un don de Dieu.--Le Lvitique, l'Exode et
les Conciles l'ont sanctionne.--Bossuet la classe pari le droit des
gens.--Et Mgr Bouvier l'approuve.

Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avait dvelopp la
civilisation.

--Et la paresse, en faisant de la Pauvret, une vertu!

--Cependant, monsieur, la morale de l'vangile?

--Eh! eh! pas si morale! Les ouvriers de la dernire heure sont autant
pays que ceux de la premire. On donne  celui qui possde, et on
retire  celui qui n'a pas. Quant au prcepte de recevoir des soufflets
sans les rendre et de se laisser voler, il encourage les audacieux, les
poltrons et les coquins.

Le scandale redoubla, quand Pcuchet eut dclar qu'il aimait autant le
Bouddhisme.

Le prtre clata de rire.--Ah! ah! ah! le Bouddhisme.

Mme de Noares leva les bras.--Le Bouddhisme!

--Comment,--le Bouddhisme? rptait le comte.

--Le connaissez-vous? dit Pcuchet  M. Jeufroy, qui s'embrouilla.

--Eh bien, sachez-le! mieux que le christianisme, et avant lui, il a
reconnu le nant des choses terrestres. Ses pratiques sont austres, ses
fidles plus nombreux que tous les chrtiens, et pour l'incarnation,
Vischnou n'en a pas une, mais neuf! Ainsi, jugez!

--Des mensonges de voyageurs dit Mme de Noares.

--Soutenus par les francs-maons ajouta le cur.

Et tous parlant  la fois:--Allez donc--Continuez!--Fort joli!--Moi, je
le trouve drle--Pas possible si bien que Pcuchet exaspr, dclara
qu'il se ferait bouddhiste!

--Vous insultez des chrtiennes! dit le Baron. Mme de Noares s'affaissa
dans un fauteuil. La Comtesse et Yolande se taisaient. Le comte roulait
des yeux; Hurel attendait des ordres. L'abb, pour se contenir, lisait
son brviaire.

Cet exemple apaisa M. de Faverges; et considrant les deux
bonshommes:--Avant de blmer l'vangile, et quand on a des taches dans
sa vie, il est certaines rparations...

--Des rparations?

--Des taches?

--Assez, messieurs! vous devez me comprendre! Puis s'adressant 
Fourreau: Sorel est prvenu! Allez-y! Et Bouvard et Pcuchet se
retirrent sans saluer.

Au bout de l'avenue, ils exhalrent tous les trois, leur ressentiment.
On me traite en domestique grommelait Foureau;--et les autres
l'approuvant, malgr le souvenir des hmorrodes, il avait pour eux
comme de la sympathie.

Des cantonniers travaillaient dans la campagne. L'homme qui les
commandait se rapprocha; c'tait Gorju. On se mit  causer. Il
surveillait le cailloutage de la route vote en 1848, et devait cette
place  M. de Mahurot, l'ingnieur, celui qui doit pouser Mlle de
Faverges! Vous sortez de l-bas, sans doute?

--Pour la dernire fois! dit brutalement Pcuchet.

Gorju prit un air naf.--Une brouille? tiens, tiens!

Et s'ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourn les talons,
ils auraient compris qu'il en flairait la cause.

Un peu plus loin, ils s'arrtrent devant un enclos de treillage, qui
contenait des loges  chien, et une maisonnette en tuiles rouges.

Victorine tait sur le seuil. Des aboiements retentirent. La femme du
garde parut.

Sachant pourquoi le maire venait, elle hla Victor.

Tout d'avance, tait prt, et leur trousseau dans deux mouchoirs, que
fermaient des pingles. Bon voyage leur dit-elle, heureuse de n'avoir
plus cette vermine!

tait-ce leur faute, s'ils taient ns d'un pre forat! Au contraire
ils semblaient trs doux, ne s'inquitaient pas mme de l'endroit o on
les menait.

Bouvard et Pcuchet les regardaient marcher devant eux.

Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard au bras,
comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournait quelquefois;
et Pcuchet, devant ses frisettes blondes et sa gentille tournure,
regrettait de n'avoir pas une enfant pareille. leve en d'autres
conditions, elle serait charmante plus tard: quel bonheur que de la voir
grandir, d'entendre tous les jours son ramage d'oiseau, quand il le
voudrait de l'embrasser;--et un attendrissement, lui montant du coeur
aux lvres, humecta ses paupires, l'oppressait un peu.

Victor comme un soldat, s'tait mis son bagage sur le dos. Il
sifflait--jetait des pierres aux corneilles dans les sillons, allait
sous les arbres, pour se couper des badines--Foureau le rappela; et
Bouvard, en le retenant par la main jouissait de sentir dans la sienne
ces doigts d'enfant robustes et vigoureux. Le pauvre petit diable ne
demandait qu' se dvelopper librement, comme une fleur en plein air! et
il pourrirait entre des murs avec des leons, des punitions, un tas de
btises! Bouvard fut saisi par une rvolte de la piti, une indignation
contre le sort, une de ces rages o l'on veut dtruire le gouvernement.

--Galope! dit-il. Amuse-toi! jouis de ton reste!

Le gamin s'chappa.

Sa soeur et lui coucheraient  l'auberge--et ds l'aube, le messager de
Falaise prendrait Victor pour le descendre au pnitencier de
Beaubourg--une religieuse de l'orphelinat de Grand-Camp emmnerait
Victorine.

Foureau, ayant donn ces dtails, se replongea dans ses penses. Mais
Bouvard voulut savoir combien pouvait coter l'entretien des deux
mioches.

--Bah!... L'affaire, peut-tre, de trois cents francs! Le comte m'en a
remis vingt-cinq pour les premiers dbours! Quel pingre!

Et gardant sur le coeur, le mpris de son charpe, Foureau htait le
pas, silencieusement.

Bouvard murmura:

--Ils me font de la peine. Je m'en chargerais bien!

--Moi aussi dit Pcuchet, la mme ide leur tant venue.

Il existait sans doute des empchements?

--Aucun! rpliqua Foureau. D'ailleurs il avait le droit comme maire de
confier  qui bon lui semblait les enfants abandonns.--Et aprs une
longue hsitation:--Eh bien oui! prenez-les! a le fera bisquer.

Bouvard et Pcuchet les emmenrent.

En rentrant chez eux, ils trouvrent au bas de l'escalier, sous la
madone, Marcel  genoux, et qui priait avec ferveur. La tte renverse,
les yeux demi clos, et dilatant son bec-de-livre, il avait l'air d'un
fakir en extase.

--Quelle brute! dit Bouvard.

--Pourquoi? Il assiste peut-tre  des choses que tu lui jalouserais si
tu pouvais les voir. N'y a-t-il pas deux mondes, tout  fait distincts?
L'objet d'un raisonnement a moins de valeur que la manire de raisonner.
Qu'importe la croyance! Le principal est de croire.

Telles furent  la remarque de Bouvard les objections de Pcuchet.




CHAPITRE X


Ils se procurrent plusieurs ouvrages touchant l'ducation--et leur
systme fut rsolu. Il fallait bannir toute ide mtaphysique,--et
d'aprs la mthode exprimentale suivre le dveloppement de la Nature.
Rien ne pressait, les deux lves devant oublier ce qu'ils avaient
appris.

Bien qu'ils eussent un temprament solide, Pcuchet voulait comme un
Spartiate les endurcir encore, les accoutumer  la faim,  la soif, aux
intempries, et mme qu'ils portassent des chaussures troues afin de
prvenir les rhumes. Bouvard s'y opposa.

Le cabinet noir au fond du corridor devint leur chambre  coucher. Elle
avait pour meubles deux lits de sangle, deux cuvettes, un broc.
L'oeil-de-boeuf s'ouvrait au-dessus de leur tte; et des araignes
couraient le long du pltre.

Souvent, ils se rappelaient l'intrieur d'une cabane o l'on se
disputait. Une nuit, leur pre tait rentr avec du sang aux mains.
Quelque temps aprs les gendarmes taient venus. Ensuite ils avaient
log dans un bois. Des hommes qui faisaient des sabots embrassaient leur
mre. Elle tait morte; une charrette les avait emmens; on les battait
beaucoup, ils s'taient perdus. Puis ils revoyaient le garde champtre,
Mme de Noares, Sorel, et sans se demander pourquoi cette autre maison,
ils s'y trouvaient heureux. Aussi leur tonnement fut pnible quand au
bout de huit mois les leons recommencrent.

Bouvard se chargea de la petite. Pcuchet du gamin.

Victor distinguait ses lettres, mais n'arrivait pas  former les
syllabes. Il en bredouillait, s'arrtait tout  coup, et avait l'air
idiot. Victorine posait des questions. D'o vient que ch dans orchestre
a le son d'un q et celui d'un k dans archologie? On doit par moments
joindre deux voyelles, d'autres fois les dtacher. Tout cela n'est pas
juste. Elle s'indignait.

