Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand

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Title: Correspondance, Vol. 2, 1812-1876

Author: George Sand

Release Date: October 23, 2004 [EBook #13837]

Language: French

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GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

II





PARIS CALMANN LVY, DITEUR.
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1883



CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND



CXLVI

A MADAME D'AGOULT, A GENVE

                                La Chtre, 10 juillet 1836.

Hlas! mon amie, je n'ai point encore plaid en cour royale; par
consquent je n'ai ni gagn ni perdu. Il tait question de mon dernier
jugement sans doute quand on vous a annonc ma victoire. C'est le 25
juillet seulement que je plaide. Si vous tes  Genve le 1er aot, vous
saurez mon sort, et peut-tre le saurez-vous par moi-mme si j'ai la
certitude de vous y trouver. Mais je n'ose l'esprer. Cependant, je rve
mon oasis prs de vous et de Franz. Aprs tant de sables traverss,
aprs avoir affront tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de
l'ombrage des deux beaux palmiers du dsert. Les trouverai-je? Si vous
ne devez pas tre  Genve, je n'irai pas. J'irai  Paris voir l'abb de
Lamennais et deux ou trois amis vritables que je compte, entre mille
amitis _superficielles_, dans la Babylone moderne.

Avez-vous vu, pour parler comme Obermann, la lune monter sur le Vlan?
Que vous tes-heureux, chers enfants, d'avoir la Suisse  vos pieds pour
observer toutes les merveilles de la nature! Il me faudrait cela pour
crire deux ou trois chapitres de _Llia_, car je refais _Llia_, vous
l'ai-je dit? Le poison qui m'a rendu malade est maintenant un remde qui
me gurit. Ce livre m'avait prcipite dans le scepticisme; maintenant,
il m'en retire; car vous savez que la maladie fait le livre, que le
livre empire la maladie, et de mme pour la gurison. Faire accorder
cette oeuvre de colre avec une oeuvre de mansutude et maintenir
la plastique ne semble gure facile au premier abord. Cependant les
caractres donns, si vous en avez gard souvenance, vous comprendrez
que la sagesse ressort de celui de Trenmor, et l'amour divin de celui de
Llia.--Le prtre born et fanatique, la courtisane et le jeune homme
faible et orgueilleux seront sacrifis. Le tout  l'honneur de _la
morale_; non pas de la morale des piciers, ni de celle de nos salons,
ma belle amie (je suis sre que vous n'en tes pas dupe), mais d'une
morale que je voudrais faire  la taille des tres qui vous ressemblent,
et vous savez que j'ai l'ambition d'une certaine parent avec vous  cet
gard.

Se jeter dans le sein de mre Nature; la prendre rellement pour _mre_
et pour _soeur_; retrancher stoquement et religieusement de sa vie tout
ce qui est vanit satisfaite; rsister opinitrement aux orgueilleux et
aux mchants; se faire humble et petit avec les infortuns; pleurer avec
la misre du pauvre et ne pas vouloir d'autre consolation que la chute
du riche; ne pas croire  d'autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes
la justice, l'galit; vnrer ce qui est _bon_; juger svrement ce qui
n'est que _fort_; vivre de presque rien, donner presque tout, afin de
rtablir l'galit primitive et de faire revivre l'institution divine;
voil la religion que je proclamerai dans mon petit coin et que j'aspire
 prcher  mes douze aptres sous le tilleul de mon jardin.

Quant  l'amour, on en fera un livre et un cours  part. _Llia_
s'expliquera sous ce rapport d'une manire gnrale assez concise et
se rangera dans les exceptions. Elle est de la famille des essniens,
compagne des palmiers, _gens solitaria_, dont parle Pline. Ce beau
passage sera l'pigraphe de mon troisime volume, c'est celle de
l'automne de ma vie.--Approuvez-vous mon plan de livre?--Quant au plan
de vie, vous n'tes pas comptente, vous tes trop heureuse et trop
jeune pour aller aux rives salubres de la mer Morte (toujours Pline le
Jeune), et pour entrer dans cette famille, _o personne ne nat, o
personne ne meurt_, etc.

Si je vous trouve  Genve, je vous lirai ce que j'ai fait, et vous
m'aiderez  refaire mes levers de soleil, car vous les avez vus sur vos
montagnes cent fois plus beaux que moi dans mon petit vallon. Ce que
vous me dites de Franz me donne une envie vraiment maladive et furieuse
de l'entendre. Vous savez que je me mets sous le piano quand il en joue.
J'ai la fibre trs forte et je ne trouve jamais des instruments assez
puissants. Il est, au reste, le seul artiste du monde qui sache donner
l'me et la vie  un piano. J'ai entendu Thalberg  Paris. Il m'a fait
l'effet d'un bon petit enfant bien gentil et bien sage. Il y a des
heures o Franz, en s'amusant, badine comme lui sur quelques notes pour
dchaner ensuite les lments furieux sur cette petite brise.

Attendez-moi, pour l'amour de Dieu! Je n'ose pourtant pas vous en prier;
car l'Italie vaut mieux que moi. Et je suis un triste personnage 
mettre dans la balance pour faire contre-poids  Rome et au soleil.
J'espre un peu que l'excessive chaleur vous effrayera et que vous
attendrez l'automne.

tes-vous bien accable de cette canicule? Peut-tre ne menez-vous cas
une vie qui vous y expose souvent. Moi, je n'ai pas l'esprit de m'en
prserver. Je pars  pied  trois heures du matin, avec le ferme propos
de rentrer  huit; mais je me perds dans les trames, je m'oublie au bord
des ruisseaux, je cours aprs les insectes et je rentre,  midi dans un
tat de torrfaction impossible  dcrire.

L'autre jour, j'tais si accable, que j'entrai dans la rivire tout
habille. Je n'avais pas prvu ce bain, de sorte que je n'avais pas de
vtements _ad hoc_. J'en sortis mouille de pied en cap. Un peu plus
loin, comme mes vtements taient dj secs et que j'tais encore
baigne de sueur, je me replongeai de nouveau dans l'Indre. Toute ma
prcaution fut d'accrocher ma robe  un buisson et de me baigner
en peignoir. Je remis ma robe par-dessus, et les rares passants ne
s'aperurent pas dela singularit de mes _draperies_. Moyennant trois
ou quatre bains par promenade, je fais encore trois ou quatre lieues 
pied, par trente degrs de chaleur, et quelles lieues! Il ne passe pas
un hanneton que je ne courre aprs. Quelquefois, toute mouille et
vtue, je me jette sur l'herbe d'un pr au sortir de la rivire et je
fais la sieste. Admirable saison qui permet tout le bien-tre de la vie
primitive.

Vous n'avez pas d'ide de tous les rves que je fais dans mes courses
au' soleil. Je me figure tre aux beaux jours de la Grce. Dans cet
heureux pays que j'habite, on fait souvent deux lieues sans rencontrer
une face humaine. Les troupeaux restent seuls dans les pturages bien
clos de haies magnifiques. L'illusion peut donc durer longtemps.
C'est-un de mes grands amusements, quand je me promne un peu au loin
dans des sentiers que je ne connais pas, de m'imaginer que je parcours
un autre pays avec lequel je trouve de l'analogie. Je me souviens
d'avoir err dans les Alpes et de m'tre crue en Amrique durant des
heures entires. Maintenant, je me figure l'Arcadie en Berry. Il n'est
pas une prairie, pas un bouquet d'arbres qui, sous un si beau soleil, ne
me semble arcadien tout  fait.

Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur. Si quelque jour (ce que je
ne vous souhaite pas et ce  quoi je ne crois pas pour vous) vous tes
_seule_, vous vous souviendrez de mes promenades _essniennes_.
Peut-tre trouverez-vous qu'il vaut mieux s'amuser  cela qu' se brler
la cervelle, comme j'ai t souvent tente de le faire en entrant au
_dsert_. Avez-vous de la force physique? C'est un grand point.

Malgr cela, j'ai des accs de spleen, n'en doutez pas; mais je rsiste
et je prie. Il y a manire de prier. Prier est une chose difficile,
importante: C'est la fin de l'homme moral. Vous ne pouvez pas prier,
vous. Je vous en dfie, et, si vous prtendiez que vous le pouvez, je ne
vous croirais pas. Mais j'en suis au premier degr, au plus faible, au
plus imparfait, au plus misrable chelon de l'escalier de Jacob; Aussi
je prie rarement et fort mal. Mais, si peu et si mal que ce soit; je
sens un avant-got d'extases infinies et de ravissements semblables 
ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache
blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant, je
n'ai que des visions d'toiles; mais je commence  faire des rves
singuliers.

A propos, savez-vous le nom de toutes les toiles de notre hmisphre?
Vous devriez bien apprendre l'astronomie pour me faire comprendre une
foule de choses que je ne peux pas transporter de notre sphre  la
vote de l'immensit. Je parie que vous la savez  merveille, ou que, si
vous voulez, vous la saurez dans huit jours.

Je suis dsespre du manque total d'intelligence que je dcouvre en moi
pour une foule de choses, et prcisment pour des choses que je meurs
d'envie d'apprendre. Je suis venue  bout de bien connatre la carte
cleste sans avoir recours  la sphre. Mais, quand je porte les yeux
sur cette malheureuse boule peinte, et que je veux bien m'expliquer le
grand mcanisme universel, je n'y comprends plus goutte. Je ne sais que
des noms d'toiles et de constellations. C'est toujours une trs bonne
chose pour le sens potique.

On apprend  comprendre la beaut des astres par la comparaison. Aucune
toile ne ressemble  une autre quand on y fait bien attention. Je ne
m'tais jamais doute de cela avant cet t. Regardez, pour vous en
convaincre, Antars au sud, de neuf  dix heures du soir, et comparez-le
avec Arcturus, que vous connaissez. Comparez Vega si blanche, si
tranquille, toute la nuit, avec la Chvre, qui s'lance dans le ciel
vers minuit et qui est rouge, tincelante, _brlante_ en quelque sorte.
A propos d'Antars, qui est le coeur du Scorpion, regardez la courbe
gracieuse de cette constellation; il y a de quoi se prosterner. Regardez
aussi, si vous avez de bons yeux, la blancheur des Pliades et la
dlicatesse de leur petit groupe au point du jour, et prcisment
au beau milieu de l'aube naissante. Vous connaissez tout cela; mais
peut-tre n'y avez-vous pas fait depuis longtemps une attention
particulire. Je voudrais mettre un plaisir de plus dans votre heureuse
vie. Vous voyez que je ne suis point avare de mes dcouvertes. C'est que
Dieu est le matre de mes trsors.

crivez-moi toujours  la Chtre, poste restante. On me fera passer vos
lettres  Bourges. Hlas! je quitte les nuits toiles, et les prs de
l'Arcadie. Plaignez-moi, et aimez-moi. Je vous embrasse de coeur tous
deux et je salue respectueusement l'illustre docteur _Ratissimo_.

Vous m'avez fait de vous un portrait dont je n'avais pas besoin. En ce
qu'il a de trop modeste, je sais mieux que vous  quoi m'en tenir. En ce
qu'il a de vrai, ne sais-je pas votre vie, sans que personne me l'ait
raconte? La fin n'explique-t-elle pas les antcdents? Oui, vous tes
une grande me, un noble caractre et un _bon coeur_; c'est plus que
tout le reste, c'est rare au dernier point, bien que tout le monde y
prtende.

Plus j'avance en ge, plus je me prosterne devant la bont, parce que je
vois que c'est le bienfait dont Dieu nous est le plus avare. L o il
n'y a pas d'intelligence, ce qu'on appelle bont est tout bonnement
ineptie. L o il n'y a pas de force, cette prtendue bont est apathie.
L o il y a force et lumire, la bont est presque introuvable; parce
que l'exprience et l'observation ont fait natre la mfiance et la
haine. Les mes voues aux plus nobles principes sont souvent les plus
rudes et les plus cres, parce qu'elles sont devenues malades  force de
dceptions. On les estime, on les admire encore, mais on ne peut plus
les aimer. Avoir t malheureux, sans cesser d'tre intelligent et bon,
fait supposer une organisation bien puissante, et ce sont celles-l que
je cherche et que j'embrasse.

J'ai des _grands hommes_ plein le dos (passez-moi l'expression). Je
voudrais les voir tous dans Plutarque. L, ils ne me font pas souffrir
du ct humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze,
et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont mchants,
perscutants, fantasques, despotiques, amers, souponneux. Ils
confondent dans le mme mpris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils
sont pires  leurs amis qu' leurs ennemis. Dieu nous en garde! Restez
bonne, _bte_ mme si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne
trouve jamais les gens que j'aime assez niais  mon gr. Que de fois je
lui ai reproch d'avoir trop d'esprit! Heureusement que ce trop n'est
pas grand'chose, et que je puis l'aimer beaucoup.

Adieu, chre; crivez-moi. Puissiez-vous ne pas partir! Il fait trop
chaud. Soyez sre que vous souffrirez. On ne peut pas voyager la nuit en
Italie. Si vous passez le Simplon (qui est bien la plus belle chose de
l'univers), il faudra aller  pied pour bien voir, pour grimper. Vous
mourrez  la peine! Je voudrais trouver je ne sais quel pouvantail pour
nous retarder.




CXLVII

A. M. SCIPION DU ROURE, AUX BAINS DE LUCQUES

                                Bourges, 18 juillet 1836.

Madame Sand a dit  M. George tout ce que vous avez de bienveillance et
de sympathie pour lui. Madame Sand est une bte que je ne vous engage
pas  connatre et qui vous ennuierait mortellement; mais George est
un excellent garon, plein de coeur et de reconnaissance pour ceux qui
veulent bien l'aimer.

Il sera heureux de serrer la main d'un ami inconnu, et, comme il a assez
bonne opinion de lui-mme, il est trs dispos  trouver parfaits ceux
qui l'acceptent tel qu'il est. Il n'a pas eu dans sa vie d'autre bonheur
que l'amiti. Tout le reste lui a manqu. Tout ce qui russit aux autres
a mal tourn pour lui. Il s'en console avec les gens qui le comprennent
et qui le plaignent sans le sermonner.

Vous lui tes recommand par un neveu qu'il aime et qu'il estime, et
votre lettre seule et ouvert son me  la confiance. Il sera donc
heureux de vous recevoir sous son toit quand il aura un toit quelconque.

Pour le moment, il plaide contre des adversaires qui lui disputent avec
acharnement la maison de ses pres et les caresses de ses enfants. Il
espre cependant ouvrir bientt la porte de ce pauvre manoir  ses vieux
amis et  ceux qui veulent bien le trouver digne de devenir le leur.
Vous n'aurez besoin ni de menthe sauvage, ni de _mesembriantheum_ pour
tre accueilli fraternellement. Cependant les fleurs de l'Apennin seront
reues avec reconnaissance, comme gage d'amiti et comme souvenir d'un
pays aim.

R... vous tiendra au courant des vnements qui vont dcider de mon
sort. Si mon espoir se ralise, je passerai les vacances en Berry.
Sinon, j'irai en Suisse me distraire de mes dboires et peut-tre vous
rencontrerai-je l aussi. J'engagerai notre ami  vous rappeler la bonne
promesse que vous me faites.

Tout  vous.

GEORGE.




CXLVIII

A M..., RDACTEUR DU _JOURNAL DU CHER_

                                Bourges, 30 juillet 1836.

Monsieur,

Je n'aurais pas song  rclamer contre l'trange mauvaise foi avec
laquelle le _Journal du Cher_ a rendu compte du discours de M. l'avocat
gnral dans le procs en sparation qui fait le sujet de votre article.

Cette relation a t transcrite dans d'autres journaux et vous avez t,
comme eux, induit en erreur par l'vidente partialit qui a prsid  la
rdaction premire.

Le journaliste du Cher, aprs avoir complaisamment reproduit le
plaidoyer de mon adversaire (et,  coup sr, ce n'est pas par amour pour
les belles-lettres ni pour l'loquence), a jug convenable de rendre en
trois lignes le discours de M. l'avocat gnral, discours trs beau,
trs impartial et trs touchant, qui a mu le public en ma faveur durant
prs de deux heures.

Je me propose avec le temps d'crire l'histoire de ce procs,
intressant et important non  cause de moi, mais  cause des grandes
questions sociales qui s'y rattachent et qui ont t singulirement
traites par mes adversaires, plus singulirement envisages par la cour
royale de Bourges.

Je chercherai, devant l'opinion publique, une justice qui ne m'a pas t
rendue, selon moi, par la magistrature, et l'opinion publique prononcera
en dernier ressort. Je chercherai cette justice par amour de la justice
et pour satisfaire l'invincible besoin de toute me honnte.

Dans cette relation, dont la sincrit pourra tre vrifie par ceux-l
mmes qu'elle intresse personnellement, je m'efforcerai de rendre
l'impression gnrale du discours de M. Corbin et de rectifier des
phrases que le journaliste du Cher n'a certainement pas stnographies.

Je ne croirai pas manquer aux convenances, en donnant toute la publicit
possible  des paroles prononces devant un nombreux auditoire, et
recueillies par toutes les femmes, par toutes les mres avec des larmes
de sympathie.

Je dirai que, si M. l'avocat gnral a prononc le mot que vous
censurez, il ne lui a pas donn le sens qui vous blesse et qu'il a
qualifi de noble, de _glorieux_ le sentiment de force et de loyaut
qui dicta ma conduite en cette circonstance. M. l'avocat gnral me
pardonnera d'avoir si bonne mmoire. Il est le seul de mes juges dont je
connaisse et dont j'accepte l'arrt.

Je vous remercie, monsieur, non des loges personnels que vous
m'accordez dans votre journal, je ne les mrite pas; mais de la justice
que vous rendez au vrai principe et au vrai sentiment de l'honneur
fminin: la sincrit. Je souhaite que ce principe triomphe et je ne me
pose pas comme l'hrone de cette cause; je suis simplement l'adepte
zl ou l'adhrent sympathique de toute doctrine tendant  tablir son
rgne. A ce titre, votre journal m'intresse vivement.

J'y chercherai avec attention la lumire et la sagesse dont nous avons
tous besoin pour savoir jusqu'o doit s'tendre la libert de la
femme, et, dans un systme d'amlioration de moeurs, o doit s'arrter
l'indulgence de l'homme.

Je ne vous demande ni ne vous interdis la publication de cette lettre;
je m'en rapporte  vous-mme pour justifier M. l'avocat gnral d'une
accusation qu'il ne mrite pas, et pour le faire de la manire la plus
noble et la plus convenable.

Agrez, monsieur, mes cordiales salutations.

GEORGE SAND.




CXLIX

A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS

                                Paris, 15 aot 1836.

Mon bon frre Girerd,

J'ai dj plusieurs fois commenc  vous rpondre sans trouver une heure
de libert pour achever. Ces derniers vnements out mis tant d'activit
autour de nous, qu'il n'y a plus moyen de vivre pour son propre compte.
Mais comment pouvez-vous imaginer, mon enfant, que l'amiti de Michel[1]
se soit refroidie pour vous? l'ayant vu entour, obsd, cras comme
il l'a t tout ce temps et, par-dessus le march, souvent et gravement
indispos; je m'tonne peu qu'il n'ait point eu le temps de vous crire.
Je lui ai lu votre lettre, que j'ai reue au moment de son dpart. Il
m'a dit qu'il vous crirait de Bourges. Je crains qu'il ne soit malade;
car, depuis dix jours, je devrais avoir de ses nouvelles et je n'en ai
pas encore. Sa mauvaise sant m'inquite et m'afflige beaucoup. Je l'ai
soign ici aussi bien que j'ai pu, et je l'ai vu bien souffrir. Nous
avons parl de vous tous les jours. Il vous dira, quand vous le
reverrez, que je vous aime bien et que, de tous les amis qu'il m'a
prsents, vous tes celui pour lequel j'ai prouv le plus de
sympathie. Quand vous reverrai-je? Je vais  la Chtre vers le 22 de ce
mois-ci, et, vers le 30, je serai  Genve. Peut-tre irai-je vous voir
 Nevers si cela ne me dtourne pas trop de ma route et n'augmente pas
ma fatigue d'une manire trop exorbitante. Je serais si heureuse de
connatre votre femme, votre enfant, votre patrie! Et le cap Sunium!
nous avons fait de beaux rves d'amiti, de repos, de bonheur! les
raliserons-nous?

crivez-moi  la Chtre, poste restante, du 20 au 30. Adieu, bon frre.
Embrassez votre femme pour moi; dites-lui que je suis un bon garon
et que je suis bien heureuse de lui inspirer un peu de bienveillance.
Peut-tre m'accordera-t-elle de l'amiti si j'ai le bonheur de la
connatre. On fait mon portrait de nouveau: je vous l'enverrai, ou je
vous le porterai, ce qui me plairait bien mieux.

Tout  vous de coeur.

GEORGE.

  [1] Michel (de Bourges).




CL

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 18 aot 1836.

Chre maman,

J'allais partir pour Paris, au moment o mon fils est arriv, tout seul
comme un homme, et si impatient de me revoir, qu'il n'a pu prendre sur
lui de rester un jour de plus  Paris pour vous embrasser. Cependant
il en avait l'intention; car, d'aprs des reproches que je lui avais
adresss  ce sujet, il m'crivit, quelques jours avant son arrive, une
lettre que je vous envoie, et o vous verrez qu'il a de bons sentiments
pour vous, malgr sa paresse ou son tourderie. Ce pauvre cher enfant
est bien heureux d'tre ici: il joue avec sa soeur et il respire le
bon air de la campagne. Il n'a gure envie de retourner  Paris, et
ce serait, je crois, les priver l'un et l'autre du meilleur temps de
l'anne que de les y ramener avant la fin des vacances. Je pense donc
que je n'irai pas avant cette poque, et, en attendant, nous allons
faire un petit voyage dans le Nivernais et dans l'Allier. Ils s'en font
une grande fte et je suis bien heureuse de les voir heureux. Nous avons
pass ces jours-ci  coller du papier dans mon cabinet de toilette;
nous en avons fait une petite pice charmante o Maurice installe ses
joujoux, ses livres et ses crayons. Nous pensons  vous,  votre ardeur,
et  votre habilet dans ces grands travaux,  votre bon got, et 
votre passion pour planter des clous. Quant  moi, j'en ai un torticolis
effroyable.

Je vous envoie une lettre pour Pierret. Engagez-le  me rpondre le plus
vite possible; car je pars  la fin du mois, pour ma petite tourne.
Donnez-moi en mme temps de vos nouvelles, et soignez-vous bien afin de
ne m'en donner que de bonnes. Adieu, chre maman; je tombe de fatigue
et m'endors en vous embrassant de toute mon me, ce qui me donnera une
bonne nuit, j'en rponds.

Maurice vous crira directement; aujourd'hui, la lettre est assez
grosse. Renvoyez-moi la lettre de Maurice, pour ne pas dmembrer ma
collection; ce sont mes trsors, j'aime mieux cela que tous les romans
du monde.




CLI

A M. FRANZ LISZT, A GENVE

                                Nohant, 18 aot 1836.

J'ai failli vous arriver le jour du concert. Qu'eussiez-vous dit, si, au
milieu du grand morceau brillant de Puzzi-Primo, je fusse entre avec
mes gutres crottes et mon sac de voyage, et si je lui eusse frapp sur
l'paule au point d'orgue?

Puzzi-Primo ne se ft pas dconcert, accoutum qu'il est  braver
insolemment les regards d'un public infatu de lui; voire d'un public
de mtaphysiciens, de Genevois. Mais Puzzi-Secondo, moins blas sur le
triomphe et moins certain de la douce bienveillance des demoiselles de
seize ans, et fait une exclamation inconvenante, qui n'et pas t dans
le ton du morceau.

J'aurais eu le plus grand plaisir du monde  vous faire manquer votre
rentre et  vous faire gcher et massacrer votre finale. J'aurais, la
premire, tir un sifflet, un mirliton, une guimbarde de ma poche, et
j'aurais donn au public de mtaphysiciens le signal des hues. J'aurais
dit: Messieurs, je suis l'agrable auteur de bagatelles immorales qui
n'ont qu'un dfaut, celui d'tre beaucoup trop morales pour vous. Comme
je suis un trs grand mtaphysicien, par consquent trs bon juge en
musique, je vous manifeste mon mcontentement de celle que nous venons
d'entendre, et je vous prie de vous joindre  moi, pour conspuer
l'artiste vtrinaire et le gamin musical que vous venez d'entendre
cogner misrablement cet instrument qui n'en peut mais.

A ce discours superbe, les banquettes auraient plu sur votre tte, et
je me fusse retire fort satisfaite, comme fait Asmode aprs chaque
sottise de sa faon.

Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j'avais eu cent cus, je
partais et j'arrivais  l'heure dite. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert
une souscription pour me payer la diligence? Je vous dclare que, dans
six semaines ou deux mois, si vous tes toujours l-bas, j'irai, quelque
orage qu'il fasse aux ceux, quelque calme plat qui rgne dans mes
finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que
je ne mange, et ma plus grande dpense sera le tabac. Je serais alle
vous rejoindre dans le courant du mois, si je n'tais retenue ici par
mes affaires.

Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien
enfin me rendre (o je vais m'enterrer avec mes livres et mes cochons),
dcide  vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement,
dcide  apprendre l'orthographe aussi bien que M. Planche, la logique
aussi bien que feu mon prcepteur, et la mtaphysique aussi bien que le
clbre M. Liszt, lve de Ballanche, Rodrigues et Snancour. Je veux,
en outre, crire en coule et en btarde, mieux que Brard et Saint-Omer,
et, si j'arrive jamais  faire au bas de mon nom le parafe de M.
Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais
ces graves tudes ne m'empcheront pas d'aller voir de temps en temps
mes mioches  Paris, et vous autres, l o vous serez. Hirondelles
voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez o vous
tes, et je serai heureuse prs de vous tant que vous serez heureux prs
de moi.

Je suis maintenant avec mes enfants dans la chre valle Noire.

J'ai vu madame Liszt la veille de mon dpart de Paris. Elle se portail
bien et je l'ai embrasse pour son fils et pour moi. J'ai vu une fois
Emmanuel, qui m'a charge de le rappeler  votre amiti et qui m'a
questionne avec intrt sur votre compte. On dit que notre cousin Heine
s'est ptrifi en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso.
Sosthnes[1] est mort, ou il s'est reconnu dans un passage de la lettre
imprime, car je ne I'ai pas revu depuis ce temps-l.

Moi, je me porte bien, je suis bte comme une oie. Je dors douze heures,
je ne fais rien du tout que coller des devants de chemine, encadrer
des images, collectionner des papillons, reinter mon cheval, fumer mon
narghil, _conter des contes_  Solange, couter du fond d'un nuage de
tabac,  travers une crote opaque d'imbcillit et de batitude, les
pitoyables discours factieux ou politiques de mes douze amis, tous plus
btes que moi. De temps en temps, je me lve dans un accs de colre
rpublicaine; mais je m'aperois que cela ne sert  rien, et je me
replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit.

Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l'tre, tout  fait, avec sa
raison? Non. La gaiet n'est qu'un excitant, comme la pipe et le caf.
L'tre qui en use n'en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon dsir
est de m'abrutir, de m'appliquer aux occupations les plus simples, aux
plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j'en
viendrai aisment  bout. La vie active ne m'a jamais blouie. Elle
m'a fait mal aux yeux; mais elle ne m'a pas obscurci la vue. J'espre
vieillir en paix avec moi-mme et avec les autres.

Bonsoir, mes enfants; soyez bnis.  vous!

GEORGE.

  [1] Sosthnes de la Rochefoucauld.




CLII

A MADAME D'AGOULT, A GENVE

                                Nohant, 20 aot 1836.

_Quoi qu'il arrive_ dsormais, et sans aucun prtexte de retard que
ma propre mort, je serai  Genve dans les quatre premiers jours de
septembre. Je quitte Nohant le 28, je passe vingt-quatre heures 
Bourges, et je me lance par Lyon. Les diligences sont pitoyables et
ne vont pas vite. C'est pourquoi je ne puis vous fixer le jour de mon
arrive. Rpondez-moi courrier par courrier o il faut que je descende 
Genve. Nos lettres mettent quatre jours  parvenir. Vous avez le temps
juste de me rpondre un mot.

Nous ferons ce que vous voudrez. Nous irons ou nous nous tiendrons o
vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut.
Je vous avertis seulement que j'ai mes deux mioches avec moi. S'il m'et
fallu attendre la fin de leurs vacances pour tous aller voir, c'et t
encore six semaines de retard. Je les emmne donc. Ils sont peu gnants,
trs dociles, et accompagns d'ailleurs d'une servante qui vous en
dbarrassera quand ils vous ennuieront. Si j'ai une chambre, que vous
donniez un matelas par terre  Maurice, un mme lit pour ma fille et
pour moi nous suffiront. A Paris, nous n'en avons pas davantage quand
ils sortent tous deux  la fois. La servante couchera  l'auberge.

Quand je voudrai crire, si l'envie m'en prend (ce dont j'aime 
douter), vous me prterez un coin de votre table. Si toute cette
population que je trane  ma suite vous gne, vous nous mettrez tous 
l'auberge, que vous m'indiquerez la plus voisin de votre domicile. En
attendant, vous me direz o est ce domicile, car je ne m'en souviens
plus, et j'cris au hasard _Grande Rue_ sur l'adresse, sans savoir
pourquoi.

Adieu, mes enfants bien-aims. Je ne retrouverai mes esprits (si
toutefois j'ai des _esprits_), je ne commencerai  croire  mon bonheur
qu'auprs de vous.




CLIII

A-M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ. A PARIS

                                Nohant, 21 aot 1836.

Tu sais que mon procs est termin. Je suis  Nohant en libert et en
scurit. Je ne te parlerai plus de mes affaires. Les journaux sont l
pour raconter ces mortels ennuis que je veux oublier, et sur lesquels il
ne m'est pas possible de revenir, mme avec mes plus chers amis.

Je comptais aller  Paris chercher Maurice, qui entrait en vacances et
serrer la main de mes bons camarades. Mais le tracas de mes affaires en
dsarroi m'a retenue  Nohant quelques jours de plus que je ne pensais.
Pendant ce temps, Maurice est venu me trouver. Maintenant que le voil
hors du triste Paris, il n'a gure envie d'y retourner avant la fin des
vacances. Pour le distraire de son anne scolaire et de mes angoisses,
qu'il a si vivement partages, je l'emmne, ainsi que Solange,  Genve,
o Liszt et une dame fort distingue, que j'aime beaucoup et qui tient
de fort prs  mon ami le musicien, nous attendent depuis longtemps.

Nous partons le 28, et nous reviendrons  Paris tous ensemble  la fin
du mois. Ne dis  personne que je vais faire ce petit voyage. Un tas
d'oisifs viendraient m'y relancer, soit par crit, soit en personne, et
je vais tcher d'oublier la littrature au bord des lacs.

Je te verrai donc au mois d'octobre, mon cher Benjamin, et, si je puis
t'enlever, je t'emmnerai passer quelque temps  Nohant. Tu es employ
du gouvernement, pauvre enfant! arrange-toi alors pour avoir une bonne
maladie de poitrine ou d'estomac (_cens_, comme dit Maurice), afin
de prendre l'air de la campagne sous mes vieux noyers et sous l'aile
paternelle de ton vieux George.

Donne-moi, en attendant, de tes nouvelles  Genve sous le couvert de
Liszt, _Grande Rue_, et aime-moi comme je t'aime.

Adieu.




CLIV

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                Nohant, 21 aot 1836.

Mademoiselle,

Je ne connais qu'une croyance et qu'un refuge: la foi en Dieu et en
notre immortalit. Mon secret n'est pas neuf, il n'y a rien autre.

L'amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative
dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternit a
d'ineffables dlices; mais, soit par l'amour, soit par le mariage, il
faut l'acheter  un prix que je ne conseillerai jamais  personne d'y
mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l'ducation absorbe une
grande part du temps, je cherche la solitude et j'y trouve, depuis que
j'ai renonc  beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je
n'esprais pas.

Je tcherai de les exprimer, sous une forme potique, dans un de mes
ouvrages que j'augmente d'un volume: _Llia_, que vous avez la bont de
juger avec indulgence et o j'ai mis plus de moi que dans tout autre
livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la
science de la vie, je vous renvoie  la prochaine rimpression de cet
ouvrage.

Mais j'ai bien peur que vous ne vous trompiez en m'attribuant le pouvoir
de vous gurir. Vous trouverez de vous-mme tout ce que j'ai trouv, et
vous le trouverez mieux appropri  vos facults. Esprez, il y a des
temps d'preuves; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous
allger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez tre
un de ses _vases d'lection_. Vous avez donc  le remercier _d'tre_,
sauf  savoir de lui, peu  peu,  quoi il vous destine.

Je voudrais tre de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont srs
d'tre exaucs. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au
moins, le calme et la rsignation que vous me semblez faite pour
comprendre et digne de possder.

Agrez l'assurance de ma haute considration.

GEORGE SAND.




CLV

A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHTRE

                                Genve, septembre 1836.

Je passe mon temps fort agrablement  Genve, mon cher ami. Je te
raconterai cela en dtail, au coin du feu. J'ai  peine le temps de
dormir. Mais je veux te dire que j'ai reu ta lettre et que je te
remercie mille fois de t'occuper de ton camarade absent et de ne pas
ngliger ses affaires, qu'il nglige si bien.

Et la vendange! cher Dyonisius? Songe  la vendange! songe  te faire du
vin blanc potable. Ne nglige pas un point aussi important.

Je serai  Nohant dans les premiers jours d'octobre. Je pars d'ici le
30. Je m'arrterai  Lyon. Je te porte du bon tabac  priser, et force
cigarettes.

Adieu, bon vieux; dis  ta femme que je l'aime; aimez-moi, tous deux. A
bientt!

Mes mioches se portent  merveille. Ils supportent la fatigue
hroquement. Ursule n'est pas de mme.[1] Elle tait trs pouvante
l'autre jour de se trouver dans un village appel Martigny. Elle se
croyait  la Martinique et ne se consolait que dans l'espoir d'en
rapporter de bon caf (historique).

Je suis ici: l'objet de la curiosit publique. Je ne fais pas un pas, je
ne dis pas un mot qui n'en fasse faire et dire mille. Nanmoins on en
est  la bienveillance pour moi, c'est la mode prsentement.

Adieu, et _me ama_.

  [1] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.




CLVI

A MADAME D'AGOULT, A GENVE

                                Lyon, le 3 octobre 1836.

Chers enfants,

Je suis  Lyon le bec dans l'eau. Je voulais partir sur-le-champ en
recevant cette jolie lettre; mais je n'ai trouv de places dans les
diligences que pour le 3, c'est--dire pour aujourd'hui. Cela fait que
j'enrage.

Au lieu de passer encore, prs de vous, quelques-uns de ces beaux, jours
qu'on cherche tant et qu'on attrape si peu, je suis dans la plus bte de
toutes les villes du royaume, flnant avec madame Montgolfer et _un
tas de particuliers que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam._ Ils m'ont
trimballe  Fourvires. N'y allez jamais! _il est bien pnible_ et _il_
n'est pas _bien joli._ Puis ils m'ont mene au Gymnase, entendre piauler
et piailler madame***, qui est, comme vous savez, toute pointue.
Hier, ils m'ont assassine en me faisant entendre _Guillaume Tell_,
abominablement corch et massacr par le plus plat orchestre et les
plus, ignobles chanteurs que j'aie jamais entendus.

Cela, au reste, m'a fait du bien, en ce sens que je me suis rconcilie
avec les thtres d'Italie, que je mprisais beaucoup trop. Si la
seconde ville de France chante si faux et si salement, sans offenser
personne, il faut rendre hommage aux villes de cinquime et sixime
ordre de l'Italie. On y chante juste, et, si on y a mauvais got, on y a
du chic, de l'lan et du toupet.

Aujourd'hui, on m'a fait dner dans un restaurant trs burlesque.
On entre dans une cuisine, on monte  talons un escalier plein
d'immondices, et on arrive  une petite chambre fort sale, o on vous
sert cependant un trs bon dner. Ce soir, nous sommes rentrs chez
madame Montgolfer, et un monsieur--que vous connaissez,  ce qu'on
dit,--m'a chant, sans aucune espce de voix, deux ou trois morceaux de
Schubert que je ne connaissais pas. J'ai devin que cela devait tre
trs beau.

La _Montgolfire_ me parat une excellente femme un peu atteinte par la
cancanerie, l'investigation et la curiosit provinciales, brodant un
peu, amplifiant pas mal, et jugeant parfois  ct; du reste, proclamant
et pratiquant des sentiments trs levs, et possdant des facults et
des qualits qui n'ont manqu que d'un peu plus de dveloppement. Je la
crois trs sincrement zle pour Franz et trs dvoue  vous. Elle est
charmante pour moi. Gvaudan, qui m'avait quitte  moiti chemin pour
prendre une route plus courte, a reparu tout  coup hier sur mon horizon
mlancolique. Il prtend tre rappel  Lyon par sa caisse de cigares,
qu'il faut recevoir et payer. _As you like it, all is well that ends
well,_ et beaucoup d'autres proverbes shakespeariens qui ne changeront
rien  nos positions respectives. Je suis charme de le voir, il promne
mes _Piffoels_[1] pendant que je travaille le matin  notre fameuse
relation[2], mais je crois qu'il fait _much ado about nothing._

Bonsoir, mes bons et chers enfants. Aimez-moi seulement la moiti de ce
que je vous aime, et ce sera beaucoup. Je n'ai pas le droit de vous en
demander davantage. Vous vous occupez tant le coeur et l'esprit l'un
et l'autre, qu'il ne reste pas une part de premire qualit pour les
_rustres_ de mon espce, _gens solitaria_ et thrapeutique. Mais cela ne
m'empche pas de vous mettre en premire ligne dans mes affections, sans
me soucier de l'quilibre de la vie morale et intellectuelle.

Fazy[3] m'a envoy le cachet. Je ne vous charge pas de le remercier.
Il m'a dit qu'il serait le 4  Lyon: c'est donc demain que je le
remercierai moi-mme avec toute l'ardente effusion que vous me
connaissez. Je vous prie de donner une bonne poigne de main pour moi au
major[4] et  Grast[5], que j'aime beaucoup parce qu'il abonde toujours
dans mon sens. Rappelez-moi au souvenir de mademoiselle Mrienne[6],
donnez un grandissime coup de pied _gvaudanitique_ au _Rat_, et, quant
 madame sa mre, je crois que j'aurais d aller lui faire une visite,
car elle a t _jadis_ trs obligeante pour moi. Mais je sais que,
depuis, elle m'a prise en horreur,  cause de la redingote (ou
_redinglande_) de son fils. Le fait est que je l'ai oublie absolument,
comme tout ce qui me parat hostile est oubli de moi en cette vie et en
l'autre. _Amen!_

Les _Piffoels_ ronflent et se portent bien. Moi, je vous _bige_ et vous
presse tous deux dans mes bras.

Je supplie Franz de m'envoyer ici mon preuve d'_Andr_, courrier par
courrier, sous enveloppe. Si vous avez quelques courses  me faire
faire, dpchez-vous de m'crire. Adieu.

_Htel de Milan, place des Terraux,  Lyon._

  [1] Sobriquet donn par Litz  Maurice et  Solange
  [2] Voy. les _Lettres d'un voyageur._
  [3] James Fazy, prsident de la rpublique de Genve
  [4] Le major Pictet, de l'arme fdrale Suisse, frre du savant
      docteur Pictet.
  [5] Grast, rfugi pimontais, alors  Genve.
  [6] Mademoiselle Mrienne, artiste peintre,  Genve.




CLVII

A M. FRANZ LISZT, A PARIS

                                Nohant, 10 octobre 1836.

Que devenez-vous, mes enfants chris? Je reois des lettres de tout
Genve, except de vous. Fazy et Grast m'ont dj crit. Ils me disent
que vous avez t donner un concert  Lausanne et que vous serez bientt
 Paris. Moi aussi, j'y serai et j'aurai besoin de vous y retrouver pour
adoucir les jours de rentre des _Piffoels_  leurs coles respectives.

Ce moment-l est fort triste pour moi, tous les ans, et plus je vais,
plus il le devient; car je n'ai plus d'autre passion que celle de la
progniture. C'est une passion comme les autres, accompagne d'orages,
de bourrasques, de chagrins et de dceptions. Mais elle a sur toutes
les autres l'avantage de durer toujours et de ne se rebuter de rien. En
attendant la sparation, nous nous reposons ici.

Je me suis avise, aprs avoir mis ma lettre  la poste de Lyon, qu'en
raison du blocus, la convention postale tait peut-tre rompue et que
j'aurais d affranchir. Vous me direz si vous l'avez reue.

Et vous, mes bons _Fellows_[1], nos chers projets tiennent-ils toujours?
Je fais approprier ma chambre le mieux possible pour y loger Marie.
Jamais je n'ai eu tant le souci de la proprit. Je m'aperois de
mille inconvnients qui ne m'avaient jamais frappe. Je crains que les
appartements ne soient froids et incommodes. Je fais faire des rideaux,
chose inconnue dans ma chambre jusqu' ce jour. Si j'avais le temps, je
ferais btir une aile  mon castel. Je suis aussi grognon envers les
ouvriers que le marquis de Morand. Enfin mes amis me demandent si j'ai
attrap quelque maladie en Suisse pour prendre tant de soins et de
prcautions.

Avec tout cela, j'ai une peur affreuse que ma belle comtesse ne se croie
ici dans un champ de Cosaques. J'ai dj essay de l'y installer en
peinture, et je regarde  chaque instant le portrait, pour voir s'il
ne bille pas et s'il ne s'enrhume pas. N'allez pas me donner tous ces
tourments pour rien, mes bons amis; que j'en sois au moins rcompense
par votre prsence. Je ne puis promettre  Marie qu'elle sera contente
de mon domicile et de mon rustre entourage; mais elle sera contente de
mon zle, de mon assiduit et du dvouement absolu de moi et de tous les
miens.

Venez donc bientt, _Fellows!_ Les _Piffoels_ comptent sur vous.

Moi, je suis un peu spleentique. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est
peut-tre parce que je n'ai pas d'argent. Adieu, mes enfants. Si vous ne
venez pas tout de suite  Paris, crivez-moi chez Didier, rue du Regard,
6. J'y serai du 20 au 25.

Aimez-vous un peu le solitaire marchand de cochons? Il vous aime de
toute son me et vous _bige_ mille fois.

  [1] Sobriquet que se donnait Liszt et qu'il donnait aussi  son lve,
      Hermann Cohen.




CLVIII

A M. DUDEVAN, A PARIS

                                Paris, novembre 1836.

L'tat de Maurice me tourmente beaucoup. Je ne le lui dis pas, mais je
crains qu'il n'ait une maladie de langueur. Il ne dort que d'un sommeil
lger et entrecoup de rves. Ce n'est pas l le sommeil de son ge. Il
ne souffre pas; mais les deux mdecins qui le voient, celui du collge
et celui qui vient ici tous les jours, comme ami, lui trouvent les mmes
symptmes d'excitation nerveuse et d'agitation au coeur.

Je ne sais comment faire pour partir. J'ai besoin d'tre  Nohant; mais,
ds que je parle de mon dpart, il fond en larmes et la fivre le prend.
Je l'ai tant raisonn, qu'il se soumet  tout ce que j'exige. Il ne
dit rien; mais il est malade. Venez  mon secours, je vous en supplie.
Parlez-lui avec tendresse et douceur. Cet enfant chrit galement ses
parents; mais il est faible de corps et de caractre. La svrit le
brise et le consterne.

Les mdecins recommandent de lui pargner la contrarit, cela devient
bien embarrassant. Comment lever un enfant sans le contrarier? Ils
disent que c'est une fivre de croissance, mais qu'une maladie plus
grave peut se dvelopper, si l'on irrite cette fivre. En effet, je lui
trouve, la nuit, le coeur plus agit encore que lorsque ces messieurs
l'examinent. Je tremble qu'il ne soit attaqu de la maladie dont j'ai
souffert toute ma vie et dont je souffre toujours. Si j'tais au moins
assure qu'il et une aussi bonne constitution, que moi! Mais il n'en
est pas ainsi. Le chagrin lui est contraire.

Je vous assure qu'on a fait une grande faute, je dirai mme un grand
crime, en informant cet enfant de ce qu'il devait ignorer, de ce qu'il
pouvait du moins ignorer en partie et ne comprendre que vaguement. Le
mal est fait, ce n'est ni vous ni moi qui l'avons voulu. Quant  moi,
j'ai la conscience d'avoir toujours travaill  lui faire partager
galement son affection entre vous et moi.

Aujourd'hui, il ne s'agit plus de nos dissensions personnelles; il
s'agit d'un intrt qui passe avant tout: la sant de notre enfant. Ne
le jetons pas, au nom du ciel! dans une rivalit d'affection qui excite
sa sensibilit dj trop vive. De mme que je l'encourage dans sa
tendresse pour vous, ne le contrariez pas dans sa tendresse pour moi.
Venez le voir ici tant que vous voudrez. S'il vous est dsagrable de me
rencontrer, rien n'est plus facile que de l'viter. Quant a moi, je n'y
ai aucune rpugnance. L'tat o je vois Maurice fait taire tout autre
sentiment que le dsir de le calmer, de le gurir au moral et au
physique.

Je resterai ici jusqu' ce qu'il soit rtabli et je ne ferai rien  son
gard que vous n'approuviez. Secondez-moi, vous aimez votre fils autant
que je l'aime. pargnez-lui des motions qu'il n'a pas la force de
supporter. Si je lui disais du mal de vous, je lui ferais beaucoup de
mal. Que la prcaution soit rciproque.

Quel intrt aurions-nous maintenant  nous combattre dans le coeur d'un
pauvre enfant plein de douceur et d'affection? Ce serait pousser trop
loin la guerre, et, quant  moi, je ne la comprends pas  ce point.

A. D.

Maurice ignore absolument mes inquitudes. Il s'attend toujours 
rentrer au collge d'un jour  l'autre. Ne lui parlez pas de son
battement de coeur. Le mdecin dit toujours devant lui que ce n'est rien
du tout.




CLIX

A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES

                                Paris, 13 dcembre 1836.

J'ai reu votre lettre aujourd'hui seulement. Vous m'annoncez que vous
partez de chez vous le 10 dcembre. Je crains bien que la rponse que je
vous adresse par le mme courrier  Montlgier n'arrive pas  temps.
Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous rpter.

Mon fils est malade. D'un jour  l'autre, je m'apprte  partir; mais je
ne puis le mettre en voiture, sans la permission du mdecin: Et puis son
pre me le refuse; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le
noeud avec l'pe de ma volont, qui n'est pas tout  fait aussi bien
trempe que celle d'Alexandre, mais qui n'est pas moins logique.

Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez  Nohant avant moi.
A peine arriv, vous m'crirez et je vous rpondrai un billet tous les
soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m'crirez galement tous les
soirs.

Les lettres mettent vingt-quatre heures  faire le chemin. Ce sera une
manire de vous faire prendre patience.

Vous tes recommand  mes amis et il est ordonn  mes domestiques de
vous recevoir, hberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort.
Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous
promnerez, puis vous lirez, puis vous m'crirez; installez-vous  cet
effet dans mon cabinet.

Puis vous prparerez la maison  nous recevoir; car nous arriverons
trois ou quatre, et je ne crois pas qu'il y ait une chambre potable pour
mes htes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous
confie. Vous serez second par ma dugne, Rosalie, femme intelligente,
active et revche, qui aime  tre employe _aux grandes choses_ et qui
vous adorera. Voil!

Puis vous serez philosophe, puis vous mnerez la vie de l'ermite et du
plerin, puis vous serez bien certain que j'enrage pour deux raisons:
la premire, parce que je vous fais attendre; la seconde, parce que mon
fils est malade. Je hais Paris, j'y meurs de spleen et je n'y
resterai pas une heure de plus qu'il ne faudra. J'y suis d'une humeur
massacrante, d'un caractre insupportable, toujours affaire, obsde,
pestant d'tre dtourne de mes amis par une foule de sots, ne faisant
ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de
cette ville maudite.

S'il ne fait pas plus chaud dans la valle Noire, du moins nous aurons
de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres.

J'ai pleur toute la nuit dernire dans ma chambre d'auberge, uniquement
par dsespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler
l'air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon sjour ici d'un
certain nombre de jours, vous le sauriez aussitt et vous tiendriez me
rejoindre rue Laffitte, 21.--Voil mes prcautions prises.--A la garde
de Dieu! Il est impossible que nous chappions encore cette fois l'un
 l'autre, si vous avez un aussi vif dsir que moi de serrer une main
amie.

