The Project Gutenberg EBook of La Daniella, Vol. I., by George Sand

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Title: La Daniella, Vol. I.

Author: George Sand

Release Date: November 1, 2004 [EBook #13917]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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George Sand


LA DANIELLA




INTRODUCTION

I

Ce que nous allons transcrire sera, pour le lecteur, un roman et un
voyage, soit un voyage pendant un roman, soit un roman durant un voyage.
Pour nous, c'est une histoire reelle; car c'est le recit, ecrit par
lui-meme, d'une demi-annee de la vie d'un de nos amis: annee pleine
d'emotions, qui mit en relief et en activite toutes les facultes de son
ame et toute l'individualite de son caractere.

Jusque-la, Jean Valreg (c'est le pseudonyme qu'il a choisi lui-meme)
n'etait connu ni de lui ni des autres. Il avait eu l'existence la plus
sage et la plus calme qu'il soit possible d'avoir, au temps ou nous
vivons. Des circonstances inattendues et romanesques developperent tout
a coup en lui une passion et une volonte dont ses amis ne le croyaient
pas susceptible. C'est par cet imprevu de ses idees et de sa conduite
que son recit, sous forme de journal, offre quelque interet. Ses
impressions de voyage ne presentent rien de bien nouveau; elles n'ont
que le merite d'une sincerite absolue et d'une certaine independance
d'esprit. Mais nous devons nous abstenir de toute reflexion preliminaire
sur son travail: ce serait le deflorer. Nous nous bornerons a quelques
details sur l'auteur lui-meme, tel que nous le connaissions avant qu'il
se revelat, par son propre recit, d'une maniere complete.

J.V. (soit Jean Valreg, puisqu'il a pris ce nom qui conserve les
initiales du sien) est le fils d'un de nos plus anciens amis, mort, il
y a une douzaine d'annees, au fond de notre province. Valreg pere etait
avocat. C'etait un honnete homme et un homme aimable. Son instruction
etait serieuse et sa conscience delicate; mais, comme beaucoup de nos
concitoyens du Berry, il manquait d'activite. Il laissa, pour toute
fortune, a ses deux enfants, vingt mille francs a partager.

En province, c'est de quoi vivre sans rien faire. Partout, c'est de quoi
acquerir l'education necessaire a une profession liberale, ou fonder un
petit commerce. Les amis de M. Valreg n'avaient donc pas a se preoccuper
du sort de ses enfants, qui, d'ailleurs, ne restaient pas sans
protection. Leur mere etait morte jeune; mais ils avaient des oncles et
des tantes, honnetes gens aussi, et pleins de sollicitude pour eux.

Pour ma part, je les avais entierement perdus de vue depuis longtemps,
lorsqu'un matin on m'annonca M. Jean Valreg.

Je vis entrer un garcon d'une vingtaine d'annees dont la taille et
la figure n'avaient, au premier abord, rien de remarquable. Il etait
timide, mais plutot reserve que gauche, et, voulant le mettre a l'aise,
j'y parvins tres-vite en m'abstenant de l'examiner et en me bornant a le
questionner.

--Je me souviens de vous avoir vu souvent quand vous etiez un enfant,
lui dis-je; est-ce que vous vous souvenez de moi?

--C'est parce que je m'en souviens tres-bien, repondit-il, que je me
permets de venir vous voir.

--Vous me faites plaisir: j'aimais beaucoup et j'estimais infiniment
votre pere.

--_Ton pere_! reprit-il avec un abandon qui me gagna le coeur tout de
suite. Autrefois, vous me disiez _tu_, et je suis encore un enfant.

--Soit! ton pauvre pere t'a quitte bien jeune! Par qui as-tu ete eleve
depuis?

--Je n'ai pas ete eleve du tout. Deux tantes se disputerent ma soeur...

--Qui est mariee, sans doute?

--Helas, non! Elle est morte. Je suis seul au monde depuis l'age de
douze ans; car c'est etre seul que d'etre eleve par un pretre.

--Par un pretre? Ah! oui, je me souviens, ton pere avait un frere
cure de campagne; je l'ai vu deux ou trois fois: il m'a paru etre un
excellent homme. Ne t'a-t-il pas eleve avec tendresse?

--Physiquement, oui; moralement, le mieux qu'il a pu, prechant
d'exemple; mais, intellectuellement, d'aucune facon. Absorbe par ses
devoirs personnels, ayant, sur toutes choses, et meme sur la religion
et la charite, des tendances toutes positives, comme on pouvait les
attendre d'un homme qui avait quitte la charrue pour le seminaire; il
m'a recommande le travail sans me diriger vers aucun travail, et j'ai
passe dix ans pres de lui sans recevoir d'autre instruction que celle
des livres qu'il m'a plu de lire.

--Avais-tu de bons livres, au moins?

--Oui. Mon pere lui ayant confie par testament sa bibliotheque pour
m'etre transmise a ma majorite, j'ai pu lire quelques bons ouvrages, et,
bien que tous ne fussent pas orthodoxes, jamais ce bon cure ne s'est
avise de se placer entre moi et ce qu'il considerait comme ma propriete.

--Comment se fait-il qu'il ne t'ait pas mis au college?

--Eleve par mon pere, qui avait resolu de m'instruire lui-meme et qui
m'avait donne les seules notions d'etudes classiques que j'ai recues,
j'eprouvais pour le college une antipathie que mon bon oncle ne voulut
pas meme essayer de vaincre. Il disait, je m'en souviens, en me prenant
chez lui, que ce serait autant d'epargne sur mon petit avoir, et que je
serais bien aise, c'etait son mot, de retrouver mon revenu capitalise a
ma majorite. "D'ailleurs, ajoutait-il, puisque l'idee de mon frere etait
de l'elever a la maison, je dois me conformer a son desir, et je sais
bien assez de latin pour lui enseigner ce qu'il en faut savoir." Mon
brave oncle avait cette intention; mais le temps lui manqua toujours,
et, quand il rentrait, fatigue de ses courses, j'avoue que je ne le
tourmentais pas pour me donner des lecons. Il s'assoupissait apres
souper dans son fauteuil, pendant que je lisais, a l'autre bout de la
cheminee, Platon, Leibnitz ou Rousseau; quelquefois Walter Scott ou
Shakspeare, ou encore Byron ou Goethe, sans qu'il me demandat quel livre
j'avais entre les mains. Me voyant tranquille, recueilli, et studieux
a ma maniere, heureux et sans mauvaises passions, il s'est imagine que
cette absence de vices et de travers etait son ouvrage, et que n'etre ni
mechant, ni importun, ni nuisible, suffisait pour etre agreable a Dieu
et aux hommes.

--De telle sorte que tu penses n'avoir aucune grande qualite, aucune
grande faculte developpee, faute d'une direction eclairee ou d'une
sollicitude assidue?

--Cela est certain, repondit le jeune garcon avec une singuliere
tranquillite. Pourtant, je serais un miserable ingrat si je me plaignais
de mon oncle. Il a fait pour moi tout ce qu'il s'est avise de faire
et ce qu'il a juge le meilleur. Sa vieille servante a eu des soins si
maternels pour ma sante, ma proprete, mon bien-etre; elle et lui ont si
bien assure le charme de mes loisirs, en prevenant tous mes besoins; une
telle habitude de silence, d'ordre et de douceur regnait autour de moi
lorsque mon oncle s'absentait pour les soins de son ministere, qu'il
n'aurait pas eu de motifs pour s'inquieter de moi. Chaque jour, songeant
au triple depot qui lui etait confie, ma vie, mon ame et ma bourse, il
me faisait trois questions: "Tu n'es pas malade? Tu ne perds pas ton
temps? Tu n'as pas besoin de quelque argent?" Et, comme je repondais
invariablement _non_, a ces trois interrogations, il s'endormait
tranquille.

--Ainsi, repris-je, tu ne te plains de personne; mais tout a l'heure tu
avais sur les levres, comme par reticence, une sorte de plainte contre
toi-meme.

--Je ne suis ni content ni mecontent de ce que je suis. N'ayant ete
pousse dans aucune direction, je ne peux pas valoir grand'chose, et, si
je me suis permis de vous parler de moi, c'est qu'il faut bien que je
m'excuse de la visite que j'ai ose vous faire.

--Ta visite m'est agreable, ton nom m'est cher, et tu m'interesses par
toi-meme, bien que je ne penetre pas encore beaucoup ton caractere et
tes idees.

--C'est qu'il n'y a rien a penetrer du tout, dit le jeune homme avec un
sourire plutot enjoue que melancolique. Je suis un etre tout a fait nul
et insignifiant, je le sais; car, depuis quelque temps, je commencais a
me lasser de mon bonheur et a reconnaitre que je n'y avais aucun droit;
voila pourquoi, des que l'heure de ma majorite a sonne, j'ai demande a
mon oncle la permission d'aller voir Paris, et, lui faisant part de mes
projets, j'ai obtenu son assentiment.

--Et quels sont tes projets? Peut-on t'aider a les realiser?

--Je l'ignore. Je ne sais si l'on peut etre utile a ceux qui ne sont
bons a rien; et il est possible que je sois de ceux-la. Dans ce cas,
vous pouvez me renvoyer planter mes choux, puisque, par malheur, je
possede assez de choux pour en vivre.

--Pourquoi par malheur?

--Parce que j'ai herite de la part de ma pauvre petite soeur, et que
me voila, depuis quelques jours de majorite, a la tete de vingt mille
francs.

En parlant ainsi avec simplicite et resignation, Valreg se detourna,
et je crus voir qu'il cachait une grosse larme venue tout a coup au
souvenir de sa jeune soeur.

--Tu l'aimais beaucoup? lui dis-je.

--Plus que tout au monde, repondit-il. J'etais son protecteur; je me
figurais etre son pere, parce que j'avais quatre ans de plus qu'elle.
Elle etait jolie, intelligente, et elle m'adorait. Elle demeurait a
trois lieues du presbytere de mon oncle, et, tous les dimanches, on me
permettait d'aller la voir. Un jour, je trouvai un cercueil sur la porte
de sa maison. Elle etait morte sans que j'eusse appris qu'elle etait
malade. Dans nos campagnes sans chemins et sans mouvement, vous savez,
trois lieues, c'est une distance. Cet evenement eut beaucoup d'influence
sur ma vie et sur mon caractere, deja ebranle par la mort de mon pere.
Je perdis toute gaiete. Je ne fus pas console ou fortifie par une
tendresse delicate ou intelligente. Mon oncle me disait qu'il etait
ridicule de pleurer, parce que notre Juliette etait au ciel et plus a
envier qu'a plaindre. Je n'en doutais pas; mais cela ne m'enseignait pas
le moyen de vivre sans affection, sans interet et sans but. Bref, je
restai longtemps taciturne et accable, et, j'ai beau faire, je me sens
toujours melancolique et porte a l'indolence.

--Cette indolence est-elle le resultat de tes reflexions sur le neant de
la vie, ou un etat de langueur physique? Je te trouve pale, et tu parais
plus age que tu ne l'es. Es-tu d'une bonne sante?

--Je n'ai jamais ete malade, et j'ai physiquement de l'activite. Je suis
un marcheur infatigable; j'aimerais peut-etre les voyages; mais mon
malheur est de ne pas bien savoir ce que j'aime, car je ne me connais
point, et je suis paresseux a m'interroger.

--Tu me parlais cependant de tes projets: donc, tu n'as pas quitte ta
province et tu n'es pas venu a Paris sans avoir quelque desir ou quelque
resolution d'utiliser ta vie?

--Utiliser ma vie! dit le jeune homme apres un moment de silence; oui,
voila bien le fond de ma pensee. J'ai besoin que vous me disiez qu'un
homme n'a pas le droit de vivre pour lui seul. C'est pour que vous
me disiez cela que je suis ici; et, quand vous me l'aurez bien fait
comprendre et sentir, je chercherai a quoi je suis propre, si toutefois
je suis propre a quelque chose.

--Voila ce qu'il ne faut jamais revoquer en doute. Si tu es bien penetre
de l'idee du devoir, tu dois te dire qu'il n'y a d'incapables que ceux
qui veulent l'etre.

Nous causames ensemble une demi-heure, et je trouvai en lui une grande
docilite de coeur et d'esprit. Je le regardais avec attention, et je
remarquais la delicate et penetrante beaute de sa figure. Plutot petit
que grand, brun jusqu'a en etre jaune, un peu trop inculte de chevelure,
et deja pourvu d'une moustache tres-noire, il offrait, au premier
aspect, quelque chose de sombre, de neglige ou de maladif; mais un doux
sourire illuminait parfois cette figure bilieuse, et des eclairs de
vive sensibilite donnaient a ses yeux, un peu petits et enfonces, un
rayonnement extraordinaire. Ce n'etaient la ni le sourire, ni le regard
d'une jeunesse avortee et infructueuse. Il y avait, dans la simplicite
de son elocution, une nettete douce et comme une habitude de distinction
qui ne sentaient pas trop le village. Enfin, bien qu'en effet il ne sut
peut-etre rien, il n'etait etranger a rien, et me paraissait apte et
prompt a tout comprendre.

--Vous avez raison, me dit-il en me quittant; mieux vaudrait le suicide
reel que le suicide de l'ame par nonchalance et par poltronnerie. Je
manque d'un grand desir de vivre; mais je ne suis pourtant pas degoute
maladivement de la vie, et je sens que, ne voulant pas m'en debarrasser,
je dois l'utiliser selon mes forces. Le scepticisme du siecle etait venu
me blesser jusqu'au fond de nos campagnes. Je m'etais dit que, entre
l'ambition des vanites de la vie et le mepris de toute activite, il n'y
avait peut-etre plus de milieu pour les enfants de ce temps-ci. Vous me
dites qu'il y en a encore. Eh bien, je chercherai, je reflechirai,
et, quand, avec cette esperance, je me serai de nouveau consulte, je
reviendrai vous voir.

Il passa cependant six mois a Paris sans prendre aucun parti et sans
vouloir me reparler de lui-meme. Il venait souvent chez nous, il etait
de la famille; il nous aimait et nous l'aimions; car nous avions
promptement decouvert en lui des qualites essentielles, une grande
droiture, de la discretion et de la fierte, de la delicatesse dans tous
les sentiments et dans toutes les idees, enfin quelque chose de calme,
de sage et de pur, je ne dirai pas au-dessus de son age, car cet age
devrait etre, dans les conditions normales de la vie, une sereine
eclosion de ce que nous avons de meilleur dans l'ame, mais au-dessus de
ce que l'on pouvait attendre d'un enfant livre de si bonne heure a sa
propre impulsion.

Ce qui me frappait particulierement chez Jean Valreg, c'etait une
modestie serieuse et reelle. Cette premiere jeunesse est presque
toujours presomptueuse par instinct ou par reflexion. Elle a des
ambitions egoistes ou genereuses qui lui font illusion sur ses propres
forces. Chez notre jeune ami, je remarquais une defiance de lui-meme
qui ne prenait pas sa source, comme je l'avais craint d'abord, dans une
apathie de temperament, mais bien dans une candeur de bon sens et de bon
gout.

Je ne pourrais pourtant pas dire que ce charmant garcon repondit
parfaitement au desir que j'avais de le bien diriger. Il restait
melancolique et indecis. Cette maniere d'etre donnait un grand attrait a
son commerce. Sa personnalite ne se mettant jamais en travers de celle
des autres, il se laissait doucement entrainer, en apparence, a leur
gaiete ou a leur raison, mais je voyais bien qu'il gardait, par devers
lui, une appreciation un peu triste et desillusionnee des hommes et
des choses, et je le trouvais trop jeune pour s'abandonner au
desenchantement avant que l'experience lui eut donne le droit de le
faire. Je le plaignais de n'etre ni amoureux, ni enthousiaste, ni
ambitieux. Il me semblait qu'il avait trop de jugement et pas assez
d'emotion, et j'etais tente de lui conseiller quelque folie, plutot que
de le voir rester ainsi en dehors de toutes choses, et comme qui dirait
en dehors de lui-meme.

Enfin, il se decida a me reparler de son avenir; et, comme il etait
d'ordinaire tres-peu expansif sur son propre compte, j'eus a refaire
connaissance avec lui dans une seconde explication directe, bien que je
l'eusse vu tres-souvent depuis la premiere.

Dans ce court espace de quelques mois, il s'etait fait en lui certains
changements exterieurs qui semblaient reveler des modifications
interieures plus importantes. Il s'etait promptement mis a l'unisson de
la societe parisienne par sa toilette plus soignee et ses manieres plus
aisees. Il s'etait habille et coiffe comme tout le monde; et cela, soit
dit en passant, le rendait tres-joli garcon, sa figure ayant deja
par elle-meme un charme remarquable. Il avait pris de l'usage et de
l'aisance. Son air et son langage annoncaient une grande facilite
a effacer les angles de son individualite au contact des choses
exterieures. Je m'attendais donc a le trouver un peu rattache a ces
choses, et je fus etonne d'apprendre de lui qu'il s'en etait, au
contraire, detache davantage.




II

--Non, me dit-il, je ne saurais m'enivrer de ce qui enivre la jeunesse
de mon temps; et, si je ne decouvre pas quelque chose qui me reveille et
me passionne, je n'aurai pas de jeunesse. Ne me croyez pas lache pour
cela; mettez-vous a ma place, et vous me jugerez avec indulgence. Vous
appartenez a une generation eclose au souffle d'idees genereuses. Quand
vous aviez l'age que j'ai maintenant, vous viviez d'un souffle d'avenir
social, d'un reve de progres immediat et rapide qu'a la revolution de
juillet, vous crutes pret a voir realiser. Vos idees furent refoulees,
persecutees, vos esperances dejouees par le fait; mais elles ne furent
point etouffees pour cela, et la lutte continua jusqu'en fevrier 1848,
moment de vertige ou une explosion nouvelle vous fit retrouver la
jeunesse et la foi. Tout ce qui s'est passe depuis n'a pu vous les
faire perdre. Vous et vos amis, vous avez pris l'habitude de croire et
d'attendre; vous serez toujours jeunes, puisque vous l'etes encore
a cinquante ans. On peut dire que le pli en est pris, et que votre
experience du passe vous donne le droit de compter sur l'avenir. Mais
nous, enfants de vingt ans, notre emotion a suivi la marche contraire.
Notre esprit a ouvert ses ailes pour la premiere fois, au soleil de la
Republique; et tout aussitot les ailes sont tombees, le soleil s'est
voile. J'avais treize ans, moi, quand on me dit: "Le passe n'existe
plus, une nouvelle ere commence; la liberte n'est pas un vain mot, les
hommes sont murs pour ce beau reve; tu vas avoir l'existence noble
et digne que tes peres n'avaient fait qu'entrevoir, tu es plus que
l'_egal_, tu es le _frere_ de tous tes semblables."

--Est-ce ton oncle le cure qui te parlait de la sorte?

--Non, certes. Mon oncle le cure, qui n'avait pas peur pour sa vie
(c'est un homme brave et resolu), avait peur pour son petit avoir, pour
son traitement, pour son champ, pour son mobilier, pour son cheval. Il
avait horreur du changement, et, sans avoir ni ennemis ni persecuteurs,
il revait avec effroi le retour de 93.

"Quant a moi, je lisais les journaux, les proclamations, et j'entendais
parler. Je buvais l'esperance par tous mes sens, par tous mes pores, et
j'eus deux ou trois mois d'enfance enthousiaste qui furent ma seule, ma
veritable jeunesse.

"Puis vinrent les journees de juin, qui apporterent l'epouvante et la
colere jusqu'au fond de nos campagnes. Les paysans voyaient des bandits
et des incendiaires dans tous les passants; on leur courait sus, et mon
pauvre oncle, si humain et si charitable, avait peur des mendiants et
leur fermait sa porte. Je compris que la haine avait devore les semences
de fraternite avant qu'elles eussent eu le temps de germer; mon ame se
resserra et mon coeur contriste n'eut plus d'illusions. Tout se resuma
pour moi dans ce mot: Les hommes n'etaient pas murs! Alors je tachai de
vivre avec cette pensee morne et lourde: La verite sociale n'est pas
revelee. Les societes en sont encore a vouloir inaugurer son regne par
la force, et chaque nouvelle experience demontre que la forme materielle
est un element sans duree et qui passe d'un camp a l'autre comme une
graine emportee par le vent. La vraie force, la foi, n'est pas nee...
elle ne naitra peut-etre pas de mon temps. Ma jeunesse ne verra que des
jours mauvais, mon age mur, que des temps de positivisme. Pourquoi donc,
helas! ai-je fait un beau reve et salue une aurore qui ne devait pas
avoir de lendemain? Mieux eut valu vivre si loin de ces choses, que le
bruit n'en fut pas venu jusqu'a moi; mieux eut valu naitre et mourir
dans la pesante somnolence de ces gens de campagne qu'un changement
quelconque trouble pendant un instant, et qui retombent avec joie dans
les liens de l'habitude, sous le joug du passe.

"Telle fut la reverie douloureuse de mes annees d'adolescence, augmentee
des douleurs particulieres que je vous ai racontees.

"Aujourd'hui, j'arrive dans une societe rapidement transformee par des
evenements imprevus, poussee en avant d'une part, rejetee en arriere
de l'autre, aux prises avec des fascinations etranges, avec une pensee
enigmatique a bien des egards, comme le sera toujours une pensee
individuelle imposee aux masses. Je ne songe point ici a vous parler
politique: les inductions qui s'appuient sur des eventualites de fait
sont les plus vaines de toutes. Je me borne a chercher, dans l'avenir,
une situation morale quelconque, a laquelle je puisse me rattacher, et,
en regardant celle qui m'environne, je ne trouve pas ma place dans ces
interets nouveaux qui captivent l'attention et la volonte des hommes de
mon temps.

--Voyons, lui dis-je, j'ai tres-bien compris tout ce qui t'a rendu
triste comme te voila. Cette tristesse, loin de me sembler coupable, me
donne une meilleure opinion de toi; mais il est temps d'en sortir, je ne
dirai pas par un effort de ta volonte (il n'y a pas de volonte possible
sans un but arrete), mais par un plus grand examen de cette societe
actuelle que tu ne connais pas assez pour avoir le droit d'en
desesperer.

--Je n'en desespere pas, repondit-il; mais je la connais ou je la devine
assez, je vous jure, pour etre certain qu'il faut y vivre enivre ou
desenchante. Ce milieu paisible, raisonnable, patient, ces humbles et
bonnes existences d'autrefois, que me retrace le souvenir de ma
propre enfance dans la famille bourgeoise; cette honnete et honorable
mediocrite ou l'on pouvait se tenir sans grands efforts et sans grands
combats, n'existent plus. Les idees ont ete trop loin pour que la vie de
menage ou de clocher soit supportable. Il y a dix ans, je me le rappelle
bien, on avait encore un esprit d'association dans les sentiments,
des volontes en commun, des desirs ou des regrets dont on pouvait
s'entretenir a plusieurs. Rien de semblable depuis que chaque parti
social ou politique s'est subdivise en nuances infinies. Cette fievre de
discussion qui a deborde les premiers jours de la Republique, n'a pas eu
le temps d'eclaircir des problemes qui portaient la lumiere dans leurs
flancs, mais qui, faute d'aboutir, ont laisse des tenebres derriere eus,
pour la plupart des hommes de cette generation. Quelques esprits d'elite
travaillent toujours a elucider les grandes questions de la vie morale
et intellectuelle; mais les masses n'eprouvent que le degout et la
lassitude de tout travail de reflexion. On n'ose plus parler de rien de
ce qui est au dela de l'horizon des interets materiels, et cela, non pas
tant a cause des polices ombrageuses que par crainte de la discussion
amere ou oiseuse, de l'ennui ou de la mesintelligence que soulevent
maintenant ces problemes. La mort se fait presque au sein meme des
familles les mieux unies; on evite d'approfondir les questions
serieuses, par crainte de se blesser les uns les autres. On n'existe
donc plus qu'a la surface, et, pour quiconque sent le besoin de
l'expansion et de la confiance, quelque chose de lourd comme le plomb et
de froid comme la glace est repandu dans l'atmosphere, a quelque etage
de la societe que l'on se place pour respirer.

--Cela est certain; mais l'humanite ne meurt pas, et, quand sa vie
semble s'eteindre d'un cote, elle se reveille de l'autre. Cette societe,
engourdie quant a la discussion de ses interets moraux, est en grand
travail sur d'autres points. Elle cherche, dans la science appliquee
a l'industrie, le _royaume de la terre_, et elle est train de le
conquerir.

--Voila ce dont je me plains precisement! Elle ne se soucie plus du
royaume du ciel, c'est-a-dire de la vie de sentiment. Elle a des
entrailles de fer et de cuivre comme une machine. La grande parole,
l'_homme ne vit pas seulement de pain_, est vide de sens pour elle
et pour la jeune generation, qu'elle eleve dans le materialisme des
interets et l'atheisme du coeur. Pour moi qui suis ne contemplatif, je
me sens isole, perdu, depouille au sein de ce travail, ou je n'ai rien
a recueillir; car je n'ai pas tous ces besoins de bien-etre que tant de
millions de bras s'acharnent a satisfaire. Je n'ai ni plus faim ni
plus soif qu'il ne convient a un homme ordinaire, et je ne vois pas la
necessite d'augmenter ma fortune pour jouir d'un luxe dont je ne saurais
absolument que faire. Je demanderais tout simplement un peu d'aise
morale et de jouissance intellectuelle, un peu d'amour et d'honneur; et
ce sont la des choses dont le genre humain n'a plus l'air de se soucier.
Croyez-vous donc que tous ces grands frais de savoir, d'invention et
d'activite par lesquels le present montre sa richesse et manifeste sa
puissance, le rendront plus heureux et plus fort? Moi, j'en doute. Je ne
vois pas la vraie civilisation dans le progres des machines et dans la
decouverte des procedes. Le jour ou j'apprendrais que toute chaumiere
est devenue un palais, je plaindrais la race humaine si ce palais
n'abritait que des coeurs de pierre.

--Tu as raison, et tu as tort. Si tu prends le palais rempli de vices et
de lachetes pour le but du travail humain, je suis de ton avis; mais, si
tu vois le bien-etre general comme un chemin necessaire pour arriver a
la sante intellectuelle et a l'eclosion des grandes verites morales, tu
ne maudiras plus cette fievre de progres materiel qui tend a delivrer
l'homme des antiques servitudes de l'ignorance et de la misere. Pour
etre sage, tu devrais conclure ceci: que les idees ne peuvent pas plus
se passer des faits que les faits des idees. L'ideal serait sans doute
de faire marcher simultanement les moyens et le but; mais nous n'en
sommes pas la, et tu te plains d'etre ne cent ans trop tot. J'avoue que
j'ai eu souvent envie de m'en plaindre aussi pour mon compte; mais ce
sont la des desespoirs trop sublimes dont nous n'avons pas le droit
d'entretenir nos semblables, sous peine d'etre fort ridicules.

--J'en conviens, dit Jean Valreg apres avoir un peu reve. Je suis un
plus grand ambitieux que ces vulgaires ambitieux que j'accuse. Mais il
faut conclure. Je ne me sens pas ne industriel, je n'entends rien aux
affaires. Les sciences exactes ne m'attirent pas. Je n'ai pas ete a meme
de faire des etudes classiques. Je suis un reveur; donc, je suis un
artiste ou un poete. C'est de ma vocation que je veux vous parler; car,
vous le voyez, je suis fixe.

"J'ignore si j'ai des dispositions pour un art quelconque; il y en a un
pour lequel j'ai de l'amour. C'est la peinture. Je vous raconterai plus
tard comment ce gout m'est venu, si cela vous interesse. Mais cela ne
prouvera rien; je n'ai peut-etre pas la moindre aptitude, et, dans tous
les cas, je suis d'une ignorance primitive, absolue. Je vais essayer
d'apprendre ce qui peut etre enseigne. J'irai dans l'atelier de quelque
maitre. Je me ferai d'abord esclave du metier, et, quand j'en tiendrai
un peu les procedes, je lacherai la bride a mes instincts. Alors, vous
me jugerez, et, si j'ai quelque talent, je ferai des efforts pour en
avoir davantage. Sinon, j'accepterai ma nullite avec une resignation
complete, et peut-etre avec une certaine joie.

--Aie! m'ecriai-je, voici le fond de paresse ou d'apathie qui reparait.

--Vous croyez?

--Oui! pourquoi se rejouir d'etre nul?

--Parce qu'il me semble que le talent impose des devoirs immenses, et
que j'aurais plutot le gout des humbles devoirs. C'est si peu la paresse
qui me conseille, que, si je trouvais a m'employer honorablement au
service d'une grande intelligence, je me sentirais fort heureux d'avoir
a jouir de sa gloire sans en porter le fardeau. Avoir tout juste assez
d'ame pour savourer la grandeur des autres, pour la sentir vivre au
dedans de soi, sans etre force par la nature a la manifester avec eclat,
c'est un etat delicieux que j'ambitionne; c'est mon reve de douce
mediocrite que je caresse: la mediocrite de condition, avec l'elevation
du coeur et de la pensee, l'expansion dans l'intimite, la foi a quelque
chose d'immortel et a quelqu'un de vivant. Suis-je donc si coupable a
vos yeux, de vouloir apprendre pour comprendre, et de ne rien desirer de
plus?

--A la bonne heure! Essaye! Je ne crois pas que cette modestie t'empeche
d'acquerir du talent, si tu dois en avoir. Il faudra pourtant songer a
apprendre assez pour faire au moins de cette peinture un petit metier;
car, avec tes mille francs de rente...

--Douze cents francs! Mon revenu capitalise depuis dix ans par mon
oncle, a porte mon revenu a ce chiffre respectable de cent francs par
mois. Mais je me suis bien apercu, depuis que je vis a Paris, que, par
le temps qui court, il est impossible de mener avec cela la vie de
loisir et de liberte. Il faudrait le double et beaucoup d'ordre. La
question est d'acquerir l'un et de me procurer l'autre, non pas pour
mener cette vie de fils de famille que je ne convoite pas, mais pour
payer le materiel de mon apprentissage, qui est dispendieux, je le sais.

--Que feras-tu donc, je ne dis pas pour avoir une rigoureuse economie,
cela depend de toi, mais pour gagner cent francs par mois, en sus de ta
rente, sans renoncer a la peinture, qui, pendant trois ou quatre ans au
moins, ne te rapportera rien et te coutera beaucoup?

--Je ne sais pas, je chercherai! Si j'ai besoin de votre conseil et de
votre recommandation, je viendrai vous les demander.

Deux mois apres, Jean Valreg etait violon dans l'orchestre d'un petit
theatre lyrique. Il etait bon musicien et jouait assez bien pour faire
convenablement sa partie. Il ne s'etait jamais vante de ce talent, que
nous ne lui supposions pas.

--J'ai pris ce parti sans consulter personne, me dit-il; on eut essaye
de m'en detourner; et vous-meme...

--Je t'eusse dit ce qui doit etre vrai: c'est qu'avec les repetitions du
matin et les representations du soir, il ne te reste guere de temps
pour etudier la peinture. Mais peut-etre as-tu renonce a la peinture?
peut-etre preferes-tu maintenant la musique?

--Non, dit-il, je prefere toujours la peinture.

--Mais ou diable avais-tu appris la musique?

--Cela s'apprend tout seul, avec de la patience! J'en ai beaucoup!

--Pourquoi ne pas te perfectionner dans cet art-la, puisque tu as un si
bon commencement?

--La musique met trop l'individu en vue du public. Perdu dans mon
orchestre, je n'attirerai jamais l'attention de personne; mais, le
jour ou je serais un virtuose distingue, il faudrait me produire et me
montrer; cela me generait. Il me faut un etat qui me laisse libre de ma
personne. Si je fais de la mauvaise peinture, on ne me sifflera pas
pour cela. Si j'en fais d'excellente, on ne m'applaudira pas quand je
passerai dans la rue; tandis que le virtuose est toujours sur un pilori
ou sur un piedestal. C'est une situation hors nature, et qu'il faut
avoir acceptee de la destinee comme une fatalite, ou de la Providence
comme un devoir, pour n'y pas devenir fou.

--Enfin, tu as du temps de reste pour l'atelier?

--Peu, mais j'en ai. Mon apprentissage durera plus longtemps que si
j'avais toutes mes heures disponibles; mais il est possible maintenant;
tandis que, sans cette ressource de mon violon, il ne l'etait pas du
tout. J'aurais pu, il est vrai, disposer de mon capital, sauf a n'avoir
pas un morceau de pain et pas de talent dans trois ou quatre ans d'ici;
mais, si je parlais a mon oncle de lui retirer la gestion de cette belle
fortune, il me donnerait sa malediction et me croirait perdu. J'aurai
donc de l'ordre bon gre mal gre; c'est-a-dire que je me contenterai de
manger mon superbe revenu. Donc, tout est bien ainsi. L'etat que je
fais ne m'ennuie pas trop. Je racle mon violon tous les soirs comme une
machine bien graissee, tout en pensant a autre chose. Je suis l'amant
d'une petite comparse assez jolie, bete comme une oie et tant a fait
depourvue de coeur. C'est si facile d'avoir affaire a des femmes de
cette espece, que je ne m'inquiete pas d'etre trahi ou abandonne par
celle-la. J'en retrouverais, le lendemain une autre, qui ne vaudrait ni
plus ni moins. Ma vie est occupee, et, si elle est un peu assujettie, je
m'en console en me disant que je travaille pour conquerir ma liberte.
C'est quelquefois un peu penible, et il n'est pas bien certain que je
n'eusse pas pris le chemin le plus sur et le plus court en m'etablissant
dans mon village, et en epousant quelque belle dindonniere qui m'eut
doucement abruti, en me faisant porter des habits rapieces et des
marmots a joues pendantes. Mais j'ai voulu vivre par l'esprit et je n'ai
pas le droit de me plaindre.

Je fis un voyage, et, au bout de deux ans, je retrouvai Jean Valreg a
Paris dans une situation analogue. Il s'etait lasse de l'orchestre; mais
il avait trouve des ecritures a faire chez lui, le soir, et des lecons
de musique a donner dans une pension, deux fois par semaine, il gagnait
donc toujours une centaine de francs par mois, et continuait a etudier
la peinture. Il etait toujours mis avec une proprete scrupuleuse et un
certain gout. Il avait toujours ces excellentes manieres et cet air de
parfaite distinction qu'il avait pris on ne sait ou, dans sa propre
nature apparemment; mais il etait plus pale qu'autrefois et paraissait
plus melancolique.

--Voyons, lui dis-je, tu m'as ecrit plusieurs lettres pour me demander
de mes nouvelles, et je t'en remercie, mais sans jamais me parler de
toi, et je m'en plains. Tu me dis aujourd'hui que tu as reussi a te
maintenir dans ton travail, dans tes idees et dans ta conduite. Mais tu
as quelque chose comme vingt-trois ans, et, avec cette perseverance dont
tu viens de faire preuve, tu dois avoir acquis quelque talent. Il faut
que j'aille chez toi voir ta peinture.

--Non, non! s'ecria-t-il, pas encore! Je n'ai aucun talent, aucune
individualite; j'ai voulu proceder logiquement et me munir, avant tout,
d'un certain savoir. Je tiens maintenant le necessaire, et je vais
essayer de me trouver, de me decouvrir moi-meme. Mais, pour cela, il
faut une toute autre vie que celle que je mene, et qui est horrible, je
ne vous le cacherai plus; si horrible pour moi, si antipathique a ma
nature, si contraire a ma sante, que, sachant votre amitie pour moi, je
n'ai pas voulu vous ecrire l'etat de souffrance ou, depuis deux ans, mon
coeur et mon ame sont plonges. Je pars, je vais passer un mois chez mon
oncle et ensuite un ou deux ans en Italie.

--Ah! ah! tu as donc le prejuge de l'Italie, toi? Tu crois que l'on y
devient artiste plus qu'ailleurs?

--Non, je n'ai pas ce prejuge-la. On ne devient artiste nulle part quand
on ne doit pas l'etre; mais on m'a tant parle du ciel de Rome, que je
veux m'y rechauffer de l'humidite de Paris, ou je tourne au champignon.
Et puis, Rome, c'est le monde ancien qu'il faut connaitre; c'est la voie
de l'humanite dans le passe; c'est comme un vieux livre qu'il faut
avoir lu pour comprendre l'histoire de l'art; et vous savez que je suis
logique. Il est possible qu'apres cela je retourne dans mon village
epouser la dindonniere, accessible a tout proprietaire de ma mince
etoffe. Je dois donc me maintenir dans ce milieu: faire tout mon
possible pour devenir un homme distingue, et en meme temps, tout mon
possible pour accepter sans fiel et sans abattement le plus humble role
dans la vie. Rester dans cet equilibre ne me coute pas trop, car je suis
tiraille alternativement par deux tendances tres-opposees: soif d'ideal
et soif de repos. Je vais voir laquelle l'emportera, et, quoi qu'il
arrive, je vous en ferai part.

--Attends un peu, lui dis-je comme il prenait son chapeau pour s'en
aller. Si tu echouais dans la peinture, ne tenterais-tu pas quelque
autre carriere? La musique...

--Oh! non. Jamais la musique! Pour l'aimer, il faudra que je l'oublie
longtemps; mais, plutot que d'en vivre, j'aimerais mieux mourir: je vous
ai dit pourquoi.

--Il faut pourtant que tu sois artiste, puisque tu as la haine des
choses positives, et que tu n'as pas fait d'etudes classiques. Il m'est
venu une idee en lisant tes lettres, c'est que tu pourrais bien avoir
quelque talent de redaction.

--Etre homme de lettres! moi? Non! je n'ai fait qu'entrevoir et deviner
le monde et la vie sociale. Rediger n'est pas ecrire, il faut penser,
et je suis un homme de reverie ou un homme d'action; je ne suis pas un
homme de reflexion. Je conclus trop vite, et, d'ailleurs, je ne
sais conclure que par rapport a moi-meme. La litterature doit etre
l'enseignement direct ou indirect d'un ideal. Songez donc que je n'ai
pas trouve le mien!

--N'importe! veux-tu me faire une promesse serieuse?

--Vous avez le droit d'exiger tout ce qui depend de ma volonte!

--Eh bien, tu feras pour moi, pour moi seul, si tu veux, car je te
promets le secret, si tu l'exiges, une relation detaillee de ton voyage,
de tes impressions, quelles qu'elles soient, et meme de tes aventures,
s'il t'arrive des aventures. Et cela pendant un an, sans lacune de plus
de huit jours.

--Je vois pourquoi vous me demandez cela. Vous voulez me forcer a
m'examiner dans le detail de la vie et a me rendre compte de ma propre
existence.

--Precisement. Je trouve que, sous l'empire de certaines resolutions
prises a des intervalles assez eloignes et rigidement observees, tu
oublies de vivre, et tu restes dans une attente perpetuelle qui te prive
des petits bonheurs de la jeunesse. En te rendant mieux compte de
tes vrais besoins et de tes legitimes aspirations, ta arriveras
insensiblement a des formules plus sages.

--Vous me trouvez donc fou?

--C'est l'etre toujours que de ne l'etre jamais un peu.

--Je ferai ce que vous m'ordonnerez. Cela me sera peut-etre bon; mais,
si, a force de caresser mes propres pensees, j'allais devenir plus fou
que vous ne souhaitez?

--Je t'indique a la fois l'excitant et le calmant: la reflexion!

Je lui offris de faciliter son voyage par cette assistance de pere a
enfant qu'il pouvait accepter de moi. Il refusa, m'embrassa et partit.

Huit jours apres, je recus de lui une assez longue lettre, qui etait
comme la preface de son journal, et que je transcrirai presque
litteralement, ainsi que la suite de ce travail sur lui meme, auquel je
l'avais decide a se livrer.



III

JOURNAL DE JEAN VALREG

Commune de Mers, 10 fevrier 183*...

Me voici a mon poste, je commence: non pas encore une relation de ce
qui m'arrive, car je suis bien sur qu'ici rien ne m'arrivera qui merite
d'etre rapporte, mais un resume de certaines choses de ma vie que je
n'ai pas su vous dire quand vous me les demandiez.

D'abord, vous vouliez savoir pourquoi, n'ayant jamais ete rudoye ou
maltraite en aucune facon, j'avais ce caractere reserve, cette aversion
a parler de moi aux autres, cette difficulte a m'occuper moi-meme
de moi-meme. Je n'en savais rien. Je m'en rends peut-etre compte
maintenant.

Mon oncle l'abbe Valreg n'est pas du tout spirituel ni mechant, ce
qui ne l'empeche pas d'etre excessivement railleur. C'est une nature
excellente, rude et enjouee. Il est si positif, que tout ce qui echappe
a son appreciation etroite et rapide lui est sujet de doute et de
persiflage. Il a pris ce tour d'esprit, non-seulement en lui-meme, mais
encore dans l'habitude de vivre avec la Marion, sa vieille et fidele
gouvernante, la meilleure des femmes dans ses actions, la plus
dedaigneuse et la plus malveillante dans ses paroles. Il n'est pas de
devouement dont elle ne soit capable envers les gens les moins dignes
d'interet de la paroisse; mais, en revanche, il n'en est pas, parmi les
plus dignes, qu'elle ne dechire a belles dents sitot qu'elle prend son
tricot ou sa quenouille pour faire la _causette_ du soir avec M. l'abbe,
lequel, moitie riant, moitie dormant, l'ecoute avec complaisance, et
s'entretient ainsi en belle sante et en belle humeur aux depens du
prochain.

Ceci est fort inoffensif, car, avec leur grand esprit de conduite, ces
deux braves personnages ne confient leurs medisances et leurs dedains
a personne du dehors. Mais j'y ai ete initie si longtemps, que
certainement quelque chose a du en rejaillir sur moi et m'habituer, a
mon insu, a une mefiance instinctive dans mes relations.

Pourtant je n'ai pas a me reprocher d'avoir partage cette malveillance
generale. Au contraire, il me semble que je m'en defendais; mais je me
persuadais peut-etre insensiblement que j'en meritais ma part, et que,
si l'abbe Valreg me l'epargnait, c'est uniquement parce que j'etais son
parent et son enfant d'adoption. Quant a ses moqueries, etant place sous
sa main pour lui servir de but, j'en etais incessamment crible. C'etait
avec une intention paternelle et affectueuse, je n'en saurais douter,
mais c'etait de la moquerie quand meme. Bon regime, certes, pour
tuer tout germe de sottise et de vanite, mais regime excessif par sa
persistance, et qui devait me conduire jusqu'au detachement trop absolu
de moi-meme.

Pour vous donner une idee, une fois pour toutes, des facons ironiques de
mon oncle, il faut que je vous raconte mon arrivee ici, avant-hier au
soir.

Comme aucune diligence, aucune patache ne dessert notre village, je vins
a pied, a la nuit tombante, par un temps doux et des chemins affreux.

--Ah! ah! s'ecria mon oncle des qu'il me vit, c'est fort heureux!
He! Marion! c'est lui! c'est mon coquin de neveu! Fais-le souper,
tu l'embrasseras apres; il a plus faim de soupe que de caresses.
Assieds-toi, chauffe-toi les pieds, mon garcon. Je te trouve une fichue
mine. Il parait que tu ne gagnes pas deja si bien ta vie, la-bas, car tu
as fait maigre chere, ca se voit. Ah ca! il parait que tu t'en vas en
Italie pour detroner Raphael et... et les autres fameux barbouilleurs
dont je ne sais plus les noms! Ca me flatte de penser que je vas avoir
un homme celebre dans ma famille; mais ca n'augmentera guere ton
patrimoine, car il y a le vieux proverbe: _Gueux comme un peintre!_
Tu es donc toujours toque? Allons, soit. Pourvu que tu restes honnete
homme! Mais ne mange pas tout ton bien avant que je sois mort, et ne
fais pas de dettes, car je ne te laisserai pas la rancon d'un roi.
D'ailleurs, je t'avertis que je veux m'en aller le plus tard possible,
et, si j'en juge par ta figure, je me porte mieux que toi. Prends garde
que je ne t'enterre!

Apres beaucoup de quolibets de ce genre, l'abbe Valreg me fit plusieurs
questions, dont il n'ecouta pas ou ne comprit pas les reponses, ce qui
lui servit de texte pour me railler de nouveau.

--L'Italie! dit-il, tu crois donc que les arbres y poussent les racines
en l'air, et que les hommes y marchent la tete en bas? Voila une betise,
d'aller hors de chez soi etudier la nature, comme si partout les hommes
n'etaient pas aussi betes et les choses de ce monde aussi laides! Quand
j'etais jeune, mes superieurs, sous pretexte que j'etais fort et en etat
de voyager, voulaient me persuader d'etre missionnaire. Moi, je leur
disais: "Bah! bah! il n'y a pas besoin d'aller chez les Chinois pour
trouver des magots, et dans les iles de la mer du Sud pour rencontrer
des sauvages!"

Quand j'eus soupe, et, bon gre mal gre, mange plus que ma faim (la
Marion se depitant quand je ne faisais pas assez d'honneur a ses mets),
mon oncle voulut voir quelque preuve de mon travail a Paris et de mes
progres en peinture.

--Tu crois, sans doute, que ce serait _margaritas ante porcos_, dit-il
gaiement; tu te trompes. Pour juger ce qui est fait pour les yeux, il ne
faut que des yeux. Allons, deballe! Je veux voir les chefs-d'oeuvre de
mon futur grand homme.

Il me fallut ouvrir ma malle et la retourner dans tous les sens pour lui
prouver que je n'avais qu'un tres-mince et tres-portatif attirait de
peintre en voyage, et pas le plus petit croquis a lui montrer.

Il en fut tres-mortifie.

--Ca n'est pas aimable de ta part, s'ecria-t-il. Tu devais bien penser
que je m'interesserais a tes grands talents, et je commence a croire que
tu n'as rien fait qui vaille dans ton Paris. S'il en etait autrement, tu
te serais applique pour m'apporter au moins une jolie image coloriee par
toi. Tu avais des dispositions, cela est sur; mais je parierais que tu
n'as songe qu'a flaner, la-bas!

A force de retourner mon bagage, la Marion finit par decouvrir une
figure d'academie qui m'avait servi a envelopper un paquet de crayons.
Comme c'etait dechire et chiffonne, que les pieds et la tete manquaient,
elle ne comprit pas tout de suite ce qu'elle examinait; puis, tout a
coup, jetant un cri d'horreur et d'indignation, elle s'enfuit en se
recommandant a tous les saints.

--Fi! dit mon oncle en regardant cette nudite qui avait epouvante la
Marion, est-ce la un etat? Quoi! vous passez votre temps a copier des
personnes toutes nues? C'est une occupation bien degoutante, et a quoi
ca peut-il servir? D'ailleurs, ca me parait bien grossierement fait!
J'aimais beaucoup mieux les jolis petits bonshommes que tu inventais
autrefois. C'etait plus soigne, et c'etait plus decent. Les habillements
de la campagne etaient parfaitement imites, et tout le monde pouvait
regarder ca! Mais, parlons raison, ajouta-t-il en jetant au feu mon
academie. Comment t'es-tu comporte dans cette grande Babylone? As-tu
fait des dettes?

--Non, mon oncle.

--Si fait, conte-moi ca.

--Je vous jure que non: j'aurais trop craint de vous effrayer et de vous
affliger; mais, a l'avenir, si voulez bien vous laisser convaincre de
certaines verites positives, il est possible...

--Tu me trompes, tu es endette

--Non, sur l'honneur!

--Mais tu as le projet...

--Je n'ai aucun projet. Seulement, j'ai a vous dire que je suis las
d'un systeme d'economie qui va forcement jusqu'a l'avarice, et qui, si
j'avais le malheur d'en prendre le gout, me conduirait a l'egoisme le
plus stupide. Je comprends les privations qu'on s'impose en vue des
autres; mais celles qui n'ont d'autre but que notre propre bien-etre
dans l'avenir sont etroites et deraisonnables. Jusqu'ici, ma parcimonie
a ete pour moi une question d'honneur. Vous m'aviez fait jurer que je ne
depasserais pas mon revenu, et, enfant que j'etais, je m'etais laisse
arracher ce serment sans prevoir, sans savoir qu'avec cent francs par
mois on ne vit pas a Paris, ou que, si l'on y vit, c'est a la condition
de ne jamais s'interesser a un etre plus pauvre que soi, et de
s'absorber dans une prevoyance sordide. Je n'ai pas pu vivre ainsi: j'ai
travaille pour doubler mon revenu, mais j'ai travaille de la maniere la
plus abrutissante et la plus antipathique; ce qui ne m'a pas
empeche d'etre force de me priver de mille jouissances morales ou
intellectuelles qui eussent developpe mon coeur et mon esprit. Enfin,
malgre tout, j'ai resolu le probleme d'apprendre ce que je voulais
apprendre, sans manquer, dans ma maniere d'etre, a aucune bienseance, et
sans negliger trop les occasions de voir de temps en temps une societe
d'elite ou il m'a ete permis de penetrer sans choquer les regards de
personne. A present, je m'en vais dans un pays ou l'on peut etre pauvre
et s'instruire, comme artiste, sans trop souffrir, a ce que l'on m'a
dit; mais, avant de me separer de vous une seconde fois, mon bon et
cher oncle, je viens vous dire que je reprends ma parole, et que je ne
m'engage nullement a respecter mon patrimoine, si mes besoins d'artiste
et mes sentiments d'honnete homme m'obligent a l'entamer.

A la suite de cette declaration necessaire, il y eut une discussion
assez vive entre l'abbe Valreg et moi. Il etait outre de me voir dans
des idees si nouvelles pour lui, qui n'avait jamais songe a me demander
compte d'aucune idee. Mais, quand il m'eut dit tout ce que lui suggerait
sa conviction, melange assez singulier d'egoisme et de charite, qui
consiste a faire la part des autres et la sienne propre, sans jamais se
laisser aller a aucun entrainement pour eux ou pour soi-meme, il prit
bravement son parti, et, incapable de s'affecter de quelque chose au
point de perdre une heure de sommeil, il se calma en disant:

--Allons, c'est assez se tourmenter pour un jour; nous penserons a cela
demain.

En ce moment, l'horloge de l'eglise sonnait neuf heures, et mon oncle
s'assoupit aussitot comme autrefois, avec cette regularite de fonctions
digestives qui appartient aux temperaments vigoureux. La Marion rentra,
rangea la salle, enleva la table, causant tout haut avec moi, faisant
claquer ses sabots sans precaution sur le plancher sonore. Quand tout
fut en ordre, elle cria dans l'oreille de son maitre, qui, habitue a ce
vacarme, ouvrit tranquillement les yeux sans tressaillir:

--Allons, monsieur l'abbe, on s'en va! bonne nuit! c'est l'heure de
faire vos prieres et de vous mettre au lit.

Elle me conduisit a la chambre que j'ai habitee pendant la moitie de
ma vie, veilla a ce que je ne manquasse de rien, m'embrassa encore une
fois, et monta, a grand bruit, a l'etage superieur. Un quart d'heure
apres, tout dormait au presbytere, y compris votre serviteur, fatigue
par les rudes chemins du pays et les durs raisonnements de l'abbe
Valreg.

Le lendemain, c'est-a-dire hier, mon oncle voulut, a l'heure au souper,
reprendre la discussion; je vins a bout de reculer toute explication
jusque vers neuf heures moins un quart, et je compte l'amener ainsi,
avec un quart d'heure de dispute chaque soir, a s'habituer, sans
secousse trop vive, a ma diabolique resolution.

Vous allez croire comme lui, peut-etre, que j'ai quelque folie en tete,
quelque projet de Sardanapale a l'endroit de mon capital de vingt mille
francs. Il n'en est rien pourtant. Je n'ai d'autre projet que celui
d'aller devant moi, et de ne pas me sentir esclave d'une situation
consacree par un serment.

03 fevrier

Mon oncle realise mes previsions. Il s'habitue a mes volontes
d'independance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable
d'ailleurs. Puisque j'etais en train de recapituler mon passe pour vous,
il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu
ce gout de la peinture sur lequel je n'ai pas ose vous donner les
explications que vous me demandiez.

Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nature. Je ne
faisais que lire et rever. Tout a coup j'eus vaguement la conscience
d'une jouissance infiniment plus douce qui s'emparait de moi. C'etait
celle de _voir_, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle
de _penser_. Les premieres revelations de cette jouissance me vinrent un
jour au coucher du soleil, dans une prairie bordee de grands arbres, ou
les masses de lumiere chaude et d'ombre transparente prirent tout a coup
un aspect enchante. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi
cet endroit, que j'avais parcouru cent fois avec indifference ou
preoccupation, etait, ce jour-la et dans ce moment-la, inonde d'un
charme si etrange et si nouveau pour moi.

Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occupe jusqu'a midi
au presbytere par quelques devoirs, c'est-a-dire quelques themes ou
extraits que mon oncle me donnait regulierement chaque matin, et que,
regulierement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pouvais voir
l'effet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant
dans la prairie, a batons rompus, le prestige qui m'avait ebloui. Je
ne le retrouvais qu'au moment ou l'astre s'abaissait vers la cime des
collines, et quand les grandes ombres veloutees des masses de vegetation
rayaient l'or de la prairie etincelante. C'est l'heure que les peintres
appellent l'heure de l'_effet_. Elle me faisait battre le coeur comme
l'arrivee d'une personne aimee ou d'un evenement extraordinaire. Dans
ce moment-la, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi; les
moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et meme les
details prosaiques du paysage, le linge etendu sur une corde a la porte
de la chaumiere, les poules grattant le fumier, la baraque de branches
et de terre battue, la barriere de bois brut et mal agence qui, clouee
d'un arbre a l'autre, separait le pre de la cheneviere.

-Qu'y a-t-il de si etonnant dans tout cela? me demandais-je; et d'ou
vient que seul j'en suis frappe? Les gens qui passent ou qui travaillent
a la campagne n'y font point d'attention, et mon oncle lui-meme, qui est
le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parle d'un pareil
phenomene. Est-ce un etat de la nature exterieure ou un etat de mon
ame? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple
hallucination de mon cerveau?

Cette heure d'extase garda son mystere pendant quelques jours, parce que
c'etait, dans la saison, l'heure a laquelle soupait mon oncle, et il
etait fort severe quant a la regularite des habitudes de sa maison.
Une journee de mon absence ne le tourmentait pas; une minute d'attente
devant ma place vide a table le contrariait serieusement. Il etait si
bon, d'ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui deplaire.
Aussi, des que le timbre lointain de l'horloge de l'eglise, et certain
vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment
precis ou la Marion mettait le couvert, il me fallait m'arracher a ma
contemplation et interrompre ma jouissance a demi savouree. Elle me
poursuivait alors comme un reve, et, tout en coupant le gigot ou le
jambon en menues tranches pour obeir aux prescriptions de l'abbe Valreg,
je voyais passer devant mes yeux des files de buissons aux contours
dores, et des combinaisons de paysages empourpres par les reflets d'un
ciel ardent comme la braise.

Mais ces jours d'automne raccourcissant tres-vite, j'eus bientot le
loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, avec ce sentiment de la
beaute des choses qui s'etait eveille en moi comme un sens nouveau, les
admirables degradations du jour et la succession d'aspects etranges
ou sublimes que prenait la campagne. J'etais comme enivre a chaque
observation nouvelle, et, bien que nourri de livres poetiques, il ne me
venait pas a la pensee de chercher dans les mots le cote descriptif de
ma vision. Je trouvais les mots insuffisants, les peintures ecrites
vagues ou inexactes. Les plus grands poetes me paraissaient chercher
dans la parole un equivalent qui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi,
le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suffisait
meme plus.

C'est a cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse
interieure ne serait jamais litteraire. Mon imagination etait pauvre ou
paresseuse, puisque les plus puissants ecrivains ne m'avaient jamais
fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me reveler.

Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais etre
peintre; et meme encore aujourd'hui j'ignore si ces premieres emotions
furent les vrais symptomes d'une vocation determinee; mais, a coup sur,
elles furent l'appel d'un gout predominant et insatiable.

J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues
veillees de l'hiver, l'idee, ou plutot le besoin me vint de me remettre
sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l'ete. Je pris un
crayon et je dessinai, admirant naivement cet essai barbare, et, cette
fois, domine par mon imagination qui me faisait voir autre chose que
ce que ma main pouvait executer. Le lendemain, je reconnus ma folie
et brulai mon barbouillage; mais je recommencai, et cela dura ainsi
plusieurs mois. Tous les soirs, j'etais charme de mon ebauche; tous les
matins, je la detruisais, craignant de m'habituer a la laideur de mon
propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veillee s'envolaient comme
des minutes dans cette mysterieuse elaboration. L'idee me vint enfin
d'essayer de copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans
pareille; je comptais presque les feuilles des branches; je voulais
ne rien laisser a l'interpretation, et je perdais, dans le detail, la
notion de l'ensemble, sans rendre meme le detail, car tout detail est un
ensemble par lui-meme.

Un jour, mon oncle m'emmena dans un chateau ou je vis enfin de la
peinture des maitres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers
le paysage. Je restai absorbe devant un Ruysdael. Je ne le compris pas
d'abord. Peu a peu la lumiere se fit, et je m'avisai que c'etait la une
science de toute la vie. Je resolus, des que je serais independant,
d'employer ma vie, a moi, selon mes forces, a ecrire, avec de la couleur
sur de la toile, le reve de mon ame.

On me preta de bons dessins; mon oncle me permit meme l'achat d'une
boite d'aquarelle. Il ne s'inquieta pas de ma monomanie; mais, quand,
parvenu a ma majorite, je lui revelai ma pensee, je le vis bouleverse.
Je m'y attendais. Je resistai avec douceur a ses remontrances. Je savais
son respect pour la liberte d'autrui, son aversion pour les paroles
inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande
candeur et d'une sincere bonte.

Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premiers jours de notre
connaissance, je vous ai fait mystere d'une chose aussi simple que ma
predilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait:
vous m'eussiez demande a voir mes essais; je les savais detestables,
bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du maitre d'ecole
de mon village. Vous m'auriez dit que j'etais insense, ou si vous ne
me l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas
en moi-meme une foi assez robuste pour lutter contre les critiques de
l'amitie. Celles du premier venu me sont indifferentes. Les votres
m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'avoir a douter
seul.

A mon age, c'est-a-dire a l'age que j'avais alors, et neglige comme
je l'avais ete, on ne sait pas defendre sa conviction. On la sent, on
manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On
l'aime parce que, revelation ou chimere, elle vous a rendu heureux; on
la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est
une fleur precieuse qu'un souffle de dedain, un sourire de raillerie
peut fletrir.

Cette crainte est encore en moi, elle est encore fondee, et, si je n'ai
pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par
exces de vanite. Non! Je me suis examine sous ce rapport-la; je me suis
tate le coeur et la tete avec impartialite. J'ai reconnu que, si je ne
suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'etre
pour me persuader que j'ai deja du talent; et ce qui me rassure, c'est
que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans
mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-meme et pour
lui-meme. C'est mon esperance, que je veux garder encore vierge de toute
atteinte, de toute reflexion, de tout regard. Il me semble qu'avec tant
de respect pour mon ideal, je ne cours pas le risque de m'egarer, et
que, le jour ou je vous dirai: "Voila ce que je sais faire pour exprimer
ma pensee," j'aurai veritablement conscience d'un succes relatif a mes
forces; je ne dis pas a mes aspirations; ceci, je crois, ne peut jamais
etre atteint par personne.



IV

Marseille, le 12 mars 185...

Me voila en route, mon ami. J'ai fini par calmer mon oncle et par
emporter sa benediction et ma liberte. Vous aviez sans doute raison de
me dire que la patience n'est pas le genie; mais je suis tente de croire
que c'est la vertu, car ce n'est qu'a force de patience que j'ai amene
mon pere adoptif a ne pas souffrir de ma resolution. J'etais decide a ne
point le quitter sans avoir atteint ce resultat. Je devais cela a son
affection, a ses bontes pour moi.

Je pense partir demain pour Genes. Le passage des Alpes serait, m'a-t-on
dit, assez penible a un pieton en cette saison de bourrasques. C'est ce
qui m'a decide a prendre la voie de Marseille; mais, a vrai dire, la mer
n'est pas beaucoup plus praticable en cette saison. Le ciel est noir et
le mistral souffle avec furie. Il s'est apaise un peu ce soir, et on
espere que _le Castor_, vapeur genois tres-bon marcheur, pourra sortir
du port.

J'etais deja venu a Marseille, dans mon enfance, avec mon pere. Il
etait, comme vous savez, d'origine provencale, et nous avions ici un
vieux parent. Ce parent est mort aussi, et je n'ai plus personne ici que
je me soucie de voir. J'ai tres-bien reconnu les masses principales de
la ville et des plans qui l'environnent. Je me rappelais avoir dine avec
mon pere dans une baraque sur les rochers; on appelle cet endroit la
Reserve, et l'on y mange un certain coquillage tres-recherche des
indigenes, bien qu'assez coriace, qui parque naturellement en ce seul
endroit du rivage. La baraque a brule; a la place s'eleve un elegant
pavillon qui va, dit-on, disparaitre aussi pour faire place a des
constructions nouvelles.

J'ai pousse plus loin ma promenade. Courbe en deux par un vent terrible,
j'ai vu la mer bien belle, plus belle que je ne me la rappelais. Enfant,
elle m'avait terrifie; aujourd'hui, sa grandeur m'a ebloui. Pourtant,
c'est une chose formidablement triste que cette masse d'eau fouettee par
la tempete. Aucune image n'exprime plus energiquement la pensee d'un
immense desespoir sous les coups d'une torture acharnee. Mais c'est un
desespoir tout physique. L'ame humaine ne s'identifie que par la pensee
des naufrages a cette tourmente du geant. C'est en vain qu'il mugit,
qu'il se tord, qu'il se dechire en lambeaux, sur le flanc des rochers,
les inondant de larmes furieuses et leur crachant des montagnes d'ecume
enragee: c'est un monstre aveugle, et ce petit point noir la-bas, cette
pauvre barque qui se debat contre l'orage, porte, dans le moindre atome
des etres qui la guident, la vraie force, c'est-a-dire la volonte.

La nature est terrible sur cette petite planete ou nous sommes. Il est
donc bon que l'homme soit hardi. Certes, j'ai compris aujourd'hui ma
frayeur d'enfant devant ce bruit, cette agitation, cette immensite! Je
n'avais vu jusqu'alors que des bles et des foins courbes par les rafales
de nos plaines temperees. Mon pere fut oblige de me prendre dans ses
bras. J'avais tout aussi peur ainsi; ce n'etait pas d'etre emporte ou
englouti que je tremblais contre son sein: c'etait un vertige moral. Il
me semblait que mon souffle etait arrache de ma poitrine et que mon ame
tournoyait eperdue sur ces abimes. J'ai eu un peu de la meme sensation,
cette fois-ci, mais plutot agreable que penible. L'idee de la
destruction se dresse devant l'enfant comme un spectre effroyable.
Devant l'homme, habitue a la lutte, ce spectre appelle plus qu'il ne
menace, et le vertige est presque une volupte.

J'ai eu un etrange plaisir a voir entrer, dans cette passe difficile de
l'ancien port, quelques petits batiments plus ou moins en peril, selon
leur construction, leur pilote et la force de la lame. Tous s'en sont
bien tires. Un petit chasse-maree, d'apparence assez fragile, m'a
interesse particulierement. C'etait le moment de tourner pour entrer
dans la rade, le moment critique! La vague, sur laquelle il bondissait
comme un oiseau des tempetes, le prenait alors en flanc. Il s'est
couche si a plat, que ses vergues effleuraient la crete des flots; mais
aussitot il s'est releve, agile, elastique comme un arc bien tendu. Il a
franchi legerement une vraie montagne bouillonnante, et il s'est trouve
dans les eaux calmes, fier comme un cygne qui reprend possession de
son nid. Rien ne trahissait l'epouvante dans les mouvements du petit
equipage, et j'etais fier, pour ma part, comme si j'eusse ete de la
partie. Oui, l'homme doit etre intrepide, et le spectacle le plus
attrayant, c'est, on le concoit bien, le deploiement des forces
humaines. Les tempetes et les oceans ne sont rien: l'ame universelle
emanee de Dieu a son foyer le plus pur en nous, qui meprisons la mort,
et ce n'est pas la terre et la mer seulement qu'il faut peindre,
n'est-ce pas, mon ami? c'est l'homme et sa vie!

Puis un navire plus lourd est arrive. Son entree a demande plus de
ceremonies. Dans ces crises ou le sort de l'equipage depend de la
manoeuvre, on entend des cris a bord; mais c'est le commandement de
l'intelligence ou de l'experience, et cette voix-la domine a bon droit
les rugissements de la mer.

Le tout etait bizarrement accompagne du son clair et strident d'une
petite harpe, partant d'assez pres de moi. Tandis que flots et navires
s'etreignaient dans la lutte, sur l'esplanade d'une baraque servant de
cabaret, dansaient des filles et des marins endimanches. Un artiste de
grand chemin, un boheme harpiste, chevelu, deguenille, jouait, avec
une verve saccadee et diabolique, une sorte de tarentelle a mouvement
detraque, sur lequel polkaient avec fureur des creatures avinees. Le
contraste etait curieux, je vous jure, et resumait toute l'audace
insouciante et aventureuse de l'homme de mer.

Arrives le matin d'un voyage au long cours, bronzes par de terribles
soleils et de terribles tempetes, ces marins, rases de frais et chausses
d'escarpins brillants, valsaient avec des filles en robe de soie,
pirouettant dans sept etages de falbalas gonfles par le vent. Il faisait
un froid atroce, un ciel de plomb. La vague, deferlant jusque sur les
planches vermoulues de la terrasse, semblait, a chaque instant, devoir
emporter baraque et orgie. Le navire, approchant comme malgre lui,
semblait devoir echouer sur le bal. Personne n'y songeait, si ce n'est
moi. Le harpiste eut, je crois, marque le rhythme au milieu des affres
de la mort, et le rire echevele des lionnes de guinguette se fut perdu
sans transition dans le rale de l'agonie.

J'ai dine seul dans un autre cabaret plus tranquille, et j'ai vu, avec
la chute du jour, l'apaisement rapide de la bourrasque. Le vent est
devenu tout a coup tiede, et, quand l'obscurite a tout envahi, je suis
reste sans lumiere dans le petit recoin ou l'on m'avait oublie.

Pendant que je me reposais, en me laissant aller a ma reverie, une
conversation, etablie de l'autre cote d'une mince cloison, allait son
train, sans m'inspirer aucun interet. Pourtant, je fus frappe de ces
paroles prononcees distinctement par un Anglais, s'exprimant avec
facilite dans notre langue:

--Croyez-vous donc que cela serve a quelque chose, d'avoir de la
volonte?

Cette reflexion s'adaptait si bien a mes pensees du moment, que je ne
pus m'empecher de preter l'oreille, et alors j'entendis, apres quelques
paroles banales echangees entre les deux interlocuteurs et interrompues
par le petit bruit de leurs couteaux sur les assiettes, le recit que je
vais vous transcrire et qui m'a paru renfermer une grande moralite.

--Bah! j'avais dix-neuf ans (c'est l'Anglais qui parlait) quand on me
dit que j'etais en age d'epouser miss Harriet. Moi, je me trouvais
trop jeune et j'etais effraye d'entrer dans le grand monde, que je ne
connaissais pas et que je n'etais pas bien presse de connaitre. J'etais
un cadet de famille; j'avais tres-peu de quoi vivre. J'avais deja fait
avec vous ce voyage aux Antilles. Je n'aimais pas precisement la marine;
mais j'avais le gout de l'independance et de la locomotion. Miss Harriet
m'avait pris en amitie, Dieu sait pourquoi! J'avais un beau nom, soit;
mais pas d'usage, pas de talent, et pas grand esprit, comme vous savez!
mais elle etait sentimentale, amoureuse de ma pauvrete et un peu
monomane, je suppose. Des souvenirs d'enfance, une pitie que je ne lui
demandais pas, un point d'honneur excentrique, le ciel vous preserve,
mon cher, des femmes excentriques! l'orgueil d'enrichir un pauvre
parent.... Dieu me damne si je sais quoi; enfin elle etait folle de moi
et mourait de consomption si nous n'etions pas maries au plus vite.
J'avais jure que je ferais le voyage de Ceylan avant de me mettre la
corde au cou.

--Pourquoi Ceylan? demanda le Francais.

--Je ne m'en souviens pas, reprit le narrateur. C'etait mon idee, ma
volonte. La volonte d'un homme devrait etre sacree. Mais miss Harriet
etait jolie, tres-jolie meme, et je devins amoureux en la voyant si
eprise de moi. Bref, nous fumes maries avec deux cent mille livres de
rente, et c'est de ce jour-la que commence mon infortune...

--Diantre! milord, fit l'autre en frappant sur la table, vous avez deux
cent mille livres de rente?

--Non, reprit l'Anglais avec un soupir qui fit vibrer son verre. J'en ai
a present huit cent mille! ma femme a herite!

--Eh bien, de quoi diable vous plaignez-vous?

--Je me plains d'avoir huit cent mille livres de rente. Cela m'a cree
des devoirs, des obligations, une foule de liens qui ne convenaient
pas a mon caractere, a mon education, a mes gouts. J'aime a faire ma
volonte, mais je ne suis pas mechant, et, n'ayant jamais pu vivre a ma
guise, depuis que je suis marie, riche et considere, j'ai toujours ete
tres-malheureux.

--Comment donc ca?

--Vous allez voir. Ma femme, des le lendemain du mariage, me fit homme
du monde. Je n'etais pas ne pour ca. Je m'ennuyais dans la grandeur;
j'aimais mieux la compagnie des gens simples. J'aurais voulu parler
marine et voyages; il me fallait parler politique et litterature. Ma
femme etait bas-bleu. Elle lisait Shakspeare; moi, je lisais Paul de
Kock. Elle aimait les grands chevaux; je n'aimais que les poneys. Elle
faisait de la musique savante; moi, je preferais la trompe de chasse.
Elle ne recevait que des gens de la plus haute classe; moi, je m'en
allais volontiers causer avec mes gardes. Je me plaisais quelquefois au
detail de la ferme; elle ne trouvait rien d'assez luxueux et d'assez
confortable pour la vie de chateau. Elle avait toujours froid quand
j'avais chaud, et chaud quand j'avais froid. Elle voulait toujours aller
en Italie quand je voulais aller en Russie, et reciproquement; etre sur
terre quand j'aurais voulu etre sur mer, et _vice versa_; et de tout
ainsi!

--La belle affaire! s'ecria le Francais en riant. C'est la le mariage!
Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la meme histoire. C'est
ennuyeux pour les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de faire deux
menages; mais, quand on est milord...

--Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes,
repartit l'Anglais d'un ton qui revela tout a coup une certaine
superiorite de caractere; si j'avais abandonne milady, elle aurait eu
le droit de se plaindre et peut-etre celui de manquer a ses devoirs. Je
n'ai pas voulu faire de ma femme une femme delaissee. Je voyais bien (et
je l'ai vu tres-vite) qu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable;
ni interessant. Elle avait bien assez a rougir en elle-meme de m'avoir
aime si follement. Ca, je n'y pouvais rien; mais je n'ai pas voulu
qu'elle fut humiliee dans le monde, et je ne l'ai pas quittee. Je ne
l'ai jamais quittee, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi!

L'Anglais soupira, le Francais se mit a rire.

--Ne riez pas! reprit milord d'un ton severe: je suis malheureux,
tres-malheureux! Ce qu'il y a de pire, c'est que milady, douce comme
un agneau avec tout le monde, est un tyran avec moi. Elle croit que sa
fortune a paye le droit de m'opprimer. Je n'ai pas eu le bonheur de la
rendre mere, et, pour cela aussi, je suis humilie dans son coeur. Et,
encore un fleau!... elle est jalouse de moi. Arrangez cela! Elle ne
m'aime plus du tout, et nous ne sommes plus d'un age a nous permettre ce
ridicule. Eh bien, elle m'accuse de mauvaises moeurs, moi qui, pour ne
pas lui donner prise sur ma conscience, ai depense tant de volonte a me
sevrer de tout plaisir illicite! Vous voyez, je ne bois meme pas! Et,
quand je vais rentrer a l'hotel, elle va me dire que je suis ivre... Je
suis la avec vous, un ancien camarade, parlant raison et philosophie:
elle m'accuse, en ce moment-ci, j'en suis sur, de faire quelque debauche
eu mauvaise compagnie... Et, si elle nous voyait ici, tete a tete,
dinant avec sobriete, elle trouverait encore moyen de s'indigner. Elle
dirait que le choix de ce petit restaurant de planches sur les roches
est _shocking_, et que nous devrions etre dans le pavillon le plus
elegant de la _Reserve_... Comme si les _clovis_ et les moules fraiches
n'etaient pas aussi bons ici! Je deteste le confort, moi! Tout ce qui
ressemble au luxe me rappelle ma femme. Heureusement, elle s'est imagine
de prendre avec elle une niece tres-belle, pour aller en Italie, et,
comme elle craint que je ne la trouve pas laide... oh! mon Dieu, cela
suffirait pour amener l'orage! elle me laisse un peu plus de liberte
depuis quelque temps. C'est a cela que je dois le plaisir d'etre avec
vous. Voulez-vous venir fumer un cigare? Allons au vent, pour que mes
habits ne sentent pas le tabac!

Ils sont sortis, et, moi, je suis rentre dans la ville, a tatons, par
les sentiers coupes dans la roche. La mer n'avait plus que des plaintes
harmonieuses, et cette harmonie dans les tenebres avait un charme
etrange. Mais je voulais vous ecrire, et me voila relisant vos lettres,
vous serrant la main, et vous disant que vous etes le meilleur des amis,
mon meilleur ami, a moi!



V

Mercredi 14.

Le mistral a recommence hier et cette nuit. _Le Castor_ ne veut pas
sortir du port. J'ai pris le parti de faire de longues promenades pour
remplir ces deux journees, et je vous ecris au crayon sur une feuille de
mon album, des hauteurs de Saint-Joseph. Je suis a quelques heures de
marche de la ville; et, tandis que le froid y fait rage, je me baigne
ici dans les rayons d'un vrai soleil d'Italie. Je viens de traverser une
immense vallee et d'atteindre le pied des collines qui la ferment. Elles
ne sont pas assez elevees pour l'abriter; mais, dans leurs plis etroits,
on trouve tout a coup une chaleur ardente et une vegetation africaine.
Pour vous qui vivez avec les fleurs, je remarque les plantes que je
foule. Elles sont toutes aromatiques; c'est le thym, le romarin, la
lavande et la sauge qui dominent. Les courts gazons sont jonches de
petits soucis d'un or pale et d'une senteur de terebenthine.