Les matres professaient  la mme heure; dans leurs chambres
respectives--et la cloison tant mince, ces quatre voix, une flte, une
profonde et deux aigus composaient un charivari abominable. Pour en
finir et stimuler les mioches par l'mulation, ils eurent l'ide de les
faire travailler ensemble dans le musum; et on aborda l'criture.

Les deux lves  chaque bout de la table copiaient un exemple. Mais la
position du corps tait mauvaise. Il les fallait redresser; leurs pages
tombaient, les plumes se fendaient, l'encre se renversait.

Victorine en de certains jours, allait bien pendant cinq minutes puis
traait des griffonnages; et prise de dcouragement restait les yeux au
plafond. Victor ne tardait pas  s'endormir, vautr au milieu du bureau.

Peut-tre souffraient-ils? Une tension trop forte nuit aux jeunes
cervelles.--Arrtons-nous dit Bouvard.

Rien n'est stupide comme de faire apprendre par coeur; mais si on
n'exerce pas la mmoire, elle s'atrophiera;--et ils leur serinrent les
premires fables de La Fontaine. Les enfants approuvaient la fourmi qui
thsaurise, le loup qui mange l'agneau, le lion qui prend toutes les
parts.

Devenus plus hardis, ils dvastaient le jardin. Mais quel amusement leur
donner?

Jean-Jacques, dans mile conseille au gouverneur de faire faire 
l'lve ses jouets lui-mme en l'aidant un peu, sans qu'il s'en doute.
Bouvard ne put russir  fabriquer un cerceau, Pcuchet  coudre une
balle.

Ils passrent aux jeux instructifs, tels que des dcoupures, un verre
ardent. Pcuchet leur montra son microscope;--et la chandelle tant
allume, Bouvard dessinait avec l'ombre de ses doigts un livre ou un
cochon sur la muraille. Le public s'en fatigua.

Des auteurs exaltent comme plaisir, un djeuner champtre, une partie de
bateau; tait-ce praticable, franchement? Fnelon recommande de temps 
autre une conversation innocente. Impossible d'en imaginer une seule!

Ils revinrent aux leons; et les boules  facettes, les rayures, le
bureau typographique, tout avait chou, quand ils avisrent un
stratagme.

Comme Victor tait enclin  la gourmandise, on lui prsentait le nom
d'un plat: bientt il lut couramment dans le Cuisinier franais.
Victorine tant coquette, une robe lui serait donne, si pour l'avoir,
elle crivait  la couturire: en moins de trois semaines elle accomplit
ce prodige. C'tait courtiser leurs dfauts, moyen pernicieux mais qui
avait russi.

Maintenant qu'ils savaient crire et lire, que leur apprendre? Autre
embarras. Les filles n'ont pas besoin d'tre savantes comme les garons.
N'importe! on les lve ordinairement en vritables brutes, tout leur
bagage se bornant  des sottises mystiques.

Convient-il de leur enseigner les langues? L'espagnol et l'italien
prtend le Cygne de Cambrais ne servent qu' lire des ouvrages
dangereux. Un tel motif leur parut bte. Cependant Victorine n'aurait
que faire de ces idiomes; tandis que l'anglais est d'un usage plus
commun. Pcuchet en tudia les rgles, et il dmontrait, avec srieux,
la faon d'mettre le th comme cela, tiens--the, the, the!

Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait connatre ses aptitudes.
On les devine par la Phrnologie. Ils s'y plongrent. Puis voulurent en
vrifier les assertions sur leurs personnes. Bouvard prsentait la bosse
de la bienveillance, de l'imagination, de la vnration et celle de
l'nergie amoureuse; vulgo: rotisme.

On sentait sur les temporaux de Pcuchet la philosophie et
l'enthousiasme, joints  l'esprit de ruse.

Tels taient leurs caractres.

Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnatre chez l'un comme
l'autre le penchant  l'amiti;--et charms de la dcouverte, ils
s'embrassrent avec attendrissement.

Leur examen, ensuite, porta sur Marcel.

Son plus grand dfaut et qu'ils n'ignoraient pas, tait un extrme
apptit. Nanmoins, Bouvard et Pcuchet furent effrays en constatant
au-dessus du pavillon de l'oreille,  la hauteur de l'oeil, l'organe de
l'alimentivit. Avec l'ge leur domestique deviendrait peut-tre comme
cette femme de la Salptrire, qui mangeait quotidiennement huit livres
de pain, engloutit une fois douze potages--et une autre, soixante bols
de caf. Ils ne pourraient y suffire.

Les ttes de leurs lves n'avaient rien de curieux. Ils s'y prenaient
mal sans doute? Un moyen trs simple dveloppa leur exprience. Les
jours de march ils se faufilaient au milieu des paysans sur la Place,
entre les sacs d'avoine, les paniers de fromages, les veaux, les
chevaux, insensibles aux bousculades--et quand ils trouvaient un jeune
garon, avec son pre, ils demandaient  lui palper le crne dans un but
scientifique.

Le plus grand nombre ne rpondait mme pas. D'autres croyant qu'il
s'agissait d'une pommade pour la teigne refusaient vexs--quelques-uns
par indiffrence se laissaient emmener sous le porche de l'glise, o
l'on serait tranquille.

Un matin que Bouvard et Pcuchet commenaient leur manoeuvre le cur,
tout  coup, parut; et voyant ce qu'ils faisaient accusa la phrnologie
de pousser au matrialisme et au fatalisme. Le voleur, l'assassin,
l'adultre, n'ont plus qu' rejeter leurs crimes sur la faute de leurs
bosses.

Bouvard objecta que l'organe prdispose  l'action, sans pourtant vous y
contraindre. De ce qu'un homme a le germe d'un vice, rien ne prouve
qu'il sera vicieux. Du reste, j'admire les orthodoxes; ils soutiennent
les ides innes, et repoussent les penchants. Quelle contradiction!

Mais la Phrnologie, suivant M. Jeufroy, niait l'omnipotence divine, et
il tait malsant de la pratiquer  l'ombre du saint-lieu, en face mme
de l'autel. Retirez-vous! non! retirez-vous.

Ils s'tablirent chez Ganot, le coiffeur. Pour vaincre toute hsitation
Bouvard et Pcuchet allaient jusqu' rgaler les parents d'une barbe ou
d'une frisure.

Le docteur, un aprs-midi vint s'y faire couper les cheveux. En
s'asseyant dans le fauteuil, il aperut reflts par la glace, les deux
phrnologues, qui promenaient leurs doigts sur des caboches d'enfant.

--Vous en tes  ces btises-l? dit-il.

--Pourquoi, btises?

Vaucorbeil eut un sourire mprisant; puis affirma qu'il n'y avait point
dans le cerveau plusieurs organes. Ainsi, tel homme digre un aliment
que ne digre pas tel autre. Faut-il supposer dans l'estomac autant
d'estomacs qu'il s'y trouve de gots?

Cependant, un travail dlasse d'un autre, un effort intellectuel ne tend
pas  la fois, toutes les facults. Chacune a donc un sige distinct.

--Les anatomistes ne l'ont pas rencontr dit Vaucorbeil.

--C'est qu'ils ont mal dissqu reprit Pcuchet.

--Comment?

--Eh! oui! Ils coupent des tranches, sans gard  la connexion des
parties, phrase d'un livre--qu'il se rappelait. Voil une balourdise!
s'cria le mdecin. Le crne ne se moule pas sur le cerveau, l'extrieur
sur l'intrieur. Gall se trompe et je vous dfie de lgitimer sa
doctrine, en prenant au hasard, trois personnes dans la boutique.

La premire tait une paysanne, avec de gros yeux bleus.

Pcuchet, dit en l'observant:

--Elle a beaucoup de mmoire.

Son mari attesta le fait, et s'offrit lui-mme  l'exploration.

--Oh! vous mon brave, on vous conduit difficilement.

D'aprs les autres il n'y avait point dans le monde un pareil ttu.

La troisime preuve se fit sur un gamin escort de sa grand-mre.

Pcuchet dclara qu'il devait chrir la musique.

--Je crois bien! dit la bonne femme montre  ces messieurs pour voir!

Il tira de sa blouse une guimbarde--et se mit  souffler dedans. Un
fracas s'leva. C'tait la porte, claque violemment par le docteur qui
s'en allait.

Ils ne doutrent plus d'eux-mmes, et appelant les deux lves
recommencrent l'analyse de leur bote osseuse.

Celle de Victorine tait gnralement unie, marque de pondration--mais
son frre avait un crne dplorable! une minence trs forte dans
l'angle mastodien des paritaux indiquait l'organe de la destruction,
du meurtre;--et plus bas, un renflement tait le signe de la convoitise,
du vol. Bouvard et Pcuchet en furent attrists pendant huit jours.

Il faudrait comprendre le sens des mots; ce qu'on appelle la combativit
implique le ddain de la mort. S'il fait des homicides, il peut de mme
produire des sauvetages. L'acquisivit englobe le tact des filous et
l'ardeur des commerants. L'irrvrence est parallle  l'esprit de
critique, la ruse  la circonspection. Toujours un instinct se ddouble
en deux parties, une mauvaise, une bonne; on dtruira la seconde en
cultivant la premire; et par cette mthode, un enfant audacieux, loin
d'tre un bandit deviendra un gnral. Le lche n'aura seulement que de
la prudence, l'avare de l'conomie, le prodigue de la gnrosit.

