The Project Gutenberg EBook of Les compagnons de Jhu, by Alexandre Dumas

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Title: Les compagnons de Jhu

Author: Alexandre Dumas

Release Date: October 21, 2004 [EBook #13819]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

LES COMPAGNONS
DE JHU
(1857)


Table des matires

PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON
I -- UNE TABLE D'HTE
II -- UN PROVERBE ITALIEN
III -- L'ANGLAIS
IV -- LE DUEL
V -- ROLAND
VI -- MORGAN
VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON
VIII --  QUOI SERVAIT LARGENT DU DIRECTOIRE
IX -- ROMO ET JULIETTE
X -- LA FAMILLE DE ROLAND
XI -- LE CHTEAU DES NOIRES--FONTAINES
XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
XIII -- LE RAGOT
XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION
XV -- L'ESPRIT FORT
XVI -- LE FANTME
XVII -- PERQUISITION
XVIII -- LE JUGEMENT
XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
XX -- LES CONVIVES DU GNRAL BONAPARTE
XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE
XXII -- UN PROJET DE DCRET
XXIII -- ALEA JACTA EST
XXIV -- LE 18 BRUMAIRE
XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
XXVI -- LE BAL DES VICTIMES
XXVII -- LA PEAU DES OURS
XXVIII -- EN FAMILLE
XXIX -- LA DILIGENCE DE GENVE
XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCH
XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
XXXII -- BLANC ET BLEU
XXXIII -- LA PEINE DU TALION
XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL
XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
XXXVII -- L'AMBASSADEUR
XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT
XL -- BUISSON CREUX
XLI -- L'HTEL DE LA POSTE
XLII -- LA MALLE DE CHAMBRY
XLIII -- LA RPONSE DE LORD GRENVILLE
XLIV -- DMNAGEMENT
XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
XLVI -- UNE INSPIRATION
XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
XLVIII -- O LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RALISENT
XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
LI -- L'ARME DE RSERVE
LII -- LE JUGEMENT
LIII -- OU AMLIE TIENT SA PAROLE
LIV -- LA CONFESSION
LV -- L'INVULNRABLE
CONCLUSION
UN MOT AU LECTEUR


PROLOGUE
LA VILLE D'AVIGNON

Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux
du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons rsister
au dsir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la prface
de ce livre.

Plus nous avanons dans la vie, plus nous avanons dans l'art,
plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isol, que
la nature et la socit marchent par dductions et non par
accidents, et que l'vnement, fleur joyeuse ou triste, parfume
ou ftide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos
yeux, avait son bouton dans le pass et ses racines parfois dans
les jours antrieurs  nos jours comme elle aura son fruit dans
l'avenir.

Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la
veille, insoucieux du jour, s'inquitant peu du lendemain. La
jeunesse, c'est le printemps avec ses fraches aurores et ses
beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il clate, gronde
et s'vanouit, laissant le ciel plus azur, l'atmosphre plus
pure, la nature plus souriante qu'auparavant.

 quoi bon rflchir aux causes de cet orage qui passe, rapide
comme un caprice, phmre comme une fantaisie? Avant que nous
ayons le mot de l'nigme mtorologique, l'orage aura disparu.

Mais il n'en est point ainsi de ces phnomnes terribles qui, vers
la fin de l't, menacent nos moissons; qui, au milieu de
l'automne, assigent nos vendanges: on se demande o ils vont, on
s'inquite d'o ils viennent, on cherche le moyen de les prvenir.

Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le pote, il y a un
bien autre sujet de rverie dans les rvolutions, ces temptes de
l'atmosphre sociale qui couvrent la terre de sang et brisent
toute une gnration d'hommes, que dans les orages du ciel qui
noient une moisson ou grlent une vendange, c'est--dire l'espoir
d'une anne seulement, et qui font un tort que peut,  tout
prendre, largement rparer l'anne suivante,  moins que le
Seigneur ne soit dans ses jours de colre.

Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-
tre -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois,
j'eusse eu  raconter l'histoire que je vais vous dire
aujourd'hui, que, sans m'arrter au lieu o se passe la premire
scne de mon livre, j'eusse insoucieusement crit cette scne,
j'eusse travers le Midi comme une autre province, j'eusse nomm
Avignon comme une autre ville.

Mais aujourd'hui, il n'en est pas de mme; j'en suis non plus aux
bourrasques du printemps, mais aux orages de l't, mais aux
temptes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon,
jvoque un spectre, et, de mme qu'Antoine, dployant le linceul
de Csar, disait: Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca,
voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait
l'pe de Brutus, je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la
ville papale: Voil le sang des Albigeois; voil le sang des
Cvennois; voil le sang des rpublicains; voil le sang des
royalistes; voil le sang de Lescuyer; voil le sang du marchal
Brune.

Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets 
crire; mais, ds les premires lignes, je m'aperois que, sans
que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes
doigts, la place de la plume du romancier.

Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les
quinze, les vingt premires pages  l'historien; le romancier aura
le reste.
Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu o va s'ouvrir la
premire scne du nouveau livre que nous offrons au public.

Peut-tre avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter
les yeux sur ce qu'en dit son historien national, Franois
Nouguier.

Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquit, agrable pour
son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilit
du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique
pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la
structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute
la terre.

Que l'ombre de Franois Nouguier nous pardonne si nous ne voyons
pas tout  fait sa ville avec les mmes yeux que lui.

Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de
l'historien ou du romancier.

Il est juste d'tablir avant tout qu'Avignon est une ville  part,
c'est--dire la ville des passions extrmes; l'poque des
dissensions religieuses qui ont amen pour elle les haines
politiques, remonte au douzime sicle; les valles du mont
Ventoux abritrent, aprs sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses
Vaudois, les anctres de ces protestants qui, sous le nom
d'Albigeois, cotrent aux comtes de Toulouse et valurent  la
papaut les sept chteaux que Raymond VI possdait dans le
Languedoc.

Puissante rpublique gouverne par des podestats, Avignon refusa
de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui
trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait
fait Simon de Montfort, que pour Jrusalem, comme avait fait
Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se prsenta
aux portes d'Avignon, demandant  y entrer, la lance en arrt, le
casque en tte, les bannires dployes et les trompettes de
guerre sonnant.

Les bourgeois refusrent; ils offrirent au roi de France, comme
dernire concession, l'entre pacifique, tte nue, lance haute, et
bannire royale seule dploye. Le roi commena le blocus; ce
blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les
bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats franais flches pour
flches, blessures pour blessures, mort pour mort.

La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son arme le
cardinal-lgat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les
conditions, vritables conditions de prtre, dures et absolues.

Les Avignonnais furent condamns  dmolir leurs remparts, 
combler leurs fosss,  abattre trois cents tours,  livrer leurs
navires,  brler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils
durent, en outre, payer une contribution norme, abjurer l'hrsie
vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes
parfaitement arms et quips pour y concourir  la dlivrance du
tombeau du Christ. Enfin, pour veiller  l'accomplissement de ces
conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la
ville, il fut fond une confrrie de pnitents qui, traversant
plus des six sicles, s'est perptue jusqu' nos jours.

En opposition avec ces pnitents, qu'on appelait les pnitents
blancs, se fonda l'ordre des pnitents noirs, tout imprgns de
l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse.

 partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines
politiques.

Ce n'tait point assez pour Avignon d'tre la terre de l'hrsie,
il fallait qu'elle devnt le thtre du schisme.
Qu'on nous permette,  propos de la Rome franaise, une courte
digression historique;  la rigueur, elle ne serait point
ncessaire au sujet que nous traitons, et peut-tre ferions-nous
mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous esprons
qu'on nous la pardonnera. Nous crivons surtout pour ceux qui,
dans un roman, aiment  rencontrer parfois autre chose que du
roman.

En 1285, Philippe le Bel monta sur le trne.

C'est une grande date historique que cette date de 1285. La
papaut, qui, dans la personne de Grgoire VII, a tenu tte 
l'empereur d'Allemagne; la papaut, qui, vaincue matriellement
par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papaut est soufflete par
un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna
rougit la face de Boniface VIII.

Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait t
rellement donn, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur
de Boniface VIII?

Ce successeur, c'tait Benot XI, homme de bas lieu, mais qui et
t un homme de gnie peut-tre, si on lui en et donn le temps.

Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un
moyen que lui et envi, deux cents ans plus tard, le fondateur
d'un ordre clbre: il pardonna hautement, publiquement  Colonna.

Pardonner  Colonna, c'tait dclarer Colonna coupable; les
coupables seuls ont besoin de pardon.

Si Colonna tait coupable, le roi de France tait au moins son
complice.
Il y avait quelque danger  soutenir un pareil argument; aussi
Benot XI ne fut-il pape que huit mois.

Un jour, une femme voile, qui se donnait pour converse de Sainte-
Ptronille  Prouse, vint, comme il tait,  table, lui prsenter
une corbeille de figues.

Un aspic y tait-il cach, comme dans celle de Cloptre? Le fait
est que, le lendemain, le saint-sige tait vacant.

Alors Philippe le Bel eut une ide trange, si trange, qu'elle
dut lui paratre d'abord une hallucination.

C'tait de tirer la papaut de Rome, de l'amener en France, de la
mettre en gele et de lui faire battre monnaie  son profit.

Le rgne de Philippe le Bel est l'avnement de l'or.

L'or, c'tait le seul et unique dieu de ce roi qui avait soufflet
un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un prtre, le digne
abb Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les
deux Florentins Biscio et Musiato.

Vous attendez-vous, cher lecteur,  ce que nous allons tomber dans
ce lieu commun philosophique qui consiste  anathmatiser l'or?
Vous vous tromperiez.

Au treizime sicle, l'or est un progrs.

Jusque-l on ne connaissait que la terre.

L'or, c'tait la terre monnaye, la terre mobile, changeable,
transportable, divisible, subtilise, spiritualise, pour ainsi
dire.

Tant que la terre n'avait pas eu sa reprsentation dans l'or,
l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les
pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme;
aujourdhui, c'est l'homme qui emporte la terre.

Mais l'or, il fallait le tirer d'o il tait; et o il tait, il
tait bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de
Mexico.

L'or tait chez les juifs et dans les glises.

Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il
fallait un pape.

C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, rsolut
d'avoir un pape  lui.

Benot XI mort, il y avait conclave  Prouse; les cardinaux
franais taient en majorit au conclave.

Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archevque de Bordeaux,
Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une fort, prs de
Saint-Jean d'Angly.

Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous.

Le roi et l'archevque y entendirent la messe, et, au moment de
l'lvation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurrent un
secret absolu.

Bertrand de Got ignorait encore ce dont il tait question.

La messe entendue:

-- Archevque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de
te faire pape.

Bertrand de Got n'en couta pas davantage et se jeta aux pieds du
roi.

-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il.

-- Me faire six grces que je te demanderai, rpondit Philippe le
Bel.

-- C'est  toi de commander et  moi d'obir, dit le futur pape.

Le serment de servage tait fait.

Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit:

-- Les six grces que je te demande sont les suivantes:

La premire, que tu me rconcilies parfaitement avec l'glise, et
que tu me fasses pardonner le mfait que j'ai commis  l'gard de
Boniface VIII.

La seconde, que tu me rendes  moi et aux miens la communion que
la cour de Rome m'a enleve.

La troisime, que tu m'accordes les dcimes du clerg, dans mon
royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux dpenses faites en la
guerre de Flandre.

La quatrime, que tu dtruises et annules la mmoire du pape
Boniface VIII.

La cinquime, que tu rendes la dignit de cardinal  messires
Jacopo et Pietro de Colonna.

Pour la sixime grce et promesse, je me rserve de t'en parler
en temps et lieu.

Bertrand de Got jura pour les promesses et grces connues, et pour
la promesse et grce inconnue.

Cette dernire, que le roi n'avait os dire  la suite des autres,
c'tait la destruction des Templiers.

Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici,
_Bertrand de Got donna pour otages son frre et deux de ses
neveux.

Le roi jura, de son ct, qu'il le ferait lire pape.

Cette scne, se passant dans le carrefour d'une fort, au milieu
des tnbres, ressemblait bien plus  une vocation entre un
magicien et un dmon, qu' un engagement pris entre un roi et un
pape.

Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps aprs 
Lyon, et qui commenait la captivit de l'glise, parut-il peu
agrable  Dieu.

Au moment o le cortge royal passait, un mur charg de
spectateurs s'croula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.

Le pape fut renvers, la tiare roula dans la boue.

Bertrand de Got fut lu pape sous le nom de Clment V.

Clment V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got.

Philippe fut innocent, la communion fut rendue  lui et aux
siens, la pourpre remonta aux paules des Colonna, l'glise fut
oblige de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe
de Valois contre l'empire grec. La mmoire du pape Boniface VIII
fut, sinon dtruite et annule, du moins fltrie; les murailles du
Temple furent rases et les Templiers brls sur le terre-plein du
pont Neuf.

Tous ces dits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment o
c'tait le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces dits taient
dats d'Avignon.

Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie
franaise; il avait un trsor inpuisable: c'tait son pape. Il
lavait achet, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et,
comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape cras,
coulait l'or.

Le pontificat, soufflet par Colonna dans la personne de Boniface
VIII, abdiquait lempire du monde dans celle de Clment V.

Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or taient
venus.

On sait comment ils s'en allrent.

Jacques de Molay, du haut de son bcher, les avait ajourns tous
deux  un an pour comparatre devant Dieu. H twn gerwn oibullia_,
_dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la
sibylle._

Clment V partit le premier; il avait vu en songe son palais
incendi.

 partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura
gure.

Sept mois aprs, ce fut le tour de Philippe; les uns le font
mourir  la chasse, renvers par un sanglier, Dante est du nombre
de ceux-l. Celui, dit-il, qui a t vu prs de la Seine
falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier.

Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien
autrement providentielle.

Min par une maladie inconnue aux mdecins, Philippe s'teignit,
dit-il, au grand tonnement de tout le monde, sans que son pouls
ni son urine rvlassent ni la cause de la maladie ni l'imminence
du pril.

Le roi dsordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin, _succde
 son pre Philippe le Bel; Jean XXII,  Clment V.

Avignon devint alors bien vritablement une seconde Rome, Jean
XXII et Clment VI la sacrrent reine du luxe. Les moeurs du temps
en firent la reine de la dbauche et de la mollesse.  la place de
ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Hredi,
grand matre de Saint-Jean de Jrusalem, lui noua autour de la
taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus,
qui transformrent lenceinte bnie des couvents en lieux de
dbauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui
arrachrent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets
et des colliers; enfin, elle eut les chos de Vaucluse, qui lui
renvoyrent les molles et mlodieuses chansons de Ptrarque.

Cela dura jusqu' ce que le roi Charles V, qui tait un prince
sage et religieux, ayant rsolu de faire cesser ce scandale,
envoya le marchal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape
Benot XIII; mais,  la vue des soldats du roi de France, celui-ci
se souvint qu'avant d'tre pape sous le nom de Benot XIII, il
avait t capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq
mois, il se dfendit, pointant lui-mme, du haut des murailles du
chteau, ses machines de guerre, bien autrement meurtrires que
ses foudres pontificales. Enfin, forc de fuir, il sortit de la
ville par une poterne, aprs avoir ruin cent maisons et tu
quatre mille Avignonnais, et se rfugia en Espagne, o le roi
d'Aragon lui offrit un asile. L, tous les matins, du haut d'une
tour, assist de deux prtres, dont il avait fait son sacr
collge, il bnissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et
excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal.
Enfin, se sentant prs de mourir, et craignant que le schisme ne
mourt avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux,  la
condition que, lui trpass, l'un des deux lirait l'autre pape.
L'lection se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le
schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclam. Enfin, tous
deux entrrent en ngociation avec Rome, firent amende honorable
et rentrrent dans le giron de la sainte glise, l'un avec le
titre d'archevque de Sville, l'autre avec celui d'archevque de
Tolde.

 partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes,
avait t gouverne par des lgats et des vice-lgats; elle avait
eu sept souverains pontifes qui avaient rsid dans ses murs
pendant sept dizaines d'annes; elle avait sept hpitaux, sept
confrries de pnitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de
femmes, sept paroisses et sept cimetires. Pour ceux qui
connaissent Avignon, il y avait  cette poque, il y a encore,
deux villes dans la ville: la ville des prtres, c'est--dire la
ville romaine; la ville des commerants, c'est--dire la ville
franaise.

La ville des prtres, avec son palais des papes, ses cent glises,
ses cloches innombrables, toujours prtes  sonner le tocsin de
l'incendie, le glas du meurtre.

La ville des commerants, avec son Rhne, ses ouvriers en soierie
et son transit crois qui va du nord au sud, de l'ouest  l'est,
de Lyon  Marseille, de Nmes  Turin.

La ville franaise, la ville damne, envieuse d'avoir un roi,
jalouse d'obtenir des liberts et qui frmissait de se sentir
terre esclave, terre des prtres, ayant le clerg pour seigneur.

Le clerg -- non pas le clerg pieux, tolrant, austre au devoir
et  la charit, vivant dans le monde pour le consoler et
l'difier, sans se mler  ses joies ni  ses passions -- mais le
clerg tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la
cupidit, c'est--dire des abbs de cour, rivaux des abbs
romains, oisifs, libertins, lgants, hardis, rois de la mode,
autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils
s'honoraient d'tre les sigisbes, donnant leurs mains  baiser
aux femmes du peuple,  qui ils faisaient l'honneur de les prendre
pour matresses.

Voulez-vous un type de ces abbs-l? Prenez l'abb Maury.
Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de
cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.

On comprend que ces deux catgories d'habitants, reprsentant,
l'une l'hrsie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti franais,
l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu,
l'autre le parti constitutionnel progressif, n'taient pas des
lments de paix et de scurit pour l'ancienne ville pontificale;
on comprend, disons-nous, qu'au moment o clata la rvolution 
Paris et o cette rvolution se manifesta par la prise de la
Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de
religion de Louis XIV, ne restrent pas inertes en face l'un de
l'autre.

Nous avons dit: Avignon ville de prtres, ajoutons ville de
haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend 
har. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises
passions, naissait l plein de haines paternelles, lgues de pre
en fils, depuis huit cents ans, et, aprs une vie haineuse,
lguait  son tour l'hritage diabolique  ses enfants.

Aussi, au premier cri de libert que poussa la France, la ville
franaise se leva-t-elle pleine de joie et d'esprance; le moment
tait enfin venu pour elle de contester tout haut la concession
faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses pchs, d'une
ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'mes. De
quel droit ces mes avaient-elles t vendues _in oeternum _au
plus dur et au plus exigeant de tous les matres, au pontife
romain?

La France allait se runir au Champ-de-Mars dans l'embrassement
fraternel de la Fdration. N'tait-elle pas la France? On nomma
des dputs; ces dputs se rendirent chez le lgat et le prirent
respectueusement de partir.

On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.

Pendant la nuit, les papistes s'amusrent  pendre  une potence
un mannequin portant la cocarde tricolore.

On dirige le Rhne, on canalise la Durance, on met des digues aux
pres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se
prcipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux.
Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui
bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lch, une
fois bondissant, Dieu lui-mme n'a point encore essay de
l'arrter.

 la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balanant au
bout d'une corde, la ville franaise se souleva de ses fondements
en poussant des cris de rage. Quatre papistes souponns de ce
sacrilge, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arrachs
de leur maison et pendus  la place du mannequin.

C'tait le 11 juin 1790.

La ville franaise tout entire crivit  l'Assemble nationale
qu'elle se donnait  la France, et avec elle son Rhne, son
commerce, le Midi, la moiti de la Provence.

L'Assemble nationale tait dans un de ses jours de raction, elle
ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle mnageait le roi:
elle ajourna l'affaire.

Ds lors, le mouvement d'Avignon tait une rvolte, et le pape
pouvait faire d'Avignon ce que la cour et fait de Paris, aprs la
prise de la Bastille, si l'Assemble et ajourn la proclamation
des droits de l'homme.

Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'tait fait dans le Comtat
Venaissin, de rtablir les privilges des nobles et du clerg, et
de relever l'inquisition dans toute sa rigueur.

Les dcrets pontificaux furent affichs.

Un homme, seul, en plein jour,  la face de tous, osa aller droit
 la muraille o tait affich le dcret et l'en arracher.

Il se nommait Lescuyer.

Ce n'tait point un jeune homme; il n'tait donc point emport par
la fougue de l'ge. Non, c'tait presque un vieillard qui n'tait
mme pas du pays; il tait Franais, Picard, ardent et rflchi 
la fois; ancien notaire, tabli depuis longtemps  Avignon.

Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si
grand, que la Vierge en pleura!

Vous le voyez, Avignon, c'est dj l'Italie. Il lui faut  tout
prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve  coup
sr quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit
un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette
terre potique. La _Madonna, _tout l'esprit, tout le coeur, toute
la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.

Ce fut dans l'glise des Cordeliers que ce miracle se fit.

La foule y accourut.

C'tait beaucoup que la Vierge pleurt; mais un bruit se rpandit
en mme temps qui mit le comble  lmotion. Un grand coffre bien
ferm avait t transport par la ville: ce coffre avait excit la
curiosit des Avignonnais. Que pouvait-il contenir?

Deux heures aprs, ce n'tait plus un coffre dont il tait
question, c'taient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant
au Rhne.

Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait
rvl: c'taient les effets du mont-de-pit, que le parti
franais emportait avec lui en s'exilant d'Avignon.

Les effets du mont-de-pit, c'est--dire la dpouille des
pauvres.