Tout ce que vous m'annoncez de vous me convient de plus en plus, surtout
s'il est bien certain que vous ne _cultivez pas les belles-lettres._
J'en ai plein le dos. Ainsi nous nous entendrons.

Adieu, au revoir. Tout  vous de coeur.

GEORGE.




CLX

AU MME, A PARIS

                                Paris, 5 janvier 1837.

Quelque temps qu'il fasse, je pars samedi matin et je vous emmne dans
une horrible charrette que son propritaire berrichon a nomme, Dieu me
pardonne? _calche_ en me la prtant. Vous n'y serez pas bien, je vous
en avertis; mais vous y serez consol du froid par _les perles_ de ma
conversation. Je crains bien que vous n'invoquiez souvent les charmes de
la solitude. Cela ne me regarde pas.

Mettez vos paquets  la diligence. N'ayez avec vous qu'un excessivement
petit sac de nuit, et soyez rue du Regard, n 6,  sept heures du matin,
jour ou non, mort ou vif. C'est une drle de partie de plaisir que je
vais vous faire faire!

Si on me dit jamais que vous n'tes pas mon vritable ami, aprs
pareille preuve, j'aurai quelque raison de croire au moins  votre
persvrance stoque.

Je ne vous dirai pas un mot de mon amiti aujourd'hui, pour vous punir
d'en avoir dout hier.

Tout  vous.

GEORGE.




CLXI

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                Nohant, 18 janvier 1837.

Eh bien, chre, o tes-vous donc? Partez-vous? Arrivez-vous? Je vous
croyais si prs, ces jours-ci, que je vous avais crit  Chteauroux.

Rollinat vous attendait pour vous offrir ses services et vous embarquer.
Mais le voil, aujourd'hui! Il arrive seul, et, de vous, point de
nouvelles. Je vous cris  tout hasard, dsirant de tout mon coeur que
la _prsente_ ne vous trouve plus  Paris. Venez donc! Sauf les rideaux,
qui sont trop courts de trois pieds, votre chambre est habitable. Il n'y
a pas un souffle d'air. Le garde-manger est garni de gibier. Il y a
du bois sec sous le hangar. L'aubergiste de la poste, chez lequel la
diligence de Blois vous dpose, est averti; vous aurez, pour venir de
Chteauroux  Nohant, une voiture ferme et des chevaux. Ainsi, ne
vous occupez de rien. Nommez-vous seulement, ou nommez-moi, et on vous
servira. A revoir bientt, tout de suite, n'est-ce pas? Si le bon
Grzymala [1] veut vous accompagner, emmenez-le. Sa prsence augmentera
(s'il est possible) l'honneur et le bonheur de la vtre.

Le futur prcepteur[2] est charg de ne pas quitter Paris sans
s'informer de vous et mettre  vos pieds son bras et ses jambes. Je
voudrais pouvoir vous envoyer prendre par un ballon chauff  la vapeur;
mais l'argent me manque.

Tout  vous de coeur.

G. S.

Franz (si Marie est partie), ma lettre allumera votre pipe, et je _vous
bige_. Venez le plus tt possible.

  [1] Le comte Albert Grzymala, Polonais, ami de George Sand.
  [2] Eugne Pelletan.




CLXII

A M. ADOLPHE GUBROULT, A PARIS

                                Nohant, 14 fvrier 1837.

Mon cher camarade,

Il faut absolument que vous me trouviez l'adresse de ma _suivante_. Je
vous envoie une seconde lettre pour elle, je suis extrmement presse
d'en avoir la rponse. Pardon, mille fois, de la corve. Donnez-moi 
tous les diables; mais faites un dernier effort de courage pour obliger
le plus oublieux de vos amis.

Pour du talent, vous n'en manquez pas; votre article en est rempli. Mais
ce n'est pas le compliment que vous attendez de moi: vous voulez que je
rende justice  vos opinions. En leur rendant justice, je ne vous dirai
que des injures.

Oui, mon ami, _vous tes une canaille, une franche canaille. Ah!
Bertrand, je ne vous reconnais pas l!_

Que vous vouliez du bien aux Arabes, que vous soyez tent de travailler
 leur libert, que vous accusiez le despotisme de l'gyptien, soit:
c'est prendre le bon ct des choses, en ce qui concerne l'Orient. Mais,
malheureux (je parle ici aux saint-simoniens plus qu' vous), vous
abandonnez la cause de la justice et de la vrit en France, l o elle
pouvait tre comprise plus vite que partout ailleurs et o elle le sera,
n'en doutez pas, par nos enfants.

Si peu que vous eussiez fait, on et pu dire qu'il existait une socit
conservatrice du grand principe d'galit. Principe banni, chass, honni
et perscut par toute la terre, mais rfugi dans le coeur d'un petit
nombre d'hommes de bien. Un jour, vous eussiez t des dieux peut-tre!

Vous avez t forc de chercher  l'tranger des moyens d'existence. Il
vaudrait mieux se brler la cervelle que de les tenir d'un gouvernement
infme, d'un homme qui est le principe incarn d'oppression et de
dmoralisation. S'expatrier est dj une faiblesse. Vous avez cd 
la perscution. Vous avez rougi, non de votre misre, qui vous rendait
vritablement grand, mais de votre impuissance sur l'opinion, qui
accusait le manque de talent dans la direction suprme de votre secte.

Vous avez en tort. Si faible que ft la rdaction de votre morale, comme
cette morale tait la seule, la vraie, elle et fini par attirer sur
vous la considration que vous mritez. Et, si la grande affaire ne se
ft pas opre un jour au nom de Saint-Simon et d'Enfantin, du moins
Enfantin et Saint-Simon eussent en une grande place dans l'histoire
de la morale,  ct de celle que Lafayette occupe dans l'histoire
politique.

Mais tout cela est _fichu_. Vous tes tombs dans un systme de
transaction mystrieuse auquel on ne comprend plus rien. Vous semblez
presss de vous faire oublier en France et d'obtenir le pardon du bien
que vous avez tent. Vous parlez de rgnrer des peuples qui n'existent
pas encore. En fait, vous vivez par la grce de Louis-Philippe. Et
_vous?_ vous voil rdacteur des _Dbats_, ni plus ni moins que mon ami
Janin.

Taisez-vous, relaps! vous feriez mieux de monter une boutique de
savetier et de ressemeler de vieilles bottes. Voyez  quelles
concessions vous tes oblig de descendre pour faire avaler  M. Bertin
l'mission de vos ides sur le despotisme de Mohammed-Ali!

En vrit, le juste milieu ne s'embarrasse gure des libraux des bords
du Nil, pourvu qu'en leur faisant des compliments, vous tiez votre
chapeau bien bas devant la _poire royale_. C'est ce que vous faites.

Vous dites: En 1830, la France a mis la dernire main  son systme
de libert; _la libert humaine, la dignit de l'individu ont t
constitues d'une manire dsormais indestructible_, etc.! et mille
autres blasphmes qui feraient jurer Michel comme un possd, et qui, 
moi, me font peine.

Certainement, si vous raisonnez comme Thiers et Guizot; si la libert
est pour vous compatible avec la monarchie; si la dignit humaine,
sans l'galit, vous parat admissible; si vous appelez _abolition des
distinctions sociales_ le principe qui serre comme un tau, dans le
coeur de l'homme, l'amour de la proprit, l'gosme, l'oubli complet du
pauvre, qui rige en vertu l'ordre public, c'est--dire le droit de tuer
quiconque demande du pain d'une voix forte et avec l'autorit de la
justice naturelle de la faim; certes, si vous acceptez tout cela, vous
raisonnez _bien_ et je n'ai pas le plus petit mot  dire.

Mais, s'il vous reste, du saint-simonisme, au moins la religion du
principe fondamental: _la loi du partage et de l'galit_, comment
pouvez-vous faire ces concessions, mme avec de bonnes intentions,  un
tat de choses odieux? Et c'est le lendemain des lois excrables qui
enterrent toute libert, toute dignit humaine pour dix ans, pour vingt
ans peut-tre, que vous mettez ce beau principe: _La France est libre,
heureuse, honorable; il n'y a plus rien  lui souhaiter. Tchons de
penser aux Arabes, et d'en faire un peuple aussi honnte que nous_.

Oh non! laissez-les dans l'abrutissement. Ils ne sont pas coupables
d'tre esclaves, eux qui n'ont pas le sentiment de la dignit humaine.
Mais, nous qui prtendons l'avoir, il est trange de voir  quelle
poque de notre existence politique nous nous en vantons!

Mon ami, je ne vous ferai pas changer d'avis. Quand on se dcide  dire
et  crire quelque chose, on y a song; on croit avoir bien compris,
bien jug la question; on est prpar  considrer comme des rves et
des erreurs tout ce qui vient de la partie adverse. Je ne vous dis donc
pas mes raisons pour vous convertir; mais c'est afin que nous nous
comprenions, et que nous partions chacun d'un principe bien connu, pour
nous quereller si l'envie nous en vient. Je vous dis, moi, que je ne
connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la
proprit.

Voil en quoi j'ai toujours vnr le saint-simonisme; voil en quoi
j'adore certains rpublicains _vritables_ (il y en a peu, soyez-en
sr). Si je ne suis ni saint-simonien, ni rpublicain (je me suppose
homme un instant), c'est que je ne vois pas une formule digne de rallier
des hommes, pas une circonstance capable de dvelopper par des actions
les bons sentiments. Le moment ne permet rien  des hommes ordinaires,
comme Enfantin, vous et moi. Je dis ordinaires en fait d'intelligence;
car je n'te rien  la haute moralit d'Enfantin (je n'en sais rien et
j'aime  y croire).

Il fallait donc attendre des chefs, un ordre de bataille, un drapeau et
une arme qui voult combattre srieusement. Tout cela manquant, il n'y
a plus autre chose  faire que de garder en soi le bon principe, pur,
sans tache, sans ombre de concession  ce _jsuitisme mtaphysique_:
prtendue morale  laquelle les hommes ne croient ni les uns ni les
autres.

Un jour viendra o ce bon principe aura son tour. Si nous ne sommes
plus, nos enfants ou nos neveux, l'ayant reu de nous, parleront, et
feront quelque chose. Vous me parlez de deux cents exemplaires de
mon portrait distribus  vos proltaires. Vous avez donc deux cents
proltaires? Vous m'aviez toujours dit une cinquantaine au plus. Je
veux vous questionner sur le personnel de vos saint-simoniens. Que
croient-ils? Que pensent-ils? Que veulent-ils?

Autant que j'en ai pu juger par Vinard, ce sont des rpublicains
 l'eau de rose, des gens de bien, mais beaucoup trop doux, trop
vangliques et trop patients. Les lments de l'avenir seraient une
race de proltaires farouches, orgueilleux, prts  reprendre par la
force tous les droits de l'homme.

Mais o est cette race? On la sduit d'un ct par une apparence de
bien-tre, de l'autre par ds maximes de prtendue civilisation dont
elle sera dupe. Pauvre peuple!

Si vous voyez Vinard, dites-lui que j'espre dner avec lui,  mon
premier voyage  Paris. Il est vrai que je ne sais pas quand j'irai.
Je vous attends toujours  la mi-novembre. Mettez-moi de ct, je
vous prie, quelques exemplaires de ce portrait. Je souscris pour une
vingtaine. Envoyez-m'en un dans une lettre, que je voie ce que cela
produit sur le papier.

Dites-moi ce que devient Buloz. Est-il enfin l'poux d'une jeune et
belle fille? La fin de son mariage m'importe beaucoup pour mes affaires.
Rpondez-moi. Adieu, cher ami; rappelez-moi au bon souvenir de madame
Mathieu et de votre gentille soeur.

Tout  vous de coeur.




CLXIII

A. M. JULES JANIN

                                Nohant, 15 fvrier 1837.

Vous tes, bien aimable de m'avoir rpondu si vite et si
consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre
excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoy mon mauvais
feuilleton au _Monde_[1] lorsque j'ai reu votre lettre, et je ne puis
ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide  ce genre de
travail.

Je suis totalement incapable de travailler dans les _Dbats_. Je ne vous
parle pas des opinions, qui sont choses sacres, mme chez une femme;
mais seulement de la manire d'envisager la question littraire.
Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe,
emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que
je fais maintenant au _Monde_ n'irait point aux _Dbats_, et, quant aux
ides, n'y serait peut-tre point admis.

Comment, mon ami, arriver dans un journal o vous crivez et se risquer
sur un terrain o vous rgnez incontestablement? Je n'irai jamais me
poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et
me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne
me sens pas de force  lutter contre une gloire tablie. Qui sait si
cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me
deviendrait pas amre du moment qu'elle m'craserait!

Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon
petit coin. D'ailleurs, je vous dclare, sur l'honneur, que je n'ai pas
le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de rputation. J'ai
produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu' me
reposer et  suspendre ma plume  ct de ma pipe turque.

Je ne travaille pas dans _le Monde_, je ne suis l'associe de personne.
Associe de l'abb de Lamennais est un titre et un honneur qui ne
peuvent m'aller. Je suis son dvou serviteur. Il est si bon et je
l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre
qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera gure, car il n'a pas
besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que
je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques
abonns de plus  son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et
me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abb de
Lamennais sera toujours l'abb de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni
association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un trs
pauvre garon.

Je ne doute ni de la bont de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y
a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, rclamer son vif
intrt. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tte
un peu dure,  prsent que j'ai des cheveux blancs, pour acqurir la
grce, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire  son public.

Croyez-moi, restons chacun chez nous. _C'est l'ambition qui perd les
hommes. Ne forons point notre talent. Il ne faut faire en public que
ce qu'on fait fort bien_, etc., etc. Voyez Sancho Pana et _les trente
mille proverbes_.

Tout mon dsir est donc pour le moment _fich_ en une seule chose:
vendre mon travail pass, afin de n'avoir plus de travail futur 
affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel dgot m'inspire  prsent
la littrature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion;
j'ai, comme vous, tous les gots du mnage, de l'intrieur, des chiens,
des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai
besoin de dormir la nuit et de flner tout le jour. Aidez-moi  me tirer
des pattes de Buloz, et je vous bnirai tous les jours de ma vie. Je
vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous lverai
des lvriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite
fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et mchante
comme le diable; car je la gterai insupportablement.

Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui tes si simple, si bon,
si peu grand homme dans vos manires, si diffrent des beaux esprits
de la critique. Vous ayez subi votre succs plus que vous ne l'avez
cherch. Il a t grand: mais, s'il n'et t que mdiocre, vous vous en
seriez content avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas.
Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le gnie de l'univers?
c'est la bont et la simplicit. Mon ambition dsormais est de devenir
bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare.

Merci de vos bons conseils et de l'intrt que vous me tmoignez si
chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour mriter votre
zle; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnatre
votre amiti.

  [1] Journal dirig par l'abb de Lamennais.




CLXIV

A M. L'ABB DE LAMENNAIS

                                Nohant, 28 fvrier 1837.

Monsieur et excellent ami,

Vous m'avez entrane, sans le savoir, sur un terrain difficile  tenir.
En commenant ces _Lettres  Marcie_. Je me promettais de me renfermer
dans un cadre moins srieux que celui o je me trouve aujourd'hui,
malgr moi, pousse par l'invincible vouloir de mes pauvres rflexions.
J'en suis effraye; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de
passer  vous couter, avec le respect et la vnration dont mon coeur
est rempli pour vous, je n'ai jamais song  vous demander le rsultat
de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux
prises aujourd'hui.

Je ne sais mme pas si le sort actuel des femmes vous a occup au milieu
de tant de proccupations religieuses et politiques dont votre vie
intellectuelle a t remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci,
c'est que, moi-mme qui ai crit durant toute ma vie littraire sur ce
sujet, je sais  peine  quoi m'en tenir. Ne m'tant jamais rsume,
n'ayant jamais rien conclu que de trs vague, il m'arrive aujourd'hui
de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'o cela me vient, sans
savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir
m'empcher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais
quelle certitude, qui est peut-tre une voix de la vrit et peut-tre
une voix impertinente de l'orgueil.

Pourtant, me voil lance, et j'prouve le dsir d'tendre ce cadre des
_Lettres  Marcie_, tant que je pourrai y faire entrer des questions
relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du
mariage, de la maternit, etc. En plusieurs endroits, je crains
d'tre emporte par ma ptulance naturelle, plus loin que vous ne me
permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je
le temps de vous demander,  chaque page, de me tracer le chemin?
Avez-vous le temps de suffire  mon ignorance? Non, le journal
s'imprime, je suis accable de mille autres soins, et, quand j'ai une
heure le soir pour penser  _Marcie_, il faut produire et non chercher.

Aprs tout, je ne suis peut-tre pas capable de rflchir davantage 
quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutt le peu
de fois) qu'une bonne ide m'est venue, elle m'est tombe des nues au
moment o je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je
 mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les
mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des
inconvnients; jamais une oeuvre corrige n'a d'unit. Elle perd son
ensemble, sa logique gnrale. Souvent, en rparant un coin de mur, on
fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y et pas
touch.

Je crois qu'il faudrait, pour obvier  tous ces inconvnients, convenir
de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales
hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez 
crire, dans ma libert, sans trop vous soucier que je fasse quelque
sottise de dtail. Je ne sais pas bien jusqu' quel point les gens du
monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous
vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant
d'affection profonde, je me sens recommande par une telle confiance,
que, lors mme que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me
soumettrais encore pour mriter de vous une poigne de main.

Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient 
rclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remde aux
injustices sanglantes, aux misres sans fin, aux passions souvent sans
remde qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la libert de
rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on
dt le faire  la lgre et sans des raisons moindres que celles dont on
appuie la sparation lgale aujourd'hui en vigueur.

Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie
dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si
durables, si imprieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile
et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces
affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intrt  mesure que
l'intelligence humaine s'lve et s'pure.

Il est certain que, dans le pass, elles n'ont pu tre enchanes, et
l'ordre social en a t troubl. Ce dsordre n'a rien prouv contre la
loi, tant qu'il a t provoqu par le vice et la corruption. Mais des
mes fortes, de grands caractres, des coeurs pleins de foi et de bont
out t domins par des passions qui semblaient descendre du ciel mme.
Que rpondre  cela? Et comment crire sur les femmes sans dbattre une
question qu'elles posent en premire ligne et qui occupe, dans leur vie,
la premire place?

Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple
ose dire:

Matre, il y a par l des sentiers o vous n'avez point pass, des
abmes o mon oeil a plong. Vous avez vcu avec les anges; moi, j'ai
vcu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien
on pche, combien on a besoin d'une rgle qui rende la vertu possible.

Fiez-vous  moi, personne ne chercherait avec plus de dsir de la
trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalit;
car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passes, et mon ge me
permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent  mon
horizon.

Rpondez-moi un mot. Si vous me dfendez d'aller plus avant, je
terminerai les _Lettres  Marcie_ o elles en sont, et je ferai toute
autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des
points et ne me crois pas appele  rnover le monde.

Adieu, pre et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que
moi.

G. SAND.




CLXV

A M. FRANZ LISZT, A PARIS

                                Nohant, 28 mars 1837.

Je vous envoie le tout, dcachet, parce qu'il est dfendu d'envoyer des
paquets ferms. Je vous recommande mes manuscrits.

Bonjour, bon Franz.

Venez nous voir le plus tt possible. L'amour, l'estime et l'amiti vous
rclament  Nohant. _L'amour_ (Marie) est un peu souffrant. _L'estime_
(c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. _L'amiti_ (moi) est obse et
bien portante.

Marie m'a dit qu'il tait question d'esprance de Chopin. Dites  Chopin
que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans
lui, et que, moi, je l'adore.

J'crirai  Grzymala personnellement pour le dcider aussi, si je peux,
 venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis,
pour qu'elle aussi vct au sein de l'amour, l'estime et l'amiti.

Il parat que vous avez t archi-sublime dans vos concerts; Calamajo
[1] m'crit  propos de vous: _Suona come Ingres disegna_.

Bonsoir; je suis accable de travail. Soyez assez bon pour faire passer
 Buloz le manuscrit que je vous envoie,--et  Blanche la lettre
ci-jointe.--Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais.
Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi.

Ne tardez pas  faire remettre votre portrait  Calamatta. Il en est
fort press.

Ayez la bont aussi, mon vieux, de _cacheter_ le paquet avant de
l'envoyer  la _Revue_, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez
vous-mme, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille
francs de manuscrit.

  [1] Luigi Calamatta.




CLXVI

 M. CALAMATTA, A PARIS

                                Nohant, 20 mars 1837

_Carissimo_.

Je mets aujourd'hui  la diligence le portrait de Listz. J'ai crit a
Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il et  faire un grand
et excellent article sur vous dans la _Revue des Deux Mondes_. Je suis
_presque_ sre qu'il le fera. J'ai crit aussi une longue lettre 
Janin. Je ne rponds pas de lui, quoique je l'aie _flagorn_  votre
intention. Il est trs bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez
bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il
faut traiter rondement.

Ne lui lchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui,
sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-tre sera-t-il plus
dsireux, du _Napolon_  cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas.
Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous tiez le plus
grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Dbats_ vous
vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paratra
dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le
prcepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rdige. On me
rpond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi
vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-mme peut
y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous
ngligeront pas.

Pour moi, je suis, beaucoup plus occupe de votre succs que je ne l'ai
jamais t d'aucun de mes ouvrages, et, si vous russissez autant
que vous le mritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de
moi-mme.

Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite,
le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que
vous vous tes encore surpass, je voudrais que vous fissiez beaucoup de
portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire;
ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succs, quand on a
le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive  plus de libert, 
plus de moyens de dvelopper son talent.

Esprons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui dteste
le public et qui le personnifie sous l'pithte de _giumento_, je
voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur
vous la plus belle des couronnes.

Maurice a t mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous
aime de tout son coeur. Il fait des progrs dans le dessin. Je vous
envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossirement
incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela.
Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre
de talent.

Marie[2] se porte mdiocrement bien et vous serre cordialement la main.
Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.

GEORGE.

  [1] Eugne Pelletan.
  [2] Madame d'Agoult.




CLXVII

A MADAME D'AGOULT, PARIS

                                Nohant, 5 avril 1837.

Bonne Marie,

Je vous aime et vous regrette. Je vous dsire et je vous espre. Plus je
vous ai vue, plus je vous ai aime et estime. Je n'en pourrais pas dire
autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de
l'intimit, de la vie de tous les jours.

J'ai t toujours souffrante depuis votre dpart. Le printemps me
fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il
reprend  vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner
des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis
quelques jours, j'en suis inquite. Je lui ai trouv une gouvernante et
je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de
me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la
ferai venir au premier jour.

P... va se jeter  vos genoux et vous raconter comme quoi il a mang les
plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le dpartement de
L'Indre. Il a disput de trs bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui
s'taient donn le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dner que
_la littrature ne servait  rien dans les arts_. Le malheureux
tait furieux, constern; il foisonnait de citations, d'exorcismes
scientifiques et d'arguments _ad hominem_.

Le Malgache lui a apport un trs beau saucisson, qui s'est converti en
bche, lorsqu'il a dfait le papier et les ficelles. Il est furieux
et persiste  croire que Rollinat lui a envoy l'infme bourriche
d'hutres. Le pre Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours,
lui a confirm l'imposture trs gravement et lui a donn la dfinition
suivante: Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une
bourriche et qui voyage  l'aide de pierres et de pots casss, dont il
tire sa nourriture. Le Malgache prtend que le _saucisson-bois_ est
une plante qu'il a rapporte de Madagascar. Rollinat lui a fait encore
avaler un troisime poisson, mais si malpropre, qu' moins de vous le
raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une
petite difficult, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.

Dites  Mick..... (manire non compromettante d'crire les noms
polonais) que ma plume et ma maison sont  son service et trop heureuses
d'y tre,  Grrr... que je l'adore,  Chopin que je l'idoltre,  tous
ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus,
amens par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour
l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcs de mettre le
garde champtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous
dfendre des _dilettanti berrichoni_.




CLXVIII

A LA MME

                                Nohant, 10 avril 1837.

_Affaires_!

Chre Marie,

Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons
plus. Mon voiturier sera  Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses
 m'apporter. Si le piano est prt, il le rapportera en huit ou neuf
jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'poque  laquelle je
puis vous esprer. Le piano serait plus en sret dans les mains de ce
voiturier qu'au roulage ordinaire.

Je veux les _fellows_, je les veux le plus tt et le plus _longtemps_
possible. Je les veux _ mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les
Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux mme Sue[2], si vous le voulez.
Que ne voudrais-je pas encore, si c'tait votre fantaisie? Voire M. de
Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, except un amant. Quant au mauvais
livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les
sots; rira bien qui rira le dernier.

Gvaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement
et qui parle de vous admirablement. Il est venu, mont sur un bon
petit cheval qui est  moi et que vous monterez, car il est infiniment
suprieur  _Georgette_.

J'ai reu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur,
Thobald Walsh, qui me dclare qu'il me mprise profondment; en raison
de quoi, il me demande humblement mon amiti, ce qui n'est gure
logique. Je ne lui rpondrai que cela.

Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux
quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le
feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la
foule des banalits qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le
Monde_ a insr un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici 
deux mois, me dptrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra
immdiatement, pour complter des volumes, dans la _Revue des Deux
Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du
feu d'artifice.

Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la
_Revue-Buloz,_ et je rserve au _Monde_ ma libert de conscience.--Si
Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement.
Ne nous trahissez pas.

Bonsoir, mignonne; je suis toute chtive, et _l'amour_ me descend
tellement dans les talons, que bientt je le laisserai tout  fait par
terre avec la poussire de mes pieds.

Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un
jour de loisir avant la fin de l't. Le travail m'crase et mes forces
ploient sous le faix.

Adieu encore. Mes amitis, tendresses et poignes de main  qui de
droit.

  [1] Frdric Chopin.
  [2] Eugne Sue.
  [3] Hippolyte Fortoul.
  [4] Charles Didier.




CLXIX

A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES

                                13 avril 1837.

Mon ami Scipion,

J'aurais d vous crire plus tt pour vous dire que vos oranges sont,
c'est--dire _furent_ excellentes (car elles sont avales), que vos
pipes sont, c'est--dire _furent_ brillantes (car elles sont casses);
pour vous dire surtout, que vous tes le meilleur des hommes et que je
vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant
aux deux autres, je suis la paresse incarne, pourtant je ne suis pas
mauvais garon et j'ai le sens de la reconnaissance.

Ne comptez pas sur beaucoup d'critures de ma part; mais revenez me voir
au plus tt et comptez que vous serez toujours reu joyeusement. Vous
tes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_
pouvantable  mes yeux. Je vous ai trouv excellent, aussi simple de
coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouv dans vos lettres.

Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frre
 tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans,
vous me trouverez, toute dvoue.

Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de
bohmien? Faites-vous de jolis petits vers  Mathilde,  Clotilde,
 Bathilde,  Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes
compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine
de camards de ma connaissance.

Maurice vous adore. Solange vient d'tre assez malade. Moi, je suis
reinte de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a
chant trois jours sous la neige. J'ai un cheval trs gentil, arriv du
Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voil
tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.

Madame d'Agoult est  Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de
cerveau. J'ai apprivois un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet
catalan, que vous m'avez rapport de Marseille, a fait reculer
d'pouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'tre pare de
ce symbole, je vous compromettrai de la belle manire. Je dirai, comme
Meunier[1], que vous m'avez pay des petits verres pour me porter 
l'attentat.

Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal  la tte.
Aimez-moi et ne gardez jamais rancune  ma paresse.

G. S.

  [1] Fanatique qui, le 27 dcembre 1836, avait attent  la vie du roi
      Louis-Philippe.




CLXX

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                Nohant, 21 avril 1837.

Chre mignonne,

Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis  vous crire, si
vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarque  fournir
du _Mauprat_  Buloz au jour le jour, croyant que je finirais o je
voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a
emport loin, et cette besogne m'a ennuye, comme tout ce qui trane en
longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un
mois et demi, me voil _suant_ sur une besogne qui m'embte, que je fais
en rechignant. Je n'ai pas mme le temps de dormir et je suis sur les
dents.

Ne voil-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mle d'avoir la
variole! une variole aussi bnigne que possible, mais constituant une
ruption effrayante et une vritable maladie. J'ai t d'abord trs
pouvante. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de
mort, malgr la vaccine. Enfin je suis en paix  prsent; mais ma pauvre
fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez,
qui, heureusement, ne laisseront pas de traces,  ce que me promet le
mdecin. Elle a t bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis
son retour de Paris, elle tait si charmante, que j'en tais inquite.
Il est impossible d'tre plus rsigne, plus caressante et plus gaie
qu'elle ne l'est, quoique malade encore.

Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et
tout  fait bonne (soeur de Rollinat). Gvaudan est toujours ici, retenu
par le dsir de vous voir. Il est toujours le meilleur garon de la
terre, et je vous assure que je le prends tout  fait, en amiti. Il est
dou d'un bon sens que je voudrais bien donner  tous ceux avec qui
j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais
l'ombre d'une ide juste; mais ce serait le juger trop svrement que de
ne pas lui accorder un trs bon coeur. Il est sincrement dsol de
vous avoir dplu; il ne se doutait mme pas qu'il pt y avoir de
l'impolitesse  ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour
lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leon lui
servira,--jusqu' la prochaine fois.

Au reste, vous seriez dsarme si vous saviez quelle norme consommation
de poissons d'avril il a faite depuis votre dpart. Il faut que je vous
les raconte pour vous engager  estimer sa candeur et sa loyaut.

En arrivant de Paris il trouve ici Gvaudan.

--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gvaudan le lgitimiste! madame d'Agoult
m'a dit qu'il tait arriv.

--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tomb malade au
moment de se mettre en route, et il m'a envoy mon cheval par l'occasion
de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vtrinaire et
maquignon, sourd par-dessus le march, bte comme une oie, insolent,
bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant
comme de la poix  ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.

P... se dvoue  faire socit  l'artiste vtrinaire, lequel ne disait
plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans
faire _des cuirs_, parlant cheval, curie, marchal ferrant, foire, etc.
C'tait le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dner, P... fait
le gentil aux dpens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu
Planche et Mallefille  l'cole vtrinaire d'Alfort, s'il a connu un
fameux, professeur d'quitation appel Sainte-Beuve, etc., etc. Gvaudan
rpond qu'il a tudi la littrature, qu'il sait crire _sous la
dicte_, et qu'il y avait  l'cole vtrinaire un professeur de
belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en
disant: _F...! voil-t-une lampe qui m'embte!_

M. Bourgoing, qui tait prs de lui, lui dit:

--Monsieur, voil une parole bien dplace, et je m'tonne que M. P...
ne la relve pas. Quant  moi, je ne crois pas devoir la souffrir.

--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur.

--Monsieur dit que vous tes une bte.

Le vtrinaire s'en dfend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqu  la
matresse de la maison, et une querelle burlesque, mais trs bien joue,
s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'tait pas prvenue, faillit
s'vanouir de peur. P... tait fort tonn et ne savait quelle attitude
prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'tre ivre-mort,
s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promne dans
la cour, soutient bnvolement le poids norme du compre et finit par
le mener coucher.

Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vtrinaire est encore
plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mne
coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M.
de Gvaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgr sa
maladie. _M. de Gvaudan, richement vtu,_ entre et se prcipite
dans mes bras. P... reste stupfait, devient mlancolique, pense 
l'ternit,  l'infini, au gnie mconnu, _et va se coucher_. Je passe
sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avals par le mme, une
belette dont Gvaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire
courant, le crin coup dans les lits, les fantmes, les srnades, une
charmante casquette rapporte de Paris et o Gvaudan a plant des
fleurs, les potes d'eau jetes sur la tte, etc., etc. Gvaudan a
abjur toute dignit et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque
tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_.

Mais ce qui mrite d'tre racont dans toutes les langues, c'est le tour
que nous avons jou  un certain M. X..., avocat sans cause, plein de
suffisance, dbarqu  la Chtre depuis quelques jours et s'accrochant 
tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il
est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se
recommandant de Rollinat, qu'il avait connu  Chteauroux, et qui lui
avait refus dix fois de l'amener ici.

Rollinat, ne pouvant s'en dfaire, lui dit:

--coutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me
coucher._

--Comment, en plein midi?

--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.

Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine  me voir.
Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou.
M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y
reoit. Elle tait ge d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en
donner soixante  la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle
n'en avait plus. Tout passe! Elle avait t assez belle; mais elle ne
l'tait plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu
sales; rien n'est parfait!

Elle tait vtue d'une robe de laine grise mouchete de noir et double
d'carlate. Un foulard tait roul ngligemment autour de ses cheveux
noirs. Elle tait mal chausse; mais elle tait pleine de dignit. Elle
semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_
mal  propos; mais elle se reprenait avec grce, parlait de ses travaux
littraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_,
des talents de M. X..., qui taient venus jusqu' son oreille,
quoi-qu'elle vct _trs retire, accable de travail_. M. de Gvaudan
plaait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les
domestiques madame.

Elle avait un gracieux sourire et des manires beaucoup plus distingues
que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa
visite. Perch sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le
discours abondant, le regard ptillant, il resta un grand quart d'heure
en extase et se retira saluant jusqu' terre... Sophie[1]!

 peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat
poussant la porte derrire laquelle il s'tait cach, sa soeur[2]
arrivant d'un autre ct, Gvaudan rentrant aprs avoir reconduit le
quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire
inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre
n'en ont jamais entendu un pareil depuis la cration des avocats, et
l'invention des robes de chambre carlates.

M. X... est parti, ds le lendemain, pour Chteauroux,  seule fin
de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma
personne dans tous les cafs. Dpchez-vous de revenir, afin d'tre
tmoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manires de
Sophie, et afin de lire le pome latin que Rollinat a compos sur
cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'crire en
allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en
grec, Gvaudan en _nivernois_, le Malgache en madcasse, etc., etc. Nous
voulons l'crire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns,
ou de leur faire voir  quoi on s'expose en franchissant la porte.
_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_

Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de
revenir, chre bonne Mirabella. Maurice a un devant de chemine vraiment
merveilleux  vous prsenter, et des caricatures de plus en plus
parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-tre
plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il
y a de grandes vrits qui bravent le temps et semblent ternelles comme
Dieu, quoique tout change autour d'elles, mme Gvaudan en artiste
vtrinaire, mme moi en Sophie, mme Solange en agneau.

Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne
m'crivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et
d'inquitude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.

Peut-tre tes-vous trs occupe, malade et fatigue, vous aussi! Quoi
que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels
vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis
de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quitte. On
s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte
sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas
trop et sur tous les autres  votre choix.

Bonne chre mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes
amis, ardemment.

  [1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand.
  [2] Marie-Louise.
  [3] Hermann Cohn, lve de F. Lizst.




CLXXI

A LA MME

                                Nohant, mai 1837.

Liszt est perdu dans un nuage de gloire,  ce que je vois dans les
journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son gnie, que j'ai
l'orgueil d'avoir compris avant que la presse emboucht toutes ses
trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une
victoire plus _ncessaire_ qu'_agrable_, comme dit M. Harel[1]. Vous
devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert
au besoin de femme de chambre aux dames de qualit...[2]; voyez M.
de Buffon, chap.....) et faire tinceler vos cheveux blonds dans des
milliards de concerts.

Votre sant ne souffre-t-elle pas de cette vie d'motions et de
triomphes? Moi qui ai la fibre paisse, je vous envie bien vos joies et
les mlodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le
son et je suis force de m'en tenir aux mlodies des crapauds de mon
jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de trs jolies
petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez
pas une allumette drange  votre chambre. Nohant et la famille Piffol
sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la socit humaine, et de plus
immuable, aprs Dieu et M. Schoelcher, dans le systme de l'univers.

Bonsoir, bonne et chre Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer
la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir.
J'embrasse le maestro et vous de toute mon me.

G.

  [1] Directeur du thtre de la Porte Saint-Martin.
  [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
      Chevreuil.
  [3] Hermann, l'lve de Liszt.




CLXXII

A M. CALAMATTA, A PARIS

                                Nohant, mai 1837.

Cher Calamatta,

La commission dont vous me chargez auprs de Marie est trs pnible.
Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous
me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait.
Je ne lui en ai pas demand l'explication et je ne la lui demanderai que
si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit prsent qu'elle vous
a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez,  votre
gard, une autre manire de sentir que la vritable.

Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio
livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une
personne qui a sacrifi toutes les vanits du monde, par amour pour
un artiste, ne peut pas placer dans sa pense les artistes au-dessous
d'elle. Ce que vous m'crivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a
dit de vous, en arrivant de Paris (o elle vous a beaucoup vu), que
votre lettre m'a caus un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime
et d'amiti pour vous, elle s'est plu  me dire combien vous lui tes
sympathique, non seulement  cause de votre admirable talent, mais
encore pour votre coeur et votre noble caractre.

Elle est trs souffrante  prsent, et je la trouve si change et si
affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou
grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui pargne tant que je
peux. Me pardonnerez-vous de lui pargner encore celui de savoir
combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu.
L'artiste travaille pour vivre aprs tout, moi plus que tout autre; car
je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prtre
doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une
indiscrtion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle
ne les a pas accepts _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru,
auprs de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle
et ddaign votre amiti, si elle et compris que vous travailliez pour
elle absolument en ami.

Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre dlicatesse et
sur votre fiert? Avant de vous connatre personnellement, ne vous
connaissait-elle pas par moi?

Pensez-vous que je ne lui aie pas donn de vous l'opinion qu'elle doit
avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous
me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive
sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle.
Rflchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent;
ce serait bien dur et bien sec. Et, quand mme elle aurait eu tort de
vous l'envoyer, l'intention n'tant pas mauvaise, l'action ne doit pas
tre svrement examine.

Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie
suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas
entirement votre dignit, je ferai absolument ce que vous voudrez.
crivez-moi. Vous savez que je suis tout  vous du fond du coeur; mais
j'engage, par avance, mon honneur  vous prouver que Liszt et Marie ont,
 votre gard, des sentiments tout  fait opposs  ceux que vous leur
supposez. Quant au petit article, j'en ai parl  Liszt et il m'a prie
de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insrt un mot de rponse.

A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les
belles gravures colories des costumes de Mercuri, et me dire quel tait
 Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret?
Presque tous les portraits que j'ai vus de cette poque sont tout en
noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois,
celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me dcrire
sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse,
bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc.

Le texte joint aux numros de costumes de ces compagnies me serait aussi
fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne
voudrais pas vous faire perdre votre temps  de pareilles _purilits_,
comme dit Arnal.

Je fais sur cette poque un petit conte, _les Matres mosastes,_ qui
vous plaira, j'espre, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
parce qu'il est dans nos ides et dans nos gots,  nous _artistes_.

Non, cher ami, personne aujourd'hui ne mprise les artistes. Tout le
monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on
ait seulement la pense d'une pareille extravagance. Il est vrai que
bien des artistes soutiennent mal la dignit de leur rang; mais il en
est qui rhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux
miens, vous tes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'tre de
la famille.

Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_
le plus ancien et le plus dvou, vous n'aurez pas  vous plaindre des
autres. Je vous attends et vous dsire vivement. Maurice, docile  vos
avis, s'est mis  copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus
de gr, qu'il y a plus de rpugnance. Vous l'encouragerez et vous lui
donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir
embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne
soit gure favorable  son dveloppement. D'un autre ct, cette vie est
ncessaire  sa sant et  mon repos.

Solange vous embrasse, et sera joliment fire d'tre _portraite_ par
vous.

Adieu, _carissimo_. Tout  vous de coeur.

G. S.




CLXXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 9 juillet 1837.

Chre mre,

Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout  fait en
voie de gurison! Mon oncle m'avait beaucoup exagr votre maladie. Je
ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection
pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reu, ds le
lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je
remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours
tendrement aim, mais combien plus  prsent! Si vous saviez comme il
est heureux de pouvoir m'crire que vous n'tes pas en danger et que
bientt vous serez tout  fait gurie!

Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne
(elle obit  son coeur et sa rcompense est en elle mme), mais de
m'avoir crit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles
heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai
dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons
construit pour vous il y a trois ans, et o j'ai t pleurer si
amrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!

Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie
prsente, toute leur peine passe. Croyez  la mienne aussi, bonne mre!
Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous tes forte, jeune,
pleine de volont. Vous tes aime, chrie, soigne. Gurissez vite, et,
quand vous serez en tat de voyager, j'irai vous chercher pour que vous
vous remettiez de toutes vos souffrances  la campagne.

Adieu, chre maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner
souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon me Pierret et
ma soeur,  qui j'crirai directement.




CLXXIV

A M. CALAMATTA, A PARIS

                                Nohant, 12 juillet 1837.

_Carissimo_,

C'est moi qui me conduis avec vous d'une faon tout  fait _manante_;
vous tes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne
aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon me.

C'est bien tard venir vous fliciter de votre _fortuna_; mais vous savez
bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus
agrable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il tait bien
temps que vous fussiez rcompens, par un peu d'aisance, d'une vie si
laborieuse et si stoque. C'est la premire fois que ces gens-l font
quelque chose  propos.

Le seul mauvais ct que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous
ces travaux vous empcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez
content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie 
la vtre. Je suis bien touche de la gratitude que M. Ingres croit me
devoir. Je n'ai obi qu' la vrit en le plaant  la tte des artistes
et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage tant arriv
jusqu' lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reois, au
contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.

J'ai reu votre tabac, qui est trs bon, et je vous engage  ne pas
mpriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous
dbutez si agrablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende
considrable. Vous savez qu'il y a deux choses  craindre dans la vie:
_l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe
vnitien. Vous avez chapp  la premire, gardez-vous de la seconde.

Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de
mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment
plaisir; car j'en parle  tous, et tous dsirent le voir.

Vous m'avez mieux traite que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec
les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu
vieillie et rendue plus svre qu'elle n'est, mme dans ses moments
srieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient
devoir tre inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont
en nature. Cette tte grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour
la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice
fait toujours l'admiration universelle et mes dlices.

J'ai reu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_.
Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'tais en train de faire; mais ils
vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher
de ma chre Venise.

Lisez, dans le prochain numro de la _Revue, les Matres mosastes_.
C'est peu de chose; mais j'ai pens  vous en traant le caractre de
Valrio. J'ai pens aussi  votre fraternit avec Mercuri. Enfin,
je crois que cette bluette rveillera en vous quelques-unes de nos
sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.

Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle
que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme
je vous aime.

Tout  vous.

GEORGE.




CLXXV

A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS

                                Fontainebleau, 22 aot 1837.

Cher et excellent ami,

J'avais dj appris par la rumeur lectorale ton histoire jusqu' la
veille du dnouement dfinitif, et j'tais extrmement inquite lorsque
ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis
touche, frre, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si
vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais
compter sur moi pour me dvouer aux tres qui te sont chers. Tu pouvais
compter aussi sur moi pour venger ta mmoire de toute calomnieuse
imputation, comme,  mon heure dernire, je compterai sur toi, si je
pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette
triste vie un autre toi-mme, aimant ceux que tu aimes, hassant ceux
que tu hais.

A prsent, je suis toute prte  fulminer si quelqu'un ose dire un mot
contre la vrit, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me
sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouv qui
ft contraire  la vrit des faits; par consquent, rien d'attentatoire
 ton honneur. Si quelque mensonge imprim te tombait sous la main, tout
en agissant pour ton compte de la manire que tu jugerais convenable,
envoie-moi l'article, et j'y rpondrai de bonne encre.

Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour
en dnaturer les faits dans quelque sens que ce soit.

Je ne puis que te rpter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne
pas douter. Je suis  toi de toute mon me.

Voil Michel lu! Esprons, esprons pour la cause, pour lui aussi. La
cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du dveloppement de sa
force.--Il ne m'a pas crit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait
annonce  tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste
dvoue en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.

Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frre! Et toi, es-tu
un peu calme? En te sentant prs de quitter la vie et en refaisant un
nouveau bail avec elle, as-tu trouv qu'elle valait plus ou moins que tu
ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-mme,
un combat gigantesque avec mon idal. J'ai t bien blesse, bien
brise. Je vgte maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un
cyprs verdoyant sur un cadavre.

Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfonc de larmes, que j'ai touff de
plaintes, que j'ai renferm de maux! Cela me ferait un bien infini de
causer avec toi. Quand donc te verrai-je?

Adieu, ami! adieu, frre! Aime-moi, cris-moi, viens  moi si tu peux,
crois en moi.

GEORGE.




CLXXVI

A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)

                                Fontainebleau, 24 aot 1837.

Cher bon vieux,

J'ai perdu ma pauvre mre! Elle a eu la mort la plus douce et la plus
calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant
s'endormir pour se rveiller un instant aprs. Tu sais qu'elle tait
proprette et coquette. Sa dernire parole a t: Arrangez-moi mes
cheveux.

Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, gnreuse; colre dans
les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien
souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les
avait bien rpars dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction
de voir qu'elle comprenait enfin mon caractre et qu'elle me rendait une
complte justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que
je devais.

Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a ddommage
en me donnant des amis tels que personne peut-tre n'a eu le bonheur
d'en avoir. C'est le seul bonheur rel et complet de ma vie. On prtend
que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prtends, moi, que non;
car j'ai oubli ceux-l, tant j'ai trouv de consolations et de
ddommagements chez les autres.

Je suis enchante d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver 
Fontainebleau, o nous sommes cachs tte  tte, dans une charmante
petite auberge ayant vue sur la fort. Nous montons  cheval ou  ne
tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons.
Je ne suis pas fche qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds
seront puiss (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai termin
mes affaires  Paris, o je retournerai passer trois jours, nous
reprendrons la route du pays. cris-moi ici. Embrasse ton pre pour
moi. Et aime toujours ta vieille mre, ta vieille soeur et ton vieux
camarade. Maurice t'embrasse mille fois.

GEORGE.




CLXXVII

A MADAME D'AGOULT, A GENVE.

                                Fontainebleau, 25 aot 1837.

Chre princesse,

Ceci est un mot jet au hasard  la poste. Je suis persuade qu'il
ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent  la
frontire. Je reois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, 
Fontainebleau, o je suis cache loin des oisifs et des beaux esprits,
en tte  tte avec Maurice.

Je vous ai crit  Genve, et j'espre que vous y avez reu ma lettre
avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin:
ma pauvre mre tait  l'extrmit. J'ai pass plusieurs jours  Paris
pour l'assister  ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une
fausse alerte, et j'ai envoy Mallefille [1] en poste  Nohant pour
chercher mon fils, qu'on disait enlev. Pendant que j'allais le recevoir
 Fontainebleau, ma mre a expir tout doucement et sans la moindre
souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouve raide dans son lit, et
j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du
sang et de la voix de la nature n'est pas un rve, comme je l'avais
souvent cru dans mes jours de mcontentement.

Me voil revenue  Fontainebleau, crase de fatigue et brise d'un
chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est
une mine inpuisable de souffrances.

Ma pauvre mre n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs
o les papillons voltigent sans songer  la mort. J'ai t si frappe
de la gaiet de cette tombe, au cimetire Montmartre, par un temps
magnifique, que je me suis demand pourquoi mes larmes y coulaient si
abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystre. Pourquoi
pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces motions instinctives,
qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volont, veulent
dire quelque chose certainement; mais quoi?

Maurice se plat beaucoup ici. Nous montons  cheval tous les jours et
nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les
dserts de la fort. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse
dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de
n'attirer personne. Je suis ici tout  fait inconnue, sous un faux nom
et travaillant  force.

Adieu, chre; prions pour que les chemins de fer prosprent et que nous
puissions aller faire une invasion  l'_isola Madre_, moyennant huit
jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps  cause
de l'argent, l'argent  cause du temps. Quelles entraves! Et le temps
d'tre heureux? Et le moyen de l'tre? O cela se pche-t-il? Dans le
lac Majeur?

crivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous
aime.

  [1] Flicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de
      France  Lisbonne.




CLXXVIII

A M. DUTEIL, A PRIGUEUX

                                Nohant, 30 septembre 1837.

Mon Boutarin,

Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi
longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que
je suis prive de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen
(et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire,  qui
veux-tu que je dise des btises qui soient apprcies?

