Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Correspondance, Vol. 5, 1812-1876

Author: George Sand

Release Date: October 23, 2004 [EBook #13839]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***




Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

V




QUATRIME DITION

PARIS CALMANN LVY, DITEUR.
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1883







CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND




DXLII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE (NIVRE)

                                Nohant, 2 janvier 1864.

Chre enfant,

C'est vrai, que je n'cris plus, parce que je n'en peux plus d'crire!
mais tu sais bien que je ne t'oublie pas. Je suis souvent malade, je me
remets sur pied pour un mois ou deux, puis je retombe. Me voil dans une
mauvaise priode; j'aurais besoin de changer d'air et de rgime; mais
comment faire? Le travail ne peut pas s'arrter, et il suffit tout juste
aux besoins courants.

Ne parlons pas du mauvais ct des choses, puisqu'il y en a un srieux
et invitable pour tout le monde.

Je suis contente que ta fillette, cette pauvre fillette qui t'a tant
fait trembler, soit enfin en bonne voie de croissance, et de vie, et que
George travaille bien. C'est le bonheur immdiat, le plus actuel et le
plus important dans ta vie. La ntre coule tranquille tant que notre
Marc est gai et frais comme une rose. Quand viendront les bobos, les
crises invitables, nous serons sens dessus dessous! Ainsi passe la vie
de famille; jusqu' prsent, 'a t tout plaisir, et la premire dent
du cher petit ne l'a pas prouv srieusement. Lina est bonne nourrice
et se tire bien d'affaire.

On travaille toujours comme des ngres autour de ce berceau. Les
vacances et les comdies ont t trs courtes. Beaucoup de monde,
toujours _trop  la fois_, dans la maison, et, comme Lina ne pouvait
gure s'amuser, nous avons fini les rjouissances de bonne heure.
Nous n'avons plus que Lambert et sa femme, qui est trs gentille et
excellente personne; mais ils partent ces jours-ci. Ils t'envoient mille
amitis. Maurice a pass son jour de l'an dans son lit. Ce n'est rien
heureusement, qu'une fivre de courbature. Lui et sa femme, qui est
toujours trs charmante et mignonne, me chargent de t'embrasser.

Merci  Bertholdi pour ses chantillons minralogiques, qui sont trs
beaux. Embrasse-le pour moi, ainsi que Jeannette, et Georget, quand tu
le verras.

G. SAND

Pauvre Pologne! c'est navrant, c'est un deuil pour tous les coeurs.




DXLIII

A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS

                                Nohant, 4 janvier 1864

Je ne vous ai pas remerci du plaisir que m'a caus _Jean Baudry_.
J'esprais le voir jouer. Mais, mon voyage  Paris tant retard, je
me suis dcide  le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
pices qui russissent perdent tant  la lecture, la plupart du temps!
Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pice est de celles qu'on
peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche  faire 
la manire dont vous l'avez droul et dnou: c'est que la brave et
bonne Andre ne se mette pas tout  coup  aimer Jean  la fin, et
qu'elle ne rponde pas  son dernier mot: Oui, ramenez-le, car je
ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera! ou bien: Gurissez-le,
corrigez-le, et revenez sans lui.

Vous avez voulu que le sacrifice ft complet de la part de Jean.
Il l'tait, ce me semble, sans ce dernier chtiment de partir sans
rcompense.

Vous me direz: La femme n'est pas capable de ces choses-l. Moi, je dis:
Pourquoi pas? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralits:
un sentiment sublime est toujours fcond. Jean est sublime; voil que
cette petite Andre, qui ne l'aimait que d'amiti, se met  l'aimer
d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force
inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas
lui montrer l'opration magntique et divine sur la scne? Ce serait
plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: La vertu ne
sert qu' vous rendre malheureux.

Voil ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'te rien
 la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
temps qui court. Je suis heureuse de votre succs[1].



  [1] _Rponse de M. Auguste Vacquerie_.

Comme je suis fier que vous m'ayez crit une lettre si amicale et si
sincre; mais comme je suis humili que nous ne soyons pas du mme avis
sur les dnouements!

Vous regrettez qu'Andre ne rcompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais
est-ce que la vertu est jamais rcompense ailleurs qu' l'Acadmie?
J'ai essay de faire un Promthe bourgeois; est-ce que la rcompense
de Promthe n'a pas t le vautour? Et je ne sais pas qui est-ce qui
gagnerait  ce qu'il en ft autrement.

Ce ne serait pas Promthe, toujours! Le voyez-vous rconcili avec
Jupiter et bien en cour? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d'honneur
de La reine, et Jsus ministre de Tibre!

Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu'elle est plus
contagieuse quand elle est rcompense; je crois le contraire, et qu'il
n'y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix
et vous supprimez peut-tre le christianisme.

Pour redescendre  ma pice, il me semble que Jean Baudry serait
considrablement diminu, et avec lui l'enseignement qu'il personnifie,
s'il tait aim d'Andre  la fin. Je doute que Romo et Juliette
fussent touchants  perptuit s'ils s'taient maris tranquilles et
s'ils avaient eu beaucoup d'enfants. Je ne repousse pas absolument les
dnouements heureux, mais je les crois d'abord moins vrais, ensuite
moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m'tre
odieux au moment o on l'arrte.

La moralit n'est pas dans le fait, mais dans l'impression du fait.
Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l'impression
finale est donc pour la vertu.

Je trouve qu'Andre rendrait un mauvais service  la vertu et  Jean
Baudry lui-mme en le prfrant  Olivier, qui retomberait alors o Jean
Baudry l'a ramass. Elle croit, comme Jean Baudry, qu'Olivier traverse
la dernire crise du mal; elle a pour lui la mme sorte de tendresse que
Jean Baudry, elle l'aime pour le parfaire; elle veut tre la mre de
son me, comme il en est le pre. Elle pouse mieux Jean Baudry en ne
l'pousant pas et en collaborant  son oeuvre qu'en strilisant son
effort de onze annes. Ce n'est donc pas par incrdulit  la grandeur
des femmes,  chre grande femme! que j'ai voulu qu'Andre, prfrt le
coeur imparfait au coeur parfait; elle fait acte de grande bont et de
grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d'elle, non pas
seulement pour tre heureux, chose secondaire, mais pour tre bon, chose
essentielle.

Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n'avoir pas fait de mon
dnouement une distribution de prix Montyon, et d'Andre l'ne savant
qui va prsenter la patte  la personne la plus honnte de la socit?

Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma dfense? Mais,
si je plaide devant vous, c'est que je reconnais votre juridiction; je
ne rponds pas  tout le monde, je n'assomme que vous; voil ce que
rapporte le gnie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie.

AUGUSTE VACQUERIE. Paris,
7 janvier 1804.]




DXLIV

A M. DOUARD RODRIGUES, A PARIS

                                Nohant, 12 janvier 1864.

... J'ai le droit de mpriser mon argent, ce me semble. Je le mprise
en ce sens que je lui dis: Tu reprsentes l'aisance, la scurit,
l'indpendance, le repos ncessaire  mes vieux jours. Tu reprsentes
donc, mon intrt personnel, le sanctuaire de mon gosme. Mais, pendant
que je te placerai en lieu sr et que je te ferai fructifier, tout
souffrira autour de moi et je ne m'en soucierai pas? Tu veux me tenter?
Va au diable! je ddaigne ta sduction; donc, je te mprise! Avec cette
prodigalit-l, j'ai pass ma vie  ne me satisfaire jamais;  crire
quand j'aurais voulu rver,  rester quand j'aurais voulu courir,
 faire des conomies sordides sur certains besoins entirement
personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions
de pantoufles auxquelles j'aurais t sensible;  ne pas flatter la
gourmandise des convives,  ne pas voir les thtres, les concerts, le
mouvement des arts;  me faire anachorte, moi qui aimais l'activit
de la vie et le grand air des voyages. Je n'ai pas souffert de ces
renoncements: je sentais en moi une joie suprieure, celle de satisfaire
ma conscience et d'assurer le repos du coeur de chaque jour. En
compromettant et sacrifiant les aises de l'avenir? en mprisant mon
argent qui voulait me tenter? Oui, c'est comme cela, et vous ne me
donnerez pas tort, je parie.

Ai-je t _prodigue_ pour cela? Non, puisque je n'ai pas fait comme la
plupart de mes confrres en alinant ma proprit, pour le plaisir de
manger une centaine de mille francs par an. J'ai senti que, si j'eusse
fait comme eux, je n'eusse rien _aval_, mais j'aurais tout donn; car,
en dtail, j'ai bien donn au moins 500 000 francs sans compter les
dots des enfants. J'ai mis le _hol_  mon entranement, et mes enfants
n'auront pas de reproches  me faire. J'ai rsist  la voix du
socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des rserves. Il y
en a qu'il faut faire et on ne m'a pas branle. Une thorie ne peut pas
tre applique sans rserve dans une socit qui ne l'accepte pas. J'ai
fait beaucoup d'ingrats, cela m'est gal. J'ai fait quelques heureux et
sauv quelques braves gens. Je n'ai pas fait d'_tablissements utiles_:
cela, _je ne sais pas_ m'y prendre. Je suis plus mfiante du _faux
pauvre_ que je ne l'ai t.

Pour le moment, je n'ai absolument sur les bras qu'une famille de
_mourants_  nourrir: pre, mre, enfants, tout est malade; le pre et
la mre mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais 
ceux-l, un peu sauvs, succdera un autre nid en droute. Et puis, 
la fin de l'anne, j'ai eu  payer l'anne du mdecin et celle du
pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500  2000 francs toujours.
Le paysan d'ici n'est pas dans la dernire misre: il a une maison, un
petit champ et ses journes; mais, s'il tombe malade, il est perdu. Les
journes n'allant plus, le champ ne suffit pas s'il a des enfants; quant
au mdecin et aux remdes, impossible  lui de les payer et il s'en
passe si je ne suis pas l. Il fait des remdes de sorcier, des remdes
de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut
pas cultiver son champ, il faut un journalier pay. Il n'y a pas la
moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacrs
 fournir des remdes et  payer les mdecins ne sont distribus qu'aux
vritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les prtendus
_aiss_ sont  deux doigts de l'indigence si je ne m'en mle, et
plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne reoivent qu'en
secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais; ils rendent des
services, donnent quelquefois des soins. Mais dlier la bourse est une
grande douleur en Berry, et, quand on a donn dix sous, on soupire
longtemps. Les campagnes du Centre, sont vritablement abandonnes.
C'est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que
l'on est oblig de faire quand on voit que de plus riches font peu
et que de moins riches ne font rien. On a cr  Chteauroux une
manufacture de tabac qui soulage beaucoup d'ouvriers et emploie beaucoup
de femmes; mais ces bienfaits-l n'arrivent pas jusqu' nos campagnes.




DXLV

AU MME

                                Nohant; 8 fvrier 1864.

Mon brave et bon ami,

J'ai fini ma grosse tche, et, avant que j'en commence une autre, je
viens causer avec vous. Qu'est-ce que nous disions? Si la libert de
droit et la libert de fait pouvaient exister simultanment? Hlas! tout
ce qu'il y a de beau et de bon pourra exister quand on le voudra;
mais il faut d'abord que tous le comprennent, et le meilleur des
gouvernements, de quelque nom qu'il s'appelle, sera celui qui enseignera
aux hommes  s'affranchir eux-mmes en voulant affranchir les autres au
mme degr.

Vous vouliez me faire des questions, faites-m'en, afin que je vous
demande de m'aider  vous rpondre; car je ne crois pas rien savoir de
plus que vous, et tout ce que j'ai essay de savoir, c'est de mettre de
l'ordre dans mes ides, par consquent de l'ensemble dans mes croyances.
Si vous me parlez philosophie et religion, ce qui pour moi est une seule
et mme chose, je saurai vous dire ce que je crois; _politique_, c'est
autre chose: c'est l une science au jour le jour, qui n'a d'ensemble et
d'unit qu'autant qu'elle est dirige par des principes plus levs que
le courant des choses et les moeurs du moment. Cette science, dans son
application, consiste donc  tter chaque jour le pouls  la socit, et
 savoir quelle dose d'amlioration sa maladie est capable de supporter
sans crise trop violente et trop prilleuse. Pour tre ce bon mdecin,
il faut plus que la science des principes, il faut une science pratique
qui se trouve dans de fortes ttes ou dans des assembles libres,
inspires, par une grande bonne foi. Je ne peux pas avoir cette
science-l, vivant avec les ides plus qu'avec les hommes, et, si je
vous dis mon idal, vous ne tiendrez pas pour cela les moyens pratiques;
vous ne les jugerez vraiment, ces moyens, que par les tentatives qui
passeront devant vos yeux et qui vous feront peser la force ou la
faiblesse de l'humanit  un moment donn. Pour tre un sage politique,
il faudrait, je crois, tre imbu, avant tout et par-dessus tout, de
la foi au progrs, et ne pas s'embarrasser des pas en arrire qui
n'empchent pas le pas en avant du lendemain. Mais cette foi n'claire
presque jamais les monarchies, et c'est pour, cela que je leur prfre
les rpubliques, o les plus grandes fautes ont en elles un principe
rparateur, le besoin, la ncessit d'avancer ou de tomber. Elles
tombent lourdement, me direz-vous; oui, elles tombent plus vite que
les monarchies, et toujours pour la mme cause, c'est qu'elles veulent
s'arrter, et que l'esprit humain qui s'arrte se brise. Regardez en
vous-mme, voyez ce qui vous soutient, ce qui vous fait vivre fortement,
ce qui vous fera vivre trs longtemps, c'est votre incessante activit.
Les socits ne diffrent pas des individus.

Pourtant vous tes prudent et vous savez que, si votre activit dpasse
la mesure de vos forces, elle vous tuera; mme danger pour le travail
des rnovations sociales; et impossible, je crois, de prserver la
marche de l'humanit de ces _trop_ et de ces _trop peu_ alternatifs qui
la menacent et l'prouvent sans cesse. Que faire? direz-vous. Croire
qu'il y a toujours, quand mme, une bonne route  chercher et que
l'humanit la trouvera, et ne jamais dire. _Il n'y en a pas, il n'y en
aura pas_.

Je crois que l'humanit est aussi capable de grandir en science, en
raison et en vertu, que quelques individus qui prennent l'avance. Je la
vois, je la sais trs corrompue, affreusement malade, je ne doute pas
d'elle pourtant. Elle m'impatiente tous les matins, je me rconcilie
avec elle tous les soirs. Aussi n'ai-je pas de rancune contre ses
fautes, et mes colres ne m'empcheront jamais d'tre jour et nuit  son
service. Passons l'ponge sur les misres, les erreurs, les fautes de
tels ou tels, de quelque opinion qu'ils soient ou qu'ils aient t,
s'ils ont dans le coeur des principes de progrs ardents et sincres.
Quant aux hypocrites et aux exploiteurs, qu'en peut-on dire? Rien;
c'est le flau dont il faut se prserver, mais ce qu'ils font sous une
bannire ou sous une autre ne peut tre attribu  la cause qu'ils
proclament et qu'ils feignent de servir.

Quand nous mettrons de l'ordre dans notre _catchisme_ par causerie, il
faudra bien que nous commencions par le commencement et que, avant de
nous demander quels sont les droits de l'homme en socit, nous nous
demandions quels sont les devoirs de l'homme sur la terre, et cela nous
fera remonter plus haut que rpublique et monarchie, vous verrez. Il
nous faudra aller jusqu' Dieu, sans la notion duquel rien ne s'explique
et ne se rsout; nous voil embarqus sur un rude chemin, prenez-y
garde! mais je ne recule pas si le coeur vous en dit.

Bonsoir pour ce soir, cher ami, et  vous de coeur et de tout bon
vouloir.

G. SAND.




DXLVI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 21 fvrier 1864.

Chers enfants,

Je croyais bien avoir rpondu  votre question. Comment, si je veux tre
marraine de mon _Cocoton_? Je crois bien! Si c'tait comme catholique,
je dirais: Non! a porte malheur. Mais l'glise libre, c'est
diffrent, et vous ne deviez pas douter un instant de mon adhsion.

On commence  travailler srieusement  l'Odon. Mais on a perdu tant de
temps, que nous ne serons pas prts avant la fin du mois, et peut-tre
le 2 ou le 3 mars. Voil ce qu'ils reconnaissent aujourd'hui. Mais je
ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis; ils ne sont pas minces, et vous
seriez tonns de la provision de patience que je fais tous les matins
pour la journe.

J'ai t voir le prince hier matin, j'ai demand  voir son fils[1];
il a fait dire  la bonne de l'amener. L'enfant est arriv avec une
personne en petite robe de laine cossaise que j'ai failli ne pas
regarder, quand je me suis aperue que c'tait la princesse elle-mme
qui m'amenait son jeune homme, toute seule et trs gentiment. L'enfant
est trs beau et trs joli, avec un air mlancolique et timide.

Il tiendra de sa mre plus que de son pre. Il est trs mignon et
obissant comme une fille.

Je me porte bien, toujours sans apptit; a ne pousse pas  Paris.

La vente de Delacroix a produit prs de deux cent mille francs en deux
jours. Les moindres croquis se vendent deux, trois et quatre cents
francs. Ce pauvre homme vendait des tableaux pour ce prix-l!

Bonsoir, mes enfants chris; je _bige_ bien tendrement.

  [1] Le prince Victor.




DXLVII

AU MME

                                Paris, 28 fvrier 1864.

Mes chers enfants,

C'est demain le grand jour! quand vous recevrez ma lettre, j'aurai des
bravos ou des sifflets, peut-tre l'un et l'autre. Ribes ne va pas
mieux; il joue quand mme et trs bien. La pice est mal sue, mais bien
comprise et bien joue.

_Le duc_-Berton, _Villemer_-Ribes, _Caroline_-Thuillier, _la
Marquise_-Ramelli, _Pierre_-Rey, sont excellents.

_Diane de Saintrailles_, charmante, un peu manire; _madame d'Arglade_,
un peu faible, et Clerh-_Benot_, qui dit quatre mots, ne gtent rien.

Le thtre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une
m'appelle _notre trsor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les
allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent  la rptition comme
un tas de veaux et dans l'ivresse d'un succs qui va dpasser celui du
_Champi_. Tout a, c'est la veille, il faut voir le lendemain; s'il y a
droute, ce sera autre chose. On annonce toujours une cabale. Les uns la
disent formidable; les autres disent qu'il n'y aura rien; nous verrons
bien. Le moment du calme est venu pour moi qui n'ai plus rien  faire
que d'attendre l'issue. La salle sera comble et il y en aura autant  la
porte. De mmoire d'homme, l'Odon n'a vu une pareille rage. L'empereur
et l'impratrice assisteront  la premire; la princesse Mathilde en
face d'eux, le prince et la princesse Napolon au-dessous. M. de Morny,
les ministres, la police de l'empereur nous prennent trop de place, et
ce n'est pas le meilleur de l'affaire. Nous aimerions mieux des artistes
aux avant-scnes que des diplomates et des fonctionnaires. Ces gens-l
ne crvent pas leurs gants blancs contre une cabale. Il n'y a que le
prince qui applaudisse franchement.

Enfin, nous y voil! les dcors sont riches et laids. L'orchestre sera
rempli de mouchards, rien ne manquera  la fte. Marchal ne demande qu'
triper les rcalcitrants. Le parterre est pris par des gens en cravate
blanche et en habit noir. A demain des nouvelles.

J'ai vu enfin M. Harmant  l'Odon. Il m'a dit qu'il viendrait me voir
aprs la pice. Mario Proth va faire un article sur _Callirho_[1].
Jourdan en raffole, il est de la religion de Marc Valery.

  [1] Roman de Maurice Sand.




DXLVIII

AU MME

                                Paris, mardi 1er mars 1864.
                                Deux heures du matin.

Mes enfants,

Je reviens escorte par les tudiants aux cris de Vive George Sand!
Vive _Mademoiselle La Quintinie!_ A bas les clricaux! C'est une
manifestation enrage en mme temps qu'un succs comme on n'en a jamais
vu, dit-on, au thtre.

Depuis dix heures du matin, les tudiants taient sur la place de
l'Odon, et, tout le temps de la pice, une masse compacte qui n'avait
pu entrer occupait les rues environnantes et la rue Racine jusqu' ma
porte. Marie a eu une ovation et madame Fromentin aussi, parce qu'on l'a
prise pour moi dans la rue. Je crois que tout Paris tait l ce soir.
Les ouvriers et les jeunes gens, furieux d'avoir t pris pour des
clricaux  l'affaire de _Gaetana_ d'About, taient tout prts  faire
le coup de poing. Dans la salle, c'taient des trpignements et des
hurlements  chaque scne,  chaque instant, en dpit de la prsence de
toute la famille impriale. Au reste, tous applaudissaient, l'empereur
comme les autres, et mme il a pleur ouvertement. La princesse
Mathilde est venue au foyer me donner la main. J'tais dans la loge de
l'administration avec le prince, la princesse, Ferri, madame d'Abrants.
Le prince claquait comme trente claqueurs, se jetait hors de la loge et
criait  tue-tte, Flaubert tait avec nous et pleurait comme une femme.
Les acteurs ont trs bien jou, on les a rappels  tous les actes.

Dans le foyer, plus de deux cents personnes que je connais et que je ne
connais pas sont venues me _biger_ tant et tant, que je n'en pouvais
plus. Pas l'ombre d'une cabale, bien qu'il y et grand nombre de
gens mal disposs. Mais on faisait taire mme ceux qui se mouchaient
innocemment.

Enfin, c'est un vnement qui met le quartier Latin en rumeur depuis ce
matin; toute la journe, j'ai reu des tudiants qui venaient quatre par
quatre, avec leur carte au chapeau, me demander des places et protester
contre le parti clrical en me donnant leurs noms.

Je ne sais pas si ce sera aussi chaud demain. On dit que oui, et, comme
on a refus trois ou quatre mille personnes faute de place, il est 
croire que le public sera encore nombreux et ardent. Nous verrons si
la cabale se montrera. Ce matin, le prince a reu plusieurs lettres
anonymes o on lui disait de prendre garde  ce qui se passerait 
l'Odon. Rien ne s'est pass, sinon qu'on a chut les claqueurs de
l'empereur  son entre, en criant: _A bas la claque!_ l'empereur a trs
bien entendu; sa figure est reste impassible.

Voil tout ce que je peux vous dire ce soir; le silence se fait, la
circulation est rtablie et je vas dormir.




DXLIX

AU MME

                                Paris, 2 mars 1864.

Mes enfants,

La seconde de _Villemer_ a t ce soir encore plus chaude que celle
d'hier. C'est un triomphe inou, une tempte d'applaudissements d'un
bout  l'autre,  chaque mot, et si spontane, si gnrale, qu'on coupe
trois fois chaque tirade. Le groupe des claqueurs quand il essaye de
marquer des points de repre  cet enthousiasme ne fait pas plus d'effet
qu'un sac de noix. Le public ne s'en occupe pas, il interrompt o il lui
plat, et c'est le tonnerre. Jamais je n'ai rien entendu de pareil.
La salle est comble, elle croule; la tirade de Ribes, au second acte,
provoque un dlire. Dans les entr'actes, les tudiants chantent des
cantiques drisoires, crient: Enfoncs les jsuites! _Hommes noirs,
d'o sortez-vous?_ Vive _La Quintinie!_ Vive George Sand! Vive
_Villemer_! On rappelle les acteurs  tous les actes. Ils ont de la
peine  finir la pice. Ces applaudissements les rendent ivres, Berton,
ce matin, l'tait encore d'hier, lui qui ne boit jamais que de l'eau
rougie. Ce soir, il me suivait dans les coulisses en me disant qu'il me
devait le plus beau succs de sa vie, et le plus beau rle qu'il et
jamais jou.

Thuillier et Ramelli taient folles. Il faut dire qu'elles ont jou
admirablement. Ribes n'a pas le mme ensemble: il est laid, disgracieux,
pas cabotin du tout; mais, par moments, il est si sympathique et si
nerveux, qu'il lectrise le public et recueille en bloc les bravos
que les autres reoivent en dtail. Je vous raconte tout a pour vous
amuser. Si vous voyiez mon calme au milieu de tout a, vous en ririez;
car je n'ai pas t plus mue de peur et de plaisir que si a ne m'et
pas regard personnellement, et je ne pourrais pas expliquer pourquoi.
Je m'tais prpare  ce qu'il y a de pire, c'est peut-tre pour a que
l'inattendu d'un succs si inconcevable, en ce qui me concerne, m'a un
peu stupfie. Il faut voir le personnel de l'Odon autour de moi! je
suis le bon Dieu. Je dois leur rendre cette justice que, tout le temps
des rptitions, ils ont t aussi gentils que le jour de la victoire;
que, la veille, ils n'ont pas t pris de la panique ordinaire qui fait
qu'on veut _mascander_[1] la pice parce qu'on a peur de tout. Ils vont
faire de l'argent, je l'espre. En ce moment, ils pourraient faire
quatre mille francs par soire; mais ils tiennent  laisser entrer les
coles, beaucoup d'ouvriers, de bourgeois libres penseurs, enfin les
amis naturels et ceux qui lancent le succs par conviction. En cela, ils
agissent bien, et ils sont honntes gens.

Il y a eu ce soir encore un peu de tapage sur la place. On voulait
recommencer la promenade d'hier au soir, car je ne savais pas hier quand
je vous ai crit tout ce qui s'tait pass. Six mille personnes au
moins, les tudiants en tte, ont t  la porte du club catholique et
de la maison des jsuites, chanter en fausset: _Esprit saint, descendez
en nous!_ et autres cantiques, en moquerie. Ce n'tait pas bien mchant;
mais, comme tous ces enfants s'taient griss par leurs cris et leur
queue de douze heures sur la place, on craignait de les voir aller trop
loin, et la police les a disperss. Quelques-uns ont t bousculs,
dchirs et mens au poste. Ni coups ni blessures pourtant. On
s'attendait  du bruit et on avait consign deux rgiments, avec l'ordre
d'tre prts  monter  cheval.

Les jeunes gens avaient rsolu de dteler mes chevaux du sapin et de
m'amener rue Racine. On a, Dieu, merci, empch et calm tout. On a un
peu taquin l'impratrice en lui chantant _le Sire de Framboisy_. Mais
l'empereur a bien agi, il a applaudi la pice, il est sorti  pied
jusqu' sa voiture, que la foule empchait d'arriver. Il n'a pas
voulu que la police lui fit faire place. On lui en a su gr et on l'a
applaudi.

Il devrait bien faire supprimer l'escouade de mouchards qui l'acclament
 son entre, et auxquels les tudiants ont impos silence hier; je suis
sure que, sans elle, toute la salle l'applaudirait.

Les journaux d'aujourd'hui racontent de mille manires ce qui s'est
pass hier; mais ce que je vous raconte  btons rompus est exact.
Aujourd'hui, il y avait dans la salle pas mal de catholiques qui
essayaient de prendre des airs ddaigneux et embts. Mais ils ne
pouvaient pas seulement cracher, et la moindre parole de leur part et
fait clater une tempte. Dcidment tout le monde ne les aime pas, et
ils n'oseront pas broncher. Ils se vengeront dans leurs journaux, soit!

J'ai encore un jour ou deux  donner  _Villemer;_ et puis j'ai  voir
M. Harmant, et puis la pice de Dumas, qui vient samedi, et quelques
affaires de dtail  terminer; l'impression de mon manuscrit de
_Villemer_  livrer, c'est--dire la correction d'un manuscrit conforme
 la mise en scne. J'espre avoir fini tout cela la semaine prochaine
et courir vers vous et mon Coco ton qui pousse bien, j'espre, pendant
que je pioche, ce cher petit amour! Je vous _bige_ mille fois.
Parlez-moi de vous et de lui.

  [1] Abmer.




DL

AU MME

                                Paris, 8 mars 1864

_Villemer_ va toujours merveilleusement. La grande presse est encore
plus logieuse que la petite, et cela sans restriction. Ces messieurs
qui m'avaient dclare incapable de faire du thtre, me proclament
_trs forte_. L'Odon fait tous les soirs quatre mille francs de
location et de cinq  six cents francs au bureau. Il y a file de
voitures toute la journe pour retenir les places, puis autre file le
soir et queue au bureau.

L'Odon est illumin tous les soirs. La Rounat en deviendra fou. Les
acteurs sont toujours rappels entre tous les actes. C'est un succs
splendide, et, comme il n'est plus soutenu par personne que le public
payant, il est si unanime et si chaud, que jamais les acteurs n'en ont
vu, disent-ils, de pareil. Ribes se soutient; le succs lui donne
une vie artificielle et le gurira peut-tre. Il a des moments o on
l'interrompt trois fois par des applaudissements frntiques comme le
premier jour. Les voyageurs qui arrivent  Paris et qui passent le soir
devant l'Odon, font arrter leur sapin avec effroi et demandent si
c'est une rvolution, si on a proclam la Rpublique.

La pice d'Alexandre a t mieux reue ce soir[1]; mais elle soulve
de l'opposition et n'aura pas de succs. Elle est pourtant amusante et
pleine de talent; mais elle scandalise.

Les preuves de ma photographie n'ont pas encore trs bien russi chez
Nadar; j'y retourne demain. M. Harmant vient pour sr mercredi. Il m'a
envoy une loge pour ce jour-l; car il faut bien que je connaisse son
thtre. Je voudrais aussi voir _Villemer_, que je n'ai encore fait
qu'apercevoir  moiti. J'ai demand hier trois places, pas une qui ne
soit loue jusqu' samedi.

  [1] _L'Ami des femmes_.




DLI

M. GUSTAVE FLAUBERT

                                Paris, 10 mars 1864.

Cher Flaubert,

Je ne sais pas si vous m'avez prt ou donn le beau livre de M. Taine.
Dans le doute, je vous le renvoie; je n'ai eu le temps d'en lire ici
qu'une partie, et,  Nohant, je n'aurai que le temps de griffonner pour
Buloz; mais,  mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces
excellents volumes d'une si haute et si noble porte.

Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu; toutefois, comme je reviens
bientt, j'espre que vous ne m'aurez pas oublie et que vous me ferez
lire aussi quelque chose de vous.

Vous avez t si bon et si sympathique pour moi  la premire
reprsentation de _Villemer_, que je n'admire plus seulement votre
admirable talent, je vous aime de tout mon coeur.

GEORGE SAND.




DLII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                Nohant, 24 mars 1864.

Mon cher ami,

Nous changeons de place pour quelque temps. Mes enfants ne veulent pas
habiter Nohant sans moi; ils ont raison et ils me font plaisir. Nous
allons tous nous caser auprs de Paris, afin de pouvoir nous occuper de
thtre et d'autres travaux plus ralisables l o nous serons. Nous
organisons Nohant sur un bon pied de conservation, afin de pouvoir,
tous les ans, y passer une saison tous ensemble. Voil. Ce n'est pas un
dpart ni un abandon du pays, ni une sparation de famille, c'est une
installation plus lgre  porter et  transporter; car nous avons aussi
pour l'anne prochaine des projets de voyage. Il me semble que vous
faites un peu de mme en n'habitant pas le Coudray toute l'anne.
Esprons que nos loisirs de campagne se rencontreront et que vous ne
vous apercevrez gure par consquent de ce changement.

As-tu reu signe dvie de Guroult? Je t'ai crit que je l'avais vu et
qu'il m'avait promis ce que tu dsires. Je n'ai pas rpondu  ta lettre
de flicitations pour _Villemer:_ je comptais te retrouver ici. Je te
remercie donc aujourd'hui et j'embrasse toute ta chre famille. Amitis
d'ici.

G. SAND.




DLIII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE

                                Nohant, 31 mars 1864

Ma chre enfant,

Puisque Duvernet t'a dit que je quittais Nohant, il aurait pu te dire
aussi, puisque je le lui ai crit, que je ne le quittais pas d'une
manire absolue, mais que je prenais seulement des arrangements pour
passer, ainsi que Maurice et Lina, une partie de l'anne  Paris. Le
succs de _Villemer_ me permet de recouvrer un peu de libert dont
j'tais prive tout  fait  Nohant dans ces dernires annes, grce
aux bons Berrichons, qui, depuis les gardes champtres de tout le pays
jusqu'aux amis de mes amis, et Dieu sait s'ils en ont! voulaient tre
_placs_ par mon _grand crdit_. Je passais ma vie en correspondances
inutiles et en complaisances oiseuses. Avec cela les visiteurs qui n'ont
jamais voulu comprendre que le soir tait mon moment de libert et le
jour mon heure de travail! j'en tais arrive  n'avoir plus que la
nuit pour travailler et je n'en pouvais plus. Et puis trop de dpense 
Nohant,  moins de continuer ce travail crasant. Je change ce genre de
vie; je m'en rjouis, et je trouve drle qu'on me plaigne. Mes enfants
s'en trouveront bien aussi, puisqu'ils taient claquemurs aussi par les
visites de Paris et que nous nous arrangerons pour tre tout prs les
uns des autres  Paris, et pour revenir ensemble  Nohant quand il nous
plaira d'y passer quelque temps. On a fait sur tout cela je ne sais
quels cancans, et on me fait rire quand on me dit: Vous allez donc nous
quitter? Comment ferez-vous pour vivre sans nous?

Ces bons Berrichons! Il y a assez longtemps qu'ils vivent _de moi_.
Duvernet sait bien tout cela, et je m'tonne qu'il s'tonne.




DLIV

A M. HIPPOLYTE MAGEN, A MADRID

                                Nohant, 24 avril 1864.

Une absence de quelques jours m'a empche, monsieur, de rpondre 
votre excellente lettre et de vous dire toute ma gratitude pour les
dtails que vous me donnez.

Vous adoucissez autant que possible la douleur de l'vnement[1], en me
disant que notre ami n'a pas eu  lutter contre la crise finale, et que
les derniers temps de sa vie ont t heureux. La compensation a t bien
courte, aprs une vie de luttes et de souffrances. Mais je suis de ceux
qui croient que la mort est la rcompense d'une bonne vie, et la vie de
ce pauvre ami a t mritante et gnreuse. Les regrets sont pour nous,
et votre coeur les apprcie noblement.

J'ai envoy votre lettre  madame Y..., soeur de Fulbert, et je lui ai
fait le sacrifice, du portrait photographi. S'il vous tait possible de
m'en envoyer un autre exemplaire, je vous en serais doublement oblige.
Madame Y... compte vous crire pour vous remercier aussi de l'affection
dlicate que vous portiez  son frre et pour vous confier, je pense, la
mission que vous offrez si gnreusement de remplir.

_Quant aux dtails de l'enterrement, j'ignore ce qu'elle en pense_. Je
la connais fort peu; mais je vous remercie, moi, pour mon compte, de la
suprme convenance de votre intervention.

Vous avez fait respecter le voeu qu'il et exprim, lui, s'il et pu
vous adresser ses dernires paroles.

Merci, encore, monsieur, et bien  vous.

G. SAND.

  [1] La mort de Fulbert Martin, ancien avou  la Chtre, exil aprs
      le coup d'tat de 1851.




DLV

A M. BERTON PRE, A PARIS

                                Nohant, 5 mai 1864.

Mon cher et charmant enfant,

Voulez-vous vous charger de ngocier avec M. Harmant[1] la reprise de
_Villemer_ pour le 15 septembre prochain? M. de la Rounat m'crit
que vous consentez  nous assurer cette reprise, car, sans vous, que
serait-elle? Il n'y aurait pas  y attacher la moindre importance.
Si donc vous ne nous abandonnez pas, et je vous en remercie bien
srieusement, il faut que nous obtenions de M. Harmant qu'il vous laisse
avec nous le plus longtemps possible,  la charge exclusive de l'Odon,
bien entendu, jusqu'au moment o il aura _effectivement_ besoin de vous.
Il m'a dit n'avoir besoin de vous en effet que pour jouer la pice que
je compte lui faire et o vous avez bien voulu accepter le premier rle.
Que cette pice soit _Christian Waldo_[2], ou une autre, je me mettrai
 ce travail le mois prochain, et je ferai de mon mieux pour arriver en
temps utile, c'est--dire en janvier, ce qui est bien dans mon intrt.
Jusque-l, quand mme vous joueriez encore _Villemer_, rien ne vous
empcherait de me rpter  la Gaiet. Si vous n'tes pas effray de
voir devant vous tant de prose de George Sand, ayez l'obligeance de
communiquer ma lettre  M. Harmant en lui offrant tous mes compliments,
et de lui demander s'il accepte cet arrangement si simple. Comme, avant
tout, il faut que vous l'acceptiez, c'est  vous que je m'adresse pour
que nous nous entendions sur toute la ligne et sans perdre de temps. Je
ne veux faire une pice nouvelle qu'autant que vous la jouerez, et
il faut que je sois fixe pour y travailler bientt exclusivement.
J'attends donc votre rponse pour cela, et pour dire  M. de la Rounat
de traiter de _votre rachat_ avec M. Harmant pour l'automne prochain.

A vous de coeur, mon cher enfant, et toutes les amitis des miens.

  [1] Directeur des thtres du Vaudeville et de la Gaiet.
  [2] Tire du roman de _l'Homme de neige_, par Maurice Sand;
      non-reprsente.




DLVI

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Nohant, 8 mai 1864.

Chre amie,

Je ne savais pas que cette petite _feignante_ de Lina ne vous avait
pas rpondu. Elle ne s'en est pas vante. Elle est si absorbe par son
poupon, et elle s'en occupe si gentiment et si bien, qu'il faut lui
pardonner tout.

Ne soyez pas inquiets de nous: nous nous portons tous bien, et nos
petites incertitudes ont cess. Les chers enfants ne veulent pas
_gouverner_ Nohant; ils ont un peu tort dans leur intrt, ils y
mettraient sans doute plus d'conomie que moi. Mais ils y portent je ne
sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur
le pied _d'absence_, avec la facilit d'y revenir  tout moment et d'y
retrouver Sylvain, rgisseur de la rserve; Marie, gouvernante de la
maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole  Palaiseau;
car, si _Villemer_ me donne de quoi payer mon arrir, ce n'est pas une
raison pour que j'en recommence un nouveau l'anne prochaine, et que je
ne puisse jamais me reposer.

Mais, en ce moment, j'achte mon prochain repos par un surcrot de
travail. Il faut que je fasse  Buloz, au grand galop, un long roman;
et, comme ledit Buloz a t trs bien pour moi, je dois le contenter,
morte ou vive. Voil pourquoi je ne trouve pas une heure pour crire 
mes amis. Je me porte bien  prsent. Je me suis envole toute seule
quelques jours  Gargilesse, o j'ai travaill la nuit, mais o j'ai
couru le jour. C'est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore
un peu aux arrts forcs  cause de M. Marc[1]; mais le voil qui a des
dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas  tre sevr; aprs
quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et  Paris, o ils
ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu'ils
seraient mieux  Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme
un pinson et pas du tout grognon.

Au revoir et  bientt, mes bons amis; aimez-vous toujours. Je vous
embrasse tous bien tendrement. Lina rparera ses torts en vous crivant
une longue lettre.

G. SAND.

  [1] Petit-fils de George Sand.




DLVII

A M. OSCAR CASAMAJOU, A CHATELLERAULT

                                Nohant, mai 1864.

Ne crois donc pas ces btises, mon cher enfant. Ce sont les aimables
commentaires de la Chtre sur un fait bien simple. Je me rapproche de
Paris pour un temps plus long que de coutume, afin de pouvoir faire
quelques pices de thtre qui, si elles russissent, mme _moiti
moins_ que _Villemer_, me permettront de me reposer dans peu d'annes.
Maurice aussi est tent d'en essayer, et, comme il a bien russi dans le
roman, il peut russir l aussi. Mais, pour cela, il ne faut pas habiter
Nohant toute l'anne, et, si on s'absente, il ne faut pas y laisser un
train de maison qui cote autant que si l'on y tait. En consquence,
nous nous sommes entendus pour rduire nos dpenses ici et pour avoir un
pied--terre plus complet  Paris. Nous n'aimons la ville ni les uns
ni les autres; nous ferons notre pied--terre d'une petite campagne 
porte d'un chemin de fer. Je compte aller  Paris le mois prochain,
Maurice doit aller voir son pre avec Lina et Coco,  cette poque. Il
me rejoindra  Paris, et Nohant, mis sur un pied plus modeste, mais bien
conserv par les soins de Sylvain et de Marie, qui y resteront avec un
jardinier, nous reverra tous ensemble quand nous ne serons pas occups 
Paris. A tout cela nous trouverons tous de l'conomie, et j'aurai, moi,
un travail moins continu. Nous vivons toujours en bonne intelligence,
Dieu merci; mais, si les gens de La Chtre n'avaient pas _incrimin_
selon leur coutume, c'est qu'ils auraient t malades.

Je te remercie, cher enfant, du souci que tu en as pris. Mais sois sr
que, si j'avais quelque gros chagrin, tu ne l'apprendrais pas par les
autres. Ta femme a envoy  Lina des amours de robes. Coco a t superbe
avec a, le jour de son baptme, avant-hier. Il est gentil comme tout.
Nous vous embrassons tendrement, mes chers enfants.

Quand tu iras  Paris, comme j'ai quitt la rue Racine, dont les quatre
tages me fatiguaient trop, tu sauras o je suis, en allant _rue des
Feuillantines_, 97; mets cela sur ton carnet.

Je te disais que, si j'avais un gros chagrin, je te le dirais. J'ai
eu, non un chagrin, mais un souci cet hiver. Mon budget s'tait trouv
dpass et je me voyais surcharge de travail pour me remettre au pair.
C'est alors que, tous ensemble, nous avons cherch une combinaison
d'conomie pour Nohant et que nous l'avons trouve. Quant  l'arrir,
_Villemer_ l'a dj couvert.




DLVIII

A M. GUILLEMAT, LIBRAIRE, A LA CHTRE[1]

                                Nohant, 11 juin 1864

Monsieur,

Je suis vivement touche de la lettre collective qui m'a t crite au
nom de plusieurs artisans et commerants de la Chtre; je vous prie de
leur en exprimer ma reconnaissance et de leur dire que je n'oublierai
jamais notre bon pays et les sympathies que j'y ai rencontres. Elles
me payent largement des petites perscutions qui m'ont t suscites
en d'autres temps et que j'aurais rencontres partout ailleurs; car le
monde ne comprend pas toujours que l'humanit n'est qu'une seule et mme
famille, et il faudra encore du temps pour que l'on sache o est le
bonheur.

Il serait dans la sainte fraternit et son jour viendra, les potes n'en
peuvent pas douter; car c'est le pressentiment qui les fait vivre.

Nous traversons, en attendant, une poque de civilisation o le
travail est anobli dans l'opinion des honntes gens et o beaucoup
de souffrances et de fatigues ne font rien perdre  l'homme de son
indpendance et de sa dignit, quand il sait les comprendre.

Plusieurs comprennent: patience avec ceux qui ne comprennent pas!

Je ne m'absente que pour peu de temps, j'espre; mais, de loin ou de
prs, croyez bien, messieurs, que mon coeur restera avec vous et que
votre belle et bonne lettre sera un de mes plus doux souvenirs.

Recevez-en mes remerciements avec l'expression de mon dvouement
sincre.

GEORGE SAND.

  [1] En rponse  une lettre collective des ouvriers de la
      Chtre, faisant leurs adieux  George Sand, qui allait quitter
      Nohant, pour s'tablir  Palaiseau (Seine-et-Oise).




DLIX

A MAURICE SAND, A GUILLERY

                                Palaiseau, 18 juin 1864.

Mon Bouli,

J'ai reu ce matin ta lettre de jeudi soir, et,  l'heure qu'il est, tu
es encore  Nohant. Celle-ci (de lettre) te trouvera  Guillery, d'o il
me tarde bien d'avoir des nouvelles de votre voyage. Ce brave Cocoton
va-t-il tre tonn de dormir avec ce tapage de chemin de fer, lui qui
ne veut pas que sa mre respire trop fort  ct de lui! Ce sera de quoi
le corriger; car il faudra bien qu'il prenne son parti de ce vacarme.

On dit _dans les journaux_ qu'il pleut  verse dans toute la France, si
bien que je crains que vous ne trouviez pas le beau temps  Guillery.
Mais pourtant le baromtre remonte.

Ici, le mauvais temps est supportable. La maison est si gentille et
si bien approprie  tous mes besoins, je suis si bien installe et
outille pour crire, que je ne m'impatiente pas d'y rester. Hier,
il faisait beau, nous avons fait un tour dans le vallon de la petite
rivire. La rivire est trouble en ce moment, mais le pays est
dlicieux. Les gens de la campagne sont tous cultivateurs,
propritaires, franchement paysans et trs gentils  la rencontre. Ils
vous disent bonjour comme  Gargilesse.

Il y en a qui ont, pour tout avoir, un champ de roses jet au milieu des
champs de bl, et ce champ de ross embaume  un quart de lieue  la
ronde. Je ne sais pas si ce pays serait  ton got; moi, il me plat
normment. Il est rustique au possible, ce qui ne i'empche pas d'avoir
un grand style,  cause de ses beaux arbres et de ses verdures immenses.

Jusqu'ici, je ne sais rien de ma dpense, il faut quelques semaines pour
s'en rendre compte. Je sais que la table est exquise et que je
n'ai jamais si bien mang. Les fruits et les lgumes, dont je vis
principalement, sont d'un pays de Cocagne. Si nous avions Nohant en
pareille terre, nous serions riches. On se procure au reste ici tout ce
qu'on veut comme  Paris, poissons de mer, etc., en s'entendant avec les
gens de l'endroit, qui sont serviables au possible. Enfin on ne manque
absolument de rien. Ce doit tre aussi cher ou peu s'en faut qu' Paris;
mais Lucy me parait une grande conome: elle fait un plat pour quatre
jours, et, tous les jours, elle vous le sert tellement transform, qu'on
croit manger du nouveau. Je ne sais de quoi vivent son mari et elle. Si
cela dure, c'est merveilleux. Les nouveaux balais _swepe vounelo_[1]
comme disait le bon Cauvires[2]. On m'assure pourtant que ceux-ci
dureront, parce qu'ils ont fait leurs preuves ailleurs. Nous verrons
bien.

Parlez-moi de vous, de ma Cocote, que je _bige_ mille fois, et de mon
Cocoton et de Guillery. Dis mes amitis  ton pre. Bonjour  Marie.

J'ai vu en esprit la dlivrance des lrots[3] et des poissons. Quelle
noce! Ceux-l ne nous regrettent pas, Moi, je cherche un brochet pour
nettoyer le petit _nymphe_, o les grenouilles frayent un peu trop. Je
me suis paye hier des pots de fleurs. On va me donner deux canards de
Chine pour _mon eau_. Il y a ici, dans le jardin, un criocre norme
et d'un rouge fonc; c'est un insecte magnifique et trs abondant. Je
l'appelle _criocre_ au hasard.

  [1] Les nouveaux balais balayent bien.
  [2] Docteur mdecin  Marseille.
  [3] Genre de petits cureuils que Maurice Sand avait apprivoiss et
      qui vivaient en cage dans la salle  manger de Nohant,  ct
      d'un aquarium peupl de tanches, de vrons et d'pinoches.




DLX

A MADAME LINA SAND, A GUILLERY

                                Palaiseau, 29 juin 1864.

Chre fille,

Je reois ta lettre du 26, qui renverse mes notions. Ce n'est donc pas
le 27, c'est donc le 26 ton anniversaire? au moins ma lettre et mon
petit cadeau te seront-ils parvenus le 27? Tout a, c'est gal 
prsent, car tout a d arriver, et tu sais que je n'ai pas oubli les
vingt-deux ans de ma Cocote, non plus que le 30 juin de Mauricot.