Un rve magnifique les occupa; s'ils menaient  bien l'ducation de
leurs lves, ils fonderaient un tablissement ayant pour but de
redresser l'intelligence, dompter les caractres, ennoblir le coeur.
Dj ils parlaient des souscriptions et de la btisse.

Leur triomphe chez Ganot les avait rendus clbres--et des gens les
venaient consulter, afin qu'on leur dise leurs chances de fortune.

Il en dfila de toutes les espces: crnes en boule, en poire, en pains
de sucre, de carrs, d'levs, de resserrs, d'aplatis, avec des
mchoires de boeuf, des figures d'oiseau, des yeux de cochon--Tant de
monde gnait le perruquier dans son travail. Les coudes frlaient
l'armoire  vitres contenant la parfumerie, on drangeait les peignes,
le lavabo fut bris;--et il flanqua dehors tous les amateurs, en priant
Bouvard et Pcuchet de les suivre, ultimatum qu'ils acceptrent sans
murmurer, tant un peu fatigus de la cranioscopie.

Le lendemain, comme ils passaient devant le jardinet du capitaine, ils
aperurent causant avec lui Girbal, Coulon, le garde champtre, et son
fils cadet Zphyrin, habill en enfant de choeur. Sa robe tait toute
neuve, il se promenait dessous avant de la remettre dans la
sacristie--et on le complimentait.

Placquevent pria ces Messieurs de palper son jeune homme, curieux de
savoir ce qu'ils penseraient.

La peau du front avait l'air comme tendue; un nez mince, trs
cartilagineux du bout, tombait obliquement sur des lvres pinces; le
menton tait pointu, le regard fuyant, l'paule droite trop haute.

--Retire ta calotte lui dit son pre.

Bouvard glissa les mains dans sa chevelure couleur de paille; puis ce
fut le tour de Pcuchet; et ils se communiquaient  voix basse leurs
observations.

--Biophilie manifeste. Ah! ah! l'approbativit! Conscienciosit absente!
Amativit nulle!

--Eh bien? dit le garde champtre.

Pcuchet ouvrit sa tabatire, et huma une prise.

--Rien de bon! hein?

--Ma foi rpliqua Bouvard ce n'est gure fameux.

Placquevent rougit d'humiliation.--Il fera, tout de mme, ma volont.

--Oh! oh!

--Mais je suis son pre, nom de Dieu, et j'ai bien le droit!...

--Dans une certaine mesure reprit Pcuchet.

Girbal s'en mla:

--L'autorit paternelle est incontestable.

--Mais si le pre est un idiot?

--N'importe dit le Capitaine son pouvoir n'en est pas moins absolu.

--Dans l'intrt des enfants ajouta Coulon.

D'aprs Bouvard et Pcuchet, ils ne devaient rien aux auteurs de leurs
jours, et les parents, au contraire, leur doivent la nourriture,
l'instruction, des prvenances, enfin tout!

Les bourgeois se rcrirent devant cette opinion immorale. Placquevent
en tait bless comme d'une injure.

--Avec cela, ils sont jolis, ceux que vous ramassez sur les grandes
routes! ils iront loin! Prenez garde.

--Garde  quoi? dit aigrement Pcuchet.

--Oh! je n'ai pas peur de vous!

--Ni moi, non plus.

Coulon intervint, modra le garde champtre, et le fit s'loigner.

Pendant quelques minutes on resta silencieux. Puis il fut question des
dahlias du capitaine qui ne lcha point son monde, sans les avoir
exhibs l'un aprs l'autre.

Bouvard et Pcuchet rejoignaient leur domicile, quand  cent pas devant
eux, ils distingurent Placquevent, et Zphyrin prs de lui, levait le
coude en manire de bouclier pour se garantir des gifles.

Ce qu'ils venaient d'entendre exprimait sous d'autres formes les ides
de M. le comte; mais l'exemple de leurs lves tmoignerait combien la
libert l'emporte sur la contrainte. Un peu de Discipline tait
cependant ncessaire.

Pcuchet cloua dans le musum un tableau pour les dmonstrations; on
tiendrait un journal o les actions de l'enfant notes le soir seraient
relues le lendemain. Tout s'accomplirait au son de la cloche. Comme
Dupont de Nemours, ils useraient de l'injonction paternelle d'abord,
puis de l'injonction militaire et le tutoiement fut interdit.

Bouvard tcha d'apprendre le calcul  Victorine. Quelquefois, il se
trompait; ils en riaient l'un et l'autre; puis le baisant sur le cou, 
la place qui n'a pas de barbe, elle demandait  s'en aller; il la
laissait partir.

Pcuchet aux heures des leons avait beau tirer la cloche, et crier par
la fentre l'injonction militaire, le gamin n'arrivait pas. Ses
chaussettes lui pendaient toujours sur les chevilles;  table mme, il
se fourrait les doigts dans le nez, et ne retenait point ses gaz.
Broussais l-dessus dfend les rprimandes; car il faut obir aux
sollicitations d'un instinct conservateur.

Victorine et lui, employaient un affreux langage, disant m itou pour
moi aussi, bre pour boire, al pour elle, un deventiau, de l'iau; mais
comme la grammaire ne peut tre comprise des enfants,--et qu'ils la
sauront s'ils entendent parler correctement, les deux bonshommes
surveillaient leurs discours jusqu' en tre incommods.

Ils diffraient d'opinions quant  la gographie. Bouvard pensait qu'il
est plus logique de dbuter par la commune. Pcuchet par l'ensemble du
monde.

Avec un arrosoir et du sable il voulut dmontrer ce qu'tait un fleuve,
une le, un golfe; et mme sacrifia trois plates-bandes pour les trois
continents; mais les points cardinaux n'entraient pas dans la tte de
Victor.

Par une nuit de janvier, Pcuchet l'emmena en rase campagne. Tout en
marchant, il prconisait l'astronomie; les navigateurs l'utilisent dans
leurs voyages; Christophe Colomb sans elle n'et pas fait sa dcouverte.
Nous devons de la reconnaissance  Copernic, Galile, Newton.

Il gelait trs fort et sur le bleu noir du ciel, une infinit de
lumires scintillaient.

Pcuchet leva les yeux. Comment? pas de grande ourse; la dernire fois
qu'il l'avait vue, elle tait tourne d'un autre ct; enfin il la
reconnut puis montra l'toile polaire, toujours au Nord, et sur laquelle
on s'oriente.

Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit  valser
autour.

--Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis la terre!
Elle se meut ainsi.

Victor le considrait plein d'tonnement.

Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant les ples
puis l'encercla d'un trait au charbon pour marquer l'quateur. Aprs
quoi, il promena l'orange  l'entour d'une bougie, en faisant observer
que tous les points de la surface n'taient pas clairs simultanment,
ce qui produit la diffrence des climats, et pour celle des saisons, il
pencha l'orange, car la terre ne se tient pas droite ce qui amne les
quinoxes et les solstices.

Victor n'y avait rien compris. Il croyait que la terre pivote sur une
longue aiguille et que l'quateur est un anneau, treignant sa
circonfrence.

Au moyen d'un atlas, Pcuchet lui exposa l'Europe; mais bloui par tant
de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus les noms. Les bassins et
les montagnes ne s'accordaient pas avec les royaumes, l'ordre politique
embrouillait l'ordre physique.

Tout cela, peut-tre, s'claircirait en tudiant l'Histoire.

Il et t plus pratique de commencer par le village, ensuite
l'arrondissement, le dpartement, la province. Mais Chavignolles n'ayant
point d'annales, il fallait bien s'en tenir  l'Histoire universelle.

Tant de matires l'embarrassent qu'on doit seulement en prendre les
Beauts.

Il y a pour la grecque: Nous combattrons  l'ombre, l'envieux qui bannit
Aristide et la confiance d'Alexandre en son mdecin; pour la romaine:
les oies du Capitole, le trpied de Scvola, le tonneau de Rgulus. Le
lit de roses de Guatimozin est considrable pour l'Amrique; quant  la
France, elle comporte le vase de Soissons, le chne de saint Louis, la
mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot du Barnais,--on n'a que
l'embarras du choix. Sans compter  moi d'Auvergne, et le naufrage du
Vengeur!

Victor confondait les hommes, les sicles et les pays.

Cependant, Pcuchet n'allait pas le jeter dans des considrations
subtiles et la masse des faits est un vrai labyrinthe.

Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victor les
oubliait, faute de connatre les dates. Mais si la mnmotechnie de
Dumouchel avait t insuffisante pour eux, que serait-ce pour lui!
Conclusion: l'Histoire ne peut s'apprendre que par beaucoup de lectures.
Ils les feraient.

