The Project Gutenberg EBook of  se tordre, by Alphonse Allais

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Title:  se tordre

Author: Alphonse Allais

Release Date: October 22, 2004 [EBook #13834]
[Last updated: May 13, 2011]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alphonse Allais

 SE TORDRE
Histoires chatnoiresques
(1891)


Table des matires

    UN PHILOSOPHE
    FERDINAND
    MOEURS DE CE TEMPS-CI
    EN BORDEE
    UN MOYEN COMME UN AUTRE
    COLLAGE
    LES PETITS COCHONS
    CRUELLE NIGME
    LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET
    BOISFLAMBARD
    PAS DE SUITE DANS LES IDEES
         I
         II
    LE COMBLE DU DARWINISME
    POUR EN AVOIR LE COEUR NET
    LE PALMIER
    LE CRIMINEL PRCAUTIONNEUX
    L'EMBRASSEUR
    LE PENDU BIENVEILLANT
    ESTHETIC
    UN DRAME BIEN PARISIEN
         CHAPITRE PREMIER
         CHAPITRE II
         CHAPITRE III
         CHAPITRE IV
         CHAPITRE V
         CHAPITRE VI
         CHAPITRE VII
    MAM'ZELLE MISS
    LE BON PEINTRE
    LES ZEBRES
    SIMPLE MALENTENDU
    LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON
    SANCTA SIMPLICITAS
    UNE BIEN BONNE
    TRUC CANAILLE
    ANESTHESIE
    IRONIE
    UN PETIT  FIN DE SIECLE 
    ALLUMONS LA BACCHANTE
    TENUE DE FANTAISIE
    APHASIE
    UNE MORT BIZARRE
    LE RAILLEUR PUNI
    EXCENTRIC'S
    LE VEAU CONTE DE NOL POUR SARA SALIS
    EN VOYAGE SIMPLES NOTES
    LE CHAMBARDOSCOPE
    UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET
    LE TEMPS BIEN EMPLOYE
    FAMILLE
    COMFORT
    ABUS DE POUVOIR


UN PHILOSOPHE


Je m'tais pris d'une profonde sympathie pour ce grand flemmard de
gabelou que me semblait l'image mme de la douane, non pas de la douane
tracassire des frontires terriennes, mais de la bonne douane flneuse
et contemplative des falaises et des grves.

Son nom tait Pascal; or, il aurait d s'appeler Baptiste, tant il
apportait de douce quitude  accomplir tous les actes de sa vie.

Et c'tait plaisir de le voir, les mains derrire le dos, traner
lentement ses trois heures de faction sur les quais, de prfrence ceux
o ne s'amarraient que des barques hors d'usage et des yachts dsarms.

Aussitt son service termin, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu
et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse
 laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes
(peut-tre mme antdiluviennes) avaient donn ce ton spcial qu'on ne
trouve que sur le dos des pcheurs  la ligne. Car Pascal pchait  la
ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-mme.

Pas un homme comme lui pour connatre les bons coins dans les bassins et
appter judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de
la crevette crue ou toute autre nourriture tratresse.

Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux dbutants.
Aussi avions-nous li rapidement connaissance tous deux.

Une chose m'intriguait chez lui c'tait l'espce de petite classe qu'il
tranait chaque jour  ses cts trois garons et deux filles, tous
diffrents de visage et d'ge.

Ses enfants? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur
leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins.

Pascal installait les cinq mmes avec une grande sollicitude, le plus
jeune tout prs de lui, l'an  l'autre bout.

Et tout ce petit monde se mettait  pcher comme des hommes, avec un
srieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire.

Ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'est la faon dont Pascal dsignait
chacun des gosses.

Au lieu de leur donner leur nom de baptme, comme cela se pratique
gnralement, Eugne, Victor ou mile, il leur attribuait une profession
ou une nationalit.

Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvgienne, le Courtier, l'Assureur,
et Monsieur l'abb.

Le Sous-inspecteur tait l'an, et Monsieur l'abb le plus petit.

Les enfants, d'ailleurs, semblaient habitus  ces dsignations, et
quand Pascal disait:  Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de
tabac , le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa
mission sans le moindre tonnement.

Un jour, me promenant sur la grve, je rencontrai mon ami Pascal en
faction, les bras croiss, la carabine en bandoulire, et contemplant
mlancoliquement le soleil tout prt  se coucher, l-bas, dans la mer.

--Un joli spectacle, Pascal!

--Superbe! on ne s'en lasserait jamais.

--Seriez-vous pote?

--Ma foi! non; je ne suis qu'un simple gabelou, mais a n'empche pas
d'admirer la nature.

Brave Pascal! Nous causmes longuement et j'appris enfin l'origine des
appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de pche.

--Quand j'ai pous ma femme, elle tait bonne chez le sous-inspecteur
des douanes. C'est mme lui qui m'a engag  l'pouser. Il savait bien
ce qu'il faisait, le bougre, car six mois aprs elle accouchait de notre
an, celui que j'appelle le Sous-inspecteur, comme de juste. L'anne
suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement  un
grand jeune homme norvgien dont elle faisait le mnage, que je n'eus
pas une minute de doute. Celle-l, c'est la Norvgienne. Et puis, tous
les ans, a a continu. Non pas que ma femme soit plus dvergonde
qu'une autre, mais elle a trop bon coeur. Des natures comme a, a ne
sait pas refuser. Bref, j'ai sept enfants, et il n'y a que le dernier
qui soit de moi.

--Et celui-l, vous l'appelez le Douanier, je suppose?

--Non, je l'appelle le Cocu, c'est plus gentil.

L'hiver arrivait; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants
adieux  mon ami Pascal et  tous ses petits fonctionnaires. Je leur
offris mme de menus cadeaux qui les comblrent de joie.

L'anne suivante, je revins  Houlbec pour y passer l't.

Le jour mme de mon arrive, je rencontrais la Norvgienne, en train de
faire des commissions.

Ce qu'elle tait devenue jolie, cette petite Norvgienne!

Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d'or ple, elle
semblait une de ces fes blondes des lgendes scandinaves. Elle me
reconnut et courut  moi.

Je l'embrassai:

--Bonjour, Norvgienne, comment vas-tu?

--a va bien, monsieur, je vous remercie.

--Et ton papa?

--Il va bien, monsieur, je vous remercie.

--Et ta maman, ta petite soeur, tes petits frres?

--Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la
rougeole cet hiver, mais il est tout  fait guri maintenant... et puis,
la semaine dernire, maman a accouch d'un petit Juge de paix.


FERDINAND


Les btes ont-elles une me? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai
rencontr, dans la vie, une quantit considrable d'hommes, dont
quelques femmes, btes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup
plus idiots que bien des lecteurs.

Et mme--je ne dis pas que le cas soit trs frquent--j'ai
personnellement connu un canard qui avait du gnie.

Ce canard, nomm Ferdinand, en l'honneur du grand Franais, tait n
dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, prsident du comit
d'organisation de la Socit gnrale d'affichage dans les tunnels.

C'est dans la proprit de mon parrain que je passais toutes mes
vacances, mes parents exerant une industrie insalubre dans un milieu
confin.

(Mes parents--j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les
accuse pas d'indiffrence  mon gard--avaient tabli une raffinerie de
phosphore dans un appartement du cinquime tage, rue des
Blancs-Manteaux, compos d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit
cabinet de dbarras, servant de salon.)

Un vritable den, la proprit de mon parrain! Mais c'est surtout la
basse-cour o je me plaisais le mieux, probablement parce que c'tait
l'endroit le plus sale du domaine.

Il y avait l, vivant dans une touchante fraternit, un cochon adulte,
des lapins de tout ge, des volailles polychromes et des canards  se
mettre  genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage.

L, je connus Ferdinand, qui,  cette poque, tait un jeune canard dans
les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plmes rapidement.

Ds que j'arrivais, c'taient des coincoins de bon accueil, des
frmissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amiti qui
m'allait droit au coeur.

Aussi l'ide de la fin prochaine de Ferdinand me glaait-elle le coeur
de dsespoir.

Ferdinand tait fix sur sa destine, _conscius sui fati_. Quand on lui
apportait dans sa nourriture des pluchures de navets ou des cosses de
petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et
comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes.

Heureusement que Ferdinand n'tait pas un canard  se laisser mettre 
la broche comme un simple dindon:  Puisque je ne suis pas le plus fort,
se disait-il, je serai le plus malin , et il mit tout en oeuvre pour ne
connatre jamais les hautes tempratures de la rtissoire ou de la
casserole.

Il avait remarqu le mange qu'excutait la cuisinire, chaque fois
qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille
saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage
suprme!

Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole.

Il mangea fort peu, jamais de fculents, vita de boire pendant ses
repas, ainsi que le recommandent les meilleurs mdecins. Beaucoup
d'exercice.

Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aid par son instinct et de
rares aptitudes aux sciences naturelles, pntrait de nuit dans le
jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les
plus drastiques.

Pendant quelque temps, ses efforts furent couronns de succs, mais son
pauvre corps de canard s'habitua  ces drogues, et mon infortun
Ferdinand regagna vite le poids perdu.

Il essaya des plantes vnneuses  petites doses, et sua quelques
feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon
parrain un rle pineux et dcoratif.

Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer.

L'lectricit s'offrit  son me ingnieuse, et je le surpris souvent,
les yeux levs vers les fils tlgraphiques qui rayaient l'azur, juste
au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophies refusrent
de le monter si haut.

Un jour, la cuisinire, impatiente de cette tisie incoercible,
empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant:  Bah!  la
casserole, avec une bonne plate de petits pois! ... 

La place me manque pour peindre ma consternation.

Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore  voir luire.

Dans la nuit je me levai pour porter  mon ami le suprme adieu, et
voici le spectacle qui s'offrit  mes yeux:

Ferdinand, les pattes encore lies, s'tait tran jusqu'au seuil de la
cuisine. D'un mouvement nergique de friction alternative, il aiguisait
son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la
ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu
engourdies.

Tout  fait rassur, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis
profondment.

Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une ide des cris remplissant la
maison. La cuisinire, dans un langage malveillant, trivial et
tumultueux, annonait  tous, la fuite de Ferdinand.

--Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp!

Cinq minutes aprs, une nouvelle dcouverte la jeta hors d'elle-mme:

--Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-l a
boulott tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec!

Je reconnaissais bien,  ce trait, mon vieux Ferdinand.

Qu'a-t-il pu devenir, par la suite?

Peut-tre a-t-il appliqu au mal les merveilleuses facults dont la
nature, _alma parens_, s'tait plu  le gratifier.

Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui
d'un rude lapin.

Et  vous aussi, j'espre!


MOEURS DE CE TEMPS-CI


 la fois trs travailleur et trs bohme, il partage son temps entre
l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy
et les gais cabarets de Montmartre.

Aussi sa mondanit est-elle reste des plus embryonnaires.

Dernirement, il a eu un portrait  faire, le portrait d'une dame, d'une
bien grande dame, une haute baronne de la finance double d'une
Parisienne exquise.

Et il s'en est admirablement tir.

Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est--dire
charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'perdu.

Au prochain Salon, aprs avoir consult un dcevant livret, chacun
murmurera, un peu troubl:  Je voudrais bien savoir quelle est cette
baronne. 

Et elle a t si contente de son portrait qu'elle a donn en l'honneur
de son peintre un dner, un grand dner.

Au commencement du repas, il a bien t un peu gn dans sa redingote
inaccoutume, mais il s'est remis peu  peu.

Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait t tout
fait heureux.

On a servi le caf dans la serre, une merveille de serre o l'industrie
le l'Orient semble avoir donn rendez-vous  la nature des Tropiques.

Il est tout  fait  son aise maintenant, et il lche les brides  ses
plus joyeux paradoxes que les convives coutent gravement, avec un rien
d'ahurissement.

Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un
infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les
dispose en pile devant lui.

Et comme la baronne contemple ce mange, non sans tonnement, il lui
dit, trs gracieux:

--Laissez, baronne, c'est ma tourne.


EN BORDEE


Le jeune et brillant marchal des logis d'artillerie Raoul de
Montcocasse est radieux. On vient de le charger d'une mission qui, tout
en flattant son amour-propre de sous-officier, lui assure pour le
lendemain une de ces bonnes journes qui comptent dans l'existence d'un
canonnier.

Il s'agit d'aller  Saint-Cloud avec trois hommes prendre possession
d'une pice d'artillerie et de la ramener au fort de Vincennes.

Rassurez-vous, lecteurs pitoyables, cette histoire se passe en temps de
paix et, durant toute cette page, notre ami Raoul ne courra pas de
srieux dangers.

Ds l'aube, tout le monde tait prt, et la petite cavalcade se mettait
en route. Un temps superbe!

--Jolie journe! fit Raoul en caressant l'encolure de son cheval.

En disant jolie journe, Raoul ne croyait pas si bien dire, car pour une
jolie journe, ce fut une jolie journe.

On arriva  Saint-Cloud sans encombre, mais avec un apptit! Un apptit
d'artilleur qui rve que ses obus sont en mortadelle!

Trs en fonds ce jour-l, Raoul offrit  ses hommes un plantureux
djeuner  la Caboche verte. Tout en fumant un bon cigare, on prit un
bon caf et un bon pousse-caf, suivi lui-mme de quelques autres bons
pousse-caf, et on tait trs rouge quand on songea  se faire livrer la
pice en question.

--Ne nous mettons pas en retard, remarqua Raoul.

Je crois avoir observ plus haut qu'il faisait une jolie journe; or une
jolie journe ne va pas sans un peu de chaleur, et la chaleur est bien
connue pour donner soif  la troupe en gnral, et particulirement 
l'artillerie, qui est une arme d'lite.

Heureusement, la Providence, qui veille  tout, a saupoudr les bords de
la Seine d'un nombre apprciable de joyeux mastroquets, humecteurs
jamais las des gosiers desschs.

Raoul et ses hommes absorbrent des flots de ce petit argenteuil qui
vous voque bien mieux l'ide du saphir que du rubis, et qui vous entre
dans l'estomac comme un tire-bouchon.

On arrivait aux fortifications.

--Pas de blagues, maintenant! commande Montcocasse plein de dignit,
nous voil en ville.

Et les artilleurs, subitement envahis par le sentiment du devoir,
s'appliqurent  prendre des attitudes dcoratives, en rapport avec la
mission qu'ils accomplissaient.

Le canon lui-mme, une bonne pice de Bange de 90, sembla redoubler de
gravit.

 la hauteur du pont Royal, Raoul se souvint qu'il avait tout prs, dans
le faubourg Saint-germain, une brave tante qu'il avait dsole par ses
jeunes dbordements.

--C'est le moment, se dit-il, de lui montrer que je suis arriv 
quelque chose.

Au grand galop, avec l'pouvantable tumulte de bronze sur les pavs de
la rue de l'Universit, on arriva devant le vieil htel de la douairire
de Montcocasse.

Tout le monde tait aux fentres, la douairire comme les autres.

Raoul fit caracoler son cheval, mit le sabre au clair, et, saisissant
son kpi comme il et fait de quelque feutre empanach, il salua sa
tante ahurie--tels les preux, sans anctres--et disparut, lui, ses
hommes et son canon, comme en rve.

La petite troupe, toujours au galop, enfila la rue de Vaugirard, et l'on
se trouva bientt  l'Odon.

Justement, il y avait un encombrement. Un omnibus Panthon--Place
Courcelles jonchait le sol, un essieu bris.

Toutes les petites femmes de la Brasserie Mdicis taient sur la porte,
ravies de l'accident.

Raoul, qui avait t l'un de leurs meilleurs clients, fut reconnu tout
de suite:

--Raoul! oh Raoul! Descends donc de ton cheval, h feignant!

Sans tre pour cela un feignant, Raoul descendit de son cheval, et ne
crut pas devoir passer si prs du Mdicis sans offrir une tourne  ces
dames.

Avec la solidarit charmante des dames du Quartier latin, Nana conseilla
fortement  Raoul d'aller voir Camille, au Furet. a lui ferait bien
plaisir.

Effectivement, cela fit grand plaisir  Camille de voir son ami Raoul en
si bel attirail.

--Va donc dire bonjour  Palmyre, au Coucou. a lui fera bien plaisir.

On alla dire bonjour  Palmyre, laquelle envoya Raoul dire bonjour 
Rene, au Pantagruel.

Docile et tapageur, le bon canon suivait l'orgie, l'air un peu tonn du
rle insolite qu'on le forait  jouer.

Les petites femmes se faisaient expliquer le mcanisme de l'engin
meurtrier, et mme Blanche, du D'Harcourt, eut  ce propos une rflexion
que devraient bien mditer les monarques belliqueux:

--Faut-il que les hommes soient btes de fabriquer des machines comme
a, pour se tuer... comme si on ne claquait pas assez vite tout seul!

De bocks en fines champagnes, de fines champagnes en absinthes
anisettes, d'absinthes en bitters, on arriva tout doucement  sept
heures du soir.

Il tait trop tard pour rentrer. On dna au Quartier latin, et on y
passa la soire.

Les sergents de ville commenaient  s'inquiter de ce bruyant canon et
de ces chevaux fumants qu'on rencontrait dans toutes les rues  des
allures inquitantes.

Mais que voulez-vous que la police fasse contre l'artillerie?

Au petit jour, Raoul, ses hommes et son canon faisaient une entre
modeste dans le fort de Vincennes.

Au risque d'affliger le lecteur sensible, j'ajouterai que le pauvre
Raoul fut cass de son grade et condamn  quelques semaines de prison.

 la suite de cette aventure, compltement dgot de l'artillerie, il
obtint de passer dans un rgiment de spahis, dont il devint tout de
suite le plus brillant ornement.


UN MOYEN COMME UN AUTRE


--Il y avait une fois un oncle et un neveu.

--Lequel qu'tait l'oncle?

--Comment, lequel? C'tait le plus gros, parbleu!

--C'est donc gros, les oncles?

--Souvent.

--Pourtant, mon oncle Henri n'est pas gros.

--Ton oncle Henri n'est pas gros parce qu'il est artiste.

--C'est donc pas gros, les artistes?

--Tu m'embtes... Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas
continuer mon histoire.

--Je ne vais plus t'interrompre, va.

--Il y avait une fois un oncle et un neveu. L'oncle tait trs riche,
trs riche...

--Combien qu'il avait d'argent?

--Dix-sept cents milliards de rente, et puis des maisons, des voitures,
des campagnes...

--Et des chevaux?

--Parbleu! puisqu'il avait des voitures.

--Des bateaux? Est-ce qu'il avait des bateaux?

--Oui, quatorze.

-- vapeur?

--Il y en avait trois  vapeur, les autres taient  voiles.

--Et son neveu, est-ce qu'il allait sur les bateaux?

--Fiche-moi la paix! Tu m'empches de te raconter l'histoire.

--Raconte-la, va, je ne vais plus t'empcher.

--Le neveu, lui, n'avait pas le sou, et a l'embtait normment...

--Pourquoi que son oncle lui en donnait pas?

--Parce que son oncle tait un vieil avare qui aimait garder tout son
argent pour lui. Seulement, comme le neveu tait le seul hritier du
bonhomme...

--Qu'est-ce que c'est hritier?

--Ce sont les gens qui vous prennent votre argent, vos meubles, tout ce
que vous avez, quand vous tes mort...

--Alors, pourquoi qu'il ne tuait pas son oncle, le neveu?

--Eh bien! tu es joli, toi! Il ne tuait pas son oncle parce qu'il ne
faut pas tuer son oncle, dans aucune circonstance, mme pour en hriter.

--Pourquoi qu'il ne faut pas tuer son oncle?

-- cause des gendarmes.

--Mais si les gendarmes le savent pas?

--Les gendarmes le savent toujours, le concierge va les prvenir. Et
puis, du reste, tu vas voir que le neveu a t plus malin que a. Il
avait remarqu que son oncle, aprs chaque repas, tait rouge...

--Peut-tre qu'il tait saoul.

--Non, c'tait son temprament comme a. Il tait apoplectique...

--Qu'est-ce que c'est apoplectique?

--Apoplectique... Ce sont des gens qui ont le sang  la tte et qui
peuvent mourir d'une forte motion...

--Moi, je suis-t-y apoplectique?

--Non, et tu ne le seras jamais. Tu n'as pas une nature  a. Alors le
neveu avait remarqu que surtout les grandes rigolades rendaient son
oncle malade, et mme une fois il avait failli mourir  la suite d'un
clat de rire trop prolong.

--a fait donc mourir, de rire?

--Oui, quand on est apoplectique... Un beau jour, voil le neveu qui
arrive chez son oncle, juste au moment o il sortait de table. Jamais il
n'avait si bien dn. Il tait rouge comme un coq et soufflait comme un
phoque...

--Comme les phoques du Jardin d'Acclimatation?

--Ce ne sont pas des phoques, d'abord, ce sont des otaries. Le neveu se
dit:  Voil le bon moment , et il se met  raconter une histoire
drle, drle...

--Raconte-la-moi, dis?

--Attends un instant, je vais te la dire  la fin... L'oncle coutait
l'histoire, et il riait  se tordre, si bien qu'il tait mort de rire
avant que l'histoire ft compltement termine.

--Quelle histoire donc qu'il lui a raconte?

--Attends une minute... Alors, quand l'oncle a t mort, on l'a enterr,
et le neveu a hrit.

--Il a pris aussi les bateaux?

--Il a tout pris, puisqu'il tait son seul hritier.

--Mais quelle histoire qu'il lui avait raconte,  son oncle?

--Eh bien! celle que je viens de te raconter.

--Laquelle?

--Celle de l'oncle et du neveu.

--Fumiste, va!

--Et toi, donc


COLLAGE


Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), tait arriv 
l'ge de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis
et pu l'amener  prendre femme.

L'anne dernire, quelques jours avant Nol, il entra dans le grand
magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banalod), pour y acheter
ses cadeaux de Christmas.

La personne qui servait le docteur tait une grande jeune fille rousse,
si infiniment charmante qu'il en ressentit le premier trouble de toute
sa vie.  la caisse, il s'informa du nom de la jeune fille.

--Miss Bertha.

Il demanda  miss Bertha si elle voulait l'pouser. Miss Bertha rpondit
que, naturellement (of course), elle voulait bien.

Quinze jours aprs cet entretien, la sduisante miss Bertha devenait la
belle _mistress_ Snowdrop.

En dpit de ses cinquante-cinq ans, le docteur tait un mari absolument
prsentable. De beaux cheveux d'argent encadraient sa jolie figure
toujours soigneusement rase. Il tait fou de sa jeune femme, aux petits
soins pour elle et d'une tendresse touchante.

Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillit
terrible:

--Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de faon que je
l'ignore.

Et il avait ajout:

--Dans votre intrt.

Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de mdecins amricains, avait en pension
chez lui un lve qui assistait  ses consultations et l'accompagnait
dans ses visites, excellente ducation pratique qu'on devrait appliquer
en France. On verrait peut-tre baisser la mortalit qui afflige si
cruellement la clientle de nos jeunes docteurs.

L'lve de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garon d'une vingtaine
d'annes, tait le fils d'un des plus vieux amis du docteur, et ce
dernier l'aimait comme son propre fils.

Le jeune homme ne fut pas insensible  la beaut de miss Bertha, mais,
en honnte garon qu'il tait, il refoula son sentiment au fond de son
coeur et se jeta dans l'tude pour occuper ses esprits.

Bertha, de son ct, avait aim George tout de suite, mais, en pouse
fidle, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce
mange ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha
se trouvrent dans les bras l'un de l'autre.

Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais
Bertha s'tait jur le contraire.

Le jeune homme la fuyait; elle lui crivit des lettres d'une passion
dbordante:  ... tre toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos
deux tres ne faire qu'un tre! ... 

La lettre o flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui
se contenta de murmurer:

--C'est trs faisable.

Le soir mme, on dna  White Oak Park, une proprit que le docteur
possdait aux environs de Pigtown.

Pendant le repas, une trange torpeur, invincible, s'empara des deux
amants.

Aid de Joe, un ngre athltique, qu'il avait  son service depuis la
guerre de Scession, Snowdrop dshabilla les coupables, les coucha sur
le mme lit et complta leur anesthsie grce  un certain carbure
d'hydrogne de son invention.

Il prpara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s'il se
ft agi de couper un cor  un Chinois.

Puis avec une dextrit vraiment remarquable, il enleva, en les
dsarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme.

 George, par la mme opration, il enleva le bras gauche et la jambe
gauche.

Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du
flanc gauche de George, il prleva une bande de peau large d'environ
trois pouces.

Alors, rapprochant les deux corps de faon que les deux plaies vives
concidassent, il les maintint colls l'un  l'autre, trs fort, au
moyen d'une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des
jeunes gens.

Pendant toute l'opration, Bertha ni George n'avaient fait un mouvement.

Aprs s'tre assur qu'ils taient dans de bonnes conditions, le docteur
leur introduisit dans l'estomac, grce  la sonde oesophagienne, du bon
bouillon et du bordeaux vieux.

Sous l'action du narcotique habilement administr, ils restrent ainsi
quinze jours sans reprendre connaissance.

Le seizime jour, le docteur constata que tout allait bien.

Les plaies des paules et des cuisses taient cicatrises.

Quant aux deux flancs, ils n'en formaient plus qu'un.

Alors Snowdrop eut un clair de triomphe dans les yeux et suspendit les
narcotiques.