La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colre? peut-elle
abdiquer, comme moi, jusqu' la dernire parcelle d'intelligence, dans
la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour
moi, pouvez m'aider  porter ce fardeau de moi-mme, insupportable  moi
et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas l non plus! Il arrive du
Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va tre
gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je
n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'o? De la frontire
d'Espagne!

Ah! il s'est pass bien des choses depuis que nous nous sommes quitts.
D'abord, je m'en allais voir ma mre, qui tait trs malade, comme tu
sais. Je la trouve dans un tat dplorable, et, comme elle tait un peu
conome, livre  une misre volontaire,  ct d'une _tirelire_ pleine
d'or, je la tire de l, malgr elle. Je la soigne, je l'entoure de tout
le bien-tre possible; mais il tait trop tard. Elle avait une maladie
de foie incurable. La pauvre chre femme a t si bonne et si tendre
pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a caus une douleur tout 
fait excdant mes prvisions.

Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant,
afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que
j'avais amen  Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils.
Dudevant ne parat pas en Berry. C'tait une fausse alerte, une menace
en l'air. Je me rassure.

Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires  Paris, je
passais la moiti du temps  Fontainebleau, o nous tions enferms
tte  tte, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de
travailler que pour faire un tour  cheval dans la fort, et l'autre
moiti  Paris, o je ne m'amusais gure. Enfin, le 16, je prenais la
voiture  Fontainebleau avec Maurice pour revenir  Nohant, lorsque je
reois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est
venu enlever ma fille de force, malgr les cris dchirants de la petite,
malgr la rsistance de la gouvernante, et l'a emmene on ne sait o.

Juge de la colre et de l'inquitude!

Je cours  Paris. Je braque le tlgraphe. J'invoque la police. Je fais
rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable,
je me mets en rgle, et je pars pour Nrac, o j'arrive un beau matin,
aprs trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagne de
Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le
sous-prfet, le baron Haussmann, beau-frre d'Artaud et, de plus, un
charmant garon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la
grimace, un rquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain,
consent  m'accompagner avec son marchal-de-logis et deux adorables
simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir
les portes en cas de rsistance.

Au moment de partir, une difficult se prsente. Il faudra le maire de
Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra
pas  nos rclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le
sous-prfet, et le sous-prfet, attendri, monte dans ma voiture avec
moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste  cheval.
Juge quelle escorte! quelle sortie de Nrac! quel tonnement! La ville
et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calches de poste,
qui se trouvaient par l et s'en allaient tranquillement aux eaux des
Pyrnes, ont l'air d'tre mes voitures de suite. Quant  moi, je suis
une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle rvolution..

De longtemps, Nrac ne verra ses habitants aussi bouleverss, aussi
abms dans leurs commentaires, aussi dvors d'inquitude et de
curiosit. Enfin, nous arrivons  Guillery. Mon mari tait dj prvenu;
dj les apprts de sa fuite taient faits. Mais on cerne la maison; les
recors procdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amne Solange par
la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, aprs m'avoir offert d'y
entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a t mise dans mes
mains comme une princesse  la limite des deux tats. Nous avons chang
quelques mots agrables, le baron et moi. Il m'a menac de reprendre son
fils par autorit de justice, et nous nous sommes quitts charms l'un
de l'autre. Procs-verbal a t dress sur le lieu. Revenus  Nrac,
nous avons pass la journe  la sous-prfecture, o l'on a t charmant
pour nous.

Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrnes. J'ai
renvoy mon escorte et j'ai t avec Solange jusqu'au Marbore,
l'extrme frontire de France. La neige et le brouillard, la pluie et
les torrents ne nous ont laiss voir qu' demi le but de notre voyage,
un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons
fait ce jour-l quinze lieues  cheval, Solange trottant comme un dmon,
narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des prcipices
pouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrime jour,
nous tions de retour  Nrac, o nous avons encore pass un jour. Puis
nous sommes revenues tout d'un trait  Nohant, o je ne te trouve pas!

Est-ce que tu ne reviens pas bientt? Et ma chre Agasta, o est-elle?
Gurit-elle? Se plat-elle  la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste
encore et que son plaisir, son bien-tre, sa sant passent avant tout.
Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie
qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la
Thbade, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en
dsarroi et mon cerveau en dbcle. Si tu avais t ici, Boutarin! on ne
m'aurait pas enlev ma fille.

Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montr de
l'nergie, et on les a paralyss en les traitant de fous! Cela m'a port
un grand coup de couteau en travers du coeur.

La socit! toujours et partout la socit!

Mon vieux, c'est comme a. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui
chappent  la gele.

Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laiss  Paris chez des amis
srs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa sant
est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal
 mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutt que de le
lcher.

Mais tout cela m'a laiss un malaise et une inquitude vraiment
maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me rveille en sursaut,
croyant entendre mes enfants crier aprs moi. Ce n'est pas vivre. Je
donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses l. Il me semble que je
serais rassure. Mais ne cde pas  cette faiblesse Ne reviens qu'autant
que cela tait dans tes vues.

Adieu, vieux Boutarin.

Adieu, chre et trois fois chre Agasta. Je vous aime tous deux plus que
je ne peux vous le dire.

  [1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.




CLXXIX

A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN

                                Nohant, 16 octobre 1837.

Chre princesse,

Voil la cinquime fois que je vous cris. Il est dcid que mes lettres
ne vous arriveront pas. Peut-tre,  la faveur de celle de Charlotte[1],
arriverai-je  vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente
_consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de
moi, qui suis tranquillement rinstalle  Nohant, les pieds sur mes
chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira  dame Fortune
de me tirer de mon repos spleentique.

Mais vous, chre Marie, vous tes enfin heureuse. La douce Italie vous
a guri l'me et le corps. Vous habitez mon cher lac de Cme, sur
les bords duquel j'ai promen jadis mes pas errants et ma mlancolie
botanique. Je suis parfois tente de _raliser mes capitaux_
comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, l-bas, je ne
travaillerais pas, et le galrien est  la chane. Si Buloz lui permet
de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le
forat trane au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est
toujours assez; si l'me est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au
dehors la couleur de l'tre intrieur, et la grande posie serait de
transformer la nature en soi, au lieu de chercher  se transformer en
elle.

Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il tait ici ces jours
derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui lever
ses enfants et de le tirer de la misre  son insu. C'est plus difficile
que nous ne pensions. Il a une fiert d'autant plus invincible qu'il ne
l'avoue pas et donne  ses rsistances toute sorte de prtextes. Je ne
sais pas si nous viendrons  bout de lui. Il est toujours le meilleur
des hommes, et l'un des plus grands. Il a t voir Branger  Tours et
va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.

Il est trs drle, quand il raconte son apparition dans votre salon de
la rue Laffitte. Il dit:

--J'tais tout crott, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette
dame_ est venue  moi et m'a parl avec une bont incroyable. Elle tait
bien belle!

Alors je lui demande comment vous tiez vtue, si vous tes blonde ou
brune, grande ou petite, etc. Il rpond:

--Je n'en sais rien, je suis trs timide; je ne l'ai pas vue.

--Mais comment savez-vous si elle est belle?

--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle
devait tre belle et aimable.

Voil bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous?

Adieu, chre et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et
mettez mon coeur  vos pieds en guise de chancelire dans vos promenades
sur le lac.

Cachetez vos lettres avec des pains  cacheter et _sans devise_. La
police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et
qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes,
et, comme elle n'a pas le temps de dcacheter avec soin, elle met au
rebut les lettres qu'elle dchire.

Sainte police, faites votre devoir! La sret des empires repose sur
vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dvouement.

  [1] Madame Charlotte Marliani.




CLXXX

A FRANZ LISZT, A GNES

                                Nohant, 28 janvier 1838.

Vous avez pris bien au srieux, chers enfants, quelques paroles
insignifiantes de ma dernire lettre, que je ne me rappelle mme pas,
qu'il me serait, par consquent, difficile d'expliquer, et que je
n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les
yeux. Vous savez que Piffol n'est pas oblig de savoir ni ce qu'il dit,
ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner  rendre raison de tout ce qu'il
avance, annonce et dcide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a
cr le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de
Piffol. Il n'a point cr Piffol pour dire des paroles senses au
genre humain.

Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit
ou crit Piffol ne prouve quoi que ce soit. Peut-tre que, lorsque
Piffol vous crivit la dernire fois, l'astre _Costiveness_, cet astre
funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffols sont ns, dardait
sa lumire sur l'horizon de Piffol. Peut-tre que Piffol avait mal au
foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal pay, ou
que Mallefille avait eu de l'esprit.

Ah!  propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella
semble me rendre responsable des btises qu'il lui crit.--Comme si
j'tais charge de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de
les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne
suis pas force de donner de l'esprit  ceux qui en manquent. Je n'en ai
pas trop pour moi-mme, et, si quelqu'un peut en donner  Mallefille
( qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le
docteur Piffol, qui se creuse vainement la tte pour comprendre quelque
chose  cet incident bizarre.

Mallefille crit une lettre  la princesse; cette lettre est bte,
ce qui ne m'tonne pas du tout. Croyant que la princesse tait fort
habitue aux lettres de Mallefille, et ne prtendant nullement les
_endosser_, je donne _accs_  ladite lettre dudit Mallefille dans une
lettre de moi  la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance.
J'ai assez de lettres btes  lire tous les jours! Si celle de
Mallefille se trouve encore plus bte ce jour-l que les autres jours,
il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la
mienne et pour avoir pargn  la princesse de payer trente sons pour
une lettre bte.

Maintenant, je demande, quand on se laisse crire par Mallefille, de
quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connat Mallefille et
son style, on doit s'attendre,  tout! Ah! sacrdi! il ne me manquerait
plus que cela, de former Mallefille au style pistolaire! Je sais bien,
pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car
j'espre bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon me. Il
peut me demander la moiti de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais
de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-pit,
qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il
me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu,
qu'il ne m'crive jamais; car le lire et lui rpondre, voil jusqu'o
mon amiti ne peut s'lever.

Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a t maussade avec la
princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sr et
plus dvou. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il
n'existe pas d'tre meilleur, plus loyal et plus sincre. Et-il crit
vingt lettres cent fois plus btes  Marie, elle ferait bien de les lui
pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut
mieux que le plus beau style.

Ce pauvre garon est tout tonn de la rponse foudroyante de la
princesse, et le voil qui s'en prend  moi et me demande pourquoi,
depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris  crire. Merci
bien! C'est assez d'tre oblige de le nourrir, et Dieu sait  quelle
consommation cela entrane! Nous pourrions bien habiter une le dserte
pendant vingt ans; je rponds qu'il en sortirait sans avoir reu de
moi une seule leon de rdaction. J'aimerais mieux btir une ville,
j'aimerais mieux apprendre la mtaphysique, j'aimerais mieux couter
prorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon
compte et que d'avoir un colier dou d'aussi _heureuses_ dispositions.

Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui dclare bien que jamais je ne
lui donnerai de place dans les miennes pour lui insrer quoi que ce soit
de son cru, vers ou prose, franais ou chinois. Revenons  la vtre, qui
est tout  fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une
nouvelle preuve trs inutile, mais trs douce, de votre amiti. Si
j'avais pu prvoir que ma lettre pt vous affliger, j'en aurais bien
fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vrit,
vous avez attach trop d'importance  ce projet de vous crire moins
souvent. tait-ce donc  l'tat de rsolution pour l'avenir, ou
n'tait-ce pas plutt  l'tat d'excuse pour le pass? Je n'en sais
rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait t, il suffirait
que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui caust le
moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse ft
dissipe en un clin d'oeil et pour que je lui crivisse tous les jours
si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma
faute, je l'espre. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle ft ce qu'il y
a toujours de mieux,  faire en pareil cas: s'expliquer pour le prsent
et pardonner pour le pass. Voil tout ce que je puis rpondre  votre
lettre, que je ne comprends pas bien,  cause de mon peu de mmoire,
mais qui me touche infiniment, et que je me rjouis bien de savoir
_fonde sur rien_ de ma part.

Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine  tenir ma plume. Le malheureux
Piffol est afflig d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas
prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous crire. Voil le
dgel; j'espre bien que, dans huit jours, je serai gurie.

Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes
blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne
voudrais pas tre dans sa peau; j'aimerais mieux tre une carpe dans les
griffes d'un _beau_ chat.

Les Piffols vous embrassent.




CLXXXI

A MADAME D'AGOULT, A GNES

                                Nohant, mars 1838.

Chre Marie,

Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu
mener de front, pendant deux mois, une espce de chose inavouable que
vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille
de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro,
et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et
toujours ravissantes de la princesse, restes sans rponse. La princesse
connat bien mon infirmit et sait y compatir,

Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de
mes maussades ptres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y
a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le chtiment ne
serait pas proportionn  l'offense. Et puis disons encore que
la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps o je la voyais
spleentique, et o je croyais (c'tait elle qui, par ses gracieusets,
me donnait cette prsomption) que mon babil pouvait la distraire, la
consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse
ni bel exemple, car je n'aurais su o prendre l'un et l'autre: il
suffisait de lui dire ce qu'elle tait, de la faire connatre 
elle-mme, de lui montrer tous les trsors qu'elle renfermait en elle et
qu'elle niait en elle-mme. Dans ce temps-l, je lui crivais que je
ne me sentirais plus appele  lui crire dsormais; car il me semble
qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre
Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la
philosophie et du courage, voire de la gaiet, au sublime docteur
Piffol lui-mme.

Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes
choses que vous me dites de vous-mmes. Je vous remercie de vous aimer
comme vous le faites. Je vous remercie d'tre heureux, et je vous
remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me
souhaitez sans cesse, celui-l est le plus grand que vous puissiez me
faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour
en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrang pour le printemps
prochain, me parat moins certain maintenant quant  la date. Mon procs
avec mes diteurs, que je voudrais terminer auparavant, est port au
rle pour le mois de juillet ou d'aot. Si je suis force de m'en
occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en
Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les tudes de Maurice,
qui s'adonne dfinitivement  la peinture et qui aura besoin de
sjourner  Rome.

En attendant, il travaille ici avec le frre de Mercier[1], qui est
un assez laborieux matre de dessin et ne manquant pas de talent.
Mallefille, qui a la bont de donner des leons d'histoire et de
philosophie au susdit mioche, se tire trs bien de son prceptorat
provisoire. Maurice s'est assez fortifi. Il a un petit cheval trs
comique et fait des _lancers_ pouvantables avec Mallefille, qui est
devenu un assez bon cuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne
monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doubl de volume,
de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter
la princesse. La douleur de son dpart l'a jet dans une telle
exaspration, qu'il dsaronne tous ses cavaliers.

A propos de _Bignat_, j'ai fait  Mallefille, de votre part, les plus
srieux reproches. Il s'accuse grandement et vous crira demain. Par ces
dtails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intrieur n'a rien
de bien intressant  offrir  votre attention. Il est paisible et
laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire;
Mallefille entasse drames sur romans, Plion sur Ossa; Mercier, tableaux
sur tableaux; Tempte[2], btises sur btises; Maurice, caricatures sur
caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voil la
vie hroque et fantastique qu'on mne  Nohant.

Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la
_polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathdrale de Milan, ni
princesse, ni desse; mais nous avons la mche de Rollinat, les refrains
rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5],
le souvenir de Lasnier, les lettres de matre Emmanuel[6], l'avocat, et
la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une
jolie constellation.

  [1] Mercier, statuaire, l'auteur du mdaillon de George Sand.
  [2] Mademoiselle Rollinat.
  [3] Duteil.
  [4] Fleury.
  [5] J. Neraud.
  [6] Arago.




CLXXXII

AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENVE

                                Paris, octobre 1838.

Cher major,

Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce
que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tance et aussi
affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir t
juge avec tant de sagesse et loue avec tant de charme.

Hoffmann n'aurait pas dsavou la partie potique de ce conte, et, quant
 la partie philosophique, il ne se ft jamais lev si haut avec tant
de clart et de vritable loquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a
fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point 
ma modestie (car je viens de dcouvrir, grce  vous, que j'en manque
beaucoup), mais aux loges reus, toujours ou grossirement boursoufls
ou abominablement stupides. Pour la premire fois je respire cet encens
auquel les dieux mmes, dit-on, ne sont pas insensibles.

Je crois  ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez,
pour ainsi dire, paternellement, et, quant  ce qu'il y a d'absurde,
j'en suis amuse et rjouie au dernier point, parce que, l, je vois
ce que j'ai tant cherch en vain dans ce monde: la bienveillance, la
justice, la raison et la bont se donnant la main.

Croyez, cher major, que je n'tais pas par nature aussi folle que je le
suis devenue par raction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis
clairs et tendres  la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais
je n'ai trouv que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai
prfr les premiers. Je sais qu' ma place vous en eussiez fait autant,
 supposer que vous eussiez pu jamais, mme le jour de votre naissance,
avoir autant d'ignorance et de crdulit que j'en avais  vingt-cinq
ans!

Les rflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte
m'ont vivement frappe. La cinquime, la neuvime, la dix-neuvime, la
vingt-cinquime, la vingt-neuvime et la dernire me sont restes et me
resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la
Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant
plus qu'elles m'arrivent dans un moment o je suis plus dispose  les
entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je
crois que je suis en voie de me rconcilier, ou _de vouloir bien me
rconcilier avec mes contraires_.

Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais  mordre
assez  la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais
peut-tre arriverai-je  comprendre plusieurs choses que je ne savais
pas. Pourvu que je ne sois pas oblige de travailler, je consens  faire
tous les progrs imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de
l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau
veut bien diriger sa flamme de manire  l'clairer, le cristal pourra
rflchir cette lumire-l, tout comme une autre.

Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et
la fatalit des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant
toujours par son _antriorit d'occupation_ les petites collines que le
raisonnement essaye d'lever alentour, je risque fort de n'acqurir de
bon sens pratique que la dose ncessaire pour voir que je n'ai pas le
sens commun; mais n'est-ce pas dj quelque chose?

Quand cela ne servirait qu' me prserver de la morgue qui dessche
le coeur de mes confrres les potes et  comprendre les amicales
remontrances des esprits gnreux! Ce serait un grand bonheur dj, ce
serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'tre peu
tourmente par la vanit, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur
de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus,
n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montr en
moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous
connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai
jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.

La pense est donc bien suprieure au sentiment puisqu'elle le possde
et n'en est pas possde? C'est beau! mais je me console d'tre 
distance; car, de la sphre o je suis, je contemple votre toile et
j'en rve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec
la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-tre des ravins,
des prcipices et des volcans qui vous la gtent quelquefois ou du moins
qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je
crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science
mousserait beaucoup, si j'tais musicienne.

Adieu, bon major; je vous _rcrirai_  propos de tout cela; car
j'ai encore beaucoup  vous dire de _moi_; et, puisque vous tes si
bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup
de choses. Je ne sais pas si mon criture est lisible, mme pour un
homme habitu au sanscrit.

Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos
nouvelles ici, rue Grange-Batelire, 7. J'y serai encore une quinzaine
et il est possible, probable mme, que nous allions passer l't en
Suisse. La sant de mon fils est meilleure; mais les mdecins lui
ordonnent un climat frais en t et chaud en hiver. Nous serons donc
bientt  Genve et ensuite  Naples. Dites-moi dans quelle partie,
bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller
travailler; je voudrais un climat modr pour Maurice, et pour moi des
paysans parlant franais. Les environs de Genve ne me paraissent pas
assez _nergiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les
buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.

--Je voudrais encore vivre  bon march, car j'ai gagn deux procs et
je suis ruine.

Votre livre m'a t apport par un inconnu que je n'ai pas reu: j'tais
au lit avec mon rhume et ma fivre, ni plus ni moins que la princesse
Uranie. Je ne sais si c'tait un simple messager ou un de vos amis; je
l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.

Tout  vous.

  [1] _Une Course  Chamonnix_, par le major Pictet.
  [2] Il s'agit de la nouvelle dition de _Llia_, augmente d'un volume
      publi en 1839.




CLXXXIII

A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES

                                Lyon, 23 octobre 1838.

Cher Boucoiran,

Je serai  Nmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de
me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau  Beaucaire ou 
Avignon, cela dpendra des heures), mais occupez-vous, ds  prsent; de
me faire repartir. Il faut que je sois  Perpignan _le_ 29 _au soir_
ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc  la diligence trois places de
coup et une d'intrieur. Prvenez l'administration que j'ai beaucoup de
bagages; que je ne veux rien laisser en arrire; que je ne pars pas
sans mon bagage complet, compos de trois malles et cinq ou six autres
paquets peu considrables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent tre
remplies par la diligence de manire  me faire arriver  Perpignan _le_
29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me
procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait
aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant
pour le retour que pour le voyage.

Afin d'aplanir les difficults de tout cela, faites un peu valoir
les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministre,
dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations
avec M. Mol, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon
_importance_, qui est, du reste, bien tablie par les papiers dont je
suis munie. En province, les protections sient bien aux pauvres diables
de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zle et
confiance aux administrations.

Je suis bien fche, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien
fche surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires
m'ont tenue esclave du jour de dpart de Paris, et maintenant j'ai pris
rendez-vous  Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est
tout  fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte
sur vous pour me faire arriver  temps. S'il faut passer une nuit en
diligence, Maurice s'y rsignera; car ce sera la seule du voyage, et
nous allons trs doucement jusque chez vous. Nous voici  Lyon sans
aucune fatigue. Nous en repartons aprs-demain 25.

Adieu et  bientt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.

GEORGE.

  [1] Directeur gnral des postes.




CLXXXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Perpignan, novembre 1838.

Chre bonne,

Je quitte la France dans deux heures. Je vous cris du bord de la mer la
plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grce, ou
d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_.

Chopin est arriv hier soir  Perpignan, frais comme une rose, et rose
comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant support hroquement ses
quatre nuits de malle-poste. Quant  nous, nous avons voyag lentement,
paisiblement, et entours,  toutes les stations, de nos amis, qui nous
ont combls de soins.

M. Ferraris, sur la recommandation de Manol[1], a t trs aimable
pour moi, et m'a paru tre un excellent homme, absolument dans la mme
position que Manol. Repouss  Venise et  Trieste par le gouvernement
autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, 
Perpignan, il s'ennuie  avaler sa langue. Il a gard un trs doux
souvenir  votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux
dans son mnage et amoureux de sa femme.

Vous avez d recevoir de mes nouvelles de Nmes et un panier de raisins.
Je n'ai rien reu de vous, et je serais inquite si je n'avais de vos
nouvelles par Chopin.

Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on
dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour tre
tout  fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.

Adieu, chre; mille tendresses  Marliani, poignes de main bien
affectueuses  Enrico.

Rappelez-moi  tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je
passerai huit jours  Barcelone. Dites  Valdemosa que je voyage avec
son ami, qui est un charmant garon.

Adieu, chre amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de
l'me, et notre cher Manol aussi.

GEORGE.

crivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto 
San-Francisco, En Palma de Mallorca_.

  [1] M. Marliani.




CLXXXV

A LA MME

                                Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.

Chre amie,

Je vous cris en courant; je quitte la ville et vais m'installer  la
campagne: j'ai une jolie maison meuble, avec jardin et site magnifique,
pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai,  deux lieues de l, une
cellule, c'est--dire trois pices et un jardin plein d'oranges et de
citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de
Valdemosa!

Valdemosa bipde vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse;
ce serait trop long  vous dcrire.

C'est la posie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus
artiste, de plus _chiqu_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous
sommes dans le ravissement.

Nous avons eu un peu de peine  nous installer, et je ne conseillerais 
personne de le tenter dans ce pays-ci,  moins de s'y faire annoncer six
mois d'avance. Nous avons t favoriss par un concours de circonstances
uniques. Si une famille venait aprs nous, je crois qu'elle ne
trouverait rien  habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prte rien,
on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si
l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut
crire  Barcelone.

Valdemosa, en nous parlant des facilits et du bien-tre de son pays,
nous a horriblement _blagus_. Mais le pays, la nature, les arbres, le
ciel, la mer, les monuments dpassent tous mes rves: c'est la terre
promise, et, comme nous avons russi  nous caser assez bien, nous
sommes enchants.

Enfin notre voyage a t le plus heureux et le plus agrable du monde,
et, comme je l'avais calcul avec Manol, je n'ai pas dpens quinze
cents francs depuis mon dpart de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays
sont excellents et trs ennuyeux. Cependant, le beau-frre et la soeur
de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent
garon qui s'est mis en quatre pour nous.

Adieu, chre; je vous crirai plus longuement une autre fois.
Aujourd'hui, je suis crase par le tintamarre de mon installation  la
campagne.

Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon me; Adieu encore,
crivez-moi.




CLXXXVI

A LA MME

                                Palma de Mallorca, 14 dcembre 1838.

Chre amie,

Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la
raret de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous
ne vous en doutez gure, vous autres! Ce bon Manol, qui se figurait
qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!

D'abord, sachez que le bateau  vapeur de Palma  Barcelone a pour
principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde
ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les
nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande,
la seule affaire de leur vie. Le paquebot est cens partir toutes les
semaines; mais il ne part en ralit que quand le temps est parfaitement
serein et la mer unie comme une glace. Le plus lger coup de vent le
fait rentrer au port, mme lorsqu'on est  moiti route. Pourquoi? Ce
n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sre. C'est que le
cochon a l'estomac dlicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon
meurt en route, l'quipage est en deuil, et donne au diable journaux,
passagers, lettres, paquets et le reste. Voil donc plus de quinze jours
que le bateau est dans le port; peut-tre partira-t-il demain! voil
vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz
l'a reu. J'ignore s'il le recevra.

Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce
que toute rflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins
inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire  Buloz. Je vous prie
mme de lui faire parler  ce sujet; car il doit tre dans les transes,
dans la terreur, dans le dsespoir! _Spiridion_ doit tre interrompu
depuis un sicle;  cela je ne puis rien. J'ai pest contre le pays,
contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu
pest contre ce cher Manol, qui m'a dpeint ce pays comme si libre, si
abordable, si hospitalier. Mais  quoi bon les plaintes et les murmures
contre les ennemis naturels et invitables de la vie? Ici, c'est une
chose; l, une autre; partout, il y a  souffrir.

Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les
montagnes, la bonne sant de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange.
Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de sant. Son piano lui manque
beaucoup. Nous en avons enfin reu des nouvelles aujourd'hui. Il est
parti de Marseille, et nous l'aurons peut-tre dans une quinzaine de
jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misrable
ici! c'est au del de ce qu'on peut imaginer.

J'ai, par un coup du sort, trouv  acheter un mobilier propre, charmant
pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a
fallu se donner des peines inoues pour avoir un pole, du bois, du
linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installe, je suis
toujours  la veille de l'tre. Ici, une charrette met cinq heures
pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour
confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagration dans ce
que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas!
Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de
voir mes enfants en souffrir beaucoup.

Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la
chartreuse de Valdemosa, la plus potique rsidence de la terre. Nous y
passerons l'hiver, qui commence  peine et qui va bientt finir. Voil
le seul bonheur de cette contre. Je n'ai de ma vie rencontr une nature
aussi dlicieuse que celle de Mayorque.

Dites  Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai
pass tout le temps  la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je
suis revenue  Palma, o j'ai revu sa mre, sa soeur et son beau-frre.
Ils sont charmants pour nous. Son beau-frre est trs bien et plus
distingu que le pays ne le comporte. Sa soeur est trs gentille et
chante  ravir. Dites aussi  M. Remisa que je le remercie beaucoup
de m'avoir recommande  M. Nunez, homme excellent, tout  fait
_simpatico_. Veuillez le prvenir que, selon sa permission, j'ai pris,
chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables  vue dans trente
jours sur lui Remisa,  Paris.

Les gens du pays sont, en gnral, trs gracieux, trs obligeants; mais
tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un
peu serrs, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je
voulais, pour payer. Je ne comptais pas tre oblige de dpenser tout
d'un coup mille cus pour monter un mnage  Mallorca (mnage qu'on
aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer  Buloz beaucoup
de manuscrit; mais, d'une part, accable de tant d'ennuis matriels,
je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de
sret des communications font que Buloz n'est peut-tre pas encore
nanti. Vous connaissez Buloz: Pas de manuscrit, pas de Suisse. Je vois
donc M. Remisa m'avanant trois mille francs pour deux ou trois mois,
et, quoique ce soit pour lui une misre, pour moi c'est une petite
souffrance. Mon htel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne
sais o en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans
indiscrtion, accepter le crdit de M. Remisa dans ces termes; sinon,
veuillez mettre mon avou en campagne, afin qu'il me trouve de quoi
rembourser au plus tt.

J'crirai  Leroux, de la chartreuse,  tte repose. Si vous saviez ce
que j'ai  faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrment, on ne
peut se faire servir. Le domestique est une brute: dvot, paresseux et
gourmand; un vritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il
en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie.
Heureusement, la femme de chambre que j'ai amene de Paris est trs
dvoue et se rsigne  faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas
forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout cote trs cher, et la
nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance,
ni la graisse de porc. Je commence  m'y faire; mais Chopin est malade
toutes les fois que nous ne lui prparons pas nous-mmes ses aliments.
Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_
pouvantable.

Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer  la
mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dpenses. Et
puis j'ai mis beaucoup de courage et de persvrance  me caser ici.
Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est  croire que le plus
difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines.
Le printemps sera dlicieux, Maurice recouvrera une belle sant; il se
flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai
mes enfants, dont heureusement les leons, jusqu'ici, n'ont pas trop
souffert. Ils sont trs studieux avec moi. Solange est presque toujours
charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prtend qu'elle a
rendu tout son venin.

Nous sommes si diffrents de la plupart des gens et des choses qui nous
entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie migre
qui dispute son existence  une race malveillante ou stupide. Nos liens
de famille en sont plus troitement serrs, et nous nous pressons les
uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De
quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus
vivement aussi les bonnes et chres amitis absentes. Combien votre
douce intimit et votre coin de feu fraternel nous semblent prcieux de
loin! autant que de prs, et c'est tout dire.

Adieu, bien chre amie; embrassez pour moi votre bon Manol, et dites 
nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.




CLXXXVII

A LA MME

                                Valdemosa, 15 janvier 1839.

Chre amie,

Mme silence de vous, ou mme impossibilit de recevoir de vos
nouvelles. Je vous adresse la dernire partie de _Spiridion_ par la
famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sre. Ayez la bont
de le faire passer tout de suite  Buloz et de vous faire rembourser le
port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher diteur.

Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et
que j'ai  peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes
enfants, leurs leons, et mon travail.

Il fait ici des pluies dont on n'a pas ide ailleurs: c'est un dluge
effroyable! l'air en est si relch, si mou, qu'on ne peut se traner;
on est rellement malade. Heureusement Maurice se porte  ravir; son
temprament ne craint que la gele, chose inconnue ici. Mais le petit
Chopin est bien accabl et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui
avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano
est enfin arriv  Palma; mais il est dans les griffes de la Douane,
qui demande cinq  six cents francs de droits d'entre et qui se montre
intraitable.

Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que
les douanes n'taient rien! Elles sont excrables, au contraire. Pour
connatre l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y
voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on
y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une ide de
cette dsorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment
affligeant.

Heureusement, comme je vous le dis, chre, je n'ai pas le temps d'y
penser: je suis plonge avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec
Solange, dans le rgime indirect et l'accord du participe. Chopin joue
d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouff dans _Pauvre
Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours,  gribouiller. Quand je lve
le nez, c'est pour apercevoir,  travers la lucarne de ma cellule, la
lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense
pas plus long qu'elle.

Adieu, chre bonne; je suis heureuse, quand mme la pluie, quand mme
l'Espagne, quand mme le travail, mais non pas quand mme votre absence.

J'embrasse votre Manol. Amitis  M. de Bonne-chose, que j'aime, comme
vous savez, de tout mon coeur, et mille bndictions au cher Enrico.

Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de
Grzymala.




CLXXXVIII

A M. DUTEIL, A LA CHATRE

                                De la chartreuse de Valdemosa,
                                trois lieues de Palma, le Majorque,
                                20 janvier 1839.


Cher Boutarin,

Tu ne m'cris donc pas?

Peut-tre m'cris-tu et que je ne reois rien; car j'ai l'agrment, ici,
de voir la moiti de ma correspondance aller je ne sais o!

Je suis vritablement au bout du monde, quoiqu' deux jours de mer de
la France. Les temps sont si variables autour de notre le, et la
civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arrire autour de
Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des
rponses  mes lettres.

Ce n'est pas le seul inconvnient du pays. Il en a d'innombrables, et
pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est dlicieux.  l'heure
o je t'cris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise
par terre sous un oranger couvert de fruits, tudie sa leon d'un
air grave. Nous avons, des ross en buissons et nous entrons dans le
printemps. Notre hiver a dur six semaines, non froid, mais pluvieux
 nous pouvanter. C'est un dluge! La pluie dracine les montagnes;
toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins
deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvs pris, Maurice et
moi. Nous avions t  Palma par un temps superbe. Quand nous sommes
revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres
pour indiquer  peu prs o il fallait aller. J'ai t vritablement
fort effraye, d'autant plus que le cheval nous a refus service, et
qu'il nous a fallu passer la montagne  pied, la nuit, avec des torrents
 travers les jambes. Maurice est brave comme un Csar. Au milieu du
chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis  dire
des btises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: J'veux
m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Chtre, l'os'qu'y a pas
de tout a! _

Nous sommes installs depuis un mois seulement et nous avons eu toutes
les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la mfiance, de
l'inhospitalit, de la mauvaise grce et de l'gosme. De plus, ils
sont menteurs, voleurs, dvots comme au moyen ge. Ils font bnir leurs
btes, tout comme si c'taient des chrtiens. Ils ont la fte des
mulets, des chevaux, des nes, des chvres et des cochons. Ce sont de
vrais animaux eux-mmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela,
superbes, trs bien costums, jouant de la guitare et dansant le
fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre
_Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et
Robin-Magnifique[1]. Le proltaire est un compos de Bonjean et du pre
Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et
serait capable de passer pour un aigle.

Moi, je passe pour voue au diable, parce que je ne vais pas  la messe,
ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant  mes
enfants _la clef des participes_ et autres gracieusets. Au reste, nous
sommes bien admirablement logs. Nous avons pris une cellule dans une
grande chartreuse, ruine  moiti, mais trs commode et bien distribue
dans la partie que nous habitons. Nous sommes plants entre ciel et
terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gner et les aigles
nous braillent sur la tte. De chaque ct de l'horizon, nous voyons la
mer. En face une plaine de quinze  vingt lieues; laquelle plaine nous
apercevons au bout d'un dfil de montagnes d'une lieue de profondeur.
C'est un site peut-tre unique en Europe. Je suis si occupe, que j'ai
 peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes
enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la
moiti de la nuit  travailler pour mon compte.

Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, ros, ingambe.
Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que
l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me rjouis  te parler de nous
et  te dire des btises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous tes dans
l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas
malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et
disposs  rire!

Quand je songe combien j'aurais voulu dcider Agasta  venir avec moi
ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de russir  cause du
climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvnients. La vie
est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie
met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous
avons t au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article mdecin
est soign! Ceux de Molire sont des Hippocrates en comparaison de
ceux-ci. La pharmacie  l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas
besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout
potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on
en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rve. Et ils
n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas
l'air!

Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants.
Donne de mes nouvelles  nos amis. Je les aime, je pense  eux aussi
bien  Palma qu' Nohant. Mais comment leur crire, quand je n'ai le
temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de
laisser aller. C'est une grande tche pour moi d'lever mes enfants
moi-mme. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manire et
qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un
mois avec les autres. Solange est toujours blouissante de sant.

Tous les deux vous embrassent.

G. S.

  [1] Petits commerants de la Chtre.
  [2] Vignerons de la Chtre.
  [3] Pharmacien de la Chtre.




CLXXXIX

A MADAME MARLIANI, A PARIS.

                                Valdemosa, 22 fvrier 1839.

Chre amie,

Vous dites que je ne vous cris pas. Moi, il me semble que je vous
cris plus que vous ne m'crivez, d'o il faut conclure que, de part et
d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut
s'aimer sans s'crire. Mais, avec vous, chre amie, c'est toujours
un plaisir pour moi; vous tes tellement moi-mme, que je pourrais
peut-tre oublier de vous crire, m'imaginant que vous m'entendez et me
comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour
moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous
entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon
ancienne lettre, vous me voyez  ma chartreuse de Valdemosa, toujours
sdentaire et occupe le jour  mes enfants, la nuit  mon travail. Au
milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que
les murs de la cellule sont bien tonns d'entendre.

Le seul vnement remarquable depuis cette dernire lettre, c'est
l'arrive du piano tant attendu! Aprs quinze jours de dmarches et
d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent
francs de droits. Joli pays! Enfin il a dbarqu sans accident, et les
votes de la chartreuse s'en rjouissent. Et tout cela n'est pas profan
par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.

Notre retraite dans la montagne,  trois lieues de la ville, nous a
dlivrs de la politesse des oisifs.

Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M.
Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connat et qui se dit cousin de
Marliani,  je ne sais quel degr. C'est un voyageur modle, courant 
pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et
compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin,
de ces gens  qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a t trs
tonn de mon tablissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan,
et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.

Le fait est que nous sommes trs contents de la libert que cela nous
donne, parce que nous avons  travailler; mais nous comprenons trs bien
que ces intervalles potiques qu'on met dans sa vie ne sont que des
temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne
l'exercice des motions. Je vous dis cela dans le sens purement
intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant
et je sens que je vous aime autant ici qu' Paris. Mais, l'ide de
revivre  Paris m'pouvante, aprs ce bon silence et cet imperturbable
calme de ma retraite. Et puis, en mme temps, l'ide de vivre toujours
ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrs de l'humanit me
ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que
c'est qu'un peuple arrir. De loin, on le croit potique, on imagine
l'ge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils
patriarches vous rconcilie avec le sicle, et on voit bien clairement
que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons
trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.

Ainsi je suis bien embarrasse de vous dire combien de temps encore je
resterai ici. Concevez-vous rien  ce qui s'y passe? Maroto ne vous
parat-il pas vendu  la reine? Ce pays est destin  se dvorer
lui-mme. Je ne serais pas tonne que don Carlos, traqu en Espagne,
vint se rfugier  Mayorque. Il y serait reu comme le Messie. Il y
relverait les couvents, il y ramnerait les moines, et tout le monde
serait content. Ces imbciles-l ne font que pleurer leurs frocards et
regretter la trs sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que
c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire
don Carlos, et ils se croient gouverns par lui.

crivez-moi, quand mme nos lettres mettraient beaucoup de temps en
route, quand mme quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai
besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache
bien.

Dites  Leroux que j'lve Maurice dans son _vangile_. Il faudra qu'il
le perfectionne lui-mme, quand le disciple sera sorti de page. En
attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir
lui formuler mes sentiments et mes ides. C'est  Leroux que je dois
cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et
beaucoup d'ides de plus. Quand vous verrez l'abb de Lamennais,
serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi  tous nos amis, selon
la mesure que nous avons faite  chacun d'eux et qui est la mme pour
vous et moi.




CXC

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Marseille, 8 mars 1839.

Cher Pylade,

Me voici de retour en France, aprs le plus malheureux essai de voyage
qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dpenses,
nous tions parvenus  nous tablir  Mayorque, pays magnifique, mais
inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui,
depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fmes
appeler un mdecin, deux mdecins, trois mdecins, tous plus nes les
uns que les autres et qui allrent rpandre, dans l'le, la nouvelle que
le malade tait poitrinaire au dernier degr. Sur ce, grande pouvante!
la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez
 cela l'gosme, la lchet, l'insensibilit et la mauvaise foi des
habitants. Nous fumes regards comme des pestifrs; de plus, comme des
paens; car nous n'allions pas  la messe. Le propritaire de la petite
maison que nous avions loue nous mit brutalement  la porte et voulut
nous intenter un procs, pour nous forcer  recrpir sa maison infecte
par la contagion. La jurisprudence indigne nous et plums comme des
poulets. Il fallut tre chass, injuri, et payer. Ne sachant que
devenir, car Chopin n'tait pas transportable en France, nous fumes
heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un mnage espagnol
que la politique forait  se cacher l, et qui avait un petit mobilier
de paysan assez complet. Ces rfugis voulaient se retirer en France:
nous achetmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous
installmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom potique, demeure
potique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux
bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles
faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de
cyprs serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge,
des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de
plus magnifique que ce sjour!

Mais on a eu raison de poser en principe que, l o la nature est belle
et gnreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions l toutes
les peines du monde  nous procurer les aliments les plus vulgaires que
l'le produit en abondance, grce a la mauvaise foi insigne,  l'esprit
de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses  peu
prs dix fois plus que leur valeur, si bien que nous tions  leur
discrtion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pmes nous procurer
de domestiques, parce que nous n'tions pas _chrtiens_ et que personne
d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous tions
installes tant bien que mal. Cette demeure tait d'une posie
incomparable; nous ne voyions me qui vive; rien ne troublait
notre travail; aprs deux mois d'attente et trois cents francs de
contribution, Chopin avait enfin reu son piano, et les votes de la
cellule s'enchantaient de ses mlodies. La sant et la force poussaient
 vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le prcepteur sept heures par
jour, un peu plus consciencieusement que Tempte (la bonne fille que
j'embrasse _tout de mme_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon
compte la moiti de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et
nous esprions avaler le reste de nos contrarits  l'aide de ces
compensations. Mais le climat devenait horrible  cause de l'lvation
de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et
nous passmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les
chemins s'taient changs en torrents, et nous n'apercevions plus le
soleil.

Tout cela m'et sembl beau, si le pauvre Chopin et pu s'en arranger.
Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton
sublime en battant nos rochers. Les clotres immenses et dserts
craquaient sur nos ttes. Si j'eusse crit la la partie de _Llia_ qui
se passe au monastre, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais
la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne
revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amene de France et qui,
jusqu'alors, s'tait rsigne, moyennant un gros salaire,  faire
la cuisine et le mnage, commenait  refuser le service comme trop
pnible. Le moment arrivait o, aprs avoir fait le coup de balai et le
pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de
prcepteur, outre mon travail littraire, outre les soins continuels
qu'exigeait l'tat de mon malade, et l'inquitude mortelle qu'il me
causait, j'tais couverte de rhumatismes.

Dans ce pays-l, on ne connat pas l'usage des chemines; nous avions
russi, moyennant un prix exorbitant,  nous faire faire un pole
grotesque, espce de chaudron en fer, qui nous portait  la tte, et
nous desschait la poitrine. Malgr cela, l'humidit de la chartreuse
tait telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait
toujours, et, malgr toutes les offres de services que l'on nous
faisait  la manire espagnole, nous n'eussions pas trouv une maison
hospitalire dans toute l'le. Enfin nous rsolmes de partir  tout
prix, quoique Chopin n'et pas la force de se traner. Nous demandmes
un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter
 Palma, o nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refus,
quoique nos _amis_ eussent tous quipage et fortune  l'avenant. Il
nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_
c'est--dire en brouette!

En arrivant  Palma, Chopin eut un crachement de sang pouvantable; nous
nous embarqumes le lendemain sur l'unique bateau  vapeur de l'le, qui
sert  faire le transport des cochons  Barcelone. Aucune autre manire
de quitter ce pays maudit. Nous tions en compagnie de _cent pourceaux_
dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissrent aucun repos et
aucun air respirable au malade. Il arriva  Barcelone crachant toujours
le sang  pleine cuvette, et se tranant comme un spectre. L,
heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul franais et
le commandant de la station franaise maritime nous reurent avec
l'hospitalit et la grce qu'on ne connat pas en Espagne. Nous fmes
transports  bord d'un beau brick de guerre, dont le mdecin, brave
et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrta
l'hmorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.

De ce moment, il a t de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter
 l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout
desquels le mme btiment  vapeur qui nous avait amens en Espagne nous
ramena en France. Au moment o nous quittions l'auberge  Barcelone,
l'hte voulait nous faire payer le lit o Chopin avait couch, sous
prtexte qu'il tait infect et que la police lui ordonnait de le
brler!

L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que
l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se
cacher l derrire les fortifications de la ville, qui sont trs fortes
en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour  se
pavaner sur les promenades sans songer  repousser les carlistes qui
sont autour de la ville,  la porte du canon, et qui ranonnent leurs
maisons de campagne. Le commerce paye des contributions  don Carlos,
aussi bien qu' la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de
ce que peut tre une conviction politique. On est dvot, c'est--dire
fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amiti,
ni foi, ni honneur, ni dvouement; ni sociabilit. Oh! les misrables!
que je les hais et que je les mprise!

Enfin, nous sommes  Marseille. Chopin a trs bien support la
traverse. Il est ici trs faible, mais allant infiniment mieux sous
tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvire, un excellent
homme et un excellent mdecin, qui le soigne paternellement et qui
rpond de sa gurison. Nous respirons enfin, mais aprs combien de
peines et d'angoisses!

Je ne t'ai pas crit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas
t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivs.
Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne
voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette
absence.

Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitis  ceux des tiens qui
m'aiment,  ton brave homme de pre.

cris-moi ici  l'adresse du docteur Cauvire, rue de Rome, 71.

Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et
Solange t'embrassent. Ils vont  merveille. Maurice est tout  fait
guri.




CXCI

AU MME

                                Marseille, 23 mars 1839.

Cher ami,

Que de malheurs! quelle fatalit sur toi! sur moi, par consquent! Mon
coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-l m'est personnelle
aussi. Je l'aimais profondment, ton digne pre, et je savais que
j'avais en lui un ami au-dessus de tous les prjugs et de toutes les
calomnies. Un grand coeur plein d'affections gnreuses et nourrissant
la foi de l'idal.

Celui-l est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons
dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amre! quelle
qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs 
remplir. Peut tre la fatalit est-elle fatigue de nous frapper. Lors
mme qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu' la
lie. Quoi qu'il arrive de ce misrable procs dont la sentence pse sur
ta tte, tu n'auras pas de lche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon
cher, mon meilleur ami?

Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le
serment. Je sais qu'il y a de quoi dpasser les forces humaines; mais,
jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs,
il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amiti. Tu ne
voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'annes  souffrir,
et qui n'ai trouv jusqu'ici qu'une chose inaltrable, certaine,
absolue, ton amiti pour moi, et la mienne pour toi.

Ce sentiment a t un den o je me suis toujours rfugie, par la
pense, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blesse, trahie
ou quitte. Malgr les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours
qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours
d'automne s'coulent dans une sainte srnit. Les liens les plus
orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus
sacrs, se dnouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous
rapprocher sans doute.

A prsent, qui pourrait nous dsunir? Une horrible injustice de
l'opinion, la perte de ton tat, la honte, la misre? Non! ce seraient,
au contraire, des choses qui hteraient le terme de ton exil dans cette
valle de douleurs et d'iniquits pour te rapprocher de mon coeur.

Je te le rpte, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu
es la moiti de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin
de considration, tu as un asile contre la pauvret, et une source
inpuisable d'estime en moi.

Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui
dsire ta venue.

Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!

Mes enfants t'embrassent tendrement.




CXCII

 MADAME MARLIANI,  PARIS

                                Marseille, 22 avril 1839.

Chre bonne amie,

Il y a plusieurs jours que je ne vous ai crit: j'ai subi le mistral et
j'ai eu de la fivre, par suite d'un gros rhume qui est cependant  peu
prs guri. Me revoil sur pied.

J'ai t aussi occupe de dmnager d'une auberge dans l'autre. Malgr
tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me
trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.

Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'piciers, o la
vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore
claquemure pour tout le mois d'avril.

Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent
coulis est ici souverainement install dans toutes les chambres) et nous
travaillons, chacun  sa besogne. Aussitt que le soleil luit, nous
allons  la promenade entre deux murailles et envelopps d'un nuage de
poussire. Cependant nous arrivons  quelque beau point de vue et nous
respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une
simplicit primitives.

Au mois de mai, nous serons  Nohant, et, si vous tes gentille, vous
tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions
tous ensemble  Paris, au commencement de juin. Si Marliani tait
de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de
respirer  Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tte
pour les plaisirs champtres, tandis que vous philosopheriez au piano
avec Chopin.--Il ne s'amuse gure  Marseille; mais il se rsigne 
gurir patiemment.

Dites  Buloz de se consoler! Je lui fais une espce de roman _dans
son got_; il le recevra en mme temps que le _Mickieiwiez_ et pourra
l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre
comptant, et qu'avant tout il fasse paratre _la Lyre_[1].

Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au got_ de Buloz, j'y mettrai
plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du
feu, la forme lui fera avaler le fond.

crivez-moi souvent, chre; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici,
pour peu que je mette le nez  la fentre sur la rue et sur le port, je
me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.

  [1] _Les Sept Cordes de la lyre_.




CXCIII

 LA MME

                                Marseille, 28 avril 1839.


Il y a bien longtemps que je n'ai reu de vos nouvelles, ma chrie; je
ne suis pas habitue  cela, et j'en suis vraiment inquite. Auriez-vous
fait comme moi? sriez-vous malade?

J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le
septime prs de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en
France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-mme de faire
charger, voiturer, dballer comme un paquet! Elle m'a sembl avoir le
courage stoque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et
des mots profonds. Elle est belle encore, trs brune, mais terriblement
fatigue par tant de couches, tant de souffrances, et un si pouvantable
malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus,
l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous  leur pre.

On a fait ici au pauvre mort un trs maigre service funbre, l'vque
rechignant. C'tait dans la petite glise de Notre-Dame-du-Mont. Je ne
sais pas si les chantres l'ont fait exprs, mais je n'ai jamais
entendu chanter plus faux. Chopin s'est dvou  jouer de l'orgue, 
l'lvation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle
que pour dtonner. Pourtant _votre petit_ en a tir tout le parti
possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a jou _les Astres_,
non pas d'un ton exalt et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton
plaintif et doux, comme l'cho lointain d'un autre monde. Nous tions
l deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les
yeux se sont remplis de larmes.

Le reste de l'auditoire, qui s'tait port l en masse et avait pouss
la curiosit jusqu' payer cinquante centimes la chaise (prix inou pour
Marseille!), a t fort dsappoint; car on s'attendait  ce que Chopin
ft un vacarme  tout renverser et brist pour le moins deux ou trois
jeux d'orgue. On s'attendait aussi  me voir, en grande tenue, au beau
milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'tais
cach, dans l'orgue, et j'apercevais,  travers la balustrade, le
cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai
de grand coeur chez Viardot, la dernire fois que nous le vmes? Qui
pouvait s'attendre  le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?

J'ai pass cette journe bien tristement, je vous assure. La vue de sa
femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si
gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui
dire un mot.

Bonsoir, chre amie; j'espre que cette lettre se croisera avec une de
vous. Je pense que vous aurez reu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que
j'ai demand  Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'
Paris, et mon voyage trs lent et trs _prcautionneux_ me cotera gros,
comme on dit.

Adieu, ma chrie; je vous embrasse tendrement.

  [1] Veuve du clbre tnor de ce nom, qui venait de se suicider 
      Naples.




CXCIV

A LA MME

                                Marseille, 20 mai 1839.

Mon amie,

Nous arrivons de Gnes, par une tempte affreuse. Le mauvais temps nous
a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis
tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'tait un beau spectacle,
et, si tout mon monde n'et t malade, j'y aurais pris un grand
plaisir.

Gnes n'a rien perdu  mes yeux de ce qu'elle tait dans mes souvenirs:
magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins chafauds
les uns sur les autres, avec ce caractre tout particulier qui lui est
propre.

Pendant que nous essuyions cet orage, vous tiez, vous autres tous,
proccups d'orages bien plus srieux que nous ignorions. Nous avons
appris, en arrivant chez le docteur Cauvire (o nous nous reposons de
nos fatigues), tout ce qui s'tait pass en France durant notre absence.
Au del de la frontire, il y a comme une muraille de la Chine, entre
les nouvelles de la civilisation et l'immobilit du vieux monde. Mais
ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes gnreuses et folles
inutilement sacrifies! encore du temps perdu! encore un bon coup de
vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage invitable, mais trop
tardif!

Nous partons aprs-demain matin pour Nohant. Adressez-moi l votre
prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrive
de Chlon  Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout
tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.

On me cherche la brochure de l'abb de Lamennais; mais on ne la trouve
pas encore. Marseille est trs arrire. Le docteur Cauvire lit
l'_Encyclopdie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une
ardeur librale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va
dans toute la ville prnant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir
initi. Il rve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se
reproche de n'avoir pas connu plus tt.

C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais
j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.

Je n'aime plus les voyages ou plutt je ne suis plus dans les conditions
o je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garon_; une famille est
singulirement peu conciliable avec les dplacements frquents.

Je vous crirai ds mon arrive  Nohant; faites, ma chrie, que j'y
trouve une lettre de vous.

  [1] Cette _Encyclopdie nouvelle_ ne fut pas continue.




CXCV

A LA MME

                                Nohant, 3 juin 1839.

Oui, chre amie, je suis chez moi, bien enchante de pouvoir enfin me
reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je
trane depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes
arrivs sains et saufs, et Maurice a fait la stupfaction du Berry par
la mtamorphose qui s'est opre eu lui. C'est presque un jeune homme 
prsent, et je crois que le voil entr  pleines voiles dans la vie.
Ces pauvres enfants sont si heureux d'tre  la campagne, que cela fuit
plaisir  voir.

Que me dites-vous donc, chre amie, d'efforts  tenter, et d'tendard
 lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes
n'ont la maturit convenable pour proclamer une loi nouvelle. La
seule expression complte du progrs de notre sicle est dans
_l'Encyclopdie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant
champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands
sentiments et de gnreuses ides,  ce corps d'ides qui ne peut pas
encore se rpandre, vu qu'il n'est pas encore compltement formul.
Avant que les disciples se mettent  prcher, il faut que les matres
aient achev d'enseigner. Autrement, ces efforts dissmins et
indisciplins ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi,
je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumire. Ma
conscience ne peut mme embrasser leur croyance qu'avec une certaine
lenteur; car, je l'avoue  ma honte, je n'ai gure t jusqu'ici qu'un
artiste, et je suis encore  bien des gards et malgr moi un grand
enfant.

Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tte ardente, ou du moins
nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront;
c'est dj une consolation de les pressentir et de les attendre avec
foi.

Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journe de larmes, en recevant
votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il
croyait fermement comme moi  une existence meilleure que celle-ci. Il
l'a mrite, il la possde  l'heure qu'il est. Mais j'ai pleur pour
moi, sur cette longue sparation qui s'est faite entre nous. Il est si
utile pour l'me et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'gide
de vrais amis! Et celui-l tait un des meilleurs, un de ceux que
j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le
retrouverai, voil ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir
tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il tait
l.

Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chrie? Il va faire si beau 
Nohant. Nos provinces du Nord sont rellement si belles aprs qu'on a
vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure  prsent que
j'habite un den, et je vous y convie comme si vous deviez en tre aussi
enchante que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez
pour moi, et pour vivre avec un tre qui vous aime, et qui, en fait de
femmes, n'estime et n'aime compltement que vous.

Je vous fche peut-tre; car vous croyez  la grandeur des femmes et
vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon
avis. Ayant t dgrades, il est impossible qu'elles n'aient pas pris
les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en
relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mmes. Quand
j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre
dans le temps prsent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous
ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien
imparfaites et bien mal organises encore, mais dont les douceurs sont
telles, qu'elles nous donnent tout le courage ncessaire pour attendre
et pour esprer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal
gnral. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables?
n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas
la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous
avez votre Manol, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous
aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop;
c'est une me admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien
vous deviez vous chrir l'un l'autre, et cette charmante gaiet qui vous
sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prtendez quelquefois, d'un
fond de lgret qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous
avez l'esprit fort srieux; mais vous possdez dans votre intrieur
un fond de bonheur inaltrable, et c'est l le secret de votre grande
philosophie  beaucoup d'gards.

Bonjour, chre bonne; crivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez
Emmanuel de ce qu'il ne m'crit jamais. Embrassez tendrement pour moi
votre bon Manol et parlez de moi  tous nos vrais amis.

Je vous envoie une lettre pour le frre de Gaubert; vous aurez la bont
de la lui faire remettre.

  [1] Le docteur Gaubert an.




CXCVI

A.M. GIRERD, A NEVERS.

                                Paris, octobre 1839.

Mon bon frre,

Il y a des sicles que je veux t'crire et je vis dans un tourbillon
d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure
de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais
pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes
proccupations.

Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans
le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je
suis enfin installe chez moi  Paris, venir y faire une promenade,
et passer quelques bonnes journes avec moi. Tu me trouverais dans un
mouvement perptuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton
amiti y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il
me semble que nous aurions tant  nous raconter!

L'existence change si souvent et si compltement de face, dans le temps
o nous sommes! Nous nous retrouverions changs tous deux  bien des
gards sans doute, mais fidles toujours au sentiment du devoir et a la
vieille et sainte amiti. Je suis un peu inquite pourtant de ton long
silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me
le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'ide que tu n'as plus
rien  me dire parce que tu es heureux.

Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de
charmants enfants, tant d'amitis et d'estimes solides?

Enfin, quoi que tu aies  me dire, cris-moi. Tu me gtais autrefois,
tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en rveillais toujours le
premier. Ma paresse  crire t'a-t-elle dcourag? Non. Tu sais bien que
cet affreux mtier, d'crivassier vous fait prendre en aversion la seule
vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'crivant, on s'explique et on
se rsume toujours mal. On crit sous l'impression du moment: triste 
la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on et
t calme et rsign. O bien, on se dit plein d'espoir et de force, et
ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tt, on et t faible
et lche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se
montrer sous tous ses aspects, on se reconnat, et l'on reoit une
impression plus certaine, plus durable et plus efficace par consquent.
Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous
deux, et mes enfants auraient tant de joie  te voir! Laisse-moi dans ce
bon rve et donne-moi l'espoir qu'il se ralisera.

Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.

G. SAND.




CXCVII

A GUSTAVE PAPET, A ARS

                                Paris, janvier 1840.

Mon cher vieux,

Je suis enfin installe rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement,
aprs avoir bisqu, rag, pest, jur contre les tapissiers, serruriers,
etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se
loger ici!

Enfin, c'est termin.

Au milieu de tout cela, j'ai fait une comdie qui, une fois faite, ne
m'a plus sembl bonne et que je ne veux pas mme proposer au comit des
Franais. J'aime mieux attendre le rsultat du drame[1].

C'est dcidment madame Dorval, qui entre aux Franais dans deux mois au
plus tard, et qui va commencer mes rptitions tout de suite. Elle vient
de dbuter  la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses
adversaires eux-mmes en conviennent.

J'ai tenu bon: j'ai pouss Buloz; j'ai t chez le ministre; j'ai
renvers toutes les barrires et j'ai impos au Thtre-Franais madame
Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.

Quant  nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont 
merveille, moi bien.

Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma
pice. Je t'avertirai  temps, et tu auras un pied--terre chez moi.
Mille amitis  ton pre. Les enfants t'embrassent.

GEORGE.

  [1[ _Cosima_.




CXCVIII.

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

                                Paris, 27 fvrier 1840.

Mon cher vieux,

Tu ne m'cris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reu les
papiers que tu demandais?

Mon drame est toujours  la veille d'entrer en rptition. Je commence 
croire que cette veille-l est celle du jugement dernier. Ils sont tous
en rvolution  la cour du roi Ptaud. Le comit se prend aux cheveux
avec le ministre. On parle de dissolution de socit. Le ministre veut
donner sa dmission, prtendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande
d'anthropophages que les comdiens du Thtre-Franais. Buloz perd
l'esprit qui lui reste, et, moi, je tche d'attendre avec patience la
fin de la bataille.

Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-tre une sifflade de
premire classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la
galre! Que j'aie un succs ou une chute, j'irai me reposer  Nohant de
la vie de Paris,  laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois,
jamais.

Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journes  l'atelier et fait
des progrs. Solange prend force leons et perd beaucoup de temps 
sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te
moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.

Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses
gros yeux  la grande Borgnotte et  la petite Jacqueline.

Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pice. Elle
a jou _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani
est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est
radicalement guri.

Adieu, mon vieux; cris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de
Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondrs_ comme dans
_le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit  la Porte
Saint-Martin, o tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que
tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable;
mais qui satisfait le patriotisme du parterre clair.

Veille  ce que matre Pierre[1] me sme et me plante les lgumes que
j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et  ce qu'il ne laisse pas
geler mes fleurs.

Je t'embrasse, ainsi que Lontine[2] et ta femme,  qui j'envie le
plaisir de passer l'hiver  la campagne. Je ne connais rien de plus
triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y
ai le spleen.

  [1] Pierre Moreau, jardinier et domestique  Nohant.
  [2] Lontine Chatiron, nice de George Sand.





CXCIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES

                                Paris, 1er mai 1840.

Cher Carabiacai,

J'ai t hue et siffle comme je m'y attendais. Chaque mot approuv et
aim de toi et de mes amis, a soulev des clats de rire et des temptes
d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pice tait immorale,
et il n'est pas sr que le gouvernement ne la dfende pas. Les acteurs,
dconcerts par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient
tout de travers. Enfin la pice a t jusqu'au bout, trs attaque et
trs dfendue, trs applaudie et trs siffle. Je suis contente du
rsultat et je ne changerai pas un mot aux reprsentations suivantes.

J'tais l, fort tranquille et mme fort gaie; car on a beau dire et
beau croire que l'_auteur_ doit tre accabl, tremblant et agit: je
n'ai rien prouv de tout cela, et l'incident me parat burlesque.
S'il y a un ct triste, c'est de voir la grossiret et la profonde
corruption du got. Je n'ai jamais pens que ma pice ft belle; mais je
croirai toujours qu'elle est foncirement honnte et que le sentiment en
est pur et dlicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce
n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et 
quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus
rien  faire, s'ils n'taient ce qu'ils sont.

Console-toi de mon accident. Je l'avais prvenu, tu le sais, et j'tais
aussi calme et aussi rsolue la veille que je le suis le lendemain.

Si la pice n'est pas dfendue, je crois qu'elle ira son train et
qu'on finira par l'couter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je
recommencerai  dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous
quelle forme. Reviens-nous bientt. Tu me manques comme une partie
essentielle de ma vie.

A toi de coeur.

GEORGE.




CC

A CHOPIN, A PARIS

                                Cambrai, 13 aot 1840.

Cher enfant,

Je suis arrive  midi bien fatigue; car il y a quarante-cinq lieues
et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles
choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont btes, ils
sont piciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne
nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses
qu'on nous fait. Nous sommes logs comme des princes; mais quels htes,
quelles conversations, quels dners! nous en rions quand nous sommes
ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure
nous faisons! je ne dsire plus vous voir arriver; mais j'aspire  m'en
aller bien vite, et je commence  comprendre pourquoi vous ne voulez pas
donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantt
pas aprs-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-tre
un jour plus tt. Je voudrais tre dj loin des Cambrsiens et des
Cambrsiennes.

Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.

Aimez votre vieille comme elle vous aime.

G. S.




CCI

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Cambrai, samedi soir 15 aot 1840.

Cher toutou,

Je t'aime, je me porte bien, je me couche tt et je me lve _idem_.
Aujourd'hui, nous avons t voir une manufacture, une cathdrale et la
_Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin.
Mais j'tais trop prs et j'ai vu que c'tait fort sale et dguenill.
Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien
d'exact.

Nos htes nous ont rgals d'un dner de quarante personnes, vrai
gueuleton de province, trois heures  table et de l'esprit de gendarme
_ mort_. Puis une soire dansante, dans un superbe salon. Voil tout ce
qu'il y a  dire de la socit; j'y ai rencontr une demi-douzaine de
personnes qui prtendaient me connatre et que je ne connais ni d'Eve ni
d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scnes de
moeurs de province  faire sur l'intrieur de nos htes, bonnes gens,
excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre,
six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.

Demain, le concert est  _onze heures du matin_, ce qui caractrise la
vie cambrsienne. Ma prsence en cette bonne ville est une des moins
dsagrables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que
personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort
 l'aise.

On nous dit qu'il y a ici dans une glise, un Rubens, _Descente de
croix_.--La vritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une
copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigne. Nous irons tout de
mme voir a, aprs le concert. Aprs-demain, autre concert, toujours 
onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les
bras de mes mignons, pour les _biger_  mort.

Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes
chris. Dis  ma grosse d'tre sage, afin que je puisse, l'emmener si je
refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint
d'elle, j'aurai moins de plaisir  l'embrasser.

Bonsoir, mille baisers,  mardi.

TA VIEILLE.




CCII

AU MME, A GUILLERY, PRS NRAC

                                Paris, 4 septembre 1840.

Mon enfant chri,

Nous nous portons bien. Nous ayons reu ta lettre, que nous attendions
avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis trs reconnaissante
envers Levassor de t'avoir un peu gay en route et surtout au dpart;
car c'tait le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros;
mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage
o tu t'amuseras, j'espre, et qui te fera du bien.

Donne-toi du mouvement puisque tu es  mme, et fortifie-toi. Reviens
ici rassasi de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu
plus ardemment que par le pass. Je ne veux pas t'crire des reproches.
J'espre que tu feras des rflexions srieuses sur le temps que tu as
perdu et que tu seras rsolu  le regagner. Il ne te reste pas beaucoup
d'annes  flner avant d'tre un homme.

Boucoiran nous est arriv avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien
dsols de ne pas te trouver  Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous
avons t voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le mme
palais des beaux-arts, les chantillons du gnie de l'cole ingriste.
C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Promthe enchan_
qui est textuellement copi de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans
gne. Somme toute, l'cole n'est pas en progrs, et la concurrence n'est
pas dcourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrire.

Nous avons eu ici de grands talages de troupes. On a _fion_ le
gendarme et _cuiss_ le garde national. Tout Paris tait en moi, comme
s'il s'agissait d'une rvolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques
passants assomms par les sergents de ville.

Il y avait des endroits de Paris o il tait dangereux de circuler,
_ces messieurs_ assassinant  droite et  gauche pour le plaisir de se
refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la
preuve et la certitude.

Madame Marliani est de retour. J'ai dn chez elle avant-hier avec
l'abb de Lamennais. Hier, Leroux a dn ici. Chopin t'embrasse mille
fois. Il est toujours _qui qui qui m m m;_ Rollinat fume comme un
bateau  vapeur. Solange a t sage pendant deux ou trois jours; mais,
hier, elle a eu un accs de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins
anglais; gens et chiens, qui l'hbtent. Je les vois partir avec joie.
Mais je crois bien que je serai force de la mettre en pension si elle
ne veut pas travailler. Elle me ruine en matres qui ne servent  rien.

Bonjour, mon enfant; cris-moi bien souvent. Je ne suis pas habitue
 me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous
t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.

Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garon, qui est
un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il
est conscrit et on l'appelle  son poste.




CCIII

AU MME, A GUILLERY, PRS NRAC.

                                Paris, 20 septembre 1840

Mon enfant,

J'ai reu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre
que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton
petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et
ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers
des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les
chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre
et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si
dure cabriole. Mon pauvre pre a t tu comme cela. Je sais bien que,
si on pensait  tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait
jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a
une dose de prudence et de bon sens qui se concilie trs bien avec la
hardiesse et le plaisir. Tu sais mon systme l-dessus. Je suis trs
brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude  prendre. Tout
cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main,
de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du
cavalier en arrire donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du
cheval, et de la libert  ses paules. Enfin, il faut _multiplier les
points de contact_, comme dit cet admirable M. Gnot.

Nous allons toujours au mange, Solange et moi, et Calamatta, qui est de
retour, y a fait sa rentre avec clat sur ce joli cheval rouge que tu
as mont quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand
cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits tranges_
quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bte comme une oie et dur comme
un chien; mais il obit bien  l'peron et s'enlve avec beaucoup de
force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'corche un peu le
jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, lger, ardent,
toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry
trouve que je l'_avantage_ trs bien. Solange n'ose pas encore le
monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Lgre_ et sur
_Diavolo_.

En voil assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des btes, je
te dirai que notre ami Rey a lch un nouveau mot plus beau que _bat_
et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mle pas
de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin
d'tre compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'veille la nuit,
 ce qu'il prtend, pour rire en pensant  ses mots. Cela en inspire
 Rollinat par mulation. Il a trouv le camlopard giraf, et bien
d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la mtaphore
_plantureuse_.

Balzac est venu dner avant-hier. Il est tout  fait fou. Il a dcouvert
la _rose bleue_, pour laquelle les socits d'horticulteurs de Londres
et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de rcompense _(qui
dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour
cette grande production botanique, il ne dpensera que cinquante
centimes. L-dessus, Rollinat lui dit navement:

--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?

A quoi Balzac a rpondu:

--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses  faire! mais je m'y mettrai
un de ces jours.

Nous avons t voir _la Mduse_, dont Delacroix nous avait tant parl;
c'est en effet un beau mlodrame. Le dcor et la mise en scne des deux
derniers actes sont superbes. La scne du radeau fait vraiment illusion,
et rend jusqu' la couleur de Gricault d'une manire tonnante. Je
voudrais bien qu'on le donnt encore quand tu reviendras.

Voil tout ce que nous avons vu depuis ma dernire lettre; je passe
toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche  sa fin.

Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne
l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille
baisers. cris-moi.

  [1] Professeur d'quitation.
  [2] _Le Compagnon du tour de France_.




CCIV

A M. HIPPOLYTE CHATIRON

Mon cher vieux,

Viens nous voir, tu ne me gneras en rien. Solange s'arrangera avec
Lontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres,
lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux
jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second tage, et voil
tout.

Si tu me rponds de me faire passer l't  Nohant moyennant quatre
mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais t sans y dpenser quinze
cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dpense pas la moiti,
ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dpense, ni celui de _la
gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai t pille; mais je n sais
gure le moyen de ne pas l'tre avec mon caractre et ma nonchalance,
dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que
celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux
comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit,
tu sais qu'avant que je sois leve, il y a souvent douze personnes
installes  la maison. Que puis-je faire? Me poser en conome, on
m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire.
Vois si tu trouves  cela un remde.

A Paris, il y a une indpendance admirable, on invite qui l'on veut, et,
quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est
sorti. Pourtant je dteste Paris sous tous les autres rapports, j'y
engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis
tranquille et retire, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous
nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire,
je n'en ai jamais cherch, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je
voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu
sais  quelles conditions.

M. Dudevant crit  son fils:

J'ai une bonne nouvelle  t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est
morte.

Aprs quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a lgu  Solange une
belle montre en or avec une chane pareille.--Mais Solange est trop
jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'
ce qu'elle soit grande. Quant  toi, continue-t-il, tu as hrit de
_vingt napolons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille 
celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un
cheval arabe_.--Ce qui signifie: Compte sur ton hritage et bois de
l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante
cus. Le reste, je le garde jusqu' ce que tu sois grand. Et,
l-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon pre,_ et lui annonce, pour
ses trennes, six pots de confitures dont il engage Solange  _goter_,
toujours pour ses trennes. C'est  mourir de rire.

Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal  ce qu'il ouvre un peu les
yeux et voie par lui-mme les procds de son _bon pre._ Du reste, je
suis trs contente du gamin. Il travaille comme un ngre, et Delacroix
m'a dit que, quoiqu'il ft le plus nouveau de l'atelier, il tait dj
le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue  le
vouloir; et, quand Delacroix, qui est trs froce avec ses lves, dit
de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succs a encourag Maurice. Il
passe ses journes  l'atelier, o, aprs avoir travaill quatre heures
au modle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les
lves se sont donn en se cotisant et qui leur fait un cours complet 
l'cole de mdecine.

 cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leon d'italien; l'autre
jour, une leon de littrature franaise avec un jeune homme trs
distingu qui l'intresse beaucoup. Aprs dner, jusqu' minuit, il se
remet au dessin, soit  copier des gravures des anciens matres, soit 
composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout
ce travail lui fait grand bien et rabote son caractre sans qu'il s'en
aperoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en
gravures et en pltres. Son pre aurait grand tort de lui retenir ses
quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les
phrases les plus banales du monde pour l'engager _ devenir un Raphal
ou un Michel-Ange_.

La grosse est fort sage  la pension,  ce qu'on dit. Je ne m'en
aperois gure  la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille
qu'elle devienne un peu moins hrisson en grandissant! Quand je vois
Lontine, qui n'tait pas commode, douce et bonne comme elle l'est 
prsent, j'espre que Solange tournera de mme quelque jour.

Si je ne vais pas  Nohant cette anne, il faudra que tu boives le
bourgogne de ma cave, voil tout le remde que j'y vois. Je voudrais
pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie
surtout, nous allons tourner  l'imbcillit et  l'abrutissement le
plus odieux. Apprtons-nous  payer de jolis impts,  perdre le bois
de Boulogne,  voir les rpublicains du _National_ donner la main aux
culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et rvoltant. Cela
s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien 
ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la dbauche
des riches va son train.

Il faut voir les thtres regorger de prostitues dansant le cancan avec
cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde
entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infme, et qui
cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple
ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le
craquement rvolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu,
il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'nergie et de la vertu,
si tout ce poison qui dcoule sur lui ne le corrompt pas.

Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.

  [1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.




CCV

A M. L'ABB DE LAMENNAIS, A SAINTE-PLAGIE

                                Paris, fvrier 1841.

Ce  quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point
qu'un sot amour propre bless pt jamais me faire abjurer les sentiments
d'affection et de respect que je vous ai vous. Quand mme j'aurais eu
la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une
leon incisive, comme on me l'a donn  entendre de toutes parts, je
l'aurais accepte, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.

Le bon ami Gaubert[1] a d vous le dire, et je suis sre qu'au fond de
votre coeur vous n'en avez jamais dout. Je crois, je persiste  croire
que je suis fort desservie auprs de vous, et on aurait pu m'attribuer
de telles paroles ou de telles penses, qu'elles eussent ferm votre me
 toute estime et  toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de
_barbe au menton_.

Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier
avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine
gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la dmence.
Quelquefois, dans les plus folles dclamations, il y a une sorte
d'habilet (c'est un caractre de la maladie appele _haine_) qui impose
aux mes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais
pu penser que cette sorte d'anathme, lanc par vous _sans exception_
sur notre sexe, ft une action lche et mchante.

J'ose  peine rpter les mots dont vous vous servez dans votre
indignation gnreuse, quand je songe que c'est vous qui tes en cause,
vous, monsieur, qui tes l'objet d'une vnration religieuse de ma
part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jug ainsi votre
svrit, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez
bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos
intentions.

J'ai craint seulement, je le rpte, un de ces mouvements de colre
paternelle que vous prouvez quand vous croyez la justice et la vrit
mconnues, et que, grce  Dieu et heureusement pour notre sicle,
vous ne savez pas rprimer. Soyez certain que, si telle et t votre
inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappe avec clairvoyance
et justice,  certains gards j'aurais respect votre pense et votre
intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.

Je dis _ certains gards_; car, au manque de logique et de raisonnement
que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous
porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon
coeur et trs gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche
m'et blesse dans le cas o j'aurais eu la prtention d'tre ce que
je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pt mettre son
bonheur ou sa dignit  sortir de son rle.

Cela pos (et vous connaissez  ce sujet ma sincrit), j'oserai vous
dire que je ne suis pas convaincue de l'infriorit des femmes, mme
sous ce rapport-l. Dirai-je en avoir rencontr qui eussent t capables
de vous couter, de vous suivre et de vous comprendre des heures
entires? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la
comptence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma
conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-l ont vcu 
l'ombre comme des fleurs et n'ont point port de ptitions  la Chambre.

Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit
de corps?_ C'est trs dsintress de ma part; car je n'ai fait aucune
tude srieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais t mue que par le
sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdit et de la
malice des femmes que de celles des hommes.

Mais j'ai toujours attribu cette infriorit de fait, qui existe en
gnral,  l'infriorit qu'on veut consacrer ternellement en principe
pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanit, en un mot de
tous les travers que l'ducation nous donne. Rhabilites  demi par la
philosophie chrtienne, nous avons besoin de l'tre encore davantage.

Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous tes le pre de
notre glise nouvelle, nous sommes toutes dsoles et toutes dcourages
quand, au lieu de nous bnir et d'lever notre intelligence, vous nous
dites un peu schement: Arrire, mes bonnes filles, vous tes toutes de
vraies sottes!

Je rponds pour mes soeurs: C'est la vrit, matre; mais
enseignez-nous  ne plus tre sottes!

Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient  notre nature, mais
qu'il rsulte de la manire dont votre sexe nous a gouvernes jusqu'ici.
Si nous demandons  Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-tre,
sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien
attraps  votre tour.

Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque
mon coeur est navr des souffrances que vous endurez dans la prison. Si
je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltrable srnit, ce fond
de gaiet que vous avez, et qui est  mes yeux la plus admirable preuve
de votre bont et de votre candeur.

Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bont que vous avez
pour une gnration si lgre et si froide. Tout en vous admirant, je ne
puis vous approuver d'exposer votre sant et votre vie pour toute cette
race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de
vos bourreaux, et, malgr vous, il vous rendra  nos voeux,  notre
dvouement et  notre respectueuse amiti.

GEORGE SAND.

  [1] Le docteur Gaubert jeune.




CCVI

A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER

                                Nohant, 16 juillet 1841.

Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas t mon
amiti. Mais je n'cris plus  personne; ce que je dis non pour me
justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltrait que mes
autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur
pour les lettres est aussi grande que mon dgot des _belles-lettres_.
J'aime pourtant  en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais
je ne sais plus rpondre, je ne peux plus me rsumer en quatre lignes
comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est
jeune.

Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est trangement
compliqu, puisque je ne peux plus rendre compte de moi  moins d'un
volume que je t'pargne, et tu dois m'en savoir gr.

Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou
abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les
choses extrieures communes  nous tous; mais je n'ai plus aucune
initiative avec ma vie. Elle me mne, je ne la gouverne plus. Et ce
n'est pas chagrin de ma part, c'est indiffrence de moi-mme. Cela est
venu avec les annes et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribu,
et peut-tre l'influence d'une poque o aucune de mes sympathies et de
mes croyances n'est ralise ni ralisable.

Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses o
tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y
trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que
tu te sentes vivre. Enfin, tes ides n'ont pas encore pris une
direction qui te rende la socit antipathique. Peut-tre mme ne la
prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que
j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte,
m'lanant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies
gure, et tu fais bien.

Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conoive tes heures
d'ennui et de souffrance l-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le
prsent, qui te dplat souvent, aura son prix quand il sera entr dans
le pass. Maurice, qui ne rve que peinture et qui fait vraiment des
progrs, voudrait bien tre  ta place. Nous sommes  Nohant depuis un
mois, et nous y _jouissons_ d'un temps dtestable, par suite d'un petit
imbcile de tremblement de terre qui est venu nous abmer notre pauvre
t.

Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances trs
prochainement.

Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras,
tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une
mche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractre_ et du
_chic_.

Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientt. Nous nous retrouverons,
j'espre,  Paris, o je retournerai  l'automne. En attendant, ne crois
pas que je t'aie mis de ct dans mes affections:  cet gard-l, je
n'ai pas chang. Mais je suis devenue diablement srieuse et ennuyeuse.

Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des
motions  doses mesures. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.

A toi de coeur.

G. S.




CCVII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 13 aot 1841.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai crit, chre belle et bonne.
J'ai eu toutes mes nuits absorbes par le travail et la fatigue. J'ai
pass tous les jours avec Pauline[1]  me promener,  jouer au billard,
et tout cela me fait tellement sortir de mon caractre indolent et de
mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je
m'endors btement  chaque ligne. C'est une lutte trs pnible, je vous
assure, et pourtant, comme je suis dj fort en retard avec Buloz, qui
me tourmente, il n'y a pas moyen de cder au sommeil. Je me flatte
toujours de m'veiller  force de caf et de cigarettes, afin d'arriver,
vers trois heures du matin,  la fin de ma tche et de pouvoir alors
crire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que
le caf est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car,
avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bille  me dmettre la
mchoire, et,  la fin de la tche, je tombe sur mon oreiller, comme si
Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_.

Je crois bien que mon roman ne sera gure plus amusant que lui: il est
impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'crire, sans que le lecteur
en fasse autant. Avec cela, je suis force de relire tous mes anciens
romans pour les corrections de l'dition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir
de remcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je
crains sortir de l dans le dernier degr de l'idiotisme.

Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa
soeur, qui doit tre ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journe
du 21 (jour de sa sortie de pension et de son dpart pour Nohant), elle
en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme
elle sera rue Pigalle, si vous passez par l, vous seriez bien bonne
d'entrer. Je serais sre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous
auraient vue.

Au reste, Gaubert m'crit que vous tes gurie, mais que vous pouvez
retomber si vous ne vous prservez pas. Encore une fois, et non pas
pour la dernire, car je vous le rabcherai toujours, chre amie,
soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer
de vous-mme quand vous tes si ncessaire  votre gros Manol,  moi, 
nous tous.

Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir
 Nohant. J'espre que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en
Berry, ne manque jamais de nous ddommager. Pourvu que cette anne de
banqueroute ne me donne pas un dmenti! Enfin, vous savez que ma
baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures
conditions de sant qu' Paris. Manol y trouverait  chasser, puisqu'il
aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit
Gaston, qui cultive les bcasses, et  qui nous en fournirions de toute
espce. Viardot passe toutes ses journes  braconner, avec mon frre et
Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois
divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entires au
piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa
grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis dsole de ne pouvoir
la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un
_festival_.

Bonsoir, chre bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et crivez-moi
un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et o je dois vous
crire si vous quittez Paris.

Je vous embrasse mille fois.

A vous de coeur.

GEORGE.

Vous m'avez envoy, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui
portait quelques mots crits par lui  la main sur la couverture. En
consquence de quoi, j'ai pay trois francs de port! Dites  Enrico de
ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!

  [1] Pauline Viardot.
  [2] Premire dition in-12. Perrotin, 1841-1842.




CCVIII

A MADEMOISELLE DE ROZIRES, A PARIS

                                Nohant, 22 septembre 1841.

Chre amie,

Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je
vous approuve et vous plains de toute mon me. Si je ne vous ai pas
crit, c'est que je ne savais o vous adresser ma lettre, et, comme le
motif de votre absence tait une chose fort secrte, comme on ne sait
jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement  la
personne absente, je voulais attendre votre retour  Paris pour vous
crire. Je vous rponds ce soir  la hte, ne voulant pas attendre la
lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours  tailler et
retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais
sentiment de doute que vous avez sur moi.

J'ai pass la nuit  corriger des preuves, la tte m'en craque; je ne
vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi  coeur ouvert si cela vous
soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos
douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les
gurir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne
recevra vos panchements avec plus de sollicitude que la mienne.

O avez-vous pris que je pouvais vous blmer? et par o tes-vous
blmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne
comprends pas une femme sans amour et sans dvouement  ce qu'elle
aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite
et mchant ne vous fasse pas perdre l'extrieur et le ncessaire de
l'existence matrielle.

Mais votre vie intrieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si
je puis quelque chose pour vous aider  lutter contre les mchants, vous
me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir,
amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre sant  tous deux. Ce que
vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus
malade? est-ce vous qui le seriez?

Personne ici n'a su que vous tiez absente, je n'en ai rien dit. Je
crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de
M. F..., qui crit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses
lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots),
un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de
vue; mais je le crois corch vif et toujours prt  en vouloir  tout
le monde de ses propres disgrces. Ce caractre est peut-tre plus digne
de piti que de blme; mais il fait bien du mal  _l'autre_, qui a la
peau si dlicate, qu'une piqre, de cousin y fait une plaie profonde.

Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux vritables, sans en crer
d'imaginaires?

A vous de coeur et  toujours.




CCIX

A LA MME, AU CHTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)

                                Nohant, 15 octobre 1841.

Chre amie,

Je me dcide  retourner  Paris  la fin du mois, pour faire un bail
relatif  la patraque de maison que j'ai  Paris, rue de la Harpe, et
dont je veux rgler les revenus. Je tcherai d'arranger mes autres
affaires de manire  passer quelques mois prs de vous. Ainsi ne faites
pas mon oraison funbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amiti qui
ferait revivre les morts.

Il est bien vrai que j'ai t sur le point de m'ensevelir  Nohan pour
cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas
plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour
suppler aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir
loigne de mes enfants.

Vous seriez venue me voir, chre bonne, je me le dis avec
reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera
pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si
vous voulez n'tre pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et
fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'tre bien sage et bien
retire, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le
tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu' cause de vous et de
votre sant, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont
rtablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend
les nerfs et nous tue  la longue. Ah! que je le hais, ce centre des
lumires! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime
voulaient prendre la mme rsolution.

N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections
que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoy patre.

Qu'est-ce que cette raction en Espagne? est-ce un _puff_ politique?
est-ce une affaire qui peut entraner ce malheureux pays dans de
nouveaux dsastres? O familles royales! quel exemple de vertus
domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le
frre s'armer contre le frre et la mre contre la fille! Jusques 
quand ces champignons vnneux couronns puiseront-ils,  leur profit,
tous les sucs de l'humanit!

Mais je vous cris cela pendant que vous tes dans le sein de votre
famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement,
chre amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas t form de bonne
heure aux ides de progrs. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je
crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je
m'en rjouis parce qu'elles seront forces d'aimer en vous le _monstre_
rvolutionnaire et progressif.

Bonsoir donc, bonne et chre amie. Embrassez pour moi mon gros Manol
quand vous lui crirez, et ce sclrat de petit Gaston quand vous le
verrez.

J'ai encore Solange avec moi; je la ramnerai  Paris. Maurice part pour
Nrac et viendra bientt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie,
afin que Paris me semble supportable.

Papet est au fond des forts, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant
le sanglier. Chopin est  Paris, et il est retomb, comme il dit, dans
ses triples croches.

A vous.

G.




CCX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                Paris, 27 septembre 1841.

Il y a plusieurs jours que je veux t'crire; mais la fatigue a t trop
forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numro[1] que
j'ai barbouill bien du papier. A peine ai-je donn une dizaine de jours
aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq  la correction
des preuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes
affaires personnelles, qui sont toujours arrires et qui prennent
encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci,
pour songer  ce que je vais dire dans le numros suivant. Heureusement
que je n'ai plus  chercher mes ides: elles sont claircies dans mon
cerveau; je n'ai plus  combattre mes doutes: ils se sont dissips comme
de vains nuages devant la lumire de la conviction; je n'ai plus 
interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes
entrailles et imposent silence  toute hsitation,  tout amour-propre
littraire,  toute crainte du ridicule.

Voil  quoi m'a servi,  moi, l'tude de la philosophie, et d'une
certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la
seule qui soit aussi complte que l'est l'me humaine aux temps o nous
sommes arrivs. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanit;
mais, quant  prsent, c'en est l'expression la plus avance.

Tu demandes pourtant  quoi sert la philosophie et tu traites de
subtilits inutiles et dangereuses la connaissance de la vrit
cherche, depuis que l'humanit existe, par tous les hommes, et arrache
brin  brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes
les plus intelligents et les meilleurs dans tous les sicles. Tu traites
un peu cavalirement l'oeuvre de Mose, de Jsus-Christ, de Platon,
d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de
Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc.,
etc.! Tu sabres  travers tout cela, peu habitu que tu es aux formules
philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton me gnreuse
des fibres qui rpondent  toutes ces formules et tu t'tonnes beaucoup,
qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la
doctrine qui lgitime, explique, consacre, sanctifie et rsume tout ce
que tu as en toi de bont et de vrit acquise et naturelle. L'oeuvre de
la philosophie n'a pourtant jamais t et ne sera jamais autre chose
que le rsum le plus pur et le plus lev de ce qu'il y a de bont,
de vrit et de force rpandu dans, les, hommes  l'poque o chaque
philosophe l'examine. Qu'une ide de progrs, qu'une supriorit
d'aperus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre
d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle),
des richesses acquises prcdemment et contemporainement par les hommes,
et voil une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent
apparemment qu'on les amuse avec des prophties d'almanach, s'crient:
Vous ne nous dites rien de neuf. Les braves gens comme toi, disent:
Nous sommes aussi instruits que vous! Tant mieux! alors donnez-nous un
millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous rgnrons
le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a gure fait le plaisir de
nous dire que nous insistions trop sur des vrits reconnues; comme nous
entendons, au contraire, ces paroles partir de tous cts: Nous savons
bien que Jsus, Rousseau et compagnie ont prch la charit et la
fraternit; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous
revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons
pas! comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prtres et
les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains
rpublicains, et le _National_ en tte, nous avons lieu de penser que
nous ne faisons pas une oeuvre si troite qu'elle en a l'air, ni si
facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant
de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne
s'aperoivent pas trop que cette vieille fraternit que nous prchons
et, cette jeune galit que nous cherchons  rendre possible, _le
plus prochainement possible_, soient des vrits banales, acceptes,
triomphantes, et dont il soit inutile de se proccuper. Ces classes,
mcontentes et inquites, croient, au contraire, que nos vrits
rebattues n'ont jamais proccup les gens qui n'y trouvaient pas leur
profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je
crois, un peu.

Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes inities
au _pourquoi_, au _parce que_ et au _par consquent_ de l'avenir et du
pass, viens un peu te mettre  l'oeuvre avec nous, tu verras que tu
n'as gure connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et
de trouble, animes, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments
sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien
n'est isol dans l'ordre moral ou physique de l'humanit). Mais aussi
tu verras d'normes obstacles, de coupables rsistances, des intrts
obstins et gostes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les
autres, un vague inconcevable dans la pense et dans les croyances; une
incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rves contradictoires;
tous les bons voulant le bien, et  peine trois dans chaque million
d'hommes tant d'accord sur un mme point, parce que, s'il y a partout,
comme tu le remarques fort bien, _l'instinct_ du vrai et du juste,
nulle part cet instinct n'est arriv  l'tat de _connaissance_ et de
certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un
chaos o tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver
la notion profondment politique, philosophique et religieuse du progrs
indfini? notion que tous les esprits un peu consquents de ce sicle
ont enfin adopte sans restriction, mme ceux qu'elle contrarie dans
leurs intrts prsents.

De nombreux et admirables travaux, des conclusions manes de plusieurs
points de vue opposs en apparence, mais se rencontrant sur le
principal, ont fait passer cette notion dans l'me humaine, et tu l'as
reue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mre
cleste t'avait inocul cette vie nouvelle, que tes pres n'ont pas eue,
et que tu lgueras plus large et plus complte  tes enfants lorsque tu
l'auras porte en toi et fconde de ta propre essence. Cette mre
de l'humanit, que les bons devraient chrir et vnrer, c'est la
philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux nes, au lieu
d'avouer que, sans elle, sans cette clart verse peu  peu, jour par
jour en vous, vous seriez des sauvages!

Je vais te poser une question sans rplique: Pourquoi n'es-tu pas un
avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd  l'ide
de progrs, furieux contre le mouvement d'galit qui se fait parmi les
hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-l. Qui t'a rendu
ainsi? qui t'a enseign, ds ton enfance, que l'gosme est odieux, et
qu'une grande pense, un beau mouvement du coeur font plus de bien  toi
et aux autres que l'argent et la prosprit matrielle? Est-ce l'ide
rvolutionnaire rpandue en France depuis 93? Non,  moins que ce ne
ft d'une faon indirecte; car nous ne la comprenions gure quand nous
tions enfants, cette rvolution qui inspirait autour de nous tant
d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc dtachait
mystrieusement nos jeunes mes de l'gosme un peu prch et un peu
difi, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'tait-ce pas
tout bonnement l'ide chrtienne, c'est--dire le reflet lointain d'une
philosophie antique passe  l'tat de religion, comme toutes des
philosophies un peu profondes? Et, aprs, quand nous avons t
_meutiers_ et _bousingots_ (de coeur, si nous ne l'avons t de fait),
qui nous poussait au dsir de ces luttes et au besoin de ces motions?
tait-ce, comme on l'a dit des rpublicains d'alors, l'_ambition?_

Nous ne savions pas seulement ce que c'tait que l'ambition; c'tait
l'ide rvolutionnaire de 93 qui se rveillait en nous  l'ge o on
lit la philosophie du dix-huitime sicle, et o l'on commence  se
passionner pour cette re d'application incomplte, et funeste 
beaucoup d'gards, mais grande et saine en rsultats, qui mne de
Jean-Jacques  Robespierre.

Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agits d'un besoin d'action
et d'un zle fanatique, sans savoir o nous prendre et par quel bout
commencer, et  qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons,
savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions
su, nous n'en serions pas o nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend
toujours si ardents  une rvolution morale dans l'humanit, c'est le
sentiment religieux et philosophique de l'galit, d'une loi divine,
mconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en
principe, mais obscure, mais plonge  demi dans le Styx, mais nie et
repousse par les nobles, les prtres, le souverain, la bourgeoisie et
la bourgeoisie dmocratique elle-mme! Le _National!_ Nous savons
bien sa pense, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du
jsuitisme que le bon gros Thomas a d employer dans sa lettre, pour
vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-_jobard_, flouant
un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin
de se consoler d'tre flou en plein lui-mme!

D'o je conclus  te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur
 fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces ides
d'galit que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et
qui commencent  le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a
fait partisan de l'galit, sincrement et profondment?

Sont-ce les doctrines du _National?_ Il n'en a pas, il n'en a jamais
eu, mme du temps de Carrel, qui tait leur matre  tous. Il ne laisse
aller sa pense de temps en temps que pour dire que l'galit, comme
toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty,
cette malheureuse victime d'un odieux coup d'tat de la patrie, tait
aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposs. Il n'avait
mme pas le mrite d'tre coupable de sympathie pour ces pauvres fous
du communisme que l'on peut blmer tout bas, et que le _National_ a
insults et fltris jusque sous le couteau de la patrie! lche en ceci!
car, si le communisme avait fait une rvolution, c'est--dire lorsqu'il
en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le _National_ sera
 ses pieds: comme Carrel lui-mme, qui, le 26 juillet, traitait la
rvolution de sale meute, et qui en parlait trs diffremment le
1er aot. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci
seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de
temps  perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il
faut lui dire.

L gt le livre. Michel, qui est l'homme certainement le plus
intelligent de ce parti du _National_, le Malgache et toi (qui,
Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouv un qui soit
l'expression de ton coeur), vous voil disant: Faisons une rvolution,
nous verrons aprs.

Nous, nous disons: Faisons une rvolution; mais voyons tout de suite ce
que nous aurons  voir aprs.

Le _National_ dit: Ces gens sont fous, ils veulent des institutions.
Eux! des sectaires, des philosophes, des rveurs! leurs institutions
n'auront pas le sens commun.

Nous disons: Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple,
avec des institutions dj vieillies,  peine modifies, et nullement
appropries aux besoins et aux ides de ce peuple, qu'ils ne connaissent
pas et qui les connat aussi peu.

Le _National_ dit: Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils
nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie?
Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essay. Nous continuerons
l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre.

Nous disons: Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et
cela parce que vous n'tes pas philosophes, et que Robespierre et
Rousseau taient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur
doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que
l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force
au dedans, donner de la gloire  la France et  votre parti? Le peuple
n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela
ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra
peut-tre pour gnraux, si vous faites vos preuves d'autre chose que
de combattre le trs petit combat  la plume; mais, tout en faisant la
guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le
ferez, vous en tes incapables. Votre ignorance, votre inconsquence,
votre violence et votre vanit, nous sont hautement manifestes par
chaque ligne que vous crivez, mme sur les moindres matires. Qui donc
fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des rvlateurs? nous ne
les avons pas vus apparatre. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et
ne savons pas quelle forme matrielle devra prendre la pense humaine 
un moment donn. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord,
vous et nous, par-dessus le march. Le moment inspirera les masses.

Oui, disons-nous encore, les masses seront inspires! Mais  quelle
condition?  la condition d'tre claires. claires sur quoi? sur
tout, sur la vrit, sur la justice, sur l'ide religieuse, sur
l'galit, la libert et la fraternit, _sur les droits et sur les
devoirs_, en un mot.

Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous couterons.
Dites-nous o le droit finit, o le devoir commence, dites-nous quelle
libert aura l'individu et quelle autorit la socit? quelle sera la
politique, quelle sera la famille, quelles seront les rpartitions du
travail et du salaire, quelle sera la forme de la proprit? Discutez,
examinez, posez, claircissez, mettez tous les principes, proclamez
votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possdez la
vrit, nous serons  genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais
que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous
contredirons qu'avec le respect qu'on doit  ses frres.

Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent
peut-tre quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'claircir
qu'un problme bien pos), au lieu de dire chaque jour au peuple les
choses profondes qui doivent le faire mditer sur lui-mme et de lui
indiquer les principes d'o il tirera ses institutions, vous vous bornez
 de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur
lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des
oracles antiques? vous vous bornez  une guerre cre et sans got, sans
esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines
choses? Il est possible qu'un journal de votre espce soit ncessaire
pour rveiller un peu la colre chez les mcontents et pour jeter
quelque terreur dans l'me des gouvernants; mais ce n'est qu'un
instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprcions  sa juste
valeur et nous tenons sur la rserve pour ne pas branler une des forces
de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est,  nos yeux
comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font
jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent tre  la fois
et le peuple et l'arme, nous les renvoyons  leurs lphants et  leurs
pices de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites 
cela: Un journal qui parat tous les jours, et qui est expos 
toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage
philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond
des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut tre qu'une
guerre de _fait_  _fait_.

A la bonne heure; mais, si vous tes des hommes capables, les futurs
reprsentants de la France, comme vous le prtendez, pourquoi ne
faites-vous pas faire cette opposition, ncessaire mais grossire, par
vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu' votre activit,  votre
courage et  votre dsintressement (on vous accorde ces trois choses,
et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire
une critique plus srieuse, plus pntrante, portant au coeur des choses
que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la
doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables 
toute socit, l'unit de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les
ides fondamentales, encouragez-les, apportez les vtres, si vous en
avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur  ceux qui
veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.

Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frres, vous
les raillez, vous les outragez, vous feignez de les ddaigner et de
savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu
nous importe, et ce silence glac de part et d'autre ne sera pas
rompu par nous les premiers. Mais, le jour o vous manquerez de cette
prudence, vous trouverez peut-tre  qui parler. En attendant, vous tes
bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons 
votre matre Carrel, nous interrogeons votre pense d'il y a dix ans, et
il n'y en a pas un de vous qui ait un mot  rpondre. Ce prtendu ddain
de la part de gens de votre force est bien comique en vrit, et ne
peut pas nous offenser; mais il donne  croire que vous tes de grands
hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant
d'ombrage de ce que vous appelez notre _concurrence_; vous qui
dnoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la
_concurrence_, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous
qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous
vous savons par coeur, et, si nous ne vous dnonons pas  l'opinion
publique, c'est parce que vous n'tes pas assez forts pour faire
beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose  faire  cette
heure que de s'occuper de vous.

Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharne couvant
dans nos coeurs contre le _National_ et sa _docte cabale_. Je puis te
donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitt, voici la
premire fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne
voyant Leroux, qui travaille de mme dans son coin, que quelques
instants au bureau, pour nous entendre sur notre rdaction avec Viardot,
et crire quelques lettres d'administration intrieure, nous n'apprenons
le mauvais vouloir et les petites menes du _National_ que pour rire
un peu du _toupet_ avec lequel, partant de trois abonns, et assurs
seulement de trois rdacteurs (qui sont nous trois), exposs aux injures
et  la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine
mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de
conviction, que, quand mme personne ne nous couterait, comme il ne
s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions srs d'avoir fait
notre devoir, obi  une volont intrieure qui nous enflamme, et laiss
quelques vrits crites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la
voie d'autres vrits.

En arrangeant tout au plus mal, voil ce qui peut nous arriver de pis,
et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus
que je ne m'en suis senti  aucune poque de ma vie, et j'prouve
un calme que n'altreront pas, je te le promets, les _dclamations
fougueuses_ que je viens de t'crire contre ton _National_. Pourquoi me
contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu?
Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre
la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard,
dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, o je mets le nez une
fois par semaine, j'entends quelque hrsie contre ma foi, ou quelque
cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet,
car j'ourle des mouchoirs  ces moments-l, et on ne me prendra pas par
mes paroles avec les indiffrents:  ceux-l, on parle par la voie de la
presse; s'ils n'coutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit
de disponible et que je ne la retrouverai peut-tre pas d'ici  deux ou
trois mois, j'en ai profit pour babiller avec foi, pour le dire que tu
n'as pas le sens commun, quand tu dis: Je suis un homme d'action; 
quoi bon perdre le temps en rflexions? C'est une grosse erreur, que de
croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement
de rflexion. Quel homme eut plus d'action que Napolon? s'il n'et pas
fait de bonnes et profondes rflexions  la veille de chaque bataille,
il n'en et pas tant gagn. Il est vrai qu'il rflchissait plus vite
que nous; mais il n'en rflchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une
action sans rflexion, sans mditation antrieure? Il y a un proverbe
qui dit: _O vont les chiens?_ Et tu sais qu'on a crit et discut avec
une plaisante gravit, pour savoir si les chiens, en marchant devant
eux,  droite,  gauche, avec cet air srieux et affair qui leur est
propre, avaient un but, une ide, ou s'ils taient mus par le hasard.

Il est certain que pas mme les animaux les plus stupides, pas mme les
polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action
quelconque sans une volont, et une volont sans une pense, et une
pense sans un sentiment, et un sentiment sans une rflexion, et, par
consquent, une action sans le jeu de toutes ses facults? Plus tu te
poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la rflexion occupe
en toi une grande part d'existence;  moins que tu ne fusses fou, ou
le side d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans
convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti,  l'heure o nous
vivons, n'a de tels sides, et tu es l'homme le moins side que je
connaisse.

Agis donc comme tu voudras dans la sphre d'activit prsente o
t'entrane ce qu'on appelle l'opinion rpublicaine. Tu n'y feras pas
un pas qui ne soit accompagn chez toi de doute et d'examen. Ainsi
ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrge
singulirement les irrsolutions. Quand elle est bonne et qu'elle
pntre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On
n'a plus  supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'exprience
deviennent inutiles  rpter. Ils sont acquis a la mmoire,  l'ordre
du cerveau,  la facult de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant
soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti,
de dominer un instant son individualit, l o il n'y a pas, comme dit
le grand Diderot, _cette Minerve tout arme_  l'entre du cerveau.

Tout ceci est pour te dire que tu me fais crire l une lettre bien
inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et
plutt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux
dans notre _Revue_, tu aurais trouv la rponse mme aux _pourquoi_ que
tu m'adresses.

Ensuite, si tu tais descendu dans ta propre rflexion avec une complte
navet, tu te serais trouv beaucoup plus grand (capable que tu es de
pntrer dans les profondeurs de la vrit) que tu ne crois l'tre en
disant: Je ne suis qu'un homme d'action. Un homme d'action, c'est
Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour
qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rv, beaucoup senti; tu m'as
dit, durant ces derniers temps que j'ai passs l-has, des choses trop
remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit
en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur
Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: _Adieu paniers,
vendanges sont faites!_

Bonsoir, cher ami; lis ma lettre  Fleury et  ta femme, si cela peut
l'intresser, mais  personne autre, je t'en prie; je serais dsole
qu'on me crt occupe  cabaler contre le _National_, parce que je fais
une _Revue_ qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette
sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot  rpondre  tous
ceux qui me demandent: Pourquoi le _National_ se spare-t-il de vous?
Je leur dis que je n'en sais rien.--Silence donc l-dessus. Embrasse ta
femme et tes enfants pour moi.

Hlas! je crois que je t'cris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps
de causer et de me laisser aller. cris-moi toujours; mais ne discutons
plus, cela n'avance  rien. Si la _Revue_ t'embte, en fin de compte, ne
va pas croire que je trouve mauvais que tu la _lches_. Nous avons des
abonns et nous n'imposons rien, mme  nos meilleurs amis. J'ai la
certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le _Contrat social._
C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui,
sois sr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuy
bien d'autres qui n'taient pas disposs  recevoir ces vrits dans
le moment o elles ont retenti. Quelques annes plus, tard, les uns
rougissaient de n'avoir pas compris et got la chose des premiers.
D'autres, plus sincres, disaient: Ma foi, je n'y comprenais goutte
d'abord, et puis j'ai t saisi, entran et pntr. Moi, je pourrais
dire cela de Leroux prcisment. Au temps de mon scepticisme, quand
j'crivais _Llia_, la tte perdue de douleurs et de doutes sur toute
chose, j'adorais la bont, la simplicit, la science, la profondeur de
Leroux; mais je n'tais pas convaincue. Je le regardais comme un homme
dupe de sa vertu. J'en ai bien rappel; car, si j'ai une goutte de vertu
dans les veines, c'est  lui que je la dois, depuis cinq ans que
je l'tudi, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des
paltoquets qui viendront te faire des _Hlas_! sur son compte. Tu vois
que je ne te traite pas en _paltoquet_, et que je le dfends chaudement
prs de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis trs
contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont
horreur de l'eau.

Tu ne m'as pas dit un mot d'_Horace._ Pour cela, je te permets de n'en
penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas 
mon _gnie littraire_. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te
gner de me le dire. Je voudrais te ddier quelque chose qui te plt, et
je reporterais la ddicace au produit d'une meilleure inspiration.

G.

  [1] De la _Revue indpendante_.
  [2] Domestique.




CCXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 27 avril 1842.

Mon enfant,

Vous tes un grand pote, le plus inspir et le mieux dou parmi tous
les beaux potes proltaires que nous avons vus surgir avec joie dans
ces derniers temps. Vous pouvez tre le plus grand pote de la France un
jour, si la vanit, qui tue tous nos potes bourgeois, n'approche pas de
votre noble coeur, si vous gardez ce prcieux trsor d'amour, de fiert
et de bont qui vous donne le gnie.

On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des
prsents, on voudra vous pensionner, vous dcorer peut-tre, comme on
l'a offert  un ouvrier crivain de mes amis, qui a eu la prudence de
deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y
connat bien[1], a dj _flair_ en vous le vrai souffle, la redoutable
puissance du pote. Si vous n'eussiez chant que la mer et Dsire, la
nature et l'amour, il ne vous et pas envoy une bibliothque. Mais
l'_Hiver aux riches_, la _Mditation sur les toits_, et d'autres
lans sublimes de votre me gnreuse, lui ont fait ouvrir l'oreille.
Enchanons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il
ne chante plus que la vague et sa matresse.

Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus
grande peut-tre que vous ne croyez. Rsistez, souffrez; subissez la
misre, l'obscurit, s'il le faut, plutt que d'abandonner la cause
sacre de vos frres. C'est la cause de l'humanit, c'est le salut de
l'avenir, auquel Dieu vous a ordonn de travailler, en vous donnant une
si forte et si brlante intelligence...

Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple
est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux
amusements purils du bien-tre et de la vanit. Souvenez-vous, cher
Poncy, du mouvement qui vous fit crier:

  Pourquoi me brles-tu, ma couronne d'pines?

C'tait un mouvement divin.

Eh bien! beaucoup ont cri de mme dans ce sicle de corruption et
de faiblesse. On leur a donn de l'or et des honneurs; leur couronne
d'pines a cess de les brler. Aussi ce ne sont pas l des Christs, et
malgr le bruit qu'on fait autour d'eux, la postrit, les remettra 
leur place.

Faites-vous une place que la postrit vous confirme. Soyez le seul,
parmi tous les grands potes de notre temps, qui sache tenir sous ses
pieds le dmon de la vanit, comme l'archange Michel.

Je ne veux pas altrer en vous la sainte reconnaissance que vous portez
sans doute  l'auteur de votre prface; mais ce bon homme ne vous a pas
compris Il a eu peur de vous. Il vous a donn de mauvais conseils et
de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espre en
parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie
de me prendre pour, votre diteur et de me confier le soin de faire
votre prface.

Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-l,
et jamais je ne l'ai dit avec plus d'motion. A Dieu votre avenir, 
Dieu votre vertu,  Dieu le salut de votre me et de votre vraie
gloire! que tout votre tre et toute votre vie restent dans ses mains
paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent
pas son oeuvre.

Si vous voulez m'crire, bien que je sois ennemie par nature et par
habitude du commerce pistolaire, je sens que j'aurai du bonheur 
recevoir vos lettres et  y rpondre. Je pars pour la campagne dans huit
jours. Mon adresse sera: _La Chtre, dpartement de l'Indre_, jusqu' la
fin d'aot.

Tout  vous.

Votre morceau sur _le Forat_ m'a fait pleurer. Quelle socit! point
d'expiation! point de rhabilitation! rien que le chtiment barbare!

  [1] M. Villemain.




CCXII

A M. EDOUARD DE POMPRY, A PARIS

                                Paris, 20 avril 1842.

Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'apprciation
gnreuse et sympathique que vous avez faite de mes crits dans la
_Phalange_. Vous avez donn  mon talent beaucoup plus d'loges qu'il
n'en mrite; mais la droiture et l'lvation de votre coeur vous ont
port  cet excs de bienveillance envers moi, parce que vous ayez
reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_,
c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette
certitude au fond de l'me, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je
me suis console et des injustices d'autrui, et de mes propres dfauts.

Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des
phrases, selon moi), en vous demandant une grce. C'est de lire le petit
volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la rvlation
d'un prodigieux talent de pote. Si ce pote-maon de vingt ans vous
parat, au premier coup d'oeil, procder un peu  la faon de Victor
Hugo, en faisant beaucoup d'arne ne jugez pas trop, vite et lisez tout.
Vous verrez, une pice intitule _Mditation sur les toits_ qui est bien
ingnieuse et bien belle. Une autre, intitule _l'Hiver aux riches_, qui
est forte de sentiments populaires. Et une appele _le Forat_, o la
piti est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce
vers:

  Si son me pour moi devenait expansive!

en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le
sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante,
vigoureuse, souvent dsordonne  force d'tre chaude de tons.

Je suis sre que vous voudrez encourager un talent si bien tremp, si
sauvagement fort, et que vous en serez frapp comme je le suis. Bien que
je ne connaisse ni le pote ni personne qui s'intresse  lui, je veux
faire quelques efforts pour le faire connatre et je commence par vous.
Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux
o vous crivez, peut-tre vous ferez un acte de justice, et trouverez 
_lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne o doit tre l'_me_
de son talent, et l'emploi de son gnie.

Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincre. Je sais que
ce n'est pas  ma _personnalit_ que je la dois; car il n'en est pas de
moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois  l'amour du vrai
et du juste, qui tablit entre nous des rapports plus certains et plus
solides que ceux du monde et des conversations.

Toute  vous.

G. SAND.




CCXIII

A MADEMOISELLE DE ROZIRES, A PARIS

                                Nohant, 9 mai 1842.

Mignonne,

Vite  l'ouvrage! Votre matre, le grand Chopin, a oubli (ce  quoi
il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau  Franoise, ma
fidle servante, qu'il adore, et il a bien raison.

Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de
dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs
l'aune; de plus, un chle de ce que vous voudrez dans le prix de
quarante francs. Nos paysannes portent ces chles en fichu, en faisant
plusieurs plis retenus par une pingle sur la nuque, et en laissant
descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les cts
jusqu'au-dessus du coude, trs croiss sur la poitrine. C'est donc
plutt un grand fichu qu'un chle, mais avec de la frange tout autour,
quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou
un semis, ou encore un chle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais
n'irait pas avec ce dploiement rgulier sur le dos. Vous pouvez le
prendre ou en soie ou en laine, peut-tre en cachemire franais lger.

Quant  la couleur, comme Franoise porte le deuil toute sa vie en
qualit de veuve berrichonne, il faut que ce soit un chle de deuil;
mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros
vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres
couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.

Voil le superbe cadeau que vous demande votre _honor matre_, avec
un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de
l'impatience qu'il met dans les petites choses.

Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous
dclarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq
billes de billard, nous vous crirons un torrent d'injures, et nous
mettrons Carillo[1]  feu et  sang. Nous avons trouv notre billard
dessch, les queues geles, les billes corches, et tout l'attirail
endommag. Nous avons pris nos prcautions pour beaucoup de choses; mais
nous n'avions pas prvu que nos billes seraient marques de la petite
vrole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver.
Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie
russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril
de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard,
puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le
billard est grand, non pas norme, mais assez grand, pour que les billes
ne soient pas de la premire petitesse, ni de la premire grosseur. S'il
pouvait, en mme temps, nous acheter d'excellents procds, il mettrait
le comble  ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai
emports: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard
Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le mme
boulevard, il y a des marchands de billards  choisir.

Tout le monde vous fait de tendres amitis. Moi, je vous embrasse de
toute mon me, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent
francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque
toujours, sans le sou,  l'heure dite; c'est faire injure peut-tre 
votre esprit d'ordre; mais, quant  moi, j'y suis si habitue, que je
n'en rougis plus.

G.

  [1] Le chien de mademoiselle de Rozires.




CCXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 26 mai 1842.

Vous tes bien bonne et bien mignonne de m'crire souvent. Ne vous
lassez pas, chre amie, quand mme je serais paresseuse, c'est--dire
fatigue; car, aprs avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de
mouche, je suis bien aveugle et bien roidie du bras droit pour crire
quelques lignes dans la journe. Pardonnez-moi quand je suis en retard,
et sachez toujours bien que je pense  vous, que je parle de vous, et
que je cause avec vous en rve.

Tout mon monde va bien. J'ai reu votre lettre, jointe et colle par
l'encre  celle de Leroux; c'tait un bon jour pour moi de vous recevoir
tous deux  la fois. J'aurais voulu me mettre sous la mme enveloppe
pour tre plus avec vous. Le _vieux_ doit tre content de moi  l'heure
qu'il est. Il aura reu mon envoi. J'ai reu aussi le mme jour des
nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou
cinq jours, ayant russi  s'organiser tant bien que mal une troupe.
Elle me parat enchante de l'Espagne, de la bonne rception qu'on lui
a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle
partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.

Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manol sur le
point de vous revenir: le retrouverai-je  Paris  la fin d'aot? je
le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez
le reconduire jusqu' Nohant; de l, il reprendrait la malle-poste de
Toulouse ou de Bordeaux  volont. Promettez-moi d'y songer et d'y
tcher.

Je suis tout merveille des gracieusets du souverain d'Enrico; mais je
dfends  ce grand homme rhabilit de se laisser enivrer par la faveur
royale: je le prie de rester  son mtier et de ne plus songer  ses
canons. C'tait jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme
charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.

Qu'est-ce que vous me dites, que Pttin est fch de n'avoir pas t
pris au srieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au srieux
qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme
qui veut faire le vieux chien, qui a la singulire manie de se faire
grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et gnreux
en dpit de lui-mme. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des
ennuis, des dceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas
battu tous ces chemins-l? est-ce que nous ne savons pas bien ce que
c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans
de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas n sombre
et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal
personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus
de voir souffrir. Mes ides ne sont plus  l'pouvante,  la plainte et
 la compassion ardente. Je dis comme vous: Plus loin, plus loin! ne
nous arrtons pas; allons au bout.

Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'tendre sur moi,
je sens un calme, une esprance et une confiance en Dieu que je ne
connaissais pas dans l'motion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est
si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ter ces
aiguillons de personnalit qui sont si pres dans la jeunesse! Comment!
nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant,
quand nos ides se redressent et s'tendent, quand notre coeur s'adoucit
et s'largit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut
regarder derrire elle et dire: J'ai fait ma tche, l'heure de la
rcompense approche!

Vous me comprenez, vous, chre amie. Je vous ai vue franchir cette
planche o le pied des femmes tremble et trbuche; vous la passez
gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins purile
que ces vains regrets d'un ge qui n'est plus  regretter ds qu'il est
pass. Qu'ont-ils  se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que
j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase
de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il
faut vivre comme on monte  cheval; tre souple, ne pas contrarier la
monture mal  propos, tenir la bride d'une main lgre, courir quand le
vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne
nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes
arriveront  les comprendre.

Voil ce qui me passe par la tte en pensant  Pttin et  tant
d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: Je le
croyais plus furieux.

Bonsoir, ma bonne chrie. Mille tendresses  mon Gaston, et  vous mille
caresses de coeur. crivez-moi.

  [1] Pauline Viardot.




CCXV

A M. ANSELME PTTIN, A PARIS

                                Nohant, 30 mai 1842.

Cher Gengiskan,

Si vous tes fch contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis
pas curieuse, ni dsoeuvre, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est
vous qui tes taquin: si vous voulez avoir bonne mmoire, vous vous
rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaque, tantt sur ma
duret de coeur  propos de bottes, tantt sur mon gosme  propos de
rien. Je ne me suis jamais dfendue.

Il m'est absolument indiffrent d'tre juge froide. A l'ge que j'ai,
ce n'est pas d'un mauvais got, et mon amour-propre, sur ces choses-l,
est peut-tre plus accommodant que le vtre; car vous m'avez dit,
souvent des choses assez brutales  brle-pourpoint et je ne m'en suis
jamais fche. Je vous voyais les nerfs irrits et j'aimais mieux vous
juger malade que _mauvais chien_.

Peut-tre aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces
pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous rpondais sans
humeur; je le pense un peu  prsent, en voyant que vous avez t bless
de rponses fort peu froces selon moi, et qui convenaient plus  vos
dclamations contre la Providence et la race humaine que de longues,
pres et inutiles discussions: vous vouliez peut-tre les soulever entre
nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et
les plus sacrs de nos croyances, sans charit aucune, et, peut-tre
pourrais-je dire, sans le moindre gard pour moi.

Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis
arrte, en voyant que vous n'tiez pas l'homme de vos thories et que
votre coeur donnait un continuel dmenti  vos blasphmes. De la part
d'un mchant, elles ne m'eussent pas laisse aussi calme; ou bien c'et
t le calme du mpris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux
Alceste, et je vous ai simplement dit que vous tiez malade, en d'autres
termes, misanthrope.

C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorise
 faire cette rflexion par l'espce de ddain avec lequel vous dbitiez
vos hrsies  deux doigts de mon nez. J'ai eu la btise de croire
que c'tait de l'abandon de votre part; mais ce n'tait pas chez vous
affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous,  vous
plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand
madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous
redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait,
je ne l'y avais pas autorise.

Je ne me souviens pas de ce que je lui ai crit; ce n'tait pas une
_rponse_  votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que
vous l'eussiez charge de me faire le reproche que j'ai repouss. Quoi
qu'elle vous ait rpt de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous
offense,  moins que vous ne soyez fou; car je suis sre de n'avoir
jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pense  votre gard.

Maintenant, si vous continuez  m'en vouloir, tant pis pour vous! vous
manquerez  la raison et  la justice. Vous me donnez une leon un peu
rche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mrite pas. Vous me
croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne rpondrai pas,
parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller  parler
de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connatre ne nous aiment
point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas
l'espce d'antipathie qui, malgr plusieurs choses aimables, perce dans
votre lettre. Vous faites profession de har Dieu d'abord et ensuite
tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir tre excepte, et vous
ne vous trompez gure en disant que je ne vaux pas mieux que le premier
venu.

Je me dfends seulement d'avoir t mauvaise pour vous. Mes paroles
n'ont mme pas pu tre dures, puisque mon intention ne l'tait pas.
Votre lettre me prouve que vous tes encore plus _malade_ que je ne le
pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _dernire_ fois.
Vous me faites mme un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous tes
heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux,
vous en serez guri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment
trs pre de personnalit, orgueilleuse dans le triomphe, amre et
colre dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car,
sans cela, elle n'agirait pas; quand l'ge de l'action est pass, la
personnalit s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi,
quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a
emport ou que l'inaction nous a surmont par la force des circonstances
extrieures, indpendantes de notre volont.

On se rconcilie alors avec soi-mme, on se soumet au jugement des
hommes et  la volont de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'tre personnel
et que la vie des autres reprend,  nos yeux, sa vritable importance,
son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en
vieillissant  cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le
stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler
qu'on a t trs sincre, et trs ferme dans ses bonnes intentions.

Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je
ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mpris votre mal
prsent. Je ne crois pas  l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je
pense, au contraire, que leur me va toujours s'aigrissant et que leur
enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peupl que de
ces gens-l. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de mme, tant qu'il
a t en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils
ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilit de mon
amour-propre. Je ne pensais qu' me battre avec eux, et gure  les
plaindre; la piti vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point
de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse
douce et o l'esprance vient trouver place. N'allez pas me croire
douce, bonne et tendre pour avoir pens et dit cela. C'est encore chez
moi  l'tat de dcouverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore
rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur
la tte. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste
dans le coeur; je verrai les hommes non mchants, mais ignorants et
faibles, en ralit, comme je les aperois dj par la thorie. Et vous
aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous parat absurde dans mon
optimisme, vous l'aurez trouv vous-mme, et reconnu vrai.

Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne
pouvez inventer aucun blasphme nouveau pour moi. Si je vous racontais
jusqu'o j'ai pouss la haine de toute chose et l'horreur de la vie,
j'aurais l'air de vous faire des romans.

J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnomm son Oreste, pour m'avoir
vue aux prises avec les Eumnides, et pourtant je n'avais tu ni pre ni
mre. Il avait bien raison de ne me pas prendre au srieux; car je me
rvais aussi mchante que les autres hommes, horriblement mchants  mes
yeux. Il avait coutume de me dire: Tu es malade, bien malade! C'est
peut-tre  force de m'entendre rpter ce mot, qu'il m'est venu sur
les lvres, en vous voyant dans vos accs. Je n'y ai pas mis plus
d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le
plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'tre
votre Pylade. Je voudrais pouvoir tre celui de tous les hommes qui
souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.

Vous direz encore que cette amiti universelle est la preuve de mon
mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite
et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre
part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous
la tmoignerai pas davantage. Sur ce,  commandeur des non-croyants!
pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un
de vos sujets de chagrin les plus mal fonds. Charlotte, qui vous aime,
a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompe, ne l'agitez
pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes
intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le
nier.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et
cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des
traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir
que ces gens-l avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait
 la cour.

Moi, je m'occupe  avoir mal  la tte et aux yeux. Je ne sais si vous
pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma sant, d'avoir le coeur de
rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul,
que de m'endommager le nerf optique  vous rpondre si longuement.

Pardieu! je suis bien bte, et je devrais avoir les profits de
l'gosme, puisque j'en ai les honneurs.

Toute  vous.

G.S.




CCXVI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 23 juin 1842.

Mon cher Poncy,

Je ne vous cris qu'un mot, en attendant que je puisse vous crire
davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tte,
produites par l'effet de la lumire _sur les yeux_. J'ai une peine bien
grande  fournir mon travail  la _Revue indpendante_, et, quatre ou
cinq jours par semaine, je suis force de m'enfermer dans l'obscurit
comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les
yeux de l'esprit et par la mmoire; car, pour les yeux du corps,
ils sont condamns  l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie
prodigieusement.

Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voil ce que je voulais
vous rpondre sans tarder.

Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reu vos deux
lettres; que vos posies sont toujours belles et grandes; que votre
_Fte de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de
ne jamais briser la coupe fraternelle o vous buvez, avec les hommes de
la forte race, le courage et la douleur.

Faites beaucoup de posies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur
du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donne pour chanter
au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe
des temptes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanit et
qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un
grand pas  faire (littrairement parlant) _pour associer vos grandes
peintures de la nature sauvage avec la pense et le sentiment humain_.
Rflchissez  ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission
de votre gnie sont dans ces deux lignes. C'est peut-tre une mauvaise
formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans
ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le rsum de mes impressions et
de mes rflexions sur vous. Mditez-la, et, si elle vous suffit pour
comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-mme
l'explication et le dveloppement dans votre rponse. C'est peut-tre
une nigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre
intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends,
rappelez-moi ma formule, et je vous la dvelopperai de mon ct dans
ma prochaine lettre. Au reste, la difficult que je vous propose,
_d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et
pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez
instinctivement rsolue d'une manire admirable en plusieurs endroits
de vos posies. Dans toutes celles o vous parlez de vous et de votre
mtier, vous sentez profondment que, si l'on a du plaisir avoir en vous
l'individu parce qu'il est particulirement dou, on en a encore plus 
le voir maon, proltaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un
individu qui se pose en pote, en artiste pur, en _Olympie_, comme la
plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue
bien vite de sa personnalit. Les dlires, les joies et les souffrances
de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis,
les insultes de l critique: que nous importent toutes ces choses
dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chnes et des
champignons vnneux pousss sur leur racine?--comparaison ingnieuse,
mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanit de
l'homme isol, et que les hommes ne s'intressent rellement  un homme
qu'autant que cet homme s'intresse  l'humanit. Ses souffrances ne
trouvent d'intrt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour
l'humanit. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble 
celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voil
pourquoi votre couronne d'pines vous a t pose sur le front. C'est
afin que chacune de ces pines brlantes fit entrer dans votre front
puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que
subit l'humanit. Et l'humanit qui souffre, ce n'est pas nous, les
hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement
pour moi peut-tre) ni la faim ni la misre; ce n'est pas mme vous, mon
cher pote, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance
de vos frres, une haute rcompense de vos maux personnels; c'est le
peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonn, plein de fougueuses
passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans
respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donne pour rien.
C'est le peuple livr  tous les maux du corps et de l'me, sans prtres
d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces
classes claires (jusqu' ce jour), qui mriteraient de retomber dans
l'abrutissement, si Dieu n'tait pas tout piti, tout patience et tout
pardon.

Me voil un peu loin de la concision que je me promettais en commenant
ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine  dchiffrer mon
criture que moi  la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon ide
trop incomplte. Je vous disais donc que vous aviez rsolu la difficult
toutes les fois que vous avez parl du travail. Maintenant il faut
marier partout la grande peinture extrieure  l'ide mme de votre
posie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que
je veuille vous en empcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture,
fconder par la comparaison ces belles pices de posie si fortes et si
colores. Vous avez rencontr parfois l'ide; mais je ne trouve pas
que vous en ayez tir tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos
_marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes
sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez
et que vous montrez si bien, ft plus personnifie, plus significative,
et que, par un de ces miracles de la posie que je ne puis vous
indiquer, mais qu'il vous est donn de trouver, les motions qu'elle
vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent lies  des sentiments
toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de
l'imagination que pour pntrer dans l'me plus avant que par le
raisonnement. Pourquoi cette ternelle colre des lments? cette lutte
entre le ciel et l'abme, le rgne du soleil qui pacifie tout; pourquoi
la rage, la force, la beaut, le calme? Ne sont-ce pas l des symboles,
des images en rapport avec nos rages intrieures, et le calme n'est-il
pas une des figures de la Divinit? Voyez Homre! comme il touche  la
nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette
nature si bien sentie et si bien dpeinte n'est qu'un inpuisable
arsenal o il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes
de la vie divine et humaine. Tout le secret de la posie, tous ses
prodiges sont l. Vous l'avez senti dans la _Barque choue_, dans la
_Fume qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez
dans toutes les pices que vous faites; c'est par l qu'elles seraient
compltes, profondes, et que l'impression en serait ineffaable. Hugo a
senti cela quelquefois; mais son me n'est pas assez morale pour l'avoir
senti tout  fait et  propos. C'est parce que son coeur manque de
flamme que sa muse manque de got. L'oiseau chante pour chanter, dit-on.
J'en doute.

Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par l qu'il est en
rapport avec la nature. Mais l'homme a plus  faire, et le pote ne
chante que pour mouvoir et faire penser.

J'espre qu'en voil assez pour une aveugle. Je crains que mon criture
ne vous communique ma ccit.

Adieu, cher Poncy. Supplez par votre intelligence  tout ce que je vous
dis si mal et si obscurment. Solange et Maurice vous lisent et vous
aiment. Maurice a presque votre ge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est
un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme.
Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fire. C'est une
crature indomptable et une intelligence suprieure, avec une paresse
dont on n'a pas d'ide. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est
un mystre, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indpendance et
de l'galit des droits, malgr ses instincts de domination, n'est que
trop dvelopp en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce
qu'elle fera de sa puissance. Elle est trs flatte de votre envoi et
l'a coll clans son album avec les autographes les plus illustres.

Avez-vous un numro de la _Ruche populaire_ o mon ami Vinard rend
compte de vos _Marines_? Le _Progrs du Pas-de-Calais_, rdig par mon
ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_
m'en a promis un. Si vous n'tes pas  mme de vous procurer ces
journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai crit  mon
diteur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un
de tous ceux de la nouvelle dition,  mesure qu'ils paratront.

Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu' nouvel
ordre. J'y suis sensible et j'en suis fire. Mais il ne faut pas les
publier dans le prochain recueil; cela me gnerait pour le pousser
comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous
me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je
travaille  m'lever des autels. Cela ferait tort  votre succs, si on
peut appeler succs la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle
est, il la faut jusqu' un certain point.

Adieu encore, et  vous de coeur.

Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez
envoys. Je ne les gare pas, et, si je vous demande des changements
et des corrections,  ceux-l et aux autres, vous aurez bien assez
d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas  crire plus qu'il ne faut. Je lis
parfaitement bien votre criture. Si je suis svre pour le fond, il
faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire
un second volume aussi bon que le premier. En posie, qui n'avance pas
recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parl des taches
et des ngligences de votre premier volume. Il y avait tant  admirer et
tant  s'tonner, que je n'ai pas trouv de place dans mon esprit
pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces
incorrections. Il faut passer matre avant peu. Mnagez votre sant
pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'tes
pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et
l'esprit  la fois, au del de vos forces. Vous avez bien le temps, vous
tes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'crivez que quand
l'inspiration vous possde et vous presse.




CCXVII

AU MME

                                Nohant, 24 aot 1842

Mon cher pote,

J'ai trouv vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire
 Paris, pour mes affaires, c'est--dire pour celles de notre _Revue_.
Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez
donc pas, si je ne vous rponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute.
Mon travail mme est sans cesse interrompu et repris avec de pnibles
efforts souvent infructueux.

Je crois qu' certains gards, vous avez progress. Vos ides
s'enchanent, se symbolisent et se compltent mieux. Mais je veux vous
avertir avec la franchise et l'autorit maternelles que vous voulez
bien m'accorder: vous ngligez la forme et l'expression, au lieu de les
corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprim,
je n'ai fait d'attention srieuse qu' l'inspiration extraordinaire et
 l'innit, l'abondance de talent, qui s'y rvlent  chaque page. Je
savais bien qu' chaque page il y avait ou une incorrection de langage
ou une mtaphore manquant de justesse, ou un trait dont le got n'tait
pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mmes
qualits et les mmes dfauts que la premire, vous le pouvez. Je suis 
votre service pour m'en occuper avec autant de zle et de dvouement
que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous coutez
les conseils de mon amiti srieuse et svre, vous ne publierez vos
nouvelles posies que lorsque vous y reconnatrez vous-mme plus de
qualits et moins de dfauts que dans les premires.

Vous tes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque
anne un progrs sensible. Or, je trouve, dans les pices que vous
m'avez envoyes, plus de qualits, il est vrai, mais aussi plus de
dfauts que dans votre volume. Je ne m'en tonne pas, et mme je
vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase invitable de la
transformation qui se fait dans l'esprit d'un pote comme d'un artiste.
J'tudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai
tudies sur moi-mme dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux
ge de progresser, on perd  chaque instant d'un ct ce qu'on gagne
de l'autre. De ce que cela est invitable, il n'en faut pas moins
s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on
tudie les grands modles. Dans la littrature, il en faut faire autant.
Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque
vous-mme, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques,
vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne
littrature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; mme
du Boileau comme antidote  un certain dbordement d'expressions et de
mtaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez
souvent.

Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'tre moderne
et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de
danger que cela vous arrive. Vous tes riche  revendre, et il ne s'agit
plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme
et pote ardent, vous manquez souvent de got: cette chose si fine,
qu'elle est indfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi
elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de
vraie posie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de
vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce
que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser
maintenant au triage. Je vous dtaillerais bien, vers par vers, vos
succs et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent
l'_chappe_ _de mer_ sont une comparaison extrmement hardie, et
cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un nologisme
audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne russissez
qu' peindre aux yeux vivement une chose matrielle, et, au lieu de
l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la
posie), vous la rabaissez  un terme vulgaire et incorrect, vous
manquez au got. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas
d'tre grandiose; vous voulez dire navement une chose nave: soyez
naf. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos
vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-tre, et
mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot  mot pour le refaire
pniblement. Il vaut mieux passer  un autre et s'observer en le
faisant. Vous auriez mme prs de vous un conseil assidu et svre,
qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-tre votre inspiration. Je
ne veux faire ce triste mtier avec vous que quand vous serez rsolu 
imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai
le travail d'laguer et d'indiquer  un nouvel examen de vous ce qui ne
me paratra pas bien. Mais, dans l'tat de fatigue et d'agitation
o vous tes, le plus sage serait de travailler moins souvent et
d'apprendre davantage. Je vous blme beaucoup d'avoir une correspondance
qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'cris
une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je
reois au moins cent lettres par mois.

Mais elles sont le fait de l'oisivet, de la curiosit et de la vanit.
Je n'ai garde d'y rpondre, quand je n'y vois aucune utilit pour moi ou
pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y rsigne, ne pouvant
l'viter et n'ayant pas le moyen de payer une secrtaire pour la
satisfaction d'autrui. Vous avez mieux  faire, mon cher enfant, que de
gaspiller votre temps si rare, et vos forces si ncessaires,  de menues
expansions de banale correspondance o l'on est toujours pouss par le
besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir,
lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher 
imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude
d'un got plus svre et d'une puret de forme plus soutenue.

Quant aux lettres que vous m'crivez, mon cher pote, et que je reois
toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien
crites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche
pas autre chose.

Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois,
vous vous rveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous
en rendre compte peut-tre, vous aurez trouv des formes irrprochables
pour rendre vos penses nobles et chaleureuses.

Mais le travail, la maladie, la misre, me direz-vous? Oh! je sais bien
ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en
mme temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut
vous rsigner, pendant quelques annes encore,  choisir entre le profit
et le progrs du talent. Si vous tiez malade tout  fait et dans
l'impossibilit de travailler des bras, j'espre que vous seriez assez
bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est
qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux  l'ami qui peut
le procurer.

Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si
c'tait de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille
le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose.
J'espre que vous le comprendrez comme moi.

Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour
vous sermonner comme je fais.

A vous, de coeur.

J'ai encore un mot  vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu' votre
mre,  votre femme, ou  votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et
une manie que j'ai au plus haut degr. L'ide que je n'cris pas pour la
personne seule  qui j'cris, ou pour ceux qui l'aiment compltement, me
glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son dfaut. Le mien
est une misanthropie d'habitudes extrieures, quoique, au fond, je n'aie
gure d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma
personnalit n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma
foi peuvent rendre en ce monde.

Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et
en crivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, mme en bien et
avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous
appelez votre mre.




CCXVIII

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
A ANGERS

                                Nohant, 23 aot 1842

Mademoiselle,

J'ai reu  Paris, o je viens de passer quelques jours, la lettre que
vous m'avez fait l'honneur de m'crire il y a deux mois. Je rpondrais
mal  la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire
mon opinion sur votre situation prsente. Cependant, je suis un bien
mauvais juge en pareille matire, et je n'ai point du tout le sens de la
vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement trs bref que
je vais vous soumettre comme une synthse d'o je ne puis redescendre 
l'analyse, parce que les dtails de l'existence ne se prsentent  moi
que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne
se rapporte qu' une maxime gnrale: changer la socit de fond en
comble.

Je trouve la socit livre au plus affreux dsordre, et, entre toutes
les iniquits que je lui vois consacrer, je regarde, en premire ligne,
les rapports de l'homme avec la femme tablis d'une manire injuste et
absurde. Je ne puis donc conseiller  personne un mariage sanctionn par
une loi civile qui consacre la dpendance, l'infriorit et la nullit
sociale de la femme. J'ai pass dix ans  rflchir l-dessus, et, aprs
m'tre demand pourquoi tous les amours de ce monde, lgitims ou non
lgitims par la socit, taient tous plus ou moins malheureux, quelles
que fussent les qualits et les vertus des mes ainsi associes, je me
suis convaincue de l'impossibilit radicale de ce parfait bonheur,
idal de l'amour, dans des conditions d'ingalit, d'infriorit et de
dpendance d'un sexe vis--vis de l'autre. Que ce soit la loi, que
ce soit la morale reconnue gnralement, que ce soit l'opinion ou le
prjug, la femme, en se donnant  l'homme, est ncessairement ou
enchane ou coupable.

Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le
mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien
convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je
place le bonheur de la femme, je vous rpondrai que, ne pouvant refaire
la socit, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte
apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel
je crois fermement et o nous reviendrons  la vie humaine dans des
conditions meilleures, au sein d'une socit plus avance, o nos
intentions seront mieux comprises et notre dignit mieux tablie.

Je crois  la vie ternelle,  l'humanit ternelle, au progrs ternel;
et, comme j'ai embrass  cet gard les croyances de M. Pierre Leroux,
je vous renvoie  ses dmonstrations philosophiques. J'ignore si elles
vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant 
moi, elles ont entirement rsolu mes doutes et fond ma foi religieuse.

Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du
catholicisme,  toute jouissance,  toute action,  toute manifestation
de la vie prsente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point
que ce soit l un devoir, sinon, pour les lches et les impuissants. Que
la femme, pour chapper  la souffrance et  l'humiliation, se prserve
de l'amour et de la maternit, c'est une conclusion romanesque que j'ai
essaye dans le roman de _Llia_, non pas comme un exemple  suivre,
mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner  penser aux juges
et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et  ceux qui l'appliquent.
Cela n'tait qu'un pome, et, puisque vous avez pris la peine de le lire
(en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espre, une doctrine. Je
n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez
haute pour cela. J'en ai cherch une; je l'ai embrasse. Voil pour ma
synthse  moi; mais je n'ai pas le gnie de l'application, et je ne
saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez
accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternit.

L'amour, la fidlit, la maternit, tels sont pourtant les actes les
plus ncessaires, les plus importants et les plus sacrs de la vie de la
femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile
qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer
les cas particuliers o, pour les remplir, vous devez cder ou rsister
 la coutume gnrale,  la ncessit civile et  l'opinion publique? En
y rflchissant, mademoiselle vous reconnatrez que je ne le puis pas,
et que vous seule tes assez claire sur votre propre force et sur
votre propre conscience, pour trouver un sentier  travers ces abmes,
et une route vers l'idal que vous concevez.

A votre place, je n'aurais, quant  moi, qu'une manire de trancher ces
difficults. Je ne songerais point  mon propre bonheur. Convaincue que,
dans le temps o nous vivons (avec les ides philosophiques que notre
intelligence nous suggre et la rsistance que la lgislation et
l'opinion opposent  des progrs dont nous sentons le besoin), il n'y
a pas de bonheur possible au point de vue de l'gosme, j'accepterais
cette vie avec un certain enthousiasme et une rsolution analogue en
quelque sorte  celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur
personnel une fois faite sans retour, la question serait fort claircie.
Il ne s'agirait plus que de chercher  faire mon devoir comme je
l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au
risque de beaucoup de dceptions, de perscutions et de souffrances,
dans les conditions o ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre
possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec
une telle abngation, le but de votre amour? Faire le plus de bien
possible  l'objet de votre amour. Je n'entends pas par l lui donner
les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutt le moyen
de corrompre que celui d'difier. J'entends lui fournir les moyens
d'ennoblir son me, et de pratiquer la justice, la charit, la loyaut.
Si vous n'esprez pas produire ces effets nobles et avoir cette action
puissante sur l'tre que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui
feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humilie.

Si l'espoir de la maternit parle en vous, quel sera (toujours avec
l'abngation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les
conditions les plus favorables  l'ducation de vos enfants, aux bons
exemples et aux bons prceptes que vous devez leur fournir.

Enfin, si le dsir de donner le bon exemple  votre entourage parle
en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'tre
impressionn et modifi par un bon exemple, et, s'il en est ainsi,
cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon
exemple.

Ici s'arrte ncessairement mon instruction. Si vous me disiez
d'appliquer  votre place ces trois prceptes, je ferais peut-tre tout
de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions.
Mais je n'ai aucune habilet de conduite, et je me suis mille fois
trompe dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et
que, si vous, vous servez de ma thorie, vous sortirez des incertitudes
o vous tes plonge. La proccupation o vous tes d'une satisfaction
personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous
arrte, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'carter la
lumire se fera dans votre intelligence.

Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.
Ils ont t gars dans un dmnagement avec d'autres livres, et je n'ai
jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bont de renouveler votre
envoi, j'y consacrerais les premires heures de libert que j'aurai.
Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altre.
J'cris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.

Agrez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulire et de
mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.

Je serai  Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser  la _Revue
indpendante_.




CCXIX

A MONSEIGNEUR L'ARCHEVQUE DE PARIS

                                Nohant, septembre 1842.

Monseigneur.

Mon nom est peut-tre une mauvaise recommandation prs de vous; mais,
si, avec des croyances peut-tre diffrentes des vtres; je viens 
vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre  faire,
il me semble que votre sagesse claire et votre esprit de charit
peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'couter avec douceur.

Il y a du moins un point qui rassemble les mes engages sur des routes
diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice mane de
Dieu, peut-tre ne suis-je pas une me impie ni indigne de merci; c'est
cet esprit de justice et de bont que j'invoque, pour oser, sans tre
connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grce.

Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant trs
orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois
de l'glise, et avec lequel, par consquent, je ne suis pas intimement
lie. Je respecte trop la sincrit et la fermet de sa foi pour
chercher  l'branler par de vaines discussions, et sa foi me parat
bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles
actions. Les services et les soins  rendre aux paysans malades ou
indigents me sont imposs par un peu d'aisance et par mon sjour au
milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai t  mme d'apprcier la conduite
pure et respectable de ce vertueux prtre, et, le voyant bni de tous,
me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de
certaines souffrances et misres, je puis attester que c'est l un homme
irrprochable aux yeux de toutes les opinions.

Ces jours derniers, l'ayant rencontr dans une chaumire et revenant par
le mme chemin que lui, je remarquai qu'il tait fort triste et abattu,
et, l'ayant press de questions, j'obtins la confidence que je vais
faire  Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a t confi, et je ne le
confierai jamais qu' Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur
son honneur et sur sa religion pour ne point chercher  connatre le nom
du prtre dont il s'agit; car la dmarche que je fais ici, je n'y suis
point autorise; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une
sorte d'inspiration que je crois bonne et sre.

Il y a quelques annes, ce desservant, touch du dsespoir d'une vieille
mre de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accabl par de
malheureuses affaires, allait tre poursuivi et emprisonn pour dettes,
cda aux conseils de la piti, accorda pleine confiance aux preuves
qu'on lui donnait, et s'engagea  servir de caution auprs des
cranciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'tait plus
qu'il ne possdait, ou, pour mieux dire, il ne possdait rien du tout.
Mais, comme les cranciers demandaient alors une garantie plutt que de
l'argent; que le dbiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques
annes par son travail, le bon prtre calcula que, toutes choses tant
mises au pis, il pourrait lui-mme, avec le temps et en se privant
chaque anne, arriver  faire face au dsastre.

Malheureusement, le dbiteur mourut peu aprs, ne laissant rien, et la
dette retomba sur le prtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis
deux ou trois ans, paye les intrts sans avoir pu arriver  solder plus
de deux cents francs sur le capital.

Maintenant, voici que les cranciers se montrent fort durs et fort
presss, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites,
de frais et de saisie, et, pour avoir exerc la charit, un prtre
respectable et excellent peut tre d'un jour  l'autre expos  un
scandale,  une honte poignante.

Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais  l'instant mme fait cesser
l'inquitude et la douleur de ce bon cur. Mais son histoire est la
mienne, avec la diffrence que ce qui lui est arriv une fois m'est
arriv plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources
aux siennes, je suis encore plus gne et empche que lui. Ma position
de femme, c'est--dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de
quarante ans, s'il vous plat, monseigneur!), ne me permet pas
d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser  des amis. La plupart des
miens sont pauvres; le peu de riches vritablement humains que j'ai
rencontrs sont tellement puiss d'aumnes et de charits, que c'est
tre indiscret que de recourir  eux encore une fois. Et puis je
dois vous avouer que je suis lie en gnral avec des personnes de
l'_opposition_ la plus prononce, et que, malheureusement, il y a de
l'intolrance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui
se dpouillera pour un dtenu politique de sa couleur ne s'intressera
point  un cur et ne comprendra pas que je m'y intresse.

