The Project Gutenberg EBook of Les fantmes, by Charles-M. Flor O'Squarr

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Title: Les fantmes

Author: Charles-M. Flor O'Squarr

Release Date: November 22, 2004 [EBook #14113]
[Date last updated: May 22, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FANTMES ***




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                               LES
                             FANTMES,
                           TUDE CRUELLE

                               PAR

                       CH.-M. FLOR O'SQUARR



PARIS
JULES LVY, LIBRAIRE-DITEUR
2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2

1885



  _A M. le marquis de Cherville
  Hommage
  de
  respectueuse sympathie._



LES FANTMES
TUDE CRUELLE



I

Depuis trois ans, j'avais pour matresse la femme de mon meilleur ami.
Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon pass le souvenir
d'un tre qui me fut plus attentivement fidle, plus spontanment
dvou. A plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais
fait appel  son affection, et il m'avait gnreusement offert son
aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours us de son bon vouloir,
simplement, et je m'en flicitais. Il avait remplac les affections
perdues de ma jeunesse, veill ma mre mourante. S'il me survenait une
preuve, une contrarit, il pleurait avec moi, mme plus que moi, car
la nature m'a gard contre l'effet des attendrissements faciles. C'est
librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc
pourrait m'y contraindre? J'entends prouver, en m'inclinant devant
cette mmoire vnre, que je ne suis aveugl par aucun gosme, que je
possde  un degr lev la notion du juste et de l'injuste, du bon
et du mauvais. D'autres,  ma place, s'ingnieraient  circonvenir
l'opinion par une conduite diffrente, tiendraient un langage plus
dissimul; j'ai le mpris de ces hypocrisies parce que je ddaigne tout
ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui
fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser
certains esprits fausss par des doctrines conventionnelles.

Je repousse galement toute apprciation qui tendrait  me reprsenter
comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidit. Si je porte aux
nues mon regrett, mon cher ami Flicien, ce n'est point que mon me ait
t sollicite par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cde
pas  la vellit tardive--fatalement strile d'ailleurs--de donner
le change sur l'tendue de ma faute au moyen de dmonstrations
sentimentales. Il est de toute vidence qu'en consentant  prendre
Henriette pour matresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus
lche des trahisons.

Je ne songe pas davantage  faire intervenir des circonstances
attnuantes tires des charmes physiques et des sductions morales de ma
complice. Henriette tait une femme trs ordinaire, mauvaise plutt que
bonne, vaniteuse, bien leve et boulotte.

J'hsite  tracer d'elle un portrait svre, car la plupart du temps
les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de
domestiques sans places; mais je me suis impos une tche pour ma
satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y
puis manquer et il me faut--malgr mes rpugnances--dire la vrit sur
la femme de Flicien. Elle tait--je le rpte--une crature forte,
ordinaire, point jolie, mdiocrement instruite, bourre de prjugs
vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glan dans des lectures mal
choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme dmod. Ds
sa jeunesse elle aspira sans doute  un idal de roman, idal confus,
mais invariablement plac en dehors du cercle prcisment dlimit des
devoirs dont on lui avait enseign la religion. Pour peu qu'elle perdt
pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre
son vol pour quelque terre promise, pour quelque plante d'une beaut
nouvelle. Pauvre femme! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer
cette croyance--particulire aux jeunes couturires gares par
le romantisme--qu'elle tait d'une nature suprieure, d'une race
privilgie, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise!

Ah! ses rves de jeune fille! M'en a-t-elle assez fatigu les oreilles?
Elle n'tait pas ne pour associer sa vie  celle d'un tre grave,
pensif, toujours courb sur d'attachants problmes,  celle d'un homme
sans idal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on
ne savait quelle lumire douteuse qu'il avouait lui-mme avoir seulement
entrevue. Elle souffrait d'tre ainsi abandonne, dlaisse pour des
chimres, elle, cre pour l'amour, pour la passion! Et patati! Et
patata!

Jamais je n'accordai la moindre attention  ces radotages. Les femmes
qui prennent la passion pour guide ressemblent  des navigateurs qui
compteraient sur la lueur des clairs pour trouver leur route au lieu de
la demander aux toiles; celles-l se trompent assurment, mais encore
leur faut-il quelque nergie dans l'me et une dose apprciable
d'hrosme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, mme
chez les individualits les plus humbles. Or, Henriette manquait de
vocation vraie pour les premiers rles comme elle et manqu de courage
pour l'action. Son sentimentalisme offrait des rminiscences de
romans-feuilletons et des rollets de romance. Son coeur n'avait rien
prouv, son esprit et t--je crois bien--incapable de rien concevoir
en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosits potiques, des
hrsies et des fictions dont sa mmoire s'tait farcie ds l'enfance.
On retrouvait l'empreinte de ce dsordre intellectuel  et l dans les
platitudes de sa conversation tantt btement mlancolique comme un
rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corse de ce
jargon mondain--espce de prud'homie retourne--dont les expressions
s'appliquent  tous les sujets d'une causerie et qui sert de supriorit
aux tres infrieurs.

Henriette n'tait pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut
avoir--et par exception--assez d'esprit pour faire oublier qu'elle
est laide; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-mme. Le
sentiment qu'avait Henriette de son infriorit par rapport  nombre
d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, tait
profond au point d'altrer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais
cru, par exemple, que son mari pt l'aimer, l'avoir pouse par une
volont sincre d'attachement, par un dsir exclusif de possession,
et qu'il n'et pas agi ds avant leur union selon l'arrire-pense,
outrageusement blessante pour elle, de complter son intrieur par la
prsence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante,  qui personne
ne daignerait faire la cour, et dont aucune dmarche, mme hasardeuse,
ne saurait compromettre l'honneur conjugal.

Ce soupon tait absurde, mais il n'entrait pas dans mon rle de
dtromper Henriette en lui rptant les confidences dont Flicien avait
honor mon amiti au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher
Flicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable,
se forgeant une flicit qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait
loyalement Henriette, mais j'apprhende qu'aprs quelques mois de vie
commune il et sujet de se lamenter en dcouvrant le nant, la navrante
stupidit de la crature  laquelle il avait vou son existence, sa
fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'tonner jusqu'
l'effarement--lui, l'analyste prestigieux qui avait consign ses
merveilleuses tudes de l'esprit humain dans des livres o la
postrit cherchera le rsum de toutes sciences physiologiques et
psychologiques--il dut s'tonner jusqu' l'pouvante d'avoir commis
une erreur aussi redoutable, d'avoir associ  sa pense cette petite
pensionnaire au cerveau troit,  l'me mesquine, aux ambitions bornes,
aux dsirs lents et niais.

Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'tait tromp  ce point!
Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible
msaventure, mme  moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition,
c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, dcourag,
paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil.
Puis, une transfiguration s'opra; Flicien retourna vers son labeur
avec une pret nouvelle. Je crus comprendre que, ddaigneux d'un rve
menteur, scandalis d'avoir eu un garement passager, dlaiss pour des
jouissances subalternes la source de ses volupts premires, tromp et
 jamais guri par la dcevante preuve o son coeur tait tomb,
il repartait, libre cette fois dfinitivement, vers les rgions
suprieures, pures, constelles, o, loin des misres et des hypocrisies
qui suffisent  la foule, son grand esprit allait planer de nouveau,
secouant ses ailes souilles de poussire, face au soleil, comme en un
vol d'aigle.

Henriette ne souponna point ce drame; elle constata seulement chez son
mari un subit loignement d'elle, une sorte d'indiffrence impassible
que ses coquetteries ne parvinrent point  troubler. Je suppose que ds
lors--vaniteuse comme je la connais--elle sentit sourdre en elle avec un
ressentiment rageur, la proccupation d'une vengeance.

Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma
matresse. L'attitude glace de Flicien imposait  la vanit
d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hte d'couter une voix
flatteuse--sincre ou non, mais bruyante--dispose  lui rpter tout le
bien qu'elle pensait d'elle-mme. Les hommages de son orgueil--qu'elle
dut confondre pour les ncessits du moment avec sa conscience--lui
devenaient insuffisants. M'ayant observ, elle me fit l'honneur de
penser que je n'hsiterais pas  accepter ma part de son infamie en
change de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle
m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la
dcourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me rservant
les dlais ncessaires  l'examen des risques  courir. Peu aprs
je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le
sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise
double: je m'tonnais d'tre devenu l'amant d'Henriette, et je
m'tonnais de ne l'avoir pas t beaucoup plus tt.

Certes, la pauvre Henriette aurait pu tre mieux favorise par la
fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne
lui et pas t difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche,
lgant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse.

Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cd au charme d'une
femme irrsistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son
entranement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige.

Je suis de taille moyenne, plutt petit que grand. J'ai la tte forte,
rougeaude, les lvres paisses, des oreilles larges comme des ctelettes
de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises  l'eau-de-vie, la
barbe dure, mal plante, et le cheveu rare. Avec a, plus trs jeune et
un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, ds ma premire jeunesse,
de fumer la pipe--de petites pipes en terre, noires et trs courtes: ce
sont les meilleures--donne  tous mes vtements une insupportable odeur
de renferm. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entt, rebelle
 la moindre contradiction, peu dispos  subir les caprices d'une
femme--ces caprices fussent-ils charmants, la femme ft-elle adorable.

Et pourtant notre commerce adultre s'est prolong pendant trois annes;
il durerait mme encore si les circonstances le permettaient et si je
pouvais, sans faire gmir les convenances, me rapprocher aujourd'hui
d'Henriette.

Maintenant, nous sommes-nous aims?

Exista-t-il jamais entre nous--mme un jour, une heure, seulement une
minute--de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux
bien m'y attarder.

J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir
jamais aim Henriette et, au lendemain de notre rupture--rupture tout
accidentelle puisqu'elle ne fut amene ni par elle ni par moi--je suis
certain de n'avoir pas prouv le regret de cette matresse perdue. Si,
pendant trois annes, je n'ai cess d'entretenir avec elle des relations
rgulires, je mets ma constance au compte des facilits grandes de
cette liaison. Je ne l'ai pas trompe; 'a t probablement par paresse,
par indiffrence, ou encore par conomie. L'amour  Paris est devenu une
entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et o, aprs avoir
aim ferme,  prime, on est arriv  aimer fin courant et mme  aimer
dont deux sous. Henriette ne me cotait rien ou presque rien: des
voitures, des bouquets de temps  autre. Tout rflchi, point d'amour
chez moi; je crois pouvoir l'affirmer.

Quant  Henriette... Non, je ne serai point fat. Elle tait vicieuse,
perverse; elle se croyait abandonne. Elle m'a pris parce que j'tais
l, sans prfrence, htivement, par une rage goulue de mal faire.

O mystre! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous
nous serions unis dans une mutuelle curiosit du crime, dans un got
commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour
but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts?

Question.

Comment se fait-il alors--je le demande aux moralistes--que notre union
criminelle, hassable, dshonorante pour la matresse et pour l'amant,
nous ait donn de telles volupts, de si profonds enivrements que nous
n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle et t lgitime?
Si nous ne nous sommes pas aims, si nous avons t deux lches et
bestiales cratures rues  l'appt d'on ne sait quelles innommables et
ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux
perversits nous a-t-elle jets dans une inoubliable exaltation de
l'esprit et des sens--exaltation que nous avons gote si infinie, si
dlicieuse qu'il est impossible de rver quels bonheurs plus rellement
divins pourraient tre rservs  l'auguste communion de deux chastets
frissonnantes?

Ah! je me flicite d'avoir jet ce dfi  toutes les morales religieuses
comme  toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux
thories, aux systmes! Ces faits noncs me permettent d'affirmer en
toute scurit que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve
du plaisir, de raisonner sur l'idal, mais qu'on ne saurait tabler avec
certitude que sur la matire.

J'y reviendrai--peut-tre, car le problme est immense; il intresse
jusqu' la somme de considration due  Dieu[1]. Pour l'heure, je ne
veux pas m'y aventurer davantage; ce serait manquer de logique, puisque
je n'y trouve aucune rponse  la question pose:

Henriette et moi, nous sommes-nous aims d'amour?

Encore un coup, j'en suis  douter.

[Note 1: Je m'expliquerai ultrieurement sur l'importance de ce mot.]

Le certain, c'est que, depuis notre sparation, elle n'a pas pris un
autre amant.

Pauvre femme! Ainsi elle aura manqu d'nergie, mme dans la curiosit.
C'est la rgle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les
autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir  son unique
excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, largi sensiblement
les horizons gris o se mouvait lentement sa banale nature...


II

On pourrait supposer que j'avais cd  la gloriole de tromper un homme
suprieur.

Pour qui me prendrait-on?

Une considration de cette sorte pouvait,  la vrit, tenter un esprit
vulgaire; je ne m'en suis point proccup. Flicien et t le premier
venu que je l'aurais trahi tout de mme.

S'imaginer que la plupart des maris tromps sont des imbciles, des
idiots, des crtins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces
mots: imbciles, idiots, crtins. C'est un tort, les hommes plus btes
que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de
vue que la finesse des maris se heurte constamment  la finesse des
femmes, bien autrement redoutable. Enfin les poux ne sont pas, ne
seront jamais d'accord sur la nature mme des faits qui engagent la
responsabilit de celles-ci, tandis qu'ils justifient la svrit, tout
au moins l'inquitude, de ceux-l.

Je m'explique.

Depuis plusieurs milliers d'annes, l'homme, toujours en veil, toujours
en action, a cr, invent, construit, imagin, bti, combin, lev,
perfectionn une foule de choses parmi lesquelles plusieurs mritent la
louange. La femme, indolente, extatique, trop frle pour construire,
trop nerveuse pour inventer, s'est donn comme tche de perfectionner sa
vertu. Cette oeuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore
acheve  l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu
des femmes ait pu tre reprsente par un cercle assez vaste, capable de
contenir un nombre honnte de devoirs. Les femmes ont d'abord fait
la moue, mais, comme les lgislations anciennes leur opposaient une
svrit effective qu'elles n'ont point  redouter des codes modernes,
elles ont patient, rong leur frein, attendu l'avnement d'un ordre de
choses plus libral, plus favorable  l'esprit de rforme. Cette heure,
espre de plusieurs gnrations, tant venue  sonner, elles n'ont pas
perdu de temps. C'tait si je ne me trompe--et autant que l'on peut
assigner une date  ce grand vnement historique,--dans la premire
partie du dix-huitime sicle. Les femmes ont alors examin le cercle en
question, l'ont jug trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix
s'levt parmi elles pour proposer un amendement--Jeanne d'Arc
avait emport son secret dans la tombe--elles en ont dcrt le
rtrcissement.

Le grand cercle devint en consquence un cercle de dimension mdiocre et
qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son an.
C'tait dj fort audacieux pour l'poque. Les hommes, nos anctres,
volontiers se seraient montrs ractionnaires en ce point, mais les
femmes leur affirmrent si tendrement que cette diminution ne serait
suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient l, que si elles
ngligeaient les devoirs placs maintenant en dehors du cercle elles
ne failliraient  aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si
persuasives que la mesure passa.

On sait  quelles funestes consquences peut mener le rgime des
concessions. Celle-ci cota gros au sexe fort. Les femmes, mises en
got, laissrent s'couler quelques lustres et revinrent  l'assaut.
Une deuxime fois, le cercle fut rtrci, puis une troisime, puis une
quatrime, le nombre des devoirs imposs au sexe faible diminuant avec
la circonfrence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle,
constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter
qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrives  ce
point, les femmes ont dclar que l tait leur vertu, et que rien
dsormais ne pourrait les amener  en dmordre.

Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de ragir, de ramener le
cercle  son volume primitif; mais ils ne sont pas les plus forts.
D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrs?

Il rsulte des perfectionnements apports par l'espce fminine dans
les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable
seulement quand elle a manqu  l'unique devoir subsistant. Pour elle,
l'adultre n'a point de commencements.

Les prliminaires d'une liaison criminelle--regards changs, treintes
furtives, billets doux, rendez-vous mystrieux--tous les incidents
prcurseurs qu'un mari surprendra facilement puisqu'ils se produisent
gnralement sous ses yeux, chappent  sa juridiction. Il serait
mal inspir d'en prendre de l'inquitude, d'y chercher un motif 
rcriminations et  reproches. La femme lui rpondra toujours, de
la meilleure foi du monde, qu'il n'y a rien en tout cela que de
parfaitement innocent, et qu'elle n'a pas manqu  ses devoirs. Par
habitude, par tradition, elle aura conserv ce pluriel. Or, le jour, le
jour fatal o elle aura manqu  tous ses devoirs, rien ne viendra
modifier son attitude, et la finesse du mari se sera endormie dj
devant la monotonie des susdits incidents prcurseurs o, je te jure,
mon bon ami, qu'il n'y a rien que de trs innocent.

Henriette, aprs notre faute, n'eut aucun besoin de recourir  la ruse.
Jamais Flicien ne l'interrogea, ne souponna ses sorties, ne s'inquita
de ses frquentes absences. Ma matresse probablement en enragea
davantage. Notre liaison glissa peu  peu dans nos habitudes et prit
les fadeurs monocordes, les rgularits coeurantes du mariage. Cette
considration est peut-tre suffisante pour expliquer sa dure.

Nous pouvions nous voir chaque jour  des heures parfaitement choisies
pour ne nous gner ni l'un ni l'autre. Flicien habitait un superbe
appartement voisin de l'glise de la Madeleine; je m'tais fait
construire un petit htel  l'extrmit de l'avenue de Villiers, o de
superbes habitations commenaient  remplacer les solitudes de la plaine
Monceau. Chaque jour aprs djeuner Henriette montait bourgeoisement
dans la voiture du tramway arrte au bas du boulevard Malesherbes, et
venait passer prs de moi plusieurs heures. Elle occupait ma vie oisive,
peuplait ma maison, s'intressait  l'ameublement et aux tapisseries. Le
soir, trois fois par semaine, je prenais une tasse de th chez Flicien.
D'autres fois nous nous retrouvions au thtre, dans sa loge, par un
heureux hasard.

On causait de nos amours dans le monde, mais avec indulgence. Le monde
se gouverne  peu prs selon les rgles de l'glise, qui s'accommode
avec les pcheurs et n'excommunie que les hrsiarques. Ce qui lui
fait honte dans les liaisons irrgulires, c'est moins le vice que le
scandale. Les vices convenables, corrects, gants de frais et nantis de
valeurs cotes en Bourse ne lui sont pas dplaisants. Or, Henriette,
autant que moi-mme, se faisait une loi de ne jamais froisser chez
personne le sentiment des convenances. Je lui rends cette justice que,
dans les circonstances critiques que nous avons traverses, elle fut
toujours parfaite sous ce rapport.

Henriette tait ma matresse depuis un an lorsque Dieu prit la peine de
bnir nos criminelles amours. Aprs une grossesse pnible, suivie de
couches laborieuses, elle donna le jour  un enfant du sexe fminin qui
fut dclar  la mairie sous les noms de Henriette Camille-Pauline. Ce
fut une grosse motion pour Flicien. Il me dsigna comme parrain de la
petite, naturellement, fit clbrer un baptme superbe, se prit d'un
regain de tendresse pour sa femme, mais de faon  laisser voir que
cette tendresse tait faite surtout de reconnaissance et d'une sorte de
piti attendrie pour les preuves de l'accouche. J'offris les cadeaux
de rigueur, largement, sans lsiner. La note des drages s'leva  plus
de six cents francs.

Henriette ne partagea point l'allgresse de son mari. La maternit
l'avait contrarie brusquement dans ses habitudes, dans la rgularit de
sa vie coupable. Elle s'en dsola ds le premier jour et ne s'en consola
jamais tout  fait. Une crainte la proccupait surtout, c'tait que ses
grces seraient encore amoindries, ruines totalement peut-tre; que sa
taille resterait paissie, dforme. Elle se releva plie, fatigue, la
face morte, et fut assez longtemps sans pouvoir reprendre le tramway
du boulevard Malesherbes. Mais ds que les forces lui revinrent elle
retomba dans la monotonie de notre adultre sans que rien subsistt
chez elle de la crise suprme d'o elle sortait. Cette preuve qui
transfigure jusqu'aux filles et met on ne sait quoi de cleste dans
l'me des pires, n'eut point prise sur cette crature inquitante. Elle
ne parla pas plus de l'enfant que si elle ft demeure strile, et ne
lui tmoigna d'intrt, ne lui fit visite en nourrice qu'autant qu'elle
s'y sentit astreinte par la rgle des convenances.

C'tait une petite femme trs correcte.

Flicien tait heureux maintenant. De cette enfant qu'il croyait sa
fille selon le sang, il comptait faire sa fille selon l'esprit. Il
s'attachait au frle petit tre avec cet amour qu'il et si volontiers
vou  Henriette si celle-ci eut t capable de le mriter ou seulement
de le comprendre. Il adorait l'enfant, s'en occupait sans cesse, rvait
pour elle fortune et bonheur.

Intrieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractre. Qu'on
vienne aprs cela me parler de la voix du sang, des entrailles de pre,
de tout ce qu'inventrent les potes pour diviniser la plus humble, la
plus animale des fonctions humaines! Piti, grande piti que tout cela!
L'enfant tait de moi, je n'en doutais pas; et cependant  ma certitude
ne se mlait aucune motion. Peut-tre tait-ce parce qu'il ne m'tait
point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse  l'enfant de
Flicien et t d'un manque de tact dplorable, d'un dfaut de got
scandaleux. Or, l'motion ne vaut rien par elle-mme, mais seulement en
raison de son expression. En outre, comme j'ai eu dj occasion de le
dire, je ne suis gure impressionnable. J'estime que l'gosme est de
droit naturel et social. La sensibilit est une monnaie qui n'a pas
cours dans le monde; la dpenser, c'est se ruiner sans enrichir
personne.

Je m'habituais  penser que rien ne viendrait troubler cette existence
honteuse mais confortable. Nous tions en droit, Henriette et moi, de
compter sur une longue scurit et, au cas o nous viendrions  nous
dgoter l'un de l'autre, sur l'impunit ternelle.

Pouvions-nous prvoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien,
dciderait notre perte?

Si les choses ont mal tourn, ce n'est pas ma faute. Tout au plus
aurais-je  me reprocher de m'tre abstenu une fois dans ma vie entire
de lire les journaux du soir. Mais les motions de la journe rendent
cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent.

On va pouvoir en juger.


III

Ce matin-l, le _Journal officiel_ publia un dcret prsidentiel aux
termes duquel Flicien tait lev  la dignit de grand-officier
dans l'ordre national de la Lgion d'honneur. Titres exceptionnels.
Commandeur du 15 aot 1868.

Ce fut pour nous un jour de fte, bien que nous fussions tous prpars 
cet vnement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonaient, et
Flicien en avait t officiellement avis par un de ses collgues de
l'Acadmie franaise,  cette poque ministre, prsident du conseil.
Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute rcompense tait due  notre
ami, qui l'et obtenue beaucoup plus tt s'il ne se ft fait accuser de
froideur  l'gard du nouveau rgime.

Flicien accueillit sa promotion avec une feinte indiffrence. Il
affectait constamment le ddain des vanits humaines, mais je l'ai
toujours souponn de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux
jour, je dnai chez lui en petit comit, avec Henriette et le jeune
secrtaire de Flicien.

Ds avant le dessert, le secrtaire obtint la permission de se retirer.
Aussitt je conseillai  mon ami de se rendre au palais de l'Elyse pour
y porter, selon l'usage, ses remerciements au Marchal. J'ajoutai qu'il
y avait bal ce soir-l  la prsidence et que, par consquent, sa
dmarche serait toute naturelle. Il hsitait, prtextant une fatigue, le
besoin de prendre du repos, le dsir de ne point sortir; mais j'insistai
tant qu'il se dcida.

Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette.

Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De l tous nos
dsagrments.

Or, le matin mme, une des petites filles de S. M. la reine Victoria
venait d'tre enleve  l'affection du peuple anglais,  la suite d'une
courte et douloureuse maladie. Aussitt, dans Londres et dans toutes les
villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient t ferms.
L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde,
les gouvernements des deux mondes, aussitt aviss par le tlgraphe,
s'taient empresss de renoncer  toutes les joies d'ici-bas. En
consquence, le bal offert ce soir-l  l'lite de la socit parisienne
par le prsident de la Rpublique tait ajourn, selon l'tiquette.

A l'Elyse, Flicien fut reu par un officier d'ordonnance de M. le
gnral Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Lgion
d'honneur n'avait pas empch la jeune princesse anglaise de succomber
et que, dans cette circonstance, le Marchal-Prsident avait d renvoyer
 huitaine les cavaliers seuls et les polkas dj commands  Desgranges
et  son orchestre. Il prsenta ses flicitations au nouveau dignitaire
et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des
Aides de Camp. Flicien, ennuy de sa course inutile, s'empressa de
rentrer.

A ce moment, je venais de cder aux infernales coquetteries de ma
complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de
solitude? Quand nous nous apermes du retour de Flicien, il tait trop
tard; nous l'entendions traverser la salle  manger, puis le salon.
La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine
stupeur.

Ma position tait prilleuse autant que ridicule. Flicien possdait
tous les avantages. D'abord il tait correctement vtu, habit noir,
cravate blanche, sa plaque neuve au ct droit  demi cache sous le
revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix  la
boutonnire, des gants blancs. Moi, j'tais en chemise, assis au bord du
lit, les jambes nues pendantes, me disposant  me rhabiller.

Ridicule, ridicule situation!

Je l'avoue, j'eus peur.

Le visage de Flicien avait t envahi brusquement par une pleur
mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta l fixe, glac, hagard, tenant
btement son bougeoir allum, ce dont j'aurais probablement ri sans la
solennit du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilats
par la stupfaction et la colre allant de moi  ma complice qui avait
pris le parti de s'vanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un
sicle. J'attendais immobile, indcis, mais me disant qu'en somme cette
position ne s'terniserait pas.

De la main gauche, Flicien saisit une chaise appuye au mur, prs de
la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme
redoutable; il l'lverait sur ma tte, marcherait sur moi, m'ouvrirait
le crne d'un seul coup. Mais non. Flicien se laissa tomber sur cette
chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son
bougeoir  la main.

Ce n'tait pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de
surveiller Flicien, dont aucun mouvement ne m'chappait, je repris mes
vtements un  un et j'y rentrai. Jamais peut-tre je ne me suis habill
si vite. Aprs quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre
 coucher, chapeau sur la tte, canne  la main.

L'autre sanglotait toujours.

Ridicule, ridicule situation!

Prilleuse aussi.

Pour sortir, il me fallait passer prs, tout prs de Flicien, si prs
qu'il serait peut-tre impossible que mon pardessus ne frlt pas son
genou. Je n'hsitai pas, bien que persuad qu'il allait, cette fois,
se jeter sur moi, chercher  m'trangler, engager la lutte, une lutte
sauvage  coups de poing,  coups de pied,  coups de dents, une
bataille de cochers ou d'escarpes.

Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires
circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai
le salon, la salle  manger, l'antichambre. L, j'attendis un instant,
la main sur le bouton de la porte de sortie. Flicien pleurait toujours
et, par les portes laisses ouvertes derrire moi, j'apercevais encore
la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrt dans l'antichambre?
Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me
l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilit de ma prsence.
J'ouvris la dernire porte, que j'eus bien soin de refermer derrire
moi, et je me trouvai sur l'escalier.

Une minute aprs, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le
dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres!

C'tait la soire aux embtements.

Ma premire impression fut toute de soulagement. J'tais
enchant--enchant--d'tre sorti de la bagarre sans horions, et c'est
alors, alors seulement, que je songeai  Henriette. Dans quelle
situation allait-elle se trouver? Quels prils lui faudrait-il
affronter? Quelles difficults devrait-elle vaincre?

Penser que si j'avais,  mon habitude, parcouru, mme distraitement,
le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait
arriv! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant,
annonaient, avec le dcs de la princesse anglaise, l'ajournement du
bal donn en son palais par le Marchal-Prsident.

Fatale omission! Il avait fallu l'moi joyeux caus par le nouveau
succs de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus
rang, le plus routinier de la terre!

Que devenait Henriette? Flicien ne semblait point dispos d'assouvir
sur elle une rage homicide. Ou peut-tre attendait-il mon dpart pour
clater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'cho de ses sanglots
lointains, des gmissements btes, des pleurs d'enfant, d'idiot.

C'est gal, pas trs crne, l'ami Flicien. Un autre se serait mont,
aurait vu rouge, parl de tout tuer, ameut les domestiques, la maison.
Tout de mme, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain;
l'affaire de rigueur avec une cause purile qui ne donnerait le change 
personne, un duel srieux pour un prtexte futile en apparence. Bien que
dnue de scandale, l'aventure devait aboutir. Flicien n'oserait point
laisser les choses en l'tat, empocher son camouflet, sous peine de
passer  mes yeux pour le dernier des propres--peu.

Je regagnai mon logis  pied, perdu dans un monde de rflexions
dplaisantes. Au fond, j'aurais prfr que tout cela n'arrivt point.

Se laisser prendre ainsi, tait-ce assez bte?

Quelle leon pour l'avenir!

C'tait la premire fois que j'avais cd imprudemment. D'ordinaire, je
me tenais sur mes gardes, malgr les provocations d'Henriette, toujours
audacieuse jusqu' la folie. Les femmes sont toutes la mme, jamais la
peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des tmrits
effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes
lvres entre deux portes,  un pas du salon rempli de visiteurs. Sur
mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et
protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre
raison. Je cdais toujours, finalement, brusquement pouss hors de ma
prudence par un amour-propre  mes yeux chevaleresque.

Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-l!
Henriette, dont je croyais connatre toutes les ressources de
coquetterie, m'avait surpris par des sductions inattendues. Dans quel
but et  quel propos? Elle avait pass deux heures chez moi et je
pensais bien que nous n'aurions plus rien  nous dire. En exhortant
Flicien  se rendre au bal de l'Elyse, j'tais de bonne foi; je lui
donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement dsintresse,
un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrire-pense--parole
d'honneur! A quel pernicieux et funeste dsir avait donc cd Henriette?
Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre
qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de
la Lgion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue 
beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre
comme unique et vritable.

Pauvre Flicien! J'aurais donn gros pour que cette aventure accablt
plutt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec
indiffrence et par chappes. Outre que je prenais une large part 
son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fcheux  tous
gards--allait bouleverser compltement mon existence.

O irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de th?

Comme j'avais dpass le boulevard extrieur et que je me trouvais entre
l'htel du peintre Edouard Dtaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il
me vint une ide plus sombre.

Certes, je pouvais compter sur un duel avec Flicien, mais, en y
rflchissant bien, un autre danger me menaait contre lequel je devais
rester compltement dsarm. Henriette viendrait peut-tre me trouver,
chasse, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de
prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'gypte ou
pour l'Amrique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rveries
bourgeoises. Que faire en ce cas? Rpondre par un refus serait indigne
d'un galant homme. Obtemprer devenait toute une affaire, un exil, un
dmnagement. Et je calculais par la pense les tracas, les fatigues,
les dpenses d'une vie, errante d'abord, complique  tout moment par la
crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en
ville, d'htel en htel, pour nous abattre enfin dans une petite commune
perdue, un trou,  l'abri des excursions des touristes et assez loigne
d'une ligne de chemin de fer!...

J'avais cependant organis sagement ma vie, cart les amitis inutiles,
les matresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance!
si, proche la quarantaine, je devais me trouver arrach  mes habitudes
et me voir une femme sur les bras!

Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais
point qui rende mieux la chose.

A peine cette pense eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en
chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette
qui, dans le dbut de la crise, m'apparaissait comme une quantit
ngligeable, devint la question importante, la question capitale. Le
reste, Flicien, la scne du soir, ma vie trouble, l'obligation de
chercher un autre mnage pour ma tasse de th le soir, mon duel certain,
les consquences mmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La
femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu
pouvoir quitter Paris en toute hte, par le premier train du matin,
pour chapper--mme  l'aide d'un moyen douteux-- la visite mouvante
qu'Henriette me prparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais
il n'y avait rien  y faire. Je me rsignai. Du reste--soit dit sans
vanit--je n'ai jamais dclin aucune responsabilit. Le vin tant tir,
il fallait le boire. Tant pis pour moi.

Trs proccup, je tardai  m'endormir. Il tait prs de trois heures du
matin quand je me sentis gagner par le sommeil.

Mon valet de chambre vint me rveiller  dix heures, selon l'habitude.
Au rveil, mon apprciation des faits de la veille, restait la mme
quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus
raisonnable. Peut-tre que Flicien avait rflchi de son ct et
qu'il ne m'enverrait pas de tmoins, par crainte du scandale et de la
malignit du monde. Aprs tout, il ne pouvait agir comme le premier mari
venu, ayant une situation  garder. Il tiendrait sans doute  ne pas
bruiter son sinistre. Enfin, c'tait  voir.

Quant  Henriette, elle aurait peut-tre l'ide de se retirer dans sa
famille. Aux heures d'affliction, quel plus sr refuge que le sein d'une
mre? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au
besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-mme la ncessit
d'agir ainsi--mon devoir d'honnte homme m'imposerait de l'clairer, de
lui indiquer la voie  suivre. Convenait-il que je profitasse de
son garement pour la perdre  mon profit? Pouvais-je abuser des
circonstances pour accepter le sacrifice de sa rputation, de sa vie
tout entire?

Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux
esprits timors, aux consciences molles, de cder  la premire approche
de l'entranement, de s'abandonner aux tentations. Les caractres
srieux rsistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources
individuelles, puis mesurent, calculent, psent le pour et le
contre, examinent le bon et le mauvais ct des choses. Si Henriette
s'abandonnait, je la retiendrais au bord du prcipice et je lui en
montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements
pour lui faire entendre qu' tout bien considrer notre aventure tait
banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrmes.

Un mnage rompu, la grande nouveaut! Un foyer ruin, tait-ce bien
original? tions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes
non. Les femmes spares ne se comptent plus et toutes ont retrouv,
aprs quelques semaines coules--le dlai d'un deuil de cour--un centre
de relations, des salons indulgents, des amis fidles et mme au respect
d'assez bon aloi. Quant aux maris prouvs, depuis longtemps on n'en
tient plus la statistique. Il faudrait plir sur les chiffres.

Parbleu! rien n'tait perdu si l'on prenait la chose au srieux, si l'on
se gardait des coups de tte. Bien dcidment--le duel avec Flicien
ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison,
selon la sagesse.

Et j'arrivais enfin  comprendre que, des trois intresss, j'tais,
moi, le seul srieusement ls, le seul irrvocablement priv de quelque
chose, le seul profondment atteint. En effet, non seulement je ne
retournerais pas chez Flicien, mais il me faudrait encore prendre
soin de l'viter, soit cesser de frquenter certains salons o il se
produisait. Obligation stupide, en vrit, puisque ce n'tait pas moi
que l'vnement rendait ridicule.

Enfin, il fallait voir.

Vers onze heures, comme je commenais  m'tonner, un groom survint--le
groom d'Henriette--avec une lettre.

J'avais  peine jet mes regards sur le papier que je fondis en larmes.

Flicien n'tait plus.

Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ aprs mon dpart,
le malheureux avait succomb  une attaque d'apoplexie. On l'avait
trouv tendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang
aux lvres et sur la barbe.

Un coup de foudre.

Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait  passer chez
elle au plus tt.

Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus dtails.

