Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 3, 1812-1876, by George Sand

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Title: Correspondance, Vol. 3, 1812-1876

Author: George Sand

Release Date: October 23, 2004 [EBook #13838]

Language: French

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GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

III


QUATRIME DITION

PARIS CALMANN LVY, DITEUR.
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1883



CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND




CCLXIV

A. MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 18 fvrier 1848.

Mon cher garon,

Je suis bien contente d'avoir de tes nouvelles. Je ne suis pas bien gaie
loin de toi, quoique je me batte les flancs pour l'tre. Mais, enfin, il
faut bien que tu remues un peu et que tu prennes _l'air du bureau_, que
tu respires l'air pur et embaum de Paris, et que tu ailles adorer les
dcrets divins du jury de peinture. Apprte-toi  tout ce qu'il y a de
pis, afin de n'avoir pas la souffrance et le dpit _des autres annes_.

Il me faut _tout de suite_ les tats de service de mon pre: je t'avais
dit que c'tait une des choses les plus presses, ainsi que de te
renseigner auprs de ton oncle. Mais tu te plonges dans les dlices du
carnaval, et tu oublies tes commissions. Amuse-toi, c'est fort bien,
nous n'en doutons pas, comme on dit  _Dun-le-Carrick_; mais il faut
faire marcher de front les affaires et les plaisirs, ni plus ni moins
qu'un petit _Buonaparte_. Songe que, si je suis en retard, et que je
paye mille francs d'amende par quinzaine, a ne sera pas du tout drle.
Or, j'arrive dans trs peu de jours  l'poque de la vie de mon pre o
je ne sais plus rien. Les Villeneuve n'en savent rien non plus. J'ai
crit au gnral Exelmans; mais il est  Bayonne, et Dieu sait quand il
me rpondra, Dieu sait de quoi il se souviendra. Mon oncle doit savoir
les campagnes que mon pre a faites depuis 1804 jusqu' 1808. Demande
surtout les tats de service; avec cela, on est _sr_ des principaux
faits. Vite, vite et vite!

Rien de chang ici, en dehors de ton absence, qui fait un grand
changement. Borie est _enclou_ comme un canon, c'est--dire qu'il a
un _clou_ je ne sais pas o, mais je prsume que c'est dans un vilain
endroit. Il est sens dessus dessous  l'ide qu'on va faire une
_rvolution_ dans Paris. Mais je n'y vois pas de prtexte raisonnable
dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre ministres qui
tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du bruit autour de
leur table, il n'en rsultera que des horions, des assassinats commis
par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne crois pas que
le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre M. Guizot.
Thiers vaut mieux  coup sr; mais il ne donnera pas plus de pain aux
pauvres que les autres. Ainsi je t'engage  ne pas aller flner par l;
car on peut y tre charp sans profit pour la bonne cause. S'il fallait
que tu te sacrifiasses _pour la patrie_, je ne t'arrterais pas, tu le
sais; mais se faire assommer pour Odilon Barrot et compagnie, ce serait
trop bte. cris-moi ce que tu auras vu _de loin_, et ne te fourre pas
dans la bagarre, si bagarre il y a, ce que je ne crois pourtant pas.

Tu ne savais donc pas que Bakounine avait t _banni_ par notre honnte
gouvernement. J'ai reu une lettre de lui il y a un mois environ, et je
crois te l'avoir lue; mais tu ne t'en souviens pas. Je lui ai rpondu,
avouant que nous tions gouverns par de la canaille, et que nous avions
grand tort de nous laisser faire. Au reste, l'Italie est sens dessus
dessous. La Sicile se dclare indpendante, ou peu s'en faut, Naples est
en rvolution et le roi cde. Ces nouvelles sont certaines  prsent.
Seulement tout ce qu'ils y gagneront, c'est de passer du gouvernement
despotique au gouvernement constitutionnel, de la brutalit  la
corruption, de la terreur  l'infamie, et, quand ils en seront l, ils
feront comme nous, ils y resteront longtemps. Non, je ne crois pas non
plus  la chimre de Borie.

Nous sommes une gnration de fainants et le Dieu nouveau s'appelle
_Circulus_. Tchons, dans notre coin, de ne pas devenir ignobles, afin
que, si, sur mes vieux jours, ou sur les tiens, il y a un changement 
tout cela, nous puissions en jouir sans rougir de notre pass.

Bonsoir, mon Bouli.




CCLXV

AU MME

                                Nohant, 23 fvrier 1848.

Mon enfant,

Nous sommes bien inquiets ici, comme tu peux croire. Nous savons
seulement ce soir que la journe de mardi a t agite et que celle
d'aujourd'hui a d l'tre encore davantage. Il faut que tu reviennes
tout de suite; non pas que je me livre  de puriles frayeurs, ni que je
veuille te les faire partager, quand mme je les prouverais.

Tu sais bien que je ne te donnerais pas un conseil de couardise. Mais
ta place est ici, s'il y a des troubles srieux. Une rvolution  Paris
aurait son contrecoup immdiat dans les provinces, et surtout ici, o
les nouvelles arrivent en quelques heures. Tu as donc des devoirs 
remplir dans ton domicile et ton absence ne serait pas excusable. Je ne
te parle pas de moi: je ne crois  aucun danger personnel et ne suis
d'ailleurs pas du tout dispose  m'en proccuper. Mais, si j'avais 
agir et  me prononcer pour quoi que ce soit, tu es mon reprsentant
naturel. Viens donc tout de suite,  moins que tu ne voies la
tranquillit absolument rtablie. Laisse  Lambert le soin de nos
affaires  Paris. Tu y retourneras d'ailleurs dans quelques jours, quand
nous aurons vu l'tat des choses.

Bonsoir, mon enfant; je t'attends. J'espre un mot de toi demain matin.
Si la poste n'arrive pas, c'est que l'affaire aura t srieuse. Mais tu
n'as l, je le rpte, aucun devoir  remplir, et, ici, tu peux en avoir
auxquels il ne faut pas manquer.

Je t'embrasse mille fois.

Ta mre.




CCLXVI

AU MME

                                Nohant, 24 fvrier 1848.

Mon enfant,

Ta lettre de mardi, reue ce matin jeudi, m'a fait grand bien. Dieu
veuille que j'en reoive encore une demain matin; car on nous a annonc
la journe de mercredi comme devant tre grave, et mes inquitudes ne
sont calmes que pour renatre. Je vois que tu cours et que tu flnes,
je m'y attendais bien; mais, au moins, puisses-tu tre prudent et adroit
pour chapper aux chocs de ce grand branlement. Si tout est fini,
reste  Paris pour achever tes affaires. Mais, si l'agitation continue,
conforme-toi  ma lettre d'hier.

Rollinat est ici jusqu' dimanche, et nous parlons sans cesse de Paris
et de toi. Borie se lve  huit heures du matin, et court  la Chtre
pour me rapporter tes lettres. Bonjour au petit Lambert; qu'il soit
prudent pour lui et pour toi. Bonsoir, mon cher enfant. Je suis inquite
et je t'aime. Je voudrais tre  demain.

Ta mre.




CCLXVII

A M. GIRERD, A NEVERS

                                Paris, lundi soir, 6 mars 1848.

Mon ami,

Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie
publique nous appelle et nous absorbe. La Rpublique est la meilleure
des familles, le peuple est le meilleur des amis. Il ne faut pas songer
 autre chose.

La Rpublique est sauve  Paris; il s'agit de la sauver en province,
o sa cause n'est pas gagne. Ce n'est pas moi qui ai fait faire ta
nomination: mais c'est moi qui l'ai confirme; car le ministre m'a
rendue en quelque sorte responsable de la conduite de mes amis, et
il m'a donn plein pouvoir pour les encourager, les stimuler, et les
rassurer contre toute intrigue de la part de leurs ennemis, contre toute
faiblesse de la part du gouvernement. Agis donc avec vigueur, mon cher
frre. Dans une situation comme celle o nous sommes, il ne faut pas
seulement du dvouement et de la loyaut, il faut du fanatisme au
besoin. Il faut s'lever, au-dessus de soi-mme, abjurer toute
faiblesse, briser ses propres affections si elles contrarient la
marche d'un pouvoir lu par le peuple et rellement, _foncirement_
rvolutionnaire. Ne t'apitoie pas sur le sort de Michel: Michel est
riche, il est ce qu'il a souhait, ce qu'il a choisi d'tre. Il nous a
trahis, abandonns, dans les mauvais jours. A prsent, son orgueil,
son esprit de domination se rveillent. Il faudra qu'il donne  la
Rpublique des gages certains de son dvouement s'il veut qu'elle lui
donne sa confiance. La dputation est un honneur qu'il peut briguer et
que son talent lui assure peut-tre. C'est l qu'il montrera ce qu'il
est, ce qu'il pense aujourd'hui. Il le montrera  la nation entire. Les
nations sont gnreuses et pardonnent  ceux qui reviennent de leurs
erreurs.

Quant au devoir d'un gouvernement provisoire, il consiste  choisir
des hommes _srs_ pour lancer l'lection dans une voie rpublicaine
et sincre. Que l'amiti fasse donc silence, et n'influence pas
imprudemment l'opinion en faveur d'un homme qui est assez fort pour se
relever lui-mme si son coeur est pur et sa volont droite.

Je ne saurais trop te recommander de ne pas hsiter  balayer tout ce
qui a l'esprit bourgeois. Plus tard, la nation, matresse de sa marche,
usera d'indulgence si elle le juge  propos, et elle fera bien si elle
prouve sa force par la douceur. Mais, aujourd'hui, si elle songe  ses
amis plus qu' son devoir, elle est perdue, et les hommes employs par
elle  son dbut auront commis un parricide.

Tu vois, mon ami, que je ne saurais transiger avec la logique. Fais
comme moi. Si Michel et bien d'autres dserteurs que je connais avaient
besoin de ma vie, je la leur donnerais volontiers, mais ma conscience,
_point_. Michel a _abandonn la dmocratie, en haine de la dmagogie_.
Or il n'y a plus de _dmagogie_. Le peuple a prouv qu'il tait plus
beau, plus grand, plus pur que tous les riches et les savants de ce
monde. Le calomnier la veille pour le flatter le lendemain m'inspire
peu de confiance, et j'estimerais encore mieux Michel s'il protestait
aujourd'hui contre la Rpublique. Je dirais qu'il s'est tromp, qu'il se
trompe, mais qu'il est de bonne foi.

Peut-tre croit-il dsormais travailler pour une rpublique
aristocratique o le droit des pauvres sera refoul et mconnu. S'il
agit ainsi, il brisera l'alliance qui s'est cimente d'une manire
sublime, sur les barricades, entre le riche et le pauvre. Il perdra
la Rpublique et la livrera aux intrigants; et le peuple, qui sent
sa force, ne les supportera plus. Le peuple tombera dans des excs
condamnables si on le trahit; la socit sera livre  une pouvantable
anarchie, et ces riches qui auront dtruit le pacte sacr deviendront
pauvres  leur tour dans des convulsions sociales o tout succombera.

Ils seront punis par o ils auront pch; mais il sera trop tard pour se
repentir. Michel ne connat pas et n'a jamais connu le peuple; que ne le
voit-il aujourd'hui! Il jugerait sa force et respecterait sa vertu.

Courage, volont, persvrance  toute preuve. Je suis  toi pour la
vie.

GEORGE.

Je serai demain soir 7 mars  Nohant pour une huitaine de jours; aprs
quoi, je reviendrai probablement ici pour m'y consacrer entirement aux
nouveaux devoirs que la situation nous cre.




CCLXVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 9 mars 1848.

Vive la Rpublique! Quel rve, quel enthousiasme, et, en mme temps,
quelle tenue, quel ordre  Paris! J'en arrive, j'y ai couru, j'ai vu
s'ouvrir les dernires barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple
grand, sublime, naf, gnreux, le peuple franais, runi au coeur de la
France, au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai
pass bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est
fou, on est ivre, on est heureux de s'tre endormi dans la fange et de
se rveiller dans les cieux. Que tout ce qui vous entoure ait courage et
confiance!

La Rpublique est conquise, elle est assure, nous y prirons tous
plutt que de la lcher. Le gouvernement est compos d'hommes excellents
pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants  une tche qui
demanderait le gnie de Napolon et le coeur de Jsus. Mais la runion
de tous ces hommes qui ont de l'me ou du talent, ou de la volont,
suffit  la situation. Ils veulent le bien, ils le cherchent, ils
l'essayent. Ils sont domins sincrement par un principe suprieur  la
capacit individuelle de chacun, la volont de tous, le droit du peuple.
Le peuple de Paris est si bon, si indulgent, si confiant dans sa cause
et _si fort_, qu'il aide lui-mme son gouvernement.

La dure d'une telle disposition serait l'idal social. Il faut
l'encourager. D'un bout de la France  l'autre, il faut que chacun aide
la Rpublique et la sauve de ses ennemis. Le dsir, le principe, le
voeu fervent des membres du gouvernement provisoire est qu'on envoie
 l'Assemble nationale des hommes qui reprsentent le peuple et dont
plusieurs, le plus possible, sortent de son sein.

Ainsi, mon ami, vos amis doivent y songer et tourner les yeux sur vous
pour la dputation. Je suis bien fche de ne pas connatre les gens
influents de notre opinion dans votre ville. Je les supplierais de
vous choisir et je vous commanderais, au nom de mon amiti maternelle,
d'accepter sans hsiter. Voyez: _faites agir;_ il ne suffit pas de
_laisser agir_. Il n'est plus question de vanit ni d'ambition comme on
l'entendait nagure. Il faut que chacun fasse la manoeuvre du navire et
donne tout son temps, tout son coeur, toute son intelligence, toute sa
vertu  la Rpublique. Les potes peuvent tre, comme Lamartine, de
grands citoyens. Les ouvriers ont  nous dire leurs besoins, leurs
inspirations. crivez-moi vite qu'on y pense et que vous le voulez. Si
j'avais l des amis, je le leur ferais bien comprendre.

Je repars pour Paris dans quelques jours probablement, pour faire soit
un journal, soit autre chose. Je choisirai le meilleur instrument
possible pour accompagner ma chanson. J'ai le coeur plein et la tte en
feu.

Tous mes maux physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oublies.
Je vis, je suis forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans.
Je suis revenue ici aider mes amis, dans la mesure de mes forces, 
rvolutionner le Berry, qui est bien engourdi. Maurice s'occupe de
rvolutionner la commune, chacun fait ce qu'il peut. Ma fille, pendant
ce temps-l, est accouche heureusement dune fille. Borie sera
probablement dput par la Corrze. En attendant, il m'aidera 
organiser mon journal.

Allons, j'espre que nous nous retrouverons tous  Paris, pleins de
vie et d'action, prts  mourir sur les barricades si la Rpublique
succombe. Mais non! la Rpublique vivra; son temps est venu. C'est 
vous, hommes du peuple,  la dfendre jusqu'au dernier soupir.

J'embrasse Dsire, j'embrasse Solange, je vous bnis et je vous aime.

crivez-moi ici. On me renverra votre lettre  Paris, si j'y suis.

Montrez ma lettre a vos amis. Cette fois, je vous y autorise et je vous
le demande.




CCLXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                Paris, 14 mars 1848.

Borie fait comme toi. On t'a annonc un charivari et tu l'as brav. Tu
lui annonces une aubade d'un autre genre et cela lui donne d'autant plus
d'envie d'aller la chercher. Mais je ne suis pas de son avis, je le
retiendrai s'il m'est possible.

Braver des criailleries n'est rien du tout, pas plus pour un homme, je
pense, que pour une femme. Mais je trouve que, pour le moment; il n'y a
rien  faire, parce que le peuple est mis hors de cause  la Chtre, que
le club devient une question de personnes, et qu'on ne pourrait prendre
le parti du principe sans avoir l'air d'agir pour des noms propres.
Bonsoir mon ami; courage quand mme! la Rpublique n'est pas perdue
parce que la Chtre n'en veut Pas.

A toi.

GEORGE.




CCLXX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 18 mars 1848.

Cher enfant, J'ai fait un trs bon voyage; mais je n'ai trouv chez toi
ni lisa[1] ni clefs. On a couru chez trois serruriers pour faire ouvrir
la porte: pas de serruriers! Ils taient tous aux clubs. De guerre
lasse, j'ai t coucher dans un htel garni. Ce matin, je suis chez
Pinson[2], d'o je t'cris. lisa et les clefs sont retrouves. J'irai
ce soir loger chez toi, en attendant que je m'installe un peu mieux s'il
y a lieu. Mais je ne veux pas encore louer pour un mois, avant de savoir
si je pourrai faire quelque chose ici. Je vais aller voir Pauline[3].
Je viens de faire, en djeunant, le rcit de la fte de Nohant pour
la _Rforme_. Borie en a fait un en djeunant  Chteauroux, pour le
journal de Fleury. Tu les recevras l'un et l'autre et tu feras bien de
les lire dimanche,  haute et intelligible voix,  tes gardes nationaux.
a les flattera. Tu dvelopperas ces articles par des conversations dans
les groupes. Tu feras sentir la ncessit de l'impt pour ce moment de
crise. Tu diras que nous sommes trs contents d'en payer la plus grosse
part et que ce n'est pas acheter trop cher les bienfaits de l'avenir.
Voil ton thme, que tu traduiras en berrichon.

cris-moi, car je me trouve bien seule ici. Adresse-moi tes lettres rue
de Cond. Je t'crirai plus au long quand j'aurai vu un peu de monde et
entam quelque projet.

Tu as d recevoir la nomination de ton adjoint. Nous allons nous occuper
de l'affaire des noyers. Ne t'ennuie pas trop. Travaille  prcher, 
rpublicaniser nos bons paroissiens. Nous ne manquons pas de vin cette
anne, tu peux faire rafrachir ta garde nationale arme, modrment,
dans la cuisine, et, l, pendant une heure, tu peux causer avec eux
et les clairer beaucoup. Je t'enverrai du _Blaise Bonnin_[4], qui
te servira de thme. Seulement, mets, de l'ordre maintenant dans ces
runions, et, s'il le faut, forme une espce de club, d'o seront exclus
les flneurs et les buveurs inutiles, les enfants et les femmes, qui ne
songent qu' crier et  danser. Pour le moment, c'est tout ce qu'on peut
faire.

Je te _rebige_ et je t'aime.

  [1] Concierge.
  [2] Restaurateur, rue de l'Ancienne-Comdie.
  [3] Pauline Viardot.
  [4] _Lettres d'un paysan de la valle Noire, crites sous la dicte de
      Blaise Bonnin_.




CCLXXI

AU MME

                                Paris, 24 mars 1848.

Mon Bouli,

Me voil dj occupe comme un homme d'tat. J'ai fait deux circulaires
gouvernementales aujourd'hui, une pour le ministre de l'instruction
publique, et une pour le ministre de l'intrieur. Ce qui m'amuse, c'est
que tout cela s'adresse aux maires, et que tu vas recevoir par la voie
officielle les instructions de ta _mre_.

Ah! ah! monsieur le maire[1]! vous allez marcher droit, et, pour
commencer, vous lirez, chaque dimanche, un des _Bulletins de la
Rpublique_  votre garde nationale runie. Quand vous l'aurez lu, vous
l'expliquerez, et, quand ce sera fait, vous afficherez ledit _Bulletin_
 la porte de l'glise. Les facteurs ont l'ordre de faire leur rapport
contre ceux des maires qui y manqueront. Ne nglige pas tout cela, et,
en lisant ces _Bulletins_ avec attention, tes devoirs de maire et de
citoyen te seront clairement tracs. Il faudra faire de mme pour les
circulaires du ministre de l'instruction publique. Je ne sais auquel
entendre. On m'appelle  droite,  gauche. Je ne demande pas mieux.

Pendant ce temps, on imprime mes deux _Lettres au Peuple_. Je vais faire
une revue[2] avec Viardot, un prologue[3] pour Lockroy[4]. J'ai persuad
 Ledru-Rollin de demander une _Marseillaise_  Pauline. Au reste,
Rachel chante la vraie _Marseillaise_ tous les soirs aux Franais d'une
manire admirable,  ce qu'on dit. J'irai l'entendre demain.

Mon diteur commence  me payer. Il s'est dj excut de trois mille
francs et promet le reste pour la semaine prochaine; nous nous en
tirerons donc, j'espre. Tu entends bien que je n'ai pas d demander un
sou au gouvernement. Seulement, si je me trouvais dans la dbine, je
demanderais un prt, et je ne serais pas expose  une catastrophe.
Tu entends bien aussi que ma rdaction dans les actes officiels du
gouvernement ne doit pas tre crie sur les toits. Je ne signe pas. Tu
dois avoir reu les six premiers numros du _Bulletin de la Rpublique_,
le septime sera de moi. Je te garderai la collection; ainsi _affiche_
les tiens, et _fiche_-toi de les voir dtruits par la pluie.

Tu verras dans la _Rforme_ d'aujourd'hui mon compte rendu de la fte de
Nohant-Vic et ton nom figurer au milieu. Tout va aussi bien ici que a
va mal chez nous. J'ai prvenu Ledru-Rollin de ce qui se passait  la
Chtre. Il va y envoyer un reprsentant spcial. Garde a pour toi
encore. J'ai fait connaissance avec Jean Reynaud, avec Barbs, avec M.
Boudin, prtendant  la dputation de l'Indre; celui-ci m'a paru
un rpublicain assez crne, et il est, en effet, ami intime de
Ledru-Rollin. Il nous faudra peut-tre l'appuyer. Je crois que les
lections seront retardes. Il ne faut pas le dire, et il faut ne pas
ngliger l'instruction de tes administrs. Tu as ton bout de devoir
 remplir, chacun doit s'y mettre, mme Lambert, qui doit prcher la
rpublique sur tous les tons aux habitants de Nohant.

Je suis toujours dans ta cambuse, et j'y resterai peut-tre. C'est une
conomie, et le gouvernement provisoire vient m'y trouver tout de
mme. Solange m'crit qu'elle va trs bien et qu'elle part pour Paris.
Clsinger fera peu  peu ses affaires. La Rpublique lui reconnat du
talent et l'emploiera quand elle aura de l'argent.

Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la Rpublique. Il
est gard  vue par le gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se
sauve avec son argent, et qui lui mettrait de la mobile  ses trousses.
Encore _motus_ l-dessus. Il se passe les plus drles de choses.

Le gouvernement et le peuple s'attendent  de mauvais dputs et ils
sont d'accord pour les _ficher_ par les fentres. Tu viendras, nous
irons, et nous rirons. On est aussi crne ici qu'on est lche chez nous.
On joue le tout pour le tout; mais la partie est belle. Bonsoir, mon
Bouli; je t'embrasse mille fois.

Le Ptu[5] va tous les soirs  un club de Corrziens. Il n'y a ni hommes
ni femmes, ils sont tous _Limougis_. On n'y parle que le patois. _Cha_
doit tre _chuperbe!_

Il va partir pour _chon_ beau pays, aussitt que je serai enraye. Il
_ch'embte_ beaucoup, parce que je le conduis chez les _minichtres,
oche_ qu'il reste jusqu' une heure du matin  m'attendre dans les
antichambres. Il dit que _ch'est_ un _fichou_ mtier. Je crois bien
qu'il _chera_ dput et qu'il parlera _chur_ la chtaigne.

Ne manque pas de dire  ta garde nationale qu'il n'est question que
d'elle  Paris. a la flattera un peu.

Prends courage, nous allons ferme. Emmanuel a t deux heures au bout
des fusils de brigands qui voulaient le tuer pour ne pas rendre les
clefs de la poudrire de Lyon et huit canons. Il s'en est tir par son
loquence et son courage; il en a dans l'occasion. Nous l'aurons, va, la
Rpublique, en dpit de tout. Le peuple est debout et diablement beau
ici. Tous les jours et sur tous les points, on plante des arbres de
la libert. J'en ai rencontr trois hier en diverses rues, des pins
immenses ports sur les paules de cinquante ouvriers. En tte, le
tambour, le drapeau, et des bandes de ces beaux travailleurs de terre,
forts, graves, couronns de feuillage, la bche, la pioche ou la cogne
sur l'paule; c'est magnifique, c'est plus beau que tous les _Robert_ du
monde!

  [1] Maurice Sand venait d'tre nomm maire de la commune de Nohant-Vie.
  [2] _La Cause du peuple_.
  [3] _Le Roi attend_.
  [4] Alors administrateur du Thtre-Franais.
  [5] Victor Borie.




CCLXXII

A M. DE LAMARTINE, A PARIS

                                Paris, avril 1848.

Monsieur,

Je vous comprends bien. Vous ne songez qu' viter une rvolution,
l'effusion du sang, les violences, un avnement trop prompt de la
dmocratie aveugl et encore barbare sous bien des rapports. Je
crois que vous vous exagrez, d'une part, l'tat d'enfance de cette
dmocratie, et que, de l'autre, vous doutez des rapides et divins
progrs que ses convulsions lui feraient faire. Pourquoi en doutez-vous,
vous qui lisez dans le sein de Dieu et qui voyez combien cette humanit
en travail lui est chre! vous qui pouvez juger des miracles que la
Toute-Puissance tient en rserve pour l'intelligence des faibles et des
opprims, d'aprs les rvlations sublimes qui sont tombes dans votre
me de pote et d'artiste? Eh quoi! en peu d'annes, vous vous tes
lev dans les plus hautes rgions de la pense humaine, et, vous
faisant jour au sein des tnbres du catholicisme, vous avez t emport
par l'esprit de Dieu, assez haut pour crier cet oracle que je rpte du
matin au soir:

    Plus il fait clair, mieux on voit Dieu!

Vous avez emport, avec les flammes qui jaillissaient de vous, ce milieu
de vaine fume et de ples brouillards o la vanit du monde voulait
vous retenir; et, maintenant, vous ne croiriez pas que la volont
divine, qui a accompli ce miracle dans un individu, puisse faire briller
les mmes clairs de vrit sur tout un peuple? vous croyez qu'il
attendra des sicles pour raliser le tableau magique qu'il vous a
permis d'entrevoir? Oh non! oh non! Son rgne est plus proche que vous
ne pensez, et, s'il est proche, c'est qu'il est lgitime, c'est qu'il
est saint, c'est qu'il est marqu au cadran des sicles. Vous vous
trompez d'heure, grand pote, et grand homme! Vous croyez vivre dans
ces temps o le devoir de l'homme de bien et de l'homme de gnie sont
identiques, et tendent galement  retarder la ruine de socits encore
bonnes et durables! Vous croyez que la ruine commence, tandis qu'elle
est consomme, et qu'une dernire pierre la retient encore! Voulez-vous
donc tre cette dernire pierre, la clef de cette vote impure, vous
qui hassez les impurets dans le fond de votre coeur, et qui reniez le
culte de Mammon  la face de la terre, dans vos lans lyriques?

Si cette socit d'hommes d'affaires  laquelle vous vous abaissez
s'occupait franchement de l'mancipation de la famille humaine, je vous
admirerais comme un saint, et je dirais que c'est joindre la douceur
de Jsus  son gnie, que de manger  la table des centeniers pour les
amener  la vrit. Mais vous savez bien que vous n'amnerez pas de
pareils rsultats. Ce miracle de convertir et de toucher les mes
corrompues ou abruties n'est que dans la main de l'ternel, et il parat
que ce n'est point par l qu'il veut entamer la rgnration, puisqu'il
n'claire et n'attendrit aucune de ces mes; c'est par-dessous qu'il
travaille, et tout le dessus semble devoir tre cart comme une vaine
cume. Pourquoi tes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas clairer et non
avec ceux qu'il claire? pourquoi vous placez-vous entre la bourgeoisie
et le proltariat pour prcher  l'un la rsignation, c'est--dire
la continuation de ses maux jusqu' un nouvel ordre que vos hommes
d'affaires retarderont le plus qu'ils pourront,  l'autre des sacrifices
qui n'aboutiront qu' de petites concessions, encore seront-elles
amenes par la peur plus que par la persuasion?

Eh! mon Dieu, si la peur seule peut les branler et les vaincre,
mettez-vous donc avec ces proltaires pour menacer; sauf  vous placer
en travers le lendemain; pour les empcher d'excuter leurs menaces.
Puisqu'il vous faut de l'action, puisque vous tes une nature
laborieuse, aimant  mettre la main  l'oeuvre, voil la seule action
digne de vous; car les temps sont mrs pour cette action, et elle vous
surprendra au milieu du calme impartial o vous vous retranchez, fermant
les yeux et les oreilles, devant le flot qui monte et qui gronde. Mon
Dieu, mon Dieu, il en est temps encore, et, puisque votre coeur est
plein de la vrit et de son amour, il n'y a entre ce peuple et vous
qu'une erreur de calcul dans le calendrier, que vous consultez chacun
d'un point de vue diffrent. Ne faites pas dire  la postrit: Ce
grand homme mourut les yeux ouverts sur l'avenir et ferms sur le
prsent. Il prdit le rgne de la justice, et, par une trange
contradiction trop frquente chez les hommes clbres, il se cramponna
au pass et ne travailla qu' le prolonger. Il est vrai qu'un vers de
lui eut plus de valeur et plus d'effet que tous les travaux politiques
de sa vie; car, ce vers, c'tait la voix de Dieu qui parlait en lui, et,
ces travaux politiques, c'tait l'erreur humaine qui l'y condamnait;
mais il est cruel de ne pouvoir l'enregistrer que parmi les lumires, et
non parmi les dvouements de cette poque de lutte dont il mconnut trop
la marche rapide et l'issue immdiate.

Si vous arrivez  la prsidence de la Chambre, et que vous ne soyez
pas, sur le fauteuil, un autre homme que celui de la chambre vote de
Saint-Point, tant mieux. Je crois que, l, vous pouvez faire beaucoup
de bien; car vous avez de la conscience, vous tes pur, incorruptible,
sincre, honnte dans toute l'acception du mot en politique, je le
sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force, d'enthousiasme,
d'abngation et de pieux fanatisme pour tre en prose le mme homme
que vous tes en vers! Non, vous ne le serez pas; vous craindrez trop
l'tranget, le ridicule; vous serez trop soumis aux convenances; vous
penserez qu'il faut parler  des hommes d'affaires, comme avec des
hommes d'affaires. Vous oublierez que, hors de cette enceinte troite et
sourde, la voix d'un homme de coeur et de gnie retentit dans l'espace
et remue le monde.

Non, vous ne l'oserez pas! aprs avoir dit les choses magnifiques
dont vos discours sont remplis, vous viendrez, avec votre second
mouvement,--ce second mouvement qui justifie si bien l'odieux proverbe
de M. de Talleyrand,--calmer l'irritation qu'excitent vos hardiesses et
passer l'ponge sur vos caractres de feu. Vous viendrez encore dire
comme dans vos vers: N'ayez pas peur de moi, messieurs, je ne suis
point un dmocrate, je craindrais trop de vous paratre dmagogue. Non,
vous n'oserez pas!

Et ce n'est pas la peur des mes basses qui vous en empchera; je sais
bien que vous affronteriez la misre et les supplices; mais ce sera la
peur du scandale, et vous craindrez ces petits hommes capables qui se
posent en hommes d'tat et qui diraient d'un air dpit: Il est fou, il
est ignorant, il est grossier et flatte le peuple; il n'est que pote,
il n'est pas homme d'tat, profond politique comme nous. Comme eux!
comme eux qui se rengorgent et se gonflent, un pied dans l'abme qui
s'entr'ouvre sans qu'ils s'en doutent et qui dj les entrane!

Mais, quand mme l'univers entier mconnatrait un grand homme
courageux, quand le peuple mme, ingrat et aveugl, viendrait vous
traiter de fou, de rveur et de niais... Mais non, vous n'tes pas
fanatique, et cependant vous devriez l'tre, vous  qui Dieu parle sur
le Sina. Vous avez le droit ensuite de rentrer dans la vie ordinaire,
mais vous ne devez pas y tre un homme ordinaire. Vous devez porter les
feux dont vous avez t embras dans votre rencontre avec le Seigneur,
au milieu des glaces o les mauvais coeurs languissent et se paralysent.

Vous tes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous reste 
tre un homme vertueux.

Faites,  source de lumire et d'amour, que le zle de votre maison
dvore le coeur de cette crature d'lite.




CCLXXIII

A M. CHARLES DELAVEAU, A LA CHTRE


                                Paris, 13 avril 1848.

Mon cher Delaveau,

Je regrette que vous ayez pris la peine de venir chez moi pour ne pas
me rencontrer. C'est la faute de Duplomb, que j'avais charg de vous
demander pour moi cette entrevue, en le priant de me faire savoir si
l'heure et le jour vous convenaient. Ne recevant de lui aucun avis, j'ai
pens qu'il n'avait pas encore pu vous voir.

Ma soire de demain n'est pas libre et je pense m'absenter aprs-demain
pour quelques jours. Je viens donc, tout en vous remerciant d'avoir
rpondu  mon appel, vous mettre, par crit, au courant de l'objet de
l'explication que je dsirais avoir avec vous de vive voix.

J'ai appris qu'au moment de nos lections, une manifestation avait t
faite  Nohant par les ouvriers de la Chtre. Cette manifestation fort
peu menaante, je le sais, tait pourtant hostile et les cris de _A bas
madame Dudevant! A bas Maurice Dudevant! A bas les communistes! A bas
les ennemis de M. Delaveau!_ ont salu avec assez d'acharnement une
maison qui a nourri et assist plus de pauvres qu'aucune autre dans
l'arrondissement. Enfin cette dmonstration tait faite en votre nom. Je
ne m'en suis point proccupe; mais je me suis rserv le droit de vous
en demander l'explication, aussitt qu'il me serait possible de vous
voir.

Je provoquerai ces explications en vous en donnant sur mon compte, que
je dfie personne de dmentir, et je veux vous les donner, parce que
certainement vous avez cru, en dirigeant sur Nohant une dmonstration
hostile, rpondre  quelque hostilit de ma part. S'il en tait ainsi,
vous seriez peu excusable d'avoir voulu exercer des reprsailles avant
de vous tre assur de quelque provocation de ma part. Je vous dirai
donc trs franchement (en vous annonant que je vais  Nohant attendre
vos bandes dvoues) que je n'ai jamais, depuis assez longtemps, eu la
moindre confiance dans votre conduite politique.

Ce n'est pas d'hier que nous nous connaissons. Nous avons t intimement
lis dans notre jeunesse, et,  cette poque, vous alliez beaucoup plus
loin que moi dans vos ides rvolutionnaires; j'avais alors trs peu
tudi la Rvolution et je n'acceptais point la guillotine, que, du
reste, je n'ai jamais accepte et n'accepterai jamais. A cette poque
pourtant, vous admiriez sans rserve Robespierre, Couthon et Saint-Just,
que j'ai appris aussi  admirer depuis, sauf l'application excessive et
sanglante de leur thorie. Nous nous sommes chamaills assez souvent
sur ce point pour qu'il m'en souvienne, et, comme ces discussions
finissaient amicalement, mon frre et moi, nous vous appelions le
docteur Guillotin; ce qui ne vous fchait point.

Depuis, vous tes entr dans un systme de modration dynastique que je
n'ai jamais compris. Nous avions chang tous les deux. J'avais avanc
dans mon opinion, vous aviez recul dans la vtre. Mes amis combattaient
dans les lections pour vous porter  la Chambre comme l'expression de
leurs ides. Je trouvais qu'ils se trompaient, je le leur disais; mais
je n'essayais point de les arrter, parce que vous tiez excus, 
mes yeux, de votre tideur politique par le rle d'homme honnte et
charitable.

Votre ferveur rpublicaine a eu droit de m'tonner aprs le 24 fvrier;
vous avez chang encore une fois, je le veux bien, et j'admets que vous
ayez t sincre, je veux le croire, d'autant plus que je vous vois,
depuis quelques jours, voter avec l'extrme gauche; mais j'ai t
parfaitement fonde jusque-l  ne vous point croire rpublicain, et
je ne me suis point gne pour le dire, lorsque l'occasion s'est
rencontre.

Mais, en mme temps que j'ai le droit de dire ce que je pense, et de
penser ce que je crois vrai, je ne crois point avoir celui de me mler
 des intrigues et  des manoeuvres lectorales; c'est ce que je n'ai
jamais fait, c'est ce que je ne ferai jamais. Mon rle de femme s'y
oppose, ma conscience me le dfend, et, si j'tais homme, je ne me
croirais pas dispense de porter la mme droiture dans ma conduite
politique. Si j'ai t accuse d'un acte quelconque tendant  contrarier
votre lection,  noircir votre caractre priv,  tromper l'opinion sur
votre compte, je vous somme de me le faire savoir, parce que je veux y
rpondre et ne pas rester sous le coup d'une calomnie.

Voil pour moi; mais, quant  vous, vous avez  m'expliquer aussi
quelle part vous avez prise  la dmonstration faite contre moi par des
ouvriers de la Chtre, qui certainement n'ont point personnellement le
plus lger reproche  me faire.--Voici ce dont toutes les apparences
vous accusent:

Vous auriez excit ces ouvriers contre ma maison et contre mon nom, en
exploitant la ridicule terreur que le mot de communisme inspire  ceux
qui ne le comprennent pas. Vous auriez expliqu ainsi le communisme pour
exasprer ces braves gens: Les communistes veulent prendre tous vos
biens, toutes vos terres, et vous donner six ou huit sous de salaire par
jour. Madame Dudevant est alle  Paris pour se joindre, par ses crits,
 ceux qui veulent raliser tout de suite cette belle doctrine, etc.,
etc.

Toutes ces accusations sont trop btes pour avoir t inventes par
vous. Leurs auteurs ne sont probablement pas dignes d'tre recherchs;
mais vous exerciez sur les gens de la Chtre une influence qui,
jusque-l, vous avait fait honneur, et vous ne vous en tes pas servi
pour faire cesser ces bruits ridicules. Vous paraissez les avoir
encourags, au contraire, et vous avez laiss faire la dmonstration
sur Nohant. Vous tes donc responsable devant l'opinion publique de
l'garement de vos partisans, non seulement en ce qui me concerne, mais
aussi en ce qui concerne les paysans de ma commune, menacs et violents
dans leur vote. Il serait facile de prouver que, tandis que mon fils,
contraire par opinion  votre lection, crivait fidlement votre nom
sur tous les bulletins o les gens de la commune dsiraient le voir
inscrit, vos partisans arrachaient,  d'autres mains, d'autres bulletins
et y substituaient le leur avec menace et brutalit. Une enqute va
tre ouverte  ce sujet, je l'apprends ce soir. Avant d'y porter mon
tmoignage, si je suis appele  le faire, je veux savoir de vous la
vrit et me mettre en demeure de vous accuser ou de vous justifier.
J'accepterai une franche explication, si hostile qu'elle puisse tre, et
je la prfrerai de beaucoup  une petite guerre d'intrigues, pour se
disputer une popularit dont je ne voudrais pas  ce prix, et dont je
suis peu jalouse dans les vilaines conditions o elle est place.

Je sais que nous nous occupons l d'un trs petit fait, et que, sur tout
le sol de la France, il s'en est produit simultanment de semblables,
mme de beaucoup plus graves en plusieurs endroits. Mais ceci est une
affaire de vous  moi que je tiens  claircir et dont il vous est
impossible de me refuser la solution. J'attends donc votre rponse pour
savoir si je puis encore vous conserver mon estime et mon ancienne
amiti.

GEORGE SAND.




CCLXXIV

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 17 avril 1848.

Mon pauvre Bouli,

J'ai bien dans l'ide que la Rpublique a t tue dans son principe et
dans son avenir, du moins dans son prochain avenir. Aujourd'hui, elle
a t souille par des cris de mort. La libert et l'galit ont t
foules aux pieds avec la fraternit, pendant toute cette journe. C'est
la contre-partie de la manifestation contre les bonnets  poil.

Aujourd'hui, ce n'taient plus seulement les bonnets  poil, c'tait
toute la bourgeoisie arme et habille; c'tait toute la banlieue,
cette mme froce banlieue qui criait en 1832: _Mort aux rpublicains!_
Aujourd'hui, elle crie: _Vive la rpublique!_ mais: _Mort aux
communistes! Mort  Cabet!_ Et ce cri est sorti de deux cent mille
bouches dont les dix-neuf vingtimes le rptaient sans savoir ce que
c'est que le communisme; aujourd'hui, Paris s'est conduit comme la
Chtre.

Il faut te dire comment tout cela est arriv; car tu n'y comprendrais
rien par les journaux. Garde pour toi le _secret_ de la chose.

Il y avait trois conspirations, ou plutt quatre, sur pied depuis huit
jours.

D'abord Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, Caussidire et Albert
voulaient forcer Marrast, Garnier-Pags, Carnot, Bethmont, enfin
tous les juste-milieu de la Rpublique  se retirer du gouvernement
provisoire. Ils auraient gard Lamartine et Arago, qui sont mixtes et
qui, prfrant le pouvoir aux opinions (qu'ils n'ont pas), se seraient
joints  eux et au peuple. Cette conspiration tait bien fonde. Les
autres nous ramnent  toutes les institutions de la monarchie, au rgne
des banquiers,  la misre extrme et  l'abandon du pauvre, au luxe
effrn des riches, enfin  ce systme qui fait dpendre l'ouvrier,
comme un esclave, du travail que le matre lui mesure, lui chicane
et lui retire  son gr. Cette conspiration et donc pu sauver la
Rpublique, proclamer  l'instant la diminution des impts du pauvre,
prendre des mesures qui, sans ruiner les fortunes honntes, eussent tir
la France de la crise financire; changer la forme de la loi lectorale,
qui est mauvaise et donnera des lections de clocher; enfin, faire tout
le bien possible, dans ce moment, ramener le peuple  la Rpublique,
dont le bourgeois a russi dj  le dgoter dans toutes les provinces,
et nous procurer une Assemble nationale qu'on n'aurait pas t forc de
violenter.

La deuxime conspiration tait celle de Marrast, Garnier-Pags et
compagnie, qui voulaient armer et faire prononcer la bourgeoisie contre
le peuple, en conservant le systme de Louis-Philippe, sous le nom de
rpublique.

La troisime tait, dit-on, celle de Blanqui, Cabet et Raspail, qui
voulaient, avec leurs disciples et leurs amis des clubs jacobins, tenter
un coup de main et se mettre  la place du gouvernement provisoire.

La quatrime tait une complication de la premire: Louis Blanc, avec
Vidal, Albert et l'_cole ouvrire_ du Luxembourg, voulant se faire
proclamer dictateur et chasser tout, except lui. Je n'en ai pas la
preuve; mais cela me parat certain maintenant.

Voici comment ont agi les quatre conspirations:

Ledru-Rollin, ne pouvant s'entendre avec Louis Blanc, ou se sentant
trahi par lui, n'a rien fait  propos et n'a eu qu'un rle effac.

Marrast et compagnie ont appel, sous main,  leur aide toute la
banlieue et toute la bourgeoisie arme, sous prtexte que Cabet voulait
mettre Paris  feu et  sang, et on l'a si bien persuad  tout le
monde, que le parti honnte et brave de Ledru-Rollin, qui tait soutenu
par Barbs, Caussidire et tous mes amis, est rest coi, ne voulant pas
donner  son insu, dans la confusion d'un mouvement populaire, aide et
protection  Cabet, qui est un imbcile,  Raspail et  Blanqui, les
_Marat_ de ce temps-ci. La conspiration de Blanqui, Raspail et Cabet
n'existait peut-tre pas,  moins qu'elle ne ft mle  celle de Louis
Blanc. Par eux-mmes, ces trois hommes ne runissent pas  Paris mille
personnes sres. Ils sont donc peu dignes du fracas qu'on a fait  leur
propos.

La conspiration Louis Blanc, compose de trente mille ouvriers des
corporations, rallis par la formule de l'organisation du travail, tait
la seule qui pt inquiter vritablement le parti Marrast; mais elle et
t crase par la garde nationale arme, si elle et boug.

Toutes ces combinaisons avaient chacune un prtexte diffrent pour se
mettre sur pied aujourd'hui.

Pour les ouvriers de Louis Blanc, c'tait de se runir au Champ de Mars,
afin d'lire les officiers de leur tat-major.

Pour la banlieue de Marrast, c'tait de venir reconnatre ses officiers.

Pour la mobile et la police de Caussidire et Ledru, c'tait d'empcher
Blanqui, Raspail et Cabet de tenter un coup de main.

Pour ces derniers, c'tait de porter des offrandes patriotiques 
l'htel de ville.

Au milieu de tout cela, deux hommes pensaient  eux-mmes sans agir.
Leroux se tenait prt  _escamoter la papaut_ de Cabet sur les
communistes. Mais il n'avait pas assez de suite dans les ides ou pas
assez d'audace pour en venir  bout. Il n'a pas paru.

L'autre homme, c'est Lamartine, espce de Lafayette naf, qui veut tre
prsident de la Rpublique et qui en viendra peut-tre  bout, parce
qu'il mnage toutes les ides et tous les hommes; sans croire  aucune
ide et sans aimer aucun homme. Il a eu les honneurs et le triomphe de
la journe sans avoir rien fait.

Voici maintenant comment les choses se sont passes:

A deux heures, les trente mille ouvriers de Louis Blanc ont t au Champ
de Mars, o l'on dit que Louis Blanc n'est point venu; ce qui les a
mcontents et refroidis. A la mme heure, de tous les coins de Paris,
ont apparu la garde nationale bourgeoise et la banlieue, cent mille
hommes au moins, qui ont t aux Invalides et n'ont fait que traverser
pour se rendre  l'htel de ville en mme temps que les ouvriers.

Ce mouvement s'est fait avec beaucoup d'art. Les ouvriers portaient des
bannires sur lesquelles taient crites leurs formules: _Organisation
du travail, Cessation de l'exploitation de l'homme par l'homme_.

Ils allaient demander au gouvernement provisoire de leur promettre
dfinitivement la garantie de ce principe. On pense que, sur le refus de
certains membres du gouvernement, ils auraient exig leur dmission.
Ils l'auraient fait pacifiquement; car ils n'avaient point d'armes,
quoiqu'ils eussent pu en avoir, tant tous gardes nationaux.

Mais ils n'ont pu que prsenter trs civilement leurs offrandes et leurs
voeux; car  peine avaient-ils enfil le quai du Louvre, que trois
colonnes de gardes nationaux arms jusqu'aux dents, fusils chargs et
cartouches en poche, se placrent sur les deux flancs de la colonne des
ouvriers. Arriv au pont des Arts, on fit encore une meilleure division.
On plaa une troisime colonne de gardes nationaux et de mobiles au
centre. De sorte que cinq colonnes marchaient de front: trois colonnes
bourgeoises armes au centre et sur les cts, deux colonnes d'ouvriers
dsarms,  droite et  gauche de la colonne du centre; puis, dans les
intervalles, promenades de gardes nationaux  cheval, laids et btes
comme de coutume.

C'tait un beau et triste spectacle que ce peuple marchant, fier et
mcontent, au milieu de toutes ces baonnettes. Les baonnettes criaient
et beuglaient: _Vive la Rpublique! Vive le gouvernement provisoire!
Vive Lamartine!_ Les ouvriers rpondaient: _Vive la bonne Rpublique!
Vive l'galit! Vive la vraie Rpublique du Christ_!

La foule couvrait les trottoirs et les parapets. J'tais avec Rochery,
et il n'y avait pas moyen de marcher ailleurs qu'avec la colonne des
ouvriers, toujours bonne, polie et fraternelle. Toutes les cinq minutes,
on faisait faire un temps d'arrt aux ouvriers, et la garde nationale
avanait de plusieurs pelotons, afin de mettre un intervalle sur la
place de l'Htel-de-Ville entre chaque colonne d'ouvriers et mme entre
chaque corporation. On les prenait dans un filet maille par maille. Ils
le sentaient, et ils contenaient leur indignation.

Arriv sur la place de l'Htel-de-Ville, on les fit attendre une heure
pour que toute la mobile et toute la garde bourgeoise ft place et
chelonne; Le gouvernement provisoire, aux fentres de l'htel de
ville, se posait en Apollon. Louis Blanc avait une belle, tenue de
Saint-Just. Ledru-Rollin se montrait peu et faisait contre fortune bon
coeur. Lamartine triomphait sur toute la ligne. Garnier-Pages faisait
une mine de jsuite, Crmieux et Pagnerre taient prodigues de leurs
hideuses boules et saluaient royalement la populace.

Les pauvres ouvriers taient refouls derrire la garde bourgeoise, le
long des murs au fond de la place. Enfin, on leur ouvrit, au milieu des
rangs, un petit passage si troit, que, de quatre par quatre qu'ils
taient, ils furent forcs de se mettre deux par deux, et on leur
permit d'arriver le long de la grille, c'est--dire devant cent mille
baonnettes et fusils chargs. Dans l'intrieur de la grille, la mobile
arme, fanatise ou trompe, aurait fait feu sur eux au moindre mot. Le
grand Lamartine daigna descendre sur le perron et leur donner de l'eau
bnite de cour. Je n'ai pu entendre les discours; mais, qu'ils en
fussent contents ou non, cela dura dix minutes, et les ouvriers
dfilrent par le fond des autres rues, tandis que la garde bourgeoise
et la mobile se firent passer pompeusement en revue par Lamartine et les
autres triomphateurs.

Comme je m'tais fourre au milieu des gamins de la mobile, au centre
de la place pour mieux voir, je me suis esquive  ce moment-l, pour
n'avoir pas l'honneur insigne d'tre passe en revue aussi, et je
suis revenue dner chez Pinson, bien triste et voyant la _Rpublique
rpublicaine_  bas pour longtemps peut-tre.

Ce soir, je suis sortie  neuf heures avec Borie pour voir ce qui se
passait. Tous les ouvriers taient partis; la rue tait aux bourgeois,
tudiants, boutiquiers, flneurs de toute espce qui criaient: _A bas
les communistes! A la lanterne les cabtistes! Mort  Cabet!_ Et les
enfants des rues rptaient machinalement ces cris de mort: Voil
comment la bourgeoisie fait l'ducation du peuple. Le premier cri de
_mort_ et le doux nom de _lanterne_ ont t jets aujourd'hui  la
Rvolution par les bourgeois. Nous en verrons de belles si on les laisse
faire.

Sur le pont des Arts, nous entendons battre la charge et nous voyons
reluire aux torches, sur les quais, une file de baonnettes immense qui
reprend au pas de course le chemin de l'htel de ville. Nous y courons:
c'tait la deuxime lgion, la plus bourgeoise de Paris et d'autres de
mme acabit, vingt mille hommes environ qui vocifraient  rendre sourd
cet ternel cri de _Mort  Cabet! Mort aux communistes!_ A coup sr, je
ne fais pas de Cabet le moindre cas; mais, sur trois hommes, dont il
est le moins mauvais, pourquoi toujours Cabet? A coup sr, Blanqui et
Raspail mriteraient plus de haine, et leur nom n'a pas t prononc
une seule fois. C'est qu'ils ne reprsentent pas d'ides, et que la
bourgeoisie veut tuer les ides. Demain, on criera: _A bas tous les
socialistes! A bas Louis Blanc!_ et, quand on aura bien cri: _A bas_
quand on se sera bien habitu au mot de _lanterne_, quand on aura bien
accoutum les oreilles du peuple au cri de _mort_, on s'tonnera que le
peuple se fche et se venge. C'est infme! Si ce malheureux Cabet se ft
montr, on l'et mis en pices; car le peuple, en grande partie, croyait
voir dans Cabet un ennemi redoutable.

Nous suivmes cette bande de furieux jusqu' l'htel de ville, et, l,
elle dfila devant l'htel, o il n'y avait personne du gouvernement
provisoire, en beuglant toujours le mme refrain et en tirant quelques
coups de fusil en l'air. Ces bourgeois, qui ne veulent pas que le peuple
lance des ptards, ils avaient leurs fusils chargs  balle et pouvaient
tuer quelques curieux aux fentres. a leur tait fort gal, c'tait une
bande de btes altres de sang. Que quelqu'un et prononc un mot de
blme, ils l'eussent tu. La pauvre petite mobile fraternisait avec eux
sans savoir ce qu'elle faisait. Le gnral Courtais et son tat-major,
sur le perron, rpondaient: _Mort  Cabet!_

Voil une belle journe!

Nous sommes revenus tard. Tout le quai tait couvert de groupes. Dans
tous, un seul homme du peuple dfendait, non pas Cabet, personne ne
s'en soucie, mais le principe de la libert viole par cette brutale
dmonstration, et tout le groupe maudissait Cabet et interprtait le
communisme absolument comme le font les vignerons de Delaveau. J'ai
entendu ces orateurs isols que tous contredisaient; dire des choses
trs bonnes et trs sages. Ils disaient aux beaux esprits qui se
moquaient du communisme que, plus cela leur semblait bte, moins ils
devaient le perscuter comme une chose dangereuse: que les communistes
taient en petit nombre et trs pacifiques; que, si l'_Icarie_ faisait
leur bonheur, ils avaient bien le droit de rver l'Icarie, etc.

Puis arrivaient des patrouilles de mobiles--il y en avait autant que
d'attroupements--qui passaient au milieu, se mlaient un instant  la
discussion, disaient quelques lazzis de gamin, priaient les citoyens de
se disperser, et s'en allaient, rptant comme un mot d'ordre distribu
avec le cigare et le petit verre: _A bas Cabet! Mort aux communistes!_
Cette mobile, si intelligente et si brave, est dj trompe et
corrompue. La partie du peuple incorpore dans les belles lgions de
bourgeois a pris les ides bourgeoises en prenant un bel habit flambant
neuf. Souvent on perd son coeur en quittant sa blouse. Tout ce qu'on a
fait a t aristocratique, on en recueille le fruit.

Dans tout cela, le mal, le grand mal, ne vient pas tant, comme on le
dit, de ce que le peuple n'est pas encore capable de comprendre les
ides. Cela ne vient pas non plus de ce que les ides ne sont pas assez
mres.

Tout ce qu'on a d'ides  rpandre et  faire comprendre suffirait  la
situation, si les hommes qui reprsentent ces ides taient _bons_; ce
qui pche, ce sont les _caractres_. La vrit n'a de vie que dans une
me droite et d'influence que dans une bouche pure. Les hommes sont
faux, ambitieux, vaniteux, gostes, et le meilleur ne vaut pas le
diable; c'est bien triste  voir de prs!

Les deux plus honntes caractres que j'aie encore rencontrs, c'est
Barbs et Etienne Arago. C'est qu'ils sont braves comme des lions et
dvous de tout leur coeur. J'ai fait connaissance aussi avec Carteret,
secrtaire gnral de la police: c'est une belle me. Barbs est un
hros. Je crois aussi Caussidire trs bon; mais ce sont des hommes du
second rang, tout le premier rang vit avec cet idal: _Moi, moi, moi_.

Nous verrons demain ce que le peuple pensera de tout cela  son rveil.
Il se pourrait bien qu'il ft peu content; mais j'ai peur qu'il ne soit
dj trop tard pour qu'il secoue le joug. La bourgeoisie a pris sa
revanche.

Ce _malheureux_ Cabet, Blanqui, Raspail et quelques autres perdent la
vrit, parce qu'ils prchent une certaine face de la vrit. On ne
peut faire cause commune avec eux, et cependant la perscution qui
s'attachera  eux prpare celle dont nous serons bientt l'objet. Le
principe est viol, et c'est la bourgeoisie qui relvera l'chafaud.

Je suis bien triste, mon garon. Si cela continue et qu'il n'y ait plus
rien  faire dans un certain sens, je retournerai  Nohant crire et me
consoler prs de toi. Je veux voir arriver l'Assemble nationale; aprs,
je crois bien que je n'aurai plus rien  faire ici.




CCLXXV

AU MME

                                Paris, 10 avril 1848.

J'espre que tu dors sur les deux oreilles, et que, si les bruits qui
circulent jour et nuit dans Paris vont jusqu'en province, o ils doivent
prendre des proportions effrayantes, tu n'en crois pas un mot. Nous
recommenons _l'anne de la peur_. C'est fabuleux! Hier dans la nuit,
chaque quartier de Paris prtendait qu'on avait attaqu et pris deux
postes. Cela faisait beaucoup de postes enlevs, et il n'y avait pas
seulement un chat qui et remu.

Ce matin, on a battu le rappel ds l'aurore. Puis on est venu
contremander, en disant cependant aux gardes nationaux de rester
quips et prts  sortir. A toutes les heures circulait une nouvelle
_nouvelle_. Blanqui tait arrt, et puis Cabet attaquait l'htel de
ville, lui qui _fuit de peur_! Leroux est devenu invisible, je crois
qu'il est retourn  Boussac. Raspail se fait passer pour mort. Et
pourtant,  propos de ces trois hommes, on a mis la tte  l'envers, non
seulement  toutes les portires de Paris, mais encore  tous les clubs,
au gouvernement provisoire,  Caussidire lui-mme,  la garde nationale
de tous les rangs. On dit  la mobile que la banlieue pille;  la
banlieue, que les communistes font des barricades. C'est une vraie
comdie. Ils ont tous voulu se faire peur les uns aux autres, et ils ont
si bien russi, qu'ils ont tous peur pour de bon.

Je suis revenue toute seule du ministre de la rue de Grenelle, la nuit
dernire  deux heures, et, cette nuit, je rentre seule aussi  une
heure et demie. Il fait le plus beau clair de lune possible. Il n'y a
pas un chat dans les rues, except les patrouilles de vingt pas en vingt
pas. Quand un pauvre piton attard apparat au bout de la rue, la
patrouille arme ses fusils, prsente le front et le regarde passer.
C'est de la folie, c'est vraiment, comme je te le disais, la mme chose
qu'en 89, et cela m'explique l'affaire. Tu sais qu'on ne l'a jamais bien
sue et qu'on l'a attribue, avec beaucoup de probabilit,  vingt causes
diffrentes. Eh bien! je suis sre que toutes ces causes existaient  la
fois comme aujourd'hui, et que ce n'tait pas une seule en particulier.

Il y a un moment, dans les rvolutions, o chaque parti veut essayer
de la peur pour empcher son adversaire d'agir. C'est ce qui arrive
maintenant aux quatre conspirations sourdes que je t'ai signales hier.
On en ajoute une cinquime aujourd'hui, et je crois qu'il y en a deux ou
trois autres. Les lgitimistes ont voulu faire peur  la Rpublique, le
juste-milieu, les Guizot et les Rgence, les Thiers et Girardin, j'en
suis sre, out aussi jou leur jeu, avec ou sans espoir d'amener un
conflit.

Mais toutes ces menaces se paralysent mutuellement; tous les clubs sont
en permanence pour la nuit, tous arms, barricads, ne laissant sortir
aucun membre, dans la crainte qu'on ne vienne les assassiner; et, comme
tous out la mme venette, tous restent enferms sans bouger; le remde
est donc dans le mal mme. Il y en a d'exalts qui seraient d'avis
d'attaquer les premiers; mais, comme ils ont peur d'tre attaqus
auparavant, ils se tiennent sur la dfensive. C'est stupide, et la
tragdie annonce devient une comdie.

Je viens de quitter le gros Ledru-Rollin, prt  se hisser sur un gros
cheval, pour faire le tour de Paris, en riant et en se moquant de tout
cela. tienne est en colre et dit que a l'_embte_. Borie et son
cousin, sont enferms au club du palais National et pestent, j'en suis
sre, de ne pas tre  _pioncer_ dans leur lit.

La population ne dort que d'un oeil, attendant le tocsin et le canon. M.
de Lamartine, qui veut tre bien avec tout le monde, a offert un asile
dans son ministre au _grand_ Cabet, qui se pose en martyr. Tout le
monde dit: Nous sommes trahis! Enfin, c'est superbe. Si tu tais ici,
nous irions passer le reste de la nuit  nous promener dans les rues
pour voir la grande mystification. Elle est telle, que beaucoup d'hommes
srieux donnent dedans en plein.

Il ne tiendrait qu' moi de me poser aussi en victime; car, pour un
_Bulletin_ un peu raide que j'ai fait, il y a un dchanement de fureur
incroyable contre moi dans toute la classe bourgeoise. Je suis pourtant
fort tranquille, toute seule dans ta cambuse; mais il ne tiendrait qu'
moi d'crire demain dans tous les journaux, comme Cabet ou comme dfunt
Marat, que je n'ai plus une pierre o reposer ma tte.

Demain, le gouvernement publie les grandes mesures qu'il a prises hier
sur l'impt progressif, la loi des finances, l'hritage collatral, etc.
Ce sera sans doute la fin de cette panique, et d'une btise gnrale
sortira un bien gnral. J'espre aussi que ce sera la fin de la crise
financire. Ainsi soit-il! Ce sera un premier acte de jou dans la
grande pice dont personne ne sait le dnouement.

Bonsoir, mon Bouli! ne sois pas inquiet: je t'crirais s'il y avait
seulement un coup de fusil tir; ainsi sois tranquille. Je te _bige_.
J'ai vu Solange aujourd'hui. Elle se porte bien. Rien de nouveau pour
mes affaires. Ma _Revue_ ne prend gure: on est trop proccup, on vit
au jour le jour.

Bonsoir encore; j'coute si la guerre civile commence: je n'entends
que les heures qui sonnent au Luxembourg et ta girouette qui se plaint
_comme un oeuf_.




CCLXXVI

AU MME

                                Paris, 21 avril 1848.

Ne t'inquite pas. Tu ne m'as pas dit quelles raisons tu avais eues pour
casser ton conseil, mais il aurait fallu commencer par l.

Quoi qu'il en soit, je te rponds que tu n'auras pas le dessous; j'ai
parl de cela  Ledru-Rollin, qui m'a dit que probablement tu n'avais
pas agi ainsi par caprice, que sans doute il y avait ncessit, et que
tu devais tre appuy et soutenu. Je viens d'crire  Fleury un peu
ferme l-dessus; ne te laisse pas mouvoir par les rcriminations et les
menaces.

Tout homme qui agit rvolutionnairement en ce moment-ci, qu'il soit
membre du gouvernement provisoire ou maire de Nohant-Vic, trouve la
rsistance, la raction, la haine, la menace. Est-ce possible autrement,
et aurions-nous grand mrite  tre rvolutionnaires si tout allait
de soi-mme, et si nous n'avions qu' vouloir pour russir? Non, nous
sommes, et nous serons peut-tre toujours dans un combat obstin.