Comment! ce pauvre amour de Cocoton a t malade  ce point au moment du
dpart? J'ai peur qu' Guillery vous ne vous enrhumiez, parce que vous
tes mal clos dans vos chambres. Je me souviens du vent qui passe sous
la porte et qui, de mon temps dj, soulevait les jupons. Ici, nous
bravons les intempries dans une maison excellente, paisse, ferme et
saine au possible. Mais ce mauvais temps est gnral. Nous avons vu le
soleil deux ou trois fois depuis que je suis  Palaiseau. Toujours
des giboules, des nuages, ou un joli ciel gris comme en automne; des
soires si froides, que j'ai remis tous les habits d'hiver. C'est trs
bon pour marcher; tous les soirs aprs dner, nous faisons au moins deux
lieues  pied. Le pays est admirable, vari au possible: des prairies
niveles comme des tapis, des potagers splendides  perte de vue, avec
des arbres fruitiers normes; puis des collines, mme assez escarpes;
car, hier au soir, nous avons d renoncer  grimper. Des bois charmants,
des plantes que je ne reconnais pas, tant elles sont diffrentes en
grandeur de celles de Nohant: de la gologie toute fracasse et tordue
de mouvements, des cailloux, de la craie schisteuse, des grs, des
sables fins, de la meulire; dans les fonds, deux mtres de terre
vgtale fine comme de la cendre, fertile comme l'Eldorado, et arrose
de sources  chaque pas. Aussi les paysans d'ici sont plus riches
que les bourgeois de chez nous. Ils sont trs bons et obligeants, et
respectent trop la proprit pour qu'on sache ce que c'est que le vol.

Le pays, pass six heures du soir, est dsert comme le Sahara. Une fois
sortis du village, nous marchons trois heures sur les collines sans
rencontrer une me ou un animal. Pas de Parisiens ni de flneurs; mme
le dimanche, fort peu de bourgeois. Des paysans qui se couchent avec le
soleil; le silence de Gargilesse. En somme, l'endroit me plat beaucoup
et c'est un isolement complet qui est trs favorable au travail; aussi
j'y pioche beaucoup et je m'y porte trs bien.

L'habitation est loin de raliser ton rve de grottes, de parc et
d'orangers. C'est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre,
que je ne demande rien de plus. Quant  vous, je vous vois d'ici
promenant Cocoton dans son carrosse  travers les myrtes et les
lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir l; car vous y aurez vos
aises, un beau climat, j'espre, et un bon mdecin au besoin.

Dis  Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu'elle m'a dit
ceci: Buloz a lu le roman de Maurice[1]. Il le trouve trs amusant,
trs bien fait, _rempli de talent_. Mais il en a trs grand'peur. Il
dit que, sans de grandes suppressions, il risque d'tre arrt dans la
_Revue des Deux-Mondes_, comme l'a t _Madame Bovary_ dans la _Revue de
Paris_.

J'ai rpondu: Dites  Buloz qu'il relise encore et fasse des rflexions
mres. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre
l'ouvrage possible dans la _Revue_, Maurice m'a donn carte blanche et
je me charge de la besogne, sauf  rtablir le texte dans l'dition de
librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considrables
au point de dnaturer l'ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il
vaut mieux le publier tout de suite en volume.

Madame Buloz a repris: C'est bien l'intention de Buloz d'y renoncer
plutt que de l'abmer. Aussi je ne suis pas charge de vous dire qu'il
le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et
y bien rflchir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand
loge et dit que c'est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute
qu'en volume cela peut avoir un succs comme _Madame Bovary_, parce que
le lecteur de volumes n'est pas le lecteur de revues.

Si Buloz dcide qu'il ne peut publier sans abmer le livre, je le
chargerai de faire un bon trait pour Maurice avec Michel Lvy: une
dition in-octavo qui remplacerait le produit de la _Revue_ (l'ouvrage
indit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que
Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas: son roman a chance de
succs et j'en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz
est bien dispos, il est charmant pour Maurice et dclare lui trouver
beaucoup de talent. Peut-tre a-t-il raison quant  la pruderie de ses
abonns; peut-tre aussi, en y rflchissant, reconnatra-t-il ce que
je lui ai dj dit: Un roman de moeurs modernes est choquant lorsqu'il
blesse les ides modernes; mais l'loignement historique permet de
choquer, car il n'impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon
march de personnages si diffrents de lui-mme.

Sur ce, bonsoir, ma chrie; _bige_ bien Mauricot et Cocoton; cris-moi
de longues lettres, tu seras bien Gentille.

  [1] Raoul de la Chastre.




DLXI

A M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHTRE

                                Palaiseau, 12 juillet 1864.

Cher et bon ami,

Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre
petit Marc n'tait malade  Guillery. Il a la dysenterie trs fort et je
suis cruellement inquite depuis quelques jours. Autrement tout allait
bien: les enfants en humeur de voyager, et moi  mme enfin de me
reposer un peu.

Le pays o nous sommes est dlicieux; la petite habitation charmante, et
pas d'importuns. Je m'y occupe de bon coeur et avec toutes mes aises.
J'ai une excellente domestique et je suis _riche_, puisque les dpenses,
qui allaient  Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la
proportion de cent francs. J'aurai donc de quoi voyager quand le coeur
m'en dira. Mais, aujourd'hui, mon coeur, serr par l'inquitude, ne me
dit rien, sinon que j'aspire  la gurison du petit.

Vous tes la bont et l'obligeance mmes, mon cher ami. Je vous remercie
de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez.
Certes je crois qu'un garde est utile. Mais o en trouver un qui
garde rellement? Quant  l'assurance, faites-la, c'tait convenu, et
faites-la comme vous l'entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la
meilleure. Rappelez-vous aussi, que le _gteur_ d'arbres contre lequel
un garde me serait utile est mon fermier lui-mme, qui laisse ses
mtayers tenir des chvres, les mener dehors et permet d'brancher
autrement qu'il n'est convenu. Tenez la main  ce qu'il en soit puni en
ne recevant pas les arbres que je lui cde ordinairement pour son usage.

Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre. Vous ne venez donc pas  Paris?
La premire fois que vous y aurez quelque affaire, il faut venir dner
avec nous. On peut arriver ici  six heures et repartir  neuf et  dix.

Embrassez bien pour moi votre chre femme, et aimez-moi, comme je vous
aime.

GEORGE SAND.




DLXII

A MADAME LINA SAND, A GUILLERY

                                Palaiseau, 14 juillet 1864.

Ma pauvre chrie,

J'ai t bien inquite hier de ne rien recevoir. Aujourd'hui, cher et
cruel anniversaire! je reois ta lettre du 12, qui me tranquillise un
peu; car, dans la journe d'hier et toute cette nuit, j'tais dcourage
et dsespre. J'attends maintenant le tlgramme promis... Ah! si vous
pouviez me rpondre: _Beaucoup mieux!_ je bnirais encore ce 14 juillet,
que je dtestais ce matin. Ce qui est dchirant, c'est de penser  ce
que souffre ce pauvre ange et  ce que vous souffrez, Maurice et toi, en
le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants!
Moi, j'en manque, je suis vieille et use. Mais l'avenir est  vous.
Surtout, ne sois pas malade  ton tour, ma petite chrie. Impossible
d'lever des enfants sans inquitude, sans maladie, sans souffrance et
sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers 
passer!

Maurice, ne te dcourage pas. Songe  soutenir les forces de ta Lina.
Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu'il est mieux. J'ai
mille livres de plomb sur le coeur. Ne me laissez pas sans nouvelles,
crivez-moi, ne ft-ce qu'un mot. Le silence m'pouvante. Voici l'heure
de la poste. Je vous embrasse et je vous aime.

Onze heures du soir.

Ma lettre a dpass l'heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire
que j'ai reu le tlgramme  six heures. A chaque coup de cloche, je
suis folle. Enfin il y a du mieux! Bni soit le jour qui nous rend
l'espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme
vous en avez besoin, mes pauvres enfants!




DLXIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

                                Guillery, 16 juillet 1864.

Cher ami,

Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage;
j'ai compt que Nmes serait encore l'endroit o ils auraient le plus de
consolations, puisque vous serez l, vous qui les aimez tant et si bien.
Vous direz  Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous coutera. Il
a du courage; mais il a des moments d'exaspration qui reviennent.
Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de
ma vieillesse  pargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils
l'taient, crivez-moi, j'accourrai.

Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous
partons ensemble pour Agen.

Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage!

G. SAND.




DLXIV

A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHTRE

                                Palaiseau, 24 juillet 1864.

Mon ami,

Nous sommes briss: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec
un mdecin mercredi soir pour Agen, d'o j'ai couru sans respirer 
Guillery. Le pauvre petit tait mort la veille au soir. Nous l'avons
enseveli le lendemain et port dans la tombe de son arrire-grand-pre,
le brave pre de mon mari,  ct du premier enfant de Solange, mort
aussi  Guillery. Un pasteur protestant de Nrac est venu faire la
crmonie, au milieu de la population catholique, qui est habitue 
vivre cte  cte avec le protestantisme.

Nous sommes repartis tous le soir mme pour Agen, o mes pauvres enfants
se sont trouvs un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier,  Agen,
je les ai mis au chemin de fer pour Nmes. Ils prouvent le besoin de
voyager et je les y ai pousss. Il fallait combattre l'ide d'emporter
ce pauvre petit corps  Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, puiss
comme ils le sont tous deux, c'tait de quoi les tuer. J'ai pu surmonter
cette exaltation, obtenir le rsultat que je viens de vous dire et les
voir partir rsigns et courageux. Dans quelques semaines, il viendront
me rejoindre ici, et j'espre que leurs penses se seront tournes vers
l'avenir.

Moi, je suis partie, laissant des preuves  corriger et je suis revenue
par l'express ce matin  cinq heures. Vous pensez qu' mon ge, c'est
rude. Mais cette fatigue et cette dpense d'nergie m'ont soutenue au
moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus
frapp est Maurice. Il s'tait acharn  sauver son enfant. Il le
soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauv; il
m'crivait victoire. Une rechute terrible a fait chouer tous les soins.
Enfin, il faut supporter cela aussi!

Ne vous inquitez pas de nous. Le plus rude est pass. A prsent, la
rflexion sera amre pendant bien longtemps. M. Dudevant a t aussi
affect qu'il peut l'tre et m'a tmoigne beaucoup d'amiti.

Embrassez pour moi votre chre femme. Je sais qu'elle pleurera avec
nous, elle qui tait si bonne pour ce pauvre petit.--Antoine dnait chez
moi  Palaiseau le jour o j'ai reu le tlgramme d'alarme. Il a couru
pour nous. Mais, malgr son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu
partir le soir mme; l'express ne correspond pas avec Palaiseau.

Adieu, mon bon ami;  vous de coeur.

G. S.




DLXV

A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRS-LA CHTRE

                                Palaiseau, 24 juillet 1864.

Ma chre enfant,

Ren a d te dire comment nous sommes partis tout  coup pour Guillery.
Nous voil revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son
arrire-grand-pre. Maurice et Lina, que j'ai embarqus pour Nmes, ont
t bien soulags de me voir, et ils ont cout mes consolations avec un
coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'tait extnu
 soigner son enfant et qui le croyait sauv! Je reviens brise de
fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je
supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. cris-leur 
Nmes, chez Boucoiran, au _Courrier du Gard_. Ils vont voyager un mois
pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied--terre 
Nmes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oubli de donner leur
adresse  Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces tmoignages
d'affection leur feront du bien.

Aussitt que je pourrai, j'crirai au ministre pour Albert, sois
tranquille.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mre.

G. SAND.




DLXVI

A MAURICE SAND, A NMES

                                Palaiseau, 25 juillet 1864.

Mes enfants,

J'attends impatiemment de vos nouvelles. Ncessairement j'ai l'esprit
frapp et j'ai besoin de vous savoir  Nmes, prs de notre bon
Boucoiran, bien soigns, si vous tiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai
bien support le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui
qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de mme pour vous. Quand la
volont n'a plus rien  faire, on sent que le corps est bris. Toute la
journe, j'ai corrig des preuves[1]. Jugez si j'y avais la tte. Je
relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corve que
je vous ai quitts si vite; car la _Revue_ tait bouleverse et j'ai
reu aujourd'hui quatre preuves revenant de Nohant, de Nrac, etc.
Louis Buloz est venu m'aider  terminer. J'ai march un peu ce soir;
mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moiti du
temps sans penser  rien, comme en tat d'idiotisme. Il faut laisser
faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres
enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donn un
an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour
universel, le bien qu'il vous avait donn. Il vous le rendra sous
d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous esprerons, nous
craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous
vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible mlange.
Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse
mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe dj de vous chercher un
gte qui nous rapproche.

crivez un petit mot amical  lui et  Camille Leclre[2], dans quelques
jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous
l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un
l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas l-bas,
revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez
pas le temps pour les dtails, donnez-moi au moins de vos nouvelles en
deux mots. Cela m'est bien ncessaire pour me remonter!

Ne vous navrez pas  crire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on
vous crira.

  [1] Les preuves de _la Confession d'une jeune fille_.
  [2] Docteur-mdecin.




DLXII

A M. NOEL PARFAIT, A PARIS

                                Palaiseau, vendredi, juillet 1864.

Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman _terrible_[2]?
Puis-je savoir votre avis?

Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit dner de
Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je  Paris le jour que
vous m'indiquerez? Je voudrais bien connatre votre jugement,  juge
impeccable, et pouvoir m'y appuyer.

Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la.

 vous de coeur.

GEORGE SAND.

  [1] Nol Parfait et Alexandre Dumas fils avaient t les parrains de
      George Sand, lors de son admission dans la Socit des auteurs
      dramatiques.
  [2] _Raoul de la Chastre_, roman de Maurice Sand, que la _Revue des
      Deux-Mondes_ refusait de publier sous prtexte d'immoralit.




DLXVIII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Palaiseau, 4 aot 1864.

Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrive  Guillery pour
l'ensevelir. J'ai emmen Lina et Maurice  Agen. Je les ai mis en chemin
de fer pour Nmes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi
courageux que possible. Mais quel coup!

J'ai fait trois  quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en
peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais crivez-leur. Que Nancy
surtout crive  Lina. Je vous embrasse.

G. SAND.

Ils sont  Nmes chez Boucoiran, au _Courrier du Gard._




DLXIX

A MAURICE SAND, A CHAMBRY

                                Palaiseau, 6 aot 1864

Mes enfants,

Je suis contente de vous savoir arrts quelque part dans un beau pays.
Vous avez donc vu ma chre cascade de Coux, celle que Jean-Jacques
Rousseau dclarait une des plus belles qu'il et vues? C'est l que se
passe une scne de _Mademoiselle La Quintinie_.

Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits
ravins mystrieux et ses normes arbres. C'est un endroit superbe, que
sa proprit, et tout alentour il y a des promenades charmantes  faire.
Il faut voir mon chteau de _Mademoiselle La Quintinie_: il s'appelle en
ralit _Bourdeaux_, et, de l, vous pouvez monter  la Dent-du-Chat.

J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arnes
de Nmes tait vraiment un beau spectacle, trs mouvant, et que cela
vous avait distraits et impressionns tous les trois; il se porte bien,
lui, et compte rester quelque temps  Paris. Avez-vous reu mes
lettres adresses  Nmes, et une  l'htel de _France_ de Chambry?
Rclamez-la.

Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas
prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient
 sa _Revue_,  la bonne heure; mais, quand il voit du danger  toute
espce de publication de ce roman, il s'exagre videmment la chose, et,
d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te
rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donn 
lire  Nol Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger rel
et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une
solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente
pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sre que
Buloz est trs gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est
bonne et sincre.

Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour
de nous qui pt raliser ton dsir d'un grand jardin avec maison, pour
trente mille francs. Il faudra voir toi-mme. Marchal explore Brunoy.
Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un
peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est  peu prs
dcid qu'on va jouer _le Drac_ au Vaudeville: la nouvelle version, avec
Jane Essler pour _le Drac_, Febvre pour _Bernard_, lequel Febvre est
en grand progrs et grand succs. Je vous _bige_ mille fois tout deux.
Distrayez-vous, ne pensez  rien.

Quand vous crirez  Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes
amitis; il n'a pas besoin que je lui crive pour savoir la part que je
prends  son chagrin.




DLXX

A M. JULES BOUCOIRAN, A NMES

                                Palaiseau, 6 aot 1864.

Cher ami,

Mes enfants m'ont crit que vous aviez t pour eux un vrai papa, que
vous les aviez soutenus, plaints, consols, distraits, et qu'enfin ils
vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous
leur avez tmoigne. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis
contente qu'ils aient pass prs de vous ces premiers cruels jours.
J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la mme chose, et que lui et les enfants
avaient t trs saisis et impressionns par les taureaux et les Arnes.
Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur 
soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprcie
votre immense bont et votre immense attachement.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.




DLXXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Palaiseau, 26 aot 1864.

Cher ami,

Pendant que vous tiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous tions
dans le dsespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli,
si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier
anniversaire!--Maurice et sa femme avaient t voir mon mari, prs de
Nrac. L'enfant y a t pris de la dysenterie, et il y est mort aprs
douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauv; j'avais tous
les jours un tlgramme et je ne m'inquitais plus, quand la nouvelle
_du plus mal_ est arrive. Je suis partie pour Nrac. Nous sommes
arrivs pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents dsols
et leur rendre un peu de courage. Ils ont t, en effet, depuis, passer
quelques jours prs de Chambry, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont 
Paris, occups d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour tre 
porte des occupations de Paris, sans habiter Paris mme.

Moi, j'habite dcidment Palaiseau, o je me trouve trs bien et
parfaitement tranquille. C'est un _Tamaris_  climat doux, aussi retir,
mais  deux pas de la civilisation. Je n'ai  me plaindre de rien. Mais
quel fonds de tristesse  savourer!... Cet enfant tait tout mon rve
et mon bien.--Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre
Maurice et sa femme! Leur douleur est amre et profonde. Ils l'avaient
si bien soign!

Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voil triomphant d'avoir sauv
votre chre fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous.

Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu
partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous
n'allons pas loin, si vous venez  Paris, j'espre bien que nous le
saurons  temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous,
rue des Feuillantines, 97, o nous avons un petit pied--terre.

Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est  Nohant en attendant
que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est  eux qu'en ce
moment elle est ncessaire.

Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrte donc et que la sant, le
courage et l'affection soient avec vous.

 vous de coeur.




DLXXII

A M. BERTON PRE, A PARIS

                                Palaiseau, septembre 1864.

Mon cher enfant,

J'tais tellement commande par l'heure du chemin de fer, ce matin, que
je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir aprs vous. J'aurais
pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai
pu vous crire. D'abord M. de la Rounat avait compltement disparu
dans ses villgiatures de l't, et je n'ai pu avoir de lui un mot
d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappe. Mon fils a perdu
son enfant. J'ai t dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pens 
_Villemer_ et revu La Rounat presque  la veille de la reprise, que je
ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le rcit de ses pripties
 propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer  ses
rsolutions, puisque vous tiez en pleine _Sonora_[1] et qu'il faisait
rpter M. Brindeau. Le rsultat final, c'est que M. Brindeau a trs
bien jou; mais ce n'tait pas une proccupation goste qui me faisait
rclamer la connaissance des faits antrieurs  son engagement. Je
tenais bien plutt  ne pas avoir t,  mon insu, prise pour complice
d'une _infidlit_ envers vous,  qui nous avons d un si beau succs.
Aprs beaucoup de dtails trop longs  retrouver, La Rounat m'a donn sa
parole d'honneur qu'au moment o il avait engag Brindeau, M. Harmant
lui avait absolument refus de vous rendre votre libert, en lui
dmontrant par _a_ plus _b_ que cela tait impossible.

J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous
l'crire. Elle tait, d'ailleurs, assez inutile. Ce  quoi je tenais,
c'est  vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me
mettre  mme de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous
n'avez pas dout de moi, j'espre, dans tout cela, et je compte bien que
nous livrerons encore ensemble quelque srieuse bataille. Merci de tout
coeur pour la dernire, et, quand vous aurez une matine  perdre, venez
(en me prvenant toutefois un jour d'avance) me voir  Palaiseau. Vous
me ferez un vrai plaisir.

A vous,

G. SAND.

  [1] Berton venait de jouer _les Pirates de la Savane_.




DLXXIII

M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHTRE

                                Palaiseau, octobre 1864.

Cher ami,

Je vous rponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande.
Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de
revenir seuls  Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants,
c'est d'y vivre, tout en se rservant un pied--terre  Paris, o ils
pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien
leur petit systme d'conomie domestique, ils pourront aussi faire de
petites excursions en Savoie, en Auvergne et mme en Italie. Tout cela
peut et doit faire une vie agrable; car j'irai les voir  Nohant, et il
faut esprer qu'il y aura bientt une chre compagnie: celle d'un nouvel
enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien
rassis, j'espre qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura
ncessairement deux ans  rester sdentaire pour la jeune femme; o
sera-t-elle mieux qu' Nohant pour lever son petit monde?

Je vois bien maintenant, d'aprs leur incertitude, leurs besoins de
bien-tre, leurs projets toujours inconciliables avec les ncessits et
les dpenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il
faut, nulle part. Ils peuvent tre si bien chez nous, en rduisant la
vie de Nohant  des proportions modres et avec le surcrot de revenu
que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur
conviennent pas, ils seront libres, l'anne prochaine, de m'en proposer
d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils ttent le terrain,
et,  la prochaine Saint-Jean, ils sauront  quoi s'en tenir sur leur
situation intrieure. Aprs moi, ils auront, non pas les ressources
journalires que peut me crer mon travail quand je me porte bien, mais
le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance,
et, comme ils n'ont pas  se proccuper de l'avenir, ils peuvent
dpenser leurs revenus sans inquitude.

Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand
mcompte d'habitudes  ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer
 tout,  sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa
propre existence, et le devoir de sa femme est _d'avoir, de la tte_
et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et
comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui?

Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette ide, que,
pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les rnes
et mener leur attelage. Ce qui tait n'tait pas bien, puisqu'ils n'en
taient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation.
J'ai chang les choses autant que j'ai pu dans leur intrt, et je suis
toujours l, prte  modifier selon leur dsir, mais  la condition que
je n'aurai plus la responsabilit de ce qui ne ralisera pas un idal
qui n'est point de ce monde.

Je m'en remets  votre sagesse et aussi  votre adresse de coeur dlicat
pour calmer ces chers tres, que vous aimez aussi paternellement, et
pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres
pour eux.

A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous  Paris? Prvenez-moi ds 
prsent, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous
voir  Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.

Tendresses  votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout
mon coeur.

G. SAND.




DLXXIV

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Palaiseau, 24 octobre 1864.

Cher enfant,

Voil la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes
plantations et j'irai vous embrasser.

J'aurais mieux aim les finir et rester plus longtemps avec vous.

Si tu as la tte casse de chercher, je t'offre la pareille; car
j'essaye de tirer une pice, soit de _Germandre_ pour le Vaudeville,
soit de _Mont-Revche_ pour l'Odon, et je vas de l'une  l'autre,
crivant, effaant, sans savoir encore par laquelle je commencerai;
et peut-tre, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des
douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par l. Si on n'en sort
pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il
pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout  fait  la
fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigu.

Voil mon hygine, et je sors de ces crises habituellement avec succs
ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, aprs plusieurs essais pour
s'en distraire et s'y remettre, on reconnat que le sujet ne vaut rien
ou qu'on n'est pas propre  s'en servir. On y renonce. On a perdu du
temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a _rguis_
l'instrument crbral qui sert  composer, et il fonctionne mieux
ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire _Raoul_,
tu voulais faire _le Dluge_. J'ai bien commenc cent romans que
j'ai abandonns; et a ne doit pas dcourager,  moins qu'on ne soit
_feignant_; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande
pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de _la muse_, mais
bien un _tat_ de notre tre, un moment de bonne harmonie complte entre
le physique et le moral. Ce moment n'arrive gure quand on le cherche
avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau
ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi.

a ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; a viendra demain
au moment o je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouv ce que je
cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain.




DLXXV

A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS

                                Palaiseau, vendredi soir,
                                29 octobre 1864.

Cher ami,

Je ne sors pas de mon petit jardin, o je fais planter et dplanter,
et je n'cris gure, c'est vrai! figurez-vous tous les prparatifs
indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est
petite! plus il est difficile d'y tre bien sans de grands soins. Nous
arriverons  y avoir chaud; il est bien ncessaire de n'avoir pas les
doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce
petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours auprs de mes pauvres
enfants  Nohant. Ils ne s'y habituent gure sans moi, surtout sous le
coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit.

Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout
effraye, moi qui ne me relis que contrainte et force! J'ai peur que
vous ne vous dgotiez de cet crivain trop, fcond! Il m'amuse si peu,
que, ayant  faire une pice qu'on me demande, avec _Mont-Revche,_ je
n'ai pas le courage de relire le livre!

A vous.

G. SAND,




DLXXVI

A MADAME LINA SAND, A NOHANT

                                Palaiseau, novembre 1864.

Ma belle Cocote,

Tu es bien gentille d'tre _sage_ et mieux portante. Si je t'ai donn du
courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin.
L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand mme
pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider 
vivre, voil ce qui est command par le coeur. La philosophie, la
religion mme sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on
doit avoir la douleur bonne, c'est--dire aimante. Aide donc ton Bouli
 moins souffrir; et  se fortifier par le travail et l'esprance d'un
meilleur avenir. Il peut tre encore si beau pour vous deux, sous tous
les rapports! Ne le gtez pas parle dcouragement. La destine et le
monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-mmes.

Moi, j'ai bon espoir pour la pice; Bouli te donnera tons les dtails
que je lui cris. Je suis dsole que tu aies command un chapeau, je
t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout
ce qui se porte, et  volont, selon qu'il fait chaud, froid ou doux:
_modes de cour_, rien que a! La loque est, selon moi, un bijou; le
chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingu pour faire des
visites, quand il gle.

Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine
ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-tre une chouette dans
l'arbre; il faudrait dplacer leur maisonnette et la mettre contre un
mur.

Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules
 Lontine et les faisans  Angle, ou  madame Duvernet, ou  madame
Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin
et  qui a fera le plus de plaisir.

J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a charge de t'embrasser. Dumas
se marie dcidment avec madame Narishkine. Je vas me remettre 
_Mont-Revche_ et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs.
Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu
la faire venir, souffrante et par ce temps de Sibrie. Il faut laisser
passer a. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et
on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le
courage!

On me dit qu' Palaiseau l'hiver se fait plus _ la fois_ que chez nous
et que les geles de mai, si dsastreuses dans le Berry, sont tout 
fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris
ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien.

Je te _bige_ quatorze mille fois; donnes-en un peu  ton Bouli. Je ne
veux pas encore m'intresser au _roman antdiluvien_. Je veux qu'il
pense  sa pice, c'est la grosse affaire. a russira ou non, mais a
doit tre _tent_.




DLXXVII

A M. PHILIBERT AUDEBRAND

                                Paris, 23 dcembre 1864.

Je viens, monsieur, vous demander un lger service, votre bienveillance
ne me le refusera pas.

Pour beaucoup de raisons qui ne vous intresseraient nullement et qui
seraient longues  dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser
publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a compltement tromp en
vous disant que je faisais btir _des villas_. Ma position est des plus
modestes et je n'ai pu seulement avoir l'ide qu'on me prte.

Comme la chose par elle-mme est bien peu intressante pour le public,
ayez l'obligeance d'crire vous-mme deux lignes de rectification. Je
vous en serai reconnaissante.

GEORGE SAND.




DLXXVIII

A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS

                                Paris, 23 dcembre 1864.

Monsieur,

J'ai reu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, aprs une absence
de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est
d'engager la personne charge dans la maison Lvy de l'examen des
manuscrits,  prendre connaissance du vtre le plus tt possible. Quant
 influencer le jugement d'un diteur sur les conditions de succs d'un
ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous rpondent avec raison, que,
ayant  faire _les frais_ de la publication, ils sont seuls juges _du
dbit_. Ce sont l des raisons prosaques, mais si positives, que,
aprs avoir essay _plusieurs centaines de fois_ de rendre des services
analogues  celui que vous rclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite
inutilit de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage
 ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment
d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits
qui m'ont t soumis, et ma vie ne suffirait pas  les lire et  les
juger. Les diteurs sont encore plus encombrs; mais ils ont des
fonctionnaires comptents qui ne font pas autre chose et qui, tt ou
tard, distinguent les ouvrages de mrite. Soyez donc tranquille: si les
vtres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen
chez MM. Lvy est impartiale et capable. L'intrt des diteurs rpond
de votre cause si elle est bonne.

Agrez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.




DLXXIX

A M. DOUARD DE POMPRY, A PARIS

                                Paris, 23 dcembre 1864.

Cher monsieur,

Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui
me plat; mais j'ai lu l'article de la _Revue de Paris_ et je ne serai
pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le rle que la
logique et le coeur imposent  la femme. Celles qui prtendent qu'elles
auraient le temps d'tre dputs et d'lever leurs enfants ne les ont
pas levs elles-mmes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible.
Beaucoup de femmes de mrite, excellentes mres, sont forces, par le
travail, de confier leurs petits  des trangres; mais c'est le vice
d'un tat social qui,  chaque instant, mconnat et contrarie la
nature.

La femme peut bien,  un moment donn, remplir d'inspiration un rle
social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission
naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'tais
arrire dans mon idal de progrs, et il est certain qu'en fait de
progrs l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destin 
changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme  jamais esclave de son
propre coeur et de ses entrailles. J'ai crit cela maintes fois et je le
pense toujours.

Je vous fais compliment des remarquables progrs de votre talent, la
forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en dpit, de tout
ce qui a t dit et crit sur l'ternelle question.

Bien  vous.

GEORGE SAND.




DLXXX

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,

A ANGERS

                                Palaiseau, 31 dcembre 1864.

Mademoiselle,

Le rcit que vous me faites m'a vivement touche; ce que j'y vois
surtout, c'est votre immense bont, c'est votre vie entire consacre
 faire des heureux ou des _moins malheureux_. Comment, avec cette me
pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de
bien, pouvez-vous tre triste et dcourage? c'est vraiment douter de la
justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines ternelles!
que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son apprciation de nos
fautes peut tre juge par nous et mesure selon nos ides?

Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue force de reprendre
les autres, de gronder un enfant, et mme d'enfermer un animal: Certes
Dieu n'est pas _juste_  notre manire. S'il connaissait la ncessit de
chtier, de rprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait
bris  toute heure; les larmes et les cris des cratures navreraient sa
bont. Dieu ne peut pas tre malheureux; donc, nos erreurs n'existent
pas comme un mal devant lui. Il ne rprime pas mme les criminels les
plus odieux; il ne punit pas mme les monstres. Donc, aprs la mort, une
vie ternelle, entirement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle
soit, notre religion doit consister  nous y fier entirement; car Dieu
nous a donn l'esprance et c'tait nous faire une promesse. Il est la
perfection: rien des bons instincts et des nobles facults qu'il a mis
en nous ne peut mentir.

Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte
de l'tat maladif qui fait natre vos terreurs et vos doutes. Je crois,
mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre
maladie morale trs srieusement: c'est un devoir religieux auquel vous
devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser dtriorer
votre intelligence, pas plus que votre sant. Ouvrage de Dieu, nous
devons nous conserver purs de chimres et d'insanits. Allez donc vivre
ailleurs qu' Angers, dont le sjour vous rejette dans le dlire. Allez
n'importe o; pourvu que vous y ayez le thtre et la musique, puisque
vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amiti pour ceux qui
ont de l'amiti pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui
vous dfend l'abandon de vous-mme.

Agrez tous mes sentiments affectueux et dvous.

GEORGE SAND.




DLXXXI

A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS

                                Paris, 11 janvier 1865.

Monsieur,

J'ai reu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en
tmoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai reu aussi les ouvrages
que vous avez publis et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis
touche de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais
apprcier votre talent d'crivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je
regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumire 
laquelle j'ose me livrer entirement. Je vois un conflit terrible entre
des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur
a tous frapps, et qui se reprochent mutuellement ce commun dsastre:
c'est l'histoire de tous les dsastres! En France, nous avons t
diviss aussi par la dfaite; et quelle force, quelle sagesse il faut
avoir, dans ces moments-l, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns
les autres! Il faudrait, pour prononcer, tre initi tout  coup aux
clarts que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en
prsence. Je ne me suis pas sentie autorise  instruire, dans ma pense
et dans ma conviction, ces grands procs politiques, o tant de dtails
sont  contrler, tant d'accusations  vrifier soi-mme. Il y faudrait
toute une vie exclusivement consacre  l'enqute immense que l'avenir
seul pourra mettre sous nos yeux. Vous tes bien jeune pour ce travail
d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels 
l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils
pas le danger de dsaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un
peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous
faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de
mnagement.

Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obissez
 l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive
doit servir  tout ce qui doit arriver, peut-tre faut-il que vous
accomplissiez la rude tche que vous vous imposez. La vrit ne se fait
qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-mme, elle est paresseuse  se
montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous!

Agrez, monsieur, l'expression de ma sollicitude _quand mme_, et _parce
que_.

GEORGE SAND.




DLXXXII

A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU _TEMPS_, A PARIS

                                Palaiseau, 12 janvier 1865.

Il est piquant sans doute de se rveiller en apprenant, par la voie
des journaux, des nouvelles de soi-mme, nouvelles que l'on ignorait
compltement.

J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais achet un terrain
et que j'allais y faire btir un htel trs curieux et trs original.
Cette fortune venue en rve ne me fchait pas; mais la construction
de l'htel ainsi annonce m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas
architecte et je n'aime pas  btir. Aussi, en me frottant les yeux, me
suis-je trouve fort aise de n'avoir pas le moindre capital  placer et
de ne pas tre force de tenir les promesses du journal  ses abonns.

Il a t annonc aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour
l'Odon une pice tire de mon roman de _Valvdre_, chose  laquelle
je n'ai jamais song. Enfin voici _le Temps_ qui va envoyer bien des
visiteurs se casser le nez  ma porte, en annonant mon arrive  Paris.

Il parat que le but de mon installation  Paris est d'assister aux
rptitions d'une pice que mon fils a prsente  l'Odon. Comme toutes
ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espre que les rdacteurs
voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens
quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire crire 
leurs amis et connaissances mystifis beaucoup de lettres inutiles. Je
leur en demande donc la rectification bnvole. Je n'ai pas gagn  la
loterie, je ne fais rien btir, je fais une pice dont le titre n'est
pas fix et dont le sujet n'est pas tir de _Valvdre_. Mon fils n'a pas
fait de pice pour l'Odon, et, quand il sera en rptition, il s'en
occupera lui-mme. Enfin, je ne suis pas  Paris, et il n'y a absolument
rien, dans ma vie, qui offre le moindre intrt de nouveaut et de
curiosit au public parisien.

GEORGE SAND




DLXXXIII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Palaiseau, 15 janvier 1865.

Cher ami,

Combien je suis touche de tout ce que vous m'crivez! Vos souffrances,
votre courage invincible, votre affection pour moi, voil bien des
sujets de douleur et de joie. Vous vous tes cramponn  l'exil, et il a
bien fallu vous admirer, malgr les prires et les regrets.

Mais, si vous avez eu un moment de sant suffisante, comme Nadar me le
disait, pourquoi n'en avoir pas profit pour chercher, ne ft-ce que
momentanment, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de
vous-mme, vous faites si bon march de votre mal, qu'on ne sait pas ce
qui peut l'allger.

Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies
incurables. La mdecine avance commence  le croire; moi, je l'ai
toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers
l'humanit, de vouloir gurir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fivre
typhode: il m'est rest une maladie de l'estomac qui a dur trois ans
et qui tait qualifie de _chronique_. M'en voil gurie, mais aussi je
l'ai voulu.

Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: _Ma vie a t
triste!_ Elle a t, elle sera toujours pleine d'atroces dchirements,
et mon fonds de gaiet intrieure ne me prserve pas des accablements
complets. J'ai perdu, l't dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice
et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait
un an, il tait n le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire,
son agonie a commenc. Il tait joli et intelligent dj. Quelle
douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande,
je _commande_ un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il
faut pleurer, esprer, crer, _tre_; il faut vouloir enfin, dans tous
les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me rpondent encore
que par des larmes; ils ont trop aim ce premier enfant, ils craignent
de ne pas aimer le second; ce qui prouve, hlas! qu'ils l'aimeront trop
encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les lans du coeur et des
entrailles?

Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois  la France; je
sens du moins que je suis Franaise,  cette conviction souveraine,
qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs,
les cruels crasements de la pense, mais qu'il faut toujours se
relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accrochs 
toutes les ronces du chemin, et aller toujours  Dieu avec ce sanglant
trophe.

Me voil loin de mon sermon sur la sant; pourtant, j'y reviens
naturellement. Votre vie est prcieuse, quelque brise ou dchire
qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour _nous_ la garder.

Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui!

GEORGE SAND.




DLXXXIV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JEROME)
A PARIS

                                Palaiseau, 7 fvrier 1865.

Voil votre victoire annonce dans les journaux, mon grand ami! C'est un
beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de fvrier. Il ne fera
pas brailler tant de trompettes, mais on en clbrera plus longtemps
l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra.
Moi, je n'oublierai pas que vous avez pass avec nous, dans un petit
coin, la soire aprs ce beau combat, et, en vous coutant, j'aurais
oubli les heures; je crains que nous n'ayons abus de votre bont, nous
qui n'avons rien de mieux  faire que de vous entendre, tandis que,
vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses  accomplir.

Le bonheur est une abstraction en mme temps qu'une ralit, quoi qu'en
disent les philosophes. Durable et certain  l'tat d'_idal_ pour qui
en connat la vraie et haute nature, il est _momentan_ et puissant 
l'tat de _ralit_, quand les faits servent l'idal. Donc, portant en
vous la vraie notion du bonheur, qui est de le rpandre et de le donner,
vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obissent 
votre ardente et gnreuse volont.

Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conqute et que vous
venez de gagner une belle bataille. Les jours de dgot et de fatigue
reviendront. Le bonheur  l'tat de ralit complte n'est pas une chose
permanente pour l'homme; mais il vous restera  l'tat d'idal, augment
du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut
combattre toujours pour augmenter votre trsor de force et de foi. La
reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une
consquence, un accessoire peut-tre! vous l'aurez. Mais votre but est
plus lev. Vous n'tes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui
lutte en ce sicle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des
forces  dpenser, c'est dj un bonheur que d'tre riche en ce sens-l.

J'ai reu vos invitations en rgle; merci de votre bon souvenir. Mais
me voil au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je
lutterai sans grand effort contre la fivre.

Ce ne sera rien; je penserai  vous et je parlerai de vous, ayant auprs
de moi quelqu'un qui ne demande que cela.

Avez-vous pens, en vous en allant tout seul,  pied, depuis le
Panthon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent
ans d'ici, la France, le monde par consquent vivrait, grce  vous,
d'une autre vie?

Du haut du Panthon quelque chose a d vous parler et vous crier:
Marche!

A vous de coeur toujours et toujours plus.

G. SAND.




DLXXXV

AU MME

                                Palaiseau, 9 mars 1865.

Cher prince, vous me disiez bien que rien n'tait fait puisqu'il y avait
encore  faire. Le dsaveu de M. Duruy et de votre gnreuse inspiration
ne vous surprend peut-tre pas; mais il doit vous fcher. Moi, Je n'en
suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espre, et vous
emporterez d'assaut la citadelle  la premire occasion. Il y a l une
belle question  plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce
pas?

Je ne sais pas si on vous a envoy, comme je l'avais demand, l'preuve
de mon article sur la _Vie de Csar_. Je n'ai pas d me demander si elle
plairait ou non  l'illustre auteur.

Tout en rendant hommage au talent rel et considrable, je ne puis
accepter la thse, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de Csar,
cet _acheteur de consciences_,  l'oeuvre, peut-tre blmable  certains
gards, mais du moins _intgre_ et vraiment fire de Napolon Ier me
paraissait un blasphme. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empiter
sur le domaine de la politique, interdite au petit journal o j'insre
cet article,  la demande de mon diteur.

Vous m'avez fait esprer que je vous verrais un de ces jours, mon grand
ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la
semaine. Je vous aime de tout mon coeur.

G. SAND.




DLXXXVI

A M. ERNEST PRIGOIS, A LA CHTRE

                                Palaiseau, 26 mars 1865.

Cher ami,

D'abord, dites  Angle que je la remercie de sa pelote et de sa
charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la
premire. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina,
et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-mme
rclamer mon bien; mais je vais trs peu  Paris, et, quand j'y vais,
c'est toujours pour quelque affaire presse. Il y a des sicles que je
n'ai fait de visites  mes amis. Il fait si froid et si humide pour se
promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont
pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir 
Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont t enrhums comme des loups, et
je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des
chemins souvent _chtifs_; mais je sais que la pice de Maurice est
reue pour l'hiver prochain au Chtelet, et que son roman a paru.

Votre tude sur Csar est bien plus savante et plus approfondie que la
mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second
volume. Mais le journal qui m'a demand ce travail et que je tiens 
obliger parce qu'il appartient  Michel Lvy, mon diteur, et qu'il est
dirig par notre ami Aucante, ne souffre ni longs dveloppements, ni
rudition trop srieuse, ni allusions politiques. Il y en avait dj
un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur
l'ouvrage, je n'ai pas eu  surmonter l'embarras que vous me supposez.
Si j'eusse trouv l'ouvrage mauvais, comme le journal n'et pas insr
une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'tait bien
simple. Je suis la premire personne qui ait t  mme de le lire, et
mon compte rendu est le premier qui ait t fait. J'tais donc trs
libre de mon jugement et j'ai trouv que le livre avait du mrite. Je
savais pertinemment qu'il tait tout entier, et sans correction aucune,
du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon loge impartial au
talent, qui est rel. Quant  approuver la prface et  admirer Csar,
le diable ne m'aurait pas fait dpartir de ma faon de penser, et je
dois dire qu'on a bien pris la chose.

Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous cts, on se met
 faire ce que nous faisons: on dmolit Csar, avec un peu plus ou
un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le dcouronne
gnralement et il ne sortira pas blanc de la sellette o le livre
imprial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire,
et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de
succs. C'est un talent froid et concis, sans profondeur relle et qui
n'a d'intrt littraire que pour les gens du mtier. Encore tous ne
sont pas comme moi, qui suis un peu panthiste en fait d'art et qui aime
toutes les manires, celles qui sont un peu exubrantes et celles qui
ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel
procd, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans
m'en rendre compte. Les lettrs sont gnralement plus forts que moi sur
ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur
ou la vrit, pourvu qu'on l'amuse ou l'tonne. Or il ne trouvera dans
le livre imprial rien d'assez pic pour lui et il ne l'achtera pas,
c'a t ma premire impression. Heureusement que les diteurs n'ont
pas de droits d'auteur  payer; car ils auraient fait l une mauvaise
affaire.

Mais en voil bien assez sur cela.

Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste,
je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers
_avancs_ et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni
mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins.
Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'et dcouvert, il
n'y serait pas mort de chagrin.

Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches;
rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.

G. SAND.

Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de
ce monde. Je fais en mme temps un roman pour ce printemps et une pice
pour l'hiver prochain. J'ai dcouvert que l'un me reposait de l'autre,
et a m'amuse comme a.




DLXXXVII

A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS

                                Palaiseau, 30 mars 1865.

Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit  vous demander,
monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], trs enjou  la
surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure
de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle rsume une
phase de _l'tat humain_, si je puis dire ainsi. L'tude de cet tre
vanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous
ses dportements, ses notions fausses, ses qualits natives, sa rudesse,
son aveuglement et sa bont, offre, je crois, quelque chose de plus
srieux que le rcit des aventures arranges pour le plaisir du lecteur;
et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont
amusantes quand mme, je crois, sans trop de prvention, maternelle,
qu'il mrite quelque attention et l'encouragement de la critique
srieuse.

Me pardonnerez-vous de vous demander la vtre pour qui n'oserait pas
vous la demander lui-mme, en vous promettant que nous en serons tous
deux trs flatts et trs reconnaissants?

Agrez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.

  [1] _Raoul de la Chastre_, qui venait de paratre, chez Michel Lvy.




DLXXXVIII

A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG

                                Palaiseau, 17 mai 1865.

J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez t frapp.
Ce n'est pas  vous, me profondment religieuse, qu'il faut parler
de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-mme par
consquent. Mais le courage et la foi n'empchent pas la douleur d'tre
vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie pit, n'en
plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur
sollicitude adoucissent, autant que possible, le dchirement de votre
me, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le
plus sincre et le plus fervent intrt.

GEORGE SAND.




DLXXXIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON.(JROME).
A PARIS

                                Palaiseau, 1er juin 1865.

Cher grand ami,

Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets.

Si vous tiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien
heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progrs
pour lui-mme et vous souffrez quand il s'arrte, mme  votre profit.
Et puis vous tes loyal et votre me souffre d'tre mconnue. Je sens
tout cela et je suis indigne de voir l'esprit du pass souffler sur
toutes les ides vraies.

Quelle triste situation que celle d'un homme qui rve le pouvoir absolu,
et qui croit l'atteindre en touffant la vrit! tout cela, voyez-vous,
c'est la _faute _ Csar. On rve de rsumer, en soi une sagesse
providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous
reu de la _Providence_, c'est--dire de la loi qui prside  leur
mancipation, une dose de sagesse qu'il faut connatre et consulter
avant d'oser dire: Il n'y a qu'un matre et c'est moi! Comme c'est
vieux, cette doctrine de l'autorit d'un seul, et comme c'est vide
au temps o nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste,
sciemment ou non, contre cette chimre! C'est le fatal chemin de
l'ternel dsastre.

Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de
ceux qui disent: Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins.

Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec
eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne
pourra jamais vous empcher d'tre ce que vous tes. Il n'est pas
adroit, si l'on s'en inquite, de le manifester publiquement.

G. SAND.




DXC

A M.

                                Palaiseau, 9 juin

Cher monsieur,

J'ai lu votre livre. Il est savant, ingnieux, clair et intressant au
possible. Il me laisse toutefois au point o il m'a prise. Je savais
bien que Jsus croyait  la rsurrection des corps, et je suis d'autant
plus persuade que sa doctrine tait la continuation de la vie humaine
ou la rapparition personnelle dans la vie humaine, que vous tablissez
sans rplique la source de cette croyance, son histoire, sa raison
d'tre, son lien avec le pass, enfin tout ce qui constitue le fait
historique, peu connu jusqu'ici dans ses dtails. Mais votre conclusion
ne me soumet pas. En croyant  l'immortalit du corps, Jsus et ses
aeux croyaient  celle des mes, par la raison qu'il n'est pas de
corps sans me. Il tait donc spiritualiste sans tre exclusivement
spiritualiste. Vous, vous tes exclusivement spiritualiste; je ne peux
pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas
possible _d'affirmer_ des mes sans corps.

Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre
immortalit dans la rgion de l'impntrable. Mais qui dit
_l'immortalit_ dit _la vie_. La vie est une loi que nous connaissons;
elle ne se manifeste pas pour nous dans la sparation de l'me et du
corps, dans la pense sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons
donc pas nous faire la moindre ide d'une vie spirituelle qui soit
purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois  une
chose dont je n'ai pas la moindre ide.

Jsus se trompait sur les conditions de la rsurrection, nous n'en
doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le
comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donn  I'homme de le
comprendre. Que l'me se revte d'un corps de chair ou de fluide, il ne
lui en faut pas moins quelque chose  animer, ou bien elle n'est plus
une me, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des plantes lgres,
relativement  nous, comme le lige, comme le bois, etc. Elles n'en sont
pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi matrielle que la
ntre.

Socrate n'est pas si clair qu'il vous parat. Je pense qu'il croyait
bien que son me revtirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent
dire le contraire par la bouche du _divus Plato._ Ailleurs, Platon voit
les mes faire elles-mmes leur destine, courir o leurs passions les
emportent, et, l, il donne la main  Pythagore. Si les mes ont des
passions bonnes, ou mauvaises, elles sont _organises_.--Autrement?