Rveills en mme temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de
quelque hideux cauchemar.

Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n'tait pas
un rve.

Le docteur ne pouvait s'empcher de sourire  ce spectacle.

Quant  Joe, il se tenait les ctes.

Bertha surtout poussait des hurlements d'hyne folle.

--De quoi vous plaignez-vous, ma chre amie? interrompit doucement
Snowdrop. Je n'ai fait qu'accomplir votre voeu le plus cher: tre
toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux tres ne faire
qu'un tre...

Et, souriant finement, le docteur ajouta:

--C'est ce que les Franais appellent un collage.


LES PETITS COCHONS


Une cruelle dsillusion m'attendait  Andouilly.

Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, o j'avais pass
les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, ds que
j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le pote Capus.

On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les
tres et toutes les choses.

Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-l, dans mon humeur, ne me
prdisposait  voir le monde si morne.

--Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau
et qui va passer.

J'entrai au Caf du March, qui tait, dans le temps, mon caf de
prdilection. Pas un seul des anciens habitus ne s'y trouvait, bien
qu'il ne ft pas loin de midi.

Le garon n'tait plus l'ancien garon. Quant au patron, c'tait un
nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste.

J'interrogeai:

--Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici?

--Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est  l'asile du
Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie 
Dozul, qui est le pays de ses parents.

--M. Fourquemin est fou?

--Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a t oblig de
l'enfermer.

--Quelle manie a-t-il?

--Oh! une bien drle de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas
voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner
des petits cochons.

--Qu'est-ce que vous me racontez-l?

--La pure vrit, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que
cette trange maladie a svi dans le pays comme une pidmie. Rien qu'
l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui
passent la journe  confectionner des petits cochons avec de la mie de
pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe
pour les apercevoir. Il y a un nom pour dsigner cette maladie-l. On
l'appelle... on l'appelle... Comment diable le mdecin de Paris a-t-il
dit, monsieur Romain?

M. Romain, qui dgustait son apritif  une table voisine de la mienne,
rpondit avec une obligeance mle de pose:

--La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut
dire petit cochon.

--Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des dtails, vous
n'avez qu' vous adresser  l'Htel de France et de Normandie. C'est l
que le mal a commenc.

Prcisment l'Htel de France et de Normandie est mon htel, et je me
proposais d'y djeuner.

Quand j'arrivai  la table d'hte, tout le monde tait install, et,
parmi les convives, pas une tte de connaissance.

L'employ des ponts et chausses, le postier, le commis de la rgie, le
reprsentant de la Nationale, tous ces braves garons avec qui j'avais
si souvent trinqu, tous disparus, disperss, dans des cabanons
peut-tre, eux aussi?

Mon coeur se serra comme dans un tau.

Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole.

--Eh ben, quoi donc? fis-je.

--Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde,  commencer par
moi!

Et comme j'insistais, il me dit tout bas:

--Je vous raconterai a aprs djeuner, car cette histoire-l pourrait
influencer les nouveaux pensionnaires.

Aprs djeuner, voici ce que j'appris:

La table d'hte de l'Htel de France et de Normandie est frquente par
des clibataires qui appartiennent, pour la plupart,  des
administrations de l'tat,  des compagnies d'assurances, par des
voyageurs de commerce, etc., etc. En gnral, ce sont des jeunes gens
bien levs, mais qui s'ennuient un peu  Andouilly, joli pays, mais
monotone  la longue.

L'arrive d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou
autre, est donc considre comme une bonne fortune: c'est un peu d'air
du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant tang de
l'ennui quotidien.

On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des
quilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se
raconte l'histoire du Marseillais:

 Et celle-l, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais...


Bref, ces quelques distractions abrgent un peu le temps, et tout
tranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli.

Or, un jour, arriva  l'htel un jeune homme d'une trentaine d'annes
dont l'industrie consiste  louer dans les villes un magasin vacant et 
y dbiter de l'horlogerie  des prix fabuleux de bon march.

Pour vous donner une ide de ses prix, il donne une montre en argent
pour presque rien. Les pendules ne cotent pas beaucoup plus cher.

Ce jeune homme, de nationalit suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme
tous les Suisses, Jouard,  la patience de la marmotte, joignait
l'adresse du ouistiti.

Ce jeune homme tait pos comme un lapin et doux comme une paule de
mouton.

Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer,  cette poque-l, que
cet Helvte aurait dchan sur Andouilly le torrent impitoyable de la
delphacomanie?

Tous les soirs, aprs dner, Jouard avait l'habitude, en prenant son
caf, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain.

Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, taient des merveilles de
petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit
groin spirituellement trouss.

Les yeux, il les figurait en appliquant  leur place une pointe
d'allumette brle. a leur faisait de jolis petits yeux noirs.

Naturellement, tout le monde se mit  confectionner des cochons. On se
piqua au jeu, et quelques pensionnaires arrivrent  tre d'une jolie
force en cet art. L'un de ces messieurs, un nomm Valle, commis aux
contributions indirectes, russissait particulirement ce genre
d'exercice.

Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table,
Valle fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de
la queue, ne dpassait pas un centimtre.

Tout le monde admira sans rserve. Seul Jouard haussa respectueusement
les paules en disant:

--Avec la mme quantit de mie de pain je me charge d'en faire deux, des
cochons.

Et, ptrissant le cochon de Valle, il en fit deux.

Valle, un peu vex, prit les deux cochons et en confectionna trois,
tout de suite.

Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement
graves,  modeler des cochons minuscules.

Il se faisait tard; on se quitta.

Le lendemain, en arrivant au djeuner, chacun des pensionnaires, sans
s'tre donn le mot, tira de sa poche une petite bote contenant des
petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille.

Ils avaient tous pass leur matine  cet exercice, dans leurs bureaux
respectifs.

Jouard promit d'apporter, le soir mme, un cochon qui serait le dernier
mot du cochon microscopique.

Il l'apporta, mais Valle aussi en apporta un, et celui de Valle tait
encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conform.

Ce succs encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation dsormais
fut de ptrir des petits cochons,  n'importe quelle heure de la
journe,  table, au caf, et surtout au bureau. Les services publics en
souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au
gouvernement o firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit
Parisien.

Des changements, des disgrces, des rvocations maillrent L'Officiel.

Peine perdue! La delphacomanie ne lche pas si aisment sa proie.

Le pis de la situation, c'est que le mal s'tait rpandu en ville. De
jeunes commis de boutiques, des ngociants, M. Fourquemin lui-mme, le
patron du Caf du March, furent atteints par l'pidmie. Tout Andouilly
ptrissait des cochons dont le poids moyen tait arriv  ne pas
dpasser un milligramme.

Le commerce chma, priclita l'industrie, stagna l'administration!

Sans l'nergie du prfet, c'en tait fait d'Andouilly.

Mais le prfet, qui se trouvait alors tre M. Rivaud, actuellement
prfet du Rhne, prit des mesures frisant la sauvagerie.

Andouilly est sauv, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette
petite cit, jadis si florissante, retrouve sa situation prospre et sa
riante quitude?


CRUELLE NIGME


Chaque soir, quand j'ai manqu le dernier train pour Maisons-Laffitte
(et Dieu sait si cette aventure m'arrive plus souvent qu' mon tour), je
vais dormir en un pied--terre que j'ai  Paris.

C'est un logis humble, paisible, honnte, comme le logis du petit garon
auquel Napolon III, alors simple prsident de la Rpublique, avait log
trois balles dans la tte pour monter sur le trne.

Seulement, il n'y a pas de rameau bnit sur un portrait, et pas de
vieille grand-mre qui pleure.

Heureusement!

Mon pied--terre, j'aime mieux vous le dire tout de suite, est une
simple chambre portant le numro 80 et sise en l'htel des Trois
Hmisphres, rue des Victimes.

Trs propre et parfaitement tenu, cet tablissement se recommande aux
personnes seules, aux familles de passage  Paris, ou  celles qui, y
rsidant, sont dnues de meubles.

Sous un aspect grognon et rbarbatif, le patron, M. Stphany, cache un
coeur d'or. La patronne est la plus accorte htelire du royaume et la
plus joyeuse.

Et puis, il y a souvent, dans le bureau, une dame qui s'appelle Marie et
qui est trs gentille. (Elle a t un peu souffrante ces jours-ci, mais
elle va tout  fait mieux maintenant, je vous remercie.)

L'htel des Trois Hmisphres a cela de bon qu'il est international,
cosmopolite et mme polyglotte.

C'est depuis que j'y habite que je commence  croire  la gographie,
car jusqu' prsent--dois-je l'avouer?--la gographie m'avait paru de la
belle blague.

En cette hostellerie, les nations les plus chimriques semblent prendre
 tche de se donner rendez-vous.

Et c'est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de
l'ingnieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu'une faible
ide.

Le mois dernier, un clown n natif des les Fro rencontra, dans
l'escalier, une jeune Armnienne d'une grande beaut.

Elle mettait tant de grce  porter ses quatre sous de lait dans la
bote de fer-blanc, que l'insulaire en devint perdument amoureux.

Pour avoir le consentement, on tlgraphia au pre de la jeune fille,
qui voyageait en Thuringe, et  la mre, qui ne restait pas loin du
royaume de Siam.

Heureusement que le fianc n'avait jamais connu ses parents, car on se
demande o l'on aurait t les chercher, ceux-l.

Le mariage s'accomplit dernirement  la mairie du XVIIIe. M. Bin, qui
tait  cette poque le maire et le pre de son arrondissement, profita
de la circonstance pour envoyer une petite allocution sur l'union des
peuples, dclarant qu'il tait rsolument dcid  garder une attitude
pacifique aussi bien avec les Batignolles qu'avec la Chapelle et
Mnilmontant.


J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numro 80. Elle est donc
voisine du 81.

Depuis quelques jours, le 81 tait vacant.

Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin,
ou plutt une voisine.

Ma voisine tait-elle jolie? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais
affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'htel
sont composes, je crois, de simple pelure d'oignon.)

Elle devait tre jeune, car le timbre de sa voix tait d'une fracheur
dlicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'trange et de
profondment troublant.

Ce qu'elle chantait, c'tait une simple et vieille mlodie amricaine,
comme il en est de si exquises.

Bientt la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre.

--Bravo! Miss Ellen, vous chantez  ravir, et vous m'avez caus le plus
vif plaisir... Et vous, matre Sem, n'allez-vous pas nous dire une
chanson de votre pays?

Une grosse voix enroue rpondit en patois ngro-amricain:

--Si a peut vous faire plaisir, monsieur George.

Et le vieux ngre (car, videmment, c'tait un vieux ngre) entonna une
burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, 
la grande joie d'une petite fille qui jetait de perants clats de rire.

-- votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables
que vous dites si bien.

Et la petite Doddy rcita une belle fable sur un rythme si prcipit,
que je ne pus en saisir que de vagues bribes.

--C'est trs joli, reprit l'homme; comme vous avez t bien gentille, je
vais vous jouer un petit air de guitare, aprs quoi nous ferons tous un
beau dodo.

L'homme me charma avec sa guitare.

 mon gr, il s'arrta trop tt, et la chambre voisine tomba dans le
silence le plus absolu.

--Comment, me disais-je, stupfait, ils vont passer la nuit tous les
quatre dans cette petite chambre?

Et je cherchais  me figurer leur installation.

Miss Ellen couche avec George.

On a improvis un lit  la petite Doddy, et Sem s'est tendu sur le
parquet. (Les vieux ngres en ont vu bien d'autres!)

Ellen! quelle jolie voix, tout de mme!

Et je m'endormis, la tte pleine d'Ellen.

Le lendemain, je fus rveill par un bruit endiabl. C'tait matre Sem
qui se dgourdissait les jambes en excutant une gigue nationale.

Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une
adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston vritablement
magistral.

Tout  coup, une voix monta de la cour.

--Eh bien! George; tes-vous prt? Je vous attends.

--Voil, voil, je brosse mon chapeau et je suis  vous.

Effectivement, la minute d'aprs, George sortait.

Je l'examinai par l'entrebillement de ma porte.

C'tait un grand garon, ras de prs, convenablement vtu, un gentleman
tout  fait.

Dans la chambre, tout s'tait tu.

J'avais beau prter l'oreille, je n'entendais rien.

Ils se sont rendormis, pensai-je.

Pourtant, ce diable de Sem semblait bien veill.

Quels drles de gens!

Il tait neuf heures,  peu prs. J'attendis.

Les minutes passrent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours
pas un mouvement.

Il allait tre midi.

Ce silence devenait inquitant.

Une ide me vint.

Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'coutai. Pas un cri,
pas un murmure, pas une rflexion de mes voisins. Alors j'eus
srieusement peur. J'allai frapper  leur porte

--_Open the door, Sem! ... Miss Ellen!... Doddy! Open the door..._

Rien ne bougeait! Plus de doute, ils taient tous morts. Assassins par
George, peut-tre, ou asphyxis! Je voulus regarder par le trou de la
serrure. La clef tait sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou,
je me prcipitai au bureau de l'htel.

--Madame Stphany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre
indiffrente, qui demeure  ct de moi?

--Au 81? C'est un Amricain, M. George Huyotson.

--Et que fait-il?

--Il est ventriloque.


LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET


Pour avoir du toupet, je ne connais personne comme les mdecins. Un
toupet infernal! Et un mpris de la vie humaine, donc!

Vous tes malade, votre mdecin arrive. Il vous palpe, vous ausculte,
vous interroge, tout cela en pensant  autre chose. Son ordonnance
faite, il vous dit:  Je repasserai , et--vous pouvez tre
tranquille--il repassera, jusqu' ce que vous soyez pass, vous, et
trpass.

Quand vous tes trpass, immdiatement un croque-mort vient lui
apporter une petite prime des pompes funbres.

Si vous rsistez longtemps  la maladie et surtout aux mdicaments, le
bon docteur se frotte les mains, car ses petites visites et surtout la
petite remise que lui fait le pharmacien font boule de neige et
finissent par constituer une somme rondelette.

Une seule chose l'embte, le bon docteur: c'est si vous gurissez tout
de suite. Alors il trouve encore moyen de faire son malin et de vous
dire, avec un aplomb infernal:

--Ah! ah! je vous ai tir de l!

Mais de tous les mdecins celui qui a le plus de toupet, c'est le mien,
ou plutt l'ex-mien, car je l'ai balanc, et je vous prie de croire que
a n'a pas fait un pli.

 la suite d'un chaud et froid, ou d'un froid et chaud--je ne me
souviens pas bien--j'tais devenu un peu indispos. Comme je tiens  ma
peau--qu'est-ce que vous voulez, on n'en a qu'une!--, je tlphonai 
mon mdecin, qui arriva sur l'heure.

Je n'allais dj pas trs bien, mais aprs la premire ordonnance, je me
portai tout  fait mal et je dus prendre le lit.

Nouvelle visite, nouvelle ordonnance, nouvelle aggravation.

Bref, au bout de quelques jours, j'avais maigri d'un tas de livres... et
mme de kilos.

Un matin que je ne me sentais pas du tout bien, mon mdecin, aprs
m'avoir auscult plus soigneusement que de coutume, me demanda:

--Vous tes content de votre appartement?

--Mais oui, assez.

--Combien payez-vous?

--Trois mille quatre.

--Les concierges sont convenables?

--Je n'ai jamais eu  m'en plaindre.

--Et le propritaire?

--Le propritaire est trs gentil.

--Les chemines ne fument pas?

--Pas trop.

Etc., etc.

Et je me demandais:  O veut-il en venir, cet animal-l? Que mon
appartement soit humide ou non, a peut l'intresser au point de vue de
ma maladie, mais le chiffre de mes contributions, qu'est-ce que a peut
bien lui faire?  Et malgr mon tat de faiblesse, je me hasardai  lui
demander:

--Mais, docteur, pourquoi toutes ces questions?

--Je vais vous le dire, me rpondit-il, je cherche un appartement, et le
vtre ferait bien mon affaire.

--Mais... je n'ai point l'intention de dmnager

--Il faudra bien pourtant dans quelques jours.

--Dmnager?

--Dame!

Et je compris

Mon mdecin jugeait mon tat dsespr, et il ne me l'envoyait pas dire.

Ce que cette brusque rvlation me produisit, je ne saurais l'exprimer
en aucune langue.

Un trac terrible, d'abord, une frayeur pouvantable!

Et puis, ensuite, une colre bleue! On ne se conduit pas comme a avec
un malade, avec un client, un bon client, j'ose le dire.

Ah! tu veux mon appartement, mon vieux? Eh bien, tu peux te fouiller!

Quand vous serez malade, je vous recommande ce procd-l: mettez-vous
en colre. a vous fera peut-tre du mal,  vous. Moi, a m'a guri.

J'ai fichu mon mdecin  la porte.

J'ai flanqu mes mdicaments par la fentre.

Quand je dis que je les ai flanqus par la fentre, j'exagre. Je n'aime
pas  faire du verre cass exprs, a peut blesser les passants, et je
n'aime pas  blesser les passants: je ne suis pas mdecin, moi!

Je me suis content de renvoyer toutes mes fioles au pharmacien avec une
lettre  cheval.

Et il y en avait de ces fioles, et de ces paquets et de ces botes

Il y en avait tant qu'un jour je m'tais tromp--je m'tais coll du
sirop sur l'estomac et j'avais aval un empltre.

C'est mme la seule fois o j'ai prouv quelque soulagement.

Et puis, j'ai renouvel mon bail et je n'ai jamais repris de mdecin.


BOISFLAMBARD


La dernire fois que j'avais rencontr Boisflambard, c'tait un matin,
de trs bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait piqu
de me lever si tt), au coin du boulevard Saint-michel et de la rue
Racine.

Mon pauvre Boisflambard, _quantum mutatus_!

 cette poque-l, le jeune Boisflambard rsumait toutes les lgances
du Quartier latin.

Joli garon, bien tourn, Maurice Boisflambard s'appliquait  tre
l'homme le mieux  mis  de toute la rive gauche.

Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence srieuse que dans
le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses
cravates, on avait, depuis longtemps, renonc  en savoir le nombre.

De mme pour ses gilets.

Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voil ce que personne
n'aurait pu dire exactement. tudiant? En quoi aurait-il t tudiant et
 quel moment de la journe aurait-il tudi? Quels cours, quelles
cliniques aurait-il suivis?

Car Boisflambard ne frquentait, dans la journe, que les brasseries de
dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert normment
tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet.

Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'tait-il
pas le meilleur garon du monde, charmant, obligeant, sympathique 
tous?

Pauvre Boisflambard!

J'hsitai de longues secondes  le reconnatre, tant sa piteuse tenue
contrastait avec son dandysme habituel.

De gros souliers bien cirs, mais faisant valoir, par d'innombrables
pices, de srieux droits  la retraite; de pauvres vieux gants noirs
raills; une chemise de toile commune irrprochablement propre, mais
gauchement taille et mille fois reprise; une cravate plus que modeste
et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complt par un
chapeau haut de forme rouge et une redingote verte.

Je dois  la vrit de dclarer que ce chapeau rouge et cette redingote
verte avaient t noirs tous les deux dans des temps reculs.

Et  ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse
 rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est
capricieuse: elle a horreur du vide, peut-tre prouve-t-elle un vif
penchant pour les couleurs complmentaires!

Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgr toute ma bonne volont,
mon regard manifesta une stupeur qui n'chappa pas  mon ami.

Il tait devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu).

--Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre,  mon aspect, qu'un
malheur irrparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte
prochainement Paris.

Je ne trouvai d'autre rponse qu'un serrement de main o je mis toute ma
cordialit.

De plus en plus carlate, Boisflambard disparut dans la direction de la
rue Racine.

Depuis cette entrevue, je m'tais souvent demand quel pouvait tre le
sort de l'infortun Boisflambard, et mes ides,  ce sujet, prenaient
deux tours diffrents.

D'abord une sincre et amicale compassion pour son malheur, et puis un
lgitime tonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe
sur des objets inanims, tels que des souliers ou une chemise.

Qu'un homme soit foudroy par une calamit, que ses cheveux blanchissent
en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette mme calamit
transforme, dans la semaine, une paire d'lgantes bottines en souliers
de roulier, voil ce qui passait mon entendement.

Pourtant,  la longue, une rflexion me vint, qui me mit quelque
tranquillit dans l'esprit: peut-tre Boisflambard avait-il vendu sa
somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes?

Quelques annes aprs cette aventure, il m'arriva un malheur dans une
petite ville de province.

Grimp sur l'impriale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour
en descendre, qu'on appliqut l'chelle. Je sautai sur le sol et me
foulai le pied.

On me porta dans une chambre de l'htel et, en attendant le mdecin, on
m'entoura le pied d'une quantit prodigieuse de compresses,  croire que
tout le linge de maison servait  mon pansement.

--Ah! voil le docteur! s'cria une bonne.

Je levai les yeux, et ne pus rprimer un cri de joyeuse surprise.

Celui qu'on appelait le docteur, c'tait mon ancien camarade
Boisflambard.

Un Boisflambard un peu engraiss, mais lgant tout de mme et superbe
comme en ses meilleurs temps du Quartier latin.

--Boisflambard!

--Toi!

--Qu'est-ce que tu fais ici?

--Mais, tu vois... Je suis mdecin.

--Mdecin, toi! Depuis quand?

--Depuis... ma foi, depuis le jour o nous nous sommes vus pour la
dernire fois, car c'est ce matin-l que j'ai pass ma thse... Je
t'expliquerai a, mais voyons d'abord ton pied.

Boisflambard mdecin! Je n'en revenais pas, et
mme--l'avouerai-je?--j'prouvais une certaine mfiance  lui confier le
soin d'un de mes membres, mme infrieur.

--M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fmes seuls.

--Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'tais
tudiant en mdecine...

--Tu ne nous l'as jamais dit.

--Vous ne me l'avez jamais demand... Alors j'ai pass mes examens, ma
thse, et je suis venu m'installer ici, o j'ai fait un joli mariage.

--Mais, malheureux!  quel moment de la journe tudiais-tu l'art de
gurir tes semblables?

--Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux
docteur dont c'est la spcialit, et puis... et puis... j'avais
dcouvert un truc pour tre reu.

--Un truc?

--Un truc patant, mon cher, simple et bien humain. coute plutt...

--Lors du premier examen que je passai  l'cole de mdecine, j'arrivai
bien vtu, tir  quatre pingles, reluisant! Inutile de te prvenir que
j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui
m'interrogea tait un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de
m'expliquer sur... et il pronona un mot qui n'avait jamais rsonn dans
mes oreilles. Je lui fis rpter son diable de mot, sans plus de succs
pour mes souvenirs. tait-ce un animal, un vgtal ou un minral? Ma
foi, je pris une moyenne et rpondis:

"C'est une plante...

--Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je
vous demande de parler de..."

 Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un
signe d'impatience de l'interrogateur, je dclarai vivement que c'tait
un caillou. Pas de veine, en vrit: le professeur d'histoire naturelle
interrogeait galement sur la physique, et ce mot terrible que je ne
connais pas, c'tait les lois d'Ohm. Dois-je ajouter que je fus
impitoyablement recal?...

 En mme temps que moi se prsentait un pauvre diable aussi piteusement
accoutr que j'tais bien vtu. Au point de vue scientifique, il tait 
peu prs de ma force. Eh bien! lui, il fut reu! J'attribuai mon chec
et son succs  nos tenues diffrentes. Les examinateurs avaient eu
piti du pauvre jeune homme. Ils avaient pens, peut-tre, aux parents
de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les
tudes du garon  Paris. Un chec, c'est du temps perdu, de gros frais
qui se prolongent, de plus en plus coteux. videmment, de bonnes ides
pitoyables leur taient venues,  ces examinateurs, qui sont des hommes,
aprs tout, et voil pourquoi le pauvre bougre tait reu, tandis que
moi, le fils de famille, j'tais invit  me reprsenter  la prochaine
session.

 Cette leon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai,
avec un soin, un tact, une habilet dont tu n'as pas ide, une
garde-robe plus que modeste que je ne revtais qu'aux jours d'examen: ce
costume, tu l'as vu prcisment le dernier jour o je l'ai port, le
jour de ma thse. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur  cuire
de professeur essuyer une larme  la vue de mon minable complet. Il
m'aurait fait blanchir une boule  son compte, plutt que de me refuser,
cet excellent homme.

--Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant
une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend 
gurir l'humanit de tous les maux qui l'accablent.

--La mdecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une
affaire de veine. Ainsi, il m'est arriv plusieurs fois de commettre des
erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs  foudroyer un
troupeau de rhinocros; eh bien! c'est prcisment dans ces cas-l que
j'ai obtenu des gurisons que mes confrres eux-mmes n'ont pas hsit 
qualifier de miraculeuses.


PAS DE SUITE DANS LES IDEES


I


Il la rencontra un jour dans la rue, et la suivit jusque chez elle. 
distance et respectueusement.

Il n'tait pourtant pas timide ni maladroit, mais cette jeune femme lui
semblait si vertueuse, si paisiblement honnte, qu'il se serait fait un
crime de troubler, mme superficiellement, cette belle tranquillit!

Et c'tait bien malheureux, car il ne se souvenait pas avoir jamais
rencontr une plus jolie fille, lui qui en avait tant vu et qui les
aimait tant.

Jeune fille ou jeune femme, on n'aurait pas su dire, mais, en tout cas,
une adorable crature.