Le dessin est utile dans une foule de circonstances; or Pcuchet eut
l'audace de l'enseigner lui-mme, d'aprs nature! en abordant tout de
suite le paysage. Un libraire de Bayeux lui envoya du papier, du
caoutchouc, deux cartons, des crayons, et du fixatif pour leurs
oeuvres--qui sous verre et dans des cadres orneraient le musum.

Levs ds l'aurore, ils se mettaient en route, avec un morceau de pain
dans la poche;--et beaucoup de temps tait perdu  chercher un site.
Pcuchet voulait  la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses pieds,
l'extrme horizon et les nuages. Mais les lointains dominaient toujours
les premiers plans; la rivire dgringolait du ciel, le berger marchait
sur le troupeau--un chien endormi avait l'air de courir. Pour sa part il
y renona.

Se rappelant avoir lu cette dfinition: Le dessin se compose de trois
choses: la ligne, le grain, le grain fin, de plus le trait de
force--mais le trait de force, il n'y a que le matre seul qui le donne
il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillait le grain fin,
et attendait l'occasion de donner le trait de force. Elle ne venait
jamais tant le paysage de l'lve tait incomprhensible.

Sa soeur, paresseuse comme lui, billait devant la table de Pythagore.
Mlle Reine lui montrait  coudre--et quand elle marquait du linge, elle
levait les doigts si gentiment que Bouvard ensuite, n'avait pas le coeur
de la tourmenter avec sa leon de calcul. Un de ces jours, ils s'y
remettraient.

Sans doute, l'arithmtique et la couture sont ncessaires dans un
mnage. Mais il est cruel, objecta Pcuchet, d'lever les filles en vue
exclusivement du mari qu'elles auront. Toutes ne sont pas destines 
l'hymen, et si on veut que plus tard elles se passent des hommes il faut
leur apprendre bien des choses.

On peut inculquer les sciences,  propos des objets les plus
vulgaires;--dire par exemple, en quoi consiste le vin; et l'explication
fournie Victor et Victorine devaient la rpter. Il en fut de mme des
pices, des meubles, de l'clairage; mais la lumire, c'tait pour eux
la lampe, et elle n'avait rien de commun avec l'tincelle d'un caillou,
la flamme d'une bougie, la clart de la lune.

Un jour, Victorine demanda d'o vient que le bois brle; ses matres se
regardrent embarrasss, la thorie de la combustion les dpassant.

Une autre fois, Bouvard depuis le potage jusqu'au fromage, parla des
lments nourriciers, et ahurit les deux petits sous la fibrine, la
casine, la graisse et le gluten.

Ensuite, Pcuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle,
et il pataugea dans la circulation.

Le dilemme n'est point commode; si l'on part des faits, le plus simple
exige des raisons trop compliques, et en posant d'abord les principes,
on commence par l'Absolu, la Foi.

Que rsoudre? combiner les deux enseignements, le rationnel et
l'empirique; mais un double moyen vers un seul but est l'inverse de la
mthode? Ah! tant pis!

Pour les initier  l'histoire naturelle, ils tentrent quelques
promenades scientifiques.

--Tu vois, disaient-ils en montrant un ne, un cheval, un boeuf, les
btes  quatre pieds, ce sont des quadrupdes. Les oiseaux prsentent
des plumes, les reptiles des cailles, et les papillons appartiennent 
la classe des insectes. Ils avaient un filet pour en prendre--et
Pcuchet tenant la bestiole avec dlicatesse, leur faisait observer les
quatre ailes, les six pattes, les deux antennes et la trompe osseuse qui
aspire le nectar des fleurs.

Il cueillait des simples au revers des fosss, disait leurs noms ou en
inventait, afin de garder son prestige. D'ailleurs, la nomenclature est
le moins important de la Botanique.

Il crivit cet axiome sur le tableau: Toute plante a des feuilles, un
calice, et une corolle enfermant un ovaire ou pricarpe qui contient la
graine.

Puis il ordonna  ses lves d'herboriser au hasard dans la campagne.

Victor en rapporta des boutons d'or, sorte de renoncule dont la fleur
est jaune. Victorine une touffe de gramines; il y chercha vainement un
pricarpe.

Bouvard qui se mfiait de son savoir fouilla toute la bibliothque et
dcouvrit dans le Redout des Dames, le dessin d'une rose; l'ovaire
n'tait pas situ dans la corolle, mais au-dessous des ptales.

--C'est une exception, dit Pcuchet.

Ils trouvrent une rubiace qui n'a pas de calice.

Ainsi le principe pos par Pcuchet tait faux.

Il y avait dans leur jardin des tubreuses, toutes sans calice.--Une
tourderie! La plupart des Liliaces en manquent.

Mais un hasard fit qu'ils virent une shrardie (description de la
plante)--et elle avait un calice.

Allons, bon! si les exceptions elles-mmes ne sont pas vraies,  qui se
fier?

Un jour dans une de ces promenades, ils entendirent crier des paons,
jetrent les yeux par-dessus le mur, et au premier moment, ils ne
reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toit d'ardoises, les
barrires taient neuves, les chemins empierrs. Le pre Gouy parut: Pas
possible! est-ce vous? Que d'histoires depuis trois ans, la mort de sa
femme entre autres. Quant  lui il se portait toujours comme un chne.

--Entrez donc une minute.

On tait au commencement d'avril--et les pommiers en fleurs alignaient
dans les trois masures leurs touffes blanches et roses; le ciel couleur
de satin bleu, n'avait pas un nuage; des nappes, des draps et des
serviettes pendaient verticalement, attachs par des fiches de bois 
des cordes tendues. Le pre Gouy les soulevait pour passer quand tout 
coup, ils rencontrrent Mme Bordin, nu-tte, en camisole,--et Marianne
lui offrait  pleins bras, des paquets de linge.

--Votre servante, messieurs! Faites comme chez vous! moi, je vais
m'asseoir, je suis rompue.

Le fermier proposa  toute la compagnie un verre de boisson.

--Pas maintenant dit-elle j'ai trop chaud!

Pcuchet accepta, et disparut vers le cellier avec le pre Gouy,
Marianne et Victor.

Bouvard s'assit par terre,  ct de Mme Bordin. Il recevait
ponctuellement sa rente, n'avait pas  s'en plaindre, ne lui en voulait
plus.

La grande lumire clairait son profil, un de ses bandeaux noirs
descendait trop bas, et les frisons de sa nuque se collaient  sa peau
ambre, moite de sueur. Chaque fois qu'elle respirait, ses deux seins
montaient. Le parfum du gazon se mlait  la bonne odeur de sa chair
solide; et Bouvard eut un revif de temprament, qui le combla de joie.
Alors il lui fit des compliments sur sa proprit.

Elle en fut ravie, et parla de ses projets. Pour agrandir les cours,
elle abattrait le haut-bord.

Victorine,  ce moment-l, en grimpait le talus et cueillait des
primevres, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d'un vieux
cheval, qui broutait l'herbe, au pied.

--N'est-ce pas qu'elle est gentille? dit Bouvard.

--Oui! c'est gentil, une petite fille! et la veuve poussa un soupir, qui
semblait exprimer le long chagrin de toute une vie.

--Vous auriez pu en avoir.

Elle baissa la tte.

--Il n'a tenu qu' vous!

--Comment?

Il eut un tel regard, qu'elle s'empourpra, comme  la sensation d'une
caresse brutale--mais de suite, en s'ventant avec son mouchoir:

--Vous avez manqu le coche, mon cher!

--Je ne comprends pas et sans se lever, il se rapprochait.

Elle le considra de haut en bas, longtemps,--puis, souriante et les
prunelles humides:--C'est de votre faute!

Les draps, autour d'eux, les enfermaient comme les rideaux d'un lit.

Il se pencha sur le coude, lui frlant les genoux de sa figure.

--Pourquoi? hein? pourquoi? et comme elle se taisait, et qu'il tait
dans un tat o les serments ne cotent rien, il tcha de se justifier,
s'accusa de folie, d'orgueil:--Pardon! ce sera comme autrefois!...
voulez-vous?... et il avait pris sa main, qu'elle laissait dans la
sienne.

Un coup de vent brusque fit se relever les draps--et ils virent deux
paons, un mle et une femelle. La femelle se tenait immobile, les
jarrets plis, la croupe en l'air. Le mle se promenant autour d'elle
arrondissait sa queue en ventail, se rengorgeait, gloussait, puis sauta
dessus, en rabattant ses plumes, qui la couvrirent comme un berceau;--et
les deux grands oiseaux tremblrent, d'un seul frmissement.

Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dgagea, bien
vite. Il y avait devant eux, bant, et comme ptrifi le jeune Victor
qui regardait; un peu plus loin, Victorine tale sur le dos en plein
soleil, aspirait toutes les fleurs qu'elle s'tait cueillies.

Le vieux cheval, effray par les paons, cassa sous une ruade une des
cordes, s'y emptra les jambes, et galopant dans les trois cours,
tranait la lessive aprs lui.