Enfin, vous aurez encore beaucoup  nous dire l-dessus; car votre
hypothse laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes
objections, cher monsieur. Vous tes si sympathique et vous paraissez si
bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense.

G. SAND.




DXCI

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

                                Palaiseau, 27 juin 1865.

Cher monsieur,

Combien je suis heureuse d'avoir  vous remercier! Quand votre loyale et
forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe matre et prend
son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait chapper  un coup
d'oeil comme le vtre, mais ce qu'il tait bien utile pour mon fils de
dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualit qui est bien
sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon rle,  moi,
tait de ne pas la lui ter et de comprendre sa relle valeur. C'est 
quoi je me suis attache toute ma vie, et j'en suis rcompense, le jour
o vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait
d'illusions maternelles sur cette valeur de talent.

Votre apprciation, si franche et si dlicate, est une joie relle pour
moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette
conscience et cet esprit de gnreuse protection. J'envoie l'article 
Maurice, qui est  Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux
et bien reconnaissants.

Et votre livre,  vous, ce livre dont vous me parliez  l'Odon, est-il
publi? Je ne sais rien l o je suis, garde-malade afflige, et blesse
par-dessus le march, par suite d'une chute. Quand vous paratrez, ne
m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrre, et suis, avec
affection, tout  vous.




DXCII

A MAURICE SAND A NOHANT

                                Palaiseau, 29 juin 1865.

Bouli,

Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles
fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est _rudition_, tu es
plus ferr que moi; moi, je pense au succs, et je voudrais t'pargner
les critiques qui ont cras _Salammb_, ouvrage trs fort, trs beau,
mais qui n'a vraiment d'intrt que pour les artistes et les rudits.
Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public
se contente de dire: C'est peut-tre superbe, mais les gens de ce
temps-l ne m'intressent pas du tout. Tu en risquais autant avec ton
moyen ge; tu as su vaincre la difficult et rendre la chose amusante
pour le gros public en mme temps qu'apprciable aux artistes.

Il faut trouver moyen de faire le mme tour de force pour ton _Coq_. Or
il sera trs indiffrent au public et aux journalistes, qui ne sont
pas rudits,--tu peux t'en apercevoir,--que tes personnages soient les
ingnieuses personnifications des races antiques. Cela plairait  des
savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a
ne te liront mme pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il
ne l'ouvrent jamais.

Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science
que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualits,
c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton,
c'est--dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur  une
poque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de
lecteurs. La couleur _indiano-persane_ en aura dix sur cent; personne ne
la connat. La couleur d'Apule en aura cent sur cent: le type de _l'ne
d'or_ est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te
croyais fix l-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel
_Ane d'or,_ tu fisses du _Coq d'or [1]_ une chose dans cette couleur.
Il tait convenu qu'un Apule ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis
_civis buliscus_, je veux bien, aurait voyag dans l'Inde ou dans la
Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-l; le rcit
traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu
de mots les types et les fictions  sa manire et  son point de vue.

Exemple: Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des
Gaules et si je crois  leur existence. En vrit, j'y crois un peu pour
telle ou telle raison.

Ces interruptions du narrateur feraient trs bien. Elles ramneraient,
du fond d'une antiquit fantastique, le lecteur au sentiment d'une
ralit antique  lui connue. Elle peindrait l'tat des esprits au temps
du narrateur, et cet tat est, s'il m'en souvient bien, un mlange de
scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions
grossires comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le
lecteur sur ses pieds. Il se dirait: : Voici d'o je pars et voil o
l'on me mne. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en
temps o j'tais.

Autrement, il dira qu'on l'emmne trop loin, qu'on le perd dans le
brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez diffrents du
prsent, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en tre juge, et,
quand le lecteur se sent trop dpays, il vous lche.

Enfin, il voudra se dire  chaque instant: Voil de drles de moeurs et
d'incroyables habitudes! Mais c'tait comme a, on me le prouve; Celui
qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'tait
un ami de mon ami Apule, m'explique que ce devait tre comme a. Alors
j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, a m'amuse.

Voil mes raisons, toutes de fait et prosaques; mais il faut tenir
compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il
faut faire des ouvrages d'rudition pure; autre public.

Rflchis et dcide; car bien certainement il y a un parti  prendre
dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a  faire. Mais, avec
ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les
longueurs et le trop d'importance donn  des personnages secondaires.
Je laisserais les anoplothres, sans les nommer peut tre, mais en les
dcrivant, et le narrateur dirait qu'il croit  l'existence de ces
animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. Reste
 savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je
vous donne la lgende comme on me l'a donne.

Tu ferais ce narrateur gai, malin et naf, pote quand mme, lorsqu'il
raconte les grandes scnes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut
pas changer.

Sur ce; je te _bige_, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.

Mes amitis  _Rigolo_. Il faut le rendre trs savant, il est en ge
d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si
intelligent qu'un ne. a parlerait si a voulait, mais a ne veut pas.

  [1] _Le Coq aux cheveux d'or,_ roman de Maurice Sand.




DXCIII

A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS

                                Palaiseau, 1865.

Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps,
chez Dentu, sous un mauvais titre: _un Amour du Midi_, et sous le voile
de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empchement de position?
N'importe. L'ouvrage est bizarre, ingalement crit, souvent trs peu
correct d'expressions, parfois trop naf, parfois trop dclamatoire
(comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-mme); s'levant
dans le vague et retombant  plat dans le non-sens; enfin trs obscur
parfois, comme la parole d'un exalt qui ne sait pas toujours ce qu'il
dit.

Voil bien des dfauts. Eh bien, ces dfauts pourraient tre une grande
habilet. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que
l'auteur, jeune, est sans soin, sans exprience, et tout  fait dpourvu
de ce que l'on est convenu d'appeler du talent.

Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme mrite beaucoup d'tre
remarqu. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un
cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble
 rien de ce qui s'crit pour crire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai
dlire, la navet, la plnitude, tout ce que I'on cherche en vain dans
un livre bien fait: l'motion sans bornes, dgage hardiment du contrle
de la raison.

Il a aussi, malgr la frquente vulgarit des mots et des images, une
distinction et une originalit de sentiments trs touchantes. Il a la
foi, il croit  Dieu,  l'amour,  la libert et mme aux journaux. Il
croit aussi  la gloire et il croit en lui. C'est un enfant gnreux,
c'est peut-tre un tranger, tomb de quelque plante o l'on vit encore
par le coeur et o l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire
rire M. Proudhon.

Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanment: C'est
bien mauvais! et: C'est bien beau! Que voulez-vous! tout le monde a
du talent; nous ne sommes pas blass, nous chrissons le talent. Mais
tout le monde n'a pas la passion, et c'est l ce qui, bien ou mal
exprim, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose
l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur.

La critique peut dire: Sachez crire ou n'crivez pas. Elle a raison.
Mais le public peut dire aussi: Soyez mu ou n'esprez pas nous
mouvoir. Aura-t-il tort?

GEORGE SAND.




DXCIV

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

                                Palaiseau, 27 septembre 1865.

Vos livres me sont arrivs dans un moment affreux, cher monsieur,
laissez-moi plutt dire _ami_. J'ai t morte, je ne sais pas si je
suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. tait-ce une bonne
disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire _Louise Tardy_,
et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse dlicate, subtile et
vigoureuse  la fois; une de ces histoires sans vnements qu'on
n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces
mes-l. Et quelle forme exquise, ingnieuse  dfinir toutes les
motions et toutes les rflexions!

Vous me traitez de matre, c'est vous qui passez matre, et, moi, je
passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans
les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le
calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci
d'avoir pens  moi; je lirai _le Parrain,_ bien sr.

Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et
on peut s'imaginer, au premier abord, que son tat l'a blase sur les
choses de la vie; mais, si elle tait vieille, vous eussiez pu la
peindre tout de suite comme aiguise et surexcite, et dispose 
souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez
montr que notre travail d'analyse,  vous,  moi,  tous les artistes
qui prennent leur tche au srieux, pousse au besoin de se dvouer et
de se dfendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus
difficile  nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort,
quel abme!

Ayez grand courage, vous avez le grand lot.

A vous de coeur.

G. SAND.




DXCV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Palaiseau, 22 novembre 1865.

Il me semble que a me portera bonheur de dire bonsoir  mon cher
camarade avant de me mettre  l'ouvrage.

Me voil _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son mnage
logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernire maison
au bas du village, tout isole dans la campagne, qui est une oasis
ravissante. Des prs, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas
de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chane infernale; un
ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me
semble qu'on est au fond de la fort vierge: rien ne parle que le petit
jet de la source qui empile sans relche des diamants au clair de la
lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se rveillent
 la chaleur de mon feu. Elles s'taient mises l pour mourir, elles
arrivent auprs de la lampe, elles sont prises d'une gaiet folle, elles
bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont mme des vellits
d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse,
elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal!

Je suis triste ici tout de mme. Cette solitude absolue, qui a toujours
t pour moi vacance et rcration, est partage maintenant par un mort
qui a fini l, comme une lampe qui s'teint, et qui est toujours l. Je
ne le tiens pas pour malheureux, dans la rgion qu'il habite; mais cette
image qu'il a laisse autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble
se plaindre de ne pouvoir plus me parler.

N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empche de nous
desscher. Et vous, mon ami, que faites-vous  cette heure? Vous piochez
aussi, seul aussi; car la maman doit tre  Rouen. a doit tre beau
aussi, la nuit, l-bas. Y pensez-vous quelquefois au vieux troubadour
de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour?
Eh bien, oui, quand mme! Vous n'tes pas pour la chastet, monseigneur,
a vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_.

Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler,
si je peux, des gens qui s'aiment  la vieille mode.

Vous n'tes pas forc de m'crire quand vous n'tes pas en train. Pas de
vraie amiti sans libert _absolue_.

A Paris, la semaine prochaine, et puis  Palaiseau encore, et puis 
Nohant.




DXCVI

A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS

                                Nohant, 15 dcembre 1865.

Monsieur,

Vous m'avez arrach une promesse que je ne puis tenir; vous et les
minents crivains qui vous secondaient, vous tiez persuasifs,
affectueux, indulgents, irrsistibles. Mais j'ai trop prsum de mes
forces devant un devoir  remplir. Il y a des devoirs aussi envers le
public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable
de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoqu pour lui montrer
une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes
amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent
de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu
surmonter mon embarras, ma dfiance absolue de moi-mme. Demandez-moi,
commandez-moi toute autre chose o je n'aurai pas  payer de ma
personne.

Croyez, monsieur, vous et les membres du comit qui m'ont honor de leur
visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma dfection
que par le souvenir des bonts que vous m'avez tmoignes et par la
reconnaissance qu'elles m'inspirent.




DXCVII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                Nohant, 7 janvier 1866.

Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que _nous nous_
donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat
a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y
avait du remde; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'intrt,
je le vois  prsent; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune
fille ft (telle qu'elle est, et en commenant par une fantaisie
romanesque) prise d'une passion vritable, qu'elle la, fit partager 
Llio, que Llio se sacrifit  son ami, il y avait motif  motion ou 
souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et
de vraisemblance pour gurir ces coeurs blesss (moyen de la fin auquel,
du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait
peut-tre inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme
toujours. C'est ma nature de ne pas croire  l'impossible et de ne pas
croire non plus  l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les
tourner du ct qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche.
Je crois que, si j'avais pu tre  Paris, savoir tout de suite, et non
au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat,
j'aurais t  vous tout de suite et nous aurions par le coup. Il est
vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais
montr la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.

C'est un impatient aveugle qui, devant une dception, abandonne tout et
ne cherche pas le remde ou vous empche de le chercher.

Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui
en veux pas pour a: ce n'est pas l'affaire des directeurs de thtre
d'avoir de la persvrance, de la philosophie et de la prsence
d'esprit. Il a laiss passer un temps prcieux et il cherche son salut
Dieu sait o.

Quant  nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous
dcourager, et je _vois_ que vous _voyez_ dj quelque chose  tenter
dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier
aperu.

Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais  la peine prise en pure
perte, et  ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail
perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, a
apprend, et la vie se passe  apprendre; ceux qui la passent  regretter
ne vivent pas. Je vous bnis de prendre intrt  ma vie, et aucune
vrit ne me dgote du travail. Ce qui dgote ou peut dgoter du
_mtier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des
critiques; mais ce qui porte sur nous-mme, les erreurs qu'on nous
fait voir, le mal qu'on nous indique  rparer, c'est bien bon et bien
stimulant.

  [1] Il s'agissait d'une pice tire de _la Dernire Alddui_.




DXCVIII

A SON ALTESSE LE PRINC NAPOLEON (JROME), A PARIS

                                Nohant, 20 janvier 1866.

Cher prince,

Je veux vous donner moi-mme de nos nouvelles. J'ai toujours t, depuis
dix jours, sage-femme o nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai
pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, aprs une dlivrance prompte
et heureuse, a t assez srieusement malade  plusieurs reprises.
Elle va mieux sans tre gurie, et, comme cela peut se prolonger et
la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donn une belle paysanne 
mademoiselle Aurore.

Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie,
 failli tre tu et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au
premier moment, n'est pas gai pour une mre mdiocrement spartiate.
Heureusement, c'est sans gravit, et il n'aura qu'une cicatrice bien
prsentable. Nous voil donc, sinon tout  fait tranquilles, du moins en
tat de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chre couve;
et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que
je vous ae revu! Il y a des sicles, et je ne m'y habitue pas.

Toutes ces motions ont coup mon travail et mes projets de cet hiver
pour le thtre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de
famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez
mieux que moi.

Joyeuse, triste, inquite o tranquille, je vous aime et je pense 
vous, cher prince, comme  une des meilleures affections de ma vie.

Mon bless et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me
chargent de les bien rappeler  vous; Calamatta vous envoie l'expression
de son respect.

G. SAND.



DXCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 1er fvrier 1866.

Me voil recase aux Feuillantines. J'ai fait un trs bon voyage: un
lever de soleil fantastique, admirable, sur la valle Noire: tous les
ors ples, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets,
bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumire; tout le
ciel, du znith  l'horizon, tait ruisselant de feu et de couleur; la
campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rose.

Il faisait si doux, mme  sept heures du matin, que j'ai voyag avec
les vitres baisses. La route est trs dure; mais on y promne de grands
rouleaux de fonte et elle sera bientt belle; j'avais un bon postillon
et de bons chevaux.

A Chteauroux, surprise agrable: mes vieux Vergne, qui partaient pour
Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager.

A la gare, ici, j'ai trouv les Boutet; j'ai dn avec les Africains.
J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu
la moindre fatigue.

Il vient de m'arriver une dpche tlgraphique. a m'a fait une
peur atroce: j'ai cru que Lina tait retombe malade. a arrive tout
bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient dner avec moi. Nouveau
systme de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la dpche
est imprime par l'appareil tlgraphique. _Ils se z'inventeriont le
diable_!

Mfie-toi de ce trop joli temps tratre. A Paris, il fait doux; mais on
n'aperoit, pas le soleil, je l'ai laiss dans la valle Noire, et j'ai
trouv ici la boue et la pluie.

_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.

Et je te _bige_ mille fois toi-mme. cris souvent.




DC

AU MME

                                Paris, 5 fvrier 1866.

Je viens de t'crire un mot pour que tu saches ds demain la bonne
nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_couteur_ moins entranable, plus
froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile
public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de mme trs bien lu
la pice[1]. Tout le temps, il a ri ou cri: Bien! charmant! parfait!
Le pre Germinet a t pour lui un type accompli. Il a donn deux ou
trois conseils, excellents:

Au premier acte, mettre la fin de la scne de Jean et Blanchon au
commencement de ladite scne.

Au troisime, faire qu'on ne sache pas que le gendre annonc par
Germinet est Cadet Blanchon.

Enfin,  la dernire tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire
qu'il aille jusqu' un petit coup de couteau et une tache de sang au
gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le
monde.

Ce n'est donc qu'un point lumineux  mettre. Il trouve la pice
admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut
pour le public qu'elle soit admirablement joue, et qu'elle ira  tout
public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et
la vrit de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la
lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire  Thierry qu'il
venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le
demander, pour le faire jouer par l'lite de la troupe des Franais:

Lafontaine--_Jean_.

Coquelin--_Blanehon_.

Rgnier ou Got--_Germinet_, etc.

Si Thierry ne reoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va
au Gymnase. En ce moment, il y a un succs norme, _Hlose Paranquet_,
qui est cense de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.

Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Hlose_ baissera,
et, comme les deux pices [2] sont courtes, on les jouerait ensemble.
Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps
sera excellente, vu qu'aprs un hiver si doux, nous aurons du froid
jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein t.
Si les frimas gtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour
consolation: a fait marcher ma pice; car c'est ta pice autant que
la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y
voit un succs; non pas des millions,--ce n'est qu'une pice en trois
actes,--mais assez d'argent pour que a paye joliment le peu de peine
que a nous a cot. Il a fini en disant: Vous vous tes donn bien du
mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas t, et voil un chef-d'oeuvre que vous
avez crit en vous amusant.

C'est La Rounat qui va faire une drle de tte, quand il verra que je
lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne
pice. Au lieu de a, il court aprs la pice d'Augier, qu'il n'aura
pas, dit-on; et, s'il l'a, russira-t-elle? et, si elle russit, lui
fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bte, se fait donner la
moiti des recettes.

En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette pice, on rpte
Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les pines, content tout de mme;
car il avait accept la situation, et on le jouera plus tard, si
ce n'est tout de suite. On dit que sa pice est bien; il est plein
d'espoir.

J'ai dn hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de
Marchal. C'est le pre Dumas qui a fait la cuisine, tout le dner; dix
plats normes, exquis; douze couverts. On avait renvoy les cuisiniers
de la maison pour ce jour-l, afin de le laisser fonctionner sans
contrle, sans _trahison_ et sans difficult. Il est venu  trois heures
de l'aprs-midi avec sa vieille bonne, et, en ralit, sans blague, il
nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il tait charmant
par-dessus le march, bon enfant et drle au possible. Il m'a beaucoup
demand de vos nouvelles et rpt que _Raoul de la Chastre_ tait un
chef-d'oeuvre.

J'ai eu la chance de vendre l cinq cents francs un petit Boucher grand
comme l'ongle, dont le propritaire demandait cent cinquante francs.
Quand je lui ai port tout  l'heure le billet de cinq cents francs, il
s'est mis  pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme
que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de thtre.
Il est tomb dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles
demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'ide de m'apporter ce petit
Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a
rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de
facilit.

J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir  l'Odon, o je vais
entendre _la Vie de Bohme_, que je ne connais pas.

Minuit.

Je reviens de l'Odon, o j'ai pleur comme un Doligny. C'est navrant et
charmant, cette pice. C'est trs bien jou; Thuillier est superbe. J'ai
vu La Rounat, qui a la pice d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer;
il est dans tous ses tats. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et
tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit  La Rounat:
Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas esprer que je pourrais
faire un miracle de volont et de promptitude, de vous dcourager et de
me dcourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu
une bonne ide. Je l'ai eue malgr vous; mais,  prsent, ce n'est pas
pour vous.

Voil comment il ne faut pas jeter le manche aprs la cogne;  prsent
que j'ai de l'exprience, je ne me laisse plus dpiter ni abattre. J'ai
donc bien fait, cette fois surtout, d'tre philosophe et de ne pas
m'arrter de piocher. Cette pice nous fera beaucoup d'honneur,  ce
que dit Alexandre. Jeudi, je dne chez Magny; grand dner donn par
Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte
bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de
dtails. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir
qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le
soir? Si a a continu, il faut l'crire au docteur Darchy.

Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants.
Je vous _bige_  mort. J'espre que Cocote va tre contente de mes
nouvelles.

Calamatla est-il parti?

  [1] _Les Don Juan de village_.
  [2] _Les Don Juan de village_ et _Hlose Paranquet_.




DCI

A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE

                                Palaiseau, 12 fvrier 1866

Je suis vivement touche, madame, de l'envoi que vous voulez bien me
faire[1] (je ne l'ai reu que depuis quelques jours) et de l'excellente
lettre qui y tait jointe. C'est un honneur pour moi d'tre traduite par
vous, et c'est une douceur que d'tre aime en mme temps avec tant de
dlicatesse et de gnrosit.

M. Lger a pris la peine de m'envoyer la traduction en franais de votre
intressante prface. Elle m'a reporte au temps dj loign o
je rvais les aventures de _Consuelo_, et o, manquant beaucoup de
renseignements, j'essayais de m'initier, par interprtation et par
divination, au gnie de la Bohme,  la beaut de ses sites et 
l'esprit profond, cach sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni
la libert ni le moyen d'aller en Bohme, et je me disais que, si je
commettais quelques erreurs, la Bohme me les pardonnerait,  cause de
l'intention sincre et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que
le peuple qui a un pass si dramatique et si enthousiaste est et sera
toujours un grand peuple.

Agrez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments
affectueux et dvous.

  [1] La traduction du _Consuelo_ en langue tchque.




DCII

A M. DESPLANCHES, A PARIS

                                Palaiseau, 25 mai 1866.

Mon cher ami,

Vous dites trs bien ce que vous voulez dire; mais votre manire de
raisonner peut tre mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune
dfinition; sur ce sujet-l, il n'y en a pas de bonne. Vous faites
de Dieu une pure abstraction; de l votre certitude. Si Dieu n'tait
qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait
la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver  le dfinir
sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le
troisime terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais
quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgr tous les noms qu'on lui a
donns en mtaphysique et en philosophie. L'homme ne se connat pas
encore lui-mme, il ne peut pas s'affirmer.

Je pense, _donc je suis_! est trs joli, mais a n'est pas vrai. Quand
je dors, je ne pense pas, je rve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense
pas, il n'est donc pas.

Tout a, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense.
Peut-tre n'y a-t-il dans son esprit aucune opration analogue  ce que
vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait:
Tu ne penses pas  la manire de l'homme, donc tu n'es pas.

Soyons simples si nous voulons tre croyants, mon cher ami. Ni vous ni
moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y chouent--pour
dfinir Dieu, vous en convenez, et, par consquent, pour l'affirmer,
vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il
ne pourrait pas dfinir et formuler.

Ce sicle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espre!
Croyons au progrs; croyons en Dieu ds  prsent. Le sentiment nous
y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un tat de
grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un trsor et ne
pas le rpandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines
paroles, en raisonnements inexacts et pdantesques. Voil votre erreur!
vous voulez prcher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le
ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombes en
dsutude. Vous gtez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez
pas et que personne encore ne peut avoir en poche.

Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des sicles de
saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il
ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver
que Dieu est. C'est dj trs beau de ne pouvoir le nier sans rplique.
Contenions-nous de a, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes,
c'est--dire des tres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de
sortir de vous-mme, de douter de votre infaillibilit, ou de celle de
certains hommes _que je respecte_; de lire et d'tudier beaucoup tout ce
qui se produit d'tonnant, de beau, de fou, de sage, de bte et de grand
dans le'monde;  l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous
reconnatriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouv la clef
du mystre divin.

Croyons quand mme et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire:
J'affirme; disons: _J'espre_! ce n'est pas dire: Je sais.
Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce rve, qui est
celui des bonnes mes. Nous sentons qu'il est ncessaire; que, pour
avoir la charit, il faut avoir l'esprance et la foi; de mme que, pour
avoir la libert et l'galit, il faut avoir l fraternit.

Voil des vrits terre  terre qui sont plus leves que tous les
arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et
ne prchons pas l'abstrait et le concret  tort et  travers; car c'est
encore a des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents
ans au plus tt ou au plus tard!

Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que
d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention
qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le
vocabulaire de la mtaphysique, excellent dans le pass, inconciliable
aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.

Vous tes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi
le procd de dmonstration. Il ne vaut rien. Dites  vos petits
enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le
reste leur gtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mmes, et songez
que dj, appartenant  l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et
plus clairs que nous.

Et, l-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.




DCIII

A M. ANDR BOUTET, A PALAISEAU

                                Nohant, 14 juin 1866.

Cher ami.

Nos lettres se sont croises ce matin entre Nohant et la Chtre. Nous
comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais
pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathdrale et la maison
de Jacques-Coeur (htel de ville actuel), il y a  voir la maison
improprement nomme _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs
bleues_; c'est un bijou.

Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer,
du Puy  Clermont, vous ne verrez gure le Velay ni l'Auvergne. Il
faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de
Clermont au mont Dore; car,  Clermont, il n'y a rien  voir que Royat,
qui n'existe presque plus, et le puy de Dme qui est tout nu et manque
d'intrt. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges
d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins pnible et plus beau.

De Clermont  la Chtre, le voyage ne doit pas tre ais en patache. 
quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves
est trs curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est trs belle  faire.
Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y
revenant le soir; car le reste de la route sur la Chtre ne vous offrira
plus que les dernires assises du massif d'Auvergne, de moins en moins
accidentes.

Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue  revenir prendre
 Clermont le chemin de fer pour Chteauroux.  Chteauroux, deux heures
et demie de patache pour venir  Nohant.

Ah! pourtant, il faudrait voir,  Clermont, _Grave-noire._ C'est tout
prs, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la
pouzzolane en allant trop prs des coupures vives; mais voyez a, vous
saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine
incrustante est dans Clermont; on peut voir a. Le puy de la Pge est
assez loin et ne vaut pas la course.

Ne gravissez pas le puy de Dme: vous le verrez de reste en passant au
pied et en le contournant pour aller  Pontgibault ou  Volvic. Il n'a
pas d'intrt botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus
belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'cureuil.

Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands
brls de l'le Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ
de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas,
ils n'en connaissent pas l'intrt, ils vous mnent  une source glace
qui n'en a pas tant. Ces brls sont sur la route, tout, prs de
Pontgibault,  gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils _taient_
masqus par des arbres et on passait  ct sans les voir; s'ils sont
toujours masqus, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant 
Pontgibault. Vous pousserez une petite barrire et vous pntrerez dans
une mer de scories assez tendue et d'un aspect livide, si la vgtation
qui commenait  l'envahir, il y a quelques annes, ne l'a pas
recouverte  prsent. Vous pourrez djeuner  Pontgibault, changer de
cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy
de Dme, aller  Volvic,  la source de Saint-Geneix et  Auval, dont je
vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien
joli.

Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous.

G. SAND.




DCIV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS,
A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE)

                                Nohant, 28 juin 1866.

Mon fils,

J'ai reu en mme temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas
lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans
les mains de Buloz, qui fera paratre je ne sais quand. J'ai corrig
l'preuve du premier numro. Je travaille  _Mont-Revche_. J'ai
dbrouill deux actes, en suivant aveuglment votre conseil. Malgr le
peu de got et la difficult que j'ai a passer deux fois par le mme
chemin, je me conforme au roman. Il me semble  prsent que a donne, en
effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner
confiance en moi!

Ici, on va trs bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent
bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien  gouverner.

La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. _La peau
toujours frache en plein soleil_. Qu'est-ce que a signifie? Dites, si
vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme
si elle tait destine  se rendre compte de tout. Elle a des yeux
tonnants; elle est trs grasse enfin  prsent, trs dormeuse et trs
bien portante.

Est-ce que vous avez tout votre monde  la Schlittenbach? Embrassez
pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi.
Embrassez la vtre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes
enfants vous disent mille et mille amitis. Venez donc nous voir si vous
ne restez pas tout l't en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me
rappellera pas en aot pour ma pice. C'est dur, mais c'est comme a. Je
fais des voeux pour que les _Benoiton_ se prolongent. Quand j'aurai lu
_Clemenceau_, je vous en crirai.

G. SAND.

  [1] _L'Affaire Clemenceau_.




DCV

AU MME

                                Nohant, 5 juillet 1866.

Soixante-deux ans aujourd'hui.

Mon fils,

C'est trs beau, _trs bien aussi_, mouvant, _vrai_, dramatique et
simple. Eh bien, le style est trs relev et trs net, excellent par
consquent; une ou deux fois, dans de trs courts passages, un peu
trop recherch peut-tre, en parlant de la nature. Mais c'est un homme
exalt, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez
_nature_, dans la bouche de l'auteur, est  sa place et complte le
personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je
voudrais bien qu'il fut acquitt, moi; car, s'il a eu une crise de
folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complte et la mre
effrayante de vrit. Enfin, je trouve tout russi et digne de vous.

Qu'est-ce que vous pouvez faire  la campagne par ce temps affreux?
peut-tre ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze
jours d'orages et de temptes! J'en suis malade. Heureusement mon roman
est fini; car, sous le coup de l'lectricit dont l'air est satur,
j'aurais copi votre dnouement, et M. Sylvestre et tu sa _carogne_
de femme. Mais il n'avait pas ce droit-l, n'tant pas artiste,
c'est--dire homme de premier mouvement, et se piquant d'tre
philosophe, c'est--dire homme de rflexion. Il faut croire que votre
dnouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il
redevenait pris de sa femme, il la tuerait.

A prsent, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie,
mais le pendant, en changeant de sexe. Voil une femme pure, charmante,
nave, avec toutes les qualits et le prestige d'un Clemenceau femelle;
son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est
son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle
ne peut pas le tuer. Elle est prise de dgot pour lui; ses _retours_ 
elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le
droit.--Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle
ne peut pas mme se prserver, car il peut la violer et nul ne s'y
opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas
les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son procs si l'adultre du
mari n'a pas t commis  domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a
un coeur de mre? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous
qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est
l'abjection et qu'une me fine ne peut accepter qu'avec un atroce
dsespoir, une invincible rvolte des sens.




DCVI

A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE

                                Nohant, 5 juillet 1866.

Mon Favilla a donc pens  moi pour mon anniversaire de la
soixante-deuxime? J'en suis bien touche, excellent ami. Vous ne dites
rien de votre sant, votre coeur absorbe tout et il est navr des
dangers de la patrie. Nous comprenons a, nous qui sommes Italiens, mais
pas Prussiens du tout. Quelle effroyable mle est sortie de ce petit
dml du Holstein, et o est l'issue? Votre pays, ft-il cras,
peut-il tre ray de la carte du monde, o il tient une si grande place?
Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne  perdre la Vntie?
L'Italie n'a-t-elle pas toujours t une ruine et un danger, un boulet 
son pied, comme maintenant l'Algrie au ntre. On ne s'assimile jamais
des nationalits aussi tranches; on comprend mieux l'assimilation des
pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire  tout cela? Le
moment semble venu o il faut que les conqutes soient des flaux. La
France s'en mlera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant
l'Italie, on ne la conoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si
elle aidera quelqu'un. Le chef de l'tat est d'autant plus impntrable
qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pense et qu'on ne peut
deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je
suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-mme. Je vois pousser
ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que
possible de la cruelle mort de son frre. Mes enfants sont aussi heureux
qu'ils peuvent l'tre aprs cette douleur, et, moi qui ai perdu mon
pauvre ami, je me rconforte auprs d'eux. Nous _jouissons_ d'un t
horrible, temptes diluviennes, chaleur crasante, froid tout  coup.
Pauvres soldats, pauvres blesss, pauvres morts, de toutes les nations,
quels qu'ils soient! c'est un spectacle dsesprant, et on n'ose se
rjouir de rien, mme dans le coin tranquille o on vit. Vous faites de
la musique triste, j'en suis sre, et pleine de rves dchirants. Venez
 nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai
entendu massacrer le _Don Juan_ au Thtre-Lyrique,  l'Opra de Paris;
on l'a escamot au profit de quelques brillantes individualits et d'une
belle mise en scne; Tout cela ne valait pas le _Don Juan_ de Chrishni
au piano: celui-l, c'tait le vrai et le bon. L'entendrai-je encore?
c'est mon rve, ne me l'tez pas.

Tout le monde vous embrasse et vous aime.

G. SAND.




DCVII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                Nohant, 5 aot 1866.

Ma grande chre fille,

Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on
vous crie de voler quelques jours  vos chers parents pour nous les
donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et
bien maigrie, bien puise, sans tre malade pourtant, mais sans tre
bien. a ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer,
vous voyez.

Si vous vous dcidiez  venir bnir notre Aurore, qui est si gentille,
crivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course.

Mes enfants vous embrassent. Dites-nous  tout le moins que vous tes
contente et que vous vous portez bien.

A vous.

G. SAND.




DCVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, 10 aot 1866.

Embrassez d'abord pour moi votre bonne mre et votre charmante nice. Je
suis vraiment touche du bon accueil que j'ai reu dans votre milieu
de chanoine, o un animal errant de mon espce est une anomalie qu'on
pouvait trouver gnante. Au lieu de a, on m'a reue comme si j'tais
de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne
m'oubliez pas auprs des trs aimables amies, j'ai t vraiment trs
heureuse chez vous.

Et puis, toi, tu es un brave et bon garon, tout grand homme que tu
es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tte pleine de Rouen,
de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe
doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre _citadelle_, c'est
comme un rve et il me semble que j'y suis encore.

J'ai trouv Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie
de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il
faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous
embrasse et je vous bnis tous.

G. SAND.




DCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 10 aot 1866.

Une heure de l'aprs-midi.

Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel
temps! quelle anne! c'est fichu, nous n'aurons pas d't.

Je suis arrive hier  quatre heures chez moi; j'ai trouv une seule
lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'esprais mieux. Enfin, tout va
bien chez vous. Aurichette est belle, tu es guri de tes rhumes, Lina
promet de s'en tenir  un rhume de cerveau.

Je n'ai pas pu vous crire hier en arrivant: j'ai trouv Couture, qui
m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume
de sa faon qu'il venait me lire,  moi qui ne l'avais pas vu depuis
1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tte
intelligente sur un gros petit corps si drle, que je me suis excute
sance tenante. Nous avons t dner chez Magny, et, en rentrant, j'ai
aval le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; trs amusant et
trs intressant. J'tais bien fatigue tout de mme, et, aprs a,
j'ai dormi... Ah! il faut vous dire que, ds le matin,  Rouen, j'avais
encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande
ville tale sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui
aflux et reflux comme la mer et qui est plus, color que la Manche 
Saint-Valry. Et tous ces monuments curieux, tranges; ces maisons, ces
rues entires, ces quartiers encore debout du moyen ge! Je ne comprends
pas que je n'eusse jamais vu a, quand il fallait trois heures pour y
aller.

J'ai trouv hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si
gai, que je me figurais le voir pour la premire fois.

Croisset est un endroit dlicieux, et notre ami Flaubert mne l une vie
de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi
c'est un esprit agit et imptueux; tout respire le calme et le
bien-tre autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et
repasse toujours devant sa fentre et qui est sinistre par elle-mme
malgr ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de
la mare et du raz de mare (la barre ou mascaret). Les saules des les
sont toujours baigns ou _dbaigns_! c'est triste et froid d'aspect,
mais c'est beau et trs beau. Ils ont t (chez lui) charmants pour
moi, et on vous invite  y aller pour voir, les grandes forts o on se
promne en voiture des journes entires. Je suis, contente d'avoir vu
a.

Mon rhume va trs bien. Il avait empir  Saint-Valry la dernire
journe et surtout la dernire nuit, o l'orage ouvrait des fentres
impossibles  refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours.
Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de
Rouen. J'ai vu par l des _vestes dieppoises._ jolies, oh! mais jolies
comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour
Cocote; je l'attends et je crois que a lui fera plaisir.

Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais
pas si on joue toujours _les Don Juan._ Je vous envoie des articles qui
ne sont pas mauvais et on m'a crit l-bas qu'il se faisait une raction
et qu'on s'apercevait que la pice tait charmante. Mais, si elle ne
fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-tre
plus. Il fait un temps  ne pas mettre un chien dehors pour voir les
affiches; et je ne songe mme pas  aller  Palaiseau par ce dluge.
Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce _Pied
sanglant,_ [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il
faut voir la Bretagne.

Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non,
inutile que j'aille  Nohant pour repartir de l, et doubler la fatigue
et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est diffrent,
j'irai vous prendre.

Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai
ensuite  Nohant, d'o nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le
temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on
n'en meurt pas, puisque me voil mieux qu'au dpart et contente d'avoir
vu. Vite une rponse pendant que je m'occuperai ici de rgler nos
affaires avec Harmant et l'Odon.

Je vous _bige_ mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en
hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que
j'aurai pu faire par cet affreux temps.

  [1] Drame jou plus tard  la Porte-Saint-Martin sous le titre de
      _Cadio_.




DCX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, 12 aot 1856.

Je n'ai pas encore lu ma pice. J'ai encore quelque, chose,  refaire;
rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit
que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je
ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et
ne me contrarie _ni ne me nuit_ en rien. Quel style! heureusement,
je n'cris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de
l'Odon. Je lui ai serr les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai
caus avec Duquesnel, de ta ferie. Il a grand envie de la connatre;
vous n'avez qu' vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous
serez reu  bras ouverts.

Mario Proth me donnera demain ou aprs-demain les renseignements exacts
sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achte les
souliers de votre chre maman; la semaine prochaine, je vais  Palaiseau
et je cherche mon livre sur la faence. Si j'oublie quelque chose,
rappelez-le-moi.

Je rpondrai  toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez
rpondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute
sa vie? C'est bien moins compliqu que ne le croient les bourgeois et
les mystres que l'on peut rvler  l'ami sont toujours le contraire de
ce que supposent les indiffrents.

J'ai t trs heureuse, pendant ces huit jours, auprs de vous: aucun
souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle
et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'ge n'y fait rien,
on sent en vous une protection de bont infinie, et, un soir que vous
avez appel votre mre _ma fille_, il m'est venu deux larmes dans
les yeux. Il m'en a cot de m'en aller, mais je vous empchais de
travailler et puis, et puis--une maladie de ma vieillesse, c'est de ne
pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les
vieux doivent tre d'une discrtion extrme. De loin, je peux vous dire
combien je vous aime sans craindre de rabcher. Vous tes un des _rares_
rests impressionnables, sincres, amoureux de l'art, pas corrompus
par l'ambition, pas griss par le succs. Enfin, vous aurez toujours
vingt-cinq ans par toute sorte d'ides qui ont vieilli,  ce que
prtendent les sniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je
crois bien que c'est une pose, mais elle est si bte! si c'est une
impuissance, c'est encore pis. Ils sont _hommes de lettres_ et pas
_hommes_. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drle, il y a
tout un ct de vous qui ne se rvle ni ne se trahit dans ce que vous
faites, quelque chose que vous ignorez probablement. a viendra plus
tard, j'en suis sre.

Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante nice.
Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous tre
agrable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix
que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire.
Employez-moi.




DCXI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 1er septembre 1866.

Je ne me dcourage pas comme a, moi. Les difficults d'un sujet doivent
tre des stimulants et non des empchements [1]. Je ne suis pas oblige
de faire la peinture de la Rvolution. Il me suffit d'en tirer la
moralit, et a n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur
89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons
intressant quand mme, nous ne choquerons personne.

Pourquoi _Cadiou_ ne serait-il pas une espce de Marat et de Bonaparte
en mme temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et
misrables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire
crite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des
milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et
de Saint-Just, lequel, par parenthse, tait un fou aussi. Seulement ces
types, plus ou moins russis par la nature, et plus ou moins effacs
parles vnements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille,
ils n'en existaient pas moins. Les ides et les passions qui remirent un
peuple en moi, une socit en dissolution et en reconstruction, ne sont
pas propres  un homme; elles sont rsumes par quelques hommes plus
tranchs que les autres. Tu m'as donn l'ide de faire de Cadiou le
hros de la pice, c'est une ide excellente. Laisse-moi l'envisager
comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du
pass et de l'avenir, il traversera le prsent sans le comprendre, comme
un homme ivre. Ce sera trs original et trs beau. Je me fiche bien de
ce que l'auteur aura  expliquer de sa pense au public! Il faut que
l'auteur disparaisse derrire son personnage et que le public fasse la
conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile  faire. Il
faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a mu et saisi.

Aide-moi pour le cadre, les vnements ncessaires  mon sujet. Un coin
de la Vende et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut
que le drame soit grand et la scne petite. Pioche, sois fort sur les
dates, les vnements; je prendrai o j'aurai besoin de prendre, et tu
m'aideras pour arranger le scnario, Mais laisse-moi rver et crer
Cadiou. Pour a, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne;
rponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite 
Nohant du 10 au 45. Voil!

Je vous aime et vous _bige_.

[Footnote 1: George Sand avait song d'abord  faire un drame de
_Cadio_; mais, aprs l'avoir crit de verve, c'est--dire avec des
dveloppements que ne comportait pas une pice de thtre, elle le
publia comme roman dialogu, et c'est seulement un peu plus tard
que, rduit aux proportions scniques, l'ouvrage fut jou  la Porte
Saint-Martin.]




DCXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET.

                                Nohant, 21 septembre 1866.

Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant
chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajout  la joie de
retrouver mademoiselle Aurore frache et belle, me rend tout  fait
heureuse. Et toi, mon bndictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante
chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir
trop sorti! Il faut  monsieur des Syries, des dserts, des lacs
Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des
_Bovary_ o tous les petits recoins de la vie sont tudis et peints en
grand matre. Quel drle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx
et de la Chimre! Vous tes un tre trs  part, trs mystrieux,
doux comme un mouton avec tout a. J'ai eu de grandes envies de vous
questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empche; car je
ne sais jouer qu'avec mes propres dsastres, et ceux qu'un grand esprit
a d subir, pour tre en tat de produire, me paraissent choses sacres
qui ne se touchent pas brutalement ou lgrement.

Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prtend que vous tes affreusement
vicieux. Mais peut-tre qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce
savant botaniste qui prtend que la germandre est d'un jaune _sale_.
L'observation tait si fausse, que je n'ai pas pu m'empcher d'crire en
marge de son livre: _C'est vous qui avez les yeux-sales._

Moi, je prsume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes
curiosits. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aim
laisser mon esprit incomplet; a me regarde, et chacun est libre de
s'embarquer sur un grand navire  toutes voiles ou sur une barque de
pcheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arrter et qui ne
fait ni bien ni mal de marcher  droite ou  gauche: son but sanctifie
tout. C'est  lui de savoir, aprs un peu d'exprience, quelles sont les
conditions de sant de son me. Moi, je crois que la vtre est en bon
tat de grce, puisque vous avez plaisir  travailler et  tre seul
malgr la pluie.

Savez-vous que, pendant que le dluge est partout, nous avons eu, sauf
quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent  dcorner les
boeufs, sur les plages de I'Ocan; mais que c'tait beau, la grande
houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice
et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout support
gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balanoire que la Bretagne.

Nous nous sommes pourtant indigrs de _dolmens_ et de _menhirs_, et
nous sommes tombs dans des ftes o nous avons vu tous les costumes
qu'on dit supprims et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est
laid, ces hommes du pass, avec leurs culottes de toile, leurs longs
cheveux, leurs vestes  poches sous les bras, leur air abruti, moiti
pochard, moiti dvot. Et les dbris celtiques, incontestablement
curieux pour l'archologue; a n'a rien pour l'artiste, c'est mal
encadr, mal compos, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie.
Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux
votre Normandie cossue ou, dans les jours o l'on a du drame dans la
_trompette_, les vrais pays d'horreur et de dsespoir. Il n'y a rien l
o rgne le prtre et o le vandalisme catholique ait pass, rasant les
monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir.

Vous dites _nous_,  propos de la _ferie_: je ne sais pas avec qui
vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller 
l'Odon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce
qu'on ne sait jamais faire pour soi-mme, monter la tte aux directeurs.
Une chose de vous doit tre trop originale pour tre comprise par ce
gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain,
j'irai passer une journe avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est
si prs de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activit
tranquille o j'aimerais bien  voir couler votre grand fleuve et 
rvasser dans votre verger, tranquille lui-mme, tout en haut de la
falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut
pardonner cette intemprance anormale  quelqu'un qui vient de voir des
pierres, et qui n'a pas seulement aperu une plume depuis douze jours.

Vous tes ma premire visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement
complet de mon pauvre _moi_. Vivez! voil _mon oremus_ et ma
bndiction. Et je t'embrasse de tout mon coeur.

G. SAND.




DCXIII

AU MME

                                Nohant, 28 septembre 1866.

C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour tre
 Paris  la reprsentation de la pice de votre ami, et j'y ferai mon
devoir fraternel comme toujours; aprs quoi, nous irons chez vous et j'y
resterai huit jours, mais  la condition que vous ne vous drangiez pas
de votre chambre. a me dsole, de dranger, et je n'ai pas besoin de
tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous
un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de
propret chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de
votre mre et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait
beau, je vous forcerai  courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons
les os des guiboles en nous racontant nos peines de coeur. Le grand
fleuve coulera noir ou gris, sous la fentre, disant toujours: _Vite!
vite!_ et emportant nos penses, et nos jours et nos nuits, sans
s'arrter  regarder si peu de chose.

J'ai emball et mis  la _grande vitesse_ une bonne preuve du dessin de
Couture. C'est la meilleure que j'aie eue; je ne l'ai retrouve qu'ici.
J'y ai joint une preuve photographique d'un dessin de Marchal, qui a
t ressemblant aussi; mais, d'anne en anne, on change. L'ge donne
sans cesse un autre caractre  la figure des gens qui pensent, et c'est
pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je rvasse
tant, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le
lendemain, j'en ai trois cents, si la rverie a t noire. N'est-ce pas
la mme chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous
commencez la vie sans mme savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne
sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de sicles,
dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'o
venons-nous et o allons-nous? Tout est possible, puisque tout est
inconnu.

Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une
joie d'tre avec vous deux. Tchez donc de retrouver cette _blague_ sur
les pierres celtiques, a m'intresserait beaucoup. Avait-on, quand vous
les avez vues, ouvert le _galgal_ de Lockmariaker et dblay le dolmen
auprs de Plouharnel? Ces gens-l crivaient, puisqu'il y a des pierres
couvertes d'hiroglyphes, et ils travaillaient l'or trs bien, puisqu'on
a trouv des torques [1] trs bien faonnes.

Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient
leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a
menti.

G. SAND.

  [1] Colliers gaulois.




DCXIV

A M. NOEL PARFAIT, A PARIS

                                Nohant, 28 septembre 1866.

Mon parrain,

Votre filleule dvoue vous demande un service: c'est de lire le
manuscrit (ci-joint) de madame Thrse Blanc, qui est une personne de
talent et de mrite, tout  fait digne de votre intrt (la femme) et de
votre attention (le livre).

Si vous en rendez bon compte  MM. Lvy, ils le publieront, et il y aura
justice  donner un jeune et gracieux esprit, dj solide, le moyen de
se faire connatre et la confiance pour s'exercer. Vous n'aurez donc pas
d'ennui  lire son ouvrage, et le service que je vous demande n'est pas
un acte de pnible dvouement.

A vous de coeur.

G. SAND.




DCXV

A MADEMOISELLE MARGUERITE LHUILLIER,
A LA BOULAINE (NIVRE)

                                Nohant, 8 octobre 1866.

O es-tu, ma chre bonne petite Margot? J'esprais recevoir ici de tes
nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, o j'ai pass quelques
jours avec mes enfants. Ton silence m'inquite. Je n'ai pas ton adresse
au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes? Ne crains pas que je la
rpande. Je peux crire sous le couvert d'Alexandrine. Enfin, dis-moi
que tu n'es pas malade et pas triste. Tu sais qu'au moindre spleen
srieux, il faut venir  moi; qu'il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau
et Paris, mes quatre domiciles  ton service, et moi, enchante de te
distraire et de te soigner.


Un mot de toi, chre enfant! ne me laisse pas dans l'inquitude.
Dis-moi si cette campagne est assez installe pour toi I'hiver, et si
Alexandrine s'y habitue. Je t'embrasse de tout mon coeur, et je t'envoie
les amitis de mes enfants.