Une robe trs simple, de laine, moulait la taille jeune et souple.

Une voilette embrumait la physionomie, qu'on devinait dlicate et
distingue.

Entre le col de la robe et le bas de la voilette apparaissait un morceau
de cou, un tout petit morceau.

Et cet chantillon de peau blanche, frache, donnait au jeune homme une
furieuse envie de s'informer si le reste tait conforme.

Il n'osa pas.

Lentement, et non sans majest, elle rentra chez elle.

Lui resta sur le trottoir, plus troubl qu'il ne voulait se l'avouer.

--Nom d'un chien! disait-il, la belle fille!

Il touffa un soupir:

--Quel dommage que ce soit une honnte femme!

Il mit beaucoup de complaisance personnelle  la revoir, le lendemain et
les jours suivants.

Il la suivit longtemps avec une admiration croissante et un respect qui
ne se dmentit jamais.

Et chaque fois, quand elle rentrait chez elle, lui restait sur le
trottoir, tout bte, et murmurait:

--Quel dommage que ce soit une honnte femme!


II


Vers la mi-avril de l'anne dernire, il ne la rencontra plus.

--Tiens! se dit-il, elle a dmnag.

--Tant mieux, ajouta-t-il, je commenais  en tre srieusement toqu.

--Tant mieux, fit-il encore, en manire de conclusion.

Et pourtant, l'image de la jolie personne ne disparut jamais
compltement de son coeur.

Surtout le petit morceau de cou, prs de l'oreille, qu'on apercevait
entre le col de la robe et le bas de la voilette, s'obstinait  lui
trottiner par le cerveau.

Vingt fois, il forma le projet de s'informer de la nouvelle adresse.

Vingt fois, une pice de cent sous dans la main, il s'approcha de
l'ancienne demeure, afin d'interroger le concierge.

Mais, au dernier moment, il reculait et s'loignait, remettant dans sa
poche l'cu sducteur.

Le hasard, ce grand concierge, se chargea de remettre en prsence ces
deux tres, le jeune homme si amoureux et la jeune fille si pure.

Mais, hlas! la jeune fille si pure n'tait plus pure du tout.

Elle tait devenue cocotte.

Et toujours jolie, avec a!

Bien plus jolie qu'avant, mme!

Et effronte!

C'tait  l'Eden.

Elle marcha toute la soire, et marcha ddaigneuse du spectacle.

Lui, la suivit comme autrefois, admiratif et respectueux.

 plusieurs reprises, elle but du champagne avec des messieurs.

Lui, attendait  la table voisine.

Mais ce fut du champagne sans consquence.

Car, un peu avant la fin de la reprsentation, elle sortit seule et
rentra seule chez elle,  pied, lentement, comme autrefois, et non sans
majest.

Quand la porte de la maison se fut referme, lui resta tout bte, sur le
trottoir.

Il touffa un soupir et murmura:

Quel dommage que ce soit une grue!


LE COMBLE DU DARWINISME


Je n'ai pas toujours t le vieillard quinteux et cacochyme que vous
connaissez aujourd'hui, jeunes gens.

Des temps furent o je scintillais de grce et de beaut.

Les demoiselles s'criaient toutes, en me voyant passer:  Oh! le
charmant garon! Et comme il doit tre comme il faut!  Ce en quoi les
demoiselles se trompaient trangement, car je ne fus jamais comme il
faut, mme aux temps les plus reculs de ma prime jeunesse.

 cette poque, la muse de la Prose n'avait que lgrement effleur, du
bout de son aile vague, mon front d'ivoire.

D'ailleurs, la nature de mes occupations tait peu faite pour m'impulser
vers d'ariennes fantaisies.

Je me prparais, par un stage pratique dans les meilleures maisons de
Paris,  l'exercice de cette profession tant dcrie o s'illustrrent,
au XVIIe sicle, M. Fleurant, et, de nos jours, l'espigle Fenayrou.

Dois-je ajouter que le seul fait de mon entre dans une pharmacie
dterminait les plus imminentes catastrophes et les plus irrmdiables?

Mon patron devenait rapidement tonn, puis inquiet, et enfin insane,
dment parfois.

Quant  la clientle, une forte partie tait fauche par un trpas
prmatur; l'autre, manifestant de vhmentes mfiances, s'adressait
ailleurs.

Bref, je tramais dans les plis de mon veston le spectre de la faillite,
la faillite au sourire vert.

Je possdais un scepticisme effroyable  l'gard des matires
vnneuses; j'prouvais une horreur instinctive pour les centigrammes et
les milligrammes, que j'estimais si misrables! Ah, parlez-moi des
grammes.

Et il m'advint souvent d'ajouter copieusement les plus redoutables
toxiques  des prparations rputes anodines jusqu'alors.

J'aimais surtout faire des veuves: une ide  moi.

Ds qu'une cliente un peu gentille se prsentait  l'officine, porteuse
d'une ordonnance:

--Qui est-ce que vous avez donc de malade, chez vous, madame?

--C'est mon mari, monsieur... Oh! ce n'est pas grave... Un petit
enrouement.

Alors je me disais:  Ah! il est enrou, ton mari? Eh bien! Je me charge
de lui rendre la puret de son organe.  Et il tait bien rare, le
surlendemain, de ne pas rencontrer un enterrement dans le quartier.

C'tait le bon temps!

Dans une pharmacie o je me trouvais vers cette poque ou  peu prs,
j'tais dou d'un patron qui aurait pu rendre des points  madame
Benoton. Toujours sorti.

J'aimais autant cela, n'ayant jamais t friand de surveillance
incessante.

Chaque jour, dans l'aprs-midi, une espce de vieux serin, rentier dans
le quartier, ennemi du progrs, clrical enrag, venait tailler avec moi
d'interminables bavettes, dont Darwin tait le sujet principal.

Mon vieux serin considrait Darwin comme un grand coupable et ne parlait
rien moins que de le pendre. (Darwin n'tait pas encore mort,  ce
moment-l.)

Moi, je lui rpondais que Bossuet tait un drle et que, si je savais o
se trouvait sa tombe, j'irais la souiller d'excrments.

Et des aprs-midi entiers s'coulaient  causer adaptation, slection,
transformisme, hrdit.

--Vous avez beau dire, criait le vieux serin, c'est la Providence qui
cre tel ou tel organe pour telle ou telle fonction!

--C'est pas vrai, rpliquais-je passionnment, votre Providence est une
grande dinde. C'est le milieu qui transforme l'organe, et l'adapte  la
fonction.

--Votre Darwin est une canaille!

--Votre Fnelon est un singe!

Pendant nos discussions pseudo scientifiques, je vous laisse  penser
comme les prescriptions taient consciencieusement excutes.

Je me rappelle notamment un pauvre monsieur qui arriva au moment le plus
chaud, avec une ordonnance comportant deux mdicaments: 1 une eau
quelconque pour se frictionner le cuir chevelu; 2 un sirop pour se
purifier le sang.

Huit jours aprs, le pauvre monsieur revenait avec son ordonnance et ses
bouteilles vides.

--a va beaucoup mieux, fit-il, mais, nom d'un chien! C'est effrayant ce
que a poisse les cheveux, cette cochonnerie-l! Et ce que a arrange
les chapeaux!

Je jetai un coup d'oeil sur les bouteilles.

Horreur! Je m'tais tromp d'tiquettes.

Le pauvre homme avait bu la lotion et s'tait consciencieusement
frictionn la tte avec le sirop.

--Ma foi, me dis-je, puisque a lui a russi, continuons.

J'appris depuis que ce pauvre monsieur, qui avait une maladie du cuir
chevelu rpute incurable, s'tait trouv radicalement guri, au bout
d'un mois de ce traitement  l'envers.

(Je soumets le cas  l'Acadmie de mdecine.)

Le vieux serin dont j'ai parl plus haut possdait un chien mouton tout
blanc dont il tait trs fier et qu'il appelait Black, sans doute parce
que _black_ signifie noir en anglais.

Un beau jour, Black prouva des dmangeaisons, et le vieux serin me
demanda ce qu'on pourrait bien faire contre cet inconvnient.

Je conseillai un bain sulfureux.

Justement, il y avait dans le quartier un vtrinaire qui, un jour par
semaine, administrait un bain sulfureux collectif aux chiens de sa
clientle.

Le vieux serin conduisit Black au bain et alla faire un tour pendant
l'opration.

Quand il revint, plus de Black.

Mais un chien mouton, d'un noir superbe, de la taille et de la forme de
Black, s'obstinant  lui lcher les mains d'un air inquiet.

Le vieux serin s'criait:  Veux-tu fiche le camp, sale bte! Black,
Black, psst! 

Et, en effet, c'tait bien lui, le Black, mais noirci; comment?

Le vtrinaire n'y comprenait rien.

Ce n'tait pas la faute du bain, puisque les autres chiens gardaient
leur couleur naturelle. Alors quoi?

Le vieux serin vint me consulter.

Je parus rflchir, et, subitement, comme inspir

--Nierez-vous, maintenant, m'criai-je, la thorie de Darwin? Non
seulement les animaux s'adaptent  leur fonction, mais encore au nom
qu'ils portent. Vous avez baptis votre chien Black, et il tait
inluctable qu'il devnt noir.

Le vieux serin me demanda si, par hasard, je ne me fichais pas de lui,
et il partit sans attendre la rponse.

Je peux bien vous le dire,  vous, comment la chose s'tait passe.

Le matin du jour o Black devait prendre son bain, j'avais attir le
fidle animal dans le laboratoire et, l, je l'avais amplement arros
d'actate de plomb.

Or, on sait que le rapprochement d'un sel de plomb avec un sulfure
dtermine la formation d'un sulfure de plomb, substance plus noire que
les houilles  Taupin.

Je ne revis jamais le vieux serin, mais,  ma grande joie, je ne cessai
d'apercevoir Black dans le quartier.

Du beau noir d  ma chimie, sa toison passa  des gris malpropres, puis
 des blancs sales, et ce ne fut que longtemps aprs qu'elle recouvra
son albe immaculation.


POUR EN AVOIR LE COEUR NET


Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opra.

Lui, un gommeux quelconque, aux souliers plats, relevs et pointus, aux
vtements triqus, comme s'il avait d sangloter pour les obtenir; en
un mot, un de nos joyeux rtrcis.

Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des
frissons fous plein le front, mais surtout une taille...

Invraisemblable, la taille!

Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gner beaucoup,
employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif.

Et ils remontaient l'avenue de l'Opra, lui de son pas bte et plat de
gommeux idiot, elle, trottinant allgrement, portant haut sa petite tte
effronte.

Derrire eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas.

Compltement mdus par l'exigut phnomnale de cette taille de
Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa
bonne amie, il murmurait,  part lui:

--a doit tre postiche.

Rflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l'anatomie.

On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles,
des hanches et des seins rajouts, mais on conoit qu'on ne peut avoir,
d'aucune faon, une taille postiche.

Mais ce cuirassier, qui n'tait d'ailleurs que de 2e classe, tait aussi
peu au courant de l'anatomie que des artifices de toilette, et il
continuait  murmurer, trs ahuri

--a doit tre postiche.

Ils taient arrivs aux boulevards.

Le couple prit  droite, et, bien que ce ne ft pas son chemin, le
cuirassier les suivit.

Dcidment, non, ce n'tait pas possible, cette taille n'tait pas une
vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remmorer les plus
jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui
rappelait, mme de loin, l'troitesse inoue de cette jolie gupe.

Trs troubl, le cuirassier rsolut d'en avoir le coeur net et murmura:

--Nous verrons bien si c'est du faux.

Alors, se portant  deux pas  droite de la jeune femme, il dgaina. Le
large bancal, horizontalement, fouetta l'air, et s'abattit, tranchant
net la dame, en deux morceaux qui roulrent sur le trottoir.

Tel un ver de terre trononn par la bche du jardinier cruel.

C'est le gommeux qui faisait une tte!


LE PALMIER


J'ai, en ce moment, pour matresse, la femme du boulanger qui fait le
coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge.

Un bien brave garon, ce commerant! Doux et serviable comme pas un.

Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un
peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au
haut de la pente:

a soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire.

Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette priode
d'instruction que datent nos relations.

Il n'eut rien de plus press, rentr dans ses foyers, que de me
prsenter  sa femme.

Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme.

(Contrairement  l'esthtique des gens dlicats, je prfre les femmes
d'amis aux autres: comme a, on sait  qui on a affaire.)

Vous la connaissez tous,  Parisiens de Montmartre (les autres
m'indiffrent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez
contemple, trnant  son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains,
sous l'azur de son plafond, o s'perdent les hirondelles.

Sa jolie petite tte, coiffe  la vierge, fait un drle d'effet sur sa
poitrine trop forte: mais, moi, j'aime a.

Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) reprsente
un singulier mlange de candeur et de vice, d'ignorance et de
machiavlisme.

Ingnue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle.

Avec a, trs donnante, mais mettant dans ses prsents une dlicatesse
bien  elle.

--Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente
francs, je vais t'en acheter une  un petit horloger que je connais.

Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronomtre en un mtal
qui me parut de l'or, avec une chane lourde comme le cble
transatlantique.

--Et tu as pay a...

--Vingt-huit francs, mon chri.

--Vingt-huit francs!

--Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre... Tu comprends,
il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors...

--C'est gal, a n'est vraiment pas cher.

Elle tint  me remettre les deux francs qui me revenaient.

 quelques jours de l, entirement dnu de ressources, je portai, rue
de Buffault (la maison o il y a un drapeau si sale), ma montre, dans
l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous.

L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec
trois cents francs.

Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillt, j'acquiesai.

Mais, le soir, je ne pus me dfendre de gronder doucement Marie de sa
folie.

Un autre jour, elle arriva tout essouffle, me sauta au cou, m'embrassa
 tour de bras, en disant:

--Regarde par la fentre le beau petit cadeau que j'apporte  mon ami.

Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut
dmesur.

--Hein! fit-elle, je suis sre qu'il y a longtemps que tu rvais d'avoir
un palmier chez toi.

Je ne m'tais pas tromp: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait
pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'tait loign du plancher
que de 3, 15 m.

--Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considre ce palmier comme le
symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les
feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas.

--Mais pourtant...

--Il n'y a pas de pourtant!

Rien n'tait plus trange que ce pauvre palmier, forc, pour tenir dans
mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire 
quelque simoun courbant ternellement ce pauvre vgtal.

Un jour, rentrant  Paris aprs une absence de quelques semaines, je
passai  la boulangerie avant de monter chez moi. Marie tait seule.

--Va chez toi tout de suite... Tu verras la belle petite surprise que je
t'ai faite.

Je rintgrai mon domicile, en proie  un vague trac, relativement  la
belle petite surprise.

Marie avait lou l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le
plancher un trou circulaire par o pouvait passer  son aise la tte du
fameux palmier.

Une petite balustrade fort lgante entourait l'orifice.

Tous ces travaux, bien entendu, avaient t excuts sans que le
concierge ou le propritaire en eussent eu le moindre vent.

 quelques jours de l, rentrant chez moi tout  fait  l'improviste, je
trouvai, relativement peu vtus, Marie et une manire de grand gyptien
malpropre, que je reconnus pour un nier de la rue du Caire.

Marie ne se dconcerta pas.

--Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans
son pays. Je l'ai pri de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne
quelques conseils sur la manire de l'entretenir.

J'invitai poliment le fils des Pyramides  aller soigner des
monocotyldones en d'autres parages.

Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante.

--Tu ne me crois pas, chri?

--...

--C'est pourtant comme a... Et puis, tu m'embtes avec tes jalousies
continuelles.

Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit.

J'eus un gros chagrin de cette sparation.

Pour tcher d'oublier l'infidle, je fis la noce. On ne vit que moi aux
Folies Bergre, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans
tous les endroits dments o l'on peut rencontrer les cratures qui font
mtier de leur corps.

Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle crature et j'aimais Marie
plus fort que jamais.

Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles
pousses et verdoyait comme en plein Orient.

Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son march dans le faubourg
Montmartre. Nous fmes la paix.

Elle s'informa de son palmier.

--Viens plutt le voir, dis-je.

Elle fut, en effet, merveille de sa bonne tenue, mais une pense amre
obscurcit son bonheur.

--Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, a n'est pas tonnant.
Tous ces chameaux que tu as amens ici, pendant que je n'y tais pas, a
lui a rappel son pays, et il a t content.

Je lui fermai la bouche d'un baiser derrire l'oreille.

Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889.


LE CRIMINEL PRCAUTIONNEUX


Avec un instrument (de fabrication amricaine) assez semblable  celui
dont on se sert pour ouvrir les botes de conserve, le malfaiteur fit,
dans la tle de la devanture, deux incisions, l'une verticale, l'autre
horizontale et partant du mme point.

D'une main vigoureuse, il amena  lui le triangle de mtal ainsi
dtermin, le tordant aussi facilement qu'il et fait d'une feuille de
papier d'tain. (C'tait un robuste malfaiteur.)

Il pntra dans le petit vestibule rectangulaire qui prcde la porte
d'entre.

Maintenant la glace avec une ventouse en caoutchouc (de fabrication
amricaine), il la coupa  l'aide d'un diamant du Cap.

Rien ne s'opposait plus  son entre dans le magasin. Alors,
tranquillement, mthodiquement, il entassa dans un sac ad hoc toutes les
pierres prcieuses et les parures qui runissaient au mrite du petit
volume l'avantage du grand prix.

Il tait presque  la fin de sa besogne, quand, au fond de la boutique,
le patron, M. Josse, fit son apparition, une bougie d'une main, un
revolver de l'autre.

Trs poli, le malfaiteur salua et, avec affabilit:

--Je n'ai pas voulu, dit-il, passer si prs de chez vous sans vous dire
un petit bonjour.

Et tandis que, sans mfiance, l'orfvre lui serrait la main, le
malfaiteur lui enfona dans le sein un fer homicide (de fabrication
amricaine).

Le sac ad hoc fut rapidement rempli.

Le malfaiteur allait rentrer dans la rue, quand une pense lui vint.

Alors, s'asseyant  la caisse, il traa sur une grande feuille de papier
quelques mots en gros caractres.

 l'aide de pains  cacheter, il colla cet criteau sur la devanture du
magasin, et les passants matineux purent lire  l'aube:

Ferm pour cause de dcs.


L'EMBRASSEUR


La principale occupation entre les repas consistait, pour mon ami
Vincent Desflemmes, en longues flneries par les rues, par les
boulevards, par les quais et plus gnralement par toutes les artres de
la capitale.

Les bras ballants,  moins qu'il n'et les mains dans ses poches,
Desflemmes s'en allait, toujours seul, sans canne, sans chien, sans
femme.

Attentif aux mille petits pisodes de la rue, Vincent se rjouissait de
tout: propos discourtois entre cochers mal levs, esclaves ivres suivis
par une nue de petits polissons hurleurs, pickpockets interrompus,
noces bourgeoises avec la jeune pouse rougissante, le mari bien fris,
le papa sanguin, la grosse maman en soie noire, la demoiselle d'honneur
hliotrope, le garon d'honneur mal  l'aise en son inhabituelle
redingote, le militaire (jamais de noce  Paris sans un militaire,
parfois caporal).

Les chapeaux hauts de forme des noces bourgeoises ne recelaient plus
aucun mystre pour Vincent. Petits chapeaux  grands bords, grands
chapeaux  petits bords, troncs de cne, cylindres, hyperbolodes, il
les connaissait tous et se trouvait ainsi le seul homme de France qui
pt crire un essai srieux sur le haut-de-forme  travers les ges.

Desflemmes adorait les noces; il les suivait jusqu' l'glise, entrait
dans le saint lieu, pntrait mme jusque dans la sacristie et
assistait,  la faveur du brouhaha, aux petites scnes
touchanto-comiques qui sont l'apanage des crmonies nuptiales.

 force d'assister  cette orgie de noces, Vincent avait fini par
remarquer un monsieur aussi amateur que lui de ftes hymnennes: un
monsieur pas beau, ma foi, avec de vilains yeux, une sale bouche, et un
nez surabondamment eczmateux.

Ce monsieur devait possder des relations sans nombre, car Desflemmes le
rencontrait  chaque instant, distribuant des poignes de main et
n'oubliant jamais d'embrasser la marie.

--Qui diable est-ce, ce bonhomme-l? monologuait Vincent. Dans tous les
cas, il a une sale gueule.

(Mon ami Desflemmes ne prend pas de gants pour se parler  lui-mme.)

Un beau jour, le hasard le renseigna sur le monsieur  relations. Le
suisse de Saint-Germain-des-Prs causait avec le bedeau. Tu as vu?
disait le suisse; il est l...

--Qui a? demanda le bedeau.

--L'embrasseur.

--Ah!

--Oui... Tiens, tu peux le voir d'ici, dans le choeur,  droite.

Vincent regarda dans la direction indique: l'embrasseur, c'tait son
bonhomme.

Avec beaucoup d'obligeance, et sur le glissement discret d'une pice de
quarante sous, le suisse paracheva ses renseignements.

L'embrasseur tait un maniaque, relativement inoffensif, dont le faible
consistait  embrasser le plus possible de jeunes maries en blanc. Muni
d'un aplomb imperturbable, l'embrasseur s'introduisait dans la
sacristie. Les parents du mari se disaient:  Ce doit tre un ami de la
famille de la petite.  La famille de la petite se tenait un
raisonnement parallle. L'embrasseur serrait la main du jeune homme,
embrassait la petite, et le tour tait jou.

Desflemmes se divertit fort de cette trange manie, mais se jura bien,
au cas o il se marierait, de ne pas laisser effleurer les joues
virginales de l'adore par un aussi dplaisant museau.

 quelques jours de l, Vincent tomba perdument amoureux d'une jeune
fille de Fontenay-aux-Roses. Bien que la dot ft drisoire, il n'hsita
pas  obtenir la main de la personne. D'ailleurs, il y avait des
esprances, un oncle fort riche, entre autres, ancien avocat, nomm N.
Herv (de Jumiges).

--Tous mes compliments! fis-je  Desflemmes, qui m'annonait la grave
nouvelle. Et la petite... gentille?

--Tu ne peux pas t'en faire une ide, mon vieux! Ah! oui, qu'elle est
gentille! Et drle donc! Imagine-toi un front et des yeux  la faon des
vierges de Botticelli, un petit nez spirituel, bon garon, rigolo.
Madone et ouistiti mls! Et avec a, sur la joue, l, prs du menton,
un grain de beaut d'o mergent quelques poils fins, longs, friss et
qui lui donne une apparence de Simily-Meyer tout  fait amusante. Bref,
 sa vue, mon coeur, vieille poudrire vente, a saut comme une jeune
cartouche de dynamite.

Le grand jour arriva.

L'oncle  hritage, M. N. Herv (de Jumiges) s'excusa par tlgramme de
ne pouvoir assister au mariage civil. Inutile de l'attendre, il se
rendrait directement  l'glise.

La bndiction nuptiale tirait  sa fin. Le digne prtre prononait les
paroles qui lient les poux devant Dieu, comme le maire (ou son adjoint)
a prononc les paroles qui les lient devant la loi.

 ce moment, m par un mouvement machinal, Desflemmes se retourna.

Son visage passa rapidement, d'abord au rouge brique de la colre, puis
au blanc blafard de la suffocation, et enfin au vert pomme pas mre des
rsolutions viriles.

Derrire lui, au dernier rang des assistants, Desflemmes venait de
reconnatre qui?

Ne faites pas les tonns, vous l'avez devin: l'embrasseur!

On allait passer  la sacristie.

Aprs avoir pri sa jeune femme de l'excuser un instant, Vincent piqua
droit sur le maniaque.

--Vous, fit-il, sans affabilit apparente, si vous ne voulez pas sortir
de l'glise  coups de pied dans le cul, vous n'avez qu'une ressource:
c'est de vous en aller  reculons, et plus vite que a.

--Mais, monsieur...

-- moins que je vous prenne par la peau du cou...

--Mais, monsieur ...

--Vieux cochon!

--Mais, monsieur ...

--Comment, espce de saligaud, Paris ne vous suffit donc plus?

Comme bien vous pensez, cet intermde n'avait pas pass inaperu des
gens de la noce.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? soupira trs inquite la petite
Simily-Meyer.

--Je ne sais pas, rpondit la maman, mais ton mari  l'air de se
disputer fort avec ton oncle Herv.

Cependant la discussion continuait sur le ton du dbut.

Tout  coup Vincent empoigna par le bras l'oncle Herv, car c'tait bien
lui, et l'entrana vers la sortie  grand renfort de coups de pied dans
le derrire.

--Vincent est devenu fou! s'cria la marie en s'effondrant dans son
fauteuil.

Et toute la noce de rpter:  Vincent est devenu fou! 

Vincent n'tait pas devenu fou, mais en apprenant le nom de
l'embrasseur, il tait devenu trs embt.

Avec une philosophie charmante, il prit son chapeau, son pardessus et le
premier train pour Paris.

Peu de jours aprs cette regrettable scne, il reut des nouvelles de
Fontenay sous la forme d'une demande de divorce.

Vincent Desflemmes ne constitua mme pas d'avou. L'avocat de la partie
adverse eut beau jeu  dmontrer sa folie subite, sa dmence
incoercible, son insanit dgotante, son alination redoutable. Le
divorce fut prononc.