Ai-je vcu autrement depuis que j'existe, et avons-nous pu croire que
trois jours de combat dans la rue donneraient  notre ide un rgne sans
trouble, sans obstacle et sans pril? Nous sommes sur la brche  Paris
comme  Nohant. La contre-rvolution est sous le chaume comme sous le
marbre des palais. Allons toujours! ne t'irrite pas, tiens ferme, et
surtout habitue tes nerfs  cet tat de lutte qui deviendra bientt un
tat normal. Tu sais bien qu'on s'accoutume  dormir dans le bruit. Il,
ne faut jamais croire que nous pourrons nous arrter. Pourvu que nous
marchions en avant, voil notre victoire et notre repos.

La fte de la Fraternit a t la plus belle journe de l'histoire. Un_
million d'mes,_ oubliant toute rancune, toute diffrence d'intrts,
pardonnant au pass, se moquant de l'avenir, et s'embrassant d'un bout
de Paris  l'autre au cri de _Vive la fraternit!_ c'tait sublime. Il
me faudrait t'crire vingt pages pour te raconter tout ce qui s'est
pass, et je n'ai pas cinq minutes. Comme spectacle, tu ne peux pas
t'en faire d'ide. Tu en trouveras une relation bien abrge dans le
_Bulletin de la Rpublique_ et dans la _Cause du peuple_. La reois-tu,
 propos? J'ai affaire  la plus dtestable boutique d'diteurs qu'il y
ait; ils n'envoient pas les numros et s'tonnent, de ne pas recevoir
d'abonnements. Je vais changer tout cela.

Mais, pour revenir  cette fte, elle signifie plus que toutes les
intrigues de la journe du 15. Elle prouve que le peuple ne raisonne
pas tous nos diffrends, toutes nos nuances d'ides, mais qu'il sent
vivement les grandes choses et _qu'il les veut_. Courage donc! demain
peut-tre, tout ce pacte sublime jur par la multitude sera bris dans
la conscience des individus; mais, aussitt que la lutte essayera de
reparatre, le peuple (c'est--dire _tous_) se lvera et dira:

--Taisez-vous et marchons!

Ah! que t'ai regrett hier! Du haut de l'arc de l'toile le ciel, la
ville, les horizons, la campagne verte, les dmes des grands difices
dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque
scne humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de
l'Observatoire  l'Arc de triomphe et au del et en de hors de Paris,
sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils presss comme
un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la
mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes
les pompes de l'arme, toutes les guenilles de la sainte _canaille_, et
toute la population de tout ge et de tout sexe pour tmoin, chantant,
criant, applaudissant, se mlant au cortge. C'tait vraiment sublime.
Lis les journaux, ils en valent la peine; tu aurais t fou de voir
cela! Je l'ai vu pendant deux heures, et je n'en avais pas assez; et, le
soir, les illuminations, le dfil des troupes, la torche en main, une
arme de feu, ah! mon pauvre garon, o tais-tu? J'ai pens  toi plus
de cent fois par heure. Il faut que tu viennes au 5 mai, quand mme on
devrait brler Nohant pendant ce temps-l.

Adieu; je t'aime




CCLXXVII

AU CITOYEN CAUSSIDIRE,
PRFET DE POLICE

                                Nohant, 20 mai 1848.

Citoyen,

J'tais, le 15 mai, dans la rue de Bourgogne, mle  la foule, curieuse
et inquite comme tant d'autres, de l'issue d'une manifestation qui
semblait n'avoir pour but qu'un voeu populaire en faveur de la Pologne.
En passant devant un caf, on me montra  la fentre du rez-de-chausse
une dame fort anime, qui recevait une sorte d'ovation de la part des
passants et qui haranguait la manifestation. Les personnes qui se
trouvaient  mes cts m'assurrent que cette dame tait George Sand; or
je vous assure, citoyen, que ce n'tait pas moi, et que je n'tais dans
la foule qu'un tmoin de plus du triste vnement du 15 mai.

Puisque j'ai l'occasion de vous fournir un dtail de cette trange
journe, je veux vous dire ce que j'ai vu.

La manifestation, tait considrable, je l'ai suivie pendant trois
heures. C'tait une manifestation pour la Pologne, rien de plus pour la
grande majorit des citoyens qui l'avaient augmente de leur concours
durant trajet, et pour tous ceux qui l'applaudissaient au passage. On
tait surpris et charm du libre accs accord  cette manifestation
jusqu'aux portes de l'Assemble. On supposait que des ordres avaient t
donns pour laisser parvenir les ptitionnaires; nul ne prvoyait
une scne de violence et de confusion au sein de la reprsentation
nationale. Des nouvelles de l'intrieur de la Chambre arrivaient au
dehors. L'Assemble, sympathique au voeu du peuple, se levait en masse
pour la Pologne et pour l'organisation du travail, disait-on. Les
ptitions taient lues  la tribune et favorablement accueillies.

Puis, tout  coup, on vint jeter  la foule stupfaite la nouvelle de
la dissolution de l'Assemble et la formation d'un pouvoir nouveau
dont quelques noms pouvaient rpondre au voeu du groupe passionn qui
violentait l'Assemble en cet instant, mais nullement, j'en rponds, au
voeu de la multitude. Aussitt cette multitude se dispersa, et la force
arme put, sans coup frir, reprendre immdiatement possession du
pouvoir constitu.

Je n'ai point  rendre compte ici des opinions et des sympathies de
telle ou telle fraction du peuple qui prenait part  la manifestation;
mais toute voix en France a le droit de s'lever en ce moment pour dire
 l'Assemble nationale: Vous avez travers heureusement un incident
invitable en temps de rvolution, et, grce  la Providence, vous
l'avez travers sans effusion de sang humain. Dans le dsordre d'ides
o cet vnement va vous jeter durant quelques jours, prouvez, citoyens,
que vous pouvez matriser votre motion et ne pas perdre la notion d'une
quit suprieure aux troubles passagers de la situation.

Ne confondez point l'_ordre_, ce mot officiel du pass, avec la
mfiance qui aigrit et provoque. Il vous est bien facile de maintenir
l'ordre sans porter atteinte  la libert. Vous n'avez pas droit sur la
libert, conqute du peuple, et, comme ce n'est pas le peuple, que c'est
une trs petite fraction du peuple qui vous a outrags le 15 mai, vous
ne pouvez pas, vous ne devez pas chtier la France de la faute commise
par quelques-uns, en restreignant les droits et les liberts de la
France.

Prenez garde, et n'agissez pas sous l'influence de la raction; car
ce n'est pas le 15 mai que vous avez couru un danger srieux, c'est
aujourd'hui, derrire le rempart de baonnettes qui vous permet de
tout faire. Le danger pour vous, ce n'est pas d'affronter une meute
parlementaire. Tout homme investi d'un mandat comme le vtre doit
envisager de sang-froid le passage de ces petites temptes; mais le
danger srieux, c'est de manquer au devoir que ce mandat vous impose, en
faisant entrer la Rpublique dans une voie monarchique ou dictatoriale;
c'est d'touffer le cri de la France, qui vous demande la vie, et 
laquelle un retour vers le pass donnerait la mort; c'est enfin de
prparer, par crainte de l'anarchie partielle dont vous venez de
sortir sains et saufs, une anarchie gnrale que vous ne pourriez plus
matriser.

GEORGE SAND




CCLXXVIII

AU CITOYEN THOPHILE THOR, A PARIS.

                                Nohant, 24 mai 1848.

Mon cher Thor,

Voyez si vous ayez quelques mots  retrancher ou -ajouter, pour ce
qui vous concerne, dans les premires lignes de la lettre que je vous
adresse; ces premires lignes sont une rponse  certaines gens qui
disent que je me suis sauve pour n'tre pas arrte. Comme je ne
pouvais pas craindre la moindre chose, je n'avais point  me sauver et
je suis fort aise  trouver . Nohant.

Vous avez raison de faire comme vous faites. La raison du plus _brave_
est toujours la meilleure. Mais soyez prudent en ce qui concerne nos
amis. On m'a envoy quelques numros de la _Vraie Rpublique_; aprs
quoi, on s'est arrt, et, depuis deux jours, je ne reois plus rien.
C'est dplorable, cette ngligence! Il est impossible d'crire  propos
dans un journal qu'on ne lit pas.

J'ignore  quelles personnes appartient l'avenir, je n'ai que la
passion de l'ide, et je crains bien que l'ide ne soit paralyse pour
longtemps. Vive l'ide quand mme!

A vous.

GEORGE SAND.




CCLXXIX

AU CITOYEN LEDRU-ROLLIN, A PARIS

                                Nohant, 28 mai 1848.

Cher concitoyen,

Vous ne savez pas que j'cris dans un journal qui vous est hostile,
 vous personnellement moins qu' tout autre, mais qui se fche de
beaucoup de choses et de beaucoup de gens sans que je sois solidaire de
toutes les sympathies et de toutes les antipathies de la Rdaction en
chef. Vous n'avez pas le temps de lire les journaux sans doute; mais
vous aviez nagure celui de causer de temps en temps quelques minutes
avec moi, et je vous impose de me lire; ce qui, j'espre, ne vous
prendra gure plus de minutes qu' l'ordinaire.

C'est parce que probablement vous ne savez pas que je rdige dans la
_Vraie Rpublique_ que je veux que vous le teniez de moi; et ce que
je veux que vous sachiez aussi, c'est que je n'accepte pas la
responsabilit des attaques contre les personnes; c'est pour cela que je
signe tout ce que j'y cris.

Lorsque j'ai consenti  cette collaboration, la lutte ne s'tait pas
dessine; en la voyant natre, j'ai vainement essay de la temprer.
Mais l'vnement du 15 mai est venu, et il y aurait eu lchet de ma
part  me retirer. Voil pourquoi je reste attache  un journal qui
vous traite collectivement de Roi, de Consul, de Directoire, etc., et
qui vous reproche de rester au pouvoir quand Barbs est en prison. Cela
me fait une position fausse et que je dois subir dans mon petit coin,
comme beaucoup d'autres la subissent sur un plus grand thtre. Je reste
persuade que vous ne devez pas abandonner le terrain  la raction
sans avoir essay de la briser. Mais je ne puis pas dire cela dans ce
journal. Ce serait inopportun et imprudent; ce serait peut-tre agir
contrairement  la voie que vous avez rsolu de suivre, quant aux
moyens.

En fait de politique proprement dite, je suis on ne peut plus incapable,
vous le savez. Mais je vous demande une chose, c'est de me faire signe
quand vous consentirez  ce que je dise dans ce mme journal, qui vous
attaque, et o je garderai toujours le droit d'mettre mon avis sous ma
responsabilit personnelle, ce que je sais et ce que je pense de
votre caractre, de votre sentiment politique et de votre ligne
rvolutionnaire.

Si vous n'avez pas le temps d'y songer, je ne vous en voudrai point
et je ne me croirai pas _indispensable_ votre justification auprs de
quelques personnes dont le jugement ne vous est pas indispensable non
plus. Mais, pour l'acquit de ma conscience, de mon affection, je me
dois (au risque de faire _l'importante_) de vous dire cela; vous le
comprendrez comme je vous le donne, de bonne foi et de bon coeur.

On me dit ici que j'ai t compromise dans l'affaire du 15 mai. Cela est
tout  fait impossible, vous le savez. On me dit aussi que la commission
excutive s'est oppose  ce que je fusse poursuivie. Si cela est, je
vous en remercie personnellement; car ce que je dteste le plus au
monde, c'est d'avoir l'air de jouer un rle pour le plaisir de me
mettre en vidence. Mais, si l'on venait  vous accuser de la moindre
partialit  mon gard, laissez-moi poursuivre, je vous en supplie. Je
n'ai absolument rien  craindre de la plus minutieuse enqute. Je n'ai
rien _su_ ni avant ni pendant les vnements, du moins rien de plus que
ce qu'on voyait et disait dans la rue. Mon jugement sur le fait, je ne
le cache pas, je l'cris et je le signe; mais je crois que ce n'est pas
l _conspirer_.

Adieu et  vous de tout mon coeur.

GEORGE SAND.




CCLXXX

AU CITOYEN THOPHILE THOR, A PARIS.

                                Nohant, 28 mai 1848

Cher Thor,

Je vous enverrai de la copie, non pas une clatante protestation comme
vous me disiez, mais la suite (et non la fin) de la protestation de
toute ma vie.

Quant  l'affaire du 15, je passerai  ct. Elle est accomplie, je n'ai
plus le droit de la blmer puisqu'elle est vaincue, et je garderai le
silence sur les hommes qui l'ont souleve et que nous n'aimons pas.
Seulement je, peux vous dire,  vous, que, lorsque j'appris, dans la
foule, ce bizarre mlange de noms, jets en dfi  l'avenir, je rentrai
chez moi dcide  ne pas me faire arracher un cheveu pour des Raspail,
des Cabet et des Blanqui. Tant que ces hommes s'inscriront sur notre
bannire, je m'abstiendrai. Ce sont des pdants et des thocrates; je ne
veux point subir la loi de l'individu et je m'exilerai le jour o nous
ferons la faute de les amener au pouvoir.

Ne me dites point de n'avoir pas peur, ce mot-l n'est pas franais. Je
suis trop lasse de la vie pour viter une occasion de la perdre, trop
ennemie de la proprit pour ne pas dsirer de m'en voir dbarrasse
trop habitue  la fatigue et au travail pour comprendre les avantages
du repos.

Mais ma conscience est craintive et je pousse loin le scrupule quand il
s'agit de conseiller et d'agiter le peuple dans la rue. Il n'est point
de doctrine trop neuve et trop hardie; mais il ne faut pas jouer avec
l'_action_. Je connais, tout comme un homme, l'motion du combat et
l'attrait du coup de fusil. Dans ma jeunesse, j'aurais suivi le diable
s'il avait command le feu. Mais j'ai appris tant de choses depuis, que
je crains beaucoup le lendemain de la victoire. Sommes-nous mrs pour
rendre un bon compte  Dieu et aux hommes? Je dis _nous_, parce que je
ne puis, dans ma pense, nous sparer du peuple. Eh bien! le peuple
n'est pas prt, et, en le stimulant trop, nous le retardons; c'est l un
fait qui n'est pas trs logique; le fait l'est si rarement! Mais il est
rel, et cela est encore plus sensible en province qu' Paris.

Barbs est un hros, il raisonne comme un saint, c'est--dire fort mal
quant aux choses de ce monde. Je l'aime tendrement et je ne saurais
comment le dfendre, parce que je ne puis admettre qu'il ait eu le
_droit_, au nom du peuple, dans cette triste journe. Ceux qu'on a
appels des _factieux_ taient, en effet, plus factieux qu'on ne pense.
Dans l'ordre politique, ils l'taient moins que l'Assemble nationale;
mais, dans l'ordre moral et intellectuel, ils l'taient, n'en doutez
pas.

Ils voulaient imposer au peuple, par la surprise, par l'audace (par
la force, s'ils l'avaient pu), une ide que le peuple n'a pas encore
accepte. Ils auraient tabli la loi de fraternit non comme Jsus, mais
comme Mahomet. Au lieu d'une religion, nous aurions eu un fanatisme. Ce
n'est pas ainsi que les vraies ides font leur chemin. Au bout de trois
mois d'une pareille usurpation philosophique, nous aurions t, non pas
rpublicains, mais cosaques. Est-ce que ces chefs de secte, en supposant
mme qu'ils eussent eu avec eux seulement chacun dix mille hommes et que
l'exaltation de leurs forces runies et suffi  tenir Paris contre la
province pendant quelques semaines, est-ce que ces chefs de secte se
seraient supports entre eux? Est-ce que Blanqui aurait subi Barbs?
Est-ce que Leroux aurait tolr Cabet? Est-ce que Raspail vous aurait
accept? Quelle bataille au sein de cette association impossible! Vous
eussiez t forcs de faire bien plus de fautes que le gouvernement
provisoire, vous n'auriez pu convoquer une assemble et vous auriez dj
l'Europe sur les bras.

La raction ne partirait pas de la bourgeoisie, qu'il est toujours
facile d'intimider quand on a le peuple avec soi: elle partirait du
peuple mme, qui est indpendant et fier  l'endroit de ses croyances
plus qu' celui de son existence matrielle, et qui ne veut pas qu'on
violente son ignorance quand il n'a que de l'ignorance  opposer au
progrs.

Puisque vous tes seul et cach, mon pauvre enfant, je puis causer avec
vous et vous ennuyer quelques instants. C'est toujours une manire de
passer le temps. Pardonnez-moi donc de le faire et de vous sermonner un
peu. Vous tes trop vif et trop dur  l'endroit des personnes. Vous vous
pressez trop d'accuser, de traduire devant l'opinion publique les hommes
qui out l'air d'abandonner ou de trahir notre cause. Les hommes sont
faibles, incertains, personnels, je le sais, et il n'en est pas un
depuis le 24 fvrier qui n'ait t au-dessous de sa tche. Mais
nous-mmes, en les condamnant au jour le jour, nous avons t au-dessous
de la ntre. Nous ayons fait trop de journalisme  la manire du pass,
et pas assez de prdication comme il convenait  une doctrine d'avenir.
Cela fait, en somme, de la mauvaise politique, inefficace quand elle
n'est pas dangereuse. Ce n'est pas l'intelligence qui vous a manqu,
 vous, personnellement; car, au milieu de votre fougue, vous arrivez
toujours  toucher trs juste le point sensible de la situation.

Mais un peu plus de _formes_ ( mes yeux, la vritable politesse est
l'esprit de charit), un peu moins de prcipitation  dclarer tratres
les irrsolus et les tourdis, n'et pas nui  votre propagande.

_Nous avons tous fait des sottises_, disait Napolon au retour de
l'le d'Elbe. Eh bien! nous pouvons nous dire cela les uns aux autres
aujourd'hui, et, quand on fait cet aveu de bonne foi, on n'est que plus
unis et plus forts. Vous-mme, vous dites, dans un des numros que je
reois aujourd'hui: _Nos amis d'hier, qui le seront encore demain_.
C'est donc vrai, qu'il ne faut pas se brouiller avec ceux qui ont
combattu avec nous hier et qui reviendront combattre avec nous demain,
quand la raction sur laquelle ils croient pouvoir agir les chassera du
pouvoir.

Voyez-vous, je ne crois pas, moi, qu'on devienne, du jour au lendemain,
un misrable et un apostat; et pourtant, notre vie, surtout dans un
temps de crise comme celui-ci, est si flottante, si difficile, si
trouble, qu'en nous jugeant au jour le jour, on peut aisment nous
trouver en faute. Eh bien! on n'est jamais juste envers son semblable
quand on le juge ainsi sur une suite variable de faits journaliers. Il
faut voir l'ensemble.

Il y a un mois, je me sentais fort monte contre M. de Lamartine, je
doutais de sa loyaut, je le voyais courant  la prsidence suprme. Il
a pourtant compromis, perdu peut-tre, sa popularit bourgeoise pour
conserver sa popularit dmocratique. Vous direz que c'est une vanit
mieux entendue; soit! il a toujours eu le got de faire le bon choix,
et le plus courageux dans ce moment-ci. Aujourd'hui, il me semble bien,
comme  vous, que Ledru-Rollin devrait se retirer du pouvoir, et, j'ai
de plus fortes raisons que vous encore pour le penser.

Mais j'attends, et je compte que le bon lan lui viendra quand il
verra clairement la situation. Je le connais, il a du coeur, il a des
entrailles, et, de ce qu'il ne voit pas comme nous en ce moment, il
ne rsulte pas qu'il ne sente pas comme nous quand la grande fibre
populaire nous montrera clairement  tous le chemin qu'il faut prendre.

J'en connais d'autres que vous accusez et qui ont bonne intention
pourtant. N'accusons donc pas, je vous en supplie, au nom de l'avenir
de notre pauvre Rpublique, que nos soupons et nos divisions dchirent
dans sa fleur! Ne varions pas pour cela sur les principes. Ne vous
gnez pas pour dire aux hommes, mme  ceux que vous aimez, qu'ils se
trompent, et ne perdez rien de votre vigueur de discussion sur les
ides, sur les faits mmes. Ce que je vous demande en grce, c'est de ne
pas condamner les intentions, les motifs, les caractres. Eussiez-vous
raison, ce serait, je le rpte, de la mauvaise politique, surtout dans
la forme, comme en a fait la _Rforme_ contre le _National_, du temps de
l'autre.

Voil le tas de lieux communs que j'aurais voulu vous dire de vive voix,
avant toutes ces catastrophes, et ce que je disais quelquefois  Barbs.
Mais on n'avait pas le temps de se voir, et c'tait un mal. Il faut
quelquefois entendre le lieu commun, il a souvent la vrit pour lui.

C'est cette absence de formes et de procds, que j'appellerai, si vous
voulez, le _savoir-vivre_ intellectuel, qui me choque particulirement
dans l'affaire du 15. Le peuple a, par-dessus tout, ce savoir-vivre
d'aspiration qui rend ses moeurs publiques injurieuses aux ntres dans
le moment o nous vivons. Cela est bien prouv depuis le 24 fvrier.
Nous l'avons vu, dans toutes les manifestations, communier en place
publique avec ses ennemis et sacrifier toutes ses haines lgitimes,
tous ses ressentiments fonds,  l'ide de fraternit ou de gnrosit.
Certes, nous autres, nous n'en faisons pas volontiers autant dans nos
relations particulires. Eh bien! le peuple porte au plus haut point le
respect des relations publiques. Le 15 mai, il se dirige sur le palais
Bourbon avec des intentions pacifiques (sauf les meneurs). On le
laisse passer. Soit prmditation, soit inspiration, les baonnettes
disparaissent devant lui. Il avance, il va jusqu' la porte en chantant
et en riant. La tte du dfil forait les grilles, le milieu n'en
savait rien (j'y tais). On se croyait admis, reu  bras ouverts par
l'Assemble. Je ne le pensais pas, moi; je jugeais que la crainte
du sang rpandu avait engag la bourgeoisie  faire contre mauvaise
fortune, sinon bon coeur, du moins bonne mine, et j'entendais dire
autour de moi qu'on n'abuserait pas de ce bon accueil, qu'on montrerait
la force du nombre, et qu'on dfilerait dcemment, paisiblement en
respectant l'Assemble pour lui apprendre  respecter le peuple. Vous
savez le reste; la masse n'a point pntr, elle est reste calme dans
l'attente d'un rsultat qu'elle ne prvoyait pas, et tout ce qui a eu le
malheur d'entrer dans l'enceinte maudite, s'y est conduit sans dignit,
sans ordre et sans force vritable. Tout a fui,  l'approche des
baonnettes. Est-ce qu'une rvolution doit fuir? Ceux qui avaient
quelque chose d'arrt dans l'esprit, si toutefois il y avait, de
ceux-l, devaient prir l. C'et t du moins une protestation. Je vous
jure que, si j'y fusse entre, je n'en serais pas sortie _vivant_ (je me
suppose homme).

Ce n'est donc ni une protestation ni une rvolution, ni mme une meute.
C'est tout bonnement un coup de tte, et Barbs ne s'y est tromp que
parce qu'il a voulu s'y tromper. Chevalier de la cause, comme vous
l'appelez trs bien, il s'est dit qu'il fallait se perdre pour elle et
avec elle. Honneur  lui toujours! mais malheur  nous! Notre ide s'est
dconsidre dans la personne de certains autres. Ce n'est pas le manque
de succs qui la condamne: tant s'en faut. Mais c'est le manque de tenue
et de consentement gnral. On avait men l, par surprise et  l'aide
d'une tromperie, des gens qui n'y comprenaient goutte, et il y a l
dedans quelque chose de trs contraire au caractre franais, quelque
chose qui sent la secte, quelque chose enfin que je ne puis souffrir et
que je dsavouerais hautement, si Barbs, Louis Blanc et vous n'aviez
pas t forcs d'en subir la consquence fatale.

Voil, mon cher ami, tout ce que j'avais besoin de vous dire, et ne
faites pas fi du sentiment d'une femme. Les femmes et les enfants,
toujours dsintresss dans les questions politiques, sont en rapport
plus direct avec l'esprit qui souffle d'en haut sur les agitations de ce
monde. J'crirai dans la _Vraie Rpublique_ quand mme, et sans y mettre
aucune condition morale. Mais, au nom de la cause, au nom de la vrit,
je vous demande d'avoir le feu non moins vif, mais plus pur, la parole
non moins hardie mais plus calme. Les grandes convictions sont sereines.
Ne vous faites point accuser d'ambition personnelle. On suppose toujours
que la passion politique cache cette arrire-pense chez les hommes.
Enfin, coutez-moi, je vous le demande, sans craindre que vous
m'accusiez de prsomption. J'ai pour moi l'enfance de l'me et la
vieillesse de l'exprience. Mon coeur est tout entier dans ce que je
vous dis; quand vous me connatrez tout de bon, vous saurez que vous
pouvez vous confier aveuglment  l'instinct de ce coeur-l.

On m'a beaucoup conseill de me cacher aussi; mes amis m'ont crit de
Paris que je serais arrte. Je n'en crois rien et j'attends. Je ne suis
pas trs en sret non plus ici. Les bourgeois out fait accroire aux
paysans que j'tais l'ardent disciple du _pre Communisme_, un gaillard
trs mchant qui brouille tout  Paris et qui veut que l'on mette 
mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de
soixante. Cela ressemble  une plaisanterie, c'est pourtant rel. Hors
de ma commune, on le croit et on promet de m'enterrer dans les fosss.
Vous voyez o nous en sommes. Je vis, pourtant tranquille, et je
me promne sans qu'on me dise rien. Jamais les hommes n'ont t si
fervents... en paroles. Mais quelle lche et stupide ducation les
habiles donnent aux simples!

Bonsoir! cachez-vous encore. Vous n'auriez rien  craindre d'une
instruction; mais on vous ferait perdre du temps, et cette raction
passera vite quant au fait actuel. Je crois que; quant au fait gnral,
elle pourra durer quelques mois. Les vrais rpublicains se sont trop
diviss, le mal est l.

crivez-moi et brlez ma lettre. Courage et fraternit.

G. SAND.




CCLXXXI

AU CITOYEN ARMAND BARBS, AU DONJON

DE VINCENNES

                                Nohant, 10 juin 1848.

Je n'ai reu votre lettre qu'aujourd'hui 10 juin, cher et admirable ami.
Je vous remercie de cette bonne pense, j'en avais besoin; car je n'ai
pas pass une heure, depuis le 15 mai, sans penser  vous et sans me
tourmenter de votre situation. Je sais que cela vous occupe moins
que nous; mais enfin il m'est doux d'apprendre qu'elle est devenue
matriellement supportable. Ah! oui, je vous assure que je n'ai pas
got la chaleur d'un rayon de soleil sans me le reprocher, en quelque
sorte, en songeant que vous en tiez priv. Et moi qui vous disais:
Trois mois de libert et de soleil vous guriront!

On m'a dit que j'tais _complice_ de quelque chose, je ne sais pas quoi,
par exemple. Je n'ai eu ni l'honneur ni le mrite de faire quelque chose
pour la cause, pas mme une folie ou une _imprudence_, comme on dit; je
ne savais rien, je ne comprenais rien  ce qui se passait; j'tais l
comme curieux, tonn et inquiet, et il n'tait pas encore _dfendu_, de
par les lois de la Rpublique, de faire partie d'un groupe de badauds.
Les nouvelles les plus contradictoires traversaient la foule. On a t
jusqu' nous dire que vous aviez t tu. Heureusement, cela tait
dmenti au bout d'un instant par une autre version. Mais quelle triste
et pnible journe!

Le lendemain tait lugubre. Toute cette population arme, furieuse ou
consterne, le peuple provoqu, incertain, et  chaque instant, des
lgions qui passaient, criant  la fois: _Vive Barbs!_ et _A bas
Barbs!_ Il y avait encore de la crainte chez les vainqueurs. Sont-ils
plus calmes aujourd'hui aprs tout ce dveloppement de terrorisme? j'en
doute.

Enfin, je ne sais par quel caprice, il parat qu'on voulait me faire un
mauvais parti, et mes amis me conseillaient de fuir en Italie. Je n'ai
pas entendu de cette oreille-la. Si j'avais espr qu'on me mt en
prison prs de vous, j'aurais cri: _Vive Barbs_! devant le premier
garde national que j'aurais trouv nez  nez. Il n'en aurait peut-tre
pas fallu davantage; mais, comme femme, je suis toujours force de
reculer devant la crainte d'insultes pires que des coups, devant ces
sales invectives que les _braves_ de la bourgeoisie ne se font pas faute
d'adresser au plus faible,  la femme, de prfrence  l'homme.

J'ai quitt Paris, d'abord parce que je n'avais plus d'argent pour y
rester, ensuite pour ne pas exposer Maurice  se faire _empoigner_; ce
qui lui serait arriv s'il et entendu les torrents d'injures que l'on
exhalait contre tous ses amis et mme contre sa mre, dans cet immense
corps de garde qui avait remplac le Paris du peuple, le Paris de
Fvrier. Voyez quelle diffrence! Dans tout le courant de mars, je
pouvais aller et venir seule dans tout Paris,  toutes les heures, et je
n'ai jamais rencontr un ouvrier, un _voyou_ qui, non seulement ne m'ait
fait place sur le trottoir, mais qui encore ne l'ait fait d'un air
affable et bienveillant. Le 17 mai, j'osais  peine sortir en plein jour
avec mes amis: l'_ordre_ rgnait!

Mais c'est bien assez vous parler de moi. Je n'ose pourtant pas vous
parler de vous: vous comprenez pourquoi. Mais, si vous pouvez lire des
journaux, et si la _Vraie Rpublique_ du 9 juin vous est arrive, vous
aurez vu que je vous crivais en quelque sorte avant d'avoir reu votre
lettre. Ne faites attention dans cet article qu'au dernier paragraphe.
Le reste est pour cet tre  toutes facettes qu'on appelle le public, la
fin tait pour vous.

Ah! mon ami, que votre foi est belle et grande! Du fond de votre prison,
vous ne pensez qu' sauver ceux qui paraissent compromis, et  consoler
ceux qui s'affligent. Vous essayez de me donner du courage, au rebours
de la situation normale qui me commande de vous en donner. Mon Dieu, je
sais que vous n'en avez pas besoin, vous n'en avez que trop. Moi, je
n'en ai pas pour les autres. Leurs malheurs me brisent, et le vtre m'a
jete dans un grand abattement; j'ai peur de l'avenir, j'envie ceux
qui n'ont peur que pour eux-mmes et qui se proccupent de ce qu'ils
deviendront. Il me semble que le fardeau de leur angoisse est bien
lger, au prix de celui qui pse sur mon me.

Je souffre pour tous les tres qui souffrent, qui font le mal ou le
laissent faire sans le comprendre; pour ce peuple qui est si malheureux
et qui tend toujours le dos aux coups et les bras  la chane. Depuis
ces paysans polonais qui veulent tre Russes, jusqu' ces lazzaroni qui
gorgent les rpublicains; depuis ce peuple intelligent de Paris, qui
se laisse tromper comme un niais, jusqu' ces paysans des provinces qui
tueraient les _communistes_  coups de fourche, je ne vois qu'ignorance
et faiblesse morale en majorit sur la face du globe. La lutte est bien
engage, je le sais. Nous y prirons, c'est ce qui me console. Aprs
nous, le progrs continuera. Je ne doute ni de Dieu ni des hommes; mais
il m'est impossible de ne pas trouver amer ce fleuve de douleurs qui
nous entrane, et o, tout en nageant, nous avalons beaucoup de fiel.

Adieu, cher ami et frre. Borie vous aime, allez! et Maurice aussi! Ils
sont ici prs de moi. Si nous tions  Paris, nous irions vous voir,
vous nous auriez dj vus, vous pouvez bien le croire, et, aussitt que
nous irons, vous nous verrez.

Adieu, adieu; crivez-moi si vous pouvez, et sachez bien que vous avez
en moi une soeur, je ne dis pas aussi bonne, mais aussi dvoue que
l'autre.

G. S.




CCLXXXII

A JOSEPH MAZZINT, A MILAN

                                15 juin 1848.

Que peuvent faire ceux qui out consacr leur vie  l'ide d'galit
fraternelle, qui ont aim l'humanit avec ardeur, et qui adorent dans
le Christ le symbole du peuple rachet et sauv? que peuvent faire les
socialistes, en un mot, lorsque l'idal quitte le sein des hommes,
lorsque l'humanit s'abandonne elle-mme, lorsque le peuple mconnat sa
propre cause? N'est-ce point ce qui menace d'arriver aujourd'hui, demain
peut-tre?

Vous avez du courage, ami; c'est--dire que vous garderez l'esprance.
Moi, je garderai ma foi: l'ide pure et brillante, l'ternelle vrit
sera toujours dans mon ciel,  moins que je ne devienne aveugle. Mais
l'espoir, c'est la croyance  un prochain triomphe de la foi, et je ne
serais pas sincre si je disais que cette disposition de mon me ne
s'est point modifie depuis deux mois.

Je vois l'Europe civilise se prcipiter, par l'ordre de la Providence,
dans la voie des grandes luttes. Je vois l'ide de l'avenir aux prises
avec le pass. Ce vaste mouvement est un immense progrs, aprs les
longues annes de stupeur qui ont marqu un temps d'arrt dans la forme
des socits opprimes. Ce mouvement, c'est l'effort de la vie qui veut
sortir du tombeau et briser la pierre du spulcre, sauf  se briser
elle-mme avec les dbris. Il serait donc insens de dsesprer; car,
si Dieu mme a souffl sur notre poussire pour la ranimer, il ne
la laissera pas se disperser au vent. Mais est-ce une rsurrection
dfinitive vers laquelle nous nous lanons, ou bien n'est-ce qu'une
agitation prophtique, un tressaillement prcurseur de la vie, aprs
lequel nous dormirons, encore un peu de temps, d'un sommeil moins lourd,
il est vrai, mais encore accabls d'une langueur fatale? Je le crains.

Quant  la France, la question est arrive  son dernier terme et se
pose sans dtour, sans complication, entre la richesse et la misre.
Elle pourrait encore se rsoudre pacifiquement; les _prtendants_ ne
sont point des incidents srieux, ils s'vanouiront comme des bulles
d'cume  la surface du flot. La bourgeoisie veut rgner. Depuis
soixante ans, elle travaille  raliser sa devise: _Qu'est-ce que le
tiers tat? rien. Que doit-il tre? tout_. Oui, le tiers tat veut tre
tout dans l'tat, et le 24 fvrier l'a dbarrass de l'obstacle de
la royaut. Il est donc indubitable que la France sera dsormais une
rpublique, puisque, d'une part, la classe la plus pauvre et la plus
nombreuse aime cette forme de gouvernement, qui lui ouvre les portes
de l'avenir, et que, de l'autre, la classe la plus riche, la plus
influente, la plus politique trouve son compte  une oligarchie.

Le suffrage universel fera justice, un jour, de cette prtention du
tiers tat. C'est une arme invincible dont le peuple n'a pas encore
su faire usage et qui s'est retourne contre lui-mme dans un premier
essai. Son ducation politique se fera plus vite qu'on ne pense et
l'galit progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit
sortir du principe de sa souverainet de droit. Voil le fait logique,
tel qu'il se prsente de lui-mme. Mais les dductions logiques
sont-elles toujours la loi rgulire de l'histoire des hommes? Non! le
plus souvent, il y a une autre logique que celle du fait gnral: c'est
celle du fait particulier, qui jette le dsordre dans l'ensemble, et,
chez nous, le fait particulier, c'est l'inintelligence de la situation
dans la majorit du tiers tat.

Cette inintelligence peut rendre violente et terrible notre nouvelle
rvolution, et, par des essais de domination liberticide, exasprer la
souffrance des masses. Alors la marche solennelle du temps est rompue.
La misre excessive n'appelle plus sa souffrance vertu, mais abjection.
Elle invoque le secours de sa propre force, elle dpossde violemment le
riche et engage une lutte extrme o la souverainet du but lui semble
justifier tous les moyens. poques funestes dans la vie des peuples, que
celles o le vainqueur, pour avoir abus, devient  son tour le vaincu!

Les socialistes du temps o nous vivons ne dsirent point les solutions
du dsespoir. Instruits par le pass, clairs par une plus haute
intelligence de la civilisation chrtienne, tous ceux qui mritent ce
titre,  quelque doctrine sociale qu'ils appartiennent, rpudient pour
l'avenir le rle tragique des vieux jacobins, et demandent  mains
jointes  la conscience des hommes de s'clairer et de se prononcer pour
la loi de Dieu.

Mais l'ide du despotisme est, par sa nature, tellement identique 
l'ide de la peur, que la bourgeoisie tremble et menace  la fois. Elle
s'effraye du socialisme  ce point de vouloir l'anantir par la calomnie
et par la perscution, et, si quelque parole prvoyante s'lve pour
signaler le danger, aussitt mille voix s'lvent pour crier anathme
sur le fcheux prophte.

Vous provoquez  la haine, s'crie-t-on, vous appelez sur nous la
vengeance. Vous _faites croire_ au peuple qu'il est malheureux, vous
nous dsignez  ses fureurs. Vous ne le plaignez que pour l'exciter.
Vous lui faites savoir qu'il est pauvre parce que nous sommes riches.
Enfin ce que le Christ prchait aux hommes de son temps, la charit,
l'amour fraternel, est devenu une prdication incendiaire, et, si Jsus
reparaissait parmi nous, il serait empoign par la garde nationale comme
factieux et anarchiste.

Voil ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme
on l'a appele avec raison dans ces derniers temps. Je crains
l'inintelligence du riche et le dsespoir du pauvre. Je crains un tat
de guerre qui n'est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer
dans les faits, si la classe rgnante n'entre pas dans une voie
franchement dmocratique et sincrement fraternelle. Alors, je vous le
dclare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le
peuple n'est pas mr pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de
puissantes individualits, des intelligences  la hauteur de toutes les
situations; mais elles lui sont inconnues, elles n'exercent pas sur lui
le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n'a point
confiance en ses propres lments, il vient de le prouver dans les
lections de toute la France; il croit trouver des lumires au-dessus de
lui, il aime les grands noms, les clbrits, quelles qu'elles soient.

Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois prtendus
dmocrates, socialistes ou autres, et il serait encore tromp; car, sauf
quelques exceptions peut-tre, il n'existe point en France un partie
dmocratique clair suffisamment pour exercer une dictature de salut
public. S'en remettrait-il  la sagesse ou  l'inspiration d'un seul?
Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progrs de l'humanit
depuis vingt ans.

Nul homme ne sera suprieur  un principe, et le principe qui doit
donner la vie aux socits nouvelles, c'est le suffrage universel, c'est
la souverainet de tous. Ce n'est donc qu'avec le concours de tous, avec
la bourgeoisie ractionnaire, comme avec la bourgeoisie dmocratique,
comme avec les socialistes, que le peuple doit se gouverner. Il lui
faut, pour s'clairer, la lutte pacifique et lgale de tous ces lments
divers.

Qu'une majorit dmocratique et sociale se dessine dans le sein de notre
Assemble, et nous sommes sauvs avec le temps; mais, que ce soit
une majorit dfinitivement ractionnaire et marchant  son but, la
dissolution de l'ordre social commence, l'insolente chimre d'une
rpublique oligarchique s'vanouit dans une crise extrme, et le hasard
s'empare pour longtemps des destines de la France.

Voil ce qu'il n'est point permis de dire en France,  l'heure qu'il est
sans s'attirer la haine des partis. La raction appelle cette prvoyance
un appel  la guerre civile. Le parti _modr_ sourit d'un air capable
et mprise souverainement toute autre solution que celle qu'il prtend
avoir et qu'il n'a point. Chaque coterie philosophico-politique a son
homme, son ftiche qui pourrait sauver la Rpublique  lui tout seul et
dont il n'est point permis de douter. Chaque ambitieux satisfait devient
optimiste  l'instant mme; l'ambitieux mcontent dclare que la
Rpublique est perdue, faute de son concours.

Au milieu de ces tiraillements de l'intrt personnel, la foi au
principe s'efface ou du moins l'intelligence de ce principe s'amoindrit
dans les esprits. Toutes les frayeurs, comme tous les apptits de
pouvoir, convergent vers le mme but, le respect de la reprsentation
nationale, l'appel jaloux  son omnipotence. Mais ce n'est point un
respect sincre, ce n'est point une foi srieuse. Cette Assemble, qui
reprsente bien un principe, n'est pas un principe en action. C'est
quelque chose de creux comme une formule; c'est l'image de quelque chose
qui devrait tre; chaque nuance de l'opinion trouve l quelques noms
propres qu'elle prconise; mais tout bas chacun se dit: Except Pierre,
Jacques et Jean, tous ces reprsentants ne reprsentent rien.

Le nom propre est l'ennemi du principe, et pourtant il n'y a que le
nom propre qui meuve le peuple. Il cherche qui le reprsentera, lui,
l'ternel reprsent, et il cherche, dans les individualits extrmes,
ceux-ci M. Thiers, ceux-l M. Cabet, d'autres Louis Bonaparte, d'autres
Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve
combien peu le peuple sait o il va et ce qu'il veut.

La question est pourtant facile  clairer pour le peuple: tre ou ne
pas tre; mais il ignore les moyens. On a suscit, pour l'blouir et
lui donner le vertige, le grand fantme du mensonge politique, et, quand
je dis le mensonge, c'est faire trop d'honneur  l'lment bizarre et
ridicule qui fait mouvoir l'opinion de la France en ce moment. Nous
avons un mot trivial que vous traduirez par quelque quivalent dans
votre langue: c'est le _canard_ politique. Tous les matins, une histoire
merveilleuse, absurde, ignoble le plus souvent, part de je ne sais quels
cloaques de Paris et fait le tour de la France, agitant les populations
sur son passage, leur annonant un sauveur nouveau, ou un ogre prt 
les dvorer, les livrant  de folles esprances ou  de sottes frayeurs,
et se personnifiant, par une mystrieuse solidarit, dans les individus
qui plaisent ou dplaisent aux diverses localits. Ce peuple intelligent
mais crdule et impressionnable, on travaille ainsi  l'abrutir; mais,
comme ce n'est pas facile, on ne russit qu' l'exalter et  le rendre
fou. Aussi nulle part il n'est tranquille, nulle part il ne comprend.
Ici, il crie:  bas la Rpublique! et vive l'galit! Ailleurs: 
bas l'galit! et vive la Rpublique!.

D'o peut sortir la lumire, au milieu d'un tel conflit d'ides fausses
et de formules menteuses? De belles et nobles lois peuvent seules
expliquer  la foule que la Rpublique est non pas la proprit de telle
ou telle classe, de telle ou telle personne, mais la doctrine du salut
de tous.

Qui fera ces lois? Une Assemble vraiment nationale. La ntre
malheureusement subit toutes les prventions et cde  toutes les
influences qui font la perte des monarchies.

Vous voyez, ami, combien il est difficile  une socit de se
transformer sans combat et sans violence. Et pourtant notre idal, 
nous autres, c'tait d'arriver  cette transformation sans discorde
civile, sans cette guerre impie des citoyens d'une mme nation les uns
contre les autres. Je vous confesse que, la royaut mise de ct, aprs
ce court et glorieux lan du peuple de Paris, qu'on ne peut pas appeler
un combat, mais qui fut bien plutt une manifestation puissante o
quelques citoyens se sont offerts  Dieu et  la France comme une
hcatombe sacre, mon me ne s'tait pas cuirasse au point d'envisager
sans horreur l'ide de la guerre sociale. Je ne la croyais pas possible,
et elle ne l'est point, en effet, de la part de ce peuple magnanime o
les ides sociales out assez pntr pour le rendre minemment pacifique
et gnreux. Bourgeoisie aveugle et ingrate, qui ne voit point que
ces ides l'ont sauve en fvrier et qui essaye de tourner contre les
socialistes une rage factice, excite par elle dans le sein du peuple!
Caste insense, tmraire comme une royaut expirante, qui joue sa
dernire partie, qui cherche son appui, comme les monarques d'hier, dans
la force matrielle, et qui, depuis trois mois, travaille  sa propre
perte avec une ardeur dplorable!

D'un bout de la France  l'autre, cette caste se donne le mot d'ordre et
ne craint pas de jeter un cri de mort contre ceux qu'elle appelle des
factieux, sans songer que ce mme peuple, qu'elle provoque contre
lui-mme, peut perdre en un jour le fruit d'une civilisation morale
acquise depuis vingt ans, et redevenir, sous le coup de la peur, du
soupon et de la colre, le peuple terrible  tous, le peuple de 93, qui
fut la gloire farouche de son temps et qui serait la honte sanglante de
la cause nouvelle!

Esprons encore que notre peuple sera plus fort et plus grand que les
passions funestes qu'on s'efforce de rveiller en lui. Esprons qu'il
restera sourd  ces agents provocateurs qui veulent l'agiter  leur
profit et qui s'imaginent qu'aprs l'avoir dchan contre nous, il
ne se retournerait pas contre eux le lendemain. Il ne tient pas  la
bourgeoisie ractionnaire que le peuple de France n'agisse comme les
lazzaroni de Naples.

Mais ce complot impie chouera, Dieu interviendra et peut-tre la caste
des riches ouvrira-t-elle aussi les yeux. Nous, les amis de l'humanit,
nous ne voulons pas que les riches soient punis, nous disons aprs
Jsus: Qu'ils se convertissent et qu'ils vivent!

Prions pour qu'il en soit ainsi. Ah! qu'ils nous connaissent mal, ceux
qui nous croient leurs ennemis et leurs juges implacables! Comment ne
savent-ils pas qu'on ne peut pas aimer le peuple sans har le mal que
commettrait le peuple! comment ne voient-ils pas que l'oeuvre qu'ils
accomplissent, en cherchant  rendre le peuple brutal et sanguinaire,
nous est mille fois plus douloureuse que tout le mal qu'ils pourraient
nous faire  nous-mmes! Nous aimons le peuple comme notre enfant;
nous l'aimons comme on aime ce qui est malheureux, faible, tromp et
sacrifi; comme on aime ce qui est jeune, ignorant, pur encore, et
portant en soi le germe d'un avenir idal. Nous l'aimons comme on aime
la victime innocente, dispute  la fatalit ternelle; comme on aime le
Christ sur la croix, comme on aime l'esprance, comme on aime l'ide de
la justice, comme on aime Dieu dans l'humanit! Peut-on aimer ainsi et
vouloir que l'objet d'un tel amour s'avilisse dans la misre ou se
souille dans le pillage?

Demandez  la mre si elle souhaite que l'enfant de ses entrailles
devienne un bandit et un assassin!

Et pourtant voil ce dont on nous accuse. On dit que nos ides d'galit
fraternelle sont le tocsin du meurtre et de l'incendie, et; en disant
cela, on sonne aux oreilles du peuple le tocsin du dlire, on lui
signale d'invisibles ennemis qu'on lui conseille d'trangler. On marque
la porte de nos maisons, on voudrait une Saint-Barthlemy d'hrtiques
nouveaux, on lui crie: _Tue!_ afin qu'il n'y ait plus personne entre
toi, peuple, et nous, bourgeoisie, et alors nous compterons ensemble.

Le peuple ne tuera pas. Eh! que m'importerait  moi qu'il me tut,
si mon sang pouvait apaiser la colre du ciel et mme celle de la
bourgeoisie? Mais le sang enivre et rpand dans l'atmosphre une
influence contagieuse. Le meurtre rend fou. L'injure mme, les mauvaises
paroles, les cris de menace tuent moralement ceux qui les exhalent.
L'ducation de la haine est une cole d'abrutissement et d'impit qui
finit par l'esclavage. Bourgeois, bourgeois! rentrez en vous-mmes.
Parlez-nous de charit et de fraternit; car, aprs que vous aurez tu
moralement le peuple, vous vous trouverez en face des cosaques, des
lazzaroni de Naples et des paysans de la Gallicie!




CCLXXXIII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, juillet 1848.

Merci, mon amie; j'aurais t inquite de vous si vous ne m'aviez pas
crit; car, au dsastre gnral, on tremble, d'avoir  ajouter quelque
dsastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu'on aime.
Je suis navre, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus
 l'existence d'une rpublique qui commence par tuer ses proltaires.
Voil une trange solution donne au problme de la misre. C'est du
Malthus tout pur.

Comment! miss Ashurst est arrive au milieu de cette tragdie? Pauvre
enfant! elle est venue assister aux funrailles de notre honneur. Elle
est venue trop tard: elle n'aura pas vu la Rpublique. Embrassez-la pour
moi; je suis contente qu'elle soit chez vous et j'ai la certitude que
vous serez contentes l'une de l'autre. Je voudrais bien pouvoir vous
aller embrasser toutes deux. Mais, d'ici  quelque temps, outre que je
serais peut-tre hors d'tat de me conduire _prudemment_  Paris, il
faut que je tienne en respect par ma prsence une bande considrable
d'imbciles de la Chtre qui parlent tous les jours de venir mettre le
feu chez moi.

Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se
promener par ici, je vais au milieu d'eux, et ils m'tent leur chapeau.
Mais, quand ils ont pass, ils se hasardent  crier: _A bas les
communisques!_ Ils espraient me faire peur et s'aperoivent enfin
qu'ils n'y russissent pas. Mais on ne sait  quoi peuvent les pousser
une douzaine de bourgeois ractionnaires qui leur font sur moi les
contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les vnements de Paris,
ils prtendaient que j'avais cach chez moi Ledru-Rollin, deux cents
communistes et quatre cents fusils!

D'autres, mieux intentionns, mais aussi btes, accouraient au milieu de
la nuit pour me dire que ma maison tait cerne par des brigands, et ils
le croyaient si bien, qu'ils m'ont amen la gendarmerie. Heureusement,
tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui
pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de procs. Les
autorits sont pour nous aussi; mais, si on les change, ce qui est
possible, nous serons peut-tre un peu perscuts. Tous mes amis ont
quitt le pays,  tort selon moi. Il faut faire face  ces petits
orages, claboussures invitables du malheur gnral.

Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d'indignation! J'ai honte
aujourd'hui d'tre franaise, moi qui nagure en tais si heureuse! Quoi
qu'il arrive, je vous aime.

GEORGE.




CCLXXXIV

A M. GIRERD,
REPRSENTANT DU PEUPLE A
L'ASSEMBLE NATIONALE, A PARIS

                                Nohant, 6 aot 1848.

Mon ami,

Je suis en effet l'auteur du XVIe _Bulletin_, et j'en accepte toute
la responsabilit _morale_. Mon opinion est et sera toujours que, si
l'Assemble nationale voulait dtruire la Rpublique, la Rpublique
aurait le droit de se dfendre, mme contre l'Assemble nationale.

Quant  la responsabilit _politique_ du XVIe _Bulletin_, le hasard
a voulu qu'elle n'appartnt  personne. J'aurais pu la rejeter sur M.
Ledru-Rollin, de mme qu'on aurait fort bien pu ne pas rejeter sur moi
la responsabilit _morale_. Mais, dans un moment o le temps manquait 
tout le monde, j'aurais cru, moi, manquer  ma conscience, si j'avais
refus de _donner_ quelques heures du mien  un travail _gratuit_ autant
comme argent que comme amour-propre. C'tait la premire et ce sera
probablement la dernire fois de ma vie que j'aurai crit quelques
lignes sans les signer.

Mais, du moment que je consentais  laisser au ministre la
responsabilit d'un crit de moi, je devais accepter aussi la censure du
ministre, ou des personnes qu'il commettait  cet examen. C'tait une
preuve de confiance personnelle de ma part envers M. Ledru-Rollin,
la plus grande qu'un crivain qui se respecte puisse donner  un ami
politique.

Il avait donc, lui, la responsabilit politique de mes paroles, et les
cinq ou six _Bulletins_ que je lui ai envoys ont t examins. Mais le
XVIe _Bulletin_ est arriv dans un moment o M. lias Regnault, chef du
cabinet, venait de perdre sa mre. Personne n'a donc lu, apparemment, le
manuscrit avant de l'envoyer  l'imprimerie. J'ignore si quelqu'un en a
revu l'preuve. Je ne les revoyais jamais, quant  moi.

Un moment de dsordre dans le cabinet de M. lias Regnault, dsordre
qu'il y aurait cruaut et lchet  lui reprocher, a donc produit tout
ce scandale, que, pour ma part, je ne prvoyais gure et n'ai jamais
compris jusqu' prsent.

Comme, jusqu' ce fameux _Bulletin_, il n'y avait pas eu un mot 
retrancher dans mes articles, ni le ministre, ni le chef du cabinet
n'avaient lieu de s'inquiter extraordinairement de la diffrence
d'opinion qui pouvait exister entre nous.

Apparemment, M. Jules Favre, secrtaire gnral, qui, je crois,
rdigeait en chef le _Bulletin de la Rpublique_, tait absent, ou
proccup aussi par d'autres soins. Il est donc injuste d'imputer au
ministre ou  ses fonctionnaires le choix de cet article parmi trois
projets rdigs sur le mme sujet _dans des nuances diffrentes_. Je
n'ai pas le talent assez souple pour tant de rdactions et c'et t
trop exiger de mon obligeance que de me demander trois versions sur la
mme ide. Je n'ai jamais connu trois manires de dire la mme chose, et
je dois ajouter que le sujet ne m'tait point dsign.

Une autre circonstance que je me rappelle exactement et qu'il est bon
d'observer, c'est que l'article avait t envoy par moi le mardi 12
avril, alors qu'il n'tait pas plus question, dans mon esprit, des
vnements du 16, que dans les prvisions de tous ceux qui vivent
comme moi en dehors de la politique proprement dite. Par suite de la
proccupation douloureuse du chef du cabinet, cet article n'a paru que
le 16: c'est dire assez que, dans l'agitation o se trouvaient alors les
esprits, on a voulu  tort donner,  des craintes que j'avais mises
d'une manire gnrale, une signification particulire.

Voil ma rponse aux explications que tu me demandes. Pour ma part,
il m'est absolument indiffrent qu'on incrimine mes penses: je ne
reconnais  personne le droit de m'en demander compte et aucune loi
n'autorise  chercher au fond de ma conscience si j'ai telle ou telle
opinion. Or un crit que l'on compte soumettre  un contrle _avant de
le publier_, et que dans cette prvision, on ne se donne le soin ni de
peser, ni de relire, est un _fait inaccompli_, ce n'est rien de plus
qu'une pense qui n'est pas encore sortie de la conscience intime.

Mais peu importe ce qui me concerne. Je devais seulement  la vrit et
 l'amiti de te raconter ce qui entoure ce fait, c'est--dire la part
qu'on accuse certaines personnes d'y avoir prise.

Si le XVIe _Bulletin_ a t un brandon de discorde _entre rpublicains_,
ce que j'tais loin d'imaginer durant les cinq  dix minutes que je
passai  l'crire, il ne fut pas crit du moins en prvision ou en
esprance de l'vnement du 15 mai, que je n'approuve en aucune faon.
Je crois que tu me connais assez pour savoir que, si je l'avais approuv
avant et pendant, ce ne serait pas l'insuccs qui me le ferai dsavouer
aprs.

 toi de coeur, mon ami.

GEORGE SAND.




CCLXXXV

AU MME

                                Nohant, mardi 7 aot 1848.

Mon ami,

Quoique bien malade, je t'ai crit hier pour te donner, vite, les
explications que tu me demandais et que tu dsirais peut-tre, par
amiti pour moi, pouvoir donner  quelques personnes. Il y a assez
longtemps qu'on m'ennuie avec ce XVIe _Bulletin_. J'ai ddaign de
rpondre  toutes les attaques indirectes des journaux de la raction.
Ma rponse, conforme  l'exacte vrit, est dans la lettre que je t'ai
envoye hier et dont je t'autorise  faire l'usage que tu jugeras
convenable, soit en la communiquant, soit en la faisant imprimer dans un
journal de notre opinion. J'aurais pu l'crire plus tt; mais je voulais
laisser  M. Ledru-Rollin le soin de dsavouer ce _Bulletin_ comme il
l'entendrait; les explications que le rapport prtend avoir reues
de _hauts fonctionnaires_ ne sont pas conformes  la vrit, et tu
comprendras qu'il me plaise peu de passer pour son rdacteur _pay_,
apparemment, puisqu'on suppose que j'envoyais _divers_ projets, parmi
lesquels on choisissait la _nuance_, je tiens  garder l'attitude qui me
convient comme crivain, et  laquelle je n'ai jamais manqu, ni comme
dignit, ni comme modestie, ni comme dsintressement.

Avise donc de toi-mme; car je prends ici conseil de toi, sur ce que
tu dois faire de ma lettre. Je dsire rtablir la vrit en ce qui me
concerne, et c'est aussi dfendre M. Ledru-Rollin que de me dfendre
moi-mme. C'est la seule occasion convenable peut-tre que j'aurai de le
faire; car, le rapport oubli, il serait de mauvais got de ramener
sur moi l'attention pour un _fait personnel_, comme vous dites 
l'Assemble. Peut-tre aussi faut-il attendre que M. Ledru-Rollin s'en
explique lui-mme? Confres-en avec lui, ce sera utile, et montre-lui
mes lettres si tu veux.

Je te remercie, mon vieux frre, d'avoir pens  moi tout de suite;
j'tais bien sre que tu aurais ce soin-l.

Je crois que tu dois blmer, toi, l'homme de la douceur et de la
prudence gnreuse, la brutalit du _XVIe Bulletin_. Pardonne-moi ce
pch, que je ne puis appeler un pch de jeunesse. Je ne reviendrai pas
sur ce que je t'ai crit hier du fait _non accompli_ dans ma rflexion,
et pourtant accompli par le vouloir d'un hasard singulier. Ma dfense,
la-dessus, n'est point trop mtaphysique, elle est simple et mme nave,
je crois. Mais, aprs tout, je ne me repens pas _bien sincrement_, je
le le confesse, de cette normit. Je suis sincre en te disant que je
n'ai jamais donn dans le 15 mai. L'Assemble n'avait pas mrit d'tre
traite si brutalement. Le peuple n'avait pas _droit_ ce jour-l. Il ne
s'agissait pas pour lui de sauver la Rpublique par ces moyens extrmes
qu'il n'a mission d'employer, que dans les cas dsesprs. D'ailleurs,
il n'tait pas l, _le peuple_, puisqu'on ne s'est pas battu. Quelques
groupes socialistes n'ont pas le droit d'_imposer_ leur systme  la
France qui recule; mais, quand je disais, dans l'abominable XVI^{e}
_Bulletin_, que _le peuple_ a droit de sauver la Rpublique, j'avais
si fort raison, que je remercie Dieu d'avoir eu cette inspiration si
impolitique. Tout le monde l'avait aussi bien que moi; mais il n'y avait
qu'une femme assez folle pour oser l'crire. Aucun homme n'et t assez
bte et assez mauvaise tte pour faire tomber de si haut une vrit si
banale. Le hasard, qui est quelquefois la Providence, s'est trouv l
pour que l'tincelle mt le feu. J'en rirais sur l'chafaud si cela
devait m'y envoyer. Le bon Dieu est quelquefois si malin!

Mais que M.-Ledru-Rollin s'en dfende, je le veux de tout mon coeur, et
je l'y aiderai tant qu'il voudra. Je l'eusse fait plus tt s'il ne m'et
dit que cela n'en valait pas la peine. Pourtant, puisque l'accusation de
ce fait prend place dans les choses officielles, htons-nous de dire la
vrit. Ce que je n'accepte pas, c'est que M. Elias Regnault, ou quelque
autre (je ne sais pas qui), _arrange_ la vrit  sa manire.

Je t'envoie une lettre que j'ai reue le 8 ou le 10 juin d'un Anglais
qui n'est pas prcisment de mes amis, mais qui m'est sympathique.
Remets-la  Louis Blanc, et qu'il juge si elle peut lui tre utile. S'il
veut des dtails sur le caractre et la position de M. Milnes, M. de
Lamennais lui en donnera d'excellents, et, s'il y avait lieu  l'appel
en tmoignage, je suis sre qu'il le ferait de bon coeur. C'est un homme
de vrit et de sincrit, quoique un peu sceptique. Au reste, sa lettre
le peint tout entier.

Bonsoir, ami et frre. Toujours  toi.

GEORGE SAND.




CCLXXXVI

A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULME

                                Nohant, 24 septembre 1848

Monsieur,

Je viens bien tard rpondre  une lettre que vous m'avez crite le 19
juillet dernier. Vous me l'aviez adresse  Paris, et, par un concours
de circonstances trop long  vous expliquer ici, je ne l'ai reue que
depuis peu de jours avec un paquet d'autres lettres.

Vous me demandez si le socialisme combattait en juin  Paris. Je le
crois, bien qu'aucun de mes amis, parmi les ouvriers, n'ait cru devoir
prendre part  cette lutte effroyable. J'tais dj ici  cette
poque et je n'ai rien vu par moi-mme: je ne puis donc juger que par
induction. Je crois que le socialisme a d combattre dans toutes ses
nuances, parce qu'il y a de tout dans ce grand peuple de Paris, et mme
des combinaisons d'ides et de doctrines que nous ne connaissons pas.

Mais je ne crois pas que le socialisme ait suscit le mouvement ni qu'il
l'ait dirig. Je doute qu'il l'et domin et rgl si les insurgs
eussent triomph. Il y a eu, je crois, toute sorte de dsespoirs dans
cette mle, et, par consquent, toute sorte de fantaisies; car le
dsespoir en a, vous le savez, comme les maladies extrmes. L'lection
de Louis Bonaparte  ct de celle de Raspail, doit nous expliquer un
peu aujourd'hui la confusion de l'vnement de juin.

En somme, il y a un grand fait qui domine tout, et je vous l'explique
assez par le _mal de dsespoir_. Le dsespoir ne peut pas raisonner, il
ne peut pas attendre. L est le malheur. Le peuple n'a pas eu confiance
en l'Assemble nationale, et, aujourd'hui, nous voyons bien que son
instinct ne l'avait pas tromp; car l'Assemble nationale, sauf une
minorit rpublicaine mritante, et une infiniment petite minorit
socialiste, enterre toutes les questions vitales de la dmocratie.