Cette region-ci est admirable, et je comprends que la Provence soit si
vantee. Ses formes sont etranges, austeres, parfois grandioses. Elles
attestent des efforts geologiques d'une grande puissance. En certains
endroits, ce sont des cretes dechiquetees qui sortent brusquement du
sol et qui dressent d'immenses lignes de fortifications naturelles,
quelquefois triples, sur la lisiere des plateaux. Ces trainees de roches
calcaires, aussi blanches que le plus beau marbre de Carrare, dont
elles sont, je crois, cousines germaines, ressemblent a des vagues
soudainement cristallisees, et quelques-unes sont penchees comme si
elles pliaient encore sous le vent. Ailleurs, sur une etendue de
plusieurs milles, les collines sont des escaliers naturels ou la terre
vegetale est soutenue par des strates de pierre d'une regularite inouie.
On pourrait fort bien s'imaginer que chacune de ces collines etait
surmontee d'un palais magique, et que ces degres gigantesques ont ete
tailles par la main des fees pour je ne sais quels etres en proportion
avec la nature primitive. Ce sont les gradins des amphitheatres de
quelque race de titans... Mais la science dit hola a la fantaisie, et
se charge d'expliquer ces craquements formidables, ces exhaussements
subits, ces soulevements et ces ecroulements, tous ces vomissements
d'entrailles qui rayent la surface terrestre d'accidents
incomprehensibles Elle voit tout cela d'un oeil aussi tranquille que
nous les gercures d'une pomme ou les rugosites d'une coque de noix.

J'ai souvent pense, avec les poetes, que la science de ces faits etait
le bourreau de la poesie. Reste ignorant, j'avoue que je regrette
parfois de savoir meme l'infiniment peu que je sais. Mais, hier et
aujourd'hui, j'ai compris que j'avais tort. Les peintres ne doivent pas
etre si poetes que cela. La science regarde et mesure l'immensite. Le
peintre doit-il etre autre chose qu'un oeil qui voit? Or, pour voir, il
faut comprendre.

Je connais, depuis hier, un peintre qui s'en va a Rome et avec qui je
voyagerai probablement. Nous etions partis ensemble ce matin, pour la
promenade; mais il s'est arrete au bout d'une heure, pour dessiner un
petit coin qui lui plaisait. Je sais que, devant la vaste nature, le
paysagiste ne peut que choisir le petit coin approprie aux convenances
de son metier; mais, avant de s'en emparer, n'est-il pas necessaire de
comprendre l'ensemble, la charpente de ce grand corps qui, dans chaque
contree, a une physionomie, une ame particuliere? Le petit coin peut-il
nous reveler quelque chose, tant que l'ensemble ne nous a encore rien
dit? Il y a la, je crois, plus que des accidents de lignes et des effets
de lumiere. Il y a des formes, une couleur generale dont il me semble
que j'aurais besoin de m'impregner. Si je m'ecoutais, je resterais
quelque temps ici; mais l'Italie! c'est mon reve, et, puisqu'il
m'appelle, il faut le suivre.

Voici pourtant sous mes yeux et autour de moi un pays splendide. Je me
rappelle ces paroles de Michelet a l'oiseau qui emigre: "La, derriere un
rocher, dit-il en parlant de la Provence, tu trouverais, je t'assure, un
hiver d'Asie ou d'Afrique." C'est vrai. La terre ici est saine et seche.
Apres ces pluies et ces brumes de notre hiver de Paris, je suis tout
etonne d'etre couche sur l'herbe et de voir, dans le chemin, les
troupeaux soulever des flots de poussiere. Les pins maritimes se
balancent sur ma tete dans une brise qui sent l'ete. L'immense vallee
qui me separe de la mer est comme une rade de fleurs et de pale verdure.
Ce ne sont qu'amandiers blancs, abricotiers roses, pechers roses, et les
oliviers au ton indecis flottant comme des nuages au milieu de toute
cette hative floraison. Marseille, comme une reine des rivages, est
la-bas assise au bord des flots bleus. La mer parait encore mechante,
car, malgre le chaud et le calme qui m'enveloppent ici, je vois bien les
masses d'ecume que le mistral fouette autour des apres rochers du golfe,
et meme je distingue la rayure des lames, bien plus gigantesques encore
que, de pres, on ne se l'imagine, puisque, a la distance de plusieurs
lieues, j'en suis le dessin et j'en saisis le mouvement.

15 mars.

Me voila enfin sur _le Castor_, en vue des cotes d'Italie. La journee
a ete claire et fraiche a bord. Les rivages escarpes sont toujours
magnifiques. Ce soir, le vent est tombe, la brume a envahi les horizons.
Trois goelands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient
a vouloir percher sur la banderole de fumee noire que notre vapeur lance
a intervalles egaux, se sont enfin decides a nous quitter apres des cris
d'adieu d'une douceur etrange. Le phare de Nice perce le brouillard.
Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamais le plus petit
malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous ecrire, et je vais
vous raconter les incidents de la journee.

D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur
paresseux, et par qui je trouve assez commode d'etre pilote et protege,
m'a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas fait grace d'un terme
du metier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au
milieu desquels le steamer nous promene. Il etait tout etonne que je
n'eusse aucune notion de l'argot des peintres, qu'il lui plait d'appeler
la langue de l'art. Car il faut vous avouer que, pour passer le temps,
je me suis amuse a feindre la plus complete ignorance des us, coutumes
et locutions de l'atelier. Il etait bien pres de me mepriser. Cependant
la docilite que j'ai mise a l'ecouter l'a un peu mieux dispose en ma
faveur. Il m'a montre ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement
fait, il y a ce qu'il appelle _de la patte_, une _fiere patte_; mais
cela n'est pas plus l'endroit dont je l'ai vu charme, que tout autre
endroit du monde. Les formes y sont, le sentiment n'y est pas. J'ai
essaye de le lui faire entendre. A mon tour, je lui parlais une langue
qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son argot d'atelier,
le merite d'etre amusante.

C'est, du reste, un aimable garcon que ce Brumieres. Il a une trentaine
d'annees, quelques petites ressources qui lui permettent de refaire le
voyage de Rome, bien que ses etudes soient ce qu'il appelle terminees;
une jolie figure, de la gaiete qui ressemble a de l'esprit, et un
tres-agreable caractere.

Comme nous causions de l'itineraire de notre voyage, un _monsieur des
troisiemes_, c'est-a-dire un proletaire voyageant au dernier prix, et
qui avait une attitude dantesque, comme s'il se fut agi de naviguer sur
l'Acheron, se mela de notre conversation et nous conseilla de ne pas
perdre notre temps a Genes, ville pour laquelle il affichait un profond
mepris.

La figure de cet homme ne m'etait pas inconnue.

--Ou donc vous ai-je vu? lui demandai-je.

--Il y a deux jours, Excellence, repondit-il en assez bon francais. Je
jouais de la harpe a la _Reserve_...

--Ah! c'est vous? Eh bien, ou est-elle donc, votre harpe?

--Elle n'est plus! Ils se sont pris de vin, colletes, battus. Dans la
bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre ecrase sous une table. Et Dieu
sait qu'elle etait lourde: il y avait six hommes dessus! Quand ils ont
ete dessous, il n'y a pas eu moyen de faire entendre qu'ils m'avaient
detruit mon gagne-pain. Ce n'est pas qu'ils soient mechants: non,
certainement: a jeun, le marin est une bonne pate d'homme. Mais le rhum,
_mossiou!_ que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tue! J'ai
laisse la ma harpe, et je vais tacher de faire quelque autre metier.
Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la France. Je suis un
Romain, moi, Excellence.

Et, la-dessus, il se redressa de sa hauteur de quatre pieds et demi,
taille d'enfant qui ne l'empeche pas de posseder une barbe de sapeur et
une chevelure a l'avenant.

--Je suis un Romain, poursuivit-il avec emphase, et j'ai besoin de me
retrouver sur les sept collines.

--C'est bien vu, lui dit Brumieres, les sept collines doivent avoir
besoin de toi! Mais quel metier y faisais-tu, et a quoi vas-tu consacrer
tes precieux jours?

--Je ne faisais rien! repondit-il, et je compte ne rien faire, aussitot
que j'aurai amasse quelques sous pour passer l'annee.

--Tu n'as donc rien epargne dans ta vie errante?

--Pas meme de quoi payer mon passage sur _le Castor_; mais _ils_ me
connaissent et ne me parleront pas d'argent avant Civita-Vecchia.

--Mais alors?...

--Alors, a la garde de Dieu! repondit-il avec philosophie. Peut-etre Vos
Excellences me donneront-elles un petit secours...

--Ah! tu mendies? s'ecria Brumieres. Tu es bien Romain, nous n'en
pouvons plus douter. Tiens, voila mon aumone. Fais le tour de
l'etablissement.

--Rien ne me presse! peu a peu! reprit le bohemien en me tendant une
main, tandis que, de l'autre, il mettait dans sa poche les cinquante
centimes de Brumieres.

--Si c'est la le type romain..., dis-je a mon compagnon, quand le
harpiste se fut eloigne.

--C'est le type abatardi; et pourtant cet homme degenere est encore
tres-beau; que vous en semble?

Il ne me semblait pas du tout. Cette enorme barbe grossissant encore le
volume d'une tete trop grosse pour le corps grele et court; ce nez de
polichinelle surmonte de gros sourcils ombrageant des yeux trop fendus;
cette bouche de sot emportant violemment le menton dans tous ses
mouvements, me faisaient l'effet d'une caricature de medaille antique;
mais mon ami Brumieres parait habitue a ces laideurs-la, et j'ai
remarque que toutes les figures qui me semblaient grotesques avaient de
l'attrait pour lui, pourvu qu'elles eussent ce qu'il appelle de la race.

Au milieu du nombreux personnel qui encombre _le Castor_, nous nous
sommes pourtant trouves d'accord sur la beaute d'une femme. C'est un
personnage assez mysterieux qui a, je crois, trouble la cervelle de mon
camarade. Il veut que ce soit une princesse grecque; soit. D'abord, nous
l'avions prise pour une femme de chambre elegante, parce qu'elle etait
venue, au milieu du dejeuner, chercher quelques mets qu'elle a emportes
elle-meme dans sa chambre; mais nous l'avons vue ensuite assise sur le
pont, donnant des ordres en italien a une vraie suivante. Puis une dame
agee est apparue a ses cotes, celle sans doute qui etait malade, une
tante ou une mere, et elles ont parle anglais comme si elles n'eussent
fait autre chose de leur vie.

Brumieres ne persiste pas moins a croire Grecque la belle personne qui
captive son attention. C'est, en effet, un type oriental: les cils sont
d'une longueur et d'une finesse inouies; les yeux, longs et doux, ont
une forme tout a fait inusitee chez nous; le front est eleve, avec des
cheveux plantes bas; la taille est d'une elegance et d'un mouvement
magnifiques; enfin, c'est, a coup sur, une des plus belles femmes, sinon
la plus belle femme que j'aie jamais vue...

Je reprends mon bavardage apres deux heures d'interruption. C'est un
singulier etre, a mon sens, que ce Brumieres. Il se pretend positivement
amoureux, et ce que je vous racontais de lui en plaisanterie, il
faut peut-etre le prendre au serieux maintenant. Il a cause avec sa
princesse, c'est ainsi qu'il persiste a l'appeler. Il pretend qu'elle
est romanesque, etrange, delicieuse. Elle etait revenue seule sur le
pont et s'est laisse parler des etoiles (que l'on n'apercoit pas), de la
phosphorence de la mer, qui est, en effet, superbe en ce moment-ci; des
merveilles de Rome, qu'elle connait mieux que Brumieres lui-meme,
ce qui, selon lui, n'est pas peu dire: enfin, elle va a Rome sans
s'arreter, et mon cerveau brule, qui devait s'arreter a Genes, ne veut
plus s'arreter nulle part. Au moment ou il devenait trop curieux, la
princesse a eu froid, et s'en est allee rejoindre sa vieille parente, ou
sa maitresse, car rien ne prouve encore qu'elle ne soit pas lectrice ou
dame de compagnie.

L'enthousiasme subit du jeune peintre nous a entraines a parler de
l'amour, et ses theories me semblent violentes a digerer. Comme je
montrais quelque doute a l'endroit de la qualite de la dame, il
s'est presque fache, assurant qu'il connaissait le monde, les femmes
particulierement, et que celle-ci appartenait a la plus haute
aristocratie.

--Soit, lui disais-je, vous vous y connaissez certainement mieux que
moi; mais, quand, par miracle, vous vous tromperiez, qu'importe que
votre heroine soit riche ou pauvre, noble ou bourgeoise? Ce n'est pas de
son rang et de sa fortune que vous seriez amoureux, j'imagine; ce serait
d'elle-meme. Le peintre ne demande pas au cadre ce qu'il doit penser de
la peinture.

--Eh! eh! m'a-t-il repondu, le cadre, quand il est beau, n'est pas une
vaine presomption pour la valeur de l'image. Bien certainement, on peut
aimer une femme sans argent et sans aieux; cela m'est arrive aussi bien
qu'a vous probablement, aussi bien qu'a tout le monde; mais, quand une
femme intelligente et belle joint a ses charmes l'attrait des biens
et des grandeurs, elle est complete parce qu'elle vit dans son milieu
naturel, dans une atmosphere de poesie faite pour elle.

--Je vous accorde cela pour la vue. Il devait etre beau de regarder
passer Desdemona trainant sa robe brodee d'or et de perles sur les tapis
d'Orient du palais ducal. Cleopatre, couchee sur les coussins de pourpre
de sa galere, me ferait certainement ouvrir les yeux, et, si j'avais vu
pareille chose, je passerais peut-etre ma vie a m'en souvenir; mais,
pour souhaiter d'etre l'epoux de Desdemona on l'amant de Cleopatre, je
croirais utile d'etre Othello le victorieux ou Antoine le magnifique.
Tel que je suis, sans nom, sans richesse et sans gloire, je me tiendrais
a distance de ces divinites pour lesquelles il faut des heros, ou de ces
diablesses auxquelles il faut des millions. Donc, que votre heroine soit
une reine ou une aventuriere, regardez-vous vous-meme, ou regardez dans
votre poche avant de monter sur le piedestal d'ou l'idole plongera
toujours sur vous.

--Ainsi, mon cher, reprit-il, vous raisonnez avec l'amour? Tous croyez
qu'il suffit de se dire: "Je ne dois pas desirer cette femme," pour n'y
plus songer? Ce serait bien facile! Ou vous etes singulierement blase,
ou vous ne savez ce que c'est qu'une passion qui vous envahit. Et
d'ailleurs, ajouta-t-il apres avoir attendu vainement ma reponse, il
n'y a pas de rang et de richesse qui tiennent! Non, il n'y a pas meme
d'intelligence, de fierte ou de pruderie qui defende une femme contre la
volonte d'un homme. Je vous accorde que nous voila tres-laids, avec nos
paletots et nos guetres de voyageurs, avec nos poches mal garnies, nos
noms roturiers, nos celebrites d'artiste, dont personne encore ne se
doute. Pour arriver a faire les aimables sur un pied d'egalite avec des
Cleopatre on des Desdemona, il nous faudrait d'autres habits, d'autres
seductions, d'autres museaux, peut-etre, car je vois bien que c'est
notre etat ou notre apparence d'inegalite qui vous choque; mais c'est
trop de modestie... ou trop d'orgueil! Je me moque de tout ca, moi.
Je vaux ce que vaux, et, si je parviens a me faire aimer jamais d'une
merveille de beaute, de luxe et d'esprit, je me dirai que je le meritais
et qu'elle ne pouvait pas faire un meilleur choix, puisque avec rien
j'ai su conquerir celle qui avait tout. J'y ai souvent pense; j'ai frise
de grandes aventures, et vous verrez que j'en attraperai un belle,
un jour ou l'autre. Ces choses-la arrivent toujours a qui s'y croit
destine, jamais a qui doute de soi-meme.

La-dessus, nous nous sommes souhaite le bonsoir, et, enveloppe de son
manteau rape, le bon jeune homme s'est endormi sur un banc, dans sa
confiance et dans son bonheur, dans sa raison peut-etre! Ce qui me
choque et m'etourdit dans cette estime de soi que rien ne justifie,
c'est peut-etre la, tout de bon, le moyen grossier, mais toujours sur,
de realiser ses reves. Mais ou diable va-t-on chercher de pareils reves?



VI

Passe Genes, 16 mars, onze heures du soir.

Toujours a bord du _Castor!_ Mais j'ai passe une magnifique journee. Ce
matin, je me suis eveille a six heures, apres avoir un peu dormi, bien
malgre moi, car c'est un vrai plaisir, pour qui n'en a pas l'habitude,
d'entendre, de voir et de sentir le flot, meme dans les tenebres. Je dis
voir, parce que les sillages phosphorescents dessinent mille arabesques
changeantes autour des flancs du navire. On s'hebete a regarder cela, il
me semble que je ne m'en lasserais jamais.

Je m'etais assoupi ayant froid, je me suis eveille ayant chaud. Le
soleil brillait deja, le soleil d'Italie! C'est lui que j'ai salue
le premier, et ensuite j'ai ete libre de saluer le _Gigante_. Vous
connaissez par les gravures et par le daguerreotype cette riante entree
du port de Genes, cette colonnade des jardins du palais Doria, et cette
statue colossale (qui n'est pas celle d'Andre) qui, de la colline ou
elle se tient depuis si longtemps sur ses grosses jambes, semble, d'un
air bonhomme, vous souhaiter la bienvenue. Je vous ferai donc grace de
cette description. Le premier aspect de la ville a, vous le savez, plus
d'etrangete que de beaute; mais c'est une etrangete souriante; et, ici,
le moyen age n'a rien laisse d'imposant, rien de lugubre non plus.

On vous fait attendre le debarquement pendant deux mortelles heures, et
ensuite, pour vous permettre de passer une journee sur le territoire
sarde, on vous ranconne sous pretexte de _visa_, sans compter le temps
qu'on vous prend encore a vous faire attendre le bon plaisir de la
police et des ambassades. L'accueil n'a rien d'hospitalier, je vous
jure, pour les pauvres diables. Enfin, il m'a ete possible de penetrer
dans la ville et d'y chercher, a tout hasard, un coin pour dejeuner. Mon
camarade Brumieres n'avait pas voulu debarquer, sa princesse grecque ne
debarquant pas. Je l'ai donc laisse tout le jour sur _le Castor_, occupe
a tacher de renouer la conversation avec l'objet de ses pensees et a
tirer les vers du nez a ses domestiques. Et puis il est un peu comme le
harpiste, il meprise Genes, il meprise tout ce qui n'est pas Rome et les
sept collines.

Le hasard m'a conduit devant la porte du cafe de la _Concordia_. La
vue du petit jardin m'a tente. Je me suis fait servir le cafe sous
des orangers, de veritables orangers couverts d'oranges, au milieu
de plates-bandes fleuries auxquelles le soleil donnait des tons
resplendissants. Mais ne soupirez pas trop. Le climat de cette region
est, sinon aussi froid, du moins aussi variable que le notre. Nos
deplorables printemps de ces dernieres annees ont eu ici leur
contre-coup, et j'entendais dire autour de moi que cette belle journee
etait la premiere de l'annee. J'en ai remercie le ciel, qui m'a permis
de voir ainsi l'ancienne reine de la Mediterranee dans toute sa
splendeur. En tant que cite commercante, progressive et civilisee, elle
est bien detronee aujourd'hui par Marseille; mais, comme arrangement et
distribution pittoresques, il y a la difference d'une belle aventuriere
a une belle bourgeoise. La premiere un peu follement accoutree et melant
des ornements exquis a des parures risquees, mais ayant ces graces qui
entrainent ou ces originalites qui plaisent; l'autre plus sage, plus
soumise a la mode, decente, riche, propre, mais ressemblant a tout le
monde.

En somme, l'aspect general de Genes n'est pas satisfaisant, mais le
detail est souvent adorable. Les maisons peintes sont decidement une
laide chose; heureusement, la mode s'en perd. La ville, jetee sur
des plans inegaux, n'a ni queue ni tete, mais les _belles_ rues sont
curieuses et amusantes. On appelle ici les belles rues celles qui sont
bordees de beaux palais; par malheur, elles sont si etroites, que ces
beaux palais y sont enfouis. On passe en admirant les portes et les
dessous de la construction; mais il faut se tordre le cou pour voir
l'edifice, et encore, ne se fait-on, quelque part qu'on se mette, qu'une
idee vague de ses proportions et de son elegance.

Il faudrait consacrer une journee a chacune de ces demeures d'un style
varie au dedans comme au dehors. Cette variete etonne, eblouit, amuse et
fatigue. Il y a beaucoup de marbres, beaucoup de fresques, beaucoup de
dorures, et tout cela a coute beaucoup d'argent. C'est petit et mignon a
l'exterieur. Au dedans, les salles sont vastes et l'on s'etonne qu'elles
tiennent dans des palais qui semblent tenir eux-memes si peu de place.
Plus loin, il y a de belles promenades bordees de vilaines petites
maisons; des eglises riches et encombrees de choses precieuses et
couteuses; et puis des sentiers a pic, bordes de hautes maisons
tres-laides, des passages noirs qui s'ouvrent tout a coup sur des
verdures eblouissantes, puis le roc a pic devant et derriere soi; puis
la mer vue d'en haut et toujours belle; des fortifications gigantesques,
interminables; des jardins sur les toits; des villas jetees au hasard
sur les collines environnantes, profusion de batisses criardes, qui,
vues de loin, gatent le cadre naturel de la ville; enfin, c'est
incoherent: ce n'est pas une cite, c'est un amas de nids que toutes
sortes d'oiseaux sont venus construire la, chacun faisant a sa tete et
s'emparant de la place et des materiaux qui lui plaisaient. Si on ne
se disait pas que c'est l'Italie, on se persuaderait volontiers que ce
n'est pas ce que l'on attendait; mais il faut ne point penser a cela, et
plutot se livrer a cette influence de desordre et de caprice qui rend un
peu fou a premiere vue.

Apres avoir couru deux ou trois heures, tantot choque, tantot ravi, je
suis entre dans quelques palais. Ah! mon ami, que j'ai vu de beaux Van
Dyck et de beaux Veronese! Mais les etranges interieurs que ceux de ces
nobles Genois! Quels droles de petits details attestent l'incurie ou
l'absence du gout! quelles croutes de portraits modernes, quels mesquins
petits meubles, quelles plaisantes acquisitions de la veille au milieu
de ces chefs-d'oeuvre, de ces decorations splendides et de ces raretes
rapportees par les ancetres voyageurs ou trafiquants eclaires! Comme la
petite faience anglaise jure a cote de la monumentale potiche de Chine,
et comme nos colifichets d'industrie francaise a bon marche d'il y a dix
ans sont etonnes de se trouver meles a ces vieux marbres et a ces fieres
peintures!

Il semble que les descendants des illustrissimes navigateurs aient pris
en degout tout ce luxe de pirates, ou que la lassitude du ceremonial ait
gagne les tetes, comme celle de mon Anglais de la _Reserve_. Peut-etre
ont-ils perdu quelque chose de plus que le gout de la magnificence, le
gout du beau. On va jusqu'a dire que, dans certains palais, des toiles
de grands maitres ont ete vendues aux etrangers par des gardiens
infideles, remplacees par des copies mediocres, et que les proprietaires
ne s'en sont pas encore apercus.

Je ne vous affirme nullement le fait; mais, pour vous resumer mon
impression generale, je vous dirai qu'ici tout est surprise charmante
ou brusque deception. Si j'eusse ete en humeur de travailler, le
pittoresque m'eut pourtant retenu; il est a chaque pas, dans une ville
aussi raboteuse; il faudrait s'arreter devant toutes ces ruelles qui se
tordent et se precipitent d'un plan a l'autre, passant sous des arcades
multipliees qui relient les maisons entre elles et projettent, sur ces
profondeurs brillantes, des ombres d'un veloute et d'une transparence
inouis. Oh! s'il ne s'agissait que de peinture, la vie tout entiere d'un
artiste minutieux pourrait bien se consumer devant une de ces ruelles
a perspective mouvementee! Mais il s'agit d'autre chose; il s'agit
d'avancer, de comprendre, de vivre si faire se peut!

Pendant que j'avalais Genes des yeux, des jambes et de l'esprit, mons
Brumieres poursuivait sa deesse. Mais voila ou Recommence l'aventure,
qui, j'espere, va vous faire oublier l'informe esquisse que je viens de
mettre sous vos yeux.

Quand, a huit heures du soir, je suis remonte, affame et harasse, sur
_le Castor_, j'ai trouve le pont tellement encombre de beau monde,
qu'on eut dit d'une fete. Ce bruit et cette foule venaient d'un notable
surcroit de passagers a bord; des Anglais, toujours des Anglais, et puis
quelques Francais et quelques indigenes, ces derniers ayant amene
la toute leur famille et tous leurs amis, qui, en maniere d'adieux,
causaient gaiement avec eux, en attendant le moment de lever l'ancre.

Au milieu de cette bagarre, que rendaient plus etourdissante les
chanteurs et guitaristes ambulants postes dans des barques autour du
_Castor_, et tendant leurs casquettes aux passagers, j'eus le temps de
remarquer, encore une fois, que le Genois etait expansif, babillard,
enjoue, commere et avenant. Cela etait, du moins, ecrit sur toutes les
figures et dans toutes les intonations de ceux qui parlaient le patois.
Les pretres surtout me parurent gais et semillants, ressemblant fort
peu, dans leurs allures, a ceux de France. On voit qu'ils sont meles
plus que les notres a la societe locale et a ses preoccupations
temporelles. Pourtant, l'opinion generale est ici en grande reaction
contre eux, a ce que l'on m'a dit.

Enfin, le son de la cloche nous delivra de tous les visiteurs qui
s'envolerent sur leurs barques, envoyant de gais adieux et de bons
souhaits a l'equipage, et, quand l'ordre eut un peu agrandi l'espace, je
pus chercher et retrouver mon ami Brumieres, tandis que le steamer se
remettait en marche.

--J'ai passe une sotte journee, me dit-il; ma princesse a dormi tout le
temps dans sa cabine, d'ou elle est enfin sortie, parfumee et coiffee a
ravir, il n'y a pas plus d'une heure. J'ai reussi a l'accoster; mais sa
chere tante, n'ayant plus le mal de mer, est venue me l'enlever; vous
pouvez les voir la-bas qui se moquent de nous!

Je regardai la tante, qui m'avait paru vieille, hier, mais qui,
debarrassee de ses coiffes et de l'affreux abat-jour vert que les
Anglaises mettent maintenant en voyage autour de la passe de leur
chapeau, est une assez jolie femme grasse, sur le retour. La _princesse_
avait, en effet, arrange ses magnifiques cheveux bruns d'une facon
tres-artiste et daignait nous les laisser admirer, en tenant a la main
son petit chapeau de paille a rubans de velours vert. Du reste, ces deux
dames ne me paraissaient faire aucune attention a nous.

--Et, maintenant, dis-je a Brumieres, puisque vous etiez si intrigue,
vous savez du moins qui elles sont? vous avez eu le temps de vous en
enquerir?

--La tante est une Anglaise pur sang, repondit-il. La niece n'est
peut-etre pas sa niece. Voila tout ce que je sais. Leurs bagages sont
au fond de la cale; pas un nom, des chiffres tout au plus, sur leurs
necessaires de voyage. Le domestique ne sait pas un mot de francais, et
je ne sais pas un mot d'anglais! Quant a la soubrette italienne, elle
est malade, a ce que pretend Benvenuto.

--Qui ca, Benvenuto?

--Votre harpiste! il s'appelle Benvenuto, l'animal! J'esperais qu'il me
serait utile. Il avait flaire ma preoccupation sentimentale, et, venant
au-devant de mes desirs, il se mettait au service de ma passion avec
cette inimitable courtoisie et cette delicieuse penetration qui
caracterisent certaine classe d'hommes tres-employes et tres-repandus en
Italie... sur les sept collines, particulierement; mais je soupconne le
drole d'avoir bu ma _bonne-main_ et de ronfler sous quelque malle. Bref,
je ne sais rien du tout, sinon que l'on va a Rome, ce qui laisse mon
esperance intacte. Si cette diable de mer que voila coulante comme
de l'huile pouvait se courroucer un peu, j'espererais que la tante
retournerait vite a ses oreillers... Mais qu'est-ce que vous avez, mon
cher, et a qui est-ce que je parle?

--A quelqu'un qui vous ecoute d'une oreille, mais qui, de l'autre,
reconnait une voix... Tenez, mon cher, cette dame qui emmene votre
princesse en Italie est bien sa tante, c'est milady _trois etoiles_.
Je ne connais que son nom de bapteme, Harriet; mais je sais qu'elle a
epouse par amour un cadet de famille qui s'est laisse enrichir de huit
cent mille livres de rente, un tres-bon et tres-honnete homme, pas gai
tous les jours; mais ceci ne fait rien a l'affaire. Votre heroine est
bien reellement une personne de grande maison, et peut-etre l'heritiere
future de cette grande fortune, car milord et milady n'ont pas
d'enfants.

--Zadig! s'ecria Brumieres transporte de joie, ou diable avez-vous
appris tout cela?

--Vous voyez bien, repris-je en lui montrant un Anglais chauve, a
pantalon grillage, qui s'etait approche assez respectueusement des deux
femmes, que voila milord qui parle a sa femme!

--Ca? C'est le domestique!

--Je vous jure que non; et, s'il n'a pas voulu vous repondre, c'est que
vous ne lui etes pas presente, et que, devant milady, il ne veut pas
paraitre ce qu'il est, un homme sans morgue et parlant te francais aussi
facilement que vous et moi.

--Encore une fois, Zadig, expliquez-vous!

Je refusai de m'expliquer, autant pour me divertir de l'etonnement de
mon camarade, que pour obeir a un sentiment, peut-etre exagere, de
delicatesse. J'avais surpris les secrets du menage de lord _trois
etoiles_, en ecoutant, avec une attention dont je pouvais bien me
dispenser, ses confidences a un ami, a travers une cloison du cabaret
de la _Reserve_. Je crois que je devais m'en tenir la, et ne pas les
divulguer.

Maintenant, mon ami, vous allez aussi me traiter de Zadig et me demander
comment je reconnaissais un homme dont je n'avais pas apercu la figure.
Je vous repondrai que d'abord sa voix, sa prononciation, ses intonations
tristes et comiques a la fois m'etaient restees dans l'oreille d'une
facon toute particuliere. Si je voulais me faire valoir comme devin,
j'ajouterais qu'il est certains traits, certaines physionomies et
certaines tournures qui s'adaptent si parfaitement a certaines manieres
de s'exprimer, et a certaines revelations de caractere et de situation,
qu'il n'y a pas moyen de les meconnaitre. Mais, pour rester dans
l'exacte verite, je dois vous avouer qu'au moment ou je quittais le
cabaret de la _Reserve_, je m'etais trouve face a face sur l'escalier
exterieur avec les deux personnages, au moment ou un garcon leur
presentait sa lanterne pour allumer leurs cigares. L'un me parut un
officier de marine; l'autre, c'etait l'homme a front chauve, a casquette
vernie renversee en arriere, a pantalon grillage, que je voyais en ce
moment echanger quelques paroles avec milady. Leur conversation ne fut
pas longue. Je ne l'entendis pas; mais, a coup sur, je la traduirais
ainsi: "Vous avez fume?--Je vous jure que non.--Je vous jure que si." Et
milord s'eloigna d'un air resigne, sifflota un moment, en regardant les
etoiles, et s'en alla fumer derriere la cheminee de la chaudiere. Il n'y
eut peut-etre pas songe, mais sa femme venait de lui en donner l'envie.

Brumieres, enchante de mes decouvertes, vient de voir un autre de ses
souhaits exauce: le temps s'est brouille, la mer s'est fait sentir plus
rude. Lady Harriet a quitte le pont. La niece, qui parait d'une solidite
a toute epreuve, est restee sur le banc avec la femme de chambre, et
j'ai laisse mon camarade tournant autour d'elles. Je vous ecris du
salon, ou, en ce montent, je vois apparaitre milord _trois etoiles_ avec
un tres-vilain chien jaunatre que je le soupconne d'avoir achete a
Genes pour se faire renvoyer plus souvent par sa femme. Ils se font
mutuellement (milord et son chien) de grandes amities. Pauvre lord
_trois etoiles_! Il sera peut-etre aime, au moins, de ce chien-la! Mais
le roulis augmente et il me devient difficile d'ecrire. La nuit se fait
maussade en plein air, et je vais me reposer des rues perpendiculaires
et du terrible pave de briques de Genes la Superbe.



VII

Samedi 17 mars. Toujours a bord du _Castor_

Il est onze heures du soir, et je reprends mon journal. Brumieres est
toujours amoureux, milord toujours silencieux, Benvenuto toujours
obsequieux. Mon camarade s'est obstine a ne pas debarquer a Livourne, ou
nous nous sommes arretes ce matin, apres une nuit assez dure, malgre les
allures douces et solides du _Castor_. Il a fait tout aujourd'hui un
temps de Paris, gris, humide, et froid par-dessus le marche. Beau ciel
d'Italie, ou es-tu? J'ai bien le projet de revoir ces villes que je
traverse au pas de course; mais j'avoue que je n'y peux pas tenir, et
qu'ayant la liberte de rester dans les ports, chose fort triste et
nauseabonde, du moment que l'on se sent emprisonne dans une foret de
batiments qui ne sont pas tous propres a regarder, j'aime mieux payer
l'impot d'arrivee a toutes les polices locales, et voir quelque chose
qui remplisse activement ma journee. Cela me fait faire des depenses
extravagantes pour un gueux de peintre; mais je suis releve de mon
serment, et l'abbe Valreg est resigne a me laisser vivre.

Je n'avais pas fait trois pas dans la ville de Livourne, que vingt
voiturins se disputaient l'honneur de me conduire a Pise. J'avais manque
l'heure du petit chemin de fer qui y transporte en peu d'instants, et
j'allais me laisser ranconner, lorsque Benvenuto s'est dresse a mes
cotes comme une providence, pour faire le marche, sauter sur le siege et
me servir de cicerone. Comment avait-il debarque? qui l'avait preserve
des formalites couteuses et ennuyeuses que je venais de subir? Dieu le
sait! Il y a aussi une providence pour les bohemiens.

Nous avons traverse ces grands terrains d'alluvion tout recemment sortis
de la mer. Vous vous souvenez de ce fait, qu'au temps d'Adrien, Pise
etait a l'embouchure de l'Arno, dont elle est aujourd'hui eloignee de
trois lieues. Il n'y a, au bord de ces terrains qui gagnent toujours,
que des oliviers maigres, des taillis marecageux, des champs inondes,
couverts de goelands; puis des cultures trop bien alignees, des villages
sans caractere. Mais Pise en a de reste. C'est solennel, vide, largement
ouvert, nu, froid, triste et, en somme, assez beau. J'ai dejeune en
toute hate et couru aux monuments. La basilique greco-arabe et son
baptistere isole, la tour penchee, le _Campo-Santo_, tout cela, sur une
immense place, est tres imposant. Je ne vous dirai pas comme ferait un
_guide_ imprime, que ceci ou cela est admirable ou defectueux au point
de vue du gout ou des regles. Les chefs-d'oeuvre ont des defauts; a plus
forte raison ces edifices batis, ornes ou enrichis a diverses epoques,
chacune apportant la son progres ou sa decadence. Chacun y a apporte sa
volonte ou sa puissance; voila ce qu'il y a de certain et ce qui peut
toujours etre regarde avec un certain respect ou avec un certain
interet. Ces grands ouvrages qui ont absorbe le travail, la richesse et
l'intelligence de plusieurs generations sont comme des tombes elevees
a la memoire des idees, tombes couvertes de trophees qui, tous, sont
l'expression de l'ideal d'un siecle.

La tour penchee est une jolie chose, nonobstant l'accident qui l'a
rabaissee au role de curiosite; mais l'accident lui-meme a eu des suites
illustres. Il a servi a Galilee pour ses experiences et ses decouvertes
sur la gravitation. Les portes de Ghiberti, vous les savez par coeur.
Nous travaillons aussi bien aujourd'hui; mais nous imitons beaucoup et
inventons peu. Honneur donc aux vieux maitres! Pourtant les fresques
d'Orcagna m'ont peu flatte. C'est un cauchemar grotesque, et j'ai
eu besoin de m'adresser les reflexions ci-dessus enoncees, pour les
regarder sans degout. Les autres fresques du _Campo-Santo_ sont moins
barbares, mais bien mal conservees et successivement retouchees ou
changees. Il faut y chercher celles de Giotto, avec les yeux de la foi.
Quelques compositions, les siennes peut-etre, sont bien naives, bien
jolies, sans qu'il y ait pourtant motif de pamoison, comme Brumieres
m'en avait menace.

Ce _Campo-Santo_ est, en somme, un lieu qui vous reste dans l'ame
apres qu'on en est sorti. Il ne serait pas bien aise de dire pourquoi
precisement, car c'est une construction ruinee ou inachevee, couverte
en charpente. Le cadre d'elegantes colonnettes du preau n'est pas une
merveille qui n'ait ete surpassee en Espagne, dans d'autres cloitres,
dont j'ai vu les dessins. La collection d'antiques auxquels le cloitre
sert de musee est tres mutilee et n'approche pas, dit-on, d'une des
moindres galeries de Rome. Il y a la, en somme, peu de tres beaux
debris; mais il y a de tout, et ce vaste cloitre ou un pale rayon de
soleil est venu un instant dessiner les ombres portees de la decoupure
gothique, ces profondeurs ou gisent mysterieusement des tombes
romaines, des cippes grecs, des vases etrusques, des bas-reliefs de la
renaissance, de lourds torses paiens, de fluettes madones du Bas-Empire,
des medaillons, des sarcophages, des trophees, et ces fameuses chaines
du defunt port de Pise, conquises et rendues par les Genois; l'herbe
fine et pale du preau, ou quelques violettes essayaient de fleurir;
tout, jusqu'a cette charpente sombre qui ne finit rien, mais qui ne
gate rien, compose un lieu solennel, plein de pensees, et d'un effet
penetrant. Fiez-vous donc a vos belles photographies, qui nous faisaient
dire: "L'_effet_ embellit tout; la reduction aussi embellit peut-etre
les objets." Non! la magie du soleil n'est pas la seule magie du
_Campo-Santo_. On le regarde sans trop d'ebahissement, mais on l'emporte
avec soi.

La cathedrale est un autre musee, encore plus precieux, des arts sacres
et profanes. Les mosaiques byzantines des voutes sont d'un grand effet;
mais la mosaique de marbre du pave central m'a donne un certain frisson
de respect. C'est la meme que celle du temple d'Adrien. Elle etait la,
servant au culte des dieux antiques, avant qu'une eglise eut remplace le
temple; elle avait ete foulee, usee deja par les pretres de ce dieu
Mars dont la statue est la aussi, baptisee du titre et du nom de
Saint-Ephese. Ah! si ces paves pouvaient parler! que de choses ils nous
raconteraient que notre imagination s'inquiete de ressaisir!

Mais les eaux de l'Arno ou les croupes des monts pisans en ont vu
davantage, me direz-vous.--Je vous repondrai que nous ne sommes jamais
tentes d'interroger la nature brute sur les destinees humaines. Nous
savons qu'elle gardera son secret; mais, du moment que, de ses flancs,
une pierre est sortie pour etre travaillee et employee par la main de
l'homme, cette pierre devient un monument, un etre, un temoin, et nous
la retournons dans tous les sens pour y trouver une inscription, une
simple trace qui soit une voix ou une revelation.

C'est la, je crois, en dehors de l'effet pittoresque, le grand attrait
des ruines, la curiosite! J'avoue que je suis tres-las des reflexions
imprimees, sur les destins de l'homme et la chute des empires. Ce fut la
grande mode, il y a quelque quarante ans, sous notre empire a nous, de
_pleurer_ les vicissitudes des grandes epoques et des grandes societes.
Pourtant, nous etions nous-memes grande societe et grande epoque, et
nous touchions aussi a des desastres, a des transformations, a des
renouvellements. Il me semble que regretter ce qui n'est plus, quand
on devrait sentir vivement que l'on doit etre quelque chose, est une
flanerie poetique assez creuse. Le passe qui, en bien comme en mal, a eu
sa raison d'etre, ne nous a pas laisse ces temoignages, ces debris de sa
vie, pour nous decourager de la notre. Il devrait, en nous parlant par
ses ruines, nous crier: _Agis et recommence_, au lieu de cet eternel
_Contemple et fremis_, que la mode litteraire avait si longtemps impose
au voyageur romantique des premiers jours du siecle.

L'illustre Chateaubriand fut un des plus puissants inventeurs de cette
mode. C'est qu'il etait une ruine lui-meme, une grande et noble ruine
des idees religieuses et monarchiques, qui avaient fait leur temps. Il
eut des velleites genereuses comme il convenait a une belle nature d'en
avoir. L'herbe essaya souvent de pousser et de reverdir sur ses voutes
affaissees; mais elle s'y secha malgre lui, et, comme un temple
abandonne de ses dieux, sa grande pensee s'ecroula dans le doute et le
decouragement.

Mais me voici bien loin de Pise. Non, pas trop cependant: je me disais
ces choses-la en traversant ces grandes rues ou l'herbe pousse, et en
regardant ces vieux palais bizarres qui se mirent dans l'Arno d'un air
solennel et ennuye. Pise tout entier est un _Campo-Santo_, un cimetiere
ou les edifices, vides d'habitants, sont debout comme des mausolees.
Sans les Anglais et les malades de tous les pays froids, qui viennent en
certains moments de l'annee, lui rendre un peu d'aisance, la ville,
je crois, finirait comme doivent finir les petites republiques
d'aristocrates: elle mourrait _da se_.

Il n'y pas tant a gemir sur ses destinees; elle a eu ses beaux jours,
alors que sa constitution etait un grand progres relatif. Elle a ete
rivale de Genes, de Venise et de Florence; elle a ete reine de Corse
et de Sardaigne, reine de Carthage, cette autre ruine dont elle devait
partager le destin. Elle a eu cent cinquante mille habitants, de grands
artistes, une marine, de grands capitaines, des colonies, des conquetes,
d'immenses richesses et tout l'enivrement de la gloire. Elle a bati des
monuments qui durent encore et que le monde vient encore saluer. Mais
les temps sont venus ou ces petites societes si vivaces et si ardentes,
au lieu d'etre des foyers d'expansion, des sources bienfaisantes, se
transformerent en foyers d'absorption, en abimes attirant la seve des
nations sans vouloir la rendre, en nids de vautours ou de pirates. Des
lors leur decadence et leur abandon furent decretes la-haut. Jupiter
ne lance plus de foudres; mais Dieu a mis au coeur des societes le ver
rongeur de l'egoisme qui les devore quand elles le nourrissent trop
bien. Les voisins jaloux ou irrites ont livre des luttes acharnees; la
mer, en se retirant, a accueilli de nouveaux hotes sur ses rivages.
Livourne s'est elevee dans des idees toutes positives, et, moins jalouse
d'art et de magnificence, a predomine par le trafic. Les outrages,
inseparables compagnons du malheur, sont venus frapper l'orgueil des
fiers Pisans. La noble republique fut vendue, violee, pillee, disputee
comme une proie, ravagee par la famine, par la peste, par la misere.
Elle n'est plus, et la belle Italie du passe s'est vendue et perdue
comme elle, pour avoir trop caresse dans son sein des interets rivaux,
pour avoir du sa splendeur et sa gloire a des passions etroites et non a
des sentiments genereux.

_Requiescat in pace!_ Je vous ai trop promene avec moi dans ce champ de
repos. Il faut que je vous ramene au _Castor_ a travers la campagne,
qu'un peu de soleil est venu egayer. J'ai pu, en me retournant, saluer
les _monti pisani_, que les nuages m'avaient voiles ce matin, et qui
font aux monuments de la ville un cadre assez beau. Je ne sais si, par
un temps clair, on voit d'ici les Apennins, dont ces monts pisans sont
une cote rompue et detachee.

Benvenuto m'a ete d'un grand secours. Il est savant a sa maniere et
bavard avec un certain esprit. J'apprends avec lui a entendre l'italien,
que je sais un peu, mais dont la musique est trop neuve a mon oreille
pour que je la comprenne d'emblee completement. Cela viendra, j'espere,
en peu de jours.

Me revoici en mer, voyant passer comme des reves, la Corse, l'ile
d'Elbe, le rocher de Monte-Christo, qu'un roman plein de feu a rendu
populaire, et qu'un Anglais vient d'acheter pour s'y etablir.

Ces ecueils des cotes de France et d'Italie font, dit-on, la passion
des Anglais. Le genie de l'insulaire reve partout un monde a creer, une
domination intelligente ou fantasque a etablir. Au reste, je comprends
le prestige qu'exercent sur l'imagination ces petites solitudes battues
des vagues. Quelques-unes ont assez de terre vegetale pour nourrir des
pins, et, lorsqu'elles sont creusees en amphitheatre dans un bonne
direction, des villas peuvent s'y elever et des jardins y fleurir a
l'abri des vents et des flots qui rongent l'enceinte exterieure. La
chaleur doit y etre temperee en ete, et le continent est assez voisin
pour qu'on n'y soit pas trop prive des relations sociales. Pourtant, je
crois de tels asiles dangereux pour la raison. Cette mer environnante
vous defend trop de l'imprevu, elle vous rend trop sur d'une
independance dont on n'a que faire dans la solitude.

Brumieres vient me souhaiter le bonsoir. Miss _Medora_ est de race
grecque, il ne s'etait pas trompe. Son pere, marie a la soeur de lady
Harriet, etait un Athenien pur sang. Elle est orpheline. Elle est
amoureuse de Raphael et de Jules Romain. Elle est tres-anxieuse de
recevoir la benediction du pape, bien qu'elle ne soit pas du tout
devote. Sa suivante s'appelle _Daniella_. Voila le resume de ses
epanchements.



VIII

Rome, 18 mars.

Enfin, mon ami, m'y voila! mais ce n'est pas sans peine et sans
aventure, comme vous allez voir.

Je ne m'attendais certainement pas a une Italie aussi complete.
On m'avait dit qu'il n'y etait plus question de brigands depuis
l'occupation francaise, et il est de fait, m'assure-t-on, que, grace a
nous, _l'ordre_ est aussi bien etabli que possible dans un pays ou le
brigandage est comme une necessite fatale. Ceci m'a ete explique assez
peremptoirement, et je vous l'expliquerai plus tard. Vous etes presse
d'ouir mon aventure. Je vais tacher pourtant de vous la faire attendre
un peu, pour la rendre plus piquante. Ecoutez donc, ce n'est pas tous
les jours qu'on en a une pareille a raconter!

Debarques, ce matin, a Civita-Vecchia, apres nos adieux au _Castor_ et a
son excellent capitaine, M. Bosio, nous avons dejeune dans une auberge,
des fenetres de laquelle, plongeant sur le rempart, nous avons pu voir
des soldats francais se livrer a leurs exercices quotidiens avec cette
aisance qui les caracterise. Encore des visites de police sur le
batiment, encore les douanes sur le rivages; encore des visas, des
impots et des heures d'attente: toujours le voyageur arrache a sa
premiere impression, a son innocente fantaisie de courir a droite ou
a gauche sur la terre qu'il vient de toucher. Le voyageur est partout
suspect, il est partout susceptible d'etre un bandit, ce qui n'a jamais
empeche aucun bandit de debarquer, et aucun voyageur de trouver des
bandits indigenes ou autres, la ou il y en a pour l'attendre. Mais
je vous assure que les bandits gatent bien moins les voyages que les
precautions prises contre les honnetes gens. Les douanes sont aussi une
vexation barbare. On s'en sauve ici avec de l'argent; mais c'est encore
une chose blessante de ne pouvoir s'en sauver avec sa parole. Les
montagnes et les mers ne sont rien pour l'homme; mais il s'arrange pour
etre a lui-meme son obstacle et son fleau sur la terre que Dieu lui a
donnee.

Une diligence attendait que toutes ces formalites fussent remplies pour
nous transporter a Rome, en huit heures; ce qui, moyennant quatre relais
et de bons chevaux, me sembla exorbitant pour faire quatorze lieues.
Mais c'est ainsi! On perd une bonne heure a chaque relais, les
postillons ne voulant partir qu'apres avoir ranconne les voyageurs. Il y
a bien un conducteur qui est cense les faire marcher quand meme; mais
il s'en garde bien: il partage probablement avec eux. Il vous dit
philosophiquement que vous ne leur devez rien, mais qu'il ne peut pas
les faire obeir. On est donc a la discretion de ces droles, qui vous
insultent si vous ne voulez pas ceder a leur ton d'insolence, et qui
exigent que vous ayez sur vous la monnaie qui leur convient. Tant pis
pour vous si, arrivant de Livourne avec celle qu'on vous a echangee,
vous n'avez pas eu la precaution de vous munir de _pauls_ romains. Ils
enfourchent leurs chevaux et restent immobiles jusqu'a ce que vous leur
ayez promis de faire en sorte de les satisfaire au relais suivant. Peu
importe que tous les autres voyageurs aient subi leurs pretentions; un
seul, empeche ou recalcitrant, arrete le depart. Une bande de voyous qui
ont aide a l'attelage, sont la autour de la voiture, reclamant aussi,
avec des grimaces, des langues tirees en signe de haine et de mepris,
vous traitant de _singes_ et de _porcs_ si, par malheur, dans votre
aumone, il s'est trouve un sou _etranger_, un sou ayant cours a deux
lieues de la.

Je ne vous parle pas des mendiants de profession, c'est-a-dire du reste
de la population, trainant sur les chemins ou grouillant dans les
villages. Leur misere parait si horrible et si reelle, qu'on n'hesite
pas a leur donner ce qu'on peut; mais leur nombre accroit, en un clin
d'oeil, dans une telle proportion, qu'en faisant a chacun la part bien
mince, il faudrait etre deux ou trois mille fois plus riche que je ne
suis pour ne pas faire de mecontents.--Et puis il ne faut qu'un coup
d'oeil pour voir que cette malheureuse engeance a tous les vices, toutes
les abjections de la misere: paresse, fourberie, abandon de soi-meme,
malproprete et nudite cyniques, haine sans fierte superstition sans foi
ou basse hypocrisie. Ces mendiants se battent ou se volent les uns les
autres de la meme main qui egrene le chapelet benit. Il n'est pas
saint dans le calendrier qu'ils n'invoquent, en melant a leur litanie
plaintive de grotesques ordures, quand ils croient qu'on ne les comprend
pas.

Tel est l'accueil, tel est le spectacle qui attendent le passager des
qu'il a mis le pied sur les Etats de l'Eglise. J'avais entendu raconter
tout cela. Je croyais a de l'exageration, a de la mauvaise humeur. Je
n'aurais pas pu m'imaginer l'existence d'une population n'ayant rien, ne
faisant rien, et vivant litteralement de l'aumone des etrangers.

Nous avions suivi quelque temps les rives de la mer, courant assez vite
sur un chemin tortueux, parmi des monticules sans arbres, mais couverts
d'une vegetation sauvage, luxuriante. Pour la premiere fois, j'ai vu des
anemones roses percer les touffes de bruyere. Il y a la une profusion et
une variete de plantes basses qui attestent la fertilite de ces plages
incultes. Un peu plus loin, nous vimes quelques essais de culture.

Apres le dernier relais, comme nous etions en pleine campagne romaine,
le postillon s'arreta court. Il avait oublie son manteau. On voulut le
faire marcher, on invoqua l'autorite du conducteur.

--Impossible, dit celui-ci; un homme qui se trouverait, sans manteau,
revenir a la nuit dans la campagne de Rome, serait un homme mort.

Il parait que cela est certain; mais quelque chose de certain aussi,
c'est que, tout en depechant un gamin pour lui aller chercher son
manteau, le compere lui avait parle bas avec un sourire expressif. Cela
signifiait: "Prends ton temps;" car l'enfant s'en alla lentement, se
retourna, et, sur un signe d'intelligence, ralentit encore sa marche.
Cet homme avait-il, pour agir ainsi, une autre raison que celle de se
venger de Brumieres, lequel l'avait menace de mettre pied a terre pour
le corriger de quelque parole impertinente a son adresse? C'est ce que
j'ignore, ce que nul de nous ne saura jamais.

Comme il faisait beau temps, et que l'incident, vu tous ceux qui
l'avaient precede, menacait d'etre interminable, je calculai devoir
arriver a Rome en meme temps que la diligence; je descendis et pris les
devants sur la _via Aurelia_. Brumieres avait voulu m'en empecher.

--Cela ne se fait guere, m'avait-il dit: bien que depuis longtemps,
dit-on, on n'ait devalise personne, on ne voyage pas seul et a pied dans
ces parages. Ne perdez pas trop de vue la diligence.

Je le lui promis, mais je l'oubliai vite. Il ne me semblait pas
possible, d'ailleurs, qu'aux portes d'une capitale, en plein jour et sur
un sol completement decouvert, on ne put pas faire impunement quelque
mauvaise rencontre.

J'etais, depuis une demi-heure environ, seul dans le desert qui s'etend
jusqu'aux portes de la ville; desert affreux, sans grandeur pour le
pieton qui, a chaque instant, perdu dans les mornes ondulations du
terrain, ne voit qu'une suite de monticules verdatres, ou errent, de
loin en loin, des troupeaux abandonnes tout le jour a eux-memes, sur un
sol non moins abandonne de l'homme. Quelque paysagiste que l'on soit,
on a le coeur serre, en voyant qu'ici la nature elle-meme est une ruine
muette et delaissee.

Le soleil baissait rapidement, et, de temps a autre, j'apercevais le
dome de Saint-Pierre dans la brume, moins imposant, a coup sur, que je
ne l'avais reve, terne, lugubre, semblable a un mausolee dominant un
vaste cimetiere. D'une des mediocres hauteurs ou je pus atteindre, je
me souvins de l'avertissement de Brumieres; mais je cherchai en vain
la diligence, et, comme il commencait a faire frais, je poursuivis ma
route.

Un peu plus loin, quelques pierres sortant de l'herbe attirerent mon
attention. C'etait un vestige de ces constructions antiques dont la
campagne est semee; mais, comme c'etait le premier que je voyais tout
pres de la route, je m'en approchai et m'arretai machinalement pour le
regarder. J'etais aupres d'une petite butte dechiree a pic, et, par
l'effet du hasard, je me trouvais cache a quatre escogriffes de mauvaise
mine, adosses au revers de cet accident de terrain. Le sol herbu avait
amorti le bruit de mes pas, et, au moment ou j'allais m'eloigner sans
me douter de leur presence, je les apercus tapis dans les broussailles
comme des lievres au gite. Il y avait quelque chose de si mysterieux
dans leur attitude et dans leur silence, que je crus devoir me tenir sur
mes gardes. Je me retirai doucement, de maniere a mettre tout a fait
le pli du terrain entre eux et moi. Au meme moment, j'entendis, sur le
chemin que je venais de franchir, un bruit de roues, et, pensant que
c'etait la diligence, j'allais abandonner mon systeme de precautions,
lorsqu'a ce meme bruit mes quatre gaillards se releverent sur leurs
genoux, ramperent comme des serpents dans le petit creux qui aboutissait
a la route et se trouverent a portee du vehicule, qui approchait
rapidement et qui n'etait pas la diligence, mais bien une voiture de
louage trainee par de bons chevaux de poste.

Je reconnus aussitot cette voiture pour y avoir vu transporter, a
Civita-Vecchia, le bagage de lady Harriet et de sa famille. C'etait une
grande caleche ouverte. Un domestique, depeche quelques jours d'avance
pour l'envoyer, de Rome, au-devant des illustres voyageurs, etait reste
a la ville pour achever de preparer leur logement. J'ai su ce detail
apres coup. Il n'y avait donc, dans la caleche que lord B*** (je sais
son nom maintenant), sa femme et sa niece. La femme de chambre italienne
etait sur le siege.

Le projet de mes bandits me parut assez clair, et je me demandai
aussitot comment je pourrais m'y opposer. Ronges par la misere ou par la
fievre, ils ne me paraissaient pas bien solides, sauf un grand chenapan
qui n'avait ni le type ni le costume indigenes, et qui me sembla
fortement constitue. Je n'avais pour arme qu'une canne a tete de plomb,
et je regardais attentivement ce qu'ils trainaient dans l'herbe avec
precaution. Quand ils se redresserent a demi dans le fosse, je vis que
c'etait simplement de gros batons, circonstance qui acheva de me donner
confiance dans le succes de ma defense. Ils devaient avoir quelques
couteaux sous leurs habits, car ils ne paraissaient pas gens a se
permettre un grand luxe de pistolets. Il s'agissait de ne pas leur
donner le temps de faire usage de ces lames, bonnes ou mauvaises.

J'avais l'avantage de me trouver sur les derrieres sans avoir ete
apercu. Pendant que je faisais ces reflexions, me debarrassant de mon
caban qui m'eut gene, la caleche arrivait au lieu marque pour le coup de
main. Le postillon, sur une breve sommation, arretait ses chevaux, se
jetait a genoux et se tournait la face contre terre avec une resignation
vraiment edifiante. Cela reduisait d'un tiers les moyens de la defense.
Je crus devoir agir prudemment; et, comme lord B***, ouvrant la portiere
avec flegme, regardait devant lui a combien d'ennemis il avait affaire,
je lui fis signe de ne pas resister encore, ce qu'il comprit avec un
admirable sang-froid. Il mit donc pied a terre en leur disant avec un
sourire calme:

--Depechez-vous, mes bons amis: la diligence est derriere nous.

Cette menace parut ne pas les inquieter, et, voyant qu'il n'y avait
pas tentative de resistance, que les femmes ne criaient pas, et que,
d'elle-memes, elles descendaient precipitamment pour leur abandonner la
caleche, ils parlerent d'accommodement a l'amiable; et cela, dans des
termes d'une courtoisie comique, rendant grace a la _gentilezza del
cavaliere_ et hommage a la beaute des dames.

En ce moment, j'etais sur leurs talons, et, m'adressant au grand
chenapan, qui ne disait rien et tenait son baton leve sur la tete de
lord B*** par maniere d'intimidation, je dechargeai sur la sienne un si
bon coup de ma canne, qu'il tomba comme mort.

Ramasser le baton qui s'echappait de cette _main defaillante_, et en
assommer le bandit obsequieux qui traitait avec lord B*** fut pour ce
dernier l'affaire d'un instant. Le troisieme larron, qui tenait les
chevaux, ne m'attendit pas: il prit la fuite. Le quatrieme ne fit
guere mieux, et, apres avoir essaye de montrer son couteau, disparut
egalement.

Nous restions la avec un homme qui demandait grace, un autre, etendu
a terre, qui ne donnait pas signe de vie, un postillon, toujours
prosterne, qui ne voulait rien voir de ce qui se passait, et trois
femmes plus ou moins evanouies sur les bras.

Quand le drole terrasse par lord B*** vit qu'il ne lui restait aucun
espoir de sortir de ses mains, il prit le parti ingenieux de s'evanouir
aussi. C'etait nous creer un embarras, dans le cas ou nous eussions
voulu le faire prisonnier.

--Je connais ces histoires-la, me dit lord B***, qui ne me parut
nullement emu; si nous nous arretons a attendre la diligence, qui est
encore loin et au pas, nous risquons de voir arriver du renfort a ces
gens-ci, et alors, la vengeance se melant de l'affaire, nous n'en
sortirons pas vivants. Si nous avancons, nous laissons echapper ces
messieurs, qui ne sont peut-etre pas si morts qu'ils en ont l'air. Le
mieux est de retourner vers la diligence et de la forcer a marcher vite
jusqu'ici, ou nous aviserons a faire constater le fait et a nous emparer
de ces deux blesses avant qu'ils aient pu se relever.

C'etait le meilleur avis possible. Il fallut rosser le postillon pour le
faire revenir de son emotion. Dans l'opinion de son mari, lady Harriet
aurait peut-etre eu besoin du meme stimulant pour retrouver le
marchepied de la voiture. Elle avait la tete perdue. La niece etait
d'un calme heroique. Lord B*** voulut me faire monter avec elle. Je m'y
refusai. Apres avoir remis sur son cheval le postillon eperdu, et lui
avoir fait tourner bride, je sautai sur le siege aupres de la soubrette,
dont la frayeur ne se manifestait que par des torrents de larmes.

Je n'eus guere le temps de m'occuper de ses nerfs.

Rencontrer la diligence, l'arreter, raconter l'aventure, et reprendre
les devants pour montrer au conducteur et aux voyageurs la preuve des
faits declares, tout cela fut accompli en moins d'un quart d'heure.
Mais, o surprise! comme on dit dans les romans; quand nous fumes sur le
lieu du combat, bien reconnaissable pour moi, grace au fragment de ruine
que j'avais explore a dix pas du chemin, plus de morts, plus de blesses,
plus de trace de l'aventure. Pas une goutte du sang de celui a qui
j'avais fendu le crane, pas un haillon enleve dans la lutte a ses
acolytes, pas meme l'empreinte du pietinement des chevaux effrayes, ni
celle des roues de la voiture sur le sable. Il semblait qu'un coup de
vent eut tout balaye, et pourtant il n'y avait pas un souffle dans
l'air.

Lord B*** etait plus mortifie que surpris. Il etait surtout blesse de
l'air de doute du postillon de la diligence. Celui de la caleche etait
muet comme la tombe, defait, tremblant, peut-etre desappointe. Brumieres
et quelques voyageurs ajoutaient foi a ma parole; d'autres se disaient
tout bas, en riant, que nous avions reve bataille, et qu'une panique
nous avait trouble la cervelle. Quelques bergers, a la recherche de
leurs troupeaux errants, riaient aussi et juraient n'avoir rien vu, rien
entendu. Lord B*** avait fort envie de se mettre en colere et de se
livrer a une minutieuse perquisition; mais la nuit approchait,
la diligence voulait arriver; lady Harriet, nerveuse et malade,
s'impatientait de l'obstination de son mari. Brumieres, enchante de
retrouver sa princesse, et jaloux du bonheur que j'avais eu de lui
porter secours, profitait de l'occasion pour faire l'empresse autour
d'elle. Quand on se remit en marche, je ne sais comment la chose s'etait
passee, mais j'etais dans la diligence et Brumieres dans la caleche avec
les dames, milord sur le siege avec la soubrette.

Cette soubrette est, par parenthese, assez jolie, et, dans le peu de
mots que j'avais echanges avec elle sur ce meme siege de caleche, je
lui avais trouve la voix douce et un tres agreable accent. Je lui avais
laisse mon caban pour s'envelopper, car elle etait peu vetue pour
affronter l'_influenza_, c'est-a-dire l'atmosphere de fievre mortelle
qui commence ici a la chute du jour et qui, comme le desert et le
brigandage, regne jusqu'au mur d'enceinte de la ville des papes.

Le caban ne me revint en memoire que lorsque cette jeune fille me le
rapporta a la porte Cavalleggieri, ou nous nous arretames tous pour
exhiber une fois de plus nos passe-ports. Comme, pour reprendre mon
vetement, je tendais la main, j'y sentis avec beaucoup d'etonnement le
baiser d'une bouche fraiche, et, avant que je me fusse rendu compte d'un
fait si etrange, la soubrette avait disparu. Brumieres, qui arrivait a
moi, ne fit que rire de ma stupefaction.

--C'est une chose toute simple, me dit-il; c'est la maniere du pays pour
dire merci, et cela ne vous donne pas le droit d'exiger davantage.

C'etait plus que je n'aurais jamais songe a _exiger_ d'une jolie femme.

On venait de visiter nos malles pendant une heure, lorsque le conducteur
nous annonca que ceci n'etait rien, et que nous allions subir une autre
visite bien plus longue et bien plus minutieuse a la douane, mais qu'il
pouvait nous en dispenser si nous voulions lui donner chacun deux pauls.
Nous mourions de faim et nous donnames tous; mais, quand nous fumes a
la douane, notre collecte ne servit de rien: le digne homme ne put
s'entendre avec les douaniers. Un colloque, peu mysterieux et fort long,
s'etablit a deux pas de nous. Ils voulaient un paul et demi par tete,
et lui, voulait partager seulement par moitie avec eux. On se querella
beaucoup; notre homme se piqua, garda le tout, et nous fumes visites.

Comme nous sortions enfin de ce purgatoire, riant, a force de degout,
de toutes ces bouffonneries, et nous disposant a chercher un gite, lord
B***, qui, muni d'un laisser-passer, avait disparu depuis longtemps, me
frappa amicalement sur l'epaule en me disant:

--Je viens de faire ma declaration relativement a nos brigands, et de
conduire ma femme et ma niece au logement qui les attendait. A present,
je viens vous chercher de leur part. Est-ce que vous avez ici des
parents ou des amis qui vous reclament?

Je ne songeai pas a mentir; mais je remis au lendemain ma visite a ces
dames, pour cause de faim et de fatigue.

--Oh! si vous avez faim et sommeil, reprit-il, vous n'irez pas a
l'hotel, ou, quel qu'il soit, vous serez mal. Nous avons une bonne
chambre pour vous au palais ***, et nous vous attendons pour manger avec
nous un bon souper.

Toutes mes excuses furent vaines.

--Je ne rentrerai pas sans vous, me dit-il, et ces dames ne souperont
pas tant que nous ne serons pas rentres.

Je donnai pour pretexte que je ne voulais pas laisser seul mon ami
Brumieres.

--Qu'a cela ne tienne! votre ami viendra aussi, dit lord B***.

Brumieres ne se le fit pas repeter. Nous voila aussitot en route, a
pied, dans les rues de Rome, suivis de _facchini_ portant nos malles, et
de Benvenuto, qui se regardait comme invite aussi.

Le palais en question me parut bien loin. J'aurais prefere la plus
modeste auberge sous la main. C'est une maison trop grande, jadis
tres-magnifique, aujourd'hui tres-delabree. Je n'ai pas eu le loisir
d'en admirer l'architecture exterieure. J'ignore si elle est louee ou
pretee a mes Anglais. Leur majordome se vante de l'avoir rendue aussi
confortable qu'il est possible de le faire ici en peu de jours. Si
cela est, le confortable n'abonde pas a Rome. Les meubles modernes
disparaissent, d'ailleurs, dans ces salles immenses, ou l'on gele
encore, en depit des grands feux allumes depuis trois jours.

Lord B*** nous conduisit avec nos bagages dans une chambre dont il
exigeait que je prisse possession; apres quoi, nous allames trouver lady
Harriet et miss Medora dans un salon grand comme une eglise, et dont le
plafond, surcharge de dorures massives et de peintures confuses, etait
lezarde en mille endroits. Ces dames n'en admirent pas moins le grand
caractere de ce local et semblent se plaire a vouloir rajeunir ce vieux
luxe evanoui. Beaucoup de bougies, allumees dans des candelabres d'un
grand style, eclairaient a peine une table immense copieusement servie,
derniere circonstance qui me fut agreable, car j'etais l'etre le plus
stupidement affame du monde. Vous connaissez pourtant ma sobriete; mais,
j'ignore si c'etait l'emotion du combat sur la via Aurelia, ou l'air
de la mer avale a pleins poumons depuis quatre jours, j'etais sourd et
quasi muet. Quand cette abrutissante obsession fut calmee, je commencai
a faire plus ample connaissance, a l'entremets, avec mes nobles hotesses
et a m'etonner des amities et des prevenances dont j'etais l'objet. Ces
dames, influencees apparemment par les fresques mythologiques de leur
palais, voulaient absolument m'eriger en Jupiter liberateur, en Apollon
vainqueur des monstres. Il y avait l'enthousiasme des nerfs chez lady
Harriet. Elle a eu tellement peur! Chez miss Medora, il y avait quelque
chose d'indefinissable: une reconnaissance moqueuse, ou une acceptation
maligne du service rendu. Peutetre la digestion d'un si copieux diner
m'a-t-elle embrouille la cervelle. Je n'ai rien compris a son air, a son
regard, a son sourire, a ses eloges exageres. Quand elle a vu que j'en
etais plus etourdi que flatte, elle m'a laisse tranquille et s'est
remise a causer peinture avec Brumieres. Je la soupconne de faire des
ruines roses et bleues a l'aquarelle.

Quant a lord B***, ses remerciments m'ont ete plus agreables, parce
qu'ils m'ont paru plus sinceres. Comme je lui faisais observer qu'avec
sa presence d'esprit et sa maniere d'employer le baton, il se serait
probablement tire d'affaire sans moi:

--Non, me dit-il, je ne crains pas un ou deux hommes, j'en crains trois
ou quatre. Je n'ai que deux mains et deux yeux. Je sais que trois de nos
adversaires n'en valaient peut-etre pas un; mais le quatrieme, celui
dont vous avez commence par me debarrasser, en valait peut-etre quatre.

Je repliquai que je n'y avais pas grand merite, l'ayant abattu par
surprise.

--Je ne suis pas fort, ajoutai-je. Je n'ai jamais eu l'occasion de
savoir si je suis brave. Pour la premiere fois de ma vie, j'ai reconnu
la necessite de la traitrise, et je n'en suis pas plus fier pour cela.

--C'est repondre en homme modeste, reprit lord B***, en lancant a sa
niece un regard severe qui me confirma dans la pensee du mauvais vouloir
de la jeune personne a mon egard. Mais, moi, poursuivit-il en me
regardant, je sais que je suis fort et hardi, et que pourtant, sans
vous, je ne me serais pas defendu.

--_Oh! shame!_ murmura lady Harriet.

--Ma femme dit que c'est une honte, reprit-il. Les femmes trouvent tout
naturel qu'on se fasse egorger pour sauver leurs diamants, pendant
qu'elles se trouvent mal sur vos bras.

--Je ne me suis pas trouvee mal, dit fierement miss Medora, je cherchais
les pistolets dans la voiture, et, si je les avais trouves...

--Mais vous ne les trouviez pas, repondit lord B***. Donc, vous n'aviez
pas les idees bien nettes. Quant a moi, reprit-il en se retournant
encore vers moi; je vous disais donc que je ne suis pas poltron.
Pourtant, je n'engage jamais de lutte inegale pour peu de chose, et je
ne tiens pas assez a l'argent pour exposer, par mesure d'economie, les
personnes que j'accompagne a etre tuees. On peut croire, si l'on veut,
que c'est a ma vie que je tiens. Je n'ai pas de grandes raisons pour
aimer la vie, n'ayant pas sujet de m'aimer beaucoup moi-meme. Pourtant
il y a une chose qui me blesse beaucoup dans ces occasions-la: c'est de
faire la volonte de ceux qui me mettent le couteau sur la gorge. J'aime
a faire ma volonte a moi, et je ne la fais pas toujours. J'y renonce
parfois de bonne grace, parfois avec beaucoup d'humeur. J'etais dans
cette derniere disposition quand vous etes venu a mon secours. Vous
m'avez donc, non pas rendu un service dont je voudrais vous recompenser:
c'etait votre devoir et j'en eusse fait autant a votre place sans
pretendre a votre reconnaissance; mais vous m'avez delivre a propos
et avec beaucoup de jugement, d'une contrariete, la plus vive que je
connaisse. Par la, vous avez gagne mon amitie, et je veux avoir la
votre.

Ayant ainsi parle sans regarder sa femme, bien que la moitie de ce
discours fut evidemment a son adresse, il me tendit la main avec une
franchise irresistible.

En ce moment, l'affreux chien jaune que je l'avais vu caresser sur le
bateau a vapeur, s'elanca dans l'appartement et vint se jeter dans ses
jambes.

--Ah! ciel! s'ecria lady Harriet, encore cette odieuse bete! Elle vous a
suivi!

--C'est malgre moi, repondit-il en soupirant.

--Non, vous dis-je; c'est un chien que vous avez achete ou qu'on vous
a donne.... Vous me trompez toujours! Vous disiez qu'il appartenait a
quelque passager; mais c'est a vous qu'il appartient. Convenez-en donc!

Milord jeta sur moi instinctivement un regard de detresse.
Instinctivement entraine, de mon cote, a prendre en pitie le chien et
son maitre, je m'imaginai de dire que l'animal etait a moi. J'avais
entendu le nom que milord lui donnait.

--_Buffalo!_ m'ecriai-je, venez ici. Pourquoi etes-vous sorti de ma
chambre? Venez!

Et, comme si l'intelligente bete eut compris ce qui se passait, elle
vint a moi la tete basse et l'air suppliant. J'allais l'emmener, lorsque
miss Medora demanda grace a sa tante pour le chien, et la tante,
excellente femme en somme, me pria de le faire manger et de le laisser
s'installer dans un coin.

--Il ne me gene pas, dit-elle; il a l'air bonne personne, et il n'est
pas si laid que je croyais.

--Je vous demande pardon, dit lord B***, il est fort laid, et vous
detestez les chiens.

--Ou prenez-vous cela? reprit-elle. Je ne les deteste pas du tout!

--Ah! oui, pardon! c'est vrai, murmura-t-il avec son melancolique
sourire: vous ne detestez que _mes_ chiens.

Lady Harriet leva les yeux au ciel comme une victime prenant les dieux a
temoin d'une grande injustice. On se levait de table. Lord B*** m'emmena
dans un coin.

--Vous etes un bon garcon, me dit-il; vous avez compris que j'aime
ce chien. Grace a vous, il restera dans la maison. Voila deux fois
aujourd'hui que vous me faites faire ma volonte.

--Pourquoi, milord, aimez-vous tant ce chien? Il n'est reellement pas
beau.

--Je l'aime parce que, me promenant en barque dans le port de Genes, je
l'ai vu au bout d'une corde, pret a rendre au diable sa pauvre ame de
chien. C'etait une bete perdue qui, sautant de barque en barque,
etait venue se refugier a bord d'un bateau de pecheurs, et ces brutes
trouvaient plaisant de le pendre a une de leurs vergues. Je l'ai
reclame. Il a l'air de comprendre qu'il me doit la vie, et je crois
qu'il m'aime.

--En ce cas, je m'en dirai proprietaire tant que ce sera utile, et je
ferai en sorte que milady vous conseille de m'en debarrasser.

--Voyez, dit-il, ce que c'est que le caprice d'une femme! Si milady
avait vu ce chien avec la corde au cou, et que je fusse passe sans
songer a le sauver, elle m'eut traite d'insouciant et de cruel! Elle est
tres-bonne, je vous jure, et tres-douce; seulement... seulement, je suis
son mari. C'est un grand defaut d'etre le mari d'une femme!

A son tour, milady, toujours tres-emue, m'appela pour me parler a
l'ecart.