Aux cris furieux de Mme Bordin Marianne accourut. Le pre Gouy injuriait
son cheval: Bougre de rosse! carcan! voleur, lui donnait des coups de
pied dans le ventre, des coups sur les oreilles avec le manche d'un
fouet.

Bouvard fut indign de voir battre un animal.

Le paysan rpondit:--J'en ai le droit! il m'appartient.

Ce n'tait pas une raison.

Et Pcuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs
droits, car ils ont une me, comme nous,--si toutefois la ntre existe?

--Vous tes un impie s'cria Mme Bordin.

Trois choses l'exaspraient: la lessive  recommencer, ses croyances
qu'on outrageait, et la crainte d'avoir t entrevue tout  l'heure dans
une pose suspecte.

--Je vous croyais plus forte dit Bouvard.

Elle rpliqua magistralement:

--Je n'aime pas les polissons. Et Gouy s'en prit  eux d'avoir abm son
cheval, dont les naseaux saignaient. Il grommelait tout bas: Sacrs gens
de malheur! j'allais l'enterrer, quand ils sont venus.

Les deux bonshommes se retirrent en haussant les paules.

Victor leur demanda pourquoi ils s'taient fchs contre Gouy.

--Il abuse de sa force, ce qui est mal.

--Pourquoi est-ce mal?

Les enfants n'auraient-ils aucune notion du juste? Peut-tre.

Et le soir, Pcuchet ayant Bouvard  sa droite, sous la main quelques
notes, et en face de lui les deux lves, commena un cours de morale.

Cette science nous apprend  diriger nos actions.

Elles ont deux motifs, le plaisir, l'intrt--et un troisime plus
imprieux: le devoir.

Les devoirs se divisent en deux classes: Primo devoirs envers
nous-mmes, lesquels consistent  soigner notre corps, nous garantir de
toute injure. Ils entendaient cela parfaitement. Secundo devoirs envers
les autres, c'est--dire tre toujours loyal, dbonnaire, et mme
fraternel, le genre humain n'tant qu'une seule famille. Souvent une
chose nous agre qui nuit  nos semblables; l'intrt diffre du Bien,
car le Bien est de soi-mme irrductible. Les enfants ne comprenaient
pas. Il remit  la fois prochaine, la sanction des devoirs.

Dans tout cela suivant Bouvard, il n'avait pas dfini le Bien.

--Comment veux-tu le dfinir? On le sent.

Alors les leons de morale ne conviendraient qu'aux gens moraux; et le
cours de Pcuchet s'arrta.

Ils firent lire  leurs lves des historiettes tendant  inspirer
l'amour de la vertu. Elles assommrent Victor.

Pour frapper son imagination, Pcuchet suspendit aux murs de sa chambre
des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle du Mauvais Sujet. Le
premier, Adolphe, embrassait sa mre, tudiait l'allemand, secourait un
aveugle, et tait reu  l'cole Polytechnique. Le mauvais, Eugne,
commenait par dsobir  son pre, avait une querelle dans un caf,
battait son pouse, tombait ivre mort, fracturait une armoire--et un
dernier tableau le reprsentait au bagne, o un monsieur accompagn d'un
jeune garon disait, en le montrant: Tu vois, mon fils, les dangers de
l'inconduite.

Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas. On avait beau prcher, les
saturer de cette maxime: le travail est honorable et les riches parfois
sont malheureux, ils avaient connu des travailleurs nullement honors,
et se rappelaient le chteau o la vie semblait bonne. Les supplices du
remords leur taient dpeints avec tant d'exagration qu'ils flairaient
la blague et se mfiaient du reste.

On essaya de les conduire par le point d'honneur, l'ide de l'opinion
publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands
hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin,
Jacquard! Victor ne tmoignait aucune envie de leur ressembler.

Un jour qu'il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit  sa
veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous. Mais ayant
oubli la mort de Henri IV, Pcuchet le coiffa d'un bonnet d'ne. Victor
se mit  braire avec tant de violence et pendant si longtemps, qu'il
fallut enlever ses oreilles de carton.

Sa soeur comme lui, se montrait flatte des loges et indiffrente aux
blmes.

Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir, qu'ils
durent soigner;--et on leur confiait deux ou trois sols pour qu'ils
fissent l'aumne. Ils trouvrent la prtention odieuse; cet argent leur
appartenait.

Se conformant  un dsir des pdagogues, ils appelaient Bouvard mon
oncle et Pcuchet bon ami mais ils les tutoyaient, et la moiti des
leons, ordinairement, se passait en disputes.

Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les
cheveux; pour se moquer de son bec-de-livre, parlait du nez comme
lui,--et le pauvre homme n'osait se plaindre, tant il aimait la petite
fille. Un soir, sa voix rauque s'leva extraordinairement. Bouvard et
Pcuchet descendirent dans la cuisine. Les deux lves observaient la
chemine--et Marcel joignant les mains s'criait: Retirez-le! c'est
trop! c'est trop!

Le couvercle de la marmite sauta, comme un obus clate. Une masse
gristre bondit jusqu'au plafond, puis tourna sur elle-mme
frntiquement, en poussant d'abominables cris.

On reconnut le chat, tout efflanqu, sans poil, la queue pareille  un
cordon. Des yeux normes lui sortaient de la tte. Ils taient couleur
de lait, comme vids et pourtant regardaient.

La bte hideuse hurlait toujours, se jeta dans l'tre, disparut, puis
retomba au milieu des cendres, inerte.

C'tait Victor qui avait commis cette atrocit;--et les deux bonshommes
se reculrent--ples de stupfaction et d'horreur. Aux reproches qu'on
lui adressa, il rpondit comme le garde champtre pour son fils, et
comme le fermier pour son cheval:--Eh bien? puisqu'il est  moi! sans
gne, navement, dans la placidit d'un instinct assouvi.

L'eau bouillante de la marmite tait rpandue par terre, des casseroles,
les pincettes, et des flambeaux jonchaient les dalles. Marcel fut
quelque temps  nettoyer la cuisine--et ses matres enterrrent le
pauvre chat dans le jardin, sous la pagode.

Ensuite Bouvard et Pcuchet causrent longuement de Victor. Le sang
paternel se manifestait. Que faire? Le rendre  M. de Faverges ou le
confier  d'autres serait un aveu d'impuissance. Il s'amenderait
peut-tre un peu.

N'importe! L'espoir tait douteux, la tendresse n'existait plus! Quel
plaisir que d'avoir prs de soi un adolescent curieux de vos ides, dont
on observe les progrs, qui devient un frre plus tard; mais Victor
manquait d'esprit, de coeur encore plus! et Pcuchet soupira, le genou
pli dans ses mains jointes.

--La soeur ne vaut pas mieux dit Bouvard.

Il imaginait une fille, de quinze ans  peu prs, l'me dlicate,
l'humeur enjoue, ornant la maison des lgances de sa jeunesse; et
comme s'il et t son pre et qu'elle vnt de mourir, le bonhomme en
pleura.

Puis cherchant  excuser Victor, il allgua l'opinion de Rousseau:
L'enfant n'a pas de responsabilit, ne peut tre moral ou immoral.

Ceux-l, suivant Pcuchet avaient l'ge du discernement et ils
tudirent les moyens de les corriger.

Pour qu'une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit tre
proportionne  la faute, sa consquence naturelle. L'enfant a bris un
carreau, on n'en remettra pas, qu'il souffre du froid. Si, n'ayant plus
faim, il redemande d'un plat, cdez-lui; une indigestion le fera vite se
repentir. Il est paresseux; qu'il reste sans travail; l'ennui de
soi-mme l'y ramnera.

Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son temprament pouvait endurer
des excs, et la fainantise lui conviendrait.

Ils adoptrent le systme inverse, la punition mdicinale. Des pensums
lui furent donns; il devint plus paresseux. On le privait de confiture;
sa gourmandise en redoubla.

L'ironie aurait peut-tre du succs? Une fois qu'il tait venu djeuner
les mains sales, Bouvard le railla, l'appelant joli coeur, muscadin,
gants-jaunes. Victor coutait le front bas, blmit tout  coup, et jeta
son assiette  la tte de Bouvard--puis furieux de l'avoir manqu, se
prcipita vers lui. Ce n'tait pas trop que trois hommes pour le
contenir. Il se roulait par terre, tchait de mordre.--Pcuchet l'arrosa
de loin avec une carafe; de suite il fut calm;--mais enrou, pendant
trois jours. Le moyen n'tait pas bon.

Ils en prirent un autre; au moindre symptme de colre, le traitant
comme un malade, ils le couchaient dans son lit. Victor s'y trouvait
bien, et chantait.

Un jour, il dnicha dans la bibliothque une vieille noix de coco;--et
commenait  la fendre, quand Pcuchet survint.

--Mon coco!

C'tait un souvenir de Dumouchel! Il l'avait apport de Paris 
Chavignolles, en leva les bras d'indignation.--Victor se mit  rire. Bon
ami n'y tint plus--et d'une large calotte l'envoya bouler au fond de
l'appartement;--puis tremblant d'motion, alla se plaindre  Bouvard.