C'tait en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait tre une
heure, en effet--que les domestiques avaient t rveills par les cris
de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre tait encore
chaud. Madame avait t bien malade, une crise de nerfs prolonge qui
s'tait calme seulement  l'arrive du mdecin. Toute la maison tait
sens dessus dessous. On avait prvenu le frre de monsieur et les
parents de madame, qui taient accourus bien vite. Quel malheur! Un si
bon matre!

Le groom partit.

J'tais accabl de stupeur.

Pauvre Flicien! Un ami, un vrai! Nous nous tions si mal quitts...
Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui
serrer la main une dernire fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs
teintes dans le pass ne m'avait frapp si rudement. Il n'est pas
d'tre au monde que j'aie autant pleur.

Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais
jamais autant pleur que ce jour-l.


IV

Trois jours aprs--l'enterrement tait dcid pour midi--je me levai
de bon matin en vue de rflchir  la petite allocution que je devais
prononcer au cimetire, sur la prire gnrale. La veille, toutes les
dispositions de la funbre crmonie avaient t arrtes. Le nombre des
discours devenait important et il fallait compter avec l'imprvu, avec
les dlgations des socits savantes de province dont Flicien tait
prsident d'honneur, avec la jeunesse, les coles, toujours si empresse
aux funrailles des grands hommes. Ma mission se limitait  prononcer
quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze  vingt
lignes au plus.

tant de nature mdiocrement loquente, je pris les prcautions de
rigueur, c'est--dire que je traai sur une feuille de papier la teneur
de mon petit discours, me rservant d'en graver les termes dans ma
mmoire au cours de la matine. J'eus lieu d'tre assez satisfait de
mon ouvrage. C'tait simple, grave, mu, pas banal: une bonne moyenne
d'oraison funbre.

Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du pole; les
cinq autres taient tenus par:

Un membre de l'Acadmie franaise;

Un membre de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-lettres;

Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des
beaux-arts;

Un dput du dpartement de l'Orne, dont Flicien tait originaire;

Un ancien lve de l'cole normale, qui comptait le dfunt parmi ses
plus brillants laurats.

Derrire le catafalque aux grands voiles de deuil sems d'toiles
d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, 
la suite des matres des crmonies portant voiles sur des coussins de
velours violet les dcorations du mort:

La famille;

Un aide de camp du Marchal-Prsident;

Le bureau de l'Acadmie franaise;

Les dlgations de l'Institut;

La Socit des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzals;

Les membres de la Socit des auteurs dramatiques;

Les reprsentants des nombreuses Socits savantes dont Flicien s'tait
montr le zl protecteur;

Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortge
d'admirateurs, de disciples et de fidles.

Et nous dfilions  travers la foule pieusement range, entre deux
haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la
garde rpublicaine dont les silences taient marqus par le grondement
prolong des tambours touff sous les draperies funraires.

Dans Paris, c'tait comme un recueillement. Les fronts se dcouvraient
sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa
gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'me de la foule semblait
prier.

Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux!

A la Madeleine, la messe fut chante par Bosquin et Melchissedec, de
l'Opra, Mmes Mzeray et Vidal, de l'Opra-Comique. Alexandre Georges
tenait les orgues.

Au cimetire du Pre-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau
provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bire eut t
descendue dans la tombe, les orateurs, dsigns  tour de rle par un
matre de crmonies, s'avancrent et parlrent. Ce fut long, mais beau.
Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrtant au bord mme
du tombeau, et je prononai:

L'ami vnr que nous avons perdu, le grand penseur, le...

Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain
de mon dbit ou que l'motion me prt  la gorge. Non, ce n'est pas
cela. Mais un souvenir me revenait qui changea compltement le cours
de mes ides. J'oubliai la crmonie, le deuil de tous ces coeurs
empresss, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je
ne vis plus que la scne, la ridicule scne de l'autre soir: moi en
chemise, au milieu de la chambre  coucher, Henriette vanouie, mes
vtements pars, et lui, Flicien, en tenue de gala, son bougeoir  la
main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment
bien prs d'clater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de dcouvrir
brusquement Flicien assis au fond de la tombe, son bougeoir  la main.
Quelqu'un me prit le bras et m'entrana  l'cart. J'entendais ces mots
vagues dans la foule:

--Pauvre homme... L'motion, sans doute... Songez donc, c'tait son
meilleur ami... Quelle perte!...

Mais je me remis aussitt et, tandis que l'on m'loignait, je ne perdais
aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place:

Au nom du Cercle artistique et littraire d'Alenon, j'apporte sur
cette tombe encore entr'ouverte...

Une demi-heure aprs je quittai le cimetire, poursuivi par des
reporters en qute de renseignements intimes sur Flicien. Je leur
rpondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de
contribuer par mes rvlations  la gloire du mort. Je racontai les
dbuts difficiles, misrables, de mon ami, sa lutte courageuse contre
l'adversit, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son
unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je
sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du dfunt. Bref, je
m'acquittai de ce soin  merveille.

Vers cinq heures je montai saluer Henriette entoure de sa famille.

Visite invitable.

Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop mue, ni trop
glaciale. Elle accepta mes condolances avec un sourire triste--un de
ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances--et elle
m'annona son dpart pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques
semaines  Saumur, chez ses parents.

Excellente ide.

Je lui rpondis que, de mon ct, je comptais m'loigner aussitt de
Paris, o me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux
souvenirs.

Ce fut tout. Elle ne chercha point  me parler  l'cart, ne me demanda
pas o je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance
possible. Il semblait que tout ft fini, bien fini, entre nous, sans
qu'aucune parole d'adieu ft ncessaire, que nous allions vivre
dsormais trangers l'un  l'autre, plus encore qu'trangers: ignors
l'un de l'autre.

Ainsi je pris cong, simplement, de cette insignifiante crature,
la mre de ma fille. Je sortis aprs avoir rpondu aux treintes
reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'tais donn tant de
mal, m'occupant de tous les prparatifs, remplaant les parents dans les
sombres corves de ces jours funbres. J'avais tenu  visser moi-mme
les boulons de la bire o moi-mme j'avais enseveli Flicien.

Eh bien--me croira qui voudra--si un instant j'ai aim Henriette, ou,
pour mieux dire, si  un seul instant je l'ai ardemment dsire, dsire
follement, dsire avec angoisse, dsire douloureusement,--c'est ce
jour-l, ce dernier jour, quand je l'aperus si blanche, si ple, si
froide dans ses longs vtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes
et durs, dilats par les insomnies, et o luisait la fascination d'une
flamme d'enfer!


V

O aller?

J'avais fort peu voyag, mais je ne me sentais aucun got instinctif
pour une contre plutt que pour une autre. J'eus d'abord l'ide d'aller
m'oublier dans quelque pays dsol et vide, mais j'y renonai aussitt
par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant
hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-mme. Le but devait
tre plutt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit  des objets
nouveaux,  des paysages qui renouvelleraient constamment l'moi de la
surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les
lments d'une prfrence.

Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait t parl
frquemment devant moi par Flicien: l'Italie.

Dans sa jeunesse, au sortir de l'cole normale, Flicien attach comme
secrtaire  une commission du ministre de l'instruction publique
envoye dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles
scientifiques, avait t si profondment pris de la grande patrie
latine que, sa mission termine, il avait sollicit et obtenu
l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une anne, il avait
couru du nord au midi de la grande pninsule, merveill, ravi,
frissonnant d'motion...

Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment
sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conserv une sorte
d'blouissement; il nous racontait ses interminables flneries dans
Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il tait rest 
Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enrage, vivant
avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des _trattoria_,
pour allonger un peu son sjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et
Venise, et Naples!

Au retour il avait publi ses deux premiers ouvrages: l'_Ame de Rome_ et
les _Pres de Florence_, livres superbes dont le succs est encore dans
toutes les mmoires.

Que de fois Flicien ne m'avait-il pas dit:

--Un de ces jours, nous ferons ce voyage-l ensemble... Tu verras!

Je me dcidai pour l'Italie, et, ayant dispos tous mes prparatifs,
j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Flicien, tous
deux enrichis d'une ddicace fraternelle.

Le lendemain,  huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour
Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille.

Comme bientt je me flicitai d'avoir quitt Paris. C'tait au point
que je m'tonnais de n'avoir pas eu plutt et plus souvent des ides
de voyage. Depuis des annes, j'tais demeur confin dans Paris, comme
bloqu par la neige ou par une invincible arme assigeante. Pendant
tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'tais senti aucun
got, aucun dsir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois
comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme tait fait
en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de
la prsence d'esprit, d'une absence rveuse o se prlassaient mes
instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans
la dplorable aventure, je ne me serais peut-tre jamais spar
d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel
attachement serait devenu un lien respectable grce aux annes. Dans les
premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les
jours de pluie.

Insensiblement, les enchantements de la route suffirent  m'absorber.
Je regardais et j'tudiais ardemment, avec un intrt profond, patient,
obstin que jamais auparavant je n'avais apport aux choses de l'art et
de la nature. On et dit vritablement que la crise rcente venait de
dvelopper en moi une nervosit maladive, une susceptibilit farouche
 toutes les manifestations extrieures, la facult jusqu'alors
insouponne de sentir vite et profondment. J'prouvais comme des gots
nouveaux, une inquitude constante d'impressions, de tressaillements
subits, inexplicables en prsence d'une ide ou d'un objet jusqu'alors
indiffrents;  cette transformation de mon temprament s'ajoutait une
parfaite nettet d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non
sans lgance, des penses inopinment closes en moi. Je devenais plus
irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde
de sensations s'veillait et chantait, un monde nouveau plus peupl,
sinon plus intressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est
sujet  des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de
sept en sept annes?

Hypothse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa
mort!

Je serais assez embarrass de dire ce qui me plut davantage dans mon
voyage...

Rome, peut-tre.

J'y arrivais avec une curiosit impatiente surexcite par une tude
laborieuse du livre de Flicien: l'_Ame de Rome_, oeuvre surhumaine
dont j'avais imprgn ma mmoire. Ainsi se vrifiait--bien que dans des
conditions tranges--le projet que nous avions form, Flicien et moi,
de visiter l'Italie ensemble. A la vrit, il ne me quittait pas.
J'entendais mentalement des penses qui lui auraient t personnelles
rpondre  certaines questions que je m'adressais; je me dcouvrais
une manire de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'cho de sa
parole et rsonn constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans
que personne ft l pour me les nommer, certains monuments, certains
sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais
l'Italie pour ainsi dire et j'prouvais la douce joie que donnent les
tres, les lieux retrouvs aprs un long loignement.

A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me
retournais brusquement, dans la certitude que Flicien se trouvait l, 
ma droite, cheminant prs de moi en fidle compagnon, me soufflant
mes plus judicieuses rflexions. Et--particularit frappante--je ne
m'imaginais point un Flicien ordinaire en costume de voyage, mais je me
le reprsentais tel que je l'avais vu le soir suprme, en habit noir,
cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au ct
droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix
pingles sur le revers de l'habit. La sincre amiti que j'avais
voue  Flicien et que je continuais  sa mmoire, empchait que la
proccupation de sa prsence me devnt dsagrable. Loin de proscrire
son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel.
Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre crivain m'ouvrit bien
des portes; dans les plus nobles salons de la socit romaine, j'tais
entour, questionn, accabl d'gards, et plus d'une soire fut
consacre  l'apothose du dfunt, moi parlant d'abondance, plein de mon
sujet, et l'entourage, attentif  mes paroles, suspendu  mes lvres.

Ce fut ainsi pendant un an... je ne sais pas au juste.

Enfin, las de mes dplacements continuels et de ma vie d'auberges, je
me retirai dans un village des Alpes franaises,  Sospel--un petit
chef-lieu de canton  mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice
 Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non
loin du torrent de la Bvra; j'y fis venir quelques meubles de Paris,
mon valet de chambre, ma cuisinire et, install, me mis au travail.

Une ide m'tait venue en route. Pourquoi n'crirai-je pas une
biographie de Flicien?

De bonne foi, sans parti pris, je m'tais demand auquel de ses fidles
revenait cette mission pieuse, cette tche difficile. Un  un, j'avais
jug tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et
j'en avais conclu que moi seul pourrais y russir.

En effet, je remplissais absolument les conditions dsirables pour cet
objet.

Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet,
vraiment exact? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe
s'adresse directement  l'homme qui doit faire le sujet de son
tude--ou, si l'homme est mort,  ses descendants--reoit des notes
naturellement suspectes de partialit ou des confidences qui lui
imposent le double devoir de la discrtion et de la reconnaissance. Il
apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on
le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalit.
Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharn, un
adversaire emport par la passion ou gar par la jalousie. Eugne
Jacquot, dit de Mricourt, a publi beaucoup de ces biographies
inspires par le plus dtestable esprit et auxquelles on pourrait
reprocher encore un nombre effrayant d'erreurs capitales. Le juste
milieu, la biographie vraie, n'existe pour ainsi dire pas.

Ma situation dans le pass et dans le prsent me permettait d'agir non
seulement en toute libert, mais avec une complte assurance. J'avais
t le plus ancien ami du mort, son ami d'enfance, son condisciple 
Bonaparte; j'avais connu son pre, sa mre, vcu longtemps dans son
intimit, reu ses confidences, assist  ses luttes, connu son jugement
sur les hommes et sur les choses de son temps, sond sa conscience, lu
comme  livre ouvert dans sa pense; je connaissais l'homme, l'crivain,
le pote, le citoyen, toutes les faces du personnage; je possdais les
lments d'une correspondance puissamment intressante; mille anecdotes
qui ne m'avaient point paru dignes d'tre notes jadis me revenaient
aussi prcises que si elles eussent t d'hier.

J'tais le biographe parfait, dsign, fatal.

Aucun des devoirs du biographe ne pouvait m'chapper. En plus de mon
tmoignage, n'avais-je pas celui d'Henriette? Et ne me serait-il pas
permis d'en faire usage?--Oh! discrtement! On a dit souvent qu'il
n'existait point de grand homme pour son valet de chambre. Cela est
indiscutable. A plus forte raison, l'pouse est-elle plus directement,
plus immdiatement renseigne, car on se cache d'un domestique.

Or, Henriette possdait une grande qualit: elle tait fausse, mais elle
n'tait pas menteuse. Elle ne disait pas toujours toute la vrit, mais
elle ne disait que la vrit. Par religion du vrai? Non, par orgueil.
L'orgueil est un dfaut qui nous vite de commettre des actions basses.
Elle m'apportait journellement le reflet photographique de son mari, le
rcit des petites scnes d'intrieur provoques par ses manies plutt
que par son humeur; elle me mettait au courant de ses habitudes intimes,
se plaisant  me raconter souvent--sur l'oreiller--aux instants
d'accalmie,--les ridicules, les puriles tracasseries dont les plus
grands esprits ne sont pas exempts. De sorte que je possdais Flicien
des pieds  la tte, comme personne n'et pu le connatre.

Et puis, n'y avait-il pas l pour moi un devoir? Je devais m'en
proccuper, n'ayant jamais transig avec le devoir. Oui, c'tait mon
devoir d'crire la biographie de Flicien: sa vie et ses oeuvres. La
postrit avait intrt  connatre l'homme dont elle recevrait les plus
prcieux enseignements. tant donn qu'aucune excuse ne me dispenserait
de rendre  l'avenir ce sincre tmoignage, je ne pouvais me drober.
Assurment, ce serait une tche pnible, longue, laborieuse; un travail
auquel il me faudrait appliquer toutes mes facults, la puissance
du souvenir, la religion du pass; j'en avais pour longtemps  me
recueillir avant d'crire une ligne, pour longtemps  crire aprs avoir
mdit.

Peu importait.

Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta  Sospel toutes les
lettres que m'avait adresses Flicien. Je pris plaisir  les relire,
lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans
trouble,  l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication--car
les protestations d'amiti, les hommages ne m'y taient point
marchands.

Je m'absorbai dans cette tude pendant plusieurs mois.

Sospel est une trs vieille ville, traverse par le torrent de la
Bvra, entoure comme en un cirque de trs hautes montagnes: le mont
Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de
Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On
s'y trouve  cinq cents mtres au-dessus du niveau de la mer, entre des
bois d'olivier--la seule ressource du pays--et quelques vignes. Les
trangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants
parlent un langage aussi diffrent de l'italien que du franais, une
sorte de patois difforme et violent o se retrouvent les traces de la
navet paysanne et de cette pret que les grandes solitudes donnent 
la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des btes.
La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie
contemplative,--regarder le sol dont on tire sa pture ou admirer les
sommets neigeux que hante le rve. Aucune autre alternative. Soyez
pote ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et
viennent qui songent. Ceux-l, l'habitant les exploite.

En une heure, si l'on suit la Bvra par une route  mulets, on descend
en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le
premier perch sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second
cach dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande
route on gravit le col de Brouis pour dgringoler ensuite vers une
succession de localits singulires: Breil, les pieds dans le torrent de
la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers  pic; Saorge, accroch
aux flancs de la montagne sur un prcipice de cinq cents pieds; Fontan,
la frontire italienne, avec sa population de dserteurs, de douaniers
et de contrebandiers.

Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui
s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gnes. Les sentiers
sont mauvais, ce qui arrte les touristes. En hiver, ils disparaissent
sous trois pieds de neige, ce qui arrte jusqu'au service de la poste.

Je suis rest l... Combien de temps?...

Je ne me le rappelle plus exactement.

Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et
que je n'y fus convenablement install que vers la fin de janvier.

Mes premires semaines furent consacres  des promenades. Chaque jour,
aprs djeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia o subsistait le mur
ruin d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos
tourn au soleil, j'y traai les premires notes de mon travail,
m'attachant  les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs
affluaient  mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les
faits se reprsentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement
compliqu des foules. Il y avait lutte entre ma mmoire sensibilise par
le travail et mon nergie violente.

Je classais, je classais...

Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'prouvais
une gne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue crbrale
accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique
proccupation de mon oeuvre. Le portrait de Flicien, accroch dans mon
cabinet de travail improvis, me paraissait remplir toute la chambre
et faire plir les objets dont il tait entour. Ma trop persistante
application  relire la correspondance du mort amenait que maintenant
des phrases toutes faites me venaient aux lvres ds que j'ouvrais la
bouche et que je prononais ces phrases malgr moi, sans motif, dans
la solitude. Mon esprit videmment tait tendu vers les diverses faces
d'une mme image, d'une seule ide, et s'accoutumait  cette tension
prmdite. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une
gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers  la discipline
qu'il a lui-mme imagine. C'est affaire de volont, tout simplement.
J'avais voulu penser  Flicien, je pensais  Flicien. Si je n'avais
pas voulu penser  Flicien, je l'aurais oubli bientt.

Ceci n'est pas douteux.

La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans
mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin  mon
souvenir. Je l'voquais mollement, sans regret et sans dsir, comme
j'aurais voqu une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en tait
parvenue depuis mon dpart de Paris, et je ne m'tais ni afflig ni
froiss de cet obstin silence.

Dcidment, de ce ct tout tait bien fini. Le temps coul avait
mouss jusqu' la prcision de sa mmoire. Je ne la voyais plus que
flottante, indcise, sans forme personnelle, sans couleur propre,
sans caractre intime, ple-mle avec les autres femmes que j'avais
possdes.

Il faut arriver  un certain ge pour connatre combien facilement le
pass s'vapore. Un jour vient o l'homme rsume ses impressions mortes
par un chiffre d'une humilit navrante; et, comme dans les exhumations,
il pourrait faire tenir tous ses souvenirs--amours, amitis, ambitions,
misres--dans un tout petit cercueil.

Oublier! Ce doit tre bon! J'ai eu  Sospel des soirs bienfaisants.
C'tait  l'heure mixte o le soleil, prs de disparatre derrire les
neiges ternelles de Turini, laissait tomber dans la valle l'or rouge
de ses dernires clarts, tandis qu'au loin, par-del les rochers
alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix!
Quelle srnit! Quel doux bercement de l'heure!

De lgres vapeurs d'azur s'levaient du torrent vers les grles
oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de
demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les
maisons se fermaient sur la hte des troupeaux et s'allumaient de lueurs
de braises.

Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit
ouvrait bientt sur la nature la richesse de ses crins bleus. Il me
semblait voir pleurer les toiles, si dlicieusement ples  ce moment.
Par secousses, le rle d'un pervier traversait la tranquillit sonore
du soir comme une plainte lugubre. C'tait presque la mort, c'est--dire
la plus complte et la plus sincre impression de la nature; car, ce qui
fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu.

Ces soirs-l, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la
mort,--deux termes qui se lient et dont le second parachve le premier.
Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort
temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait
peut-tre pas la patience d'attendre jusqu' la mort!


VI

Je n'avais pas encore crit une seule ligne de mon livre que,
brusquement, j'abandonnai  tout jamais le projet de l'crire.

Pourquoi?

C'est que mon got de la premire heure tait devenu la fatigue de
toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais srieusement,
opinitrement, sur l'tat de mes esprits.

De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrsistibles
insomnies me laissaient au matin bris et endolori. J'prouvais des maux
de tte constants qui droutaient le savoir du modeste mdecin de Sospel
et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remdes connus,
ne servait  me soulager. Pour conqurir quelques heures de rpit, je
n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses  pied, par
tous les temps, sur toutes les routes, jusqu' ce que, rompu de fatigue,
j'eusse tu en moi jusqu' la force d'prouver. Et c'tait chaque jour
d'interminables promenades, des ascensions enrages d'o je revenais
affam et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit aprs avoir
gloutonnement dvor quelque mauvais repas de village pauvre.

De la biographie de Flicien, il n'tait plus question; mais je
n'oubliais point pour cela le mari de ma matresse. J'y pensais
beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec
satisfaction le succs d'une souscription ouverte  Paris en vue de lui
lever une tombe monumentale au cimetire du Pre-Lachaise.

N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Flicien entrt pour
quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances
taient purement physiques--vous entendez bien--purement physiques; mes
facults intellectuelles s'exeraient aisment, mme mieux, avec plus
d'application que par le pass.

Et c'tait moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise  des
rgles, notamment  un besoin d'quilibre. Une longue inaction
dans Paris avait favoris en moi un germe d'embonpoint qui, en se
dveloppant, pouvait entraner tous les inconvnients de l'obsit. Je
marchais, je prenais de l'exercice, par hygine, pour combattre les
principes maladifs rsultant de l'atmosphre dtestable d'une grande
ville. De l mes fatigues; mais le moral--je le rpte--n'tait
nullement atteint. J'tais matre de moi.

Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances
dcoulant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu... quoi?

Des ides noires?

Des chagrins?

Non.

Des remords?

Ah! nous y voil! Des remords! Leur premier mouvement  tous sera de
supposer que j'avais des remords. C'est une manie.

Mais--je vous le demande un peu-- propos de quoi aurais-je eu des
remords?

Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualits et n'ignore
point mes dfauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une
lchet--tout ce que vous voudrez--mais, je l'affirme, je ne connais pas
le remords, je n'ai jamais prouv le remords, et il n'est pas possible
que je l'prouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de
premier ordre.

Je vais les numrer.

L'homme a cette supriorit sur les btes et sur la femme d'tre un
animal raisonnable et prudent. Il a consacr d'innombrables heures 
dicter des mesures de prservation contre lui-mme,  limiter ses
actions,  endiguer le domaine ouvert  ses apptits--lesquels apptits
se rclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces
apptits ne se rvlent pas seulement par eux-mmes, c'est--dire par
le dsir qu'prouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du
sentiment de la prfrence qui les modifie et souvent les dnature au
gr d'influences singulires que nous nommerons--si vous le voulez bien
et faute d'un autre mot--psychologiques. Prfrer, cela est redoutable.
Si l'homme ne prfrait jamais, il serait parfait. Ses ambitions
seraient gales, ses dsirs seraient raisonnables, ses gots seraient
senss, ses folies mmes auraient une frontire: la rsignation facile
ou l'indolente indiffrence. Le secret de toute vertu est l; et les
puissants du jour penchs sur l'tude du bien public, inventeurs de
systmes ou laborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher
ailleurs l'inconnu des rformes sociales dont la ralisation tardive
tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est
fait; l'homme prfre. Il a mang le fruit de l'arbre de la science du
bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir
qu'il devient ainsi lui-mme son propre ennemi et que, de chacun de ses
choix arrts, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse
nouvelle, d'un apptit vierge. Car entre l'homme et son dsir, il y a
toujours disproportion.

C'est de la prfrence-- l'tat de got chez les uns, de passion chez
beaucoup d'autres--que sont ns chez l'homme le souci des scrupules et
l'entranement au mal. La civilisation a essay d'tendre sur l'ensemble
de ces forces diverses, contradictoires, une rglementation dont les
lments, d'abord pars au fond des consciences, ont t runis peu 
peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unit des codes.

A cet gard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel.
Il suffit de jeter un regard sur les diffrentes lgislations qui
gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici,
la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'vangile, par
exemple, et s'applique dans l'interprtation la plus tendue de la parole
divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices
d'un autocrate, et, en dpit de tout frein comme de toute logique,
impose une domination absolue d'autant plus dvotement observe qu'on la
sent peser plus stupide et plus froce. Ailleurs encore, elle rpond
 certaines conditions particulires de climat et de position
gographique; elle relve de la politique et de l'hygine. Ailleurs
enfin, elle semble comme l'hritire indigne de la lgende et tire sa
force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est
seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours
dicte par des matres. Au demeurant--j'y reviens--elle est diverse.

Ici, en Europe, la famille est institution sacre. A Pucchana, une tribu
des les ocaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents
ds le jour o ils deviennent incapables de subvenir  leurs besoins par
la chasse et par la pche.

Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la
polygamie est la loi en Turquie, et l'poux mahomtan chasse comme une
esclave telle ou telle de ses femmes qui a cess de lui plaire.

Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont t troubles par
quelque scandaleuse aventure devient un objet de rise ou de piti; sur
les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortun pour qu'on lui ait
enlev sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration.

On tient pour infme l'Europen capable de livrer son pouse  autrui;
en Perse, le voyageur assez mal inspir pour repousser les offres
adultres de son hte courrait la chance de se voir couper le nez et les
oreilles.

Le vol tait fltri  Rome, rcompens  Sparte.

Bref, de tout temps, l'esprit humain est  ttons. Il lui est impossible
de s'lever rellement, d'atteindre aux grandes et clatantes vrits
devant lesquelles s'agenouillerait la totalit de l'espce. Il s'est
fait des lois, il n'a pas trouv la loi. De l, une illusion dont se
flicitent, l'une aprs l'autre, les gnrations. On croit bnvolement
au progrs,  des conqutes. Hlas! de tout temps les choses ont t
aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures  l'orgueil
des vivants, et cela les console.

Amour-propre national  part, je proclame que la plus quitable de ces
lois mauvaises est la loi franaise. J'en trouve la preuve dans le
tmoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les
quelques amliorations dont pourrait se targuer l'tranger ont pass
par nos codes, ont t dans l'origine des vrits chez nous et, si nous
sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrme mobilit
de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a t choisi le
modle,  tort ou  raison. Les lgislations qui se respectent partent
du code Napolon ou y reviennent. Ce n'est pas une apprciation, c'est
un fait.

Eh bien, je suis le fidle observateur de la loi franaise.

Il est vraiment admirable que les hommes aient, ds les premiers ges,
cherch une rgle en dehors ou au del de la loi proclame. Pourquoi
faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversit de
leur nature ou en consquence de cet instinct de rvolte dont tout tre
pensant est atteint? De l, les philosophies, aussi diverses, aussi
contradictoires que les lois; de l les thories morales progressistes
ou ractionnaires; de l les systmes et les coteries. De cet amas de
formules le gnie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscut. Nous
en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses
victimes.--L'homme n'a que ce qu'il mrite. C'est bien fait pour lui.

Avec un peu de raison, par le renoncement  ce sentiment de prfrence,
source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon  l'unit
jurique--ce qui impliquerait le rgne impossible de la fraternit
universelle--du moins  une sorte d'harmonie entre les lgislations. Il
lui et suffi pour cela de tuer en lui la prtention des supriorits
personnelles, de se soumettre, de reconnatre loyalement, dans l'ge de
raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls
jugements qui entranent une conscration.

Il faut tre bte  ramer des choux pour se torturer  plaisir, alors
que tout s'accorde pour votre tranquillit. Ce sont videmment des
malades, les hommes assez faibles pour s'imposer  eux-mmes un tribunal
imaginaire et des pnalits fictives. La vie n'est-elle donc pas assez
difficile? Les pnalits effectives ne sont-elles pas assez lourdes 
ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de
folie que cet acharnement  s'interpeller,  se frapper de sa propre
main?

Vous me direz: La conscience!...

Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une
conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience.
Les btes seules n'en ont pas.

La conscience! Voil un terme trs positif; il n'offre rien de vague, il
comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilits. C'est
un des plus beaux mots du langage humain.

Mais encore faut-il s'entendre.

O reportez-vous la conscience?

Quelle est son essence?

Ou--pour mieux dire--quelles sont ses lois?

Votre conscience diffre peut-tre de la mienne; vous pourriez alors
vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements
une rgle certaine,--invariable, au moins immdiatement avant et
immdiatement aprs que vous jugez,--vous vous exposez  de continuelles
erreurs, vous ne parvenez  rien d'absolu.

Il y a la conscience des chrtiens, la conscience des musulmans, la
conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de
Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme cre lui-mme, qu'il puise
dans ses rflexions, dans son exprience; et il y a la conscience
recueillie dans les leons de l'enfance, reue toute faite, et qui
appartient au bagage scolaire de tout bachelier dment diplm. Il y
a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort
dissemblables, l'homme prononant le plus souvent selon son intrt et
la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle
ouverte aux circonstances attnuantes. Qu'tait Robespierre? Une
conscience, mais terrible. Qu'tait Vincent de Paul? Une conscience,
mais charitable. Un sculpteur reprsentera-t-il la Conscience
impassible, austre, le bras lev pour le chtiment--ou douce,
souriante, la main tendue en signe de pardon?

Que d'images diverses! Que de sujets  erreurs!

Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos--le repos est le
seul bonheur qui vaille d'tre achet--doit subordonner sa conscience
aux ralits de la loi. Ainsi, tout pril est d'avance vit; on ne se
trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en
s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prvu et qui punit
tout.

Cette conscience ne vous dit pas seulement:

Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultre est un crime,
le faux est un crime.

Elle va plus loin. Elle ajoute:

Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends
la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre
peine.

Rien d'imprvu, aucun ttonnement. Les responsabilits sont dfinies et
mesures. La justice-- l'abri des caprices engendrs par la diffrence
des tempraments et par la mobilit des impressions--a pes d'avance
chaque faute en lui assignant son tiage dans l'chelle des chtiments.
Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont
point perdus, qu'ils entranent des faits qui les consacrent. Si tel
individu mrite la perte de sa libert, il est emprisonn pendant un
laps de temps calcul selon la gravit de sa faute. S'il a mrit la
mort, la conscience publique--on dit la conscience publique parce
qu'elle est prcisment la conscience de tous--la conscience publique
reoit immdiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera
volontairement chapper le coupable. Elle est en ceci suprieure aux
consciences relatives, inspires des glises ou des philosophies, et qui
permettent aux sclrats de mourir en repos, avec des respects inclins
autour de leur lit de mort--ce qui constitue un dangereux exemple autant
qu'un scandaleux spectacle.

Ceci pos, j'avoue--je ne l'ai jamais ni d'ailleurs--avoir viol la loi
en commettant le dlit d'adultre--ce n'est qu'un dlit--de complicit
avec Henriette.

Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'coute
attentivement cette voix intrieure.

Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge svrement.
Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme.

Examinons.

J'ai transgress la loi en commettant un adultre--videmment. Je dois
me le reprocher, mais je ne peux vritablement me reprocher que cela.
Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut
d'tre examin.

Flicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre
cette mort et ma faute. Un mdecin a t mand qui a expliqu la mort
par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voil la vrit, la seule
vrit.

Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de
rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent
pour les forces humaines n'aurait pas amen chez Flicien une congestion
mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte,  la fin! Il ne se
passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant dlit
d'adultre--je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire
constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris
prouvs sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite
pas un seul. Mais ceux-l, m'objectera-t-on, avaient pu se prparer 
l'irritante apparition; ils avaient souponn, pi, dcouvert. Soit,
prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqu le
train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prvenu. Meurt-il?
Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on
n'en a pas encore rencontr un seul qui soit tomb foudroy.

Flicien souffrait d'une prdisposition  l'apoplexie. Il avait le cou
court, la face souvent empourpre; l'habitude de rester assis pendant
plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu pais
et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tt, un peu
plus tard, on n'chappe pas aux fatalits de son temprament. Je puis
donc parler librement de cette mort, car elle ne pse pas sur ma
conscience. Nul ne parviendrait  prouver, mme aprs avoir lu cette
loyale confession, que la terrible scne du soir ait t pour quelque
chose dans cette fin tragique. Si, par une tmrit du parquet, j'avais
 rpondre devant la justice du dcs de Flicien, il n'y aurait qu'une
voix parmi les jurs et les membres de la cour pour me renvoyer indemne
de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni
violences, mais seulement un phnomne bien connu des mdecins. Au
moment o il a succomb, Flicien se trouvait seul dans son cabinet de
travail, aprs une journe assez agite. Il ne faut pas oublier qu'il
venait d'tre nomm grand-officier de la Lgion d'honneur, qu'il avait
bien dn, bu peut-tre un peu plus qu' l'ordinaire; ajoutez qu'en
sortant de son appartement il s'tait promen dans les rues par une
soire assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une
rvolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas
acheve.

Tous les mdecins vous diront cela.

Reste le fait d'adultre.

Oh! pour celui-l, je ne le nie pas?

Mais quel est le chtiment de l'adultre!

Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mrit trois mois de
prison.

Et j'irais me forger des chimres, me crer des pouvantes, harceler
ma pense, frissonner, trembler, suer la pour--pour cent malheureuses
journes d'emprisonnement!

Comment! je me jetterais  corps perdu dans de folles divagations,
je m'obstinerais  regarder constamment, mme les yeux ferms, une
lamentable figure, ce Flicien funambulesque que je sortirais de sa
tombe  force de volont et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies,
des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetire! Je
sentirais dans les tnbres mes cheveux se dresser sur mon crne, ma
chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'lever
de l'enfer pour se ruer  mes oreilles, pareils aux hurlements d'une
chienne devant un charnier!

Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'tre
inflig, il ne doit pas excder, en bonne justice, ce que j'aurais
souffert d'un emprisonnement de trois mois.

Je repousse le remords comme une iniquit. Je proteste. Je ne veux pas
des apparitions sanglantes, des doigts glacs qui se posent, invisibles,
sur le front des damns et y laissent le stigmate de pourpre d'une
brlure ineffaable.

Allons donc!

Cauchemars que tout cela!

Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-l taient possibles.
Oreste fuyait sous la perscution des Erynnies, courait comme un alin
en jetant  la nature entire les cris furieux de son pouvante. Mais
c'tait  une poque o l'homme, incapable encore de raison, avait
besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme,
une couleur visible aux ralits invisibles. Ignorant, potique,
il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des
incarnations. Alors il tait impossible de se soustraire aux influences
extrieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux.