--Nous vous devons plus que la vie, me dit-elle d'un air exalte. La vie
n'est rien; mais, dans ces histoires de brigands, les femmes peuvent
etre exposees a des insultes. Si les choses en fussent venues la, je
suis sure, j'aime a croire que lord B*** se fut fait tuer pour nous
donner le temps de fuir; mais une seule parole malhonnete est un fer
rouge pour des femmes de notre rang, de notre caractere et de notre
nation. Je vous dirai donc, comme lord B***, et plus chaleureusement,
que vous avez notre amitie, et que nous vous demandons la votre.
Nous nous connaissons, d'ailleurs, par votre ami monsieur... Comment
l'appelez-vous?

Je trouvai fort plaisant que l'on me demandat le nom de l'homme qui
me servait de caution, et je me hatai de dire que Brumieres ne me
connaissait guere plus que lady Harriet elle-meme.

--C'est egal, reprit-elle sans se deconcerter, il nous a dit que vous
etiez peintre comme lui, et que vous aviez beaucoup de talent.

--Il n'en sait rien, milady; il n'a pas vu de moi la moindre chose.

--Oh! c'est egal! Il dit que vous parlez si bien de l'art! et il en
parle si bien lui-meme! Il a tant d'esprit, et il est de si bonne
compagnie! C'est un jeune homme charmant! et il dit que vous etes
charmant aussi!

--Ce qui est bien la preuve, repondis-je en toute humilite, que nous
sommes charmants tous les deux! Mais permettez, milady, vous etes
bienveillante, et votre gratitude pour moi fait honneur a la generosite
de votre ame. Pourtant, je ne dois pas...

Milady m'interrompit en s'ecriant:

--Ah! monsieur, je vois, a votre discretion et a votre fierte, que ma
confiance est bien placee, et que je n'aurai jamais a m'en repentir.
Vous n'etes pas riche, je le sais, et vous allez, en quelques jours,
depenser a Rome, ou l'on est affreusement vole, tout ce qui pourrait
vous en rendre le sejour possible. Nous, nous avons plus de fortune que
nous n'en pouvons depenser; et, d'ailleurs, nous ne louons pas, on nous
prete cet hotel, dont nous n'occupons pas la moitie. Vous pouvez donc
etre libre et seul dans tout un etage, qui ne communique meme pas avec
le notre, si l'on veut faire vie a part. Vous n'accepterez notre table
et notre societe qu'autant qu'il vous plaira, pas du tout si nous vous
ennuyons. Mais, pour ne pas nous causer un chagrin reel, vous serez sous
notre toit, et, dans le cas ou vous seriez malade, ce qui peut fort bien
vous arriver dans ce climat, nous serons plus a portee de vous distraire
ou de vous secourir. C'est donc dans notre interet que je vous demande
de rester ici; car, en quelque lieu que vous soyez, vous nous serez
desormais un objet de sollicitude ou un sujet d'inquietude. Choisissez
genereusement.

J'etais fort embarrasse. L'offre etait si gracieusement tournee, que
je me trouvais maussade d'y resister. Lord B***, plus penetrant que sa
femme, devina mes scrupules et vint a mon secours.

--Elle vous a rappele qu'elle etait riche et que vous ne l'etiez pas, me
dit-il de maniere a etre entendu de lady Harriet. C'est une maladresse;
mais l'intention etait bonne, et, quant a vous, vous sortirez d'affaire
a votre honneur en payant votre chambre ce qu'elle nous coute; ca n'ira
pas a deux ecus par mois. Vous nous permettrez bien de vous preter les
autres salles dont nous ne nous servons pas, pour faire de la peinture
et pour fumer votre cigare les jours de pluie. Consentez a cet
arrangement, ajouta-t-il tout bas. Sinon, je serai accuse de froideur,
d'impolitesse, de maladresse et d'ingratitude envers vous.

Voila donc mon gite regle. Restait a regler celui de Brumieres. Je
mourais de peur qu'il n'acceptat l'offre qui lui fut faite de partager
l'hospitalite que l'on m'imposait. Avec ses pretentions sur le coeur
et sur la main de miss Medora, je craignais d'avoir a endosser quelque
responsabilite ridicule ou facheuse. Heureusement, l'offre lui fut faite
avec moins de chaleur qu'a moi, et il eut le bon gout de refuser. Mais
il est invite a revenir diner souvent, ce qui indique l'intention de
l'admettre a l'intimite des moeurs francaises. Ce n'est pas la premiere
fois que je remarque combien les Anglais, quand ils sont aimables, le
sont completement. Sont-ils ainsi chez eux? Je ne sais.

Nous primes conge des dames, qui etaient fatiguees, et lord B*** me
reconduisit a ma chambre pour me montrer le plan de la maison, ainsi
qu'a Brumieres, afin qu'il put venir me voir, disait-il, sans etre force
de rendre chaque fois visite a ces dames; mais, comme nous traversions
l'antichambre, suivis de Buffalo, qui doit rester sous ma protection
jusqu'a nouvel ordre, je vis que je n'en avais pas fini avec toute ma
suite. Au milieu de cet antichambre, ou plutot de ce corps de garde, je
trouvai messire Benvenuto se livrant a une danse de caractere avec la
gentille suivante qui m'avait baise la main. Ils sautaient, au son d'une
guitare magistralement raclee par un gros cuisinier a moustaches noires,
une superbe caricature de Caracalla, recemment engage au service de
_Leurs Excellences britanniques_.

--Ah! pour le coup, dis-je a mon hote, voici un acolyte que je desavoue
absolument. C'est un bohemien qui s'est attache a mes pas et que je n'ai
aucun motif de vous recommander.

--Qui? Tartaglia? repondit lord B*** en souriant, autrement dit
Benvenuto, Antoniuccio, et cent autres noms que nous ne saurons jamais?
Soyez tranquille: ce n'est pas vous qu'il a suivi; c'est l'odeur de la
cuisine qui l'a attire. Nous le connaissons beaucoup. C'est l'ancien
loueur d'anes et l'ancien menetrier de Frascati, le compatriote et le
parent de la Daniella.

En parlant ainsi, milord me montrait la gentille soubrette, qui
continuait a danser en riant et en faisant briller ses dents blanches.
Un coup de sonnette ne l'arreta pas, mais l'enleva adroitement, par une
derniere pirouette, jusqu'a la porte de sa maitresse, miss Medora, a qui
elle est particulierement attachee en qualite de coiffeuse.

--Avez-vous besoin de lui? reprit lord B*** en me montrant
Benvenuto-Tartaglia;

Et, sur ma reponse negative:

--Va te coucher, dit-il au bohemien; tu reviendras demain matin savoir
si milady a quelque course a te faire faire, et nous te donnerons un
habit, car tu en as besoin.

Tartaglia, enchante, vint nous baiser la main a tous trois.

--Triple coquin! lui dit Brumieres a voix basse, pourquoi faisais-tu
semblant de ne connaitre ni Leurs Excellences ni la Daniella?

--Eh! _carissime_ monsieur, repondit-il effrontement, que m'auriez-vous
donne si j'avais contente votre desir tout de suite? Quelques baioques!
Au lieu que vous m'avez nourri en voyage aussi longtemps que j'ai laisse
jeuner votre curiosite!

A demain, cher ami, pour vous parler de Rome, que j'ai traversee, ce
soir, a peu pres dans les tenebres. Jamais ville ne consomma moins
d'eclairage dans ses rues etroites et croisees d'angles infinis. Cela
m'a paru interminable et empeste de cette odeur de graisse chaude
qui s'exhale d'une multitude de _frittorie_ en plein air, ornees de
feuillages et de banderoles. J'ai longe la base de la colonnade de la
place Saint-Pierre, qui parait une chose puissante, meme vue ainsi en
courant. J'ai passe au pied du chateau Saint-Ange; j'ai traverse le
Tibre, et puis je ne sais plus ou j'ai ete, ou je suis. Tout est confus
pour moi, tant je me sens fatigue. A demain! oui, demain, au lever du
soleil, je penserai a vous qui me disiez: "J'ai tant etudie la
Rome paienne et catholique, que je la connais, je la vois; je reve
quelquefois que j'y suis, et je m'y promene comme dans Paris. Au reveil,
il me reste une impression de bien-etre et d'enthousiasme, de lumiere et
de grandeur."

C'est donc demain que je vais m'eveiller, moi, dans ce beau reve! Je ne
le crois pas encore. Le morne silence qui regne deja au dehors me fait
douter si je ne suis pas encore dans la campagne romaine.



IX

Rome, 19 mars, dix heures du matin.

Je viens de passer une heure a ma fenetre. Je suis sur le monte Pincio,
et j'ai une des plus belles vues de Rome. Oui, c'est ce qu'on appelle
une vue, un grand espace rempli de maisons et de monuments bien
eclaires, probablement quand le soleil s'en mele; mais le ciel est gris,
et il fait froid. La coupe de ce vallon, ou Rome s'enfonce pour se
relever sur ses illustres collines affaissees par le temps, est
tres-gracieuse; mais la ligne environnante est froide, l'horizon trop
pres, et pauvre malgre les grands pins qui se decoupent sur le ciel, du
cote de la villa Pamphili, et qui sont trop clair-semes, trop secs
de contours. Je sais bien que ces monuments, ces palais, ces eglises
innombrables sont a voir de pres, et que cette ville renferme des
tresors pour l'artiste. Mais quelle laide, triste et sale grande ville!
Les colosses d'architecture qui s'en detachent la font paraitre encore
plus miserable... pis que cela, prosaique, sans caractere. Rome sans
caractere! qui pouvait s'attendre a pareille deception! Tartaglia (car,
decidement, c'est le nom qui predomine ici) est derriere moi, me disant
qu'il ne faut pas regarder Rome par un temps sombre; que ce n'est,
d'ailleurs, pas par l'ensemble qu'elle brille...; que la Rome moderne ne
sert qu'a avilir l'ancienne. Je ne le vois que trop. Mais, moi qui ne
comprends pas le detail avant d'avoir saisi la physionomie generale, je
cherche en vain a quoi ceci ressemble, tant ceci ressemble a une ville
mal batie quelconque. Des quartiers entiers de vilaines maisons dejetees
qui ne sont d'aucune epoque, les unes d'un blanc criard, les autres d'un
brun sale; aucune intention, aucun lien, aucune epoque precise dans
toutes ces constructions, et la monotonie, cependant; comment arranger
cela? Est-ce l'uniformite de l'incurie, du mal-etre, de l'abandon de
soi-meme? Il semble que cette population ne se soit pas doute qu'elle
venait batir sur l'emplacement ou fut Rome, ou bien que, prenant en
haine sa splendeur passee, cause de tant d'invasions et source de tant
de maux, elle se soit hatee d'en cacher les vestiges sous un amas de
rues etroites et de batisses miserables. Quoi! ceci n'a meme pas la
fantaisie de Genes et la solennite de Pise! Si l'on prenait trente ou
quarante de nos laides et crasseuses petites villes du centre de la
France, et si l'on en semait le sol bien serre, pour etouffer et cacher,
autant que possible, les beaux restes de la Rome des Cesars et des
papes, on aurait ce que j'ai sous les yeux! Je suis consterne et
indigne!

Il parait que c'est jour de lessive, car je n'apercois pas une maison,
pas un palais meme, qui ne soient couverts de haillons pendus a toutes
les fenetres. Et notez que ce ne sont pas les capes rouges des marins
genois, ni les brillants _mezzari_ barioles semant de points lumineux et
chauds les harmonieuses profondeurs des ruelles de Genes. Ce sont des
guenilles incolores sur des murs decolores, ou des amas de chiffons
blafards couvrant les ruines, jurant aupres des edifices, masquant les
details de la composition, la seule belle chose qu'il y aurait a laisser
voir!

O deception! deception! Allons! cela passera sans doute. C'est l'effet
du temps gris et des mauvais reves que j'ai faits cette nuit. Je m'etais
couche tranquille, ne sentant aucun remords et aucun regret, je vous
jure, d'avoir frappe, mortellement peut-etre, un voleur ou un assassin
de grand chemin; et voila que, dans mon sommeil, ce gibier de potence
est revenu dix fois se faire assommer! Cela me met mal avec l'Italie
dans mon for interieur, de m'etre trouve force, des mon premier pas sur
cette terre sacree, de la priver d'un de ses habitants. Cela me convient
si peu, a moi, paisible et patient amoureux des fleurs des champs et des
petits ruisseaux, de me frayer passage, comme un paladin, a travers des
embuscades de melodrame!

J'en suis tout triste, tout honteux, tout irrite. J'en veux a cette race
de postillons insolents, de conducteurs filous, de mendiants obscenes,
qui m'avaient rendu mechant, et qui sont peut-etre cause que j'ai trop
reellement casse la tete du premier bandit offert a ma vengeance.
Faisait-il le mort? l'a-t-on emporte? s'est-il sauve lui-meme? Cela me
fait penser que j'ai promis hier a lord B*** de ne pas sortir pour mon
compte avant d'avoir ete avec lui faire ma deposition. Si j'en croyais
Tartaglia, nous nous tiendrions tranquilles. Il assure que cela ne
servira de rien; qu'on va nous ennuyer pendant six mois en nous
confrontant avec tous les belitres arretes pour d'autres mefaits; enfin,
que nos poursuites vont nous exposer a de pires aventures des que nous
quitterons Rome, et meme dans Rome, peut-etre. Il a l'air assez sur de
son fait. Peut-etre aussi fait-il partie de quelque respectable societe
en commandite pour le detroussement des voyageurs. Je ferai ce que lord
B*** jugera convenable.

Puisque je vous transmets l'opinion de Tartaglia, il faut que je vous
dise de quelle merveilleuse apparition il a charme l'instant de mon
reveil.

--Il est huit heures, Excellence. _C'est moi que vous_ avez charge de
vous faire lever.

--Tu en as menti. Je n'ai pas besoin et je ne veux pas de domestique.

--Moi, domestique, _mossiou?_ Vous n'y songez pas! Un Romain domestique!
Cela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais.

--En verite? C'est donc comme ami que tu t'occupes de ma personne? Eh
bien, je n'ai pas besoin d'ami pour le moment. Va te promener!

--Vous avez tort, _mossiou!_ Tu _as souvent besoin d'un plus petit que_
SOI!

--Diantre! nous sommes erudits, meme en francais! Mais quel diable de
costume as-tu la?

--Un joli costume, n'est-ce pas, Excellence? J'ai mis ce que j'ai de
mieux en toilette du matin, et je vais vous dire pourquoi. Lord B*** m'a
promis hier un habillement. Je fais les commissions de la maison, et
milady ne veut pas que j'aie l'air d'un malheureux.

--Eh bien, est-ce la le gout de milady, cette toilette du matin?

--Je ne sais pas, _mossiou_; mais n'importe. On m'a promis des habits,
on m'en donnera. Seulement, si je me montre denue de tout, on me jettera
une vieille redingote de domestique; au lieu que, si on me voit comme
me voila, un peu elegant, on m'offrira un habit noir, encore bon, de la
garde-robe de milord.

Vous voyez que Tartaglia raisonne serre. Mais imaginez-vous son elegante
toilette: un habit de bouracan vert-olive ganse de noir, rapiece de
vert-bouteille aux coudes; un pantalon pareil, rapiece de vert-billard
aux genoux. Cela fait la gamme de tons la plus etrange et la plus
fausse. Ajoutez a cela un jabot de mousseline et des manchettes enormes,
tres-blanches, bien-plissees, mais percees de trous gigantesques; une
corde grasse, qui fut jadis une cravate de soie, et une sorte de berret,
autrefois blanc, aujourd'hui couleur des murailles de Rome, _objet de
gout_, qu'il a rapporte de ses voyages; enfin, une epingle de corail de
Genes au jabot et une bague de lave du Vesuve au doigt. Cet ajustement
de sa petite personne a grosse tete, ornee d'une affreuse barbe dure et
grisonnante acheve de le rendre hideux, et le contentement avec lequel
il se posait devant la glace me le fit paraitre si bouffon, que je
partis d'un immense eclat de rire.

Je crus voir que je l'avais blesse, car il me regarda d'un air de
tristesse et de reproche, et j'eus la niaiserie de me repentir.
Affliger un homme qui me rendait le service de m'egayer, c'etait de
l'ingratitude. Quand il vit ma simplicite:

--C'est bien aise de se moquer des pauvres, dit-il, quand on ne manque
de rien; quand on a trois ou quatre cravates a choisir tous les matins!

Je compris l'apologue, et lui fis don d'une cravate. Il retrouva
aussitot sa bonne humeur, qu'il avait fait semblant de perdre.

--Excellence, me dit-il, je vous aime, et je m'interesse a un
_cavaliere_ qui sait _ce que c'est que la vie!_ (C'est la son eloge
favori, eloge mysterieux, profond peut-etre dans sa pensee.) Je veux
vous donner un bon conseil. Il faut epouser la _signorina_. C'est moi
_que je vous le dis!_

--Ah! ah! tu veux me marier! Avec quelle _signorina_?

--La Medora, l'heritiere future de _Leurs Excellences britanniques_.

--En verite? Pourquoi faut-il l'epouser? Est-ce qu'elle est en peine
d'un mari?

--Non, elle est riche et belle. Oh! la belle femme! n'est-ce pas?

--Oui, apres?

--Eh bien, elle a refuse ici, l'an dernier, les plus beaux partis de la
contree: des neveux de famille papale, des fils de cardinaux, tout ce
qu'il y a de plus huppe.

--Tu es sur qu'elle a refuse tout cela pour m'attendre?

--Non; mais qui sait l'avenir? Puisque vous etes amoureux d'elle,
pourquoi ne serait-elle pas amoureuse de vous?

--Ah! je suis amoureux d'elle? Qui t'a dit cela?

--Elle.

--Comment, elle? a toi?

--A la Daniella, ma cousine; c'est la meme chose.

--Ah! oui-da, vraiment! voila un amour dont je ne me serais pas avise!

--Voyons, voyons, _mossiou_, c'est moi _que je_ m'y connais! vous etes
amoureux. La Daniella vous le dira comme moi. Elle n'est pas sotte: je
suis son oncle.

--Tu disais son cousin?

--N'importe. Tenez, la voila.

En effet, la Daniella entrait avec un immense plateau charge, sous
pretexte de the, d'un dejeuner complet.

--Eh! bon Dieu! qui m'envoie cela? m'ecriai-je. Je n'ai rien demande; je
ne veux pas etre nourri ici, moi, que diable!

--Ca ne me regarde pas, repondit la jeune fille. Je fais ce que l'on m'a
commande.

--Qui?

--Milord, milady et la signorina. Je vous prie de manger, monsieur, ou
je serai grondee.

--Est-ce que l'on vous gronde quelquefois, Daniella?

--Oui, depuis hier! repondit-elle d'un air singulier. Mais mangez donc!

Brumieres est survenu et s'est moque de ma contrariete. Il pretend que
je fais des facons ridicules; qu'il n'y a rien de plus contraire au bon
gout que cette petite fierte bourgeoise en revolte contre la facile
liberalite des grands; que ces gens-la font leur devoir et leur bonheur
en caressant et en gatant ainsi les artistes; enfin, qu'a ma place, il
se laisserait faire; et il a ajoute que justement, pour etre a cette
place dans les bonnes graces d'une certaine personne de la famille, il
aurait tue dix brigands et, au besoin, trois honnetes gens par-dessus le
marche.

Son entrain et sa gaiete ont charme Tartaglia et la soubrette; de sorte
que la conversation s'est etablie sur les sujets les plus delicats avec
un abandon extraordinaire. Comme je suis seul maintenant (il est midi,
et je vous ecris a batons rompus, en attendant toujours lord B***, qui
m'a fait dire qu'il allait venir me prendre), je veux vous la transcrire
comme une peinture de moeurs. Peut-etre resterai-je ensuite quelques
jours sans pouvoir vous tenir ainsi au courant de mes faits et gestes;
car il faudra voir Rome et digerer mieux les reflexions que je me
permets aujourd'hui de mettre etourdiment et crument sous vos yeux. Je
profiterai donc du moment que je tiens encore, pour vous installer avec
moi, par la pensee, dans ce nouveau monde ou je viens d'etre jete par le
hasard.

LA DANIELLA, _a Brumieres, pendant que je me resigne a avaler une
cotelette assez bonne qui n'est ni mouton ni agneau_. (La Daniella
parle facilement le francais, mais non correctement, et je supprime les
contre-sens et les pataques).--Je savais bien, Excellence, que, vous
aussi, vous soupiriez pour la signorina.

BRUMIERES.--Moi _aussi_? Qui donc est l'autre?

VOTRE SERVITEUR, _la bouche pleine_.--Il parait que c'est moi!

BRUMIERES.--Coquin de paysagiste, vous ne me disiez pas ca! N'en croyez
rien, charmante Daniella, et dites bien a votre jeune maitresse qu'elle
ne fasse pas d'erreur. C'est moi, moi seul qui soupire pour elle.

LA DANIELLA.--Vous seul? Un seul amoureux a une si belle fille? Elle
ne le croirait pas! N'est-ce pas que vous aussi, _signor Giovanni di
Val-Reggio_, vous aimez ma maitresse?

VOTRE SERVITEUR, _toujours la bouche pleine_,--Helas! non, pas encore!

(_Stupefaction de l'auditoire_).

TARTAGLIA, _indigne_.--_Cristo_! vous faites _l'imprudence_ de vous
mefier de nous! Vous etes un enfant, c'est _moi que je vous le dis!_

LA DANIELLA, _dedaigneuse_.--Monsieur n'a peut-etre pas regarde la
signorina?

BRUMIERES, _triomphant_.--Vous voyez, ma chere, il ne l'a pas seulement
regardee!

VOTRE SERVITEUR.--J'ai fait mieux, je l'ai vue.

LA DANIELLA. _etonnee_.--Et elle ne vous plait pas?

VOTRE SERVITEUR, _resolument_.--Non, de par tous les diables, elle ne me
plait pas!

BRUMIERES, _me serrant la main avec une solennite comique_,--Grand
coeur! noble ami! Je te revaudrai ca quand tu seras amoureux d'une
autre.

LA DANIELLA, _a Tartaglia, me designant_.--C'est un facetieux (_un
buffonne_)!

TARTAGLIA, _haussant les epaules_.--Non! il est fou (_matto_)!

LA DANIELLA,_ a votre serviteur_.--Est-ce qu'il faudra dire a la Medora
qu'elle vous deplait?

TARTAGLIA, _vivement_.--Non! je le protege! (_A part, probablement_.) Il
m'a donne une cravate!

BRUMIERES, _a la Daniella_.--Vous direz poliment qu'il est amoureux
d'une autre. Vous y consentez, Valreg?

VOTRE SERVITEUR, _d'un air magnanime_.--Je l'exige!

LA DANIELLA.--Tant pis! je vous aimais mieux que l'autre.

BRUMIERES.--Qui, l'autre?

LA DANIELLA.--Vous.

BRUMIERES.--Tu me fais penser que je ne t'ai rien donne. Veux-tu un
baiser, charmante fille?

LA DANIELLA, _apres l'avoir regarde_.--Non, vous ne me plaisez pas,
vous!

VOTRE SERVITEUR.--Et moi?

LA DANIELLA.--Vous me plairiez! vous avez l'air sentimental. Mais vous
aimez quelqu'un.

BRUMIERES.--C'est peut-etre vous.

VOTRE SERVITEUR.--Qui sait? ca pourrait venir!

LA DANIELLA.--Alors, vous n'aimez personne et vous vous moquez de nous.
Je dirai cela a ma maitresse.

BRUMIERES.--Ah ca! ta maitresse tient donc beaucoup a etre aimee de
monsieur?

LA DANIELLA.--Elle? Pas du tout.

VOTRE SERVITEUR.--Tu vois donc bien que je suis tres-heureux de ne pas
la trouver jolie! Tu me plais cent fois davantage.

LA DANIELLA, _levant les yeux au ciel_.--Sainte Madone! peut-on se
moquer ainsi!

Je dois vous dire que, tout en me posant de la sorte, je disais jusqu'a
un certain point la verite. Seulement, je la disais sans premeditation
aucune, et, vous pouvez m'en croire, sans depit contre la Medora, comme
sans projet de seduction sur la Daniella. Je trouve bien la premiere un
peu impertinente a mon egard, de s'imaginer que je n'ai pu la voir
sans perdre la tete; mais elle est assez belle pour qu'on prenne en
consideration son orgueil d'enfant gatee. Je le lui pardonne. Le fait
est qu'elle ne m'est pas sympathique, qu'elle me semble etrange, trop
occupee d'elle-meme, trop _poseuse_ de courage martial et de gout
raphaelesque. Si j'avais quelque raison pour _aimer_ sa soubrette, ce
dont le ciel me preserve, car je la crois tres-deluree, je m'arrangerais
beaucoup mieux avec l'expression de sa figure et le type de sa beaute;
je dis beaute, quoiqu'elle soit tout au plus jolie. Vous me direz si
vous la voyez telle, d'apres le portrait que je vais vous faire.

Je voudrais vous montrer une de ces puissantes beautes du Transtevere,
ou une de ces elegantes filles d'Albano, que vous connaissez en
peinture, avec leur costume pittoresque, leur taille de reine, leur
majeste sculpturale. Rien de tout cela n'a encore frappe mes regards. La
Daniella est une Frascatine pur sang, a ce que m'assurent Brumieres et
Tartaglia, c'est-a-dire une jolie femme selon nos idees francaises, bien
plus qu'une belle femme selon le gout italien. Elle est tres-brune, un
peu pale; elle a des yeux, des dents et des cheveux magnifiques; le nez
est passable, la bouche un peu grande, le menton un peu court et avance;
les plans du visage sont plus fermes que gracieux; le regard est
passionne, peut-etre hardi. Est-ce franchise ou impudeur? Je ne sais. La
taille est charmante, fluette sans maigreur et souple sans debilite. Les
pieds et les mains sont petits, qualite rare en Italie, a ce que j'ai
pu remarquer jusqu'ici. Elle est vive, adroite, et m'a paru danser avec
grace. Quoique civilisee par un voyage en France et en Angleterre (elle
est depuis deux ans au service de lady Harriet), elle a conserve je ne
sais quoi de hautain dans le sourire et de sauvage dans le geste qui
sent la villageoise mefiante, a idees etroites et obstinees. Je ne
l'avais guere regardee en voyage: elle avait un chale et un chapeau qui
l'enlaidissaient beaucoup, et qu'elle portait assez mal; mais, depuis ce
matin, elle a repris son costume local, qui n'est pas des plus beaux,
mais qui lui sied: une robe brune a manches demi-courtes, un tablier
dont la piece de corsage baleine lui sert de corset, et un mouchoir de
mousseline blanche sur le chignon, noue tres-lache sous le menton.

Telle est la personne dont je suis cense amoureux, car il faut vous
raconter la suite de l'_intrigue_.

A peine la Frascatine (car, en depit de Tartaglia, je crois que c'est
ainsi qu'il faut dire) etait-elle sortie, emportant les restes de mon
dejeuner, que Tartaglia, se posant devant moi d'un air solennel et un
peu tragique, m'adressa cette reprimande:

--Prenez garde a vous, mossiou (Je decouvre que _mossiou_ est son
terme de mecontentement, tandis qu'_excellence_ est son terme de
satisfaction.) Prenez garde aux yeux de la Daniella! C'est une
Frascatine et une fille _apparentee_.

--Qu'entends-tu par ces paroles?

BRUMIERES.--Je vas vous le dire, moi. J'ai failli y etre pris, a
l'occasion d'une certaine...

TARTAGLIA.--Je Sais!

BRUMIERES.--Comment, tu sais?

TARTAGLIA.--Eh! oui; vous ne vous souvenez pas de moi; mais je vous
ai remis tout de suite sur _le vapeur_. Il y a deux ans, quand, par
occasion et faute de mieux, je _tenais des anes_ a Frascati, vous fites
la cour a la Vincenza.

BRUMIERES.--C'est possible; mais j'y renoncai vite en voyant qu'elle
etait _apparentee_; c'est-a-dire, mon cher, ajouta-t-il en s'adressant a
moi, qu'elle avait une famille etablie au pays. On vous expliquera peu
a peu comment, dans certains villages de la Campanie, et a Frascati
particulierement, il y a une population nomade, la caste des _contadini_
(paysans), qui ne tient pas au sol, et une population stable, la
caste des artisans. Ces derniers ont l'humeur austere a l'endroit des
etrangers, et, des qu'une fille de la tribu est recherchee par un
touriste, un peintre, un amateur quelconque sans grande protection ni
credit, on lui impose le mariage... ou le duel au couteau. Seulement, on
ne lui prete aucune espece de couteau pour se defendre, et on le force
a epouser on a fuir. C'est le sage parti que j'ai pris et que je vous
conseille de prendre si jamais vous avez affaire, a Frascati, avec une
fille ayant beaucoup de parents. Je crois que la Vincenza avait quelque
chose comme vingt-trois cousins.

VOTRE SERVITEUR, _a Tartaglia_.--Et, comme tu pretends etre le parent de
la Daniella, tu m'avertis et me menaces? Tu me donnes envie de lui faire
la cour!

TARTAGLIA.--Non, Excellence; je ne suis ni son parent ni son amoureux.
Je ne suis pas un Frascatino; je suis un Romain, moi! La Daniella, qui
est une bonne fille, m'a fait passer ici pour son parent, ce qui m'a
assure les bonnes graces de milady. Un petit mensonge, c'est une bonne
action quelquefois. Mais je vous dis: Excellence, ne pensez pas a cette
petite fille, quand meme vous ne devriez jamais mettre les pieds a
Frascati.

BRUMIERES.--C'est donc...?

TARTAGLIA.--Non, non, rien de mauvais! Une bonne fille, Excellence, je
vous dis! Mais quoi! une fille de rien!

Et, me prenant a part, il ajouta:

--Regardez plus haut; faites-vous aimer de l'heritiere, c'est moi _que
je vous le dis!_

--Laisse-nous tranquille avec ton heritiere et tes avis. Nous avons
assez de ta conversation.

--A votre service, quand il plaira a _mossiou_! dit-il en souriant de
travers et en emportant sa cravate.

--Ne le fachez pas, me dit Brumieres des que nous fumes seuls; ces
abominables coquins-la sont utiles ou dangereux; il faut opter. Des que
vous avez accepte d'eux le plus petit service, meme en le payant bien,
et surtout si vous l'avez bien paye, vous leur appartenez, vous devenez
leur ami, c'est-a-dire leur proie. N'esperez plus leur echapper, tant
que vous aurez un pied dans Rome ou aux environs. Et meme, s'ils ont
quelque interet serieux a vous epier ou a vous suivre, vous les verrez
sortir de terre en quelque lieu de l'Italie que vous vous trouviez.
Des qu'ils ont penetre ou cru penetrer votre caractere, vos gouts, vos
besoins ou vos passions, ils s'arrangent pour les exploiter. Vous avez
l'air de ne pas me croire? Eh bien, vous verrez! Je vous attends a la
premiere amourette que vous aurez ici. Fut-ce la nuit, au fond des
catacombes, et sous triple cadenas, vous me direz si vous ne trouvez pas
ce Tartaglia sur vos talons, et s'il ne s'arrangera pas pour que vous
ayez absolument besoin de lui. Au reste, ne vous en chagrinez pas. Si
l'obsession de ce genre de demon familier est quelquefois irritante,
elle a aussi bien des avantages, et le mieux est de l'accepter
franchement. Ils ont les qualites de leur emploi; ils sont aussi
discrets pour garder votre secret qu'ils le sont peu pour vous
l'arracher. Ils connaissent toutes gens et toutes choses; ils ont
l'esprit subtil, penetrant, agreable a l'occasion. Ils vous donnent
des conseils infames dans l'interet de vos passions; mais ils vous en
donnent aussi de fort bons dans l'interet de votre securite. Ils vous
avertissent de tout danger et vous preservent de toute ecole. On les
connait, on les emploie, on les menage. A mesure que vous prendrez
langue ici, vous apprendrez bien des choses et serez emerveille de
voir a quel point, sur cette terre classique de la caste, le diable
rapproche, dans une mysterieuse intimite, les individus places aux
points extremes de l'echelle sociale. Souvenez-vous que Rome est le pays
de la liberte par excellence. Entendons-nous: la liberte de faire le
mal! Il y a plus de deux mille ans que c'est ainsi.

--Je crois ce que vous me dites en voyant un vagabond comme ce Tartaglia
prendre possession de ce palais et de cette famille, comme ferait
un homme de confiance. Et pourtant nous sommes chez des Anglais qui
devraient avoir en execration un pareil specimen des moeurs locales!

--Rien de plus tolerant que les Anglais hors de chez eux, mon cher.
Voyager est pour eux une debauche d'imagination qui les soulage de la
roideur de leurs habitudes. Ceux-ci sont venus plusieurs fois en Italie,
et, si je ne les ai jamais rencontres a Rome, c'est que je ne m'y suis
pas trouve aux memes epoques, ou qu'ils n'avaient pas, pour se faire
remarquer, cette belle niece avec eux. Mais je vois bien que lord B***
connait le terrain, et, quand je l'ai vu, hier au soir, accueillir le
Tartaglia si amicalement, je me suis dit que lady B*** etait jalouse,
et que milord avait souvent besoin d'un eclaireur, d'un factionnaire ou
d'une vigie. Peut-etre bien aussi Tartaglia sert-il a la fois d'espion a
la femme et de confident au mari; mais je vous reponds qu'il satisfait
aux exigences de l'un et de l'autre sans en trahir aucun, son affaire
etant de vivre de leurs bonnes graces, et de vivre sans travailler,
ce qui est tout le probleme a resoudre dans l'existence du proletaire
romain.

--Ainsi, par fierte, ils refusent d'etre laquais; mais, par gout, ils
sont...

--Hommes d'intrigues! Ceux qui ne le sont pas sont forces de voler ou de
mendier. Si ce n'est par gout que beaucoup d'entre eux cherchent a vivre
des vices des classes riches, c'est au moins par besoin. Que voulez-vous
que fasse un peuple qui n'a ni commerce, ni industrie, ni agriculture,
ni relations avec le reste du monde? Il faut bien qu'il se mette a
sucer, comme un parasite, la seve de ces grands arbres qui etouffent les
plantes basses sous leur ombre. Cela vous indigne ou vous attriste? Bah!
c'est Rome, la merveille du monde, la ville eternelle de Satan, le
grand festin ou, parasites nous-memes, nous venons chercher, selon nos
aptitudes, l'art, le mystere, la fortune ou le plaisir. A bon entendeur,
salut! Pourvu que vous ne fassiez pas de scandale, tout ira bien pour
vous. Et, pour ma part, excepte de pretendre a l'enthousiasme de miss
Medora, je suis dispose a vous aider en toute honnete entreprise, ou a
vous pardonner toute aventure agreable. Et, sur ce, je m'en vas trouver
il signor Tartaglia; car il m'a semble que le drole avait pour vous
une preference inquietante, et je veux que, par l'intermediaire de la
Daniella, il me fasse _mousser_ aupres de la celeste Medora. A propos,
ajouta-t-il en s'en allant, permettez-moi, au premier diner que
j'accepterai ici, de glisser dans l'oreille de la princesse que vous
etes epris... en tout bien tout honneur (je sais comment il faut parler
a une Anglaise!) de sa piquante cameriste.

--Dites que c'est une idee de peintre!

--Oui, c'est ca! une _tocade_! Ce sera bien assez pour vous faire
mepriser profondement. A demain! Je viendrai vous chercher pour vous
montrer un peu les principales masses de la ville. Mais je vous avertis
qu'il vous faudra bien un an pour voir tous les details! Adieu!

A present, j'entends la voix de lord B***, qui vient me chercher. Il m'a
dit qu'il se chargeait d'envoyer mes lettres en France par l'ambassade
anglaise, sans qu'elles eussent a passer par les mains de la police
papale, qui ne les laisserait point passer du tout.



X

Rome, 24 mars 185...

Je crois que je ne resterai pas ici; j'y suis abattu, faible; une
tristesse de mort me penetre par tous les pores. Est-ce de Rome,
est-ce de moi que cela vient? Ces entretiens de chaque jour avec vous
m'arrachaient a des reflexions trop personnelles et me faisaient vivre
en dehors de mon spleen. Je vais tacher de les reprendre, ne dusse-je
pas vous envoyer toutes ces ecritures.

Mais si, pourtant; il faut que je vous promene avec moi dans ce
cimetiere plus vaste, mais moins imposant mille fois que celui de Pise.
Il faut vous montrer Rome comme elle m'apparait, dusse-je vous faire
partager ma desillusion.

Par ou commencerai-je? Par le Colisee. Vous connaissez, par la peinture,
la gravure et la photographie, tous les monuments de l'Italie. Je ne
vous en decrirai aucun. Je vous dirai seulement l'impression que j'en ai
recue. Celui-ci, quoique beaucoup plus vaste, en fait, que ceux de Nimes
et d'Arles, que j'ai vus dans mon enfance, est moins saisissant. La
partie des gradins manque, et c'est ce revetement qui donne a ces
vastes arenes leur caractere solennel, et qui aide l'imagination a y
reconstruire les terribles scenes du passe. Ici, ce n'est plus qu'une
carcasse gigantesque, des constructions superposees dont on ne
devinerait pas l'usage si on ne le savait pas d'avance. Et puis n'a-t-on
pas imagine de sanctifier ce lieu funeste par un _chemin de croix_,
c'est-a-dire par un entourage interieur de petites chapelles uniformes,
microscopiques, il est vrai, mais, en revanche, d'un nu et d'un blanc
si criard, qu'elles s'emparent de l'oeil et le crevent, quelque effort
qu'il fasse pour s'en detacher! Entre ces chapelles, des echafaudages
de planches semblent destines a un etalage forain; c'est la que des
capucins viennent precher pendant le careme. Ce que l'on nous racontait
chez vous des incroyables bouffonneries de ces energumenes, et des
scenes burlesques que presentent ces predications en plein vent, reste
beaucoup au-dessous de la realite. Il faut l'avoir vu et entendu, pour
croire que cela existe encore. On dit que le haut clerge en rit, mais
qu'il le tolere, et ne pourrait s'y opposer sans mecontenter le peuple.

Je ne m'en facherais pas si ces saltimbanques emportaient leurs baraques
et la decoration de petits frontons badigeonnes dont ils ont enlaidi
l'arene du Colisee; mais cette decoration benite et consacree durera
peut-etre plus que le Colisee lui-meme. Il faut en prendre son parti, et
ne pas s'arreter sous ces puissantes arcades ruisselantes de vegetation,
au fond desquelles, au milieu d'une perspective magique de couleur, on
apercoit, de quelque cote qu'on s'y prenne, un de ces objets disparates
qui tuent tout effet, en bannissant toute emotion serieuse.

--Passons, me dit lord B***, qui avait voulu me servir de guide. Ce
n'est rien de plus qu'un tas de pierres bien grand.

Il avait presque raison.

Le Forum, les temples, toute cette serie de vestiges magnifiques qui
s'etend le long du _Campo Vaccino_, depuis le Capitole jusqu'au Colisee,
n'est reellement tres-interessante que pour les antiquaires. Les arcs
de triomphe sont seuls assez entiers pour qu'on puisse les appeler des
monuments. On est enchante, cependant, au premier abord, de voir tant
d'ossements du grand cadavre montrer encore l'etendue et l'importance de
sa vie et de son histoire. Les fragments releves ou gisants sont beaux,
ou riches, ou enormes. Ce qui est reste debout fait encore grande figure
a cote des constructions qui ont ete accolees ou qui touchent de trop
pres, a cote surtout d'edifices modernes tels que le Capitole, qui
est une jolie chose trop petite pour sa base. Mais, a part l'interet
historique qui est incontestable, qu'est-ce qui manque donc pour que ces
ruines ne produisent pas plus d'effet serieux sur le commun des mortels
comme votre serviteur? Pourquoi n'eprouve-t-il qu'un saisissement de
malaise et de regret plutot que de surprise et d'admiration? Pourquoi
lui faut-il faire un notable effort pour se representer le spectre du
passe planant sur ces restes dont l'attitude est encore significative et
la pensee lisible?

J'en cherche la raison, et je trouve celle-ci, qui est fort banale, mais
fort vraie: c'est que les ruines ne sont pas a leur place au beau milieu
d'une ville. Plus elles sont belles, plus elles font paraitre laid tout
ce qui n'est pas elles. La mort et la vie ne peuvent pas trouver un
lien, une transition. Elles effacent mutuellement leur empreinte. On se
demande ici ou est Rome, si elle existe, ou si elle a existe. C'est l'un
ou l'autre, et pourtant je ne vois bien ni l'un ni l'autre. La Rome du
passe n'existe plus assez pour m'ecraser de sa majeste. Celle du present
existe trop peu pour me la faire oublier, et beaucoup trop pour me la
laisser voir. Je sais bien qu'il n'y a pas moyen de relever la Rome
antique; mais il m'est venu un projet a l'etat de vision qui arrangerait
toutes choses a ma guise: ce serait de faire disparaitre la Rome moderne
et de la transporter ailleurs. Nous laisserions sur place ses palais et
ses eglises, ses obelisques, ses statues, ses fontaines et ses grands
escaliers; et, au lieu de ses vilaines rues et de ses affreuses
maisons, nous apporterions de beaux arbres et de belles fleurs que
nous grouperions assez habilement pour isoler un peu les edifices des
diverses epoques sans les masquer. Mais nous ne planterions qu'apres
avoir bien fouille ce sol immense qui nous rendrait autant de richesses
que nous en avons deja a fleur de terre. Oh! alors, ce serait un beau
jardin, un beau temple dedie au genie des siecles, la veritable Rome de
nos reves d'enfant, le musee de l'univers!

Quant a transporter la population dans un air viable et sur une terre
cultivee, la chose faite, elle ne s'en plaindrait pas. Elle n'aurait
certes pas lieu, meme en supposant qu'elle restat sous le joug des
pretres, de regretter l'atmosphere ou elle vegete et le foyer de
pestilence qui l'environne.

Mais assainir cette Rome d'aujourd'hui, au moral et au physique, me
parait plus difficile que le reve de la transplanter ailleurs.

Disons donc, pour en revenir a l'aspect des choses ici qu'elles sont
mal situees relativement au cadre qui les environne: un cadre de
constructions laides, pauvres, betes ou choquantes; et, par malheur,
rien qui puisse etre degage pour l'oeil, de ces accessoires deplorables,
a moins de grands partis pris, de grandes depenses, de grands moyens et
de grandes idees par consequent. Sans aller aussi loin que moi tout a
l'heure (il ne m'en coutait rien!), le formidable travail de demolition
et de reconstruction auquel se livre aujourd'hui l'edilite parisienne
serait ici aux prises avec des elements grandioses, des reves
magnifiques, sans compter les besoins imperieux d'assainissement que
reclame au plus vite une population decimee par la fievre, meme au sein
des quartiers reputes les mieux aeres et les mieux entretenus.

Si vous saviez en quoi consiste le nettoyage d'une ville qui possede a
chaque coin de rue ce que l'on appelle un _immondiziario_, c'est-a-dire
une borne, souvent decoree d'un fragment antique tres-curieux, d'un
torse innomme ou d'un pied colossal, sur lequel s'entassent toutes les
ordures imaginables! Cela sert a enterrer des chiens morts sous des
trognons de choux et beaucoup d'autres choses que je ne vous dirai pas.
Comme les rues sont etroites et les depots considerables, il faut y
marcher a mi-jambe ou rebrousser chemin. Ajoutez a cela l'aimable
abandon du peuple romain, qui, en quelque lieu qu'il se trouve, sur
les marches des palais ou des eglises, sous le balai meme des custodes
irrites, sous les yeux des femmes et des pretres, s'accroupit, grave,
cynique, le cigare a la bouche, ou chantant a pleine voix. Je me demande
comment les poetes contemplatifs dont je vous parlais l'autre jour ont
tant pleure sur les ruines et se sont assis sur tant de futs de colonnes
sans etre asphyxies, car les ruines sacrees sont presque aussi polluees
que les rues frequentees et les places publiques; et, l'autre jour, j'ai
vu la belle Medora au bras de mon ami Brumieres, levant les yeux vers
le fronton de Sainte-Marie-Majeure, et s'extasiant sur les delices
intellectuelles de Rome..., mais promenant sa longue robe de soie et ses
incommensurables jupons brodes... J'avoue que je n'ai pu retenir un fou
rire, et que, ne pouvant plus songer a cette romantique beaute sans me
representer le spectacle de cette distraction, je sens que je ne pourrai
jamais devenir amoureux d'elle.

Je vous demande bien pardon d'associer dans votre pensee l'image de Rome
a celle de la revoltante obscenite de ses coutumes et franchises; mais
c'est le trait caracteristique qui, du premier moment, vous donne la
clef de l'ensemble. L'abandon absolu de toute pudeur, l'absence de
repression, la magistrale insouciance du passant, la fievre et la mort
planant sur le tout malgre une incessante pluie d'eau benite, cela
explique bien des choses, et il ne faut pas s'etonner si l'on a pu batir
tant de cahutes avec les pierres des edifices sacres, si des guenilles
immondes flottent sur les precieux bas-reliefs incrustes dans tous les
murs, et si, dans le monde moral que cet exterieur represente, il y a
des vices infames vainement arroses d'eaux lustrales, et des vertus
natives ecrasees sous d'effroyables miseres.

Je me suis releve de l'abattement moral ou m'avait plonge cette premiere
impression, au milieu des Thermes de Caracalla. Ceci est une ruine
grandiose et dans des proportions colossales; c'est renferme, c'est
isole, silencieux et respecte. La, on sent la terrifiante puissance des
Cesars et l'opulence d'une nation enivree de sa royaute sur le monde.

Mais ce qui, pour mon usage personnel, me semble preferable a tout, ici,
ce qui est unique dans l'univers, c'est le coup d'oeil que, par un ciel
sombre et rougeatre, presente la via Appia, cette route des tombeaux
dont on parle moins dans les livres que de tout le reste, et dont
je n'avais vu aucune image. Je crois que cela est en grande partie
nouvellement exhume et n'a pas encore eu trop de larmes de poetes.
Je vois qu'on fouille encore et que, tous les jours, on decouvre de
nouvelles tombes. Cette etroite, mais incommensurable perspective de
ruines tumulaires, est d'un effet que vous pouvez rever incomparable,
sans crainte d'aller trop loin. C'est une route bordee, sans
interruption, de monuments antiques de toute dimension et de toutes
formes, avec un caractere harmonieux et une profusion de debris d'une
grande beaute. On a rassemble tous ces fragments epars et enfouis; on a
reussi a retablir assez chaque tombeau pour qu'ils aient tous un sens,
une physionomie, et la plupart de leurs inscriptions solennelles ou
facetieuses. Cela s'etend dans la campagne de Rome pendant plus d'une
lieue; et, si l'on fouille toujours, on trouvera peut-etre tous les
monuments de cette route-cimetiere qui allait jusqu'a Capoue.

Le pave de lave basaltique sur lequel vous marchez est, en beaucoup
d'endroits, la voie basaltique meme, et les roues des voitures
s'enfoncent dans les memes rainures qui furent creusees par le passage
des chars. A droite et a gauche de cette voie, qui coupe a vol d'oiseau
dans la campagne de Rome jusqu'a Albano, vous voyez s'elever, dans le
desert, les doubles et triples lignes de ces aqueducs monumentaux
dont la rupture et l'abandon font la beaute du tableau et, en partie,
l'insalubrite du pays. Les _souvenirs_ abondent: le tombeau de Seneque,
le champ de bataille des Horaces, le temple d'Hercule, le cirque de
Romulus, et, ce qui est encore un monument debout et imposant, le
mausolee splendide de Cecilia Metella; mais je ne suis qu'un pauvre
peintre, et je ne vous parle que de ce qui frappe les yeux. C'est beau,
c'est grand, c'est colore, c'est etrange surtout, cette via Appia, et
d'un caractere de desolation que ne trouble aucune construction moderne,
aucun accident vulgaire.


Je suis descendu d'un degre de plus dans le mepris de miss Medora en
avouant, apres une journee de courses avec lord B***, que la plus
vive sensation de cette journee avait ete le tableau que je vais vous
depeindre.

Tartaglia, qui, bon gre mal gre, nous suit partout, et qui, en depit
du silence que nous lui imposons, trouve moyen de nous faire faire sa
volonte, nous avait conduits au fond d'un abominable egout place sous
des jardins, dans un coin tout rustique du Velabre; car il faut vous
dire qu'a chaque pas et sans transition, cette ville est une ruine
antique, une cite chretienne, un quartier _nobile_, et une campagne.
Nous avions descendu un petit chemin malpropre, et vu, dans une sorte
de precipice infect, un bonhomme lancer les charognes dont sa charrette
etait chargee. Cette voirie, c'est la _Cloaca maxima_; cela a plus de
deux mille ans d'existence. Ce fut un grand ouvrage pour assainir Rome,
et c'est si solidement construit en blocs de travertin et de peperin,
que cela sert encore a recevoir les eaux des egouts du quartier et a les
porter dans le Tibre. Mais je doute que la police s'en occupe beaucoup,
puisqu'il est maintenant a moitie comble par les immondices, et qu'on
trouve plus simple d'y jeter des chevaux morts que de faire un trou pour
les enterrer.

Lord B***, qui est fort las d'antiquites, jurait apres Tartaglia,
lorsqu'en revenant sur nos pas, nous remarquames un detail qui nous
avait echappe: c'est une excavation dans le tuf ou, au fond d'un petit
antre noir, coule l'_Aqua argentina_, flot de cristal dont on ignore
l'origine. Cette eau, si belle et si precieuse dans une ville ou les
eaux sont presque toutes funestes, est a la merci de la premiere
lavandiere venue. Il y en avait la une que je n'oublierai jamais. Seule
dans cet antre, grande, maigre, jadis belle, hideusement sale, vetue de
haillons couleur de terre, ses longs cheveux, encore noirs, epars sur
son sein nu, pendant comme celui d'une vieille Eumenide, elle lavait,
battait et tordait avec une sorte de rage qui m'a fait penser aux
fantastiques _lavandieres de nuit_ de nos legendes gauloises; mais elle
n'en avait que l'activite: c'etait une Romaine ou plutot une Latine.
Elle chantait quelque chose d'inoui, avec une voix haute, nasillarde et
plaintive, dans un patois dont je ne saisissais que ces rimes souvent
repetees _mar, amar_. J'aurais ete desole que Tartaglia me traduisit le
reste on qu'il m'apprit quel etait ce dialecte. On sent en soi le
besoin de respecter les mysteres de certaines sensations. J'aurais
ete egalement fache de songer seulement a faire un croquis de cette
pythonisse detronee, qui se trouvait la comme sortie de terre, frappant
l'eau en cadence et essayant sa voix enrouee apres deux ou trois mille
ans d'inhumation sous les ruines de Rome. Non, ce n'est pas moi qui
dirai maintenant cette formule classique que l'on trouve dans les
romans: _Il eut fallu a cette scene le pinceau d'un grand maitre!_ Non,
certes, il ne fallait rien que voir entendre et se souvenir. Il y a des
choses qu'on ne prend sur le fait par aucun moyen materiel: l'ame seule
s'en empare. J'aurais bien defie le plus habile musicien de noter ce
que chantait la sibylle. Cela n'avait aucun rhythme, aucune tonalite
appreciables d'apres nos regles musicales. Et cependant elle ne chantait
pas au hasard, elle ne chantait pas faux selon sa methode, car je
l'ecoutai longtemps, je vis que chaque couplet repassait exactement dans
les memes modulations et la meme mesure. Mais que cela etait etrange,
lugubre, funeraire! Ce theme peut etre une tradition aussi ancienne que
la _Cloaca maxima_. C'etait peut-etre la le chant primitif des Latins,
et ce serait peut-etre beau si nos oreilles, faussees par un systeme
inflexible, pouvait l'admettre ou le comprendre.

Voila comment je peux vous expliquer, a vous, l'emotion qui m'avait
gagne, et que lord B*** voulut ensuite me faire traduire en paroles
convenables a sa precieuse niece. Je n'aurais pu en venir a bout; je
m'en tirai par des plaisanteries, et il en resulta quelque aigreur entre
nous, au grand contentement de Brumieres, qui etait la a prendre le the,
et qui me pousse le coude pour m'encourager, chaque fois que l'occasion
se presente de me rendre insupportable a l'objet de son culte.



XI

24 mars.

Je vous ai bien assez promene aujourd'hui chez les morts. Nous serons
forces d'y retourner, car ici il n'y a pas moyen d'en sortir; mais, pour
aujourd'hui, il faut que je vous parle un peu des vivants.

Miss Medora est donc tout a fait persuadee que j'ai l'horreur du beau,
et j'ai bien senti, dans ses paroles, que, la Daniella aidant, Tartaglia
avait fait les affaires de mon camarade. On sait que je me defends
d'adorer les charmes irresistibles de miss Medora, et que j'ose trouver
plus piquants ceux de la soubrette. La soubrette elle-meme a l'air de
croire a mon amour, vu que je continue mon role et que je l'accable
de compliments exageres. Brumieres pousse sa pointe et se nourrit
d'esperances que je crois tout aussi folles que celles dont Tartaglia
persiste a vouloir m'enfievrer.

Cela fait une situation assez piquante et qui m'egayerait si je pouvais
secouer je ne sais quel manteau de glace tombe sur mes epaules et sur
mon esprit depuis que je suis a Rome.

Il faut pourtant que je tache de ne pas vous ennuyer aussi, et je veux
vous dire quelle singuliere conversation j'ai entendue avant-hier; cela
fera la suite, et, a certains egards, la contrepartie de celle que j'ai
surprise a la _Reserve_. Il parait que je suis destine a m'emparer,
comme malgre moi, des secrets d'autrui. Ne me dites pas que je fais
metier d'ecouter aux portes ou au travers des cloisons. Vous allez voir
comment la chose est arrivee.

Pour vous la faire comprendre, il faut que je vous dise ou et comment je
suis loge.

Il arrive quelquefois, dans ces grands palais d'Italie, que les deux
etages principaux sont la propriete de personnages differents. Il en
a ete ainsi dans celui ou je me trouve, car ces deux habitations
superposees ont ete arrangees de maniere a etre bien distinctes l'une
de l'autre. Nulle communication entre le premier et le second. Quand je
vais diner avec mes Anglais j'ai a descendre jusque dans la rue pour
remonter chez eux par une autre porte situee sur une autre facade de
l'edifice.

Mais cette disposition particuliere n'a pas ete prise lors de la
construction du palais, et il se trouve dans mon appartement, dans ma
chambre meme, une porte donnant sur un petit escalier qui aboutit a une
impasse. C'etait autrefois, sans doute, une des communications pour le
service interieur de la maison, et elle est parfaitement muree. J'avais
explore cet escalier le jour de mon installation, et, voyant qu'il
n'aboutissait qu'a un gros pilier pris dans la maconnerie, j'avais juge
parfaitement inutile d'en demander la clef.

Avant-hier donc, vers six heures, comme je venais de rentrer pour faire
un peu de toilette (car il est a peu pres impossible de songer a diner
dehors, lady Harriet m'envoyant dire cent fois tous les matins qu'elle
compte sur moi pour le soir), Je fus surpris de trouver cette porte
ouverte et le tres-remarquable berret basque de Tartaglia sur la
premiere marche. Je l'appelai, il ne repondit pas; mais il me sembla
entendre remuer au fond de l'impasse, et j'y descendis dans l'obscurite.
Quand je fus a la derniere marche, je sentis une main se poser sur mon
bras.

--Que fais-tu la, coquin? lui dis-je reconnaissant le sans-gene de mon
drole.

--Chut! chut! tout bas! me repondit-il d'un ton mysterieux. Ecoutez-la,
elle parle de vous!

Et, m'attirant avec lui contre la muraille, il m'y retint par le bras,
et j'entendis, en effet, prononcer mon nom.

C'etait la voix de miss Medora qui m'arrivait a l'oreille, comme au
moyen d'un cornet acoustique, et qui disait:

--Tu deraisonnes; il te trouve laide, et c'est une coquetterie a mon
adresse, de faire semblant....

Un eclat de rire de la Daniella interrompit la jeune lady.

J'aurais du n'en pas ecouter davantage. Oh! cela, j'en conviens, et
voila que, suivant la prediction de Brumieres, je subissais fatalement
la mauvaise influence de cette canaille de Tartaglia; mais croyez-vous
qu'un homme de mon age, quelque serieux que l'ait rendu sa destinee,
puisse entendre deux jolies femmes parler de lui, et resister a la
tentation de preter l'oreille?

La Medora avait, a son tour, interrompu le rire de la Frascatine par une
reprimande assez aigre.

--Vous devenez sotte, lui disait-elle, et prenez garde a vous! Je
ne souffrirais pas aupres de moi une fille qui aurait de vilaines
aventures.

--Qu'est-ce que Votre Seigneurie appelle vilaines aventures? reprit
vivement la Daniella. Qu'y aurait-il de vilain a etre aimee de ce jeune
garcon? Il n'est ni riche ni noble, et il me conviendrait beaucoup mieux
qu'a Votre Seigneurie.

La-dessus, miss Medora fit une morale a sa femme de chambre, essayant
de lui prouver qu'un homme de _ma condition_, bien eleve comme je le
paraissais, ne pouvait prendre l'amour au serieux avec une grisette,
avec une _artigiana_ de Frascati; qu'elle serait trompee, abandonnee, et
que, pour un moment de vanite satisfaite, elle aurait a pleurer tout le
reste de ses jours.

La Daniella ne me semble pas fille a tant se desesperer, le cas echeant,
car elle continua sur un ton tres-decide:

--Laissez-moi penser de tout cela ce que je veux, signora, et
renvoyez-moi si je me conduis mal. Le reste ne vous regarde pas, et les
sentiments de ce jeune homme pour moi ne peuvent que vous divertir,
puisqu'il vous deplait encore plus que vous ne lui deplaisez.

La discussion alla quelque moment ainsi; mais, d'aigre-douce, elle
devint tout a coup violente. Miss Medora se plaignait d'etre mal coiffee
(il parait qu'on la coiffait pendant ce colloque); et, comme la Daniella
assurait avoir fait de son mieux et aussi bien qu'a l'ordinaire, l'autre
s'emporta, lui dit qu'elle le faisait expres, et, s'etant apparemment
decoiffee, elle donna l'ordre de recommencer. Il y eut des larmes de la
Daniella; car, apres un moment de silence, l'Anglaise reprit:

--Allons, sotte, pourquoi pleures-tu?

--Vous ne m'aimez plus, dit l'autre. Non! depuis que ce jeune homme est
ici, vous n'etes plus la meme: vous avez du depit, et je vous dis, moi,
que vous l'aimez.

--Si je ne vous savais folle, repondit l'Anglaisa irritee, je vous
chasserais pour les impertinences que vous dites a tout propos; mais,
jet vous prends pour ce que vous etes, une sauvage! Allons, venez me
mettre ma robe.

Le bruit d'une porte, brusquement fermee, mit fin a cette querelle et a
mon peche de curiosite. En cherchante retrouver l'escalier, je m'apercus
que Tartaglia etait toujours pres de moi et qu'il n'avait pas du perdre
un mot de tout ceci. Je l'avais oublie.

--Mais, insupportable espion, lui dis-je, pourquoi es-tu venu-la, et
comment oses-tu te permettre de surprendre les secrets d'une maison qui
t'accueille et te nourrit?

--En cela, repondit l'impudent personnage, nous sommes a deux de jeu,
_mossiou_!

--Fort bien, pensai-je, j'ai ce que je merite.

Et, pour ne pas faire avec lui le pendant de la scene des deux jeunes
filles, je remis ma replique a un autre moment.

--Avant de remonter, me dit-il en me retenant avec son incorrigible
familiarite, donnez-vous donc le plaisir de regarder la jolie invention!

Et, frottant sur le mur une allumette qui prit feu, pour nous eclairer
suffisamment, il me montra, sous le renfoncement de la muraille, contre
le pilier, une petite ouverture simulant l'absence d'une brique. J'y
collai mon oeil, et ne vis pas le plus petit rayon de lumiere.

--Il n'y a rien la pour la vue, continua le cicerone de cet arcane
domestique. Cela serpente dans le mur; c'est arrange pour entendre.
C'est comme une _oreille de Denys_.

--Et l'invention est de toi?

--Oh! non, certes! Je n'etais pas ne quand celui qui a imagine ca est
mort. C'etait un cardinal jaloux de sa belle-soeur, qui...

Je remontai a ma chambre. J'ai peu de gout pour les historiettes
scandaleuses de Tartaglia. Vraies ou fausses, elles sont une satire si
sanglante des moeurs des princes de l'Eglise, et, en meme temps, je le
vois tellement devot, que je me tiens avec lui sur mes gardes. Il
est trop libre dans son langage pour n'etre pas mouchard, et agent
provocateur par-dessus le marche.

--_Mossiou! mossiou!_ dit-il en riant quand j'eus referme la porte
en lui promettant beaucoup de coups de pied quelque part si je l'y
reprenais; vous ne feriez point cela! Je suis un Romain, moi, et, au
contraire de la Medora, qui fait l'indifferente parce qu'elle est
fachee, vous faites le fache pour cacher que vous etes content. J'espere
que vous en etes sur, a present, que j'avais raison? Vous etes aime! Je
ne me trompe jamais, moi! Allez, allez, Excellence, n'ayez pas peur. En
ecoutant souvent par la, vous saurez comment il faut vous conduire, et
je vois, a present, que vous vous y prenez bien. Vous poussez au depit
pour faire pousser la passion. C'est bien, je suis content de vous; mais
vous, quand vous serez milord, souvenez-vous du pauvre Tartaglia.

La-dessus, il sortit plus enchante que jamais de lui-meme.

La premiere parole que j'adressai a Medora, au moment du diner, fut une
louange exorbitante sur l'admirable arrangement de ses cheveux. J'etais,
vous le voyez, dans une disposition d'esprit profondement scelerate;
mais il est certain que cette Daniella a un gout exquis et qu'elle est
pour moitie dans les triomphes de beaute de sa maitresse.

--Pauvre fille, pensais-je, elle aussi, elle a des cheveux magnifiques
qui sont peut-etre plus a elle que ceux de cette Anglaise, et on ne les
apercoit que quand son mouchoir blanc se derange.

Dans la querelle que j'avais entendue, certes la provoquee, la meconnue
et l'humiliee etait cette pauvre Frascatine. N'est-ce pas une chose
contre nature pour une jeune fille d'avoir a s'effacer pour faire place
a une autre, et de consacrer sa vie a orner une idole en s'oubliant
soi-meme? Et, parce que cette humble pretresse de la Medora se
permettait de croire a mes hommages, la deesse courroucee l'avait
menacee de la chasser de son sanctuaire!

--Certainement, lui dis-je, je ne vous ai jamais vue si bien arrangee.

--Vous croyez? repondit-elle du ton d'une femme au-dessus de ces
miseres. Je m'arrange toujours moi-meme, et j'y mets si peu de temps!

--Ah! vraiment? Vous avez l'adresse d'une fee et le gout d'une veritable
artiste.

Nous etions seuls: elle en profita pour etre coquette, et meme un peu
lourdement, comme le sont, je crois, les Anglaises quand elles s'en
melent.

--Ne faites donc pas semblant de me regarder, dit-elle; je ne suis pas
belle du tout dans votre opinion.

--C'est vrai, repondis-je en riant: vous etes laide, mais bien coiffee,
et j'envie votre habilete.

--Ah! et pourquoi faire? Voulez-vous donc natter et creper vos cheveux?

--Je voudrais, dans l'occasion, savoir dire a un modele comment il faut
s'arranger. Est-ce que vous me permettez de regarder de pres?

--Oui, regardez bien, et vous direz a la fameuse lavandiere de l'_Aqua
argentina_ de s'arranger comme moi. Ah ca! vous touchez a mes cheveux?
Savez-vous qu'on ne doit pas toucher a un seul cheveu d'une Anglaise?

--J'ai ce droit-la, ne vous semble-t-il pas?

--Vous? et pourquoi donc, s'il vous plait?

--Parce que, aupres de vous, je suis absolument calme et indifferent. Je
suis le seul homme au monde capable d'une pareille imbecillite! donc,
le seul homme qui ne puisse vous inquieter et vous offenser en aucune
facon.

Il faut vous dire que j'avais senti, au toucher, en effleurant la grosse
tresse de son chignon, la difference des cheveux morts avec les vivants,
et cela me donna l'aplomb d'ajouter:

--Croyez-vous qu'une femme qui n'aurait pas, comme vous, cette profusion
de cheveux, pourrait imiter votre coiffure?

--Je n'en sais rien, repondit-elle brusquement en me lancant un regard
d'aversion ou je crus lire clairement ces paroles: "Vous savez que ma
grosse tresse n'est pas a moi, parce que la Daniella vous l'a dit, ou
qu'elle m'a coiffee de maniere a rendre l'artifice visible."

Elle sortit au bout d'un instant, et, quand elle revint, je vis que l'on
avait retouche a la coiffure. Je me repentis de mon impertinence: ceci
avait du causer de nouvelles larmes a la pauvre Frascatine.


Je vois que je suis une pomme de discorde et que je dois cesser
absolument de taquiner l'une ou l'autre. J'espere etre quitte envers
Brumieres et m'etre consciencieusement assure l'antipathie de Medora.
Les impertinences de la soubrette m'ont bien aide a obtenir ce resultat;
mais les choses ne doivent pas aller plus loin, si je ne veux pas que
Forage retombe sur la pauvre fille.

Savez-vous que je m'attache reellement a la personne la moins aimable
de la maison? Je ne parle pas de ce pauvre Buffalo, qui a reellement
beaucoup d'esprit et de savoir-vivre, mais au veritable chien galeux de
la famille, a lord B***, le prosaique, le petit esprit, le vulgaire,
l'ignorant, l'homme nul, sans coeur et sans intelligence? Car telle
est l'opinion bien arretee desormais de lady Harriet sur te compte de
l'homme qu'elle a aime jusqu'a la consomption, jusqu'a l'etisie. Quand
je regarde cette courte "t ronde personne, si bien guerie, si fraiche
dans son soleil d'automne, et si aimable quand elle oublie de deplorer
la mediocrite de son mari, je ne puis m'empecher de m'effrayer a la
pensee de l'amour. Est-ce donc la une des reactions inevitables des
grandes passions, et faut-il absolument, quand on a ete adore, tomber
dans ce mepris que les delicatesses d'un grand savoir-vivre peuvent a
peine dissimuler chez lady B***, mais qui navrent son orgueil comme un
poison lent a dose coutume? Ceci ne serait rien encore, et vous me direz
que je ne cours pas si grand risque d'inspirer de grandes passions.
C'est bien mon avis; mais, si, par hasard, j'etais capable d'en
ressentir une et d'obtenir, pour compagne de ma vie, une femme adoree,
serais-je donc condamne, un jour ou l'autre, a eprouver les angoisses et
les ecoeurements d'une desillusion comme celle dont lady B*** me montre
le triste exemple?

Il y a une chose certaine, cependant, c'est que lady B*** est dans
l'erreur sur le compte de son mari et sur le sien propre. Lord B*** lui
est infiniment superieur sous tous les rapports serieux. Sans avoir
beaucoup d'instruction ni d'esprit, il en a infiniment plus qu'elle;
et, quant au caractere, il y a en lui une loyaute, une chastete, une
candeur, une philosophie, une generosite a la fois spontanees et
raisonnees qui laissent bien loin derriere elles la douceur naturelle,
la liberalite insouciante et la sensiblerie exaltee de sa femme. En
somme, ce sont deux bonnes et honnetes natures; mais ici le mari a
toutes les qualites essentielles de l'homme, et l'epouse n'a que les
agrements vulgaires de la femme. Lady Harriet est un type que l'on voit
partout; lord B*** est une precieuse originalite, et, dans le cercle
obscur des vertus privees, une superiorite reelle.

An fond, je crois voir que ces deux ames froissees ne se haissent point,
et que, tout en maudissant le joug qui les lie, elles ne le verraient
pas se rompre sans douleur et sans effroi. Quelle est donc la cause du
desenchantement de l'une et du decouragement de l'autre? Peut-etre une
fausse appreciation du monde exterieur, trop de dedain pour ce monde, de
la part du mari, trop d'estime, de la part de la femme. Mais le dedain,
chez lord B***, vient d'un exces de modestie personnelle, et, chez lady
Harriet, l'engouement resulte d'un fonds de vanite frivole.

Voila donc un menage a jamais trouble, deux existences profondement
gatees et steriles, parce qu'une femme manque de bon sens, et un homme
de presomption!

Je suis arrive vite a parler de cette plaie secrete avec lord B***.
Son seul defaut, c'est de la laisser voir trop facilement. Il y a
si longtemps qu'elle le ronge! Peut-etre aussi n'est-il pas ne avec
beaucoup d'energie. Je lui ai appris que j'avais entendu sa conversation
avec l'officier de marine, a la _Reserve_, et que j'avais resolu de
lui en garder le secret, meme avant de prevoir que nous serions
lies ensemble. Il m'en sait un gre infini et me tient pour un homme
excessivement delicat. Il ne s'apercoit pas que ma discretion ne sert
pas a grand'chose, et que son attitude penible, melancolique et un peu
railleuse aupres de sa femme, fait deviner a tout le monde ce que je
sais avec plus de detail seulement. Je me suis permis de le lui dire, et
il m'a remercie de ma franchise, en promettant de s'observer; mais
lady Harriet a, dans ses indignations rentrees ou dans ses soupirs de
compassion, quelque chose de si blessant pour lui, que je doute de
l'utilite de mes humbles avis. Il semble, d'ailleurs, que tous deux
soient tellement habitues a ne pas s'accepter, qu'ils periraient d'ennui
et ne sauraient plus que faire d'eux-memes, si on arrivait a les mettre
d'accord.

La belle Medora devrait etre un trait d'union entre eux; mais il ne
parait pas qu'elle y ait jamais songe. C'est, je le crains bien, une
tete eventee, sous son air grave et pensif. Elevee a travers champs par
une mere voyageuse, ensuite orpheline et promenee de famille en famille,
elle a fait acte d'independance des sa majorite (car elle a deja quelque
chose comme vingt-cinq ans), en choisissant sa tante Harriet pour
chaperon definitif. Cette preference s'explique peut-etre par des
affinites de gout et d'habitudes: amour de la parure, de la paresse et
de l'apparence en toutes choses. Elles nous font l'honneur d'appeler
cela des gouts d'artistes. Et puis la jeune personne a fait cause
commune de plaintes et de denigrements moqueurs avec la chere tante
contre le pauvre oncle. Lord B*** en souffre et le supporte.

--Elle a double ma part de blame, dit-il, en apportant son contingent de
remarques defavorables sur mon compte; mais, d'autre part, elle a allege
mes ennuis en reussissant a faire rire Harriet. C'est presque toujours a
mes depens; mais, du moment qu'elle rit, elle est un peu desarmee, et si
on me meprise davantage, du moins on me laisse plus tranquille.

Nous avons retire du journal de Jean Valreg quelques chapitres que
nous nous proposons de publier a part. Les impressions de voyage
l'emportaient trop sur le roman de sa vie, et, dans le choix que nous
avons fait, nous desirons retablir un peu l'equilibre auquel il ne
songeait nullement a s'astreindre, en nous ecrivant ces reflexions.

Nous ne le suivrons donc ni dans les musees, ni dans les eglises, ni
dans les palais de Rome, et c'est a Frascati que nous reprendrons le fil
de ses aventures.



XII

Frascsti, 3l mars

Je crains, mon ami, d'avoir ete bien spleenetique ces jours derniers.
Mon degout de Rome s'est termine par quelques jours de maladie. J'ai
quitte Rome et j'espere etre mieux ici.

La principale cause de mon mal, c'est le froid que j'ai eprouve a
Tivoli. C'est bien beau, Tivoli! Je vous en parlerai un autre jour. Je
sais que vous voulez, avant tout, que je vous parle de moi. La bonne
lady Harriet, me voyant trembler la fievre,--cela m'avait pris comme un
etat convulsif en rentrant de cette course,--a pretendu me soigner et
me veiller elle-meme. Son mari a eu beaucoup de peine a lui faire
comprendre que cela me genait et me contrariait au point de me rendre
beaucoup plus malade, et c'est lui qui s'est charge de moi. Mais avec
quelle delicatesse et quelle bonte! Cet homme est reellement excellent!
Voyant que j'eprouvais comme les chats, le besoin de me cacher d'etre
malade, il s'est cache lui-meme derriere mon lit et ne s'est montre
que quand, battant la compagne, j'ai ete hors d'etat de comprendre la
sollicitude dont j'etais l'objet.

Je suis reste ainsi deux fois douze heures, avec un intervalle de douze
heures entre les deux acces. Un bien habile et bien digne medecin
francais m'a medicamente a propos et sauve, je crois, d'une plus grave
maladie. Je dois dire que la petite Daniella m'a montre aussi beaucoup
d'interet, et que, dans mes moments lucides, je l'ai vue autour de moi,
aidant lord B*** a me dorloter. Et puis je ne l'ai plus revue, et meme,
lorsque je l'ai cherchee dans le palais pour lui faire mes remerciements
et mes adieux au moment du depart, il m'a ete impossible de
l'apercevoir.

C'est qu'il faut vous dire que je me suis enfui a la sourdine. Aussitot
que j'ai ete sur mes pieds, je me suis fait conseiller la campagne pour
quelques jours, par le docteur Mayer. J'aurais voulu retourner a Tivoli;
mais l'air y est mauvais, et c'est Frascati qui m'a ete designe. Lord
B*** voulait m'y amener et s'occuper de mon installation; mais je
deteste tant occuper les autres de ma sotte personne, encore nerveuse et
irascible comme on l'est quand on se sent affaibli, que je me suis sauve
avant le jour designe pour le voyage. J'ai pris une petite voiture de
louage, et me voila enfin libre, c'est-a-dire seul.

Frascati est a six lieues de Rome, sur les monts Tusculans, petite
chaine volcanique qui fait partie du Systems des montagnes du Latium.
C'est encore la campagne de Rome, mais c'est la fin de l'horrible desert
qui environne la capitale du monde catholique. Ici, la terre cesse
d'etre inculte et la fievre s'arrete. Il faut monter pendant une
demi-heure, au pas des chevaux, pour atteindre la ligne d'air pur qui
circule au-dessus de la region empestee de la plaine immense; mais cet
air pur est moins du a l'elevation du sol qu'a la culture de la terre
et a l'ecoulement des eaux; car Tivoli, plus haut perche du double que
Frascati, n'est pas a l'abri de l'influence maudite.