Bouvard lui fit des reproches.--Es-tu bte avec ton coco! Les coups
abrutissent, la terreur nerve. Tu te dgrades toi-mme!

Pcuchet objecta que les chtiments corporels sont quelquefois
indispensables. Pestalozzi les employait; et le clbre Mlanchthon
avoue que sans eux il n'et rien appris.

Mais des punitions cruelles ont pouss des enfants au suicide; on en
relate des exemples.

Victor s'tait barricad dans sa chambre. Bouvard parlementa derrire la
porte; et pour la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes. Ds
lors il empira.

Restait un moyen, prconis par Dupanloup: le regard svre. Ils
tchaient d'imprimer  leurs visages un aspect effrayant et ne
produisaient aucun effet.

Nous n'avons plus qu' essayer de la Religion dit Bouvard.

Pcuchet se rcria. Ils l'avaient bannie de leur programme.

Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le coeur et
l'imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien des mes est
indispensable, et ils rsolurent d'envoyer les enfants au catchisme.

Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison et savait
se faire aimer par des manires caressantes. Victorine changea tout 
coup, fut plus rserve, mielleuse, s'agenouillait devant la Madone,
admirait le sacrifice d'Abraham, ricanait avec ddain au nom seul de
protestant.

Elle dclara qu'on lui avait prescrit le jene. Ils s'en informrent; ce
n'tait pas vrai. Le jour de la Fte-Dieu, les juliennes disparurent
d'une plate-bande pour dcorer le reposoir; elle nia effrontment les
avoir coupes. Une autre fois elle prit  Bouvard vingt sols qu'elle mit
dans le plat du sacristain.

Ils en conclurent que la morale se distingue de la Religion;--quand elle
n'a point d'autre base, son importance est secondaire.

Un soir, pendant qu'ils dnaient M. Marescot entra--Victor s'enfuit
immdiatement.

Le notaire ayant refus de s'asseoir, conta ce qui l'amenait. Le jeune
Touache avait battu, presque tu son fils.

Comme on savait les origines de Victor et qu'il tait dsagrable, les
autres gamins l'appelaient Forat; et tout  l'heure il avait flanqu 
M. Arnold Marescot une violente racle. Le cher Arnold en portait des
traces sur la figure. Sa mre est au dsespoir, son costume en lambeaux,
sa sant compromise, o allons-nous?

Le notaire exigeait un chtiment rigoureux; et que Victor ne frquentt
plus le catchisme, afin de prvenir des collisions nouvelles.

Bouvard et Pcuchet, bien que blesss par son ton rogue, promirent tout
ce qu'il voulut, calrent.

Victor avait-il obi au sentiment de l'honneur, ou de la vengeance? En
tout cas, ce n'tait point un lche..

Mais sa brutalit les effrayait. La musique adoucissant les moeurs,
Pcuchet imagina de lui apprendre le solfge.

Victor eut beaucoup de peine  lire couramment les notes, et  ne pas
confondre les termes adagio, presto, sforzando. Son matre s'vertua 
lui expliquer la gamme, l'accord parfait, le diatonique, le chromatique
et les deux espces d'intervalles, appels majeur et mineur.

Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, la bouche grande
ouverte, et pour l'instruire par l'exemple, poussa des intonations d'une
voix fausse; celle de Victor lui sortait du larynx pniblement tant il
le contractait--quand un soupir commenait la mesure, il partait tout de
suite, ou trop tard.

Pcuchet nanmoins, aborda le chant en partie double. Il prit une
baguette pour tenir lieu d'archet, et faisait aller son bras
magistralement, comme s'il avait eu un orchestre derrire lui; mais
occup par deux besognes, il se trompait de temps;--son erreur en
amenait d'autres chez l'lve, et les yeux sur la porte, fronant les
sourcils, tendant les muscles de leur cou, ils continuaient au hasard,
jusqu'au bas de la page.

Enfin Pcuchet dit  Victor:--Tu n'es pas prs de briller aux orphons
et il abandonna l'enseignement de la musique. Locke d'ailleurs a
peut-tre raison: Elle engage dans des compagnies tellement dissolues
qu'il vaut mieux s'occuper  autre chose.

Sans vouloir en faire un crivain il serait commode pour Victor de
savoir au moins trousser une lettre. Une rflexion les arrta. Le style
pistolaire ne peut s'apprendre; car il appartient exclusivement aux
femmes.

Ils songrent ensuite  fourrer dans sa mmoire quelques morceaux de
littrature; et embarrasss du choix, consultrent l'ouvrage de Mme
Campan. Elle recommande la scne d'liacin, les choeurs d'Esther,
Jean-Baptiste Rousseau, tout entier.

C'est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme peignant
le monde sous des couleurs trop favorables.

Cependant, elle permet Clarisse Harlowe et le Pre de famille par miss
Opy.--Qui est-ce miss Opy?

Ils ne dcouvrirent pas son nom dans la Biographie Michaud. Restait les
contes de Fes. Ils vont esprer des palais de diamants dit Pcuchet. La
littrature dveloppe l'esprit mais exalte les passions.

Victorine fut renvoye du catchisme,  cause des siennes.

On l'avait surprise, embrassant le fils du notaire; et Reine ne
plaisantait pas! sa figure tait srieuse sous son bonnet  gros tuyaux.
Aprs un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue?

Bouvard et Pcuchet qualifirent le cur de vieille bte. Sa bonne le
dfendit. Ils ripostrent, et elle s'en alla en roulant des yeux
terribles, en grommelant: On vous connat! on vous connat!

Victorine effectivement, s'tait prise de tendresse pour Arnold, tant
elle le trouvait joli avec son col brod, sa veste de velours, ses
cheveux sentant bon;--et elle lui apportait des bouquets, jusqu'au
moment o elle fut dnonce par Zphyrin.

Quelle niaiserie que cette aventure! Les deux enfants taient d'une
innocence parfaite.

Fallait-il leur apprendre le mystre de la gnration? Je n'y verrais
pas de mal dit Bouvard. Le philosophe Basedow l'exposait  ses lves,
ne dtaillant toutefois que la grossesse et la naissance.

Pcuchet pensa diffremment, Victor commenait  l'inquiter.

Il le souponnait d'avoir une mauvaise habitude. Pourquoi pas? des
hommes graves la conservent toute leur vie, et on prtend que le Duc
d'Angoulme s'y livrait. Il interrogea son disciple d'une telle faon
qu'il lui ouvrit les ides, et peu de temps aprs n'eut aucun doute.

Alors il l'appela criminel, et voulait comme traitement lui faire lire
Tissot. Ce chef-d'oeuvre, selon Bouvard, tait plus pernicieux qu'utile.

Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment potique. Aim Martin rapporte
qu'une mre, en pareil cas, prta La Nouvelle Hlose  son fils; et
pour se rendre digne de l'amour, le jeune homme se prcipita dans le
chemin de la Vertu.

Mais Victor n'tait pas capable de rver un Ange.

--Si plutt nous le menions chez les dames?

Pcuchet exprima son horreur des filles publiques.

Bouvard la jugeait idiote; et mme parla de faire exprs un voyage au
Havre.

--Y penses-tu? on nous verrait entrer!

--Eh bien achte-lui un appareil!

--Mais le bandagiste croirait peut-tre que c'est pour moi dit Pcuchet.

Il lui aurait fallu un plaisir mouvant comme la chasse; elle amnerait
la dpense d'un fusil, d'un chien. Ils prfrrent le fatiguer par
l'exercice, et entreprirent des courses dans la campagne.

Le gamin leur chappait. Bien qu'ils se relayassent ils n'en pouvaient
plus et le soir, n'avaient pas la force de tenir le journal.

Pendant qu'ils attendaient Victor ils causaient avec les passants--et
par besoin de pdagogie, tchaient de leur apprendre l'hygine,
dploraient la perte des eaux, le gaspillage des fumiers.

Ils en vinrent  inspecter les nourrices, et s'indignaient contre le
rgime de leurs poupons. Les unes les abreuvent de gruau, ce qui les
fait prir de faiblesse. D'autres les bourrent de viande avant six
mois--et ils crvent d'indigestion. Plusieurs les nettoient avec leur
propre salive; toutes les manient brutalement.

Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifi, ils entraient
dans la ferme et disaient:

--Vous avez tort;--ces animaux vivent de rats, de campagnols; on a
trouv dans l'estomac d'une chouette jusqu' cinquante larves de
chenilles.

Les villageois les connaissaient pour les avoir vus, premirement comme
mdecins, puis en qute de vieux meubles, puis  la recherche des
cailloux, et ils rpondaient:

--Allez donc, farceurs! n'essayez pas de nous en remontrer!

Leur conviction s'branla. Car les moineaux purgent les potagers, mais
gobent les cerises. Les hiboux dvorent les insectes, et en mme temps,
les chauves-souris, qui sont utiles--et si les taupes mangent les
limaces, elles bouleversent le sol. Une chose dont ils taient certains
c'est qu'il faut dtruire tout le gibier, funeste  l'Agriculture.