Aujourd'hui nous avons jet bas les vieilles idoles. Dans le dsert
morose o nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussire
marmorenne des dieux tombs. Les symboles dont l'aspect troublait si
pernicieusement les cervelles humaines se sont crouls un  un dans le
pass. Plus de statues. Les grands fleuves o pendant des sicles avait
trembl leur reflet sont taris, comme puiss par le temps, et roulent
tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desschs. Bientt toute
trace de l'ancien monde aura dfinitivement disparu; nous serons guris
des allgories et nous ne risquerons plus de gmir sous des tourments
inconnus.

Il tait jadis un ciel peupl de divinits menaantes;--du moins l'homme
y croyait. La science, la raison, ont successivement tu chacune de ces
chimres qui faisaient de l'ombre sur nos penses. Nous savons qu'il
n'y a rien l-haut, au-dessus de nos ttes, rien, pas mme de l'air
respirable. Nous pouvons vieillir en toute scurit.

Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou,
vritablement.

Et je ne suis pas fou!

Je vous prends tous  tmoin que je ne suis pas fou!


VII

5 novembre.

J'ai reu hier un billet de faire-part qui m'avait t adress  Paris
et que mon concierge m'a fait tenir.

Henriette s'est remarie.

Elle a pous Lonard V..., le clbre gographe, un des amis de
Flicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien
l'homme qu'il lui fallait, riche, combl d'honneurs, d'une btise
inconcevable pour tout ce qui n'est pas li troitement  la science
gographique. Il n'est pas encore trop vieux et reprsente bien. C'est
une union parfaite.

J'apprcie fort ce faire-part. Henriette est reste une femme de tact.
Aprs plus de deux ans couls sans une lettre, elle se rveille 
propos du premier incident marquant.

Trs correct.

C'est gal; cela m'a boulevers d'abord. La premire impression a t
rude. J'ai pens aussitt que j'aurais pu moi-mme pouser Henriette. On
voit beaucoup de ces unions-l, et le monde les approuve. Sans le parti
que nous prmes immdiatement de quitter Paris, les choses se seraient
peut-tre passes ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis
rgulirement, et un beau matin notre mariage ft devenu une ncessit.
Notre entourage nous y et pousss invinciblement.

Ainsi je serais un soir entr en matre dans ce logis plein des
souvenirs, de la prsence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le
cabinet du mort, m'asseoir dans la salle  manger  sa place, prendre
son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre  coucher
d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves o je n'ai plus
pntr depuis l'horrible soire!

Cela, j'en conviens, m'aurait t impossible.

Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes
fatigues, mes nvralgies insupportables dont l'acuit augmente chaque
jour, mes relations abandonnes, ma vie perdue, tout, tout, mais pas
cela!

Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lche
crature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le
fantme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars,
des nuits dvastes par l'insomnie; elle s'est retourne sur sa couche
dshonore pendant des heures, essouffle, suante, les yeux grands
ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les tnbres.

Je vois cela d'ici. Elle a eu peur.

Depuis deux annes elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des
Fliciens partout.

Quand elle dort, Flicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et
vient s'tendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidit
cre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe
dcolore.

Et elle le voit, la misrable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas
le regarder. Tantt le spectre est vtu, tantt il est nu; et quand il
est nu, Henriette suit en tremblant de fivre et d'horreur le lent
et sr travail des vers immondes qui dvorent cette chair froide.
Maintenant les yeux ont t mangs; on voit la place profonde et
sinistre, deux cavits o l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux
paules, un os sale apparat dcharn; les ongles des pieds et des mains
sont tombs et laissent voir de petits moignons ratatins. Et Henriette
doit partager son lit avec cette pourriture infme; elle la sent prs
d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement dsespr; alors le cadavre
roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement
repouss, tombe  terre en entranant les dredons de satin et les
oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose
plus bouger; elle reste accable, demi-nue, sur le lit, et attend en
grelottant l'aurore.

Pendant les repas, le mort s'assied en silence;  la place qu'occupait
nagure le vivant, ou bien il vient  pas de loup derrire Henriette et
la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au
coin du feu et sourit--ce qui est pouvantable. Ses pieds de squelette
ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents
maintenant  la place des lvres dvores par les vers. Et tout autour
flotte une odeur de tombeau.

Voil,  coup sr, quelle a t la vie d'Henriette depuis le soir fatal.
Le mort s'est empar d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de
tous.

Alors elle s'est remarie pour ne plus tre seule contre le mort. Il y
aura dsormais  ct d'elle, la nuit, une distraction, des caresses,
une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la
chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la
fentre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place tant occupe
par le mari vivant. Une prsence nouvelle, relle, se substituera  sa
prsence imaginaire. Il y a l seulement une question d'habitudes 
perdre.

Ainsi elle est protge, sauve, la misrable cent fois plus coupable
que moi. Car enfin elle m'a entran, provoqu; moi je ne pensais 
rien.

Elle est marie!

Et moi je reste seul, seul, tout seul!

6 novembre.

Le mdecin est venu avec un autre mdecin tabli  Menton.

Ils ont caus  part.

Mes nvralgies se compliquent, parat-il; je vais me mettre au lit et me
soigner srieusement. J'attribue les douleurs de tte dont je souffre 
la grande chaleur de cette saison.

D'ailleurs............ ......................


VIII

RAPPORT D'EXPERTISE MDICO-LGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT

Je soussign, Edmond-Albert Solognot, docteur en mdecine de la Facult
de Paris, charg par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une
commission spciale, de prsenter un rapport sur l'tat mental du nomm
Henri Laverdin, inculp de tentative de meurtre sur la personne de la
dame Henriette V...

Je me suis transport en la maison d'arrt de Mazas o ledit sieur
Laverdin est dtenu.

Le sieur Laverdin, bien qu'g seulement de quarante ans, semble un
vieillard. La chevelure, auparavant noire et paisse, est aujourd'hui
toute blanche et se rarfie. La poitrine est dprime, les jambes
maigres et faibles, les mains agites par un tremblement nerveux
continuel. Il nous a reu avec douceur et a rpondu convenablement aux
questions qui lui ont t poses.

L'inculp se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement
persistant dans les oreilles, d'une faiblesse gnrale qui, par suite du
moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la
plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi
sur le lit de sa cellule, malgr les impressions d'pouvantes qu'il y
prouve. En effet, Laverdin prtend que, ds qu'il est couch, il lui
faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche
et ne lui abandonne qu'une petite place.

Il ne se souvient pas des circonstances qui ont prcd, accompagn ou
suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement tre revenu de
Sospel (Alpes-Maritimes)  Paris dans le courant du mois dernier, avec
la rsolution de rechercher la dame Henriette V... pour lui reprocher
son rcent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage
est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mmoire de
l'inculp s'est arrte l. Il ne se rappelle aucunement tre entr chez
les poux V... en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame
V... jusque dans sa chambre  coucher, ni avoir t dsarm par les
domestiques, auxquels il annonait l'intention de se dvtir.

Le manuscrit rdig par le sieur Laverdin--manuscrit communiqu par M.
le juge d'instruction et que nous joignons au prsent rapport--suffit 
expliquer quel pass tragique a pu troubler les facults intellectuelles
de ce malheureux. On y pressent la folie des perscutions dont Laverdin
est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend  dgnrer en
paralysie gnrale.

Le dtenu est d'une malpropret repoussante. Lors de notre premire
visite, nous avons d lui prescrire des bains et recommander aux
gardiens de la section de veiller  l'entretien de sa cellule.

De nos diverses observations, il rsulte qu'Henri Laverdin n'tait pas
responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amen
son incarcration, mais que son largissement prsenterait les plus
redoutables dangers pour la scurit publique.

Par ces motifs et comme il importe que le dtenu reoive des soins
immdiats, nous proposons  M. le juge d'instruction de le faire
admettre d'urgence et par ordre du parquet,  l'hospice de Bictre.




                    LA SOURCE PRGAMAIN
                  FANTAISIE PARLEMENTAIRE


  A Aurlien Scholl
  mon grand confrre
  et
  mon grand ami.


LA SOURCE PRGAMAIN

I

Dans la soire du 5 janvier 1879, on et vainement cherch dans Paris,
voire dans la banlieue, voire dans les dpartements, un homme plus
compltement satisfait que Gdon Prgamain.

Le matin mme il avait conduit au cimetire, sur les hauteurs du
Pre-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prgamain, enlev en
quelques jours par une indigestion de navets, aprs quatre-vingt-deux
annes d'une existence obscure et inutile. Le dfunt lguait  Gdon,
unique hritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire,
pouvait tre value  cinq millions de francs, tant en excellentes
valeurs qu'en immeubles facilement ralisables. Or, si l'on considre
que Babylas avait montr, sa vie durant, la plus sordide lsinerie et
la bonne humeur d'un chef d'escadron cribl de rhumatismes; si l'on
rflchit que Gdon avait reu de lui seulement quelques conseils
narquois en rponse  de pressantes sollicitations, on comprendra, sans
toutefois l'approuver, l'immorale hilarit dont l'hritier ne pouvait
s'empcher de faire talage.

Chaque fois que Gdon, harcel par ses dettes ou pouss par quelque
convoitise, s'tait avis de prendre au srieux l'axiome moderne en
vertu duquel les oncles seraient des caissiers donns par la nature, le
vieillard lui avait oppos un visage et un coffre-fort ferms  double
tour de clef, adoucissant ses refus entts par des phrases comme
celle-ci: Patience! mon garon... Je ne te donne rien parce que je
t'aime et que je comprends tes intrts mieux que toi-mme... Patience!
tu seras si heureux de retrouver cet argent-l aprs ma mort!...

Ayant savour ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et
vainement essay d'en abreuver ses fournisseurs, Gdon ne croyait pas
manquer  la mmoire de son oncle en manifestant une joie dont le dfunt
lui-mme avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait
maintes fois annonc, Gdon s'merveillait de trouver une fortune, et
dj les premires confidences du notaire avaient effac l'amertume des
anciennes dceptions.

Cinq millions! Le beau chiffre! Gdon possdait maintenant cinq
millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est--dire, ds
demain, une demeure luxueuse, un grand chteau dans un beau pays, des
tableaux de matres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures,
des matresses, une table somptueuse et de vieux vins!

Demain ramnerait les anciens camarades dsormais souriants, envieux
et courbs; demain verrait clore mille sourires de femmes et rayonner
mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entour;
on aurait le droit d'tre sot et mme de se montrer insolent. Les
cranciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et
affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racol pice
par pice  l'Htel des Ventes dans les remises du rez-de-chausse,
serait vendu, ou donn, ou abandonn. On remplacerait les vestons par
des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers
par des bottes, la crmerie par le caf Anglais, le marchand de vins par
le caf Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann.

Cinq millions! une ferie! En ses jours de vache enrage, Gdon avait
parfois dsespr de l'avenir. Il pensait:

--Ce vieillard est immortel!

Il lui vint mme un affreux soupon. Peut-tre l'oncle Babylas avait-il
plac toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil
entt, d'tranges sourires, les sourires d'un pervers qui se flicite
intrieurement de bien conduire une vaste mystification.

Mais point. Qu'tait tout cela? Rve, chimre, imagination! Babylas
tait dfinitivement enterr; Gdon n'avait pas  craindre qu'il
ressuscitt une ou deux fois comme l'empereur Frdric Barberousse. Le
caveau de famille s'tait referm sur la bire du bonhomme; et demain le
notaire mettrait l'hritier en possession de l'hritage.

Cinq millions!... C'est tout au plus si Gdon et pari pour quatre.
Quatre, il s'attendait  quatre, ni plus ni moins. Le cinquime million
le surprit et l'enchanta; il le considra comme une indemnit.

--Mon oncle me devait bien cela, dit-il.

Cinq millions! Jusqu'alors Gdon Prgamain avait misrablement vcu,
sans jamais rien possder qui lui appartnt en propre. Bachelier ds sa
premire jeunesse, plein d'ambition et rvant d'atteindre aux plus hauts
sommets de l'chelle sociale il avait t recueilli par un avou qui lui
versait mensuellement une somme de cinquante francs en change de douze
heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer
 blouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et  se passer
la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Mditerrane. Il porta
souvent des habits noirs emprunts  quelque camarade; il assista au
spectacle grce  des billets de faveur arrachs  la bienveillance d'un
marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient  tout le monde.
Le march du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il
habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et frquentait
ces gargotes  vingt et un sous o l'on sort aux gens qui passent des
aliments qui ne passent jamais. Ingnieux comme tous les pauvres, il
avait appris l'art de rendre aux habits rps un lustre de jeunesse en
les passant  l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies
d'une chaussure use en les comblant avec du cirage. Rarement il avait
jen, mais plusieurs de ses menus avaient t rduits  deux oeufs durs
tremps dans du bois de campche. Il connaissait le caf fabriqu avec
des haricots calcins, le beurre qui est de la margarine, la fine
champagne qui est du trois-six, le cigare compos de feuilles de pommes
de terre, le vin fuschin, le lait additionn de cervelle de mouton, le
consomm de glatine. Le homard lui apparaissait comme une chimre, le
faisan comme une allgorie; il traitait le foie gras truff de paradoxe
et le vin de Champagne d'utopie.

Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il
s'tait cri:

--Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf  ces
boutons-l!...

Que de fois il avait pens, comme Dante, que l'escalier d'autrui est
difficile  monter! Que de fois il avait gmi, pleur, rag, grinc
des dents, en songeant, ple et le ventre creux, aux millions du vieux
Babylas!

Ces millions, il les tenait maintenant.

Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait
riche et libre; au point de vue familial, tant donn l'insupportable
caractre du dfunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces
dsagrments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter
au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur.

Il court par le monde en louis, napolons, dollars, doublons espagnols,
ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de
Turquie, aigles amricaines, frdrics allemands ou danois, piastres
du Brsil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnay. Cet or
roule de mains en mains, s'chauffe, se fatigue et s'use. Les effigies
s'aplatissent et s'effacent, les artes vives des lettres et des
chiffres s'adoucissent et semblent, aprs un certain nombre d'annes,
tre sorties d'un moulage plutt que du heurt formidable de la matrice.
Un peu d'or tombe, s'envole et se prcipite au fond des coffres-forts ou
s'attache aux doigts des hommes. Cette poussire de mtal, invisible et
impalpable, flotte dans l'air, se mle  la brise, emplit l'espace, est
respire par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle
exaspre. Passions, colres, jalousies, tentations, opulences sans
gnrosits, misres sans rsignation, des rages contenues en bas et des
mpris insolents en haut, de l'avidit, de la rvolte, l'or respir fait
germer cela. Nous prouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue
avec l'me des louis qui vole.

Gdon Prgamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif
maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une
vie mdiocre. Malgr son ferme propos de ne rien ngliger pour assurer
la revanche des mauvais dners d'autrefois, il s'appliquait volontiers 
des projets raisonnables. Tout autre et aisment perdu la tte en
face de cette fortune brusquement possde; les moins fous se seraient
puiss en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables  ce paysan
qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'criait:

--Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragot de mouton tous les jours!

Gdon rayonnait, mais la perspective des jouissances matrielles que
donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allgresse.

Le soir de l'enterrement, au moment o commence ce rcit, il dna
sobrement, se contentant d'ajouter  son maigre ordinaire quelque
morceau solide et deux ou trois verres d'un vin gnreux. Aprs, une
courte promenade parfume d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit
allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac
repu, le cerveau libre, il donna libre cours  ses penses.

--Enfin! s'cria-t-il, on va donc parler de moi!

Il alluma un second cigare et, la tte en arrire, les bras ballants,
s'tira sur son fauteuil.

--Oui, on parlera de moi... Quand? Bientt... A propos de quoi? Je
l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rve! oh!
mon but!... Depuis le lyce je vgte, je suis perdu dans la foule,
je languis ignor et obscur... Depuis dix annes je ronge mon frein,
attendant cette fortune que j'aurais la force de mpriser si elle ne
devait tre l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, tre un des
hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en
bouche, sentir au passage le regard curieux et intimid du passant, lire
 travers les journaux et les revues des rcits dont je serais le hros,
voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les
moindres incidents de mes journes, devenir le centre des jalousies et
des louanges, me savoir clbre, voil o j'en veux venir!... Palais
de marbre, salons dors, tapis en fleurs, riches domaines, festins,
chevaux, matresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je
pas vcu sans banquets, sans quipages, sans baisers, presque sans abri?
Et quand mes annes de jeunesse ont subi ce jene austre, quand mon
corps et ma fiert se sont plis pour jamais, en quoi m'effrayerait un
avenir misrable?... Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du
froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est
qu'on ne savait pas que Gdon Prgamain avait faim, soif et froid!

Je sentais que je n'tais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait
jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat  mon
enterrement... Je me disais: Est-ce possible? Quoi!  l'heure o les
plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre 
la clbrit d'crire un livre, de dire une sottise, de vendre un
mdicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de
recevoir un coup d'pe ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage o
agonisent ses vieux lions goutteux! quand Amric Vespuce est clbre
pour un monde qu'il n'a pas dcouvert et Nordenskiold pour un ple qu'il
n'a pas approch! quand tous sont connus, qu'ils russissent ou qu'ils
chouent, Skoboleff par ses victoires, Bndeck par ses dfaites! quand
on voit les plus chtifs porter un nom populaire, que l'on sait par
exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la
cuisinire du docteur Vron s'appelait Sophie, que la bouquetire du
Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gdon Prgamain, je restais inconnu
et oubli!... Paris s'est occup d'une foule de gens sans valeur. Une
marchande de journaux, Gabrielle de la Prine, a t clbre pendant
six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des
reporters pour clbrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de
Daubray, les calembours coeurants du comique Hamburger, les dents de
Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtals, les jambes de
l'acrobate Ocana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux
clbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voil des noms que le
public connat et rpte. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un ne nomm
Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mmoires. On sait le
nom de la chvre qui joue  l'Opra-Comique dans le _Pardon de Plormel_
et de l'lphant qui figure  la Porte-Saint-Martin dans le _Tour du
Monde_. L'hippopotame du Jardin des Plantes, tant dcd rcemment, a
joui d'un article ncrologique dans l'_vnement_. On savait son nom, 
lui! Et qui sait mon nom  moi? Personne.

Ici Gdon s'arrta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face
le nant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur,
le front cach dans ses deux mains.

--Mais cela va changer! s'cria-t-il en relevant la tte. Cela va
changer! Je ne suis plus le mercenaire vou  d'ignobles travaux, le
misrable attach au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son
salaire... Je ne suis plus le prisonnier de la pauvret! Dsormais je
vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non
pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon me.

Il se leva, entran dj par une ncessit d'agir, et continua de
marcher en arpentant son troite chambre.

--... examinons un peu les voies et moyens... J'ai le choix. Je puis
 ma fantaisie fonder un prix annuel pour les laurats de l'Institut,
suivre les enterrements des personnages en vue, crire un drame et le
faire reprsenter  mes frais, crer un journal, explorer l'Afrique
centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre
quelque pouvantable forfait... Voyons... Un prix acadmique? Non;
tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: Le prix
Prgamain a t distribu  M. X... Et chaque anne m'apporterait un
rival, un intrigant qui me prendrait la moiti de ma gloire... Les
enterrements  sensation? C'est facile, mais c'est bien us; le dernier
crivain qui a eu recours  ce moyen de publicit y a gagn le sobriquet
d'homme de lettres de faire part. Le thtre? Et si je suis siffl? Si
le public pouffe de rire  mes tragdies ou bille  mes vaudevilles?...
Crer un journal? Ah fi! le vulgaire expdient! Tout le monde a un
journal  cette heure... Commettre un grand crime? Eh! l'ide n'est
pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui gorge, qui fusille, qui
empoisonne, non par cupidit, non par vengeance, mais pour rien, pour le
plaisir, par sport, par dsoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un
crime original auquel s'intresserait le monde entier. Mais aprs le
lendemain?... Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux
 faire: si je formais une Socit en vue de reboucher le canal de Suez?
Non. Cherchons encore... Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y
voil. Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom  une contre
nouvelle? comme Kerguellon, ou  un dtroit comme Bring et Magellan!
L'le Prgamain! Le port Prgamain! Le royaume de Prgamain! Ou
simplement Prgamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs
clbres, des grands explorateurs. Faire dire  l'histoire: Gunbiorn,
Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de
Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier,
Corts, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman,
Bougainville et Gdon Prgamain!... Oui, c'est cela!... qui m'arrte?
Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on quipe
des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le
centre africain est figur sur les cartes par une place blanche. J'irai,
je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviole du
Soudan. L, l'Europen n'a pas pntr encore; l j'illustrerai mon nom!

Minuit sonnait et Gdon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur
qu'il dcouvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action.

Le sommeil ne mit pas fin aux rves bauchs dans la veille; Gdon vit
en songe des pays feriques, d'immenses dserts peupls d'lphants de
toutes couleurs, d'oiseaux tincelants, de monstres, d'hommes nus et de
femmes normes. Il se reconnut, lui Gdon Prgamain, parcourant les
sollitudes  la tte de sa vaillante caravane, prorant au milieu des
sauvages, aptre de la civilisation et matre absolu. Aucun obstacle.
D'un coup de sa bonne carabine, il couchait  ses pieds les fauves
mugissants; d'une enjambe il escaladait les montagnes et franchissait
les fleuves.

Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentre au port de
Marseille ou au port de Bordeaux, les autorit groupes sur le quai de
dbarquement, les rcompenses, l'encens des bravos et des hommages.
L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome,
Saint-Ptersbourg se disputaient l'honneur de sa prsence. Enfin, il se
trouva transport  Paris, devant l'entre des Champs-lyses. L, des
ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur chafaudage,
ils dcouvrirent une plaque d'mail toute neuve avec ces mots:

  _Avenue Gdon Prgamain_


II

Ds le lendemain, Gdon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans
des explications oiseuses, l'invita  lui faire parvenir  Saint-Louis
du Sngal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il
disait avoir le plus urgent besoin.

A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment
il eut soupon que le neveu de Babylas tait devenu fou. Deux millions!
Le Sngal! Il n'aurait pas t plus constern en voyant pntrer dans
son tude un de ces personnages d'Herv qui, rencontrant un vieux
magistrat, s'crient: Bonjour, Josphine. Je m'appelle Fromage de
Gruyre!

Mais voyant Gdon calme, froid, srieux, l'oeil franc, le visage
tranquille, il revint doucement de la terreur  la confiance et,
pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraner le futur
explorateur du Congo dans la voie des explications.

--Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette
grosse somme vous parvienne  l'endroit dsign; mais, auparavant
permettez-moi de vous rappeler que j'ai possd toute la confiance de
votre vnrable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis
et que je serais heureux, fier mme, de me voir ainsi honor par vous...
J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous
comptez donner  ces capitaux...

Gdon frona le sourcil.

--Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre
intrt est mon seul mobile...

Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui,
en dsespoir de salut, aurait jet un pain de seigle  un ours.

--Monsieur, commena Gdon, je ne crois pas avoir  me fliciter, pour
ce qui me concerne des avis dont vous avez combl mon oncle par rapport
 ses placements, car chaque fois que je lui ai propos un placement
 mon avantage, il s'y est refus, sans doute selon vos conseils.
Cependant je conois votre attachement pour une fortune longtemps
abandonne  votre gestion, et, par cette considration, je veux bien
vous instruire de mes projets.

Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua 
l'officier ministriel les motifs de son prochain dpart, sa volont
de dcouvrir des contres nouvelles et d'attacher son nom  de grandes
choses.

Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but tait louable,
grandiose, et l'Afrique un beau pays.

--Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais,
je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien
dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on...

--On? interrogea Prgamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pntr.

--A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!

--Il se pourrait?...

--coutez plutt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au
juste, nomm Ren Caill, quitta Saint-Louis du Sngal avec l'intention
d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou  cette poque. Caill
franchissait aisment soixante kilomtres en un jour, ce dont vous
n'tes probablement pas capable; il tait dou d'une vue tellement
perante qu'il distinguait  l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous
n'en tes pas l. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas
faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunment cinq jours sans
nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait
par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset.
Malgr tous ces avantages, il mit deux ans  gagner Tombouctou et deux
ans  en revenir.

Gdon sourit.

--J'aurai, rpondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des
armes, des interprtes, des bagages...

--Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la
marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre  Tombouctou. Il
avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprtes
et des bagages. En arrivant  Boulibaba, sur la frontire du Fouta-Toro,
il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le
dsert avec toute sa caravane.

--J'emporterai de l'eau, pronona Gdon.

--En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, prs du
Fouta-Djalon, il fut entour, bless, saisi, puis mis  mort par les
Hottentots.

--Diable!

--Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut diffrent.

--Ah?

--Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des
Caffres. Ceux-ci creusrent une fosse et y descendirent l'explorateur,
puis ils rapportrent les terres de faon que M. Leduc se trouva enterr
vivant, la tte hors du sol. Alors les Cafres vidrent sur cette tte un
panier contenant deux cents rats, pleins de sant et d'apptit.

--Fichtre!

--Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.

--Mais...

Depuis un instant, Gdon commenait  mditer sur la ncessit
d'installer des voies ferres dans le Congo et jusque sur les plateaux
du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'tendait gure
qu' quelques mots entrs dans l'argot parisien, tels que _macache,
bzef, mouqure, bono turco, maboul_ et ne lui et point permis de
soutenir une conversation avec un mir. Dix annes consacrs  copier
des rles dans une tude de la rue Joquelet ne lui avaient donn qu'une
ide trs vague du Coran. Et en songeant aux privations imposes par
l'entreprise  ce Ren Caill qui se passait de manger comme on se passe
d'aller  l'Odon, le millionnaire se disait qu'aprs avoir mang mal
lorsqu'il tait pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout
maintenant qu'il tait riche.

Bref, le notaire n'eut pas grand'peine  lui faire entendre qu'on
pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dvorer
vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes
primitifs.

--Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation
d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo
aiment gnralement leurs frres d'Europe comme nous aimons les oeufs
sur le plat, c'est--dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas
probable o vous seriez utilis l-bas pour un dner de noces ou pour
un repas de corps, il serait impossible  vos admirateurs--quel que ft
d'ailleurs leur zle--de rendre les derniers devoirs  votre dpouille
mortelle. Je ne voudrais pas vous dcourager, mais, voyons--la main sur
la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au
jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et
prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura
englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!...

Gdon n'coutait plus. Tandis que le notaire prorait, il songeait
aux moyens divers d'arriver  la clbrit: isthme  percer, canal 
combler, livre  crire, drame  mettre en scne, etc., etc. Au fond,
le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo,
Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure tnbreuse. On
comptait aisment les explorateurs du Congo, mais les noms des
hommes devenus clbres sans avoir jamais mis les pieds  Tombouctou
fourniraient une liste interminable. Par exemple, Mose, Homre,
Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, Franois Ier, Van Dyck,
Corneille, Mme de Svign, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que
diable! on avait bien le temps de dcouvrir l'Afrique. Rien ne pressait.
On s'en passait fort aisment.

--Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la
renomme, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique?
Ici, aucun danger  courir, rien  perdre. Selon les circonstances, il
vous serait mme possible d'augmenter votre bien. Peut-tre, au dbut,
quelques sacrifices seront ncessaires; mais un homme dispos  dpenser
deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne
reculera pas devant une dpense de deux ou trois cent mille francs... Au
temps o nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que
faire des intelligences suprieures; les hommes de bonne volont lui
suffisent. Vous avez la rsolution, le dsir, l'ambition de parvenir.
C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une
proprit importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez,
embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles
et aux concours rgionaux. Devenez le bienfaiteur des orphons, des
compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des socits
philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois
maire de la commune, en deux ans conseiller gnral, puis dput
aux prochaines lections. Et qui sait?... une fois  la Chambre, ne
pouvez-vous parvenir au ministre?... Enfin, voyez, examinez... Je reste
votre trs humble serviteur.

Gdon rpondit:

--Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens  devenir ministre.
Un jour, plus tard, nous arrterons le choix du dpartement ministriel
qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais,
pour le moment, il s'agit de courir au plus press. Je bats des mains
 votre ide. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif,
riche, dcid, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce 
dcouvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes
contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez
ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? O est
l'arrondissement pauvre? O se trouve le domaine  vendre? O vivent mes
futurs lecteurs? Achevez, je suis prt... Car vous ne m'avez pas dit
tout cela sans garder une arrire-pense?

--Peut-tre...

--Je vous coute.

--Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi
Charles X, fortement septuagnaire, vieux garon, retir dans un petit
village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans
l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses hritiers
dsirent vendre chteau, parc, terres, forts, tout enfin. C'est pour
rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, rparez le chteau, faites un
peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe 
incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois
mme me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minrale
dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier
si vous jugez que l'affaire vaille d'tre examine...

--Je crois bien!

Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.

--Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1
un chteau construit vers la fin du sicle dernier, avec dpendances,
communs, curies, remises, etc.; 2 un parc de trois cents hectares
entour de murs; 3 une fort, dite de la Gardule, comprenant une
superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un
revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothque. Point de
charges. Entre en jouissance immdiate.

--J'achte, interrompit Gdon.

--Un mot encore. La source minrale est situe dans le parc; on la dit
riche en sels de tous genres. Peut-tre trouverez-vous  l'exploiter.
Ds lors, Lathuile devient une station balnaire, vous enrichissez le
pays, et votre affaire est faite.

--J'achte, rpondit Gdon.

Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les
Basses-Alpes, et huit jours ne s'taient pas couls qu'une arme
d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le chteau,
relever les routes, remettre tout  neuf. Des jardiniers en renom furent
chargs du parc, un des grands bnistes du faubourg Saint-Antoine
fournit l'ameublement, un chimiste et des mdecins s'occuprent
d'analyser la source qu'un ingnieur se htait de capter.

Le notaire ne s'tait pas tromp: l'affaire s'annonait excellente. Les
rparations purent tre acheves rapidement et sans trop de frais. L'eau
de la source fut juge prcieuse. Le parc regorgeait de gibier  poil et
de gibier  plume. Le voisinage promettait des excursions intressantes:
ici c'tait un vieux castel lev par des Templiers; ici un souterrain
profond contenant nombre de grottes pittoresques; l des ruines
romaines, un cirque, un arc de triomphe; l de hautes montagnes charges
de sapins verts; l de gracieux vallons courant le long d'un torrent
jaseur o frtillaient des truites.

Sur les avis du notaire, Gdon n'hsita point  faire marcher de front
la gloire et les affaires. Non loin du chteau, il fit lever un htel
superbe, sur le modle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source
d'un tablissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches,
etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges,
quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino
dont on vantait  l'avance la salle des ftes et le thtre, de grands
cafs installs sur le modle des plus luxueux tablissements.

Gdon se multiplia. Il fit don  la commune d'une pompe superbe achete
chez le fournisseur des pompiers de Londres; grce  ses libralits,
le conseil municipal put relever l'cole primaire, construire une salle
d'asile, planter quelques mriers devant l'glise. Le cur reut sa
part: une chasuble brode d'or et deux tableaux excuts sur commande
par un peintre srieux. Gdon habilla de neuf le garde-champtre et
distribua les emplois de l'tablissement thermal entre les jeunes gens
les moins ignorants du pays.

Trois mdecins de la Facult de Paris furent attachs  l'exploitation.
Un orchestre prit possession du casino et fut bientt suivi d'une troupe
de comdiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ
aprs la mort du vieux Babylas, on put lire  la quatrime page des
grands journaux l'annonce suivante:

  SOURCE PRGAMAIN
  PAR LATHUILE (BASSES-ALPES)
  _tablissement de premier ordre._

Suivait le dtail.

Gdon recommandait son htel, le _Grand-Htel de Lathuile_, le plus
vaste et le plus important du dpartement, ayant un grand jardin
au midi, entour de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique
desservant tous les tages.--Chambres et salons.--Table d'hte.--Salons
de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus  tous les
trains.--Prix modrs.

Une longue description recommandait le casino et les excursions de la
contre.

Venait ensuite l'analyse de la source:

  Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes.
  Sulphate de chaux              1.5010
  Sulphate de magnsie           0.5080
  Sulphate de soude              0.0180
  Carbonate de chaux             0.1300
  Carbonate de magnsie          0.0340
  Oxyde de fer                   0.0015
  Alumine                        traces
  Chlorure de sodium             0.0090
  Chlorure de calcium            traces
  Chlorure de magnsium          traces
  Silice                         0.0140
  Iode                           traces
  Phosphate                      traces
  Matire organique              traces
                                 ------
  Total                          2.0385

L'eau de la source Prgamain, ajoutaient les affiches, peut tre
utilise avec succs pour combattre:

1 Les congestions habituelles;

2 La disposition  l'inflammation des principaux organes;

3 L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la
circulation;

4 La dtrioration graisseuse du coeur.

5 En gnral tous les embarras provenant d'une surabondance de
graisse;

6 La formation de la gravelle;

7 Les hmorrodes;

8 Et gnralement les autres maladies.


A cette numration faisait suite une attestation signe d'un nom bien
connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:

Les proprits de la source Prgamain se dduisent d'un effet
incontestablement apritif, diurtique et principalement purgatif,
ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aigus ou chroniques
justiciables de cette modification importante.

On en peut obtenir de bons effets dans les cas de plthore abdominale,
qui provoque ou entretient les irritations de cette cavit sous forme du
dyspepsie, de constipation, de flatuosits, de douleurs lombaires,
de jaunisse apritique avec engorgement du foie ou de la rate, et
principalement dans les cas de fivre intermittente, n'importe le type,
lorsque le malade, tomb de rechute en rechute, n'prouve plus de bons
rsultats de la quinine.

Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vsical,
irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanes, avec
irritabilit de la part du sujet en raison de l'ge, du temprament,
d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les
palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques,
lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc.,
etc.

Gdon n'avait recul devant aucune dpense. Tandis qu'en France les
murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces o
le nom Prgamain s'talait en lettres normes, partout, en Espagne, en
Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.

La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mrites das natrliche
Prgamain Bitterwasser, et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que
l'acqua minerale salina amara della fonte Prgamain si usa con successo
spciale per combattere tutti gli malattia.

Ce fut un triomphe sans prcdent. L'Acadmie de mdecine et l'Acadmie
des sciences proclamrent l'efficacit de la source Prgamain de
Lathuile. Le mdecins merveills et sduits abandonnrent les remdes
routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut teinte pour
les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une rputation
solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau
de Pllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se
tournrent exclusivement vers l'tablissement de Lathuile.

Superbe affaire! Ds le dbut de la saison, il fallut songer  agrandir
les locaux. Une usine fut leve o, dans d'immenses ateliers, trois
mille ouvriers furent occups nuit et jour  rincer, remplir, boucher,
capsuler et tiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, taient
expdies aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs,
princes, marchaux, ambassadeurs, vques, apportrent  l'exploitation
le prestige de leur clientle. On vit autour du parc se multiplier les
htels et s'tablir la foule des dbitants attirs par la foule des
consommateurs.

Pour justifier l'empressement du public, Gdon recruta pour son casino
les premiers sujets des thtres de Paris. Il eut Judic, Tho, Granier,
Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pices et fit chanter de
vrais opras. Lathuile devint  la mode et le monde entier connut le nom
de Prgamain.

Enfin, il tait clbre!

Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et
aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les
municipalits lui faisaient fte, et le sous-prfet de Sisteron
l'accablait de sourires. Il se voyait dcerner la place d'honneur dans
les ftes publiques et la prsidence aux distributions des prix des
coles.