Aux approches de ces petites montagnes, quand on a laisse derriere soi
les longs aqueducs ruines et trois ou quatre lieues de terrains ondules
sans caractere et sans etendue pour le regard, on traverse de nouveau
une partie de la plaine dont le nivellement absolu presente enfin un
aspect particulier assez grandiose. C'est un lac de pale verdure qui
s'etend BUT la gauche jusqu'au pied du massif du mont Gennaro. Au
baisser du soleil, quand l'herbe fine et maigre de ce gigantesque
paturage est un peu echauffee par l'or du couchant et nuancee par les
ombres portees des montagnes, le sentiment de la grandeur se revele. Les
petits accidents perdus dans ce eadre immense, les troupeaux et leurs
chiens, seuls bergers qui, en de certaines parties du steppe, osent
braver la malaria toute la journee, se dessinent et s'enlevent en
couleur avec une nettete comparable a celle des objets lointains sur la
mer. Au fond de cette nappe de verdure, si unie que l'on a peine a se
rendre compte de son etendue, la base des montagnes semble nager dans
une brume mouvante, tandis que leurs sommets se dressent immobiles et
nets dans le ciel.

Mais, en resume, voici la critique qui se presente a mon esprit sur
l'effet bien souvent manque de la plaine de Rome. Je dis _manque_ par
la nature sur l'oeil des coloristes, et peut-etre aussi sur l'ame des
poetes. C'est un defaut de proportion dans les choses. La plaine est
trop grande pour les montagnes. C'est une etoile enorme avec un petit
cadre. Il y a trop de ciel, et rien ne se compose pour arreter la
pensee. C'est solennel et ennuyeux, comme en mer un calme plat. Et puis
le genre de civilisation de ce pays-ci trouve moyen de tout gater, meme
le desert. Puisque desert il y a, on voudrait le voir absolu, comme
la prairie indienne de Cooper, dont les defauts naturels me semblent,
d'apres ses descriptions et les images que j'ai vues, assez comparables
a ceux d'ici: de trop petites lignes de montagnes autour de trop grands
espaces planes; mais, au moins, la prairie indienne exhale le parfum de
la solitude, et l'oeil du peintre qui voit, quoiqu'il fasse, a travers
sa pensee, peut se reposer sur une sensation d'isolement complet et
d'abandon solennel.

Ici, n'esperez pas oublier les maux passes ou presents de l'etat social.
Cette plaine est parsemee de details criards, d'une multitude de petites
ruines antiques plus ou moins illustres; de tours guelfes ou gibelines,
tres-grandes de pres, mais microscopiques sur cette vaste arene; de
cahutes de paille, assez vastes pour abriter, la nuit, les troupeaux
errants pendant le jour, mais si petites a distance, qu'on se demande si
un homme peut y loger. Ce semis de details toujours trop noirs ou trop
blancs, selon l'heure et l'effet, est insupportable, et fait ressembler
la plaine a un camp abandonne.

Pardonnez-moi cette critique froide de lieux qu'on est force, par
l'usage de trouver admirables de lignes et ruisselants de poesie. Il
faut bien que je vous explique pourquoi, sauf de rares instants ou
l'oeil saisit un detail par hasard harmonieux (les troupeaux le sont
toujours et partout) et une echappee entre deux buttes ou, par bonheur,
il n'y a pas de ruines _tranchantes_, je m'ecrie interieurement:

--Laid, trois fois laid et stupide le steppe de Rome! O mes belles
landes plantureuses de la Marche et du Bourbonnais, personne ne parle de
vous! Voila ce que c'est que de manquer de peste, de cadavres, de rapins
et de _larmes de poete_!

Enfin, ici, a Frascati, on entre dans un autre monde, un petit monde de
jardins dans les rochers, qui, grace au ciel, ne ressemble a rien et
vous fait comprendre les delices de la vie antique. Je tacherai de vous
en donner peu a peu l'idee; car c'est un cachet bien tranche, et voici
la premiere fois que je me sens vraiment loin de la France et dans
un pays nouveau. Pour aujourd'hui, je ne vous parlerai que de mon
installation dans un domicile etrange comme le reste.

Oubliez vite ce mot que je viens de dire: _les delices de la vie
antique_, en parlant de la villegiature romaine. La campagne qui
m'environne merite le titre de delicieuse; mais la civilisation n'y a
point de part pour le pauvre voyageur, et, si les villas princieres que
je vois de ma fenetre attestent un reste de magnificence, la population
ouvriere et bourgeoise qui vegete a leur pied ne me parait pas s'en
ressentir le moins du monde.

La ville est pourtant jolie, non-seulement par sa situation pittoresque
et son cote de ruines pendant sur le ravin, mais encore par elle-meme.
Elle est bien coupee et assez bien batie. On y arrive par une porte
fortifiee qui a du caractere; la place, bien italienne avec sa fontaine
et sa basilique, annonce une importance, une etendue et une aisance qui
n'existent pas; mais c'est comme cela dans toutes ces petites villes des
Etats de l'Eglise: toujours une belle entree, des monuments, quelques
grandes maisons d'aspect seigneurial, quelque villa elegante ou quelque
riche monastere ayant a vous montrer quelques; tableaux de maitres; et
puis, pour cite, une bourgade d'assez bon air, peuplee de guenilles et
recelant a l'interieur une misere sordide ou une insigne malproprete.

Je suis entre dans vingt maisons pour trouver un coin ou je pusse
m'etablir, et Dieu sait, qu'eleve dans un pauvre village de paysans, je
n'apportais pas la de pretentions aristocratiques. J'ai trouve partout
le contraste particulier a ce pays: un luxe de decoration inutile au
milieu d'un denument absolu des choses les plus necessaires a la vie.
Dans la plus pauvre demeure, des sculptures et des peintures: nulle
part, a moins de prix exorbitants, un lit propre, une chaise ayant ses
quatre pieds, une fenetre ayant toutes ses vitres. J'entrais dans ces
maisons sur leur mine. Bien baties et tenues fraiches, au dehors, par un
air pur, elles annoncaient l'aisance. On est tout surpris de trouver,
des l'entree, une sorte de vestibule voute qui sert de latrines aux
passants; un escalier noir, etroit, avec des marches de deux pieds de
haut, conduisant a un bouge infame dont l'odeur vous fait reculer. Il
est vrai que l'on a du marbre sous les pieds et des fresques telles
quelles sur la tete. Le superflu est le necessaire pour le Romain, et
reciproquement.

L'interieur de l'_Albergo Nobile_ de Frascati, ancien palais vendu et
revendu, est une curiosite sous ce rapport. On traverse de vastes salles
remplies de statues de marbre blanc, copiees sur des antiques. Dans un
grand hemicycle qui sert de salon principal, il y a tout un Olympe
d'une colossale betise. Ailleurs, ce sont des chambres representant des
paysages vus a travers des colonnes, des salles de bain fort agreables,
avec des baignoires de marbre blanc sur le modele des vasques antiques;
d'autres endroits plus secrets encore sont aussi en marbre blanc et
decores de sculptures. Puis sur tout ce luxe de parois, loques de tapis
rapieces, des fauteuils depareilles, si gras et si vermoulus, qu'on
n'ose s'y asseoir; des lits rembourres d'ardoises, et, pour ornements,
des vases en cartonnage fane, rouge et or, contenant des bouquets de
plumes de paon. Je m'imagine que le roi de Tombouctou, ou le grand
chef des Tetes-Plates, se pamerait d'aise devant un pareil gout de
decoration.

Ce que j'ai enfin trouve de plus confortable et de moins cher, c'est la
villa Piccolomini, ou me voila installe. C'est une grande maison carree,
largement bati, et qui, malgre son denument et son etat de degradation,
merite encore le titre de palais. Un perron, a marches brisees et
disjointes, ou il faut se baisser pour passer sous le linge qui seche
sur des cordes, donne entree a un vestibule ferme, qui, rempli de
fleurs, ferait une jolie serre. Au rez-de-chaussee s'etendent d'immenses
appartements voutes, d'une elevation disproportionnee, et perces de
petites fenetres qui ont ferme jadis. Tout cela est dispose pour le
frais en ete; mais, au temps ou nous sommes, c'est glacial. La fresque
qui garnit tout, de la base au faite de ces chambres-edifices, est d'un
gout insupportable. Tantot cela veut imiter les arabesques de Raphael
et n'imite absolument rien; tantot d'atroces bonshommes nus, soi-disant
divinites mythologiques, se tordent au plafond dans des poses terribles
qui imitent grotesquement les Michel Ange. Les portes sont a fond d'or,
rehaussees du chapeau et des cordelieres du cardinalat, emblemes qui
vous poursuivent dans toutes ces demeures seigneuriales, puisqu'il n'est
pas d'ancienne famille qui n'ait eu quelques-uns de ses membres pourvus
des hautes dignites de l'Eglise.

Tout cela est sale, crevasse, moisi, terni d'une croute de piqures
de mouches. De lourdes consoles dorees, a dessus de riches et laides
mosaiques, et menacantes de vetuste garnissent les coins. Les glaces,
de quinze pieds de haut, sont depolies par l'humidite, et raccommodees,
dans leurs brisures, avec des guirlandes de papier bleu. Le pave de
petites briques s'egrene sous les pieds. Les lits de fer, sans rideaux,
disparaissent dans l'immensite. Le reste du mobilier est a l'avenant de
cette miserable opulence. Une pauvre cheminee pour tout un appartement
de cinq pieces enormes, est a peu pres inutile: on ne trouve de bois a
acheter a aucun prix a Frascati, bien que ses collines soient couvertes
d'une magnifique vegetation; mais tout cela appartient a trois ou quatre
familles qui, a bon droit, respectent leurs antiques ombrages, et n'ont
rien de superflu a vendre de leur bois mort. Le pauvre monde et les
etrangers qui s'imaginent, comme moi, qu'il faut aller chercher un hiver
doux et un printemps chaud en Italie, se degelent le bout des doigts a
la flamme rapide de quelques tiges de bambous pourris qui ne peuvent
plus servir d'echalas aux vignes, et qu'on daigne leur vendre aussi cher
que, chez nous, des buches de Noel.

Au-dessus de ce rez-de-chaussee qui, sur l'autre face de la maison,
batie a mi-cote, est un premier etage, s'etendent des appartements
encore plus vastes, habites en ete par une famille suisse, aujourd'hui
proprietaire de la villa Piccolomini. Maintenant la maison serait
entierement vide sans la presence de quatre ouvriers qui viennent passer
la nuit dans une cave, et celle de la Mariuccia, qui demeure dans les
combles.

La Mariuccia, c'est-a-dire la Marion ou la Mariette (j'avoue que j'ai
ete influence par cette similitude de nom avec la vieille gouvernante
de mon oncle le cure), la Mariuccia est la gardienne, la servante, la
gouvernante, la cuisiniere, le regisseur, le _factotum_ de cette grande
habitation et des terres qui en dependent. C'est un etre assez singulier
et assez remarquable: petite, maigre, plate, edentee, malpropre,
herissee, elle s'attribue _una trentasettesina_ d'annees. J'ai ete fort
effraye quand elle m'a offert de faire mon menage et ma cuisine;
mais, en causant avec elle, j'ai reconnu qu'elle etait excessivement
intelligente, spirituelle meme, et qu'elle me serait une ressource dans
ces heures de spleen ou l'on a besoin d'echanger quelques paroles,
quelques idees avec une creature humaine, si bizarre qu'elle soit.

Elle m'a promene et pilote minutieusement dans _son_ palais en
commencant par les plus belles chambres et en finissant par les plus
humbles, et debattant les pris avec une aprete energique. Comme ces prix
etaient, en somme, les plus raisonnables que j'eusse encore rencontres,
je ne les discutais que pour me divertir de sa physionomie et de sa
parole, etourdissantes de vivacite. Je m'attendais a etre ranconne comme
partout et mis au pillage comme une proie acquise aux exigences de
detail d'une servante-maitresse. J'y etais tout resigne; mais a peine
eus-je fait choix de mon gite, que les choses changerent subitement. La
Mariuccia, soit qu'elle m'eut pris en amitie, soit qu'elle ait dans le
caractere un fonds de bonte reelle, commenca a me dorloter comme si elle
m'eut connu toute sa vie. Elle s'inquieta de ma paleur et se mit en
quatre pour rechauffer ma chambre, defaire ma malle et preparer mon
diner. Elle apporta chez moi le meilleur fauteuil et les meilleurs
matelas de la maison, fouilla l'appartement de ses maitres pour me
trouver des livres, une lampe, un tapis propre; bouleversa le grenier
pour me choisir un paravent, et courut au jardin pour me procurer
quelques poignees de bois mort. Enfin, elle fixa le prix de ma
consommation et celui de son service avec une discretion remarquable.

Cela m'a mis fort a l'aise avec elle, non que je sois d'humeur a
regimber contre le systeme d'exploitation auquel tout voyageur doit
se soumettre en Italie pour avoir la paix, mais parce qu'on se sent
vraiment soulage, des que l'on peut voir dans un etre de son espece,
quoiqu'il soit, un egal sous le niveau de la probite.

Me voila donc dans un appartement situe au troisieme; un troisieme qui,
en raison de la hauteur des etages inferieurs serait un sixieme a Paris.
De la, j'ai la plus admirable vue qui se puisse imaginer. Je devrais
dire les deux plus admirables vues, car les deux pieces que j'occupe,
faisant l'angle de la maison, j'ai, d'un cote la chaine des montagnes
depuis le Gennaro jusqu'au Sokafe, la campagne de Rome et Rome tout
entiere, visible a l'oeil nu, malgre les treize milles de plaines qui
m'en separent a vol d'oiseau; de mon autre fenetre, c'est plus beau
encore: au dela de la plaine immense, je vois la mer, les rivages
d'Ostie, la foret de Laurentum, l'embouchure du Tibre, et, au-dessus
de tout cela, montant comme des spectres dans le ciel, les pales
silhouettes de la Sardaigne. C'est immense, comme vous voyez, et un
rayon de soleil m'a fait paraitre tout cela sublime. Je peux donc etre
ici languissant de sante, paresseux ou enferme par la pluie. J'ai le
vivre et le couvert assures, une bonne femme pour me montrer de temps en
temps une figure comique et bienveillante, deux pieces tres-basses, mais
assez vastes, trop mal closes et trop haut perchees d'ailleurs pour
n'etre pas suffisamment aerees; quelques livres propres a me renseigner
sur le pays, et, n'eusse-je que quelques rares eclaircies de soleil, un
des plus beaux spectacles que j'aie jamais contemples.

En ce moment, tenez, c'est splendide. Les montagnes sont d'union d'opale
si fin, si doux, qu'on les croirait transparentes. Tout ce cote de
l'est se baigne dans des reflets d'une exquise suavite. Le couchant,
au contraire, est embrase d'un rouge terrible. Le soleil, abaisse sur
l'horizon, eclate d'autant plus ardent que des masses opaques de nuages
violets s'amoncellent autour de lui. Les meandres marecageux du Tibre se
dessinent en lignes etincelantes sur des masses de forets encore plus
violettes que le ciel. La mer est une nappe de feu, et, comme pour
rendre le tableau plus lumineux et plus bizarre, une riche fontaine,
situee sur la terrasse d'une villa voisine, semble faire jaillir, aux
premiers plans, une pluie d'or fondu qui se detache sur un fond de
sombre verdure.

Mes deux chambres sont, a mon sens, les moins laides de la maison,
parce qu'elles n'ont aucune espece d'ornement. C'est pour cela que la
Mariuccia me les a cedees au moindre prix possible, estimant que je
devais etre bien pauvre, puisque je consentais a me passer de fresques
et de bustes. C'est peut-etre aussi pour cela qu'elle m'apporte les
meubles les plus propres de l'etablissement, compensation qui lui parait
probablement moins serieuse qu'a moi.

Vous voila tranquille sur le compte de votre serviteur et ami, qui,
un peu fatigue de sa journee, va se coucher avec le soleil, comme les
poules.



XIII

Frascati, villa Piccolomini, 1er avril.

Les nuees violettes du couchant n'avaient pas menti: il a fait, cette
nuit, une tempete comme je n'en ai jamais entendu. Malgre l'epaisseur
des murs et la petitesse des fenetres, circonstances qui me semblaient
devoir assourdir le vacarme exterieur, j'ai cru que la villa Piccolomini
s'envolerait a travers ces espaces sans bornes que mon oeil contemplait
hier au soir. J'ai dormi malgre tout; mais j'ai reve dix fois que
j'etais en pleine mer sur un navire qui volait en eclats. Il pleut fin
et serre, ce matin. Le colossal paysage que je vous decrivais n'existe
plus. Plus de mont Janvier, plus de Socrate, plus de Saint-Pierre, plus
de Tibre, plus de mer. C'est gris comme une matinee de Paris. Je ne
distingue que les maisons de Frascati sous mes pieds; car la villa
Piccolomini, placee a une extremite de la ville, occupe le premier
plan d'un systeme de terrasses naturelles verdoyantes qu'il me tarde
d'explorer.

La Mariuccia vient de m'apporter une tasse de lait passable; et, en
attendant que je puisse sortir, je vais vous raconter les circonstances
que j'ai omises dans mon bulletin d'hier.

Il s'agit d'une course a Tivoli que je vous ai sommairement indiquee et
dont les faits me paraissent si etranges aujourd'hui, que j'ai besoin
de me bien tater pour m'assurer que je n'ai pas reve cela pendant ma
fievre.

J'aime bien a etre seul, ou tout au moins avec des artistes, pour aller
a la decouverte des belles choses; mais la famille B*** avait decrete,
le 26 du mois dernier, qu'elle irait a Tivoli et que je serais de la
partie. On n'invita pas Brumieres, quoiqu'il eut pu y avoir place pour
lui dans la caleche. J'offrais de me mettre sur le siege avec le cocher;
mais ma proposition fut comme eludee, et, croyant m'apercevoir d'une
certaine opposition, surtout de la part de lady B***, je n'osai pas
insister, et je m'abstins de prevenir Brumieres de la possibilite de son
admission.

La route m'ennuya beaucoup jusqu'a la solfatare, ou l'interet geologique
commence. Il faisait tour a tour trop chaud, et trop froid; lady Harriet
et sa niece ne cessaient de vouloir forcer lord B***, et moi, par
contre-coup, a nous extasier sur la poesie, sur la beaute de la plaine,
et, par toutes les raisons que je vous en ai donnees, je trouvais cette
interminable solitude sans caractere, insupportable a traverser.
Nous allions pourtant aussi vite que possible, lord B*** ayant fait
l'acquisition de quatre magnifiques chevaux du pays. C'est une race
precieuse. Ils ne sont pas tres-grands, mais assez doubles sans etre
lourds; ils trottent vite; ils ont de l'ardeur et de la solidite. Leur
robe est d'un beau noir, leur poil tres-fin et brillant. La tete est un
peu commune, le pied un peu vache, mais les formes sont belles quant au
reste. Ils ont le caractere hargneux, et il ne se passe pas d'heure ou
l'on ne voie, a Rome ou autour de Rome, des querelles serieuses entre
hommes et betes. Cavaliers et cochers sont intrepides, mais generalement
equitent ou conduisent avec plus de hardiesse, de violence et
d'obstination que de veritable adresse et de raisonnement. Pourtant, les
accidents sont rares, les chevaux ne manquent jamais par les jambes et
descendent a fond de train, sur les dalles, les pentes les plus rapides
des collines de la metropole.

Je remarquai, avec lord B***, qui essayait cet attelage avec attention
pour la premiere fois, que le type de ces animaux etait exactement celui
du cheval de bronze dore de Marc-Aurele dans la cour du Capitole. Il
m'a dit, et je l'ai oublie, de quelle partie des Etats de l'Eglise ils
proviennent. Ce n'est pas de l'_agro romano_, je presume, car tous les
eleves que l'on voit courir dans le steppe sont rachitiques et d'une
race vulgaire, ainsi que les juments qui les produisent. Les boeufs y
sont egalement petits et laids, bien qu'ils appartiennent a cette belle
espece d'un blanc de lait, aux cornes demesurees, que l'on voit employee
aux transports sur les routes, et aux travaux des champs dans la
region des montagnes. Cette espece est fort etrange. Elle est encore
tres-petite relativement a nos especes de France; mais la finesse de ses
formes et de son poil, la beaute de ses jambes et de sa face devraient
en faire, pour les artistes, le type de la race bovine. On emploie
pourtant le buffle de preference dans les tableaux de l'ecole romaine,
sans doute a cause de son etrangete: mais le buffle est un hideux
animal.

Cette race de boeufs blancs est, m'a-t-on dit, originaire de la Venetie;
mais le developpement vraiment fantastique des cornes me parait une
degenerescence due au sol romain, et une preuve de faiblesse plutot que
de vigueur. On laboure ici avec tout ce qui tombe sons la main dans la
prairie: boeufs, vaches, anes ou chevaux; mais on laboure tres-mal, sans
s'occuper de l'ecoulement des eaux, sans assainir ni unir le terrain. La
terre est legere et le climat favorable; mais la grande question pour
les laboureurs est de se depecher, et de sejourner le moins possible sur
ces terrains pestilentiels. Tous sont etrangers au terroir. Journaliers
nomades, ils couchent, pendant la quinzaine des travaux, dans ces ruines
ou ces paillis qui servent de point de repere dans l'etendue; puis ils
disparaissent en toute hate et vont chercher de l'ouvrage dans des lieux
plus salubres, jusqu'a ce qu'ils reviennent faire la moisson de ces
semences abandonnees aux influences naturelles, et totalement privees de
soins jusqu'a leur maturite.

Les animaux, abandonnes avec presque autant d'incurie que les vegetaux,
se ressentent aussi du mauvais air. Des que l'on s'eleve au-dessus de
ces regions funestes, les races grandissent et embellissent comme les
plantes.

Les plus jolis animaux que l'on voie ici sont les chevres. Un vaste
troupeau de race cachemirienne etait litteralement couche et endormi
comme un seul etre sur le bord du chemin, et, au milieu de ce troupeau,
dormait aussi un enfant vetu de la peau d'une de ses chevres et couche,
pele-mele avec les petits chevreaux. Au bruit de la voiture tout
s'eveilla en sursaut, tout bondit a la fois sous le coup d'une terreur
indicible. Ce fut comme un nuage de soie blanche qui s'envolait en
rasant le sol, les cabris se livrant a des cabrioles echevelees, les
meres faisant flotter leurs franges eclatantes a la brise, le petit
berger, propre et blanc aussi, parce qu'il n'avait d'autre vetement que
sa toison neuve, courant eperdu, tombant et se relevant pour fuir avec
ses betes effarouchees.

On arreta la caleche pour jouir de cette scene. Je descendis et parvins
a rassurer le petit sauvage, qui consentit a me laisser prendre un de
ses chevreaux pour le montrer de pres a miss Medora.

C'est ici, mon ami, que commence l'etrange aventure. La belle Medora
prit le petit animat sur ses genoux, le caressa, lui fit manger du pain,
le dorlota jusqu'a ce que lord B***, impatiente, lui eut rappele que le
temps s'ecoulait et que nous n'avions pas trop de la journee pour voir
Tivoli a la hate et revenir a Rome. Puis, lorsqu'elle me rendit
le chevreau, apres avoir attache sur moi un regard tout a fait
inexplicable, elle se rejeta dans le fond de la voiture et couvrit son
visage de son mouchoir.

Ce mouvement me fit croire que le cabri sentait mauvais et que miss
Medora, s'en apercevant tout a coup, respirait son mouchoir parfume.

Je me hatai de porter le chevreau au chevrier, qui ne manqua pas de me
tendre la main avant que j'eusse eu le temps de porter la mienne a ma
poche pour y prendre, a son intention, quelques baroques. Mais, quand je
remontai en voiture, je vis Medora sanglotant, sa tante s'efforcant
de la calmer, et milord sifflant entre ses dents un _lila burello_
quelconque, de l'air d'un homme embarrasse d'une scene ridicule. Cette
situation incomprehensible me mit fort mal a l'aise. Je me hasardai a
demander si miss Medora etait malade. Aussitot le mouchoir cessa de
cacher son visage, et, a travers de grosses larmes qui coulaient encore,
elle me regarda d'un air etrange, en me repondant, d'un ton enjoue,
qu'elle ne s'etait jamais sentie si bien.

--Oui, oui, se hata de dire lady B***. Ce n'est rien; qu'un peu de mal
aux nerfs.

Et lord B*** ajouta:

--Certainement, certainement, des nerfs, et rien de plus.

--Cela m'est egal, pensai-je.

Et, au bout de peu d'instants, je trouvai un pretexte pour monter sur le
siege a cote du cocher, liberte a laquelle j'aspirais depuis longtemps,
et plus vivement encore depuis cette scene mysterieuse ou mon role etait
necessairement celui d'un indifferent incommode ou d'un indiscret mal
appris.

Un peu plus loin, on s'arreta pour voir les petits lacs _dei tartari_[1]
et la curieuse cristallisation sulfureuse qui les environne.
Figurez-vous plusieurs millions de petits cones volcaniques s'elevant de
quelques pieds an-dessus du sol, ayant chacun sa cheminee principale
et ses bouches adjacentes, plusieurs millions d'Etnas en miniature. Au
premier abord, cela ressemble a une vegetation etrange, petrifiee sur
pied. Et puis cela vous apparait comme un liquide en fusion qui se
serait candi tout a coup au milieu d'une ebullition violente. Autour
de ce champ de crateres, et sur les bords de ces flaques d'eau
sedimenteuses que l'on nomme des lacs, s'etendent des haies d'autres
cristallisations incomprehensibles, que l'on dit etre des plantes
petrifiees; mais je n'en suis pas sur, et je crois voir la, comme dans
les cones voisins, les caprices du bouillonnement refroidi d'un volcan
de boue et de soufre.

Je parcourais tout cela avec beaucoup de curiosite, me hatant de casser
quelques echantillons, lorsque je vis recommencer les larmes de Medora.
Sa tante la gronda un peu et se depecha de la ramener a la voiture. Lord
B*** me dit:

--Venez! nous reviendrons ici tous les deux, si cet endroit vous
interesse. En ce moment, vous voyez que ma chere niece a un acces de
folie.

--Vraiment! m'ecriai-je consterne, cette belle personne est sujette...?

[Note 1: C'est-a-dire des tartres, et non pas des Tartares, comme
traduisent quelques voyageurs]

--Non, non, reprit en riant lord B***, elle n'est pas alienee; elle
n'est que folle a la maniere de ma femme, qui prend cela au serieux, et
vous savez bien la cause de toutes ces bizarreries.

--Moi? Je ne sais rien, je vous le jure!

--Vous n'en savez rien? dit lord B*** en m'arretant et en me regardant
fixement; vous en donneriez votre parole d'honneur?

--Je vous la donne! repondis-je avec la plus parfaite simplicite.

--Tiens! c'est singulier, reprit-il. Eh bien, nous reparlerons de cela
plus tard, s'il y a lieu.

Et, sans me donner le temps de l'interroger, il me ramena a la voiture,
et me forca de lui ceder ma place sur le siege, voulant, disait-il,
conduire lui-meme, pour essayer la bouche de ses chevaux.

Mon malaise recommenca, comme vous pouvez croire. Les deux Anglaises
furent d'abord muettes. Lady B*** paraissait aussi embarrassee que moi.
Sa niece pleurait toujours. Force par les assertions de lady Harriet a
regarder ces larmes comme une crise de nerfs, je ne savais quelles idees
suggerer pour y remedier. J'ouvrais et refermais les glaces, ne trouvant
rien de mieux que de donner de l'air ou de preserver de la poussiere.
Enfin, nous commencames a gravir au pas une montagne couverte d'oliviers
millenaires, et je conseillai de marcher un peu.

On accepta avec empressement; mais, au bout de quelques pas, lady
Harriet, essoufflee et replete, remonta en voiture. Lord B*** resta
sur le siege, le cocher mit pied a terre, et miss Medora, qui s'etait
trainee d'un air dolent, prit sa course comme si elle eut ete piquee de
la tarentule, et s'elanca, legere, forte et gracieuse, sur le chemin
rapide et sinueux.

Une belle femme! dit naivement le cocher, avec cet abandon propre aux
Italiens de toutes les classes, en se tournant vers moi d'un air tout
fraternel; j'en fais mon compliment, a Votre Excellence.

--Vous vous trompez, mon ami, lui, dis-je. Cette belle femme est une
demoiselle, et je n'ai aucun lien avec elle.

--Je sais bien! reprit-il tranquillement, en m'otant sans facon mon
cigare de la bouche pour allumer le sien. Je suis au service de ces
Anglais pour la saison; mais on sait bien, dans la maison et dans Rome,
que vous epousez la belle Anglaise.

Eh bien, mon cher, vous direz, s'il vous plait, dans la maison et dans
Rome, que ce que vous croyez la est un mensonge et une stupidite.

Je doublai le pas, peu curieux de constater l'effet des bavardages
insenses de la Daniella on du Tartaglia son compere, et, fort ennuye du
role absurde que ces valets voulaient m'attribuer, je fis un effort pour
n'y plus songer en marchant.

Cette preoccupation venait mal a propos m'arracher au charme qui
s'emparait de moi dans cette region vraiment admirable. La montagne
etait jonchee d'herbe d'un vert eclatant, et les antiques oliviers
adoucissaient leurs formes fantastiques et la torsion insensee de leurs
tiges, sous des robes de mousses veloutees d'une adorable fraicheur.
L'olivier est un vilain arbre tant qu'il n'est pas arrive a cet aspect
de decrepitude colossale qu'il conserve pendant plusieurs siecles sans
cesser d'etre productif. En Provence, il est grele et n'offre qu'une
boule de feuillage blanchatre qui rampe sur les champs comme des flocons
de brume. Ici, il atteint des proportions enormes et donne un ombrage
clair qui tamise le soleil en pluie d'or sur son branchage echevele. Son
tronc crevasse finit par eclater en huit ou dix segments monstrueux,
auteur desquels les rejets plus jeunes s'enroulent comme des boas pris
de fureur.

Cette foret de Tivoli fait penser a la foret enchantee du Tasse. On ne
sait pas bien si ces arbres ne sont pas des monstres qui vont se mouvoir
et rugir ou parler. Mais, pas plus que dans le genie tout italien du
poete, il n'y a, dans cette nature, de terreurs reelles. La verdure est
trop belle, et les profondeurs bleuatres que l'on apercoit a travers ces
entrelacements infinis sont d'un ton trop doux pour que l'imagination
s'y assombrisse. Comme dans les aventures de la _Jerusalem_, on sent
toujours la main des fees prete a changer les dragons de feu en
guirlandes de fleurs, et les buissons d'epines en nymphes decevantes.

J'en etais la de ma reverie, lorsque la belle Medora, qui avait pris les
devants, et que j'avais oubliee, m'apparut tout a coup a un detour de la
montee, sortant d'un de ces fantastiques oliviers creux ou elle s'etait
amusee a se cacher. Je tressaillis de surprise, et elle s'elanca vers
moi, aussi gaie, aussi rieuse que si elle n'eut jamais eu de vapeurs.
Elle etait vraiment plus belle que je ne lui avais encore accorde de
l'etre. Un trop grand soin, que je ne peux m'empecher d'attribuer a un
trop grand amour de sa personne, me la gate presque toujours. Elle est
toujours trop habillee, trop bien coiffee, et d'un ton trop repose, trop
inalterable. C'est une beaute de nacre et d'ivoire, qui change sans
cesse de robes, de bijoux et de rubans sans que sa physionomie change
jamais, et c'est de bonne foi, je vous assure, que j'ai dit souvent a
Brumieres que cette invariable perfection m'etait insupportable.

En ce moment, elle etait toute differente de sa maniere d'etre
habituelle. Les larmes avaient un peu creuse ses beaux yeux, et ses
joues, animees par la course, etaient d'un ton moins pur et plus chaud
que de coutume. Il y avait enfin de la vie et comme de la moiteur sur
sa peau et dans son regard. Elle avait perdu son peigne en courant.
J'ignore si elle avait mis sa fausse tresse dans sa poche; mais elle
avait encore une assez belle chevelure pour se passer d'artifice et pour
encadrer magnifiquement sa tete. Ce n'etait plus cet inflexible diademe
lisse comme du marbre noir sur un front de marbre blanc. C'etait une
aureole de vrais cheveux, souples et fins, voltigeant sur une chair rose
fremissante.

Probablement elle vit dans mon regard que je lui faisais amende
honorable, car elle vint a moi amicalement, et passa son bras sous le
mien avec une familiarite bien differente de ses dedains accoutumes, en
me demandant a quoi je pensais et pourquoi j'avais eu l'air si surpris
en la voyant sortir de son arbre.

Je lui racontai comme quoi la foret du Tasse s'etait presentee a mon
imagination, et comment son apparition, a elle, avait coincide avec le
souvenir de ces enchantements benevoles.

--C'est-a-dire que vous m'avez comparee tout bonnement a une sorciere!
Il ne faut pas que je m'en plaigne, puisque decidement il faut avoir cet
air-la pour vous plaire.

--Ou prenez-vous cette singuliere assertion sur mon compte?

--Dans votre enthousiasme pour la vivandiere de l'_Agua argentina_. La
seule creature de mon sexe qui vous ait emu depuis votre arrivee a Rome,
a ete qualifiee par voue de sibylle.

--Alors, vous pensez que je cherche a etablir une comparaison, sur le
terrain de la magie, entre vous et une pauvre septuagenaire?

--Que dites-vous la? s'ecria-t-elle en raidissant ses doigts effiles sur
mon bras; c'etait une femme de soixante et dix ans?

--Tout au moins! Ne l'ai-je pas dit, en faisant la description de ses
_charmes_?

--Vous ne l'avez pas dit... Pourquoi ne l'avez-vous pas dit?

Cette brusque interrogation, faite d'un ton de reproche, me laissa
stupefait au point de ne savoir quoi repondre. Elle m'en epargna le soin
en ajoutant:

--Et la Daniella? Que dites-vous de la Daniella? N'a-t-elle pas aussi un
petit air de sorciere?

--Je ne m'en suis jamais avise, repondis-je; et, en tout cas, je n'y
tiendrais pas essentiellement pour la trouver jolie.

--Ah! vous convenez que celle-ci vous plait? Je le disais bien, il faut
etre laide pour vous plaire!

--Selon vous, la Daniella est donc laide?

--Affreuse! repondit-elle avec une candeur de souveraine jalouse du
moindre objet supportable sur les terres de son royaume.

--Allons, vous etes trop despote, lui dis-je en riant. Vous voulez qu'a
moins de trouver une beaute superieure a la votre, on ne daigne pas
seulement ouvrir les yeux. Alors, il faut se les crever pour jamais, et
renoncer a la peinture.

--Est-ce un compliment? demanda-t-elle avec une animation
extraordinaire. Un compliment equivaut a une raillerie, par consequent a
une injure.

--Vous avez raison; aussi n'est-ce pas un compliment, mais une verite
banale que j'aurais du ne pas formuler, car vous devez etre lasse de
l'entendre.

--Vous ne m'avez pas gatee sous ce rapport, vous! Dites donc toute votre
pensee! Vous savez que je ne suis pas laide; mais vous n'aimez pas ma
figure.

--Je crois que je l'aimerais autant que je l'admire, si elle etait
toujours naivement belle comme elle l'est dans ce moment-ci.

Presse de questions a cet egard, je fus entraine a lui dire que, selon
moi, elle etait ordinairement trop arrangee, trop encadree, trop
rehaussee, et qu'au lieu de ressembler a elle-meme, c'est-a-dire a une
femme superbe et ravissante, elle se condamnait a un travail perpetuel
pour ressembler a n'importe quelle femme pimpante, a n'importe quel type
de fashion aristocratique, a n'importe quelle poupee servant de montre a
un etalage de chiffons et de bijoux.

--Je crois que vous avez raison, repondit-elle apres un moment de
silence attentif.

Et, arrachant tout a coup sa broche et ses bracelets de Froment Meurice,
veritables objets d'art que precisement je n'etais nullement dispose
a critiquer, elle les lanca a travers le bois avec une gaiete de
Sardanapale.

--Voila un etonnant coup de tete! lui dis-je en quittant son bras sans
galanterie pour aller ramasser ces precieux objets. Vous permettrez
qu'en qualite d'artiste, je vous reproche ce mepris pour de si beaux
ouvrages.

Je retrouvai les bijoux, non sans peine, et, quand je les lui rapportai:

--Gardez-les, me dit-elle avec colere: je n'en veux plus.

--Et pour qui diable les garderais-je?

--Pour qui vous voudrez; pour la Daniella! quand elle sera ornee et
paree, elle commencera a vous deplaire autant que moi.

--Je les lui remettrai ce soir, pour qu'elle les replace dans votre
ecrin, repondis-je en mettant les bijoux dans ma poche.

--Ah! vous etes cruel! Vous n'avez pas une reponse qui ne soit de glace!

Et, me quittant brusquement, elle reprit sa course en avant de la
voiture, me laissant la assez stupidement ebahi de sa vehemence.

Que se passait-il donc dans cette etrange cervelle de jeune fille? Voila
le probleme que je ne pouvais, que je ne peux pas encore resoudre.
Quand la voiture la rejoignit elle etait calme et enjouee. Ses emotions
s'apaisent vite. Elles viennent et s'en vont comme des mouches qui
volent.



XIV

Frascati, 1er avril.

Tivoli est une ville charmante au point de vue pittoresque; mais la
fievre et la misere ou l'incurie regnent la comme a Rome. La population
etait cependant en grande activite pour rentrer les olives, dont la
recolte, tardive dans cette region fraiche, vient de s'achever. Hommes,
femmes et enfants offraient, comme a Rome, une exhibition de guenilles
a nulle autre pareille; a ce point que l'on ne sait plus si c'est la
detresse ou le gout du haillon qui generalisent ainsi cette livree
repoussante. Aux jours de fete, les femmes de la campagne romaine sont
pourtant d'un luxe exorbitant. Chaque localite a son costume tout
chamarre d'or et de pourpre, les robes et les tabliers de damas de soie,
les chaines et les boucles d'oreilles d'un grand prix. Cela n'empeche
pas qu'on ne soit hideusement sale dans la semaine et qu'on ne tende la
main aux passants.

Vous avez le dessin du joli petit temple de la Sibylle, perche sur le
sommet d'un abime; mais cela ne vous donne pas la moindre idee de cet
abime, ou je vous ferai descendre tout a l'heure.

Lord B*** avait envoye Tartaglia, la veille, en eclaireur, pour
commander notre dejeuner. Nous trouvames la table dressee sur une
terrasse escarpee, au pied du temple meme, et en face de l'effrayant
rocher dont le sommet fut le principal couronnement des grottes de
Neptune. Le couronnement s'est ecroule il y a quelques annees; l'_Anio_
a ete detourne en partie pour passer sous des tunnels a quelque distance
de la, et former la grande cascade. Mais ce qui est reste des eaux
du fleuve pour alimenter le torrent du gouffre naturel, est encore
splendide, et les monstrueux debris de la principale grotte, gisant au
pied du roc, ont donne un autre genre de beaute a la scene que nous
dominions. D'ailleurs, grace aux pluies de ces derniers jours, le rocher
de Neptune etait arrose d'une fine cataracte qui tombait en nappe
d'argent sur sa brisure a pic.

Nous ne pouvions voir, sous l'abondante vegetation qui remplit le
gouffre, l'autre bras du torrent qui forme d'autres chutes plus
importantes vers le fond de cet entonnoir. Nous en entendions le bruit
formidable, ainsi que celui de la grande cataracte du tunnel, placee
derriere d'autres masses de rochers. Toutes ces voix de l'abime,
mugissant sous des arbres dont nous respirions les cimes fleuries,
avaient un charme extraordinaire.

Le dejeuner fut excellent, grace a la prevoyance de lord B*** et aux
soins de Tartaglia, qui s'entend a la cuisine comme a toutes choses.
Lord B*** fut aussi enjoue que sa nature le comporte. Il deteste le
sejour des villes, celui de Rome en particulier. Il aime les lieux
sauvages, les grandes scenes de la nature. Un peu excite par une pointe
de vin d'Asti, boisson agreable et capiteuse dont je sentis bientot
qu'il fallait se mefier, il parla des ouvrages de Dieu avec une sorte
de poesie d'autant plus remarquable chez lui, qu'elle s'appuyait sur
le large fond de bon sens qui fait la base de son caractere. Sa femme
etait, comme de coutume, disposee a denigrer ce rare moment d'expansion.
J'eus le bonheur de l'en empecher en ecoutant lord B*** avec interet, et
en l'aidant a developper ses pensees lorsque sa timidite naturelle
ou son decouragement de lui-meme tendaient a les laisser obscures et
incompletes. Il arriva ainsi a dire d'excellentes choses, tres-senties
et empreintes d'une certaine originalite. Medora, beaucoup plus
intelligente que sa tante, en fut peu a peu frappee, et, regardant
alternativement lui et moi avec quelque surprise, elle arriva a daigner
causer avec ce pauvre oncle comme avec un etre de quelque valeur. Cette
espece d'adhesion gagna insensiblement lady Harriet, qui cessa de sauter
comme une carpe a chaque parole de son mari, et qui voulut bien, par
deux ou trois fois, dire en l'ecoutant: _Juste, extremement juste!_

Quand on nous eut servi le cafe, les femmes se leverent pour mettre leur
manteau, car le ciel s'etait couvert et le froid se faisait sentir. Lord
B*** les retint.

--Attendez encore un peu, leur dit-il. Prenez un verre de bordeaux et
trinquez avec moi, a la francaise.

Cette proposition revolta sa femme; mais Medora, qui a beaucoup
d'ascendant sur elle, prit un verre, et, apres y avoir mouille ses
levres, demanda quelle sante son oncle voulait porter.

--Buvons a l'amitie, repondit-il avec une emotion concentree. Lady
Harriet, faites-moi la grace de boire a l'amitie.

--A quelle amitie? dit-elle; a celle que nous avons pour M. Jean Valreg,
notre sauveur? A l'amitie et a la reconnaissance! Je ne demande pas
mieux!

--Non, non, reprit lord B***, Valreg n'a pas besoin de temoignages
particuliers, et ce que je vous propose a un sens general.

--Expliquez-vous, dit Medora. Je suis sure que vous allez vous expliquer
tres-bien.

--Je bois, dit-il en elevant son verre, a cette pauvre bonne personne de
deesse, veuve de messer Cupidon, laquelle demeure au fond du carquois
epuise de fleches, comme Pandore au fond de la boite des afflictions et
des malices. C'est une indigente que les jeunes gens meprisent parce
qu'elle est vieillotte et modeste; mais nous, milady...

Je vis qu'il allait gater son exorde par quelque maladroite allusion
a la beaute automnale de sa femme, et je profitai d'un de ces points
d'orgue spasmodiques, moitie soupir, moitie baillement, dont il
parseme ses periodes, pour couvrir sa conclusion sous un robuste
applaudissement. Puis j'ajoutai, avec une profondeur d'habilete dont je
fus etonne moi-meme:

--Bravo! milord, ceci est tout a fait dans le gout de Shakspeare, que
vous affectez de ne pas comprendre, et que vous pourriez commenter aussi
bien que Malone ou... milady.

--Serait-il vrai? dit lady Harriet surprise et flattee. En effet, je
crois quelquefois que l'ignorance de milord est une affectation, et
qu'il a plus de gout et de sensibilite qu'il n'en veut avouer.

C'etait sans doute la premiere parole un peu aimable que lady Harriet
disait a son mari depuis bien longtemps. Le pauvre homme fit un
mouvement comme pour lui prendre la main; mais, arrete par une habitude
de doute et de crainte, ce fut ma main qu'il prit dans la sienne, et
c'est a moi que le remerciment fut adresse.

--Valreg, dit-il ecoutez-moi et devinez-moi! Voila vingt ans que je n'ai
fait un repas aussi agreable.

--C'est vrai, dit milady; depuis ce dejeuner sur la mer de glace, a
Chamounix, avec... avec qui donc? Je ne me rappelle pas...

--Avec personne, repliqua lord B***. Nos guides s'etaient eloignes,
et vous me fites la grace de boire avec moi, comme aujourd'hui... a
l'amitie!

Une vive rougeur avait monte au front de lady Harriet. Un instant,
elle avait craint l'evocation de quelque tendre souvenir, imprudemment
eveille par elle. Il est aise de voir qu'outre le plus leger froissement
de sa pudeur britannique, rien ne lui est plus desagreable que les
imperceptibles fatuites retrospectives de son mari a son egard. Elle lui
sut donc un gre infini de s'etre arrete a temps dans sa commemoration de
tete-a-tete de Chamounix.

--N'est-il pas tres-plaisant, me dit tout bas miss Medora, que le
dernier jour de tendresse de mon cher oncle et de ma chere tante soit
date de ce lieu symbolique, la _mer de glace_?

Comme elle s'etait appuyee, en me parlant, sur la barre de fer qui
entoure la plate-forme du temple de la Sibylle, et que le bruit des eaux
du gouffre couvrait nos voix, je pus, a deux pas de la table ou lord
B*** etait encore assis avec sa femme, m'expliquer rapidement sans en
etre entendu.

--Je ne trouve rien de plaisant, dis-je a la railleuse Medora, dans la
situation maussade et douloureuse de ces deux personnages, si charmants
et si parfaits individuellement, si differents d'eux-memes quand ils
sont reunis. Il me semble que rien ne serait plus facile a qui joindrait
un peu d'adresse a beaucoup de coeur, de rendre leur desaccord moins
penible.

--Et je vois que vous avez entrepris cette tache meritoire?

--Ce n'est pas a moi, qui suis aupres d'eux un passant etranger, qu'il
appartiendrait de l'entreprendre avec chance de succes. Ce devoir est
naturellement indique a la delicatesse d'un esprit de femme...

--Et a la generosite de ses instincts? Je vous comprends, merci! J'ai
ete legere dans ma conduite vis-a-vis de mes parents, je le reconnais;
mais, a partir de ce jour, vous verrez que je sais profiter d'une bonne
lecon.

--Une lecon?

--Oui, oui, c'en est une, et vous voyez que je la recois avec
reconnaissance.

Elle me tendit, ou plutot me glissa sa belle main, le long de la barre
de fer sur laquelle nos coudes etaient appuyes, et, sans songer a y
mettre du mystere, je la portai a mes levres par un retour bien naturel
de gratitude. Mais, comme si cet echange amical eut ete une audace
furtive de sa part et de la mienne, elle retira vivement sa main, et,
se retournant vers sa tante, qui ne songeait, pas plus que son oncle,
a nous observer, elle pretendit, comme pour motiver aupres d'eux sa
rougeur et sa precipitation, que ce rocher a pic lui donnait le vertige.

Ce mouvement, qui gatait la spontaneite de ses intentions et qui
semblait vouloir incriminer la simplicite des miennes, me deplut un
peu. Je m'eloignai sans rien dire, esperant m'echapper et pouvoir aller
explorer le gouffre avant mes compagnons moins alertes. Mais ce puits de
verdure est ferme par une solide barriere dont un gardien special a la
clef. Il etait la, attendant notre bon plaisir; mais il refusa de me
laisser passer tout seul.

--Non, monsieur, me dit-il, cet endroit est tres-dangereux, et je suis
responsable de la vie des personnes que je conduis. Trois Anglais ont,
il y a quelques annees, disparu dans le gouffre, pour avoir voulu le
visiter sans moi, et, comme je dois attendre les dames qui sont avec
vous, je ne peux pas vous conduire seul.--Oh! oh! ajouta-t-il en
s'adressant a Tartaglia, qui passait aupres de nous, portant deux
bouteilles qu'il venait de prendre dans la voiture de mes Anglais,
est-ce que milord va encore boire ces deux-la?

--Bah! ce n'est rien, repondit Tartaglia; du vin de France, du bordeaux!
Les Anglais boivent ca comme de l'eau.

Ca m'est egal, reprit le gardien: si milord est _ubbriaco_, je ne le
laisserai pas descendre.

Je pensai devoir empecher lord B*** de s'exposer a une discussion de ce
genre. Je l'ai toujours vu tres-sobre; mais qui sait ce qu'un rayon de
bonne intelligence avec sa femme pouvait apporter de changement a ses
habitudes? Je retournai donc a la table, ou le bordeaux etait deja
verse, bien que les femmes fussent levees et en train de s'equiper pour
la promenade. Je remarquai que mon Anglais etait redevenu froid et
serieux comme a son ordinaire. Deja quelque parole aigre avait ete
echangee entre sa femme et lui, et deja Medora avait oublie ses beaux
projets de conciliation, car elle riait de la triste figure de son
oncle.

--Allons! disait-elle en attachant sa coiffe de mackintosh, vous avez
fait assez de poesie pour un jour. Le soleil s'en va, le temps marche,
et nous ne sommes pas venus ici pour porter des santes a tous les dieux
de l'Olympe.

--Vous savez que l'endroit est dangereux, dit lady Harriet a son mari;
si la pluie vient, il le sera encore davantage. Venez donc ou restez
seul tout a fait!

--Eh bien, je reste, repondit-il avec une sorte de desespoir comique, en
remplissant son verre. Allez voir couler l'eau; moi, je vas faire couler
le vin!

C'etait une revolte flagrante.

--Adieu donc! dit lady Harriet avec indignation, en prenant le bras de
sa niece.

--Valreg! buvez a ma sante, je le veux, s'ecria milord en me retenant
par le bras.

--Moi, je ne le veux pas, repondis-je. Ce bordeaux, par-dessus le cafe,
serait pour moi une medecine; et je ne comprendrais pas, d'ailleurs, que
nous pussions laisser aller sans nous, dans un endroit dangereux, les
femmes que nous accompagnons.

--Vous avez raison! dit-il en faisant un effort pour repousser son
verre. Tartaglia, viens ici. Bois ce vin! bois tout ce qu'il y a dans
la voiture, je te le commande; et, si tu n'es pas ivre-mort quand je
reviendrai, tu n'auras jamais plus un baloque de ma main.

Cette singuliere fantaisie chez un homme aussi sense me parut suspecte.
Je vis que Tartaglia suivait, comme moi, des yeux, la demarche alanguie
de milord. Il y avait trop de laisser aller dans ses jambes pour qu'il
n'y eut pas quelque chose a craindre du cote de la tete.

--Soyez tranquille, me dit l'intelligent et utile Tartaglia; _c'est moi
que je vous_ reponds de lui!

Et, sans oublier de prendre possession du vin qn'il designa comme sien
en faisant a l'hote de la Sibylle un signe rapide, il emboita le pas
derriere l'Anglais sans faire semblant de s'occuper de lui. L'hote avait
compris que Tartaglia aimait mieux lui vendre cet excellent bordeaux que
de le boire, et, avec cette perspicacite superieure dont les Italiens de
cette classe sont doues a la vue d'une _affaire_, il donna a ses garcons
des ordres en consequence.

Rassure sur le compte de mon pauvre ami, je le depassai pour aller
rejoindre les femmes, qui, sous la conduite du guide, descendaient deja
le sentier. Medora etait, comme de coutume en avant, la tete en l'air,
affectant le mepris du danger et dechirant sa robe a tous les buissons,
sans daigner faire un mouvement pour s'en preserver. En toutes choses
et en tous lieux, elle marche d'un air d'imperatrice a qui l'univers
appartient et doit ceder; et, s'il lui prenait envie de traverser
l'epaisseur des murs, elle serait, je gage, etonnee que les murs ne
s'ouvrissent pas d'eux-memes a son approche.

Ces allures de reine Mab ne me rassuraient pas plus que la demarche
avinee de lord B***; mais je crus devoir offrir mon bras a la tante.

--Non, me dit-elle, j'irai prudemment, je connais le sentier, et le
guide ne me quittera pas; mais prenez garde a Medora, qui est fort
temeraire.

Je doublai le pas et remarquai, avec un certain effroi, que j'avais pour
mon compte un peu de vertige. C'etait comme une folle envie de courir
sus a Medora, de lui prendre le bras et de m'elancer en riant avec elle
dans ces ravissantes profondeurs de verdure et de rochers. Comme
le sentier etait des plus faciles, et que rien ne justifiait les
apprehensions du gardien, je vis bien que mon vertige etait plus moral
que physique, et qu'en m'occupant a empecher les toasts trop repetes
de lord B***, j'avais perdu la conscience de mon propre etat. J'avais
pourtant bien discretement fete le vin d'Asti et le bordeaux de la
voiture, mais j'avais eu chaud et soif; peut-etre avais-je ete etourdi
par le soleil qui nous tombait d'aplomb sur la tete, par le rugissement
et le mouvement de la cascade placee verticalement devant nos yeux,
par les singularites de Medora, par les expansions de lord B***. Bref,
quelle qu'en fut la cause, et quelle que fut la tranquillite de ma
conscience, je sentis que j'etais gris, mais gris a faire de sang-froid
les plus splendides extravagances!



XV

Frascati, 1er avril.

J'etais gris, vous dis-je, et je sentis cela en courant, apres miss
Medora. Dans le peu d'instants qui s'ecoulerent avant que je fusse pres
d'elle, j'eprouvai une surexcitation qui developpa dans ma tete un degre
de lucidite extraordinaire.

--Cette fille est riche et belle, me disais-je a moi-meme. Elle se jette
de gaiete de coeur dans un systeme de provocations qui pourrait la
perdre si tu etais un lache, ou l'unir a toi si tu etais un ambitieux.
Tout cela n'est rien; il n'y a ici de danger ni pour toi ni pour elle,
si tu as la conscience de tes paroles et la nettete de tes idees; mais
te voila gris, c'est-a-dire fou, porte violemment a l'audace vis-a-vis
de la destinee, a l'enthousiasme pour la beaute, a l'enivrement de la
gaiete, de la jeunesse et de la poesie devant cette scene grandiose
de ta plus chere maitresse, la nature! Te voila dispose a l'expansion
delirante quand il faut que tu veilles, meme sur tes regards, et que tu
peses tous les mots que tu vas dire pour n'etre ni sot, ni mechant, ni
fourbe, ni leger!

Comment toutes ces reflexions se presserent en moi dans l'espace de deux
ou trois minutes tout au plus, c'est ce qu'il m'est impossible de vous
expliquer; mais elles s'y formulerent si nettement, que je sentis la
necessite d'un violent effort sur moi-meme pour me degriser. Vous avez
reve souvent, n'est-ce pas, _que vous reviez_, et vous etes venu a bout
de vous arracher a des images penibles et de vous reveiller par le seul
fait de votre volonte? Voila precisement ce qui se passa en moi; mais je
ne saurais vous dire combien fut energique et par consequent douloureux
ce combat contre les fumees du vin. J'en sortis vainqueur cependant,
car, apres m'etre arrete court a un tournant a angle vif qui me cachait
Medora, je pris seulement le temps de me dire:

--Ou est-elle? Je ne la vois plus. Peut-etre est-elle tombee dans
quelque precipice. Eh bien, pourquoi pas? Cela vaudrait beaucoup mieux
pour elle que d'etre le jouet d'un engouement deplace et passager de sa
part et de la mienne.

Apres m'etre dit ces sages paroles, je me sentis completement rendu a
mon etat naturel, et seulement fatigue comme si j'eusse fait une longue
course. Je rejoignis Medora, je l'abordai avec calme, et, au lieu des
vehements reproches que j'avais ete tente de lui adresser sur son
imprudence, je lui dis, en souriant, que je courais apres elle pour
l'accompagner, par ordre de lady Harriet.

--Je n'en doute pas, repondit-elle. Certes, vous n'y seriez pas venu de
vous-meme.

--Non, en verite, lui dis-je. Pourquoi vous aurais-je importunee de ma
presence, quand ce sentier est le plus joli et le plus commode qui se
puisse imaginer dans un lieu semblable? On peut courir ici comme dans sa
chambre, et, pour tomber, il faudrait etre d'une maladresse ridicule ou
d'une presomption stupide.

Cette observation lui fit tout a coup ralentir son allure.

--Vous pensiez donc, me dit-elle avec un regard penetrant, que je
voulais vous eblouir par mon audace, que vous prenez ces precautions
oratoires pour me dire...

--Pour vous dire quoi?

--Que mon effet serait manque! C'est fort inutile: je sais que je ne
pourrais meme pas avoir un moment de gaiete bien naturelle, me sentir
enfant et oublier que vous etes la a m'epiloguer, sans etre accusee de
poser l'Atalante ou la Diana Vernon. Vous avouerez que vous etes un
compagnon de promenade fort incommode, et qu'autant vaudrait etre sous
une cloche que sous votre regard eplucheur et malveillant.

--Puisque nous voila aux injures, je vous dirai que j'aimerais bien
autant que vous me trouver seul ici, pour admirer a mon aise et sans
preoccupation une des plus belles choses que j'aie jamais vues; mais
comment faire pour nous delivrer du tete-a-tete qu'on nous impose?
Voulez-vous que nous descendions jusqu'en bas sans nous dire un seul
mot?

--Soit, dit-elle; passez devant pour que ma tante, qui nous regarde
de la-haut, en venant tout doucement, voie bien que vous faites votre
office de garde-fou! Si j'ai la ridicule maladresse ou l'absurde
presomption de tomber, vous m'empecherez de rouler jusqu'en bas; hormis
ce cas invraisemblable, je vous defends de vous retourner.

--C'est fort bien; mais, si vous roulez par le cote du precipice, si je
ne vous entends pas marcher sur mes talons, il faudra que je me retourne
ou que je sois inquiet, ce qui me derangera dans ma contemplation, et
m'ennuiera beaucoup, je vous en avertis.

--Voyons, dit-elle en riant, il y a moyen de s'arranger.

Elle detacha le long ruban de son chapeau de paille et m'en donna un
bout pendant qu'elle prenait l'autre. Il fut convenu que, quand je ne la
sentirais plus au bout du ruban, j'aurais le droit et le devoir de me
retourner.

Cet arrangement facetieux etait bien facile a prendre sur le delicieux
sentier qui conduit au fond de l'entonnoir. S'il est parfois rapide et
escarpe, nulle part il n'offre le moindre peril pour qui ne cherche pas
le peril. C'est l'ouvrage de soldats francais, sous la direction du
general Miollis, et, grace a ce travail ingenieux, l'abime est devenu un
adorable jardin anglais ou l'on court avec serenite au milieu d'epais
massifs de myrtes et d'arbustes varies et vigoureux. Cette belle
vegetation vous fait perdre souvent de vue l'ensemble de la scene, mais
c'est pour le retrouver a chaque instant avec plus de plaisir.

Puisque vous me dites que vous avez sous les yeux tous les guides et
itineraires de l'Italie pour suivre mon humble peregrination, je dois
vous prevenir que, dans aucun, vous ne trouverez une description exacte
de ces grottes, par la raison que les eboulements, les tremblements de
terre et les travaux indispensables a la securite de la ville, menacee
de s'ecrouler aussi, ou d'etre emportee par l'Anio, ont souvent change
leur aspect. Je vais tacher de vous en donner succinctement une idee
exacte; car, en depit des nouveaux itineraires qui pretendent que ces
lieux ont perdu leur principal interet, ils sont encore une des plus
ravissantes merveilles de la terre[2].

[Note 2: Un itineraire sans defauts, c'est la pierre philosophale,
et il faut dire aux personnes eprises de voyages qne l'exactitude
absolue des renseignements sur les localites interessantes est
absolument impossible. Ces ouvrages se font generalement a coups de
ciseaux, vu que le redacteur ne peut aller _partout_ lui-meme. Il le
ferait en vain. L'aspect des lieux change d'une annee a l'autre. J'ai
sous les yeux une relation qui deplore l'ecroulement complet et la
complete secheresse des grottes de Tivoli, que je viens de voir telles
que les decrit Jean Valreg. Parmi les meilleurs _guides_, je recommande
ceux de MM. Adolphe Jonanne et A.-J. Dupays, en Suisse et en Italie. Ce
sont de veritables manuels d'art et de savoir encyclopedique, sont une
forme excellente.]

Je vous ai parle d'un puits de verdure; c'est ce bocage, d'environ un
mille de tour a son sommet, que l'on a arrange dans l'entonnoir d'un
ancien cratere. L'abime est donc tapisse de plantations vigoureuses,
bien libres et bien sauvages, descendant sur des flancs de montagne
presque a pic, au moyen des zigzags d'un sentier doux aux pieds, tout
borde d'herbes et de fleurs rustiques, soutenu par les terrasses
naturelles du roc pittoresque, et se degageant a chaque instant des
bosquets qui l'ombragent pour vous laisser regarder le torrent sous vos
pieds, le rocher perpendiculaire a votre droite et le joli temple de la
Sybille au-dessus de votre tete. C'est a la fois d'une grace et
d'une majeste, d'une aprete et d'une fraicheur qui resument bien les
caracteres de la nature italienne. Il me semble qu'il n'y a ici rien
d'austere et de terrible qui ne soit tout a coup tempere ou dissimule
par des voluptes souriantes.

Quand on a descendu environ les deux tiers du sentier, il vous conduit a
l'entree d'une grotte laterale completement inapercue jusque-la. Cette
grotte est un couloir, une galerie naturelle que le torrent a rencontree
dans la roche, et qui semble avoir ete une des bouches du cratere dont
le puits de verdure tout entier aurait ete le foyer principal. On
s'explique plus difficilement la cause premiere des gigantesques
_macaroni_ (je ne puis les appeler autrement) qui se tordent sous les
voutes et sur les parois de cette galerie souterraine. C'est exactement,
en grand, les memes formes et les memes attitudes que les pretendues
herbes petrifiees de la petite solfatare de l'etang des tartres. Les
gens du pays affirment que ces entrelacements et ces enroulements de
pierres sont, dans les grottes de Tivoli, comme a la solfatare, des
petrifications de plantes inconnues. Je ne demanderais pas mieux; mais,
comme elles sont percees, dans toute leur etendue, d'un tube interieur
parfaitement rond et lisse, cette perforation me fait bien l'effet
d'etre le resultat d'un degagement de gaz et de souffles impetueux
partant de l'abime et se faisant des tuyaux de flute de toutes ces
matieres en fusion. Ce travail a pu etre regulier d'abord comme le
crible ignivome de la solfatare; mais une convulsion subsequente de la
masse volcanique les a tordues, embrouillees et dejetees en tous sens,
avant qu'elles fussent entierement refroidies. Voila mon explication.
Prenez-la pour celle d'un reveur et d'un ignorant; je n'y tiens pas;
mais elle a satisfait au besoin que j'eprouve toujours de me rendre
compte des bizarreries geologiques, bizarreries pures dans la solfatare
a fleur de terre que j'avais vue le matin, mais mysteres grandioses dans
la grotte de Tivoli, comme sur le chemin de Marseille a Roquefavour.

De quelles scenes effroyables, de quelles devorantes ejaculalions, de
quels craquements, de quels rugissements, de quels bouillonnements
affreux cette ravissante cavite de Tivoli a du etre le theatre! Il me
semblait qu'elle devait son charme actuel a la pensee, j'allais presque
dire au souvenir evoque en moi, des tenebreuses horreurs de sa formation
premiere. C'est la une ruine du passe autrement imposante que les debris
des temples et des aqueducs; mais les ruines de la nature ont encore sur
celles de nos oeuvres cette superiorite que le temps batit sur elles,
comme des monuments nouveaux, les merveilles de la vegetation, les frais
edifices de la forme et de la couleur, les veritables temples de la vie.

Par cette caverne, un bras de l'Anio se precipite et roule, avec un
bruit magnifique, sur des lames de rocher qu'il s'est charge d'aplanir
et de creuser a son usage. A deux cents pieds plus haut, il traverse
tranquillement la ville et met en mouvement plusieurs usines; mais, tout
au beau milieu des maisons et des jardins, il rencontre cette coulee
volcanique, s'y engouffre, et vient se briser au bas du grand rocher,
sur les debris de son couronnement detache, qui gisent la dans un
desordre grandiose.

Il me fallut, en cet endroit, me retourner, comme Orphee a la porte de
l'enfer, pour regarder mon Eurydice, car elle avait malicieusement lache
le ruban et s'etait vivement aventuree sot une planche jetee au flanc du
sentier par-dessus le vide, et appuyee sur une faible saillie du grand
rocher. C'etait une pure forfanterie, car cette planche ne conduisait a
rien, ne tenait a rien, et presentait le plus epouvantable danger. Je
vis qu'en effet ma princesse etait brave et affrontait le vertige avec
une surprenante tranquillite. Mais quoi! c'est une Anglaise, et je me
persuade toujours qu'il y a plus de fer et de bois que de sentiment et
de volonte dans ces belles machines qui se donnent pour des femmes. Je
crois bien que, si elle etait tombee, elle aurait pu se casser, mais
qu'on eut pu la raccommoder, et qu'elle eut ete miss Medora comme
devant.

Neanmoins, mon premier mouvement fut une grande terreur et puis un acces
de colere irrefrenable. Je courus a elle, je la pris, tres-rudement par
le bras et je l'entrainai sous la voute de la caverne, ou je la forcai
de s'asseoir, pour l'empecher de recommencer quelque inutile experience
de son courage insense.

Pour que vous compreniez comment je pouvais entrer dans une caverne ou
coule un bras de riviere impetueuse, il faut vous representer la large
ouverture de cette caverne, dont une moitie seulement sert de lit a la
course des eaux, cette moitie est necessairement la plus creuse;
l'autre egalement pavee de grands feuillets ondules et bosseles par les
soulevements volcaniques, vous permet de monter, en tournant, jusque
vers l'ouverture superieure par laquelle le flot s'engage sous la voute.
Ainsi vous remontez, aisement et a couvert, la pente fortement inclinee
et tourmentee d'un cours d'eau qui forme une cascade devant vous, et
une autre cascade derriere vous. Cela m'expliquait la formidable basse
continue que, du temple de la Sibylle, nous entendions monter de
l'abime invisible, tandis que la claire nappe argentee, qui lechait la
perpendiculaire du grand rocher, dominait la sauvage harmonie par un
chant plus frais et plus eleve.

L'endroit ou j'avais fait asseoir, bon gre mal gre, Medora, forme une
imposante et bizarre excavation, ou penetre, de l'issue superieure
invisible encore, une lueur bleue d'un effet fantastique. Les voutes de
la caverne ou s'enroulent furieusement ces etranges formations minerales
dont je vous ai parle ces pretendues plantes d'un monde anterieur
colossal, prennent la le dessin et l'apparence d'un ciel de pierre
laboure de ces lourdes nuees moutonneuses qu'imiterent les statuaires
italiens du XVIIe siecle, dans les _gloires_ dont ils entourerent leurs
Madones ou leurs saints equestres. En sculpture, c'est fort laid et fort
bete; mais, dans ce jeu de la nature, dans ce plafond de caverne eclaire
d'un jour frisant et blafard qui en dessine les groupes fuyants et
insenses, c'est etrange au point d'etre sublime; et, comme si la
matiere, dans ses transformations successives, se plaisait a conserver
les apparences de couleur et de forme de ses premieres operations, on
peut tres bien se figurer la, au lieu d'un fleuve d'eau qui descend, un
fleuve de lave qui monte, et, au lieu d'une voute de rochers, une voute
de lourdes vapeurs tordues et dispersees par les vents de l'enfer
volcanique.

Je fus tellement saisi par l'aspect et le bruit de ce cercle dantesque,
qu'a peine eus-je fait asseoir Medora, je l'oubliai completement. Ma
main, crispee par l'emotion qu'elle m'avait causee, tenait pourtant
encore la sienne; mais c'etait une sollicitude toute machinale, et
je restai petrifie comme le ciel de la grotte, curieux d'abord de
comprendre a ma maniere la scene etrange qui m'environnait, et puis
ravi, penetre, transporte dans le reve d'un monde inconnu, enchaine
comme on l'est quand on n'a pas une parole pour formuler ce que l'on
eprouve, et que l'on n'a pas aupres de soi un etre vraiment sympathique,
avec qui l'on puisse echanger le regard qui dit tout ce que l'on peut se
dire.

Je ne sais pas si son examen extatique dura une minute ou un quart
d'heure. Lorsque je retrouvai la notion de moi-meme, je vis que je
tenais toujours la main de Medora, et qu'a force d'etre comprimee dans
la mienne, cette pauvre belle main, un vrai modele de forme et de tissu,
etait devenue bleuatre. Je fus honteux de ma preoccupation, et, me
retournant vers ma victime, je voulus lui demander pardon. Je ne sais ce
que je lui dis ni ce qu'elle me repondit. Le bruit du torrent roulant
devant nous, ne nous permettait pas d'entendre le son de notre propre
voix; mais je fus frappe de l'expression froide et hautaine de ces
grands yeux d'un bleu sombre attaches sur les miens. Je ne pouvais
exprimer mon repentir que par une pantomime, et je pliai un genou pour
me faire comprendre. Elle sourit et se leva. Sa figure avait encore une
expression ironique et courroucee, du moins a ce qu'il me sembla. Elle
ne retira pourtant pas sa main, que je tenais toujours, mais non plus de
maniere a la meurtrir, et, comme son regard se portait vers le torrent,
le mien s'y reporta aussi. On a beau se dire qu'on reviendra voir a
loisir ces belles choses; on se dit aussi qu'on sera peut-etre empeche
d'y revenir jamais, et qu'on ne retrouvera pas l'instant qu'on possede.

J'etais reste tombe sur mes genoux, non plus pour faire amende honorable
a la beaute, mais pour regarder le dessous de l'excavation plus a mon
aise. Comment vous dire ma surprise, lorsqu'au bout d'un instant, je
sentis sur mon front, glace par la vapeur du torrent, quelque chose de
doux et de chaud comme un baiser? Effare, je retournai la tete, et je
vis, a l'attitude de Medora, que ce n'etait pas une hallucination.

Un cri de surprise, de colere reelle et de plaisir stupide tout a fait
involontaire, sortit de moi et se perdit dans le vacarme du torrent. Je
me reculai precipitamment, averti par ma conscience que tout elan de
joie et de reconnaissance serait un mensonge de la vanite ou de la
sensualite. La victoire eut peu de merite: cette belle creature parlait
mediocrement a mes sens, et nullement a mon coeur. Je ne saurais
m'eprendre d'elle que par l'imagination, et j'en suis defendu par la
certitude que son imagination seule s'est follement eprise de moi.

Eh quoi! pas meme son imagination; je devrais dire son amour-propre, son
depit de mon indifference, sa puerile jalousie de jolie femme contre la
Daniella. Je me souvins, en cet instant, que celle-ci m'avait provoque
plus singulierement encore en me baisant la main; mais, de sa part,
c'etait l'action d'une servante qui croit, a tort, devoir s'humilier
devant une superiorite sociale, et cette caresse, naivement servile,
m'avait donne envie de lui rendre la pareille pour retablir la logique
des choses. Rien de semblable ne me fut suggere par la provocation de
Medora.

C'etait pourtant une provocation chaste a force d'etre hardie. Je la
crois meme aussi froide qu'exaltee, cette Anglaise a passions de parti
pris. Il n'y a place en elle, je l'ai senti a premiere vue, ni pour
l'amitie tendre, ni pour l'amour ardent. Elle procede par coups de tete;
elle veut, ou vaincre ma resistance pour se moquer de moi ensuite, on se
persuader a elle-meme qu'elle eprouve les emotions violentes d'un amour
irresistible. Elle veut peut-etre recommencer le roman d'amour de sa
tante Harriet, sauf a me mepriser le lendemain comme on meprise le
pauvre lord B***.

--Ah! grand merci! me disais-je. Je ne serai pas si faible que lui. Je
garderai ma liberte et ma fierte. Je ne deviendrai pas amoureux de
cette beaute dangereuse et decevante, a qui ses millions persuaderaient
bientot qu'elle a le droit de m'avilir.

Je me disais tout cela, degrise de tout vin et de toute vanite, comme
vous voyez; et, malgre tout cela, j'etais tremblant de la tete aux
pieds, comme on l'est a la suite d'une commotion violente; car tout
appel a l'amour remue en nous la source profonde, sinon des plus vives
emotions de l'animal, du moins celle des plus hautes aspirations de
l'ame.

Sottement trouble, follement eperdu, j'entrainai Medora hors, de la
caverne. J'avais besoin de l'air plein et du jour brillant pour me
retrouver tout entier. A l'entree de la grotte, nous vimes lady Harriet
et le guide qui faisaient une pause. Lady Harriet savait son Tivoli par
coeur et ne daigna pas entrer dans la caverne, dont elle craignait la
fraicheur, ce qui ne l'empecha pas de m'en parler avec enthousiasme, en
phrases toutes faites, et en si beau style, que rien n'y manquait pour
degouter a jamais de l'expansion admirative.

Comme tout danger etait franchi, a ce que nous assura le guide, je
feignis de vouloir aller au-devant de lord B***, qui n'arrivait pas, et
je me mis a courir, resolu a ne plus echanger un mot ni un regard avec
Medora. Je vis lord B*** beaucoup au-dessous de nous. Il nous avait
depasses et devisait avec Tartaglia, trop familierement sans doute au
gre de sa femme.

Pour les atteindre, je n'avais qu'a suivre le sentier qui s'enfonce en
long corridor, taille de main d'homme dans la roche. Cette galerie,
percee de jours carres comme des fenetres, ne gate rien dans le tableau.
Elle vous fait tourner de plain-pied une face abrupte de la montagne,
et, quand on la voit du dehors, ses ouvertures ombragees de lianes
ressemblent a une suite d'ermitages abandonnes et devenus inaccessibles.
Elle est propre et seche dans toute son etendue; c'est la dedans qu'on
voudrait demeurer si on pouvait choisir son gite a Tivoli. On nous a dit
que ce travail etait beaucoup plus ancien que celui du general Miollis,
et qu'il avait ete fait pour les plaisirs d'un pape amoureux des grottes
de Neptune.

J'allais sortir de ce defile lorsqu'un frolement de robe m'avertit que
j'etais suivi. Je fis la sottise de me retourner, et je vis Medora, pale
et comme desesperee, qui courait litteralement apres moi.

--Laissez-moi, lui dis-je resolument, vous etes folle!

--Oui, je le sais, repondit-elle avec energie; c'est meme pour vous en
convaincre tout a fait que me voila encore pres de vous. Si vous trouvez
la quelque chose de plaisant, vous pouvez en rire avec M. Brumieres et
tous ses amis de l'ecole de Rome....

--Vous me prenez pour un lache ou pour un sot! Vous voyez donc bien
que vous etiez folle de vous confier a ce point a un homme que vous ne
connaissez pas.