Plus une ville est misrable, plus le mont-de-pit est riche. Peu
de monts-de-pit pouvaient se vanter d'tre aussi riches que
celui d'Avignon.

Ce n'tait plus une affaire d'opinion, c'tait un vol et un vol
infme. Blancs et rouges coururent  l'glise des Cordeliers,
criant qu'il fallait que la municipalit leur rendt compte.

Lescuyer tait le secrtaire de la municipalit.

Son nom fut jet  la foule, non pas comme ayant arrach les deux
dcrets pontificaux -- ds lors il y et eu des dfenseurs -- mais
comme ayant sign l'ordre au gardien du mont-de-pit de laisser
enlever les effets.

On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et lamener 
l'glise. On le trouva dans la rue, se rendant  la municipalit.
Les quatre hommes se rurent sur lui et le tranrent dans
l'glise avec des cris froces.

Arriv l, au lieu d'tre dans la maison du Seigneur, Lescuyer
comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings
tendus qui le menaaient, aux cris qui demandaient sa mort,
Lescuyer comprit qu'il tait dans un de ces cercles de lenfer
oublis par Dante.

La seule ide qui lui vint fut que cette haine souleve contre lui
avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta
dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix
d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore
est prt  recommencer:

-- Mes frres, dit-il, j'ai cru la rvolution ncessaire; j'ai, en
consquence, agi de tout mon pouvoir...

Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer
tait sauv.

Ce n'tait point cela qu'il leur fallait. Ils se jetrent sur lui,
l'arrachrent de la tribune, le poussrent au milieu de la meute
aboyante, qui lentrana vers lautel en poussant cette espce de
cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement
du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier  la population
avignonnaise.

Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se rfugier au
pied de l'autel.

Il ne s'y rfugia pas, il y tomba.

Un ouvrier matelassier, arm d'un bton, venait de lui en assner
un si rude coup sur la tte, que le bton s'tait bris en deux
morceaux.

Alors on se prcipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce mlange de
frocit et de gaiet particulier aux peuples du Midi, les hommes,
en chantant, se mirent  lui danser sur le ventre, tandis que les
femmes, afin qu'il expit les blasphmes qu'il avait prononcs
contre le pape, lui dcoupaient, disons mieux, lui festonnaient
les lvres avec leurs ciseaux.

Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutt un rle;
ce rle disait:

-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanit!
tuez-moi tout de suite.

Ce rle fut entendu: d'un commun accord, les assassins
s'loignrent. On laissa le malheureux, sanglant, dfigur, broy,
savourer son agonie.

Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des clats de
rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps
palpita sur les marches de lautel.

Voil comment on tue  Avignon.
Attendez; il y a une autre faon encore.

Un homme du parti franais eut l'ide d'aller au mont-de-pit et
de s'informer.

Tout y tait en bon tat, il n'en tait pas sorti un couvert
d'argent.

Ce n'tait donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait
d'tre si cruellement assassin: c'tait comme patriote.

Il y avait en ce moment  Avignon un homme qui disposait de la
populace.

Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale
clbrit, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, mme les
moins lettrs, les connaisse.

Cet homme, c'tait Jourdan.

Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que
c'tait lui qui avait coup le cou au gouverneur de la Bastille.

Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tte. Ce n'tait pas son nom: il
s'appelait Mathieu Jouve. Il n'tait pas Provenal, il tait du
Puy-en-Velay. Il avait d'abord t muletier sur ces pres hauteurs
qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre
l'et peut-tre rendu plus humain; puis cabaretier  Paris.

 Avignon, il tait marchand de garance.

Il runit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y
laissa la moiti de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur
l'glise des Cordeliers, prcd de deux pices de canot.
Il les mit en batterie devant l'glise et tira tout au hasard.

Les assassins se dispersrent comme une nue d'oiseaux
effarouchs, laissant quelques morts sur les degrs de l'glise.

Jourdan et ses hommes enjambrent par-dessus les cadavres et
entrrent dans le saint lieu.

Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer
respirant encore.

Jourdan et ses camarades se gardrent bien d'achever Lescuyer: son
agonie tait un suprme moyen d'excitation. Ils prirent ce reste
de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emportrent saignant,
pantelant, rlant.

Chacun fuyait  cette vue, fermant portes et fentres.

Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes taient
matres de la ville.

Lescuyer tait mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de
son agonie.

Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arrta ou fit
arrter quatre-vingts personnes  peu prs, assassins ou prtendus
assassins de Lescuyer.

Trente peut-tre n'avaient pas mme mis le pied dans l'glise;
mais, quand on trouve une bonne occasion de se dfaire de ses
ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares.

Ces quatre-vingts personnes furent entasses dans la tour
Trouillas.

On l'a appele historiquement la tour de la Glacire.

Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est
immonde et va bien  l'immonde action qui devait s'y passer.

C'tait le thtre de la torture inquisitionnelle.

Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse
suie qui montait avec la fume du bcher o se consumaient les
chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de
la torture prcieusement conserv: la chaudire, le four, les
chevalets, les chanes, les oubliettes et jusqu' des vieux
ossements, rien n'y manque.

Ce fut dans cette tour, btie par Clment V, que l'on enferma les
quatre-vingts prisonniers.

Ces quatre-vingts prisonniers faits et enferms dans la tour
Trouillas, on en fut bien embarrass.

Par qui les faire juger?

Il n'y avait de tribunaux lgalement constitus que les tribunaux
du pape.

Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tu Lescuyer?

Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moiti peut-tre,
qui non seulement n'avaient point pris part  l'assassinat, mais
qui mme n'avaient pas mis le pied dans l'glise.

Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des
reprsailles.

Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain
nombre de bourreaux.

Une espce de tribunal, improvis par Jourdan, sigeait dans une
des salles du palais: il avait un greffier nomm Raphel, un
prsident moiti Italien, moiti Franais, orateur en patois
populaire, nomm Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre
pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent
dans l'infimit des conditions.

C'taient ces gens-l qui criaient:

-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait
de tmoin.

Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient.

 peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour,
tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un
cordonnier pour femmes, un savetier, un maon, un menuisier; tout
cela arm  peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une
baonnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-l d'un morceau de
bois durci au feu.

Tous ces gens-l refroidis par une fine pluie d'octobre.

Il tait difficile d'en faire des assassins.

Bon! rien est-il difficile au diable?

Il y a, dans ces sortes d'vnements, une heure o il semble que
Dieu abandonne la partie.

Alors, c'est le tour du dmon.

Le dmon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.

Il avait revtu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire
du pays, nomm Mendes: il dressa une table claire par deux
lanternes; sur cette table, il dposa des verres, des brocs, des
cruches, des bouteilles.

Quel tait l'infernal breuvage renferm dans ces mystrieux
rcipients, aux formes bizarres? On lignore, mais l'effet en est
bien connu.

Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris
soudain d'une rage fivreuse, d'un besoin de meurtre et de sang.
Ds lors, on n'eut plus qu' leur montrer la porte, ils se rurent
dans le cachot.

Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des
plaintes, des rles de mort furent entendus dans les tnbres.

On tua tout, on gorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les
tueurs, nous l'avons dit, taient ivres et mal arms.

Cependant ils y arrivrent.

Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa
cruaut bestiale, par sa soif immodre de sang.

C'tait le fils de Lescuyer.

Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir  lui seul, de
sa main enfantine, tu dix hommes et quatre femmes.

-- Bon! je puis tuer  mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze
ans, on ne me fera rien.

 mesure qu'on tuait, on jetait morts et blesss, cadavres et
vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds
de haut; les hommes y furent jets d'abord, les femmes ensuite. Il
avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de
celles qui taient jeunes et jolies.

 neuf heures du matin, aprs douze heures de massacres, une voix
criait encore du fond de ce spulcre:

-- Par grce! venez m'achever, je ne puis mourir.

Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda;
les autres n'osaient.

-- Qui crie donc? demandrent-ils.

-- C'est Lami, rpondit Bouffier.

Puis, quand il fut au milieu des autres:

-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond?

-- Une drle de marmelade, dit-il: tout ple-mle, des hommes et
des femmes, des prtres et des jolies filles, c'est  crever de
rire.

Dcidment c'est une vilaine chenille que l'homme!... disait le
comte de Monte-Cristo  M. de Villefort.

Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude,
encore mue de ces derniers massacres, que nous allons introduire
les deux personnages principaux de notre histoire.


I -- UNE TABLE D'HTE

Le 9 octobre de l'anne 1799, par une belle journe de cet automne
mridional qui fait, aux deux extrmits de la Provence, mrir les
oranges d'Hyres et les raisins de Saint-Pray, une calche
attele de trois chevaux de poste traversait  fond de train le
pont jet sur la Durance, entre Cavaillon et Chteau-Renard, se
dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un dcret du 25
mai 1791 avait, huit ans auparavant, runie  la France, runion
confirme par le trait sign, en 1797,  Tolentino, entre le
gnral Bonaparte et le pape Pie VI.

La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa
longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues troites
et tortueuses, btie tout  la fois contre le vent et contre le
soleil, et alla s'arrter  cinquante pas de la porte d'Oulle, 
l'htel du Palais-galit, que l'on commenait tout doucement 
rappeler l'htel du Palais-Royal, nom qu'il avait port autrefois
et qu'il porte encore aujourd'hui.

Ces quelques mots, presque insignifiants,  propos du titre de
lhtel devant lequel s'arrtait la chaise de poste sur laquelle
nous avons les yeux fixs, indiquent assez bien l'tat o tait la
France sous ce gouvernement de raction thermidorienne que l'on
appelait le Directoire.

Aprs la lutte rvolutionnaire qui s'tait accomplie du 14 juillet
1789 au 9 thermidor 1794; aprs les journes des 5 et 6 octobre,
du 21 juin, du 10 aot, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29
thermidor, et du 1er prairial; aprs avoir vu tomber la tte du
roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des
Girondins et des Cordeliers, des modrs et des Jacobins, la
France avait prouv la plus effroyable et la plus nausabonde de
toutes les lassitudes, la lassitude du sang!

Elle en tait donc revenue, sinon au besoin de la royaut, du
moins au dsir d'un gouvernement fort, dans lequel elle pt mettre
sa confiance, sur lequel elle pt s'appuyer, qui agt pour elle et
qui lui permt de se reposer elle-mme pendant qu'il agissait.

 la place de ce gouvernement vaguement dsir, elle avait le
faible et irrsolu Directoire, compos pour le moment du
voluptueux Barras, de l'intrigant Sieys, du brave Moulins, de
l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnte, mais un peu trop naf,
Gohier.

Il en rsultait une dignit mdiocre au dehors et une tranquillit
fort contestable au dedans.

Il est vrai qu'au moment o nous en sommes arrivs, nos armes, si
glorieuses pendant les campagnes piques de 1796 et 1797, un
instant refoules vers la France par l'incapacit de Scherer 
Vrone et  Cassano, et par la dfaite et la mort de Joubert 
Novi, commencent  reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff
 Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le gnral Hermann 
Bergen; Massna a ananti les Austro-Russes  Zurich; Korsakov
s'est sauv  grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois
autres gnraux ont t tus, et cinq faits prisonniers.

Massna a sauv la France  Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans
auparavant, Villars l'avait sauve  Denain.

Mais,  l'intrieur, les affaires n'taient point en si bon tat,
et le gouvernement directorial tait, il faut le dire, fort
embarrass entre la guerre de la Vende et les brigandages du
Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise
tait loin de rester trangre.

Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de
poste, arrte  la porte de l'htel du Palais-Royal, avaient-ils
quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se
trouvait la population, toujours agite, de la ville papale, car,
un peu au-dessus d'Orgon,  l'endroit o trois chemins se
prsentent aux voyageurs -- l'un conduisant  Nmes, le second 
Carpentras, le troisime  Avignon -- le postillon avait arrt
ses chevaux, et, se retournant, avait demand:

-- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras?

-- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demand,
d'une voix brve et stridente, l'an des deux voyageurs, qui,
quoique visiblement plus vieux de quelques mois, tait  peine g
de trente ans.

-- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au
moins.

-- Alors, avait-il rpondu, suivons la route d'Avignon.

Et la voiture avait repris un galop qui annonait que les
_citoyens_ voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la
qualification de _monsieur_ comment  rentrer dans la
conversation, payaient au moins trente sous de guides.

Ce mme dsir de ne point perdre de temps se manifesta  l'entre
de l'htel.

Ce fut toujours le plus g des deux voyageurs qui, l comme sur
la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait dner
promptement, et la forme dont tait faite la demande indiquait
qu'il tait prt  passer sur bien des exigences gastronomiques,
pourvu que le repas demand ft promptement servi.

-- Citoyen, rpondit l'hte qui, au bruit de la voiture, tait
accouru, la serviette  la main, au-devant des voyageurs, vous
serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais
si je me permettais de vous donner un conseil...

Il hsita.

-- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs,
prenant la parole pour la premire fois.

-- Eh bien, ce serait de dner tout simplement  table d'hte,
comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette
voiture tout attele; le dner y est excellent et tout servi.

L'hte, en mme temps, montrait une voiture organise de la faon
la plus confortable, et attele, en effet, de deux chevaux qui
frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en
vidant, sur le bord de la fentre, une bouteille de vin de Cahors.

Le premier mouvement de celui  qui cette offre tait faite fut
ngatif; cependant, aprs une seconde de rflexion, le plus g
des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa dtermination
premire, fit un signe interrogateur  son compagnon.

Celui-ci rpondit d'un regard qui signifiait: Vous savez bien que
je suis  vos ordres.

-- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait charg de prendre
l'initiative, nous dnerons  table d'hte.

Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait
ses ordres:

-- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux
soient  la voiture.

Et, sur l'indication du matre d'htel, tous deux entrrent dans
la salle  manger, le plus g des deux marchant le premier,
l'autre le suivant.

On sait l'impression que produisent, en gnral, de nouveaux venus
 une table d'hte. Tous les regards se tournrent vers les
arrivants; la conversation, qui paraissait assez anime, fut
interrompue.

Les convives se composaient des habitus de l'htel, du voyageur
dont la voiture attendait tout attele  la porte, d'un marchand
de vin de Bordeaux en sjour momentan  Avignon pour les causes
que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se
rendant de Marseille  Lyon par la diligence.

Les nouveaux arrivs salurent la socit d'une lgre inclination
de tte, et se placrent  l'extrmit de la table, s'isolant des
autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts.

Cette espce de rserve aristocratique redoubla la curiosit dont
ils taient l'objet; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire 
des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs
vtements fussent de la plus grande simplicit.

Tous deux portaient la botte  retroussis sur la culotte courte,
l'habit  longues basques, le surtout de voyage et le chapeau 
larges bords, ce qui tait  peu prs le costume de tous les
jeunes gens de l'poque; mais ce qui les distinguait des lgants
de Paris et mme de la province, c'taient leurs cheveux, longs et
plats, et leur cravate noire serre autour du cou,  la faon des
militaires.

Les muscadins -- c'tait le nom que l'on donnait alors aux jeunes
gens  la mode -- les muscadins portaient les oreilles de chien
bouffant aux deux tempes, les cheveux retrousss en chignon
derrire la tte, et la cravate immense aux longs bouts flottants
et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient
la raction jusqu' la poudre.

Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types
compltement opposs.

Le plus g des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons
dj remarqu, pris l'initiative, et dont la voix, mme dans ses
intonations les plus familires, dnotait l'habitude du
commandement, tait, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine
d'annes, aux cheveux noirs spars sur le milieu du front, plats
et tombant le long des tempes jusque sur ses paules. Il avait le
teint basan de l'homme qui a voyag dans les pays mridionaux,
les lvres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux
de faucon que Dante donne  Csar.

Sa taille tait plutt petite que grande, sa main tait dlicate,
son pied fin et lgant; il avait dans les manires une certaine
gne qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il
n'avait point l'habitude, et quand il avait parl, si l'on et t
sur les bords de la Loire au lieu d'tre sur les bords du Rhne,
son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la
prononciation un certain accent italien.

Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins g que lui.

C'tait un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux
yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononc, mais
presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son
compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il
semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement
libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait tre,
sinon d'une force, au moins d'une agilit et d'une adresse peu
communes.

Quoique mis de la mme faon, quoique se prsentant sur le pied de
l'galit, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une
dfrence remarquable, qui, ne pouvant tenir  l'ge, tenait sans
doute  une infriorit dans la condition sociale. En outre, il
l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement
Roland.

Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondment le
lecteur  notre rcit, ne furent probablement point faites dans
toute leur tendue par les convives de la table d'hte; car, aprs
quelques secondes d'attention donnes aux nouveaux venus, les
regards se dtachrent d'eux, et la conversation, un instant
interrompue, reprit son cours.

Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus intressants
pour des voyageurs: il tait question de l'arrestation d'une
diligence charge d'une somme de soixante mille francs appartenant
au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la
route de Marseille  Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal.

Aux premiers mots qui furent dits sur lvnement, les deux jeunes
gens prtrent l'oreille avec un vritable intrt.

L'vnement avait eu lieu sur la route mme qu'ils venaient de
suivre, et celui qui le racontait tait un des acteurs principaux
de cette scne de grand chemin.

C'tait le marchand de vin de Bordeaux.

Ceux qui paraissaient le plus curieux de dtails taient les
voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait
repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient  la
localit, paraissaient assez au courant de ces sortes de
catastrophes pour donner eux-mmes des dtails, au lieu d'en
recevoir.

-- Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se
pressait, dans sa terreur, une femme grande, sche et maigre, vous
dites que c'est sur la route mme que nous venons de suivre que le
vol a eu lieu?

-- Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarqu
un endroit o la route monte et se resserre entre deux monticules?
Il y a l une foule de rochers.

-- Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari,
je, l'ai remarqu; j'ai mme dit, tu dois t'en souvenir: Voici un
mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit.

-- Oh! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler
grasseyant de l'poque, et qui, dans les temps ordinaires,
paraissait exercer sur la table d'hte la royaut de la
conversation, vous savez que, pour MM. Les _compagnons de Jhu_ il
n'y a ni jour ni nuit.

-- Comment! citoyen, demanda la dame encore plus effraye, c'est
en plein jour que vous avez t arrt?

-- En plein jour, citoyenne,  dix heures du matin.

-- Et combien taient-ils? demanda le gros monsieur.

-- Quatre, citoyen.

-- Embusqus sur la route?

-- Non; ils sont arrivs  cheval, arms jusqu'aux dents et
masqus.

-- C'est leur habitude, dit le jeune habitu de la table d'hte;
ils ont dit, n'est-ce pas: Ne vous dfendez point, il ne vous
sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu' l'argent du
gouvernement.

-- Mot pour mot, citoyen.

-- Puis, continua celui qui paraissait si bien renseign, deux
sont descendus de cheval, ont jet la bride de leurs chevaux 
leurs compagnons et ont somm le conducteur de leur remettre
l'argent.

-- Citoyen, dit le gros homme merveill, vous racontez la chose
comme si vous l'aviez vue.

-- Monsieur y tait peut-tre, dit un des voyageurs, moiti
plaisantant, moiti doutant.

-- Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention
de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui
venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur;
mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre
soupon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'tre du
nombre de ceux qui taient attaqus, ou l'honneur d'tre du nombre
de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un
cas que dans l'autre; mais, hier matin,  dix heures, juste au
moment o l'on arrtait la diligence  quatre lieues d'ici, je
djeunais tranquillement  cette mme place, et justement, tenez,
avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'tre
placs  ma droite et  ma gauche.

-- Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de
prendre place  table, et que son compagnon dsignait sous le nom
de Roland, et combien tiez-vous d'hommes dans la diligence?

-- Attendez; je crois que nous tions... oui, c'est cela, nous
tions sept hommes et trois femmes.

-- Sept hommes, non compris le conducteur? rpta Roland.

-- Bien entendu.

-- Et,  sept hommes, vous vous tes laisss dvaliser par quatre
bandits? Je vous en fais mon compliment, messieurs.

-- Nous savions  qui nous avions affaire, rpondit le marchand de
vin, et nous n'avions garde de nous dfendre.

-- Comment! rpliqua le jeune homme,  qui vous aviez affaire?
mais vous aviez affaire, ce me semble,  des voleurs,  des
bandits!

-- Point du tout: ils s'taient nomms.

-- Ils s'taient nomms?

-- Ils avaient dit: Messieurs, il est inutile de vous dfendre;
mesdames, n'ayez pas peur; nous ne sommes pas des brigands, nous
sommes des _compagnons de Jhu_.

-- Oui, dit le jeune homme de la table d'hte, ils prviennent
pour qu'il n'y ait pas de mprise, c'est leur habitude.

-- Ah ! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jhu qui a
des compagnons si polis? Est-ce leur capitaine?

-- Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un
prtre scularis et qui paraissait, lui aussi, non seulement un
habitu de la table d'hte, mais encore un initi aux mystres de
l'honorable corporation dont on tait en train de discuter les
mrites, si vous tiez plus vers que vous ne paraissez ltre
dans la lecture des critures saintes, vous sauriez qu'il y a
quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jhu est mort,
et que, par consquent, il ne peut arrter,  l'heure qu'il est,
les diligences sur les grandes routes.

-- Monsieur l'abb, rpondit Roland qui avait reconnu l'homme
d'glise, comme, malgr le ton aigrelet avec lequel vous parlez,
vous paraissez fort instruit, permettez  un pauvre ignorant de
vous demander quelques dtails sur ce Jhu mort il y a eu deux
mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des
compagnons qui portent son nom.

-- Jhu! rpondit l'homme d'glise du mme ton vinaigr, tait un
roi d'Isral, sacr par lise, sous la condition de punir les
crimes de la maison d'Achab et de Jzabel, et de mettre  mort
tous les prtres de Baal.