Amitis  Alexandrine aussi.




DCXVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, lundi soir, octobre 1866.

Cher ami,

Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens
trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense
donc que la Seine n'a pas fait de btises chez vous et que le tulipier
n'y a pas tremp ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et
je me demandais si votre leve tait assez haute pour vous protger.
Ici, nous n'avons rien  redouter en ce genre: nos ruisseaux sont trs
mchants, mais nous en sommes loin.

Vous tes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences.
Beaucoup d'imagination et d'rudition, voil votre mmoire; mais, si
on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment trs vif de son
propre renouvellement dans l'ternit. J'avais un frre trs drle, qui
souvent disait: Du temps que j'tais chien... Il croyait tre homme
trs rcemment. Moi je crois que j'tais vgtal ou pierre. Je ne suis
pas toujours bien sre d'exister compltement, et, d'autres fois, je
crois sentir une grande fatigue accumule pour avoir trop exist. Enfin,
je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: Je possde le
pass.

Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si
vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien.
Moi, j'ai ce courage-l, ce qui me fait passer pour imbcile; mais je
n'y risque rien: je suis imbcile sous tant d'autres rapports.

Je serai enchante d'avoir votre impression crite sur la Bretagne; moi,
je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression
gnrale, et a m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont
j'avais besoin. Je vous lirai a aussi, mais c'est encore un gchis
informe.

Pourquoi votre voyage est-il rest indit? Vous tes _coquet_; vous ne
trouvez pas tout ce que vous faites digne d'tre montr. C'est un tort.
Tout ce qui est d'un matre est enseignement, et il ne faut pas craindre
de montrer ses croquis et ses bauches. C'est encore trs au-dessus du
lecteur, et on lui donne tant de choses  son niveau, que le pauvre
diable reste vulgaire, Il faut aimer les btes plus que soi; ne
sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les
gens sans got et sans idal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne
servent  rien? Il faut se laisser abmer, railler et mconnatre par
eux, c'est invitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours
il faut leur jeter du bon pain, qu'ils prfrent ou non l'ordure; quand
ils seront sols d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a
pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_.

Je vous ai entendu dire: Je n'cris que pour dix ou douze personnes.>>

On dit, en causant, bien des choses qui sont le rsultat de l'impression
du moment; mais vous n'tiez pas seul  le dire: c'tait l'opinion du
_lundi_ ou la thse de ce jour-l; j'ai protest intrieurement. Les
douze personnes pour lesquelles on crit et qui vous apprcient, vous
valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de
lire les onze autres pour tre vous. Donc, on crit pour tout le monde,
pour tout ce qui a besoin d'tre initi; quand on n'est pas compris,
on se rsigne et on recommence. Quand on l'est, on se rjouit et on
continue. L est tout le secret de nos travaux persvrants et de notre
amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les
esprits o on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et
ne donnerait la vie  rien.

En y rflchissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous tes convaincu de
cela, vous ne connatrez jamais le dgot et la lassitude. Et, si le
prsent est strile et ingrat, si on perd toute action, tout crdit sur
le public, en le servant de son mieux, reste le recours  l'avenir, qui
soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois
dans la vie, le bien que l'on fait ne parat servir  rien d'immdiat;
mais cela entretient quand mme la tradition du bien vouloir et du bien
faire, sans laquelle tout prirait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge?
Ne fallait--il pas patauger pour arriver  48, o l'on a pataug plus
encore, mais pour arriver  ce qui doit tre? Vous me direz comment vous
l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas
d'aller jusqu' d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_

Vous m'appellerez  l'poque de la pice de Bouilhet. Je serai ici,
piochant beaucoup, mais prte  courir et vous aimant de tout mon coeur.
 prsent que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu tait juste,
je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais:
Allons donc faire un tour  Carthage ou ailleurs. Mais voil, on marche
 l'enfance, qui n'a ni sexe ni nergie, et c'est ailleurs qu'on se
renouvelle; _o_? Je saurai a avant vous, et, si je peux, je reviendrai
vous le dire en songe.




DCXVII

AU MME

                                Paris, 10 novembre 1866.

En arrivant  Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant
que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parl de
lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et
l'esprit le plus naf. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que
moi. Ma gnration s'en va pice  pice. Lui survivrai-je? Je ne le
dsire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est
comme Dieu voudra,  condition qu'il me permette d'aimer toujours dans
cette vie et dans l'autre.

Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants
autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint
 celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que a me
console de vous faire ce cadeau-l. Littrairement, ce n'tait pas un
homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bont et sa spontanit.
Moins occup d'affaires et de philosophie, il et eu un talent charmant.
Il laisse une jolie pice: _Michel Perrin_.

J'ai fait la moiti de la route seule, pensant  vous et  la maman,
 Croisset, et regardant la Seine, qui, grce  vous, est devenue une
_divinit_ amie. Aprs cela, j'ai eu la socit d'un particulier et
de deux femmes d'une btise bruyante et fausse comme la musique de la
pantomime de l'autre jour. Exemple: J'ai regard le soleil, a m'a
laiss comme deux points dans les yeux. Le _mari_: a s'appelle des
points lumineux.

Et ainsi pendant une heure sans dbrider. Je vas dormir toute casse;
j'ai pleur comme une bte, toute la soire, et je vous embrasse
d'autant plus, cher ami.

Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine.




DCXVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 16 novembre 1866.

Mes chers enfants, je suis  Paris pour quelques jours. Je viens de
Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais t en Bretagne avec
Maurice et sa femme, puis  Nohant. Demain, je vais  Palaiseau pour
revenir  Paris, d'o j'irai encore  Nohant. Voyez quelle hirondelle je
suis devenue! Je ne m'arrte nulle part et je travaille partout. Depuis
que la cruelle destine m'a rendue indpendante, je profite de la seule
compensation qu'elle m'offre: la libert de courir et d'aller devant
moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'tais depuis
longtemps prive. Il faut secouer le chagrin, qui est l'invitable
ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est
heureux par soi-mme quand on sait s'y prendre: avoir des gots simples,
un certain courage, une certaine abngation, l'amour du travail et avant
tout une bonne conscience.

Donc, le bonheur n'est pas une chimre, j'en suis sre  prsent;
moyennant l'exprience et la rflexion, on tire de soi beaucoup; on
refait mme sa sant par le vouloir et la patience. Mais l'implacable
mort et le malheur des autres, souvent incurable malgr tous nos soins,
voil ce qui nous rappelle notre solidarit et le bonheur aux prises
perptuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un dtruist
l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous
rendrait gostes et striles. Le chagrin qui empcherait notre sagesse
intrieure de ragir, nous rendrait amers et lches. Vivons donc la vie
comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assure.

Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voil bien
portants pour le moment et incertains de l'poque de votre voyage.
Prvenez-m'en toujours une quinzaine  l'avance; car vous voyez que je
ne me fixe pas. Tant que la sant ira, je continuerai  _fuir_. Fuir
quoi? Peut-tre pourrais-je dire qu' mon ge on a besoin de ne pas trop
contempler, sous le mme rayon de lumire ambiante, la solennit du
vrai.

Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais
un cours de philosophie trs oppos peut-tre  la disposition d'esprit
o vous tes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange.
Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux
par moi, qu'il craignait de ne l'tre pas autrement. J'ai d le
tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A prsent, il est
content d'avoir surmont son apprhension.

Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la
nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre.

Dites mes amitis  tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et
embrassez pour moi vos chres filles.

A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'crit tous les
jours.

Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis trs heureuse de
cette publication.

A vous succs et bndictions, mon cher enfant.




DCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 19 novembre 1866.

Mes enfants,

J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour vreux; je le mne ce soir
au dner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes
exubrants qui s'y dbitent. Quant  interroger Berthelot, je ne suis
pas de force  lui faire des questions bien poses et  te rendre compte
de ses rponses. Je ne suis d'ailleurs jamais  ct de lui et il est
si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait
davantage. Il est tout frais moulu de ces choses et trs capable de me
dire o en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que
je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la
connaissons, admet comme _inluctable le_ principe de la division de
la matire  l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des
molcules; et qui dit molcule (si infinitsimale qu'elle soit) dit
_corps dfini_, c'est--dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge
dans l'enfance des problmes lmentaires. Ce qu'il admet logiquement
et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'o il rsulte_ qu'on
peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de
limites  l'heure qu'il est. Je t'avais donn un article, _de quoi_?
Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, o l'tat de
la question qui t'intresse tait trs bien prcis. Tu l'as trouv
ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois
trouver toi-mme. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux,
il y tait dit que l'on pouvait arriver  produire des tissus vgtaux,
peut-tre des matires animales, mais non animes ni _animables_.
Force l'hypothse et que ton fantastique produise une demi-animation,
effrayante et burlesque.

Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: Qui trop
embrase, mal teint.

  [1] Francis Laur, ingnieur civil.

  [2] Roman de Maurice Sand.




DCXX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Palaiseau, 29 novembre 1866.

Il ne faut tre ni spiritualiste ni matrialiste, dites-vous, il faut
tre naturaliste. C'est une grosse question.

Mon _Cascaret_--c'est comme a que j'appelle le petit ingnieur--la
rsoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bte, et il passera par
bien des ides, des dductions et des motions avant de raliser la
prdiction que vous faites. Je ne le catchise qu'avec rserve; car
il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le
spiritualisme catholique qui l'touffe. Mais la question par elle-mme
est trs srieuse et plane sur notre art,  nous troubadours plus ou
moins pendulifres, ou pendulodes. Traitons-la d'une manire toute
impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire
trs bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos
tendances ou de nos expriences, si l'tre humain peut recevoir et
chercher son entier dveloppement physique sans que l'intellect en
souffre. Oui, dans une socit idale et rationnelle, cela serait ainsi
Mais, dans celle o nous vivons et dont il faut, bien nous contenter,
la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les
sparer, les limiter,  moins d'tre un sage de premire vole? Et,
si l'on est un sage, adieu l'entranement, qui est le pre des joies
relles!

La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence
nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dgnre en
faiblesse.--Vous me direz: Il y a temps pour tout et puissance
suffisante pour toute dpense de forces. Donc, vous faites une
distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire
autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-mme et nous empche
d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes
aussi la nature.

Nos excs de travail, comme, nos excs de plaisir, nous tuent
parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous
dpassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.

Non, je n'ai pas de thories. Je passe ma vie  poser des questions et
 les entendre rsoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une
conclusion victorieuse et sans rplique m'ait jamais t donne.
J'attends la lumire d'un nouvel tat de mon intellect et de mes organes
dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque rflchit embrasse
jusqu' leurs dernires consquences les limites du pour et du contre.
C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne
l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers
subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se dtruisent
rciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature matrielle?
_quilibre_, il n'y a pas  dire; et pour la nature spirituelle?
_modration_, chastet relative, abstinence des abus, tout ce que vous
voudrez, mais a se traduira toujours par _quilibre_. Ai-je tort, mon
matre?

Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos
personnages ne repose pas sur une autre question que celle-l.
Possderont-ils, ne possderont-ils pas l'objet de leurs ardentes
convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, ds qu'ils
existent, ils aspirent  un but. Si nous avons en nous une philosophie,
ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au
hasard et sont trop domins par les vnements que nous leur mettons
dans les jambes. Imbus de nos propres ides, ils choquent souvent celles
des autres. Dpourvus de nos ides et soumis  la fatalit, ils ne
paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de
nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la socit met dans chacun de
nous?

Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes
bonshommes. On me le reproche, a ne fait rien. Vous, je ne sais pas
bien si, par procd ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce
que vous faites vous russit; voil pourquoi je vous demande si nous
diffrons sur la question des luttes intrieures, si _l'homme-roman_
doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connatre.

Vous m'tonnez toujours avec votre travail pnible; est-ce une
coquetterie? a parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de
choisir entre les mille combinaisons de l'action scnique, qui peuvent
varier  l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas
brutale ou force. Quant au style, j'en fais meilleur march que vous.

Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plat d'en jouer. Il a ses
_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses dfaillances; au fond, a
m'est gal, pourvu que l'motion vienne, mais je ne peux rien trouver
en moi. C'est _l'autre_ qui chante  son gr, mal ou bien, et, quand
j'essaye de penser  a, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien,
rien du tout.

Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: Eh bien,
quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un
joli tat et une sensation  nulle autre pareille que de se sentir
vibrer.

Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que
vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser
faire _l'autre_ plus souvent. a irait tout de mme et sans fatigue.
L'instrument pourrait rsonner faible  de certains moments; mais le
souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez aprs, ce
que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du
tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop galement dans
la lumire.

_Vale et me ama_.




DCXXI

AU MME

                                Palaiseau, 30 novembre 1866.

Il y aurait bien  dire sur tout a, cher camarade. Mon _Cascaret_,
c'est--dire le fianc en question, se garde pour sa fiance. Elle lui a
dit: : Attendons que vous ayez ralis certaines questions de travail.
Et il travaille. Elle lui a dit: Gardons nos purets l'une pour
l'autre. Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui
l'touffe; mais il se fait un grand idal de l'amour, et pourquoi lui
conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son
mrite  le garder?

Il y a un quilibre que la nature, notre souveraine, met elle-mme dans
nos instincts, et elle pose vite la limite de nos apptits. Les grandes
natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas dvelopps
dans tous les sens par une ducation bien logique. On nous comprime de
toute faon, et nous poussons nos racines et nos branches o et comme
nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et
plusieurs ont t impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le
dsir, se sont puiss vite. En gnral, je crois que nous avons des
joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le
paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa
femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles.
Se dvelopper dans tous les sens, vous dites? Pas  la fois, ni sans
repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils mnent
tout  la fois, tout est manqu. Si l'amour est pour eux un petit
pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain,  la bonne heure; mais, s'ils
ont le plaisir immense, touchant  l'infini, et le travail ardent,
touchant  l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et
le sommeil.

Moi, je ne crois pas  ces don Juan qui sont en mme temps des Byron.
Don Juan ne faisait pas de pomes, et Byron faisait, dit-on, bien mal
l'amour. Il a d avoir quelquefois--on peut compter ces motions-l dans
la vie--l'extase complte par le coeur, l'esprit et les sens; il en
a connu assez pour tre un des potes de l'amour. Il n'en faut pas
davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des
petits apptits les briserait.

Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le
hros, vous verrez quelle sve norme, mais dlicate et contenue; comme
il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme
ses entranements vers les choses qu'il examine et pntre seront rares
et srieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-mme, comme il sait
qu'il ne peut se livrer sans s'anantir, et comme une profonde pudeur
ds trsors de son me l'empche de les rpandre et de les gaspiller.
L'artiste est un si beau type  faire, que je n'ai jamais os le faire
rellement; je ne me sentais pas digne de toucher  cette figure belle,
et trop complique, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais a
pourra bien vous tenter quelque jour, et a en vaudra la peine.

O est le modle? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _ fond_ qui
n'et quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque ct par o cet
artiste touchait  l'picier. Vous n'avez peut-tre pas cette tache,
vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je
touche au pdagogue. J'aime  coudre et  torcher les enfants, je touche
 la servante. J'ai des distractions et je touche  l'idiot. Et puis,
enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la
manifester. Mais on pourrait bien lui donner des dfauts dans sa nature.
Quels? Nous chercherons a quelque jour. a n'est pas dans votre sujet
actuel et je ne dois pas vous en distraire.

Ayez moins de cruaut envers vous. Allez de l'avant, et, quand le
souffle aura produit, vous remonterez le ton gnral et sacrifierez ce
qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que a ne se peut pas?
Il me semble que si. Ce que vous faites parat si facile, si abondant!
c'est un trop plein perptuel, je ne comprends rien  votre angoisse.

Bonsoir, cher frre; mes tendresses  tous les vtres. Je suis revenue 
ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne  Paris lundi. Je
vous embrasse bien fort. Travaillez bien.




DCXXII

A M. THOMAS COUTURE, A PARIS

                                Palaiseau, 13 dcembre 1866.

Cher matre,

Votre ouvrage soulvera, je crois, des temptes, et dj on veut m'en
rendre solidaire. On annonce que ma prface est prte. Cela n'est pas,
et, rflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignor la partie
qui est toute de critique, et mme aprs avoir cout la lecture de
plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous
conseillais de faire de votre ouvrage un trait, sans vous lancer
dans l'apprciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez
persist, c'tait votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifi
votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pens
depuis, le fond reste le mme, il n'en pouvait tre autrement.

D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'pargner les autres, de
faire des rserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais,
moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumires suffisantes, une
trop forte responsabilit;  moins de faire aussi des rserves, et,
alors,  quoi bon une prface? a ne serait pas clair, a ne paratrait
pas franc. Je vous dis donc _non_, aprs vous avoir dit _oui_, parce
que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les preuves, nous ne
serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez
droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras  une femme, ce
que vous voulez braver.

Votre ouvrage, si remarquable d'excution, et riche  tant d'gards,
gagnera  se prsenter seul, je vous en rponds. Consultez de vrais
amis, des gens de got, ils vous diront comme moi.

G. SAND.




DCXXIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, 9 janvier 1867.

Cher camarade,

Ton vieux troubadour a t tent de claquer. Il est toujours  Paris. Il
devait partir le 25 dcembre; sa malle tait boucle; ta premire lettre
l'a attendu tous les jours  Nohant, Enfin, le voil tout  fait en tat
de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien
l'accompagner.

C'est bte d'tre jet sur le flanc et de perdre pendant trois jours la
notion de soi-mme et de se relever aussi affaibli que si on avait fait
quelque chose de pnible et d'utile. Ce n'tait rien, au bout du compte,
qu'une impossibilit momentane de digrer quoi que ce soit. Froid,
ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus gure.
Sainte-Beuve inquite davantage, on a d te l'crire. Il va mieux aussi,
mais il y aura infirmit srieuse, et,  travers cela, des accidents 
redouter. J'en suis tout attriste et inquite.

Je n'ai pas travaill depuis plus de quinze jours; donc, ma tche n'est
pas avance, et, comme je ne sais pas si je vas tre en train tout de
suite, j'ai donn _campo_  l'Odon. Ils me prendront quand je serai
prte. Je mdite d'aller un peu au Midi, quand j'aurai vu mes enfants.
Les plantes du littoral me trottent par la tte. Je me dsintresse
prodigieusement de tout ce qui n'est pas mon petit idal de travail
paisible, de vie champtre et de tendre et pure amiti. Je crois bien
que je ne dois pas vivre longtemps, toute gurie et trs bien que je
suis. Je tire cet avertissement du grand calme, _toujours plus calme_,
qui se fait dans mon me jadis agite. Mon cerveau ne procde plus que
de la synthse  l'analyse; autrefois, c'tait le contraire. A prsent,
ce qui se prsente  mes yeux, quand je m'veille, c'est la plante;
j'ai quelque peine  y retrouver le _moi_ qui m'intressait jadis et
que je commence  appeler _vous_ au, pluriel. Elle est charmante, la
plante, trs intressante, trs curieuse, mais pas mal arrire et
encore peu praticable; j'espre passer dans une oasis mieux perce et
possible  tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager
ici! et le temps qu'on perd  se procurer ce ncessaire est perdu pour
l'tude et la contemplation. Il me semble qu'il m'est d quelque chose
de moins compliqu, de moins civilis, de plus naturellement luxueux et
de plus facilement bon que cette tape enfivre. Viendras-tu dans le
monde de mes rves, si je russis  en trouver le chemin? Ah! qui sait?

Et ce roman marche-t-il? Le courage ne s'est pas dmenti? La solitude
ne te pse pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a
encore quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par
l. Mais il y a de l'anachorte quand mme dans ta vie, et j'envie ta
situation. Moi, je suis trop seule  Palaiseau, avec un mort; pas
assez seule  Nohant, avec des enfants que j'aime trop pour pouvoir
m'appartenir,--et,  Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie
entirement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je
t'embrasse de tout coeur, cher ami; rappelle-moi  ta mre,  ta chre
famille, et cris-moi  Nohant, a me fera du bien.

Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parl. Je te
dirai a de l-bas.




DCXXIV

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 15 janvier 1867.

Cher ami de mon coeur,

Cette bonne longue lettre que je reois de vous me comble de
reconnaissance et de joie. Je ne l'ai lue qu'il y a deux jours. Elle
m'attendait ici,  Nohant, et j'tais  Paris, malade, tous les jours
faisant ma malle, et tous les jours force de me mettre au lit. Je vais
mieux; mais j'ai  combattre, depuis quelques annes, une forte tendance
 l'anmie; j'ai eu trop de fatigue et de chagrin  l'ge o l'on a le
plus besoin de calme et de repos. Enfin, chaque t me remet sur mes
pieds, et, si chaque hiver me dmolit, je n'ai gure  me plaindre.

Comme vous, je ne tiens pas  mourir. Certaine que la vie ne finit pas,
qu'elle n'est pas mme suspendue, que tout est passage et fonction,
je vas devant moi avec la plus entire confiance dans l'inconnu. Je
m'abstiens dsormais de chercher  le deviner et  le dfinir; je
vois un grand danger  ces efforts d'imagination qui nous rendent
systmatiques, intolrants et _ferms_ au progrs, qui souffle toujours
et quand mme des quatre coins de l'horizon. Mais j'ai la notion du
devenir incessant et ternel, et, quel qu'il soit, il m'est dmontr
intrieurement, par un sentiment invincible, qu'il est logique, et par
consquent beau et bon. C'est assez pour vivre dans l'amour du bien et
dans le calme relatif, dans la dose de srnit fatalement restreinte
et passagre que nous permet la solidarit avec l'univers et avec nos
semblables. Ma petite philosophie pratique est devenue d'une excessive
modestie.

Je voudrais vous faire lire l'avant-dernier et le dernier roman que
j'ai publis, _M. Sylvestre_ et _le Dernier. Amour,_ qui en est le
complment. C'est naf pour ne pas dire niais; mais il y a, au fond, des
choses vraies qui ont t bien senties, et qui ne vous dplairaient pas.
Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une
potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. Si vous n'avez pas
ces petits volumes sous la main, je dirai qu'on vous les envoie. Ils
vous mettront en communication pour ne pas dire en communion avec votre
vieille amie.

Je vous parle de moi, c'est en vue de notre idal commun, du rve
intrieur qui nous soutient et qui vous remplissait de force et de
srnit, la veille d'une condamnation  mort. Vous voil condamn  la
vie maintenant, cher ami!  une vie de langueur, d'empchement et de
souffrance, o votre me stoque s'panouit quand mme et vibre au
souffle de toutes les motions patriotiques.

Je remarque avec attendrissement que vous tes rest _chauvin_, comme
disent nos jeunes beaux esprits de Paris, c'est--dire guerrier et
chevalier--comme je suis reste _troubadour_, c'est--dire croyant 
l'amour,  l'art,  l'idal, et chantant quand mme, quand le monde
siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette gnration.
Ce qui va nous remplacer s'est charg d'tre vieux, blas, sceptique 
notre place. Ceci donne, hlas! bien raison  vos craintes sur l'avenir.
Voici justement ce que m'crit, en mme temps que vous, un excellent
ami  moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont rests jeunes, 
quarante-six ans: Ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre
plante; _l'argent_ rendra la ntre inhabitable dans un avenir
rapproch. Il sera impossible, mme au plus riche, d'y vivre sans
s'occuper _de son bien_. Il faudra que tout le monde passe plusieurs
heures par jour  tripoter ses capitaux: ce sera charmant!

C'est qu' ct d'une politique qui est grosse de catastrophes, il y a
une conomie sociale qui est grosse d'apoplexie foudroyante. Tout ce que
vous prvoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C'est l le nuage
qui mange dj tout l'horizon; la Prusse n'est qu'un grain qui ne
crvera peut-tre pas. La strilit des esprits et des coeurs est bien
autrement  redouter que le manque de fusils, de soldats et d'mulation
 un moment donn. Il faudra traverser une re de tnbres o notre
souvenir--celui de notre glorieuse Rvolution et de ces grands jours qui
nous ont laiss une flamme dans l'esprit--disparatra comme le reste.
Mais qu'importe, s'il le faut, mon ami? De par notre tre ternel;
nous ne pouvons pas douter du rveil de l'idal dans l'humanit. Cette
raction d'athisme moral est invitable; elle est la consquence du
dveloppement exagr du mysticisme. L'homme, tromp et leurr durant
tant de sicles, croit se sauver par la prtendue mthode exprimentale.
Il ne voit qu'un ct de la vrit et il l'essaye. C'est son droit. Il a
le droit de se mutiler. Quand il aura bien _expriment_ ce rgime, il
verra que ce n'est pas cela encore, et la France clipse redeviendra la
terre des prodiges; question de temps! Nous n'y serons pas, disent les
faibles; la vie est courte et la ntre s'coule dans la peur et les
larmes..

Disons-leur que la vie est continue et que les forts seront toujours o
il faudra qu'ils soient.

Dites-moi,  moi, quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont
donn une certitude sur ses notions personnelles. Je n'ai lu de srieux
sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son _Histoire de
France._ Tout le reste de ce que j'ai eu dans les mains est trop
lgendaire et je n'y trouve pas une figure relle, c'est  faire douter
qu'elle ait exist. Ses rapparitions aprs la mort font ressembler
son histoire  celle de Jsus,--qui n'a pas exist non plus, du moins
_personnalis_ comme on nous le reprsente.

Ces grands hallucins sont dj bien loin de nous, et j'ai un certain
loignement pour les extatiques, je vous le confesse. J'aime tant
l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si
beau, si complet dans la nature, que les miracles d'invention ou
d'hallucination individuelle me paraissent petits et un peu _impies_.

Cher ami, merci pour votre sollicitude. Tout va bien autour de moi.
Maurice vous aime toujours; il est bien mari, sa petite femme est
charmante. Ils sont tout deux actifs et laborieux. La petite Aurore est
un amour que l'on adore. Elle a eu un an le jour de mon arrive ici, la
semaine dernire. Je suis _chez eux_ maintenant; car je leur ai laiss
toute la gouverne du petit avoir, et j'ai le plaisir de ne plus m'en
occuper; j'ai plus de temps et de libert. J'espre gurir bientt, et
sinon, je suis bien soigne et bien choye. Tout est donc pour le mieux.

Ayez toujours espoir aussi. Pourquoi ne guririez-vous pas? Si vous le
voulez bien, qui sait? Et puis on vous aime tant! cela peut amener un de
ces miracles _naturels_ que Dieu connat!

A vous de toute mon me.

G. SAND.




DCXXV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 15 janvier 1867.

Me voil chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin,
a passera. _Le mal ou celui qui l'endure,_ disait mon vieux cur, _a
ne peut pas durer._

Je reois ta lettre ce matin, cher ami. Pourquoi que je t'aime plus
que la plupart des autres, mme plus que des camarades anciens et bien
prouvs? Je cherche, car mon tat  cette heure, c'est d'tre

  Toi qui vas cherchant,
  Au soleil couchant,
  Fortune!...

Oui, fortune intellectuelle, _lumire!_ Eh bien, voil: on se fait,
tant vieux, dans le soleil couchant de la vie,--qui est la plus belle
heure des tons et des reflets,--une notion nouvelle de toute chose et de
l'affection surtout.

Dans l'ge de la puissance et de la personnalit, on tte l'ami comme on
tte le terrain, au point de la rciprocit. Solide on se sent, solide
on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand s'enfuit
l'intensit du _moi_, on aime les personnes et les choses pour ce
qu'elles sont par elles-mmes, pour ce qu'elles reprsentent aux yeux
de votre me, et nullement pour ce qu'elles apporteront en plus  votre
destine. C'est comme le tableau ou la statue que l'on voudrait avoir 
soi, quand on rve en mme temps un beau chez soi pour l'y mettre.

Mais on a parcouru la verte bohme sans y rien amasser; on est rest
gueux, sentimental et troubadour. On sait trs bien que ce sera toujours
de mme et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense  la statue,
au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait o placer
avec honneur si on les possdait. On est content de les savoir en
quelque temple non profan par la froide analyse, un peu loin du regard,
et on les aime d'autant plus. On se dit: Je repasserai par le pays o
ils sont. Je verrai encore et j'aimerai toujours ce qui me les a fait
aimer et comprendre. Le contact de ma personnalit ne les aura pas
modifis, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux.

Et c'est ainsi, vraiment, que l'idal, qu'on ne songe plus  fixer, se
fixe en vous parce qu'il reste _lui._ Voil tout le secret du beau, du
seul vrai, de l'amour, de l'amiti, de l'art, de l'enthousiasme et de la
foi. Penses-y, tu verras.

Cette solitude o tu vis me paratrait dlicieuse avec le beau temps. En
hiver, je la trouve stoque et suis force de me rappeler que tu n'as
pas le besoin moral de la locomotion _ l'habitude._ Je pensais qu'il
y avait pour toi une autre dpense de forces durant cette
claustration;--alors c'est trs beau, mais il ne faut pas prolonger cela
indfiniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrompre ou le
panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense  la vie du corps, qui
se fche et se crispe quand on la rduit trop. J'ai vu, tant malade, 
Paris, un mdecin trs fou, mais trs intelligent, qui disait l-dessus
des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d'un manire
inquitante, et, comme je lui disais justement  propos de toi que l'on
pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutt
excs de force que diminution, il rpondait que le danger tait aussi
grand dans l'accumulation que dans la dperdition, et,  ce propos,
beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire.

Au reste, tu les sais, mais tu n'en tiens compte. Donc, ce travail que
tu traites si mal en paroles, c'est une passion et une grande! Alors,
je te dirai ce que tu me dis. Pour l'amour de nous et pour celui de ton
vieux troubadour, mnage-toi un peu.

_Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt_, qu'est-ce que c'est que a?
Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle pas un tratre mot. Tu lis
a, toi! Est-ce que vraiment a t'amuse? Alors, je le relirai un de ces
jours et je m'aimerai si tu m'aimes.

Qu'est-ce que c'est aussi que d'tre hystrique? Je l'ai peut-tre t
aussi, je le suis peut-tre; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais
approfondi la chose et en ayant ou parler sans l'tudier. N'est-ce
pas un malaise, une angoisse causs parle dsir d'un impossible
_quelconque_? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal
trange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle
maladie aurait-elle un sexe?

Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie: _il n'y a
qu'un sexe_. Un homme et une femme, c'est si bien la mme chose, que
l'on ne comprend gure les tas de distinctions et de raisonnements
subtils dont se sont nourries les socits sur ce chapitre-l. J'ai
observ l'enfance et le dveloppement de mon fils et de ma fille. Mon
fils tait moi, par consquent femme bien plus que ma fille, qui tait
un homme pas russi.

Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourlchs de tes fromages,
t'envoient leurs amitis, et mademoiselle Aurore te crie: _Attends,
attends, attends_! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une
folle quand elle rit; car, au fond, elle est srieuse, attentive,
adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle
invente que de tous ceux qu'on lui suggre.

Si je ne guris pas ici, j'irai  Cannes, o des personnes amies
m'appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche  mes
enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas ais de bouger. Il y a
passion et jalousie. Et toute, ma vie a t comme a, jamais  moi!
Plains-toi donc, toi qui t'appartiens!




DCXXVI

A M. HENRY HARISSE, A PARIS

                                Nohant, 19 janvier 1867.

Merci pour votre excellente lettre, mon cher Amricain. Tous les dtails
que vous me donnez sont bons; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout,
cela me cause une joie relle. Moi, je lutte contre l'anmie qui me
menace, et je ne songe mme pas  travailler du cerveau. Je plante des
choux toute la journe, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le
tout  l'effet de m'installer ici dans une chambre plus petite et plus
chaude que celle o je travaille. Je me suis tapisse en bleu
tendre parsem de mdaillons blancs o dansent de petites personnes
mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos
sont bien appropris  l'tat d'anmie et que je n'aurai l que des
ides douces et btes. C'est ce qu'il me faut maintenant.

Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd'hui une langue morte;
la bourre, cette danse si jolie, est remplace par de stupides
contredanses; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient
l'admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cdent le pas  _la Femme 
barbe_. De belles routes remplacent nos sentiers o l'on se perdait; de
vieux ombrages presque vierges, que l'on savait o trouver et que nous
seuls connaissions, ont disparu, et la botanique sylvestre est au
diable.

Refaire un roman berrichon! non, je ne vous l'ai pas promis. Ce serait
repasser par le chemin des regrets, et vraiment,  mon ge, il faut
combattre une tendance si naturelle et si fonde. Il faut vivre en
avant; c'est la devise de notre pays, et, quoi qu'il m'en cote de
secouer mes souvenirs, je ne veux pas mconnatre ce que l'avenir
peut nous apporter. Je ne veux pas tre ingrate non plus envers la
vieillesse, qui est aussi un bon ge, plein d'indulgence, de patience et
de clarts. Si l'on me rendait mes nergies, je ne saurais plus qu'en
faire, n'tant plus dupe de moi-mme. Je voudrais revoir l'Italie, parce
que ce sera une Italie nouvelle. Retrouverai-je la force d'y'aller? Ce
n'est pas sr; mais je ne veux pas m'en tourmenter. Si j'en suis  mes
dernires lueurs, je me dirai que j'ai bien assez fait le mtier du
chien tournebroche et que la vie ternelle est un voyage qui promet
assez d'motions et d'tonnements.

Priez donc Paul de Saint-Victor de me faire envoyer son livre [1]? C'est
un talent, ah! oui, et un vrai. En lisant tant de chefs-d'oeuvre jets
le matin dans un feuilleton comme des perles  la consommation brutale
des pourceaux, je me demandais toujours pourquoi cela n'tait pas
rassembl et publi. Je suis curieuse de savoir si je retrouverai
l'motion que cela m'a donne en dtail.

Non, Tho [2] ne sera pas de l'Acadmie. Il ne voudra pas faire ce qu'il
faut pour cela, ou, s'il s'y rsigne, il le fera mal. Il ne se tiendra
pas de dire ce qu'il pense des vieux ftiches. Si je me trompe, je serai
bien tonne, par exemple!

Mais, vous qui ne parlez pas de vous, tes-vous toujours dcid 
quitter la France dans un temps donn? Non, cela me parait impossible.
Il me semble que la France a besoin de ses amants; ceux qui lui
appartiennent lgitimement la mconnaissent ou la brutalisent. Restez
avec nous, aidez-nous  rester Franais ou  le redevenir.

N'oubliez pas que vous m'avez promis de venir me voir ici. Notre vieille
maison est un coin assez curieux, o l'on a russi, pendant trente ans,
 vivre en dehors de toute convention et  tre artiste pour soi, sans
se donner en spectacle au monde. Vous y serez reu par mes enfants comme
un ami.

Et bonsoir! me voil trs fatigue devoir crit; mais je suis  vous de
tout coeur.

G. SAND.

  [1] _Hommes et Dieux_.
  [2] Thophile Gautier.




DCXXVII

 M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 21 janvier 1867.

Eh bien, cher fils, comment tes-vous arriv  Paris, par ce temps de
frimas qui vous a surpris le jour du dpart? Avez-vous eu froid dans
l'affreuse diligence? Vous tes-vous embt. Je vous ai fait faire l
une vraie corve et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et
j'ai t si patraque, moi, depuis ce temps-l, que je n'avais pas le
courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente
et stoque _alite_ [1]. Je crois que je vais mieux  prsent, du moins
il y a des jours o je me crois gurie. a ne peut gure se faire par
une saison si dure; aussi je prends patience et m'arrange pour ne pas
penser,  mon mal. J'ai fait diversion en m'installant dans ma nouvelle
chambre, o j'ai enfin chaud et o je me trouve doucement et btement
dans le bleu tendre, couleur d'anmie. J'ai soif de travailler.

Avez-vous lu _Mont-Revche?_ Y voyez-vous plus clair que moi.
Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour _Yilleiner_? Sauf 
ne pouvoir pas _excuter_ tout ce que vous m'indiquerez et  tourner du
ct o je peux tre _moi_, avec mes dfauts et mes qualits. On ne
se spare pas de soi-mme. Il me semble que vous me sortiriez de mes
irrsolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si _Madame
Aubray_ ne vous absorbe pas trop. Peut-tre que je m'en vas tout
doucement et que je n'ai pas  m'inquiter de l'avenir. Mais, si, avant
de me confier  ce _toujours plus calme_ dont parle Goethe, je pouvais
faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien,
si c'est avec _Mont-Revche_ que je peux donner ce dernier coup de
collier. Si, aprs rflexion, vous me dites _non, je_ pincerai d'une
autre guitare, sans aucun dcouragement.

Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu' tout votre beau
sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse _trtous_, comme on dit
ici.

Qu'est-ce que vous pensez, vous, de ce _couronnement de l'difice
napolonien_? Il me semble que ce n'est qu'une vellit; on sait si peu
se servir de la libert en France, qu'on se dpchera de mal user du peu
qu'on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu'on ne nous avait
pris, pour nous dire: Vous voyez, c'est votre faute! Ou bien quoi?
sent-on qu'il faut s'excuter et que la chose craque? c'est peut-tre
trop tard, on ne fait pas des citoyens d'un coup de plume, quand on les
a si bien corrompus pendant quinze ans.

Aurore a repris son aplomb aprs votre dpart, et je cros qu'un jour de
plus l'et apprivoise. Elle n'est pas bruyante; mais elle est tout de
mme farceuse avec un air srieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse
tendrement.

G. SAND.

  [1] Madame Alexandre Dumas.




DCXXVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 8 fvrier 1867.

Bah! zut! troulala! ae donc! ae donc! je ne suis plus malade ou du
moins je ne le suis plus qu' moiti. L'air du pays me remet, ou la
patience, ou _l'autre_, celui qui veut encore travailler et produire.
Quelle est ma maladie? Rien. Tout en bon tat, mais quelque chose qu'on
appelle anmie, effet sans cause saisissable, dgringolade qui, depuis
quelques annes, menace, et qui s'est fait sentir  Palaiseau, aprs mon
retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour tre logique, le
pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec
un sentiment d'touffement et des vellits d'inertie. Il y a eu
impossibilit de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant
plusieurs jours, et cela m'a mise si bas, que je me croyais peu
gurissable; mais tout se remet, et mme, depuis hier, je travaille.

Toi, cher, tu te promnes dans la neige, la nuit. Voil qui, pour une
sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade
aussi! Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais; nous
ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours
de printemps. Je parie que tu n'as pas mont  mon cher verger, qui est
si joli et que j'aime tant. Ne ft-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais
le grimper tous les jours de beau temps  midi. Le travail serait plus
coulant aprs et regagnerait le temps perdu et au del.

Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est
depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journe comme le
proltaire; quand je ne pourrai plus faire ma journe, je serai emballe
pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il
faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses
toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen
de te dfendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour toi? Hlas!
oui, le monde va  la diable de ce ct-l; et je parlais de toi,
l'autre jour,  un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui
est devenu si rare, maudissant la ncessit de penser au ct matriel
de la vie. Je t'envoie la dernire page de sa lettre; tu verras que
tu as l un ami dont tu ne te doutes gure, et dont la signature te
surprendra.

Non, je n'irai pas  Cannes malgr une forte tentation! Figure-toi
qu'hier, je reois une petite caisse remplie de fleurs coupes en pleine
terre, il y a dj cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherche  Paris
et  Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraches, elles embaument,
elles sont jolies comme tout.--Ah! partir, partir tout de suite pour les
pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent et, d'ailleurs, je n'ai pas le
temps. Mon mal m'a retarde et ajourne. Restons. Ne suis-je pas bien?
Si je ne peux pas aller  Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me
voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas
voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un
gros ingrat qui ne me le rend pas.

Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de
gros chagrins et qui n'a plus de soucis matriels. Le voil qui pleure
ce qu'il y a de moins regrettable et de moins srieux dans la vie,
entendue comme il l'entendait! Et puis trs altier, lui qui a t
jansniste, son coeur s'est refroidi de ce ct-l. L'intelligence s'est
peut-tre dveloppe, mais elle ne suffit pas  nous faire vivre, et
elle ne nous apprend pas  mourir. Barbs, qui depuis si longtemps
attend  chaque minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant.
Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus  ses amis, que la
mort le sparera de nous. Celui qui s'en va tout  fait, c'est celui
qui croit finir et ne tend la main  personne pour qu'on le suive ou le
rejoigne.

Et bonsoir, cher ami de mon coeur. On sonne la reprsentation, Maurice
nous rgale ce soir des marionnettes. C'est trs amusant, et le thtre
est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu l! C'est bte de ne
pas vivre porte  porte avec ceux qu'on aime.




DCXXIX

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS.

                                Nohant, 14 fvrier 1867

Cher ami,

Je vous remercie de penser  moi, de vous occuper de ce qui m'intresse,
et de me le dire d'une faon si charmante. C'est une coquetterie que me
fait la destine, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois,
grce  vous le dner Magny comme si j'y tais. Seulement il me semble
qu'il doit tre encore plus gai sans moi; car Tho a parfois des remords
quand il s'mancipe trop  mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne
voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine  sa verve. Elle fait
d'autant plus ressortir l'inaltrable douceur de l'adorable Renan, avec
sa tte de _Charles le Sage_.

Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me rtablis bien. J'ai encore eu une
rechute d'accablement; mais je recommence  aller mieux et j'essaye de
me remettre au _travail_, mot bien ambitieux pour un simple romancier.

Merci pour l'article _Jouvin_; car j'ai retrouv votre bonne criture
sur la bande. Je lui cris par le mme courrier. Oui, nous avons eu et
nous avons encore de belles journes ici. Notre climat est plus clair
et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau
gnralement chez nous: terrain calcaire, trs fromental, mais peu
propre au dveloppement des arbres; des lignes douces et harmonieuses;
beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voil tout
son mrite. Il faudra vous attendre  ceci, que mon pays est comme moi,
insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connat; mais il n'est
gure plus opulent et plus dmonstratif que ses habitants.

Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou
l'autre. Mais prvenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et
tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils,  qui j'ai beaucoup parl
de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialits.

A vous de coeur.

G. SAND.




DCXXX

A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 16 fvrier 1867.

Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosits. Je
dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et
qu'il n'y a l ni cyprs, ni ogive, ni infini, ni mle, ni femelle. Il
y a une chose contre nature; car ce n'est pas le dsir qui pousse le
tendron dans les bras du vieux laid, et, l o il n'y a pas libert et
rciprocit, c'est un attentat  la sainte nature.

I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous
avons eu tous les deux en mme temps la mme pense. Tu m'offres mille
francs pour aller  Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu
m'as crit que tu tais _embt_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert
ma lettre pour t'offrir la moiti de mon avoir, qui se monte toujours 
deux mille; c'est ma rserve. Et puis je n'ai pas os. Pourquoi? C'est
bien bte; tu as t meilleur que moi, tu as t tout bonnement au fait.
Donc je t'embrasse pour cette bonne pense et je n'accepte pas. Mais
j'accepterais, sois-en sr, si je n'avais pas d'autre ressource.
Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me prter, c'est le seigneur
Buloz, qui a achet des chteaux et des terres avec mes romans. Il ne me
refuserait pas, je le sais. Il m'offre mme. Je prendrai donc chez lui,
s'il le faut. Mais je ne suis pas en tat de partir, je suis retombe
ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accable. A
prsent, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas
I'nergie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me dranger d'o je suis
bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour
renouveler une vie de chien, c'est un peu bte, je trouve, quand il
serait si doux de s'en aller comme a, encore aimant, encore aim, en
guerre avec personne, pas mcontent de soi et rvant des merveilles dans
les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez frache.

Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses rputes tristes, j'ai
trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent
affligeantes  ceux qui semblent dans la plnitude de la vie. N'en
parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-tre me
souffler l'envie de reprendre ma tche. Je serai aussi docile  la voix
intrieure qui me dira de marcher qu' celle qui me dira de m'asseoir.

Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne,
crois pas du moins. Mon article sur la faence, je ne le retrouve pas.
Regarde donc s'il n'a pas t imprim  la fin d'un de mes volumes pour
complter la dernire feuille. a s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les
Maoliques_.

Oh! mais quelle chance! En t'crivant, il me revient dans la tte un
coin o je n'ai pas cherch. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux
que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi
savant que moi. Celui de Passeri est charmant.

Barbs est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_.
Cerveau tout en hauteur, un crne indien aux instincts doux, presque
introuvables; tout pour la pense mtaphysique, devenant instinct et
passion qui dominent tout. De l un caractre que l'on ne peut comparer
qu' celui de Garibaldi. Un tre invraisemblable  force d'tre saint et
parfait. Valeur immense, sans application immdiate en France. Le milieu
a manqu  ce hros d'un autre, ge ou d'un autre pays.

Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de
_vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est gal,
dis-moi quand tu seras  Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller
quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et
puis vous viendrez  Nohant cet t. C'est convenu, il le faut!

Mes tendresses  la maman et  la belle nice.




DCXXXI

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                Nohant, 18 fvrier 1867.

Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modle
pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une dcouverte pour moi.
Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour
plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le
relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.

Si je n'eusse t malade, et _trs malade_, j'aurais voulu joindre ma
petite note au concert des loges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'et
_peut-tre_ laiss dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je
peux crire quelques pages. L'article que j'ai publi sur le livre de
Maurice tait fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a d vous porter de
sa part, devait paratre beaucoup plus tt.

Me voil revenue  la vie et vous y avez contribu. Si quelque chose
remet la tte et le coeur  leur place, c'est ce que vous avez dans la
tte et dans le coeur.

Bien  vous.

G. SAND.

Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.




DGXXXII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 2 mars 1867.

Cher excellent ami,

Je suis gurie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces
rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser 
votre tendre amiti une proccupation vaine. Je refais un nouveau bail,
sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas
de nouveaux bonheurs et peut-tre me mnage-t-elle de nouveaux chagrins.
Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter
quelle qu'elle soit.

Ainsi vous faites, avec un courage bien suprieur au mien, qui n'est
qu'un dtachement amen par l'exprience. Vous, toujours prisonnier
ou malade, vous n'avez gure vcu rellement; aussi votre me s'est
habitue  s'panouir quand mme, dans une rgion au-dessus de la vie
relle, et cette noble existence torture, toujours souriante et douce,
restera comme une lgende dans le coeur de nos enfants.

Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquitudes que vous
m'exprimez. Aucun mdecin ne sait jamais comment je m'attnue et me
remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi
qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs  mes amis.

Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez
pas  m'crire; mais, quand vous tes bien ou passablement, deux lignes!
c'est un si grand bonheur pour nous!

A vous.

G. SAND.




DCXXXIII

                                A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

Nohant, 11 avril 1867.

Quoi qu'il en soit, me voil mieux et trs calme,  Nohant, o j'ai
pass presque tout l'hiver. Maurice est heureux en mnage; il a un vrai
petit trsor de femme, active, range, bonne mre et bonne mnagre,
tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul
petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui
annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille
crature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit
que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste,
gologue et romancier par-dessus le march. Moi, j'ai peu travaill cet
hiver; j'ai t trop dtraque.

Voil notre bulletin en rponse au vtre. Mais pourquoi donc tes-vous
si _brouills avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma
_fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose,
et quelqu'un  retrouver, ne ft-ce que pour rsumer sa propre vie en la
voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de
l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les ides. Mais
on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail conomique et
philosophique d'o sortiront un socialisme nouveau et une politique
nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_
et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est tonn de se
voir,  soixante ans passs, plus jeune et plus naf que la jeunesse et
la prtendue virilit de ce temps. Que de choses il y aurait  se dire
sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je
me plains de l'abandon o vous laissez vos amis, j'approuve fort votre
retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la libert de
l'me.

J'embrasse et chris ternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous
nous runissons tous trois pour vous envoyer  tous deux, ainsi qu' vos
chers enfants, nos meilleures amitis de coeur.

G. SAND.

  [1] Madame Pauline Viardot-Garcia.




DCXXXIV

A M. ANDR BOUTET, A PALAISEAU

                                Nohant, 15 avril 1867.