De ce petit pays indigent il avait fait une contre ferique. Le terrain
valant quatre sous le mtre n'tait plus cd  moins de trente francs.
Les chaumires se transformaient en maisons, les granges en fermes,
les maisons en palais. Tel paysan, rduit au mince revenu de son clos
d'oliviers, possdait maintenant des titres au porteur et des actions de
chemins de fer. Les bergers devenaient garons de caf et, devant les
vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des
pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'taient rvls cochers de
remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites camristes. Des
braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds
proprement vtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens
de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bnissant le
directeur de l'tablissement thermal. Gdon tait le pre, le roi, le
Dieu de ce petit monde.

Volontairement, le maire avait donn sa dmission, ne se sentant pas de
force; et Gdon, cdant aux instances des notables, avait gnreusement
pos sa candidature. Jamais succs lectoral aussi touchant ne fut
enregistr par le _Journal Officiel_.

Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater
ici. Le dpouillement du scrutin donna les rsultats suivants:

  lecteurs inscrits             884
  Votants                        884
  Majorit absolue               443
  M. Gdon Prgamain 890 suffrages (lu).

Ds son arrive au conseil municipal, Gdon fut nomm maire.

C'tait le pied dans l'trier, le premier chelon gravi.

A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire
s'acheva par tapes dmesures. Certes, l'blouissante vision des
premiers rves ne se raliserait pas ds demain, il fallait attendre
plusieurs annes avant de voir dbaptiser l'avenue des Champs-Elyses,
de donner son nom  un fauteuil comme Voltaire,  une plume d'acier
comme Humbolt, ou  un filet de boeuf comme Chateaubriand. Dj,
cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gdon; sur
la place de la Mairie, maintenant embellie et ombrage, s'levait une
fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:

  En l'an 1880
  Cette fontaine fut difie
  Sous la magistrature municipale

  DE M. GDON PRGAMAIN

Le pont neuf jet sur le torrent du Gapeau portait une inscription
analogue. Au del mme de la commune de Lathuile, Gdon trouva moyen
de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la
commune, il s'agissait de conqurir le canton et, sans abandonner la
mairie de Lathuile, d'arriver au conseil gnral.

Par un bonheur providentiel, le sige devint vacant, le titulaire
s'tant retir aprs fortune faite. Depuis longtemps Gdon avait
dispos ses batteries, tenu conseil avec le sous-prfet, gagn
l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'tonna personne.

Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude.

Laquelle? Toute la question tait l.

Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait t
besoin d'crire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de
l'tablissement thermal n'avaient point dsir connatre la couleur
du candidat, s'il tait bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait
Louis-Philippe, Henri V ou Napolon III. On avait vot pour le
propritaire du grand chteau, pour le bienfaiteur du pays.

Mais les conseils gnraux peuvent avoir  remplir un rle politique.
Dans le cas d'une dissolution des Assembles lgislatives par la
force, ils s'assemblent immdiatement, sans dcret de convocation, et
s'emparent,  titre temporaire, de l'administration du pays. Assurment
cette extrmit demeure exceptionnelle, mais elle est crite dans la loi
organique.

Force fut donc  Prgamain de sortir son drapeau.

Il y songea pendant huit jours, rdant autour des hommes et des
ides qui avaient gouvern la France, tudiant les lois, consultant
l'histoire, fouillant les pamphltaires et les commentateurs, agitant le
pour et le contre, cherchant  discerner parmi les opinions l'opinion en
faveur, parmi les partis le parti d'avenir.

En prenant place  l'extrme droite on s'assurait des relations
flatteuses: l s'taient chous les fils des preux, les descendants
des grandes races, les Rohan, les Lon, les La Rochefoucauld, les
Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse rputation
dans les Basses-Alpes; on les y souponnait de prmditer le
rtablissement de la dme, des corves, du droit de cuissage.

A l'extrme gauche, Gdon redoutait le voisinage de certains
personnages inquitants, rpublicains farouches ou novateurs tmraires.

En consquence, il opta pour la politique des centres. L sigeaient
les vieux parlementaires, les libraux, les hommes de prudence et de
sagesse; l, l'insupportable rigidit des principes savait se plier au
besoin, selon les circonstances, et se faonner  la complicit des
intrts.

Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus
habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une
politique patriotique et vritablement nationale! Cependant, sur les
avis de son notaire, Gdon se dcida  pencher lgrement vers la
gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins prs de l'opposition
que des gens en place. Au conseil gnral, il appuierait adroitement
la prfecture, en conseiller jaloux de son indpendance, mais vraiment
impartial. Plus tard,  la Chambre, il se tiendrait  la disposition du
ministre, sans prendre aucun engagement formel, se rservant, aux jours
de bataille, de se porter librement du ct du plus fort.

Ainsi rsolu, il rdigea sa profession de foi dont voici le texte exact:

Chers contribuables,

Rpondant  l'appel qui m'est adress par un grand nombre d'entre vous,
je pose ma candidature au sige de conseiller gnral pour le canton de
Lathuile, devenu vacant par la dmission de M. Cordenbois.

Mon nom vous est connu, les travaux considrables excuts dans votre
arrondissement par mes soins ne sont ignors de personne. Une tude
sincre et approfondie de vos besoins me fait esprer que mes efforts au
sein de l'assemble dpartementale ne resteront pas inutiles.

Soucieux de contribuer  la prosprit du canton, au dveloppement
des richesses agricoles et industrielles de cette belle contre, je
m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.

Au point de vue politique, ami de la libert et respectueux du droit,
je travaillerai  l'affermissement du gouvernement actuel et des
institutions qui nous rgissent. Patrie, libert, morale, justice, telle
est ma devise.

  Vive la France!
  (_Sign_) GDON PRGAMAIN,
  Maire de Lathuile.

Il se trouva, parmi les lecteurs, quelques esprits grincheux disposs
 repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vtrinaire du
canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la
partie avance de la population, inscrivit en tte de son manifeste la
rduction de l'impt et la suppression des armes permanentes. Gdon
para le coup en promettant la sparation de l'glise et de l'tat;
 quoi le vtrinaire, perdant l'esprit et la mmoire, rpondit par
l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les
sminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea
acharne.

Il y eut des polmiques. Le vtrinaire tait soutenu par une feuille
radicale de Sisteron; Prgamain fonda un journal: l'_cho de Lathuile_.

Eh quoi! s'criait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays
malade puisse tre guri comme un cheval morveux ou comme un mouton
atteint de la clavele?

Eh quoi! ripostait le vtrinaire, oseriez-vous prtendre que le canton
a besoin de votre eau purgative?

Gdon parla dans une runion publique, couvrit son adversaire de
sarcasmes et vit sa candidature acclame.

Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.

Vinrent les lections gnrales lgislatives. Le vtrinaire revint 
la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son
impuissante ambition. Au mois d'aot 1881, Gdon Prgamain fut proclam
dput de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgr les
manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorit honorable et
pouvait compter sur une validation inconteste.

Ds qu'il eut connaissance du scrutin proclam par la commission de
recensement, il s'enferma dans son chteau, voulant s'panouir  l'aise,
loin des regards profanes.

Retir dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pense le
chemin parcouru, se vit tel qu'il avait t jadis, clerc d'avou, affam
et inconnu, tre obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique
et appel une me, ver de terre infime. Il confronta son pass avec son
prsent, comme Murat devenu roi et pu contempler son fouet de postillon
 ct de son sceptre, comme Michel Ney, devenu marchal de France, se
souvenait d'avoir travaill en qualit d'ouvrier tonnelier. Il pensa:
Je suis parti de l-bas, je m'arrte ici, je parviendrai la-haut.

--J'y touche! s'cria-t-il en un lan d'exaltation tapageuse. Je touche
au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques
efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'lever au
fate des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier  mon
toile, d'couter les voix mystrieuses qui donnaient  mon oreille les
fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'tais rien, aujourd'hui je suis
un des sept cents prdestins qui dictent la loi  la patrie. Mon vote
contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer
les gouvernements; avec un mot: Oui ou Non, je puis  mon gr
convier les peuples  de fraternels embrassements ou dchaner la guerre
 travers l'Europe. Ma volont, c'est la France grande ou petite,
humilie ou libre, riche ou ruine; c'est notre arme conqurante ou
vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine
couvrant de ses voiles les deux ocans. Et demain?... Aujourd'hui, je
suis l'homme qui dcide, demain je serai le matre qui agit... Ministre!
je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: Je veux!... Les
ambassadeurs me souriront et s'attacheront  gagner ma bienveillance,
les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de
diamants!... Mon nom figurera en tte des proclamations et au bas des
traits... Une arme de reporters suivra mes voyages, relatera mes
paroles, s'inquitera de ma sant, copiera le menu de mes repas, et
commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai
trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera
connu, rpt, admir, craint... Dj, je suis clbre. Il n'est pas un
coin du monde o ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et
les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les
puissants et les chtifs, les heureux et les mlancoliques, les enfants
et les vieillards, songent  moi comme  un sauveur... Par certain ct,
la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseigne comme Jsus, ni conquise
comme Charlemagne, ni asservie comme Napolon, ni agrandie comme Colomb,
ni renouvele comme Voltaire, ni chante comme Homre; non! mais j'ai
purg des mondes!


III

Le nouveau dput de Sisteron mit  profit les trois mois de vacances
par lesquels il lui tait permis de commencer ses travaux lgislatifs.

Il vint  Paris, meubla de fond en combles un superbe htel de l'avenue
Marceau, s'installa, pousa la fille de son notaire, charmante enfant
qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce
fut un mariage de raison. Une femme complte l'intrieur de tout homme
politique intelligent. Certes, Gdon et prfr  cette enfant de
notaire l'hritire d'une souche illustre; mais outre que, dans les
circonstances spciales o il se trouvait plac, une alliance avec
les Rothschild semblait difficile  conclure, Gdon redoutait les
dsagrments apports par le voisinage d'une femme suprieure. Il lui
et souverainement dplu de passer dans le monde pour l'heureux poux
d'une crature d'lite; il avait voulu une pouse de second plan, aussi
nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de rclamer une part
de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait
comme un gant.

Thodora avait vingt ans, un bon caractre et des gots simples. Sans
possder la grande beaut qui dsespre les peintres, elle tait
assez jolie pour ne point froisser la vanit d'un mari. On pouvait la
considrer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme
lgitime. Elle aimait son pre mais sans tendresse, le plaisir mais sans
frnsie, la toilette mais modrment; elle aima son mari mais sans
passion. Cela tombait bien. Gdon s'tait formellement jur de ne pas
aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps prcieux
pour la gloire. Il tint parole. Mme Prgamain, ds le lendemain des
noces, fut invite  rgler sa vie selon son caprice et  ne pas compter
sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou,
aprs de longues contemplations agenouilles, de se prcipiter sur elle
comme un tigre pour broyer dans d'effroyables treintes ses chairs
palpitantes. Elle prit la chose du bon ct, trouvant cela trs naturel
et ne voyant rien dans cette situation d'infrieur  l'idal que ses
rves de jeune fille avait form pour l'hymne.

Sans plus tarder, Gdon s'occupa de ses premires visites. Le ministre
de l'intrieur le reut comme on doit recevoir un homme disposant d'un
suffrage. Gdon se montra poli, mais froid.

Il dposa, chez les principaux personnages politiques et
particulirement chez les chefs du centre gauche, des cartes de
visite o, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure
nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon got, dans le monde
parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel
s'tait fait appeler Michel (de Bourges); le rpublicain clrical Arnaud
avait fait suivre son nom de celui de son dpartement et ne rpondait
plus qu' l'appellation d'Arnaud (de l'Arige); M. Martin, plus
exigeant, s'tait empar d'un point cardinal et devenait Martin (du
Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau dput taient
ainsi libelles:

  +-----------------------------------------------+
  |                                               |
  |        GDON PRGAMAIN DE LATHUILE           |
  |                                               |
  |                  DPUT                       |
  |                                               |
  |  Membre du Conseil gnral des Basses-Alpes   |
  |                                               |
  +-----------------------------------------------+

C'est une vrit vieille comme le monde que nul ne peut se flatter
d'tre illustre s'il n'a vu sa renomme consacre par les suffrages de
Paris. Tnors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a
connu vraiment le succs en dehors du succs proclam  Paris. Ceux 
qui manque cette apothose ne se sont point consols. Richard Wagner a
pu entendre jusqu'au fond de la Bavire ses fanfares triomphales clamant
sur les champs de victoire des armes allemandes, mais le regret de
n'avoir point conquis Paris l'a tortur jusqu' la dernire heure. La
province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.

Gdon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe
dresss sur son passage par des villageois bahis, des aubades donnes
sous ses fentres par la fanfare municipale, des ttes sans cesse
dcouvertes et inclines, ce temps-l lui sembla regrettable. Les
journaux parisiens affectaient une indiffrence choquante vritablement
pnible pour un homme accoutum aux hommages quotidiens de l'_cho de
Lathuile_. Des folliculaires gars continuaient d'occuper le public
de mille incidents accessoires et  remplir les gazettes de noms
encombrants. Il tait perptuellement question, dans les feuilles
publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah
Bernhardt; et Gdon descendait  l'humiliante habitude de chercher son
nom imprim parmi les annonces de la quatrime page, entre la rclame
d'un onguent contre les accidents de voiture et l'loge d'une farine
destine  exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut
pour l'crire.

Dans les salons o il fut accueilli, l'lu de Sisteron rencontra force
gens aimables, assidus  lui sourire; mais, corrompu par l'obsquiosit
des lecteurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent
mme, il lui arriva de souponner chez ses interlocuteurs une intention
malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa
carrire; trop de son eau et pas assez de lui-mme. A chaque
prsentation, la mme phrase lui tait invariablement adresse:
--Monsieur Prgamain... Ah! oui, je sais... nom trs connu;
parfaitement, parfaitement.

Il lui fallait rpondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux,
prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il coutait  la
drobe des gens  qui il venait d'entendre prononcer son nom.

--C'est M. Prgamain, disait-on.

--Quel Prgamain? O prenez-vous Prgamain?

--Le dput.

--Ah!... Connais pas.

--Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prgamain...

--Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a
bien une tte  a!...

Mais Gdon tait vraiment fort. La premire motion passe, il relevait
la tte.

--Patience! disait-il, patience! Ddaignons ces manifestations de
l'envie. Ces gens me jalousent et s'puisent en mchantes ironies.
Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientt la session
commencera, bientt j'apparatrai  la tribune nationale, bientt
j'imposerai silence  cette meute impuissante...

Pour blouir ses collgues futurs et se crer en un jour des relations
innombrables, il donna un grand dner politique. Ce fut lugubre. Les
convives, assez nombreux d'ailleurs, gardrent tout le temps de la fte
un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser
parler, absorbs tous par la mme pense inquitante et cocasse.
Plusieurs affectrent de ne point boire d'eau par crainte d'une mprise.
Aprs le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une
foule lgante, mais les convis demeurrent gns et maussades. Une
ide dplaisante hantait cette riche demeure et, malgr les vieux vins
et la bonne chre, malgr l'amabilit des amphitryons, ce fut une fte
manque.

Enfin, conformment au dcret prsidentiel, la Chambre des dputs
rentra en sance, Gdon s'tait fait inscrire au centre gauche et avait
choisi sa place au milieu de la salle, derrire le banc des ministres,
face  la tribune. Ses collgues l'accueillirent avec politesse, mais
ngligemment, comme un honorable sans importance. Les premires sances
furent sans intrt. Il y eut tirage au sort des bureaux, lections du
bureau de la Chambre, runion des commissions, vote prcipit de deux ou
trois cents projets de loi d'intrt local. Pendant huit jours, l'lu de
Sisteron erra dans l'hmicycle et le long des couloirs comme une me en
peine, salu par les huissiers et les garons de service, sollicit par
l'immense cohue des mendiants qui assigent tout homme en place.

Mais cette semaine coule, Gdon voulut agir. Il tait temps. Sistron
et la France attendaient.

Par quoi commencer?

Les dbats  l'ordre du jour ne prtaient point  ses dbuts
parlementaires. Il s'agissait des lois laisses inacheves par l'autre
Assemble, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gdon
Prgamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre,
d'couter en silence, de se borner  dposer dans les urnes de fer-blanc
tantt un bulletin bleu, tantt un bulletin blanc.

Il dut s'avouer son impuissance. A la vrit, la vie parlementaire
exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver  la Chambre,
d'taler sur le drap vert de la tribune un programme lectoral et de
prendre la parole pour se faire couter et approuver. Par prudence, par
tact, par habilet, il convenait de patienter. Les occasions natraient
d'elles-mmes.

En effet, une occasion se prsenta. Un soir, vers la fin d'une sance
assez agite qui mettait en question l'existence du cabinet, Gdon
Prgamain vit s'avancer vers lui un de ses collgues, M. Devs, muni
d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:

  La Chambre,
  Confiante dans les dclarations du gouvernement,
  Passe  l'ordre du jour.

Pour tre mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du
rglement, tre suivi de vingt signatures. C'tait une signature qu'on
venait demander  Prgamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il
fut aise en entendant le prsident lire son nom avec ceux des autres
auteurs de la motion!

Quel dbut!

Les journaux de l'opposition affectrent d'oublier dix-neuf signataires
de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prgamain, ce qui
donna lieu  mille plaisanteries d'un got plus ou moins svre.
L'ordre du jour Prgamain! Le ministre trait et guri par les eaux de
Lathuile! Une gazette irrvrencieuse, mit l'incident en vaudeville,
Gdon se vit chantonn en vers de huit pieds bourrs d'allusions. Les
chroniqueurs vinrent  la rescousse du reportage, et, pendant deux
jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gdon.

Cette ovation lui dplut. Il et prfr quelque chose de moins bruyant
et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa rputation
 la lgre et de se dfier des ordres du jour. L'ide lui vint alors
d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre,  partir de
ce moment, presque chaque jour,  propos de n'importe quoi. Ds que la
sance commenait d'tre trouble, Prgamain se levait, mlait son
cri aux clameurs gnrales, s'animait, descendait dans l'hmicycle,
gesticulait avec fureur. Il en vint  remplir  la Chambre un rle
class au thtre et que les affiches mentionnent gnralement ainsi:

  Triple rang d'hommes du
  peuple........., M. Alexis,

Peu  peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et,
s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte.

Il cria:

La clture!--A la question!--Continuez! continuez!--Trs bien! et,
en gnral, les interjections que le compte rendu rsume sous cette
formule: Protestations sur un grand nombre de bancs.

A la droite, il criait:

--Retournez  Coblentz!

Aux passionns de la gauche:

--Et le 4 Septembre?

Un jour mme, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa
interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in
extenso_ ces mots jets en travers d'un grave discours de M. Freppel:

M. PRGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort!

Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Thodora,
achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: En
descendant de la tribune, l'orateur reoit les flicitations de ses
collgues, Gdon l'arrtait pour lui dire:

--J'en tais!

Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le
jour o la Chambre se runit dans ses bureaux pour lire les membres de
la commission du budget, Gdon se rendit au Palais-Bourbon, rsolu 
poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collgues,
il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien  dire et vota
docilement avec la majorit de son bureau.

Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait
enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aid et servi
pour l'abandonner  moiti route, entre le pass honteux et l'avenir
impossible. Tout n'tait pas dit,  coup sr. Le mandat de dput tait
un moyen, non un but.

--Patience! rptait-il. Attendons!...

A qui lui et dit, quatre ans auparavant:

--Voulez-vous devenir dput?... Vous le serez avant trois annes!...

Il et rpondu:

--Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avou. Dput! Comment
voulez-vous que je parvienne jamais  me faire lire?... De quel
droit?... Par quel moyen?...

Maintenant qu'il sigeait  la Chambre, il souffrait de se voir confondu
parmi les autres dputs, comme nagure il avait souffert de vivre perdu
dans la foule des contribuables. Il tait bien dput, mais un dput
quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui
et-on expliqu que, sous le rapport de la vanit, on pouvait dj se
rjouir d'avoir obtenu une place au milieu des lus du pays. Gdon ne
se serait pas pay de ce raisonnement. La clbrit ne lui apparaissait
point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'lus restait une
foule; et ceci lui dplaisait. De son banc de dput il voulait sauter
maintenant au banc des ministres. Certes, il tait impossible d'agir 
Paris comme  Lathuile, par coups de thtre, en prodiguant les millions
et les bienfaits; il fallait de la rsignation et de la patience. Rien
n'tait perdu.

Est-ce que le pass ne rpondait pas de l'avenir? Une grande tape si
rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'lu de Sisteron tait
marqu pour de hautes destines? Pourquoi se dcourager?

--Aprs tout, songeait-il, mon heure n'est peut-tre pas encore
venue?... La Rpublique est indcise, elle ttonne. C'est  peine si
elle existe rellement depuis un an, par la retraite du marchal. Les
ministres se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et
se dmontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme
des chteaux de cartes... Quelque chose de dfinitif est peut-tre en
incubation... Attendons.

Mais les lecteurs de Sisteron s'impatientaient. Perptuellement
surexcits par la rancune du vtrinaire, ils se prenaient  penser que
leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gdon fut averti du
danger et reut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un
discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on
se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait
parler; la rlection se trouvait en jeu.

--Diable! pensa le dput, ne paressons pas!

Prcisment, la Chambre venait d'achever une discussion importante.
L'ordre du jour portait la dlibration d'un projet de loi relatif  une
question de prts hypothcaires, et qui rentrait dans les connaissances
de l'ancien clerc d'avou. Il parcourut le texte du projet, creusa la
question et, la veille du jour o devait s'ouvrir le dbat, il alla se
faire inscrire par le prsident pour prendre la parole.

Le prsident parut surpris, mais il s'excuta. Bientt la nouvelle
courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prgamain de Lathuile
monterait  la tribune.

--Ah bah!

--C'est officiel. Il vient de prvenir le bureau.

--Et quand cela?

--Ds demain.

--Il faudra que j'aille couter a!...

Un dbut parlementaire est toujours un gros vnement. L'inconnu,
le nouveau venu qui, pour la premire fois, gravit les degrs de la
tribune, se rvlera peut-tre Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gdon
entra dans la salle, un norme portefeuille sous le bras, il contempla
avec stupeur les gradins couverts de reprsentants. Les plus inexacts
taient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en
grand nombre, comme pour un dbat  sensation.

Gdon s'assit  sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour
pier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait rgulirement,
le pouls tait calme. Aucune inquitude.

Un secrtaire achevait la lecture du procs-verbal.

Le moment tait proche.

Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulires et, dans le
morne silence des assistants, le prsident pronona ces mots:

--L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux
purges d'hypothques. La parole est  M. Prgamain de Lathuile.

Ds le premier mot, Gdon s'tait lev. Il s'engageait dans la couloir
central des gradins et, comme le prsident achevait, il atteignait le
dernier degr de la tribune.

A ce moment-- sance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents clats
de rire clata sous le vitrage de la salle austre. D'abord ce n'avait
t que quelques petits rires touffs, contenus par la solennit du
lieu et la dignit des assistants, mais l'hilarit avait brusquement
gagn tous les bancs comme une trane de poudre.

Les dputs se tenaient les ctes, tant il est vrai qu'il suffit parfois
d'une misrable niaiserie pour dsopiler la rate des gens graves. Ce
simple mot purges d'hypothques, accoupl au nom justement clbre
de Prgamain, avait dcharn la tempte. Dans la salle, plusieurs
honorables, renverss sur leur fauteuil, riaient  gorge dploye;
d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant
sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrtant que pour
dire:

--Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous btes de rire comme
a!

A l'exaltation de la reprsentation nationale s'ajoutait le dlire des
tribunes; les spectateurs trpignaient, jetaient dans le tapage des
mots  double entente, des grosses joyeusets sur la question et sur
l'orateur; les dames, effares, se coloraient d'un incarnat pudique
et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'ventail.
Incapables de se contenir et n'osant clater, les huissiers avaient pris
la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut
les entendre sur la place de la Madeleine.

Gdon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait:

--Qu'est-ce qui leur prend?

Le prsident se cramponnait  son bureau, se mordait les lvres,
s'puisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne,
la dignit du Corps lgislatif. Il vit se tourner vers lui Gdon ple,
hagard, balbutiant:

--Monsieur le prsident... monsieur le prsident...

--Plat-il?

--Rptez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu.

--Mais si! mais si!

Et le malheureux prsident secouait dsesprment la sonnette.

On peut aisment scher des larmes, arrter des sanglots dans le gosier
des affligs, mais autre chose est d'teindre le rire d'une foule. Qu'un
petit rire isol tonne au premier moment de silence et le rire gnral
se rveille. Rien de plus contagieux.

Aprs cinq bonnes minutes, l'hilarit se calma; mais, cdant aux
instances de l'honorable dput des Basses-Alpes, ou peut-tre aussi par
malice, le prsident redit la fameuse phrase:--L'ordre du jour, etc.

Il ne put achever. De toutes parts, les dputs s'taient levs et
criaient  Gdon:

--Descendez! descendez!

Prgamain se vit entour de bras gesticulants, de visages carlates et
ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit
dans les tribunes:

--Enlevez-le!

Jamais une assemble politique n'avait autant ri. C'tait de la
dmence, de l'pilepsie. Le prsident avait renonc  rtablir l'ordre.
Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit.

La sance tait leve.

Les dputs quittrent la salle en tumulte, abandonnant Gdon ptrifi
sur la tribune.

Le malheureux avait enfin compris!

Le hasard ne l'avait lev que pour le prcipiter de plus haut. Cette
source purgative  laquelle il avait attach son nom, dont il avait fait
l'instrument de sa notorit et de sa gloire, devenait maintenant une
cause de drision. On avait refus de voir en lui le reprsentant, le
lgislateur, pour considrer seulement l'homme qui vendait une purge. Le
prtexte tait absurde, mais la catastrophe semblait irrparable.

Immobile devant les gradins dserts, il considra son portefeuille
bourr de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux
paupires, mais il ne lui fut pas mme permis de pleurer. Un huissier
vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle.

Il sortit, dcid  se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait
consenti  rintgrer le domicile conjugal.

Que pensait Thodora? Qu'avait pu dire le notaire?

Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prgamain se ft enivr de son sang!
Car il tait cause de tout, cet homme! Seul, il s'tait mis en travers
de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu
l'ide du domaine de Lathuile et de la source minrale.

Enfin...

Mais le vtrinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de
bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la sance!
Il triompherait. Il dirait aux lecteurs:

--Ne vous l'avais-je pas prdit?...

Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dpenss aboutissaient
 une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait t  ce point
ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une lgre question
d'amour-propre, d'une intention malicieuse souponne dans un mot
quivoque. Non, Gdon se sentait ridicule devant l'univers. La France
entire, reprsente par ses dputs du territoire, de l'Algrie, de la
Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'tait moque de lui.
Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grce au
tlgraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, 
Berlin,  Saint-Ptersbourg,  New-York,  Calcutta! L'histoire n'avait
point encore enregistr de chute aussi profonde.

Errant au hasard dans les rues, il choua devant un restaurant o il fut
s'asseoir  l'cart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du
Palais-Bourbon vers trois heures, il avait march jusqu' sept heures du
soir. Tremblant d'tre reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et,
par contenance, commanda  dner.

Ds le premier service, il congdia le garon.

--Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.

Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au srieux, il ne faut
rien prendre au tragique.

--Voyons, pensait Gdon, il s'agit de regarder tranquillement o
nous en sommes... J'ai t bafou, bern, hu, conspu. Soit. Ne nous
dissimulons pas que cette journe aura un lendemain. En ce moment,
les journalistes me mettent en chansons. De mme qu'on a mtamorphos
Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-tre va-t-on me changer comme
Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livr en pture
aux chroniqueurs, aux chotiers,  la frocit des plaisanteries.
Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien
concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais  tout bien
considrer, cette msaventure peut-elle tre qualifie d'originale?...
Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqu? On me bafouera,
mais qui peut se flatter d'chapper  l'ironie? On ira jusqu' me
calomnier, mais connat-on des bornes  l'audace des calomniateurs?...
Si j'en crois le tmoignage de l'histoire, la clbrit nat
gnralement des perscutions; les grands hommes sont, pour la plupart,
de grands calomnis. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque
Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme
on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant song  se jeter 
l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prdestins ddaignent
la raillerie, mprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils
persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort,
vaillant, ddaigneux! En dfinitive, on ne me blaguera jamais autant
qu'on a blagu Napolon Ier!

Il s'arrta pour goter son potage qu'il trouva excellent.

--J'tais fou de dsesprer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a t
rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts.
Si je compare ma situation  celle du malheureux dont nul ne s'occupe,
je dois, au contraire, me fliciter. Tout ceci n'est qu'une preuve.
Jusqu' prsent les choses marchaient trop facilement, je menaais
d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrt ne compromet pas un
voyage! On se repose, on mdite, on prend des forces pour repartir
bientt. La commission des congs comprendra ma position et m'accordera
quelques semaines; les lecteurs liront mon discours dans l'_cho
de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans
l'arrondissement un vtrinaire dont les consultations seront
gratuites... On m'aura nargu pendant huit jours, mais dans deux ou
trois mois personne ne pensera plus  l'incident... On oublie si vite
 Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis
affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent  mes
collgues... Je venais en homme srieux discuter srieusement une
question srieuse; j'tais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils
ont t btes et froces, ils ont ri  propos de choses qui ne se
rattachaient nullement au dbat, et m'ont grossirement ferm la bouche.
Eux seuls ont caus le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se
trouvera bien, je l'espre, un journal pour prsenter la chose sous cet
aspect... Du reste, j'ai l'_cho de Lathuile_ et je compte bien m'en
servir.

Dans les heures de crise, la moindre consolation semble prcieuse.
Malgr son trouble, le malheureux Gdon avait dress un menu de premier
ordre et command un dlicieux repas. La solitude lui rendait un peu
de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se
rjouissait d'avoir vit l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de
Thodora, le dpit du notaire, la venue possible des visiteurs et des
ptitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire,
d'entrer dans un thtre ou dans une salle de concert pour passer
gaiement la soire et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne
s'tait plus permis la moindre distraction. Ce soir, il mritait bien
une petite fte. Oui, mais s'il tait rencontr, reconnu, montr au
doigt?... Eh bien, on le reconnatrait, voil tout! On verrait qu'il se
montrait sans peur, tant sans reproche.

Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'esprance,
la confiance lui revenaient avec l'apptit. Il but une bouteille de
chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'gayer un
brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose ple, mais en rose.

Comme il allumait un cigare et se versait un troisime verre de
chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir.

On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de
l'lu de Sisteron. Gdon prta l'oreille.

Bientt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui
taient pas trangres. Qui pouvait tre l? Vainement il chercha un
petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui
lui permettrait de reconnatre les dneurs. Il lui fallut se rsigner 
entendre sans rien voir.

Maintenant, les voisins--des jeunes gens  juger par le son des
voix--causaient de choses indiffrentes, thtre, chevaux, femmes,
baccarat. Cependant Gdon ne pouvait douter qu'on et prononc son nom;
il s'entta et voici ce qu'il entendit:

................................

--Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement gal, mais elle
est si cocasse, ton ide, que je m'amuse  regarder dedans. Tu es bien
le premier...

--Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dgot des choses
par ceux qui les obtiennent, des maisons o on est reu par ceux qu'on
y reoit, des femmes par ceux qu'elles ont aims. Une femme conserve
toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle
a des ides, des mots qui lui sont rests de l'autre.

--Soit.

--Ds lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont
nous parlions tout  l'heure...

--La petite madame Prgamain?

--Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possde
ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultre. Il n'est
pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie  prir; je lui ai fait un
doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et
bien... Tu me suis?...

--Oui, va toujours.

--Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que
je m'empresserais de prendre la fuite.

--Pauvre petite femme!...

--Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'pouse pas un
homme comme ce Prgamain!

--Le fait est...

--J'tais bien sr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu
amoureux de cette femme-l, lui prenant les mains, lui disant de jolies
choses, me tranant  ses genoux!

--Tu vas loin.

--Ma dmonstration sera plus complte... Dis-moi, pourrais-tu jamais,
en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau
mdicinale, l'usage de cette eau, le rle de cette eau!... Prononce donc
ce nom Prgamain dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un
impair. On ne parle pas de ces choses-l...

--D'accord.

--Et ce nom dont tu ne veux pas, mme pour un instant, dans tes
causeries, tu pourrais le graver dans ta pense? Ce mot dont ton oreille
ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait
rire ou qui voque d'autres sensations d'un genre plus dplaisant, tu le
prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton me 
dire cela? Tu mettrais de la passion l-dedans?...

--Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable.

--Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour
engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour
matresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme
d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prgamain... Je m'imagine qu'elle
doit sentir l'huile de ricin, cette femme-l... L, franchement, une
matresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac,  M.
Purgon, une matresse qui voquerait des ides d'hpital?

--Oh! impossible!...

--Absolument impossible!

--Ce serait une horreur!

--Une horreur horrible!

........................... ...........................

En sortant du restaurant, Gdon ne ressemblait plus  un homme, mais 
un spectre. Il tait ple comme une cire, froid comme un sorbet, et pour
ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre
garde au bruit des voitures, d'un pas allong et rgulier. Il atteignit
ainsi les boulevards  la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit
dans la direction de la Madeleine.

Le thtre des Varits tait ouvert, mais il n'entra pas aux Varits,
il passa devant la salle des Nouveauts sans en apercevoir les portes,
devant l'Opra sans distinguer sa faade illumine.

Les esprances conues pendant le repas s'taient enfuies dans le nant,
les consolations entrevues avaient disparu. Prgamain n'avait plus du
tout l'air d'un homme qui projette une folle soire.

De la mme allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des
Champs-Elyses jusqu' l'Arc de Triomphe de la place de l'toile. L, il
tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu' la porte de son
htel.

La maison tait sens dessus dessous, par suite de l'absence prolonge du
matre. Thodora n'avait pas dn et pleurait comme une fontaine, brise
qu'elle tait par cet ouragan d'motions: la sance, la disparition
du dput. En entendant rentrer son mari, elle se prcipita dans
l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'tre
rassure enfin. Mais il la repoussa brutalement.

--Ne m'approchez pas! s'cria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misrable!!!

pouvante, elle obit, courut se rfugier dans son boudoir, se sentant
devenir folle.

Gdon entra dans son cabinet, s'y enferma  double tour.

Son bureau tait charg de papiers, de lettres, de dossiers, de
journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette;
puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il crivit.

Un quart d'heure aprs, une formidable dtonation plongeait dans
l'pouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on fora la porte
et l'on trouva le dput de Sisteron tendu sur le tapis, une plaie
sanglante au front.

La lettre par laquelle il expliquait sa fatale dtermination tait ainsi
conue:

Pour atteindre au premier rang, j'ai dpens deux ans de travail
acharn, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents
familles et remu toute une contre.

Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouv que je
ne puis mme pas tre tromp par ma femme comme tout le monde.

J'en ai assez.

G. P.

On crut partout que Prgamain s'tait tu par dsespoir,  cause de son
terrible chec parlementaire.

Comme le public s'abuse, hein!




                                 LA PETITE


  _A Hector Tessard
  en tmoignage
  de ma haute estime
  et
  de ma reconnaissante affection._


--Tiens, elle est en retard...

Et Roland, soucieux, demanda un journal.

--Tu ne dnes pas? interrogea un camarade.

--Si bien... tout  l'heure.

Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intresser 
cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dneurs accoutums
prenaient place, avec un tapage jovial de saluts changs. D'instant en
instant la porte s'ouvrait, donnant passage  un nouveau venu. Aucun
philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux
tables des peintres, accouples d'une rallonge de tle, et portant le
couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux
Legaz;  droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valrau, le clan des
chroniqueurs et des potes; plus loin, la table o, par deux fois
chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire;  gauche, sous
l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modles et les
bonnes filles sans tat social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher,
Victorine la Rousse et Bertha, une grande crature ple coiffe de
superbes cheveux noirs.

--Faut-il mettre le couvert de monsieur?

--Oui, fit Roland.

Peu  peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chasss des
ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place
Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints
par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire
entre le dessert et le caf. On s'abordait avec des tutoiements de vieux
camarades; on s'interrogeait:--a marche-t-il, ton grand machin?--Euh,
euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux dcoratifs chez
Bague... c'est trs fort, tu sais... non, non, srieusement, mes
compliments, mon vieux.--Et Legendre?

--Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au
chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents
francs?--Allons bon! on va dcorer Dutil... a, c'est raide!--Vous direz
tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel...

--Non, je ne prpare plus au bitume, a remonte trop; vois les Baudry
de l'Opra!--As-tu regard les aquarelles de Dtaille?... c'est d'un
mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens,
Jourdeuil!... et a va bien?--Non, garon, pas de gomme...

Roland regarda l'heure. Dj sept heures. O pouvait-elle rester si
tard? Voyons. Aprs djeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre
chez le pre Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une
Hrodiade. Bon. C'tait convenu; elle lui avait promis une sance. Elle
tait partie  midi, de faon  arriver rue d'Assas vers une heure.
Combien de temps, cette sance? Mettons jusqu' cinq heures. A partir
de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumire change, change,
change... Donc,  cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte tait
libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientt sept
heures et demie!...

Puis il se souvint que le pre Hermann tait un peu bavard. Ce vieux-l
demeurait plus jeune que les jeunes, malgr ses soixante-cinq ans. Il
avait conserv des manies d'tudiant nglig et paresseux, une rage
d'coles buissonnires dans les gargotes douteuses et les cabarets
louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un
coin de table banale en coutant bavarder les nouveaux, les rapins
corrects et gants de notre poque, et en accablant de madrigaux
platoniques les belles filles qu'il rgalait somptueusement de caf noir
et de cerises  l'eau-de-vie, s'efforant de les faire rire quand elles
avaient les dents jolies. Avec cela, rang, convenable comme un parfait
notaire. Probablement il avait emmen Gilberte dans un caboulot du
boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient
tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, aprs tout; un petit
retard.

--Faut-il servir monsieur?

--Tout  l'heure.

Cependant les autres modles taient arrivs: Nelly, la grosse Anglaise
blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin
de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modle
ordinaire de Jules Lefebvre qui a excut d'aprs elle sa _Vrit_ pour
le muse du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin
Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de
l'atelier Grome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; lise Fanet, le
modle de Manet; et jusqu' Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours aprs
toutes les autres, grise du gin aval en route dans les cabarets du
quartier Pigalle.

Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit
pour une bande annonce par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres
d'hommes et des rires frais de filles en gaiet. C'taient les petites
troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athnes_, les
camarades attabls l-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard
Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat
Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air.
Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par
mois, des musiciens, des ingnieurs, des hommes de Bourse, pris d'une
dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes.

Ceux-l prenaient  peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque
chose avec beaucoup d'eau.

Des irrgulires passaient, s'accoudaient  un pilier de fonte ou
s'arrtaient devant un coin de table pour changer un: a va bien? Au
revoir! Quelques-unes possdaient une place dans le coin des modles;
c'tait va, la matresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine;
Louisa, spare de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon
cher!--et vivant d'aumnes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous
le bras, un paquet d'esquisses escroques dans les ateliers et qu'elle
vendait  des amateurs nafs.

Maintenant tous les becs de gaz taient allums, et la salle aux murs
blanc et or flamboyait dans une atmosphre lourde de ragots fumants et
de bouteilles ventes. Une horreur! C'tait  touffer. On se passait
la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les
voix, d'abord languissantes, suspendues, se rveillaient bientt; on
causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage troit
limit par le couvert, mais de table  table, d'un bout de la salle 
l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et dsordonne,
se heurtant aux ides et aux folies, touchant  tout dans de beaux lans
d'effronterie juvnile et sincre, et pouvant se dcanter en une essence
bizarre mle de paradoxes perdus et de penses profondes. De cette
rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par
clairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine,
une formule potique qui donnaient  ce tapage une incomparable grce de
jeunesse.

Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essouffles, la
bouche pleine,  travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes,
srieuses, parlaient peinture, dfendaient les peintres qui les
employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient pos. Une petite
blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfonce dans le
divan adoss  la muraille, la tte en arrire, le regard errant au
plafond avec une expression de contemplation bte et heureuse. D'autres
se querellaient, jalouses, enrages, avec des attitudes dignes et en
pinant les lvres pour s'appeler chre madame.

Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue
de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparatre
Gilberte au bras d'un beau vieillard dcor qu'elle poussait un peu.

--Mais entrez donc!...

Il y eut un brusque arrt des conversations. Tous se levrent pour
saluer.

--Monsieur Hermann!

C'tait le pre Hermann, rayonnant, panoui, avec sa bonne figure de
vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau  larges bords, son
ternelle redingote noire boutonne trs haut et orne de sa rosette
rouge de commandeur; le pre Hermann trs fier de donner le bras  la
plus belle fille de Paris.

Ce fut  qui lui offrirait une place.

--Voil! dit-il. J'en tais sr! Je les drange, je les gne!...
coutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlev... Hein! 
mon ge!...

--Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder  dner chez Foyot; j'ai
prfr vous l'amener...

Et, s'adressant  Roland, elle ajouta:

--Tu penses!...

Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des bonjour,
toi, et des bonsoir, a va bien? tutoyant toute la bande, les vieux,
les jeunes, les gamines.

--Eh bien, Vermon, et ta mdaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour,
Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi,
avec tes aquarelles des Folies-Bergre... Ah a, mon vieux Legaz, tu ne
veux donc plus venir me voir? En voil un vilain lcheur!... Toi, David,
je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je
causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey?
Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure!
je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'crire que
tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu!
que a me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi!

Il alla serrer la main  Roland.

--Je vais vous dire... nous sommes all prendre quelque chose  la
taverne anglaise--vous savez, derrire la Sorbonne... Je voulais la
garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, o
va-t-on me mettre?... D'abord, je veux tre  ct de la petite.

Roland lui avana une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur
repas, tous trois commencrent  dner--un pauvre dner de cinquante
sous servi dans de la faence grossire garni d'un couvert de mtal
anglais.

Mais de bon apptit, hein! Le vieil Hermann dvorait, achevait un plat
avant que les autres y eussent touch, vidait prestement son verre et
disait  Gilberte:

--Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, a me
redonne faim!

Roland coutait, mal  l'aise, rongeant son frein, montrant une
politesse contrainte et gauche, rprimant avec peine des envies qui
lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa
serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte
avait-elle amen ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en dbarrasser et
revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le pre Hermann, il lui en
voulait-- lui comme  tous ceux qui employaient Gilberte. Cela tait un
supplice de se trouver cte  cte avec un de ces grands artistes qui,
pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler,  loisir et
toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutes
le surprenait, il se sentait rougir  la fois de colre et de honte. Sa
pense se remplissait de dgots, d'pouvantes et de dsirs.

Plus que tout autre, le pre Hermann lui tait odieux. C'tait le vieil
artiste qui avait dcouvert--invent, comme il disait--Gilberte, et qui
l'avait faite clbre. Il y avait de cela deux ans bientt. D'aprs
cette petite ouvrire, alors commune et mal nippe, Hermann avait peint
des desses et des impratrices. Cette trouvaille, vers la fin de
sa carrire, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de
puissance, retremp pour ainsi dire son gnie. Aussi aimait-il la petite
d'une tendresse quasi-paternelle o il entrait une indfinissable
reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il tait jaloux, ce
vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par gosme d'artiste.
Dans les premiers temps--aprs qu'il avait enlev Gilberte  son atelier
de couture--il s'tait impos la tche de veiller sur elle, de la loger,
de l'instruire, de lui donner des gots d'lgance en harmonie avec sa
beaut. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il
se montrait afflig, colre--comme un amant--lorsqu'il apprenait que,
cdant  des instances ou  des promesses, elle tait all poser chez
d'autres.

--Elle me fait des infidlits, disait-il alors.

Cette jalousie singulire ne s'arrtait pas aux soucis du peintre;
elle allait plus loin, posait sur les actions, les dmarches, les
prfrences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple,
il s'tait dfi de Roland, en qui il souponnait un amant, et il avait
suivi, surveill, pi la petite, ne se trouvant rassur qu'au jour
o il eut conscience que le jeune pote tait seulement un amoureux
conduit.

Pour cela encore, Roland le dtestait; mais, sachant l'admiration de
Gilberte pour le matre, il concentrait ses rancunes. A chaque fois
qu'il se trouvait en prsence du vieux, il s'appliquait  lui faire
bonne mine, le saluait avec une vnration humble.

Ce soir, l'preuve tait plus rude, se compliquait de la prsence de
Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoy le vieil acadmicien dans
des salons neutres et svres o ses bavardages pouvaient tre plus
facilement vits. Quand Gilberte lui disait:

--J'ai sance chez le pre Hermann. Viens donc m'y prendre  cinq
heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens.

Il avait toujours imagin des prtextes pour refuser. Savoir que
Gilberte allait rue d'Assas lui tait un supplice; entendre parler du
matre lui dplaisait et l'agaait. Il vitait de le rencontrer. Pour la
premire fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite.

Le dner et t lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour
qui c'tait une fte de passer les ponts et de monter vers les quartiers
o se sont cantonns depuis quelques annes nos peintres et nos
sculpteurs qui manqueraient de lumire dans les vieilles ruelles de la
rive gauche, et de recueillement dans le mouvement nerv du boulevard.
Certes, il tait joyeux de retrouver l de jeunes talents, des renommes
naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute
satisfaction tait de pouvoir contempler encore, mme dans ce cadre
triqu et vulgaire, l'adorable modle auquel il devait ses derniers
succs.

Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux,
accordant peu ou point d'attention  Roland et aux autres, ddaignant
les clineries des gamines. Et il allait, il allait...

Comme neuf heures sonnaient, il but son caf d'un trait et se leva en
disant:

--Voici l'heure  laquelle on couche les garons de mon ge... Roland,
si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-l, et puis
vous me reconduirez un bout de chemin.

Gilberte demeurait  deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Brda.
Arrive devant sa porte, elle tendit les deux mains  ses amis et
disparut.

Hermann alluma un cigare et prit familirement le bras du pote.

--Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en dsignant d'un geste
par-dessus l'paule la maison qu'ils quittaient.

Puis, aprs une pause:

--Voyez-vous, Roland, mon garon, cette enfant-l, ce n'est pas une
femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'tais vid, us, fini quoi!
Une vieille barbe du Salon, un birbe  palmes vertes, quelque chose de
lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je
faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types
embtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu dnich cette merveille-l,
changement  vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui
ne m'tait plus arriv depuis 1865. Je me reprends  aimer mon art
franchement, passionnment, navement, comme je l'aimais  vingt ans,
quand j'arrivai  Paris. Absolument comme  vingt ans!... Toutes les
beauts que je rvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la
tte, cette enfant-l me les a donnes... et sans compter, royalement.
Je lui dois de connatre Junon et d'avoir contempl Cloptre. Cette
fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule,
elle est aussi belle que Smiramis, Pasipha, Imperia et la princesse
Borghse, plus belle peut-tre, car elle runit, elle rsume les beauts
parses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arriv 
saisir la tte d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la
moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour
ainsi dire, avec une facilit et une rapidit d'assimilation qui sont un
don. Je n'ai trouv a chez aucune autre... Elle n'est pas un modle,
elle est le modle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lvre,
une flamme o une langueur dans le regard, et elle se transforme,
elle se transfigure, elle revt une beaut nouvelle, une splendeur
inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure,
cre pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas
seulement la coupe divine, d'o se rpand l'idal, elle est l'esprit,
elle est l'me, mon cher, elle fait penser... Admirable crature et
sublime tragdienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans
mon oeuvre aura t inspir par elle... Vous avez vu mon _Ophlie_?...
Eh bien, vous verrez mon _Hrodiade_... une Hrodiade blonde, c'est de
l'aplomb, a, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus
rien d'Ophlie n'a survcu dans le modle; c'est farouche, c'est
terrible, a a une allure d'horreur sacre!... Voulez-vous me donner un
peu de feu?...

Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit:

--A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_.
C'est beau, c'est trs beau, et a ne me plat pas... Ne dfendez
pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous
expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent,
de la sincrit, quelque chose d'honnte et de naf qui sduit le
lecteur et le fait votre ami ds les premires pages... Mais croyez-vous
qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une thorie; beaucoup
pensent qu'on rpond  toutes les exigences de l'esprit en se bornant
 dployer une habilet matresse. Mais j'ai aussi ma thorie, et la
voici: On n'est un artiste qu' la condition d'embrasser la nature
tout entire. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est
un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est mu ni
devant l'homme ni devant la mer, s'il rserve toutes les ressources de
sa personnalit au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela
suffit, il est class. Possible qu'il montre du talent et soit compt
pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spcialiste...
Vous, Roland, vous n'tes peut-tre pas un spcialiste, mais  coup sr,
vous tes un goste.

--Je ne comprends pas, fit Roland.

--Attendez... En art, on devient goste par accident. C'est votre cas
et 'a t le cas de bien d'autres, parmi les premiers mme... Tenez,
prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en tes l. De mme
que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent,
l'ternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il coutait alors
pleurer en lui les mlodies de son coeur; de mme vous avez perdu toute
tendresse pour les choses et les cratures qui vous entourent. Vous
coutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau gris d'amour qui
roucoule vos refrains  vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il
vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie
vous claire, et vous consentez  vous mouvoir. Vous, toujours vous,
vous seul; ou plutt l'amour qui est en vous. A part cela, au del, rien
n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frmissement;
c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu
produire pour parer votre idole... Et encore? Vous tes amoureux, mon
pauvre ami, c'est--dire prisonnier. Vous vivez enferm dans une pense,
dans une seule ambition, dans un seul dsir, dans un unique rve, dans
une troite servitude; et vous marchez  petits pas d'enfant tandis que
vous pourriez traverser le monde  grandes enjambes en sentant palpiter
tout entire, dans votre poitrine, l'immense humanit!

Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus
 interrompre l'acadmicien; il l'coutait attentivement au contraire.
Le vieux s'arrta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le
bras du jeune homme:

--Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous,
il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adress 
Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans
le pome; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir t inspire
par toute autre femme, la premire venue qui serait jolie, Nana Mehrer
ou Bertha.... Vous tes tellement proccup de vos sensations, du soin
de donner une forme  vos mlancolies, de mettre du sang dans les veines
de vos images, que vous avez oubli... qui? L'idole elle-mme... qui
est pourtant autrement belle que vos rves, enfant...! Tenez, le grand
sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas
l'amour, ce n'est pas un ambitieux dsir, non, c'est plutt ce dont il
souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me
donner un peu de feu?

Ils taient arrivs prs de la Seine, sur la place du Chtelet et ils se
tenaient arrts entre les deux thtres, comme s'ils eussent tacitement
consenti  se sparer l. Mais le pre Hermann n'avait pas tout dit.

--Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bire
hongroise dont vous me direz des nouvelles....

Quand ils furent attabls sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant
une grande brasserie toute flamboyante:

--Je vous ai ras, hein? fit le matre en changeant de ton, brusquement.

--Mais non! mais non!

--Mais si! C'est un privilge de mon ge; il ne faut pas m'en vouloir
pour cela.... Il est trs vraisemblable que je vous aurai rabch des
btises, mais j'ai mon ide et je la dis.... Si vous tiez peintre, vous
me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme vritablement et
parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la
petite; c'tait une figurante du Thtre Historique--vous n'avez pas
connu a, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a pos la _Source_
d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourn.... Le
malheur de ces reines-l, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux
garons et qu'elles se mettent  les aimer. Alors bonsoir...! La desse
est embrigade dans des habitudes de mnage, elle sent le pot-au-feu et
n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle
est finie; la taille s'paissit, la gorge tombe, les hanches se
dforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des
couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites
donc la _Source_ d'aprs une maman! Prenez donc sance avec la mre
Gigogne pour ressusciter Lda ou Salamb...! C'a t l'histoire de la
figurante en question. Je l'ai raconte  Gilberte et je crois que a
lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le
temps de rentrer, je me sauve!

Ils allaient se sparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand
le matre, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les
paules:

--Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un
amant, ce sera peut-tre une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera
une perte irrparable pour l'art.... Aimez cette enfant-l en artiste,
en grand artiste courageux et dvou; aimez-la sans dsir, comme vous
aimeriez une impratrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu
se donner  vous. Croyez-moi, les cratures comme elles valent mieux
qu'un baiser; elles mritent des chefs-d'oeuvre. La petite est ne
pour l'art et pour les artistes, non pour la vie mme. Son rle est
de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des
immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la
chante, on la clbre.... Seriez-vous bien avanc si vous lui faisiez
un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et
laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre o elle trnera
parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme a,
c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...?
L. Je vais tre tremp; bonsoir...!--Au revoir, matre!

Une heure aprs, Gilberte, ayant teint sa lampe et voil l'tre o se
mouraient les tisons rduits en braises roses, revenait  sa fentre et
apercevait,  travers les lames alternes des persiennes, Roland, lourd
de pluie, engonc dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entt et
tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une
allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du
bruit de ses bottes, considr avec inquitude par les passants que le
temps et l'heure faisaient plus rares. Tantt il marchait vers la
rue Frochot, s'arrtait au coin de la place, levait la tte vers les
croises de la petite; tantt il retournait  la rue La Rochefoucauld,
s'abritait sous une porte cochre, puis revenait vers la rue Brda.

Une  une les boutiques se fermaient, laissant le pav noir et triste.
La rue de Laval tait maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque
point; de temps  autre le claquement lourd d'une porte retombant sur
le pas htif d'un locataire attard, ou le tremblement d'une voiture
traversant la chausse dans un scintillement de lanternes cahotantes et
de flaques clabousses.

Enfin, aprs un dernier regard aux fentres de Gilberte, Roland tourna
le coin de la rue Frochot, et disparut.

La petite laissa retomber son rideau.

Peut-tre lui avait-on rpt trop souvent qu'elle tait jolie.

Toute gamine, elle avait laiss pressentir un trange et farouche
orgueil. A l'ge o les fillettes chrissent des poupes et apprennent,
par les coins qu'elles leur donnent, en mme temps l'art redoutable
des coquettes et la sollicitude auguste des mres, Gilberte aimait les
rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa
mre gardait la loge, c'tait, parmi les locataires,  qui la gterait,
lui donnerait des bonbons et de petites pices blanches. Elle possdait
plein un carton de dfroques pimpantes dont son art prcoce formait des
parures; et son plus grand chagrin tait de voir confisquer le carton
par la mre Bouvilain, dans ses accs de colre rouge.

Le jour o il fallut entrer chez une couturire, elle pleura. D'abord,
a lui avait souri, cette ide de sortir, d'avoir chaque jour une
chappe dans les rues,  travers les passants, le long des boutiques
opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant,
elle se retrouva les mains salies, les doigts piqus de petites taches
noires; quand elle se sentit fatigue, rompue, souffrante, l'horreur du
travail la saisit et elle apporta dsormais dans sa tche des rancunes
sournoises d'esclave fire. Le seul bon moment de la journe restait
l'heure de flnerie d'aprs djeuner. Tout l'atelier sortait en bande,
courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitires. Six sous de
petit sal. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents
et donnaient une vivacit chaude au carmin des lvres. On mangeait sur
un banc du boulevard, prs du bureau des omnibus, et on mettait les
morceaux doubles. La dnette acheve, les ouvrires secouaient leur
tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le
boulevard, accroches au passage par des provocations btes et des rires
grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans
l'atelier morose et disciplin plus de bonne humeur et de courage  la
besogne, des sujets  potins pour caqueter derrire la patronne, de
vagues et lents refrains de valses envols d'un orgue de Barbarie au
voisin carrefour. Mais ds lors rapparaissaient la servitude et les
rpugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbes; et
Gilberte s'assombrissait en des rages muettes.

Vens la dix-huitime anne il lui survint une aventure. Irma, sa
camarade d'atelier, une grosse fille rjouie que des employs du
voisinage guettaient chaque soir  sa sortie, Irma lui proposa une
partie de campagne; on irait manger une friture  Asnires avec M.
Andr, un employ du _Bon March_, qui amnerait un de ses amis. La
petite consentit mollement, n'tant ni rebute, ni tente, mais elle se
promit d'tre prudente.

Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bte dans une
campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du
fleuve troubl par des eaux d'gout et qui roulait des chats crevs dans
ses ondes boueuses. C'tait laid et sale. La journe s'coula presque
tout entire dans les cafs du quai occups par des canotiers
tapageurs et par d'affreuses filles maquilles comme des figurantes de
caf-concert. Aprs djeuner, on traversa la Seine pour gagner l'le des
Ravageurs dont la bohme grossire des calicots et des pierreuses avait
envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dner fut
servi sur une terrasse de gargote o venaient tomber les poussires du
chemin de halage. En bas, sur la chausse, se succdaient les musiciens
ambulants, aveugles joueurs d'accordon, chanteurs comiques  cheveux
blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les
chansons de l-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents
montant de la berge, coups de deux en deux minutes par le sifflet des
locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de
fer.

Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal
des Canotiers, elle s'aperut que M. Andr et son ami douard taient
lgrement ivres. Elle refusa de danser, malgr les insistances de son
cavalier devenu singulirement galant, et malgr l'exemple d'Irma qui ne
manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une
gaiet turbulente et nerveuse, couraient d'un bout  l'autre du bal,
interpellant des inconnus, lanant des apostrophes d'une cocasserie
calcule et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils
avaient rencontr des camarades et cela formait une bande en goguette
secoue par l'orchestre dans des poussires lumineuses. Gilberte tant
une poseuse--une mijaure, disait douard--restait dans un coin obscur
du jardin, prs d'un guridon de tle peinte, devant une chope vide.
Tout  coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspres.
La petite, grimpe sur sa chaise, aperut au milieu du bal M. Andr
gesticulant dans un groupe. Il tait ple, suant, furieux, et se
dbattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps normes,
et qui le cognaient serr. Andr, sans chapeau, la cravate arrache, une
longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de sales
voyous, appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes
municipaux tombant dans le tas, sparant les combattants, arrtant tout
le monde. Tremblante, elle vit emmener M. Andr, les canotiers, Irma qui
pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle
vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'tait rien,
l'affaire. Une peigne, quoi!  cause d'un canotier qui avait embrass
Irma, Andr s'tait fch. Vlan! une gifle! tait-ce bte! Se manger
le nez pour des plaisanteries comme a, dans une fte, un dimanche! Il
donnait tort  son ami, carrment. Pour lui, il avait plein le dos de
cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui!

Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au
commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple!

--Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relchera
seulement pour le dernier train...

Trs triste, effraye de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme.
Aussi bien elle tait impatiente d'chapper  cette cohue. Un fiacre
traversait la rue de Paris, rentrant  vide; Edouard l'y poussa, prit
place  ct d'elle--et la voiture partit.

D'abord un silence. Edouard avait baiss une glace et fumait prs de la
portire en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'tait
tasse en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui
galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journe coeurante
dnoue par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne
roulait pas assez vite  son gr; elle et voulu tre dj rentre,
remont dans sa mansarde, spare dfinitivement par la porte cochre de
la bacchanale o elle regrettait de s'tre aventure. Ah! quand on l'y
repincerait, il ferait chaud! Pour sr!... Par bonheur encore douard
s'tait trouv l, dispos  la reconduire; sans cela que serait-elle
devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnires? Et Irma? Et M.
Andr? Que leur arrivait-il l-bas, chez le commissaire?...

douard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tte. Sans que
rien et pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main
robuste et dcide se glisser autour de sa taille entre sa robe et le
capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avana, la
saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui
tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, prs de sa
bouche, une grosse moustache rude imprgne de tabac et d'eau-de-vie.

Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec
une solidit massive d'teau, lui brisait les bras et tordait rudement
ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme
une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant:

--Voyons, voyons, bb, ne fais pas la bte... sois convenable... A-t-on
jamais vu! En voil des manires! Pourquoi es-tu venue alors?

Elle luttait de toutes ses forces.

--Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?...
Laissez-moi, ou je crie!

--Crie, va!

Redoublant d'efforts, il parvint  la maintenir d'une seule main en lui
tenant les deux bras douloureusement joints derrire la taille. Pour
mieux la dompter il s'tait lev debout dans le fiacre et, un genou pli
sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la
tte en arrire. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers,
emports comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla
les joues, les paupires, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec
force, avec des secousses de brutalit farouche. Elle eut l'horrible
sensation de se sentir  la fois comprime et billonne par ces lvres
immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant
qu'elle rlait un rle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main
d'douard, rapide, violente, s'attaquait  son corsage, arrachant les
boutons, crevait les boutonnires largies, rompait les cordons, et
descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait  ses seins comme
une araigne norme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne
sortit de sa gorge assche par l'pouvante; aucun son sinon ce rle
monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours
colle invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui
enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dgoutter
sur son front... Un tourdissement la prit, comme  une tte abattue; il
lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le
fiacre, les lanternes cloisonnes de flammes vertes, les maisons qu'elle
devinait allonges en bordure des deux ctes de la route, et la route
elle-mme, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait
l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule.
Edouard aurait pu la lcher sans avoir  redouter la plus molle
rsistance.

Malgr la furie sanguine  laquelle il appartenait, Edouard s'aperut de
cette dfaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour
dompter la belle fille, et il en tait  bout. Sans un cahotement de
la voiture qui avait jet de ct l'enfant, peut-tre il lui eut t
impossible de s'en rendre matre, car elle s'tait rudement dfendue.
Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue
dans l'nervement lche de ses poignets meurtris et dans le soulvement
ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des
caresses calcules, savantes, et lui donna des baisers moins rudes.
Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrs, croyant  une
hypocrisie de grisette roue ou profitant lchement de sa victoire, il
s'enhardit. Alors elle eut un cri dchirant, un hurlement froce; elle
bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant  pleines mains les
cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui,
furieuse, affole, et le mordit cruellement,  mme l'oreille.

--Ah! nom de Dieu!

Il allait l'assommer quand la voiture s'arrta net, dans un large cercle
de lumire travers par des hommes en uniforme et ferm par une grille
allonge entre deux paisses murailles. C'tait le poste des prposs de
l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et douard
reprirent htivement une attitude correcte; elle en rajustant son
corsage dfait et frip, lui en essuyant,  l'aide de son mouchoir, un
filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un
homme vint ouvrir la portire.

--Vous n'avez rien  dclarer?

douard rpondit d'une voix brve:

--Non.

Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un
saut, elle fut  terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre.
Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard
dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colre rendait tremblante:

--Si vous descendez, je vous fais arrter.

Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du
ridicule. Il partit en jetant  la petite une injure crapuleuse.

Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle.

Cette nuit-l, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle
se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode,  regarder
sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et
les marques des baisers de ce misrable. Les doigts avaient creus
comme des sillons rouges, d'un rouge violac et sale, effils de stries
sanglantes l o la peau avait cd sous la contraction des ongles; les
baisers avaient laiss des signes minces, allongs comme des coupures,
et laissant transparatre sous l'piderme du sang prt  jaillir. Elle
vit ses bras humilis et noirs, marbrs de plaques affreuses, et ses
poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, rafl par un
mince bracelet d'argent qui s'tait bris dans la lutte.

Longtemps elle alla du miroir  son lavabo, une ponge  la main, se
couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient
plus vives, rallumes par cette fracheur; et, dpite, Gilberte sentait
grossir en elle des colres infinies. Les sillons rouges du sein
l'exaspraient, ils clataient sur sa peau blanche d'une blancheur de
jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage fltrissant. De plus, sa
chair tait brlante, souffrante partout o le lche avait pos ses
mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant  cause de cet
homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit,
mise  la dite, couverte de compresses. Oh! le misrable!...

Dans l'esprance du sommeil, d'un repos, elle teignit sa bougie et se
mit au lit. Mais non. Une surexcitation matresse lui tint les yeux
ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa
couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings ferms.
Elle revit la scne du fiacre, la lutte, douard pench sur elle,
cette tte d'homme rouge, suante, qu'clairaient, dans des lumires
fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant
sur la chausse; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient
salie, des paroles ordurires qu'elle avait entendues, du danger vit,
de sa peau tumfie et douloureuse. Elle rpta cent fois:

--Alors, c'est a?... C'est donc a?...

Les incidents de la soire tourbillonnaient dans sa pense comme une
fantasmagorie macabre. Voil donc pour quelles satisfactions basses elle
voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des
promenades assommantes, des restaurants poussireux, des bals canailles,
l'absinthe, la bire, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les
hommes? des brutes. Ah a! elle avait donc le diable au corps, cette
Irma, avec sa rage d'envoles chaque dimanche? Et son Andr... encore un
joli monsieur celui-l!...

--Alors, c'est a?... C'est donc a?...

Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journe, ce misrable douard
lui avait rpt qu'il tait amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait
comme d'un garon trs bien. Amoureux... L'amour...

--Alors, c'est a?... C'est donc a?

Et, durant la dsolation de cette nuit muette, Gilberte humilie sentit
fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la
haine, l'effroi et l'insurmontable dgot de l'homme.

C'est par le peintre du troisime qu'elle connut, peu aprs, le pre
Hermann. On lui avait demand d'abord une heure ou deux de sance, par
pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait.

Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le
refusa, se montrant trs surprise d'tre rcompense pour si peu; mais
le vieillard insista, dclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son
temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme
elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'tait un mtier d'tre
modle, et cita des femmes qui gagnent  poser quatre, cinq, six cents
francs par mois.

--Alors, si je voulais?...

--Toi, petite, tu es une fortune.

--Ah?...

Il n'eut pas grand'peine  la dcider. Aussi bien Gilberte dtestait
sa besogne de couturire, cette besogne obscure et fatigante. Sur
l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la
loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le prcieux
carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Prs d'Hermann, elle
n'prouvait aucune crainte. Outre que l'acadmicien tait bien vieux, il
rassurait la petite par des procds mls de tendresse, de sollicitude
et d'un trange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas
de l'tourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'tait
pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de
ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur,
comme on fait aux bbs. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une
provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjoue et
bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans
ses jours de belle humeur, il achetait  la petite des babioles
admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des
toffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout
 fait peut-tre comme un pre s'occupe de sa fille, mais au moins  la
faon d'un oncle qui protge et gte sa nice.

Le jour o il lui commanda pour la premire fois de se dvtir, il
fut abasourdi de tant de docilit. Gilberte ne montra pas la moindre
hsitation. Posment, comme si elle se fut dshabille dans sa chambre
pour se mettre au lit, elle ta son corsage, mit  nu ses paules rondes
d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et
souples, velouts d'un imperceptible duvet de soie dore donnant  la
chair ces ombres vermeilles que se plat  caresser le pinceau d'Henner.
Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dnourent, le
corset cda, dlivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits
pieds lgrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une
paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on
chemise, les jambes nues, elle eut un moment de rflexion silencieuse
trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragrent ses
yeux profonds; puis un mouvement d'paules, un petit geste de la tte
qui voulait dire Allons donc!... La chemise tomba, s'arrondit  ses
pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable,
Gilberte, les deux mains au chignon, rpandait, sur ses paules nues et
jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure.

Cette sance vit natre l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que
Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au matre la grande mdaille
d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus
qu'un grand succs pour l'acadmicien, un triomphe. Avant cette anne
mmorable, Hermann s'tait vu classer parmi les anciens qui survivent 
leur gloire et dorment sur les lauriers fltris de leurs jeunes annes.
On disait de lui: Il est fini. Eh bien, pas du tout; il reparaissait
tout  coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable
qui ne devait rien  personne ni  aucune cole. C'tait beau, et
c'tait hardi. Les plus avancs convinrent qu'on pouvait appartenir
 l'Institut et cependant avoir du gnie. On chercha la clef de ce
surprenant mystre, l'explication du miracle; on parla d'un voyage 
travers les muses trangers, d'tudes nouvelles, de Velasquez, de
Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea  la jolie fille, vtue
comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant,
contempler le chef-d'oeuvre du matre, et couter, avec des frissons
d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule.

Ds lors, elle appartint  Hermann, corps et me. Elle devint  la fois
son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait,
parlait de son art, de ses admirations, de la passion nave qui avait
survcu dans son coeur aux amertumes et aux dsenchantements d'une
longue carrire, quand il racontait les matres, l'blouissante famille
des esprits et des talents gardant ses traditions gniales depuis
Giotto jusqu' Manet, la petite coutait avec une attention religieuse,
s'efforait de comprendre, ouvrait son intelligence  cette initiation
du beau et du grand.

Peu  peu un germe d'idal naquit en elle.

Il lui sembla qu'en la dlivrant du servage, en l'arrachant  la loge
obscure de la rue des Martyrs, le pre Hermann lui avait ouvert, toutes
grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumires
la laissaient blouie. Et quels ddains lorsqu'il lui arrivait de songer
 son existence passe qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme
un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait diffrente des
filles parmi lesquelles elle avait vcu. Irma, cette grue! Et son
enfance. Les escaliers  balayer, les lettres  monter aux locataires,
les soires enfermes dans la loge avec sa mre revche et grognon, les
robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches uses
aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme
une royaut, la gloire d'tre utile, la conscience que l'art lui devrait
une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les ges
futurs!... Ce mot magique, l'art, sonnait  son oreille avec un clat
triomphant de trompette guerrire prcdant un dfil majestueux de
cratures hroques: des desses, des fes ariennes, des dryades
assoupies dans l'ombre frache des bois, des impratrices aux vtements
tisss de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des
courtisanes nues berces sur des tapis de pourpre ou emportes par des
galres fleuries.

Au Salon, devant la _Bacchante_, elle gotait une volupt dlicieuse.
Les paupires mi-closes, la narine dilate comme pour aspirer un parfum
brlant  ses genoux, elle coutait la musique des hommages. Toujours
on louait le matre, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns
admiraient  voix basse, avec des respects; d'autres, bavards,
dtaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste.
C'taient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de
patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle
on devinait le frmissement d'une sve jeune et riche... D'autres encore
donnaient  leur admiration une forme brutale, une tournure de dsir
effrontment exprim; et ces louanges audacieuses secouaient la petite
d'un frisson. Elle ne se sentait pas offense; bien au contraire, il
lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, a lui faisait l'effet
d'avoir dompt des btes, c'tait comme une pointe d'odeur aigre corsant
l'encens pars autour d'elle. Volontiers elle serait reste l des
heures, une journe entire,  entendre se mler les voix chuchotantes,
tandis que, rveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus
dans cette pose emporte et dlirante qui la faisait pareille  une
vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois diffrente, tour
 tour semblable  chacune des beauts glorieuses immortalises par la
main prestigieuse des matres.