-- Monsieur labb, rpliqua en riant le jeune homme, je vous
remercie de l'explication: je ne doute point qu'elle ne soit
exacte et surtout trs savante; seulement, je vous avoue qu'elle
ne m'apprend pas grand-chose.

-- Comment, citoyen, dit l'habitu de la table d'hte, vous ne
comprenez pas que Jhu, c'est Sa Majest Louis XVIII, sacr sous
la condition de punir les crimes de la Rvolution et de mettre 
mort les prtres de Baal, c'est--dire tous ceux qui ont pris une
part quelconque  cet abominable tat de choses que, depuis sept
ans, on appelle la Rpublique?

-- Oui-da! fit le jeune homme; si fait, je comprends. Mais, parmi
ceux que les compagnons de Jhu sont chargs de combattre,
comptez-vous les braves soldats qui ont repouss l'tranger des
frontires de France, et les illustres gnraux qui ont command
les armes du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie?

-- Mais sans doute, ceux-l les premiers et avant tout.

Les yeux du jeune homme lancrent un clair; sa narine se dilata,
ses lvres se serrrent: il se souleva sur sa chaise; mais son
compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que,
d'un seul regard, il lui imposait silence.

Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance,
prenant la parole pour la premire fois:

-- Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hte,
excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui
dirait de l'Amrique ou de l'Inde, qui ont quitt la France depuis
deux ans, qui ignorent compltement ce qui s'y passe, et qui sont
dsireux de s'instruire.

-- Mais, comment donc, rpondit celui auquel ces paroles taient
adresses, c'est trop juste, citoyen; interrogez et l'on vous
rpondra.

-- Eh bien, continua le jeune homme brun  l'oeil d'aigle, aux
cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je
sais ce que cest Jhu et dans quel but sa compagnie est
institue, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de
largent quils prennent.

-- Oh! mon Dieu, cest bien simple, citoyen; vous savez quil est
fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne?

-- Non, je ne le savais pas, rpondit le jeune homme brun d'un ton
qu'il essayait inutilement de rendre naf; j'arrive, comme je vous
l'ai dit, du bout du monde.

-- Comment! vous ne saviez pas cela? eh bien, dans six mois ce
sera un fait accompli.

-- Vraiment!

-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen.

Les deux jeunes gens  la tournure militaire changrent entre eux
un regard et un sourire, quoique le jeune blond part sous le
poids d'une vive impatience.

Leur interlocuteur continua:

-- Lyon est le quartier gnral de la conspiration, si toutefois
on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand
jour; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux.

-- Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse
qui n'tait point exempte de raillerie, disons gouvernement
provisoire.

-- Ce gouvernement provisoire a son tat-major et ses armes.

-- Bah! son tat-major, peut-tre... mais ses armes...

-- Ses armes, je le rpte.

-- O sont-elles?

-- Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne,
sous les ordres de M. de Chardon; une autre dans les montagnes du
Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet; enfin, une troisime qui
fonctionne, et mme assez agrablement  cette heure, dans la
Vende, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de
Cadoudal.

-- En vrit, citoyen, vous me rendez un vritable service en
m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons
compltements rsigns  lexil; je croyais la police faite de
manire quil nexistt ni comit provisoire royaliste dans les
grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je
croyais la Vende compltement pacifie par le gnral Hoche.

Le jeune homme auquel sadressait cette rponse clata de rire.

-- Mais do venez-vous? scria-t-il, do venez-vous?

-- Je vous lai dit, citoyen, du bout du monde.

-- On le voit.

Puis continuant:

-- Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas
riches; les migrs dont on a vendu les biens, sont ruins; il est
impossible dorganiser deux armes et den entretenir une
troisime sans argent. On tait embarrass; il ny avait que la
Rpublique qui pt solder ses ennemis: or, il ntait pas probable
quelle sy dcidt de gr  gr; alors, sans essayer avec elle
cette ngociation scabreuse, on jugea quil tait plus court de
lui prendre son argent que de le lui demander.

-- Ah! je comprends enfin.

-- C'est bien heureux.

-- Les _compagnons de Jhu _sont les intermdiaires entre la
Rpublique et la contre-rvolution, les percepteurs des gnraux
royalistes.

-- Oui; ce n'est plus un vol, c'est une opration militaire, un
fait d'armes comme un autre.

-- Justement, citoyen, vous y tes, et vous voil sur ce point,
maintenant, aussi savant que nous.

-- Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si
MM. les compagnons de Jhu -- remarquez que je n'en dis aucun mal
-- si MM. Les compagnons de Jhu nen veulent qu largent du
gouvernement...

--  l'argent du gouvernement, pas  d'autre; il est sans exemple
qu'ils aient dvalis un particulier.

-- Sans exemple?

-- Sans exemple.

-- Comment se fait-il alors que, hier, avec largent du
gouvernement, ils aient emport un group de deux cents louis qui
mappartenait?

-- Mon cher Monsieur, rpondit le jeune homme de la table dhte,
je vous ai dj dit quil y avait l quelque erreur, et quaussi
vrai que je mappelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera
rendu un jour ou lautre.

Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tte en homme
qui, malgr lassurance quon lui donne, conserve encore quelques
doutes.

Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble,
qui venait de rvler sa condition sociale en disant son nom,
avait veill la dlicatesse de ceux pour lesquels il se portait
garant, un cheval s'arrta  la porte, on entendit des pas dans le
corridor, la porte de la salle  manger s'ouvrit, et un homme
masqu et arm jusqu'aux dents parut sur le seuil.

-- Messieurs, dit-il au milieu du profond silence caus par son
apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nomm Jean Picot, qui
se trouvait hier dans la diligence qui a t arrte entre Lambesc
et Pont-Royal?

-- Oui, dit le marchand de vin tout tonn.

-- C'est vous? demanda l'homme masqu.

-- C'est moi.

-- Ne vous a-t-il rien t pris?

-- Si fait, il m'a t pris un group de deux cents louis que
j'avais confi au conducteur.

-- Et je dois mme dire, ajouta le jeune noble, qu' l'instant
mme monsieur en parlait et le regardait comme perdu.

-- Monsieur avait tort, dit l'inconnu masqu, nous faisons la
guerre au gouvernement et non aux particuliers; nous sommes des
partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis,
monsieur, et si pareille erreur arrivait  l'avenir, rclamez et
recommandez-vous du nom de Morgan.

 ces mots, l'homme masqu dposa un sac d'or  la droite du
marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table
d'hte et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres
dans la stupfaction dune pareille hardiesse.


II -- UN PROVERBE ITALIEN

Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer
eussent t les sentiments dominants, ils ne se manifestaient
point chez tous les assistants  un degr semblable. Les nuances
se gradurent selon le sexe, selon l'ge, selon le caractre, nous
dirons presque selon la position sociale des auditeurs.

Le marchand de vin, Jean Picot, principal intress dans
l'vnement qui venait de s'accomplir, reconnaissant ds la
premire vue,  son costume,  ses armes et  son masque, un des
hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, 
son apparition, t frapp de stupeur: puis, peu  peu,
reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mystrieux
bandit, il avait pass de la stupeur  la joie en traversant
toutes les nuances intermdiaires qui sparent ces deux
sentiments. Son sac d'or tait prs de lui et l'on et dit qu'il
n'osait y toucher: peut-tre craignait-il, au moment o il y
porterait la main, de le voir s'vanouir comme l'or que l'on croit
trouver en rve et qui disparat mme avant que l'on rouvre les
yeux, pendant cette priode de lucidit progressive qui spare le
sommeil profond du rveil complet.

Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifest,
ainsi que les autres voyageurs faisant partie du mme convoi, la
plus franche et la plus complte terreur. Plac  la gauche de
Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de
vin, il avait, dans l'esprance illusoire de maintenir une
distance honnte entre lui et le compagnon de Jhu, recul sa
chaise sur celle de sa femme, qui, cdant au mouvement, de
pression, avait essay de reculer la sienne  son tour. Mais,
comme la chaise qui venait ensuite tait celle du citoyen Alfred
de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes
sur lesquels il venait de manifester une si haute et si
avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait
trouv un obstacle dans l'immobilit de celle du jeune noble; de
sorte que, de mme qu'il arriva  Marengo, huit ou neuf mois plus
tard, lorsque le gnral en chef jugea qu'il tait temps de
reprendre l'offensive, le mouvement rtrograde s'tait arrt.

Quant  celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous
parlons -- son aspect, comme celui de l'abb qui avait donn
l'explication biblique touchant le roi d'Isral Jhu et la mission
qu'il avait reue d'lise, son aspect, disons-nous, avait t
celui d'un homme qui non seulement n'prouve aucune crainte, mais
qui s'attend mme  l'vnement qui arrive, si inattendu que soit
cet vnement. Il avait, le sourire sur les lvres, suivi du
regard l'homme masqu, et, si tous les convives n'eussent t si
proccups des deux acteurs principaux de la scne qui
s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque
imperceptible chang des yeux entre le bandit et le jeune noble,
signe qui,  linstant mme, s'tait reproduit entre le jeune
noble et l'abb.

De leur ct, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la
salle de la table d'hte et qui, comme nous l'avons dit, taient
assez isols  l'extrmit de la table, avaient conserv
l'attitude propre  leurs diffrents caractres. Le plus jeune des
deux avait instinctivement port la main  son ct, comme pour y
chercher une arme absente, et s'tait lev, comme m par un
ressort, pour s'lancer  la gorge de lhomme masqu, ce qui n'et
certes pas manqu d'arriver s'il et t seul; mais le plus g,
celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit
de lui donner des ordres, s'tait, comme il l'avait dj fait une
premire fois, content de le retenir vivement par son habit en
lui disant d'un ton impratif, presque dur mme:

-- Assis, Roland!

Et le jeune homme s'tait assis.

Mais celui de tous les convives qui tait demeur, en apparence du
moins, le plus impassible pendant toute la scne qui venait de
s'accomplir, tait un homme de trente-trois  trente-quatre ans,
blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de
grands yeux bleus, un teint clair, des lvres intelligentes et
fines, une taille leve, et un accent tranger qui indiquait un
homme n au sein de cette le dont le gouvernement nous faisait, 
cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par
les rares paroles qui lui taient chappes, il parlait, malgr
l'accent que nous avons signal, la langue franaise avec une rare
puret. Au premier mot qu'il avait prononc et dans lequel il
avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus g des deux
voyageurs avait tressailli, et, se retournant du ct de son
compagnon, habitu  lire la pense dans son regard, il avait
sembl lui demander comment un Anglais se trouvait en France au
moment o la guerre acharne que se faisaient les deux nations
exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Franais
de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible 
Roland, car celui-ci avait rpondu d'un mouvement des yeux et d'un
geste des paules qui signifiaient: Cela me parat tout aussi
extraordinaire qu' vous; mais, si vous ne trouvez pas
l'explication d'un pareil problme, vous, le mathmaticien par
excellence, ne me la demandez pas  moi.

Ce qui tait rest de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des
deux jeunes gens, c'est que l'homme blond,  l'accent anglo-saxon,
tait le voyageur dont la calche confortable attendait tout
attele  la porte de l'htel, et que ce voyageur tait de Londres
ou, tout au moins, de quelqu'un des comts ou duchs de la Grande-
Bretagne.

Quant aux paroles qu'il avait prononces, nous avons dit qu'elles
taient rares, si rares qu'en ralit c'taient plutt des
exclamations que des paroles; seulement,  chaque explication qui
avait t demande sur l'tat de la France, l'Anglais avait
ostensiblement tir un calepin de sa poche, et, en priant soit le
marchand de vin, soit l'abb, soit le jeune noble, de rpter
l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance
pareille  la courtoisie qui prsidait  la demande -- il avait
pris en note ce qui avait t dit de plus important, de plus
extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la
diligence, l'tat de la Vende et les compagnons de Jhu,
remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur
familire  nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans
la poche de ct de sa redingote son calepin enrichi d'une note
nouvelle.

Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un dnouement inattendu,
il s'tait cri de satisfaction  l'aspect de l'homme masqu,
avait cout de toutes ses oreilles, avait regard de tous ses
yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se ft
referme derrire lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa
poche

-- Oh! monsieur, avait-il dit  son voisin, qui n'tait autre que
l'abb, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me
rpter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici?

Il s'tait mis  crire aussitt, et, la mmoire de l'abb
s'associant  la sienne, il avait eu la satisfaction de
transcrire, dans toute son intgrit, la phrase du compagnon de
Jhu au citoyen Jean Picot.

Puis, cette phrase transcrite, il s'tait cri avec un accent qui
ajoutait un trange cachet d'originalit  ses paroles

-- Oh! ce n'est qu'en France, en vrit, qu'il arrive de pareilles
choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis
enchant, messieurs, de voyager en France et de connatre les
Franais.

Et la dernire phrase avait t dite avec tant de courtoisie qu'il
ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche
srieuse, qu' remercier celui qui l'avait prononce, ft-il le
descendant des vainqueurs de Crcy, de Poitiers et d'Azincourt.

Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui rpondit  cette
politesse avec le ton d'insouciante causticit qui paraissait lui
tre naturel.

-- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis
milord, car je prsume que vous tes Anglais.

-- Oui, monsieur, rpondit le gentleman, j'ai cet honneur.

-- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je
suis enchant de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu.
Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins,
Roger Ducos, Sieys et Barras, pour assister  une pareille
drlerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu
d'une ville de trente mille mes, en plein jour, un voleur de
grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et
un sabre  la ceinture, rapporter  un honnte ngociant qui se
dsesprait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui
avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est pass  une
table d'hte o taient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et
que ce bandit modle s'est retir sans que pas une des vingt ou
vingt-cinq personnes prsentes lui ait saut  la gorge; j'offre
de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura
l'audace de raconter l'anecdote.

Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, clata de rire,
mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le
regarda avec tonnement, tandis que, de son ct, son compagnon
avait les yeux figs sur lui avec une inquitude presque
paternelle.

-- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les
autres, paraissait impressionn de cette trange modulation, plus
triste, ou plutt plus douloureuse que gaie, et dont, avant de
rpondre, il avait laiss teindre jusqu'au dernier frmissement;
monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que
vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin.

-- Bah? franchement, qu'est-ce donc?

-- C'est, selon toute probabilit, un jeune homme d'aussi bonne
famille que vous et moi.

-- Le comte de Horn, que le rgent fit rouer en place de Grve,
tait aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est
que toute la noblesse de Paris envoya des voitures  son
excution.

-- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassin un
juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'tait point en
mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de
Jhu ait touch  un cheveu de la tte d'un enfant.

-- Eh bien! soit; admettons que linstitution soit fonde au point
de vue philanthropique, pour rtablir la balance entre les
fortunes, redresser les caprices du hasard, rformer les abus de
la socit; pour tre un voleur  la faon de Karl Moor, votre ami
Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnte
citoyen?

-- Oui, dit l'Anglais.

-- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur.

Le citoyen Alfred de Barjols devint trs ple.

-- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, rpondit le jeune
aristocrate, et, s'il l'tait, je me ferais honneur de son amiti.

-- Sans doute, rpondit Roland en clatant de rire; comme dit
M. de Voltaire: _L'amiti d'un grand homme est un bienfait des
dieux._

-- Roland, Roland! lui dit  voix basse son compagnon.

-- Oh! gnral, rpondit celui-ci laissant,  dessein peut-tre,
chapper le titre qui tait d  son compagnon, laissez-moi, par
grce, continuer avec monsieur une discussion qui m'intresse au
plus haut degr.

Celui-ci haussa les paules.

-- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une trange
persistance, j'ai besoin d'tre difi: il y a deux ans que j'ai
quitt la France, et, depuis mon dpart, tant de choses ont
chang, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir
chang aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle
aujourd'hui en France, arrter les diligences et prendre l'argent
qu'elles renferment?

-- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme dcid 
soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la
guerre; et voil votre compagnon, que vous avez appel gnral
tout  l'heure, qui, en sa qualit de militaire, vous dira qu'
part le plaisir de tuer et d'tre tu, les gnraux de tout temps
n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan.

-- Comment! s'cria le jeune homme, dont les yeux lancrent un
clair, vous osez comparer?...

-- Laissez monsieur dvelopper sa thorie, Roland, dit le voyageur
brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon,
qui semblaient s'tre dilats pour jeter leurs flammes, se
voilrent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce
qui se passait dans son coeur.

-- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccad, vous voyez bien
qu' votre tour vous commencez  prendre intrt  la discussion.

Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris  partie:

-- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le gnral le permet.

Le jeune noble rougit d'une faon aussi visible qu'il venait de
plir un instant auparavant et, les dents serres, les coudes sur
la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que
possible de son adversaire, avec un accent provenal qui devenait
de plus en plus prononc  mesure que la discussion devenait plus
intense:

-- Puisque _le gnral le permet, _reprit-il en appuyant sur ces
deux mots _le gnral, _j'aurai l'honneur de lui dire, et  vous,
citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans
Plutarque, qu'au moment o Alexandre partit pour l'Inde, il
n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque
chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que
ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son
arme, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure,
conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'gypte, btit Alexandrie, pntra
jusqu'en Libye, se fit dclarer fils de Jupiter par l'oracle
d'Ammon, pntra jusqu' lHyphase, et, comme ses soldats
refusaient de le suivre plus loin, revint  Babylone pour y
surpasser en luxe, en dbauches et en mollesse, les plus luxueux,
les plus dbauchs et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce
de Macdoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi
Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grce, faisait
honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas:
Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu
d'arrter les diligences sur les grandes routes, il pillait les
villes, mettait les rois  ranon, levait des contributions sur
les pays conquis. Passons  Annibal. Vous savez comment il est
parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas mme les dix-huit
ou vingt talents de son prdcesseur Alexandre; mais, comme il lui
fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et
contre la foi des traits, la ville de Sagonte; ds lors il fut
riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce
n'est plus du Plutarque, c'est du Cornlius Npos. Je vous tiens
quitte de sa descente des Pyrnes, de sa monte des Alpes, des
trois batailles qu'il a gagnes en s'emparant chaque fois des
trsors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a
passs dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son arme payaient
pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui taient
brouills avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre
nourrissait la guerre, systme Morgan, citoyen. Passons  Csar.
Ah! Csar, c'est autre chose. Il part de lEspagne avec quelque
chose comme trente millions de dettes, revient  peu prs au pair,
part pour la Gaule, reste dix ans chez nos anctres; pendant ces
dix ans, il envoie plus de cent millions  Rome, repasse les
Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les
portes du temple de Saturne, o est le trsor, y prend pour ses
besoins particuliers, et non pas pour la rpublique, trois mille
livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses cranciers,
vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite
maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces
par chaque tte de citoyen, dix ou douze millions  Calpurnie et
trente ou quarante millions  Octave; systme Morgan toujours, 
l'exception que Morgan, j'en suis sr, mourra sans avoir touch
pour son compte ni  l'argent des Gaulois, ni  l'or du Capitole.
Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au gnral
_Buonapart_...

Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les
ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que
Bonaparte avait retranch de son nom, et sur l'e dont il avait
enlev l'accent aigu.

Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un
mouvement comme pour s'lancer en avant; mais son compagnon
l'arrta.

-- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sr que le
citoyen Barjols ne dira pas que le gnral _Buonapart_, comme il
l'appelle, est un voleur.

-- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien
qui le dit pour moi.

-- Voyons le proverbe? demanda le gnral se substituant  son
compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil
limpide, calme et profond.

-- Le voici dans toute sa simplicit: _Francesi non sono tutti
ladroni, ma buona, parte. _Ce qui veut dire: Tous les Franais
ne sont pas des voleurs, mais...

-- Une bonne partie? dit Roland.

-- Oui, mais _Buonapart_, rpondit Alfred de Barjols.

 peine l'insolente parole tait-elle sortie de la bouche du jeune
aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'tait
chappe de ses mains et l'allait frapper en plein visage.

Les femmes jetrent un cri, les hommes se levrent.

Roland clata de ce rire nerveux qui lui tait habituel et retomba
sur sa chaise.

Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coult
de son sourcil sur sa joue.

En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule
habituelle:

-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture!

Les voyageurs, presss de s'loigner du thtre de la rixe 
laquelle ils venaient d'assister, se prcipitrent vers la porte.

-- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols  Roland, vous n'tes
pas de la diligence, j'espre?

-- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez
tranquille, je ne pars pas.

-- Ni moi, dit l'Anglais; dtelez les chevaux, je reste.

-- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel
Roland avait donn le titre de gnral; tu sais qu'il le faut, mon
ami, et que ma prsence est absolument ncessaire l-bas. Mais je
te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais
faire autrement...

Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une motion dont son
timbre, ordinairement ferme et mtallique, ne paraissait pas
susceptible.

Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on et
dit que cette nature de lutte s'panouissait  l'approche du
danger qu'il n'avait peut-tre pas fait natre, mais que du moins
il n'avait point cherch  viter.

-- Bon! gnral, dit-il, nous devions nous quitter  Lyon, puisque
vous avez eu la bont de m'accorder un cong d'un mois pour aller
 Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins
que nous faisons ensemble, voil tout. Je vous retrouverai 
Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme
dvou et qui ne boude pas, songez  moi.

-- Sois tranquille, Roland, fit le gnral.

Puis, regardant attentivement les deux adversaires:

-- Avant tout, Roland, dit-il  son compagnon avec un
indfinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si
la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce
jeune homme,  tout prendre, est un homme de coeur, et je veux
avoir un jour pour moi tous les gens de coeur.

-- On fera de son mieux, gnral, soyez tranquille.