Cher ami,

Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un
autre moment de l'anne o vous serez le mieux disponible. Nous nous
entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-l. Nous
philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur t que
l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le
dsir maladif de se perdre dans les questions mtaphysiques s'apaise
quand on en a tt srieusement.

Si le cher papa[1], qui croit dcouvrir des choses rebattues, avait
fait quelques vraies tudes, il affirmerait de moins en moins la nature
spciale et le rle spcial de Dieu. Contentons-nous de vivre du
sentiment qui nous pousse  rver une perfection relative, et  y croire
d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.

Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre tait bonne comme lui et
moins fanatique de certitude que la prcdente. Sa chimre est celle
d'un esprit gnreux; sa vanit, celle d'un coeur trs pur.

Quand on voit le genre humain perdu de btise et de vice, et la
vieillesse, aussi bien que la jeunesse d' prsent, tourner  l'gosme
et au matrialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle
me dont les dfauts et les travers ne sont que l'excs de qualits
srieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand mme. Ne
faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolrance et de
libre pense qui doivent gouverner les socits futures?

Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient
mutuellement  la guillotine, et les petits-fils de ceux qui
s'envoyaient au bcher, pour cause d'ides contraires. Il faut bien que
nous apprenions  porter en nous notre propre pense et nos propres
croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer
moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un idal _si bleu_ 
entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet dj la
tolrance: reste l'habitude  prendre. Essayons, chacun chez nous.

Maurice est trs content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en tait un peu
dgot  cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend  tche
de dcourager tous ses rdacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec
les princes libertins et les duchesses amoureuses et dvotes de F...,
qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que
son roman est vritablement un progrs sur ceux qui prcdent.

Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chre famille. Aurore vous
envoie des baisers  poigne en se manirant de la faon la plus
comique.

G. SAND.

  [1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adresse.




DCXXXV

A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1]

                                Nohant, 24 avril 1867,

Mon cher incrdule,

C'est trs bien, trs bien dit et pens. Je ne vous dis pas non.
Seulement je vous dis: Il y a plus que a. Vous tes dans le vrai; mais
le vrai n'est pas un chemin ferm; au del du but atteint, il y a encore
autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu' la fin des
sicles de l'humanit. Si la raison et l'exprience fermaient le livre
de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les
chimres d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez
pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les lments
de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une
aimable hypothse; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la
raison, et que l'induction ne le cde en rien  la dduction. Je ne vous
donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes  la fois pour nous
faire pntrer dans le monde des ides compltes. Je ne l'ai pas, je
suis trop bte; mais je sais bien qu'il y a une double entre, et que
vous ne frappez qu' une seule. Sur ce, continuez  frapper; cela n
peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne
s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amiti.

Et je dis  Pauline:

Fille chrie, vous me tentez bien; mais, hlas! vous ne savez pas comme
je suis vieille depuis six mois. J'avais arrang ma vie pour avoir un
peu de libert, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voil 
chaque instant faible et bonne  rien. Le printemps me ranime, et tout
 coup m'crase. Vais-je reprendre mon activit et la jeunesse de
soixante-trois ans que je croyais revenue l'anne dernire? C'est
ambitieux, et, s'il faut me rsigner  mon vrai ge, c'est comme
_Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothse_; moi, j'en ai
l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui
demande tout de mme de me donner la force d'aller vous voir, ma chre
fille, avant de prendre des bquilles. Nous verrons ce qu'il dcidera,
ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-tre que je
serai vaillante encore une fois.

Je vous embrasse maternellement, comme toujours.

  [1] Aprs avoir reu son opuscule intitul _Libre Examen, apologie
      d'un incrdule_.




DCXXXVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 9 mai 1867.

Cher ami,

Je vas bien, je travaille, j'achve _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je
suis calme et triste, je ne sais gure pourquoi. Dans cette existence si
unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un lment
qui me dbilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe
dans des spleens de miel et de ross qui n'en sont pas moins des
spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aims m'oublient et que
c'est justice, puisque je vis en goste, sans avoir rien  faire pour
eux.

J'ai vcu de dvouements formidables qui m'crasaient, qui dpassaient
mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant
plus  exercer, je m'ennuie d'tre bien. Si la race humaine allait trs
bien ou trs mal, on se rattacherait  un intrt gnral, on vivrait
d'une ide, illusion ou sagesse. Mais tu vois o en sont les esprits,
toi qui temptes avec nergie contre les trembleurs. Cela se dissipe,
dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une socit
qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut
amener un orage? Jamais la pense du danger n'a produit de pareilles
dmoralisations. Est-ce que nous sommes dchus  ce point qu'il faille
nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre
digestion? Oui, c'est bte, c'est honteux. Est-ce le rsultat du
bien-tre, et la civilisation va-t-elle nous pousser  cet gosme
maladif et lche?

Mon optimisme a reu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me
faisais une joie, un courage  l'ide de te voir ici. C'tait comme une
gurison que je mijotais; mais te voil inquiet de ta chre vieille
mre, et certes je n'ai pas  rclamer.

Enfin, si je peux, avant ton dpart pour Paris, finir le _adio_ auquel
je suis attele sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et
mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'esprerai
pour le milieu de l't. Mes enfants, tout dconfits de ce retard,
veulent t'esprer aussi, et nous le dsirons d'autant plus que ce sera
signe de bonne sant pour la chre maman.

Maurice s'est replong dans l'histoire naturelle; il veut se
perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand
j'aurai fourr dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois
mille espces imperceptibles, je serai bien avance, n'est-ce pas? Eh
bien, ces tudes-l sont de vritables _pieuvres_ qui vous enlacent
et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la
destine de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas,
c'est sa destine, puisque c'est son rve et sa passion.

_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, aprs! Comme
on se sent vid et puis intellectuellement, quand on a crivaill des
semaines et des mois sur cet animal  deux pieds qui a seul le droit
d'tre reprsent dans les romans! Je vois Maurice tout rafrachi et
tout rajeuni quand il retourne  ses btes et  ses cailloux, et, si
j'aspire  sortir de ma misre, c'est pour m'enterrer aussi dans les
tudes qui, au dire des piciers, ne-_servent  rien_. a vaut toujours
mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Crateur.

Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux
pas croire a. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphre que la terre
engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout 
coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu,
sous la premire rvolution, un fluide exasprateur qui portait 
commettre des cruauts? Nous sommes tombs de l'enfer du Dante dans
celui de Scarron.

Que penses-tu, toi, bonne tte et bon coeur, au milieu de cette
bacchanale? Tu es eu colre, c'est bien. J'aime mieux a que si tu en
riais; mais quand tu t'apaises et quand tu rflchis?

Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et
la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'ide d'un ternel voyage
dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer
sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop
longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y rpte
et s'y rabche.

Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas,
et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse
tendrement.

Je suis inquite de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis
contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?




DCXXXVII

A M. ARMAND BARBS, A LA HAYE

                                Nohant, 12 mai 1867.

Ami,

Je ne crois pas  l'invasion, ce n'est pas l ce qui me proccupe. Je
crains une rvolution orlaniste, je me trompe peut-tre. Chacun voit
de l'observatoire o le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous
ramener les Bourbons ou les d'Orlans, ils n'auraient pas beau jeu,
ce me semble, et ces princes auraient peu de succs. Mais, si la
bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration
et russit  apaiser, avec les promesses dont tous les prtendants sont
prodigues, les besoins de libert qui se manifestent, quelle reculade et
quelle nouveau leurre!

On est las du prsent, cela est certain. On est bless d'tre jou par
un manque de confiance trop vident, on a soif de respirer. On rve
toute sorte de soulagements et d'inconsquences. On se dmoralise, on se
fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remde? On a encourag
l'esprit prtre, on a laiss les couvents envahir la France et les sales
ignorantins s'emparer de l'ducation; on a compt qu'ils serviraient le
principe d'autorit en abrutissant les enfants, sans tenir compte de
celle vrit que qui n'apprend pas  rsister ne sait jamais obir.

Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je
le crains bien.

Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus
redoutables, et, pour rsister  ces sauvages enfroqus, je vois le
monde de l'intelligence tourment, de fantaisies qui n'aboutissent 
rien, qu' subir le hasard des rvolutions sans y apporter ni conviction
ni doctrine. Aucun idal! Les rvolutions tendent  devenir des nigmes
dont il sera impossible d'crire l'histoire et de saisir le vrai sens,
tant elles seront compliques d'intrigues et traverses d'intrts
divers, spculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en
prendre son parti, c'est une poque de dissolution o l'on veut essayer
de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est
trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqu. Laissons
passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les
retiennent pas.

L'avenir est beau quand mme, allez! un avenir plus loign que nous ne
l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours
le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce sicle a
beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que
nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-tre que le bl
lve dans celui-ci.

Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien  prsent et je travaille. Ce
beau temps va srement vous soulager. Maurice vous embrasse.

G. SAND.




DCXXXVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 30 mai 1867.

Te voil chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y
embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plong dans le travail, nous
ne ferons qu'aller et venir. C'est si prs de Paris, qu'il ne faut point
se gner. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu' le _relicher_
un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse
machine dans sa _trompette_. J'ai t si interrompue par la maladie
relle, que j'ai eu de la peine  m'y remettre. Mais je me porte comme
un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.

Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de
sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal
qu'il faut regarder  la loupe. Voil le bonheur! c'est d'tre bien
toqu. Mes tristesses se sont dissipes en faisant _Cadio_;  prsent,
je n'ai plus que quinze ans, et tout me parat pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles. a durera ce que a pourra. Ce sont des
accs d'innocence, o l'oubli du mal quivaut  l'inexprience de l'ge
d'or.

Comment va la chre mre? Elle est heureuse de te retrouver prs d'elle!

Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus
raisonnable?

L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop btes qui ont parl de
_Madame Bovary_ trs bien, mais qui gotaient moins _Salammb_. Lina
s'est mise dans une colre rouge, ne voulant pas permettre  ces
malheureux la plus petite objection; Maurice a d la calmer, et,
l-dessus, il a trs bien apprci l'ouvrage, en artiste et en savant;
si bien que les rcalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu crire
ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'tait,
extraordinairement russi.

Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, ds que je pourrai.
Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'idal serait de vivre
 longues annes avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne
voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il
faut bien se tenir prt  tout.

Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus
douce et la plus farceuse. Son pre la fait boire en disant: _Dominus
vobiscum!_ puis elle boit, et rpond: _Amen_! La voil qui marche.
Quelle merveille que le dveloppement d'un petit enfant! On n'a jamais
fait cela. Suivi jour par jour, ce serait prcieux  tous gards. C'est
de ces choses que nous voyons tous sans les voir.

Adieu encore; pense  ton vieux troubadour, qui pense  toi sans cesse.




DCXXXIX

AU MME

                                Nohant, 14 juin 1867.

Cher ami,

Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours  Paris,
peut-tre plus si la reprise de _Villemer_ me mne plus tard. Donc, ta
bonne chre mre, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps
d'aller voir ses filles. J'attendrai  Paris que tu me dises si elle est
de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez
l'poque qui vous ira le mieux.

Mon intention, pour le moment, tait tout bonnement d'aller passer une
heure avec vous, et Lina tait tente d'en tre; je lui aurais montr
Rouen, et puis nous eussions t t'embrasser, pour revenir le soir 
Paris; car la chre petite a toujours l'oreille et le coeur au guet
quand elle est spare d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont
compts par une inquitude continuelle que je comprends bien. Nous irons
donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai
seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi,
je remettrai jusqu' ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce
soit les projets de ta mre ou les tiens. Je suis trs libre, moi. Donc,
ne t'inquite pas, et arrange ton t sans te proccuper de moi.

J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache  aucun; ce qui
m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmne  l'improviste. Il en est
du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement,
quand on est  Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours 
mme, quand je serai l, de rpondre  ton appel. Je me fais un peu de
remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie
jamais de flner, et que tu pourrais laisser des heures entires sous
un arbre, ou devant deux bches allumes avec la certitude que j'y
trouverai quelque chose d'intressant. Je sais si bien vivre _hors de
moi!_ a n'a pas toujours t comme a. J'ai t jeune aussi et sujette
aux indigestions. C'est fini!

Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouv l un
ordre, une suite, une placidit de rvolutions qui manquent  l'homme,
mais que l'homme peut, jusqu' un certain point, s'assimiler, quand il
n'est pas trop directement aux prises avec les difficults de la vie qui
lui est propre. Quand ces difficults reviennent, il faut bien qu'il
s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu  la coupe du vrai ternel, il ne
se passionne plus trop pour ou contre le vrai phmre et relatif.

Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant
de la plume; car, en y pensant bien, ton tat de surexcitation est
probablement plus vrai, ou tout au moins plus fcond et plus humain que
ma tranquillit _snile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable  moi,
quand mme, au moyen d'une opration magique, je le pourrais. Je ne
m'intresserais pas _ moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je
me dirais que c'est assez d'un troubadour  gouverner et j'enverrais
l'autre  Chaillot.

A propos de bohmiens, sais-tu qu'il y a des bohmiens de mer? J'ai
dcouvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes
barques bien abrites, avec des femmes, des enfants, une population
ctire, trs restreinte, toute basane; pchant pour manger, sans
faire grand commerce; parlant une langue  part que les gens du pays ne
comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques
choues sur le sable, quand la tempte les tourmente dans leurs anses
de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou
sauvages; ne rpondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment
on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a gliss, mais je pourrais me
le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent
qu'ils n'ont aucune espce de religion: si cela est, ils doivent tre
suprieurs  nous. Je m'tais aventure toute seule au milieu d'eux.
Bonjour, messieurs. Rponse: un lger signe de tte. Je regarde leur
campement, personne ne se drange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je
leur demande si ma curiosit les contrarie.--Un haussement d'paules
comme pour dire: Qu'est-ce que a nous fait? Je m'adresse  un jeune
garon qui refaisait trs adroitement des mailles  un filet; je lui
montre une pice de cinq francs en or. Il regarde d'un autre ct. Je
lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. La veux-tu? Il
baisse le nez sur son ouvrage. Je la place prs de lui, il ne bouge pas.
Je m'loigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois
plus, il prend la pice, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui
se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets
 herboriser  quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me
demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne
comme par hasard de leur ct, mme silence, mme indiffrence. Une
heure aprs, j'tais au haut de la falaise et je demandais au garde-cte
ce que c'tait que ces gens-l qui ne parlaient ni franais, ni italien,
ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.

Dans son ide, c'taient des Mores, rests  la cte depuis le temps des
grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-tre pas. Il
me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et
que j'avais eu tort, parce que c'taient des gens capables de tout;
mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils
n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pche et surtout
des paves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils
taient l'objet du plus parfait mpris. Pourquoi? Toujours la mme
histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le
mal.

Si tu vas dans ce pays-l, tu pourras peut-tre en rencontrer  la
pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des
annes o ils ne paraissent plus.

Je n'ai pas seulement aperu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant
bien un exemplaire; car j'y ai donn quelque chose sans rclamer aucun
payement. C'est  cause de a, probablement, qu'on m'a oublie. Pour
conclure, je serai  Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi l de les
nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-tre
davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand
vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman;
mais je crains pour le systme nerveux prenant trop la place du systme
musculaire. Moi, je vais trs bien, sauf des coups de foudre o je tombe
sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle.
Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on
me soigne, je me relve parfaitement gurie.

Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette anne; il trouve
des merveilles. Embrasse ta mre pour moi et soigne-la bien. Je vous
aime de tout mon coeur.




DCXL

A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE)

                                Nohant, 28 juillet 1867.

Cher ami,

Je vous ai crit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous
n'avez rien reu! L'Italie est donc toujours le pays o rien ne marche,
pas mme la poste, et o les lettres subissent un embargo mystrieux? Je
savais bien que vous y auriez des dceptions terribles. L'tranger et
le pape ne psent pas durant des sicles sur une nation pour qu'elle se
rveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui
le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le
chtiment, c'est--dire en subir la consquence.

J'avais pourtant rv de revoir Venise dlivre. Mais, si tout y va de
mal en pis, si la libert n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus
triste que de la voir opprime. O tes-vous,  prsent? recevrez-vous
cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont t supprimes. Dieu
sait pourtant si elles intressaient les polices papales!--Je crois que
vous allez tre guri et consol par la vue des montagnes. Ces grandes
choses-l ne changent pas.

Vous me demandez o je serai en septembre.  Nohant probablement, et
pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un t, j'irais courir
un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison dplorable, des
orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud  Paris, o
j'ai pass quelques semaines, avec mes enfants, et o l'Exposition m'a
beaucoup intresse. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en vrit,
je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma
petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est
fini et attend son tour  la _Revue_.

Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous
arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en
France. Mes enfants vous envoient leurs amitis, et moi, je vous
souhaite bon plaisir et bonne sant en voyage. A vous de coeur.




DCXLI

A M. FRANOIS ROLLINAT,  CHTEAUROUX

                                Nohant, 29 juillet 1867.

Cher ami,

Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'tais souffrante et mes
enfants m'emmenaient de force  la promenade. Je l'ai donc appel en
confrence sur la route, en passant  Vic. Puisque tu t'intresses
particulirement  ce jeune homme, qui par lui-mme d'ailleurs, me
parat intressant, je dsirerais tre  mme de lui donner un bon
conseil. Mais, en fait de posie monte de ton comme celle-ci, je suis
un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaiets
de famille, et tu m'as trop donn l'exemple, coupable que tu es, de
chefs-d'oeuvre _bouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au
srieux les strophes cheveles des jeunes disciples de cette cole.

Et, pourtant, je ne voudrais pas tre injuste: celui-ci a des clairs
dignes des matres, et,  ct de purilits emphatiques, il a du vrai
souffle, des expressions heureuses, de l'habilet de langage et de
l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois trs beau,
rarement mdiocre. Ce serait grand dommage de le dcourager, et je
crois que le bon conseil  lui donner, s'il voulait le recevoir, serait
celui-ci: Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas
encore. Attendez que votre got se soit form et que vous sentiez
pourquoi on vous donne cet avis. C'est , vous de le trouver vous-mme.
Autrement, toute critique vous semblera pdante et arbitraire, et vous
nuira au lieu de vous profiter.

J'avais l'ide d'adresser M. Lafagette  Thophile Gautier, qui est un
meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra
pas promener, je crois tre sre,  prsent que j'ai lu avec attention
I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois,
si M. Lafagette persiste,  le voir, je lui donnerai une lettre.
Thophile est trs bon, comme un grand artiste et un vrai matre qu'il
est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il dcourage ce jeune
homme.

Mais que va-t-il faire  Paris, aprs ces maldictions jetes  la
moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la
solitude qui l'ont inspir. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la
vie littraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? o a se trouve-t-il?
qu'entend-il par l? J'ai cru d'abord que c'tait un diteur qu'il
voulait trouver, et je lui ai dit la vrit. Et-il une prface de
Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa premire
publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour
un marchand de littrature, de risquer une somme, quelconque. Les revues
et les journaux littraires sont encombrs de posie et en consomment
fort peu. Ils n'accepteront pas le ct pamphltaire de la chose. C'est
trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne
vois donc pas comment je pourrais tre utile  ses dbuts.

Quant  la vie littraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de
milieu littraire o elle s'exprime et se manifeste de manire  lui
tre accessible avant qu'il ait fait preuve de maturit;--c'est--dire
que je ne connais intimement que des vieux comme moi.

Rsume tout cela  sa famille et  lui comme tu l'entendras. Pour tre
utile aux gens, il faut les connatre et savoir leur prsenter les
choses; autrement, on les blesse sans les clairer.

A toi de coeur, mon vieux ami.

GEORGE SAND.




DCXLII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 6 aot 1867.

Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, a me
dcourage de ma facilit, et je me dis que je fais de la littrature
_savete_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de
Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien
clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est  prsent que je
devrais tre  Paris, revoir l'Exposition  mon aise, et promener ta
mre avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que a
pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut
bien la voir, je ne la verrai peut-tre pas longtemps, je ne me crois
pas destine  faire de bien vieux os: faut se dpcher d'aimer!

Oui, tu as raison, c'est l ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie
amasse une rude rplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire,
on gagne. Tu verras a, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as
l'ge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dgringoler ce
tas d'ordures.

Il ne faut pas tre Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu
feras des heureux; et, moi, a me remettra du sang dans les veines et de
la joie dans le coeur.

Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots
quand tu as le temps.

Fais un canevas pour Nohant  quatre ou cinq personnages, nous te le
jouerons.

On t'embrasse et on t'appelle.

  [1] _Mademoiselle Merquem_.




DCXLIII

A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS

                                Nohant, 10 aot 1867.

Monsieur,

Puisque,  tant d'clat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant
de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous
dirai: Attendez encore pour vous faire connatre; vous tes si jeune!
Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des
scrupules en lisant les deux pices que vous m'envoyez. Il me semble
qu'elles ont une relle valeur. Tenez, allez voir un vrai matre,
Thophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme
ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous tes
discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et
vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sre,--vous profiterez de
ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour
publier des morceaux dtachs. Il vous renseignera  cet gard en deux
mots, et s'il vous dit, comme moi: C'est trop tt! croyez-le avec la
mme amnit que vous me tmoignez.

GEORGE SAND.




DCXLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 18 aot 1867.

O es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu tais  Paris dans les
premiers jours de septembre, tche que nous nous voyions. J'y passe
trois jours et je reviens ici. Mais je n'espre pas t'y rencontrer. Tu
dois tre dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussire.
Je ne sais mme pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me
donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au dsespoir. J'ai perdu
tout  coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami
Rollinat, un ange de bont, de courage, de dvouement. C'est un coup de
massue pour moi. Si tu tais l, tu me donnerais du courage; mais mes
pauvres enfants sont-aussi consterns que moi: nous l'adorions, tout le
pays l'adorait.

Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous
t'embrassons tendrement. La petite va trs bien, elle est charmante.




DCXLV

A MADAME ARNOULD-PLSSY, A PARIS

                                Nohant, 23 aot 1867.

Chre fille,

Je suis par terre. J'ai perdu inopinment, brutalement, mon vieux, mon
cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destine est froce. J'en suis
malade et brise. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que,
l o il est, il est mieux. Sa vie tait crasante. C'est moi qui suis
frappe: c'est dans l'ordre de souffrir.

Je ne sais plus bien quand j'irai  Paris. Si j'y vas, je tcherai bien
d'aller  vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet
arrt. Je ne veux pas tre triste devant mes enfants. En apprenant
cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est vanouie. Elle est, entre
nous soit dit, enceinte. Maurice a t bien affect aussi, et tout le
monde au pays, car il tait si aim!

Je m'abrutis dans la poussire de mes herbiers, car je ne peux pas
crire. Tout ce qui est rflexion me navre. Ces sciences naturelles
sont des secours. Votre pays est riche,  ce que je vois. Quand vous
viendrez, je vous apprendrai  arranger vos plantes; elles sont mal
prpares. Elles tombent en poussire et, pour quelques-unes, c'est
grand dommage. Je partage votre prdilection pour la _parnassie_. On
se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les
autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.

G. SAND.




DCXLVI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 27 aot 1867..

Cher excellent ami,

J'ai t frappe d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat,
qui tait un frre dans ma vie: je l'ai su  peine malade et il
demeurait  huit lieues de moi! J'ai t si accable pendant quelques
jours, que je ne comprenais pas cette sparation, je n'y croyais pas. Je
la sens,  prsent. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle,
n'est-ce pas?

On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilit et il en devrait
tre ainsi, car le terme de la sparation est plus court; mais je trouve
le dchirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus
on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-l
tait un des plus prouvs et des plus solides, une me comme la vtre;
oui, il tait digne de vous tre compar. Il avait toutes les vertus,
aussi. Il est bien o il est  prsent, il reoit sa rcompense, il se
repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir
plus net, une vie meilleure  parcourir, des devoirs nouveaux avec des
forces retrempes et un coeur rajeuni.

Mais rester sans lui, voil le difficile et le cruel!

Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez  moi avec plus
de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus
 la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection
m'ennuie  prsent, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me
fatiguer pour m'endormir.

Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est--dire, hlas! tout
ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de dcomposition o la
misre humaine met  nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les
lois du temps et les fatalits de l'histoire. Plus heureux que les
hommes du pass, nous ne disons pas comme eux: C'est la fin du monde.
Nous ne croyons pas que tout est us et bris parce que tout va mal;
mais la notion du progrs, qui nous a faits plus forts de raisonnement
que nos pres, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes
les choses de la civilisation, aiguis notre esprit et augment notre
ardeur. Nous avons besoin d'tre heureux, nous sentons que cela est d 
la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous dvore.

Nos pres avaient la rsignation, le dgot de la vie prsente, le
mpris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que
mpriser le jour o nous sommes est lche et criminel, et pourtant nous
tombons dans ce crime  chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien
que vous vivez toujours d'une ide intense. Vous voyez le fait, vous
cherchez l'action, vous rvez au moyen. Vous vous demandez comment la
France peut sauver la France; vous tes _militaire_ parce que vous tes
_militant_; c'est beau et bien, je vous envie.

Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre
s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous
dfendions bien, je l'espre; mais serons-nous plus forts aprs? Est-ce
parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et
que nous comprendrons mieux la vrit? En 93, nous dfendions une ide;
en 1815, nous ne dfendions que le sol. N'importe, le nom sacr de la
France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos
douleurs et, jusqu' la mort, cachons nos blessures.

Amitis dvoues de Maurice, et  vous de tout mon coeur.

G. SAND.




DCXLVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, aot 1867.

Je te bnis, mon cher vieux pour la bonne pense que tu as eue de venir;
mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rve
que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir
si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis
faible et accable et je trane une espce de fivre. Je t'crirai un
mot de Paris. Si tu es empch, tu me rpondras par tlgramme. Tu sais
qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est
empchement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais.
--Je voudrais que, ds  prsent, si tu as un moment pour m'crire, tu
me dises o il faut que j'aille passer trois jours pour voir la cte
normande sans tomber dans les endroits o va _le monde_. J'ai besoin,
pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le
monde n'ait pas parl, et o il y ait de vrais habitants chez eux, des
paysans, des pcheurs, un vrai village dans un bon coin  rochers. Si tu
tais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquite pas de moi.
Je vas partout et je ne m'inquite de rien. Tu m'as dit que cette
population des ctes tait la meilleure du pays, qu'il y avait l de
vrais bonshommes tremps. Il serait bon de voir leurs figures, leurs
habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux
faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux gure dcrire;
il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil  faux.
Comment va ta mre? as-tu pu la promener et la distraire un peu?
Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.

Maurice t'embrasse; j'irai  Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2
septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corve. Aurore est trs
coquette de ses bras, elle te les offre  embrasser; ses mains sont des
merveilles, et d'une adresse inoue pour son ge.

Au revoir donc, si je peux me tirer bientt de l'tat o je suis. Le
diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas
attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.




DCXLVIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR)

                                Nohant, 1er septembre 1867.

Chre fille,

Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier  nous indiquer?
ou pourriez-vous vous en faire indiquer un  Dijon? Si oui, rpondez
tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.

Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas
trop patraque; ce sera une question d'entrain et de sant. J'en ai bien
envie; mais il faut pouvoir.

La _succise_ est trs mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque
terrain humide,--puisque vous m'avez envoy le _drosera_ et la
_parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est
l'_anagallis tenella_ (mouron dlicat) et la campanule  feuilles de
lierre. Si vous ne les connaissez pas, aprs avoir dit oui ou non pour
le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai
dans une lettre.

J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit
jours qui m'a aide  franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus
crire, je commence  m'y remettre.

Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sr,
n'est-ce pas?

G. SAND.



DCXLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 10 septembre 1867.

Cher vieux,

Je suis inquite, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette
indisposition dont tu me parlais. Es-tu guri? Oui, nous irons voir les
galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en
dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale aprs
coup.

En attendant, je suis encore ici, fourre jusqu'au menton dans la
rivire tous les jours, et reprenant mes forces tout  fait dans ce
ruisseau froid et ombrag que j'adore, et o j'ai pass tant d'heures de
ma vie  me refaire aprs les trop longues sances en tte--tte avec
l'encrier. Je serai dfinitivement le 16  Paris; le 17  une heure,
je pars pour Rouen et Jumiges, o m'attend, chez M. Lepel-Cointet,
propritaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18
pour revenir  Paris le 19. Passerai-je si prs de toi sans t'embrasser?
J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument force de passer
la soire du 19  Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu
me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16  Paris, rue des
Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage
une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu tais joli,
joli, tu viendrais te promener  Jumiges le l9. Nous reviendrions
ensemble, de manire que je puisse tre  Paris  six heures du soir au
plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plong_
dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons  nous voir au
mois prochain. Quant  la promenade _d'hiver_  la grve normande, a me
donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan  cette
poque-l!

J'ai t malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guri,
mais l'me! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper
 de l'nergie tendre; car le courage froid et purement philosophique,
a me fait comme un cautre sur une jambe de bois.




DCL

PROTESTATION INSRE DANS LE JOURNAL
LA _LIBERT_ A PARIS

                                Nohant, 23 septembre 1867.

J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont
menacs de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la prface du
roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux,
ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cit seraient-ils plus
blmables que celui qui l'a crit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait
historique encore indit, on a voulu raviver des haines mal assoupies?
Il est facile, en lisant toute la prface et tout le roman de _Cadio_,
de voir que le but de l'ouvrage est diamtralement contraire  cette
intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absent de son travail,
afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les
plus saintes causes sont souvent perdues quand le dlire de la vengeance
s'empare des hommes.

Si jamais l'horreur de la cruaut, de quelque part qu'elle vienne, a
endolori et troubl une me, je puis dire que le roman de _Cadio_ est
sorti navr de cette me navre, et que, pour conserver sa foi, l'auteur
a d lutter contre le terrrible spectre du pass. Il est impossible
d'tudier certaines poques et de revoir les lieux o certaines scnes
atroces se sont produites sans tre tent de proscrire tout esprit de
lutte et sans aspirer  la paix  tout prix.

Mais la paix  tout prix est un leurre, et celle qu'on achte par
des lchets n'est qu'un crasement froce qui ne donne pas mme le
misrable bnfice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice
de la dignit humaine que l'on pourra jamais conqurir le repos; c'est
par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra prparer les
hommes  traverser les luttes sociales sans prouver l'horrible besoin
de s'gorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'tablir
srieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la
pense, tout effort pour supprimer la vrit soulveront des orages, et
les orages emportent tt ou tard ceux qui les provoquent.

Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un pass trop rcent les
enseignements de l'histoire? O donc les trouvera-t-on mieux appropris
au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains
qui nous rvleront les dangers et les esprances de notre avenir? Leur
milieu historique, le sens philosophique de leur destine ne nous sont
plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'exprience de
sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se
dvelopper. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus
rcentes, la rvolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause
pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux,
lui ont profit?

Et puis, en somme, prenez garde  des poursuites contre l'histoire; car,
en voulant empcher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-mme avec
une publicit, un clat et un retentissement que nous n'avons pas 
notre disposition. Nul ne peut nourrir l'esprance de supprimer le
pass; Dieu mme ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les
poursuites, acharnes de la Restauration contre vous, messieurs, qui
tes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de
vous des victimes, et d'amener  vous le libralisme de cette poque.

Ne faites donc pas de victimes,  moins que vous ne vouliez vous faire
des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-mme par
la discussion et par l'enseignement, par la polmique ou par la
littrature; l seulement, elle clora avec le calme que vous
prescrivez. Ne l'obligez pas  sortir arme de chaque bouche, avec sa
terrible preuve  l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrays
vous-mmes des documents que le prsent a mis en rserve pour l'avenir.
L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers  souhaiter
qu'elle vienne  son heure, comme toute volution srieuse de la
conscience humaine.

GEORGE SAND.




DCLI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, mardi 1er octobre 1867.

D'o crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a
enleve il y a six jours. Jumiges m'avait passionne. Cette fois,
j'ai vu tretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fcamp,
Sint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a blouie; les
environs, le chteau d'Arques, la cit de Limes, quels pays! J'ai donc
repass deux fois  deux pas de Croisset et je t'ai envoy de gros
baisers, toujours prte  retourner avec toi au bord de la mer ou 
bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais t seule,
j'aurais achet une vieille guitare et j'aurais t chanter une romance
sous la fentre de ta mre. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_.

Je retourne  Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur.

Je crois que les _Bois-Dor_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une
manire d'tre  Paris, le long de la Manche, qui ne me met gure au
courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les
grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un
peu _chouette_. J'ai march comme un vieux cheval: je reviens toute
guillerette.




DCLII

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

                                Nohant, 14 octobre 1867.

Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis,  voir
mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai t un peu paresseuse et,
depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flner,
embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule charge de
conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec a, et distraite
par nature, il faut faire de grands efforts de volont pour ne pas
s'embrouiller  tout instant. Quand je me retrouve ici, o la vie est
toute faite, o je n'ai  me mler d'aucune initiative, o le feu
est fait sans que j'y mette la main, et le dner prt sans que je le
commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agrable et pas mal
goste.

Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je
commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai
trouv Aurore en train d'tre sevre et un peu agite; mais c'est fini
et tout va bien. Le pre et la mre vont bien aussi et sont ravis de
savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais
que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment.
Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela?

A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid:
trs beau pourtant, trs artiste; le ct de _l'esprit_ est plus
original que gai et plus tent que russi. Mais il y a tant d'admirables
choses, que cela laisse tout de mme une force dans l'me et une clart
dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai
pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_,
dont la vrit ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend
pas assez dans les intrieurs honntes et vrais. Ce n'est pas le don de
voir le bon et le bien qui lui manque,  preuve les dernires-pages, qui
sont adorables. Ne pourrait-on pas dire  M. Graindorge qu'il a vu le
monde si laid, parce qu'il a frquent le vilain monde?--Mais quel
talent! qu'il soit bni quand mme.

Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous
arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tchez de
venir nous voir ou de m'attendre encore une fois  Paris.

A vous de coeur.

G. SAND.

  [1] M. et madame Frdric Viliot.




DCLIII

A M. ARMAND BARBS. A LA HAYE

                                Nohant, 12 octobre 1867.

Cher grand ami,

Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et mme son
griffonnage  moi adress, o il est question de vous  coeur ouvert.
Et, moi, je vous remercie de lui avoir donn des dates et des
renseignements srs et directs; c'est un grand artiste et du petit
nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime,
c'est un complment  son me et  mon affection pour lui. Moi aussi, je
compte dans ma vie votre amiti comme une grande richesse. J'ai gaspill
de mon mieux tout ce qui est de la vie matrielle, argent, scurit,
bien-tre, _utilit_ comme on l'entend dans cette rgion-l. Mais les
vrais biens, je les ai apprcis et gards; vous avez mis dans mon
coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse
qui ne s'use pas et se retrouve intact  toutes les heures difficiles ou
douloureuses de la vie. J'aurai pass dans le monde  ct de vous par
l'me, et, dans l'autre vie, cela me sera compt dans le plateau de la
balance qui portera mes mrites et mes erreurs.

Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome clricale? je
voudrais bien et j'attends les vnements avec impatience. Comme lui, je
crois que le mal est l et que cette religion du moyen ge est le grand
ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille
en proclamer une autre.

Cela me parat contraire  l'esprit du sicle, qui a un besoin
inextinguible et trop longtemps refoul de libert absolue. Il faut bien
prendre l'humanit comme elle est, avec ses excs de tendance et ses
besoins imprieux, lgitimes  certaines heures de sa vie. Je suis
pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la
prdication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les raliser,
les tablir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite
officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque
antihumain.

L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais t lui-mme. Il
faut qu' un jour donn, et pour un temps donn, il s'appartienne, et
qu'il ait le droit de nier Dieu mme, sans crainte du bourreau, du
perscuteur ou de l'anathme. C'est un droit, comme  l'affam de manger
aprs un long jene. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que
le premier article est de donner aux autres la libert absolue, partant
celle de ne pas croire avec nous.

Il faudra que nous soyons les frres de tous, et que les athes soient
notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de
se coucher pour mourir, ils se lveront pour vivre.

Disons cela  nos enfants et  nos neveux; car ce jour de libert o
toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut  l'homme
pour tre homme, le verrons-nous? Peut-tre oui et peut-tre non; mais
qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas dout. Morts
 la peine ou dans la joie, nous aurons tout de mme vcu autant qu'on
pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y
a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront bnies.

Cher ami, soyez bni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes
peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre srie.

A vous de tout coeur et  toujours.

G. SAND.




DCLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 12 octobre 1867.

J'ai envoy ta lettre  Barbs; elle est bonne et brave comme toi. Je
sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me
jeter par les fentres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler
de me laisser repartir si tt. Oui; c'est bien bte d'avoir vu ton toit
quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discrtions qui vont jusqu'
l'pouvante. L'ide de t'appeler  Rouen pour vingt minutes au passage
m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et
toujours prt  partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi
de la libert et de l'activit. Te forcer  t'habiller,  sortir,
peut-tre au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir
quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content,
tant plus il est stupide. Je n'ai pas os. Me voil force d'ailleurs
d'achever quelque chose qui trane, et, avant la dernire faon, j'irai
encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine 
Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade,
et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai
du moins et puis j'irai en Provence.

Ah! si je pouvais t'enlever jusque-l! Et si tu pouvais, si tu voulais,
durant cette seconde quinzaine d'octobre o tu vas tre libre, venir me
voir ici! C'tait promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais
tu ne nous aimes pas assez pour a, gredin que tu es! Tu te figures que
tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours
les meilleurs qu'on nglige ou qu'on ignore.

Voyons, un peu de courage; on part de Paris  neuf heures un quart du
matin, on arrive  quatre  Chteauroux, on trouve ma voiture, et on est
ici  six pour dner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit
entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gne pas, et
on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embte _d'un
an_ sans te voir.




DCLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                Nohant, 21 octobre 1867.

Chre fille bien-aime,

J'ai t inquite, de vous. Me voil rassure par l'affirmation de la
bonne soeur [1] et des mdecins, mais non console; car vous souffrez
encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, nervante ou
irritante. Mais vous devez tre plus courageuse que ceux qui ont
pass leur vie  combattre et  s'user. Votre beau cerveau, si bien
conditionn, doit ragir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez
qu'il redevienne le matre du logis. Cela viendra bientt, j'espre.
Vous ne pouvez pas avoir de mal compliqu, organise comme vous l'tes,
et si jeune encore. Et puis vous connatrez ce que nous connaissons
tous, ce que vous ne connaissiez peut-tre pas encore: le plaisir de se
sentir renatre et de reprendre got  la vie.

Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va
bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures
de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est
charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance  deux mains
avec une effusion superbe. Dpchez-vous de vous bien soigner, que je
retrouve  Paris ma grande fille debout et toujours belle.

Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis
que je suis trs forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue
pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous
allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci:

Encore courage et pensez qu'on vous aime.

G. SAND.

  [1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon.




DCLVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 28 octobre 1867.

Je viens de rsumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur
ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y
encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammb_ qui me paraissent
peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours
frappe comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour
retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste,
convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient t faits depuis
qu'on fait des livres.

Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes
rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les dlices de Cannes
et o sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir
en songeant qu' cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_

J'ai vainement tent d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci,
c'est--dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menace de
mort si je les quittais si vite. A prsent, il nous arrive du monde. Il
n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je
t'embrasse.

G. SAND.




DCLVII

AU MEME

                                Nohant, 5 dcembre 1867.

Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaill comme un
boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au
moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses
enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de
l'anmie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que
la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse
respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.

Voil.

Il a pens  toi, probablement plus que toi  lui; car il a le travail
bte et facile, et sa pense trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa
tche, quand sa main est lasse d'crire. Toi, tu travailles pour de vrai
et tu t'absorbes, et tu n'as pas d entendre mon esprit, qui a fait plus
d'une fois _toc toc_  la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est
moi_. Ou tu as dit: C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!

Est-ce que tu ne vas pas venir  Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste
quelques jours seulement, et je me sauve  Cannes. Est-ce que tu y
seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage
contre toi, qui ne veux pas venir  Nohant; je ne te le dis pas, parce
que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de
mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils
pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour.

Nous avons _rag_ politique; nous tchons de n'y plus penser et d'avoir
patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux
troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au
souvenir de ta bonne mre.

G. SAND.




DCLVIII

A M. CALAMATTA, A MILAN

                                Nohant, 24 dcembre 1867.

Cher ami,

Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-mme. Tu as
raison de vouloir fter la petite par quelque friandise puisqu'elle
mange pour deux. Elle est toute ronde  prsent; ce qui ne l'empche pas
de se faire belle demain pour aller  un concert--pour les Polonais.
Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi;
tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude
hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et
Maurice nous rgale de marionnettes.

On s'apprte, pour le jour de l'an,  une grande reprsentation; la
_mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables,
seront les bienvenus, et, quant  ce que _l'inspiration_, te dictera
d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le dgustera
religieusement.

Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car
l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les mes sont
geles, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que
M. Thiers devient le dieu du moment en renchrissant sur les beaux
principes de la majorit. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez
bien dire  prsent, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous,
nous le mritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes
lches; voil ce que _l'autorit_ fait d'une nation. Mais on peut
_rager_ sans _se dcourager_. L'indignation <est grande et on pousse 
l'extrme la situation. Nous verrons bien des choses d'ici  quelques
annes.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par
les vnements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la
petite Aurore, qui est une merveille de bon caractre et de gentillesse.
Je t'crirai pour le premier de l'an, afin de te dire o je vas,  Paris
ou  Cannes, mais le jour n'est pas fix. Il m'en cote de quitter mes
_fanfans_.

Il le faut pourtant, je crains d'tre pince comme l'anne dernire.

A toi.

G. SAND.




DCLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 31 dcembre 1867.

Je ne suis pas dans ton ide qu'il faille supprimer le sein pour tirer
l'arc. J'ai une croyance tout  fait contraire pour mon usage et que je
crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre.
Je viens de dvelopper mon ide l-dessus dans un roman qui est  la
_Revue_ et qui paratra aprs celui d'About.

Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible.
A celui qui aime la lutte, la guerre;  celui qui aime les femmes,
l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les
fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille,
tout ce qui meut, tout ce qui combat l'anmie morale.

Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours dbordante de tons
doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un
instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout
cela n'est peut-tre pas applicable  un esprit de ta sorte, qui a
beaucoup acquis et qui n'a plus qu' digrer. Je n'insisterai que sur un
point; c'est que l'tre physique est ncessaire  l'tre moral et que je
crains pour toi, un jour ou l'autre, une dtrioration de la sant qui
te forcerait  suspendre ton travail et  le laisser refroidir.

Enfin, tu viens  Paris au commencement de janvier et nous nous verrons;
car je n'y vais qu'aprs le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait
jurer de passer avec eux ce jour-l, et je n'ai pas su rsister, malgr
un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une
gaiet et d'une invention intarissables. Il a fait de son thtre de
marionnettes une merveille de dcors, d'effets, de trucs, et les pices
qu'on joue dans cette ravissante bote sont inoues de fantastique.

La dernire s'appelle 1870. On y voit _Isidore_ avec Antonelli
commandant les brigands de la Calabre pour reconqurir son trne et
rtablir la papaut. Tout est  l'avenant;  la fin, la veuve _Euphmie_
pouse le Grand Turc, seul souverain rest debout. Il est vrai que c'est
un ancien _dmoc_ et on reconnat qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le
grand tombeur masqu. Ces pices-l durent jusqu' deux heures du
matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu' cinq heures. Il y a
reprsentation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des
_trucs_, et< la pice continue avec les mmes personnages, traversant
les aventures les plus incroyables.

Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux
et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu' hurler. Aurore
n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son ge; moi, je m'amuse  en
tre reinte. Je suis sre que tu t'amuserais follement aussi; car il y
a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et
les personnages sculpts par Maurice ont l'air d'tre vivants, d'une vie
burlesque,  la fois relle et impossible; cela ressemble  un rve.
Voil comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.

Maurice me donne cette rcration dans mes intervalles de repos, qui
concident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que
quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on
ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde
en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur
le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir  sa fille,  sa
cuisinire,  son mari, qui demande un tas de choses pour son thtre,
revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux clats d'une
mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage,
des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il
y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature
et un type: a chante  ravir, c'est colre et tendre, a fait des
friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journe de
notre phase de rcration est une petite fte qu'elle organise.

La petite Aurore s'annonce toute douce et rflchie, comprenant d'une
manire merveilleuse ce qu'on lui dit et _cdant  la raison_  deux
ans. C'est trs extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait mme
inquitant si on ne sentait un grand calme dans les oprations de ce
petit cerveau.

Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout a t'amuse? Je le
voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplat un de nos soupers
que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu
n'tais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraner, _ la vie pour
la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique,
la raison semblent d'tranges _balanoires!_ On se demande s'il est
possible de retourner jamais  ce boulet.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si
belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la
bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser.

Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais
beaucoup, et puis il y a l-bas 18 degrs au-dessus de O, et ici nous
sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons gure, et mon
chien lui-mme ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le
moins patant de la socit. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche
par terre honteux et dsespr, et boude toute la soire.

  [1] Depuis, madame Edmond Adam.




DCLX

A M. ARMAND BARBS, A LA HAYE

                                Nohant, 1er janvier 1868.

Excellent ami,

Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destine veut donc que
vous soyez toujours martyr et que la libert soit encore pour vous une
sorte d'esclavage? C'est votre chane et voire gloire, puisque c'est en
prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous
seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas
rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas ferme. Avez-vous des
raisons srieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage
vous serait trop pnible?

Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous tiez par l, je
franchirais bien vite la frontire pour aller vous embrasser.

J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir
mrit l'honneur de souffrir comme vous!

Votre lettre m'arrive au moment o j'allais vous souhaiter aussi une
meilleure anne! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves
enfants sont bien touchs aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre
sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bnissiez. Elle est
si douce et si bonne qu'elle le mriterait!

Je ne vous ai pas crit pendant cette crise romaine; je ne sais pas
jusqu' quel point on peut s'crire ce que l'on pense, sans que les
lettres disparaissent. Cela m'est arriv si souvent, que je me tiens sur
mes gardes, le but d'une lettre tant avant tout d'avoir des nouvelles
de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pens  vous et nous avons souffert
ensemble, je vous en rponds. L'avenir est trange, il se prsente avec
des rayons, mais  travers la foudre.

Cher frre, je vous rcrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je
passerai auparavant quelques jours  Paris.

Ayons espoir et courage quand mme. La France ne peut pas prir, pas
plus que l'me qui est en nous et qui proteste  toute heure contre le
nant.

Je vous aime bien tendrement et respectueusement.

G. SAND.




DCLXI

A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE

                                Nohant, 4 janvier 1868.

Ma chre mignonne,

Je suis encore  Nohant, attendant pour aller  Paris et faire mon grand
voyage, une claircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et
mes entrailles assez dbiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense  toi,
chre petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins
russi  te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer
du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne
peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu tais dans mon
voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc
pas: sous la forme que je suis force de lui donner, ou tu me ferais
beaucoup de peine.

Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et sant, de toute
mon me.

Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et
bonne tout  fait.

Amitis  _Sandrine_. Accuse-moi rception pour que je sache si la poste
est fidle.




DCLXII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Nohant, 16 janvier 1868.

Lina t'aura dit, chre fille, que le froid du dehors, le bien-tre du
dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chre famille avaient
ajourn mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je
voudrais rester; c'est un peu difficile  arranger.

Sitt  Paris, j'irai frapper  votre porte, vous rendre en personne vos
bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de
la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1],
sa marraine, qui nous a prsent son Isabelle, trs grande et trs
gentille, mais dj timide comme une demoiselle et baissant les yeux en
tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans
exagration ni prvention de grand'mre, c'est l'enfant de deux ans
le plus doux et le plus gal que j'aie jamais vu. Son intelligence
s'annonce aussi tonnante que son caractre. Celle-l est vraiment ne
en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile  vivre,
nous aurons vraiment trop de chance.

