The Project Gutenberg EBook of La Daniella, Vol. I., by George Sand

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Title: La Daniella, Vol. I.

Author: George Sand

Release Date: November 1, 2004 [EBook #13917]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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George Sand


LA DANIELLA




INTRODUCTION

I

Ce que nous allons transcrire sera, pour le lecteur, un roman et un
voyage, soit un voyage pendant un roman, soit un roman durant un voyage.
Pour nous, c'est une histoire relle; car c'est le rcit, crit par
lui-mme, d'une demi-anne de la vie d'un de nos amis: anne pleine
d'motions, qui mit en relief et en activit toutes les facults de son
me et toute l'individualit de son caractre.

Jusque-l, Jean Valreg (c'est le pseudonyme qu'il a choisi lui-mme)
n'tait connu ni de lui ni des autres. Il avait eu l'existence la plus
sage et la plus calme qu'il soit possible d'avoir, au temps o nous
vivons. Des circonstances inattendues et romanesques dvelopprent tout
 coup en lui une passion et une volont dont ses amis ne le croyaient
pas susceptible. C'est par cet imprvu de ses ides et de sa conduite
que son rcit, sous forme de journal, offre quelque intrt. Ses
impressions de voyage ne prsentent rien de bien nouveau; elles n'ont
que le mrite d'une sincrit absolue et d'une certaine indpendance
d'esprit. Mais nous devons nous abstenir de toute rflexion prliminaire
sur son travail: ce serait le dflorer. Nous nous bornerons  quelques
dtails sur l'auteur lui-mme, tel que nous le connaissions avant qu'il
se rvlt, par son propre rcit, d'une manire complte.

J.V. (soit Jean Valreg, puisqu'il a pris ce nom qui conserve les
initiales du sien) est le fils d'un de nos plus anciens amis, mort, il
y a une douzaine d'annes, au fond de notre province. Valreg pre tait
avocat. C'tait un honnte homme et un homme aimable. Son instruction
tait srieuse et sa conscience dlicate; mais, comme beaucoup de nos
concitoyens du Berry, il manquait d'activit. Il laissa, pour toute
fortune,  ses deux enfants, vingt mille francs  partager.

En province, c'est de quoi vivre sans rien faire. Partout, c'est de quoi
acqurir l'ducation ncessaire  une profession librale, ou fonder un
petit commerce. Les amis de M. Valreg n'avaient donc pas  se proccuper
du sort de ses enfants, qui, d'ailleurs, ne restaient pas sans
protection. Leur mre tait morte jeune; mais ils avaient des oncles et
des tantes, honntes gens aussi, et pleins de sollicitude pour eux.

Pour ma part, je les avais entirement perdus de vue depuis longtemps,
lorsqu'un matin on m'annona M. Jean Valreg.

Je vis entrer un garon d'une vingtaine d'annes dont la taille et
la figure n'avaient, au premier abord, rien de remarquable. Il tait
timide, mais plutt rserv que gauche, et, voulant le mettre  l'aise,
j'y parvins trs-vite en m'abstenant de l'examiner et en me bornant  le
questionner.

--Je me souviens de vous avoir vu souvent quand vous tiez un enfant,
lui dis-je; est-ce que vous vous souvenez de moi?

--C'est parce que je m'en souviens trs-bien, rpondit-il, que je me
permets de venir vous voir.

--Vous me faites plaisir: j'aimais beaucoup et j'estimais infiniment
votre pre.

--_Ton pre_! reprit-il avec un abandon qui me gagna le coeur tout de
suite. Autrefois, vous me disiez _tu_, et je suis encore un enfant.

--Soit! ton pauvre pre t'a quitt bien jeune! Par qui as-tu t lev
depuis?

--Je n'ai pas t lev du tout. Deux tantes se disputrent ma soeur...

--Qui est marie, sans doute?

--Hlas, non! Elle est morte. Je suis seul au monde depuis l'ge de
douze ans; car c'est tre seul que d'tre lev par un prtre.

--Par un prtre? Ah! oui, je me souviens, ton pre avait un frre
cur de campagne; je l'ai vu deux ou trois fois: il m'a paru tre un
excellent homme. Ne t'a-t-il pas lev avec tendresse?

--Physiquement, oui; moralement, le mieux qu'il a pu, prchant
d'exemple; mais, intellectuellement, d'aucune faon. Absorb par ses
devoirs personnels, ayant, sur toutes choses, et mme sur la religion
et la charit, des tendances toutes positives, comme on pouvait les
attendre d'un homme qui avait quitt la charrue pour le sminaire; il
m'a recommand le travail sans me diriger vers aucun travail, et j'ai
pass dix ans prs de lui sans recevoir d'autre instruction que celle
des livres qu'il m'a plu de lire.

--Avais-tu de bons livres, au moins?

--Oui. Mon pre lui ayant confi par testament sa bibliothque pour
m'tre transmise  ma majorit, j'ai pu lire quelques bons ouvrages, et,
bien que tous ne fussent pas orthodoxes, jamais ce bon cur ne s'est
avis de se placer entre moi et ce qu'il considrait comme ma proprit.

--Comment se fait-il qu'il ne t'ait pas mis au collge?

--lev par mon pre, qui avait rsolu de m'instruire lui-mme et qui
m'avait donn les seules notions d'tudes classiques que j'ai reues,
j'prouvais pour le collge une antipathie que mon bon oncle ne voulut
pas mme essayer de vaincre. Il disait, je m'en souviens, en me prenant
chez lui, que ce serait autant d'pargn sur mon petit avoir, et que je
serais bien aise, c'tait son mot, de retrouver mon revenu capitalis 
ma majorit. D'ailleurs, ajoutait-il, puisque l'ide de mon frre tait
de l'lever  la maison, je dois me conformer  son dsir, et je sais
bien assez de latin pour lui enseigner ce qu'il en faut savoir. Mon
brave oncle avait cette intention; mais le temps lui manqua toujours,
et, quand il rentrait, fatigu de ses courses, j'avoue que je ne le
tourmentais pas pour me donner des leons. Il s'assoupissait aprs
souper dans son fauteuil, pendant que je lisais,  l'autre bout de la
chemine, Platon, Leibnitz ou Rousseau; quelquefois Walter Scott ou
Shakspeare, ou encore Byron ou Goethe, sans qu'il me demandt quel livre
j'avais entre les mains. Me voyant tranquille, recueilli, et studieux
 ma manire, heureux et sans mauvaises passions, il s'est imagin que
cette absence de vices et de travers tait son ouvrage, et que n'tre ni
mchant, ni importun, ni nuisible, suffisait pour tre agrable  Dieu
et aux hommes.

--De telle sorte que tu penses n'avoir aucune grande qualit, aucune
grande facult dveloppe, faute d'une direction claire ou d'une
sollicitude assidue?

--Cela est certain, rpondit le jeune garon avec une singulire
tranquillit. Pourtant, je serais un misrable ingrat si je me plaignais
de mon oncle. Il a fait pour moi tout ce qu'il s'est avis de faire
et ce qu'il a jug le meilleur. Sa vieille servante a eu des soins si
maternels pour ma sant, ma propret, mon bien-tre; elle et lui ont si
bien assur le charme de mes loisirs, en prvenant tous mes besoins; une
telle habitude de silence, d'ordre et de douceur rgnait autour de moi
lorsque mon oncle s'absentait pour les soins de son ministre, qu'il
n'aurait pas eu de motifs pour s'inquiter de moi. Chaque jour, songeant
au triple dpt qui lui tait confi, ma vie, mon me et ma bourse, il
me faisait trois questions: Tu n'es pas malade? Tu ne perds pas ton
temps? Tu n'as pas besoin de quelque argent? Et, comme je rpondais
invariablement _non_,  ces trois interrogations, il s'endormait
tranquille.

--Ainsi, repris-je, tu ne te plains de personne; mais tout  l'heure tu
avais sur les lvres, comme par rticence, une sorte de plainte contre
toi-mme.

--Je ne suis ni content ni mcontent de ce que je suis. N'ayant t
pouss dans aucune direction, je ne peux pas valoir grand'chose, et, si
je me suis permis de vous parler de moi, c'est qu'il faut bien que je
m'excuse de la visite que j'ai os vous faire.

--Ta visite m'est agrable, ton nom m'est cher, et tu m'intresses par
toi-mme, bien que je ne pntre pas encore beaucoup ton caractre et
tes ides.

--C'est qu'il n'y a rien  pntrer du tout, dit le jeune homme avec un
sourire plutt enjou que mlancolique. Je suis un tre tout  fait nul
et insignifiant, je le sais; car, depuis quelque temps, je commenais 
me lasser de mon bonheur et  reconnatre que je n'y avais aucun droit;
voil pourquoi, ds que l'heure de ma majorit a sonn, j'ai demand 
mon oncle la permission d'aller voir Paris, et, lui faisant part de mes
projets, j'ai obtenu son assentiment.

--Et quels sont tes projets? Peut-on t'aider  les raliser?

--Je l'ignore. Je ne sais si l'on peut tre utile  ceux qui ne sont
bons  rien; et il est possible que je sois de ceux-l. Dans ce cas,
vous pouvez me renvoyer planter mes choux, puisque, par malheur, je
possde assez de choux pour en vivre.

--Pourquoi par malheur?

--Parce que j'ai hrit de la part de ma pauvre petite soeur, et que
me voil, depuis quelques jours de majorit,  la tte de vingt mille
francs.

En parlant ainsi avec simplicit et rsignation, Valreg se dtourna,
et je crus voir qu'il cachait une grosse larme venue tout  coup au
souvenir de sa jeune soeur.

--Tu l'aimais beaucoup? lui dis-je.

--Plus que tout au monde, rpondit-il. J'tais son protecteur; je me
figurais tre son pre, parce que j'avais quatre ans de plus qu'elle.
Elle tait jolie, intelligente, et elle m'adorait. Elle demeurait 
trois lieues du presbytre de mon oncle, et, tous les dimanches, on me
permettait d'aller la voir. Un jour, je trouvai un cercueil sur la porte
de sa maison. Elle tait morte sans que j'eusse appris qu'elle tait
malade. Dans nos campagnes sans chemins et sans mouvement, vous savez,
trois lieues, c'est une distance. Cet vnement eut beaucoup d'influence
sur ma vie et sur mon caractre, dj branl par la mort de mon pre.
Je perdis toute gaiet. Je ne fus pas consol ou fortifi par une
tendresse dlicate ou intelligente. Mon oncle me disait qu'il tait
ridicule de pleurer, parce que notre Juliette tait au ciel et plus 
envier qu' plaindre. Je n'en doutais pas; mais cela ne m'enseignait pas
le moyen de vivre sans affection, sans intrt et sans but. Bref, je
restai longtemps taciturne et accabl, et, j'ai beau faire, je me sens
toujours mlancolique et port  l'indolence.

--Cette indolence est-elle le rsultat de tes rflexions sur le nant de
la vie, ou un tat de langueur physique? Je te trouve ple, et tu parais
plus g que tu ne l'es. Es-tu d'une bonne sant?

--Je n'ai jamais t malade, et j'ai physiquement de l'activit. Je suis
un marcheur infatigable; j'aimerais peut-tre les voyages; mais mon
malheur est de ne pas bien savoir ce que j'aime, car je ne me connais
point, et je suis paresseux  m'interroger.

--Tu me parlais cependant de tes projets: donc, tu n'as pas quitt ta
province et tu n'es pas venu  Paris sans avoir quelque dsir ou quelque
rsolution d'utiliser ta vie?

--Utiliser ma vie! dit le jeune homme aprs un moment de silence; oui,
voil bien le fond de ma pense. J'ai besoin que vous me disiez qu'un
homme n'a pas le droit de vivre pour lui seul. C'est pour que vous
me disiez cela que je suis ici; et, quand vous me l'aurez bien fait
comprendre et sentir, je chercherai  quoi je suis propre, si toutefois
je suis propre  quelque chose.

--Voil ce qu'il ne faut jamais rvoquer en doute. Si tu es bien pntr
de l'ide du devoir, tu dois te dire qu'il n'y a d'incapables que ceux
qui veulent l'tre.

Nous causmes ensemble une demi-heure, et je trouvai en lui une grande
docilit de coeur et d'esprit. Je le regardais avec attention, et je
remarquais la dlicate et pntrante beaut de sa figure. Plutt petit
que grand, brun jusqu' en tre jaune, un peu trop inculte de chevelure,
et dj pourvu d'une moustache trs-noire, il offrait, au premier
aspect, quelque chose de sombre, de nglig ou de maladif; mais un doux
sourire illuminait parfois cette figure bilieuse, et des clairs de
vive sensibilit donnaient  ses yeux, un peu petits et enfoncs, un
rayonnement extraordinaire. Ce n'taient l ni le sourire, ni le regard
d'une jeunesse avorte et infructueuse. Il y avait, dans la simplicit
de son locution, une nettet douce et comme une habitude de distinction
qui ne sentaient pas trop le village. Enfin, bien qu'en effet il ne st
peut-tre rien, il n'tait tranger  rien, et me paraissait apte et
prompt  tout comprendre.

--Vous avez raison, me dit-il en me quittant; mieux vaudrait le suicide
rel que le suicide de l'me par nonchalance et par poltronnerie. Je
manque d'un grand dsir de vivre; mais je ne suis pourtant pas dgot
maladivement de la vie, et je sens que, ne voulant pas m'en dbarrasser,
je dois l'utiliser selon mes forces. Le scepticisme du sicle tait venu
me blesser jusqu'au fond de nos campagnes. Je m'tais dit que, entre
l'ambition des vanits de la vie et le mpris de toute activit, il n'y
avait peut-tre plus de milieu pour les enfants de ce temps-ci. Vous me
dites qu'il y en a encore. Eh bien, je chercherai, je rflchirai,
et, quand, avec cette esprance, je me serai de nouveau consult, je
reviendrai vous voir.

Il passa cependant six mois  Paris sans prendre aucun parti et sans
vouloir me reparler de lui-mme. Il venait souvent chez nous, il tait
de la famille; il nous aimait et nous l'aimions; car nous avions
promptement dcouvert en lui des qualits essentielles, une grande
droiture, de la discrtion et de la fiert, de la dlicatesse dans tous
les sentiments et dans toutes les ides, enfin quelque chose de calme,
de sage et de pur, je ne dirai pas au-dessus de son ge, car cet ge
devrait tre, dans les conditions normales de la vie, une sereine
closion de ce que nous avons de meilleur dans l'me, mais au-dessus de
ce que l'on pouvait attendre d'un enfant livr de si bonne heure  sa
propre impulsion.

Ce qui me frappait particulirement chez Jean Valreg, c'tait une
modestie srieuse et relle. Cette premire jeunesse est presque
toujours prsomptueuse par instinct ou par rflexion. Elle a des
ambitions gostes ou gnreuses qui lui font illusion sur ses propres
forces. Chez notre jeune ami, je remarquais une dfiance de lui-mme
qui ne prenait pas sa source, comme je l'avais craint d'abord, dans une
apathie de temprament, mais bien dans une candeur de bon sens et de bon
got.

Je ne pourrais pourtant pas dire que ce charmant garon rpondt
parfaitement au dsir que j'avais de le bien diriger. Il restait
mlancolique et indcis. Cette manire d'tre donnait un grand attrait 
son commerce. Sa personnalit ne se mettant jamais en travers de celle
des autres, il se laissait doucement entraner, en apparence,  leur
gaiet ou  leur raison, mais je voyais bien qu'il gardait, par devers
lui, une apprciation un peu triste et dsillusionne des hommes et
des choses, et je le trouvais trop jeune pour s'abandonner au
dsenchantement avant que l'exprience lui et donn le droit de le
faire. Je le plaignais de n'tre ni amoureux, ni enthousiaste, ni
ambitieux. Il me semblait qu'il avait trop de jugement et pas assez
d'motion, et j'tais tent de lui conseiller quelque folie, plutt que
de le voir rester ainsi en dehors de toutes choses, et comme qui dirait
en dehors de lui-mme.

Enfin, il se dcida  me reparler de son avenir; et, comme il tait
d'ordinaire trs-peu expansif sur son propre compte, j'eus  refaire
connaissance avec lui dans une seconde explication directe, bien que je
l'eusse vu trs-souvent depuis la premire.

Dans ce court espace de quelques mois, il s'tait fait en lui certains
changements extrieurs qui semblaient rvler des modifications
intrieures plus importantes. Il s'tait promptement mis  l'unisson de
la socit parisienne par sa toilette plus soigne et ses manires plus
aises. Il s'tait habill et coiff comme tout le monde; et cela, soit
dit en passant, le rendait trs-joli garon, sa figure ayant dj
par elle-mme un charme remarquable. Il avait pris de l'usage et de
l'aisance. Son air et son langage annonaient une grande facilit
 effacer les angles de son individualit au contact des choses
extrieures. Je m'attendais donc  le trouver un peu rattach  ces
choses, et je fus tonn d'apprendre de lui qu'il s'en tait, au
contraire, dtach davantage.




II

--Non, me dit-il, je ne saurais m'enivrer de ce qui enivre la jeunesse
de mon temps; et, si je ne dcouvre pas quelque chose qui me rveille et
me passionne, je n'aurai pas de jeunesse. Ne me croyez pas lche pour
cela; mettez-vous  ma place, et vous me jugerez avec indulgence. Vous
appartenez  une gnration close au souffle d'ides gnreuses. Quand
vous aviez l'ge que j'ai maintenant, vous viviez d'un souffle d'avenir
social, d'un rve de progrs immdiat et rapide qu' la rvolution de
juillet, vous crtes prt  voir raliser. Vos ides furent refoules,
perscutes, vos esprances djoues par le fait; mais elles ne furent
point touffes pour cela, et la lutte continua jusqu'en fvrier 1848,
moment de vertige o une explosion nouvelle vous fit retrouver la
jeunesse et la foi. Tout ce qui s'est pass depuis n'a pu vous les
faire perdre. Vous et vos amis, vous avez pris l'habitude de croire et
d'attendre; vous serez toujours jeunes, puisque vous l'tes encore
 cinquante ans. On peut dire que le pli en est pris, et que votre
exprience du pass vous donne le droit de compter sur l'avenir. Mais
nous, enfants de vingt ans, notre motion a suivi la marche contraire.
Notre esprit a ouvert ses ailes pour la premire fois, au soleil de la
Rpublique; et tout aussitt les ailes sont tombes, le soleil s'est
voil. J'avais treize ans, moi, quand on me dit: Le pass n'existe
plus, une nouvelle re commence; la libert n'est pas un vain mot, les
hommes sont mrs pour ce beau rve; tu vas avoir l'existence noble
et digne que tes pres n'avaient fait qu'entrevoir, tu es plus que
l'_gal_, tu es le _frre_ de tous tes semblables.

--Est-ce ton oncle le cur qui te parlait de la sorte?

--Non, certes. Mon oncle le cur, qui n'avait pas peur pour sa vie
(c'est un homme brave et rsolu), avait peur pour son petit avoir, pour
son traitement, pour son champ, pour son mobilier, pour son cheval. Il
avait horreur du changement, et, sans avoir ni ennemis ni perscuteurs,
il rvait avec effroi le retour de 93.

Quant  moi, je lisais les journaux, les proclamations, et j'entendais
parler. Je buvais l'esprance par tous mes sens, par tous mes pores, et
j'eus deux ou trois mois d'enfance enthousiaste qui furent ma seule, ma
vritable jeunesse.

Puis vinrent les journes de juin, qui apportrent l'pouvante et la
colre jusqu'au fond de nos campagnes. Les paysans voyaient des bandits
et des incendiaires dans tous les passants; on leur courait sus, et mon
pauvre oncle, si humain et si charitable, avait peur des mendiants et
leur fermait sa porte. Je compris que la haine avait dvor les semences
de fraternit avant qu'elles eussent eu le temps de germer; mon me se
resserra et mon coeur contrist n'eut plus d'illusions. Tout se rsuma
pour moi dans ce mot: Les hommes n'taient pas mrs! Alors je tchai de
vivre avec cette pense morne et lourde: La vrit sociale n'est pas
rvle. Les socits en sont encore  vouloir inaugurer son rgne par
la force, et chaque nouvelle exprience dmontre que la forme matrielle
est un lment sans dure et qui passe d'un camp  l'autre comme une
graine emporte par le vent. La vraie force, la foi, n'est pas ne...
elle ne natra peut-tre pas de mon temps. Ma jeunesse ne verra que des
jours mauvais, mon ge mr, que des temps de positivisme. Pourquoi donc,
hlas! ai-je fait un beau rve et salu une aurore qui ne devait pas
avoir de lendemain? Mieux et valu vivre si loin de ces choses, que le
bruit n'en ft pas venu jusqu' moi; mieux et valu natre et mourir
dans la pesante somnolence de ces gens de campagne qu'un changement
quelconque trouble pendant un instant, et qui retombent avec joie dans
les liens de l'habitude, sous le joug du pass.

Telle fut la rverie douloureuse de mes annes d'adolescence, augmente
des douleurs particulires que je vous ai racontes.

Aujourd'hui, j'arrive dans une socit rapidement transforme par des
vnements imprvus, pousse en avant d'une part, rejete en arrire
de l'autre, aux prises avec des fascinations tranges, avec une pense
nigmatique  bien des gards, comme le sera toujours une pense
individuelle impose aux masses. Je ne songe point ici  vous parler
politique: les inductions qui s'appuient sur des ventualits de fait
sont les plus vaines de toutes. Je me borne  chercher, dans l'avenir,
une situation morale quelconque,  laquelle je puisse me rattacher, et,
en regardant celle qui m'environne, je ne trouve pas ma place dans ces
intrts nouveaux qui captivent l'attention et la volont des hommes de
mon temps.

--Voyons, lui dis-je, j'ai trs-bien compris tout ce qui t'a rendu
triste comme te voil. Cette tristesse, loin de me sembler coupable, me
donne une meilleure opinion de toi; mais il est temps d'en sortir, je ne
dirai pas par un effort de ta volont (il n'y a pas de volont possible
sans un but arrt), mais par un plus grand examen de cette socit
actuelle que tu ne connais pas assez pour avoir le droit d'en
dsesprer.

--Je n'en dsespre pas, rpondit-il; mais je la connais ou je la devine
assez, je vous jure, pour tre certain qu'il faut y vivre enivr ou
dsenchant. Ce milieu paisible, raisonnable, patient, ces humbles et
bonnes existences d'autrefois, que me retrace le souvenir de ma
propre enfance dans la famille bourgeoise; cette honnte et honorable
mdiocrit o l'on pouvait se tenir sans grands efforts et sans grands
combats, n'existent plus. Les ides ont t trop loin pour que la vie de
mnage ou de clocher soit supportable. Il y a dix ans, je me le rappelle
bien, on avait encore un esprit d'association dans les sentiments,
des volonts en commun, des dsirs ou des regrets dont on pouvait
s'entretenir  plusieurs. Rien de semblable depuis que chaque parti
social ou politique s'est subdivis en nuances infinies. Cette fivre de
discussion qui a dbord les premiers jours de la Rpublique, n'a pas eu
le temps d'claircir des problmes qui portaient la lumire dans leurs
flancs, mais qui, faute d'aboutir, ont laiss des tnbres derrire eus,
pour la plupart des hommes de cette gnration. Quelques esprits d'lite
travaillent toujours  lucider les grandes questions de la vie morale
et intellectuelle; mais les masses n'prouvent que le dgot et la
lassitude de tout travail de rflexion. On n'ose plus parler de rien de
ce qui est au del de l'horizon des intrts matriels, et cela, non pas
tant  cause des polices ombrageuses que par crainte de la discussion
amre ou oiseuse, de l'ennui ou de la msintelligence que soulvent
maintenant ces problmes. La mort se fait presque au sein mme des
familles les mieux unies; on vite d'approfondir les questions
srieuses, par crainte de se blesser les uns les autres. On n'existe
donc plus qu' la surface, et, pour quiconque sent le besoin de
l'expansion et de la confiance, quelque chose de lourd comme le plomb et
de froid comme la glace est rpandu dans l'atmosphre,  quelque tage
de la socit que l'on se place pour respirer.

--Cela est certain; mais l'humanit ne meurt pas, et, quand sa vie
semble s'teindre d'un ct, elle se rveille de l'autre. Cette socit,
engourdie quant  la discussion de ses intrts moraux, est en grand
travail sur d'autres points. Elle cherche, dans la science applique
 l'industrie, le _royaume de la terre_, et elle est train de le
conqurir.

--Voil ce dont je me plains prcisment! Elle ne se soucie plus du
royaume du ciel, c'est--dire de la vie de sentiment. Elle a des
entrailles de fer et de cuivre comme une machine. La grande parole,
l'_homme ne vit pas seulement de pain_, est vide de sens pour elle
et pour la jeune gnration, qu'elle lve dans le matrialisme des
intrts et l'athisme du coeur. Pour moi qui suis n contemplatif, je
me sens isol, perdu, dpouill au sein de ce travail, o je n'ai rien
 recueillir; car je n'ai pas tous ces besoins de bien-tre que tant de
millions de bras s'acharnent  satisfaire. Je n'ai ni plus faim ni
plus soif qu'il ne convient  un homme ordinaire, et je ne vois pas la
ncessit d'augmenter ma fortune pour jouir d'un luxe dont je ne saurais
absolument que faire. Je demanderais tout simplement un peu d'aise
morale et de jouissance intellectuelle, un peu d'amour et d'honneur; et
ce sont l des choses dont le genre humain n'a plus l'air de se soucier.
Croyez-vous donc que tous ces grands frais de savoir, d'invention et
d'activit par lesquels le prsent montre sa richesse et manifeste sa
puissance, le rendront plus heureux et plus fort? Moi, j'en doute. Je ne
vois pas la vraie civilisation dans le progrs des machines et dans la
dcouverte des procds. Le jour o j'apprendrais que toute chaumire
est devenue un palais, je plaindrais la race humaine si ce palais
n'abritait que des coeurs de pierre.

--Tu as raison, et tu as tort. Si tu prends le palais rempli de vices et
de lchets pour le but du travail humain, je suis de ton avis; mais, si
tu vois le bien-tre gnral comme un chemin ncessaire pour arriver 
la sant intellectuelle et  l'closion des grandes vrits morales, tu
ne maudiras plus cette fivre de progrs matriel qui tend  dlivrer
l'homme des antiques servitudes de l'ignorance et de la misre. Pour
tre sage, tu devrais conclure ceci: que les ides ne peuvent pas plus
se passer des faits que les faits des ides. L'idal serait sans doute
de faire marcher simultanment les moyens et le but; mais nous n'en
sommes pas l, et tu te plains d'tre n cent ans trop tt. J'avoue que
j'ai eu souvent envie de m'en plaindre aussi pour mon compte; mais ce
sont l des dsespoirs trop sublimes dont nous n'avons pas le droit
d'entretenir nos semblables, sous peine d'tre fort ridicules.

--J'en conviens, dit Jean Valreg aprs avoir un peu rv. Je suis un
plus grand ambitieux que ces vulgaires ambitieux que j'accuse. Mais il
faut conclure. Je ne me sens pas n industriel, je n'entends rien aux
affaires. Les sciences exactes ne m'attirent pas. Je n'ai pas t  mme
de faire des tudes classiques. Je suis un rveur; donc, je suis un
artiste ou un pote. C'est de ma vocation que je veux vous parler; car,
vous le voyez, je suis fix.

J'ignore si j'ai des dispositions pour un art quelconque; il y en a un
pour lequel j'ai de l'amour. C'est la peinture. Je vous raconterai plus
tard comment ce got m'est venu, si cela vous intresse. Mais cela ne
prouvera rien; je n'ai peut-tre pas la moindre aptitude, et, dans tous
les cas, je suis d'une ignorance primitive, absolue. Je vais essayer
d'apprendre ce qui peut tre enseign. J'irai dans l'atelier de quelque
matre. Je me ferai d'abord esclave du mtier, et, quand j'en tiendrai
un peu les procds, je lcherai la bride  mes instincts. Alors, vous
me jugerez, et, si j'ai quelque talent, je ferai des efforts pour en
avoir davantage. Sinon, j'accepterai ma nullit avec une rsignation
complte, et peut-tre avec une certaine joie.

--Ae! m'criai-je, voici le fond de paresse ou d'apathie qui reparat.

--Vous croyez?

--Oui! pourquoi se rjouir d'tre nul?

--Parce qu'il me semble que le talent impose des devoirs immenses, et
que j'aurais plutt le got des humbles devoirs. C'est si peu la paresse
qui me conseille, que, si je trouvais  m'employer honorablement au
service d'une grande intelligence, je me sentirais fort heureux d'avoir
 jouir de sa gloire sans en porter le fardeau. Avoir tout juste assez
d'me pour savourer la grandeur des autres, pour la sentir vivre au
dedans de soi, sans tre forc par la nature  la manifester avec clat,
c'est un tat dlicieux que j'ambitionne; c'est mon rve de douce
mdiocrit que je caresse: la mdiocrit de condition, avec l'lvation
du coeur et de la pense, l'expansion dans l'intimit, la foi  quelque
chose d'immortel et  quelqu'un de vivant. Suis-je donc si coupable 
vos yeux, de vouloir apprendre pour comprendre, et de ne rien dsirer de
plus?

--A la bonne heure! Essaye! Je ne crois pas que cette modestie t'empche
d'acqurir du talent, si tu dois en avoir. Il faudra pourtant songer 
apprendre assez pour faire au moins de cette peinture un petit mtier;
car, avec tes mille francs de rente...

--Douze cents francs! Mon revenu capitalis depuis dix ans par mon
oncle, a port mon revenu  ce chiffre respectable de cent francs par
mois. Mais je me suis bien aperu, depuis que je vis  Paris, que, par
le temps qui court, il est impossible de mener avec cela la vie de
loisir et de libert. Il faudrait le double et beaucoup d'ordre. La
question est d'acqurir l'un et de me procurer l'autre, non pas pour
mener cette vie de fils de famille que je ne convoite pas, mais pour
payer le matriel de mon apprentissage, qui est dispendieux, je le sais.

--Que feras-tu donc, je ne dis pas pour avoir une rigoureuse conomie,
cela dpend de toi, mais pour gagner cent francs par mois, en sus de ta
rente, sans renoncer  la peinture, qui, pendant trois ou quatre ans au
moins, ne te rapportera rien et te cotera beaucoup?

--Je ne sais pas, je chercherai! Si j'ai besoin de votre conseil et de
votre recommandation, je viendrai vous les demander.

Deux mois aprs, Jean Valreg tait violon dans l'orchestre d'un petit
thtre lyrique. Il tait bon musicien et jouait assez bien pour faire
convenablement sa partie. Il ne s'tait jamais vant de ce talent, que
nous ne lui supposions pas.

--J'ai pris ce parti sans consulter personne, me dit-il; on et essay
de m'en dtourner; et vous-mme...

--Je t'eusse dit ce qui doit tre vrai: c'est qu'avec les rptitions du
matin et les reprsentations du soir, il ne te reste gure de temps
pour tudier la peinture. Mais peut-tre as-tu renonc  la peinture?
peut-tre prfres-tu maintenant la musique?

--Non, dit-il, je prfre toujours la peinture.

--Mais o diable avais-tu appris la musique?

--Cela s'apprend tout seul, avec de la patience! J'en ai beaucoup!

--Pourquoi ne pas te perfectionner dans cet art-l, puisque tu as un si
bon commencement?

--La musique met trop l'individu en vue du public. Perdu dans mon
orchestre, je n'attirerai jamais l'attention de personne; mais, le
jour o je serais un virtuose distingu, il faudrait me produire et me
montrer; cela me gnerait. Il me faut un tat qui me laisse libre de ma
personne. Si je fais de la mauvaise peinture, on ne me sifflera pas
pour cela. Si j'en fais d'excellente, on ne m'applaudira pas quand je
passerai dans la rue; tandis que le virtuose est toujours sur un pilori
ou sur un pidestal. C'est une situation hors nature, et qu'il faut
avoir accepte de la destine comme une fatalit, ou de la Providence
comme un devoir, pour n'y pas devenir fou.

--Enfin, tu as du temps de reste pour l'atelier?

--Peu, mais j'en ai. Mon apprentissage durera plus longtemps que si
j'avais toutes mes heures disponibles; mais il est possible maintenant;
tandis que, sans cette ressource de mon violon, il ne l'tait pas du
tout. J'aurais pu, il est vrai, disposer de mon capital, sauf  n'avoir
pas un morceau de pain et pas de talent dans trois ou quatre ans d'ici;
mais, si je parlais  mon oncle de lui retirer la gestion de cette belle
fortune, il me donnerait sa maldiction et me croirait perdu. J'aurai
donc de l'ordre bon gr mal gr; c'est--dire que je me contenterai de
manger mon superbe revenu. Donc, tout est bien ainsi. L'tat que je
fais ne m'ennuie pas trop. Je rcle mon violon tous les soirs comme une
machine bien graisse, tout en pensant  autre chose. Je suis l'amant
d'une petite comparse assez jolie, bte comme une oie et tant  fait
dpourvue de coeur. C'est si facile d'avoir affaire  des femmes de
cette espce, que je ne m'inquite pas d'tre trahi ou abandonn par
celle-l. J'en retrouverais, le lendemain une autre, qui ne vaudrait ni
plus ni moins. Ma vie est occupe, et, si elle est un peu assujettie, je
m'en console en me disant que je travaille pour conqurir ma libert.
C'est quelquefois un peu pnible, et il n'est pas bien certain que je
n'eusse pas pris le chemin le plus sr et le plus court en m'tablissant
dans mon village, et en pousant quelque belle dindonnire qui m'et
doucement abruti, en me faisant porter des habits rapics et des
marmots  joues pendantes. Mais j'ai voulu vivre par l'esprit et je n'ai
pas le droit de me plaindre.

Je fis un voyage, et, au bout de deux ans, je retrouvai Jean Valreg 
Paris dans une situation analogue. Il s'tait lass de l'orchestre; mais
il avait trouv des critures  faire chez lui, le soir, et des leons
de musique  donner dans une pension, deux fois par semaine, il gagnait
donc toujours une centaine de francs par mois, et continuait  tudier
la peinture. Il tait toujours mis avec une propret scrupuleuse et un
certain got. Il avait toujours ces excellentes manires et cet air de
parfaite distinction qu'il avait pris on ne sait o, dans sa propre
nature apparemment; mais il tait plus ple qu'autrefois et paraissait
plus mlancolique.

--Voyons, lui dis-je, tu m'as crit plusieurs lettres pour me demander
de mes nouvelles, et je t'en remercie, mais sans jamais me parler de
toi, et je m'en plains. Tu me dis aujourd'hui que tu as russi  te
maintenir dans ton travail, dans tes ides et dans ta conduite. Mais tu
as quelque chose comme vingt-trois ans, et, avec cette persvrance dont
tu viens de faire preuve, tu dois avoir acquis quelque talent. Il faut
que j'aille chez toi voir ta peinture.

--Non, non! s'cria-t-il, pas encore! Je n'ai aucun talent, aucune
individualit; j'ai voulu procder logiquement et me munir, avant tout,
d'un certain savoir. Je tiens maintenant le ncessaire, et je vais
essayer de me trouver, de me dcouvrir moi-mme. Mais, pour cela, il
faut une toute autre vie que celle que je mne, et qui est horrible, je
ne vous le cacherai plus; si horrible pour moi, si antipathique  ma
nature, si contraire  ma sant, que, sachant votre amiti pour moi, je
n'ai pas voulu vous crire l'tat de souffrance o, depuis deux ans, mon
coeur et mon me sont plongs. Je pars, je vais passer un mois chez mon
oncle et ensuite un ou deux ans en Italie.

--Ah! ah! tu as donc le prjug de l'Italie, toi? Tu crois que l'on y
devient artiste plus qu'ailleurs?

--Non, je n'ai pas ce prjug-l. On ne devient artiste nulle part quand
on ne doit pas l'tre; mais on m'a tant parl du ciel de Rome, que je
veux m'y rchauffer de l'humidit de Paris, o je tourne au champignon.
Et puis, Rome, c'est le monde ancien qu'il faut connatre; c'est la voie
de l'humanit dans le pass; c'est comme un vieux livre qu'il faut
avoir lu pour comprendre l'histoire de l'art; et vous savez que je suis
logique. Il est possible qu'aprs cela je retourne dans mon village
pouser la dindonnire, accessible  tout propritaire de ma mince
toffe. Je dois donc me maintenir dans ce milieu: faire tout mon
possible pour devenir un homme distingu, et en mme temps, tout mon
possible pour accepter sans fiel et sans abattement le plus humble rle
dans la vie. Rester dans cet quilibre ne me cote pas trop, car je suis
tiraill alternativement par deux tendances trs-opposes: soif d'idal
et soif de repos. Je vais voir laquelle l'emportera, et, quoi qu'il
arrive, je vous en ferai part.

--Attends un peu, lui dis-je comme il prenait son chapeau pour s'en
aller. Si tu chouais dans la peinture, ne tenterais-tu pas quelque
autre carrire? La musique...

--Oh! non. Jamais la musique! Pour l'aimer, il faudra que je l'oublie
longtemps; mais, plutt que d'en vivre, j'aimerais mieux mourir: je vous
ai dit pourquoi.

--Il faut pourtant que tu sois artiste, puisque tu as la haine des
choses positives, et que tu n'as pas fait d'tudes classiques. Il m'est
venu une ide en lisant tes lettres, c'est que tu pourrais bien avoir
quelque talent de rdaction.

--tre homme de lettres! moi? Non! je n'ai fait qu'entrevoir et deviner
le monde et la vie sociale. Rdiger n'est pas crire, il faut penser,
et je suis un homme de rverie ou un homme d'action; je ne suis pas un
homme de rflexion. Je conclus trop vite, et, d'ailleurs, je ne
sais conclure que par rapport  moi-mme. La littrature doit tre
l'enseignement direct ou indirect d'un idal. Songez donc que je n'ai
pas trouv le mien!

--N'importe! veux-tu me faire une promesse srieuse?

--Vous avez le droit d'exiger tout ce qui dpend de ma volont!

--Eh bien, tu feras pour moi, pour moi seul, si tu veux, car je te
promets le secret, si tu l'exiges, une relation dtaille de ton voyage,
de tes impressions, quelles qu'elles soient, et mme de tes aventures,
s'il t'arrive des aventures. Et cela pendant un an, sans lacune de plus
de huit jours.

--Je vois pourquoi vous me demandez cela. Vous voulez me forcer 
m'examiner dans le dtail de la vie et  me rendre compte de ma propre
existence.

--Prcisment. Je trouve que, sous l'empire de certaines rsolutions
prises  des intervalles assez loigns et rigidement observes, tu
oublies de vivre, et tu restes dans une attente perptuelle qui te prive
des petits bonheurs de la jeunesse. En te rendant mieux compte de
tes vrais besoins et de tes lgitimes aspirations, ta arriveras
insensiblement  des formules plus sages.

--Vous me trouvez donc fou?

--C'est l'tre toujours que de ne l'tre jamais un peu.

--Je ferai ce que vous m'ordonnerez. Cela me sera peut-tre bon; mais,
si,  force de caresser mes propres penses, j'allais devenir plus fou
que vous ne souhaitez?

--Je t'indique  la fois l'excitant et le calmant: la rflexion!

Je lui offris de faciliter son voyage par cette assistance de pre 
enfant qu'il pouvait accepter de moi. Il refusa, m'embrassa et partit.

Huit jours aprs, je reus de lui une assez longue lettre, qui tait
comme la prface de son journal, et que je transcrirai presque
littralement, ainsi que la suite de ce travail sur lui mme, auquel je
l'avais dcid  se livrer.



III

JOURNAL DE JEAN VALREG

Commune de Mers, 10 fvrier 183*...

Me voici  mon poste, je commence: non pas encore une relation de ce
qui m'arrive, car je suis bien sr qu'ici rien ne m'arrivera qui mrite
d'tre rapport, mais un rsum de certaines choses de ma vie que je
n'ai pas su vous dire quand vous me les demandiez.

D'abord, vous vouliez savoir pourquoi, n'ayant jamais t rudoy ou
maltrait en aucune faon, j'avais ce caractre rserv, cette aversion
 parler de moi aux autres, cette difficult  m'occuper moi-mme
de moi-mme. Je n'en savais rien. Je m'en rends peut-tre compte
maintenant.

Mon oncle l'abb Valreg n'est pas du tout spirituel ni mchant, ce
qui ne l'empche pas d'tre excessivement railleur. C'est une nature
excellente, rude et enjoue. Il est si positif, que tout ce qui chappe
 son apprciation troite et rapide lui est sujet de doute et de
persiflage. Il a pris ce tour d'esprit, non-seulement en lui-mme, mais
encore dans l'habitude de vivre avec la Marion, sa vieille et fidle
gouvernante, la meilleure des femmes dans ses actions, la plus
ddaigneuse et la plus malveillante dans ses paroles. Il n'est pas de
dvouement dont elle ne soit capable envers les gens les moins dignes
d'intrt de la paroisse; mais, en revanche, il n'en est pas, parmi les
plus dignes, qu'elle ne dchire  belles dents sitt qu'elle prend son
tricot ou sa quenouille pour faire la _causette_ du soir avec M. l'abb,
lequel, moiti riant, moiti dormant, l'coute avec complaisance, et
s'entretient ainsi en belle sant et en belle humeur aux dpens du
prochain.

Ceci est fort inoffensif, car, avec leur grand esprit de conduite, ces
deux braves personnages ne confient leurs mdisances et leurs ddains
 personne du dehors. Mais j'y ai t initi si longtemps, que
certainement quelque chose a d en rejaillir sur moi et m'habituer, 
mon insu,  une mfiance instinctive dans mes relations.

Pourtant je n'ai pas  me reprocher d'avoir partag cette malveillance
gnrale. Au contraire, il me semble que je m'en dfendais; mais je me
persuadais peut-tre insensiblement que j'en mritais ma part, et que,
si l'abb Valreg me l'pargnait, c'est uniquement parce que j'tais son
parent et son enfant d'adoption. Quant  ses moqueries, tant plac sous
sa main pour lui servir de but, j'en tais incessamment cribl. C'tait
avec une intention paternelle et affectueuse, je n'en saurais douter,
mais c'tait de la moquerie quand mme. Bon rgime, certes, pour
tuer tout germe de sottise et de vanit, mais rgime excessif par sa
persistance, et qui devait me conduire jusqu'au dtachement trop absolu
de moi-mme.

Pour vous donner une ide, une fois pour toutes, des faons ironiques de
mon oncle, il faut que je vous raconte mon arrive ici, avant-hier au
soir.

Comme aucune diligence, aucune patache ne dessert notre village, je vins
 pied,  la nuit tombante, par un temps doux et des chemins affreux.

--Ah! ah! s'cria mon oncle ds qu'il me vit, c'est fort heureux!
H! Marion! c'est lui! c'est mon coquin de neveu! Fais-le souper,
tu l'embrasseras aprs; il a plus faim de soupe que de caresses.
Assieds-toi, chauffe-toi les pieds, mon garon. Je te trouve une fichue
mine. Il parat que tu ne gagnes pas dj si bien ta vie, l-bas, car tu
as fait maigre chre, a se voit. Ah ! il parat que tu t'en vas en
Italie pour dtrner Raphal et... et les autres fameux barbouilleurs
dont je ne sais plus les noms! a me flatte de penser que je vas avoir
un homme clbre dans ma famille; mais a n'augmentera gure ton
patrimoine, car il y a le vieux proverbe: _Gueux comme un peintre!_
Tu es donc toujours toqu? Allons, soit. Pourvu que tu restes honnte
homme! Mais ne mange pas tout ton bien avant que je sois mort, et ne
fais pas de dettes, car je ne te laisserai pas la ranon d'un roi.
D'ailleurs, je t'avertis que je veux m'en aller le plus tard possible,
et, si j'en juge par ta figure, je me porte mieux que toi. Prends garde
que je ne t'enterre!

Aprs beaucoup de quolibets de ce genre, l'abb Valreg me fit plusieurs
questions, dont il n'couta pas ou ne comprit pas les rponses, ce qui
lui servit de texte pour me railler de nouveau.

--L'Italie! dit-il, tu crois donc que les arbres y poussent les racines
en l'air, et que les hommes y marchent la tte en bas? Voil une btise,
d'aller hors de chez soi tudier la nature, comme si partout les hommes
n'taient pas aussi btes et les choses de ce monde aussi laides! Quand
j'tais jeune, mes suprieurs, sous prtexte que j'tais fort et en tat
de voyager, voulaient me persuader d'tre missionnaire. Moi, je leur
disais: Bah! bah! il n'y a pas besoin d'aller chez les Chinois pour
trouver des magots, et dans les les de la mer du Sud pour rencontrer
des sauvages!

Quand j'eus soup, et, bon gr mal gr, mang plus que ma faim (la
Marion se dpitant quand je ne faisais pas assez d'honneur  ses mets),
mon oncle voulut voir quelque preuve de mon travail  Paris et de mes
progrs en peinture.

--Tu crois, sans doute, que ce serait _margaritas ante porcos_, dit-il
gaiement; tu te trompes. Pour juger ce qui est fait pour les yeux, il ne
faut que des yeux. Allons, dballe! Je veux voir les chefs-d'oeuvre de
mon futur grand homme.

Il me fallut ouvrir ma malle et la retourner dans tous les sens pour lui
prouver que je n'avais qu'un trs-mince et trs-portatif attirait de
peintre en voyage, et pas le plus petit croquis  lui montrer.

Il en fut trs-mortifi.

--a n'est pas aimable de ta part, s'cria-t-il. Tu devais bien penser
que je m'intresserais  tes grands talents, et je commence  croire que
tu n'as rien fait qui vaille dans ton Paris. S'il en tait autrement, tu
te serais appliqu pour m'apporter au moins une jolie image colorie par
toi. Tu avais des dispositions, cela est sr; mais je parierais que tu
n'as song qu' flner, l-bas!

 force de retourner mon bagage, la Marion finit par dcouvrir une
figure d'acadmie qui m'avait servi  envelopper un paquet de crayons.
Comme c'tait dchir et chiffonn, que les pieds et la tte manquaient,
elle ne comprit pas tout de suite ce qu'elle examinait; puis, tout 
coup, jetant un cri d'horreur et d'indignation, elle s'enfuit en se
recommandant  tous les saints.

--Fi! dit mon oncle en regardant cette nudit qui avait pouvant la
Marion, est-ce l un tat? Quoi! vous passez votre temps  copier des
personnes toutes nues? C'est une occupation bien dgotante, et  quoi
a peut-il servir? D'ailleurs, a me parat bien grossirement fait!
J'aimais beaucoup mieux les jolis petits bonshommes que tu inventais
autrefois. C'tait plus soign, et c'tait plus dcent. Les habillements
de la campagne taient parfaitement imits, et tout le monde pouvait
regarder a! Mais, parlons raison, ajouta-t-il en jetant au feu mon
acadmie. Comment t'es-tu comport dans cette grande Babylone? As-tu
fait des dettes?

--Non, mon oncle.

--Si fait, conte-moi a.

--Je vous jure que non: j'aurais trop craint de vous effrayer et de vous
affliger; mais,  l'avenir, si voulez bien vous laisser convaincre de
certaines vrits positives, il est possible...

--Tu me trompes, tu es endett

--Non, sur l'honneur!

--Mais tu as le projet...

--Je n'ai aucun projet. Seulement, j'ai  vous dire que je suis las
d'un systme d'conomie qui va forcement jusqu' l'avarice, et qui, si
j'avais le malheur d'en prendre le got, me conduirait  l'gosme le
plus stupide. Je comprends les privations qu'on s'impose en vue des
autres; mais celles qui n'ont d'autre but que notre propre bien-tre
dans l'avenir sont troites et draisonnables. Jusqu'ici, ma parcimonie
a t pour moi une question d'honneur. Vous m'aviez fait jurer que je ne
dpasserais pas mon revenu, et, enfant que j'tais, je m'tais laiss
arracher ce serment sans prvoir, sans savoir qu'avec cent francs par
mois on ne vit pas  Paris, ou que, si l'on y vit, c'est  la condition
de ne jamais s'intresser  un tre plus pauvre que soi, et de
s'absorber dans une prvoyance sordide. Je n'ai pas pu vivre ainsi: j'ai
travaill pour doubler mon revenu, mais j'ai travaill de la manire la
plus abrutissante et la plus antipathique; ce qui ne m'a pas
empch d'tre forc de me priver de mille jouissances morales ou
intellectuelles qui eussent dvelopp mon coeur et mon esprit. Enfin,
malgr tout, j'ai rsolu le problme d'apprendre ce que je voulais
apprendre, sans manquer, dans ma manire d'tre,  aucune biensance, et
sans ngliger trop les occasions de voir de temps en temps une socit
d'lite o il m'a t permis de pntrer sans choquer les regards de
personne.  prsent, je m'en vais dans un pays o l'on peut tre pauvre
et s'instruire, comme artiste, sans trop souffrir,  ce que l'on m'a
dit; mais, avant de me sparer de vous une seconde fois, mon bon et
cher oncle, je viens vous dire que je reprends ma parole, et que je ne
m'engage nullement  respecter mon patrimoine, si mes besoins d'artiste
et mes sentiments d'honnte homme m'obligent  l'entamer.

A la suite de cette dclaration ncessaire, il y eut une discussion
assez vive entre l'abb Valreg et moi. Il tait outr de me voir dans
des ides si nouvelles pour lui, qui n'avait jamais song  me demander
compte d'aucune ide. Mais, quand il m'eut dit tout ce que lui suggrait
sa conviction, mlange assez singulier d'gosme et de charit, qui
consiste  faire la part des autres et la sienne propre, sans jamais se
laisser aller  aucun entranement pour eux ou pour soi-mme, il prit
bravement son parti, et, incapable de s'affecter de quelque chose au
point de perdre une heure de sommeil, il se calma en disant:

--Allons, c'est assez se tourmenter pour un jour; nous penserons  cela
demain.

En ce moment, l'horloge de l'glise sonnait neuf heures, et mon oncle
s'assoupit aussitt comme autrefois, avec cette rgularit de fonctions
digestives qui appartient aux tempraments vigoureux. La Marion rentra,
rangea la salle, enleva la table, causant tout haut avec moi, faisant
claquer ses sabots sans prcaution sur le plancher sonore. Quand tout
fut en ordre, elle cria dans l'oreille de son matre, qui, habitu  ce
vacarme, ouvrit tranquillement les yeux sans tressaillir:

--Allons, monsieur l'abb, on s'en va! bonne nuit! c'est l'heure de
faire vos prires et de vous mettre au lit.

Elle me conduisit  la chambre que j'ai habite pendant la moiti de
ma vie, veilla  ce que je ne manquasse de rien, m'embrassa encore une
fois, et monta,  grand bruit,  l'tage suprieur. Un quart d'heure
aprs, tout dormait au presbytre, y compris votre serviteur, fatigu
par les rudes chemins du pays et les durs raisonnements de l'abb
Valreg.

Le lendemain, c'est--dire hier, mon oncle voulut,  l'heure au souper,
reprendre la discussion; je vins  bout de reculer toute explication
jusque vers neuf heures moins un quart, et je compte l'amener ainsi,
avec un quart d'heure de dispute chaque soir,  s'habituer, sans
secousse trop vive,  ma diabolique rsolution.

Vous allez croire comme lui, peut-tre, que j'ai quelque folie en tte,
quelque projet de Sardanapale  l'endroit de mon capital de vingt mille
francs. Il n'en est rien pourtant. Je n'ai d'autre projet que celui
d'aller devant moi, et de ne pas me sentir esclave d'une situation
consacre par un serment.

03 fvrier

Mon oncle ralise mes prvisions. Il s'habitue  mes volonts
d'indpendance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable
d'ailleurs. Puisque j'tais en train de rcapituler mon passe pour vous,
il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu
ce got de la peinture sur lequel je n'ai pas os vous donner les
explications que vous me demandiez.

Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nature. Je ne
faisais que lire et rver. Tout  coup j'eus vaguement la conscience
d'une jouissance infiniment plus douce qui s'emparait de moi. C'tait
celle de _voir_, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle
de _penser_. Les premires rvlations de cette jouissance me vinrent un
jour au coucher du soleil, dans une prairie borde de grands arbres, o
les masses de lumire chaude et d'ombre transparente prirent tout  coup
un aspect enchant. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi
cet endroit, que j'avais parcouru cent fois avec indiffrence ou
proccupation, tait, ce jour-l et dans ce moment-l, inond d'un
charme si trange et si nouveau pour moi.

Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occup jusqu' midi
au presbytre par quelques devoirs, c'est--dire quelques thmes ou
extraits que mon oncle me donnait rgulirement chaque matin, et que,
rgulirement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pouvais voir
l'effet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant
dans la prairie,  btons rompus, le prestige qui m'avait bloui. Je
ne le retrouvais qu'au moment o l'astre s'abaissait vers la cime des
collines, et quand les grandes ombres veloutes des masses de vgtation
rayaient l'or de la prairie tincelante. C'est l'heure que les peintres
appellent l'heure de l'_effet_. Elle me faisait battre le coeur comme
l'arrive d'une personne aime ou d'un vnement extraordinaire. Dans
ce moment-l, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi; les
moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et mme les
dtails prosaques du paysage, le linge tendu sur une corde  la porte
de la chaumire, les poules grattant le fumier, la baraque de branches
et de terre battue, la barrire de bois brut et mal agenc qui, cloue
d'un arbre  l'autre, sparait le pr de la chnevire.

-Qu'y a-t-il de si tonnant dans tout cela? me demandais-je; et d'o
vient que seul j'en suis frapp? Les gens qui passent ou qui travaillent
 la campagne n'y font point d'attention, et mon oncle lui-mme, qui est
le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parl d'un pareil
phnomne. Est-ce un tat de la nature extrieure ou un tat de mon
me? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple
hallucination de mon cerveau?

Cette heure d'extase garda son mystre pendant quelques jours, parce que
c'tait, dans la saison, l'heure  laquelle soupait mon oncle, et il
tait fort svre quant  la rgularit des habitudes de sa maison.
Une journe de mon absence ne le tourmentait pas; une minute d'attente
devant ma place vide  table le contrariait srieusement. Il tait si
bon, d'ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui dplaire.
Aussi, ds que le timbre lointain de l'horloge de l'glise, et certain
vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment
prcis o la Marion mettait le couvert, il me fallait m'arracher  ma
contemplation et interrompre ma jouissance  demi savoure. Elle me
poursuivait alors comme un rve, et, tout en coupant le gigot ou le
jambon en menues tranches pour obir aux prescriptions de l'abb Valreg,
je voyais passer devant mes yeux des files de buissons aux contours
dors, et des combinaisons de paysages empourprs par les reflets d'un
ciel ardent comme la braise.

Mais ces jours d'automne raccourcissant trs-vite, j'eus bientt le
loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, avec ce sentiment de la
beaut des choses qui s'tait veill en moi comme un sens nouveau, les
admirables dgradations du jour et la succession d'aspects tranges
ou sublimes que prenait la campagne. J'tais comme enivr  chaque
observation nouvelle, et, bien que nourri de livres potiques, il ne me
venait pas  la pense de chercher dans les mots le ct descriptif de
ma vision. Je trouvais les mots insuffisants, les peintures crites
vagues ou inexactes. Les plus grands potes me paraissaient chercher
dans la parole un quivalent qui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi,
le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suffisait
mme plus.

C'est  cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse
intrieure ne serait jamais littraire. Mon imagination tait pauvre ou
paresseuse, puisque les plus puissants crivains ne m'avaient jamais
fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me rvler.

Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais tre
peintre; et mme encore aujourd'hui j'ignore si ces premires motions
furent les vrais symptmes d'une vocation dtermine; mais,  coup sr,
elles furent l'appel d'un got prdominant et insatiable.

J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues
veilles de l'hiver, l'ide, ou plutt le besoin me vint de me remettre
sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l't. Je pris un
crayon et je dessinai, admirant navement cet essai barbare, et, cette
fois, domin par mon imagination qui me faisait voir autre chose que
ce que ma main pouvait excuter. Le lendemain, je reconnus ma folie
et brlai mon barbouillage; mais je recommenai, et cela dura ainsi
plusieurs mois. Tous les soirs, j'tais charm de mon bauche; tous les
matins, je la dtruisais, craignant de m'habituer  la laideur de mon
propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veille s'envolaient comme
des minutes dans cette mystrieuse laboration. L'ide me vint enfin
d'essayer de copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans
pareille; je comptais presque les feuilles des branches; je voulais
ne rien laisser  l'interprtation, et je perdais, dans le dtail, la
notion de l'ensemble, sans rendre mme le dtail, car tout dtail est un
ensemble par lui-mme.

Un jour, mon oncle m'emmena dans un chteau o je vis enfin de la
peinture des matres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers
le paysage. Je restai absorb devant un Ruysdal. Je ne le compris pas
d'abord. Peu  peu la lumire se fit, et je m'avisai que c'tait l une
science de toute la vie. Je rsolus, ds que je serais indpendant,
d'employer ma vie,  moi, selon mes forces,  crire, avec de la couleur
sur de la toile, le rve de mon me.

On me prta de bons dessins; mon oncle me permit mme l'achat d'une
bote d'aquarelle. Il ne s'inquita pas de ma monomanie; mais, quand,
parvenu  ma majorit, je lui rvlai ma pense, je le vis boulevers.
Je m'y attendais. Je rsistai avec douceur  ses remontrances. Je savais
son respect pour la libert d'autrui, son aversion pour les paroles
inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande
candeur et d'une sincre bont.

Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premiers jours de notre
connaissance, je vous ai fait mystre d'une chose aussi simple que ma
prdilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait:
vous m'eussiez demand  voir mes essais; je les savais dtestables,
bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du matre d'cole
de mon village. Vous m'auriez dit que j'tais insens, ou si vous ne
me l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas
en moi-mme une foi assez robuste pour lutter contre les critiques de
l'amiti. Celles du premier venu me sont indiffrentes. Les vtres
m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'avoir  douter
seul.

A mon ge, c'est--dire  l'ge que j'avais alors, et nglig comme
je l'avais t, on ne sait pas dfendre sa conviction. On la sent, on
manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On
l'aime parce que, rvlation ou chimre, elle vous a rendu heureux; on
la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est
une fleur prcieuse qu'un souffle de ddain, un sourire de raillerie
peut fltrir.

Cette crainte est encore en moi, elle est encore fonde, et, si je n'ai
pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par
excs de vanit. Non! Je me suis examin sous ce rapport-l; je me suis
tt le coeur et la tte avec impartialit. J'ai reconnu que, si je ne
suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'tre
pour me persuader que j'ai dj du talent; et ce qui me rassure, c'est
que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans
mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-mme et pour
lui-mme. C'est mon esprance, que je veux garder encore vierge de toute
atteinte, de toute rflexion, de tout regard. Il me semble qu'avec tant
de respect pour mon idal, je ne cours pas le risque de m'garer, et
que, le jour o je vous dirai: Voil ce que je sais faire pour exprimer
ma pense, j'aurai vritablement conscience d'un succs relatif  mes
forces; je ne dis pas  mes aspirations; ceci, je crois, ne peut jamais
tre atteint par personne.



IV

Marseille, le 12 mars 185...

Me voil en route, mon ami. J'ai fini par calmer mon oncle et par
emporter sa bndiction et ma libert. Vous aviez sans doute raison de
me dire que la patience n'est pas le gnie; mais je suis tent de croire
que c'est la vertu, car ce n'est qu' force de patience que j'ai amen
mon pre adoptif  ne pas souffrir de ma rsolution. J'tais dcid  ne
point le quitter sans avoir atteint ce rsultat. Je devais cela  son
affection,  ses bonts pour moi.

Je pense partir demain pour Gnes. Le passage des Alpes serait, m'a-t-on
dit, assez pnible  un piton en cette saison de bourrasques. C'est ce
qui m'a dcid  prendre la voie de Marseille; mais,  vrai dire, la mer
n'est pas beaucoup plus praticable en cette saison. Le ciel est noir et
le mistral souffle avec furie. Il s'est apais un peu ce soir, et on
espre que _le Castor_, vapeur gnois trs-bon marcheur, pourra sortir
du port.

J'tais dj venu  Marseille, dans mon enfance, avec mon pre. Il
tait, comme vous savez, d'origine provenale, et nous avions ici un
vieux parent. Ce parent est mort aussi, et je n'ai plus personne ici que
je me soucie de voir. J'ai trs-bien reconnu les masses principales de
la ville et des plans qui l'environnent. Je me rappelais avoir dn avec
mon pre dans une baraque sur les rochers; on appelle cet endroit la
Rserve, et l'on y mange un certain coquillage trs-recherch des
indignes, bien qu'assez coriace, qui parque naturellement en ce seul
endroit du rivage. La baraque a brl;  la place s'lve un lgant
pavillon qui va, dit-on, disparatre aussi pour faire place  des
constructions nouvelles.

J'ai pouss plus loin ma promenade. Courb en deux par un vent terrible,
j'ai vu la mer bien belle, plus belle que je ne me la rappelais. Enfant,
elle m'avait terrifi; aujourd'hui, sa grandeur m'a bloui. Pourtant,
c'est une chose formidablement triste que cette masse d'eau fouette par
la tempte. Aucune image n'exprime plus nergiquement la pense d'un
immense dsespoir sous les coups d'une torture acharne. Mais c'est un
dsespoir tout physique. L'me humaine ne s'identifie que par la pense
des naufrages  cette tourmente du gant. C'est en vain qu'il mugit,
qu'il se tord, qu'il se dchire en lambeaux, sur le flanc des rochers,
les inondant de larmes furieuses et leur crachant des montagnes d'cume
enrage: c'est un monstre aveugle, et ce petit point noir l-bas, cette
pauvre barque qui se dbat contre l'orage, porte, dans le moindre atome
des tres qui la guident, la vraie force, c'est--dire la volont.

La nature est terrible sur cette petite plante o nous sommes. Il est
donc bon que l'homme soit hardi. Certes, j'ai compris aujourd'hui ma
frayeur d'enfant devant ce bruit, cette agitation, cette immensit! Je
n'avais vu jusqu'alors que des bls et des foins courbs par les rafales
de nos plaines tempres. Mon pre fut oblig de me prendre dans ses
bras. J'avais tout aussi peur ainsi; ce n'tait pas d'tre emport ou
englouti que je tremblais contre son sein: c'tait un vertige moral. Il
me semblait que mon souffle tait arrach de ma poitrine et que mon me
tournoyait perdue sur ces abmes. J'ai eu un peu de la mme sensation,
cette fois-ci, mais plutt agrable que pnible. L'ide de la
destruction se dresse devant l'enfant comme un spectre effroyable.
Devant l'homme, habitu  la lutte, ce spectre appelle plus qu'il ne
menace, et le vertige est presque une volupt.

J'ai eu un trange plaisir  voir entrer, dans cette passe difficile de
l'ancien port, quelques petits btiments plus ou moins en pril, selon
leur construction, leur pilote et la force de la lame. Tous s'en sont
bien tirs. Un petit chasse-mare, d'apparence assez fragile, m'a
intress particulirement. C'tait le moment de tourner pour entrer
dans la rade, le moment critique! La vague, sur laquelle il bondissait
comme un oiseau des temptes, le prenait alors en flanc. Il s'est
couch si  plat, que ses vergues effleuraient la crte des flots; mais
aussitt il s'est relev, agile, lastique comme un arc bien tendu. Il a
franchi lgrement une vraie montagne bouillonnante, et il s'est trouv
dans les eaux calmes, fier comme un cygne qui reprend possession de
son nid. Rien ne trahissait l'pouvante dans les mouvements du petit
quipage, et j'tais fier, pour ma part, comme si j'eusse t de la
partie. Oui, l'homme doit tre intrpide, et le spectacle le plus
attrayant, c'est, on le conoit bien, le dploiement des forces
humaines. Les temptes et les ocans ne sont rien: l'me universelle
mane de Dieu a son foyer le plus pur en nous, qui mprisons la mort,
et ce n'est pas la terre et la mer seulement qu'il faut peindre,
n'est-ce pas, mon ami? c'est l'homme et sa vie!

Puis un navire plus lourd est arriv. Son entre a demand plus de
crmonies. Dans ces crises o le sort de l'quipage dpend de la
manoeuvre, on entend des cris  bord; mais c'est le commandement de
l'intelligence ou de l'exprience, et cette voix-l domine  bon droit
les rugissements de la mer.

Le tout tait bizarrement accompagn du son clair et strident d'une
petite harpe, partant d'assez prs de moi. Tandis que flots et navires
s'treignaient dans la lutte, sur l'esplanade d'une baraque servant de
cabaret, dansaient des filles et des marins endimanchs. Un artiste de
grand chemin, un bohme harpiste, chevelu, dguenill, jouait, avec
une verve saccade et diabolique, une sorte de tarentelle  mouvement
dtraqu, sur lequel polkaient avec fureur des cratures avines. Le
contraste tait curieux, je vous jure, et rsumait toute l'audace
insouciante et aventureuse de l'homme de mer.

Arrivs le matin d'un voyage au long cours, bronzs par de terribles
soleils et de terribles temptes, ces marins, rass de frais et chausss
d'escarpins brillants, valsaient avec des filles en robe de soie,
pirouettant dans sept tages de falbalas gonfls par le vent. Il faisait
un froid atroce, un ciel de plomb. La vague, dferlant jusque sur les
planches vermoulues de la terrasse, semblait,  chaque instant, devoir
emporter baraque et orgie. Le navire, approchant comme malgr lui,
semblait devoir chouer sur le bal. Personne n'y songeait, si ce n'est
moi. Le harpiste et, je crois, marqu le rhythme au milieu des affres
de la mort, et le rire chevel des lionnes de guinguette se ft perdu
sans transition dans le rle de l'agonie.

J'ai dn seul dans un autre cabaret plus tranquille, et j'ai vu, avec
la chute du jour, l'apaisement rapide de la bourrasque. Le vent est
devenu tout  coup tide, et, quand l'obscurit a tout envahi, je suis
rest sans lumire dans le petit recoin o l'on m'avait oubli.

Pendant que je me reposais, en me laissant aller  ma rverie, une
conversation, tablie de l'autre ct d'une mince cloison, allait son
train, sans m'inspirer aucun intrt. Pourtant, je fus frapp de ces
paroles prononces distinctement par un Anglais, s'exprimant avec
facilit dans notre langue:

--Croyez-vous donc que cela serve  quelque chose, d'avoir de la
volont?

Cette rflexion s'adaptait si bien  mes penses du moment, que je ne
pus m'empcher de prter l'oreille, et alors j'entendis, aprs quelques
paroles banales changes entre les deux interlocuteurs et interrompues
par le petit bruit de leurs couteaux sur les assiettes, le rcit que je
vais vous transcrire et qui m'a paru renfermer une grande moralit.

--Bah! j'avais dix-neuf ans (c'est l'Anglais qui parlait) quand on me
dit que j'tais en ge d'pouser miss Harriet. Moi, je me trouvais
trop jeune et j'tais effray d'entrer dans le grand monde, que je ne
connaissais pas et que je n'tais pas bien press de connatre. J'tais
un cadet de famille; j'avais trs-peu de quoi vivre. J'avais dj fait
avec vous ce voyage aux Antilles. Je n'aimais pas prcisment la marine;
mais j'avais le got de l'indpendance et de la locomotion. Miss Harriet
m'avait pris en amiti, Dieu sait pourquoi! J'avais un beau nom, soit;
mais pas d'usage, pas de talent, et pas grand esprit, comme vous savez!
mais elle tait sentimentale, amoureuse de ma pauvret et un peu
monomane, je suppose. Des souvenirs d'enfance, une piti que je ne lui
demandais pas, un point d'honneur excentrique, le ciel vous prserve,
mon cher, des femmes excentriques! l'orgueil d'enrichir un pauvre
parent.... Dieu me damne si je sais quoi; enfin elle tait folle de moi
et mourait de consomption si nous n'tions pas maris au plus vite.
J'avais jur que je ferais le voyage de Ceylan avant de me mettre la
corde au cou.

--Pourquoi Ceylan? demanda le Franais.

--Je ne m'en souviens pas, reprit le narrateur. C'tait mon ide, ma
volont. La volont d'un homme devrait tre sacre. Mais miss Harriet
tait jolie, trs-jolie mme, et je devins amoureux en la voyant si
prise de moi. Bref, nous fmes maris avec deux cent mille livres de
rente, et c'est de ce jour-l que commence mon infortune...

--Diantre! milord, fit l'autre en frappant sur la table, vous avez deux
cent mille livres de rente?

--Non, reprit l'Anglais avec un soupir qui fit vibrer son verre. J'en ai
 prsent huit cent mille! ma femme a hrit!

--Eh bien, de quoi diable vous plaignez-vous?

--Je me plains d'avoir huit cent mille livres de rente. Cela m'a cr
des devoirs, des obligations, une foule de liens qui ne convenaient
pas  mon caractre,  mon ducation,  mes gots. J'aime  faire ma
volont, mais je ne suis pas mchant, et, n'ayant jamais pu vivre  ma
guise, depuis que je suis mari, riche et considr, j'ai toujours t
trs-malheureux.

--Comment donc a?

--Vous allez voir. Ma femme, ds le lendemain du mariage, me fit homme
du monde. Je n'tais pas n pour a. Je m'ennuyais dans la grandeur;
j'aimais mieux la compagnie des gens simples. J'aurais voulu parler
marine et voyages; il me fallait parler politique et littrature. Ma
femme tait bas-bleu. Elle lisait Shakspeare; moi, je lisais Paul de
Kock. Elle aimait les grands chevaux; je n'aimais que les poneys. Elle
faisait de la musique savante; moi, je prfrais la trompe de chasse.
Elle ne recevait que des gens de la plus haute classe; moi, je m'en
allais volontiers causer avec mes gardes. Je me plaisais quelquefois au
dtail de la ferme; elle ne trouvait rien d'assez luxueux et d'assez
confortable pour la vie de chteau. Elle avait toujours froid quand
j'avais chaud, et chaud quand j'avais froid. Elle voulait toujours aller
en Italie quand je voulais aller en Russie, et rciproquement; tre sur
terre quand j'aurais voulu tre sur mer, et _vice versa_; et de tout
ainsi!

--La belle affaire! s'cria le Franais en riant. C'est l le mariage!
Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la mme histoire. C'est
ennuyeux pour les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de faire deux
mnages; mais, quand on est milord...

--Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes,
repartit l'Anglais d'un ton qui rvla tout  coup une certaine
supriorit de caractre; si j'avais abandonn milady, elle aurait eu
le droit de se plaindre et peut-tre celui de manquer  ses devoirs. Je
n'ai pas voulu faire de ma femme une femme dlaisse. Je voyais bien (et
je l'ai vu trs-vite) qu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable;
ni intressant. Elle avait bien assez  rougir en elle-mme de m'avoir
aim si follement. a, je n'y pouvais rien; mais je n'ai pas voulu
qu'elle ft humilie dans le monde, et je ne l'ai pas quitte. Je ne
l'ai jamais quitte, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi!

L'Anglais soupira, le Franais se mit  rire.

--Ne riez pas! reprit milord d'un ton svre: je suis malheureux,
trs-malheureux! Ce qu'il y a de pire, c'est que milady, douce comme
un agneau avec tout le monde, est un tyran avec moi. Elle croit que sa
fortune a pay le droit de m'opprimer. Je n'ai pas eu le bonheur de la
rendre mre, et, pour cela aussi, je suis humili dans son coeur. Et,
encore un flau!... elle est jalouse de moi. Arrangez cela! Elle ne
m'aime plus du tout, et nous ne sommes plus d'un ge  nous permettre ce
ridicule. Eh bien, elle m'accuse de mauvaises moeurs, moi qui, pour ne
pas lui donner prise sur ma conscience, ai dpens tant de volont  me
sevrer de tout plaisir illicite! Vous voyez, je ne bois mme pas! Et,
quand je vais rentrer  l'htel, elle va me dire que je suis ivre... Je
suis l avec vous, un ancien camarade, parlant raison et philosophie:
elle m'accuse, en ce moment-ci, j'en suis sr, de faire quelque dbauche
eu mauvaise compagnie... Et, si elle nous voyait ici, tte  tte,
dnant avec sobrit, elle trouverait encore moyen de s'indigner. Elle
dirait que le choix de ce petit restaurant de planches sur les roches
est _shocking_, et que nous devrions tre dans le pavillon le plus
lgant de la _Rserve_... Comme si les _clovis_ et les moules fraches
n'taient pas aussi bons ici! Je dteste le confort, moi! Tout ce qui
ressemble au luxe me rappelle ma femme. Heureusement, elle s'est imagin
de prendre avec elle une nice trs-belle, pour aller en Italie, et,
comme elle craint que je ne la trouve pas laide... oh! mon Dieu, cela
suffirait pour amener l'orage! elle me laisse un peu plus de libert
depuis quelque temps. C'est  cela que je dois le plaisir d'tre avec
vous. Voulez-vous venir fumer un cigare? Allons au vent, pour que mes
habits ne sentent pas le tabac!

Ils sont sortis, et, moi, je suis rentr dans la ville,  ttons, par
les sentiers coups dans la roche. La mer n'avait plus que des plaintes
harmonieuses, et cette harmonie dans les tnbres avait un charme
trange. Mais je voulais vous crire, et me voil relisant vos lettres,
vous serrant la main, et vous disant que vous tes le meilleur des amis,
mon meilleur ami,  moi!



V

Mercredi 14.

Le mistral a recommenc hier et cette nuit. _Le Castor_ ne veut pas
sortir du port. J'ai pris le parti de faire de longues promenades pour
remplir ces deux journes, et je vous cris au crayon sur une feuille de
mon album, des hauteurs de Saint-Joseph. Je suis  quelques heures de
marche de la ville; et, tandis que le froid y fait rage, je me baigne
ici dans les rayons d'un vrai soleil d'Italie. Je viens de traverser une
immense valle et d'atteindre le pied des collines qui la ferment. Elles
ne sont pas assez leves pour l'abriter; mais, dans leurs plis troits,
on trouve tout  coup une chaleur ardente et une vgtation africaine.
Pour vous qui vivez avec les fleurs, je remarque les plantes que je
foule. Elles sont toutes aromatiques; c'est le thym, le romarin, la
lavande et la sauge qui dominent. Les courts gazons sont jonchs de
petits soucis d'un or ple et d'une senteur de trbenthine.