En ce moment, lhte parut sur le seuil de la porte.

-- La chaise de poste pour Paris est attele, dit-il.

Le gnral prit son chapeau et sa canne dposs sur une chaise;
mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tte, pour que
l'on vt bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon.

Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition  sa sortie.
D'ailleurs, il tait facile de voir que son adversaire tait
plutt de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les
vitent.
Celui-ci accompagna le gnral jusqu' la voiture, o le gnral
monta.

-- C'est gal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros
coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir
de tmoin.

-- Bon! ne vous inquitez point de cela, gnral; on ne manque
jamais de tmoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de
savoir comment un homme en tue un autre.

-- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je
te dis au revoir!

-- Oui, mon cher gnral, rpondit le jeune homme d'une voix
presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie.

-- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitt l'affaire
termine, ou de me faire crire par quelqu'un, si tu ne pouvais
m'crire toi-mme.

-- Oh! n'ayez crainte, gnral; avant quatre jours, vous aurez une
lettre de moi, rpondit Roland.

Puis, avec un accent de profonde amertume:

-- Ne vous tes-vous pas aperu, dit-il, qu'il y a sur moi une
fatalit qui ne veut pas que je meure?

-- Roland! fit le gnral d'un ton svre, encore!

-- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tte, et en
donnant  ses traits l'apparence d'une insouciante gaiet, qui
devait tre l'expression habituelle de son visage avant que lui
ft arriv le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire
dsirer la mort.

-- Bien.  propos, tche de savoir une chose.

-- Laquelle, gnral?

-- C'est comment il se fait qu'au moment o nous sommes en guerre
avec l'Angleterre, un Anglais se promne en France, aussi libre et
aussi tranquille que s'il tait chez lui.

-- Bon: je le saurai.

-- Comment cela?

-- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le
saurai, duss-je le lui demander,  lui.

-- Mauvaise tte! ne va pas te faire une autre affaire de ce ct-
l.

-- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un
duel, ce serait un combat.

-- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi.

Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionne au
cou de celui qui venait de lui donner cette permission.

-- Oh! gnral! s'cria-t-il, que je serais heureux... si je
n'tais pas si malheureux!

Le gnral le regarda avec une affection profonde.

-- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit-
il.

Roland clata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois dj,
s'tait fait jour entre ses lvres.

-- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop.

Le gnral le regarda comme il et regard un fou.

-- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont.

-- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent tre.

-- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des nigmes, Roland.

-- Ah! si vous devinez celle-l, gnral, je vous salue roi de
Thbes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos
minutes est prcieuse et que je vous retiens ici inutilement.

-- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris?

-- Trois, mes amitis  Bourrienne, mes respects  votre frre
Lucien, et mes plus tendres hommages  madame Bonaparte.

-- Il sera fait comme tu le dsires.

-- O vous retrouverai-je,  Paris?

--                           Dans ma maison de la rue de la
Victoire, et peut-tre...
--
-- Peut-tre...

-- Qui sait? peut-tre au Luxembourg!

Puis, se rejetant en arrire, comme s'il regrettait d'en avoir
tant dit, mme  celui qu'il regardait comme son meilleur ami:

-- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite
possible.

Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la
voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut
par la porte d'Oulle.


III -- L'ANGLAIS

Roland resta immobile  sa place, non seulement tant qu'il put
voir la voiture, mais encore longtemps aprs qu'elle eut disparu.

Puis, secouant la tte comme pour faire tomber de son front le
nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'htel et demanda une
chambre.

-- Conduisez monsieur au n 3, dit l'hte  une femme de chambre.

La femme de chambre prit une clef suspendue  une large tablette
de bois noir, sur laquelle taient rangs, sur deux lignes, des
numros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la
suivre.

-- Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le
jeune homme  l'hte, et si M. de Barjols s'informe o je suis,
donnez-lui le numro de ma chambre.

L'hte promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta
derrire la fille en sifflant la _Marseillaise_.

Cinq minutes aprs, il tait assis prs d'une table, ayant devant
lui le papier, la plume, l'encre demands, et s'apprtant 
crire.

Mais, au moment o il allait tracer la premire ligne, on frappa
trois coups  sa porte.

-- Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de
derrire le fauteuil dans lequel il tait assis, afin de faire
face au visiteur, qui, dans son apprciation, devait tre soit
M. de Barjols, soit un de ses amis.

La porte s'ouvrit d'un mouvement rgulier comme celui d'une
mcanique, et l'Anglais parut sur le seuil.

-- Ah! s'cria Roland, enchant de la visite au point de vue de la
recommandation que lui avait faite son gnral, c'est vous?

-- Oui, dit l'Anglais, c'est moi.

-- Soyez le bienvenu.

-- Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas
si je devais venir.

-- Pourquoi cela?

--  cause d'Aboukir.

Roland se mit  rire.

-- Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons
perdue, celle que nous avons gagne.

--  cause de celle que vous avez perdue.

-- Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le
champ de bataille; mais cela n'empche point quon ne se serre la
main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous rpte donc,
soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi
vous venez.

-- Merci; mais, avant tout, lisez ceci.

Et l'Anglais tira un papier de sa poche.

-- Qu'est-ce? demanda Roland.

-- Mon passeport.

-- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis
pas gendarme.

-- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-tre ne
les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis.

-- Vos services, monsieur?

-- Oui; mais lisez.

Au nom de la Rpublique franaise, le Directoire excutif invite
 laisser circuler librement, et  lui prter aide et protection
en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute ltendue du
territoire de la Rpublique.

Sign: FOUCH.

-- Et plus bas, voyez.

Je recommande tout particulirement  qui de droit sir John
Tanlay comme un philanthrope et un ami de la libert.

Sign: BARRAS.

-- Vous avez lu?

-- Oui, j'ai lu; aprs?...

-- Oh! aprs?... Mon pre, milord Tanlay, a rendu des services 
M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promne en
France, et je suis bien content de me promener en France; je
m'amuse beaucoup.

-- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez dj fait
l'honneur de nous dire cela  table.

-- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup
les Franais.

Roland s'inclina.

-- Et surtout le gnral Bonaparte, continua sir John.

-- Vous aimez beaucoup le gnral Bonaparte?

-- Je l'admire; c'est un grand, un trs grand homme.

-- Ah! pardieu! sir John, je suis fch qu'il n'entende pas un
Anglais dire cela de lui..

-- Oh! s'il tait l, je ne le dirais point.

-- Pourquoi?

-- Je ne voudrais pas qu'il crt que je dis cela pour lui faire
plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion.

-- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas o
l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport
ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la rserve.

-- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le mme flegme, quand
j'ai vu que vous preniez le parti du gnral Bonaparte, cela m'a
fait plaisir.

-- Vraiment?

-- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tte
affirmatif.

-- Tant mieux!

-- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette  la tte de
M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine.

-- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi?

-- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette
 la tte d'un autre gentleman.

-- Ah! milord, dit Roland en se levant et fronant le sourcil,
seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une leon?

-- Oh! non; je suis venu vous dire: vous tes embarrass peut-tre
de trouver un tmoin?

-- Ma foi, sir John, je vous lavouerai, et, au moment o vous
avez frapp  la porte, je m'interrogeais pour savoir  qui je
demanderais ce service.

-- Moi, si voulez, dit lAnglais, je serai votre tmoin.

-- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur!

-- Voil le service que je voulais rendre, moi,  vous!

Roland lui tendit la main.

-- Merci, dit-il.

L'Anglais s'inclina.

-- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon got, milord,
avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous tiez; il est
trop juste, du moment o je les accepte, que vous sachiez qui je
suis.

-- Oh! comme vous voudrez.

-- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du gnral
Bonaparte.

-- Aide de camp du gnral Bonaparte! je suis bien aise.

-- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement
peut-tre, la dfense de mon gnral.

-- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette...

-- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de
l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais  la main, je ne
savais qu'en faire, je l'ai jete  la tte de M. de Barjols; elle
est partie toute seule sans que je le voulusse.

-- Vous ne lui direz pas cela,  lui?

-- Oh! soyez tranquille; je vous le dis,  vous, pour mettre votre
conscience en repos.

-- Trs bien; alors, vous vous battrez?

-- Je suis rest pour cela, du moins.

-- Et  quoi vous battrez-vous?

-- Cela ne vous regarde pas, milord.

-- Comment, cela ne me regarde pas?

-- Non; M. de Barjols est l'insult, c'est  lui de choisir ses
armes.

-- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez?

-- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me
faites l'honneur d'tre mon tmoin.

-- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit,  quelle distance et
comment dsirez-vous vous battre?

-- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais
pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les
combattants ne se mlent de rien; c'est aux tmoins d'arranger les
choses; ce qu'ils font est toujours bien fait.

-- Alors ce que je ferai sera bien fait?

-- Parfaitement fait, milord.

L'Anglais s'inclina.

-- L'heure et le jour du combat?

-- Oh! cela, le plus tt possible; il y a deux ans que je n'ai vu
ma famille, et je vous avoue que je suis press d'embrasser tout
mon monde.

L'Anglais regarda Roland avec un certain tonnement; il parlait
avec tant d'assurance, qu'on et dit qu'il avait d'avance la
certitude de ne pas tre tu.

En ce moment, on frappa  la porte, et la voix de l'aubergiste
demanda:

-- Peut-on entrer?

Le jeune homme rpondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et
l'aubergiste entra effectivement, tenant  la main une carte qu'il
prsenta  son hte.

Le jeune homme prit la carte et lut:

Charles de Valensolle.

-- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hte.
-- Trs bien! fit Roland.

Puis, passant la carte  lAnglais:

-- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce
monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen...
M. de Valensolle est le tmoin de M. de Barjols, vous tes le
mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune
homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement,
tchez que ce soit srieux; je ne rcuserais ce que vous aurez
fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour
lautre.

-- Soyez tranquille, dit lAnglais, je ferai comme pour moi.

--  la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrt, remontez;
je ne bouge pas d'ici.

Sir John suivit laubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son
fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table.

Il prit sa plume et se mit  crire.

Lorsque sir John rentra, Roland, aprs avoir crit et cachet deux
lettres, mettait ladresse sur la troisime.

Il fit signe de la main  l'Anglais d'attendre qu'il et fini afin
de pouvoir lui donner toute son attention.

Il acheva ladresse, cacheta la lettre, et se retourna.

-- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il rgl?

-- Oui, dit lAnglais, et a a t chose facile, vous avez affaire
 un vrai gentleman.

-- Tant mieux! fit Roland.

Et il attendit.

-- Vous vous battez dans deux heures  la fontaine de Vaucluse --
un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre,
chacun tirant  sa volont et pouvant continuer de marcher aprs
le feu de son adversaire.

-- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voil qui est tout 
fait bien. C'est vous qui avez rgl cela?

-- Moi et le tmoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renonc
 tous ses privilges d'insult.

-- S'est-on occup des armes?

-- J'ai offert mes pistolets; ils ont t accepts, sur ma parole
d'honneur qu'ils taient aussi inconnus  vous qu' M. de Barjols;
ce sont d'excellentes armes avec lesquelles,  vingt pas, je coupe
une balle sur la lame d'un couteau.

-- Peste! vous tirez bien,  ce qu'il parat, milord?

-- Oui; je suis,  ce que l'on dit, le meilleur tireur de
lAngleterre.

-- C'est bon  savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John,
je vous chercherai querelle.

-- Oh! ne cherchez jamais une querelle  moi, dit l'Anglais, cela
me ferait trop grand-peine d'tre oblig de me battre avec vous.

-- On tchera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi,
c'est dans deux heures.

-- Oui; vous m'avez dit que vous tiez press.

-- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici  l'endroit charmant?

-- D'ici  Vaucluse?

-- Oui.

-- Quatre lieues.

-- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps
 perdre; dbarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour
n'avoir plus que le plaisir.

L'Anglais regarda le jeune homme avec tonnement.

Roland ne parut faire aucune attention  ce regard.

-- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma
mre; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le
citoyen Bonaparte, mon gnral. Si je suis tu, vous les mettrez
purement et simplement  la poste. Est-ce trop de peine?

-- Si ce malheur arrive, je porterai moi-mme les lettres, dit
l'Anglais. O demeurent madame votre mre et mademoiselle votre
soeur? demanda celui-ci.
--  Bourg, chef-lieu du dpartement de l'Ain.

-- C'est tout prs d'ici, rpondit l'Anglais. Quant au gnral
Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en gypte; je serais extrmement
satisfait de voir le gnral Bonaparte.

-- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter
la lettre vous-mme, vous n'aurez pas une si longue course 
faire: dans trois jours, le gnral Bonaparte sera  Paris.

-- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre tonnement, vous
croyez?

-- J'en suis sr, rpondit Roland.

-- C'est, en vrit, un homme fort extraordinaire, que le gnral
Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre
recommandation  me faire, monsieur de Montrevel?

-- Une seule, milord.

-- Oh! plusieurs si vous voulez.

-- Non, merci, une seule, mais trs importante.

-- Dites.

-- Si je suis tu... mais je doute que j'aie cette chance...

Sir John regarda Roland avec cet oeil tonn qu'il avait dj deux
ou trois fois arrt sur lui.

-- Si je suis tu, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut
bien tout prvoir...

-- Oui, si vous tes tu, j'entends.

-- coutez bien ceci, milord, car je tiens expressment en ce cas,
 ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le
dire.

-- Cela se passera comme vous le direz, rpliqua sir John; je suis
un homme fort exact.

-- Eh bien donc, si je suis tu, insista Roland en posant et en
appuyant la main sur l'paule de son tmoin, comme pour mieux
imprimer dans sa mmoire la recommandation qu'il allait lui faire,
vous mettrez mon corps comme il sera, tout habill, sans permettre
que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez
souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une
bire de chne, que vous ferez galement clouer devant vous.
Enfin, vous expdierez le tout  ma mre,  moins que vous
n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhne, ce que je laisse
absolument  votre choix, pourvu qu'il y soit jet.

-- Il ne me cotera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque
je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi.

--Allons, dcidment, milord, dit Roland riant aux clats de son
rire trange, vous tes un homme charmant, et c'est la Providence
en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord,
en route!

Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John
tait situe sur le mme palier. Roland attendit que l'Anglais
rentrt chez lui pour prendre ses armes.

Il en sortit aprs quelques secondes, tenant  la main une bote
de pistolets.

-- Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous 
Vaucluse?  cheval ou en voiture?

-- En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode
beaucoup plus si l'on tait bless: la mienne attend en bas.

-- Je croyais que vous aviez fait dteler?

-- J'en avais donn l'ordre, mais j'ai fait courir aprs le
postillon pour lui donner contre-ordre.

On descendit l'escalier.

-- Tom! Tom! dit sir John en arrivant  la porte, o l'attendait
un domestique dans la svre livre d'un groom anglais, chargez-
vous de cette bote.
_ _
_-- I am going with, mylord _?_ _demanda_ _le domestique?

-- _Yes_! rpondit sir John.

Puis, montrant  Roland le marchepied de la calche qu'abaissait
son domestique.

-- Venez, monsieur de Montrevel, dit-il.

Roland monta dans la calche et s'y tendit voluptueusement.

-- En vrit, dit-il, il n'y a dcidment que vous autres Anglais
pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la vtre comme
dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bires avant
de vous y coucher.

-- Oui, c'est un fait, rpondit John, le peuple anglais, il entend
trs bien le confortable; mais le peuple franais, il est un
peuple plus curieux et plus amusant...

-- Postillon,  Vaucluse.


IV -- LE DUEL

La route n'est praticable que d'Avignon  l'Isle. On fit les trois
lieues qui sparent l'Isle d'Avignon en une heure.

Pendant cette heure, Roland, comme s'il et pris  tche de faire
paratre le temps court  son compagnon de voyage, fut verveux et
plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa
gaiet redoublait. Quiconque n'et pas su la cause du voyage ne se
ft jamais dout que ce jeune homme, au babil intarissable et au
rire incessant, ft sous la menace d'un danger mortel.

Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On
s'informa; Roland et sir John taient les premiers arrivs.

Ils s'engagrent dans le chemin qui conduit  la fontaine.

-- Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel cho ici.

Il y jeta un ou deux cris auxquels l'cho rpondit avec une
complaisance parfaite.

-- Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un cho merveilleux.
Je ne connais que celui de la Seinonnetta,  Milan, qui lui soit
comparable. Attendez, milord.

Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient  la fois une
voix admirable et une mthode excellente,  chanter une tyrolienne
qui semblait un dfi port, par la musique rvolte, au gosier
humain.

Sir John regardait et coutait Roland avec un tonnement qu'il ne
se donnait plus la peine de dissimuler.
Lorsque la dernire note se fut teinte dans la cavit de la
montagne:

-- Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen.

Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais,
voyant que sir John n'allait pas plus loin:

-- Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il.

-- Vous tes trop bruyamment gai pour n'tre pas profondment
triste.

-- Oui, et cette anomalie vous tonne?

-- Rien ne m'tonne, chaque chose a sa raison d'tre.

-- C'est juste; le tout est d'tre dans le secret de la chose. Eh
bien, je vais vous y mettre.

-- Oh! je ne vous y force aucunement.

-- Vous tes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous
ferait plaisir d'tre fix  mon endroit.

-- Par intrt pour vous, oui.

-- Eh bien, milord, voici le mot de l'nigme, et je vais vous
dire,  vous, ce que je n'ai encore dit  personne. Tel que vous
me voyez, et avec les apparences d'une sant excellente, je suis
atteint d'un anvrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont
 tout moment des spasmes, des faiblesses, des vanouissements qui
feraient honte  une femme. Je passe ma vie  prendre des
prcautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prvenu que
je dois m'attendre  disparatre de ce monde d'un moment 
l'autre, l'artre attaque pouvant se rompre dans ma poitrine au
moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un
militaire! Vous comprenez que, du moment o j'ai t clair sur
ma situation, j'ai dcid que je me ferais tuer avec le plus
d'clat possible. Je me suis mis incontinent  l'oeuvre. Un autre
plus chanceux aurait russi dj cent fois; mais moi, ah bien,
oui, je suis ensorcel: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on
dirait que les sabres ont peur de s'brcher sur ma peau. Je ne
manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'aprs ce qui
s'est pass  table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce
pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages 
mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera  quinze
pas,  dix pas,  cinq pas,  bout portant sur moi, et il me
manquera, ou son pistolet brlera l'amorce sans partir; et tout
cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je
crve un beau jour au moment o je m'y attendrai le moins, en
tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire.

En effet, par la mme route qu'avaient suivie Roland et sir John 
travers les sinuosits du terrain et les asprits du rocher, on
voyait apparatre la partie suprieure du corps de trois
personnages qui allaient grandissant  mesure qu'ils approchaient.

Roland les compta.

-- Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux.

-- Ah! j'avais oubli, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans
votre intrt que dans le sien, a demand d'amener un chirurgien
de ses amis.

-- Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en fronant
le sourcil.

-- Mais pour le cas o l'un de vous serait bless; une saigne,
dans certaines circonstances, peut sauver la vie  un homme.

-- Sir John, fit Roland avec une expression presque froce, je ne
comprends pas toutes ces dlicatesses en matire de duel. Quand on
se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes
sortes de politesses, comme vos anctres et les miens s'en sont
fait  Fontenoy, trs bien; mais, une fois que les pes sont hors
du fourreau ou les pistolets chargs, il faut que la vie d'un
homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur
que l'on a perdus. Moi, sur votre parole dhonneur, sir John, je
vous demande une chose: c'est que bless ou tu, vivant ou mort,
le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas.

-- Mais cependant, monsieur Roland...

-- Oh! c'est  prendre ou  laisser. Votre parole d'honneur,
milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas.

L'Anglais regarda le jeune homme avec tonnement: son visage tait
devenu livide, ses membres taient agits d'un tremblement qui
ressemblait  de la terreur.

Sans rien comprendre  cette impression inexplicable, sir John
donna sa parole.

--  la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets
de cette charmante maladie: toujours je suis prt  me trouver mal
 lide dune trousse droule,  la vue d'un bistouri ou d'une
lancette. J'ai d devenir trs ple, n'est-ce pas?

-- J'ai cru un instant que vous alliez vous vanouir.

Roland clata de rire.

-- Ah! la belle affaire que cela et fait, dit-il, nos adversaires
arrivant et vous trouvant occup  me faire respirer des sels
comme  une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils
auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils
auraient dit que j'avais peur.
Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'taient avancs et
se trouvaient  porte de la voix, de sorte que sir John n'eut pas
mme le temps de rpondre  Roland.

Ils salurent en arrivant. Roland, le sourire sur les lvres, ses
belles dents  fleur de lvres, rpondit  leur salut.

Sir John s'approcha de son oreille.

-- Vous tes encore un peu ple, dit-il; allez faire un tour
jusqu' la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps.

-- Ah! c'est une ide, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de
voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrne de Ptrarque.
Vous connaissez son sonnet?

_Chiare, fresche e dolci acque_
_Ove le belle membra_
_Pose colei, che sofa a me par donna._

-- Et cette occasion-ci passe, je n'en retrouverais peut-tre pas
une pareille. De quel ct est-elle, votre fontaine?

-- Vous en tes  trente pas; suivez le chemin, vous allez la
trouver au dtour de la route, au pied de cet norme rocher dont
vous voyez le fate.

-- Milord, dit Roland, vous tes le meilleur cicrone que je
connaisse; merci.