Mais ce n'est point par le combat que le peuple triomphera d'ici 
longtemps. On a trop effray la bourgeoisie propritaire. Elle croit
qu'on veut tout lui ravir, l'argent et la vie, et elle trouve de l'appui
dans la majorit du peuple, qui craint aussi pour l'ombre de proprit
qu'elle possde ou qu'elle rve. Je crois que la question est retarde
parce qu'elle est mal pose de part et d'autre.

Il y a, selon moi, deux espces de proprits: la proprit individuelle
et la proprit sociale. Les bourgeois ne veulent reconnatre que
la premire; certains socialistes, pousss  l'extrme par cette
monstrueuse ngation de la proprit sociale, ne veulent reconnatre que
la seconde.

Cependant plus les socits se civilisent et se perfectionnent, plus
elles tendent le fonds commun, pour faire contrepoids  l'abus et 
l'excs de la proprit individuelle. Mais il doit aussi y avoir une
borne  cette extension de la proprit commune; autrement, la libert
individuelle et la scurit de la famille priraient.

Aussi le ministre Duclerc avait une pense vraiment sociale en voulant
donner  l'tat le monopole des chemins de fer et des assurances contre
l'incendie. C'taient des mesures parfaitement logiques et qui devaient
s'tendre  mesure que la socit en aurait recueilli le bnfice. Ainsi
tout ce qui concerne les voies de communication, les routes, les canaux
et les richesses qui, de leur nature, sont communes  tous, les grandes
mesures financires portant sur les hypothques et qui peuvent mettre
l'argent  bon march, tout cela devra tre socialis avec le temps,
pourvu que la bonne volont y soit. Mais elle n'y est pas, la vrit
ayant t outrepasse par les coles socialistes qui vont jusqu' ter
 l'individu, sa maison, son champ, son jardin, son vtement et mme sa
femme.

La peur, une peur pusillanime et furieuse en mme temps, s'est empare
de la bourgeoisie. Et puis les spculateurs qui, sous la dernire
monarchie, se sont empars de ces richesses communes (et c'est en ce
sens que Proudhon a raison de dire que la proprit, c'est le vol), ne
veulent point restituer  la communaut ce qui est essentiellement du
domaine commun. S'ils pouvaient, comme sous la fodalit, possder les
ponts, les chemins, les rivires, les maisons et mme les hommes, ils
trouveraient cela fort lgitime, tant ils font peu, vis--vis de la
communaut, la distinction du tien et du mien.

Le peuple qui s'est battu en juin avait-il compris cette distinction? On
le croirait  cause du fait de la dissolution des ateliers nationaux,
qui a servi de cause ou de prtexte. Il semble qu'il ait pris les armes
pour maintenir son droit au travail. Mais le fait accompli se prsente
si confusment et, je le rpte, les dernires lections de Paris sont
si bizarres, qu'on ne sait plus que penser de la masse.

Est-ce par haine de la dictature de Cavaignac qu'on ambitionne celle
d'un neveu de Napolon? Comment le savoir? Nous nous agitons dans une
fournaise, et il est malheureux que le peuple ne connaisse pas sa vraie
force. Elle est dans le suffrage universel qui le met toujours  mme
de rparer ses fautes et de refaire sa constitution. Mais l'excs de sa
souffrance la lui fait mconnatre, et, dans les orages qu'il soulve,
dans les voeux tranges qu'il met lors des lections, il compromet le
principe mme de sa souverainet.

Cavaignac a peut-tre combattu le peuple pour lui conserver, malgr lui,
cette inviolable souverainet. Je ne sais. Il faut croire cela pour ne
pas le har de s'tre fait, en apparence, l'excuteur des hautes-oeuvres
de la bourgeoisie.

Voil, monsieur, mes ides sur notre malheur. Elles sont assez vagues,
comme vous voyez; car on n'a pas l'esprit bien lucide quand le coeur
est si profondment dchir. La foi dans l'avenir ne doit jamais tre
branle par ces catastrophes; car l'exprience est un fruit amer et
plein de sang; mais comment ne pas souffrir mortellement du spectacle de
la guerre civile et de l'gorgement du peuple?

Je vous remercie de la citation de Pascal que vous m'envoyez.--Elle est
bien belle, en effet, et bien frappante. Vous me demandez dans quel
journal j'cris. Je n'cris nulle part en ce moment du moins, je ne puis
dire ma pense sous l'tat de sige. Il faudrait faire aux prtendues
ncessits du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Et
puis mon me a t brise, dcourage pendant quelque temps. Elle est
encore malade et je dois attendre qu'elle soit gurie.

Agrez, monsieur, et faites agrer  vos amis, l'expression de mes
sentiments fraternels.

GEORGE SAND.




CCLXXXVII

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 30 septembre 1848.

Ami,

Je ne sais si vous avez reu deux lettres que je vous ai crites 
Milan, l'une pendant nos horribles vnements de juin, l'autre, quelque
temps aprs. Comme je vous sais plein de courage pour crire  ceux qui
vous aiment, je prsume, si vous ne m'avez pas rpondu, que vous n'avez
rien reu. Dieu sait quels obstacles peuvent tre entre nous! Je n'en
verrais le motif de la part d'aucune police europenne; car nous sommes
dsormais de ceux qui conspirent au grand jour. Mais, enfin, nous vivons
dans un temps o toutes choses ne s'expliquent pas. Si vous recevez
celle-ci, ayez la bont de me faire savoir, ne ft-ce que par un mot,
que vous savez que je pense  vous.

Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par Eliza Ashurst. Presque toutes
les lettres que vous avez crites  ses parents lui ont t adresses 
Paris, d'o elle me les a envoyes ici, d'o, enfin, je les renvoie 
Londres. Vous voyez que vos petits bouts de papier circulent beaucoup et
intressent plus d'une famille. J'ai donc su vos malheurs, vos douleurs,
vos agitations; je n'avais pas besoin de les lire pour les apprcier.
Je n'avais qu' interroger mon propre coeur pour y trouver toutes vos
souffrances, et je sais que vous avez d ressentir aussi les miennes. Ce
qui s'est pass  Milan est mortel  mon me, comme ce qui s'est pass
 Paris doit tre dchirant pour la vtre. Quand les peuples combattent
pour la libert, le monde devient la patrie de ceux qui servent cette
cause. Mais votre situation est plus logique et plus claire que la
ntre, quoiqu'il y ait au fond les mmes lments. Vous avez l'tranger
devant vous et les crimes de l'tranger s'expliquent comme la lutte du
faux et du vrai. Mais nous qui avons tout recouvr en fvrier, et qui
laissons tout perdre, nous qui nous gorgeons les uns les autres sans
aller au secours de personne, nous prsentons au monde un spectacle
inou.

La bourgeoisie l'emporte, direz-vous, et il est tout simple que
l'gosme soit  l'ordre du jour. Mais pourquoi la bourgeoisie
l'emporte-t-elle, quand le peuple est souverain, et que le principe de
sa souverainet, le suffrage universel, est encore debout? Il faut enfin
ouvrir les yeux, et cette vision de la ralit est horrible. La majorit
du peuple franais est aveugle, crdule, ignorante, ingrate, mchante et
bte; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorit sublime dans les
villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le
peuple des campagnes, et destine pour longtemps  tre crase par la
majorit vendue  la bourgeoisie. Cette minorit porte dans ses flancs
le peuple de l'avenir. Elle est le martyr vritable de l'humanit. Mais,
 ct d'elle et autour d'elle, le peuple, mme celui qui combat avec
elle en de certains jours, est monarchique. Nous qui n'avons pas vu les
journes de juin, nous avons cru, jusqu' ce moment, que les faubourgs
de Paris avaient combattu pour le droit au travail. Sans doute, tous
l'ont fait instinctivement; mais voici des lections nouvelles qui
nous donnent le chiffre des opinions formules. La majorit est  un
prtendant, ensuite  un juif qui paye les votes, et enfin, en nombre
plus limit, aux socialistes. Et, pourtant, Paris est la tte et le
coeur des socialistes. De leur ct, les chefs socialistes ne sont ni
des hros ni des saints. Ils sont entachs de l'immense vanit et
de l'immense petitesse qui caractrisent les annes du rgne de
Louis-Philippe.

Aucune ide ne trouve la formule de la vie. La majorit de la Chambre
vote la mort du peuple, et le peuple en masse ne se lve pas sous le
drapeau de la Rpublique. Il faut  ceux-ci un empereur,  ceux-l des
rois,  d'autres des rvlateurs bouffis et des thocrates. Nul ne sent
en lui-mme ce qu'il est et ce qu'il doit tre. C'est une effrayante
confusion, une anarchie morale complte et un tat maladif o les plus
courageux se dcouragent et souhaitent la mort.

La vie sortira, sans aucun doute, de cette dissolution du pass, et
quiconque sait ce que c'est qu'une ide ne peut tre branl dans sa
foi, en tant que principe. Mais l'homme n'a qu'un jour  passer ici-bas,
et les abstractions ne peuvent satisfaire que les mes froides. En vain
nous savons que l'avenir est pour nous; nous continuons  lutter et 
travailler pour cet avenir que nous ne verrons pas. Mais quelle vie
sans soleil et sans joies! quelle lourde chane  porter! quels ennuis
profonds! quels dgots! quelle tristesse! Voil le pain tremp de
larmes qu'il nous faut manger. Je vous avoue que je ne puis accepter de
consolations et que l'esprance m'irrite. Je sais aussi bien que qui que
ce soit qu'il faut aller en avant; mais ceux qui me disent que c'est
pour traverser _en personne_ de plus riantes contres, sont des enfants
qui se croient assurs de vivre un sicle. J'aime mieux qu'on me laisse
dans ma douleur. J'ai bien la force de boire le calice, je ne veux pas
qu'on me dise qu'il est de miel quand j'y vois le sang et les larmes de
l'humanit.

J'ai vu votre amie Eliza. Elle est venue passer quelques jours ici.
Nous avons beaucoup parl de vous; mais je vous dirai tout franchement
qu'elle m'a fait un effet tout oppos  celui que vous avez produit sur
moi. Aprs vous avoir vu, je vous ai aim beaucoup plus qu'auparavant,
tandis qu'avec elle, c'est le contraire. Elle est trs bonne, trs
intelligente, elle doit avoir de grandes qualits. Mais elle est
infatue d'elle-mme, elle a le vice du sicle, et ce vice ne me trouve
plus tolrante comme autrefois; depuis que je l'ai vu, comme un vilain
ver, ronger les plus beaux fruits et porter son poison sur tout ce qui
pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui
ait t mauvaise et n'ait contribu, en partie,  l'exalter dans un sens
qui n'est pas du tout le mien. L'_homme_ et la _femme_ sont tout pour
elle, et la question de _sexe_, dans une acception o la pense de
l'homme ni celle de la femme ne devrait s'arrter exclusivement, efface
chez elle la notion de l'_tre humain_, qui est toujours le mme tre
et qui ne devrait se perfectionner ni comme homme ni comme femme, mais
comme me et comme enfant de Dieu. Il rsulte de cette proccupation,
chez elle, une sorte d'tat hystrique dont elle ne se rend pas compte,
mais qui l'expose  tre la dupe du premier drle venu. Je crois sa
conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas et c'est peut-tre pire.
J'aimerais mieux qu'elle et des amants et n'en parlt jamais que de
n'en point avoir et d'en parler sans cesse. Enfin, aprs avoir caus
avec elle, j'tais comme quelqu'un qui a mang un mauvais aliment et qui
souffre de l'estomac. J'ai t sur le point de le lui dire, et c'tait
peut-tre mon devoir. Mais je m'apercevais que cela l'irriterait et je
n'tais pas sre de lui faire utilement de la peine.

Elle a pour vous, du reste, une sorte d'adoration, un culte, dont vous
devez lui savoir gr, car il est sincre et profond. Mais encore, en me
parlant de vous, elle m'a impatiente sans le savoir. Elle voulait avoir
mon opinion sur le sentiment que vous avez _pour les femmes_, et, pour
me dbarrasser d'une si sotte question, je lui ai dit un peu brusquement
que vous ne deviez pas les aimer du tout, que vous n'en aviez pas
le temps; et qu'avant les femmes il y avait pour vous _les hommes_,
c'est--dire l'humanit, qui comprend les deux sexes  un point de vue
plus lev que celui des passions individuelles. L-dessus, elle s'est
anime et m'a parl de vous comme d'un hros de roman, ce qui me
blessait et m'ennuyait normment. Enfin, une vritable Anglaise, prude
sans pudeur; et c'est aussi un vritable Anglais, car l'esprit n'a pas
de sexe, et chaque Anglais se croit le plus bel homme de la plus belle
nation qu'il y ait au monde.

Et, pourtant, je sens qu'il faut de l'indulgence avec ces heureux tres
qui trouvent encore, dans les petites satisfactions ou dans les petites
illusions de leur amour-propre, un refuge contre le malheur des temps.
Nous sommes bien  plaindre, nous qui ne pouvons plus vivre en tant
qu'individus et qui sommes dans l'humanit en travail, comme les vagues
dans la mer battues de l'orage.

Vous avez revu votre soeur et votre mre, c'est toujours cela de pris!
Je ne vous parle pas de mes chagrins domestiques. Ils sont toujours les
mmes et ne changeront pas. Mon intrieur est du moins tranquille et
doux, mon fils toujours bon et calme; et les deux autres enfants que
vous connaissez, laborieux et affectueux autour de moi. Je ne demande
rien  Dieu pour moi-mme, je ne le prie mme pas de me prserver des
cuisantes douleurs qui me viennent d'ailleurs. Je lui demande d'ter aux
autres les peines dont je souffre. Mais c'est encore lui demander plus
que sa terrible loi n'a voulu accorder  notre race infortune.

Adieu, ami; je vous aime.

G. SAND.




CCLXXXVIII

 M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULME

                                Nohant, 14 octobre 1848.

Monsieur,

Les ides que je vous ai exprimes au courant de la plume dans ma
dernire lettre sont trop incompltes pour tre publies. On peut faire
sans crmonie un change d'ides par lettres; mais il ne faut soumettre
au public que ce qu'on a travaill de son mieux et cela, non par respect
de soi-mme et vanit d'crivain, mais par respect pour l'ide mme
qu'on doit prsenter sous la meilleure forme possible. Je m'occupe en
ce moment, avec un de mes amis, d'un travail aussi complet, et pourtant
aussi court et aussi simple que nous pouvons le rsumer, sur la question
que je vous ai expose rapidement dans ma lettre. Cette brochure[1]
paratra incessamment et je vous en enverrai plusieurs exemplaires. Si
le principe dvelopp ainsi vous parat juste et satisfaisant, vous
pourrez, par l'action que vous exercez autour de vous, lui donner une
extension et l'appuyer de preuves nouvelles; car une ide n'est 
personne et son application est l'oeuvre de tous.

Je vous remercie des paroles affectueuses et sympathiques que vous
m'adressez personnellement. Mes sentiments n'ont de valeur que parce
qu'ils rpondent au sentiment des mes gnreuses, et qu'ils le
confirment comme ils sont confirms par lui.

Agrez, monsieur, pour vous et vos amis, l'expression de mon dvouement
fraternel.

GEORGE SAND

Je rouvre ma lettre pour rpondre  une question que vous m'adressiez,
et j'y rpondrai mal, parce que je suis comme vous dans de grandes
incertitudes en face du fait politique. D'abord, je pense tre d'accord
avec vous sur ce point: l'institution de la prsidence est mauvaise et
c'est une sorte de restauration demi-monarchique. Ensuite (le prsident
accord), faut-il qu'il soit nomm par le peuple ou par l'Assemble
nationale? En principe, il doit tre nomm par le peuple, tous
les dmocrates sont d'accord l-dessus; car le contraire est le
rtablissement du suffrage  deux degrs.

Mais, en fait, des rpublicains trs sincres ont vot pour la
nomination par l'Assemble, pensant que les besoins de la politique
exigeaient cette infraction au principe. Moi, j'avoue que je dteste ce
qu'on appelle aujourd'hui la politique, c'est-a-dire cet art maladroit,
peu sincre et toujours djou dans ses calculs par la fatalit ou la
Providence, de substituer  la logique et  la vrit des prvisions,
des ressources, des transactions, la raison d'tat des monarchies, en un
mot. Jamais l'instinct du peuple ne ratifiera les actes de la politique
proprement dite, parce que l'instinct populaire est grand quand Dieu
souffle sur lui, tandis que l'esprit de Dieu est toujours absent de ces
conciliabules d'individus o l'on fabrique avec de grands moyens de si
petits expdients.

Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumire et d'inspiration
dans le choix de son prsident. Du moins, on le prvoit et on craint
l'lection du prtendant. Qu'y faire? En lui laissant son droit, on lui
laisse au moins l'intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux
qu'il en fasse, au dbut, un mauvais usage que s'il perdait la notion de
son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habilet les
exigences de la politique.

S'il fait un mauvais choix, il pourra aussi le dfaire, au lieu que,
s'il ne fait pas de choix du tout, il n'y aura pas de raison pour qu'il
ne subisse pas celui qu'on aura fait  sa place.

  [1] _Travailleurs et Propritaires_, par Victor Borie.




CCLXXXIX

 M. ARMAND BARBS, AU DONJON DE VINCENNES

                                Nohant, 1er novembre 1848.

Cher ami,

Je suis toute triste et consterne de n'avoir pas de vos nouvelles
depuis si longtemps. Je sais que vous vous portez bien (si on ne me
trompe pas pour me rassurer!). Mais je suis inquite quand mme, parce
que j'esprais que vous pourriez m'crire, et apparemment vous ne l'avez
pas pu. N'avez-vous pas reu une lettre de moi, une seule; car on ne m'a
pas fourni, depuis, d'autre occasion, et d'autre moyen de vous crire.
Je n'ose vous rien dire; d'ailleurs, que vous dirais-je que vous ne
sachiez aussi bien que moi? Les vnements sont tristes et sombres
partout; mais l'avenir est toujours clair et beau pour ceux qui ont la
foi. Depuis mai, je me suis mise en prison moi-mme dans ma retraite,
qui n'est point dure et cruelle, comme la vtre, mais o j'ai peut-tre
eu plus de tristesse et d'abattement que vous, me gnreuse et forte!
j'y ai mme t moins en sret; car on m'a fait beaucoup de menaces.
Vous savez que la peur n'est point mon mal, et nous sommes de ceux pour
qui la vie n'est pas un bien, mais un rude devoir  porter jusqu'au
bout.

Cependant, ces cris, ces menaces me faisaient mal, parce que c'tait
l'expression de la haine, et c'est l notre calice.

tre ha et redout par ce peuple pour qui nous avons subi physiquement
ou moralement le martyre depuis que nous sommes au monde! Il est ainsi
fait et il sera ainsi tant que l'ignorance sera son lot. Pourtant, on me
dit que partout il commence  se rveiller, et en bien des endroits on
crie aujourd'hui: Vive Barbs! l o l'on criait nagure (et c'taient
souvent les mmes hommes): Mort  Barbs!--Eh! mon Dieu, me
disais-je, ce martyre, il l'a dj subi mille et mille fois, et il l'a
cherch  tous les instants de sa vie. C'est sa destine d'tre le plus
ha et le plus perscut, parce qu'il est le plus grand et le meilleur.

Je fais souvent des chteaux en Espagne, c'est la ressource des mes
brises. Je m'imagine que, quand vous sortirez d'o vous tes, vous
viendrez passer un an ou deux chez moi. Il faudra bien que nous nous
tenions tous cois, sous le rgne du prsident, quel qu'il soit; car la
partie, comme vous l'entendiez, est perdue pour un peu de temps. Le
peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitige: il le fera 
ses dpens, et cela l'instruira mieux que tous nos efforts. Pendant ce
temps-l, nous reprendrons des forces dans le calme, nous apprendrons la
patience dans les moyens, les partis s'pureront et l'cume se sparera
de la lie. Enfin, la nation mrira, car elle est moiti verte et moiti
pourrie... Et peut-tre que, dans cet intervalle, nous aurons les seuls
moments de bonheur que vous et moi aurons connus dans notre vie. Il nous
sera permis de respirer, et l'air de mes champs, l'affection et les
soins de ma famille vous feront une nouvelle sant et une nouvelle
vie...

Laissez-moi faire ce rve. Il me console et me soutient dans l'preuve
que vous subissez.

Adieu. L'ami, l'ami qui vous porte ma lettre, essayera de vous voir.
S'il ne le peut, il essayera de vous la faire tenir et de me rapporter
un mot de vous. Mon fils vous embrasse tendrement et nous vous aimons.

GEORGE.




CCXC

 JOSEPH MAZZINI,  LONDRES

                                Nohant, 22 novembre 1848.

Mon ami,

Je vous croyais rentr en Italie, je ne savais o vous prendre; cette
nergique proclamation de vous, que j'ai lue dans les journaux,
n'indiquait point o vous tiez. Vous avez une existence difficile 
suivre matriellement, et le coeur seul s'attache  vos pas, au milieu
de mille anxits douloureuses.

Comment pouviez-vous croire que vous m'aviez fche? Est-ce jamais
possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que
je baisserais la tte, reconnaissant que vous en avez le droit et le
devoir. Mais, bien loin de l, votre avant-dernire lettre tait pleine
de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez
qu' me consoler et  m'encourager. Quand je ne vous cris pas, dans
le doute de votre situation, c'est par une crainte instinctive de
vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus
prilleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne
ft-ce que par un mot. De mon ct, je vous crirai un mot seulement
pour vous dire que je pense  vous, quand je craindrai que ma pense sur
les vnements ne vous arrive mal  propos. Mais vous le savez bien, que
je pense  vous sans cesse, et, pour ainsi dire,  toute heure. Votre
souvenir n'est-il pas li  toutes mes penses sur le prsent et
l'avenir de l'humanit? N'tes-vous pas un de ces travailleurs
infatigables du _grand-oeuvre_ des temps modernes? Ouvriers qui peuvent
bien se compter entre eux; car ceux de la douzime heure forment les
masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas,
au milieu de tant de revers!

Sans doute l'avenir est  nous; mais irons-nous jusqu' l'avenir? Peu
importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes dvous. Mais
combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s'adjurer eux-mmes!
combien succombent dans le plerinage, et comment ne pas pleurer
amrement sur les mourants qu'on laisse derrire soi! Notre route est
seme de cadavres, et, tandis que l'ennemi fait des cadavres vritables
par le fer et le feu, nous sommes environns de dcouragements et de
dsespoirs qui s'asseyent au bord du chemin et refusent d'aller plus
loin.

L'tat moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les
soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus
vite. Voyez les socialistes diviss, exasprs, furieux, au moment o
toutes les nuances de l'ide dmocratique devraient se runir et se
retourner contre l'ennemi commun!

Mais il y a l dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement
les orgueilleux et les intolrants qui ne savent quel nom opposer 
celui du prtendant: ce sont les mes honntes et modestes, ce sont les
serviteurs les mieux disciplins de la cause, qui reculent effrays
devant une adhsion  donner au proconsul algrien, au mitrailleur
des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti,
peut-tre! Encore c'est trs douteux, d'aprs sa conduite rcente. Mais
le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence
des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la
moindre piti pour ses garements?

Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce
caractre impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis
le 4 mai, s'il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie
dmocratique qui n'est pas le peuple, et qui manque d'intelligence au
premier chef!

Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C'est savant,
ingnieux, et trs bon  lire dans un temps de calme et de spculation
philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systmes _a
priori_ ne rpondent en rien aux besoins, aux possibilits du moment.
C'tait facile  tourner en ridicule, on l'a fait, et cet crit n'a
servi  rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les thories
absolues et personnelles. Mais c'est l'esprit de Satan, et malheur 
nous si nous mettons ainsi l'idal  la porte! Leroux en a trop; mais,
pour n'en point avoir du tout, Proudhon n'est pas plus praticable.

Ces esprits-l en cherchent trop long. Il n'en faudrait pas tant pour
nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je
pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire
et dont j'ai crit l'introduction. Vous m'en direz votre avis.

Je ne veux pas vous parler des vnements de l'Italie et de ceux qui
particulirement vous intressent. Il me semble qu'il ne le faut pas,
par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous
pourrez, et vous savez si je m'y intresse, si je me tourmente, si je
m'afflige et si j'espre et souffre comme vous et avec vous!

Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J'ai toujours
_hors de la maison_, les mmes douleurs de famille. Je travaille,
j'attends le 10 dcembre comme tout le monde. Il y a l un gros nuage,
ou une grande mystification, et il faut s'avouer impuissant devant cette
fatalit politique d'un nouvel ordre dans l'histoire: _le suffrage
universel_.

Adieu, ami.

A vous de toute mon me.

GEORGE.




CCXCI

 M. ARMAND BARBS, AU DONJON DE VINCENNES

                                Nohant, 8 dcembre 1848.

Cher ami,

Voil trois ou quatre lettres que je vous cris, que je fais porter 
Paris, et qu'on ne trouve pas le moyen de vous faire passer, apparemment
parce qu'on s'y prend mal, ou qu'il y a entre vous et moi un guignon
particulier. Je vous envoie la dernire, pour que vous voyiez que je
n'ai pas cess de penser  vous.

Cette fois, on m'assure qu'on russira  vous faire tenir ma lettre. Ce
qui fait que je n'insiste pas trop, c'est que je n'ai rien de press et
de particulier  vous dire en fait de politique. Sur ce chapitre-l,
je sais ce que vous pensez et vous savez ce que je pense. Ce  quoi je
tiens, c'est que vous ne croyiez pas que je vous oublie un seul instant,
vous _le meilleur de tous_. Ce qui se passe au dehors, vous le savez
sans doute.

Je prsume que vous n'tes pas priv de journaux, bien qu'aprs tout, ce
serait peut-tre un bonheur d'ignorer combien une partie de la France
est absurde, aveugle, gare en ce moment-ci. Mais, malgr l'engouement
pour l'Empire, qui est le mauvais ct de l'esprit public, il y a,
d'autre part, un changement sensible, un progrs rel dans les ides.
Cela est surtout frappant dans nos provinces, o les questions de
personnes s'amoindrissent pour faire place, je ne dirai pas  des
questions, mais  des besoins de principes. Je ne suis gure contente,
pour ma part, de nos socialistes: ces divisions, ces fractionnements
sentent l'orgueil et l'intolrance, dfauts inhrents au rle d'_homme
 ides_, et que je leur ai toujours reproch, vous le savez. Mais la
volont de Dieu est que nous marchions ainsi et que nos disputes servent
 l'instruction du peuple, puisque nous ne savons pas l'instruire par de
meilleurs exemples. Pourvu que ce but soit atteint, qu'importe que tels
ou tels laissent un nom plus ou moins pur!

Le vtre, grce au ciel, sera toujours un symbole de grandeur et de
sainte abngation. Si vous aviez de l'orgueil, cela vous consolerait de
votre martyre; mais l'orgueil n'est pas votre fait, vous tes au-dessus
de lui, et vous ne pouvez vous consoler que par l'esprance de jours
meilleurs pour l'humanit.

Ces jours viendront; les verrons-nous? qu'importe? Travaillons toujours.
Moi, je prends aisment mon parti de tous les dboires personnels. Mais
j'avoue que je manque de courage pour la souffrance de ceux que j'aime,
et que, depuis le 15 mai et le 25 juin, j'ai l'me abattue par votre
captivit et par les malheurs du proltaire. Je trouve ce calice amer et
voudrais le boire  votre place.

Adieu; crivez-moi si vous pouvez, ne ft-ce qu'un mot. Je fais toujours
le rve que vous viendrez ici et que vous consentirez  vous reposer
pendant quelque temps de cette vie terrible que vous endurez avec trop
de stocisme. Je ne comprends rien aux lenteurs ou plutt  l'inaction
du pouvoir en ce qui vous concerne. Il me semble que vous devez
tre acquitt infailliblement si vous daignez dire la vrit de vos
intentions, et rpondre un mot  vos accusateurs.

Maurice me charge de vous dire qu'il vous aime. Si vous saviez comme
nous parlons de vous en famille! Adieu encore.

Votre soeur,

GEORGE.




CCXCII

A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULME

                                Nohant, 13 fvrier 1849.

Permettez-moi, citoyen de dfendre le travail de mon ami auprs des
vtres et de vous-mme[1]. Il ne me semble pas que ce travail soit
incomplet  son point de vue et vous en seriez plus satisfait si vous
vous dtachiez du vtre, comme j'ai t oblige de le faire pour le mien
propre. Mais remarquez bien que ce petit livre, est, quoique sous une
forme modeste, un livre de philosophie, l'examen d'un principe, bien
plutt qu'un livre de pratique sociale, d'conomie politique.

Il s'agissait de poser ce principe et de savoir s'il tait juste, s'il
tait admissible. Il vous parat tel puisque vous acceptez la prface.
Le livre n'est que le dveloppement historico-philosophique de ce
principe, que je rpte ici pour mieux nous entendre:

La proprit est de deux natures. Il y a une proprit commune, il y a
une proprit individuelle.

Lorsqu'en causant, nous arrivmes  cette formule, M. Borie et moi,
notre premier cri fut celui: Il n'y a gure d'ides nouvelles, et ce
que nous avons trouv l, n'est probablement qu'une rminiscence. Si
nous avions tous nos souvenirs bien prsents, nous verrions que nous
avons lu cela dans les philosophes de toute l'humanit.

Quant  moi, je n'ai pas d'instruction, quoique j'aie beaucoup lu. Mais
je manque de prcision dans la mmoire. M. Borie, tant beaucoup plus
jeune, eut plus de facilit  retrouver les textes que je n'en aurais
eu, et c'est pourquoi il fit trs vite ce travail, que j'aurais fait
trs lentement. Il me semble aussi que son point de dpart, car ses
opinions ne sont pas absolument les miennes, donnait plus de force  son
raisonnement sur la proprit commune. On devait l'accepter mieux de la
part d'un esprit hostile au communisme absolu que de la mienne; car,
moi, j'ai longtemps cru au communisme absolu de la proprit et
peut-tre que, mme en admettant une proprit individuelle, comme je le
fais aujourd'hui, je ferais cette dernire part si petite, que peu de
gens s'en contenteraient.

Maintenant, ce que vous reprochez  M. Borie, c'est de n'avoir pas donn
un moyen pratique, en dfinissant d'une manire nette et absolue, ce qui
est du domaine de la proprit individuelle et ce qui est de celui de la
proprit commune. Voil o, je crois, l'auteur devait s'arrter dans un
petit ouvrage de cette nature; car les moyens sont toujours une chose
arbitraire, une chose essentiellement discutable et modifiable, une
chose enfin qui, propose aujourd'hui par un individu, devient aussitt
beaucoup meilleure si beaucoup d'individus prennent le temps de
l'examiner et de la perfectionner. La nature des moyens, selon moi,
importe fort peu  priori; et la nature des principes nous est trs
ncessaire.

Croyez-vous que, le jour o les hommes seront d'accord sur les principes
de justice et de fraternit, ils seront  court de moyens? Croyez-vous
donc que, mme dans ce moment-ci, les moyens n'abondent pas? Est-ce
l'intelligence de la pratique qui fait dfaut en France? Nullement. Il
y a des moyens  remuer  la pelle, et, si nous avions une Assemble
lgislative compose de socialistes intelligents (certes on en
trouverait bien assez pour remplir le Palais-Bourbon), on verrait plus
d'un homme de gnie apporter son moyen. Ces moyens diffreraient; mais,
si la mme religion sociale unissait les intelligences, on s'entendrait,
et, d'amendements en amendements, on formulerait des lois quitables et
vraies qui sauveraient la socit.

Croyez-vous qu'en fait de moyens, Proudhon n'ait pas, dans sa banque, de
quoi rendre la vie matrielle  ce corps puis? Et croyez-vous qu'il
n'y ait pas d'autres grandes intelligences financires qui vgtent dans
l'obscurit, par impuissance de se produire? Je dis donc que proposer
un moyen pur et simple est une chose purile, si on ne se sent pas
spcialement l'homme du moyen, et si on n'a pas, en outre, le _moyen_
de propager son _moyen_. C'est dans un concile social, ou du haut d'un
journal trs rpandu, ou du droit d'une grande capacit _pratique_,
qu'on peut venir proposer un systme _pratique_. Mais dissminer le
travail des esprits sur une multitude de propositions isoles, c'est ce
que je dsapprouve.

C'est cette multitude de systmes pratiques qui nous a empchs d'en
suivre un seul au dbut de la Rvolution. En ce moment, Proudhon parle,
et, bien qu'il ne s'inquite point des principes qui nous proccupent,
je suis d'avis qu'il nous faut l'tudier attentivement et nous tenir
prts  le seconder, s'il est seulement dans la route, ou sur la pente
du vrai dans la pratique; car autre chose est de cultiver en soi une
religion, et autre chose est de la pratiquer dans la communaut et
le consentement de ses semblables. Il faut bien que chacun fasse une
concession pour arriver  l'accord qui seul rend la pratique possible,
et c'est ce que ferait probablement Proudhon, s'il se trouvait dans un
concile organisateur, en prsence d'esprits de sa force, agissant vers
un but commun.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre; mais, si vous ne me
comprenez pas, il y a de ma faute. Voici ce que je veux dire en rsum:
C'est que nous devons travailler srieusement  dgager en nous les
principes, et qu'en mme temps nous devons nous faire trs accessibles
et trs modestes devant les moyens proposs. Nous devons ne point croire
que nous ayons chacun un moyen qui est le seul, et nous bien persuader
que les moyens ne se trouvent qu'en commun et par la discussion
pacifique. L'erreur de Proudhon, c'est de croire que tout est dans un
moyen. Hlas! ce moyen, ft-il parfait, tombe dans le vide, s'il est
offert  une majorit rcalcitrante. Mais il est bon peut-tre
que Proudhon ait cette croyance troite qui concentre sa force
intellectuelle.

Quelques hommes ont cette troitesse de vues et deviennent grands par
cela mme. Tmoin Voltaire et tant d'autres, qui,  force de rejeter ce
qu'ils croyaient inutile, se sont rendus utiles et puissants dans
leur spcialit. Laissons grandir les hommes pratiques parmi nous et
gardons-nous de croire qu'il n'en faille point. Mais gardons-nous
galement de nous croire tous des hommes pratiques; car, bien qu'il y en
ait en France maintenant plus qu' aucune autre poque, c'est encore
et ce sera peut-tre toujours une prcieuse minorit, par rapport  la
population.

Voil pourquoi je n'ai pas vu avec regret que M. Borie s'arrtt
prcisment devant le moyen; s'il a en lui un moyen, c'est aprs un
autre genre de travail, c'est dans un ouvrage spcial qu'il doit
l'exposer, s'il le juge  propos. Mais nous n'en sommes pas encore, en
France,  ce point de pouvoir prsenter simultanment la thorie et
l'application. Pierre Leroux y a chou, malgr son gnie.

Remarquez bien. Il y a plus d'un moyen de dfinir la proprit
individuelle et la proprit commune. Proudhon vous dira que tout
cela est concili par son systme. Un autre vous proposera une banque
hypothcaire; je crois que ce serait le rve de M. Borie, par exemple,
et je connais plusieurs personnes qui croient aussi  ce moyen sous
diverses formes. Un troisime viendra et vous parlera de l'impt
progressif; un quatrime, de moyens plus modestes, mais qui seraient
immdiatement applicables si l'Assemble nationale avait seulement un
peu de foi et de volont, la communaut dans le systme des chemins
de fer par l'tat, les assurances mutuelles sous diverses formes, et,
toutes, tendant  constituer un fonds social _rel_; car nous en avons
dj un fictif qui repose sur l'impt, mais qui est mal assis et ne
profite qu'aux riches.

Vous voyez que voil bien des moyens, et je crois que tous sont bons.
Si j'avais la capacit financire, je suis sre que j'en trouverais dix
autres  vous proposer. Je dis qu'ils sont tous bons par eux-mmes et
qu'ils seraient excellents en venant se fondre dans un systme consenti
par la nation. Mais o est le consentement? Les riches ne veulent pas,
et les pauvres ne savent pas. Un principe se formule en trois mots, et
s'appuie sur des raisons purement philosophiques. Ces raisons peuvent
tre facilement acceptes de tous, parce que ce qui est vrai et beau
saisit presque tout le monde; qui osera dire que Socrate, Jsus,
Confucius et les autres grands rvlateurs se sont tromps? Mais, quand
on arrive au fait palpable, chacun a son avis, et il faut bien consulter
tout le monde pour agir.

Voil pourquoi les penses de colre doivent tre refoules en nous, par
le sentiment mme de la fraternit et de la justice. Nous sommes bien
forcs, si nous aimons l'humanit, de la respecter et de regarder comme
sacre la libert qu'elle a de se tromper.

Eh quoi! Dieu souffre cette erreur et nous ne la souffririons pas?
Pourquoi vous indigner contre les riches? Est-ce que les riches seraient
 craindre, si les pauvres taient dtachs de l'avarice et du prjug?
Les riches ne font tout ce mal que parce que le peuple tend le cou.
Si le peuple connaissait son droit, les riches rentreraient dans la
poussire et nous aurions si peu  les redouter, que personne ne se
donnerait la peine de les har. Notre obstacle n'est pas l; il est
parmi nous, et nos plus implacables adversaires,  cette heure, sont, 
une imperceptible minorit prs, ceux-l mmes que nous voulons dfendre
et sauver. Patience donc! Quand le peuple sera avec nous, nous n'aurons
plus d'ennemis et nous serons trop puissants pour ne pas tre encore une
fois gnreux.

Quant  moi, je ne veux pas crire au courant de la plume pour le public
en ce moment-ci, et c'est prcisment pour ne pas me laisser entraner
par l'motion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais.
J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours o
l'indignation me ferait manquer  mes principes,  la religion qui est
au fond de mon me. J'obis donc  la _prudence_, comme vous le
dites fort bien, mais ce n'est pas  cause de moi. Je n'ai pas cette
qualit-l pour ce qui concerne ma scurit personnelle; mais la passion
fait du mal aux autres; elle est un mauvais enseignement, un magntisme
funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, je n'en aurais pas assez
pour parler toujours avec douceur et charit. Or croyez bien que la
charit seule peut nous sauver.

Cette lettre est toute confidentielle pour vous et vos amis. Mon nom
est,  cause du XVIe _Bulletin_, un pouvantail pour les ractionnaires,
et des relations avoues avec moi pourraient vous compromettre
srieusement, je dois vous en prvenir. Si quelque chose dans mes
lettres pouvait vous paratre utile  dire, je vous autorise,
pleinement, puisque vous avez un journal,  le reproduire comme venant
de vous; car ce ne sont pas les choses que je dis qui effrayent et
irritent les gens, c'est mon nom.

En ce qui me concerne, j'ai t force de refuser  plusieurs amis
d'tre leur collaborateur, et, si j'crivais dans votre journal, cela
m'attirerait des chagrins personnels.

Recevez, citoyen, l'assurance de mes sentiments de fraternit.

G. SAND.

  [1] _Travailleurs et propritaires_.




CCXCIII

A M. ARMAND BARBS, A BOURGES

                                Nohant, 14 mars 1849

Cher ami,

J'avais reu votre lettre du mois de dcembre. N'en soyez point inquiet.
Si je ne vous ai pas crit depuis, c'est que j'esprais aller  Paris,
et j'aurais bien prfr vous voir; mais je n'ai pu quitter mon le de
Robinson. En outre, malgr cette apparence de srnit dont on doit
l'exemple ou la consolation  ceux qu'on aime et qui vous voient de
prs, j'ai t sous le coup d'un accablement physique et moral que je
n'aurais pu vous cacher en vous crivant.

J'ai eu ensuite la volont d'aller  Bourges, et j'ai eu  subir des
luttes domestiques pour ne pas le faire. Je n'ai cd que devant cette
considration que tous s'accordaient  me prsenter: Vous tes, me
disait-on, la bte noire, le bouc missaire du socialisme. On veut que
vous conspiriez sans cesse, et plus vous vous tenez _coite_, plus on
vous accuse. Si vous allez  Bourges, on cherchera tous les moyens de
vous vexer. A quoi je rpondais que cela m'tait bien gal; mais on
ajoutait aussitt que la malveillance de certain parti rejaillirait
d'autant sur vous et augmenterait vos chances de condamnation.

J'ai peine  le croire. Je ne puis me persuader que l'on s'occupe de
moi  ce point, ni que nos adversaires eux-mmes soient assez lches et
assez mchants pour reporter sur vous la haine qu'on leur suppose pour
moi. M'a-t-on trompe pour me soustraire  quelque pril imaginaire?
Mais il a fallu cder, mon fils se mettant de la partie, et me disant
aussi une chose qui m'a paru la seule vraisemblable. C'est que, sans
respect pour mon ge ni pour le srieux de notre destine et des
circonstances, les journaux de la raction s'empareraient du fait de
ma prsence  Bourges pour calomnier et profaner la plus sainte des
amitis, par d'ignobles insinuations. Cela, c'est dans l'ordre, et nous
savons de quoi ils sont capables. Un journal rdig par des dvots et
des prtres ne publiait-il pas, il y a quelques annes, que j'avais
l'habitude de m'enivrer  la barrire avec Pierre Leroux?

Je me serais encore moque, pour ma part, de ces outrages stupides sur
lesquels je suis tout  fait blase; mais on me remontrait que cela,
venant jusqu' vous, vous affligerait profondment dans votre amiti
pour moi, et qu'au lieu de vous avoir port quelques consolations,
j'aurais t pour vous une nouvelle occasion d'indignation et de
douleur.

Je vous devais toute cette explication; car mon premier mouvement tait
d'aller vous voir et embrasser votre digne soeur, et nos premiers
mouvements sont toujours un cri de la conscience autant que du coeur.
Les rflexions de mes amis et de mes proches m'ont branle, vous serez
juge entre nous.

Je ne vous ai crit qu'un mot par Dufraisse, et rien par Aucante.
J'ignorais s'ils parviendraient jusqu' vous et s'ils pourraient vous
remettre une lettre. Dufraisse devait m'crire  cet gard, en arrivant
 Bourges. Il l'a peut-tre fait, mais je n'ai rien reu; il y a
peut-tre un _cabinet noir_ install pour la circonstance. De sorte que
je serais encore sans nouvelles particulires de vous, si ce bon Emile
Aucante n'et russi  vous voir. Il m'a dit que vous aviez bon visage
et que vous vous disiez tout  fait bien portant.

C'est un bonheur pour moi au milieu de ma tristesse et de mes
inquitudes; car l'avenir nous appartient et il faut que vous soyez
avec nous pour le voir. Soignez-vous donc et n'usez pas vos forces.
Tenez-vous toujours calme. Il n'est plus de longues oppressions 
craindre dsormais. Il n'est plus besoin de conspirations sous le ciel.
Le ciel conspire, et, nous autres humains, nous n'avons plus qu' nous
laisser porter par le flot du progrs. Il est bien rapide maintenant et
toutes ces perscutions dont nous sommes l'objet ont enfin une utilit
manifeste, immdiate. Ah! votre sort est beau, ami, et, si vous n'en
tiez pas plus digne que nous tous, je vous l'envierais. Vous tes
peut-tre l'homme le plus aim et le plus estim des temps modernes
en France, malgr les terreurs des masses ignorantes suscites par la
perfidie de ceux que vous savez.

Tout ce qui a un peu de lumire dans l'esprit et de droiture dans l'me
se tourne vers vous comme vers le nom entirement pur, et le symbole
de l'esprit chevaleresque de la France rpublicaine. Vous ne vous
_prservez_ de rien, vous, quand tous les autres se mettent  l'abri.
Aussi vous traitent-ils de fou, ceux qui ne peuvent vous imiter. Mais,
selon moi, vous tes le seul sage et le seul logique, comme vous tes le
meilleur et le plus loyal. Quelqu'un vous comparait hier devant moi
 Jeanne d'Arc, et, moi, je disais qu'aprs la puret de Robespierre
l'incorruptible (mais le terrible!), il fallait dans nos fastes
rvolutionnaires quelque chose de plus pur encore, Barbs, tout aussi
ferme et aussi incorruptible, mais irrprochable dans ses sentiments de
franchise et d'humanit.

Je vous dis tout cela, et pourtant, je n'accepte pas le 15 mai. Ce que
j'en ai vu par mes yeux n'tait qu'une sorte d'orgie improvise, et je
savais que vous ne vouliez point de cela. Le peuple a, en principe,
selon moi, le droit de briser sa propre reprsentation, mais seulement
quand cette expression perfide de sa volont brise le principe par
lequel elle est devenue souverainet nationale. Si cette Assemble et
repouss la Rpublique au 4 mai, mme si elle se ft constitue, _en
principe_, rpublique aristocratique, si elle et voulu dtruire le
suffrage universel et proclamer la monarchie, croyez-moi, le 15 mai
aurait t un grand jour et nous ne serions pas o nous en sommes. Mais,
quelque mal intentionne que ft dj la majorit de cette Assemble, il
n'y avait point encore de motifs suffisants pour que le peuple recourt
 ce moyen extrme.

Aussi le peuple se tint-il tranquille, tandis que les clubs seuls
agissaient, et nous savons bien que, dans ces mouvements de la portion
la plus bouillante des partis, il y a des ambitions d'une part et des
agents de provocation de l'autre. Vous rappelez-vous que les jours qui
prcdrent ce malheureux jour, je me permettais de vous calmer autant
qu'il tait en moi.

J'aurais voulu plus de douceur et de patience dans les formes de notre
opposition en gnral. Je trouvais nos amis trop prompts au soupon, 
l'accusation,  l'injure. Je croyais ces reprsentants modrs meilleurs
qu'ils ne paraissaient, je me persuadais que c'taient pour la plupart
des hommes faibles et timides, mais honntes dans le fond, et qui
accepteraient la vrit si on venait  bout de la leur exposer sans
passion personnelle, et en mnageant leur amour-propre encore plus
peut-tre que leurs intrts. Je me trompais probablement sur leur
compte; car la manire dont ils ont agi depuis prouve qu'avec ou sans le
15 mai, avec ou sans les journes de juin, ils eussent ouvert les bras 
la raction plus volontiers qu' le dmocratie. Mais, n'importe quelle
et t leur conduite, nous n'aurions pas  nous faire le reproche
d'avoir compromis pour un temps, par trop de prcipitation, le sort de
la Rpublique.

En somme, je veux vous le dire franchement, et je crois tre certaine
que c'est aussi voire pense, le 15 mai est une faute, et plus qu'une
faute politique, c'est une faute morale. Entre l'idoltrie hypocrite des
ractionnaires pour les institutions-bornes, et la licence inquite des
turbulents envers les institutions encore mal affermies, il y a un droit
chemin  suivre.

C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes vidents du
progrs, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence
dans les actes rvolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens,
sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter
bien loin en arrire et compromettre nos premires conqutes, comme cela
nous est arriv. Ah! si nous avions eu des _motifs_, suffisants, le
peuple et t avec _nous!_ mais nous n'avions encore que des prtextes,
comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure
vous dplat. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles
montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un
coquin, l'honnte homme aura le droit de le chtier. Mais il faut qu'il
y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre
prcipitation est un procs de tendance, une injustice contre laquelle
la conscience humaine se rvolte. Voil pourquoi les clubs ont t seuls
au 15 mai.

Au milieu de tout cela, vous, dcid comme moi  attendre tout du temps,
et de la _maturit de la question sociale_ (vous l'aviez dit devant
moi, l'avant-veille,  votre club), vous avez fait ce que j'eusse
probablement fait  votre place; on vous a dit: C'est une rvolution,
le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec
lui. Vous avez accept l'erreur et la faute du peuple, et vous avez
voulu suivre son mouvement pour l'empcher d'abuser de sa force s'il
tait, vainqueur, ou pour prir avec lui s'il tait foudroy.

J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter
les dbats: vous ne vous seriez pas _dfendu_, il n'y a pas de danger
qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion
de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous et fallu
peut-tre sparer votre cause de celle de certains coaccuss, lesquels,
plus _coupables_ peut-tre que vous, se dfendent bel et bien
aujourd'hui. Je ne puis tre juge de vos motifs personnels, et j'ai
d'avance la certitude que vous avez pris, comme  l'ordinaire, le plus
noble et le plus gnreux parti.

Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez
seulement quand nous nous verrons,--car, jusque-l, soyez tranquille,
j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos
intentions,--c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne
m'occupe pas de la chose en elle-mme; mais je ne comprends pas bien
l'opportunit _politique_ de cet appel, rmunratoire en un pareil
moment.

Les reprsentants ractionnaires eussent-ils vot sous le coup de la
peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme
leurs pres, c'est--dire provoquer un contre-coup et se parjurer
le plus tt possible. La dissolution de l'Assemble par la force me
paratrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en et eu le droit
 ce moment-l. Mais pourquoi cette proposition d'impt au milieu d'un
tumulte encore sans issue et sans couleur arrte? tait-ce pour sauver
l'Assemble, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse
irrite? tait-ce pour apaiser cette masse et l'empcher de demander
davantage?

C'est l, je crois, le grand grief des ractionnaires contre vous,
car le fait d'aller  l'htel de ville pour matriser ou diriger un
mouvement accompli pour ainsi dire malgr vous, est un acte dont les
plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre intrt. Ils ne
vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous
pardonnent rien, je le conois. J'ai t bien tourmente du dsir de
prendre ouvertement votre dfense dans un crit spcial, auquel j'aurais
donn, dans un moment dcisif, le plus de retentissement possible; mais
il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais;
d'autre part, il aurait fallu savoir  fond ce que vous vouliez dire
de tout cela au public indpendant. Je me suis trouve dans un cercle
vicieux; car, selon toute apparence, une dfense, au point de vue de mon
amiti et de ma sollicitude, vous et dplu, et une dfense, selon toute
la porte de votre franchise, vous et fait condamner d'avance par
ceux de qui dpend aujourd'hui votre libert. Je me suis trouve bien
malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection
et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous dplaire.
Peut-tre ai-je une propension de caractre vers des moyens plus
rguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique.

Thor me reprochait, dit-on, ma tolrance et mon optimisme dans les
faits. Je ne crois pourtant pas tre en dsaccord avec vous en thorie,
et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma
mansarde, o vous rejetiez l'ide d'une dictature pour notre parti,
parce que la dictature tait impossible sans la terreur, et la terreur
impossible par elle-mme en France dsormais.

Nous avons bien la preuve de cette impossibilit, aujourd'hui que nous
voyons la nation se rpublicaniser et se _socialiser_ plus rapidement et
plus gnralement, sous l'arbitraire de la raction, que nous n'avons
russi  le faire quand nous avions le haut du pav. Il nous faut donc
reconnatre que les temps, sont changs, que la terreur, moyen extrme,
qui n'a pas fait triompher nos pres, et qui n'a eu, aprs tout, qu'une
courte dure suivie d'une longue et profonde raction, n'est plus au
nombre des moyens sur lesquels les rvolutionnaires d'aucun parti
puissent compter. Il reoit en ce moment son coup de grce entre les
mains de nos adversaires; Dieu soit lou, que ce soit entre les leurs et
non entre les ntres!

Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: La terreur!
cela se supporterait maintenant _un mois_ tout au plus, et, aprs,
nous aurions peut-tre vingt ans de monarchie. En! bien, nous pouvons
aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur
militaire au point de vue de la Rpublique bourgeoise. Le socialisme
s'est, pour ainsi dire, joint  la raction royaliste et imprialiste
pour le renverser. Cette raction nous fait  son tour une petite
terreur dans le got de 1815. Le socialisme, la montagne, l'arme, le
peuple, tout gronde contre elle, mme les _modrs_, mme une partie de
la bourgeoisie. On n'attend plus que le rveil et le dsabusement du
paysan pour souffler sur cette force drisoire. Et alors, si jusque-l
nous avons le bonheur de rsister aux provocations, si nous avons la
force et la vertu de subir pour un temps les perscutions et la misre,
nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la
terreur.

Les Franais jouissent depuis un quart de sicle d'une sorte de libert,
constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe 
l'avenir, mais qui est du moins une ralit si on la compare au pass.
Leurs moeurs se sont faites  cette libert; seulement avec eux, il
faut tenir la balance gale entre le plus et le moins: _plus_ les
effraye, et voil leur faiblesse; mais _moins_ les rvolte, et l est
leur force contre tous les moyens emprunts au pass.

Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs
rvent les moyens du pass pour l'avenir; vous savez si je respecte et
si je dfends le pass; mais je crois tre dans la vrit en constatant
que le prsent diffre essentiellement, et qu'il ne nous faut rien
recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout crer. Je suis
bien d'accord avec eux sur la _souverainet du but_, et le proverbe
Qui veut la fin veut les moyens est vrai. Seulement, il ne faut pas
l'tendre jusqu' dire aujourd'hui: Qui veut une fin d'avenir et de
progrs veut les moyens du pass, parce que le pass est toujours
rtrograde, quoi qu'on fasse.

Mais je me suis laiss entraner  vous parler de ce qui devrait rester
tranger  notre correspondance; car vous tes assez livr  vos
penses, et vous auriez besoin en prison de tmoignages de tendresse
beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'tais promis de ne
vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu' Paris mme, j'aurais
voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures
par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer  vous reposer
l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour
n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'prouve de me
rsumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-tre nous sparer
encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou
moins court.

Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une
manire prompte et discrte autant que possible, partout o vous serez.

Le livre que je vous ai envoy a un autre mrite que celui de l'dition
Elzvir, c'est l'oeuvre d'un premier chrtien perscut par le vieux
monde, alors que le christianisme et la papaut elle-mme reprsentaient
le progrs et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr.
Il y a de belles choses et un mlange de christianisme et de paganisme
assez curieux, c'est--dire l'ide chrtienne et la force paenne, ce
qui marque un temps de transition comme le ntre. Je ne sais pas si vous
tes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que
zro. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se
remet toujours  comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces
livres  consulter plus qu' lire, et enfin je vous l'ai envoy comme je
vous aurai envoy une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main.
Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je
vous enverrai ce que vous dsirerez.

Adieu; ne me rpondez que quand vous avez le dsir et le besoin. C'est
un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma
joie vous cote un effort ou une fatigue.

Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas esprer qu'elle puisse
venir me voir. J'en prouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais
qu'elle me laisse l'esprance de la connatre dans des temps meilleurs,
et viennent bientt ces jours-l! Je sais que c'est une femme d'un
caractre admirable et qui vous aime comme vous devez tre aim. Je
vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser
l'intermdiaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du
brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de
lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et
d'esprance que je la lui ai serre au Luxembourg.

Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai reu de Paris ce
matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me
rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si
nous nous occupons de vous.

Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous crire quelquefois. Je ne
vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous
concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon
me.

GEORGE.




CCXCIV

A JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE.

                                Nohant, 5 mars 1849.

Mon ami,

Je reois aujourd'hui votre lettre de Florence. Je vous ai crit 
Florence  l'adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. tes-vous
bien sr de me donner sans distraction et sans erreur les adresses
que vous m'indiquez? Vous m'avez dsign M. Cajali dans deux lettres
diffrentes,  _Marseille_ et  _Florence_. Est-ce vous qui preniez ce
nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas 
l'avenir d'tre trs prcis; car je crois que mes lettres se perdent ou
prouvent des retards.

Maintenant, Dieu merci, je puis vous crire sous votre nom. C'est
le signe de la libert en Italie, et ce nom est comme celui de la
Rpublique elle-mme, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se
manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur coeur. Ah!
mon cher Joseph! il s'est accompli de grandes choses chez vous et en
partie grce  vous, depuis la dernire lettre que je vous ai crite.
J'ignorais alors les vnements de la Toscane, et tout ce qui se prpare
en Pimont. Rome isole me faisait trembler. Tout dpend dsormais du
courage et de la foi de votre peuple.

Nos journaux de la raction sont infmes sur cette question italienne,
comme ils le sont d'ailleurs pour tout mouvement de la vie dans
l'humanit. Ceux de notre couleur demandent en vain l'intervention
contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l'tincelle naissante
de nos liberts. Le gouvernement est sourd et muet. Tratre ou stupide,
on ne sait trop lequel des deux.

La fatalit qui poursuit cette poque, c'est que les mouvements du salut
ne se font pas simultanment. Si l'Italie s'tait souleve ainsi en
fvrier! si on et proclam la Rpublique  Rome en mme temps que
Vienne chassait l'empereur! et si, maintenant, la France se rveillait
et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d'lan
unanime viendra, et alors les royauts en auront fini pour toujours.
Quelle que soit l'issue de votre Rpublique italienne, ce qu'elle fait
aujourd'hui ne sera pas perdu, et votre oeuvre portera ses fruits d'une
manire durable avant qu'un sicle se soit coul. Maintenant, il dpend
des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle ds  prsent. La
flche est lance; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre
faute,  vous homme de persvrance et d'abngation, et vous n'avez pas
de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l'avenir
et dans vous-mme, quand mme il vous faudrait encore voir un nouveau
temps d'arrt. Nous tions, nous sommes, nous serons dans la vrit, et
alors, pourquoi nous attrister sur nous-mmes? Donnons tout ce qui est
en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tomb
derrire est tomb utilement.

Je suis tente de vous gronder d'avoir de temps en temps des doutes sur
moi, lorsque vous me demandez si je suis _mcontente_ de vous. C'est
la suite du procs que vous voulez de temps en temps vous faire 
vous-mme, pauvre cher saint homme que vous tes! Vous vous accusez
quand l'humanit hsite ou recule, comme si c'tait votre faute comme
si vous n'aviez pas toujours t sur la brche le premier et le plus
expos. Vous tes trop bon et trop grand pour ne pas tre triste et
timor. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres
ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilit de votre coeur
fait qu'on vous aime autant qu'on vous estime, je dirais qu'on vous
admire, si ce n'tait  vous que je le dis. Vous ne le croiriez
peut-tre pas, tant vous tes simple et doux. Croyez, au moins, que je
vous aime de toute mon me et n'en doutez jamais, ou je croirai que vous
ne m'aimez plus.

Mon fils et nos amis vous embrassent.

crivez-moi.




CCXCV

A M. THOPHILE THOR, A PARIS

                                Nohant, 29 mars 1849.

Mon cher ami,

Il faut que je n'crive point _socialisme_ et fasse le mort pour le
moment. Ce n'est pas un engagement que j'ai pris, comme bien vous
pensez, mais c'est une contrainte volontaire que je m'impose pour sauver
une existence qui m'est plus chre que la mienne. Je vous, dirais cela
si nous pouvions causer ensemble.

Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon billon tombera
bientt, j'espre. Ne vous inquitez point de l'affaire matrielle en ce
qui me concerne. Je crois avoir t plus que paye du travail que j'ai
fait pour le journal, et j'espre bien, quand la libert me sera rendue,
n'tre plus dans les mmes embarras d'argent, et n'avoir plus  vous en
demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche
de n'avoir pas reu de vos nouvelles directement, regret que vous ne
m'auriez pas caus si je vous avais crit moi-mme. J'ai t triste et
malade, et je n'ai pas su me dfendre d'un effroyable abattement aprs
juin. Cela s'est dissip pourtant, et j'ai fait un nouveau bail avec la
patience et la foi dans l'avenir. Pourtant, les vnements officiels
ne sont pas plus riants. Barbs  Bourges, l'Italie perdue ou trahie,
Proudhon condamn, la raction triomphante sur toute la ligne! Mais cela
n'empche pas l'ide de faire son chemin, et, jusque dans les provinces
les plus arrires, le peuple s'indigne contre le pouvoir, et de grandes
protestations se prparent, non pour les prochaines lections, c'est
trop tt, mais pour un temps qui n'est pas si loign qu'on le croirait,
 ne voir que la surface des choses.

Courage donc! L'humanit gagnera son procs. Je n'ai pas besoin de vous
dire que j'ai suivi vos perscutions et votre espce d'_acquittement_
avec le plus vif intrt. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour
vous et de l'encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans
cesse, si, Dieu merci, cela ne vous tait point parfaitement inutile,
puisque vous avez la persvrance et la foi plus que personne.

Tout  vous de coeur.

G. SAND.

Mon fils se rappelle  votre souvenir.




CCCXVI

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 13 mai 1849.

Mon enfant,

Je crois que tu devrais revenir sauf  retourner ensuite s'il ne se
passe rien de tout ce que le monde apprhende. Je ne m'inquite pas
follement; mais je vois bien que la situation est plus tendue qu'elle
ne l'a jamais t, et, non seulement par les journaux, mais encore par
toutes les lettres que je reois, je vois que le pouvoir veut absolument
en venir aux mains. Il fera de telles choses que le peuple, qui est
un tre collectif et un compos de mille ides et de mille passions
diverses, ne pourra probablement continuer ce miracle de rester calme
et uni comme un seul homme en prsence des provocations insenses d'une
faction qui joue son va-tout. La lutte sera terrible; il y a tant de
partis ennemis les uns des autres qu'on ne peut en prvoir l'issue, et
qu'il y aura peut-tre de plus horribles mprises, s'il est possible,
de plus sanglants malentendus qu'en juin. Si la Rpublique rouge donne,
elle donnera jusqu' la mort; car c'est la Rpublique europenne qui est
en jeu avec elle contre l'absolutisme europen. Voil du moins ce que
je crois, et cela peut clater d'un moment  l'autre. Tu ne lis pas les
journaux peut-tre; mais, si tu suivais les discussions orageuses de
l'Assemble, tu verrais que chaque jour, chaque heure fait natre un
incident qui est comme un brandon lanc sur une poudrire.

Reviens donc, je t'en prie; car je n'ai que toi au monde, et ta fin
serait la mienne. Je peux encore tre d'une petite utilit  la cause de
la vrit; mais, si je te perdais, bonsoir la compagnie! Je n'ai pas le
stocisme de Barbs et de Mazzini. Il est vrai qu'ils sont hommes et
qu'ils n'ont pas d'enfants. D'ailleurs, selon moi, ce n'est point par le
combat, par la guerre civile que nous gagnerons en France le procs de
l'humanit. Nous avons le suffrage universel: malheur  nous si nous ne
savons pas nous en servir; car lui seul nous affranchira pour toujours,
et le seul cas o nous ayons le droit de prendre les armes, c'est celui
o l'on voudrait nous retirer le droit de voter.