L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable temprament? on ne sait
pas! Il y a bien une question de sant au fond de tout; mais les
organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre?
Qu'en penses-tu, toi qui dois te proccuper aussi beaucoup de ces
questions-l?

Tu ne nous parles gure de toi. Les choses vont-elles  ton souhait? Je
sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection.
Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes
peines et de ses mrites?

Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet  la grande famille
du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de
pire; mais se rveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble
accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des rvolutions pour
la centime partie de ce que l'on supporte  prsent!

Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton pre et ta
mre et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu' dix-sept degrs de
froid.

Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y
a gure song. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui
nous prouve tant.

Bon courage et bonne anne!

G. SAND.

  [1] Madame Berthe Girerd.




DCLXIII

A M. CHARLES PONGY, A TOULON

                                Golfe Jouan, 22 fvrier 1868.
                                Villa Bruyres, par Vallauris.

Cher ami,

Nous sommes trs bien installs, trs choys, trs actifs, trs
contents. Nous partons aprs-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous
serons absents trois ou quatre jours. Donc, tchez de n'avoir affaire
ici qu' la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est
toujours. C'est le jour o madame Lamber reoit. Pour les autres jours,
il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de
passer toute la journe dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas,
notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux,
autour de Toulon.

Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trott aujourd'hui.

Embrassez tendrement pour moi les deux chres fillettes.

Amitis de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amiti que vous
lui avez tmoigne.

 [1] Fils de Planet.




DCLXIV

A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE

                                Golfe Jouan, 7 mars 1868.

Chre fille,

J'ai t deux, fois chez vous tantt. Je vous avais donn mon
aprs-midi; mais je n'tais pas libre du reste de la journe et le
chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne
pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous tes bien; un sommeil
d'enfant, un apptit superbe, voil ce que Henriette[1] m'a affirm, et
vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible
et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail
avec la beaut, la jeunesse et le talent. Je pars rassur, demain. Je
suis ici depuis quinze jours et je retourn  ma, petite Lina, que nous
ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse 
courir et  nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que a!

Adieux donc, mignonne, et au revoir  Paris ou  Nohant. Si vous avez un
cong illimit, pourquoi ne viendriez-vous pas, aprs le mois de mai, y
continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez
nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole 
vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir
sauve.

G. SAND.

Respects et amitis de Maurice.

  [1] Femme de chambre de madame Plessy.




DCLXV

A LA MME

                                Nohant, 15 mars 1868.

Chre fille,

Nous quittions Bruyres, prs Cannes, le lendemain du jour o j'ai t
en vain frapper deux fois  votre porte. Nous passions trois jours 
Toulon, o nous avions donn rendez-vous  de vieux amis et nous ne
nous pressions pas trop de revenir, Lina nous crivant de ne pas nous
inquiter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait!
Comme nous tions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle
petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une
lettre dicte par elle, o elle nous dit, tranquillement: Je suis
accouche cette nuit et je me porte trs bien.

Sans dballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne
faite sans nous, l'enfant bien  terme, superbe; la petite mre, qui
n'a souffert que deux heures, frache comme une ros et un apptit
florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les
menottes et les petits pieds.

Nous sommes donc heureux et je me dpche de vous le dire; car vous vous
rjouirez avec nous, chre fille. Tendresses de Lina et de Maurice.
Gurissez vite tout  fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous
aime ou vous aimera.

G. SAND.

J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me
l'avait pas dit.

  [1] Madame Emilie Guyon.




DCLXVI

A M. DOUARD CADOL, A PARIS

                                Nohant, 17 mars 1868.

Mon cher enfant,

Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous
en avons un second. Votre lettre nous est arrive  Cannes, aprs un
long retard; car nous tions, Maurice et moi, en excursion  Monaco et
 Menton. Il m'avait accompagne, comptant revenir  Nohant au bout de
huit jours. Puis Lina lui avait crit: Accompagne ta mre dans tout le
voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu' la
fin de mars. Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait
nous a fait revenir le 18  Paris, et, l, nous avons reu une lettre
d'elle, qui nous disait tranquillement: Je suis accouche hier soir et
je me porte trs bien.

Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mre
et l'enfant (qui est superbe) en bon tat. C'est encore une fille, trs
forte, bien venue  terme et que nous recevons avec joie; la premire
est si belle et si aimable! Notre chre Lina est forte et vaillante, et
nous voil trs heureux.

changeons donc nos flicitations. Maurice me charge de vous embrasser
et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la
comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'tre fou de
sa Gabrielle.

Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous flicite aussi,
recevez toutes nos tendresses.

G. SAND.




DCLXVII

A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYRES (GOLFE JOUAN)

                                Nohant, 23 mars 1868.

Chre enfant,

Vous voulez devenir _calme_; si cela tait possible, je vous dirais:
Vite, vite, pour votre sant, pour votre sommeil et pour votre bonheur
par consquent; car la souffrance continuelle n'arrive  tre combattue
que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-tre de l'me. Mais
le peut-on, mme en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai
beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle?
Je crois bien que oui.

Ce remde-l vous viendra, c'est un grand dtachement des petites
choses qui prend  son heure, quand on se laisse faire sans dpit et
sans-regret. Il n'y a pas grand mrite, ce n'est qu'une affaire de bon
sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme
est _l'impressionnabilit_. Restez comme vous tes, en vous modifiant
seulement un peu, pour que ce qui est de votre ge ne soit pas excessif,
par consquent douloureux. Vous tes exalte et passionne; c'est bien
beau et bien bon; on vous aime  cause de cela. Mais vous tes assez
riche pour vivre de vos trsors, n'essayez pas d'tre millionnaire pour
vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin
de souffrir; l est l'excs. Toute qualit, toute puissance a son trop
plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans
une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte
sur soi-mme paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus
amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor,
toujours augmente par l'essor mme.

Je ne veux pas vous en dire davantage. Dpensez-vous, mais sans vous
dvaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition
de l jeunesse; donc, il y a quelque chose  refaire dans le mode
d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-tre. Vous n'avez pas
de maladie chronique. Je vous ai bien observe; vous tes trs forte et
bien quilibre. Votre insomnie est dans l'me plus que dans le corps,
si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une.

Mais, comme elles ragissent l'une sur l'autre  tout instant, il faut
essayer le grand combat. Les mdecins les plus matrialistes ne nient
pas la possibilit de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est
peut-tre aussi une condition de rgime. Quand on crit sans nerfs, on
peut bien dormir aprs; mais il est rare que les nerfs soient en repos
quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas crire le soir,
mais crire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la
journe pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous
dormiriez pour sr  onze heures du soir, et, en vous levant  six
heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si
vous pouvez.

Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je
n'hsiterais pas  changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un
acte de lucidit. Pas de complte lucidit sans repos pralable. Pardon
pour tous ces lieux communs, dont votre nergie et votre ardeur ne
changeront pas l'impassible et fatale vrit!

Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de
vouloir et de raison qui se succdent et se rattachent les uns aux
autres aprs qu'une motion vive a sembl les briser. C'est une nature
rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute dispose
 vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutt timide 
premire vue et observant plus qu'elle ne songe,  montrer. Elle et t
une artiste, si elle n'eut t avant tout une mre. Ce sentiment-l a
absorb toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son me.

Nos fillettes prosprent. Aurore s'est dveloppe avec le printemps plus
qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus imptueuse et plus
capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodrs, tant mieux!
L'autre s'annonce comme la desse de la tranquillit, mais gare aux
premires dents.

Bonsoir, ma chre mignonne; tendres baisers  Toto et  vous. Mille
amitis  Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de
vous dire que j'ai su l'apprcier. Bont, raison, douceur et une exquise
finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe 
barbe. Gurissez-le vite et nous l'amenez le plus tt possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre
entourage;--et mon souvenir  vos gentils brigasques des deux sexes.

[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul
Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]




DCLXVIII

A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS

                                Nohant, 26 mars 1868.

Je suis dsole, chre amie, de vous savoir toujours malade, force de
lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque
chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde
me qui nous remplace les forces fatigues et qui nous sauve l o les
mdecins chouent.

Oui, je serais enchante d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je
n'ai pas os l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le
permettraient volontiers. Chargez-vous, chre amie, de ma demande en
mme temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde
mon cher filleul, soyez srs tous que j'en, aurai soin comme de mon
propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il
faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changes), il arrivera
 Chteauroux vers quatre heures de l'aprs-midi. Il prendra la vilaine
patache que l'on appelle la diligence de la Chtre, et il sera chez nous
 sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra
lui dire: Je ne vais pas jusqu' la Chtre, je descends  Nohant. On
l'arrtera devant la maison. Mes petites-filles,  qui je l'ai annonc,
se font dj une fte de le voir, et il n'aura qu' se prserver de trop
de tendresses de leur part. Aurore demande si, tant mon filleul, ce
Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux,
qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il
n'tait pas son parent pour cela. Alors elle a repris, En ce cas, il
sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de mme. Je
suis sre que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est
singulirement drle et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux
en elle, elle a une droiture et une spontanit de comprhension qui la
rendent trs intressante. Quant  Maurice, il me parat _vivant_ au
possible, et c'est le plus grand loge qu'on puisse faire d'un garon
en ce temps-ci, o,  peine sortis de l'enfance, ils sont comme
indiffrents, blass et sceptiques. J'espre que son pre le conservera
jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tchez qu'il, y
soit dimanche. Il verra tous mes autres garons, qui sont presque tous
trs gentils et qui le mettront bien vite  l'aise.

Sur cette esprance, je vous embrasse, chre amie, et vous demande de me
dire s'il y a quelque soin particulier  lui donner. Qu'il ne vienne pas
la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise
aussi combien de jours je peux le garder.

Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous!

G. SAND.

Dites bien  Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma
belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera  le gter.

[1] Maurice-Paul Albert.




DCLXIX

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

                                Nohant, 9 avril 1868.

Cher ami,

J'ai t encore un peu malade en arrivant ici, fatigue surtout, bien
que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que
dans un lit. Mais je suis affaiblie cette anne, et il faut que je
patiente, ou que je m'habitue  n'avoir plus d'nergie vitale. Je ne
souffre pas, c'est toujours a. J'ai retrouv ma charmante belle-fille
toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers,
et marchant presque seule. Chre enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a
t si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais
je ne peux plus croire  aucun bonheur, bien que je paraisse toujours
avec mes enfants l'esprance en personne.

Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et
Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme
en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez
indiques. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de
vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai  vous remercier toujours
pour vos bonnes lettres et les dtails si intressants sur tous nos amis
_de lettres_. Vous vivez avec dlices dans cette atmosphre capiteuse.
C'est de votre ge. Moi, je m'y plais compltement quand j'y suis; mais
je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans dprir. Je suis paysan
au physique et au moral. leve aux champs, je n'ai pas pu changer, et,
quand j'tais plus jeune, le monde littraire m'tait impossible. Je m'y
voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalit, et j'avais
aussitt un immense besoin de me retrouver seule ou avec des tres
primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal  des
Indiens. A prsent, ils sont plus civiliss et je suis moins sauvage.
N'importe, j'ai encore du plaisir  revoir des gens sans esprit, que
l'on comprend sans effort et que l'on coute sans tonnement. Mais je ne
veux pas vous dsenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je
m'y laisse enchanter aussi; et de trs bon coeur, quand je rentre dans
le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles,  ce que
je vois. Ce charme est trs grand, plus soutenu, mais moins intense que
celui du _frre_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si
la tempte qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les
rvolutions sont brutales, mfiantes et irrflchies. Je ne sais o en
sont les ides rpublicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de
rves, depuis quelques annes. Mon idal s'appellera toujours
_libert, galit, fraternit_! Mais par qui et comment, et _quand_ se
ralisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que
partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et
des nuages ce cri: En voil assez!

Je suis tente de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de
l'ide napolonienne en face d'une situation plus forte que cette ide;
mais, quand on l'a acclame et caresse quinze ans, comment fait-on pour
en revenir et s'en dgoter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent
et se fchent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la
dfendaient avec le plus d'pret. Que s'est-il pass dans ces esprits
bouleverss? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question
d'intrt, et la peur est-elle la suprme fantaisie?

Vous ne voyez pas cela  Paris, l o vous tes _situ_. Ce vieux Snat
vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs
qu'on perscute. En province, on sent que cela ne tient  rien, et,
gnralement, on est abattu, parce qu'on mprise le parti du pass et
qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle tincelle allumera l'incendie?
un hasard! et quel sera l'incendie? un mystre! Je suis naturellement
optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir
pour une gnration qui, depuis quinze ans, supporte les jsuites.--J'en
reviendrai peut-tre.--J'attends!

Songez  votre promesse de venir nous voir.

A vous de coeur.

G. SAND.




DCLXX

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

                                Nohant, 8 juin 1868.

Chers enfants,

Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l't, sans aucun
autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.

Me voil bien repose de toutes mes agitations et inquitudes: je me
porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent 
ravir. Aurore est devenue plus imptueuse que cet hiver; mais elle a un
si bon fonds, que ses petites colres ne sont que d'un instant, et les
gentillesses reprennent le dessus aussitt. Elle stupfait madame Villot
par son intelligence et ses petites grces spontanes. Elle est timide
et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son pre en est
toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un
journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la
botanique ou autres drleries innocentes et saines. Enfin, si nos
enfants gardent la vie et la sant, nous sommes des gens trs heureux
dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est
aimable et doux, except pour les pieds. Vous apporterez de bonnes
chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.

Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans
une nouvelle existence.

On tchera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos
romans. Vous me les lirez; a peut servir d'avoir un couteur attentif,
sincre et jaloux de vous conserver votre individualit.

Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que
vous tes _paenne_ a t _effray_, et m'a demand si vraiment vous
consentiez  ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai d lui dire
que vous aviez lu l'preuve avant lui, avec droit absolu de correction
et de suppression[1].

Tendresses de nous tous, chre Juliette, et pour Toto et pour Adam. A
bientt, n'est-ce pas?

G. SAND.

  [1] L'preuve de la _Lettre d'un voyageur_ publie dans la _Revue
      des Deux Mondes_ du 1er juin 1868.




DCLXXI

A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

                                Nohant, 10 juin 1868.

Cher ami,

Vous m'avez crit le 10 avril: Dites-moi vos projets quand vous les
saurez vous-mme. Voici: j'ai pass tout le mois de mai  Paris...,
tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamne par
les mdecins. C'tait une grossesse dont la solution leur paraissait
impossible. La nature a fait un miracle: la mre et l'enfant se portent
bien. Mais j'ai d consacrer  ces jours de crise et d'effroi la
quinzaine scientifiquement que la plante s'est faite toute seule que
je me rservais, et puis un dmnagement  faire  la vapeur, et, aprs
tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille
chrie. A prsent, voil un gros travail  faire, trois mois sans
dsemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis esprer
un peu de libert. Allez donc aux eaux, si vous n'y tes dj... Moi,
j'ai pest un peu d'tre  Paris durant ce radieux mois de mai. Mais
j'tais inquite, et je tenais  assister une jeune femme qui, en
d'autres temps, m'a donn des soins dvous. C'est la femme de mon petit
ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de
talent  prsent, et une compagne incomparable, et mme un petit enfant
venu par miracle, et trs joli.

Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et
intelligente comme tait votre Claudie  son ge. L'autre fillette
grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours
Bouli), est heureux en mnage comme pas un. Il est toujours passionn
pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami
dont Pauline se souvient peut-tre, le frre maigre, doux, hriss,
fantastique de notre vieille lisa Tourangin. Il est absolument le mme
qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journes  analyser
l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique
a bien aussi pass pas mal en moi, et,  propos d'histoire naturelle,
j'ai bien lu et comment tout ce qui s'crit pour prouver et se dfera
de mme. Soit; mais je reste dans un mlange de spiritualisme et de
panthisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il
s'est vers, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois
pas la ncessit de forcer son entendement, et de dtruire en soi
certaines facults prcieuses pour faire pice aux dvots. Les dvots
n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbciles ou des tartufes.
Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je
trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne  faire que
d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce
l'glise un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas ncessaire, il
n'est pas utile peut-tre, de tant affirmer le nant, dont nous ne
savons rien. La vrit doit servir de drapeau dans une bataille;
n'habillons pas  notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore
montre sans voiles  nos regards. Tchons de l'engager  se dcouvrir,
mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me
semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un ralisme
troit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.

Ceci, cher ami, n'est pas un reproche  votre adresse. Vous avez vcu
longtemps de la philosophie trs spiritualiste de Reynaud et de Leroux.
Vous l'avez quitte sans subir d'autre influence que celle de vos
rflexions, et vous avez us du droit sacr de la libert. Tant d'autres
ont quitt les ides dont nous vivions alors pour se jeter dans le
catholicisme, que votre protestation est digne et lgitime. Et moi
aussi, j'ai march un peu plus loin, en avant ou de ct, je l'ignore,
en arrire peut-tre. N'importe, j'ai rflchi aussi, et je me suis
insensiblement modifie. Mais, tout en rclamant avec ardeur le droit
que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et mme tout ce
qu'elle suppose, je ne conois pas qu'elle nous dise: Croyez cela avec
moi, sous peine de rester avec les hommes du pass. Dtruisons pour
prouver, abattons tout pour reconstruire.--Je rponds: Bornez-vous 
prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le rle de la science
d'abattre  coups de colre et  l'aid des passions. Laissez le mpris
tuer le surnaturel imbcile, et ne perdez pas le temps  raisonner
contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir
la vrit que de dire: Il est ncessaire de croire que nous avons la
vrit. C'est parler comme le prtre. La science est le chemin qui mne
 la vrit, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit
qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de vote de l'univers.

Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre:
Il faut que la foi brle et tue la science, ou que la science chasse et
dissipe la foi. Cette mutuelle extermination ne me parat pas le fait
d'une bataille, ni l'oeuvre d'une gnration. La libert y prirait. Il
faut que tous les esprits sincres cherchent, et que par la force des
choses, la vrit triomphe. Tout ce qui est bien dmontr est vite
acquis  l'heure qu'il est. C'est la vrit qui doit exterminer le
mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute;
mais une simple dcouverte comme la vaccine en dit plus contre le
discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait
 son gr la mort ou la gurison, que toutes les polmiques, quelque
triomphantes qu'elles nous paraissent.

Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le
culte de la libre pense. C'est le premier point de ma religion, et vous
devez croire, que votre _incrdulit_ ne me scandalise point.  vous de
coeur. Amitis et tendresses de nous tous  la grande Pauline et  vous
et  tous les enfants. J'espre que tout va bien, vous en tte, et que
vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.

G. SAND.




DCLXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 21 juin 1868.

Me voil encore  t'_embter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne
m'as jamais donne. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je
lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. cris
l'adresse, puis donne au facteur, et merci.

Te voil seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!

Que ne suis-je la... rivire qui te berce de _son doux murmure_ et qui
t'apporte la fracheur dans ton antre! Je causerais discrtement avec
toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique
grincement de chane[1] que tu dtestes et dont l'tranget ne me
dplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caractrise un milieu, le
roulement des voitures et le bruit des ouvriers  Paris, les cris de
mille oiseaux  la campagne, le mouvement des embarcations sur les
fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en rsum,
j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe o je suis; c'est de
l'_idiotisme auditif_, varit nouvelle. Il est vrai que je choisis mon
milieu et ne vais pas au Snat.

Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les
adore; il fait chaud, j'adore a. C'est toujours la mme rengaine
que j'ai  le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des
camarades. Tu vois, a n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte
impression de ce que tu m'as lu; a m'a sembl si beau, qu'il n'est pas
possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flnerie_ me
domine. a passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amiti pour toi.

Tendresses des miens, toujours.

  [1] La chane du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.




DCLXXIII

A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)

                                Nohant, 5 juillet 1868.

Comme c'est aimable  toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5
juillet, qui, tout en m'ajoutant des annes, me rjouit toujours comme
s'il m'en tait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis
loigns. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux 
soixante et dix ans qu' trente, quand on a conserv l'intelligence, le
coeur et la volont. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmit
dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne
t'empche pas de voir la nature et de me ramasser de trs petites
fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprcier le magnifique
spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays,
et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolrance et
l'ambition clricale une lutte qui humilie la France.

Quant au dclin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais
c'est une clipse. Les toiles ont des dfaillances de lumire, les
hommes peuvent bien en avoir! Ne dsesprons jamais, mon ami! tout ce
qui s'teint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et
nous-mmes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et rveil.
Notre tat normal rsume si bien notre avenir infini!

J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti
le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi
bien. Ma vue est fatigue aussi; je mets depuis si longtemps des
lunettes, que c'est une question de numro, voil tout. Quand je ne
pourrai plus agir, j'espre que j'aurai perdu la volont d'agir. Et puis
on s'effraye de l'ge avanc, comme si on tait sr d'y arriver. On ne
pense pas  la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir
toujours prt et de jouir des vieilles annes mieux qu'on n'a su jouir
des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie  vingt
ans! Nos jours d'hiver comptent double; voil notre compensation. Ce
qui ne passe ni ne change, c'est l'amiti. Elle augmente, au contraire,
puisqu'elle s'alimente de sa dure. Nous parlons bien souvent de toi,
ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles
sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est
extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras,
tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro;
nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la
dernire fois. Ce mot n'a pas de sens.

G. SAND.





DCLXXIV

A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS

                                Nohant, 12 juillet 1868.

On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont
grands. On peut tre l'lve pieux de Jean-Jacques, on doit tre l'ami
respectueux de Montaigne. Rousseau est un rhabilit; Montaigne est pur,
il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est
si nette, sa raison si droite, son examen si sincre, qu'il peut se
passer des grands lans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs
d'une me agite. Aucun trouble n'autorisait Montaigne  la plainte.
S'il n'a pas song au mal des autres, c'est que l'image du bien tait
trop forte en lui pour qu'il entrevt clairement l'image contraire. Il
pensait que l'homme porte en lui tous ses lments de sagesse et
de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-mme, en
s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout
aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes
mus.

Je ne vois pas d'antithse relle entre ces deux grands esprits. Je
vois, au contraire, un heureux rapprochement  tenter, et des points
de contact bien remarquables, non dans leurs mthodes, mais dans leurs
rsultantes. Il est bon d'avoir ces deux matres: l'un corrige l'autre.

Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au
_Contrat social_: c'est peut-tre grce  Montaigne; et je ne suis pas
le disciple de Montaigne jusqu' l'indiffrence: c'est,  coup sr,
grce  Jean-Jacques.

Voil ce que je vous rponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai
dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et
je ne voudrais pas me croire oblige de ne pas modifier ma pense,
en avanant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu
Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que
je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en
lui un lment de patience et un dtachement nouveau de ce que l'on
appelle classiquement les _faux biens_ de la vie.

J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et srieux travail sur
Montaigne serait prcisment, monsieur, toute critique faite librement,
svrement mme, si telle est votre impression, un parallle  tablir
entre ces deux points extrmes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau
et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a l
deux grandes causes  concilier. La vrit est au milieu,  coup sr;
mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni
l'autre.

Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de
mes sentiments.

G. SAND.




DCLXXV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 31 juillet 1868.

Je t'cris  Croisset quand mme, je doute que tu sois encore  Paris
par cette chaleur de Tolde;  moins que les ombrages de Fontainebleau
ne t'aient gard. Quelle jolie fort, hein? mais c'est surtout en hiver,
sans feuilles, avec ses mousses fraches, qu'elle a du chic. As-tu vu
les sables d'_Arbonne?_ il y a l un petit Sahara qui doit tre gentil 
l'heure qu'il est.

Nous, nous sommes trs heureux ici. Tous les jours, un bain dans un
ruisseau toujours froid et ombrag; le jour, quatre heures de travail;
le soir, rcration et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman
comique_ en tourne, partie de la troupe de l'Odon, dont plusieurs
vieux amis,  qui nous avons donn  souper  la Chtre: deux nuits de
suite avec toute leur bande, aprs la reprsentation; chants et rires
avec champagne frapp, jusqu' trois heures du matin, au grand scandale
des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en tre. Il y avait l
un drle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chant de vraies
chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un
esprit et d'un malin tout  fait gaulois? Il y a l une mine inconnue,
des chefs-d'oeuvre de genre. a m'a fait aimer encore plus la Normandie.
Tu connais peut-tre ce comdien. Il s'appelle Frville: c'est lui qui
est charg, dans le rpertoire, de faire les valets lourdauds et de
recevoir les coups de pied au c... Sorti du thtre, c'est un garon
charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destine!

Nous avons eu chez nous des htes charmants, et nous avons men joyeuse
vie, sans prjudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des
courses botaniques dans des endroits sauvages trs tonnants. Le plus
beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton
qui dort et rit toute la journe; Aurore, plus fine, des yeux de velours
et de feu, parlant  trente mois comme les autres  cinq ans, et
adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop
vite.

Tu m'inquites en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout
le mal; est-ce bien vrai, a? et puis les vaincus! c'est bien assez
d'tre vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos
btises. Aie piti: il y a eu tant de belles mes quand mme! Le
christianisme a t une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une
sduction quand on n'en voit que le ct tendre; il prend le coeur.
Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en dbarrasser. Mais je ne
m'tonne pas qu'un coeur gnreux comme celui de Louis Blanc ait rv de
le voir pur et ramen  son idal. J'ai eu aussi cette illusion; mais,
aussitt qu'on fait un pas dans le pass, on voit que a ne peut pas se
ranimer, et je suis bien sre qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son
rve. Il faut penser  cela aussi!

Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont
terriblement march depuis vingt ans et qu'il ne serait pas gnreux de
leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement  eux-mmes.

Quant  Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rhteur
de _gnie_,  ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un
spcimen d'antithse perptuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un
de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.

Je me fie  toi pour le sentiment du _gnreux_. Avec un mot de plus ou
de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main
est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas tre mchant.

Irai-je  Croisset cet automne? Je commence  craindre que non et que
_Cadio_ ne soit en rptition. Enfin je tcherai de m'chapper de Paris,
ne ft-ce qu'un jour.

Mes enfants t'envoient des amitis. Ah diable! il y a eu une jolie prise
de bec pour _Salammb_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait
de ne pas aimer a. Maurice l'a trait de bourgeois, et, pour arranger
l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a dclar que son mari avait
eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait d dire _imbcile_.
Voil. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse.




DCLXXVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                Nohant, aot 1868.

Merci, chre bonne cousine, pour l'amiti avec laquelle vous me jugez.
Je ne mrite pas l'loge, mais je mrite l'amiti; oui, car je sais vous
apprcier et vous aimer.

Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression trs
caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.

Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses ides de proprit sur
Fadet[1]. Elle est nanmoins trs bonne et trs aimante pour son ge,
et, chaque jour, elle fait un progrs extraordinaire. Cela m'effraye
bien un peu; je n'ose penser  ce que je deviendrais s'il fallait encore
perdre cet enfant-l; toute ma philosophie choue!

N'y pensons pas; je m'tais jur de ne plus trop aimer, c'est
impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle.
Heureux ceux qui aiment faiblement!

Mais je ne veux pas vous attrister, vous brise aussi; nous sommes trs
heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et
lche.

Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de
fracheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le
chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'excs.

Dites nos tendresses  Frdric, et recevez-les toutes aussi.

G. SAND.

  [1] Le chien lgendaire de Nohant.




DCLXXVII

A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET

                                Paris, aot 1868

Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De
tous les cts, on me reproche  tort de ne pas rpondre. Je t'ai crit
de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris,
afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain ds
l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai crit, depuis huit jours,
quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu' la fin des
rptitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien
se charger. Tous ses soins n'empchent pas que les dbrouillags
du commencement ne soient qu'un affreux gchis. Il faut voir les
difficults de monter une pice, pour y croire, et, si l'on n'est pas
cuirass _d'humour_ et de gaiet intrieure pour tudier la nature
humaine, dans les individus rels que va recouvrir la fiction, il y a de
quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout a, pour
m'en mouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons.

Comme je suis optimiste quand mme, je considre le bon ct des choses
et ds gens; mais la vrit est que tout est mal et que tout est bien en
ce monde.

La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de sant; mais elle espre
porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa
vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue,
que Sylvanie[1] avait pass quelques jours  Nohant. Elle est plus belle
que jamais el bien ressuscite aprs une terrible maladie.

Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici
le temps de dormir un peu et de manger  la hte? C'est comme a. Je
n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du thtre et des
comdiens. J'ai eu des envies folles de tout lcher et d'aller te
surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laiss un jour sans me tenir
aux arrts forcs.

Je reviendrai ici  la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je
te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi.
Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je
t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chre maman. Je suis heureuse
qu'elle aille bien.

G. SAND.

  [1] Madame Arnould-Plessy.




DCLXXVIII

AU MME

                                Nohant, 18 septembre 1868.

Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour
le 26 septembre. Mais cela parat impossible  tout le monde. Rien n'est
prt; je serai prvenue, je te prviendrai. Je suis venue passer ici les
jours de rpit que mon collaborateur, trs consciencieux et trs dvou,
m'accorde. Je reprends un roman sur le _thtre_ dont j'avais laiss une
premire partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un
petit torrent glac qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou.
Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et
causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bte d'aller
composer et monter des _fictions_, quand la ralit est si commode et
si bonne! Mais on s'habitue  regarder tout a comme une consigne
militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tu ou bless. Tu
crois que a me contrarie? Non, je t'assure; mais a ne m'amuse pas
non plus. Je vas devant moi, bte comme un chou et patiente comme un
Berrichon. Il n'y a d'intressant, dans ma vie  moi, que _les autres_.
Te voir  Paris bientt me sera plus doux que mes affaires ne me
seront embtantes. Ton roman m'intresse plus que tous les miens.
L'impersonnalit, espce d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables
progrs. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si
mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que
c'est de l'gosme; bref, je ne sais pas, c'est comme a. J'ai eu du
chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas
reue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite
dvote, oh! mais, dvote extatique, mystique, moliniste, que sais-je?
Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempt, je lui ai dit les choses les
plus dures, je me suis moque. Rien n'y fait, a lui est bien gal. Le
Pre *** remplace pour elle toute amiti, toute estime; comprend-on
cela? un trs noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractre!
et voil! T*** est dvote aussi, mais sans tre change; elle n'aime pas
les prtres, elle ne croit pas au diable, c'est une hrtique sans le
savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment
plus du tout. Moi, a me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer.

Nous t'aimons, nous t'embrassons.

Je te remercie de venir  _Cadio_.




DCLXXIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, septembre 1868.

On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794,
pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la
couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il
reprsente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayenais au
commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non
moins dlabr.

Mlingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien
trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui
ne dessint ni ses jambes ni son corps.

A la seconde apparition dans la pice, en 1795, il est colonel, noir
plus de Mayenais qui n'existent plus, mais d'un rgiment de cavalerie
quelconque que l'on ne dsigne pas, et que tu choisiras  ton ide;
pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas
porter a. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller,
il sera, peut-tre absurde; tire-nous d'embarras.

Dans ce thtre, qui se recre pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste
attitr et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de
fantaisie, vu la pnurie de l'poque, mais qui doivent rentrer dans la
couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans dbrider.

Je _bige_ tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger
les preuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis.

  [1] Rle cr par lui dans _Franois le Champi_.




DCLXXX

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, fin septembre 1868.

Cher ami,

C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au thtre tous les jours
de six heures du soir  deux heures du matin. On parle de mettre des
matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scne.

Quant  moi, habitue aux veilles comme toi-mme, je n'prouve aucune
fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a
toujours de penser  autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une
autre pice pendant qu'on rpte, et il ya quelque chose d'assez
excitant dans ces grandes salles sombres o s'agitent des personnages
mystrieux parlant  demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien
ne ressemble plus  un rve,  moins qu'on ne songe  une conspiration
d'vads de Bictre.

Je ne sais pas du tout ce que sera la reprsentation. Si on ne
connaissait les prodiges d'ensemble et de volont qui se font  la
dernire heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou
quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On
passe des heures  faire entrer et sortir des personnages en blouse
blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en
attendant, excutent des manoeuvres incomprhensibles. Toujours le rve.
Il faut tre fou pour monter ces machines-l. Et la fivre des acteurs,
ples et fatigus, qui se tranent  leur place en baillant, et tout 
coup partent comme des nergumnes pour dbiter leur tirade; toujours la
runion d'alins.

La censure nous a laisss tranquilles quant au manuscrit; demain, ces
messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-tre.

J'ai laiss mon cher monde bien tranquille  Nohant. Si _Cadio_ russit,
ce sera une petite dot pour Aurore; voil toute mon ambition. S'il ne
russit pas, ce sera  recommencer, voil tout.

Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me
voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour mme, viens diner
avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure  cinq
heures.

Merci; je t'embrasse et je t'aime.




DCLXXXI

AU MME

                                Nohant, 15 octobre 1868.

Me voil _cheux nous_, o, aprs avoir embrass mes enfants et
petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affile. Il faut croire
que j'tais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'veille de cet
_hibernage_ tout animal, et tu es la premire personne  laquelle je
veuille crire. Je ne t'ai pas assez remerci d'tre venu pour moi 
Paris, toi qui te dplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand
j'ai su que tu avais soup avec Plauchut, je m'en suis voulu d'tre
reste  soigner ma patraque de Thuillier,  qui je ne pouvais faire
aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gr.

Les artistes sont des enfants gts, et les meilleurs sont de grands
gostes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois
et les champs, toutes les choses, tous les tres que je connais un peu
et que j'tudie toujours. Je fais mon tat au milieu de tout cela,
et, comme je l'aime, mon tat, j'aime tout ce qui l'alimente et le
renouvelle. On me fait bien des misres, que je vois, mais que je
ne sens plus. Je sais qu'il y a des pines dans les buissons, a ne
m'empche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs.
Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour o tu
m'as conduite  l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouv la _scrofularia
borealis_, plante trs rare en France. J'tais enchante; il y avait
beaucoup de...  l'endroit o je l'ai cueillie. _Such is life_!

Et, si on ne la prend pas comme a, la vie, on ne peut la prendre par
aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la
trouve amusante et intressante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis
d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et
le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espce, je
ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aim. Je peux avoir
l'indulgence norme, banale peut-tre, tant elle a eu  agir; mais
l'apprciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit
use encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.

J'ai trouv mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux
fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je rvais, et je me suis
veille en disant cette sentence bizarre: Il y a toujours un jeune
grand premier rle dans le drame de la vie. Premier rle dans la mienne:
Aurore. Le fait est qu'il est impossible de ne pas idoltrer cette
petite. Elle est si russie comme intelligence et comme bont, qu'elle
me fait l'effet d'un rve.

Toi aussi, sans le savoir, t'es un rve... comme a. Planchut t'a vu un
jour, et il t'adore. a prouve qu'il n'est pas bte. En me quittant 
Paris, il m'a charge de le rappeler  ton souvenir.

J'ai laiss _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou
mdiocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lasse ds le
second jour. La presse a t moiti favorable, moiti hostile. Le beau
temps est contraire. Le jeu dtestable de Roger est contraire aussi. Si
bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour
moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand
il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'tant
pas le but, ne doit pas tre la proccupation. Il n'est pas non plus la
vraie preuve du succs, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font
de l'argent.

Me voil dj en train de faire une autre pice pour n'en pas perdre
l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai
beaucoup tudis cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je
tenais le mcanisme. Il n'est pas compliqu et il est trs logique.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de
vie. Le roman avance-t-il?




DCLXXXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS

                                Nohant, 31 octobre 1868.

Cher fils,

Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant dchane de
tous les cts contre _Cadio_: ceci d'un ct;--de l'autre, l'immense
personnel de la _ferie_, qui ne veut pas de littrature  la
Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de
ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal  voir et  entendre;
Thuillier trop malade; le directeur, qui s'tait fait trop d'illusions
et qui a jet le manche aprs la cogne; les _titis_, qui ne trouvaient
pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Mlingue _bon_
et _vrai_; que sais-je? La pice n'a pas fait d'argent et la voil
finie; mais je la crois bonne tout de mme.

Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve
que l'ide du livre tait une ide. Donc, il n'y a pas de honte et
les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la
question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'ventualit qu'il faut
toujours admettre.

Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous
n'avez pas eu  rougir de l'_intellect_ de votre maman.

Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien
besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie
toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne
ne me parlez pas de sa sant,  elle; j'espre que c'est bon signe. Ici,
nous sommes tous enrhums. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premires
dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occups;
Aurore m'habitue  crire avec un chat sur l'paule, une poupe  cheval
sur chaque bras et un mnage sur les genoux. Ce n'est pas toujours
commode, mais c'est si amusant!

Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez  Paris et comment vous
vous portez tous.

Votre maman.

G. SAND.




DCLXXXIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 20 novembre 1868.

Tu me dis Quand se verra-t-on? Vers le 15 dcembre, ici, nous
baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'ide de Maurice,
qui s'est mari devant le pasteur, et qui ne veut pas de perscution et
d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napolon
qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le
parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut
venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de
peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une claircie, tu me le liras;
a te fera du bien de le lire  qui coute bien. On se rsume et on se
juge mieux. Je connais a. Dis oui  ton vieux troubadour, il t'en saura
un gr _soign_.

Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.




DCLXXXIV

A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THTRE DE L'ODON, A PARIS

                                Nohant, 12 dcembre 1868.

Mon cher ami,

Me gardez-vous le mois de fvrier? Comptez sur moi. Dois-je compter sur
vous?

J'ai un travail  vous lire, et je ne puis aller  Paris avant le mois
de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en
avait d'importants  faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur
que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisime
personne, _sre_,  votre choix? et que, jusqu' ce que nous soyons
d'accord sur la rception de la pice, personne au monde ne saura que
j'ai une pice entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole,
je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.

La pice que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a t lue qu'
mes enfants. Je n'en ai mme dit un mot  qui que ce soit. S'il y a une
indiscrtion, elle viendra donc de l'Odon, et je vous demande le secret
jusqu' nouvel ordre.

Rponse tout de suite.

A vous de coeur.

  [1] _L'Autre_.




DCLXXXV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME), A PARIS

                                Nohant, 17 dcembre 1868.

Cher et illustre compre,

Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous
nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journe, nous
entendons: Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien!
comme il est simple, et jeune, et aimable! Nous ne disons pas non,
comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.

Vous, on vous aimerait davantage, si c'tait possible, pour cette grande
marque d'amiti que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un
si cher souvenir dans la famille prsente et  venir. Aurore en sera
particulirement fire et voudra, j'en suis sre, mriter une protection
si cordialement accorde, et si gracieusement tmoigne. Elle envoie
toujours des baisers  votre portrait et se permet de le tutoyer.

Nous esprons que vous serez arriv sans fatigue et que vous n'allez
pas garder ce petit mouvement de fivre que vous avez confi au jeune
docteur et pas  nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous
avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver  Nohant. Ce
qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et
d'affection qui ne s'effacera pas.

A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et,

G. SAND.




DCLXXXVI

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 20 dcembre 1868.

Chre enfant,

Je n'ai pas eu un instant pour vous rpondre. Nohant a t sens dessus
dessous pour les ftes de nos baptmes _spiritualistes_; je ne veux pas
dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec
cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amus beaucoup, et
on va se calmer; mais bientt il faudra aller  Paris pour aviser 
faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de
saluer cette anne le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques
jours de libert, ce serait une simple course pour vous embrasser
d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la
belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des
enfants et des nourrices.

Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se
passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille
si loin et laisser son intrieur, qui leur est encore si ncessaire.
Nous ne pouvons rver que des promenades dtaches, et encore! La vie de
travail pse toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un
bonheur malgr la privation de libert, puisque nous n'avons jamais de
dissentiments ni de tracas.

Vous voil entre dans la grande aisance, vous. J'espre que vous allez
gurir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas
encore relu votre livre, 'a t plus qu'impossible; mais cela viendra.
J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression
comme on la doit  ceux qu'on aime.

On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez
sans doute bientt notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus
possible et qui vous racontera nos _noces et festins_.

A vous de coeur,  Adam et  ma belle Toto[2].

G. SAND.

  [1] _L'Autre_.

  [2] Madame Alice Segoud.




DCLXXXVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 21 dcembre 1868.

Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence
ni par gosme, mais, au contraire, parce que nous avons t joyeux et
_hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous.
Si c'tait pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonn d'avance; mais
c'est pour t'enfermer, pour te brler le sang, et encore pour un travail
que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand mme--tu
voudrais pouvoir faire  ton aise et sans t'y absorber.

Tu me dis que tu es comme a. Il n'y a rien  dire; mais on peut bien se
dsoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchan loin de soi, et
que l'on ne peut pas dlivrer. C'est peut-tre un peu coquet de ta part,
pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterre
dans la littrature, j'ai beaucoup ri et vcu dans ces jours de fte,
mais en pensant toujours  toi et en parlant de toi avec l'ami du
Palais-Royal, qui et t heureux de te voir et qui t'aime et t'apprcie
beaucoup. Tourguenef a t plus heureux que nous, puisqu'il a pu
t'arracher  ton encrier. Je le connais trs peu, lui, mais je le sais
par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que
les trangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous
nous drapons, ou nous nous vautrons; le Franais n'a plus de milieu
social, il n'a plus de milieu intellectuel.

Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte
 cause du fonds de bohme insouciante qui m'a t dparti; mais, moi,
je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop
 la moutarde et  tout ce qui n'est pas le dner, pour tre jamais un
littrateur. J'ai eu des accs, a n'a pas dur. L'existence o on ne
connat plus son _moi_ est si bonne, et la vie o on ne joue pas de rle
est une si jolie pice  regarder et  couter! Quand il faut donner
de ma personne, je vis de courage et de rsolution, mais je ne m'amuse
plus.

Toi, troubadour enrag, je te souponne de t'amuser du mtier plus que
de tout au monde. Malgr ce que tu en dis, il se pourrait bien que
l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je
m'attendris comme une bte que je suis, ft ton tat de dlices. Si
c'est comme a, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.

Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et
les ris avec le mauvais temps, et en voil pour une partie de l'hiver,
je suppose. Voil l'imbcile que tu aimes et que tu appelles _matre_.
Un joli matre, qui aime mieux s'amuser que travailler!

Mprise-moi profondment, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te
dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi;
mais on t'aime malgr soi et on t'embrasse tout de mme. L'ami Plauchut
veut qu'on le rappelle  ton souvenir; il t'adore aussi.

A toi, gros ingrat.

J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que a a
pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqu dans les journaux
un petit-fils  la place de mes deux fillettes et un baptme catholique
 la place d'un baptme protestant. a ne fait rien, il faut bien mentir
un peu pour se distraire.




DCLXXXVIII.

A M. EMILE ROLLINAT,
EN GARNISON A PERPIGNAN

                                Nohant, 2 janvier 1869.

Cher enfant,

Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content,
c'est la marque d'un caractre solide et d'un esprit srieux; car,
puisque tous ceux de votre ge se plaignent, ne se trouvent bien placs
nulle part et voudraient commander  la destine, ce n'est pas tant le
manque de philosophie que le manque de force qui fait ces mes aigries,
pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un tat et vous
savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'tudes qui vous
servirait au besoin. Je suis bien sre  prsent que l'avenir est 
vous, que le destin ne vous tranera pas aprs lui, mais que vous le
pousserez lui-mme en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre
bien-aim pre me les avait confis, et je l'ai vu bien tourment de
votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il
me dcrivait votre caractre, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse
dominer ses inquitudes paternelles. La source de vos dsaccords n'tait
dans aucun de vous: elle tait en dehors de la famille, dans des ides
d'autorit qui s'y glissaient malgr lui, et qui n'taient pas justes,
pas applicables  nos gnrations.

J'ai lu ces jours-ci un livre trs bon et trs touchant qui m'a rappel
mes entretiens sur vous avec ce cher pre et qui, en vrit, sont comme
un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient rests absolument entre
lui et moi. Ce livre s'appelle _les Pres et les Enfants_. Il est
d'Ernest Legouv. Si vous ne pouvez vous le procurer  Perpignan, je
vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sre, mais il faut le
lire entier. Il met en prsence le _pour_ et le _contre_; la conclusion
proclame l'indpendance de l'individu, l'affranchissement de l'homme
par l'homme, du fils par le pre, et en mme temps, il renoue la chane
souvent brise des tendresses sublimes.

Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin  Paris, je les
avais l, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon
premier soin a t, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le
carton ni les lettres, j'ai constat ma bvue. Mais soyez tranquille, 
mon premier voyage  Paris, je les retrouverai, et dites bien  votre
mre d'tre tranquille aussi: ces prcieuses lettres lui seront rendues.

A vous de coeur, mon cher enfant.

G. SAND.




DCLXXXIX

A M. ARMAND BARBS, A LA HAYE

                                Nohant, 2 janvier 1869.

Cher grand ami,

Comme c'est bon  vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos penses se
sont croises; car j'allais vous crire aussi. Non, Aurore n'a pas de
petit frre, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre
de neuf  dix mois. Toutes deux ont t baptises protestantes
dernirement; c'est ce baptme qui a fait croire  l'arrive d'un nouvel
enfant. Ce frre viendra peut-tre, mais il n'est pas sur le tapis.
Quant, au baptme protestant, ce n'est pas un engagement pris
d'appartenir  une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est,
dans les ides de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme,
un divorce de famille avec l'glise, une rupture dtermine et dclare
avec le prtre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions
tous mourir avant d'avoir _fix_ le sort de nos enfants, et qu'il
fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible,
contre la lchet humaine.

Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protg ni prohib, la
libert de conscience absolue; et, pour le philosophe, ds  prsent, je
ne conois aucune pratique extrieure. Mais je ne suis pratique en rien,
je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me
suis associe de bon coeur  leur volont. Nous sommes trs heureux en
famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent tre,
d'un esprit trs cultiv et d'un coeur  la fois indpendant et fidle.
Il se rappellera toujours avec motion la tendre bont de votre accueil
 Paris. Qu'il y a dj longtemps de cela! et quels progrs avons-nous
faits dans l'histoire? Aucun; il semble mme, historiquement parlant,
que nous ayons recul de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que
ce qui se voit et se touche. C'est une tude trop raliste pour consoler
les mes. Moi, je crois toujours que nous avanons quand mme et que nos
souffrances servent, l o notre action ne peut rien.

Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment
nous sommes menacs par l'tranger. Il me semble qu'une heure de vrit
acquise  la race humaine ferait fondre toutes les armes comme neige au
soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe
que l'me est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en dpit
de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.

G. SAND.




DCXC

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 10 janvier 1869.

Nous avons reu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le vtre
hier au soir, venant de Grasse directement, et dlicieux, frais  rendre
friands les plus sobres. Aurore aussi a ft tout cela et va le fter
encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans
accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour dner. Je n'ai
jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier.
La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de
penses. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars;
mais je m'imagine que, cette anne-ci, vous devez avoir,  prsent,
presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'anne est bizarre: ils
ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Nol, au milieu
du rveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage  mes
petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre trs beaux.

Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontane_
du moment), a m'intresse,--pas celle des jardins.

On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la dure de ce qui
est. Notre parrain _Jrme_ est mieux portant, aprs nous avoir donn de
l'inquitude; il nous a crit hier. Lolo se livre  prsent  la danse
et au chant avec succs. Maurice fait des merveilles de dcors pour les
marionnettes.

Moi, j'ai achev un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis
en rcration, je donne le soir des leons de fanfares au clairon des
pompiers. En voil une occupation! mais, comme je sais mon affaire, 
prsent! le rveil, l'appel, le rappel, la gnrale, la _berloque_,
l'assemble, le pas acclr, le pas ordinaire, etc. Je profite de
l'occasion pour apprendre les lments de la musique  mon bonhomme,
qui est garon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il
apprendra.