J'ai fait appel, sans les beaucoup connatre,  quelques personnes
riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prtre,
et d'un prtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le dsirer. On m'a
rpondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._

J'ai conseill  mon desservant de s'adresser au prlat de son diocse;
mais d'autres le lui ont dconseill, parce que monseigneur, dit-on,
blmerait l'action du prtre charitable comme une lgret, comme une
imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit.
Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, l o la piti
vanglique commande? Je ne comprends rien  cela, mais enfin je ne puis
insister sur un avis o l'on croit voir de graves inconvnients. Dans
cette perplexit, l'ide m'est venue de m'adresser tout droit  Votre
Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit lev et l'me
vritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai os. Je prvois
bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore
mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine  satisfaire toutes
les demands ncessiteuses dont elle est accable. Mais elle a de
nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer
de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot
de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hrtique comme
moi n'a point de crdit, et ne peut esprer d'tre coute que par une
me aussi dgage de soupons et aussi saintement loyale que celle de
Votre Grandeur.

Je la prie d'agrer l'hommage de mon profond respect.

GEORGE SAND.




CXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                Paris, 12 novembre 1842.

Mon bon Charles,

Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons 
toutes les sauces, et cet chantillon du Berry, en mme temps qu'il nous
couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en
nous rjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit  belles
dents, et madame Pauline les a trouvs si bons, que je lui en ai promis,
de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.

Je te dirai que nous sommes occups de cette grande et bonne Pauline,
avec redoublement depuis son _redbut_ aux Italiens. Je ne te dis rien
de sa voix et de son gnie, tu en sais aussi long que nous l-dessus;
mais tu apprendras avec plaisir que son succs, un peu contest dans
les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et
boutiques de journalisme, a t, dans _la Cenerentola_ aussi brillant
et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois
reprsentations de suite, on lui a fait rpter le finale. On remonte
maintenant le _Tancrde_ pour elle, et, les jours o elle ne chante pas,
nous montons  cheval ensemble.

Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue
vingt francs par mois, dans mon salon, et, grce  la bonne amiti, nous
nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la
vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je
demeure dans le mme square que la famille Marliani, Chopin dans le
pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour
d'Orlans, bien claire et bien sable, nous courons, le soir, les uns
chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons mme
invent de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez
madame Marliani; ce qui est plus conomique et plus enjou de beaucoup
que le chacun chez soi. C'est une espce de phalanstre qui nous
divertit et o la libert mutuelle est beaucoup plus garantie que dans
celui des fouriristes.

Voil comme nous vivons cette anne, et, si tu viens nous voir, tu nous
trouveras, j'espre, _trs gentils_.

Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin.
Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_,
comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant fln pour mon
dmnagement et mon installation, que je m'tais habitue dlicieusement
 ne rien faire. J'espre que je te donne sur nous tous les dtails que
tu peux dsirer.

Quant  notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et
j'espre qu'aprs le numro qui paratra ce mois-ci, nous nous mettrons
 flot. Tu me dis de lui mettre l'peron au ventre, cela ne dpend pas
de moi. Dans ce bas monde, le zle et le courage ne sont rien sans
l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux
et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'puisait
avant que les bnfices eussent pu tre sensibles. Nous devions chercher
 doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous
l'avons tripl, et peut-tre allons-nous le quadrupler. En mme temps,
nous laissons les droits de proprit et les peines de la direction
 nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la
rdaction et  la direction matrielle de l'imprimerie, tait une charge
effroyable, pesant tout entire sur la tte et les bras de Leroux.
Viardot, occup des voyages, des engagements et des reprsentations de
sa femme, n'y pouvait apporter une coopration active ni suivie.

Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi
qui vois les choses de prs, loin d'peronner avec impatience mon pauvre
philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer  paratre
tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux
de politique sociale. Enfin le numro de janvier sera fait sous
la conduite de nos deux nouveaux associs (peut-tre de nos trois
associs), et nos noms disparatront de la couverture, parce que nous
aurons un grant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre
affaire grave que nous ludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une
fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines rgulires.
Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de proprit, et
nous restons comme rdacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos
dernires lenteurs. Si vous comptez vos numros et la matire norme
qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donn plus que
nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous
tes contents de notre _honntet_ de principes, comptez que la _Revue_
ne changera pas de ligne, vu que nos associs sont des condisciples
zls et incorruptibles des mmes doctrines.

Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela
en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prdilection
pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre o
tu veux et comme tu veux! Malgr tout ce que j'invente ici pour chasser
le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas
d'avoir le coeur enfl d'un gros soupir quand je pense aux terres
laboures, aux noyers autour des gurets, aux boeufs _briols_ par la
voix des laboureurs, et  nos bonnes runions, rares il est vrai, mais
toujours si douces et, si compltes.

Il n'y a pas  dire quand on est n campagnard, on ne se fait jamais au
bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle
boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux
le bel esprit de mon garde champtre que celui de certains visiteurs
d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mang la
fromente de la mre Nannette que lorsque j'ai pris du caf  Paris.
Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants l-has,
que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous
des paltoquets.

Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me
fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma
grosse Eugnie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre
patronne, en personne. Dis  cet infme Gaulois de m'crire un peu, et
dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de
Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de prs ni de loin, ne
me donnent signe de vie.

Vous tes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres
incendis. De notre ct, nous mditons une petite soire chantante
o madame Pauline fera la qute pour les pauvres avec des notes
irrsistibles. En runissant chez nous une vingtaine de personnes  nous
connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le dficit, s'il
y a lieu. Enfin j'espre que nos dsols n'auront rien perdu.

Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers  ta femme et  tes chers
enfants. Dis  Eugnie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas
l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.

A toi.

GEORGE.

Cour d'Orlans, 5, rue Saint-Lazare.

Amitis et poignes de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes
enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra
certainement l'automne prochain.




CCXXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 21 janvier 1843.

Mon cher Poncy,

J'ai reu presque en mme temps un jeune ami  vous dont je n'ai pas
retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant
de venir chercher la rponse (je ne l'attends pas, car il y a dj
plusieurs jours d'couls), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre
portrait et les posies dont vous l'aviez charg il y a dj longtemps.
J'tais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais
je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.

Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant
je vous avais averti de la difficult que j'prouvais  crire des
lettres, ayant la vue abme, point de loisir, et surtout ce qu'on
appelle une grande paresse  crire, par suite d'une habitude que j'ai
eue toute ma vie de correspondre  de trs rares intervalles, mme
avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai l-dessus toute une
thorie qui demanderait trop de temps pour tre expose dans une lettre,
et qui ne vous persuaderait point, puisque vous tes dans cet ge et
dans cette disposition  l'expansion que j'ai ferme en moi  clef,
comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus prcieux, et ce qu'on
ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que
pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la
mtaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en
manquez pas, et je crains mme que vous n'en ayez un peu trop autour de
vous. Je trouve, dans la manire dont vous me parlez de vous-mme,
une confiance un peu exalte dont je voudrais vous voir rabattre pour
travailler vos vers plus consciencieusement et  tte refroidie, le
lendemain de l'inspiration.

Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amiti, de la
sympathie? un vritable intrt? sans doute, vous savez que le coffre
en est plein, et, si vous tiez comme moi, vous ne devriez pas aimer 
abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop
prendre l'air aux reliques de l'me.

Troisimes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons
affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous rcapitulez, vous verrez
que j'ai dj maintes fois ouvert le tiroir pour vous crire quand cela
tait utile. Je vous ai envoy, pour commencer, l'amiti, l'intrt,
la sympathie, l'approbation, la louange sincre et mrite; et puis,
ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je
le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais
de la vanit, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de mme pour
vous sermonner; je vous causerais du dcouragement, et vous ferais
encore du mal. Des lettres de bons procds, de politesse ou de
convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc
pas pourquoi vous m'crivez, avec tant de vivacit, des plaintes si
douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous tes dans
une priode d'expansion excessive. Vous tes tout jeune, vous tes
mridional, vous tes pote, cela s'explique. Eh bien! mon enfant,
faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur  pleines mains 
votre compagne,  votre mre,  vos amis et  vos camarades. Mais, avec
moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus
calme, plus srieux et plus patient; car j'ai une nature trs
concentre, trs froide extrieurement, trs rflchie et trs
silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne  rien.
Mon amiti tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous
convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'tre un
bienfait.

Puisque nous voil sur ce sujet, j'ai deux reproches  vous faire d'une
nature assez dlicate, et je veux que vous preniez Dsire pour seule
confidente et pour juge, avec votre mre, si vous voulez, je suis sre
qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons.
Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la
rsolution de vous observer. C'est une querelle de pure littrature ture
que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.

Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me
touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprts,
seraient le langage de la passion la plus exalte. J'ai quarante ans;
j'ai toute la raison qu'on doit avoir  mon ge. Loin de moi donc la
sotte pruderie de croire que j'ai  me dfendre d'une ide folle de
la part de qui que ce soit. Ma vie est srieuse, mes affections sont
srieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens
calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme mridional, o ne
se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien 
vos lettres si je les leur montrais. Je brle donc vos lettres aussitt
que je les ai lues, en riant de cette prcaution que vous me forcez
de prendre, mais aussi en m'tonnant un peu que, vous qui tes pote,
c'est--dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de
langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en
apercevoir, de tels contresens.

Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin  mon rveil, et c'est
lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractre tranquille, peu
expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernires lettres
avait t ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pens; mais
je crois bien qu'il m'aurait demand si vous n'tes pas un peu fou, et
j'aurais t oblige de lui rpondre: Oui, mon enfant, tous les potes
le sont.

Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous
adressez  _Juana l'Espagnole_ et  diverses autres beauts fantastiques
des vers que je n'approuve pas. tes-vous un pote bourgeois, ou un
pote proltaire? Si vous tes le premier des deux, vous pouvez chanter
toutes les volupts et toutes les sirnes de l'univers, sans en avoir
jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus
dlicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter
le coin de votre feu et sans voir d'autres beauts que le nez de votre
portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous
tes un enfant du peuple, et le pote du peuple, vous ne devez pas
quitter le chaste sein de Dsire pour courir aprs des bayadres et
chanter leurs bras voluptueux.

Je trouve l une infraction  la dignit de votre rle. Le pote du
peuple a des leons de vertu  donner  nos classes corrompues, et, s'il
n'est pas plus austre, plus pur et plus aimant le bien que nos potes,
il est leur copiste, leur singe et leur infrieur. Car ce n'est pas
seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand pote: c'est l
l'accessoire, c'est l l'effet d'une cause.--La cause doit tre un
grand sentiment, un amour immense et srieux de la vertu, de toutes les
vertus; une moralit  toute preuve, enfin une supriorit d'me et
de principes qui s'exhale dans ses vers  chaque trait, et qui fasse
pardonner  l'inexprience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur
de l'individu. Il me semble que vous parpillez parfois votre me, ou du
moins votre muse  tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez
exprim l'amour d'une manire si chaste et si touchante! on voyait
Dsire, la jeune et honnte fille du peuple, la vierge; de votre choix!
Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous
conservez ces vers:

  .... J'aime toutes les femmes,
  Parce que le Pote aime toutes les fleurs.

n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous
arriverait bientt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le
parfum des fleurs.

Vous n'en tes point l, Dieu merci! vous aimez Dsire, vous la chantez
encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant
qu'elle est  vous. On voit que vous l'aimez vritablement; car les vers
que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier
envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoys sur une belle
Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu
vritable. Enfin, voulez-vous tre un vrai pote, soyez un saint! et,
quand votre coeur sera sanctifi, vous verrez comme votre cerveau vous
inspirera.

Je suis trs contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.
Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.

Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de
violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de
Branger  M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il
est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second
volume, avant qu'un progrs remarquable se ft accompli en vous. Je veux
demander  Branger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui
montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide  savoir si vous tes
dans cette bonne veine de progrs. Je n'ose m'en remettre  moi-mme. Je
ne fais pas de vers et crains d'tre, quant  la forme, un mauvais juge.
Il me fixera  cet gard, et, s'il approuve la publication, pendant que
j'ai encore trois mois  passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas
tout ce que vous m'avez adress d'aprs vos listes; j'ai lieu de penser
qu'un paquet a t perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons
un buraliste fort ngligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent
pas toujours. En outre, j'avais confi  M. Leroux plusieurs de vos
feuillets, afin qu'il choist une pice qui conviendrait  la _Revue
indpendante_. Il a choisi celle  Branger, que vous avez d voir
imprime avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis
d'attnuer, les trouvant un peu boursoufls, et la suppression d'une
ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les
manuscrits, bien qu'il m'et promis de ne rien garer, il en a, je
crois, oubli une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout,
ou d'en avoir laiss moi-mme quelques feuillets  la campagne, dans mon
secrtaire. Je ne retrouve pas une des pices que j'aimais le mieux,
des vers  propos d'une fte d'ouvriers, o vous parlez du Christ, etc.
Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas
le temps de le faire vous-mme, tout ce que vous avez compos, avant et
depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron
et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint,
Torrents, Mathilde, le Pcheur du lac, Sonnet, Matine en rade, Tableau,
Ma pense, Nuit en mer, le Forat, Vers  M. Paul Gaymard, A madame
N***, A Mry, Dlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant
endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_.

Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tt fait que de nous
consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en
un paquet, et mettez-le  la diligence, envelopp de plusieurs papiers
forts, et en le faisant enregistrer au bureau.

Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.

Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre
mtier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un
mlange de gaiet forte et de tristesse potique que personne ne
pourrait trouver,  moins d'tre vous. Les trois ou quatre strophes de
l'_ptre  Branger_, o vous parlez de votre truelle, avec tant
de navet et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous
constitue une individualit vritable. Ce sont aussi les strophes qu'on
a remarques et gotes ici, o il y a tant de potes, o l'on publie
tant de milliards de vers par semaine; o l'on est si blas, si ennuy
de posie, si difficile et si moqueur; ici, o l'on a tout chant, le
ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rverie, enfin tout ce
que chantent les potes, on ne connat pas la posie du peuple, et c'est
la _Revue indpendante_ qui a os la dcouvrir un beau matin.

Si vous voulez n'tre pas perdu dans la foule des criveurs, ne mettez
donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littrature
avec ce pltre aux mains qui vous distingue et qui nous intresse, parce
que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure
question littraire. Mais, je le rpte, soyez homme du peuple jusqu'au
fond du coeur, et, si vous vous prservez de la vanit et de la
corruption des _classes moyennes ou suprieures_, comme on les appelle,
tout ira bien. Autrement votre force ne s'tendra pas au del d'un
certain point et ne passera pas les limites du clocher.




CCXXII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

                                Paris, 21 fvrier 1843.

Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prvu, examin et conclu, tant
mieux. Je dsire et j'espre le bonheur de ta fille, et le tien, par
consquent. Je serai toute dispose  accueillir avec amiti mon neveu
Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon
coeur.

Tu as d recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.

Je ne sais pas encore si Pierret ira  la noce. Maurice vient de lui
crire pour l'engager  faire la route avec lui; car, enfin, Maurice,
gagn par tes instances, et par la considration de trouver son pre 
Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il
partira d'ici  vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus
tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta
parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et mme de le faire
partir au jour dit, s'il se laissait entraner par le plaisir d'tre
avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable 
acqurir vite; car, emport par sa facilit, s'il n'apprend le dessin
bien vite et scrupuleusement, il se gtera et fera de la drogue toute sa
vie.

Cette tude  l'cole pratique, au milieu de cinquante carabins dpeant
chacun une pauvre charogne humaine, lui rpugne beaucoup. Cependant, il
en a pris son parti, et mme il est dans un bon train maintenant. Je
crains beaucoup pour lui l'entranement de distraction que cette noce va
lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze
jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te
l'envoie donc en te priant bien srieusement de faire entendre raison 
son pre l-dessus. Maurice est dans les deux ou trois annes qui vont
dcider de son avenir,  savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu
me diras qu'il peut vivre sans tre un artiste. Mais quelle diffrence
dans la vie d'un homme, de savoir faire en matre ce qu'on a appris, ou
de rester colier! Il faut que, cette anne, matre Maurice pouse
dame Peinture pour tout de bon; nous voil occups tous deux de
l'tablissement de nos enfants, chacun  sa manire. Aide-moi 
chapitrer Maurice sur ce point.

Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses  la bonne
petite Lontine. En me disant qu'elle reoit la rcompense de sa
simplicit, tu en fais un bel loge, et qu'elle mrite. Mille et mille
tendresses  milie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Flicitent.

  [1] Eugne Delacroix.




CCXXIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 26 fvrier 1843.

Mon cher enfant,

J'ai reu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la
_Belle-Poule_, ni l'autre pice dont vous me parlez. Vos vers sont dans
les mains de Branger, qui a fait un peu de difficult pour se charger
de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose dlicate et craignait de
vous affliger en tant tout  fait franc et svre. Je lui ai dit que
c'tait, au contraire, le plus grand service qu'il pt vous rendre et
que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'enttement ni
l'orgueil chagrin des autres potes, et que vous saviez prfrer un ami
 un flatteur. Je vous donnerai sa rponse ds que je l'aurai. Tout en
parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a
t son avis: Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie;
et lui, les entend trs bien, ainsi que les chances de succs.

Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu
de retentissement  Paris, o tout le monde en publie et o le public,
inond de ce dluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux
vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez
restreint. Il faut que ce soient des gens de got,  existence douce et
tranquille. Il y a peu de ces gens-l ici. Il y en a de moins en moins
tous les jours. Si vous voyiez cette vie affaire, matrielle et avide
d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez constern.

Mais revenons  l'avis de Branger. Il dit que, si vous vous faisiez
imprimer en province, les frais seraient moindres de moiti et
les placements plus faciles, l'ouvrage tant sous la main et vos
souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression tait excute
proprement (car, ici, c'est une considration pour les libraires),
nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre  un diteur en
tchant qu'il vous volt le moins possible. Pierrotin ne vous volerait
pas du tout; mais il fera difficult de se charger d'une petite affaire,
lui qui, en ayant fait de trs grandes avec un assez beau succs, n'aime
plus aujourd'hui que les entreprises  nombreuses livraisons suivies.
Nous verrions bien pour cela.

En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les
meilleures chances que Branger croit y voir. Les dpenses qu'on vous a
fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si
on les rduisait de moiti, vos profits seraient doubles. Je pense que
vous trouverez facilement un diteur qui ferait les frais,  charge de
se rembourser avec des bnfices modestes sur la vente; ou plutt un
imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement
dits en province. De plus, j'enverrais ma prface  lui, tout comme 
un diteur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de
cette production tout le bnfice possible. Vous allez tre pre et un
peu d'argent ne vous sera pas de trop.

J'crirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, o je ferais
prendre quelques douzaines d'exemplaires  des amis qui pourraient les
rpandre ou les placer chez des libraires. De votre ct, vous devez
pouvoir le faire aussi. Rpondez donc  tout cela. Enfin, en dernier
cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sre d'un
nouveau procd d'imprimerie que M. Pierre Leroux a dcouvert et qu'il
va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprims
avec une conomie merveilleuse de frais. Si nous en tions l, tout
irait de soi-mme, sans que vous eussiez  vous occuper. Nous vous
imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas  moins que
simplifier l'imprimerie  ce point.

La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous
la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez
vous procurer la _Revue indpendante_, vous y verrez, au numro du 25
janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.

Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les crits
philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la
force d'attention pour les lire. Vous tes jeune et pote. Je les ai lus
et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que
je n'ai pas une bien forte tte pour ces matires.

Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour
et qui parle au coeur comme l'vangile, je m'y suis plonge et je m'y
suis transforme; j'y ai trouv le calme, la force, la foi, l'esprance
et l'amour patient et persvrant de l'humanit: trsors de mon enfance,
que j'avais rvs dans le catholicisme, mais qui avaient t dtruits
par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli,
par le doute et le chagrin qui dvorent, dans notre temps, ceux que
l'gosme et le bien-tre n'ont pas abrutis ou fausss. Il vous faudrait
peut-tre un an, peut-tre deux, pour vous pntrer de cette philosophie
qui n'est pas bizarre et algbrique comme les travaux de Fourier, et qui
adopte et reconnat tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les
morales et sciences du pass et du prsent.

Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on
a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur
l'adhsion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion,  la fois
ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pntrer et qu'il faut
couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus compltement;
il faut tre foncirement bon et sincre pour que la vrit ne vous
offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volont de comprendre
l'humanit et vous-mme, vous aurez une tte affermie, de la certitude,
et le feu de votre posie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez
verbalement l'explication et l'abrg  Dsire, et vous verrez que son
coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des
travaux incomplets, interrompus, fragments. La vie de Leroux a t trop
agite, trop malheureuse, pour qu'il pt encore se complter. C'est l
ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une
religion, et une religion peut-elle clore comme un roman ou comme un
sonnet dans la tte d'un homme?

Les grands pomes piques de nos pres ont t l'ouvrage de dix et de
vingt annes. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme?
Leroux n'est qu' la moiti de sa carrire. Il porte en lui, des
solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la dfinition
et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux
d'rudition, et des annes de mditation. Quoi qu'il en soit, ces
admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne
conscience dans la voie de la vrit. De plus, c'est la religion de la
posie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la posie de la religion.

Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a crit. Vous vivrez l-dessus
comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La posie ira
son train, et vous rserverez, chaque semaine, une ou deux heures
solennelles, o vous entrerez dans ce temple lev  la vraie divinit.

Vous y associerez Dsire, doucement, sans la dranger de son culte, si
elle est attache au catholicisme. Son esprit fera une synthse sans
qu'elle sache ce que c'est qu'une synthse, et un jour viendra o vous
prierez ensemble sur le bord de cette mer o vous ne faites qu'aimer et
chanter. Quand vous aurez une foi solide et claire  vous deux, vous
verrez que l'me de la plus simple femme vaut celle du plus grand pote,
et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystres, dans la science
divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.

C'est alors vraiment que vous vangliserez vos frres les travailleurs,
et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez  ce rle que vous avez
commenc par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute
vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen
et sans mditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre
imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la
terre qui agitent votre curiosit, les voyages lointains qui tentent
votre inquitude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir.
Croyez-moi, moi qui ai voyag comme cet homme dont le pote a dit:

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour
moi Dsire et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner  son
enfant le nom de l'un des miens.

Rpondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez
de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne
les montrez pas, si ce n'est  Dsire.




CCXXIV

A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS

                                Nohant, 18 mai 1843.

Je ne sais point mentir  qui me parle franchement, et je crois, madame,
que, dans ce cas-l, la politesse est une raillerie ou une lchet.
J'ai bien dit, il est vrai, que votre manire d'tre ne m'tait pas
sympathique,  cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru
remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits,
suprieurs de notre poque.

Mes besoins de coeur me portent vers la simplicit et le naturel, plus
que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-tre pas ces vertus
que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les
ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est
littralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les
mes l o je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous
avez la bont de me l'exprimer)  l'opinion que j'ai pu prendre de
vous, je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examine en moi-mme,
et conue aussi brusquement, je l'avoue, doive tre, cette fois,  vos
yeux, d'une grande importance.

J'ai ou dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger
autre chose que votre extrieur et vos discours. Il est vraisemblable
que mes prventions se seraient vanouies si je vous avais connue
davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux,
si loign du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais
craint de ne vous voir jamais  l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne
me suis jamais imagin que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir
d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.

Peut-tre mme ne vous en seriez-vous jamais aperue, si des propos
dsobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent
force d'y prter attention. Je pourrais peut-tre m'excuser d'avoir
exprim mon sentiment, en vous disant,  vous, que j'y ai t provoque
et encourage par des personnes qui vous mnageaient bien moins que moi,
et qui, en vous rptant mes paroles (si tant est qu'elles les aient
rptes sans les amplifier), ont oubli de faire mention des leurs
propres, dans le compte rendu.

Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai
encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la mme
sincrit, puisque vous l'avez provoqu de bonne foi. Ce n'est point un
roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que
j'ai feuillets depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai
pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-mme l'avez
qualifi d'tude. Il manque essentiellement des qualits qui font un
roman anim. Mais il a toutes celles d'une tude bien faite. C'est
une nigme qui se dvoile peu  peu, et dont le mot n'est pas assez
proclam. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez,
avec beaucoup d'lvation, que, sans grandeur et sans idal, il n'y a
pas d'amour possible pour une me leve. Seulement les tnbres qui
remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que
faiblement.

On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde
o vous avez enferm son existence, l'Ange a d mourir de froid et
d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui
jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqu.
Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un
vritable homme; mais nous l'avons  peine connu. Il est brave et
compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore?
quels sont ces grandes ides, ces nobles sentiments, que vous nous dites
qu'il possde, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que
vous avez craint d'effaroucher et d'pouvanter les salons o la vie de
votre Ange s'est tiole, en nous montrant la figure d'un homme de bien
tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.

Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'tre bien
certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre
caractre ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine,
madame, que de dire la vrit qu'on pense, et c'est le plus grand acte
de courage que nos amis aient le droit de nous demander.

Agrez, madame, l'expression de mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.




CCXXV

A MAURICE SAND, A GUILLERY

                                Nohant, 6 juin 1843.

Mon cher enfant,

Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique
tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu
le dsirerais, mais tu sais que le travail et le matre doivent passer
avant tout.

Je reois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze
jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps  perdre pour
revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller
d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien
que tu n'avais gure qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as
entrepris ce voyage. Arrive donc de ton ct et fais provision d'ardeur
pour le travail.

Songe  ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu
t'habitues  ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant  ton pre
le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai
pas si mal lev.

Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on
ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de
courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se
suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est
bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soires seraient bien
longues si je ne me plongeais dans les bouquins.

Je suis dans la franc-maonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du
_Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime cossais_. Il va en rsulter un
roman des plus mystrieux. Je t'attends pour retrouver les origines de
tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.

Je reois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie
des rflexions que ma _plume gracieuse sme par-ci, par-l_ sur
l'histoire de Bohme, et qui me promet la reconnaissance de la race
slave depuis _la mer ge jusqu' sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras
donner ce nom  Solange quand elle ne sera pas sage.

Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec
impatience.




CCXXVI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 13 juin 1843.

Chre amie,

Il est vrai que je ne vous ai pas crit depuis bien des jours. J'ai eu
d'horribles migraines et je n'ai rien donn  la _Revue_ pour le numro
du 10, ce qui vous prouve que j'ai laiss moisir mon encrier et que j'ai
t tout  fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu 
m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgr ce
triste printemps, je ne peux pas dire qu'except vous et mes amis,
je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour
lui-mme. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le
vent, et la pluie battre les vitres, je me sens  la campagne, je vois,
un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journe,
je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait
_compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entirement que je suis
_madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais
su. Cela compense bien la pluie.

Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre loignement, et, pour
surcrot dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis gure
habitue  me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive  oublier
o je suis,  me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche
et que le dner va nous runir. Je vois en rve la culotte  carreaux
et le paletot crasseux du matin, de cet aimable tre. J'entends mon bon
Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout
des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'aperois mon
erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-tre l auprs
de vous; et que, si j'y tais, l'une se croirait oblige de me parler
littrature et l'autre philosophie transcendante.

Enfin, vous viendrez  Nohant avec Manol, Gaston Rico, et alors, comme
nous n'aurons ni philosophailleurs ni romanaillires, rien ne nous
empchera de mener une vie de cocagne.

Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou
n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'tes pas inquite, j'espre
et vous esprez toujours Manol. Embrassez-le pour moi quinze fois au
moins quand vous lui crirez.

Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui
de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la
franc-maonnerie. J'y suis plonge jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi
qu'il m'a jete l dans un abme de folies et d'incertitudes, mais que
j'y barbote avec courage, sauf  n'en tirer que des btises. Dites-lui,
enfin, que je l'aime toujours, comme les dvotes aiment leur _doux
Jsus_.

Bonsoir, chre. J'attends Maurice et mon frre dans quinze jours. Je
n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites  Pttin de se bien porter et
de songer  venir nous voir. Je vais crire  Delacroix. Soignez-vous,
accourez sitt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.




CCXXVII

A M. LE COMTE JAUBERT[1],
DPUT DU CHER A BOURGES

                                Nohant, juillet 1843.

Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire
berrichon, et je vous sais gr surtout d'avoir fait ce travail
intressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais
une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je
me pique de connatre  fond. Je me serais borne  la localit que
j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette
prtention), que nous parlons ici le berrichon pur et le franais
le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont
l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable  notre
prononciation, qui m'a donn cette conviction, peut-tre un peu
tmraire. Le travail que vous avez fait est plus tendu, par consquent
meilleur, plus important et plus utile. Mais, en tendant votre rcolte,
vous avez perdu quelques richesses de dtail. Ainsi vos verbes ne sont
pas complets comme les ntres, ou peut-tre vous n'avez pas voulu
complter votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif
_que je mangisse_; premire personne du pluriel _que je mangissienge_.
Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'tre
un peu pdants et de faire les puristes.

Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Acadmie. Nous ne vous
volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et
le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer
une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns
certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice
 votre vocabulaire, soit que, comme amateur clair, il vous paraisse
amusant de les connatre. Je suis en train de les bien examiner de
mon ct, pour en tablir l'orthographe; car nos paysans ont une
prononciation trs accentue. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans
leurs pronoms dmonstratifs, qui sont trs riches, ils disent:
_quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-l l_, celui-l; et _quaqui-l l l_,
celui-l plus loin ou l-has; et ils prononcent _quatchi-l, quatchi-l,
l_, et _quatchi-l l l_, ce qui ne manque pas de caractre, comme
vous-voyez: au fminin, _qualchi-l, qualchi-l l_, etc. Nous avons
bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-l,
c'tella-l. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _faons de parler
champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mpris.

Je me permettrai une seule critique sur votre manire d'orthographier
_bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous
prononons _bouff_ (nous disons plus lgamment _bouffret_), et je
crois qu'il est conforme  cette prononciation, ainsi qu' la bonne
orthographe, d'crire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui
crivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne,
que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres.
Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans
tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent
 lui donner son vritable nom: _l'Alleu_.

Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincres
loges pour la rhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez 
notre idiome,  nos figures, et  quelques mots qui sont de cration
indigne et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_
berdin (qu'il faut crire, je crois _bredin_, parce que nous disons
beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller,
_deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie trs fines, et je dfie
l'Acadmie tout entire de nous en donner l'quivalent. Il me faudra
bien des phrases pour me faire connatre un caractre, que le simple
adjectif de _fafiot_ me fera voir  l'instant. Mais, monsieur, vous
ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-,_
l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indcis encore et
dont la peinture est complte dans un mot. Je vous supplie de ne pas
ddaigner ce mot-l, et de lui rendre un jour son _droit de cit_, comme
disent nos prtentieux critiqus modernes,  tout propos. Il est vrai
que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve
admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous t induit en
erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_
signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne,
_ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre
acception font une faute norme, et c'est  vous de les redresser.

Maintenant, monsieur, je compte crire plus srieusement, et sans aucune
des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue
indpendante_, sur votre intressant Vocabulaire et la spirituelle
notice qui le prcde. Comme vous avez modestement gard l'anonyme en le
publiant, je craindrais de commettre une indiscrtion en vous nommant;
je vous prie donc de me faire savoir vos intentions  cet gard et de me
permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.

Agrez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et
pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que
l'assurance de mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.

  [1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage,
      1812.




CCXXVIII

A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)

                                Nohant, 2 octobre 1843.

Chre bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, 
travers de fort petites montagnes, mais trs pittoresques, et beaucoup
plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a gure ni chemins ni
auberges. Nous avons grimp partout tant  pied qu' cheval ou  ne.
Nous avons couch sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux
ports que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait
une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de
bals et ftes rustiques  l'occasion du mariage de Franoise.[1]

Vous me pardonnerez d'avoir t si longtemps sans vous crire; vous me
laissiez sur une lettre de Londres, o vous paraissiez si incertaine de
vos projets, que je ne savais plus o vous prendre. Vous voil enfin
sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie,
avec la plus chre de vos soeurs et le gros Manol, que j'embrasse
tendrement en attendant le rendez-vous gnral  Paris.

J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment o je ne
l'attendais gure, comme bien vous pensez. Il a pass ici trois heures,
une  dner et  bavarder, deux  entendre chanter Pauline, et  faire
faire  Chopin toutes les charges de son rpertoire. Il est parti 
minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant
prendre les eaux des Pyrnes, mais songeant plutt, selon moi,  remuer
encore quelque chose  la frontire d'Espagne. Puisse-t-il y combattre
efficacement les succs phmres du parti de Christine, et se jeter
dans les bras du parti rellement progressif et populaire, si toutefois
ce parti existe, et si (au cas o il existerait) Mendizabal ne serait
pas trop vieux pour le comprendre.

Pauline est repartie d'ici avec sa mre et sa fille, il y a quinze
jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se
plaint toujours comme un pot cass. Enfin, elle a un superbe engagement
pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps 
Vienne. Sa voix est magnifique, sa sant consolide; elle est mme
engraisse, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que
courir les bois et danser la _bourre_ tout le temps qu'elle a pass
ici.

Malgr le froid qui commence  piquer fort, je tcherai de rester ici
jusqu' la fin d'octobre pour mettre ordre  quelques affaires. Ensuite,
nous nous retrouverons au phalanstre de la cit d'Orlans avec un
nouveau plaisir.

J'espre que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en
le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que
celui de Paris.

Bonsoir, chre; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chrie. Battez
ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous
aime pour toujours.

G. SAND.

  [1] Franoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.




CCXXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                Nohant, 8 octobre 1843.

Mon cher Charles,

Arnault l'imprimeur  consenti  imprimer cinq cents exemplaires de
_Fanchette_, pour une somme fort minime,  dpartir entre les gens de
bonne volont, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne
ft pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanit littraire, de
haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, 
une publicit particulire dans la localit. Cela m'est parfaitement
gal, quant  moi, mais diminuerait peut-tre dans quelques esprits la
bonne impression que la lecture du _fait_ a produite.

L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus
dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les
ouvriers et les artisans de la Chtre, cela les rendrait meilleurs; ne
ft-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc
_flatte_ d'mouvoir ce public-l un instant; et je crois que quiconque
sait peler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.

Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une srie de
lettres du mme genre, o les moindres sujets, traits avec bonne foi,
avec moquerie ou avec colre, feraient quelque impression sur les gens
du _petit tat_, et tu sais que ce sont ceux-l qui m'occupent. Les plus
btes d'entre eux sont plus ducables, selon moi, que les plus, fameux
d'entre nous, par la mme raison qu'un enfant inculte peut tout
apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus rformer en
lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu' notre gnration;
ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en prserve! Tout le monde se
corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques
leons aux petits, je suis persuade qu'ils nous le rendront bien un
jour.

Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette;
rien ne nous empche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription
pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale,
chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon ide tait de faire vendre
une partie des exemplaires de son histoire  bas prix, et  son profit;
on aurait distribu l'autre gratis  des artisans.

Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas
l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanit n'aiment pas  donner deux
fois. Confres-en avec le Gaulois.

Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la
gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il
faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux
soeurs de l'hpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment?
ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon
village  quelque femme honnte et pauvre qui trouverait son compte  la
bien soigner.

En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que
ce ne ft pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion,
mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible,
d'indignations gnreuses. Rponds, qu'en penses-tu? et, si mon ide est
bonne, comment faut-il la raliser? Faut-il demander l'autorisation de
sauver Fanchette  ceux qui l'ont perdue? Ce serait drle!

Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugnie pour moi, et viens me dire ta
rponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.

Ne m'oublie pas auprs de madame Duvernet.

GEORGE.




CCXXX

A MAURICE SAND; A PARIS

                                Nohant, 17 octobre 1843.

Mon enfant,

Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procs.
Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donn matire, je n'ai nomm
personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vrit. On
ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il
m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si srs de
l'impossibilit de ce procs, que nous avons ri de tes craintes.

Voil trois jours qui se sont passs, depuis deux heures de l'aprs-midi
jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en
dlibrations, toujours pour constater et prouver de plus en plus
l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine,
plus vidente, et nous n'avons pas laiss passer une _parole_ de ma
rponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni  la
contradiction ni au procs.

Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et
attestations; nous publions l'enqute; enfin nous sommes tranquilles et
tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tte casse de cette
Fanchette.

Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Chtre.
La seule difficult tait d'avoir un imprimeur qui voulut faire de
l'opposition. M. Franois a lev l'obstacle en se chargeant de faire
imprimer  Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des
comptes, des listes, des projets, et Franois part demain matin, s'il
trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par
celle de Chteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras
celle-ci plus tt par la poste.

Rassure-toi sur la _Revue indpendante_. Je connais  fond leur position
maintenant, et je suis satisfaite. Quand mme Franois la quitterait,
Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin
de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires.
Ils sont honntes et dsintresss, et pcheraient plutt par dfaut
d'pret au gain et au succs que par ces dfauts-l. D'ailleurs, je ne
ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai
pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.

Je me suis repose ces deux nuits de tout le bavardage de la journe, et
je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon dpart;
car me voici dans le dtail des comptes et rglements, et je n'ai plus
l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au dpart.

La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent
plus que le mortier, les arbres sont plants, l'escalier, de la cave
est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix
mille francs qui ne soit pas encore rgle. Il faut que Fleury aille 
Chteauroux pour cela.

Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes.
Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me
remplacerait avec tant de zle auprs de toi, si tu tais malade.

Bonsoir, mon cher enfant. cris-moi.

TA MAMAN.

Je dcachte ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir.
Thomas est arriv trop tard. Tu en recevras deux  la fois.




CCXXXI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, l4 novembre 1843.

Mon amie,

Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot
de M. Jean Reynaud, que je crois sincrement et profondment jaloux de
lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui
peut avoir de bonnes et belles qualits, mais qui a aussi de vilains
petits dfauts, le commrage en premire ligne. Vous ne croyez peut-tre
cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne
me trompe pas.

Ce qui m'inquite, ce sont les vingt jours passs par vous sans voir
Leroux; ce sont mes preuves qu'il n'a pas corriges. Je me moque bien
de mes preuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait
ngliges, lui si bon pour moi, et si rgulier  cette corve, il faut
qu'il ait eu, en effet, des proccupations trs grandes. J'ai reu
dernirement une longue lettre de lui horriblement triste. La pnurie o
il se trouvait pour l'achvement de sa machine, et aussi sans doute pour
les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et
de ses angoisses. Je lui ai envoy aujourd'hui cinq cents francs. J'ai
crit  M. Franois de lui en remettre autant sur mon travail  la
_Revue_. Mais cela n'est peut-tre pas assez.

Je sais que vous tes bien gne cette anne. Mais ne pouvez-vous
cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me
bornerai pas l pour ma part, malgr la gne, les crises imprvues, les
charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et
les facults lucratives de mon cerveau puis. Non, nous ne pouvons pas
le laisser succomber. La machine russira-t-elle ou non?

Ce n'est pas l ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumire de
son me s'teigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le
dcouragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque.
Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa dtresse. Sa timidit doit
redoubler en raison des nombreux, services qu'il a dj reus de vous.
Surmontez-la. Sachez aussi si Franois a pu lui remettre les autres
cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas
contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant 
Paris, j'aurai encore quelque chose  toucher.

Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter
l'ide que ce flambeau peut s'teindre et nous laisser dans les
tnbres.

A vous de coeur.

G.

Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre dvouement sont notre
secret  nous.




CCXXXII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 16 novembre 1843

Mon chri Bouli,

Ta lettre de mardi nous a donn un bon rveil. Ta soeur s'est mise 
pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout
touffe: Maurice, il est ben mignon! Si tu tiens  la lettre que je
t'avais crite sur elle, demande-la  Chopin. Elle tait  vous deux, et
elle ne lui a pas fait grand plaisir,  lui. Il l'a prise _en mal_, et
je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons
tous nous revoir et de bonnes _bigeades_  la ronde effaceront tous mes
sermons.

Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La
campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste,
et je ne pourrais tenir une seconde fois  l'inquitude de vous savoir
tous deux malades en mme temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en
faut.

Aujourd'hui, nous avons eu grande assemble: Moulin, Fleury, Duteil,
Hippolyte, Lamouche, son mtayer, le pre et la mre Meillant, leurs
fils, Denis et Sylvinot, pour rgler les articles du bail. Le pre et
la mre taient assis dans le salon sur des fauteuils Le pre coutant,
n'entendant et ne comprenant rien, mais reprsentant le fantme
de l'autorit paternelle; ne demandant pas d'explications, mais
sanctionnant par sa prsence les engagements que prenaient ses enfants
pour lui, et en son seul nom. Denis trs calme, trs ferme, trs juste,
trs droit,  la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps:
_Silence!_ d'un ton doux mais absolu,  Sylvinot, qui a l'esprit, plus
prompt que lui, qui comprend la procdure comme un notaire, et, tout
en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les
tergiversations d'Hippolyte, et les mettait  nant; mais Denis
reprenait: J'arrangerons a; silence! Et Sylvinot de se taire comme
par un ressort. La mre ne disait qu'un mot, toujours le mme: D'abord
que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'crire.

Selon elle, toutes ces critures ne riment  rien et ne valent pas une
promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille
des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravit et de
hirarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que l qu'on peut
revoir ce que le pass a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec
une autorit  diffrents degrs, volontairement accepte, et dont nul
n'abuse, il y a galit de droits, galit d'hritage. C'est le bienfait
du prsent et la beaut du pass. Victor Hugo aurait d voir quelque
action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le
silence du vieux qui a l'air d'tre plong dans une espce de divagation
intrieure, de rverie  moiti hors de ce monde, tait beaucoup plus
beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_.

Il y avait double bail  examiner, celui de Polyte avec le pre Lamouche
(fermier  mtayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant  ces
derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste.
Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait:
Suivez-vous? il rpondait: J'y comprends rin, c'est a des affaires
que j'y counais rin di tout. Finesse de paysan pour faire ensuite 
sa guise, en allguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses
engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant:
J'vous l'espliquerons bin, pre Lamouche, ayez pas peur! Je crois bien
qu'en effet ledit Lamouche sera forc de marcher droit avec eux, ce
qu'il ne faisait gure avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de
faiblesse et de bont. Je m'te l une pine du pied.

Nous travaillons toujours  organiser le journal _la Conscience
populaire_, ou quelque chose comme a. Je viens d'crire  M. de
Barbanois de venir dner avec moi bien vite avant mon dpart.

Je t'ai dj rpondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle
y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler  organiser ses
tudes  la maison dans le courant de l'hiver. Elle parat bien dcide
 travailler, et (vois,  miracle! jusqu'o va sa raison) elle dit
qu'elle aimerait mieux retourner  la pension que de rester  la maison
sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien  proprement dire ici, si ce
n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un
peu, et elle rve beaucoup. Ses ides s'ouvrent, elle a l'air de se
tter et d'apercevoir enfin quelque chose  travers le brouillard. Elle
s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en
consoler.

Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus
besoin, tu en feras cadeau  quelque bergre. Elle est venue me voir
hier avec ce costume; elle tait superbe, c'tait Jeanne d'Arc enfant.

Bonsoir, mon mignon. J'espre qu'en voil bien long cette fois. Jusqu'
mon dpart, je ne t'crirai plus que des petits billets, le temps me
manquera.  jeudi.

Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons
des accidents. Je crois que nous devons tre  Paris vers l'heure du
dner. Nous partons de Chteauroux  dix heures du soir.

Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.




CCXXXIII

AU MME

                                Nohant, 28 novembre 1843.

Cher mignon,

Encore une journe en sabots, et une soire de chiffres. Je m'abrutis,
mais je me porte bien. J'ai t dans les champs avec Denis Meillant par
une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'tais en nage.
Ce n'est pas  Paris que vous avez un _parieux temps_. Aprs avoir
recommenc l'examen et le devis des bergeries, tables, porcheries, et
autres lieux plus ou moins parfums, j'ai pass deux heures  faire
retoiser les glacis de matre Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le
pre Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est
un badaud qui n'y voit que du feu. Matre Prin, qui n'est point sot, lui
en avait fait voir, tant le long de notre pr qu' la mtairie, dix-huit
toises de plus qu'il n'y en a rellement. Il a fallu dcompter. Matre
Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, a se voit
pourtant, c'est assez long, a ne se met pas dans la poche. Je me
promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laiss sur
une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dment attestes.
Il y aune autre btise qu'on lui met sur le dos et que nous vrifierons.

Ce soir, j'ai eu  dner Planet, Duteil, Fleury, Nraud et Duvernet.
C'tait la runion dcisive pour la fondation et le baptme de
l'_claireur de l'Indre_. C'tait le comit de salut public. On parlait
 tour de rle. Planet a demand plus de deux cents fois la parole. Il a
fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme
un coq, plus de dix fois. Duteil tait calme comme le Destin, Jules
Nraud trs ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous
comptes faits, recettes et dpenses, chaque _patriote_ tax au tarif de
sa dose d'enthousiasme, le comit de salut public a dcrt la cration
de l'_claireur_, dont seront bien _dcrts_ MM. Rochoux et Compagnie
qui n'ont gure t _acrts  ce matin_ en recevant la _Revue
indpendante_.

Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les critures,
programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu
travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_  matre Pernet
ou Franois (dcidment lequel est parti?) que je ne leur donnerai
probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 dcembre. C'est
un peu leur faute.

Il tait convenu avec M. Franois que, vu la longue tartine ddie 
Rochoux, on garderait la moiti dece numro de la _Comtesse_ pour la
prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numro; je
ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prvenir afin qu'ils se
prcautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal
 Orlans. C'est meilleur march, et nous y avons un correcteur
d'preuves, tout trouv et trs zl, Alfred Laisn. Il faut seulement,
_mais plus que jamais_, que Pernet ou Franois, Franois ou Pernet, nous
trouve un rdacteur en chef,  deux mille francs d'appointements. Ce
n'est gure plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que,
pour cela, on peut trouver un homme de talent!

Premire mesure du comit de salut public: nous mettrons M. de Chopin
hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salaris comme des
publicistes.

Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chri, malgr le beau
temps que je quitte, et les _motions de la politique berrichonne_, qui
m'ont cot jusqu'ici plus de cigarettes que de dpense d'esprit. Je
pars toujours aprs-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain
au soir, je n'aurai plus  t'crire; j'arriverai le mme jour que ma
lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je
n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Franoise fait un _poirat_
superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'ide qu'on mangera de son poirat 
Paris!

La Sologne sera peut-tre mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orlans.
Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.

  [1] Chausson aux poires, gteau berrichon.




CCXXXIV

A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHTRE

                                Nohant, 29 novembre 1843.

Certainement, mes amis, vous devez crer un journal. J'approuve
grandement votre ide, et vous pouvez compter sur mon concours, 1 pour
ma collaboration suivie, 2 pour ma part dans le cautionnement, 3 pour
ma part de subvention annuelle, 4 pour le placement d'une cinquantaine
d'exemplaires  Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera,
j'espre, lorsque le journal aura paru.

Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espre que tous vos
amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment  vous seconder.
Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre
programme, il y a ncessit urgente  dcentraliser Paris, moralement,
intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbe par
ses propres agitations, ou fatigue, de combattre sur une trop vaste
arne, abandonne en quelque sorte la province  ses luttes intrieures.
Et, quand la province s'abandonne elle-mme, quand elle n'est pas
reprsente par un journal indpendant, elle est livre, pieds et poings
lis,  tous les abus de pouvoir de l'administration salarie. Vous avez
raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lchement  un des
droits qui constituent la dignit humaine, c'est reculer devant un
devoir social. Les consquences pourraient en tre graves pour le
pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public
n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hsitez pas. M. de
Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa
bourse au brillant succs du _Bien public_, de Macon. Ce journal de
localit a dj, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur
que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne
puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre
_claireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms
illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande
intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit tre
rveille et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons
dans notre province des lments admirables pour seconder ce gnreux
projet. Il ne s'agit que de les runir.

Littrairement, ce serait une oeuvre intressante  tenter. Paris a
pass son niveau un peu froid, un peu manir sur toutes les mes, sur
tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son
caractre particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas
une sorte de rnovation littraire que de voir tous ces lments varis
de l'intelligence franaise concourir, sous l'inspiration de l'ide
commune de la pense nationale,  lever un monument o chaque partie
aurait sa valeur originale et distincte. L'hroque Breton, le Normand
gnreux, le Provenal enthousiaste, et le Lyonnais minemment
synthtique, n'ont-ils pas chacun leur manire de sentir, leur forme
d'expression, leur lumire individuelle pour ainsi dire?