Et, faisant  son tmoin un signe amical de la main, il s'loigna
dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la
charmante villanelle de Philippe Desportes:

_Rosette, pour un peu dabsence,_
_Votre coeur vous avez chang._
_Et, moi sachant cette inconstance,_
_Le mien autre part jai rang._
_Jamais plus beaut si lgre_
_Sur moi tant de pouvoir naura;_
_Nous verrons, volage bergre,_
_Qui premier sen repentira._

Sir John se retourna aux modulations de cette voix  la fois
frache et tendre, et qui, dans les notes leves, avait quelque
chose de la voix d'une femme; son esprit mthodique et froid ne
comprenait rien  cette nature saccade et nerveuse, sinon qu'il
avait sous les yeux une des plus tonnantes organisations que l'on
pt rencontrer.

Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu
 l'cart.

Sir John portait  la main sa bote de pistolets; il la posa sur
un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite
clef qui semblait travaille par un orfvre, et non par un
serrurier, et ouvrit la bote.
Les armes taient magnifiques, quoique d'une grande simplicit;
elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-pre de celui qui
aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres.
Il les donna  examiner au tmoin de M. de Barjols, qui en fit
jouer les ressorts et poussa la gchette d'arrire en avant, pour
voir s'ils taient  double dtente.

Ils taient  dtente simple.

M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha mme
pas.

-- Notre adversaire ne connat point vos armes? demanda
M. de Valensolle.

-- Il ne les a mme pas vues, rpondit sir John, je vous en donne
ma parole d'honneur.

-- Oh! fit M. de Valensolle, une simple dngation suffisait.

On rgla une seconde fois, afin qu'il n'y et point de malentendu,
les conditions du combat dj arrtes; puis, ces conditions
rgles, afin de perdre le moins de temps possible en prparatifs
inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout chargs dans
la bote, on confia la bote au chirurgien, et sir John, la clef
de sa bote dans sa poche alla chercher Roland.

Il le trouva causant avec un petit ptre qui faisait patre trois
chvres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant
des cailloux dans le bassin.

Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout tait prt; mais
lui, sans donner  lAnglais le temps de parler:

-- Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une
vritable lgende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on
ne connat pas le fond, s'tend  plus de deux ou trois lieues
sous la montagne, et sert de demeure  une fe, moiti femme,
moiti serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l't,
glisse  la surface de leau, appelant les ptres de la montagne
et ne leur montrant, bien entendu, que sa tte aux longs cheveux,
ses paules nues et ses beaux bras; mais les imbciles se laissent
prendre  ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe
de venir  eux, tandis que, de son ct, la fe leur fait signe de
venir  elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne
regardant pas  leurs pieds; tout  coup la terre leur manque, la
fe tend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le
lendemain, reparat seule. Qui diable a pu faire  ces idiots de
bergers le mme conte que Virgile racontait en si beaux vers 
Auguste et  Mcne?

Il demeura pensif un instant, et les yeux fixs sur cette eau
azure et profonde; puis, se retournant vers sir John:

-- On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu
aprs avoir plong dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce
serait peut-tre plus sr que la balle de M. de Barjols. Au fait,
ce sera toujours une dernire ressource; en attendant, essayons de
la balle. Allons, milord, allons.

Et, prenant par dessous le bras l'Anglais merveill de cette
mobilit d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient.

Eux, pendant ce temps, s'taient occups de chercher un endroit
convenable et l'avaient trouv.

C'tait un petit plateau, accroch en quelque sorte  la rampe
escarpe de la montagne, expos au soleil couchant et portant une
espce de chteau en ruine, qui servait d'asile aux ptres surpris
par le mistral.
Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une
vingtaine de pas de large, lequel avait d tre autrefois la
plate-forme du chteau, allait tre le thtre du drame qui
approchait de son dnouement.

-- Nous voici, messieurs, dit sir John.

-- Nous sommes prts, messieurs, dit M. de Valensolle.

-- Que les adversaires veuillent bien couter les conditions du
combat, dit sir John.

Puis, s'adressant  M. de Valensolle:

-- Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous tes Franais et moi
tranger; vous les expliquerez plus clairement que moi.

-- Vous tes de ces trangers, milord, qui montreraient la langue
 de pauvres Provenaux comme nous; mais, puisque vous avez la
courtoisie de me cder la parole, j'obirai  votre invitation.

Et il salua sir John, qui lui rendit son salut.

-- Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de tmoin 
M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera  quarante
pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera  sa
volont, et, bless ou non, aura la libert de marcher aprs le
feu de son adversaire.

Les deux combattants s'inclinrent en signe d'assentiment, et,
d'une mme voix, presque en mme temps, dirent:

-- Les armes!

Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la bote.

Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui prsenta tout
ouverte.

Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes  son adversaire;
mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix
d'une douceur presque fminine:

-- Aprs vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique
insult par moi, vous avez renonc  tous vos avantages; c'est
bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en
est un.

M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des
deux pistolets.

Sir John alla offrir l'autre  Roland, qui le prit, l'arma, et,
sans mme en tudier le mcanisme, le laissa pendre au bout de son
bras.
Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une
canne avait t plante au point de dpart.

-- Voulez-vous mesurer aprs moi, monsieur? demanda-t-il  sir
John.

-- Inutile, monsieur, rpondit celui-ci; nous nous en rapportons,
M. de Montrevel et moi, parfaitement  vous.

M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantime pas.

-- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez.

L'adversaire de Roland tait dj  son poste, chapeau et habit
bas.

Le chirurgien et les deux tmoins se tenaient  l'cart.

L'endroit avait t si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur
son ennemi dsavantage de terrain ni de soleil.

Roland jeta prs de lui son habit, son chapeau, et vint se placer
 quarante pas de M. de Barjols, en face de lui.

Tous deux, l'un  droite, l'autre  gauche, envoyrent un regard
sur le mme horizon.

L'aspect en tait en harmonie avec la terrible solennit de la
scne qui allait s'accomplir.

Rien  voir  la droite de Roland, ni  la gauche de
M. de Barjols; c'tait la montagne descendant vers eux avec la
pente rapide et leve d'un toit gigantesque.

Mais du ct oppos, c'est--dire  la droite de M. de Barjols et
 la gauche de Roland, c'tait tout autre chose.

L'horizon tait infini.

Au premier plan, c'tait cette plaine aux terrains rougetres
troue de tous cts par des points de roches, et pareille  un
cimetire de Titans dont les os perceraient la terre.

Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant,
c'tait Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais
gigantesque, qui, pareil  un lion accroupi, semble tenir la ville
haletante sous sa griffe.
Au-del d'Avignon, une lime lumineuse comme une rivire d'or fondu
dnonait le Rhne.

Enfin, de l'autre ct du Rhne, se levait, comme une lime d'azur
fonc, la chane de collines qui sparent Avignon de Nmes et
d'Uzs.

Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes
regardait probablement pour la dernire fois, s'enfonait
lentement et majestueusement dans un ocan d'or et de pourpre.

Au reste, ces deux hommes formaient un contraste trange.

L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basan, ses membres
grles, son oeil sombre, tait le type de cette race mridionale
qui compte parmi ses anctres des Grecs, des Romains, des Arabes
et des Espagnols.

L'autre, avec son teint ros, ses cheveux blonds, ses grands yeux
azurs, ses mains poteles comme celles d'une femme, tait le type
de cette race des pays temprs, qui compte les Gaulois, les
Germains et les Normands parmi ses aeux.

Si l'on voulait grandir la situation, il tait facile d'en arriver
 croire que c'tait quelque chose de plus qu'un combat singulier
entre deux hommes.

On pouvait croire que c'tait le duel d'un peuple contre un autre
peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord.

taient-ce les ides que nous venons d'exprimer qui occupaient
l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une mlancolique
rverie?

Ce n'est point probable.

Le fait est qu'un moment il sembla oublier tmoins, duel,
adversaire, abm qu'il tait dans la contemplation du splendide
spectacle.

La voix de M. de Barjols le tira de ce potique engourdissement.

-- Quand vous serez prt, monsieur, dit-il, je le suis.

Roland tressaillit.

-- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il
ne fallait pas vous proccuper de moi, je suis fort distrait; me
voici, monsieur.

Et, le sourire aux lvres, les cheveux soulevs par le vent du
soir, sans s'effacer, comme il et fait dans une promenade
ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes
les prcautions usites en pareil cas, Roland marcha droit sur
M. de Barjols.

La physionomie de sir John, malgr son impassibilit ordinaire,
trahissait une angoisse profonde.

La distance s'effaait rapidement entre les deux adversaires.

M. de Barjols s'arrta le premier, visa et fit feu, au moment o
Roland n'tait plus qu' dix pas de lui.

La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland,
mais ne l'atteignit pas.

Le jeune homme se retourna vers son tmoin.

-- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit?

-- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les tmoins.

M. de Barjols resta muet et immobile  la place o il avait fait
feu.

-- Pardon, messieurs, rpondit Roland; mais vous me permettrez, je
l'espre, d'tre juge du moment et de la faon dont je dois
riposter. Aprs avoir essuy le feu de M. de Barjols, j'ai  lui
dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant.

Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, ple mais calme:

-- Monsieur, lui dit-il, peut-tre ai-je t un peu vif dans notre
discussion de ce matin.

Et il attendit.

-- C'est  vous de tirer, monsieur, rpondit M. de Barjols.

-- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous
allez comprendre la cause de cette vivacit et l'excuser peut-
tre. Je suis militaire et aide de camp du gnral Bonaparte.

-- Tirez, monsieur, rpta le jeune noble.

-- Dites une simple parole de rtractation, monsieur, reprit le
jeune officier; dites que la rputation d'honneur et de
dlicatesse du gnral Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe
italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui
porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi,
et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur,
vous tes un brave.
-- Je ne rendrai hommage  cette rputation d'honneur et de
dlicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre gnrai
en chef se servira de l'influence que lui a donne son gnie sur
les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est--
dire pour rendre le trne  son souverain lgitime.

-- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un
gnral rpublicain.

-- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, rpondit le jeune noble;
tirez, monsieur, tirez.

Puis, comme Roland ne se htait pas d'obir  linjonction:

-- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied.

Roland,  ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer
en l'air.

Alors, avec une vivacit de parole et de geste qui ne lui permit
pas de laccomplir:

-- Ah! s'cria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grce!
ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier.

-- Sur mon honneur! s'cria Roland devenant aussi ple que si tout
son sang l'abandonnait, voici la premire fois que j'en fais
autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable!
et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort.

Et  l'instant mme, sans prendre la peine de viser, il abaissa
son arme et fit feu.

Alfred de Barjols porta la main  sa poitrine, oscilla en avant et
en arrire, fit un tour sur lui-mme et tomba la face contre
terre.

La balle de Roland lui avait travers le coeur.

Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit  Roland et
l'entrana vers l'endroit o il avait jet son habit et son
chapeau.

-- C'est le troisime, murmura Roland avec un soupir; mais vous
m'tes tmoin que celui-ci l'a voulu.

Et, rendant son pistolet tout fumant  sir John, il revtit son
habit et son chapeau.

Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet chapp 
la main de son ami et le rapportait avec la bote  sir John.

-- Eh bien demanda lAnglais en dsignant des yeux Alfred de
Barjols.

-- Il est mort, rpondit le tmoin.

-- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en
essuyant avec son mouchoir la sueur qui,  l'annonce de la mort de
son adversaire, lui avait subitement inond le visage.

-- Oui, monsieur, rpondit M. de Valensolle; seulement, laissez-
moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse.

Et, saluant Roland et son tmoin avec une exquise politesse, il
retourna prs du cadavre de son ami.

-- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous?

-- Je dis, rpliqua sir John avec une espce d'admiration force,
que vous tes de ces hommes  qui le divin Shakespeare fait dire
d'eux-mmes: Le danger et moi sommes deux lions ns le mme jour:
mais je suis l'an.


V -- ROLAND

Le retour fut muet et triste; on et dit qu'en voyant s'vanouir
ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaiet.

La catastrophe dont il venait d'tre l'auteur pouvait bien tre
pour quelque chose dans cette taciturnit; mais, htons-nous de le
dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa
dernire campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent 
enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire,
pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu
l'et si fort impressionn.

Il y avait donc une autre raison  cette tristesse; il fallait
donc que ce ft bien rellement celle que le jeune homme avait
confie  sir John. Ce n'tait donc pas le regret de la mort
d'autrui, c'tait le dsappointement de sa propre mort.

En rentrant  l'htel du Palais-Royal, sir John monta dans sa
chambre pour y dposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter
dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil  un remords; puis
il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois
lettres qu'il en avait reues.

Il le trouva tout pensif et accoud sur sa table.

Sans prononcer une parole, l'Anglais dposa les trois lettres
devant Roland.

Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui
tait destine  sa mre, la dcacheta et la lut.

 mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses
joues.

Sir John regardait avec tonnement cette nouvelle face sous
laquelle Roland lui apparaissait.

Il et cru tout possible  cette nature multiple, except de
verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux.

Puis, secouant la tte et sans faire le moins du monde attention 
la prsence de sir John, Roland murmura:

-- Pauvre mre! elle et bien pleur; peut-tre vaut-il mieux que
cela soit ainsi: des mres ne sont pas faites pour pleurer leurs
enfants!

Et, d'un mouvement machinal, il dchira la lettre crite  sa
mre, celle crite  sa soeur, et celle crite au gnral
Bonaparte.

Aprs quoi, il en brla avec soin tous les morceaux.

Alors, sonnant la fille de chambre:

-- Jusqu' quelle heure peut-on mettre les lettres  la poste?
demanda-t-il.

-- Jusqu' six heures et demie, rpondit celle-ci; vous n'avez
plus que quelques minutes.

-- Attendez, alors.

Il prit une plume et crivit:

Mon cher gnral,

Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous
conviendrez que cela a l'air d'une gageure.

Dvouement jusqu' la mort.

Votre paladin.

Puis il cacheta la lettre, crivit sur l'adresse: Au _gnral
Bonaparte, rue de la victoire,  Paris_, et la remit  la fille de
chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la
faire mettre  la poste.

Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui
tendit la main.

-- Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il,
un de ces services qui lient deux hommes pour l'ternit. Je suis
dj votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'tre le mien?

Sir John serra la main que lui prsentait Roland.

-- Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point
os vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez... je
l'accepte.

Et,  son tour, limpassible Anglais sentit s'amollir son coeur et
secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils.

Puis, regardant Roland:

-- Il est trs malheureux, dit-il, que vous soyez si press de
partir; j'eusse t heureux et satisfait de passer encore un jour
ou deux avec vous.

-- O alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontr?

-- Oh! moi, nulle part, je voyageais pour dsennuyer moi! J'ai le
malheur de m'ennuyer souvent.

-- De sorte que vous n'alliez nulle part?

-- J'allais partout.

-- C'est exactement la mme chose, dit le jeune officier en
souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose?

-- Oh! trs volontiers, si c'est possible.

-- Parfaitement possible: elle ne dpend que de vous.

-- Dites.

-- Vous deviez, si j'tais tu, me reconduire mort  ma mre, ou
me jeter dans le Rhne?

-- Je vous eusse reconduit mort  votre mre et pas jet dans le
Rhne.

-- Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant,
vous n'en serez que mieux reu.

-- Oh!

-- Nous resterons quinze jours  Bourg; c'est ma ville natale, une
des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos
compatriotes brillent surtout par l'originalit, peut-tre vous
amuserez-vous o les autres s'ennuient. Est-ce dit?

-- Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble
que c'est peu convenable de ma part.

-- Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, o l'tiquette
est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni
reine, et nous n'avons pas coup le cou  cette pauvre crature
qui sappelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majest
l'tiquette  sa place.

-- J'en ai bien envie, dit sir John.

-- Vous le verrez, ma mre est une excellente femme, d'ailleurs
fort distingue. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti,
elle doit en avoir dix-huit; elle tait jolie, elle doit tre
belle. Il n'y a pas jusqu' mon frre douard, un charmant gamin
de douze ans, qui vous fera partir des fuses dans les jambes et
qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours
passs, nous irons  Paris ensemble.

-- J'en viens, de Paris, fit l'Anglais.

-- Attendez donc, vous vouliez aller en gypte pour voir le
gnral Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici  Paris que d'ici au
Caire; je vous prsenterai  lui; prsent par moi, soyez
tranquille, vous serez bien reu. Puis vous parliez de Shakespeare
tout  l'heure.

-- Oh! oui, j'en parle toujours.

-- Cela prouve que vous aimez les comdies, les drames.
-- Je les aime beaucoup, c'est vrai.

-- Eh bien, le gnral Bonaparte est sur le point d'en faire
reprsenter un  sa faon, qui ne manquera pas d'intrt, je vous
en rponds.

-- Ainsi, dit sir John hsitant encore, je puis, sans tre
indiscret, accepter votre offre?

-- Je le crois bien, et vous ferez plaisir  tout le monde,  moi
surtout.

-- J'accepte, alors.

-- Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir?

-- Aussitt qu'il vous plaira. Ma calche tait attele quand vous
avez jet cette malheureuse assiette  la tte de Barjols; mais
comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis
content que vous la lui ayez jete; oui, trs content.

-- Voulez-vous que nous partions ce soir?

--  l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses
camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux
arrivs, nous partons.

Roland fit un signe d'assentiment.

Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il
venait de faire servir deux ctelettes et une volaille froide.

Roland prit la valise et descendit.
L'Anglais rintgra ses pistolets dans le coffre de sa voiture.

Tous deux mangrent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit
sans s'arrter, et, comme neuf heures sonnaient  l'glise des
Cordeliers, tous deux s'accommodrent dans la voiture et
quittrent Avignon, o leur passage laissait une nouvelle tache de
sang, Roland avec linsouciance de son caractre, sir John Tanlay
avec limpassibilit de sa nation.

Un quart d'heure aprs, tous deux dormaient, ou du moins le
silence que chacun gardait de son ct pouvait faire croire qu'ils
avaient cd au sommeil.

Nous profiterons de cet instant de repos pour donner  nos
lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa
famille.

Roland tait n le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours
aprs Bonaparte, aux cts duquel, ou plutt  la suite duquel il
a fait son apparition dans ce livre.

Il tait fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un rgiment
longtemps en garnison  la Martinique, o il s'tait mari  une
crole nomme Clotilde de la Clmencire.

Trois enfants taient ns de ce mariage, deux garons et une
fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de
Roland; Amlie, dont celui-ci avait vant la beaut  sir John, et
douard.

Rappel en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu
l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard
comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) 
l'cole militaire de Paris.

Louis tait le plus jeune des lves.

Quoiqu'il n'et que treize ans, il se faisait dj remarquer par
ce caractre indomptable et querelleur dont nous lui avons vu,
dix-sept ans plus tard, donner un exemple  la table d'hte
d'Avignon.

Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon ct de ce
caractre, c'est--dire que, sans tre querelleur, il tait
absolu, entt, indomptable; il reconnut dans lenfant quelques
unes des qualits qu'il avait lui-mme, et cette parit de
sentiments fit qu'il lui pardonna ses dfauts et s'attacha  lui.

De son ct, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y
appuya.

Un jour, lenfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il
appelait Napolon, au moment o celui-ci tait profondment
enseveli dans la solution d'un problme de mathmatiques.

Il savait limportance que le futur officier d'artillerie
attachait  cette science qui lui avait valu, jusque-l, ses plus
grands, ou plutt ses seuls succs.

Il se tint debout prs de lui, sans parler, sans bouger.

Le jeune mathmaticien devina la prsence de lenfant et s'enfona
de plus en plus dans ses dductions mathmatiques, d'o, au bout
de dix minutes, il se tira enfin  son honneur.

Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction
intrieure de lhomme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque,
soit contre la science, soit contre la matire.

L'enfant tait debout, ple, les dents serres, les bras roides,
les poings ferms.

-- Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau?

-- Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donn un
soufflet.

-- Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je
le lui rende?

L'enfant secoua la tte.

-- Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre.

-- Avec Valence?

-- Oui.

-- Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre
fois fort comme toi.

-- Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les
enfants, mais comme se battent les hommes.

-- Ah bah!

-- Cela ttonne? demanda l'enfant.

-- Non, dit Bonaparte. Et  quoi veux-tu te battre?

--  lpe.
-- Mais les sergents seuls ont des pes, et ils ne vous en
prteront pas.

-- Nous nous passerons d'pes.

-- Et avec quoi vous battrez-vous?

L'enfant montra au jeune mathmaticien le compas avec lequel il
venait de faire ses quations.

-- Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure
que celle d'un compas.

Tant mieux, rpliqua Louis, je le tuerai.

-- Et, s'il te tue, toi?

-- J'aime mieux cela que de garder son soufflet.

Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par
instinct: celui de son jeune camarade lui plut.

-- Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire  Valence que tu veux te
battre avec lui, mais demain.

-- Pourquoi demain?

-- Tu auras la nuit pour rflchir.

-- Et d'ici  demain, rpliqua l'enfant, Valence croira que je
suis un lche!

Puis, secouant la tte:
-- C'est trop long d'ici  demain.

Et il s'loigna.

-- O vas-tu? lui demanda Bonaparte.

-- Je vais demander  un autre s'il veut tre mon ami.

-- Je ne le suis donc plus, moi?

-- Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lche.

-- C'est bien, dit le jeune homme en se levant.

-- Tu y vas?

-- J'y vais.

-- Tout de suite?

-- Tout de suite.

-- Ah! s'cria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon
ami.

Et il lui sauta au cou en pleurant.

C'taient les premires larmes qu'il avait verses depuis le
soufflet reu.

Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la
mission dont il tait charg.
Valence tait un grand garon de dix-sept ans, ayant dj, comme
chez certaines natures htives, de la barbe et des moustaches: il
en paraissait vingt. II avait, en outre, la tte de plus que celui
qu'il avait insult.