Cette rgion-ci est admirable, et je comprends que la Provence soit si
vante. Ses formes sont tranges, austres, parfois grandioses. Elles
attestent des efforts gologiques d'une grande puissance. En certains
endroits, ce sont des crtes dchiquetes qui sortent brusquement du
sol et qui dressent d'immenses lignes de fortifications naturelles,
quelquefois triples, sur la lisire des plateaux. Ces tranes de roches
calcaires, aussi blanches que le plus beau marbre de Carrare, dont
elles sont, je crois, cousines germaines, ressemblent  des vagues
soudainement cristallises, et quelques-unes sont penches comme si
elles pliaient encore sous le vent. Ailleurs, sur une tendue de
plusieurs milles, les collines sont des escaliers naturels o la terre
vgtale est soutenue par des strates de pierre d'une rgularit inoue.
On pourrait fort bien s'imaginer que chacune de ces collines tait
surmonte d'un palais magique, et que ces degrs gigantesques ont t
taills par la main des fes pour je ne sais quels tres en proportion
avec la nature primitive. Ce sont les gradins des amphithtres de
quelque race de titans... Mais la science dit hol  la fantaisie, et
se charge d'expliquer ces craquements formidables, ces exhaussements
subits, ces soulvements et ces croulements, tous ces vomissements
d'entrailles qui rayent la surface terrestre d'accidents
incomprhensibles Elle voit tout cela d'un oeil aussi tranquille que
nous les gerures d'une pomme ou les rugosits d'une coque de noix.

J'ai souvent pens, avec les potes, que la science de ces faits tait
le bourreau de la posie. Rest ignorant, j'avoue que je regrette
parfois de savoir mme l'infiniment peu que je sais. Mais, hier et
aujourd'hui, j'ai compris que j'avais tort. Les peintres ne doivent pas
tre si potes que cela. La science regarde et mesure l'immensit. Le
peintre doit-il tre autre chose qu'un oeil qui voit? Or, pour voir, il
faut comprendre.

Je connais, depuis hier, un peintre qui s'en va  Rome et avec qui je
voyagerai probablement. Nous tions partis ensemble ce matin, pour la
promenade; mais il s'est arrt au bout d'une heure, pour dessiner un
petit coin qui lui plaisait. Je sais que, devant la vaste nature, le
paysagiste ne peut que choisir le petit coin appropri aux convenances
de son mtier; mais, avant de s'en emparer, n'est-il pas ncessaire de
comprendre l'ensemble, la charpente de ce grand corps qui, dans chaque
contre, a une physionomie, une me particulire? Le petit coin peut-il
nous rvler quelque chose, tant que l'ensemble ne nous a encore rien
dit? Il y a l, je crois, plus que des accidents de lignes et des effets
de lumire. Il y a des formes, une couleur gnrale dont il me semble
que j'aurais besoin de m'imprgner. Si je m'coutais, je resterais
quelque temps ici; mais l'Italie! c'est mon rve, et, puisqu'il
m'appelle, il faut le suivre.

Voici pourtant sous mes yeux et autour de moi un pays splendide. Je me
rappelle ces paroles de Michelet  l'oiseau qui migre: L, derrire un
rocher, dit-il en parlant de la Provence, tu trouverais, je t'assure, un
hiver d'Asie ou d'Afrique. C'est vrai. La terre ici est saine et sche.
Aprs ces pluies et ces brumes de notre hiver de Paris, je suis tout
tonn d'tre couch sur l'herbe et de voir, dans le chemin, les
troupeaux soulever des flots de poussire. Les pins maritimes se
balancent sur ma tte dans une brise qui sent l't. L'immense valle
qui me spare de la mer est comme une rade de fleurs et de ple verdure.
Ce ne sont qu'amandiers blancs, abricotiers ross, pchers roses, et les
oliviers au ton indcis flottant comme des nuages au milieu de toute
cette htive floraison. Marseille, comme une reine des rivages, est
l-bas assise au bord des flots bleus. La mer parat encore mchante,
car, malgr le chaud et le calme qui m'enveloppent ici, je vois bien les
masses d'cume que le mistral fouette autour des pres rochers du golfe,
et mme je distingue la rayure des lames, bien plus gigantesques encore
que, de prs, on ne se l'imagine, puisque,  la distance de plusieurs
lieues, j'en suis le dessin et j'en saisis le mouvement.

15 mars.

Me voil enfin sur _le Castor_, en vue des ctes d'Italie. La journe
a t claire et frache  bord. Les rivages escarps sont toujours
magnifiques. Ce soir, le vent est tomb, la brume a envahi les horizons.
Trois golands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient
 vouloir percher sur la banderole de fume noire que notre vapeur lance
 intervalles gaux, se sont enfin dcids  nous quitter aprs des cris
d'adieu d'une douceur trange. Le phare de Nice perce le brouillard.
Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamais le plus petit
malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous crire, et je vais
vous raconter les incidents de la journe.

D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur
paresseux, et par qui je trouve assez commode d'tre pilot et protg,
m'a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas fait grce d'un terme
du mtier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au
milieu desquels le steamer nous promne. Il tait tout tonn que je
n'eusse aucune notion de l'argot des peintres, qu'il lui plat d'appeler
la langue de l'art. Car il faut vous avouer que, pour passer le temps,
je me suis amus  feindre la plus complte ignorance des us, coutumes
et locutions de l'atelier. Il tait bien prs de me mpriser. Cependant
la docilit que j'ai mise  l'couter l'a un peu mieux dispos en ma
faveur. Il m'a montr ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement
fait, il y a ce qu'il appelle _de la patte_, une _fire patte_; mais
cela n'est pas plus l'endroit dont je l'ai vu charm, que tout autre
endroit du monde. Les formes y sont, le sentiment n'y est pas. J'ai
essay de le lui faire entendre.  mon tour, je lui parlais une langue
qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son argot d'atelier,
le mrite d'tre amusante.

C'est, du reste, un aimable garon que ce Brumires. Il a une trentaine
d'annes, quelques petites ressources qui lui permettent de refaire le
voyage de Rome, bien que ses tudes soient ce qu'il appelle termines;
une jolie figure, de la gaiet qui ressemble  de l'esprit, et un
trs-agrable caractre.

Comme nous causions de l'itinraire de notre voyage, un _monsieur des
troisimes_, c'est--dire un proltaire voyageant au dernier prix, et
qui avait une attitude dantesque, comme s'il se ft agi de naviguer sur
l'Achron, se mla de notre conversation et nous conseilla de ne pas
perdre notre temps  Gnes, ville pour laquelle il affichait un profond
mpris.

La figure de cet homme ne m'tait pas inconnue.

--O donc vous ai-je vu? lui demandai-je.

--Il y a deux jours, Excellence, rpondit-il en assez bon franais. Je
jouais de la harpe  la _Rserve_...

--Ah! c'est vous? Eh bien, o est-elle donc, votre harpe?

--Elle n'est plus! Ils se sont pris de vin, collets, battus. Dans la
bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre cras sous une table. Et Dieu
sait qu'elle tait lourde: il y avait six hommes dessus! Quand ils ont
t dessous, il n'y a pas eu moyen de faire entendre qu'ils m'avaient
dtruit mon gagne-pain. Ce n'est pas qu'ils soient mchants: non,
certainement:  jeun, le marin est une bonne pte d'homme. Mais le rhum,
_mossiou!_ que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tu! J'ai
laiss l ma harpe, et je vais tcher de faire quelque autre mtier.
Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la France. Je suis un
Romain, moi, Excellence.

Et, l-dessus, il se redressa de sa hauteur de quatre pieds et demi,
taille d'enfant qui ne l'empche pas de possder une barbe de sapeur et
une chevelure  l'avenant.

--Je suis un Romain, poursuivit-il avec emphase, et j'ai besoin de me
retrouver sur les sept collines.

--C'est bien vu, lui dit Brumires, les sept collines doivent avoir
besoin de toi! Mais quel mtier y faisais-tu, et  quoi vas-tu consacrer
tes prcieux jours?

--Je ne faisais rien! rpondit-il, et je compte ne rien faire, aussitt
que j'aurai amass quelques sous pour passer l'anne.

--Tu n'as donc rien pargn dans ta vie errante?

--Pas mme de quoi payer mon passage sur _le Castor_; mais _ils_ me
connaissent et ne me parleront pas d'argent avant Civita-Vecchia.

--Mais alors?...

--Alors,  la garde de Dieu! rpondit-il avec philosophie. Peut-tre Vos
Excellences me donneront-elles un petit secours...

--Ah! tu mendies? s'cria Brumires. Tu es bien Romain, nous n'en
pouvons plus douter. Tiens, voil mon aumne. Fais le tour de
l'tablissement.

--Rien ne me presse! peu  peu! reprit le bohmien en me tendant une
main, tandis que, de l'autre, il mettait dans sa poche les cinquante
centimes de Brumires.

--Si c'est l le type romain..., dis-je  mon compagnon, quand le
harpiste se fut loign.

--C'est le type abtardi; et pourtant cet homme dgnr est encore
trs-beau; que vous en semble?

Il ne me semblait pas du tout. Cette norme barbe grossissant encore le
volume d'une tte trop grosse pour le corps grle et court; ce nez de
polichinelle surmont de gros sourcils ombrageant des yeux trop fendus;
cette bouche de sot emportant violemment le menton dans tous ses
mouvements, me faisaient l'effet d'une caricature de mdaille antique;
mais mon ami Brumires parat habitu  ces laideurs-l, et j'ai
remarqu que toutes les figures qui me semblaient grotesques avaient de
l'attrait pour lui, pourvu qu'elles eussent ce qu'il appelle de la race.

Au milieu du nombreux personnel qui encombre _le Castor_, nous nous
sommes pourtant trouvs d'accord sur la beaut d'une femme. C'est un
personnage assez mystrieux qui a, je crois, troubl la cervelle de mon
camarade. Il veut que ce soit une princesse grecque; soit. D'abord, nous
l'avions prise pour une femme de chambre lgante, parce qu'elle tait
venue, au milieu du djeuner, chercher quelques mets qu'elle a emports
elle-mme dans sa chambre; mais nous l'avons vue ensuite assise sur le
pont, donnant des ordres en italien  une vraie suivante. Puis une dame
ge est apparue  ses cts, celle sans doute qui tait malade, une
tante ou une mre, et elles ont parl anglais comme si elles n'eussent
fait autre chose de leur vie.

Brumires ne persiste pas moins  croire Grecque la belle personne qui
captive son attention. C'est, en effet, un type oriental: les cils sont
d'une longueur et d'une finesse inoues; les yeux, longs et doux, ont
une forme tout  fait inusite chez nous; le front est lev, avec des
cheveux plants bas; la taille est d'une lgance et d'un mouvement
magnifiques; enfin, c'est,  coup sr, une des plus belles femmes, sinon
la plus belle femme que j'aie jamais vue...

Je reprends mon bavardage aprs deux heures d'interruption. C'est un
singulier tre,  mon sens, que ce Brumires. Il se prtend positivement
amoureux, et ce que je vous racontais de lui en plaisanterie, il
faut peut-tre le prendre au srieux maintenant. Il a caus avec sa
princesse, c'est ainsi qu'il persiste  l'appeler. Il prtend qu'elle
est romanesque, trange, dlicieuse. Elle tait revenue seule sur le
pont et s'est laiss parler des toiles (que l'on n'aperoit pas), de la
phosphorence de la mer, qui est, en effet, superbe en ce moment-ci; des
merveilles de Rome, qu'elle connat mieux que Brumires lui-mme,
ce qui, selon lui, n'est pas peu dire: enfin, elle va  Rome sans
s'arrter, et mon cerveau brl, qui devait s'arrter  Gnes, ne veut
plus s'arrter nulle part. Au moment o il devenait trop curieux, la
princesse a eu froid, et s'en est alle rejoindre sa vieille parente, ou
sa matresse, car rien ne prouve encore qu'elle ne soit pas lectrice ou
dame de compagnie.

L'enthousiasme subit du jeune peintre nous a entrans  parler de
l'amour, et ses thories me semblent violentes  digrer. Comme je
montrais quelque doute  l'endroit de la qualit de la dame, il
s'est presque fch, assurant qu'il connaissait le monde, les femmes
particulirement, et que celle-ci appartenait  la plus haute
aristocratie.

--Soit, lui disais-je, vous vous y connaissez certainement mieux que
moi; mais, quand, par miracle, vous vous tromperiez, qu'importe que
votre hrone soit riche ou pauvre, noble ou bourgeoise? Ce n'est pas de
son rang et de sa fortune que vous seriez amoureux, j'imagine; ce serait
d'elle-mme. Le peintre ne demande pas au cadre ce qu'il doit penser de
la peinture.

--Eh! eh! m'a-t-il rpondu, le cadre, quand il est beau, n'est pas une
vaine prsomption pour la valeur de l'image. Bien certainement, on peut
aimer une femme sans argent et sans aeux; cela m'est arriv aussi bien
qu' vous probablement, aussi bien qu' tout le monde; mais, quand une
femme intelligente et belle joint  ses charmes l'attrait des biens
et des grandeurs, elle est complte parce qu'elle vit dans son milieu
naturel, dans une atmosphre de posie faite pour elle.

--Je vous accorde cela pour la vue. Il devait tre beau de regarder
passer Desdemona tranant sa robe brode d'or et de perles sur les tapis
d'Orient du palais ducal. Cloptre, couche sur les coussins de pourpre
de sa galre, me ferait certainement ouvrir les yeux, et, si j'avais vu
pareille chose, je passerais peut-tre ma vie  m'en souvenir; mais,
pour souhaiter d'tre l'poux de Desdemona on l'amant de Cloptre, je
croirais utile d'tre Othello le victorieux ou Antoine le magnifique.
Tel que je suis, sans nom, sans richesse et sans gloire, je me tiendrais
 distance de ces divinits pour lesquelles il faut des hros, ou de ces
diablesses auxquelles il faut des millions. Donc, que votre hrone soit
une reine ou une aventurire, regardez-vous vous-mme, ou regardez dans
votre poche avant de monter sur le pidestal d'o l'idole plongera
toujours sur vous.

--Ainsi, mon cher, reprit-il, vous raisonnez avec l'amour? Tous croyez
qu'il suffit de se dire: Je ne dois pas dsirer cette femme, pour n'y
plus songer? Ce serait bien facile! Ou vous tes singulirement blas,
ou vous ne savez ce que c'est qu'une passion qui vous envahit. Et
d'ailleurs, ajouta-t-il aprs avoir attendu vainement ma rponse, il
n'y a pas de rang et de richesse qui tiennent! Non, il n'y a pas mme
d'intelligence, de fiert ou de pruderie qui dfende une femme contre la
volont d'un homme. Je vous accorde que nous voil trs-laids, avec nos
paletots et nos gutres de voyageurs, avec nos poches mal garnies, nos
noms roturiers, nos clbrits d'artiste, dont personne encore ne se
doute. Pour arriver  faire les aimables sur un pied d'galit avec des
Cloptre on des Desdemona, il nous faudrait d'autres habits, d'autres
sductions, d'autres museaux, peut-tre, car je vois bien que c'est
notre tat ou notre apparence d'ingalit qui vous choque; mais c'est
trop de modestie... ou trop d'orgueil! Je me moque de tout a, moi.
Je vaux ce que vaux, et, si je parviens  me faire aimer jamais d'une
merveille de beaut, de luxe et d'esprit, je me dirai que je le mritais
et qu'elle ne pouvait pas faire un meilleur choix, puisque avec rien
j'ai su conqurir celle qui avait tout. J'y ai souvent pens; j'ai fris
de grandes aventures, et vous verrez que j'en attraperai un belle,
un jour ou l'autre. Ces choses-l arrivent toujours  qui s'y croit
destin, jamais  qui doute de soi-mme.

L-dessus, nous nous sommes souhait le bonsoir, et, envelopp de son
manteau rp, le bon jeune homme s'est endormi sur un banc, dans sa
confiance et dans son bonheur, dans sa raison peut-tre! Ce qui me
choque et m'tourdit dans cette estime de soi que rien ne justifie,
c'est peut-tre l, tout de bon, le moyen grossier, mais toujours sr,
de raliser ses rves. Mais o diable va-t-on chercher de pareils rves?



VI

Pass Gnes, 16 mars, onze heures du soir.

Toujours  bord du _Castor!_ Mais j'ai pass une magnifique journe. Ce
matin, je me suis veill  six heures, aprs avoir un peu dormi, bien
malgr moi, car c'est un vrai plaisir, pour qui n'en a pas l'habitude,
d'entendre, de voir et de sentir le flot, mme dans les tnbres. Je dis
voir, parce que les sillages phosphorescents dessinent mille arabesques
changeantes autour des flancs du navire. On s'hbte  regarder cela, il
me semble que je ne m'en lasserais jamais.

Je m'tais assoupi ayant froid, je me suis veill ayant chaud. Le
soleil brillait dj, le soleil d'Italie! C'est lui que j'ai salu
le premier, et ensuite j'ai t libre de saluer le _Gigante_. Vous
connaissez par les gravures et par le daguerrotype cette riante entre
du port de Gnes, cette colonnade des jardins du palais Doria, et cette
statue colossale (qui n'est pas celle d'Andr) qui, de la colline o
elle se tient depuis si longtemps sur ses grosses jambes, semble, d'un
air bonhomme, vous souhaiter la bienvenue. Je vous ferai donc grce de
cette description. Le premier aspect de la ville a, vous le savez, plus
d'tranget que de beaut; mais c'est une tranget souriante; et, ici,
le moyen ge n'a rien laiss d'imposant, rien de lugubre non plus.

On vous fait attendre le dbarquement pendant deux mortelles heures, et
ensuite, pour vous permettre de passer une journe sur le territoire
sarde, on vous ranonne sous prtexte de _visa_, sans compter le temps
qu'on vous prend encore  vous faire attendre le bon plaisir de la
police et des ambassades. L'accueil n'a rien d'hospitalier, je vous
jure, pour les pauvres diables. Enfin, il m'a t possible de pntrer
dans la ville et d'y chercher,  tout hasard, un coin pour djeuner. Mon
camarade Brumires n'avait pas voulu dbarquer, sa princesse grecque ne
dbarquant pas. Je l'ai donc laiss tout le jour sur _le Castor_, occup
 tcher de renouer la conversation avec l'objet de ses penses et 
tirer les vers du nez  ses domestiques. Et puis il est un peu comme le
harpiste, il mprise Gnes, il mprise tout ce qui n'est pas Rome et les
sept collines.

Le hasard m'a conduit devant la porte du caf de la _Concordia_. La
vue du petit jardin m'a tent. Je me suis fait servir le caf sous
des orangers, de vritables orangers couverts d'oranges, au milieu
de plates-bandes fleuries auxquelles le soleil donnait des tons
resplendissants. Mais ne soupirez pas trop. Le climat de cette rgion
est, sinon aussi froid, du moins aussi variable que le ntre. Nos
dplorables printemps de ces dernires annes ont eu ici leur
contre-coup, et j'entendais dire autour de moi que cette belle journe
tait la premire de l'anne. J'en ai remerci le ciel, qui m'a permis
de voir ainsi l'ancienne reine de la Mditerrane dans toute sa
splendeur. En tant que cit commerante, progressive et civilise, elle
est bien dtrne aujourd'hui par Marseille; mais, comme arrangement et
distribution pittoresques, il y a la diffrence d'une belle aventurire
 une belle bourgeoise. La premire un peu follement accoutre et mlant
des ornements exquis  des parures risques, mais ayant ces grces qui
entranent ou ces originalits qui plaisent; l'autre plus sage, plus
soumise  la mode, dcente, riche, propre, mais ressemblant  tout le
monde.

En somme, l'aspect gnral de Gnes n'est pas satisfaisant, mais le
dtail est souvent adorable. Les maisons peintes sont dcidment une
laide chose; heureusement, la mode s'en perd. La ville, jete sur
des plans ingaux, n'a ni queue ni tte, mais les _belles_ rues sont
curieuses et amusantes. On appelle ici les belles rues celles qui sont
bordes de beaux palais; par malheur, elles sont si troites, que ces
beaux palais y sont enfouis. On passe en admirant les portes et les
dessous de la construction; mais il faut se tordre le cou pour voir
l'difice, et encore, ne se fait-on, quelque part qu'on se mette, qu'une
ide vague de ses proportions et de son lgance.

Il faudrait consacrer une journe  chacune de ces demeures d'un style
vari au dedans comme au dehors. Cette varit tonne, blouit, amuse et
fatigue. Il y a beaucoup de marbres, beaucoup de fresques, beaucoup de
dorures, et tout cela a cot beaucoup d'argent. C'est petit et mignon 
l'extrieur. Au dedans, les salles sont vastes et l'on s'tonne qu'elles
tiennent dans des palais qui semblent tenir eux-mmes si peu de place.
Plus loin, il y a de belles promenades bordes de vilaines petites
maisons; des glises riches et encombres de choses prcieuses et
coteuses; et puis des sentiers  pic, bords de hautes maisons
trs-laides, des passages noirs qui s'ouvrent tout  coup sur des
verdures blouissantes, puis le roc  pic devant et derrire soi; puis
la mer vue d'en haut et toujours belle; des fortifications gigantesques,
interminables; des jardins sur les toits; des villas jetes au hasard
sur les collines environnantes, profusion de btisses criardes, qui,
vues de loin, gtent le cadre naturel de la ville; enfin, c'est
incohrent: ce n'est pas une cit, c'est un amas de nids que toutes
sortes d'oiseaux sont venus construire l, chacun faisant  sa tte et
s'emparant de la place et des matriaux qui lui plaisaient. Si on ne
se disait pas que c'est l'Italie, on se persuaderait volontiers que ce
n'est pas ce que l'on attendait; mais il faut ne point penser  cela, et
plutt se livrer  cette influence de dsordre et de caprice qui rend un
peu fou  premire vue.

Aprs avoir couru deux ou trois heures, tantt choqu, tantt ravi, je
suis entr dans quelques palais. Ah! mon ami, que j'ai vu de beaux Van
Dyck et de beaux Vronse! Mais les tranges intrieurs que ceux de ces
nobles Gnois! Quels drles de petits dtails attestent l'incurie ou
l'absence du got! quelles crotes de portraits modernes, quels mesquins
petits meubles, quelles plaisantes acquisitions de la veille au milieu
de ces chefs-d'oeuvre, de ces dcorations splendides et de ces rarets
rapportes par les anctres voyageurs ou trafiquants clairs! Comme la
petite faence anglaise jure  ct de la monumentale potiche de Chine,
et comme nos colifichets d'industrie franaise  bon march d'il y a dix
ans sont tonns de se trouver mls  ces vieux marbres et  ces fires
peintures!

Il semble que les descendants des illustrissimes navigateurs aient pris
en dgot tout ce luxe de pirates, ou que la lassitude du crmonial ait
gagn les ttes, comme celle de mon Anglais de la _Rserve_. Peut-tre
ont-ils perdu quelque chose de plus que le got de la magnificence, le
got du beau. On va jusqu' dire que, dans certains palais, des toiles
de grands matres ont t vendues aux trangers par des gardiens
infidles, remplaces par des copies mdiocres, et que les propritaires
ne s'en sont pas encore aperus.

Je ne vous affirme nullement le fait; mais, pour vous rsumer mon
impression gnrale, je vous dirai qu'ici tout est surprise charmante
ou brusque dception. Si j'eusse t en humeur de travailler, le
pittoresque m'et pourtant retenu; il est  chaque pas, dans une ville
aussi raboteuse; il faudrait s'arrter devant toutes ces ruelles qui se
tordent et se prcipitent d'un plan  l'autre, passant sous des arcades
multiplies qui relient les maisons entre elles et projettent, sur ces
profondeurs brillantes, des ombres d'un velout et d'une transparence
inous. Oh! s'il ne s'agissait que de peinture, la vie tout entire d'un
artiste minutieux pourrait bien se consumer devant une de ces ruelles
 perspective mouvemente! Mais il s'agit d'autre chose; il s'agit
d'avancer, de comprendre, de vivre si faire se peut!

Pendant que j'avalais Gnes des yeux, des jambes et de l'esprit, mons
Brumires poursuivait sa desse. Mais voil o Recommence l'aventure,
qui, j'espre, va vous faire oublier l'informe esquisse que je viens de
mettre sous vos yeux.

Quand,  huit heures du soir, je suis remont, affam et harass, sur
_le Castor_, j'ai trouv le pont tellement encombr de beau monde,
qu'on et dit d'une fte. Ce bruit et cette foule venaient d'un notable
surcrot de passagers  bord; des Anglais, toujours des Anglais, et puis
quelques Franais et quelques indignes, ces derniers ayant amen
l toute leur famille et tous leurs amis, qui, en manire d'adieux,
causaient gaiement avec eux, en attendant le moment de lever l'ancre.

Au milieu de cette bagarre, que rendaient plus tourdissante les
chanteurs et guitaristes ambulants posts dans des barques autour du
_Castor_, et tendant leurs casquettes aux passagers, j'eus le temps de
remarquer, encore une fois, que le Gnois tait expansif, babillard,
enjou, commre et avenant. Cela tait, du moins, crit sur toutes les
figures et dans toutes les intonations de ceux qui parlaient le patois.
Les prtres surtout me parurent gais et smillants, ressemblant fort
peu, dans leurs allures,  ceux de France. On voit qu'ils sont mls
plus que les ntres  la socit locale et  ses proccupations
temporelles. Pourtant, l'opinion gnrale est ici en grande raction
contre eux,  ce que l'on m'a dit.

Enfin, le son de la cloche nous dlivra de tous les visiteurs qui
s'envolrent sur leurs barques, envoyant de gais adieux et de bons
souhaits  l'quipage, et, quand l'ordre eut un peu agrandi l'espace, je
pus chercher et retrouver mon ami Brumires, tandis que le steamer se
remettait en marche.

--J'ai pass une sotte journe, me dit-il; ma princesse  dormi tout le
temps dans sa cabine, d'o elle est enfin sortie, parfume et coiffe 
ravir, il n'y a pas plus d'une heure. J'ai russi  l'accoster; mais sa
chre tante, n'ayant plus le mal de mer, est venue me l'enlever; vous
pouvez les voir l-bas qui se moquent de nous!

Je regardai la tante, qui m'avait paru vieille, hier, mais qui,
dbarrasse de ses coiffes et de l'affreux abat-jour vert que les
Anglaises mettent maintenant en voyage autour de la passe de leur
chapeau, est une assez jolie femme grasse, sur le retour. La _princesse_
avait, en effet, arrang ses magnifiques cheveux bruns d'une faon
trs-artiste et daignait nous les laisser admirer, en tenant  la main
son petit chapeau de paille  rubans de velours vert. Du reste, ces deux
dames ne me paraissaient faire aucune attention  nous.

--Et, maintenant, dis-je  Brumires, puisque vous tiez si intrigu,
vous savez du moins qui elles sont? vous avez eu le temps de vous en
enqurir?

--La tante est une Anglaise pur sang, rpondit-il. La nice n'est
peut-tre pas sa nice. Voil tout ce que je sais. Leurs bagages sont
au fond de la cale; pas un nom, des chiffres tout au plus, sur leurs
ncessaires de voyage. Le domestique ne sait pas un mot de franais, et
je ne sais pas un mot d'anglais! Quant  la soubrette italienne, elle
est malade,  ce que prtend Benvenuto.

--Qui a, Benvenuto?

--Votre harpiste! il s'appelle Benvenuto, l'animal! J'esprais qu'il me
serait utile. Il avait flair ma proccupation sentimentale, et, venant
au-devant de mes dsirs, il se mettait au service de ma passion avec
cette inimitable courtoisie et cette dlicieuse pntration qui
caractrisent certaine classe d'hommes trs-employs et trs-rpandus en
Italie... sur les sept collines, particulirement; mais je souponne le
drle d'avoir bu ma _bonne-main_ et de ronfler sous quelque malle. Bref,
je ne sais rien du tout, sinon que l'on va  Rome, ce qui laisse mon
esprance intacte. Si cette diable de mer que voil coulante comme
de l'huile pouvait se courroucer un peu, j'esprerais que la tante
retournerait vite  ses oreillers... Mais qu'est-ce que vous avez, mon
cher, et  qui est-ce que je parle?

--A quelqu'un qui vous coute d'une oreille, mais qui, de l'autre,
reconnat une voix... Tenez, mon cher, cette dame qui emmne votre
princesse en Italie est bien sa tante, c'est milady _trois toiles_.
Je ne connais que son nom de baptme, Harriet; mais je sais qu'elle a
pous par amour un cadet de famille qui s'est laiss enrichir de huit
cent mille livres de rente, un trs-bon et trs-honnte homme, pas gai
tous les jours; mais ceci ne fait rien  l'affaire. Votre hrone est
bien rellement une personne de grande maison, et peut-tre l'hritire
future de cette grande fortune, car milord et milady n'ont pas
d'enfants.

--Zadig! s'cria Brumires transport de joie, o diable avez-vous
appris tout cela?

--Vous voyez bien, repris-je en lui montrant un Anglais chauve, 
pantalon grillag, qui s'tait approch assez respectueusement des deux
femmes, que voil milord qui parle  sa femme!

--a? C'est le domestique!

--Je vous jure que non; et, s'il n'a pas voulu vous rpondre, c'est que
vous ne lui tes pas prsent, et que, devant milady, il ne veut pas
paratre ce qu'il est, un homme sans morgue et parlant te franais aussi
facilement que vous et moi.

--Encore une fois, Zadig, expliquez-vous!

Je refusai de m'expliquer, autant pour me divertir de l'tonnement de
mon camarade, que pour obir  un sentiment, peut-tre exagr, de
dlicatesse. J'avais surpris les secrets du mnage de lord _trois
toiles_, en coutant, avec une attention dont je pouvais bien me
dispenser, ses confidences  un ami,  travers une cloison du cabaret
de la _Rserve_. Je crois que je devais m'en tenir l, et ne pas les
divulguer.

Maintenant, mon ami, vous allez aussi me traiter de Zadig et me demander
comment je reconnaissais un homme dont je n'avais pas aperu la figure.
Je vous rpondrai que d'abord sa voix, sa prononciation, ses intonations
tristes et comiques  la fois m'taient restes dans l'oreille d'une
faon toute particulire. Si je voulais me faire valoir comme devin,
j'ajouterais qu'il est certains traits, certaines physionomies et
certaines tournures qui s'adaptent si parfaitement  certaines manires
de s'exprimer, et  certaines rvlations de caractre et de situation,
qu'il n'y a pas moyen de les mconnatre. Mais, pour rester dans
l'exacte vrit, je dois vous avouer qu'au moment o je quittais le
cabaret de la _Rserve_, je m'tais trouv face  face sur l'escalier
extrieur avec les deux personnages, au moment o un garon leur
prsentait sa lanterne pour allumer leurs cigares. L'un me parut un
officier de marine; l'autre, c'tait l'homme  front chauve,  casquette
vernie renverse en arrire,  pantalon grillag, que je voyais en ce
moment changer quelques paroles avec milady. Leur conversation ne fut
pas longue. Je ne l'entendis pas; mais,  coup sr, je la traduirais
ainsi: Vous avez fum?--Je vous jure que non.--Je vous jure que si. Et
milord s'loigna d'un air rsign, sifflota un moment, en regardant les
toiles, et s'en alla fumer derrire la chemine de la chaudire. Il n'y
et peut-tre pas song, mais sa femme venait de lui en donner l'envie.

Brumires, enchant de mes dcouvertes, vient de voir un autre de ses
souhaits exauc: le temps s'est brouill, la mer s'est fait sentir plus
rude. Lady Harriet a quitt le pont. La nice, qui parat d'une solidit
 toute preuve, est reste sur le banc avec la femme de chambre, et
j'ai laiss mon camarade tournant autour d'elles. Je vous cris du
salon, o, en ce montent, je vois apparatre milord _trois toiles_ avec
un trs-vilain chien jauntre que je le souponne d'avoir achet 
Gnes pour se faire renvoyer plus souvent par sa femme. Ils se font
mutuellement (milord et son chien) de grandes amitis. Pauvre lord
_trois toiles_! Il sera peut-tre aim, au moins, de ce chien-l! Mais
le roulis augmente et il me devient difficile d'crire. La nuit se fait
maussade en plein air, et je vais me reposer des rues perpendiculaires
et du terrible pav de briques de Gnes la Superbe.



VII

Samedi 17 mars. Toujours  bord du _Castor_

Il est onze heures du soir, et je reprends mon journal. Brumires est
toujours amoureux, milord toujours silencieux, Benvenuto toujours
obsquieux. Mon camarade s'est obstin  ne pas dbarquer  Livourne, o
nous nous sommes arrts ce matin, aprs une nuit assez dure, malgr les
allures douces et solides du _Castor_. Il a fait tout aujourd'hui un
temps de Paris, gris, humide, et froid par-dessus le march. Beau ciel
d'Italie, o es-tu? J'ai bien le projet de revoir ces villes que je
traverse au pas de course; mais j'avoue que je n'y peux pas tenir, et
qu'ayant la libert de rester dans les ports, chose fort triste et
nausabonde, du moment que l'on se sent emprisonn dans une fort de
btiments qui ne sont pas tous propres  regarder, j'aime mieux payer
l'impt d'arrive  toutes les polices locales, et voir quelque chose
qui remplisse activement ma journe. Cela me fait faire des dpenses
extravagantes pour un gueux de peintre; mais je suis relev de mon
serment, et l'abb Valreg est rsign  me laisser vivre.

Je n'avais pas fait trois pas dans la ville de Livourne, que vingt
voiturins se disputaient l'honneur de me conduire  Pise. J'avais manqu
l'heure du petit chemin de fer qui y transporte en peu d'instants, et
j'allais me laisser ranonner, lorsque Benvenuto s'est dress  mes
cts comme une providence, pour faire le march, sauter sur le sige et
me servir de cicerone. Comment avait-il dbarqu? qui l'avait prserv
des formalits coteuses et ennuyeuses que je venais de subir? Dieu le
sait! Il y a aussi une providence pour les bohmiens.

Nous avons travers ces grands terrains d'alluvion tout rcemment sortis
de la mer. Vous vous souvenez de ce fait, qu'au temps d'Adrien, Pise
tait  l'embouchure de l'Arno, dont elle est aujourd'hui loigne de
trois lieues. Il n'y a, au bord de ces terrains qui gagnent toujours,
que des oliviers maigres, des taillis marcageux, des champs inonds,
couverts de golands; puis des cultures trop bien alignes, des villages
sans caractre. Mais Pise en a de reste. C'est solennel, vide, largement
ouvert, nu, froid, triste et, en somme, assez beau. J'ai djeun en
toute hte et couru aux monuments. La basilique grco-arabe et son
baptistre isol, la tour penche, le _Campo-Santo_, tout cela, sur une
immense place, est trs imposant. Je ne vous dirai pas comme ferait un
_guide_ imprim, que ceci ou cela est admirable ou dfectueux au point
de vue du got ou des rgles. Les chefs-d'oeuvre ont des dfauts;  plus
forte raison ces difices btis, orns ou enrichis  diverses poques,
chacune apportant l son progrs ou sa dcadence. Chacun y a apport sa
volont ou sa puissance; voil ce qu'il y a de certain et ce qui peut
toujours tre regard avec un certain respect ou avec un certain
intrt. Ces grands ouvrages qui ont absorb le travail, la richesse et
l'intelligence de plusieurs gnrations sont comme des tombes leves
 la mmoire des ides, tombes couvertes de trophes qui, tous, sont
l'expression de l'idal d'un sicle.

La tour penche est une jolie chose, nonobstant l'accident qui l'a
rabaisse au rle de curiosit; mais l'accident lui-mme a eu des suites
illustres. Il a servi  Galile pour ses expriences et ses dcouvertes
sur la gravitation. Les portes de Ghiberti, vous les savez par coeur.
Nous travaillons aussi bien aujourd'hui; mais nous imitons beaucoup et
inventons peu. Honneur donc aux vieux matres! Pourtant les fresques
d'Orcagna m'ont peu flatt. C'est un cauchemar grotesque, et j'ai
eu besoin de m'adresser les rflexions ci-dessus nonces, pour les
regarder sans dgot. Les autres fresques du _Campo-Santo_ sont moins
barbares, mais bien mal conserves et successivement retouches ou
changes. Il faut y chercher celles de Giotto, avec les yeux de la foi.
Quelques compositions, les siennes peut-tre, sont bien naves, bien
jolies, sans qu'il y ait pourtant motif de pamoison, comme Brumires
m'en avait menac.

Ce _Campo-Santo_ est, en somme, un lieu qui vous reste dans l'me
aprs qu'on en est sorti. Il ne serait pas bien ais de dire pourquoi
prcisment, car c'est une construction ruine ou inacheve, couverte
en charpente. Le cadre d'lgantes colonnettes du prau n'est pas une
merveille qui n'ait t surpasse en Espagne, dans d'autres clotres,
dont j'ai vu les dessins. La collection d'antiques auxquels le clotre
sert de muse est trs mutile et n'approche pas, dit-on, d'une des
moindres galeries de Rome. Il y a l, en somme, peu de trs beaux
dbris; mais il y a de tout, et ce vaste clotre o un ple rayon de
soleil est venu un instant dessiner les ombres portes de la dcoupure
gothique, ces profondeurs o gisent mystrieusement des tombes
romaines, des cippes grecs, des vases trusques, des bas-reliefs de la
renaissance, de lourds torses paens, de fluettes madones du Bas-Empire,
des mdaillons, des sarcophages, des trophes, et ces fameuses chanes
du dfunt port de Pise, conquises et rendues par les Gnois; l'herbe
fine et ple du prau, o quelques violettes essayaient de fleurir;
tout, jusqu' cette charpente sombre qui ne finit rien, mais qui ne
gte rien, compose un lieu solennel, plein de penses, et d'un effet
pntrant. Fiez-vous donc  vos belles photographies, qui nous faisaient
dire: L'_effet_ embellit tout; la rduction aussi embellit peut-tre
les objets. Non! la magie du soleil n'est pas la seule magie du
_Campo-Santo_. On le regarde sans trop d'bahissement, mais on l'emporte
avec soi.

La cathdrale est un autre muse, encore plus prcieux, des arts sacrs
et profanes. Les mosaques byzantines des votes sont d'un grand effet;
mais la mosaque de marbre du pav central m'a donn un certain frisson
de respect. C'est la mme que celle du temple d'Adrien. Elle tait l,
servant au culte des dieux antiques, avant qu'une glise et remplac le
temple; elle avait t foule, use dj par les prtres de ce dieu
Mars dont la statue est l aussi, baptise du titre et du nom de
Saint-Ephse. Ah! si ces pavs pouvaient parler! que de choses ils nous
raconteraient que notre imagination s'inquite de ressaisir!

Mais les eaux de l'Arno ou les croupes des monts pisans en ont vu
davantage, me direz-vous.--Je vous rpondrai que nous ne sommes jamais
tents d'interroger la nature brute sur les destines humaines. Nous
savons qu'elle gardera son secret; mais, du moment que, de ses flancs,
une pierre est sortie pour tre travaille et employe par la main de
l'homme, cette pierre devient un monument, un tre, un tmoin, et nous
la retournons dans tous les sens pour y trouver une inscription, une
simple trace qui soit une voix ou une rvlation.

C'est l, je crois, en dehors de l'effet pittoresque, le grand attrait
des ruines, la curiosit! J'avoue que je suis trs-las des rflexions
imprimes, sur les destins de l'homme et la chute des empires. Ce fut la
grande mode, il y a quelque quarante ans, sous notre empire  nous, de
_pleurer_ les vicissitudes des grandes poques et des grandes socits.
Pourtant, nous tions nous-mmes grande socit et grande poque, et
nous touchions aussi  des dsastres,  des transformations,  des
renouvellements. Il me semble que regretter ce qui n'est plus, quand
on devrait sentir vivement que l'on doit tre quelque chose, est une
flnerie potique assez creuse. Le pass qui, en bien comme en mal, a eu
sa raison d'tre, ne nous a pas laiss ces tmoignages, ces dbris de sa
vie, pour nous dcourager de la ntre. Il devrait, en nous parlant par
ses ruines, nous crier: _Agis et recommence_, au lieu de cet ternel
_Contemple et frmis_, que la mode littraire avait si longtemps impos
au voyageur romantique des premiers jours du sicle.

L'illustre Chateaubriand fut un des plus puissants inventeurs de cette
mode. C'est qu'il tait une ruine lui-mme, une grande et noble ruine
des ides religieuses et monarchiques, qui avaient fait leur temps. Il
eut des vellits gnreuses comme il convenait  une belle nature d'en
avoir. L'herbe essaya souvent de pousser et de reverdir sur ses votes
affaisses; mais elle s'y scha malgr lui, et, comme un temple
abandonn de ses dieux, sa grande pense s'croula dans le doute et le
dcouragement.

Mais me voici bien loin de Pise. Non, pas trop cependant: je me disais
ces choses-l en traversant ces grandes rues o l'herbe pousse, et en
regardant ces vieux palais bizarres qui se mirent dans l'Arno d'un air
solennel et ennuy. Pise tout entier est un _Campo-Santo_, un cimetire
o les difices, vides d'habitants, sont debout comme des mausoles.
Sans les Anglais et les malades de tous les pays froids, qui viennent en
certains moments de l'anne, lui rendre un peu d'aisance, la ville,
je crois, finirait comme doivent finir les petites rpubliques
d'aristocrates: elle mourrait _da se_.

Il n'y pas tant  gmir sur ses destines; elle a eu ses beaux jours,
alors que sa constitution tait un grand progrs relatif. Elle a t
rivale de Gnes, de Venise et de Florence; elle a t reine de Corse
et de Sardaigne, reine de Carthage, cette autre ruine dont elle devait
partager le destin. Elle a eu cent cinquante mille habitants, de grands
artistes, une marine, de grands capitaines, des colonies, des conqutes,
d'immenses richesses et tout l'enivrement de la gloire. Elle a bti des
monuments qui durent encore et que le monde vient encore saluer. Mais
les temps sont venus o ces petites socits si vivaces et si ardentes,
au lieu d'tre des foyers d'expansion, des sources bienfaisantes, se
transformrent en foyers d'absorption, en abmes attirant la sve des
nations sans vouloir la rendre, en nids de vautours ou de pirates. Ds
lors leur dcadence et leur abandon furent dcrts l-haut. Jupiter
ne lance plus de foudres; mais Dieu a mis au coeur des socits le ver
rongeur de l'gosme qui les dvore quand elles le nourrissent trop
bien. Les voisins jaloux ou irrits ont livr des luttes acharnes; la
mer, en se retirant, a accueilli de nouveaux htes sur ses rivages.
Livourne s'est leve dans des ides toutes positives, et, moins jalouse
d'art et de magnificence, a prdomin par le trafic. Les outrages,
insparables compagnons du malheur, sont venus frapper l'orgueil des
fiers Pisans. La noble rpublique fut vendue, viole, pille, dispute
comme une proie, ravage par la famine, par la peste, par la misre.
Elle n'est plus, et la belle Italie du pass s'est vendue et perdue
comme elle, pour avoir trop caress dans son sein des intrts rivaux,
pour avoir d sa splendeur et sa gloire  des passions troites et non 
des sentiments gnreux.

_Requiescat in pace!_ Je vous ai trop promen avec moi dans ce champ de
repos. Il faut que je vous ramne au _Castor_  travers la campagne,
qu'un peu de soleil est venu gayer. J'ai pu, en me retournant, saluer
les _monti pisani_, que les nuages m'avaient voils ce matin, et qui
font aux monuments de la ville un cadre assez beau. Je ne sais si, par
un temps clair, on voit d'ici les Apennins, dont ces monts pisans sont
une cte rompue et dtache.

Benvenuto m'a t d'un grand secours. Il est savant  sa manire et
bavard avec un certain esprit. J'apprends avec lui  entendre l'italien,
que je sais un peu, mais dont la musique est trop neuve  mon oreille
pour que je la comprenne d'emble compltement. Cela viendra, j'espre,
en peu de jours.

Me revoici en mer, voyant passer comme des rves, la Corse, l'le
d'Elbe, le rocher de Monte-Christo, qu'un roman plein de feu a rendu
populaire, et qu'un Anglais vient d'acheter pour s'y tablir.

Ces cueils des ctes de France et d'Italie font, dit-on, la passion
des Anglais. Le gnie de l'insulaire rve partout un monde  crer, une
domination intelligente ou fantasque  tablir. Au reste, je comprends
le prestige qu'exercent sur l'imagination ces petites solitudes battues
des vagues. Quelques-unes ont assez de terre vgtale pour nourrir des
pins, et, lorsqu'elles sont creuses en amphithtre dans un bonne
direction, des villas peuvent s'y lever et des jardins y fleurir 
l'abri des vents et des flots qui rongent l'enceinte extrieure. La
chaleur doit y tre tempre en t, et le continent est assez voisin
pour qu'on n'y soit pas trop priv des relations sociales. Pourtant, je
crois de tels asiles dangereux pour la raison. Cette mer environnante
vous dfend trop de l'imprvu, elle vous rend trop sr d'une
indpendance dont on n'a que faire dans la solitude.

Brumires vient me souhaiter le bonsoir. Miss _Mdora_ est de race
grecque, il ne s'tait pas tromp. Son pre, mari  la soeur de lady
Harriet, tait un Athnien pur sang. Elle est orpheline. Elle est
amoureuse de Raphal et de Jules Romain. Elle est trs-anxieuse de
recevoir la bndiction du pape, bien qu'elle ne soit pas du tout
dvote. Sa suivante s'appelle _Daniella_. Voil le rsum de ses
panchements.



VIII

Rome, 18 mars.

Enfin, mon ami, m'y voil! mais ce n'est pas sans peine et sans
aventure, comme vous allez voir.

Je ne m'attendais certainement pas  une Italie aussi complte.
On m'avait dit qu'il n'y tait plus question de brigands depuis
l'occupation franaise, et il est de fait, m'assure-t-on, que, grce 
nous, _l'ordre_ est aussi bien tabli que possible dans un pays o le
brigandage est comme une ncessit fatale. Ceci m'a t expliqu assez
premptoirement, et je vous l'expliquerai plus tard. Vous tes press
d'our mon aventure. Je vais tcher pourtant de vous la faire attendre
un peu, pour la rendre plus piquante. coutez donc, ce n'est pas tous
les jours qu'on en a une pareille  raconter!

Dbarqus, ce matin,  Civita-Vecchia, aprs nos adieux au _Castor_ et 
son excellent capitaine, M. Bosio, nous avons djeun dans une auberge,
des fentres de laquelle, plongeant sur le rempart, nous avons pu voir
des soldats franais se livrer  leurs exercices quotidiens avec cette
aisance qui les caractrise. Encore des visites de police sur le
btiment, encore les douanes sur le rivages; encore des visas, des
impts et des heures d'attente: toujours le voyageur arrach  sa
premire impression,  son innocente fantaisie de courir  droite ou
 gauche sur la terre qu'il vient de toucher. Le voyageur est partout
suspect, il est partout susceptible d'tre un bandit, ce qui n'a jamais
empch aucun bandit de dbarquer, et aucun voyageur de trouver des
bandits indignes ou autres, l o il y en a pour l'attendre. Mais
je vous assure que les bandits gtent bien moins les voyages que les
prcautions prises contre les honntes gens. Les douanes sont aussi une
vexation barbare. On s'en sauve ici avec de l'argent; mais c'est encore
une chose blessante de ne pouvoir s'en sauver avec sa parole. Les
montagnes et les mers ne sont rien pour l'homme; mais il s'arrange pour
tre  lui-mme son obstacle et son flau sur la terre que Dieu lui a
donne.

Une diligence attendait que toutes ces formalits fussent remplies pour
nous transporter  Rome, en huit heures; ce qui, moyennant quatre relais
et de bons chevaux, me sembla exorbitant pour faire quatorze lieues.
Mais c'est ainsi! On perd une bonne heure  chaque relais, les
postillons ne voulant partir qu'aprs avoir ranonn les voyageurs. Il y
a bien un conducteur qui est cens les faire marcher quand mme; mais
il s'en garde bien: il partage probablement avec eux. Il vous dit
philosophiquement que vous ne leur devez rien, mais qu'il ne peut pas
les faire obir. On est donc  la discrtion de ces drles, qui vous
insultent si vous ne voulez pas cder  leur ton d'insolence, et qui
exigent que vous ayez sur vous la monnaie qui leur convient. Tant pis
pour vous si, arrivant de Livourne avec celle qu'on vous a change,
vous n'avez pas eu la prcaution de vous munir de _pauls_ romains. Ils
enfourchent leurs chevaux et restent immobiles jusqu' ce que vous leur
ayez promis de faire en sorte de les satisfaire au relais suivant. Peu
importe que tous les autres voyageurs aient subi leurs prtentions; un
seul, empch ou rcalcitrant, arrte le dpart. Une bande de voyous qui
ont aid  l'attelage, sont l autour de la voiture, rclamant aussi,
avec des grimaces, des langues tires en signe de haine et de mpris,
vous traitant de _singes_ et de _porcs_ si, par malheur, dans votre
aumne, il s'est trouv un sou _tranger_, un sou ayant cours  deux
lieues de l.

Je ne vous parle pas des mendiants de profession, c'est--dire du reste
de la population, tranant sur les chemins ou grouillant dans les
villages. Leur misre parat si horrible et si relle, qu'on n'hsite
pas  leur donner ce qu'on peut; mais leur nombre accrot, en un clin
d'oeil, dans une telle proportion, qu'en faisant  chacun la part bien
mince, il faudrait tre deux ou trois mille fois plus riche que je ne
suis pour ne pas faire de mcontents.--Et puis il ne faut qu'un coup
d'oeil pour voir que cette malheureuse engeance a tous les vices, toutes
les abjections de la misre: paresse, fourberie, abandon de soi-mme,
malpropret et nudit cyniques, haine sans fiert superstition sans foi
ou basse hypocrisie. Ces mendiants se battent ou se volent les uns les
autres de la mme main qui grne le chapelet bnit. Il n'est pas
saint dans le calendrier qu'ils n'invoquent, en mlant  leur litanie
plaintive de grotesques ordures, quand ils croient qu'on ne les comprend
pas.

Tel est l'accueil, tel est le spectacle qui attendent le passager ds
qu'il a mis le pied sur les tats de l'glise. J'avais entendu raconter
tout cela. Je croyais  de l'exagration,  de la mauvaise humeur. Je
n'aurais pas pu m'imaginer l'existence d'une population n'ayant rien, ne
faisant rien, et vivant littralement de l'aumne des trangers.

Nous avions suivi quelque temps les rives de la mer, courant assez vite
sur un chemin tortueux, parmi des monticules sans arbres, mais couverts
d'une vgtation sauvage, luxuriante. Pour la premire fois, j'ai vu des
anmones roses percer les touffes de bruyre. Il y a l une profusion et
une varit de plantes basses qui attestent la fertilit de ces plages
incultes. Un peu plus loin, nous vmes quelques essais de culture.

Aprs le dernier relais, comme nous tions en pleine campagne romaine,
le postillon s'arrta court. Il avait oubli son manteau. On voulut le
faire marcher, on invoqua l'autorit du conducteur.

--Impossible, dit celui-ci; un homme qui se trouverait, sans manteau,
revenir  la nuit dans la campagne de Rome, serait un homme mort.

Il parat que cela est certain; mais quelque chose de certain aussi,
c'est que, tout en dpchant un gamin pour lui aller chercher son
manteau, le compre lui avait parl bas avec un sourire expressif. Cela
signifiait: Prends ton temps; car l'enfant s'en alla lentement, se
retourna, et, sur un signe d'intelligence, ralentit encore sa marche.
Cet homme avait-il, pour agir ainsi, une autre raison que celle de se
venger de Brumires, lequel l'avait menac de mettre pied  terre pour
le corriger de quelque parole impertinente  son adresse? C'est ce que
j'ignore, ce que nul de nous ne saura jamais.

Comme il faisait beau temps, et que l'incident, vu tous ceux qui
l'avaient prcd, menaait d'tre interminable, je calculai devoir
arriver  Rome en mme temps que la diligence; je descendis et pris les
devants sur la _via Aurlia_. Brumires avait voulu m'en empcher.

--Cela ne se fait gure, m'avait-il dit: bien que depuis longtemps,
dit-on, on n'ait dvalis personne, on ne voyage pas seul et  pied dans
ces parages. Ne perdez pas trop de vue la diligence.

Je le lui promis, mais je l'oubliai vite. Il ne me semblait pas
possible, d'ailleurs, qu'aux portes d'une capitale, en plein jour et sur
un sol compltement dcouvert, on ne pt pas faire impunment quelque
mauvaise rencontre.

J'tais, depuis une demi-heure environ, seul dans le dsert qui s'tend
jusqu'aux portes de la ville; dsert affreux, sans grandeur pour le
piton qui,  chaque instant, perdu dans les mornes ondulations du
terrain, ne voit qu'une suite de monticules verdtres, o errent, de
loin en loin, des troupeaux abandonns tout le jour  eux-mmes, sur un
sol non moins abandonn de l'homme. Quelque paysagiste que l'on soit,
on a le coeur serr, en voyant qu'ici la nature elle-mme est une ruine
muette et dlaisse.

Le soleil baissait rapidement, et, de temps  autre, j'apercevais le
dme de Saint-Pierre dans la brume, moins imposant,  coup sr, que je
ne l'avais rv, terne, lugubre, semblable  un mausole dominant un
vaste cimetire. D'une des mdiocres hauteurs o je pus atteindre, je
me souvins de l'avertissement de Brumires; mais je cherchai en vain
la diligence, et, comme il commenait  faire frais, je poursuivis ma
route.

Un peu plus loin, quelques pierres sortant de l'herbe attirrent mon
attention. C'tait un vestige de ces constructions antiques dont la
campagne est seme; mais, comme c'tait le premier que je voyais tout
prs de la route, je m'en approchai et m'arrtai machinalement pour le
regarder. J'tais auprs d'une petite butte dchire  pic, et, par
l'effet du hasard, je me trouvais cach  quatre escogriffes de mauvaise
mine, adosss au revers de cet accident de terrain. Le sol herbu avait
amorti le bruit de mes pas, et, au moment o j'allais m'loigner sans
me douter de leur prsence, je les aperus tapis dans les broussailles
comme des livres au gte. Il y avait quelque chose de si mystrieux
dans leur attitude et dans leur silence, que je crus devoir me tenir sur
mes gardes. Je me retirai doucement, de manire  mettre tout  fait
le pli du terrain entre eux et moi. Au mme moment, j'entendis, sur le
chemin que je venais de franchir, un bruit de roues, et, pensant que
c'tait la diligence, j'allais abandonner mon systme de prcautions,
lorsqu' ce mme bruit mes quatre gaillards se relevrent sur leurs
genoux, ramprent comme des serpents dans le petit creux qui aboutissait
 la route et se trouvrent  porte du vhicule, qui approchait
rapidement et qui n'tait pas la diligence, mais bien une voiture de
louage trane par de bons chevaux de poste.

Je reconnus aussitt cette voiture pour y avoir vu transporter, 
Civita-Vecchia, le bagage de lady Harriet et de sa famille. C'tait une
grande calche ouverte. Un domestique, dpch quelques jours d'avance
pour l'envoyer, de Rome, au-devant des illustres voyageurs, tait rest
 la ville pour achever de prparer leur logement. J'ai su ce dtail
aprs coup. Il n'y avait donc, dans la calche que lord B*** (je sais
son nom maintenant), sa femme et sa nice. La femme de chambre italienne
tait sur le sige.

Le projet de mes bandits me parut assez clair, et je me demandai
aussitt comment je pourrais m'y opposer. Rongs par la misre ou par la
fivre, ils ne me paraissaient pas bien solides, sauf un grand chenapan
qui n'avait ni le type ni le costume indignes, et qui me sembla
fortement constitu. Je n'avais pour arme qu'une canne  tte de plomb,
et je regardais attentivement ce qu'ils tranaient dans l'herbe avec
prcaution. Quand ils se redressrent  demi dans le foss, je vis que
c'tait simplement de gros btons, circonstance qui acheva de me donner
confiance dans le succs de ma dfense. Ils devaient avoir quelques
couteaux sous leurs habits, car ils ne paraissaient pas gens  se
permettre un grand luxe de pistolets. Il s'agissait de ne pas leur
donner le temps de faire usage de ces lames, bonnes ou mauvaises.

J'avais l'avantage de me trouver sur les derrires sans avoir t
aperu. Pendant que je faisais ces rflexions, me dbarrassant de mon
caban qui m'et gn, la calche arrivait au lieu marqu pour le coup de
main. Le postillon, sur une brve sommation, arrtait ses chevaux, se
jetait  genoux et se tournait la face contre terre avec une rsignation
vraiment difiante. Cela rduisait d'un tiers les moyens de la dfense.
Je crus devoir agir prudemment; et, comme lord B***, ouvrant la portire
avec flegme, regardait devant lui  combien d'ennemis il avait affaire,
je lui fis signe de ne pas rsister encore, ce qu'il comprit avec un
admirable sang-froid. Il mit donc pied  terre en leur disant avec un
sourire calme:

--Dpchez-vous, mes bons amis: la diligence est derrire nous.

Cette menace parut ne pas les inquiter, et, voyant qu'il n'y avait
pas tentative de rsistance, que les femmes ne criaient pas, et que,
d'elle-mmes, elles descendaient prcipitamment pour leur abandonner la
calche, ils parlrent d'accommodement  l'amiable; et cela, dans des
termes d'une courtoisie comique, rendant grce  la _gentilezza del
cavaliere_ et hommage  la beaut des dames.

En ce moment, j'tais sur leurs talons, et, m'adressant au grand
chenapan, qui ne disait rien et tenait son bton lev sur la tte de
lord B*** par manire d'intimidation, je dchargeai sur la sienne un si
bon coup de ma canne, qu'il tomba comme mort.

Ramasser le bton qui s'chappait de cette _main dfaillante_, et en
assommer le bandit obsquieux qui traitait avec lord B*** fut pour ce
dernier l'affaire d'un instant. Le troisime larron, qui tenait les
chevaux, ne m'attendit pas: il prit la fuite. Le quatrime ne fit
gure mieux, et, aprs avoir essay de montrer son couteau, disparut
galement.

Nous restions l avec un homme qui demandait grce, un autre, tendu
 terre, qui ne donnait pas signe de vie, un postillon, toujours
prostern, qui ne voulait rien voir de ce qui se passait, et trois
femmes plus ou moins vanouies sur les bras.

Quand le drle terrass par lord B*** vit qu'il ne lui restait aucun
espoir de sortir de ses mains, il prit le parti ingnieux de s'vanouir
aussi. C'tait nous crer un embarras, dans le cas o nous eussions
voulu le faire prisonnier.

--Je connais ces histoires-l, me dit lord B***, qui ne me parut
nullement mu; si nous nous arrtons  attendre la diligence, qui est
encore loin et au pas, nous risquons de voir arriver du renfort  ces
gens-ci, et alors, la vengeance se mlant de l'affaire, nous n'en
sortirons pas vivants. Si nous avanons, nous laissons chapper ces
messieurs, qui ne sont peut-tre pas si morts qu'ils en ont l'air. Le
mieux est de retourner vers la diligence et de la forcer  marcher vite
jusqu'ici, o nous aviserons  faire constater le fait et  nous emparer
de ces deux blesss avant qu'ils aient pu se relever.

C'tait le meilleur avis possible. Il fallut rosser le postillon pour le
faire revenir de son motion. Dans l'opinion de son mari, lady Harriet
aurait peut-tre eu besoin du mme stimulant pour retrouver le
marchepied de la voiture. Elle avait la tte perdue. La nice tait
d'un calme hroque. Lord B*** voulut me faire monter avec elle. Je m'y
refusai. Aprs avoir remis sur son cheval le postillon perdu, et lui
avoir fait tourner bride, je sautai sur le sige auprs de la soubrette,
dont la frayeur ne se manifestait que par des torrents de larmes.

Je n'eus gure le temps de m'occuper de ses nerfs.

Rencontrer la diligence, l'arrter, raconter l'aventure, et reprendre
les devants pour montrer au conducteur et aux voyageurs la preuve des
faits dclars, tout cela fut accompli en moins d'un quart d'heure.
Mais,  surprise! comme on dit dans les romans; quand nous fmes sur le
lieu du combat, bien reconnaissable pour moi, grce au fragment de ruine
que j'avais explor  dix pas du chemin, plus de morts, plus de blesss,
plus de trace de l'aventure. Pas une goutte du sang de celui  qui
j'avais fendu le crne, pas un haillon enlev dans la lutte  ses
acolytes, pas mme l'empreinte du pitinement des chevaux effrays, ni
celle des roues de la voiture sur le sable. Il semblait qu'un coup de
vent et tout balay, et pourtant il n'y avait pas un souffle dans
l'air.

Lord B*** tait plus mortifi que surpris. Il tait surtout bless de
l'air de doute du postillon de la diligence. Celui de la calche tait
muet comme la tombe, dfait, tremblant, peut-tre dsappoint. Brumires
et quelques voyageurs ajoutaient foi  ma parole; d'autres se disaient
tout bas, en riant, que nous avions rv bataille, et qu'une panique
nous avait troubl la cervelle. Quelques bergers,  la recherche de
leurs troupeaux errants, riaient aussi et juraient n'avoir rien vu, rien
entendu. Lord B*** avait fort envie de se mettre en colre et de se
livrer  une minutieuse perquisition; mais la nuit approchait,
la diligence voulait arriver; lady Harriet, nerveuse et malade,
s'impatientait de l'obstination de son mari. Brumires, enchant de
retrouver sa princesse, et jaloux du bonheur que j'avais eu de lui
porter secours, profitait de l'occasion pour faire l'empress autour
d'elle. Quand on se remit en marche, je ne sais comment la chose s'tait
passe, mais j'tais dans la diligence et Brumires dans la calche avec
les dames, milord sur le sige avec la soubrette.

Cette soubrette est, par parenthse, assez jolie, et, dans le peu de
mots que j'avais changs avec elle sur ce mme sige de calche, je
lui avais trouv la voix douce et un trs agrable accent. Je lui avais
laiss mon caban pour s'envelopper, car elle tait peu vtue pour
affronter l'_influenza_, c'est--dire l'atmosphre de fivre mortelle
qui commence ici  la chute du jour et qui, comme le dsert et le
brigandage, rgne jusqu'au mur d'enceinte de la ville des papes.

Le caban ne me revint en mmoire que lorsque cette jeune fille me le
rapporta  la porte Cavalleggieri, o nous nous arrtmes tous pour
exhiber une fois de plus nos passe-ports. Comme, pour reprendre mon
vtement, je tendais la main, j'y sentis avec beaucoup d'tonnement le
baiser d'une bouche frache, et, avant que je me fusse rendu compte d'un
fait si trange, la soubrette avait disparu. Brumires, qui arrivait 
moi, ne fit que rire de ma stupfaction.

--C'est une chose toute simple, me dit-il; c'est la manire du pays pour
dire merci, et cela ne vous donne pas le droit d'exiger davantage.

C'tait plus que je n'aurais jamais song  _exiger_ d'une jolie femme.

On venait de visiter nos malles pendant une heure, lorsque le conducteur
nous annona que ceci n'tait rien, et que nous allions subir une autre
visite bien plus longue et bien plus minutieuse  la douane, mais qu'il
pouvait nous en dispenser si nous voulions lui donner chacun deux pauls.
Nous mourions de faim et nous donnmes tous; mais, quand nous fmes 
la douane, notre collecte ne servit de rien: le digne homme ne put
s'entendre avec les douaniers. Un colloque, peu mystrieux et fort long,
s'tablit  deux pas de nous. Ils voulaient un paul et demi par tte,
et lui, voulait partager seulement par moiti avec eux. On se querella
beaucoup; notre homme se piqua, garda le tout, et nous fmes visits.

Comme nous sortions enfin de ce purgatoire, riant,  force de dgot,
de toutes ces bouffonneries, et nous disposant  chercher un gte, lord
B***, qui, muni d'un laisser-passer, avait disparu depuis longtemps, me
frappa amicalement sur l'paule en me disant:

--Je viens de faire ma dclaration relativement  nos brigands, et de
conduire ma femme et ma nice au logement qui les attendait. A prsent,
je viens vous chercher de leur part. Est-ce que vous avez ici des
parents ou des amis qui vous rclament?

Je ne songeai pas  mentir; mais je remis au lendemain ma visite  ces
dames, pour cause de faim et de fatigue.

--Oh! si vous avez faim et sommeil, reprit-il, vous n'irez pas 
l'htel, o, quel qu'il soit, vous serez mal. Nous avons une bonne
chambre pour vous au palais ***, et nous vous attendons pour manger avec
nous un bon souper.

Toutes mes excuses furent vaines.

--Je ne rentrerai pas sans vous, me dit-il, et ces dames ne souperont
pas tant que nous ne serons pas rentrs.

Je donnai pour prtexte que je ne voulais pas laisser seul mon ami
Brumires.

--Qu' cela ne tienne! votre ami viendra aussi, dit lord B***.

Brumires ne se le fit pas rpter. Nous voil aussitt en route, 
pied, dans les rues de Rome, suivis de _facchini_ portant nos malles, et
de Benvenuto, qui se regardait comme invit aussi.

Le palais en question me parut bien loin. J'aurais prfr la plus
modeste auberge sous la main. C'est une maison trop grande, jadis
trs-magnifique, aujourd'hui trs-dlabre. Je n'ai pas eu le loisir
d'en admirer l'architecture extrieure. J'ignore si elle est loue ou
prte  mes Anglais. Leur majordome se vante de l'avoir rendue aussi
confortable qu'il est possible de le faire ici en peu de jours. Si
cela est, le confortable n'abonde pas  Rome. Les meubles modernes
disparaissent, d'ailleurs, dans ces salles immenses, o l'on gle
encore, en dpit des grands feux allums depuis trois jours.

Lord B*** nous conduisit avec nos bagages dans une chambre dont il
exigeait que je prisse possession; aprs quoi, nous allmes trouver lady
Harriet et miss Medora dans un salon grand comme une glise, et dont le
plafond, surcharg de dorures massives et de peintures confuses, tait
lzard en mille endroits. Ces dames n'en admirent pas moins le grand
caractre de ce local et semblent se plaire  vouloir rajeunir ce vieux
luxe vanoui. Beaucoup de bougies, allumes dans des candlabres d'un
grand style, clairaient  peine une table immense copieusement servie,
dernire circonstance qui me ft agrable, car j'tais l'tre le plus
stupidement affam du monde. Vous connaissez pourtant ma sobrit; mais,
j'ignore si c'tait l'motion du combat sur la via Aurlia, ou l'air
de la mer aval  pleins poumons depuis quatre jours, j'tais sourd et
quasi muet. Quand cette abrutissante obsession fut calme, je commenai
 faire plus ample connaissance,  l'entremets, avec mes nobles htesses
et  m'tonner des amitis et des prvenances dont j'tais l'objet. Ces
dames, influences apparemment par les fresques mythologiques de leur
palais, voulaient absolument m'riger en Jupiter librateur, en Apollon
vainqueur des monstres. Il y avait l'enthousiasme des nerfs chez lady
Harriet. Elle a eu tellement peur! Chez miss Medora, il y avait quelque
chose d'indfinissable: une reconnaissance moqueuse, ou une acceptation
maligne du service rendu. Peuttre la digestion d'un si copieux dner
m'a-t-elle embrouill la cervelle. Je n'ai rien compris  son air,  son
regard,  son sourire,  ses loges exagrs. Quand elle a vu que j'en
tais plus tourdi que flatt, elle m'a laiss tranquille et s'est
remise  causer peinture avec Brumires. Je la souponne de faire des
ruines roses et bleues  l'aquarelle.

Quant  lord B***, ses remercments m'ont t plus agrables, parce
qu'ils m'ont paru plus sincres. Comme je lui faisais observer qu'avec
sa prsence d'esprit et sa manire d'employer le bton, il se serait
probablement tir d'affaire sans moi:

--Non, me dit-il, je ne crains pas un ou deux hommes, j'en crains trois
ou quatre. Je n'ai que deux mains et deux yeux. Je sais que trois de nos
adversaires n'en valaient peut-tre pas un; mais le quatrime, celui
dont vous avez commenc par me dbarrasser, en valait peut-tre quatre.

Je rpliquai que je n'y avais pas grand mrite, l'ayant abattu par
surprise.

--Je ne suis pas fort, ajoutai-je. Je n'ai jamais eu l'occasion de
savoir si je suis brave. Pour la premire fois de ma vie, j'ai reconnu
la ncessit de la tratrise, et je n'en suis pas plus fier pour cela.

--C'est rpondre en homme modeste, reprit lord B***, en lanant  sa
nice un regard svre qui me confirma dans la pense du mauvais vouloir
de la jeune personne  mon gard. Mais, moi, poursuivit-il en me
regardant, je sais que je suis fort et hardi, et que pourtant, sans
vous, je ne me serais pas dfendu.

--_Oh! shame!_ murmura lady Harriet.

--Ma femme dit que c'est une honte, reprit-il. Les femmes trouvent tout
naturel qu'on se fasse gorger pour sauver leurs diamants, pendant
qu'elles se trouvent mal sur vos bras.

--Je ne me suis pas trouve mal, dit firement miss Medora, je cherchais
les pistolets dans la voiture, et, si je les avais trouvs...

--Mais vous ne les trouviez pas, rpondit lord B***. Donc, vous n'aviez
pas les ides bien nettes. Quant  moi, reprit-il en se retournant
encore vers moi; je vous disais donc que je ne suis pas poltron.
Pourtant, je n'engage jamais de lutte ingale pour peu de chose, et je
ne tiens pas assez  l'argent pour exposer, par mesure d'conomie, les
personnes que j'accompagne  tre tues. On peut croire, si l'on veut,
que c'est  ma vie que je tiens. Je n'ai pas de grandes raisons pour
aimer la vie, n'ayant pas sujet de m'aimer beaucoup moi-mme. Pourtant
il y a une chose qui me blesse beaucoup dans ces occasions-l: c'est de
faire la volont de ceux qui me mettent le couteau sur la gorge. J'aime
 faire ma volont  moi, et je ne la fais pas toujours. J'y renonce
parfois de bonne grce, parfois avec beaucoup d'humeur. J'tais dans
cette dernire disposition quand vous tes venu  mon secours. Vous
m'avez donc, non pas rendu un service dont je voudrais vous rcompenser:
c'tait votre devoir et j'en eusse fait autant  votre place sans
prtendre  votre reconnaissance; mais vous m'avez dlivr  propos
et avec beaucoup de jugement, d'une contrarit, la plus vive que je
connaisse. Par l, vous avez gagn mon amiti, et je veux avoir la
vtre.

Ayant ainsi parl sans regarder sa femme, bien que la moiti de ce
discours ft videmment  son adresse, il me tendit la main avec une
franchise irrsistible.

En ce moment, l'affreux chien jaune que je l'avais vu caresser sur le
bateau  vapeur, s'lana dans l'appartement et vint se jeter dans ses
jambes.

--Ah! ciel! s'cria lady Harriet, encore cette odieuse bte! Elle vous a
suivi!

--C'est malgr moi, rpondit-il en soupirant.

--Non, vous dis-je; c'est un chien que vous avez achet ou qu'on vous
a donn.... Vous me trompez toujours! Vous disiez qu'il appartenait 
quelque passager; mais c'est  vous qu'il appartient. Convenez-en donc!

Milord jeta sur moi instinctivement un regard de dtresse.
Instinctivement entran, de mon ct,  prendre en piti le chien et
son matre, je m'imaginai de dire que l'animal tait  moi. J'avais
entendu le nom que milord lui donnait.

--_Buffalo!_ m'criai-je, venez ici. Pourquoi tes-vous sorti de ma
chambre? Venez!

Et, comme si l'intelligente bte et compris ce qui se passait, elle
vint  moi la tte basse et l'air suppliant. J'allais l'emmener, lorsque
miss Medora demanda grce  sa tante pour le chien, et la tante,
excellente femme en somme, me pria de le faire manger et de le laisser
s'installer dans un coin.

--Il ne me gne pas, dit-elle; il a l'air bonne personne, et il n'est
pas si laid que je croyais.

--Je vous demande pardon, dit lord B***, il est fort laid, et vous
dtestez les chiens.

--O prenez-vous cela? reprit-elle. Je ne les dteste pas du tout!

--Ah! oui, pardon! c'est vrai, murmura-t-il avec son mlancolique
sourire: vous ne dtestez que _mes_ chiens.

Lady Harriet leva les yeux au ciel comme une victime prenant les dieux 
tmoin d'une grande injustice. On se levait de table. Lord B*** m'emmena
dans un coin.

--Vous tes un bon garon, me dit-il; vous avez compris que j'aime
ce chien. Grce  vous, il restera dans la maison. Voil deux fois
aujourd'hui que vous me faites faire ma volont.

--Pourquoi, milord, aimez-vous tant ce chien? Il n'est rellement pas
beau.

--Je l'aime parce que, me promenant en barque dans le port de Gnes, je
l'ai vu au bout d'une corde, prt  rendre au diable sa pauvre me de
chien. C'tait une bte perdue qui, sautant de barque en barque,
tait venue se rfugier  bord d'un bateau de pcheurs, et ces brutes
trouvaient plaisant de le pendre  une de leurs vergues. Je l'ai
rclam. Il a l'air de comprendre qu'il me doit la vie, et je crois
qu'il m'aime.

--En ce cas, je m'en dirai propritaire tant que ce sera utile, et je
ferai en sorte que milady vous conseille de m'en dbarrasser.

--Voyez, dit-il, ce que c'est que le caprice d'une femme! Si milady
avait vu ce chien avec la corde au cou, et que je fusse pass sans
songer  le sauver, elle m'et trait d'insouciant et de cruel! Elle est
trs-bonne, je vous jure, et trs-douce; seulement... seulement, je suis
son mari. C'est un grand dfaut d'tre le mari d'une femme!

A son tour, milady, toujours trs-mue, m'appela pour me parler 
l'cart.