Vincent en a t quitte pour reprendre ses occupations qui consistent 
s'en aller flner, entre les repas, tout seul, sans canne, sans chien,
sans femme.

Il a toujours conserv un vif penchant pour les noces des autres, mais
il n'y rencontre plus l'embrasseur.


LE PENDU BIENVEILLANT


Aussi loin derrire lui qu'il reportt ses souvenirs, il ne se rappelait
pas une seule minute de veine dans sa pauvre vie. La guigne, toujours la
guigne! Et pourtant, chose trange, jamais de cette srie obstinment
noire n'tait rsulte pour lui, l'ombre d'une jalousie ou d'une
rancune.

Il aimait son prochain, et de tout son coeur le plaignait de la triste
existence  laquelle il tait vou.

Un beau jour, ou plutt un fort vilain jour, il en eut assez de cette
vie, par trop bte vraiment.

Tranquillement, sans phrases, sans correspondance posthume, sans
attitude de mlodrame, il rsolut de mourir. Non pas pour se tuer, mais
trs simplement pour cesser de vivre, parce que vivre sans jouir lui
semblait d'une inutilit flagrante.

Les diffrents genres de mort dfilrent dans son imagination, lugubres
et indiffrents.

Noyade, coup de pistolet, pendaison...

Il s'arrta  ce dernier mode de suicide.

Puis, au moment de mourir, il lui vint une immense piti pour ceux qui
allaient continuer  vivre...

Une immense piti et un vif dsir de les soulager.

Alors, il s'enfona dans la campagne, arriva dans des champs de colza,
bords de hauts peupliers.

Du plus haut de ces peupliers, il choisit la plus haute branche.

Avec l'agilit du chat sauvage--l'infortune n'avait pas abattu sa
vigueur--il y grimpa, attacha une longue corde, combien longue! Et s'y
pendit.

Ses pieds touchaient presque le sol.

Et le lendemain, quand, devant le maire du village, on le dcrocha, une
quantit incroyable de gens purent, selon son dsir suprme, se partager
l'interminable corde, et ce fut pour eux tous la source infinie de
bonheurs durables.


ESTHETIC


_If it's not true, it's well found._

SIR CORDON SONNETT

Il y a peu d'annes, l'dilit de Pigtown (Ohio, U.S.A.) eut l'ide
d'organiser une exposition de peinture, sculpture, gravure, et
gnralement, tout ce qui s'ensuit.

On lana, par la libre Amrique, des invitations aux artistes de deux
sexes, et l'on construisit, en moins de temps qu'il ne faut pour
l'crire, un vaste hall, auprs duquel la galerie des Machines
semblerait une humble mansarde.

Le nombre des adhsions dpassa les plus flatteuses esprances. Tout ce
qui portait un nom dans l'art amricain tint  se voir reprsent 
l'exposition de Pigtown.

Quelques peintres et sculpteurs de l'ancien continent annoncrent leurs
envois par cble; mais l'dilit de Pigtown ayant dcid que
l'exposition serait exclusivement nationale (_exclusively national_), on
ne rpondit mme pas  ces faquins d'Europe.

La Pigtown National Picture and Sculpture Exhibition obtint tout de
suite un prodigieux succs.

Le vaste hall ne dsemplissait pas, et bientt les organisateurs ne
surent plus o fourrer les dollars de leurs recettes.

D'ailleurs la chose en valait la peine; la sculpture, surtout,
intressait les visiteurs au plus haut point.

Il y a longtemps qu'en matire de statues, les Amricains ont dsert
les errements suranns de la vieille Europe. Plus de ces groupes
inanims! Assez de ces marbres froids et insensibles! Foin de ces lions
de bronze dvorant des autruches de mme mtal, sans que les autruches y
perdent une seule de leurs plumes!

Les statuaires amricains ont compris que, dans l'Art, la Vie seule
intresse, et qu'il n'y a pas de Vie sans Mouvement.

Aussi,  l'exposition de Pigtown, les statues, les groupes, mme les
bustes, tout tait-il articul. Les narines battaient, les seins
haletaient, les bouches s'ouvraient, et, quand un groupe reprsentait un
Boa dvorant un boeuf, on n'avait qu' demeurer cinq minutes devant
cette oeuvre capitale, le boeuf se trouvait effectivement dvor par le
boa.

Le boeuf tait en gutta-percha et le boa en cellulod, dites-vous; 
poncifs vieux jeu! Qu'importe la substance, l'ide est tout!

Dans cet amoncellement d'art anim, deux oeuvres surtout se disputaient
l'engouement public.

La premire, due au gnie si inventif du grand animalier K.W. Merrycalf,
reprsentait un Cochon taquin par des mouches. Et l'on se demandait ce
qu'il fallait admirer le plus, dans ce gracieux ensemble: le cochon? Les
mouches?

Le cochon, un cochon en bronze, trente-six fois grandeur naturelle, se
vautrait sur un fumier galement trente-six fois nature. Une nue de
mouches, dans la mme proportion, s'battaient, petites folles, autour
du monstrueux groin.

Le cochon, comme tout bon cochon qui se respecte, tait immobile, mais
les mouches, mues par un petit appareil des plus ingnieux (patent),
voletaient rellement, tourbillonnaient et ne touchaient la hure du porc
que pour se charger d'lectricit et repartir de plus belle.

C'tait charmant.

Cette jolie pice et t certainement le clou de la National
Exhibition, sans l'envoi d'un jeune sculpteur ignor jusqu' ce jour, et
portant le nom de Julius Blagsmith.

Le groupe de Julius Blagsmith portait cette indication au livret: _The
death of the brave gnral George-Ern. Baker_. L'intrpide officier
tait reprsent au moment o, frapp d'une balle en plein coeur, il
s'affaissa sur une mitrailleuse voisine.

 l'intrt historique de cet pisode mouvant venait s'adjoindre
l'attrait d'une ingnieuse application du phonographe.

Dans l'intrieur de George-Ern. Baker tait adroitement plac un
appareil, et, toutes les cinq minutes, le vaillant gnral, portant sa
main au coeur, s'criait (en amricain, bien entendu):  Je meurs pour
le principe! 

La mitrailleuse, surtout, recueillit les suffrages universels des
artilleurs et armuriers amricains. Pas une vis, pas un boulon, pas un
rivet dont on put constater l'absence ou le mal placement. Une
merveille.

C'tait bien le cas de le dire: il ne lui manquait que la parole.

Ds les premiers jours de l'exposition, ce ne fut qu'un cri par les
clans artistiques. Le diplme d'honneur de la sculpture est pour le
Cochon de Merrycalf,  moins qu'il ne soit pour le Baker de Blagsmith.

De leur ct, les deux artistes s'taient pris, l'un pour l'autre, d'une
vive hostilit. Ils se saluaient, se serraient la main, s'informaient de
leur sant rciproque, mais on sentait que ces rapports courtois
cachaient une glacialit polaire.

Le matin du jour o le jury devait proclamer les rcompenses, Blagsmith
invita poliment son confrre Merrycalf  lui consacrer quelques instants
d'entretien. Il l'amena devant son groupe.

--Franchement, demanda-t-il, comment trouvez-vous cela?

-- la vrit, rpondit Merrycalf, je trouve cela parfait. La
mitrailleuse est d'une exactitude! ...

--Cette mitrailleuse n'a aucun mrite  tre exacte, attendu que c'est
une vraie mitrailleuse. Voyez plutt.

Et Blagsmith, grattant lgrement de la pointe de son canif un fragment
de pltre, fit apparatre l'acier luisant, et, vous savez, pas de
l'acier pour rire.

--Oui, poursuivit-il, cette mitrailleuse est une relle mitrailleuse en
parfait tat, avec cette circonstance aggravante qu'elle est charge et
prte  faire feu.

--Diable! ... et dans quel but?

--Dans le but trs simple de vous mitrailler tous si je n'obtiens pas le
grand diplme d'honneur.

--Vous n'y allez pas par quatre chemins, vous

--Jamais! Un seul, c'est plus court.

--Laissez-moi au moins le temps de prvenir le jury.

--Comme il vous plaira.

Et, se dbarrassant de sa jaquette, Blagsmith arbora la tenue si commode
dite en bras de chemise.

Sur une splendide estrade drape de peluche et orne de plantes
tropicales, le jury se runissait.

Aprs un grand morceau excut par l'Harmonie des abattoirs de Pigtown,
le prsident du jury se leva et proclama le nom des heureux laurats.

On commena par la peinture.  part quelques coups de revolver changs
entre une mention honorable et une mdaille d'argent, la proclamation
des laurats peintres se passa assez tranquillement. Puis le prsident
annona:  Sculpture, grand diplme d'honneur dcern  Mathias Moonman,
auteur de... 

Auteur de quoi? je ne saurais vous dire, car, . ce moment prcis, il se
produisit un vif dsordre parmi les gentlemen qui garnissaient l'estrade
et ceux qui l'entouraient.

Cent milliards de dmons se seraient acharns  dchirer cent milliards
d'aunes de toile forte, que le tapage n'et pas t plus infernal,
cependant que des projectiles meurtriers semaient la mort et l'effroi
parmi le jury et le public.

L'estrade ne fut bientt qu'un amas confus de draperies rouges,
d'arbustes verts et de jurs de toutes couleurs.

L-bas, dans le fond, Blagsmith tournait sa manivelle avec autant de
quitude que s'il et jou le Yankie Doodle sur un orgue de Barbarie.

Quand les gargousses taient brles, il en tirait d'autres du socle de
son groupe et continuait tranquillement l'oeuvre de destruction.

Comme tout prend une fin, mme les meilleures plaisanteries, les
provisions s'puisrent. Dois-je ajouter que le public n'avait pas
attendu plus longtemps pour dserter le vaste hall? Sortis de la
poussire, les marbres et les pltres retournaient en poussire. Seuls
les bronzes s'en tiraient avec quelques renfoncements ngligeables.

C'tait fini.

Blagsmith endossait sa jaquette, radieux comme un monsieur qui n'a pas
perdu sa journe, quand,  sa grande stupeur, il vit s'avancer vers lui
qui? son concurrent Merrycalf.

Merrycalf, souriant, affable, lui tendit la main.

--Hurrah! _my dear_. Vous tes un homme de parole... et d'action.

--Vous n'aviez donc pas averti le jury?

--Jamais de la vie, par exemple. Bien plus drle comme a.

--Et vous, o tiez-vous, pendant mes salves?

--Dans mon cochon, parbleu! Vous pensez bien que je n'ai pas fait un
cochon trente-six fois nature en bronze massif. J'y ai fait mnager une
logette trs confortable, et je vous prie de croire que je ne m'y
embtais pas, tout  l'heure, pendant votre petite sance d'artillerie.

--Ce qui prouve que, comme disent les Franais, dans le cochon tout est
bon, mme l'intrieur.

--Surtout quand il est creux.

Enchants de cette excellente plaisanterie, Blagsmith et Merrycalf
allrent djeuner avec un apptit qui frisait la voracit.


UN DRAME BIEN PARISIEN


CHAPITRE PREMIER


O l'on fait connaissance avec un monsieur et une dame qui auraient pu
tre heureux, sans leurs ternels malentendus.

_0 qu'il ha bien sceu choisir, le challan!_

RABELAIS.

 l'poque o commence cette histoire, Raoul et Marguerite (un joli nom
pour les amours) taient maris depuis cinq mois environ.

Mariage d'inclination, bien entendu.

Raoul, un beau soir, en entendant Marguerite chanter la jolie romance du
colonel Henry d'Erville:

_L'averse, chre  la grenouille,_ _Parfume le bois rajeuni._ _... Le
bois, il est comme Nini._ _Y sent bon quand y s'dbarbouille._

Raoul, dis-je, s'tait jur que la divine Marguerite (diva Margarita)
n'appartiendrait jamais  un autre homme qu' lui-mme.

Le mnage et t le plus heureux de tous les mnages, sans le fichu
caractre des deux conjoints.

Pour un oui, pour un non, crac! une assiette casse, une gifle, un coup
de pied dans le cul.

 ces bruits, Amour fuyait plor, attendant, au coin du grand parc,
l'heure toujours proche de la rconciliation.

Alors, des baisers sans nombre, des caresses sans fin, tendres et bien
informes, des ardeurs d'enfer.

C'tait  croire que ces deux cochons-l se disputaient pour s'offrir
l'occasion de se raccommoder.


CHAPITRE II


Simple pisode qui, sans se rattacher directement  l'action, donnera 
la clientle une ide sur la faon de vivre de nos hros.

_Amour en latin faict amor._ _Or donc provient d'amour la mort_ _Et, par
avant, soulcy qui mord,_ _Deuils Plours, Piges, forfaitz, remord..._

(Blason d'amour.)

Un jour, pourtant, ce fut plus grave que d'habitude.

Un soir, plutt.

Ils taient alls au Thtre d'Application, o l'on jouait, entre autres
pices, L'Infidle, de M. de Porto-Riche.

--Quand tu auras assez vu Grosclaude, grincha Raoul, tu me le diras.

--Et toi, vitupra Marguerite, quand tu connatras Mlle Moreno par
coeur, tu me passeras la lorgnette.

Inaugure sur ce ton, la conversation ne pouvait se terminer que par les
plus regrettables violences rciproques.

Dans le coup qui les ramenait, Marguerite prit plaisir  gratter sur
l'amour-propre de Raoul comme sur une vieille mandoline hors d'usage.

Aussi, pas plutt rentrs chez eux, les belligrants prirent leurs
positions respectives.

La main leve, l'oeil dur, la moustache telle celle des chats furibonds,
Raoul marcha sur Marguerite, qui commena, ds lors,  n'en pas mener
large.

La pauvrette s'enfuit, furtive et rapide, comme fait la biche en les
grands bois.

Raoul allait la rattraper.

Alors, l'clair gnial de la suprme angoisse fulgura le petit cerveau
de Marguerite.

Se retournant brusquement, elle se jeta dans les bras de Raoul en
s'criant:

--Je t'en prie, mon petit Raoul, dfends-moi!


CHAPITRE III


O nos amis se rconcilient comme je vous souhaite de vous rconcilier
souvent, vous qui faites vos malins.

"_Hold your tongue, please!_"


CHAPITRE IV


Comment l'on pourra constater que les gens qui se mlent de ce qui ne
les regarde pas feraient beaucoup mieux de rester tranquilles.

_C'est patant ce que le monde devient rosse depuis quelque temps!_

(Paroles de ma concierge dans la matine de lundi dernier.)

Un matin, Raoul reut le mot suivant:

 Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre femme en belle humeur,
allez donc, jeudi, au bal des Incohrents, au Moulin-Rouge. Elle y sera,
masque et dguise en pirogue congolaise.  bon entendeur, salut! 

UN AMI.

Le mme matin, Marguerite reut le mot suivant:

 Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre mari en belle humeur,
allez donc, jeudi, au bal des Incohrents, au Moulin-Rouge. Il y sera,
masqu et dguis en templier fin de sicle.  bonne entendeuse, salut!


UNE AMIE.

Ces billets ne tombrent pas dans l'oreille de deux sourds.

Dissimulant admirablement leurs desseins, quand arriva le fatal jour:

--Ma chre amie, fit Raoul de son air le plus innocent, je vais tre
forc de vous quitter jusqu' demain. Des intrts de la plus haute
importance m'appellent  Dunkerque.

--a tombe bien, rpondit Marguerite, dlicieusement candide, je viens
de recevoir un tlgramme de ma tante Aspasie, laquelle, fort
souffrante, me mande  son chevet.


CHAPITRE V


O l'on voit la folle jeunesse d'aujourd'hui tournoyer dans les plus
chimriques et passagers plaisirs au lieu de songer  l'ternit.

_Mai vouli viure pamens:_ _La vida es tant bello!_

AUGUSTE MARIN.

Les chos du Diable boiteux ont t unanimes  proclamer que le bal des
Incohrents revtit cette anne un clat inaccoutum.

Beaucoup d'paules et pas mal de jambes, sans compter les accessoires.

Deux assistants semblaient ne pas prendre part  la folie gnrale: un
Templier fin de sicle et une Pirogue congolaise, tous deux
hermtiquement masqus.

Sur le coup de trois heures du matin, le Templier s'approcha de la
Pirogue et l'invita  venir souper avec lui.

Pour toute rponse, la Pirogue appuya sa petite main sur le robuste bras
du Templier, et le couple s'loigna.


CHAPITRE VI


O la situation s'embrouille.

_--I say, don't you think_ _the rajah laughs at us?_ _--Perhaps, sir._

HENRY O'MERCIER.

--Laisse-nous un instant, fit le Templier au garon du restaurant, nous
allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garon se retira et
le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet.

Puis, d'un mouvement brusque, aprs s'tre dbarrass de son masque, il
arracha le loup de la Pirogue.

Tous les deux poussrent, en mme temps, un cri de stupeur, en ne se
reconnaissant ni l'un ni l'autre.

Lui, ce n'tait pas Raoul.

Elle, ce n'tait pas Marguerite.

Ils se prsentrent mutuellement leurs excuses, et ne tardrent pas 
lier connaissance  la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que a.


CHAPITRE VII


Dnouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres.

_Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._

GEORGE AURIOL.

Cette petite msaventure servit de leon  Raoul et  Marguerite.

 partir de ce moment, ils ne se disputrent plus jamais et furent
parfaitement heureux.

Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais a viendra.


MAM'ZELLE MISS


L'ane des trois, miss Grace, tait une grosse fille commune comme le
sont les Anglaises quand elles se mettent  tre communes.

La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux
flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises
quand ils se mettent  tre flamboyants.

Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'tait la moyenne, miss
Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss.

 cette poque-l, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais
elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent 
avoir quinze ans.

Elle allait  la mme pension que mes cousines, et il arrivait souvent
que, le soir, j'accompagnais les fillettes.

Au moment de se sparer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus
innocent, je faisais semblant d'tre de la tourne, et j'embrassais tout
ce joli petit monde-l.

Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse dj un
grand garon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait
toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose tait dlicate et fine.

Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de
gentils reproches, des reproches o son  britishisme  natif mettait
comme un gazouillis d'oiseau.

Pour peu qu'elle rt, sa lvre suprieure se retroussait et laissait
apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes.

C'taient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin,
cheveux d'un or si ple qu'on croyait rver.

Leur pre, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils
se mettent  tre jolis, adorait ces trois petites et remplaait, 
force de tendresse, la mre morte depuis longtemps.

Quand je partis pour Paris, j'eus,  travers la peine de quitter mon
pays et mes parents, un grand serrement de coeur en pensant que je
n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais.

 mes premires vacances, je n'eus rien de plus press que de m'informer
de ma petite amie.

Hlas! que de changements dans la famille!

Le pre mort noy dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la
moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystre de savoir
comment il avait vcu, jusqu' prsent, dans une aisance relativement
considrable.)

Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un
major cossais; Lily adopte par un pasteur, qui rougissait d'avoir
seulement quatorze filles sur dix-sept enfants.

Quant  Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire  sa nouvelle situation.

Et pourtant, c'tait vrai.

Mam'zelle Miss, caissire chez un boucher.

Vingt fois dans la journe, je repassai devant la boutique. C'tait
Justement jour de march.

Le magasin s'encombrait sans relche de paysans, de cuisinires et de
dames de la ville Les garons, affairs, coupaient, taillaient dans les
gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des
commentaires o ne reluisait pas toujours le bon got. Et c'taient des
discussions sans fin  propos du choix des morceaux, du poids et des os.

Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, excutait de petites
factures vertigineusement rapides et sans nombre. Svrement vtue de
noir, un col droit, des manchettes blanches troites, elle avait, malgr
sa figure reste enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme
raisonnable.

De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un
geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front.

 la fin, elle leva la tte et jeta dans la rue un regard distrait. Elle
m'aperut plant l et me fixa pendant quelques secondes avec cette
insolence candide, mais gnante, des jeunes filles myopes.

 son ple sourire, je compris que j'tais reconnu et je fus tout  fait
heureux.

Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'aperus plus dans la
boutique.

Ni le lendemain.

Je m'informai d'elle, le soir,  un jeune garon boucher, qui me dit:

--Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant-hier, la
nuit, en revenant du march de Beaumont, il est mont dans sa chambre,
et il l'a trouve couche avec le premier garon, tous les deux saouls
comme des grives. Alors, il les a fichus  la porte.


LE BON PEINTRE


Il tait  ce point proccup de l'harmonie des tons, que certaines
couleurs mal arranges dans des toilettes de provinciales ou sur des
toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement,
comme un musicien en proie  de faux accords.

 ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant
des oeufs sur le plat, parce que a lui aurait fait un sale ton dans
l'estomac.

Une fois que, marchant vite, il avait pouss un jeune gommeux 
pardessus mastic sur une devanture verte frachement peinte (Prenez
garde  la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: 
Vous pourriez faire attention... , il avait rpondu en clignant,  la
faon des peintres qui font de l'oeil  la peinture

--De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme a.

L'autre jour, il a reu de Java la carte d'un vieux camarade en train de
chasser la panthre noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste.

Un attendrissement lui vint que quelqu'un penst  lui, si loin et de si
longtemps, et il crivit  son vieux camarade une bonne et longue
lettre, une bonne lettre trs lourde dans une grande enveloppe.

Comme Java est loin et que la lettre tait lourde, l'affranchissement
lui cota les yeux de la tte.

L'employ des Postes et Tlgraphes lui avana, hargneux, cinq ou six
timbres dont la couleur variait avec le prix.

Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la
grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons
s'arrangeassent--pour que a ne gueule pas trop.

Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente bante de
l'tranger, quand un dernier regard clign le fit rentrer
prcipitamment.

--Encore un timbre de trois sous.

--Voil, monsieur.

Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres.

--Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employ, votre
correspondance tait suffisamment affranchie.

--a ne fait rien, dit-il.

Puis, trs complaisamment:

--C'est pour faire un rappel de bleu.


LES ZEBRES


--a te ferait-il bien plaisir d'assister  un spectacle vraiment
curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contempl souvent, toi
qui es du pays?

Cette proposition m'tait faite par mon ami Sapeck, sur la jete de
Honfleur, un aprs-midi d't d'il y a quatre ou cinq ans.

Bien entendu, j'acceptai tout de suite.

--O a lieu cette reprsentation extraordinaire, demandai-je, et quand?

--Vers quatre ou cinq heures,  Villerville, sur la route.

--Diable! nous n'avons que le temps!

--Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc.

Et nous voil partis au galop de deux petits chevaux attels en tandem.

Une heure aprs, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois,
indignes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumires,
s'chelonnait sur la route qui mne de Honfleur  Trouville.

Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement
sollicit, se renfermait dans un mystrieux mutisme.

--Tenez, s'cria-t-il tout  coup, en voil un!

Un quoi? Tous les regards se dirigrent, anxieux, vers le nuage de
poussire que dsignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit
apparatre un tilbury mont par un monsieur et une dame, lequel tilbury
tran par un zbre.

Un beau zbre bien dcoupl, de haute taille, se rapprochant, par ses
formes, plus du cheval que du mulet.

Le monsieur et la dame du tilbury semblrent peu flatts de l'attention
dont ils taient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement
dsobligeantes,  l'gard de la population.

--En voil un autre! reprit Sapeck.

C'tait en effet un autre zbre, attel  une carriole o s'entassait
une petite famille.

Moins lgant de formes que le premier, le second zbre faisait pourtant
honneur  la rputation de rapidit qui honore ses congnres.

Les gens de la carriole eurent vis--vis des curieux une tenue presque
insolente.

--On voit bien que c'est des Parisiens, s'cria une jeune campagnarde,
a n'a jamais rien vu!

--Encore un! clama Sapeck.

Et les zbres succdrent aux zbres, tous diffrents d'allure et de
forme.

Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits
comme de petits nes.

La caravane comptait mme un cur, grimp dans une petite voiture verte
et tran par un tout joli petit zbre qui galopait comme un fou.

Notre attitude fit lever les paules au digne prtre, onctueusement. Sa
gouvernante nous appela tas de voyous.

Et puis,  la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zbres
taient passs.

--Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phnomne. Les gens
que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et
sont rputs pour leur humeur acaritre. On cite mme, chez eux, des cas
de frocit inoue. Depuis les temps les plus reculs, ils emploient,
pour la traction et les travaux des champs, les zbres dont il vous a
t donn de contempler quelques chantillons. Ils se montrent trs
jaloux de leurs btes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux
gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une
ancienne colonie africaine, amene en Normandie par Jules Csar. Les
savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas trs curieux
d'ethnographie.

Le lendemain, j'eus du phnomne une explication moins ethnographique,
mais plus plausible.

Je rencontrai la bonne mre Toutain, l'htesse de la ferme Simon, o
logeait Sapeck.

La mre Toutain tait dans tous ses tats

--Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez-vous
qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en plerinage 
Notre-Dame-de-Grce. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs nes 
notre curie. M. Sapeck a envoy tout mon monde lui faire des
commissions en ville. Moi, j'tais  mon march. Pendant ce temps-l, M.
Sapeck a t emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent
 la maison de M. Dufay, et il a fait des raies  tous les chevaux et 
tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est aperu, la
peinture tait sche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une
vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un procs. Sacr M.
Sapeck, va!

Sapeck rpara noblement sa faute, le lendemain mme.

Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont
l'ornement des ports de mer.