Valence rpondit que Louis tait venu lui tirer la queue de la
mme faon qu'il et tir un cordon de sonnette -- on portait des
queues  cette poque -- qu'il l'avait prvenu deux fois de ne pas
y revenir, que Louis y tait revenu une troisime, et qu'alors, ne
voyant en lui qu'un gamin, il l'avait trait comme un gamin.

On alla porter la rponse de Valence  Louis, qui rpliqua que
tirer la queue d'un camarade n'tait qu'une taquinerie, tandis que
donner un soufflet tait une insulte.

L'enttement donnait  un enfant de treize ans la logique d'un
homme de trente.

Le moderne Popilius retourna porter la guerre  Valence.

Le jeune homme tait fort embarrass: il ne pouvait, sous peine de
ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le
blesst, c'tait odieux; s'il tait bless lui-mme, c'tait  ne
jamais s'en consoler de sa vie.

Cependant l'enttement de Louis, qui n'en dmordait pas, rendait
l'affaire gave.

On assembla le conseil des _grands_, comme cela se faisait dans
les circonstances srieuses.

Le conseil des grands dcida qu'un des leurs ne pouvait pas se
battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait 
se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous
ses compagnons qu'il tait fch de s'tre laiss emporter  le
traiter comme un enfant et que dsormais il le regarderait comme
un jeune homme.

On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son
ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la
cour les jeunes lves.

L, Valence,  qui ses camarades avaient dict une sorte de
discours longtemps dbattu entre eux pour sauvegarder l'honneur
des grands  l'endroit des petits, dclara  Louis qu'il tait au
dsespoir de ce qui tait arriv, qu'il l'avait trait selon son
ge, et non selon son intelligence et son courage, le priant de
vouloir bien excuser sa vivacit et de lui donner la main en signe
que tout tait oubli.

Mais Louis secoua la tte.

-- J'ai entendu dire un jour  mon pre, qui est colonel,
rpliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se
battait pas tait un lche. La premire fois que je verrai mon
pre, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait
des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lche que celui
qui l'a reu.

Les jeunes gens se regardrent; mais l'avis gnral avait t
contre un duel qui et ressembl  un assassinat, et les jeunes
gens  l'unanimit, Bonaparte compris, affirmrent  l'enfant
qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que
Valence avait dit tant le rsum de l'opinion gnrale.

Louis se retira ple de colre, et boudant son grand ami, qui,
disait-il avec un imperturbable srieux, avait abandonn les
intrts de son honneur.

Le lendemain,  la leon de mathmatiques des grands, Louis se
glissa dans la salle d'tudes, et, tandis que Valence faisait une
dmonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que
personne le remarqut, monta sur un tabouret, afin de parvenir 
la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait
reu la veille.

-- L, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses
de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien tre
tranquille.

Le scandale fut grand; le fait s'tait pass en prsence du
professeur, qui fut oblig de faire son rapport au gouverneur de
l'cole, le marquis Tiburce Valence.

Celui-ci qui ne connaissait pas les antcdents du soufflet reu
par son neveu, fit venir le dlinquant devant lui, et aprs une
effroyable semonce, lui annona qu'il ne faisait plus partie de
l'cole, et qu'il devait le mme jour se tenir prt  retourner 
Bourg, prs de sa mre.

Louis rpondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et
que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'cole.

Du soufflet qu'il avait reu lui-mme, il ne dit point un mot.

La rponse parut plus qu'irrvrencieuse au marquis Tiburce
Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours
au cachot, mais il ne pouvait  la fois l'envoyer au cachot et le
mettre  la porte.

On donna  l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter
qu'aprs l'avoir dpos dans la voiture de Mcon; madame de
Montrevel serait prvenue d'aller recevoir son fils  la descente
de la voiture.
Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et
lui demanda une explication sur cette espce de garde de la
conntablie attach  sa personne.

-- Je vous raconterais cela si vous tiez encore mon ami, rpondit
l'enfant; mais vous ne l'tes plus: pourquoi vous inquitez-vous
de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais?

Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis
faisait sa petite malle, vint lui parler  la porte.

Il apprit alors que l'enfant tait chass de l'cole.

La mesure tait grave: elle dsesprait toute une famille et
brisait peut-tre l'avenir de son jeune camarade.

Avec cette rapidit de dcision qui tait un des signes
caractristiques de son organisation, il prit le parti de faire
demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au
surveillant de ne pas presser le dpart de Louis.

Bonaparte tait un excellent lve, fort aim  l'cole, fort
estim du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc
accorde  l'instant mme.

Introduit prs du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans
charger le moins du monde Valence, il tcha d'innocenter Louis.

-- C'est vrai, ce que vous me racontez l, monsieur? demanda le
gouverneur.

-- Interrogez votre neveu lui-mme, je m'en rapporterai  ce qu'il
vous dira.

On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis
et venait lui mme raconter  son oncle ce qui s'tait pass.

Son rcit fut entirement conforme  celui du jeune Bonaparte.

-- C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous
qui partirez; vous tes en ge de sortir de l'cole.

Puis, sonnant:

-- Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes,
dit-il au planton.

Le mme jour, une sous-lieutenance tait demande d'urgence au
ministre pour le jeune Valence.

Le mme soir, Valence partait pour rejoindre son rgiment.

Il alla dire adieu  Louis, qu'il embrassa moiti de gr, moiti
de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains.

L'enfant ne reut l'accolade qu' contrecoeur.

-- C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous
rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'pe au ct...

Un geste de menace acheva sa phrase.

Valence partit.

Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-mme son brevet de
sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que
Louis XVI venait de signer pour lcole militaire.

Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, gnral en
chef de l'arme d'Italie,  la tte du pont d'Arcole, que
dfendaient deux rgiments de Croates et deux pices de canon,
voyant la mitraille et la fusillade dcimer ses rangs, sentant la
victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hsitation des
plus braves, arrachait aux doigts crisps d'un mort un drapeau
tricolore et s'lanait sur le pont en s'criant: Soldats!
n'tes-vous plus les hommes de Lodi? lorsqu'il s'aperut qu'il
tait dpass par un jeune lieutenant qui le couvrait de son
corps.

Ce n'tait point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le
premier; il et voulu, si la chose et t possible, passer seul.

Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en
arrire:

-- Citoyen, dit-il, tu nes que lieutenant, je suis gnral en
chef;  moi le pas.

-- Cest trop juste, rpondit celui-ci.

Et il suivit Bonaparte, au lieu de le prcder.

Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient t
compltement dtruites, en voyant les deux mille prisonniers quil
avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enlevs,
Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant quil avait trouv
devant lui au moment o il croyait navoir devant lui que la mort.

-- Berthier, dit-il, donne lordre  mon aide de camp Valence de
me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel jai eu
une affaire ce matin sur le pont dArcole.

-- Gnral, rpondit Berthier en balbutiant, Valence est bless.

-- En effet, je ne lai pas vu aujourdhui. Bless, o? comment?
sur le champ de bataille?

-- Non gnral; il a pris hier une querelle et a reu un coup
dpe  travers la poitrine.

Bonaparte fronce le sourcil:

-- On sait cependant autour de moi que je naime pas les duels; le
sang dun soldat nest pas  lui, il est  la France. Donne
lordre  Muiron, alors.

-- Il est tu, gnral.

--  Elliot, en ce cas.

-- Tu aussi.

Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front
inond de sueur.

--  qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant.

Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore
retentir cette fatale parole: Il est tu.

Un quart d'heure aprs, le jeune lieutenant tait introduit sous
sa tente.

La lampe ne jetait qu'une faible lueur.

-- Approchez, lieutenant, dit Bonaparte.

Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumire.

-- C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin
passer avant _moi?_

-- C'tait un pari que j'avais fait, gnral, rpondit gaiement le
jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le gnral en chef.

-- Et je vous lai fait perdre?

-- Peut-tre oui, peut-tre non.

-- Et quel tait ce pari?

-- Que je serais nomm aujourd'hui capitaine.

-- Vous avez gagn.

-- Merci, gnral.

Et le jeune homme slana comme pour serrer la main de Bonaparte;
mais presque aussitt il fit un mouvement en arrire.

La lumire avait clair son visage pendant une seconde; cette
seconde avait suffi au gnral en chef pour remarquer le visage
comme il avait remarqu la voix.

Ni l'un ni lautre ne lui taient inconnus.

Il chercha un instant dans sa mmoire; mais, trouvant sa mmoire
rebelle:

-- Je vous connais, dit-il.

-- C'est possible, gnral.

-- C'est certain mme; seulement je ne puis me rappeler votre nom.

-- Vous vous tes arrang, gnral, de manire qu'on n'oublie pas
le vtre.

-- Qui tes-vous?

-- Demandez  Valence, gnral.

Bonaparte poussa un cri de joie.

-- Louis de Montrevel, dit-il.

Et il ouvrit ses deux bras.

Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficult de s'y
jeter.

-- C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de
ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue  te voir sur le dos les
paulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron
comme aide de, camp. Va!

-- Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un
homme qui ouvre les bras.

-- Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie.

Et, le retenant contre lui aprs l'avoir embrass une seconde
fois:

-- Ah ! c'est donc toi qui as donn un coup d'pe  Valence?
lui demanda-t-il.
-- Dame! gnral, rpondit le nouveau capitaine et le futur aide
de camp, vous tiez l quand je le lui ai promis: un soldat n'a
que sa parole.

Huit jours aprs, le capitaine Montrevel faisait le service
d'officier d'ordonnance prs du gnral en chef qui avait remplac
son prnom de Louis, malsonnant  cette poque, par le pseudonyme
de _Roland_.

Et le jeune homme s'tait consol de ne plus descendre de saint
Louis en devenant le neveu de Charlemagne.

Roland -- nul ne se serait avis d'appeler le capitaine Montrevel
Louis, du moment o Bonaparte lavait baptis Roland -- Roland fit
avec le gnral en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui 
Paris, aprs la paix de Campo-Formio.

Lorsque lexpdition d'gypte fut dcide, Roland, que la mort du
gnral de brigade de Montrevel, tu sur le Rhin tandis que son
fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappel prs de sa
mre, Roland fut dsign un des premiers par le gnral en chef
pour prendre rang dans l'inutile mais potique croisade qu'il
entreprenait.

Il laissa sa mre, sa soeur Amlie et son jeune frre douard 
Bourg, ville natale du gnral de Montrevel; ils habitaient 
trois quarts de lieue de la ville, c'est--dire aux Noires-
Fontaines, une charmante maison  laquelle on donnait le nom de
chteau, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de
terre situs aux environs, formait toute la fortune du gnral,
six ou huit mille livres de rente  peu prs.

Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le
dpart de Roland pour cette aventureuse expdition; la mort du
pre semblait prsager celle du fils, et madame de Montrevel,
douce et tendre crole, tait loin d'avoir les pres vertus d'une
mre de Sparte ou de Lacdmone.

Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de
l'cole militaire, avait permis  celui-ci de le rejoindre au
dernier moment  Toulon.

Mais la peur d'arriver trop tard empcha Roland de profiter de la
permission dans toute son tendue. Il quitta sa mre en lui
promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'tait de ne
s'exposer que dans les cas d'une absolue ncessit, et arriva 
Marseille huit jours avant que la flotte ne mt  la voile.

Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la
campagne d'gypte que nous n'en avons fait une de la campagne
d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument ncessaire 
l'intelligence de cette histoire et au dveloppement du caractre
de Roland.

Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son tat-major mettaient  la
voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui
rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'arme
dbarquait au Marabout; le mme jour, elle prenait Alexandrie; le
25, Bonaparte entrait au Caire aprs avoir battu les mameluks 
Chbress et aux Pyramides.

Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait t
l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel,
bravant la chaleur dvorante des jours, la rose glaciale des
nuits, se jetant en hros ou en fou au milieu des sabres turcs ou
des balles bdouines.

En outre, pendant les quarante jours de traverse, il n'avait
point quitt l'interprte Ventura; de sorte qu'avec sa facilit
admirable, il tait arriv, non point  parler couramment l'arabe,
mais  se faire entendre dans cette langue.

Aussi arrivait-il souvent que, quand le gnral en chef ne voulait
point avoir recours  linterprte jur, c'tait Roland qu'il
chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulmas
et aux cheiks.

Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se rvolta;  cinq
heures du matin, on apprit la mort du gnral Dupuy, tu d'un coup
de lance;  huit heures du matin, au moment o l'on croyait tre
matre de linsurrection, un aide de camp du gnral mort
accourut, annonant que les Bdouins de la campagne menaaient
Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire.

Bonaparte djeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grivement
bless  Salahieh, et qui se levait  grand-peine de son lit de
douleur.

Bonaparte, dans sa proccupation, oublia l'tat dans lequel tait
le jeune Polonais.

-- Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que
nous veut cette canaille.

Sulkowsky se leva.

-- Gnral, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez
bien que mon camarade peut  peine se tenir debout.

-- C'est juste, dit Bonaparte; va.

Roland sortit, prit quinze guides et partit.

Mais l'ordre avait t donn  Sulkowsky, et Sulkowsky tenait 
l'excuter.

Il partit de son ct avec cinq ou six hommes qu'il trouva prts.

Soit hasard, soit qu'il connt mieux que Roland les rues du Caire,
il arriva quelques. secondes avant lui  la porte de la Victoire.

En arrivant  son tour, Roland vit un officier que les Arabes
emmenaient; ses cinq ou six hommes taient dj tus.
Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les
soldats, pargnaient les officiers dans l'espoir d'une ranon.

Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre
 ses quinze hommes, et chargea au galop.

Une demi-heure aprs, un guide rentrait seul au quartier gnral,
annonant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un
compagnons.
Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frre, comme
un fils, comme il aimait Eugne; il voulut connatre la
catastrophe dans tous ses dtails et interrogea le guide.

Le guide avait vu un Arabe trancher la tte de Sulkowsky et
attacher cette tte  l'aron de sa selle.

Quant  Roland, son cheval avait t tu. Pour lui, il s'tait
dgag des triers et avait combattu un instant  pied; mais
bientt il avait disparu dans une fusillade presque  bout
portant.

Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: Encore un!
et sembla n'y plus penser.

Seulement, il s'informa  quelle tribu appartenaient les Arabes
bdouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le
mieux.

Il apprit que c'tait une tribu d'Arabes insoumis dont le village
tait distant de dix lieues  peu prs.

Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien  leur
impunit; puis, un mois coul, il ordonna  un de ses aides de
camp, nomm Croisier, de cerner le village, de dtruire les
buttes, de faire couper la tte aux hommes, de mettre les ttes
dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population,
c'est--dire les femmes et les enfants.

Croisier excuta ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute
la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et,
parmi cette population, un Arabe vivant, li et garrott sur son
cheval.

-- Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de
trancher la tte  tout ce qui tait en tat de porter les armes.

-- Gnral, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques
mots d'arabe, au moment o j'allais faire couper la tte de cet
homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'changer sa vie contre
celle d'un prisonnier. J'ai pens que nous aurions toujours le
temps de lui couper la tte, et je l'ai amen. Si je me suis
tromp, la crmonie qui aurait d avoir lieu l-bas se fera ici
mme; ce qui est diffr n'est pas perdu.

On fit venir l'interprte Ventura et l'on interrogea le Bdouin.

Le Bdouin rpondit qu'il avait sauv la vie  un officier
franais, grivement bless  la porte de la Victoire; que cet
officier, qui parlait un peu larabe, s'tait dit aide de camp du
gnral Bonaparte; qu'il lavait envoy  son frre, qui exerait
la profession de mdecin dans la tribu voisine; que l'officier
tait prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui
promettre la vie, il crirait  son frre de renvoyer le
prisonnier au Caire.

C'tait peut-tre une fable pour gagner du temps, mais c'tait
peut-tre aussi la vrit; on ne risquait rien d'attendre.

On plaa lArabe sous bonne garde, on lui donna un _thaleb_ qui
crivit sous sa dicte, il scella la lettre de son cachet, et un
Arabe du Caire partit pour mener la ngociation.

Il y avait, si le ngociateur russissait, la vie pour le Bdouin,
cinq cents piastres pour le ngociateur.

Trois jours aprs, le ngociateur revint ramenant Roland.

Bonaparte avait espr ce retour, mais il n'y avait pas cru.
Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible  la douleur, se
fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras  Roland comme au jour o
il lavait retrouv, et deux larmes, deux perles -- les larmes de
Bonaparte taient rares -- coulrent de ses yeux.

Quant  Roland, chose trange! il resta sombre au milieu de la
joie qu'occasionnait son retour, confirma le rcit de lArabe,
appuya sa mise en libert, mais refusa de donner aucun dtail
personnel sur la faon dont il avait t pris par les bdouins et
trait par le _thaleb_: quant  Sulkowsky, il avait t tu et
dcapit sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer.

Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua
que ce qui, jusque-l, avait t du courage chez lui, tait devenu
de la tmrit; que ce qui avait t un besoin de gloire, semblait
tre devenu un besoin de mort.

Dun autre ct, comme il arrive  ceux qui bravent le fer et le
feu, le fer et le feu s'cartrent miraculeusement de lui; devant,
derrire Roland,  ses cts, les hommes tombaient: lui restait
debout, invulnrable comme le dmon de la guerre.

Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer
Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires
ne reparurent plus: ils avaient eu la tte tranche.

On dut en envoyer un troisime: Roland se prsenta, insista pour y
aller, en obtint,  force d'instances, la permission du gnral en
chef, et revint.

Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra  la forteresse;
 chaque assaut on le vit parvenir sur la brche: il fut un des
dix hommes qui pntrrent dans la tour Maudite; neuf y restrent,
lui revint sans une gratignure.

Pendant la retraite, Bonaparte ordonna  ce qui restait de
cavaliers dans l'arme de donner leurs chevaux aux blesss et aux
malades; c'tait  qui ne donnerait pas son cheval aux pestifrs,
de peur de la contagion.

Roland donna le sien de prfrence  ceux-ci: trois tombrent de
son cheval  terre; il remonta son cheval aprs eux, et arriva
sain et sauf au Caire.

 Aboukir, il se jeta au milieu de la mle, pntra jusqu'au
pacha en forant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arrta
par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un
brla l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras
et alla tuer un guide derrire lui.

Quand Bonaparte prit la rsolution de revenir en France, Roland
fut le premier  qui le gnral en chef annona ce retour. Tout
autre et bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant:

-- J'aurais mieux aim que nous restassions ici, gnral; j'avais
plus de chance d'y mourir.

Cependant, c'et t une ingratitude  lui de ne pas suivre le
gnral en chef; il le suivit.

Pendant toute la traverse, il resta morne et impassible. Dans les
mers de Corse, on aperut la, flotte anglaise; l seulement, il
sembla se reprendre  la vie. Bonaparte avait dclar  l'amiral
Gantheaume que l'on combattrait jusqu' la mort, et avait donn
lordre de faire sauter la frgate plutt que d'amener le
pavillon.

On passa sans tre vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre
1799, on dbarqua  Frjus.

Ce fut  qui toucherait le premier la terre de France; Roland
descendit le dernier.

Le gnral en chef semblait ne faire attention  aucun de ces
dtails, pas un ne lui chappait; il fit partir Eugne, Berthier,
Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de
Draguignan.

Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de
l'tat du Midi, ne gardant avec lui que Roland.

Dans l'espoir qu' la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce
tueur bris d'une atteinte inconnue, il lui avait annonc, en
arrivant  Aix, qu'il le laisserait  Lyon, et lui donnait trois
semaines de cong  titre de gratification pour lui et de surprise
 sa mre et  sa soeur.

Roland avait rpondu:

-- Merci, gnral; ma soeur et ma mre seront bien heureuses de me
revoir.

Autrefois Roland aurait rpondu: Merci, gnral, je serai bien
heureux de revoir ma mre et ma soeur.

Nous avons assist  ce qui s'tait pass  Avignon; nous avons vu
avec quel mpris profond du danger, avec quel dgot amer de la
vie Roland avait march  un duel terrible. Nous avons entendu la
raison qu'il avait donne  sir John de son insouciance en face de
la mort: la raison tait-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse?
Sir John dut se contenter de celle-l; videmment, Roland n'tait
point dispos  en donner d'autre.

Et maintenant, nous lavons dit, tous deux dormaient ou faisaient
semblant de dormir, rapidement emports par le galop de deux
chevaux de poste sur la route d'Avignon  Orange.


VI -- MORGAN

Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant
Roland et sir John, qui, grce  la disposition physique et morale
dans laquelle nous les avons laisss, ne doivent leur inspirer
aucune inquitude, et de nous occuper srieusement d'un personnage
qui n'a fait qu'apparatre dans cette histoire et qui, cependant,
doit y jouer un grand rle.

Nous voulons parler de l'homme qui tait entr masqu et arm dans
la salle de la table d'hte d'Avignon, pour rapporter  Jean Picot
le group de deux cents louis qui lui avait t vol par mgarde,
confondu qu'il tait avec largent du gouvernement.

Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'tait donn  lui-mme
le nom de Morgan, tait arriv  Avignon, masqu,  cheval et en
plein jour. Il avait, pour entrer dans l'htel du Palais-galit,
laiss son cheval  la porte, et, comme si ce cheval et joui dans
la ville pontificale et royaliste de la mme impunit que son
matre, il lavait retrouv au tournebride, l'avait dtach, avait
saut dessus, tait sorti par la porte d'Oulle, avait long les
murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon.

Seulement,  un quart de lieue d'Avignon, il avait ramen son
manteau autour de lui pour drober aux passants la vue de ses
armes, et, tant son masque, il l'avait gliss dans une de ses
fontes.