--Nous vous devons plus que la vie, me dit-elle d'un air exalt. La vie
n'est rien; mais, dans ces histoires de brigands, les femmes peuvent
tre exposes  des insultes. Si les choses en fussent venues l, je
suis sre, j'aime  croire que lord B*** se ft fait tuer pour nous
donner le temps de fuir; mais une seule parole malhonnte est un fer
rouge pour des femmes de notre rang, de notre caractre et de notre
nation. Je vous dirai donc, comme lord B***, et plus chaleureusement,
que vous avez notre amiti, et que nous vous demandons la vtre.
Nous nous connaissons, d'ailleurs, par votre ami monsieur... Comment
l'appelez-vous?

Je trouvai fort plaisant que l'on me demandt le nom de l'homme qui
me servait de caution, et je me htai de dire que Brumires ne me
connaissait gure plus que lady Harriet elle-mme.

--C'est gal, reprit-elle sans se dconcerter, il nous a dit que vous
tiez peintre comme lui, et que vous aviez beaucoup de talent.

--Il n'en sait rien, milady; il n'a pas vu de moi la moindre chose.

--Oh! c'est gal! Il dit que vous parlez si bien de l'art! et il en
parle si bien lui-mme! Il a tant d'esprit, et il est de si bonne
compagnie! C'est un jeune homme charmant! et il dit que vous tes
charmant aussi!

--Ce qui est bien la preuve, rpondis-je en toute humilit, que nous
sommes charmants tous les deux! Mais permettez, milady, vous tes
bienveillante, et votre gratitude pour moi fait honneur  la gnrosit
de votre me. Pourtant, je ne dois pas...

Milady m'interrompit en s'criant:

--Ah! monsieur, je vois,  votre discrtion et  votre fiert, que ma
confiance est bien place, et que je n'aurai jamais  m'en repentir.
Vous n'tes pas riche, je le sais, et vous allez, en quelques jours,
dpenser  Rome, o l'on est affreusement vol, tout ce qui pourrait
vous en rendre le sjour possible. Nous, nous avons plus de fortune que
nous n'en pouvons dpenser; et, d'ailleurs, nous ne louons pas, on nous
prte cet htel, dont nous n'occupons pas la moiti. Vous pouvez donc
tre libre et seul dans tout un tage, qui ne communique mme pas avec
le ntre, si l'on veut faire vie  part. Vous n'accepterez notre table
et notre socit qu'autant qu'il vous plaira, pas du tout si nous vous
ennuyons. Mais, pour ne pas nous causer un chagrin rel, vous serez sous
notre toit, et, dans le cas o vous seriez malade, ce qui peut fort bien
vous arriver dans ce climat, nous serons plus  porte de vous distraire
ou de vous secourir. C'est donc dans notre intrt que je vous demande
de rester ici; car, en quelque lieu que vous soyez, vous nous serez
dsormais un objet de sollicitude ou un sujet d'inquitude. Choisissez
gnreusement.

J'tais fort embarrass. L'offre tait si gracieusement tourne, que
je me trouvais maussade d'y rsister. Lord B***, plus pntrant que sa
femme, devina mes scrupules et vint  mon secours.

--Elle vous a rappel qu'elle tait riche et que vous ne l'tiez pas, me
dit-il de manire  tre entendu de lady Harriet. C'est une maladresse;
mais l'intention tait bonne, et, quant  vous, vous sortirez d'affaire
 votre honneur en payant votre chambre ce qu'elle nous cote; a n'ira
pas  deux cus par mois. Vous nous permettrez bien de vous prter les
autres salles dont nous ne nous servons pas, pour faire de la peinture
et pour fumer votre cigare les jours de pluie. Consentez  cet
arrangement, ajouta-t-il tout bas. Sinon, je serai accus de froideur,
d'impolitesse, de maladresse et d'ingratitude envers vous.

Voil donc mon gte rgl. Restait  rgler celui de Brumires. Je
mourais de peur qu'il n'acceptt l'offre qui lui fut faite de partager
l'hospitalit que l'on m'imposait. Avec ses prtentions sur le coeur
et sur la main de miss Medora, je craignais d'avoir  endosser quelque
responsabilit ridicule ou fcheuse. Heureusement, l'offre lui fut faite
avec moins de chaleur qu' moi, et il eut le bon got de refuser. Mais
il est invit  revenir dner souvent, ce qui indique l'intention de
l'admettre  l'intimit des moeurs franaises. Ce n'est pas la premire
fois que je remarque combien les Anglais, quand ils sont aimables, le
sont compltement. Sont-ils ainsi chez eux? Je ne sais.

Nous prmes cong des dames, qui taient fatigues, et lord B*** me
reconduisit  ma chambre pour me montrer le plan de la maison, ainsi
qu' Brumires, afin qu'il pt venir me voir, disait-il, sans tre forc
de rendre chaque fois visite  ces dames; mais, comme nous traversions
l'antichambre, suivis de Buffalo, qui doit rester sous ma protection
jusqu' nouvel ordre, je vis que je n'en avais pas fini avec toute ma
suite. Au milieu de cet antichambre, ou plutt de ce corps de garde, je
trouvai messire Benvenuto se livrant  une danse de caractre avec la
gentille suivante qui m'avait bais la main. Ils sautaient, au son d'une
guitare magistralement racle par un gros cuisinier  moustaches noires,
une superbe caricature de Caracalla, rcemment engag au service de
_Leurs Excellences britanniques_.

--Ah! pour le coup, dis-je  mon hte, voici un acolyte que je dsavoue
absolument. C'est un bohmien qui s'est attach  mes pas et que je n'ai
aucun motif de vous recommander.

--Qui? Tartaglia? rpondit lord B*** en souriant, autrement dit
Benvenuto, Antoniuccio, et cent autres noms que nous ne saurons jamais?
Soyez tranquille: ce n'est pas vous qu'il a suivi; c'est l'odeur de la
cuisine qui l'a attir. Nous le connaissons beaucoup. C'est l'ancien
loueur d'nes et l'ancien mntrier de Frascati, le compatriote et le
parent de la Daniella.

En parlant ainsi, milord me montrait la gentille soubrette, qui
continuait  danser en riant et en faisant briller ses dents blanches.
Un coup de sonnette ne l'arrta pas, mais l'enleva adroitement, par une
dernire pirouette, jusqu' la porte de sa matresse, miss Medora,  qui
elle est particulirement attache en qualit de coiffeuse.

--Avez-vous besoin de lui? reprit lord B*** en me montrant
Benvenuto-Tartaglia;

Et, sur ma rponse ngative:

--Va te coucher, dit-il au bohmien; tu reviendras demain matin savoir
si milady a quelque course  te faire faire, et nous te donnerons un
habit, car tu en as besoin.

Tartaglia, enchant, vint nous baiser la main  tous trois.

--Triple coquin! lui dit Brumires  voix basse, pourquoi faisais-tu
semblant de ne connatre ni Leurs Excellences ni la Daniella?

--Eh! _carissime_ monsieur, rpondit-il effrontment, que m'auriez-vous
donn si j'avais content votre dsir tout de suite? Quelques baoques!
Au lieu que vous m'avez nourri en voyage aussi longtemps que j'ai laiss
jener votre curiosit!

A demain, cher ami, pour vous parler de Rome, que j'ai traverse, ce
soir,  peu prs dans les tnbres. Jamais ville ne consomma moins
d'clairage dans ses rues troites et croises d'angles infinis. Cela
m'a paru interminable et empest de cette odeur de graisse chaude
qui s'exhale d'une multitude de _frittorie_ en plein air, ornes de
feuillages et de banderoles. J'ai long la base de la colonnade de la
place Saint-Pierre, qui parat une chose puissante, mme vue ainsi en
courant. J'ai pass au pied du chteau Saint-Ange; j'ai travers le
Tibre, et puis je ne sais plus o j'ai t, o je suis. Tout est confus
pour moi, tant je me sens fatigu. A demain! oui, demain, au lever du
soleil, je penserai  vous qui me disiez: J'ai tant tudi la
Rome paenne et catholique, que je la connais, je la vois; je rve
quelquefois que j'y suis, et je m'y promne comme dans Paris. Au rveil,
il me reste une impression de bien-tre et d'enthousiasme, de lumire et
de grandeur.

C'est donc demain que je vais m'veiller, moi, dans ce beau rve! Je ne
le crois pas encore. Le morne silence qui rgne dj au dehors me fait
douter si je ne suis pas encore dans la campagne romaine.



IX

Rome, 19 mars, dix heures du matin.

Je viens de passer une heure  ma fentre. Je suis sur le monte Pincio,
et j'ai une des plus belles vues de Rome. Oui, c'est ce qu'on appelle
une vue, un grand espace rempli de maisons et de monuments bien
clairs, probablement quand le soleil s'en mle; mais le ciel est gris,
et il fait froid. La coupe de ce vallon, o Rome s'enfonce pour se
relever sur ses illustres collines affaisses par le temps, est
trs-gracieuse; mais la ligne environnante est froide, l'horizon trop
prs, et pauvre malgr les grands pins qui se dcoupent sur le ciel, du
ct de la villa Pamphili, et qui sont trop clair-sems, trop secs
de contours. Je sais bien que ces monuments, ces palais, ces glises
innombrables sont  voir de prs, et que cette ville renferme des
trsors pour l'artiste. Mais quelle laide, triste et sale grande ville!
Les colosses d'architecture qui s'en dtachent la font paratre encore
plus misrable... pis que cela, prosaque, sans caractre. Rome sans
caractre! qui pouvait s'attendre  pareille dception! Tartaglia (car,
dcidment, c'est le nom qui prdomine ici) est derrire moi, me disant
qu'il ne faut pas regarder Rome par un temps sombre; que ce n'est,
d'ailleurs, pas par l'ensemble qu'elle brille...; que la Rome moderne ne
sert qu' avilir l'ancienne. Je ne le vois que trop. Mais, moi qui ne
comprends pas le dtail avant d'avoir saisi la physionomie gnrale, je
cherche en vain  quoi ceci ressemble, tant ceci ressemble  une ville
mal btie quelconque. Des quartiers entiers de vilaines maisons djetes
qui ne sont d'aucune poque, les unes d'un blanc criard, les autres d'un
brun sale; aucune intention, aucun lien, aucune poque prcise dans
toutes ces constructions, et la monotonie, cependant; comment arranger
cela? Est-ce l'uniformit de l'incurie, du mal-tre, de l'abandon de
soi-mme? Il semble que cette population ne se soit pas dout qu'elle
venait btir sur l'emplacement o fut Rome, ou bien que, prenant en
haine sa splendeur passe, cause de tant d'invasions et source de tant
de maux, elle se soit hte d'en cacher les vestiges sous un amas de
rues troites et de btisses misrables. Quoi! ceci n'a mme pas la
fantaisie de Gnes et la solennit de Pise! Si l'on prenait trente ou
quarante de nos laides et crasseuses petites villes du centre de la
France, et si l'on en semait le sol bien serr, pour touffer et cacher,
autant que possible, les beaux restes de la Rome des Csars et des
papes, on aurait ce que j'ai sous les yeux! Je suis constern et
indign!

Il parat que c'est jour de lessive, car je n'aperois pas une maison,
pas un palais mme, qui ne soient couverts de haillons pendus  toutes
les fentres. Et notez que ce ne sont pas les capes rouges des marins
gnois, ni les brillants _mezzari_ bariols semant de points lumineux et
chauds les harmonieuses profondeurs des ruelles de Gnes. Ce sont des
guenilles incolores sur des murs dcolors, ou des amas de chiffons
blafards couvrant les ruines, jurant auprs des difices, masquant les
dtails de la composition, la seule belle chose qu'il y aurait  laisser
voir!

O dception! dception! Allons! cela passera sans doute. C'est l'effet
du temps gris et des mauvais rves que j'ai faits cette nuit. Je m'tais
couch tranquille, ne sentant aucun remords et aucun regret, je vous
jure, d'avoir frapp, mortellement peut-tre, un voleur ou un assassin
de grand chemin; et voil que, dans mon sommeil, ce gibier de potence
est revenu dix fois se faire assommer! Cela me met mal avec l'Italie
dans mon for intrieur, de m'tre trouv forc, ds mon premier pas sur
cette terre sacre, de la priver d'un de ses habitants. Cela me convient
si peu,  moi, paisible et patient amoureux des fleurs des champs et des
petits ruisseaux, de me frayer passage, comme un paladin,  travers des
embuscades de mlodrame!

J'en suis tout triste, tout honteux, tout irrit. J'en veux  cette race
de postillons insolents, de conducteurs filous, de mendiants obscnes,
qui m'avaient rendu mchant, et qui sont peut-tre cause que j'ai trop
rellement cass la tte du premier bandit offert  ma vengeance.
Faisait-il le mort? l'a-t-on emport? s'est-il sauv lui-mme? Cela me
fait penser que j'ai promis hier  lord B*** de ne pas sortir pour mon
compte avant d'avoir t avec lui faire ma dposition. Si j'en croyais
Tartaglia, nous nous tiendrions tranquilles. Il assure que cela ne
servira de rien; qu'on va nous ennuyer pendant six mois en nous
confrontant avec tous les bltres arrts pour d'autres mfaits; enfin,
que nos poursuites vont nous exposer  de pires aventures ds que nous
quitterons Rome, et mme dans Rome, peut-tre. Il a l'air assez sr de
son fait. Peut-tre aussi fait-il partie de quelque respectable socit
en commandite pour le dtroussement des voyageurs. Je ferai ce que lord
B*** jugera convenable.

Puisque je vous transmets l'opinion de Tartaglia, il faut que je vous
dise de quelle merveilleuse apparition il a charm l'instant de mon
rveil.

--Il est huit heures, Excellence. _C'est moi que vous_ avez charg de
vous faire lever.

--Tu en as menti. Je n'ai pas besoin et je ne veux pas de domestique.

--Moi, domestique, _mossiou?_ Vous n'y songez pas! Un Romain domestique!
Cela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais.

--En vrit? C'est donc comme ami que tu t'occupes de ma personne? Eh
bien, je n'ai pas besoin d'ami pour le moment. Va te promener!

--Vous avez tort, _mossiou!_ Tu _as souvent besoin d'un plus petit que_
SOI!

--Diantre! nous sommes rudits, mme en franais! Mais quel diable de
costume as-tu l?

--Un joli costume, n'est-ce pas, Excellence? J'ai mis ce que j'ai de
mieux en toilette du matin, et je vais vous dire pourquoi. Lord B*** m'a
promis hier un habillement. Je fais les commissions de la maison, et
milady ne veut pas que j'aie l'air d'un malheureux.

--Eh bien, est-ce l le got de milady, cette toilette du matin?

--Je ne sais pas, _mossiou_; mais n'importe. On m'a promis des habits,
on m'en donnera. Seulement, si je me montre dnu de tout, on me jettera
une vieille redingote de domestique; au lieu que, si on me voit comme
me voil, un peu lgant, on m'offrira un habit noir, encore bon, de la
garde-robe de milord.

Vous voyez que Tartaglia raisonne serr. Mais imaginez-vous son lgante
toilette: un habit de bouracan vert-olive gans de noir, rapic de
vert-bouteille aux coudes; un pantalon pareil, rapic de vert-billard
aux genoux. Cela fait la gamme de tons la plus trange et la plus
fausse. Ajoutez  cela un jabot de mousseline et des manchettes normes,
trs-blanches, bien-plisses, mais perces de trous gigantesques; une
corde grasse, qui fut jadis une cravate de soie, et une sorte de berret,
autrefois blanc, aujourd'hui couleur des murailles de Rome, _objet de
got_, qu'il a rapport de ses voyages; enfin, une pingle de corail de
Gnes au jabot et une bague de lave du Vsuve au doigt. Cet ajustement
de sa petite personne  grosse tte, orne d'une affreuse barbe dure et
grisonnante achve de le rendre hideux, et le contentement avec lequel
il se posait devant la glace me le fit paratre si bouffon, que je
partis d'un immense clat de rire.

Je crus voir que je l'avais bless, car il me regarda d'un air de
tristesse et de reproche, et j'eus la niaiserie de me repentir.
Affliger un homme qui me rendait le service de m'gayer, c'tait de
l'ingratitude. Quand il vit ma simplicit:

--C'est bien ais de se moquer des pauvres, dit-il, quand on ne manque
de rien; quand on a trois ou quatre cravates  choisir tous les matins!

Je compris l'apologue, et lui fis don d'une cravate. Il retrouva
aussitt sa bonne humeur, qu'il avait fait semblant de perdre.

--Excellence, me dit-il, je vous aime, et je m'intresse  un
_cavaliere_ qui sait _ce que c'est que la vie!_ (C'est l son loge
favori, loge mystrieux, profond peut-tre dans sa pense.) Je veux
vous donner un bon conseil. Il faut pouser la _signorina_. C'est moi
_que je vous le dis!_

--Ah! ah! tu veux me marier! Avec quelle _signorina_?

--La Medora, l'hritire future de _Leurs Excellences britanniques_.

--En vrit? Pourquoi faut-il l'pouser? Est-ce qu'elle est en peine
d'un mari?

--Non, elle est riche et belle. Oh! la belle femme! n'est-ce pas?

--Oui, aprs?

--Eh bien, elle a refus ici, l'an dernier, les plus beaux partis de la
contre: des neveux de famille papale, des fils de cardinaux, tout ce
qu'il y a de plus hupp.

--Tu es sr qu'elle a refus tout cela pour m'attendre?

--Non; mais qui sait l'avenir? Puisque vous tes amoureux d'elle,
pourquoi ne serait-elle pas amoureuse de vous?

--Ah! je suis amoureux d'elle? Qui t'a dit cela?

--Elle.

--Comment, elle?  toi?

--A la Daniella, ma cousine; c'est la mme chose.

--Ah! oui-da, vraiment! voil un amour dont je ne me serais pas avis!

--Voyons, voyons, _mossiou_, c'est moi _que je_ m'y connais! vous tes
amoureux. La Daniella vous le dira comme moi. Elle n'est pas sotte: je
suis son oncle.

--Tu disais son cousin?

--N'importe. Tenez, la voil.

En effet, la Daniella entrait avec un immense plateau charg, sous
prtexte de th, d'un djeuner complet.

--Eh! bon Dieu! qui m'envoie cela? m'criai-je. Je n'ai rien demand; je
ne veux pas tre nourri ici, moi, que diable!

--a ne me regarde pas, rpondit la jeune fille. Je fais ce que l'on m'a
command.

--Qui?

--Milord, milady et la signorina. Je vous prie de manger, monsieur, ou
je serai gronde.

--Est-ce que l'on vous gronde quelquefois, Daniella?

--Oui, depuis hier! rpondit-elle d'un air singulier. Mais mangez donc!

Brumires est survenu et s'est moqu de ma contrarit. Il prtend que
je fais des faons ridicules; qu'il n'y a rien de plus contraire au bon
got que cette petite fiert bourgeoise en rvolte contre la facile
libralit des grands; que ces gens-l font leur devoir et leur bonheur
en caressant et en gtant ainsi les artistes; enfin, qu' ma place, il
se laisserait faire; et il a ajout que justement, pour tre  cette
place dans les bonnes grces d'une certaine personne de la famille, il
aurait tu dix brigands et, au besoin, trois honntes gens par-dessus le
march.

Son entrain et sa gaiet ont charm Tartaglia et la soubrette; de sorte
que la conversation s'est tablie sur les sujets les plus dlicats avec
un abandon extraordinaire. Comme je suis seul maintenant (il est midi,
et je vous cris  btons rompus, en attendant toujours lord B***, qui
m'a fait dire qu'il allait venir me prendre), je veux vous la transcrire
comme une peinture de moeurs. Peut-tre resterai-je ensuite quelques
jours sans pouvoir vous tenir ainsi au courant de mes faits et gestes;
car il faudra voir Rome et digrer mieux les rflexions que je me
permets aujourd'hui de mettre tourdiment et crment sous vos yeux. Je
profiterai donc du moment que je tiens encore, pour vous installer avec
moi, par la pense, dans ce nouveau monde o je viens d'tre jet par le
hasard.

LA DANIELLA, _ Brumires, pendant que je me rsigne  avaler une
ctelette assez bonne qui n'est ni mouton ni agneau_. (La Daniella
parle facilement le franais, mais non correctement, et je supprime les
contre-sens et les pataqus).--Je savais bien, Excellence, que, vous
aussi, vous soupiriez pour la signorina.

BRUMIRES.--Moi _aussi_? Qui donc est l'autre?

VOTRE SERVITEUR, _la bouche pleine_.--Il parat que c'est moi!

BRUMIRES.--Coquin de paysagiste, vous ne me disiez pas a! N'en croyez
rien, charmante Daniella, et dites bien  votre jeune matresse qu'elle
ne fasse pas d'erreur. C'est moi, moi seul qui soupire pour elle.

LA DANIELLA.--Vous seul? Un seul amoureux  une si belle fille? Elle
ne le croirait pas! N'est-ce pas que vous aussi, _signor Giovanni di
Val-Reggio_, vous aimez ma matresse?

VOTRE SERVITEUR, _toujours la bouche pleine_,--Hlas! non, pas encore!

(_Stupfaction de l'auditoire_).

TARTAGLIA, _indign_.--_Cristo_! vous faites _l'imprudence_ de vous
mfier de nous! Vous tes un enfant, c'est _moi que je vous le dis!_

LA DANIELLA, _ddaigneuse_.--Monsieur n'a peut-tre pas regard la
signorina?

BRUMIRES, _triomphant_.--Vous voyez, ma chre, il ne l'a pas seulement
regarde!

VOTRE SERVITEUR.--J'ai fait mieux, je l'ai vue.

LA DANIELLA. _tonne_.--Et elle ne vous plat pas?

VOTRE SERVITEUR, _rsolument_.--Non, de par tous les diables, elle ne me
plat pas!

BRUMIRES, _me serrant la main avec une solennit comique_,--Grand
coeur! noble ami! Je te revaudrai a quand tu seras amoureux d'une
autre.

LA DANIELLA, _ Tartaglia, me dsignant_.--C'est un factieux (_un
buffonne_)!

TARTAGLIA, _haussant les paules_.--Non! il est fou (_matto_)!

LA DANIELLA,_  votre serviteur_.--Est-ce qu'il faudra dire  la Medora
qu'elle vous dplat?

TARTAGLIA, _vivement_.--Non! je le protge! (_A part, probablement_.) Il
m'a donn une cravate!

BRUMIRES, _ la Daniella_.--Vous direz poliment qu'il est amoureux
d'une autre. Vous y consentez, Valreg?

VOTRE SERVITEUR, _d'un air magnanime_.--Je l'exige!

LA DANIELLA.--Tant pis! je vous aimais mieux que l'autre.

BRUMIRES.--Qui, l'autre?

LA DANIELLA.--Vous.

BRUMIRES.--Tu me fais penser que je ne t'ai rien donn. Veux-tu un
baiser, charmante fille?

LA DANIELLA, _aprs l'avoir regard_.--Non, vous ne me plaisez pas,
vous!

VOTRE SERVITEUR.--Et moi?

LA DANIELLA.--Vous me plairiez! vous avez l'air sentimental. Mais vous
aimez quelqu'un.

BRUMIRES.--C'est peut-tre vous.

VOTRE SERVITEUR.--Qui sait? a pourrait venir!

LA DANIELLA.--Alors, vous n'aimez personne et vous vous moquez de nous.
Je dirai cela  ma matresse.

BRUMIRES.--Ah ! ta matresse tient donc beaucoup  tre aime de
monsieur?

LA DANIELLA.--Elle? Pas du tout.

VOTRE SERVITEUR.--Tu vois donc bien que je suis trs-heureux de ne pas
la trouver jolie! Tu me plais cent fois davantage.

LA DANIELLA, _levant les yeux au ciel_.--Sainte Madone! peut-on se
moquer ainsi!

Je dois vous dire que, tout en me posant de la sorte, je disais jusqu'
un certain point la vrit. Seulement, je la disais sans prmditation
aucune, et, vous pouvez m'en croire, sans dpit contre la Medora, comme
sans projet de sduction sur la Daniella. Je trouve bien la premire un
peu impertinente  mon gard, de s'imaginer que je n'ai pu la voir
sans perdre la tte; mais elle est assez belle pour qu'on prenne en
considration son orgueil d'enfant gte. Je le lui pardonne. Le fait
est qu'elle ne m'est pas sympathique, qu'elle me semble trange, trop
occupe d'elle-mme, trop _poseuse_ de courage martial et de got
raphalesque. Si j'avais quelque raison pour _aimer_ sa soubrette, ce
dont le ciel me prserve, car je la crois trs-dlure, je m'arrangerais
beaucoup mieux avec l'expression de sa figure et le type de sa beaut;
je dis beaut, quoiqu'elle soit tout au plus jolie. Vous me direz si
vous la voyez telle, d'aprs le portrait que je vais vous faire.

Je voudrais vous montrer une de ces puissantes beauts du Transtvre,
ou une de ces lgantes filles d'Albano, que vous connaissez en
peinture, avec leur costume pittoresque, leur taille de reine, leur
majest sculpturale. Rien de tout cela n'a encore frapp mes regards. La
Daniella est une Frascatine pur sang,  ce que m'assurent Brumires et
Tartaglia, c'est--dire une jolie femme selon nos ides franaises, bien
plus qu'une belle femme selon le got italien. Elle est trs-brune, un
peu ple; elle a des yeux, des dents et des cheveux magnifiques; le nez
est passable, la bouche un peu grande, le menton un peu court et avanc;
les plans du visage sont plus fermes que gracieux; le regard est
passionn, peut-tre hardi. Est-ce franchise ou impudeur? Je ne sais. La
taille est charmante, fluette sans maigreur et souple sans dbilit. Les
pieds et les mains sont petits, qualit rare en Italie,  ce que j'ai
pu remarquer jusqu'ici. Elle est vive, adroite, et m'a paru danser avec
grce. Quoique civilise par un voyage en France et en Angleterre (elle
est depuis deux ans au service de lady Harriet), elle a conserv je ne
sais quoi de hautain dans le sourire et de sauvage dans le geste qui
sent la villageoise mfiante,  ides troites et obstines. Je ne
l'avais gure regarde en voyage: elle avait un chle et un chapeau qui
l'enlaidissaient beaucoup, et qu'elle portait assez mal; mais, depuis ce
matin, elle a repris son costume local, qui n'est pas des plus beaux,
mais qui lui sied: une robe brune  manches demi-courtes, un tablier
dont la pice de corsage balein lui sert de corset, et un mouchoir de
mousseline blanche sur le chignon, nou trs-lche sous le menton.

Telle est la personne dont je suis cens amoureux, car il faut vous
raconter la suite de l'_intrigue_.

A peine la Frascatine (car, en dpit de Tartaglia, je crois que c'est
ainsi qu'il faut dire) tait-elle sortie, emportant les restes de mon
djeuner, que Tartaglia, se posant devant moi d'un air solennel et un
peu tragique, m'adressa cette rprimande:

--Prenez garde  vous, mossiou (Je dcouvre que _mossiou_ est son
terme de mcontentement, tandis qu'_excellence_ est son terme de
satisfaction.) Prenez garde aux yeux de la Daniella! C'est une
Frascatine et une fille _apparente_.

--Qu'entends-tu par ces paroles?

BRUMIRES.--Je vas vous le dire, moi. J'ai failli y tre pris, 
l'occasion d'une certaine...

TARTAGLIA.--Je Sais!

BRUMIRES.--Comment, tu sais?

TARTAGLIA.--Eh! oui; vous ne vous souvenez pas de moi; mais je vous
ai remis tout de suite sur _le vapeur_. Il y a deux ans, quand, par
occasion et faute de mieux, je _tenais des nes_  Frascati, vous ftes
la cour  la Vincenza.

BRUMIRES.--C'est possible; mais j'y renonai vite en voyant qu'elle
tait _apparente_; c'est--dire, mon cher, ajouta-t-il en s'adressant 
moi, qu'elle avait une famille tablie au pays. On vous expliquera peu
 peu comment, dans certains villages de la Campanie, et  Frascati
particulirement, il y a une population nomade, la caste des _contadini_
(paysans), qui ne tient pas au sol, et une population stable, la
caste des artisans. Ces derniers ont l'humeur austre  l'endroit des
trangers, et, ds qu'une fille de la tribu est recherche par un
touriste, un peintre, un amateur quelconque sans grande protection ni
crdit, on lui impose le mariage... ou le duel au couteau. Seulement, on
ne lui prte aucune espce de couteau pour se dfendre, et on le force
 pouser on  fuir. C'est le sage parti que j'ai pris et que je vous
conseille de prendre si jamais vous avez affaire,  Frascati, avec une
fille ayant beaucoup de parents. Je crois que la Vincenza avait quelque
chose comme vingt-trois cousins.

VOTRE SERVITEUR, _ Tartaglia_.--Et, comme tu prtends tre le parent de
la Daniella, tu m'avertis et me menaces? Tu me donnes envie de lui faire
la cour!

TARTAGLIA.--Non, Excellence; je ne suis ni son parent ni son amoureux.
Je ne suis pas un Frascatino; je suis un Romain, moi! La Daniella, qui
est une bonne fille, m'a fait passer ici pour son parent, ce qui m'a
assur les bonnes grces de milady. Un petit mensonge, c'est une bonne
action quelquefois. Mais je vous dis: Excellence, ne pensez pas  cette
petite fille, quand mme vous ne devriez jamais mettre les pieds 
Frascati.

BRUMIRES.--C'est donc...?

TARTAGLIA.--Non, non, rien de mauvais! Une bonne fille, Excellence, je
vous dis! Mais quoi! une fille de rien!

Et, me prenant  part, il ajouta:

--Regardez plus haut; faites-vous aimer de l'hritire, c'est moi _que
je vous le dis!_

--Laisse-nous tranquille avec ton hritire et tes avis. Nous avons
assez de ta conversation.

--A votre service, quand il plaira  _mossiou_! dit-il en souriant de
travers et en emportant sa cravate.

--Ne le fchez pas, me dit Brumires ds que nous fmes seuls; ces
abominables coquins-l sont utiles ou dangereux; il faut opter. Ds que
vous avez accept d'eux le plus petit service, mme en le payant bien,
et surtout si vous l'avez bien pay, vous leur appartenez, vous devenez
leur ami, c'est--dire leur proie. N'esprez plus leur chapper, tant
que vous aurez un pied dans Rome ou aux environs. Et mme, s'ils ont
quelque intrt srieux  vous pier ou  vous suivre, vous les verrez
sortir de terre en quelque lieu de l'Italie que vous vous trouviez.
Ds qu'ils ont pntr ou cru pntrer votre caractre, vos gots, vos
besoins ou vos passions, ils s'arrangent pour les exploiter. Vous avez
l'air de ne pas me croire? Eh bien, vous verrez! Je vous attends  la
premire amourette que vous aurez ici. Ft-ce la nuit, au fond des
catacombes, et sous triple cadenas, vous me direz si vous ne trouvez pas
ce Tartaglia sur vos talons, et s'il ne s'arrangera pas pour que vous
ayez absolument besoin de lui. Au reste, ne vous en chagrinez pas. Si
l'obsession de ce genre de dmon familier est quelquefois irritante,
elle a aussi bien des avantages, et le mieux est de l'accepter
franchement. Ils ont les qualits de leur emploi; ils sont aussi
discrets pour garder votre secret qu'ils le sont peu pour vous
l'arracher. Ils connaissent toutes gens et toutes choses; ils ont
l'esprit subtil, pntrant, agrable  l'occasion. Ils vous donnent
des conseils infmes dans l'intrt de vos passions; mais ils vous en
donnent aussi de fort bons dans l'intrt de votre scurit. Ils vous
avertissent de tout danger et vous prservent de toute cole. On les
connat, on les emploie, on les mnage.  mesure que vous prendrez
langue ici, vous apprendrez bien des choses et serez merveill de
voir  quel point, sur cette terre classique de la caste, le diable
rapproche, dans une mystrieuse intimit, les individus placs aux
points extrmes de l'chelle sociale. Souvenez-vous que Rome est le pays
de la libert par excellence. Entendons-nous: la libert de faire le
mal! Il y a plus de deux mille ans que c'est ainsi.

--Je crois ce que vous me dites en voyant un vagabond comme ce Tartaglia
prendre possession de ce palais et de cette famille, comme ferait
un homme de confiance. Et pourtant nous sommes chez des Anglais qui
devraient avoir en excration un pareil spcimen des moeurs locales!

--Rien de plus tolrant que les Anglais hors de chez eux, mon cher.
Voyager est pour eux une dbauche d'imagination qui les soulage de la
roideur de leurs habitudes. Ceux-ci sont venus plusieurs fois en Italie,
et, si je ne les ai jamais rencontrs  Rome, c'est que je ne m'y suis
pas trouv aux mmes poques, ou qu'ils n'avaient pas, pour se faire
remarquer, cette belle nice avec eux. Mais je vois bien que lord B***
connat le terrain, et, quand je l'ai vu, hier au soir, accueillir le
Tartaglia si amicalement, je me suis dit que lady B*** tait jalouse,
et que milord avait souvent besoin d'un claireur, d'un factionnaire ou
d'une vigie. Peut-tre bien aussi Tartaglia sert-il  la fois d'espion 
la femme et de confident au mari; mais je vous rponds qu'il satisfait
aux exigences de l'un et de l'autre sans en trahir aucun, son affaire
tant de vivre de leurs bonnes grces, et de vivre sans travailler,
ce qui est tout le problme  rsoudre dans l'existence du proltaire
romain.

--Ainsi, par fiert, ils refusent d'tre laquais; mais, par got, ils
sont...

--Hommes d'intrigues! Ceux qui ne le sont pas sont forcs de voler ou de
mendier. Si ce n'est par got que beaucoup d'entre eux cherchent  vivre
des vices des classes riches, c'est au moins par besoin. Que voulez-vous
que fasse un peuple qui n'a ni commerce, ni industrie, ni agriculture,
ni relations avec le reste du monde? Il faut bien qu'il se mette 
sucer, comme un parasite, la sve de ces grands arbres qui touffent les
plantes basses sous leur ombre. Cela vous indigne ou vous attriste? Bah!
c'est Rome, la merveille du monde, la ville ternelle de Satan, le
grand festin o, parasites nous-mmes, nous venons chercher, selon nos
aptitudes, l'art, le mystre, la fortune ou le plaisir. A bon entendeur,
salut! Pourvu que vous ne fassiez pas de scandale, tout ira bien pour
vous. Et, pour ma part, except de prtendre  l'enthousiasme de miss
Medora, je suis dispos  vous aider en toute honnte entreprise, ou 
vous pardonner toute aventure agrable. Et, sur ce, je m'en vas trouver
il signor Tartaglia; car il m'a sembl que le drle avait pour vous
une prfrence inquitante, et je veux que, par l'intermdiaire de la
Daniella, il me fasse _mousser_ auprs de la cleste Medora. A propos,
ajouta-t-il en s'en allant, permettez-moi, au premier dner que
j'accepterai ici, de glisser dans l'oreille de la princesse que vous
tes pris... en tout bien tout honneur (je sais comment il faut parler
 une Anglaise!) de sa piquante camriste.

--Dites que c'est une ide de peintre!

--Oui, c'est a! une _tocade_! Ce sera bien assez pour vous faire
mpriser profondment. A demain! Je viendrai vous chercher pour vous
montrer un peu les principales masses de la ville. Mais je vous avertis
qu'il vous faudra bien un an pour voir tous les dtails! Adieu!

A prsent, j'entends la voix de lord B***, qui vient me chercher. Il m'a
dit qu'il se chargeait d'envoyer mes lettres en France par l'ambassade
anglaise, sans qu'elles eussent  passer par les mains de la police
papale, qui ne les laisserait point passer du tout.



X

Rome, 24 mars 185...

Je crois que je ne resterai pas ici; j'y suis abattu, faible; une
tristesse de mort me pntre par tous les pores. Est-ce de Rome,
est-ce de moi que cela vient? Ces entretiens de chaque jour avec vous
m'arrachaient  des rflexions trop personnelles et me faisaient vivre
en dehors de mon spleen. Je vais tcher de les reprendre, ne duss-je
pas vous envoyer toutes ces critures.

Mais si, pourtant; il faut que je vous promne avec moi dans ce
cimetire plus vaste, mais moins imposant mille fois que celui de Pise.
Il faut vous montrer Rome comme elle m'apparat, duss-je vous faire
partager ma dsillusion.

Par o commencerai-je? Par le Colise. Vous connaissez, par la peinture,
la gravure et la photographie, tous les monuments de l'Italie. Je ne
vous en dcrirai aucun. Je vous dirai seulement l'impression que j'en ai
reue. Celui-ci, quoique beaucoup plus vaste, en fait, que ceux de Nmes
et d'Arles, que j'ai vus dans mon enfance, est moins saisissant. La
partie des gradins manque, et c'est ce revtement qui donne  ces
vastes arnes leur caractre solennel, et qui aide l'imagination  y
reconstruire les terribles scnes du pass. Ici, ce n'est plus qu'une
carcasse gigantesque, des constructions superposes dont on ne
devinerait pas l'usage si on ne le savait pas d'avance. Et puis n'a-t-on
pas imagin de sanctifier ce lieu funeste par un _chemin de croix_,
c'est--dire par un entourage intrieur de petites chapelles uniformes,
microscopiques, il est vrai, mais, en revanche, d'un nu et d'un blanc
si criard, qu'elles s'emparent de l'oeil et le crvent, quelque effort
qu'il fasse pour s'en dtacher! Entre ces chapelles, des chafaudages
de planches semblent destins  un talage forain; c'est l que des
capucins viennent prcher pendant le carme. Ce que l'on nous racontait
chez vous des incroyables bouffonneries de ces nergumnes, et des
scnes burlesques que prsentent ces prdications en plein vent, reste
beaucoup au-dessous de la ralit. Il faut l'avoir vu et entendu, pour
croire que cela existe encore. On dit que le haut clerg en rit, mais
qu'il le tolre, et ne pourrait s'y opposer sans mcontenter le peuple.

Je ne m'en fcherais pas si ces saltimbanques emportaient leurs baraques
et la dcoration de petits frontons badigeonns dont ils ont enlaidi
l'arne du Colise; mais cette dcoration bnite et consacre durera
peut-tre plus que le Colise lui-mme. Il faut en prendre son parti, et
ne pas s'arrter sous ces puissantes arcades ruisselantes de vgtation,
au fond desquelles, au milieu d'une perspective magique de couleur, on
aperoit, de quelque ct qu'on s'y prenne, un de ces objets disparates
qui tuent tout effet, en bannissant toute motion srieuse.

--Passons, me dit lord B***, qui avait voulu me servir de guide. Ce
n'est rien de plus qu'un tas de pierres bien grand.

Il avait presque raison.

Le Forum, les temples, toute cette srie de vestiges magnifiques qui
s'tend le long du _Campo Vaccino_, depuis le Capitole jusqu'au Colise,
n'est rellement trs-intressante que pour les antiquaires. Les arcs
de triomphe sont seuls assez entiers pour qu'on puisse les appeler des
monuments. On est enchant, cependant, au premier abord, de voir tant
d'ossements du grand cadavre montrer encore l'tendue et l'importance de
sa vie et de son histoire. Les fragments relevs ou gisants sont beaux,
ou riches, ou normes. Ce qui est rest debout fait encore grande figure
 ct des constructions qui ont t accoles ou qui touchent de trop
prs,  ct surtout d'difices modernes tels que le Capitole, qui
est une jolie chose trop petite pour sa base. Mais,  part l'intrt
historique qui est incontestable, qu'est-ce qui manque donc pour que ces
ruines ne produisent pas plus d'effet srieux sur le commun des mortels
comme votre serviteur? Pourquoi n'prouve-t-il qu'un saisissement de
malaise et de regret plutt que de surprise et d'admiration? Pourquoi
lui faut-il faire un notable effort pour se reprsenter le spectre du
pass planant sur ces restes dont l'attitude est encore significative et
la pense lisible?

J'en cherche la raison, et je trouve celle-ci, qui est fort banale, mais
fort vraie: c'est que les ruines ne sont pas  leur place au beau milieu
d'une ville. Plus elles sont belles, plus elles font paratre laid tout
ce qui n'est pas elles. La mort et la vie ne peuvent pas trouver un
lien, une transition. Elles effacent mutuellement leur empreinte. On se
demande ici o est Rome, si elle existe, ou si elle a exist. C'est l'un
ou l'autre, et pourtant je ne vois bien ni l'un ni l'autre. La Rome du
pass n'existe plus assez pour m'craser de sa majest. Celle du prsent
existe trop peu pour me la faire oublier, et beaucoup trop pour me la
laisser voir. Je sais bien qu'il n'y a pas moyen de relever la Rome
antique; mais il m'est venu un projet  l'tat de vision qui arrangerait
toutes choses  ma guise: ce serait de faire disparatre la Rome moderne
et de la transporter ailleurs. Nous laisserions sur place ses palais et
ses glises, ses oblisques, ses statues, ses fontaines et ses grands
escaliers; et, au lieu de ses vilaines rues et de ses affreuses
maisons, nous apporterions de beaux arbres et de belles fleurs que
nous grouperions assez habilement pour isoler un peu les difices des
diverses poques sans les masquer. Mais nous ne planterions qu'aprs
avoir bien fouill ce sol immense qui nous rendrait autant de richesses
que nous en avons dj  fleur de terre. Oh! alors, ce serait un beau
jardin, un beau temple ddi au gnie des sicles, la vritable Rome de
nos rves d'enfant, le muse de l'univers!

Quant  transporter la population dans un air viable et sur une terre
cultive, la chose faite, elle ne s'en plaindrait pas. Elle n'aurait
certes pas lieu, mme en supposant qu'elle restt sous le joug des
prtres, de regretter l'atmosphre o elle vgte et le foyer de
pestilence qui l'environne.

Mais assainir cette Rome d'aujourd'hui, au moral et au physique, me
parat plus difficile que le rve de la transplanter ailleurs.

Disons donc, pour en revenir  l'aspect des choses ici qu'elles sont
mal situes relativement au cadre qui les environne: un cadre de
constructions laides, pauvres, btes ou choquantes; et, par malheur,
rien qui puisse tre dgag pour l'oeil, de ces accessoires dplorables,
 moins de grands partis pris, de grandes dpenses, de grands moyens et
de grandes ides par consquent. Sans aller aussi loin que moi tout 
l'heure (il ne m'en cotait rien!), le formidable travail de dmolition
et de reconstruction auquel se livre aujourd'hui l'dilit parisienne
serait ici aux prises avec des lments grandioses, des rves
magnifiques, sans compter les besoins imprieux d'assainissement que
rclame au plus vite une population dcime par la fivre, mme au sein
des quartiers rputs les mieux ars et les mieux entretenus.

Si vous saviez en quoi consiste le nettoyage d'une ville qui possde 
chaque coin de rue ce que l'on appelle un _immondiziario_, c'est--dire
une borne, souvent dcore d'un fragment antique trs-curieux, d'un
torse innomm ou d'un pied colossal, sur lequel s'entassent toutes les
ordures imaginables! Cela sert  enterrer des chiens morts sous des
trognons de choux et beaucoup d'autres choses que je ne vous dirai pas.
Comme les rues sont troites et les dpts considrables, il faut y
marcher  mi-jambe ou rebrousser chemin. Ajoutez  cela l'aimable
abandon du peuple romain, qui, en quelque lieu qu'il se trouve, sur
les marches des palais ou des glises, sous le balai mme des custodes
irrits, sous les yeux des femmes et des prtres, s'accroupit, grave,
cynique, le cigare  la bouche, ou chantant  pleine voix. Je me demande
comment les potes contemplatifs dont je vous parlais l'autre jour ont
tant pleur sur les ruines et se sont assis sur tant de fts de colonnes
sans tre asphyxis, car les ruines sacres sont presque aussi pollues
que les rues frquentes et les places publiques; et, l'autre jour, j'ai
vu la belle Medora au bras de mon ami Brumires, levant les yeux vers
le fronton de Sainte-Marie-Majeure, et s'extasiant sur les dlices
intellectuelles de Rome..., mais promenant sa longue robe de soie et ses
incommensurables jupons brods... J'avoue que je n'ai pu retenir un fou
rire, et que, ne pouvant plus songer  cette romantique beaut sans me
reprsenter le spectacle de cette distraction, je sens que je ne pourrai
jamais devenir amoureux d'elle.

Je vous demande bien pardon d'associer dans votre pense l'image de Rome
 celle de la rvoltante obscnit de ses coutumes et franchises; mais
c'est le trait caractristique qui, du premier moment, vous donne la
clef de l'ensemble. L'abandon absolu de toute pudeur, l'absence de
rpression, la magistrale insouciance du passant, la fivre et la mort
planant sur le tout malgr une incessante pluie d'eau bnite, cela
explique bien des choses, et il ne faut pas s'tonner si l'on a pu btir
tant de cahutes avec les pierres des difices sacrs, si des guenilles
immondes flottent sur les prcieux bas-reliefs incrusts dans tous les
murs, et si, dans le monde moral que cet extrieur reprsente, il y a
des vices infmes vainement arross d'eaux lustrales, et des vertus
natives crases sous d'effroyables misres.

Je me suis relev de l'abattement moral o m'avait plong cette premire
impression, au milieu des Thermes de Caracalla. Ceci est une ruine
grandiose et dans des proportions colossales; c'est renferm, c'est
isol, silencieux et respect. L, on sent la terrifiante puissance des
Csars et l'opulence d'une nation enivre de sa royaut sur le monde.

Mais ce qui, pour mon usage personnel, me semble prfrable  tout, ici,
ce qui est unique dans l'univers, c'est le coup d'oeil que, par un ciel
sombre et rougetre, prsente la via Appia, cette route des tombeaux
dont on parle moins dans les livres que de tout le reste, et dont
je n'avais vu aucune image. Je crois que cela est en grande partie
nouvellement exhum et n'a pas encore eu trop de larmes de potes.
Je vois qu'on fouille encore et que, tous les jours, on dcouvre de
nouvelles tombes. Cette troite, mais incommensurable perspective de
ruines tumulaires, est d'un effet que vous pouvez rver incomparable,
sans crainte d'aller trop loin. C'est une route borde, sans
interruption, de monuments antiques de toute dimension et de toutes
formes, avec un caractre harmonieux et une profusion de dbris d'une
grande beaut. On a rassembl tous ces fragments pars et enfouis; on a
russi  rtablir assez chaque tombeau pour qu'ils aient tous un sens,
une physionomie, et la plupart de leurs inscriptions solennelles ou
factieuses. Cela s'tend dans la campagne de Rome pendant plus d'une
lieue; et, si l'on fouille toujours, on trouvera peut-tre tous les
monuments de cette route-cimetire qui allait jusqu' Capoue.

Le pav de lave basaltique sur lequel vous marchez est, en beaucoup
d'endroits, la voie basaltique mme, et les roues des voitures
s'enfoncent dans les mmes rainures qui furent creuses par le passage
des chars. A droite et  gauche de cette voie, qui coupe  vol d'oiseau
dans la campagne de Rome jusqu' Albano, vous voyez s'lever, dans le
dsert, les doubles et triples lignes de ces aqueducs monumentaux
dont la rupture et l'abandon font la beaut du tableau et, en partie,
l'insalubrit du pays. Les _souvenirs_ abondent: le tombeau de Snque,
le champ de bataille des Horaces, le temple d'Hercule, le cirque de
Romulus, et, ce qui est encore un monument debout et imposant, le
mausole splendide de Cecilia Metella; mais je ne suis qu'un pauvre
peintre, et je ne vous parle que de ce qui frappe les yeux. C'est beau,
c'est grand, c'est color, c'est trange surtout, cette via Appia, et
d'un caractre de dsolation que ne trouble aucune construction moderne,
aucun accident vulgaire.


Je suis descendu d'un degr de plus dans le mpris de miss Medora en
avouant, aprs une journe de courses avec lord B***, que la plus
vive sensation de cette journe avait t le tableau que je vais vous
dpeindre.

Tartaglia, qui, bon gr mal gr, nous suit partout, et qui, en dpit
du silence que nous lui imposons, trouve moyen de nous faire faire sa
volont, nous avait conduits au fond d'un abominable gout plac sous
des jardins, dans un coin tout rustique du Vlabre; car il faut vous
dire qu' chaque pas et sans transition, cette ville est une ruine
antique, une cit chrtienne, un quartier _nobile_, et une campagne.
Nous avions descendu un petit chemin malpropre, et vu, dans une sorte
de prcipice infect, un bonhomme lancer les charognes dont sa charrette
tait charge. Cette voirie, c'est la _Cloaca maxima_; cela a plus de
deux mille ans d'existence. Ce fut un grand ouvrage pour assainir Rome,
et c'est si solidement construit en blocs de travertin et de pprin,
que cela sert encore  recevoir les eaux des gouts du quartier et  les
porter dans le Tibre. Mais je doute que la police s'en occupe beaucoup,
puisqu'il est maintenant  moiti combl par les immondices, et qu'on
trouve plus simple d'y jeter des chevaux morts que de faire un trou pour
les enterrer.

Lord B***, qui est fort las d'antiquits, jurait aprs Tartaglia,
lorsqu'en revenant sur nos pas, nous remarqumes un dtail qui nous
avait chapp: c'est une excavation dans le tuf o, au fond d'un petit
antre noir, coule l'_Aqua argentina_, flot de cristal dont on ignore
l'origine. Cette eau, si belle et si prcieuse dans une ville o les
eaux sont presque toutes funestes, est  la merci de la premire
lavandire venue. Il y en avait l une que je n'oublierai jamais. Seule
dans cet antre, grande, maigre, jadis belle, hideusement sale, vtue de
haillons couleur de terre, ses longs cheveux, encore noirs, pars sur
son sein nu, pendant comme celui d'une vieille Eumnide, elle lavait,
battait et tordait avec une sorte de rage qui m'a fait penser aux
fantastiques _lavandires de nuit_ de nos lgendes gauloises; mais elle
n'en avait que l'activit: c'tait une Romaine ou plutt une Latine.
Elle chantait quelque chose d'inou, avec une voix haute, nasillarde et
plaintive, dans un patois dont je ne saisissais que ces rimes souvent
rptes _mar, amar_. J'aurais t dsol que Tartaglia me traduist le
reste on qu'il m'apprt quel tait ce dialecte. On sent en soi le
besoin de respecter les mystres de certaines sensations. J'aurais
t galement fch de songer seulement  faire un croquis de cette
pythonisse dtrne, qui se trouvait l comme sortie de terre, frappant
l'eau en cadence et essayant sa voix enroue aprs deux ou trois mille
ans d'inhumation sous les ruines de Rome. Non, ce n'est pas moi qui
dirai maintenant cette formule classique que l'on trouve dans les
romans: _Il et fallu  cette scne le pinceau d'un grand matre!_ Non,
certes, il ne fallait rien que voir entendre et se souvenir. Il y a des
choses qu'on ne prend sur le fait par aucun moyen matriel: l'me seule
s'en empare. J'aurais bien dfi le plus habile musicien de noter ce
que chantait la sibylle. Cela n'avait aucun rhythme, aucune tonalit
apprciables d'aprs nos rgles musicales. Et cependant elle ne chantait
pas au hasard, elle ne chantait pas faux selon sa mthode, car je
l'coutai longtemps, je vis que chaque couplet repassait exactement dans
les mmes modulations et la mme mesure. Mais que cela tait trange,
lugubre, funraire! Ce thme peut tre une tradition aussi ancienne que
la _Cloaca maxima_. C'tait peut-tre l le chant primitif des Latins,
et ce serait peut-tre beau si nos oreilles, fausses par un systme
inflexible, pouvait l'admettre ou le comprendre.

Voil comment je peux vous expliquer,  vous, l'motion qui m'avait
gagn, et que lord B*** voulut ensuite me faire traduire en paroles
convenables  sa prcieuse nice. Je n'aurais pu en venir  bout; je
m'en tirai par des plaisanteries, et il en rsulta quelque aigreur entre
nous, au grand contentement de Brumires, qui tait l  prendre le th,
et qui me pousse le coude pour m'encourager, chaque fois que l'occasion
se prsente de me rendre insupportable  l'objet de son culte.



XI

24 mars.

Je vous ai bien assez promen aujourd'hui chez les morts. Nous serons
forcs d'y retourner, car ici il n'y a pas moyen d'en sortir; mais, pour
aujourd'hui, il faut que je vous parle un peu des vivants.

Miss Medora est donc tout  fait persuade que j'ai l'horreur du beau,
et j'ai bien senti, dans ses paroles, que, la Daniella aidant, Tartaglia
avait fait les affaires de mon camarade. On sait que je me dfends
d'adorer les charmes irrsistibles de miss Medora, et que j'ose trouver
plus piquants ceux de la soubrette. La soubrette elle-mme a l'air de
croire  mon amour, vu que je continue mon rle et que je l'accable
de compliments exagrs. Brumires pousse sa pointe et se nourrit
d'esprances que je crois tout aussi folles que celles dont Tartaglia
persiste  vouloir m'enfivrer.

Cela fait une situation assez piquante et qui m'gayerait si je pouvais
secouer je ne sais quel manteau de glace tomb sur mes paules et sur
mon esprit depuis que je suis  Rome.

Il faut pourtant que je tche de ne pas vous ennuyer aussi, et je veux
vous dire quelle singulire conversation j'ai entendue avant-hier; cela
fera la suite, et,  certains gards, la contrepartie de celle que j'ai
surprise  la _Rserve_. Il parat que je suis destin  m'emparer,
comme malgr moi, des secrets d'autrui. Ne me dites pas que je fais
mtier d'couter aux portes ou au travers des cloisons. Vous allez voir
comment la chose est arrive.

Pour vous la faire comprendre, il faut que je vous dise o et comment je
suis log.

Il arrive quelquefois, dans ces grands palais d'Italie, que les deux
tages principaux sont la proprit de personnages diffrents. Il en
a t ainsi dans celui o je me trouve, car ces deux habitations
superposes ont t arranges de manire  tre bien distinctes l'une
de l'autre. Nulle communication entre le premier et le second. Quand je
vais dner avec mes Anglais j'ai  descendre jusque dans la rue pour
remonter chez eux par une autre porte situe sur une autre faade de
l'difice.

Mais cette disposition particulire n'a pas t prise lors de la
construction du palais, et il se trouve dans mon appartement, dans ma
chambre mme, une porte donnant sur un petit escalier qui aboutit  une
impasse. C'tait autrefois, sans doute, une des communications pour le
service intrieur de la maison, et elle est parfaitement mure. J'avais
explor cet escalier le jour de mon installation, et, voyant qu'il
n'aboutissait qu' un gros pilier pris dans la maonnerie, j'avais jug
parfaitement inutile d'en demander la clef.

Avant-hier donc, vers six heures, comme je venais de rentrer pour faire
un peu de toilette (car il est  peu prs impossible de songer  dner
dehors, lady Harriet m'envoyant dire cent fois tous les matins qu'elle
compte sur moi pour le soir), Je fus surpris de trouver cette porte
ouverte et le trs-remarquable berret basque de Tartaglia sur la
premire marche. Je l'appelai, il ne rpondit pas; mais il me sembla
entendre remuer au fond de l'impasse, et j'y descendis dans l'obscurit.
Quand je fus  la dernire marche, je sentis une main se poser sur mon
bras.

--Que fais-tu l, coquin? lui dis-je reconnaissant le sans-gne de mon
drle.

--Chut! chut! tout bas! me rpondit-il d'un ton mystrieux. coutez-la,
elle parle de vous!

Et, m'attirant avec lui contre la muraille, il m'y retint par le bras,
et j'entendis, en effet, prononcer mon nom.

C'tait la voix de miss Medora qui m'arrivait  l'oreille, comme au
moyen d'un cornet acoustique, et qui disait:

--Tu draisonnes; il te trouve laide, et c'est une coquetterie  mon
adresse, de faire semblant....

Un clat de rire de la Daniella interrompit la jeune lady.

J'aurais d n'en pas couter davantage. Oh! cela, j'en conviens, et
voil que, suivant la prdiction de Brumires, je subissais fatalement
la mauvaise influence de cette canaille de Tartaglia; mais croyez-vous
qu'un homme de mon ge, quelque srieux que l'ait rendu sa destine,
puisse entendre deux jolies femmes parler de lui, et rsister  la
tentation de prter l'oreille?

La Medora avait,  son tour, interrompu le rire de la Frascatine par une
rprimande assez aigre.

--Vous devenez sotte, lui disait-elle, et prenez garde  vous! Je
ne souffrirais pas auprs de moi une fille qui aurait de vilaines
aventures.

--Qu'est-ce que Votre Seigneurie appelle vilaines aventures? reprit
vivement la Daniella. Qu'y aurait-il de vilain  tre aime de ce jeune
garon? Il n'est ni riche ni noble, et il me conviendrait beaucoup mieux
qu' Votre Seigneurie.

L-dessus, miss Medora fit une morale  sa femme de chambre, essayant
de lui prouver qu'un homme de _ma condition_, bien lev comme je le
paraissais, ne pouvait prendre l'amour au srieux avec une grisette,
avec une _artigiana_ de Frascati; qu'elle serait trompe, abandonne, et
que, pour un moment de vanit satisfaite, elle aurait  pleurer tout le
reste de ses jours.

La Daniella ne me semble pas fille  tant se dsesprer, le cas chant,
car elle continua sur un ton trs-dcid:

--Laissez-moi penser de tout cela ce que je veux, signora, et
renvoyez-moi si je me conduis mal. Le reste ne vous regarde pas, et les
sentiments de ce jeune homme pour moi ne peuvent que vous divertir,
puisqu'il vous dplat encore plus que vous ne lui dplaisez.

La discussion alla quelque moment ainsi; mais, d'aigre-douce, elle
devint tout  coup violente. Miss Medora se plaignait d'tre mal coiffe
(il parat qu'on la coiffait pendant ce colloque); et, comme la Daniella
assurait avoir fait de son mieux et aussi bien qu' l'ordinaire, l'autre
s'emporta, lui dit qu'elle le faisait exprs, et, s'tant apparemment
dcoiffe, elle donna l'ordre de recommencer. Il y eut des larmes de la
Daniella; car, aprs un moment de silence, l'Anglaise reprit:

--Allons, sotte, pourquoi pleures-tu?

--Vous ne m'aimez plus, dit l'autre. Non! depuis que ce jeune homme est
ici, vous n'tes plus la mme: vous avez du dpit, et je vous dis, moi,
que vous l'aimez.

--Si je ne vous savais folle, rpondit l'Anglaisa irrite, je vous
chasserais pour les impertinences que vous dites  tout propos; mais,
jet vous prends pour ce que vous tes, une sauvage! Allons, venez me
mettre ma robe.

Le bruit d'une porte, brusquement ferme, mit fin  cette querelle et 
mon pch de curiosit. En cherchante retrouver l'escalier, je m'aperus
que Tartaglia tait toujours prs de moi et qu'il n'avait pas d perdre
un mot de tout ceci. Je l'avais oubli.

--Mais, insupportable espion, lui dis-je, pourquoi es-tu venu-l, et
comment oses-tu te permettre de surprendre les secrets d'une maison qui
t'accueille et te nourrit?

--En cela, rpondit l'impudent personnage, nous sommes  deux de jeu,
_mossiou_!

--Fort bien, pensai-je, j'ai ce que je mrite.

Et, pour ne pas faire avec lui le pendant de la scne des deux jeunes
filles, je remis ma rplique  un autre moment.

--Avant de remonter, me dit-il en me retenant avec son incorrigible
familiarit, donnez-vous donc le plaisir de regarder la jolie invention!

Et, frottant sur le mur une allumette qui prit feu, pour nous clairer
suffisamment, il me montra, sous le renfoncement de la muraille, contre
le pilier, une petite ouverture simulant l'absence d'une brique. J'y
collai mon oeil, et ne vis pas le plus petit rayon de lumire.

--Il n'y a rien l pour la vue, continua le cicrone de cet arcane
domestique. Cela serpente dans le mur; c'est arrang pour entendre.
C'est comme une _oreille de Denys_.

--Et l'invention est de toi?

--Oh! non, certes! Je n'tais pas n quand celui qui a imagin a est
mort. C'tait un cardinal jaloux de sa belle-soeur, qui...

Je remontai  ma chambre. J'ai peu de got pour les historiettes
scandaleuses de Tartaglia. Vraies ou fausses, elles sont une satire si
sanglante des moeurs des princes de l'glise, et, en mme temps, je le
vois tellement dvt, que je me tiens avec lui sur mes gardes. Il
est trop libre dans son langage pour n'tre pas mouchard, et agent
provocateur par-dessus le march.

--_Mossiou! mossiou!_ dit-il en riant quand j'eus referm la porte
en lui promettant beaucoup de coups de pied quelque part si je l'y
reprenais; vous ne feriez point cela! Je suis un Romain, moi, et, au
contraire de la Medora, qui fait l'indiffrente parce qu'elle est
fche, vous faites le fch pour cacher que vous tes content. J'espre
que vous en tes sr,  prsent, que j'avais raison? Vous tes aim! Je
ne me trompe jamais, moi! Allez, allez, Excellence, n'ayez pas peur. En
coutant souvent par l, vous saurez comment il faut vous conduire, et
je vois,  prsent, que vous vous y prenez bien. Vous poussez au dpit
pour faire pousser la passion. C'est bien, je suis content de vous; mais
vous, quand vous serez milord, souvenez-vous du pauvre Tartaglia.

L-dessus, il sortit plus enchant que jamais de lui-mme.

La premire parole que j'adressai  Medora, au moment du dner, fut une
louange exorbitante sur l'admirable arrangement de ses cheveux. J'tais,
vous le voyez, dans une disposition d'esprit profondment sclrate;
mais il est certain que cette Daniella a un got exquis et qu'elle est
pour moiti dans les triomphes de beaut de sa matresse.

--Pauvre fille, pensais-je, elle aussi, elle a des cheveux magnifiques
qui sont peut-tre plus  elle que ceux de cette Anglaise, et on ne les
aperoit que quand son mouchoir blanc se drange.

Dans la querelle que j'avais entendue, certes la provoque, la mconnue
et l'humilie tait cette pauvre Frascatine. N'est-ce pas une chose
contre nature pour une jeune fille d'avoir  s'effacer pour faire place
 une autre, et de consacrer sa vie  orner une idole en s'oubliant
soi-mme? Et, parce que cette humble prtresse de la Medora se
permettait de croire  mes hommages, la desse courrouce l'avait
menace de la chasser de son sanctuaire!

--Certainement, lui dis-je, je ne vous ai jamais vue si bien arrange.

--Vous croyez? rpondit-elle du ton d'une femme au-dessus de ces
misres. Je m'arrange toujours moi-mme, et j'y mets si peu de temps!

--Ah! vraiment? Vous avez l'adresse d'une fe et le got d'une vritable
artiste.

Nous tions seuls: elle en profita pour tre coquette, et mme un peu
lourdement, comme le sont, je crois, les Anglaises quand elles s'en
mlent.

--Ne faites donc pas semblant de me regarder, dit-elle; je ne suis pas
belle du tout dans votre opinion.

--C'est vrai, rpondis-je en riant: vous tes laide, mais bien coiffe,
et j'envie votre habilet.

--Ah! et pourquoi faire? Voulez-vous donc natter et crper vos cheveux?

--Je voudrais, dans l'occasion, savoir dire  un modle comment il faut
s'arranger. Est-ce que vous me permettez de regarder de prs?

--Oui, regardez bien, et vous direz  la fameuse lavandire de l'_Aqua
argentina_ de s'arranger comme moi. Ah a! vous touchez  mes cheveux?
Savez-vous qu'on ne doit pas toucher  un seul cheveu d'une Anglaise?

--J'ai ce droit-l, ne vous semble-t-il pas?

--Vous? et pourquoi donc, s'il vous plat?

--Parce que, auprs de vous, je suis absolument calme et indiffrent. Je
suis le seul homme au monde capable d'une pareille imbcillit! donc,
le seul homme qui ne puisse vous inquiter et vous offenser en aucune
faon.

Il faut vous dire que j'avais senti, au toucher, en effleurant la grosse
tresse de son chignon, la diffrence des cheveux morts avec les vivants,
et cela me donna l'aplomb d'ajouter:

--Croyez-vous qu'une femme qui n'aurait pas, comme vous, cette profusion
de cheveux, pourrait imiter votre coiffure?

--Je n'en sais rien, rpondit-elle brusquement en me lanant un regard
d'aversion o je crus lire clairement ces paroles: Vous savez que ma
grosse tresse n'est pas  moi, parce que la Daniella vous l'a dit, ou
qu'elle m'a coiffe de manire  rendre l'artifice visible.

Elle sortit au bout d'un instant, et, quand elle revint, je vis que l'on
avait retouch  la coiffure. Je me repentis de mon impertinence: ceci
avait d causer de nouvelles larmes  la pauvre Frascatine.


Je vois que je suis une pomme de discorde et que je dois cesser
absolument de taquiner l'une ou l'autre. J'espre tre quitte envers
Brumires et m'tre consciencieusement assur l'antipathie de Medora.
Les impertinences de la soubrette m'ont bien aid  obtenir ce rsultat;
mais les choses ne doivent pas aller plus loin, si je ne veux pas que
Forage retombe sur la pauvre fille.

Savez-vous que je m'attache rellement  la personne la moins aimable
de la maison? Je ne parle pas de ce pauvre Buffalo, qui a rellement
beaucoup d'esprit et de savoir-vivre, mais au vritable chien galeux de
la famille,  lord B***, le prosaque, le petit esprit, le vulgaire,
l'ignorant, l'homme nul, sans coeur et sans intelligence? Car telle
est l'opinion bien arrte dsormais de lady Harriet sur te compte de
l'homme qu'elle a aim jusqu' la consomption, jusqu' l'tisie. Quand
je regarde cette courte t ronde personne, si bien gurie, si frache
dans son soleil d'automne, et si aimable quand elle oublie de dplorer
la mdiocrit de son mari, je ne puis m'empcher de m'effrayer  la
pense de l'amour. Est-ce donc l une des ractions invitables des
grandes passions, et faut-il absolument, quand on a t ador, tomber
dans ce mpris que les dlicatesses d'un grand savoir-vivre peuvent 
peine dissimuler chez lady B***, mais qui navrent son orgueil comme un
poison lent  dose coutume? Ceci ne serait rien encore, et vous me direz
que je ne cours pas si grand risque d'inspirer de grandes passions.
C'est bien mon avis; mais, si, par hasard, j'tais capable d'en
ressentir une et d'obtenir, pour compagne de ma vie, une femme adore,
serais-je donc condamn, un jour ou l'autre,  prouver les angoisses et
les coeurements d'une dsillusion comme celle dont lady B*** me montre
le triste exemple?

Il y a une chose certaine, cependant, c'est que lady B*** est dans
l'erreur sur le compte de son mari et sur le sien propre. Lord B*** lui
est infiniment suprieur sous tous les rapports srieux. Sans avoir
beaucoup d'instruction ni d'esprit, il en a infiniment plus qu'elle;
et, quant au caractre, il y a en lui une loyaut, une chastet, une
candeur, une philosophie, une gnrosit  la fois spontanes et
raisonnes qui laissent bien loin derrire elles la douceur naturelle,
la libralit insouciante et la sensiblerie exalte de sa femme. En
somme, ce sont deux bonnes et honntes natures; mais ici le mari a
toutes les qualits essentielles de l'homme, et l'pouse n'a que les
agrments vulgaires de la femme. Lady Harriet est un type que l'on voit
partout; lord B*** est une prcieuse originalit, et, dans le cercle
obscur des vertus prives, une supriorit relle.

An fond, je crois voir que ces deux mes froisses ne se hassent point,
et que, tout en maudissant le joug qui les lie, elles ne le verraient
pas se rompre sans douleur et sans effroi. Quelle est donc la cause du
dsenchantement de l'une et du dcouragement de l'autre? Peut-tre une
fausse apprciation du monde extrieur, trop de ddain pour ce monde, de
la part du mari, trop d'estime, de la part de la femme. Mais le ddain,
chez lord B***, vient d'un excs de modestie personnelle, et, chez lady
Harriet, l'engouement rsulte d'un fonds de vanit frivole.

Voil donc un mnage  jamais troubl, deux existences profondment
gtes et striles, parce qu'une femme manque de bon sens, et un homme
de prsomption!

Je suis arriv vite  parler de cette plaie secrte avec lord B***.
Son seul dfaut, c'est de la laisser voir trop facilement. Il y a
si longtemps qu'elle le ronge! Peut-tre aussi n'est-il pas n avec
beaucoup d'nergie. Je lui ai appris que j'avais entendu sa conversation
avec l'officier de marine,  la _Rserve_, et que j'avais rsolu de
lui en garder le secret, mme avant de prvoir que nous serions
lis ensemble. Il m'en sait un gr infini et me tient pour un homme
excessivement dlicat. Il ne s'aperoit pas que ma discrtion ne sert
pas  grand'chose, et que son attitude pnible, mlancolique et un peu
railleuse auprs de sa femme, fait deviner  tout le monde ce que je
sais avec plus de dtail seulement. Je me suis permis de le lui dire, et
il m'a remerci de ma franchise, en promettant de s'observer; mais
lady Harriet a, dans ses indignations rentres ou dans ses soupirs de
compassion, quelque chose de si blessant pour lui, que je doute de
l'utilit de mes humbles avis. Il semble, d'ailleurs, que tous deux
soient tellement habitus  ne pas s'accepter, qu'ils priraient d'ennui
et ne sauraient plus que faire d'eux-mmes, si on arrivait  les mettre
d'accord.

La belle Medora devrait tre un trait d'union entre eux; mais il ne
parat pas qu'elle y ait jamais song. C'est, je le crains bien, une
tte vente, sous son air grave et pensif. leve  travers champs par
une mre voyageuse, ensuite orpheline et promene de famille en famille,
elle a fait acte d'indpendance ds sa majorit (car elle a dj quelque
chose comme vingt-cinq ans), en choisissant sa tante Harriet pour
chaperon dfinitif. Cette prfrence s'explique peut-tre par des
affinits de got et d'habitudes: amour de la parure, de la paresse et
de l'apparence en toutes choses. Elles nous font l'honneur d'appeler
cela des gots d'artistes. Et puis la jeune personne a fait cause
commune de plaintes et de dnigrements moqueurs avec la chre tante
contre le pauvre oncle. Lord B*** en souffre et le supporte.

--Elle a doubl ma part de blme, dit-il, en apportant son contingent de
remarques dfavorables sur mon compte; mais, d'autre part, elle a allg
mes ennuis en russissant  faire rire Harriet. C'est presque toujours 
mes dpens; mais, du moment qu'elle rit, elle est un peu dsarme, et si
on me mprise davantage, du moins on me laisse plus tranquille.

Nous avons retir du journal de Jean Valreg quelques chapitres que
nous nous proposons de publier  part. Les impressions de voyage
l'emportaient trop sur le roman de sa vie, et, dans le choix que nous
avons fait, nous dsirons rtablir un peu l'quilibre auquel il ne
songeait nullement  s'astreindre, en nous crivant ces rflexions.

Nous ne le suivrons donc ni dans les muses, ni dans les glises, ni
dans les palais de Rome, et c'est  Frascati que nous reprendrons le fil
de ses aventures.



XII

Frascsti, 3l mars

Je crains, mon ami, d'avoir t bien spleentique ces jours derniers.
Mon dgot de Rome s'est termin par quelques jours de maladie. J'ai
quitt Rome et j'espre tre mieux ici.

La principale cause de mon mal, c'est le froid que j'ai prouv 
Tivoli. C'est bien beau, Tivoli! Je vous en parlerai un autre jour. Je
sais que vous voulez, avant tout, que je vous parle de moi. La bonne
lady Harriet, me voyant trembler la fivre,--cela m'avait pris comme un
tat convulsif en rentrant de cette course,--a prtendu me soigner et
me veiller elle-mme. Son mari a eu beaucoup de peine  lui faire
comprendre que cela me gnait et me contrariait au point de me rendre
beaucoup plus malade, et c'est lui qui s'est charg de moi. Mais avec
quelle dlicatesse et quelle bont! Cet homme est rellement excellent!
Voyant que j'prouvais comme les chats, le besoin de me cacher d'tre
malade, il s'est cach lui-mme derrire mon lit et ne s'est montr
que quand, battant la compagne, j'ai t hors d'tat de comprendre la
sollicitude dont j'tais l'objet.

Je suis rest ainsi deux fois douze heures, avec un intervalle de douze
heures entre les deux accs. Un bien habile et bien digne mdecin
franais m'a mdicament  propos et sauv, je crois, d'une plus grave
maladie. Je dois dire que la petite Daniella m'a montr aussi beaucoup
d'intrt, et que, dans mes moments lucides, je l'ai vue autour de moi,
aidant lord B***  me dorloter. Et puis je ne l'ai plus revue, et mme,
lorsque je l'ai cherche dans le palais pour lui faire mes remerciements
et mes adieux au moment du dpart, il m'a t impossible de
l'apercevoir.

C'est qu'il faut vous dire que je me suis enfui  la sourdine. Aussitt
que j'ai t sur mes pieds, je me suis fait conseiller la campagne pour
quelques jours, par le docteur Mayer. J'aurais voulu retourner  Tivoli;
mais l'air y est mauvais, et c'est Frascati qui m'a t dsign. Lord
B*** voulait m'y amener et s'occuper de mon installation; mais je
dteste tant occuper les autres de ma sotte personne, encore nerveuse et
irascible comme on l'est quand on se sent affaibli, que je me suis sauv
avant le jour dsign pour le voyage. J'ai pris une petite voiture de
louage, et me voil enfin libre, c'est--dire seul.

Frascati est  six lieues de Rome, sur les monts Tusculans, petite
chane volcanique qui fait partie du Systems des montagnes du Latium.
C'est encore la campagne de Rome, mais c'est la fin de l'horrible dsert
qui environne la capitale du monde catholique. Ici, la terre cesse
d'tre inculte et la fivre s'arrte. Il faut monter pendant une
demi-heure, au pas des chevaux, pour atteindre la ligne d'air pur qui
circule au-dessus de la rgion empeste de la plaine immense; mais cet
air pur est moins d  l'lvation du sol qu' la culture de la terre
et  l'coulement des eaux; car Tivoli, plus haut perch du double que
Frascati, n'est pas  l'abri de l'influence maudite.