On croit peut-tre que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On
se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manires, calme dans
son langage, mais d'humeur indpendante et narquoise, apporterait, dans
la circulation des ides, cet admirable bon sens qui caractrise le
coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localit en serait
infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les
rdacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se
reflte dans le plus simple expos des faits, des besoins et des voeux
d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement  l'esprit,
on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque
numro rsume les impressions gnrales. C'est ainsi que tout le monde
produit le journal; oui, le vritable rdacteur, c'est tout le monde.
Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon  encourager,
dans la cration d'un journal de localit, manifestation intressante et
significative de l'esprit du pays.

Comptez sur mon zle  vous seconder et ne craignez pas de mettre mon
nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprs de
quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas dfaut, de mme
que je m'effacerais entirement de la rdaction, si vous jugiez mon
concours inopportun.

Tout  vous de coeur.

GEORGE SAND.




CCXXXV

M. F. GUILLON, A PARIS

                                Paris, 14 fvrier 1844.

M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montr la
crinire d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise,
George Sand n'est qu'un ple reflet de Pierre Leroux, un disciple
fanatique du mme idal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole,
toujours prt  jeter au feu toutes ses oeuvres, pour crire, parler,
penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le
vulgarisateur  la plume diligente et au coeur impressionnable, qui
cherche  traduire dans des romans la philosophie du matre. Otez-vous
donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout,
qu'un croyant docile et pntr.

D'aucuns, comme on dit en Berry, prtendent que c'est l'amour qui fait
ces miracles. L'amour de l'me, je le veux bien, car, de la crinire du
philosophe, je n'ai jamais song  toucher un cheveu et n'ai jamais eu
plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.

Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi
srieux, le plus srieux de ma vie, et non l'engouement quivoque d'une
petite dame pour son mdecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la
religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le
sentez dans le vtre.

Maintenant rflchissez bien. Nous ne nous sommes parl que ce soir.
Les autres entrevues out t consacres  examiner les possibilits de
_l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y
a pas de difficults matrielles  notre association.

Mais il y a les difficults intellectuelles et morales qui peuvent
natre de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et
de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous
et moi, nous ne fassions qu'une tte et qu'une conscience. Je n'ai pas
d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que
vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu' nous
deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.

Devant l'excellent M. de Pompry, je n'aurais pas os vous parler du
fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et
je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but 
poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorit_ de vous
dire que je crois plus  l'eau de la source o j'ai puis ma vie qu'
celle o vous avez puis de votre ct. J'ai voulu que vous vissiez ma
loi vivante, et je l'avais pri d'tre bien net avec vous, parce qu'une
heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon tre que ce
que je ne saurais dire moi-mme. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou
un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant
vous, afin que vous sachiez bien ce qui est l, et que, s'il vous
rpugne d'y tudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre
libert d'examen et refuser de vous associer  notre genre d'utopie.

Voyez bien, ttez-vous. De mon caractre dans les relations de la vie,
vous n'aurez jamais  vous plaindre; mais, de ma manire de comprendre
l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous
accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les
dernires pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez
pas t tonn d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut
pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appel
par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites
cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y
a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux
un rveur dangereux, et moi une franche bte de croire en lui, tandis
qu'en entrant dans la ralit, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent
de mes diteurs et plus de louanges dans les journaux.

_Nous voil!_ Vous nous connaissez un peu mieux; crivez-moi quand vous
aurez fait votre examen de conscience et fix votre jugement sur nous.

Tout  vous.

G. SAND.




CCXXXVI

A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 16 fvrier 1844.

Je crois que je vous ai trouv un rdacteur! Encore trois jours pendant
lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les
conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractre se
trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de
lui n'est pas dmenti par son langage et sa tenue. Je vous crirai en
dtail sur son compte, aussitt que l'preuve sera faite.

L'ide de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance.
Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en dsespoir de cause.
Fleury, dcourag et dcourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous
dis, moi, qu'il n'y a point lieu  tout ce dcouragement. Le monde est
triste, mais l'humanit n'est pas perdue.

Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succs et
d'abonns  Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-tre le prtexte, le
cadre et le _moyen_ de faire une trs jolie feuille d'opposition. Mais
est-ce l le but? S'agit-il d'avoir du succs pour Delatouche et moi, ou
s'agit-il de moraliser et d'clairer notre province? J'aurais compris
que nous commenassions le journal, lui et moi, en attendant un
rdacteur, pour lancer le brlot et peloter en attendant partie. Mais le
fonder de la sorte irrvocablement me parat une espce d'apostasie. Je
ferai  cet gard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous
serez de mon avis. Dsesprer de trouver un rdacteur est un vritable
enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espre que je tiens
le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes
preuves.

Ne dcouragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ 
Delatouche. Hsitez, prtextez la difficult de runir tout d'un coup la
majorit des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui
de notre premier mouvement, qui tait le meilleur. Je vous aurai des
abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre
rdacteur et notre prospectus. Je travaille dj  charpenter ce
prospectus, j'en ferai faire un au rdacteur, un  Delatouche s'il le
faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez
s'il y a lieu.

Pour cela, il faudra nous runir  Orlans peut-tre dans une quinzaine,
peut-tre plus tt, pour aviser  tout.

Mille tendresses  tous.

GEORGE.




CXXXVII

A M.F. GUILLON, A PARIS

                                Paris, 25 fvrier 1844

Mon cher monsieur Guillon,

J'attends toujours la rponse du comit berrichon.

Je ne veux pas rpondre  vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir
 vous dire: Reprenons la dispute pour marcher ensemble ou bien On
nous spare. Gardons chacun notre idal.

Je n'ai rien ajout et rien retranch aux bons renseignements que
j'avais donns de vous. La rponse dcidera de notre _querelle_; car ou
le comit acceptera d'emble votre clectisme religieux et politique,
ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je
voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je
n'insisterai pas contre un refus qui serait motiv sur vos antcdents.
Je trouverais le refus injuste, peut-tre; mais je ne penserais pas
devoir vous exposer  des suspicions fcheuses pour vous; pour moi, qui
vous cautionnerais moralement; pour le comit, qui ne respecterait pas
comme il convient la personne du rdacteur.

Enfin, nous voici avec nos systmes et nos rveries dans l'attente d'un
dnouement rel, et je ne fais aucune autre dmarche pour trouver
un autre rdacteur. Voil pourquoi je n'ose point insister, ni vous
dfendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en
campagne sous le mme drapeau,  quoi bon nous essayer  mler nos
nuances? Vous avez beaucoup de richesses  perdre et je n'ai rien  vous
donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-tre
mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne
m'terait pas tout mon lan. Je vois bien que vous nous jugez un peu
creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale.
Nous n'avons encore rien dit et rien formul en fait de moyens.

Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont
pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'me, de religion et
de dvouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre
application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique
nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons
pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les
ntres avec beaucoup d'art et de talent. Mais,  votre insu, c'est une
conciliation spcieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant,
comme on l'entend dans le fouririsme; n'est pas dpourvue de
_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les
sentons non pas seulement inconciliables, mais opposs diamtralement
aux ntres.

Je n'entends pas, puisque vous vous en dfendez si bien, vous ranger
dans certaine srie dtermine: peut-tre tes-vous injuste, vous, de
nous classer parmi les rveurs impuissants.

Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de
vrit, voyez quel chemin il faudrait faire  vous ou  moi pour
reconnatre que l'un de nous rsume en lui la trinit? Vous croyez
la tenir cette triplicit d'aspect de la vrit. Et, moi, je crois
l'entrevoir. Mais nous ne la plaons pas dans les mmes choses; et
je crois qu'au dbut, lorsque le bon et sincre M. de Pompry nous
prsentait l'un  l'autre comme tout semblables l'un  l'autre, nous
n'avions pas aperu les buissons et les fosss que nous avions 
franchir pour lui donner raison.

N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter
ces barrires avant de savoir si nous avons ensuite un chemin  suivre
ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement
pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherch et mieux trac.

Peut-tre alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-tre aussi
aurai-je mieux tudi Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire
violence  nos sympathies et  cette sorte d'instinct que l'artiste
comme le politique doit beaucoup respecter en lui-mme. Si, comme
vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de rpulsion,
fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu' un certain point, sont
les foyers mmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi
qu'il en rsulte, croyez bien que je rends justice  votre intelligence
et  votre loyaut, et que je ne regrette point de vous avoir caus
quelques soucis d'esprit.

Tout ce qui nous fait examiner, rver et raisonner notre vie morale est
une tude salutaire, et j'espre que vous ne m'en voudrez pas de vous
avoir trait en homme de conscience et de rflexion.

Tout  vous.

G. SAND.




CCXXXVIII

A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS

                                Paris, 4 mars 1844.

Monsieur,

Je n'ai pas de facults pour la discussion, et je fuis toutes les
disputes, parce que j'y serais toujours battue, euss-je dix mille fois
raison. J'ai craint de manquer  ce que l'on se doit _entre humains_, en
ne vous rpondant pas, et je suis trs fche de l'avoir fait si
vous prenez ma lettre pour une attaque  votre conviction et  votre
caractre. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_,
et je n'ai pas song  cela. Je n'ai aucun droit de douter du vtre,
surtout aprs les luttes que vous avez soutenues. Voil  quoi mnent
les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un
commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui
est une des faces de la Divinit, vous portez dans la recherche de ces
hautes vrits une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela
que vous manquiez d'affection et de charit dans vos relations avec
l'humanit. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre
route, tandis que ce ne serait pas trop des deux runis, pour chercher
le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conois pas
comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prchez
 beaucoup d'gards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela
pour rejeter l'idoltrie de votre Jhovah juif et de notre _bon Dieu_
catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute
l'Allemagne runie  toute la France ne me l'terait pas du coeur.

Je serais fort peine que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermes
systmatiquement  tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi
commun. Mais, si vous tes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur
spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez
compte de notre oeuvre, sans nous laisser la libert de la concevoir
selon nos forces et nos aptitudes, en nous dclarant stupides,
hypocrites et infmes de ne pas marcher sur les mmes chemins que vous,
vous tes plus despotes, plus intolrants et plus inquisiteurs que Mose
et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous
l'entendrez;  qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites
pas de perscution  domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles
et amis de la modestie; cela serait tout  fait contraire au _got_
franais, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous
voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos tudes et de
votre zle.

Je vous ai crit ces deux lettres  bonne intention pour ne pas manquer
 la dfrence et  la politesse, mais non pour combattre en champ clos
votre philosophie. Si j'tais guerrier, je n'irais pas  la guerre
pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice
belliqueux. La guerre des ides demande un bien autre calme, et, selon
moi, un sentiment d'humilit et de charit religieuses que vous mprisez
au suprme degr. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous
plat. Nos armes ne sont, pas gales. Je n'admets ni les compliments
ni 1es injures, et je refuse la comptence  quiconque, hors de
l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me dmontrer par la
raillerie et le ddain qu'il est en possession de l'unique vrit. Au
reste, votre confiance en vous-mme se calmera bien vite ici, et je ne
m'inquite pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
reconnatre bientt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et
de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.

J'ai l'honneur d'tre votre servante.




CCXXXIX

A MESSIEURS PLANET, FLEURY,
DUVERNET, DUTEIL, A LA CHTRE

                                Paris, 20 mars 1844.

Mes amis,

Leroux part pour Boussac, o il va installer sa famille. Il passe par la
Chtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme
dont j'ai parl  Planet et qui est ami de Jules Leroux,  quitt, pour
quinze jours, Tulle, o il fait un journal rpublicain. Il renoncerait 
sa position, qui est faite et dont il n'est pas dgot, pour se dvouer
 une oeuvre quelconque  laquelle je m'intresserais.

J'ignore s'il accepterait votre contrle pour le journal. Dans le
principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire
qu' moi. C'est moi qui aurais subi ce contrle, et lui par contre-coup.
Au reste, tout cela lui fut propos vaguement, ventuellement et il
rpondit en deux mots que, si je le regardais comme ncessaire
au journal que j'tais alors cense _fonder_, il tait tout  ma
disposition.

Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant,
vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer  vous
pour tre notre rdacteur, dans les conditions o vous le dsirez. Vous
savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne,
c'est bien entendu. Mais je m'intresse toujours  votre oeuvre, quoique
j'aie  peu prs renonc  vous aider dans votre choix et je ne crois
pas devoir vous laisser chapper une bonne occasion. De tous ceux que
vous avez vus et qui vous out t proposs, M. Borie serait le plus
propre  l'emploi. C'est un homme dont je puis vous rpondre comme
loyaut, comme caractre et comme intelligence. Il est dans la politique
plus que moi,  coup sr; mais je ne craindrais pas d'tre solidaire de
tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrler ce que je ferais,
parce que je suis sre de la puret de ses intentions, et du bon sens de
ses vues.

Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer  Boussac,
et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.

Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalit envers
Leroux pendant son passage  la Chtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout
 vous de coeur.

G. SAND.




CCXL

A. M. PLANET, A LA CHTRE

                                Paris, avril 1844.

Mon cher enfant,

Est-ce dcid, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car
c'est le seul moyen, je crois, d'tre imprim  Boussac, et il ne faut
pas vous plaindre que ce soit une condition _impose_ par Pierre ou
plutt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'ides austres et d'un
caractre trs ferme, n'tant pas votre ami, vous connaissant 
peine, n'et jamais voulu tre l'ouvrier d'un journal contraire  ses
principes; dans le doute mme, dans l'attente de ce que serait l'esprit
du journal, il ne se ft pas engag  l'imprimer.

Je conois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a
donc eu l _condition_,  ce que je vois. Mais je ne digre pas votre
mot d'_impos_. On n'impose rien  des gens qui vous demandent un
service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.

Si ce mot me choque, appliqu aux Leroux, il me choque bien plus
appliqu  moi-mme; et peu s'en faut qu'il ne m'engage  envoyer le
journal au diable.

Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque
chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile
ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amiti
en vous crivant, en vous rptant que, quelque journal que vous fissiez
( moins qu'il ne ft juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des
articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon
que vous suivriez une ligne plus ou moins rapproche de la mienne.
Est-ce l imposer quelque chose? Et, quand je dis: Si vous prenez _un
tel_, je serai active et zle, au lieu d'tre complaisante et tolrante
(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la
solidarit), vous m'crivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa
lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un
rdacteur?

Je ne suis pas contente de cette faon d'tre comprise, je te le dis
franchement; finasser ou dominer me sont galement antipathiques, et
je ne comprends pas que, dsirant de moi, non une inspiration et une
direction, mais une pure et simple collaboration d'amiti, et, tant
srs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux
que mon dvouement pour _l'tre moral_ du journal et mon identification
avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour
avoir ma participation complte, vous sacrifiez vos sympathies, votre
confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez
sans lumires et sans capacit.

Si c'est l votre pense et votre conduite, vous n'tes pas des hommes,
vous tournez sur vous-mmes comme des girouettes, sans savoir quel vent
vous pousse. Duvernet m'a crit au moment de ton retour de Paris, que
vous tiez enchants de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir
renonc  rdiger votre journal, comme si ce n'tait pas un sacrifice
d'avoir offert de le rdiger, et comme si c'en tait un d'y renoncer!

Ne dirait-on pas que l'_claireur de l'Indre_ est le consulat de la
rpublique; que j'ai voulu faire _un coup d'tat_, un 18 brumaire, en
offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqu, comme Sylla,
pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique
triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y et tant
d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_
entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis,
pardieu! bien fche, et je demande  _abdiquer_ bien vite. Je croyais,
en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en
me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.

Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre
pieds et poings lis. Un autre jour, vous me dites que vous avez une
autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que
je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonn, que je vous
couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai
accept cette exclusion de bon coeur, en restant attache, par amiti
pour vos personnes,  la partie purement littraire de la rdaction,
vous m'crivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez 
regret et  contre-coeur, le rdacteur que je vous _impose_!

Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie
de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le
journal _doit_ exister sans moi d'aprs vos principes, pourquoi me
fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rdacteur?

Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi,
je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je
demande donc, avant de passer outr, l'explication de ce reproche amer,
malgr le miel dont vous le couvrez.

Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une faon et
que je pense d'une autre, si vous me suiviez  regret, en disant qu'il
l'a bien fallu?

Dans tout cela, je ne vous conois pas, je vous trouve irrsolus,
enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de
m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou
l'autre, et mon amiti, aussi bien que mon estime pour vous, et grandi
dans un cas comme dans l'autre.

Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rdacteur que vous
prfrez, faites-vous imprimer, ou  Guret, si vous vous entendez avec
M. Legrand, ou  Orlans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire,
et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas
besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous tes dans
un _systme politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez 
un _parti existant_, si vous avez foi  ce parti et  ce systme, quel
si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront
pour vous attirer quelques abonns de plus, et c'est tout ce que je me
prparais  faire.

Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais
quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que
de la possibilit d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhsions et de concours
de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous
entendez peu quand vous avez l'esprit prvenu,

Voil que je te donne un galop, mon Planet; a ne m'empche pas de
t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me
tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me dfende, chaudement,
comme je sens.

Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou
le 20 mai. Il faut que je donne un roman  Vron fin d'avril, ou que je
paye un ddit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai
pour le conseil de rvision de Maurice.

J'ai des affaires  ne savoir o donner de la tte. Je ne dors pas cinq
heures, et vous m'avez t, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait
des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.

GEORGE SAND.




CCXLI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, juin 1844.

Chre amie,

Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est constern, et
il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruins par
l'inondation. De mmoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil
dans nos paisibles contres. Nos ruisseaux sont devenus subitement des
fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer.
Les routes ont t interceptes hier par ces filets d'eau, devenus aussi
larges que la Loire et aussi rapides que le Rhne.

M. et madame Viardot, qui s'taient mis en route pour Paris, n'ont pu
traverser un pont-cluse, l'eau qui passe sous la vote s'tant mise 
passer par-dessus, effaant toute trace de pont et de chemin. Ils sont
revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous
les foins de rivire sont perdus, et, ce qui ajoute aux dsastres, c'est
l'odeur ftide que le retour du soleil donne  ces herbes pourries. Les
plus beaux prs sont devenus de vastes marcages infects, et il y a
beaucoup  craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il
soit peu. Nous sommes dans un endroit plus lev et isol des rivires;
ainsi n'ayez pas d'inquitude pour nous. Ces exhalaisons ne nous
arrivent pas.

Mais que de misrables vont avoir la mort de leurs proches  pleurer
aprs la ruine de leurs subsistances de l'anne! Enfin, je m'effraye
peut-tre  tort, peut-tre que la Providence ne se montrera pas irrite
plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore
combien de noys il faudra compter.

J'espre que vous tes  Paris et que vous ne songez pas  aller  la
campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphre. Si je
n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y tre venue;
mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empcher de me sentir ici
l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il
fasse, nous courons, nous montons  cheval; Solange s'en trouve bien.

crivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout
et que vous prenez la vie le moins mal possible.

J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_claireur_; il aurait voulu
des avances plus considrables que celles qu'on a pu lui faire. Il
se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa
prtendue persvrance n'inspire de confiance  personne. Il dit qu'on
le regarde apparemment comme un malhonnte homme en pensant qu'il peut
manquer  sa parole. Que lui rpondre? A qui a-t-on plus donn, plus
confi, plus pardonn?

Tout cela dchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et
souvent plus que le possible. Sa position est toujours prcaire et
difficile. Cependant, voil le pain assur; mais voudront-ils s'en
nourrir? On lui assure de quatre  cinq mille francs par an.

La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.




CCXLII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 12 septembre 1844.

J'ai toujours dsir qu'un pote fit, sous un titre tel que celui-ci:
_la Chanson de chaque mtier_, un recueil de chansons populaires,  la
fois enjoues, naves, srieuses et grandes, simples surtout, faciles 
chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien
populaires, ou des airs nouveaux faciles  composer. Ou,  dfaut de
musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement crits,
que l'ouvrier simple, sachant  peine lire, pt les comprendre et les
retenir. Potiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en mme
temps l'excs et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on
l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et
durable. Ce serait enseigner au riche  respecter l'ouvrier, au pauvre
ouvrier  se respecter lui-mme.

Il y a des tats plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins
pnibles en ralit. Chacun demanderait au pote un examen approfondi,
des rflexions srieuses, un jugement particulier  la fois potique,
et philosophique; et il y aurait, avec l'unit de forme, une varit
infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rve. Si Branger
l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-l de main de matre.
C'est un sujet que j'ai conseill  plusieurs jeunes potes et qui les a
tous effrays, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie
qu'il faut pour cela.

Un pote proltaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et
l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherch et
_brillant_  l'austre simplicit indispensable  ce genre de posies,
il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer  beaucoup d'effets
chatoyants, et  beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne.
Serait-il capable d'une si grande rforme? Sans cette rforme pourtant,
l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour
le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveaut aux yeux des
connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a
jamais fait encore. Il l'a fait  sa manire (et c'tait une manire
admirable), pour se peindre lui-mme dans son tat de maon; mais il
faudrait tre encore plus simple, tout  fait simple.

Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier
terme de l'exprience et le dernier effort du gnie. N'est-il pas encore
trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si
faciles, que chacun se dit: J'en aurais fait autant, et que personne
cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le
Forgeron, la Lavandire, le Maon, le Colporteur, le Ciseleur, le
Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le
Jardinier, le Fossoyeur, le Mntrier du village, le Charpentier,
etc., etc., etc., quelle foule inpuisable de types varis et qui tous
pourraient tre embellis ou plaints par le pote!

Il faudrait faire aimer toutes ces figures, mme celles dont le premier
aspect repousse, et inspirer une piti tendre pour ceux qu'on ne
pourrait admirer comme des tres utiles et courageux. Moi, je rsumerais
le tout dans une dernire chanson intitule: _la Chanson de la misre_,
et qui commencerait tout, bonnement ainsi:

Je suis dame misre...

Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer  l'alexandrin
et choisir un rythme court et facile  l'oreille.

Voil, mon cher enfant, les ides que j'avais jetes sur le papier, il
y a quelque temps, tant malade et fatigue. Je le suis encore plus
aujourd'hui et ne puis complter ni claircir mon explication. Vous y
supplerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paratra
puril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut
qu'il n'entre en rien dans votre manire de sentir et de travailler.

Il y a eu un temps o mon ide sur la _Chanson de tous les mtiers_
tait si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je
l'aurais ralise sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent
explique en courant et fait comprendre  des gens qui ne savaient pas
ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup
efface, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne
serait pas la vtre et qui vous mnerait de travers. Et puis, je peux
de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail,
d'ailleurs, que je ne puis crire  mes amis que les jours o la maladie
m'empche d'crire pour mon compte. Aussi je leur cris toujours fort
obscurment et dans une grande dfaillance d'esprit.

Dites  Dsire mille tendres bndictions de ma part, pour elle et pour
sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est  Paris.

Vos vers sur la _vrit_ et sur la _ralit_ me semblent trs beaux,
trs touchants et trs bien faits, sauf deux ou trois. L'ide est bien
soutenue, sauf deux ou trois strophes o elle languit et devient un pen
vague. Mais elle se relve bien et la fin est trs belle. Courage!




CCXLIII

A M. LEROY PRFET DE L'INDRE

                                Nohant, ce 24 novembre 1844,

Monsieur le prfet,

Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez
tmoigne tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne
volont que vous voulez bien m'exprimer  cette occasion me trouve
reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser  vous lorsque
j'aurai  solliciter votre appui pour quelque malheureux.

Mais vos gnreuses offres  cet gard sont accompagnes de quelques
rflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas rpondre, et, bien
que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donn communication ne me
soit pas adresse, je crois plus sincre et plus poli d'y rpondre
directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimit qui me
lie  M. Rollinat.

Vous accusez l'_claireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence
pas davantage, mais auquel je prte mon concours, de mensonge et de
grossiret envers vous. Je ne suis pas charge de dfendre mes amis
auprs de vous, je ne veux les dsavouer en rien; mais ne suis pas
solidaire de leurs actes et de leurs crits. J'ai fait mes rserves 
cet gard, et j'ai d ce respect  leur indpendance; mais, si vous
dsirez savoir mon opinion sur la polmique _personnelle_ en politique,
je suis prte  vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle
franchement.

Je ne m'occupe point de cette polmique, mes gots et surtout mon sexe
m'en dtournent. Une femme qui s'attaquerait  des hommes dans des vues
de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.

Les hommes ont pour dernire ressource, quand ils se croient outrags,
d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel,
je ne me servirai jamais de la facult d'exprimer mes sentiments que
pour des causes gnrales ou pour la dfense de quelque malheur. Mes
griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui
que ce soit, et je ne suis pas d'humeur  changer de systme. Quelques
autres considrations qui tiennent  mon exprience m'loignent encore
de la polmique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est
odieux et lche  l'gard de la presse indpendante; mais, avant de
condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais tre mieux renseigne,
sur la manire dont ils obissent  leur consigne, que je ne l'ai
t dans l'affaire de l'_claireur_. Selon ma manire de voir, un
fonctionnaire dans votre position ne devrait pas tre personnellement
mis en cause,  moins qu'il n'et outrepass son mandat, comme l'a fait,
 ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve prfet d'Orlans. Je
plains les administrateurs en gnral plus que je ne les condamne, et
voici pourquoi:

Je suis certaine qu'ils n'obissent qu'avec regret et rpugnance 
plusieurs de leurs attributions secrtes, et qu'ils rougiraient de se
faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements
s'efforcent sans cesse d'avilir la dignit et l'intgrit de leur
magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par l
qu'ils leurs tent la confiance et les sympathies de leur administrs.
C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les
gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc
le coupable, lchement cach derrire vous. Le devoir de votre position
est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilit. Triste
ncessit que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais
ce dont je parle et c'est le secret de ma tolrance envers les hommes
publics.

Si mes amis de l'_claireur_ ont t moins calmes, vous ne devez pas
vous en tonner beaucoup et vous n'avez gure le droit de vous en
fcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez d
prvoir qu'une guerre systmatique et invitable, provoque par vous
 la premire occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une
guerre ostensible. J'ai prvu ds le commencement que mes amis seraient
entrans  cette guerre, et j'ai regrett que vous, qu'on dit homme de
bien, fussiez oblig d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez  faire
le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne  faire le mal.

Quant  moi, par les raisons que je vous ai exposes, je ne me serais
pas charge de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le prfet, que,
lorsque _Messieurs de l'claireur_ vous feront de mauvais compliments,
vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine
 le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux crire moi-mme, c'est plus
tt fait, et je signe tout ce que j'cris. Il est fort possible que
j'aie  m'occuper des actes administratifs de ma localit, et de quelque
malheur particulier  propos des malheurs publics. Je regarderai
toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et
du misrable, contre le puissant, l'habite et le riche, par consquent
contre les intrts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il
le faut; contre vous-mme, monsieur le prfet, si les actes de votre
administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me
craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je
manquerais  toute loyaut si je ne rpondais par ma bonne foi  la
bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires
d'homme politique, moi qui dplore l'alliance monstrueuse de l'homme
de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blmer,
puisque vous n'tes pas libre de me rpondre comme homme de parti, forc
que vous tes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez
toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que l tous
vos actes sont publics. Je fais ces rserves pour l'acquit de ma
conscience; car je crois fermement, d'aprs votre conduite dans
l'affaire des enfants trouvs, que nous n'aurons qu' louer votre
justice et votre humanit.

Maintenant, monsieur le prfet, vous dirai-je  mon tour que je ne
vous rends pas solidaire des injures et des grossirets qui me sont
adresses par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le
secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser
svrement, et vous dire que je n'influence pas mme l'_claireur,_
tandis que vous _gouvernez_ le journal de la prfecture, de par vos
fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu
brutalement de rpondre  de fort beaux raisonnements que je n'ai
pas lus, et qu'irrit de mon silence, on m'y traitait vaillamment de
philanthrope  tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai
beaucoup ri de voir le scribe gag de la prfecture accuser de
spculation le collaborateur gratuit de l'_claireur_. Vous pouvez faire
savoir  votre champion officieux, monsieur le prfet, qu'il se donne un
mal inutile et que je ne lui rpondrai jamais. J'ai t provoque par
de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas
encore trouv l'occasion de me fcher. Seulement je pense que ce que je
disais tout  l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer,  cause
de leur impunit dans certains cas, serait applicable relativement 
certains hommes. Je suis bien persuade que vous ne lisez pas le journal
de la prfecture: vous tes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant
cela rentre dans les ncessits dsagrables de votre administration,
et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tte  vos gens, ils
feront mille maladresses.

Agrez mes explications, monsieur le prfet, avec le bon got d'un homme
d'esprit; car, lorsque je me permets de vous crire ainsi, c'est  M.
Leroy que je m'adresse, etle collaborateur de l'_claireur_ n'y est
pour rien, vous le voyez, non plus que M. le prfet de l'Indre; nous
parlons de ces personnes-l; mais celle qui a l'honneur de vous
prsenter ses sentiments les plus distingus c'est:

GEORGE SAND.

  [1] George Sand a crit la touchante histoire de cette pauvre
      fille idiote, que la soeur suprieure de l'hpital de la
      Chtre traitait avec tant d'inhumanit.




CCXLIV

A M. XXX...,
CUR DE XXX...;

                                Nohant, 13 novembre 1844

Monsieur le desservant,

Malgr tout ce que votre circulaire a d'loquent et d'habile,
malgr tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans
l'expression, je vous rpondrai franchement, ainsi qu'on peut rpondre 
un homme d'esprit.

Je ne refuserais pas de m'associer  une oeuvre de charit, me ft-elle
indique par le ministre ecclsiastique. Je puis avoir beaucoup
d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clerg, et je ne
fais point de guerre systmatique au corps dont vous faites partie. Mais
tout ce qui tendra  la rdification du culte catholique trouvera en
moi un adversaire, fort paisible  la vrit ( cause du peu de vigueur
de mon caractre et du peu de poids de mon opinion), mais inbranlable
dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de libert a t
touff dans l'glise, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine
catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrs, ni lumires, je
regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est place
comme un frein politique au-dessous des trnes et au-dessus des peuples.
C'est  mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse
interprtation des sublimes vangiles, et un obstacle insurmontable 
la sainte galit que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la
terre comme au ciel.

Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir
engager une controverse avec vous, et, par cela mme, je crains peu
d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de
mon refus, et je dsire que vous ne l'imputiez  aucun autre sentiment
que ma conviction. Le jour o vous prcherez purement et simplement
l'vangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostme, sans
faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai 
vos sermons, monsieur le cur, et je mettrai mon offrande dans le tronc
de votre glise; mais je ne le dsire pas pour vous: ce jour-l, vous
serez interdit par votre vque et les portes de votre temple seront
fermes.

Agrez, monsieur le cur, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous
avez provoque, et l'expression particulire de ma haute considration.

GEORGE SAND.




CCXLV

A M. LOUIS BLANC, A PARIS

                                Nohant, novembre 1844.

Mon cher monsieur Blanc,

Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Rforme_ et pour
les personnes qui lui ont imprim une direction  la fois sociale et
politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-tre que l'_art_ m'a
manqu pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni
l'intention ni le dvouement.

Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu
m'crire. Il y a un appel  ma collaboration littraire: par ma volont,
elle est assure  la _Rforme_ autant que les ncessits relles et
invitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y
a aussi un appel plus intime  ma confiance et  mon zle. Je rpondrai
franchement; Je vous estime trop pour n'tre que polie; j'ai assez de
conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait
pourtant si heureux.

Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probit politique et votre
gnrosit personnelle  tous me sont aussi bien prouves que ce que
je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que
je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre
compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgr tout cela,
je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, mme purement
littraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un
peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop dispose 
m'engager.

L'_claireur_ publie dans ce moment une srie de pauvres rflexions qui
me sont venues, il y a quelque temps, aprs avoir caus avec un homme
politique, M. Garnier-Pags[1], homme qui m'a paru excellent et que je
n'ai pas quitt sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel
je n'tais pas du tout d'accord. Je destinais ces rflexions 
moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de
l'_claireur,_  qui je disais que M. Garnier-Pags m'avait battue 
plat, mais que je lui avais rpondu aprs qu'il avait t parti, ont
voulu lire et publier cette rponse, qui s'adresse  eux aussi bien qu'
lui. J'y ai chang quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et
je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir
l'tat de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de
jeter les yeux sur le troisime article. Mon cerveau n'en est que l, et
je crains que vous ne trouviez mon ducation politique bien incomplte
et mes curiosits religieuses un peu indiscrtes. Il ne me dplairait
point d'tre mieux endoctrine. Je ne suis pas obstine pour le
plaisir de l'tre, et, si vous me dites ce qu'il y a derrire les mots
_socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Rforme_ emploie
souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout  fait ou
seulement un peu.

Je ne vous demande pas un dogme, ni un trait de mtaphysique: je ne
le comprendrais peut-tre pas plus que ma mre, la fille du peuple, ne
comprit le compliment politique qu'elle dbita  Bailly et  Lafayette 
l'htel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district.
Mais je vous ferai deux ou trois questions bien btes, et, si vous n'en
riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je
suis trop vieille pour que le seul clat du gnie, du courage et de
la renomme m'entranent; mais je suis encore femme par l'esprit,
c'est--dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.

Je trouve votre appel aux ptitions excellent et j'y travaillerai ici
de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire
autre chose, indiquez-le moi.

Ne dites pas  ces messieurs combien je suis absurde dans ma rponse:
remerciez-les pour moi et dites-leur combien je dsire faire ce qu'ils
me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre
histoire[2] que votre oublieux de frre m'avait promis. Je lis dans
l'_claireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez
si bien les coups de tte, Louis-Napolon Bonaparte, m'a envoy une
brochure de sa faon qui complte le portrait que vous faites de lui.
Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire
de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la
Rvolution. Cette histoire n'a pas t faite; pas plus que celle de
Jsus-Christ.

Dans quinze jours, je serai  Paris et je veux que vous me parliez de la
_Rforme_ et de la politique.

Toute  vous de coeur.

  [1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_.
  [2] _L'Histoire de Dix ans_.




CCXLVI


AU PRINCE LOUIS-NAPOLON BONAPARTE AU FORT DE HAM

                                Paris, dcembre 1844.

Prince,

Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu
me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du
pauprisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intrt srieux
avec lequel j'ai tudi votre projet. Je ne suis pas de force  en
apprcier la ralisation, et, d'ailleurs, ce sont l des controverses
dont, je suis sre, vous feriez, au besoin, bon march. En fait
d'application, il faut avoir rellement la main  l'oeuvre pour savoir
si l'on s'est tromp, et le fait d'une noble intelligence est de
perfectionner ses plans en les excutant.

Mais l'excution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle?
Nous autres, coeurs dmocrates, nous aurions peut-tre prfr tre
conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins t
conquis,... d'autres diraient dlivrs! Je ne sais pas si votre dfaite
a des flatteurs, je sais qu'elle mrite d'avoir des amis. Croyez qu'il
faut plus de courage aux mes gnreuses pour vous dire la vrit
maintenant, qu'il ne leur en et fallu si vous eussiez triomph. C'est
notre habitude,  nous, de braver les puissants, et cela ne nous cote
gure, quel que soit le danger.

Mais, devant un guerrier captif et un hros dsarm, nous ne sommes pas
braves. Sachez-nous donc quelque gr de nous dfendre des sductions
que votre caractre, votre intelligence et votre situation exercent
sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnatrons d'autre
souverain que le peuple. Cette souverainet nous parat incompatible
avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du gnie
populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous
savez cela maintenant et peut-tre le saviez-vous quand vous marchiez
vers nous.

Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont
mfiants et que la puret de vos intentions et t fatalement mconnue.
Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir  nous
combattre et  nous rduire. Telle est la force des lois providentielles
qui poussent la France  son but, que vous n'aviez pas mission, vous,
homme d'lite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien
dire de pis.

Hlas! vous devez souffrir de cette pense, autant que l'on souffre de
l'envisager et de la dire; car vous mritiez de natre en des jours o
vos rares qualits eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.

Mais il est une autre gloire que celle de l'pe, une autre puissance
que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur
vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, 
n'tre qu'un citoyen franais.

C'est un assez grand rle pour qui sait le comprendre. Vos
proccupations et vos crits prouvent que nous aurions eh vous un grand
citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'teindre et si le
rgne de la libert venait un jour gurir les ombrageuses dfiances des
hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches
et implacables, vous qui les avez courageusement affrontes et qui les
subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses
que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en tre la victime.
Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous
et sduit. Nous avons  la fois diminu et grandi depuis les jours
d'ivresse sublime qu'il nous a donns: son rgne illustre n'est
plus de ce monde, et l'hritier de son nom se proccupe du sort des
proltaires!

Eh bien! oui, l est votre grandeur, l est l'aliment de votre me
active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et
la droiture de vos penses, comme l'et fait, peut-tre malgr vous,
l'exercice du pouvoir. L serait le lien entre vous et les mes
rpublicaines que la France compte par millions.

Quant  moi personnellement, je ne connais pas le soupon, et, s'il
dpendait de moi, aprs vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses
et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous
recevoir.

Mais, hlas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et
sombres autour de moi, ceux qui rvent des temps meilleurs. Vous ne les
vaincrez que par la pense, par la vertu, par le sentiment dmocratique,
par la doctrine de l'galit. Vous avez de tristes loisirs, mais vous
savez en tirer parti.

Parlez nous donc encore de libert, noble captif! Le peuple est comme
vous dans les fers. Le Napolon d'aujourd'hui est celui qui personnifie
la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.




CCXLVII


A M. EDOUARD DE POMPRY, A PARIS

                                Paris, janvier 1845.

Laissez-moi tranquille avec votre fouririsme, mon bon monsieur de
Pompry! J'aime mieux le pomprysme; car, si Fourier a quelque chose de
bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous tes tout coeur et tout droiture;
mais vous n'tes qu'un pote quand vous prtendez marier Leroux et
Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui,
puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est
pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur matre que parce
qu'ils l'ont refait  leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous 
la mienne. Votre _Dmocratie pacifique_ est froidement raisonnable, et
froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gle, le froid est mon
ennemi personnel. Ils n'ont auprs d'eux qu'un homme fort, dont le
nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parl
d'conomie politique dans la _Revue indpendante_, l'anne dernire; et
un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni
l'un ni l'autre tre avec eux.

Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informe que vous.
Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a place chez madame
Bascans, rue de Chaillot, n 70. C'est la pension d'o ma fille est
sortie. Pension excellente et dirige par un mnage tout  fait
respectable et intelligent. Madame Roland m'a amen cette jeune fille,
dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui
parat aussi tendre et aussi bonne que sa mre tait imprieuse et
colre. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses
beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont t au
coeur. Sa mre l'aimait-elle? Pourquoi taient-elles ainsi spares?
Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un
magasin de modes, un tre si charmant et si adorable? j'aimerais bien
mieux que nous lui fissions un sort que d'lever un monument  sa mre,
qui ne m'a jamais t sympathique malgr son courage et sa conviction.
Il y avait trop de vanit et de sottise chez elle, Quand les gens sont
morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystre de la mort;
mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.

J'ai un conseil  vous donner, mon cher Pompry; c'est de devenir
amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de
l'pouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que
d'tre amoureux de Fourier. Vous tes un digne homme, vous la rendrez
heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas,  cause de cela
d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure,
elle ne soit pas un tre adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en
tait autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi
bientt  vos noces.

Tout  vous de coeur.

GEORGE SAND.




CCXLVIII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHTRE

                                Paris, 29 avril 1845.

J'oubliais de te dire quelque chose qui te paratra singulier. tant
chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontr madame
de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des
protestations de tendresse et des supplications pour une rconciliation
gnrale avec la famille. Elle est venue me voir ds le lendemain avec
son mari, et m'a prsent sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai
rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitis qu'elle ne m'ait faite.

Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours aprs, j'ai reu une
lettre de Ren[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier
d'aller les voir. J'irai peut-tre cet t. Mais d'o leur vient ce
retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas aprs un
si long oubli. Emma a deux fils maris ayant des enfants. Elle est
archi-grand'mre et bien change, comme tu penses, quoique agrable
encore, et trs bonne femme. Elle m'a dit que son pre tait rest jeune
et toujours gai et aimable.

Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller  Chenonceaux et d'y
mener mes enfants. Lonce est perdu de goutte comme son pre. J'ai vu un
de ses fils, un norme garon de seize ans... Septime[3]  je ne sais
combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?

  [1] Ne Emma de Villeneuve, fille de Ren de Villeneuve.
  [2] Le comte Ren de Villeneuve, snateur, cousin du colonel Maurice
      Dupin, pre de George Sand.
  [3] Septime de Villeneuve, fils de Ren de Villeneuve.




CCXLIX

A M. DE POTTER, DITEUR, A PARIS

                                10 mai 1845

Monsieur,

Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre
possession un ouvrage de moi qu'il vous tait difficile de publier, 
cause des opinions qui y sont mises. Vous savez mieux que personne que
vous n'avez pas une ligne de moi  publier, et cet trange mensonge me
rappelle la tentative ou du moins l'intention dloyale que vous avez eue
de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'tait pas de
moi.

Quand j'ai su que vous renonciez  cette entreprise frauduleuse, j'ai
gard le silence, quoique je fusse parfaitement renseigne. Je vous
engage donc  ne pas abuser de ma gnrosit, en rpandant sur mon
compte des faits contraires  la vrit.

Je ne comprends pas quel peut tre votre but. Mais, quel qu'il soit,
soyez assur que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez 
tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner 
l'instant, par tous les organes de la publicit, un dmenti qui vous
serait  la fois honteux et prjudiciable. Je n'ai d'autre raison de
vous mnager que la rpugnance naturelle que j'prouve  commettre un
acte d'hostilit et  punir un mauvais procd. Je vous prie donc de
m'pargner cette pnible tche et de ne pas m'en faire une ncessit.

GEORGE SAND.




CCL.

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 12 septembre 1845.

Ne me croyez donc jamais fche contre vous, mes chers enfants. Que je
sois malade ou occupe au del de mes forces, que je vous crive ou non,
ma tendresse vous est  jamais acquise  tous les trois; car vous tes
trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai
pas t mcontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie,
et, quand il y en aura un volume, nous songerons  l'imprimer. Je suis
toujours tout  votre service et, si je suis mortellement paresseuse
pour crire des lettres, je ne le serai pas ds qu'il sera question
d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dvoue
 toute heure. Prenez, quand je n'cris pas, que je dors; mais, comme
l'me ne dort jamais, je suis toujours prte  me lever et  courir pour
vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.

Je me suis adresse  plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je
n'ai russi  rien; sans quoi, je vous eusse crit tout de suite. Les
journaux sont encombrs et ne demandent que des romans. L'_claireur de
l'Indre_, auquel j'esprais pouvoir vous assurer quelques articles tous
les ans, n'a pas le moyen de payer sa rdaction, et il est certain que
j'ai toujours travaill pour lui gratis. C'est en suivant la voie dj
suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au
moins de frais possible, par mon intermdiaire, que vous trouverez
quelque profit dans votre plume. J'espre maintenant qu'avec,
l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne  Boussac, je pourrai
vous faire avoir l'impression  bas prix, et ce sera autant de gagn.
Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et,
pour changer un peu, pour rveiller l'apptit de vos souscripteurs, il
faudrait tcher d'avoir une prface de Branger, ou d'Eugne Sue. Je
crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai  vous pour
l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu
d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance,
adressez-vous  moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire
cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce
ne serait agir ni en fils avec moi, ni en pre envers votre Solange, qui
ne doit pas languir et ptir quand elle a quelque part une _grand'mre_
tout heureuse de lui tendre les bras.

J'ai vu  Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parl
de vous, et qui a eu occasion de rendre  un de mes amis un important
service  ma requte. Il y a mis une grande bont. Si vous lui criviez
quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai
jamais.

J'ai t bien tente cet t de vous dire de venir me voir  Nohant. Si
je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous crire,
raisons un peu bizarres, et pourtant trs simples et trs naves,
mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai
confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous
nous verrons,  coup sr. Ces raisons s'effacent et s'loignent: elles
ne sont pas de mon fait ni du vtre; nous y sommes trangers, nous n'y
pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparatront par la force du
temps et des choses. Ne soyez nullement intrigu et ne cherchez pas 
deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les
plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente,
et souvent ce que l'on dcouvre aprs bien des efforts d'imagination
est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: Ce n'tait pas la peine de tant
chercher. Ces raisons-l n'ont eu de gravit que pour moi, puisqu'elles
m'ont priv souvent,  propos d'anciens et de nouveaux amis des deux
sexes, d'user d'une lgitime et sainte libert Mais qui peut dire qu'il
a vcu sans faire des sacrifices? celui-l n'aurait pas de coeur qui
n'aurait pas su les accepter. J'espre que, l'anne prochaine, si vous
avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: Venez voir votre
_mre!_ Que ne puis-je mieux faire et vous dire: Je cours, je voyage,
je pars et je vais de votre ct, pour vous voir, pour serrer dans mes
bras votre femme et votre enfant! Mais je ne voyage plus, quoique ce
soit fort dans mes gots, et vous pensez bien qu'il y a aussi  cela
quelque raison.

Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps
que je ne vous ai crit. J'ai t  Paris jusqu'au mois de juin, et,
depuis ce temps, je suis  Nohant jusqu' l'hiver, comme tous les ans,
comme toujours; car ma vie est rgle dsormais comme un papier de
musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paratre. Il a
fait un t affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu mont 
cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous
les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent  nos beaux sites
favoris taient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse.
Je lui ai achet un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la
perfection et sur lequel elle parat belle comme le jour.

Mon fils est toujours mince et dlicat, mais bien portant, d'ailleurs.
C'est le meilleur tre, le plus doux, le plus gal, le plus laborieux,
le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractres, outre
nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons gure vivre un jour
l'un sans l'autre. Le voil qui entre dans sa vingt-troisime anne, et
moi dans ma quarante-deuxime, et Solange dans sa dix-huitime! Nous
avons des habitudes de gaiet peu bruyante, mais assez soutenue, qui
rapprochent nos ges, et, quand nous avons bien travaill toute la
semaine, nous nous donnons pour grande rcration d'aller manger une
galette sur l'herbe  quelque distance de chez nous, dans un bois ou
dans quelque ruine, avec mon frre, qui est un gros paysan, plein
d'esprit et de bont, et qui dne tous les jours de la vie avec nous, vu
qu'il demeure  un quart de lieue. Voil donc nos grandes _fredaines_.

Maurice dessine le site, mon frre fait un somme sur l'herbe. Les
chevaux paissent en libert. Les filleuls ou filleules sont aussi de la
partie et nous rjouissent de leurs navets. Les chiens gambadent, et
le gros cheval, qui trane toute la famille dans une espce de grande
brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons
peu joui de la campagne de cette faon, cet t. Il a toujours plu, et
les rivires out effroyablement dbord. Mais l'automne s'annonce plus
beau, et j'espre que nous reprendrons bientt nos excursions. Puis nous
allons marier une filleule de Maurice et faire la noce  la maison.

Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons
eu le bonheur de conserver des gots simples. Nous avons une petite
aisance qui nous permet de faire disparatre la misre autour de nous;
et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empcher celle qui
dsole le monde, chagrin profond, surtout  mon ge, quand la vie n'a
plus de personnalit enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de
la socit, de ses injustices et de son affreux dsordre, du moins nous
ne connaissons pas l'ennui, l'inquitude ambitieuse et les passions
gostes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants
le gotent avec la simplicit de leur ge.

Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un
vol dans cette humanit mal rgle, o l'on ne peut jouir de l'aisance
et de la libert qu'au dtriment de son semblable, par la force des
choses, par la loi de l'ingalit: odieuse loi, odieuses combinaisons,
dont la pense empoisonne mes plus douces joies de famille et me rvolte
 chaque instant contre moi-mme. Je ne puis me consoler qu'en me jurant
d'crire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infme
qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je
ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les
tons.

Bonsoir, mon cher enfant. Voil, j'espre, une longue lettre et o je
vous parle de moi avec excs, pour rpondre  toutes vos questions.
Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma sant est assez bonne, et
mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renonc  travailler
la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine  me remettre au
courant des heures de tout le monde. Je l'avais essay cent fois sans
succs. Enfin, je suis parvenue  dormir  minuit et  travailler dans
la journe. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matine, quoi
qu'on fasse, on est toujours drang, et rien ne remplace ce calme
profond et absolu qui se fait de minuit  quatre heures du matin. Mais
il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma sant tait
gravement altre.