Il empila ce joli monde dans un immense char  bancs, avec une provision
de brosses, d'trilles et quelques bidons d'essence.

 son de trompe, il pria les habitants de Grailly, dtenteurs de zbres
provisoires, d'amener leurs btes sur la place de la mairie.

Et les lascars mal tenus se mirent  dzbrer ferme.

Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zbres dans
l'ancienne colonie africaine que sur ma main.

J'ai voulu raconter cette innocente, vridique et amusante farce du
pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantit sur le dos,
d'idiotes et auxquelles il n'a jamais song.

Et puis, je ne suis pas fch de dtromper les quelques touristes
ingnus qui pourraient croire au fourmillement du zbre sur certains
points de la cte normande.


SIMPLE MALENTENDU


Angline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angline?) rappelait d'une
faon frappante la Vierge  la chaise de Raphal, moins la chaise, mais
avec quelque chose de plus rserv dans la physionomie.

Grande, blonde, distingue, Angline ne descendait pourtant pas d'une
famille catalogue au Gotha, ni mme au Bottin.

Son pre, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues
de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mre, une rougeaude
et courtaude Auvergnate, tait attache, en qualit de porteuse de pain,
 l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Mnilmontant.

Quant  Angline, au moment o je la connus, elle utilisait ses talents
chez une grande modiste de la rue de Charonne.

Son teint ptri de lis et de roses m'alla droit au coeur.

(Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce
ptrissage de fleurs. Un jour de l't dernier, pour me rendre compte,
j'ai ptri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si
l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-l, on n'aurait
pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer  l'hpital
Saint-Louis.)

Comment ce balayeur et cette panetire s'y prirent-ils pour engendrer un
objet aussi joliment dlicat qu'Angline? Mystre de la gnration!

Peut-tre l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre
anglais?

(Les peintres anglais, comme chacun sait, sont rputs dans l'univers
entier pour leur extrme beaut.)

Il tait vraiment temps que je fisse d'Angline ma matresse, car, le
lendemain mme, elle allait mal tourner.

Son ravissement de n'avoir plus  confectionner les chapeaux des
lgantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle
manifesta  mon gard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que
j'attribuai  mes seuls charmes.

Je n'eus rien de plus press (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle
conqute aux yeux blouis de mes camarades.

--Charmante! fit le choeur. Heureux coquin!

Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van
Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui
aggravait l'offense:

--Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas
de vous y habituer.

--Pourquoi cela?

--Parce que j'ai ide qu'elle ne moisira pas dans vos bras.

--Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat!

--Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma matresse avant la fin
de l'anne.

(Nous tions alors au commencement de dcembre.)

Cinquante louis, c'tait une somme pour moi,  cette poque! Mais que
risque-t-on quand on est sr?

Je tins le pari.

Sr? Oui, je croyais bien tre sr, mais avec les femmes est-on jamais
sr? _Donna  mobile._

Je ne manquai pas de rapporter  mon Angline les propos impertinents de
Van Deyck-Lister.

--Eh bien! il a du toupet, ton ami!

Aprs un silence:

--Cinquante louis, combien que a fait?

--a fait mille francs.

--Mtin!

Nous ne reparlmes plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai
de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant.

Un soir je ne trouvai pas Angline  la maison comme d'habitude. Elle ne
rentra que fort tard.

Plus cline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa
 un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sirnenne:

--Mon chri, dit-elle, jure-moi de ne pas te fcher de ce que je vais te
dire...

--a dpend.

--Non, a ne dpend pas. Il faut jurer.

--Pourtant...

--Non, pas de pourtant! Jure.

--Je jure.

--Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment...

--Dis plutt que nous sommes dans une pure visqueuse.

--Justement. Eh bien! j'ai pens que lorsqu'on peut gagner cinquante
louis si facilement, on serait bien bte de se gner...

--Comprends pas.

--Alors, je suis alle chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme a, il te
doit cinquante louis.

La malheureuse! Voil comment elle comprenait les paris!

tait-ce jalousie! tait-ce la fureur de perdre mille francs aussi
btement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu' ce moment, je
ressemblai beaucoup plus  un obus en fonction qu' un tre dou de
raison.

--Tu n'as donc pas compris, espce de dinde, hurlai-je, que puisque ce
sale Hollandais a couch avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante
louis?

--Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bte! clata-t-elle en
sanglots.

Et afin qu'elle ne gmt pas pour rien, je lui administrai une paire de
calottes ou deux.

Il y a des gens qui rient jaune; Angline, elle, pleurait bleu, car je
vis bientt luire  travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel
de son sourire.

--Veux-tu que je te parle, mon chri?

--...

--J'ai une ide. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent.

--...

--Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne
rien te dire. Comme a, c'est lui qui te devra les cinquante louis.

J'acquiesai de grand coeur  cette ingnieuse proposition.

(Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le
courant d'une anne o,  la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu
tout sens moral.)

Trs loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 dcembre,  minuit, me remit la
somme convenue.

J'empochai ce numraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillt, et
j'offris mme un bock au perdant.

Souvent, par la suite, Angline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque
fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une
fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble mnage.


LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON


Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beaut qui tait
amoureuse d'un cochon.

perdument!

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espigles, de ces petits
cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dpenaill, ayant perdu toutes ses soies, un
cochon dont le charcutier le plus dvoy de la contre n'aurait pas
donn un sou.

Un sale cochon, quoi!

Et elle l'aimait... fallait voir!

Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de
lui prparer sa nourriture.

Et c'tait vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande
beaut, mlangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son,
les bonnes pluchures, les bonnes crotes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis),
brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se
levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et
poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tte dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les
oreilles.

Et la jeune fille d'une grande beaut se sentait pntre de bonheur 
le voir si content.

Et puis, quand il tait bien repu, il s'en retournait sur son fumier,
sans jeter  sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux
miteux.

Sale cochon, va!

Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses
oreilles, et faisaient ripaille  leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec
son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la mme chose.

Or, un jour arriva que c'tait la fte du cochon.

Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'tait sa
fte tout de mme.

Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beaut s'tait creus la
tte (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien
agrable, elle pourrait offrir, ce jour-l,  son vieux cochon.

Elle n'avait rien trouv.

Alors, elle se dit simplement:  Je lui donnerai des fleurs. 

Et elle descendit dans le jardin, qu'elle dgarnit de ses plus belles
plantes.

Elle en mit des brasses dans son tablier, un joli tablier de soie
prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au
vieux cochon.

Et voil-t-il pas que ce vieux cochon-l fut furieux et grogna comme un
sourd.

Qu'est-ce que a lui fichait,  lui, les roses, les lis et les
graniums!

Les roses, a le piquait.

Les lis, a lui mettait du jaune plein le groin.

Et les graniums, a lui fichait mal  la tte.

Il y avait aussi des clmatites.

Les clmatites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu tudi les applications de la botanique 
l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clmatite est insalubre
 l'homme, elle est nfaste au cochon.

La jeune fille d'une grande beaut l'ignorait.

Et pourtant c'tait une jeune fille instruite. Mme, elle avait son
brevet suprieur.

Et la clmatite qu'elle avait offerte  son cochon appartenait
prcisment  l'espce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, aprs une agonie terrible.

On l'enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.


SANCTA SIMPLICITAS


Il y a, dans le monde, des gens compliqus et des gens simples.

Les gens compliqus sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt
sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mystrieux.
L'existence de certaines gens compliqus semble un long tissu de
ressorts  boudin et de contrepoids.

Voil ce que c'est que les gens compliqus.

Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il
faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie
quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment ds que
la pluie a cess de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin,
 moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne  faire un
dtour.

Voil ce que c'est que les gens simples.

Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont
l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de
simplicit telles que je vous demande la permission de vous conter cette
histoire, si vous avez une minute.

Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli
garon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste.

Les deux autres se composent de M. Balizard, important mtallurgiste
dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous
voulez, mais irrsistible pour ceux qui aiment ce genre-l.

Un soir, Mme Balizard demanda simplement  son mari:

--Est-ce que nous n'irons pas bientt  Paris voir l'Exposition?

--Impossible, rpondit simplement le mtallurgiste; j'ai de trs gros
intrts en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux
runis, si je quittais mon usine en ce moment.

Bien, rpliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui
t'empche d'y aller seule, si tu en as envie?

--Bien, mon ami.

Et le lendemain mme de cette conversation (la simplicit n'exclut pas
la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, trs simplement.

Peu de jours aprs son arrive, elle se trouvait au Cabaret roumain,
trs mue par la musique des Lautars (la simplicit n'exclut pas l'art),
quand un grand, trs joli garon vint s'asseoir prs d'elle.

C'tait Louis de Saint-Baptiste.

Il la regarda avec une simplicit non dmunie d'intrt.

Elle le regarda dans les mmes conditions.

Et il dit:

--Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime
chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que
j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie.

--Volontiers, monsieur. De mon ct, je vous trouve trs sduisant, avec
votre air distingu, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bb,
et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins.

--Je suis trs content que nous nous plaisions. Dnons ensemble,
voulez-vous?

Ils dnrent ensemble ce soir-l, et, le lendemain, ils djeunrent
ensemble.

Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en
commun.

Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin,
ici-bas, et bientt Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier.

Pas seule.

Dieu avait bni son union passagre et coupable (socialement) avec M. de
Saint-Baptiste. Ce dernier fut immdiatement inform ds que la chose
fut certaine, et il en frmit tout de joie dans son coeur simple. Ce fut
une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit
simplement:

--Je vais aller chercher ma petite fille.

Et il prit l'express de Saint-Dizier.

--M. Balizard, s'il vous plat?

--C'est moi, monsieur.

--Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite
fille.

--Quelle petite fille?

--La petite fille dont Mme Balizard est accouche la semaine dernire.

--C'est votre fille?

--Parfaitement.

--Tiens! a m'tonne que ma femme ne m'ait pas parl de a.

--Elle n'y aura peut-tre pas song.

--Probablement.

Et, d'une voix forte, M. Balizard cria:

--Marie!

(Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et,
trs simplement:

--Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous?

Mais M. Balizard, qui tait un peu press, abrgea les effusions.

--Ma chre amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le pre de la
petite.

--C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons spciales pour
tre fixe sur ce point.

--Alors il faut lui remettre l'enfant... Occupe-toi de a. Je vous
demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse
affaire de fourniture de rails...  tout  l'heure, Marie... Serviteur,
monsieur.

Bonjour, monsieur.


UNE BIEN BONNE


Notre cousin Rigouillard tait ce qu'on appelle un drle de corps, mais
comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui
faisait bonne mine, malgr sa manire excentrique de vivre.

O l'avait-il ramasse, cette fortune, voil ce qu'on aurait t bien
embarrass d'expliquer clairement.

Le cousin Rigouillard tait parti du pays, trs jeune, et il tait
revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les
objets les plus htroclites, autruches empailles, pirogues canaques,
porcelaines japonaises, etc.

Il avait achet une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous,
et c'est l qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement,
s'occupant  ranger ses innombrables collections et  faire mille
plaisanteries  ses voisins et aux voisins des autres.

C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme
de cet ge-l s'amuser  d'aussi puriles facties, est-ce raisonnable?

Moi qui n'tais pas un gens grave  cette poque-l, j'adorais mon vieux
cousin qui me semblait rsumer toutes les joies modernes.

Le rcit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait
dans les dlices les plus dlirantes et, bien que je les connusse toutes
 peu prs par coeur, j'prouvais un plaisir toujours plus vif  me les
entendre conter et raconter.

--Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues  tes pions,
aujourd'hui?

Hlas, si j'en faisais! C'tait une dominante proccupation (J'en rougis
encore), et une journe passe sans que j'eusse bern un pion ou un
professeur me paraissait une journe perdue.

Un jour,  la classe d'histoire, le matre me demande le nom d'un
fermier gnral. Je fais semblant de rflchir profondment et je lui
rponds avec une effroyable gravit

--Cincinnatus!

Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaiet sans borne.
Seul, le professeur n'a pas compris. La lumire pourtant se fait dans
son cerveau,  la longue. Il entre dans un accs d'indignation et me
congdie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau
du gosse le mieux tremp.

Mon cousin Rigouillard,  qui je contai cette aventure le soir mme, fut
enchant de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande
immdiate d'une pice de cinquante centimes toute neuve.

Rigouillard avait la passion des collections archologiques, mais il
prouvait une violente aversion pour les archologues, tout cela parce
que sa candidature  la Socit d'archologie avait t repousse  une
norme majorit.

On ne l'avait pas trouv assez srieux.

--L'archologie est une belle science, me rptait souvent mon cousin,
mais les archologues sont de rudes moules.

Il rflchissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains:

--D'ailleurs, je leur en rserve une... une bonne... et bien bonne mme!

Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait rserver
aux archologues.

Quelques annes plus tard, je reus une lettre de ma famille. Mon cousin
Rigouillard tait bien malade et dsirait me voir.

J'arrivai en grande hte.

--Ah! te voil, petit, je te remercie d'tre venu; ferme la porte, car
j'ai des choses graves  te dire.

Je poussai le verrou, et m'assis prs du lit de mon cousin.

--Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille;
aussi c'est toi que je vais charger d'excuter mes dernires volonts...
car je vais bientt mourir.

--Mais non, mon cousin, mais non...

--Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux
faire une blague aux archologues, une bonne blague!

Et mon cousin frottait gaiement ses mains dcharnes.

--Quand je serai claqu, tu mettras mon corps dans la grande armure
chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur
quand tu tais petit.

--Oui, mon cousin.

--Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le
jardin, tu sais..., le cercueil gallo-romain!

--Oui, mon cousin.

--Et tu glisseras  mes cts cette bourse en cuir qui contient ma
collection de monnaies grecques: c'est comme a que je veux tre
enterr.

--Oui, mon cousin.

--Dans cinq ou six cents ans, quand les archologues du temps me
dterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier
chinois avec des pices grecques dans un cercueil gallo-romain?

Et mon cousin, malgr la maladie, riait aux larmes,  l'ide de la
gueule que feraient les archologues, dans cinq cents ans.

--Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le
rapport que ces imbciles rdigeront sur cette dcouverte.

Peu de jours aprs, mon cousin mourut.

Le lendemain de son enterrement, nous apprmes que toute sa fortune
tait en viager.

Ce dtail contribua  adoucir fortement les remords que j'ai de n'avoir
pas gliss dans le cercueil en pierre la collection de monnaies grecques
(la plupart en or).

Autant que a me profite  moi, me suis-je dit, qu' des archologues
pas encore ns.


TRUC CANAILLE


Durant l'anne 187... ou 188... (le temps me manque pour dterminer
exactement cette poque pnible) le Pactole inonda dsesprment peu le
modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le
jardin, pas le grand-duch).

Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexe de ne pas me voir
passer plus d'examens brillants ( la rigueur, elle se serait contente
d'examens ternes), m'avait coup les vivres comme avec un rasoir.

Et je gmissais dans la ncessit, l'indigence et la pnurie.

Mes seules ressources (si l'on peut appeler a des ressources)
consistaient en chroniques compltement loufoques que j'crivais pour
une espce de grand serin d'tudiant, lequel les signait de son nom dans
le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis).

Le grand serin me rmunrait  l'aide de bien petites sommes, mais je me
vengeais dlicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa matresse,
une fort jolie fille qu'il pousa par la suite.

C'tait le bon temps.

On avait bon apptit, on trouvait tout succulent, et l'on tait heureux
comme des dieux quand, le soir, on avait russi  drober un pot de
moutarde  Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait
un peu au-dessus du lyce Saint-Louis, prs du Sherry-Gobbler.

La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'tait le terme.

Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'tait pas de le payer (je ne le
payais pas), c'tait prcisment de ne pas le payer. Comprenez-vous?

Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait  l'ide
d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge.

Oh! ce regard de concierge!

Dieu vous prserve  jamais d'une concierge qui vous regarderait comme
la mienne me regardait!

La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais
regards de la cration.

Il y avait, dans ce regard, de l'hyne, du tigre, du cochon, du cobra
capello, de la sole frite et de la limace.

Sale bonne femme, va!

Elle tait veuve, et rien ne m'tera de l'ide que son mari avait pri
victime du regard.

Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trpasser de cette
faon, ou plus gnralement de toute autre faon, je ruminais mille
projets de dmnagement.

Quand je dis dmnagement, je me flatte, car c'tait une simple vasion
que je rvais, comme qui dirait une sortie  la cloche de bois.

 cette poque, j'avais le sens moral extrmement peu dvelopp.

Ayant appris  lire dans Proudhon, je n'ai jamais dout que la proprit
ne ft le vol, et la pense d'abandonner un immeuble, en ngligeant de
rgler quelques termes chus, n'avait rien qui m'infliget la torture du
remords.

Mon propritaire, d'ailleurs, excluait toute ide d'intrt sympathique.

Ancien huissier, il avait difi une grosse fortune sur les dsastres et
les ruines de ses contemporains.

Chaque tage de ses maisons reprsentait pour le moins une faillite, et
j'tais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de
dsespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au
grand-livre.

Le terme de juillet et celui d'octobre passrent sans que j'offrisse la
moindre somme  ma concierge.

Oh! ces regards!

Je reus quelques chantillons du style pistolaire de mon propritaire,
lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extrme limite de ses
concessions.

C'est  ce moment que je conus un projet qu' l'heure actuelle je
considre encore comme gnial.

Au 1er janvier, j'envoyai  mon propritaire une carte de visite ainsi
libelle:

Alphonse Allais

FABRICANT D'CRABOUILLITE

Le 8 janvier arriva et se passa, sous le rapport de mon versement,
absolument comme s'taient passs le 8 juillet et le 8 octobre
prcdents.

Le soir, regard de ma concierge (oh! ce regard!...) et communication
suivante:

--Ne sortez pas de trop bonne heure demain matin. Monsieur le
propritaire a quelque chose  vous dire.

Je ne sortis pas de trop bonne heure, et j'eus raison, car si jamais je
me suis amus dans ma vie, c'est bien ce matin-l.

Je tapissai mon logement d'tiquettes normes:

_"Dfense expresse de fumer"_

J'talai sur une immense feuille de papier blanc environ une livre
d'amidon, et j'attendis les circonstances.

Un gros pas qui monte l'escalier, c'est l'ancien recors.

Un coup de sonnette. J'ouvre.

Justement, il a un cigare  la bouche.

J'arrache le cigare et le jette dans l'escalier, en dissimulant, sous le
masque de la terreur, une formidable envie de rire.

--Eh bien! Qu'est-ce que vous faites? s'crie-t-il, effar.

--Ce que je fais?... Vous ne savez donc pas lire?

Et je lui montre les "_Dfense expresse de fumer_".

--Pourquoi a, dfense de fumer?

--Parce que, malheureux, si une parcelle de la cendre de votre cigare
tait tombe sur cette crabouillite, nous sautions tous, vous, moi,
votre maison, tout le quartier!

Mon propritaire n'tait pas, d'ordinaire, trs color, mais  ce moment
sa physionomie revtit ce ton vert particulier qui tire un peu sur le
violet sale.

Il balbutia, bgayant, bavant d'effroi:

--Et... vous... fabriquez... a... chez... moi

--Dame! rpondis-je avec un flegme norme: si vous voulez me payer une
usine au sein d'une lande dserte...

--Voulez-vous vous dpcher de f... le camp de chez moi!

--Pas avant de vous payer vos trois termes.

--Je vous en fais cadeau, mais, de grce, f... le camp, vous et votre...

--crabouillite!... Auprs de mon crabouillite, monsieur, la dynamite
n'est pas plus dangereuse que la poudre  punaises.

--F... le camp! ... F... le camp!

Et je f... le camp.


ANESTHESIE


Nous faisions de la posie, Anesthsie Anesthsie, etc.

(AIR CONNU.)

Le premier tage de cette somptueuse demeure tait occup par un
dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de
cuivre avec ces mots: _Surgeon dentist_.

Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison
avaient conclu que le Toulousain s'appelait Surgeon et disaient de lui,
sans qu'une protestation discordante s'levt jamais:  Un beau gars,
hein, que M. Surgeon! 

(Au cas o cette feuille tomberait sous les yeux d'une bonne de la
maison, qu'elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.) Les
bonnes de la maison taient, en cette occurrence, de fines
connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation)
constituait,  lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de
sicle.

Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complt par le torse d'Hercule
Farnse--en plus moderne, bien entendu.

Le deuxime tage de la somptueuse demeure en question tait occup par
M. Lecoq-Hue et sa jeune femme.

Pas trs bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare,
l'oeil chassieux; non, dcidment, M. Lecoq-Hue n'tait pas trs bien!
Et jaloux, avec a, comme une jungle! L'histoire de son mariage tait
des plus curieuses et l'on a crit bien des romans pour moins que cela.

Trs riche, il fit connaissance d'une jeune fille trs belle,
institutrice des enfants de sa belle-soeur. Il devint perdument
amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour
l'pouser.

L'institutrice ne lui pardonna jamais d'tre si laid et si insuffisant.
Bien avant l'hymen accompli, elle avait jur de se venger. Aprs
l'hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux
inform.

Il ne se passait pas de jour o M. Surgeon ne rencontrt dans l'escalier
la dlicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue.

Chaque fois, il se disait:

--Mtin!... voil une femme avec laquelle on ne doit pas s'embter!

Chaque fois, elle se disait:

--Mtin!... voil un homme avec lequel on ne doit pas s'embter!

(Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je
puis en certifier l'esprit exact.)

Ils finirent par se saluer, et, peu de temps aprs, ils en arrivrent 
se demander des nouvelles de leur sant.

Et puis, peu  peu, ils parlrent de choses et d'autres, mais
furtivement, hlas! et toujours dans l'escalier. Un jour, Surgeon,
enhardi, osa risquer:

--Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente!

Regret ml de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq-Hue
tait doue d'une dentition  faire plir tous les rteliers de la cte
d'Afrique.

Ce regret ml de madrigal dgagea dans l'esprit de Mme Lecoq-Hue la
lueur soudaine de la bonne ide.

Le lendemain, avec cet air naturel qu'ont toutes les femmes qui se
prparent  un mauvais coup (ou un bon):

--Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste.

--Quoi faire, ma chrie?

--Mais... faire ce qu'on fait chez les dentistes, parbleu!

--Tu as donc mal aux dents?

--J'en suis comme une folle.

--Mal d'amour.

--Idiot!

Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l'tage qui la sparait
de M. Surgeon.

Mal aux dents.... elle! Allons donc! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son
coeur l'aiguillon du doute.

Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Verus,
l'inquitant Hercule Farnse du premier.

Non, mal aux dents, cela n'tait pas naturel. Livide de jalousie, il
sonna  son tour  la porte du chirurgien.

Ce fut M. Surgeon lui-mme qui vint ouvrir.

--Vous dsirez, monsieur?

Trac? honte? crainte de s'tre tromp? On ne sait; mais M. Lecoq-Hue
balbutia:

--Je viens vous prier de m'arracher une dent.

--Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la
bouche. Laquelle?

--Celle-ci--Parfaitement... Sans douleur ou avec douleur?

Et le terrible homme pronona avec, comme si ce simple mot et comport
un h aspir et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas: H A V E C
K!

--Sans douleur! blmit le mari.

Aussitt les protoxydes d'azote, les chloroformes, les chlorures de
mthyle s'abattirent sur l'organisme du malheureux, comme s'il en
pleuvait.

Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belle Mme
Lecoq-Hue objectait faiblement:

--Voyons, relevez-vous, si mon mari...

--Ah! votre mari! s'cria Surgeon en clatant de rire. Votre mari...
vous ne pouvez pas vous faire une ide de ce qu'il dort!

Et, comme ils l'avaient bien prvu tous les deux, ils ne s'embtrent
pas.


IRONIE


C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe.

Il est difficile de rver un endroit plus dmod et plus lugubre.

Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, dsertes de consommateurs.

Dans le fond, un vieux billard  blouses prend des airs de catafalque
moisi, et les trois billes (mme la rouge), du mme jaune que les
tables, ont des gaiets d'ossements oublis.

Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'poque, font
une interminable partie de dominos; leurs ds et leurs doigts ont des
cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs
phrases commencent par: De notre temps...

Au comptoir, derrire des vesptros surannes et des parfait-amour hors
d'ge, se dresse la patronne, triste et sche, avec de longs repentirs
du mme jaune ple que les tables et les billes de son billard.

Le garon, un vieux dplum, qui prend avec la patronne des airs
familiers (il doit tre depuis longtemps dans la maison), rde comme une
me en peine autour des tables vides.

Alors entrent trois jeunes gens videmment gars.

Ils sont reus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du
garon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-tre
rtrospectif.

Elle se rappelle que, dans le temps, c'tait bon les jeunes gens.

Les nouveaux venus, un peu interloqus d'abord par le froid ambiant,
s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir.

Madame, dit-il avec la plus exquise urbanit, il peut se faire que nous
mourions de rire dans votre tablissement. Si pareille aventure
arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres  nos familles
respectives. Voici notre adresse.

TICKETS

SOUVENIR DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889

--J'achte des tickets!

Il m'advint souvent de m'arrter longtemps prs de celle qui poussait et
repoussait  perdre haleine cette clameur dsespre, et jamais je ne
vis s'engager la moindre transaction.

--J'achte des tickets!

Il est vrai que l'acheteuse n'offrait pas un aspect extrieur capable de
fournir quelque illusion aux dtenteurs de tickets. Ses bottines ne
s'taient certainement pas crottes  la boue du Pactole, le bas de son
jupon non plus.