Aux approches de ces petites montagnes, quand on a laiss derrire soi
les longs aqueducs ruins et trois ou quatre lieues de terrains onduls
sans caractre et sans tendue pour le regard, on traverse de nouveau
une partie de la plaine dont le nivellement absolu prsente enfin un
aspect particulier assez grandiose. C'est un lac de ple verdure qui
s'tend BUT la gauche jusqu'au pied du massif du mont Gennaro. Au
baisser du soleil, quand l'herbe fine et maigre de ce gigantesque
pturage est un peu chauffe par l'or du couchant et nuance par les
ombres portes des montagnes, le sentiment de la grandeur se rvle. Les
petits accidents perdus dans ce eadre immense, les troupeaux et leurs
chiens, seuls bergers qui, en de certaines parties du steppe, osent
braver la malaria toute la journe, se dessinent et s'enlvent en
couleur avec une nettet comparable  celle des objets lointains sur la
mer. Au fond de cette nappe de verdure, si unie que l'on a peine  se
rendre compte de son tendue, la base des montagnes semble nager dans
une brume mouvante, tandis que leurs sommets se dressent immobiles et
nets dans le ciel.

Mais, en rsum, voici la critique qui se prsente  mon esprit sur
l'effet bien souvent manqu de la plaine de Rome. Je dis _manqu_ par
la nature sur l'oeil des coloristes, et peut-tre aussi sur l'me des
potes. C'est un dfaut de proportion dans les choses. La plaine est
trop grande pour les montagnes. C'est une toile norme avec un petit
cadre. Il y a trop de ciel, et rien ne se compose pour arrter la
pense. C'est solennel et ennuyeux, comme en mer un calme plat. Et puis
le genre de civilisation de ce pays-ci trouve moyen de tout gter, mme
le dsert. Puisque dsert il y a, on voudrait le voir absolu, comme
la prairie indienne de Cooper, dont les dfauts naturels me semblent,
d'aprs ses descriptions et les images que j'ai vues, assez comparables
 ceux d'ici: de trop petites lignes de montagnes autour de trop grands
espaces planes; mais, au moins, la prairie indienne exhale le parfum de
la solitude, et l'oeil du peintre qui voit, quoiqu'il fasse,  travers
sa pense, peut se reposer sur une sensation d'isolement complet et
d'abandon solennel.

Ici, n'esprez pas oublier les maux passs ou prsents de l'tat social.
Cette plaine est parseme de dtails criards, d'une multitude de petites
ruines antiques plus ou moins illustres; de tours guelfes ou gibelines,
trs-grandes de prs, mais microscopiques sur cette vaste arne; de
cahutes de paille, assez vastes pour abriter, la nuit, les troupeaux
errants pendant le jour, mais si petites  distance, qu'on se demande si
un homme peut y loger. Ce semis de dtails toujours trop noirs ou trop
blancs, selon l'heure et l'effet, est insupportable, et fait ressembler
la plaine  un camp abandonn.

Pardonnez-moi cette critique froide de lieux qu'on est forc, par
l'usage de trouver admirables de lignes et ruisselants de posie. Il
faut bien que je vous explique pourquoi, sauf de rares instants o
l'oeil saisit un dtail par hasard harmonieux (les troupeaux le sont
toujours et partout) et une chappe entre deux buttes o, par bonheur,
il n'y a pas de ruines _tranchantes_, je m'crie intrieurement:

--Laid, trois fois laid et stupide le steppe de Rome!  mes belles
landes plantureuses de la Marche et du Bourbonnais, personne ne parle de
vous! Voil ce que c'est que de manquer de peste, de cadavres, de rapins
et de _larmes de pote_!

Enfin, ici,  Frascati, on entre dans un autre monde, un petit monde de
jardins dans les rochers, qui, grce au ciel, ne ressemble  rien et
vous fait comprendre les dlices de la vie antique. Je tcherai de vous
en donner peu  peu l'ide; car c'est un cachet bien tranch, et voici
la premire fois que je me sens vraiment loin de la France et dans
un pays nouveau. Pour aujourd'hui, je ne vous parlerai que de mon
installation dans un domicile trange comme le reste.

Oubliez vite ce mot que je viens de dire: _les dlices de la vie
antique_, en parlant de la villgiature romaine. La campagne qui
m'environne mrite le titre de dlicieuse; mais la civilisation n'y a
point de part pour le pauvre voyageur, et, si les villas princires que
je vois de ma fentre attestent un reste de magnificence, la population
ouvrire et bourgeoise qui vgte  leur pied ne me parait pas s'en
ressentir le moins du monde.

La ville est pourtant jolie, non-seulement par sa situation pittoresque
et son ct de ruines pendant sur le ravin, mais encore par elle-mme.
Elle est bien coupe et assez bien btie. On y arrive par une porte
fortifie qui a du caractre; la place, bien italienne avec sa fontaine
et sa basilique, annonce une importance, une tendue et une aisance qui
n'existent pas; mais c'est comme cela dans toutes ces petites villes des
tats de l'glise: toujours une belle entre, des monuments, quelques
grandes maisons d'aspect seigneurial, quelque villa lgante ou quelque
riche monastre ayant  vous montrer quelques; tableaux de matres; et
puis, pour cit, une bourgade d'assez bon air, peuple de guenilles et
reclant  l'intrieur une misre sordide ou une insigne malpropret.

Je suis entr dans vingt maisons pour trouver un coin o je pusse
m'tablir, et Dieu sait, qu'lev dans un pauvre village de paysans, je
n'apportais pas l de prtentions aristocratiques. J'ai trouv partout
le contraste particulier  ce pays: un luxe de dcoration inutile au
milieu d'un dnment absolu des choses les plus ncessaires  la vie.
Dans la plus pauvre demeure, des sculptures et des peintures: nulle
part,  moins de prix exorbitants, un lit propre, une chaise ayant ses
quatre pieds, une fentre ayant toutes ses vitres. J'entrais dans ces
maisons sur leur mine. Bien bties et tenues fraches, au dehors, par un
air pur, elles annonaient l'aisance. On est tout surpris de trouver,
ds l'entre, une sorte de vestibule vot qui sert de latrines aux
passants; un escalier noir, troit, avec des marches de deux pieds de
haut, conduisant  un bouge infme dont l'odeur vous fait reculer. Il
est vrai que l'on a du marbre sous les pieds et des fresques telles
quelles sur la tte. Le superflu est le ncessaire pour le Romain, et
rciproquement.

L'intrieur de l'_Albergo Nobile_ de Frascati, ancien palais vendu et
revendu, est une curiosit sous ce rapport. On traverse de vastes salles
remplies de statues de marbre blanc, copies sur des antiques. Dans un
grand hmicycle qui sert de salon principal, il y a tout un Olympe
d'une colossale btise. Ailleurs, ce sont des chambres reprsentant des
paysages vus  travers des colonnes, des salles de bain fort agrables,
avec des baignoires de marbre blanc sur le modle des vasques antiques;
d'autres endroits plus secrets encore sont aussi en marbre blanc et
dcors de sculptures. Puis sur tout ce luxe de parois, loques de tapis
rapics, des fauteuils dpareills, si gras et si vermoulus, qu'on
n'ose s'y asseoir; des lits rembourrs d'ardoises, et, pour ornements,
des vases en cartonnage fan, rouge et or, contenant des bouquets de
plumes de paon. Je m'imagine que le roi de Tombouctou, ou le grand
chef des Ttes-Plates, se pmerait d'aise devant un pareil got de
dcoration.

Ce que j'ai enfin trouv de plus confortable et de moins cher, c'est la
villa Piccolomini, o me voil install. C'est une grande maison carre,
largement bti, et qui, malgr son dnment et son tat de dgradation,
mrite encore le titre de palais. Un perron,  marches brises et
disjointes, o il faut se baisser pour passer sous le linge qui sche
sur des cordes, donne entre  un vestibule ferm, qui, rempli de
fleurs, ferait une jolie serre. Au rez-de-chausse s'tendent d'immenses
appartements vots, d'une lvation disproportionne, et percs de
petites fentres qui ont ferm jadis. Tout cela est dispos pour le
frais en t; mais, au temps o nous sommes, c'est glacial. La fresque
qui garnit tout, de la base au fate de ces chambres-difices, est d'un
got insupportable. Tantt cela veut imiter les arabesques de Raphal
et n'imite absolument rien; tantt d'atroces bonshommes nus, soi-disant
divinits mythologiques, se tordent au plafond dans des poses terribles
qui imitent grotesquement les Michel Ange. Les portes sont  fond d'or,
rehausses du chapeau et des cordelires du cardinalat, emblmes qui
vous poursuivent dans toutes ces demeures seigneuriales, puisqu'il n'est
pas d'ancienne famille qui n'ait eu quelques-uns de ses membres pourvus
des hautes dignits de l'glise.

Tout cela est sale, crevass, moisi, terni d'une crote de piqres
de mouches. De lourdes consoles dores,  dessus de riches et laides
mosaques, et menaantes de vtust garnissent les coins. Les glaces,
de quinze pieds de haut, sont dpolies par l'humidit, et raccommodes,
dans leurs brisures, avec des guirlandes de papier bleu. Le pav de
petites briques s'grne sous les pieds. Les lits de fer, sans rideaux,
disparaissent dans l'immensit. Le reste du mobilier est  l'avenant de
cette misrable opulence. Une pauvre chemine pour tout un appartement
de cinq pices normes, est  peu prs inutile: on ne trouve de bois 
acheter  aucun prix  Frascati, bien que ses collines soient couvertes
d'une magnifique vgtation; mais tout cela appartient  trois ou quatre
familles qui,  bon droit, respectent leurs antiques ombrages, et n'ont
rien de superflu  vendre de leur bois mort. Le pauvre monde et les
trangers qui s'imaginent, comme moi, qu'il faut aller chercher un hiver
doux et un printemps chaud en Italie, se dglent le bout des doigts 
la flamme rapide de quelques tiges de bambous pourris qui ne peuvent
plus servir d'chalas aux vignes, et qu'on daigne leur vendre aussi cher
que, chez nous, des bches de Nol.

Au-dessus de ce rez-de-chausse qui, sur l'autre face de la maison,
btie  mi-cte, est un premier tage, s'tendent des appartements
encore plus vastes, habits en t par une famille suisse, aujourd'hui
propritaire de la villa Piccolomini. Maintenant la maison serait
entirement vide sans la prsence de quatre ouvriers qui viennent passer
la nuit dans une cave, et celle de la Mariuccia, qui demeure dans les
combles.

La Mariuccia, c'est--dire la Marion ou la Mariette (j'avoue que j'ai
t influenc par cette similitude de nom avec la vieille gouvernante
de mon oncle le cur), la Mariuccia est la gardienne, la servante, la
gouvernante, la cuisinire, le rgisseur, le _factotum_ de cette grande
habitation et des terres qui en dpendent. C'est un tre assez singulier
et assez remarquable: petite, maigre, plate, dente, malpropre,
hrisse, elle s'attribue _una trentasettesina_ d'annes. J'ai t fort
effray quand elle m'a offert de faire mon mnage et ma cuisine;
mais, en causant avec elle, j'ai reconnu qu'elle tait excessivement
intelligente, spirituelle mme, et qu'elle me serait une ressource dans
ces heures de spleen o l'on a besoin d'changer quelques paroles,
quelques ides avec une crature humaine, si bizarre qu'elle soit.

Elle m'a promen et pilot minutieusement dans _son_ palais en
commenant par les plus belles chambres et en finissant par les plus
humbles, et dbattant les pris avec une pret nergique. Comme ces prix
taient, en somme, les plus raisonnables que j'eusse encore rencontrs,
je ne les discutais que pour me divertir de sa physionomie et de sa
parole, tourdissantes de vivacit. Je m'attendais  tre ranonn comme
partout et mis au pillage comme une proie acquise aux exigences de
dtail d'une servante-matresse. J'y tais tout rsign; mais  peine
eus-je fait choix de mon gte, que les choses changrent subitement. La
Mariuccia, soit qu'elle m'et pris en amiti, soit qu'elle ait dans le
caractre un fonds de bont relle, commena  me dorloter comme si elle
m'et connu toute sa vie. Elle s'inquita de ma pleur et se mit en
quatre pour rchauffer ma chambre, dfaire ma malle et prparer mon
dner. Elle apporta chez moi le meilleur fauteuil et les meilleurs
matelas de la maison, fouilla l'appartement de ses matres pour me
trouver des livres, une lampe, un tapis propre; bouleversa le grenier
pour me choisir un paravent, et courut au jardin pour me procurer
quelques poignes de bois mort. Enfin, elle fixa le prix de ma
consommation et celui de son service avec une discrtion remarquable.

Cela m'a mis fort  l'aise avec elle, non que je sois d'humeur 
regimber contre le systme d'exploitation auquel tout voyageur doit
se soumettre en Italie pour avoir la paix, mais parce qu'on se sent
vraiment soulag, ds que l'on peut voir dans un tre de son espce,
quoiqu'il soit, un gal sous le niveau de la probit.

Me voil donc dans un appartement situ au troisime; un troisime qui,
en raison de la hauteur des tages infrieurs serait un sixime  Paris.
De l, j'ai la plus admirable vue qui se puisse imaginer. Je devrais
dire les deux plus admirables vues, car les deux pices que j'occupe,
faisant l'angle de la maison, j'ai, d'un ct la chane des montagnes
depuis le Gennaro jusqu'au Sokafe, la campagne de Rome et Rome tout
entire, visible  l'oeil nu, malgr les treize milles de plaines qui
m'en sparent  vol d'oiseau; de mon autre fentre, c'est plus beau
encore: au del de la plaine immense, je vois la mer, les rivages
d'Ostie, la fort de Laurentum, l'embouchure du Tibre, et, au-dessus
de tout cela, montant comme des spectres dans le ciel, les ples
silhouettes de la Sardaigne. C'est immense, comme vous voyez, et un
rayon de soleil m'a fait paratre tout cela sublime. Je peux donc tre
ici languissant de sant, paresseux ou enferm par la pluie. J'ai le
vivre et le couvert assurs, une bonne femme pour me montrer de temps en
temps une figure comique et bienveillante, deux pices trs-basses, mais
assez vastes, trop mal closes et trop haut perches d'ailleurs pour
n'tre pas suffisamment ares; quelques livres propres  me renseigner
sur le pays, et, n'euss-je que quelques rares claircies de soleil, un
des plus beaux spectacles que j'aie jamais contempls.

En ce moment, tenez, c'est splendide. Les montagnes sont d'union d'opale
si fin, si doux, qu'on les croirait transparentes. Tout ce ct de
l'est se baigne dans des reflets d'une exquise suavit. Le couchant,
au contraire, est embras d'un rouge terrible. Le soleil, abaiss sur
l'horizon, clate d'autant plus ardent que des masses opaques de nuages
violets s'amoncellent autour de lui. Les mandres marcageux du Tibre se
dessinent en lignes tincelantes sur des masses de forets encore plus
violettes que le ciel. La mer est une nappe de feu, et, comme pour
rendre le tableau plus lumineux et plus bizarre, une riche fontaine,
situe sur la terrasse d'une villa voisine, semble faire jaillir, aux
premiers plans, une pluie d'or fondu qui se dtache sur un fond de
sombre verdure.

Mes deux chambres sont,  mon sens, les moins laides de la maison,
parce qu'elles n'ont aucune espce d'ornement. C'est pour cela que la
Mariuccia me les a cdes au moindre prix possible, estimant que je
devais tre bien pauvre, puisque je consentais  me passer de fresques
et de bustes. C'est peut-tre aussi pour cela qu'elle m'apporte les
meubles les plus propres de l'tablissement, compensation qui lui parat
probablement moins srieuse qu' moi.

Vous voil tranquille sur le compte de votre serviteur et ami, qui,
un peu fatigu de sa journe, va se coucher avec le soleil, comme les
poules.



XIII

Frascati, villa Piccolomini, 1er avril.

Les nues violettes du couchant n'avaient pas menti: il a fait, cette
nuit, une tempte comme je n'en ai jamais entendu. Malgr l'paisseur
des murs et la petitesse des fentres, circonstances qui me semblaient
devoir assourdir le vacarme extrieur, j'ai cru que la villa Piccolomini
s'envolerait  travers ces espaces sans bornes que mon oeil contemplait
hier au soir. J'ai dormi malgr tout; mais j'ai rv dix fois que
j'tais en pleine mer sur un navire qui volait en clats. Il pleut fin
et serr, ce matin. Le colossal paysage que je vous dcrivais n'existe
plus. Plus de mont Janvier, plus de Socrate, plus de Saint-Pierre, plus
de Tibre, plus de mer. C'est gris comme une matine de Paris. Je ne
distingue que les maisons de Frascati sous mes pieds; car la villa
Piccolomini, place  une extrmit de la ville, occupe le premier
plan d'un systme de terrasses naturelles verdoyantes qu'il me tarde
d'explorer.

La Mariuccia vient de m'apporter une tasse de lait passable; et, en
attendant que je puisse sortir, je vais vous raconter les circonstances
que j'ai omises dans mon bulletin d'hier.

Il s'agit d'une course  Tivoli que je vous ai sommairement indique et
dont les faits me paraissent si tranges aujourd'hui, que j'ai besoin
de me bien tter pour m'assurer que je n'ai pas rv cela pendant ma
fivre.

J'aime bien  tre seul, ou tout au moins avec des artistes, pour aller
 la dcouverte des belles choses; mais la famille B*** avait dcrt,
le 26 du mois dernier, qu'elle irait  Tivoli et que je serais de la
partie. On n'invita pas Brumires, quoiqu'il et pu y avoir place pour
lui dans la calche. J'offrais de me mettre sur le sige avec le cocher;
mais ma proposition fut comme lude, et, croyant m'apercevoir d'une
certaine opposition, surtout de la part de lady B***, je n'osai pas
insister, et je m'abstins de prvenir Brumires de la possibilit de son
admission.

La route m'ennuya beaucoup jusqu' la solfatare, o l'intrt gologique
commence. Il faisait tour  tour trop chaud, et trop froid; lady Harriet
et sa nice ne cessaient de vouloir forcer lord B***, et moi, par
contre-coup,  nous extasier sur la posie, sur la beaut de la plaine,
et, par toutes les raisons que je vous en ai donnes, je trouvais cette
interminable solitude sans caractre, insupportable  traverser.
Nous allions pourtant aussi vite que possible, lord B*** ayant fait
l'acquisition de quatre magnifiques chevaux du pays. C'est une race
prcieuse. Ils ne sont pas trs-grands, mais assez doubls sans tre
lourds; ils trottent vite; ils ont de l'ardeur et de la solidit. Leur
robe est d'un beau noir, leur poil trs-fin et brillant. La tte est un
peu commune, le pied un peu vache, mais les formes sont belles quant au
reste. Ils ont le caractre hargneux, et il ne se passe pas d'heure o
l'on ne voie,  Rome ou autour de Rome, des querelles srieuses entre
hommes et btes. Cavaliers et cochers sont intrpides, mais gnralement
quitent ou conduisent avec plus de hardiesse, de violence et
d'obstination que de vritable adresse et de raisonnement. Pourtant, les
accidents sont rares, les chevaux ne manquent jamais par les jambes et
descendent  fond de train, sur les dalles, les pentes les plus rapides
des collines de la mtropole.

Je remarquai, avec lord B***, qui essayait cet attelage avec attention
pour la premire fois, que le type de ces animaux tait exactement celui
du cheval de bronze dor de Marc-Aurle dans la cour du Capitole. Il
m'a dit, et je l'ai oubli, de quelle partie des tats de l'glise ils
proviennent. Ce n'est pas de l_agro romano_, je prsume, car tous les
lves que l'on voit courir dans le steppe sont rachitiques et d'une
race vulgaire, ainsi que les juments qui les produisent. Les boeufs y
sont galement petits et laids, bien qu'ils appartiennent  cette belle
espce d'un blanc de lait, aux cornes dmesures, que l'on voit employe
aux transports sur les routes, et aux travaux des champs dans la
rgion des montagnes. Cette espce est fort trange. Elle est encore
trs-petite relativement  nos espces de France; mais la finesse de ses
formes et de son poil, la beaut de ses jambes et de sa face devraient
en faire, pour les artistes, le type de la race bovine. On emploie
pourtant le buffle de prfrence dans les tableaux de l'cole romaine,
sans doute  cause de son tranget: mais le buffle est un hideux
animal.

Cette race de boeufs blancs est, m'a-t-on dit, originaire de la Vntie;
mais le dveloppement vraiment fantastique des cornes me parait une
dgnrescence due au sol romain, et une preuve de faiblesse plutt que
de vigueur. On laboure ici avec tout ce qui tombe sons la main dans la
prairie: boeufs, vaches, nes ou chevaux; mais on laboure trs-mal, sans
s'occuper de l'coulement des eaux, sans assainir ni unir le terrain. La
terre est lgre et le climat favorable; mais la grande question pour
les laboureurs est de se dpcher, et de sjourner le moins possible sur
ces terrains pestilentiels. Tous sont trangers au terroir. Journaliers
nomades, ils couchent, pendant la quinzaine des travaux, dans ces ruines
ou ces paillis qui servent de point de repre dans l'tendue; puis ils
disparaissent en toute hte et vont chercher de l'ouvrage dans des lieux
plus salubres, jusqu' ce qu'ils reviennent faire la moisson de ces
semences abandonnes aux influences naturelles, et totalement prives de
soins jusqu' leur maturit.

Les animaux, abandonns avec presque autant d'incurie que les vgtaux,
se ressentent aussi du mauvais air. Ds que l'on s'lve au-dessus de
ces rgions funestes, les races grandissent et embellissent comme les
plantes.

Les plus jolis animaux que l'on voie ici sont les chvres. Un vaste
troupeau de race cachemirienne tait littralement couch et endormi
comme un seul tre sur le bord du chemin, et, au milieu de ce troupeau,
dormait aussi un enfant vtu de la peau d'une de ses chvres et couch,
ple-mle avec les petits chevreaux. Au bruit de la voiture tout
s'veilla en sursaut, tout bondit  la fois sous le coup d'une terreur
indicible. Ce fut comme un nuage de soie blanche qui s'envolait en
rasant le sol, les cabris se livrant  des cabrioles cheveles, les
mres faisant flotter leurs franges clatantes  la brise, le petit
berger, propre et blanc aussi, parce qu'il n'avait d'autre vtement que
sa toison neuve, courant perdu, tombant et se relevant pour fuir avec
ses btes effarouches.

On arrta la calche pour jouir de cette scne. Je descendis et parvins
 rassurer le petit sauvage, qui consentit  me laisser prendre un de
ses chevreaux pour le montrer de prs  miss Medora.

C'est ici, mon ami, que commence l'trange aventure. La belle Medora
prit le petit animt sur ses genoux, le caressa, lui fit manger du pain,
le dorlota jusqu' ce que lord B***, impatient, lui et rappel que le
temps s'coulait et que nous n'avions pas trop de la journe pour voir
Tivoli  la hte et revenir  Rome. Puis, lorsqu'elle me rendit
le chevreau, aprs avoir attach sur moi un regard tout  fait
inexplicable, elle se rejeta dans le fond de la voiture et couvrit son
visage de son mouchoir.

Ce mouvement me fit croire que le cabri sentait mauvais et que miss
Medora, s'en apercevant tout  coup, respirait son mouchoir parfum.

Je me htai de porter le chevreau au chevrier, qui ne manqua pas de me
tendre la main avant que j'eusse eu le temps de porter la mienne  ma
poche pour y prendre,  son intention, quelques baroques. Mais, quand je
remontai en voiture, je vis Medora sanglotant, sa tante s'efforant
de la calmer, et milord sifflant entre ses dents un _lila burello_
quelconque, de l'air d'un homme embarrass d'une scne ridicule. Cette
situation incomprhensible me mit fort mal  l'aise. Je me hasardai 
demander si miss Medora tait malade. Aussitt le mouchoir cessa de
cacher son visage, et,  travers de grosses larmes qui coulaient encore,
elle me regarda d'un air trange, en me rpondant, d'un ton enjou,
qu'elle ne s'tait jamais sentie si bien.

--Oui, oui, se hta de dire lady B***. Ce n'est rien; qu'un peu de mal
aux nerfs.

Et lord B*** ajouta:

--Certainement, certainement, des nerfs, et rien de plus.

--Cela m'est gal, pensai-je.

Et, au bout de peu d'instants, je trouvai un prtexte pour monter sur le
sige  ct du cocher, libert  laquelle j'aspirais depuis longtemps,
et plus vivement encore depuis cette scne mystrieuse o mon rle tait
ncessairement celui d'un indiffrent incommode ou d'un indiscret mal
appris.

Un peu plus loin, on s'arrta pour voir les petits lacs _dei tartari_[1]
et la curieuse cristallisation sulfureuse qui les environne.
Figurez-vous plusieurs millions de petits cnes volcaniques s'levant de
quelques pieds an-dessus du sol, ayant chacun sa chemine principale
et ses bouches adjacentes, plusieurs millions d'Etnas en miniature. Au
premier abord, cela ressemble  une vgtation trange, ptrifie sur
pied. Et puis cela vous apparat comme un liquide en fusion qui se
serait candi tout  coup au milieu d'une bullition violente. Autour
de ce champ de cratres, et sur les bords de ces flaques d'eau
sdimenteuses que l'on nomme des lacs, s'tendent des haies d'autres
cristallisations incomprhensibles, que l'on dit tre des plantes
ptrifies; mais je n'en suis pas sr, et je crois voir l, comme dans
les cnes voisins, les caprices du bouillonnement refroidi d'un volcan
de boue et de soufre.

Je parcourais tout cela avec beaucoup de curiosit, me htant de casser
quelques chantillons, lorsque je vis recommencer les larmes de Medora.
Sa tante la gronda un peu et se dpcha de la ramener  la voiture. Lord
B*** me dit:

--Venez! nous reviendrons ici tous les deux, si cet endroit vous
intresse. En ce moment, vous voyez que ma chre nice a un accs de
folie.

--Vraiment! m'criai-je constern, cette belle personne est sujette...?

[Note 1: C'est--dire des tartres, et non pas des Tartares, comme
traduisent quelques voyageurs]

--Non, non, reprit en riant lord B***, elle n'est pas aline; elle
n'est que folle  la manire de ma femme, qui prend cela au srieux, et
vous savez bien la cause de toutes ces bizarreries.

--Moi? Je ne sais rien, je vous le jure!

--Vous n'en savez rien? dit lord B*** en m'arrtant et en me regardant
fixement; vous en donneriez votre parole d'honneur?

--Je vous la donne! rpondis-je avec la plus parfaite simplicit.

--Tiens! c'est singulier, reprit-il. Eh bien, nous reparlerons de cela
plus tard, s'il y a lieu.

Et, sans me donner le temps de l'interroger, il me ramena  la voiture,
et me fora de lui cder ma place sur le sige, voulant, disait-il,
conduire lui-mme, pour essayer la bouche de ses chevaux.

Mon malaise recommena, comme vous pouvez croire. Les deux Anglaises
furent d'abord muettes. Lady B*** paraissait aussi embarrasse que moi.
Sa nice pleurait toujours. Forc par les assertions de lady Harriet 
regarder ces larmes comme une crise de nerfs, je ne savais quelles ides
suggrer pour y remdier. J'ouvrais et refermais les glaces, ne trouvant
rien de mieux que de donner de l'air ou de prserver de la poussire.
Enfin, nous commenmes  gravir au pas une montagne couverte d'oliviers
millnaires, et je conseillai de marcher un peu.

On accepta avec empressement; mais, au bout de quelques pas, lady
Harriet, essouffle et replte, remonta en voiture. Lord B*** resta
sur le sige, le cocher mit pied  terre, et miss Medora, qui s'tait
trane d'un air dolent, prit sa course comme si elle et t pique de
la tarentule, et s'lana, lgre, forte et gracieuse, sur le chemin
rapide et sinueux.

Une belle femme! dit navement le cocher, avec cet abandon propre aux
Italiens de toutes les classes, en se tournant vers moi d'un air tout
fraternel; j'en fais mon compliment,  Votre Excellence.

--Vous vous trompez, mon ami, lui, dis-je. Cette belle femme est une
demoiselle, et je n'ai aucun lien avec elle.

--Je sais bien! reprit-il tranquillement, en m'tant sans faon mon
cigare de la bouche pour allumer le sien. Je suis au service de ces
Anglais pour la saison; mais on sait bien, dans la maison et dans Rome,
que vous pousez la belle Anglaise.

Eh bien, mon cher, vous direz, s'il vous plat, dans la maison et dans
Rome, que ce que vous croyez l est un mensonge et une stupidit.

Je doublai le pas, peu curieux de constater l'effet des bavardages
insenss de la Daniella on du Tartaglia son compre, et, fort ennuy du
rle absurde que ces valets voulaient m'attribuer, je fis un effort pour
n'y plus songer en marchant.

Cette proccupation venait mal  propos m'arracher au charme qui
s'emparait de moi dans cette rgion vraiment admirable. La montagne
tait jonche d'herbe d'un vert clatant, et les antiques oliviers
adoucissaient leurs formes fantastiques et la torsion insense de leurs
tiges, sous des robes de mousses veloutes d'une adorable fracheur.
L'olivier est un vilain arbre tant qu'il n'est pas arriv  cet aspect
de dcrpitude colossale qu'il conserve pendant plusieurs sicles sans
cesser d'tre productif. En Provence, il est grle et n'offre qu'une
boule de feuillage blanchtre qui rampe sur les champs comme des flocons
de brume. Ici, il atteint des proportions normes et donne un ombrage
clair qui tamise le soleil en pluie d'or sur son branchage chevel. Son
tronc crevass finit par clater en huit ou dix segments monstrueux,
auteur desquels les rejets plus jeunes s'enroulent comme des boas pris
de fureur.

Cette fort de Tivoli fait penser  la fort enchante du Tasse. On ne
sait pas bien si ces arbres ne sont pas des monstres qui vont se mouvoir
et rugir ou parler. Mais, pas plus que dans le gnie tout italien du
pote, il n'y a, dans cette nature, de terreurs relles. La verdure est
trop belle, et les profondeurs bleutres que l'on aperoit  travers ces
entrelacements infinis sont d'un ton trop doux pour que l'imagination
s'y assombrisse. Comme dans les aventures de la _Jrusalem_, on sent
toujours la main des fes prte  changer les dragons de feu en
guirlandes de fleurs, et les buissons d'pines en nymphes dcevantes.

J'en tais l de ma rverie, lorsque la belle Medora, qui avait pris les
devants, et que j'avais oublie, m'apparut tout  coup  un dtour de la
monte, sortant d'un de ces fantastiques oliviers creux o elle s'tait
amuse  se cacher. Je tressaillis de surprise, et elle s'lana vers
moi, aussi gaie, aussi rieuse que si elle n'et jamais eu de vapeurs.
Elle tait vraiment plus belle que je ne lui avais encore accord de
l'tre. Un trop grand soin, que je ne peux m'empcher d'attribuer  un
trop grand amour de sa personne, me la gte presque toujours. Elle est
toujours trop habille, trop bien coiffe, et d'un ton trop repos, trop
inaltrable. C'est une beaut de nacre et d'ivoire, qui change sans
cesse de robes, de bijoux et de rubans sans que sa physionomie change
jamais, et c'est de bonne foi, je vous assure, que j'ai dit souvent 
Brumires que cette invariable perfection m'tait insupportable.

En ce moment, elle tait toute diffrente de sa manire d'tre
habituelle. Les larmes avaient un peu creus ses beaux yeux, et ses
joues, animes par la course, taient d'un ton moins pur et plus chaud
que de coutume. Il y avait enfin de la vie et comme de la moiteur sur
sa peau et dans son regard. Elle avait perdu son peigne en courant.
J'ignore si elle avait mis sa fausse tresse dans sa poche; mais elle
avait encore une assez belle chevelure pour se passer d'artifice et pour
encadrer magnifiquement sa tte. Ce n'tait plus cet inflexible diadme
liss comme du marbre noir sur un front de marbre blanc. C'tait une
aurole de vrais cheveux, souples et fins, voltigeant sur une chair ros
frmissante.

Probablement elle vit dans mon regard que je lui faisais amende
honorable, car elle vint  moi amicalement, et passa son bras sous le
mien avec une familiarit bien diffrente de ses ddains accoutums, en
me demandant  quoi je pensais et pourquoi j'avais eu l'air si surpris
en la voyant sortir de son arbre.

Je lui racontai comme quoi la fort du Tasse s'tait prsente  mon
imagination, et comment son apparition,  elle, avait concid avec le
souvenir de ces enchantements bnvoles.

--C'est--dire que vous m'avez compare tout bonnement  une sorcire!
Il ne faut pas que je m'en plaigne, puisque dcidment il faut avoir cet
air-l pour vous plaire.

--O prenez-vous cette singulire assertion sur mon compte?

--Dans votre enthousiasme pour la vivandire de l'_Agua argentina_. La
seule crature de mon sexe qui vous ait mu depuis votre arrive  Rome,
a t qualifie par voue de sibylle.

--Alors, vous pensez que je cherche  tablir une comparaison, sur le
terrain de la magie, entre vous et une pauvre septuagnaire?

--Que dites-vous l? s'cria-t-elle en raidissant ses doigts effils sur
mon bras; c'tait une femme de soixante et dix ans?

--Tout au moins! Ne l'ai-je pas dit, en faisant la description de ses
_charmes_?

--Vous ne l'avez pas dit... Pourquoi ne l'avez-vous pas dit?

Cette brusque interrogation, faite d'un ton de reproche, me laissa
stupfait au point de ne savoir quoi rpondre. Elle m'en pargna le soin
en ajoutant:

--Et la Daniella? Que dites-vous de la Daniella? N'a-t-elle pas aussi un
petit air de sorcire?

--Je ne m'en suis jamais avis, rpondis-je; et, en tout cas, je n'y
tiendrais pas essentiellement pour la trouver jolie.

--Ah! vous convenez que celle-ci vous plat? Je le disais bien, il faut
tre laide pour vous plaire!

--Selon vous, la Daniella est donc laide?

--Affreuse! rpondit-elle avec une candeur de souveraine jalouse du
moindre objet supportable sur les terres de son royaume.

--Allons, vous tes trop despote, lui dis-je en riant. Vous voulez qu'
moins de trouver une beaut suprieure  la vtre, on ne daigne pas
seulement ouvrir les yeux. Alors, il faut se les crever pour jamais, et
renoncer  la peinture.

--Est-ce un compliment? demanda-t-elle avec une animation
extraordinaire. Un compliment quivaut  une raillerie, par consquent 
une injure.

--Vous avez raison; aussi n'est-ce pas un compliment, mais une vrit
banale que j'aurais d ne pas formuler, car vous devez tre lasse de
l'entendre.

--Vous ne m'avez pas gte sous ce rapport, vous! Dites donc toute votre
pense! Vous savez que je ne suis pas laide; mais vous n'aimez pas ma
figure.

--Je crois que je l'aimerais autant que je l'admire, si elle tait
toujours navement belle comme elle l'est dans ce moment-ci.

Press de questions  cet gard, je fus entran  lui dire que, selon
moi, elle tait ordinairement trop arrange, trop encadre, trop
rehausse, et qu'au lieu de ressembler  elle-mme, c'est--dire  une
femme superbe et ravissante, elle se condamnait  un travail perptuel
pour ressembler  n'importe quelle femme pimpante,  n'importe quel type
de fashion aristocratique,  n'importe quelle poupe servant de montre 
un talage de chiffons et de bijoux.

--Je crois que vous avez raison, rpondit-elle aprs un moment de
silence attentif.

Et, arrachant tout  coup sa broche et ses bracelets de Froment Meurice,
vritables objets d'art que prcisment je n'tais nullement dispos
 critiquer, elle les lana  travers le bois avec une gaiet de
Sardanapale.

--Voil un tonnant coup de tte! lui dis-je en quittant son bras sans
galanterie pour aller ramasser ces prcieux objets. Vous permettrez
qu'en qualit d'artiste, je vous reproche ce mpris pour de si beaux
ouvrages.

Je retrouvai les bijoux, non sans peine, et, quand je les lui rapportai:

--Gardez-les, me dit-elle avec colre: je n'en veux plus.

--Et pour qui diable les garderais-je?

--Pour qui vous voudrez; pour la Daniella! quand elle sera orne et
pare, elle commencera  vous dplaire autant que moi.

--Je les lui remettrai ce soir, pour qu'elle les replace dans votre
crin, rpondis-je en mettant les bijoux dans ma poche.

--Ah! vous tes cruel! Vous n'avez pas une rponse qui ne soit de glace!

Et, me quittant brusquement, elle reprit sa course en avant de la
voiture, me laissant l assez stupidement bahi de sa vhmence.

Que se passait-il donc dans cette trange cervelle de jeune fille? Voil
le problme que je ne pouvais, que je ne peux pas encore rsoudre.
Quand la voiture la rejoignit elle tait calme et enjoue. Ses motions
s'apaisent vite. Elles viennent et s'en vont comme des mouches qui
volent.



XIV

Frascati, 1er avril.

Tivoli est une ville charmante au point de vue pittoresque; mais la
fivre et la misre ou l'incurie rgnent l comme  Rome. La population
tait cependant en grande activit pour rentrer les olives, dont la
rcolte, tardive dans cette rgion frache, vient de s'achever. Hommes,
femmes et enfants offraient, comme  Rome, une exhibition de guenilles
 nulle autre pareille;  ce point que l'on ne sait plus si c'est la
dtresse ou le got du haillon qui gnralisent ainsi cette livre
repoussante. Aux jours de fte, les femmes de la campagne romaine sont
pourtant d'un luxe exorbitant. Chaque localit a son costume tout
chamarr d'or et de pourpre, les robes et les tabliers de damas de soie,
les chanes et les boucles d'oreilles d'un grand prix. Cela n'empche
pas qu'on ne soit hideusement sale dans la semaine et qu'on ne tende la
main aux passants.

Vous avez le dessin du joli petit temple de la Sibylle, perch sur le
sommet d'un abme; mais cela ne vous donne pas la moindre ide de cet
abme, o je vous ferai descendre tout  l'heure.

Lord B*** avait envoy Tartaglia, la veille, en claireur, pour
commander notre djeuner. Nous trouvmes la table dresse sur une
terrasse escarpe, au pied du temple mme, et en face de l'effrayant
rocher dont le sommet fut le principal couronnement des grottes de
Neptune. Le couronnement s'est croul il y a quelques annes; l'_Anio_
a t dtourn en partie pour passer sous des tunnels  quelque distance
de l, et former la grande cascade. Mais ce qui est rest des eaux
du fleuve pour alimenter le torrent du gouffre naturel, est encore
splendide, et les monstrueux dbris de la principale grotte, gisant au
pied du roc, ont donn un autre genre de beaut  la scne que nous
dominions. D'ailleurs, grce aux pluies de ces derniers jours, le rocher
de Neptune tait arros d'une fine cataracte qui tombait en nappe
d'argent sur sa brisure  pic.

Nous ne pouvions voir, sous l'abondante vgtation qui remplit le
gouffre, l'autre bras du torrent qui forme d'autres chutes plus
importantes vers le fond de cet entonnoir. Nous en entendions le bruit
formidable, ainsi que celui de la grande cataracte du tunnel, place
derrire d'autres masses de rochers. Toutes ces voix de l'abme,
mugissant sous des arbres dont nous respirions les cimes fleuries,
avaient un charme extraordinaire.

Le djeuner fut excellent, grce  la prvoyance de lord B*** et aux
soins de Tartaglia, qui s'entend  la cuisine comme  toutes choses.
Lord B*** fut aussi enjou que sa nature le comporte. Il dteste le
sjour des villes, celui de Rome en particulier. Il aime les lieux
sauvages, les grandes scnes de la nature. Un peu excit par une pointe
de vin d'Asti, boisson agrable et capiteuse dont je sentis bientt
qu'il fallait se mfier, il parla des ouvrages de Dieu avec une sorte
de posie d'autant plus remarquable chez lui, qu'elle s'appuyait sur
le large fond de bon sens qui fait la base de son caractre. Sa femme
tait, comme de coutume, dispose  dnigrer ce rare moment d'expansion.
J'eus le bonheur de l'en empcher en coutant lord B*** avec intrt, et
en l'aidant  dvelopper ses penses lorsque sa timidit naturelle
ou son dcouragement de lui-mme tendaient  les laisser obscures et
incompltes. Il arriva ainsi  dire d'excellentes choses, trs-senties
et empreintes d'une certaine originalit. Medora, beaucoup plus
intelligente que sa tante, en fut peu  peu frappe, et, regardant
alternativement lui et moi avec quelque surprise, elle arriva  daigner
causer avec ce pauvre oncle comme avec un tre de quelque valeur. Cette
espce d'adhsion gagna insensiblement lady Harriet, qui cessa de sauter
comme une carpe  chaque parole de son mari, et qui voulut bien, par
deux ou trois fois, dire en l'coutant: _Juste, extrmement juste!_

Quand on nous eut servi le caf, les femmes se levrent pour mettre leur
manteau, car le ciel s'tait couvert et le froid se faisait sentir. Lord
B*** les retint.

--Attendez encore un peu, leur dit-il. Prenez un verre de bordeaux et
trinquez avec moi,  la franaise.

Cette proposition rvolta sa femme; mais Medora, qui a beaucoup
d'ascendant sur elle, prit un verre, et, aprs y avoir mouill ses
lvres, demanda quelle sant son oncle voulait porter.

--Buvons  l'amiti, rpondit-il avec une motion concentre. Lady
Harriet, faites-moi la grce de boire  l'amiti.

--A quelle amiti? dit-elle;  celle que nous avons pour M. Jean Valreg,
notre sauveur? A l'amiti et  la reconnaissance! Je ne demande pas
mieux!

--Non, non, reprit lord B***, Valreg n'a pas besoin de tmoignages
particuliers, et ce que je vous propose a un sens gnral.

--Expliquez-vous, dit Medora. Je suis sre que vous allez vous expliquer
trs-bien.

--Je bois, dit-il en levant son verre,  cette pauvre bonne personne de
desse, veuve de messer Cupidon, laquelle demeure au fond du carquois
puis de flches, comme Pandore au fond de la boite des afflictions et
des malices. C'est une indigente que les jeunes gens mprisent parce
qu'elle est vieillotte et modeste; mais nous, milady...

Je vis qu'il allait gter son exorde par quelque maladroite allusion
 la beaut automnale de sa femme, et je profitai d'un de ces points
d'orgue spasmodiques, moiti soupir, moiti billement, dont il
parsme ses priodes, pour couvrir sa conclusion sous un robuste
applaudissement. Puis j'ajoutai, avec une profondeur d'habilet dont je
fus tonn moi-mme:

--Bravo! milord, ceci est tout  fait dans le got de Shakspeare, que
vous affectez de ne pas comprendre, et que vous pourriez commenter aussi
bien que Malone ou... milady.

--Serait-il vrai? dit lady Harriet surprise et flatte. En effet, je
crois quelquefois que l'ignorance de milord est une affectation, et
qu'il a plus de got et de sensibilit qu'il n'en veut avouer.

C'tait sans doute la premire parole un peu aimable que lady Harriet
disait  son mari depuis bien longtemps. Le pauvre homme fit un
mouvement comme pour lui prendre la main; mais, arrt par une habitude
de doute et de crainte, ce fut ma main qu'il prit dans la sienne, et
c'est  moi que le remercment fut adress.

--Valreg, dit-il coutez-moi et devinez-moi! Voil vingt ans que je n'ai
fait un repas aussi agrable.

--C'est vrai, dit milady; depuis ce djeuner sur la mer de glace, 
Chamounix, avec... avec qui donc? Je ne me rappelle pas...

--Avec personne, rpliqua lord B***. Nos guides s'taient loigns,
et vous me ftes la grce de boire avec moi, comme aujourd'hui... 
l'amiti!

Une vive rougeur avait mont au front de lady Harriet. Un instant,
elle avait craint l'vocation de quelque tendre souvenir, imprudemment
veill par elle. Il est ais de voir qu'outre le plus lger froissement
de sa pudeur britannique, rien ne lui est plus dsagrable que les
imperceptibles fatuits rtrospectives de son mari  son gard. Elle lui
sut donc un gr infini de s'tre arrt  temps dans sa commmoration de
tte--tte de Chamounix.

--N'est-il pas trs-plaisant, me dit tout bas miss Medora, que le
dernier jour de tendresse de mon cher oncle et de ma chre tante soit
dat de ce lieu symbolique, la _mer de glace_?

Comme elle s'tait appuye, en me parlant, sur la barre de fer qui
entoure la plate-forme du temple de la Sibylle, et que le bruit des eaux
du gouffre couvrait nos voix, je pus,  deux pas de la table o lord
B*** tait encore assis avec sa femme, m'expliquer rapidement sans en
tre entendu.

--Je ne trouve rien de plaisant, dis-je  la railleuse Medora, dans la
situation maussade et douloureuse de ces deux personnages, si charmants
et si parfaits individuellement, si diffrents d'eux-mmes quand ils
sont runis. Il me semble que rien ne serait plus facile  qui joindrait
un peu d'adresse  beaucoup de coeur, de rendre leur dsaccord moins
pnible.

--Et je vois que vous avez entrepris cette tche mritoire?

--Ce n'est pas  moi, qui suis auprs d'eux un passant tranger, qu'il
appartiendrait de l'entreprendre avec chance de succs. Ce devoir est
naturellement indiqu  la dlicatesse d'un esprit de femme...

--Et  la gnrosit de ses instincts? Je vous comprends, merci! J'ai
t lgre dans ma conduite vis--vis de mes parents, je le reconnais;
mais,  partir de ce jour, vous verrez que je sais profiter d'une bonne
leon.

--Une leon?

--Oui, oui, c'en est une, et vous voyez que je la reois avec
reconnaissance.

Elle me tendit, ou plutt me glissa sa belle main, le long de la barre
de fer sur laquelle nos coudes taient appuys, et, sans songer  y
mettre du mystre, je la portai  mes lvres par un retour bien naturel
de gratitude. Mais, comme si cet change amical et t une audace
furtive de sa part et de la mienne, elle retira vivement sa main, et,
se retournant vers sa tante, qui ne songeait, pas plus que son oncle,
 nous observer, elle prtendit, comme pour motiver auprs d'eux sa
rougeur et sa prcipitation, que ce rocher  pic lui donnait le vertige.

Ce mouvement, qui gtait la spontanit de ses intentions et qui
semblait vouloir incriminer la simplicit des miennes, me dplut un
peu. Je m'loignai sans rien dire, esprant m'chapper et pouvoir aller
explorer le gouffre avant mes compagnons moins alertes. Mais ce puits de
verdure est ferm par une solide barrire dont un gardien spcial a la
clef. Il tait l, attendant notre bon plaisir; mais il refusa de me
laisser passer tout seul.

--Non, monsieur, me dit-il, cet endroit est trs-dangereux, et je suis
responsable de la vie des personnes que je conduis. Trois Anglais ont,
il y a quelques annes, disparu dans le gouffre, pour avoir voulu le
visiter sans moi, et, comme je dois attendre les dames qui sont avec
vous, je ne peux pas vous conduire seul.--Oh! oh! ajouta-t-il en
s'adressant  Tartaglia, qui passait auprs de nous, portant deux
bouteilles qu'il venait de prendre dans la voiture de mes Anglais,
est-ce que milord va encore boire ces deux-l?

--Bah! ce n'est rien, rpondit Tartaglia; du vin de France, du bordeaux!
Les Anglais boivent a comme de l'eau.

a m'est gal, reprit le gardien: si milord est _ubbriaco_, je ne le
laisserai pas descendre.

Je pensai devoir empcher lord B*** de s'exposer  une discussion de ce
genre. Je l'ai toujours vu trs-sobre; mais qui sait ce qu'un rayon de
bonne intelligence avec sa femme pouvait apporter de changement  ses
habitudes? Je retournai donc  la table, o le bordeaux tait dj
vers, bien que les femmes fussent leves et en train de s'quiper pour
la promenade. Je remarquai que mon Anglais tait redevenu froid et
srieux comme  son ordinaire. Dj quelque parole aigre avait t
change entre sa femme et lui, et dj Medora avait oubli ses beaux
projets de conciliation, car elle riait de la triste figure de son
oncle.

--Allons! disait-elle en attachant sa coiffe de mackintosh, vous avez
fait assez de posie pour un jour. Le soleil s'en va, le temps marche,
et nous ne sommes pas venus ici pour porter des sants  tous les dieux
de l'Olympe.

--Vous savez que l'endroit est dangereux, dit lady Harriet  son mari;
si la pluie vient, il le sera encore davantage. Venez donc ou restez
seul tout  fait!

--Eh bien, je reste, rpondit-il avec une sorte de dsespoir comique, en
remplissant son verre. Allez voir couler l'eau; moi, je vas faire couler
le vin!

C'tait une rvolte flagrante.

--Adieu donc! dit lady Harriet avec indignation, en prenant le bras de
sa nice.

--Valreg! buvez  ma sant, je le veux, s'cria milord en me retenant
par le bras.

--Moi, je ne le veux pas, rpondis-je. Ce bordeaux, par-dessus le caf,
serait pour moi une mdecine; et je ne comprendrais pas, d'ailleurs, que
nous pussions laisser aller sans nous, dans un endroit dangereux, les
femmes que nous accompagnons.

--Vous avez raison! dit-il en faisant un effort pour repousser son
verre. Tartaglia, viens ici. Bois ce vin! bois tout ce qu'il y a dans
la voiture, je te le commande; et, si tu n'es pas ivre-mort quand je
reviendrai, tu n'auras jamais plus un baloque de ma main.

Cette singulire fantaisie chez un homme aussi sens me parut suspecte.
Je vis que Tartaglia suivait, comme moi, des yeux, la dmarche alanguie
de milord. Il y avait trop de laisser aller dans ses jambes pour qu'il
n'y et pas quelque chose  craindre du ct de la tte.

--Soyez tranquille, me dit l'intelligent et utile Tartaglia; _c'est moi
que je vous_ rponds de lui!

Et, sans oublier de prendre possession du vin qn'il dsigna comme sien
en faisant  l'hte de la Sibylle un signe rapide, il embota le pas
derrire l'Anglais sans faire semblant de s'occuper de lui. L'hte avait
compris que Tartaglia aimait mieux lui vendre cet excellent bordeaux que
de le boire, et, avec cette perspicacit suprieure dont les Italiens de
cette classe sont dous  la vue d'une _affaire_, il donna  ses garons
des ordres en consquence.

Rassur sur le compte de mon pauvre ami, je le dpassai pour aller
rejoindre les femmes, qui, sous la conduite du guide, descendaient dj
le sentier. Medora tait, comme de coutume en avant, la tte en l'air,
affectant le mpris du danger et dchirant sa robe  tous les buissons,
sans daigner faire un mouvement pour s'en prserver. En toutes choses
et en tous lieux, elle marche d'un air d'impratrice  qui l'univers
appartient et doit cder; et, s'il lui prenait envie de traverser
l'paisseur des murs, elle serait, je gage, tonne que les murs ne
s'ouvrissent pas d'eux-mmes  son approche.

Ces allures de reine Mab ne me rassuraient pas plus que la dmarche
avine de lord B***; mais je crus devoir offrir mon bras  la tante.

--Non, me dit-elle, j'irai prudemment, je connais le sentier, et le
guide ne me quittera pas; mais prenez garde  Medora, qui est fort
tmraire.

Je doublai le pas et remarquai, avec un certain effroi, que j'avais pour
mon compte un peu de vertige. C'tait comme une folle envie de courir
sus  Medora, de lui prendre le bras et de m'lancer en riant avec elle
dans ces ravissantes profondeurs de verdure et de rochers. Comme
le sentier tait des plus faciles, et que rien ne justifiait les
apprhensions du gardien, je vis bien que mon vertige tait plus moral
que physique, et qu'en m'occupant  empcher les toasts trop rpts
de lord B***, j'avais perdu la conscience de mon propre tat. J'avais
pourtant bien discrtement ft le vin d'Asti et le bordeaux de la
voiture, mais j'avais eu chaud et soif; peut-tre avais-je t tourdi
par le soleil qui nous tombait d'aplomb sur la tte, par le rugissement
et le mouvement de la cascade place verticalement devant nos yeux,
par les singularits de Medora, par les expansions de lord B***. Bref,
quelle qu'en ft la cause, et quelle que fut la tranquillit de ma
conscience, je sentis que j'tais gris, mais gris  faire de sang-froid
les plus splendides extravagances!



XV

Frascati, 1er avril.

J'tais gris, vous dis-je, et je sentis cela en courant, aprs miss
Medora. Dans le peu d'instants qui s'coulrent avant que je fusse prs
d'elle, j'prouvai une surexcitation qui dveloppa dans ma tte un degr
de lucidit extraordinaire.

--Cette fille est riche et belle, me disais-je  moi-mme. Elle se jette
de gaiet de coeur dans un systme de provocations qui pourrait la
perdre si tu tais un lche, ou l'unir  toi si tu tais un ambitieux.
Tout cela n'est rien; il n'y a ici de danger ni pour toi ni pour elle,
si tu as la conscience de tes paroles et la nettet de tes ides; mais
te voil gris, c'est--dire fou, port violemment  l'audace vis--vis
de la destine,  l'enthousiasme pour la beaut,  l'enivrement de la
gaiet, de la jeunesse et de la posie devant cette scne grandiose
de ta plus chre matresse, la nature! Te voil dispos  l'expansion
dlirante quand il faut que tu veilles, mme sur tes regards, et que tu
pses tous les mots que tu vas dire pour n'tre ni sot, ni mchant, ni
fourbe, ni lger!

Comment toutes ces rflexions se pressrent en moi dans l'espace de deux
ou trois minutes tout au plus, c'est ce qu'il m'est impossible de vous
expliquer; mais elles s'y formulrent si nettement, que je sentis la
ncessit d'un violent effort sur moi-mme pour me dgriser. Vous avez
rv souvent, n'est-ce pas, _que vous rviez_, et vous tes venu  bout
de vous arracher  des images pnibles et de vous rveiller par le seul
fait de votre volont? Voil prcisment ce qui se passa en moi; mais je
ne saurais vous dire combien fut nergique et par consquent douloureux
ce combat contre les fumes du vin. J'en sortis vainqueur cependant,
car, aprs m'tre arrt court  un tournant  angle vif qui me cachait
Medora, je pris seulement le temps de me dire:

--O est-elle? Je ne la vois plus. Peut-tre est-elle tombe dans
quelque prcipice. Eh bien, pourquoi pas? Cela vaudrait beaucoup mieux
pour elle que d'tre le jouet d'un engouement dplac et passager de sa
part et de la mienne.

Aprs m'tre dit ces sages paroles, je me sentis compltement rendu 
mon tat naturel, et seulement fatigu comme si j'eusse fait une longue
course. Je rejoignis Medora, je l'abordai avec calme, et, au lieu des
vhments reproches que j'avais t tent de lui adresser sur son
imprudence, je lui dis, en souriant, que je courais aprs elle pour
l'accompagner, par ordre de lady Harriet.

--Je n'en doute pas, rpondit-elle. Certes, vous n'y seriez pas venu de
vous-mme.

--Non, en vrit, lui dis-je. Pourquoi vous aurais-je importune de ma
prsence, quand ce sentier est le plus joli et le plus commode qui se
puisse imaginer dans un lieu semblable? On peut courir ici comme dans sa
chambre, et, pour tomber, il faudrait tre d'une maladresse ridicule ou
d'une prsomption stupide.

Cette observation lui fit tout  coup ralentir son allure.

--Vous pensiez donc, me dit-elle avec un regard pntrant, que je
voulais vous blouir par mon audace, que vous prenez ces prcautions
oratoires pour me dire...

--Pour vous dire quoi?

--Que mon effet serait manqu! C'est fort inutile: je sais que je ne
pourrais mme pas avoir un moment de gaiet bien naturelle, me sentir
enfant et oublier que vous tes l  m'piloguer, sans tre accuse de
poser l'Atalante ou la Diana Vernon. Vous avouerez que vous tes un
compagnon de promenade fort incommode, et qu'autant vaudrait tre sous
une cloche que sous votre regard plucheur et malveillant.

--Puisque nous voil aux injures, je vous dirai que j'aimerais bien
autant que vous me trouver seul ici, pour admirer  mon aise et sans
proccupation une des plus belles choses que j'aie jamais vues; mais
comment faire pour nous dlivrer du tte--tte qu'on nous impose?
Voulez-vous que nous descendions jusqu'en bas sans nous dire un seul
mot?

--Soit, dit-elle; passez devant pour que ma tante, qui nous regarde
de l-haut, en venant tout doucement, voie bien que vous faites votre
office de garde-fou! Si j'ai la ridicule maladresse ou l'absurde
prsomption de tomber, vous m'empcherez de rouler jusqu'en bas; hormis
ce cas invraisemblable, je vous dfends de vous retourner.

--C'est fort bien; mais, si vous roulez par le cot du prcipice, si je
ne vous entends pas marcher sur mes talons, il faudra que je me retourne
ou que je sois inquiet, ce qui me drangera dans ma contemplation, et
m'ennuiera beaucoup, je vous en avertis.

--Voyons, dit-elle en riant, il y a moyen de s'arranger.

Elle dtacha le long ruban de son chapeau de paille et m'en donna un
bout pendant qu'elle prenait l'autre. Il fut convenu que, quand je ne la
sentirais plus au bout du ruban, j'aurais le droit et le devoir de me
retourner.

Cet arrangement factieux tait bien facile  prendre sur le dlicieux
sentier qui conduit au fond de l'entonnoir. S'il est parfois rapide et
escarp, nulle part il n'offre le moindre pril pour qui ne cherche pas
le pril. C'est l'ouvrage de soldats franais, sous la direction du
gnral Miollis, et, grce  ce travail ingnieux, l'abme est devenu un
adorable jardin anglais o l'on court avec srnit au milieu d'pais
massifs de myrtes et d'arbustes varis et vigoureux. Cette belle
vgtation vous fait perdre souvent de vue l'ensemble de la scne, mais
c'est pour le retrouver  chaque instant avec plus de plaisir.

Puisque vous me dites que vous avez sous les yeux tous les guides et
itinraires de l'Italie pour suivre mon humble prgrination, je dois
vous prvenir que, dans aucun, vous ne trouverez une description exacte
de ces grottes, par la raison que les boulements, les tremblements de
terre et les travaux indispensables  la scurit de la ville, menace
de s'crouler aussi, ou d'tre emporte par l'Anio, ont souvent chang
leur aspect. Je vais tcher de vous en donner succinctement une ide
exacte; car, en dpit des nouveaux itinraires qui prtendent que ces
lieux ont perdu leur principal intrt, ils sont encore une des plus
ravissantes merveilles de la terre[2].

[Note 2: Un itinraire sans dfauts, c'est la pierre philosophale,
et il faut dire aux personnes prises de voyages qne l'exactitude
absolue des renseignements sur les localits intressantes est
absolument impossible. Ces ouvrages se font gnralement  coups de
ciseaux, vu que le rdacteur ne peut aller _partout_ lui-mme. Il le
ferait en vain. L'aspect des lieux change d'une anne  l'autre. J'ai
sous les yeux une relation qui dplore l'croulement complet et la
complte scheresse des grottes de Tivoli, que je viens de voir telles
que les dcrit Jean Valreg. Parmi les meilleurs _guides_, je recommande
ceux de MM. Adolphe Jonanne et A.-J. Dupays, en Suisse et en Italie. Ce
sont de vritables manuels d'art et de savoir encyclopdique, sont une
forme excellente.]

Je vous ai parl d'un puits de verdure; c'est ce bocage, d'environ un
mille de tour  son sommet, que l'on a arrang dans l'entonnoir d'un
ancien cratre. L'abme est donc tapiss de plantations vigoureuses,
bien libres et bien sauvages, descendant sur des flancs de montagne
presque  pic, au moyen des zigzags d'un sentier doux aux pieds, tout
bord d'herbes et de fleurs rustiques, soutenu par les terrasses
naturelles du roc pittoresque, et se dgageant  chaque instant des
bosquets qui l'ombragent pour vous laisser regarder le torrent sous vos
pieds, le rocher perpendiculaire  votre droite et le joli temple de la
Sybille au-dessus de votre tte. C'est  la fois d'une grce et
d'une majest, d'une pret et d'une fracheur qui rsument bien les
caractres de la nature italienne. Il me semble qu'il n'y a ici rien
d'austre et de terrible qui ne soit tout  coup tempr ou dissimul
par des volupts souriantes.

Quand on a descendu environ les deux tiers du sentier, il vous conduit 
l'entre d'une grotte latrale compltement inaperue jusque-l. Cette
grotte est un couloir, une galerie naturelle que le torrent a rencontre
dans la roche, et qui semble avoir t une des bouches du cratre dont
le puits de verdure tout entier aurait t le foyer principal. On
s'explique plus difficilement la cause premire des gigantesques
_macaroni_ (je ne puis les appeler autrement) qui se tordent sous les
votes et sur les parois de cette galerie souterraine. C'est exactement,
en grand, les mmes formes et les mmes attitudes que les prtendues
herbes ptrifies de la petite solfatare de l'tang des tartres. Les
gens du pays affirment que ces entrelacements et ces enroulements de
pierres sont, dans les grottes de Tivoli, comme  la solfatare, des
ptrifications de plantes inconnues. Je ne demanderais pas mieux; mais,
comme elles sont perces, dans toute leur tendue, d'un tube intrieur
parfaitement rond et lisse, cette perforation me fait bien l'effet
d'tre le rsultat d'un dgagement de gaz et de souffles imptueux
partant de l'abme et se faisant des tuyaux de flte de toutes ces
matires en fusion. Ce travail a pu tre rgulier d'abord comme le
crible ignivome de la solfatare; mais une convulsion subsquente de la
masse volcanique les a tordues, embrouilles et djetes en tous sens,
avant qu'elles fussent entirement refroidies. Voil mon explication.
Prenez-la pour celle d'un rveur et d'un ignorant; je n'y tiens pas;
mais elle a satisfait au besoin que j'prouve toujours de me rendre
compte des bizarreries gologiques, bizarreries pures dans la solfatare
 fleur de terre que j'avais vue le matin, mais mystres grandioses dans
la grotte de Tivoli, comme sur le chemin de Marseille  Roquefavour.

De quelles scnes effroyables, de quelles dvorantes jaculalions, de
quels craquements, de quels rugissements, de quels bouillonnements
affreux cette ravissante cavit de Tivoli a d tre le thtre! Il me
semblait qu'elle devait son charme actuel  la pense, j'allais presque
dire au souvenir voqu en moi, des tnbreuses horreurs de sa formation
premire. C'est l une ruine du pass autrement imposante que les dbris
des temples et des aqueducs; mais les ruines de la nature ont encore sur
celles de nos oeuvres cette supriorit que le temps btit sur elles,
comme des monuments nouveaux, les merveilles de la vgtation, les frais
difices de la forme et de la couleur, les vritables temples de la vie.

Par cette caverne, un bras de l'Anio se prcipite et roule, avec un
bruit magnifique, sur des lames de rocher qu'il s'est charg d'aplanir
et de creuser  son usage. A deux cents pieds plus haut, il traverse
tranquillement la ville et met en mouvement plusieurs usines; mais, tout
au beau milieu des maisons et des jardins, il rencontre cette coule
volcanique, s'y engouffre, et vient se briser au bas du grand rocher,
sur les dbris de son couronnement dtach, qui gisent l dans un
dsordre grandiose.

Il me fallut, en cet endroit, me retourner, comme Orphe  la porte de
l'enfer, pour regarder mon Eurydice, car elle avait malicieusement lch
le ruban et s'tait vivement aventure sot une planche jete au flanc du
sentier par-dessus le vide, et appuye sur une faible saillie du grand
rocher. C'tait une pure forfanterie, car cette planche ne conduisait 
rien, ne tenait  rien, et prsentait le plus pouvantable danger. Je
vis qu'en effet ma princesse tait brave et affrontait le vertige avec
une surprenante tranquillit. Mais quoi! c'est une Anglaise, et je me
persuade toujours qu'il y a plus de fer et de bois que de sentiment et
de volont dans ces belles machines qui se donnent pour des femmes. Je
crois bien que, si elle tait tombe, elle aurait pu se casser, mais
qu'on et pu la raccommoder, et qu'elle et t miss Medora comme
devant.

Nanmoins, mon premier mouvement fut une grande terreur et puis un accs
de colre irrfrnable. Je courus  elle, je la pris, trs-rudement par
le bras et je l'entranai sous la vote de la caverne, o je la forai
de s'asseoir, pour l'empcher de recommencer quelque inutile exprience
de son courage insens.

Pour que vous compreniez comment je pouvais entrer dans une caverne o
coule un bras de rivire imptueuse, il faut vous reprsenter la large
ouverture de cette caverne, dont une moiti seulement sert de lit  la
course des eaux, cette moiti est ncessairement la plus creuse;
l'autre galement pave de grands feuillets onduls et bossels par les
soulvements volcaniques, vous permet de monter, en tournant, jusque
vers l'ouverture suprieure par laquelle le flot s'engage sous la vote.
Ainsi vous remontez, aisment et  couvert, la pente fortement incline
et tourmente d'un cours d'eau qui forme une cascade devant vous, et
une autre cascade derrire vous. Cela m'expliquait la formidable basse
continue que, du temple de la Sibylle, nous entendions monter de
l'abme invisible, tandis que la claire nappe argente, qui lchait la
perpendiculaire du grand rocher, dominait la sauvage harmonie par un
chant plus frais et plus lev.

L'endroit o j'avais fait asseoir, bon gr mal gr, Medora, forme une
imposante et bizarre excavation, o pntre, de l'issue suprieure
invisible encore, une lueur bleue d'un effet fantastique. Les votes de
la caverne o s'enroulent furieusement ces tranges formations minrales
dont je vous ai parl ces prtendues plantes d'un monde antrieur
colossal, prennent l le dessin et l'apparence d'un ciel de pierre
labour de ces lourdes nues moutonneuses qu'imitrent les statuaires
italiens du XVIIe sicle, dans les _gloires_ dont ils entourrent leurs
Madones ou leurs saints questres. En sculpture, c'est fort laid et fort
bte; mais, dans ce jeu de la nature, dans ce plafond de caverne clair
d'un jour frisant et blafard qui en dessine les groupes fuyants et
insenss, c'est trange au point d'tre sublime; et, comme si la
matire, dans ses transformations successives, se plaisait  conserver
les apparences de couleur et de forme de ses premires oprations, on
peut trs bien se figurer l, au lieu d'un fleuve d'eau qui descend, un
fleuve de lave qui monte, et, au lieu d'une vote de rochers, une vote
de lourdes vapeurs tordues et disperses par les vents de l'enfer
volcanique.

Je fus tellement saisi par l'aspect et le bruit de ce cercle dantesque,
qu' peine eus-je fait asseoir Medora, je l'oubliai compltement. Ma
main, crispe par l'motion qu'elle m'avait cause, tenait pourtant
encore la sienne; mais c'tait une sollicitude toute machinale, et
je restai ptrifi comme le ciel de la grotte, curieux d'abord de
comprendre  ma manire la scne trange qui m'environnait, et puis
ravi, pntr, transport dans le rve d'un monde inconnu, enchan
comme on l'est quand on n'a pas une parole pour formuler ce que l'on
prouve, et que l'on n'a pas auprs de soi un tre vraiment sympathique,
avec qui l'on puisse changer le regard qui dit tout ce que l'on peut se
dire.

Je ne sais pas si son examen extatique dura une minute ou un quart
d'heure. Lorsque je retrouvai la notion de moi-mme, je vis que je
tenais toujours la main de Medora, et qu' force d'tre comprime dans
la mienne, cette pauvre belle main, un vrai modle de forme et de tissu,
tait devenue bleutre. Je fus honteux de ma proccupation, et, me
retournant vers ma victime, je voulus lui demander pardon. Je ne sais ce
que je lui dis ni ce qu'elle me rpondit. Le bruit du torrent roulant
devant nous, ne nous permettait pas d'entendre le son de notre propre
voix; mais je fus frapp de l'expression froide et hautaine de ces
grands yeux d'un bleu sombre attachs sur les miens. Je ne pouvais
exprimer mon repentir que par une pantomime, et je pliai un genou pour
me faire comprendre. Elle sourit et se leva. Sa figure avait encore une
expression ironique et courrouce, du moins  ce qu'il me sembla. Elle
ne retira pourtant pas sa main, que je tenais toujours, mais non plus de
manire  la meurtrir, et, comme son regard se portait vers le torrent,
le mien s'y reporta aussi. On a beau se dire qu'on reviendra voir 
loisir ces belles choses; on se dit aussi qu'on sera peut-tre empch
d'y revenir jamais, et qu'on ne retrouvera pas l'instant qu'on possde.

J'tais rest tomb sur mes genoux, non plus pour faire amende honorable
 la beaut, mais pour regarder le dessous de l'excavation plus  mon
aise. Comment vous dire ma surprise, lorsqu'au bout d'un instant, je
sentis sur mon front, glac par la vapeur du torrent, quelque chose de
doux et de chaud comme un baiser? Effar, je retournai la tte, et je
vis,  l'attitude de Medora, que ce n'tait pas une hallucination.

Un cri de surprise, de colre relle et de plaisir stupide tout  fait
involontaire, sortit de moi et se perdit dans le vacarme du torrent. Je
me reculai prcipitamment, averti par ma conscience que tout lan de
joie et de reconnaissance serait un mensonge de la vanit ou de la
sensualit. La victoire eut peu de mrite: cette belle crature parlait
mdiocrement  mes sens, et nullement  mon coeur. Je ne saurais
m'prendre d'elle que par l'imagination, et j'en suis dfendu par la
certitude que son imagination seule s'est follement prise de moi.

Eh quoi! pas mme son imagination; je devrais dire son amour-propre, son
dpit de mon indiffrence, sa purile jalousie de jolie femme contre la
Daniella. Je me souvins, en cet instant, que celle-ci m'avait provoqu
plus singulirement encore en me baisant la main; mais, de sa part,
c'tait l'action d'une servante qui croit,  tort, devoir s'humilier
devant une supriorit sociale, et cette caresse, navement servile,
m'avait donn envie de lui rendre la pareille pour rtablir la logique
des choses. Rien de semblable ne me fut suggr par la provocation de
Medora.

C'tait pourtant une provocation chaste  force d'tre hardie. Je la
crois mme aussi froide qu'exalte, cette Anglaise  passions de parti
pris. Il n'y a place en elle, je l'ai senti  premire vue, ni pour
l'amiti tendre, ni pour l'amour ardent. Elle procde par coups de tte;
elle veut, ou vaincre ma rsistance pour se moquer de moi ensuite, on se
persuader  elle-mme qu'elle prouve les motions violentes d'un amour
irrsistible. Elle veut peut-tre recommencer le roman d'amour de sa
tante Harriet, sauf  me mpriser le lendemain comme on mprise le
pauvre lord B***.

--Ah! grand merci! me disais-je. Je ne serai pas si faible que lui. Je
garderai ma libert et ma fiert. Je ne deviendrai pas amoureux de
cette beaut dangereuse et dcevante,  qui ses millions persuaderaient
bientt qu'elle a le droit de m'avilir.

Je me disais tout cela, dgris de tout vin et de toute vanit, comme
vous voyez; et, malgr tout cela, j'tais tremblant de la tte aux
pieds, comme on l'est  la suite d'une commotion violente; car tout
appel  l'amour remue en nous la source profonde, sinon des plus vives
motions de l'animal, du moins celle des plus hautes aspirations de
l'me.

Sottement troubl, follement perdu, j'entranai Medora hors, de la
caverne. J'avais besoin de l'air plein et du jour brillant pour me
retrouver tout entier. A l'entre de la grotte, nous vmes lady Harriet
et le guide qui faisaient une pause. Lady Harriet savait son Tivoli par
coeur et ne daigna pas entrer dans la caverne, dont elle craignait la
fracheur, ce qui ne l'empcha pas de m'en parler avec enthousiasme, en
phrases toutes faites, et en si beau style, que rien n'y manquait pour
dgoter  jamais de l'expansion admirative.

Comme tout danger tait franchi,  ce que nous assura le guide, je
feignis de vouloir aller au-devant de lord B***, qui n'arrivait pas, et
je me mis  courir, rsolu  ne plus changer un mot ni un regard avec
Medora. Je vis lord B*** beaucoup au-dessous de nous. Il nous avait
dpasss et devisait avec Tartaglia, trop familirement sans doute au
gr de sa femme.

Pour les atteindre, je n'avais qu' suivre le sentier qui s'enfonce en
long corridor, taill de main d'homme dans la roche. Cette galerie,
perce de jours carrs comme des fentres, ne gte rien dans le tableau.
Elle vous fait tourner de plain-pied une face abrupte de la montagne,
et, quand on la voit du dehors, ses ouvertures ombrages de lianes
ressemblent  une suite d'ermitages abandonns et devenus inaccessibles.
Elle est propre et sche dans toute son tendue; c'est l dedans qu'on
voudrait demeurer si on pouvait choisir son gte  Tivoli. On nous a dit
que ce travail tait beaucoup plus ancien que celui du gnral Miollis,
et qu'il avait t fait pour les plaisirs d'un pape amoureux des grottes
de Neptune.

J'allais sortir de ce dfil lorsqu'un frlement de robe m'avertit que
j'tais suivi. Je fis la sottise de me retourner, et je vis Medora, ple
et comme dsespre, qui courait littralement aprs moi.

--Laissez-moi, lui dis-je rsolument, vous tes folle!

--Oui, je le sais, rpondit-elle avec nergie; c'est mme pour vous en
convaincre tout  fait que me voil encore prs de vous. Si vous trouvez
l quelque chose de plaisant, vous pouvez en rire avec M. Brumires et
tous ses amis de l'cole de Rome....

--Vous me prenez pour un lche ou pour un sot! Vous voyez donc bien
que vous tiez folle de vous confier  ce point  un homme que vous ne
connaissez pas.