--Si! je vous connais, s'ecria-t-elle. Ce n'est pas votre mechancete ni
votre indiscretion que je crains; c'est votre fierte puritaine. Vous
savez que je vous aime, et moi, je sais que vous m'aimez; mais vous avez
peur de mes millions, et vous croiriez vous abaisser en faisant la
cour a une femme riche. Eh bien, moi, je suis lasse d'etre le but des
ambitieux et l'effroi des hommes desinteresses. Je me suis dit que, le
jour ou je me sentirais aimee pour moi-meme par un homme delicat, je
l'aimerais aussi et le lui dirais sans detour. Vous etes celui que
j'ai resolu d'aimer et que je choisis. Il y a assez longtemps que vous
resistez a vos sentiments et que vous vous faites souffrir vous-meme en
me tourmentant de votre pretendue antipathie. Finissons-en; dites-moi la
verite, puisque je desire l'entendre, puisque je le veux.

J'espere, mon ami, que vous riez en vous representant la figure ebahie
de votre serviteur. Je me sentis l'air si bete, que j'en fus honteux;
mais il me fut impossible de dire autre chose que ceci:

--En verite!... je jure, sur l'honneur mademoiselle, que je ne me savais
pas amoureux de vous!

--Mais, a present, vous le savez, s'ecria-t-elle; vous le sentez, vous
ne vous en defendez plus? Est-ce la ce que vous voulez dire?

--Non, non! repondis-je avec effroi; je ne dis pas cela.

--Non? vous dites non? Alors je vous hais et vous meprise?

Elle etait si belle, avec ses yeux secs enflammes, ses levres pales et
cette sorte de puissance que donne la douleur ou l'indignation, que je
me sentis redevenir ivre. La beaute a un prestige contre lequel echouent
tous les raisonnements, et, en ce moment, celle de Medora realisait tout
ce que peut rever, tout ce qui peut faire battre _un coeur de jeune
homme_! car enfin, je suit homme, je suis jeune, et j'ai un coeur comme
un autre! Je la contemplais tout eperdu, et il me semblait qu'elle avait
raison d'etre furieuse; que je n'etais qu'un sot, un poltron, un
butor, un petit esprit, un coeur glace. Je ne pouvais lui repondre.
J'entendais, au fond de la galerie, la voix de lady Harriet qui
s'approchait.

--Continuez la promenade sans moi, je vous en supplie, lui dis-je.
Je suis trop trouble, je deviens fou; laissez-moi me remettre, me
recueillir, avant de vous repondre... Tenez, on vient, nous causerons
plus tard...

--Oui, oui, j'entends, dit-elle; vous ferez vos reflexions, et vous nous
quitterez sans me dire seulement adieu!

--De grace, baissez la voix, votre tante... cet homme qui
l'accompagne...

--Que m'importe! s'ecria-t-elle, comme decidee a tenter on effort
supreme pour vaincre ma resistance. Ma tante sait que je vous aime;
je suis libre d'aimer, je suis libre de me perdre, je suis libre de
mourir!...

En disant ces derniers mots, elle palit. Ses yeux se voilerent; il me
sembla qu'elle allait tomber evanouie; je la retins dans mes bras.
Sa belle tete se pencha sur mon epaule, sa chevelure de soie inonda,
enveloppa mon visage. Le sang gronda dans ma tete et reflua vers mon
coeur; je ne sais ce que je lui dis; je ne sais si ma bouche rencontra
ses levres: ce fut un delire rapide comme l'eclair. Lady Harriet,
arrivant a l'angle du chemin couvert, n'avait plus qu'un pas a faire
pour nous surprendre. Saisi de honte et de terreur, je pris la fuite,
seul, cette fois, et j'aurais ete me cacher je ne sais au fond de quel
antre, si je n'eusse rencontre, au bas du sentier, lord B***, qui,
redevenu le plus sage de nous deux, m'arreta au passage.



XVI

Frascati, 1er avril.

--C'est moi, me dit lord B***, de cet air mysterieux et profond que
donne l'ivresse, c'est moi qui veux vous faire les honneurs de la grotte
des Sirenes.

Je me laissai conduire, et, pendant quelques instants, me sentant de
nouveau tres-gris, je vis toutes choses d'un oeil tres-vague. Cependant
je fus remis et calme plus vite que je ne l'esperais.

Nous gagnames le fond resserre de l'entonnoir, qui en est la partie la
plus delicieuse. Il est seme de blocs de rochers et de massifs d'arbres,
et traverse par le bras de l'Anio, qui, arrive a l'extremite de ce petit
cirque naturel, se precipite, s'engouffre et disparait entierement dans
une derniere grotte tellement belle, qu'on la prendrait pour un ouvrage
d'art. Le sentier n'a eu pourtant qu'a cotoyer son rebord pour faire
pont sur le torrent. La, en surete derriere un parapet de roches a peine
degrossies, qui ne gate pas la delicieuse sauvagerie du lieu, on plonge
de l'oeil dans la profondeur d'un nouvel abime qui est comme la clef du
dernier deversoir de cette onde fougueuse, car elle s'y perd avec une
derniere clameur effroyable, dans des cavites dont on ne connait pas
l'issue.

--C'est ici, me dit lord B***, que deux Anglais se sont fait avaler par
cette bouche beante. On pretend qu'ils sont descendus sur cette corniche
etroite, mais parfaitement praticable, que vous voyez la-dessous, et que
le pied leur a glisse. Moi, je trouve qu'il faut etre bien maladroit
pour ne pas s'y promener les deux mains dans ses poches, et vous
remarquerez que la chute de l'eau est si nette et si absolue dans
son puits naturel, qu'elle n'envoie pas une goutte de pluie sur ses
margelles de rocher.

--Alors, vous croyez qu'ils se sont precipites volontairement.

--Et naturellement! dit-il en fixant sur le gouffre son oeil
melancolique, terni par un reste d'ivresse.

--L'aventure n'est pas authentique, dis-je a Tartaglia; car le guide m'a
parle de trois Anglais, et voila milord qui parle de deux.

--Il n'y en a peut-etre eu qu'un seul, repondit Tartaglia avec son
insouciance habituelle sur le chapitre de la verite; c'est un suicide
qui aura fait des petits.

Ce trait d'esprit produisit sur lord B*** un effet qui m'eut fait fremir
si j'eusse ete seulement a trois pas de lui, car il enfourcha le
parapet avec l'aisance d'un bon cavalier, et parut un instant dispose a
descendre sur la corniche; mais j'avais ete a temps de passer mon bras
sous le sien, et je le tenais encore mieux que je n'avais tenu Medora
quelques instants auparavant. Cette corniche me parait aussi, a moi,
tres-praticable; mais, au milieu de la foudre de la cataracte qui la
rase, je n'y voudrais pas voir marcher un Anglais sortant de table.

--Qu'est-ce que vous avez? me dit-il tranquillement en restant a cheval
sur le parapet. Vous croyez que je veux aller faire une promenade dans
les entrailles de la terre? Non! la vie est si courte, qu'elle ne vaut
pas la peine qu'on l'abrege. Donnez-moi du feu pour rallumer mon cigare!
quant a l'immoralite du suicide, en ma qualite d'Anglais de race pure,
je proteste. Quand on se sent decidement et irrevocablement a charge au
autres...

Il s'interrompit pour rappeler son chien jaune, qui etait saute sur le
parapet et qui aboyait a la cascade.

--A bas, Buffalo! s'ecria-t-il d'un ton de sollicitude. Descendez! ne
faites pas de ces imprudences-la!

Et, en voulant repousser l'animal, il tourna ses deux jambes du cote
du gouffre, avec une mollesse et une insouciance de mouvement qui me
forcerent a le prendre de nouveau a bras le corps.

--Bah! reprit-il, vous croyez que je suis gris? Pas plus que vous,
mon cher! Je vous disais donc que, quand on n'est agreable ni utile a
personne, aimer et preserver sa vie est une lachete; mais, tant qu'on a
un ami, ne fut-ce qu'un chien, on ne doit pas l'abandonner. Seulement...
ecoutez! S'il est vrai pour moi qu'on ne soit pas force d'exister a tout
prix, le suicide n'en est pas moins une faute, parce qu'il est toujours
le resultat d'un mauvais emploi de la vie. La vie n'est une chose
insupportable que parce que nous l'avons faite ainsi. Il depend de tout
homme sage et intelligent de bien conduire la sienne, et, pour cela, il
faut preserver sa liberte et ne pas tomber dans les pieges d'un amour
mal assorti.

Je sentis le rouge me monter au front; la lecon m'arrivait si directe et
si meritee, que je la crus a mon adresse. Je me trompais. Lord B*** ne
songeait qu'a se juger lui-meme; mais son attitude brisee sur le bord
de l'abime, sa figure decomposee par l'ennui, et sa tendresse de
celibataire pour son chien parlaient si eloquemment, que je me jurai a
moi-meme de ne jamais revoir Medora.

Cependant, comme lord B*** etait reellement pris de sommeil au milieu de
ses reflexions melancoliques, et qu'il parlait de s'etendre, la ou il
etait, pour dormir au bruit de la cataracte, il me fut impossible de le
quitter, et les femmes nous eurent bientot rejoints. Aussitot que milord
entendit la voix sechement doucereuse de milady, qui lui demandait
compte de son attitude negligee, il se remit sur ses pieds, et parla de
poursuivre l'exploration, car nous n'avions encore vu, en fait de
chutes d'eaux, que les moindres curiosites de l'endroit; mais la pluie
commencait a tomber serieusement, le ciel etait envahi, le soleil
eteint, et, bien que Medora insistat pour continuer, lady Harriet, qui
se croit souffreteuse et delicate, voulut retourner a Rome. J'appuyai
vivement cette idee. On amena les anes, qui attendaient au fond du
cratere, et les femmes remonterent sans fatigue jusqu'au temple de la
Sybille, ou, en peu d'instants, la voiture fut prete a les ramener.

C'est alors seulement que je manifestai l'intention de rester a Tivoli
jusqu'au lendemain soir.

--Je comprends, dit lady Harriet, que vous desiriez voir tout ce que
nous n'avons pu voir aujourd'hui; mais ne vaudrait-il pas mieux revenir
par un beau temps que de vous mouiller ce soir, et peut-etre encore
demain, pour voir un paysage sans soleil?

J'insistai. Lord B*** voulut alors rester avec moi, ce que, j'aurais
accepte s'il eut ete convenable et prudent de laisser les femmes
traverser sans lui la campagne de Rome. En dernier ressort, lady Harriet
prononca, malgre mes refus et ma resistance, qu'elle me renverrait la
voiture le lendemain; et je fus oblige, pour conquerir ma liberte, de
prononcer a mon tour que je resterais peut-etre plusieurs jours a Tivoli
pour dessiner.

Pendant ce debat, Medora demeura muette et les yeux attaches sur moi
avec une expression d'anxiete d'abord, puis de reproche et de dedain
qui me fut fort penible a supporter. Enfin, la voiture partit, et je me
sentis allege du poids d'une montagne.

Voila, mon ami, un recit bien long, et peut-etre trop circonstancie de
l'aventure qui me poussa a la solitude de Frascati. Je vous demande
pardon de me laisser aller a vous tout dire; mais il me semble que, si
je vous cachais quelque chose, il vaudrait mieux ne rien vous dire du
tout.

Quand je me retrouvai seul a Tivoli, au lieu d'aller voir les autres
cascades, je redescendis vers celles que je connaissais deja. Le
gardien, ancien soldat au service de la France, voulut bien avoir
confiance en ma parole de ne pas attenter a mes jours (car, decidement,
cet abime est regarde comme tentateur), et j'eus la liberte d'aller
rever seul, a l'abri de la pluie, dans les cavernes.

Je ne rentrai pas sans remords dans celle ou j'avais rendu ce maudit
baiser. J'en ressentais encore le fremissement dangereux; mais, au lieu
de m'y complaire, je me condamnai a un severe examen de conscience, et
je reconnus que j'avais ete coupable d'imprudence. N'aurais-je pas du,
depuis les larmes bizarres que le soin d'apporter un chevreau avait fait
repandre, et toutes les singularites du reste de la route, deviner,
comprendre que j'etais l'objet d'un depit tout pret a se changer en
caprice et a se faire baptiser du nom de passion? Eh bien, non! je ne
m'en etais pas doute, apparemment! J'avais observe, sans grand interet
et comme malgre moi, cette etrange organisation. J'expliquais les
premieres larmes par quelque souvenir, peut-etre un souvenir d'amour,
reveille en elle par une circonstance fortuite. J'expliquais la scene
des bijoux jetes dans le bois par une colere de reine, echouant devant
un sujet determine a ne pas etre un courtisan. J'expliquais meme le
baiser sur le front, par une hallucination de sa part ou de la mienne.
Jusque-la, jusqu'au moment ou elle m'avait poursuivi pour me dire: _Je
vous aime_, je m'etais obstine a croire a je ne sais quelle meprise, ou,
passez-moi le mot, a je ne sais quelle fumee d'hysterie nerveuse.

--Me voila donc, pensai-je, en presence d'un amour bon ou mauvais, senti
ou reve, mais sincere a coup sur, et aussi resolu que le mien serait
timide et involontaire! Le mien!

En me disant cela, je me tatais le coeur, j'y appuyais les mains et j'en
comptais les battements comme le medecin interroge le pouls d'un malade,
et je decouvrais, tantot avec joie, tantot avec effroi, qu'il n'y avait
pas la d'amour vrai, c'est-a-dire pas de foi, pas d'enthousiasme pour
cette incomparablement belle creature.

Le trouble que j'avais ressenti etait donc tout simplement dans mes
sens, et pouvais-je me croire _engage_, pour un baiser involontaire,
pour un mot que mes levres avaient prononce, que mes oreilles n'avaient
pas entendu, que mon esprit ne pouvait meme pas ressaisir?

--Il y aurait la, pensais-je, une question d'honneur vis-a-vis de lord
B*** et de sa femme, qui m'ont temoigne la confiance que l'on doit a un
homme de coeur. La moindre apparence, la moindre velleite de seduction
aupres de leur heritiere me ferait rougir a mes propres yeux, et la
moindre expression, le moindre temoignage d'amour envers elle, serait
tentative de seduction, puisque je sens que je ne l'aime pas. Je n'ai
pas eu cette pensee, l'ombre meme de cette lache pensee, un seul
instant. Je la repousserais avec degout, si elle osait me venir; mais il
y a eu une seconde, un eclair d'egarement des sens, et, puisque dans de
telles occasions (la premiere, a coup sur, dans mon inexperience des
grandes aventures), je ne suis pas maitre de moi, il faut que je m'en
preserve avec la prudence d'un vieillard.

Cependant j'eprouvais encore un malaise dont j'eus peine a trouver la
cause au fond de mon ame. Je me sentais honteux et comme avili d'etre
si froid de raisonnement et si decidement vertueux en presence d'une
passion aussi echevelee que celle dont j'etais l'objet. Il me semblait
que Medora, avec sa folie et son audace, mettait son vaillant pied de
reine sur ma pauvre tete d'esclave craintif, et que mes scrupules me
faisaient un role miserable au prix du sien. Je me confessai obstinement
et je reconnus qu'il n'y avait, dans le sentiment de mon humiliation,
rien de plus que la suggestion d'un sot amour-propre. Que venait donc
faire l'amour-propre entre elle et moi? Pourquoi cet ennemi du juste
et du vrai se glisse-t-il dans les coeurs a leur insu, et quel est ce
besoin egoiste et vulgaire de jouer le premier role dans une partie qui
ne devrait avoir que le ciel pour temoin et pour juge?

J'aime a croire que, quand je ressentirai le veritable amour, je
n'aurai pas a lutter contre cette vanite funeste, que je me sentirai
completement genereux et desarme devant l'objet de mon adoration,
completement naif vis-a-vis de moi-meme. Mais cette simplicite de coeur
et cette loyaute d'intentions, ne les dois-je pas egalement a la femme
dont je repousse les sacrifices?

--Va donc pour l'injuste mepris de cette amante superbe! m'ecriai-je.

Et, debarrasse de toute hesitation, comme de tout mecontentement
vis-a-vis de moi-meme, je m'enveloppai de mon caban et j'allai voir les
autres gambades fantastiques de l'Anio, le long du mont Catillo.

L'Anio, ou Teverone, ou Aniene, car il a tous ces noms, arrive ici des
vallees elevees qui servent de bases aux groupes du mont Janvier. Il
y rencontre la brusque coupure d'une gorge qui, par un detour, doit
l'emmener, triste et souille de toutes les eaux corrompues du steppe de
Rome, jusqu'au Tibre. Avant d'entrer dans l'affreux desert, il s'elance
fier, bruyant et limpide, comme pour faire ses adieux a la vie, a
l'air pur, aux splendeurs des hautes regions; mais cet emportement de
puissance mettait en danger la montagne ou est Tivoli. Par un tres-beau
travail, on a divise son cours en plusieurs bras, et, laissant aux
usines, aux ruines et aux touristes de Tivoli le courant mysterieux des
grottes de Neptune et les ravissantes _cascatelles_ et _cascatellines_
qui s'epanchent plus loin en ruisseaux d'argent sur le flanc de
la montagne, on a contraint la plus forte masse des eaux a suivre
paisiblement deux magnifiques tunnels situes a peu de distance de
l'entonnoir naturel dont je vous ai parle. C'est de ces tunnels jumeaux
que le fleuve se laisse tomber dans son lit inferieur en cataracte
tonnante, et cependant avec une effroyable tranquillite. On descend
ensuite dans la gorge pour voir d'en bas toutes ces chutes. La gorge est
charmante; elle n'a qu'un defaut: c'est d'etre couverte et remplie d'une
vegetation si splendide, qu'il est presque impossible de trouver
un endroit d'ou l'on puisse voir l'ensemble de cette corniche si
merveilleusement arrosee.

Les ruines de toutes les villas antiques dont les noms sont celebres ne
m'attirerent nullement. Je suis las des ruines, et, devant la nature, a
moins qu'elles ne lui servent d'ornement, comme ce charmant temple de la
Sibylle au-dessus du gouffre de Tivoli, ou de la villa de Mecenes,
qui couronne les cascatelles, elles me deviennent honteusement
indifferentes.

Je passai la nuit dans le plus affreux lit et dans la plus affreuse
chambre de l'affreuse auberge de la Sybille, un vrai coupe-gorge
d'opera-comique. Pourtant, je ne fus point assassine, et les gens de la
maison, malgre leur mauvaise mine, me parurent d'excellentes gens.

Le lendemain, malgre la pluie et un commencement de fievre, je
recommencai mes excursions; mais rien de ce que je vis ne valait pour
moi la grotte des Sirenes, et c'est la que je retournai contempler,
pendant deux heures, le torrent engouffre dans son puits sans issue.
Ce devait etre la, certainement, l'antre favori de la fameuse sibylle
libertine, lorsque ces abimes n'etaient accessibles que par des voies
mysterieuses, et que les _pales mortels_ n'en approchaient qu'en
tremblant, effrayes du dechainement des cataractes autant que des
oracles du destin.

Aujourd'hui, c'est un lieu de delices. Ces tapis de violettes et ces
buissons de myrtes par lesquels on descend mollement et sans danger
jusqu'au milieu de cette grande scene; ce torrent diminue qui ne menace
plus personne et qui n'a garde de sa fureur que ce qu'il en faut pour
donner une emotion puissante sans lassitude et sans aneantissement;
cette grotte, dont les rudes anfractuosites s'embellissent de guirlandes
de lierre et de chevrefeuille, et qui, percee de larges crevasses, vous
laisse voir, comme a travers un cadre, les profondeurs d'un paysage
magique, tout cela exerca sur moi un magnetisme etrange, et j'ai reve
la un bonheur que je demande pour paradis au Dieu bon. Oui, ce creux de
rochers, d'eaux agitees et de plantes vigoureuses, avec du soleil et
un air salubre, si c'etait possible; une grotte pour abri et une femme
selon mon coeur, et je consens a etre prisonnier sur parole durant
l'eternite.

Ma contemplation etait si douce et mon corps si fatigue, que je
m'endormis comme lord B*** avait voulu s'endormir la veille, au bruit de
la cataracte. Quand je m'eveillai, Tartaglia etait aupres de moi.

Vous avez tort de dormir la a l'humidite, me dit-il. Il y a de quoi etre
malade.

Il avait raison: je me sentais mal partout. J'eus peine a remonter au
temple. Chemin faisant, Tartaglia, qui etait retourne la veille a Rome,
m'apprit qu'il venait me chercher avec une voiture par l'_ordre de la
Medora_.

--C'est fort bien, lui repondis-je; tu vas t'en retourner comme tu es
venu. Je compte rester ici huit ou dix jours.

--Vous n'y songez pas, _mossiou_. Vous etes dans l'endroit le plus
malsain de l'Italie, et vous allez y mourir. Prenez garde d'ailleurs a
ce qui va arriver. Des que la Medora vous saura malade, elle viendra
avec sa famille, car ils font tous sa volonte, et elle est folle de
vous...

--En voila assez, repondis-je avec colere. Vous me portez sur les nerfs
avec vos sottises. Il faut que tout cela finisse!

Et, prenant mon parti, je montai dans la voiture et donnai au cocher
l'ordre de me conduire a Rome chez Brumieres.

Je croyais etre delivre du Tartaglia, qui, me voyant irrite et un peu
en delire, avait fait mine de rester a Tivoli; mais, a mi-chemin,
m'eveillant d'un nouvel assoupissement febrile, je vis qu'il etait sur
le siege avec le cocher. Je renouvelai a celui-ci l'injonction de me
conduire chez Brumieres. Mon intention etait d'ecrire, de chez lui,
une lettre d'adieux a la Famille B***, de faire prendre mes effets par
Tartaglia et de quitter Rome a l'instant meme. Le cocher fit un signe
d'assentiment respectueux, et je me rendormis, vaincu par une torpeur
insurmontable.

Quand je m'eveillai, j'etais si accable, que je ne compris pas ou
j'etais, et qu'il fallut les empressements de l'excellent lord B***
autour de moi pour m'eclairer sur la trahison de Tartaglia et du cocher.
J'etais au palais ***; je montais l'escalier du ma chambre, soutenu par
l'Anglais et la Daniella. Vous savez le reste; je dois ajouter que je me
suis si bien arrange pour ne pas sortir de ma chambre jusqu'au moment du
depart, que je n'ai pas revu Medora. J'espere donc que son caprice est
passe; j'espere meme qu'il n'y a pas eu caprice, et, quand j'y songe,
je reconnais que j'ai servi de titre a un roman dont elle avait fait le
plan avant de me connaitre. Elle a vingt-cinq ans, elle est froide, elle
a refuse beaucoup de bons partis, a ce que l'on assure. Puis l'ennui est
venu, les sens peut-etre; elle a resolu, dit-elle, d'epouser le premier
homme delicat qui l'aimerait sans le lui dire. Pourquoi s'est-elle
imagine que j'etais cet homme-la, moi qui ne l'aimais pas du tout? Ou
elle a le ridicule de se croire irresistible, ou il y a la-dessous
l'intrigue impertinente de Tartaglia, qui a eu plus d'effet que je ne
pensais.

Quoi qu'il en soit, me voila loin de Rome, par un temps a ne pas mettre
un chien dehors, et, dans quelques jours, quand mes forces seront
revenues, s'il y a encore peril en la demeure comme disent les legistes,
je me sauverai plus loin encore.

Mais ne trouvez-vous pas que ma terreur de _casto Giuseppe_, comme dit
Tartaglia, dont je vous epargne les dernieres remontrances, est d'une
fatuite ridicule?

A propos de Tartaglia, je dois vous dire que le drole m'a soigne
paternellement, et que, maitre de fouiller dans mes effets a toute
heure, il a pleinement justifie ce que lord B*** me disait de lui:

--C'est un vrai gredin, capable de vous arracher, par prieres ou par
intrigue, votre dernier ecu; mais c'est un valet fidele, incapable de
vous derober une epingle si vous n'avez pas l'air de vous mefier de
lui. En Italie, beaucoup de gens de cette classe sont ainsi faits: ils
pillent ceux qu'ils detestent; ils se font un plaisir de devaliser ceux
qui veulent lutter de finesse pour se garantir; mais ils voleraient
volontiers, pour enrichir ceux qui, par leur confiance absolue,
obtiennent leur amitie. Ayez des serrures Fichet a vos coffres; cachez
votre bourse dans les trous de mur les plus invraisemblables: ils
dejoueront toutes vos ruses. Laissez la clef a la porte et l'argent sur
la table, ce sera chose sacree pour eux. Ce vaurien a donc du bon comme
tons les vauriens... de meme que tous les gens vertueux ont un coin de
perversite.

C'est toujours lord B*** qui parle, et je vous fais grace des blaspheme,
de sa misanthropie. Tant il y a que le Tartaglia me fatiguait, et
qu'apres avoir bien paye, malgre lui, je dois le dire, ses bons
services, je suis charme d'etre delivre de son babil, de sa protection
et de ses suggestions matrimoniales.

Voici enfin un peu d'eclaircie dans le temps, et j'en vais profiter pour
visiter les jardins Piccolomini et faire le tour de mes domaines.



XVII

3 avril, a Frascati.

Depuis deux jours, bien que le soleil ne se montre pas plus qu'a
Londres, je me goberge de la douceur du temps. Les soirees sont froides
dans l'interieur de Piccolomini; ma cheminee se garderait bien de ne pas
fumer; et d'ailleurs, le bois manque; mais quelqu'un qui me choie m'a
apporte un _brasero_[3], et cela me permet de me rechauffer les doigts
pour vous ecrire. Le reste du temps, je suis dehors jusqu'a l'heure de
dormir, et je m'en trouve fort bien.

[Note 3: Brasero et le mot espagnol, apparemment familier a Jean
Yalreg.]

Ce _quelqu'un_ vous intrigue un peu, j'espere? Patience! je vous
raconterai. Il faut que je vous dise d'abord que je suis au beau milieu
d'un paradis terrestre, moyennant quelque chose comme trois francs par
jour, toutes depenses comprises, ce qui me permettra de passer ici
plusieurs mois sans me preoccuper de ma pauvrete.

J'ignore ce que deviendra le climat. On m'annonce des chaleurs qui me
feront revenir de mes doutes sur le beau ciel de l'Italie. Dans l'etat
de faiblesse ou je suis encore, le temps doux et voile que nous tenons
m'est fort agreable; mais il n'y aurait guere moyen de faire de la
peinture sans soleil, et il faut que ce pays-ci soit bien beau puisqu'il
l'est encore a travers son manteau de brouillards. Brumieres, qui
voulait que je l'attendisse pour venir ici, m'annoncait bien que je
n'y trouverais pas encore le moindre effet pittoresque; mais je suis
peut-etre moins peintre que contemplatif, et, quand je ne peux pas
essayer d'etre un interprete quelconque de la nature, je n'en reste pas
moins son amant fidele et ravi.

Figurez-vous que, sans sortir de mon jardin, j'ai la campagne, le
verger, la solitude et le desert. Le parterre qui s'etend devant la
maison n'annonce guere ce luxe: c'est un carre de legumes et de vigne,
enferme dans des haies de buis taille. En aout, la vue est terminee par
une grande fontaine murale en hemicycle avec les niches et les bustes
classiques. L'eau est limpide, les plantes grimpantes abondent, et, sur
la terrasse dont cette architecture est le contre-fort, de beaux arbres
inclinent leurs branches touffues. Mais la n'est pas le charme de cet
enclos dont l'ancienne splendeur a fait place, d'une part a l'abandon,
de l'autre aux soins vulgaires de l'utilite domestique. Une belle allee
d'arbres centenaires s'en va en montant rapidement vers des terres
ensemencees et plantees d'oliviers. Heureusement, on a laisse subsister
ces arbres, et on n'a pu songer a niveler le terrain, de sorte que
l'ancien parc des Piccolomini, sacrifie au prosaisme de l'exploitation,
a garde ses chenes verts courbes en berceaux impenetrables au soleil et
a la pluie, ses asperites de montagne et son clair ruisselet qui court
en bouillonnant sous des masses de fleurs sauvages. Il y a meme un coin,
tout a fait inculte, qui forme ravin et qui se compose tout aussi bien
qu'un grand paysage. Le ruisseau qui sort d'une belle source dans
la villa voisine, nous arrive de la hauteur et forme une cascatelle
charmante qui, de son amphitheatre de rochers et de verdure, arrose
une petite prairie tout a fait naturelle, traverse l'enclos et s'en va
rejouir une troisieme villa contigue a celle-ci. On voit qu'ici l'on
ne s'est pas dispute l'eau courante. Bien au contraire, on se l'est
liberalement distribuee, et, comme elle abonde partout, ceux qui ont
bien voulu lui permettre de rire et de sauter a travers leurs jardins
ont rendu a leurs voisins un veritable service.

Les collines Tusculanes ne sont, d'ici a leur point le plus eleve (
Tusculum), qu'un immense jardin partage entre quatre ou cinq familles
princieres. Et quels jardins! celui de Piccolomini ne compte plus. Vendu
a des bourgeois qui font argent de leur propriete, il n'a de beau que
ce que l'on n'a pu lui oter. Hais la villa Falconieri, qui le borne a
l'est, et la villa Aldobrandini, qui le borne au couchant, la villa
Conti, qui touche a cette derniere; plus haut, la Ruffinella, et, en
revenant vers l'est, la Taverna et Mondragone, tout cela se tient et
communique si bien, que j'en aurais pour trois heures a vous decrire ces
lieux enchantes, ces futaies monstrueuses, ces fontaines, ces bosquets
et ces escarpements semes de ruines romaines et pelasgiques; ces ravins
de lierre, de liseron et de vigne sauvage, ou pendent des restes de
temple, et ou tombent des eaux cristallines. Je renonce au detail, qui
viendra peut-etre par le menu; je ne peux que vous donner une notion de
l'ensemble.

Le caractere general est de deux sortes: celui de l'ancien gout
italien, et celui de la nature locale qui a repris le dessus, grace a
l'indifference ou a la decadence pecuniaire des maitres de ces folles
et magnifiques residences. Si vous voulez une exacte description de ces
residences, telles qu'elles etaient encore il y a cent ans, vous la
trouverez dans les spirituelles lettres du president de Brosses, l'homme
qui, malgre son apparente legerete, a le mieux vu l'Italie de son
temps. Il s'est beaucoup moque des jeux d'eaux et girandes, des statues
grotesques et des concerts hydrauliques de ces villegiatures de
Frascati. Il a eu raison. Lorsqu'il voyait depenser des sommes folles et
des efforts d'imagination puerile pour creer ces choses insensees, il
s'indignait de cette decadence du gout dans le pays de l'art, et il
riait au nez de tons ces vilains faunes et de toutes ces grimacantes
naiades outrageusement meles aux debris de la statuaire antique. Il
appelait cela gater l'art et la nature a grands frais d'argent et de
betise, et je m'imagine que, dans ce temps-la, quand tous ces fetiches
etaient encore frais, quand ces eaux sifflaient dans des flutes, que les
arbres etaient tailles en poire, les gazons bien tondus et les allees
bien tracees, un homme de sens et de liberte, comme lui, devait a bon
droit s'indigner et se moquer.

Mais, s'il revenait ici, il y trouverait un grand et heureux changement:
les Pans n'ont plus de flute, les nymphes n'ont plus de nez. A beaucoup
de dieux badins, il manque davantage encore, puisqu'il n'en reste qu'une
jambe sur le socle. Le reste git au fond des bassins. Les eaux ne
soufflent plus dans des tuyaux d'Orgue; elles bondissent encore dans des
conques de marbre et le long des grandes girandes; mais elles y chantent
de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapissees de vertes
chevelures, qui les rendent a la verite. Les arbres ont repris leur
essor puissant sous un climat energique, et sont devenus des colosses
encore jeunes et pleins de sante. Ceux qui sont morts ont derange la
symetrie des allees; les parterres se sont remplis de folles herbes; les
fraises et les violettes ont trace des arabesques aux contours des tapis
verts; la mousse a mis du velours sur les mosaiques criardes: tout a
pris un air de revolte, un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant
de solitude.

Et maintenant, ces grands parcs jetes aux flancs des montagnes, forment,
dans leurs plis verdoyants, des vallees de Tempe, ou les ruines rococo
et les ruines antiques devorees par la meme vegetation parasite donnent
a la victoire de la nature un air de gaiete extraordinaire. Comme,
en somme, les palais sont d'une coquetterie princiere ou d'un gout
charmant; que ces jardins, surcharges de details puerils, avaient ete
dessines avec beaucoup d'intelligence sur les ondulations gracieuses du
sol, et plantes avec un grand sentiment de la beaute des sites; enfin,
comme les sources abondantes y ont ete habilement dirigees pour assainir
et vivifier cette region bocagere, il ne serait pas rigoureusement vrai
de dire que la nature y ait ete mutilee et insultee. Les brimborions
fragiles y tombent en poussiere; mais les longues terrasses d'ou l'on
dominait l'immense tableau de la plaine, des montagnes et de la mer; les
gigantesques perrons de marbre et de lave qui soutiennent les ressauts
du terrain, et qui ont, certes, un grand caractere, les allees couvertes
qui rendent ces vieux Edens praticables en tout temps; enfin, tout ce
qui, travail elegant, utile ou solide, a survecu au caprice de la mode,
ajoute au charme de ces solitudes, et sert a conserver, comme dans des
sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale
beaute des ombrages. Il suffit de voir, autour des collines de Frascati,
l'aride nudite des monts Tusculans, ou l'humidite malsaine des vallees,
pour reconnaitre que l'art est parfois bien necessaire a l'oeuvre de la
creation.

Mais voyez donc, mon ami, comme je defends _mes villas_ contre les
injures du president de Brosses, et peut-etre contre les critiques que
j'apprehende de votre part! C'est que l'amour de la propriete s'est
empare de moi, quand je me suis vu ici seul, absolument seul de mon
espece artiste, jouissant de toutes ces residences desertes. D'ici a un
ou deux mois, me dit-on, il ne viendra a Frascati ni seigneurs indigenes
ni _forestieri_, et, sous ce dernier titre, on confond les artistes, les
touristes et les malades de tout genre qui cherchent l'air salubre au
commencement des grandes chaleurs. En attendant, les villas ne sont
habitees que par leurs gardiens, de bons vieux serviteurs qui me
confient les clefs des parcs avec une bonne grace charmante; ce qui me
permet de choisir chaque jour celui qui me plait, ou de les parcourir
tous dans une grande excursion, si j'ai de bonnes jambes.

Quelle douce maniere de posseder, n'est-ce pas? n'avoir rien a
surveiller, rien a ordonner, rien a reparer; quitter quand bon me
semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon
absence; revenir de meme, sans que personne fasse attention a moi; jouir
sans controle et sans contestation de plusieurs Trianons de caracteres
differents; me promener en pantoufles dans tous les paysages de Watteau,
sans risquer de rencontrer personne a qui je doive mes egards et ma
conversation! Vraiment, je suis trop heureux, et j'ai peur que ce ne
soit un reve. Tout cela a moi, pauvre diable qui ai vecu trois ans
a Paris, triste et courbe sous la preoccupation de payer la vue des
gouttieres et les bottes a tremper dans la boue liquide des rues! A moi
tout cela pour trois francs par jour, sans que j'aie a me tourmenter
de cette responsabilite de soi-meme, si rigoureuse pour la dignite de
l'individu, mais si funeste a la poesie et a l'independance, dans les
grands centres de civilisation! Par quelles vertus ai-je merite d'etre
gate a ce point! Et la Mariuccia, qui plaint ma figure absorbee, mon air
nonchalant, et qui regarde avec une maternelle pitie mon mince bagage,
et ma bourse plus mince encore!

Cette Mariuccia est un etre excellent et divertissant au possible. Elle
est rieuse et bavarde comme le ruisseau de son jardin, et, pour peu
qu'on l'excite par des questions, elle arrive a une eloquence petulante,
accompagnee d'une mimique exaltee qui la transfigure en une sorte de
pythonisse rustique. Elle est un specimen si complet et si naif de
sa Classe et de sa localite, que je vois, mieux que dans un livre,
a travers ses descriptions, ses prejuges et ses raisonnements, le
caractere du milieu ou je me trouve jete.

Mais un autre type plus etrange encore aux yeux d'un homme naif tel que
moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfin que je vous entretienne.
Aussi, je reprends mon recit ou je l'ai laisse.

Hier matin, je demandai a la Mariamoda si elle avait fait blanchir mon
linge.

--Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc,
humide et frippe. La vieille femme qui m'aide a mes lessives s'en est
chargee.

--C'est fort bien; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit
repasse.

Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma litterature
italienne, je n'ai pas encore a mon service tout le vocabulaire de la
vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de francais. J'appelai
la pantomime a mon secours, et, comme si un gueux de mon espece eut
pretendu a un grand luxe en exigeant du linge passe au fer, elle s'ecria
d'un air stupefait:

--Vous voulez la _stiratrice_?

--C'est cela! la repasseuse! Est-ce une industrie inusitee a Frascati?

--Oh! oui-da, reprit-elle avec orgueil; il n'y a pas de pays au monde ou
l'on trouve des meilleures _artisanes_.

--Eh bien, confiez ceci a une de vos merveilleuses ouvrieres.

--Voulez-vous que ce soit ma niece?

--Je ne demande pas mieux, repondis-je, etonne du regard clair et
penetrant que son petit oeil gris attachait sur le mien.

Elle remporta la corbeille, et, a l'heure ou je rentrais pour souper,
car je me suis arrange pour rester dehors le plus tard possible, je
trouvai installees autour d'un brasero, dans une grande piece du
rez-de-chaussee, ou la Mariuccia juge plus commode de me servir mes
repas, trois personnes qui causaient, les pieds sur la cendre chaude et
les coudes sur les genoux: c'etait la vieille femme en haillons qui fait
la perpetuelle _biancheria_ de Mariuccia, un gros capucin de bonne mine,
et une fille mince dont un grand mouchoir de laine rouge enveloppait la
tete et les epaules. Les deux femmes ne se derangerent pas. Le capucin
seul se leva et me fit des politesses qui aboutirent a l'humble demande
d'un baioque, un sou du pays, pour les besoins de son ordre. Je lui en
donnai cinq, qu'il recut avec une profonde reconnaissance.

--Cristo! s'ecria la vieille femme, a laquelle il montra, d'un air naif,
cette grosse piece de cuivre dans sa main crasseuse, quelle generosite!

Et, se tournant vers moi, elle m'accabla d'une grele d'epithetes
elogieuses. Pour n'etre pas enivre de ses flatteries, je lui donnai
vite deux baloques qui restaient dans ma poche, et elle se confondit
en reverences et en tentatives de baisements de mains auxquelles je me
hatai de me soustraire.

Mais, voulant savoir jusqu'ou allait cette misere ou cette passion pour
la mendicite, je m'adressai a la jeune fille, dont je ne voyais pas
la figure cachee sous son chale, et qui me semblait tres-proprement
habillee.

--Et vous, mademoiselle, lui dis-je en m'asseyant sur l'escabeau
qu'avait laisse libre le frere queteur a cote d'elle, est-ce que vous ne
me demandez rien?

Elle releva la tete, ecarta son chale rouge, et me tendit la main sans
rien dire.

--Daniella! m'ecriai-je en la reconnaissant a la pale lueur que le
brasero renvoyait a sa figure; Daniella a Frascati! Daniella qui tend la
main...

--Pour que vous y mettiez la votre, repondit-elle en souriant. Vous etes
cause que j'ai perdu une bonne place; mais je ne la regrette pas, s'il
me reste votre amitie.

--Parlez plus bas, lui dis-je; expliquez-moi...

--Oh! je n'ai pas besoin d'en faire un secret, reprit-elle; je n'ai
rien fait de mal; et, d'ailleurs, le frere Cyprien est mon oncle, et la
Mariuccia est ma tante. C'est moi qui suis la _stiratrice_, et je vous
rapporte votre _biancheria_.

--Oui, oui, dit la Mariuccia, qui venait d'entrer et qui posait mon
humble diner sur la table, nous sommes tous parents: le capucin est mon
frere, la vieille femme est ma tante, a moi, et vous pouvez parler tous
les deux devant nous; c'est en famille, rien ne sortira d'ici.

--C'est tres-bien, pensai-je; il n'y manque que le cousin Tartaglia pour
que tout Frascati sache les particularites serieuses ou ridicules de ma
retraite a Frascati.

--Daniella, dis-je a la jeune fille, je vous prie de ne pas...

--C'est bien, c'est bien, dit la vieille femme en sortant; causez
ensemble; nous savons toute l'histoire. Pauvre Daniella! ce n'est pas sa
faute, c'est une bonne fille qui nous a tout dit..

--Et moi, dit le capucin en ramassant sa besace et son baton, je vous
presente mes reverences, seigneur etranger... Danieluccia, je prierai
pour toi, afin que l'orgueil de cette Anglaise soit vaincu par la
misericorde divine!

Je vous laisse a penser si j'etais de bonne humeur de voir ebruiter
ainsi ce qui avait pu se passer a propos de moi dans la famille B***. Je
voulus faire expliquer la Daniella.

--Non, pas a present, me repondit-elle; vous me en colere. Je vas porter
votre linge dans votre chambre et je reviendrai.



XVIII

3 avril.

--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demandai-je a la Mariuccia. Que vous a-t-elle
donc dit, a tous tant que vous etes?

--Les choses comme elles se sont passees, repondit-elle; cette Anglaise,
la grosse dame, je la connais bien! Elle vient presque tous les ans a
Frascati; mais je n'ai jamais pu dire son nom....

--Eh bien?

--Eh bien, il y a deux ans, elle a pris ma niece en amitie et elle l'a
emmenee. Elle la payait bien et la rendait tres-heureuse; et puis, quand
elles ont ete la-bas, en Angleterre, je crois, lady Bo..., lady Bi...,
au diable son nom! a pris une niece, la... la...

--N'importe!

--La Medora! Voila son nom, a elle! Il parait qu'elle est belle: comment
la trouvez-vous?

--Je n'en sais rien; allez toujours.

--Eh! vous savez bien qu'elle est belle et riche, mais mechante... Non:
la Daniella dit qu'elle est bonne, mais folle. Elle a commence par aimer
ma niece comme si la pauvre fille eut ete sa soeur. Elle a voulu l'avoir
a elle seule pour son service. Elle lui donnait des robes de soie,
des bijoux, de l'argent. Oh! dans une annee, la Daniella a plus gagne
qu'elle ne gagnera dans tout le reste de sa vie, a moins qu'elle ne
veuille encore quitter le pays et suivre d'autres _forestieri_; mais
je ne le lui conseille pas: vous autres etrangers, vous etes tous
maniaques, bizarres!

--Merci; apres?

--Apres, apres! Vous savez bien que vous avez dit a ma niece qu'elle
etait plus jolie que sa maitresse. Depuis ce moment-la, la signorina n'a
plus voulu la supporter; elle l'a tourmentee, chagrinee, offensee. La
petite a repondu deux ou trois paroles un peu vives, et, pendant que
vous etiez encore malade, on l'a renvoyee. Allons, il n'y a pas grand
mal; on lui a fait un beau cadeau, et elle pourra bien se marier ici
avec qui elle voudra. On est toujours mieux dans son pays que sur les
chemins; et, si vous l'aimez, ma niece, si elle vous plait, et que vous
souhaitiez rester chez nous, il ne tient qu'a vous d'etre son mari. Vous
etes peintre, vous trouverez de l'ouvrage dans les villas. Justement,
la princesse Borghese veut faire reparer Mondragone. Vous ferez de la
fresque et vous gagnerez bien de quoi elever vos enfants.

--Ainsi, repondis-je, emerveille du plan rapide de la Mariuccia, vous
avez arrange tout cela en famille, avec la vieille femme, le capucin
et... la Daniella?

--La Daniella ne dit rien du tout; on ne sait pas si elle vous aime;
mais...

--Mais vous le pensez, puisque vous me mariez avec elle?

--Eh! qui sait?

Le _chi lo sa_ de la Mariuccia est son grand et dernier argument.
Elle le dit si souvent a tout propos, que j'ai deja compris que cela
signifiait en certaines occasions: _Laissez-moi faire_, et en certaines
autres: _Je n'y tiens pas_.

--Cette fois, l'accent etait problematique, et je dus insister pour
savoir si j'etais tombe dans une de ces intrigues dont Brumieres et
Tartaglia m'avaient signale les facheuses consequences; mais l'oeil
clair et la figure enjouee de Mariuccia ne permettaient pas le soupcon,
et, dans ses reponses subsequentes, je ne vis que l'empressement d'une
bienveillance irreflechie pour sa niece et pour moi.

--S'il en est ainsi, pensai-je, je dois avoir une franchise egale.

Et, comme la Daniella ne reparaissait pas, je priai sa tante de monter
avec moi dans ma chambre, ou nous la trouvames occupee a brosser mes
habits et a ranger mes ustensiles de toilette, comme si elle eut ete a
mon service.

--Que faites-vous la? lui dis-je en entrant, avec un peu de durete.

Elle me regarda avec un melange de decision et de douceur qui parait
etre dans son caractere comme sur sa physionomie.

--Je nettoie et je range votre appartement, repondit-elle, comme je
faisais a Rome, pendant que vous etiez malade.

Le souvenir des soins empresses et intelligents de cette bonne fille me
fit rougir de ma brusquerie.

--Ma chere enfant, lui dis-je, asseyez-vous, et causons. Je veux savoir
comment je suis la cause de votre separation d'avec la famille B***.
Vous avez dit, a ce sujet, ce que vous avez cru devoir dire; il faut que
je le sache, afin de redresser la verite si vous vous etes trompee en ce
qui me concerne.

--C'est aise a dire, repondit-elle avec assurance. Vous avez fait le
projet d'epouser la Medora. Comme vous avez beaucoup d'esprit, vous avez
devine que, pour la rendre amoureuse de vous, elle qui n'a jamais
pu etre amoureuse de personne, il fallait faire semblant de devenir
amoureux d'une autre, sous son nez, et vous avez reussi a le lui
persuader. Moi, j'aurais ete sacrifiee a ce jeu-la, si j'avais eu
affaire a de mauvais maitre; mais lady Harriet est genereuse, et, avec
ce qu'elle m'a donne en me congediant, j'aurais tort de me plaindre.
N'est-ce pas la ce que j'ai dit, ma tante Mariuccia?

--Peut-etre, repondit la tante; mais j'avais compris que le _signore_ te
plaisait, et je pensais que tu lui avais plu. A present, si les choses
vont autrement, s'il doit epouser l'Anglaise et que ton dos lui ait
servi d'echelle, il te devra un beau cadeau de noces, et tout est dit.

Bien que l'explication de la Daniella dut couper court a toute pensee
d'alliance entre elle et moi dans l'esprit de ses parents, je ne pus
supporter le plan ridiculement fourbe qu'elle m'attribuait a l'egard de
sa maitresse. Je crus devoir m'en expliquer avec elle.

--Ma chere, lui dis-je, il vous a plu d'interpreter ma conduite dans un
sens que je desavoue absolument. Je n'ai pas fait semblant d'etre epris
de vos charmes. C'a ete une plaisanterie dont j'etais loin de prevoir
les consequences et que personne, je l'espere encore, n'a prise au
serieux. Quoi qu'il en soit, j'ai eu un grand tort, puisque le resultat
de ceci a ete une mesintelligence momentanee entre vous et des personnes
auxquelles vous deviez etre attachee. Je suis assez coupable sans que
vous me pretiez un projet aussi absurde et aussi cupide que celui de
vouloir me faire aimer d'une personne trop riche pour moi et que je ne
connais pas assez pour l'aimer moi-meme. Je vous prie donc, dans vos
epanchements avec votre nombreuse famille, de ne pas me faire jouer
inutilement ce vilain role.

--Inutilement! reprit-elle en francais, francais qu'il me faut vous
traduire plus que si c'etait de l'italien. Vous consentiriez cependant a
ce que je le fisse utilement?

--Voulez-vous bien vous expliquer?

--Si ma famille se persuadait que nous nous aimons, vous et moi, il
y aurait pour vous quelque inconvenient a le laisser croire, et il
vaudrait mieux donner a penser que vous ne songez qu'a la Medora.

--Et quel serait l'inconvenient dont vous parlez?

--Des coups de couteau pour vous et des coups de poing pour moi.

--De la part de qui? Je veux tout savoir.

--De la part de mon frere, un mechant homme, je vous avertis.... Je ne
depends que de lui, je n'ai plus ni pere ni mere.

--Alors, c'est une menace sous laquelle il vous a plu de me placer, en
faisant vos confidences....

--Moi, vous menacer et vous exposer! s'ecria la Daniella en levant
au ciel ses yeux etincelants. _Cristo!_ croyez-vous que j'aurais dit
seulement que je vous connaissais, si Tartaglia ne fut venu ici ce
matin?

--Tartaglia? Bon! voici le bouquet! Et qu'est-il venu faire a Frascati?

--Il est venu savoir de vos nouvelles de la part de la Medora, mais
en secret, et en se servant d'un pretexte, car il parait qu'elle est
inquiete de vous et qu'elle s'en cache, parce qu'elle craint de vous
avoir fache par ses refus. Alors, comme ce pauvre garcon s'est mis en
tete de faire reussir votre mariage avec elle, il a dit a la Mariuccia
qu'il fallait m'empecher de vous voir, parce que vous me feriez la cour
et que vous ne m'epouseriez pas. Voila comment, en venant ici rapporter
votre linge, j'ai ete forcee de repondre a des questions, et, si tout
cela s'est embrouille dans la cervelle de ma tante, ce n'est pas de
ma faute; mais le capucin est prudent, la vieille femme est bonne, la
Mariuccia est excellente, et les choses en resteront la, pourvu que
vous me permettiez de leur dire que vous ne pensez qu'a la Medora.
Autrement...

--Autrement?

--Autrement, des idees viendront a mon frere, et il vous fera un mauvais
parti.

--C'est assez revenir sur ce danger-la, ma chere, lui dis-je avec
impatience. Je me suis pas habitue a me battre au couteau; mais, de
quelque facon que je m'y prenne, gare a votre frere et a tous vos
parents et amis, s'ils me cherchent noise. Je suis d'un naturel
tres-doux; mais je sens qu'avec des exploiteurs comme avec des bandits,
je peux devenir tres-mechant et vendre ma peau extremement cher a
quelques-uns.

En parlant ainsi a Daniella, en italien, afin que la Mariuccia
l'entendit, je les observais attentivement l'une et l'autre, la premiere
surtout, que je crois assez rusee et qui pourrait bien avoir pour moi,
non pas une passion de keepsake, comme miss Medora, mais un sentiment
fonde sur des vues interessees. La Mariuccia, quoique fine, me parut
n'avoir que de bonnes intentions. Quand a la _stiratrice_, il me fut
difficile de penetrer ses sentiments. Elle semblait epier les miens
propres: nous restions donc tous deux sur la defensive.

Quand j'eus fini de parler, elle garda un instant le silence, comme pour
chercher une solution a une situation qu'il lui plaisait apparemment
de croire embarrassante ou perilleuse; et, tout a coup, au lieu de me
repondre elle s'adressa a sa tante.

--Je vous ai raconte, lui dit-elle, que le _signore_ avait tue un voleur
et mis deux autres en fuite aupres de Casalmorte, Je sais comme il est
hardi, et plus fort qu'il n'en a l'air: je l'ai vu se battre avec ces
mauvaises gens. Si quelqu'un doit avoir peur, ce n'est pas lui, et
Masolino fera bien de se tenir tranquille.

Puis, se retournant vers moi, elle ajouta en francais:

--Mais pourquoi donc, pour eviter des querelles, ne voulez-vous point
passer pour amoureux de la Medora?

--Parce que cela n'est pas vrai, et que je deteste le mensonge,
repondis-je avec impatience. Il vous a plu d'inventer cela; mais soyez
sure que, si j'etablis ici quelque relation qui me mette a meme de vous
dementir, je n'y manquerai dans aucune occasion.

Ses yeux brillerent d'une satisfaction si vive, que je compris qu'entre
la maitresse et la suivante, il y avait un duel de vanite feminine en
regle, dont le hasard m'avait rendu l'objet litigieux.

--C'est etonnant, cela! dit-elle en se manierant avec beaucoup de
gentillesse, il faut l'avouer. Comment est-il possible que vous ne
vouliez pas d'elle qui vous aime tant?

Sur ce mot-la, je me fachai tout rouge. Que Medora se soit follement
confiee a mon honneur, cela n'est pas douteux; mais il ne sera pas dit
qu'elle s'y soit confiee en vain; et, fut-elle tout a fait indigne de ma
loyaute, il me resterait encore a la disculper pour l'honneur de lady
Harriet et de l'excellent lord B***. J'imposai donc silence aux malices
de la soubrette avec tant de severite, qu'elle baissa les yeux comme
effrayee, et se retira bientot avec une confusion feinte ou reelle.

Je regrettai qu'elle n'eut pas temoigne quelque regret qui me permit de
la congedier plus amicalement. Elle m'a soigne si bien, que je lui dois
de la reconnaissance, et je n'ai pu encore trouver le moment de la lui
exprimer, puisqu'elle avait disparu du palais *** avant mon depart de
Rome.

En outre, bien que j'aie d'elle une mediocre opinion, je dois
reconnaitre que j'ai pour sa figure et ses manieres des moments de
sympathie reelle. Je l'entendis causer jusqu'a minuit avec la Mariuccia
dans le grenier voisin de ma chambre. Je ne voulais ni ne pouvais saisir
un mot de leurs longs discours; mais je vis bien a l'intonation tantot
narrative, tantot gaie de leur dialogue, que Daniella n'etait pas
tres-inquiete de son sort. La duree de ce tranquille babillage, qui
accompagnait je ne sais quel travail, me prouvait aussi qu'elle n'etait
pas sous le coup d'une surveillance bien redoutable. Enfin, j'entendis
ouvrir les portes, descendre l'escalier de bois de l'etage que nous
occupons, Mariuccia et moi, et grincer sur ses gonds la grille de
l'enclos qui donne sur la ruelle malpropre et montueuse decoree du nom
emphatique de _via Piccolomini_.



XIX

3 avril.

Ce matin, vers six heures, je fus eveille par une voix douce et pleine
qui, du dehors, appelait Rosa: c'est le nom de la vieille femme, tante
et servante de la Mariuccia. Cette maniere d'appeler resumait tout le
chant de la langue italienne. Tandis que nous autres, quand nous voulons
nous faire entendre au loin, nous escamotons la premiere syllabe et
prolongeons le son sur la derniere, on fait ici tout l'oppose; et le
nom de Rosa, crie, ou plutot chante en octave descendante, avait une
euphonie tres-agreable. En me frottant les yeux pour m'eveiller tout a
fait, je reconnus que c'etait la voix de la _stiratrice_. Je me levai
pour regarder a travers ma persienne: je la vis dans la rue apportant un
tres-joli brasero de forme ancienne et d'un poli etincelant. Au bout
de quelques instants, la Mariuccia mit la tete a sa fenetre et tira
successivement deux cordes. La grille du jardin s'ouvrit, puis la porte
d'entree de la maison, pour donner passage a la Daniella.

Une demi-heure apres, la Mariuccia entrait chez moi avec ce brasero tout
allume.

--J'espere que vous n'aurez plus froid, me dit-elle. Le brasier d'en bas
est trop grand pour votre chambre; il vous aurait donne mal a la tete,
et ma niece m'a empeche hier au soir de vous le monter; mais elle en
avait un plus petit, que voila.

--Elle s'en prive pour moi? C'est ce que je ne veux pas.

Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.

--Vous etes beaucoup trop bonne pour moi, lui dis-je, pour moi qui ne
suis plus malade, et qui n'ai ete dans votre vie qu'un incident
facheux et desagreable. Je vous remercie bien amicalement et bien
fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore
utile dans la saison ou nous sommes.

--Et qu'en ferais-je? repondit-elle: je ne rentre dans ma chambre que
pour dormir.

Et, sans attendre ma reponse, elle dit a la Mariuccia que mon dejeuner
etait pret, et qu'elle allait me le servir.

--Ne tardez pas a descendre, ajouta-t-elle en s'adressant a moi avec
gaiete, si vous ne voulez pas que vos oeufs frais soient durs, comme
hier!

Et elle descendit legerement le dedale d'escaliers rapides qui conduit
aux degres de pierre des etages inferieurs.

--Comme hier? dis-je a la Mariuccia, qui commencait a ranger ma chambre.
Votre niece etait donc ici deja hier matin? Elle y vient donc tous les
jours?

--Mais certainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ouvrage dans le
pays. Elle a un peu perdu sa clientele, mais elle la retrouvera vite:
elle est si aimee et si bonne ouvriere! En attendant, elle m'aidera a
mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille
qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un
enfant, complaisante _comme un ange_. Est-ce que cela vous gene, qu'elle
trotte dans la maison autour de moi? Ca ne vous coutera pas un sou de
plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.

Les choses me paraissant arrangees ainsi, il ne me restait qu'a les
accepter dans la mesure ou elles me sembleraient acceptables. Mon
dejeuner me fut servi par la jeune fille, dont la proprete, beaucoup
moins suspecte que celle de sa tante, la vivacite et les delicates
attentions m'eussent ete tres-agreables, si je ne sais quelle mefiance
ne m'eut tenu sur la defensive. Il y avait, dans ses manieres avec
moi, une provocation evidente, mais une provocation tendre et comme
maternelle dont je ne pouvais me defendre d'etre encore plus touche que
flatte. Je resolus d'en avoir le coeur net, et, comme, en se baissant
vers moi pour me servir du cafe, sa joue effleurait la mienne plus que
de raison, je lui donnai de grand coeur le baiser qu'elle semblait
appeler.

Je fus etonne de la voir rougir et frissonner, comme si cette liberte
l'eut prise au depourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette,
Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru le monde deux ans en
qualite de soubrette elegante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus
serieuses. Aussi, pour en finir avec toute comedie de sa part ou de la
mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.

--Vous ai-je offensee? lui dis-je en l'attirant pres de moi.

--Non, repondit-elle sans hesiter, et en me caressant de son plus beau
regard.

--Vous ai-je deplu?

--Non.

--Vous me permettrez d'esperer...?

--Tout, si vous m'aimez; rien, si vous ne m'aimez pas.

Cela etait dit si nettement, que j'en fus tout abasourdi.

--Qu'entendez-vous par aimer? repris-je.

--Si vous le demandez, vous ne savez donc pas ce que c'est?

--Je n'ai jamais aime.

--Pourquoi?.......

--Parce que je n'ai rencontre apparemment aucune femme qui me parut
digne d'un amour comme je l'entendais.

--Vous n'avez donc pas cherche?

--L'amour ne se trouve pas en le cherchant. On le rencontre peut-etre au
moment ou l'on ne s'y attend pas.

--Suis-je celle qui vous paraitrait digne de l'amour comme vous
l'entendez?

--Comment le savoir?

--Il y a quinze jours que vous me connaissez!

--Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez vous-meme.

--Vous croyez donc qu'il faut se connaitre depuis quinze ans pour
s'aimer? Il y en a qui disent le contraire.

--Vous ne m'avez pas repondu. Qu'entendez-vous par aimer, vous?

--Etre l'un a l'autre.

--Pour combien de temps?

--Pour tout le temps qu'on s'aime.

--Chacun a sa mesure de fidelite. Je ne connais pas la mienne. Quelle
est la votre?

--Je ne la connais pas non plus.

--Ah bah! vous nel'avez jamais mise a l'epreuve? lui dis-je d'un air
serieux.

Et, en moi-meme, je pensais: "A d'autres, ma mignonne!"

--Je ne l'ai pas mise a l'epreuve, dit-elle, parce que je n'ai jamais
connu l'amour partage.

--Voyons, soyons amis; ca ne vous engage a rien, et contez-moi ca.

--La premiere fois, c'etait ici; j'avais quatorze ans. J'ai aime...
Tartaglia.

--Merci de moi! j'aurais du m'en douter!

--Non! C'etait si bete de ma part, et il etait deja si laid! Mais
j'avais besoin d'aimer. Il etait le premier qui me parlait d'amour comme
a une jeune fille, et j'etais lasse d'ere une enfant?

--Fort bien, au moins vous etes franche. Et... il fut votre amant?

--Il aurait pu l'etre s'il eut su mieux me tromper; mais j'avais
une amie qu'il courtisait en meme temps que moi et qui m'en fit la
confidence. A nous deux, apres avoir bien pleure ensemble, nous fimes le
serment de le mepriser, de nous moquer de lui; et, a nous deux, a
force de nous faire remarquer l'une a l'autre, par suite d'un reste de
jalousie, sa laideur et sa sottise, nous en vinmes a nous guerir si bien
de l'aimer, que nous ne pouvions le regarder, ni meme parler de lui sans
rire.

--Allons, quant a celui-la, je respire! Et le second?

--Le second vint beaucoup plus tard. A quelque chose malheur est bon.
Le depit et la confusion d'avoir reve a Tartaglia me rendirent plus
mefiante et plus patiente. Beaucoup de garcons me firent la cour; aucun
ne me plaisait. Je meprisais les hommes, et, comme cela me posait en
fille fiere et difficile, ma coquetterie et mon orgueil y trouvaient
leur compte. Cela m'ennuyait bien quelquefois, d'etre si hautaine; mais
c'etait encore heureux pour moi de persister a l'etre. N'ayant rien, si
je m'etais mariee toute jeune, je serais aujourd'hui dans la misere,
avec des enfants, peut-etre avec un mari brutal, ivrogne ou paresseux
par-dessus le marche.

--Et le second amour?

--Attendez! Ce fut lord B***.

--Aie! moi qui le croyais vertueux!

--Il est vertueux. Il ne m'a jamais fait la cour, et il n'a jamais su
qu'il eut pu me la faire.

--Encore un amour pur?

--Un amour est toujours pur quand il est sincere, et, puisque lady
Harriet ne veut pas entendre parler de son mari, bien qu'elle en soit
jalouse pour le _qu'en dira-t-on_, j'aurais pu etre honnetement sa
rivale en secret et sans troubler le menage; mais cela ne fut pas, parce
que... un jour, a Paris, je vis milord ivre. Cela ne lui arrive pas
souvent: c'est quand il a un surcroit de chagrin. J'eus a le soigner
pour que sa femme ne s'apercut de rien. Je le trouvai si laid dans le
vin, si vieux avec sa figure pale et son front sans perruque, si drole
enfin dans son malheur, qu'il ne me fut plus possible de le prendre au
serieux. C'est un homme excellent que j'aimerai toujours, le seul que
je regrette dans la famille; mais, si on me l'offrait pour pere ou pour
mari, je le choisirais pour pere.

--Allons! et de deux avec qui vous avez eu la bonne chance de vous
desillusionner a temps; mais le troisieme?

--Le troisieme? C'est vous.

Cette parole aimable meritait encore un baiser.

--Attendez! dit-elle apres me l'avoir laisse prendre. Puisque vous etes
un homme sincere, je dois tout vous dire. Je vous ai aime a la folie,
mais cela a beaucoup diminue, et, a present, je pourrais m'en guerir
comme je me suis guerie des autres.

--Dites-moi ce qu'il faudrait faire pour cela, afin que je ne le fasse
pas.

--Il faudrait essayer de me tromper, et, comme vous n'en viendriez pas a
bout..., je me degouterais de vous tout de suite.

--Qu'appelez-vous donc tromper?

--Aimer la Medora et vouloir me faire croire le contraire

--Sur l'honneur, je ne l'aime pas! A present, m'aimez-vous?

--Oui, dit-elle avec resolution, mais en s'echappant de
mes bras. Cependant, ecoutez ce que je veux vous dire encore.

--Je le sais, lui dis-je avec humeur; vous voulez que je vous epouse?

--Non! je ne veux pas me marier sans avoir eprouve la constance de mon
amant et la mienne pendant plusieurs annees; et, comme a cet egard vous
ne me promettez rien, comme je ne veux rien vous promettre non plus, je
ne songe pas avec vous au mariage.

--Alors, qui vous fait hesiter?

--C'est que vous ne m'avez pas encore dit que vous m'aimez.

--D'apres votre definition de l'amour, qui est d'etre l'un a l'autre,
nous ne pouvons pas encore nous aimer l'un l'autre.

--Oh! attendez, _signor mio!_ s'ecria-t-elle en m'enveloppant de son
regard limpide, comme d'un flot de volupte, mais en me retirant ses
mains que j'avais prises par-dessus la table. Vous etes subtil, et je ne
suis pas sotte. Au point ou nous en sommes, s'aimer, c'est avoir envie
de s'aimer. Il faut que le desir soit grand de part et d'autre. Celui
d'une femme n'est jamais douteux, puisqu'elle y risque son honneur.
Celui d'un homme peut bien n'etre qu'un petit moment de caprice,
puisqu'il n'y risque rien.

--Il parait pourtant que j'y risque ma vie, si ce que vous m'avez dit de
votre frere et de vos autres parents est vrai?

--C'est malheureusement tres-vrai. Mon frere, presque toujours ivre ou
absent, ne me surveille pas; mais, qu'une mechante langue lui monte la
tete, il peut vous assassiner.

--Eh bien, tant mieux, Daniella! Je suis charme d'avoir ce risque a
courir pour vous prouver...

--Que vous n'etes pas poltron? Ca ne prouve pas autre chose! Il me faut
une certitude de votre amour en echange de mon honneur.

--Ah! ma chere, m'ecriai-je impatiente, voila deux fois que vous
prononcez ce gros mot; ne le dites pas une troisieme, car tout serait
fini entre nous.

Elle me regarda avec surprise; puis, haussant les epaules:

--Je comprends, dit-elle, vous n'y croyez pas? Et pourquoi n'y
croyez-vous pas?

--Ne vous fachez pas! Si je savais ce que vous entendez par la,
peut-etre y croirais-je.

--Il n'y a pas deux manieres de l'entendre. Une fille qui aime hors de
la pensee du mariage est dechue. Tous les hommes se croient le droit de
lui demander d'etre a eux, et si elle leur resiste, ils la decrient et
l'insultent.

--Vous me parlez, ma chere, comme si vous n'aviez jamais appartenu a
aucun homme. S'il en etait ainsi, je vous donne ma parole d'honneur que
je ne chercherais point a etre le premier.

--Et pourquoi cela?

--Parce que je suis trop jeune et trop pauvre pour devenir votre
soutien, dans le cas ou notre amour prendrait de la duree; et parce que,
s'il n'en devait point avoir, je me reprocherais de nuire a une personne
qui m'a donne des soins et temoigne de l'amitie.

--C'est bien, dit-elle apres avoir reflechi.

Et, quand elle reflechit ainsi, sa figure, hardie et sensuelle, prend
une singuliere expression d'energie.

Puis elle se leva et se mit en devoir d'enlever le couvert pour rompre
notre entretien. Je voulus le renouer; elle secoua la tete en silence
et descendit legerement l'escalier du jardin. J'eus fort envie de l'y
suivre pour la forcer a me pardonner, car, de la fenetre, je vis qu'elle
y etait seule. Je la rappelai, elle ne bougea pas. J'hesitai quelques
moments, en proie a une agitation dont la vivacite m'effraya moi-meme.
Ce n'etait pas seulement, comme avec Medora, une tentation des sens;
c'etait un attrait plus vif, et que la reflexion ne venait ni dementir
ni calmer.

Eh! que m'importait que cette Daniella fut menteuse et galante? Elle ne
m'en plaisait pas moins. J'avais ete bien sot de vouloir la confesser.
Il y a en nous un fond de pedanterie qui nous gate toute la spontaneite
de l'existence.

Mais elle avait eu la maladresse de parler de son honneur; c'etait faire
appel au mien; la folie d'exiger de l'amour. Honneur et amour! ces deux
mots n'avaient certainement pas la meme portee, le meme sens pour elle
et pour moi. Ah! s'il etait vrai qu'elle eut le droit de les invoquer,
combien peu je me soucierais de ce que l'on en pourrait dire et penser!
combien il me serait facile de purifier, par mon devouement et ma
sincerite, le charme vulgaire que je subis!... Mais, s'il etait vrai,
combien ma maniere d'etre avec elle aurait ete grossiere et indigne
d'elle jusqu'a ce moment! Quelles mauvaises pensees et quelle injurieuse
familiarite j'aurais a me faire pardonner, avant d'accepter ce premier
amour si vaillamment et si naivement offert!

La crainte de faire une erreur stupide en sollicitant grossierement une
vierge, s'empara de moi au milieu du delire qui me gagnait. Partage
entre cette terreur et celle, beaucoup moins vive, d'etre pris pour
dupe, je resolus d'attendre a mieux connaitre cette fille pour reprendre
un entretien si delicat, et je me sauvai dans la campagne. J'y promenai
d'abord une emotion chagrine, une inquietude penible. Enfin, la beaute
de ces solitudes, ou je suis roi, me calma et je vins a bout d'oublier
une tentation beaucoup trop soudaine pour ne pas creer quelque danger
nouveau a ma raison ou a ma conscience.

Je suis rentre, comme de coutume, a huit heures du soir. J'emporte dans
ces excursions un morceau de pain pour ne pas souffrir de la faim
entre mes deux repas, distants d'environ douze heures. L'_eau pure des
fontaines_ ne me manque pas, et suffit parfaitement a ma sensualite, car
elle est delicieuse.

Quand je pense au peu de besoins de bien-etre auquel peut se reduire un
homme qui vit beaucoup par l'esprit, la soif des richesses et le desir
du luxe me jettent toujours dans un grand etonnement. Me voici dans un
pays ou l'insouciance d'une part, et la pauvrete de l'autre, rendent
inconnues les mille recherches de nos climats et de notre civilisation.
Le premier aspect de ce denument etonne, parce qu'il fait un contraste
violent et comique avec le gout de l'ornementation; mais on s'y habitue
bien vite, et meme on est tente de chercher a simplifier encore cette
vie d'Arabe sous la tente.

Quand je me rappelle ce que, dans la limite du plus humble necessaire,
il faut penser a se procurer chez nous pour arranger son existence, soit
dans une grande ville, soit a la campagne, je reconnais que la vie de
campement est, pour les pauvres, la seule rationnelle, libre et vraie.
Peut-etre les riches font-ils le meme reve. Je m'imagine que les devoirs
se multiplient en raison des ressources, et que le riche liberal a
tout autant de sollicitude, de soucis, par consequent, pour depenser
noblement ses richesses, que l'avare en a pour les conserver et les
cacher. Si la proprete, qui est la grande volupte de la vie animale, et
dont les betes elles-memes nous donnent l'exemple, etait compatible
avec la sobriete d'habitudes de ces peuples meridionaux, il faudrait
reconnaitre que c'est nous qui sommes insenses d'avoir complique les
embarras de ce court voyage sur la terre, ou nous nous installons comme
si nous etions surs d'y voir lever le soleil qui se couche.

Mais la malproprete et le denument vont ensemble presque partout, et
l'homme semble fait de maniere a ne pas trouver de milieu entre le
necessaire et le superflu. Au fait, n'en est-il pas ainsi dans toutes
les manifestations de sa vie intellectuelle, morale et sociale?

Je n'ai pas revu la Daniella ce soir. Toujours partage entre la crainte
de me livrer a elle plus ou moins qu'elle ne le merite, j'ai eu sur moi
assez d'empire pour ne pas m'informer d'elle. Mariuccia n'est pas venue,
comme les autres jours, au devant de mon expansion, et je suis rentre
chez moi sans apercevoir d'autre visage que le sien et sans echanger une
parole avec elle. Pourtant, voila sur ma table deux vases de fleurs qui
n'y etaient pas ce matin. Ce sont de grands iris d'un blanc de lait,
bien plus beaux que des lis, et d'un parfum plus fin. Je me suis
hasarde, tout a l'heure, a demander a la Mariuccia, au moment ou elle
m'apportait ma petite lampe, si ces fleurs venaient du jardin de
Piccolomini. Je savais bien que non; mais j'esperais qu'elle me dirait
d'ou elles venaient. Elle a fait d'abord semblant de ne pas m'entendre;
puis elle m'a dit d'un air terriblement narquois:

--C'est mon frere le capucin qui vous envoie cela.

Je n'ai pas ose faire semblant d'en douter; seulement, quand; elle est
sortie, je lui ai crie en riant:

--Vous l'embrasserez pour moi.

--Qui? a-t-elle repondu.

Et, voyant que je lui montrais les fleurs:

--_Cristo!_ s'est-elle ecriee avec sa mimique expressive: embrasser pour
vous le capucin?

Faut-il conclure vis-a-vis de moi-meme? Faut-il prononcer, avant de
m'endormir, ce mot joyeux ou terrible: "Je suis amoureux?" Non, pas
encore. C'est peut-etre une folle brise qui passe et dont je ferai aussi
bien de ne pas m'enivrer. Si c'est un vent d'orage.... Que le ciel
m'en preserve, moi qui, pour la premiere fois depuis les annees du
presbytere, me trouve dans des conditions ou le calme de l'esprit et
l'oubli de ma personnalite me seraient si salutaires et si doux!



XX

4 avril

Je me suis distrait forcement aujourd'hui de la preoccupation d'hier.
Brumieres m'est arrive vers dix heures avec un appetit d'enfer. La
Mariuccia a trouve moyen de le faire dejeuner, et nous avons loue deux
rosses efflanquees qui nous ont portes, tant bien que mal, a Albano.
Notre premiere station a ete au couvent de Grotta-Ferrata, que je pris
d'abord pour une forteresse. C'est une communaute tres-riche de l'ordre
de saint Basile. Nous nous y arretames pour voir les fresques de la
sacristie.

Ces fresques sont du Dominiquin et tres-bien conservees. C'est la qu'est
la composition celebre du _Jeune Possede_, une tres-belle chose comme
sentiment, quoique d'une execution un peu trop naive. En repassant dans
l'eglise, je vis une ceremonie bizarre. Une confrerie de paysans revetus
de robes jadis blanches, a revers rouges, et la tete couverte de leurs
mouchoirs sales, etales de maniere a leur couvrir le visage, entourait
une sorte de lit noir et or, en psalmodiant des prieres. Au bout d'un
instant, ils remirent precipitamment leurs mouchoirs dans leurs poches,
jeterent ca et la leurs costumes, et s'enfuirent en causant et en riant,
comme presses de se debarrasser d'une corvee degoutante.

Je m'approchai du lit, qui restait au milieu de l'eglise deserte, et j'y
vis un objet que j'eus besoin de toucher pour le comprendre. Brumieres,
qui etait reste dans la sacristie, approcha a son tour, et s'y meprit.

--Qu'est-ce que cela? dit-il. Je ne connaissais pas cela. C'est
magnifique! quelle verite, quel caractere! Voyez! on a imite jusqu'a la
bouffissure des mains malades.

--Que croyez-vous donc que ce soit? lui demandai-je: une figure de cire
ou de bois peint?