J'ai enfin relu _Laure_. Les dfauts sont adoucis, les qualits mieux
en lumire; mais les dfauts existent toujours, dfauts absolument
relatifs, qui _n'en sont pas par eux-mmes_, et qu'on peut signaler
sans vous rien ter de votre valeur personnelle. L'inconvnient de vos
ouvrages est celui de ne pas s'adresser  une classe dtermine de
lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non
au mrite, mais au succs de la chose. La partie qui intresse les uns
est celle qui n'intresse pas les autres, et rciproquement. Je crois
qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel
sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour
moi la question; j'y vois un grand progrs des deux faces de votre
talent, mais pas encore les qualits de _mtier_ ncessaires  l'une
ou  l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est
affaire de temps, vous tes jeune.

Sur ce, chre enfant aime, la famille vous envoie ses remerciements
pour vos gteries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous
embrasse de coeur tous les trois.

G. SAND.




DCXCI

A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET

                                Nohant, 17 janvier 1869.

L'individu nomm George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux
hiver qui _rgne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies
botaniques intressantes, coud des robes et des manteaux pour sa
belle-fille, des costumes de marionnettes, dcoupe des dcors, habille
des poupes, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa
petite Aurore, qui est une fillette tonnante. Il n'y a pas d'tre plus
calme et plus heureux dans son intrieur que ce vieux troubadour retir
des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance  la lune,
sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif
qui lui trotte dans la tte, et qui, le reste du temps, flne
dlicieusement. a n'a pas t toujours si bien que a. Il a eu la
btise d'tre jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les
_mauvaises passions_, ni vcu pour la vanit, il a le bonheur d'tre
paisible et de s'amuser de tout.

Ce ple personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de
ne point passer un jour sans penser  l'autre vieux troubadour, confin
dans sa solitude en artiste enrag, ddaigneux de tous les plaisirs de
ce monde, ennemi de la flnerie et de ses douceurs. Nous sommes, je
crois, les deux travailleurs les plus diffrents qui existent; mais,
puisqu'on s'aime comme a, tout va bien. Puisqu'on pense l'un  l'autre
 la mme heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complte
en s'identifiant par moments  ce qui n'est pas soi.

Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pice en revenant de Paris.
Ils l'ont trouve bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps,
et leur fin d'hiver est remplie,  moins que la pice qu'ils rptent
ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes
confrres, je ne suis pas presse et mon manuscrit est sur la planche.
J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une
ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me dplait pas d'tre
empche d'y penser. a le mrit. J'ai toujours avant de m'endormir, un
petit quart d'heure agrable pour le continuer dans ma tte; voil!

Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je reois une
douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans
Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne
saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde.

Sainte-Beuve est extrmement colre, et, en fait d'opinions, si
parfaitement sceptique, que je ne serai jamais tonne, quelque chose
qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours t comme
a, du moins tant que a; je l'ai connu plus croyant et plus rpublicain
que je ne l'tais alors. Il tait maigre, ple et doux; comme on change!
Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensment, mais j'aimais
mieux son caractre. C'est gal, il y a encore bien d bon. Il y a
l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques.
Le critique proprement dit disparatra. Peut-tre n'a-t-il plus sa
raison d'tre. Que t'en semble?

Il parat que tu tudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais
trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais,
mme quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur;
il a t cr pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur
cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_
renforces, mme avec de jolies petites mines, qui annonceraient des
instincts dlicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance
grossire dans ces fausses dames. O est la femme maintenant? a devient
une excentricit dans le monde.

Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice
aussi.




DCXCII.

AU MME

                                Nohant, 11 fvrier 1869.

Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je
peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller  des fantaisies
_coupables_, une lecture m'entrane et je me mets  barbouiller du
papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. a m'a
amus ou plutt a m'a command, car c'est en vain que je lutterais
contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je
n'ai pas la force que tu crois.

Tu dis de trs bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme
tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occup de son
oeuvre pour s'oublier  approfondir celle des autres.

Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fentre? Je parie
que le tulipier est en boutons. Ici, pchers et abricotiers sont en
fleurs. On dit qu'ils seront fricasss; a ne les empche pas d'tre
jolis et de ne pas se tourmenter.

Nous avons fait notre carnaval de famille: la nice, les petits neveux,
etc. Nous tous avons revtu des dguisements; ce n'est pas difficile
ici, il ne s'agt que de monter au vestiaire et on redescend en
Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela
exact et trs joli. La perle, c'tait Lolo en petit Louis XIII satin
cramoisi, rehauss de satin blanc frang et galonn d'argent. J'avais
pass trois jours  faire ce costume avec un grand chic; c'tait si
joli et si drle sur cette fillette de trois ans, que nous tions tous
stupfis  la regarder. Nous avons jou ensuite des charades, soup,
foltr jusqu'au jour. Tu vois que, relgus dans un dsert, nous
gardons pas mal de vitalit. Aussi je retarde tant que je peux le voyage
 Paris et le chapitre des affaires. Si tu y tais, je ne me ferais pas
tant tirer l'oreille. Mais tu y vas  la fin de mars et je ne pourrai
tirer la ficelle jusque-l. Enfin, tu jures de venir cet t et nous y
comptons absolument. J'irai plutt te chercher par les cheveux.

Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.





DCXCIII

A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 18 fvrier 1869.

Cher enfant,

Je reois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voil bien triste et toute
seule avec mes deux petites, cachant  Aurore que papa et maman
viennent de partir pour Milan. Un tlgramme nous a annonc que le
pre Calamatta, qui tait malade depuis prs d'un an sans donner
d'inquitudes srieuses, tait dans un tat trs alarmant. Les enfants
sont donc partis tout de suite, Maurice bien affect de quitter mre et
enfants; Lina dsole de quitter tout cela pour aller peut-tre trouver
son pre mort ou mourant.

Voil comme le malheur vous tombe sur la tte au milieu du calme et de
la joie; car,  l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous
et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gts du bon Dieu,
vivant si unis les uns pour les autres. C'est-l, cher enfant, qu'il
faut un peu de courage  ta vieille mre pour ne par broyer du noir;
et les petites contrarits de thtre que tu m'as vu supporter si
patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui
contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas?  ce chagrin qui nous
menace et nous cogne, il se joindra peut-tre de grandes contrarits.
Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent
 Rome, o il a enfoui tout ce qu'il possde, tableaux, meubles rares,
etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas
laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces
objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation.

Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-tre seule un
mois. Si c'tait pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma
solitude, de penser  leurs amusements; mais, dans les conditions o ils
sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la
fatigue, sans pouvoir la leur allger.

Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux
chres fillettes  garder et  ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait
pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmene jouer dans ma chambre
pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A
dner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du
gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est
passionne dans ses affections et pas facile  attraper longtemps.

Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en
faut. Le premier mouvement de Maurice a t de t'crire pour te confier
sa mre. Je te le dis pour que tu voies quelle amiti il a pour toi,
mais je l'en ai empch. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans
l'ge de la force et du bonheur, je trouverais goste et lche de te
_faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner
 l'tat de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je
supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir 
remplir, on a la _grce suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette
solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent,
surtout jusqu' dimanche, o j'aurai un tlgramme de leur arrive 
Milan. Jusque-l, l'inquitude troublera le sommeil. Je ne sais pas si
on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le
passe. C'est bte d'y penser; il y a du danger partout, mme au coin de
son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obit pas  la volont.
Si tu veux de leurs nouvelles, cris-leur: _Alla signora Lina Sand
(Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_.

Au revoir donc,  Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes
projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu,
j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand
tu seras un peu rassasi de Paris.

Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais
plains-moi un peu; a me fera du bien.

G. SAND.




DCXCIV

 GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 21 fvrier 1869.

Je suis toute seule  Nohant, comme tu es tout seul  Croisset. Maurice
et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement
malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider
ses affaires, ils aillent  Rome; un ennui sur un chagrin, c'est
toujours comme cela. Cette brusque sparation a t triste, ma pauvre
Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas tre auprs de
son pre. On m'a laiss les enfants, que je quitte  peine et qui ne me
laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse
d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours,
en deux heures, par tlgramme, des nouvelles de Milan. Le malade est
mieux; mes enfants ne sont encore qu' Turin aujourd'hui et ne savent
pas encore ce que je sais ici. Comme ce tlgraphe change les notions de
la vie, et, quand les formalits et formules seront encore simplifies,
comme l'existence sera pleine de faits et dgage d'incertitudes!

Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son pre et de sa mre et
qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demand une seule
fois o ils taient. Elle joue et rit, puis s'arrte; ses grands beaux
yeux se fixent, elle dit: _Mon pre_? Une autre fois, elle dit: _Maman_?
Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est trs
mystrieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait
qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans
savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou
inquite; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilit
endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais
si on ne lui parlait pas de moi.

Quel est ton avis,  toi qui as lev une nice intelligente et
charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne
heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop
impressionnable et Solange trop le contraire et ragissant. Je voudrais
qu'on ne montrt aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au
moment o la raison peut les aider  accepter ou  combattre le mauvais.
Qu'est-ce que tu en dis?

Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras  Paris, mon voyage
tant retard, vu que mes enfants peuvent tre un mois absents. Je
pourrai peut-tre me trouver avec toi  Paris.

TON VIEUX SOLITAIRE.

Quelle admirable dfinition je retrouve avec surprise dans le fataliste
Pascal:

La nature agit par progrs, _itus et reditus_. Elle passe et revient,
puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais.

Quelle manire de dire, hein? Comme la langue flchit, se faonne,
s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose!




DCXCV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.

                                Nohant, 12 mars 1869

Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est
celle de Calamatta. Apoplexie sreuse, et puis une maladie dont il
n'a pas su la gravit et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants
reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina
auprs de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les
revoir.

Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gr de la
locomotive. Moi qui ne crois pas  la mort, je dis: Qu'importe tt ou
tard! Mais le dpart, indiffrent pour les partants, change souvent
cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que
j'aime meurent avant moi qui suis toujours prte et qui ne regimberai
que si je n'ai pas ma tte. Je ne crains que les infirmits qui font
durer une vie inutile et  charge aux plus dvous. Calamatta, qui
s'tait gard extraordinairement jeune et actif  soixante-neuf ans,
craignait aussi cela plus que la mort. Il a t, dans les derniers
jours, menac de paralysie. Si on lui et donn  choisir, il et choisi
ce que la destine lui a envoy. Il a eu sa grandeur aussi, celui-l,
par le respect et l'amour de l'art srieux. Il avait  cet gard des
convictions respectables par leur inflexibilit. Il ne comprenait la vie
que sous un aspect, qui n'est peut-tre pas la vie, et il la cherchait
avec anxit et enttement, tout cela ennobli par la sincrit, le
talent rel et la volont, intressant et irritant, sec et tendre,
personnel et dvou; des contrastes qui s'expliquaient par un idalisme
incomplet et douloureux. Manque d'ducation premire dans l'art comme
dans la socit; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne
voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison  leur point de
vue.

Moi, je voudrais mourir aprs quelques annes o j'aurais eu le loisir
d'crire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un diteur qui
me fit vingt mille livres de rente pour subvenir  toutes mes charges;
mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de
pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'crirais ne vaudrait
peut-tre pas la peine d'tre crit. C'est gal; si vous me trouvez, cet
diteur, pour l'anne prochaine, prenez-le aux cheveux.

Vous tracez pour vous un idal de bonheur que vous pouvez, ce me semble,
raliser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous
avez bien raison.

Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire  la vie; le jour
o nous ne songerons plus qu' la conserver, nous ne la mriterons plus.

N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode
de ne se dranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres,
de n'avoir ni  les consoler ni  les secourir et de ne point souffrir
de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut.

Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralit de la chose.

G. SAND.




DCXCVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 2 avril 1869.

Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont
arrivs bien fatigus. Aurore a t un peu malade. La mre de Lina est
venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et
excellente femme, trs artiste et trs aimable. J'ai eu aussi un gros
rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur
petite mre. S'il faisait moins mauvais temps et si j'tais moins
enrhume, je me rendrais tout de suite  Paris, car je veux t'y trouver.
Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.

Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai
un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration
entire. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je
veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amnes chez nous. Maurice
aussi le connat et l'apprcie beaucoup, lui qui aime ce qui ne
ressemble pas aux autres.

Je travaille  mon roman de _cabotins_, comme un forat. Je tche que
cela soit amusant et explique _l'art_; c'est une forme nouvelle pour moi
et qui m'amuse. a n'aura peut-tre aucun succs. Le got du jour est
aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que a fait?--Tu devrais
bien me trouver un titre qui rsumt cette ide: _le roman comique
moderne_[1].

Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse
son vieux troubadour.

Rponds vite combien tu comptes rester  Paris.

Tu dis que tu payes des notes et que tu es agac. Si tu as besoin de
_quibus_, j'ai pour le moment quelques sous  toucher. Tu sais que tu
m'as offert une fois de me prter et que, si j'avais t gne, j'aurais
accept. Dis toutes mes amitis  Maxime Du Camp et remercie-le de ne
pas m'oublier.

  [1] _Pierre, qui roule_.




DCXCVII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                Nohant, 20 avril 1869.

Cher ami,

Pour le moment, je suis reinte: j'ai dpass mes forces, et mes
soixante-cinq printemps me rappellent  l'ordre. Ce ne sera pas tout de
suite que je pourrai crire ou lire une ligne, _mme de Victor Hugo_!
et je vais me reposer  Paris en courant du matin au soir! Si on peut
m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du
_Temps_, et je ne m'engagerai pas ailleurs.

Certes _le Temps_ est un journal qui se respecte et se fait respecter,
et, de plus, M. Nefftzer est un des tres les plus sympathiques qu'on
puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien crit dans
_sa maison_. C'est que je n'cris plus. Ce gagne-pain ternel, le roman
 perptuit m'absorbe et me commande.  propos, reprochez-lui de ne
plus m'envoyer _le Temps_. Je n'tais pas indigne de le recevoir. On me
l'a supprim.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste
voyage  Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme
a t bien prouve. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si
charmantes! La grce, la douceur, l'intelligence de l'ane sont
incroyables pour son ge.

A bientt, cher ami. N'oubliez pas qu' Paris, je demeure rue Gay Lussac
5, bien prs de vous.

G. SAND.




DCXCVIII

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 14 mai 1869.

On se croirait en 1848 depuis hier. On chante _la Marseillaise_ 
tue-tte dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques
centaines d'tudiants, suivis de quelques blouses, ont pass trois fois
sur mon boulevard, en chantant... faux comme toujours. _La Marseillaise_
ne viendra jamais  bout d'tre chante juste. Les boutiquiers, toujours
braves, se sont hts de fermer boutique. Les runions lectorales
sont trs orageuses, et la police est trs modre jusqu'ici; cela
pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il
agir contre la troupe? Il serait cras. Mais le gouvernement peut-il
svir contre le public lectoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est
l.

Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir
 Barbs. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils
n'avaient jamais exist.

Voil tout ce que je sais. Je suis trop occupe pour m'informer. Les
jours passent comme des heures  ranger, trier, et me garer des visites.
J'ai din avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de
dominos. Hier, j'ai din rue de Courcelles, avec Tho, Flaubert, les
Goncourt, Taine, etc. On n'a parl que de littrature, et, comme de
coutume, on n'a t d'accord sur rien.

Je me porte bien; j'irai  Palaiseau aprs-demain probablement. Je vous
_bige_ mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne
de malade, au moins?

Hier, Taine m'a parl de toi avec de grands loges. La princesse a dit
que c'tait grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine
a dit: Mais, il fait de la bonne littrature; c'est un esprit trs
substantiel et un talent srieux. Et puis il m'a dit qu'il avait lu
dernirement mes _Matres sonneurs_, et que c'tait _tout aussi beau que
Virgile_. Rien que a! Enfin il m'a parl de mes affaires et il veut en
parler  Hachette.




DCXCIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 11 juin 1869.

Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne dlicate et frle
est-elle restaure? Trempes-tu encore des biscuits dans du madre avant
la soupe, pour te mettre en apptit?

Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu' la
dernire minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon
coup, et n'en suis descendue qu' Chteauroux. Comme cette route que je
connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai ferm tous les stores, j'ai dormi
jusqu' Orlans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'
Nohant. Lina m'attendait  Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois
vont bien et Lolo continue  tre une merveille. Elle ne veut plus me
quitter, et, du jardin, elle me crie: Es-tu chez toi, bonne mre? Tu
vas pas t'en aller encore?

La poupe a eu le plus grand succs; mais les pelles et les brouettes
l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice,
Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te rponds qu'on les
fte: elles sont dlicieuses! on te remercie, et Lolo rpte que son
Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros
irrsolu, pour avoir une Aurore  gter!

Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en
mouvement. Maurice est agriculteur jusqu' la moelle. Il se lve  sept
heures, va aux foires et marchs, et se porte  ravir. a l'a rajeuni
de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et
qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuill comme-je ne l'ai
jamais vu; rcolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas
de fruits, a fera l'affaire de Magny.

On t'attend pour ma fte et on en saute de joie; je leur ai cont
l'affaire de ton voyage nocturne  Palaiseau et ils en ont t tout
attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tt que tu
pourras. J'ai beau tre au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde,
ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au
complet sans toi. A bientt, donc, n'est-ce pas?

G. SAND.




DCC

AU MME

                                Nohant, 15 aot 1869.

Mon cher enfant,

Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donn de
tes nouvelles.

Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont 
souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours.

G. SAND.

P.-S.--Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail!
Il y a huit jours que j'y suis plonge du matin au soir. J'ai pris pour
domestique mon lve le clairon des pompiers. Je lui ai demand s'il
tait propre.

--Trs propre, madame; personne n'est aussi propre que moi.

--Es-tu intelligent?

--Trs intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi.

--Et raisonnable?

--Trs raisonnable, madame; personne, etc.

Il a rpondu ainsi  toutes les questions; j'ai fini par lui demander
s'il tait modeste.

--Trs modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi.

Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver
Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans
la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon
garon et si zl, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique
l'anne dernire; je vais lui apprendre  lire.




DCCI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869.

Bonne sant et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathdrale; la Champagne
pouilleuse, trs laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons trs
bien dormi dans le pays des pieds de cochon et jou aux dominos en wagon
toute la journe d'hier, premire de notre voyage.

En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a tudi
avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans _Andr Bauvray_, la
campagne).

Aprs djeuner, nous partons en calche, pour les dfils de l'Argonne
et nous coucherons  Verdun. Il fait un temps dlicieux. Rien de trs
intressant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la
promenade commence.

Je vous _bige_ mille fois tous.




DCCII

AU MME

                                Paris, 23 septembre 1869.

J'arrive  Paris, neuf heures du soir, en belle sant et nullement
fatigue, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je
suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les
vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des
rochers comme  Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins
agite que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie
de Mzires  Givet en chemin de fer, en bateau,  pied, et de nouveau
en chemin de fer. On fait ce dlicieux trajet, sans se presser dans
la journe, et mme on  le temps de djeuner trs copieusement et
proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de
Gargilesse, mais d'une propret belge trs relle, au pied des beaux
rochers appels _les Dames-de-Meuse_.

Si les dfils de l'Argonne sont dignes _d'Andr_ _Bauvray, les
Dames-de-Meuse_ sont dignes du _Comme il vous plaira_ de Shakspeare. Il
n'y manque que les vieux chnes. Le systme trs lucratif du dboisement
et du reboisement de ces montagnes est trs singulier. Je vous le
_narrerai_  la maison.

De Givet, o nous avons pass deux nuits, et o Alice a t souffrante,
j'ai t, avec Adam et Plauchut,  huit lieues en Belgique, voir les
grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de
la montagne, le long des prcipices de la Lesse souterraine, un petit
torrent qui dort ou bouillonne au milieu des tnbres pendant prs
d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses dcores des
plus tranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain o l'on
s'embarque pour revoir la lumire d'une manire ferique.

C'est une course trs pnible et assez dangereuse que la promenade avec
escalade ou descente perptuelle dans ces grottes. Voyant les autres
tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du matre-guide
en lui glissant  l'oreille l'amoureuse promesse d'une pice de cinq
francs. J'ai pris la tte de la caravane et je n'ai pas fait un faux
pas. Il y avait l une vingtaine de Belges qui n'taient pas contents de
la prfrence, _savez-vous?_ Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de
la pice de deux francs  un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut
des _prfrences_, on ne doit pas rechigner  la dtente.

Ni Alice ni sa mre ne seraient sorties de cette promenade, ou bien
elles seraient encore  Givet trs malades. Enfin nous les avons
ramenes  Paris guries et bien gaies. Nous avons tous t constamment
d'accord, Adam tant un excellent _mar-chef._ Nous avons dpens chacun
cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien,
voitures, auberges, bateaux et mme l'Opra  Charleville. Je ne sais si
vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai
crit de toutes nos _couches_.

Je vous _bige_ mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parl
mille fois de vous en route. J'ai achet  Verdun des drages pour Lolo,
et,  Reims, Plauchut lui a achet des nonnettes.

Je vous _bige_ et _rebige_. Gabrielle est-elle bien gurie de ses dents?
Merci  ma Lolo de penser  moi.

J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf;
des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est
vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisire, le temps manquait.
Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore,
c'est--dire plus feuillet, et plus friable, de Mzires  Givet.

La cathdrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri
d'obscnits, et parfaitement catholique. La luxure est reprsente sur
le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant
spectacle pour les jeunes communiantes.

Nous ayons eu aussi tempte la nuit  Verdun, et grande pluie le soir 
Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus
que les _dianes_ de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne
fermaient pas l'oeil.

Tout le temps que nous avons t  _dcouvert_, il a fait un temps
frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil
tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'tait
un bain de boue, j'ai t crotte jusque sur mon chapeau, tant les
stalactites pleurent!




DCCIII

AU MME

                                Paris, 17 octobre 1869.

Ta Linette est arrive  quatre heures et demie, en bonne sant et
frache comme une rose. Je l'attendais avec Houdor  la gare, o elle a
dbarqu avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai mene 
la maison; puis nous avons t dner chez Magny, o Plauchemar est venu
nous rejoindre; aprs, nous avons fait une partie de dominos et Titine
est venue s'y joindre. J'ai caus de Nohant, de toi, de nos filles avec
Cocote, qui s'est couche  dix heures, trs-vaillante, mais en bonne
disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis leve
 huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris
tait l, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple;
pas de snateurs ni de prtres. J'y ai vu Girardin, qui a dit  Solange
que son roman tait trs bien, et qui l'a beaucoup encourage 
continuer; Flaubert, qui tait trs affect; Alexandre: son pre, qui
ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trlat, le vieux
Grzymala, Prvost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Arige), catholique.
Des athes, des croyants, des gens de tout ge, de toute opinion, et la
foule.

La chose finie, j'ai quitt tout ce monde officiel pour aller retrouver
ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai t l'objet
d'une _manifestation_ dont je peux dire que j'ai t reconnaissante,
parce qu'elle tait tout  fait respectueuse et pas enthousiaste: on
m'a escorte en se reculant pour me faire place et en levant tous les
chapeaux en silence. La voiture a eu peine  se dgager de cette foule
qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas
sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient
pleuraient presque, et Alexandre tait tout tonn.

J'ai trouv cela mieux que des cris et des applaudissements de thtre,
et j'ai t seule l'objet de cette prfrence. Il n'y avait pour les
autres que des tmoignages de curiosit. Plauchut m'a fait promettre de
te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce
que c'tait comme un mouvement gnral d'estime, pour le caractre, plus
que pour la rputation.

Demain, Lina va voir sa mre; je vais lui faciliter toutes les alles
et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer.
J'aurai bien soin d'elle, tu peux tre tranquille, et le plus vite
possible nous retournerons vers toi et nos chries fillettes, dont nous
avons bien soif!

Embrasse pour moi _les jnes gens_, comme dit Lolo.




DCCIV

A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS

                                Nohant, 10 novembre 1869.

Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'cris au Mans, tu es
peut-tre encore  Paris  te dorloter. Ici, c'est un rhume gnral,
sauf les enfants. a n'a pas empch Maurice et Ren de rouvrir avec
clat le _Thtre Balandard_, et de nous donner une pice souvent
interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la premire fois,
a assist  un premier acte; aprs quoi, on lui a dit que c'tait fini
et elle a t se coucher. Elle tait fige d'tonnement et d'admiration,
et disait toujours: Encore! encore! j'en veux d'autres! bien qu'il fut
dix heures du soir; c'est la premire fois qu'elle veille si tard. Elle
est toujours merveilleusement gentille.

Mon _jeu de Plauchut_ continue tous les soirs avec elle et dure une
grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse
autant que ce domino, qui recommence toujours les mmes aventures. A
prsent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait
dans son lit et qui crie toujours.

Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais,  mon retour de
Paris, qu'elle ne songeait plus  ce jeu; mais, ds le premier soir,
quoiqu'elle n'y et pas jou depuis deux mois, elle m'a dit: Tu vas
faire Plauchut. Elle lui attribue le rle que Balandard a dans les
marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns
par la fentre, mais le plus souvent dans les lieux.

J'ai reu l'_almanach_, qui est joliment bte,  commencer par _moi[1]._

En politique, je n'aime pas le rle de Rochefort. Je n'aime pas cette
adulation du peuple, cet abandon de sa volont, cette absence de
principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le
traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: Je
prterai serment ou je ne le prterai pas, c'est comme vous voudrez.
S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur
caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon  lire que lui.
Toute cette nuance ultra-dmocratique est une cume. Mais il n'y a pas
d'bullition sans cume et cela ne doit pas inquiter outre mesure ceux
qui veulent la rvolution sociale.

Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la
violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.

Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent
pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et
l'Italie n'est pas prte  se passer de lui.

Si je t'avais su encore  Paris, je t'aurais charg de remettre 
Galli-Mari _las muchachas_ que Berton nous a envoyes. Je les ai
expdies par la poste  la diva.

Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman
des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. a t'amusera de t'y
promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.

Tout le monde t'embrasse tendrement. cris-nous.

G. SAND.

  [1] _Almanach du Rappel_, pour 1870.




DCCV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 15 novembre 1869.

Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour chri? tu corriges tes
preuves comme un forat, jusqu' la dernire minute? On annonce ton
livre _pour demain_ depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car
tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abmer; tu t'y
attends. Tu as trop de vraie supriorit pour n'avoir pas des envieux et
tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force
 tre stimul par ce qui abat les autres. Il y aura du ptard,
certainement; ton sujet va tre tout  fait de circonstance en ce
moment de _Rgimbards_. Les bons progressistes, les vrais dmocrates
t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: Vogue la
galre!

Moi, je corrige aussi les preuves de _Pierre qui roule_ et je suis  la
moiti d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que
je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement _mon_ roman,
celui qui me plat et celui qui ne dplat pas autant  la _Revue_, et
qui me plat fort peu. C'est arrang comme cela; je ne sais pas si je ne
me trompe pas. Peut-tre ceux que je prfre sont-ils les plus mauvais.
Mais j'ai cess de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie
jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emporte hors de moi et elle
m'emportera jusqu' la fin. Le coeur est toujours pris au dtrimen de
la tte. A prsent, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect;
Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration;
a durera-t-il comme a?

Tu vas passer l'hiver  Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le
succs du _Btard_ continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis
de venir ds que tu serais libre,  Nol, au plus tard, faire rveillon
avec nous. Je ne pense qu' a, et, si tu nous manques de parole, a
sera un dsespoir ici. Sur ce, je t'embrasse  plein coeur comme je
t'aime.

G. SAND.

  [1] _Malgr tout_.




DCCVI

A M, LOUIS ULBACH, A PARIS

                                Nohant, 26 novembre 1869.

Cher et illustre ami,

Je suis  Nohant,  huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une
trop longue enjambe pour le temps dont vous pouvez disposer? On part
vers neuf heures de Paris, on dine  Nohant  sept.--On peut repartir
le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de
fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera 
notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi,
de vous embrasser, vous et votre _Cloche_[1], qui sonne si fort, sans
cesser d'tre un bel instrument et sans dtonner dans les charivaris.

J'irai  Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou fvrier. Si vous
ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premires annes de
ma vie, l'_Histoire de ma vie_. Lvy vous portera les volumes  votre
premire rquisition.

Cette histoire est vraie. Beaucoup de dtails  passer; mais, en
feuilletant, vous aurez _exacts_ tous les faits de ma vie.

Pour les vingt-cinq dernires annes, il n'y a plus rien d'intressant;
c'est la vieillesse trs calme et trs heureuse en famille, traverse
par des chagrins tout personnels, les morts, les dfections, et
puis l'tat gnral o nous avons souffert, vous et moi, des mmes
choses.--Je rpondrai,  toutes les questions qu'il vous conviendrait de
me faire, si nous causions, et ce serait mieux.

J'ai perdu deux petits-enfants bien-aims, la fille de ma fille et le
fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux
mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chre que lui. Je leur ai
donn la gouverne du mnage et de toute chose. Mon temps se passe 
amuser les enfants,  faire un peu de botanique en t, de grandes
promenades (je suis encore un piton distingu), et des romans, quand je
peux trouver deux heures dans la journe et deux heures le soir.

J'cris facilement et avec plaisir; c'est ma rcration; car la
correspondance est norme, et c'est l le travail. Vous savez cela. Si
on n'avait  crire qu' ses amis! Mais que de demandes touchantes ou
saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je rponds. Ceux
pour lesquels je ne peux rien, je ne rponds rien. Quelques-uns mritent
que l'on essaye, mme avec peu d'espoir de russir. Il faut alors
rpondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont
il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par
jour. C'est le flau; mais qui n'a le sien?

J'espre, aprs ma mort, aller dans une plante o l'on ne saura ni lire
ni crire. Il faudra tre assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En
attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en ft autrement.

Si vous voulez savoir ma position matrielle, elle est facile  tablir.
Mes comptes ne sont pas embrouills. J'ai bien gagn, un million avec
mon travail; je n'ai pas mis un sou de ct: j'ai tout donn, sauf vingt
mille francs, que j'ai placs, il y a deux ans, pour ne pas coter trop
de tisane  mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas
sre de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront
besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il
faudra bien lcher mes conomies. Gardez-moi le secret, pour que je les
garde le plus, possible.

Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute
connaissance, que j'ai toujours vcu, au jour le jour, du fruit de mon
travail, et que je regarde cette manire d'arranger la vie comme la
plus heureuse. On n'a pas de soucis matriels, et on ne craint pas les
voleurs. Tous les ans,  prsent que mes enfants tiennent le mnage,
j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les
recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce
qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans.
J'aime  avoir vu ce que je dcris. Cela simplifie les recherches, les
tudes. N'euss-je que trois mots  dire d'une localit, j'aime  la
regarder dans mon souvenir et  me tromper le moins que je peux.

Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convi par un
biographe comme vous, on voudrait tre grand comme une pyramide pour
mriter l'honneur de l'occuper.

Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme  qui on'a
prt des frocits de caractre tout  fait fantastiques. On m'a aussi
accuse de n'avoir pas su aimer passionnment. Il me semble que j'ai
vcu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter.

A prsent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui
veulent bien m'aimer, malgr le manque d'clat de ma vie et de mon
esprit, ne se plaignent pas de moi.

Je suis reste trs gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais
sachant les aider  s'amuser.

Je dois avoir de gros dfauts; je suis comme tout le monde, je ne les
vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualits et des vertus.
J'ai beaucoup song  ce qui est _vrai_, et, dans cette recherche, le
sentiment du _moi_ s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le
savoir par vous-mme. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-mme,
on trouve qu'on a t logique, voil tout. Si on fait le mal, c'est
qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux clair, on ne le ferait plus
jamais. C'est  quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais
je crois  l'ignorance...

Sonnez _la Cloche_, cher ami; touffez les voix du mensonge, forcez les
oreilles  couter.

Vous avez fait de Napolon III une biographie ravissante. On voudrait
tre dj  cette sage et douce poque, o les fonctions seront des
devoirs, et o l'ambition fera rire les honntes gens d'un bout du monde
 l'autre.

A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.

  [1] Journal que publiait alors Louis Ulbach.




DCCVII

A M. MDRIC CHAROT, A COULOMMIERS

                                Nohant, 28 novembre 1869.

Je vous remercie, monsieur, de votre ddicace et de votre envoi. J'ai lu
la pice, elle est trs jolie et pleine de dtails charmants. Il y a des
longueurs au commencement, un peu trop de prcipitation  la fin; mais
on ne juge bien ces dfauts de proportion qu'en voyant rpter. Vous
en jugerez vous-mme. La difficult pour vous faire recevoir dans un
thtre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune ide,
et vous tes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorit
maternelle sur vous, je vous dirais: Pas encore. Essayez encore un
succs de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai
modeste, et apportez  Paris un nom dont on aura parl davantage, avec
une pice encore plus russie. Vous allez trouver tous les thtres
encombrs, comme toujours, et, si on vous reoit, vous ne serez pas
jou avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle auprs du gros
public. Je doute que le thtre de Cluny en veuille. L'Odon mme, qui a
pour mission de jouer des pices en vers, en a une trs grande peur et
ses cartons en regorgent, etc., etc...

Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le
thtre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait
devant la pice en vers, avant de tenter une dmarche inutile, et, si
cet obstacle n'existe pas, rflchissez.--Si vous devez envoyer votre
manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y
a quelques mots sur les Csars qui effaroucheraient peut-tre et
empcheraient de lire plus loin. Vous serez  mme de les rtablir quand
vous saurez sur quel terrain vous marchez.

Voil mon avis. Quand vous aurez dcid ce que vous voulez faire, je me
chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit  M. Larochelle,
avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon
influence n'ira pas au del.

Bon courage quand mme. Il y a progrs. Faites-en encore et toujours.





DCCVIII

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 29 novembre 1869

Chers amis,

Nohant est content de vous savoir tous en bonne sant. Nohant va bien
aussi, sauf les rhumes. L'anne est humide et malsaine; les fanfans,
Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La
lumire se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette premire anne a
cot de la peine et des avances; mais tout est couvert dj par les
produits  vendre. Lina a un peu de rpit et chante comme un rossignol.
Les marionnettes font _flors_ tous les dimanches. Les six _jnes gens_
(dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi
matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgr son activit et sa
gaiet. J'esprais qu'il prendrait got au Midi et irait passer ses
hivers  Nice ou  Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut
quitter son trou sans se croire perdu.

Moi, je fais un roman, _pour changer!_ Je suis sur la Meuse; le beau
cadre que nous avons vu me sert et me plat.--Je ne sais plus si je dois
esprer d'aller vous voir. La pice de l'Odon a toujours du succs,
celle qui vient aprs peut en avoir et je serais retarde jusqu'en
fvrier.

D'ici l, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a t bte
et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop presss et trop
blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop
pales.--Nous verrons bien; l'avenir est  la vrit quand mme.

On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et sant.

G. SAND.




DCCIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 30 novembre 1869.

Cher ami,

J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et
quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de
premier jet--et pas btes du tout. Nous sommes tous du mme avis, que
c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus rel,
c'est--dire plus fidle  la vrit d'un bout  l'autre.

Il faut le grand art, la forme exquise et la svrit de ton travail
pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la posie
 pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou
non. Rosanette  Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et
elle est potique quand mme.

Tout cela est d'un matre et ta place est bien conquise pour toujours.
Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et
produire beaucoup.

J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en rvolte contre
ton succs; mais je ne sais gure ce qui se passe; la politique me
parat absorber tout.

Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me fcherais
et je dirais ce que je pense. C'est mon droit.

Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans
doute t'embrasser et te chercher, si je peux te dmarrer de Paris. Mes
enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et
nos tendresses.

 toi, mon vieux troubadour.

G. SAND.

  [1] _L'ducation sentimentale_.




DCCX

AU MME

                                Nohant, 4 dcembre 1869.

J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux,
c'est un peu plus clair. J'attends demain ton tlgramme. Si tu n'y mets
pas ton veto, j'enverrai l'article  Ulbach, qui, le 15 de ce mois,
ouvre son journal, et qui m'a crit ce matin pour me demander avec
instance un article quelconque. Ce premier numro sera, je pense,
beaucoup lu, et ce serait une bonne publicit. Michel Lvy serait
meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile  faire:
consulte-le.

Tu sembles tonn de la malveillance. Tu es trop naf. Tu ne sais
pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de
personnalits par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui
passeront comme une lettre  la poste; ah bien, oui!

J'ai insist sur le _dessin_ de ton livre; c'est ce que l'on comprend
le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essay de faire
comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples
qui font les succs. Les malins ne veulent pas du succs des autres.
Je ne me suis pas occupe des mchants; ce serait leur faire trop
d'honneur.

Quatre heures. Je reois ton tlgramme et j'envoie mon manuscrit 
Girardin.

G. SAND.

  [1] Sur _l'ducation sentimentale_.




DCCXI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                Nohant, 10 dcembre 1869.

tes-vous de retour  Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y
trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir crit de Venise; c'est bien
gentil  vous d'avoir pens  moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et
beau voyage? avez-vous t en Orient? Vous voyez qu' Nohant on ne sait
rien. On s'y porte  merveille et on y travaille sans relche; mais on
voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se rjouir
ou s'embter avec eux dans leurs joies et dans leurs dceptions.

Moi, cette gypte transforme en cabaret ne m'a pas tente. Il me semble
que les Majests trangres y ont port la prose et l'ennui qui les
environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalit
et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se
ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et
invitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-mmes au lieu
d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine dvie
parce qu'elle manque de graisse: a reviendra et nous marcherons encore;
seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura
bien des btises de faites et de dites.

Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'ane est trs
intelligente et bonne; c'est ma socit, mon amie personnelle. Que c'est
beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des vtres. J'attends
que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon tat. Je
vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les
amitis et rvrences de mes enfants.

Votre maman.




DCCXII

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 11 dcembre 1869.

Je ne vois pas paratre mon article et il en parat d'autres qui sont
mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les
amis. Et puis, quand une grenouille commence  coasser, toutes les
autres s'en mlent. Un certain respect viol, c'est  qui sautera
sur les paules de la statue; c'est toujours comme a. Tu subis les
inconvnients d'une manire qui n'est pas encore consacre par la
routine et c'est  qui se fera idiot pour ne pas comprendre.

_L'impersonnalit absolue_ est discutable, et je ne l'accepte pas
_absolument_; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prche
et qui a abm mon thtre parce qu'il n'tait pas _impersonnel_,
t'abandonne au lieu de te dfendre. La critique ne sait plus o elle en
est; trop de thorie!

Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de systme,
obis  ton inspiration.

Voil le beau temps, chez nous du moins, et nous nous prparons  nos
ftes de Nol en famille, au coin du feu. J'ai dit  Plauchut de tcher
de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du
moins faire le rveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris;
c'est si ennuyeux!

Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera  ne pas quitter ta robe de
chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'trangers. Enfin
tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.

Je t'embrasse et suis encore plus en colre que toi de ces attaques,
mais non dmonte, et, si je t'avais l, nous nous remonterions si bien,
que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.

Je t'embrasse.

Ton vieux troubadour,

G. SAND.




DCCXIII

A M. BERTON PRE, A PARIS

                                Nohant, dcembre 1869.

Cher ami,

Quand, vers la vingtime reprsentation _du Btard_, Chilly et Duquesnel
sont venus me demander de laisser passer,--aprs _le Btard_, qui
fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente reprsentations--une:
_petite ordure (textuel)_ qui devait avoir au plus dix reprsentations,
j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manqu de prvoyance. On ne m'avait
pas dit que cette pice et un certain mrite et que Berton en jouait le
principal rle. A prsent, les choses se passent de faon  me remettre
au mois de mars. Dois-je consentir  cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il
avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que
j'ai cd  une ventualit qui ne se ralise pas, celle d'arriver en
janvier, fvrier au plus tard, et que je ne cde plus mon tour?

Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me
pousserait  faire prvaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais
que du droit moral. Que ferais-tu  ma place?--Je suppose que tu ne
connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni
de sa pice. Suis-je engag moralement par une permission que l'on m'a,
jusqu' un certain point, extorque? Peut-tre! Quand on prend pour
unique base de conduite la dlicatesse, il y a des degrs de plus et de
moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que
je sais que tu pars en tout de la mme base que moi. Et puis autre
chose: si ce rle de _l'Affranchi_ te plat mieux  jouer entre _deux
habits noirs_; si tu dois prouver la moindre contrarit  oublier un
rle appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est
sympathique et s'il est intressant, je ne yeux pas user de mon droit et
j'attendrai les vnements.

Voil, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire
et penser; je n'oublie pas par imbcillit pure mes intrts. J'ai des
scrupules, je dteste mettre un homme au dsespoir. La race des auteurs
est si pre au succs, que c'est les tuer  coups de couteau, que de
leur arracher une esprance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu
aussi bte que moi?

Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tte.
_Pierre qui roule_ va paratre chez Lvy, et je me suis permis de te le
ddier.

Mes enfants t'envoient leurs meilleures amitis. Quel dommage que le
vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu
viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux.

Amitis au petit Pierre.

G. SAND.




DCCXIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 17 dcembre 1869

Plauchut nous crit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au
soir, pour tre repos dans la nuit du 24 au 25 et faire rveillon avec
nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigu et endormi, et nos btises
ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et,
comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit
d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne
voulons pas te condamner  la toilette? J'ajoute que je compte que tu
apporteras quelque manuscrit. La _ferie_ refaite, _Saint-Antoine,_ ce
qu'il y a de fait. J'espre bien que tu es en train de travailler. Les
critiques sont un dfi qui stimule.

Ce pauvre Saint Ren Taillandier est aussi cuistre que la _Revue_.
Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre
Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je
ne suis pas assez lettre pour ces messieurs; mais le bon public me lit
et m'coute un peu quand mme.

Si tu ne venais pas, nous serions dsols et tu serais un gros ingrat.
Veux-tu que je t'envoie une voiture  Chteauroux le 23  quatre heures?
J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et
il est si facile de t'pargner deux heures et demie de malaise!

Nous t'embrassons pleins d'esprance. Je travaille comme un boeuf pour
avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras l.

G. SAND.




DCCXV

AU MME

                                Nohant, 18 dcembre 1869.

Les femmes s'en mlent aussi? Viens donc oublier cette perscution  nos
cent mille lieues de la vie littraire et parisienne; ou, plutt, viens
t'en rjouir; car ces grands reintements sont l'invitable conscration
d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas pass par l
restent _bons pour l'Acadmie._'

Nos lettres, se sont croises. Je te priais, je te prie encore de venir,
non pas la veille de Nol, mais l'avant-veille pour faire rveillon le
lendemain soir, la veille c'est--dire le 24. Voici le programme: On
dne  six heures juste, on fait l'arbre de Nol et les marionnettes
pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher  neuf heures. Aprs
a, on jabote et on soupe  minuit. Or la diligence arrive au plus tt
ici  six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de
nos petites, trop attardes. Donc, il faut partir jeudi 23  neuf heures
du matin, afin qu'on se voie  l'aise, qu'on s'embrasse tous  loisir,
et qu'on ne soit pas drang de la joie de ton arrive par des fanfans
imprieux et fous.

Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des
folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bte,
heureuse, et c'est le temps de la rcration aprs le travail. Je finis
ce soir ma tche de l'anne. Te voir, cher vieux ami bien-aim, serait
ma rcompense; ne me la refuse pas.

G. SAND




DCCXVI

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 24 dcembre 1869.

Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientt, n'est-ce pas?
J'admire qu'tant _mondaine_ et toujours par monts et par vaux, et trs
occupe de la famille et du mnage, vous ayez le temps d'crire et de
penser. Au reste, cette activit est bonne  l'esprit; mais n'y usez pas
trop le corps.

Ici, o l'on n'a pas de mrite  piocher, puisqu'on y a arrang la vie 
demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et
grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si
je les embrasserai cet hiver. Je sais que _le Btard_ a toujours du
succs  l'Odon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait
meilleure ici qu' Paris.

Demain, nous commenons l'anne des enfants par un arbre de Nol et des
marionnettes _ad hoc_ pour les petites filles. Nous attendons Plauchut
et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne
anne, de la part de tous les miens,  vous et aux chers vtres. Recevez
donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis
de Nohant. Quel malheur que Bruyres soit si loin! quel beau rveillon
nous ferions ensemble!

G. SAND.




DCCXVII

A M. ARMAND BARBS, A LA HAYE

                                Nohant, 4 janvier 1870.

Mon grand, excellent et cher ami,

Je commenais  vous crire quand j'ai reu votre lettre. Depuis huit
jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment o je
peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les
chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir
et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement crit
d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et
le meilleur des livres.

Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel,
plus ou moins proche, est invitable, fatale. C'est un pas de fait. Le
rgne de tous est encore loin; mais l'ducation commence. Il nous faut
passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants,
forms sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes
les vanits ambitieuses. Je ne dsigne personne; mais je vois cette
rsultante dans les engouements des assembles et dans le ton de la
presse dmocratique. Rien que des passions, aucune tude srieuse des
principes; un besoin effrn d'absolutisme dans ceux, qui le combattent,
c'est encore l une chose fatale.

On voudrait s'endormir pour ne s'veiller que dans vingt ans; et, dans
vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous
n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du
sommeil dont on passe dans l'ternit. Peut-tre, rentrs l pour en
ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de
cette foi qui nous soutient  titre de vertu, et qui sera une lumire.

En attendant, je vous aime; vous tes une des gurisons et une des
forces de mon tre. Quand je vois les misres de l'agitation prsente,
je pense  vous et je me rconcilie avec l'homme.

Ayez toujours courage et ne dsirez pas mourir. Votre vie est un
enseignement, et un phare dans la tempte.

Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement
pour eux, et je m'en acquitte de toute mon me.

GEORGE SAND




DCCXVIII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Nouant, 6 janvier 1870.

Chre filleule dont je suis fire et que j'aime, merci de ton bon
souvenir.

Tu as si peu le temps de m'crire, que je bnis le jour de l'an, sachant
qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de
Barbs, qui ne manque pas encore  l'appel, malgr sa pauvre sant, et
qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais.

Je suis contente que vous alliez tous bien, _ la frontire[1]_ et ici;
je suis bien sre que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que
la premire et qu'elle sera aussi adore. C'est une force qu'on a contre
l'horrible ide qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on
pourrait perdre ces chers tres.

On se rpond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se
mesure non pas  sa dure, mais  la joie et aux tendresses qui l'ont
remplie.

Lina, Maurice et nos chres fillettes, qui vont  merveille, vous
envoient  tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours
merveilleuse de raison et d'amabilit. Ta filleule, qui trotte comme une
souris, commence  dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air
capable et important qui est trs comique. Elle sera, dit-on, plus jolie
qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion l-dessus  la maison; nous les
voyons toutes deux avec trop _d'imagination._

Non, il n'y a pas de photographe  la Chtre et ceux qui passent sont
des maladroits. Pour connatre ta filleule, il faudra que tu aies deux
ou trois jours  voler  Valentine, qui nous en vole tant avec son
Strasbourg.

Embrasse-la mille fois pour nous, cette chre mignonne, et souhaite,
pour nous aussi,  ton cher Gaulois de pre [2] et  ta petite maman la
bonne anne la plus tendre. J'espre vous voir prochainement: Que ne
puis-je vous mener, c'est--dire emmener les enfants!

Je le _bige_ mille fois!

G. SAND.

  [1] La soeur de mademoiselle Nancy avait pous un avocat de
      Strasbourg, M. Engelhard.
  [2] Alphonse Fleury.




DCCXIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 9 janvier 1870.

J'ai eu tant d'preuves  corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait
cela pour me consoler, de ton dpart, troubadour de mon coeur.