--Si! je vous connais, s'cria-t-elle. Ce n'est pas votre mchancet ni
votre indiscrtion que je crains; c'est votre fiert puritaine. Vous
savez que je vous aime, et moi, je sais que vous m'aimez; mais vous avez
peur de mes millions, et vous croiriez vous abaisser en faisant la
cour a une femme riche. Eh bien, moi, je suis lasse d'tre le but des
ambitieux et l'effroi des hommes dsintresses. Je me suis dit que, le
jour o je me sentirais aime pour moi-mme par un homme dlicat, je
l'aimerais aussi et le lui dirais sans dtour. Vous tes celui que
j'ai rsolu d'aimer et que je choisis. Il y a assez longtemps que vous
rsistez  vos sentiments et que vous vous faites souffrir vous-mme en
me tourmentant de votre prtendue antipathie. Finissons-en; dites-moi la
vrit, puisque je dsire l'entendre, puisque je le veux.

J'espre, mon ami, que vous riez en vous reprsentant la figure bahie
de votre serviteur. Je me sentis l'air si bte, que j'en fus honteux;
mais il me fut impossible de dire autre chose que ceci:

--En vrit!... je jure, sur l'honneur mademoiselle, que je ne me savais
pas amoureux de vous!

--Mais,  prsent, vous le savez, s'cria-t-elle; vous le sentez, vous
ne vous en dfendez plus? Est-ce l ce que vous voulez dire?

--Non, non! rpondis-je avec effroi; je ne dis pas cela.

--Non? vous dites non? Alors je vous hais et vous mprise?

Elle tait si belle, avec ses yeux secs enflamms, ses lvres ples et
cette sorte de puissance que donne la douleur ou l'indignation, que je
me sentis redevenir ivre. La beaut a un prestige contre lequel chouent
tous les raisonnements, et, en ce moment, celle de Medora ralisait tout
ce que peut rver, tout ce qui peut faire battre _un coeur de jeune
homme_! car enfin, je suit homme, je suis jeune, et j'ai un coeur comme
un autre! Je la contemplais tout perdu, et il me semblait qu'elle avait
raison d'tre furieuse; que je n'tais qu'un sot, un poltron, un
butor, un petit esprit, un coeur glac. Je ne pouvais lui rpondre.
J'entendais, au fond de la galerie, la voix de lady Harriet qui
s'approchait.

--Continuez la promenade sans moi, je vous en supplie, lui dis-je.
Je suis trop troubl, je deviens fou; laissez-moi me remettre, me
recueillir, avant de vous rpondre... Tenez, on vient, nous causerons
plus tard...

--Oui, oui, j'entends, dit-elle; vous ferez vos rflexions, et vous nous
quitterez sans me dire seulement adieu!

--De grce, baissez la voix, votre tante... cet homme qui
l'accompagne...

--Que m'importe! s'cria-t-elle, comme dcide  tenter on effort
suprme pour vaincre ma rsistance. Ma tante sait que je vous aime;
je suis libre d'aimer, je suis libre de me perdre, je suis libre de
mourir!...

En disant ces derniers mots, elle plit. Ses yeux se voilrent; il me
sembla qu'elle allait tomber vanouie; je la retins dans mes bras.
Sa belle tte se pencha sur mon paule, sa chevelure de soie inonda,
enveloppa mon visage. Le sang gronda dans ma tte et reflua vers mon
coeur; je ne sais ce que je lui dis; je ne sais si ma bouche rencontra
ses lvres: ce fut un dlire rapide comme l'clair. Lady Harriet,
arrivant  l'angle du chemin couvert, n'avait plus qu'un pas  faire
pour nous surprendre. Saisi de honte et de terreur, je pris la fuite,
seul, cette fois, et j'aurais t me cacher je ne sais au fond de quel
antre, si je n'eusse rencontr, au bas du sentier, lord B***, qui,
redevenu le plus sage de nous deux, m'arrta au passage.



XVI

Frascati, 1er avril.

--C'est moi, me dit lord B***, de cet air mystrieux et profond que
donne l'ivresse, c'est moi qui veux vous faire les honneurs de la grotte
des Sirnes.

Je me laissai conduire, et, pendant quelques instants, me sentant de
nouveau trs-gris, je vis toutes choses d'un oeil trs-vague. Cependant
je fus remis et calme plus vite que je ne l'esprais.

Nous gagnmes le fond resserr de l'entonnoir, qui en est la partie la
plus dlicieuse. Il est sem de blocs de rochers et de massifs d'arbres,
et travers par le bras de l'Anio, qui, arriv  l'extrmit de ce petit
cirque naturel, se prcipite, s'engouffre et disparat entirement dans
une dernire grotte tellement belle, qu'on la prendrait pour un ouvrage
d'art. Le sentier n'a eu pourtant qu' ctoyer son rebord pour faire
pont sur le torrent. L, en sret derrire un parapet de roches  peine
dgrossies, qui ne gte pas la dlicieuse sauvagerie du lieu, on plonge
de l'oeil dans la profondeur d'un nouvel abme qui est comme la clef du
dernier dversoir de cette onde fougueuse, car elle s'y perd avec une
dernire clameur effroyable, dans des cavits dont on ne connat pas
l'issue.

--C'est ici, me dit lord B***, que deux Anglais se sont fait avaler par
cette bouche bante. On prtend qu'ils sont descendus sur cette corniche
troite, mais parfaitement praticable, que vous voyez l-dessous, et que
le pied leur a gliss. Moi, je trouve qu'il faut tre bien maladroit
pour ne pas s'y promener les deux mains dans ses poches, et vous
remarquerez que la chute de l'eau est si nette et si absolue dans
son puits naturel, qu'elle n'envoie pas une goutte de pluie sur ses
margelles de rocher.

--Alors, vous croyez qu'ils se sont prcipits volontairement.

--Et naturellement! dit-il en fixant sur le gouffre son oeil
mlancolique, terni par un reste d'ivresse.

--L'aventure n'est pas authentique, dis-je  Tartaglia; car le guide m'a
parl de trois Anglais, et voil milord qui parle de deux.

--Il n'y en a peut-tre eu qu'un seul, rpondit Tartaglia avec son
insouciance habituelle sur le chapitre de la vrit; c'est un suicide
qui aura fait des petits.

Ce trait d'esprit produisit sur lord B*** un effet qui m'et fait frmir
si j'eusse t seulement  trois pas de lui, car il enfourcha le
parapet avec l'aisance d'un bon cavalier, et parut un instant dispos 
descendre sur la corniche; mais j'avais t  temps de passer mon bras
sous le sien, et je le tenais encore mieux que je n'avais tenu Medora
quelques instants auparavant. Cette corniche me parat aussi,  moi,
trs-praticable; mais, au milieu de la foudre de la cataracte qui la
rase, je n'y voudrais pas voir marcher un Anglais sortant de table.

--Qu'est-ce que vous avez? me dit-il tranquillement en restant  cheval
sur le parapet. Vous croyez que je veux aller faire une promenade dans
les entrailles de la terre? Non! la vie est si courte, qu'elle ne vaut
pas la peine qu'on l'abrge. Donnez-moi du feu pour rallumer mon cigare!
quant  l'immoralit du suicide, en ma qualit d'Anglais de race pure,
je proteste. Quand on se sent dcidment et irrvocablement  charge au
autres...

Il s'interrompit pour rappeler son chien jaune, qui tait saut sur le
parapet et qui aboyait  la cascade.

--A bas, Buffalo! s'cria-t-il d'un ton de sollicitude. Descendez! ne
faites pas de ces imprudences-l!

Et, en voulant repousser l'animal, il tourna ses deux jambes du ct
du gouffre, avec une mollesse et une insouciance de mouvement qui me
forcrent  le prendre de nouveau  bras le corps.

--Bah! reprit-il, vous croyez que je suis gris? Pas plus que vous,
mon cher! Je vous disais donc que, quand on n'est agrable ni utile 
personne, aimer et prserver sa vie est une lchet; mais, tant qu'on a
un ami, ne ft-ce qu'un chien, on ne doit pas l'abandonner. Seulement...
coutez! S'il est vrai pour moi qu'on ne soit pas forc d'exister  tout
prix, le suicide n'en est pas moins une faute, parce qu'il est toujours
le rsultat d'un mauvais emploi de la vie. La vie n'est une chose
insupportable que parce que nous l'avons faite ainsi. Il dpend de tout
homme sage et intelligent de bien conduire la sienne, et, pour cela, il
faut prserver sa libert et ne pas tomber dans les piges d'un amour
mal assorti.

Je sentis le rouge me monter au front; la leon m'arrivait si directe et
si mrite, que je la crus  mon adresse. Je me trompais. Lord B*** ne
songeait qu' se juger lui-mme; mais son attitude brise sur le bord
de l'abme, sa figure dcompose par l'ennui, et sa tendresse de
clibataire pour son chien parlaient si loquemment, que je me jurai 
moi-mme de ne jamais revoir Medora.

Cependant, comme lord B*** tait rellement pris de sommeil au milieu de
ses rflexions mlancoliques, et qu'il parlait de s'tendre, l o il
tait, pour dormir au bruit de la cataracte, il me fut impossible de le
quitter, et les femmes nous eurent bientt rejoints. Aussitt que milord
entendit la voix schement doucereuse de milady, qui lui demandait
compte de son attitude nglige, il se remit sur ses pieds, et parla de
poursuivre l'exploration, car nous n'avions encore vu, en fait de
chutes d'eaux, que les moindres curiosits de l'endroit; mais la pluie
commenait  tomber srieusement, le ciel tait envahi, le soleil
teint, et, bien que Medora insistt pour continuer, lady Harriet, qui
se croit souffreteuse et dlicate, voulut retourner  Rome. J'appuyai
vivement cette ide. On amena les nes, qui attendaient au fond du
cratre, et les femmes remontrent sans fatigue jusqu'au temple de la
Sybille, o, en peu d'instants, la voiture fut prte  les ramener.

C'est alors seulement que je manifestai l'intention de rester  Tivoli
jusqu'au lendemain soir.

--Je comprends, dit lady Harriet, que vous dsiriez voir tout ce que
nous n'avons pu voir aujourd'hui; mais ne vaudrait-il pas mieux revenir
par un beau temps que de vous mouiller ce soir, et peut-tre encore
demain, pour voir un paysage sans soleil?

J'insistai. Lord B*** voulut alors rester avec moi, ce que, j'aurais
accept s'il et t convenable et prudent de laisser les femmes
traverser sans lui la campagne de Rome. En dernier ressort, lady Harriet
pronona, malgr mes refus et ma rsistance, qu'elle me renverrait la
voiture le lendemain; et je fus oblig, pour conqurir ma libert, de
prononcer  mon tour que je resterais peut-tre plusieurs jours  Tivoli
pour dessiner.

Pendant ce dbat, Medora demeura muette et les yeux attachs sur moi
avec une expression d'anxit d'abord, puis de reproche et de ddain
qui me fut fort pnible  supporter. Enfin, la voiture partit, et je me
sentis allg du poids d'une montagne.

Voil, mon ami, un rcit bien long, et peut-tre trop circonstanci de
l'aventure qui me poussa  la solitude de Frascati. Je vous demande
pardon de me laisser aller  vous tout dire; mais il me semble que, si
je vous cachais quelque chose, il vaudrait mieux ne rien vous dire du
tout.

Quand je me retrouvai seul  Tivoli, au lieu d'aller voir les autres
cascades, je redescendis vers celles que je connaissais dj. Le
gardien, ancien soldat au service de la France, voulut bien avoir
confiance en ma parole de ne pas attenter  mes jours (car, dcidment,
cet abme est regard comme tentateur), et j'eus la libert d'aller
rver seul,  l'abri de la pluie, dans les cavernes.

Je ne rentrai pas sans remords dans celle o j'avais rendu ce maudit
baiser. J'en ressentais encore le frmissement dangereux; mais, au lieu
de m'y complaire, je me condamnai  un svre examen de conscience, et
je reconnus que j'avais t coupable d'imprudence. N'aurais-je pas d,
depuis les larmes bizarres que le soin d'apporter un chevreau avait fait
rpandre, et toutes les singularits du reste de la route, deviner,
comprendre que j'tais l'objet d'un dpit tout prt  se changer en
caprice et  se faire baptiser du nom de passion? Eh bien, non! je ne
m'en tais pas dout, apparemment! J'avais observ, sans grand intrt
et comme malgr moi, cette trange organisation. J'expliquais les
premires larmes par quelque souvenir, peut-tre un souvenir d'amour,
rveill en elle par une circonstance fortuite. J'expliquais la scne
des bijoux jets dans le bois par une colre de reine, chouant devant
un sujet dtermin  ne pas tre un courtisan. J'expliquais mme le
baiser sur le front, par une hallucination de sa part ou de la mienne.
Jusque-l, jusqu'au moment o elle m'avait poursuivi pour me dire: _Je
vous aime_, je m'tais obstin  croire  je ne sais quelle mprise, ou,
passez-moi le mot,  je ne sais quelle fume d'hystrie nerveuse.

--Me voil donc, pensai-je, en prsence d'un amour bon ou mauvais, senti
ou rv, mais sincre  coup sr, et aussi rsolu que le mien serait
timide et involontaire! Le mien!

En me disant cela, je me ttais le coeur, j'y appuyais les mains et j'en
comptais les battements comme le mdecin interroge le pouls d'un malade,
et je dcouvrais, tantt avec joie, tantt avec effroi, qu'il n'y avait
pas l d'amour vrai, c'est--dire pas de foi, pas d'enthousiasme pour
cette incomparablement belle crature.

Le trouble que j'avais ressenti tait donc tout simplement dans mes
sens, et pouvais-je me croire _engag_, pour un baiser involontaire,
pour un mot que mes lvres avaient prononc, que mes oreilles n'avaient
pas entendu, que mon esprit ne pouvait mme pas ressaisir?

--Il y aurait l, pensais-je, une question d'honneur vis--vis de lord
B*** et de sa femme, qui m'ont tmoign la confiance que l'on doit  un
homme de coeur. La moindre apparence, la moindre vellit de sduction
auprs de leur hritire me ferait rougir  mes propres yeux, et la
moindre expression, le moindre tmoignage d'amour envers elle, serait
tentative de sduction, puisque je sens que je ne l'aime pas. Je n'ai
pas eu cette pense, l'ombre mme de cette lche pense, un seul
instant. Je la repousserais avec dgot, si elle osait me venir; mais il
y a eu une seconde, un clair d'garement des sens, et, puisque dans de
telles occasions (la premire,  coup sr, dans mon inexprience des
grandes aventures), je ne suis pas matre de moi, il faut que je m'en
prserve avec la prudence d'un vieillard.

Cependant j'prouvais encore un malaise dont j'eus peine  trouver la
cause au fond de mon me. Je me sentais honteux et comme avili d'tre
si froid de raisonnement et si dcidment vertueux en prsence d'une
passion aussi chevele que celle dont j'tais l'objet. Il me semblait
que Medora, avec sa folie et son audace, mettait son vaillant pied de
reine sur ma pauvre tte d'esclave craintif, et que mes scrupules me
faisaient un rle misrable au prix du sien. Je me confessai obstinment
et je reconnus qu'il n'y avait, dans le sentiment de mon humiliation,
rien de plus que la suggestion d'un sot amour-propre. Que venait donc
faire l'amour-propre entre elle et moi? Pourquoi cet ennemi du juste
et du vrai se glisse-t-il dans les coeurs  leur insu, et quel est ce
besoin goste et vulgaire de jouer le premier rle dans une partie qui
ne devrait avoir que le ciel pour tmoin et pour juge?

J'aime  croire que, quand je ressentirai le vritable amour, je
n'aurai pas  lutter contre cette vanit funeste, que je me sentirai
compltement gnreux et dsarm devant l'objet de mon adoration,
compltement naf vis--vis de moi-mme. Mais cette simplicit de coeur
et cette loyaut d'intentions, ne les dois-je pas galement  la femme
dont je repousse les sacrifices?

--Va donc pour l'injuste mpris de cette amante superbe! m'criai-je.

Et, dbarrass de toute hsitation, comme de tout mcontentement
vis--vis de moi-mme, je m'enveloppai de mon caban et j'allai voir les
autres gambades fantastiques de l'Anio, le long du mont Catillo.

L'Anio, ou Teverone, ou Aniene, car il a tous ces noms, arrive ici des
valles leves qui servent de bases aux groupes du mont Janvier. Il
y rencontre la brusque coupure d'une gorge qui, par un dtour, doit
l'emmener, triste et souill de toutes les eaux corrompues du steppe de
Rome, jusqu'au Tibre. Avant d'entrer dans l'affreux dsert, il s'lance
fier, bruyant et limpide, comme pour faire ses adieux  la vie, 
l'air pur, aux splendeurs des hautes rgions; mais cet emportement de
puissance mettait en danger la montagne o est Tivoli. Par un trs-beau
travail, on a divis son cours en plusieurs bras, et, laissant aux
usines, aux ruines et aux touristes de Tivoli le courant mystrieux des
grottes de Neptune et les ravissantes _cascatelles_ et _cascatellines_
qui s'panchent plus loin en ruisseaux d'argent sur le flanc de
la montagne, on a contraint la plus forte masse des eaux  suivre
paisiblement deux magnifiques tunnels situs  peu de distance de
l'entonnoir naturel dont je vous ai parl. C'est de ces tunnels jumeaux
que le fleuve se laisse tomber dans son lit infrieur en cataracte
tonnante, et cependant avec une effroyable tranquillit. On descend
ensuite dans la gorge pour voir d'en bas toutes ces chutes. La gorge est
charmante; elle n'a qu'un dfaut: c'est d'tre couverte et remplie d'une
vgtation si splendide, qu'il est presque impossible de trouver
un endroit d'o l'on puisse voir l'ensemble de cette corniche si
merveilleusement arrose.

Les ruines de toutes les villas antiques dont les noms sont clbres ne
m'attirrent nullement. Je suis las des ruines, et, devant la nature, 
moins qu'elles ne lui servent d'ornement, comme ce charmant temple de la
Sibylle au-dessus du gouffre de Tivoli, ou de la villa de Mcnes,
qui couronne les cascatelles, elles me deviennent honteusement
indiffrentes.

Je passai la nuit dans le plus affreux lit et dans la plus affreuse
chambre de l'affreuse auberge de la Sybille, un vrai coupe-gorge
d'opra-comique. Pourtant, je ne fus point assassin, et les gens de la
maison, malgr leur mauvaise mine, me parurent d'excellentes gens.

Le lendemain, malgr la pluie et un commencement de fivre, je
recommenai mes excursions; mais rien de ce que je vis ne valait pour
moi la grotte des Sirnes, et c'est l que je retournai contempler,
pendant deux heures, le torrent engouffr dans son puits sans issue.
Ce devait tre l, certainement, l'antre favori de la fameuse sibylle
libertine, lorsque ces abmes n'taient accessibles que par des voies
mystrieuses, et que les _ples mortels_ n'en approchaient qu'en
tremblant, effrays du dchanement des cataractes autant que des
oracles du destin.

Aujourd'hui, c'est un lieu de dlices. Ces tapis de violettes et ces
buissons de myrtes par lesquels on descend mollement et sans danger
jusqu'au milieu de cette grande scne; ce torrent diminu qui ne menace
plus personne et qui n'a gard de sa fureur que ce qu'il en faut pour
donner une motion puissante sans lassitude et sans anantissement;
cette grotte, dont les rudes anfractuosits s'embellissent de guirlandes
de lierre et de chvrefeuille, et qui, perce de larges crevasses, vous
laisse voir, comme  travers un cadre, les profondeurs d'un paysage
magique, tout cela exera sur moi un magntisme trange, et j'ai rv
l un bonheur que je demande pour paradis au Dieu bon. Oui, ce creux de
rochers, d'eaux agites et de plantes vigoureuses, avec du soleil et
un air salubre, si c'tait possible; une grotte pour abri et une femme
selon mon coeur, et je consens  tre prisonnier sur parole durant
l'ternit.

Ma contemplation tait si douce et mon corps si fatigu, que je
m'endormis comme lord B*** avait voulu s'endormir la veille, au bruit de
la cataracte. Quand je m'veillai, Tartaglia tait auprs de moi.

Vous avez tort de dormir l  l'humidit, me dit-il. Il y a de quoi tre
malade.

Il avait raison: je me sentais mal partout. J'eus peine  remonter au
temple. Chemin faisant, Tartaglia, qui tait retourn la veille  Rome,
m'apprit qu'il venait me chercher avec une voiture par l'_ordre de la
Medora_.

--C'est fort bien, lui rpondis-je; tu vas t'en retourner comme tu es
venu. Je compte rester ici huit ou dix jours.

--Vous n'y songez pas, _mossiou_. Vous tes dans l'endroit le plus
malsain de l'Italie, et vous allez y mourir. Prenez garde d'ailleurs 
ce qui va arriver. Ds que la Medora vous saura malade, elle viendra
avec sa famille, car ils font tous sa volont, et elle est folle de
vous...

--En voil assez, rpondis-je avec colre. Vous me portez sur les nerfs
avec vos sottises. Il faut que tout cela finisse!

Et, prenant mon parti, je montai dans la voiture et donnai au cocher
l'ordre de me conduire  Rome chez Brumires.

Je croyais tre dlivr du Tartaglia, qui, me voyant irrit et un peu
en dlire, avait fait mine de rester  Tivoli; mais,  mi-chemin,
m'veillant d'un nouvel assoupissement fbrile, je vis qu'il tait sur
le sige avec le cocher. Je renouvelai  celui-ci l'injonction de me
conduire chez Brumires. Mon intention tait d'crire, de chez lui,
une lettre d'adieux  la Famille B***, de faire prendre mes effets par
Tartaglia et de quitter Rome a l'instant mme. Le cocher fit un signe
d'assentiment respectueux, et je me rendormis, vaincu par une torpeur
insurmontable.

Quand je m'veillai, j'tais si accabl, que je ne compris pas o
j'tais, et qu'il fallut les empressements de l'excellent lord B***
autour de moi pour m'clairer sur la trahison de Tartaglia et du cocher.
J'tais au palais ***; je montais l'escalier du ma chambre, soutenu par
l'Anglais et la Daniella. Vous savez le reste; je dois ajouter que je me
suis si bien arrang pour ne pas sortir de ma chambre jusqu'au moment du
dpart, que je n'ai pas revu Medora. J'espre donc que son caprice est
pass; j'espre mme qu'il n'y a pas eu caprice, et, quand j'y songe,
je reconnais que j'ai servi de titre  un roman dont elle avait fait le
plan avant de me connatre. Elle a vingt-cinq ans, elle est froide, elle
a refus beaucoup de bons partis, a ce que l'on assure. Puis l'ennui est
venu, les sens peut-tre; elle a rsolu, dit-elle, d'pouser le premier
homme dlicat qui l'aimerait sans le lui dire. Pourquoi s'est-elle
imagin que j'tais cet homme-l, moi qui ne l'aimais pas du tout? Ou
elle a le ridicule de se croire irrsistible, ou il y a l-dessous
l'intrigue impertinente de Tartaglia, qui a eu plus d'effet que je ne
pensais.

Quoi qu'il en soit, me voil loin de Rome, par un temps  ne pas mettre
un chien dehors, et, dans quelques jours, quand mes forces seront
revenues, s'il y a encore pril en la demeure comme disent les lgistes,
je me sauverai plus loin encore.

Mais ne trouvez-vous pas que ma terreur de _casto Giuseppe_, comme dit
Tartaglia, dont je vous pargne les dernires remontrances, est d'une
fatuit ridicule?

A propos de Tartaglia, je dois vous dire que le drle m'a soign
paternellement, et que, matre de fouiller dans mes effets  toute
heure, il a pleinement justifi ce que lord B*** me disait de lui:

--C'est un vrai gredin, capable de vous arracher, par prires ou par
intrigue, votre dernier cu; mais c'est un valet fidle, incapable de
vous drober une pingle si vous n'avez pas l'air de vous mfier de
lui. En Italie, beaucoup de gens de cette classe sont ainsi faits: ils
pillent ceux qu'ils dtestent; ils se font un plaisir de dvaliser ceux
qui veulent lutter de finesse pour se garantir; mais ils voleraient
volontiers, pour enrichir ceux qui, par leur confiance absolue,
obtiennent leur amiti. Ayez des serrures Fichet  vos coffres; cachez
votre bourse dans les trous de mur les plus invraisemblables: ils
djoueront toutes vos ruses. Laissez la clef  la porte et l'argent sur
la table, ce sera chose sacre pour eux. Ce vaurien a donc du bon comme
tons les vauriens... de mme que tous les gens vertueux ont un coin de
perversit.

C'est toujours lord B*** qui parle, et je vous fais grce des blasphme,
de sa misanthropie. Tant il y a que le Tartaglia me fatiguait, et
qu'aprs avoir bien pay, malgr lui, je dois le dire, ses bons
services, je suis charm d'tre dlivr de son babil, de sa protection
et de ses suggestions matrimoniales.

Voici enfin un peu d'claircie dans le temps, et j'en vais profiter pour
visiter les jardins Piccolomini et faire le tour de mes domaines.



XVII

3 avril,  Frascati.

Depuis deux jours, bien que le soleil ne se montre pas plus qu'
Londres, je me goberge de la douceur du temps. Les soires sont froides
dans l'intrieur de Piccolomini; ma chemine se garderait bien de ne pas
fumer; et d'ailleurs, le bois manque; mais quelqu'un qui me choie m'a
apport un _brasero_[3], et cela me permet de me rchauffer les doigts
pour vous crire. Le reste du temps, je suis dehors jusqu' l'heure de
dormir, et je m'en trouve fort bien.

[Note 3: Brasero et le mot espagnol, apparemment familier  Jean
Yalreg.]

Ce _quelqu'un_ vous intrigue un peu, j'espre? Patience! je vous
raconterai. Il faut que je vous dise d'abord que je suis au beau milieu
d'un paradis terrestre, moyennant quelque chose comme trois francs par
jour, toutes dpenses comprises, ce qui me permettra de passer ici
plusieurs mois sans me proccuper de ma pauvret.

J'ignore ce que deviendra le climat. On m'annonce des chaleurs qui me
feront revenir de mes doutes sur le beau ciel de l'Italie. Dans l'tat
de faiblesse o je suis encore, le temps doux et voil que nous tenons
m'est fort agrable; mais il n'y aurait gure moyen de faire de la
peinture sans soleil, et il faut que ce pays-ci soit bien beau puisqu'il
l'est encore  travers son manteau de brouillards. Brumires, qui
voulait que je l'attendisse pour venir ici, m'annonait bien que je
n'y trouverais pas encore le moindre effet pittoresque; mais je suis
peut-tre moins peintre que contemplatif, et, quand je ne peux pas
essayer d'tre un interprte quelconque de la nature, je n'en reste pas
moins son amant fidle et ravi.

Figurez-vous que, sans sortir de mon jardin, j'ai la campagne, le
verger, la solitude et le dsert. Le parterre qui s'tend devant la
maison n'annonce gure ce luxe: c'est un carr de lgumes et de vigne,
enferm dans des haies de buis taill. En aot, la vue est termine par
une grande fontaine murale en hmicycle avec les niches et les bustes
classiques. L'eau est limpide, les plantes grimpantes abondent, et, sur
la terrasse dont cette architecture est le contre-fort, de beaux arbres
inclinent leurs branches touffues. Mais l n'est pas le charme de cet
enclos dont l'ancienne splendeur a fait place, d'une part  l'abandon,
de l'autre aux soins vulgaires de l'utilit domestique. Une belle alle
d'arbres centenaires s'en va en montant rapidement vers des terres
ensemences et plantes d'oliviers. Heureusement, on a laiss subsister
ces arbres, et on n'a pu songer  niveler le terrain, de sorte que
l'ancien parc des Piccolomini, sacrifi au prosasme de l'exploitation,
a gard ses chnes verts courbs en berceaux impntrables au soleil et
 la pluie, ses asprits de montagne et son clair ruisselet qui court
en bouillonnant sous des masses de fleurs sauvages. Il y a mme un coin,
tout  fait inculte, qui forme ravin et qui se compose tout aussi bien
qu'un grand paysage. Le ruisseau qui sort d'une belle source dans
la villa voisine, nous arrive de la hauteur et forme une cascatelle
charmante qui, de son amphithtre de rochers et de verdure, arrose
une petite prairie tout  fait naturelle, traverse l'enclos et s'en va
rjouir une troisime villa contigu  celle-ci. On voit qu'ici l'on
ne s'est pas disput l'eau courante. Bien au contraire, on se l'est
libralement distribue, et, comme elle abonde partout, ceux qui ont
bien voulu lui permettre de rire et de sauter  travers leurs jardins
ont rendu  leurs voisins un vritable service.

Les collines Tusculanes ne sont, d'ici  leur point le plus lev (
Tusculum), qu'un immense jardin partag entre quatre ou cinq familles
princires. Et quels jardins! celui de Piccolomini ne compte plus. Vendu
 des bourgeois qui font argent de leur proprit, il n'a de beau que
ce que l'on n'a pu lui ter. Hais la villa Falconieri, qui le borne 
l'est, et la villa Aldobrandini, qui le borne au couchant, la villa
Conti, qui touche  cette dernire; plus haut, la Ruffinella, et, en
revenant vers l'est, la Taverna et Mondragone, tout cela se tient et
communique si bien, que j'en aurais pour trois heures  vous dcrire ces
lieux enchants, ces futaies monstrueuses, ces fontaines, ces bosquets
et ces escarpements sems de ruines romaines et plasgiques; ces ravins
de lierre, de liseron et de vigne sauvage, o pendent des restes de
temple, et o tombent des eaux cristallines. Je renonce au dtail, qui
viendra peut-tre par le menu; je ne peux que vous donner une notion de
l'ensemble.

Le caractre gnral est de deux sortes: celui de l'ancien got
italien, et celui de la nature locale qui a repris le dessus, grce 
l'indiffrence ou  la dcadence pcuniaire des matres de ces folles
et magnifiques rsidences. Si vous voulez une exacte description de ces
rsidences, telles qu'elles taient encore il y a cent ans, vous la
trouverez dans les spirituelles lettres du prsident de Brosses, l'homme
qui, malgr son apparente lgret, a le mieux vu l'Italie de son
temps. Il s'est beaucoup moqu des jeux d'eaux et girandes, des statues
grotesques et des concerts hydrauliques de ces villgiatures de
Frascati. Il a eu raison. Lorsqu'il voyait dpenser des sommes folles et
des efforts d'imagination purile pour crer ces choses insenses, il
s'indignait de cette dcadence du got dans le pays de l'art, et il
riait au nez de tons ces vilains faunes et de toutes ces grimaantes
naades outrageusement mls aux dbris de la statuaire antique. Il
appelait cela gter l'art et la nature  grands frais d'argent et de
btise, et je m'imagine que, dans ce temps-l, quand tous ces ftiches
taient encore frais, quand ces eaux sifflaient dans des fltes, que les
arbres taient taills en poire, les gazons bien tondus et les alles
bien traces, un homme de sens et de libert, comme lui, devait  bon
droit s'indigner et se moquer.

Mais, s'il revenait ici, il y trouverait un grand et heureux changement:
les Pans n'ont plus de flte, les nymphes n'ont plus de nez. A beaucoup
de dieux badins, il manque davantage encore, puisqu'il n'en reste qu'une
jambe sur le socle. Le reste git au fond des bassins. Les eaux ne
soufflent plus dans des tuyaux d'Orgue; elles bondissent encore dans des
conques de marbre et le long des grandes girandes; mais elles y chantent
de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapisses de vertes
chevelures, qui les rendent  la vrit. Les arbres ont repris leur
essor puissant sous un climat nergique, et sont devenus des colosses
encore jeunes et pleins de sant. Ceux qui sont morts ont drang la
symtrie des alles; les parterres se sont remplis de folles herbes; les
fraises et les violettes ont trac des arabesques aux contours des tapis
verts; la mousse a mis du velours sur les mosaques criardes: tout a
pris un air de rvolte, un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant
de solitude.

Et maintenant, ces grands parcs jets aux flancs des montagnes, forment,
dans leurs plis verdoyants, des valles de Temp, o les ruines rococo
et les ruines antiques dvores par la mme vgtation parasite donnent
 la victoire de la nature un air de gaiet extraordinaire. Comme,
en somme, les palais sont d'une coquetterie princire ou d'un got
charmant; que ces jardins, surchargs de dtails purils, avaient t
dessins avec beaucoup d'intelligence sur les ondulations gracieuses du
sol, et plants avec un grand sentiment de la beaut des sites; enfin,
comme les sources abondantes y ont t habilement diriges pour assainir
et vivifier cette rgion bocagre, il ne serait pas rigoureusement vrai
de dire que la nature y ait t mutile et insulte. Les brimborions
fragiles y tombent en poussire; mais les longues terrasses d'o l'on
dominait l'immense tableau de la plaine, des montagnes et de la mer; les
gigantesques perrons de marbre et de lave qui soutiennent les ressauts
du terrain, et qui ont, certes, un grand caractre, les alles couvertes
qui rendent ces vieux dens praticables en tout temps; enfin, tout ce
qui, travail lgant, utile ou solide, a survcu au caprice de la mode,
ajoute au charme de ces solitudes, et sert  conserver, comme dans des
sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale
beaut des ombrages. Il suffit de voir, autour des collines de Frascati,
l'aride nudit des monts Tusculans, ou l'humidit malsaine des valles,
pour reconnatre que l'art est parfois bien ncessaire  l'oeuvre de la
cration.

Mais voyez donc, mon ami, comme je dfends _mes villas_ contre les
injures du prsident de Brosses, et peut-tre contre les critiques que
j'apprhende de votre part! C'est que l'amour de la proprit s'est
empar de moi, quand je me suis vu ici seul, absolument seul de mon
espce artiste, jouissant de toutes ces rsidences dsertes. D'ici  un
ou deux mois, me dit-on, il ne viendra  Frascati ni seigneurs indignes
ni _forestieri_, et, sous ce dernier titre, on confond les artistes, les
touristes et les malades de tout genre qui cherchent l'air salubre au
commencement des grandes chaleurs. En attendant, les villas ne sont
habites que par leurs gardiens, de bons vieux serviteurs qui me
confient les clefs des parcs avec une bonne grce charmante; ce qui me
permet de choisir chaque jour celui qui me plat, ou de les parcourir
tous dans une grande excursion, si j'ai de bonnes jambes.

Quelle douce manire de possder, n'est-ce pas? n'avoir rien 
surveiller, rien  ordonner, rien  rparer; quitter quand bon me
semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon
absence; revenir de mme, sans que personne fasse attention  moi; jouir
sans contrle et sans contestation de plusieurs Trianons de caractres
diffrents; me promener en pantoufles dans tous les paysages de Watteau,
sans risquer de rencontrer personne  qui je doive mes gards et ma
conversation! Vraiment, je suis trop heureux, et j'ai peur que ce ne
soit un rve. Tout cela  moi, pauvre diable qui ai vcu trois ans
 Paris, triste et courb sous la proccupation de payer la vue des
gouttires et les bottes  tremper dans la boue liquide des rues! A moi
tout cela pour trois francs par jour, sans que j'aie  me tourmenter
de cette responsabilit de soi-mme, si rigoureuse pour la dignit de
l'individu, mais si funeste  la posie et  l'indpendance, dans les
grands centres de civilisation! Par quelles vertus ai-je mrit d'tre
gt  ce point! Et la Mariuccia, qui plaint ma figure absorbe, mon air
nonchalant, et qui regarde avec une maternelle piti mon mince bagage,
et ma bourse plus mince encore!

Cette Mariuccia est un tre excellent et divertissant au possible. Elle
est rieuse et bavarde comme le ruisseau de son jardin, et, pour peu
qu'on l'excite par des questions, elle arrive  une loquence ptulante,
accompagne d'une mimique exalte qui la transfigure en une sorte de
pythonisse rustique. Elle est un spcimen si complet et si naf de
sa Classe et de sa localit, que je vois, mieux que dans un livre,
 travers ses descriptions, ses prjugs et ses raisonnements, le
caractre du milieu o je me trouve jet.

Mais un autre type plus trange encore aux yeux d'un homme naf tel que
moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfin que je vous entretienne.
Aussi, je reprends mon rcit o je l'ai laiss.

Hier matin, je demandai  la Mariamoda si elle avait fait blanchir mon
linge.

--Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc,
humide et fripp. La vieille femme qui m'aide  mes lessives s'en est
charge.

--C'est fort bien; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit
repass.

Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma littrature
italienne, je n'ai pas encore  mon service tout le vocabulaire de la
vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de franais. J'appelai
la pantomime  mon secours, et, comme si un gueux de mon espce et
prtendu  un grand luxe en exigeant du linge pass au fer, elle s'cria
d'un air stupfait:

--Vous voulez la _stiratrice_?

--C'est cela! la repasseuse! Est-ce une industrie inusite  Frascati?

--Oh! oui-da, reprit-elle avec orgueil; il n'y a pas de pays au monde o
l'on trouve des meilleures _artisanes_.

--Eh bien, confiez ceci  une de vos merveilleuses ouvrires.

--Voulez-vous que ce soit ma nice?

--Je ne demande pas mieux, rpondis-je, tonn du regard clair et
pntrant que son petit oeil gris attachait sur le mien.

Elle remporta la corbeille, et,  l'heure o je rentrais pour souper,
car je me suis arrang pour rester dehors le plus tard possible, je
trouvai installes autour d'un brasero, dans une grande pice du
rez-de-chausse, o la Mariuccia juge plus commode de me servir mes
repas, trois personnes qui causaient, les pieds sur la cendre chaude et
les coudes sur les genoux: c'tait la vieille femme en haillons qui fait
la perptuelle _biancheria_ de Mariuccia, un gros capucin de bonne mine,
et une fille mince dont un grand mouchoir de laine rouge enveloppait la
tte et les paules. Les deux femmes ne se drangrent pas. Le capucin
seul se leva et me fit des politesses qui aboutirent  l'humble demande
d'un baoque, un sou du pays, pour les besoins de son ordre. Je lui en
donnai cinq, qu'il reut avec une profonde reconnaissance.

--Cristo! s'cria la vieille femme,  laquelle il montra, d'un air naf,
cette grosse pice de cuivre dans sa main crasseuse, quelle gnrosit!

Et, se tournant vers moi, elle m'accabla d'une grle d'pithtes
logieuses. Pour n'tre pas enivr de ses flatteries, je lui donnai
vite deux baloques qui restaient dans ma poche, et elle se confondit
en rvrences et en tentatives de baisements de mains auxquelles je me
htai de me soustraire.

Mais, voulant savoir jusqu'o allait cette misre ou cette passion pour
la mendicit, je m'adressai  la jeune fille, dont je ne voyais pas
la figure cache sous son chle, et qui me semblait trs-proprement
habille.

--Et vous, mademoiselle, lui dis-je en m'asseyant sur l'escabeau
qu'avait laiss libre le frre quteur  ct d'elle, est-ce que vous ne
me demandez rien?

Elle releva la tte, carta son chle rouge, et me tendit la main sans
rien dire.

--Daniella! m'criai-je en la reconnaissant  la ple lueur que le
brasero renvoyait  sa figure; Daniella  Frascati! Daniella qui tend la
main...

--Pour que vous y mettiez la vtre, rpondit-elle en souriant. Vous tes
cause que j'ai perdu une bonne place; mais je ne la regrette pas, s'il
me reste votre amiti.

--Parlez plus bas, lui dis-je; expliquez-moi...

--Oh! je n'ai pas besoin d'en faire un secret, reprit-elle; je n'ai
rien fait de mal; et, d'ailleurs, le frre Cyprien est mon oncle, et la
Mariuccia est ma tante. C'est moi qui suis la _stiratrice_, et je vous
rapporte votre _biancheria_.

--Oui, oui, dit la Mariuccia, qui venait d'entrer et qui posait mon
humble dner sur la table, nous sommes tous parents: le capucin est mon
frre, la vieille femme est ma tante,  moi, et vous pouvez parler tous
les deux devant nous; c'est en famille, rien ne sortira d'ici.

--C'est trs-bien, pensai-je; il n'y manque que le cousin Tartaglia pour
que tout Frascati sache les particularits srieuses ou ridicules de ma
retraite  Frascati.

--Daniella, dis-je  la jeune fille, je vous prie de ne pas...

--C'est bien, c'est bien, dit la vieille femme en sortant; causez
ensemble; nous savons toute l'histoire. Pauvre Daniella! ce n'est pas sa
faute, c'est une bonne fille qui nous a tout dit..

--Et moi, dit le capucin en ramassant sa besace et son bton, je vous
prsente mes rvrences, seigneur tranger... Danieluccia, je prierai
pour toi, afin que l'orgueil de cette Anglaise soit vaincu par la
misricorde divine!

Je vous laisse  penser si j'tais de bonne humeur de voir bruiter
ainsi ce qui avait pu se passer  propos de moi dans la famille B***. Je
voulus faire expliquer la Daniella.

--Non, pas  prsent, me rpondit-elle; vous me en colre. Je vas porter
votre linge dans votre chambre et je reviendrai.



XVIII

3 avril.

--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demandai-je  la Mariuccia. Que vous a-t-elle
donc dit,  tous tant que vous tes?

--Les choses comme elles se sont passes, rpondit-elle; cette Anglaise,
la grosse dame, je la connais bien! Elle vient presque tous les ans 
Frascati; mais je n'ai jamais pu dire son nom....

--Eh bien?

--Eh bien, il y a deux ans, elle a pris ma nice en amiti et elle l'a
emmene. Elle la payait bien et la rendait trs-heureuse; et puis, quand
elles ont t l-bas, en Angleterre, je crois, lady Bo..., lady Bi...,
au diable son nom! a pris une nice, la... la...

--N'importe!

--La Medora! Voil son nom,  elle! Il parait qu'elle est belle: comment
la trouvez-vous?

--Je n'en sais rien; allez toujours.

--Eh! vous savez bien qu'elle est belle et riche, mais mchante... Non:
la Daniella dit qu'elle est bonne, mais folle. Elle a commenc par aimer
ma nice comme si la pauvre fille et t sa soeur. Elle a voulu l'avoir
 elle seule pour son service. Elle lui donnait des robes de soie,
des bijoux, de l'argent. Oh! dans une anne, la Daniella a plus gagn
qu'elle ne gagnera dans tout le reste de sa vie,  moins qu'elle ne
veuille encore quitter le pays et suivre d'autres _forestieri_; mais
je ne le lui conseille pas: vous autres trangers, vous tes tous
maniaques, bizarres!

--Merci; aprs?

--Aprs, aprs! Vous savez bien que vous avez dit  ma nice qu'elle
tait plus jolie que sa matresse. Depuis ce moment-l, la signorina n'a
plus voulu la supporter; elle l'a tourmente, chagrine, offense. La
petite a rpondu deux ou trois paroles un peu vives, et, pendant que
vous tiez encore malade, on l'a renvoye. Allons, il n'y a pas grand
mal; on lui a fait un beau cadeau, et elle pourra bien se marier ici
avec qui elle voudra. On est toujours mieux dans son pays que sur les
chemins; et, si vous l'aimez, ma nice, si elle vous plat, et que vous
souhaitiez rester chez nous, il ne tient qu' vous d'tre son mari. Vous
tes peintre, vous trouverez de l'ouvrage dans les villas. Justement,
la princesse Borghse veut faire rparer Mondragone. Vous ferez de la
fresque et vous gagnerez bien de quoi lever vos enfants.

--Ainsi, rpondis-je, merveill du plan rapide de la Mariuccia, vous
avez arrang tout cela en famille, avec la vieille femme, le capucin
et... la Daniella?

--La Daniella ne dit rien du tout; on ne sait pas si elle vous aime;
mais...

--Mais vous le pensez, puisque vous me mariez avec elle?

--Eh! qui sait?

Le _chi lo sa_ de la Mariuccia est son grand et dernier argument.
Elle le dit si souvent  tout propos, que j'ai dj compris que cela
signifiait en certaines occasions: _Laissez-moi faire_, et en certaines
autres: _Je n'y tiens pas_.

--Cette fois, l'accent tait problmatique, et je dus insister pour
savoir si j'tais tomb dans une de ces intrigues dont Brumires et
Tartaglia m'avaient signal les fcheuses consquences; mais l'oeil
clair et la figure enjoue de Mariuccia ne permettaient pas le soupon,
et, dans ses rponses subsquentes, je ne vis que l'empressement d'une
bienveillance irrflchie pour sa nice et pour moi.

--S'il en est ainsi, pensai-je, je dois avoir une franchise gale.

Et, comme la Daniella ne reparaissait pas, je priai sa tante de monter
avec moi dans ma chambre, o nous la trouvmes occupe  brosser mes
habits et  ranger mes ustensiles de toilette, comme si elle et t 
mon service.

--Que faites-vous l? lui dis-je en entrant, avec un peu de duret.

Elle me regarda avec un mlange de dcision et de douceur qui parat
tre dans son caractre comme sur sa physionomie.

--Je nettoie et je range votre appartement, rpondit-elle, comme je
faisais  Rome, pendant que vous tiez malade.

Le souvenir des soins empresss et intelligents de cette bonne fille me
fit rougir de ma brusquerie.

--Ma chre enfant, lui dis-je, asseyez-vous, et causons. Je veux savoir
comment je suis la cause de votre sparation d'avec la famille B***.
Vous avez dit,  ce sujet, ce que vous avez cru devoir dire; il faut que
je le sache, afin de redresser la vrit si vous vous tes trompe en ce
qui me concerne.

--C'est ais  dire, rpondit-elle avec assurance. Vous avez fait le
projet d'pouser la Medora. Comme vous avez beaucoup d'esprit, vous avez
devin que, pour la rendre amoureuse de vous, elle qui n'a jamais
pu tre amoureuse de personne, il fallait faire semblant de devenir
amoureux d'une autre, sous son nez, et vous avez russi  le lui
persuader. Moi, j'aurais t sacrifie  ce jeu-l, si j'avais eu
affaire  de mauvais matre; mais lady Harriet est gnreuse, et, avec
ce qu'elle m'a donn en me congdiant, j'aurais tort de me plaindre.
N'est-ce pas l ce que j'ai dit, ma tante Mariuccia?

--Peut-tre, rpondit la tante; mais j'avais compris que le _signore_ te
plaisait, et je pensais que tu lui avais plu.  prsent, si les choses
vont autrement, s'il doit pouser l'Anglaise et que ton dos lui ait
servi d'chelle, il te devra un beau cadeau de noces, et tout est dit.

Bien que l'explication de la Daniella dt couper court  toute pense
d'alliance entre elle et moi dans l'esprit de ses parents, je ne pus
supporter le plan ridiculement fourbe qu'elle m'attribuait  l'gard de
sa matresse. Je crus devoir m'en expliquer avec elle.

--Ma chre, lui dis-je, il vous a plu d'interprter ma conduite dans un
sens que je dsavoue absolument. Je n'ai pas fait semblant d'tre pris
de vos charmes. C'a t une plaisanterie dont j'tais loin de prvoir
les consquences et que personne, je l'espre encore, n'a prise au
srieux. Quoi qu'il en soit, j'ai eu un grand tort, puisque le rsultat
de ceci a t une msintelligence momentane entre vous et des personnes
auxquelles vous deviez tre attache. Je suis assez coupable sans que
vous me prtiez un projet aussi absurde et aussi cupide que celui de
vouloir me faire aimer d'une personne trop riche pour moi et que je ne
connais pas assez pour l'aimer moi-mme. Je vous prie donc, dans vos
panchements avec votre nombreuse famille, de ne pas me faire jouer
inutilement ce vilain rle.

--Inutilement! reprit-elle en franais, franais qu'il me faut vous
traduire plus que si c'tait de l'italien. Vous consentiriez cependant 
ce que je le fisse utilement?

--Voulez-vous bien vous expliquer?

--Si ma famille se persuadait que nous nous aimons, vous et moi, il
y aurait pour vous quelque inconvnient  le laisser croire, et il
vaudrait mieux donner  penser que vous ne songez qu' la Medora.

--Et quel serait l'inconvnient dont vous parlez?

--Des coups de couteau pour vous et des coups de poing pour moi.

--De la part de qui? Je veux tout savoir.

--De la part de mon frre, un mchant homme, je vous avertis.... Je ne
dpends que de lui, je n'ai plus ni pre ni mre.

--Alors, c'est une menace sous laquelle il vous a plu de me placer, en
faisant vos confidences....

--Moi, vous menacer et vous exposer! s'cria la Daniella en levant
au ciel ses yeux tincelants. _Cristo!_ croyez-vous que j'aurais dit
seulement que je vous connaissais, si Tartaglia ne ft venu ici ce
matin?

--Tartaglia? Bon! voici le bouquet! Et qu'est-il venu faire  Frascati?

--Il est venu savoir de vos nouvelles de la part de la Medora, mais
en secret, et en se servant d'un prtexte, car il parat qu'elle est
inquite de vous et qu'elle s'en cache, parce qu'elle craint de vous
avoir fch par ses refus. Alors, comme ce pauvre garon s'est mis en
tte de faire russir votre mariage avec elle, il a dit  la Mariuccia
qu'il fallait m'empcher de vous voir, parce que vous me feriez la cour
et que vous ne m'pouseriez pas. Voil comment, en venant ici rapporter
votre linge, j'ai t force de rpondre  des questions, et, si tout
cela s'est embrouill dans la cervelle de ma tante, ce n'est pas de
ma faute; mais le capucin est prudent, la vieille femme est bonne, la
Mariuccia est excellente, et les choses en resteront l, pourvu que
vous me permettiez de leur dire que vous ne pensez qu' la Medora.
Autrement...

--Autrement?

--Autrement, des ides viendront  mon frre, et il vous fera un mauvais
parti.

--C'est assez revenir sur ce danger-l, ma chre, lui dis-je avec
impatience. Je me suis pas habitu  me battre au couteau; mais, de
quelque faon que je m'y prenne, gare  votre frre et  tous vos
parents et amis, s'ils me cherchent noise. Je suis d'un naturel
trs-doux; mais je sens qu'avec des exploiteurs comme avec des bandits,
je peux devenir trs-mchant et vendre ma peau extrmement cher 
quelques-uns.

En parlant ainsi  Daniella, en italien, afin que la Mariuccia
l'entendt, je les observais attentivement l'une et l'autre, la premire
surtout, que je crois assez ruse et qui pourrait bien avoir pour moi,
non pas une passion de keepsake, comme miss Medora, mais un sentiment
fond sur des vues intresses. La Mariuccia, quoique fine, me parut
n'avoir que de bonnes intentions. Quand  la _stiratrice_, il me fut
difficile de pntrer ses sentiments. Elle semblait pier les miens
propres: nous restions donc tous deux sur la dfensive.

Quand j'eus fini de parler, elle garda un instant le silence, comme pour
chercher une solution  une situation qu'il lui plaisait apparemment
de croire embarrassante ou prilleuse; et, tout  coup, au lieu de me
rpondre elle s'adressa  sa tante.

--Je vous ai racont, lui dit-elle, que le _signore_ avait tu un voleur
et mis deux autres en fuite auprs de Casalmorte, Je sais comme il est
hardi, et plus fort qu'il n'en a l'air: je l'ai vu se battre avec ces
mauvaises gens. Si quelqu'un doit avoir peur, ce n'est pas lui, et
Masolino fera bien de se tenir tranquille.

Puis, se retournant vers moi, elle ajouta en franais:

--Mais pourquoi donc, pour viter des querelles, ne voulez-vous point
passer pour amoureux de la Medora?

--Parce que cela n'est pas vrai, et que je dteste le mensonge,
rpondis-je avec impatience. Il vous a plu d'inventer cela; mais soyez
sre que, si j'tablis ici quelque relation qui me mette  mme de vous
dmentir, je n'y manquerai dans aucune occasion.

Ses yeux brillrent d'une satisfaction si vive, que je compris qu'entre
la matresse et la suivante, il y avait un duel de vanit fminine en
rgle, dont le hasard m'avait rendu l'objet litigieux.

--C'est tonnant, cela! dit-elle en se manirant avec beaucoup de
gentillesse, il faut l'avouer. Comment est-il possible que vous ne
vouliez pas d'elle qui vous aime tant?

Sur ce mot-l, je me fchai tout rouge. Que Medora se soit follement
confie  mon honneur, cela n'est pas douteux; mais il ne sera pas dit
qu'elle s'y soit confie en vain; et, ft-elle tout  fait indigne de ma
loyaut, il me resterait encore  la disculper pour l'honneur de lady
Harriet et de l'excellent lord B***. J'imposai donc silence aux malices
de la soubrette avec tant de svrit, qu'elle baissa les yeux comme
effraye, et se retira bientt avec une confusion feinte ou relle.

Je regrettai qu'elle n'et pas tmoign quelque regret qui me permt de
la congdier plus amicalement. Elle m'a soign si bien, que je lui dois
de la reconnaissance, et je n'ai pu encore trouver le moment de la lui
exprimer, puisqu'elle avait disparu du palais *** avant mon dpart de
Rome.

En outre, bien que j'aie d'elle une mdiocre opinion, je dois
reconnatre que j'ai pour sa figure et ses manires des moments de
sympathie relle. Je l'entendis causer jusqu' minuit avec la Mariuccia
dans le grenier voisin de ma chambre. Je ne voulais ni ne pouvais saisir
un mot de leurs longs discours; mais je vis bien  l'intonation tantt
narrative, tantt gaie de leur dialogue, que Daniella n'tait pas
trs-inquite de son sort. La dure de ce tranquille babillage, qui
accompagnait je ne sais quel travail, me prouvait aussi qu'elle n'tait
pas sous le coup d'une surveillance bien redoutable. Enfin, j'entendis
ouvrir les portes, descendre l'escalier de bois de l'tage que nous
occupons, Mariuccia et moi, et grincer sur ses gonds la grille de
l'enclos qui donne sur la ruelle malpropre et montueuse dcore du nom
emphatique de _via Piccolomini_.



XIX

3 avril.

Ce matin, vers six heures, je fus veill par une voix douce et pleine
qui, du dehors, appelait Rosa: c'est le nom de la vieille femme, tante
et servante de la Mariuccia. Cette manire d'appeler rsumait tout le
chant de la langue italienne. Tandis que nous autres, quand nous voulons
nous faire entendre au loin, nous escamotons la premire syllabe et
prolongeons le son sur la dernire, on fait ici tout l'oppos; et le
nom de Rosa, cri, ou plutt chant en octave descendante, avait une
euphonie trs-agrable. En me frottant les yeux pour m'veiller tout 
fait, je reconnus que c'tait la voix de la _stiratrice_. Je me levai
pour regarder  travers ma persienne: je la vis dans la rue apportant un
trs-joli brasero de forme ancienne et d'un poli tincelant. Au bout
de quelques instants, la Mariuccia mit la tte  sa fentre et tira
successivement deux cordes. La grille du jardin s'ouvrit, puis la porte
d'entre de la maison, pour donner passage  la Daniella.

Une demi-heure aprs, la Mariuccia entrait chez moi avec ce brasero tout
allum.

--J'espre que vous n'aurez plus froid, me dit-elle. Le brasier d'en bas
est trop grand pour votre chambre; il vous aurait donn mal  la tte,
et ma nice m'a empch hier au soir de vous le monter; mais elle en
avait un plus petit, que voil.

--Elle s'en prive pour moi? C'est ce que je ne veux pas.

Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.

--Vous tes beaucoup trop bonne pour moi, lui dis-je, pour moi qui ne
suis plus malade, et qui n'ai t dans votre vie qu'un incident
fcheux et dsagrable. Je vous remercie bien amicalement et bien
fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore
utile dans la saison o nous sommes.

--Et qu'en ferais-je? rpondit-elle: je ne rentre dans ma chambre que
pour dormir.

Et, sans attendre ma rponse, elle dit  la Mariuccia que mon djeuner
tait prt, et qu'elle allait me le servir.

--Ne tardez pas  descendre, ajouta-t-elle en s'adressant  moi avec
gaiet, si vous ne voulez pas que vos oeufs frais soient durs, comme
hier!

Et elle descendit lgrement le ddale d'escaliers rapides qui conduit
aux degrs de pierre des tages infrieurs.

--Comme hier? dis-je  la Mariuccia, qui commenait  ranger ma chambre.
Votre nice tait donc ici dj hier matin? Elle y vient donc tous les
jours?

--Mais certainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ouvrage dans le
pays. Elle a un peu perdu sa clientle, mais elle la retrouvera vite:
elle est si aime et si bonne ouvrire! En attendant, elle m'aidera 
mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille
qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un
enfant, complaisante _comme un ange_. Est-ce que cela vous gne, qu'elle
trotte dans la maison autour de moi? a ne vous cotera pas un sou de
plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.

Les choses me paraissant arranges ainsi, il ne me restait qu' les
accepter dans la mesure o elles me sembleraient acceptables. Mon
djeuner me fut servi par la jeune fille, dont la propret, beaucoup
moins suspecte que celle de sa tante, la vivacit et les dlicates
attentions m'eussent t trs-agrables, si je ne sais quelle mfiance
ne m'et tenu sur la dfensive. Il y avait, dans ses manires avec
moi, une provocation vidente, mais une provocation tendre et comme
maternelle dont je ne pouvais me dfendre d'tre encore plus touch que
flatt. Je rsolus d'en avoir le coeur net, et, comme, en se baissant
vers moi pour me servir du caf, sa joue effleurait la mienne plus que
de raison, je lui donnai de grand coeur le baiser qu'elle semblait
appeler.

Je fus tonn de la voir rougir et frissonner, comme si cette libert
l'et prise au dpourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette,
Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru le monde deux ans en
qualit de soubrette lgante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus
srieuses. Aussi, pour en finir avec toute comdie de sa part ou de la
mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.

--Vous ai-je offense? lui dis-je en l'attirant prs de moi.

--Non, rpondit-elle sans hsiter, et en me caressant de son plus beau
regard.

--Vous ai-je dplu?

--Non.

--Vous me permettrez d'esprer...?

--Tout, si vous m'aimez; rien, si vous ne m'aimez pas.

Cela tait dit si nettement, que j'en fus tout abasourdi.

--Qu'entendez-vous par aimer? repris-je.

--Si vous le demandez, vous ne savez donc pas ce que c'est?

--Je n'ai jamais aim.

--Pourquoi?.......

--Parce que je n'ai rencontr apparemment aucune femme qui me part
digne d'un amour comme je l'entendais.

--Vous n'avez donc pas cherch?

--L'amour ne se trouve pas en le cherchant. On le rencontre peut-tre au
moment o l'on ne s'y attend pas.

--Suis-je celle qui vous paratrait digne de l'amour comme vous
l'entendez?

--Comment le savoir?

--Il y a quinze jours que vous me connaissez!

--Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez vous-mme.

--Vous croyez donc qu'il faut se connatre depuis quinze ans pour
s'aimer? Il y en a qui disent le contraire.

--Vous ne m'avez pas rpondu. Qu'entendez-vous par aimer, vous?

--tre l'un  l'autre.

--Pour combien de temps?

--Pour tout le temps qu'on s'aime.

--Chacun a sa mesure de fidlit. Je ne connais pas la mienne. Quelle
est la vtre?

--Je ne la connais pas non plus.

--Ah bah! vous nel'avez jamais mise  l'preuve? lui dis-je d'un air
srieux.

Et, en moi-mme, je pensais: A d'autres, ma mignonne!

--Je ne l'ai pas mise  l'preuve, dit-elle, parce que je n'ai jamais
connu l'amour partag.

--Voyons, soyons amis; a ne vous engage  rien, et contez-moi a.

--La premire fois, c'tait ici; j'avais quatorze ans. J'ai aim...
Tartaglia.

--Merci de moi! j'aurais d m'en douter!

--Non! C'tait si bte de ma part, et il tait dj si laid! Mais
j'avais besoin d'aimer. Il tait le premier qui me parlait d'amour comme
 une jeune fille, et j'tais lasse d're une enfant?

--Fort bien, au moins vous tes franche. Et... il fut votre amant?

--Il aurait pu l'tre s'il et su mieux me tromper; mais j'avais
une amie qu'il courtisait en mme temps que moi et qui m'en ft la
confidence. A nous deux, aprs avoir bien pleur ensemble, nous fmes le
serment de le mpriser, de nous moquer de lui; et,  nous deux, 
force de nous faire remarquer l'une  l'autre, par suite d'un reste de
jalousie, sa laideur et sa sottise, nous en vnmes  nous gurir si bien
de l'aimer, que nous ne pouvions le regarder, ni mme parler de lui sans
rire.

--Allons, quant  celui-l, je respire! Et le second?

--Le second vint beaucoup plus tard.  quelque chose malheur est bon.
Le dpit et la confusion d'avoir rv  Tartaglia me rendirent plus
mfiante et plus patiente. Beaucoup de garons me firent la cour; aucun
ne me plaisait. Je mprisais les hommes, et, comme cela me posait en
fille fire et difficile, ma coquetterie et mon orgueil y trouvaient
leur compte. Cela m'ennuyait bien quelquefois, d'tre si hautaine; mais
c'tait encore heureux pour moi de persister  l'tre. N'ayant rien, si
je m'tais marie toute jeune, je serais aujourd'hui dans la misre,
avec des enfants, peut-tre avec un mari brutal, ivrogne ou paresseux
par-dessus le march.

--Et le second amour?

--Attendez! Ce fut lord B***.

--Aie! moi qui le croyais vertueux!

--Il est vertueux. Il ne m'a jamais fait la cour, et il n'a jamais su
qu'il et pu me la faire.

--Encore un amour pur?

--Un amour est toujours pur quand il est sincre, et, puisque lady
Harriet ne veut pas entendre parler de son mari, bien qu'elle en soit
jalouse pour le _qu'en dira-t-on_, j'aurais pu tre honntement sa
rivale en secret et sans troubler le mnage; mais cela ne fut pas, parce
que... un jour,  Paris, je vis milord ivre. Cela ne lui arrive pas
souvent: c'est quand il a un surcrot de chagrin. J'eus  le soigner
pour que sa femme ne s'apert de rien. Je le trouvai si laid dans le
vin, si vieux avec sa figure ple et son front sans perruque, si drle
enfin dans son malheur, qu'il ne me fut plus possible de le prendre au
srieux. C'est un homme excellent que j'aimerai toujours, le seul que
je regrette dans la famille; mais, si on me l'offrait pour pre ou pour
mari, je le choisirais pour pre.

--Allons! et de deux avec qui vous avez eu la bonne chance de vous
dsillusionner  temps; mais le troisime?

--Le troisime? C'est vous.

Cette parole aimable mritait encore un baiser.

--Attendez! dit-elle aprs me l'avoir laiss prendre. Puisque vous tes
un homme sincre, je dois tout vous dire. Je vous ai aim  la folie,
mais cela a beaucoup diminu, et,  prsent, je pourrais m'en gurir
comme je me suis gurie des autres.

--Dites-moi ce qu'il faudrait faire pour cela, afin que je ne le fasse
pas.

--Il faudrait essayer de me tromper, et, comme vous n'en viendriez pas 
bout..., je me dgoterais de vous tout de suite.

--Qu'appelez-vous donc tromper?

--Aimer la Medora et vouloir me faire croire le contraire

--Sur l'honneur, je ne l'aime pas! A prsent, m'aimez-vous?

--Oui, dit-elle avec rsolution, mais en s'chappant de
mes bras. Cependant, coutez ce que je veux vous dire encore.

--Je le sais, lui dis-je avec humeur; vous voulez que je vous pouse?

--Non! je ne veux pas me marier sans avoir prouv la constance de mon
amant et la mienne pendant plusieurs annes; et, comme  cet gard vous
ne me promettez rien, comme je ne veux rien vous promettre non plus, je
ne songe pas avec vous au mariage.

--Alors, qui vous fait hsiter?

--C'est que vous ne m'avez pas encore dit que vous m'aimez.

--D'aprs votre dfinition de l'amour, qui est d'tre l'un  l'autre,
nous ne pouvons pas encore nous aimer l'un l'autre.

--Oh! attendez, _signor mio!_ s'cria-t-elle en m'enveloppant de son
regard limpide, comme d'un flot de volupt, mais en me retirant ses
mains que j'avais prises par-dessus la table. Vous tes subtil, et je ne
suis pas sotte. Au point o nous en sommes, s'aimer, c'est avoir envie
de s'aimer. Il faut que le dsir soit grand de part et d'autre. Celui
d'une femme n'est jamais douteux, puisqu'elle y risque son honneur.
Celui d'un homme peut bien n'tre qu'un petit moment de caprice,
puisqu'il n'y risque rien.

--Il parat pourtant que j'y risque ma vie, si ce que vous m'avez dit de
votre frre et de vos autres parents est vrai?

--C'est malheureusement trs-vrai. Mon frre, presque toujours ivre ou
absent, ne me surveille pas; mais, qu'une mchante langue lui monte la
tte, il peut vous assassiner.

--Eh bien, tant mieux, Daniella! Je suis charm d'avoir ce risque 
courir pour vous prouver...

--Que vous n'tes pas poltron? a ne prouve pas autre chose! Il me faut
une certitude de votre amour en change de mon honneur.

--Ah! ma chre, m'criai-je impatient, voil deux fois que vous
prononcez ce gros mot; ne le dites pas une troisime, car tout serait
fini entre nous.

Elle me regarda avec surprise; puis, haussant les paules:

--Je comprends, dit-elle, vous n'y croyez pas? Et pourquoi n'y
croyez-vous pas?

--Ne vous fchez pas! Si je savais ce que vous entendez par l,
peut-tre y croirais-je.

--Il n'y a pas deux manires de l'entendre. Une fille qui aime hors de
la pense du mariage est dchue. Tous les hommes se croient le droit de
lui demander d'tre  eux, et si elle leur rsiste, ils la dcrient et
l'insultent.

--Vous me parlez, ma chre, comme si vous n'aviez jamais appartenu 
aucun homme. S'il en tait ainsi, je vous donne ma parole d'honneur que
je ne chercherais point  tre le premier.

--Et pourquoi cela?

--Parce que je suis trop jeune et trop pauvre pour devenir votre
soutien, dans le cas o notre amour prendrait de la dure; et parce que,
s'il n'en devait point avoir, je me reprocherais de nuire  une personne
qui m'a donn des soins et tmoign de l'amiti.

--C'est bien, dit-elle aprs avoir rflchi.

Et, quand elle rflchit ainsi, sa figure, hardie et sensuelle, prend
une singulire expression d'nergie.

Puis elle se leva et se mit en devoir d'enlever le couvert pour rompre
notre entretien. Je voulus le renouer; elle secoua la tte en silence
et descendit lgrement l'escalier du jardin. J'eus fort envie de l'y
suivre pour la forcer  me pardonner, car, de la fentre, je vis qu'elle
y tait seule. Je la rappelai, elle ne bougea pas. J'hsitai quelques
moments, en proie  une agitation dont la vivacit m'effraya moi-mme.
Ce n'tait pas seulement, comme avec Medora, une tentation des sens;
c'tait un attrait plus vif, et que la rflexion ne venait ni dmentir
ni calmer.

Eh! que m'importait que cette Daniella ft menteuse et galante? Elle ne
m'en plaisait pas moins. J'avais t bien sot de vouloir la confesser.
Il y a en nous un fond de pdanterie qui nous gte toute la spontanit
de l'existence.

Mais elle avait eu la maladresse de parler de son honneur; c'tait faire
appel au mien; la folie d'exiger de l'amour. Honneur et amour! ces deux
mots n'avaient certainement pas la mme porte, le mme sens pour elle
et pour moi. Ah! s'il tait vrai qu'elle et le droit de les invoquer,
combien peu je me soucierais de ce que l'on en pourrait dire et penser!
combien il me serait facile de purifier, par mon dvouement et ma
sincrit, le charme vulgaire que je subis!... Mais, s'il tait vrai,
combien ma manire d'tre avec elle aurait t grossire et indigne
d'elle jusqu' ce moment! Quelles mauvaises penses et quelle injurieuse
familiarit j'aurais  me faire pardonner, avant d'accepter ce premier
amour si vaillamment et si navement offert!

La crainte de faire une erreur stupide en sollicitant grossirement une
vierge, s'empara de moi au milieu du dlire qui me gagnait. Partag
entre cette terreur et celle, beaucoup moins vive, d'tre pris pour
dupe, je rsolus d'attendre  mieux connatre cette fille pour reprendre
un entretien si dlicat, et je me sauvai dans la campagne. J'y promenai
d'abord une motion chagrine, une inquitude pnible. Enfin, la beaut
de ces solitudes, o je suis roi, me calma et je vins  bout d'oublier
une tentation beaucoup trop soudaine pour ne pas crer quelque danger
nouveau  ma raison ou  ma conscience.

Je suis rentr, comme de coutume,  huit heures du soir. J'emporte dans
ces excursions un morceau de pain pour ne pas souffrir de la faim
entre mes deux repas, distants d'environ douze heures. L'_eau pure des
fontaines_ ne me manque pas, et suffit parfaitement  ma sensualit, car
elle est dlicieuse.

Quand je pense au peu de besoins de bien-tre auquel peut se rduire un
homme qui vit beaucoup par l'esprit, la soif des richesses et le dsir
du luxe me jettent toujours dans un grand tonnement. Me voici dans un
pays o l'insouciance d'une part, et la pauvret de l'autre, rendent
inconnues les mille recherches de nos climats et de notre civilisation.
Le premier aspect de ce dnment tonne, parce qu'il fait un contraste
violent et comique avec le got de l'ornementation; mais on s'y habitue
bien vite, et mme on est tent de chercher  simplifier encore cette
vie d'Arabe sous la tente.

Quand je me rappelle ce que, dans la limite du plus humble ncessaire,
il faut penser  se procurer chez nous pour arranger son existence, soit
dans une grande ville, soit  la campagne, je reconnais que la vie de
campement est, pour les pauvres, la seule rationnelle, libre et vraie.
Peut-tre les riches font-ils le mme rve. Je m'imagine que les devoirs
se multiplient en raison des ressources, et que le riche libral a
tout autant de sollicitude, de soucis, par consquent, pour dpenser
noblement ses richesses, que l'avare en a pour les conserver et les
cacher. Si la propret, qui est la grande volupt de la vie animale, et
dont les btes elles-mmes nous donnent l'exemple, tait compatible
avec la sobrit d'habitudes de ces peuples mridionaux, il faudrait
reconnatre que c'est nous qui sommes insenss d'avoir compliqu les
embarras de ce court voyage sur la terre, o nous nous installons comme
si nous tions srs d'y voir lever le soleil qui se couche.

Mais la malpropret et le dnment vont ensemble presque partout, et
l'homme semble fait de manire  ne pas trouver de milieu entre le
ncessaire et le superflu. Au fait, n'en est-il pas ainsi dans toutes
les manifestations de sa vie intellectuelle, morale et sociale?

Je n'ai pas revu la Daniella ce soir. Toujours partag entre la crainte
de me livrer  elle plus ou moins qu'elle ne le mrite, j'ai eu sur moi
assez d'empire pour ne pas m'informer d'elle. Mariuccia n'est pas venue,
comme les autres jours, au devant de mon expansion, et je suis rentr
chez moi sans apercevoir d'autre visage que le sien et sans changer une
parole avec elle. Pourtant, voil sur ma table deux vases de fleurs qui
n'y taient pas ce matin. Ce sont de grands iris d'un blanc de lait,
bien plus beaux que des lis, et d'un parfum plus fin. Je me suis
hasard, tout  l'heure,  demander  la Mariuccia, au moment o elle
m'apportait ma petite lampe, si ces fleurs venaient du jardin de
Piccolomini. Je savais bien que non; mais j'esprais qu'elle me dirait
d'o elles venaient. Elle a fait d'abord semblant de ne pas m'entendre;
puis elle m'a dit d'un air terriblement narquois:

--C'est mon frre le capucin qui vous envoie cela.

Je n'ai pas os faire semblant d'en douter; seulement, quand; elle est
sortie, je lui ai cri en riant:

--Vous l'embrasserez pour moi.

--Qui? a-t-elle rpondu.

Et, voyant que je lui montrais les fleurs:

--_Cristo!_ s'est-elle crie avec sa mimique expressive: embrasser pour
vous le capucin?

Faut-il conclure vis--vis de moi-mme? Faut-il prononcer, avant de
m'endormir, ce mot joyeux ou terrible: Je suis amoureux? Non, pas
encore. C'est peut-tre une folle brise qui passe et dont je ferai aussi
bien de ne pas m'enivrer. Si c'est un vent d'orage.... Que le ciel
m'en prserve, moi qui, pour la premire fois depuis les annes du
presbytre, me trouve dans des conditions o le calme de l'esprit et
l'oubli de ma personnalit me seraient si salutaires et si doux!



XX

4 avril

Je me suis distrait forcment aujourd'hui de la proccupation d'hier.
Brumires m'est arriv vers dix heures avec un apptit d'enfer. La
Mariuccia a trouv moyen de le faire djeuner, et nous avons lou deux
rosses efflanques qui nous ont ports, tant bien que mal,  Albano.
Notre premire station a t au couvent de Grotta-Ferrata, que je pris
d'abord pour une forteresse. C'est une communaut trs-riche de l'ordre
de saint Basile. Nous nous y arrtmes pour voir les fresques de la
sacristie.

Ces fresques sont du Dominiquin et trs-bien conserves. C'est l qu'est
la composition clbre du _Jeune Possd_, une trs-belle chose comme
sentiment, quoique d'une excution un peu trop nave. En repassant dans
l'glise, je vis une crmonie bizarre. Une confrrie de paysans revtus
de robes jadis blanches,  revers rouges, et la tte couverte de leurs
mouchoirs sales, tals de manire  leur couvrir le visage, entourait
une sorte de lit noir et or, en psalmodiant des prires. Au bout d'un
instant, ils remirent prcipitamment leurs mouchoirs dans leurs poches,
jetrent  et l leurs costumes, et s'enfuirent en causant et en riant,
comme presss de se dbarrasser d'une corve dgotante.

Je m'approchai du lit, qui restait au milieu de l'glise dserte, et j'y
vis un objet que j'eus besoin de toucher pour le comprendre. Brumires,
qui tait rest dans la sacristie, approcha  son tour, et s'y mprit.

--Qu'est-ce que cela? dit-il. Je ne connaissais pas cela. C'est
magnifique! quelle vrit, quel caractre! Voyez! on a imit jusqu' la
bouffissure des mains malades.