Un gosme souverain la possdait et, de bonne foi, par une illusion que
d'ailleurs Hermann se plaisait  aviver, elle s'imaginait avoir droit
 une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'acadmicien ne lui
avait-il pas rpt qu'il lui devait ce succs? D'ailleurs,  ce premier
Salon, elle avait compar. Certes, il y avait l, et par centaine, des
nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait  la pense, en mme temps
qu'aux yeux, la ralisation de l'absolu dans le beau. Il manquait  ces
visages quelque chose d'indfinissable et de ncessaire. Ces filles
gardaient un air bte, n'avaient assurment pas compris la pose,
n'taient pas entres dans la peau du bonhomme, comme disent les
comdiens. Enfin ce n'tait pas a. Puis, au bras d'Hermann, elle avait
fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes
des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, trs peu
modles; proccupes surtout d'un amant, d'une noce  faire, d'un
dner en cabinet particulier, et des robes  trenner dans des bals de
barrire. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois
seulement paraissaient capables de poser vritablement l'ensemble. Et
encore! Les autres fichues, reintes, avec des tailles paissies, des
poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la
_Bacchante_. Et des manires!... Et des voix!... un parler rauque
sortant d'une gorge brle par l'absinthe et creve par des chansons de
beuglant. Quelques-unes toussaient  faire piti et, bien certainement
ne verraient pas le prochain avril. Bientt tutoye par ces filles,
Gilberte se laissa faire, joua au bon garon, redoutant de paratre
manire; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva
jamais que des mpris pour ce troupeau.

Ces fierts inattendues ravissaient l'acadmicien. Aprs avoir
longtemps redout de perdre la petite, il commenait maintenant 
se tranquilliser. Il l'avait surveille d'abord, et de trs prs,
sollicitant ses confidences et lui offrant des piges cherchant dans
les paroles ou les dmarches de cette crature singulire la trace d'un
vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle tait bien  lui,  lui
et  cet idal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait
chaste, calme, glace, ne songeant jamais  sa mre, ni  ses soeurs, ni
 une amie quelconque, se devinant une me et ne se sentant ni coeur ni
sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans
l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq
ans, qu'elle et quitt sans l'ombre d'un regret s'il avait tout  coup
renonc  peindre.

Au caf de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopt comme restaurant en
venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou
tente.

Ce fut d'abord David, un belltre niais, qui essaya de la mener  mal
en lui offrant de temps  autre les cinquante sous de son dner; puis
Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante;
enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinment
par les rues.

Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille.
A David elle rpondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels
nulle rplique n'tait possible; elle traita diffremment Willine dont
le langage sduisant l'intressait; Florin fut bafou gaiement. Certes,
aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient,
elle songeait  autre chose, au tableau commenc,  sa sance de la
journe, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune
affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine
offense et ne prononait ce mot bte o se rvle l'hypocrisie comique
des filles: Monsieur, pour qui me prenez-vous? Aussi bientt, la
colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amiti fortifie par beaucoup
d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclame une fille srieuse, et cela
suffit pour garder des ngligences et des malproprets du trottoir cette
belle crature qui exerait firement un mtier douteux et demeurait
vierge en ignorant la pudeur.

Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne
s'effarouchait pas d'une parole, mme vive. Bien qu'elle n'intervint
jamais dans les conversations o de vigoureux propos taient changs,
aucune rougeur ne lui montait  la face. On eut dit un vieux garon
sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux
suspects, l'habitude des plaisanteries sales. Dans les premires
semaines, seulement, elle coutait ces choses d'un air grave, avec une
attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mmoire.

Quand une grossiret venait lui heurter l'oreille, Gilberte prouvait
pour ainsi dire une impression rassurante, et son mpris des hommes
s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels taient bien les
hommes. Celui-ci parlait indiscrtement de sa matresse, une femme
marie, une raseuse, un crampon, qu'il allait lcher, et un peu plus
vite que a. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes
prennent du temps et cotent gros. D'autres encore formulaient des
thories capables de donner la nause  un greffier de cour d'assises...

Un seul l'tonna parmi ces plaisants effronts: Roland. Ce grand garon
n'tait pas en tout semblable aux autres. Gilberte commena par lui
trouver de la distinction, du charme, quelque chose de fminin qui lui
allait  ravir, une timidit touchante et polie. En outre, il tait
moins parleur, ne se livrait point, coutait en montrant un vague ddain
ennuy. La petite rflchit et s'arrta  cette supposition que le pote
Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte
de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'cole
poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures
de gaiet et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les
autres. Mais alors encore il restait diffrent des autres, et son rire
sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement
Gilberte et lui faisait lever la tte, comme  un appel.

Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs
tables et, un beau soir, que le caf tait bond, il n'y eut qu'une
table pour eux deux--accident qui s'tablit ds le lendemain en
habitude. Gilberte s'tait renseigne. Roland tait pauvre; on lui
savait un petit emploi  la Bibliothque nationale dont le salaire lui
suffisait pour vivre modestement, il avait publi trois volumes de beaux
vers dont l'un avait t couronn par l'Acadmie franaise, enfin il
publiait dans les journaux littraires de courtes nouvelles, finement
ciseles et que les vrais lettrs estimaient fort. Au caf, on le voyait
depuis trois ou quatre annes, et toujours seul. Jamais une matresse
n'tait arrive  son bras, jamais un ami n'avait partag son dner.
De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paratre. Et
c'tait tout.

Sans le vouloir, Gilberte se montra plus rserve envers Roland qu'
l'gard de tout autre. Peut-tre bien aprs tout que ce garon-l tait
simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose  cacher. Elle le
trouvait singulier, inquitant, un peu trop semblable  elle-mme. Pas
une matresse, pas un ami; comme unique proccupation le travail, la
lecture, l'art. Aucun got pour les filles. Il tutoyait cependant la
bande des modles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait
mme quelquefois  ct de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une
indiffrence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et
pouse sans rpugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi.
Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que
d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitus, seul
il gardait une allure mystrieuse qui invitait  la rserve et  la
prudence.

Aprs quelques jours, les dfiances de Gilberte s'vanouirent. A n'en
pas douter, Roland tait sincre. On pouvait mme le trouver naf. Bien
qu'il et vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes;
 l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un
passionn comme Hermann. L'habitude aidant, la prsence du pote devint
bientt ncessaire au modle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait
avant lui, se sentait  de certaines heures des impatiences de le
rejoindre. Malgr la promesse qu'elle s'tait faite de quitter le caf
chaque soir aussitt aprs son dessert grignot, elle s'attardait en
face du jeune homme et oubliait les heures en l'coutant. Les soirs
o il arrivait tout de noir vtu et avec sa cravate blanche, elle lui
faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pnitence, lui
reprochait son got pour les Franais et pour l'Opra. Puis elle
rentrait plus tt qu' l'ordinaire, remontait  son petit logement de
la rue de Laval, ennuye, avec des regrets, une sensation de vide et
d'absence.

Lui se plaisait autant  cette camaraderie charmante. a formait comme
un petit mnage sans mnagre, sans pot-au-feu, sans prose. C'tait
gentil, enfin. Cette petite apportait une grce dans sa vie pauvre.
Jusqu'alors il lui semblait avoir vcu comme dans un bois sans oiseaux.
Son amiti s'ingniait vers des attentions dlicates. Souvent il
apportait  Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours
choisis avec un got d'artiste. Absolument comme le pre Hermann, mais
avec quarante annes de moins. Il lui donnait des livres, des gravures,
des chinoiseries, de vieux bijoux dcouverts chez les antiquaires de la
rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dner, il ne lui parlait
ni d'elle ni de lui-mme, mais d'un pome publi le matin, du drame
reprsent hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo.

Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea  lui dire qu'elle
tait belle, et il russit a bien le dire, car elle savait maintenant
l'art de bien dire. De mme que le pre Hermann l'avait initie 
l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de mme
Roland lui rvlait les mystres de la pense et les charmes endormeurs
du rhythme. Le vieux peintre avait pur son got, le pote levait son
esprit. Il lui expliquait les matres dans l'art d'crire, lui composait
une petite bibliothque choisie, s'appliquait  l'intresser et 
l'instruire.

C'tait charmant. Et quelle bonne poigne de mains, le soir, en se
quittant. Ils se disaient au revoir en plein caf, devant tout le monde.
Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les
gamines attables sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut
cette pense dlicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais
seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait
bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins
pourraient-ils l'atteindre?

Quand elle parla au pre Hermann de son nouvel ami, l'acadmicien fut
hant d'une inquitude.

--Ah diable!...

Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du
Thtre-Historique qui avait si mal tourn. Il l'avait rencontre un
an aprs son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la
pauvre fille tait mconnaissable, absolument mconnaissable. Un paquet!
Hein? Comprend-on a? Avoir t la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir
Vnus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se rsigner  n'tre que
Mme Clown!...

Gilberte avait cout ce rcit sans en comprendre l'opportunit. Est-ce
que Roland tait amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien
oui!... avec a qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester
qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite.

Elle ne rpondit pas au vieux matre.

En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente.
Elle ne pensait pas  mal, considrant le pote comme un autre Hermann,
un Hermann jeune, un matre nouveau qu'il lui tait permis de tutoyer
et de traiter un peu en frre an. D'ailleurs Roland ne songeait pas 
elle. Donc...

Elle avait raison alors. Roland n'tait pas amoureux.

Un soir, aprs dner, il se leva, tendant la main vers son chapeau.

--Comment, tu pars?...

--Mais oui.

--O vas-tu?

--A l'Opra-Comique.

--Ah...

Elle avait dit ah d'un air ennuy, en fronant le sourcil. Roland,
tranquillement, mettait son pardessus.

--Tu vas seul?

--Oui.

Elle hsita un moment, craignant de se montrer indiscrte et redoutant
un refus; mais enfin elle ajouta:

--Veux-tu m'emmener?

--Certes.

Le jeune homme avait t surpris. Jamais encore la petite ne lui avait
adress pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement.
Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-tre. Aprs tout, elle n'avait pas
une existence bien gaie.

Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de
Roland elle avait une dmarche lgre, vive, et sa robe de soie donnait
un joli froufrou.

Aprs le spectacle, ils remontrent lentement la rue Fontaine et la rue
Brda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte
retint un instant son ami, ayant encore quelque chose  lui dire. Ils
parlrent de la pice, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des
actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu.

La petite avait tir le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main
et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait,
machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser.

Elle se recula, disant d'un ton emport par la colre:

--Ah! non! non!

Et s'chappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la
porte.

En se dshabillant, dans sa chambre, elle eut un accs de tristesse
nerveuse; elle pleura.

Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la
main, il l'attirait. Alors, c'tait donc un homme comme tous les
autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route
d'Asnires, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son
parti fut arrt. Elle ne retournerait pas  La Rochefoucauld, ne
reverrait plus Roland, jamais, jamais.

Et puis? Et aprs? Certes,--elle le comprenait maintenant--il tait
impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en
temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y
avait bien le pre Hermann, oui; mais ce n'tait pas la mme chose. O
aller demain? Au caf de La Rochefoucauld on connaissait ses petites
habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait
peut-tre pendant des semaines aller de brasserie en caf et de crmerie
en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'tait
 deux pas...

En y rflchissant bien, elle reconnut avoir t svre, injuste mme
envers son ami. En dfinitive, qu'avait donc fait Roland de si norme?
Un baiser; pan mme, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on
est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le pre Hermann l'embrassait
tous les jours... Oui, mais ce n'tait pas la mme chose.

C'est gal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir
qu'il s'tait montr si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin,
il avait t charmant, au thtre. Non, franchement, elle se sentait
des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons,
qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?...

Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore.

Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la
main et lui dit seulement:

--Rassures-toi... Je ne recommencerai plus.

Gilberte, pour la premire fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui
monta au visage avec une chaleur. Elle fut gne, maladroite, niaisement
srieuse.

Roland, la voyant toute drle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite
 la soire de la veille, absolument comme s'ils n'taient pas alls
ensemble au thtre. C'est  peine s'ils osaient se regarder, et
ils ressemblaient  deux grands enfants pris en faute. Cet incident
minuscule, ce baiser nonchalamment demand et repouss avec une extrme
nergie courrouce, faisait qu'ils n'taient plus des amis amis comme
la veille. Il y avait quelque chose de chang, de nouveau; un embarras
indfinissable et positif.

Le jeune homme se sentait dispos  trouver tout cela ridicule, mais une
incomprhensible timidit l'arrta. Eh bien, oui, il y avait quelque
chose de chang.

Si, la veille, au moment o il avait voulu embrasser la petite, celle-ci
avait avanc ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice,
Roland serait rentr chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait
rsist, elle s'tait fche. Pourquoi? C'tait donc bien vilain, ce
qu'il avait voulu faire? En quoi? Il tait impossible de penser qu'il
avait vritablement offens Gilberte. Un modle!... Certes, un modle,
soit; mais pas  comparer aux autres modles. Aprs tout, s'il lui
dplaisait d'tre embrasse,  cette petite; elle tait bien libre...

Ils se quittrent comme ils s'taient rejoints, avec la mme familiarit
compasse et les mmes sourires voulus.

Ce soir-l, pour la premire fois, Roland vint contempler les croises
de la petite.

Et Gilberte, retenue derrire ses persiennes par une instinctive
esprance, le regarda longtemps.

Roland ne comprend pas.

Maintenant il passe toutes ses soires chez Gilberte. La petite colonie
bohme croit qu'ils sont ensemble, et les gamines attables sous
l'escalier du caf La Rochefoucauld affirment que c'tait fait depuis
longtemps.

Bah!

Chaque soir, aprs dner, ils montent dans la chambrette de la rue de
Laval, et Roland redescend avant minuit.

Quelles heures! Ds le premier jour, le lien des causeries s'est rompu.
De longs silences font peser sur leurs penses une dlicieuse angoisse.
Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont
des prires, des prires qui sont des strophes: le bavardage exquis,
enivr, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brlantes, puis des
sourires ravis. Des mots que l'on dit comme a, sans savoir, pour rien,
et o il y a de la grce et de la tendresse.

Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au pote ses petites mains
marmorennes qu'il couvre de baisers perdus. Tandis qu'il parla, elle
coute  peine, la tte renverse au dossier du fauteuil, le regard
perdu. Pas un mot ne tombe de sa lvre.

--Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu?

--Je n'ai rien... Je ne pense  rien.

--M'aimes-tu?

--Oui.

Et c'est tout.

Un soir, nerv, gris par le dsir, Roland a pris l'enfant  la taille,
a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emport. La petite
s'est indigne. Elle a fait entendre des reproches svres, durs,
cruels, des menaces de disparatre pour toujours.

Voyons, il faut tre sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans
s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer
ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A
la bonne heure!

Roland ne comprend pas.

Durant l't, ils eurent des promenades, des chappes d'cole
buissonnire  travers les verdures.

Le dimanche, ds sept heures, ils prenaient le chemin de fer
et dbarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, 
Saint-Ouen-l'Aumne; ils remontaient le chemin de halage entre la
rivire aux eaux vertes et les grands champs de bl mr. On djeunait
entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mre Chennevires, sous une
tonnelle ombrage de clmatites, proche un verger o picoraient des
poules. Le passeur les menait  l'le de Vaux et les y laissait jusqu'au
soir, libres et seuls parmi les hautes fougres sous les arbres pleins
d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargs de fleurs, Gilberte
ne recevait pas Roland.

Lui ayant entendu parler de cette le, le pre Hermann voulut la voir.

La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire  Roland.

L'le est troite et semble profonde, tant les massifs y sont presss.
L o il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une fort. L'herbe et
les bruyres y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les
fleurs sauvages. Pas de solitude plus dlicieuse, plus sre, plus
parfume. L'le reste mystrieuse aux passants de la rive comme aux
bateliers qui se font remorquer entre l'cluse de Parmain et le barrage
de Conflans.

Au retour, le pre Hermann dit  Gilberte:

--Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton lot. Je comprends que vous y
teniez, et Roland est dcidment un garon d'esprit. Il sait choisir. Il
serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voil
quelques annes que ces messieurs des expositions libres me fatiguent
les oreilles avec leur plein-air... Du plein-air, parbleu, j'en
ferai quand je voudrai... Et a ne tardera pas. Tout  l'heure j'y
pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la
vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumire dans les
feuilles... Si j'avais eu seulement une bote  pouce!... Tu vas me
faire le plaisir de venir me poser une ve dans ce paradis terrestre.
Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientt ce sera
l'automne. Il y a dj un peu de rouille au bout des branches. Tant
mieux!... Vois-tu une ve l-dedans, non, mais vois-tu?...

Le tableau fut commenc ds le lendemain.

Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient  la gare
du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumne et couraient se cacher au plus
profond de l'le, en une troite clairire abrite de vieux chnes,
tapisse de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une
patience admirable, posa son ve attentivement, sans se plaindre du
froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste
manteau de fourrure, s'tendait dans le gazon, en plein soleil. Puis,
sur un signe du matre, elle reprenait la pose et la gardait avec une
docilit parfaite. Et la sance se prolongeait, sans qu'une parole fut
change entre le peintre et le modle, jusqu'aux heures indcises o
la lumire change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les
demi-teintes du couchant.

On rentrait  Paris toujours vers la mme heure, pour que Gilberte put
retrouver Roland. La petite ne dit rien au pote de cette tude en plein
air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume 
l'atelier d'Hermann, derrire le Luxembourg. Roland ne souponna rien.

Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquita.

L'enfant toussait. Par instants sa voix s'tranglait d'une oppression
douloureuse, s'arrtait dans une quinte sche, creuse, qui la secouait
toute. Bientt le mal s'aggrava. Une pleur mate fltrit le visage
exquis de Gilberte, creusa ses paupires d'un cercle bistr. L'affreuse
toux devint frquente, aigu.

--Ce n'est rien, disait-elle en souriant.

Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle
refusa, voulant terminer l've, prise d'une rage, encourageant le vieil
acadmicien  multiplier les sances. Vers la fin de septembre elle
consentit  se soigner. Le tableau tait achev.

Ds les premires atteintes du mal, Gilberte s'tait senti touche par
la mort. Oh! il n'y avait pas  douter; a y tait. Un froid mortel dans
la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fivre
qui devenait chaque jour plus brlante et plus douloureuse. Elle s'tait
rsigne tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux
premires neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'hrosme, une
griserie de dvouement et de sacrifice.

Mais avant de mourir, elle voulut vivre.

Elle se donna  Roland.

Ils se sont aims trois mois.

Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalt la
souffrance, ht la fin.

tendue sur son grand lit voil de mousselines blanches, la petite a des
sourires heureux. Une fiert la rassure et la console. Cette fille se
sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire.

Elle a eu l'amour quand elle s'est devine inutile pour l'art.

Devant l'agonie, un caprice de modle lui revient. Elle veut le pre
Hermann, avec un panneau et sa vieille bote de campagne. La petite
posera une dernire fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir.

Le matre est venu, sombre, bris, vaincu. D'abord il a pleur.

Bientt il s'est mis  l'oeuvre, avec une prcipitation fivreuse.

La petite a pris une attitude, a cherch la pose, le mouvement voulu,
dramatique, compos. Quelque chose comme la tte de la morte dans la
_Fille du Tintoret_ de Lon Cognet. Elle a ordonn la disposition des
draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des
fleurs parses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la
mourante d'une grce dernire, d'un parfum.

Le pre Hermann a achev l'tude sans moi, l'oeil sec, hant par les
seules proccupations du peintre.

Alors Roland a compris. Il a compris quelle crature trange, rare,
double il avait aime. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque
aussitt, se voyant oubli  cette heure suprme, il a partag l'gosme
idal, uniquement tourn vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant.

Il n'a plus vu en Gilberte que le modle, l'tre superbe, faux,
prdestin, le monstre divin.

Et il lui a sembl que c'tait une autre femme qui mourait.




                          FANTMES AMOUREUX


    _A Mademoiselle...

    Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom
    charmant, en tte des petits contes que je vous adressais cet hiver,
    quand vous me demandiez de vous raconter des histoires.

    Je vous les ddie trs humblement, heureux si parmi ces lignes vous
    retrouvez celles o mes penses appelaient vos penses, et o
    mes espoirs offraient  votre noble esprit le bouquet blanc des
    fianailles._

    CHARLES-MARIE.

    25 mai 1885.



                         FANTMES AMOUREUX


UNE MINUTE

Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succs, fortune, plaisirs sont des
fumes subtiles, emportes au moindre souffle. Aucune sret dans le
lendemain plein de piges, aucune immobilit du souvenir dans le pass.
Des motions d'antan, peu survivent  la cause premire. On se retourne,
on regarde derrire soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus
rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacs dj. Au
del, le vide, un dsert morose o la pense ne retrouverait pas une
source. Et ce dsert fut le paradis lysen du dernier printemps!... En
route! vers le pays des chimres qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe
point, et vers lequel s'envolent nos rves d'exils. Nous marchons
dans l'paisse nuit de notre ignorance, attirs par de vains espoirs,
tranant  nos talons d'inutiles regrets!... C'est fou. La vie tient
tout entire dans la minute prsente, dans l'motion que l'on possde
avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de
l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frmissement, un
sourire, une mlodie qui fuit. Et c'est tout. On a vcu.

Il n'y a que des minutes.

Qui se souvient d'une anne, qui peut prciser les circonstances d'une
tape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme,
une nuance qui, par son clat ou par sa pleur, a frapp l'esprit. Le
reste est fatigue, ennui, nant. Seule, la sensation des chagrins se
rveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser.
L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles,
tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble
enfin--pour le martyre des hommes--que, dans cette vie o tout passe, la
douleur seule soit immortelle.

Pourtant, il est des minutes exquises.

Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la
race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livre dans
un regard, s'est donne dans un geste, en un clair et sans une
parole,--vous ne l'oublierez jamais, jamais.

Vous l'avez rencontre parmi la foule, au dtour d'un chemin banal, ou
dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez
nullement, vous n'avez pas os la saluer, vous ne devez pas la revoir,
et cependant elle a emport quelque chose de votre pense. Des rves 
vous, des dsirs  vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une
seconde a suffi; vous la possdez tout entire. Sans effort, par une
simple prdilection de mmoire fidle, vous pouvez la peindre, respirer
aprs des annes le parfum dont elle tait enveloppe, sourire  son
sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore
la forme de sa robe, la nuance des toffes, le dessin des franges,
l'harmonie dlicate des dentelles, le rayonnement discrtement voil de
son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante  vos oreilles comme
une musique inoubliable, et ses paroles restent la mlodie favorite,
dlicieusement obsdante. Quant au regard qu'elle a laiss descendre sur
vous, comme elle et donn un sou  un pauvre, vous l'estimez au point
que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-mme.

Et comme rien de cela n'a dur, comme la vision s'est vanouie, envole
pour ainsi dire, sitt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures,
mais de secondes,--une minute  peine;--vous ne l'oublierez jamais,
jamais.

J'endure la nostalgie d'une ambition chimrique.

Sur une route abrite de grands chnes, une maison, une petite maison
blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles carlates; autour, un
jardin sans massifs, entirement livr aux roses, avec des fonds calmes
de pelouse; des volets de chne neuf, constamment ouverts, et laissant
deviner,  travers les glaces, entre le satin et les guipures des
rideaux, l'intimit des lgances intrieures. Pas trop haut, un large
balcon en fer forg, renfl comme un chiffonnier de Boule, et dont la
rampe disparatrait  demi sous une draperie mauresque aux longs plis
tranants. A droite et  gauche, aux deux flancs de la route; dans les
vieux arbres, des chansons d'oiseaux.

J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte.
J'irais droit, ayant travers des salons troits touffs sous des
velours, j'irais droit  la serre tide o des palmiers languissent,
et je tomberais  genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui
m'attendrait sans me connatre,--le livre d'un pote dans sa main.

Elle serait douce et belle, jeune et sincre; elle aurait pour vtement
un riant peignoir japonais, brod de fleurs tranges et de dragons
argents, retenu seulement aux hanches par une ceinture lche. Pour la
chevelure, blonde ou brune,  sa guise. Plutt blonde.

Et nous nous aimerions durant l'ternit profonde d'une minute, oublieux
de l'humanit et de la nature, avec des caresses chastes et des
bndictions muettes. Pas un mot. L'amour est  son apoge tant qu'on
n'a rien  se dire-; la parole est dj la preuve d'un malentendu.

J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais
sans la regretter, elle me laisserait m'loigner sans me retenir, sans
me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais
plus la maison, emporte par un coup de ferie. Une fort obscure aurait
germ  la place.

Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que
je n'arracherai point cette minute de suprme extase  la vie banale,
misrable, cruelle, toujours la mme.

Et cela me rend triste,--souvent.

Beaucoup meurent sans avoir got l'infinie possession de la chre
minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh,
les damns carts de la terre promise! Ceux-l n'ont pu calculer
l'immortalit d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser
d'mois, d'ivresses, de douleurs, de volupts et de dsespoirs dans la
plus brve mesure possible du temps.

Vivre une heure on une heure, quelle misre! Dpenser sa sensibilit sou
par sou, changer btement contre les -compte de tous les jours un bien
qui, dpens en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu
 peu, s'user pour ainsi dire,--est-ce vivre?

Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! changer une
motion instantane mais divine contre des annes de deuil,--oui, des
annes, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anantir dans un
dsir impossible, s'attacher  un idal qu'on n'atteindra point, c'est
s'assurer l'aventure pique de ce rveur athnien qui, dans un lan
de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des
sacrifices et la vida d'un trait.

Aussitt il tomba tout en poudre sur les degrs sacrs--mais il avait bu
le vin des Dieux!

L'Olympe est remont l-haut, au feu des toiles. Les statues de marbre
des desses et des hros fabuleux ont roul, brises, dans le torrent
dessch des vieux fleuves; les minutes qui valent d'tre vcues ne se
paient plus au comptant.

Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique cote les regrets
incurables d'une existence.

On a aim autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait--pas plus, hlas!
Une femme a pass, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera
pour vous ni l'amie, ni l'pouse, ni l'amante; et son souvenir vous
restera, prcis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-tre depuis
longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme
au jour de la vision fatidique, avec la mme dmarche, la mme robe,
avec la mme voix chantante. Cela n'a pas dur, ou presque pas.
Qu'importe? Vous avez tremp vos lvres au nectar brlant de l'Olympe.
Vous aimez dsormais cette femme. Peut-tre en aimerez-vous une autre,
plusieurs autres, mais--elle--vous ne l'oublierez jamais.

Jamais, jamais.



LE CLOWN

Marius avait prpar son petit discours. L'exorde commenait comme un
andante, avec des bmols attendris, sur un accompagnement de sourdine
grave. Il ouvrirait la dmonstration symphonique largement--lento
mastoso--pdale douce. Ensuite, son loquence secouerait les trilles,
les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestr o il y aurait
place pour un petit ballet genre Vieux-Svres. Menuet pour les
seuls instruments  cordes. Aprs une pause--a tempo--la phrase
caractristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et
d'or. Choeurs de vierges folles  la cantonnade, choeurs de petits
anges dans les frises; des voix mlodieuses dans des lointains indcis,
dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'teignant poco a poco avec des
douceurs de plainte amoureuse. Le clou de la partition. Au rveil
adouci des fanfares, succderait, piu lento, la chanson mlancolique des
hautbois clbrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore
des soirs. Une idylle, frache et simple comme toutes les idylles;
aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpges.
Enfin, sur un fragment voqu de la phrase magistrale calme par la
tendresse des choeurs, l'oratorio s'achverait en de tels accords,
s'lverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des
harpes--fortissimo, apassionnato--qu'il ne resterait plus  Marius que
d'offrir son me et sa vie  Fernande--sur un point d'orgue!

La soire de dimanche avait t marque pour l'unique audition de ce
chef-d'oeuvre.

Mais, au moment d'abattre sur un pupitre suppos son bton de chef
d'orchestre idal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens,
interdits, s'en allrent, emportant leurs instruments, soufflant la
petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius,
dans le noir.

Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, r, la, sol, fa,
r... mais sa chanson se brisa dans un trmolo pitoyable, que souligna
le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant.

Rentr chez lui, Marius comprit la ncessit de prendre une attitude.
Laquelle? Toute la question tait l. Il changea vingt fois d'ide fixe.
D'abord, il voulut mourir,--comme tout le monde; puis il eut l'ide d'un
voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de
la terre!... Il commena le premier vers d'une ode et ne l'acheva point;
il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien
lire, se mit au lit sans pouvoir dormir.

Au petit jour, il crut comprendre.

Il y a cent faons d'tre bte; les imbciles n'en ont qu'une, et il
en reste par consquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit.
Marius, garon d'esprit  ses heures, s'tait beaucoup trop inquit de
ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il tait expos
 entendre. Il s'tait efforc de n'tre point banal comme tout le
monde, et il s'tait montr sot comme personne.

On est un grand garon, fier et ddaigneux, on affecte de ne voir dans
la vie que des bonshommes croqus par Daumier, on aime la bataille et
on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le
feu;--et on devient timide, hsitant, ridicule, lche devant la petite
tte blonde qu'on a choisie.

Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hrisse de canons vomissant
la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on
mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son pe,
jour de Dieu! Et l'on marcherait crnement sous les balles, drapeaux au
soleil, musique en tte.

Mais conqurir le droit de mettre un baiser sur une petite main,
affronter deux yeux moqueurs, s'exposer  un sourire! Voil du quoi
faire reculer les vieux capitaines. Oh! pouvante! Se sentir ridicule.
Ne pas trouver une syllabe  prononcer. Se dbattre gauchement contre
l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables
aveux!

Marius se jura bien de ne pas retourner au combat.

--Hlas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer  l'mouvoir, je vais
essayer de la faire rire... Elle a de si jolies dents!

De ce jour, il enferma sa pense dans un jargon.

Il faonna sa parole  l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit
qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du
duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Stal.
Un rire o se rsume la somme de frocit permise aux gens de bonne
compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puriles, de
jugements faux; une langue faite de mots  l'emporte-pice, de termes
anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de
niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaiets
tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux ides justes,
aux penses srieuses, aux thories solides, se dcarcassant  plaisir,
crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant
dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade
de pierrots perdus lchs dans une pantomime amricaine qui serait
reprsente sur un tremblement de terre.

Marius rpta ces vers de Coppe:

  Las des pdants de Salamanque
  Et de l'cole aux noirs gradins,
  Je veux me faire saltimbanque
  Et vivre avec les baladins.

Et renonant  devenir l'poux, l'ami, le page ou le chien de la femme
aime, il se rsigna  devenir son clown.

Quand il la revit, il lui raconta des histoires.

Il tait une fois un prfet nomm Romieu. L'empereur, qu'il amusait,
l'invitait  ses chasses de Compigne. Un jour, le prfet rflchit que
rien ne devait tre plus monotone, pour un souverain aussi puissant,
que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des
perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le
fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la premire
battue, trois cents insparables et cent cinquante kakatos furent
lancs en prsence du matre. Napolon III, un peu tonn d'abord,
ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour
le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort
suprme, mourut en criant: Vive l'empereur!

Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents.

Peu  peu il glissa dans l'ironie coutumire, se fit sceptique,
s'attacha au cou le sifflet narquois de Mphistophls et s'en servit
pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq--l'ne,
il daigna des intimits compromettantes avec les calembours va-nu-pieds
qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaait graduellement en
lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilits d'autrefois, ronges
par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort
lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel
entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-l tait un heureux! L'existence
lui tait clmente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il
s'amusait.

Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacres qui ressemblent assez
 mon ami Marius. Le voyageur qui y pntre, salue, bloui, le haut
portail o les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or;
puis il passe sous des votes soutenues par des colonnades de porphyre,
assourdies par des velours clatants tendus sur les mosaques; puis
c'est une salle en lapis, un jardin couvert o l'eau des sources secoue
dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire
auguste, au luxe aveuglant;--et sur l'autel, presque rien, un petit
Bouddha de jade noir, informe, affreux.

Marius, le gai Marius, portait en lui, derrire les splendeurs de sa
fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour.

Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus
regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque,
prouvait enfin la nostalgie vile des trteaux. Des regrets le
prenaient.

Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien,  plein coeur! On
aurait une jolie existence, honnte et paisible, un bonheur pur, solide,
immortel. Et le dtail de l'ambitieux avenir, plus sduisant que
l'avenir mme! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent--on a du
talent quand on aime--le souci religieux de la rendre heureuse. Pour
elle, une petite maison o elle commanderait en reine, un petit jardin
au fond d'un vieux faubourg, proche la rivire. Et les heures sereines
du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'tre qu'on
laisse teindre et le clavecin qu'on laisse ferm; le large fauteuil o
elle s'alanguirait, berce par des causeries, tandis qu'il tomberait 
genoux, lui, avec, chaque soir, une motion neuve et des dsirs plus
caressants...

Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rvasses, mon bonhomme!
Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs
puissent au besoin s'chouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon
garon.

Et maintenant, en scne. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si
tout marche bien, si tout  l'heure tu n'es pas tomb de ton trapze,
inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la
qute;--et peut-tre ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans
le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes
baguettes--comme une grosse chauve-souris.



SOUS LA COMMUNE

Je l'avais rencontre quelques mois avant la guerre, dans cet htel
de l'avenue de Friedland o Arsne Houssaye donnait alors de si
merveilleuses ftes vnitiennes. C'tait par une nuit de bal, au fond du
salon mauresque, prs du large divan qu'elle emplissait de ses jupes.
Sous son loup de satin noir, je l'avais devine jolie. L'indfinissable
ondulation des lignes rvlait un corps jeune, souple, mince, cr pour
les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses
mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes
fauves, qui supportait un chignon dor travers d'une longue pingle
d'caille blonde, jusqu' ses petits pieds impatients et mutins,
cambrs sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste,
presque divine o l'artiste admire religieusement le tmoignage des
pures beauts antiques.

Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin
plaqu aux hanches que devaient adopter plus tard les lgantes de la
troisime Rpublique et qui,  cette poque de luxe hypocrite, pouvait
passer pour une rare audace de coquetterie fminine. Pas un ruban, pas
une dentelle, pas un bijou. L'toffe adhrait fidlement  la forme
amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en trane flottante gaye
par des clarts de jupons blancs. Un voile de point vnitien comprimait
ses torsades blondes d'o s'levait un parfum singulier, timide et
capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gante de chevreau
couleur de deuil, balanait, dans un mouvement rythmique, mesur sur de
lointains chos de valses, un large ventail de jais mat, dont chacune
des deux branches matresses portait un diamant noir.

Nul ne lui parlait; elle semblait comme trangre  cette foule joyeuse
qui se reposait de l'tiquette guinde de la grande vie mondaine dans un
tapage  la fois canaille et raffin. Ses grands yeux bizarres, verts et
enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue
des gentilshommes, des snateurs et des officiers chamarrs qui se
suivaient lentement sous les lustres. Du divan o elle tait tendue,
blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle
considrait  loisir tout le cortge de la fte, l'escalier de marbre
clair de torchres odorantes, la loggia dont les glaces abritaient
des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les
tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir
japonais riant de lumires papillotantes, avec ses panneaux de laque
transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie o galopaient
des chimres fabuleuses  travers des paysages d'or, de pourpre et
d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils blouissants.

Vers l'heure o les valets de pied dressaient dans le hall les petites
tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit
l'escalier majestueux en tenant le centre des degrs roses, et disparut.

Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'tait bien
inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitt par la grce
fline qui lui tait propre et que je n'ai depuis retrouve chez aucune
autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, prs du pavillon
de Madrid, ne pouvait tre qu'elle. C'tait la mme dmarche lente et
onduleuse, la mme coupe et la mme couleur de costume, les mmes yeux
pareils  des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple,
dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la
ressaisissais tout entire avec son charme noir, ses indolences
mystrieuses de la nuit.

Je sus bientt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une
villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne
sus jamais si elle tait fille, femme ou veuve.

Je lui crivis;--en vain.

Bientt elle dserta le Bois, tint ses volets ferms  l'heure o je
passais  cheval sous ses fentres.

L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me proccupait, voil
tout. Aucun effort ne m'aurait cot pour me rapprocher d'elle, mais
je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux,
mlancolique ajoutait  ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de
tendre, de caressant qui ressemblait parfois  du bonheur. Puis je
trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collgien, inutilement,
btement, simplement, sans arrire-pense, sans un dsir... Allons,
allons, je crois bien tout de mme l'avoir aime...

Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde.

Le marchal Leboeuf m'expdia  Limoges--je n'ai jamais su pourquoi; le
duc de Palikao m'envoya  la Roche-sur-Yon; le gnral Lefl me rappela
enfin  Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant
dans un escadron de formation nouvelle.

Le 2 dcembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay,
une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta vanoui
dans la poussire. Je me rveillai seulement le lendemain,  l'ambulance
de Valentino... Une longue salle garnie de petits lits blancs o
reposaient d'autres vaincus, des mdecins en tenue militaire avec le
brassard  la croix rouge, des femmes en robe noire protge par un
grand tablier blanc,--ambulancires volontaires. Je distinguai tout cela
confusment, ces femmes graves, ces blesss ples, ces uniformes; et
bientt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout prs de ma
couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond.

C'tait elle!

Ah! j'avais dj oubli la guerre, les fatigues, les prils, les
colres. Un coin du pass se remplit de lumire. C'tait le salon
mauresque de l'avenue de Friedland, les alles solitaires du Bois, les
jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d't...

Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lvres en signe
de silence, et, derrire sa main blanche, je contemplai son premier
sourire--un sourire discret, triste,  peine dessin, comme le sourire
de la Joconde.

C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour--oh! une
cour respectueuse, timide, timide... Il est quelquefois prcieux d'avoir
reu un coup de feu dans la poitrine!

Lorsque je sortis de l'ambulance, nous tions au dbut de la Commune.
Delescluze entrait  l'htel de ville, Grousset s'installait dans le
cabinet de Jules Favre. Une tragdie commenait. Mais le soleil tait
revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries,
des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce
merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du
sige.

Sous les chnes de l'ancien parc imprial, je rencontrais maintenant
presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dpit de
mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai
seulement ses allures prudentes, sa hte  me fuir ds qu'un promeneur
se montrait  l'entre de l'alle alors dserte souvent. On eut dit
qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait d
abandonner sa villa d'Auteuil visite par les obus prussiens et s'tait
retirs provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, o elle ne
consentit jamais  me recevoir, malgr mes instantes prires.

Cependant, elle s'attendrissait peu  peu. Et le soir, vers la quatrime
heure, au moment voil de demi-teintes o,

  Le regret du couchant laisse un adieu plus doux,

nous avions une longue treinte silencieuse. C'tait toujours au
tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, prs de
la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantes dans mes mains
tremblantes; je lui disais: A demain tout bas. Nous demeurions ainsi
face  face, sans une parole, en coutant vaguement le canon qui
grondait au loin, vers le Mont-Valrien, vers Vanves, vers Bezons.

Qu'tait donc cette femme? D'o venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle
en ce pauvre Paris alors dsert? Et si elle vivait solitaire, pourquoi
ne point me permettre de lui faire visite?

Je le lui demandai un soir.

--Vous avez donc peur de moi? lui dis-je.

--Peur?... Moi?..

Puis elle se leva, me quittant en prononant avec un accent trange:

--Vous verrez si j'ai peur.

Le soir, comme je rentrais aprs dner, un laquais me remit ce billet:

    Demain, deux heures,  ma maison d'Auteuil.

    L.

Auteuil? C'tait par ironie assurment, ou peut-tre pour m'loigner. Et
qui sait?

Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valrien foudroyaient Auteuil.
Les fdrs, chasss par les obus, avaient abandonn le secteur et
s'taient retranchs derrire des barricades. La veille mme, Dombrowski
avait t bless l en passant la revue de ses postes. Les troupes
de ligne avanaient lentement vers le rempart, dans les tranches
serpentines. Le quartier avait t abandonn compltement ds les
premiers jours de la guerre civile.

Dans ces conditions, aller  Auteuil tait une folie. Je fus  Auteuil,
malgr les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le
Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles,
htant le pas, contempl avec stupeur par les fdrs des barricades qui
crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin,
j'arrivai rue Boileau, devant la villa.

Pauvre villa! La grille s'tait abattue, tordue sous l'action
victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux
fentres, une brche norme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir
bant. Un gazon maigre poussait dans les pavs de l'alle carossable. Le
jardin tait dvast... Je vois encore une branche de lilas dcapite
par une balle et que le vent balanait.....

Ayant gravi le perron dont un obus avait bouscul les dalles, je poussai
la premire porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon
clair.

La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa
mme allure troublante.

Comme je tombais,  ses pieds, une botte  mitraille creva sur la
pelouse, et le ricochet d'un biscaen vint expirer sur le tapis.

--Ai-je peur? dit-elle.

Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance.

J'osai lui dire son nom--je ne l'crirai point--et ressaisir ses
mains aimes. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette
tourmente affreuse o nous tions cachs, quelles paroles exquises,
sublimes et passionnes, tombrent de ses lvres,  quelles extases
profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frle secou par
la guerre,--pourquoi le rvler? Le souvenir avou s'vapore et laisse
seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde
en moi, comme un avare, le tmoignage toujours vivant de ces ivresses
mortes.

Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais t svre.
Le mystre o elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trve
en ce coin perdu, plus dsert que l'immense dsert. Nul ne pouvait nous
apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions l, chaque
jour, c'tait aprs avoir travers des solitudes mornes, des rues vides
o son pas lger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun
passant. Pas un soldat.

Le danger? Ah! nous n'y pensions plus gure. Elle ne m'en parla jamais.
Bientt apprivoiss, nous prmes possession du jardin, du pauvre jardin
d'autant plus joli qu'il poussait  la grce de Dieu. Que d'instants
passs, agenouill dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles
dans les branches!...

Enfin!...

Combien cela est dj loin! Quinze annes bientt!...

Le 22 mai, au lendemain de l'entre des troupes, elle m'crivit:

    Il n'est plus un coin o nous puissions cacher notre amour.

    Adieu, mon ami. L.

Je ne l'ai pas revue.

Elle est retourne  son mystre.



LE RLE

C'est le pre Kernouan qui m'a racont cette histoire l't
dernier,--l-bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux,
un soir d'aot. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'le
bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mre Le Cardec, une brave
octognaire qui engraisse des cochons  Port-Haliguen.

En ce temps-l s'ennuyait  Paris une femme clbre par ses talents et
par sa beaut, et qui s'tait plus particulirement illustre dans la
tragdie, sur les principales scnes de France et de l'tranger.

--Sarah Bernhardt?

--Non, ce n'tait pas Sarah Bernhardt... La belle tragdienne s'ennuyait
donc, comme on peut s'ennuyer  Paris quand on possde un bel htel, des
chevaux, des diamants, des adorateurs perptuellement inclins, et un
mari aimable.

--Vous avez dit?...

--J'ai dit et un mari aimable.

--J'avais bien entendu. Continuez.

--Ronge par le spleen, compltement dsempare--comme dirait
Kernouan--l'artiste eut la fantaisie d'un rle, d'un grand beau rle
crit tout exprs pour elle par un vrai pote, sur ses conseils, et
o toutes les ressources de son norme talent seraient habilement
utilises. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de...
je ne puis le nommer. Si vous voulez bien--et pour rendre le rcit
plus facile--nous l'appellerons Ernest. On le reconnatra aisment
d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux
blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succs dans le journal,
dans le livre et au thtre, qu'il porte toujours un pardessus mme au
plus fort de la canicule, et qu'il parle ngre.

--Ngre?

--Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il
crit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa
conversation semble le rsultat d'une transmission tlgraphique.

La belle tragdienne s'adressa donc au clbre Ernest et lui demanda un
rle. L'auteur, flatt et sduit, rpondit aussitt:

--Un rle... en ai pas... plus rien crit depuis deux ans. Suis abruti
par Paris... besoin solitude, recueillement... quand trouverai solitude,
aurez rle... Espre grand succs.

--Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques
mois  la campagne, au bord de la mer, et l-bas...

--Impossible... Vie d'htel assommante... ai essay, pas pu. Serais
trop libre, aurais envie aller caf, casino, plage, thtre, toupie
hollandaise. crirais rien du tout.

--Comment faire, alors?

--Venez avec moi... me surveillerez... aurez soin pas me laisser
sortir... Surveillerez mnage, cuisine, domestique. Louerons chalet,
villa, maison, n'importe quoi, mais pas htel. Bains de mer nous feront
du bien. Convenu?

--Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une
petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi
bien, rien ne me retient  Paris, je serai trs heureuse de prendre
l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons l-bas!

Effectivement, huit ou dix jours aprs cet entretien, l'auteur et sa
future interprte dbarquaient  Quiberon et s'installaient dans une
jolie petite maison situe sur la pointe,  l'est de la cte, entre
le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que
l'installation ft complte; car si le clbre Ernest s'tait content
d'emporter un bagage sommaire, la tragdienne s'tait fait suivre, selon
sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets
suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait
soigneusement emport tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de
la sculpture, de la littrature et de la confiture.

--Vous m'affirmez que ce n'tait pas Sarah Bernhardt?

--On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi.

Les deux collaborateurs s'installrent donc. La tragdienne occupa tout
le rez-de-chausse, le dramaturge prit possession du premier tage. On
organisa la salle  manger dans une serre attenant  la villa et qui
donnait sur l'Ocan. De distraction, aucune: ni thtre, ni casino, ni
caf-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants
taient des marins, des pcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile,
des petites sardinires de Concarneau, des employs de la fabrique de
conserves et des douaniers. Rien n'empchait donc les deux amis de
s'adonner entirement  leur oeuvre.

L'auteur tait enchant et sa satisfaction se traduisait journellement
par des proclamations du genre de celle-ci:

--Bon, l'Ocan, trs bon! Brise marine... horizon bleu... vague
mugissante... infini grandiose... homard frais... berc par la rumeur
des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux dlicieux.

La tragdienne s'tait habitue comme par magie  cette existence calme.
C'est tonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et
le peu qui lui suffit pour tre heureuse. Elle allait avoir son rle, un
rle fait pour elle. Non seulement elle tait assure d'un succs, mais
elle comptait bien que Rbecca, son ancienne camarade de l'Odon, sa
rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rle du tout. Des indiscrtions de
coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle
avait enlev  Paris, avait eu le vague projet d'crire un rle pour
Rbecca. Ds lors, son succs  venir s'augmenterait d'une victoire, car
il n'y avait dans la pice d'Ernest qu'un seul grand rle de femme.
La clbre tragdienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur.
Sachant qu'il gotait fort le talent de Rbecca, elle sut, grce 
l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence  sa
propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa
rivale; et elle se montra suprieure dans cette imitation mme. D'autre
part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire  son
pote.

Celui-ci lui ayant dit un jour:

--Tabac caporal mauvais, lourd... habitu, lataki de Smyrne... Pas
lataki ici... bien dsagrable.

Elle tlgraphia  l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain
l'auteur possdait une norme caisse de son tabac favori.

Un jour, ou plutt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se
plaignit de son installation au premier tage, parla de courants d'air,
d'un insupportable vent du sud-ouest qui branlait ses volets et jetait
la perturbation dans ses rves; bref, la tragdienne lui offrit de
troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord amnag pour
elle-mme. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutt
que de gner ainsi son amie. Mais il n'arrta pas de gmir, et comme,
quelques heures aprs, la nuit tait venue, que le ciel tait plein
d'toiles et l'air plein de parfums, il dit  l'artiste de belles choses
qui demeuraient belles malgr la faon dont elles taient dites; il fut
pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla
d'ternelle fidlit et d'inaltrable affection.

Ce soir-l, la grande tragdienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une
femme, c'est l'attrait ou le mrite qui plaide votre cause, mais c'est
l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donn  la
femme la langue pour parler et les yeux pour rpondre: elle rpondit
avec ses yeux.

Le lendemain seulement, elle songea  son mari, et fut toute fire de
s'tre donne  ses propres yeux une nouvelle preuve d'indpendance; car
pour la femme, l'indpendance, c'est le droit de changer qu'elle prend
d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir.

Cet incident donna une activit nouvelle  leur collaboration, dsormais
infiniment tendue. La tragdienne maintenant ne pensait plus  Rbecca
qu'en haussant les paules. L'auteur renona  toute promenade et 
toute partie de pche. On fit venir de Paris des meubles gais et des
tentures claires. Le troisime acte ne marchant pas  souhait, on dcida
de le refaire et de refaire aussi le quatrime, par ce motif que rien ne
pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu' prolonger le
plus possible leur sjour en Bretagne.

La tragdienne s'criait parfois aprs de longs silences loquents:

--Je n'ai jamais t si heureuse! Ce  quoi Ernest rpliquait:

--Moi galement... jamais aussi heureux... idal a pris une forme...
rve de toute ma vie atteint... ciel bleu touch du doigt... Nous
quitterons plus jamais... jamais.

Aprs deux mois de cette existence dlicieuse, le drame tait termin.
Il y eut lecture solennelle. C'est  cette occasion que le vieux
capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontr  la
faveur de leurs promenades, fut pour la premire fois invit  la villa.
Ernest avait dit:

--Kernouan pas lettr... nature primitive, abrupte, pas corrompue par
la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un
vrai public.

Et Kernouan assista  la lecture. Ce fut une belle soire. La mre Le
Cardec, entre au service de l'artiste comme cuisinire, en a gard le
plus profond souvenir. Elle parle encore avec motion de la grande scne
du cinquime acte, o la jeune premire retrouve la croix de sa mre,
qui lui tait indispensable pour ouvrir le coffret contenant les
preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme
un ophiclide o soufflerait le mistral, la voix imposante du clbre
Ernest, qui, ce soir-l seulement, renona  parler comme un appareil
Hugues. Le vieux Kernouan fut empoign. Il fit seulement remarquer 
l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-tre abus du mot
nonobstant, un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec
mesure.

La grande tragdienne tait transporte.

Seul, l'illustre Ernest montra une attitude rserve o l'on vit la
modestie qui sied au vrai mrite. Il se dfendit, refusa les loges:

--Vous croyez?... bonne pice, alors?... Tant mieux!... Cent
reprsentations... Prime... Vais crire successeur Peragallo pour
demander avance considrable.

Longtemps encore aprs le dpart du vieux marin, les deux amis, accouds
sur le perron de leur villa, causaient du drame, des motions de la
premire, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice nonait
en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de
Vienne et de Londres. Il fut arrt qu'on reprendrait prochainement le
chemin de fer, afin de lire la pice aux acteurs, de distribuer les
rles et de commencer les rptitions.

Les pleurs de l'aurore commenaient  clairer le ciel au-dessus des
rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songrent  s'endormir.

Le lendemain,  djeuner, tout en finissant une queue de homard, le
dramaturge prit la parole.

--Bien rflchi, ce matin... ce rle-l, pas du tout votre affaire... en
ferai un autre pour vous l'anne prochaine.

--Vous dites?...

--Pas dans vos moyens, ce rle-l... Trop, comment dirai-je?... Enfin,
pas a du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le
rle  Rbecca.

--A Rbecca?... mais c'est audieux!

--Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappel
Rbecca, parliez comme Rbecca, marchiez comme Rbecca... Moi,
influenc... Donnerai le rle  Rbecca... Quel effet!... Verrez la
premire.

La grande tragdienne entra dans une fureur indescriptible, cria  la
trahison, jura de se venger, de faire siffler la pice, de se retirer
dans un couvent-- la Grande-Chartreuse!--de se jeter  la mer. Puis
elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brves, le
fameux soir o Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest.

L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scne dchirante des
adieux, sauta en chemin de fer et dbarqua bientt  Paris, o Rbecca
le reut comme le Messie.

Aprs son dpart, la grande tragdienne tomba malade. Dans la soire qui
suivit le dpart d'Ernest, elle avait pris froid.

La vieille Le Cardec prvint Kernouan, qui fit appeler un cur des
environs connu pour se livrer illgalement  la mdecine.

Ce vnrable ecclsiastique accourut, ne sut pas reconnatre que la
malade tait atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour
un engorgement du foie. Mais, de mme qu'il s'tait tromp sur la nature
du mal, il se trompa galement sur la pture du rgime  suivre, et
prescrivit contre l'engorgement du foie prcisment les remdes qui
devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en trs peu de temps,
la grande tragdienne fut compltement rtablie par ce redoutable
ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine  comparer,
pour la science et pour l'habilet,  M. le docteur Ricord. Le drame
du clbre Ernest a t reprsent avec un immense succs. Rbecca
interprtait vaillamment le premier rle. On doit reprendre la pice cet
hiver.

La grande tragdienne n'a pas encore pardonn, et ne pardonnera
probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidlit que
lorsqu'elle est assure que ce n'tait pas une prfrence.



LE MUSE DES SOUVERAINS

Il tait une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite
fille nomme Brengre, dont les parents taient des cultivateurs aiss.

Comme l'enfant tait gentille, fine, intelligente, et qu' l'ge de
dix-huit ans elle jouait dj du piano comme le clbre violoniste
Paganini, ses parents rsolurent de lui donner une ducation moins
conforme  sa situation de petite villageoise bretonne qu' la position
mondaine et brillante  laquelle elle semblait irrsistiblement
voue. La mre emmena donc un matin la petite chez les religieuses de
Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant  ces pieuses
filles de la traiter  l'gal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes.

Le milieu tait admirablement choisi. En effet, non seulement les
religieuses de Saint-Gildas s'adonnent  la pnitence, aux jenes et
aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastre
des chambres garnies, elles vendent des denres coloniales et de la
pharmacie. Ce cumul n'est peut-tre pas conforme  la rgle austre qui
gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de
Vannes s'arrter devant le clotre, si les voyageurs qui en descendent
viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leons de
solfge, pour acheter une livre de poires tapes ou pour se convertir
 la vraie foi; mais il n'en rsulte pas moins que les gens du bourg
profitent de cet tat de choses. Les jeunes pensionnaires confies au
couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les
usages du monde; quand elles ont termin leurs tudes, elles possdent,
outre les leons enseignes dans les tablissements ordinaires,
des donnes positives sur l'picerie en gros et en dtail, et une
connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes  gouverner une
maison, conqurir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer
des sangsues. Quel clibataire n'a pas rv une pouse coupe sur ce
patron?...

Dans ce couvent, la jeune Brengre se dveloppa  loisir et devint une
jeune personne fort sage selon les critures. La religion est la seule
forme de romanesque qui convienne  certaines mes fminines, et la
seule dose qu'elles en puissent supporter. L'ducation de Brengre fut
exclusivement provinciale;  dix-huit ans, elle savait que la bataille
de Tolbiac a t gagne par Clovis, que le pape s'appelle Lon, que la
France attend impatiemment l'avnement de M. le comte de Paris, que le
Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la
Terre-de-Feu est situe fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris 
coudre,  broder et  jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans
boire ni manger.

Du monde elle n'avait rien aperu. Ses plus longues promenades
avaient t bornes par les falaises de Saint-Gildas, la cte de
Port-Navalo, l'le de Gavrinis, le chteau de Sucinio et le village de
Sarzeau o naquit Lesage. Une seule fois on l'avait mene jusqu' Vannes
et elle en tait revenue tout tourdie, la tte pleine de ce qu'elle
avait vu: la cour de l'htel de France avec son mouvement de voyageurs
et son bruit de chevaux, le march o courent comme des papillons blancs
les grands bonnets ails des filles d'Auray, la vieille tour o M. de
Closmadeuc a install son curieux muse mgalithique, le va-et-vient du
port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutums pour
elle. Mais cet aperu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un
jeune homme, et agrandi le domaine des ides, n'eut pour rsultat chez
Brengre que d'largir le cercle des sensations. Elle sortit de cette
banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conut une
mystrieuse terreur de la vie mondaine  laquelle elle se savait
destine. Elle songeait avec effroi qu' peine sortie du couvent, on la
marierait  son cousin tabli changeur  Paris, rue Vivienne, et que
Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu
du Morbihan.

Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'taient pas couls
depuis que Brengre tait sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand
Lantibois, arriva dans la presqu'le, fit publier les bans et, les
dlais lgaux puiss, le mariage clbr, emmena sa femme  Paris.
L'union avait t conclue naturellement sous le rgime dotal, car, dans
nos temps dlicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps,
la sant, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son
argent!

Ce fut une brusque motion, pour cette jeune fille leve dans la
paix d'une plage ddaigne, de se voir transporte tout  coup, sans
transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une troite
boutique traverse tout le jour par des gens affairs qui criaient des
nombres, hlaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient htivement
et d'une voix stridente.

Combien elle s'ennuya serait difficile  dire.

Les mots prononcs autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin
courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour
cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme
dans un hospice d'alins ou un conte de fes.

Une seule chose l'intressait dans ce milieu troublant, c'tait l'or.
Des pices d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni  Plouharnel,
o elle n'avait possd que des pices de cuivre, de ces gros sous comme
on en trouve seulement sur les ctes, avec des taches particulires de
vert-de-gris. Et voici qu'elle possdait de beaux louis d'or, les uns
neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patins et d'un beau
jaune qui rappelait les soucis des prs. Ce fut sa grande distraction de
jouer avec les cus, les florins, les napolons, les vieux frdrics, et
elle s'y adonna comme  une ressource unique.

Lantibois n'tait pas un pote, un de ces hommes qui posent une chelle
sur une toile et qui montent en jouant du violon; c'tait un monsieur
pratique et srieux qui, ayant pass l'ge o on se marie pour
s'tablir, s'tait peut-tre mari pour se rtablir. Accapar par ses
affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journe, il
n'avait que peu de temps  donner aux joies rconfortantes du
foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune pouse, et aussi
probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il
avait install la malheureuse Brengre, derrire son comptoir dfendu
par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait l des heures,
continuellement absorbe dans la contemplation des petites mdailles
jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les
sbilles de cuivre.

Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant prs de
trois semaines, les commis ne l'aperurent point. Elle avait mis au
monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitt envoy en nourrice
dans un village de la Touraine o le changeur possdait une proprit.
Rtablie, Brengre reprit sa place derrire le comptoir et son
existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorb qu'il
tait par ses oprations financires.

Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fte pour
la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son hritier de
baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le
contempler bien  loisir, il s'arrta brusquement, les yeux grands
ouverts, la mine inquite.

--Ah! par exemple!...

--Quoi donc? interrogea madame.

--Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien?

--Non.

--Eh bien! c'est tonnant comme cet enfant ressemble  l'empereur
d'Autriche!

C'tait vrai.

Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du
souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de
Hongrie, de Croatie, de Bohme, de Bosnie, etc., etc.

Lantibois ne fut pas le moins du monde enchant de cette dcouverte. Il
chercha  savoir si, depuis un couple d'annes, S.M. Franois-Joseph
n'avait pas visit Paris incognito, et les soupons les plus outrageants
planrent sur la vertu de Mme Lantibois. De dsespoir, le changeur
essaya mme de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux.

On parvint  le sauver, grce  un contre-poison nergique, et on
dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. Franois-Joseph
n'avait pas quitt l'Autriche depuis la runion des trois empereurs.

Le temps et le travail achevrent de calmer le pauvre mari, mais il
ne fut compltement rassur que lorsque, trois mois plus tard, Mme
Lantibois donna le jour  une petite fille qui ressemblait comme deux
gouttes d'eau  Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister,
puisqu'il est de notorit publique que Pie IX, de son propre aveu, a
pass ses dernires annes dans une prison cellulaire.

Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne
dsarmait point. Chaque anne voyait s'augmenter la famille du changeur
et chaque enfant rappelait d'une manire vivante un souverain d'Europe
ou du Nouveau-Monde.

Outre les deux premiers-ns qui ressemblent: le petit garon 
l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit
enfants, six garons et deux filles.

Les garons ressemblent  Lopold II,  Christian IV,  Oscar de
Sude,  l'empereur du Brsil, au tzar Alexandre III et  la reine
d'Angleterre.

Les filles ressemblent  la reine Isabelle et au roi de Hollande.

Hier, passant rue Vivienne, je suis entr serrer la main  Lantibois et
prsenter mes hommages  Brengre.

Il tait sept heures. On allait servir le potage. Les enfants taient
rangs autour de la table pour dner.

Et l'on et dit un petit Congrs.



LE PORTRAIT DE BB

Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il
avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient.

Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs
lvres ignorantes.

Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou
dans la fort de Chaville,  travers la paix des bois et la rumeur des
nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long
des haies d'aubpins neigeux, on et dit deux amants de la lgende
chapps de quelque ballade ancienne. Le frmissement des branches
au-dessus de leurs ttes ressemblait  des battements d'aile.

Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son me
dans un bavardage namour; elle, merveille et docile, rfugiant toute
sa foi dans cette tendresse.

Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait ds l'aube
pour l'atelier o il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et
l'atmosphre touffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant
les heures  composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre
de bonnets auxquels elle donnait la grce lgre particulire aux doigts
frles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement
dans ses grosses mains la tte blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux
bons baisers sur les yeux.

Aprs un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit
ange leur tait venu apporter les bndictions du ciel.

Il fallait voir comme le jeune mnage lui faisait fte. Il tait si
gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un
petit chrubin, quoi! Figurez-vous qu' six mois, il avait dj une
faon de regarder papa qui n'tait pas d'un enfant ordinaire. C'tait
comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait
comme deux gouttes d'eau  son pre; ce n'tait pas difficile  voir, il
n'y avait qu' regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord
les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il
lui semblait que le moutard ressemblerait plutt  sa maman. C'tait une
ide qu'il avait comme a.

De l d'interminables querelles. C'tait charmant. Le petit grandissait
au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrass de dire s'il
ressemblait au papa ou  la maman, mais le fait est qu'il devenait
superbe. Jeanne s'en montrait fire. Elle avait une faon de dire: MON
fils, qui tait tout  fait majestueuse. Jacques souriait en regardant
marcher le petit bonhomme.

Un jour, il fut dcid qu'on mnerait ce monsieur chez un photographe
pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait
quelque chose de bien. Bb posa avec une gravit risible. On l'avait
assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits
et nu-tte. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais
pendant l'opration on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi
attentif, veill, il tait tout  fait drle.

Le portrait fut encadr dans un passe-partout orn de fleurs peintes,
et pendu au-dessus de la chemine dans la chambre  coucher du petit
mnage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins.

Un soir, au moment o Jeanne le couchait, Bb toussa. Le lendemain
matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il tait un peu
plot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrta pas de tousser.
Jeanne en devenait folle. Jacques tait sombre. Le mdecin des pauvres
n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit tre qui
mourut touff aprs huit jours de ces souffrances muettes, accables,
qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurrent toute la nuit
sur le corps glac et bleui de leur ange envol. Des hommes noirs
vinrent qui prirent Bb et le clourent dans le cercueil pour le porter
au cimetire. Rentrs au logis aprs l'enterrement, Jacques et Jeanne se
regardrent et se reprirent  pleurer sans pouvoir changer une parole.

De ce jour-l, le mnage sentit se briser les liens du pass. Un lourd
silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaiet d'autrefois. On ne
s'embrassait plus le soir.

D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaait Jeanne. Est-ce
qu'on rentrait  des heures comme a? La faire attendre des deux ou
trois heures avec son dner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce
qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite.
On saurait  quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-l, monsieur
tranait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait
encore en parler de ceux-l! Quelque chose de distingu!

Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se
mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on
menait les autres; mais quant  lui, bernique! Avec a que c'tait
amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprs d'une femme qui
n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle tait
gaie, la maison! Cr matin, s'il avait su! D'ailleurs, a ne pouvait
durer longtemps, il en avait plein la colonne vertbrale. a tournait 
la scie. Madame s'impatientait! On tait donc devenue princesse  cette
heure? a l'embtait,  la fin!

Une nuit, aprs une algarade plus anime que les prcdentes, le mnage
toucha au drame.

Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la
face empourpre de colre, la main leve.

Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne.
Il y eut une minute d'attente et de dfi; puis la femme prit la parole:

--Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-l. Aujourd'hui, tu as
encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je prfre on finir tout
de suite, sparons-nous.

--Sparons-nous, nous finirions toujours par l. Vois-tu, Jeanne, je ne
suis pas mchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons
plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable.
Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mre. Autant tout de
suite que plus tard. Si, aprs a, tu as besoin de moi, tu me trouveras.

Ils causaient maintenant sans colre. On et dit que par leur rsolution
de se sparer, ils se sentaient calms, dlivrs.

Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et
venait  travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse o
elle jetait ple-mle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les
objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste.
Ils songeaient.

Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la chemine et dtacher
du mur le portrait du petit mort.

--Minute! dit-il. a, c'est  moi. Je le garde. Tu vas me faire le
plaisir de le remettre  sa place.

--a! tu veux me prendre a, toi!

Ce n'tait plus Jeanne, c'tait Gorgone. Une seconde avait suffi pour la
transfigurer en Eumnide. Elle tait plus ple encore qu'au moment o
elle avait vu se dresser sur sa tte la large main du forgeron. Puis,
brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflrent de larmes;
elle se fit humble, suppliante.

--Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il
n'y a eu que a de bon dans ma vie, c'tait le petit. Je suis sa mre,
moi. Je l'ai port, je l'ai nourri, je l'ai soign. Je l'embrassais,
c'tait bon. Pauvre chri mignon qui est mort. Il tait si gentil. Quand
je m'veillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son
petit lit. Il tait tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite
jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bb qui est parti!
Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on
s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est  moi, le portrait.
Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bb regardait une image.
Vois-le; on dirait qu'il me voit...

Jacques pleurait.

Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tte tait
tout prt de la tte de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne
voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche.

--Si je ne te le donne pas, que feras-tu?

--Je ne pars pas.

--Eh bien, je le garde!

Et comme elle restait tonne, il l'attira dans ses bras, tendrement,
comme autrefois; et il murmura dans un baiser:

--Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux....

Voil plus de quatre ans que s'est passe cette histoire.

Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus
de la chemine.



VISION

Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort.

Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques
d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des
cimetires, pour ptrifier de terreur quelque villageois attard; les
fantmes se sont perfectionns avec le temps, ils ont march avec le
progrs, et, s'ils pntrent encore chez les vivants sans se faire
annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irrprochable des
vrais gentlemen.

J'en ai connu un, un seul, dont les assiduits m'ont absorb pendant six
mois. Dire que je regrette son dpart? Non. Mais, en somme, je dois lui
rendre cette justice: qu'il tait un fantme de bonne foi et d'esprit.

Voici la chose.

Il y a quelques annes, par une calme soire d'hiver, je travaillais au
coin de mon feu  je ne me rappelle plus quel pome lyrique,--j'tais un
peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper  ma fentre. D'abord
je crus  l'tourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets
d'un coup d'aile; mais le bruit se rpta avec des intermittences
rgulires--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop
dcid  me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrime tage, sans
balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez dsert. Mais
on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience
nerveuse.... J'allai  ma croise que j'ouvris toute grande, d'un coup.

Devant ma fentre, dans le vide, une longue forme blanche tait
suspendue, arrte. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition
et moi un regard fut chang, un de ces regards qu'avant le combat
subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et
un dfi. L'effroi de la mort et la rsolution dsespre de se montrer
brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une ternit?...
Bref, malgr ma stupeur, j'prouvai une sorte de soulagement quand le
spectre m'adressa, d'une voix  peine distincte o je crus noter un
vague accent britannique, ces simples paroles:

--Peut-on entrer?

Trop mu pour rpondre, j'inclinai la tte et je m'effaai devant mon
visiteur, dans un geste hospitalier.

Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut
discret d'invit. Je lui montrai un fauteuil, o il parut s'asseoir,
tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... Je suis
importun, sans doute.... Dsol de vous dranger  cette heure....
Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus... On et dit un
lecteur sollicitant une apostille de son dput.

Je l'examinai. Ce fantme appartenait au sexe fort et semblait g de
trente-cinq ans environ. Contrairement  la lgende, il ne se prsentait
pas envelopp d'un suaire, mais habill. Habill, vous m'entendez bien.
C'est--dire que dans son costume,--qui n'tait pas un costume, mais
seulement une transparente vapeur--je dmlais un dessin moderne, des
coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vtement,
tait favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en prsence de
l'ombre d'un garon bien lev.

Quand nous fmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard dcid et:

--Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas?

J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assure que je pus
rpondre:

--Pas du tout, cher monsieur.

Il haussa les paules.

--Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien rest le fourbe de
jadis! Peu importe. Tes dngations ne te serviront point. Au surplus,
je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge?

Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est l-bas, 
la Martinique; une superbe montagne derrire Saint-Pierre, avec des
trigonocphales dans tous les fourrs. Avais-je rencontr, vivant, ce
revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien.

Il poursuivit.

--Ah! tu hsites! tu es pris, hein?... Eh bien! coute. Oui, je suis le
pauvre William Perkins, dont tu as vol la fiance, ma pauvre petite
Millia. Le jour o tu es reparti, sur ta frgate, elle est morte; je
jurai de la venger. Le travail, la pauvret me retenaient aux Antilles,
m'empchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je
suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je
puis empoisonner ta vie. Dsormais, je ne te quitte plus. Chaque soir,
tu me reverras  tes cts et tu m'entendras te dire: Louis Vermont,
souviens-toi du Morne Rouge!

Maintenant, je me sentais parfaitement matre de moi. Je me levai, en
hte dcid  ne pas poursuivre l'entretien, et je prononai:

--Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes
d'un quiproquo.... Vous vous serez tromp d'tage. J'ai travers la
Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gard aucun
souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter
les malheurs.... Je ne vous connais pas.

Le fantme s'tait dress pour prendre cong.

--Tu persistes  nier! s'cria-t-il. Soit. Mais tu es prvenu;
dsormais, je m'attache  tous tes pas.

C'tait  mon tour de hausser les paules.

--Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine tes-vous dfunt que
vous avez dj des ides de l'autre monde. Mais, mon garon, nous avons
perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression
trangre aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pense,--nous
ne coupons plus dans ces godants-l. Si, malgr mes avis, vous teniez 
revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gner. Je reois
tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis
un enfant du dix-neuvime sicle et je ne crois pas au surnaturel.

--Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge!

J'ouvris la fentre. Le spectre se retira, aprs d'ironiques et brves
congratulations.

Le lendemain,  mon rveil, je crus avoir rv une histoire d'Edgard
Po.

Vers trois heures,  la Chambre des dputs, comme je causais avec
l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de
la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se
faufila entre le dput de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et,
sans que mon interlocuteur pt entendre une syllabe, me parlant du Morne
Rouge. D'abord, cela me dplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au
surplus,  moins de passer pour un fou, il m'tait impossible de laisser
percer mon trouble.