On continue  abmer ton livre. a ne l'empche pas d'tre un beau et
bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il
n'est pas arriv  son heure apparemment; ou plutt, il y est trop bien
arriv: il a trop constat le dsarroi qui rgne dans les esprits; il a
froiss la plaie vive; on s'y est trop reconnu.

Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se
fcher de la vrit: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina
me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle
prfrait _Salammbo_  tes peintures modernes. Si tu avais t dans un
coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_:

Il est plus grand et plus gros que la moyenne des tres. Son esprit est
comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo,
au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'tait
pas.--Il n'a pas encore donn toute sa voix. Le volume norme de son
cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera pote ou raliste; et, comme il
est l'un et l'autre, a le gne.--Il faut qu'il se dbrouille dans ses
rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir  la fois.--Il n'est pas
 la taille du public, qui veut manger par petites bouches, et que les
gros morceaux touffent. Mais le public ira  lui, quand mme, quand il
aura compris.--Il ira mme assez vite, si l'auteur _descend_  vouloir
tre bien compris.--Pour cela, il faudra peut-tre demander quelques
concessions  la paresse de son intelligence.--Il y a  rflchir avant
d'oser donner ce conseil.

Voil le rsum de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir
l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que
_l'ducation sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas
reconnus, eux qui n'ont pas encore vcu; mais ils ont des illusions, et
disent: Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si
sympathique, veut-il nous dcourager de vivre?--C'est mal raisonn, ce
qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-tre en tenir
compte.

Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle
appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas dner s'il n'est
vis--vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.

J'ai reu hier, aprs ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton,
qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi,
puisque tu peux retarder un peu ton dpart. Il fait trop mauvais pour
aller  Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher
nid pour aller faire mon triste tat; mais l'effort est moindre quand
j'espre te trouver  Paris.

Je t'embrasse pour moi et pour toute la niche.




DCCXX

A VICTOR HUGO, A GUERNESEY

                                Paris, 2 fvrier 1870.

Mon grand ami, je sors de la reprsentation de _Lucrce Borgia_, le
coeur tout rempli d'motion et de joie. J'ai encore dans la pense
toutes ces scnes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le
sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arrt effrayant de Gennaro, le cri
maternel de Lucrce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette
foule qui criait: Vive Victor Hugo! et qui vous appelait, hlas! comme
si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.

On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacre telle que
_Lucrce Borgia:_ Le drame a eu un immense succs; mais je dirai: Vous
avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis,
me demandent si je veux tre la premire  vous donner la nouvelle de
ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte
donc, cher absent, l'cho de cette belle soire.

Cette soire m'en a rappel une autre, non moins belle. Vous ne
savez pas que j'assistais  la premire reprsentation de _Lucrce
Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour
jour[1]?

Je me souviens que j'tais au balcon, et le hasard m'avait place  ct
de Bocage, que je voyais ce jour-l pour la premire fois. Nous tions,
lui et moi, des trangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous
fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: Est-ce
beau! Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empcher de nous
parler, de nous extasier, de nous rappeler rciproquement tel passage ou
telle scne.

Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion
littraires qui tout de suite vous donnaient la mme me et craient
comme une fraternit de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se
baissa sur le cri tragique: Je suis ta mre! Nos mains furent vite
l'une dans l'autre. Elles y sont restes jusqu' la mort de ce grand
artiste, de ce cher ami.

J'ai revu aujourd'hui _Lucrce Borgia_ telle que je l'avais vue alors.
Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.
Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,
est reste absolument intacte et pure.

Et puis vous avez touch l, vous avez exprim l, avec votre
incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles:
vous avez incarn et ralis la mre. C'est ternel comme le coeur.

_Lucrce Borgia_ est peut-tre, dans tout votre thtre, l'oeuvre la
plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence
le drame heureux et brillant, l'ide de _Lucrce Borgia_ est plus
pathtique, plus saisissante et plus profondment humaine.

Ce que j'admire surtout, c'est la simplicit hardie qui, sur les
robustes assises de trois situations capitales, a bti ce grand drame.
Le thtre antique procdait avec cette largeur calme et forte.

Trois actes; trois scnes suffisent  poser,  nouer et  dnouer
cette tonnante action: La mre insulte en prsence du fils; Le fils
empoisonn par la mre; La mre punie et tue par le fils; La superbe
trilogie a d tre coule d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle
l'a t, n'est-ce pas?

Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances
_Lucrce Borgia_ fut en quelque sorte improvise, au commencement de
1833.

Le Thtre-Franais avait donn,  la fin de 1832, la premire et unique
reprsentation du _Roi s'amuse_. Cette reprsentation avait t une rude
bataille et s'tait continue et acheve entre une tempte de sifflets
et une tempte de bravos. Aux reprsentations suivantes, qu'est-ce
qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question,
importante preuve pour l'auteur...

Il n'y eut pas de reprsentations suivantes.

Le lendemain de la premire reprsentation, _le Roi s'amuse_ tait
interdit par ordre, et attend encore sa seconde reprsentation. Il est
vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.

Cette confiscation brutale portait au pote un prjudice immense. Il dut
y avoir l pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colre.

Mais, dans ce mme temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin,
vient vous demander un drame pour son thtre et pour mademoiselle
Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrce
Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'excution n'en est
pas mme commence.

N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous
vous dites  vous-mme ce que vous avez dit depuis au public dans la
prface mme de _Lucrce Borgia_:

Mettre au jour un nouveau drame, six semaines aprs le drame proscrit,
ce sera encore une manire de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui
montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la libert
peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les crase.

Vous vous mettez aussitt  l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau
drame est crit, appris, rpt, jou. Et, le 2 fvrier 1833, deux
mois aprs la bataille du _Roi s'amuse_, la premire reprsentation
de _Lucrce Borgia_ est la plus clatante victoire de votre carrire
dramatique.

Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide,
indestructible et  jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme
on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans
quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.

L'effet, trs grand ds le premier acte, a grandi de scne en scne, et
a eu, au dernier acte, toute son explosion.

Chose trange! ce dernier acte, on le connat, on le sait par coeur, on
attend l'entre des moines, on attend l'apparition de Lucrce Borgia, on
attend le coup de couteau de Gennaro.

Eh bien, on est pourtant saisi, terrifi, haletant, comme si on ignorait
tout ce qui va se passer; la premire note du _De Profundis_ coupant la
chanson  boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espre
que Lucrce Borgia sera reconnue et pardonne par son fils, on espre
que Gennaro ne tuera pas sa mre. Mais non, vous ne voudrez pas, matre
inflexible: il faut que le crime soit expi, il faut que le parricide
aveugle chtie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-tre.

Le drame a t admirablement mont et jou sur ce thtre, o il se
retrouvait chez lui.

Madame Laurent a t vraiment superbe dans Lucrce. Je ne mconnais
pas les grandes qualits de beaut, de force et de race que possdait
mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'mouvait que
quand j'tais mue par la situation mme. Il me semble que Marie Laurent
me ferait pleurer  elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges,
au premier acte, son cri terrible de lionne blesse: Assez! assez!
Mais, au dernier acte, quand elle se trane aux pieds de Gennaro, elle
est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'tre
tue, mais d'tre tue par son fils, que tous les coeurs se fondent
comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas
bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est leve pour
la rappeler et pour l'acclamer en mme temps que vous.

Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que
Mlingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est
pas plus prince et prince italien, prince du XVIe sicle. Il est froce
et il est raffin. Il prpare, il compose et il savoure sa vengeance
en artiste, avec autant d'lgance que de cruaut. On l'admire avec
pouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.

Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouv de
beaux accents d'pret hautaine et farouche, dans la scne o Gennaro
est excuteur et juge.

Brsil, admirablement costum en faux hidalgo, a une grande allure dans
le personnage mphistophlique de Gubetta.

Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de relle valeur, Charles
Lematre en tte, ont tenu  honneur de jouer, avaient l'air d'tre
descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.

La mise en scne est d'une exactitude, c'est--dire d'une richesse qui
fait revivre  souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide
Italie de la Renaissance. M. Raphal Flix vous a trait bien plus que
royalement: artistement.

Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a
ft encore mieux que lui, c'est le public, ou plutt le peuple.

Quelle ovation  votre nom et  votre oeuvre!

J'tais tout heureuse et fire pour vous de cette juste et lgitime
ovation. Vous la mritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas
louer ici votre puissance et votre gnie; mais on peut vous remercier
d'tre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous tes.

Quand on pense  ce que vous aviez fait dj en 1833! Vous aviez
renouvel l'ode; vous aviez, dans la prface de _Cromwell_, donn le
mot d'ordre  la rvolution dramatique; vous aviez, le premier, rvl
l'Orient dans _les Orientales_, le moyen ge dans _Notre-Dame de Paris_.

Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'ides remues!
que de formes inventes! que de tentatives, d'audaces et de dcouvertes!

Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier l-bas,  Guernesey,
qu'on reprenait _Lucrce Borgia_  Paris; vous avez caus doucement et
paisiblement des chances de cette reprsentation; puis,  dix heures, au
moment o toute la salle rappelait Mlingue et madame Laurent aprs le
troisime acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon
votre habitude,  la premire heure, et on me dit que, dans le mme
instant o j'achve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous
remettez tranquille  votre oeuvre commence.

  [1] La premire reprsentation eut lieu, en effet, le 2 fvrier 1833.




DCCXXI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 21 fvrier 1870.

Pendant que tu m'crivais que madame Chatiron allait probablement mieux,
elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai reu par Ren la triste
nouvelle en mme temps que les esprances de ta lettre.

Je vois que la neige et la glace vous ont isols, comme si vous tiez
dans les Alpes ou dans les Pyrnes. Quel hiver! il n'est pas tonnant
que ce pauvre tre si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait
pu le supporter. C'tait, en somme, une femme excellente et que j'ai
apprcie quand elle a vcu chez moi. Je sais que Lontine la regrettera
beaucoup; je lui cris; tchez de la consoler un peu.

Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai t  la rptition et j'ai aval
mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les
dcors, qui sont trs beaux et j'ai fait mon compliment  Zarafle fris.

La pice a beaucoup gagn  quelques coupures et  certains bquets.
Les acteurs vont trs bien; Sarah[2] a t secoue par mes reproches du
commencement; elle joue enfin en jeune fille honnte et intressante,
tout se dbrouille et avance. On croit  un grand succs de _dure_,
tout est l; car la premire reprsentation ne prouve plus rien dans les
habitudes du thtre moderne.

Madame Bondois est trs _approuve_ et trs bonne; elle a saisi le
joint. La pice passera jeudi ou vendredi au plus tard.

Je vous _bige_ mille fois.

  [1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut reprsent,  l'Odon, le
      25 fvrier.
  [2] Sarah Bernhardt.




DCCXXII

A MADAME SIMMONNET, A LA CHTRE

                                Paris, 21 fvrier 1870.

Chre enfant,

J'apprends par Ren[1] que le douloureux vnement prvu n'a pu tre
dtourn[2]. Je joins mes regrets sincres aux vtres, je garderai toute
ma vie  cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait
pas de petitesses; son caractre tait  la hauteur de son intelligence;
j'ai pu l'apprcier durant des annes o nous avons vcu sous le mme
toit et o bien des choses autour de nous tendaient  nous dsunir. Je
l'ai toujours trouve forte et vraie, fidle en amiti et jugeant tout
de trs haut. La dure d'une existence si fragile tait un problme;
elle a vcu par la force morale.

Je partage le dchirement de cette sparation pour toi et pour tes chers
enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement
et religieusement; ils t'aideront  subir cette invitable perte.
Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils taient  moi, et que je leur
recommande bien de te distraire et de te consoler.

Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement.

Ta tante,

G. SAND.

  [1] Fils an de madame Simonnet.
  [2] La mort de madame Chanon, belle-soeur de madame Sand et mre de
      madame Simonnet.




DCCXXIII

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 23 fvrier 1870.

J'ai t dner aujourd'hui chez Magny pour la premire fois depuis huit
jours; a m'a rconforte: j'tais un peu lasse de poulet froid.

J'ai aval mes quatre heures de rptition. Demain mercredi, rptition
gnrale, lumires, dcors et costumes. a va trs bien maintenant;
on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, premire
reprsentation.

J'ai distribu presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira
demain. Me voil dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du
calme, de l'attention et de la prsence d'esprit. Pas plus mue qu'
l'ordinaire; c'est le dpart d'une course en ballon. On fait de son
mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les lments, et, comme
tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent 
plir,  trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut,  eux,
ils ont besoin de fivre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas.

Je pense  mes chres cocotes qui dormiront comme des anges pendant
qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mre_.

J'tais inquite de vous pour cet enterrement dans la neige et ces
motions tristes. Enfin vous n'tes pas malades! Il fait beau ici,
encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitoufle.

Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami
mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre,
on n'a pas voulu de sa ferie  la Gaiet; il a vraiment du malheur!
Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donn
trente places pour des tudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois.
Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades.




DCCXXIV

AU MME

                                Paris, 26 fvrier 1870.

Il faut que je vous crive vite, vite. J'ai soup cette nuit comme un
ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis leve  une heure et les
visites me pleuvent.

Quelle soire, mes enfants! quel succs! quel bon public! Salle grippe,
retenant sa toux et sa respiration pour couter, apprciant tout,
applaudissant de lui-mme, de toutes les places. Les claqueurs ont pu
mnager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risqu  la scne
premire des deux jeunes gens. a a enlev le succs bruyant et
passionn de l'auditoire.. On a prtendu que c'tait un ami qui me
rendait le service de ce sifflet; dans le thtre, on a dit que ce
devait tre Plauchut. En ralit, c'tait un petit Sulpicien de quinze
ans.

Le succs a grandi  chaque acte; enfin c'tait tout ce que l'on peut
imaginer en fait de succs spontan, et de bon aloi. Pas un essai
d'allusion, pas une proccupation politique. On tait tout  la pice et
 l'motion; on a pleur, on a ri. Il s'est produit des effets o l'on
n'en avait pas prvu.

Sylvanie[1] tait dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant.
Thuillier tait dans une baignoire, faisant la mme chose, enfin tout
le monde; et j'en aurais tant  vous dire, que je ne vous dis rien.--Et
puis la sonnette n'arrte pas.

Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient  un
succs d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance,
j'envoie ma lettre. Vous avez d recevoir un tlgramme aujourd'hui.
_Bigez_ mes filles. Dites  Lolo que sa vieille grand-mre va bientt
revenir.

Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout.

  [1] Madame Arnould-Plessy.




DCCXXV

AU MME

                                Paris, 27 fvrier 1870.

Nous ferons le carnaval en plein carme et ensemble, si l'on est en
deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII.
Il faut bien que je reste pour voir se dcider le succs d'argent et
veiller encore  beaucoup de choses.

J'espre le grand succs, tout va bien. Je sors de la seconde
reprsentation: une salle comble, donne  moiti, mais payante 
moiti; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui
aurait fait le double si on n'et t oblig, comme toujours, d'avoir
le reste de la presse, du ministre et des amis de la maison. Le public
excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs  tous les
actes.

Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succs: les
clricaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu runir
au thtre. Les directeurs sont enchants, les acteurs ivres de joie,
d'motion et de fatigue; voil. On s'embrasse comme du pain dans
tous les coins du thtre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de
Balandard chez le prince Klmenti: l'ivresse du succs.

Me voil gurie: j'ai soup ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil,
bien dvou et qui se met en quatre. Nous avons dvor un joli morceau
de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine,
c'tait comme  Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si
on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela!

Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel,
on en aura d'autre; que ma Lolo dvore sa bonne mre. _Bigez_ Titite.
Portez-vous bien, surtout!




DCCXXVI

AU MME

                                Paris, 2 mars 1870.

Cinq mille cinquante francs de recette; on a chass les musiciens,
bourr l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas
que l'Odon pt faire cette recette, au prix o il est. J'y ai t
faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus mu, attentif,
enthousiaste. L'orchestre tait plein de femmes en pleurs; elles
s'amusent drlement, un mardi gras! On est persuad maintenant que c'est
un second _Villemer_.

J'ai reu des tudiants toute la journe. Ils venaient, par bandes de
douze, me remercier et me fliciter; tous trs gentils et bien levs.
J'tais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant.

Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi;
j'arriverai pour dner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et
avec un si beau rsultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes.




DCCXXVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 19 mars 1870.

Je sais, mon ami, que tu lui es trs dvou. Je sais qu'_Elle_[1] est
trs bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voil tout ce que
je sais de sa vie prive. Je n'ai jamais eu ni rvlation ni document
sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'et autorise  la
peindre. Je n'ai donc trac qu'une figure de fantaisie, je le jure,
et ceux qui prtendraient la reconnatre dans une satire quelconque
seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.

Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore mme ce que c'est. Je ne fais
pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon tat. J'invente. Le
public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout
des modles. Il se trompe et rabaisse l'art.

Voil ma rponse _sincre_. Je n'ai que le temps de la mettre  la
poste.

G. SAND.

  [1] Lettre crite  propos du bruit qui courait, que, dans un des
      principaux personnages de son roman de _Malgr tout_, George Sand
      avait voulu peindre l'impratrice Eugnie; lettre qui fut envoye
      par Flaubert  madame Cornu, filleule de la reine Hortense et
      soeur de lait de Napolon III.




DCCXXVIII

AU MME, A CROISSET

                                Nohant, 30 mars 1870.
                                Nuit de mercredi  jeudi,
                                trois heures du matin.

Ah! mon cher vieux, que j'ai pass douze tristes jours! Maurice a t
trs malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent
rien et qui se compliquent d'abcs et tendent  devenir couenneuses.
Il n'a pas t en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des
souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilit d'avaler; toutes
les angoisses attaches aux violents maux de gorge que tu connais bien,
puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire,
et la muqueuse a t si souvent le sige du mme mal, qu'elle manque
d'nergie pour ragir. Avec cela, peu ou point de fivre, presque
toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitu  une action
continuelle du corps et de l'esprit,  qui l'esprit et le corps
dfendent d'agir. Nous l'avons si bien soign, que le voil, je crois,
hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et
demand le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_.

Dans la journe, je lui ai parl, pour le distraire, de tes recherches
sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher
ce qu'il pouvait avoir  ton service: mais il n'a trouv que de pures
fantaisies de son cru. Je les ai trouves, moi, si originales et si
drles, que je l'ai encourag  te les envoyer. Elles ne te serviront de
rien, si ce n'est  pouffer de rire, dans tes heures de rcration.

J'espre que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'me
et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mre, femme
et filles. Aurore dit qu'elle voudrait tre bien malade  la place de
son pre. Nous nous aimons passionnment nous cinq, et la _sacro-sainte
littrature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la
vie. J'ai toujours aim quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que
ce quelqu'un.

Pourquoi donc ta pauvre petite mre est-elle aussi dsespre, au beau
milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse!
Est-ce la surdit subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et
de patience avant les infirmits? J'en souffre avec toi, parce que je
comprends ce que tu en souffres.

Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait mchante;
c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine tait contre
moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait,
rien dit contre elle, mme aprs ce pot de chambre de bouquin o elle a
excrt toute sa fureur _sans cause_. Qu'-t-elle contre toi,  prsent
que la passion est  l'tat de lgende? _Estrange! estrange!_ Et, 
propos de Bouilhet, elle le hassait donc, lui aussi, ce pauvre pote?
C'est une folle.

Tu penses bien que je n'ai pu crire une panse d'_a_, depuis ces douze
jours. Je vais, j'espre, me remettre  la besogne ds que j'aurai fini
mon roman, qui est rest une patte en l'air aux dernires pages. Il va
commencer  paratre et il n'est pas fini d'crire. Je veille pourtant
toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez
tranquille pour me distraire de mon malade.

Bonsoir, cher bon ami de mon coeur.

Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as
des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous
t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on
veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-mme.




DCCXXIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 3 avril 1870.

Favre est parti ce matin, nous laissant tout  fait tranquilles sur
Maurice, qui est sorti au jardin tantt pour la premire fois. Quant
 Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fivre;
mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voil
ce dont je suis sre, c'est un dvou et un _bon_; de plus, c'est un
mdecin de gnie; de plus encore, c'est un homme  part, qui ne veut pas
gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_.

Nous avons parl de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passs
ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons
parl de toi. Il sait que tu as t chez lui pour le renseigner sur
le voyage, et il dsire te voir et te connatre. Je lui ai donn ton
adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69.

Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une faon tincelante, parfois
obscure, tout  coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en
physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une sant  toute
preuve si on lui rendait bien compte de soi et si on coutait ses
conseils d'hygine gnrale. Au moral, il y a bien des points sur
lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le dcris et te l'annonce.
C'est un homme remarquable et que tu seras content de connatre.

Je t'embrasse,

G. SAND.




DCCXXX

A MICHEL LVY, DITEUR, A PARIS

                                Nohant, 20 avril 1870.

Cher ami,

C'est encore moi! Je dis  tout le monde que nous sommes bons amis, et
tout le monde veut que je m'adresse  vous. Je vous ai envoy le roman
de madame Blanc: je dsire beaucoup qu'il vous convienne de le publier.

A prsent, Flaubert m'crit qu'il a quelques dettes  payer et qu'il
ne peut se dcider  demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi,
puisqu'il vous a trouv trs excellent envers lui, et que vous ne
refusez jamais un solde ou une avance  qui en a besoin. J'ignore o
vous en tes avec lui de votre rglement; mais je vois que vous lui
rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se
remettre  flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-mme. Il est
_atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, aprs Bouilhet, un autre ami,
un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise sant, et ses lettres
sont tristes. Je crois que sa position matrielle amliore l'aiderait 
reprendre le dessus.

A vous de coeur.

G. SAND.

Ne parlez pas  Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-mme [1].




  [1] Voici quelle fut la rponse de Michel Lvy  cette lettre de George
      Sand:

                                Paris, 24 avril,1870.

Chre madame Sand,

Je ne demande pas mieux que de rendre service  Flaubert, pour qui j'ai
beaucoup d'amiti; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous
m'avez crit  son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune
ouverture, je suis bien empch sur la faon d'engager l'affaire. Il
faudrait que j'eusse au moins une occasion, un prtexte. Tchez de me
fournir quelque moyen d'entrer en matire, et je serai trs heureux de
pouvoir, du mme coup, tre agrable  vous et  notre ami.

A vous bien affectueusement.

MICHEL LVY.




DCCXXXI

AU MME

                                Nohant, 26 avril 1870.

Eh bien, mon cher ami, dites  _notre ami_ que je vous ai parl de ses
petits soucis d'argent, sans faire allusion  son tat moral ni entrer
dans les dtails de ma lettre, afin de ne pas augmenter un dcouragement
qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand mme. Vous, plus
qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insuccs relatif de son
livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent,
c'est,  coup sr, dans l'apprhension d'un reproche indirect de votre
part. Vous tes au-dessus de ces choses par votre haute position
commerciale, qui est aussi une position littraire, et vous savez bien
qu'un homme de talent, aprs avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter
sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen
d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arriv?...
Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous
le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le
deviniez.

Vous voil au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que
votre bonne amiti pour lui vous conseille.

A vous, cher ami,

G. SAND.

  [1] _L'ducation sentimentale_.



Rponse de Michel Lvy:

                                Paris, 9 mai 1870.

Chre madame Sand,

Pour vous prouver tout mon dsir de vous tre agrable, j'ai fait,
auprs de notre ami Flaubert, la dmarche que vous m'aviez conseille,
en me dpeignant sa situation matrielle et morale.

Je pensais avoir trouv le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se
crt trop mon oblig et que son amour-propre s'en inquitt; c'tait de
lui proposer une avance de quatre  cinq mille francs sur le premier
ouvrage qu'il ferait,  son temps et  ses heures, ft-ce dans cinq ans,
ft-ce dans dix! Je suis fch de vous dire que cette proposition n'a
pas eu son agrment, toute dsintresse qu'elle tait de ma part, et
quelque tranquillit d'esprit qu'elle lui laisst.

Quant  lui offrir une prime qui et t attribue  _l'ducation
sentimentale_, en vrit, cela ne m'tait pas possible. Quoique ce livre
soit loin d'avoir t un succs, il a rapport  Flaubert 16,000 francs,
c'est--dire ce que j'aurais pay 6,000 francs au plus  vous,  Renan
ou  M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans o j'ai
l'exploitation de _l'ducation sentimentale_, je ne recouvrerai pas les
16,000 francs ds aujourd'hui dbourss.

Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais
j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espre que vous me rendrez vous-mme
cette justice que je ne pouvais mieux faire.

Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu
dire aussi crment les choses.

Bien affectueusement  vous.

MICHEL LVY.




DCCXXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 20 mai 1870.

Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux
troubadour. Tu dois tre  Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu
dois souffrir; nous avons, 34 degrs  l'ombre, et la nuit 24. Maurice a
eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insense l'a
guri, elle nous va  tous ici. Les enfants sont gais et embellissent 
vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop  faire pour soigner et
veiller encore mon garon, et,  prsent que la petite mre est absente,
les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de mme en projets et
rvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du
papier.

Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore
de vieillesse, ou plutt la vieillesse normale, le calme... _de la
vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais
qui correspond, par un mot emphatique et bte,  un tat d'inoffensivit
force, sans mrite par consquent, mais agrable et bon  savourer. Il
s'agit de le rendre utile  l'art quand on s'y dvoue; je n'ose pas dire
combien je suis nave et primitive de ce ct-l. C'est la mode de s'en
moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer.

Voil mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de
tout l't, qu' ce qui ne sera pas moi.

Voyons, toi, ta sant d'abord? Et cette tristesse, ce mcontentement
que Paris t'a laiss, est-ce oubli? N'y a-t-il plus de circonstances
extrieures douloureuses? Tu as t trop frapp, aussi. Deux amis de
premier ordre partis coup sur coup. Il y a des poques de la vie o le
sort nous est froce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'ide
d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce
monde-ci amlior. Il faut donc,  ton ge (et, au mien, je m'y
essaye encore), se rattacher d'autant plus  ce qui nous reste. Tu me
l'crivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami
vritable, dont le sentiment de la diffrence des sexes n'avait jamais
entam la pure affection, mme quand nous tions jeunes. C'tait mon
Bonilhet et plus encore; car,  mon intimit de coeur, se joignait un
respect religieux pour un vritable type de courage moral qui avait subi
toutes les preuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _d_ tout ce
que j'ai de bon, je tche de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce
pas un hritage que nos morts aims nous laissent?

Le dsespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mmes serait une
trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et
adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne
suis pas sans quelque inquitude de n'avoir pas de lettre de toi depuis
longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que
Maurice tait bien guri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient
pas. Moi, je t'aime.




DCCXXXIII

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

                                Nohant, 8 juin 1870.

Chers amis,

Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous
viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grill, tout
dessch par la plus effroyable scheresse qu'il ait jamais subie!
En revanche, vous verrez nos fillettes fraches et fleuries; le beau
Plauchut ros comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu
chang, mais en possession de toute sa gaiet. Nous sommes contents,
enchants et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous
tes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur
et oublier tous les chagrins et inquitudes de cette triste anne! Vive
la joie, alors! Lina vous demande (elle a oubli de le faire  Paris) si
vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les
met ou on ne les met pas en t, _au got des personnes_. Rponse  cet
important chapitre de mnage.

On promet  Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'
Plauchut; mais cela devient difficile, il a pass par toutes les
preuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce
moment-ci, on lui permet de chanter. a fait pleuvoir et on en a si
grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est
qu'il pleut depuis qu'il est ici.

 bientt donc, le plus tt qu'il vous sera possible, chers et bons
amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fires de
leurs beaux chapeaux, se joignent  nous. Aurore se souvient trs bien
de sa Toto.




DCCXXXIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 29 juin 1870.

Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition
qu'en l'crivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain
matin; nous pourrions nous dire:

Vous m'tes, en dormant, un peu triste apparu.

Ce qui me proccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est
le survivant. Je suis sre que les morts sont bien, qu'ils se reposent
peut-tre avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent
dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du
progrs en plus. Barbs n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voil qui
dort profondment. Bientt il se rveillera; mais nous, pauvres btes
de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort,
Duveyrier, qui paraissait guri, me disait: Lequel de nous partira le
premier? Nous tions juste du mme ge. Il se plaignait de ce que les
premiers envols ne pouvaient pas faire savoir  ceux qui restaient
s'ils taient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais:
_Qui sait?_ Alors nous nous tions jur de nous apparatre l'un
 l'autre, de tcher du moins de nous parler, le premier mort au
survivant.

Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'tait un coeur
des plus tendres et une sincre volont. Il n'a pas pu; cela n'est pas
permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.

C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquite. Cette vie  deux, finie,
je ne comprends pas le lien rompu,  moins qu'il ne croie aussi qu'on ne
meurt pas.

Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as _du frais_ 
Croisset, puisque tu voudrais dormir _sur une plage chaude_. Viens ici,
tu n'auras pas de plage, mais 36 degrs  l'ombre et une rivire froide
comme glace, ce qui n'est pas  ddaigner. J'y vais tous les jours
barboter aprs mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz
m'avance trop d'argent. Me voil _faisant mon tat_, comme dit Aurore,
et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop fln aprs mes
fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me
relancer. Me voil dans la pioche.

Puisque tu vas  Paris en aot, il faut venir passer quelques jours avec
nous. Tu y as ri quand mme; nous tcherons de te distraire et de te
secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies; la
petiote commence  parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle
Plauchut _vieux clibataire_. Et,  propos, avec toutes les tendresses
de la famille, reois les meilleures amitis de ce bon et brave garon.

Moi, je t'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.

  [1] Sobriquet donn  Maurice Sand  cause de ses charges sur les
      sergents et caporaux.]




DCCXXXV

A M. EMILE DE GIRARDIN, A PARIS

                                Nohant, 3 juillet 1870.

Cher ami,

Voici ce que je lis dans le _New-York Evening Post_,  la suite d'une
critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms
propres:

Quant  la question relative au caractre qui a servi  l'auteur de
_Malgr tout_, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion
pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d'une
oeuvre d'art. George Sand est un artiste: or il n'est point artiste, il
est un vulgaire crivain de lieux communs, celui qui photographie les
personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carrire de
telle ou telle individualit historique ait pu frapper l'esprit
de George Sand, au moment o elle peignait les aspirations d'une
aventurire ambitieuse, cela ne prouve pas qu'elle ait voulu peindre
aucune figure de la vie relle, ni qu'elle ait song  jeter aucune
lumire sur les faits qui la concernent.

Je trouve ces rflexions justes et de bon got, et je suis trs tonne
de lire dans _la Libert_ une interprtation arbitraire des intentions
que j'ai pu avoir.

Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom
propre couvre le pseudonyme de _Panopls_. C'est un homme ou une
femme de talent; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront  la
littrature: assimiler la tche de l'artiste  celle du pamphltaire
honteux? Si j'avais voulu peindre une figure historique, je l'aurais
nomme. Ne la nommant pas, je n'ai pas voulu la dsigner; ne la
connaissant pas, je n'aurais pu la peindre. S'il y a ressemblance
fortuite, je l'ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage
d'invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou
dans le mal. On peut tracer la figure d'une classe d'ambitieuses qui ont
chou et qui ont russi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en
vue, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour l'artiste qu'il en soit
ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous tes du btiment.
_Panopls_ trahit donc la fraternit maonnique littraire, en parlant
comme il le fait.

A vous de coeur,

G. SAND.

J'ai eu envie de rpondre; mais je crois qu'il vaut mieux laisser tomber
cela que d'en occuper le public.




DCCXXXVI

A M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, A PARIS

                                Nohant, 3 juillet 1870.

Cher ami,

Je suis bien contente que _l'occasion_ nous apporte votre souvenir.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais got
l'interprtation donne aux _intentions_ d'un romancier. S'il a besoin
de ce genre d'_intentions_ pour composer un personnage, c'est un pauvre
artiste. Je ne prtends pas tre une bien riche imagination. J'en ai
pourtant assez pour me passer de modles posant devant moi, et, comme
celui qu'on prtend reconnatre ne m'a jamais fait cet honneur-l, je
n'ai pu, en aucune faon, le copier et le prsenter au public comme un
portrait d'aprs nature.

Tous vos malades sont des gens brillants de sant. Maurice engraisse
visiblement, il prtend que vous l'avez _trop guri_. Mais il mne
une vie de cultivateur et de gologue si active, qu'il se dfendra de
l'alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne
vous tintent pas, c'est qu'il y a trop de gens partout qui vous louent
et vous remercient.

G. SAND.




DCCXXXVII

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                Nohant, 14 juillet 1870.

Je suis embarrasse pour vous conseiller, chre me tourmente. Vous
tes dans une de ces situations d'esprit o le pour et le contre se
balancent sans solution. Vous prouvez le besoin de changer de milieu,
et, ds que vous quittez le vtre, tout vous manque; vous regrettez,
comme vous le dites, trs bien, jusqu'aux herbes de votre jardin. J'ai
travers ces souffrances; mais je suis toujours revenue  mon nid
avec bonheur, et,  prsent, je crois que le mieux n'est pas dans le
changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne
puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter 
l'ge o vous ne pourriez plus vous dfendre vous-mme. Cet ge est loin
encore, Dieu merci! et qui sait s'il viendra? La vieillesse n'est
pas forcment la dcadence intellectuelle. C'est quelquefois tout le
contraire. Vous tes une me gnreuse et forte de droiture. Si les
fantmes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous
retrouvez toujours sur vos pieds, _toujours la mme_, vous en convenez
vous-mme. Vous n'tes donc pas en danger de devenir la proie des
inquisiteurs du corps et de l'me. N'ayez pas cette crainte: la crainte
est un vertige qui nous attire dans le pril imaginaire. Supprimez ce
vertige, il n'y a plus de pril.

Quant  l'emploi de votre fortune, c'est une question d'examen autour de
vous. Il y a tant de misres intressantes et dignes! A votre place, je
ne serais pas embarrasse, vous avez su faire le bien toute votre vie,
vous le saurez jusqu' la dernire heure.

Mais vous souffrez, vous tes dans une crise d'touffement. Tout le
monde a de ces crises o tout froisse et dplat, vous les ressentez
plus vives, parce que votre intelligence s'en rend compte et que
votre vie est peut-tre un peu monotone. Est-ce que les voyages vous
fatiguent? Il me semble qu'une excursion de temps en temps, dans un beau
pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on
peut maintenant voyager sans fatigue en s'arrtant souvent. Le voyage 
petites journes est encore trs agrable et trs sain. L'ami artiste
que vous avez prs de vous doit tre trs capable de vous piloter et de
vous accompagner.

J'ai reu votre volume, et je vous en remercie bien. J'ai peu de
temps pour lire; mais j'ai commenc et je suis charme des premires
nouvelles. J'y retrouve votre bont et votre grand sentiment de justice.

Croyez que je vous suis dvoue et mme attache de coeur; car il y
a dj longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois
toujours aussi digne de respect et d'affection qu'au commencement.

GEORGE SAND.



FIN DU TOME CINQUIME



                                TABLE


      DXLII. A madame Augustine de Bertholdi.           3 janvier.
     DXLIII. A M. Auguste Vacquerie.                    4 janvier.
     DXLXIV. A M. Edouard Rodrigues.                   12 janvier.
       DXLV. Au mme.                                   8 fvrier.
      DXLVI. A Maurice Sand.                           21 fvrier.
     DXLVII. Au mme.                                  28 fvrier.
    DXLVIII. Au mme.                                 1er mars.
      DXLIX. Au mme.                                   2 mars.
         DL. Au mme.                                   8 mars.
        DLI. A M. Gustave Flaubert.                    16 mars.
       DLII. A M. Charles Duvernet.                    24 mars.
      DLIII. A madame Augustine de Bertholdi.          31 mars.
       DLIV. A M. Hippolyte Magen.                     24 avril.
        DLV. A M. Berton, pre.                         5 mai.
       DLVI. A mademoiselle Fleury.                     8 mai.
      DLVII. A M. Oscar Casamajou.                        mai.
     DLVIII. A M. Guillemat.                          11 juin.
       DLIX. A Maurice Sand                           18 juin.
        DLX. A madame Lina Sand.                      29 juin.
       DLXI. A M. Ludre-Gabillaud.                    12 juillet.
      DLXII. A madame Lina Sand.                      14 juillet.
     DLXIII. A M. Jules Boucoiran.                    16 juillet.
      DLXIV. A M. Ludre-Gabillaud.                    24 juillet.
       DLXV. A madame Simonnet.                       24 juillet.
      DLXVI. A Maurice Sand.                          25 juillet.
     DLXVII. A M. Nol Parfait.                          juillet.
    DLXVIII. A mademoiselle Fleury.                    4 aot.
      DLXIX. A Maurice Sand.                           6 aot.
       DLXX. A M. Jules Boucoiran.                     6 aot.
      DLXXI. A M. Charles Poncy.                      26 aot.
     DLXXII. A M. Berton pre.                           septembre.
    DLXXIII. A M. Ludre-Gabillaud.                       octobre.
     DLXXIV. A Maurice Sand.                          24 octobre.
      DLXXV. A M. douard Rodrigues.                  29 octobre.
     DLXXVI. A madame Lina Sand.                         novembre.
    DLXXVII. A M. Philibert Audebrand.                23 dcembre.
   DLXXVIII. A M. Francis Melvil.                     23 dcembre.
     DLXXIX. A M. Edouard de Pompry                  23 dcembre.
      DLXXX. A mademoiselle Leroyer Chantepie.        31 dcembre.

1865

     DLXXXI. A M. Ladislas Mickiewicz.                11 janvier.
    DLXXXII. A M. Nefftzer.                           12 janvier.
   DLXXXIII. A. M. Armand Barbs.                     15 janvier.
    DLXXXIV. A S. A. le prince Napolon (Jrme).      7 fvrier.
     DLXXXV. Au mme.                                  9 mars.
    DLXXXVI. A M. Ernest Prigois.                    26 mars.
   DLXXXVII. A M. Louis Ratisbonne.                   30 mars.
  DLXXXVIII. A.M. Leblois.                            17 mai.
    DLXXXIX. A S. A. le prince Napolon (Jrme).    1er juin.
        DXC. A M.***.                                  9 juin.
       DXCI. A M. Louis Ulbach.                       27 juin.
      DXCII. A Maurice Sand.                          29 juin.
     DXCIII. A M. Sainte-Beuve.
      DXCIV. A M. Louis Ulbach.                       27 septembre.
       DXCV. A Gustave Flaubert.                      22 novembre.
      DXCVI. A M. le baron Taylor.                    15 dcembre.

1866

     DXCVII. A M. Alexandre Dumas fils.                7 janvier.
    DXCVIII. A S. A. le prince Napolon (Jrme).     20 janvier.
      DXCIX. A Maurice Sand.                         1er fvrier.
         DC. Au mme.                                  5 fvrier.
        DCI. A madame la comtesse Sophie Podlipska.   12 fvrier.
       DCII. A M. Desplanches.                        25 mai.
      DCIII. A M. Andr Boutet.                       14 juin.
       DCIV. A M. Alexandre Dumas fils.               28 juin.
        DCV. Au mme.                                  5 juillet.
       DCVI. A M.Joseph Dessauer.                      5 juillet.
      DCVII. A madame Arnould-Plessy.                  5 aot.
     DCVIII. A Gustave Flaubert.                      10 aot.
       DCIX. A Maurice Sand.                          10 aot.
        DCX. A Gustave Flaubert.                      12 aot.
       DCXI. A Maurice Sand.                         1er septembre.
      DCXII. A Gustave Flaubert.                      21 septembre.
     DCXIII. Au mme.                                 28 septembre.
     DCXIV. A M. Nol Parfait.                        28 septembre.
      DCXV. A mademoiselle Marguerite Thuillier.       8 octobre.
     DCXVI. A Gustave Flaubert.                          octobre.
    DCXVII. Au mme.                                  10 novembre.
   DCXVIII. A M. Charles Poncy.                       16 novembre.
     DCXIX. A Maurice Sand.                           19 novembre.
      DCXX. A Gustave Flaubert.                       20 novembre.
     DCXXI. Au mme.                                  30 novembre.
    DCXXII. A M. Thomas Couture.                      13 dcembre.

1867

   DCXXIII. A Gustave Flaubert.                        9 janvier.
    DCXXIV. A M. Armand Barbs.                       15 janvier.
     DCXXV. A Gustave Flaubert.                       15 janvier.
    DCXXVI. A M. Henri Harrisse.                      19 janvier.
   DCXXVII. A M. Alexandre Dumas fils.                21 janvier.
  DCXXVIII. A Gustave Flaubert.                        8 fvrier.
    DCXXIX. Au mme.                                  16 fvrier.
     DCXXX. A M. Henri Harrisse.                         fvrier.
    DCXXXI. A M. Paul de Saint-Victor.                18 fvrier.
   DCXXXII. A M. Armand Barbs.                        2 mars.
  DCXXXIII. A M. Louis Viardot.                       11 avril.
   DCXXXIV. A M. Andr Boulet.                        15 avril.
    DCXXXV. A M. Louis Viardot.                       24 avril.
   DCXXXVI. A. Gustave Flaubert.                       9 mai.
  DCXXXVII. A M. Armand Barbs.                       12 mai.
 DCXXXVIII. A Gustave Flaubert.                       30 mai.
   DCXXXIX. Au mme.                                  14 juin.
      DCXL. A M. Henri Harrisse.                      28 juillet.
     DCXLI. A M. Franois Rollinat.                   29 juillet.
    DCXLII. A Gustave Flaubert.                        6 aot.
   DCXLIII. A M. Raoul Lafagette.                     10 aot.
    DCXLIV. A Gustave Flaubert.                       18 aot.
     DCXLV. A madame Arnould-Plessy.                  23 aot.
    DCXLVI. A M. Armand Barbs.                       27 aot.
   DCXLVII. A Gustave Flaubert.                          aot.
  DCXLVIII. A madame Arnould-Plessy.                 1er septembre.
   DCXLXIX. A Gustave Flaubert.                       10 septembre.
       DCL. Au rdacteur en chef de _la Libert_.     23 septembre.
      DCLI. A Gustave Flaubert.                      1er octobre.
     DCLII. A M. Henri Harrisse.                      11 octobre.
    DCLIII. A M. Armand Barbs.                       12 octobre.
     DCLIV. A Gustave Flaubert.                       12 octobre.
      DCLV. A madame Arnould-Plessy.                  21 octobre.
     DCLVI. A Gustave Flaubert.                       28 octobre.
    DCLVII. Au mme.                                   5 dcembre.
   DCLVIII. A M. Calamatta                            21 dcembre.
     DCLIX. A Gustave Flaubert.                       31 dcembre.

1868

      DCLX. A M. Armand Barbs.                      1er janvier.
     DCLXI. A mademoiselle Marguerite Thuillier.       4 janvier.
    DCLXII. A mademoiselle Fleury.                    16 janvier.
   DCLXIII. A M. Charles Poncy.                       22 fvrier.
    DCLXIV. A madame Arnould-Plessy.                   7 mars.
     DCLXV. A la mme.                                15 mars.
    DCLXVI. A M. Edouard Cadol.                       17 mars.
   DCLXVII. A madame Juliette Lambert.                23 mars.
  DCLXVIII. A madame Lebarbier de Tinan.              26 mars.
    DCLXIX. A M. Henri Harrisse.                       9 avril.
     DGLXX. A madame Edmond Adam.                      8 juin.
    DCLXXI. A M. Louis Viardot.                       10 juin.
   DCLXXII. A Gustave Flaubert.                       21 juin.
  DCLXXIII. A M. Joseph Dessauer.                      5 juillet.
   DCLXXIV. A M. Guillaume Guizot.                    12 juillet.
    DCLXXV. A Gustave Flaubert.                       31 juillet.
   DCLXXVI. A madame Pauline Villot.                     aot.
  DCLXXVII. A Gustave Flaubert.                          aot.
 DCLXXVIII. Au mme.                                  18 septembre.
   DCLXXIX. A Maurice Sand.                              septembre.
    DCLXXX. A Gustave Flaubert.                      fin septembre.
   DCLXXXI. Au mme.                                  15 octobre.
  DCLXXXII. A M. Alexandre Dumas fils.                31 octobre.
 DCLXXXIII. A Gustave Flaubert.                       20 novembre.
  DCLXXXIV. A M. de Chilly.                           12 dcembre.
   DCLXXXV. A S. A. le prince Napolon (Jrme).      17 dcembre.
  DCLXXXVI. A madame Edmond Adam.                     20 dcembre.
 DCLXXXVII. A Gustave Flaubert.                       21 dcembre.

1869

DCLXXXVIII. A M. Emile Rollinat.                       2 janvier.
  DCLXXXIX. A M. Armand Barbs.                        2 janvier.
      DCXC. A madame Edmond Adam.                     10 janvier.
     DCXCI. A Gustave Flaubert.                       17 janvier.
    DCXCII. Au mme.                                  11 fvrier.
   DCXCIII. A M. Edmond Plauchut.                     18 fvrier.
    DCXCIV. A Gustave Flaubert.                       24 fvrier.
     DCXCV. A M. Alexandre Dumas fils.                12 mars.
    DCXCVI. A Gustave Flaubert.                        2 avril.
   DCXCVII. A M. Charles-Edmond.                      20 avril.
  DCXCVIII. A Maurice Sand.                           14 mai.
    DCXCIX. A M. Edmond Plauchut.                     11 juin.
       DCC. Au mme.                                  15 aot.
      DCCI. A Maurice Sand.                           18 septembre.
     DCCII. Au mme.                                  22 septembre.
    DCCIII. Au mme.                                  17 octobre.
     DCCIV. A M. Edmond Plauchut.                     10 novembre.
      DCCV. A Gustave Flaubert.                       15 novembre.
     DCCVI. A Louis Ulbach.                           26 novembre.
    DCCVII. A Mdric Charot.                         28 novembre.
   DCCVIII. A madame Edmond Adam.                     29 novembre.
     DCCIX. A Gustave Flaubert.                       30 novembre.
      DCCX. Au mme.                                   4 dcembre.
     DCCXI. A M. Alexandre Dumas fils.                10 dcembre.
    DCCXII. A Gustave Flaubert.                       14 dcembre.
   DCCXIII. A M. Berton pre.                            dcembre.
    DCCXIV. A Gustave Flaubert.                       17 dcembre.
     DCCXV. Au mme.                                  18 dcembre.
    DCCXVI. A madame Edmond Adam.                     24 dcembre.

1870

   DCCXVII. A M. Armand Barbs.                        4 janvier.
  DCCXVIII. A mademoiselle N. Fleury.                  6 janvier.
    DCCXIX. A Gustave Flaubert.                        9 janvier.
     DCCXX. A Victor Hugo.                             2 fvrier.
    DCCXXI. A Maurice Sand.                           21 fvrier.
   DCCXXII. A madame Simonnet.                        21 fvrier.
  DCGXXIII. A Maurice Sand.                           23 fvrier.
   DCCXXIV. Au mme.                                  26 fvrier.
    DCCXXV. Au mme.                                  27 fvrier.
   DCCXXVI. Au mme.                                   2 mars.
  DCCXXVII. A Gustave Flaubert                        19 mars.
 DCCXXVIII. Au mme.                                  30 mars.
   DCCXXIX. A M. Edmond Plauchut.                      3 avril.
    DCCXXX. A Michel Lvy.                            20 avril.
   DCCXXXI. Au mme.                                  26 avril.
  DCCXXXII. A Gustave Flaubert.                       20 mai.
 DCCXXXIII. A madame Edmond Adam.                      8 juin.
  DCCXXXIV. A Gustave Flaubert.                       29 juin.
   DCCXXXV. A M. Emile de Girardin.                    3 juillet.
  DCCXXXVI. A M. le docteur Henri Favre.               3 juillet.
 DCCXXXVII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.      14 juillet.


FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIME





End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***

***** This file should be named 13839-8.txt or 13839-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/8/3/13839/

Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