Mais ce peuple, si cras par la misre, si brutalis par la police, si
provoqu par une infme politique de raction, aura-t-il la logique et
la patience vraiment surhumaines d'attendre l'unanimit de ses forces
morales? Hlas! je crains que non. Il aura recours  la force physique.
Il peut gagner la partie; mais c'est tant risquer pour lui, qu'aucun
de ceux qui l'aiment vritablement ne doit lui en donner le conseil et
l'exemple. Pour n'tre ni avec lui ni contre lui, il faut n'tre pas 
Paris. Reviens donc, si tu m'en crois; j'estime qu'il est temps. Ramne
aussi Lambert, je le lui conseille, et je serai plus tranquille de vous
voir tous ici.

Je t'embrasse, mon enfant, et te prie de penser  moi.




CCXCVII

A M. THOPHILE THOR, A PARIS

                                Nohant, 26 mai 1849.

Cher ami,

Il y a longtemps que je vous dois, que je me dois de vous crire.
J'esprais avoir le temps de vous voir  Paris, o j'ai t au
commencement du mois passer trois jours pour affaires. Je ne l'ai pas
eu, le _temps_. Et puis j'esprais vous complimenter sur votre lection
et me rjouir avec vous, mais vous avez chou, quoique avec une grande
masse de voix. Enfin, j'ai t malade en revenant ici, toujours malade
depuis deux ans, non pas de manire  inquiter ceux qui tiennent  ma
vie, mais de manire  perdre mon temps et  m'ennuyer mlancoliquement
sous le poids d'un accablement physique extraordinaire. Je suis dans une
phase d'impuissance matrielle. Je ne me sens ni dcourage ni ennuye
de rien quand la vie me revient. Mais la vie s'en va par moments, par
jours, par semaines entires, et alors je m'ennuie de ne pas pouvoir
vivre, et de penser sans crire. J'en sortirai, car j'ai la volont de
voir encore quelques annes. Je suis sre qu'elles me feront du bien
et que je pourrai dire comme ce vieux d'Isral: _Et  prsent, je puis
mourir_.

Cet autre empchement dont je vous parlais et qui ne tenait pas  moi
est  peu prs hors de cause maintenant. Attendez-moi encore quelque
temps et je vous aiderai. J'ai demand des dtails sur Mazzini: je veux
faire sa biographie; mais ne l'annoncez pas; car, si ces renseignements
n'arrivaient pas, je serais force de manquer de parole, et puis le
travail annonc me dplat toujours. Il faut ensuite trop bien faire et
cela me dcourage. Au reste, vous allez bien sans moi. Votre journal
n'est pas _mal fait_, comme vous le disiez. Je trouve, au contraire, que
vous tes en grande progression de talent et de clart, et j'ai remarqu
des articles de vous qui taient non seulement bons, mais beaux.
Maintenant, je suis fche de cette espce de polmique avec le
_Peuple_. Vous tes trop batailleur, vous avez le diable au corps. Vous
tes trop rancunier aussi. Pourquoi ne voulez-vous pas que le _National_
en revienne? Vous savez bien que, personnellement, j'ai, mme depuis le
temps de Carrel,  me plaindre du _National_ plus que qui que ce soit.
C'est une race d'esprits qui ne m'est nullement sympathique; c'est
peut-tre ce qu'il y a de plus dplorable, de plus irritant, dans les
temps o nous vivons, que de voir ceux qui ouvraient jadis la marche
vouloir nous la fermer  nous, peuple, parce qu'ils sont au bout de
leurs ides et de leurs jambes, et qu'ils ne peuvent pas supporter qu'on
les dpasse. Mais, enfin, les voil arrivs  ce point qu'il leur faut
nous suivre, ou mourir, et, s'ils essayent de faire un pas, ne leur
tendrons-nous pas la main? N'est-ce pas  nous d'tre les chevaliers
de la Rvolution, comme ce beau peuple de Fvrier, comme Barbs, notre
chevalier-type?... Est-ce que l'opinion, le parti du _National_ ne sont
pas maintenant dans une situation  faire piti? Je ne connais gure les
hommes de Paris qui reprsentent cette couleur; mais il y en a dans nos
provinces, il y en a beaucoup parmi les lus que le peuple a choisis
comme socialistes, et je vous assure que ce ne sont pas des tratres,
que ce sont des hommes sincres qui ont ouvert les yeux. Nous n'aurions
certes pas eu un si beau rsultat dans les dpartements, o l'on
proclame le triomphe de la _liste rouge_, si nous n'eussions admis que
les socialistes de la veille, et je crois qu' Paris, si nous n'avons
pas eu la majorit socialiste dans l'lection, c'est que nous avons
voulu trop accuser le socialisme pur dans le choix des individus.

Je sais bien que vous me trouvez trop _bonne femme_. C'est vrai que j'ai
toujours t du bois dont on fait les dupes; mais n'est-ce pas le devoir
de toute religion, que la confiance et le pardon? Vous l'avez dit
plusieurs fois, et, aujourd'hui encore, ce n'est pas une secte que nous
formons, c'est une religion que nous voulons proclamer.

Et puis je suis fche aussi que vous vous mettiez en bisbille avec
Proudhon. Je sais bien les cts qui nous blessent et qui ne nous irons
jamais en lui. Mais quel utile et vigoureux champion de la dmocratie!
quels immenses services n'a-t-il pas rendus depuis un an! Cela fait mal
 tous ceux qui voient les choses navement et d'un peu loin, de vous
trouver en guerre un beau matin ensemble, quand on a besoin que les
forces vives de l'avenir marchent d'accord. Et songez que c'est le grand
nombre qui voit comme cela. On lit le pour et le contre, et on conclut
en disant: Ils ont raison tous deux  leur point de vue. Donc, ils
ont tort de ne pas runir leurs deux raisons dans une seule qui nous
profite.

Cela ressemble  un paradoxe,  des raisons de malade pour mon compte;
mais la majorit de la France est femme, enfant et malade. Ne l'oubliez
pas trop. Il faut des flambeaux comme votre esprit ardent et jeune. Je
ne voudrais pas souffler dessus. Mais je voudrais aussi ne pas vous voir
brler trop, en courant, ce qui peut tre conserv et ce que nous serons
bien forcs d'avoir avec nous quand la flamme sera partout.

Bonsoir, mon ami. Croyez que mon coeur est avec ceux qui combattent,
avec vous, par consquent.

GEORGE.




CCXCVIII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 12 juin 1849.

Ah! mon cher enfant, tu devrais bien, revenir! Ce cholra m'pouvante,
et tu as beau avoir pay ton tribut en douceur, tu respires un air
empest et tu peux retomber malade. D'ailleurs, nous sommes toujours
sous le coup d'un branle-bas gnral. Ces affaires d'Italie sont plus
graves que tout ce qui s'est pass. Je ne vis pas tant que tu seras 
Paris dans cette funeste saison. Dans toutes les lettres qu'on m'crit
de Paris, on me dit que je devrais te faire revenir, qu'il meurt douze
cents personnes par jour, et cela sur documents officiels que le
_Moniteur_ et les journaux ne publient pas. Je ne sais pas te
contrarier, ni rien exiger de toi, mais tu devrais bien toi-mme mettre
un terme  mes angoisses.

Qu'est-ce que le plaisir de voir l'Exposition au prix de ce que tu
risques et me fais risquer; car tu sais bien que ta vie est la mienne,
et que je ne te survivrais pas.

Nous avons eu fort peu d'orages; il parat qu'il y en a eu un terrible
 Paris. Il a d pleuvoir des chemines, et puis les sergents de ville
assomment les tudiants et les jeunes gens de vos quartiers. Quelles
mauvaises circonstances pour tre loin les uns des autres! Reviens donc
dans ton nid, et attends de meilleurs jours pour aller travailler au
Muse; car ce n'est pas dans ce moment-ci que tu pourrais y faire un
travail soutenu et utile. La rponse de ton pre te parviendra aussi
bien ici.

Nous avons eu aujourd'hui nombreuse compagnie. Camus, avec un jeune
homme trs bien de Chteauroux; Fleury, Prigois, Desmousseaux,
Laussedat, Gustave Tourangin, Lumet, et le nez de Germann. Lumet est
un vigneron d'Issoudun aussi grave et absolu que Patureau est malin et
persuasif. Il a une tte magnifique, distingue; une pntration, une
fermet, une loquence extraordinaire par moments, et tout cela avec le
langage paysan et des manires nobles comme ne les ont plus les grands
seigneurs.

Non, les hommes suprieurs ne manquent pas dans le peuple; il ne s'agit
plus que de les mettre  leur plan, et cela ne tardera gure.

Bonsoir, cher petit Bouli. Je suis presque gurie. N'en dplaise  ton
ordonnance, plus je reste dans l'eau, mieux je m'en trouve; chacun a son
temprament. Moi, j'ai un peu de celui des poissons ou des grenouilles.
Nous tions dans l'eau l'autre jour pendant l'orage. Il pleuvait 
verse; mais la rivire tait tide, presque chaude, et c'est bien
dcidment un proverbe trs sage, et non un paradoxe, que Gribouille se
jetant dans l'eau de peur de la pluie.

Reviens donc! il fait si bon ici, et tu es si mal l-bas! J'en souffre
dans tes os et je ne jouis de rien sans toi. Ptu part dcidment jeudi;
sa soeur va mieux, mais sa famille veut absolument voir cette _masse_
de graisse. Je ne pourrai travailler que quand tu seras l. Je n'ai le
coeur  rien sans toi. Je t'embrasse mille fois.




CLXCIX

A JOSEPH MAZZINI, A ROME

                                Nohant. 23 juin 1849.

Ah! mon ami, mon frre, quels vnements! et comment vous peindre la
profonde anxit, la profonde admiration et l'indignation amre qui
remplissent nos coeurs? Vous avez sauv l'honneur de notre cause; mais,
hlas! le ntre est perdu en tant que nation. Nous sommes dans une
angoisse continuelle.

Chaque jour, nous nous attendons  quelque nouveau dsastre, et nous ne
savons la vrit que bien longtemps aprs que les faits sont accomplis.
Aujourd'hui; nous savons que l'attaque est acharne, que Rome est
admirable, et vous aussi. Mais qu'apprendrons-nous demain Dieu
rcompensera-t-il tant de courage et de dvouement? livrera-t-il les
siens? protgera-t-il la trahison et la folie la plus criminelle que
l'humanit ait jamais soufferte? Il semble hlas qu'il veuille nous
prouver et nous briser pour nous purifier, ou pour laisser cette
gnration comme un exemple d'infamie d'une part, d'expiation de
l'autre.

Quoi qu'il arrive, mon coeur dsol est avec vous. Si vous triomphez, il
ne m'en restera pas moins une mortelle douleur de cette lutte impie de
la France contre vous. Si vous succombez, vous n'en serez pas moins
grand, et votre infortune vous rendra plus cher, s'il est possible, 
votre soeur.




CCC

AU MME

                                Nohant, 5 juillet 1849

Mon frre et mon ami,

Allons au fond de la question, puisque vous le voulez. Laissons de ct
mon dgot, et mon dcouragement, comme une situation toute personnelle
qui ne prouve rien pour ou contre vos vues et moyens. J'avais  dessein
omis, dans ma dernire lettre, de rpondre  ce que vous me disiez de
Louis Blanc, parce que je ne voulais pas en venir  vous parler de
Ledru-Rollin. Je trouvais inutile de confier au papier des jugements
qui, par le temps de police qui court, peuvent toujours tomber dans les
mains de nos ennemis.--Mais, puisque vous y revenez, je vous dois de
m'expliquer.

Vous faites de la politique, dans ce moment-ci, rien que de la
politique. Vous tes au fond aussi socialiste que moi, je le sais; mais
vous rservez les questions d'avenir pour des temps meilleurs, et vous
croyez qu'une association toute politique entre quelques hommes qui
reprsentent la situation rpublicaine telle qu'elle peut tre, en ce
moment, est un devoir pour vous. Vous le faites, vous _surmontez vos
rpugnances_ (vous m'criviez cela dans la lettre  laquelle j'ai
rpondu), vous croyez enfin qu'il n'y a rien autre chose  faire. Il est
possible; mais est-ce une raison pour le faire? L est la question.

Vous voyez les choses en grand; vous faites bon march des individus;
vous admettez l'homme, pourvu qu'il reprsente une ide; vous le prenez
comme un symbole, et vous l'ajoutez  votre faisceau, sans trop vous
demander si c'est une arme prouve. Eh bien, pour moi, Ledru-Rollin est
une arme faible et dangereuse, destine  se briser dans les mains du
peuple. Soyons juste et faisons la part de l'homme. Je commence par vous
dire que j'ai de la sympathie, de l'amiti mme, pour cet homme-l.
Je suis, sans aucune prvention personnelle  son gard, et, tout au
contraire, mon got me ferait prfrer sa socit  celle de la plupart
des hommes politiques que je connais. Il est aimable, expansif,
confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, dsintress en
fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois tre bien sre
de mon fait quand je vous dclare, aprs cela, que ce n'est point un
homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il
est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularit autant que Lamartine;
qu'il est _femme_ dans la mauvaise acception du mot, c'est--dire plein
de personnalit, de dpits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il
est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un
entourage misrable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime
la flatterie; qu'il est d'une lgret impardonnable; enfin, qu'en dpit
de ses prcieuses qualits, cet homme, entran par ses incurables
dfauts, trahira la vritable cause populaire. Oui, souvenez-vous de
ce que je vous dis, il la trahira,  moins que des circonstances ne
se prsentent qui lui fassent trouver un profit d'amour-propre et de
pouvoir  la servir. Il la trahira, sans le vouloir, sans le savoir
peut-tre, sans comprendre ce qu'il fait. Ses aversions sont vives,
sinon tenaces. Il verra dans les grands vnements de petites
considrations qui l'empcheront de faire le bien et qui satisferont sa
passion, son caprice du moment. Il transigera pour les choses les plus
graves, par des motifs dont personne ne pourra souponner la frivolit.

C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un trs honnte homme,
mais c'est un pauvre caractre. Il ira  droite,  gauche; il glissera
dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain
matin, vous apprendrez qu'il a pass la nuit  se rconcilier. Rien de
plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux
que lui, vous verrez!

Vous me direz que vous savez tout cela; vous devez le savoir, puisque
vous le voyez, et qu'il y a en lui une certaine navet, aimable mais
effrayante, qui ne permet pas de douter de sa nature, aprs un mois ou
deux d'examen. Il n'en faut mme pas tant  des gens plus clairvoyants
et moins optimistes que je ne le suis parfois. Vous me direz donc que
cela vous est gal; que, puisqu'il est l'homme le plus populaire du
parti rpublicain en France, vous l'acceptez comme l'instrument que Dieu
place sous votre main. Qui a tort ou raison de vous ou de moi? Je ne
sais; mais nous avons une disposition tout oppose. Vous n'avez pas
besoin d'estimer et d'aimer beaucoup un homme pour l'employer, pour le
juger propre  l'oeuvre sainte.

Moi, je suis capable d'estimer et d'aimer, comme individu priv, un
homme aimable et bon; je le dfendrais comme tel avec chaleur contre ses
ennemis, je voudrais lui rendre service, je partagerais ses chagrins.
J'ai plusieurs amis dont je ne gote pas les ides, dont je n'approuve
pas la conduite, et que j'aime pourtant et  qui je suis trs dvoue,
dans tout ce qui est en dehors de l'opinion. Mais dans l'action
gnrale, c'est autre chose. Si je faisais de la politique, je serais
d'une rigidit farouche. Je voudrais sauver la vie, l'honneur et la
libert de ces hommes-l; mais je ne voudrais pas qu'une mission
leur ft confie, et rien ne me ferait transiger l-dessus, ni la
considration de leur talent, ni celle de leur popularit (la popularit
est si aveugle et si folle!), ni celle d'une utilit momentane. Je ne
crois pas  l'utilit momentane. On paye cela trop cher le lendemain,
pour qu'il y ait une utilit relle.

Voil donc, pour la France, le chef de l'association politique forme
sous le titre du _Proscrit_[1]. Il est possible que la nuance que
cet homme reprsente soit la seule possible en fait de gouvernement
rpublicain immdiat: on doit respect  cette nuance pendant un certain
temps.

Je ne la combattrais donc pas, si j'tais homme et crivain politique,
tant qu'elle ne ferait pas de fautes graves, et surtout tant que nous
serions en prsence d'ennemis formidables contre lesquels cette nuance
serait le seul point de ralliement. Mais je ne pourrais plus mettre mon
coeur, mon me et mon talent  son service. Je m'abstiendrais jusqu'au
jour o ce parti deviendrait le perscuteur avou et agissant d'un parti
plus avanc qui reprsenterait davantage la raison et la vrit par le
peuple. Ce jour, hlas! ne se ferait pas longtemps attendre.

Votre me ardente me rpond, je l'entends d'avance, qu'il ne faut jamais
s'abstenir, pas une heure, pas un moment!

Je sens la beaut mais non la vrit rigoureuse de cette rponse; je
crois que tout le mal vient de ce que personne ne veut jamais s'abstenir
pendant un temps donn. Les uns y sont pousss par leurs passions, les
autres par leur vertu, c'est le petit nombre. Mais quiconque serait bien
pntr de l'esprit de l'histoire et de la nature des lois qui rgissent
les destines humaines, saurait se mettre en retraite pendant certains
jours, et se dirait J'ai dans mon me une vrit suprieure  celle que
les hommes acceptent aujourd'hui, je la dirai quand ils seront capables
de l'entendre.

C'est pour la politique seulement que je dis cela; car, en restant sur
le terrain philosophique, socialiste, si vous voulez, on peut et on doit
toujours tout dire, et aucun gouvernement n'a le droit de l'empcher.
Les ides ont toujours le droit de lutter contre les ides. Seulement,
il y a des temps o les hommes ne doivent pas combattre contre certains
hommes; sans motifs puissants et pressants.

Vous me direz encore que je fais, entre la politique et le socialisme,
une distinction arbitraire, et que j'ai combattue moi-mme mainte et
mainte fois. Lorsque je l'ai combattue, c'tait contre les politiques
prcisment qui faisaient, au point de vue du _National_, ce que le
_Proscrit_ est bien prs de faire en excluant _les hommes  systme_.
Les hommes du _Proscrit_ s'intitulent _socialistes_ aujourd'hui; mais,
croyez-moi, ils ne le sont gure plus que ceux d'hier. Ils admettent le
_programme de la Montagne_, c'est quelque chose; mais, pour quiconque
tendrait  le dpasser un peu, ils seraient tout aussi intolrants, tout
aussi railleurs; tout aussi colre tait le _National_ en 1847. Ils ne
sont pas assez forts pour vaincre par le raisonnement: ils vaincraient
par la violence, ils y seraient entrans, forcs, pour se maintenir, et
ils se retrancheraient sur les ncessits de la politique. Par le fait,
la politique et le socialisme sont donc encore choses trs distinctes
pour eux, quoi qu'ils en disent, et il faut bien que les socialistes
s'en tiennent pour avertis. Il y a donc, aujourd'hui encore, ncessit
 distinguer ce qu'il faut faire et ne pas faire dans une pareille
situation.

Si Ledru-Rollin et les siens taient, au pouvoir, et que je fusse
crivain politique, je croirais faire mon devoir, comme socialiste, en
discutant l'esprit et les actes de son gouvernement; mais je croirais
faire une mauvaise action, comme politique, en attaquant les intentions
de l'homme et en publiant sur son compte, ou en disant tout haut  tout
le monde ce que je vous cris ici. Je ne voudrais pas conspirer contre
lui par la seule raison que je ne me fie point  lui. Je retrancherais
enfin l'amertume et la personnalit qui sont, malheureusement, la base
de toute polmique jusqu' nos jours.

Mais je ne suis pas, je ne serai pas crivain politique, parce que, pour
tre lu en France aujourd'hui, il faut s'en prendre aux hommes, faire
du scandale, de la haine, du cancan mme. Si on se borne  disserter, 
prcher,  expliquer, on ennuie, et autant vaut se taire.

Emile de Girardin a la forme quand il veut; il n'a pas le vrai fond.
Louis Blanc a le fond et la forme. On ne s'en occupe point. Il se doit
 lui-mme d'crire toujours, parce qu'il a un parti et qu'il ne peut
l'abandonner aprs l'avoir form. Mais, en dehors de son parti, il est
sans action.

Et parlons de Louis Blanc maintenant, puisque vous le voulez. Pour moi,
c'est lui qui a raison, c'est lui qui est dans le vrai. Vous me parlez
de ses dfauts personnels. Il a les siens, sans doute, et certainement
Ledru-Rollin est plus conciliant, plus engageant, plus entour,
plus _entourable_, plus populaire par consquent. Mais, dans la vie
politique, Louis Blanc est _un homme sr_. Que m'importe que, dans la
vie prive, il ait autant d'orgueil que l'autre a de vanit, si, dans
la vie publique, il sait sacrifier orgueil ou vanit  son devoir? Je
compte sur lui, je sais o il va, et je sais aussi qu'on ne le fera
pas dvier d'une ligne. J'ai trouv en lui des asprits, jamais de
faiblesse; des souffrances secrtes, aussitt vaincues par un sentiment
profond et tenace du devoir. Il est trop avanc pour son poque, c'est
vrai. Il n'est pas immdiatement utile, c'est vrai. Son parti est
restreint, et faible, c'est vrai; il n'aurait d'action qu'en se joignant
 celui de Ledru-Rollin. Mais voil ce que je ne lui conseillerai
jamais; car Ledru-Rollin ne s'unira jamais sincrement  lui, et
travaillera dsormais plus qu'autrefois  le paralyser ou  l'anantir.

Louis Blanc ne peut plus tre solidaire des frasques du parti de
Ledru-Rollin, Il ne le doit pas. Qu'il reste  l'cart, s'il le faut;
son jour viendra plus tard, qu'il se rserve! Est-ce qu'il n'a pas la
vrit pour lui? est-ce qu'il ne faudra pas, aprs bien des luttes
inutiles et dplorables, en venir  _accorder  chacun suivant ses
besoins?_ Si nous n'en venons pas l,  quoi bon nous agiter, et pour
quoi, pour qui travaillons-nous? Vous voudriez qu'il mt sa formule,
dans sa poche pour un temps, et qu'il employt son talent, son mrite,
sa valeur individuelle, son courage,  faire de la politique de
transition. Moi aussi, je le lui conseillerais, s'il pouvait se joindre
 des hommes _comme vous_; s'il pouvait avoir la certitude de ne pas
fermer l'avenir  son ide, en l'accommodant aux ncessits du prsent;
si chacun de ses pas prudents et patients vers cet avenir n'tait pas
rtrograde; si enfin il pouvait et devait se fier.

Mais il ne le peut pas. Ledru-Rollin le trahira, non pas sciemment
et dlibrment, non! Ledru dit comme nous quand on l'interroge. Il
comprend le progrs illimit de l'avenir, il est trop intelligent pour
le contester. Sous l'influence d'hommes comme vous et comme Louis Blanc,
il y marcherait. Mais la destine, c'est--dire son organisation,
l'entranera o il doit aller,  la trahison de la cause de l'avenir. Si
je me trompe, tant mieux! je serai la premire, dans dix ans d'ici, si
nous sommes encore de ce monde et s'il a bien march,  lui faire amende
honorable. Mais, aujourd'hui, ma conviction est trop forte pour me
permettre d'associer mon nom au sien dans une oeuvre dont le premier
acte est de rejeter, de honnir, de maudire Louis Blanc en lui imputant,
comme mal produit, le bien qu'il n'a pu faire et qu'on l'a empch de
faire.

C'est l, cher ami, une des causes de mon dcouragement. J'estime qu'on
se trompe, que vous vous trompez aussi sur un fait, que vous n'avez pas
mis la main sur un vritable lment de salut pour la France, et par
consquent pour l'Italie, dont la cause est solidaire de la ntre. Je me
dis qu'il n'y a pas  lutter contre le courant qui vous entrane  ce
choix, et je m'abstiens, toujours triste, toujours attache  vous par
la foi la plus vive en vos sentiments et par l'affection la plus tendre
et la plus profonde.

Votre soeur,

GEORGE.

  [1] Revue que Mazzini et Ledru-Rollin venaient de fonder  Londres.




CCCI

A M. ERNEST PRIGOIS, A LA CHTRE

                                Nohant, juillet 1849.

J'ai le coeur gros. Ils vont fusiller ce pauvre Klber, qui tait venu
 Nohant aprs les journes de juin, et qui tait vraiment un homme de
sens et de courage. Les assassins! Il me semble que je vois recommencer
1815.

Au point de vue critique, vous avez raison. A force d'tre dans les
romans et dans les pomes, et sur la scne, et dans l'histoire mme,
l'amour, la vrit de l'tre et des affections n'y sont pas du tout. La
littrature veut idaliser la vie. Eh bien, elle n'y parvient pas, elle
ment, elle doit mentir, puisque l'art est une fiction, ou tout au moins
une interprtation. On est superbe, on est grand, on a cent pieds de
haut dans les romans et dans les pomes; et, pourtant, on y vaut moins
que dans la ralit, cela n'est pas un paradoxe. Il n'est pas vrai que
nous ayons tous mrit la corde; mais ce que vous dites, que nous
avons tous t en dmence, ne ft-ce qu'une heure dans la vie, est
parfaitement exact. Il y a plus, nous sommes tous des fous, des enfants,
des faibles, des inconsquents, des niais ou des fantasques, quand nous
ne sommes pas des gredins. Voil prcisment pourquoi nous valons mieux
que des hros de roman. Nous avons les misres de notre condition, nous
sommes des personnages rels, et, quand nous avons de bons mouvements,
de bons retours, de bons vouloirs, nous plaisons  Dieu et  ceux qui
nous aiment en raison du contraste de ce bon et de ce fort avec notre
pauvre ou notre mauvais. Moi, je suis plus touche du vrai que du beau,
et du bon que du grand. J'en suis plus touche  mesure que je vieillis
et que je sonde l'abme de la faiblesse humaine. J'aime dans Jsus la
dfaillance de la montagne des Oliviers; dans Jeanne Darc, les larmes et
les regrets qui font d'elle un tre humain. Je n'aime plus cette raideur
et cette tension des hros qu'on ne voit que dans les lgendes, parce
que je n'y crois plus. Soyez certain que personne encore n'a su peindre
ni dcrire l'amour vrai; et, l'et-on su, le _public_ ne l'aurait
peut-tre pas compris. Le lecteur veut un ornement  la vrit, et
Rousseau n'a pas os nous dire pourquoi il aimait Thrse. Il l'aimait
pourtant, et il avait raison de l'aimer, bien qu'elle ne valt pas le
diable. On voulait le faire rougir de cet attachement, il faisait
son possible pour n'en pas tre humili. Ni lui ni les autres ne
comprenaient que sa grandeur tait de pouvoir aimer la premire bte qui
lui tait tombe sous la main. Pourquoi n'osait-il pas dire  ceux qui
la trouvaient laide et sotte qu'il la trouvait belle et intelligente?
C'est qu'il faisait des romans et ne s'avouait pas que la vie, pour tre
terre  terre, est plus tendre, plus gnreuse, plus humble, meilleure
enfin que les fictions. Il faut des fictions pourtant: l'humanit, la
jeunesse surtout en est avide. Vous l'avez dit, vous les maudissiez
pour leurs mensonges, et vous en aviez la tte si remplie, que vous ne
pouviez regarder l'avenir qu' travers leur prisme. Pourquoi faut-il
qu'elles nous dgotent de vivre avant d'avoir vcu, et pourquoi faut-il
que nous nous dgotions d'elles quand nous vivons tout de bon? C'est
une solution qui peut vous occuper encore une heure ou deux, et dont
vous vous tirerez mieux que moi; car vous tes dans l'ge o l'on peut
encore analyser et approfondir. Faites donc la suite et la fin de ces
belles pages; car vous nous laissez dans le doute ou dans l'attente
d'une certitude, et je suis bien sre qu'Angle vous a fait trouver la
vie plus douce et plus complte que Shakespeare, Byron et compagnie.

Sur ce, j'embrasse Angle et je suis  vous de coeur.

GEORGE.




CCCII

A M. CHARLES PONCY,  TOULON

                                Nohant, juillet 1849.

Cher enfant,

Il y a longtemps que je veux vous crire. Mais, dans ce triste temps, on
ose  peine causer avec ses amis. On se sent si dmoralis, si sombre;
on a tant de peine  ne pas devenir goste ou mchant! On craint de
faire du mal  ceux qu'on aime en leur disant tout le mal qu'on porte en
soi-mme. Et pourtant, tout cela est lche et impie. Dieu abandonne ceux
qui doutent de lui. Il ne fait de miracles que pour les croyants. C'est
le scepticisme des vingt annes de Louis-Philippe qui est cause de tout
ce qui nous arrive.

Mais Rome croyait! Rome esprait et combattait, hlas! et nous I'avons
tue. Nous sommes des assassins, et on parle de gloire  nos soldats!
Mon Dieu, mon Dieu, ne nous laissez pas plus longtemps douter de vous!
Il ne nous reste qu'un peu de foi. Si nous perdons cela, nous n'aurons
plus rien.

J'espre que Mazzini est sauv de sa personne. Mais son me
survivra-t-elle  tant de dsastres? Vous avez raison quand vous dites
qu'il a vcu trente ans pour mourir comme il va mourir un de ces jours;
car l'Europe est livre aux assassins, et, s'il ne se jette pas dans
leurs mains, il y tombera tt ou tard. J'ai reu de lui une lettre
admirable. Mais je ne vous dirai pas quels sont ses projets. Je crains
que le secret des lettres ne soit pas respect  la poste.

Et vous, mon enfant, vous tes fatigu, ennuy de la vie de bureau. Vous
regrettez le travail des bras, la vie de l'ouvrier. Je le conois bien.
Moi, je voudrais tre paysan et avoir de la terre  bcher huit heures
par jour. Je fais pourtant un mtier plus doux que le vtre, puisque je
suis libre de choisir mon genre de travail sdentaire. Mais je n'ai le
coeur  rien. Tout ce qui est crit ou  crire me semble froid. Les
paroles ne peuvent plus rendre ce qu'on prouve de douleur et de colre,
et, dans ces temps-ci, on ne vit que par la passion. Tout raisonnement
est inutile, toute prdication est vaine. Nous avons affaire  des
hommes qui n'ont ni loi, ni foi, ni principes, ni entrailles. Le peuple
les subit. C'est au peuple qu'on est tent de reprocher l'infamie des
gens qui le mnent, le trompent et l'crasent.

Ah! mon enfant, quelle affreuse phase de l'histoire nous traversons!
Nous en sortirons d'une manire clatante, je n'en doute pas. Mais, pour
qu'une nation dmoralise  ce point se relve et se purifie, il faut
qu'elle ait expi son gosme, et Dieu nous rserve, je le crains, des
chtiments exemplaires!

Rien de nouveau ici. Maurice, Borie et Lambert partagent toujours ma vie
retire. Nous nous occupons en famille; nous tchons de ne donner que
quelques courtes heures aux journaux et aux commentaires indigns que
leur lecture provoque. Malgr soi, on y revient plus souvent qu'on ne
voudrait. Du moins, nous avons la consolation d'tre tous du mme avis
et de ne pas nous quereller amrement, comme il arrive maintenant
dans beaucoup de familles. Les intrieurs subissent gnralement le
contre-coup du malheur gnral. Le ntre est uni et fraternel. Nous nous
affligeons ensemble et d'un mme coeur. Nous tchons de nous donner
de l'espoir les uns aux autres, et souvent c'est le plus dsol qui
s'efforce de consoler les autres.

Aimez-moi toujours, mon enfant. La douleur doit rapprocher et resserrer
les liens de l'affection. Je vous bnis bien tendrement, ainsi que
Solange et Dsire. Mes enfants vous embrassent.




CCCIII

A JOSEPH MAZZINI, A MALTE

                                Nohant, 24 juillet 1849

O mon ami! l'affection est goste, et, quand j'ai appris ce triste
dnouement, mille fois plus triste pour la France que pour l'Italie, je
confesse que je ne me suis d'abord inquite que de vous.

Que Dieu me le pardonne, et vous aussi, qui tes un saint! Un ami que
j'ai  Toulon m'a crit, avant tout, que vous tiez en sret, et je
l'ai mille fois bni.

Vous pensez bien que, d'ailleurs, j'ai le coeur bris. Quelque innocent
qu'on soit du crime d'une nation  laquelle on appartient, il y a une
sorte d'intime solidarit qui fait passer dans notre propre coeur le
remords que devraient avoir les autres. Oui, le remords et la honte. Moi
qui tais si fire de la France en fvrier!

Hlas! que sommes-nous devenus, et quelle expiation nous rserve la
justice divine avant de nous permettre de nous relever?

Vous, vous tes plus heureux que moi, malgr la dfaite, malgr l'exil
et la perscution; Vous tes plus heureux par ce seul fait que vous tes
_Romain_; car vous l'tes plus qu'aucun de ceux qui sont ns sur le
Tibre. Et plus heureux que personne au inonde, parce que vous seul (avec
Kossuth) avez fait votre devoir. Quand je dis vous et Kossuth, je dis
ceux qui taient avec vous et ceux qui sont avec lui; car les plus
obscurs dvouements sont aussi chers  Dieu que les plus illustres. Et,
 prsent, ami, malgr le malheur, malgr la douleur, n'avez-vous pas
cette satisfaction de vous-mme, cette paix profonde de l'me qui se
sent quitte envers le ciel et les hommes? N'avez-vous pas accompli
jusqu'au bout une mission sainte? n'avez-vous pas tout immol pour la
vrit, l'honneur, la justice et la foi? n'avez-vous pas des jours
rsigns et des nuits tranquilles? Je suis certaine que vous tes calme
et que vous gotez les joies austres de la foi. On peut l'avoir pour
les autres, pour l'humanit, quand on la porte en soi-mme, quand on est
soi-mme la foi vivante et militante.

Oui, vous avez bien agi et bien pens en toutes choses. Vous avez bien
fait de sauver l'honneur jusqu' la dernire extrmit, et vous avez
bien fait aussi, lorsque cette dernire extrmit est arrive, de sauver
la vie des assigs, des femmes, des enfants, des vieillards. Les
monuments de l'art viennent ensuite, quoique nos journaux se soient plus
proccups du sort des fresques de Raphal et de Michel-Ange que de
celui des orphelins et des veuves.

Tout ce que vous avez voulu et accompli est juste. Le monde entier le
sent, mme les misrables qui ne croient  rien, et le monde entier le
dira bien haut quand l'heure sera venue.

Moi, je n'ai que cela  vous dire. Je n'ai que cette consolation 
vous offrir. Pour le moment, je suis humilie et dcourage dans mon
sentiment national. Mais je suis fire de ce qui reste encore de
combattants et de victimes sur la terre, et je suis fire de vous.
Donnez-moi, si vous pouvez, de vos nouvelles. Si vous aviez quelques
besoins d'argent, crivez-le-moi et me donnez les moyens de vous en
faire passer. Adressez-moi vos lettres, sous double enveloppe,  M.
Victor Borie,  la Chtre (Indre). Je vous embrasse de toute mon me.
Respects et amitis de Maurice.

J'ai reu vos deux lettres de Rome.




CCCIV

AU MME

                                Nohant, 26 juillet 1849.

Mon frre bien-aim,

Je vous ai crit hier, j'ai envoy  un ami que j'ai  Toulon et qui
m'avait donn avis que vous faisiez voile pour Malte. Je lui cris de
nouveau, il vous renverra ma lettre. Je vous donnais son nom et son
adresse pour qu'il aidt  notre correspondance. A prsent, que j'aime
bien mieux vous savoir plus prs de moi! Ce sera, comme je vous
l'crivais,  Victor Borie,  la Chtre (Indre), que vous ferez bien
d'adresser vos lettres. La curiosit inquite de la police pourrait me
priver de l'une d'elles, et cela ne ferait plus mon compte.

Pendant que j'y pense et pour en finir avec ces dtails, je vous
demandais dans cette lettre envoye  Toulon, si vous aviez besoin
d'argent; car, en de pareils vnements, on peut se trouver surpris et
empch d'aller o l'on veut, faute de cette prvision matrielle. Nous
sommes d'ailleurs tous ruins, et nous ne sommes pas de ceux qui out
sujet d'en avoir honte. Je vous demande donc de me traiter comme une
soeur, comme j'en ai le droit, et, quelque peu qui me reste, comptez que
ce peu est  vous.

Mon ami, je vous disais hier soir que vous aviez bien agi et bien pens
devant Dieu et devant les hommes; que vous aviez accompli de grands
devoirs et que vous aviez sujet d'tre calme. Oui, je crois que vous
tes calme comme les anges, et, si vous ne l'tiez pas, vous seriez
ingrat envers Dieu, qui vous a permis d'accomplir une aussi belle
mission. Si vous avez chou politiquement, c'est que la Providence
voulait s'arrter l, et que ce grand fait doit mrir dans la pense des
hommes avant qu'ils en produisent de nouveaux.

Non, les nationalits ne priront pas! Elles sortiront de leurs ruines,
ayons patience. Ne pleurez pas ceux qui sont morts, ne plaignez pas ceux
qui vont mourir. Ils payent leur dette; ils valent mieux que ceux qui
les gorgent; donc, ils sont plus heureux.

Et, pourtant, malgr soi, on pleure et on plaint. Ah! ce n'est pas sur
les martyrs qu'il faudrait pleurer, c'est sur les bourreaux.

Plaignez ceux qui ne font rien et qui ne peuvent rien; plaignez-moi
d'tre Franaise. C'est une douleur et une honte en ce moment-ci.

Je vis toujours calme et retire  Nohant, en famille, aimant et
sentant toujours la nature et l'affection. J'ai repris mes _Mmoires_,
interrompus par un grand drangement dans ma sant. Grce  Raspail,
j'ai t mon propre mdecin et je me suis gurie. Jamais, depuis dix
ans, je n'avais eu la force et la sant que j'ai enfin depuis deux mois.
Voil ce qui me concerne matriellement; mais, moralement, je suis bien
sombre dans le secret de mon coeur. Je tche de ne pas penser, j'aurais
peur de devenir l'ennemi ou tout au moins le contempteur du genre
humain, que j'ai tant aim, que j'ai oubli de m'aimer moi-mme. Mais je
ne me laisse point aller, je ne veux pas perdre la foi, je la demande 
Dieu, et il me la conservera.

D'ailleurs, vous tes l, dans mon coeur, vous, Barbs et deux ou trois
autres moins illustres, mais saints aussi, mais croyants et purs de
toutes les misres et de toutes les mchancets de ce sicle. Donc, la
vrit est incarne quelque part; donc, elle n'est pas hors de la porte
de l'homme, et un bon prouve plus que cent mille mauvais.

Oui, je vous crirai longuement; mais, ce soir, je me hte de fermer ma
lettre pour qu'elle parte. Je veux que vous sachiez que je suis plus
occupe de vous que de tout au monde. crivez-moi aussi. Ce n'est pas
vous qui avez besoin de courage, c'est moi.

Bonsoir! je vous aime; Maurice et Borie aussi, soyez-en sr.




CCCV

M. ARMAND BARBS, A DOULLENS

                                Nohant, 21 septembre 1849.

Mon ami,

Je trouve enfin une occasion pour vous crire. Elle se prsente  moi;
car, loin de tout comme je suis, et n'osant gure me fier  la poste, je
ne sais souvent  qui m'adresser pour parler  ceux que j'aime.

Mais je n'ai pas pass un jour, presque pas une heure, sans penser 
vous. Toujours, vous et Mazzini, vous tes dans ma pense comme les
martyrs hroques de ces tristes temps.  vous deux, il n'y a pas
l'ombre d'un reproche  faire. En vous deux, il n'y a pas une tache. Je
crois toujours, je crois fermement que les rvolutions ne se feront
plus ni profondes ni durables tant qu'il n'y aura pas  leur sommet des
hommes d'une vertu sans bornes et d'une profonde modestie de coeur.

Les peuples sont blass sur les hommes de talent, d'loquence et
d'invention. On les coute parce qu'ils amusent; le peuple franais
surtout, minemment artiste, se passionne pour eux  la lgre. Mais
cette passion ne va pas jusqu'au dvouement, jusqu'au sacrifice de
soi-mme. Le dvouement seul commande le dvouement, et il est plus rare
encore aujourd'hui chez les chefs de parti que chez le peuple. Le jour
viendra, n'en doutez pas! Gardez-vous pour ce jour-l. Votre force
morale vous fera triompher de la mort lente qu'on voudrait vous donner.

On ne tue pas les hommes comme vous, on ne les use pas, parce qu'on ne
peut les irriter. Je ne vous dis pas d'avoir courage et patience, parce
que je sais que vous en avez pour vous et pour nous. C'est nous qui en
avons besoin pour supporter ce que vous souffrez.

S'il vous tait possible de me dire comment vous tes, je serais bien
heureuse. Mais je ne veux pas que, pour me donner cette joie, vous
risquiez de voir resserrer davantage les liens qui vous pressent et dont
mon coeur saigne.

Je m'imagine, d'ailleurs, que vous pensez souvent  moi comme je pense
 vous, et qu'il n'est pas un instant o vous doutiez de mon affection.
Comptez-y bien, et que ce soit pour vous un adoucissement  cette vie
de sacrifice qui nous fait tant de mal. Ah! si tous ceux qui vous
chrissent pouvaient donner une partie de leur vie  la captivit, en
change de votre libert, on trouverait des sicles de prison pour
contenter nos ennemis.

Sachez bien, du moins, qu'on vous tient compte de ce que vous souffrez,
que les plus tides et les plus ignorants l'apprcient, et que les
discussions politiques s'arrtent devant votre nom, devenu _sacr_ pour
tous.

Mon fils vous chrit toujours, et tous deux nous vous embrassons de
toute notre me.

G. S.




CCCVI

A JOSEPH MAZZINI, A...

                                Nohant, 10 octobre 1849.

Cher excellent ami,

J'ai reu votre premire lettre, puis la seconde, puis votre _Revue_.
J'avais lu dj votre lettre  MM. de T. et de F., dans nos journaux
franais. C'est un chef-d'oeuvre que cette lettre. C'est une pice
historique qui prendra place dans l'histoire ternelle de Rome et dans
celle des rpubliques. Elle a fait beaucoup d'impression ici, mme en ce
temps d'puisement et de folie, mme dans ce pays humili et avili.
Elle n'a pas reu un dmenti dans l'opinion publique; c'est le cri de
l'honneur, du droit, de la vrit, qui devrait tuer de honte et de
remords la tourbe jsuitique. Mais je crois que certains fronts ne
peuvent plus rougir; il n'y a point d'espoir qu'ils se convertissent.
Le peuple le sait maintenant et ne parle de rien de moins que les tuer.
L'irritation est grande en France, et de profondes vengeances couvent
dans l'attente d'un jour rmunrateur; mais ce n'est pas l'ensemble de
la nation qui sent vivement ces choses. La grande majorit des Franais
est surtout malade d'ignorance et d'incertitude. Ah! mon ami, je crois
que nous tournons, vous et moi, dans un cercle vicieux, quand nous
disons, vous, qu'il faut commencer par agir pour s'entendre; moi, qu'il
faudrait s'entendre avant d'agir. Je ne sais comment s'effectue le
mouvement des ides en Europe; mais, ici, c'est effrayant comme on
hsite avant de se runir sous une bannire. Certes, la partie serait
gagne si tout ce qui est brave, patriotique et indign voulait marcher
d'accord. C'est l malheureusement qu'est la difficult, et c'est
parce que les Franais sont travaills par trop d'ides et de systmes
diffrents que vous voyez cette Rpublique s'arrter perdue dans son
mouvement, paralyse et comme touffe par ses palpitations secrtes et
tout  coup si impuissante ou si proccupe, qu'elle laisse une immonde
camarilla prendre le gouvernail et commettre en son nom des iniquits
impunies. Je crois que vous ne faites pas assez la distinction frappante
qui existe entre les autres nations et nous.

L'ide est une en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne
peut-tre. Il s'agit de conqurir la libert. Ici, nous rvons
davantage, nous rvons l'galit; et, pendant que nous la cherchons, la
libert nous est vole par des larrons qui sont sans ide aucune et qui
ne se proccupent que du fait. Nous, nous ngligeons trop le fait de
notre ct, et l'ide nous rend btes. Hlas! ne vous y trompez pas.
Comme parti rpublicain, il n'y a plus rien en France qui ne soit mort
ou prs de mourir. Dieu ne veut plus se servir de quelques hommes pour
nous initier, apparemment pour nous punir d'avoir trop exalt le
culte de l'individu. Il veut que tout se fasse par tous, et c'est la
ncessit, trop peu prvue peut-tre, de l'institution du suffrage
universel. Vous en avez fait un magnifique essai  Rome; mais je suis
certaine qu'il n'a russi qu' cause du danger,  cause de ce fait
ncessaire de la libert  reconqurir. Si, au lieu de suivre la fade et
sotte politique de Lamartine, nous avions jet le gant aux monarchies
absolues, nous aurions la guerre au dehors, l'union au dedans et la
force, par consquent, au dedans et au dehors. Les hommes qui ont
inaugur cette politique, par impuissance et par btise, ont t pousss
par la ruse de Satan sans le savoir. L'esprit du mal nous conduisait o
il voulait, le jour o il nous conseillait la paix  tout prix.

A prsent, il nous faut attendre que les masses soient inities. Ce
n'est point _par got_ que j'ai cette conviction. Mon got ne serait pas
du tout d'attendre; car ce temps et ces choses me psent tellement, que
souvent je me demande si je vivrai jusqu' ce qu'ils aient pris fin.
J'ai dix fois par jour l'envie trs srieuse de n'en pas voir davantage
et de me brler la cervelle. Mais cela importe peu. Que j'aie ou non
patience jusqu'au bout, la masse n'en marchera ni plus ni moins vite.
Elle veut savoir, elle veut connatre par elle-mme; elle se mfie de
qui en sait plus qu'elle; elle repousse les initiateurs, elle les trahit
ou les abandonne, elle les calomnie, elle les tuerait au besoin. Elle
abhorre le pouvoir, mme celui qui vient au nom de l'esprit de progrs.
La masse n'est point discipline et elle est peu disciplinable. Je vous
assure que, si vous viviez en France,--je ne dis pas  Paris, qui
ne reprsente pas toujours l'opinion du pays, mais au coeur de la
France,--vous verriez qu'il n'y a rien  faire, sinon de la propagande,
et encore, quand on a un nom quelconque, ne faut-il pas la faire
directement; car elle ne rencontrerait que mfiance et ddain chez le
proltaire.

Et, pourtant, le proltaire fait parfois preuve d'engouement, me
direz-vous. Je le sais; mais son engouement tombe vite et se traduit
en paroles plus qu'en actions. Il y a en France une ingalit
intellectuelle pouvantable. Les uns en savent trop, les autres pas
assez. La masse est  l'tat d'enfance, les individualits  l'tat de
vieillesse pdante et sceptique. Notre rvolution a t si facile 
faire, elle et t si facile  conserver, qu'il faut bien que le mal
soit profond dans les esprits, et que la cause du mal soit ailleurs que
dans les faits.

Tout cela nous conduit  un grand et bel avenir, je n'en doute pas.
Le suffrage universel, avec la souffrance du pauvre d'un ct, et la
mchancet du riche de l'autre, nous fera, dans quelques annes, un
peuple qui votera comme un seul homme. Mais, jusque-l, ce peuple n'aura
pas la vertu de procder, comme Rome et la Hongrie, par le sacrifice et
l'hrosme. Il patientera avec ses maux; car on vit avec la misre et
l'ignorance, malheureusement. Il lui faudrait des invasions et de grands
maux extrieurs pour le rveiller. S'il plat  Dieu de nous secouer
ainsi, que sa volont s'accomplisse! Nous irions plus douloureusement
mais plus vite au but.

Il faut bien se faire ces raisonnements, mon ami, pour accepter la
torpeur politique qui assiste impassible  tant d'infamies. Autrement,
il faudrait maudire ses semblables, har ou abandonner leur cause. Mais
je ne vous dis pas tout cela pour vous dtourner d'agir dans le sens
que vous croyez efficace. Il faut toujours agir quand on a foi dans
l'action, et la foi peut faire des miracles. Mais, si, dans le parti
des ides en France, vous ne trouvez pas un concours digne d'une grande
nation, rappelez-vous le jugement que je vous soumets, afin de ne pas
trop nous mpriser ce jour-l. Soyez sr que nous n'avons pas dit notre
dernier mot. Nous sommes ce que nous a faits le rgime constitutionnel,
mais nous en reviendrons. Nous ne sommes pas tous corrompus. Voyez ce
fait significatif du peuple de Paris sifflant sur le thtre l'entre
des Franais  Rome[1].

Bonsoir, cher frre et ami; ne m'crivez que quand vous avez du loisir
et point de fatigue. Je ne veux pas d'un bonheur qui vous coterait une
heure de lassitude et de souffrance. Que vous m'criviez ou non, je
pense toujours a vous, je sais que vous m'aimez et je vous aime de mme.
Maurice et Borie vous embrassent fraternellement.

A vous de toute mon me.

G. SAND.

  [1] Au dernier tableau de _Rome_, pice  spectacle, de MM. Labrousse
      et Laloue, reprsente sur le thtre de la Porte-Saint-Martin,
      le 29 septembre 1849. La pice fut interdite  la quatrime
      reprsentation.




CCCVII

A MADEMOISELLE H... L...

                                Nohant, octobre 1849.

Mademoiselle,

Si vous tes presse de savoir mon opinion, je suis tout  fait
dsole; car je vais tre force de numroter votre manuscrit au 153.
C'est--dire que j'ai 153 manuscrits  lire, qui m'ont t envoys
depuis six mois par des personnes inconnues, et c'est ainsi tous les
ans.

Comme je suis force de travailler pour remplir divers genres de
devoirs, il m'est impossible de n'tre pas affreusement en arrire.
Mais, quand j'aurai lu ces 153 manuscrits, qu'en ferai-je? Trouverai-je
153 diteurs? Trouverai-je place dans la _Revue indpendante_, seul
journal dont je connaisse le directeur particulirement, pour 153
manuscrits? Il en a dj au moins 100 que je lui ai fait passer pour
les lire, et je doute que plus que moi il ait le temps de le faire.
Probablement, s'il en choisit un, ce sera le meilleur et je dsire
vivement que ce soit le vtre. Mais, dans tous les cas, j'aurai cette
anne 152 ennemis de plus qui penseront, les uns que je suis jalouse de
ma rputation menace par leur succs, les autres que je suis jalouse
des personnes de mon sexe.

Puisque la facult d'crire est rpandue  ce point qu'il me faudrait,
pour la satisfaire chez les autres, quatre ou cinq secrtaires
examinateurs que je n'ai pas le moyen de payer, je suis bien force de
me soumettre  tous les ressentiments que mon impuissance soulve, et de
supporter patiemment toutes les menaces, injures et rcriminations qui
viennent  la suite.

Pardonnez, mademoiselle, la hte avec laquelle je vous cris: vous tes
la septime aujourd'hui, et je n'ai pas le temps de vous faire mes
excuses comme je le voudrais.

G. SAND.

Si votre intention est de faire reprendre votre manuscrit chez moi et
que je sois absente, comme il est probable, veuillez faire rclamer le
n 153, on le trouvera cachet et en ordre.




CCCVIII

A JOSEPH MAZZINI, A...

                                Nohant, 5 novembre 1849.

Oui, mon ami, j'ai reu tous les numros de l'_Italia_; on n'a pas
encore song  me les supprimer. C'est un heureux hasard. Continuez 
me les envoyer. Vos articles sont excellents et admirables. Je ne vous
dirai pas, comme Klber  Napolon: Mon gnral, vous tes grand comme
le monde! Je vous dirai mieux, je vous dirai: Mon ami, vous tes bon
comme la vrit. Non, je ne suis pas d'un avis diffrent du vtre sur ce
qu'il faut faire. Vous vous trompez absolument quand vous me dites que
ma persistance dans l'ide communiste est au nombre des choses qui ont
fait du mal. Je ne le crois pas pour mon compte, parce que je n'ai
jamais march, ni pens, ni agi avec ceux qui s'intitulent l'_cole
communiste_. Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne l'ai
jamais prche dans les temps d'orage, et je n'en ai parl alors que
pour dire que son rgne tait loin et qu'il ne fallait pas se proccuper
de son application. Ce que cette doctrine a d'applicable ds aujourd'hui
a toute sorte d'autres noms, que l'on accepte parce qu'ils reprsentent
des choses immdiatement possibles.

Ce sont les premiers chelons de mon ide, selon moi; mais je n'ai
jamais t de ceux qui veulent faire adopter leur croyance entire,
et qui rejettent l'tat intermdiaire, les transitions _ncessaires,
invitables, justes et bonnes par consquent_.

Bien au contraire, je blme ceux qui ne veulent rien laisser faire,
quand on ne veut pas faire tout de suite ce qu'ils rvent; je les
regarde comme vous les regardez, comme des flaux dans les temps de
rvolution.

Je m'explique mal apparemment; mais comprenez-moi mieux que je ne
m'explique. Je ne suis pas de ces sectes orgueilleuses qui ne supportent
pas la contradiction et qui rejettent tout ce qui n'est pas leur glise.
Je ne veux point paralyser l'action qui doit briser les obstacles;
ce n'est point par complaisance et par amiti que je vous dis: Allez
toujours, vous faites bien. Mais je vous signale simplement les
obstacles, et, parmi ces obstacles, je vous signalerais volontiers
l'enttement communiste comme tous les autres enttements.

Je vous dis o est notre mal en France: trop de foi  l'ide personnelle
chez quelques-uns, trop de scepticisme chez la plupart. L'orgueil chez
les premiers, le manque de dignit chez les autres. Mais je constate
un mal, et je ne fais rien de plus. Je sais, je vois qu'on ne peut pas
faire _agir_ des gens qui ne _pensent_ pas encore et qui ne croient
 rien, tandis que ceux qui agissent un peu chez nous n'ont en vue
qu'eux-mmes, leur gloire ou leur vanit, leur ambition ou leur profit.

Vous me trouverez bien triste et bien dcourage. Je suis malade de
nouveau; des chagrins personnels affreux contribuent peut-tre  me
donner un nouvel accs de spleen! mais  Dieu ne plaise que je veuille
faire des proslytes  mon spleen. Voil pourquoi je ne publie rien sous
l'influence de mon mal. Je tcherai pourtant d'crire pour vous, sous
la forme d'une lettre. Si je n'y russis pas, c'est que mon coeur est
bris. Mais les morceaux en sont bons, comme on dit chez nous, et, avec
un peu de temps, ils se recolleront, j'espre.

Recevez-vous l'_vnement_ l o vous tes? J'y ai publi ces jours-ci
un article que les proccupations du moment, la crise ministrielle ont
fait oublier de reproduire dans les autres journaux. Je voudrais pouvoir
vous l'envoyer; mais on ne me l'a pas envoy  moi-mme. C'est par
hasard que cet article a t donn  ce journal. Il est intitul _Aux
modrs_. C'est peu de chose, littrairement parlant; mais vous y
verrez, s'il vous tombe sous la main, que je ne suis pas _obstine_.

Je vous aime et vous embrasse. Maurice aussi, Borie aussi. Il est
poursuivi pour un dlit de presse o, comme de juste, il a mille fois
raison contre ses accusateurs.




CCCIX

A M. X...

                                Nohant, janvier 1850.

Monsieur,

Tout, en vous remerciant de beaucoup d'loges et de bienveillance que
vous m'accordez, permettez-moi de rectifier plusieurs faits absolument
controuvs dans ma biographie, crite par vous, et dont une revue me
fait connatre des fragments.

Je sais comme, tout le monde le genre d'importance qu'il faut attacher 
ces biographies contemporaines faites par inductions, par dductions et
par suppositions, plus ou moins ingnieuses, plus ou moins gratuites. La
mienne surtout n'a aucune chance d'tre fidle de la part d'un crivain
dont je n'ai pas l'honneur d'tre connue, et qui n'a reu de moi, ni des
personnes qui me connaissent rellement, aucune espce de communication.

Ces biographies contemporaines peuvent avoir une valeur srieuse comme
critique littraire; mais comme document historique, on peut dire
qu'elles n'existent pas.

Je le prouverais facilement en prenant d'un bout  l'autre celle dont je
suis le sujet. Il ne s'y rencontre pas un fait exact, pas mme mon nom,
pas mme mon ge. Je ne m'appelle pas Marie et je suis ne, non en 1805,
mais en 1804. Ma grand'mre n'a jamais t  l'Abbaye-aux-Bois. Mon pre
n'tait pas colonel. Ma grand'mre mettait l'vangile beaucoup au-dessus
du _Contrat social_.  quinze ans, je ne maniais pas un fusil, je ne
montais pas  cheval, j'tais au couvent. Mon mari n'tait ni vieux ni
chauve. Il avait vingt-sept ans et beaucoup de cheveux. Je n'ai jamais
inspir de passion au moindre armateur de Bordeaux. _Le vingtime
chapitre d'un roman clbre_ est un chapitre de roman. Il est vraiment
trop facile de construire la vie d'un crivain avec des chapitres de
roman, et il faut le supposer bien naf ou bien maladroit pour croire
que, si, dans ses livres, il faisait allusion  des motions ou  des
situations personnelles, il ne les entourerait d'aucune fiction qui
droutt compltement le lecteur sur le compte de ses personnages et sur
le sien propre.

Le trait que vous rapportez de M. Roret est trs honorable et je l'en
crois trs capable; mais il n'a pu m'apporter mille francs aprs le
succs en dchirant le trait primitif, puisque je n'ai jamais eu le
plaisir de traiter avec lui pour quoi que ce soit.

M. de Kratry ni M. Rabbe n'ont t appels par M. Delatouche  juger
_Indiana_. D'abord M. Delatouche jugeait lui-mme. Ensuite il n'avait
aucune espce, de relations avec M. de Kratry. Je n'ai pas eu, aprs le
succs d'_Indiana_, un appartement ni des rceptions. Pendant cinq ou
six ans, j'ai habit la mme mansarde et reu les mmes amis intimes.

J'arrive au premier des faits que je tiens  dmentir, faisant trs bon
march de tous les autres. Je vous citerai, permettez-le-moi, monsieur.

Au milieu de cet enivrement du succs, elle eut le tort d'oublier le
fidle compagnon de ses mauvais jours. Sandeau, bless au coeur, partit
pour l'Italie seul,  pied, sans argent.

1 M. Jules Sandeau n'est jamais parti pour l'Italie _ pied et sans
argent_, bien que vous sembliez insinuer que, s'il tait sans argent,
c'tait ma faute; ce qui suppose que, brouill avec moi, il en et
accept de moi: supposition injurieuse et que vous n'avez pas eu
l'intention de faire. Je vous assure, et il vous assurerait au besoin,
qu'il avait des ressources acquises  lui seul. 2 Il ne partit pas le
coeur bless: j'ai de lui des lettres aussi honorables pour lui que pour
moi, qui prouvent le contraire, lettres que je n'ai pas de raison pour
publier, sachant qu'il parle de moi avec l'estime et l'affection qu'il
me doit. Je ne dfendrai pas ici M. de Musset des offenses que vous lui
faites. Il est de force  se dfendre lui-mme et, pour le moment, il ne
s'agit que de moi; c'est pourquoi je me borne  dire que je n'ai jamais
confi  personne ce que vous croyez savoir de sa conduite  mon gard
et que, par consquent, vous avez t induit en erreur par quelqu'un qui
a invent ces faits. Vous dites que, aprs le voyage d'Italie, je n'ai
jamais revu M. de Musset: vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et
je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main. Je tiens  cette
satisfaction de pouvoir affirmer que je n'ai jamais gard d'amertume
contre personne, de mme que je n'en ai jamais laiss de durable et de
fonde  qui que ce soit, pas mme  M. Dudevant, mon mari.

Vous ne m'avez jamais rencontre avec M. de Lamennais, ni dans la fort
de Fontainebleau, ni nulle part au monde. Je vous en demande mille
pardons, mais vous ne connaissiez de vue ni lui ni moi, le jour o vous
avez fait cette singulire rencontre, raconte par vous, d'ailleurs,
avec beaucoup d'esprit. Je n'ai jamais fait un pas dehors avec M. de
Lamennais, que j'ai toujours connu souffrant et retir. Puisque nous
en sommes  M. de Lamennais, voici le second fait que je tiens
essentiellement  dmentir. Vous dites que, plus tard, lorsqu'on
amenait l'entretien sur le rdacteur en chef du _Monde_, je m'criais:
_Taisez-vous! il me semble que j'ai connu le diable!_

Je dclare, monsieur, que la personne qui vous a rapport ceci a charg
sa conscience d'un gros mensonge. Mon _intimit_ avec M. de Lamennais,
comme il vous plat d'appeler mes relations respectueuses avec cet homme
illustre, n'a jamais chang de nature. Vous dites que _George Sand ne
tarda pas  rompre une intimit qui n'avait pu devenir srieuse que
par distraction ou surprise_. Il n'y a de distraction et de surprise
possibles  l'gard de M. de Lamennais que celles dont vous tes saisi
en parlant de la sorte,  propos d'une des plus pures gloires de ce
sicle.

Mon admiration et ma vnration pour l'auteur des _Paroles d'un croyant_
ont toujours t, et demeureront sans bornes. La preuve ne me serait pas
difficile  fournir, et vous et frapp si vous aviez eu le temps et la
patience de lire tous mes crits.

Je passe encore bon nombre d'erreurs sans gravit, et au sujet
desquelles je me borne  rire dans mon coin,--non de vous, monsieur,
mais de ceux qui prtendent fournir des documents  l'histoire des
vivants,--pour arriver  cette phrase: _Elle fermait l'oreille quand il
parlait d'une application trop directe du systme_.