Soyez tranquille surtout sur mon amiti. Elle est inaltrable pour vous.
crivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne rponds
pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites,
 quoi vous pensez, et comment prospre notre chre petite Solange.
Bnissez-la pour moi, ainsi que sa mre, et dites-vous  toute heure que
mon coeur est avec vous.




CCLI

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

                                Paris, 14 dcembre 1845.

J'ai reu ta lettre  Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu
bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le dsagrment
d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de
me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais o tu as t bien
utile  notre jeune et jolie parente. J'espre que tu es repos et que
tu ne m'en veux pas d'avoir us de ton zle et de ton bon vouloir.

Nous nous sommes royalement ennuys au milieu des grandeurs du pass,
surtout les deux premiers jours. Peu  peu pourtant nous nous sommes
trouvs plus  l'aise, et nous nous sommes quitts tous fort tendrement.
Le fait est que nos htes ont t excellents pour moi et pour mes
enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouv tout le contraire de ce
qui tait  prvoir? Ren trs conserv physiquement, mais vieilli de
cent ans au moral, ptrifi comme ses sculptures et ses armoiries, ne
parlant que de ses anctres, de ceux de sa femme et de son gendre;
enfin un marquis de Tuffires! _La qualit l'entte,_ comme dit le
Misanthrope: et cela est d'autant plus trange  entendre, que son
caractre est rest bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant
 Appoline[1], c'est un miracle que la grce, l'effusion et la
bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a t charmante
pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sense
et naturelle. Elle est fort dvote maintenant, mais trs tolrante et
charitable.

Quand mon pre disait qu'avec de _bonnes et grandes qualits_, elle
avait des petitesses incomprhensibles, il la jugeait bien. Elle a des
petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'aprs son pass,
et, quant aux grandes qualits, elle en est certainement doue. Elle a
de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a teint
son mari  son profit.

Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus
tendre crature du monde. Son mari a t charmant pour nous et pour
Maurice en particulier, avec qui il a caus batailles et victoires de
l'Empire. Il tait colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne.
Au fond, tout ce monde-l n'a plus d'opinions politiques,  force d'en
avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de
Napolon  ct pour le sentiment.

Chenonceaux est une merveille. L'intrieur est arrang  l'antique avec
beaucoup d'art et d'lgance. On y jette toujours son pot de chambre par
la fentre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi
Loches en dtail; c'est fort curieux et intressant, nous en aurons donc
beaucoup  te raconter.

Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer
sans lui, moi qui ne m'amuse de rien  Paris. La sublime Solange va
reprendre ses leons. Tortillard[2] travaille dans le dcor de l'Odon.
Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4]
trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent 
travers des culs de bouteille en mode de linettes a lui convint pas.
C'est des argardures trop effrontes_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'
prsent.

Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes
nouvelles.

  [1] Appoline, comtesse de Villeneuve, pouse de Ren de Villeneuve.
  [2] Eugne Lambert, artiste peintre.
  [3] Augustine Brault, cousine de George Sand.
  [4] Petite bonne de mademoiselle Solange.




CCLII

A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A
PARIS

                                Paris, janvier 1846.

Monsieur,

En feuilletant votre journal, je crois pouvoir tre certaine de la
parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me
l'avez rapport, il est vident que c'est par la _qualit_ qu'il pche.
N'tant pas habitue  dfendre mon faible talent, je souscris  toute
espce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux
un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les
conditions de supriorit, que vous exigez de vos rdacteurs.

J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous
m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai
l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la
collection que vous avez eu la bont de m'envoyer. J'aurai un grand
plaisir  la lire; mais je ne me sens pas destine au plaisir d'y
travailler.

Agrez l'expression de mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.




CCLIII

A M. LE RDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.

                                Paris, janvier 1846.

Monsieur,

C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton
insr dans votre numro du 24 dcembre dernier et intitul _George Sand
et Agricol Perdiguier._

Je dois  la vrit de dmentir la petite anecdote qu'il contient, et,
comme cet article est dj loin de nous, je vous demande la permission,
monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.

Selon le rdacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait
venu chez moi, l't dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre
sur le compagnonnage. Je l'aurais engag  complter ses notions, en
faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait
confi sa mre infirme et misrable. J'aurais pris soin d'elle, et
j'aurais donn de l'argent  M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses
et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profit de son zle et de ses
travaux pour faire un roman dont j'aurais partag le produit avec sa
mre et avec lui.

Voici maintenant la vrit:

M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage
imprim bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'crire un
roman sur cette matire. Cherchant quelques renseignements exacts et
consciencieux, j'eus naturellement recours  ce livre, et l'esprit droit
et gnreux que rvlait cet opuscule me donna l'envie de connatre
l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent
dans l'aisance  quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu
l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le
mrite d'avoir rendu personnellement service  M. Agricol, et le voyage
qu'il a entrepris dans diffrentes provinces de France n'a pas eu pour
but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.

Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mrite du plerinage
accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis
voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la prface de mon
livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de
conciliation M. Perdiguier s'tait impose, en cherchant  nouer des
relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs,
afin de les engager  prcher comme lui,  leurs frres et coassocis,
la fin de leurs diffrends et le principe d'assistance fraternelle entre
tous les travailleurs.

Ce n'est pas moi qui ai suggr  M. Perdiguier l'ide gnreuse de ce
voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out t
mises par moi  sa disposition afin de lui permettre de suspendre son
travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a t
l'offrande de quelques personnes pntres de la saintet de l'oeuvre
qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumne d'une charit
intresse.

Dans une province o sont fixs la famille et les amis d'enfance de
M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25
dcembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des rsultats pnibles, que
j'aurais voulu tre  mme de conjurer  temps; quoiqu'il soit un peu
tard, j'espre, monsieur, que votre loyaut ne se refusera, pas 
une rectification que je demande pour ma part  votre bienveillante
courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.

Agrez, monsieur, l'expression des sentiments distingus avec lesquels
j'ai l'honneur d'tre,

Votre trs humble,

GEORGE SAND.




CCLIV

AUX RDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS

                                Paris, fvrier 1846.

Messieurs,

La manire dtourne que vous employez pour rpondre  ma lettre me
parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est port 
excuser la passion dirige vers la recherche de la vrit, lors mme
qu'elle se fait un peu tranchante et intolrante. Cependant j'attendais
de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point rpondre du
tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient
pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il
fallait me demander l'autorisation, en m'en dmontrant la ncessit, de
publier ma lettre entire. Je viens vous demander maintenant l'insertion
complte de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point,
je m'en rapporte entirement  votre loyaut. Certes, je suis un faible
champion de la vrit, et ma lettre n'est pas rdige avec le soin que
vous aviez apport dans votre rfutation.

Vous m'avez juge par contumace, ou bien vous m'avez combattue 
armes ingales, moi prsentant  votre examen de conscience quelques
objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne
vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for
intrieur; vous, travaillant et rdigeant  loisir un article pour un
journal et opposant un mois de travail  une lettre particulire crite
au courant de la plume. Je crains pourtant que votre rponse ne soit
empreinte d'une trop grande prcipitation, et je ne me trouve ni
convaincue ni satisfaite par vos arguments.

La manire dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai
plus que jamais d'engager une polmique; je vois que vous ne me
convertiriez pas, et la polmique n'est pas le champ clos o ma vocation
me porte  dfendre les principes et les ides dont je suis pntre.

Si je vous ai pri de ne pas insrer ma lettre et si je vous demande
aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et
que tout le monde comprendra. J'avais une extrme rpugnance  signaler
aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est,
je crois, une mauvaise chose  faire que de leur donner le spectacle de
nos incertitudes et de notre dsaccord sur certains points.

Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez d
tre persuads et abuss par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de
l'vangile et de l'galit. Vous avez voulu proclamer  tout prix le
triomphe de l'glise catholique sur vos opinions. Il en est rsult que
des journaux catholiques et autres se sont rjouie de nous voir aux
prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne
trouves la vrit qu'en traversant,  tes prils et  tes dpens, les
embches de tes ternels oppresseurs!

Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour djouer
autant qu'il est en moi cette misrable ruse de nos ennemis. Le public
jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de
notre cause commune, et pour ceux qui la dfendent mme en se trompant,
si l'esprit d'hostilit est en moi et si la discorde est rellement
entre nous.

Agrez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.

GEORGE SAND.




CCLV

A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).

                                Paris, avril 1846.

Mon cher monsieur Magu,

Je me suis adresse pour vos exemplaires  trois diteurs, les seuls que
je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une
affaire o il voyait peu  gagner. Le second, honnte mais pas gnreux,
a craint d'y perdre. Le troisime, gnreux mais gueux, n'a pas le sou 
dbourser. Je ne sais plus  quelle porte frapper.

J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine
d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye,
et, voulant que ce petit profit entrt dans votre poche et non dans la
sienne, je vous prie de me dire o je dois m'adresser pour avoir et
rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de
dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de
cette petite somme qui vous manque pour tre tranquille et satisfait!
Mais, depuis dix ans, je travaille en vain  me remettre au point
o j'tais lorsqu'il me fallut rparer le dsordre des affaires que
d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient
faites. Avant cette poque, j'avais toujours de quoi prlever une forte
part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien
placs. Aujourd'hui, je suis accuse de ngligence ou d'indiffrence,
non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des
personnes qui s'adressent  moi, et qui s'tonnent de voir mon ancien
dvouement paralys par la force des choses.

Je souffre beaucoup de cette position, non pas  cause de ce qu'on
peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais
amour-propre de ct, sachant qu'il tait l'ennemi de la bonne
conscience. Mais voir des souffrances, des inquitudes et des maux de
toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un strile
intrt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on
peut tre l'objet soi-mme.

J'ai, en outre, le regret continuel d'tre un mauvais auxiliaire en
fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me
manque, du crdit, de l'activit et de l'influence dans le monde. Si je
suis une espce d'homme de lettres, je suis avant tout mre de famille,
et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les
visites qu'on me fait, et pour rpondre aux nombreuses lettres qu'on
m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux
les consacrer  de vieux amis, ou  de nobles relations, comme je
considre celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la
curiosit de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui
voudraient m'examiner  la loupe, comme une bte singulire. De l vient
que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connat
dans ce monde, o d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs
sympathies et leurs opinions  des coteries.

Voil pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre
moins que qui que ce soit. Ma seule efficacit, si j'en ai une, est dans
ma plume. Je n'ai jamais flatt personne et je n'ai jamais fait ce qu'on
appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, o mon coeur
tait mu et ma conviction entire.

Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de
la _Revue indpendante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre
nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai
faire de moins inutile. Je me justifie auprs de vous, parce que j'ai
besoin de votre estime et de votre confiance, avant mme que vous
songiez  m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de
vous adresser  moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire
quelque chose pour vous. Mon peu de succs vous donnerait peut-tre 
penser que j'y mets de la mauvaise volont, et je ne veux pas que,
par discrtion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de
m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.

Ainsi, il m'a t impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir
madame Benot de Grazelles. Mais j'espre ne pas quitter Paris sans lui
avoir rendu ses visites et lui avoir parl de vous. Si cette dame a de
nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activit
et de coeur, elle pourrait peut-tre distribuer en dtail encore une
partie de vos exemplaires.

De mon ct, je parlerai  tous mes amis, comme je l'ai dj fait. Mais
tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.

Je pars pour la campagne (la Chtre), o je passerai quelques mois; vous
pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espre
bien que vous m'crirez en mme temps un petit mot d'amiti. Tout  vous
de coeur.

GEORGE SAND.




CCLVI

A M. MARLIANI, SNATEUR, A MADRID

                                Paris, mai 1846.

Cher Manol,

Bien que traduit en franais et lu au coin du feu votre discours est
encore trs beau et trs excellent. Je ne m'tonne donc pas de l'effet
qu'il a produit sur le Snat. Avec tant de prsence d'esprit, de science
des faits, de mmoire et d'habilet, vous devez apporter  vos hommes
d'tat de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En
outre, vous avez en vous une grande puissance que vous dvelopperez de
plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement
acceptes, en dessous de ce talent du moment que vous caractrisez  la
fin de votre discours par le mot d'_opportunit_.

La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une
grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre me cet
idal politique qui n'est pas pure posie, quoi qu'on en dise, puisque
c'est tout simplement une vue anticipe de ce qui sera, par le sentiment
chaleureux et lucide de ce qui doit tre. Vous tes pntr de cet idal
et de cette _posie_, quand vous faites la parfaite distinction de la
politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la
politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.

Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la
manifestation de cette ide si vraie, qui n'tait pourtant pas encore
close  aucune tribune de l'Europe. Si j'avais t charge d'crire
sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'quipe impertinente de
M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et
peut-tre exactement de mme, quoique nous ne nous fussions pas donn
le mot d'avance. Vous avez t courageux et vraiment dans la grande
politique sociale en disant de telles choses dans une assemble
nationale. Si la France tait moins courbe, moins douloureusement
affaisse sous ses maux du moment, la presse librale entire se ft
empare de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra
plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assembles nationales, on
citera vos paroles dans quelques annes comme vous avez cit celles de
Vatel et de Martens. Vous avez aussi parl de la rvolution de 89 avec
une grande vrit et un grand courage: continuez donc, et croyez que
l'avenir est  nous,  l'Espagne et  la France,  la France et 
l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le
monde entier.

Vous me reprochez de har l'Angleterre _ la franaise._ Non, ce n'est
pas  ce point de vue que je la hais; car je crois  son avenir, je
compte sur son peuple.

J'y vois clore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas
qu'elle ne soit le bras du monde que je rve et que j'attends, comme
nous en serons, Espagnols et Franais, le coeur et la tte.

Mais ce que vous dites de la politique d'intrt personnel des cabinets,
appliquez-le  ma haine pour l'Angleterre; je hais son action prsente
sur le monde, je la trouve injuste, inique, dmoralisatrice, perfide et
brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce systme affreux
sont l en majorit, comme chez nous les victimes du juste-milieu?

Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette socit anglaise; de
mme, je ne hassais point l'Espagne en y passant, mais j'excrais cette
action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient
momentanment le caractre espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes
destines devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle
encore des dfaillances et des dlires de malade? Qu'importe? rien de ce
qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet
de dsesprer. Poussez  la fraternit, faites des voeux pour que le
rgent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du
cabinet franais ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la
Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans
sa fiert comme dans sa persvrance.

En vous crivant dernirement, je ne prtendais pas qu'il dt, quant 
prsent et tout d'un coup, renverser le fantme de la royaut. Je me
suis mal exprime si vous m'avez ainsi entendue; mais je prtendais, je
prtends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et
la popularit, sa mission est l. Il y sera entran et port un jour,
s'il reste lui-mme et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui
avant qu'elle ait pris racine. Esprons! J'espre bien pour la France,
qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je
doutais de notre rveil et de notre gurison.

Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et
ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amiti, je ne
vous dis rien: vous savez tout l-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites
qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre
unit, comme dirait Leroux.

A vous.

GEORGE SAND.




CCLVII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, 1er septembre 1846.

Chre amie,

Merci mille fois! mais Solange ne serait point en tat de faire le
voyage de Paris dans ce moment-ci,  moins d'y aller  petites journes,
comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus
de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la mdecine ne
sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour
divers points du Berry et de la Creuse, o nous nous arrterons chaque
fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais
toujours sans apptit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est
bonne, une grande fatigue trs mauvaise. Nous avons t avant-hier 
Chteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu
la grimace  l'ide de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais
chemins et pour d'assez mauvais gtes. Mais il aime encore mieux cela
que de rester tout seul ici.

Je vous cris  la hte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine
encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les
beaux jours ne dureront peut-tre pas cet automne. Nous avons ici de
grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un
hiver prcoce. Moi, je n'ose pas vous rpondre de l'emploi de mon mois
de septembre. Je suis tourmente et je suis dcide  tout essayer pour
que ce triste tat de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout
l'hiver. Vous tes mille fois bonne de m'offrir un gte. Nous avons
toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous
empcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les
longues tapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre
malade. Nous la promenons une lieue  cheval, une lieue en voiture; puis
on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tche de l'gayer; mais
je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible  l'intrt que vous
lui tmoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de
ne pas faire comme elle, et d'tre bien portante avant tout.

Adieu, chre; je vous embrasse tendrement, et je pars.

GEORGE.




CCLVIII

A LA MME

                                Nohant, 6 mai 1847.

Chre amie,

Vous tes tonne de mon silence, probablement. Moi, je suis tonne
d'avoir encore la force de vous crire aprs des fatigues d'esprit et
d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots;
mais je veux vous les dire avant tout.

Solange se marie dans quinze jours avec Clsinger, sculpteur, homme
d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner
l'existence brillante qui est, je crois, dans ses gots. Il en est trs
violemment pris, et il lui plait beaucoup. Elle a t aussi prompte et
aussi ferme, cette fois, dans sa dtermination qu'elle tait jusqu'
prsent capricieuse et irrsolue. Apparemment elle a rencontr ce
qu'elle rvait. Dieu le veuille!

Pour mon compte, ce garon me plat beaucoup aussi, de mme qu'
Maurice. Il est peu _civilis_ au premier abord; mais il est plein
de feu sacr, et il y a dj quelque temps que, le voyant venir, je
l'tudi sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut
connatre quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas
toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est
que la principale face de son caractre, c'est une sincrit qui va
jusqu' la brusquerie. Il pcherait donc par excs de navet, plus que
par toute autre chose, et il a encore d'autres qualits qui rachteront
tous les dfauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux,
courageux, actif, dcid, persvrant. C'est quelque chose que la force,
et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouve
amene par une circonstance fortuite,  faire sur son compte une
vritable _enqute_, telle qu'un procureur du roi l'et faite pour un
accus de cour d'assises.

Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je
ne savais pas encore alors qu'il songet  ma fille; mais il faisait nos
bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait
pas d'tre comble de pareils prsents par un homme dont on me disait
_pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le
traitait de la sorte tait une bonne ou une mauvaise langue. Quelques
explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance
qu'elles eurent ensuite, amenrent une foule de renseignements
particuliers, et j'arrivai  pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez
que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchanement imprvu de
dcouvertes. J'acquis donc la certitude que Clsinger tait un homme
irrprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme
d'esprit un peu lger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa
vie la plus intime, le jour o il me demanda ma fille. Le hasard avait
amen  cet gard plus de lumires que je n'en aurais eu en l'examinant
par mes yeux pendant des annes. Nanmoins, je n'avais rien conclu en
quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activit a lev tous
les obstacles et rduit  nant toutes les objections possibles. M.
Dudevant, qu'il a t voir, consent. Nous ne savons pas encore o
se fera le mariage. Peut-tre  Nrac, pour empcher M. Dudevant de
s'endormir dans les ternels lendemains de la province.

Je vous crirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien
fix, et j'attends Clsinger demain ou aprs, pour dterminer avec lui
le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se
publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien
dans ce pays-ci, et nous nous prservons des grandes annonces. Il a
fallu mnager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous.
Il y a eu un change de lettres sincres trs satisfaisant. Le pauvre
abandonn est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son
oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier franais_. Je regrette bien
ce coeur-l; mais nous mettons dans la famille une meilleure tte, et
il faut bien que la fatalit apparente soit une volont d'en haut. Je
n'aurais pas voulu d'abord qu'on ft si vite un autre choix. Mais, le
choix tant fait (et vous savez que les parents n'empchent rien de ce
ct-l), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.

Bonsoir, chre amie; crivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis
vous rien dire de moi, sinon que je suis fatigue  mourir; car, au
milieu de ces proccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir
quelques billets de banque. La misre augmente ici tous les jours et
j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre
volont  l'effet de conserver votre sant. Crez-vous des devoirs qui
vous tent le temps de penser  vous-mme. Je crois que c'est le seul
moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux
on marche peut-tre! Et les devoirs ne sont pas difficiles  trouver
dans ce temps de malheur et de souffrance matrielle. Votre coeur le
sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur,
et l'imagination s'endormira.




CCLIX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 22 mai 1847

Frre et ami,

Je n'ai reu qu'il y a quinze jours le numro du _People's Journal_ qui
contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa
bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous
dire que le vtre m'a pntre d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en
effet il part de votre coeur.

D'autres hommes minents ont bien voulu me louer ou me dfendre. Leur
voix ne partait pas des entrailles comme la vtre; car, en gnral, les
hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de
parent avec eux. Ma gratitude pour eux n'tait donc qu'une forme de
politesse oblige, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je
sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous
comprenez les souffrances de mon me, ses besoins, ses aspirations et
la sincrit de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un
article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer,
et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalit
providentielle et comme un instinct de secrte divination dans les
coeurs.

Il y a dix ans, j'tais en Suisse; vous y tiez cach et un hasard
m'avait fait dcouvrir votre retraite. J'tais presque partie un matin,
pour vous aller trouver. J'tais encore dans l'ge des temptes. Je
revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau 
porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une me agite comme la
mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je
rsistais  la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers.
Le vertige de Manfred est si profondment humain! Enfin, il y a encore,
dans la vie, des rcompenses attaches  l'accomplissement des devoirs,
des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amiti
couronne ma vieillesse et me console du pass!

Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma valle Noire,
si bte et si bonne. J'y suis plus moi-mme qu' Paris, o je suis
toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses 
nous dire; moi, j'en ai  vous demander. J'ai des conseils  recevoir
que je n'ai os demander  personne depuis bien longtemps, et des
solutions que j'ai mises en rserve pour les chercher en vous. Vous
disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou
ne le voulez plus?

Je vous aurais crit plus tt sans de graves vnements domestiques, qui
m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et
de la bien marier, je crois, avec un artiste trs puissant d'inspiration
et de volont. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimt
et qu'elle ft aime; mon voeu est ralis. L'avenir est dans la main de
Dieu, mais j'espre la dure de cet amour et de cet hymne.

Je vous respecte et vous aime.

Votre soeur,

GEORGE SAND.




CCLX

A M. THOPHILE THOR, A PARIS

                                Nohant, juin 1817.

J'aurais, monsieur, le plus grand dsir d'tre utile  la personne que
vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince
auprs de moi. Mais ce qu'elle me demande est  peu prs impossible.

Jugez-en vous-mme. M. Flaubert dsire que je lui promette et que je
lui laisse annoncer une prface de moi, pour la premire livraison d'un
livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas crit la premire
page et dont il me soumet le plan. Ce plan me parat bon et utile;
mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilit.
Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu
attentivement ce livre.

Et puis j'ai fait trois ou quatre prfaces en ma vie, et je crois que je
ne pourrais plus en faire une cinquime. C'est un travail auquel je ne
suis pas propre et qui me cote plus de peine que trois romans  crire.
Enfin, et c'est le plus sr, une prface de n'importe qui n'a jamais
servi  qui que ce ft. Si le livre est bon,  quoi sert la prface?
s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.

Agrez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.

GEORGE SAND.




CCLXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 28 juillet 1847.

Mon frre et mon ami,

Cette anne 1847, la plus agite et la plus douloureuse peut-tre de ma
vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation
de vous voir et de vous connatre? Je n'ose y croire, tant le guignon
m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du
terme assign. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis
Paris jusqu' Chteauroux, qui n'est qu' neuf lieues de chez moi. Ainsi
vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinraire pour
viter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites
plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous
viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu' Chteauroux; et, de
Chteauroux  Nohant, par la grande route et la diligence, en trois
heures.

Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis
certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon
courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des
faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je
devrais dire que, depuis ces dernires annes surtout, j'ai grand'peine
 me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle
nous a cot ne se perd pas, mais sereine. Et la srnit est un devoir,
prcisment, impos aux mes croyantes. C'est comme un tmoignage
qu'elles doivent  leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures
abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de
l'idal immortel ne dtruit pas en nous le sentiment et la douleur de
la vie prsente. Elle est affreuse, cette vie,  l'heure qu'il est. La
corruption et l'impudence sont d'un ct; de l'autre, c'est la folie
et la faiblesse. Toutes les mes sont malades, tous les cerveaux sont
troubls, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils
voient, ils comprennent et ils souffrent.

Cependant il faut traverser tout cela pour aller  Dieu, et il faut bien
que chaque homme subisse en dtail ce que subit l'humanit en masse.
Venez me donner la main un instant, vous, prouv par tous les genres de
martyre. Quand mme vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble
que je serais fortifie et sanctifie par cette antique formule qui
consacre l'amiti entre les hommes.

J'ai reu une de vos brochures, mais non la lettre  Carlo-Alberto, 
moins que vous ne l'ayez envoye aprs coup et qu'elle ne soit  Paris.
Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.

Le mot _trane_ est local et non franais usit. Une trane est un petit
chemin encaiss et ombrag. C'est comme qui dirait un sentier. Mais
notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux franais, distingue le
sentier du piton et celui o peut passer une charrette. Le premier
s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _trane_. Le mot est joli
en franais et s'entend ou se devine mme  Paris, o le peuple parle la
plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est
une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides crations
successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage
et crent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour
pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.




CCLXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 9 aot 1847.

Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'poque ni de jour
pour venir. Cela nous a toujours port malheur, et, quand vous pourrez
venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est--dire vous
profiterez du concours de circonstances qui vous paratra le plus
favorable: temprature, libert d'autres soins, sant, repos d'esprit,
envie mme de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit
pas quelque chose de solennel et mme d'un peu effrayant. A vous dire
vrai, je suis tellement consterne du guignon qui s'est attach  vous,
dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire:
Venez, je vous attends. Je n'tais pas superstitieuse pourtant, et je
le suis devenue  force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins
m'ont accable par un enchanement fatal; mes plus pures intentions
ont eu des rsultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes
meilleures actions ont t blmes par les hommes et chties par le
ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout
ce que je vous ai racont jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma dernire
lettre, j'ai puis tout ce que le calice de la vie a de dsesprant.
C'est mme si amer et si inou, que je ne puis en parler, du moins je
ne puis l'crire. Cela mme me ferait trop de mal. Je vous en dirai
quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et
sant jusque-l, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et
comme abrutie. Voil aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler
Dsire avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je
crains que cette chre enfant ne me trouve toute diffrente de ce que
vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la
froisse et ne la consterne. J'tais, quand vous m'avez vue, dans un tat
de srnit,  la suite de grandes lassitudes. J'esprais du moins,
pour la vieillesse o j'entrais, la rcompense de grands sacrifices, de
beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entire de dvouement et
d'abngation. Je ne demandais qu' rendre heureux les objets de mon
affection. Eh bien! j'ai t paye d'ingratitude, et le mal l'a emport
dans une me dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau
et du bien. A prsent, je lutte contre moi-mme pour ne pas me laisser
mourir. Je veux accomplir ma tche jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je
crois en lui et j'espre!

Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel
sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela
ne contribue pas peu  me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert,
mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignit; et sa
sant, Dieu merci, n'a pas t atteinte. Mon bon Maurice est toujours
calme, occup, enjou. Il me soutient et me console. Solange est  Paris
avec son mari; ils vont voyager. Chopin est  Paris aussi; sa sant
ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous
attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra
d'aller de Chteauroux  Paris en quelques heures, et qui nous tait
promise pour le mois dernier.

Cette morsure dont vous me parlez m'inquite, non pas que je croie aux
suites de l'accident. En gnral, j'y crois peu, et j'ai toujours
vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les
agitations de votre esprit. Je suis sre que vous ne serez pas malade.
Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien tait le plus
innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je
vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et mme d'en rire,
et de m'crire que vous n'y songez plus.

Bonsoir, cher fils; votre _mre_ vous bnit dans la douleur comme dans
le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez
dbours, je le veux.

Merci pour Borie de votre souvenir. Il est  Orlans,  la tte d'un
journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre.




CCLXIII

AU MME

                                Nohant, 14 dcembre 1847.

Je suis bien en retard avec vous, mon cher enfant, et je ne sais plus 
laquelle de vos lettres je commencerai par rpondre. Vous me pardonnez
ce silence, je le sais, je le vois, puisque vous m'crivez toujours et
que votre tendre affection semble augmenter avec mon mutisme et mon
accablement. Vous avez compris. Dsire et vous, vous autres dont l'me
est dlicate parce qu'elle est ardente, que je traversais la plus grave
et la plus douloureuse phase de ma vie. J'ai bien manqu y succomber,
quoique je l'eusse prvue longtemps d'avance. Mais vous savez qu'on
n'est pas toujours sous le coup d'une prvision sinistre, quelque
vidente qu'elle soit. Il y a des jours, des semaines, des mois entiers
mme, o l'on vit d'illusions et o l'on se flatte de dtourner le
coup qui vous menace. Enfin, le malheur le plus probable nous surprend
toujours dsarms et imprvoyants. A cette closion du malheureux germe
qui couvait, sont venues se joindre diverses circonstances accessoires
fort amres et tout  fait inattendues. Si bien que j'ai eu l'me et le
corps briss par le chagrin. Je crois ce chagrin incurable; car, plus je
russis  m'en distraire pendant certaines heures, plus il rentre en moi
sombre et poignant aux heures suivantes. Pourtant, je le combats sans
relche, et, si je n'espre pas une victoire qui consisterait  ne le
plus sentir, du moins j'arrive  celle qui consiste  supporter la vie,
 n'tre presque plus malade,  reprendre le got du travail et  ne
point paratre trouble. J'ai retrouv le calme et la gaiet extrieurs,
si ncessaires pour les autres, et tout parat bien marcher dans ma vie.

Maurice a retrouv son enjouement et son calme, et le voil occup avec
Borie d'un _travail attrayant_. Borie transcrit littralement le style
de Rabelais en orthographe moderne, ce qui le rend moins difficile 
lire. En outre, il l'expurge de toutes ses obscnits, de toutes
ses salets, et de certaines longueurs qui le rendent impossible ou
ennuyeux. Ces taches enleves, il reste quatre cinquimes de l'oeuvre
intacts, irrprochables et admirables; car c'est un des plus beaux
monuments de l'esprit humain, et Rabelais est, bien plus que Montaigne,
le grand mancipateur de l'esprit franais au temps de la renaissance.
Je ne me souviens plus si vous l'avez lu. Si non, attendez, pour le
lire, notre dition expurge; car je crois que les _immondices_ du
texte _pur_ vous le feraient tomber des mains. Ces immondices sont
la plaisanterie de son temps; et le ntre, Dieu merci, ne peut plus
supporter de telles ordures. Il en rsulte qu'un livre de haute
philosophie, de haute posie, de haute raison et de grande vrit est
devenu la jouissance de certains hommes spciaux, savants ou dbauchs,
qui l'admirent pour son talent, ou le savourent pour son cynisme, la
plupart sans en comprendre la porte, l'enseignement srieux et les
beauts infinies. Il y a vingt ans que, dans ma pense, et mme de
l'oeil, en le relisant sans cesse, j'expurge Rabelais, toujours tente
de lui dire: O divin matre, vous tes un atroce cochon! Maurice
faisait le mme travail, dans sa pense. Trs fort sur ce vieux langage
dont notre idiome berrichon nous donne la clef plus qu' tous les
savants commentateurs, il le gotait srieusement et il avait fait (et
vous l'avez vue, je crois) une srie d'illustrations, dessines ds
son enfance d'une manire barbare, mais pleines de feu, d'originalit,
d'invention, et, du reste, parfaitement chastes, comme le sentiment qui
lui faisait adorer le ct grave, artiste et profond de Rabelais. Le
temps seul me manquait pour raliser mon dsir. Borie s'est trouv libre
de son temps pour quelques mois, et je lui ai persuad de faire ce
travail. Il s'en tire  merveille; je revois aprs lui, et l'expurgation
est faite avec un soin extrme pour ter tout ce qui est _laid_ et
garder tout ce qui est beau. Maurice, qui dessine assez bien maintenant,
reprend en sous-oeuvre ses compositions, en invente de nouvelles, et
fait sur bois une cinquantaine de dessins qui seront gravs et joints au
texte. Ce sera un ouvrage de luxe, et, comme ces publications sont fort
coteuses, nous n'en, retirerons peut-tre pas grand profit. Mais cela
servira  poser l'artiste et l'expurgateur. De plus, nous aurons, je
crois, rendu un grand service  la vrit et  l'art, en faisant
passer, dans les mains des femmes honntes et des jeunes gens purs, un
chef-d'oeuvre qui, jusqu' ce jour, leur a t interdit avec raison.
J'attacherai mon nom _en tiers_  cette publication pour aider au
succs de mes jeunes gens, et je ferai prcder l'ouvrage d'un travail
prliminaire. Gardez-nous le secret, car c'en est un encore, jusqu'au
jour des annonces, vu qu'on peut tre devanc dans ces sortes de choses
par des faiseurs habiles qui gchent tout[1]. Voil donc l'hiver
de Maurice et de Borie bien occup auprs de moi. Quant  ma chre
Augustine, elle a donn dans le coeur d'un brave garon qui est tout 
fait digne d'elle et qui a de quoi vivre. Cela, joint  un peu d'aide
de ma part, lui fera une existence indpendante, et, quant aux qualits
essentielles de l'intelligence et du caractre, elle ne pouvait mieux
rencontrer. Elle ne pourra se marier que dans trois mois. Alors, elle
ira habiter le Limousin avec son mari et viendra passer les vacances
avec moi. Nous nous regretterons donc l'une l'autre, les trois quarts
de l'anne; mais, enfin, j'espre qu'elle aura du bonheur, et que je
pourrai mourir tranquille sur son compte.

Moi, j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, intitul _Histoire
de ma vie_. C'est une srie de souvenirs, de professions de foi et de
mditations, dans un cadre dont les dtails auront quelque posie et
beaucoup de simplicit. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je
rvlerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je
ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mystres de son coeur  des
hommes plus mauvais que nous, et, par consquent, disposs  y trouver
une mauvaise leon au lieu d'une bonne. D'ailleurs, notre vie est
solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait
jamais se justifier de rien sans tre forc d'accuser quelqu'un, parfois
notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela
me serait odieux et me ferait plus de mal qu' mes victimes. Je crois
donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans
vanit comme sans bassesse, et j'y travaille avec plaisir. Ce sera, en
outre, une assez belle affaire qui me remettra sur mes pieds, et m'tera
une partie de mes anxits sur l'avenir de Solange, qui est assez
compromis.

Vous m'avez envoy une charmante ptre en vers dont je ne vous ai pas
remerci. Il faut la garder; car, en supprimant quelques vers qui me
sont tout personnels, ce morceau trouvera sa place dans un de vos futurs
recueils. Ne vous ai-je pas dit, dans le temps, que je trouvais votre
_cigale_ et votre _fourmi_ ravissantes dans leur genre? A ce propos, et
sans que ma contradiction porte en rien sur le fond de votre pense,
je veux vous dire que vous vous trompez sur le sens des fables de
la Fontaine. Sa pense tait exactement la vtre, et votre bouffon
commentaire en fable-chanson la dveloppe, sans la changer. O
prenez-vous, mon enfant, qu'il donne raison  l'avare fourmi? Non, non,
dans aucune de ses adorables fables, il ne prche l'gosme. Sa morale
est belle comme sa forme, pure comme son coeur, et je souhaite au pauvre
Lachambaudie d'avoir un sentiment de la vrit et de l'humanit qui
l'inspire aussi bien.

  La fourmi n'est pas prteuse,
  C'est l son moindre dfaut.

en dit tout autant que:

  La fourmi qu'est dvote et n'aim'pas les acteurs.

Cette manire de railler le pauvre chanteur est une raillerie  double
tranchant, et c'est le ct rellement coupant de la lame qui tombe
sur l'gosme. C'est la manire d'enseigner de la Fontaine et c'est la
vritable forme de l'ironie de tous les temps. Vous trouverez cela bien
autrement employ par Rabelais. Il a l'air d'admirer et de porter aux
nues tout ce qu'il blme et mprise, et, si le lecteur s'y trompe, c'est
la faute du lecteur qui n'entend pas la plaisanterie et qui manque
d'intelligence. De tout temps, et surtout dans les temps o la vrit a
besoin d'un voile pour se rpandre, l'ironie a procd ainsi. C'est 
nous d'expliquer  nos enfants comment ils doivent entendre la morale
cache sous ces finesses. Vous-mme, vous raillez de cette faon dans
votre parodie, tant cette forme est naturelle et instructive! De notre
temps, nous mettons un peu plus les points sur les _i_. Nous n'y avons
pas grand mrite, puisqu'il n'y a plus de Bastille pour les penses
courageuses; et croyez que l'art ne gagne pas grand'chose  avoir les
coudes plus franches; car c'est un grand art, que de faire deviner ce
qu'on ne peut pas dire tout crment.

Je vois si rarement et si brivement Leroux, que je ne lui avais pas
beaucoup parl de vous, en effet; mais, quant  sa prtention d'ignorer
que vous faisiez des chansons, souvenez-vous donc, mon enfant, que vous
lui en avez chant deux ou trois ici, et qu'il vous a un peu ennuy de
ses thories, bonnes en elles-mmes, mais non applicables  mon avis
dans la circonstance. Vous voyez qu'il est bien distrait et qu'il a
oubli, compltement ce fait. C'est un gnie admirable dans la vie
idale, mais qui patauge toujours dans la vie relle.

Vous me demandez un sujet de pome. Diable! comme vous y allez! J'y ai
bien pens, mais je crains, de ne pas trouver  votre gr. C'est bien
grave. Voyons, pourtant. Pourquoi ne feriez-vous pas, soit en prose,
soit en vers, l'_Histoire de Toulon_? la vritable histoire, rapide et
chaude, du _peuple_ de votre ville natale? La France ignore l'histoire
de toutes ses localits. Les localits elles-mmes ignorent leur propre
histoire. Et puis, en fait d'histoire, le point de vue rajeunit tout.
La mode est  l'histoire. On ne lit plus que cela. Je ne vais pas plus
loin. J'ai peur d'influencer votre inspiration individuelle en vous
traant une forme, un plan, une opinion quelconque. Mais voyez, si
l'ide brute vous sourit. Vous avez fait l'_Histoire d'un pav_. C'est
le peuple qui est le vrai pav, rude, solide, extrait des plus pures
entrailles de la terre, asservi  de vils usages, foul aux pieds, et
destin pourtant  craser les ttes de l'hydre. Toulon a vu de grands
faits. Les actions belles et mauvaises de son peuple, ses inspirations
grandes, ses erreurs funestes, tout cela peut tre racont en traits
ardents et comment avec l'accablante prcision du vers, comme un
enseignement, un encouragement ou un redressement alternatifs. Ce peuple
a, d'ailleurs, sa physionomie, et c'est  vous de le peindre. Peut-tre
le sujet vous emportera-t-il au-dessus des mille vers projets. Il n'y
aura point de mal  cela, et cependant, si vous tes  la fois trs
clair et trs rapide, ce sera encore mieux. Le moment o nous sommes est
avide de regarder en arrire, comme un _lutteur_ qui mesure l'espace
avant de sauter en avant. Voyez! si cela ne vous va pas, je chercherai
autre chose.

Bonsoir, mon enfant. Voil une longue lettre. Mais voil un beau temps
qui ranime et qui vous inspirera mieux que moi. Il fait chaud mme ici,
et je crois que vous ne souffrirez pas du tout sous votre beau ciel.
Vous avez toujours des accidents qui me dsolent. Si j'tais Dsire,
je vous gronderais; car je crois que la fatalit, c'est souvent notre
distraction qui l'amne. J'attends le printemps avec impatience pour
vous faire de vive voix les plus beaux sermons.

Je ne pense pas aller  Paris; mais il faudra que, dans trois mois,
j'aille en Limousin installer Augustine. Mais, une fois pour toutes,
dsormais, je ne vous arrterai pas au moment du dpart; car il y a de
notre faute dans tout cela, et de la mienne par excs de sollicitude.
Nous devrions nous dire que l'existence ne peut jamais tre  l'abri
d'un dplacement imprvu de quelques jours, et que, quand mme vous ne
me trouveriez pas  Nohant, comme il est certain que je ne peux pas ne
pas y revenir aprs de trs courtes absences, dsormais il vaut mieux
que vous m'y attendiez quelques journes que de manquer des mois 
passer ensemble. Il me semble que ceci est une conclusion _logique_. Je
me suis trop effraye de l'ide que vous seriez tout drouts de trouver
la maison vide, et que Dsire s'ennuierait  m'attendre. Si je vous
avais laisss venir, nous nous serions retrouvs bientt, et nous
aurions pass l't ensemble. Il est vrai que vous eussiez t les
convives d'une triste famille pendant quelque temps. Mais, enfin, quand
serons-nous _assurs_ contre la douleur? Il n'y a point de _compagnie_
pour ces dsastres.

Et puis j'espre que mes affaires vont se relever et que vous ne serez
plus inquiet de la dpense.

Bonsoir encore, mes trois chers enfants. Je vous embrasse comme je vous
aime, et les enfants d'ici se joignent  moi pour vous aimer.

  [1] Ce travail, aux trois quarts fait, n'a pas t publi  cause de
      la rvolution de fvrier 1848.




FIN DU TOME DEUXIME



                                TABLE

1836

     CXLVI. A madame la comtesse d'Agoult.               10 juillet.
    CXLVII. A M. Scipion du Roure.                       18 juillet.
   CXLVIII. A M***, rdacteur du _Journal du Cher_.      30 juillet.
     CXLIX. A M. Girerd. 1                                5 aot.
        CL. A madame Maurice Dupin.                      18 aot.
       CLI. A M. Franz Liszt.                            18 aot.
      CLII. A madame la comtesse d'Agoult.               20 aot.
     CLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez.            21 aot.
      CLIV. A mademoiselle Desnoyers de Chantepie.       21 aot.
       CLV. A M. Alexis Duteil.                             septembre.
      CLVI. A madame la comtesse d'Agoult.                3 octobre.
     CLVII. A M. Franz Liszt.                            16 octobre.
    CLVIII. A M. Dudevant.                                  novembre.
      CLIX. A M. Scipion du Roure.                       13 dcembre.

1837

       CLX.  M. Scipion du Roure.                        5 janvier
      CLXI. A madame la comtesse d'Agoult.               18 janvier
     CLXII. A M. Adolphe Guroult.                       14 janvier
    CLXIII. A M. Jules Janin.                            15 janvier
     CLXIV. A M. l'abb de Lamennais.                    28 fvrier
      CLXV. A M. Franz Liszt.                            28 mars
     CLXVI. A M. Calamatta.                                 mars
    CLXVII. A madame la comtesse d'Agoult.                5 avril
   CLXVIII. A la mme.                                   10 avril
      CLIX. A M. Scipion du Roure.                       13 avril
      CLXX. A madame la comtesse d'Agoult.               21 avril
     CLXXI. A la mme.                                      mai
    CLXXII. A M. Calamatta.                                 mai
   CLXXIII. A madame Maurice Dupin.                       9 juillet
    CLXXIV. A M. Calamatta.                              12 juillet
     CLXXV. A M. Girerd.                                 22 ao
    CLXXVI. A M. Gustave Papet.                          24 aot
   CLXXVII. A madame la comtesse d'Agoult.               25 aot
  CLXXVIII. A M. Duteil.                                    septembre
    CLXXIX. A madame la comtesse d'Agoult.               16 octobre

1838

     CLXXX. A M. Frantz Liszt.                           28 janvier.
    CLXXXI.  madame la comtesse d'Agoult.                  mars.
   CLXXXII. Au major A. Pictet.                             octobre.
  CLXXXIII. A M. Jules Boucoiran.                        23 octobre.
   CLXXXIV. A madame Marliani.                              novembre.
    CLXXXV. A la mme.                                   14 novembre.
   CLXXXVI. A la mme.                                   14 dcembre.

1839

  CLXXXVII. A madame Marliani.                           15 janvier.
 CLXXXVIII. A M. Duteil.                                 20 janvier.
   CLXXXIX. A madame Marliani.                           22 fvrier.
       CXC. A M. Franois Rollinat.                       8 mars.
      CXCI. Au mme.                                     23 mars.
     CXCII. A madame Marliani.                           22 avril.
    CXCIII. A la mme.                                   28 avril.
     CXCIV. A la mme.                                   20 mai.
      CXCV. A la mme.                                    3 juin.
     CXCVI. A M. Girerd.                                    octobre.

1840

    CXCVII. A M. Gustave Papet.                             janvier.
   CXCVIII. A M. Hippolyte Chtiron.                     27 fvrier.
     CXCIX. A M. Calamatta.                             1er mai.
        CC. A M. Chopin.                                 13 aot.
       CCI. A Maurice Sand.                              15 aot.
      CCII. Au mme.                                      4 septembre.
     CCIII. Au mme.                                     20 septembre.
      CCIV. A M. Hippolyte Chtiron.

1841

       CCV. A M. l'abb de Lamennais.                       fvrier.
      CCVI. A M. Auguste Martineau-Deschenez.            16 juillet.
     CCVII. A madame Marliani.                           13 aot.
    CCVIII. A mademoiselle de Rozires.                  22 septembre.
      CCIX. A la mme.                                   15 octobre.
       CCX. A M. Charles Duvernet.                       27 septembre.

1842

      CCXI. A M. Charles Poncy.                          27 avril.
     CCXII. A M. Edouard de Pompry.                     29 avril.
    CCXIII. A mademoiselle de Rozires.                   9 mai.
     CCXIV. A madame Marliani.                           26 mai.
      CCXV. A M. Anselme Pttin.                        30 mai.
     CCXVI. A M. Charles Poncy.                          23 juin.
    CCXVII. Au mme.                                     24 aot.
   CCXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.         28 aot.
     CCXIX. A monseigneur l'archevque de Paris.            septembre.
      CCXX. A M. Charles Duvernet.                       12 novembre.

1843

     CCXXI. A M. Charles Poncy.                          21 janvier.
    CCXXII. A M. Hippolyte Chtiron.                      2 fvrier.
   CCXXIII. A M. Charles Poncy.                          26 fvrier.
    CCXXIV. A madame Claire Brunne.                      18 mai.
     CCXXV. A Maurice Sand.                               6 juin.
    CCXXVI. A madame Marliani.                           13 juin.
   CCXXVII. A M. le comte Jaubert.                          juillet.
  CCXXVIII. A madame Marliani.                            2 octobre.
    CCXXIX. A M. Charles Duvernet.                        8 octobre.
     CCXXX. A Maurice Sand.                              17 octobre.
    CCXXXI. A madame Marliani.                           14 novembre.
   CCXXXII. A Maurice Sand.                              16 novembre.
  CCXXXIII. Au mme.                                     28 novembre.
   CCXXXIV. A M. Charles Duvernet.                       29 novembre.

1844

    CCXXXV. A M. F. Dillon.                              14 fvrier.
   CCXXXVI. A M. Charles Duvernet.                       16 fvrier.
  CCXXXVII. A M. F. Dillon.                              25 fvrier.
 CCXXXVIII. A M. Alexandre Weill.                         4 mars.
   CCXXXIX. A MM. Planet, Fleury, Duvernet et Duteil.    20 mars.
      CCXL. A M. Planet.                                    avril.
     CCXLI. A madame Marliani.                              juin.
    CCXLII. A M. Charles Poncy.                          12 septembre.
   CCXLIII. A M. Leroy.                                  24 novembre.
    CCXLIV. A M. le cur de ***.                         25 novembre.
     CCXLV. A M. Louis Blanc.                               novembre.
    CCXLVI. Au prince Louis-Napolon Bonaparte.             dcembre.

1845

   CCXLVII. A M. Edouard de Pompry.                        janvier.
  CCXLVIII. A M. Hippolyte Chtiron.                     29 avril.
    CCXLIX. A M. de Potter.                              10 mai.
       CCL. A M. Charles Poncy.                          12 septembre.
      CCLI. A M. Hippolyte Chtiron.                     14 dcembre.

1846

     CCLII. A M. Maurice Schlesinger.                       janvier.
    CCLIII. A M. le Rdacteur du journal ***.               janvier.
     CCLIV. Aux Rdacteurs du journal _l'Atelier_.          fvrier.
      CCLV. A M. Magu.                                      avril.
     CCLVI. A M. Marliani.                                  mai.
    CCLVII. A madame Marliani.                          1er septembre.

1847

   CCLVIII. A madame Marliani.                            6 mai.
     CCLIX. A M. Joseph Mazzini.                         22 mai.
      CCLX. A M. Thophile Thor.                           juin.
     CCLXI. A M. Joseph Mazzini.                         28 juillet.
    CCLXII. A M. Charles Poncy.                           9 aot.
   CCLXIII. Au mme.                                     14 dcembre.



FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIME





End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 2, 1812-1876 ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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     Chief Executive and Director
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