Sa voix, surtout, excluait toute ide de capital disponible, une voix
enroue par une affection que je diagnostiquai: crapulite pochardode et
vadrouilliforme.

Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modele
comme  coups de sabre, n'ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant
bien.

--J'achte des tickets

Moi, je l'aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j'avais eu des
tickets  vendre, je les lui aurais offerts de bon coeur pour rien, pour
ses yeux.

Ses yeux! Ses yeux, o tout le reste d'elle semblait s'tre effondr

Ses yeux, o des escadres de coeurs auraient volu  leur aise!

--J'achte des tickets!

Or, vers la fin de l'Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil dbarqua
chez moi.

--Je me suis dcid au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me
montrer les beauts de l'Exposition sans me faire perdre de temps.

Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d'une petite ville
situe dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discrtion
professionnelle m'empche de dsigner plus clairement.

Archologue de mrite, mon oncle jouit dans toutes les socits savantes
rgionales d'une enviable notorit, et son mmoire: Le Tesson de
bouteille  travers les ges (avec quatorze planches en taille-douce),
se trouve dans toutes les bibliothques dignes de ce nom.

C'est assez indiquer qu'Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation
srieuse pour le rle de gonfalonier de la rigolade moderne.

--La danse du ventre? Tu veux me faire voir la danse du ventre? Tu n'y
penses pas, mon pauvre ami! Je ne suis pas venu  Paris pour a!

--Mais, mon oncle, c'est de l'ethnographie, aprs tout. Vous ne
connatrez jamais une civilisation  fond, si vous vous obstinez, sous
le prtexte de la pudeur,  repousser certains spectacles qui, certes,
froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n'en sont pas moins
un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle!

C'est ainsi que je dcidai mon austre parent  m'offrir des
consommations varies dans les endroits drles de l'Exposition. Je
connaissais la galerie des Machines, et j'avais assez vu les
matres-autels rtrospectifs.

--J'achte des tickets!

Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui
proposait d'acheter tant de tickets et qui en achetait si peu.

Mon oncle eut presque un accs!

--Comment! s'cria-t-il, c'est toi, toi que j'ai connu dans le temps
presque raisonnable, c'est toi qui jettes les yeux sur de telles
cratures C'est  croire que tu as une perversion du sens gnsiaque.

Gnsiaque tait dur! Je n'insistai pas.

--J'achte des tickets!

Comme toute chose d'ici-bas, l'Exposition universelle de 1889 eut une
fin, et je ne revis plus ma commerante aux yeux.

--J'achte des tickets!

Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fte de Montmartre,
quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l'enseigne:

La belle Zim-la-lah

La seule vritable Exotique de la Fte.

Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuye sur le bras d'un
robuste travailleur, demanda  ce dernier:

--De quel pays que c'est, les Exotiques?

--Les Exotiques?... C'est du ct de l'Algrie, parbleu!... en tirant un
peu sur la gauche.

La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux gographe un long regard
o se lisait l'admiration.

J'entrai voir la belle Exotique.

Zim-la-lah, plus jolie que Fatma, ma foi! et l'air aussi intelligent,
trnait au milieu d'almes sans importance.

Parmi ces dernires...

--J'achte des tickets!

Parmi ces dernires, la grande noiraude avec des yeux!

Aprs la reprsentation, nous causmes:

--Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez 
l'Exposition...

--Eh bien?

--Eh bien! Il est rien vicieux... Par exemple, il a t rudement
chouette! Nous avons pass deux heures ensemble, et il m'a donn plus de
deux cents tickets!

--J'achte des tickets!


UN PETIT  FIN DE SIECLE 


--Dis donc, mon oncle?

--Mon ami...

--Tu sais pas?... Si t'tais bien gentil?...

--Si j'tais bien gentil?

--Oui... Eh ben, tu me ferais mettre un article dans Le Chat noir.

--Qu'entends-tu par te faire mettre un article?

--Eh ben, me faire imprimer une histoire que j'ai faite, pardi!

--Comment, tu fais de la littrature, toi?

--Pourquoi pas?... et pas plus bte que la tienne, tu sais.

--Prtentieux!

--Prtentieux?... Prtentieux parce qu'on se croit aussi malin que
monsieur!... Oh! la, la, ce que tu te gobes, mon vieux!

--!!!... Et alors, tu veux dbuter dans la presse?

--Oui, j'ai crit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras
imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires 
n'en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette.

-- la bonne heure, tu es pratique!

--Dame, si on n'est pas pratique  sept ans, je me demande un peu  quel
ge qu'on le sera.

--O est-il, ton chef-d'oeuvre?

--Tiens, le voil:

"HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE

 Mesdemoiselles Manitou et Tonton.

Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement
qui tait le fils d'un marchand de vins.

Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'tait un sale gosse
qui faisait des blagues  tout le monde.

Il avait de vilains cheveux rouges plants raides, des grandes oreilles
dtaches de la tte, et un petit nez retrouss comme le museau de ces
chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la
figure.

Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'tait un
vrai charretier.

 ct de la boutique de son pre, il y avait un marchand de lampes qui
vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.

Alors le petit troquet venait s'amuser  taper sur tous ces ustensiles
pour faire du bruit et embter les voisins.

Le lampiste avait une petite fille qui tait aussi gentille que le petit
garon tait dsagrable.

On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux
que cette petite fille.

Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et
des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on
ne le voyait pas.

Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit
pliant, et elle apprenait ses leons, et, quand elle savait ses leons,
elle faisait de la tapisserie.

 ce moment-l, le petit troquet arrivait par derrire et lui tirait sa
natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte tait la corde
d'une cloche de bateau  vapeur.

a embtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une
ide. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donns au
petit apprenti de son papa, qui tait trs fort et qui a fichu de bons
coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans
les jambes.

Le petit troquet a dit  ses parents qu'il s'tait fichu par terre, et
que c'est pour a qu'il saignait du nez.

Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.

Alors, voil la petite lampiste qui se met en colre et qui se demande
comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit
troquet.

Voici ce qu'elle a fait:

Elle l'a invit  faire la dnette avec elle, un jeudi, et d'autres
petites filles.

On commence par manger des gteaux, du raisin, de tout, et puis elle
dit:

--Maintenant, nous allons boire du vin blanc.

Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes.

Les petites filles, qui taient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais
petit troquet a tout aval.

Il fut malade comme un cheval, et mme sa maman croyait bien qu'il en
claquerait, mais il tait tellement entt qu'il n'a jamais voulu dire
comment a lui tait venu. Heureusement qu'ils avaient un bon mdecin
qui l'a guri.

Quand il a t guri, il a t embrasser la petite lampiste, et lui a
demand pardon de ses mchancets, et, depuis, il ne lui a jamais tir
sa natte, ni tap sur les arrosoirs.

Il est devenu trs gentil, ses cheveux ont t moins rouges, ses taches
de rousseur se sont en alles, ses oreilles se sont recolles et son nez
n'a plus ressembl  un museau de chien de boucher.

Et puis, quand il a t grand, il s'est mari avec la petite lampiste et
ils ont eu beaucoup d'enfants.

On a mis tous les garons  l'cole polytechnique.

Sign: TOTO."

--Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-l?

--Trs intressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'tre une
jolie petite rosse.

--Pour sr!

--Eh bien! alors?

--Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?...
Eh bien! l, vrai! je ne te croyais pas si daim!

(Le bruit d'un coup de pied dans le derrire retentit.)


ALLUMONS LA BACCHANTE


Le riche amateur contempla longuement le tableau.

C'tait un beau tableau frachement peint, qui reprsentait une
bacchante nue  demi-renverse.

On reconnaissait que c'tait une bacchante  la grappe de raisin qu'elle
mordillait  belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses
cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou
mme qui ne se respecte pas.

Le riche amateur tait content, mais content sans l'tre.

Anxieux, le jeune peintre attendait la dcision du riche amateur.

--Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est trs bien ... C'est mme pas
mal du tout... La tte est jolie... la poitrine aussi ... C'est bien
peint... La grappe de raisin me fait venir l'eau  la bouche, mais...
votre bacchante n'a pas l'air assez... comment dirais-je donc?... assez
bacchante.

--Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement
l'artiste.

--Saoule, non pas! mais... comment dirais-je donc?... allume.

Le peintre ne rpondit rien, mais il se gratta la tte.

Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante tait jolie
au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante.

--Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques
heures l-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici l, tchez de...
comment dirais-je donc?... ... d'allumer la bacchante C'est cela mme.

Et disparut le capitaliste.

--Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre,
allumons la bacchante!

Le modle qui lui avait pos ce personnage tait une splendide gaillarde
de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de
Paris et de la grande banlieue.

Je crois bien que si vous connaissiez ce modle-l, vous n'en voudriez
plus jamais d'autre.

Et la tte valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la
poitrine et la tte. Ainsi! ...

Mais, malheureusement, un peu froide.

Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce matre lui dit, avec
une nuance d'impatience:

--Mais allume-toi donc, nom d'un chien! ... C'est  croire que tu es un
modle de la rgie.

(Boutade assez dplace, entre nous, dans la bouche d'un membre de
l'Institut.)

Notre jeune artiste se rendit en toute hte chez son modle.

La jeune personne dormait encore.

Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discrtion
professionnelle, et l'emmena chez lui.

Il avait son ide.

Ils djeunrent ensemble, chez lui.

Les nourritures les plus pimentes couvraient la table, et le champagne
coula avec la mme surabondance que si c'et t l'eau du ciel.

Et, aprs djeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante
allume, c'tait une bacchante allume.

Et le jeune peintre aussi tait allum.

Elle reprit la pose.

--Nom d'un chien! cria-t-il, a y est!

Je te crois que a y tait.

Elle s'tait renverse un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux
carmin.

Une roseur infiniment dlicate nuanait--oh! si doucement--l'ivoire
impeccable de sa gorge de reine.

Les yeux s'taient presque ferms, mais  travers les grands cils on
voyait l'clat rieur de son petit regard gris.

Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre
humide, attirante, de ses belles quenottes.

Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier ferm.

Il monta  l'appartement et frappa des toc toc innombrables.

--Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante!

 la fin, une voix partit du fond de l'alcve, la propre voix de la
bacchante, et la voix rpondit:

Pas encore finie.


TENUE DE FANTAISIE


Aprs une frasque plus exorbitante que les prcdentes--et Dieu sait si
parmi les prcdentes il s'en trouvait d'un joli calibre!--, le jeune
vicomte Guy de La Hurlotte fut invit par son pre  contracter un
engagement de cinq ans dans l'infanterie franaise.

Guy, dont la devise tait qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement
qu'on ne l'envoyt pas trop loin de Paris.

--Pourquoi pas tout de suite  la caserne de la Ppinire,  deux pas du
boulevard? s'cria le terrible comte. Non, mon garon, tu iras au
Sngal.

La comtesse clata en sanglots. Le Sngal! Est-ce qu'on revient du
Sngal!

--En Algrie, alors.

Finalement, aprs de nouveaux gmissements maternels, on tomba d'accord
sur L.... petite garnison de Normandie, assez maussade et dnue
totalement de restaurants de nuit.

L'entre de Guy dans l'existence militaire rpondit exactement  ses
remarquables antcdents civils.

Avec cette dsinvolture charmante et cette aisance aristocratique que
lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route,
pntra chez l'officier charg des critures du rgiment et qu'on
appelle le gros major.

--Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs... Ah! pardon, il n'y a pas de
dames, et je le regrette... Le gros major, s'il vous plat?

--C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux.

--Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de
l'tonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-mme pour que
je le croie. Vous n'tes pas gros du tout... et vous avez l'air si peu
major! Quand on me parlait du gros major, ce mot voquait dans mon
esprit une manire de futaille galonne. J'arrive, et qu'est-ce que je
trouve?... une espce d'chalas civil.

L'officier, dj fort dsoblig par ces propos impertinents, bondit de
rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils taient tenus par un
simple engag, un bleu! L'attitude du jeune vicomte reut sa rcompense
immdiate sous forme de huit jours de consigne.

--Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander  votre
capitaine.

--Je m'en rapporte  vous, mon gros major, et vous en remercie 
l'avance. On n'est jamais trop recommand auprs de ses chefs.

De tels dbuts promettaient; ils tinrent.

Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du rgiment, o
il apporta,  remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un
tel parti pris d'imprvu, que la discipline n'y trouva pas toujours son
compte.

Mais pouvait-on lui en vouloir,  cet endiabl vicomte, si charmant, si
bon garon, toujours le coeur et le londrs sur la main?

Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand crdit
qu'il s'tait procur en ville, Guy menait au rgiment une vie fastueuse
de grand seigneur pour qui ne comptent dits ni rglements.

Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte
copa, comme on dit dans l'arme, deux jours de salle de police.

Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L..., Guy adressa une
fougueuse dclaration et des baisers sans nombre  une jeune femme qui,
sur son balcon, regardait la troupe.

Indign de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitt
rentr, lui porta ce motif:

 eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu
conforme au rle d'un soldat de deuxime classe.

Vous pensez si Guy fit un sort  ce libell. Les mots tumultueuse et
gesticulatoire devinrent populaires au rgiment et en ville, et le
pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy.

Le colonel lui-mme se sentait dsarm devant cette belle humeur, et,
quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se
contentait de hausser les paules avec indulgence, en murmurant:  Sacr
La Hurlotte, va! 

Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires
de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas.

Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'pisode qui,
selon moi, marque le point culminant de sa carrire fantaisiste.

C'tait un dimanche. Guy se trouvait de garde.

 dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situ  deux ou
trois cents mtres du poste.

Ce soir-l, il y avait grand remue-mnage aux environs du magasin. Des
gens du voisinage donnaient un grand bal costum o devait se rendre
toute la brillante socit de L...

Quelques invits (Guy tait aussi rpandu en ville que populaire au
rgiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte.
Ce ne fut qu'un cri.:

--Eh bien! La Hurlotte, vous n'tes donc pas des ntres, ce soir?

--J'en suis au dsespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en
ce moment. On m'a confi la garde de cet difice, et si on le drobait
en mon absence, je serais forc de le rembourser  l'tat, ce qui ferait
faire une tte norme  mon pauvre papa, dj si prouv. Vous ne pouvez
pas vous faire remplacer?

Tiens! c'est une ide.

En effet, c'est une ide, une mauvaise ide, il est vrai; mais pour Guy,
une mauvaise ide valut toujours mieux que pas d'ide du tout.

Justement, un soldat passait, un petit blond timide.

--Veux-tu gagner cent sous, Baudru?

--a n'est pas de refus... mais en quoi faisant?

--En prenant ma faction, jusqu' minuit moins le quart.

Tout d'abord, Baudru frmit devant cette incorrecte proposition, mais,
dame! cent sous...

--Allons, conclut-il, passe-moi ton sac et ton flingot, et surtout ne
sois pas en retard.

L'entre de Guy fit sensation.

Il avait trouv dans le vestibule une superbe armure dans laquelle il
s'tait insr, et il arrivait, casque en tte, lance au poing,
caracolant comme dans les vieux tournois.

Les ennemis se trouvaient reprsents par quelques assiettes de petits
fours et des tasses  th qui jonchrent bientt le sol.

La matresse de la maison commenait  manifester de srieuses
inquitudes pour le reste de sa porcelaine, quand Baudru, ple comme un
mort, se prcipita dans le salon.

--Dpche-toi de descendre en bas, La Hurlotte! V'l une ronde
d'officier qui arrive. Tiens, prends ton fusil et ton sac.

Tout un monde de terreur tournoya sous le crne de Guy. Les articles du
code militaire flamboyrent devant ses yeux, en lettres livides: conseil
de guerre... abandon de son poste... Mort!

Tout cela en trois secondes!... Puis le sang-froid lui revint
brusquement.

Se dbarrasser de cette armure, il n'y fallait pas songer. La ronde
aurait dix fois le temps d'arriver.

--Ma foi, tant pis! je descends comme a. Je trouverai bien une
explication.

Il tait temps. L'officier et son porte-falot n'taient plus qu' une
cinquantaine de mtres de la gurite. Bravement, Guy se mit en posture,
croisa sa lance, et d'une voix forte, un peu touffe par le casque
baiss, cria:  Halte-l!... qui vive? 

 cette brusque apparition, le soldat laissa choir son falot, et le
brave capitaine Lemballeur, car c'tait lui, ne put se dfendre d'une
vive motion.

Si les aeux de La Hurlotte avaient pu revenir sur terre  cette minute,
ils eussent t satisfaits de leur descendant, car Guy, bard de fer,
casque en tte, la lance en arrt, avait vraiment grande allure.

La lune clairait cette scne.

Pourtant, la surprise du capitaine prit fin.

--Je parie que c'est encore vous, La Hurlotte?

Aprs beaucoup d'efforts, Guy tait enfin parvenu  lever la visire de
son casque.

--Je vais vous dire, mon capitaine... Comme il faisait un peu froid...

--Oui, mon garon, allez toujours. Je sais bien que ce n'est pas le
toupet qui vous manque, mais celle-l est dcidment trop raide!
Faites-moi le plaisir d'aller remettre cette ferblanterie o vous l'avez
trouve... et puis vous recevrez de mes nouvelles.

Guy termina sa faction en proie  une vive inquitude, sentiment
inaccoutum chez lui.

De son ct, le capitaine Lemballeur n'tait pas moins inquiet de la
faon dont il libellerait le motif de la punition de La Hurlotte, car
ses collgues en taient encore  le blaguer avec la fameuse attitude
tumultueuse et gesticulatoire.

Il rentra au poste, demanda le livre, se gratta la tte longuement et
crivit:

Deux jours de consigne au soldat de La Hurlotte. tant de garde, a mis
une tenue de fantaisie.


APHASIE


Celle-l, par exemple, dpassait tout ce que le capitaine Lemballeur
avait vu de plus raide, et, mille ptards de Dieu! il en avait vu de
raides, le capitaine Lemballeur, dans toutes ses campagnes, en Crime,
au Mexique et partout, et partout, mille ptards de Dieu!

Le mdecin, un jeune major frais moulu du Val-de-Grce, ne se dmontait
pas.

--Mais enfin, docteur, tonitruait le capitaine, vous ne me ferez jamais
croire que ce ptard de Dieu de clairon ne s'est pas f... de moi dans
les grandes largeurs!

--Je ne le crois pas pour ma part, capitaine, car j'ai vu dans les
hpitaux des cas d'aphasie encore plus curieux que celui-l.

--Aphasie... aphasie! Je t'en f.... moi, de l'aphasie... avec huit jours
de bote!

--Ma conscience de mdecin m'interdit de laisser violenter cet homme,
que je considre provisoirement comme un malade, et mme un malade trs
intressant. Je l'envoie aujourd'hui en observation  l'hpital.

L'excellent capitaine Lemballeur s'inclina devant l'homme de science;
mais, c'est gal, mille ptards de Dieu! elle tait raide, celle-l!

Pendant ce colloque, il y avait, dans une des chambres de la 3e du 4,
deux hommes qui ne s'taient jamais tant amuss.

Quand je dis deux hommes, je devrais dire un homme et un clairon.

L'homme tait un soldat de deuxime classe, de fort lgante tournure,
rpondant au nom de Guy de La Hurlotte.

 la suite de quelques frasques dpassant les dimensions ordinaires des
frasques admises, le vieux comte de La Hurlotte avait invit son fils 
contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie franaise, et
voil comment le jeune Guy se trouvait l'honneur et la joie du 145, de
ligne  L...

Le clairon qui partageait en ce moment la bonne humeur du vicomte
n'tait autre que son brosseur et fidle ami, le nomm Jumet.

Et ils avaient de quoi rire doublement, les drilles!

D'abord, parce que l'aventure de la veille tait en elle-mme tout 
fait drle, et ensuite parce que, pouvant tourner trs mal, elle avait
un dnouement qu'ils n'auraient pas os rver.

La veille, un dimanche, Guy se trouvait consign, ce qui lui arrivait
plus souvent qu' son tour.

Il faisait un temps superbe. Sur le coup de quatre heures, Guy n'y put
rsister; il se mit en tenue et sortit de la caserne.

Justement, c'tait le clairon Jumet, le dvou Jumet, qui tait de
garde.

--Dis donc, Jumet, fit Guy, je suis consign, mais je sors tout de mme.

--Prends bien garde de te faire piger, mon vieux vicomte.

--Pas de danger, je vais dner chez une femme adultre.

--Amuse-toi bien.

--Si l'adjudant fait sonner aux consigns, tu ne sonneras pas, hein?

--Diable! a n'est pas commode, a.

--Tu sonneras autre chose, voil tout.

Et Jumet, qui,  l'instar de son ami Guy, n'avait jamais dout de rien,
rpondit simplement:

--Entendu, vicomte; rapporte-moi un bon cigare.

--Je t'en rapporterai deux, mais je n'aime pas qu'on me mette le march
en main.

Et, sur un cordial shake-hand, l'homme et le clairon se sparrent.

Malheureusement pour l'homme, il n'avait pas fait cent mtres hors de la
caserne qu'il rencontra le terrible capitaine Lemballeur, celui-l mme
qui l'avait consign.

Avec une admirable prestesse, Guy s'introduisit dans la premire
boutique qui lui tomba sous la main, mais pas assez vite pour que le
capitaine ne l'et reconnu.

Ravi de prendre La Hurlotte en dfaut, le capitaine Lemballeur gagna la
caserne  grands pas.

--Clairon, cria-t-il, sonnez aux consigns, mille ptards de Dieu! et
pas de gymnastique!

Pauvre Jumet, en voil une tuile!

Il essaya de parlementer.

--Mon capitaine, l'adjudant vient d'y faire rappeler.

--Je m'en fous! Rappelez-les encore, mille ptards de Dieu!

Lentement, tristement, penaudement, Jumet saisit son instrument et gagna
le milieu de la cour.

Tarata... ta! Tarata... ta! Tarata... ta

--Mais, espce de brute! s'cria Lemballeur, je vous dis de sonner aux
consigns, mille ptards de Dieu! Et vous sonnez aux caporaux.

--Ah! pardon, capitaine, je vous demande bien pardon. Tarata... tatata!
Tarata... tatata! ...

--Voil qu'il sonne aux sergents, maintenant! Mais il est saoul comme un
cochon, ce ptard de Dieu-l!

Jumet s'excusa encore, et sonna successivement la soupe, la
distribution, les malades, les lettres, le rapport, etc., mais pas du
tout les consigns.

Toute la caserne tait sens dessus dessous.

Le capitaine Lemballeur consistait en une explosion de ptards de Dieu!

Il empoigna Jumet au collet:

--Mille ptards de Dieu! voulez-vous sonner aux consigns, oui ou non?

Jumet se dgagea doucement, et, sur un ton  la fois ferme et dsol

--Je regrette beaucoup, mon capitaine, dit-il, mais JE NE ME RAPPELLE
PLUS L'AIR.

Et il rentra au poste, trs simplement.

Les menaces les plus terribles, la lecture du code militaire, rien n'y
fit.

--Quand vous me fusilleriez, rpondait-il avec la plus grande
mansutude, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne me rappelle
plus l'air.

Le lendemain matin, sur les conseils de Guy de La Hurlotte, Jumet se fit
porter malade, et raconta son cas au docteur.

--C'est trs curieux, ce qui m'a pris hier. Le capitaine Lemballeur m'a
command de sonner aux consigns, et je n'ai pas t foutu de me
rappeler l'air. Je dois avoir quelque chose de cass dans la tte.

Le mdecin l'interrogea sur ses antcdents, sa famille.

--J'ai une soeur un peu maboul, rpondit Jumet, et un oncle compltement
loufoque.

--Parfaitement, c'est un cas trs curieux d'aphasie.

Jumet fut soumis  la visite de tous les gros bonnets de la mdecine
militaire, qui furent unanimes  reconnatre l'aphasie, avec un
commencement de paralysie.

Et le clairon Jumet fut rform  la premire inspection gnrale.

Guy de La Hurlotte perdit  cette aventure la crme des brosseurs et la
perle des amis, mais la socit civile y gagna, _raram avem_, un citoyen
qui n'a qu'une parole.


UNE MORT BIZARRE


La plus forte mare du sicle (c'est la quinzime que je vois et
j'espre bien que cette jolie srie ne se clora pas de sitt) s'est
accomplie mardi dernier, 6 novembre.

Joli spectacle, que je n'aurais pas donn pour un boulet de canon, ni
mme deux boulets de canon, ni trois.

Favorise par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les
quais du Havre, et s'engouffrait dans les gouts de ladite ville, se
mlangeant avec les eaux mnagres, qu'elle rejetait dans les caves des
habitants.

Les mdecins se frottaient les mains:  Bon, cela! se disaient-ils, 
nous les petites typhodes! 

Car--le croirait-on?--Le Havre-de-Grce est bti de telle faon que ses
gouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi,  la moindre petite
mare, malgr l'nergique rsistance de M. Rispal, les ordures des
Havrais s'panouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artres de la
cit.

Ne vous semble-t-il pas, par parenthse, que ce saligaud[1] de Franois
Ier, au lieu de traner une existence oisive dans les brasseries 
femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu
les ponts et chausses de son royaume?

N'importe! c'tait un beau spectacle.

Je passai la plus importante partie de ma journe sur la jete,  voir
entrer des bateaux et  en voir sortir d'autres.