Cela n'a pas l'intention d'tre une calomnie, je le sais; mais c'est un
ridicule gratuit que vous voulez prter  un homme non moins respectable
que M. de Lamennais. N'auriez-vous pu trouver deux victimes moins
sacres qu'un vieillard au bord de la tombe, et un noble philosophe
proscrit? Je suis sre qu'en y songeant vous regretterez d'avoir trop
cout le penchant ironique qui est la qualit, le dfaut et le malheur
de la jeunesse en France.

Permettez-moi aussi de vous dire qu'une certaine anecdote enjoue 
propos d'un M. Kador, que je ne connais pas, est trs jolie, mais sans
aucun fondement.

Enfin, la modestie me force  vous dire que je n'improvise pas tout 
fait aussi bien que Liszt, _mon ami_, mais non pas mon matre: il ne m'a
jamais donn de leons et je n'improvise pas du tout. Le mme sentiment
de modestie m'oblige  dire aussi qu'on dne fort bien en blouse  ma
table et que je n'ai pas tant d'lgance et de charme que vous voulez
bien m'en supposer. L, il m'en cote certainement de vous contredire;
mais je crois que cela vous est fort gal, et qu'en me prenant pour
l'hrone d'un roman plein d'esprit dont vous tes l'auteur, vous ne
teniez pas  autre chose que montrer le talent et l'imagination dont
vous tes dou.

G. SAND.




CCCX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 10 mars 1850.

Mon ami,

J'ai pris plus de courage depuis que je ne vous ai crit, bien que j'aie
perdu plus de sant et de force physique. Mais ce qui me donne patience,
c'est justement que je ne me sens plus cette nergie matrielle qui
rsistait  tous les coups. A prsent, je n'aurai qu' me laisser faire
pour m'en aller tout doucement et sans crime, puisque, selon vous, c'est
un crime de s'en aller volontairement. Je persiste  croire que nous
avons tous cette libert, ce droit de protester contre la vie, telle que
l'ont faite les erreurs et les mauvaises passions des socits fausses
et injustes. Et, quand beaucoup de nous auraient suivi mon exemple, o
et t le mal? Tous ces suicides qui ont marqu les annes scandaleuses
et impies de l'empire romain ne sont-ils pas une protestation qui a son
importance et qui a eu son effet?

Quand les premiers chrtiens se jetrent dans les thbades, n'tait-ce
pas une manire de se tuer et de protester contre la corruption et les
violences des socits? Et quand ce peuple, qui oublie ses martyrs en
prison et dans l'exil, apprendrait que Barbs et autres ont mis fin 
des jours intolrables, o serait le mal encore une fois? Moi, je
suis toujours plus frappe des actes de dsespoir que des rsistances
hroques, et j'ai plus appris  har l'injustice en voyant la mort
volontaire de certains anciens qu'en lisant les crits des inbranlables
stoques.

Mais laissons ce morne chapitre, qui ne vous convaincrait pas, puisque
vous apprciez tout cela avec un autre sentiment Ce sentiment est plus
puissant que tous les raisonnements du monde. D'ailleurs, je n'aurai pas
la force que j'ambitionne, je ne me tuerai pas. Se tuer n'est rien, sans
doute; mais s'endurcir contre les larmes de quelques tres qui ne vivent
que par vous, c'est l ce qui me manquera probablement. Et puis  quoi
bon, puisqu'on meurt sans cela?

Ne vous tourmentez pas et ne vous affligez pas des lettres que je vous
cris. Les lettres, surtout les lettres espaces, sont plus sombres que
la vie courante, parce qu'elles rsument certain sentiment suprme,
certaine conclusion fatale qui se trouve au bout de tout, quand on
se recueille pour ouvrir  un ami le fond de son coeur. Dans la vie
courante, rien ne parat. On a des habitudes de gaiet, parce qu'en
France surtout la gaiet, la lgret apparente est comme une loi de
savoir-vivre. Dans certains milieux particulirement, il faut toujours
savoir rire avec ceux qui rient. Je vis presque toujours avec des
artistes, avec des personnes jeunes; on _s'amuse chez moi_ et j'y suis
toujours gaie.

J'y suis heureuse et trs tranquille si l'on n'apprcie que les
relations apparentes. Le mal de ma vie est en moi. Il est dans
ma secrte apprciation de toutes ces choses qui paraissent si
divertissantes et qui font vibrer dans le fond de mon me des cordes si
lugubres. Rassurez-vous donc, je porte bien mon costume et personne que
vous peut-tre ne se doutera jamais, que je me meurs de chagrin.

Vous tes content, vous, dans ce moment-ci, n'est-ce pas? Nos lections
sont bonnes et tous mes amis sont pleins de joie et d'esprance. Ils
disent, et je pense qu'ils ont raison, que nous irons sans secousse
jusqu'aux prochaines lections gnrales et qu'alors la majorit sera
dans le sens de l'avenir rpublicain. Je le crois aussi. Mais cela ne
rendra pas la vie  ceux, qui sont morts victimes de l'ignorance et de
l'indcision des masses; vous acceptez la loi du malheur, vous tes
religieux.

Il se peut qu'en fin de compte, je sois impie, puisque je ne peux pas me
soumettre au mal accompli,  ce pass que Dieu lui-mme ne peut rparer,
puisqu'il ne peut le reprendre, et qui saigne toujours en moi comme une
blessure incurable.

Cher ami, ne perdez pas votre temps  rpondre  mes tristes lettres
et  rfuter ce que vous regardez comme mes hrsies. Aimez-moi, et
envoyez-moi deux lignes quand vous avez le temps, pour me parler de vous
et me dire que vous vous souvenez de moi.




CCCXI

AU MME

                                Nohant, 4 aot 1850.

Cher, j'ai reu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie
Caroline. Je sais que sa soeur est ou a d tre auprs de vous. Qu'elles
sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir o le coeur les pousse!
Cela vous a donn un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas
besoin qu'on vous dise que vous tes aim, estim, vnr; mais vous
tes sensible  l'affection, parce que vous la ressentez en vous-mme.

Caroline m'a paru charmante. Elle m'a dit qu'lisa tait heureuse. Elles
voient  Londres Louis Blanc, qui aime et estime infiniment toute la
famille. lisa me parle d'un journal o vous dsirez que j'crive. J'y
ferai mon possible; mais je doute d'crire dsormais quelque chose qui
ait le sens commun. J'cris mes _Mmoires_, parce que j'y parle du pass
o j'ai vcu. Aujourd'hui, on ne vit plus en France; on est comme frapp
de stupeur au bord d'un abme, sans pouvoir faire un mouvement pour le
fuir. Heureusement, cette stupeur mme empchera peut-tre qu'on ne
fasse un mouvement pour s'y jeter; mais que la vie qui s'coule ainsi
est lente et triste!

La supporter sans maudire la destine humaine et sans mconnatre la
Providence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Je dfie qu'on se sente
artiste, ou, si on l'est encore en face de la nature, je ne crois pas
qu'on puisse tre inspir par les vnements qui s'accomplissent sous
nos yeux.

La douleur rend muet, l'indignation serait la seule corde vivante du
coeur; mais la presse est billonne, et je n'ai pas l'art de ne dire
que la moiti de mon sentiment. Mon silence m'a bien t reproch depuis
un an; mais il ne dpend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans
l'action, je suis sans illusion, sans personnalit qui m'enivre comme la
plupart des hommes, sans responsabilit comme il vous est arriv d'en
avoir une terrible et sacre  accepter.

Je n'ai jamais compris les potes faisant des vers sur la tombe de leur
mre et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'loquence sur la
tombe de la patrie. Le chagrin me serre le coeur quand je touche  une
plume. La srnit, la gaiet sont faciles en famille. Mais la douleur,
comme la joie, rentre en moi-mme quand je songe au public.

Ce public froid et lche qui a laiss gorger la libert et souiller la
ville ternelle redevenue sainte, ce public goste, aveugle, ingrat,
qui ne s'meut pas aux exploits de la Hongrie et qui ne s'alarme pas
mme des efforts de la Russie et de l'Autriche, se rveillerait-il
devant un livre, un journal, un crit quelconque? Ce serait un devoir
pourtant de poursuivre l'oeuvre par tous les moyens. Il y en a d'autres
peut-tre que celui-l, et je ne les nglige pas, je vous les dirai plus
tard. Quant  crire, discuter, prcher, je crois que la mission des
gens de lettres de ce temps-ci est finie ou ajourne en France, et que
les plus sincres sont les plus taciturnes. C'est qu'on ne peut pas
vivre et sentir isolment. On n'est pas un instrument qui joue tout
seul. Ne ft-on qu'un orgue de Barbarie, il faut une main pour vous
faire tourner. Cette main, cette impulsion extrieure, le vent qui fait
vibrer les harpes cossaises c'est le sentiment collectif, c'est la vie
de l'humanit qui se communique  l'instrument,  l'artiste.

Croyez-moi, ceux qui sont toujours _en voix_ et qui chantent d'eux-mmes
sont des gostes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que
celle qui n'est pas une manation de la vie collective. C'est ainsi que
bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en
phrases, toujours ingnieux en apprciations contradictoires, toujours
riche en paroles et pauvre d'ides et de principes; il s'enterre sous
ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-tre, sous la
facilit prostitue de son loquence.

Ce que je vous dis l n'est-il pas votre sentiment, lorsque vous me
dites qu'crire pour le prsent est chose tout  fait inutile? Mais vous
pensez qu'il faut toujours crire pour l'avenir. C'est bien ce qu'il
vous faudra faire dans vos jours de repos, quoi que vous en disiez. Vous
avez des faits  raconter, votre vie appartient  l'histoire, et rien ne
vaut la parole de l'historien qui a _fait_ l'histoire avant de l'crire.
Vos actes et vos proclamations sont l, je le sais; mais votre sentiment
intime, vos esprances, vos douleurs, vos abattements mme instruiront
encore plus la postrit. La dfaillance de Jsus sous les oliviers, les
larmes de Jeanne Darc marchant au supplice sont l'attendrissement et
l'enthousiasme ternels des mes aimantes. Il y a en nous un foyer
intime que nous devons laisser voir quand il est pur. Vous crirez donc
votre vie, je l'espre. Ce sera, d'ailleurs, le martyrologe des plus
grands coeurs de l'Italie moderne, et nul comme vous ne tressera cette
couronne qui leur est due.

Vos amies esprent vous revoir en Angleterre dans quelques mois. Quand
nous reverrons-nous en France?

Adieu, cher ami; crivez-moi si vous avez le temps. Sinon, ne vous
fatiguez pas. Je sais que votre coeur ne s'endort point; je tiens
seulement, s'il vous est possible,  savoir que vous vivez, sans trop
souffrir, et que vous savez bien que je vous aime, tendrement et
ternellement.

J'ai reu le volume dont vous me parlez: c'est un prcieux et magnifique
document historique.




CCCXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                Nohant, 14 aot 1850.

Je ne vous ai pas remerci en personne, monsieur, et vous me chagrinerez
beaucoup si vous m'tez le plaisir de le faire de vive voix  Nohant,
c'est--dire  la campagne, o l'on se parle mieux en un jour qu' Paris
en un an. Je ne suis plus sre d'y aller avant la fin du mois. J'ai t
malade, retarde, par consquent dans mon lit.

Si vous pouviez venir d'ici au 25, j'en serais bien contente et
reconnaissante. Si vous ne le pouvez pas, ayez l'obligeance de faire
porter le paquet bien cachet, chez M. Falampin (pardon pour le nom,
ce n'est pas moi qui l'ai donn au baptme  ce brave homme), rue
Louis-le-Grand, 33.

Je ne veux pas encore perdre l'esprance de vous voir ici avec votre
pre. Il me disait, ces jours-ci, qu'il y ferait son possible, 
condition d'tre embrass de bon coeur. Dites-lui-que je ne suis plus
d'ge  le priver et  me priver moi-mme d'une si sincre marque
d'amiti et que je compte bien le recevoir  bras ouverts. Si, tous
deux, vous me privez de ce plaisir, au revoir donc  Paris, le mois
prochain, si vous n'tes pas repartis pour quelque Silsie ou autres
environs.

Avant de vous serrer ici la main, en remerciement de votre bont pour
moi, je veux vous la serrer d'une manire toute dsintresse pour le
joli livre que je suis en train de lire[1]. C'est charmant de retrouver
Charlotte et Manon et Virginie et tous ces tres qu'on aime tant et
qu'on a tant pleurs! L'ide est neuve, singulire et parat cependant
toute naturelle  mesure qu'on lit. Il est impossible de s'en tirer plus
adroitement et plus simplement. Si vous me gardez Paul et Virginie purs
et fidles, comme je l'espre, je vous remercierai doublement du plaisir
de cette lecture. Vous avez russi  faire parler Goethe sans qu'on s'en
offusque. Au fait, il n'tait pas meilleur que cela, et vous ne lui
donnez pas moins de grandeur et d'esprit qu'il n'en savait avoir.
J'entends crier un peu contre la hardiesse de votre sujet; mais, jusqu'
prsent, je n'y trouve rien qui profane, rabaisse ou vulgarise ces types
aims ou admirs. J'attends la fin avec impatience. Adieu encore, et, de
toute faon,  bientt, et  vous de coeur.

GEORGE SAND.

  [1] _Le Rgent Mustel_.




CCCXIII

A M. ARMAND BARBS, A DOULLENS

                                Nohant, 27 aot 1850

Mon ami bien-aim,

Je n'ai reu qu'il y a deux jours votre lettre du 5 courant. J'avais
aussitt rsolu d'aller  Londres, d'y voir nos amis et d'essayer de
faire ce que vous me conseillez. Mais des empchements majeurs sont
survenus dj, et je ne saurais m'assurer de quelques jours de libert.
Et puis il s'est pass dj trop de jours depuis votre lettre, et chacun
doit avoir pris son parti. J'ai pourtant crit  Louis Blanc, le seul
sur lequel j'espre avoir non pas de l'influence morale, mais la
persuasion du coeur et de l'amiti. Je lui ai parl de vous et j'ai
appuy votre opinion sur la connaissance que j'ai du fait principal;
c'est--dire qu' lui seul il ne peut rien quant  prsent. Je l'ai
conjur, pour le cas o il croirait devoir rpondre, et o sa rponse
serait peut-tre dj sous presse, de mnager la forme  l'avenir,
de montrer une patience, un esprit de conciliation et de fraternit
suprieur aux discussions de principes. Mais je n'espre rien de mes
prires. Les hommes dans cette situation sont entrans sur une pente
fatale. Une voix s'lve pour les rappeler  la charit; mille autres
voix touffent celle-l pour souffler la colre et engager le combat. Je
pense que, de votre ct, vous avez crit. S'ils ne vous coutent pas,
qui couteront-ils? Quant  Ledru-Rollin, je ne suis pas en relations
avec lui; je suis presque sre qu'une lettre de moi ne lui ferait aucun
effet. Il _dteste_ trop ceux qu'il _n'aime pas_. Je l'aurais vu, si
j'avais pu faire ce voyage. Mais croyez que tout cela n'et pas t d'un
effet srieux sur leurs dispositions intrieures. Vous savez bien comme
moi que, derrire les dissidences de convictions, il y a trop de passion
personnelle, et que l'orgueil de l'homme est trop puissant pour que la
parole d'une femme le gurisse et l'apaise. Vous tes un saint,
vous; mais, eux, ils sont des hommes, ils en ont les orages ou les
entranements. Et puis je suis si dcourage du fait prsent, que je ne
sens pas en moi la puissance de convaincre. Je vois que nous marchons 
la _constitutionnalit_; quelle que soit la forme qu'elle revte, elle
fera encore l'engourdissement de la France pendant quelque temps. Tant
mieux, peut-tre, car le peuple n'est pas mr, et, malgr tout, il mrit
dans ce repos qui ressemble  la mort. Nous en souffrons, nous qui nous,
lanons vers l'avenir avec impatience. Nous sommes les victimes agites
ou rsignes de cette lenteur des masses. Mais la Providence ne les
presse pas: elle nous a jets en claireurs pour supporter le premier
feu et prir, s'il le faut, aux avant-postes. Acceptons! L'arme vient
derrire nous, lentement et sans ordre; mais enfin elle marche, et, si
on peut la retarder, on ne peut pas l'arrter.

Si j'avais pu aller en Angleterre, j'aurais t  Doullens, au retour.
Mais les jours que j'ai  passer  Paris sont compts maintenant, et ce
ne sera pas encore pour cette fois. Dites-moi toujours, en attendant que
je puisse raliser un des plus chers rves que je fasse, comment il faut
s'y prendre pour vous voir. A qui demander l'autorisation? Et ne me la
refusera-t-on pas? Adressez-moi toujours vos lettres  Nohant par la
mme voie que la dernire. Vous savez que M. Lebarbier de Tinan est
dans une bonne position. Je pense que sa femme doit tre prs de lui
maintenant  Angoulme. Borie est toujours en Belgique, bien triste,
comme nous tous. Si vous voulez que je vous parle de moi, je vous dirai
que j'ai beaucoup travaill pour le thtre, cette anne, mais que la
rvocation de Bocage me retardera indfiniment. Je ne veux pas sparer
mes projets de ceux d'un artiste dmocrate, brave et gnreux, qu'on
ruine brutalement, parce qu'il a commis le crime _d'envoyer des billets
gratis  des ouvriers, d'avoir des employs et des acteurs rpublicains,
d'tre rpublicain lui-mme, d'avoir fait jouer_ la Marseillaise, etc.
Tels sont les considrants de sa rvocation. Nous reprendrons quand mme
nos projets de moralisation douce et honnte, pour lesquels le thtre
est un grand moyen d'expansion, et nous viendrons  bout de prcher
l'honneur et la bont, en dpit de la censure et des commissions.

J'ai toujours vcu  Nohant de la vie de famille, presque sans relations
avec le dehors, depuis que je ne vous ai vu. Maurice ne me quitte point;
c'est un bon fils, il vous aime et il vous embrasse tendrement.

Et vous, toujours calme, toujours tendre, toujours patient et sublime,
vous pensez  nous quelquefois, n'est-ce pas, et vous nous aimez? C'est
une des consolations et la plus pure gloire de ma vie, ne l'oubliez pas,
que l'amiti que je vous porte et que vous me rendez.

M. Pichon n'est pas seulement originaire du Berry, il est presque natif
de mon village. Sa famille, qui est une famille de paysans, demeure
porte  porte avec nous. Aucante va bien et vous aime.




CCCXIV

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 25 septembre 1850.

crire aujourd'hui? Non, je ne pourrais pas. Cette situation est
nausabonde et je ne saurais trouver un mot d'encouragement  donner aux
hommes de mon temps. Je ne suis plus malade, cependant; ma situation
personnelle n'est point douloureuse et j'ai l'esprit calme, le coeur
satisfait des affections qui m'entourent. Mais l'esprance ne m'est pas
revenue et je ne suis pas de ceux qui peuvent chanter ce qui ne chante
pas dans leur me. L'humanit de mon temps m'apparat comme une arme en
pleine droute, et j'ai la conviction qu'en conseillant aux fuyards de
s'arrter, de se retourner et de disputer encore un pouce de terrain, on
ne fera que grossir de quelques crimes et de quelques meurtres l'horreur
du dsastre. Les bourreaux eux-mmes sont ivres, gars, sourds, idiots.
Ils vont  leur perte aussi; mais plus on leur criera d'arrter, plus
ils frapperont, et, quant aux lches qui plient, ils laisseront gorger
leurs chefs, ils verront tomber les plus nobles victimes sans dire un
mot. J'ai beau faire, voil o j'en suis. Je me croyais malade et je me
reprochais mes dfaillances; mais je ne peux plus me faire un reproche
de souffrira si bon escient. Je me trompe, peut-tre; Dieu le veuille!
Ce n'est pas  vous, martyr stoque, que je veux, que je peux ou dois
remontrer obstinment que j'ai raison. Mais, tout en respectant en vous
cette vertu de l'esprance, je ne puis la faire clore en moi  volont.
Rien ne me ranime, je ne sens en moi que douleur et indignation.
Savez-vous la seule chose dont je serais capable? Ce serait une
maldiction ardente sur cette race humaine si goste, si lche et si
perverse. Je voudrais pouvoir dire au peuple des nations: C'est toi qui
es le grand criminel; c'est toi, imbcile, vantard et poltron, qui te
laisses avilir et fouler aux pieds; c'est toi qui rpondras devant Dieu
des crimes de la tyrannie; car tu pouvais les empcher et tu ne l'as
pas voulu, et tu ne le veux pas encore. Je t'ai cru grand, gnreux et
brave. Tu l'es en effet, sous la pression de certains vnements et
quand Dieu fait en toi des miracles. Mais, quand Dieu te fait sentir sa
clmence, quand tu retrouves une heure de calme ou d'esprance, tu vends
ta conscience et ta dignit pour un peu de plaisir et de bien-tre, pour
du repos, du vin et des illusions grossires. Avec des promesses de
bien-tre, de diminution d'impts, on te mne o l'on veut. Avec
des excitations  la souffrance,  l'hrosme et au dvouement,
qu'obtient-on de toi? Quelques holocaustes isols que ta masse contemple
froidement!

Oui, je voudrais rveiller le peuple de sa torpeur et de sa honte,
l'indigner sur lui-mme, le faire rougir de son abaissement, et je
retrouverais peut-tre encore des lueurs d'loquence que l'ide de sa
colre inintelligente, la presque certitude d'tre massacre par lui
le lendemain, ferait clore plus ardentes et plus fcondes. Ce qui me
retient, c'est un reste de compassion. Je ne sais pas dire  l'enfant
qui se noie: C'est ta faute! Je pense aux souffrances et aux misres
de ce peuple coupable et si cruellement puni.

Je n'ai plus la force de lui jeter  la face l'anathme qu'il mrite.
Alors je m'arrte, je me retourne vers la fiction et je fais, dans
l'art, des types populaires tels que je ne les vois plus, mais tels
qu'ils devraient et pourraient tre. Dans l'art, cette substitution du
rve  la ralit est encore possible. Dans la politique, toute posie
est un mensonge auquel la conscience se refuse. Mais l'art ne se fait
pas  volont non plus, c'est fugitif, et la conscience d'un devoir 
remplir ne force pas l'inspiration  descendre. La forme du thtre,
tant nouvelle pour moi, m'a un peu ranime dernirement, et c'est la
seule tude  laquelle j'aie pu me livrer depuis un an.

Ce sera peut-tre inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux
obscnits rvoltantes du thtre, ne permettra peut-tre pas qu'on
prche l'honntet avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux
enfants du peuple. J'ai refus d'tre joue au Thtre-Franais; je
veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller
probablement: plus on aura la certitude que nous y voulons porter une
prdication vanglique sous des formes douces et chastes, plus on
nous en empchera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de
la gaudriole, les couplets obscnes du vaudeville, les gentillesses
divertissantes du bon temps, de la Rgence, nous aurions le champ libre
comme les autres.

Me retournerai-je vers la contemplation des faits? me rjouirai-je
de l'amlioration des moeurs? me dirai-je qu'il est indiffrent d'y
contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur
sourie autour de soi? C'est en vain que je chercherais cette consolation
dans le milieu o je vis. Le peuple des provinces est affreusement
goste. Le paysan est ignorant; mais l'artisan qui comprend, qui lit
et qui parle est dix fois plus corrompu  l'heure qu'il est Cette
rvolution avorte, ces intrigues de la bourgeoisie, ces exemples
d'immoralit donns par le pouvoir, cette impunit assure  toutes les
apostasies,  toutes les trahisons,  toutes les iniquits, c'est l, en
fin de compte, l'ouvrage du peuple, qui l'a souffert et qui le souffre.
Une partie de nos ouvriers tremble devant le manque d'ouvrage et se
borne  hurler tout bas des menaces fanfaronnes. Une autre partie
s'hbte dans le vin. Une autre encore rve et prpare de farouches
reprsailles, sans aucune ide de reconstruction aprs avoir fait table
rase. Les systmes, dites-vous? Les systmes n'ont gure pntr dans
les provinces. Ils n'y ont fait ni bien ni mal, on ne s'en inquite
point, et il vaudrait mieux qu'on les discutt et que chacun forget
son rve. Nous ne sommes pas si avancs! Payera-t-on l'impt, ou ne le
payera-t-on pas? Voil toute la question. On ne se tourmente mme pas
des encouragements dont l'agriculture, sous peine de prir, ne peut plus
se passer.

On ne sait ce que signifient les promesses de crdit faites par la
dmocratie. On n'y croit point. Toute espce de gouvernement est tombe
dans le mpris public, et le proltaire qui dit sa pense la rsume
ainsi: _Un tas de blagueurs, les uns comme les autres; il faudra tout
faucher_!

Sans doute il y a des groupes qui croient et comprennent encore; mais la
vertu n'est point avec eux beaucoup plus qu'avec les autres. L'esprit
d'association est inconnu. La presse est morte en province, et le peuple
n'a pas compris qu'avec des sous on faisait des millions.

L'article du second numro du _Proscrit_ sur l'organisation de la
presse dmocratique est rigoureusement vrai pour signaler le mal, et
parfaitement inutile pour y porter remde. Il est facile de dmontrer ce
qu'on peut faire; il est impossible de faire clore du dvouement l
o il n'y en a pas; notre _Travailleur_[1] est ruin. Notre ami le
rdacteur est en prison. Sa femme et ses enfants sont dans la misre.
Nous sommes trois ou quatre qui nous cotisons pour tout le dsastre. Les
bourgeois du parti sont sourds, le peuple du parti, plus sourd encore.
Le banquet donn  Ledru-Rollin il y a deux ans, et qui paraissait si
beau, si spontan, si populaire, qui l'a pay? Nous. Et c'est toujours
ainsi. Il importe peu quant  l'argent; mais le dvouement, o est-il?
Une masse va  un banquet comme  une fte qui ne cote rien. On
s'amuse, on crie, on se passionne, on en parle huit jours, et puis on
retombe, et c'est  qui dira qu'il y a t entran, et qu'il ne savait
pas de quoi il s'agissait.

Regarderai-je ailleurs? Je verrai des provinces un peu plus braves
sans rsultat meilleur. Est-ce  la _Montagne_ que nous chercherons le
produit de toutes les opinions socialistes? Est-ce  Paris, dans les
faubourgs dcims par la guerre civile, et tremblants devant une arme
qu'on sait bien n'tre pas ce qu'on croyait? Non, nulle part, j'en suis
malheureusement sre! Il y a un temps d'arrt. Le sentiment divin,
l'instinct suprieur ne peut prir; mais il ne fonctionne plus. Rien
n'empchera l'invasion de la raction. Nous ne devons qu'aux divisions
de ces messieurs et  leurs intrigues, qui se combattent, d'avoir encore
le mot de rpublique et le semblant d'une constitution. La coalition des
rois trangers, la discipline de leurs armes, instruments aveugles chez
eux comme chez nous, l'gosme et l'abrutissement de leurs peuples, qui,
l comme ici, laissent faire, trancheront la question entre les trois
dynasties qui se disputent le trne de France.

Voil, hlas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que
je n'ose plus crire  mes amis que je n'ose plus parler  ceux qui sont
prs de moi, dans la crainte de dtruire les dernires illusions qui les
soutiennent? Je devrais ne pas crire; car j'ai la certitude qu'on
lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je reois ont t
dcachetes et portent la trace grossire de mains qui ne cherchent pas
mme  cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos esprances
pour les djouer, on surprend nos dcouragements pour s'en rjouir.
Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont
mrit les galres. On n'ose plus confier cent francs  la poste. Rien
ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs _pensent bien_, ils ont
l'impunit.

Voil la France! le peuple le sait, cela lui est indiffrent. Que
voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que
voulez-vous qu'on dise aux opprims, pour les rveiller?

Il faudrait pouvoir crire avec le sang de son coeur et la bile de son
foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures o
l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits.

Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite.

Et cependant vous agissez, vous crivez. Vous le devez, puisque vous
tes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me har et me rejeter, je
sens qu'il m'est impossible d'avoir _la foi, de bonne foi_.

Merci pour la rponse  Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il
dsire.

Adieu, mon ami; je suis navre, mais je vous aime et vous admire
toujours.

  [1] Journal qui se publiait  Chteauroux.




CCCXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 26 septembre 1850.

Mon cher enfant,

Vous me demandez _si cela me sourirait_, de vous fournir de quoi faire
votre dition  bon march. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que
de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c'est--dire pour le mois o nous
allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J'ai dix mille francs 
verser pour une dette d'honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne
suis pas dans la position des propritaires aiss, qui peuvent toujours
emprunter tant qu'ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme,
c'est--dire _mineure_, spare de mon mari lgalement, et cependant
toujours sous sa dpendance pour les affaires d'argent, tant les
lois protgent mon sexe! _Je ne peux pas donner d'hypothque sur ma
proprit_. Force d'emprunter pour les autres, dans des moments
difficiles, je ne l'ai pu qu'en me servant, pour sauver mes amis et mes
parents pauvres, de la caution d'autres parents moins pauvres. Mais
cette caution les expose  perdre leur argent, si je meurs sans avoir
pay. Mon mari et mon gendre n'auraient aucun scrupule d'invoquer la
loi, et de leur laisser tout perdre. L'honneur de Maurice serait leur
refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me
prte, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d'tre
riches. Ma conscience m'ordonne donc d'teindre toutes mes dettes
aussitt que je reois quelque argent de mes diteurs. Et voil comme
quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces
crises financires qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D'ici
 quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant,  droite et 
gauche, ce qu'on me doit en dtail, et j'espre arriver  faire cette
somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les intrts. Mes
rentres ne sont pas toutes certaines, il s'en faut! Je ne sais donc
pas si je pourrai disposer de quatre cents francs  la fois. Je vous en
garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu  peu. Est-ce
que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir
d'Allemagne. S'il est  mme de payer ce qu'il me redoit, cela ira tout
seul. Mais le sera-t-il? J'arrive de Paris, o lesdites affaires m'ont
force d'aller chercher un recouvrement qui m'a manqu. Je ne suis
revenue que depuis deux jours. C'est ce qui vous explique le retard de
ma rponse.

J'ai deux pices de thtre en portefeuille. Le succs du _Champi_ m'a
mise en passe de gagner de l'argent. Le Thtre-Franais et tous les
autres thtres m'ont fait des offres, avec promesses de primes payes
d'avance. Tout cela est bien joli. Mais j'ai tout refus pour attendre
que Bocage, qui est destitu arbitrairement, perscut injustement, et
que la raction voudrait ruiner, ait acquis la direction d'un autre
thtre (non subventionn) ou qu'il remonte sur les planches comme
artiste, et qu'il puisse, avec mes pices, dicter pour lui des
conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour
le moment. Mais peut-on, dans cette socit-ci, respecter la dlicatesse
des sentiments et _faire des affaires_! Non. Les honntes gens sont
condamns  tre gueux. Bien entendu que je cache ma gne  Bocage; car
il refuserait de la prolonger. Mais ma gne, c'est bel et bon; elle
m'empche d'agir selon mes gots; elle ne me prive pas de l'aisance
accoutume, et la vtre est plus grave. Elle peut vous priver du
ncessaire. Un mot donc, si vous arrivez l le mois prochain, et je vous
expdie un autre petit billet, en attendant mieux.

Une autre cause de gne, c'est notre journal _le Travailleur,_ que l'on
a tu  force de procs et d'amendes. Le rdacteur, un de nos meilleurs
amis, brave proltaire instruit, et du plus noble caractre, est en
prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh
bien, tout retombe sur nous, c'est--dire sur quatre ou cinq amis et
sur moi! Quand on fait un journal dmocratique chez nous, tout le monde
souscrit, tout le monde promet. A l'heure de payer, il n'y a plus
personne, et la cause ferait lchement banqueroute, le rdacteur, martyr
de la cause, pourrirait en prison, si nous n'tions pas l. C'est avec
de continuelles dfections de ce genre qu'on nous puise. Ce qu'il y
a de plus triste l dedans, ce n'est pas qu'on nous ruine: cela n'est
rien; c'est que le peuple ne sache pas s'imposer le plus petit sacrifice
pour sauver et protger l'organe de ses intrts et de ses besoins. Ils
sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le
relveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les prtres,
les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au
fanatisme, on les donne  la dbauche, on les refuse  la cause
rpublicaine. C'est bien dcourageant, vous en conviendrez. Je crains
qu'il n'en arrive autant avec votre dition populaire, et que ceux-l
qui devraient la dvorer, ceux-l pour qui vous avez travaill et
souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais,
affreux. L'humanit subit une crise dplorable. Les pouvoirs sont lches
et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On
dit que nous sortirons, de l en 1852; que le travail qui s'accomplit
mystrieusement clatera pour sauver la Rpublique. J'avoue que je
le dsire plus que je ne l'espre, et que je me sens malade de
dcouragement en voyant celui de mes semblables.

Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Dsire et Solange.
Je vous aime et vous bnis.




CCCXVI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 15 octobre 1850.

Mon ami,

Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une
retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refus avant d'avoir reu un
mot de Louis Blanc, et, entre ma premire et ma seconde lettre  vous,
je n'ai rien reu de lui qui ait pu agir sur ma rsolution.

Louis Blanc n'a pas refus, que je sache, son concours  l'oeuvre du
_Proscrit_. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et,
d'aprs lui, on ne l'aurait mme pas consult. Il ne rsulte point de sa
lettre  moi qu'il soit dcid  se sparer hautement de cette nuance du
parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y
serait joint, tout en faisant loyalement ses rserves quant  l'avenir.
La _doctrine de l'abstention,_ si on peut appeler ainsi ce que je vous
disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribue  Louis
Blanc, c'est en rponse  ce que vous me disiez de lui. Vous tes plus
prs de lui que moi, pour connatre ses intentions et ses dispositions.
Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si
vous le jugez utile, et qu'il se prononce.

Il me dit, et je le connais sincre et ferme, qu'il saura toujours
mettre de ct les questions personnelles devant l'accomplissement d'un
devoir. Qu'il juge donc lui-mme de son devoir politique. L, je ne
suis point comptente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de
Ledru-Rollin pour ses ides et pour sa personne, il n'agirait jamais
de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me
charge de rpter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est
une misrable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de
vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison,
je ne concevrais gure qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter
dans un filet qui vous attend pour vous trangler.

Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet
office. Ce qui est arriv arrivera.

Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais
enfin les personnes reprsentent des principes, et, vous-mme, vous
voyez bien que vous tes arrt devant Louis Blanc par une formule.
Il dit: _A chacun suivant ses besoins_. C'est le premier terme d'une
formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous
admettez le second terme: _A chacun suivant ses oeuvres_.

Le troisime sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isol
et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres:
_A chacun suivant sa capacit_.

Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver  un
rsum complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis
Blanc, qui s'est attach particulirement  la premire question,
se soit prononc contre les deux autres, et je crois cette premire
indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme
puis, mourant de misre, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le
pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'aprs tout
le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas,
d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution
matrialiste.

Qu'on dveloppe et qu'on dise: A chacun suivant les besoins de son
estomac, de son coeur et de son intelligence. Ou bien: A chacun selon
son apptit, sa conscience et son gnie. C'est toujours la mme chose.

Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de l pour composer un
trange systme de _triade_ o mon intelligence ne peut le suivre.

Vous voyez bien que je ne suis pas plus en dsaccord de principes avec
vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas mme le combat que ces
formules, poses d'une manire ou de l'autre, peuvent se livrer dans
votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente
pour le comprendre, ou la diffrence est imaginaire et tient  des
prventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous tes pas
assez interrogs et compris l'un l'autre. C'est le dfaut des formules.
Il y a un moment o le sentiment gnral, tant un, les admet comme
l'expression d'une vrit irrfutable dans la pratique; mais, tant
qu'elles planent dans la sphre des discussions mtaphysiques, elles
prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystrieuses,
et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'ide. Toutes
les fois que j'ai entendu _dmolir_ Louis Blanc, c'est au moyen
d'inductions qui n'taient nullement, selon moi, la dduction de ses
formules.

Quant  moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuye, si
fatigue, si afflige de voir les faits entravs toujours par des mots,
et le fond sacrifi  la forme, que je ne m'occupe plus du tout des
formules, et que, si j'en avais trouv une, j'en ferais bien bon
march. Ce qui m'occupe aujourd'hui, ce qui fait que vous me croyez en
dissidence avec vous quand je ne pense pas y tre, c'est le caractre,
l'intuition, la volont des hommes; je me demande  quel but ils
marchent, et cela me suffit. Eh bien, on cre un centre, on lui donne un
journal, un manifeste pour organe.

Votre manifeste est beau et juste,  ce qu'il me semble. S'il tait
isol, je ne ferais pas de rserves; mais il est encadr par un
groupe, qui croit devoir s'en prendre au socialisme de Louis Blanc de
l'impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi,
ce groupe se trompe. Ce groupe met  sa tte un homme que j'estime comme
particulier, auquel je _ne crois pas_ comme homme politique; et, avec
cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractre
duquel je crois fermement; ma conscience me dfend de joindre ma
signature  ces signatures.

Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais
pas, parce que je sais des choses qu'il ne sait peut-tre pas, parce que
je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au
laisser-aller de l'intimit.

Aimez-moi donc comme si de rien n'tait, mon ami, et, de ce que je ne
fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n'y voyez pas une
diffrence de sentiments et de principes: voyez-y seulement une manire
diffrente d'apprcier un fait passager.

Ce qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c'est la
profonde conviction que, si vous tiez moi, vous feriez ce que je fais.

Il y a plus, si vous tiez  ma place, vous seriez communiste comme je
le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n'avez jug
le communisme que sur des oeuvres encore incompltes, quelques-unes
absurdes et repoussantes, dont il n'y a pas mme  se proccuper. La
vraie doctrine n'est pas expose encore et ne le sera peut-tre pas
de notre vivant. Je la sens profondment dans mon coeur et dans ma
conscience, il me serait impossible probablement de la dfinir, par la
raison qu'un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu
historique, et que, euss-je la science et le talent qui me manquent,
je n'aurais pas pour cela la divine clef de l'avenir. Tant de progrs
paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins
recul que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien
autres qu'ils ne sont, mais tels que je _sens_ qu'ils doivent tre.

L'idal, le rve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je
trouve en moi-mme, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la
dmonstration dans des coeurs ferms  ces sentiments-l. Je suis bien
certaine que, si je fouillais au fond de votre me, j'y trouverais le
mme paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c'est
irralisable quant  prsent; mais la tendance qui y entrane les hommes
malgr eux, et dont quelques-uns se rendent compte, ds  prsent plus
ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser?

Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je
ne crois pas qu'il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez
de reste. Si nous ne marchons point du mme pas, je crois que c'est
toujours sur le mme chemin que nous sommes; seulement vous faites une
tape,  laquelle je ne crois pas devoir m'arrter. Vous me retrouverez
non loin, et, si votre tentative a t heureuse, que Dieu en soit bni,
et vous aussi.

GEORGE.




CCCXVII

A M. SULLY-LVY, ARTISTE DRAMATIQUE,  PARIS

                                Nohant, 18 novembre 1850.

Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher enfant, et vous
remercie encore de votre obligeance pour nous. Je compte bien que ce ne
sera pas la dernire fois que nous la mettrons  l'preuve, et que cela
me fournira l'occasion de vous tre utile autant que je le dsire.

Pour le moment, mon _pouvoir_ n'est pas grand  la Porte-Saint-Martin,
puisque, aprs y avoir trouv peu de bonne grce pour engager les
acteurs indispensables  ma pice, j'ai t force de me retourner vers
un autre thtre. Et je ne sais pas encore auquel Hetzel se sera fix.
Si ce ministre continue, j'aurai toujours de la peine  faire de l'art
comme je l'entends; car partout je trouve des gens que mon nom pouvante
et des influences qui me traversent. N'importe, j'arriverai par la
patience; Je suis en _pourparler_ au Vaudeville pour notre _Nello_[1].

_Si j'y peux quelque chose_, est-il entendu que vous aimeriez  jouer
sur ce thtre et dans cette pice? Je pense aller bientt  Paris;
fixez vos dsirs sur quelque point, et j'espre que je pourrai vous
aider  les raliser.

Je vous ai promis une lettre pour Rachel. Je vous l'envoie; c'est elle
qui pourrait tout, si elle voulait.

Tout le monde dsire vous revoir et s'applaudit de vous connatre, et
moi,  la tte de ma troupe d'enfants, je vous serre les mains, de tout
mon coeur.

Nous rejouons demain _Nello_ avec le troisime acte tout refait. C'est
le vieux Frantz qui fait votre rle.

  [1] Jou au thtre de l'Odon, sous le titre de _Matre Faville._




CCCXVIII

M. ARMAND BARBS, A BELLE-ISLE-EN-MER

                                Nohant, 28 novembre 1850.

De quoi donc vous alarmez-vous ainsi, mon ami? Vraiment; vous tes le
seul en France,  croire qu'un soupon sur votre compte soit possible.
Tout le monde voit ici la vrit; elle est trop grossire de la part
du pouvoir pour imposer mme aux esprits les plus borns. C'est une
exception _en votre faveur_, c'est--dire une aggravation de peine. Ce
pouvoir, et-il eu l'infme pense de vouloir vous exposer aux mfiances
de vos frres, n'a ici qu'une dception dont la honte retombe sur lui.
J'avoue que je rougirais pour vous d'avoir  vous dfendre contre de si
fantastiques apparences. Non, non, il est des hommes placs trop haut
pour qu'un plaidoyer en leur faveur ne soit pas une sorte d'outrage
gratuit, La France entire me rpondrait dans son coeur: De quoi vous
mlez-vous? Vos ennemis eux-mmes souriraient des perplexits de votre
grande me et de mon indiscrte sollicitude pour une rputation que nul
ne peut atteindre, et que, dans l'avenir comme dans le prsent, le monde
entier honore ou subit. Les mchants la subissent avec rage, ils s'en
vengent en vos qualifiant de jacobin. Eh bien, ceci ne vous fche pas,
puisque vous savez ce que cela signifie dans leur apprciation. Quant
 la trahison, je vous assure qu'ils n'ont pas mme espr le faire
croire. Ils ont voulu vous sparer des autres victimes pour ter
peut-tre au reste de l'hcatombe le prestige qui s'attachait  votre
nom.

Calmez-vous, mon frre; vous tes trop modeste, trop humble de croire
 une atteinte possible porte  votre caractre. S'il existe dans les
murs de Belle-Isle, s'il a exist dans ceux de Doullens des esprits
assez malades, des coeurs assez aigris pour vous accuser (et cela mme,
j'en doute), soyez certain que ces hallucinations de la souffrance et
de la colre n'ont pas dpass le mur des cachots o elles sont trop
expies. Mais vous, homme fort, ne vous laissez pas amoindrir, dans le
sanctuaire de votre raison suprieure, par des illusions du mme genre.
Ne croyez pas que la plainte amre et folle qui pourrait sortir contre
vous de ces tristes murs aurait le moindre cho en France. Souvenez-vous
que vous tes notre force,  nous, et que vous seul pourriez nous
l'ter, en doutant de vous-mme. Soyez tranquille, si une insulte
parlait de je ne sais quels bourbiers de la raction, nous ne la
laisserions pas passer, et, tout en la mprisant, nous l'craserions.
Mais cette insulte ne viendra pas, et nous ne devons mme pas supposer
qu'elle puisse venir; ce n'est pas quand il s'agit de vous qu'il faut
aller au-devant d'un semblant de soupon.

Vous avez d recevoir une lettre de Louis Blanc et une de Landolphe que
je vous ai fait passer par M. P... Soutenez les vivants dans leur lutte,
vous qui tes dj  moiti dans le ciel. Et que ce calme de la tombe
illustre o l'on vous tient enferm vous conserve comme Jsus dans
la sienne. Songez  en sortir vivant et fort; car le jour viendra
de lui-mme, et nous aurons encore besoin de vous dans le monde des
souffrances et des passions.

Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains que vous ne soyez rellement
malade sans vouloir l'avouer, et que tout cela ne soit le rsultat trs
naturel et trs impartial d'une consultation de mdecins. Vous avez
peut-tre t assez malade  ce moment-l pour qu'on n'ait pas
voulu prendre la responsabilit d'aggraver trop votre tat par le
transfrement. Je ne crois pas que personne ait demand _grce_
pour vous. Ce ne pourrait tre qu'un ami maladroit; mais c'est
fort invraisemblable qu'on vous aime et qu'on agisse malgr vous.
L'inquitude que j'prouve a saisi tout le monde. Rassurez-nous.
Conservez-vous. Il le faut, et pour la cause et pour ceux qui, comme
moi, vous chrissent de toute leur me.

GEORGE.




CCCXIX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, novembre 1850.

Mon ami,

Je vous envoie la lettre que vous m'avez ordonne pour miss Hays. Je
suis bien paresseuse pour rpondre  toutes ces formules qui s'adressent
au _nom_ plus qu' l'me, et j'y rponds si btement, que je ferais
mieux de me taire. Mais vous l'avez voulu, et, comme je donnerais mon
sang pour vous, je ne me fais pas un mrite die rpandre un peu d'encre.
Cela me fait penser que vous ne m'avez jamais demand d'crire  madame
Ashurst, et que, celle-l, vous la nommez toujours votre amie. Elle doit
donc tre meilleure que toutes les autres, et, en ce cas; parlez-lui de
moi et dites-lui pour moi tout ce que je ne sais pas crire. Vous le
lui direz mieux et elle le comprendra. Ce que vous estimez, ce que vous
aimez, je l'aime et je l'estime aussi. Quant  l'honorable John Minter
Morgan, je lui fais un grand salut; mais, en parcourant son ouvrage,
je suis tombe sur un loge si naf de M. Guizot et du _King of the
French_, que je n'ai pu m'empcher de rire.

C'est assez vous parler des autres. Permettez-moi de vous parler de vous
et de vous dire tout bonnement ce que j'en pense,  prsent que je vous
ai vu. C'est que vous tes aussi bon que vous tes grand, et que je
vous aime pour toujours. Mon coeur est bris, mais les morceaux en sont
encore bons, et, si je dois succomber physiquement  mes peines avant de
vous retrouver, du moins j'emporterai dans ma nouvelle existence,
aprs celle-ci, une force qui me sera venue de vous. Je suis fermement
convaincue que rien de tout cela ne se perd, et qu' l'heure de mon
agonie, votre esprit visitera le mien, comme il l'avait dj fait
plusieurs fois avant que nous eussions chang aucun rapport extrieur.

Tout ce que vous m'avez dit sur les vivants et sur les morts est bien
vrai, et c'est ma foi que vous me rsumiez. A prsent que vous tes
parti, quoique nous ne nous soyons gure quitts pendant ces deux jours,
je trouve que nous ne nous sommes pas assez parl! Moi surtout, je me
rappelle tout ce que j'aurais voulu vous demander et vous dire.
Mais j'ai t un peu paralyse par un sentiment de respect que vous
m'inspirez avant tout. Croyez pourtant que ce respect n'exclut pas la
tendresse, et que, except votre mre, personne n'aura dsormais des
lans plus fervents envers vous et pour vous.

J'espre que vous me donnerez de vos nouvelles de Paris, si vous en avez
le temps. Je suis en dehors des conditions de l'activit, je ne puis
rien pour vous, que vous aimer; mais Dieu coute ces prires-l, et
elles ne sont pas sans fruit.

Adieu, mon frre; quand vous souffrez, pensez  moi et appelez mon me
auprs de la vtre. Elle ira.

Ma famille d'enfants et d'amis vous envoie ses voeux sincres.

GEORGE.




CCCXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                Nohant, dcembre 1850.

Mes enfants, envoyez-moi deux objets dont j'ai le plus pressant besoin:
une _dinde_ et _Muller_[1].

_Une dinde_! la meilleure que vous aurez, morte ou vive! il nous arrive
des truffes; mais on va aux pinettes, pas de dinde! on va dans le
village, pas de dinde! Il faudrait attendre  samedi pour n'en pas
trouver de bonne, peut-tre. Envoyez-nous ce que vous aurez, et, quand
les truffes auront suffisamment parfum l'intrieur de ladite volaille,
venez la manger avec nous. Je crois que, par ce temps humide, trois
jours seront le maximum. Nous sommes  jeudi: venez donc samedi ou
dimanche; qu'Eugnie fixe elle-mme, d'aprs ses notions culinaires, le
jour convenable.

_Muller_! J'ai besoin tout de suite de lui pour remettre au net la
chanson du pre Rmy et d'autres airs berrichons; Bocage attend. On va
jouer _Claudie_  la Porte-Saint-Martin: _grands acteurs_, peut-tre
Bocage, trait superbe pour moi, etc.; enfin, a parat lanc.

Vite Muller! vite la dinde! j'envoie le cabriolet pour l'un et pour
l'autre.

Je vous embrasse,

GEORGE

Pouvez-vous me renvoyer ce que vous avez lu des _Mmoires_?

  [1] Muller Strubing, rfugi politique, savant musicien, qui tait en
      ce moment l'hte de la famille Duvernet.




CCCXXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 24 dcembre 1850.

Mon ami,

Je crois que je vais vous faire plaisir en vous disant Qu'on a retrouv,
dans un coin de la chambre que vous avez habite ici, une bague qui doit
vous appartenir et vous tre chre. Si j'en juge par la devise: _Ti
conforti amor materno_, ce doit tre un don de votre mre, et vous
croyez sans doute l'avoir perdue. Je l'ai serre prcieusement, et,
quand vous m'indiquerez une occasion sre, je vous l'enverrai. Faut-il,
en attendant, la faire remettre  M. Accursi?

J'ai reu votre lettre au pape, elle est fort belle. Mais votre voix
sera-t-elle coute? N'importe, aprs tout! D'autres que le pape liront
cette lettre et ranimeront leur zle et leur patriotisme pour entraner
ou combattre le zle ou la tideur des princes. Les bonnes penses sont
dj de bonnes actions, et vous n'avez que de ces penses-l.

Je suis vivement touche de tout ce que vous me dites de bon et
d'affectueux de la part de vos amies. Remerciez-les pour moi de leur
affectueuse hospitalit. J'y rpondrais avec empressement si j'tais
libre. Mais, avant de l'tre, il faut que je passe toute une anne dans
les chanes. J'ai conclu un march, un vritable march, pour travailler
un an entier et recevoir une somme. Je jouissais depuis quelques annes
d'une sorte d'indpendance; mais, l'ge d'tablir les enfants tant
venu, et, moi n'ayant jamais su _pargner_ en refusant d'assister autant
de gens qu'il m'tait possible, je me suis vue dans la ncessit de
penser srieusement au prix matriel du travail de l'art. Comme, au
reste, ce travail dont je vous ai parl me plat[1] et tait depuis
longtemps un besoin moral pour moi, j'aurais mauvaise grce  me
plaindre, tandis que des millions d'hommes accomplissent des travaux
rebutants et antipathiques pour une rtribution insuffisante  leurs
premiers besoins. Je regarde mme ce que je fais, au point de vue de
l'argent, comme un devoir que je continue  remplir pour soulager des
gens plus pauvres que moi, puisque, jusqu' ce jour, je leur ai tout
donn, sans penser  ma propre famille; et, pour cela, je suis blme
par les esprits positifs. Je vais donc rparer mes fautes, qui n'taient
pourtant pas grandes,  mon sens, puisque j'avais russi  donner cent
cinquante mille francs  ma fille. Et il me semblait qu'avec cela on
pouvait vivre.

Tout cela n'est rien, mon ami; c'est pour vous dire seulement que je ne
bougerai pas de ma campagne que je n'aie accompli ma tche et satisfait
 toutes les exigences justes ou injustes. Je me porte bien maintenant,
et, si je suis triste, du moins, je suis calme. J'ai appris  tre gaie
 la surface; ce qui, en France,  l'heure qu'il est, est comme une
question de savoir-vivre. Quelle trange poque que celle o tout
est sur le point de se dissoudre de fond en comble, et o c'est tre
blessant et cruel de s'en apercevoir!

Parlez-moi de temps en temps, mon ami. Votre voix me soutiendra, et la
vibration en est reste dans mon coeur bien pure et bien consolante.
Vous, vous n'avez pas besoin qu'on vous recommande le courage et la
patience, vous en avez pour nous tous. Vous avez besoin d'tre aim,
parce que c'est un besoin des mes compltes, et comme un instinct de
justice religieuse qui leur fait demander aux autres l'change de ce
qu'elles donnent. Comptez que, pour ma part, je suis porte autant par
la sympathie que par le devoir  vous aimer comme un frre.

A vous,

G. S.

  [1] Il s'agissait de ses _Mmoires_.




CCCXXII

A MAURICE SAND, A PARIS.

                                Nohant, 24 dcembre 1850.

Cher mignon, je t'cris encore par _Mancel le Vieil_; car je ne sais pas
si tu demeures au n 1, 3, 5 ou 7. C'est curieux, ni Lambert ni moi ne
nous en souvenons. J'ai, sur mon carnet, 5 ou 7, et dans mon souvenir 
moi, 1 ou 3. Je ne veux pas que le facteur aille crier ton nom chez
tous les portiers de la place et de la rue Furstemberg. Envoie-moi ton
numro; car, si Manceau et toi ne vous voyez pas tous les jours, a
pourrait retarder des lettres presses.

J'ai reu ta seconde. Je te vois _posant l'auteur_  ma place, sur le
thtre de la Porte-Saint-Martin. Ce soir, nous avons fait un paquet
d'airs berrichons, de boeufs, de jougs, de charrettes (dessins) que
nous envoyons  Bocage. Dis-lui que j'ai retrouv une mine de musique
dans le sieur Jean Chauvet, maon qui fait des trous dans mon mur, pour
le calorifre. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s'apercevoir
que je l'coutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon; je
l'ai emmen au salon et j'ai not trois airs dont un fort joli; aprs
quoi, je l'ai fait bien boire et manger, _l, tout son saoul_. Il a t
retrouver ses camarades, et, leur faisant tter sa chemise toute trempe
de sueur, il leur a dit: J'ai jamais tant pein de ma vie! _c'te_ dame
et ce monsieur (c'tait Muller) m'ont fait asseoir sur une chaise; et
puis les v'l de causer et de se disputer  chaque air que je leur
disais; et v'l qu'ils disaient que je faisais du _bmol_, du _si_, du
_sol_, du diable, que j'y comprenais rien, et j'avais tant d'honte que
je pouvais pus chanter. Mais, tout de mme, je suis bien content, parce
que, puisque je sais du _bmol_, du _si_, du _sol_ et du diable, j'ai
pas besoin d'tre maon. Je m'en vas aller  Paris, o on me fera bin
boire, bin manger pour couter mes chansons.

L-dessus, tous les autres maons se sont mis  gueuler dans les
corridors pour me faire entendre qu'ils savent tous chanter, depuis
le matre maon, qui chante du Donizetti comme un savetier, jusqu'au
goujat, qui imite assez bien le chant du cochon. Mais a ne me touche
pas, et chacun envie le sort de Jean Chauvet.

Le calorifre va vite. On monte aujourd'hui l'appareil dans la cave, et
c'est trs ingnieux. M. Montelier dne avec nous le dimanche, et nous
rgale des histoires les plus _esprituelles_. Mais, c'est gal, il est
intelligent en diable dans sa partie. C'est un ouvrier trs fort,
et plein d'amour-propre, ce qui fait qu'il ne rate pas ses travaux.
Cependant ne chantons pas victoire, le calorifre ne fonctionne pas
encore!

La Tournite fait des vol-au-vent succulents, des meringues mirobolantes,
et, comme tu aimes ses fricots, tout est pour le mieux.

Mais revenons  _Claudie_. Si le pre Fauveau et le Ronciat sont
mauvais, ne te gne pas pour le bien dire  Bocage, et tche qu'il ait
un ensemble comme pour _le Champi_. Surveille bien la mise en scne du
chariot, la tenue et l'aiguille du _boiron_, que a soit naf et ne
fasse pas rire. Dis  Bocage que, s'il ne joue pas, a me fera bien de
la peine. Mais je crois qu'il jouera et qu'il veut seulement se faire
prier. Prie-le donc srieusement; il fait la coquette, mais n'aie pas
l'air de t'en apercevoir.

Je suis bien contente que Delacroix t'ait encourag, cette fois. S'il
faut que tu ailles en Belgique et en Hollande, eh bien, tu iras au
printemps. Pourquoi pas? a peut te faire du bien, certainement, et a
t'intressera. Si j'avais de l'argent, j'irais bien avec toi; mais il
faut que je pense  en gagner et non  en dpenser; car je voudrais te
faire faire ton atelier. a te serait si commode et si agrable! M.
Monteller a fait un trs bon plan, tout pareil  celui dont tu avais
marqu les dimensions, mais simple et, il me semble, mieux entendu que
celui de M. Regnault. Il dit que a ne cotera que moiti de ce que
disait M. Regnault. Il tablit ses dpenses, et dit que, s'il s'en
charge, en quatre mois, il pourra te mettre _la clef dans la main_.
c'est--dire tout termin, vitrage, chauffage, boiseries, peintures,
tout en un mot.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon me. Le
Paloignon[1] t'embrasse et part le 17. Lambrouche t'embrasse et attendra
ou que j'aille  Paris, si la pice va vite, ou que Manceau vienne me
tenir compagnie, si la pice va plus loin; car je ne voudrais pas rester
inutilement des semaines  Paris dans ce moment-ci, o les capitaux ne
pleuvent pas encore. cris-moi le plus souvent que tu pourras. Marquis
a t triste le jour de ton dpart et il a flair Paloignon, qui avait
pris ta place  table, puis s'en est all, d'un air de dgot.

P.S.--Paloignon s'est endormi encore aujourd'hui dans son pavillon. Il
est venu dner  l'entremets. Il devient trs violent et trs pdant au
domino. Hier au soir, il voulait tuer Aucante, parce que celui-ci ne
bouchait pas la pose.

Je viens de recevoir une charmante lettre d'Emmanuel. Va donc le
voir. Parle-lui de nous, de _Claudie_, etc. Il demeure toujours rue
Neuve-des-Petits-Champs, 55. Dis  Manceau de lui porter une preuve de
mon portrait. Voici ce qu'il me dit; lis-le  Manceau:

Et,  propos, je viens d'entendre dire qu'on a vu un chef-d'oeuvre 
Paris: la gravure de ton portrait de Couture, gravure superbe d'un des
jeunes artistes _commensaux_ de Nohant (quel charmant calembour!).
Est-ce que, par hasard, tu te figures que je ne veux pas une des
premires preuves?

N'oublie pas de porter un _Gribouille_  Camille et d'envoyer une
preuve de mon portrait, quand a se pourra,  Clotilde et  ma tante.

  [1] Sobriquet du peintre Villevieille, paysagiste distingu, mort
      tout jeune.




CCCXXIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 25 dcembre 1850.

Cher enfant,

Je suis toute malade depuis quinze jours et'accable d'une grosse
correspondance pour la pice qu'on va jouer  Paris un de ces jours. Je
dois m'y rendre aussitt aprs la premire reprsentation, si la pice
ne tombe pas; auquel cas je n'ai pas besoin de m'en occuper plus aprs
qu'auparavant. Mais, pour le moment, il faut rpondre  mille questions
de dtail, et j'en ai la tte casse. J'aime bien  crire,  composer;
j'aime bien mon art, mais je n'en aime pas le mtier, et tout ce qui est
relatif  l'excution matrielle m'est odieux. J'ai un ami dvou, et
des plus comptents, qui s'en occupe  ma place et qui joue mme le
principal rle, bien qu'il ait renonc au thtre.

C'est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis
oblige de seconder par correspondance, n'ayant pas le courage de me
fourrer en personne dans cette ptaudire.

Maurice est  Paris, qui fait de la peinture et attend l'Exposition
(laquelle s'ouvre aujourd'hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert,
que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu'il soit avec nous depuis
six ans. Mais je crois qu'il tait absent quand vous tes venu. C'est le
plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture.
Mais nous sommes comme des corps sans me quand Maurice n'est pas ici.

Je travaille tant que je peux, mais je ne peux gure, tant souffrante
et sans cesse interrompue par des lettres presses, et mille dtails
d'affaires et d'intrieur. Les artistes et les potes n'ont jamais le
temps de faire ce qu'ils prfrent  toute autre occupation, soyez-en
convaincu. Les banalits du monde en distrayent beaucoup. Les soins de
l'intrieur, qui ne sont, aprs tout, que les soucis et les devoirs de
la famille, en drangent d'autres qui n'ont pourtant pas a se faire le
reproche de sacrifier aux vanits d'ici-bas.

Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure ncessit de penser
au pain du corps avant celui de l'me! C'est peut-tre un rude bienfait
de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous
en rendre la jouissance plus complte et plus fconde quand, par hasard,
nous pouvons la saisir au vol.

Vous ne me parlez plus de votre dition des chansons. Avez-vous puis
toute la premire? Aprs ma pice, si elle me rapporte quelques sous, je
pourrai vous prendre d'autres exemplaires, s'il vous en reste sur les
bras.

Bonsoir, mon cher fils. Impossible de vous crire plus longtemps; je
suis trop fatigue. Mais je pense toujours  vous, et je vous aime
toujours, et j'aime toujours Dsire et Solange, que j'embrasse de toute
mon me. Augustine est venue passer les vacances avec nous. Elle est
heureuse; elle a un bon mari, un bel enfant; elie est  Lunville, o
elle vit passablement avec la modeste place de son mari et les leons de
musique qu'elle donne.

Boris est en Angleterre. Mais nous n'avons pas de ses nouvelles depuis
assez longtemps. Aucante est ici ce soir. Il vous serre les mains. C'est
un brave jeune homme.

Voici le jour de l'an qui approche. Dites tout ce qu'il y a de plus
gentil  Dsire pour moi ce jour-la, et je la charge de vous rpondre
aussi, pour moi, tout ce qu'il y a de plus affectueux, et que Solange
vous donne  tous deux un baiser de ma part  votre rveil.




CCCXXIV

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 9 janvier 1851

Mon enfant,

Tu me dis aujourd'hui que tout va bien pour _Claudie_ et qu'on va jouer.
Arage m'crit, de son ct, que le bruit court que a va  la diable et
qu'il va y avoir un procs. Je pense qu'il est mal inform et que tu
l'es bien. Cependant, s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il
a entendu dire, tche d'empcher a. Je ne veux pas tre fourre dans
trente-six procs  la fois. Je les dteste; la solution n'en est jamais
quitable, pour ceux qui, comme moi, ne s'en occupent pas, et cela
me donne,  mon dbut dans la carrire dramatique, une apparence de
chicanerie qui m'est dsagrable. Dis  Bocage que _je n'en veux
absolument pas_, pour mon compte.