Ceux qu'il avait laisss  Avignon si fort intrigus de ce que
pouvait tre ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu
alors, s'ils se fussent trouvs sur la route d'Avignon 
Bdarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit
tait aussi terrible que l'tait sa renomme.

Nous n'hsitons point  dire que les traits qui se fussent alors
offerts  leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec
l'ide que leur imagination prvenue s'en tait faite, que leur
tonnement et t extrme.

En effet, le masque, enlev par une main d'une blancheur et d'une
dlicatesse parfaites, venait de laisser  dcouvert le visage
d'un jeune homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans  peine, visage
qui, par la rgularit des traits et la douceur de la physionomie,
et pu le disputer  un visage de femme.

Un seul dtail donnait  cette physionomie ou plutt devait lui
donner, dans certains moments, un caractre de fermet trange:
c'taient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et
sur les tempes, comme on les portait  cette poque, des sourcils,
des yeux et des cils d'un noir d'bne.

Le reste du visage, nous lavons dit, tait presque fminin.

Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que
l'extrmit sous cette touffe de cheveux temporale  laquelle les
incroyables de l'poque avaient donn le nom d'oreilles de chien;
d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu
brande, mais rose et toujours souriante, et qui, en souriant,
laissait voir une double range de dents admirables; d'un menton
fin et dlicat, lgrement teint de bleu et indiquant, par cette
nuance, que, si sa barbe n'et point t si soigneusement et si
rcemment faite, elle et, protestant contre la couleur dore de
la chevelure, t du mme ton que les sourcils, les cils et les
yeux, c'est--dire du noir le plus prononc.

Quant  la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprcier au moment
o il tait entr dans la salle de la table d'hte: elle tait
leve, bien prise, flexible, et dnotait, sinon une grande force
musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilit.

Quant  la faon dont il tait  cheval, elle indiquait
l'assurance d'un cuyer consomm.

Son manteau rejet sur son paule, son masque cach dans ses
fontes, son chapeau enfonc sur ses yeux, le cavalier reprit
l'allure rapide un instant abandonne par lui, traversa Bdarrides
au galop, et, arriv aux premires maisons d'Orange, entra sous
une porte qui se referma immdiatement derrire lui.

Un domestique attendait et sauta au mors du cheval.

Le cavalier mit rapidement pied  terre.

-- Ton matre est-il ici? demanda-t-il au domestique.

-- Non, monsieur le baron, rpondit celui-ci; cette nuit, il a t
forc de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le
demandait, on rpondt  monsieur qu'il voyageait pour les
affaires de la compagnie.

-- Bien, Baptiste. Je lui ramne son cheval en bon tat quoique un
peu fatigu. Il faudrait le laver avec du vin, en mme temps que
tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu
d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis
hier matin.

-- Monsieur le_ _baron en a t content?

-- Trs content. La voiture est-elle prte?

-- Oui, monsieur le baron, tout attele sous la remise; le
postillon boit avec Julien: monsieur avait recommand qu'on
loccupt hors de la maison pour qu'il ne le vt pas venir.

-- Il croit que c'est ton matre qu'il conduit?

-- Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon matre, avec
lequel on a t prendre les chevaux  la poste, et, comme mon
matre est all du ct de Bordeaux avec le passeport de M. le
baron, et que M. le baron va du ct de Genve avec le passeport
de mon matre, il est probable que l'cheveau de fil sera assez
embrouill pour que dame police, si subtils que soient ses doigts,
ne le dvide pas facilement.

-- Dtache la valise qui est  la croupe du cheval, Baptiste, et
donne-la-moi.

Baptiste se mit en devoir d'obir; seulement, la valise faillit
lui chapper des mains.

-- Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prvenu!
Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps,  ce qu'il parat.

-- C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon
temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien
repartir le plus tt possible.

-- M. le baron ne djeunera-t-il pas?

-- Je mangerai un morceau, mais trs rapidement.

-- Monsieur ne sera pas retard; il est deux heures de laprs-
midi, et le djeuner l'attend depuis dix heures du matin;
heureusement que c'est un djeuner froid.

Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son matre,
les honneurs de la maison  l'tranger en lui montrant la route de
la salle  manger.
-- Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la
voiture; qu'elle soit sous l'alle, la portire tout ouverte au
moment o je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir.
Voil de quoi lui payer sa premire poste.

Et l'tranger, dsign sous le titre de baron, remit  Baptiste
une poigne d'assignats.

-- Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a l de quoi payer le
voyage jusqu' Lyon!

-- Contente-toi de le payer jusqu' Valence, sous prtexte que je
veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre 
faire les comptes.

-- Dois-je mettre la valise dans le coffre?

-- Je l'y mettrai moi-mme.

Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir
qu'elle pest  sa main, il s'achemina vers la salle  manger,
tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en
mettant de lordre dans ses assignats.

Comme l'avait dit l'tranger, le chemin lui tait familier; car il
s'enfona dans un corridor, ouvrit sans hsiter une premire
porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se
trouva en face d'une table lgamment servie.

Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de
plusieurs espces, un dessert compos de fruits magnifiques, et
deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre
du vin couleur de topaze, constituaient un djeuner, qui, quoique
videmment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert
tait mis, pouvait, en cas de besoin, suffire  trois ou quatre
convives.

Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle  manger,
fut d'aller droit  une glace, d'ter son chapeau, de rajuster ses
cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; aprs quoi,
il s'avana vers un bassin de faence surmont de sa fontaine,
prit une serviette qui paraissait prpare  cet effet, et se lava
le visage et les mains.

Ce ne fut qu'aprs ces soins -- qui indiquaient l'homme lgant
par habitude -- ce ne fut, disons-nous, qu'aprs ces soins
minutieusement accomplis que ltranger se mit  table.

Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un apptit auquel
la fatigue et la jeunesse avaient cependant donn de majestueuses
proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive
solitaire que la voiture tait prte, il le vit aussitt debout
que prvenu.

L'tranger enfona son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son
manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu
le soin de faire approcher le marchepied aussi prs que possible
de la porte, il s'lana dans la chaise de poste sans avoir t vu
du postillon.

Baptiste referma la portire sur lui; puis, s'adressant  l'homme
aux grosses bottes:

-- Tout est pay jusqu' Valence, n'est-ce pas, postes et guides?
demanda-t-il.

-- Tout; vous faut-il un reu? rpondit en goguenardant le
postillon.

-- Non; mais M. le marquis de Ribier, mon matre, ne dsire pas
tre drang jusqu' Valence.

-- C'est bien, rpondit le postillon avec le mme accent
gouailleur, on ne drangera pas le citoyen marquis. Allons houp!

Et il enleva ses chevaux en faisant rsonner son fouet avec cette
bruyante loquence qui dit  la fois aux voisins et aux passants:
Gare ici, gare l-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mne un
homme qui paye bien et qui a le droit d'craser les autres.

Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les
glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans
le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sr
de n'tre rveill qu' Valence, s'endormit comme il avait
djeun, c'est--dire avec tout l'apptit de la jeunesse.

On fit le trajet d'Orange  Valence en huit heures; un peu avant
d'entrer dans la ville, notre voyageur se rveilla.

Il souleva un store avec prcaution et reconnut qu'il traversait
le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa
montre: elle sonna onze heures du soir.

Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes  payer
jusqu Lyon, et prpara son argent.

Au moment o le postillon de Valence s'approchait de son camarade
qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait 
l'autre:

-- Il parat que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est
recommand, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener
comme un patriote.
-- C'est bon, rpondit le Valentinois, on le mnera en
consquence.

Le voyageur crut que c'tait le moment d'intervenir, il souleva
son store.

-- Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote,
corbleu! je me vante d'en tre un, et du premier calibre encore;
et la preuve, tiens, voil pour boire  la sant de la Rpublique!

Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait
recommand  son camarade.

Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier:

-- Et voil le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux
autres la mme recommandation que tu viens de recevoir.

-- Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura
qu'un mot d'ordre d'ici  Lyon: ventre  terre!

-- Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double
poste d'entre; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre
vous.

Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop.

La voiture relayait  Lyon vers les quatre heures de l'aprs-midi.

Pendant que la voiture relayait, un homme habill en
commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis
sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas
au jeune compagnon de Jhu quelques paroles qui parurent jeter
celui-ci dans le plus profond tonnement.

-- En es-tu bien sr? demanda-t-il au commissionnaire.

-- Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! rpondit ce
dernier.

-- Je puis donc annoncer  nos amis la nouvelle comme certaine?

-- Tu le peux; seulement, hte-toi.

-- Est-on prvenu  Serval?

-- Oui; tu trouveras un cheval prt, entre Serval et Sue.

Le postillon s'approcha; le jeune homme changea un dernier regard
avec le commissionnaire qui s'loigna comme s'il tait charg
d'une lettre trs presse.

-- Quelle route, citoyen? demanda le postillon.

-- La route de Bourg; il faut que je sois  Serval  neuf heures
du soir; je paye trente sous de guides.

-- Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela
peut se faire.

-- Cela se fera-t-il?

-- On tchera.

Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop.

 neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval.

-- Un cu de six livres pour ne pas relayer et me conduire 
moiti chemin de Sue! cria par la portire le jeune homme au
postillon.

-- a va! rpondit celui-ci.

Et la voiture passa sans s'arrter devant la poste.

 un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arrter la voiture,
passa sa tte par la portire, rapprocha ses mains, et imita le
cri du chat-huant.

L'imitation tait si fidle, que, des bois voisins, un chat-huant
lui rpondit.

-- C'est ici, cria Morgan.

Le postillon arrta ses chevaux.

-- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin.

Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portire, descendit, et,
s'approchant du postillon

-- Voici l'cu de six livres promis.

Le postillon prit lcu, le mit dans lorbite de son oeil, et ly
maintint comme un lgant de nos jours y maintient son lorgnon.

Morgan devina que cette pantomime avait une signification.

-- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela?

-- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y
vois d'un oeil.

-- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche
l'autre oeil...

-- Dame! je n'y verrai plus.

-- En voil un drle, qui aime mieux tre aveugle que borgne!
Enfin, il ne faut pas disputer des gots; tiens!

Et il lui donna un second cu.

Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et
reprit le chemin de Serval.

Le compagnon de Jhu attendit qu'il se ft perdu dans l'obscurit,
et, approchant de sa bouche une clef fore, il en tira un son
prolong et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contrematre.

Un son pareil lui rpondit.

Et, en mme temps, on vit un cavalier sortir du bois et
s'approcher au galop.

 la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de
son masque.

-- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne
pouvait point voir la figure, cache qu'elle tait sous les bords
d'un norme chapeau.

-- Au nom du prophte lise, rpondit le jeune homme masqu.

-- Alors c'est vous que j'attends.

Et il descendit de cheval.

-- Es-tu prophte ou disciple? demanda Morgan.

-- Je suis disciple, rpondit le nouveau venu.

-- Et ton matre, o est-il?

-- Vous le trouverez  la chartreuse de Seillon.

-- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont runis ce soir?
-- Douze.

-- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au
rendez-vous.

Celui qui s'tait donn le titre de disciple s'inclina en signe
d'obissance, aida Morgan  attacher la valise sur la croupe de
son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que
celui-ci montait.

Sans mme attendre que son second pied et atteint l'trier,
Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du
domestique et partit au galop.

On voyait  la droite de la route s'tendre la fort de Seillon,
comme une mer de tnbres dont le vent de la nuit faisait onduler
et gmir les vagues sombres.

 un quart de lieue au del de Sue, le cavalier poussa son cheval
 travers terres, et alla au-devant de la fort, qui, de son cot,
semblait venir au-devant de lui.

Le cheval, guid par une main exprimente, s'y enfona sans
hsitation.

Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre ct.

 cent pas de la fort s'levait une masse sombre, isole au
milieu de la plaine.

C'tait un btiment d'une architecture massive, ombrag par cinq
ou six arbres sculaires.

Le cavalier s'arrta devant une grande porte au-dessus de laquelle
taient places, en triangle, trois statues: celle de la Vierge,
celle de Notre-Seigneur Jsus, et celle de saint Jean-Baptiste. La
statue de la Vierge marquait le point le plus lev du triangle.

Le voyageur mystrieux tait arriv au but de son voyage, c'est--
dire  la chartreuse de Seillon.

La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxime de l'ordre, avait t
fonde en 1178.
En 1672, un btiment moderne avait t substitu au vieux
monastre; c'est de cette dernire construction que l'on voit
encore aujourd'hui les vestiges.

Ces vestiges sont,  l'extrieur, la faade que, nous avons dite,
faade orne de trois statues, et devant laquelle nous avons vu
s'arrter le cavalier mystrieux;  l'intrieur, une petite
chapelle ayant son entre  droite sous la grande porte.

Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent  cette heure, et, de
l'ancien monastre, ils ont fait une ferme.

En 1791, les chartreux avaient t expulss de leur couvent; en
1792, la chartreuse et ses dpendances avaient t mises en vente
comme proprit ecclsiastique.

Les dpendances taient d'abord le parc, attenant aux btiments,
et ensuite la belle fort qui porte encore aujourd'hui le nom de
Seillon.

Mais,  Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne
risqua de compromettre son me, en achetant un bien qui avait
appartenu  de dignes moines que chacun vnrait. Il en rsultait
que le couvent, le parc et la fort taient devenus, sous le titre
de _biens de l'tat_, la proprit de la Rpublique, c'est--dire
n'appartenaient  personne -- ou, du moins, restaient dlaisss --
car la Rpublique, depuis sept ans, avait eu bien autre chose 
penser que de faire recrpir des murs, entretenir un verger, et
mettre en coupe rgle une fort.

Depuis sept ans donc, la chartreuse tait compltement abandonne,
et quand, par hasard, un regard curieux pntrait par le trou de
la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les
ronces dans le verger, comme les broussailles dans la fort,
laquelle, perce  cette poque d'une route et de deux ou trois
sentiers seulement, tait partout ailleurs, en apparence du moins,
devenue impraticable.

Une espce de pavillon, nomm la Correrie, dpendant de la
chartreuse et distant du monastre d'un demi-quart de lieue,
verdissait de son ct dans la fort, laquelle, profitant de la
libert qui lui tait laisse de pousser  sa fantaisie, l'avait
envelopp de tout ct d'une ceinture de feuillages, et avait fini
par le drober  la vue.

Au reste, les bruits les plus tranges couraient sur ces deux
btiments: on les disait hants par des htes invisibles le jour,
effrayants la nuit; des bcherons ou des paysans attards, qui
parfois allaient encore exercer dans la fort de la Rpublique les
droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des
chartreux, prtendaient avoir vu,  travers les fentes des volets
ferms, courir des flammes dans les corridors et dans les
escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chanes
tranant sur les dalles des clotres et les pavs des cours. Les
esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les
incrdules, deux sortes de gens laffirmaient et donnaient, selon
leurs opinions et leurs croyances,  ces bruits effrayants et 
ces lueurs nocturnes, deux causes diffrentes: les patriotes
prtendaient que c'taient les mes des pauvres moines que la
tyrannie des clotres avait ensevelis vivants dans les _in-pace_,
qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs
perscuteurs, et qui tranaient aprs leur mort les fers dont ils
avaient t chargs pendant leur vie; les royalistes disaient que
c'tait le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et
n'ayant plus  craindre le goupillon des dignes religieux, venait
tranquillement prendre ses bats l o autrefois il n'et pas os
hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui
laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui
niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il et pris parti pour les
mes des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzbuth --
n'avait eu le courage de se hasarder dans les tnbres et de
venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la vrit,
afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse tait solitaire
ou hante, et, si elle tait hante, quelle espce d'htes y
revenaient.

Mais sans doute tous ces bruits, fonds on non, n'avaient aucune
influence sur le cavalier mystrieux; car, ainsi que nous l'avons
dit, quoique neuf heures sonnassent  Bourg, et que, par
consquent, il ft nuit close, il arrta son cheval  la porte du
monastre abandonn, et, sans mettre pied  terre, tirant un
pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois
coups espacs  la manire des francs-maons.

Puis il couta.

Un instant il avait dout qu'il y et runion  la chartreuse,
car, si fixement qu'il et regard, si attentivement qu'il et
prt l'oreille; il n'avait vu aucune lumire, n'avait entendu
aucun bruit.

Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait
intrieurement de la porte.

Il frappa une seconde fois avec la mme arme et de la mme faon.

-- Qui frappe? demanda une voix.

-- Celui qui vient de la part d'lise, rpondit le voyageur.

-- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obir?

-- Jhu.

-- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer?

-- Celle d'Achab.

-- tes-vous prophte ou disciple?

-- Je suis prophte.

-- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la
voix.

Aussitt les barres de fer qui assuraient la massive clture
basculrent sur elles-mmes, les verrous grincrent dans les
tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et
le cheval et le cavalier s'enfoncrent sous la sombre vote qui se
referma derrire eux.

Celui qui avait ouvert cette porte, si lente  s'ouvrir, si
prompte  se refermer, tait vtu de la longue robe blanche des
chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait
entirement ses traits.


VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON

Sans doute, de mme que le premier affili rencontr sur la route
de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophte, le
moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire
dans la confrrie car, saisissant la bride du cheval, il le
maintint tandis que le cavalier mettait pied  terre, rendant
ainsi au jeune homme le mme service que lui et rendu un
palefrenier.

Morgan descendit, dtacha la valise, tira les pistolets de leurs
fontes, les passa  sa ceinture, prs de ceux qui y taient dj,
et, s'adressant au moine d'un ton de commandement

-- Je croyais, dit-il, trouver les frres runis en conseil.

-- Ils sont runis, en effet, rpondit le moine.

-- O cela?

-- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, rder autour
de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres suprieurs
ont ordonn les plus grandes prcautions.

Le jeune homme haussa les paules en signe qu'il regardait ces
prcautions comme inutiles, et, toujours du mme ton de
commandement:

-- Faites mener ce cheval  lcurie et conduisez-moi au conseil,
dit-il.

Le moine appela un autre frre aux mains duquel il jeta la bride
du cheval, prit une torche qu'il alluma  une lampe brlant dans
la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir 
droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arriv.

Il traversa le clotre, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit
une porte conduisant  une espce de citerne, fit entrer Morgan,
referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait
referm celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se
trouver l par hasard, dmasqua un anneau et souleva une dalle
fermant l'entre d'un souterrain dans lequel on descendait par
plusieurs marches.

Ces marches conduisaient  un couloir arrondi en vote et pouvant
donner passage  deux hommes s'avanant de front.

Nos deux personnages marchrent ainsi pendant cinq  six minutes,
aprs lesquelles ils se trouvrent en face d'une grille. Le moine
tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous
deux eurent franchi la grille et que la grille se fut referme:

-- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine.

-- Sous le nom de frre Morgan.

-- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour.

Le jeune homme fit de la tte un signe qui annonait qu'il tait
familiaris avec toutes ces dfiances et toutes ces prcautions.
Puis il s'assit sur une tombe -- on tait dans les caveaux
mortuaires du couvent --, et il attendit.

En effet, cinq minutes ne s'taient point coules, que le moine
reparut.

-- Suivez-moi, dit-il: les frres sont heureux de votre prsence;
ils craignaient qu'il ne vous ft arriv malheur.

Quelques secondes plus tard, frre Morgan tait introduit dans la
salle du conseil.

Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux;
mais, ds que la porte se fut referme derrire lui et que le
frre servant eut disparu, en mme temps que Morgan lui-mme tait
son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine
laissa voir son visage.

Jamais communaut n'avait brill par une semblable runion de
beaux et joyeux jeunes gens.

Deux ou trois seulement, parmi ces tranges moines, avaient
atteint l'ge de quarante ans.

Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades
furent donnes au nouvel arrivant.

-- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrass le plus
tendrement, tu nous tires une fameuse pine hors du pied: nous te
croyions mort ou tout au moins prisonnier.

-- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen,
comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientt
plus, j'espre -- il faut mme dire que les choses se sont passes
de part et d'autre avec une amnit touchante: ds qu'il nous ont
aperus, le conducteur a cri au postillon d'arrter; je crois
mme qu'il a ajout: Je sais ce que c'est. -- Alors, lui ai-je
dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne
seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demand. -
- Justement, ai-je rpondu. Puis, comme il se faisait un grand
remue-mnage dans la voiture: Attendez, mon ami, ai-je ajout;
avant tout, descendez, et dites  ces messieurs, et surtout  ces
dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les
touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne
regardera que celles qui passeront la tte par la portire. Une
s'est hasarde, ma foi! il est vrai qu'elle tait charmante... Je
lui ai envoy un baiser; elle a pouss un petit cri et s'est
rfugie dans la voiture, ni plus ni moins que Galate; mais comme
il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant
ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hte, et
il se htait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a
remis, dans sa prcipitation, deux cents louis appartenant  un
pauvre marchand de vin de Bordeaux.

-- Ah! diable! fit celui des frres auquel le narrateur avait
donn le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan,
n'tait qu'un nom de guerre, voil qui est fcheux! Tu sais que le
Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies
de chauffeurs qui oprent en notre nom, et qui ont pour but de
faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses ds
particuliers, c'est--dire que nous sommes de simples voleurs.

-- Attendez donc, reprit Morgan, voil justement ce qui m'a
retard; j'avais entendu dire quelque chose de pareil  Lyon, de
sorte que j'tais dj  moiti chemin de Valence quand je me suis
aperu de l'erreur par l'tiquette. Ce n'tait pas bien difficile,
il y avait sur le sac, comme si le bonhomme et prvu le cas:
_Jean Picot, marchand de vin  Fronsac, prs Bordeaux._

-- Et tu lui as renvoy son argent?

-- J'ai mieux fait, je le lui ai report.

--  Fronsac?