--Que croyez-vous donc que ce soit? lui demandai-je: une figure de cire
ou de bois peint?

Il eut alors quelque doute, et appuya son doigt sur la main enfle, qui
se creusa sous cette empreinte.

--Pouah! fit-il, c'est une morte pour de bon! Que ne le disait-elle?

C'tait une petite vieille qui devait rester expose sur le catafalque
funraire jusqu'au moment de la spulture. Elle paraissait au moins
centenaire, et pourtant elle tait trs-belle dans le calme de la mort:
sa peau avait le ton mat et uni de la cire vierge; ses traits, fortement
accentus, n'avaient pas S de sexe, car un duvet, blanc comme la neige,
ombrageait ses lvres rigidement fermes. Vtue d'une robe de linge
blanc noue au cou et aux poignets par des rubans noirs, la tte
ombrage d'un voile de mousseline, qui lui donnait l'aspect d'une
religieuse, elle semblait dormir dans une attitude aise, les mains
pendantes sur le bord du lit mortuaire. Elle paraissait si recueillie et
si satisfaite dans son ternel sommeil; son mouvement semblait si bien
dire, comme le _Sonno_ de Michel-Ange: _Ne m'veillez pas!_ qu'elle
donnait envie d'tre mort comme elle, sans convulsion, sans regret,
semblable au voyageur qui trouve enfin un bon lit aprs les fatigues
d'une longue route.

Comme je m'tonnais de l'abandon de ce cadavre si proprement arrang et
apport l en crmonie, puis tout  coup laiss sans surveillance et
sans prires dans l'glise ouverte  la curiosit des passants:

--C'est toujours comme cela, me dit Brumires. La mort, en Italie, n'a
rien de srieux, les honneurs qu'on lui rend ont plutt un air de fte;
les larmes des parents et des amis n'accompagnent le dfunt que jusqu'
la porte de la maison. Le reste est pour le coup d'oeil, et mme
quelquefois pour la farce. J'ai vu autrefois, sur la grande route de
la Spezia, un pauvre diable que deux hommes portaient au cimetire. Le
prtre marchait d'un air allgre, regardant les filles qui passaient et
leur souriant, tout en marmottant les prires d'usage. Derrire lui
et autour de lui, sautait et gambadait, sans qu'il en part choqu ou
seulement tonn, un jeune gars, vtu de la robe noire et masqu de la
hideuse cagoule, portant une grande croix de bois noir et remplissant
l'office de _frre de la mort_. Ce garon faisait mille contorsions
burlesques, courait aprs les filles pour les effrayer, et les
embrassait bel et bien sous le nez du prtre, qui paraissait trouver la
chose fort plaisante. Je demandai aux passants ce que cela signifiait.
Cela ne fait pas de mal aux morts, me fut-il philosophiquement rpondu.
Et, comme je demandais si on en usait aussi cavalirement avec tous, un
bourgeois me dit:

--Non, sans doute; mais celui-ci n'est pas du pays.

Une autre fois,  Naples, continua Brumires, j'ai vu porter  l'glise
le cadavre d'un gros vieux cardinal, en grande pompe et  visage
dcouvert, comme c'est l'usage. On lui avait mis une couronne de roses,
et, le croiriez-vous? du fard sur les joues, pour rjouir la vue des
assistants.

A Castel-Gandolfo, en longeant  pied les murs extrieurs d'un autre
couvent:

--Tenez, me dit Brumires en s'arrtant devant une petite fentre
grille, voici autre chose qui vous fera voir comme on joue ici avec la
mort.

Je m'approchai, et je vis dans l'intrieur d'une petite chapelle, une
hideuse bouffonnerie: un squelette tombant en poussire tait agenouill
dans une attitude suppliante, devant un autel fait d'ossements humains.
La croix, les flambeaux, un lustre en roue suspendu  la vote, taient
composs de tibias, de ctes, de mchoires et de vertbres artistement
agencs dans l'intention,  la fois lugubre et factieuse, d'appeler
l'attention des passants. C'tait un appel  la charit publique, et,
dans ce pays de misre, la dvotion trouvait le moyen d'y rpondre, car
le pav de la chapelle tait littralement jonch de gros sous.

C'tait, en effet, quelque chose de bien caractristique que ce
squelette agenouill qui reprsentait, non la prire, mas la mendicit.

--Vous le voyez, me dit Brumires, ici, les morts mmes tendent la main
aux passants.

Nous nous retournmes pour voir, d'une terrasse ombrage de grands
arbres, le lac d'Albano. Pour un lac, c'est bien peu de chose, et, comme
les collines environnantes sont sans haute vgtation et sans caractre,
il me fut impossible de partager l'admiration de mon compagnon. C'est un
garon d'esprit et un artiste intelligent devant les choses d'art; mais,
tout littrateur qu'il est en mme temps que peintre, car il crit des
articles trs-spirituels pour ce que l'on appelle,  Paris, la _petite
presse_, je crois qu'il n'aime pas la nature, ou, du moins, qu'il ne
porte, dans son amour pour elle, aucune dlicatesse, aucun discernement.
Il l'accepte partout ici telle qu'elle est, comme un colier ou comme
un moine clotr accepterait n'importe quelle femme, vieille ou jeune,
noire ou blanche. Pourvu qu'il y ait de l'air vif, du ciel bleu, des
lignes crues, et surtout des noms et des souvenirs, il croit que le plus
pauvre coin de la nature mridionale est prfrable aux plus beaux sites
et aux plus beaux aspects de celle du Nord. Nous sommes en discussion
perptuelle sur ce point. Il est, du reste, comme beaucoup de touristes
qui ne croient qu'aux choses lointaines ou clbres. Les humbles beauts
de leurs champs paternels n'existent pas pour eux, et l'amour des pays
de tradition et de soleil est chez eux  l'tat de ftichisme.

--Au fait, me rpondait-il en riant, quelle description oserait-on faire
de Chteau-Chinon ou de toute autre bourgade de votre France centrale?
Qui dit Auvergne, Marche ou Limousin, dit quelque chose que tout le
monde est cens connatre.

--Et que personne ne connat!

--J'en conviens; mais, vous-mme, vous voil ici cherchant un beau ciel
et de beaux sites?

--Oui, je les cherche, et je trouve un ciel gris et des sites trs
au-dessous de leur rputation. Maintenant que je me rappelle certains
aspects des environs de Marseille, o vous n'avez pas voulu me suivre,
je me demande si ce que j'ai vu de la Provence n'est pas infiniment plus
beau que ce que je vois de l'Italie. Ce qu'il y a de certain, c'est que
je n'ai pas encore rencontr ici une aussi belle journe que celle que
j'ai passe sur les hauteurs de Saint-Joseph, et cependant c'tait jour
de mistral. Tout  l'heure, dans la gorge boise de Marino, ajoutai-je,
je vous disais que j'avais t lev dans des ravins cent fois plus
pittoresques, et que cette gorge rocailleuse, avec son ruisseau maigre
et son village perch sur la colline, me paraissaient jolis, mais tout
petits.

--Mais la tristesse de ce site, mais son caractre  nul autre
semblable?

--Il n'est pas un coin de l'univers, si vulgaire qu'il paraisse,
qui n'ait son caractre unique au monde, pour qui est dispos  le
comprendre ou  le sentir. Mais avouez que l'imagination est souvent
pour beaucoup dans nos impressions, et que, si l'on ne vous disait
pas que Marino est un ancien repaire de brigands, sur cette route
de Terracine fconde en sujets de mlodrames; enfin, que, si vous
rencontriez ce village et ce site sur un chemin de fer,  vingt-cinq
lieues de Paris, vous n'y feriez pas la moindre attention?

--J'en conviens de tout mon coeur. Il n'a pour moi des airs de drame et
de roman que parce qu'il est sur la terre du roman et du drame. Donc, je
suis un voyageur naf, tandis que vous, avec votre prtention de voir
les choses par elles-mmes, et de ne les juger que par ce qu'elles sont,
vous vous tez tout le plaisir qu'elles vous donneraient, si vous les
acceptiez pour ce qu'elles paraissent ou pour ce qu'elles rappellent.

Tout en cheminant,  grand renfort d'perons, pour soutenir le trot de
nos montures, je me demandais si Brumires avait raison, et si, avec sa
nature parisienne irrflchie,  la fois moutonnire et fantaisiste, il
n'tait pas plus aisment satisfait, par consquent plus heureux que
moi. Aprs y avoir rflchi et fait un notable effort pour suivre vos
conseils, c'est--dire pour me rendre compte de moi-mme, je fus en
mesure de lui rpondre.

Nous tions arrivs  l'Aricia, l'antique Aricia des Latins, aujourd'hui
une toute petite bourgade gracieusement situe. Nos chevaux se
reposaient, et, appuys sur le parapet d'un magnifique pont  trois
ranges d'arches superposes, ouvrage moderne digne des anciens Romains,
nous reprmes la conversation. Ce site-l tait vraiment bien joli. Le
pont monumental remplit un profond ravin pour mettre de plain-pied la
route d'Aricia  Albano. Il passe donc par-dessus tout un paysage vu en
profondeur, et ce paysage est rempli par une fort vierge jete dans un
abme. Une fort vierge ferme de murs, c'est l une de ces fantaisies
que des princes peuvent seuls se passer. Il y a cinquante ans que la
main de l'homme n'a abattu une branche et que son pied n'a trac un
sentier dans la fort Chigi. Pourquoi? _Chi lo sa?_ vous disent les
indignes.

Cela m'a rappel ce que vous me racontiez d'un palais aux portes et aux
fentres mures depuis vingt ans, sur le boulevard de Palma,  l'le
Majorque, par suite d'une volont testamentaire dont nul ne savait la
cause. Il y a, dans ces contres de vieille aristocratie omnipotente,
des mystres qui dfrayeraient nos romanciers, et qui excitent en vain
nos imaginations inquites. Les murs se taisent, et les gens du pays
s'tonnent moins que nous, habitus qu'ils sont  ne pas savoir la cause
de faits bien plus graves dans leur existence sociale.

Au reste, ce caprice-l, qui serait bien concevable de la part d'un
propritaire artiste, est une agrable surprise pour l'artiste qui
passe. Sur les flancs du ravin s'chelonnent les ttes vnrables des
vieux chnes soutenant dans leur robuste branchage les squelettes
penchs de leurs voisins morts, qui tombent en poussire sous une mousse
dessche d'un blanc livide. Le lierre court sur ces mines vgtales,
et, sous l'impntrable abri de ces rseaux de verdure vigoureuse et de
ples ossements, un ple-mle de ronces, d'herbes et de rochers va se
baigner dans un ruisseau sans rivages praticables. Si l'on n'tait sur
une grande route, avec une ville derrire soi, on se croirait dans une
fort du nouveau monde.

En fait d'arbres, je n'ai jamais rien vu d'aussi monstrueux que les
chnes verts des _galeries_ d'Albano. On appelle ainsi les chemins qui
entourent cette localit clbre en suivant une corniche faite de main
d'homme, au-dessus de la plaine immense qui dentelle la Mditerrane. Ce
pays du Latium est largement ouvert, fertile, plantureux et pittoresque.
Je vous dirai, par le menu, ce qui manque  cette riche nature; mais je
n'oublie pas que je suis sur le pont gigantesque d'Aricia, planant sur
la fort Chigi, et causant avec Brumires.

--J'tends votre raisonnement et le mien  toutes choses, lui disais-je,
et cela n'en prouve qu'une seule, c'est que chaque organisation suit sa
logique personnelle et croit tenir la vraie notion, la vraie jouissance
des biens terrestres. Je vous avoue donc humblement que je me crois
infiniment mieux partag que vous. Je n'ai pas cette bienveillance sans
bornes et sans conteste que vous accordez  tout ce qui est rput
prcieux. Je suis priv, en effet, de cette expansion continuelle d'une
me continuellement satisfaite; mais j'ai en moi des trsors de volupt
pour les joies qui s'adaptent bien  mon coeur et  mon intelligence.
J'ai l'esprit un peu critique peut-tre, ou un peu rebelle 
l'admiration de commande; mais, quand je rencontre ce que je peux
considrer comme mien, par la parfaite concordance de l'objet avec mon
sentiment intrieur, je suis si heureux dans mon silence, que je ne peux
m'en arracher. J'ai toujours pens que, le jour o je rencontrerai le
coin de terre dont je me sentirai vritablement pris, je n'en sortirai
jamais, cela ft-il aux antipodes ou  Nanterre, cela s'appelt-il
Carthage ou Pznas; de mme que...

J'achevai ma phrase en moi-mme, comme vous m'avez souvent reproch de
le faire; mais Brumires, perspicace en ce moment, l'acheva tout haut.

--De mme, dit-il, que, le jour o vous rencontrerez la femme dont vous
vous sentirez compltement amoureux, qu'elle soit reine de Golconde ou
laveuse de vaisselle, vous serez  elle ternellement... mais non pas
exclusivement, j'espre?

--Exclusivement, je vous le jure; ne voyez-vous pas; par mes
continuelles restrictions, que je porte en moi, dans le sentiment de la
nature et de la vie, un idal qui n'a pas encore t satisfait et que je
ne serai pas assez sot pour laisser chapper s'il se prsente?

--Diantre! s'cria mon compagnon, je suis heureux que ma _princesse_
(c'est ainsi qu'il persiste  appeler Medora) ne vous entende pas parler
de la sorte. Je serais enfonc  cent pieds au-dessous du niveau de la
mer! D'autant plus que depuis cette course, sans moi,  Tivoli, c'est
tonnant comme mes actions ont baiss!

--Allons donc!

--Je ne plaisante pas. Soit que vous ayez t dlicieux durant
cette promenade, soit que votre maladie vous ait rendu ensuite
trs-intressant, ou enfin que votre exploit sur la _via Aurelia_ ait
laiss un souvenir ineffaable, je trouve, surtout depuis votre dpart,
que vous faites des progrs effrayants, tandis que j'en fais  reculons
dans le coeur de cette belle. Jean Valreg, ajouta-t-il moiti riant,
moiti menaant, si je pensais que vous vous moquez de moi, et que vous
agissez pour votre propre compte....

--Si vous me demandez cela avec des yeux flamboyants et le ton terrible,
je vas vous envoyer promener, mon cher ami! mais, si vous faites
srieusement un dernier appel  ma loyaut, avec la volont de prendre
ma parole pour une chose srieuse... dites, est-ce ainsi que vous
m'interrogez?

---Oui, sur votre honneur et sur le mien!

--Eh bien, sur mon honneur et sur le vtre, je vous renouvelle mon
serment de ne jamais songer  miss Medora.

--Vous tes donc bien sr de pouvoir le tenir? Voyons, cher ami, ne vous
fchez pas; je suis l'homme du doute, puisque je doute de moi-mme;
puisque, moi, je n'oserais pas vous faire, en pareille circonstance, le
serment que vous me faites si rsolument.

--Alors, gardez vos soupons. Que voulez-vous que j'y fasse?

--Non! non! j'accepte votre parole! Je la tiens pour sacre quant 
prsent; mais songez que, d'un jour  l'autre, vous pouvez regretter de
me l'avoir donne!

--Pourquoi, et comment cela?

--Eh! mon Dieu! on ne sait ce qui peut se passer dans la cervelle d'une
jeune fille aussi exalte que Medora le parat dans de certains moments.
Si elle concevait pour vous... une fantaisie, je suppose; si elle vous
avouait un prfrence....

--En sommes-nous l! lui dis-je pour couper court  des suppositions qui
m'embarrassaient un peu: venez-vous, rival dbonnaire, me signaler les
dangers, c'est--dire les avantages de ma situation?

Brumires sentit la crainte du ridicule et s'empressa de me rassurer;
mais, au retour, tout le long du chemin, il ne put se dfendre de
revenir sur ce sujet, et j'eus bien de la peine  me prserver des
questions directes; questions auxquelles je n'aurais pas hsit 
rpondre par autant de mensonges effronts. Cette ventualit me prouve
bien que la vrit absolue n'est pas possible quand il s'agit de femmes.

Je vins  bout de calmer Brumires par une vrit, qui est la
dclaration obstine de mon absence de penchant pour Medora. Mais, quand
cela fut bien pos, sa satisfaction se changea en un certain dpit
contre l'insulte que ce ddain faisait  son idole, et il puisa toutes
les formules de l'admiration pour me prouver que j'tais aveugle et que
je me connaissais en femmes comme un _croque-mort en baptmes_.

Cette conversation m'ennuya considrablement, car elle m'empcha de
donner aux objets extrieurs l'attention que j'aime  leur donner quand
je me mets en route dans ce but. Dcidment, il vaut mieux tre seul que
dans un tte--tte o le coeur n'a rien  voir. Je n'avais pas mis dans
les prvisions de ma journe, en m'veillant, que je passerais cette
journe de loisir  parler de miss Hedora. Pouah, la discussion! pouah,
l'esprit! pouah, les proccupations d'avenir et de fortune! Je ne suis
bon  rien de tout cela, et il me tardait de me retrouver seul; je me
disais involontairement tout bas:

--J'ai assez vu Brumires aujourd'hui.



XXI

4 avril.

Comme nous rentrions  Frascati, nous nous trouvmes, sur la place
extrieure, face  face avec la Daniella, belle comme un astre. Elle
avait une robe de soie aventurine, un tablier tourterelle, un chle de
crpe de Chine carlate sur la tte, du corail en collier et en pendants
d'oreilles; enfin tout attife de la dfroque de lady Harriet, mlange
et rajuste  la mode de Frascati, elle avait l'air d'une perdrix rouge.

Je ne sais trop pourquoi je fis semblant de ne pas la voir, peut-tre
par un sentiment de jalousie que je n'eus pas le temps de raisonner.
J'esprais peut-tre que Brumires ne la verrait pas; mais il la vit,
jeta la bride sur le cou de son cheval, et, courant  elle, il lui fit
fte comme  une amie favorable  sa cause. Je vis alors qu'il ne savait
rien du renvoi de la soubrette, et que, dans la famille B***, on disait
avoir accord  celle-ci la permission d'aller passer quelques jours
dans sa famille.

--Vous allez sans doute revenir bientt, lui disait Brumires:
voulez-vous que je vous remmne ce soir  Rome?

--Jamais! rpliqua la _stiratrice_ d'un air de reine, aprs l'avoir
laiss jusque-l dans son erreur, comme par malice.

--Comment, jamais? s'cria Brumires; vous tes donc brouille avec
votre belle matresse?

--A jamais! rpta Daniella avec le mme accent d'orgueil indomptable.

--Contez-moi donc a? dit Brumires, curieux de tout ce qui pouvait lui
rvler quelque particularit du caractre de Medora.

Jamais! rpta la Frascatine pour la troisime fois en tournant les
talons.

Brumires la retint.

--Faudra-t-il lui faire cette rponse de votre part, si elle m'interroge
sur votre compte?

--Si vous lui dites que vous m'avez vue, et si elle vous demande comment
je parle d'elle, vous lui direz que je lui pardonne, mais que je ne
retournerai jamais avec elle, quand elle me donnerait mon pesant d'or.

Elle s'loigna sans m'accorder un regard, et Brumires m'accabla
de questions. C'est ce que je redoutais, tant las de tonte cette
diplomatie. Je m'en tirai comme je pus, en feignant, de ne rien savoir
et de n'avoir chang que quelques mots avec la Daniella depuis mon
retour  Frascati. Je me gardai, de lui dire sa parent avec la
Mariuccia et ses habitudes  la villa Piccolomini.

En me taisant ainsi et en feignant la plus profonde indiffrence, je
sentis que je devenais de plus en plus mcontent de la faon lgre dont
Brumires parlait d'elle.

--Que se sera-t-il donc pass entre la matresse et la servante?
disait-il. Je donnerais gros pour le savoir. Voyons, vous ne l'ignorez
pas, vous qui avez t au mieux  Rome avec cette fille!

Et, comme je m'en dfendais, il se moqua de moi.

--Vous me faites poser, dit-il tout  coup, tomme frapp d'un trait de
lumire. Elle est votre matresse! C'est pour cela qu'on l'a renvoye,
et c'est parce qu'on l'a renvoye que vous tes ici!

--Je serais trs honteux que vous eussiez devin juste, lui rpondis-je.
Ce serait bien grossier de ma part, d'avoir pris ainsi mes aises dans
une maison respectable et d'en avoir fait chasser cette pauvre fille,
qui, aprs tout, peut tre fort honnte, quoi que vous en pensiez.

Le voiturin qui va tous les jours de Frascati  Rome, sous le titre
usurp de diligence, arriva sur la place, et Brumires n'eut que le
temps de me dire adieu.

Pour revenir  Piccolomini, je fis un dtour, suivant au hasard, et
comme malgr moi, la direction que, quelques moments auparavant, j'avais
vu prendre  la _stiratrice_.

La ruelle dans laquelle je m'engageai me conduisit au faubourg qui
forme ravin, du ct des anciennes constructions romaines. Tout cet
escarpement est trs-pittoresque. De vieilles maisons dmesurment
hautes, et plongeant  pic dans le prcipice, sont assises sur des
masses qui se confondent avec les rochers et qui sont d'normes blocs
de ruines antiques. Sous la gigantesque vgtation qui les recouvre, on
reconnat des pens de murailles colossales, revtues de _mattoni_, des
escaliers et des portes qui, lis  des fragments entiers d'difices par
l'indestructible ciment des anciens, sont tombs l sur le flanc ou  la
renverse. Et, pour soutenir tout cet boulement, qui lui-mme soutient
les constructions modernes, on a fich, a et l, de vieilles poutres
qui portent le tout tant bien que mal, jusqu' ce qu'un de ces petits et
frquents tremblements de terre, dont on ne s'occupe gure ici, achve
de tout emporter dans la plaine. Il y a de la place en bas; c'est
apparemment tout ce qu'il faut.

Parmi ces dcombres, dont plusieurs laissent  nu de profondes
excavations pleines d'eau, les habitants du faubourg ont tabli des
caves, des lavoirs, des celliers et des terrasses. Sur le couronnement
d'une petite tour ruine, je vis, au milieu du splendide revtement de
mousse qui miroitait sur tout ce tableau au soleil couchant, de grosses
touffes d'iris blancs sortant des fentes du ciment. Quelque chose de
mystrieux m'avertit que c'tait l le jardin de la Daniella, et je
m'imaginai que je devais la trouver elle-mme dans cette maison, on
plutt dans cette tour carre que flanquent, jusqu' la moiti, deux
restes de tourelles rondes de construction plus ancienne. Cette
habitation est la plus trange et la plus dmesure du faubourg. Elle
a une porte en arceau qui donne sur la rue basse, et dont la largeur
occupe presque toute la faade d'entre, si toutefois on peut appeler
faade un long tuyau de maonnerie perpendiculaire. Un sale ruisseau
passe sous le seuil et va se perdre, tout  ct, dans un de ces
cloaques antiques qui sont des abmes.

J'entrai d'autant plus aisment que cette ouverture n'avait aucune
espce de porte. Je montai un grand escalier malpropre et us qui me
parut tre le chemin commun  plusieurs des habitations superposes le
long du prcipice. Celle-ci prsente sur la rue une face d'environ
vingt pieds de large sur au moins cent pieds de hauteur, perce
irrgulirement, et, comme au hasard, de petites ouvertures qu'on
n'oserait appeler des fentres. Quand j'eus gravi  peu prs soixante
marches, je trouvai une autre porte sur le flanc de la maison, et je me
vis de niveau avec le sommet des tourelles antiques, par consquent avec
le parterre de deux mtres carrs o croissaient les iris blancs. Je ne
pus rsister  l'envie de sortir de la cage de l'escalier o, jusque-l,
je n'avais t vu de personne, pour explorer cette petite plate-forme,
que couvrait un berceau de roses grimpantes.

Il n'y a rien de plus joli que ces grappes de petites ross jaunes; le
feuillage, ressemblant  celui du frne, est superbe, et la tige prend
les proportions sans fin du lierre et de la vigne. Ce rosier se plat
beaucoup ici, et celui-ci a toute l'lvation des tours, c'est--dire
une cinquantaine de pieds. Ses rameaux, entrelacs sur des cannes de
roseau, ombragent la petite plate-forme et reprennent leur ascension sur
le flanc de la maison, bien dcids  grimper aussi haut qu'il y aura du
mur pour les porter.

Sous ce berceau, un petit tombeau de marbre blanc, en forme d'autel
antique, ramass dans les dcombres et couch sur le flanc, sert de
sige. Quelques girofles garnissent irrgulirement le pourtour brch
de la plate-forme, et, sur la terre rapporte qui les nourrit, je vis
la trace d'un tout petit pied dont le talon, creus plus que le reste,
indiquait une bottine de femme, chaussure plus lgante que celle des
pauvres artisanes de Frascati, et qui m'avait paru n'tre porte que par
la Daniella. Cette trace approchait du bord de la plate-forme, et une
empreinte plus arrondie me fit deviner qu'on s'tait agenouill l, tout
au bord, pour atteindre, en se penchant sur l'abme, les fleurs d'iris
blancs sortant du mur, deux pieds plus bas.

Comme ce jardin, ou plutt cette tonnelle, n'a aucune espce de rebord,
et que le ciment des pierres branles criait sous le pied, il me passa
un frisson par tout le corps, en songeant  ce que j'prouverais en
voyant l une femme aime se pencher en dehors, ou seulement s'asseoir
sur le tombeau adoss au fragile difice de bambous romains qui porte
les branches lgres du rosier.

Je m'y assis un instant pour me rendre compte, ou plutt pour me rendre
matre d'une motion si soudaine et si vive; car je me ferais en vain
illusion, chaque minute qui s'coule acclre les battements de mon
coeur, et, dsir ou affection, sympathie ou caprice, je me sens envahi
par quelque chose d'irrsistible.

Je vins  bout, cependant, de me raisonner. Si c'tait l, en effet,
la rsidence de la _stiratrice_ et que cette jeune fille ft honnte,
devais-je m'engager plus avant dans une visite qui pouvait lui attirer
des chagrins ou des dangers? Et, si elle n'tait qu'une vulgaire
intrigante, qu'allais-je faire en donnant, bien que dment averti, tte
baisse dans un gupier? De toutes manires, la raison me disait de fuir
avant que les commres du voisinage m'eussent aperu.

Je m'arrtai  une solution passablement absurde, qui tait d'explorer
consciencieusement l'intrieur de cette grande vilaine btisse, o
je supposais que la pimpante soubrette de miss Medora devait habiter
quelque affreux bouge. Quand j'aurai surpris l, pensai-je, la hideuse
malpropret qui m'a fait reculer devant des maisons de meilleure
apparence, je serai si bien guri de ma fantaisie, qu'elle ne mettra
plus en pril ni le repos de cette fille ni le mien.

Je quittai donc la plate-forme; je rentrai dans l'intrieur; je
commenai  gravir l'escalier, qui, jusque-l, n'tait, en| effet, qu'un
passage public, c'est--dire une _servitude_ commune  huit ou dix
maisons adjacentes, poses trop au bord de l'escarpement pour avoir
d'autre issue.

L'escalier, tout en moellons, dont plusieurs portaient des traces
d'inscriptions romaines, devenait de plus en plus rapide, troit et
sombre. De temps en temps, je rencontrais un palier ou une chelle
conduisant  des portes cadenasses. Plusieurs c'taient en si mauvais
tat, que je pus regarder  travers: c'taient des chambres hideuses,
meubles d'un ou de plusieurs grabats normes, de quelques chaises
de paille plus ou moins casses, et de cette multitude de pots et de
cruches de toute matire et de toute dimension qui sont ici le fonds du
mobilier.

Dans une pice plus vaste, galement dserte et cadenasse, je vis une
grande table et un attirail de fer et de fourneaux..

--Bon! pensai-je, voil l'atelier de la _stiratrice_. Le local tait
tellement nu, qu'il n'y avait rien  conclure pour ou contre la propret
qui pouvait y rgner d'habitude.

Je montai encore. Mais comment se faisait-il que cette maison,
videmment habite, n'et pas, en ce moment, une seule figure humaine 
me montrer, une seule parole humaine  me faire entendre? En passant
la tte par un des jours de l'escalier; je plongeais dans toutes les
fentres ouvertes des maisons voisines, et je voyais ces maisons
galement dsertes et silencieuses, bien que les chiffons pendus  des
cordes et les vases gueuls sur les fentres me prouvassent qu'elles
n'taient pas abandonnes  la ruine qui les menace. Enfin, je me
rappelai que la Mariuccia m'avait parle d'un fameux capucin qui devait
prcher,  cette heure-l prcisment, dans une des glises de la ville,
et je m'expliquai le dsert qui m'environnait et la brillante toilette
de la Daniella. Sans aucun doute, toute la population tait au sermon,
et je pouvais continuer sans danger mon exploration. Le son de la cloche
m'avertirait du moment o je ferais bien de dguerpir.

Ainsi rassur, j'arrivai au dernier tage. Une porte, dont la gche ne
mordait plus, s'ouvrit comme d'elle-mme quand j'y appuyai la main.
L'escalier continuait, mais ce n'tait plus qu'une vis en bois sans
rampe, une sorte d'chelle. Si je n'tais pas chez la _stiratrice_,
j'tais du moins chez quelque personnage mystrieux dont les habitudes
ou les besoins d'lgance contrastaient singulirement avec le reste de
ce taudis, car les degrs de bois taient couverts d'une natte de jonc
trs-propre, et la porte  laquelle ils s'arrtaient tait ferme, en
guise de loquet, par un bout de ruban ros pass dans deux pitons.

Je me rsolus  frapper. Personne ne rpondit. J'hsitai  dnouer le
ruban, qui me semblait une marque de confiance respectable; mais ce
pouvait bien tre aussi l'enseigne d'une demeure suspecte. Je cdai  la
curiosit: j'entrai.

C'tait une assez grande pice, puisqu'elle occupait tout le carr du
faite de la maison. Les murs, rcemment blanchis au lait de chaux,
n'avaient pour ornements qu'un crucifix, un joli bnitier de faence
ancienne et quelques gravures de dvotion. Une statuette d'ange, moule
en plaire, tait pose dans une petite niche,  la tte du lit. Une
grande palme bnite de la fte des Rameaux, toute frache encore,
ombrageait l'oreiller. Le lit blanc, d'un aspect virginal, la carreau
recouvert de nattes, les deux chaises de fabrique frascatine, en paille
tresse et en bois orn de dorures naves; la table de toilette avec sa
nappe garnie de grosses dentelles de coton, sa glace brillante, et
tous les petits ustensiles qui attestent un soin consciencieux et mme
recherch de la personne; de gros bouquets de cyclamens roses dans des
vases de terre cuite, qui taient peut-tre des urnes cinraires; un
rideau de mousseline, non encore ourl,  l'unique fentre: je ne sais
quel air embaum de propret scrupuleuse et de sensualit chaste, voil
quel tait l'intrieur, tout frachement arrang, de la _stiratrice_.

Mais tais-je bien chez elle? Et, si j'tais chez elle, en effet, ne
pouvais-je pas m'attendre  voir arriver quelque chaland initi  la
honteuse signification du ruban ros? tait-il possible, encore une
fois, qu'une jolie fille, libre d'allures et de principes comme elle
paraissait l'tre, comme elle l'avait t en me disant: _Esprez tout_
si vous m'aimez, vct l saintement dans un sanctuaire d'innocence, au
milieu des humbles recherches fminines d'une coquetterie bien entendue,
sans songer  tirer parti de sa supriorit d'esprit, de luxe et de
manires sur toutes ses compagnes? Imaginer une grisette de Frascati
vertueuse ou seulement dsintresse, n'tait-ce pas, selon Brumires,
le comble du don quichottisme?

Que m'importait, aprs tout? Et pourquoi cette dvorante inquitude?
Pourquoi vouloir trouver une vestale dans une fillette  l'oeil
provoquant et  la dmarche voluptueuse? N'tait-ce pas assez de voir
qu'elle avait, relativement, autant de soin de sa jeunesse et de ses
charmes que miss Medora elle-mme? Rencontrer cette initiation  la vie
civilise chez une Italienne de cette classe, n'tait-ce pas une bonne
fortune  ne pas ddaigner?

An beau milieu de ces rflexions d'une grossire philosophie, je devins
d'une tristesse mortelle, sans trop savoir pourquoi. J'tais assis sur
la chaise peinte et dore, auprs de la fentre. A travers les fleurs
d'une grosse touffe de ptunia blanche, qui poussait d'elle-mme dans
les fentes d'une pierre, comme chez nous les violiers jaunes, je
pouvais plonger de l'oeil dans le gouffre immonde de la _Cloaca_, o se
prcipitaient des ruisseaux d'eau de lessive et de fumier. Et pourtant,
un air vif, passant,  la hauteur o j'tais, sur toutes ces manations
pestilentielles, ne s'imprgnait autour de moi que des parfums de ces
fleurs et de cette chambre. La splendide verdure des rochers et des
ruines tendait  couvrir et  cacher la sentine impure, et, dans le ciel
immense qui s'tendait sur la campagne de Rome et sur les montagnes
bleues de l'horizon, il y avait quelque chose de si doux et de si pur,
qu'on ne pouvait allier la pense du vice avec celle de l'habitante de
cette cellule arienne.

--Mais quoi! pensais-je en m'arrachant au charme qui me dominait, ce
vaste ciel et ces sales dcombres, ces fleurs luxuriantes et ces gouts
infects, ces yeux enivrants et ces coeurs souills, n'est-ce pas l
toute l'Italie, vierge prostitue  tous les bandits de l'univers,
immortelle beaut que rien ne peut dtruire, mais qu'aussi rien ne
saurait purifier?

Le son de la cloche m'avertit que l'on sortait de l'glise. Comme
j'allais quitter cette chambre, incertain encore de la ralit de ma
dcouverte, un objet qui n'avait pas encore frapp mes regards me prouva
que j'tais bien chez la Daniella, et cette preuve fut en mme temps une
rvlation mouvante. Dans la niche qui contenait la statuette de l'ange
gardien, je remarquai une pierre d'une forme trange: c'tait un de ces
petits cnes de lave sulfureuse que j'avais casss  la solfatare, sur
la route de Tivoli. J'aurais hsit  le reconnatre si, dans le tube
qui perfore ces petits cratres, on n'et plant une fleur de pervenche
dessche, et cette fleur, je la reconnus pour l'avoir cueillie auprs
du temple de la sibylle. Medora l'avait prise et mise avec soin dans du
papier, circonstance qu'en ce moment-l je n'avais attribue qu' une
sentimentalit anglaise pour le sol de l'Italie. Elle m'avait aussi
demand un de mes chantillons de la solfatare, et j'y vis une petite
tiquette marquant la date de cette promenade. Daniella lui avait-elle
vol ce souvenir, ou l'avait-elle ramass dans les balayures? C'est ce
que je me promis de savoir. Quoi qu'il en soit, je fus touch de le voir
l, pos au chevet de son lit comme une relique, et j'y crus trouver une
rponse loquente  tous mes soupons, tant il est vrai que la femme
qui nous aime se purifie, par ce seul fait, dans notre ombrageuse
imagination.

Des voix lointaines, qui chantaient horriblement faux je ne sais quels
cantiques, me donnrent un second avertissement. Je renouai le ruban
rose  la porte; puis, entran par ma fantaisie de coeur, je le
dnouai, et je rentrai dans la chambre pour placer sr la pierre de
soufre un petite bague antique assez jolie, que j'avais achete  Rome,
au columbarium de Pietro. Enfin, je me htai de sortir, de descendre et
de regagner l'intrieur de la ville, avant que les habitants du faubourg
eussent reparu sur les hauteurs.

En traversant la rue de la _Tomba-di-Lucullo_ (on dit qu'une vieille
tour qui est encastre dans une des maisons de la ville, est le tombeau
de Lucullus), je ne rendis compte des chants discordants que j'avais
entendus. Une cinquantaine d'enfants des deux sexes, agenouille dans la
crotte, glapissaient un cantique devant trois petites bougies allumes
autour d'une madone peinte  fresque sur le mur. J'allais passer
insoucieux, quand je vis arriver une douzaine de jeunes filles portant
des fleurs dont elles voilrent compltement la madone, en les piquant,
une  une, dans le petit grillage de laiton qui la protgeait. La
Daniella tait parmi elles, et chantait aussi; mais sa voix tait perdue
dans ce vacarme, et je ne pus savoir si elle chantait plus ou moins faux
que les autres. Elle me vit, et me suivit des yeux en sonnant, mais sans
cesser de chanter et sans se dranger de la crmonie.

Je n'osai m'arrter, car on me regardait curieusement, et fade de
dvotion qu'on accomplissait n'empchait pas les chuchoteries des jeunes
filles.

Je rentrai donc sans avoir pu changer un mot avec la _stiratrice_, et
cela fait maintenant deux jours passs ainsi; ce qui est trange aprs
la conversation que nous avons eue ensemble. Je crois bien qu'elle me
boude srieusement, car j'ai fait le coup de tte de demander  la
Mariuccia pourquoi sa nice ne venait plus la voir, et elle m'a rpondu:

--Elle vient aux heures o vous n'y tes pas.



XXII

8 avril.--Frascati.

Il a fait aujourd'hui un temps dlicieux, clair et presque chaud.
C'tait bien le cas de faire enfin, hors des villas, une belle promenade
 ma guise, et pourtant je n'en avais nulle envie. Aprs mon djeuner,
je suis remont  mon grenier. Grenier est le mot, car je suis de
plain-pied avec celui de la maison, et il faut mme que je le traverse
pour arriver  mon logement; cela me fait une situation isole qui ne me
dplat pas.

La Mariuccia est arrive pour faire mon mnage, et m'a pouss dehors
pour balayer. Je me tenais dans le grenier; elle m'a grond parce que
j'y fumais mon cigare et risquais, selon elle, d'y mettre le feu.

--Est-ce que vous n'allez pas courir aujourd'hui? Il n'a pas fait si
beau depuis un mois!

Et, comme je trouvais des prtextes pour ne pas sortir:

--Eh bien! a-t-elle ajout, vous n'aurez pas besoin de moi, et, si vous
restez, je vous confierai la garde de la maison.

--Vous allez donc sortir, Mariuccia?

--Eh! n'est-ce pas aujourd'hui le jeudi saint? Il faut que je m'occupe
de mes dvotions.

--Dites-moi  qui je dois ouvrir si l'on sonne.

--Personne ne sonnera.

--Pas mme la Daniella?

--Elle moins que tout autre.

--Pourquoi a?

--Parce qu'elle a fait un voeu hier, en sortant du sermon. Oh! le beau
sermon! Jamais je n'ai entendu mieux prcher! Vous avez eu grand tort de
ne pas venir entendre cela. La Daniella a tant pleur, qu'elle a jur de
faire ses pques plus chrtiennement qu'elle ne les a encore faites, et,
pour s'y disposer, elle a t mettre des fours  la madone de _Lucullo_.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Qu'elle faisait un voeu.

--Lequel?

--Ah! dame! vous tes curieux?

--Trs-curieux, vous voyez!

--Eh bien! voici ce que je leur ai conseill  toutes,  la Daniella et
 une douzaine d'autres jeunes filles, qui me demandaient par quel voeu
elles devaient se sanctifier avant le jour de Pques: Portez des fleurs
 la Vierge, leur ai-je dit, et promettez-lui de ne pas parler  vos
amants avant d'avoir reu l'absolution et la communion.

--Vous avez eu l une belle ide, Mariuccia!

--Elles l'ont trouve belle, puisqu'elles l'ont suivie. Ainsi, vous ne
verrez ma nice ni aujourd'hui, ni demain, ni samedi.

--Votre nice a donc un amant dans la maison?

--Eh! _chi lo s_? dit la vieille fille en me regardant avec malice.

Puis elle rangea son balai et courut se faire belle pour aller entendre
les offices  l'glise des Capucins. Je pensai que la Daniella l'y
rejoindrait, et je guettai sa sortie pour la suivre  distance.

Elle traversa l'enclos et en sortit par le petit chemin rapide qui
spare les villas Piccolomini et Aldobrandini. Quand on a grimp un
quart d'heure, on tourne  gauche et on grimpe encore l'avenue du
couvent, qui est vaste et ombrage. L'difice est  mi-cte, tapi comme
un nid sous la verdure. Quand M. de Lamennais vint demeurer ici en 1832,
il demeura chez ces capucins, dont il pensait beaucoup de bien. Il
aimait aussi, m'a-t-on dit, cette retraite cache dans la riche
vgtation de h montagne, thbade charmante, entoure de villas
dsertes et silencieuses.

Je regardai dans toute l'glise; la Daniella n'y tait pas, et, comme
les petits yeux malins de la Mariuccia m'observaient, je fus forc de
me retirer. J'attendis un peu sur le chemin; ce fut en vain. Rien ne
prouvait que Daniella dt venir l. Je montai au-dessus du couvent et
vis ouverte la porte d'une villa que je n'avais pas encore explore.
C'est la Rumnella, qui successivement appartenu  Lucien Bonaparte,
aux jsuites et  la reine de Sardaigne. Les jardins sont vastes et
dominent, de plus haut que tous les autres, la belle vue que j'ai dj
de ma fentre de Piccolomini,  une demi-lieue plus bas. Le palais n'est
qu'une grande vilaine maison de plaisance, o la, reine de Sardaigne
n'est, je crois, jamais venue. Cependant elle, a fait faire des fouilles
aux environs, et, comme ce palais se nomme aussi villa Tusculana, je
pensai que les ruines de Tusculum devaient tre par-l quelque part, et
je les cherchai, sans demander de renseignements aux jardiniers, voulant
garder le plaisir d'aller seul  la dcouverte.

J'escaladai le jardin, qui monte toujours, par une alle fort
extraordinaire. C'est encore un de ces caprices italiens dont en n'a
point d'ide chez nous. Sur un terrain en pente semi-verticale, on a
crit, c'est--dire plant en buis, nain et en caractres d'un mtre de
haut, cent noms de potes et d'crivains illustres. Cela commence vers
Hsiode et Homre, et finit vers Chateaubriand et Byron. Voltaire et
Rousseau n'ont pas t oublis sur cette liste, qui a t dresse avec
got et sans partialit, par Lucien probablement. Les jsuites l'ont
respecte. Un petit sentier passe transversalement entre chaque nom, et,
au milieu de l'abandon gnral des choses de luxe de ce jardin, cette
fantaisie est encore entretenue avec soin.

Je parvins au sommet de la montagne, en m'garant dans de superbes
bosquets. Puis je me trouvai sur un long plateau dont le versant est
aussi nu et aussi dsert que celui que l'on monte depuis Frascati est
ombrag et habit. Devant moi se prsentait une petite voie antique,
borde d'arbres, qui, suivant  plat la crte douce de la montagne,
devait me conduire  Tusculum.

J'arrivai bientt en vue d'un petit cirque de fin gazon, bord de
vestiges de constructions romaines. Un peu au-dessous, je pntrai, 
travers les ronces, dans la galerie, souterraine par laquelle, au moyen
de trappes, les animaux froces, destins aux combats, surgissaient tout
 coup dans l'arne, aux yeux des spectateurs impatients. Ce cirque n'a
de remarquable que sa situation. Assis sur le roc, au bout le plus lev
d'une troite gorge en pente, qui s'en va rejoindre, en sauts gracieux
et verdoyants les collines plus basses de Frascati et ensuite la plaine,
il est l comme un beau sige de gazon, install pour offrir au voyageur
le plaisir de contempler  l'aise cette triste vue de la campagne de
Rome, qui devient magnifique, encadre ainsi. Le renflement de la
colline autour du cirque le prserve des vents maritimes. Ce serait un
emplacement dlicieux pour une villa d'hiver.

J'y pris quelques moments de repos. Pour la premire fois depuis que
j'ai quitt Gnes, il faisait un temps clair. Les montagnes lointaines
taient d'un ton superbe, et Rome se voyait distinctement au fond de
la plaine. Je fus tonn de l'emplacement norme qu'elle occupe, et de
l'importance du dme de Saint-Pierre, qui, tout le monde vous l'a dit,
ne fait pas grand effet, vu de plus prs.

Un bruit, mystrieux s'empara de ma rverie. C'tait comme une plainte,
ou plutt comme un soupir harmonieux et plaintif de la voix humaine.
Comme tout tait dsert autour de moi, j'eus quelque peine  dcouvrir
la cause de ce bruit intermittent, toujours rpte et toujours le mme.
Enfin, je m'assurai qu'il sortait de la galerie souterraine, o le bruit
de mes pas m'avait empch de, l'entendre quand j'y avais pntr. J'y
retournai. Ce n'tait que le murmure d'une goutte d'eau filtrant de
la vote et tombant dans une petite flaque perdue dans les tnbres.
L'cho, du souterrain, lui donnait cette rare sonorit, qui ressemblait
au gmissement d'une divinit captive et mourante, ou plutt  l'me de
quelque vierge martyre s'exhalant sous l'horrible treinte des btes du
cirque.

En quittant cet, amphithtre, je suivis, dans le dsert, un chemin
jonch de mosaques des marbres les plus prcieux, de verroteries, de
tessons de vases trusques et de gravats de pltre encore revtus des
tons de la fresque antique. Je ramassai un assez beau fragment de terre
cuite, reprsentant le combat d'un lion et d'un dragon. Je ddaignai de
remplir mes poches d'autres dbris; il y en avait trop pour me tenter.
La colline n'est qu'un amas de ces dbris, et la pluie qui lave les
chemins en met chaque jour  nu de nouvelles couches. Ce sol, quoique
souvent fouill en divers endroits, doit cacher encore des richesses.

Le plateau suprieur est une vaste bruyre. C'tait jadis, probablement,
le beau quartier de la ville, car ce steppe est sem de dalles on de
moellons de marbre blanc. Le chemin tait, sans doute, la belle rue
patricienne. Des fondations de maisons des deux cts attestent qu'elle
tait troite, comme toutes celles des villes antiques. Au bout de cette
plaine, le chemin aboutit au thtre. Il est petit, mais d'une jolie
coupe romaine. L'orchestre, les degrs de l'hmicycle sont entiers,
ainsi que la base des constructions de la scne et les marches latrales
pour y monter. L'avant-scne et les voies de dgagement ncessaires 
l'action scnique sont sur place et suffisamment indiques par leurs
bases, pour faire comprendre l'usage de ces thtres, la place des
choeurs et mme celle du dcor.

Derrire le thtre est une piscine parfaitement entire, sauf la vote.
On est l en pleine ville romaine. On n'a plus qu' atteindre le fate
de la montagne pour trouver la partie plagique, la ville de Tlgone,
fils d'Ulysse et de Circ.

L, ces ruines prennent un autre caractre, un autre intrt. C'est la
cit primitive, c'est--dire la citadelle escarpe, repaire d'une bande
d'aventuriers, berceau d'une socit future. Les temples et les tombeaux
des anctres y taient sous la protection du fort. La montagne, seme de
bases de colonnes qui indiquent l'emplacement des difices sacrs, et
borde de blocs brute dont l'arrangement dessine encore des remparts,
des poternes et des portes, s'incline rapidement vers d'autres gorges
bientt releves en collines et en montagnes plus hautes. Ce sont
les monts Albains. Dans une de ces prairies humides o paissent les
troupeaux, tait le lac Rgille, on ne sait pas o prcisment. Le sort
de la jeune Rome, aux prises avec celui des antiques nationalits du
Latium, a t dcid l, quelque part, dans ces agrestes solitudes.
Soixante et dix mille hommes ont combattu pour _tre ou n'tre pas_, et
le destin de Rome, qui, en ce terrible jour, crasa les forces de trente
cits latines, a pass sur l'_agro Tusculan_, comme l'orage, dont la
trace est vite efface par l'herbe et les fleurs nouvelles.

Vous savez l'histoire de Tusculum? Elle se rsume en quelques mots comme
celles de toutes les petites socits antiques du Latium: tablissements
hasardeux, quelquefois  main arme, sur des terres mal dfendues, puis
fortifies par l'esprit d'association civique, par la fertilit du sol,
et souvent par la situation inexpugnable; extension de l'association par
la ligue avec les tablissements voisins; affermissement de l'existence
et commencements de civilisation, aussitt que cessent le pillage et
l'hostilit entre les membres de cette race d'aventuriers fondateurs de
villes; puis, les grandes luttes contre l'ennemi commun, Rome, qui,
ne la dernire, grandit  pas de gant, comme un flau vengeur des
premires spoliations du sol antique; dfaites tantt partielles,
tantt gnrales de la confdration latine; alliances subies plutt
qu'acceptes avec le vainqueur; conspirations et rvoltes, toujours
crases par l'implacable droit du plus fort; effacement final des
nationalits partielles, et fusion politique dans la grande nationalit
romaine.

Mais c'est ici que l'histoire trs-confuse de ces nationalits vaincues
prendrait de l'intrt si elle avait de plus grandes proportions, et
si elle n'tait bouleverse  chaque instant par le flot des invasions
barbares. Ces peuples d'origines diffrentes, qui, tantt, faisaient
alliance avec les Romains contre leurs voisins, et tantt revenaient 
l'alliance naturelle contre Rome, conservrent toujours un sentiment de
patriotisme troit, ou plutt un secret orgueil de race qui leur fit
mme prfrer le joug de l'tranger  celui de Home. Tusculum persista,
jusqu'au XIIe sicle,  trahir en toute occasion la cause romaine,
aimant mieux pouser celle des Allemands que celle des papes, comme si
l'affront subi au lac de Rgule n'et pas t effac aprs un millier
d'annes d'apparentes rconciliations. Enfin, les haine du moyen ge
rallumrent, dans toute sa rudesse barbare, l'antique inimiti. Les
Romains fondirent sur Tusculum, la pillrent et la dtruisirent de fond
en comble sous le pontificat du pape Clestin III. Une circonstance
caractristique, c'est que le pape avait fait de l'abandon de la
citadelle de Tusculum la condition du couronnement de l'empereur, et
qu' peine les Allemands taient-ils sortis par une porte, les Romains
entrrent par l'autre, livrant cette pauvre ville  toutes les horreurs
de la guerre. Et pourtant, Jsus avait pass dans l'histoire des hommes;
ses autels avaient remplac ceux des Nmsis paennes. Le vainqueur ne
s'appelait plus Furius, mais Clestin.

La socit tusculane disparut avec sa ville, avec sa citadelle ses
temples et ses thtres. Les fugitifs se dispersrent. Quelques-uns se
grouprent autour d'une chapelle situe dans des bosquets naturels, sur
les gradins infrieurs de leur montagne, et qu'on appelait la Madone des
Feuillages (Frasche). De l le nom, de l la ville de Frascati; de l
le ddain et l'aversion de tout vritable _Frascatino_ pour Rome et ses
habitants.

--_Tutti ladri! tutti birbanti!_ s'crie  chaque instant la Tusculane
Mariuccia, quand, on rveille le levain de, ses passions latines.

Et pourtant, la Mariuccia sait si peu l'histoire de son pays, qu'elle
prend Lucullus pour un pape, et la villa Piccolomini pour le berceau de
la race plagique. Elle n'est jamais alle jusqu' Tusculum, bien qu'il
n'y ait gure plus d'une lieue de distance; mais elle a des dictons
fltrissants pour toutes les autres villes du Latium, dictons qui
semblent le reflet d'antiques traditions de rivalit, au temps o
les ques, les Sabins, les Albains, les Erniques et les Tusculans
ravageaient,  tour de rle, leurs tablissements naissants, et
s'enlevaient leurs troupeaux errants sur des terrains en litige.

La vue que l'on embrasse du sommet de l'_arx_ de Tusculum est des plus
romantiques. L, on tourne le dos  l'ternelle Rome. Quand les bois de
chtaigniers sont feuillus, cette vue doit tre plus belle encore;
mais, alors, des caravanes de peintres et de touristes envahissent
ces solitudes, et je m'applaudis d'tre venu ici avant le beau temps,
puisque je possde ces lieux clbres dans tout leur caractre de
mlancolique austrit. Les dvotions de la semaine sainte concentrent
la population indigne, dj si clairseme, dans les couvents et dans
les glises. Aussi loin que ma vue pouvait s'tendre, il n'y avait sous
le ciel d'autre crature humaine que moi et un berger assis sur la
bruyre entre ses deux chiens.

Je m'approchai de lui et lui offris de partager mon _repas_,
c'est--dire mon morceau de pain, et quelques amandes de pin grilles,
que la Mariuccia avait mises dans ma gibecire de promenade.

--Non, merci, me dit-il; c'est jour de jene, et je ne peux accepter;
mais je causerai avec vous, si vous vous ennuyez d'tre seul.

C'tait un robuste paysan de la marche d'Ancone, d'une quarantaine
d'annes et d'une figure douce et srieuse. Son grand nez aquilin ne
manquait pas de race; mais sa haute taille, ses cheveux blonds, ses
manires calmes, son parler lent et judicieux ne rpondaient pas 
l'ide que je me serais faite d'un type de ptre dans la campagne de
Rome. Des pieds  la tte, il tait vtu de cuir et de peaux comme
un Mohican. Il fait ses habits lui-mme et les porte un an sans les
quitter. Alors ils sont uss et il s'en fabrique d'autres.

Aprs m'avoir donn quelques dtails sur son genre de vie, il me parla
du lieu o nous tions.

--Il n'y a pas, dans tout Rome, me dit-il, un thtre aussi entier et
aussi intressant que celui de Tusculum. Et puis c'est plus agrable,
n'est-ce pas, de regarder des ruines dans un endroit comme celui-ci, o
personne ne vous gne, et o il n'y a pas de maisons nouvelles pour vous
dranger vos souvenirs?

J'tais fort de son avis. C'taient l, en effet, les premires ruines
qui m'avaient mu rellement. A des vestiges illustres,  des souvenirs
historiques, il faut un cadre austre, des montagnes, du ciel, de la
solitude surtout. Ce berger est rudit; c'est  l'occasion, une espce
de cicrone; mais il est discret, sobre de paroles, et bienveillant sans
familiarit importune et sans mendicit. Il passe sa vie  gratter la
terre, et il a chez lui, dans une cabane qu'il me montra au fond du
vallon, un petit muse d'antiquits ramasses  Tusculum. Je montai avec
lui sur la roche la plus leve, et il me dcrivit la vaste tendue
dploye autour de nous comme une carte gographique. Grce  lui, je
sais maintenant mon Latium sur le bout du doigt, et je pourrai aller
partout sans guide. Rien n'est plus facile, aussitt que l'on connat
les principales montagnes par leur nom et par leur forme.

Je me suis donc promen avec les yeux et j'ai parcouru, en dsir et en
esprance, des sites ravissants ou svres. J'ai oubli, dans ce voyage,
mes proccupations de ce matin. La locomotion, l'amour des dcouvertes,
ce je ne sais quoi d'enivrant dans la solitude inexplore, ce sont l
d'exquises jouissances, et je me demande quelle socit de femme m'en
donnerait de plus vraies.

Oui! voil ce qu'on se dit tant que la femme est loin!

--O est la maison o Cicron composa ses _Tusculanes_? demandai-je au
ptre, pour voir jusqu'o allait son rudition.

--_Chi lo s?_ rpondit-il en me montrant, non loin du cirque o j'avais
fait ma premire station, un difice assez bien conserv. Les uns disent
que c'est ici; d'autres disent que c'est le jardin o est maintenant
la Ruffinella. Toutes les fois qu'on dterre une nouvelle ruine, les
savants dcident que c'est la chose tant cherche, et que toutes les
anciennes ne valent plus rien. Mais qu'est-ce que cela vous fait? Il n'y
a pas, sur toute cette montagne, un endroit o Annibal, Pompe, Camille,
Pline, Cicron et cent autres personnages puissants, rois, empereurs,
gnraux, consuls, savants on papes, n'aient foul la bruyre o voil
vos pieds, et respir l'air que vous respirez maintenant.

--Je ne crois pas, rpondis-je; la bruyre est jeune, l'air est vieux
et corrompu. Il tait pur et salubre quand Rome tait puissante.
Croyez-vous qu'un tat pareil et pu avoir son sige dans ce marcage
empest qui est l-bas derrire nous?

--Eh bien, du moins, les gens clbres que vous savez ont regard les
montagnes que vous regardez, et, quand ils vinrent ici pour la premire
fois, ils demandrent peut-tre les noms des cimes et des valles
 quelque pauvre diable comme moi, de mme que vous me le demandez
maintenant. Vous me direz qu'ils ont aussi regard le mme soleil et la
mme lune que vous pouvez regarder  toute heure du jour et de la nuit.
C'est ce que je me suis dit souvent.

--Il y a cette diffrence entre eux et moi que je ne suis qu'un pauvre
diable comme vous.

--Eh! _chi lo s?_ Il parait qu'il vient ici, tous les ans, des
personnes clbres qui aiment  voir Tusculum, et dont on m'a dit les
noms; mais je n'en ai pas retenu un seul. Dans mille ans d'ici, les
bergers de Tusculum les auront appris par la tradition et les diront
comme je vous dirais ceux de Galba, de Mamilius on de Sulpicius.

--Vous en concluez donc que les hommes clbres ne font pas tant d'effet
de prs que de loin?

--Toutes choses sont ainsi. Voyez, ce pays est assez beau; mais j'en
connais bien qui sont plus beaux, et o personne ne va. Cependant on dit
qu'il vient ici des voyageurs du fond de l'Amrique, le plus loign de
tous les pays, si je ne me trompe, pour voir ces morceaux de marbre que
je retourne avec mon pied. Ils y ramassent des briques, des cassures de
verre et des mosaques, et les emportent chez eux. On dit qu'il n'y a
pas un coin sur la terre o quelqu'un ne conserve prcieusement un petit
morceau de ce qui trane  terre dans la campagne de Rome. Vous voyez
donc bien que ce qui est ancien et lointain parat plus prcieux que ce
qui est nouveau et proche.

--Vous dites vrai; mais la raison de cela?

Il haussa les paules, et je vis qu'il allait, encore une fois, se tirer
d'affaire par l'ternel _chi lo sa_, si commode  la paresse italienne.

--_Chi lo sa_, lui dis-je bien vite, n'est pas une rponse qui convienne
 un homme de rflexion comme vous. Cherchez-en une meilleure, et,
quelle qu'elle soit, dites-la-moi.

--Eh bien! reprit-il, voil ce que je m'imagine: quand nous vivons, nous
vivons; c'est--dire que, grands ou petits, nous sommes sujets ans mmes
besoins, et les grands ne peuvent pas se faire passer pour des dieux.
Quand ils n'y sont plus depuis longtemps, on s'imagine qu'ils taient
faits autrement que les autres; mais, moi, je ne m'imagine pas cela, et
je dis qu'un vivant que personne ne connat est plus heureux qu'un mort
dont tout le monde parle.

--Vivre vous parat donc bien doux?

--Eh! la vie est dure, et cependant on la trouve toujours trop courte.
Elle pse, mais on l'aime. C'est comme l'amour, on donne la femme au
diable, mais on ne peut se passer d'elle.

--tes-vous donc mari?

--Quant  moi, non. Un ptre ne peut gure se marier tant qu'il court
les pturages. Mais vous, vous devez avoir femme et enfants?

--Mais non! Je n'ai que vingt-quatre ans!

--Eh bien! voulez-vous attendre que vous soyez vieux? Quel est le plus
grand bonheur de l'homme? C'est la femme qui lui plat, et, quand on est
riche, je ne comprends pas qu'on vive seul.

--Je vous ai dit que j'tais pauvre.

--Pauvre avec des habits de drap, de bons souliers et des chemises
fines? Si j'avais de quoi acheter ce que vous avez l sur le corps, je
garderais mon argent pour avoir un lit. Quand on a le lit, on est vite
mari. Si vous couchiez, comme moi, en toute saison sur la paille, je
vous permettrais de dire que vous tes forc de rester garon. Tenez,
regardez ce dsert, nous n'y sommes que trois, et deux de nous sont
forcs  la solitude!

Je suivis la direction de mon regard, et je vis un moine noir et blanc
qui traversait le thtre de Tusculum.

--Celui-ci, reprit le ptre, est esclave de son voeu, comme je suis
esclave de ma pauvret. Vous, vous tes libre, et ce n'est ni au moine
ni  moi de vous plaindre. Mais voil que le soleil baisse. La bergerie
est loin; il faut que je vous quitte. Reviendrez-vous ici?

--Certainement, quand ce ne serait que pour causer avec vous. Comment
vous nommez-vous, pour que je vous appelle, si vous tes dans une de ces
gorges?

--Je m'appelle Onofrio. Et vous?

--Valreg. Au revoir!

Nous nous serrmes la main et je redescendis vers le thtre, regardant
l'attitude pensive du moine qui s'tait arrt au milieu des ruines. Le
coucher du soleil tait admirable. Ces terrains,  coupures brusques
et  plateaux superposs couverts de verdure, prenaient des tons
blouissants clairs ainsi de reflets obliques. Les courts gazons
brillaient tantt comme l'meraude et tantt comme la topaze. Au loin,
la mer tait une zone d'or ple sous un ciel de feu clair et doux. Les
montagnes lointaines taient d'un ton si fin, qu'on les et prises pour
des nuages, tandis que les dchirures et les ruines des premiers plans
accusaient nettement leurs masses noires sur le sol brillant. Le moine,
immobile comme une colonne, projetait une ombre gigantesque.

Je passai tout prs de lui, comptant qu'il me tendrait la main, et que,
pour un sou, j'aurais de lui quelque parole qui serait le rsultat de sa
mditation. Mais, soit qu'il n'appartint pas  un ordre mendiant, soit
qu'il et peur de se trouver seul avec un inconnu dans ce lieu dsert,
il me regarda avec mfiance et appuya la main sur son bton. Ce geste
m'tonna, et je le saluai pour le tranquilliser. Il me rendit mon salut,
mais se dtourna de manire  me cacher sa figure, qui m'avait paru
belle et fortement caractrise.

Je passai outre, non sans me retourner pour me rendre compte de
l'inquitude de cet homme, dont le voeu de pauvret devrait tre
au moins une source d'insouciance et de scurit. Il avait disparu
prcipitamment vers les gradins de l'hmicycle.

Je m'en allai, pensant aux paroles naves et senses du ptre
philosophe: Le plus grand bonheur de l'homme, c'est la libert
d'aimer.

En effet, tout le monde n'a pas cette libert. Et moi qui la possde,
j'ai dj laiss passer des annes qui eussent pu tre pleines de
bonheur. A quoi les ai-je employes? A interroger mes forces, mon
intelligence, mon avenir, et  sacrifier  cette attente de l'inconnu
les plus beaux jours de ma jeunesse. Moi qui me croyais parfois un peu
plus sage que mon sicle, j'ai fait comme lui: j'ai lch la proie pour
l'ombre, le certain pour le douteux, le temps qui s'coulait pour un
temps qui ne sera peut-tre pas. Qu'est-ce que cette chimre du travail,
ce besoin de dvelopper l'intelligence au dtriment des forces du coeur?
Ne les use-t-on pas  les laisser dans l'inaction? Et pourquoi, pour qui
cette tension de la volont vers un but aussi incertain que le talent?
Comment se fait-il que je n'aie pas encore rencontr l'amour sur mon
chemin? Est-ce parce que je suis plus difficile, plus exigeant qu'un
autre? Non, car mon idal a toujours t vague en moi-mme. Je ne me
suis jamais fait le portrait de la femme  qui je dois me livrer sans
rserve. Je me promettais de la reconnatre en la rencontrant; mais je
ne me disais pas qu'elle dt tre grande ou petite, blonde ou brune.

--Elle viendra, me disais-je, quand je serai digne d'tre aim;
c'est--dire quand j'aurai fait de grands efforts de courage, de
patience et de sobrit pour tre tout ce que je puis tre en ce monde.

Il me semblait suivre un bon raisonnement, cultiver ma vie comme un
jardin d'esprance; mais n'tait-ce pas l une suggestion de l'orgueil?
Apparemment je comptais, comme Brumires, trouver une des merveilles de
ce monde, puisque je m'appliquais  faire une merveille de moi-mme.
Ne pouvais-je me contenter d'une humble fille de ma classe, qui m'et
accept tel que je suis, et qui m'et aim navement, saintement, et
sans rien concevoir de mieux que mon amour?

Et j'aurais t heureux! tandis que je n'ai t que prudent et
raisonnable; vous aviez mille fois raison de le penser. J'ai, mille fois
peut-tre, touff le cri de mon coeur, peut-tre ai-je pass mille
fois auprs de la femme qui m'et rvl le vrai de la vie. Je me suis
acharn  voir les dangers d'une passion prmature; je n'ai pas compris
l'ivresse de ces dangers, et ce vaillant, ce gnreux sacrifice de la
raison qui accepte la grande folie de l'amour, telle que Dieu nous l'a
donne.

Je songeais ainsi en descendant de Tusculum, et travers les taillis de
chnes. Le rapide sentier, tout pav en polygones de lave, tait encore
une rue de la ville antique, et, sous les racines des arbres, je voyais
apparatre des restes de constructions enfouies. Je passai devant le
couvent des Camaldules et devant la villa Mondragone, qui tait ferme,
et je rentrai  Piccolomini par des chemins troits, encaisss, o je
devins tout rveur, tout agit de mon problme personnel.

Les objets extrieurs agissent sur moi d'une manire, souveraine. Devant
un beau site, je m'oublie, je m'absente pour ainsi dire de moi-mme;
mais, quand je marche dans un endroit sombre et monotone, je m'interroge
et me querelle. Cela m'arrive, du moins, depuis quelque temps. Je
n'avais jamais tant pens  moi. Sera-ce un bien ou un mal? La
solitude que je suis venu chercher me rendra-t-elle sage ou insens?
C'est--dire, tais-je insens ou sage avant cette preuve? Je crois que
nous nous acclimatons rapidement, au moral comme au physique, et que je
deviens dj Romain, c'est--dire port  la vie de sensation plus
qu la vie de rflexion. Quand j'ai fait un effort pour savoir
si j'appartiendrai  l'une ou  l'autre, je suis bien tente de me
tranquilliser avec le _chi lo s_ de la Mariuccia et du berger de
Tusculum.



XXIII

9 avril, villa Mondragone.

Je vous cris au crayon dans des ruines. Toujours des ruines! J'aime
beaucoup l'endroit o je suis; j'y peux passer la journe entire dans
un immense palais abandonn, dont j'ai les clefs  ma ceinture. Mais
j'ai bien des choses  vous raconter, et je reprends mon rcit o je
l'ai laiss l'autre jour.

En dnant, pour ainsi dire, avec la Mariuccia, qui s'assied auprs de ma
chaise pendant que je mange, j'arrivai, je ne sais comment,  reparler
du voeu de la Daniella.

--Ainsi, disais-je, elle ne parlera  aucun homme avant le jour de
Pques?

--Je n'ai pas dit comme cela. J'ai dit qu'elle ne parlerait pas  son
amant avant d'avoir fait toutes ses dvotions; mais je n'ai pas dit que,
tout de suite aprs, elle recommencerait  lui parler.

--Ah! oui-da! Ainsi ce pauvre amant est condamn  attendre son bon
plaisir?

--Ou celui de la madone.

--Ah! il arrivera un moment o la madone fera savoir qu'elle
autorise...?

--Quand toutes les fleurs seront sches et tombes... Mais
je vous en dis trop; vous tes un hrtique, un paen, un _mahomtan_!
Vous ne devez rien savoir de tout cela.

Je pressai la bonne fille de s'expliquer. Elle aime  causer, et elle
cda. J'appris donc que les rigueurs de la Daniella dureraient aussi
longtemps que les fleurs piques par elle dans le grillage qui protge
la madone de la _Tomba-di-Lucullo_ ne seraient pas entirement tombes
en poussire ou emportes par le vent, disparues, en un mot.

Il me vint  l'esprit de faire une folie des plus innocentes. Sur le
minuit, je mis le nez  la fentre: il pleuvait, la nuit tait noire.
Le vent soufflait avec force. Toute la ville de Frascati dormait.
Je m'enveloppai de mon caban, je sortis facilement de l'enclos. En
escaladant les rochers au-dessus de la petite cascade, je me trouvai de
plain-pied sur le chemin, vis--vis le parc de la villa Aldobrandini.
Redescendre jusqu' la tombe de Lucullus fut l'affaire de quelques
instants. Je n'avais pas rencontr une me. Sans la lampe qui l'claire
toute la nuit, j'aurais eu quelque peine  retrouver, dans les tnbres,
la petite fresque de la madone. Ce ple rayon me permit de reconnatre
les jonquilles que j'avais trs-bien remarques, la veille, dans les
mains de la Daniella, au moment o, avec son sourire mystrieux, elle
avait accompli cette dvotion devant moi. Je respectai les violettes et
les anmones des autres jeunes filles, mais j'enlevai avec soin, jusqu'
la dernire, les jonquilles fltries de mon _amoureuse_, et je les mis
dans ma poche. Ce larcin _perptr_, je descendais de la borne sur
laquelle j'tais grimp pour atteindre le grillage, lorsqu'une voix
d'homme fit entendre l'exclamation suivante:

--_Cristo_! quel est le brigand qui profane la sainte image de la
Vierge?

Dans ce pays d'espionnage et de dlation, mon espiglerie sentimentale
pouvait tre incrimine et m'attirer quelque dsagrment. J'eus la
prsence d'esprit de ne pas me retourner et de souffler rapidement la
petite lampe. Enhardi par ma prudence, l'inconnu m'accabla d'un dluge
d'injures pieuses: j'tais un chien, un fils de chien, un Turc, un
juif, un Lucifer; je mritais d'tre pendu, cartel, et mille autres
douceurs. J'avais bonne envie de rgaler le dos du saint homme, quel
qu'il ft, d'une srie de rpliques muettes proportionnes  l'loquence
de son indignation; mais la raison me conseillait de profiter des
tnbres pour m'esquiver sans l'attirer sur mes traces.

C'est le parti que j'allais prendre, lorsque je me sentis saisir le bras
par une main incertaine, qui m'avait cherch  ttons contre le mur. Je
n'hsitai plus alors  me dbarrasser du curieux par un mirifique coup
de poing, accompagn d'un plantureux coup de pied qui l'atteignit
n'importe o. Je l'entendis trbucher contre la borne, glisser et tomber
n'importe dans quoi; ce qui me permit de jouer des jambes et de rentrer
chez moi sans m'tre trahi par une seule parole. Comme le quidam m'avait
paru passablement ivre, je ne pensai pas qu'aprs avoir fait un somme
dans la boue o je l'avais dcid  se coucher, il se souvint de
l'aventure.

La journe du vendredi saint s'annonant pluvieuse et sombre; je me
permis de dormir la grasse matine. La Mariuccia, s'impatientant contre
ma paresse, entra dans ma chambre, et, quand je m'veillai, je la vis,
mditant sur ma chaussure crotte et sur mon caban encore humide.

--Eh bien! Mariuccia, qu'y a-t-il? lui dis-je en me frottant les yeux.

--Il y a que vous tes sorti cette nuit! rpondit-elle d'un air de
consternation si comique, que je ne pus m'empcher d'en rire.--Oui, oui,
riez! reprit-elle: vous avez fait l une belle affaire!

Et, comme j'essayais de nier, elle me montra les jonquilles fltries,
que j'avais mises sur la chemine.

--Eh bien! aprs? que voulez-vous?

--Que ces fleurs-l taient sur le grillage de la sainte madone, et que
vous avez t, cette nuit, les retirer, pour empcher ma nice de tenir
son voeu. Voil les amoureux! Mais, malheureux enfant, vous avez fait l
un pch mortel; vous avez outrag la sainte madone; vous avez teint la
lampe, et, ce qu'il y a de pis, c'est que vous avez t vu.

--Par qui?

--Par mon neveu Masolino, le frre de la Daniella, le plus mchant homme
qu'il y ait  Frascati. Heureusement, il avait bu, selon sa coutume, et
il ne vous a pas reconnu; mais il a dj fait son rapport, et je suis
sre que les soupons pseront sur vous, parce que vous tes le seul
tranger qu'il y ait maintenant dans le pays. On enverra des espions ici
pour me questionner. Donnez-moi ce caban que je le cache, et brlez-moi
bien vite ces maudites fleurs.

-- quoi bon? Dites la vrit. Je n'ai fait aucune profanation. J'ai
pris ces fleurs pour taquiner une jeune fille qu'il n'est pas ncessaire
de nommer...

--Et vous croyez que l'on ne se doutera pas de son nom? On prtend que
l'on vous a vu entrer avant-hier dans la maison qu'habite ma nice.
Est-ce vrai, cela?

--La Mariuccia est si brave femme, que je n'hsitai pas  me confesser.
Elle fut touche de ma sincrit, et je ris, du reste, qu'elle tait
flatte de mon got pour sa nice.

--Allons, allons, dit-elle, il ne faut plus faire de pareilles
imprudences. Si Masolino vous et surpris dans la chambre de sa soeur,
il vous et tu.

--Je ne crois pas, ma chre! Sans me piquer d'tre un champion bien
robuste, je le suis assez pour me dfendre d'un ivrogne; et il est
heureux pour votre neveu que je ne l'aie pas rencontr, cette nuit, en
haut de l'escalier de la maison dont vous parlez.

--_Cristo_! l'auriez-vous frapp, cette nuit?

--J'espre que oui. Il m'avait beaucoup insult, et il mettait la main
sur moi. Je me suis dbarrass de lui sans peine.

--Il ne s'est pas vant de cela! Peut-tre ne l'a-t-il pas senti:
les ivrognes ont le corps si souple! Mais il n'tait pas assez ivre,
cependant, pour ne pas voir et entendre. Avez-vous parl?

--Non.

--Pas un mot?

--Pas une syllabe?

--C'est bien! mais, pour l'amour de Dieu et de vous-mme, n'avouez rien
 personne... S'il se souvient d'avoir t battu, et s'il apprend que
c'est par vous, il s'en vengera!

---Je l'attends de pied ferme; mais je veux tout savoir, Mariuccia!
Votre neveu est-il homme  vouloir exploiter mon inclination pour sa
soeur?

--Masolino Belli est capable de tout.

--Mais quel intrt peut-il avoir  me vouloir pour beau-frre? Je ne
suis pas riche, vous le voyez bien!