Il eut alors quelque doute, et appuya son doigt sur la main enflee, qui
se creusa sous cette empreinte.

--Pouah! fit-il, c'est une morte pour de bon! Que ne le disait-elle?

C'etait une petite vieille qui devait rester exposee sur le catafalque
funeraire jusqu'au moment de la sepulture. Elle paraissait au moins
centenaire, et pourtant elle etait tres-belle dans le calme de la mort:
sa peau avait le ton mat et uni de la cire vierge; ses traits, fortement
accentues, n'avaient pas S de sexe, car un duvet, blanc comme la neige,
ombrageait ses levres rigidement fermees. Vetue d'une robe de linge
blanc nouee au cou et aux poignets par des rubans noirs, la tete
ombragee d'un voile de mousseline, qui lui donnait l'aspect d'une
religieuse, elle semblait dormir dans une attitude aisee, les mains
pendantes sur le bord du lit mortuaire. Elle paraissait si recueillie et
si satisfaite dans son eternel sommeil; son mouvement semblait si bien
dire, comme le _Sonno_ de Michel-Ange: _Ne m'eveillez pas!_ qu'elle
donnait envie d'etre mort comme elle, sans convulsion, sans regret,
semblable au voyageur qui trouve enfin un bon lit apres les fatigues
d'une longue route.

Comme je m'etonnais de l'abandon de ce cadavre si proprement arrange et
apporte la en ceremonie, puis tout a coup laisse sans surveillance et
sans prieres dans l'eglise ouverte a la curiosite des passants:

--C'est toujours comme cela, me dit Brumieres. La mort, en Italie, n'a
rien de serieux, les honneurs qu'on lui rend ont plutot un air de fete;
les larmes des parents et des amis n'accompagnent le defunt que jusqu'a
la porte de la maison. Le reste est pour le coup d'oeil, et meme
quelquefois pour la farce. J'ai vu autrefois, sur la grande route de
la Spezia, un pauvre diable que deux hommes portaient au cimetiere. Le
pretre marchait d'un air allegre, regardant les filles qui passaient et
leur souriant, tout en marmottant les prieres d'usage. Derriere lui
et autour de lui, sautait et gambadait, sans qu'il en parut choque ou
seulement etonne, un jeune gars, vetu de la robe noire et masque de la
hideuse cagoule, portant une grande croix de bois noir et remplissant
l'office de _frere de la mort_. Ce garcon faisait mille contorsions
burlesques, courait apres les filles pour les effrayer, et les
embrassait bel et bien sous le nez du pretre, qui paraissait trouver la
chose fort plaisante. Je demandai aux passants ce que cela signifiait.
Cela ne fait pas de mal aux morts, me fut-il philosophiquement repondu.
Et, comme je demandais si on en usait aussi cavalierement avec tous, un
bourgeois me dit:

--Non, sans doute; mais celui-ci n'est pas du pays."

Une autre fois, a Naples, continua Brumieres, j'ai vu porter a l'eglise
le cadavre d'un gros vieux cardinal, en grande pompe et a visage
decouvert, comme c'est l'usage. On lui avait mis une couronne de roses,
et, le croiriez-vous? du fard sur les joues, pour rejouir la vue des
assistants.

A Castel-Gandolfo, en longeant a pied les murs exterieurs d'un autre
couvent:

--Tenez, me dit Brumieres en s'arretant devant une petite fenetre
grillee, voici autre chose qui vous fera voir comme on joue ici avec la
mort.

Je m'approchai, et je vis dans l'interieur d'une petite chapelle, une
hideuse bouffonnerie: un squelette tombant en poussiere etait agenouille
dans une attitude suppliante, devant un autel fait d'ossements humains.
La croix, les flambeaux, un lustre en roue suspendu a la voute, etaient
composes de tibias, de cotes, de machoires et de vertebres artistement
agences dans l'intention, a la fois lugubre et facetieuse, d'appeler
l'attention des passants. C'etait un appel a la charite publique, et,
dans ce pays de misere, la devotion trouvait le moyen d'y repondre, car
le pave de la chapelle etait litteralement jonche de gros sous.

C'etait, en effet, quelque chose de bien caracteristique que ce
squelette agenouille qui representait, non la priere, mas la mendicite.

--Vous le voyez, me dit Brumieres, ici, les morts memes tendent la main
aux passants.

Nous nous retournames pour voir, d'une terrasse ombragee de grands
arbres, le lac d'Albano. Pour un lac, c'est bien peu de chose, et, comme
les collines environnantes sont sans haute vegetation et sans caractere,
il me fut impossible de partager l'admiration de mon compagnon. C'est un
garcon d'esprit et un artiste intelligent devant les choses d'art; mais,
tout litterateur qu'il est en meme temps que peintre, car il ecrit des
articles tres-spirituels pour ce que l'on appelle, a Paris, la _petite
presse_, je crois qu'il n'aime pas la nature, ou, du moins, qu'il ne
porte, dans son amour pour elle, aucune delicatesse, aucun discernement.
Il l'accepte partout ici telle qu'elle est, comme un ecolier ou comme
un moine cloitre accepterait n'importe quelle femme, vieille ou jeune,
noire ou blanche. Pourvu qu'il y ait de l'air vif, du ciel bleu, des
lignes crues, et surtout des noms et des souvenirs, il croit que le plus
pauvre coin de la nature meridionale est preferable aux plus beaux sites
et aux plus beaux aspects de celle du Nord. Nous sommes en discussion
perpetuelle sur ce point. Il est, du reste, comme beaucoup de touristes
qui ne croient qu'aux choses lointaines ou celebres. Les humbles beautes
de leurs champs paternels n'existent pas pour eux, et l'amour des pays
de tradition et de soleil est chez eux a l'etat de fetichisme.

--Au fait, me repondait-il en riant, quelle description oserait-on faire
de Chateau-Chinon ou de toute autre bourgade de votre France centrale?
Qui dit Auvergne, Marche ou Limousin, dit quelque chose que tout le
monde est cense connaitre.

--Et que personne ne connait!

--J'en conviens; mais, vous-meme, vous voila ici cherchant un beau ciel
et de beaux sites?

--Oui, je les cherche, et je trouve un ciel gris et des sites tres
au-dessous de leur reputation. Maintenant que je me rappelle certains
aspects des environs de Marseille, ou vous n'avez pas voulu me suivre,
je me demande si ce que j'ai vu de la Provence n'est pas infiniment plus
beau que ce que je vois de l'Italie. Ce qu'il y a de certain, c'est que
je n'ai pas encore rencontre ici une aussi belle journee que celle que
j'ai passee sur les hauteurs de Saint-Joseph, et cependant c'etait jour
de mistral. Tout a l'heure, dans la gorge boisee de Marino, ajoutai-je,
je vous disais que j'avais ete eleve dans des ravins cent fois plus
pittoresques, et que cette gorge rocailleuse, avec son ruisseau maigre
et son village perche sur la colline, me paraissaient jolis, mais tout
petits.

--Mais la tristesse de ce site, mais son caractere a nul autre
semblable?

--Il n'est pas un coin de l'univers, si vulgaire qu'il paraisse,
qui n'ait son caractere unique au monde, pour qui est dispose a le
comprendre ou a le sentir. Mais avouez que l'imagination est souvent
pour beaucoup dans nos impressions, et que, si l'on ne vous disait
pas que Marino est un ancien repaire de brigands, sur cette route
de Terracine feconde en sujets de melodrames; enfin, que, si vous
rencontriez ce village et ce site sur un chemin de fer, a vingt-cinq
lieues de Paris, vous n'y feriez pas la moindre attention?

--J'en conviens de tout mon coeur. Il n'a pour moi des airs de drame et
de roman que parce qu'il est sur la terre du roman et du drame. Donc, je
suis un voyageur naif, tandis que vous, avec votre pretention de voir
les choses par elles-memes, et de ne les juger que par ce qu'elles sont,
vous vous otez tout le plaisir qu'elles vous donneraient, si vous les
acceptiez pour ce qu'elles paraissent ou pour ce qu'elles rappellent.

Tout en cheminant, a grand renfort d'eperons, pour soutenir le trot de
nos montures, je me demandais si Brumieres avait raison, et si, avec sa
nature parisienne irreflechie, a la fois moutonniere et fantaisiste, il
n'etait pas plus aisement satisfait, par consequent plus heureux que
moi. Apres y avoir reflechi et fait un notable effort pour suivre vos
conseils, c'est-a-dire pour me rendre compte de moi-meme, je fus en
mesure de lui repondre.

Nous etions arrives a l'Aricia, l'antique Aricia des Latins, aujourd'hui
une toute petite bourgade gracieusement situee. Nos chevaux se
reposaient, et, appuyes sur le parapet d'un magnifique pont a trois
rangees d'arches superposees, ouvrage moderne digne des anciens Romains,
nous reprimes la conversation. Ce site-la etait vraiment bien joli. Le
pont monumental remplit un profond ravin pour mettre de plain-pied la
route d'Aricia a Albano. Il passe donc par-dessus tout un paysage vu en
profondeur, et ce paysage est rempli par une foret vierge jetee dans un
abime. Une foret vierge fermee de murs, c'est la une de ces fantaisies
que des princes peuvent seuls se passer. Il y a cinquante ans que la
main de l'homme n'a abattu une branche et que son pied n'a trace un
sentier dans la foret Chigi. Pourquoi? _Chi lo sa?_ vous disent les
indigenes.

Cela m'a rappele ce que vous me racontiez d'un palais aux portes et aux
fenetres murees depuis vingt ans, sur le boulevard de Palma, a l'ile
Majorque, par suite d'une volonte testamentaire dont nul ne savait la
cause. Il y a, dans ces contrees de vieille aristocratie omnipotente,
des mysteres qui defrayeraient nos romanciers, et qui excitent en vain
nos imaginations inquietes. Les murs se taisent, et les gens du pays
s'etonnent moins que nous, habitues qu'ils sont a ne pas savoir la cause
de faits bien plus graves dans leur existence sociale.

Au reste, ce caprice-la, qui serait bien concevable de la part d'un
proprietaire artiste, est une agreable surprise pour l'artiste qui
passe. Sur les flancs du ravin s'echelonnent les tetes venerables des
vieux chenes soutenant dans leur robuste branchage les squelettes
penches de leurs voisins morts, qui tombent en poussiere sous une mousse
dessechee d'un blanc livide. Le lierre court sur ces mines vegetales,
et, sous l'impenetrable abri de ces reseaux de verdure vigoureuse et de
pales ossements, un pele-mele de ronces, d'herbes et de rochers va se
baigner dans un ruisseau sans rivages praticables. Si l'on n'etait sur
une grande route, avec une ville derriere soi, on se croirait dans une
foret du nouveau monde.

En fait d'arbres, je n'ai jamais rien vu d'aussi monstrueux que les
chenes verts des _galeries_ d'Albano. On appelle ainsi les chemins qui
entourent cette localite celebre en suivant une corniche faite de main
d'homme, au-dessus de la plaine immense qui dentelle la Mediterranee. Ce
pays du Latium est largement ouvert, fertile, plantureux et pittoresque.
Je vous dirai, par le menu, ce qui manque a cette riche nature; mais je
n'oublie pas que je suis sur le pont gigantesque d'Aricia, planant sur
la foret Chigi, et causant avec Brumieres.

--J'etends votre raisonnement et le mien a toutes choses, lui disais-je,
et cela n'en prouve qu'une seule, c'est que chaque organisation suit sa
logique personnelle et croit tenir la vraie notion, la vraie jouissance
des biens terrestres. Je vous avoue donc humblement que je me crois
infiniment mieux partage que vous. Je n'ai pas cette bienveillance sans
bornes et sans conteste que vous accordez a tout ce qui est repute
precieux. Je suis prive, en effet, de cette expansion continuelle d'une
ame continuellement satisfaite; mais j'ai en moi des tresors de volupte
pour les joies qui s'adaptent bien a mon coeur et a mon intelligence.
J'ai l'esprit un peu critique peut-etre, ou un peu rebelle a
l'admiration de commande; mais, quand je rencontre ce que je peux
considerer comme mien, par la parfaite concordance de l'objet avec mon
sentiment interieur, je suis si heureux dans mon silence, que je ne peux
m'en arracher. J'ai toujours pense que, le jour ou je rencontrerai le
coin de terre dont je me sentirai veritablement epris, je n'en sortirai
jamais, cela fut-il aux antipodes ou a Nanterre, cela s'appelat-il
Carthage ou Pezenas; de meme que...

J'achevai ma phrase en moi-meme, comme vous m'avez souvent reproche de
le faire; mais Brumieres, perspicace en ce moment, l'acheva tout haut.

--De meme, dit-il, que, le jour ou vous rencontrerez la femme dont vous
vous sentirez completement amoureux, qu'elle soit reine de Golconde ou
laveuse de vaisselle, vous serez a elle eternellement... mais non pas
exclusivement, j'espere?

--Exclusivement, je vous le jure; ne voyez-vous pas; par mes
continuelles restrictions, que je porte en moi, dans le sentiment de la
nature et de la vie, un ideal qui n'a pas encore ete satisfait et que je
ne serai pas assez sot pour laisser echapper s'il se presente?

--Diantre! s'ecria mon compagnon, je suis heureux que ma _princesse_
(c'est ainsi qu'il persiste a appeler Medora) ne vous entende pas parler
de la sorte. Je serais enfonce a cent pieds au-dessous du niveau de la
mer! D'autant plus que depuis cette course, sans moi, a Tivoli, c'est
etonnant comme mes actions ont baisse!

--Allons donc!

--Je ne plaisante pas. Soit que vous ayez ete delicieux durant
cette promenade, soit que votre maladie vous ait rendu ensuite
tres-interessant, ou enfin que votre exploit sur la _via Aurelia_ ait
laisse un souvenir ineffacable, je trouve, surtout depuis votre depart,
que vous faites des progres effrayants, tandis que j'en fais a reculons
dans le coeur de cette belle. Jean Valreg, ajouta-t-il moitie riant,
moitie menacant, si je pensais que vous vous moquez de moi, et que vous
agissez pour votre propre compte....

--Si vous me demandez cela avec des yeux flamboyants et le ton terrible,
je vas vous envoyer promener, mon cher ami! mais, si vous faites
serieusement un dernier appel a ma loyaute, avec la volonte de prendre
ma parole pour une chose serieuse... dites, est-ce ainsi que vous
m'interrogez?

---Oui, sur votre honneur et sur le mien!

--Eh bien, sur mon honneur et sur le votre, je vous renouvelle mon
serment de ne jamais songer a miss Medora.

--Vous etes donc bien sur de pouvoir le tenir? Voyons, cher ami, ne vous
fachez pas; je suis l'homme du doute, puisque je doute de moi-meme;
puisque, moi, je n'oserais pas vous faire, en pareille circonstance, le
serment que vous me faites si resolument.

--Alors, gardez vos soupcons. Que voulez-vous que j'y fasse?

--Non! non! j'accepte votre parole! Je la tiens pour sacree quant a
present; mais songez que, d'un jour a l'autre, vous pouvez regretter de
me l'avoir donnee!

--Pourquoi, et comment cela?

--Eh! mon Dieu! on ne sait ce qui peut se passer dans la cervelle d'une
jeune fille aussi exaltee que Medora le parait dans de certains moments.
Si elle concevait pour vous... une fantaisie, je suppose; si elle vous
avouait un preference....

--En sommes-nous la! lui dis-je pour couper court a des suppositions qui
m'embarrassaient un peu: venez-vous, rival debonnaire, me signaler les
dangers, c'est-a-dire les avantages de ma situation?

Brumieres sentit la crainte du ridicule et s'empressa de me rassurer;
mais, au retour, tout le long du chemin, il ne put se defendre de
revenir sur ce sujet, et j'eus bien de la peine a me preserver des
questions directes; questions auxquelles je n'aurais pas hesite a
repondre par autant de mensonges effrontes. Cette eventualite me prouve
bien que la verite absolue n'est pas possible quand il s'agit de femmes.

Je vins a bout de calmer Brumieres par une verite, qui est la
declaration obstinee de mon absence de penchant pour Medora. Mais, quand
cela fut bien pose, sa satisfaction se changea en un certain depit
contre l'insulte que ce dedain faisait a son idole, et il epuisa toutes
les formules de l'admiration pour me prouver que j'etais aveugle et que
je me connaissais en femmes comme un _croque-mort en baptemes_.

Cette conversation m'ennuya considerablement, car elle m'empecha de
donner aux objets exterieurs l'attention que j'aime a leur donner quand
je me mets en route dans ce but. Decidement, il vaut mieux etre seul que
dans un tete-a-tete ou le coeur n'a rien a voir. Je n'avais pas mis dans
les previsions de ma journee, en m'eveillant, que je passerais cette
journee de loisir a parler de miss Hedora. Pouah, la discussion! pouah,
l'esprit! pouah, les preoccupations d'avenir et de fortune! Je ne suis
bon a rien de tout cela, et il me tardait de me retrouver seul; je me
disais involontairement tout bas:

--J'ai assez vu Brumieres aujourd'hui.



XXI

4 avril.

Comme nous rentrions a Frascati, nous nous trouvames, sur la place
exterieure, face a face avec la Daniella, belle comme un astre. Elle
avait une robe de soie aventurine, un tablier tourterelle, un chale de
crepe de Chine ecarlate sur la tete, du corail en collier et en pendants
d'oreilles; enfin tout attifee de la defroque de lady Harriet, melangee
et rajustee a la mode de Frascati, elle avait l'air d'une perdrix rouge.

Je ne sais trop pourquoi je fis semblant de ne pas la voir, peut-etre
par un sentiment de jalousie que je n'eus pas le temps de raisonner.
J'esperais peut-etre que Brumieres ne la verrait pas; mais il la vit,
jeta la bride sur le cou de son cheval, et, courant a elle, il lui fit
fete comme a une amie favorable a sa cause. Je vis alors qu'il ne savait
rien du renvoi de la soubrette, et que, dans la famille B***, on disait
avoir accorde a celle-ci la permission d'aller passer quelques jours
dans sa famille.

--Vous allez sans doute revenir bientot, lui disait Brumieres:
voulez-vous que je vous remmene ce soir a Rome?

--Jamais! repliqua la _stiratrice_ d'un air de reine, apres l'avoir
laisse jusque-la dans son erreur, comme par malice.

--Comment, jamais? s'ecria Brumieres; vous etes donc brouillee avec
votre belle maitresse?

--A jamais! repeta Daniella avec le meme accent d'orgueil indomptable.

--Contez-moi donc ca? dit Brumieres, curieux de tout ce qui pouvait lui
reveler quelque particularite du caractere de Medora.

Jamais! repeta la Frascatine pour la troisieme fois en tournant les
talons.

Brumieres la retint.

--Faudra-t-il lui faire cette reponse de votre part, si elle m'interroge
sur votre compte?

--Si vous lui dites que vous m'avez vue, et si elle vous demande comment
je parle d'elle, vous lui direz que je lui pardonne, mais que je ne
retournerai jamais avec elle, quand elle me donnerait mon pesant d'or.

Elle s'eloigna sans m'accorder un regard, et Brumieres m'accabla
de questions. C'est ce que je redoutais, etant las de tonte cette
diplomatie. Je m'en tirai comme je pus, en feignant, de ne rien savoir
et de n'avoir echange que quelques mots avec la Daniella depuis mon
retour a Frascati. Je me gardai, de lui dire sa parente avec la
Mariuccia et ses habitudes a la villa Piccolomini.

En me taisant ainsi et en feignant la plus profonde indifference, je
sentis que je devenais de plus en plus mecontent de la facon legere dont
Brumieres parlait d'elle.

--Que se sera-t-il donc passe entre la maitresse et la servante?
disait-il. Je donnerais gros pour le savoir. Voyons, vous ne l'ignorez
pas, vous qui avez ete au mieux a Rome avec cette fille!

Et, comme je m'en defendais, il se moqua de moi.

--Vous me faites poser, dit-il tout a coup, tomme frappe d'un trait de
lumiere. Elle est votre maitresse! C'est pour cela qu'on l'a renvoyee,
et c'est parce qu'on l'a renvoyee que vous etes ici!

--Je serais tres honteux que vous eussiez devine juste, lui repondis-je.
Ce serait bien grossier de ma part, d'avoir pris ainsi mes aises dans
une maison respectable et d'en avoir fait chasser cette pauvre fille,
qui, apres tout, peut etre fort honnete, quoi que vous en pensiez.

Le voiturin qui va tous les jours de Frascati a Rome, sous le titre
usurpe de diligence, arriva sur la place, et Brumieres n'eut que le
temps de me dire adieu.

Pour revenir a Piccolomini, je fis un detour, suivant au hasard, et
comme malgre moi, la direction que, quelques moments auparavant, j'avais
vu prendre a la _stiratrice_.

La ruelle dans laquelle je m'engageai me conduisit au faubourg qui
forme ravin, du cote des anciennes constructions romaines. Tout cet
escarpement est tres-pittoresque. De vieilles maisons demesurement
hautes, et plongeant a pic dans le precipice, sont assises sur des
masses qui se confondent avec les rochers et qui sont d'enormes blocs
de ruines antiques. Sous la gigantesque vegetation qui les recouvre, on
reconnait des pens de murailles colossales, revetues de _mattoni_, des
escaliers et des portes qui, lies a des fragments entiers d'edifices par
l'indestructible ciment des anciens, sont tombes la sur le flanc ou a la
renverse. Et, pour soutenir tout cet eboulement, qui lui-meme soutient
les constructions modernes, on a fiche, ca et la, de vieilles poutres
qui portent le tout tant bien que mal, jusqu'a ce qu'un de ces petits et
frequents tremblements de terre, dont on ne s'occupe guere ici, acheve
de tout emporter dans la plaine. Il y a de la place en bas; c'est
apparemment tout ce qu'il faut.

Parmi ces decombres, dont plusieurs laissent a nu de profondes
excavations pleines d'eau, les habitants du faubourg ont etabli des
caves, des lavoirs, des celliers et des terrasses. Sur le couronnement
d'une petite tour ruinee, je vis, au milieu du splendide revetement de
mousse qui miroitait sur tout ce tableau au soleil couchant, de grosses
touffes d'iris blancs sortant des fentes du ciment. Quelque chose de
mysterieux m'avertit que c'etait la le jardin de la Daniella, et je
m'imaginai que je devais la trouver elle-meme dans cette maison, on
plutot dans cette tour carree que flanquent, jusqu'a la moitie, deux
restes de tourelles rondes de construction plus ancienne. Cette
habitation est la plus etrange et la plus demesuree du faubourg. Elle
a une porte en arceau qui donne sur la rue basse, et dont la largeur
occupe presque toute la facade d'entree, si toutefois on peut appeler
facade un long tuyau de maconnerie perpendiculaire. Un sale ruisseau
passe sous le seuil et va se perdre, tout a cote, dans un de ces
cloaques antiques qui sont des abimes.

J'entrai d'autant plus aisement que cette ouverture n'avait aucune
espece de porte. Je montai un grand escalier malpropre et use qui me
parut etre le chemin commun a plusieurs des habitations superposees le
long du precipice. Celle-ci presente sur la rue une face d'environ
vingt pieds de large sur au moins cent pieds de hauteur, percee
irregulierement, et, comme au hasard, de petites ouvertures qu'on
n'oserait appeler des fenetres. Quand j'eus gravi a peu pres soixante
marches, je trouvai une autre porte sur le flanc de la maison, et je me
vis de niveau avec le sommet des tourelles antiques, par consequent avec
le parterre de deux metres carres ou croissaient les iris blancs. Je ne
pus resister a l'envie de sortir de la cage de l'escalier ou, jusque-la,
je n'avais ete vu de personne, pour explorer cette petite plate-forme,
que couvrait un berceau de roses grimpantes.

Il n'y a rien de plus joli que ces grappes de petites roses jaunes; le
feuillage, ressemblant a celui du frene, est superbe, et la tige prend
les proportions sans fin du lierre et de la vigne. Ce rosier se plait
beaucoup ici, et celui-ci a toute l'elevation des tours, c'est-a-dire
une cinquantaine de pieds. Ses rameaux, entrelaces sur des cannes de
roseau, ombragent la petite plate-forme et reprennent leur ascension sur
le flanc de la maison, bien decides a grimper aussi haut qu'il y aura du
mur pour les porter.

Sous ce berceau, un petit tombeau de marbre blanc, en forme d'autel
antique, ramasse dans les decombres et couche sur le flanc, sert de
siege. Quelques giroflees garnissent irregulierement le pourtour ebreche
de la plate-forme, et, sur la terre rapportee qui les nourrit, je vis
la trace d'un tout petit pied dont le talon, creuse plus que le reste,
indiquait une bottine de femme, chaussure plus elegante que celle des
pauvres artisanes de Frascati, et qui m'avait paru n'etre portee que par
la Daniella. Cette trace approchait du bord de la plate-forme, et une
empreinte plus arrondie me fit deviner qu'on s'etait agenouille la, tout
au bord, pour atteindre, en se penchant sur l'abime, les fleurs d'iris
blancs sortant du mur, deux pieds plus bas.

Comme ce jardin, ou plutot cette tonnelle, n'a aucune espece de rebord,
et que le ciment des pierres ebranlees criait sous le pied, il me passa
un frisson par tout le corps, en songeant a ce que j'eprouverais en
voyant la une femme aimee se pencher en dehors, ou seulement s'asseoir
sur le tombeau adosse au fragile edifice de bambous romains qui porte
les branches legeres du rosier.

Je m'y assis un instant pour me rendre compte, ou plutot pour me rendre
maitre d'une emotion si soudaine et si vive; car je me ferais en vain
illusion, chaque minute qui s'ecoule accelere les battements de mon
coeur, et, desir ou affection, sympathie ou caprice, je me sens envahi
par quelque chose d'irresistible.

Je vins a bout, cependant, de me raisonner. Si c'etait la, en effet,
la residence de la _stiratrice_ et que cette jeune fille fut honnete,
devais-je m'engager plus avant dans une visite qui pouvait lui attirer
des chagrins ou des dangers? Et, si elle n'etait qu'une vulgaire
intrigante, qu'allais-je faire en donnant, bien que dument averti, tete
baissee dans un guepier? De toutes manieres, la raison me disait de fuir
avant que les commeres du voisinage m'eussent apercu.

Je m'arretai a une solution passablement absurde, qui etait d'explorer
consciencieusement l'interieur de cette grande vilaine batisse, ou
je supposais que la pimpante soubrette de miss Medora devait habiter
quelque affreux bouge. Quand j'aurai surpris la, pensai-je, la hideuse
malproprete qui m'a fait reculer devant des maisons de meilleure
apparence, je serai si bien gueri de ma fantaisie, qu'elle ne mettra
plus en peril ni le repos de cette fille ni le mien.

Je quittai donc la plate-forme; je rentrai dans l'interieur; je
commencai a gravir l'escalier, qui, jusque-la, n'etait, en| effet, qu'un
passage public, c'est-a-dire une _servitude_ commune a huit ou dix
maisons adjacentes, posees trop au bord de l'escarpement pour avoir
d'autre issue.

L'escalier, tout en moellons, dont plusieurs portaient des traces
d'inscriptions romaines, devenait de plus en plus rapide, etroit et
sombre. De temps en temps, je rencontrais un palier ou une echelle
conduisant a des portes cadenassees. Plusieurs c'etaient en si mauvais
etat, que je pus regarder a travers: c'etaient des chambres hideuses,
meublees d'un ou de plusieurs grabats enormes, de quelques chaises
de paille plus ou moins cassees, et de cette multitude de pots et de
cruches de toute matiere et de toute dimension qui sont ici le fonds du
mobilier.

Dans une piece plus vaste, egalement deserte et cadenassee, je vis une
grande table et un attirail de fer et de fourneaux..

--Bon! pensai-je, voila l'atelier de la _stiratrice_. Le local etait
tellement nu, qu'il n'y avait rien a conclure pour ou contre la proprete
qui pouvait y regner d'habitude.

Je montai encore. Mais comment se faisait-il que cette maison,
evidemment habitee, n'eut pas, en ce moment, une seule figure humaine a
me montrer, une seule parole humaine a me faire entendre? En passant
la tete par un des jours de l'escalier; je plongeais dans toutes les
fenetres ouvertes des maisons voisines, et je voyais ces maisons
egalement desertes et silencieuses, bien que les chiffons pendus a des
cordes et les vases egueules sur les fenetres me prouvassent qu'elles
n'etaient pas abandonnees a la ruine qui les menace. Enfin, je me
rappelai que la Mariuccia m'avait parle d'un fameux capucin qui devait
precher, a cette heure-la precisement, dans une des eglises de la ville,
et je m'expliquai le desert qui m'environnait et la brillante toilette
de la Daniella. Sans aucun doute, toute la population etait au sermon,
et je pouvais continuer sans danger mon exploration. Le son de la cloche
m'avertirait du moment ou je ferais bien de deguerpir.

Ainsi rassure, j'arrivai au dernier etage. Une porte, dont la gache ne
mordait plus, s'ouvrit comme d'elle-meme quand j'y appuyai la main.
L'escalier continuait, mais ce n'etait plus qu'une vis en bois sans
rampe, une sorte d'echelle. Si je n'etais pas chez la _stiratrice_,
j'etais du moins chez quelque personnage mysterieux dont les habitudes
ou les besoins d'elegance contrastaient singulierement avec le reste de
ce taudis, car les degres de bois etaient couverts d'une natte de jonc
tres-propre, et la porte a laquelle ils s'arretaient etait fermee, en
guise de loquet, par un bout de ruban rose passe dans deux pitons.

Je me resolus a frapper. Personne ne repondit. J'hesitai a denouer le
ruban, qui me semblait une marque de confiance respectable; mais ce
pouvait bien etre aussi l'enseigne d'une demeure suspecte. Je cedai a la
curiosite: j'entrai.

C'etait une assez grande piece, puisqu'elle occupait tout le carre du
faite de la maison. Les murs, recemment blanchis au lait de chaux,
n'avaient pour ornements qu'un crucifix, un joli benitier de faience
ancienne et quelques gravures de devotion. Une statuette d'ange, moulee
en plaire, etait posee dans une petite niche, a la tete du lit. Une
grande palme benite de la fete des Rameaux, toute fraiche encore,
ombrageait l'oreiller. Le lit blanc, d'un aspect virginal, la carreau
recouvert de nattes, les deux chaises de fabrique frascatine, en paille
tressee et en bois orne de dorures naives; la table de toilette avec sa
nappe garnie de grosses dentelles de coton, sa glace brillante, et
tous les petits ustensiles qui attestent un soin consciencieux et meme
recherche de la personne; de gros bouquets de cyclamens roses dans des
vases de terre cuite, qui etaient peut-etre des urnes cineraires; un
rideau de mousseline, non encore ourle, a l'unique fenetre: je ne sais
quel air embaume de proprete scrupuleuse et de sensualite chaste, voila
quel etait l'interieur, tout fraichement arrange, de la _stiratrice_.

Mais etais-je bien chez elle? Et, si j'etais chez elle, en effet, ne
pouvais-je pas m'attendre a voir arriver quelque chaland initie a la
honteuse signification du ruban rose? Etait-il possible, encore une
fois, qu'une jolie fille, libre d'allures et de principes comme elle
paraissait l'etre, comme elle l'avait ete en me disant: "_Esperez tout_
si vous m'aimez," vecut la saintement dans un sanctuaire d'innocence, au
milieu des humbles recherches feminines d'une coquetterie bien entendue,
sans songer a tirer parti de sa superiorite d'esprit, de luxe et de
manieres sur toutes ses compagnes? Imaginer une grisette de Frascati
vertueuse ou seulement desinteressee, n'etait-ce pas, selon Brumieres,
le comble du don quichottisme?

Que m'importait, apres tout? Et pourquoi cette devorante inquietude?
Pourquoi vouloir trouver une vestale dans une fillette a l'oeil
provoquant et a la demarche voluptueuse? N'etait-ce pas assez de voir
qu'elle avait, relativement, autant de soin de sa jeunesse et de ses
charmes que miss Medora elle-meme? Rencontrer cette initiation a la vie
civilisee chez une Italienne de cette classe, n'etait-ce pas une bonne
fortune a ne pas dedaigner?

An beau milieu de ces reflexions d'une grossiere philosophie, je devins
d'une tristesse mortelle, sans trop savoir pourquoi. J'etais assis sur
la chaise peinte et doree, aupres de la fenetre. A travers les fleurs
d'une grosse touffe de petunia blanche, qui poussait d'elle-meme dans
les fentes d'une pierre, comme chez nous les violiers jaunes, je
pouvais plonger de l'oeil dans le gouffre immonde de la _Cloaca_, ou se
precipitaient des ruisseaux d'eau de lessive et de fumier. Et pourtant,
un air vif, passant, a la hauteur ou j'etais, sur toutes ces emanations
pestilentielles, ne s'impregnait autour de moi que des parfums de ces
fleurs et de cette chambre. La splendide verdure des rochers et des
ruines tendait a couvrir et a cacher la sentine impure, et, dans le ciel
immense qui s'etendait sur la campagne de Rome et sur les montagnes
bleues de l'horizon, il y avait quelque chose de si doux et de si pur,
qu'on ne pouvait allier la pensee du vice avec celle de l'habitante de
cette cellule aerienne.

--Mais quoi! pensais-je en m'arrachant au charme qui me dominait, ce
vaste ciel et ces sales decombres, ces fleurs luxuriantes et ces egouts
infects, ces yeux enivrants et ces coeurs souilles, n'est-ce pas la
toute l'Italie, vierge prostituee a tous les bandits de l'univers,
immortelle beaute que rien ne peut detruire, mais qu'aussi rien ne
saurait purifier?

Le son de la cloche m'avertit que l'on sortait de l'eglise. Comme
j'allais quitter cette chambre, incertain encore de la realite de ma
decouverte, un objet qui n'avait pas encore frappe mes regards me prouva
que j'etais bien chez la Daniella, et cette preuve fut en meme temps une
revelation emouvante. Dans la niche qui contenait la statuette de l'ange
gardien, je remarquai une pierre d'une forme etrange: c'etait un de ces
petits cones de lave sulfureuse que j'avais casses a la solfatare, sur
la route de Tivoli. J'aurais hesite a le reconnaitre si, dans le tube
qui perfore ces petits crateres, on n'eut plante une fleur de pervenche
dessechee, et cette fleur, je la reconnus pour l'avoir cueillie aupres
du temple de la sibylle. Medora l'avait prise et mise avec soin dans du
papier, circonstance qu'en ce moment-la je n'avais attribuee qu'a une
sentimentalite anglaise pour le sol de l'Italie. Elle m'avait aussi
demande un de mes echantillons de la solfatare, et j'y vis une petite
etiquette marquant la date de cette promenade. Daniella lui avait-elle
vole ce souvenir, ou l'avait-elle ramasse dans les balayures? C'est ce
que je me promis de savoir. Quoi qu'il en soit, je fus touche de le voir
la, pose au chevet de son lit comme une relique, et j'y crus trouver une
reponse eloquente a tous mes soupcons, tant il est vrai que la femme
qui nous aime se purifie, par ce seul fait, dans notre ombrageuse
imagination.

Des voix lointaines, qui chantaient horriblement faux je ne sais quels
cantiques, me donnerent un second avertissement. Je renouai le ruban
rose a la porte; puis, entraine par ma fantaisie de coeur, je le
denouai, et je rentrai dans la chambre pour placer sur la pierre de
soufre un petite bague antique assez jolie, que j'avais achetee a Rome,
au columbarium de Pietro. Enfin, je me hatai de sortir, de descendre et
de regagner l'interieur de la ville, avant que les habitants du faubourg
eussent reparu sur les hauteurs.

En traversant la rue de la _Tomba-di-Lucullo_ (on dit qu'une vieille
tour qui est encastree dans une des maisons de la ville, est le tombeau
de Lucullus), je ne rendis compte des chants discordants que j'avais
entendus. Une cinquantaine d'enfants des deux sexes, agenouillee dans la
crotte, glapissaient un cantique devant trois petites bougies allumees
autour d'une madone peinte a fresque sur le mur. J'allais passer
insoucieux, quand je vis arriver une douzaine de jeunes filles portant
des fleurs dont elles voilerent completement la madone, en les piquant,
une a une, dans le petit grillage de laiton qui la protegeait. La
Daniella etait parmi elles, et chantait aussi; mais sa voix etait perdue
dans ce vacarme, et je ne pus savoir si elle chantait plus ou moins faux
que les autres. Elle me vit, et me suivit des yeux en sonnant, mais sans
cesser de chanter et sans se deranger de la ceremonie.

Je n'osai m'arreter, car on me regardait curieusement, et fade de
devotion qu'on accomplissait n'empechait pas les chuchoteries des jeunes
filles.

Je rentrai donc sans avoir pu echanger un mot avec la _stiratrice_, et
cela fait maintenant deux jours passes ainsi; ce qui est etrange apres
la conversation que nous avons eue ensemble. Je crois bien qu'elle me
boude serieusement, car j'ai fait le coup de tete de demander a la
Mariuccia pourquoi sa niece ne venait plus la voir, et elle m'a repondu:

--Elle vient aux heures ou vous n'y etes pas.



XXII

8 avril.--Frascati.

Il a fait aujourd'hui un temps delicieux, clair et presque chaud.
C'etait bien le cas de faire enfin, hors des villas, une belle promenade
a ma guise, et pourtant je n'en avais nulle envie. Apres mon dejeuner,
je suis remonte a mon grenier. Grenier est le mot, car je suis de
plain-pied avec celui de la maison, et il faut meme que je le traverse
pour arriver a mon logement; cela me fait une situation isolee qui ne me
deplait pas.

La Mariuccia est arrivee pour faire mon menage, et m'a pousse dehors
pour balayer. Je me tenais dans le grenier; elle m'a gronde parce que
j'y fumais mon cigare et risquais, selon elle, d'y mettre le feu.

--Est-ce que vous n'allez pas courir aujourd'hui? Il n'a pas fait si
beau depuis un mois!

Et, comme je trouvais des pretextes pour ne pas sortir:

--Eh bien! a-t-elle ajoute, vous n'aurez pas besoin de moi, et, si vous
restez, je vous confierai la garde de la maison.

--Vous allez donc sortir, Mariuccia?

--Eh! n'est-ce pas aujourd'hui le jeudi saint? Il faut que je m'occupe
de mes devotions.

--Dites-moi a qui je dois ouvrir si l'on sonne.

--Personne ne sonnera.

--Pas meme la Daniella?

--Elle moins que tout autre.

--Pourquoi ca?

--Parce qu'elle a fait un voeu hier, en sortant du sermon. Oh! le beau
sermon! Jamais je n'ai entendu mieux precher! Vous avez eu grand tort de
ne pas venir entendre cela. La Daniella a tant pleure, qu'elle a jure de
faire ses paques plus chretiennement qu'elle ne les a encore faites, et,
pour s'y disposer, elle a ete mettre des fours a la madone de _Lucullo_.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Qu'elle faisait un voeu.

--Lequel?

--Ah! dame! vous etes curieux?

--Tres-curieux, vous voyez!

--Eh bien! voici ce que je leur ai conseille a toutes, a la Daniella et
a une douzaine d'autres jeunes filles, qui me demandaient par quel voeu
elles devaient se sanctifier avant le jour de Paques: "Portez des fleurs
a la Vierge, leur ai-je dit, et promettez-lui de ne pas parler a vos
amants avant d'avoir recu l'absolution et la communion."

--Vous avez eu la une belle idee, Mariuccia!

--Elles l'ont trouvee belle, puisqu'elles l'ont suivie. Ainsi, vous ne
verrez ma niece ni aujourd'hui, ni demain, ni samedi.

--Votre niece a donc un amant dans la maison?

--Eh! _chi lo sa_? dit la vieille fille en me regardant avec malice.

Puis elle rangea son balai et courut se faire belle pour aller entendre
les offices a l'eglise des Capucins. Je pensai que la Daniella l'y
rejoindrait, et je guettai sa sortie pour la suivre a distance.

Elle traversa l'enclos et en sortit par le petit chemin rapide qui
separe les villas Piccolomini et Aldobrandini. Quand on a grimpe un
quart d'heure, on tourne a gauche et on grimpe encore l'avenue du
couvent, qui est vaste et ombragee. L'edifice est a mi-cote, tapi comme
un nid sous la verdure. Quand M. de Lamennais vint demeurer ici en 1832,
il demeura chez ces capucins, dont il pensait beaucoup de bien. Il
aimait aussi, m'a-t-on dit, cette retraite cachee dans la riche
vegetation de h montagne, thebaide charmante, entouree de villas
desertes et silencieuses.

Je regardai dans toute l'eglise; la Daniella n'y etait pas, et, comme
les petits yeux malins de la Mariuccia m'observaient, je fus force de
me retirer. J'attendis un peu sur le chemin; ce fut en vain. Rien ne
prouvait que Daniella dut venir la. Je montai au-dessus du couvent et
vis ouverte la porte d'une villa que je n'avais pas encore exploree.
C'est la Rumnella, qui successivement appartenu a Lucien Bonaparte,
aux jesuites et a la reine de Sardaigne. Les jardins sont vastes et
dominent, de plus haut que tous les autres, la belle vue que j'ai deja
de ma fenetre de Piccolomini, a une demi-lieue plus bas. Le palais n'est
qu'une grande vilaine maison de plaisance, ou la, reine de Sardaigne
n'est, je crois, jamais venue. Cependant elle, a fait faire des fouilles
aux environs, et, comme ce palais se nomme aussi villa Tusculana, je
pensai que les ruines de Tusculum devaient etre par-la quelque part, et
je les cherchai, sans demander de renseignements aux jardiniers, voulant
garder le plaisir d'aller seul a la decouverte.

J'escaladai le jardin, qui monte toujours, par une allee fort
extraordinaire. C'est encore un de ces caprices italiens dont en n'a
point d'idee chez nous. Sur un terrain en pente semi-verticale, on a
ecrit, c'est-a-dire plante en buis, nain et en caracteres d'un metre de
haut, cent noms de poetes et d'ecrivains illustres. Cela commence vers
Hesiode et Homere, et finit vers Chateaubriand et Byron. Voltaire et
Rousseau n'ont pas ete oublies sur cette liste, qui a ete dressee avec
gout et sans partialite, par Lucien probablement. Les jesuites l'ont
respectee. Un petit sentier passe transversalement entre chaque nom, et,
au milieu de l'abandon general des choses de luxe de ce jardin, cette
fantaisie est encore entretenue avec soin.

Je parvins au sommet de la montagne, en m'egarant dans de superbes
bosquets. Puis je me trouvai sur un long plateau dont le versant est
aussi nu et aussi desert que celui que l'on monte depuis Frascati est
ombrage et habite. Devant moi se presentait une petite voie antique,
bordee d'arbres, qui, suivant a plat la crete douce de la montagne,
devait me conduire a Tusculum.

J'arrivai bientot en vue d'un petit cirque de fin gazon, borde de
vestiges de constructions romaines. Un peu au-dessous, je penetrai, a
travers les ronces, dans la galerie, souterraine par laquelle, au moyen
de trappes, les animaux feroces, destines aux combats, surgissaient tout
a coup dans l'arene, aux yeux des spectateurs impatients. Ce cirque n'a
de remarquable que sa situation. Assis sur le roc, au bout le plus eleve
d'une etroite gorge en pente, qui s'en va rejoindre, en sauts gracieux
et verdoyants les collines plus basses de Frascati et ensuite la plaine,
il est la comme un beau siege de gazon, installe pour offrir au voyageur
le plaisir de contempler a l'aise cette triste vue de la campagne de
Rome, qui devient magnifique, encadree ainsi. Le renflement de la
colline autour du cirque le preserve des vents maritimes. Ce serait un
emplacement delicieux pour une villa d'hiver.

J'y pris quelques moments de repos. Pour la premiere fois depuis que
j'ai quitte Genes, il faisait un temps clair. Les montagnes lointaines
etaient d'un ton superbe, et Rome se voyait distinctement au fond de
la plaine. Je fus etonne de l'emplacement enorme qu'elle occupe, et de
l'importance du dome de Saint-Pierre, qui, tout le monde vous l'a dit,
ne fait pas grand effet, vu de plus pres.

Un bruit, mysterieux s'empara de ma reverie. C'etait comme une plainte,
ou plutot comme un soupir harmonieux et plaintif de la voix humaine.
Comme tout etait desert autour de moi, j'eus quelque peine a decouvrir
la cause de ce bruit intermittent, toujours repete et toujours le meme.
Enfin, je m'assurai qu'il sortait de la galerie souterraine, ou le bruit
de mes pas m'avait empeche de, l'entendre quand j'y avais penetre. J'y
retournai. Ce n'etait que le murmure d'une goutte d'eau filtrant de
la voute et tombant dans une petite flaque perdue dans les tenebres.
L'echo, du souterrain, lui donnait cette rare sonorite, qui ressemblait
au gemissement d'une divinite captive et mourante, ou plutot a l'ame de
quelque vierge martyre s'exhalant sous l'horrible etreinte des betes du
cirque.

En quittant cet, amphitheatre, je suivis, dans le desert, un chemin
jonche de mosaiques des marbres les plus precieux, de verroteries, de
tessons de vases etrusques et de gravats de platre encore revetus des
tons de la fresque antique. Je ramassai un assez beau fragment de terre
cuite, representant le combat d'un lion et d'un dragon. Je dedaignai de
remplir mes poches d'autres debris; il y en avait trop pour me tenter.
La colline n'est qu'un amas de ces debris, et la pluie qui lave les
chemins en met chaque jour a nu de nouvelles couches. Ce sol, quoique
souvent fouille en divers endroits, doit cacher encore des richesses.

Le plateau superieur est une vaste bruyere. C'etait jadis, probablement,
le beau quartier de la ville, car ce steppe est seme de dalles on de
moellons de marbre blanc. Le chemin etait, sans doute, la belle rue
patricienne. Des fondations de maisons des deux cotes attestent qu'elle
etait etroite, comme toutes celles des villes antiques. Au bout de cette
plaine, le chemin aboutit au theatre. Il est petit, mais d'une jolie
coupe romaine. L'orchestre, les degres de l'hemicycle sont entiers,
ainsi que la base des constructions de la scene et les marches laterales
pour y monter. L'avant-scene et les voies de degagement necessaires a
l'action scenique sont sur place et suffisamment indiquees par leurs
bases, pour faire comprendre l'usage de ces theatres, la place des
choeurs et meme celle du decor.

Derriere le theatre est une piscine parfaitement entiere, sauf la voute.
On est la en pleine ville romaine. On n'a plus qu'a atteindre le faite
de la montagne pour trouver la partie pelagique, la ville de Telegone,
fils d'Ulysse et de Circe.

La, ces ruines prennent un autre caractere, un autre interet. C'est la
cite primitive, c'est-a-dire la citadelle escarpee, repaire d'une bande
d'aventuriers, berceau d'une societe future. Les temples et les tombeaux
des ancetres y etaient sous la protection du fort. La montagne, semee de
bases de colonnes qui indiquent l'emplacement des edifices sacres, et
bordee de blocs brute dont l'arrangement dessine encore des remparts,
des poternes et des portes, s'incline rapidement vers d'autres gorges
bientot relevees en collines et en montagnes plus hautes. Ce sont
les monts Albains. Dans une de ces prairies humides ou paissent les
troupeaux, etait le lac Regille, on ne sait pas ou precisement. Le sort
de la jeune Rome, aux prises avec celui des antiques nationalites du
Latium, a ete decide la, quelque part, dans ces agrestes solitudes.
Soixante et dix mille hommes ont combattu pour _etre ou n'etre pas_, et
le destin de Rome, qui, en ce terrible jour, ecrasa les forces de trente
cites latines, a passe sur l'_agro Tusculan_, comme l'orage, dont la
trace est vite effacee par l'herbe et les fleurs nouvelles.

Vous savez l'histoire de Tusculum? Elle se resume en quelques mots comme
celles de toutes les petites societes antiques du Latium: etablissements
hasardeux, quelquefois a main armee, sur des terres mal defendues, puis
fortifiees par l'esprit d'association civique, par la fertilite du sol,
et souvent par la situation inexpugnable; extension de l'association par
la ligue avec les etablissements voisins; affermissement de l'existence
et commencements de civilisation, aussitot que cessent le pillage et
l'hostilite entre les membres de cette race d'aventuriers fondateurs de
villes; puis, les grandes luttes contre l'ennemi commun, Rome, qui,
nee la derniere, grandit a pas de geant, comme un fleau vengeur des
premieres spoliations du sol antique; defaites tantot partielles,
tantot generales de la confederation latine; alliances subies plutot
qu'acceptees avec le vainqueur; conspirations et revoltes, toujours
ecrasees par l'implacable droit du plus fort; effacement final des
nationalites partielles, et fusion politique dans la grande nationalite
romaine.

Mais c'est ici que l'histoire tres-confuse de ces nationalites vaincues
prendrait de l'interet si elle avait de plus grandes proportions, et
si elle n'etait bouleversee a chaque instant par le flot des invasions
barbares. Ces peuples d'origines differentes, qui, tantot, faisaient
alliance avec les Romains contre leurs voisins, et tantot revenaient a
l'alliance naturelle contre Rome, conserverent toujours un sentiment de
patriotisme etroit, ou plutot un secret orgueil de race qui leur fit
meme preferer le joug de l'etranger a celui de Home. Tusculum persista,
jusqu'au XIIe siecle, a trahir en toute occasion la cause romaine,
aimant mieux epouser celle des Allemands que celle des papes, comme si
l'affront subi au lac de Regule n'eut pas ete efface apres un millier
d'annees d'apparentes reconciliations. Enfin, les haine" du moyen age
rallumerent, dans toute sa rudesse barbare, l'antique inimitie. Les
Romains fondirent sur Tusculum, la pillerent et la detruisirent de fond
en comble sous le pontificat du pape Celestin III. Une circonstance
caracteristique, c'est que le pape avait fait de l'abandon de la
citadelle de Tusculum la condition du couronnement de l'empereur, et
qu'a peine les Allemands etaient-ils sortis par une porte, les Romains
entrerent par l'autre, livrant cette pauvre ville a toutes les horreurs
de la guerre. Et pourtant, Jesus avait passe dans l'histoire des hommes;
ses autels avaient remplace ceux des Nemesis paiennes. Le vainqueur ne
s'appelait plus Furius, mais Celestin.

La societe tusculane disparut avec sa ville, avec sa citadelle ses
temples et ses theatres. Les fugitifs se disperserent. Quelques-uns se
grouperent autour d'une chapelle situee dans des bosquets naturels, sur
les gradins inferieurs de leur montagne, et qu'on appelait la Madone des
Feuillages (Frasche). De la le nom, de la la ville de Frascati; de la
le dedain et l'aversion de tout veritable _Frascatino_ pour Rome et ses
habitants.

--_Tutti ladri! tutti birbanti!_ s'ecrie a chaque instant la Tusculane
Mariuccia, quand, on reveille le levain de, ses passions latines.

Et pourtant, la Mariuccia sait si peu l'histoire de son pays, qu'elle
prend Lucullus pour un pape, et la villa Piccolomini pour le berceau de
la race pelagique. Elle n'est jamais allee jusqu'a Tusculum, bien qu'il
n'y ait guere plus d'une lieue de distance; mais elle a des dictons
fletrissants pour toutes les autres villes du Latium, dictons qui
semblent le reflet d'antiques traditions de rivalite, au temps ou
les Eques, les Sabins, les Albains, les Erniques et les Tusculans
ravageaient, a tour de role, leurs etablissements naissants, et
s'enlevaient leurs troupeaux errants sur des terrains en litige.

La vue que l'on embrasse du sommet de l'_arx_ de Tusculum est des plus
romantiques. La, on tourne le dos a l'eternelle Rome. Quand les bois de
chataigniers sont feuillus, cette vue doit etre plus belle encore;
mais, alors, des caravanes de peintres et de touristes envahissent
ces solitudes, et je m'applaudis d'etre venu ici avant le beau temps,
puisque je possede ces lieux celebres dans tout leur caractere de
melancolique austerite. Les devotions de la semaine sainte concentrent
la population indigene, deja si clairsemee, dans les couvents et dans
les eglises. Aussi loin que ma vue pouvait s'etendre, il n'y avait sous
le ciel d'autre creature humaine que moi et un berger assis sur la
bruyere entre ses deux chiens.

Je m'approchai de lui et lui offris de partager mon _repas_,
c'est-a-dire mon morceau de pain, et quelques amandes de pin grillees,
que la Mariuccia avait mises dans ma gibeciere de promenade.

--Non, merci, me dit-il; c'est jour de jeune, et je ne peux accepter;
mais je causerai avec vous, si vous vous ennuyez d'etre seul.

C'etait un robuste paysan de la marche d'Ancone, d'une quarantaine
d'annees et d'une figure douce et serieuse. Son grand nez aquilin ne
manquait pas de race; mais sa haute taille, ses cheveux blonds, ses
manieres calmes, son parler lent et judicieux ne repondaient pas a
l'idee que je me serais faite d'un type de patre dans la campagne de
Rome. Des pieds a la tete, il etait vetu de cuir et de peaux comme
un Mohican. Il fait ses habits lui-meme et les porte un an sans les
quitter. Alors ils sont uses et il s'en fabrique d'autres.

Apres m'avoir donne quelques details sur son genre de vie, il me parla
du lieu ou nous etions.

--Il n'y a pas, dans tout Rome, me dit-il, un theatre aussi entier et
aussi interessant que celui de Tusculum. Et puis c'est plus agreable,
n'est-ce pas, de regarder des ruines dans un endroit comme celui-ci, ou
personne ne vous gene, et ou il n'y a pas de maisons nouvelles pour vous
deranger vos souvenirs?

J'etais fort de son avis. C'etaient la, en effet, les premieres ruines
qui m'avaient emu reellement. A des vestiges illustres, a des souvenirs
historiques, il faut un cadre austere, des montagnes, du ciel, de la
solitude surtout. Ce berger est erudit; c'est a l'occasion, une espece
de cicerone; mais il est discret, sobre de paroles, et bienveillant sans
familiarite importune et sans mendicite. Il passe sa vie a gratter la
terre, et il a chez lui, dans une cabane qu'il me montra au fond du
vallon, un petit musee d'antiquites ramassees a Tusculum. Je montai avec
lui sur la roche la plus elevee, et il me decrivit la vaste etendue
deployee autour de nous comme une carte geographique. Grace a lui, je
sais maintenant mon Latium sur le bout du doigt, et je pourrai aller
partout sans guide. Rien n'est plus facile, aussitot que l'on connait
les principales montagnes par leur nom et par leur forme.

Je me suis donc promene avec les yeux et j'ai parcouru, en desir et en
esperance, des sites ravissants ou severes. J'ai oublie, dans ce voyage,
mes preoccupations de ce matin. La locomotion, l'amour des decouvertes,
ce je ne sais quoi d'enivrant dans la solitude inexploree, ce sont la
d'exquises jouissances, et je me demande quelle societe de femme m'en
donnerait de plus vraies.

Oui! voila ce qu'on se dit tant que la femme est loin!

--Ou est la maison ou Ciceron composa ses _Tusculanes_? demandai-je au
patre, pour voir jusqu'ou allait son erudition.

--_Chi lo sa?_ repondit-il en me montrant, non loin du cirque ou j'avais
fait ma premiere station, un edifice assez bien conserve. Les uns disent
que c'est ici; d'autres disent que c'est le jardin ou est maintenant
la Ruffinella. Toutes les fois qu'on deterre une nouvelle ruine, les
savants decident que c'est la chose tant cherchee, et que toutes les
anciennes ne valent plus rien. Mais qu'est-ce que cela vous fait? Il n'y
a pas, sur toute cette montagne, un endroit ou Annibal, Pompee, Camille,
Pline, Ciceron et cent autres personnages puissants, rois, empereurs,
generaux, consuls, savants on papes, n'aient foule la bruyere ou voila
vos pieds, et respire l'air que vous respirez maintenant.

--Je ne crois pas, repondis-je; la bruyere est jeune, l'air est vieux
et corrompu. Il etait pur et salubre quand Rome etait puissante.
Croyez-vous qu'un Etat pareil eut pu avoir son siege dans ce marecage
empeste qui est la-bas derriere nous?

--Eh bien, du moins, les gens celebres que vous savez ont regarde les
montagnes que vous regardez, et, quand ils vinrent ici pour la premiere
fois, ils demanderent peut-etre les noms des cimes et des vallees
a quelque pauvre diable comme moi, de meme que vous me le demandez
maintenant. Vous me direz qu'ils ont aussi regarde le meme soleil et la
meme lune que vous pouvez regarder a toute heure du jour et de la nuit.
C'est ce que je me suis dit souvent.

--Il y a cette difference entre eux et moi que je ne suis qu'un pauvre
diable comme vous.

--Eh! _chi lo sa?_ Il parait qu'il vient ici, tous les ans, des
personnes celebres qui aiment a voir Tusculum, et dont on m'a dit les
noms; mais je n'en ai pas retenu un seul. Dans mille ans d'ici, les
bergers de Tusculum les auront appris par la tradition et les diront
comme je vous dirais ceux de Galba, de Mamilius on de Sulpicius.

--Vous en concluez donc que les hommes celebres ne font pas tant d'effet
de pres que de loin?

--Toutes choses sont ainsi. Voyez, ce pays est assez beau; mais j'en
connais bien qui sont plus beaux, et ou personne ne va. Cependant on dit
qu'il vient ici des voyageurs du fond de l'Amerique, le plus eloigne de
tous les pays, si je ne me trompe, pour voir ces morceaux de marbre que
je retourne avec mon pied. Ils y ramassent des briques, des cassures de
verre et des mosaiques, et les emportent chez eux. On dit qu'il n'y a
pas un coin sur la terre ou quelqu'un ne conserve precieusement un petit
morceau de ce qui traine a terre dans la campagne de Rome. Vous voyez
donc bien que ce qui est ancien et lointain parait plus precieux que ce
qui est nouveau et proche.

--Vous dites vrai; mais la raison de cela?

Il haussa les epaules, et je vis qu'il allait, encore une fois, se tirer
d'affaire par l'eternel _chi lo sa_, si commode a la paresse italienne.

--_Chi lo sa_, lui dis-je bien vite, n'est pas une reponse qui convienne
a un homme de reflexion comme vous. Cherchez-en une meilleure, et,
quelle qu'elle soit, dites-la-moi.

--Eh bien! reprit-il, voila ce que je m'imagine: quand nous vivons, nous
vivons; c'est-a-dire que, grands ou petits, nous sommes sujets ans memes
besoins, et les grands ne peuvent pas se faire passer pour des dieux.
Quand ils n'y sont plus depuis longtemps, on s'imagine qu'ils etaient
faits autrement que les autres; mais, moi, je ne m'imagine pas cela, et
je dis qu'un vivant que personne ne connait est plus heureux qu'un mort
dont tout le monde parle.

--Vivre vous parait donc bien doux?

--Eh! la vie est dure, et cependant on la trouve toujours trop courte.
Elle pese, mais on l'aime. C'est comme l'amour, on donne la femme au
diable, mais on ne peut se passer d'elle.

--Etes-vous donc marie?

--Quant a moi, non. Un patre ne peut guere se marier tant qu'il court
les paturages. Mais vous, vous devez avoir femme et enfants?

--Mais non! Je n'ai que vingt-quatre ans!

--Eh bien! voulez-vous attendre que vous soyez vieux? Quel est le plus
grand bonheur de l'homme? C'est la femme qui lui plait, et, quand on est
riche, je ne comprends pas qu'on vive seul.

--Je vous ai dit que j'etais pauvre.

--Pauvre avec des habits de drap, de bons souliers et des chemises
fines? Si j'avais de quoi acheter ce que vous avez la sur le corps, je
garderais mon argent pour avoir un lit. Quand on a le lit, on est vite
marie. Si vous couchiez, comme moi, en toute saison sur la paille, je
vous permettrais de dire que vous etes force de rester garcon. Tenez,
regardez ce desert, nous n'y sommes que trois, et deux de nous sont
forces a la solitude!

Je suivis la direction de mon regard, et je vis un moine noir et blanc
qui traversait le theatre de Tusculum.

--Celui-ci, reprit le patre, est esclave de son voeu, comme je suis
esclave de ma pauvrete. Vous, vous etes libre, et ce n'est ni au moine
ni a moi de vous plaindre. Mais voila que le soleil baisse. La bergerie
est loin; il faut que je vous quitte. Reviendrez-vous ici?

--Certainement, quand ce ne serait que pour causer avec vous. Comment
vous nommez-vous, pour que je vous appelle, si vous etes dans une de ces
gorges?

--Je m'appelle Onofrio. Et vous?

--Valreg. Au revoir!

Nous nous serrames la main et je redescendis vers le theatre, regardant
l'attitude pensive du moine qui s'etait arrete au milieu des ruines. Le
coucher du soleil etait admirable. Ces terrains, a coupures brusques
et a plateaux superposes couverts de verdure, prenaient des tons
eblouissants eclaires ainsi de reflets obliques. Les courts gazons
brillaient tantot comme l'emeraude et tantot comme la topaze. Au loin,
la mer etait une zone d'or pale sous un ciel de feu clair et doux. Les
montagnes lointaines etaient d'un ton si fin, qu'on les eut prises pour
des nuages, tandis que les dechirures et les ruines des premiers plans
accusaient nettement leurs masses noires sur le sol brillant. Le moine,
immobile comme une colonne, projetait une ombre gigantesque.

Je passai tout pres de lui, comptant qu'il me tendrait la main, et que,
pour un sou, j'aurais de lui quelque parole qui serait le resultat de sa
meditation. Mais, soit qu'il n'appartint pas a un ordre mendiant, soit
qu'il eut peur de se trouver seul avec un inconnu dans ce lieu desert,
il me regarda avec mefiance et appuya la main sur son baton. Ce geste
m'etonna, et je le saluai pour le tranquilliser. Il me rendit mon salut,
mais se detourna de maniere a me cacher sa figure, qui m'avait paru
belle et fortement caracterisee.

Je passai outre, non sans me retourner pour me rendre compte de
l'inquietude de cet homme, dont le voeu de pauvrete devrait etre
au moins une source d'insouciance et de securite. Il avait disparu
precipitamment vers les gradins de l'hemicycle.

Je m'en allai, pensant aux paroles naives et sensees du patre
philosophe: "Le plus grand bonheur de l'homme, c'est la liberte
d'aimer".

En effet, tout le monde n'a pas cette liberte. Et moi qui la possede,
j'ai deja laisse passer des annees qui eussent pu etre pleines de
bonheur. A quoi les ai-je employees? A interroger mes forces, mon
intelligence, mon avenir, et a sacrifier a cette attente de l'inconnu
les plus beaux jours de ma jeunesse. Moi qui me croyais parfois un peu
plus sage que mon siecle, j'ai fait comme lui: j'ai lache la proie pour
l'ombre, le certain pour le douteux, le temps qui s'ecoulait pour un
temps qui ne sera peut-etre pas. Qu'est-ce que cette chimere du travail,
ce besoin de developper l'intelligence au detriment des forces du coeur?
Ne les use-t-on pas a les laisser dans l'inaction? Et pourquoi, pour qui
cette tension de la volonte vers un but aussi incertain que le talent?
Comment se fait-il que je n'aie pas encore rencontre l'amour sur mon
chemin? Est-ce parce que je suis plus difficile, plus exigeant qu'un
autre? Non, car mon ideal a toujours ete vague en moi-meme. Je ne me
suis jamais fait le portrait de la femme a qui je dois me livrer sans
reserve. Je me promettais de la reconnaitre en la rencontrant; mais je
ne me disais pas qu'elle dut etre grande ou petite, blonde ou brune.

--Elle viendra, me disais-je, quand je serai digne d'etre aime;
c'est-a-dire quand j'aurai fait de grands efforts de courage, de
patience et de sobriete pour etre tout ce que je puis etre en ce monde.

Il me semblait suivre un bon raisonnement, cultiver ma vie comme un
jardin d'esperance; mais n'etait-ce pas la une suggestion de l'orgueil?
Apparemment je comptais, comme Brumieres, trouver une des merveilles de
ce monde, puisque je m'appliquais a faire une merveille de moi-meme.
Ne pouvais-je me contenter d'une humble fille de ma classe, qui m'eut
accepte tel que je suis, et qui m'eut aime naivement, saintement, et
sans rien concevoir de mieux que mon amour?

Et j'aurais ete heureux! tandis que je n'ai ete que prudent et
raisonnable; vous aviez mille fois raison de le penser. J'ai, mille fois
peut-etre, etouffe le cri de mon coeur, peut-etre ai-je passe mille
fois aupres de la femme qui m'eut revele le vrai de la vie. Je me suis
acharne a voir les dangers d'une passion prematuree; je n'ai pas compris
l'ivresse de ces dangers, et ce vaillant, ce genereux sacrifice de la
raison qui accepte la grande folie de l'amour, telle que Dieu nous l'a
donnee.

Je songeais ainsi en descendant de Tusculum, et travers les taillis de
chenes. Le rapide sentier, tout pave en polygones de lave, etait encore
une rue de la ville antique, et, sous les racines des arbres, je voyais
apparaitre des restes de constructions enfouies. Je passai devant le
couvent des Camaldules et devant la villa Mondragone, qui etait fermee,
et je rentrai a Piccolomini par des chemins etroits, encaisses, ou je
devins tout reveur, tout agite de mon probleme personnel.

Les objets exterieurs agissent sur moi d'une maniere, souveraine. Devant
un beau site, je m'oublie, je m'absente pour ainsi dire de moi-meme;
mais, quand je marche dans un endroit sombre et monotone, je m'interroge
et me querelle. Cela m'arrive, du moins, depuis quelque temps. Je
n'avais jamais tant pense a moi. Sera-ce un bien ou un mal? La
solitude que je suis venu chercher me rendra-t-elle sage ou insense?
C'est-a-dire, etais-je insense ou sage avant cette epreuve? Je crois que
nous nous acclimatons rapidement, au moral comme au physique, et que je
deviens deja Romain, c'est-a-dire porte a la vie de sensation plus
quia la vie de reflexion. Quand j'ai fait un effort pour savoir
si j'appartiendrai a l'une ou a l'autre, je suis bien tente de me
tranquilliser avec le _chi lo sa_ de la Mariuccia et du berger de
Tusculum.



XXIII

9 avril, villa Mondragone.

Je vous ecris au crayon dans des ruines. Toujours des ruines! J'aime
beaucoup l'endroit ou je suis; j'y peux passer la journee entiere dans
un immense palais abandonne, dont j'ai les clefs a ma ceinture. Mais
j'ai bien des choses a vous raconter, et je reprends mon recit ou je
l'ai laisse l'autre jour.

En dinant, pour ainsi dire, avec la Mariuccia, qui s'assied aupres de ma
chaise pendant que je mange, j'arrivai, je ne sais comment, a reparler
du voeu de la Daniella.

--Ainsi, disais-je, elle ne parlera a aucun homme avant le jour de
Paques?

--Je n'ai pas dit comme cela. J'ai dit qu'elle ne parlerait pas a son
amant avant d'avoir fait toutes ses devotions; mais je n'ai pas dit que,
tout de suite apres, elle recommencerait a lui parler.

--Ah! oui-da! Ainsi ce pauvre amant est condamne a attendre son bon
plaisir?

--Ou celui de la madone.

--Ah! il arrivera un moment ou la madone fera savoir qu'elle
autorise...?

--Quand toutes les fleurs seront sechees et tombees... Mais
je vous en dis trop; vous etes un heretique, un paien, un _mahometan_!
Vous ne devez rien savoir de tout cela.

Je pressai la bonne fille de s'expliquer. Elle aime a causer, et elle
ceda. J'appris donc que les rigueurs de la Daniella dureraient aussi
longtemps que les fleurs piquees par elle dans le grillage qui protege
la madone de la _Tomba-di-Lucullo_ ne seraient pas entierement tombees
en poussiere ou emportees par le vent, disparues, en un mot.

Il me vint a l'esprit de faire une folie des plus innocentes. Sur le
minuit, je mis le nez a la fenetre: il pleuvait, la nuit etait noire.
Le vent soufflait avec force. Toute la ville de Frascati dormait.
Je m'enveloppai de mon caban, je sortis facilement de l'enclos. En
escaladant les rochers au-dessus de la petite cascade, je me trouvai de
plain-pied sur le chemin, vis-a-vis le parc de la villa Aldobrandini.
Redescendre jusqu'a la tombe de Lucullus fut l'affaire de quelques
instants. Je n'avais pas rencontre une ame. Sans la lampe qui l'eclaire
toute la nuit, j'aurais eu quelque peine a retrouver, dans les tenebres,
la petite fresque de la madone. Ce pale rayon me permit de reconnaitre
les jonquilles que j'avais tres-bien remarquees, la veille, dans les
mains de la Daniella, au moment ou, avec son sourire mysterieux, elle
avait accompli cette devotion devant moi. Je respectai les violettes et
les anemones des autres jeunes filles, mais j'enlevai avec soin, jusqu'a
la derniere, les jonquilles fletries de mon _amoureuse_, et je les mis
dans ma poche. Ce larcin _perpetre_, je descendais de la borne sur
laquelle j'etais grimpe pour atteindre le grillage, lorsqu'une voix
d'homme fit entendre l'exclamation suivante:

--_Cristo_! quel est le brigand qui profane la sainte image de la
Vierge?

Dans ce pays d'espionnage et de delation, mon espieglerie sentimentale
pouvait etre incriminee et m'attirer quelque desagrement. J'eus la
presence d'esprit de ne pas me retourner et de souffler rapidement la
petite lampe. Enhardi par ma prudence, l'inconnu m'accabla d'un deluge
d'injures pieuses: j'etais un chien, un fils de chien, un Turc, un
juif, un Lucifer; je meritais d'etre pendu, ecartele, et mille autres
douceurs. J'avais bonne envie de regaler le dos du saint homme, quel
qu'il fut, d'une serie de repliques muettes proportionnees a l'eloquence
de son indignation; mais la raison me conseillait de profiter des
tenebres pour m'esquiver sans l'attirer sur mes traces.

C'est le parti que j'allais prendre, lorsque je me sentis saisir le bras
par une main incertaine, qui m'avait cherche a tatons contre le mur. Je
n'hesitai plus alors a me debarrasser du curieux par un mirifique coup
de poing, accompagne d'un plantureux coup de pied qui l'atteignit
n'importe ou. Je l'entendis trebucher contre la borne, glisser et tomber
n'importe dans quoi; ce qui me permit de jouer des jambes et de rentrer
chez moi sans m'etre trahi par une seule parole. Comme le quidam m'avait
paru passablement ivre, je ne pensai pas qu'apres avoir fait un somme
dans la boue ou je l'avais decide a se coucher, il se souvint de
l'aventure.

La journee du vendredi saint s'annoncant pluvieuse et sombre; je me
permis de dormir la grasse matinee. La Mariuccia, s'impatientant contre
ma paresse, entra dans ma chambre, et, quand je m'eveillai, je la vis,
meditant sur ma chaussure crottee et sur mon caban encore humide.

--Eh bien! Mariuccia, qu'y a-t-il? lui dis-je en me frottant les yeux.

--Il y a que vous etes sorti cette nuit! repondit-elle d'un air de
consternation si comique, que je ne pus m'empecher d'en rire.--Oui, oui,
riez! reprit-elle: vous avez fait la une belle affaire!

Et, comme j'essayais de nier, elle me montra les jonquilles fletries,
que j'avais mises sur la cheminee.

--Eh bien! apres? que voulez-vous?

--Que ces fleurs-la etaient sur le grillage de la sainte madone, et que
vous avez ete, cette nuit, les retirer, pour empecher ma niece de tenir
son voeu. Voila les amoureux! Mais, malheureux enfant, vous avez fait la
un peche mortel; vous avez outrage la sainte madone; vous avez eteint la
lampe, et, ce qu'il y a de pis, c'est que vous avez ete vu.

--Par qui?

--Par mon neveu Masolino, le frere de la Daniella, le plus mechant homme
qu'il y ait a Frascati. Heureusement, il avait bu, selon sa coutume, et
il ne vous a pas reconnu; mais il a deja fait son rapport, et je suis
sure que les soupcons peseront sur vous, parce que vous etes le seul
etranger qu'il y ait maintenant dans le pays. On enverra des espions ici
pour me questionner. Donnez-moi ce caban que je le cache, et brulez-moi
bien vite ces maudites fleurs.

--A quoi bon? Dites la verite. Je n'ai fait aucune profanation. J'ai
pris ces fleurs pour taquiner une jeune fille qu'il n'est pas necessaire
de nommer...

--Et vous croyez que l'on ne se doutera pas de son nom? On pretend que
l'on vous a vu entrer avant-hier dans la maison qu'habite ma niece.
Est-ce vrai, cela?

--La Mariuccia est si brave femme, que je n'hesitai pas a me confesser.
Elle fut touchee de ma sincerite, et je ris, du reste, qu'elle etait
flattee de mon gout pour sa niece.

--Allons, allons, dit-elle, il ne faut plus faire de pareilles
imprudences. Si Masolino vous eut surpris dans la chambre de sa soeur,
il vous eut tue.

--Je ne crois pas, ma chere! Sans me piquer d'etre un champion bien
robuste, je le suis assez pour me defendre d'un ivrogne; et il est
heureux pour votre neveu que je ne l'aie pas rencontre, cette nuit, en
haut de l'escalier de la maison dont vous parlez.

--_Cristo_! l'auriez-vous frappe, cette nuit?

--J'espere que oui. Il m'avait beaucoup insulte, et il mettait la main
sur moi. Je me suis debarrasse de lui sans peine.

--Il ne s'est pas vante de cela! Peut-etre ne l'a-t-il pas senti:
les ivrognes ont le corps si souple! Mais il n'etait pas assez ivre,
cependant, pour ne pas voir et entendre. Avez-vous parle?

--Non.

--Pas un mot?

--Pas une syllabe?

--C'est bien! mais, pour l'amour de Dieu et de vous-meme, n'avouez rien
a personne... S'il se souvient d'avoir ete battu, et s'il apprend que
c'est par vous, il s'en vengera!

---Je l'attends de pied ferme; mais je veux tout savoir, Mariuccia!
Votre neveu est-il homme a vouloir exploiter mon inclination pour sa
soeur?

--Masolino Belli est capable de tout.

--Mais quel interet peut-il avoir a me vouloir pour beau-frere? Je ne
suis pas riche, vous le voyez bien!