Comme la brise frachissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je
m'apprtais  en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis
extrmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen.

Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvgien, plein de talent et de
sentimentalit.

Il a du talent  jeun et de la sentimentalit le reste du temps.

 ce moment, la sentimentalit dominait.

tait-ce la brise un peu vive? tait-ce le trop-plein de son coeur?...
Ses yeux se remplissaient de larmes.

--Eh bien! fis-je, cordial, a ne va donc pas, Axelsen?

--Si, a va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les
plus fortes mares du sicle brisent mon pauvre coeur.

--Contez-moi a.

--Volontiers, mais pas l.

Et il m'entrana dans la petite arrire-boutique d'un bureau de tabac o
une jeune femme anglaise, plutt jolie, nous servit un swenskapunch de
derrire les fagots.

Axelsen tancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me
narra:

--Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvge) et je dbutais
dans les arts. Un jour, un soir plutt,  un bal chez M. Isdahl, le
grand marchand de rogues, je tombai amoureux d'une jeune fille charmante
 laquelle, du premier coup, je ne fus pas compltement indiffrent. Je
me fis prsenter  son pre et devins familier de la maison. C'tait
bientt sa fte. J'eus l'ide de lui faire un cadeau, mais quel
cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen?

--Pas encore.

--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait, surtout en
un petit coin. Je me dis:  Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce
petit coin, elle sera bien contente.  Et un beau matin me voil parti
avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oubli qu'une chose, mon
pauvre ami: de l'eau. Or tu sais que si le mouillage est interdit aux
marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas
d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle  l'eau de mer, je
verrai ce que a donnera.

 a donna une fort jolie aquarelle que j'offris  mon amie et qu'elle
accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce
qui arriva?

--Je le saurai quand tu me l'auras dit.

--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau
de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux mares.
Rien n'tait plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon
tableau, cette petite mer monter, monter, monter, couvrant les rochers,
puis baisser, baisser, baisser, les laissant  nu, graduellement.

--Ah!

--Oui... Une nuit, c'tait comme aujourd'hui la plus forte mare du
sicle, il y eut sur la cte une tempte pouvantable. Orage, tonnerre,
ouragan!

Ds le matin, je montai  la villa o demeurait mon amante. Je trouvai
tout le monde dans le dsespoir le plus fou.

Mon aquarelle avait dbord: la jeune fille tait noye dans son lit.

--Pauvre ami!

Axelsen pleurait comme un veau marin. Je lui serrai la main.

--Et, tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te
raconter l. Demande plutt  Johanson.

Le soir mme, je vis Johanson qui me dit que c'tait de la blague.


LE RAILLEUR PUNI[2]


J'ai voulu conter cette histoire,  l'occasion de l'anne qui vient,
pour prouver aux jeunes gens disposs  la raillerie qu'il est toujours
malsant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le
ciel que ce rcit produise son effet et que la nouvelle anne soit
exempte de dplorables plaisanteries et de mchants brocards!

C'tait le 31 dcembre 1826.

Il avait beaucoup neig depuis quelques jours sur la petite ville de
Potinbourg-sur-Bec, mais le dgel tait survenu, et la neige tournait en
boue noire.

Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du March-aux-Veaux se
dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, matre apothicaire, car, 
cette poque, les pharmaciens n'taient pas encore clos.

On vendait non point des mdicaments, mais des drogues, et, entre nous,
le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal.

Il pouvait tre cinq heures du soir;

Hume-Mabrize, dans son laboratoire, laborait je ne sais quel
bienfaisant lectuaire. La boutique tait sous la garde du jeune
Athanase, garon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais,
malheureusement, dou d'un esprit caustique et railleur.

En ce moment, inoccup, Athanase regardait, sur le seuil de la porte,
les gens patauger dans la boue, prenant grande joie  cette
contemplation cruelle.

Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, 
fond de train, claboussant les passants qui criaient et montraient le
poing  cette brute de charretier.

Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'tendait une large et
profonde flaque de boue.

Un monsieur, tranger  la localit, n'eut que le temps, pour ne pas
tre cras, de sauter sur le trottoir. Mais la roue de la voiture entra
violemment dans la flaque et en projeta le contenu tout alentour.

Le monsieur tranger  la localit fut littralement inond de fange. Il
en avait plein ses culottes, plein sa houppelande, sur le visage et
jusque dans les cheveux.

Athanase conut la plus vive allgresse de ce malheur. Il clata de rire
et, comme le monsieur s'loignait en grommelant, il le rappela pour lui
demander ironiquement:

--Voulez-vous une brosse?

Le lendemain, c'tait le premier jour de l'an.

La boutique de M. Hume-Mabrize tait  peine ouverte qu'un garon de
l'auberge du Roi-Maure vint demander un lavement mollient pour un
client qui se tordait dans les plus pnibles coliques.

--Bien, rpondit l'apothicaire; aussitt prpar, Athanase ira
l'administrer lui-mme.

En ce temps, vous savez, le grand Eguisier n'avait pas accompli sa
gniale invention et, presque toujours, les lavements taient
administrs par les apothicaires eux-mmes ou par leurs garons.

Comme une invention modifie les moeurs!

Hume-Mabrize prpara, avec son soin ordinaire, un bon liquide mollient,
sdatif et mucilagineux, l'introduisit bouillant dans le cylindre
d'tain que vous savez, et voil mon Athanase parti pour accomplir sa
mission.

La clef du voyageur tait sur la porte. Athanase entra.

Sans mot dire, le voyageur dcouvrit la partie intresse.

Athanase, avec une attention et une prcision professionnelles, fit son
devoir.

Doucement, sans prcipitation, le piston s'enfona dans le cylindre,
poussant devant lui le bon liquide, tel un docile troupeau, doux et
tide.

L... a y est

Il n'y avait plus qu' se retirer et  s'en aller.

Mais, tout  coup, comme un volcan, comme une explosion, il se produisit
un phnomne inattendu.

Projet violemment dehors, le bon liquide venait de sortir, comme
dshonor d'avoir t amen en tel endroit.

Le visage d'Athanase tait l, tout prs,  bout portant. Il n'en perdit
pas une goutte.

Alors le voyageur tourna son autre face vers le jeune apothicaire et lui
demanda sur le ton de la politesse empresse:

--Voulez-vous une brosse?


EXCENTRIC'S


_We are told that the sultan Mahrnoud_ _by his perpetual wars..._

SIR CORDON SONNETT.

Par un phnomne bizarre d'association d'ides (assez commun aux jeunes
hommes de mon poque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878.

 cette poque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est
effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout
lorsqu'elles sont spares par un laps considrable.

Ma bonne amie d'alors, une petite brunette  qui l'ecclsiastique le
plus roublard aurait donn le bon Dieu sans confession (or une nuit
d'orgie, pour elle, n'tait qu'un jeu), me dit un jour  djeuner:

--Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition?

--Que ferais-je bien pour l'Exposition?

--Expose.

--Expose?... Quoi?

--N'importe quoi.

--Mais je n'ai rien invent!

( ce moment, je n'avais pas encore invent mon aquarium en verre
dpoli, pour poissons timides. S.G.D.G.)

--Alors, reprit-elle, achte une baraque et montre un phnomne.

--Quel phnomne? ... Toi?

Terrible, elle frona son sourcil pour me rpondre:

--Un phnomne, moi!

Et peut-tre qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'criai,
sur un ton d'amoureuse conciliation:

--Oui, tu es un phnomne, chre me! un phnomne de grce, de charme
et de fracheur!

Ce en quoi je ne mentais pas, car elle tait bigrement gentille, ce
petit chameau-l.

Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meuble), des
cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement
blanc-roses, comme seules en portent les dames qui se servent de crme.

Certes, je ne me serais pas jet pour elle dans le bassin de la place
Pigalle, mais je l'aimais bien tout de mme.

Pour avoir la paix, je conclus:

--C'est bon! puisque a te fait plaisir, je montrerai un phnomne.

--Et moi, je serai  la caisse?

--Tu seras  la caisse.

--Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des
coups?

--Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups?

--Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas...

Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner  ma
clientle une ide des conversations que j'avais avec Eugnie (c'est
peut-tre Berthe qu'elle s'appelait).

Huit jours aprs, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain.

Quand les nains anglais, chacun sait a, se mlent d'tre petits, ils le
sont  dfier les plus puissants microscopes; mais quand ils se mlent
d'tre mchants, dtail moins connu, ils le sont jusqu' la tmrit.

C'tait le cas du mien. Oh! la petite teigne!

Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule proccupation fut de me
causer sans relche de vifs dboires et des afflictions de toutes
sortes.

Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec
tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi.

Alors, quand mes amis me blaguaient, disant:  Il n'est pas si patant
que a, ton nain!  et que je lui transmettais ces propos dsobligeants,
lui, cynique, me rpondait en anglais:

--Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours o on n'est pas en
train.

Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tt que ne semblait
l'indiquer mon occupation de ce jour-l.

Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle
maintenant, elle s'appelait Clara)!

Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais.

Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British
minuscule!

J'entrai dans une de ces colres

Heureusement pour le tratre, je levai les bras au ciel avant de songer
 le calotter. Il profita du temps que mes mains mirent  descendre
jusqu' sa hauteur pour filer.

Je ne le revis plus.

Quant  Clara, elle se tordait littralement sous les couvertures.

--Il n'y a pas de quoi rire, fis-je svrement.

--Comment, pas de quoi rire? Eh ben, qu'est-ce qu'il te faut  toi?...
Grosse bte, tu ne vas pas tre jaloux d'un nain anglais? C'tait pour
voir, voil tout. Tu n'as pas ide...

Et elle se reprit  rire de plus belle, aprs quoi elle me donna
quelques dtails, rellement comiques, qui achevrent de me dsarmer.

C'est gal, dornavant, je me mfiai des nains et, pour utiliser le
local que j'avais lou, je me procurai un gant japonais.

Vous rappelez-vous le gant japonais de 1878? Eh bien! c'est moi qui le
montrais. Mon gant japonais ne ressemblait en rien  mon nain anglais.
D'une taille plus leve, il tait bon, serviable et chaste.

Ou, du moins, il semblait dou de ces qualits. J'ai raison de dire il
semblait, car,  la suite de peu de jours, je fis une dcouverte qui me
terrassa.

Un soir, rentrant inopinment dans la chambre de Camille (oui, c'est
bien Camille, je me souviens), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale
dfroque de mon gant, et dans le lit Camille... devinez avec qui!

Inutile de chercher, vous ne trouveriez jamais.

Camille, avec mon ancien nain!

C'tait mon espce de petit cochon de nain anglais, qui n'avait rien
trouv de mieux, pour rester prs de Camille, que de se dguiser en
gant japonais.

Cette aventure me dgota  tout jamais du mtier de barnum.

C'est vers cette poque qu'entirement ruin par les prodigalits de ma
matresse j'entrai en qualit de valet de chambre, 59, rue de Douai,
chez un nomm Sarcey.


LE VEAU CONTE DE NOL POUR SARA SALIS


Il y avait une fois un petit garon qui avait t bien sage, bien sage.
Alors, pour son petit Nol, son papa lui avait donn un veau.

--Un vrai?

--Oui, Sara, un vrai.

--En viande et en peau?

--Oui, Sara, en viande et en peau.

--Qui marchait avec ses pattes?

--Puisque je te dis un vrai veau

--Alors?

--Alors, le petit garon tait bien content d'avoir un veau seulement,
comme il faisait des salets dans le salon...

--Le petit garon?

--Non, le veau... Comme il faisait des salets et du bruit, et qu'il
cassait les joujoux de ses petites soeurs...

--Il avait des petites soeurs, le veau?

Mais non, les petites soeurs du petit garon... Alors on lui btit une
petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois...

--Avec des petites fentres?

--Oui, Sara, des tas de petites fentres et des carreaux de toutes
couleurs... Le soir, c'tait le rveillon. Le papa et la maman du petit
garon taient invits  souper chez une dame. Aprs dner, on endort le
petit garon et ses parents s'en vont...

--On l'a laiss tout seul  la maison?

--Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garon ne dormait pas.
Il faisait semblant. Quand la bonne a t couche, le petit garon s'est
lev et il a t trouver des petits camarades qui demeuraient  ct...

--Tout nu?

--Oh! non, il tait habill. Alors tous ces petits polissons, qui
voulaient faire rveillon comme des grandes personnes, sont entrs dans
la maison, mais ils ont t attraps, la salle  manger et la cuisine
taient fermes. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...

--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?

--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mang le veau...

--Tout cru?

--Tout cru, tout cru.

--Oh! les vilains!

--Comme le veau cru est trs difficile  digrer, tous ces petits
polissons ont t trs malades le lendemain. Heureusement que le mdecin
est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont t
guris... Seulement, depuis ce moment-l, on n'a plus jamais donn de
veau au petit garon.

--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garon?

--Le petit garon..., il s'en fiche pas mal.


EN VOYAGE SIMPLES NOTES


 l'encontre de beaucoup de personnes que je pourrais nommer, je prfre
m'introduire dans un compartiment dj presque plein que dans un autre
qui serait  peu prs vide.

Pour plusieurs raisons.

D'abord, a embte les gens.

tes-vous comme moi? j'adore embter les gens, parce que les gens sont
tous des sales types qui me dgotent.

En voil des sales types, les gens!

Et puis, j'aime beaucoup entendre dire des btises autour de moi, et
Dieu sait si les gens sont btes! Avez-vous remarqu?

Enfin, je prfre le compartiment plein au compartiment vide, parce que
ce manque de confortable macre ma chair, blinde mon coeur, armure mon
me, en vue des rudes combats pour la vie (_struggles for life_).

Voil pourquoi, pas plus tard qu'avant-hier, je pntrais dans un wagon
o toutes les places taient occupes, sauf une dont je m'emparai, non
sans joie.

Une seconde raison (et c'est peut-tre la bonne) m'incitait  pntrer
dans ce compartiment plutt que dans un autre, c'est que les autres
taient aussi bonds que celui-l.

Cet vnement, auquel j'attache sans doute une importance dmesure, se
passait  une petite station dont vous permettrez que je taise le nom,
car elle dessert un pays des plus giboyeux et encore peu explor.

Parmi les voyageurs de mon wagon, je citerai:

Deux jeunes amoureux, grands souhaiteurs de tunnels, la main dans la
main, les yeux dans les yeux. Une idylle!

Cela me rappelle ma tendre jouvence. Une larme sourd[3] de mes yeux et,
aprs avoir tremblot un instant  mes cils, coule au long de mes joues
amaigries pour s'engouffrer dans les broussailles de ma rude moustache.

Continuez, les amoureux, aimez-vous bien, et toi, jeune homme, mets
longtemps ta main dans celle de ta matresse, cela vaut mieux que de la
lui mettre sur la figure, surtout brutalement.

 ct des amants s'tale un ecclsiastique gras et sans distinction,
sur la soutane duquel on peut apercevoir des rsidus d'anciennes sauces
projetes l par suite de ngligences en mangeant.

 votre place, monsieur le cur, je dtournerais quelques fonds du
denier de saint Pierre pour m'acheter des serviettes.

Prs de l'ecclsiastique, un jeune peintre trs gentil, dont j'ai fait
la connaissance depuis.

Beaucoup de talent et trs rigolo.

Prs de la portire, un monsieur et son fils.

Le monsieur frise la quarantaine, le petit garon a vu s'panouir, cette
anne, son sixime printemps. Pauvre petit bougre!

Le pre profite des heures de voyage pour inculquer la grammaire  son
rejeton. lis en sont au pluriel, au terrible pluriel.

Les mots en ail aussi, except ventail et quelques autres dont la
souvenance a disparu de mon cerveau.

Quand l'infortun crapaud s'est fourr dans sa pauvre petite caboche la
rgle et ses exceptions, le professeur passe aux exemples, et c'est l
qu'il apparat dans toute sa beaut.

L'enfant tient une ardoise sur ses genoux et un crayon  la main.

--Tu vas me mettre a au pluriel.

--Oui, papa.

--Fais bien attention.

--Oui, papa.

--Le chacal, cet pouvantail du btail, s'introduit dans un soupirail.

 ce moment, le jeune peintre me regarde, je regarde le jeune peintre,
et, malgr mon sang-froid bien connu, j'clate de rire et lui aussi.

Le pre-professeur, tout  sa leon, ne devine pas la cause de notre
hilarit et continue:

--Voici maintenant les mots en ou, dont certains prennent au pluriel un
s, d'autres un x.

J'attends l'exemple. Il ne tarde pas:

--Le pou est le joujou et le bijou du sapajou.

Le petit fait une distribution judicieuse d's et d'x, et nous passons 
la gographie.

Non, vous n'avez pas ide de la quantit norme de fleuves qui se
jettent dans la Mditerrane!

Il me semble que, de mon temps, il n'y en avait pas tant que a.

Mon ami l'artiste me demande gravement comment, recevant toute cette
eau, la Mditerrane ne dborde pas.

Je lui fais cette rponse classique: que la Providence a prvu cette
catastrophe et mis des ponges dans la mer.

Le petit, qui nous a entendus, demande  son pre si c'est vrai.

Le pre, interloqu, hausse imperceptiblement les paules, ne rpond
pas, et dclare la leon termine.

Encourags par ce rsultat, nous tchons d'inculquer au petit garon
quelques faux principes.

--Savez-vous, mon jeune ami, pourquoi la mer, bien qu'alimente par
l'eau douce des rivires, est sale?

--Non, monsieur.

--Eh bien, c'est parce qu'il y a des morues dedans.

--Ah!

--Et l'ardoise que vous avez l sur vos genoux, savez-vous d'o elle
vient?

--Non, monsieur.

--Eh! elle vient d'Angers, et c'est mme pour a que le mtier de
couvreur est si dangereux.

 ce moment, le pre intervient et nous prie de ne pas fausser le
jugement de son fils.

Nous rpliquons avec aigreur:

--Avec a que vous n'tes pas le premier  le lui fausser, quand vous
lui faites crire que les poux sont les joujoux et les bijoux des
sapajous! Si vous croyez que a ferait plaisir  Buffon d'entendre de
telles hrsies!

Nous entrons en gare.

Il tait temps!


LE CHAMBARDOSCOPE


Je ne me rappelle plus, mais je crois bien que ce fut le jeune duc
Honneau de la Lunerie qui s'cria:

--Non, l'homme n'est pas un animal ou, si c'est un animal, c'est un
animal suprieur.

Sur ce dernier mot, Laflemme perdit patience:

--Un animal suprieur, l'homme! ... Voulez-vous avoir mon opinion sur
l'homme?

--Volontiers, Laflemme.

--L'homme est une andouille, la dernire des andouilles.

--Et la femme?

--La femme en est l'avant-dernire.

--Tu es dur pour l'humanit, Laflemme.

--Pas encore assez! C'est prcisment l'humanit qui a perdu l'homme.
Dire que cet idiot-l aurait pu tre le plus heureux des animaux, s'il
avait su se tenir tranquille. Mais non, il a trouv qu'il n'avait pas
assez contre lui de la pluie du ciel, du tonnerre de Dieu, des maladies,
et il a invent la civilisation.

--Pourtant, Laflemme.... interrompit le jeune duc Honneau de la Lunerie.

--Il n'y a pas de pourtant, duc Honneau! vhmenta Laflemme. La
civilisation, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine,
les apritifs, et les garons de banque?

 L'homme est si peu le roi de la Nature, qu'il est le seul de tous les
animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les btes mangent  l'oeil,
boivent  l'oeil..., aiment  l'oeil...

--Je te ferai remarquer, Laflemme, que beaucoup d'humains ne se gnent
pas pour pratiquer cette dernire opration le plus ophtalmiquement du
monde. Il existe mme certains quidams qui en tirent de petits
bnfices.

--Parfaitement! mais de quel opprobre l'humanit ne couvre-t-elle pas
ces tres ingnieux et charmants! Je reviens  la question. Avez-vous
jamais vu un daim se ruiner pour une biche? Le cochon le plus dvoy ne
peut-il pas se livrer  toutes ses cochonneries sans qu'un de ses
confrres, dguis en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui
prsenter un mandat d'arrt ou un billet  ordre?... Dites-le moi
franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assist au spectacle
d'une sarigue tirant un sou de sa poche!

Pas un de nous ne releva le dfi. Laflemme avait dcidment raison:
l'homme tait un animal infrieur.

Le jeune duc Honneau de la Lunerie lui-mme semblait cras sous
l'loquence documentaire de notre brave ami Laflemme.

Notre brave ami Laflemme n'tait pas, comme on pourrait le croire, un
paradoxal fantaisiste, un creux thoricien.

 peine au sortir de l'enfance, et mme un peu avant, il avait mis en
pratique ses thories sur la mprisabilit du travail.

Sa devise favorite tait: On n'est pas des boeufs. Son programme: Rien
faire et laisser dire.

La manifestation de ces farouches rvolutionnaires qui rclamaient huit
heures de travail par jour lui arracha de doux sourires, et il flicita
de tout son coeur les gardiens de la paix (sic) qui assommrent ces
formidables idiots.

Laflemme ne possdait aucune fortune personnelle ou autre. Employ nulle
part, il et t mal venu  rclamer des appointements.

L'horreur instinctive qu'il avait de la magistrature en gnral et de
Mazas en particulier le maintint dans le chemin d'une vertu relative.

Il lui arriva souvent d'emprunter des sommes qu'il ngligea de rendre,
mais toujours  des gens riches que ces transactions ne pouvaient gner
(une certaine sensibilit native lui tenant lieu de conscience).

Entre-temps, il excutait des besognes pitoyablement rmunratrices,
mais cotant si peu d'efforts, comme, par exemple, des romans pour le
compte de M. Richebourg.

Un de ceux qu'il crivit, dans ces conditions, est rest grav au plus
creux de tous les coeurs vraiment concierges. Il s'appelait, si mes
souvenirs sont exacts:

_La Belle Cul-de-Jatte_ _ou la Fille du Fou mort-n._

Tout l'argent que lui rapporta cette oeuvre sensationnelle passa,
d'ailleurs,  l'entretien d'une charmante jeune femme de Clignancourt,
qu'il possdait pour matresse, et  qui sa taille exigu avait valu le
sobriquet de la mme Zro-Virgule-Cinq.

Malgr ses faibles dimensions, la mme Zro-Virgule-Cinq tait doue
d'apptits cloptreux, et le pauvre Laflemme dut la cder un beau soir,
pour dix sous,  un Russe ivre-mort.

L'hiver approchait.

Laflemme, assez frileux de sa nature, et dgot de patauger dans la
boue frigide de Paris alors qu'il fait si beau soleil dans le Midi,
rsolut d'aller passer l'hiver  Nice.

Il fit ses malles, lesquelles consistaient en une valise suranne,
enleva la petite aiguille d'une vieille montre en nickel qu'il avait,
mit la grande aiguille sur 6 heures et prit le train de Nice.

Encore peu de monde  Nice: la saison commenait  peine.

Laflemme s'installa dans un htel confortable, et, ds le premier dner
qu'il fit  la table d'hte, intressa vivement les voyageurs.

La conversation tait tombe, comme il arrive  toutes les tables d'hte
de Nice, chaque jour que Dieu fait, sur le fameux tremblement de terre
de 1886.

( Nice, on ne connat que quatre sujets de conversation: la roulette de
Monte-Carlo, le tremblement de terre de 86, les gens de marque arrivant
ou partant, et la joie gnreuse qu'on prouve  avoir chaud quand les
Parisiens grelottent.)

--Le tremblement de terre! dit Laflemme d'une voix douce, mais bien
articule. Les gens qui en seront victimes dsormais, c'est qu'ils le
voudront bien.

On dressa l'oreille d'un air interrogateur.

--Parfaitement, puisque la science permet maintenant de prvoir la
catastrophe vingt-quatre heures avant son explosion.

Pour le coup, tous les dneurs se suspendirent aux lvres de Laflemme.

--Comment! vous ne connaissez pas le chambardoscope, cet instrument
invent par un prtre irlandais?

Aucun de ces messieurs et dames ne connaissait le chambardoscope.

Laflemme sortit sa fameuse vieille montre de nickel.

--Vous voyez, a n'est pas bien compliqu. L'instrument ressemble un peu
 une montre,  cette diffrence prs qu'il ne comporte qu'une aiguille.
L'intrieur consiste en un appareil extrmement sensible aux courants
telluriques qui travaillent le sol. La faon de s'en servir est des plus
simples. Vous placez l'instrument  plat, comme ceci, de faon que
l'aiguille soit bien dans l'axe du mridien, comme cela. Si l'aiguille
se maintient sur le chiffre 6, rien  craindre. Si l'aiguille incline 
droite du 6, c'est qu'on a affaire  des courants telluriques positifs.
Si, au contraire, elle se dirige  gauche, cela annonce des courants
telluriques ngatifs, plus dangereux que les autres.

Tous les yeux se fixaient, attentifs, sur l'aiguille, qui se maintint
impassiblement au chiffre 6.

--Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles, conclut gaiement Laflemme.

 partir de ce jour, Laflemme fut l'enfant gt de l'htel. Au djeuner,
au dner, il devait sortir son chambardoscope.

--Encore rien aujourd'hui! Allons, a va bien!

Et les visages de reflter la srnit.

Le matin du septime jour, Laflemme descendit plus tt que de coutume.
Il prit en particulier le patron de l'htel.