J'irai  la seconde ou  la troisime reprsentation, c'est--dire
aussitt que je saurai que la premire est un fait accompli; car, de se
fier au jour annonc, mme la veille, tu vois si c'est possible, et ce
qui me serait arriv si j'avais compt sur le 28.

Tche donc de savoir positivement de Bocage si c'est vrai ou faux qu'on
joue ma pice; car, si cela doit traner un an, _et un procs ne dure
pas moins_ (c'est mme court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais
qu'il rflchisse que ces coups de tte-l sont une ruine pour moi; que
le premier effet d'un procs sera de me faire interdire par la direction
le droit de faire jouer d'autres pices avant la fin du procs, et qu'il
peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans; ce sera comme pour _le
Champi_, dont nous n'entendrons plus parler avant 1852, et qui serait 
nous si on n'avait pas cass les vitres.

Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le pass. Ce qui est fait est
fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis; mais, pour ce
qui est  faire, on peut se prserver, et, encore une fois, je veux que
la pice soit joue telle quelle, et qu'elle tombe, plutt que d'tre
conquise au prix d'un procs.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon me.




CCCXXV

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 22 janvier 1851.

Oui, mon ami, je la reois avec reconnaissance et avec bonheur, cette
chre bague dont je n'ai pas besoin pour penser  vous tous les jours
de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacre dont mon fils
hritera. Il en est digne; car il a la religion des souvenirs, comme
nous.

En disant que je pense  vous tous les jours de ma vie, je ne me sers
pas d'une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous
les jours  _tous_ mes amis. Mais, comme les chrtiens out certains
bienheureux de prfrence, auxquels ils s'adressent chaque soir dans
leurs prires, je puis dire que j'ai certaines affections srieuses sur
cette terre et ailleurs, dont la commmoration se fait naturellement
dans mon me chaque fois qu'elle s'lve vers Dieu, dans la douleur et
dans la foi. Oui, je vois bien qu'il faut que vous alliez en Italie tt
ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C'est
notre lot  tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous,
l'ventualit est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n'est
pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les
prils, et d'viter la mort. Je vous le dirais, d'ailleurs, sans vous
branler. La douleur et l'effroi qui me serrent le coeur  cette ide,
je ne dois mme pas vous en parler; mais vous seriez mon propre fils,
que je ne vous dtournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient
parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous
et nous les aimons de mme; nous nous sommes dit cela l'un  l'autre et
nous le pensons bien profondment. Pourtant, cette ide de sparation
ici-bas rpugne  la nature, et le coeur saigne malgr lui. Que Dieu
nous donne la force de _croire_ assez pour que cette douleur ne soit pas
le dsespoir! Mais enfin, ft-elle le dsespoir, acceptons tout. L'me a
ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps.

Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis
fort tourmente et indigne  cause de vous. Imaginez-vous que j'ai
traduit en franais voire lettre au pape, et que je l'ai accompagne
de rflexions qui, loin d'tre violentes et subversives, sont, au
contraire, chrtiennes et vraies. J'ai envoy tout cela  Paris, pour
que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la
_Rforme_, qui est dans nos ides plus que les autres, l'aurait accept
sans objection; mais la _Rforme_ n'a qu'un petit nombre de lecteurs, et
je tenais  ce que votre lettre et un certain retentissement en
France, surtout dans un moment o notre Assemble vient de discuter
si pauvrement la question italienne, et o le jsuite Montalembert et
autres cerveaux despotiques et troits vous ont personnellement lanc
leur anathme mprisable. Je tenais beaucoup  montrer que ces beaux
chrtiens taient des hrtiques, et vous un chrtien beaucoup plus
sincre et plus orthodoxe. Eh bien, le _Sicle_ a gard mon manuscrit
quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu'il manquait de
place pour le publier; ce qui n'est qu'un prtexte pour viter de se
compromettre dans l'esprit des bourgeois voltairiens. On a port votre
lettre et mes rflexions au _Constitutionnel_, qui a promis de les
insrer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire.
De sorte que j'ignore si, comme le _Sicle_, il ne se ravisera pas. J'ai
crit hier pour leur dire que, s'ils taient _effrays_ de mes ides, je
les autorisais  les supprimer entirement, pourvu qu'ils publiassent ma
traduction de votre lettre. Nous verrons s'ils auront un peu de coeur et
de courage; mais je suis honteuse pour la presse franaise non seulement
que vous n'y ayez pas un dfenseur spontan, mais encore qu'on ait tant
de peine  laisser entendre une voix qui s'lve dans le dsert pour
dire que vous n'tes ni un jacobin ni un impie.

Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs
fragments de cette traduction et a fait de son ct un bon article,
qu'il a envoy au _Journal du Loiret_, en mme temps que j'envoyais le
mien avec la traduction complte  Paris. Il a mieux russi que moi. Cet
article a t publi, il y a quelques jours, et j'attends, pour vous
l'envoyer, que j'y puisse joindre le mien. J'ai vu aujourd'hui Leroux,
 qui j'ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s'en
occuper srieusement dans la _Revue sociale_. Il ne sera pas autant que
moi de votre avis. Il rendra justice  la puret et  l'lvation de vos
ides et de vos sentiments; mais il est possd aujourd'hui d'une _rage
de pacification_, d'une horreur pour la guerre, qui va jusqu' l'excs
et que je ne saurais partager.

Blmer la guerre dans la thorie de l'idal, c'est tout simple; mais
il oublie que l'idal est une conqute, et qu'au point o en est
l'humanit, toute conqute demande notre sang.

Il vous envoie probablement ses travaux quotidiens. Le voil qui croit
tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s'annonce avec
beaucoup d'audace comme possdant un _dogme_, une _organisation_, un
principe de _subsistance_; c'est beaucoup dire! Cette admirable cervelle
a touch, je le crains, la limite que l'humanit peut atteindre. Entre
le gnie et l'aberration, il n'y a souvent que l'paisseur d'un cheveu.
Pour moi, aprs un examen bien srieux, bien consciencieux, avec un
grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complte
pour tous ses travaux, j'avoue que je suis force de m'arrter, et que
je ne puis le suivre dans l'expos de son systme. Je ne crois pas,
d'ailleurs, aux systmes d'application  priori. Il y faut le concours
de l'humanit et l'inspiration de l'action gnrale. Enfin, lisez et
dites-moi si j'ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens
beaucoup  votre jugement. J'en ai mme besoin pour sonder encore le
mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures  cette
lecture, et d'en consacrer encore une ou deux, s'il le faut,  rsumer
pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port
de lettre. Je n'ai pas encore discut avec Leroux, j'tais tout occupe
de l'couter et de le faire expliquer. Et puis il tait aujourd'hui dans
une sorte d'ivresse mtaphysique, et il n'et rien entendu.

Adieu, mon ami; permettez-moi d'affranchir ce paquet, que je vais
grossir de ma rponse  miss Hays. Je ne me souciais pas de rpondre,
je l'avoue. Une personne qui avait dbut par des _altrations_ ne me
paraissait pas trs bien venue  me demander une conscration de la
fidlit de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst,
votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas crer 
une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst
a renonc  ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous
envoie ma lettre  miss Hays, pour que, rflexion faite, vous en
agissiez comme vous trouverez bon.

Adieu encore, mon ami et mon frre. Bnissez-moi, j'en vaudrai mieux.

GEORGE.

Mon fils et ses amis vous aiment.




CCCXXVI

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNVILLE

                                Nohant, 24 janvier 1851

Ma chre fille,

J'ai reu  Paris ta lettre de flicitation. _Claudie_ a russi, en
effet, au del de toute prvision. Succs de larmes, succs d'argent.
Tous les jours, salle comble, pas un billet donn, pas mme une place
pour Maurice. La pice est admirablement joue. Bocage est magnifique;
le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais,
de mmoire d'homme, on n'a vu une premire reprsentation comme celle
qui a eu lieu et  laquelle je n'ai pas assist. Tous mes amis sont bien
contents, et Maurice aussi.

Moi, je ne nie suis pas laisse _dtempser_ par tous ces compliments.
J'ai pass huit jours-l-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui
m'intresse plus que celui qui est termin. Le travail _en train_ a des
attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail
accompli et livr au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme
je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que
partout ailleurs.

J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille  la belle
surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prte. C'est la
suppression du mur qui sparait le thtre du billard. A prsent, ces
deux pices sont jointes par une belle arcade. Le public n'en dpassera
pas la limite et verra  distance l'effet dans la partie de la salle
qu'il occupait autrefois.

Sur les cts, les coulisses sont artistement prolonges et imitent des
loges grilles, o les acteurs (sans tre vus du public) seront bien
assis et assisteront  la pice, quand ils ne seront pas en scne. Le
billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le
long de la fentre, et toute la salle de billard pourra tre pleine de
spectateurs.

La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin,
c'est un bijou que notre petit thtre, et on y fera encore les preuves
des pices destines aux grandes scnes de Paris, et tu viendras encore
y faire les jeunes premires. Maurice ne s'attend  rien de tout cela.

J'ai vu  Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde,
tous bien portants et me parlant de toi.

Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son
contentement  la lecture des journaux qui lui ont appris le succs de
_Claudie_; je l'embrasse aussi _pour toi_ et _pour lui_, a fait trois.
Toi, je te _bige_ mille fois, ainsi que mon petit amour de George.




CCCXXVII

A LA MEME

                                Nohant, 17 fvrier 1851.

Ma chre mignonne,

Il y a bien longtemps que je veux t'crire. J'ai t trs souffrante
de crampes d'estomac et occupe pardessus la tte. Je suis heureuse
de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George
d'abord, et puis de tes succs dans le monde musical Mais pourquoi ne
m'as-tu pas dj crit le rsultat de ton concert  Nancy?

Il ne faut pas attendre mes rponses pour m'crire et me tenir au
courant de ce qui t'intresse.

Tu sais bien que je m'y intresse aussi, moi, et que j'aime  te suivre
jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute.

Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empche
pas les comdies d'aller leur train et la maison d'tre gaie comme de
coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du
gouvernement, qui est venu pour faire rparer l'glise de Vic; car tu
sauras que cette glise est classe parmi les _monuments historiques_.
Cela t'tonne un peu, n'est-ce pas?

Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante,
elle est au nombre des choses rares et prcieuses. Notre nouveau cur,
en grattant les murs pour les nettoyer, a dcouvert, sous trois couches
de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes
du XIe sicle _au moins_. J'en ai port des croquis  Paris, je les
ai montrs aux gens comptents et l'glise a t classe.

Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais trs curieuses, et
cela intressera beaucoup ton mari quand il les verra.

Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est  Bruxelles bien install.
Il vous crit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent
toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amitis de grand
coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sre, et tu es toujours ma
fille chrie.

Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous.




CCCXXVIII

M. CHARLES PONCY, A TOULON.

                                Nohant, 16 mars 1851.

Cher enfant, je vous ai crit certainement depuis mon retour de Paris;
je vous ai dit que j'y avais pass seulement huit jours, et que j'tais
de retour ici  la _fin_ de janvier. Je ne vous ai pas envoy _Claudie_,
il est vrai; elle n'tait pas imprime encore. Je vous l'envoie.
Accusez-m'en rception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la
poste n'est pas bien fidle. Je ne vous mets rien sur la premire page,
vous savez que la poste s'y oppose.

Ce succs de _Claudie_, dont vous me faites compliment, a t coup par
la moiti, au beau milieu. Des intrigues de thtre que je ne sais pas,
des directeurs endetts, ruins, forcs d'obir  je ne sais quelles
volonts (le ministre, dit-on, sous jeu), m'ont suscit de tels
empchements, qu' la quarantime reprsentation environ, j'ai d
retirer ma pice pour qu'elle ne ft pas tue par le mauvais vouloir.
Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent  ce thtre ruin,
et, la veille encore, la salle tait pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a
dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne  mon ami Bocage,
qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai
donc retir fort peu d'argent de _Claudie_. Nous comptions sur cent
reprsentations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons  la
faire jouer sur un thtre plus honnte, s'il y en a, et je prpare
une autre pice; car, mes petites dettes payes, me voil pauvre comme
devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer.

Je voudrais vous crire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux
pourtant vous rpondre par le courrier.

Je ne connais pas M. Lugi Bordse. S'il a fait quelque chose sur des
paroles de moi, s'il m'a crit, si je lui ai rpondu, je n'en ai pas
souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais gure. Je ne sais
pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces
arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez
pas lgrement votre avoir littraire, sans savoir de quoi il s'agit.
Savez-vous que, si _Claudie_ m'avait rapport dix mille francs nets, mes
dettes payes, je comptais vous dire de venir bien vite btir un atelier
 Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le
pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos ides et vos projets
sur ce travail, puisque, mes dettes payes, il ne me reste pas un
centime. C'est donc pour une autre pice, si elle russit sous le
rapport des cus, et pour une autre anne probablement, si vous tes
libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la
disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui
est loue  bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger
proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se ralisent;
car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la
grande maison, les amis qui y sont  demeure et le thtre, il ne me
resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si
j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour
le calorifre, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait
construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous sparer
deux mois, n'est-ce pas? de Dsire et de Solange, et je n'aurais
pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une
soupente. Cette question-l m'a empche de suivre mon dsir, et mme de
vous en parler.

Esprons que tout ne sera, pas boulevers en 1852, comme les bourgeois
le prtendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez!
Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce
moment, j'emprunte une somme  intrts pour faire,  mes frais, la
publication de mes oeuvres compltes,  quatre sous la livraison. Ce
sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande
partie pour le peuple, mais que, grce aux spculations stupides et
aristocratiques des diteurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une
grande affaire dont je confie le soin  Hetzel. S'en tirera-t-il; et
m'en tirerais-je moi mme? A la garde de Dieu! Je crois que c'tait un
devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis  mes risques et
prils.

Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Dsire et
Solange. Maurice vous embrasse aussi.

Borie est en Belgique et m'crit souvent.




CCCXXIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 11 avril 1851.

Votre lettre m'a beaucoup touche, monsieur, et, dans le service que
vous ont rendu les miennes, je vois quelque chose de providentiel entre
Dieu, vous et moi. Je n'ai pas l'habitude de rpondre  cette foule de
lettres oiseuses et inutiles qu'on crit  toutes les personnes un peu
connues dans les arts, et auxquelles le temps et la raison ne permettent
pas de donner une attention srieuse. Mais la premire que je reus de
vous me prouva, par sa modestie et sa sagesse, que je devais faire une
de ces rares exceptions qu'on est heureux de signaler, et, autant qu'il
m'a t possible, j'ai rpondu aux discrets et gnreux appels de votre
esprit dlicat et sens. Je m'en applaudis doublement aujourd'hui en
apprenant que mon estime et ma sympathie vous ont assur celles d'un
homme gnreux dans des circonstances funestes[1]. Faites savoir, je
vous prie  M. Francisco Cardozzo de Mello, s'il est toujours aux les
du Cap-Vert, que je suis de moiti dans la reconnaissance que vous lui
portez. Elle lui est due de ma part, puisque c'est un peu  cause de moi
qu'il vous a si bien trait. Mais son bon coeur a t le premier mobile
de sa bonne action, et votre mrite en sera la rcompense. Si mes
sentiments peuvent y ajouter quelque chose, soyez-en l'interprte auprs
de lui.

Vous ne me dites pas ce que vous allez faire  Manille[2]. Croyez que
je m'intresserai cependant  tout ce qui vous concerne et que j'aurai
beaucoup de satisfaction  recevoir de vos nouvelles. Je vous envie
beaucoup d'avoir la jeunesse et la libert qui permettent ces beaux
voyages, traverss, sans doute, de prils, de souffrances et de
dsastres, mais o la vue des grands spectacles de la nature et des
richesses de la cration apportent de si nobles ddommagements. Je pense
que vous prendrez beaucoup de notes et que vous tiendrez un journal qui
vous permettra de donner une bonne relation de vos voyages.

Ces vastes excursions, de quelque ct qu'on les envisage, et le mieux
est de les envisager sous tous les cts  la fois, ont toujours un
puissant intrt, et vous y trouverez des ressources pour l'avenir.
Occupez-vous d'histoire naturelle; n'y fussiez-vous pas trs vers, vos
collections et vos observations auront leur utilit. Pour ma part, je
vous demande des insectes et des papillons; les plus humbles, les plus
chtifs, me seront encore une richesse; et, comme je connais quelques
amateurs, je pourrais,  votre retour, vous procurer d'agrables
relations.

La meilleure manire d'apprter les papillons et les insectes, c'est de
ne pas chercher  les prparer. Quand le papillon est tu et piqu dans
une longue pingle, ses ailes se ferment et il se dessche ainsi. On
peut donc en apporter une quantit, debout cte  cte dans une bote
assez petite; et, pourvu qu'ils soient bien plants et ne se touchent
pas, ils ne courent aucun risque. A leur arrive, on les ramollit, on
les ouvre, et on les tale par des procds trs simples, dont je me
chargerai. Il faut coller un petit morceau de camphre  chaque coin de
la bote. Vous pourriez aussi apporter des chrysalides de papillons et
d'insectes dans du son. Il en meurt, et il en clt mal  propos bon
nombre dans la traverse; mais il en arrive toujours quelques-unes
qu'on fait clore ici par une chaleur artificielle et qui donnent des
individus superbes. Mais ce  quoi je tiens beaucoup plus qu' mes
papillons, c'est  recevoir de vos nouvelles, et, si je puis vous tre
utile en quoi que ce soit, veuillez vous souvenir de moi.

Adieu, monsieur; mes meilleurs voeux vous accompagnent, et je demande 
Dieu qu'ils vous portent encore bonheur.

Tout  vous,

GEORGE SAND.

  [1] A la suite du naufrage du navire _le Rubens_, sur les rcifs de
      l'le de Bona-Vista.
  [2] Possession espagnole en Malaisie.




CCCXXX

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNVILLE

                                Nohant, 5 juin 1851.

Chre enfant,

J'ai t passer quinze jours  Paris; j'en suis revenue depuis environ
quinze jours; j'en ai rapport la grippe, dont je suis gurie par ces
dernires chaleurs, mais qui m'a bien fatigue. Je n'ai pu la soigner,
ni me coucher, ni m'arrter un instant au milieu de mes courses et de
mes ennuis de thtre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la
mort de ma pauvre petite tante m'est tomb sur la tte comme un coup de
foudre. J'tais depuis cinq jours  Paris, je n'avais pas eu une minute
pour aller la voir. Je lui avais envoy une loge pour voir la premire
reprsentation de _Molire_. Elle tait morte la veille. Afin de ne pas
m'accabler et me mettre hors-d'tat de veiller  mes affaires, Clotilde
n'avait rien voulu me faire savoir. Pendant la reprsentation, cache
dans les coulisses, je voyais les avant-scnes et la loge que j'avais
destine  ma tante remplie de figures trangres. Cela m'tonnait et
m'inquitait beaucoup, quoique je n'eusse pas de motifs d'inquitude.
Les acteurs me disaient: Qu'est-ce que vous avez donc  vous tourmenter
de cette loge? Pensez donc  votre pice! a va bien, on applaudit. Je
n'y faisais pas attention, j'avais une ide fixe pour ma pauvre tante.
Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment tait dissip, je me
disais qu'il y avait eu quelque changement dans la distribution des
loges, et mon premier moment de libert fut pour aller chez Clotilde et
de l,  Chaillot. Clotilde tait  la campagne. Je demande si ma tante
est  Paris. Madame Marchal? me rpond le portier. On l'a enterre
ce matin. Voil comment se brise une affection de toute la vie, une
affection filiale, je peux dire; car j'aimais ma tante comme si elle
m'avait mise au monde, Elle tait ma mre autant que ma mre; elle
m'avait nourrie de son lait autant que ma mre; elle m'aimait, je crois,
autant que sa fille; et elle tait si bonne, si gale, si douce, si
gaie, si jeune de sant, d'esprit et de coeur! Je ne l'ai pleure
que dans la surprise du premier moment, et j'ai continu  faire mes
affaires, mes corves, et  traner ma fivre et ma toux, qui m'ont pris
juste  ce moment-l, je ne sais par quelle concidence, je sais que ma
tante avait un grand ge, je savais que je devais m'attendre  la
perdre et  l'apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions 
quatre-vingts lieues de distance. Mais, c'est gal, la rsignation ne
console pas, et l'ide qu'une chose est invitable ne la rend pas moins
amre. J'y pense et j'y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire
que, maintenant, je suis tout  fait orpheline. Je ne l'tais pas encore
tant qu'elle vivait. Elle a pens  moi jusqu'au dernier jour de sa vie;
sa dernire parole a t: Donnez-moi donc un journal, pour que je voie
si on joue ce soir la pice d'Aurore. Je veux y aller. Pendant que la
bonne allait chercher ce journal, elle a jet un cri: on l'a trouve
sans parole, sans connaissance, foudroye d'une _apoplexie pulmonaire_,
dit-on (je ne sais pas ce que c'est), et, une heure aprs, elle expirait
dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir,  ce qu'on
assure. Dieu veuille qu'elle n'ait pas pu savoir qu'elle quittait la
vie! Elle l'aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette
manire de finir est encore un bonheur; mais il aurait pu, il aurait
d arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des tres si
excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais.
On se retrouve ailleurs, je le crois, je l'espre. Sans cela, il
vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie  s'aimer pour se
perdre  jamais.

Je n'ai pas grand'chose  te dire de _Molire_, Le public a applaudi la
pice; mais on ne l'a joue que douze fois. Bocage dit que le directeur
n'a pas voulu la faire _prendre_. Le directeur tait, je crois, en
pleine dconfiture, le thtre est ferm. Bocage ne s'accorde pas avec
les thtres o il n'est pas le matre. On y est trs voleur, c'est
vrai; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu'il
faudra, ou que j'attende qu'il ait un thtre  lui, ou que je change
mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pices. Mais.
je n'ai pas le coeur  te parler beaucoup de cela aujourd'hui. Je
t'enverrai la pice quand je l'aurai reue. Je me suis remise au
travail, esprant, de l'avenir et de meilleures combinaisons, de
meilleurs rsultats. Bonsoir, ma chre fille; je t'attends au mois
d'aot. Je t'aime; j'embrasse mon petit George et Bertholdi. cris-moi
souvent. Maurice t'embrasse; les jeunes gens le saluent trs amicalement
et humblement. Sois toujours heureuse _ ta manire_, toi; c'est la
bonne!




CCCXXXI

A MADAME CAZAMAJOU, A CHTELLERAULT

                                Nohant, 6 juin 1851.

Oui, chre soeur, c'est une grande douleur pour nous, et c'est  prsent
que nous sommes tout  fait orphelines; car nous avions conserv, malgr
nos cheveux blancs, une seconde mre qui nous chrissait d'un coeur
toujours jeune. Elle tait si jeune de sant aussi, que ce coup imprvu
est bien cruel.

Elle devait aller le soir au thtre pour voir cette pice nouvelle de
moi; elle avait reu sa loge, elle se portait on ne peut mieux. Elle
disait  son ouvrire: Allez me chercher un journal, que je voie si on
joue ce soir la pice de ma nice. 'a t sa dernire parole. On l'a
retrouve mourante sur son fauteuil. Elle a expir une heure aprs dans
les bras de Clotilde, sans souffrir et sans rien comprendre. Clotilde
n'a rien voulu me faire savoir,  cause des occupations o je me
trouvais. Le soir, pendant la premire reprsentation, j'tais dans les
coulisses, j'apercevais la loge d'avant-scne o elle devait tre.
J'y voyais des figures trangres, je m'en inquitais; j'avais un
pressentiment affreux, je ne pensais pas plus  ma pice que si elle
tait d'un autre. Le lendemain matin, je cours chez Clotilde, et
j'apprends de son portier la triste nouvelle. Je ne peux pas te dire
le mal que cela m'a fait. La fivre et la grippe m'ont prise
instantanment. Je suis comme toi, je ne m'coute gure. J'ai tran
cette vilaine maladie sans me coucher et ne m'en suis trouve
dbarrasse qu'il y a deux jours, par une journe de forte chaleur, la
seule que nous ayons encore eue ici depuis le printemps.

Le succs de _Molire_ a t bon comme approbation du public, mais nul
d'argent. Les thtres du boulevard sont vides ds qu'il fait beau, et
on a jou ma pice trop tard dans la saison morte. Le thtre tait
d'ailleurs en dconfiture,  ce qu'il parat; car il a ferm brusquement
ces jours-ci, et on le reconstitue, je ne sais si c'est avec la mme
direction.

Je vais tenter autre chose. Il faut s'attendre  bien du travail perdu
dans cette partie.

Je viens de recevoir une lettre que le colonel d'Oscar crit au gnral
Baraguey d'Hilliers, et que ledit gnral m'a renvoye pour me faire
voir qu'on promettait positivement qu'Oscar passerait marchal des
logis. J'espre, sans tre certaine, et je voudrais dire cette bonne
nouvelle  Oscar. Mais tu m'annonces qu'ils _vont partir_, et tu ne
m'apprends pas o ils vont. Est-ce qu'ils reviennent en France? Ce n'est
pas probable. Les spahis ne quittent jamais l'Afrique; je t'envoie
toujours une petite lettre pour lui. Fais-la-lui passer, si tu sais o
il est, et change l'adresse, s'il y a lieu. Bonsoir, chre soeur; je
t'embrasse mille fois, ainsi que notre bon Cazamajou, que j'aime de tout
mon coeur. Maurice vous embrasse aussi tous les deux bien tendrement. Il
est revenu de Paris avec moi; c'est le seul qui n'ait pas eu la grippe.
Les autres enfants d'ici te prsentent leurs respects. J'attends Solange
dans quelques jours. Elle est trs gentille pour moi  prsent, malgr
la froideur et la raideur du fond. Mais elle est comme cela, il faut
bien aimer ses enfants comme ils sont. Sa petite est charmante. Son mari
a des travaux et gagne de l'argent.

Adieu encore, chre amie.

Ta soeur.



CCCXXXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 6 juin 1851.

Mon enfant, je suis heureuse de l'amlioration de votre sort. Enfin,
voil du pain quotidien. C'est si cruel d'avoir du coeur, des bras, de
l'me, et de ne pouvoir les occuper pour nourrir ceux qu'on aime! La
manire dont vous avez t lu est charmante. C'est une vraie victoire.

J'tais  Paris quand cette lettre est arrive ici; je l'ai trouve
 mon retour. J'avais la grippe et une grosse fivre que je tranais
depuis quinze jours  Paris, n'ayant pas un instant pour me reposer.
Votre seconde lettre, me confirme votre satisfaction. Une bonne sant 
vous trois! avec cela, tout va donc bien de votre ct. J'ai retrouv
hier un petit imprim de vous, intitul _Lieds_. Je ne l'avais pas vu.
On reoit ici les lettres, journaux et imprims, le matin. On m'apporte
les lettres dans mon lit; mais, les imprims, sous prtexte de lire
les journaux, mes jeunes gens les garent ou les laissent traner
quelquefois, ce qui revient au mme. Si bien que j'ai retrouv le vtre
en fouillant dans une masse de rebuts o il n'aurait pas d tre. Il y a
de charmantes choses dans ces _Lieds_, et je vois que la vie relle, 
laquelle il faut bien que, riche ou pauvre, on donne la meilleure partie
de son temps, n'teint pas en vous le feu sacr. Si la posie ne fait
pas venir le pain  la maison, du moins elle y conserve la vie de l'me,
et cela, joint aux tendres affections du coeur et de la famille, est
encore un grand prsent du bon Dieu.

J'oublie de vous parler de _Molire_.--Non, les tracasseries de la
censure n'ont t que vaines menaces. Il n'y avait rien dans la pice
 quoi le mauvais vouloir pt se prendre. Je vous l'enverrai en quatre
actes, comme elle a t joue, et en cinq actes, comme je l'avais
faite. Vous y trouverez bien de l'impartialit historique. Vous verrez
seulement une scne o, aprs que divers personnages ont bu  la sant
du roi et de la reine, des princes de la Fronde; un chasseur,  ses
chiens; une gardeuse d'oies,  ses oies, Molire boit  la sant du
peuple. Voil le mot que la censure voulait absolument ter. J'ai tenu
bon; je les ai dfis d'interdire la pice. Je les ai pris de le faire,
leur disant que jamais plus belle occasion ne se prsenterait pour moi
de proclamer le jugement et les vertus de la censure. Ils ont cd, et
le mot est rest. Ils sont trs btes, ces gens-l! si btes, qu'on est
forc d'en avoir piti!

Le public des premires reprsentations a trs bien accueilli ce
_Molire_. Mais je dois dire, _entre nous_, que le public des
boulevards, ce public  dix sous qui doit tre le peuple, et  qui j'ai
sacrifi le public bien payant du Thtre-Franais, ne m'a pas tenu
compte de mon dvouement. Le peuple est encore ingrat ou ignorant. Il
aime mieux les meurtres, les empoisonnements, que la littrature de
style et du coeur. Enfin, c'est encore le peuple du _boulevard du
crime_, et on aura de la peine  l'amliorer comme got et comme morale.
La pice, dlaisse par ce public-l, n'a eu que douze reprsentations,
peu suivies par lui, et soutenues seulement par les lettrs et les
bourgeois. C'est triste  dire. Il ne faut mme pas le dire, et surtout
il ne faut pas se dcourager. La perte d'argent n'est qu'un dsagrment;
la perte de travail moral, le dvouement inutile sont des chagrins dont
il ne faut pas se trop proccuper; et il n'y a qu'un mot qui serve _En
avant! en avant!_--Bonsoir, chers enfants, Dsire, Solange; je vous
embrasse de toute mon me.




CCCXXXIII

A M. ERNEST PRIGOIS, A LA CHTRE.

                                Paris, 25 octobre 1851

Mon cher ami, je suis trs touche de vos loges, car ils sont trs
affectueux, et trs flatte de vos vers.

En rponse  des vers qu'il lui avait adresss, aprs une
reprsentation,  Nohant, de _Nello_, jou plus tard  l'Odon, sous le
titre de _Matre Favilla_. car ils me semblent trs beaux. Je ne m'y
connais gure, quoique je ies aime beaucoup. Mais ceux-l me paraissent
pleins d'ides, et la forme en est belle,  coup sr. Maintenant, est-ce
que je mrite tout cela? Non certainement; mais, si vous le pensez de
moi, sans en tre vaine, j'en suis reconnaissante.

Je vois que vous tes bien pntr de la vrit dont j'ai fait ma
mthode et mon but dans l'art, et je trouve que vous la dites mieux dans
vos vers que je ne saurais la raisonner dans ma prose. C'est que la
vrit, c'est l'idal, dans l'ordre abstrait, comme le rel, c'est le
mensonge. Dieu tolre le rel et ne l'accepte pas; comme nous, nous
aspirons vers l'idal et ne l'atteignons pas. Il n'en existe pas moins,
l'idal, puisqu'il doit devenir ralit dans le sein de Dieu, et mme,
esprons-le pour l'avenir du monde, ralit sur la terre.

Je vous rserve depuis longtemps un exemplaire de mon oeuvre complte
illustre, non pas pour vous condamner  tout lire, mais pour que vous
l'ayez de moi en souvenir de moi. J'attends, pour vous en commencer
l'envoi, qu'il y ait des volumes parus en parties broches; car ces
feuilles volantes sont fort incommodes et deviennent tout de suite
malpropres.

Embrassez Angle et vos enfants pour moi, s'ils sont prs de vous, et
gardez-moi tous deux bonne place dans votre coeur. J'y tiens, vous le
savez.

GEORGE SAND.




CCCXXXIV

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNVILLE

                                Nohant, 6 dcembre 1851.

Chre enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, 
travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice,
Lambert et Manceau, depuis hier matin. Le pays est aussi tranquille
qu'il peut l'tre, au milieu d'vnements si imprvus. Cela tue mes
affaires, qui taient en bon train. N'importe! tant d'autres souffrent
en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-mme.

Je t'embrasse mille fois. J'ai laiss tous nos amis bien portants 
Paris. Maurice t'embrasse de coeur, et les enfants aussi. Bonjour et
tendresses  Bertholdi et  mon petit George. N'aie pas d'inquitude.




CCCXXXV

A M. SOLLY-LVY, A PARIS

                                Nohant, 24 dcembre 1851.

Mon cher monsieur Lvy, j'avais bien l'intention de vous voir  Paris.
Dans les premiers jours, ne pouvant trouver une heure de loisir, je
ne vous crivais pas, comptant le faire aussitt que ma pice serait
joue[1] et mes autres affaires claircies. Je devais passer une
quinzaine  Paris. Les vnements sont survenus. Je n'avais aucune
inquitude pour mon compte et je voulais rester. Mais je me suis
inquite pour Maurice, que j'avais laiss  Nohant. Le mouvement des
provinces tait  craindre; nous aimons beaucoup le peuple, et, 
cause de cela, pour rien au monde nous ne lui eussions conseill de se
soulever, a supposer que nous eussions eu de l'influence. Je ne sais si
les autres socialistes pensent comme moi, mais je ne voyais pas dans le
coup d'tat une issue plus dsastreuse que dans toute autre tentative du
mme genre, et je n'ai jamais pens que les paysans pussent opposer une
rsistance utile aux troupes rgles. Ce n'est pas que le peuple ne
puisse faire quelquefois des miracles; mais, pour cela, il faut une
grande ide, un grand sentiment, et je ne crois pas que cela existe
chez les paysans  l'heure qu'il est. Ils se soulvent donc pour des
intrts, et, dans le moment o nous vivons, leur intrt n'est pas du
tout de se soulever. Je craignais donc un soulvement,--non pas chez
nous, nos paysans sont trop bonapartistes, mais non loin de nous,
dans les dpartements environnants, et un _passage_ o l'on se trouve
compromis entre les gens qu'on aime et qu'on blme, et ceux qu'on n'aime
pas, mais qu'on ne veut pas voir opprimer et maltraiter. La position et
t dlicate et je voulais y tre. Je suis donc partie un peu au
milieu des balles, le 3 dcembre, avec ma fille et ma petite-fille, et
j'attends que la situation soit un peu dtendue et la mfiance moins
grande pour retourner achever mes affaires  Paris. Ici, on a fait
beaucoup d'intimidation injuste et inutile, selon moi; car je suis
presque certaine que personne ne voulait bouger. On a arrt beaucoup
de gens qui n'eussent rien dit et rien fait, si on les et laisss
tranquilles. Esprons qu'on se lassera de ces rigueurs, l o elles
ne peuvent produire rien de bon, et o vraiment elles n'taient pas
ncessaires.

Quand je retournerai  Paris, je compte donc bien vous le faire savoir
et vous prier de venir me voir. Si j'avais pu vous tre utile, car j'ai,
en toute occasion, pens  vous, j'aurais bien su trouver le temps de
vous en avertir. Mais je n'ai pas une seule fois trouv le _joint_. Je
n'ai plac ni _Nello_ ni l'autre pice. J'allais arranger quelque chose
quand il a fallu tout laisser en train. Si mes trois pices eussent t
mises  flot, j'aurais bien trouv, j'espre, le moyen de vous faire
entrer dans un des trois thtres. J'espre que ce moment reviendra
favorable; mais je voudrais, avant tout, savoir ce que vous dsirez.
Vous m'avez dit qu'on vous avait offert un engagement au Vaudeville,
et que cela ne vous convenait pas. Vous voudriez jouer le drame, et
commencer, m'avez-vous dit, par la Porte-Saint-Martin; or vous savez que
je n'ai pu m'arranger avec ce thtre, parce qu'on m'a refus d'engager
mademoiselle Fernand.

Je regrette d'avoir encore si peu de crdit; j'espre que je finirai par
en avoir un peu plus, et comptez bien que tout ce qui dpendra de moi
pour vous tre agrable, je le ferai de tout mon coeur.

Bonsoir et  bientt, mon cher monsieur; mes enfants vous serrent
cordialement la main, et mile Aucante compte vous crire bientt.

Tout  vous.

  [1] _Le Mariage de Victorine._




CCCXXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME), A PARIS

                                Paris, 3 janvier 1852.

Prince,

J'ai regard comme une si grande preuve d'obligeance et de bont de
coeur la peine que vous avez prise de venir trouver une vieille malade,
que je n'aurais pas os vous prier d'y revenir.

Ma fille me dit que j'ai eu tort de douter de la franche sympathie avec
laquelle vous eussiez accept mon invitation. Croyez bien que ce n'est
pas de vous que je douterai jamais, et, pour preuve, je m'enhardi  vous
dire que, si cette pauvre demeure et cette triste figure ne vous font
point peur, l'une et l'autre seront ranimes et consoles par votre
bonne amiti Mille grces encore.

GEORGE SAND




CCCXXXVII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 4 janvier 1852.

Mes trs chers enfants,

Je vous remercie de vos gentilles et bonnes lettres, et de tout ce que
vous me souhaitez d'heureux. A supposer que je puisse tre bien heureuse
au milieu de tant de dsolations et d'inquitudes, il me faudrait encore
vous savoir heureux pour l'tre entirement. Mais nous vivons dans un
temps o l'on ne peut se souhaiter les uns aux autres qu'une bonne dose
de courage pour affronter l'inconnu et traverser le doute.

L'esprance reste toujours au fond du coeur de l'homme; mais, comme
la clart de cette petite lampe qui veille en nous est faible
et tremblotante dans ce moment-ci! Les huit millions dvotes
apprendront-ils au prsident que sa force est dans le peuple et qu'il
faut s'appuyer sur la dmocratie dans l'exercice de sa puissance, comme
 son point de dpart?

Mais je ne veux pas vous attrister par mes rflexions; je ne veux pas
faire rver et soupirer Dsire et endormir l'aimable Solange, qui,
heureusement pour elle, ne comprend pas encore ce que c'est que la vie.
Donnez, mon bon Charles un tendre baiser  ces deux chres cratures, et
dites-leur que je les bnis comme mes enfants.

Toujours crase de travail et tout  fait malade, je vais devant moi,
faisant ma tche de chaque jour.

Ayons la foi, mes amis, et comptons sur la bont de Dieu, ici-has et
l-haut.

Je vous embrasse de coeur. Mes enfants vous embrassent aussi et vous
aiment.




CCCXXXVIII

AU PRINCE LOUIS-NAPOLON BONAPARTE, PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

                                Paris, 22 janvier 1852.

Prince,

Je vous ai demand une audience; mais, absorb comme vous l'tes par de
grands travaux et d'immenses intrts, j'ai peu d'espoir d'tre exauce.
Le fuss-je d'ailleurs, ma timidit naturelle, ma souffrance physique et
la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de
vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit
de douleur. Je me prcautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix
et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes
adieux et mes prires.

Je ne suis pas madame de Stal. Je n'ai ni son gnie ni l'orgueil
qu'elle mit  lutter contre la double force du gnie et de la puissance.
Mon me, plus brise ou plus craintive, vient  vous sans ostentation
et sans raideur, sans hostilit secrte; car, s'il en tait ainsi, je
m'exilerais moi-mme de votre prsence et n'irais pas vous conjurer de
m'entendre.

Je viens pourtant faire auprs de vous une dmarche bien hardie de ma
part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complte, en
ce qui me concerne, que, si vous n'en tes pas touch, vous ne pourrez
pas en tre offens. Vous m'avez connue fire de ma propre conscience,
je n'ai jamais cru pouvoir l'tre d'autre chose; mais, ici, ma
conscience m'ordonne de flchir, et, s'il fallait assumer sur moi
toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir,
certaine de ne point perdre votre estime pour ce dvouement de femme
qu'un homme comprend toujours et ne mprise jamais.

Prince, ma famille est disperse et jete  tous les vents du ciel. Les
amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frres et
mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre
rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou
qui subissent le titre de rpublicains socialistes.

Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour
craindre que je me fasse ici, auprs de vous, l'avocat du socialisme tel
qu'on l'interprte  de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour
le dfendre, et je mconnatrais la bienveillance que vous m'accordez,
en m'coutant, si je traitais  fond un sujet si tendu, o vous voyez
certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regard comme un
gnie socialiste, et, le 2 dcembre, aprs la stupeur d'un instant, en
prsence de ce dernier lambeau de socit rpublicaine foul aux pieds
de la conqute, mon premier cri a t: O Barbs, voil la souverainet
du but! Je ne l'acceptais pas mme dans ta bouche austre; mais voil
que Dieu te donne raison et qu'il l'impose  la France, comme sa
dernire chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et
de la confusion des ides. Je ne me sens pas la force de m'en faire
l'aptre; mais, pntre d'une confiance religieuse, je croirais faire
un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche
contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que
le peuple accepte. Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce
que je disais et crivais  tous les miens, il vous importe peu de le
savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant os en vue de
vous-mme, vous qui, pour accomplir de tels vnements, avez eu devant
les yeux une apparition idale de justice et de vrit, il importe bien
que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas t seule dans ma religion
 accepter votre avnement avec la soumission qu'on doit  la logique de
la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la
souverainet du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter,
de subir ou d'esprer. Au milieu de l'oubli o j'ai cru convenable pour
vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-tre surnage-t-il un dbris
que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez  mon caractre
et que je me flatte d'avoir justifi depuis par ma rserve et mon
silence.

Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot
bien vague pour peindre le rve des esprits, ou la mditation des
consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas
d'avoir cru  la droiture, au dsintressement de mon coeur. Eh bien,
j'invoque cette confiance qui m'a t douce, qui vous l'a t aussi dans
vos heures de rveries solitaires; car on est heureux de croire, et
peut-tre regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, o vous
n'tiez pas  mme de connatre les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc
vous dire: Croyez-moi, prince, tez-moi votre indulgence si vous voulez,
mais croyez-moi, votre main arme, aprs avoir bris les rsistances
ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations,
prventives, sur des rsistances intrieures inoffensives, qui
n'attendaient qu'un jour de calme ou de libert pour se laisser vaincre
moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honntes, assez
purs pour dire: Qu'importe que le bien arrive par _celui_ dont nous ne
voulions pas? pourvu qu'il arrive, bni-soit-il! c'est la portion la
plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-tre l'appui
le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future.
Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-mme,
et heureux de lui sacrifier leur personnalit si elle fait obstacle
apparent? Eh bien, ce sont ceux-l qu'on inquite et qu'on emprisonne
sous l'accusation fltrissante--ce sont les propres termes des mandats
d'arrt--d'avoir pouss leurs concitoyens  commettre des crimes. Les
uns furent tourdis, stupfaits de cette accusation inoue; les autres
vont se livrer d'eux-mmes; demandant  tre publiquement justifis.
Mais o la rigueur s'arrtera-t-elle? Tous les jours, dans les temps
d'agitation et de colre, il se commet de fatales mprises; je ne veux
en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins
faire des catgories d'innocents et de coupables; je m'lve plus haut,
et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre  vos pieds
toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont
celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient
des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien
certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison,
toute de fait, une raison politique vous arrte: vous jugez que la
terreur et le dsespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus,
et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me
permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce
serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon
impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de
larmes:

--Assez, assez, vainqueur! pargne les forts comme les faibles, pargne
les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux
et humain, puisque tu en as envie. Tant d'tres innocents ou malheureux
en ont besoin! Ah! prince, le mot dportation, cette peine
mystrieuse, cet exil ternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de
votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et
les hommes les plus indiffrents. La proscription hors du territoire
n'amnera-t-elle pas peut-tre une fureur contagieuse d'migration que
vous serez forc de rprimer. Et la prison prventive, o l'on jette des
malades, des moribonds, o les prisonniers sont entasss maintenant sur
la paille, dans un air mphitique, et pourtant glacs de froid? Et les
inquitudes des mres et des filles, qui ne comprennent rien  la raison
d'tat, et la stupeur des ouvrires paisibles, des paysans, qui disent:
Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tu ni vol? Nous
irons donc tous? Et cependant, nous tions bien contents quand nous
avons vot pour lui.

Ah! prince, mon cher prince d'autrefois, coutez l'homme qui est en
vous, qui est vous et qui ne pourra jamais se rduire, pour gouverner,
 l'tat d'abstraction. La politique fait de grandes choses sans doute;
mais le coeur seul fait des miracles. coutez le vtre, qui saigne dj.
Cette pauvre France est mauvaise et farouche  la surface, et, pourtant,
la France a sous son armure un coeur de femme, un grand coeur maternel
que votre souffle peut ranimer. Ce n'est pas par les gouvernements, par
les rvolutions, par les ides seulement que nous avons sombr tant de
fois.

Toute forme sociale, tout mouvement d'hommes et de choses seraient bons
 une nation bonne. Mais ce qui s'est fltri en nous, ce qui fait qu'en
ce moment, nous sommes peut-tre ingouvernables par la seule logique du
fait; ce qui fait que vous verrez peut-tre chapper la docilit humaine
 la politique la plus vigoureuse et la plus savante, c'est l'absence de
vertu chrtienne, c'est le desschement des coeurs et des entrailles.
Tous les partis ont subi l'atteinte de ce mal funeste, oeuvre de
l'invasion trangre et du refoulement de la libert nationale; partant,
de sa dignit.

C'est ce que, dans une de vos lettres, vous appeliez le dveloppement du
ventre, l'atrophie du coeur. Qui nous sauvera, qui nous purifiera, qui
amollira nos instincts sauvages? Vous avez voulu rsumer en vous la
France, vous avez assum ses destines, et vous voil responsable de son
me bien plus que de son corps devant Dieu. Vous l'avez pu, vous seul le
pouvez; il y a longtemps que je l'ai prvu, que j'en ai la certitude, et
que je vous l'ai prdit  vous-mme lorsque peu de gens y croyaient en
France. Les hommes  qui je le disais alors, rpondaient:

--Tant pis pour nous! nous ne pourrons pas l'y aider, et, s'il fait
le bien, nous n'aurons ni le plaisir ni l'honneur d'y contribuer.
N'importe! ajoutaient-ils, que le bien se fasse, et qu'aprs, l'homme
soit glorifi!

Ceux qui me disaient cela, prince, ceux qui sont encore prts  le
dire, il en est qu'en votre nom, on traite aujourd'hui en ennemis et en
suspects.

Il en est d'autres moins rsigns sans doute, moins dsintresss
peut-tre, il en est probablement d'aigris et d'irrits, qui, s'ils me
voyaient en ce moment implorer grce pour tous, me renieraient un peu
durement. Qu'importe  vous qui, par la clmence, pouvez vous lever
au-dessus de tout! qu'importe  moi qui veux bien, par le dvouement,
m'humilier  la place de tous! Ce serait de ceux-l que vous seriez le
plus veng si vous les forciez d'accepter la vie et la libert, au lieu
de leur permettre de se proclamer martyrs de la cause.

Est-ce que ceux qui vont prir  Cayenne ou dans la traverse ne
laisseront pas un nom dans l'histoire,  quelque point de vue qu'on
les accepte? Si, rappels par vous, par un acte non de piti mais de
volont, ils devenaient inquitants (ces trois ou quatre mille, dit-on)
pour l'lu de cinq millions, qui blmerait alors votre logique de les
vouloir rduire  l'impuissance? Au moins, dans cette heure de rpit que
vous auriez donne  la souffrance, vous auriez appris  connatre les
hommes qui aiment assez le peuple pour s'annihiler devant l'expression
de sa confiance et de sa volont.

Amnistie! amnistie bientt, mon prince! Si vous ne m'coutez pas,
qu'importe pour moi que j'aie fait un suprme effort avant de mourir?
Mais il me semble que je n'aurai pas dplu  Dieu, que je n'aurai pas
avili en moi la libert humaine, et surtout que je n'aurai pas dmrit
de votre estime,  laquelle je tiens beaucoup plus qu' des jours et 
une fin tranquilles. Prince, j'aurais pu fuir  l'tranger lorsqu'un
mandat d'amener a t lanc contre moi, on peut toujours fuir; j'aurais
pu imprimer cette lettre en factum pour vous faire des ennemis, au cas
o elle ne serait, pas mme lue par vous. Mais, quoiqu'il en arrive,
je ne le ferai pas. Il y a des choses sacres pour moi, et, en vous
demandant une entrevue, eu allant vers vous avec espoir et confiance,
j'ai d, pour tre loyale et satisfaite de moi-mme, brler mes
vaisseaux derrire moi et me mettre entirement  la merci de votre
volont.

GEORGE SAND.




CCCXXXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                Nohant, 23 janvier 1852.

Cher ami,

Je vais  Paris aprs m'tre assure des intentions qu'on pouvait
avoir  mon gard. Elles sont rassurantes, on m'a mme expdi un
laissez-passer sign Maupas. Je ne veux pas crire le principal but de
mon voyage; je te le dirai si je te vois auparavant ou au retour. Mais
tu peux le deviner. Si je ne russis pas, je n'aurai du moins rien
empir, et j'aurai fait mon devoir  mes risques et prils.

Je suis dans l'embarras et dans l'inquitude pour ce billet de six mille
francs. Ncessairement, quoique l'affaire reste bonne et solide, les
vnements ont imprim un temps d'arrt  la vente, juste au moment o
les bnfices, consacrs jusqu'ici  payer tous les frais, allaient
devenir nets pour moi. Quelque bien qu'elle aille durant le mois
prochain, le caissier doute que je puisse restituer les six mille
francs au 8 mars. J'en avais trois mille de rservs sur ma bourse
particulire; mais ce voyage qu'il faut que je fasse me les
laissera-t-il intacts? J'en doute, si, comme il est probable, ma
ngociation prend un certain temps. Donc, le plus sr, c'est que tu me
fasses renouveler le billet,  ton beau-pre en payant l'intrt.--S'il
marque la plus lgre dfiance ou contrarit (ce qu' Dieu ne plaise je
ne voudrais t'attirer!), dplace ma dette et fais-la porter sur quelque
autre point pour un an. J'ignore si les vnements ont rendu ces
transactions difficiles. S'il en tait ainsi et qu'on craignt que je
ne fusse exile ou emprisonne,--j'ai maintenant la certitude du
contraire,--je pourrais offrir une dlgation sur mes fermages de
Nohant, en cas de dpart srieux.

Bonsoir, cher ami. J'embrasse mille fois Eugnie. Si tu arrives avant
que je sois partie, viens me voir. Il me semble que cela serait utile,
et cela me ferait grand plaisir.

G. S.

Voulez-vous donner l'hospitalit  mon pauvre Marquis[1]?

Si vous avez des livraisons dtaches de mon dition illustre,
renvoyez-les-moi, je vous envoie tout ce qui a paru broch. Un
exemplaire pour vous, un pour Muller, un pour madame Fleury.

  [1] Petit chien havanais.




CCCXL

AU MME

                                Paris, 30 janvier 1852.

J'agis, je cours. a va bien. J'ai t reue on ne peut mieux, et des
poignes de main de cette dame en veux-tu en voil! Demain, je tcherai
de faire rgler l'affaire. Le Gaulois et autres de l-bas[1] me
dsavouent, me dfendent de les nommer. Sont-ils btes de craindre
quelque btise de ma part! Mais, fichtre, qu'ils parlent pour eux! Il y
en a bien d'autres qui ne seront pas fchs de revenir coucher dans leur
lit, ne ft-ce que le Vigneron[2].

Je n'ai pas le temps de vous crire autre chose sinon que ma sant est
meilleure, que ma pice est reue  bras ouverts, que je cours le jour
et que je travaille la nuit, que j'ai vu Eugne, qui me parat sage et
gentil, que je vous embrasse et que je vous aime.

Silence sur mes dmarches.

  [1] Les exils rfugis  Bruxelles.
  [2] Patureau, dit Francoeur.




CCCXLI

A M. LE CHEF DU CABINET AU MINISTRE DE L'INTRIEUR

                                Paris, 1er fvrier 1852.

Monsieur,

Ayez l'obligeance de vouloir bien rappeler  M. de Persigny que je lui
ai demand l'largissement des personnes arrtes ou poursuivies 
la Chtre. Elles sont trois: M. Fleury, ex-reprsentant, absent; M.
Prigois et M. Emile Aucante, prisonniers. Je demande l'abandon de
l'instruction commence contre elles, et je la demande comme un acte de
justice, puisque je puis rpondre sur ma tte de ces trois personnes,
comme n'ayant en rien justifi les soupons formuls contre elles.

J'ai nomm aussi M. Lebert, notaire, compromis plus srieusement et
coupable, selon l'acte d'accusation, d'avoir rassembl les habitants de
sa commune avec l'intention de les insurger. Je puis encore rpondre des
intentions de M. Lebert, homme d'ordre, de science et de haute moralit.
Il a eu la rsolution d'empcher des actes de violence et de protger,
par son influence et sa fermet, la proprit et les personnes que
menaait l'insurrection annonce des communes voisines. Si j'avais t
 sa place, j'en eusse fait autant, et je suis trs peu partisan des
insurrections de paysans.

Voil ce que j'ai demand  M. le ministre, non comme une faveur du
gouvernement que mes amis ne m'ont point autorise  accepter, mais
comme un acte de justice dont ma conscience peut attester la ncessit
morale. Mais, pour moi, si je dois accepter cet acte de justice
politique comme une faveur personnelle de M. de Persigny, oh! je ne
demande pas mieux, et c'est de tout mon coeur que je lui en serai
personnellement reconnaissante, ainsi qu' vous, monsieur, qui
voudrez-bien joindre votre voix  la mienne, j'en suis certaine.

Heureuse d'obtenir de sa confiance en ma parole l'largissement de mes
plus proches voisins, je n'ai pourtant pas renonc  plaider auprs de
lui la cause de mon dpartement tout entier. C'est dans ce but que je me
suis permis de l'importuner de ma parole, toujours trs gauche et trs
embarrasse. Priez-le, monsieur, de se souvenir qu'au milieu de mon
gchis naturel, je lui ai pos une question  laquelle il a rpondu en
homme de coeur et d'intelligence: _Poursuivez-vous la pense?--Non,
certes_.

Eh bien, parmi les nombreux prisonniers qui sont dtenus  Chteauroux
et  Issoudun, plusieurs peut-tre ont eu la pense de prendre les armes
pour dfendre l'Assemble. Je ne sais pas si elle en valait beaucoup la
peine; mais enfin c'tait une conviction sincre de leur part, et, avant
que la France se ft prononce d'une manire imposante pour l'autorit
absolue, le gouvernement pouvait considrer ceci comme une lutte ardente
 soutenir, mais non comme un crime  chtier de sang-froid. La lutte
a cess; le gouvernement,  mesure qu'il s'clairera sur ce qui s'est
pass en France depuis les journes de dcembre, aura horreur des
vengeances personnelles auxquelles la politique a servi de prtexte,
et reconnatra qu'il est perdu dans l'opinion s'il ne les rprime. Il
reconnatra aussi que, l o ces vengeances se sont exerces, elles ont
eu un double but, celui de satisfaire de vieilles haines, et celui de
rendre impossible un gouvernement qu'elles trahissaient en feignant de
le servir. Je ne nommerai jamais personne  M. de Persigny; mais il
s'clairera et verra bien!

En attendant, M. le ministre m'a dit qu'il ne punissait pas la pense,
et je prends acte de cette bonne parole, qui m'a t tout le scrupule
avec lequel je l'abordais. Je ne sais pas douter d'une bonne parole, et
c'est dans cette confiance que je lui dis que personne n'est coupable
dans le dpartement de l'Indre. Initie naturellement, par mes opinions
et la confiance que l'on m'accorde,  toutes les dmarches des
rpublicains, je sais qu'on s'est runi, _en petit nombre_, qu'on s'est
consult, qu'on a attendu les nouvelles de Paris, et qu' celle de
l'abstention volontaire du peuple, chacun s'est retir chez soi en
silence. Je sais que, partie de Paris au milieu du combat, je suis
venue dire  mes amis: Le peuple accepte, nous devons accepter. Je ne
m'attendais gure  les voir arrts _par rflexion_ quinze jours aprs,
et, parmi eux, ceux de la Chtre, qui n'avaient t  aucune runion,
attendant mon retour, peut-tre, pour savoir la vrit.

S'il en tait autrement, si ce que je dis l n'tait pas vrai, je
n'aurais pas quitt ma retraite, o personne ne m'inquitait, et mon
travail littraire, qui me plat et m'occupe beaucoup plus que la
politique, pour venir faire  M. le prsident et  son ministre un conte
perfide et lche. Je me serais tenue en silence dans mon coin, me disant
que la guerre est la guerre, et que qui va  la bataille doit accepter
la mort ou la captivit. Mais, en prsence d'injustices si criantes, ma
conscience s'est rvolte, je me suis demand s'il tait honnte de
se dire: Tant mieux que la raction soit odieuse, tant mieux que le
gouvernement soit coupable; on le hara d'autant plus, on le renversera
d'autant mieux. Non! j'ai horreur de ce raisonnement, et, s'il est
politique, alors je n'entends rien  la politique et ne suis pas ne
pour y jamais rien comprendre.

En attendant, le mal se fait et la souffrance tue le corps et l'me. Le
malheur aigrit les esprits. La dfaite exaspre les uns, le triomphe
enivre les autres, les haines de parti s'enveniment, les moeurs
deviennent affreuses, les relations humaines fratricides.

Non, il n'est pas possible de se rjouir de cela et d'y applaudir dans
son coin. En souhaitant que nos adversaires politiques soient le moins
coupables envers nous, je crois tre plus rpublicaine, plus socialiste
que jamais.

M. de Persigny, charg de la noble mission de rparer, de consoler,
d'apaiser, et joyeux d'en tre charg, j'en suis certaine, apprciera
mon sentiment et ne voudra pas que son nom, celui du prince auquel il
a dvou sa vie, soient le drapeau dont Les lgitimistes et les
orlanistes (sans parler des ambitieux qui appartiennent  tous les
pouvoirs) se servent pour effrayer les provinces, par l'insolent
triomphe des plus mauvaises passions.

Voil mon plaidoyer, monsieur; je suis un avocat si peu exerc, et la
crainte d'ennuyer et d'importuner est si grande chez moi, que je n'ose
pas l'adresser directement  M. le ministre. Mais, comme c'est la
premire fois, la dernire fois j'espre, que je vous importune, vous,
monsieur, je vous demande en grce de le rsumer pour le lui prsenter.
Il sera plus clair et plus convaincant dans votre bouche.

Qui sait si je ne pourrai pas vous rendre un jour mme service de coeur
et de conviction.

Les destins et les flots sont changeants. J'ai pass bien des heures,
en mars, et en avril 1848, dans le cabinet o M. de Persigny m'a fait
l'honneur de me recevoir. J'y allais faire pour le parti qui nous a
renvers ce que je fais aujourd'hui pour celui qui succombe. J'y ai
plaid et pri souvent, non pour faire ouvrir des prisons, elles taient
vides, mais pour conserver des positions acquises, pour modrer des
oppositions obstines mais inutiles, pour protger des intrts non
menacs, mais effrays. J'y ai demand et obtenu bien des aumnes pour
des gens qui m'avaient calomnie et perscute. Je ne suis pas dgote
de mon devoir, qui est, avant tout, je crois, de prier les forts pour
les faibles, les vainqueurs pour les vaincus, quels qu'ils soient et
dans quelque camp que je rue trouve moi-mme.

Agrez, monsieur, mes excuses pour cette longue lettre, et mes
remerciements pour la patience que vous aurez eue de la lire jusqu'au
bout. Permettez-moi d'esprer que vous accorderez votre aide gnreuse
et sympathique  des intentions dont la droiture ne saurait tre
souponne.




CCCXLII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME)

A PARIS

                                Paris. 2 fvrier 1852.

Cher prince,

Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut
annoncer d'agrable  ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la
sympathie, presque de l'amiti pour moi.

Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que
j'avais pour vous, et tout  fait ces sentiments-l, je sens en vous
un appui sincre et dvou pour ceux qui souffrent de l'affreuse
interprtation donne, par certains agents, aux intentions du pouvoir.

J'espre que vous pourrez obtenir la rparation de bien des erreurs, de
bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme
il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en
donnerez  ceux qui en manquent!

Vous tes venu aujourd'hui pendant que j'tais chez M. d'Orsay; il m'a
annonc votre visite, je suis vite revenue chez moi, il tait trop tard.
Vous aviez fait esprer que vous reviendriez  six heures, mais vous
n'avez pu revenir. J'en suis doublement dsole, et pour moi, et pour
mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire
sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de
l'autorit sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a t
fort bon pour moi, et m'a offert des grces particulires pour ceux de
mes amis que je voudrais lui nommer. M. le prsident m'avait dit la mme
chose. Mes amis m'avaient tellement dfendu de les nommer, que j'ai d
refuser les bonts de M. le prsident.

M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus  l'aise, ayant
insist, et me faisant crire aujourd'hui pour ce fait, je crois
pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volont comme
personnelle  moi.

Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et
j'accepte l'_humiliation_ sans faux orgueil, voire avec un sentiment de
gratitude sincre, sans lequel il me semble que je serais dloyale. J'ai
donc crit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais
mon but et t d'obtenir pleine amnistie pour tous les dtenus et
prvenus du dpartement de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il
n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont
prventives et qu'aucune condamnation n'a encore t prononce. Il ne
s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformment  la circulaire
ministrielle,  tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire
rendre un arrt de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux
qui sont un peu plus souponns. Un mot du ministre au prfet en
dciderait.

Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont
d'aveugles esclaves.

M. de Persigny ne pouvait gure me promettre cela  moi; mais
vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez
certainement.

Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera pntr de
reconnaissance et d'affection. C'est le vtre qui plaidera en vous-mme
beaucoup mieux que moi.

Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espre que
ma lettre vous y parviendra et que vous crirez au ministre; vous le
verrez aussi,  votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux
habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi,
avec un coeur qui a l'ge maternel, c'est--dire celui meilleures
affections.

GEORGE SAND.

  [1] Victimes du coup d'tat du 2 dcembre 1851.




CCCXLIII

AU PRINCE LOUIS-NAPOLON BONAPARTE,
PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

                                Paris, 3 fvrier 1852.