--Allons donc! Vous savez peindre, et, avec cela, on gagne toujours de
quoi etre bien habille, bien loge et bien nourri comme vous voila. Tout
est relatif. Vous etes tres-riche en comparaison de n'importe quel
artisan de Frascati, et, si Masolino se mettait dans la tete de vous
faire epouser sa soeur, ou de vous forcer a donner de l'argent, il
sait bien qu'un _cavaliere_ comme vous trouve toujours a gagner ou a
emprunter une centaine d'ecus romains pour sauver sa vie d'un guet-apens.

--Merci, ma chere Mariuccia! Me voila renseigne, et je sais a qui j'ai
affaire. Messire Masolino Belli n'a qu'a bien se tenir; j'aurai toujours
une centaine de coups de baton francais a son service.

--Ne riez pas avec cela. Ils peuvent se mettre dix contre vous. Le
mieux, mon cher enfant, sera de vous bien cacher dans vos amours, et de
ne jamais voir la petite hors de cette maison-ci, ou mon neveu ne met
jamais les pieds.

--Et qui l'en empeche?

--Moi, qui le lui ai defendu une fois pour toutes. Il ne se generait pas
pour me desobeir et me frapper, s'il ne me devait quelque argent; mais
je le tiens par la crainte d'avoir a me payer.

Par la suite de la conversation, j'appris, sur ce fameux Masolino, des
details assez curieux. Cet homme n'est peut-etre pas toujours aussi
reellement ivre qu'il le parait. Son existence est mysterieuse. Il est
cense demeurer a Frascati; mais on ne sait jamais precisement ou il est.
Sa famille passe fort bien un mois et plus sans l'apercevoir. Il occupe
une chambre dans la maison ou Daniella est etablie; mais personne
n'entre jamais dans cette chambre, et, si l'on frappe a la porte, qu'il
y soit ou non, il ne repond jamais. Ses absences et ses apparitions
sont tout a fait imprevues. Il est toujours cense boire en secret dans
quelque cabaret du lieu ou des environs, avec des amis. C'est une
habitude de cachotterie qu'il a prise pour echapper aux reprimandes de
sa femme, et qu'il a gardee depuis qu'il est veuf; mais sa femme disait
autrefois qu'il devait cacher ses orgies dans quelque souterrain
inconnu, dans quelque lieu inaccessible, car elle l'avait maintes fois
cherche des semaines entieres, jusque dans les egouts de la ville, sans
retrouver aucune trace de lui. Quand il reparaissait, il lui echappait
des paroles qui pouvaient faire croire qu'il venait de loin; mais,
quelque pris de vin qu'il fut ou qu'il parut etre, jamais son secret ne
s'etait formule clairement. Il a exerce dans sa jeunesse la profession
de corroyeur; mais, depuis une dizaine d'annees, il n'a fait oeuvre de
ses bras, et on ne sait de quoi il a vecu.

--Il faut pourtant, ajoute la Mariuccia, qu'il ait plus que le
necessaire, puisqu'il trouve moyen de boire plus que sa soif.

D'apres tous ces renseignements, je soupconne ce _galantuomo_ d'etre un
faux ivrogne, ou de s'adonner a la boisson dans ses moments perdus. Je
pense que le fond de son existence est le brigandage ou l'espionnage;
peut-etre l'un et l'autre, car il parait qu'autour de Rome ces deux
professions ne sont pas incompatibles.

Ce qui m'importait plus que tout ceci, c'etait de savoir si la Daniella
se croirait suffisamment relevee de son voeu pour reparaitre a
Piccolomini, et je l'attendais avec une vive impatience. Chaque fois que
sonnait la cloche de la grille, je courais a ma croisee; mais c'etait
une suite de visites de commeres ou de voisines, qui venaient
s'entretenir avec la Mariuccia des affaires de la maison et de la
propriete Piccolomini, de la taille des oliviers ou de la vigne, de la
lessive, de l'emmagasinement des pois, du sermon de fra Sinforiano,
et, par occasion, de la profanation de la madone. J'entendais les
conversations etablies sur le perron, et il me sembla que plusieurs de
ces personnages etaient plus curieux que de raison. La Mariuccia m'avait
dit: "Dans notre pays, on ne sait jamais qui est espion ou qui ne l'est
pas." J'admirai l'adresse et le sang-froid des reponses de la bonne
fille, et j'entendis meme qu'elle me faisait passer pour malade depuis
la veille.

--Le pauvre enfant, disait-elle, a eu la fievre cette nuit, et je l'ai
veille, sans le quitter, jusqu'au jour.

Mon alibi ainsi constate, les questionneurs se retiraient plus ou moins
persuades.

Enfin, la Mariuccia vint m'annoncer qu'elle allait visiter les chapelles
du saint-sepulcre, et qu'elle me priait de n'ouvrir a personne, pas meme
a sa niece, si je la voyais paraitre a la grille.

--Oh! pour cela, je ne vous le promets pas du tout, lui dis-je.

--Il faut me le promettre, reprit-elle. La Daniella a une clef, et,
si elle veut venir, elle viendra sans que vous tiriez la corde de ma
fenetre. Dans votre impatience, il ne faut pas vous montrer a ceux qui
pourraient passer devant la grille dans ce moment-la.

Quand la Mariuccia fut sortie, je descendis au jardin, malgre la pluie,
pour examiner le local sous un rapport que je n'avais pas encore songe a
constater, a savoir si on pouvait y entretenir une intrigue avec mystere
et securite. Je vis que cela etait impossible, a moins que les gens de
la maison, c'est-a-dire la Mariuccia, la vieille Rosa, et les quatre
ouvriers employes au jardin et aux terres adjacentes fussent dans la
confidence; pourvu que le jardin eut une cloture reelle au dela du
potager; pourvu que l'on n'entrat et ne sortit point par la grille a
claire-voie qui donne en pleine rue; pourvu, enfin, que l'on ne risquat
point de rendez-vous tous les jours de fete et les dimanches, parce
que, ces jours-la, l'autre grille de Piccolomini, qui donne sur la via
Aldobrandini, est ouverte au public, et que le haut du jardin sert de
promenade ou de passage aux gens de la ville.

Je conclus de mes observations que le secret de mes relations futures
avec la _stiratrice_ etait une plaisanterie, et j'avoue que j'entrai en
mefiance contre les avertissements et les precautions illusoires de la
bonne Mariuccia.

Je remontai a mon grenier, bien resolu, quand meme, a risquer
l'aventure, des que je serais assure du courage et de la resolution de
ma complice.

Mais quoi! elle etait la, dans ma chambre, elle m'attendait. Elle etait
entree par une porte de degagement que je ne connaissais pas et qui
aboutit aux caves de la maison. Elle avait ma bague au doigt. Ses beaux
cheveux etaient ondes avec soin. Malgre une robe noire et une tenue
de devote, elle avait l'oeil brillant et le sourire voluptueux d'une
fiancee vivement eprise. Je me sentais violemment epris pour mon compte.
J'avais soif de ses baisers; mais elle se deroba a mes caresses.

--Vous m'avez relevee de mon voeu, dit-elle; vous etes venu jusque dans
ma chambre m'apporter l'anneau du mariage.... Laissez-moi faire mes
paques; apres cela, nous serons unis.

Je retombai du ciel en terre.

--Le mariage? m'ecriai-je; le mariage?...

Elle m'interrompit par son beau rire harmonieux et frais. Puis elle
reprit serieusement:

--Le mariage des coeurs, le mariage devant Dieu. Je sais bien que c'est
un peche de se passer de pretre et de temoins, mais c'est un peche que
Dieu pardonne quand on s'aime.

--Il est donc bien vrai que vous m'aimez, chere enfant?

--Vous verrez! Je ne puis vous rien dire encore. Il faut que je pense
a mon salut, et que je tourne mon coeur vers Dieu si ardemment, qu'il
benisse nos amours et nous pardonne d'avance la faute que nous voulons
commettre. Je prierai pour nous deux, et je prierai si bien, qu'il ne
nous arrivera point de malheur. Mais, pour aujourd'hui, ne me dites
rien, ne me tentez pas, il faut que je me confesse, que je me repente et
que je recoive l'absolution pour le passe et pour l'avenir.

Tel fut le resume de l'etrange systeme de piete de cette Italienne.
J'avais bien oui dire que ces femmes-la voilaient l'image de la Vierge
en ouvrant la porte a leurs amants; mais je n'avais pas l'idee d'un
repentir par anticipation et d'un peche _reserve_, comme ceux dont
j'entendais parler avec tant d'assurance et de conviction. J'essayai de
combattre cette religion facile; mais je la trouvai tres-obstinee, et je
fus vehementement accuse de manquer d'amour, parce que je manquais de
foi.

--Adieu, me dit-elle; l'heure du sermon sonne, et j'ai encore trois
chapelles a visiter aujourd'hui. Demain, vous ne me verrez pas, ni
dimanche non plus. Je ne suis venue que pour vous dire de ne pas faire
d'imprudence, et de ne pas chercher a me voir, parce que, d'une part, je
dois me sanctifier, et que, de l'autre, mon frere est a Frascati.

--Dites-moi, Daniella, est-il vrai que votre frere vous maltraiterait
s'il me voyait occupe de vous?

--Oui, quand ce ne serait que pour savoir s'il peut vous effrayer.

--Vous avez donc l'experience de ce qu'il peut faire en pareil cas?

--Oui, a propos de vous. Il a deja entendu dire que le Francais de
Piccolomini etait venu dans notre maison, et il m'a fait, ce matin, de
terribles menaces. Vous me defendriez contre lui, je le sais; mais vous
ne serez pas toujours la, et les coups seraient pour moi.

--Alors, je serai prudent, je vous le jure!

Le roulement d'une voiture et le sonde la cloche interrompirent la
conversation.

--C'est lord B*** qui vient vous voir, dit-elle apres avoir regarde
furtivement par la fenetre; je reconnais son chien jaune. Lord B***
vient surement vous chercher pour vous faire voir le jour de Paques a
Rome; allez-y, vous me rendrez service; mais revenez le soir!

--Vous n'etes donc plus jalouse de...?

--De la Medora?... N'ai-je pas votre anneau? Si, apres cela, vous etiez
capable de me tromper, je vous mepriserais tant, que je ne vous aimerais
plus.



XXIV

9 avril.

On sonnait a casser la cloche. La jeune fille se sauva par ou elle etait
venue en me criant:

--A dimanche soir!

Et j'allai ouvrir a lord B***, qui venait effectivement me chercher. Je
me laissai emmener.

--Tout va au plus mal depuis que vous n'etes plus chez nous, me dit-il
quand nous fumes sur la route de Rome. Lady Harriet me trouvait moins
maussade quand vous etiez la pour me foire valoir, en m'aidant a
developper mes idees. J'ai eu le malheur de recourir au moyen extreme
contre l'ennui et la tristesse: je me suis enivre tous les soirs, seul
dans ma chambre. Cela m'arrive rarement; mais il y a des temps si
sombres dans ma vie, qu'il faut bien que cela arrive. Mu femme n'en sait
rien; mais, comme je suis plus calme et plus abattu aux heures ou elle
me voit, elle s'impatiente davantage. J'y gagne seulement d'etre plus
indifferent a ses impatiences.

--Et votre niece? n'est elle pas un peu meilleure pour vous que par le
passe? Il m'avait semble, le jour de notre promenade a Tivoli, qu'elle y
etait disposee?

--Vous vous serez trompe. Ma niece, c'est-a-dire la niece de ma femme,
est d'une humeur massacrante depuis votre depart. C'est a croire, Dieu
me damne! qu'elle etait amoureuse de vous... et, s'il faut vous dire
tout...

Je me hatai d'interrompre lord B***. Il a des moments de trop grande
expansion, comme doit les avoir un coeur trop souvent refoule, et je ne
veux pas savoir par lui ce que je sais par moi-meme.

--Si une pareille maladie avait pu s'emparer du cerveau de miss Medora,
lui dis-je, il est a croire que cela n'aurait pas survecu a mon depart.

--C'est ce que je me suis dit. Elle a, d'ailleurs, tant monte a cheval
avec un de nos cousins qui est arrive cette semaine, qu'elle doit
avoir secoue rudement ses vapeurs. A vous dire vrai, c'est aujourd'hui
seulement, depuis cinq jours, que je suis an peu lucide. Il se pourrait
que, pendant _mon absence intellectuelle_, Medora fut devenue amoureuse
de ce cousin, qui est beau, riche et grand amateur de chevaux et de
voyages. Il m'a semble, ce matin, qu'elle etait font impatiente de
sortir avec lui, et que, de son cote, Richard B*** se faisait attendre
avec l'impertinence d'un homme aime.

--A la bonne heure! pensai-je; la crise de Tivoli est oubliee, et il
m'est permis de l'oublier aussi.

Quoique jusque-la, j'eusse resiste au desir de lord B*** en refusant
d'aller demeurer chez lut, je cedai a ses instances, n'y voyant plus
d'inconvenients, et pensant qu'il y en aurait, au contraire, a paraitre
fuir son hospitalite.

J'employai le reste du voyage a le sermonner sur son desespoir bachique,
et a le supplier de renoncer a ce funeste moyen de combattre le degout
de la vie.

--Aimez-vous donc mieux, disait-il, que je me brule la cervelle, un jour
que le spleen sera trop violent?

Cependant il avouait qu'apres avoir eu recoure a ce _contrespleen_
pendant quelques jours, il retombait dans une tristesse plus profonde et
contre laquelle il sentait en lui-meme moins de force pour reagir. Il
parut surpris et touche de l'interet avec lequel je le prechais.

--Vous avez donc encore de l'amitie pour moi? me dit-il; je croyais vous
avoir paru si ennuyeux et si nul, que vous quittiez Rome a cause de
moi plus encore qu'a cause de Rome. Eh bien! puisque j'ai un ami en ce
monde, je tacherai de ne pas devenir indigne de son estime, et je sens
bien que cela m'arriverait si je cedais a la tentation de m'abrutir.

--Il faut faire plus que de tacher, il faut vouloir.

J'obtins de lui la promesse formelle, et sur l'honneur, qu'il passerait
un mois entier sans boire. Je ne pus obtenir davantage.

Nous approchions de Rome, lorsque nous vimes deboucher devant nous, sur
la route, trois cavaliers dans un nuage, non de poussiere, il pleuvait
toujours, mais de sable liquide souleve par le pied des chevaux. J'eus
quelque peine a reconnaitre-miss Medora en amazone, mouillee, crottee,
jaunie, jusque sur son voile et ses cheveux, par cette bouillie des
chemins de traverse ou elle semblait clapoter avec delices. Cela ne
l'empechait pas d'etre admirablement belle avec sa figure animee et son
attitude imperieuse.

Les Anglaises que je vois ici montent bien a cheval; mais presque
toujours elles sont mal arrangees et manquent de grace. Medora, qui
n'est qu'a moitie Anglaise, est admirablement souple et bien posee. Son
vetement de cheval dessinait sa belle taille, et elle maniait sa monture
ardente et magnifique avec une _maestria_ veritable. Le cousin est un
Anglais blond vif, avec beaucoup de barbe et une riche chevelure separee
en deux masses, rigidement egale, par une raie qui va du milieu du front
a la nuque. Il est d'une incontestable et splendide beaute, comme lignes
et comme ton; mais je ne sais comment il se fait que, pour nos yeux
francais, la plupart des Anglais, quelque beaux qu'ils puissent etre,
ont toujours quelque chose de singulier qui tourne au comique; je ne
sais quelle gaucherie type dans la physionomie ou dans l'habillement,
qui ne s'efface pas, meme apres beaucoup d'annees passees sur te
continent.

Derriere ce beau couple, au galop trottaient, avec autant d'agilite que
de disgrace, deux laquais de pure race anglaise. Tout cela passa pres de
nous comme la foudre, sans que la belle Medora daignat tourner la tete
de notre cote, bien que _Buffalo_, perche sur le siege et aboyant de
tous ses poumons, rendit notre vehicule assez reconnaissable.

Deux heures plus tard, nous etions tous a table dans la triste et
immense salle du palais ***. Lord B*** buvait de l'eau; lady Harriet
m'accablait de tendres reproches sur ma fuite a Frascati; le cousin
mangeait et buvait comme quatre; Medora, richement paree, et belle
comme elle sait que je ne l'aime pas, m'avait a peine honore d'un froid
bonjour et parlait anglais a sir Richard B*** avec autant d'affectation
que de volubilite. Je n'entends pas l'anglais et je n'en aime pas la
musique. Medora s'en est maintes fois apercue; je vis donc que j'etais
au plus bas dans son estime, et cela me mit fort a l'aise.

Apres le dessert, les deux Anglais resterent a table, et je suivis les
femmes au salon. Nous y trouvames Brumieres et plusieurs Anglais des
deux sexes, avec lesquels Medora se remit a blaiser et a siffler de plus
belle dans la langue de ses peres.

--Eh bien! me dit Brumieres, vous avez vu le cousin? Voila un
_Bonington_ qui nous fait bien du tort!

--Parlez pour vous; moi qui ne suis pas sur les rangs, je m'arrange
tres-bien de la presence du cousin.

--Ah! vous persistez a soupirer pour la petite Frascatane? Je crois, a
present, que j'aurais mieux fait de penser comme vous. Celle-la doit
etre moins cruelle et moins capricieuse.

Comme nous plaisantions depuis quelques instants sur ce ton, Brumieres
me menacant de venir a Frascati me taquiner, et moi affectant la plus
superbe indifference pour toutes les beautes de l'Angleterre et de
l'Italie, le nom de Daniella, prononce par lui un peu trop haut, parvint
jusqu'a l'oreille de miss Medora, et je la vis tressaillir comme si elle
avait ete piquee d'une guepe. Une minute ne s'etait pas ecoulee, qu'elle
etait aupres de nous, dans notre coin, daignant se montrer fort aimable,
a seule fin de ramener adroitement la conversation sur le compte de la
pauvre _stiratrice_. J'eludais de mon mieux ses questions sur l'emploi
de mou temps et de mes pensees dans la solitude de Frascati; mais le
perfide Brumieres, toujours soigneux de me rendre haissable, eut l'art
de seconder la belle Anglaise, si bien que la question me fut carrement
posee par elle:

--Avez-vous revu ma femme de chambre, a Frascati? Il y avait, dans
l'accent dont cela fut dit, tant d'aigreur et de dedain, que j'en
sentis la morsure et repondis avec un empressement qui devanca celui de
Brumieres:

--Oui, je l'ai revue plusieurs fois, et ce matin encore.

--Pourquoi dites-vous cela d'un ton de triomphe? repliqua-t-elle avec
un regard d'insolence foudroyant. Nous savions bien pourquoi vous aviez
choisi Frascali pour votre sejour. Mais il n'y a pas tant de quoi vous
vanter! Vous succedez a Tartaglia et a beaucoup d'autres du meme genre.

Je repondis, avec aigreur, que, si cela etait, je trouvais etrange de
l'apprendre de la bouche pudique d'une jeune Anglaise; et la querelle
fut devenue encore plus amere sans l'arrivee du cousin Richard, qui,
s'approchant de nous, changea forcement le cours de nos paroles. Medora
trouva pourtant moyen d'essayer, a mots couverts, de me mortifier
encore; mais j'avais repris assez d'empire sur moi-meme pour faire
semblant de ne plus comprendre.

Je passai la journee du lendemain a visiter les eglises et a regarder
l'aspect de la population. Toutes mes impressions se trouverent
resumees, le jour suivant, a la grande ceremonie du dimanche de Paques.
Je vous parlerai de ce que j'ai vu et de ce que j'ai pense de tout cela.
Maintenant, je ne veux pas, je ne peux pas interrompre mon recit.

--Ecoutez, me dit lord B*** en revenant a pied de Saint-Pierre par le
pont Saint-Ange, j'ai entendu, avant-hier au soir, des mots aigres
echanges, a propos de la petite Daniella, entre ma niece et vous. Je
vois que vous avez furieusement blesse l'amour-propre de cette reine de
beaute en ayant des yeux pour la gentillesse de sa suivante: c'etait
votre droit; mais, cependant, prenez garde aux consequences d'une
amourette, dans un pays ou les etrangers sont regardes comme une proie,
et ou, d'ailleurs, tout est sujet de speculation. Cette jeune fille est
bonne et charmante; je la crois honnete, mais non pas desinteressee;
sincere, mais non pas chaste... Je crois qu'elle a eu beaucoup d'amants,
bien que je n'aie pas la certitude du fait; mais, enfin, telle que je la
juge, je ne voudrais pas qu'elle vous en imposat par ces mensonges que
la plupart de ses pareilles soutiennent avec une grande audace.

--Voyons, milord, repondis-je; hasardant moi-meme un mensonge pour
m'emparer de la verite: elle a ete votre maitresse, je le sais.

--Vous vous trompez, repondit-il avec calme; je n'ai jamais eu cette
pensee. Une maitresse dans la maison de ma femme? Jamais! Fi donc!

--Alors... pour avoir l'opinion qu'elle est de moeurs faciles il faut
que vous ayez des preuves...

--Je vous l'ai dit, je n'en ai pas; mais sa figure est si provoquante,
elle a si bien l'air d'une fieffee coquette de village ou d'antichambre,
que, si j'eusse ete tente d'elle, je ne l'aurais jamais prise au
serieux. Nous autres, qui avons beaucoup de domestiques et qui changeons
souvent de residence, nous ne pouvons ni ne voulons surveiller des
moeurs dont nous n'endossons pas la responsabilite. Voila tout ce que
j'avais a vous dire.

--Absolument tout?

--Sur l'honneur!

Il etait six heures: lady Harriet voulait me garder a diner pour que je
pusse voir ensuite l'illumination de Saint-Pierre. J'avais bien autre
chose en tete que des lampions. Je pretendis avoir donne ma parole de
diner avec Brumieres, lequel me dementit avec etourderie ou avec malice.
Dans les deux cas, je lui en sus mauvais gre et lui temoignai de
l'humeur.

--Vous etes un drole de corps, me dit-il en aparte, comme je lui
reprochais sa desobligeance; vous etes mefiant comme un Italien et
mysterieux comme l'amant d'une princesse. Tout cela pour cette petite
fille de Frascati! Vous pouviez bien me dire que vous vouliez retourner
passer la nuit aupres d'elle, et je vous aurais aide a vous esquiver.
Que diable! je comprends qu'il y aurait mauvais gout de votre part a
laisser pressentir a nos Anglaises une aventure si naturelle; mais, avec
moi, pourquoi vous cacher comme s'il s'agissait d'une madone?

J'etais blesse, et il me fallait paraitre indifferent. Mon role etait
de nier mes relations avec la Daniella, et pourtant j'avais envie de
chercher querelle a Brumieres pour la facon dont il me parlait d'elle.
De quel droit outrageait-il la femme objet de mes desirs? Quelle que fut
cette femme, je sentais le besoin et comme le devoir de la defendre;
mais ceder a ce besoin, c'etait avouer des droits que je n'avais pas
encore.

Ma colere tomba sur Tartaglia, qui me poursuivait dans ma chambre
avec sa rengaine accoutumee sur l'amour de Medora pour moi, et sur
l'indignite relative de la petite Frascatane, _cette fille de rien_, qui
n'etait pas digne d'un _mossiou_ comme moi. A mon impatience se melait
je ne sais quelle sourde fureur devant l'idee humiliante que ce drole,
objet des premieres pensees de la Daniella, avait du abuser de son
innocence. Je sentis que je perdais la tete et qu'il s'apercevait de ma
ridicule jalousie.

--Allons, allons, _mossiou_, me dit-il en prenant vivement la porte,
dont il mit le battant entre lui et moi fort a propos, vous pouvez bien
vous passer la fantaisie de cette petite fille, il n'y a pas de mal;
mais il ne faut pas que cela vous empeche de viser plus haut. Vous
pensez bien que ce que je vous en dis, ce n'est pas par jalousie, moi!
Je ne pretends plus rien sur la Daniella; il y a longtemps que...

Il s'enfuit en achevant sa phrase, que le bruit de la porte, refermee en
meme temps par lui, m'empecha d'entendre.

Je restai en proie a une agitation que je sentais deraisonnable, et que
je ne pouvais cependant pas vaincre.

--Mon Dieu, mon Dieu, me disais-je, suis-je donc amoureux a ce point-la?
Amoureux de qui? D'une courtisane de bas etage, peut-etre! Peut-etre
ont-ils tous raison de se moquer de moi! Depuis quand donc un garcon
de mon age doit-il rougir de sentir ses sens emus par une fille qui a
appartenu a cent autres? Et pourquoi ne pas avouer ingenument que je la
desire quand meme? Je sais bien qu'il faut savoir gouverner la brutalite
de pareilles convoitises, et, en homme du monde, remettre au lendemain
des plaisirs dont on ne peut pas seulement evoquer la pensee devant
des femmes honnetes. Mais pourquoi diable cette Medora, qui s'est si
follement jetee dans mes bras, ose-t-elle me parler de mes sens, puisque
c'est m'en parler que de nommer cette Daniella?

Et, en songeant ainsi, j'avais quitte le palais, je traversais la foule
bruyante rassemblee autour des _frittorie_ pavoisees, et j'etais devant
Saint-Jean-de-Latran, sans avoir songe a me precautionner d'un moyen de
transport pour Frascati, mais resolu a m'y rendre le soir meme, dusse-je
faire la route a pied.

J'arrivai a la porte Saint-Jean, me souvenant qu'il y avait par la, hors
les murs, des cabarets ou j'avais vu des chevaux de louage; mais, quand
je parlai de me faire conduire a Frascati a huit heures du soir, un cri
de surprise et presque d'ironie indignee s'eleva autour de moi.

--Oui, oui, la _malaria_ et les brigands! repondis-je en toute hate,
je sais tout cela! mais il y a aussi de l'argent a gagner. Combien me
demandez-vous pour me conduire?

--Ah! Excellence, a l'heure qu'il est, vous n'auriez pas un cheval et un
homme pour quatre ecus romains.

--Mais pour cinq?

--Pour cinq, un jour de la semaine, peut-etre; mais, aujourd'hui, la
fete de Paques; Non, non, pas pour six!

J'allais en offrir sept, quelque chose comme quarante francs. Pour un
gueux comme moi, c'est vous dire combien la fantaisie de tenir parole a
ma conquete me gouvernait en ce moment-la. Lord B*** offrant cinq cents
livres sterling n'aurait pas ete plus prodigue.

Heureusement pour mon humble bourse, je sentis une main toucher
furtivement mon coude, et, me retournant, je vis Tartaglia.

--Que faites-vous ici, Excellence? me dit-il en italien. Les chevaux que
vous avez demandes sont la. C'est milord qui vous les envoie, et j'ai
ordre de vous accompagner.

--Excellent lord B***! pensais-je en suivant Tartaglia jusqu'aux
chevaux, qui etaient effectivement a dix pas de la, tenus par un
mendiant; il me blame, et pourtant il se prete a mon indomptable
caprice!

M'elancer sur le magnifique cheval anglais qui piaffait, impatient de
devorer l'espace, fut pour moi l'affaire d'un instant. Je ne me demandai
meme pas s'il ne me casserait pas le cou; car je suis le plus ignorant
des ecuyers, et il y a bien quatre ans que je n'ai enfourche une monture
quelconque; mais j'ai monte sans selle et sans bride tant de poulains
farouches dans les prairies ou j'ai passe mon enfance, que j'ai
l'instinct necessaire pour rester solide sans faire de maladresse qui
exaspere l'animal le plus irritable et le plus chatouilleux. Les choses
se passerent donc tres-bien, et, quand j'eus fait une lieue au grand
trot pour satisfaire la premiere ardeur de mon cheval, je sentis que
j'en etais maitre et que je pourrais, a mon gre, ralentir son allure.

Je me retournai alors vers Tartaglia, qui montait aussi une magnifique
bete, et qui, cavalier a ma maniere, se tenait victorieusement en selle,
malgre ses jambes courtes et l'enorme manteau dont il s'etait affuble.

--Ah ca! lui dis-je, tu as ete assez loin. Il n'est pas necessaire que
tu t'exposes, pour moi, a la fievre et aux bandits. Retourne au palais,
et dis a lord B*** que je n'ai pas besoin de toi. Demain, je lui
ramenerai son cheval.

--Non pas, non pas, _mossiou_! je ne vous quitterai pas. Je ne
crains pas la fievre avec ce bon manteau, et, quant aux bandits, que
voulez-vous qu'ils fassent a un pauvre homme qui n'a pas dix baioques
dans sa poche?

--Mais ce bon manteau pourrait les tenter, d'autant plus! que tu
l'etales avec une majeste...

--Croyez-moi, Excellence, avec des chevaux qui courent comme ceux-ci,
on ne craint guere les voleurs. Tout ce que je vous demande, c'est de ne
pas etre fier, et de jouer des talons si nous faisons quelque mauvaise
rencontre.

--Daniella, je te le promets! m'ecriai-je interieurement. Puis je ne
pus resister au desir de savoir comment les choses s'etaient passees au
palais***, pour que lord B*** eut, devine que je m'echappais encore
une fois, et, malgre ma repugnance a causer avec Tartaglia, je
l'interrogeai; mais il eluda mes questions.

--Non, non, _mossiou_, repondit-il, pas a present. Je vous dirai tout ce
que vous voudrez, quand nous verrons les premieres maisons de Frascati;
mais, croyez-moi, c'est moi que je vous dis qu'il ne fait pas bon aller
au pas et causer dans la campagne de Rome quand le jour est fini.
Marchons, et, si vous voyez du monde sur le chemin, ne vous genez pas
pour prendre un joli petit galop.

J'insistai pour le renvoyer:

--C'est impossible, reprit-il, ne parlez pas de cela. Milord me mettrait
a la porte si je lui manquais de parole.

Nous reprimes donc le trot. La journee avait ete magnifique et le ciel
etait clair. Nous avions depasse _Tor-di-Mezza-Via_, grande tour isolee
au milieu des champs, qui marque la moitie du chemin entre Rome et
Frascati, lorsque Tartaglia, qui avait jusque-la trotte respectueusement
derriere moi, me depassa au galop, en me criant de ne pas le suivre de
trop pres, mais de maintenir mon allure.

Ceci me donna a penser qu'il avait accointance avec quelques rodeurs
de nuit, et qu'il avait ete averti de leur presence par un signe
insaisissable a ma vue ou a mon oreille. Je ne doutai plus du fait
lorsque, l'ayant rejoint au trot, je le vis remonter precipitamment sur
son cheval et prendre conge d'un groupe d'hommes, parmi lesquels j'en
remarquai un de haute taille, qu'il ne me sembla pas voir pour la
premiere fois, et qui parut eviter mes regards en se tournant vers le
fosse de la route. Les autres avaient l'air miserable de tous les gens
du pays.

--Coquin! dis-je a Tartaglia, quand nous les eumes depasses, tu as tes
raisons, je crois, pour ne pas craindre les bandits.

--_Mossiou! mossiou!_ fit-il en mettant le doigt sur ses levres, ne
parlez pas de ce que vous ne savez pas! Il y a de mauvaises gens dans la
campagne de Rome; mais il y en a aussi d'honnetes, et il est bon d'avoir
un ami comme moi, qui sait comment il faut parler aux uns et aux autres.

--Puis-je te demander, au moins, si ceux dont tu pretends me preserver
en ce moment sont de mauvais ou d'honnetes bandits?

--Vous demandez ce qu'il ne vous servirait a rien de savoir, et je ne
pretends rien, puisque je ne vous demande rien ni pour eux ni pour moi.
Marchons, marchons, je vous prie: je ne crains que les surprises.

Nous arrivames sans encombre au pied de la montagne. Je voulus mettre
mon cheval au pas pour le menager. Tartaglia s'y opposa energiquement.

--Eh! _mossiou_, vous n'y songez pas! La nuit est tout a fait tombee, et
c'est ici le plus mauvais endroit, a cause de la montee. Tenez, voila
une fontaine ou bien des gens sont restes pour avoir voulu y faire boire
leurs chevaux; et, la, tout le long de ce petit mur, est-ce que vous
n'avez pas remarque, dans le jour, les tetes de mort et les ossements en
croix, qui parlent assez clairement?

Enfin nous arrivames a la porte de la ville, et Tartaglia consentit a me
parler de lord B***.

--Voyons, _mossiou_, dit-il, ne vous fachez pas! Lord B*** ne sait
probablement pas que vous etes a Frascati. Il s'imagine que vous courez
la ville de Rome pour voir les illuminations. Et tenez, nous voici sur
une hauteur d'ou vous pouvez juger de la beaute du spectacle que vous
avez perdu. Retournez-vous, et arretez-vous un moment.

Je m'arretai. Le spectacle etait splendide. Rome brillait dans la nuit
comme une pleiade d'etoiles. Dix heures sonnaient a la cathedrale de
Frascati.

--Attention! s'ecria Tartaglia enthousiasme: regardez bien le dome de
Saint-Pierre; le _changement_ va se faire! Ah! l'horloge de Frascati
avance d'une minute... de deux... Attendez! voila! Est-ce beau?

En effet, toutes les lumieres qui, a cette distance de treize milles,
eclataient de blancheur, changerent subitement de ton et devinrent d'un
rouge etincelant. L'enorme fanal place au sommet du dome rayonnait dans
une brume couleur d'incendie. Les Romains sont tres-friands de ce
coup d'oeil. Cinq cents ouvriers sont employes, ce jour-la, a le leur
procurer; et, quand le _changement_ n'est pas general et instantane sur
tous les points de l'immense edifice, basilique, dome, colonnades et
fontaines, la population siffle a outrance les machinistes. Aussi ces
derniers y mettent-ils tout leur amour-propre, et Tartaglia s'ecria
philosophiquement:

--A l'heure qu'il est, cinq ou six de ces pauvres diables degringolent
de la-haut pour s'etre presses comme il convenait, car le _changement_
me parait tres-bien reussi, et le public doit etre content. Bah! il n'y
a point de beau _changement_ sans cela! Le dome est si dangereux!

--A present, j'ai assez vu les lampions. Dis-moi comment il se fait que
je sois ici sur le cheval de lord B***, sans que lord B*** me l'ait
envoye?

--C'est que vous n'etes point sur le cheval de lord B***, mais bien sur
celui de la Medora. Quant a moi, j'ai choisi le mien parmi ceux des
domestiques. J'ai pris celui dont je savais l'allure douce et les jambes
sures.

Pendant quelques instants, Tartaglia me laissa croire que Medora l'avait
envoye courir apres moi avec ces chevaux. Enfin, quand j'eus mis pied a
terre, il m'avoua la verite:

--_C'est moi que j'ai pris sur moi_, dit-il, de seller ces chevaux et
de leur mettre, aller et retour, une petite douzaine de lieues dans
les jarrets. Bah! de si bonnes jambes! ajouta, en riant, l'effronte
bohemien. Miss Medora trouvera peut-etre que son _Otello_ a un peu moins
d'ardeur que de coutume; elle fera un peu moins de folies, voila tout!
D'ailleurs, il pleuvra, le temps se brouille; miss ne sortira pas, et
_Otello_ se reposera. Allons, _mossiou_, ne soyez pas fache. J'ai tout
fait pour le mieux: quand j'ai vu qu'au lieu de vous calmer, je vous
rendais plus volontaire, et que vous preniez votre porte-manteau pour
sortir du palais sans rien dire a personne, je me suis dit, moi: "Ce
pauvre garcon ne va pas trouver de voiture, ou, s'il en trouve une, ce
sera pire que d'aller a pied; il sera arrete sur le chemin; il est fou,
il voudra se defendre; on me le tuera."

--Mais quel diable d'interet prends-tu a moi? lui criai-je en lui jetant
vingt francs qu'il refusa obstinement.

--Je prends interet au futur mari de la Medora, repondit-il, au futur
heritier de lady B***; car, voyez-vous, _c'est moi que je vous le dis_,
vous serez ce mari et cet heritier. Pour le moment, vous etes coiffe de
cette brunette de Frascati; mais, avant huit jours, vous en serez las,
et vous reviendrez a Rome. La signorina n'aime pas son cousin Richard.
Elle l'aime d'autant moins qu'elle fait son possible pour l'aimer; mais
il est sot, et elle s'en apercoit bien. Bonsoir, Excellence; gardez
votre argent; vous etes genereux, je le sais: c'est pour cela que
j'attends, pour accepter, que vous soyez riche. En faisant votre
fortune, je fais la mienne.

En parlant ainsi, il sauta a cheval et prit Otello par la bride. Je
voulais qu'il entrat dans la ville pour laisser reposer ces deux braves
betes.

--Non, non, dit-il, les domestiques courent les rues de Rome, cette
nuit; ils m'ont confie le soin des ecuries; mais, au point du jour, ils
y donneront un coup d'oeil, et il faut que ces deux betes-ci soient
sechees et pansees, pour qu'ils ne se doutent de rien.

Il partit au galop, et je me mis a gravir la via Piccolomini, on peu
honteux de penser que le cheval favori de Medora m'avait porte, a ce
rendez-vous, cause indubitable de son eternel mepris. Je voyais aussi
se realiser la prediction de Brumieres relativement a Tartaglia: "En
quelque lieu et a quelque heure que ce soit, vous le verrez apparaitre
au moment ou ses services vous seront indispensables, et il saura etre
l'homme necessaire dans vos plaisirs ou dans vos dangers."

Pendant que je faisais ces reflexions, la grille ne s'ouvrait pas; et
la cloche placee en dehors de la maison faisait un tel bruit, que je
n'osais la secouer trop fort.

--_Elle_ est la, sans doute, me disais-je. C'est elle qui va m'ouvrir
furtivement la porte.



XXV

9 avril.

Comme j'etais la, attendant avec le plus de patience possible, il
m'arriva une aventure enigmatique dont je n'ai pas encore, dont je
n'aurai peut-etre jamais le mot. Un moine sortait de la via Piccolomini,
c'est-a-dire de l'extremite de la ville, et semblait se diriger vers la
via Falconieri, un de ces petits chemins enfonces qui circulent entre
les parcs et qui portent le nom de celui auquel ils aboutissent. Cet
homme passa si pres de moi, que je pensai qu'il ne me voyait pas et que
je fis un mouvement pour n'en etre pas heurte; mais il me voyait, et, en
m'effleurant, il me mit rapidement dans la main un objet qui me parut
etre une petite plaque de metal carre; puis aussitot, sans attendre la
moindre question, il s'enfonca dans le chemin creux et disparut. Ce
n'etait pas le capucin oncle de la Daniella; c'etait un grand moine noir
et blanc, qui me rappela celui que j'avais rencontre dans les ruines du
theatre de Tusculum, et qui m'avait semble vouloir eviter mes regards.
Pourtant celui-ci me parut beaucoup plus mince.

Je m'assurai que l'objet mysterieux etait une tablette de fer battu
de la grandeur d'une carte de visite et percee de plusieurs trous
incomprehensibles au toucher. Je me demandai si c'etait quelque symbole
de devotion distribue aux passants, ou un avis quelconque donne par
Daniella. Mais comment et pourquoi ce moine serait-il intervenu dans une
histoire d'amour?

Averti pourtant comme je l'avais ete par Brumieres et par lord B*** que,
dans ce pays-ci, il faut s'attendre aux choses les plus surprenantes, je
crus devoir ne pas m'obstiner a secouer la cloche de Piccolomini, et je
m'enfoncai, a mon tour, dans la via Falconieri, sans dessein d'y suivre
les traces du moine, mais de maniere a derouter les espions, si espions
il y avait, en me perdant dans l'obscurite.

Quand j'eus atteint un endroit completement ombrage par les grands
arbres des deux parcs limitrophes, je me hasardai a frotter une
allumette comme pour allumer mon cigare, mais, en effet, pour constater
que j'etais bien seul, et pour regarder le talisman du moine. Ce ne
peut etre qu'un talisman, en effet, mais a quelle religion il peut
appartenir, voila ce qu'il m'est impossible de presumer. Les jours
perces dans le metal n'ont aucune signification que je sois capable
de traduire. Apres les avoir bien examines, je mis, a tout evenement,
l'amulette dans ma poche, et, poursuivant mon chemin, je penetrai
dans l'enclos de Piccolomini par un des talus qui bordent le plant
d'oliviers, au dela de la petite porte qui fait face a la grille de
la villa Falconieri. La nuit etait chaude et sombre, et de Frascati
partaient mille bruits joyeux qui etaient une nouveaute pour mon
oreille. Pendant le careme, et pendant la semaine sainte surtout, sauf
la voix des cloches et des horloges, c'est un silence de mort. Quiconque
ferait entendre le son d'un instrument ou d'une chanson indiquant
la pensee de boire ou de danser, risquerait de _cadere in pena_,
c'est-a-dire de subir l'amende ou la prison. Aussi, des le jour de
Paques, tout ressuscite, tout chante, tout crie, tout danse dans les
Etats du pape. Les cabarets sont rouverts, les lumieres brillent, tout
hangar devient salle de bal, et on s'etonne de voir ce pauvre peuple
condamne, de par le sbire et le geolier, a une austerite toujours
abrutissante quand elle n'est pas volontaire, reprendre, avec tant
d'energie et de naivete, sa gaiete d'oiseau, ses gambades et ses cris
d'enfant en recreation.

Quand je fus dans le palais, je reconnus que j'aurais eu beau sonner.
Il etait completement desert, et je sentis quelque depit de voir que ma
resolution desesperee d'arriver la a l'heure dite n'aboutissait qu'a une
deception. J'attendis en vain un quart d'heure; puis, l'impatience et
l'humeur me gagnant, je pris le parti de ressortir pour aller voir la
physionomie de Frascati en fete, et probablement la Daniella en danse,
oubliant le rendez-vous qu'elle m'avait donne; mais je fis en vain le
tour de la ville et du faubourg, jetant un regard furtif sur toutes les
guinguettes; je n'apercus que la Mariuccia, qui prenait grand plaisir a
voir sauter les jeunes filles, et qui ne fit pas la moindre attention a
moi.

Je rentrai, en proie a une veritable colere, une mauvaise et honteuse
colere, en verite, et je trouvai la Daniella, dans ma chambre, a genoux
contre un fauteuil et disant sa priere, qu'elle n'interrompit nullement
en me voyant entrer; ce qui me donna le temps de me repentir, de me
calmer, et enfin de m'emerveiller du sang-froid heroique avec lequel
cette etrange fille, murmurant un reste de patenotres et se signant
devotement, alla retirer la clef de ma porte et pousser le verrou.

Alors seulement elle me regarda, et palit tout a coup.

--Qu'est-ce que vous avez? me dit-elle. Vous m'examinez d'un air moqueur
et froid!

--Et vous qui ne me regardez pas du tout depuis cinq minutes que je suis
la, vous que j'attends et que je cherche depuis une grande heure...

--Ah! c'est la ce qui vous a fache? Vous croyez donc que c'est une chose
bien facile pour moi de me trouver ici a l'heure qu'il est, quand mon
frere est a Frascati et quand tout Fracasti est debout? Allons, sachez
comment j'ai pu arranger les choses sans que ma tante se doutat de rien;
car il ne faut pas vous imaginer qu'elle m'approuverait de venir vous
trouver sans avoir exige de vous une promesse de fidelite. Je suis
censee passer cette nuit a la villa Taverna-Borghese, a un quart de
lieue d'ici, dans les jardins. Je me suis engagee a y travailler pendant
un mois, et, sous pretexte que la course est longue quand il pleut, j'ai
demande a la femme de charge Olivia de me loger pour tout ce temps.
C'est une affaire arrangee. Cette femme-la est de mes amies; elle m'a
donne une chambre placee de maniere a ce que je puisse sortir et rentrer
sans que les autres gardiens du palais Taverna s'en apercoivent. Ainsi,
je suis partie, ce soir, avec elle, en presence de mon frere et de ma
tante, et j'ai attendu le moment de pouvoir me glisser de la villa
Taverna dans la villa Falconieri, et de la villa Falconieri jusqu'ici,
tout cela par les petits sentiers que je connais, et me voila.

Ce dernier mot _me voila_, fut dit avec un charme inexprimable. Il y
avait, dans la belle voix et dans le beau regard de cette fille, je ne
sais quelle candeur angelique dont j'aurais du etre frappe, mais dont je
subis l'entrainement sans reflexion. Je la pris dans mes bras, et tout
aussitot je m'arretai, etonne et inquiet: mes levres avaient senti de
grosses larmes sur ses joues.

--Qu'est-ce donc, _Daniella mia?_ lui dis-je. Est-ce a regret que tu te
livres a mon amour?

--Tais-toi, dit-elle; ne mens pas! Tu n'as pas d'amour pour moi!

Ce reproche m'irrita.

--Eh! mon Dieu! allons-nous recommencer a dire des subtilites et a faire
des conditions?...

--Des conditions!... M'avez-vous promis seulement deux jours
d'attachement? Et pourtant, je suis la!

--Tu es la tout en larmes... C'est comme si tu n'y etais pas; car je te
jure que je ne veux rien devoir a une resolution que tu regrettes. Si je
te deplais, ou si tu te repens de ta confiance, va-t'en donc!

--Non, je suis venue et je reste; car je vous aime, moi! C'est la seule
chose dont je sois sure. Et, la-dessus, elle cacha sa figure dans ses
mains, et pleura avec tant d'effusion, que mes premiers transports
firent place a de secretes angoisses.

--Voyons, Daniella, repris-je, si vous etes une fille serieuse et
passionnee, quittons-nous; car je suis un homme d'honneur, et je ne peux
ni rester dans votre pays ni vous emmener dans le mien; et, si vous etes
encore pure, comme vous avez voulu me le faire entendre, sortez, sortez!
Je ne veux pas vous seduire et me creer un devoir au-dessus de mes
forces. Je suis pauvre et ne peux vivre honorablement que dans une
situation independante, je vous l'ai dit. Adieu donc. Allons, partez,
pendant que j'ai encore le courage de le vouloir.

--Vous vous feriez donc un grand crime de seduire une fille dont vous
seriez le premier amant!

--Oui, si elle avait, comme vos larmes me le font croire, la conscience
de son sacrifice. Or, je ne veux pas accepter ce sacrifice, n'en pouvant
offrir aucun en echange.

--Vous dites cela bien serieusement?

--Je vous le dis sur mon honneur.

--Rien en echange! repeta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Pas un
jour, pas une heure de fidelite, peut-etre!

Elle ouvrit la porte et sortit lentement, comme pour me donner le temps
de la rappeler; mais j'eus la force de n'en rien faire, car je m'etais
senti, et je me sentais encore si etrangement emu, que je me voyais
perdu, domine a jamais, si j'acceptais le plaisir d'une nuit a titre
d'immolation de toute une vie de chastete.

Quelques instants de silence me firent croire qu'elle etait partie, en
effet. J'avais les nerfs si excites, la tete si malade, que je sentis
des larmes de depit ou de regret couler aussi sur mon visage. J'en fus
indigne contre moi-meme; je me trouvais absurde et stupide. Je pris mon
chapeau et j'allais sortir.

--Ou allez-vous? me dit-elle impetueusement en me barrant le passage
dans le grenier qui precede ma chambre.

--Je vas courir les guinguettes de Fracasti, et, comme, tout a l'heure,
j'ai vu la beaucoup de jolies figures tres-agacantes, j'espere
rencontrer facilement une conquete a qui je ne ferai pas verser de
pleurs.

--Ainsi, reprit-elle, voila tout ce que vous voulez? Une nuit d'amour
sans lendemain?

--Sans lendemain, je n'en sais rien; mais sans conditions et sans
regrets, a coup sur, voila tout ce que je veux!

--Allez! dit-elle, je ne vous retiens pas!

Et elle s'assit sur la premiere marche de l'escalier, lequel est
si etroit dans ce taudis, que, pour le descendre, il me fallait la
repousser de propos delibere et l'obliger a me faire place. Elle ne
pleurait plus, elle avait la voix seche et l'attitude dedaigneuse.

--Daniella, lui dis-je en la relevant, a quel jeu pueril et douloureux
perdons-nous des heures qui nous sont comptees et qui ne reviendront
peut-etre plus? S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi ne pas prendre
l'amour que je peux vous donner et qu'il depend de vous de rendre d'un
poids si leger dans votre vie? Soyez sincere si vous etes folle, et
soyez forte si vous etes sage. Partez ou restez; mais ne me faites pas
souffrir et divaguer plus longtemps.

--Tu as raison, me cria-t-elle en me jetant ses bras autour du cou. Il
vaut mieux etre sincere. Eh bien, oui, je suis une folle, et mes sens me
gouvernent!

--A la bonne heure! J'en remercie ma bonne destinee. Donc, je ne suis
pas ton premier amour?

--Non, non! je mentais! Ne te reproche rien, et aime-moi comme je suis,
comme tu peux, n'importe comment! Mais silence! Eteins cette bougie,
j'entends la Mariuccia qui rentre. Elle va venir voir si tu es rentre
aussi; fais semblant d'etre endormi; ne bouge pas; si elle parle, ne
reponds pas.

Quand le jour parut, je n'etais plus dans les bras de Daniella, j'etais
a ses pieds. Ah! mon ami, je pleurais comme un enfant, et ce n'etait
plus de depit, ce n'etait plus de crispation nerveuse, c'etaient des
larmes du fond de mon coeur, des larmes de reconnaissance et de repentir
surtout. Chere et charmante jeune fille! Elle m'avait trompe; elle
avait voulu etre a moi a tout prix, meconnue, calomniee, avilie par ma
mefiance, par ma passion egoiste et brutale. Et j'etais chatie comme
j'avais craint de l'etre: une fille pure avait assouvi ma soif de
voluptes, et j'avais ete le possesseur inepte et indigne d'un tresor
d'amour et de candeur!

--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! lui disais-je. Je t'ai desiree comme
on desire une chose de peu prix; j'ai rougi en moi-meme du sentiment qui
me poussait vers toi; je l'ai combattu, je l'ai souille tant que j'ai pu
dans ma pensee. J'ai fait comme les enfants qui ne voient que l'eclat
des fleurs, et qui les brisent sans se douter de leur parfum. J'ai ete
indigne de mon bonheur, de ton devouement, de ton sacrifice, et me
voila a tes pieds, rougissant de moi, car tu meritais des hommages, des
prieres, de longues aspirations, et j'ai profane l'amour pur que je
te devais avant de te posseder: mais, va, je reparerai mon crime; je
t'aimerai aujourd'hui comme j'aurais du t'aimer hier, et je serai ton
adorateur, ton cavalier servant, ton esclave aussi longtemps que tu le
voudras, avant de redevenir ton amant. Commande-moi ce que tu veux,
eprouve-moi, punis-moi, venge ta fierte outragee; car je t'aime, oh!
oui, je t'aime, a present, mille fois plus que tu ne peux et ne dois
m'aimer!

Et puis je tombai dans le silence et dans une enivrante reverie, en
contemplant cette creature si seduisante et si naive, si coquette et si
chaste, si impetueuse et si humble, assez fiere pour avoir pleure en
se livrant, assez devouee et assez passionnee pour s'etre livree quand
meme.

--Une vierge sage calomniant sa purete, eteignant sa lampe comme une
vierge folle, pour rassurer la mauvaise et lache conscience de celui
qu'elle aime et qui la meconnait! Mais c'est le monde renverse,
pensai-je; c'est un bonheur invraisemblable qui m'arrive; c'est un reve
que je fais!

Et je pressais ses genoux contre ma poitrine soulagee et purifiee. Je me
prosternais devant elle; je me donnais corps et ame. J'offrais mon coeur
sans reserve et ma vie pour toujours. J'etais exalte, j'etais fou; et,
a l'heure ou je vous ecris, je le suis encore. Bien que seul dans des
ruines, depuis cinq ou six heures, j'eprouve toujours la meme ivresse
et je ne sais quelle joie interieure, melee de repentir et
d'attendrissement, qui est, certainement, ce que j'ai ressenti de
plus energique et en meme temps de plus doux, depuis que j'existe. O
Daniella, Daniella! devrais-je dire que ceci est une folie? Devrais-je
dire que j'ai existe avant aujourd'hui? Non, certes; car j'aime pour la
premiere fois, et je sens que, dusse-je payer ce jour-la de ma vie, ou,
ce qui est pire, des souffrances d'une longue vie, je remercierais Dieu
avec enthousiasme de me l'avoir donne! Oh! vivre de toute la puissance
de son etre; se sentir inonde de voluptes, esprit et matiere; ne plus
compter pour rien ces miserables preoccupations, ces montagnes et ces
abimes de _si_ et de _mais _qui se dressent et se creusent autour
des plus vulgaires existences, pour les tourmenter betement de reves
sinistres et vains; se sentir fort, a soulever le monde sur son epaule,
calme, a defier la chute des etoiles, ardent, a escalader le ciel,
tendre comme une mere et faible comme une femme, emu comme une eau qui
frissonne au moindre souffle, jaloux comme un tigre, confiant comme un
petit enfant, orgueilleux devant tout ce qui est, humble devant le
seul etre qui compte desormais pour quelque chose, agite de transports
inconnus, apaise par une langueur delicieuse... et tout cela a la fois!
toutes les situations, toutes les sensations, toutes les forces morales
et physiques se revelant avec une intensite, une clarte et une plenitude
supremes!

C'est donc la l'amour! Ah! j'avais bien raison d'y aspirer comme au
souverain bien, dans mes premieres heures de jeunesse! Mais que j'etais
loin de savoir ce qu'un pareil sentiment, quand il se reveille
tout entier, renferme de joies et de puissance! Il me semble que,
d'aujourd'hui, je suis un homme. Hier, je n'etais qu'un fantome. Un
voile est tombe de devant mes yeux. Toutes choses m'apparaissaient
troubles et fantasques. J'attribuais a la solitude et a la liberte une
valeur qu'elles n'ont pas. J'avais, de mon repos, de mon independance,
de mon avenir, des convenances de ma situation, de mon petit bien-etre
intellectuel, de ma raison vaine et vulgaire, un soin ridicule. Je
voyais faux. C'est tout simple: j'etais seul dans la vie! Quiconque est
seul est fou, et cette sagesse qui se preserve et se defend de la vie
complete est un veritable etat alienation.

Mais vivre a deux, sentir qu'il y a sous le ciel un etre qui vous
prefere a lui-meme et qui vous force a lui rendre tout ce qu'il se
retire pour vous le donner; sortir absolument de ce triste _moi_ pour
vivre dans une autre ame, pour s'isoler avec elle de tout ce qui n'est
pas l'amour, mon Dieu! quelle etrange et mysterieuse felicite!

Et pourquoi est-ce ainsi? Autre mystere! Pourquoi cette femme, et non
pas toute antre plus belle peut-etre et meilleure ou plus eprise encore?
La raison, la fausse raison d'hier s'efforcerait vainement de rabaisser
mon choix et de me montrer l'image d'une maitresse plus desirable. La
raison souveraine d'aujourd'hui, cette extase, cette vision du vrai
absolu, repondrait victorieusement que la seule maitresse qu'on puisse
desirer est celle qu'on a, et que la seule femme qu'on puisse adorer est
celle qui vous a jete dans l'etat surnaturel ou me voici.

Oui, je me sens, en ce moment, au-dessus de la nature humaine;
c'est-a-dire hors de moi, et plus grand, et plus fort, et plus jeune que
moi-meme. Je m'estime plus que je ne croyais pouvoir m'estimer jamais;
car mes prejuges et mes mefiances, mon aveuglement et mon ingratitude ne
me semblent plus venir de moi, mais d'un role que j'etais force de jouer
dans la comedie sociale. J'ai depouille ce costume d'emprunt; j'ai
oublie ces paroles de routine et ces raisonnements de commande. Je me
trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour primordial, la principale effluve
de la divinite, s'est repandu dans l'air que je respire; ma poitrine
s'en est remplie. C'est comme un fluide nouveau qui me penetre et me
vivifie. Le temps, l'espace, les besoins, les usages, les dangers, les
ennuis, l'opinion, tous ces liens ou je me debattais sans pouvoir faire
un pas, sont maintenant des notions erronees, des songes qui fuient dans
le vide. Je suis eveille, je ne reve plus; j'aime et je suis aime. Je
vis! je vis dans cette region que je prenais pour un ideal nuageux, pour
une creation de ma fantaisie, et que je touche, respire et possede comme
une realite! Je vis par tous mes organes, et surtout par ce sixieme sens
qui resume et depasse tous les autres, ce sens intellectuel qui voit,
entend et comprend un ordre de choses immuable, qui coopere sciemment
a l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie superieure, de la vie en
Dieu!

Ah! le positivisme, le convenu, le prouve, le pretendu realisme de la
vie humaine dans la societe! Quel entassement de sophismes qui, a notre
reveil dans la vie eternelle, nous paraitront risibles et bizarres, si
nous daignons alors nous en souvenir! Mais j'espere que cette memoire
sera confuse, car elle nous peserait comme un flux de divagations notees
pendant la fievre. J'espere que les seuls jours, les seules heures de
cette courte et trompeuse existence dont il nous sera possible de
nous souvenir, seront les jours et les heures ou nous aurons ressenti
l'extase de l'amour dans tout son rayonnement divin! O mon Dieu! je vous
demande de me laisser, dans l'eternite, le souvenir de l'heure ou je
suis!



XXVI

Villa Mondragone, 10 avril.

Je reviens vous ecrire aujourd'hui dans la meme solitude ou j'ai
passe la journee d'hier a vous raconter l'evenement de ma vie, la
transformation de mon etre. Seulement, hier, il faisait un temps
affreux, et je vous ecrivais assis sur des decombres, dans une des
salles desertes et delabrees de ce noble manoir. Aujourd'hui, je suis
en plein air, par un temps delicieux, dans un jardin abandonne, ou de
magnifiques asphodeles croissent librement sur les margelles disjointes
des bassins taris et ensables. Je suis encore plus heureux qu'hier,
bien qu'hier cela ne me parut pas possible, bien que je n'eusse pas
conscience, et cela pour la premiere fois de ma vie, de l'absence du
soleil. Je ne m'en suis apercu qu'en revenant a Frascati, en voyant
l'herbe mouillee et le ciel noir. Ah! qu'est-ce que cela me fait, a
present, qu'il y ait de la lumiere et de la chaleur sur la terre? J'ai
mon soleil dans l'ame, mon foyer de vie est dans l'amour qui brule en
moi.

Ne soyons pas ingrat pourtant: le soleil de la-haut est un bel eclairage
pour le splendide decor qui m'environne, et je vais cherir exclusivement
cet endroit-ci, parce que je suis aussi pres d'_elle_ que possible. Je
reve a trouver le moyen de m'y etablir le jour et la nuit. Comment cela
se pourra-t-il? Je ne sais. C'est, comme je vous l'ai dit, une ruine
abandonnee; mais il faudra reussir a m'y faire un nid.

C'est que, voyez-vous, la villa Taverna et la villa Mondragone sont
situees dans le meme parc. Toutes deux appartiennent a une princesse
Borghese qui ne songe pas a en faire deux lots separes. De la villa
Taverna, belle maison de plaisance a mi-cote, on suit un _stradone_,
c'est-a-dire une vaste allee couverte d'arbres seculaires, si longue
et si rapide, qu'il ne faut pas moins de vingt minutes pour la monter.
Enfin, tout en haut et tout a coup, en tournant dans des bosquets sur
la gauche, on se trouve devant une masse de constructions
incomprehensibles: c'est Mondragone, villa immense et pleine de
caractere, bien qu'elle n'ait rien d'imposant. Le style italien des
derniers temps de la renaissance est toujours petit de proportions,
quelle que soit sa dimension reelle, et l'oeil s'y trompe absolument au
premier aspect.

C'est dans cette vaste residence deserte que je peux penetrer et
m'enfermer, sous pretexte de faire des etudes de dessin. La femme de
charge de la villa Taverna, cette Olivia, amie de ma Daniella, qui me
connait deja depuis quelques jours, me confie une clef qui ne pese pas
moins d'un kilo, et que je dois rapporter a six heures. Cela me permet
d'echanger deux fois par jour, en passant a Taverna, quelques regards
avec Daniella, qui, dans une salle basse des communs, travaille a une
formidable lessive; mais j'ai tant de respect pour elle, a present,
qu'afin de ne pas l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison,
je fais semblant de ne pas la connaitre. La nuit, elle se glisse
furtivement dans les sentiers couverts et vient me trouver a
Piccolomini; mais il lui faut traverser Falconieri, ou elle risque de
rencontrer des gardiens mal disposes, ou bien descendre de Taverna a
Frascati, et se faire voir aux gens du faubourg. En outre, nous ne
pourrons plus tromper longtemps la Mariuccia. C'est par miracle que,
depuis deux nuits, nous echappons a sa clairvoyance, et nous ne savons
pas encore si, au point ou nous en sommes, elle nous sera favorable.

Ici, dans cette residence deserte, entouree de grandes constructions
dont le faite s'ecroule, mais dont toutes les issues exterieures sont
bien closes, je pourrais voir ma chere compagne a toute heure si j'avais
un logement quelconque, et je ne suis mis aujourd'hui a tout explorer
dans le plus grand detail. Il me semble que quelque bonne idee va me
venir en TOUS faisant part de mes decouvertes.

Imaginez-vous un chateau qui a trois cent soixante et quatorze
fenetres[4], un chateau complique comme ceux d'Anne Radcliffe, un monde
d'enigmes a debrouiller, un enchainement de surprises, un reve de
Piranese; mais d'abord il faut que je vous fasse succinctement
l'historique de la villa Mondragone, pour que vous compreniez quelque
chose a ce melange d'abandon miserable et de luxe princier ou je cherche
un gite.

[Note 4: Nombre qui, dans l'architecture de cette epoque, represente
une etendue immense de constructions.]

Ce palais fut bati par Gregoire XIII, au XVIe siecle. On y entre par
un vaste corps de logis, sorte de caserne destinee a la suite armee
du pontifs. Lorsque, plus tard, le pape Paul V en fit une simple
_villegiature_, il relia un des cotes de ce corps de garde au palais
par une longue galerie de plain-pied avec la cour interieure, dont les
arcades elegantes s'ouvrent, au couchant, sur un escarpement assez
considerable, et laissent aujourd'hui passer le vent et la pluie. Les
voutes suintent, la fresque est devenue une croute de stalactites
bigarrees; des ronces et des orties poussent dans le pave disjoint;
les deux etages superposes au-dessus de cette galerie s'ecroulent
tranquillement. Il n'y a plus de toiture; les entablements du dernier
etage se penchent et s'affaissent aux risques et perils des passants,
quand passant il y a, autour de cette thebaide.

Cependant, la villa Mondragone, restee dans la famille Borghese, a
laquelle appartenait Paul V, etait encore une demeure splendide, il y
a une cinquantaine d'annees, et elle revet aujourd'hui un caractere de
desolation riante, tout a fait particulier a ces ruines prematurees.
C'est durant nos guerres d'Italie, au commencement du siecle, que les
Autrichiens l'ont ravagee, bombardee et pillee. Il en est resulte ce qui
arrive toujours en ce pays-ci apres une secousse politique: le degout et
l'abandon. Pourtant la majeure partie du corps de logis principal, la
_parte media_, est assez saine pour qu'en supprimant les dependances
inutiles, on puisse encore trouver de quoi restaurer une delicieuse
_villegiature_. C'est le parti que voulait prendre et que prendra
peut-etre la princesse proprietaire actuelle. Des reparations avaient
meme ete entreprises sur un pied de luxe qui peint tres-bien l'esprit
local. On a commence par l'inutile, comme toujours. Sans se preoccuper
de la couverture a jour, ni des breches faites par le canon aux etages
superieurs, on a fait des parquets, des peintures et des volets
richement montes aux premiers etages. Ces volets, par parenthese, m'ont
frappe comme une chose charmante que je n'ai encore vue nulle part. Ils
sont d'un bois resineux veine de rouge vif qui laisse passer l'eclat du
soleil au travers. Cela remplit l'appartement d'un ton rose tres-gai.
J'ai pu en juger cette partie du local n'etant pas si bien fermee, qu'en
cherchant un peu je n'aie trouve moyen d'y penetrer.

Au-dessus, s'etendent des salles magnifiques encombrees de poutres et
de decombres, et, un detail bien caracteristique, c'est une sorte de
boudoir ou chapelle dont le plafond est fraichement peint, et assez
joliment peint par un artiste indigene, dans le gout traditionnel du
pays. Ce sont des personnages tout roses nageant dans un ciel bleu
turquin, d'un propre et d'un gracieux a donner des idees de bal; mais,
dans le mur lateral, une grande fente que l'on n'a pas encore songe a
fermer, bien qu'elle menace d'emporter un pan de l'edifice, sert de
passage a une famille d'oiseaux de proie qui ont trouve la, pour
perchoir, un bout de solive sortant a l'interieur. Ils s'y etablissent
paisiblement chaque nuit, ainsi que l'atteste un monceau de traces
toutes recentes. Les amours du vautour ou de l'orfraie sont donc encore
abrites par un ciel de cherubins ou de cupidons enguirlandes tout
flambant neufs.

C'est que les embellissements, precurseurs accoutumes des reparations
urgentes, sont restes en route. A la derniere revolution, ce palais
a ete, encore une fois, occupe militairement, et les enormes tas de
litiere qui joncherent les terrasses n'ont pas encore disparu. Etait-ce
un poste de cavalerie francaise ou italienne? Les nombreuses sentences,
d'un patriotisme ardent et naif, charbonnee sur les murs, me font
pencher pour la derniere hypothese.

Va-t-on, comme on le dit aux environs, reprendre les travaux abandonnes?
La, pour moi, est la question pressante. Si on ne les reprenait pas, la
solitude durerait ici, et j'y pourrais peut-etre louer un coin ou je
vivrais inapercu. Il y a une portion tres-bizarre qui semble la plus
moderne et la moins endommagee, dans laquelle il m'a ete impossible de
me glisser. C'est comme une petite villa mysterieuse perchee sur un des
cotes de la villa principale. C'est probablement le logement de caprice
personnel que, dans ces palais italiens, qu'il soit en haut ou en bas,
cache ou apparent, on appelle le _casino_. Ici c'est un assemblage
de petits pavillons, dont les ouvertures annoncent des appartements
lilliputiens. C'est assez laid, mais curieusement agence autour d'une
toute petite terrasse, d'ou la vue domine une etendue prodigieuse a
travers des balustres massifs dont la destination semble etre de cacher
ce sanctuaire aux regards du dehors. Etait-ce une fantaisie de retraite
cenobitique? Un campanile a jour, plante sur cette terrasse, semble
avoir ete une chapelle, ou une sorte d'oratoire aerien, propre a
stimuler le bien-etre moral par le bien-etre physique du beau site et
du vent frais. Mais on peut, tout aussi bien, se representer, dans ce
casino, de mysterieuses amours, retranchees en toute securite contre la
curiosite d'une suite nombreuse ou de visiteurs inattendus.

Quoi qu'il en soit, cela fait une demeure reservee que l'on n'apercoit
de nulle part, si ce n'est par son entree principale qui donne sur
l'ancien parterre clos de murs festonnes et ornes de boules. Cette
entree est masquee par un beau portique attribue au Vignole, ou l'on
peut se promener dans un isolement complet.

J'aime beaucoup cet abri elegant avec ses arcades ornees de dragons,
ses degres de marbre brises, et son fond perce de portes et de fenetres
mysterieuses barricadees solidement. C'est au travers des fentes de ces
huis jaloux, qui semblent vouloir garder les secrets du passe, que je
vois la petite terrasse, les petits pavillons et le clocheton arrondi
du casino. De superbes graminees poussent entre les dalles, et des
moineaux, aussi sauvages que ceux de nos villes sont familiers, y
prennent leurs ebats sans se douter que, separe d'eux par une cloison de
planches, j'ecoute et commente leur caquet. Si je pouvais penetrer dans
cette villa secrete, il me semble que j'y trouverais une demeure close
et habitable, car j'y vois des portes et des fenetres en bon etat; mais
il faudrait y entrer par effraction, et je ne dois pas abuser de la
confiance des gardiens.


En cherchant un passage vers ce casino, je viens de faire une autre
decouverte: c'est un recoin encore plus bizarre, encore plus cache, et
beaucoup plus joli. Apres avoir erre dans je ne sais combien d'eglises
souterraines, de salles aux gardes ou d'ecuries situees beaucoup plus
bas que le niveau de la cour, et d'une si puissante architecture, qu'on
ne sait ce que font la, dans les tenebres, ces belles et vastes salles,
je me suis trouve en face d'un escalier tournant que j'ai descendu.

C'est la que le chateau, creuse dans le coeur de la montagne, devient
singulierement fantastique; c'est encore une autre residence qui ne peut
pas avoir servi a loger des domestiques, ils eussent ete trop loin de
leurs maitres. Cela ressemble a un quartier reserve a quelque penitent
volontaire, ou a quelque prisonnier d'Etat. Figurez-vous un tout petit
preau profond, a ciel ouvert, avec des constructions situees autour
comme les parois d'un puits, et, sous les arcades de ce preau, un autre
escalier rapide qui s'enfonce a perte de vue, on ne sait ou.

Je l'ai descendu, et je me croyais bien, cette fois, dans les entrailles
de la terre: aussi ai-je ete encore plus surpris que je ne l'avais ete
dans le preau, en voyant entrer l'eclat du soleil a cette profondeur.
Probablement, j'etais tout simplement arrive au niveau de la base de
ce massif de rocher ou Mondragone est assis en face de Rome, au-dessus
d'elle de toute la region des premiers etages de la chaine Tusculane.
Une sortie doit avoir existe au bas de cet escalier profond ou j'etais
parvenu; mais elle a ete muree apparemment, car je ne recevais que par
une petite fente, a laquelle je ne pouvais atteindre, les bouffees d'un
air frais et l'eblouissement d'un brillant rayon de lumiere.

Une nouvelle serie de salles souterraines s'ouvrait a ma gauche. Je m'y
hasardai dans les tenebres. Je manquais d'allumettes pour me diriger, et
je dus renoncer a cette dangereuse exploration, au milieu des decombres,
des excavations imprevues et des casse-cou de toutes sortes.

Je suis donc remonte au petit cloitre que je venais de decouvrir, et,
dans ma fantaisie, j'ai donne a cet endroit un nom quelconque. Je vous
le designerai sous celui de cloitre _del Pianto_, ou, si vous voulez,
du _Pianto_ tout court. Ce nom me vient de l'idee que ce lieu isole,
et invisible du dehors, a du servir a quelque longue et douloureuse
expiation.

Le casino aerien dont je vous ai parle auparavant, et qui est a l'autre
extremite du grand pavillon, gardera son nom de _casino_. Je devrais
rappeler la damnation, _perdizione_. Je ne sais pourquoi cette petite
terrasse retranchee, d'ou l'on voit sans etre vu, ces clochetons paiens
et ces petites fenetres qui regardent dans les yeux les unes des autres,
ont l'air de raconter une aventure galante, cachee la sous pretexte de
breviaire.

Si ces vieux murs pouvaient parler, ils reveleraient peut-etre bien plus
d'intrigues que je ne leur en attribue. Dans tous les cas, ils ont un
air de chronique a la fois sinistre et licencieuse, et il m'est bien
permis d'en faire, dans ma pensee, le theatre de romans quelconques.

Le Pianto a cela de particulier qu'il est difficile, a premiere vue, de
fixer, sur un plan imaginaire, le point exact ou il est situe. C'est
peut-etre le noyau primitif de toute la construction. C'est peut-etre
tout uniment une petite cour interieure necessaire pour aerer les
appartements, qui ne remplissent pas, comme ceux du milieu, tout
l'enorme vaisseau du pavillon central. Des fenetres d'un style plus
ancien que le reste, et en partie murees remplissent ses parois
superieures. Celles qui s'enfoncent sous la galerie du cloitre sont
mysterieusement closes, et j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouve
l'entree des appartements qu'elles eclairaient. On n'arrive a ce cloitre
que par des detours dont je ne me rends pas encore un compte exact.

J'ai trouve, malgre l'obscurite, car la plupart des ouvertures
exterieures sont murees au nord, le milieu de l'edifice. C'est une salle
d'entree, ou plutot une cour voutee, dans laquelle penetraient, je
crois, les voitures et les cavaliers. L'immense porte est muree
egalement. Je l'ai cherchee au dehors et retrouvee au milieu de la plus
belle terrasse qu'il soit possible d'imaginer. Je dis belle quant a la
situation et l'etendue. C'est un immense hemicycle dentele d'un parapet
de marbre et d'une riche balustrade en partie rompue aujourd'hui. Au
milieu s'eleve, en champignon, une lourde fontaine dont la vasque brisee
est a sec; une partie des eaux errantes se perdent au hasard dans les
fondations; le reste s'echappe en dehors, dans une grande niche situee
au bas du talus monumental de la terrasse.

Mais l'ornement le plus bizarre de cette terrasse, que, pour me
conformer a l'usage de la localite, j'appellerai le _terrazzone_ (la
grande terrasse), consiste en quatre colonnes gigantesques dejetees par
les boulets et surmontees de girouettes et de croix papales brisees ou
tordues, ces colonnes qui sont les tuyaux des cheminees de cuisines
pantagruelesques situees sous la terrasse meme, et probablement de
plain-pied avec le bas de l'escalier du Pianto, ont la forme de
telescopes demesures et portent, en guise de couronnement, des masques
grimacants qui vomissaient la fumee des festins, bien loin au-dessus des
cimes des arbres du parc.

Tout cela est d'un gout par trop italien de la decadence; mais c'est
d'un fastueux etrange, et la situation est splendide. C'est la meme vue
decouverte et incommensurable que j'ai de ma fenetre a Piccolomini; mais
l'oeil va plus loin encore, parce qu'on est a un mille plus haut,
et c'est plus beau, parce qu'au lieu des masures de Frascati pour
repoussoir de premier plan, on a une riche etendue de jardins plantureux
d'un grand style. L'allee de cypres, en pente rapide, qui, du bas du
_terrazzone_, traverse tout ce domaine, parallelement au _stadone_
de chenes verts en berceaux qui descend a la villa Taverna, est
veritablement monumentale. Ces arbres ont quelque chose comme
quatre-vingts ou cent pieds de haut. Leur tige est un faisceau de
colonnettes greles autour d'un pivot central. C'est bizarre, c'est
humide, noir et sepulcral, au milieu du paysage, je ne dirai pas le plus
riant, car le steppe de Rome n'est jamais gai, mais le plus etincelant
qu'il soit possible d'imaginer.

Mais le Pianto, avec ses festons de ronces et de vignes sauvages qui
pendent des crevasses ou qui se trainent sur les debris de sculptures
entasses en desordre, est mon petit coin de predilection. Les etroites
dimensions du tableau assez theatral qu'il presente donnent le sentiment
d'une securite profonde. Il me semble, seul comme je suis, et enterre
vivant dais ces massifs d'architecture ou ne penetre pas le moindre
bruit du dehors, que l'on pourrait vivre et mourir la, de bonheur ou de
desespoir, sans que personne s'en inquietat. Certes, a l'heure qu'il
est, quelque isole que vous me supposiez, vous ne pouvez vous
representer une cachette aussi secrete et une solitude aussi absolue que
celle d'ou je vous ecris, au crayon, sur un album _ad hoc_.