--Allons donc! Vous savez peindre, et, avec cela, on gagne toujours de
quoi tre bien habill, bien log et bien nourri comme vous voil. Tout
est relatif. Vous tes trs-riche en comparaison de n'importe quel
artisan de Frascati, et, si Masolino se mettait dans la tte de vous
faire pouser sa soeur, ou de vous forcer  donner de l'argent, il
sait bien qu'un _cavaliere_ comme vous trouve toujours  gagner ou 
emprunter une centaine d'cus romains pour sauver sa vie d'un guet-apens.

--Merci, ma chre Mariuccia! Me voil renseign, et je sais  qui j'ai
affaire. Messire Masolino Belli n'a qu' bien se tenir; j'aurai toujours
une centaine de coups de bton franais  son service.

--Ne riez pas avec cela. Ils peuvent se mettre dix contre vous. Le
mieux, mon cher enfant, sera de vous bien cacher dans vos amours, et de
ne jamais voir la petite hors de cette maison-ci, o mon neveu ne met
jamais les pieds.

--Et qui l'en empche?

--Moi, qui le lui ai dfendu une fois pour toutes. Il ne se gnerait pas
pour me dsobir et me frapper, s'il ne me devait quelque argent; mais
je le tiens par la crainte d'avoir  me payer.

Par la suite de la conversation, j'appris, sur ce fameux Masolino, des
dtails assez curieux. Cet homme n'est peut-tre pas toujours aussi
rellement ivre qu'il le parat. Son existence est mystrieuse. Il est
cens demeurer  Frascati; mais on ne sait jamais prcisment o il est.
Sa famille passe fort bien un mois et plus sans l'apercevoir. Il occupe
une chambre dans la maison o Daniella est tablie; mais personne
n'entre jamais dans cette chambre, et, si l'on frappe  la porte, qu'il
y soit ou non, il ne rpond jamais. Ses absences et ses apparitions
sont tout  fait imprvues. Il est toujours cens boire en secret dans
quelque cabaret du lieu ou des environs, avec des amis. C'est une
habitude de cachotterie qu'il a prise pour chapper aux rprimandes de
sa femme, et qu'il a garde depuis qu'il est veuf; mais sa femme disait
autrefois qu'il devait cacher ses orgies dans quelque souterrain
inconnu, dans quelque lieu inaccessible, car elle l'avait maintes fois
cherch des semaines entires, jusque dans les gouts de la ville, sans
retrouver aucune trace de lui. Quand il reparaissait, il lui chappait
des paroles qui pouvaient faire croire qu'il venait de loin; mais,
quelque pris de vin qu'il ft ou qu'il part tre, jamais son secret ne
s'tait formul clairement. Il a exerc dans sa jeunesse la profession
de corroyeur; mais, depuis une dizaine d'annes, il n'a fait oeuvre de
ses bras, et on ne sait de quoi il a vcu.

--Il faut pourtant, ajoute la Mariuccia, qu'il ait plus que le
ncessaire, puisqu'il trouve moyen de boire plus que sa soif.

D'aprs tous ces renseignements, je souponne ce _galantuomo_ d'tre un
faux ivrogne, ou de s'adonner  la boisson dans ses moments perdus. Je
pense que le fond de son existence est le brigandage ou l'espionnage;
peut-tre l'un et l'autre, car il parat qu'autour de Rome ces deux
professions ne sont pas incompatibles.

Ce qui m'importait plus que tout ceci, c'tait de savoir si la Daniella
se croirait suffisamment releve de son voeu pour reparatre 
Piccolomini, et je l'attendais avec une vive impatience. Chaque fois que
sonnait la cloche de la grille, je courais  ma croise; mais c'tait
une suite de visites de commres ou de voisines, qui venaient
s'entretenir avec la Mariuccia des affaires de la maison et de la
proprit Piccolomini, de la taille des oliviers ou de la vigne, de la
lessive, de l'emmagasinement des pois, du sermon de fra Sinforiano,
et, par occasion, de la profanation de la madone. J'entendais les
conversations tablies sur le perron, et il me sembla que plusieurs de
ces personnages taient plus curieux que de raison. La Mariuccia m'avait
dit: Dans notre pays, on ne sait jamais qui est espion ou qui ne l'est
pas. J'admirai l'adresse et le sang-froid des rponses de la bonne
fille, et j'entendis mme qu'elle me faisait passer pour malade depuis
la veille.

--Le pauvre enfant, disait-elle, a eu la fivre cette nuit, et je l'ai
veill, sans le quitter, jusqu'au jour.

Mon alibi ainsi constat, les questionneurs se retiraient plus ou moins
persuads.

Enfin, la Mariuccia vint m'annoncer qu'elle allait visiter les chapelles
du saint-spulcre, et qu'elle me priait de n'ouvrir  personne, pas mme
 sa nice, si je la voyais paratre  la grille.

--Oh! pour cela, je ne vous le promets pas du tout, lui dis-je.

--Il faut me le promettre, reprit-elle. La Daniella a une clef, et,
si elle veut venir, elle viendra sans que vous tiriez la corde de ma
fentre. Dans votre impatience, il ne faut pas vous montrer  ceux qui
pourraient passer devant la grille dans ce moment-l.

Quand la Mariuccia fut sortie, je descendis au jardin, malgr la pluie,
pour examiner le local sous un rapport que je n'avais pas encore song 
constater,  savoir si on pouvait y entretenir une intrigue avec mystre
et scurit. Je vis que cela tait impossible,  moins que les gens de
la maison, c'est--dire la Mariuccia, la vieille Rosa, et les quatre
ouvriers employs au jardin et aux terres adjacentes fussent dans la
confidence; pourvu que le jardin et une clture relle au del du
potager; pourvu que l'on n'entrt et ne sortt point par la grille 
claire-voie qui donne en pleine rue; pourvu, enfin, que l'on ne risqut
point de rendez-vous tous les jours de fte et les dimanches, parce
que, ces jours-l, l'autre grille de Piccolomini, qui donne sur la via
Aldobrandini, est ouverte au public, et que le haut du jardin sert de
promenade ou de passage aux gens de la ville.

Je conclus de mes observations que le secret de mes relations futures
avec la _stiratrice_ tait une plaisanterie, et j'avoue que j'entrai en
mfiance contre les avertissements et les prcautions illusoires de la
bonne Mariuccia.

Je remontai  mon grenier, bien rsolu, quand mme,  risquer
l'aventure, ds que je serais assur du courage et de la rsolution de
ma complice.

Mais quoi! elle tait l, dans ma chambre, elle m'attendait. Elle tait
entre par une porte de dgagement que je ne connaissais pas et qui
aboutit aux caves de la maison. Elle avait ma bague au doigt. Ses beaux
cheveux taient onds avec soin. Malgr une robe noire et une tenue
de dvote, elle avait l'oeil brillant et le sourire voluptueux d'une
fiance vivement prise. Je me sentais violemment pris pour mon compte.
J'avais soif de ses baisers; mais elle se droba  mes caresses.

--Vous m'avez releve de mon voeu, dit-elle; vous tes venu jusque dans
ma chambre m'apporter l'anneau du mariage.... Laissez-moi faire mes
pques; aprs cela, nous serons unis.

Je retombai du ciel en terre.

--Le mariage? m'criai-je; le mariage?...

Elle m'interrompit par son beau rire harmonieux et frais. Puis elle
reprit srieusement:

--Le mariage des coeurs, le mariage devant Dieu. Je sais bien que c'est
un pch de se passer de prtre et de tmoins, mais c'est un pch que
Dieu pardonne quand on s'aime.

--Il est donc bien vrai que vous m'aimez, chre enfant?

--Vous verrez! Je ne puis vous rien dire encore. Il faut que je pense
 mon salut, et que je tourne mon coeur vers Dieu si ardemment, qu'il
bnisse nos amours et nous pardonne d'avance la faute que nous voulons
commettre. Je prierai pour nous deux, et je prierai si bien, qu'il ne
nous arrivera point de malheur. Mais, pour aujourd'hui, ne me dites
rien, ne me tentez pas, il faut que je me confesse, que je me repente et
que je reoive l'absolution pour le pass et pour l'avenir.

Tel fut le rsum de l'trange systme de pit de cette Italienne.
J'avais bien oui dire que ces femmes-l voilaient l'image de la Vierge
en ouvrant la porte  leurs amants; mais je n'avais pas l'ide d'un
repentir par anticipation et d'un pch _rserv_, comme ceux dont
j'entendais parler avec tant d'assurance et de conviction. J'essayai de
combattre cette religion facile; mais je la trouvai trs-obstine, et je
fus vhmentement accus de manquer d'amour, parce que je manquais de
foi.

--Adieu, me dit-elle; l'heure du sermon sonne, et j'ai encore trois
chapelles  visiter aujourd'hui. Demain, vous ne me verrez pas, ni
dimanche non plus. Je ne suis venue que pour vous dire de ne pas faire
d'imprudence, et de ne pas chercher  me voir, parce que, d'une part, je
dois me sanctifier, et que, de l'autre, mon frre est  Frascati.

--Dites-moi, Daniella, est-il vrai que votre frre vous maltraiterait
s'il me voyait occup de vous?

--Oui, quand ce ne serait que pour savoir s'il peut vous effrayer.

--Vous avez donc l'exprience de ce qu'il peut faire en pareil cas?

--Oui,  propos de vous. Il a dj entendu dire que le Franais de
Piccolomini tait venu dans notre maison, et il m'a fait, ce matin, de
terribles menaces. Vous me dfendriez contre lui, je le sais; mais vous
ne serez pas toujours l, et les coups seraient pour moi.

--Alors, je serai prudent, je vous le jure!

Le roulement d'une voiture et le sonde la cloche interrompirent la
conversation.

--C'est lord B*** qui vient vous voir, dit-elle aprs avoir regard
furtivement par la fentre; je reconnais son chien jaune. Lord B***
vient srement vous chercher pour vous faire voir le jour de Pques 
Rome; allez-y, vous me rendrez service; mais revenez le soir!

--Vous n'tes donc plus jalouse de...?

--De la Medora?... N'ai-je pas votre anneau? Si, aprs cela, vous tiez
capable de me tromper, je vous mpriserais tant, que je ne vous aimerais
plus.



XXIV

9 avril.

On sonnait  casser la cloche. La jeune fille se sauva par o elle tait
venue en me criant:

--A dimanche soir!

Et j'allai ouvrir  lord B***, qui venait effectivement me chercher. Je
me laissai emmener.

--Tout va au plus mal depuis que vous n'tes plus chez nous, me dit-il
quand nous fumes sur la route de Rome. Lady Harriet me trouvait moins
maussade quand vous tiez l pour me foire valoir, en m'aidant 
dvelopper mes ides. J'ai eu le malheur de recourir au moyen extrme
contre l'ennui et la tristesse: je me suis enivr tous les soirs, seul
dans ma chambre. Cela m'arrive rarement; mais il y a des temps si
sombres dans ma vie, qu'il faut bien que cela arrive. Mu femme n'en sait
rien; mais, comme je suis plus calme et plus abattu aux heures o elle
me voit, elle s'impatiente davantage. J'y gagne seulement d'tre plus
indiffrent  ses impatiences.

--Et votre nice? n'est elle pas un peu meilleure pour vous que par le
pass? Il m'avait sembl, le jour de notre promenade  Tivoli, qu'elle y
tait dispose?

--Vous vous serez tromp. Ma nice, c'est--dire la nice de ma femme,
est d'une humeur massacrante depuis votre dpart. C'est  croire, Dieu
me damne! qu'elle tait amoureuse de vous... et, s'il faut vous dire
tout...

Je me htai d'interrompre lord B***. Il a des moments de trop grande
expansion, comme doit les avoir un coeur trop souvent refoul, et je ne
veux pas savoir par lui ce que je sais par moi-mme.

--Si une pareille maladie avait pu s'emparer du cerveau de miss Medora,
lui dis-je, il est  croire que cela n'aurait pas survcu  mon dpart.

--C'est ce que je me suis dit. Elle a, d'ailleurs, tant mont  cheval
avec un de nos cousins qui est arriv cette semaine, qu'elle doit
avoir secou rudement ses vapeurs. A vous dire vrai, c'est aujourd'hui
seulement, depuis cinq jours, que je suis an peu lucide. Il se pourrait
que, pendant _mon absence intellectuelle_, Medora ft devenue amoureuse
de ce cousin, qui est beau, riche et grand amateur de chevaux et de
voyages. Il m'a sembl, ce matin, qu'elle tait font impatiente de
sortir avec lui, et que, de son ct, Richard B*** se faisait attendre
avec l'impertinence d'un homme aime.

--A la bonne heure! pensai-je; la crise de Tivoli est oublie, et il
m'est permis de l'oublier aussi.

Quoique jusque-l, j'eusse rsist au dsir de lord B*** en refusant
d'aller demeurer chez lut, je cdai  ses instances, n'y voyant plus
d'inconvnients, et pensant qu'il y en aurait, au contraire,  paratre
fuir son hospitalit.

J'employai le reste du voyage a le sermonner sur son dsespoir bachique,
et  le supplier de renoncer  ce funeste moyen de combattre le dgot
de la vie.

--Aimez-vous donc mieux, disait-il, que je me brle la cervelle, un jour
que le spleen sera trop violent?

Cependant il avouait qu'aprs avoir eu recoure  ce _contrespleen_
pendant quelques jours, il retombait dans une tristesse plus profonde et
contre laquelle il sentait en lui-mme moins de force pour ragir. Il
parut surpris et touch de l'intrt avec lequel je le prchais.

--Vous avez donc encore de l'amiti pour moi? me dit-il; je croyais vous
avoir paru si ennuyeux et si nul, que vous quittiez Rome  cause de
moi plus encore qu' cause de Rome. Eh bien! puisque j'ai un ami en ce
monde, je tcherai de ne pas devenir indigne de son estime, et je sens
bien que cela m'arriverait si je cdais  la tentation de m'abrutir.

--Il faut faire plus que de tcher, il faut vouloir.

J'obtins de lui la promesse formelle, et sur l'honneur, qu'il passerait
un mois entier sans boire. Je ne pus obtenir davantage.

Nous approchions de Rome, lorsque nous vmes dboucher devant nous, sur
la route, trois cavaliers dans un nuage, non de poussire, il pleuvait
toujours, mais de sable liquide soulev par le pied des chevaux. J'eus
quelque peine  reconnatre-miss Medora en amazone, mouille, crotte,
jaunie, jusque sur son voile et ses cheveux, par cette bouillie des
chemins de traverse o elle semblait clapoter avec dlices. Cela ne
l'empchait pas d'tre admirablement belle avec sa figure anime et son
attitude imprieuse.

Les Anglaises que je vois ici montent bien  cheval; mais presque
toujours elles sont mal arranges et manquent de grce. Medora, qui
n'est qu' moiti Anglaise, est admirablement souple et bien pose. Son
vtement de cheval dessinait sa belle taille, et elle maniait sa monture
ardente et magnifique avec une _maestria_ vritable. Le cousin est un
Anglais blond vif, avec beaucoup de barbe et une riche chevelure spare
en deux masses, rigidement gale, par une raie qui va du milieu du front
 la nuque. Il est d'une incontestable et splendide beaut, comme lignes
et comme ton; mais je ne sais comment il se fait que, pour nos yeux
franais, la plupart des Anglais, quelque beaux qu'ils puissent tre,
ont toujours quelque chose de singulier qui tourne au comique; je ne
sais quelle gaucherie type dans la physionomie ou dans l'habillement,
qui ne s'efface pas, mme aprs beaucoup d'annes passes sur te
continent.

Derrire ce beau couple, au galop trottaient, avec autant d'agilit que
de disgrce, deux laquais de pure race anglaise. Tout cela passa prs de
nous comme la foudre, sans que la belle Medora daignt tourner la tte
de notre ct, bien que _Buffalo_, perch sur le sige et aboyant de
tous ses poumons, rendt notre vhicule assez reconnaissable.

Deux heures plus tard, nous tions tous  table dans la triste et
immense salle du palais ***. Lord B*** buvait de l'eau; lady Harriet
m'accablait de tendres reproches sur ma fuite  Frascati; le cousin
mangeait et buvait comme quatre; Medora, richement pare, et belle
comme elle sait que je ne l'aime pas, m'avait  peine honor d'un froid
bonjour et parlait anglais  sir Richard B*** avec autant d'affectation
que de volubilit. Je n'entends pas l'anglais et je n'en aime pas la
musique. Medora s'en est maintes fois aperue; je vis donc que j'tais
au plus bas dans son estime, et cela me mit fort  l'aise.

Aprs le dessert, les deux Anglais restrent  table, et je suivis les
femmes au salon. Nous y trouvmes Brumires et plusieurs Anglais des
deux sexes, avec lesquels Medora se remit  blaiser et  siffler de plus
belle dans la langue de ses pres.

--Eh bien! me dit Brumires, vous avez vu le cousin? Voil un
_Bonington_ qui nous fait bien du tort!

--Parlez pour vous; moi qui ne suis pas sur les rangs, je m'arrange
trs-bien de la prsence du cousin.

--Ah! vous persistez  soupirer pour la petite Frascatane? Je crois, 
prsent, que j'aurais mieux fait de penser comme vous. Celle-l doit
tre moins cruelle et moins capricieuse.

Comme nous plaisantions depuis quelques instants sur ce ton, Brumires
me menaant de venir  Frascati me taquiner, et moi affectant la plus
superbe indiffrence pour toutes les beauts de l'Angleterre et de
l'Italie, le nom de Daniella, prononc par lui un peu trop haut, parvint
jusqu' l'oreille de miss Medora, et je la vis tressaillir comme si elle
avait t pique d'une gupe. Une minute ne s'tait pas coule, qu'elle
tait auprs de nous, dans notre coin, daignant se montrer fort aimable,
 seule fin de ramener adroitement la conversation sur le compte de la
pauvre _stiratrice_. J'ludais de mon mieux ses questions sur l'emploi
de mou temps et de mes penses dans la solitude de Frascati; mais le
perfide Brumires, toujours soigneux de me rendre hassable, eut l'art
de seconder la belle Anglaise, si bien que la question me fut carrment
pose par elle:

--Avez-vous revu ma femme de chambre,  Frascati? Il y avait, dans
l'accent dont cela fut dit, tant d'aigreur et de ddain, que j'en
sentis la morsure et rpondis avec un empressement qui devana celui de
Brumires:

--Oui, je l'ai revue plusieurs fois, et ce matin encore.

--Pourquoi dites-vous cela d'un ton de triomphe? rpliqua-t-elle avec
un regard d'insolence foudroyant. Nous savions bien pourquoi vous aviez
choisi Frascali pour votre sjour. Mais il n'y a pas tant de quoi vous
vanter! Vous succdez  Tartaglia et  beaucoup d'autres du mme genre.

Je rpondis, avec aigreur, que, si cela tait, je trouvais trange de
l'apprendre de la bouche pudique d'une jeune Anglaise; et la querelle
ft devenue encore plus amre sans l'arrive du cousin Richard, qui,
s'approchant de nous, changea forcment le cours de nos paroles. Medora
trouva pourtant moyen d'essayer,  mots couverts, de me mortifier
encore; mais j'avais repris assez d'empire sur moi-mme pour faire
semblant de ne plus comprendre.

Je passai la journe du lendemain  visiter les glises et  regarder
l'aspect de la population. Toutes mes impressions se trouvrent
rsumes, le jour suivant,  la grande crmonie du dimanche de Pques.
Je vous parlerai de ce que j'ai vu et de ce que j'ai pens de tout cela.
Maintenant, je ne veux pas, je ne peux pas interrompre mon rcit.

--coutez, me dit lord B*** en revenant  pied de Saint-Pierre par le
pont Saint-Ange, j'ai entendu, avant-hier au soir, des mots aigres
changs,  propos de la petite Daniella, entre ma nice et vous. Je
vois que vous avez furieusement bless l'amour-propre de cette reine de
beaut en ayant des yeux pour la gentillesse de sa suivante: c'tait
votre droit; mais, cependant, prenez garde aux consquences d'une
amourette, dans un pays o les trangers sont regards comme une proie,
et o, d'ailleurs, tout est sujet de spculation. Cette jeune fille est
bonne et charmante; je la crois honnte, mais non pas dsintresse;
sincre, mais non pas chaste... Je crois qu'elle a eu beaucoup d'amants,
bien que je n'aie pas la certitude du fait; mais, enfin, telle que je la
juge, je ne voudrais pas qu'elle vous en impost par ces mensonges que
la plupart de ses pareilles soutiennent avec une grande audace.

--Voyons, milord, rpondis-je; hasardant moi-mme un mensonge pour
m'emparer de la vrit: elle a t votre matresse, je le sais.

--Vous vous trompez, rpondit-il avec calme; je n'ai jamais eu cette
pense. Une matresse dans la maison de ma femme? Jamais! Fi donc!

--Alors... pour avoir l'opinion qu'elle est de moeurs faciles il faut
que vous ayez des preuves...

--Je vous l'ai dit, je n'en ai pas; mais sa figure est si provoquante,
elle a si bien l'air d'une fieffe coquette de village ou d'antichambre,
que, si j'eusse t tent d'elle, je ne l'aurais jamais prise au
srieux. Nous autres, qui avons beaucoup de domestiques et qui changeons
souvent de rsidence, nous ne pouvons ni ne voulons surveiller des
moeurs dont nous n'endossons pas la responsabilit. Voil tout ce que
j'avais  vous dire.

--Absolument tout?

--Sur l'honneur!

Il tait six heures: lady Harriet voulait me garder  dner pour que je
pusse voir ensuite l'illumination de Saint-Pierre. J'avais bien autre
chose en tte que des lampions. Je prtendis avoir donn ma parole de
dner avec Brumires, lequel me dmentit avec tourderie ou avec malice.
Dans les deux cas, je lui en sus mauvais gr et lui tmoignai de
l'humeur.

--Vous tes un drle de corps, me dit-il en apart, comme je lui
reprochais sa dsobligeance; vous tes mfiant comme un Italien et
mystrieux comme l'amant d'une princesse. Tout cela pour cette petite
fille de Frascati! Vous pouviez bien me dire que vous vouliez retourner
passer la nuit auprs d'elle, et je vous aurais aid  vous esquiver.
Que diable! je comprends qu'il y aurait mauvais got de votre part 
laisser pressentir  nos Anglaises une aventure si naturelle; mais, avec
moi, pourquoi vous cacher comme s'il s'agissait d'une madone?

J'tais bless, et il me fallait paratre indiffrent. Mon rle tait
de nier mes relations avec la Daniella, et pourtant j'avais envie de
chercher querelle  Brumires pour la faon dont il me parlait d'elle.
De quel droit outrageait-il la femme objet de mes dsirs? Quelle que ft
cette femme, je sentais le besoin et comme le devoir de la dfendre;
mais cder  ce besoin, c'tait avouer des droits que je n'avais pas
encore.

Ma colre tomba sur Tartaglia, qui me poursuivait dans ma chambre
avec sa rengaine accoutume sur l'amour de Medora pour moi, et sur
l'indignit relative de la petite Frascatane, _cette fille de rien_, qui
n'tait pas digne d'un _mossiou_ comme moi. A mon impatience se mlait
je ne sais quelle sourde fureur devant l'ide humiliante que ce drle,
objet des premires penses de la Daniella, avait d abuser de son
innocence. Je sentis que je perdais la tte et qu'il s'apercevait de ma
ridicule jalousie.

--Allons, allons, _mossiou_, me dit-il en prenant vivement la porte,
dont il mit le battant entre lui et moi fort  propos, vous pouvez bien
vous passer la fantaisie de cette petite fille, il n'y a pas de mal;
mais il ne faut pas que cela vous empche de viser plus haut. Vous
pensez bien que ce que je vous en dis, ce n'est pas par jalousie, moi!
Je ne prtends plus rien sur la Daniella; il y a longtemps que...

Il s'enfuit en achevant sa phrase, que le bruit de la porte, referme en
mme temps par lui, m'empcha d'entendre.

Je restai en proie  une agitation que je sentais draisonnable, et que
je ne pouvais cependant pas vaincre.

--Mon Dieu, mon Dieu, me disais-je, suis-je donc amoureux  ce point-l?
Amoureux de qui? D'une courtisane de bas tage, peut-tre! Peut-tre
ont-ils tous raison de se moquer de moi! Depuis quand donc un garon
de mon ge doit-il rougir de sentir ses sens mus par une fille qui a
appartenu  cent autres? Et pourquoi ne pas avouer ingnument que je la
dsire quand mme? Je sais bien qu'il faut savoir gouverner la brutalit
de pareilles convoitises, et, en homme du monde, remettre au lendemain
des plaisirs dont on ne peut pas seulement voquer la pense devant
des femmes honntes. Mais pourquoi diable cette Medora, qui s'est si
follement jete dans mes bras, ose-t-elle me parler de mes sens, puisque
c'est m'en parler que de nommer cette Daniella?

Et, en songeant ainsi, j'avais quitt le palais, je traversais la foule
bruyante rassemble autour des _frittorie_ pavoises, et j'tais devant
Saint-Jean-de-Latran, sans avoir song  me prcautionner d'un moyen de
transport pour Frascati, mais rsolu  m'y rendre le soir mme, duss-je
faire la route  pied.

J'arrivai  la porte Saint-Jean, me souvenant qu'il y avait par l, hors
les murs, des cabarets o j'avais vu des chevaux de louage; mais, quand
je parlai de me faire conduire  Frascati  huit heures du soir, un cri
de surprise et presque d'ironie indigne s'leva autour de moi.

--Oui, oui, la _malaria_ et les brigands! rpondis-je en toute hte,
je sais tout cela! mais il y a aussi de l'argent  gagner. Combien me
demandez-vous pour me conduire?

--Ah! Excellence,  l'heure qu'il est, vous n'auriez pas un cheval et un
homme pour quatre cus romains.

--Mais pour cinq?

--Pour cinq, un jour de la semaine, peut-tre; mais, aujourd'hui, la
fte de Pques; Non, non, pas pour six!

J'allais en offrir sept, quelque chose comme quarante francs. Pour un
gueux comme moi, c'est vous dire combien la fantaisie de tenir parole 
ma conqute me gouvernait en ce moment-l. Lord B*** offrant cinq cents
livres sterling n'aurait pas t plus prodigue.

Heureusement pour mon humble bourse, je sentis une main toucher
furtivement mon coude, et, me retournant, je vis Tartaglia.

--Que faites-vous ici, Excellence? me dit-il en italien. Les chevaux que
vous avez demands sont l. C'est milord qui vous les envoie, et j'ai
ordre de vous accompagner.

--Excellent lord B***! pensais-je en suivant Tartaglia jusqu'aux
chevaux, qui taient effectivement  dix pas de l, tenus par un
mendiant; il me blme, et pourtant il se prte  mon indomptable
caprice!

M'lancer sur le magnifique cheval anglais qui piaffait, impatient de
dvorer l'espace, fut pour moi l'affaire d'un instant. Je ne me demandai
mme pas s'il ne me casserait pas le cou; car je suis le plus ignorant
des cuyers, et il y a bien quatre ans que je n'ai enfourch une monture
quelconque; mais j'ai mont sans selle et sans bride tant de poulains
farouches dans les prairies o j'ai pass mon enfance, que j'ai
l'instinct ncessaire pour rester solide sans faire de maladresse qui
exaspre l'animal le plus irritable et le plus chatouilleux. Les choses
se passrent donc trs-bien, et, quand j'eus fait une lieue au grand
trot pour satisfaire la premire ardeur de mon cheval, je sentis que
j'en tais matre et que je pourrais,  mon gr, ralentir son allure.

Je me retournai alors vers Tartaglia, qui montait aussi une magnifique
bte, et qui, cavalier  ma manire, se tenait victorieusement en selle,
malgr ses jambes courtes et l'norme manteau dont il s'tait affubl.

--Ah a! lui dis-je, tu as t assez loin. Il n'est pas ncessaire que
tu t'exposes, pour moi,  la fivre et aux bandits. Retourne au palais,
et dis  lord B*** que je n'ai pas besoin de toi. Demain, je lui
ramnerai son cheval.

--Non pas, non pas, _mossiou_! je ne vous quitterai pas. Je ne
crains pas la fivre avec ce bon manteau, et, quant aux bandits, que
voulez-vous qu'ils fassent  un pauvre homme qui n'a pas dix baoques
dans sa poche?

--Mais ce bon manteau pourrait les tenter, d'autant plus! que tu
l'tales avec une majest...

--Croyez-moi, Excellence, avec des chevaux qui courent comme ceux-ci,
on ne craint gure les voleurs. Tout ce que je vous demande, c'est de ne
pas tre fier, et de jouer des talons si nous faisons quelque mauvaise
rencontre.

--Daniella, je te le promets! m'criai-je intrieurement. Puis je ne
pus rsister au dsir de savoir comment les choses s'taient passes au
palais***, pour que lord B*** et, devin que je m'chappais encore
une fois, et, malgr ma rpugnance  causer avec Tartaglia, je
l'interrogeai; mais il luda mes questions.

--Non, non, _mossiou_, rpondit-il, pas  prsent. Je vous dirai tout ce
que vous voudrez, quand nous verrons les premires maisons de Frascati;
mais, croyez-moi, c'est moi que je vous dis qu'il ne fait pas bon aller
au pas et causer dans la campagne de Rome quand le jour est fini.
Marchons, et, si vous voyez du monde sur le chemin, ne vous gnez pas
pour prendre un joli petit galop.

J'insistai pour le renvoyer:

--C'est impossible, reprit-il, ne parlez pas de cela. Milord me mettrait
 la porte si je lui manquais de parole.

Nous reprmes donc le trot. La journe avait t magnifique et le ciel
tait clair. Nous avions dpass _Tor-di-Mezza-Via_, grande tour isole
au milieu des champs, qui marque la moiti du chemin entre Rome et
Frascati, lorsque Tartaglia, qui avait jusque-l trott respectueusement
derrire moi, me dpassa au galop, en me criant de ne pas le suivre de
trop prs, mais de maintenir mon allure.

Ceci me donna  penser qu'il avait accointance avec quelques rdeurs
de nuit, et qu'il avait t averti de leur prsence par un signe
insaisissable  ma vue ou  mon oreille. Je ne doutai plus du fait
lorsque, l'ayant rejoint au trot, je le vis remonter prcipitamment sur
son cheval et prendre cong d'un groupe d'hommes, parmi lesquels j'en
remarquai un de haute taille, qu'il ne me sembla pas voir pour la
premire fois, et qui parut viter mes regards en se tournant vers le
foss de la route. Les autres avaient l'air misrable de tous les gens
du pays.

--Coquin! dis-je  Tartaglia, quand nous les emes dpasss, tu as tes
raisons, je crois, pour ne pas craindre les bandits.

--_Mossiou! mossiou!_ fit-il en mettant le doigt sur ses lvres, ne
parlez pas de ce que vous ne savez pas! Il y a de mauvaises gens dans la
campagne de Rome; mais il y en a aussi d'honntes, et il est bon d'avoir
un ami comme moi, qui sait comment il faut parler aux uns et aux autres.

--Puis-je te demander, au moins, si ceux dont tu prtends me prserver
en ce moment sont de mauvais ou d'honntes bandits?

--Vous demandez ce qu'il ne vous servirait  rien de savoir, et je ne
prtends rien, puisque je ne vous demande rien ni pour eux ni pour moi.
Marchons, marchons, je vous prie: je ne crains que les surprises.

Nous arrivmes sans encombre au pied de la montagne. Je voulus mettre
mon cheval au pas pour le mnager. Tartaglia s'y opposa nergiquement.

--Eh! _mossiou_, vous n'y songez pas! La nuit est tout  fait tombe, et
c'est ici le plus mauvais endroit,  cause de la monte. Tenez, voil
une fontaine o bien des gens sont rests pour avoir voulu y faire boire
leurs chevaux; et, l, tout le long de ce petit mur, est-ce que vous
n'avez pas remarqu, dans le jour, les ttes de mort et les ossements en
croix, qui parlent assez clairement?

Enfin nous arrivmes  la porte de la ville, et Tartaglia consentit  me
parler de lord B***.

--Voyons, _mossiou_, dit-il, ne vous fchez pas! Lord B*** ne sait
probablement pas que vous tes  Frascati. Il s'imagine que vous courez
la ville de Rome pour voir les illuminations. Et tenez, nous voici sur
une hauteur d'o vous pouvez juger de la beaut du spectacle que vous
avez perdu. Retournez-vous, et arrtez-vous un moment.

Je m'arrtai. Le spectacle tait splendide. Rome brillait dans la nuit
comme une pliade d'toiles. Dix heures sonnaient  la cathdrale de
Frascati.

--Attention! s'cria Tartaglia enthousiasm: regardez bien le dme de
Saint-Pierre; le _changement_ va se faire! Ah! l'horloge de Frascati
avance d'une minute... de deux... Attendez! voil! Est-ce beau?

En effet, toutes les lumires qui,  cette distance de treize milles,
clataient de blancheur, changrent subitement de ton et devinrent d'un
rouge tincelant. L'norme fanal plac au sommet du dme rayonnait dans
une brume couleur d'incendie. Les Romains sont trs-friands de ce
coup d'oeil. Cinq cents ouvriers sont employs, ce jour-l,  le leur
procurer; et, quand le _changement_ n'est pas gnral et instantan sur
tous les points de l'immense difice, basilique, dme, colonnades et
fontaines, la population siffle  outrance les machinistes. Aussi ces
derniers y mettent-ils tout leur amour-propre, et Tartaglia s'cria
philosophiquement:

--A l'heure qu'il est, cinq ou six de ces pauvres diables dgringolent
de l-haut pour s'tre presss comme il convenait, car le _changement_
me parat trs-bien russi, et le public doit tre content. Bah! il n'y
a point de beau _changement_ sans cela! Le dme est si dangereux!

--A prsent, j'ai assez vu les lampions. Dis-moi comment il se fait que
je sois ici sur le cheval de lord B***, sans que lord B*** me l'ait
envoy?

--C'est que vous n'tes point sur le cheval de lord B***, mais bien sur
celui de la Medora. Quant  moi, j'ai choisi le mien parmi ceux des
domestiques. J'ai pris celui dont je savais l'allure douce et les jambes
sres.

Pendant quelques instants, Tartaglia me laissa croire que Medora l'avait
envoy courir aprs moi avec ces chevaux. Enfin, quand j'eus mis pied 
terre, il m'avoua la vrit:

--_C'est moi que j'ai pris sur moi_, dit-il, de seller ces chevaux et
de leur mettre, aller et retour, une petite douzaine de lieues dans
les jarrets. Bah! de si bonnes jambes! ajouta, en riant, l'effront
bohmien. Miss Medora trouvera peut-tre que son _Otello_ a un peu moins
d'ardeur que de coutume; elle fera un peu moins de folies, voil tout!
D'ailleurs, il pleuvra, le temps se brouille; miss ne sortira pas, et
_Otello_ se reposera. Allons, _mossiou_, ne soyez pas fch. J'ai tout
fait pour le mieux: quand j'ai vu qu'au lieu de vous calmer, je vous
rendais plus volontaire, et que vous preniez votre porte-manteau pour
sortir du palais sans rien dire  personne, je me suis dit, moi: Ce
pauvre garon ne va pas trouver de voiture, ou, s'il en trouve une, ce
sera pire que d'aller  pied; il sera arrt sur le chemin; il est fou,
il voudra se dfendre; on me le tuera.

--Mais quel diable d'intrt prends-tu  moi? lui criai-je en lui jetant
vingt francs qu'il refusa obstinment.

--Je prends intrt au futur mari de la Medora, rpondit-il, au futur
hritier de lady B***; car, voyez-vous, _c'est moi que je vous le dis_,
vous serez ce mari et cet hritier. Pour le moment, vous tes coiff de
cette brunette de Frascati; mais, avant huit jours, vous en serez las,
et vous reviendrez  Rome. La signorina n'aime pas son cousin Richard.
Elle l'aime d'autant moins qu'elle fait son possible pour l'aimer; mais
il est sot, et elle s'en aperoit bien. Bonsoir, Excellence; gardez
votre argent; vous tes gnreux, je le sais: c'est pour cela que
j'attends, pour accepter, que vous soyez riche. En faisant votre
fortune, je fais la mienne.

En parlant ainsi, il sauta  cheval et prit Otello par la bride. Je
voulais qu'il entrt dans la ville pour laisser reposer ces deux braves
btes.

--Non, non, dit-il, les domestiques courent les rues de Rome, cette
nuit; ils m'ont confi le soin des curies; mais, au point du jour, ils
y donneront un coup d'oeil, et il faut que ces deux btes-ci soient
sches et panses, pour qu'ils ne se doutent de rien.

Il partit au galop, et je me mis  gravir la via Piccolomini, on peu
honteux de penser que le cheval favori de Medora m'avait port,  ce
rendez-vous, cause indubitable de son ternel mpris. Je voyais aussi
se raliser la prdiction de Brumires relativement  Tartaglia: En
quelque lieu et  quelque heure que ce soit, vous le verrez apparatre
au moment o ses services vous seront indispensables, et il saura tre
l'homme ncessaire dans vos plaisirs ou dans vos dangers.

Pendant que je faisais ces rflexions, la grille ne s'ouvrait pas; et
la cloche place en dehors de la maison faisait un tel bruit, que je
n'osais la secouer trop fort.

--_Elle_ est l, sans doute, me disais-je. C'est elle qui va m'ouvrir
furtivement la porte.



XXV

9 avril.

Comme j'tais l, attendant avec le plus de patience possible, il
m'arriva une aventure nigmatique dont je n'ai pas encore, dont je
n'aurai peut-tre jamais le mot. Un moine sortait de la via Piccolomini,
c'est--dire de l'extrmit de la ville, et semblait se diriger vers la
via Falconieri, un de ces petits chemins enfoncs qui circulent entre
les parcs et qui portent le nom de celui auquel ils aboutissent. Cet
homme passa si prs de moi, que je pensai qu'il ne me voyait pas et que
je fis un mouvement pour n'en tre pas heurt; mais il me voyait, et, en
m'effleurant, il me mit rapidement dans la main un objet qui me parut
tre une petite plaque de mtal carr; puis aussitt, sans attendre la
moindre question, il s'enfona dans le chemin creux et disparut. Ce
n'tait pas le capucin oncle de la Daniella; c'tait un grand moine noir
et blanc, qui me rappela celui que j'avais rencontr dans les ruines du
thtre de Tusculum, et qui m'avait sembl vouloir viter mes regards.
Pourtant celui-ci me parut beaucoup plus mince.

Je m'assurai que l'objet mystrieux tait une tablette de fer battu
de la grandeur d'une carte de visite et perce de plusieurs trous
incomprhensibles au toucher. Je me demandai si c'tait quelque symbole
de dvotion distribu aux passants, ou un avis quelconque donn par
Daniella. Mais comment et pourquoi ce moine serait-il intervenu dans une
histoire d'amour?

Averti pourtant comme je l'avais t par Brumires et par lord B*** que,
dans ce pays-ci, il faut s'attendre aux choses les plus surprenantes, je
crus devoir ne pas m'obstiner  secouer la cloche de Piccolomini, et je
m'enfonai,  mon tour, dans la via Falconieri, sans dessein d'y suivre
les traces du moine, mais de manire  drouter les espions, si espions
il y avait, en me perdant dans l'obscurit.

Quand j'eus atteint un endroit compltement ombrag par les grands
arbres des deux parcs limitrophes, je me hasardai  frotter une
allumette comme pour allumer mon cigare, mais, en effet, pour constater
que j'tais bien seul, et pour regarder le talisman du moine. Ce ne
peut tre qu'un talisman, en effet, mais  quelle religion il peut
appartenir, voil ce qu'il m'est impossible de prsumer. Les jours
percs dans le mtal n'ont aucune signification que je sois capable
de traduire. Aprs les avoir bien examins, je mis,  tout vnement,
l'amulette dans ma poche, et, poursuivant mon chemin, je pntrai
dans l'enclos de Piccolomini par un des talus qui bordent le plant
d'oliviers, au del de la petite porte qui fait face  la grille de
la villa Falconieri. La nuit tait chaude et sombre, et de Frascati
partaient mille bruits joyeux qui taient une nouveaut pour mon
oreille. Pendant le carme, et pendant la semaine sainte surtout, sauf
la voix des cloches et des horloges, c'est un silence de mort. Quiconque
ferait entendre le son d'un instrument ou d'une chanson indiquant
la pense de boire ou de danser, risquerait de _cadere in pena_,
c'est--dire de subir l'amende ou la prison. Aussi, ds le jour de
Pques, tout ressuscite, tout chante, tout crie, tout danse dans les
tats du pape. Les cabarets sont rouverts, les lumires brillent, tout
hangar devient salle de bal, et on s'tonne de voir ce pauvre peuple
condamn, de par le sbire et le gelier,  une austrit toujours
abrutissante quand elle n'est pas volontaire, reprendre, avec tant
d'nergie et de navet, sa gaiet d'oiseau, ses gambades et ses cris
d'enfant en rcration.

Quand je fus dans le palais, je reconnus que j'aurais eu beau sonner.
Il tait compltement dsert, et je sentis quelque dpit de voir que ma
rsolution dsespre d'arriver l  l'heure dite n'aboutissait qu' une
dception. J'attendis en vain un quart d'heure; puis, l'impatience et
l'humeur me gagnant, je pris le parti de ressortir pour aller voir la
physionomie de Frascati en fte, et probablement la Daniella en danse,
oubliant le rendez-vous qu'elle m'avait donn; mais je fis en vain le
tour de la ville et du faubourg, jetant un regard furtif sur toutes les
guinguettes; je n'aperus que la Mariuccia, qui prenait grand plaisir 
voir sauter les jeunes filles, et qui ne fit pas la moindre attention 
moi.

Je rentrai, en proie  une vritable colre, une mauvaise et honteuse
colre, en vrit, et je trouvai la Daniella, dans ma chambre,  genoux
contre un fauteuil et disant sa prire, qu'elle n'interrompit nullement
en me voyant entrer; ce qui me donna le temps de me repentir, de me
calmer, et enfin de m'merveiller du sang-froid hroque avec lequel
cette trange fille, murmurant un reste de patentres et se signant
dvotement, alla retirer la clef de ma porte et pousser le verrou.

Alors seulement elle me regarda, et plit tout  coup.

--Qu'est-ce que vous avez? me dit-elle. Vous m'examinez d'un air moqueur
et froid!

--Et vous qui ne me regardez pas du tout depuis cinq minutes que je suis
l, vous que j'attends et que je cherche depuis une grande heure...

--Ah! c'est l ce qui vous a fch? Vous croyez donc que c'est une chose
bien facile pour moi de me trouver ici  l'heure qu'il est, quand mon
frre est  Frascati et quand tout Fracasti est debout? Allons, sachez
comment j'ai pu arranger les choses sans que ma tante se doutt de rien;
car il ne faut pas vous imaginer qu'elle m'approuverait de venir vous
trouver sans avoir exig de vous une promesse de fidlit. Je suis
cense passer cette nuit  la villa Taverna-Borghse,  un quart de
lieue d'ici, dans les jardins. Je me suis engage  y travailler pendant
un mois, et, sous prtexte que la course est longue quand il pleut, j'ai
demand  la femme de charge Olivia de me loger pour tout ce temps.
C'est une affaire arrange. Cette femme-l est de mes amies; elle m'a
donn une chambre place de manire  ce que je puisse sortir et rentrer
sans que les autres gardiens du palais Taverna s'en aperoivent. Ainsi,
je suis partie, ce soir, avec elle, en prsence de mon frre et de ma
tante, et j'ai attendu le moment de pouvoir me glisser de la villa
Taverna dans la villa Falconieri, et de la villa Falconieri jusqu'ici,
tout cela par les petits sentiers que je connais, et me voil.

Ce dernier mot _me voil_, fut dit avec un charme inexprimable. Il y
avait, dans la belle voix et dans le beau regard de cette fille, je ne
sais quelle candeur anglique dont j'aurais d tre frapp, mais dont je
subis l'entranement sans rflexion. Je la pris dans mes bras, et tout
aussitt je m'arrtai, tonn et inquiet: mes lvres avaient senti de
grosses larmes sur ses joues.

--Qu'est-ce donc, _Daniella mia?_ lui dis-je. Est-ce  regret que tu te
livres  mon amour?

--Tais-toi, dit-elle; ne mens pas! Tu n'as pas d'amour pour moi!

Ce reproche m'irrita.

--Eh! mon Dieu! allons-nous recommencer  dire des subtilits et  faire
des conditions?...

--Des conditions!... M'avez-vous promis seulement deux jours
d'attachement? Et pourtant, je suis l!

--Tu es l tout en larmes... C'est comme si tu n'y tais pas; car je te
jure que je ne veux rien devoir  une rsolution que tu regrettes. Si je
te dplais, ou si tu te repens de ta confiance, va-t'en donc!

--Non, je suis venue et je reste; car je vous aime, moi! C'est la seule
chose dont je sois sre. Et, l-dessus, elle cacha sa figure dans ses
mains, et pleura avec tant d'effusion, que mes premiers transports
firent place  de secrtes angoisses.

--Voyons, Daniella, repris-je, si vous tes une fille srieuse et
passionne, quittons-nous; car je suis un homme d'honneur, et je ne peux
ni rester dans votre pays ni vous emmener dans le mien; et, si vous tes
encore pure, comme vous avez voulu me le faire entendre, sortez, sortez!
Je ne veux pas vous sduire et me crer un devoir au-dessus de mes
forces. Je suis pauvre et ne peux vivre honorablement que dans une
situation indpendante, je vous l'ai dit. Adieu donc. Allons, partez,
pendant que j'ai encore le courage de le vouloir.

--Vous vous feriez donc un grand crime de sduire une fille dont vous
seriez le premier amant!

--Oui, si elle avait, comme vos larmes me le font croire, la conscience
de son sacrifice. Or, je ne veux pas accepter ce sacrifice, n'en pouvant
offrir aucun en change.

--Vous dites cela bien srieusement?

--Je vous le dis sur mon honneur.

--Rien en change! rpta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Pas un
jour, pas une heure de fidlit, peut-tre!

Elle ouvrit la porte et sortit lentement, comme pour me donner le temps
de la rappeler; mais j'eus la force de n'en rien faire, car je m'tais
senti, et je me sentais encore si trangement mu, que je me voyais
perdu, domin  jamais, si j'acceptais le plaisir d'une nuit  titre
d'immolation de toute une vie de chastet.

Quelques instants de silence me firent croire qu'elle tait partie, en
effet. J'avais les nerfs si excits, la tte si malade, que je sentis
des larmes de dpit ou de regret couler aussi sur mon visage. J'en fus
indign contre moi-mme; je me trouvais absurde et stupide. Je pris mon
chapeau et j'allais sortir.

--O allez-vous? me dit-elle imptueusement en me barrant le passage
dans le grenier qui prcde ma chambre.

--Je vas courir les guinguettes de Fracasti, et, comme, tout  l'heure,
j'ai vu l beaucoup de jolies figures trs-agaantes, j'espre
rencontrer facilement une conqute  qui je ne ferai pas verser de
pleurs.

--Ainsi, reprit-elle, voil tout ce que vous voulez? Une nuit d'amour
sans lendemain?

--Sans lendemain, je n'en sais rien; mais sans conditions et sans
regrets,  coup sr, voil tout ce que je veux!

--Allez! dit-elle, je ne vous retiens pas!

Et elle s'assit sur la premire marche de l'escalier, lequel est
si troit dans ce taudis, que, pour le descendre, il me fallait la
repousser de propos dlibr et l'obliger  me faire place. Elle ne
pleurait plus, elle avait la voix sche et l'attitude ddaigneuse.

--Daniella, lui dis-je en la relevant,  quel jeu puril et douloureux
perdons-nous des heures qui nous sont comptes et qui ne reviendront
peut-tre plus? S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi ne pas prendre
l'amour que je peux vous donner et qu'il dpend de vous de rendre d'un
poids si lger dans votre vie? Soyez sincre si vous tes folle, et
soyez forte si vous tes sage. Partez ou restez; mais ne me faites pas
souffrir et divaguer plus longtemps.

--Tu as raison, me cria-t-elle en me jetant ses bras autour du cou. Il
vaut mieux tre sincre. Eh bien, oui, je suis une folle, et mes sens me
gouvernent!

--A la bonne heure! J'en remercie ma bonne destine. Donc, je ne suis
pas ton premier amour?

--Non, non! je mentais! Ne te reproche rien, et aime-moi comme je suis,
comme tu peux, n'importe comment! Mais silence! teins cette bougie,
j'entends la Mariuccia qui rentre. Elle va venir voir si tu es rentr
aussi; fais semblant d'tre endormi; ne bouge pas; si elle parle, ne
rponds pas.

Quand le jour parut, je n'tais plus dans les bras de Daniella, j'tais
 ses pieds. Ah! mon ami, je pleurais comme un enfant, et ce n'tait
plus de dpit, ce n'tait plus de crispation nerveuse, c'taient des
larmes du fond de mon coeur, des larmes de reconnaissance et de repentir
surtout. Chre et charmante jeune fille! Elle m'avait tromp; elle
avait voulu tre  moi  tout prix, mconnue, calomnie, avilie par ma
mfiance, par ma passion goste et brutale. Et j'tais chti comme
j'avais craint de l'tre: une fille pure avait assouvi ma soif de
volupts, et j'avais t le possesseur inepte et indigne d'un trsor
d'amour et de candeur!

--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! lui disais-je. Je t'ai dsire comme
on dsire une chose de peu prix; j'ai rougi en moi-mme du sentiment qui
me poussait vers toi; je l'ai combattu, je l'ai souill tant que j'ai pu
dans ma pense. J'ai fait comme les enfants qui ne voient que l'clat
des fleurs, et qui les brisent sans se douter de leur parfum. J'ai t
indigne de mon bonheur, de ton dvouement, de ton sacrifice, et me
voil  tes pieds, rougissant de moi, car tu mritais des hommages, des
prires, de longues aspirations, et j'ai profan l'amour pur que je
te devais avant de te possder: mais, va, je rparerai mon crime; je
t'aimerai aujourd'hui comme j'aurais d t'aimer hier, et je serai ton
adorateur, ton cavalier servant, ton esclave aussi longtemps que tu le
voudras, avant de redevenir ton amant. Commande-moi ce que tu veux,
prouve-moi, punis-moi, venge ta fiert outrage; car je t'aime, oh!
oui, je t'aime,  prsent, mille fois plus que tu ne peux et ne dois
m'aimer!

Et puis je tombai dans le silence et dans une enivrante rverie, en
contemplant cette crature si sduisante et si nave, si coquette et si
chaste, si imptueuse et si humble, assez fire pour avoir pleur en
se livrant, assez dvoue et assez passionne pour s'tre livre quand
mme.

--Une vierge sage calomniant sa puret, teignant sa lampe comme une
vierge folle, pour rassurer la mauvaise et lche conscience de celui
qu'elle aime et qui la mconnat! Mais c'est le monde renvers,
pensai-je; c'est un bonheur invraisemblable qui m'arrive; c'est un rve
que je fais!

Et je pressais ses genoux contre ma poitrine soulage et purifie. Je me
prosternais devant elle; je me donnais corps et me. J'offrais mon coeur
sans rserve et ma vie pour toujours. J'tais exalt, j'tais fou; et,
 l'heure o je vous cris, je le suis encore. Bien que seul dans des
ruines, depuis cinq ou six heures, j'prouve toujours la mme ivresse
et je ne sais quelle joie intrieure, mle de repentir et
d'attendrissement, qui est, certainement, ce que j'ai ressenti de
plus nergique et en mme temps de plus doux, depuis que j'existe. O
Daniella, Daniella! devrais-je dire que ceci est une folie? Devrais-je
dire que j'ai exist avant aujourd'hui? Non, certes; car j'aime pour la
premire fois, et je sens que, dusse-je payer ce jour-l de ma vie, ou,
ce qui est pire, des souffrances d'une longue vie, je remercierais Dieu
avec enthousiasme de me l'avoir donn! Oh! vivre de toute la puissance
de son tre; se sentir inond de volupts, esprit et matire; ne plus
compter pour rien ces misrables proccupations, ces montagnes et ces
abmes de _si_ et de _mais _qui se dressent et se creusent autour
des plus vulgaires existences, pour les tourmenter btement de rves
sinistres et vains; se sentir fort,  soulever le monde sur son paule,
calme,  dfier la chute des toiles, ardent,  escalader le ciel,
tendre comme une mre et faible comme une femme, mu comme une eau qui
frissonne au moindre souffle, jaloux comme un tigre, confiant comme un
petit enfant, orgueilleux devant tout ce qui est, humble devant le
seul tre qui compte dsormais pour quelque chose, agit de transports
inconnus, apais par une langueur dlicieuse... et tout cela  la fois!
toutes les situations, toutes les sensations, toutes les forces morales
et physiques se rvlant avec une intensit, une clart et une plnitude
suprmes!

C'est donc l l'amour! Ah! j'avais bien raison d'y aspirer comme au
souverain bien, dans mes premires heures de jeunesse! Mais que j'tais
loin de savoir ce qu'un pareil sentiment, quand il se rveille
tout entier, renferme de joies et de puissance! Il me semble que,
d'aujourd'hui, je suis un homme. Hier, je n'tais qu'un fantme. Un
voile est tomb de devant mes yeux. Toutes choses m'apparaissaient
troubles et fantasques. J'attribuais  la solitude et  la libert une
valeur qu'elles n'ont pas. J'avais, de mon repos, de mon indpendance,
de mon avenir, des convenances de ma situation, de mon petit bien-tre
intellectuel, de ma raison vaine et vulgaire, un soin ridicule. Je
voyais faux. C'est tout simple: j'tais seul dans la vie! Quiconque est
seul est fou, et cette sagesse qui se prserve et se dfend de la vie
complte est un vritable tat alination.

Mais vivre  deux, sentir qu'il y a sous le ciel un tre qui vous
prfre  lui-mme et qui vous force  lui rendre tout ce qu'il se
retire pour vous le donner; sortir absolument de ce triste _moi_ pour
vivre dans une autre me, pour s'isoler avec elle de tout ce qui n'est
pas l'amour, mon Dieu! quelle trange et mystrieuse flicit!

Et pourquoi est-ce ainsi? Autre mystre! Pourquoi cette femme, et non
pas toute antre plus belle peut-tre et meilleure ou plus prise encore?
La raison, la fausse raison d'hier s'efforcerait vainement de rabaisser
mon choix et de me montrer l'image d'une matresse plus dsirable. La
raison souveraine d'aujourd'hui, cette extase, cette vision du vrai
absolu, rpondrait victorieusement que la seule matresse qu'on puisse
dsirer est celle qu'on a, et que la seule femme qu'on puisse adorer est
celle qui vous a jet dans l'tat surnaturel o me voici.

Oui, je me sens, en ce moment, au-dessus de la nature humaine;
c'est--dire hors de moi, et plus grand, et plus fort, et plus jeune que
moi-mme. Je m'estime plus que je ne croyais pouvoir m'estimer jamais;
car mes prjugs et mes mfiances, mon aveuglement et mon ingratitude ne
me semblent plus venir de moi, mais d'un rle que j'tais forc de jouer
dans la comdie sociale. J'ai dpouill ce costume d'emprunt; j'ai
oubli ces paroles de routine et ces raisonnements de commande. Je me
trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour primordial, la principale effluve
de la divinit, s'est rpandu dans l'air que je respire; ma poitrine
s'en est remplie. C'est comme un fluide nouveau qui me pntre et me
vivifie. Le temps, l'espace, les besoins, les usages, les dangers, les
ennuis, l'opinion, tous ces liens o je me dbattais sans pouvoir faire
un pas, sont maintenant des notions errones, des songes qui fuient dans
le vide. Je suis veill, je ne rve plus; j'aime et je suis aim. Je
vis! je vis dans cette rgion que je prenais pour un idal nuageux, pour
une cration de ma fantaisie, et que je touche, respire et possde comme
une ralit! Je vis par tous mes organes, et surtout par ce sixime sens
qui rsume et dpasse tous les autres, ce sens intellectuel qui voit,
entend et comprend un ordre de choses immuable, qui coopre sciemment
 l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie suprieure, de la vie en
Dieu!

Ah! le positivisme, le convenu, le prouv, le prtendu ralisme de la
vie humaine dans la socit! Quel entassement de sophismes qui,  notre
rveil dans la vie ternelle, nous paratront risibles et bizarres, si
nous daignons alors nous en souvenir! Mais j'espre que cette mmoire
sera confuse, car elle nous pserait comme un flux de divagations notes
pendant la fivre. J'espre que les seuls jours, les seules heures de
cette courte et trompeuse existence dont il nous sera possible de
nous souvenir, seront les jours et les heures o nous aurons ressenti
l'extase de l'amour dans tout son rayonnement divin! O mon Dieu! je vous
demande de me laisser, dans l'ternit, le souvenir de l'heure o je
suis!



XXVI

Villa Mondragone, 10 avril.

Je reviens vous crire aujourd'hui dans la mme solitude o j'ai
pass la journe d'hier  vous raconter l'vnement de ma vie, la
transformation de mon tre. Seulement, hier, il faisait un temps
affreux, et je vous crivais assis sur des dcombres, dans une des
salles dsertes et dlabres de ce noble manoir. Aujourd'hui, je suis
en plein air, par un temps dlicieux, dans un jardin abandonn, o de
magnifiques asphodles croissent librement sur les margelles disjointes
des bassins taris et ensabls. Je suis encore plus heureux qu'hier,
bien qu'hier cela ne me part pas possible, bien que je n'eusse pas
conscience, et cela pour la premire fois de ma vie, de l'absence du
soleil. Je ne m'en suis aperu qu'en revenant  Frascati, en voyant
l'herbe mouille et le ciel noir. Ah! qu'est-ce que cela me fait, 
prsent, qu'il y ait de la lumire et de la chaleur sur la terre? J'ai
mon soleil dans l'me, mon foyer de vie est dans l'amour qui brle en
moi.

Ne soyons pas ingrat pourtant: le soleil de l-haut est un bel clairage
pour le splendide dcor qui m'environne, et je vais chrir exclusivement
cet endroit-ci, parce que je suis aussi prs d'_elle_ que possible. Je
rve  trouver le moyen de m'y tablir le jour et la nuit. Comment cela
se pourra-t-il? Je ne sais. C'est, comme je vous l'ai dit, une ruine
abandonne; mais il faudra russir  m'y faire un nid.

C'est que, voyez-vous, la villa Taverna et la villa Mondragone sont
situes dans le mme parc. Toutes deux appartiennent  une princesse
Borghse qui ne songe pas  en faire deux lots spars. De la villa
Taverna, belle maison de plaisance  mi-cte, on suit un _stradone_,
c'est--dire une vaste alle couverte d'arbres sculaires, si longue
et si rapide, qu'il ne faut pas moins de vingt minutes pour la monter.
Enfin, tout en haut et tout  coup, en tournant dans des bosquets sur
la gauche, on se trouve devant une masse de constructions
incomprhensibles: c'est Mondragone, villa immense et pleine de
caractre, bien qu'elle n'ait rien d'imposant. Le style italien des
derniers temps de la renaissance est toujours petit de proportions,
quelle que soit sa dimension relle, et l'oeil s'y trompe absolument au
premier aspect.

C'est dans cette vaste rsidence dserte que je peux pntrer et
m'enfermer, sous prtexte de faire des tudes de dessin. La femme de
charge de la villa Taverna, cette Olivia, amie de ma Daniella, qui me
connat dj depuis quelques jours, me confie une clef qui ne pse pas
moins d'un kilo, et que je dois rapporter  six heures. Cela me permet
d'changer deux fois par jour, en passant  Taverna, quelques regards
avec Daniella, qui, dans une salle basse des communs, travaille  une
formidable lessive; mais j'ai tant de respect pour elle,  prsent,
qu'afin de ne pas l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison,
je fais semblant de ne pas la connatre. La nuit, elle se glisse
furtivement dans les sentiers couverts et vient me trouver 
Piccolomini; mais il lui faut traverser Falconieri, o elle risque de
rencontrer des gardiens mal disposs, ou bien descendre de Taverna 
Frascati, et se faire voir aux gens du faubourg. En outre, nous ne
pourrons plus tromper longtemps la Mariuccia. C'est par miracle que,
depuis deux nuits, nous chappons  sa clairvoyance, et nous ne savons
pas encore si, au point o nous en sommes, elle nous sera favorable.

Ici, dans cette rsidence dserte, entoure de grandes constructions
dont le fate s'croule, mais dont toutes les issues extrieures sont
bien closes, je pourrais voir ma chre compagne  toute heure si j'avais
un logement quelconque, et je ne suis mis aujourd'hui  tout explorer
dans le plus grand dtail. Il me semble que quelque bonne ide va me
venir en TOUS faisant part de mes dcouvertes.

Imaginez-vous un chteau qui a trois cent soixante et quatorze
fentres[4], un chteau compliqu comme ceux d'Anne Radcliffe, un monde
d'nigmes  dbrouiller, un enchanement de surprises, un rve de
Piranse; mais d'abord il faut que je vous fasse succinctement
l'historique de la villa Mondragone, pour que vous compreniez quelque
chose  ce mlange d'abandon misrable et de luxe princier o je cherche
un gte.

[Note 4: Nombre qui, dans l'architecture de cette poque, reprsente
une tendue immense de constructions.]

Ce palais fut bti par Grgoire XIII, au XVIe sicle. On y entre par
un vaste corps de logis, sorte de caserne destine  la suite arme
du pontifs. Lorsque, plus tard, le pape Paul V en fit une simple
_villgiature_, il relia un des cts de ce corps de garde au palais
par une longue galerie de plain-pied avec la cour intrieure, dont les
arcades lgantes s'ouvrent, au couchant, sur un escarpement assez
considrable, et laissent aujourd'hui passer le vent et la pluie. Les
votes suintent, la fresque est devenue une crote de stalactites
bigarres; des ronces et des orties poussent dans le pav disjoint;
les deux tages superposs au-dessus de cette galerie s'croulent
tranquillement. Il n'y a plus de toiture; les entablements du dernier
tage se penchent et s'affaissent aux risques et prils des passants,
quand passant il y a, autour de cette thbade.

Cependant, la villa Mondragone, reste dans la famille Borghse, 
laquelle appartenait Paul V, tait encore une demeure splendide, il y
a une cinquantaine d'annes, et elle revt aujourd'hui un caractre de
dsolation riante, tout  fait particulier  ces ruines prmatures.
C'est durant nos guerres d'Italie, au commencement du sicle, que les
Autrichiens l'ont ravage, bombarde et pille. Il en est rsult ce qui
arrive toujours en ce pays-ci aprs une secousse politique: le dgot et
l'abandon. Pourtant la majeure partie du corps de logis principal, la
_parte mdia_, est assez saine pour qu'en supprimant les dpendances
inutiles, on puisse encore trouver de quoi restaurer une dlicieuse
_villgiature_. C'est le parti que voulait prendre et que prendra
peut-tre la princesse propritaire actuelle. Des rparations avaient
mme t entreprises sur un pied de luxe qui peint trs-bien l'esprit
local. On a commenc par l'inutile, comme toujours. Sans se proccuper
de la couverture  jour, ni des brches faites par le canon aux tages
suprieurs, on a fait des parquets, des peintures et des volets
richement monts aux premiers tages. Ces volets, par parenthse, m'ont
frapp comme une chose charmante que je n'ai encore vue nulle part. Ils
sont d'un bois rsineux vein de rouge vif qui laisse passer l'clat du
soleil au travers. Cela remplit l'appartement d'un ton rose trs-gai.
J'ai pu en juger cette partie du local n'tant pas si bien ferme, qu'en
cherchant un peu je n'aie trouv moyen d'y pntrer.

Au-dessus, s'tendent des salles magnifiques encombres de poutres et
de dcombres, et, un dtail bien caractristique, c'est une sorte de
boudoir ou chapelle dont le plafond est frachement peint, et assez
joliment peint par un artiste indigne, dans le got traditionnel du
pays. Ce sont des personnages tout roses nageant dans un ciel bleu
turquin, d'un propre et d'un gracieux  donner des ides de bal; mais,
dans le mur latral, une grande fente que l'on n'a pas encore song 
fermer, bien qu'elle menace d'emporter un pan de l'difice, sert de
passage  une famille d'oiseaux de proie qui ont trouv l, pour
perchoir, un bout de solive sortant  l'intrieur. Ils s'y tablissent
paisiblement chaque nuit, ainsi que l'atteste un monceau de traces
toutes rcentes. Les amours du vautour ou de l'orfraie sont donc encore
abrits par un ciel de chrubins ou de cupidons enguirlands tout
flambant neufs.

C'est que les embellissements, prcurseurs accoutums des rparations
urgentes, sont rests en route. A la dernire rvolution, ce palais
a t, encore une fois, occup militairement, et les normes tas de
litire qui jonchrent les terrasses n'ont pas encore disparu. tait-ce
un poste de cavalerie franaise ou italienne? Les nombreuses sentences,
d'un patriotisme ardent et naf, charbonne sur les murs, me font
pencher pour la dernire hypothse.

Va-t-on, comme on le dit aux environs, reprendre les travaux abandonns?
L, pour moi, est la question pressante. Si on ne les reprenait pas, la
solitude durerait ici, et j'y pourrais peut-tre louer un coin o je
vivrais inaperu. Il y a une portion trs-bizarre qui semble la plus
moderne et la moins endommage, dans laquelle il m'a t impossible de
me glisser. C'est comme une petite villa mystrieuse perche sur un des
cts de la villa principale. C'est probablement le logement de caprice
personnel que, dans ces palais italiens, qu'il soit en haut ou en bas,
cach ou apparent, on appelle le _casino_. Ici c'est un assemblage
de petits pavillons, dont les ouvertures annoncent des appartements
lilliputiens. C'est assez laid, mais curieusement agenc autour d'une
toute petite terrasse, d'o la vue domine une tendue prodigieuse 
travers des balustres massifs dont la destination semble tre de cacher
ce sanctuaire aux regards du dehors. tait-ce une fantaisie de retraite
cnobitique? Un campanile  jour, plant sur cette terrasse, semble
avoir t une chapelle, ou une sorte d'oratoire arien, propre 
stimuler le bien-tre moral par le bien-tre physique du beau site et
du vent frais. Mais on peut, tout aussi bien, se reprsenter, dans ce
casino, de mystrieuses amours, retranches en toute scurit contre la
curiosit d'une suite nombreuse ou de visiteurs inattendus.

Quoi qu'il en soit, cela fait une demeure rserve que l'on n'aperoit
de nulle part, si ce n'est par son entre principale qui donne sur
l'ancien parterre clos de murs festonns et orns de boules. Cette
entre est masque par un beau portique attribu au Vignole, o l'on
peut se promener dans un isolement complet.

J'aime beaucoup cet abri lgant avec ses arcades ornes de dragons,
ses degrs de marbre briss, et son fond perc de portes et de fentres
mystrieuses barricades solidement. C'est au travers des fentes de ces
huis jaloux, qui semblent vouloir garder les secrets du pass, que je
vois la petite terrasse, les petits pavillons et le clocheton arrondi
du casino. De superbes gramines poussent entre les dalles, et des
moineaux, aussi sauvages que ceux de nos villes sont familiers, y
prennent leurs bats sans se douter que, spar d'eux par une cloison de
planches, j'coute et commente leur caquet. Si je pouvais pntrer dans
cette villa secrte, il me semble que j'y trouverais une demeure close
et habitable, car j'y vois des portes et des fentres en bon tat; mais
il faudrait y entrer par effraction, et je ne dois pas abuser de la
confiance des gardiens.


En cherchant un passage vers ce casino, je viens de faire une autre
dcouverte: c'est un recoin encore plus bizarre, encore plus cach, et
beaucoup plus joli. Aprs avoir err dans je ne sais combien d'glises
souterraines, de salles aux gardes ou d'curies situes beaucoup plus
bas que le niveau de la cour, et d'une si puissante architecture, qu'on
ne sait ce que font l, dans les tnbres, ces belles et vastes salles,
je me suis trouv en face d'un escalier tournant que j'ai descendu.

C'est l que le chteau, creus dans le coeur de la montagne, devient
singulirement fantastique; c'est encore une autre rsidence qui ne peut
pas avoir servi  loger des domestiques, ils eussent t trop loin de
leurs matres. Cela ressemble  un quartier rserv  quelque pnitent
volontaire, ou  quelque prisonnier d'tat. Figurez-vous un tout petit
prau profond,  ciel ouvert, avec des constructions situes autour
comme les parois d'un puits, et, sous les arcades de ce prau, un autre
escalier rapide qui s'enfonce  perte de vue, on ne sait o.

Je l'ai descendu, et je me croyais bien, cette fois, dans les entrailles
de la terre: aussi ai-je t encore plus surpris que je ne l'avais t
dans le prau, en voyant entrer l'clat du soleil  cette profondeur.
Probablement, j'tais tout simplement arriv au niveau de la base de
ce massif de rocher o Mondragone est assis en face de Rome, au-dessus
d'elle de toute la rgion des premiers tages de la chane Tusculane.
Une sortie doit avoir exist au bas de cet escalier profond o j'tais
parvenu; mais elle a t mure apparemment, car je ne recevais que par
une petite fente,  laquelle je ne pouvais atteindre, les bouffes d'un
air frais et l'blouissement d'un brillant rayon de lumire.

Une nouvelle srie de salles souterraines s'ouvrait  ma gauche. Je m'y
hasardai dans les tnbres. Je manquais d'allumettes pour me diriger, et
je dus renoncer  cette dangereuse exploration, au milieu des dcombres,
des excavations imprvues et des casse-cou de toutes sortes.

Je suis donc remont au petit clotre que je venais de dcouvrir, et,
dans ma fantaisie, j'ai donn  cet endroit un nom quelconque. Je vous
le dsignerai sous celui de clotre _del Pianto_, ou, si vous voulez,
du _Pianto_ tout court. Ce nom me vient de l'ide que ce lieu isol,
et invisible du dehors, a d servir  quelque longue et douloureuse
expiation.

Le casino arien dont je vous ai parl auparavant, et qui est  l'autre
extrmit du grand pavillon, gardera son nom de _casino_. Je devrais
rappeler la damnation, _perdizione_. Je ne sais pourquoi cette petite
terrasse retranche, d'o l'on voit sans tre vu, ces clochetons paens
et ces petites fentres qui regardent dans les yeux les unes des autres,
ont l'air de raconter une aventure galante, cache l sous prtexte de
brviaire.

Si ces vieux murs pouvaient parler, ils rvleraient peut-tre bien plus
d'intrigues que je ne leur en attribue. Dans tous les cas, ils ont un
air de chronique  la fois sinistre et licencieuse, et il m'est bien
permis d'en faire, dans ma pense, le thtre de romans quelconques.

Le Pianto a cela de particulier qu'il est difficile,  premire vue, de
fixer, sur un plan imaginaire, le point exact o il est situ. C'est
peut-tre le noyau primitif de toute la construction. C'est peut-tre
tout uniment une petite cour intrieure ncessaire pour arer les
appartements, qui ne remplissent pas, comme ceux du milieu, tout
l'norme vaisseau du pavillon central. Des fentres d'un style plus
ancien que le reste, et en partie mures remplissent ses parois
suprieures. Celles qui s'enfoncent sous la galerie du clotre sont
mystrieusement closes, et j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouv
l'entre des appartements qu'elles clairaient. On n'arrive  ce clotre
que par des dtours dont je ne me rends pas encore un compte exact.

J'ai trouv, malgr l'obscurit, car la plupart des ouvertures
extrieures sont mures au nord, le milieu de l'difice. C'est une salle
d'entre, ou plutt une cour vote, dans laquelle pntraient, je
crois, les voitures et les cavaliers. L'immense porte est mure
galement. Je l'ai cherche au dehors et retrouve au milieu de la plus
belle terrasse qu'il soit possible d'imaginer. Je dis belle quant  la
situation et l'tendue. C'est un immense hmicycle dentel d'un parapet
de marbre et d'une riche balustrade en partie rompue aujourd'hui. Au
milieu s'lve, en champignon, une lourde fontaine dont la vasque brise
est  sec; une partie des eaux errantes se perdent au hasard dans les
fondations; le reste s'chappe en dehors, dans une grande niche situe
au bas du talus monumental de la terrasse.

Mais l'ornement le plus bizarre de cette terrasse, que, pour me
conformer  l'usage de la localit, j'appellerai le _terrazzone_ (la
grande terrasse), consiste en quatre colonnes gigantesques djetes par
les boulets et surmontes de girouettes et de croix papales brises ou
tordues, ces colonnes qui sont les tuyaux des chemines de cuisines
pantagrulesques situes sous la terrasse mme, et probablement de
plain-pied avec le bas de l'escalier du Pianto, ont la forme de
tlescopes dmesurs et portent, en guise de couronnement, des masques
grimaants qui vomissaient la fume des festins, bien loin au-dessus des
cimes des arbres du parc.

Tout cela est d'un got par trop italien de la dcadence; mais c'est
d'un fastueux trange, et la situation est splendide. C'est la mme vue
dcouverte et incommensurable que j'ai de ma fentre  Piccolomini; mais
l'oeil va plus loin encore, parce qu'on est  un mille plus haut,
et c'est plus beau, parce qu'au lieu des masures de Frascati pour
repoussoir de premier plan, on a une riche tendue de jardins plantureux
d'un grand style. L'alle de cyprs, en pente rapide, qui, du bas du
_terrazzone_, traverse tout ce domaine, paralllement au _stadone_
de chnes verts en berceaux qui descend  la villa Taverna, est
vritablement monumentale. Ces arbres ont quelque chose comme
quatre-vingts ou cent pieds de haut. Leur tige est un faisceau de
colonnettes grles autour d'un pivot central. C'est bizarre, c'est
humide, noir et spulcral, au milieu du paysage, je ne dirai pas le plus
riant, car le steppe de Rome n'est jamais gai, mais le plus tincelant
qu'il soit possible d'imaginer.