Dans la soire, William Perkins vint me rejoindre au thtre des
Varits, prenant place  ct de moi, en un fauteuil vide. Je fus
aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas
entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du th
 ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me
reparlait des Antilles, je daignai l'clairer encore.

--Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne
suis all  la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est
trangre et j'ai conserv du Morne Rouge les pires souvenirs.

Le fantme me tourna le dos en ricanant.

J'tais sincre. William Perkins reconnut bientt qu'il ne me donnait
aucune crainte. J'en venais  lui faire bon accueil. Ds son apparition,
je lui tendais la main.

--C'est toi, mon vieux?... Et a va bien?

Il demeurait grave, fig dans sa sempiternelle vocation des Antilles,
et me nommant Louis Vermont toute la journe.

--Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien  te faire saigner!

Je lui disais:

--Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra?

Ou bien:

--Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre  la
sortie.... Nous causerons du Morne Rouge.

Rien ne le dcourageait.

Un jour j'tais all faire ma cour  Blanche, qui revenait d'une tourne
lyrique en gypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement
les bonbons que nous l'avions surnomme Blanche de Pastille.

C'tait au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, o
Jules Claretie a trouv son dcor du _Prince Zilah_. Comme j'tais  ma
premire visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour,
les serres, et mme une petite garenne o il n'y avait aucun lapin.

Ce ft une bonne promenade. Nous cheminmes lentement sous les arbres,
nous arrtant souvent pour regarder ensemble la mme fleur ou le mme
arbuste, la mme chappe de ciel bleu chancre dans les branches. Les
oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient
des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des rvrences.
L'imagination aidant, c'tait gentil.

Patatras! William Perkins me toucha l'paule et me montra son sourire
des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien.
Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de
l'interpeller.

Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le
trouvai, non plus  ma droite, mais  ma gauche, entre Blanchette et
moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et
tandis que je m'vertuais  ressaisir le fil de mes madrigaux bris
par cette intervention macabre, ce fantme mal lev me ramenait  son
animal de Morne Rouge, aux serpents de l-bas,  la dsesprante Millia.

Et il se passa une chose atroce.

Tout  coup Blanche s'arrta, les regards fixs au sol. Des traces
horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William
Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien
malintentionn, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les ntres.
Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et
me vit si ple, si ple, que devinant brusquement quelque chose
d'pouvantable, elle s'vanouit en jetant un cri terrifi.

Je la reportais, inanime, au pavillon--toujours poursuivi par les
ricanements de l'odieux Perkins.

--Louis Vermont, souviens-toi!...

A peine rentr, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camriste, et
je redescendis dans le parc o mon fantme riait au point d'en pleurer.

--Par exemple! m'criai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une
explication est devenue ncessaire!... Cette vie-l ne peut pas durer!

Le misrable spectre riait toujours.

--Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous tes
content de venir ma retrouver au thtre,  la Chambre, chez mon
coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais mme cela amusant d'avoir un
revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre
conversation n'tait vraiment pas assez varie! Mais aujourd'hui, a ne
va plus! Si vous devez m'empcher de faire ma cour  cette prima
donna qui a d rapporter du Caire des ides ultra-orientales, je suis
parfaitement rsolu  vous infliger vos huit jours.

L'ombre rpondit:

--Je t'avais bien annonc que j'arriverais  te faire pleurer!... Louis
Vermont, souviens-toi!

Je ne le laissai pas achever.

--Depuis six mois je vous rpte soir et matin que je ne m'appelle pas
Louis Vermont....

--Comme si je ne te reconnaissais pas!

--Mais quand je vous assure!...

Nouveau haussement d'paules.

--Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mmoire.
Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit
signe noir....

J'avais dj relev mes manchettes et montr au fantme un bras exempt
de toute marque particulire.

Aussitt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon
bras de trs prs,  plusieurs reprises et, aussitt ensuite, avec
l'accent d'un revenant profondment humili:

--Oh! monsieur! s'cria-t-il, quelle erreur! Je ne sais o me fourrer...
jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien....
Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que
vous avez d penser de moi?

Et il continua, de plus en plus vex:

--Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais
dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et
que je lui explique la chose?...

--Non pas! non pas!

Prsenter Perkins  Blanche! Un comble!

--Mais c'est que je tiens  rparer....

Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours.

Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche.

Bah!...



LE DOMPTEUR

Les palefreniers ont pouss dans la piste la grande voiture vernie et
dore, close de larges panneaux  poignes de bronze. Derrire
ces panneaux, une rumeur, des pitinements lourds, des haleines
frmissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et
qui fait peser une anxit sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la
coupe, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent srieux,
attentifs; les femmes, un peu plies, savourent la caresse d'un frisson.

Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se ddoublent,
s'lvent sous l'action des crmaillres--et, dans l'blouissement des
lustres, les grands lions roux surgissent, ennuys, majestueux, tristes
d'une tristesse altire, semblables  des rois captifs. Ils sont six:
trois lions et trois lionnes. Cinq sont ns dans les cages de la
mnagerie de Hambourg, l o se traite le commerce des fauves; ils ont
subi, de tout temps, l'nervement de l'esclavage, l'humiliation des
cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinire
semble noire, vient des forts profondes de l'Atlas; il est superbe,
norme, formidable. Il a possd le dsert, terrifi les tribus, bu
le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front bris des
chasseurs, fait grce de la vie  des ptres. Le regret des splendeurs
perdues brle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois
et les Margots perchs sur les banquettes du cirque, devant cette
civilisation manire que la vie mondaine touffe et fltrit, il songe
 l'immense solitude des bois mystrieux, aux troupeaux effars courant
dans la plaine, aux nuits d'Afrique,  la caverne inviole faite de
blocs gants.

On l'a nomm Sultan, et on a eu raison. Il a les cruauts piques des
pachas; dj trois dompteurs ont expir sous sa griffe. Dans la cage il
ose seul rugir, en rdant.

Les autres fauves se font petits  son approche; il les regarde comme un
Csar doit regarder les btards de ses frres.

Un homme parat  l'entre de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est
ric, c'est le dompteur! Le lion dsormais, c'est lui seul. ric a
vingt-cinq ans, une stature de hros, le courage des belluaires, la
force d'un Titan, la grce athnienne du Discobole.

Quand il descend dans l'arne, au milieu de la peur muette du public,
les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse
moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en
capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses
fauves. Songez donc! Cette tte aime que chaque nuit des baisers
parfument, la voir confie  l'horrible gueule des btes et songer que
sous l'effort d'un seul coup de crocs!... Voil bien de quoi pimenter
des volupts de grande dame....

Le costume d'ric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et
jersey de velours noir largement chancr au col; une ceinture de satin
pourpr  la taille, des sandales blanches aux semelles frottes de
rsine, et qui tiennent au plancher de la cage.

Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue
le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurl. Les lions
de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au
sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le
silence est tel, que l'on entend les paroles brves d'ric, jetes aux
btes comme des ordres  des toutous. Houp! Sada!... Saute, Nron!...
Les spectateurs frmissent, impuissants  dtacher leurs yeux de cette
cage o les flins rampent et o l'homme seul a l'air de rugir. ric est
vraiment superbe, maintenant.

Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle,
soucieux, menaant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant
qu'il travaille. ric prend son temps, assure dans sa dextre la fuse
de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir.

Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente
ans bientt et on lui en donnerait seize  peine. Blonde, mince, frle
et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle
seule parat sans crainte. L'habitude, peut-tre. Elle sait par coeur
cette sance compltement rgle dans toutes ses dmarches; les
mouvements d'ric sont prvus ainsi que les bonds des fauves. Elle
assiste  ce spectacle comme elle couterait une musique ancienne,
intressante toujours mais sans surprises.

Une inquitude plisse son front quand ric lve sa cravache sur le lion
noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,--une patte norme, arme
de crochets. Mais cela dure l'instant d'un clair. La bte a cd.
Sultan s'exaspre, mais en mme temps il s'humilie. Le brave dompteur se
sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-tre osera-t-il prsenter
au lion la barrire et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une
sournoiserie inquitante. On dirait qu'il se dcide, qu'il est rsolu 
en finir.

Attention! Voici le plus dangereux instant. ric va regarder son lion de
tout prs; puis il laissera tomber sa cravache, et, dsarm, presque
nu, il soufflettera le mufle horrible de la bte.... C'est fait! Le
rugissement de Sultan a fait trembler la salle. ric sourit. Il marche 
reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte
s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo!

La Russe ne l'a pas quitt de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si
un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'ric, le dompteur, n'a
salu qu'un tre dans la foule: une grande fille brune au profil de
juive qui le regarde avec des yeux Luisants.

Quelle scne!

La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a
arrt au passage dans l'curie, comme les palefreniers rentraient
la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant
vivement  voix basse. Eric sourit, puis il hausse les paules. Quoi?
Une femme brune? O a, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En
voil des histoires! Allons, voyons.... Mais la Russe se fche. Elle a
vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voil tout!

Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle
a enleve aux doigts d'ric, par un geste hypocritement machinal, sans
avoir l'air. Et comme le dompteur persiste  nier, elle le frappe au
visage, brutalement!

Elle est lionne  son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se
transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout  l'heure:
c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. ric recule,
effar, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau,
enleve par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas.
Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est
Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutt que cette Russe! Les lions
l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe.

--Ah! le lche! s'crie la Russe.

Et elle a raison.



LE TLPHONE

--Allo! Allo!

--Allo!

Et je lui fais ma cour.

J'ai dcouvert enfin l'amante que nul soupon n'effleure, la femme
docile, souple  ma fantaisie, et dont je ne me lasserai point. Quand je
le dsire,--et selon mon caprice volontaire,--elle est blonde, ou brune,
ou rousse, ou toute parfume de poudre; sans qu'il me soit besoin de
prononcer une parole, elle s'habille  ma guise, tantt en mignonne
Parisienne dont le satin collant rvle la puret noble des formes,
tantt en princesse, tantt en belle comdienne. Elle consent  prendre,
au besoin, le visage de la femme quelconque que j'ai aperue seulement
de loin, et que je dsire. Lorsque, pris d'une ambition impossible, mon
rve s'envole l-bas, l-bas, aux pays bleus des forts vierges gayes
parle bizarre plumage des oiseaux de paradis et l'agilit des jeunes
singes; lorsque mon esprit hante les rivages africains, les havres
bleus, les lointains exquis du Bosphore ou de Yokohama, elle se
transforme au gr de mon envie, devient l'nervante crole d'Hati, la
Chinoise, couleur de cuivre, grise de langueurs et d'opium, la chaste
et impudique aime, la Mauresque voile dont on aperoit seulement,
entre le sourire du masque, les grands yeux profonds et noirs.

Bref, elle est ma matresse--ou mon esclave.


--Allo! Allo!

--Allo!

Et soumise! Au premier appui, elle se hte. Si la causerie ne m'amuse
pas, si je broie du noir ou si j'ai mal  la tte, je l'abandonne, je la
quitte. Je prends mon chapeau, je sors. Elle ne se fche pas, n'a pas
une protestation, pas une moue. Il me suffit de l'avertir par un triple
signal de sonnettes perles, conformment au rglement. Quelquefois,
elle m'appelle, mais c'est toujours avec un absolu dsintressement. Un
ami me demande, et elle s'offre comme intermdiaire.

Nous causons surtout la nuit, car, durant une partie de la journe, elle
se repose. Son service au bureau central des tlphones est ainsi rgl.
M'arrive-t-il de rentrer tard dans mon logis de clibataire o je
remonte seulement  regret--la nature a horreur du vide--je cours  la
plaque et les vibrations commencent. Grce  elle, chaque soir une voix
de femme me souhaite la bonne nuit, le repos, les songes, fermant ma
journe par un peu de charme et de grce. Son bonsoir, mon ami! m'a
fait souvent oublier les misres, les coeurements de l'existence
quotidienne, Spirituelle et gaie, elle rit d'un bon rire heureux, d'un
rire d'enfant, qui me fait deviner de jolies dents et des lvres fines.
Et cela me fait du bien de l'entendre, son rire, quand je me sens le
cerveau abruti par le travail ou le coeur noy de spleen.


--Allo! Allo!

--Allo!

--C'est toi?

--Oui! Bonjour! bonjour!

Je me rappelle dlicieusement le jour des aveux.

Je venais de causer avec mon notaire et, l'entretien achev, elle avait
oubli de rompre la communication. L'entendant rire et causer avec
ses petites amies, je la rappelai, j'insistai sur mes madrigaux de
la veille. Je traversais une de ce heures moroses qui favorisent
l'attendrissement; au lieu de lui rpter les btises de chaque jour,
je devins grave, srieusement grave, avec une conviction que je ne sus
m'expliquer par la suite, et je laissai tomber dans l'instrument de
Graham-Bell une envie de pleurer contenue depuis la veille.

Ce fut exquis. J'eus l'aplomb de me plaindre, de lui parler de mon
isolement, du nant stupide de ma vie de garon. Elle se rvla bonne
comme du bon pain, me donna des conseils de soeur ane, poussa la
complaisance jusqu' me gronder. Puis, j'entendis sangloter ses
confidences. Elle vivait seule, elle aussi, et triste. Plus de papa,
plus de maman, pas d'amoureux, aucune amie, hormis les petites camarades
du bureau central. Ah! la vie n'est pas gaie!... Je lui proposai
carrment de combiner nos deux solitudes en un tte--tte. Quel impair!

--Pour qui me prenez-vous, monsieur?

--Pour moi!

Elle interrompit le courant, net, et quand, rsolu  lui faire accepter
mes excuses, je lui criai: Allo! Allo!--elle s'tait fait remplacer
par un vieux monsieur qui me rpondit:--Allo! Allo!--d'une voix brise
par quarante annes d'absinthe suisse.

Dans la journe, je pus lui demander pardon. Elle eut piti. Je jurai de
ne plus jamais recommencer--jamais, jamais. Et comme une vague tendresse
m'tourdissait de ses vertiges, j'osai. Oh! la dure d'un clair. La
plaque vibrante, tonne, rpta le bruit d'un baiser qui courut
en frmissant sur les fils et alla s'chouer aux oreilles de ma
conqute;--et  ce baiser, sonore, emport, vainqueur, un autre baiser
rpondit, doux, doux, doux comme un souffle. Et crac! la communication
fut interrompue,--hlas!


--Allo! Allo!

--Allo!

Je fus une fois huit jours sans l'entendre. Une jeune fille quelconque
la remplaait,  qui je n'osai rien demander. Que se passait-il? Ma
matresse avait-elle t flanque  la porte? L'avait-on exile du
bureau central dans un bureau de quartier? Comment savoir? La moindre
question pouvait la compromettre. D'ailleurs j'ignorais--j'ignore
encore--son nom.

Une nuit, la sonnerie me rveilla. voh! c'tait son timbre!


--Allo! Allo!

--Allo!

Elle m'expliqua sa longue absence: une bronchite, une vilaine bronchite
qui l'avait cloue au lit pendant toute une semaine. Pauvre petit chat!
Je lui conseillai la teinture d'iode et des infusions bien chaudes. Sa
convalescence me fournit mille prtextes  communications. Vingt fois
par jour, je m'informai de son tat. a allait mieux? Bon. A tout 
l'heure!

Et cette idylle lectrique dure depuis deux ans bientt. Contrairement
 l'usage, nous n'avons pas d'enfants, mais cela s'explique. Dame! le
fil!...

Nous nous aimons comme a, et, ma foi, nous sommes heureux. Cet amour
durera. J'ai le droit de vieillir, et elle peut devenir laide; a
ne nous sparera pas. Je la verrai toujours avec des yeux rsolus 
l'admirer; et si ses cheveux blanchissent, si nos dents tombent, je
l'ignorerai.

Et moi, je puis devenir chauve, obse, manchot, vot,
goutteux--impunment,--sans cesser d'tre aim.

--Allo! Allo!

--Allo!



LA LANGOUSTE

Elle tait blonde comme une moisson d'aot, et, par une duplicit de
coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait
ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de
tabac de Messine d'o s'levaient, dans un petit nuage dor, des parfums
d'une tendresse indfinissable, quelque chose comme de subtiles essences
de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait
sous les plis mollement draps d'un corsage rubis, contenu par un fin
croissant de diamants. Son dlicat visage, rv certes par Latour et
devin par Watteau, tirait sa lumire de deux grands yeux ravis et
pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des
clarts d'toiles; et d'une toute petite bouche, semblable  un oeillet
de pourpre, qui dcouvrait, aux instants foltres, trente-deux perles
d'un orient merveilleux. Ses mains--de petites mains nerveuses de
pianiste hongroise--planaient sur les objets qu'elles semblaient
toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;--et dans la Chine
idale que hante la nostalgie des potes, on n'et pas dcouvert,
mme chez les paresseuses princesses de Ta-Ta, des pieds plus
invraisemblables que les siens.

Elle avait nom Ccile.

Hlas, au berceau des filleules les mieux ftes, une mchante fe
surgit parfois, plus mchante que la gale, et mle aux promesses des
bonnes marraines un prsent charg de mystifications sournoises. Le
jour de printemps o l'on baptisa Ccile, tandis que des archanges lui
dcernaient toutes les sductions, un dmon marin entra sans qu'on l'et
attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles:

--Tu aimeras passionnment la langouste  la sauce mahonnaise, et cet
amour aveugle te perdra!

Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la
prparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le prcipitez
au fond d'un bol--certains amateurs l'crasent  tort dans une assiette
 potage;--vous saisissez dlicatement la fiole de cristal o l'huile
assoupit son or liquide, et vous versez... doucement, bien doucement,
goutte  goutte. En versant, vous remuez rgulirement avec une petite
cuiller--les hrtiques de l'assiette creuse vont jusqu' se servir
d'une fourchette--et vous battez nergiquement, sans trve, sans
faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidit continue
d'un volant de machine  vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la
main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse
et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison
miroitante prend aussitt un aspect marcageux parfaitement rpugnant.
Tout est rat. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune
d'oeuf bien frais et vous le prcipitez, etc., etc.

L'auteur de la _Cuisinire bourgeoise_ a oubli de mentionner les
conditions essentielles  l'laboration d'une bonne mahonnaise. Une
atmosphre glaciale est de rigueur. Il importe, pour russir, de
se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le
voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le
cratre du mont Vsuve, dans un couloir des Folies-Bergre, ou  ct du
dput Langlois, constituerait une entreprise ultra-tmraire.

En outre, il est bon d'tre deux,--pas trois, deux. Quand on est trois,
il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine  merveille.
L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes
d'huile. Et, la sauce termine, des rivalits clatent: la main qui a
vers essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment
psychologique o l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se
brouille ainsi avec son plus vieux camarade.

Car une mahonnaise se prpare entre amis; encore doit-on choisir son
monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton
ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement  voir l'huile de
Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une
entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt.

Bref, pour russir une mahonnaise, il faut:

  Un jaune d'oeuf,
  Un bol,
  Une petite cuiller,
  De l'huile,
  Un collaborateur sympathique,
  Et du sang-froid.

Un soir, comme Abel venait partager honntement le repas de Ccile,
il aperut, vautr sur un plat de vermeil que supportait le gothique
dressoir de la salle  manger, une langouste norme, une sorte de
monstre marin vermillonn et rugueux qu'on et dit choisi pour la
subsistance d'une garnison.

Comme il essayait de se rassurer et considrait la table mise o deux
couverts seulement se faisaient face dans une allure de tte--tte,
Ccile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant
de son agrafe diamante. Son heureux sourire de chaque soir se
transfigurait en moue boudeuse. Abel crut  un bracelet perdu,  un
ruban fan,  quelque gros chagrin d'enfant gte contrarie par sa
modiste ou par son petit chien.

Dieux infernaux! la catastrophe tait pire! Une cuisinire distraite
avait manqu la sauce destine au mets favori de la gourmande. Au lieu
et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mlange
coeurant, une marinade affreuse  l'oeil nu. Le dner tait manqu.

Abel protesta. Quoi de plus simple  faire qu'une sauce?... Et sans lui
permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un
gros bol de vieille faence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf--bien
frais--et se mit  l'oeuvre. Mais, ds les premiers tours de la petite
cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit
manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramen par la
contemplation des grands yeux de Ccile, il appela au secours. Il tait
temps. L'huile, rpandue avec caprice, menaait de transformer la
mahonnaise en potage.

Ccile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilne 
double tubulure, et versa.

Mais,  quoi tiennent les destines!

En regardant cette petite main fine o le sang dessinait de minces
lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambre 
l'attache d'un poignet frle, charg de bracelets noys dans les
dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur 
la tte, des tentations lui mettre aux lvres une folie de baisers.

Il osa, bientt. Et Ccile, d'abord effarouche, eut garde de
compromettre la sauce. Malgr ses plaintes indignes, malgr l'moi qui
fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquitant, elle
demeura la main tendue et crispe, le poignet ferme.

La petite cuiller tournait toujours.

Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa
les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras o sa moustache
trana une douceur de soie. Elle, attentive, hroque, considrait le
mlange.

Un moment, souponneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire,
fermant les yeux, s'abattit, les lvres ouvertes comme deux ailes
rouges, parmi les blonds cheveux noys de poudre odorante.

La petite cuiller s'arrta, l'huilier madrilne reprit nonchalamment une
place de hasard parmi les cristaux du couvert... Quelques mots, exquis,
furent changs  voix basse, et lorsque tous deux relevrent les yeux,
comme au sortir d'une extase, Ccile montra  Abel, sur le plat de
vermeil, la grosse langouste qui les coutait--en rougissant.



FIANAILLES

Irne a trente ans; elle est reste fille. Un mystrieux regret lui a
vid l'me, peut-tre la rancune d'une esprance offense. Sa lvre est
amre, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement
coup par l'apprhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de
tristes revenants draps de deuil; et il lui semble parfois vivre au
milieu d'une ncropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus
rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec
srnit la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est
pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demand et qu'elle n'a
prononc devant personne. Elle a aim; les douleurs, qui tuent les
petits sentiments, ternisent les grandes passions; et le coeur de la
femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse
une cicatrice. De l une tristesse morne, toujours plus lourde; car
c'est surtout pour les femmes que les annes psent d'autant qu'elles
sont vides.

Aucune colre contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les
tres que l'adversit rend mchants taient mchants ds l'origine;
leur perversit guettait une occasion. Irne est bonne et reste bonne 
travers les preuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres
doublent son chagrin. Comme toutes les cratures qui souffrent un
inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui
doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espre plus. Et pour distraire
un ennui tranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchs sur
des fronts amis, elle trouve des gaiets nerveuses, bruyantes, macabres,
o rle une immense incrdulit. Son visage est moins un visage qu'un
masque; sa parole est moins le vtement que le dguisement de sa pense;
son sourire est un dcor sans lumires; et, dans la contemplation de
ce sphinx railleur, on songe  ces rideaux de thtre dcors
d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dnouement d'une
tragdie.

Elle adore sa mre,--maman,--avec l'ambition de mourir la premire. Deux
amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la
mesure de son renoncement. Le got du monde lui donne un moyen de se
fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne
pas se reconnatre. Elle vit ainsi, des plaisirs, des motions, des
impressions, des esprances des autres;--dans une attente soumise.

Le mot qu'elle dit le plus souvent, c'est: Je suis navre...

Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses
lui pse. Il a dfendu la libert et on l'a mis en prison; il a fait la
guerre et il a vu que c'tait la boucherie; il a cherch des hros et
n'a trouv que des hommes. Las du terrestre, un peu coeur, un peu
endolori, il s'est rfugi dans l'immatriel. Il aime des ides, pas
beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour
cela, on dit de lui: C'est un rveur! Les malheureux rivs  plat
ventre se dfient naturellement des individus bizarres qui donnent des
rendez-vous dans la voie lacte et entretiennent des relations suivies
avec les toiles. Frquenter des astres, cela est suspect. Ce qui
complte Pierre, c'est qu'il est un tantinet dmagogue,--infamie qu'il
partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit
court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de
la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des
martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'meut gure. Il croit
encore  toute la Rpublique, mais plus  tous les rpublicains. Pour se
consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une
strophe.

Il a voyag, et la terre lui a paru petite. Quoi! Dj le bout du monde!
Mais oui. Il a vu les forts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes,
roses, les grands fleuves, les les de verdure jetes sur l'Ocan comme
des bouquets effeuills, les sommets infranchis,--et il est revenu
triste, ne retrouvant personne au logis.

Pierre aussi porte un masque de frivolit factice qu'il promne dans le
souci renouvel des jours. Il a la fausset rsigne d'Irne et le mme
plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une
esprance vanouie. Les femmes qu'il a rencontres taient de celles qui
s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survcu  sa propre prsence;
elles ont pass avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement,
mais d'un pas si lger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il
a regrett ces envoles furtives, jaloux de retenir une de ces
cratures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restt. C'est si
profondment navrant, vivre seul, qu'on en arrive  comprendre les
vieilles filles entoures de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple.
La lie de l'abandon, c'est d'tre entour seulement de choses.

Quand on n'est aim de personne, on aime tout le monde, d'une affection
banale qui se rsume en sympathie aveugle. On adopte quelques prfrs
choisis et rares et l'on rpand sur les autres la petite monnaie de son
coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Ds lors, on est
bientt class. Les passants haussent les paules et votre poigne de
main devient sans valeur. On vit en ddaign parmi des indiffrents, et
l'on demande de petites revanches  l'ironie.

Pierre vit ainsi, isol, se demandant chaque jour si cela ne finira
pas bientt, savourant les joies, les motions, les esprances des
autres,--en attendant.

Le mot qu'il dit le plus souvent, c'est:--A quoi bon?

Et, la trentime anne venue, ces deux tres pareillement frapps pour
des causes diffrentes se sont rencontrs au hasard de la grande route,
 l'heure o ils allaient vers la vieillesse comme au-devant d'un
vainqueur invitable dont on espre des conditions meilleures...

Est-ce qu'aprs les mariages d'amour, d'affaires, de raison, de
convenances, le mariage de rsignation, d'assurance mutuelle contre
les abandons futurs, ne serait pas destin  rparer--autant qu'il se
peut--l'abme creus par les dsillusions d'antan?

Est-ce qu'Irne et Pierre,--ayant fait l'une le tour des calvaires,
l'autre le tour du monde,--ne sont pas mieux arms, contre l'ennui et le
fardeau de la vie  deux, que les petites pensionnaires et les jeunes
sous-prfets maris dans la bousculade des unions bcles?

Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se crer une bonne
existence bien goste, bien troite? Le temps aurait prpar les
fianailles, la piti annoncerait les tendresses; et l'on se marierait
pour se consoler rciproquement,--ou mme pour pleurer ensemble.

Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est dj plus vivre seul!



BILLETS FANS

C'est surprenant comme le pass s'vapore! On croit que les crits
restent, on se fie  la permanence du rel, on espre des souvenirs dans
des tmoignages,--et, lorsqu'aprs dix ans, on ouvre tristement un vieux
coffret, le nant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire
tait un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus srs
tmoins oublient. Le secret confi se volatilise et disparat dans le
vent des annes qui passent. On a pleur sans avoir souffert; le coeur 
vieilli sans avoir vcu. A remonter vers les poques abolies, on prouve
la sensation d'un plerinage  travers un cimetire. De la gravit, une
sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses  fleur de peau.
L'impression se pose et s'enfuit, semblable  un oiseau qui s'arrte.
Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte,
et vous vous reprenez  vivre seulement dans le prsent,--comme une
bte.

Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'bne chiffr de vieil argent
o, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accs
de religion instinctive, des lettres  allures sincres, des chiffons
envis, des bouquets de violettes tombs d'un corsage--la friperie de la
bohme clibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries
douces, des btises qui m'ont fait sourire. J'aurais d vider le coffret
dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une
cruelle preuve, chercher le lustre teint des rubans, la senteur perdue
des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans mritent un regret...

Deux jours sans te voir, mchant garon! Maman est triste. Pre se
fche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je
suis malheureuse au point de t'crire en cachette, ce qui n'est pas
bien.

A bientt, monsieur!

PAULETTE.

Ma cousine Paule!... C'tait gentil. Elle avait dix-huit ans et moi
vingt. Petits, nous avions jou  petit mari et petite femme--avec
conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptis des poupes
ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persist. Je la
ngligeais pour la bibliothque Sainte-Genevive, pour les meutes de
Belleville ou pour un affreux petit journal littraire qui publiait mes
premires stances. Par les soires d'hiver, j'allais m'asseoir  ct
d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de
bsigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait
au crochet de jolies pochettes de soie doubles de chamois clair o je
serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre,
elle m'envoyait au camp des amulettes consacres par Notre-Dame des
Victoires... C'tait gentil.

Maintenant, Paulette est l'pouse d'un notaire et la mre de deux jeunes
messieurs forts en thmes. Et il y a de tout cela quinze ans.

Hlas! oui, Paulette; dj quinze ans!

Jeu v ce soar  la telier. Viens me cherch a diz eures.

LISON.

Une drle de petite fille, tout de mme! Point mchante, point savante,
nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pche
pendant laquelle elle rendait sournoisement  l'Oise les goujons que
j'avais tirs de la rivire. Cela, par bont d'me. C'tait une petite
modiste rencontre un matin dans les quinconces de la Ppinire o elle
miettait des brioches pour les ramiers. Entoure d'un vol de pigeons
blancs, elle m'avait paru si jolie que je lui avais immdiatement offert
mon coeur, sur le rythme lger, en vers de huit pieds. Elle avait
rpondu oui, pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimit
avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour
viter un chagrin  mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que
moi. Ainsi elle a pass dans la vie, en faisant le bien. _Transiit bene
faciendo_.

Une drle de petite fille, tout de mme!

N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisime acte. Tu
l'apporteras dans du coton.

Mille grimaces.

SUZANNE.

Et dire qu'elle joue encore les ingnues!... Elle tiendra l'emploi sa
vie durant, et, vers la soixantime anne, servira encore ses grimaces
par milliers, aux habitus aristocratiques du mardi. O l'ingnuit
va-t-elle se nicher! A seize ans, elle s'appuyait sur un protecteur
chauve qui savait faire oublier par la transmission de ses titres
nominatifs l'irrparable outrage des annes. A ce vieillard illusionn,
elle annexait un pote, deux officiers de cavalerie, et un cabotin de la
banlieue. J'avais t adopt comme fleuriste, pour le troisime acte, la
scne du bal. Sept cents francs de lilas blanc en cinquante jours;--et
au moins cinq francs de coton! Je ne regrette que les cinq francs de
coton...

Mon cher Lopold, n'oublies pas ma branche de lilas pour le troisime
acte. Tu l'apporteras dans du coton.

Mille grimaces.

SUZANNE.

Sa dernire lettre. Je l'ai conserve, bien que ne m'appelant pas
Lopold. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire de tout ce lilas blanc?
J'ai su plus tard que nous tions une dizaine  fournir chaque soir la
parure du troisime acte. Une femme de chambre revendait le soir mme
les bouquets inutiles.

Et dire qu'elle joue encore les ingnues!

... Surtout, apporte-moi une terrine de Louis, la timbale Bontoux, un
petit panier de pches et trop de confitures.

SRAPHINE.

Probablement, elle est morte d'indigestion. Celle-ci m'avait charm par
ses capacits stomacales. Un gouffre! Nous nous tions rencontrs
au buffet d'Avignon et,  la voir engloutir, avec une rapidit
vertigineuse, le menu d'un repas de cinquante couverts, je m'tais senti
pntr d'admiration. En arrivant  Paris, je courus lui ouvrir un
compte courant aux boucheries Duval. Elle m'aima comme elle aimait le
roastbeef,-- l'anglaise. Point de gots communs. En littrature, elle
comprenait Brillat-Savarin et Monselet. En histoire, elle professait
le mpris de Sparte et la vnration superstitieuse de Lucullus. Cela
n'allait pas sans quelque posie gastronomique. Dans ses songeries
apritives, elle se retournait volontiers vers les temps antiques, vers
les repas fabuleux de l'dile Marcius, avec, sur les tables de porphyre,
des sangliers gaulois  la sauce troyenne pleins de langues de
rossignols. Elle et voulu goter aux vins parfums de Massique et de
Cos, mordre aux treilles dores du mont Esquilin, savourer les murnes
que Domitien nourrissait d'esclaves. Nous nous sommes spars pour
incompatibilit de menus. Elle adorait le veau et je n'ai jamais pu le
souffrir...

Probablement, elle est morte d'indigestion.

Ne venez pas ce soir. Je dne chez ma tante.

JEANNE.

Elle dnait bien souvent chez sa tante...

Mais, quoi? Comme elle le disait avec raison, je n'avais pas le droit
de lui faire ngliger ses devoirs de famille. Ses devoirs... Elle en
parlait beaucoup, de ses devoirs. La statue de l'Austrit, ni plus ni
moins. Des regards  la Raphal, mais des tendresses  la Fragonard.
Violence et rsignation mles. Une assiduit exemplaire  la petite
messe comme  la grande. Des fugues vers le confessionnal d'o elle
revenait l'me soulage et l'esprit inquiet. Elle tait de ces femmes
qui,  l'glise, croient se recueillir parce qu'elles s'observent, et
mditer parce qu'elles se taisent.

La femme ne rentre en elle-mme qu'au bras de quelqu'un: de l l'utilit
des confesseurs. J'aurais vainement essay de retenir Jeanne quand son
directeur l'attendait; mais ce vnrable ecclsiastique ne l'aurait pas
retenue une minute de plus si je l'avais attendue. Elle tait vraiment
pieuse, et vraiment tendre. Je me savais un rival, mais c'tait Dieu.

Amours, dlices et orgues!

C'est gal; elle dnait bien souvent chez sa tante!...


... Tout est brl. Le coffret vide brle  son tour, car je veux qu'il
meure avec les vaines reliques qu'il a portes. Dans le foyer montent
des flammes tristes, et ces bouquets devenus des herbes brlent avec un
petit ptillement sec de pailles. Les rubans se tordent au feu, et le
minuscule chausson de la danseuse napolitaine, dont j'avais fait un
porte-allumettes, se fend en craquant douloureusement. L'tre devient
plus sombre, les flammes s'abaissent, s'abaissent, s'abaissent, se
rsument en une petite clart bleue. Puis, rien qu'une cendre grise,
d'aspect mlancolique et que je remue  petits coups de pincettes,
froidement, sans une larme.

C'est tout mon pass, cette poussire. Cela a t la fivre,
l'nervement, l'ivresse, la gaiet maladive et fatale des nergies
mal dpenses. Je suis certain de ne rien perdre en anantissant ces
souvenirs frivoles. Bien mieux, je suis heureux, rajeuni depuis cette
excution.

Que regretterais-je? Ces amours-l ressemblaient  de l'amour,  peu
prs comme la parfumerie rappelle les fleurs. Je suis las. Je suis seul.
Le nant des frivolits me navre et j'aspire, l'me dsormais neuve,
 la grande passion pure et sainte, fire et noble, orgueilleuse et
sacre, qui assure l'infini dans l'ternel!


FIN



  TABLE


  Les fantmes.
  La Source Prgamain.
  La Petite.
  Fantmes amoureux:
    Une Minute.
    Le Clown.
    Sous la Commune.
    Le Rle.
    Le Muse des Souverains.
    Le Portrait de Bb.
    Vision.
    Le Dompteur.
    Le Tlphone.
    La Langouste.
    Fianailles.
    Billets fans.






End of Project Gutenberg's Les fantmes, by Charles-M. Flor O'Squarr

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To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