A Tivoli, j'avais deja reve une solitude a deux, une retraite a jamais
cachee, dans la galerie taillee au coeur du roc qui domine la cascade.
Certes, c'etait mille fois plus beau que la ruine muette et sourde ou
me voila enfoui; mais je ne desire plus Tivoli: la folle Medora et la
fievre m'en ont fait un souvenir penible; et, d'ailleurs, l'amour vrai
n'a pas tant besoin des splendeurs de la nature. Il aime l'ombre et le
silence. Le chant terrible des cataractes me generait aujourd'hui, s'il
me derobait une des paroles de ma bien-aimee.

Puisque je suis la a vous parler d'elle, il faut que je vous raconte
qu'hier au soir, m'en retournant par la pluie a Piccolomini, pluie que,
du reste, je ne recevais guere, car ces _stradoni_ d'yeuses antiques
sont de veritables voutes de feuilles persistantes et de monstrueuses
branches entrelacees, j'entendis partir, de la villa Taverna, un bruit
de voix et de rires ou il me semblait reconnaitre le rire et la voix de
Daniella. J'avais a remettre a Olivia la majestueuse clef de Mondragone,
et je vis cette aimable femme a une fenetre de rez-de-chaussee des
batiments de service qu'elle occupe avec sa famille. Elle me fit signe
d'approcher, et me montra, dans la grande salle ou Daniella a etabli son
atelier de _stiratura_, un bal improvise. A la fin de leur journee de
travail, les ouvrieres qu'elle emploie et les autres jeunes filles de la
ferme et de la maison se livraient entre elles a la danse, en attendant
qu'on leur servit le souper.

--C'est tous les jours ainsi, me dit Olivia, qui tenait le tambour de
basque, unique orchestre de cette bande joyeuse, et qui le passa a une
autre pour me parler;--la Daniella est folle de la danse, et, quand elle
vient travailler ici, il faut, bon gre mal gre, que toutes nos filles
sautent, ne fut-ce qu'un quart d'heure. Est-ce que vous n'avez pas
encore vu danser la Daniella?

--Une seule fois et un seul instant!

--Oh! alors, vous ne savez pas que c'est la plus belle danseuse du pays.
Dans le temps, on venait de Gensano, et de plus loin encore, pour la
voir au bal, et, quoiqu'elle nous ait quittes pendant deux ans, elle
n'a rien oublie et rien perdu.... Tenez, la voila qui va reprendre;
regardez-la!

Je montai sur une borne et regardai dans l'interieur, qu'eclairait une
de ces hautes lampes romaines a trois becs, exactement pareilles a
celles des anciens et tres-elegantes de forme, mais qui donnent une
tres-mediocre lumiere. D'abord je ne vis qu'un pele-mele de jeunes
filles ebouriffees qui se livraient a une sorte de valse effrenee; mais
l'une d'elles cria:

--_La fraschetana!_

C'est la danse de caractere, et comme qui dirait la gavotte de Frascati.
Toutes s'arreterent et firent cercle pour voir Daniella ouvrir cette
danse avec une vieille femme de la campagne, qui passe pour avoir garde
la veritable tradition. Olivia me fit signe d'entrer par la fenetre: je
ne me fis pas prier, et me melai a l'assistance sans eveiller la moindre
surprise; toutes ces fillettes etaient absorbees par les deux grands
modeles de l'art choregraphique indigene qu'elles avaient a contempler.

Cette danse est charmante: les femmes tiennent leur tablier, et le
balancent gracieusement devant elles en minaudant vis-a-vis l'une
de l'autre. La vieille matrone, a figure austere, se livrant a ces
chatteries d'enfant, etait d'un comique acheve, qui ne faisait pourtant
rire personne et qui ne deconcertait nullement Daniella. En regardant
celle-ci, je ne sais quel frisson de jalousie me passa dans tout le
sang. Je crois que, s'il y avait eu la quelque autre homme que moi, je
lui aurais cherche querelle. Je ne sais pas si je pourrai jamais me
resoudre a la voir danser ailleurs que dans son cenacle de petites
filles. Elle est trop belle quand elle s'anime ainsi. Elle avait
retrousse sa longue jupe brune, qui se drapait tout naturellement sur
un court jupon de flanelle rouge assez rustique, mais d'un ton de
coquelicot eblouissant. Le fichu blanc qui couvre ordinairement ses
cheveux etait releve carrement, comme le capulet de linge des paysannes
romaines, et les grandes pendeloques d'or de ses boucles d'oreilles
sautillaient comme des feux follets sur les ondes lustrees de ses
cheveux noirs.

Je ne vous dirai pas que sa danse est de l'art et de la grace: c'est
de l'inspiration et du delire, mais un delire sacre comme celui
qu'eprouverait une sibylle; c'est une verve et une energie a faire
trembler; c'est un regard qui brule, un sourire qui eblouit, et, tout a
coup, des langueurs qui enervent. Quand elle eut danse dix minutes, elle
ceda genereusement la place.

--Aux autres! s'ecria-t-elle en prenant le _tamburello_, qu'elle se mit
a faire resonner avec une vigueur etrange.

Il n'y a rien de joli au monde comme le toucher rapide de ces petits
doigts sur la peau rebondissante de l'instrument rustique. Elle ne le
tient pas eleve au-dessus de sa tete et ne le frappe pas du dos de la
main, comme on le fait ailleurs. Ici, les femmes tiennent le tambourin
ferme, et le touchent comme si c'etait un clavier. Le bruit qu'elles
en tirent, en ayant l'air de l'effleurer, est formidable et marque un
rhythme si accuse et si accentue, que rien n'y resiste, et que la plus
mediocre danseuse prend de l'elan et comme de la fureur.

Pourtant, la danse n'etait pas enlevee au gre de Daniella, et, pour lui
imprimer plus de feu, elle se mit a chanter l'air a pleine voix, avec
un accent de colere, des paroles de reproche et d'excitation a ses
compagnes endormies, et cette facilite d'improvisation a laquelle se
prete la langue italienne, dont toutes les classes de la population
manient le metre et la rime presque aussi aisement que la prose. Toute
parole chantee de cette facon a le privilege de produire une grande
animation ou une grande gaiete sur les auditeurs. On cessa de danser
pour ecouter Daniella, qui, au milieu des rires de ses compagnes et des
siens propres, debitait une kyrielle de couplets mordants et plaisants.
On lui criait, des qu'elle voulait s'arreter:

--Encore, encore!

L'air qu'elle chantait est sauvage et original. Elle a une voix
admirable, la plus puissante et, en meme temps, la plus douce et la plus
suave que j'aie jamais entendue, quelque chose qui va au coeur et aux
sens, meme en jetant follement des badinages enfantins et en affectant
un accent courrouce.

--Mon Dieu! pensais-je, qu'elle est belle et complete, cette
organisation meridionale qui se joue de toutes les choses enseignees,
et qui trouve en elle-meme le sens vivant du beau dans toutes ses
manifestations!

J'etais comme honteux, comme effraye de posseder cette femme que la
foule couronnerait et acclamerait, si elle etait en ce moment sur un
theatre avec cet abandon et cette inspiration qui n'ont vraiment ici que
moi pour public.

Elle etait si enivree de sa danse, de son chant et de son tambour de
basque, qu'elle semblait ne pas m'avoir apercu encore. J'en fus pique,
et, m'approchant d'elle, je lui dis un mot a l'oreille. Elle jeta en
l'air le _tamburello_, et, abaissant sur moi ses beaux yeux humides de
plaisir, elle etendit les bras comme si elle allait m'embrasser devant
tout le monde. Je m'echappai pour l'empecher de se trahir, et courus
pour l'attendre a Piccolomini, ou je la trouvai dans ma chambre. Elle
etait arrivee avant moi, et la Muriuccia ne l'avait pas vue entrer.
Je suis tente de croire qu'elle a des ailes, ou qu'elle parvient a se
rendre invisible quand il lui plait.



XXVII

Villa Mondragone, 12 avril.

J'ai bien des choses nouvelles a vous raconter. Apres vous avoir quitte
avant-hier, vers cinq heures de l'apres-midi, c'est-a-dire apres avoir
ferme mon album, comme je me disposais a partir, j'ai vu apparaitre ma
chere maitresse a l'entree superieure du Pianto. Elle etait tres-emue.

--Je vous cherche partout, me dit-elle; il y a une grande heure que je
cours dans ces ruines sans oser vous appeler!

--Eh quoi! une heure que j aurais pu passer a tes genoux, une heure de
delices que j'ai perdue! Il fallait m'appeler!

--Non! il faut plus de prudence que jamais. Mon frere...

--Ah! s'il ne s'agit que de ton frere, moquons-nous de lui! Que peut-il
vouloir de moi?

--De l'argent, probablement.

--Je n'en ai pas pour lui.

--Ou le mariage, peut-etre!

--Eh bien, soit; si c'est la ce que tu veux, toi, nous serons vite
d'accord.

Daniella se jeta a mon cou en fondant en larmes.

--Et quoi! lui dis-je, es-tu etonnee d'une chose si simple? Ne te
l'ai-je pas dit, que j'etais a toi, corps et ame, pour toujours?

--Non! tu ne me l'avais pas dit!

--Je t'ai dit: _Je t'aime!_ et je te l'ai dit du fond de l'ame. Pour
moi, toute ma vie est dans ce mot-la. S'il te faut d'autres serments,
des temoins et des ecritures, tout cela est si peu de chose en
comparaison de ce que je sens en moi de force et de passion, que je ne
veux meme pas que tu m'en saches gre. Dis un mot, et je t'epouse demain,
si c'est possible demain.

--Ce serait possible demain; mais je ne le veux pas. Nous reparlerons
peut-etre de cela plus tard; mais, maintenant, je veux avoir le merite
d'une confiance aveugle. Ne m'ote pas l'orgueil de ma faute! Nous avons
fait un peche en nous passant de pretre pour nous unir; je le sais, et
j'accepte pour penitence le mal qui pourra m'en arriver de la part des
hommes. Ce sera bien peu de chose, et je meritais d'etre punie par ton
mepris. Puisqu'au lieu de ce que j'attendais de toi, il arrive que
tu m'estimes et me cheris pour ma faiblesse, je suis mille fois trop
heureuse, et les _autres_ peuvent bien me couper par morceaux sans que
je m'en plaigne et sans que je fasse entendre un seul cri. La faute
est commise, et ce n'est pas d'etre mariee un jour ou l'autre qui
m'empechera d'etre notee au livre de Dieu.

--Eh quoi! ma bien-aimee, des terreurs et des remords!

--Non, non! j'ai trop de bonheur pour sentir l'epine du repentir, et,
dusses-tu me repousser ou me fuir demain, je ne pourrais pas regretter
les deux jours qui viennent de m'etre donnes. Qu'importe que l'on pleure
dix ans si, en quelques heures, on a goute plus de joies que toute une
vie de malheur ne peut nous donner de souffrances?

--Ah! tu as raison, fille du ciel! la souffrance est un fait humain qui
peut s'evaluer et se mesurer: la joie, comme nous l'avons savouree, est
au-dessus de tous les calculs, puisqu'elle vient de Dieu.

--Elle vient de Dieu, c'est vrai! L'amour est comme le soleil, qui luit
pour les coupables aussi beau qup pour les justes. Je ne peux donc pas
rougir de t'aimer, ni m'en repentir en aucune facon. Seulement, je
compte avec mon juge, et je sais qu'il me fera expier mon ivresse.
J'attends donc quelque grand chatiment en cette vie ou en l'autre,
et, puisque je l'accepte d'avance, nous sommes quittes, lui et
moi!--C'est-a-dire, ajouta-t-elle apres m'avoir embrasse avec ardeur,
nous sommes quittes, si c'est moi seule qui ai a souffrir en ce monde ou
en l'antre, car, si c'etait toi, si tu devais etre puni a ma place...,
je me revolterais, je maudirais le ciel, qui m'aurait envoye une
punition cent fois plus grande que mon peche. Voila pourquoi je viens te
trouver et te dire qu'il faut de la prudence, car c'est toi qu'on menace
en ce moment a a cause de moi.

--Qui me menace?

--La police pontificale a ete saisie d'une plainte contre toi, deposee
par mon frere, a propos de ces maudites fleurs que tu as otees du
grillage de la madone. En eteignant la petite lampe, il parait que tu as
fait tomber d'abord le grillage, et puis de l'huile sur la fresque;
et ensuite mon frere, frappe et jete a terre par toi, ivre comme il
l'etait, a promene, en se relevant et en tatant la muraille, ses mains
remplies de fange sur la sainte image. Voila comment je peux expliquer
les taches et les souillures qu'elle portait le lendemain de cette
aventure; car, quelque mechant homme que soit Masolino, je ne veux pas
l'accuser d'avoir fait, expres une profanation aussi abominable. Il t'en
accuse, lui, et il pretend t'avoir surpris occupe a cette sceleratesse.
Il ne sait certainement pas quelle personne il a vue; mais, ayant
entendu dire que tu es entre une fois dans la maison que j'habite a
Frascati, il te soupconne et te designe. On ne le croit pas dans la
ville; mais les autorites, qui devraient bien savoir, comme tout le
monde, a quoi s'en tenir sur le compte d'un ivrogne comme lui, le
protegent singulierement et ont commence une espece d'enquete. On a ete
aujourd'hui a Piccolomini pour t'interroger et pour interroger ma tante
Mariuccia, qui a tout nie, la chere brave femme, et qui est venue tout
de suite me trouver. "Si tu sais ou il est, m'a-t-elle dit, fais-le vite
avertir de ne pas rentrer ce soir a la maison; car mon frere le capucin,
qui est toujours bien informe, m'a dit en confidence qu'il allait etre
arrete et emprisonne." Or, vois-tu, dans notre pays, il n'y a pas de
petites affaires des que le saint-office s'en mele, si l'on n'a pas la
protection particuliere de quelque personnage d'Eglise. Avec cela, le
malheur veut que tu ne sois pas tres-pieux. Interroge, tu te defendras
de maniere a te perdre...

--Je ne me defendrai pas du tout; car rien au monde ne me fera dire dans
quelle intention j'ai vole tes jonquilles. Je me bornerai a dire qu'il
n'entre pas dans mes idees de profaner une image, fut-elle paienne, et
je reclamerai la protection de mon gouvernement.

--Quand tu seras dans un cachot sans communiquer avec personne pendant
plusieurs semaines, plusieurs mois peut-etre, ton gouvernement aura
l'oreille fine s'il entend tes plaintes. Si tu dis que tu respectes les
images paiennes a l'egal de celles de la vraie religion, on te fera tout
le mal possible, avec ou sans jugement, et, si tu caches la circonstance
qui te rend innocent, le vol des fleurs de ta maitresse, ta maitresse
ira elle-meme raconter la verite et te reclamer comme elle pourra, au
risque du scandale. Ne t'imagine pas que je te laisserai mettre dans ces
affreuses prisons d'ou l'on ne sait jamais quand et comment on sortira.
La seule idee de t'y voir conduire me rend furieuse, et je serais prete
a m'en aller criant par les rues: "Rendez-moi celui que j'aime et a qui
j'appartiens sans condition!" Tout le monde dirait: "Elle est folle et
mon frere me tuerait. Peu importe! Voila ce qui arrivera si tu t'exposes
a etre pris.

Je combattis en vain les apprehensions probablement chimeriques et les
resolutions extremes de cette chere fille. Elle etait si desolee et si
agitee, que je dus ceder a ses prieres et lui promettre de passer la
nuit a Mondragone.

--Puisque c'est un si grand tourment pour toi, lui dis-je, de me voir
retourner a Piccolomini, je me soumets, dusse-je perir ici de froid et
de faim.

--Il n'en sera pas ainsi, me dit-elle: j'ai songe a tout. Puisque tu
promets de m'obeir, viens avec moi.

Elle me conduisit, par un dedale d'escaliers et de couloirs dont elle
avait les clefs, au casino dont je vous parlais hier, et me fit entrer
dans un petit appartement, peint d'une vieille fresque assez galante et
meuble d'un grabat, de quelques chaises boiteuses et de deux ou trois
cruches egueulees.

--Ceci est miserable, me dit-elle; c'est la que couchait le gardien,
quand il y avait des ouvriers travaillant aux reparations; mais, avec de
l'eau saine et de la paille fraiche, on est bien partout, parce qu'on
peut y etre proprement. Prends patience ici pendant deux heures, et, des
qu'il fera nuit, je t'apporterai de quoi te rechauffer et de quoi diner.

--Tu reviendras donc ce soir?...

--Certainement, et je n'aurais pas pu retourner a Piccolomini, qui doit
etre surveille par mon frere en personne.

--Oh! alors! que ne le disais-tu tout de suite! Tache que mon danger
et ma captivite ne finissent pas de sitot; car voila mon reve realise!
J'aime tant la securite et le mystere de ces ruines, que je me creusais
la tete pour trouver le moyen d'y transporter nos rendez-vous. Tu vois
que le ciel ne nous est pas si contraire, puisqu'il fait de ma fantaisie
une sorte de necessite.

--Une necessite tres-reelle! Mais voyons! il y a de la poussiere ici...
je sais ou trouver un balai. Promene-toi sur la terrasse; personne
ne peut te voir d'en bas si tu ne penches; pas la tete en dehors des
balustrades. J'irai laver et remplir ces cruches dans la belle eau de
la fontaine qui est au bout du parterre. Quant a la paille, tu viendras
tout a l'heure la chercher avec moi dans un cellier ou je sais que le
fermier met le trop-plein de ses greniers.

Tout cela etait tres-bien combine, sauf l'article du balayage et des
cruches portees a la fontaine, et il me fallut entrer en revolte pour
que ma maitresse renoncat a etre ma servante. Elle l'avait ete a Rome,
a Piccolomini dans les premiers jours, et c'etait son plaisir,
disait-elle, de l'etre toute sa vie; mais voila ce qu'il m'est
impossible d'admettre. La jeune fille chaste qui s'est donnee a moi doit
me commander et non m'obeir. Je comprends de reste, aujourd'hui, que
l'on aime et que l'on epouse sa menagere, mais a la condition que, si
elle est digne de cette union, on la traitera desormais comme son egale.

--Ah! je le vois bien, dit-elle en me laissant arracher le balai de ses
jolies petites mains brunes et rondelettes, tu ne me traites pas comme
ta femme!

--Je te demande pardon! Ma femme fera le menage quand je travaillerai
dehors pour la famille; mais, quand j'aurai, comme aujourd'hui, les bras
croises, elle ne fera que ce que je ne saurai pas faire pour l'empecher
de se fatiguer.

--Mais justement, tu ne sais pas balayer! tu balayes tres-mal.

--J'apprendrai! Sors d'ici, car je ne veux pas que tes beaux cheveux
recoltent ces nuages de poussiere.

Quand le menage fut fini, je lui demandai si le fermier dont elle
m'avait parle, et a qui nous venions de derober deux bottes de paille
pour me faire un lit, ne venait jamais dans le palais. J'appris qu'il
demeurait dans les constructions semi-rustiques que j'apercevais au
bout de la grande allee de cypres. C'est l'usage, dans les anciennes
proprietes italiennes, de planter une vraie ferme et de vrais bestiaux
tout au beau milieu des jardins. C'est la veritable _villeggiatura_, et
c'est tres-bien vu. Les boeufs avec leurs chars passant dans les allees,
les chevaux et les vaches broutant les tapis verts des pelouses,
ne gatent rien dans ces paysages arranges, qui ont leur place dans
l'ensemble, comme la rocaille dans les parterres et la girande sur les
terrasses. Ces fermes choisies n'affectent pas des airs suisses comme la
laiterie de Trianon. Ce sont de jolies fabriques d'un gout bien local,
ou l'on a incruste tous les debris de marbres antiques que l'on a eus de
reste apres avoir bati les palais. Ces marbres blancs, irregulierement
encadres dans la brique rose, sont d'un tres-joli effet.

Le fermier de la laiterie ou ferme-jardiniere de Mondragone est un beau
paysan que j'ai rencontre quelquefois dans le _stradone_, et qui a toute
la confiance des gens d'affaires de la propriete. Mais il ne vit pas en
tres-bonne intelligence avec Olivia, qui voulait avoir le monopole des
_bonnes mains_ des promeneurs et des touristes. Elle a reclame; il y a
eu de graves contestations, et le jugement souverain de l'intendant a
partage les interets en tranchant ainsi la question:

--Tout ce qui est en dehors du palais, annexes, terrasses exterieures,
jardins et batiments d'exploitation, est place sous la gouverne et
responsabilite du fermier Felipone; tout ce qui est chateau, cours
ceintes de murs, pavillons, galeries et corps de logis attenant au
palais, est du ressort d'Olivia. Chacune des parties a son trousseau de
clefs et reclame aux curieux une _mancia_ particuliere.

La paix s'est faite, mais une paix armee, ou chacun, jaloux de ses
droits, observe son adversaire et surveille les liberalites de la
clientele, clientele nulle en ce temps-ci, mais assez fructueuse quand
Frascati se remplit d'etrangers.

Je m'interessai a ce detail par la crainte d'etre derange, ranconne ou
trahi par Felipone. Daniella m'assura que, ne penetrant jamais dans
l'enceinte, dont il n'a pas tes clefs, il ne se douterait seulement pas
de ma presence.

--Mais ces deux bottes de paille que nous venons de lui prendre, et qui
se trouvaient en nombreuse compagnie dans une des salles du manoir?

--Ceci est une tolerance d'Olivia, a qui il paye quelque chose comme
loyer de ce fourrage. Il le retirera quand la consommation de ses
betes aura fait de la place dans sa grange; mais, pour cela, il faudra
qu'Olivia s'y prete en ouvrant elle-meme la porte a ses chariots. Donc,
tu es seul ici comme le pape sur sa chaise _gestatoria_, et tu pourras y
dormir, cette nuit, sur les deux oreilles.

Elle partit pour me chercher a manger. Je ne voulais qu'un morceau de
pain cache dans sa poche, pourvu qu'elle revint bien vite. Elle me
promit de ne pas perdre le temps en inutiles gateries.

Pendant son absence, j'explorai attentivement mon domicile. Il y faisait
passablement froid; mais il y a une cheminee, et le bois ne manque pas
dans les appartements en reparation. J'allai chercher une provision de
copeaux, apres m'etre assure; qu'il y avait chez moi des volets pleins
qui me permettaient d'eclairer l'appartement sans que cette clarte fut
apercue du dehors. La nuit s'annoncait noire et pluvieuse comme celle
d'hier.

--Quand elle sera tout a fait venue, me disais-je, les nuages qui rasent
cette cime ou me voila niche, me permettront d'allumer mon feu sans
crainte d'etre trahi par la fumee.

J'etais devenu d'une extreme mefiance. Des qu'il s'agissait de recevoir
la ma chere compagne, je voulais qu'elle y fut en surete. Je me mis donc
a faire la tour de ma forteresse, examinant les issues avec un soin
minutieux. Il y en a deux principales au midi, tout pres l'une de
l'autre: celle de la grande cour et celle du parterre qui lui est
parallele; toutes sont en bois de charpente, traversees de lourds
madriers et ferrees solidement. Sous tes batiments de la cour, a
l'ouest, et sur le _terrazzone_, au nord, plusieurs ouvertures manquent
de portes, et beaucoup de fenetres sont sans menuiserie; en outre, toute
la grande galerie de l'ouest est completement a jour; mais toutes ces
ouvertures sont situees a une hauteur considerable an-dessus du soi
exterieur, a cause des gradins de la montagne, et toutes les portes de
degagement sont bouchees par des tas de moellons ou par des piles de
bois de charpente qui braveraient un assaut. Tout cela est au moins a
l'abri d'une surprise. Il n'y a pas une seule breche qui ne soit hors de
portee, a moins d'echelles de siege, dont je ne presume pas que Frascati
soit bien riche. A supposer que l'on envoyat de la gendarmerie pour
abattre une de ces clotures, cela ne pourrait pas se passer sans un
grand bruit; les assieges auraient tout le temps de deguerpir d'un autre
cote et de se cacher dans une de ces mille retraites qu'offrait les
montagnes, les ruines, les couvents et les bois voisins. Ce pays semble
dispose tout expres pour que jamais le pouvoir officiel ne puisse avoir
raison de ceux qui veulent se soustraire a ses volontes, et la
preuve, c'est que le brigandage y regne en tout temps et y semble
indestructible.

Je faisais ces reflexions en traversant la petite galerie sombre du
Pianto. La nuit etait venue, et je m'arretais de temps en temps pour
etudier tous les bruits etranges de ces ruines. Tantot, c'etaient les
cris aigus des oiseaux de proie cherchant un abri, tantot des rafales
de vent engouffrees sous les voutes; mais, dans le Pianto, c'etait un
silence de mort, tant cette construction est isolee dans un epais massif
d'architecture.

J'eus donc un tressaillement de joie en croyant entendre des pas sur
l'escalier superieur. Ce ne pouvait etre que Daniella, dont le pied
leger faisait crier le gravier sur tes dalles. Je m'elancai a sa
rencontre; mais, en remontant a la salle du grand arceau (je donne des
noms a tous ces lieux dont j'ignore l'histoire), je me trouvai seul dans
les tenebres. J'appelai a voix basse: ma voix se perdit comme dans une
tombe. J'avancai en tatonnant; je m'arretai au moment de passer dans une
autre salle; j'ecoutai encore: il me semblait que l'on marchait derriere
moi et que l'on descendait l'escalier du Pianto, que je venais de
remonter. Quelqu'un s'etait croise avec moi dans l'obscurite; quelqu'un
qui m'avait entendu appeler, sans nul doute, et qui n'avait pas voulu me
repondre; quelqu'un enfin qui marchait furtivement, mais dont le pas,
plus accuse que celui d'une femme, ne pouvait plus etre attribue a
Daniella.

Voila, du moins, ce que je me persuadai un instant. J'ecoutai
attentivement. Je me figurai entendre sous mes pieds le grincement d'une
porte qui se ferme. Je retournai au Pianto. Tout etait morne et sombre,
et je n'entendais que l'echo de mes pas; sous les voutes du petit
cloitre. J'avais pris pour des pas humains un de ces bruits de la nuit
qui restent souvent a l'etat d'enigme, bien que la cause en soit des
plus simples et fasse sourire quand, par hasard, on la decouvre. J'avais
eu peur, la peur d'un avare qui a un tresor a enfouir.

Je trouvai Daniella installee dans le casino, et mettant mon couvert
aussi tranquillement et aussi gaiement que si c'eut ete la une demeure
comme une autre. Elle avait trouve une table, elle avait apporte des
bougies, du pain, du jambon, du fromage, des chataignes, du linge et une
couverture de laine. Le feu brillait dans la cheminee et faisait danser
follement les fleurs et les oiseaux de la fresque. Le taudis avait un
air de fete et un fond de proprete rejouissante. Je sentis une joie
rendue plus vive par le moment de terreur que je venais d'eprouver.
Emotions charmantes qui redoublez en nous l'intensite de la vie, je ne
vous connaissais pas avant d'aimer! Je ne songeai plus qu'a m'enfermer
avec ma Daniella et a souper avec elle pour la premiere fois, en lui
disant mille fois pour une: "Je t'aime, et je suis heureux!"

Il etait deja sept heures, et, tous deux, nous mourions de faim. Jamais
chere ne me parut plus delicieuse que ce modeste souper.

--Laisse faire, disait Daniella, ceci n'est qu'un repas improvise.
Demain, je veux que tu sois mieux que tu ne l'etais chez lord B***, a
Rome.

--Dieu me garde de ce bien-etre qui te fait arriver ici embarrassee et
chargee comme un _facchino_, et qui attirera l'attention sur ces allees
et venues!

--Non, non; des que la nuit se fait, les grilles des deux parcs sont
fermees, et aucun etranger n'y penetre. Les fermiers et les gardiens
rentrent chez eux pour souper, dormir ou causer. D'ailleurs, je ne
m'amuse pas a suivre le _stradone_. Je me glisse par des taillis de buis
et de lauriers ou il est impossible d'etre vu, et je pourrais meme venir
par la en plein jour sans aucun risque, comme je l'ai fait tantot, comme
je le ferai demain matin pour t'apporter des nouvelles de ton affaire,
et un dejeuner avec du cafe!

Cette idee de cafe dans les ruines de Mondragone me fit rire, et la
securite de ma compagne me rappela les pas que j'avais cru entendre. Je
songeai alors a lui en faire part.

--C'est quelque rat, me dit-elle en riant. Il est impossible que, sans
les clefs, personne entre dans l'endroit que tu appelles le Pianto.

--Il y a pourtant la, sous les arcades, un appartement clos de volets
et de grilles ou je n'ai jamais pu entrer ce matin, et ou quelqu'un
pourrait s'etre installe comme je le suis ici.

--Et Olivia ne le saurait pas? A d'autres! Olivia fait sa tournee trop
souvent pour qu'on la trompe; et, d'ailleurs, ses clefs ne la quittent
jamais. Je suis la seule personne au monde a qui elles les ait
jamais confiees. Quant a ce qu'il te plait d'appeler un appartement,
c'est-a-dire aux caves qui sont au-dessous du petit cloitre, et qui
communiquaient autrefois avec les grandes cuisines situees sous le
_terrazzone_, precisement Olivia m'en parlait ce matin. "Ne va pas la
sans lumiere, me disait-elle, car il y a des chambres souterraines dont
les escaliers sont completement rompus, et, si tu te souviens, il y a de
quoi se tuer." Moi, je connais tres-bien tous les coins et recoins de ce
palais. J'y venais autrefois avec Olivia tous les dimanches, et je peux
te dire que ces fenetres qui t'intriguent donnent sur une galerie situee
beaucoup plus bas que le cloitre, et dont on ne sortirait pas sans
echelle si l'on y tombait; car il n'y a plus d'autre issue que ces memes
fenetres. Je ne sais meme pas s'il y en a jamais eu.

--C'etait donc une prison?

--Peut-etre! je n'en sais rien; mais crois bien que, si je ne te savais
pas en surete ici, je ne serais pas si gaie, si heureuse de t'y voir
seul avec moi.

Elle ranima le feu, et un grillon, apporte par moi sans doute avec les
copeaux, se mit a chanter d'une voix delirante.

--Oh! c'est signe de bonheur! s'ecria Daniella; c'est signe que le foyer
allume par nous ici est beni et consacre!



XXVIII

Mondragone, 12 avril.

Cette veillee s'ecoula comme un instant, et pourtant elle renferma pour
nous un siecle de bonheur; car, a un certain degre d'epanouissement,
l'ame perd la veritable notion du temps. Et ne croyez pas, mon ami,
qu'un amour sensuel et aveugle fasse de mon existence actuelle une pure
debauche de jeunesse. Certes, Daniella est un tresor de voluptes; mais
c'est dans toute l'acception de ce mot divin qu'il faut l'entendre. Elle
n'a, il est vrai, en dehors de la passion, qu'un esprit enjoue, prompt
a la riposte dans une guerre de paroles taquines, et des notions assez
fausses sur toutes les choses sociales, malgre ses excursions en France
et en Angleterre, qui l'ont rendue beaucoup plus intelligente que la
plupart de ses compagnes; mais tout cela m'importe peu, et je ne vois
plus en elle que cet etre interieur que moi seul connais et savoure,
cette ame ardente jusqu'a la folie dans le devouement exclusif, dans
l'abandon fougueux et absolu de tout interet personnel, dans l'adoration
naive et genereuse de l'objet de son choix. C'est a la fois mon enfant
et ma mere, ma femme et ma soeur. Elle est tout pour moi, et quelque
chose de plus encore que tout. Elle a vraiment le genie de l'amour, et,
parmi des prejuges, des enfantillages et des inconsequences qui tiennent
a son education, a sa race et a son milieu, elle eleve tout a coup son
sentiment aux plus sublimes regions que l'ame humaine puisse aborder.

Quand elle s'abandonne ainsi a son inspiration passionnee, elle se
transfigure. Je ne sais quelle paleur extatique se repand sur tous ses
traits. Emue et surexcitee, elle blanchit subitement comme les autres
rougissent. Ses yeux noirs, si francs et d'un regard si ferme,
deviennent vagues et semblent nager dans un fluide mysterieux; ses
narines exquises se dilatent; un etrange sourire qui n'exprime plus rien
des plaisirs materiels de ce monde et qui se mele aux larmes comme
par une harmonie naturelle dans ses pensees, la fait ressembler a ces
saintes des peintures italiennes, qui, blemies et contractees par le
martyre, ont, en regardant le ciel, une expression d'ineffable volupte.

Qu'elle est belle dans ces moments-la! Qu'elle etait belle assise pres
de moi, les mains dans les miennes, la tete tantot penchee vers moi pour
me parler d'amour, tantot renversee sur le marbre de la cheminee
comme pour parler d'elle et de moi a quelque esprit superieur planant
au-dessus de nous deux! La flamme vacillante dessinait les fins contours
de cette bouche ou l'expression du plaisir arrive a quelque chose
d'austere, et se refletait dans ces yeux dont l'eclat s'eteint parfois
dans une fixite redoutable, comme si la vie humaine faisait place a un
mode d'existence ou je ne puis penetrer.

Oui, elle est encore pour moi tout surprise et tout mystere. Je
la possede tout entiere sans la connaitre entierement, et, en la
contemplant, je l'etudie comme une abstraction. Elle a des divagations
ou je l'ecoute sans la comprendre, jusqu'a ce qu'un grand trait de
lumiere jaillisse de ses paroles confuses, moitie italiennes et moitie
francaises, auxquelles, pour trouver une nuance qu'elle ne sait comment
exprimer, elle mele des mots d'anglais prononces avec un effort enfantin
et sauvage. Mais, quand elle a reussi a formuler sa pensee brulante,
elle se tait, elle pleure d'enthousiasme et tombe a mes pieds comme
devant une idole, pour prier mentalement. Et moi, je n'ose enchainer
cette fougue qui me gagne, et je parle aussi cette langue du delire qui
n'aurait plus aucun sens si nous nous la rappelions de sang-froid.

Ne vous moquez pas de moi; cet amour, qui s'est revele a moi par une
rage brutale, m'emporte a present dans des regions que j'appellerais
metaphysiques, si je savais bien ce que c'est que la metaphysique; mais
je ne le sais guere; je sens seulement que, dans les bras de cette
puissante maitresse, mon ame quitte les sens et aspire a quelque chose
d'inconnu qui n'est plus de leur domaine. Quand je l'ai embrassee sur
la terre, loin d'etre assouvi et calme, je voudrais l'embrasser dans le
ciel, et je ne trouve plus ni caresses ni paroles suffisantes pour lui
exprimer cet insatiable desir de l'esprit et du coeur, qu'elle partage
et que nous ne savons nous dire que par des larmes de douleur et de
joie.

Apres ces expansions insensees, je reste un peu ivre, et il me faut
un certain effort pour me rappeler qui je suis, ou je suis, ce qui
m'interessait hier, ce qui pourra me preoccuper demain. Il y eut un
moment, cette nuit, ou j'avais si completement oublie toute realite, que
je ne n'etais plus nulle part. La pluie tombait par torrents, droite,
lourde, retentissante, sur les toits tres-bas qui nous environnent, et
notre petite terrasse ecoulait sur le _terrazzone_, en cascade continue
et monotone, son trop-plein par les gargouilles brisees. Tout autre
bruit avait cesse: plus de vent dans les girouettes, plus de vol ni de
cris d'oiseaux de nuit. Le feu ne petillait plus dans l'atre, le grillon
s'etait endormi. C'etait un silence absolu, au milieu d'un bruissement
soutenu comme celui d'une pluie de sable. Et j'avais une sensation de
bien-etre extraordinaire, a comparer machinalement la douce chaleur de
la chambre ou j'etais, avec l'idee du froid humide et noir qui regnait
dehors. Mais dire sur quelle campagne tombait cette averse opiniatre, et
dans quelle retraite je me trouvais si bien abrite, avec mon tresor le
plus cher, voila ce qu'il n'eut pas fallu me demander, ce que j'etais
heureux de ne plus savoir. C'etait le deluge, et nous etions dans
l'arche, flottant sur des mers inconnues, dans l'immensite des tenebres,
ignorant sur quels sommets de montagnes ou sur quels profonds abimes
nous poursuivions au hasard notre voyage dans l'inconnu. Cela etait
terrible et delicieux. La nature se derobait a notre appreciation comme
a notre action; mais l'ange du salut poussait notre lit tranquille sur
les eaux dechainees, et tenait le gouvernail en nous disant: "Dormez!"
Et je me rendormis sans bien savoir si je m'etais eveille.

Vers deux heures du matin, je me reveillai tout a fait, saisi par le
froid. Je fis sonner la vieille montre a repetition que mon oncle le
cure me donna jadis pour etrennes. Je ne touche jamais cette respectable
bassinoire sans qu'elle me rappelle un de ces jours d'orgueil et
d'ivresse qui comptent dans la vie des enfants. Tout mon passe et tout
mon present me revinrent en memoire, et je recouvrai ma lucidite.
Daniella dormait sans paraitre souffrir du froid; ses mains etaient
tiedes. Pourtant je craignis qu'elle n'eprouvat les effets de
l'humidite, et je me levai pour rallumer le feu.

La pluie tombait toujours avec la meme persistance. Je souffris a l'idee
que ma chere compagne se leverait avant le jour et traverserait ce
deluge pour retourner a la villa Taverna.

--Il faut absolument changer cette maniere de vivre, me disais-je; voila
la troisieme matinee qui me brise le coeur en exposant la sante et la
vie de ma bien-aimee. Il est impossible que je continue a l'attendre
quand c'est moi qui devrais l'aller trouver, me mouiller, marcher dans
les tenebres, affronter les mauvaises rencontres; et, puisqu'en me
recevant chez elle ou chez Olivia, il est impossible qu'elle ne soit
pas diffamee ou menacee, il faut que je l'emmene ou que je l'epouse. Ce
mystere etait plein de charmes; mais il a de trop graves inconvenients,
il me coute trop d'inquietudes et de remords.

J'oubliais que j'etais sous le coup d'une arrestation, et que, mon
emprisonnement devant faire le desespoir de Daniella, je lui avais donne
ma parole de ne rien negliger pour m'y soustraire. Je me rappelai cette
circonstance; mais n'etait-il pas plus facile de fuir ensemble que de se
cacher a deux pas de nos ennemis, dans les ruines de Mondragone?

--Oui, oui, il faut fuir, me disais-je, et fuir des demain. Il faut
que cette soiree charmante et cette nuit poetique ne me portent pas a
m'endormir dans les delices de l'egoisme. Eh bien, ce souvenir restera
en nous comme une date romanesque dans l'histoire de nos amours; mais,
la nuit prochaine, il faut, a tout prix, sortir des Etats du pape.

M'etant arrete a cette resolution, je restai pres du feu, absorbe dans
une douce reverie, voulant savourer toutes les impressions de cette nuit
d'aventures a laquelle je ne devais pas vouloir de lendemain. La flamme
montait dans l'atre et projetait une vive clarte sur Daniella endormie.
Quel beau sommeil que le sien! Je n'en ai jamais vu de semblable; c'est
un des contrastes de cette organisation en qui toute chose touche a
l'extreme. Autant elle est agissante et d'une vie energique dans la
veille, autant elle est calme et comme ensevelie dans le repos. Elle ne
reve pas; on l'entend a peine respirer. Elle est comme changee en statue
dans sa pose simple et chaste. Sa physionomie est grave, impassible,
recueillie comme dans une contemplation sereine du monde superieur.

Pourtant ces formes gracieuses et delicates n'annoncent exterieurement
ni l'energie dont elle est douee, ni le sang-froid dont elle est
capable. Il faut toucher son poignet fin et sa jambe deliee pour sentir
la force de ces muscles qui ne reculent devant aucun effort de travail.
Elle a tant de souplesse dans les mouvements qu'on la croirait frele;
mais, en realite, soit volonte, soit race, soit habitude, elle a, pour
marcher, pour courir, pour porter des fardeaux, une aisance et une
vigueur peu communes chez une femme. Elle dit avoir ete si passionnee
pour la danse, avant de quitter Frascati, qu'elle dansait six heures
de suite sans respirer, et s'en allait, en sortant du bal, se mettre a
l'ouvrage au point du jour, sans qu'il lui en coutat le moindre effort.
Aussi se moque-t-elle de moi quand je la plains de ne pouvoir rester
pres de moi a dormir pendant que le soleil commence a luire. Elle dit
que, si elle vivait sans fatigue et sans emotion, elle serait bientot
morte.

Qu'y a-t-il donc en elle de si solide comme force physique, que
l'exuberance de la force morale ne l'ait pas deja usee? Quand elle est
forcee de reprendre le soin de la vie materielle, c'est une agilite, une
gaiete, une presence d'esprit, une nettete de vouloir et une promptitude
d'action qui font d'elle une menagere, une servante et une ouvriere
modeles. Qui croirait, a la voir se livrer avec _maestria_ aux
occupations les plus vulgaires, qu'elle a ces extases de colombe
mystique?

J'etais heureux de ne pas dormir et de regarder son front pur, inonde de
cheveux noirs, et ses longs cils fins projetant des ombres si douces
sur ses joues veloutees. Comment ne l'ai-je pas remarquee, cette beaute
penetrante, a nulle autre comparable, le premier jour ou elle m'est
apparue? Comment, lorsque je l'ai regardee pour la premiere fois,
l'ai-je trouvee seulement singuliere et agreable? Comment, lorsque, me
sentant vaguement epris d'elle, je vous tracai son portrait a Rome,
n'osai-je pas prononcer qu'elle etait jolie? Comment, dans ce temps-la,
pouvais-je dire que Medora etait remarquablement belle? Dans mon
souvenir, a present, Medora est laide et ne peut etre que laide,
puisqu'en elle tout est l'oppose de ce chef-d'oeuvre de l'art divin que
j'ai la dans le coeur et dans les yeux.

Ma montre marqua trois heures. Son vieux bruit sec etait le seul bruit
saisissable autour de moi. La sonorite s'etait faite au dehors, la pluie
avait cesse. Quel fut donc mon etonnement d'entendre, comme une melodie
aerienne passant dans l'air, au-dessus du tuyau de la cheminee, le son
d'un instrument qui me parut etre celui d'un piano! Je pretai l'oreille,
et je reconnus une etude de Bertini que l'on sabrait avec un aplomb
revoltant. Cela avait quelque chose de si etrange et de si follement
invraisemblable a pareille heure et en pareil lieu, que je crus etre
hallucine. D'ou diable pouvait venir cette musique? Bile m'arrivait trop
nette pour etre supposee partir du dehors; et, d'ailleurs, a un mille
a la ronde, il n'y a pas une habitation que l'on puisse supposer en
possession d'un piano et d'un pianiste.

Etais-je trompe par le son de l'instrument? Celui-ci provenait-il d'un
de ces petits _cembali_ portatifs que les artistes bohemiens promenent
sur leur dos de porte en porte? Mais, si cela venait du dehors, a
qui donnait-on cette aubade par un temps pareil et en plein desert?
D'ailleurs, c'etait un piano, un veritable piano, assez faux et assez
sec, mais piano s'il en fut, avec toutes ses octaves et ses deux
pedales.

--Il y a de quoi devenir fou ici, dis-je a Daniella, que l'agitation de
ma surprise avait eveillee. Ecoute, et dis-moi si cela est concevable!

--Cela ne peut venir, dit-elle apres avoir ecoute, que du couvent des
Camaldules, qui est a un quart de lieue d'ici. Je ne sache pas qu'il y
ait la d'autre instrument que l'orgue de l'eglise: il faut que quelque
moine artiste soit en train d'etudier une messe pour dimanche prochain.

--Une messe sur une etude de Bertini!

--Pourquoi non?

--Mais ce n'est pas plus la le son de l'orgue qu'une crecelle n'est une
cloche.

--Eh! mon Dieu, la nuit, et quand l'air est detendu par la pluie, les
sons lointains nous arrivent quelquefois si deguises, que l'on jurerait
entendre tout autre chose que ce qui est.

Il fallut nous arreter a cette supposition. Il n'y en a pas d'autre
admissible. Nous nous rendormimes au son du piano fantastique, dans
cette masure, que l'on pourrait appeler le chateau du diable.

A mon tour, je fus vaincu par le sommeil, a tel point, que Daniella,
craignant mon chagrin et mon inquietude ordinaires, se leva sans bruit,
au point du jour, et s'echappa furtivement, apres m'avoir bien enferme
dans le casino, car elle craignait qu'etant libre d'errer dans les
ruines, je ne me fisse voir par quelque ouverture.

Elle ne fut pas plus tot partie, qu'une sollicitude instinctive
m'eveilla, et que je voulus courir apres elle pour lui dire mon projet
d'evasion; mais j'etais sous clef et je me resignai a reprendre mon
somme. Le temps s'annoncait magnifique, et le soleil envoyait deja une
lueur rose derriere les montagnes bleuatres. Sur ces terrains inclines,
ou la roche volcanique s'egrene en sable dore a la surface, la pluie ne
laisse ni fange ni humidite, et, une heure apres la plus forte averse,
on n'en retrouve la trace que sur les herbes plus vertes et les fleurs
plus riantes. Je me consolai donc un peu, en pensant que ma chere
Daniella n'avait a faire, ce matin-la, qu'une promenade agreable a
travers le parc.

Ce fut elle qui m'eveilla a neuf heures. Elle avait couru pour moi toute
la matinee. Elle avait ete a Frascati comme pour acheter du fil, mais,
en fait, pour savoir ce qui se passait a propos de moi. Elle avait
cause avec la Mariuccia, et m'apportait, de Piccolomini, ma valise,
mon necessaire de toilette; mes albums et mon argent. Ceci me parut
tres-bien vu; nous etions libres de partir. En outre, elle apportait des
provisions de bouche pour deux jours, de la bougie, des cigares, et ce
fameux cafe dont elle tenait tant a ne pas me sevrer.

Elle avait trouve moyen de faire grimper tout ce fardeau, dans une
brouette poussee par un des journaliers de Piccolomini, jusqu'au haut du
_stradone_, le tout recouvert de pois secs que la Mariuccia etait
censee vendre a Olivia, et que celle-ci faisait remiser dans un de ses
_fourre-tout_ de Mondragone, ou, selon elle, on allait envoyer encore
une fois des ouvriers pour reparer le chateau. Le paysan avait laisse la
brouette a l'entree de la cour, et, renvoye de suite, il n'avait rien vu
deballer.

Quoique ma chere maitresse fut tout essoufflee de cette expedition, je
me rejouis de la bonne idee qu'elle avait eue.

--Il faut maintenant, lui dis-je, puisque tu es si ingenieuse et si
active, que tu arranges toutes choses pour notre fuite. Je t'enleve, a
moins que tu ne me dises que mon affaire avec le Saint-Office n'aura pas
de suites et que je peux t'epouser dans ce pays-ci, sans trop de retard.

--Tu songes a l'impossible, repondit-elle en secouant la tete. Ton
affaire prend une mauvaise tournure. Mon frere, qui, par bonheur, ne te
soupconne pas du tout d'etre mon amant, a concu pourtant contre toi une
haine effroyable, a cause des coups que lu lui as donnes. Il pretend
maintenant qu'en le frappant, tu l'as traite d'espion et que tu as
injurie et maudit, en termes revolutionnaires, le gouvernement de
l'Eglise. Il dit t'avoir reconnu, et il produit un temoin qui serait
accouru trop tard pour le secourir, mais qui aurait entendu tes paroles
et vu ta figure. Ce temoin n'a jamais ete vu a Frascati, et pourtant la
police parait le connaitre et a pris acte de sa deposition. On a ete
encore hier au soir a Piccolomini, probablement pour t'arreter, et,
ne te trouvant pas, on a fait ouvrir ta chambre pour s'emparer de tes
papiers; car on assure maintenant que tu es affilie a l'eternelle
conspiration que l'on decouvre toutes les semaines contre le pouvoir
temporel du saint-pere. Heureusement, ma tante avait prevu le cas: elle
avait retire de ta chambre tout tes effets, et jusqu'au moindre bout de
papier chiffonne. Tout cela etait bien cache dans la maison. Elle a dit
que tu etais parti la veille pour Tivoli, a pied, avec ton attirail
de peintre, et que tes autres effets etaient restes a Rome le jour de
Paques. Aussitot qu'elle s'est vue debarrassee de ces inquisiteurs, elle
est partie elle-meme pour Rome, ou elle va consulter lord B*** sur ce
qu'il y a a faire pour te tirer de la. Il faut donc que tu attendes
patiemment ici le resultat de ses demarches; car de songer a voyager, de
jour ou de nuit, sans tes passe-ports, qui sont a la police francaise
a Rome, c'est impossible. Tu serais arrete a la premiere ville, et,
vouloir passer la frontiere par les sentiers, comme font les brigands
et les deserteurs, en supposant que je pusse te servir de guide, ce qui
n'est pas, c'est mille fois plus penible et plus dangereux que de rester
ici, ou, lors meme qu'on te soupconnerait d'y etre, on ne se deciderait
pas aisement a venir te prendre.

--Et pourquoi cela?

--Parce que ceci est une ancienne residence papale et qu'il y avait
autrefois droit d'asile. Les Borghese avaient herite de ce droit, et,
bien que tout cela soit aboli, la coutume et le respect des anciens
droits subsistent encore. Pour se faire ouvrir ces portes qui te
defendent, il faudrait que l'autorite locale se decidat a faire une
grave injure a la princesse, et on ne l'osera jamais sans sa permission.

--Mais pourquoi n'obtiendrait-on pas cette permission?

--Parce que Olivia aussi est partie pour Rome, et qu'elle va tout
confier a sa maitresse, laquelle est genereuse et s'interessera a nous.
Tu vois que les femmes sont bonnes a quelque chose, et je crois meme
que, dans notre pays romain, il n'y a que nous qui valions quelque chose
en effet.

J'etais bien de cet avis, et, me rappelant que, sans passeport, il n'y
avait moyen de s'embarquer sur aucune rive d'Italie, a moins de se
lancer dans ces aventures trop penibles ou trop perilleuses pour la
chere compagne que je ne veux pas laisser derriere moi, je me suis
resigne a suivre son conseil et a m'abandonner a la protection des
femmes; car je suis profondement touche du devouement de la Mariuccia et
d'Olivia. J'admire la prevoyance et l'activite de ce sexe genereux et
intelligent, qui, en tout temps et en tout pays, mais en Italie surtout,
a ete la providence des persecutes.

--Prends-en donc ton parti, disait Daniella en rangeant la chambre et
en placant un petit crucifix a mon chevet et un vase a fleurs sur ma
cheminee, comme s'il se fut agi d'installer la un menage dans les
conditions les plus regulieres et les plus naturelles: tu en seras
quitte pour t'ennuyer ici huit jours au plus. Il est impossible que
milord et la princesse ne trouvent pas le moyen de te delivrer avant une
semaine.

--M'ennuyer! tu ne viendras donc plus me voir?

--Et comment vivrais-je si je ne venais pas? Oh! si tu voyais un jour
s'ecouler sans moi, tu pourrais bien dire: "La Daniella est morte!"

--Mais la Daniella ne peut pas mourir!

--Non, puisque tu l'aimes!... Donc, tu te soumets?

--Avec une joie dont tu n'as pas d'idee; car je me suis tourmente tout
un jour du desir d'etre enferme ici avec toi. Une seule chose me gate
mon reve, c'est le metier que tu fais pour venir et t'en aller. Cela est
un vrai supplice pour moi.

--Et tu as tort. Voila le beau temps; le vent souffle de l'Apennin, tous
les nuages s'en vont a la mer. Nous avons du soleil au moins pour huit
jours; mes promenades seront donc tres-jolies, et, puisque nous avons
invente, Olivia et moi, l'arrivee prochaine d'ouvriers dans ce chateau,
nous aurons mille pretextes pour qu'elle m'y envoie avec des paquets.
D'ailleurs, le plus lourd est transporte; je n'ai plus qu'a m'occuper de
te nourrir. Si ce beau temps nous amene quelques etrangers a Frascati,
les soirees sont encore trop fraiches pour qu'ils ne retournent pas a
Rome avant la nuit. Or, comme la journee suffit a peine pour leur faire
voir les villas qui touchent a la ville, et Tusculum, qui attire plus
que tout le reste, tu ne seras pas derange ici. Mondragone est toujours
ce que l'on visite le moins, et, s'il arrivait que, pour ne pas eveiller
les soupcons, Olivia fut forcee d'amener ici quelque promeneur,
souviens-toi de ce que je vais te dire de sa part. Elle aurait le soin
de frapper tres-longtemps et tres-fort a la grande porte avant d'ouvrir
elle-meme. Elle ferait semblant de compter sur un ouvrier occupe dans la
cour, et, ne le voyant pas venir, elle essayerait une pretendue _autre_
clef, qui serait la veritable et qui ouvrirait comme par hasard. Tu
aurais eu tout le temps de rentrer dans ton casino et de t'y enfermer.
On n'est force d'y conduire personne, puisque les etrangers ne savent
pas qu'il existe, et on peut toujours dire qu'il tombe et qu'on n'y va
plus.

--Ah ca! mon Dieu, ne tombera-t-il pas, pendant que tu es avec moi? Je
deviens bete et peureux, comme un enfant. Je suis si heureux, que je me
demande si le ciel ne va pas s'ecrouler sur nos tetes, ou si la terre ne
va pas fuir sous nos pieds.

--Rien ne tombera, rien ne bougera; nous nous aimons!

--Tu as raison! Il doit y avoir pour les vrais amants une Providence
particuliere.

--Il y a plus que cela: il y a en eux une vertu magique et une force
surnaturelle qui vaincraient le diable, si le diable s'attaquait a eux.

Elle dejeuna avec moi, et me quitta pour aller travailler a la villa
Taverna, car il faut qu'elle soit vue faisant sa besogne, et nous
decidames qu'a partir du lendemain, elle ne reviendrait plus dans la
journee, a moins de quelque evenement imprevu. Elle m'arriverait tous
les jours, a six heures du soir, et ne partirait plus qu'a huit heures
du matin. Il lui etait indifferent de rencontrer des ouvriers dans le
parc a cette heure-la. Elle serait censee avoir ete faire pour Olivia
une commission au couvent des Camaldules, et, quant a la course du soir,
elle trouverait des raisons non moins plausibles.

--De quoi t'inquietes-tu? disait-elle. Les raisons ne manquent jamais.
Cela se trouve, juste au moment ou l'on en a besoin, et celle qui reste
court, ou qui fait un mensonge invraisemblable, n'est pas digne d'etre
femme et d'avoir un amant.

Je m'etais souvent imagine, moi, que, quand une femme me dirait si
ingenument sa superiorite en fait de ruse, je me mefierais d'elle pour
mon compte; mais, depuis que j'aime celle-ci, tout est change en moi,
tout est renverse dans mon esprit. Du moment que c'est elle qui ment, je
trouve que le mensonge est une des graces de son sexe.

Toutes choses reglees ainsi, je l'ai vue partir sans angoisse. Il me
semblait que je ne la quittais pas: j'allais penser a elle tout le jour
en travaillant.



XXIX

Mondragone, 12 avril.

Car il est bien temps de travailler, n'est-ce pas? Depuis que j'ai mis
le pied en Italie, je me delie les jambes et je me croise les bras. Il
est temps aussi, non plus de savoir si j'aurai du talent, mais de songer
a en acquerir. En tout cas, il faut que j'aie une industrie qui m'aide a
me constituer une securite, un interieur, une famille. Cette industrie
pourra toujours etre un gagne-pain, sans aucun honneur artistique; c'est
le pis-aller de la situation; mais on doit se degouter d'un metier ou
l'on ne met pas tout l'effort de son etre moral, et je veux, puisque la
question de metier est jugee et acceptee par ma conscience, porter dans
le mien tout l'ideal dont je suis capable, tout le feu que je dois
puiser dans l'amour. Allons, allons! oui: je dois a la femme qui m'a
initie a la vie superieure, de manifester cette vie par une distinction
et une valeur quelconques. J'aurai donc du talent, il le faut, et ce
probleme de ma destinee et de ma pensee, qui me paraissait si effrayant
a sonder, c'est une chose claire comme le jour, a present. _Vouloir,
esperer, tenter!_ Non! Quelque chose de plus encore; quelque chose
comme ce qui fait la grandeur et la beaute de ma maitresse: _Croire et
pouvoir!_ Je commencai donc sur-le-champ a deballer et a preparer mon
sac d'etude; apres quoi, je cherchai un sujet pour commencer quelque
chose. J'avais si bien jure d'etre prudent, que Daniella m'avait laisse
la liberte de me promener dans mon vaste domaine.

Il y a la, quand le soleil brille, dans ces accidents d'architecture
disloquee, dans cette vegetation folle qui a tout envahi, dans ce
contraste d'un reste d'opulence souriante avec la solennite de
l'abandon, des motifs pour toute la vie d'un peintre. Ces ruines n'ont
rien qui rappelle celles de nos manoirs feodaux. Il n'y faudrait
chercher ni les grandes lignes austeres, ni la sombre couleur, ni le
caractere effrayant. Le Pianto lui-meme n'a rien de lugubre. C'est
toujours l'Italie qui rit et chante jusque sous l'herbe du tombeau.
Mais, par cela meme que de telles ruines ont une physionomie que les
litterateurs et les peintres n'ont pas usee, soit qu'ils ne l'aient pas
regardee, soit qu'ils ne l'aient pas comprise, elles sont pour moi une
trouvaille. Ce n'est pas seulement un fait a etudier, c'est un certain
aspect a rendre, un sentiment particulier a exprimer; c'est une
interpretation originale d'objets qui ont leur maniere d'exister.

J'ai appris avec soin la perspective et j'ai etudie l'architecture, ne
voulant pas etre arrete par des obstacles materiels qui genent meme les
maitres aujourd'hui. On s'est moque de moi a l'atelier, et je me suis
obstine a croire qu'en attendant la revelation de la syntaxe des choses,
il etait bon d'en connaitre la grammaire elementaire. Nous n'avons pas
toujours a notre service les conditions de l'inspiration, et les tons
froids dominent dans le tableau de la vie; c'est donc une immense perte
de temps que d'attendre les beaux jours de l'exuberance. Si nous n'avons
qu'accidentellement du soleil dans l'ame, nous avons toujours, quand
nous la cultivons un peu, cette tranquille et laborieuse petite volonte
dont vous aussi, mon ami, vous m'avez raille quelquefois. Tant il y a
qu'aujourd'hui me voila prisonnier dans des murailles, c'est-a-dire dans
des lignes, des aplombs, des angles et des paralleles; que tout cela
produit, dans l'ombre et dans la lumiere, des effets magiques, et que je
suis bien content d'etre adroit et habile, en attendant mieux.

J'ai donc passe deux heures a me promener dans tous les sens et a
contempler les effets. Je n'avais que l'embarras du choix. Il s'agit
de commencer par quelque chose, et je suis fixe pour demain; mais vous
savez, mon ami, que l'on ne peut pas travailler exclusivement devant la
nature. Elle ne pose pas toujours devant nous, et meme elle pose a peu,
qu'elle nous desespere. C'est un modele qui ne reste pas un instant
eclaire comme l'instant d'auparavant. Il faut prendre l'effet au vol, et
interpreter ensuite avec le sentiment. J'avais donc besoin d'un atelier
pour travailler _da me_, comme on dit ici, et je me suis mis a le
chercher.

Certes, le local ne manque pas, et, pour cela aussi, je n'avais que
l'embarras du choix. Je me suis decide pour une salle immense et d'une
fort belle coupe, situee au premier, du cote sud; au troisieme, du cote
nord, tout au beau milieu du grand pavillon. Ce doit avoir ete la,
jadis, la chapelle papale. Elle n'a plus que quatre murs, et pas mal
de trous que je suis occupe a boucher avec des planches, laissant a
decouvert tes ouvertures qui me donnent un beau jour et qui sont placees
trop haut pour inquieter ma Daniella. Il y a ici, a discretion, du bois
de travail en partie debite, des echelles, des planches et des treteaux
de toute dimension. J'ai trouve meme quelques vieux outils elementaires
laisses par les ouvriers, une scie, un marteau, des tenailles, etc., et
j'ai choisi, dans le bois depece pour la menuiserie, les materiaux au
moyen desquels je pourrai me fabriquer, tant bien que mal, une espece
de chevalet. Eleve a la campagne, je ne suis pas plus maladroit qu'un
autre, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour devenir le Robinson
de ma solitude.

Je suis sur, pourtant, que vous riez de mes preoccupations
d'installation et d'outillement dans mes ruines. Moi aussi, j'en ris; ce
qui ne m'empeche pas de m'en amuser serieusement. Daniella songe bien a
mon cafe! Je trouve charmant de m'etablir comme un artiste paisible et
bourgeois, dans les conditions qui semblent le plus exclure le bien-etre
du corps et de l'esprit. Et, si vous y reflechissez, vous verrez combien
ce sentiment-la est naturel, et comme l'idee d'un certain arrangement
des choses, fut-ce dans une grotte de rochers, egaye la vie et provoque
l'activite humaine.

Quand je me suis vu muni de tout ce qui m'etait necessaire, j'ai songe
au moyen de scier et de clouer sans faire de bruit. J'ai essaye mon
marteau, enveloppe d'un lambeau de tablier de cuir abandonne par les
charpentiers; mais, de mon atelier, je domine tous les environs,
et, bien que les jardins soient presque toujours deserts autour de
Mondragone, la petite ferme situee tout au bas de l'allee de cypres,
c'est-a-dire a un quart de lieue environ, doit entendre chanter les
grandes girouettes de la terrasse. Donc, je dois renoncer au marteau, et
demander a Daniella de m'apporter des clous a vis et des vrilles. Quant
au bruit moins retentissant de la scie, j'irai me servir de cet outil
dans le Pianto, ou j'ai remarque qu'aucun bruit du dehors ne penetre;
d'ou je conclus qu'aucun bruit n'en doit sortir.

Ne pouvant rien commencer aujourd'hui, j'ai fait une nouvelle tournee
a un autre point de vue. Il s'agit de savoir si, en collant l'oeil aux
fentes des huis ou en grimpant aux murs d'enceinte, on peut m'apercevoir
du dehors quand je ne suis pas dans mon casino. Je me suis assure
que les portes sont neuves et bien jointes; que les murs, qui me
paraissaient mediocrement eleves, Continent, a l'exterieur, des
escarpements formidables; enfin, que ma forteresse, avec son air benin,
est tres-difficile a escalader.

Pourtant je dois regarder le casino comme une citadelle de reserve, en
cas d'envahissement des autres parties de mon domaine par les curieux,
et j'ai avise a boucher les fentes des portes et fenetres qui relient
ma petite terrasse avec le fond du portique de Vignole, lequel sera mon
promenoir les jours de pluie, et mon chemin de retraite rapide en
cas d'alerte. Me voila donc a l'abri de tout espionnage et de toute
surprise. Il ne reste plus a redouter que le cas de sommation legale a
la bonne Olivia, et le casino n'est garanti, du cote des appartements,
que par des portes assez minces. En outre, il n'y a aucun moyen de s'en
echapper sans courir grand risque de se casser le cou, et cette idee me
fait fremir quand je songe que je peux etre surpris avec Daniella, et
qu'elle tenterait probablement de s'echapper avec moi.

Pourtant, tous ces palais italiens ont quelque ingenieuse cachette ou
quelque issue mysterieuse, et je serais bien etonne si je ne decouvrais
pas l'une ou l'autre quelque part.

C'est toujours vers le Pianto que mon esprit va cherchant le mystere de
Mondragone. Il est evident qu'Olivia et Daniella l'ignorent; mais, si
l'ecroulement de quelque passage secret a efface le souvenir de la
tradition, est-il possible d'en retrouver la trace?

Je suis donc retourne au Pianto, et j'ai vainement tache d'explorer les
cuisines, sous le _terrazzone_. Apres quelques pieces insignifiantes,
j'ai trouve des murs et des amas de moellons places recemment pour
soutenir les voutes qui menacaient ruine. Cette partie est condamnee
absolument. Remontant alors au cloitre, je suis venu a bout, avec mon
ciseau, de forcer le volet d'une de ces petites fenetres plus larges que
hautes, sortes de soupiraux qui me tourmentaient. J'ai lance par
la, d'abord de petites pierres que j'ai entendues, tomber assez
profondement, et puis des morceaux de papier enflammes que j'ai pu
suivre de l'oeil. Le premier que j'ai risque a ete le seul qui menacat
d'incendier le chateau. En le regardant descendre lentement et bruler a
terre, je me suis assure qu'il n'y avait la aucun amas de bois et aucun
debris combustible; rien que le sol, seme de pierres et de briques
cassees. Les autres papiers enflammes m'ont permis de distinguer
parfaitement le local. C'est une cave assez spacieuse, bien voutee,
tres-seche, et qui communiquait a une cave contigue par une arcade
maintenant comblee de debris jusqu'au cintre.

Tout cela me serait bien facile a explorer au moyen d'une corde a noeuds
fixee au soupirail, si ce soupirail n'etait defendu par des barres de
fer tres-rapprochees et tres-bien scellees dans la pierre. Il faudrait
donc arracher cette grille, ce qui ne serait pas impossible avec les
outils convenables; mais le bruit! Il ne m'est pas bien prouve qu'il
soit absolument etouffe dans cet entonnoir. Au premier ouragan, je
profiterai du vacarme general pour risquer ce travail.

N'ayant plus rien a tenter aujourd'hui, je suis revenu sur ma petite
terrasse pour vous ecrire tout ce qui precede. J'ai, de la, cette
magnifique vue dont je vous ai parle, et, avec la jouissance des yeux,
celle de l'ouie; car, excepte le berger qui garde ses moutons sur les
sommets de Tusculum, je suis l'habitant le plus haut perche de tout ce
massif de montagnes. Tous les bruits des collines et des vallees montent
donc jusqu'a moi, et j'ai eu le loisir, en vous ecrivant, d'etudier
cette musique produite par la rencontre fortuite des sons epars qui
constitue, en chaque pays, ce que l'on pourrait appeler la musique
naturelle locale.

Il y a des endroits comme cela qui chantent toujours, et celui-ci est le
plus melodieux ou je me sois jamais trouve. En premiere ligne, il faut
mettre la chanson des grandes girouettes de la terrasse exterieure. Il
est si regulierement phrase a son debut, que j'ai pu ecrire six mesures
parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement a chaque
souffle du vent d'est, qui regne depuis ce matin. Ce vent procede, sur
la premiere girouette, par une phrase de deux mesures plaintives a
laquelle repond la seconde girouette par une phrase pareille de forme,
mais d'une modulation plus triste; la troisieme continue le meme motif,
en le modifiant par un changement de ton tres-heureux.

La quatrieme girouette est cassee, par consequent muette, ce qui est
fort a propos, vu que son silence permet a la premiere de reprendre son
theme dans le ton ou il vient d'etre porte par l'augmentation du vent;
alors, pour peu que la bouffee continue, les trois girouettes chantent
une sorte de canon a trois voix qui est fort etrange et fort penetrant,
jusqu'a ce que le souffle qui les pousse tombe peu a peu et les ramene,
par des intervalles inappreciables a nos conventions musicales,
c'est-a-dire plus ou moins faux, a leur justesse premiere.

Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec leurs notes d'une tenuite
impossible, sont comme les tenors aigus qui dominent l'ensemble. Je ne
sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son des cloches des
Camaldules; mais il arrive, a chaque instant, que ces cloches leur font
une tres-belle harmonie. J'entends aussi, par moments, les phrases
entrecoupees des orgues de ce couvent, ou de l'eglise de Monte-Porzio,
village que j'apercois sur ma droite, au-dela des Camaldules. Est-ce de
l'une ou de l'autre eglise que partaient, cette nuit, les sons que j'ai
cru etre ceux d'un piano? En ce moment, rien n'y ressemble, rien ne
m'explique ce phenomene d'acoustique.

D'autres chants se melent encore a ceux des girouettes: ce sont les
refrains des paysans epars dans la campagne. Ils chantent fort mal; ils
crient du nez, et je n'en entends pas un sur cent qui me paraisse tant
soit peu bien organise pour la musique. Ils semblent avoir beaucoup
moins conscience de ce qu'ils chantent que les girouettes de Mondragone.
Neanmoins, je saisis parfois des phrases d'un caractere sauvage qui ne
deparent pas le sentiment repandu dans l'ensemble.

Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins demesures
qui se dressent du cote de la villa Taverna comme des parasols ouverts
au-dessus du _stradone_ de chenes, et dans une cascade que je ne puis
apercevoir, mais que je me rappelle avoir remarquee le long de l'enorme
massif de maconnerie qui soutient le _terrazzone_. Ces eaux perdues des
ruines sont tres mysterieuses. Les fontaines d'ou elles jaillissaient
etant brisees et taries, elles se sont fraye des passages inconnus dans
les fondations et s'echappent par les fissures qu'elles rencontrent, au
milieu de rideaux de plantes parietaires qui font des cheveux et de la
barbe aux grands mascarons beants au fond des niches.

Et puis, il y a les cris des oiseaux, bien que les oiseaux soient
beaucoup plus rares ici que dans nos climats. Ce sont les vautours et
les aigles qui dominent. Le menu peuple des petits chanteurs
mysterieux des buissons me parait en minorite. Il y a donc peu de doux
gazouillements dans l'air, mais de grandes voix aigres qui semblent
chanter une messe des morts, en se moquant de ce qu'elles disent.

En ecoutant tout cela, je poursuis et tourmente une idee qui m'a bien
souvent frappe dans ces harmonies naturelles que produit le hasard.
Le vent, l'eau courante, les portes qui grincent sur leurs gonds, les
chiens qui hurlent et les enfants qui crient, toutes ces voix qui sont
censees chanter faux, produisent quelquefois, par cela meme qu'elles
echappent aux regles tracees, des effets d'une puissance et d'une
signification extraordinaires. C'est peut-etre bien a tort que les
musiciens s'en offensent. Dans le faux, il y aurait a choisir, et,
si nous n'avions le sens de l'ouie oblitere par la convention de la
methode, nous decouvririons des beautes inconnues, des expressions
souverainement vraies et necessaires dans des dissonances reputees
inadmissibles. Dans ce nombre, il faudrait ranger surtout la fantaisie
eolique que ces girouettes rouillees me font entendre en ce moment.
Elles pleurent et soupirent, dans leurs folles discordances, avec
une energie dont aucune definition musicale ne saurait rendre le
dechirement. C'est quand elles sortent de leurs themes _possibles_,
c'est quand je ne trouve plus le moyen de noter leurs vibrations
delirantes avec des signes convenus, qu'elles remplissent l'air d'une
symphonie fantastique qui ressemble a la langue mysterieuse de l'infini.

Et nous, helas! dans tous nos arts comme dans toutes nos manifestations
de sentiment, nous touchons a la limite du possible avec une effrayante
rapidite. Oh! comme je sens cela, maintenant que le sens de l'infini
est entre avec l'amour dans mon ame! Comme je sens que les paroles
sont vaines et les expansions bornees! je n'ose relire ce que je vous
ecrivais il y a une heure, dans la crainte d'etre indigne d'avoir ose
tenter de l'ecrire! Et pourtant, mon coeur deborde, et j'ai comme un
besoin de crier ma joie aux hirondelles qui passent sur ma tete et
aux brises qui couchent les herbes sur les flancs des ruines. Mais je
m'arrete, parce que je ne la sais pas, cette langue de l'infini qui me
mettrait en rapport avec tout ce qui aime et respire dans l'univers. Le
langage humain est court et grossier. Plus il s'alambique, plus il est
cynique quand il veut raconter l'amour. L'amour! Il n'a qu'un mot,
_j'aime!_ et, quand il ajoute _j'adore!_ il ne sait deja plus ce qu'il
dit. Aimer est tout; et ce qu'il y a de divin et d'ineffable dans cet
acte immateriel de l'union des ames, rien ne peut l'exprimer en plus ou
en moins.

C'est qu'a un certain degre d'intensite de l'emotion, l'esprit rencontre
un obstacle qui est comme le seuil du sanctuaire de la vie divine. _Tu
n'iras pas plus loin!_ voila ce qui a ete dit au flot de notre passion
terrestre; au dela de certains cris de la celeste volupte, tu ne pourras
plus rien dire; car tu serais Dieu si tu savais manifester le sixieme
sens, et il faut rester ce que tu es.

Le soleil baisse, et je n'ai, d'ailleurs, plus le coeur a ecrire. Quand
l'heure approche ou je vais la revoir, je ne me rends plus compte que
d'une impatience devorante. Mais la voila, je l'entends ouvrir la porte
de la cour.


Ce n'etait pas elle! C'etait un de ces bruits qu'il me faut etudier un a
un avec soin pour en decouvrir la cause. La grande caserne du fond de la
cour laisse pleuvoir ses ardoises, qui, en se detachant avec leurs clous
du bois pourri, grattent le toit avant de tomber.--Elle est venue tard:
j'ai ete bien inquiet. Enfin, la voila, et, pendant qu'elle met notre
couvert, je veux vous dire ce qui se passe dehors a propos de moi.

Olivia et Mariuccia sont revenues de Rome; c'est pour les attendre et
pour me rapporter le resultat de leur voyage que Daniella n'est venue
qu'a sept heures. Lord B*** et sa famille sont a Florence et ne
rentreront a Rome que la semaine prochaine. La princesse Borghese est
absente aussi; mais son intendant general, sur des sentiments genereux
de sa maitresse, a parle a un personnage puissant qui s'est engage a
paralyser les poursuites en ce qui concerne l'integrite de mon asile, a
la condition que je n'en sortirai pas sans sa permission ecrite. Voila
donc un protecteur qui se constitue mon geolier, et, pour un peu, je
serais ici prisonnier sur parole. Mais c'est ma Daniella qui seule exige
de moi ce serment. Le cardinal *** se contente de me faire savoir qu'en
me tenant cache a Mondragone, je ne cours aucun danger. Il ne repond de
rien si j'en sors seulement une heure.

Tout cela m'arrange on ne peut mieux, et je crois bien que, dans l'etat
des choses, il faudrait beaucoup de sbires et de gendarmes pour me faire
quitter ma chere prison.

FIN DU TOME PREMIER





End of the Project Gutenberg EBook of La Daniella, Vol. I., by George Sand

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     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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