Mais le Pianto, avec ses festons de ronces et de vignes sauvages qui
pendent des crevasses ou qui se tranent sur les dbris de sculptures
entasss en dsordre, est mon petit coin de prdilection. Les troites
dimensions du tableau assez thtral qu'il prsente donnent le sentiment
d'une scurit profonde. Il me semble, seul comme je suis, et enterr
vivant dais ces massifs d'architecture o ne pntre pas le moindre
bruit du dehors, que l'on pourrait vivre et mourir l, de bonheur ou de
dsespoir, sans que personne s'en inquitt. Certes,  l'heure qu'il
est, quelque isol que vous me supposiez, vous ne pouvez vous
reprsenter une cachette aussi secrte et une solitude aussi absolue que
celle d'o je vous cris, au crayon, sur un album _ad hoc_.

A Tivoli, j'avais dj rv une solitude  deux, une retraite  jamais
cache, dans la galerie taille au coeur du roc qui domine la cascade.
Certes, c'tait mille fois plus beau que la ruine muette et sourde o
me voil enfoui; mais je ne dsire plus Tivoli: la folle Medora et la
fivre m'en ont fait un souvenir pnible; et, d'ailleurs, l'amour vrai
n'a pas tant besoin des splendeurs de la nature. Il aime l'ombre et le
silence. Le chant terrible des cataractes me gnerait aujourd'hui, s'il
me drobait une des paroles de ma bien-aime.

Puisque je suis l  vous parler d'elle, il faut que je vous raconte
qu'hier au soir, m'en retournant par la pluie  Piccolomini, pluie que,
du reste, je ne recevais gure, car ces _stradoni_ d'yeuses antiques
sont de vritables votes de feuilles persistantes et de monstrueuses
branches entrelaces, j'entendis partir, de la villa Taverna, un bruit
de voix et de rires o il me semblait reconnatre le rire et la voix de
Daniella. J'avais  remettre  Olivia la majestueuse clef de Mondragone,
et je vis cette aimable femme  une fentre de rez-de-chausse des
btiments de service qu'elle occupe avec sa famille. Elle me fit signe
d'approcher, et me montra, dans la grande salle o Daniella a tabli son
atelier de _stiratura_, un bal improvis. A la fin de leur journe de
travail, les ouvrires qu'elle emploie et les autres jeunes filles de la
ferme et de la maison se livraient entre elles  la danse, en attendant
qu'on leur servt le souper.

--C'est tous les jours ainsi, me dit Olivia, qui tenait le tambour de
basque, unique orchestre de cette bande joyeuse, et qui le passa  une
autre pour me parler;--la Daniella est folle de la danse, et, quand elle
vient travailler ici, il faut, bon gr mal gr, que toutes nos filles
sautent, ne ft-ce qu'un quart d'heure. Est-ce que vous n'avez pas
encore vu danser la Daniella?

--Une seule fois et un seul instant!

--Oh! alors, vous ne savez pas que c'est la plus belle danseuse du pays.
Dans le temps, on venait de Gensano, et de plus loin encore, pour la
voir au bal, et, quoiqu'elle nous ait quitts pendant deux ans, elle
n'a rien oubli et rien perdu.... Tenez, la voil qui va reprendre;
regardez-la!

Je montai sur une borne et regardai dans l'intrieur, qu'clairait une
de ces hautes lampes romaines  trois becs, exactement pareilles 
celles des anciens et trs-lgantes de forme, mais qui donnent une
trs-mdiocre lumire. D'abord je ne vis qu'un ple-mle de jeunes
filles bouriffes qui se livraient  une sorte de valse effrne; mais
l'une d'elles cria:

--_La fraschetana!_

C'est la danse de caractre, et comme qui dirait la gavotte de Frascati.
Toutes s'arrtrent et firent cercle pour voir Daniella ouvrir cette
danse avec une vieille femme de la campagne, qui passe pour avoir gard
la vritable tradition. Olivia me fit signe d'entrer par la fentre: je
ne me fis pas prier, et me mlai  l'assistance sans veiller la moindre
surprise; toutes ces fillettes taient absorbes par les deux grands
modles de l'art chorgraphique indigne qu'elles avaient  contempler.

Cette danse est charmante: les femmes tiennent leur tablier, et le
balancent gracieusement devant elles en minaudant vis--vis l'une
de l'autre. La vieille matrone,  figure austre, se livrant  ces
chatteries d'enfant, tait d'un comique achev, qui ne faisait pourtant
rire personne et qui ne dconcertait nullement Daniella. En regardant
celle-ci, je ne sais quel frisson de jalousie me passa dans tout le
sang. Je crois que, s'il y avait eu l quelque autre homme que moi, je
lui aurais cherch querelle. Je ne sais pas si je pourrai jamais me
rsoudre  la voir danser ailleurs que dans son cnacle de petites
filles. Elle est trop belle quand elle s'anime ainsi. Elle avait
retrouss sa longue jupe brune, qui se drapait tout naturellement sur
un court jupon de flanelle rouge assez rustique, mais d'un ton de
coquelicot blouissant. Le fichu blanc qui couvre ordinairement ses
cheveux tait relev carrment, comme le capulet de linge des paysannes
romaines, et les grandes pendeloques d'or de ses boucles d'oreilles
sautillaient comme des feux follets sur les ondes lustres de ses
cheveux noirs.

Je ne vous dirai pas que sa danse est de l'art et de la grce: c'est
de l'inspiration et du dlire, mais un dlire sacr comme celui
qu'prouverait une sibylle; c'est une verve et une nergie  faire
trembler; c'est un regard qui brle, un sourire qui blouit, et, tout 
coup, des langueurs qui nervent. Quand elle eut dans dix minutes, elle
cda gnreusement la place.

--Aux autres! s'cria-t-elle en prenant le _tamburello_, qu'elle se mit
 faire rsonner avec une vigueur trange.

Il n'y a rien de joli au monde comme le toucher rapide de ces petits
doigts sur la peau rebondissante de l'instrument rustique. Elle ne le
tient pas lev au-dessus de sa tte et ne le frappe pas du dos de la
main, comme on le fait ailleurs. Ici, les femmes tiennent le tambourin
ferme, et le touchent comme si c'tait un clavier. Le bruit qu'elles
en tirent, en ayant l'air de l'effleurer, est formidable et marque un
rhythme si accus et si accentu, que rien n'y rsiste, et que la plus
mdiocre danseuse prend de l'lan et comme de la fureur.

Pourtant, la danse n'tait pas enleve au gr de Daniella, et, pour lui
imprimer plus de feu, elle se mit  chanter l'air  pleine voix, avec
un accent de colre, des paroles de reproche et d'excitation  ses
compagnes endormies, et cette facilit d'improvisation  laquelle se
prte la langue italienne, dont toutes les classes de la population
manient le mtre et la rime presque aussi aisment que la prose. Toute
parole chante de cette faon a le privilge de produire une grande
animation ou une grande gaiet sur les auditeurs. On cessa de danser
pour couter Daniella, qui, au milieu des rires de ses compagnes et des
siens propres, dbitait une kyrielle de couplets mordants et plaisants.
On lui criait, ds qu'elle voulait s'arrter:

--Encore, encore!

L'air qu'elle chantait est sauvage et original. Elle a une voix
admirable, la plus puissante et, en mme temps, la plus douce et la plus
suave que j'aie jamais entendue, quelque chose qui va au coeur et aux
sens, mme en jetant follement des badinages enfantins et en affectant
un accent courrouc.

--Mon Dieu! pensais-je, qu'elle est belle et complte, cette
organisation mridionale qui se joue de toutes les choses enseignes,
et qui trouve en elle-mme le sens vivant du beau dans toutes ses
manifestations!

J'tais comme honteux, comme effray de possder cette femme que la
foule couronnerait et acclamerait, si elle tait en ce moment sur un
thtre avec cet abandon et cette inspiration qui n'ont vraiment ici que
moi pour public.

Elle tait si enivre de sa danse, de son chant et de son tambour de
basque, qu'elle semblait ne pas m'avoir aperu encore. J'en fus piqu,
et, m'approchant d'elle, je lui dis un mot  l'oreille. Elle jeta en
l'air le _tamburello_, et, abaissant sur moi ses beaux yeux humides de
plaisir, elle tendit les bras comme si elle allait m'embrasser devant
tout le monde. Je m'chappai pour l'empcher de se trahir, et courus
pour l'attendre  Piccolomini, o je la trouvai dans ma chambre. Elle
tait arrive avant moi, et la Muriuccia ne l'avait pas vue entrer.
Je suis tent de croire qu'elle a des ailes, ou qu'elle parvient  se
rendre invisible quand il lui plat.



XXVII

Villa Mondragone, 12 avril.

J'ai bien des choses nouvelles  vous raconter. Aprs vous avoir quitt
avant-hier, vers cinq heures de l'aprs-midi, c'est--dire aprs avoir
ferm mon album, comme je me disposais  partir, j'ai vu apparatre ma
chre matresse  l'entre suprieure du Pianto. Elle tait trs-mue.

--Je vous cherche partout, me dit-elle; il y a une grande heure que je
cours dans ces ruines sans oser vous appeler!

--Eh quoi! une heure que j aurais pu passer  tes genoux, une heure de
dlices que j'ai perdue! Il fallait m'appeler!

--Non! il faut plus de prudence que jamais. Mon frre...

--Ah! s'il ne s'agit que de ton frre, moquons-nous de lui! Que peut-il
vouloir de moi?

--De l'argent, probablement.

--Je n'en ai pas pour lui.

--Ou le mariage, peut-tre!

--Eh bien, soit; si c'est l ce que tu veux, toi, nous serons vite
d'accord.

Daniella se jeta  mon cou en fondant en larmes.

--Et quoi! lui dis-je, es-tu tonne d'une chose si simple? Ne te
l'ai-je pas dit, que j'tais  toi, corps et me, pour toujours?

--Non! tu ne me l'avais pas dit!

--Je t'ai dit: _Je t'aime!_ et je te l'ai dit du fond de l'me. Pour
moi, toute ma vie est dans ce mot-l. S'il te faut d'autres serments,
des tmoins et des critures, tout cela est si peu de chose en
comparaison de ce que je sens en moi de force et de passion, que je ne
veux mme pas que tu m'en saches gr. Dis un mot, et je t'pouse demain,
si c'est possible demain.

--Ce serait possible demain; mais je ne le veux pas. Nous reparlerons
peut-tre de cela plus tard; mais, maintenant, je veux avoir le mrite
d'une confiance aveugle. Ne m'te pas l'orgueil de ma faute! Nous avons
fait un pch en nous passant de prtre pour nous unir; je le sais, et
j'accepte pour pnitence le mal qui pourra m'en arriver de la part des
hommes. Ce sera bien peu de chose, et je mritais d'tre punie par ton
mpris. Puisqu'au lieu de ce que j'attendais de toi, il arrive que
tu m'estimes et me chris pour ma faiblesse, je suis mille fois trop
heureuse, et les _autres_ peuvent bien me couper par morceaux sans que
je m'en plaigne et sans que je fasse entendre un seul cri. La faute
est commise, et ce n'est pas d'tre marie un jour ou l'autre qui
m'empchera d'tre note au livre de Dieu.

--Eh quoi! ma bien-aime, des terreurs et des remords!

--Non, non! j'ai trop de bonheur pour sentir l'pine du repentir, et,
dusses-tu me repousser ou me fuir demain, je ne pourrais pas regretter
les deux jours qui viennent de m'tre donns. Qu'importe que l'on pleure
dix ans si, en quelques heures, on a got plus de joies que toute une
vie de malheur ne peut nous donner de souffrances?

--Ah! tu as raison, fille du ciel! la souffrance est un fait humain qui
peut s'valuer et se mesurer: la joie, comme nous l'avons savoure, est
au-dessus de tous les calculs, puisqu'elle vient de Dieu.

--Elle vient de Dieu, c'est vrai! L'amour est comme le soleil, qui luit
pour les coupables aussi beau qup pour les justes. Je ne peux donc pas
rougir de t'aimer, ni m'en repentir en aucune faon. Seulement, je
compte avec mon juge, et je sais qu'il me fera expier mon ivresse.
J'attends donc quelque grand chtiment en cette vie ou en l'autre,
et, puisque je l'accepte d'avance, nous sommes quittes, lui et
moi!--C'est--dire, ajouta-t-elle aprs m'avoir embrass avec ardeur,
nous sommes quittes, si c'est moi seule qui ai  souffrir en ce monde ou
en l'antre, car, si c'tait toi, si tu devais tre puni  ma place...,
je me rvolterais, je maudirais le ciel, qui m'aurait envoy une
punition cent fois plus grande que mon pch. Voil pourquoi je viens te
trouver et te dire qu'il faut de la prudence, car c'est toi qu'on menace
en ce moment   cause de moi.

--Qui me menace?

--La police pontificale a t saisie d'une plainte contre toi, dpose
par mon frre,  propos de ces maudites fleurs que tu as tes du
grillage de la madone. En teignant la petite lampe, il parat que tu as
fait tomber d'abord le grillage, et puis de l'huile sur la fresque;
et ensuite mon frre, frapp et jet  terre par toi, ivre comme il
l'tait, a promen, en se relevant et en ttant la muraille, ses mains
remplies de fange sur la sainte image. Voil comment je peux expliquer
les taches et les souillures qu'elle portait le lendemain de cette
aventure; car, quelque mchant homme que soit Masolino, je ne veux pas
l'accuser d'avoir fait, exprs une profanation aussi abominable. Il t'en
accuse, lui, et il prtend t'avoir surpris occup  cette sclratesse.
Il ne sait certainement pas quelle personne il a vue; mais, ayant
entendu dire que tu es entr une fois dans la maison que j'habite 
Frascati, il te souponne et te dsigne. On ne le croit pas dans la
ville; mais les autorits, qui devraient bien savoir, comme tout le
monde,  quoi s'en tenir sur le compte d'un ivrogne comme lui, le
protgent singulirement et ont commenc une espce d'enqute. On a t
aujourd'hui  Piccolomini pour t'interroger et pour interroger ma tante
Mariuccia, qui a tout ni, la chre brave femme, et qui est venue tout
de suite me trouver. Si tu sais o il est, m'a-t-elle dit, fais-le vite
avertir de ne pas rentrer ce soir  la maison; car mon frre le capucin,
qui est toujours bien inform, m'a dit en confidence qu'il allait tre
arrt et emprisonn. Or, vois-tu, dans notre pays, il n'y a pas de
petites affaires ds que le saint-office s'en mle, si l'on n'a pas la
protection particulire de quelque personnage d'glise. Avec cela, le
malheur veut que tu ne sois pas trs-pieux. Interrog, tu te dfendras
de manire  te perdre...

--Je ne me dfendrai pas du tout; car rien au monde ne me fera dire dans
quelle intention j'ai vol tes jonquilles. Je me bornerai  dire qu'il
n'entre pas dans mes ides de profaner une image, ft-elle paenne, et
je rclamerai la protection de mon gouvernement.

--Quand tu seras dans un cachot sans communiquer avec personne pendant
plusieurs semaines, plusieurs mois peut-tre, ton gouvernement aura
l'oreille fine s'il entend tes plaintes. Si tu dis que tu respectes les
images paennes  l'gal de celles de la vraie religion, on te fera tout
le mal possible, avec ou sans jugement, et, si tu caches la circonstance
qui te rend innocent, le vol des fleurs de ta matresse, ta matresse
ira elle-mme raconter la vrit et te rclamer comme elle pourra, au
risque du scandale. Ne t'imagine pas que je te laisserai mettre dans ces
affreuses prisons d'o l'on ne sait jamais quand et comment on sortira.
La seule ide de t'y voir conduire me rend furieuse, et je serais prte
 m'en aller criant par les rues: Rendez-moi celui que j'aime et  qui
j'appartiens sans condition! Tout le monde dirait: Elle est folle et
mon frre me tuerait. Peu importe! Voil ce qui arrivera si tu t'exposes
 tre pris.

Je combattis en vain les apprhensions probablement chimriques et les
rsolutions extrmes de cette chre fille. Elle tait si dsole et si
agite, que je dus cder  ses prires et lui promettre de passer la
nuit  Mondragone.

--Puisque c'est un si grand tourment pour toi, lui dis-je, de me voir
retourner  Piccolomini, je me soumets, duss-je prir ici de froid et
de faim.

--Il n'en sera pas ainsi, me dit-elle: j'ai song  tout. Puisque tu
promets de m'obir, viens avec moi.

Elle me conduisit, par un ddale d'escaliers et de couloirs dont elle
avait les clefs, au casino dont je vous parlais hier, et me fit entrer
dans un petit appartement, peint d'une vieille fresque assez galante et
meubl d'un grabat, de quelques chaises boiteuses et de deux ou trois
cruches gueules.

--Ceci est misrable, me dit-elle; c'est l que couchait le gardien,
quand il y avait des ouvriers travaillant aux rparations; mais, avec de
l'eau saine et de la paille frache, on est bien partout, parce qu'on
peut y tre proprement. Prends patience ici pendant deux heures, et, ds
qu'il fera nuit, je t'apporterai de quoi te rchauffer et de quoi dner.

--Tu reviendras donc ce soir?...

--Certainement, et je n'aurais pas pu retourner  Piccolomini, qui doit
tre surveill par mon frre en personne.

--Oh! alors! que ne le disais-tu tout de suite! Tche que mon danger
et ma captivit ne finissent pas de sitt; car voil mon rve ralis!
J'aime tant la scurit et le mystre de ces ruines, que je me creusais
la tte pour trouver le moyen d'y transporter nos rendez-vous. Tu vois
que le ciel ne nous est pas si contraire, puisqu'il fait de ma fantaisie
une sorte de ncessit.

--Une ncessit trs-relle! Mais voyons! il y a de la poussire ici...
je sais o trouver un balai. Promne-toi sur la terrasse; personne
ne peut te voir d'en bas si tu ne penches; pas la tte en dehors des
balustrades. J'irai laver et remplir ces cruches dans la belle eau de
la fontaine qui est au bout du parterre. Quant  la paille, tu viendras
tout  l'heure la chercher avec moi dans un cellier o je sais que le
fermier met le trop-plein de ses greniers.

Tout cela tait trs-bien combin, sauf l'article du balayage et des
cruches portes  la fontaine, et il me fallut entrer en rvolte pour
que ma matresse renont  tre ma servante. Elle l'avait t  Rome,
 Piccolomini dans les premiers jours, et c'tait son plaisir,
disait-elle, de l'tre toute sa vie; mais voil ce qu'il m'est
impossible d'admettre. La jeune fille chaste qui s'est donne  moi doit
me commander et non m'obir. Je comprends de reste, aujourd'hui, que
l'on aime et que l'on pouse sa mnagre, mais  la condition que, si
elle est digne de cette union, on la traitera dsormais comme son gale.

--Ah! je le vois bien, dit-elle en me laissant arracher le balai de ses
jolies petites mains brunes et rondelettes, tu ne me traites pas comme
ta femme!

--Je te demande pardon! Ma femme fera le mnage quand je travaillerai
dehors pour la famille; mais, quand j'aurai, comme aujourd'hui, les bras
croiss, elle ne fera que ce que je ne saurai pas faire pour l'empcher
de se fatiguer.

--Mais justement, tu ne sais pas balayer! tu balayes trs-mal.

--J'apprendrai! Sors d'ici, car je ne veux pas que tes beaux cheveux
rcoltent ces nuages de poussire.

Quand le mnage fut fini, je lui demandai si le fermier dont elle
m'avait parl, et  qui nous venions de drober deux bottes de paille
pour me faire un lit, ne venait jamais dans le palais. J'appris qu'il
demeurait dans les constructions semi-rustiques que j'apercevais au
bout de la grande alle de cyprs. C'est l'usage, dans les anciennes
proprits italiennes, de planter une vraie ferme et de vrais bestiaux
tout au beau milieu des jardins. C'est la vritable _villeggiatura_, et
c'est trs-bien vu. Les boeufs avec leurs chars passant dans les alles,
les chevaux et les vaches broutant les tapis verts des pelouses,
ne gtent rien dans ces paysages arrangs, qui ont leur place dans
l'ensemble, comme la rocaille dans les parterres et la girande sur les
terrasses. Ces fermes choisies n'affectent pas des airs suisses comme la
laiterie de Trianon. Ce sont de jolies fabriques d'un got bien local,
o l'on a incrust tous les dbris de marbres antiques que l'on a eus de
reste aprs avoir bti les palais. Ces marbres blancs, irrgulirement
encadrs dans la brique ros, sont d'un trs-joli effet.

Le fermier de la laiterie ou ferme-jardinire de Mondragone est un beau
paysan que j'ai rencontr quelquefois dans le _stradone_, et qui a toute
la confiance des gens d'affaires de la proprit. Mais il ne vit pas en
trs-bonne intelligence avec Olivia, qui voulait avoir le monopole des
_bonnes mains_ des promeneurs et des touristes. Elle a rclam; il y a
eu de graves contestations, et le jugement souverain de l'intendant a
partag les intrts en tranchant ainsi la question:

--Tout ce qui est en dehors du palais, annexes, terrasses extrieures,
jardins et btiments d'exploitation, est plac sous la gouverne et
responsabilit du fermier Felipone; tout ce qui est chteau, cours
ceintes de murs, pavillons, galeries et corps de logis attenant au
palais, est du ressort d'Olivia. Chacune des parties a son trousseau de
clefs et rclame aux curieux une _mancia_ particulire.

La paix s'est faite, mais une paix arme, o chacun, jaloux de ses
droits, observe son adversaire et surveille les libralits de la
clientle, clientle nulle en ce temps-ci, mais assez fructueuse quand
Frascati se remplit d'trangers.

Je m'intressai  ce dtail par la crainte d'tre drang, ranonn ou
trahi par Felipone. Daniella m'assura que, ne pntrant jamais dans
l'enceinte, dont il n'a pas tes clefs, il ne se douterait seulement pas
de ma prsence.

--Mais ces deux bottes de paille que nous venons de lui prendre, et qui
se trouvaient en nombreuse compagnie dans une des salles du manoir?

--Ceci est une tolrance d'Olivia,  qui il paye quelque chose comme
loyer de ce fourrage. Il le retirera quand la consommation de ses
btes aura fait de la place dans sa grange; mais, pour cela, il faudra
qu'Olivia s'y prte en ouvrant elle-mme la porte  ses chariots. Donc,
tu es seul ici comme le pape sur sa chaise _gestatoria_, et tu pourras y
dormir, cette nuit, sur les deux oreilles.

Elle partit pour me chercher  manger. Je ne voulais qu'un morceau de
pain cach dans sa poche, pourvu qu'elle revint bien vite. Elle me
promit de ne pas perdre le temps en inutiles gteries.

Pendant son absence, j'explorai attentivement mon domicile. Il y faisait
passablement froid; mais il y a une chemine, et le bois ne manque pas
dans les appartements en rparation. J'allai chercher une provision de
copeaux, aprs m'tre assur; qu'il y avait chez moi des volets pleins
qui me permettaient d'clairer l'appartement sans que cette clart ft
aperue du dehors. La nuit s'annonait noire et pluvieuse comme celle
d'hier.

--Quand elle sera tout  fait venue, me disais-je, les nuages qui rasent
cette cime o me voil nich, me permettront d'allumer mon feu sans
crainte d'tre trahi par la fume.

J'tais devenu d'une extrme mfiance. Ds qu'il s'agissait de recevoir
l ma chre compagne, je voulais qu'elle y ft en sret. Je me mis donc
 faire la tour de ma forteresse, examinant les issues avec un soin
minutieux. Il y en a deux principales au midi, tout prs l'une de
l'autre: celle de la grande cour et celle du parterre qui lui est
parallle; toutes sont en bois de charpente, traverses de lourds
madriers et ferres solidement. Sous tes btiments de la cour, 
l'ouest, et sur le _terrazzone_, au nord, plusieurs ouvertures manquent
de portes, et beaucoup de fentres sont sans menuiserie; en outre, toute
la grande galerie de l'ouest est compltement  jour; mais toutes ces
ouvertures sont situes  une hauteur considrable an-dessus du soi
extrieur,  cause des gradins de la montagne, et toutes les portes de
dgagement sont bouches par des tas de moellons ou par des piles de
bois de charpente qui braveraient un assaut. Tout cela est au moins 
l'abri d'une surprise. Il n'y a pas une seule brche qui ne soit hors de
porte,  moins d'chelles de sige, dont je ne prsume pas que Frascati
soit bien riche. A supposer que l'on envoyt de la gendarmerie pour
abattre une de ces cltures, cela ne pourrait pas se passer sans un
grand bruit; les assigs auraient tout le temps de dguerpir d'un autre
ct et de se cacher dans une de ces mille retraites qu'offrait les
montagnes, les ruines, les couvents et les bois voisins. Ce pays semble
dispos tout exprs pour que jamais le pouvoir officiel ne puisse avoir
raison de ceux qui veulent se soustraire  ses volonts, et la
preuve, c'est que le brigandage y rgne en tout temps et y semble
indestructible.

Je faisais ces rflexions en traversant la petite galerie sombre du
Pianto. La nuit tait venue, et je m'arrtais de temps en temps pour
tudier tous les bruits tranges de ces ruines. Tantt, c'taient les
cris aigus des oiseaux de proie cherchant un abri, tantt des rafales
de vent engouffres sous les votes; mais, dans le Pianto, c'tait un
silence de mort, tant cette construction est isole dans un pais massif
d'architecture.

J'eus donc un tressaillement de joie en croyant entendre des pas sur
l'escalier suprieur. Ce ne pouvait tre que Daniella, dont le pied
lger faisait crier le gravier sur tes dalles. Je m'lanai  sa
rencontre; mais, en remontant  la salle du grand arceau (je donne des
noms  tous ces lieux dont j'ignore l'histoire), je me trouvai seul dans
les tnbres. J'appelai  voix basse: ma voix se perdit comme dans une
tombe. J'avanai en ttonnant; je m'arrtai au moment de passer dans une
autre salle; j'coutai encore: il me semblait que l'on marchait derrire
moi et que l'on descendait l'escalier du Pianto, que je venais de
remonter. Quelqu'un s'tait crois avec moi dans l'obscurit; quelqu'un
qui m'avait entendu appeler, sans nul doute, et qui n'avait pas voulu me
rpondre; quelqu'un enfin qui marchait furtivement, mais dont le pas,
plus accus que celui d'une femme, ne pouvait plus tre attribu 
Daniella.

Voil, du moins, ce que je me persuadai un instant. J'coutai
attentivement. Je me figurai entendre sous mes pieds le grincement d'une
porte qui se ferme. Je retournai au Pianto. Tout tait morne et sombre,
et je n'entendais que l'cho de mes pas; sous les votes du petit
clotre. J'avais pris pour des pas humains un de ces bruits de la nuit
qui restent souvent  l'tat d'nigme, bien que la cause en soit des
plus simples et fasse sourire quand, par hasard, on la dcouvre. J'avais
eu peur, la peur d'un avare qui a un trsor  enfouir.

Je trouvai Daniella installe dans le casino, et mettant mon couvert
aussi tranquillement et aussi gaiement que si c'et t l une demeure
comme une autre. Elle avait trouv une table, elle avait apport des
bougies, du pain, du jambon, du fromage, des chtaignes, du linge et une
couverture de laine. Le feu brillait dans la chemine et faisait danser
follement les fleurs et les oiseaux de la fresque. Le taudis avait un
air de fte et un fond de propret rjouissante. Je sentis une joie
rendue plus vive par le moment de terreur que je venais d'prouver.
motions charmantes qui redoublez en nous l'intensit de la vie, je ne
vous connaissais pas avant d'aimer! Je ne songeai plus qu' m'enfermer
avec ma Daniella et  souper avec elle pour la premire fois, en lui
disant mille fois pour une: Je t'aime, et je suis heureux!

Il tait dj sept heures, et, tous deux, nous mourions de faim. Jamais
chre ne me parut plus dlicieuse que ce modeste souper.

--Laisse faire, disait Daniella, ceci n'est qu'un repas improvis.
Demain, je veux que tu sois mieux que tu ne l'tais chez lord B***, 
Rome.

--Dieu me garde de ce bien-tre qui te fait arriver ici embarrasse et
charge comme un _facchino_, et qui attirera l'attention sur ces alles
et venues!

--Non, non; ds que la nuit se fait, les grilles des deux parcs sont
fermes, et aucun tranger n'y pntre. Les fermiers et les gardiens
rentrent chez eux pour souper, dormir ou causer. D'ailleurs, je ne
m'amuse pas  suivre le _stradone_. Je me glisse par des taillis de buis
et de lauriers o il est impossible d'tre vu, et je pourrais mme venir
par l en plein jour sans aucun risque, comme je l'ai fait tantt, comme
je le ferai demain matin pour t'apporter des nouvelles de ton affaire,
et un djeuner avec du caf!

Cette ide de caf dans les ruines de Mondragone me fit rire, et la
scurit de ma compagne me rappela les pas que j'avais cru entendre. Je
songeai alors  lui en faire part.

--C'est quelque rat, me dit-elle en riant. Il est impossible que, sans
les clefs, personne entre dans l'endroit que tu appelles le Pianto.

--Il y a pourtant l, sous les arcades, un appartement clos de volets
et de grilles o je n'ai jamais pu entrer ce matin, et o quelqu'un
pourrait s'tre install comme je le suis ici.

--Et Olivia ne le saurait pas? A d'autres! Olivia fait sa tourne trop
souvent pour qu'on la trompe; et, d'ailleurs, ses clefs ne la quittent
jamais. Je suis la seule personne au monde  qui elles les ait
jamais confies. Quant  ce qu'il te plat d'appeler un appartement,
c'est--dire aux caves qui sont au-dessous du petit clotre, et qui
communiquaient autrefois avec les grandes cuisines situes sous le
_terrazzone_, prcisment Olivia m'en parlait ce matin. Ne va pas l
sans lumire, me disait-elle, car il y a des chambres souterraines dont
les escaliers sont compltement rompus, et, si tu te souviens, il y a de
quoi se tuer. Moi, je connais trs-bien tous les coins et recoins de ce
palais. J'y venais autrefois avec Olivia tous les dimanches, et je peux
te dire que ces fentres qui t'intriguent donnent sur une galerie situe
beaucoup plus bas que le clotre, et dont on ne sortirait pas sans
chelle si l'on y tombait; car il n'y a plus d'autre issue que ces mmes
fentres. Je ne sais mme pas s'il y en a jamais eu.

--C'tait donc une prison?

--Peut-tre! je n'en sais rien; mais crois bien que, si je ne te savais
pas en sret ici, je ne serais pas si gaie, si heureuse de t'y voir
seul avec moi.

Elle ranima le feu, et un grillon, apport par moi sans doute avec les
copeaux, se mit  chanter d'une voix dlirante.

--Oh! c'est signe de bonheur! s'cria Daniella; c'est signe que le foyer
allum par nous ici est bni et consacr!



XXVIII

Mondragone, 12 avril.

Cette veille s'coula comme un instant, et pourtant elle renferma pour
nous un sicle de bonheur; car,  un certain degr d'panouissement,
l'me perd la vritable notion du temps. Et ne croyez pas, mon ami,
qu'un amour sensuel et aveugle fasse de mon existence actuelle une pure
dbauche de jeunesse. Certes, Daniella est un trsor de volupts; mais
c'est dans toute l'acception de ce mot divin qu'il faut l'entendre. Elle
n'a, il est vrai, en dehors de la passion, qu'un esprit enjou, prompt
 la riposte dans une guerre de paroles taquines, et des notions assez
fausses sur toutes les choses sociales, malgr ses excursions en France
et en Angleterre, qui l'ont rendue beaucoup plus intelligente que la
plupart de ses compagnes; mais tout cela m'importe peu, et je ne vois
plus en elle que cet tre intrieur que moi seul connais et savoure,
cette me ardente jusqu' la folie dans le dvouement exclusif, dans
l'abandon fougueux et absolu de tout intrt personnel, dans l'adoration
nave et gnreuse de l'objet de son choix. C'est  la fois mon enfant
et ma mre, ma femme et ma soeur. Elle est tout pour moi, et quelque
chose de plus encore que tout. Elle a vraiment le gnie de l'amour, et,
parmi des prjugs, des enfantillages et des inconsquences qui tiennent
 son ducation,  sa race et  son milieu, elle lve tout  coup son
sentiment aux plus sublimes rgions que l'me humaine puisse aborder.

Quand elle s'abandonne ainsi  son inspiration passionne, elle se
transfigure. Je ne sais quelle pleur extatique se rpand sur tous ses
traits. mue et surexcite, elle blanchit subitement comme les autres
rougissent. Ses yeux noirs, si francs et d'un regard si ferme,
deviennent vagues et semblent nager dans un fluide mystrieux; ses
narines exquises se dilatent; un trange sourire qui n'exprime plus rien
des plaisirs matriels de ce monde et qui se mle aux larmes comme
par une harmonie naturelle dans ses penses, la fait ressembler  ces
saintes des peintures italiennes, qui, blmies et contractes par le
martyre, ont, en regardant le ciel, une expression d'ineffable volupt.

Qu'elle est belle dans ces moments-l! Qu'elle tait belle assise prs
de moi, les mains dans les miennes, la tte tantt penche vers moi pour
me parler d'amour, tantt renverse sur le marbre de la chemine
comme pour parler d'elle et de moi  quelque esprit suprieur planant
au-dessus de nous deux! La flamme vacillante dessinait les fins contours
de cette bouche o l'expression du plaisir arrive  quelque chose
d'austre, et se refltait dans ces yeux dont l'clat s'teint parfois
dans une fixit redoutable, comme si la vie humaine faisait place  un
mode d'existence o je ne puis pntrer.

Oui, elle est encore pour moi tout surprise et tout mystre. Je
la possde tout entire sans la connatre entirement, et, en la
contemplant, je l'tudie comme une abstraction. Elle a des divagations
o je l'coute sans la comprendre, jusqu' ce qu'un grand trait de
lumire jaillisse de ses paroles confuses, moiti italiennes et moiti
franaises, auxquelles, pour trouver une nuance qu'elle ne sait comment
exprimer, elle mle des mots d'anglais prononcs avec un effort enfantin
et sauvage. Mais, quand elle a russi  formuler sa pense brlante,
elle se tait, elle pleure d'enthousiasme et tombe  mes pieds comme
devant une idole, pour prier mentalement. Et moi, je n'ose enchaner
cette fougue qui me gagne, et je parle aussi cette langue du dlire qui
n'aurait plus aucun sens si nous nous la rappelions de sang-froid.

Ne vous moquez pas de moi; cet amour, qui s'est rvl  moi par une
rage brutale, m'emporte  prsent dans des rgions que j'appellerais
mtaphysiques, si je savais bien ce que c'est que la mtaphysique; mais
je ne le sais gure; je sens seulement que, dans les bras de cette
puissante matresse, mon me quitte les sens et aspire  quelque chose
d'inconnu qui n'est plus de leur domaine. Quand je l'ai embrasse sur
la terre, loin d'tre assouvi et calm, je voudrais l'embrasser dans le
ciel, et je ne trouve plus ni caresses ni paroles suffisantes pour lui
exprimer cet insatiable dsir de l'esprit et du coeur, qu'elle partage
et que nous ne savons nous dire que par des larmes de douleur et de
joie.

Aprs ces expansions insenses, je reste un peu ivre, et il me faut
un certain effort pour me rappeler qui je suis, o je suis, ce qui
m'intressait hier, ce qui pourra me proccuper demain. Il y eut un
moment, cette nuit, o j'avais si compltement oubli toute ralit, que
je ne n'tais plus nulle part. La pluie tombait par torrents, droite,
lourde, retentissante, sur les toits trs-bas qui nous environnent, et
notre petite terrasse coulait sur le _terrazzone_, en cascade continue
et monotone, son trop-plein par les gargouilles brises. Tout autre
bruit avait cess: plus de vent dans les girouettes, plus de vol ni de
cris d'oiseaux de nuit. Le feu ne ptillait plus dans l'tre, le grillon
s'tait endormi. C'tait un silence absolu, au milieu d'un bruissement
soutenu comme celui d'une pluie de sable. Et j'avais une sensation de
bien-tre extraordinaire,  comparer machinalement la douce chaleur de
la chambre o j'tais, avec l'ide du froid humide et noir qui rgnait
dehors. Mais dire sur quelle campagne tombait cette averse opinitre, et
dans quelle retraite je me trouvais si bien abrit, avec mon trsor le
plus cher, voil ce qu'il n'et pas fallu me demander, ce que j'tais
heureux de ne plus savoir. C'tait le dluge, et nous tions dans
l'arche, flottant sur des mers inconnues, dans l'immensit des tnbres,
ignorant sur quels sommets de montagnes ou sur quels profonds abmes
nous poursuivions au hasard notre voyage dans l'inconnu. Cela tait
terrible et dlicieux. La nature se drobait  notre apprciation comme
 notre action; mais l'ange du salut poussait notre lit tranquille sur
les eaux dchanes, et tenait le gouvernail en nous disant: Dormez!
Et je me rendormis sans bien savoir si je m'tais veill.

Vers deux heures du matin, je me rveillai tout  fait, saisi par le
froid. Je fis sonner la vieille montre  rptition que mon oncle le
cur me donna jadis pour trennes. Je ne touche jamais cette respectable
bassinoire sans qu'elle me rappelle un de ces jours d'orgueil et
d'ivresse qui comptent dans la vie des enfants. Tout mon pass et tout
mon prsent me revinrent en mmoire, et je recouvrai ma lucidit.
Daniella dormait sans paratre souffrir du froid; ses mains taient
tides. Pourtant je craignis qu'elle n'prouvt les effets de
l'humidit, et je me levai pour rallumer le feu.

La pluie tombait toujours avec la mme persistance. Je souffris  l'ide
que ma chre compagne se lverait avant le jour et traverserait ce
dluge pour retourner  la villa Taverna.

--Il faut absolument changer cette manire de vivre, me disais-je; voil
la troisime matine qui me brise le coeur en exposant la sant et la
vie de ma bien-aime. Il est impossible que je continue  l'attendre
quand c'est moi qui devrais l'aller trouver, me mouiller, marcher dans
les tnbres, affronter les mauvaises rencontres; et, puisqu'en me
recevant chez elle ou chez Olivia, il est impossible qu'elle ne soit
pas diffame ou menace, il faut que je l'emmne ou que je l'pouse. Ce
mystre tait plein de charmes; mais il a de trop graves inconvnients,
il me cote trop d'inquitudes et de remords.

J'oubliais que j'tais sous le coup d'une arrestation, et que, mon
emprisonnement devant faire le dsespoir de Daniella, je lui avais donn
ma parole de ne rien ngliger pour m'y soustraire. Je me rappelai cette
circonstance; mais n'tait-il pas plus facile de fuir ensemble que de se
cacher  deux pas de nos ennemis, dans les ruines de Mondragone?

--Oui, oui, il faut fuir, me disais-je, et fuir ds demain. Il faut
que cette soire charmante et cette nuit potique ne me portent pas 
m'endormir dans les dlices de l'gosme. Eh bien, ce souvenir restera
en nous comme une date romanesque dans l'histoire de nos amours; mais,
la nuit prochaine, il faut,  tout prix, sortir des tats du pape.

M'tant arrt  cette rsolution, je restai prs du feu, absorb dans
une douce rverie, voulant savourer toutes les impressions de cette nuit
d'aventures  laquelle je ne devais pas vouloir de lendemain. La flamme
montait dans l'tre et projetait une vive clart sur Daniella endormie.
Quel beau sommeil que le sien! Je n'en ai jamais vu de semblable; c'est
un des contrastes de cette organisation en qui toute chose touche 
l'extrme. Autant elle est agissante et d'une vie nergique dans la
veille, autant elle est calme et comme ensevelie dans le repos. Elle ne
rve pas; on l'entend  peine respirer. Elle est comme change en statue
dans sa pose simple et chaste. Sa physionomie est grave, impassible,
recueillie comme dans une contemplation sereine du monde suprieur.

Pourtant ces formes gracieuses et dlicates n'annoncent extrieurement
ni l'nergie dont elle est doue, ni le sang-froid dont elle est
capable. Il faut toucher son poignet fin et sa jambe dlie pour sentir
la force de ces muscles qui ne reculent devant aucun effort de travail.
Elle a tant de souplesse dans les mouvements qu'on la croirait frle;
mais, en ralit, soit volont, soit race, soit habitude, elle a, pour
marcher, pour courir, pour porter des fardeaux, une aisance et une
vigueur peu communes chez une femme. Elle dit avoir t si passionne
pour la danse, avant de quitter Frascati, qu'elle dansait six heures
de suite sans respirer, et s'en allait, en sortant du bal, se mettre 
l'ouvrage au point du jour, sans qu'il lui en cott le moindre effort.
Aussi se moque-t-elle de moi quand je la plains de ne pouvoir rester
prs de moi  dormir pendant que le soleil commence  luire. Elle dit
que, si elle vivait sans fatigue et sans motion, elle serait bientt
morte.

Qu'y a-t-il donc en elle de si solide comme force physique, que
l'exubrance de la force morale ne l'ait pas dj use? Quand elle est
force de reprendre le soin de la vie matrielle, c'est une agilit, une
gaiet, une prsence d'esprit, une nettet de vouloir et une promptitude
d'action qui font d'elle une mnagre, une servante et une ouvrire
modles. Qui croirait,  la voir se livrer avec _maestria_ aux
occupations les plus vulgaires, qu'elle a ces extases de colombe
mystique?

J'tais heureux de ne pas dormir et de regarder son front pur, inond de
cheveux noirs, et ses longs cils fins projetant des ombres si douces
sur ses joues veloutes. Comment ne l'ai-je pas remarque, cette beaut
pntrante,  nulle autre comparable, le premier jour o elle m'est
apparue? Comment, lorsque je l'ai regarde pour la premire fois,
l'ai-je trouve seulement singulire et agrable? Comment, lorsque, me
sentant vaguement pris d'elle, je vous traai son portrait  Rome,
n'osai-je pas prononcer qu'elle tait jolie? Comment, dans ce temps-l,
pouvais-je dire que Medora tait remarquablement belle? Dans mon
souvenir,  prsent, Medora est laide et ne peut tre que laide,
puisqu'en elle tout est l'oppos de ce chef-d'oeuvre de l'art divin que
j'ai l dans le coeur et dans les yeux.

Ma montre marqua trois heures. Son vieux bruit sec tait le seul bruit
saisissable autour de moi. La sonorit s'tait faite au dehors, la pluie
avait cess. Quel fut donc mon tonnement d'entendre, comme une mlodie
arienne passant dans l'air, au-dessus du tuyau de la chemine, le son
d'un instrument qui me parut tre celui d'un piano! Je prtai l'oreille,
et je reconnus une tude de Bertini que l'on sabrait avec un aplomb
rvoltant. Cela avait quelque chose de si trange et de si follement
invraisemblable  pareille heure et en pareil lieu, que je crus tre
hallucin. D'o diable pouvait venir cette musique? Bile m'arrivait trop
nette pour tre suppose partir du dehors; et, d'ailleurs,  un mille
 la ronde, il n'y a pas une habitation que l'on puisse supposer en
possession d'un piano et d'un pianiste.

tais-je tromp par le son de l'instrument? Celui-ci provenait-il d'un
de ces petits _cembali_ portatifs que les artistes bohmiens promnent
sur leur dos de porte en porte? Mais, si cela venait du dehors, 
qui donnait-on cette aubade par un temps pareil et en plein dsert?
D'ailleurs, c'tait un piano, un vritable piano, assez faux et assez
sec, mais piano s'il en fut, avec toutes ses octaves et ses deux
pdales.

--Il y a de quoi devenir fou ici, dis-je  Daniella, que l'agitation de
ma surprise avait veille. coute, et dis-moi si cela est concevable!

--Cela ne peut venir, dit-elle aprs avoir cout, que du couvent des
Camaldules, qui est  un quart de lieue d'ici. Je ne sache pas qu'il y
ait l d'autre instrument que l'orgue de l'glise: il faut que quelque
moine artiste soit en train d'tudier une messe pour dimanche prochain.

--Une messe sur une tude de Bertini!

--Pourquoi non?

--Mais ce n'est pas plus l le son de l'orgue qu'une crcelle n'est une
cloche.

--Eh! mon Dieu, la nuit, et quand l'air est dtendu par la pluie, les
sons lointains nous arrivent quelquefois si dguiss, que l'on jurerait
entendre tout autre chose que ce qui est.

Il fallut nous arrter  cette supposition. Il n'y en a pas d'autre
admissible. Nous nous rendormmes au son du piano fantastique, dans
cette masure, que l'on pourrait appeler le chteau du diable.

A mon tour, je fus vaincu par le sommeil,  tel point, que Daniella,
craignant mon chagrin et mon inquitude ordinaires, se leva sans bruit,
au point du jour, et s'chappa furtivement, aprs m'avoir bien enferm
dans le casino, car elle craignait qu'tant libre d'errer dans les
ruines, je ne me fisse voir par quelque ouverture.

Elle ne fut pas plus tt partie, qu'une sollicitude instinctive
m'veilla, et que je voulus courir aprs elle pour lui dire mon projet
d'vasion; mais j'tais sous clef et je me rsignai  reprendre mon
somme. Le temps s'annonait magnifique, et le soleil envoyait dj une
lueur rose derrire les montagnes bleutres. Sur ces terrains inclins,
o la roche volcanique s'grne en sable dor  la surface, la pluie ne
laisse ni fange ni humidit, et, une heure aprs la plus forte averse,
on n'en retrouve la trace que sur les herbes plus vertes et les fleurs
plus riantes. Je me consolai donc un peu, en pensant que ma chre
Daniella n'avait  faire, ce matin-l, qu'une promenade agrable 
travers le parc.

Ce fut elle qui m'veilla  neuf heures. Elle avait couru pour moi toute
la matine. Elle avait t  Frascati comme pour acheter du fil, mais,
en fait, pour savoir ce qui se passait  propos de moi. Elle avait
caus avec la Mariuccia, et m'apportait, de Piccolomini, ma valise,
mon ncessaire de toilette; mes albums et mon argent. Ceci me parut
trs-bien vu; nous tions libres de partir. En outre, elle apportait des
provisions de bouche pour deux jours, de la bougie, des cigares, et ce
fameux caf dont elle tenait tant  ne pas me sevrer.

Elle avait trouv moyen de faire grimper tout ce fardeau, dans une
brouette pousse par un des journaliers de Piccolomini, jusqu'au haut du
_stradone_, le tout recouvert de pois secs que la Mariuccia tait
cense vendre  Olivia, et que celle-ci faisait remiser dans un de ses
_fourre-tout_ de Mondragone, o, selon elle, on allait envoyer encore
une fois des ouvriers pour rparer le chteau. Le paysan avait laiss la
brouette  l'entre de la cour, et, renvoy de suite, il n'avait rien vu
dballer.

Quoique ma chre matresse ft tout essouffle de cette expdition, je
me rjouis de la bonne ide qu'elle avait eue.

--Il faut maintenant, lui dis-je, puisque tu es si ingnieuse et si
active, que tu arranges toutes choses pour notre fuite. Je t'enlve, 
moins que tu ne me dises que mon affaire avec le Saint-Office n'aura pas
de suites et que je peux t'pouser dans ce pays-ci, sans trop de retard.

--Tu songes  l'impossible, rpondit-elle en secouant la tte. Ton
affaire prend une mauvaise tournure. Mon frre, qui, par bonheur, ne te
souponne pas du tout d'tre mon amant, a conu pourtant contre toi une
haine effroyable,  cause des coups que lu lui as donns. Il prtend
maintenant qu'en le frappant, tu l'as trait d'espion et que tu as
injuri et maudit, en termes rvolutionnaires, le gouvernement de
l'glise. Il dit t'avoir reconnu, et il produit un tmoin qui serait
accouru trop tard pour le secourir, mais qui aurait entendu tes paroles
et vu ta figure. Ce tmoin n'a jamais t vu  Frascati, et pourtant la
police parat le connatre et a pris acte de sa dposition. On a t
encore hier au soir  Piccolomini, probablement pour t'arrter, et,
ne te trouvant pas, on a fait ouvrir ta chambre pour s'emparer de tes
papiers; car on assure maintenant que tu es affili  l'ternelle
conspiration que l'on dcouvre toutes les semaines contre le pouvoir
temporel du saint-pre. Heureusement, ma tante avait prvu le cas: elle
avait retir de ta chambre tout tes effets, et jusqu'au moindre bout de
papier chiffonn. Tout cela tait bien cach dans la maison. Elle a dit
que tu tais parti la veille pour Tivoli,  pied, avec ton attirail
de peintre, et que tes autres effets taient rests  Rome le jour de
Pques. Aussitt qu'elle s'est vue dbarrasse de ces inquisiteurs, elle
est partie elle-mme pour Rome, o elle va consulter lord B*** sur ce
qu'il y a  faire pour te tirer de l. Il faut donc que tu attendes
patiemment ici le rsultat de ses dmarches; car de songer  voyager, de
jour ou de nuit, sans tes passe-ports, qui sont  la police franaise
 Rome, c'est impossible. Tu serais arrt  la premire ville, et,
vouloir passer la frontire par les sentiers, comme font les brigands
et les dserteurs, en supposant que je pusse te servir de guide, ce qui
n'est pas, c'est mille fois plus pnible et plus dangereux que de rester
ici, o, lors mme qu'on te souponnerait d'y tre, on ne se dciderait
pas aisment  venir te prendre.

--Et pourquoi cela?

--Parce que ceci est une ancienne rsidence papale et qu'il y avait
autrefois droit d'asile. Les Borghse avaient hrit de ce droit, et,
bien que tout cela soit aboli, la coutume et le respect des anciens
droits subsistent encore. Pour se faire ouvrir ces portes qui te
dfendent, il faudrait que l'autorit locale se dcidt  faire une
grave injure  la princesse, et on ne l'osera jamais sans sa permission.

--Mais pourquoi n'obtiendrait-on pas cette permission?

--Parce que Olivia aussi est partie pour Rome, et qu'elle va tout
confier  sa matresse, laquelle est gnreuse et s'intressera  nous.
Tu vois que les femmes sont bonnes  quelque chose, et je crois mme
que, dans notre pays romain, il n'y a que nous qui valions quelque chose
en effet.

J'tais bien de cet avis, et, me rappelant que, sans passeport, il n'y
avait moyen de s'embarquer sur aucune rive d'Italie,  moins de se
lancer dans ces aventures trop pnibles ou trop prilleuses pour la
chre compagne que je ne veux pas laisser derrire moi, je me suis
rsign  suivre son conseil et  m'abandonner  la protection des
femmes; car je suis profondment touch du dvouement de la Mariuccia et
d'Olivia. J'admire la prvoyance et l'activit de ce sexe gnreux et
intelligent, qui, en tout temps et en tout pays, mais en Italie surtout,
a t la providence des perscuts.

--Prends-en donc ton parti, disait Daniella en rangeant la chambre et
en plaant un petit crucifix  mon chevet et un vase  fleurs sur ma
chemine, comme s'il se ft agi d'installer l un mnage dans les
conditions les plus rgulires et les plus naturelles: tu en seras
quitte pour t'ennuyer ici huit jours au plus. Il est impossible que
milord et la princesse ne trouvent pas le moyen de te dlivrer avant une
semaine.

--M'ennuyer! tu ne viendras donc plus me voir?

--Et comment vivrais-je si je ne venais pas? Oh! si tu voyais un jour
s'couler sans moi, tu pourrais bien dire: La Daniella est morte!

--Mais la Daniella ne peut pas mourir!

--Non, puisque tu l'aimes!... Donc, tu te soumets?

--Avec une joie dont tu n'as pas d'ide; car je me suis tourment tout
un jour du dsir d'tre enferm ici avec toi. Une seule chose me gte
mon rve, c'est le mtier que tu fais pour venir et t'en aller. Cela est
un vrai supplice pour moi.

--Et tu as tort. Voil le beau temps; le vent souffle de l'Apennin, tous
les nuages s'en vont  la mer. Nous avons du soleil au moins pour huit
jours; mes promenades seront donc trs-jolies, et, puisque nous avons
invent, Olivia et moi, l'arrive prochaine d'ouvriers dans ce chteau,
nous aurons mille prtextes pour qu'elle m'y envoie avec des paquets.
D'ailleurs, le plus lourd est transport; je n'ai plus qu' m'occuper de
te nourrir. Si ce beau temps nous amne quelques trangers  Frascati,
les soires sont encore trop fraches pour qu'ils ne retournent pas 
Rome avant la nuit. Or, comme la journe suffit  peine pour leur faire
voir les villas qui touchent  la ville, et Tusculum, qui attire plus
que tout le reste, tu ne seras pas drang ici. Mondragone est toujours
ce que l'on visite le moins, et, s'il arrivait que, pour ne pas veiller
les soupons, Olivia ft force d'amener ici quelque promeneur,
souviens-toi de ce que je vais te dire de sa part. Elle aurait le soin
de frapper trs-longtemps et trs-fort  la grande porte avant d'ouvrir
elle-mme. Elle ferait semblant de compter sur un ouvrier occup dans la
cour, et, ne le voyant pas venir, elle essayerait une prtendue _autre_
clef, qui serait la vritable et qui ouvrirait comme par hasard. Tu
aurais eu tout le temps de rentrer dans ton casino et de t'y enfermer.
On n'est forc d'y conduire personne, puisque les trangers ne savent
pas qu'il existe, et on peut toujours dire qu'il tombe et qu'on n'y va
plus.

--Ah ! mon Dieu, ne tombera-t-il pas, pendant que tu es avec moi? Je
deviens bte et peureux, comme un enfant. Je suis si heureux, que je me
demande si le ciel ne va pas s'crouler sur nos ttes, ou si la terre ne
va pas fuir sous nos pieds.

--Rien ne tombera, rien ne bougera; nous nous aimons!

--Tu as raison! Il doit y avoir pour les vrais amants une Providence
particulire.

--Il y a plus que cela: il y a en eux une vertu magique et une force
surnaturelle qui vaincraient le diable, si le diable s'attaquait  eux.

Elle djeuna avec moi, et me quitta pour aller travailler  la villa
Taverna, car il faut qu'elle soit vue faisant sa besogne, et nous
dcidmes qu' partir du lendemain, elle ne reviendrait plus dans la
journe,  moins de quelque vnement imprvu. Elle m'arriverait tous
les jours,  six heures du soir, et ne partirait plus qu' huit heures
du matin. Il lui tait indiffrent de rencontrer des ouvriers dans le
parc  cette heure-l. Elle serait cense avoir t faire pour Olivia
une commission au couvent des Camaldules, et, quant  la course du soir,
elle trouverait des raisons non moins plausibles.

--De quoi t'inquites-tu? disait-elle. Les raisons ne manquent jamais.
Cela se trouve, juste au moment o l'on en a besoin, et celle qui reste
court, ou qui fait un mensonge invraisemblable, n'est pas digne d'tre
femme et d'avoir un amant.

Je m'tais souvent imagin, moi, que, quand une femme me dirait si
ingnument sa supriorit en fait de ruse, je me mfierais d'elle pour
mon compte; mais, depuis que j'aime celle-ci, tout est chang en moi,
tout est renvers dans mon esprit. Du moment que c'est elle qui ment, je
trouve que le mensonge est une des grces de son sexe.

Toutes choses rgles ainsi, je l'ai vue partir sans angoisse. Il me
semblait que je ne la quittais pas: j'allais penser  elle tout le jour
en travaillant.



XXIX

Mondragone, 12 avril.

Car il est bien temps de travailler, n'est-ce pas? Depuis que j'ai mis
le pied en Italie, je me dlie les jambes et je me croise les bras. Il
est temps aussi, non plus de savoir si j'aurai du talent, mais de songer
 en acqurir. En tout cas, il faut que j'aie une industrie qui m'aide 
me constituer une scurit, un intrieur, une famille. Cette industrie
pourra toujours tre un gagne-pain, sans aucun honneur artistique; c'est
le pis-aller de la situation; mais on doit se dgoter d'un mtier o
l'on ne met pas tout l'effort de son tre moral, et je veux, puisque la
question de mtier est juge et accepte par ma conscience, porter dans
le mien tout l'idal dont je suis capable, tout le feu que je dois
puiser dans l'amour. Allons, allons! oui: je dois  la femme qui m'a
initi  la vie suprieure, de manifester cette vie par une distinction
et une valeur quelconques. J'aurai donc du talent, il le faut, et ce
problme de ma destine et de ma pense, qui me paraissait si effrayant
 sonder, c'est une chose claire comme le jour,  prsent. _Vouloir,
esprer, tenter!_ Non! Quelque chose de plus encore; quelque chose
comme ce qui fait la grandeur et la beaut de ma matresse: _Croire et
pouvoir!_ Je commenai donc sur-le-champ  dballer et  prparer mon
sac d'tude; aprs quoi, je cherchai un sujet pour commencer quelque
chose. J'avais si bien jur d'tre prudent, que Daniella m'avait laiss
la libert de me promener dans mon vaste domaine.

Il y a l, quand le soleil brille, dans ces accidents d'architecture
disloque, dans cette vgtation folle qui a tout envahi, dans ce
contraste d'un reste d'opulence souriante avec la solennit de
l'abandon, des motifs pour toute la vie d'un peintre. Ces ruines n'ont
rien qui rappelle celles de nos manoirs fodaux. Il n'y faudrait
chercher ni les grandes lignes austres, ni la sombre couleur, ni le
caractre effrayant. Le Pianto lui-mme n'a rien de lugubre. C'est
toujours l'Italie qui rit et chante jusque sous l'herbe du tombeau.
Mais, par cela mme que de telles ruines ont une physionomie que les
littrateurs et les peintres n'ont pas use, soit qu'ils ne l'aient pas
regarde, soit qu'ils ne l'aient pas comprise, elles sont pour moi une
trouvaille. Ce n'est pas seulement un fait  tudier, c'est un certain
aspect  rendre, un sentiment particulier  exprimer; c'est une
interprtation originale d'objets qui ont leur manire d'exister.

J'ai appris avec soin la perspective et j'ai tudi l'architecture, ne
voulant pas tre arrt par des obstacles matriels qui gnent mme les
matres aujourd'hui. On s'est moqu de moi  l'atelier, et je me suis
obstin  croire qu'en attendant la rvlation de la syntaxe des choses,
il tait bon d'en connatre la grammaire lmentaire. Nous n'avons pas
toujours  notre service les conditions de l'inspiration, et les tons
froids dominent dans le tableau de la vie; c'est donc une immense perte
de temps que d'attendre les beaux jours de l'exubrance. Si nous n'avons
qu'accidentellement du soleil dans l'me, nous avons toujours, quand
nous la cultivons un peu, cette tranquille et laborieuse petite volont
dont vous aussi, mon ami, vous m'avez raill quelquefois. Tant il y a
qu'aujourd'hui me voil prisonnier dans des murailles, c'est--dire dans
des lignes, des aplombs, des angles et des parallles; que tout cela
produit, dans l'ombre et dans la lumire, des effets magiques, et que je
suis bien content d'tre adroit et habile, en attendant mieux.

J'ai donc pass deux heures  me promener dans tous les sens et 
contempler les effets. Je n'avais que l'embarras du choix. Il s'agit
de commencer par quelque chose, et je suis fix pour demain; mais vous
savez, mon ami, que l'on ne peut pas travailler exclusivement devant la
nature. Elle ne pose pas toujours devant nous, et mme elle pose  peu,
qu'elle nous dsespre. C'est un modle qui ne reste pas un instant
clair comme l'instant d'auparavant. Il faut prendre l'effet au vol, et
interprter ensuite avec le sentiment. J'avais donc besoin d'un atelier
pour travailler _da me_, comme on dit ici, et je me suis mis  le
chercher.

Certes, le local ne manque pas, et, pour cela aussi, je n'avais que
l'embarras du choix. Je me suis dcid pour une salle immense et d'une
fort belle coupe, situe au premier, du ct sud; au troisime, du ct
nord, tout au beau milieu du grand pavillon. Ce doit avoir t l,
jadis, la chapelle papale. Elle n'a plus que quatre murs, et pas mal
de trous que je suis occup  boucher avec des planches, laissant 
dcouvert tes ouvertures qui me donnent un beau jour et qui sont places
trop haut pour inquiter ma Daniella. Il y a ici,  discrtion, du bois
de travail en partie dbit, des chelles, des planches et des trteaux
de toute dimension. J'ai trouv mme quelques vieux outils lmentaires
laisss par les ouvriers, une scie, un marteau, des tenailles, etc., et
j'ai choisi, dans le bois dpec pour la menuiserie, les matriaux au
moyen desquels je pourrai me fabriquer, tant bien que mal, une espce
de chevalet. lev  la campagne, je ne suis pas plus maladroit qu'un
autre, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour devenir le Robinson
de ma solitude.

Je suis sr, pourtant, que vous riez de mes proccupations
d'installation et d'outillement dans mes ruines. Moi aussi, j'en ris; ce
qui ne m'empche pas de m'en amuser srieusement. Daniella songe bien 
mon caf! Je trouve charmant de m'tablir comme un artiste paisible et
bourgeois, dans les conditions qui semblent le plus exclure le bien-tre
du corps et de l'esprit. Et, si vous y rflchissez, vous verrez combien
ce sentiment-l est naturel, et comme l'ide d'un certain arrangement
des choses, ft-ce dans une grotte de rochers, gaye la vie et provoque
l'activit humaine.

Quand je me suis vu muni de tout ce qui m'tait ncessaire, j'ai song
au moyen de scier et de clouer sans faire de bruit. J'ai essay mon
marteau, envelopp d'un lambeau de tablier de cuir abandonn par les
charpentiers; mais, de mon atelier, je domine tous les environs,
et, bien que les jardins soient presque toujours dserts autour de
Mondragone, la petite ferme situe tout au bas de l'alle de cyprs,
c'est--dire  un quart de lieue environ, doit entendre chanter les
grandes girouettes de la terrasse. Donc, je dois renoncer au marteau, et
demander  Daniella de m'apporter des clous  vis et des vrilles. Quant
au bruit moins retentissant de la scie, j'irai me servir de cet outil
dans le Pianto, o j'ai remarqu qu'aucun bruit du dehors ne pntre;
d'o je conclus qu'aucun bruit n'en doit sortir.

Ne pouvant rien commencer aujourd'hui, j'ai fait une nouvelle tourne
 un autre point de vue. Il s'agit de savoir si, en collant l'oeil aux
fentes des huis ou en grimpant aux murs d'enceinte, on peut m'apercevoir
du dehors quand je ne suis pas dans mon casino. Je me suis assur
que les portes sont neuves et bien jointes; que les murs, qui me
paraissaient mdiocrement levs, Continent,  l'extrieur, des
escarpements formidables; enfin, que ma forteresse, avec son air bnin,
est trs-difficile  escalader.

Pourtant je dois regarder le casino comme une citadelle de rserve, en
cas d'envahissement des autres parties de mon domaine par les curieux,
et j'ai avis  boucher les fentes des portes et fentres qui relient
ma petite terrasse avec le fond du portique de Vignole, lequel sera mon
promenoir les jours de pluie, et mon chemin de retraite rapide en
cas d'alerte. Me voil donc  l'abri de tout espionnage et de toute
surprise. Il ne reste plus  redouter que le cas de sommation lgale 
la bonne Olivia, et le casino n'est garanti, du ct des appartements,
que par des portes assez minces. En outre, il n'y a aucun moyen de s'en
chapper sans courir grand risque de se casser le cou, et cette ide me
fait frmir quand je songe que je peux tre surpris avec Daniella, et
qu'elle tenterait probablement de s'chapper avec moi.

Pourtant, tous ces palais italiens ont quelque ingnieuse cachette ou
quelque issue mystrieuse, et je serais bien tonn si je ne dcouvrais
pas l'une ou l'autre quelque part.

C'est toujours vers le Pianto que mon esprit va cherchant le mystre de
Mondragone. Il est vident qu'Olivia et Daniella l'ignorent; mais, si
l'croulement de quelque passage secret a effac le souvenir de la
tradition, est-il possible d'en retrouver la trace?

Je suis donc retourn au Pianto, et j'ai vainement tch d'explorer les
cuisines, sous le _terrazzone_. Aprs quelques pices insignifiantes,
j'ai trouv des murs et des amas de moellons placs rcemment pour
soutenir les votes qui menaaient ruine. Cette partie est condamne
absolument. Remontant alors au clotre, je suis venu  bout, avec mon
ciseau, de forcer le volet d'une de ces petites fentres plus larges que
hautes, sortes de soupiraux qui me tourmentaient. J'ai lanc par
l, d'abord de petites pierres que j'ai entendues, tomber assez
profondment, et puis des morceaux de papier enflamms que j'ai pu
suivre de l'oeil. Le premier que j'ai risqu a t le seul qui menat
d'incendier le chteau. En le regardant descendre lentement et brler 
terre, je me suis assur qu'il n'y avait l aucun amas de bois et aucun
dbris combustible; rien que le sol, sem de pierres et de briques
casses. Les autres papiers enflamms m'ont permis de distinguer
parfaitement le local. C'est une cave assez spacieuse, bien vote,
trs-sche, et qui communiquait  une cave contigu par une arcade
maintenant comble de dbris jusqu'au cintre.

Tout cela me serait bien facile  explorer au moyen d'une corde  noeuds
fixe au soupirail, si ce soupirail n'tait dfendu par des barres de
fer trs-rapproches et trs-bien scelles dans la pierre. Il faudrait
donc arracher cette grille, ce qui ne serait pas impossible avec les
outils convenables; mais le bruit! Il ne m'est pas bien prouv qu'il
soit absolument touff dans cet entonnoir. Au premier ouragan, je
profiterai du vacarme gnral pour risquer ce travail.

N'ayant plus rien  tenter aujourd'hui, je suis revenu sur ma petite
terrasse pour vous crire tout ce qui prcde. J'ai, de l, cette
magnifique vue dont je vous ai parl, et, avec la jouissance des yeux,
celle de l'oue; car, except le berger qui garde ses moutons sur les
sommets de Tusculum, je suis l'habitant le plus haut perch de tout ce
massif de montagnes. Tous les bruits des collines et des valles montent
donc jusqu' moi, et j'ai eu le loisir, en vous crivant, d'tudier
cette musique produite par la rencontre fortuite des sons pars qui
constitue, en chaque pays, ce que l'on pourrait appeler la musique
naturelle locale.

Il y a des endroits comme cela qui chantent toujours, et celui-ci est le
plus mlodieux o je me sois jamais trouv. En premire ligne, il faut
mettre la chanson des grandes girouettes de la terrasse extrieure. Il
est si rgulirement phras  son dbut, que j'ai pu crire six mesures
parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement  chaque
souffle du vent d'est, qui rgne depuis ce matin. Ce vent procde, sur
la premire girouette, par une phrase de deux mesures plaintives 
laquelle rpond la seconde girouette par une phrase pareille de forme,
mais d'une modulation plus triste; la troisime continue le mme motif,
en le modifiant par un changement de ton trs-heureux.

La quatrime girouette est casse, par consquent muette, ce qui est
fort  propos, vu que son silence permet  la premire de reprendre son
thme dans le ton o il vient d'tre port par l'augmentation du vent;
alors, pour peu que la bouffe continue, les trois girouettes chantent
une sorte de canon  trois voix qui est fort trange et fort pntrant,
jusqu' ce que le souffle qui les pousse tombe peu  peu et les ramne,
par des intervalles inapprciables  nos conventions musicales,
c'est--dire plus ou moins faux,  leur justesse premire.

Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec leurs notes d'une tnuit
impossible, sont comme les tnors aigus qui dominent l'ensemble. Je ne
sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son des cloches des
Camaldules; mais il arrive,  chaque instant, que ces cloches leur font
une trs-belle harmonie. J'entends aussi, par moments, les phrases
entrecoupes des orgues de ce couvent, ou de l'glise de Monte-Porzio,
village que j'aperois sur ma droite, au-del des Camaldules. Est-ce de
l'une ou de l'autre glise que partaient, cette nuit, les sons que j'ai
cru tre ceux d'un piano? En ce moment, rien n'y ressemble, rien ne
m'explique ce phnomne d'acoustique.

D'autres chants se mlent encore  ceux des girouettes: ce sont les
refrains des paysans pars dans la campagne. Ils chantent fort mal; ils
crient du nez, et je n'en entends pas un sur cent qui me paraisse tant
soit peu bien organis pour la musique. Ils semblent avoir beaucoup
moins conscience de ce qu'ils chantent que les girouettes de Mondragone.
Nanmoins, je saisis parfois des phrases d'un caractre sauvage qui ne
dparent pas le sentiment rpandu dans l'ensemble.

Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins dmesurs
qui se dressent du ct de la villa Taverna comme des parasols ouverts
au-dessus du _stradone_ de chnes, et dans une cascade que je ne puis
apercevoir, mais que je me rappelle avoir remarque le long de l'norme
massif de maonnerie qui soutient le _terrazzone_. Ces eaux perdues des
ruines sont trs mystrieuses. Les fontaines d'o elles jaillissaient
tant brises et taries, elles se sont fray des passages inconnus dans
les fondations et s'chappent par les fissures qu'elles rencontrent, au
milieu de rideaux de plantes paritaires qui font des cheveux et de la
barbe aux grands mascarons bants au fond des niches.

Et puis, il y a les cris des oiseaux, bien que les oiseaux soient
beaucoup plus rares ici que dans nos climats. Ce sont les vautours et
les aigles qui dominent. Le menu peuple des petits chanteurs
mystrieux des buissons me parat en minorit. Il y a donc peu de doux
gazouillements dans l'air, mais de grandes voix aigres qui semblent
chanter une messe des morts, en se moquant de ce qu'elles disent.

En coutant tout cela, je poursuis et tourmente une ide qui m'a bien
souvent frapp dans ces harmonies naturelles que produit le hasard.
Le vent, l'eau courante, les portes qui grincent sur leurs gonds, les
chiens qui hurlent et les enfants qui crient, toutes ces voix qui sont
censes chanter faux, produisent quelquefois, par cela mme qu'elles
chappent aux rgles traces, des effets d'une puissance et d'une
signification extraordinaires. C'est peut-tre bien  tort que les
musiciens s'en offensent. Dans le faux, il y aurait  choisir, et,
si nous n'avions le sens de l'oue oblitr par la convention de la
mthode, nous dcouvririons des beauts inconnues, des expressions
souverainement vraies et ncessaires dans des dissonances rputes
inadmissibles. Dans ce nombre, il faudrait ranger surtout la fantaisie
olique que ces girouettes rouilles me font entendre en ce moment.
Elles pleurent et soupirent, dans leurs folles discordances, avec
une nergie dont aucune dfinition musicale ne saurait rendre le
dchirement. C'est quand elles sortent de leurs thmes _possibles_,
c'est quand je ne trouve plus le moyen de noter leurs vibrations
dlirantes avec des signes convenus, qu'elles remplissent l'air d'une
symphonie fantastique qui ressemble  la langue mystrieuse de l'infini.

Et nous, hlas! dans tous nos arts comme dans toutes nos manifestations
de sentiment, nous touchons  la limite du possible avec une effrayante
rapidit. Oh! comme je sens cela, maintenant que le sens de l'infini
est entr avec l'amour dans mon me! Comme je sens que les paroles
sont vaines et les expansions bornes! je n'ose relire ce que je vous
crivais il y a une heure, dans la crainte d'tre indign d'avoir os
tenter de l'crire! Et pourtant, mon coeur dborde, et j'ai comme un
besoin de crier ma joie aux hirondelles qui passent sur ma tte et
aux brises qui couchent les herbes sur les flancs des ruines. Mais je
m'arrte, parce que je ne la sais pas, cette langue de l'infini qui me
mettrait en rapport avec tout ce qui aime et respire dans l'univers. Le
langage humain est court et grossier. Plus il s'alambique, plus il est
cynique quand il veut raconter l'amour. L'amour! Il n'a qu'un mot,
_j'aime!_ et, quand il ajoute _j'adore!_ il ne sait dj plus ce qu'il
dit. Aimer est tout; et ce qu'il y a de divin et d'ineffable dans cet
acte immatriel de l'union des mes, rien ne peut l'exprimer en plus ou
en moins.

C'est qu' un certain degr d'intensit de l'motion, l'esprit rencontre
un obstacle qui est comme le seuil du sanctuaire de la vie divine. _Tu
n'iras pas plus loin!_ voil ce qui a t dit au flot de notre passion
terrestre; au del de certains cris de la cleste volupt, tu ne pourras
plus rien dire; car tu serais Dieu si tu savais manifester le sixime
sens, et il faut rester ce que tu es.

Le soleil baisse, et je n'ai, d'ailleurs, plus le coeur  crire. Quand
l'heure approche o je vais la revoir, je ne me rends plus compte que
d'une impatience dvorante. Mais la voil, je l'entends ouvrir la porte
de la cour.


Ce n'tait pas elle! C'tait un de ces bruits qu'il me faut tudier un 
un avec soin pour en dcouvrir la cause. La grande caserne du fond de la
cour laisse pleuvoir ses ardoises, qui, en se dtachant avec leurs clous
du bois pourri, grattent le toit avant de tomber.--Elle est venue tard:
j'ai t bien inquiet. Enfin, la voil, et, pendant qu'elle met notre
couvert, je veux vous dire ce qui se passe dehors  propos de moi.

Olivia et Mariuccia sont revenues de Rome; c'est pour les attendre et
pour me rapporter le rsultat de leur voyage que Daniella n'est venue
qu' sept heures. Lord B*** et sa famille sont  Florence et ne
rentreront  Rome que la semaine prochaine. La princesse Borghse est
absente aussi; mais son intendant gnral, sr des sentiments gnreux
de sa matresse, a parl  un personnage puissant qui s'est engag 
paralyser les poursuites en ce qui concerne l'intgrit de mon asile, 
la condition que je n'en sortirai pas sans sa permission crite. Voil
donc un protecteur qui se constitue mon gelier, et, pour un peu, je
serais ici prisonnier sur parole. Mais c'est ma Daniella qui seule exige
de moi ce serment. Le cardinal *** se contente de me faire savoir qu'en
me tenant cach  Mondragone, je ne cours aucun danger. Il ne rpond de
rien si j'en sors seulement une heure.

Tout cela m'arrange on ne peut mieux, et je crois bien que, dans l'tat
des choses, il faudrait beaucoup de sbires et de gendarmes pour me faire
quitter ma chre prison.

FIN DU TOME PREMIER





End of the Project Gutenberg EBook of La Daniella, Vol. I., by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANIELLA, VOL. I. ***

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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