Prince,

Dans une entrevue o l'embarras, et l'motion m'ont rendue plus prolixe
que je ne me l'tais impos, j'ai obtenu de vous des paroles de bont
qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: Demandez-moi telle
grce particulire que vous voudrez.

J'ai eu l'honneur de vous rpondre que je n'tais autorise par personne
 vous implorer. Je n'avais vu personne  Paris, vous tiez ma premire
visite.

Je n'aurais pu que vous importuner d'un dtail en insistant sur les
arrestations opres dans ma province, et dont les consquences ne
me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est
produit l, et qu' supposer la pense d'une rsistance, il est
impossible qu'on veuille chtier la pense non suivie d'effet, Je
pouvais le craindre en quittant cette province, o l'autorit semblait
avoir pris  tche de consterner et de dsaffectionner la population par
des rigueurs sans motifs srieux. Mais, en vous coutant me rpondre
avec tant de douceur et d'humanit, je ne pouvais plus conserver
d'inquitude, et je n'avais plus d'autre dmarche  faire pour mes
compatriotes de l'Indre, que celle de hter leur largissement par mes
instances auprs de votre ministre.

Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisment l'absolution pour
des hommes qu'aucune dcision n'a encore atteints, je ne suis pas sans
effroi pour ceux sur le sort desquels il a t statu ailleurs d'une
manire rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais compltement
innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut chtier, si ce
n'est pas l'opinion... chose impossible, inoue dans nos moeurs, dans
les ides de notre gnration, impossible cent fois dans le coeur
du prince Louis-Napolon. Je les ai trouvs rsigns  leur sort et
croyant, grce au systme excessif que vous venez de rprimer,  cette
chose monstrueuse qu'ils taient frapps pour leurs principes et non
pour leurs actes. J'ai repouss vivement cette supposition, qui m'tait
douloureuse aprs ce que je vous ai entendu dire. J'ai rpt que
j'avais foi en vous, et que la personnalit tait inconnue au coeur d'un
homme pntr, comme vous l'tes, d'une mission suprieure aux passions
et aux ressentiments de la politique vulgaire.

J'ai dit que j'irais vous demander leur grce ou la commutation de leur
peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma
conviction. Ils m'ont autorise  profiter de cette offre gnreuse
que vous m'avez faite et qu'il m'tait si douloureux d'tre force de
refuser.

Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais
qu'ils rtracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs
sentiments. Ils ont toujours t, ils seront toujours trangers aux
conspirations, aux socits secrtes, et la forme absolue de votre
gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'mission publique de
doctrines que vous ne tolreriez pas.

Je prends sur moi la dette de la reconnaissance.

Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincre. Ne ddaignez
pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-tre
dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire.
Prince, je me souviens de vous avoir crit  Ham que vous seriez
empereur un jour, et que, ce jour-l, vous n'entendriez plus parler de
moi. Vous voil huit millions de fois plus haut plac qu'un empereur
d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je
m'enorgueillisse de m'tre parjure.

Peut-tre n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir
que c'est  moi, crivain socialiste, que vous accordez la commutation
de peine de deux socialistes. S'il en tait ainsi, croyez  mon honneur,
croyez  mon silence. Je ne confie  personne l'objet de cette lettre,
et, satisfaite d'tre fire de vos bonts dans le secret de mon coeur,
je n'en dirai jamais l'heureux rsultat, si telle est votre volont.

GEORGE SAND.

Si vous ne repoussez pas ma prire, daignez me faire savoir le moment
que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui
m'intressent.




CCCXLIV

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                Paris, 10 fvrier 1852.

Mes amis,

Ne soyez pas inquiets du rsultat de mes dmarches. Autant qu'on peut
tre sr des choses humaines, je le suis que nous gagnerons notre
procs. Je vous dirai des choses qui vous tonneront bien, mais qu'il
est inutile de confier au papier.

J'ai embrass, ce soir, dans la rue, votre ami de Ribrac[1], libre pour
vingt-quatre heures sur le pav de Paris, et partant cette nuit pour
Bruxelles, avec un autre dont vous verrez le nom dans les journaux.

_La personne que vous savez_ a t,  cet gard, d'un _chevaleresque_
accompli, et il y a autour de cela des circonstances qui branleront
toutes vos ides sur son compte, et qui, pour le mien, m'enchanent
srieusement par une estime personnelle en dehors de toutes les ides
politiques; invariables chez moi, comme vous pensez bien.

Il faut, en effet, beaucoup de prudence et de discrtion en ce qui me
concerne. Je ne crains nullement de me compromettre pour mon compte;
mais je peux faire quelque bien  ceux qui souffrent, et il est inutile
de susciter des difficults. Je crois que je les vaincrais toutes, mais
cela me retarderait.

Bonsoir, chers enfants; je n'ai pas le temps d'crire, mais crivez-moi
et dites-moi qui sort ou ne sort pas.

Je vous embrasse de coeur.

Merci pour mon vieux chien. Vous tes bons de l'aimer. Je n'ai pas
encore perdu l'habitude de le chercher derrire moi  chaque instant.

  [1] Marc Dufraisse.




CCCXLV

AU PRINCE LOUIS-NAPOLON BONAPARTE

                                Paris, 13 fvrier 1852

Prince,

Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique: celle
de quatre soldats condamns  mort, qui, dans leur profonde ignorance
des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermdiaire
auprs de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n'espre
rien pour sa propre infortune et qui ne connat pas plus que moi les
signataires de la ptition, m'crit, en me l'envoyant, quelques lignes
fort belles, qui vous toucheront plus, j'en suis certaine, que ne le
ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvrire dsole, rduite  la
misre avec trois enfants, malade elle-mme, mais muette et
rsigne, est loin de croire que j'oserai vous faire lire ses fautes
d'orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner; mais, quand j'ai
vu qu'il s'agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de
mon parti vaincu, j'ai senti qu'un moment d'hsitation m'terait le peu
de sommeil qui me reste.

Je n'ai pas pu refuser non plus de vous prsenter la supplique du
malheurenx Emile Hogat, qui m'a t remise en l'absence et de la part du
prince Napolon-Jrme. C'est ce prince qui m'avait dit, au moment o,
pour la premire fois, j'allais vous aborder en tremblant: Oh! pour
bon, il l'est. Ayez confiance! C'tait un encouragement si bien fond,
que je lui en dois de la gratitude. Et,  propos de la triple grce
que vous m'avez accorde, je voudrais vous dire quelque chose qui
vous intressera et vous satisfera, j'en suis bien sre. J'en ai mme
plusieurs  vous dire, c'est mon devoir, et, cette fois, je n'aurai pas
 vous demander pardon de vous les avoir dites.

Quand vous aurez un instant  perdre, comme on dit dans le monde,
accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prte  en profiter avec une
vive reconnaissance.

GEORGE SAND

Noms des condamns  mort: Duchauffour, Lucas (Jean-Csar), Mondange,
Guillemin, soldats au 3e rgiment de chasseurs d'Afrique.




CCCXLVI

AU MME

                                Paris, 20 fvrier 1852.

Prince,

J'tais bien rsolue  ne plus vous importuner, mais votre bienveillance
m'y contraint, et il faut que je vous en remercie du fond du coeur. M.
Emile Rogat est en libert, MM. Dufraisse et Greppo sont  l'tranger,
et les quatre malheureux soldats dont je me suis permis de vous envoyer
la supplique sont gracis, j'en suis certaine, sans m'en informer. Mais
vous m'avez aussi accord la commutation de peine de M. Luc Desages,
gendre de M. Pierre Leroux, condamn  dix ans de dportation; vous avez
permis qu'il ft simplement exil, et, avec votre autorisation, j'avais
annonc cette bonne nouvelle  sa famille.

Cet ordre de votre part n'a pas eu son excution, ce doit tre ma faute!
Je vous ai donn un renseignement inexact. Il a t condamn par la
commission militaire de l'Allier,  Moulins, et non pas  Limoges comme
j'avais eu l'honneur de vous le dire.

Prince, daignez rparer d'un mot ma dplorable maladresse, et l'erreur
plus dplorable encore d'un jugement inique.

Ah! prince, mettez donc bientt le comble  _mon dvouement pour votre
personne_, phrase de cour qui sous ma plume est une parole srieuse.
Votre politique, je ne peux l'aimer, elle m'pouvante trop pour vous et
pour nous. Mais votre caractre personnel, je puis l'aimer, je le
dois, je le dis  tous ceux que j'estime. Faites cette conversion plus
tendue, dans les limites o vous avez opr la mienne, cela vous est
facile. Aucune me de quelque prix ne transformera son idal d'galit
en une religion de pouvoir absolu.

Mais tout homme de coeur, pour qui vous aurez t juste ou clment
en dpit de la raison d'tat, s'abstiendra de har votre nom et de
calomnier vos sentiments. C'est de quoi je peux rpondre  l'gard de
ceux sur qui j'ai quelque influence. Eh bien, au nom de votre propre
popularit, je vous implore encore pour l'amnistie; ne croyez pas ceux
qui ont intrt  calomnier l'humanit, elle est corrompue, mais elle
n'est pas endurcie. Si votre clmence fait quelques ingrats, elle vous
fera mille fois plus de partisans sincres. Si elle est blme par des
coeurs sans piti, elle sera aime et comprise par tout ce qui est
honnte dans tous les partis.

Et, aujourd'hui, accordez-moi, prince, ce que deux fois vous m'avez fait
srieusement esprer. Ordonnez l'largissement de tous mes compatriotes
de l'Indre. Parmi ceux-l, j'ai plusieurs amis, mais que justice soit
faite  tous; puisque personne ne s'est dclar contre vous, ce n'est
que justice. Qu'on sache que ce que vous m'avez dit est vrai: Je ne
perscute pas la croyance, je ne chtie pas la pense.

Que cette parole, remporte dans mon coeur de l'Elyse et qui m'a
presque gurie, reste en moi comme une consolation au milieu de mon
effroi politique. Que les partis qui vous trahissent en feignant de vous
servir ne nous disent plus: Ce n'est pas notre faute, le pouvoir est
implacable. Que les intrigants qui se pressent dans l'ombre de votre
drapeau ne nous fassent pas entendre qu'ils attendent des princes plus
gnreux qui achteront les coeurs par l'amnistie. Prenez cette couronne
de la clmence; celle-l, on ne la perd jamais.

Ah! cher prince, on vous calomnie affreusement  toute heure, et ce
n'est pas nous qui faisons cela. Pardon, pardon, de mon insistance!
qu'elle ne vous lasse pas; ce n'est plus un cri de dtresse seulement,
c'est un cri d'affection, vous l'avez voulu. Mais, en attendant cette
amnistie que vos vritables amis nous promettent, faites que votre
gnrosit soit connue dans nos provinces; connaissez ce que dit le
peuple qui vous a proclam: Il voudrait tre bon, mais il a de cruels
serviteurs et il n'est pas le matre. Notre volont est mconnue en lui,
nous avons voulu qu'il ft tout-puissant, et il ne l'est pas.

Ce dsaccord entre votre pense et celle des fonctionnaires qui
s'acharnent sur leur proie dans les provinces, jette la consternation
dans tous les esprits; on commence  croire le pouvoir encore faible en
haut, en le voyant toujours si violent en bas. J'ose vous parler de
mon dpartement parce que l, par ma position, je suis beaucoup mieux
renseigne que la police sur les actes de mon parti; parce que je
vois l une vritable guerre  la conscience intime, une rvoltante
perscution que vous ne savez pas et dont vous ne voulez pas.

On insulte, on tente d'avilir; on exige des flatteries et des promesses
de ceux qu'on largit. Quel fond peut-on faire, hlas! sur ceux qui
mentent pour se racheter? Ah! ce n'est pas ainsi que vous pardonnez,
vous,  vos ennemis personnels, et je sais  prsent que vous prsenter
comme tel un homme qu'on veut sauver, c'est assurer sa grce. Mais je ne
peux pas mentir, mme pour cela, et, cette fois, je vous implore pour
des hommes qui n'attendent de vous qu'une mesure d'quit et de haute
protection contre vos ennemis et les leurs.

Veuillez agrer, prince, l'expression de mon respectueux attachement, et
dites sur mon pauvre Berry une parole qui me permette d'y tre coute
quand j'y parlerai de vous selon mon coeur.

GEORGE SAND.




CCCXLVII

A M. JULES HETZEL, A PARIS

                                Paris, 20 fvrier 1852

Mon ami,

J'aime autant vous savoir l-bas qu'ici, malgr les embarras, si peu
faits pour mon cerveau et ma sant, o votre absence peut me laisser.
Ici rien ne tient  rien. Les grces ou justices qu'on obtient, sont,
pour la plupart du temps, non avenues, grce  la rsistance d'une
raction plus forte que le prsident, et aussi grce  un dsordre dont
il n'est plus possible de sortir vite, si jamais on en sort. La moiti
de la France dnonce l'autre. Une haine aveugle et le zle atroce d'une
police furieuse se sont assouvis. Le silence forc de la presse, les _on
dit_, plus sombres et plus nuisibles aux gouvernements absolus que la
libert de contredire, ont tellement dsorient l'opinion, qu'on croit 
tout et  rien avec autant de raison pour faire l'un que l'autre. Enfin,
Paris est un chaos, et la province une tombe. Quand on est en province
et qu'on y voit l'annihilation des esprits, il faut bien se dire que
toute la sve tait dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts
ou bannis. Ces hommes ont fait, pour la plupart, un mauvais usage de
leur influence, puisque les esprances matrielles, donnes par eux,
une fois ananties avec leur dfaite, il n'est rest dans l'me des
partisans qu'ils avaient faits, aucune foi, aucun courage, aucune
droiture.

Quiconque vit en province croit donc et doit croire le gouvernement fort
et prenant sa base sur une conviction, sur une volont gnrale, puisque
les rsistances n'y comptent pas une sur mille, et encore sont-ce des
rsistances timides et affaisses sous le poids de leur impuissance
morale. En arrivant ici, j'ai cru qu'il fallait subir temporairement,
avec le plus de calme et de foi possible en la Providence, une dictature
impose par nos fautes mmes.

J'ai espr que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait
approcher de son oreille pour lui demander la vie et la libert de
plusieurs milliers de victimes (innocentes  ses yeux mmes, pour la
plupart). Cet homme a t accessible et humain en m'coutant. Il m'a
offert toutes les grces particulires que je voudrais lui demander, en
me promettant une amnistie gnrale pour bientt; J'ai refus les grces
particulires, je me suis retire en esprant pour tous. L'homme ne
posait pas, il tait sincre, et il semblait qu'il ft de son propre
intrt de l'tre. J'y suis retourne _une seconde et dernire fois_, il
y a quinze ou vingt jours pour sauver un ami personnel de la dportation
et du dsespoir (car il tait au dsespoir). J'ai dit en propres termes
(et j'avais crit en propres termes pour demander l'audience) que cet
ami ne se _repentirait_ pas de son pass, et ne s'engagerait  rien
pour son avenir; que je restais en France; moi, comme une sorte de bouc
missaire qu'on pourrait frapper quand on voudrait. Pour obtenir la
commutation de peine que je rclamais, pour l'obtenir sans compromettre
et avilir celui qui en tait l'objet, j'osai compter sur un sentiment
gnreux de la part du prsident, et je le lui dnonai comme son
_ennemi personnel incorrigible_. Sur-le-champ, il m'offrit sa grce
entire. Je dus la refuser au nom de celui qui en tait l'objet, et
remercier en _mon nom_. J'ai remerci avec une grande loyaut de coeur,
et, de ce jour, je me suis regarde comme engage  ne pas laisser
calomnier complaisamment devant moi; _le ct du caractre_ de l'homme
qui a dict cette action. Renseigne sur ses moeurs, par des gens qui le
voient de prs depuis longtemps et qui ne l'aiment pas, je sais qu'il
n'est ni dbauch, ni voleur, ni sanguinaire. Il m'a parl assez
longuement et avec assez d'abandon pour que j'aie vu en lui certains
bons instincts et des tendances vers un but qui serait le ntre.

Je lui ai dit: Puissiez-vous y arriver! mais je ne crois pas que vous
ayez pris le chemin possible. Vous croyez que la fin justifie les
moyens; je crois, je professe la doctrine contraire. Je n'accepterais
pas la dictature exerce par mon parti. Il faut bien que je subisse la
vtre, puisque je suis venue dsarme vous demander une grce; mais ma
conscience ne peut changer; je suis, je reste ce que vous me connaissez;
si c'est un crime, faites de moi ce que vous voudrez.

Depuis ce jour-l, le 6 fvrier, je ne l'ai pas revu; je lui ai crit
deux fois pour lui demander la grce de quatre soldats condamns  mort,
et le rappel d'un dport mourant. Je l'ai obtenue. J'avais demand pour
Greppo et pour Luc Desages, gendre de Leroux, en mme temps que pour
Marc Dufraisse. C'tait obtenu. Greppo et sa femme out t mis en
libert le lendemain. Luc Desages n'a pas t largi. Cela tient,
je crois,  une erreur de dsignation que j'ai faite en dictant au
prsident son nom et le lieu du jugement. J'ai rpar cette erreur dans
ma lettre, et, en mme temps, j'ai plaid pour la troisime fois
la cause des prisonniers de l'Indre. Je dis _plaid_, parce que le
prsident, et ensuite son ministre, m'ayant rpondu sans hsiter
qu'ils n'entendaient pas poursuivre les opinions et la prsomption
des intentions, les gens incarcrs comme suspects avaient droit  la
libert et allaient l'obtenir. Deux fois, on a pris la liste; deux fois,
on a donn des ordres sous mes yeux, et _dix fois_ dans la conversation,
le prsident et le ministre m'ont dit, chacun de son ct, qu'on avait
t trop loin, qu'on s'tait servi du nom du prsident pour couvrir
des vengeances particulires, que cela tait odieux et qu'ils allaient
mettre bon ordre  cette fureur atroce et dplorable.

_Voil toutes mes relations avec le pouvoir_, rsumes dans quelques
dmarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n'ai pas
fait autre chose que de courir de Carlier  Pitri, et du secrtaire du
ministre de l'intrieur  M. Baraguay, pour obtenir l'excution de ce
qui m'avait t octroy ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour
Fulbert Martin, acquitt et toujours dtenu ici; pour madame Roland,
arrte et dtenue; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais
pas et  qui je n'ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine,
c'est--dire, dans l'tat o j'tais, ma sant et ma vie.

Pour rcompense, on me dit et on m'crit de tous cts: Vous vous
compromettez, vous vous perdez, vous vous dshonorez, vous tes
bonapartiste! Demandez et obtenez pour nous; mais hassez l'homme qui
accorde, et, si vous ne dites pas qu'il mange des enfants tout crus,
nous vous mettons hors la loi.

Cela ne m'effraye nullement, je comptais si bien l-dessus! Mais cela
m'inspire un profond mpris et un profond dgot pour l'esprit de parti,
et je donne de bien grand coeur, non pas au prsident, qui ne me l'a
pas demande, mais  Dieu, que je connais mieux que bien d'autres, _ma
dmission politique_, comme dit ce pauvre Hubert. J'ai droit de la
donner, puisque ce n'est pas pour moi une question d'existence.

Je sais que le prsident a parl de moi avec beaucoup d'estime et que
ceci a fch des gens de son entourage. Je sais qu'on a trouv mauvais
qu'il m'accordt ce que je lui demandais; je sais que l'on me tordra le
cou de ce ct-l si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais
aussi qu'on rpand partout que je ne sors pas de l'lyse et que les
rouges accueillent l'ide de ma bassesse avec une complaisance qui
n'appartient qu' eux; je sais, enfin, que, d'une main ou de l'autre,
je serai gorge  la premire crise. Je vous assure que a m'est bien
gal, tant je suis dgote de tout et presque de tous en ce monde.

Voil l'historique qui vous servira  redresser des erreurs si elles
sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez
pas, je n'y tiens pas. Quant  ma pense prsente sur les vnements,
d'aprs ce que je vois  Paris, la voici:

Le prsident n'est plus le matre, si tant est qu'il l'ait t
vingt-quatre heures. Le premier jour que je l'ai vu, il m'a fait l'effet
d'un envoy de la fatalit. La deuxime fois, j'ai vu l'homme dbord
qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus; mais je vois
l'opinion et j'aperois de temps en temps l'entourage: ou je me trompe
bien, ou l'homme est perdu, mais non le systme, et  lui va succder
une puissance de raction d'autant plus furieuse, que la douceur du
temprament de l'homme sacrifi n'y sera plus un obstacle. Maintenant le
peuple et la bourgeoisie, qui murmurent et menacent  qui mieux mieux,
sont-ils d'accord pour ressaisir la Rpublique? ont-ils le mme but? le
peuple veut-il ressaisir le suffrage universel? la bourgeoisie veut-elle
le lui accorder? qui se mettra avec ou contre l'arme si elle gorge de
nouveau les passants dans les rues?

Que ceux qui croient  des lments de rsistance contre ce qui existe
esprent et dsirent la chute de Napolon! Moi, ou je suis aveugle ou je
vois que le grand coupable, c'est la France, et que, pour le chtiment
de ses vices et de ses crimes, elle est condamne  s'agiter sans
solution durant quelques annes, au milieu d'effroyables catastrophes.

Le prsident, j'en reste et j'en resterai convaincue, est un infortun,
victime de l'erreur et de la souverainet du but. Les circonstances,
c'est--dire les ambitions de parti, l'ont port au sein de la
tourmente. Il s'est flatt de la dominer; mais il est dj submerg 
moiti et je doute qu' l'heure qu'il est, il ait conscience de ses
actes.

Adieu, mon ami; voil tout pour aujourd'hui. Ne me parlez plus de ce
qu'on dit et crit contre moi. Cachez-le-moi; je suis assez dgote
comme cela et je n'ai pas besoin de remuer cette boue. Vous tes assez
renseign par cette lettre pour me dfendre s'il y a lieu, sans me
consulter. Mais ceux qui m'attaquent mritent-ils que je me dfende? Si
mes amis me souponnent, c'est qu'ils n'ont jamais t dignes de l'tre,
qu'ils ne me connaissent pas, et alors je veux m'empresser de les
oublier.

Quant  vous, cher vieux, restez o vous tes jusqu' ce que cette
situation s'claircisse, ou bien, si vous voulez venir pour quelque
temps, dites-le-moi. Baraguay-d'Hilliers ou tout autre peut, je crois,
demander un sauf-conduit pour que vous veniez donner un coup d'oeil 
vos affaires. Mais n'essayons rien de dfinitif avant que le danger d'un
nouveau bouleversement soit cart des imaginations.

GEORGE SAND.




CCCXLVIII

A M. ERNEST PRIGOIS, A LA PRISON DE CHTEAUROUX

                                Paris, 24 fvrier 1852.

Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m'a fait un
grand plaisir. On ne me souponne donc pas parmi vous?  la bonne
heure, je vous en sais gr, et je puiserai dans cette justice de mes
compatriotes un nouveau courage. Ce n'est pas la mme chose ici. Il y
a des gens qui ne peuvent croire au courage du coeur et au
dsintressement du caractre; et on m'abme par correspondance dans les
journaux trangers. Qu'importe, n'est-ce pas?

Si je vous voyais, je vous donnerais des dtails sur mes dmarches et
sur mes impressions personnelles, qui vous intresseraient; mais je peux
les rsumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses.

Le nom dont on s'est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de
raction n'est qu'un symbole, un drapeau qu'on mettra dans la poche
et sous les pieds le plus tt qu'on pourra. L'_instrument_ n'est pas
dispos  une ternelle docilit. Humain et juste par nature, mais
nourri de celle ide fausse et funeste que _la fin justifie les moyens_,
il s'est persuad qu'on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour
arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire
de cet homme la providence d'un peuple.

Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient dj de cet homme. On lui
cache la ralit des faits monstrueux qu'on accomplit en son nom, et il
est condamn  la mconnatre pour avoir mconnu la vrit dans l'ide.
Enfin, il boit un calice d'erreurs prsent  ses lvres, aprs avoir
bu le calice d'erreurs prsent  son esprit, et, avec la volont
personnelle du bien rv, il est condamn  tre l'instrument, le
complice, le prtexte du mal accompli par tous les partis absolutistes.
Il est condamn  tre leur dupe et leur victime. Dans peu, j'en ai
l'intime et tragique pressentiment, il sera frapp pour faire place 
des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le
soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d'hypocrites
formules d'admiration), afin de rendre sa mmoire responsable de tous
les crimes commis par eux  son insu.

Il me parat essayer maintenant d'une dictature temporaire dont il
espre pouvoir se relcher. Le jour o il l'essayera, il sera sacrifi,
et, pourtant, s'il ne l'essaye pas bientt, la nation lui suscitera une
rsistance insurmontable. Je vois l'avenir bien noir; car l'ide de
fraternit est touffe pour longtemps par le systme d'infamie, de
dlation et de lche vengeance qui prvaut. La pense de la vengeance
entre ncessairement bien avant dans les coeurs, et que devient, hlas!
le sentiment chrtien, le seul qui puisse faire durer une rpublique!

Je ne sais, quant  nous, pauvres perscuts du Berry, ce qui sera
statu sur notre sort. J'ai plaid notre cause au point de vue de la
libert de conscience, et je le pouvais _en toute conscience_, puisque
nous n'avons rien fait en Berry contre la personne du prsident depuis
les vnements de dcembre. Il m'a t rpondu qu'on ne poursuivait pas
les penses, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et
cependant je ne vois pas la ralisation des promesses qu'on m'a faites.
On me dit, ailleurs, que c'est fourberie et jsuitisme.

J'ai la certitude que ce n'est pas cela. C'est quelque chose de pis
pour nous, peut-tre. C'est impuissance. On a donn une hcatombe  la
raction: on ne peut plus la lui arracher.--Pourtant j'espre encore
_pour nous_ de mon plaidoyer, et j'espre _pour tous_ de la ncessit
d'une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient
facilement _ titre de grce_; mais, comme personne de chez nous ne
demande ainsi, je n'ai qu' faire le rle d'avocat sincre, et 
dmentir, autant qu'il m'est possible, les calomnies de nos adversaires.

Adieu, cher ami; brlez ma lettre; je la lirais au prsident; mais un
prfet ne la lui lirait pas, et y trouverait le prtexte  de nouvelles
perscutions. Je ne vous exhorte pas au courage et  la patience: je
sais que vous n'en manquez pas. Ma famille se joint  moi pour vous
embrasser de coeur. Esprons nous revoir bientt.




CCCXLIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES.

                                Paris, 24 fvrier 1852.

Mon ami,

Ce qu'on t'a dit qu'_il_ m'avait dit est vrai, du moins dans les termes
que tu me rapportes; mais il ne faut pas se flatter. Je n'ai pas le
droit, moi, de suspecter la sincrit des intentions de la _personne_.
Il me semble qu'il y aurait une grande dloyaut  invoquer ces
sentiments chez elle et  les dclarer perfides, aprs que je leur dois
le salut de quelques-uns.

Mais, en mettant  part tout ce qu'on peut dire et penser contre ou
pour cette personne, il me parat prouv maintenant qu'elle est ou sera
bientt rduite  l'impuissance, pour s'tre livre  des conseils
perfides, et pour avoir cru qu'on pouvait faire sortir le bon (dans le
but) du mal (dans les moyens).

Son procs est perdu aussi bien que le ntre; qu'en rsultera-t-il? des
malheurs pour tous! S'il y avait _un matre_ en France, on pourrait
esprer quelque chose; ce matre-l pouvait tre le suffrage universel,
quelque dnatur et dvi qu'il ft de son principe; quelque aveugle
et press de travailler  son bonheur matriel que ft le peuple, on
pouvait se dire: Voil un homme qui rsume et reprsente la rsistance
populaire  l'ide de libert; un homme qui symbolise le besoin
d'autorit temporaire que le peuple semble prouver: que ces deux
volonts soient d'accord et, par le fait, ce sera la dictature du
peuple, une dictature sans idal mais non pas sans avenir, puisqu'en
acqurant le bien-tre dont il est priv, le peuple acquerra forcment
l'instruction et la rflexion.

Il m'a sembl, il me semble encore, bien que je n'aie pas revu la
_personne_ depuis le 5 fvrier, que les lecteurs et l'lu sont assez
d'accord sur le fond des choses; mais tous deux ignorent les moyens, et
s'imaginent que le but justifie tout. Ils ne voient pas que le jeu des
instruments qu'ils emploient, et la fatalit, se montrent ici plus
justes et plus logiques qu'on ne pouvait s'y attendre. Les instruments
trahissent, paralysent, corrompent, conspirent et vendent. Voil ce que
je crois, et je m'attends  tout, except au triomphe prochain de l'ide
fraternelle et chrtienne, sans laquelle nous n'aurons pas de rpublique
durable. Nous passerons par d'autres dictatures, Dieu sait lesquelles!
Quand le peuple aura fait de douloureuses expriences, il s'apercevra
qu'il ne peut pas se personnifier dans un homme et que Dieu ne veut pas
bnir une erreur qui n'est plus de notre sicle.

En attendant, c'est nous, rpublicains, qui serons encore victimes de
ces orages. Probablement, nous serions sages si nous attendions, pour
rappeler le peuple  ses vrais devoirs, qu'il comprt ses erreurs et
qu'il se repentt de lui-mme de nous avoir considrs comme une poigne
de sclrats qu'il fallait abandonner, livrer, dnoncer aux fureurs de
la raction.

Bonsoir, mon ami; je t'embrasse et regrette bien que tu sois toujours
l-bas quand je suis ici. Ma sant ne se rtablit pas encore, je me suis
beaucoup fatigue pour obtenir jusqu'ici beaucoup moins qu'on ne m'avait
promis; je m'en prends surtout au dsordre effrayant qui rgne dans
cette sinistre branche de l'administration, et  la proccupation o les
lections tiennent le pouvoir. Je crois que l'amnistie viendra ensuite.
Si elle ne vient pas, je recommencerai mes dmarches pour arracher du
moins  la souffrance et  l'agonie le plus de victimes que je pourrai;
on m'en rcompense par des calomnies, c'est dans l'ordre, et je n'y veux
pas faire attention.

On joue une nouvelle pice de moi la semaine prochaine, une pice _gaie_
et _bouffonne[1]_ que j'ai faite avec la mort dans l'me, les directeurs
de thtre refusant mes pices, sous prtexte qu'elles rendent triste.
Ces pauvres spectateurs! ils ont le coeur si tendre! ils sont si
sensibles, ces bons bourgeois! Il faut prendre garde de les rendre
malades!

Bonsoir encore, cher ami; je t'envoie cette lettre par une occasion
sre. Embrasse ta chre Peppina pour moi. Maurice est trs fier de ton
compliment.

  [1] _Les Vacances de Pandolphe_.




CCCL

AU PRINCE LOUIS-NAPOLON BONAPARTE PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

                                Paris, mars 1852.

Prince,

Ils sont partis pour le fort de Bictre, ces malheureux dports de
Chteauroux, partis enchans comme des galriens, au milieu des larmes
d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et
froce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait
_bon effet_; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit!

Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le
sent, except vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison,
souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre
rgne ait dchir ses entrailles et qui, au lieu de dsirer, comme les
intrts de son parti le voudraient peut-tre, qu'on vous rende odieux
par de telles mesures, s'indigne de voir le faux rle qu'on veut vous
faire dans l'histoire,  vous qui avez le coeur grand autant que la
destine.

A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignit humaine, cette
haine politique qui dtruit toutes les notions du juste et du vrai,
cette inauguration du rgne de la terreur dans les provinces, le
proconsulat des prfets, qui, en nous frappant, dblayent le chemin pour
d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez
mconnus pour chtier les emportements de quelques-uns? Et les gens
qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels?
Ce systme de barbarie politique plat  la bourgeoisie, disent les
rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de
quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulires 
repatre, leurs futures conspirations  servir. Elle se compose de gens
obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprims par les plus
apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec
honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs
et qui, ferrs comme des forats sous l'oeil des prfets, tendent avec
orgueil leurs mains aux chanes.

On a destitu  la Chtre un sous-prfet, j'en ignore la raison; mais
le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonn qu'on tt les
chanes et qu'on donnt des voitures aux prisonniers.

Les paysans tonns venaient regarder de prs ces victimes. Le
commissaire de police criait au peuple:. Voil ceux qui out viol et
ventr les femmes!

Les soldats disaient tout bas: N'en croyez rien! on n'a pas viol,
on n'a pas ventr une seule femme. Ce sont l d'honntes gens, bien
malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous
les plaignons et nous les respectons. A Chteauroux, on a remis les
chanes. Les gendarmes qui ont reu ces prisonniers  Paris ont t
tonns de ce traitement.

Le gnral Canrobert n'a vu personne. On le disait envoy par vous pour
rviser les sentences rendues par l'ire des prfets et la terreur des
commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se mfier des
fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit,  moi; je le
disais  tout le monde, heureuse d'avoir  vous justifier. Comment ces
_missi dominici_,  l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission?
Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consult que les passions, et,
pendant qu'une commission de recours en grce tait institue et
recevait les demandes et les rclamations, vos envoys de paix, vos
ministres de clmence et de justice aggravaient ou confirmaient les
sentences que cette commission et peut-tre annules.

Pensez  ce que je vous dis, prince, c'est la vrit. Pensez-y cinq
minutes seulement! Un tmoignage de vrit, un cri de la conscience qui
est en mme temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien
cinq minutes de l'attention d'un chef d'tat.

Je vous demande la grce de tous les dports de l'Indre, je vous la
demande  deux genoux, cela ne m'humilie pas. Dieu vous a donn le
pouvoir absolu: eh bien, c'est Dieu que je prie, en mme temps que l'ami
d'autrefois. Je connais tous ces condamns: il n'y en a pas un qui ne
soit un honnte homme, incapable d'une mauvaise action, incapable de
conspirer contre l'homme qui, en dpit des fureurs et des haines de son
parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grce
comme vainqueur.

Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus
inoffensifs; le mcontentement d'un prfet de vingt-deux ans qui fait du
zle de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises
gens gars, stupides, qui prtendent reprsenter la population, et que
la population ne connat seulement pas, ne sont-ce pas l de grands
sacrifices  faire quand il s'agit pour vous d'une action bonne, juste
et puissante?

Prince, prince, coutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous
prie  genoux; la femme cent fois calomnie, qui est toujours sortie
pure, devant Dieu et devant les tmoins de sa conduite, de toutes les
preuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et
qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera
peut-tre une trace dans l'avenir.

Et vous aussi, vous serez calomni! et, que je vous survive ou non, vous
aurez une voix, une seule voix peut-tre dans le parti socialiste qui
laissera sur vous le testament de sa pense. Eh bien, donnez-moi de quoi
me justifier auprs des miens, d'avoir eu espoir et confiance en votre
me. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves
clatantes que vous m'avez fait pressentir pour l'avenir et que mon
coeur, droit et sincre, n'a pas repousses comme un leurre, comme une
banale parole de commisration pour ses larmes.




CCCLI

AU MME

                                Paris, mars 1852.

Prince,

Je vous remercie du fond du coeur des grces que vous avez daign
accorder  ma requte.

Accordez-moi, accordez  vous-mme,  votre propre coeur, celle des
treize dports de l'Indre, condamns par la commission mixte de
Chteauroux. Ils ont adress en vain leur recours  la commission des
grces. Ils m'crivent que le gnral Canrobert, qui n'a voulu voir 
Chteauroux que les autorits, contrairement  ce qui m'avait t dit de
sa mission par trois de vos ministres, leur est annonc comme devant les
voir au fort de Bictre, o ils ont t transfrs.

Est-ce le moment d'invoquer la soumission, quand ils viennent, ces
malheureux, d'tre ferrs comme des forats sous les yeux du prfet et
de traverser ainsi la France, eux, hommes honorables et incapables de
la pense d'une mauvaise action? Cet affreux systme qui assimile la
_prsomption_ de l'opinion politique, aux crimes les plus abjects, ne
voulez-vous pas qu'il cesse, et qu'on cesse de croire que vous l'avez
autoris, que vous l'avez connu?

Prince, faites voir que vous avez le sens dlicat de l'honneur franais.
N'exigez pas que vos ennemis--si toutefois ces vaincus sont vos
ennemis--deviennent indignes d'avoir t combattus par vous. Rendez-les
 leurs familles sans exiger qu'ils se _repentent_; de quoi? d'avoir t
rpublicains? Voil tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et
vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments
arrachs par la peur.

Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit rest personnellement
attach, malgr tous ces coups frapps sur son glise. C'est moi, le
seul  qui l'on n'ait pas song  faire peur, et qui, n'ayant trouv en
vous que douceur et sensibilit, n'a aucune rpugnance  vous demander 
genoux la grce de mes amis.




CCCLII

A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHTRE.

                                Nohant, 5 avril 1852.

Mon ami,

Ta volont soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque
tu obis  une conviction. Mais je la dplore en un sens, et je veux
te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre  demi-mot
dsormais.

Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes
expiations et de grands chtiments. _La notion du droit ne peut renatre
que par des actes terribles de justice_.

En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois lgitime et possible
entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le chtiment, c'est la
vengeance.

Je veux, je dois te dire que je me spare entirement de cette opinion
et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en
France. Le gouvernement de tous a toujours t et sera toujours l'idal
et le but de ma conscience. Pour que tous soient initis  leurs droits
et  leurs propres intrts, il faut du temps, il en faut cent fois
plus que nous ne l'avions prvu en proclamant le principe souverain du
suffrage universel. Il a mal fonctionn, tant pis pour nous et pour
lui-mme. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se
tournera encore contre nous, cela est vident, certain. Vous en
conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le dtruire
momentanment pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous
les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac,
qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choqu autant que celle-ci, et
qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute
rvolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces
moyens, qui sont devenus  la mode et qui tendent  passer dans nos
moeurs politiques.

Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamns par le
ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la
Rpublique revient sur ce cheval-l, elle devient une affaire de parti
qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera aprs elle que
le nant, le hasard et la conqute par l'tranger. Vous portez donc
dans vos flancs, vous autres qui tes irrits, la mort de la France.
Puissiez-vous attendre longtemps le jour de rmunration que vous croyez
souverain et que je crois mortel! J'espre que les masses s'claireront
jusque-l, en dpit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances
sont le rsultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur
corruption, et que, le jour ou elles seront aptes  se gouverner
elles-mmes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec
la terreur en croupe.

Jusque-l, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous
ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que
Mazzini ressuscite soit vide: la question de savoir s'il faut tre
politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut tre dsormais purement
_politique_. Je prononce dans mon me qu'il faut tre, quant  prsent,
socialiste _non politique_, et l'exprience des annes qui viennent
de s'couler me ramne  mes premires certitudes. On ne peut tre
politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit
de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la
conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prvaloir
que de commencer par le violer. Quelque honntes, quelque sincres
qu'ils soient, ils cessent de l'tre ds qu'ils entrent dans l'action
contemporaine. Ils ne peuvent plus l'tre,  peine de recommencer
l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les
contraint  admettre le principe des jsuites, de l'inquisition, de 93,
du 18 brumaire et du 2 dcembre. _Qui veut la fin veut les moyens_. Ce
principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec
la morale ne vivra jamais en France, malgr l'apparence d'immoralit de
cette nation trouble et fatigue.

Donc, la dictature est illgitime, devant Dieu et devant les hommes;
elle n'est pas plus lgitime aux mains d'un roi que dans celles d'un
parti rvolutionnaire, Elle a sa lgitimit fatale dans le pass, elle
ne l'a plus dans le prsent. Elle l'a perdu le jour o la France a
proclam le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une
vrit, n'et-elle vcu qu'un jour, prend son rang et son droit dans
l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les
ttonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est
entach et entrav invitablement; mais malheur  qui la supprime,
mme pour un jour! L reparat le grand sens des masses, car elles
abandonnent celui qui commet cette profanation; l est toute la cause de
l'indiffrence avec laquelle le peuple a vu violer sa reprsentation au
2 dcembre. Elle n'tait pas encore le produit du suffrage restreint;
mais elle avait dcrt la mort du suffrage universel, et le peuple
s'est plus volontiers laiss prendre  l'appt d'un faux suffrage
universel, qui du moins n'avait pas t dbaptis, et dont il n'a pas
compris les restrictions mentales.

Mais, me diras-tu peut-tre, je ne suis pas de ceux qui voudraient
revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du
suffrage universel. Pour ce qui te concerne, j'en suis persuade; mais
alors je te dclare que tu es impuissant, parce que tu es illogique.
Cette nation-ci n'est pas rpublicaine, et, pour qu'elle le devnt, il
faudrait la libert de la propagande; plus que cette libert, car elle
ne sait pas lire et n'aime pas  couter. Il faudrait l'encouragement
donn d'en haut  la propagande; il faudrait peut-tre la propagande
impose par l'tat. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour
agir ainsi? Une dictature rvolutionnaire, je n'en vois pas d'autre.
Qui la crera? une rvolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la
majorit du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra tre alors que par
une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une
surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant
lesquels, pour prparer le bon rsultat du suffrage, nous ferons de la
terreur sur les riches, et par consquent de la misre sur les pauvres.
Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit
une belle parole en mettant trois mois de misre au service de l'_ide_;
mais est-ce qu'il y a eu de l'cho en France? est-ce que le pauvre ne
sera pas toujours press de se dbarrasser, par le vote, d'un pouvoir
qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions
immdiates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on
ne peut pas faire une rvolution sociale avec les moyens de la politique
actuelle; ce qui a t vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but
de cette rvolution est une vrit qui n'a pas encore t exprimente
sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour tre
inaugure par les moyens du pass, et par nous-mmes, qui sommes encore
 trop d'gards les hommes du pass. Nous en avons la preuve sous les
yeux. Voici un systme qui, au fond, porte en lui-mme un principe de
socialisme matrialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destine
propre, son innit fatidique, son unique moyen d'tre, quoi qu'il fasse
pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le
rongent lui-mme. Le jour o il laissera trop peser la balance de son
instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple
ou qu'il prisse. Il le sait bien et il frmit sur sa base  peine jete
dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible  consolider sans
violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux
extrmes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est
l'oeuvre des souvenirs du pass, impuissant  entraver comme  fonder
l'avenir, et  obtenir un autre rsultat que le dsordre moral et le
chaos intellectuel. Si l'ordre matriel russit a s'y faire, et j'en
doute, quel sera le progrs vritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir
puisse lui savoir gr.  prsent que je le regarde et que je le juge
avec calme, je vois son oeuvre et son rle dans l'histoire. Il est une
ncessit matrielle des temps qui l'ont produit. Il est une vritable
lacune dans le sens providentiel des vnements humains.

Il y a des jours, des mois, des annes dans la vie des individus, comme
dans celle des nations, o la destine semble endormie et la Providence
insensible  nos maux et  nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous
sommes forcs, par la fatigue et l'absence de secours extrieurs, de
nous abstenir nous-mmes de travailler  notre salut; sous peine de
prcipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces
phases. Le temps devient le seul matre, le temps qui au fond, n'est
que le travail invincible de cette mystrieuse Providence voile  nos
regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le
peuple, que nous avons essay d'clairer,  un enfant trs difficile 
manier, trs aveugle, assez ingrat, fort goste et innocent, en somme,
de ses propres fautes, parce que son ducation a t trop tardive et ses
instincts trop peu combattus; un vritable enfant, en un mot: tous se
ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont t tents, dans
l'troite limite o de sages parents peuvent lutter contre la socit
corrompue qui leur dispute et leur arrache l'me de cet enfant, n'est-il
pas des jours o nous sentons qu'il faut le laisser  lui-mme et
esprer sa gurison de sa propre exprience? Dans ces jours-l, n'est-il
pas vident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'loignent
de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de persvrance et de persuasion comme
celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence?
L'enfant s'est donn  de mauvais conseils,  de perfides amis. Faut-il
venir sous ses yeux frapper, briser, anantir ceux qui l'ont accapar?
Sera-ce un moyen, de reconqurir sa confiance? Bien loin de l! il les
plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et
il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation
que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sr et
le plus navement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons
compltement supplants par eux, de laisser l'enfant gar, souffrir de
leurs trahisons et s'clairer sur leur perfidie?

Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le
sentiment vanglique qui puisse sauver cette nation de sa dcadence. Il
ne faut pas croire que nous sommes  la veille de la dcadence: nous y
sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter;
mais l'humanit ne compte plus ses revers et ses conqutes par priodes
de sicles. Elle marche  la vapeur aujourd'hui et quelques annes la
dmoralisent, comme quelques annes la ressuscitent. Nous entrons dans
le Bas-Empire  pleines voiles; mais c'est  pleines voiles que nous en
sortirons. Les ides vraies sont mises pour la plupart, laissons-leur
le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et
sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent,
elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les
circonstances fatales o nous sommes, et o nous sommes par notre faute,
nous allons les engourdir encore et mettre  leur place, des intrts
matriels et des passions violentes. Arrire ces mots de haine et
de vengeance qui nous assimilent  nos perscuteurs. La haine et la
vengeance ne sont jamais sanctifies par le droit, elles sont toujours
une ivresse, l'exercice maladif de facults brutales et incohrentes.
Il n'en peut sortir que du mal, le dsordre, l'aveuglement, les crimes
contre l'humanit, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance.

Mon Dieu, les excs de notre premire rvolution ne nous ouvriront-ils
jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas jou un rle si violent,
qu'elles y ont tu l'ide, et que Robespierre, aprs avoir dbut par
fltrir la peine de mort, en arrive  la regarder comme une ncessit
politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en dtruisant
toute une caste! Une caste nouvelle s'est forme le lendemain, et,
aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, aprs avoir cd la place
 celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empcher de lui
survivre et de procrer!

93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille  recommencer,
a cependant avort, grce aux passions, et vous parlez de garder vos
passions comme un devoir de conscience! Cela est insens et coupable.
Croyez-vous que, le lendemain du jour o vous vous serez bien vengs,
le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui
faire goter les douceurs de la fraternit? Il sera cent fois pire
qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colre 
son service.

Mieux vaut qu'il rflchisse dans l'esclavage que d'agir dans le dlire,
puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en
affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de
main. Mieux vaut que les prtendants se dvorent entre eux, plutt
que des rvolutions prtoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas
dispos  y intervenir. Elles passeront sur sa tte et s'affaisseront
sur ses propres mines. Alors le peuple s'veillera de sa mditation, et,
comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut
pas dtruire ds qu'il a commenc  respirer vritablement, il mettra
par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantmes d'un jour
qui ne pourront plus conspirer contre lui.

Mais cela ne fait, pas les affaires des _hommes d'action_ de ce
temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il
leur faut un rle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la
France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imagin
qu'ils avaient sauv la socit dans les horribles journes de juin,
en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas
oubli, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son
droit. Elle se mfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique,
elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire
craser dans la lutte, puisque c'est son destin ternel. Elle n'est pas
si goste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son pais bon sens,
que nous dans nos agitations fivreuses. Elle attend son jour, elle sent
que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hter.
Elle sait qu'elle se ft fait mitrailler en dcembre au profit de
Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec
une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir
oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bte et
aussi sage que le peuple: je sais attendre.

Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi
la majorit du peuple franais sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus
dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignit qu'un homme de
parti? J'espre que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres?
J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous
en apercevons gure.

Pourquoi tes-vous plus presss que nous? C'est que vous tes pour la
plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir
et de rputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur,
d'activit, de courage et de dvouement; noble ambition sans doute que
celle-l, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel
d'agir  tout prix et de croire  soi-mme plus qu'il n'est toujours
sage et lgitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honntes gens que
vous tes! vous tes peu chrtiens! vous croyez que rien ne peut se
faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dgotez
quand on vous mconnat. Les vanits qui vous coudoient vous abusent,
vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vcu  l'aise dans cette
Assemble constituante qui a commenc  gorger le socialisme sans s'en
douter, ou plutt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas
encore socialistes  cette poque, vous vous tes retremps plus tard
dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre
seul ouvrage durable; mais il tait trop tard et trop tt pour que cela
produisit un bien immdiat, vous aviez dj fait divorce  votre insu
avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu fconder, et qui
s'teignait dans la mfiance; pour se jeter dans la passion ou se
laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux;
selon vos lumires et vos forces; mais vous tiez pousss par les
passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou
moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes invitables; qu'elles
vous soient mille fois pardonnes!

Je ne suis pas de ceux qui s'entr'gorgent dans les bras de la mort.
Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-l.
Votre sagesse, par consquent votre force, serait de les apaiser en
vous-mmes, pour attendre l'issue du drame qui se droule aujourd'hui
entre le principe de l'autorit personnelle et le principe de la libert
commune: cela mriterait d'tre mdit  un point de vue plus lev
que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles
instrumens de la logique des causes!

Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'tre meilleurs, pour tre
plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez 
plaisir dans des motions ardentes et dans des rves de chtiment que la
Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais,
j'espre, entre vos mains.

Adieu, mon ami! d'aprs toute cette philosophie que j'avais besoin de me
rsumer et de te rsumer en rentrant dans le repos de la campagne,
tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne
souffre gure dans les autres. Hlas! je ne m'en arrange pas, et j'ai
vu plus de larmes, plus de dsespoirs, plus de misres, dans ma petite
chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. L, tu as vu les
hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les
dents aprs tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma
part, aprs tant de persvrance et de patience dont il a fallu m'armer
pour aboutir  de si minces allgements. Je ne m'en croyais pas capable;
aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa
rcompense. Le calme s'est fait dans mon me, et la foi m'est revenue.
Je me retrouve aimant le peuple et croyant  son avenir comme  la
veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont port
tant de coeurs froisss  le mpriser et  le maudire!

Je t'embrasse et je t'aime.




CCCLIII

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 23 mai 1852.

Cher ami,

Je ne voudrais pas vous crire en courant, et pourtant, ou il faut que
je vous crive trop vite, ou il faut que je ne vous crive pas; car le
temps me manque toujours et je ne puis arriver  une seule journe o
je ne sois pas talonne, ahurie par un travail press, des affaires 
subir, ou quelque service  rendre. Ma sant, ma vie y succombent. Ne me
grondez pas par-dessus le march.

On a tort de s'irriter dans les lettres contre ceux qu'on aime. Il est
vident pour moi que, dans votre dernire, vous faites un malentendu
norme de quelque rflexion que je ne peux me rappeler assez
textuellement, pour m'expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites
dire, je ne vous l'ai pas dit comme vous l'entendez, j'en suis certaine,
ou bien votre colre serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur
vous rend irritable et ombrageux, mme avec les coeurs qui vous aiment
et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre
patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole?

J'ai cru rver en voyant votre interprtation d'une phrase, o j'ai d
vous dire, o je crois vous avoir dit qu'il ne s'agit plus de savoir
qui aura l'initiative; qu'aujourd'hui, ce serait une vaine gloire de
s'attribuer, soit comme Franais, soit comme Italien, des facults
suprieures pour cette initiative, et que tout rveil doit tre un acte
de foi collectif.

Je ne sais ce que j'ai dit; mais je veux tre pendue si j'ai pu vouloir
dire autre chose, et s'il y a l dedans un reproche, un doute pour vous;
je ne vous comprends pas de vous fcher ainsi contre moi, quand j'ai
si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous; quand il est si
chanceux d'y parvenir sans que les lettres soient interceptes; quand
des semaines et des mois doivent se passer sans que j'aie d'autre
souvenir de vous qu'une lettre de reproches trop vhments et nullement
mrits. Je n'ai pas reu l'article que vous m'avez envoy. Je crois
l'avoir lu en entier dans un extrait de journal qu'on m'avait envoy de
Belgique quelque temps auparavant, lorsque j'tais  Paris. J'ignore si
on m'a envoy la rponse collective dont vous vous plaignez. Je n'ai
rien reu; une lettre que m'avait crite Louis Blanc, et dont il me
parle aujourd'hui dans une autre lettre trangre  toute politique, a
t saisie apparemment par la police: je ne l'ai pas reue. J'ai cherch
dans les journaux que je suis  mme de consulter ici cette rponse,
tronque ou non. Je ne l'ai point trouve. Je n'en sais donc pas le
premier mot. Vous me dites, et l'on me dit d'ailleurs, qu'elle est
mauvaise, _archi-mauvaise_. Je n'ai pas besoin vis--vis de vous de la
dsavouer. Elle est signe dites-vous, par des gens que j'aime, c'est
vrai, mais plus ou moins: quelques-uns beaucoup, d'autres pas du tout.
Quelle qu'elle soit, du moment qu'elle vous mconnat, vous outrage et
vous calomnie, je la condamne et suis fche de ne l'avoir pas
connue lorsque j'ai crit  Louis Blanc en mme temps qu' vous, par
l'intermdiaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec
franchise. Cela viendra.

Pour le moment, ce n'est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce
malheureux crit, et que, d'ailleurs, les correspondances sont si peu
sres. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge
en famille, et que nos panchements les plus intimes peuvent rjouir la
police de nos perscuteurs les plus acharns.--Et puis j'arrive trop
tard dans ces dbats; je suis place trop loin des faits par ma
retraite, mon isolement, et tant d'autres proccupations, moins
importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je
ne peux m'y soustraire.

Enfin, mes amis, m'couteriez-vous si j'arrivais  temps pour retenir
vos plumes irrites et brlantes? Hlas! non. Il y a dix ans que je crie
dans le dsert que les divisions nous tueront. Voil qu'elles nous ont
tu, et qu'on s'gorge encore, tout sanglants et couchs sur le champ de
bataille! quel affreux temps! quel affreux vertige!

Mon ami, fchez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la premire
fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce
crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mche pas le mot, c'est
un crime, s'il est vrai qu'on vous accuse de lchet, de trahison,
d'ambition mme.

J'ai la conviction, la certitude que vous ne savez ce que c'est que
l'ambition personnelle, et que votre me est sainte dans ses passions et
dans ses instincts comme dans ses principes. On ne peut, sans tre en
proie  un accs de folie, douter de la puret de votre caractre. Mais
n'est-ce pas une faute, une faute grave de provoquer un accs de folie
chez son semblable, quel qu'il soit? Ne deviez-vous pas prvoir cette
raction de l'orgueil bless, du patriotisme saignant, de la doctrine
intolrante si vous voulez, chez des hommes qu'une dfaite pouvantable,
_l'abandon du pays_, vient de frapper dans ce qui faisait tout leur
tre, toute leur vie? tait-ce le moment de retourner sans piti le fer
dans la plaie et de leur crier: Vous avez perdu la France!

Vos reproches vous paraissent si justes, que vous regardez comme un
devoir de les avoir exprims, en dpit de la solidarit qu'il et t
beau de ne pas rompre violemment au milieu d'un dsastre horrible, en
dpit du sentiment chrtien et fraternel qui devrait dominer tout dans
le parti de l'avenir, en dpit enfin des convenances politiques qui
dfendent de montrer ses plaies au vainqueur, avide de les regarder et
d'en rire! Eh bien, peut-tre avez-vous raison en thorie, peut-tre
est-il des temps et des choses si ncessaires  saisir, qu'il y ait un
farouche gosme  marcher ainsi sur les blesss et sur les cadavres
pour arriver au but. Mais, si ces reproches que vous faites ne sont pas
justes! s'ils partent d'une prvention ardente, comme il en est entr
plus d'une fois dans l'me des saints! les saints ont beau tre des
saints, ils sont toujours hommes, et ils mettent souvent, nous le voyons
 chaque instant dans l'histoire, une violence funeste, une intolrance
impitoyable dans le zle qui les dvore. Je ne sais plus lequel d'entre
eux a nomm l'orgueil, la _maladie sacre_, parce qu'elle atteint
particulirement les mes puissantes et les esprits suprieurs. Les
petits n'ont que la vanit; les grands ont l'orgueil, c'est--dire une
confiance aveugle dans leur certitude.

Eh bien, vous avez t atteint de cette maladie sacre; vous avez commis
le pch d'orgueil le jour ou vous avez rompu ouvertement avec le
socialisme. Vous ne l'avez pas assez tudi, dans ses manifestations
diverses, il semble mme que vous ne l'ayez pas connu. Vous l'avez jug
en aveugle, et, prenant les dfauts et les travers de certains hommes
pour le rsultat des doctrines, vous avez frapp sur les doctrines, sur
toutes, quelles qu'elles fussent, avec l'orgueil d'un pape qui s'crie:
_Hors de mon glise, point de salut!_ Il y avait longtemps que je voyais
se dvelopper votre tendance vers un certain cadre d'ides pratiques
exclusives. Je ne vous ai jamais tourment de vaines discussions  cet
gard. Je ne connaissais pas assez l'Italie, je ne la connais pas encore
assez pour oser dire que ce cadre ft insuffisant pour ses aspirations
et ses besoins; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les
plus avancs, les plus forts de cette nation, j'ai cru devoir vous dire,
lorsque vous parliez  l'Italie: Dites toujours ce que vous croyez tre
la vrit. Oui, j'ai d vous dire cela, et je vous le dirais encore si
vous parliez  l'Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu
qu'on se batte bien, tout stimulant ardent et sincre concourt  la
victoire. Mais, dans la dfaite, ne faut-il pas devenir plus attentif
et plus scrupuleux? Songez que vous parlez maintenant non plus  une
nation, mais  un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables
 celles de l'Italie livre  l'tranger, que ce que vous pouviez crier
alors comme le pape de la libert romaine n'a plus de sens pour des
oreilles franaises, tourdies, brises par le canon de la guerre
civile.

coutez-moi, mon ami; ce que je vais vous dire est trs diffrent de ce
que vous disent probablement mes amis  Londres et en Belgique. A coup
sr, c'est tout  fait l'expos de ce que pensent la plupart de mes amis
et connaissances politiques en France.

Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l'ide. La
France est dans la boue, dites-vous? c'est possible; mais elle ne
s'arrte pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n'y a
pas le chemin sans boue, comme il n'y en a pas sans rochers et sans
prcipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction
lgitime de tous les pouvoirs, l'lection populaire, la dlgation
directe. C'est l'enfance de la libert, dit-on? Oui, c'est vrai, la
France lectorale marche comme l'enfance, mais elle marche; aucune autre
nation n'a encore march aussi longtemps dans cette voie nouvelle,
l'lection populaire! La France va probablement voter l'empire  vie,
comme elle vient de voter la dictature pour dix ans; et je parie qu'elle
sera enchante de le faire; c'est si doux, si flatteur pour un ouvrier,
pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa navet, dans sa
btise, si vous voulez: C'est moi maintenant qui fais les empereurs!

On vous a dit que le peuple avait vot sous la pression de la peur, sous
l'influence de la calomnie! Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et
calomnie avec excs; mais le peuple et vot sans cela comme il a vot.
En 1852, ce 1852 rv par les rpublicains comme le terme de leurs
dsirs et le signal d'une rvolution terrible, la dception et t
bien autrement pouvantable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le peuple et
probablement rsist  la loi du suffrage restreint, il et vot envers
et contre tous; mais pour qui?

Pour Napolon, qui avait pris les devants, avec un  propos
incontestable, en demandant le retrait de cette loi  son profit, et
qui, certes, ne l'et pas demand s'il n'et t sr de son affaire.
Le peuple est ignorant, born comme science, comme prvision, comme
discernement politiques. Il est fin et obstin dans le sentiment de son
droit acquis. Il avait lu ce prsident  une grande majorit. Il
tait fier de son oeuvre..., il avait tt sa force. Il ne l'et pas
compromise en parpillant ses voix sur d'autres candidats. Il n'avait
qu'un but, qu'une volont sur toute la ligne: se grouper en faisceau
immense, en imposante majorit pour maintenir sa volont. Un peuple
n'abandonne pas en si peu d'annes l'objet de son engouement, il ne se
donne pas un dmenti  lui-mme. Depuis trois ans, la majorit du peuple
de France n'a pas bronch. Je ne parle pas de Paris, qui forme une
nation diffrente au sein de la nation, je parle de cinq millions de
voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du
territoire, et toutes prtes  maintenir le principe de dlgation en
faveur d'un seul. Voil la seule lumire que la masse ait acquise, mais
qui lui est bien et irrvocablement acquise. C'est sa premire dent.
Ce n'est qu'une dent, mais il en poussera d'autres, et le peuple, qui
apprend aujourd'hui  faire les empereurs, apprendra fatalement par la
mme loi  les dfaire.

Notre erreur,  nous socialistes et politiques, tous tant que nous
sommes, a t de croire que nous pouvions en mme temps initier et
mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut
qu'elle nous console de tout: nous avons initi le peuple  cette ide
d'galit des droits par le suffrage universel. Cette ide, fruit de
dix-huit ans de luttes et d'efforts, sous le rgime constitutionnel,
ide dj souleve sous la premire rvolution, tait mre, tellement
mre, que le peuple l'a accepte d'emble et qu'elle est entre dans sa
chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n'aurions pas
d esprer davantage.

De la possession d'un droit  l'exercice raisonnable et utile de ce
droit, il y a un abme. Il nous et fallu dix ans d'union, de vertu, de
courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour
combler cet abme. Nous n'avons pas eu le temps, parce que nous n'avons
pas eu l'union et la vertu; mais ceci est une autre question.

Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n'a fait que
reculer dans la science de l'exercice de son droit; mais aussi il a
avanc dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des
faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les
vnements et les hommes, il a jug tout en gros, en masse. Il a vu une
assemble lue par lui se suicider avec rage, plutt que de laisser
vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s'est prsent les
mains pleines de menaces et de promesses, criant  ce peuple incertain
et troubl: Laissez-moi faire, je vais chtier les assassins de votre
droit; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous,
de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs,
c'est le vtre! Et, le peuple a tendu les mains en disant: Soyez
dictateur, soyez le matre. Usez et abusez; nous vous rcompensons ainsi
de votre dfrence.