Un soir qu'ils passaient dans le bois de Faverges, ils arrivrent devant
la maison du garde. Sorel au bord de la route gesticulait entre trois
individus.

Le premier tait un certain Dauphin savetier, petit, maigre, et  figure
sournoise. Le second le pre Aubain, commissionnaire dans les villages,
portait une vieille redingote jaune avec un pantalon de coutil bleu.

Le troisime Eugne, domestique chez M. Marescot, se distinguait par sa
barbe, taille comme celle des magistrats.

Sorel leur montrait un noeud coulant, en fil de cuivre--qui s'attachait
 un fil de soie retenu par une brique, ce qu'on nomme un collet; et il
avait dcouvert le savetier, en train de l'tablir.

--Vous tes tmoin, n'est-ce pas?

Eugne baissa le menton d'une manire approbative--et le pre Aubain
rpliqua:

--Du moment que vous le dites.

Ce qui enrageait Sorel, c'tait le toupet d'avoir dress un pige aux
abords de son logement, le gredin se figurant qu'on n'aurait pas l'ide
d'en souponner dans cet endroit.

Dauphin prit le genre pleurard.

--Je marchais dessus, je tchais mme de le casser. On l'accusait
toujours; il tait bien malheureux!

Sorel, sans lui rpondre, avait tir de sa poche, un calepin, une plume
et de l'encre pour crire un procs-verbal.

--Oh non? dit Pcuchet.

Bouvard ajouta: Relchez-le, c'est un brave homme!

--Lui! un braconnier!

--Eh bien, quand cela serait! Ils se mirent  dfendre le braconnage. On
sait d'abord, que les lapins rongent les jeunes pousses; les livres
abment les crales, sauf la bcasse peut-tre...

--Laissez-moi donc tranquille. Et le garde crivait, les dents serres.

--Quel enttement murmura Bouvard.

--Un mot de plus, je fais venir les gendarmes.

--Vous tes un grossier personnage! dit Pcuchet.

--Vous, des pas grand'chose, reprit Sorel.

Bouvard s'oubliant, le traita de butor, d'estafier!--et Eugne rptait:
La paix, la paix tandis que le pre Aubain gmissait  trois pas d'eux
sur un mtre de cailloux.

Troubls par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent de leurs
cabanes; on voyait  travers le grillage, leurs prunelles ardentes,
leurs mufles noirs, et courant  et l, ils aboyaient effroyablement.

--Ne m'embtez plus s'cria leur matre ou bien, je les lance sur vos
culottes!

Les deux amis s'loignrent, contents d'avoir soutenu le Progrs, la
Civilisation.

Ds le lendemain, on leur envoya une citation  comparatre devant le
tribunal de simple police, pour injures envers le garde--et s'y entendre
condamner  cent francs de dommages et intrts sauf le recours du
ministre public, vu les contraventions par eux commises. Cot six
francs, soixante-quinze centimes. Tiercelin, huissier.

Pourquoi un ministre public? La tte leur en tourna. Puis se calmant,
ils prparrent leur dfense.

Le jour dsign, Bouvard et Pcuchet se rendirent  la Mairie, une heure
trop tt. Personne--des chaises et trois fauteuils entouraient une table
couverte d'un tapis; une niche tait creuse dans la muraille pour
recevoir un pole, et le buste de l'Empereur occupant un pidouche
dominait l'ensemble.

Il flnrent jusqu'au grenier, o il y avait une pompe  incendie,
plusieurs drapeaux,--et dans un coin par terre d'autres bustes en
pltre: Napolon sans diadme, Louis XVIII, avec des paulettes sur un
frac, Charles X, reconnaissable  sa lvre tombante, Louis-Philippe, les
sourcils arqus, la chevelure en pyramide. L'inclinaison du toit lui
frlait la nuque et tous taient salis par les mouches et la poussire.
Ce spectacle dmoralisa Bouvard et Pcuchet. Les gouvernements leur
faisaient piti quand ils revinrent dans la grande salle.

Ils y trouvrent Sorel et le garde champtre, l'un ayant sa plaque au
bras, l'autre un kpi.

Une douzaine de personnes causaient, incrimines, pour dfaut de
balayage, chiens errants, manque de lanterne ou avoir tenu pendant la
messe un cabaret ouvert.

Enfin Coulon se prsenta, affubl d'une robe en serge noire et d'une
toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mit  sa
gauche. Le Maire en charpe,  droite.--Et on appela, de suite,
l'affaire Sorel contre Bouvard et Pcuchet.

Louis-Martial-Eugne Lenepveur, valet de chambre  Chavignolles
(Calvados), profita de sa position de tmoin, pour pandre tout ce qu'il
savait sur une foule de choses trangres au dbat.

Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de dplaire  Sorel et de
nuire  ces messieurs, il avait entendu de gros mots, en doutait
cependant, allgua sa surdit.

Le juge de paix le fit se rasseoir, puis s'adressant au garde:
Persistez-vous dans vos dclarations?

--Certainement.

Coulon ensuite demanda aux deux prvenus, ce qu'ils avaient  dire.

Bouvard soutenait n'avoir pas injuri Sorel, mais en dfendant Dauphin
avoir dfendu l'intrt de nos campagnes. Il rappela les abus fodaux,
les chasses ruineuses des grands seigneurs.

--N'importe! la contravention.

--Je vous arrte! s'cria Pcuchet. Les mots contravention, crime et
dlit ne valent rien.--Prendre la peine, pour classer les faits
punissables, c'est prendre une base arbitraire. Autant dire aux
citoyens: Ne vous inquitez pas de la valeur de vos actions. Elle n'est
dtermine que par le chtiment du Pouvoir; du reste, le Code pnal me
parat une oeuvre irrationnelle, sans principes.

--Cela se peut, rpondit Coulon. Et il allait prononcer son jugement:
Attendu...

Mais Foureau qui tait ministre public se leva. On avait outrag le
garde dans l'exercice de ses fonctions. Si on ne respecte pas les
proprits, tout est perdu. Bref, plaise  M. le juge de paix
d'appliquer le maximum de la peine.

Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intrts envers Sorel.

--Trs bien pronona Bouvard.

Coulon n'avait pas fini:--Les condamne  cinq francs d'amende comme
coupables de la contravention releve par le ministre public.

Pcuchet se tourna vers l'auditoire: L'amende est une bagatelle pour le
riche mais un dsastre pour le pauvre. Moi, a ne me fait rien! Et il
avait l'air de narguer le tribunal.

--Je m'tonne, dit Coulon, que des Messieurs d'esprit...

--La loi vous dispense d'en avoir rpliqua Pcuchet. Le juge de paix
sige indfiniment, tandis que le juge de la cour suprme est rput
capable jusqu' soixante-quinze ans,--et celui de premire instance ne
l'est plus  soixante-dix.

Mais sur un geste de Foureau, Placquevent s'avana. Ils protestrent.

--Ah! si vous tiez nomms au concours!

--Ou par le conseil gnral.

--Ou un comit de prud'hommes!

--D'aprs un titre srieux.

Placquevent les poussait;--et ils sortirent, hus des autres prvenus
croyant se faire bien voir par cette marque de bassesse.

Pour pancher leur indignation, ils allrent le soir chez Beljambe.

Son caf tait vide, les notables ayant coutume d'en partir vers dix
heures. On avait baiss le quinquet; les murs et le comptoir
s'apercevaient dans un brouillard.

Une femme survint.

C'tait Mlie.

Elle ne parut pas trouble,--et en souriant, leur versa deux bocks.
Pcuchet mal  son aise, quitta vite l'tablissement.

Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par des sarcasmes
contre le maire, et ds lors frquenta l'estaminet.

Dauphin, six semaines aprs fut acquitt, faute de preuves. Quelle
honte! On suspectait ces mmes tmoins, que l'on avait crus dposant
contre eux.

Et leur colre n'eut plus de bornes, quand l'Enregistrement les avertit
d'avoir  payer l'amende. Bouvard attaqua l'Enregistrement comme
nuisible  la proprit.

--Vous vous trompez! dit le Percepteur.

--Allons donc! Elle endure le tiers de la charge publique! Je voudrais
des procds d'impts, moins vexatoires, un cadastre meilleur, des
changements au Rgime hypothcaire, et qu'on supprimt la Banque de
France, qui a le privilge de l'usure.

Girbal n'tait pas de force, dgringola dans l'opinion, et ne reparut
plus.

Cependant Bouvard plaisait  l'aubergiste; il attirait du monde; et en
attendant les habitus, causait familirement avec la bonne.

Il mit des ides drles sur l'instruction primaire. On aurait d, en
sortant de l'cole, pouvoir soigner les malades, comprendre les
dcouvertes scientifiques, s'intresser aux Arts!--Les exigences de son
programme le fchrent avec Petit; et il blessa le Capitaine en
prtendant que les soldats au lieu de perdre leur temps  la manoeuvre
feraient mieux de cultiver des lgumes.