--Ayez la bont de me prparer ma note. Je tlgraphie  Paris pour
qu'on m'envoie de l'argent, et je file ce soir.

--Qu'y a-t-il donc?

--Voyez plutt.

La chambardoscope marquait 9,5. Courants telluriques ngatifs, les pires
de tous! a n'allait pas traner.

Le patron blmit.

--Surtout, n'en dites rien  personne... Votre instrument peut se
tromper.

--Mon devoir me commande d'avertir tout le monde.

--N'en faites rien, je vous en conjure.

Et le pauvre homme blmissait toujours. Cette rvlation, c'tait
l'htel vid sur l'heure, la saison perdue, la ruine!

--Tenez, monsieur Laflemme, voici votre note acquitte, faites-moi
l'amiti de partir tout de suite.

--Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage.

--Voici deux cents francs, mais partez sans rien dire.

Laflemme mit gravement la note acquitte dans son portefeuille, les dix
louis dans son porte-monnaie et prit le train.

Il passa une dlicieuse journe  Cannes et revint, le soir mme,
s'installer dans un excellent htel de Nice--pas le mme, bien entendu.

Le chambardoscope excita le mme intrt dans ce nouvel endroit que le
prcdent.

Je ne fatiguerai pas le lecteur au rcit monotone des aventures de
Laflemme dans les htels de Nice.

Qu'il vous suffise de savoir que le coup du chambardoscope ne rata
jamais.

La roulette de Monte-Carlo, touche de tant d'ingniosit, se transforma
en _alma parens_ pour Laflemme, qui revint, au printemps, gros, gras,
souriant et non dnu de ressources.

C'est  ce moment-l qu'il ajouta  sa devise favorite, un peu triviale,
de: _On n'est pas des boeufs_, celle, plus lgante et nodarwinienne,
de: _Truc for life!_


UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET


Si quelqu'un m'avait dit que je ferais une invention, j'aurais t bien
tonn! Et, vous savez.... pas une de ces petites inventions de rien du
tout, non... une invention srieuse.

Je ne dis pas que ce soit une de ces inventions qui bouleversent un
sicle, non, mais...

C'est drle comme a vous vient, une invention ... au moment o on s'y
attend le moins!

C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb! ...

Colomb ne pensait pas plus  dcouvrir l'Amrique qu' rien du tout...
Voil que ses yeux tombent sur un oeuf dur... Alors, il se dit: ... Je
ne me rappelle pas ce qu'il s'est dit, mais enfin a lui a donn l'ide
de dcouvrir l'Amrique.

Mon invention,  moi, ne m'est pas venue comme a.

Il n'y a pas d'oeuf dur dans la mienne.

Je ne pose pas, moi! Je n'ai pas un esprit en coup de foudre, mais j'ai
de la logique, une logique serre, une de ces logiques... serres

Voil comment je l'ai trouve, mon invention.

Il pleuvait  verse, une de ces pluies! Ah! quel joli temps!

Auprs de ce temps-l, le dluge universel aurait pu tre considr
comme de la scheresse.

Justement j'avais une course presse. Je me trouvais sous les arcades de
la rue de Rivoli...

Et je me disais: Quel dommage que toutes les rues de Paris ne soient pas
bties comme la rue de Rivoli...

On s'en irait au sec, sous les arcades, o l'on voudrait. Ce serait
charmant! ... Si j'tais le gouvernement, je forcerais les propritaires
 btir leurs maisons avec des arcades.

Ce ne serait peut-tre pas libral.

Non, pas d'arcades, mais qu'est-ce qui empcherait les boutiquiers de
tendre devant leurs boutiques des toiles qui abriteraient les passants?

La Chambre ferait une loi pour forcer les commerants  dresser des
tentes pendant la pluie.

Puis, tout  coup... vous me suivez bien, n'est-ce pas?... Je vais vous
faire assister (solennel)  la gense de mon ide... Je me suis dit:
Mais pourquoi chaque citoyen n'aurait-il pas sa petite tente  lui? Une
petite toile soutenue par des btons lgers, du bambou, par exemple,
qu'on porterait soi-mme, au-dessus de sa tte, pour se garantir de la
pluie.

Mon invention tait faite!... Il ne restait plus qu' la rendre
pratique.

Voil ce que j'ai imagin:

Figurez-vous une toffe.... soie, alpaga, ce que vous voudrez....
taille en rond et tendue sur des tiges en baleine. Toutes ces tiges
sont runies au centre, autour d'un petit rond de mtal qui glisse le
long d'un bton, comme qui dirait une canne.

Quand il ne pleut pas, les baleines sont couches le long du manche avec
l'toffe... Dans ce cas-l, vous vous servez de mon appareil comme d'une
canne.

Crac! il pleut! ... Vous poussez le petit tui le long du manche... Les
baleines se tendent, l'toffe aussi... Vous interposez cet abri
improvis entre vous et le ciel, et vous voil garanti de la pluie.

a n'est pas plus difficile que a, mais il fallait le trouver.

Je vous fais le pari qu'avant trois mois mon instrument est dans les
mains de tout le monde.

On pourra en tablir  tous les prix, en coton pour les classes
ouvrires, en soie pour les personnes aises.

Ce n'est pas le tout d'inventer, il faut baptiser son invention.

J'avais song  des mots grecs, latins, comme on fait dans la science.
Puis, j'ai rflchi que ce serait prtentieux.

Alors je me suis dit: Voyons... j'ai fait une invention simple,
donnons-lui un nom simple. Mon appareil est destin  parer  la pluie,
je l'appellerai Parapluie.

Mais je cause, je cause. Je vais prendre mon brevet au ministre, je
n'ai pas envie qu'on me vole mon ide. Car, vous savez, quand une ide
est dans l'air, il faut se mfier.


LE TEMPS BIEN EMPLOYE


 cette poque-l--voil bien une pice de dix ans; comme le temps
passe!--, je payais mon loyer  des intervalles ingaux, mais peu
rapprochs.

a n'a pas beaucoup chang depuis, mais maintenant, j'ai une bonne
propritaire qui se contente de me dire entre-temps:

--Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous  moi?

--Mais oui, madame C ..., lui souris-je irrsistiblement, je n'arrte
pas d'y penser.

Et elle reprend, douloureuse:

--C'est que je suis bien gne, en ce moment.

--Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi!

 l'poque dont je parle, je me trouvais en proie  un propritaire qui
ne se fit aucun scrupule d'parpiller aux quatre vents des enchres
publiques mon mobilier htroclite et mes collections (provenant en
grande partie d'objets drobs).

Je ne fis ni une ni deux, et, dgot du Quartier latin, j'allai me
nicher dans le premier htel venu du quartier Poissonnire, parfaitement
inconnu de moi, d'ailleurs.

Maison calme, patriarcale, habite par des gens qu'on ne rencontrait
jamais dans les escaliers et qui se couchaient  des heures incroyables
de nuit peu avance.

J'en rougissais.

J'avais beau rentrer comme les poules, c'tait toujours moi le dernier
couch.

Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient
aucun mystre pour moi.

 la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et
les reconnus, sans jamais me tromper.

Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins
en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopt la bottine en chevreau 
boutons.

Et toutes ces chaussures, ranges sur leur paillasson respectif, me
semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches.

--Comment! disaient les bottines  lastiques du 3, tu rentres seulement
et voici l'aurore.

Les souliers vernis du 14. reprenaient

--Vil dbauch, d'o viens-tu? Du tripot, sans doute, ou de quelque
endroit pire encore!

Et je m'enfuyais, confus, par les couloirs tnbreux.

Une seule consolation m'tait rserve. un paillasson qui ne m'insultait
pas.

Non pas qu'il ft jamais veuf de cuir, au contraire, toujours deux
paires, une de femme, une d'homme. Celle de femme, jolie, minuscule,
adorablement cambre et visiblement toujours au service des mmes petits
pieds.

Celle d'homme, ondoyante, diverse et jamais la mme que la veille ou le
lendemain.

Des fois, bottes lgantes; d'autres jours, solides chaussures 
cordons; ou bien larges souliers plats, pleins de confort.

Mais toujours de la bonne cordonnerie cossue.

Les hommes se renouvelaient, et on devinait en eux des gaillards  leur
aise.

Et, en somme, se renouvelaient-ils tant que a? Pas tant que a, car, 
force d'habitude, j'arrivai  les reconnatre et  savoir leur jour.

Ainsi, les solides chaussures passaient sur le paillasson infme la nuit
du mardi au mercredi.

La nuit du mercredi au jeudi tait rserve aux bottes fines, et ce fut
toujours le dimanche soir que je remarquai les larges souliers plats.

Un seul jour de la semaine, ou plutt une seule nuit, les jolies petites
bottines restaient seules.

Et ce qu'elles avaient l'air de s'embter, les pauvres petites!

Souvent j'eus l'ide de leur proposer ma socit, mais je ne les
connaissais vraiment pas assez pour a.

Et rgulirement, toutes les nuits du jeudi, les petites bottines se
morfondaient en leur pitoyable solitude.

Je n'avais jamais vu la dame hospitalire, mais je grillais du dsir
d'entrer en relations avec elle; ses bottines taient si engageantes!

Et un beau jour, dans l'aprs-midi, je frappai  la porte.

Une manire de petite bourgeoise infiniment jolie, un peu trop srieuse
peut-tre, vint m'ouvrir.

Je crus m'tre tromp, mais un rapide coup d'oeil sur les bottines me
rassura: c'tait bien la personne.

J'incendiai mes vaisseaux et dclarai ma flamme.

Elle couta ma requte avec un petit air grave, en bonne commerante qui
recevrait une commande et se verrait dsole de la refuser:

--Je suis navre, monsieur, impossible... Tout mon temps est pris.

--Pourtant, insistai-je, le jeudi?

Elle rflchit deux secondes.

--Le jeudi? J'ai mon cul-de-jatte.


FAMILLE


Ribeyrou et Delavanne, les deux insparables, avaient pass cet
aprs-midi de dimanche au Quartier latin. Avec une conscience
scrupuleuse, ils avaient visit tous les caboulots  filles et les
grands cafs.

Vers sept heures, ils se souvinrent brusquement d'une invitation  dner
boulevard de Clichy.

L'omnibus de la place Pigalle leur tendait les bras. Ils s'y
installrent, lgrement mus.

Sur le parcours de ce vhicule se trouve le quai des Orfvres.

Bien curieux, ce quai. Toutes les maisons s'y ressemblent: boutiques au
rez-de-chausse, et au-dessus des boutiques un petit entresol trs bas,
qui semble plutt une cabine de bateau qu'un appartement de terre ferme.

Comme les boutiques sont elles-mmes assez basses, les omnibus sont
juste  la hauteur de l'entresol, et pour peu qu'ils passent au ras du
trottoir, on plonge dans les intrieurs avec une tonnante facilit.

Ce fut prcisment le cas de Ribeyrou et Delavanne. Un encombrement de
voitures arrta leur omnibus et, pendant une grande minute, ils se
trouvrent mls malgr eux  une runion de famille.

C'tait devant la boutique d'un graveur hraldique.

Tout le monde se trouvait runi, l, autour d'une table o fumait un
potage apptissant.

Il y avait le papa, la maman, deux grandes jeunes filles, habilles
pareil, d'une vingtaine d'annes, et une autre petite fille.

Il faisait un temps superbe, ce soir-l, et ces braves gens dnaient la
fentre ouverte.

L'omnibus tait si prs qu'on sentait un dlicieux fumet de pot-au-feu.

Ribeyrou et Delavanne, compltement mduss par ce tableau d'intrieur,
sentaient dj une douce motion mouiller leurs paupires.

L'omnibus s'branla.

Delavanne rompit le silence.

--Voil la vie de famille.

--Ah! que ce doit tre bon! rpondit Ribeyrou.

--Meilleur que la vie que nous menons.

--Et moins reintant.

--Tiens! veux-tu, descendons. Je veux revoir ces braves gens encore une
fois.

Malheureusement,  pied, on ne voit pas si bien. Tout au plus
aperurent-ils le rond de lumire que faisait la lampe sur le plafond.

Ils poussrent jusqu' la place Saint-Michel, prirent une absinthe, la
dernire, et regrimprent sur un omnibus en partance.

Cette fois, il n'y avait pas d'encombrement sur le quai. L'entresol leur
passa devant les yeux, charmant, mais trop rapide.

Ils virent  peine la maman qui servait le boeuf. Et encore, tait-ce du
boeuf?

--Ah! la vie de famille! reprit Ribeyrou avec un gros soupir.

--Est-ce que a ne te rappelle pas les intrieurs hollandais de... de ce
peintre, tu sais...?

--Oui, je sais ce que tu veux dire... un peintre flamand.

--Prcisment.

--Veux-tu les revoir encore une fois?

--Volontiers.

Et le mange recommena, non pas une fois, mais dix fois, et toujours
scand par l'absinthe, la dernire, place Saint-Michel.

Les contrleurs du bureau commenaient  s'inquiter de cette trange
conduite. Mais comme les deux voyageurs, en somme, se comportaient comme
tout le monde, il n'y avait rien  dire.

Ils prenaient l'omnibus, contemplaient, descendaient, remontaient sur le
suivant, etc.

Pendant ce temps, la famille du graveur hraldique poursuivait son repas
sans se douter que deux jeunes gens les suivaient avec tant
d'attendrissement.

Aprs le boeuf tait venu le gigot, et puis des haricots, et puis de la
salade, et puis le dessert.

 ce moment-l, le temps devenant plus frais, on ferma la fentre.

Une des jeunes filles se mit au piano. Une autre chantait.

Du quai, on n'entendait rien, mais on devinait facilement que cette
musique devait tre charmante.

 force de prendre des absinthes, toujours la dernire, les amis
prouvaient une violente motion. Ils pleuraient comme des veaux,
littralement.

--Ah! la vie de famille!

 un moment, Delavanne sembla prendre une grande rsolution.

--Tiens! nous sommes imbciles de nous dsoler. Tout a peut bien
s'arranger. Si tu veux, nous allons monter chez ces gens demander la
main des demoiselles.

Vous devinez l'accueil.

Le graveur hraldique, d'abord ahuri, leur rpliqua par une allocution
d'une extrme vivacit, o le terme de sale pochard venait avec une
frquence regrettable.

Delavanne se drapa dans une dignit prodigieuse:

--Votre refus, monsieur l'artisan, ne perdrait rien  tre formul en
termes plus choisis.

--Avec tout a, objecta Ribeyrou, il nous faut regagner Montmartre.
Prenons l'omnibus.

--Oh! non, plus d'omnibus; je commence  en avoir assez.

Le lendemain matin, les deux amis, aprs une nuit tumultueuse, se
retrouvrent aux environs du bastion de Saint-Ouen, sans pouvoir
reconstituer la chane des vnements qui les avaient amens dans cet
endroit htroclite.

En buvant le dernier ml-cassis, Ribeyrou fut pris d'un clat de rire.

--Je sais ce que tu as, s'exclama Delavanne: tu penses au graveur
hraldique d'hier.

--Ah! oui... dans leur entrepont!

--Crois-tu, hein?...

--Quelles moules!

Et ils allrent se coucher.


COMFORT


Je ne sais pas si vous tes comme moi, mais j'adore l'Angleterre. Je
lcherais tout, mme la proie, pour Londres.

J'aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau
 plume.

Et puis, il y a une chose  se tordre qui vaut,  elle seule, le voyage:
c'est la contemplation du _comfortable_ anglais.

Le monsieur qui, le premier, a lanc la lgende du _comfortable_ anglais
tait un bien prodigieux fantaisiste. J'aimerais tant le connatre!

Le _comfortable_ anglais... Oh! laissez-moi rire un peu et je continue.

D'ailleurs a m'est gal, le confortable.

Quand on a t, comme moi, lev  la dure par un pre spartiate et une
mre lacdmonienne, on se fiche un peu du confortable.

Les serviettes manquent-elles? Je m'essuie au revers de ma manche. Les
draps du lit ont-ils la dimension d'un mouchoir de poche? Eh! je me
mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque
ariette en vogue.

Voil ce que j'en fais du confortable, moi.

Et je ne m'en trouve pas plus mal.

Pourtant, une fois...

(J'avertis mes lectrices anglaises que l'histoire qui suit est d'un
shocking ...)

Pourtant, une fois, dis-je, j'aurais aim voir London (c'est ainsi que
les gens de l'endroit appellent leur cit) un tantinet plus confortable.

 Londres, vous savez, ce n'est pas comme  Paris.

Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une vritable
petite Suisse.

Il est vrai--oh! le beau triomphe que de casser l'aile aux rves!--, il
est vrai qu'au gentil mot de chalet le langage administratif ajoute de
ncessit.

Qu'importe,  Helvtie!

 propos d'Helvtie, c'tait justement la mienne--je reviens  mes
moutons--qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-l.

J'avais bu beaucoup d'ale, pas mal de stout et un peu de porter.

Je regagnais mon logis. Il pouvait tre cinq ou six heures du soir. 
l'entre de Tottenham Court Road, je regrettai vivement... le boulevard
Montmartre, par exemple.

Le boulevard Montmartre est bord, sur ses trottoirs, de kiosques 
journaux, de colonnes Morris et de... comprenez, Parisiens.

Tottenham Court Road, une belle artre, d'ailleurs, manque en totalit
de ces agrments de la civilisation, et vous savez qu'en Angleterre il
est absolument dangereux de lire des affiches de trop prs.

Entrer quelque part et demander au concierge... dites-vous?... Doux
rveurs! En Angleterre, nul concierge. (a, par exemple, c'est du
confortable.)

Alors, quoi?

Mon ale, mon stout, mon porter s'taient tratreusement coaliss pour
une vasion commune, et je sentais bien qu'il faudrait capituler
bientt.

Pourrais-je temporiser jusqu' Leicester Square? _That was the
question._

Je fis quelques pas. Une angoisse aigu me cloua sur le sol.

Chez moi le besoin dtermine le gnie.

J'avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres
d'or, ces mots:

_Albert Fox,_ _chemist and druggist_

J'aime beaucoup les pharmacies anglaises  cause de l'extrme diversit
des objets qu'on y vend, petites ponges, grosses ponges, cravates,
jarretires, ponges moyennes, etc.

J'entrai rsolument.

_--Good evening, sir._

_--Good evening, sir._

--Monsieur, continuai-je en l'idiome de Shakespeare, je crois bien que
j'ai le diabte...

--Oh! reprit le _chemist_ dans la mme langue.

--_Yes, sir_, et je voudrais m'en assurer.

--La chose est tout  fait simple, sir. Il n'y a qu' analyser votre...
_do you understand_?

--_Of course, I do._

Et pour que je lui livrasse l'chantillon ncessaire, il me fit passer
dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmont d'un
confortable entonnoir.

Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze.

Je me rappelle mme ce dtail--si je le note, ce n'est pas pour me
vanter, car je suis le premier  trouver la chose dgotante--, le
flacon tant un peu exigu, je dus pancher l'excdent de topaze dans
quelque chose de noir qui mijotait sur le feu.

Sur l'assurance que mon analyse serait scrupuleusement excute, je me
retirai, promettant d'en revenir chercher le rsultat le lendemain  la
mme heure.

--_Good night, sir._

--Bonsoir, mon vieux.

Le lendemain,  la mme heure, le steamer Ptrel cinglait vers Calais,
reclant en sa carne un grand jeune homme blond trs distingu, qui
s'amusait joliment.

C'est gal, si jamais je deviens rellement diabtique, je croirai que
c'est le dieu des _english chemists_ qui se venge.


ABUS DE POUVOIR


Lorsque je fus parvenu, ma chre Hlne,  l'ge o les jeunes hommes
choisissent leur carrire, j'hsitai longuement entre l'tat
ecclsiastique et la chapellerie.

J'aurais bien voulu me faire prtre, rapport  la confession, mais, pour
des motifs qu'on trouvera dvelopps tout au long dans un petit opuscule
de moi, rcemment paru chez Gauthier-Villars, la chapellerie ne laissait
pas que de me taper violemment dans l'oeil.

Si violemment, qu'en fin de compte, j'optai pour cette profession.

La vieille tante qui m'a lev s'informa d'une bonne maison o je pusse
sucer le meilleur lait des premiers principes, et,  quelques jours de
l, j'entrais, en qualit de jeune commis, chez MM. Pinaud et Amour, rue
Richelieu.

La maison Pinaud et Amour se composait,  cette poque, comme l'indique
son nom, d'un nomm Pinaud et d'un nomm Amour.

Mes nouveaux patrons me prirent tout de suite en amiti.

Le fait est que j'avais tout pour moi: physique avantageux, manires
affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, aperus
ingnieux, vives ripostes, et (ce qui ne gte rien) une probit relative
ou  peu prs.

Avec cela, musicien, dou d'une voix de mezzo-soprano d'un charme
irrsistible.

N'oublions pas, puisque nous sommes sur ce chapitre, et bien que la
chose ne comporte qu'un intrt indirect, ma peu commune aptitude aux
sciences physiques et naturelles.

MM. Pinaud et Amour semblaient enchants de leur nouvelle recrue et me
traitaient avec une foule d'gards.

Bref, les choses marchaient comme sur Droulde, quand arriva le 14
juillet.

Je ne sais si vous l'avez remarqu, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup
de petits bals publics installs sur les places et carrefours de Paris.

Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a
aussi des grands, ce qui tait le cas de celui qui s'accomplissait,
cette anne-l, place de la Bourse.

On ferma le magasin  midi et les patrons donnrent campo  leurs
employs.

Tudieu! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance!

Oh! les tailles qui s'abandonnent entre les bras d'acier

Oh! les tendres aveux murmurs entre gens qui ne se connaissaient pas le
matin!

14 juillet! Sois  jamais bnie, date sacre, car tu fais gagner
joliment du temps aux amoureux et mme aux autres.

Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-l que je connus les deux
premiers journalistes de ma vie.

Il s'agit de M. Mermeix, alors rdacteur au Gaulois, et de M. Mayer-Lvy
(isralite, je crois).

Cette jolie fte faillit tre gte par un accident regrettable: un
petit garon, voulant attraper les cymbales, se hissa sur l'estrade des
musiciens. Le pied lui manqua, et voil mon bonhomme par terre.

Malheureusement, les cymbales glissrent galement et firent au jeune
imprudent une assez forte bosse au front.

Pendant qu'on l'emportait chez un pharmacien, une jeune fille me
demanda:

--Qu'y a-t-il donc?

--Oh! rien, fis-je.

Et, parodiant un vers bien connu de notre grand pote national,
j'ajoutai plaisamment:

 L'enfant avait reu des cymbales sur la tte 

Sans s'mouvoir, et du tic au tac, la jeune fille rpondit sur le mme
ton que moi:

 Il aimait trop les cymbales, c'est ce qui l'a tu. 

J'admirai tant d'esprit et de sang-froid chez une frle jeune fille
(elle tait frle) et je lui vouai sur l'heure la plus ardente des
flammes.

(Ne froncez pas votre sourcil, Hlne,  ce lointain souvenir. Vous
savez bien que je n'aime que vous. D'ailleurs, vous verrez par la suite
que mes relations avec la frle jeune fille demeurrent des moins
effectives.)

La frle jeune fille (ai-je dit qu'elle tait frle?) s'appelait
Prudence.

Elle ne mit aucune mauvaise grce  dclarer qu'elle me trouvait assez
conforme  son genre d'idal, et nous voil les meilleurs amis du monde.

Fort avant dans la nuit et aprs avoir dans, tels des perdus, je
reconduisis Prudence chez sa maman.

Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour elle passait et
repassait devant mon magasin.

Moi, je me sentais bien content, bien content.

Le dimanche suivant, c'tait convenu, Prudence devait couronner ma
flamme.

Mais le fameux dimanche suivant, au moment o j'allais sortir, aprs
avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, M. Amour, me
demanda:

--O allez-vous, mile?

--Mais... je sors.

--Vous ne sortirez pas.

--Si, je sortirai!

--Non, vous ne sortirez pas, il y a de l'ouvrage.

--Si, je sortirai!

Et M. Amour m'empoigna et me fit rentrer dans l'arrire-boutique.

 ce moment, je n'avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse
qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois.

La rage au coeur, je me dbattis, mais vainement. M. Amour me tenait
d'une poigne de fer. Pendant ce temps-l, Prudence filait avec Dieu sait
qui, car on ne l'a jamais revue.

Amour, Amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire: Adieu Prudence!



      [1] Si, par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait
offusqu de cette apprciation, il n'a qu' venir me trouver. Je
n'ai jamais recul devant un Valois.--A.A.

      [2] Ce petit conte a t publi il y a cinq ans, dtail
important pour viter toute confusion avec une histoire analogue 
combien!--parue rcemment sous la signature d'un jeune homme
blme dont le pre m'a accus, devant Yvette Guilbert, de lui
devoir deux termes, ce qui est faux.--A.A.

      [3] Il est malheureux que cette expression vieillisse, car
elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa
traduction de Daphnis et Chlo:  Il y avait en ce quartier-l une
caverne que l'on appelait la caverne des Nymphes, qui tait une
grande et grosse roche, au fond de laquelle SOURDAIT une fontaine
qui faisait un ruisseau dont tait arros le beau pr verdoyant. 





End of the Project Gutenberg EBook of  se tordre, by Alphonse Allais

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK  SE TORDRE ***

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