Cela, voyez-vous, c'est dans le caractre de la masse, parce que c'est
dans le caractre de tout individu formant la masse de ce proltariat
dans l'enfance. Il a les instincts de l'esclave rvolt, mais il n'a pas
les facults de l'homme libre. Il veut se dbarrasser de ses matres,
mais c'est pour en avoir de nouveaux; fussent-ils pires, il s'en
arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis, il
croit  leur reconnaissance, parce qu'il est bon, en somme! Voil la
vrit sur la situation. On ne corrompt pas, on n'pouvante pas une
nation en un tour de main. Ce n'est pas si facile qu'on croit; c'est
mme impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d'une
situation; ils n'en auront jamais assez pour crer du jour au lendemain
cette situation.

Depuis les journes de juin 1848 et la campagne de Rome, j'avais vu trs
clair, non par lucidit naturelle, mais par l'absence involontaire et
invincible d'illusions, dans cette disposition des masses. Vous m'avez
vue sans espoir depuis ces jours-l, prdisant de grandes expiations;
elles sont arrives. Il m'en a cot de passer d'immenses illusions 
cette dsillusion complte. J'ai t dsole, abattue; j'ai eu mes jours
de colre et d'amertume, alors que mes amis, ceux qui taient encore au
sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient dj les rves
de d'exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donn
sa dmission devant des questions d'honneur et d'humanit, que peuvent
les partis? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien.

En tant que nation active et militante, la France a donc donn sa
dmission. Mais tout n'est pas perdu; elle a gard, elle a sauv la
conscience, l'apptit, si vous voulez, de son droit de lgislature.
Elle veut s'initier  la vie politique  sa manire; nous aurons beau
fouetter l'attelage, il n'ira jamais que son pas.

 prsent, coutez, mon ami, coutez encore, car ce que je vous dis, ce
sont des faits, et la passion les nierait en vain. Ils sont clairs comme
le soleil. Cinq  six millions de votants, reprsentant la volont de
la France en vertu du principe du suffrage universel (je dis cinq  six
millions pour laisser un ou deux millions de voix aux ventualits de la
corruption et de l'intimidation), cinq  six millions de voix ont dcid
du sort de la France.

Eh bien, sur ce nombre considrable de citoyens, cinq cent mille;, _tout
au plus_, connaissent les crits de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc,
de Vidal, de Proudhon, de Fourier, et de vingt autres plus ou moins
socialistes dans le sens que vous signalez. Sur ces cinq cent mille
citoyens, cent mille tout au plus ont lu attentivement et compris
quelque peu ces divers systmes; aucun, j'en suis persuade, n'a song 
en faire l'application  sa conduite politique. Croire que ce soient les
crits socialistes, la plupart trop obscurs, et tous trop savants,
mme les meilleurs, qui ont influenc le peuple, c'est se fourrer dans
l'esprit gratuitement la plus trange vision qu'il soit possible de
donner pour un fait rel.

Vous me direz peut-tre que ces crits ont dtermin des abstentions
nombreuses; je vous demanderais si c'est probable, et pourquoi cela
serait-il? L'abstention, l o elle se dcrte, n'est jamais qu'une
mesure politique, une protestation ou un acte de prudence pour viter de
se faire compter quand on se sait en petit nombre. Les partisans de
la politique pure se sont abstenus peut-tre plus encore que les
socialistes, dans les dernires lections. En de certaines localits, on
s'est fait un devoir de s'abstenir; en de certaines autres, on a risqu
le contraire, sans que, nulle part, on se soit divis sur l'opportunit
du fait, au nom du socialisme ou de la politique.

C'est donc, selon moi, une complte erreur d'apprciation des faits que
ce cri jet par vous  la face du monde: _Socialistes! vous avez perdu
la France!_ Admettons, si vous l'exigez, que les socialistes soient, par
caractre, des sclrats, des ambitieux, des imbciles, tout ce que vous
voudrez. Leur impuissance a t tellement constate par leur dfaite,
qu'il y a injustice et cruaut  les accuser du dsastre commun.

Mais, d'abord, qu'est-ce que le socialisme? A laquelle de ses vingt
ou trente doctrines faites-vous la guerre? Il rgne dans vos attaques
contre lui une complte obscurit, vous n'avez presque rien dsign,
vous n'avez nomm presque personne. Je comprends la dlicatesse de cette
rserve; mais est-elle conciliable avec la vrit, quand vous invoquez
ce principe qu'il faut dire la vrit  tous, en tout temps, en tout
lieu!

Ne voyez-vous pas qu'en attaquant les diverses coles sans distinction,
vous les attaquez toutes, et que vous vous rduisez  ce principe, qu'il
faut agir et ne pas savoir dans quel but?

Cette conclusion pourtant, vous la repoussez vivement dans votre propre
crit. Je viens de le relire attentivement et j'y vois un tissu de
contradictions inoues chez un esprit ordinairement net et lucide au
premier chef. Vous y dites le pour et le contre, vous admettez tout ce
que le socialisme prche, vous dclarez que la pense doit prcder
l'action. Vous ne l'admettriez pas, qu'il n'en serait ni plus ni moins;
car il faut bien, que ma volont prcde l'action de mon bras pour
prendre une plume ou un livre, et il n'est pas besoin de poser en
principe un fait de mcanisme si lmentaire.

Eh bien, alors, de quoi vous tonnez-vous, de quoi vous fchez-vous?
Ne faut-il pas savoir, avant de se battre, pour qui, pour quoi on se
battra? Vous ne voulez pas qu'on s'abstienne quand on craint de se
battre pour des gens en qui l'on n'a pas confiance? Mais il n'est pas
besoin d'tre socialiste pour s'accorder  soi-mme ce droit-l. Et-on
mille fois tort de se mfier, la mfiance est lgitime parce qu'elle est
involontaire. Je vous assure que votre accusation est une nigme d'un
bout  l'autre; relisez-la avec calme, et vous verrez que, quand on n'a
pas d'intrt personnel dans la question, quand on ne se sent entam par
aucun de vos reproches, il est impossible de comprendre pourquoi vous
nous traduisez ainsi au ban de l'Europe, comme bavards, vaniteux,
crtins, poltrons et matrialistes. Est-ce un anathme sur la France
parce qu'elle s'est donn un dictateur? Bon, si la France tait
socialiste; mais, mon ami, si vous dites cela, vous nous faites, sans
vous en douter, une atroce plaisanterie; si vous le croyez, vous
connaissez la France moins que la Chine. Est-ce un anathme sur la
doctrine matrialiste, selon vous, qui se rsume par ces mots de Louis
Blanc: _A chacun selon ses besoins?_ Les besoins sont de plus d'un
genre. Il y en a d'intellectuels comme de matriels, et Louis Blanc a
toujours plac les premiers avant les seconds.

Louis Blanc a demand sur tous les tons que toute la rcompense du
dvouement ft dans les moyens de prouver son dvouement, et, en cela,
il est parfaitement d'accord avec vous, qui dites: _ chacun selon son
dvouement_.

N'avez-vous pas lu d'excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc,
sur le dveloppement des rcompenses dues au dvouement? C'est
exactement le mme thme. Que l'homme ne soit rcompens ni par l'argent
ni par le privilge. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le
dvouement. Le plaisir de se dvouer est le seul payement qui s'adresse
directement  l'action de se dvouer.

Voil qu'au moins, en fltrissant les sectaires du _pot-au-feu_, comme
vous les appelez, vous eussiez d excepter Louis Blanc et Vidal et
Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes
d'un ordre trs lev, dont les travaux n'ont qu'un malheur, celui de ne
pouvoir tre rpandus  profusion dans les masses.

Passons  Leroux. Leroux est-il un philosophe matrialiste? Ne
pche-t-il pas, au contraire, un peu par excs d'abstraction quand il
pche? Et,  ct de quelques divagations, selon moi, n'y a-t-il pas un
ensemble d'ides admirables, de prceptes sublimes, dduits et aussi
bien prouvs par l'histoire de la philosophie et l'essence des religions
qu'il est possible de prouver?

Vous auriez d excepter Leroux et son cole de votre condamnation sur le
matrialisme.

Cabet, que je n'admire pas comme intelligence--c'est peut-tre une
faute, mais enfin je ne l'admire pas,--n'est pas plus matrialiste que
spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux
lments. Il fait son possible pour les bien tablir. Il n'a jamais
prch rien que de bon et d'honnte. Je trouve sa doctrine vulgaire et
purile dans ses applications rves. Mais, enfin, elle est tellement
inoffensive et si peu rpandue que, lui aussi, mritait une exception.

Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon.

La doctrine de Fourier est tellement l'oppos de la doctrine de Leroux,
qui en a fait la critique foudroyante, de main de matre, qu'il
n'et pas fallu les envelopper dans un vague anathme sur toutes les
doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-mme, n'a pas produit tout
le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez
 tort. Leroux a raison de nous rvler que, sous cette doctrine
sotrique, il y a un matrialisme immonde; mais, si Leroux ne nous
l'avait pas rvl, ce livre, crit par nigmes, ne l'et fait
comprendre qu' un petit nombre d'adeptes et vous avez tort de dire
qu'il a perdu la France, qui ne le connat pas et ne le comprend pas.

La doctrine de Proudhon n'existe pas. Ce n'est pas une doctrine: c'est
un tissu d'blouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne
fera jamais cole. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n'aura jamais
d'adeptes. Il a un talent de polmiste incontestable dans la politique;
aussi n'a-t-il de pouvoir, d'influence que sur ce terrain-l. Il a rendu
des services trs actifs  la cause de l'action dans son journal _le
Peuple_; il ne faut donc pas l'accuser d'impuissance et d'indiffrence.
Il est trs militant, trs passionn, trs incisif, trs loquent, trs
utile dans le mouvement des motions et des sentiments politiques;
hors de l, c'est un conomiste savant, ingnieux, mais impuissant par
l'isolement de ses conceptions, et isol par cela mme qu'il n'appuie
ses systmes conomiques sur aucun systme socialiste. Proudhon est
le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris
Proudhon dans vos anathmes? Je n'y conois rien du tout.

Quant  Blanqui, je ne connais pas celui-l, et je dclare que je n'ai
jamais lu une seule ligne de lui. Je n'ai donc pas le droit d'en parler.
Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui
prchent une rpublique forcene, des actes de rigueur effroyables,
quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain
que ce que nous subissons aujourd'hui. Est-ce l la pense de Blanqui?
est-ce une fausse interprtation donne par ses adeptes? Avant de juger
Blanqui, je voudrais le lire ou l'entendre; ne le connaissant que
par des _on dit_, je ne me permettrais jamais de le traduire devant
l'opinion socialiste ou non socialiste. J'ignore si vous tes mieux
renseign que moi. Mais, s'il est homme d'action, de combat et de
conspiration comme on le dit, qu'il soit ou non socialiste, vous ne
devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants
avant tout.

Plus j'examine ces diverses coles, moins je vois qu'aucune d'elles en
particulier mrite d'avoir t accuse par un homme aussi juste,
aussi bon, aussi impartial que vous, d'avoir perdu la France par le
matrialisme.

Les unes ont prch le spiritualisme le plus pur. Les autres n'ont
prch que dans le dsert. Donc, ce n'est pas le matrialisme socialiste
qui a perdu la France. Ou je suis une imbcile, je ne sais pas lire, je
n'ai jamais rien vu, rien compris, rien apprci, dans mon pays, ou le
socialisme, en gnral, a combattu de toutes ses forces le matrialisme
inocul au peuple par les tendances bourgeoises orlanistes.

Quand, par exception, le matrialisme a t prch par de prtendus
socialistes, il n'a produit que peu d'effet, et ce n'est pas la faute du
socialisme s'il a servi de prtexte  des doctrines contraires, pas plus
que ce n'est sa faute s'il sert de prtexte aujourd'hui  nos bourreaux
pour nous dporter et nous traiter en forats rfractaires. Il y aurait,
de la part des partisans du _National_, une grande lchet  lui
reprocher les malheurs communs. Le socialisme n'aurait-il pas le droit
de faire le mme reproche  ceux qui ont donn aux moeurs publiques
l'exemple de la mitraillade dans les rues et de la dictature? S'il le
fait, il est assez pardonnable de le faire; car il est provoqu sur tous
les tons et par tous les partis depuis dix ans avec une rage qui n'a pas
de nom.

Il est le bouc missaire de tous les dsastres, la victime de toutes les
batailles, et je ne peux pas imaginer que vous arriviez, vous, le saint
de l'Italie, pour lui jeter la dernire pierre et lui crier: C'est toi
qui es le coupable, c'est toi qui es le maudit!

Pour moi, mon ami, ce que vous faites l est mal. Je n'y comprends rien.
Je crois rver, en voyant cette dissidence de moyens que je connaissais
bien, mais que j'admettais comme on doit admettre toute libert de
conscience, aboutir  une colre,  une rupture,  une accusation
publique,  un anathme. On vous a rpondu cruellement, brutalement,
injustement, ignominieusement? Cela prouve que cette gnration est
mauvaise et que les meilleurs ne valent rien; mais, vous qui tes parmi
les meilleurs, n'tes-vous pas coupable aussi, trs coupable d'avoir
soulev ces mauvaises, passions et provoqu ce dbordement d'amertume et
d'orgueil bless?

Si j'avais t  Londres o  Bruxelles alors que votre attaque a paru,
et qu'on ne m'et pas prvenue par une rponse injurieuse qui me ferme
la bouche, j'aurais rpondu, moi. Sans gard pour l'exception trop
flatteuse que vous faites en me nommant, j'aurais pris ouvertement
contre vous le parti du socialisme. Je l'eusse fait avec douceur, avec
tendresse, avec respect; car aucun tort des grands et bons serviteurs
comme vous ne doit faire oublier leurs magnanimes services. Mais je vous
aurais humblement persuad de rtracter cette erreur de votre esprit,
cet garement de votre me; et vous tes si grand, que vous l'auriez
fait, si j'avais russi  vous prouver que vous vous trompiez.

Comme crit, votre article a le mrite de l'loquence accoutume; mais
il est faible de raisonnement, faible contre votre habitude et par une
ncessit fatale de votre me, qui ne peut pas et ne sait pas se tromper
_habilement_. Il faut le deviner; car, au point de vue du fait, on ne
peut pas le comprendre. En principe, il est tout aussi socialiste que
nous. Mais il nous accuse de l'tre autrement, et c'est en cela qu'il
est injuste ou erron. Il devrait se rsumer ainsi: Rpublicains de
toutes les nuances, vous vous tes diviss, vous avez discut au lieu de
vous entendre; vous vous tes spars au lieu de vous unir; vous vous
tes laiss surprendre au lieu de prvoir; vous n'avez pas voulu vous
battre, quand il fallait combattre  outrance.

C'est vrai: on s'est divis, on a discut trop longtemps. Il y a eu
souvent de mauvaises passions en jeu. On est devenu souponneux,
injuste. Il y a trois ans que je le vois, que j'en souffre, que je le
dis  tout ce qui m'entoure. Aprs cette division, il tait impossible
de se battre et de rsister.

Ce raisonnement serait bon, excellent, utile, s'il s'adressait  toutes
les nuances du parti rpublicain. Si vous morigniez tout le monde, oui,
tout le monde indistinctement, vous feriez une bonne oeuvre; si, faisant
de doux et paternels reproches aux socialistes, comme vous avez le droit
de les faire, vous leur disiez qu'ils ont mis parfois la personnalit en
tte de la doctrine, ce qui est malheureusement vrai pour plusieurs; si
vous les rappeliez  vous les bras ouverts, le coeur plein de douleur et
de fraternit, je comprendrais que vous dissiez: Il faut dire en tout
temps la vrit aux hommes.

Mais vous faites le contraire: vous accusez, vous repoussez, vous tracez
une ligne entre deux camps que vous rendez irrconciliables  jamais, et
vous n'avez pas une parole de blme pour une certaine nuance que vous ne
dsignez pas et que je cherche en vain; car je ne sache pas que, dans
aucune, il y ait eu absence d'injustice, de personnalit, d'ambitions
personnelles, d'apptits matrialistes, de haine, d'envie, de travers et
de vices humains en un mot. Prtendriez-vous qu'il y en et moins dans
le parti qui s'appelle Ledru-Rollin que dans tout autre parti ralli
autour d'un autre nom? Ce n'est pas  moi qu'il faudrait dire cela
srieusement. Les hommes sont partout les mmes. Un parti s'est-il mieux
battu que l'autre dans ces derniers vnements? Je ne sais au nom de qui
se sont leves les bandes du Midi et du Centre aprs le 2 dcembre. On
les a intitules socialistes.

Si cela est, il ne faut pas dire que les socialistes ont refus partout
le combat. Mais que cela soit ou non, elles se sont dmoralises bien
vite, et les paysans qui les composaient n'ont pas montr beaucoup de
foi dans le malheur; ce qui prouve que les paysans ne sont pas bons 
insurger, et que, socialistes ou non, les chefs ont eu grand tort de
compter sur cette campagne, source d'une dfaite gnrale et sanction
avidement invoque pour les fureurs de la raction,

Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs rves
d'galit, par leurs systmes excessifs, ont alarm non seulement la
bourgeoisie, mais encore les populations? Je vous dirai d'abord que,
depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne,
tous les rpublicains dans les provinces, tout le peuple de France
s'intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les
autres; et mme ceux de Cavaignac n'osaient pas dire qu'ils ne fussent
pas socialistes. C'tait le mot d'ordre universel. Faites donc, si
vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et
nommez-les; car autrement votre crit est compltement inintelligible
dans les dix-neuf vingtimes de la France, et, si vous me dites que le
parti Ledru-Rollin, qui tait le seul parti nominal en province, s'est
montr plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout
autre, je vous rpondrai, _en connaissance de cause_, que ce parti,
minemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux,
intolrant, comdien dans la plupart de ses reprsentants secondaires en
province, _a fait positivement tout le mal_.

Je ne m'en prends pas  son chef nominal, parce qu'il n'tait qu'un nom,
nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la
part des sous-chefs, de misrables petites ambitions; de la part
des soldats, des intrts purement matrialistes et des apptits
affreusement grossiers.

Je suis persuade que Ledru est bien innocent de l'excs de ces
choses, et, s'il et triomph, j'aurais aujourd'hui  le comparer 
Louis-Napolon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en
son nom. Voyez-vous, la grande vrit, vous ne l'avez pas dite, et je
ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu'il
faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande vrit,
c'est que le parti rpublicain, en France, compos de tous les lments
possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute
une gnration, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France,
tout ce que vous savez de l'tat des ides, des coles, des nuances,
des partis divers  Paris vous paratrait beaucoup moins important
et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grce  une
centralisation exagre, il y a l une tte qui ne connat plus ses
bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre
digre et ce que ses paules supportent.

Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des
dmarches, des lettres, j'agis nuit et jour pour des hommes que je
voudrais rendre  leurs familles infortunes, que je plains d'avoir tant
souffert, que j'aime comme on aime des martyrs quels qu'ils soient, mais
que je suis quelquefois pouvante de ce que ma piti me commande, parce
que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal
rel pour la cause, et que leur absence ternelle, leur mort, c'est
affreux  dire, serait un bienfait pour l'avenir de nos ides, qu'ils en
sont les flaux, que leur parole en loigne, que leur conduite rpugne
ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impt, pour de
meilleurs qui travaillent  leur place et qui ne disent rien! Il y a des
exceptions, je n'ai pas besoin de vous le dire; mais combien peu qui
n'aient pas mrit leur sort! Ils sont victimes d'une effroyable
injustice lgale; mais, si une rpublique austre faisait une loi pour
loigner du sol les _inutiles_, les exploiteurs de popularit, vous
seriez effray de voir o on les recruterait forcment.

Soyons indulgents, misricordieux pour tous. Je nourris de mon travail
les vaincus, quels qu'ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour
drapeau, comme les autres, ni plus ni moins; je combats de tous mes
efforts leur condamnation et leur misre; je n'aurai pas une parole
d'amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-l. Tous sont
galement malheureux, presque tous galement coupables; mais je vous
donne bien ma parole d'honneur, et sans prvention aucune, que les plus
fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp o
vous vous tes jet que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais,
si je consultais ma propre exprience, vous affirmer mme que ceux qui
juraient le plus haut ont t les plus prudents; que ceux qui criaient:
Ayez des armes et faites de la poudre! n'avaient nulle intention de
s'en servir; enfin que l, comme partout, aujourd'hui comme toujours,
les braillards sont des lches.

Et voil un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des
braves, par l des endormis; qu'il existe en France un parti d'union,
d'amour, de courage, d'avenir, au dtriment de tous les autres! Osez
donc le nommer, ce parti! Un immense clat de rire accueillera votre
assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien
que, comme toutes les nations, elle pourrait tre sauve par une poigne
d'hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poigne d'hommes
existe. Elle est mme assez grosse. Mais ces hommes isolment ne peuvent
rien. Il faut qu'ils s'unissent. Ils ne le peuvent pas. C'est la faute
de celui-ci, tout comme la faute de celui-l; c'est la faute de tous,
parce que c'est la faute du temps et de l'ide. Voyez, vous-mme, vous
en tes, vous voulez les runir, et en criant: _Unissez-vous!_ vous les
indignez, vous les blessez. Vous tes irrit vous-mme, vous faites des
catgories, vous repoussez les adhsions, vous semez le vent, et vous
recueillez des _temptes_.

Adieu; malgr cela, je vous aime et vous respecte.




CCCLIV

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                Nohant, 2 juin 1852.

Hlas! non, chre mademoiselle, je n'ai pas obtenu la grce de trois
cents personnes, bien que j'aie demand pour un chiffre de ce genre.
Mais, pour toutes sortes de raisons que vous pouvez apprcier sans que
je les confie  la poste, je ne devais pas, je ne pouvais pas tre
exauce. Je ne l'ai t que pour un bien petit nombre. Je compte par
vingtaines les amis que l'on m'emmne en Afrique ou que l'on bannit 
perptuit.

Je comprends bien vos chagrins, c'est ma nourriture depuis six mois.
Dans ce moment, je suis en instance pour treize compatriotes au sujet
desquels je n'ai que des promesses, et qui sont  Lambessa probablement
 l'heure qu'il est; _je n'espre pas!_

Si, contre mon attente, leur grce tait accorde, j'oserais recommencer
pour votre filleul. Mais, en ce moment, je pense que ma prire
compromettrait la cause de mes amis sans succs pour vous. On me trouve
dj probablement bien trop exigeante et obstine.

L'histoire que vous me racontez est celle de tous mes amis, et les
rflexions que vous faites, la douleur que vous prouvez trouvent en moi
un cho fidle. Combien d'autres coeurs sont navrs  chaque rvolution
de ce genre! Croyez que ma peine personnelle ne me rend point insensible
 la vtre, et que je vous garde toujours une vive et constante
sympathie. J'tais en train de lire _Anglique Lagier_ quand les
vnements ont clat. Depuis ce moment, il m'a t impossible de
reprendre aucune lecture, tant j'ai t accable de travail et d'autres
devoirs; j'espre m'en ddommager et vous remercier mieux de l'envoi de
votre livre et de votre bon et constant souvenir.

G. SAND.




CCCLV

AU PRINCE LOUIS-NAPOLON BONAPARTE PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

                                Nohant, 27 juin 1852.

Monseigneur,

Vous avez rpondu au prince Napolon, qui vous implorait de ma part pour
les dports et les expulss de l'Indre, que vous m'accorderiez ce que
je vous demandais. Je viens remettre sous vos yeux la liste des grces
que vous avez daign me promettre et que j'attends comme une nouvelle
preuve de vos bonts pour moi.

GEORGE SAND




CCCLVI

A M. ERNEST PRIGOIS, A PARIS

                                 Nohant, 31 aot 1852.

Cher ami, je ne peux pas tre enchante d'une solution qui ne vous rend
pas  notre voisinage. Mais, par le temps qui court, le mieux est
_le moins pire_, comme on dit chez nous, et puis voil votre famille
rassure par un internement, rjouissons-nous en attendant justice
complte. Tout est mieux que l'Angleterre et la Belgique en ce moment.

Laissons passer le temps et l'orage: nos pres en ont vu bien d'autres.
Travaillons, tudions, ou produisons  travers la tempte. Si le
vaisseau sombre, nous tcherons de jeter quelques souvenirs  la mer,
qui flotteront vers de meilleurs rivages. Vous avez, vous, une ressource
refuse au grand nombre, vous avez la facult et l'amour de l'tude, qui
ne vous consoleront pas, mais qui vous soutiendront.

Je ne sais si vous serez encore  Paris quand on jouera, dans deux ou
trois jours, au Gymnase, la pice[1] que vous n'avez pu voir  Nohant.

Maurice,  qui je n'ai pu donner votre adresse, ne l'ayant point, ne
vous trouvera peut-tre pas. Allez donc le voir, rue Racine, 3; il vous
donnera des places pour aller entendre siffler peut-tre ce qu'on a
applaudi sur notre thtre. La pice n'en valait pas pas mieux ici, elle
n'en vaudra pas moins l-bas.

Adieu, cher enfant. crivez-moi toujours et longuement, du lieu o vous
serez, quand mme je ne pourrais vous rpondre de mme. Amitis de mes
enfants d'ici.

  [1] _Le Dmon du foyer._




CCCLVII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 14 septembre 1852.

Je t'envoie la lettre d'Hetzel d'aujourd'hui. Tu verras qu'il faut aller
trouver Nanteuil au plus vite[1] si tu ne veux tomber dans le Grard
Sguin, qui me semble bien mou et peu mariable avec toi.

Tu verras les rflexions de ce bon Hetzel sur les journalistes. Il les
craint comme un diteur qu'il est. Il se trompe sur ce que je veux les
empcher de dire. Je dsire, au contraire, qu'ils soient de plus en plus
mauvais; lches et mchants, qu'ils jettent le masque enfin devant le
sang-froid et la dignit des gens qui sauront comme moi leur dire: Vous
voyez bien ce que vous faites et ce que vous dites? a m'est gal,
 moi; mais je prends le public  tmoin de la manire dont vous
remplissez votre mandat; je relve les injures que vous m'adressez, je
les signale  l'apprciation de tous. Continuez, vous me ferez plaisir.

Qu'ont-ils  dire? des sottises toujours? Tant mieux. Je suis d'un
trop grand sang-froid sur ces choses-l, et trop inattaquable dans ma
conscience et dans ma dlicatesse pour ne pas les rduire au silence, ou
 des fureurs qui les dshonoreront. Laissons faire, je tiens bon.

Hetzel s'inquite des querelles, des duels mme que cela peut attirer 
toi et  mes amis. Mes amis n'ont pas le droit de se mler de cela, je
m'y suis toujours oppose, je m'y opposerai toujours. Quant  toi, comme
toi et moi c'est la mme chose, pour rien au monde il ne faut commettre
notre cause dans cette ressource bte et brutale.

Quelque injure qu'on m'adresse, j'ai une pe plus forte dans les mains
que la leur, et je ne veux pas tre rduite au silence par la menace de
l'pe du duel, ni de ta part, ni de la leur.

_Nello_ leur fera faire quelques rflexions l-dessus, sur l'odieux
d'attaquer une femme dans son fils, ou le fils dans sa mre. La plus
grande tranquillit et la plus grande circonspection de conduite sont
donc ncessaires. Ne te laisse entraner  aucun dpit,  aucune
impatience qui me paralyserait dans ma lutte. vite mme les propos
autour de toi et sois tranquille. La plupart de ces messieurs, et M.
Jules Lecomte en tte, sont si mprisables, qu'on aurait, au besoin, le
droit de leur refuser tout autre combat que celui des coups de pied au
derrire, et ils ne les chercheront pas.

J'arrive  la fin du roman; je: pense _Mauprat_. Sois tranquille. Il
faudra que je m'en tire et que je fasse un drame dans les conditions
dont tu parles et qui, en effet, sont les bonnes.

Bonsoir, mon Bouli; je t'embrasse mille fois. Recommande bien  Giraud
et  Dagneau[2] de mettre sur l'ouvrage que l'auteur se rserve le droit
de traduction, et d'envoyer deux exemplaires  la commission dramatique.
Tu aurais d faire mettre cela au contrat, peut-tre; mais je pense
qu'ils ne le ngligeront pas.

  [1] Pour continuer l'illustration des oeuvres compltes de George
      Sand, interrompue par la mort de Tony Johannot.
  [2] Ses diteurs.




CCCLVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME), A PARIS

                                Paris, 20 novembre

Cher prince,

Je suis dsole de ne pas vous avoir revu. Je pars en vous remerciant de
votre bonne visite d'hier, et en vous aimant toujours de tout mon coeur.

Je vous envoie la ptition d'un pauvre vieux soldat de l'Empire,
autrefois soldat modle, aujourd'hui trs digne pre de famille. C'est
un paysan de mon village, et il est digne d'un vritable intrt; je
serais bien heureuse de vous devoir un peu de bien-tre pour lui, si
cela est possible. Jusqu' prsent, ses instances, passant par la
prfecture, qui, chez nous, comme ailleurs, ne s'occupe pas des petites
gens, ne sont pas parvenues au ministre.

Je ne veux plus rien demander qu' vous, certaine que vous seul ne vous
lassez pas d'obliger.

Bien  vous de coeur et de confiance,

GEORGE SAND.




CCCLIX

A M. ARMAND BARBS, A DOULLENS

                                Nohant, 18 dcembre 1852

Cher et excellent ami,

Vous voulez de mes nouvelles et demandez si je vous aime toujours.

Pouvez-vous douter de ce dernier point? Plus la destine s'acharne 
nous sparer, plus mon coeur s'attache avec respect et tendresse  vos
souffrances, et plus votre souvenir me revient cher et prcieux  toute
heure.

Quant  ma sant, elle se dbat entre la fatigue et la tristesse. Vous
connaissez mes causes de chagrin et le travail perptuel qui m'est
impos, comme devoir de famille, alors mme que, comme devoir de
conscience, je suis paralyse par des causes extrieures. Mais
qu'importe notre individualit? Pourvu que nous ayons fait pour le mieux
en toute chose, et selon notre intelligence et nos forces, nous pouvons
bien attendre paisiblement la fin de nos preuves. J'esprais que
la proclamation de l'Empire serait celle de l'amnistie gnrale et
complte. Il me semblait que, mme au point de vue du pouvoir, cette
solution tait invitable parce qu'elle tait logique. C'et t pour
moi une consolation si grande que de revoir mes amis. J'espre encore,
malgr tant d'attentes dues, que l'Empire ne persistera pas  venger
les querelles de l'ancienne monarchie, et d'une bourgeoisie dont il a
renvers le pouvoir.

crivez-moi, mon ami; que quelques lignes de vous me disent si vous
souffrez physiquement, si vous tes toujours soumis  ce cruel rgime
de la chambre, si contraire au recueillement de l'me et au repos du
corps. Je ne suis pas en peine de votre courage; mais le mien faiblit
souvent au milieu de l'amre pense de la vie qui vous est faite. Je
sais que l n'est point la question pour vous et que votre horizon
s'tend plus loin que le cercle troit de cette triste vie. Mais, si
l'on peut tout accepter pour soi-mme, il n'est pas ais de se soumettre
sans douleur aux maux des tres qu'on aime.

Je suis toujours  la campagne, n'allant  Paris que rarement et pour
des affaires. Mon fils y passe maintenant une partie de l'anne pour
son travail; mais il est en ce moment prs de moi et me charge de vous
embrasser tendrement pour lui. J'ai une charmante petite fille (la fille
de ma fille), dont je m'occupe beaucoup.

Voil pour moi. Et vous? et vous? Pourquoi ai-je t si longtemps sans
avoir de vos nouvelles? C'est que tous nos amis ont t disperss ou
absents. J'ignore mme quand et comment ceci vous parviendra; j'ignore
si vous pouvez crire ouvertement  vos amis, et si leurs lettres vous
arrivent.

Mais, que je puisse ou non vous le dire, ne doutez jamais, cher ami, de
mon amiti pleine de vnration, et inaltrable.

GEORGE.




CCCLX

A M. THOPHILE SILVESTRE, A PARIS

                                Nohant, janvier 1853.

Monsieur,

Je saisis avec plaisir l'occasion que vous m'offrez de vous encourager
dans un travail dont M. Eugne Delacroix est l'objet, puisque vous
partagez l'admiration et l'affection qu'il inspire  ceux qui le
comprennent et  ceux qui l'approchent.

Il y a vingt ans que je suis lie avec lui et par consquent heureuse de
pouvoir dire qu'on doit le louer sans rserve, parce que rien dans la
vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du
matre.

D'aprs ce que vous me dites, ce n'est pas une simple tude de critique
que vous faites, c'est aussi une apprciation morale. La tche vous sera
douce et facile, et je n'ai probablement rien  vous apprendre sur la
constante noblesse de son caractre et l'honorable fidlit de ses
amitis.

Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que
sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie
et cet enjouement qui sont souvent dus  l'obligeance du coeur dans
l'intimit, cachent un fonds de mlancolie philosophique, invitable
rsultat de l'ardeur du gnie aux prises avec la nettet du jugement.

Personne n'a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet.
Personne n'a encadr dans une lumire plus potique, et pos dans une
attitude plus relle, ce hros de la souffrance, de l'indignation, du
doute et de l'ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, _le miroir de
la mode_ et _le moule de la forme_, c'est--dire, en son temps, un
homme du monde accompli. Vous tirerez de l, en y rflchissant,
des consquences justes sur le dsaccord que certains enthousiastes
dsappoints out pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui
cre et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique
dlicat, entre l'admirateur de Rubens et l'adorateur de Raphal. Plus
puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour
difier l'autre, Delacroix jouit galement des diverses faces du beau,
par les cts multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez
l'affirmer, est un artiste complet. Il gote et comprend la musique
d'une manire si suprieure, qu'il et t trs probablement un grand
musicien, s'il n'et pas choisi d'tre un grand peintre. Il n'est pas
moins bon juge en littrature, et peu d'esprits sont aussi orns et
aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient  se fatiguer,
il pourrait encore dicter, dans une trs belle forme, des pages qui
manquent  l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives 
consulter pour tous les artistes de l'avenir.

Ne craignez pas d'tre partial en lui portant une admiration sans
rserve. La vtre, comme la mienne, a d commencer avec son talent, et
grandir avec sa puissance anne par anne, oeuvre par oeuvre. La plupart
de ceux qui lui contestaient sa gloire au dbut rendent aujourd'hui
pleine justice  ses dernires peintures monumentales, et, comme de
raison, les plus comptents sont ceux qui, de meilleur coeur et de
meilleure grce, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme
son _Apollon_ sur le char fulgurant de l'allgorie.

Vous me demandez, monsieur, de vous renseigner sur les peintures de ce
grand matre qui sont en ma possession. Je possde, en effet, plusieurs
penses de ce rare et fcond gnie.

Une _Sainte Anne enseignant la Vierge enfant_, qui a t faite chez moi
 la campagne et expose, l'anne suivante (1845 ou 1846), au Muse.
C'est un, ouvrage important, d'une couleur superbe, et d'une composition
svre et nave.

Une splendide esquisse de fleurs d'un clat et d'un relief
incomparables. Cette esquisse a t galement faite pour moi et chez
moi.

_La Confession du Giaour mourant_, un vritable petit chef-d'oeuvre.

Un Arabe gravissant les montagnes pour surprendre un lion.

Cloptre recevant l'aspic, cach au milieu des fruits blouissants que
lui prsente l'esclave basan, riant de ce rire insouciant que lui prte
Shakespeare. Ce contraste dramatique avec le calme dsespoir de la belle
reine a inspir Delacroix d'une manire saisissante.

Un intrieur de carrires.

Une composition tire du roman de _Llia_ d'un effet magique.

Une composition au pastel sur le mme sujet.

Enfin, plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et 
la plume, voire des caricatures.

Tel est mon petit muse, o le moindre trait de cette main fconde est
conserv par mon fils et par moi avec religion de l'amiti.

Si vous croyez ma rponse utile pour votre travail, disposez-en,
monsieur, quoique ce soit un bien mince tribut pour une si chre gloire.

Agrez mes remerciements pour la sympathie que vous me tmoignez et
l'expression de mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.




CCCLXI

M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

                                Nohant, 30 janvier 1853.

Chers amis,

Je suis contente que vous soyez contents, que Paris vous amuse, que la
bonne Berthe y ouvre de grands yeux. Je pense vous y rejoindre le mois
prochain. Rien de nouveau dans le pays, que vous ne sachiez: la mort de
madame Vergne et la banqueroute de M. Chabenet. Planet, qui est venu
dner avec nous aujourd'hui, m'a dit que tu y tais pour quelques
milliers de francs. C'est fort dsagrable sans doute; mais ce l'est
moins que si la chose fut arrive il y a quelques mois. Je sais que
ta mre se porte bien, Borie l'ayant vue, il y a deux jours. Quant 
Nohant, c'est toujours la mme rgularit monastique: le djeuner,
l'heure de promenade; les cinq heures de travail de ceux qui
travaillent, le dner, le cent de dominos, la tapisserie pendant
laquelle Manceau me fait la lecture de quelque roman; Nini, assise sur
la table, brodant aussi; Borie ronflant, le nez dans le calorifre et
prtendant qu'il ne dort plus du tout; Solange le faisant enrager;
Emile[1] disant des sentences. Nous avons ici un temps magnifique, du
soleil chaud, ou un ciel gris et doux. Les amandiers fleurissent, et je
crois que les rossignols vont arriver. Je fais faire des travaux, dont
je ne sais pas m'occuper beaucoup et qui ne me montent pas la tte,
comme ceux qui consument d'impatience et d'activit fivreuse notre bon
Planet. Je l'ai trouv mieux moralement que je ne m'y attendais, mais
bien chang, quoique son tat gnral soit amlior. Solange va repartir
et me laisse Nini. Elle ira vous voir.

Racontez-moi si vous avez vu l'impratrice et _quelle mine qu'elle a_.
Puisque Sa Majest la promne pour la prsenter  la population, vous
avez le droit d'exiger qu'on vous la montre.

Bonsoir, mes chers enfants; je m'aperois que je vous cris sur une
feuille simple. Ce n'est point par paresse, mais l'heure du sommeil
arrive, et, comme j'ai la vertu de me coucher  une heure du matin, je
n'y dois pas droger. Le progrs que j'ai fait de dormir la nuit m'a
remis sur mes pattes. Je me porte trs bien depuis un mois. Et toi,
te trouves-tu bien de l'air de Paris? Il ne vaut certes pas celui du
Coudray; mais la distraction est une compensation, surtout pour les
organisations nerveuses. J'espre que ma grosse Eugnie ne va pas perdre
ses couleurs et son embonpoint berrichons.

Je vous embrasse de coeur tous deux, ainsi que la petite Berthe. Je
donne trois coups de poing  ton gros gars. Engage-le de ma part  ne
pas trop crire de lettres, a pourrait le fatiguer. Une pichenette 
Marquis le rentier[2]; heureux vieillard!

Tout mon monde vous envoie amitis, compliments, Hommages.

  [1] mile Aucante.
  [2] Le chien de Nohant. adopt par la famille Duvernet.




CCCLXII

SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME) A PARIS

                                Nohant, 8 fvrier 1853.

Merci, cher prince; j'attendais pour vous envoyer mes actions de grces
que le nom de Patureau part au _Moniteur_. J'ignore encore s'il y a
figur; car on ne se le procure pas aisment l o je suis. Mais j'ai
reu de M. Charles Abbattucci la confirmation de votre bonne nouvelle et
j'ai envoy sa lettre comme passeport  mon fugitif. Je l'attends, et il
vous exprimera sa reconnaissance lui-mme probablement, dans son langage
de paysan et d'honnte homme.

J'irai  Paris vers la fin du mois. Si, comme j'en suis sre, chre
Altesse impriale, les grandeurs temporelles ne vous ont pas chang,
je vous demanderai de venir me serrer la main dans mon petit taudis
de pote-classique; car je vous aime et je crois en vous, quelque
monseigneur que vous soyez.




CCCLXIII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 16 fvrier 1853.

Mon cher enfant,

J'ai t bien malade pendant deux jours d'une affreuse migraine. Je vais
bien aujourd'hui et j'ai t me promener jusqu' Vic, o l'on retourne
le terrain autour de l'glise et o l'on trouve des tombeaux et des
ossements comme si toutes les armes de Csar et autres Ostrogoths y
avaient pass. J'ai fait apporter trois cercueils de pierre dans notre
jardin, et, avec la permission du maire et du cur, j'ai mis trois
ouvriers pour remuer un petit coin, o l'on n'a trouv aujourd'hui que
des dbris dj fouills  je ne sais quelle poque. En fouillant plus
bas, au-dessous de la couche de sarcophages, on trouve de la brique
romaine, et des squelettes couchs avec ordre dans des cercueils de
maonnerie, la tte couverte seulement d'une pierre. Malheureusement,
pour faire faire des fouilles avec soin, l'endroit n'est pas commode et
nous n'avons trouv ni monnaie ni bijoux.

Mais ces dcouvertes nous ont mis en got de recherches, et, comme je me
rappelle un endroit du jardin, sous les noyers, d'o j'ai vu extraire
autrefois toute une premire couche de spultures et d'ossements, nous
allons nous amuser  faire creuser plus bas pour voir si, l aussi, nous
trouverons le lit romain. Alors, en y ayant l'oeil et la main, nous
trouverons peut-tre des monnaies et des lacrymatoires.

Pendant que nous fouillons les tombes et qu'mile, pench sur _la fosse
bante_, se donne des airs de vampire, tu cours le bal et la mascarade.
Amuse-toi bien, mais pas trop et n'chine ni ta sant ni l'on travail.
J'ai repris le mien aujourd'hui, aprs deux jours de souffrances
atroces. M'en voil encore une fois revenue, et j'arrive  la fin de mes
deux gros volumes de berrichon. Nini va bien; dis-le  Solange,  qui,
du reste, j'crirai demain. J'ai, ce soir, la tte encore un peu en
marmelade. Patureau est de retour au pays. Prigois est graci. Il fait
assez froid mais trs beau. Ton atelier est si magnifique, qu'il n'y
aurai ni chtelain du royaume de Lon, ni reine des Asturies, mieux
logs que toi.

Bonsoir, mon petit. cris-nous si tu as fait de _l'pate_ avec ton
costume. Tu ne seras pas si bien coiff que si j'tais l. Je t'embrasse
mille fois. Tche de ne pas t'enrhumer.

Le jardinier a peur des sarcophages de pierre que j'ai fait mettre dans
le jardin. Il n'ose plus sortir le Soir!




CCCLXIV.

A M..ET MADAME ERNEST PRIGOIS, A LA CHTRE

                                Paris, mars 1853.

Chers enfants,

Merci encore et toujours pour toutes vos tendresses pour ma
petite-fille... Il me tarde de vous remercier, de vous embrasser, de
revoir ma Nini et de me retrouver dans mon nid tranquille; car je
m'ennuie ici  avaler trois langues, si je les avais. Tout le monde
y est _bte_  manger de l'herbe, surtout les gens d'esprit, qui
redoublent de vide et de paradoxe pour prouver que tout est pour le
mieux.

Je fais mon possible pour sourire  toute chose en me parlant 
moi-mme, pour me consoler de ce que j'entends. Mais, il me semble que
je suis aux galres. On sent tellement que la contradiction ne serait
qu'un jeu d'esprit et n'atteindrait pas des coeurs vides ou absents!
Quelle dcadence que celles des mes, et comme l'intelligence est
stupide quand elle se met  vouloir vivre et marcher toute seule!

Aussi les arts prissent et se tranent froids devant des yeux
troubles.--Cependant la pice de Ponsard _l'Honneur et l'Argent_ a
fait vibrer encore un peu de jeunesse  l'Odon. C'est presque de
l'opposition que d'oser mettre ces deux choses en parallle.

 bientt, chers amis; mille et mille tendresses de tous les miens pour
vous. Je vous embrasse de coeur.

GEORGE SAND.




CCCLXV

A M. SULLY-LVY, A PARIS

                                Nohant, juin 1853.

Merci, merci, mon cher enfant! Vous tes la providence du thtre de
Nohant, qui vous donne plus de peine qu'il ne vaut, mais qui _vaudra_
grce  vous. Encouragez bien notre ingnue et dites-lui qu'il n'y a pas
de beaux esprits ici, mais de trs bonnes gens, sans en excepter les
_romanciers_.

Dans deux ou trois jours, je vous crirai pour vous dire le jour
et l'heure o ma voiture pourra se trouver  Chteauroux; car les
diligences ne correspondent plus avec l'arrive des convois, et je ne
peux pas disposer de mes moyens de transport pour une seule personne.
Priez donc mademoiselle Berengre d'tre bien gentille et bien exacte
au rendez-vous que nous lui donnerons; car j'ai  coeur de ne pas la
laisser attendre et s'ennuyer  Chteauroux ou s'embarquer pour Nohant
dans une guimbarde berrichonne par le joli temps qu'il fait.

Ce sera pour le 30 juin, le 1er ou le 2 juillet, et il faudra partir de
Paris par le convoi de neuf ou dix heures du matin. Je vous dirai
cela d'une manire plus prcise; mais prvenez-la. Si elle a
quelques chiffons  l'usage d'une gentille villageoise trs simple,
faites-les-lui apporter; sinon, nous la costumerons ici. Dites-lui
d'avance toutes mes amitis. Qu'elle sache aussi que je suis lie
d'amiti avec M. Vaez, que j'attends lui-mme un de ces jours.

Remerciez pour moi les jeunes gens qui ont bien voulu rpondre  l'appel
de Maurice; nous comptons sur eux. Quand pouvez-vous tre de la partie?
ce sera pour une autre anne, j'espre.

A vous de coeur

G. SAND.




CCCLXVI

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 25 septembre 1853.

Cher vieux,

Le jour de notre arrive, il a pass sur la route un _pifferaro_
napolitain, que j'ai happ bien vite; ce n'tait pas un fameux _matre
sonneur_; mais sa musette est bien autrement belle de sons que les
ntres, et il jouait des airs qui avaient beaucoup de caractre. Il y
avait avec lui deux musiciens de Venise sans aucune couleur locale, et
un jeune homme qui dansait trs joliment, trs srieusement, et les yeux
baisss, des _cachuchitas_ et des _jotas_, d'une manire si pareille
aux paysans maorquins, et il en avait si bien les airs et le type, que
j'aurais jur que c'en tait un. Il m'a dit qu'il tait de Tolde et
qu'il dansait  la manire des gens de son pays. Alors c'est absolument
la mme chose qu' Maorque.

Je ne crois pas du tout qu'on ait jou _Nello_  Bruxelles. Tout au
contraire, Hetzel le retire parce qu'on n'a pas maintenu les acteurs
qu'on lui avait promis.

Ne reste pas trop longtemps, mon Bouli; je t'embrasse comme je t'aime.
Tes petits camarades t'embrassent aussi.




CCCXLVII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE

                                Nohant, 28. octobre 1853.

Ma chre mignonne, je suis bien contente de te savoir arrive en bonne
sant, et installe chez de si excellents parents. Embrasse mon Georget,
qui crit de si belles lettres et qui voyage comme un homme. Rien de
nouveau depuis ton dpart. Maurice Lambert et Manceau sont toujours ici;
nous allons prendre notre vole pour Paris dans peu de jours, je pense.
Nous attendons qu'on nous dise que _Mauprat_ est prs de passer.

Il parat que les rptitions vont bien et qu'on prpare des dcors
superbes. Mademoiselle Fernand jouera Edme. Elle va jouer aussi
_Claudie_, que l'on reprend  l'Odon. On a repris _le Champi_ avec de
nouveaux acteurs. La petite Brengre, que tu as vue ici, a jou trs
bien Mariette. Thiron est parti avec Rachel pour la Russie; il fait
partie de sa troupe. Peut-tre le verrais-tu  Varsovie. Buthiaud a
dbut trs bien  l'Odon. _Le Pressoir_ va toujours bien Voil toutes
les nouvelles de thtre nous concernant.

Moi, j'ai fait un roman, et une prface pour la nouvelle dition de
Balzac. Voil mon travail de ce mois-ci. Je me porte bien. Je travaille
tous les jours  mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache
et je plante du lierre, je m'reinte dans un jardin de poupe, et cela
me fait dormir et manger on ne peut mieux. Nous avons eu des temps
affreux; mais, depuis quelques jours, il fait chaud comme en t, et
nous avons t aujourd'hui nous promener au Magnier.

Madame Fleury est partie avec ses filles pour rejoindre son mari 
Bruxelles. Le pauvre Planet s'en va, lui, tout  fait. Il se promne
encore un peu, et il est venu me voir hier, avec sa femme et son
beau-pre. Il se voit bien partir et fait ses adieux  tous ses amis
avec sa bont et son effusion ordinaires. Je ne le crois pas si prs de
sa fin que les mdecins le prtendent; mais je crois bien qu'il n'en
reviendra pas. C'est un vrai chagrin pour moi; car, aprs Rollinat,
c'tait le meilleur du pays.

L'empereur et l'impratrice ont t voir _le Pressoir_. L'empereur a
beaucoup applaudi, l'impratrice a beaucoup pleur. On s'inquite fort
de la guerre  Paris. Dans les campagnes, tu sais qu'on ne s'occupe que
du temps qu'il fait. La vendange est  peu prs nulle. La moisson a t
mauvaise. Les noix ont gel. Les pommes de terre sont malades. On craint
un hiver trs malheureux pour les pauvres, gn pour tout le monde.

Comme nous voil tout seuls en famille, le petit thtre remplace le
grand, et Maurice, avec Lambert, nous donne souvent des reprsentations
de marionnettes. Ils ont fait encore des merveilles de dcors et de
costumes.

J'espre que je te donne un bulletin complet de nos faits et gestes.
Rponds-moi pour tout ce qui t'occupe et t'intresse. cris-moi toujours
ici; car je ne compte pas rester longtemps  Paris, et, d'ailleurs, on
me renverra tes lettres.

Bonsoir, ma mignonne chrie; je t'embrasse mille fois. Maurice
t'embrasse de tout son coeur.




CCCLXVIII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 13 dcembre 1853.

J'ai reu ta lettre, mon vieux Bouli. J'tais inquite, toujours _
propos de pommes cuites!_ et j'avait crit hier soir  Lambert de me
donner de tes nouvelles.

Je suis contente que tu ailles bien. Je vois bien aussi. Il a fait
aujourd'hui un temps charmant.

J'ai t avant-hier au spectacle de la Chtre entendre des chanteurs
montagnards fort intressants.

Je travaille avec zle  une petite comdie qui m'intresse. C'est pour
le Gymnase.--Je cultive toujours les nymphes de Trianon; mais leurs eaux
sont pourries. Ainsi finissent les nymphes en ce sicle de prose! Je ne
me dgote pourtant pas de Trianon, parce que les mousses et le lierre
sont de tous les temps et sont toujours prts  renatre. Nini a une
brouette et s'en va _bruquant_ dans tous les arbres. Elle est trs
gentille et demande pourquoi tu es  Paris quand elle est  Nohant.

Rien de nouveau, qu'une lettre de Titine que je t'envoie. Travaille,
amuse-toi et aime-moi. Je te _bige_ mille fois.




CCCLXIX

A JOSEPH MAZZINI A LONDRES

                                Nohant, 15 dcembre 1853.

Je n'ai pas cess de vous chrir et de vous respecter, mon ami. Voil
tout ce que je peux vous dire; la certitude que toutes les lettres sont
ouvertes et commentes doit ncessairement gner les panchements de
l'affection et les confidences de la famille.

Vous dites que je suis rsigne, c'est possible; j'ai de grandes raisons
pour l'tre, des raisons aussi profondes,  mes yeux, aussi religieuses
et aussi philosophiques que vous paraissent celles qui vous dfendent la
rsignation. Pourquoi supposez-vous que ce soit lchet ou puisement?
Vous m'avez crit  ce sujet des choses un peu dures. Je n'ai pas voulu
y rpondre. Les affections srieuses sont pleines d'un grand respect,
qui doit pouvoir tre compar au respect filial. On trouve parfois les
parents injustes, on se tait plutt que de les contredire, on attend
qu'ils ouvrent les yeux.

Quant aux allusions que vous regrettez de ne pas voir dans certains
ouvrages, vous ne savez gure ce qui se passe en France, si vous pensez
qu'elles seraient possibles. Et puis, vous ne vous dites peut-tre pas
que, quand la libert est limite, les mes franches et courageuses
prfrent le silence  l'_insinuation_. D'ailleurs, la libert ft-elle
rtablie pour nous, il n'est pas certain que je voulusse toucher
maintenant  des questions que l'humanit n'est pas encore digne de
rsoudre et qui ont divis jusqu' la haine les plus grands, les
meilleurs esprits de ce temps-ci.

Vous vous tonnez que je puisse faire de la littrature; moi, je
remercie Dieu de m'en conserver la facult, parce qu'une conscience
honnte, et pure comme est la mienne, trouve encore, en dehors de toute
discussion, une oeuvre de moralisation  poursuivre. Que ferais-je donc
si j'abandonnais mon humble tche? Des conspirations? Ce n'est pas ma
vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni
esprit pour cela. Des thories? Nous en avons trop fait et nous sommes
tombs dans la dispute, qui est le tombeau de toute vrit, de toute
puissance: Je suis, j'ai toujours t artiste avant tout; je sais que
les hommes purement politiques ont un grand mpris pour l'artiste, parce
qu'ils le jugent sur quelques types de saltimbanques qui dshonorent
l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un vritable artiste est
aussi utile que le _prtre_ et le _guerrier_; et que, quand il respecte
le vrai et le bon, il est dans une voie o Dieu le bnit toujours. L'art
est de tous les pays et de tous les temps; son bienfait particulier est
prcisment de vivre encore quand tout semble mourir; c'est pour cela
que la Providence le prserve des passions trop personnelles ou
trop gnrales, et qu'elle lui donne une organisation patiente et
persistante, une sensibilit durable et le sens contemplatif o repose
la foi invincible.

Maintenant, pourquoi et comment pensez-vous que le calme de la volont
soit la satisfaction de l'gosme?  un pareil reproche, je n'aurais
rien  rpondre, je vous l'avoue; je ne saurais dire que ceci: Je ne le
mrite pas. Mon coeur est transparent comme ma vie, et je n'y vois point
pousser de champignons vnneux que je doive extirper; si cela m'arrive,
je combattrai beaucoup, je vous le promets, avant de me laisser envahir
par le mal.

Je rpondrai  M. Linton dans quelques jours. C'est une affaire, en
somme, et il faut que je m'occupe de cette affaire, c'est--dire que je
consulte, que je relise des traits: le tout pour savoir si je ne suis
pas empche pour clause _entendue_ ou _sous-entendue_, dont je ne me
souviens pas. Sous le rapport des intrts matriels, je suis reste
dans un idiotisme absolu; aussi j'ai pris un homme d'affaires qui se
charge de tout le positif de ma vie; je dsire tre  mme de satisfaire
M. Linton et de rpondre  ses bonnes intentions. Adieu, mon ami, ne me
croyez pas _change_, pour vous, ni pour quoi que ce soit.

GEORGE




FIN DU TOME TROISIME




                                TABLE


1848

    CCLXIV. A Maurice Sand.                                18 fvrier.
     CCLXV. Au mme.                                       23 fvrier.
    CCLXVI. Au mme.                                       24 fvrier.
   CCLXVII. A M. Girerd.                                    6 mars.
  CCLXVIII. A M. Charles Poncy.                             9 mars.
    CCLXIX. A M. Chartes Duvernet.                         14 mars.
     CCLXX. A Maurice Sand.                                18 mars.
    CCLXXI. Au mme.                                       24 mars.
   CCLXXII. A M. de Lamartine.                                avril.
  CCLXXIII. A M. Charles Delaveau.                         13 avril.
   CCLXXIV. A Maurice Sand.                                17 avril.
    CCLXXV. Au mme.                                       19 avril.
   CCLXXVI. Au mme.                                       21 avril.
  CCLXXVII. Au citoyen Caussidire.                        20 mai.
 CCLXXVIII. Au citoyen Thophile Thor.                    24 mai.
   CCLXXIX. Au citoyen Ledru-Rollin.                       28 mai.
    CCLXXX. Au citoyen Thophile Thor.                    28 mai.
   CCLXXXI. Au citoyen Armand Barbs.                      10 juin.
  CCLXXXII. A Joseph Mazzini.                              15 juin.
 CCLXXXIII. A madame Marliani.                                juillet.
  CCLXXXIV. A M. Girerd.                                    6 aot.
   CCLXXXV. Au mme.                                        7 aot.
  CCLXXXVI. A M. Edmond Plauchut.                          24 septembre.
 CCLXXXVII. A Joseph Mazzini.                              30 septembre.
CCLXXXVIII. A M. Edmond Plauchut.                          24 octobre.
  CCLXXXIX. A M. Armand Barbs.                           1er novembre.
      CCXC. A Joseph Mazzini.                               2 novembre.
     CCXCI. A M. Armand Barbs.                             8 dcembre.

1849

    CCXCII. A M. Edmond Plauchut.                          13 fvrier.
   CCXCIII. A M. Armand Barbs.                            14 mars.
    CCXCIV. A Joseph Mazzini.                              15 mars.
     CCXCV. A M. Thophile Thor.                          29 mars.
    CCXCVI. A Maurice Sand.                                13 mai.
   CCXCVII. A M. Thophile Thor.                          26 mai.
  CCXCVIII. A Maurice Sand.                                12 juin.
    CCXCIX. A Joseph Mazzini.                              23 juin.
       CCC. Au mme.                                        5 juillet.
      CCCI. A M. Ernest Prigois.                             juillet.
     CCCII. A M. Charles Poncy.                               juillet.
    CCCIII. A. Joseph Mazzini.                             12 juillet.
     CCCIV. Au mme.                                       26 juillet.
      CCCV. A M. Armand Barbs.                            21 septembre.
     CCCVI. A Joseph Mazzini.                              10 octobre.
    CCCVII. A mademoiselle H.L.                               octobre.
   CCCVIII. A Joseph Mazzini.                               5 novembre.

1850

     CCCIX. A M. X*** (Eugne de Mirecourt).                  janvier.
      CCCX. A Joseph Mazzini.                              10 mars.
     CCCXI. Au mme.                                        4 aot.
    CCCXII. A M. Alexandre Dumas fils.                     14 aot.
   CCCXIII. A M. Armand Barbs.                            27 aot.
    CCCXIV. A Joseph Mazzini.                              25 septembre.
     CCCXV. A M. Charles Poncy.                            26 septembre.
    CCCXVl. A Joseph Mazzini.                              15 octobre.
   CCCXVII. A M. Sully-Lvy.                               18 novembre.
  CCCXVIII. A M. Armand Barbs.                            28 novembre.
    CCCXIX. A Joseph Mazzini.                                 novembre.
     CCCXX. A M. Charles Duvernet.                            dcembre.
    CCCXXI. A Joseph Mazzini.                              24 dcembre.
   CCCXXII. A Maurice Sand.                                24 dcembre.
  CCCXXIII. A M. Charles Poncy.                            25 dcembre.

1851

   CCCXXIV. A Maurice Sand.                                 9 janvier.
    CCCXXV. A Joseph Mazzini.                              22 janvier.
   CCCXXVI. A madame de Bertholdi.                         24 janvier.
  CCCXXVII. A la mme.                                     17 fvrier.
 CCCXXVIII. A M. Charles Poncy.                            16 mars.
   CCCXXIX. A M. Edmond Plauchut.                          11 avril.
    CCCXXX. A madame de Bertholdi.                          5 juin.
   CCCXXXI. A madame Cazamajou.                             6 juin.
  CCCXXXII. A M. Charles Poncy.                             6 juin.
 CCCXXXIII. A M. Ernest Prigois.                          25 octobre.
  CCCXXXIV. A madame de Bertholdi.                          6 dcembre.
   CCCXXXV. A M. Sully-Lvy.                               24 dcembre.
  CCCXXXVI. A S.A. le prince Napolon (Jrme).             3 janvier.

1852

 CCCXXXVII. A M. Charles Poncy.                             4 janvier.
CCCXXXVIII. Au prince Louis-Napolon.                      20 janvier.
  CCCXXXIX. A M. Charles Duvernet.                         22 janvier.
     CCCXL. Au mme.                                       30 janvier.
    CCCXLI. Au chef du cabinet de l'intrieur.            1er fvrier.
   CCCXLII. A S.A. le prince Napolon (Jrme).             2 fvrier.
  CCCXLIII. Au prince Louis-Napolon.                       3 fvrier.
   CCCXLIV. A M. Charles Duvernet.                         10 fvrier.
    CCCXLV. Au prince Louis-Napolon.                      12 fvrier.
   CCCXLVI. Au mme.                                       20 fvrier.
  CCCXLVII. A M. Jules Hetzel.                             22 fvrier.
 CCCXLVIII. A M. Ernest Prigois.                          24 fvrier.
   CCCXLIX. A M. Calamatta.                                24 fvrier.
      CCCL. Au prince Louis-Napolon.                         mars.
     CCCLI. Au mme.                                          mars.
    CCCLII. A M. Alphonse Fleury.                           5 avril.
   CCCLIII. A Joseph Mazzini.                              23 mai.
    CCCLIV.  mademoiselle Leroyer de Chantepie.            2 juin.
     CCCLV. Au prince Louis-Napolon.                      28 juin.
    CCCLVI. A M. Ernest Prigois.                          31 aot.
   CCCLVII. A Maurice Sand.                                14 septembre.
  CCCLVIII. A S.A. le prince Napolon (Jrme).            26 novembre.
    CCCLIX. A M. Armand Barbs.                            18 dcembre.

1853

     CCCLX. A M. Thophile Sylvestre.                       6 janvier.
    CCCLXI. A M. Charles Duvernet.                         30 janvier.
   CCCLXII. A S.A. le prince Napolon (Jrme).             8 fvrier.
  CCCLXIII. A Maurice Sand.                                16 fvrier.
   CCCLXIV. A M. et madame Ernest Prigois.                   mars.
    CCCLXV. A M. Sully-Lvy.                                  juin.
   CCCLXVI. A Maurice Sand.                                25 septembre.
  CCCLXVII. A madame de Bertholdi.                         28 octobre.
 CCCLXVIII. A Maurice Sand .                               13 dcembre.
   CCCLXIX. A Joseph Mazzini.                              15 dcembre.



FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIME.





End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 3, 1812-1876, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 3, 1812-1876 ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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