Quand vint la question du libre change, il ramena Pcuchet;--et pendant
tout l'hiver, il y eut dans le caf, des regards furieux, des attitudes
mprisantes, des injures et des vocifrations, avec des coups de poing
sur les tables qui faisaient sauter les canettes.

Langlois et les autres marchands, dfendaient le commerce national;
Voisin filateur, Oudot grant d'un laminoir et Mathieu orfvre
l'industrie nationale, les propritaires et les fermiers l'agriculture
nationale, chacun rclamant pour soi des privilges, au dtriment du
plus grand nombre.--Les discours de Bouvard et de Pcuchet alarmaient.

Comme on les accusait de mconnatre la Pratique, de tendre au
nivellement et  l'immoralit, ils dvelopprent ces trois conceptions.

Remplacer le nom de famille par un numro matricule.

Hirarchiser les Franais,--et pour conserver son grade, il faudrait de
temps  autre, subir un examen.

Plus de chtiments, plus de rcompenses, mais dans tous les villages une
chronique individuelle qui passerait  la Postrit.

On ddaigna leur systme.

Ils en firent un article pour le journal de Bayeux, une note au Prfet,
une ptition aux Chambres, un mmoire  l'Empereur.

Le journal n'insra pas leur article; le Prfet ne daigna rpondre; les
Chambres furent muettes, et ils attendirent longtemps un pli du Chteau.
De quoi s'occupait l'Empereur? de femmes sans doute!

Foureau leur conseilla plus de rserve de la part du sous-prfet.

Ils se moquaient du sous-prfet, du Prfet, et des Conseils de
Prfecture, voire du Conseil d'tat, la Justice administrative tant une
monstruosit, car l'administration par des faveurs et des menaces
gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref ils devenaient
incommodes;--et les notables enjoignirent  Beljambe de ne plus recevoir
ces deux particuliers.

Alors Bouvard et Pcuchet voulurent se signaler par une oeuvre qui
forant les respects, blouirait leurs concitoyens--et ils ne trouvrent
pas autre chose que des projets d'embellissement pour Chavignolles.

Les trois quarts des maisons seraient dmolies; on ferait au milieu du
bourg une place monumentale, un hospice du ct de Falaise, des
abattoirs sur la route de Caen et au pas de la Vaque, une glise romane
et polychrome.

Pcuchet composa un lavis  l'encre de Chine, n'oubliant pas de teinter
les bois en jaune, les prs en vert, les btiments en rouge; les
tableaux d'un Chavignolles idal, le poursuivaient dans ses rves! Il se
retournait sur son matelas. Bouvard, une nuit, en fut rveill!

--Souffres-tu?

Pcuchet balbutia:--Haussmann m'empche de dormir.

Vers cette poque, il reut une lettre de Dumouchel pour savoir le prix
des bains de mer de la cte normande.

--Qu'il aille se promener avec ses bains! Est-ce que nous avons le temps
d'crire? Et quand ils se furent procur une chane d'arpenteur, un
graphomtre, un niveau d'eau et une boussole, d'autres tudes
commencrent.

Ils envahissaient les demeures; souvent les bourgeois taient surpris
d'y voir ces deux hommes plantant des jalons dans les cours. Bouvard et
Pcuchet annonaient d'un air tranquille ce qui en adviendrait. Le
Public s'inquita car enfin, l'autorit se rangerait peut-tre  leur
avis?

Quelquefois, on les renvoyait brutalement. Victor escaladait les murs et
montait dans les combles pour y appendre un signal, tmoignait de la
bonne volont et mme une certaine ardeur.

Ils taient aussi plus contents de Victorine.

Quand elle repassait le linge elle poussait son fer sur la planche, en
chantonnant d'une voix douce, s'intressait au mnage, fit une calotte
pour Bouvard, et ses points de piqu lui valurent les compliments de
Romiche.

C'tait un de ces tailleurs qui vont dans les fermes, raccommoder les
habits. On l'eut quinze jours  la maison.

Bossu, avec des yeux rouges, il rachetait ses dfauts corporels par une
humeur bouffonne. Pendant que les matres taient dehors il amusait
Marcel et Victorine, en leur contant des farces, tirait sa langue
jusqu'au menton, imitait le coucou, faisait le ventriloque, et le soir
s'pargnant les frais d'auberge, allait coucher dans le fournil.

Or un matin, de trs bonne heure, Bouvard sentant une envie de travail
vint y prendre des copeaux, pour allumer son feu.

Un spectacle le ptrifia.

Derrire les dbris du bahut, sur une paillasse Romiche et Victorine
dormaient ensemble.

Il lui avait pass le bras sous la taille--et son autre main, longue
comme celle d'un singe, la tenait par un genou, les paupires
entre-closes, le visage encore convuls dans un spasme de plaisir. Elle
souriait, tendue sur le dos. Le billement de sa camisole laissait 
dcouvert sa gorge enfantine marbre de plaques rouges par les caresses
du bossu. Ses cheveux blonds tranaient, et la clart de l'aube jetait
sur tous les deux une lumire blafarde.

Bouvard, au premier moment avait ressenti comme un heurt en pleine
poitrine. Puis une pudeur l'empcha de faire un pas, un geste. Des
rflexions douloureuses l'assaillaient.

--Si jeune! perdue! perdue!

Ensuite il alla rveiller Pcuchet, d'un mot lui apprit tout.

--Ah! le misrable!

--Nous n'y pouvons rien! Calme-toi!

Et ils furent longtemps  soupirer l'un devant l'autre. Bouvard, sans
redingote les bras croiss, Pcuchet au bord de sa couche, pieds nus, et
en bonnet de coton.

Romiche devait partir ce jour-l, ayant termin son ouvrage. Ils le
payrent d'une faon hautaine, silencieusement.

Mais la Providence leur en voulait.

Marcel les conduisit  pas de loup dans la chambre de Victor;--et leur
montra au fond de sa commode une pice de vingt francs. Le gamin l'avait
pri de lui en fournir la monnaie.

D'o provenait-elle? d'un vol, bien sr! et commis durant leurs tournes
d'ingnieurs.

Si on la rclamait ils auraient l'air complices.

Enfin ayant appel Victor ils lui commandrent d'ouvrir son tiroir; la
pice n'y tait plus.

Tantt, pourtant, ils l'avaient manie et Marcel tait incapable de
mentir. Cette histoire le rvolutionnait tellement que depuis le matin,
il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard.

Monsieur,

Craignant que M. Pcuchet ne soit malade, j'ai recours a votre
obligeance. De qui donc la signature? Olympe Dumouchel, ne Charpeau.

Elle et son poux demandaient dans quelle localit balnaire,
Courseulles, Langrune ou Ouistreham, se trouvait la compagnie la moins
bruyante? tous les moyens de transport, le prix du blanchissage, mille
choses.

Cette importunit les mit en colre contre Dumouchel, puis la fatigue
les plongea dans un dcouragement plus lourd.

Ils rcapitulrent tout le mal qu'ils s'taient donn, tant de leons,
de prcautions, de tourments.

--Et songer disaient-ils que nous voulions autrefois, faire d'elle une
sous-matresse! et de lui dernirement un piqueur de travaux!

--Si elle est vicieuse ce n'est pas la faute de ses lectures.

--Moi, pour le rendre honnte, je lui avais appris la biographie de
Cartouche.

--Peut-tre ont-ils manqu d'une famille, des soins d'une mre.

--J'en tais une! objecta Bouvard.

--Hlas reprit Pcuchet. Mais il y a des natures dnues de sens
moral;--et l'ducation n'y peut rien.

--Ah! oui! c'est beau, l'ducation.

Comme les orphelins ne savaient aucun mtier, on leur chercherait deux
places de domestiques,--et puis  la grce de Dieu! ils ne s'en
mleraient plus!--Et dsormais Mon oncle et Bon ami les firent manger 
la cuisine.

Mais bientt ils s'ennuyrent, leur esprit ayant besoin d'un travail,
leur existence d'un but!

D'ailleurs que prouve un insuccs? Ce qui avait chou sur des enfants,
pouvait tre moins difficile avec des hommes? Et ils imaginrent
d'tablir un cours d'adultes.

Il aurait fallu une confrence pour exposer leurs ides. La grande salle
de l'auberge conviendrait  cela, parfaitement.

Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa d'abord,
puis changea d'opinion, le fit dire par la servante. Bouvard dans
l'excs de sa joie, la baisa sur les deux joues.

Le maire tait absent, l'autre adjoint Marescot pris tout entier par son
tude, ainsi la confrence aurait lieu et le tambour l'annona, pour le
dimanche suivant  trois heures.

La veille seulement, ils pensrent  leur costume.

Pcuchet, grce au ciel, avait conserv un vieil habit de crmonie a
collet de velours, deux cravates blanches, et des gants noirs. Bouvard
mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor, et
ils taient fort mus en traversant le village.

_Ici s'arrte le manuscrit de Gustave Flaubert_




End of the Project Gutenberg EBook of Bouvard et Pcuchet, by Gustave Flaubert

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUVARD ET PCUCHET ***

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