-- Oh! non, mais  Avignon. Je me suis dout qu'un homme si
soigneux devait s'tre arrt  la premire ville un peu
importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis.
Je ne me trompais pas: je m'informe  l'htel si l'on connat le
citoyen Jean Picot; on me rpond que non seulement on le connat,
mais qu'il dne  table d'hte. J'entre. Vous devinez de quoi l'on
parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de
lapparition! le dieu antique descendant dans la machine ne
faisait pas un dnouement plus inattendu. Je demande lequel de
tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom
distingu et harmonieux se montre. Je dpose devant lui les deux
cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la socit, de
l'inquitude que lui ont cause les compagnons de Jhu. J'change
un signe d'amiti avec Barjols, un salut de politesse avec l'abb
de Rians, qui taient l; je tire ma rvrence  la compagnie et
je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine
d'heures: de l le retard. J'ai pens que mieux valait tre en
retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de
nous. Ai-je bien fait, mes matres?

La socit clata en bravos.

-- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, 
vous, d'avoir tenu  remettre l'argent vous-mme au citoyen Jean
Picot.

-- Mon cher colonel, rpondit le jeune homme, il y a un proverbe
d'origine italienne qui dit: Qui veut va, qui ne veut pas
envoie. Je voulais, j'ai t.

-- Et voil un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un
jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire,
se hterait de vous reconnatre; reconnaissance qui aurait pour
rsultat de vous faire couper le cou.

-- Oh! Je l'en dfie bien de me reconnatre.
-- Qui l'en empcherait?

-- Ah ! mais vous croyez donc que je fais mes quipes  visage
dcouvert? En vrit, mon cher colonel, vous me prenez pour un
autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les
trangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je
ne vois pas pourquoi je ne me dguiserais pas en Abellino ou en
Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieys, Roger Ducos, Moulin et Barras
se dguisent en rois de France.

-- Et vous tes entr masqu dans la ville?

-- Dans la ville, dans l'htel, dans la salle de la table d'hte.
Il est vrai que, si le visage tait couvert, la ceinture tait
dcouverte, et, comme vous voyez, elle tait bien garnie.

Le jeune homme fit un mouvement qui carta son manteau, et montra
sa ceinture,  laquelle taient passs quatre pistolets et
suspendu un court couteau de chasse.

Puis, avec cette gaiet qui semblait un des caractres dominants
de cette insoucieuse organisation:

-- Je devais avoir l'air froce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris
pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie.  propos,
voil les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire.

Et le jeune homme poussa ddaigneusement du pied la valise qu'il
avait dpose  terre et dont les entrailles froisses rendirent
ce son mtallique qui indique la prsence de l'or.

Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il
avait t spar par cette distance qui se fait naturellement
entre le narrateur et ses auditeurs.
Un des mines se baissa et ramassa la valise.

-- Mprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque
cela ne vous empche pas de le recueillir; mais je sais de braves
gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez
ddaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxit que
la caravane gare au dsert attend la goutte d'eau qui
lempchera de mourir de soif.

-- Nos amis de la Vende, n'est-ce pas? rpondit Morgan; grand
bien leur fasse! Les gostes, ils se battent, eux. Ces messieurs
ont choisi les roses et nous laissent les pines. Ah ! mais ils
ne reoivent donc rien de l'Angleterre?

-- Si fait, dit gaiement un des moines;  Quiberon, ils ont reu
des boulets et de la mitraille.

-- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de
lAngleterre.

-- Pas un sou.

-- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait
possder une tte un peu plus rflchie que celles de ses
compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer
un peu d'or  ceux qui versent leur sang pour la cause de la
monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vende finisse par se
lasser, un jour ou l'autre, d'un dvouement qui, jusqu'au-
jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, mme un
remerciement?

-- La Vende, cher ami, reprit Morgan, est une terre gnreuse et
qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait
le mrite de la fidlit, si elle n'avait point affaire 
lingratitude? Du moment o le dvouement rencontre la
reconnaissance, ce n'est plus du dvouement: c'est un change,
puisqu'il est rcompens. Soyons fidles toujours, soyons dvous
tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse
ingrats ceux auxquels nous nous dvouons, et nous aurons, croyez-
moi, la belle part dans lhistoire de nos guerres civiles.

 peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et
exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'tre accompli,
que trois coups maonniques retentirent  la mme porte par
laquelle il avait t introduit lui-mme.

-- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le rle
de prsident, vite les capuchons et les masques; nous ne savons
pas qui nous arrive.


VIII --  QUOI SERVAIT LARGENT DU DIRECTOIRE

Chacun s'empressa d'obir, les moines rabattant les capuchons de
leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son
masque.

-- Entrez! dit le suprieur.

La porte s'ouvrit et l'on vit reparatre le frre servant.

-- Un missaire du gnral Georges Cadoudal demande  tre
introduit, dit-il.

-- A-t-il rpondu aux trois mots d'ordres?

-- Parfaitement.

-- Qu'il soit introduit.

Le frre servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes
aprs, reparut, conduisant un homme qu' son costume il tait
facile de reconnatre pour un paysan, et  sa tte carre, coiffe
de grands cheveux roux, pour un Breton.

Il s'avana jusqu'au milieu du cercle sans paratre intimid le
moins du monde, fixant tour  tour ses yeux sur chacun des moines
et attendant que lune de ces douze statues de granit rompt le
silence.

Ce fut le prsident qui lui adressa la parole:

-- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il.

-- Celui qui m'a envoy, rpondit le paysan, m'a command, si l'on
me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jhu.

-- Es-tu porteur d'un message verbal ou crit?

-- Je dois rpondre aux questions qui me seront faites par vous et
changer un chiffon de papier contre de largent.

-- C'est bien; commenons par les questions: o en sont nos frres
de Vende?

-- Ils avaient dpos les armes et n'attendaient qu'un mot de vous
pour les reprendre.

-- Et pourquoi avaient-ils dpos les armes?

-- Ils en avaient reu l'ordre de S. M. Louis XVIII.

-- On a parl d'une proclamation crite de la main mme du roi.

-- En voici la copie.

Le paysan prsenta le papier au personnage qui linterrogeait.

Celui-ci louvrit et lut:

La guerre n'est absolument propre qu' rendre la royaut odieuse
et menaante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant
ne peuvent jamais tre aims: il faut donc abandonner les moyens
sanglants et se confier  l'empire de l'opinion, qui revient
d'elle-mme aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientt
le cri de ralliement des Franais; il faut runir en un formidable
faisceau les lments pars du royalisme, abandonner la Vende
militante  son malheureux sort, et marcher dans une voie plus
pacifique et moins incohrente. Les royalistes de l'Ouest ont fait
leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui
ont tout prpar pour une restauration prochaine...

Le prsident releva la tte, et, cherchant Morgan d'un oeil dont
son capuchon ne pouvait voiler entirement lclair:

-- Eh bien, frre, lui dit-il, j'espre que voil ton souhait de
tout  l'heure accompli, et les royalistes de la Vende et du Midi
auront tout le mrite du dvouement.

Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient
quelques lignes  lire, il continua:

Les Juifs avaient crucifi leur roi, depuis ce temps ils errent
par tout le monde: les Franais ont guillotin le leur, ils seront
disperss par toute la terre.

Date de Blankenbourg, le 25 aot 1799, jour de notre fte, de
notre rgne le sixime.

Sign: Louis_._

Les jeunes gens se regardrent.

-- Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan.

-- Oui, dit le prsident; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre
reprsentent un principe, il faut les soutenir, non seulement
contre Jupiter, mais contre eux-mmes. Ajax, au milieu de la
foudre et des clairs, se cramponnait  un rocher, et, dressant au
ciel son poing ferm, disait: jchapperai malgr les dieux...

Puis, se retournant du ct de l'envoy de Cadoudal:

-- Et  cette proclamation qu'a rpondu celui qui t'envoie?

--  peu prs ce que vous venez de rpondre vous-mme. Il m'a dit
de venir voir et de m'informer de vous si vous tiez dcids 
tenir malgr tout, malgr le roi lui-mme.

-- Pardieu! dit Morgan.

-- Nous sommes dcids, dit le prsident.

-- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms rels
des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le gnral vous
recommande de ne vous servir le plus possible dans vos
correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend
lorsque, de son ct, il parle de vous.

-- Vous avez la liste? demanda le prsident.

-- Non; je pouvais tre arrt, et la liste et t prise.
crivez, je vais vous dicter.

Le prsident s'assit  sa table, prit une plume et crivit sous la
dicte du paysan venden les noms suivants:

Georges Cadoudal, _Jhu ou la Tte-ronde; _Joseph Cadoudal,
_Judas Macchabe; _Lahaye Saint-Hilaire, _David; _Burban Malabry,
_Brave-la-Mort; _Poulpiquez, Royal-_Carnage; _Bonfils, _Brise-
Barrire; _Damphern, _Piquevers; _Duchayla, la _Couronne;
_Duparc, _le Terrible; _la Roche, _Mithridate; _Puisage, _Jean le
Blond._

-- Voil les successeurs des Charrette, des Stofflet, des
Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbe, des la Rochejacquelein et
des Lescure! dit une voix.

Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler:

-- S'ils se font tuer comme leurs prdcesseurs, dit-il, que leur
demanderez-vous?

-- Allons, bien rpondu, dit Morgan; de sorte...?

-- De sorte que, ds que notre gnral aura votre rponse, reprit
le paysan, il reprendra les armes.

-- Et si notre rponse et t ngative...? demanda une voix.

-- Tant pis pour vous! rpondit le paysan; dans tous les cas,
linsurrection tait fixe au 20 octobre.

-- Eh bien, dit le prsident, le gnral aura, grce  nous, de
quoi payer son premier mois de solde. O est votre reu?

-- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel
taient crits ces mots:

Reu de nos frres du Midi et de l'Est, pour tre employe au
bien de la cause, la somme de:
GEORGES CADOUDAL,

Gnral en chef de l'arme royaliste de Bretagne.

La somme, comme on voit, tait reste en blanc.

-- Savez-vous crire? demanda le prsident.

-- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent.

-- Eh bien, crivez: Cent mille francs.

Le Breton crivit; puis, tendant le papier au prsident:

-- Voici le reu, dit-il; o est l'argent?

-- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est  vos pieds; il
contient soixante mille francs.

Puis, s'adressant  un des moines:

-- Montbar, o sont les quarante autres mille? demanda-t-il.

Le moine interpell alla ouvrir une armoire et en tira un sac un
peu moins volumineux que celui qu'avait rapport Morgan, mais qui,
cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille
francs.

-- Voici la somme complte, dit le moine.

-- Maintenant, mon ami, dit le prsident, mangez et reposez-vous;
demain, vous partirez.
-- On m'attend l-bas, dit le Venden; je mangerai et je dormirai
sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde!

Et il s'avana, pour sortir, vers la porte par laquelle il tait
entr.

-- Attendez! dit Morgan.

Le messager de Georges s'arrta.

-- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au gnral Cadoudal
que le gnral Bonaparte a quitt l'arme d'gypte, est dbarqu
avant-hier  Frjus et sera dans trois jours  Paris. Ma nouvelle
vaut bien les vtres; qu'en dites-vous?

-- Impossible! s'crirent tous les moines d'une voix.

-- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de
notre ami le Prtre, qui l'a vu relayer une heure avant moi  Lyon
et qui l'a reconnu.

-- Que vient-il faire en France? demandrent deux ou trois voix.

-- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il
est probable qu'il ne revient pas  Paris pour y garder
lincognito.

-- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle  nos
frres de l'Ouest, dit le prsident au paysan venden: tout 
lheure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis:
Allez!

Le paysan salua et sortit; le prsident attendit que la porte ft
referme:

-- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frre
Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure spciale.

-- Laquelle? demandrent d'une seule voix les compagnons de Jhu.

-- C'est que l'un de nous, dsign par le sort, parte pour Paris,
et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui
se passera.

-- Adopt, rpondirent-ils.

-- En ce cas, reprit le prsident, crivons nos treize noms,
chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un
chapeau, et celui dont le nom sortira partira  l'instant mme.

Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approchrent de la
table, crivirent leurs noms sur des carrs de papier qu'ils
roulrent, et les mirent dans un chapeau.

Le plus jeune fut appel pour tre le prte-nom du hasard.

Il tira un des petits rouleaux de papier et le prsenta au
prsident, qui le dplia.

-- Morgan, dit le prsident.

-- Mes instructions, demanda le jeune homme.

-- Rappelez-vous, rpondit le prsident, avec une solennit 
laquelle les votes de ce clotre prtaient une suprme grandeur,
que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre pre a
t guillotin sur la place de la Rvolution et votre frre tu 
l'arme de Cond. Noblesse oblige! voil vos instructions.

-- Et pour le reste, demanda le jeune homme.

-- Pour le reste? dit le prsident, nous nous en rapportons 
votre royalisme et  votre loyaut.

-- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre cong de vous 
l'instant mme; je voudrais tre sur la route de Paris avant le
jour, et j'ai une visite indispensable  faire avant mon dpart.

-- Va! dit le prsident en ouvrant ses bras  Morgan; je
t'embrasse au nom de tous les frres.  un autre je dirais: sois
brave, persvrant, actif!  toi je dirai: Sois prudent!

Le jeune homme reut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire
ses autres amis, changea une poigne de main avec deux ou trois
d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfona son chapeau sur
sa tte et sortit.


IX -- ROMO ET JULIETTE

Dans la prvoyance dun prochain dpart, le cheval de Morgan,
aprs avoir t lav, bouchonn, sch, avait reu double ration
d'avoine et avait t de nouveau sell et brid.

Le jeune homme n'eut donc qu' le demander et  sauter dessus.

 peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par
enchantement; le cheval s'lana dehors hennissant et rapide,
ayant oubli sa premire course et prt  en dvorer une seconde.

 la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indcis,
pour savoir s'il tournerait  droite ou  gauche; enfin, il tourna
 droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg 
Seillon, se jeta une seconde fois  droite, mais  travers plaine,
s'enfona dans un angle de fort qu'il rencontra sur son chemin,
reparut bientt de l'autre ct du bois, gagna la grande route de
Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue  peu
prs, et ne s'arrta qu' un groupe de maisons que l'on appelle
aujourd'hui la Maison-des-Gardes.

Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui
indiquait une de ces haltes campagnardes o les pitons se
dsaltrent et reprennent des forces en se reposant un instant,
avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie.

Ainsi qu'il avait fait  la porte de la chartreuse, Morgan
s'arrta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse
comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilit, les
braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas,
la rponse  l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre
qu' la chartreuse.
Enfin, on entendit le pas du garon d'curie, alourdi par ses
sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir,
voyant un cavalier tenant un pistolet  la main, s'apprta
instinctivement  la refermer.

-- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur.

-- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah!
je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le
cur, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les prcautions, c'est
la mre de la sret.

-- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied  terre et
en glissant une pice d'argent dans la main du garon d'curie;
mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup,
M. le cur aussi.

-- Oh! quant  a, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus
personne l-haut,  la faon dont tout marche. Est-ce que a
durera longtemps encore comme a, monsieur Charles?

-- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne
timpatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins
press que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon
Pataut.

-- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est
assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah
! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant-
dernire fois, c'tait un alezan; la dernire fois, c'tait un
pommel, et, aujourd'hui, c'est un noir.

-- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu
disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne ten
occuperas que pour le dbrider. Laisse lui la selle sur le dos...
Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde-
moi encore ces deux-l.

Et le jeune homme dtacha ceux qui taient passs  sa ceinture et
les donna au garon d'curie.

-- Bon! fit celui-ci en riant, plus que a d'aboyeurs!

-- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sres.

-- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sres! nous nageons en
plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrt et
dpouill, pas plus tard que la semaine dernire, la diligence de
Genve  Bourg?

-- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol?

-- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les
compagnons de Jsus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien;
qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jsus, sinon les douze
aptres?

-- En effet, dit Morgan avec son ternel et joyeux sourire, je
n'en vois pas d'autres.

-- Bon! continua Pataut, accuser les douze aptres de dvaliser
les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le
dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps o l'on ne
respecte plus rien.

Et, tout en secouant la tte en misanthrope dgot, sinon de la
vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval  l'curie.

Quant  Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut
s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les tnbres
des curies; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il
descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se
dressaient et se dcoupaient dans la nuit avec la majest des
choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne
qui portait, dans les environs, le titre pompeux de chteau des
Noires-Fontaines.

Comme Morgan atteignait le mur du chteau, l'heure sonna au
clocher du village de Montagnac. Le jeune homme prta loreille au
timbre qui passait en vibrant dans latmosphre calme et
silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu' onze coups.

Bien des choses, comme on le voit, s'taient passes en deux
heures.

Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant
chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouv, introduisit
la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'lana
comme un homme qui monte  cheval, saisit le chaperon du mur de la
main gauche, d'un seul lan se trouva  califourchon sur le mur,
et, rapide comme l'clair, se laissa retomber de lautre ct.

Tout cela s'tait fait avec tant de rapidit, d'adresse et de
lgret, que, si quelqu'un et pass par hasard en ce moment-l,
il et pu croire qu'il tait le jouet d'une vision.

Comme il avait fait d'un ct du mur, Morgan s'arrta et couta de
l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose tait
possible, dans les tnbres obscurcies par le feuillage des
trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis.

Tout tait solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer
son chemin.
Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'tait
approch du chteau des Noires-Fontaines, dans toutes les allures
du jeune homme, une timidit et une hsitation si peu habituelles
 son caractre, qu'il tait vident que, cette fois, s'il avait
des craintes, ces craintes n'taient pas pour lui seul.

Il gagna la lisire du bois en prenant les mmes prcautions.

Arriv sur une pelouse,  l'extrmit de laquelle s'levait le
petit chteau, il s'arrta et interrogea la faade de la maison.

Une seule fentre tait claire, des douze fentres qui, sur
trois tages, peraient cette faade.

Elle tait au premier tage,  l'angle de la maison.

Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le
long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et
retombaient en festons, s'avanait au-dessous de cette fentre et
surplombait le jardin.

Aux deux cts de la fentre, placs sur le balcon mme, des
arbres  larges feuilles s'lanaient de leurs caisses et
formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure.

Une jalousie, montant et descendant  l'aide de cordes, faisait
une sparation entre le balcon et la fentre, sparation qui
disparaissait  volont.

C'tait  travers les interstices de la jalousie que Morgan avait
vu la lumire.

Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse
en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous
avons parl le retinrent.

Une alle de tilleuls longeait la muraille et conduisait  la
maison.

Il fit un dtour et s'engagea sous la vote obscure et feuillue.

Puis, arriv  l'extrmit de lalle, il traversa, rapide comme
un daim effarouch, l'espace libre, et se trouva au pied de la
muraille, dans lombre paisse projete par la maison.

Il fit quelques pas  reculons, les yeux fixs sur la fentre,
mais de manire  ne pas sortir de l'ombre.

Puis, arriv au point calcul par lui, il frappa trois fois dans
ses mains.

 cet appel, une ombre s'lana du fond de l'appartement, et vint,
gracieuse, flexible, presque transparente, se coller  la fentre.

Morgan renouvela le signal.

Aussitt la fentre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une
ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure
blonde ruisselant sur ses paules, parut dans lencadrement de
verdure.

Le jeune homme tendit les bras  celle dont les bras taient
tendus vers lui, et deux noms, ou plutt deux cris sortis du
coeur, se croisrent, allant au-devant l'un de lautre.

-- Charles!

-- Amlie!

Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux
tiges des vigies, aux asprits de la pierre, aux saillies des
corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon.

Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un
murmure d'amour perdu dans un interminable baiser.

Mais, par un doux effort, le jeune homme entrana d'un bras la
jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lchait les
cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derrire eux.

Derrire la jalousie la fentre se referma.

Puis la lumire s'teignit, et toute la faade du chteau des
Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurit.

Cette obscurit durait depuis un quart d'heure  peu prs,
lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui
conduisait de la grande route de Pont-d'Ain  l'entre du chteau.

Puis le bruit cessa; il tait vident que la voiture venait de
s'arrter devant la grille.


X -- LA FAMILLE DE ROLAND

Cette voiture qui s'arrtait  la porte tait celle qui ramenait 
sa famille Roland, accompagn de sir John.

On tait si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les
lumires de la maison taient teintes, toutes les fentres dans
l'obscurit, mme celle d'Amlie.

Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son
fouet  outrance; mais le bruit tait insuffisant pour rveiller
des provinciaux dans leur premier sommeil.

La voiture une fois arrte, Roland ouvrit la portire, sauta 
terre sans toucher le marchepied, et se pendit  la sonnette.

Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, aprs chaque sonnerie,
Roland se retournait vers la voiture en disant:

-- Ne vous impatientez pas, sir John.

Enfin, une fentre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme,
cria:

-- Qui sonne donc ainsi?

-- Ah! c'est toi, petit douard, dit Roland; ouvre vite!

L'enfant se rejeta en arrire avec un cri joyeux et disparut.

Mais, en mme temps, on entendit sa voix qui criait dans les
corridors:
-- Mre! rveille-toi, c'est Roland!... Soeur! rveille-toi, c'est
le grand frre.

Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se
prcipita par les degrs en criant:

-- Ne t'impatiente pas, Roland, me voil! me voil!

Un instant aprs, on entendit la clef qui grinait dans la
serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une
forme blanche apparut sur le perron et vola, plutt qu'elle ne
courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grina  son
tour sur ses gonds et s'ouvrit.

L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu.

-- Ah! frre! ah! frre! criait-il en embrassant le jeune homme et
en riant et pleurant tout  la fois; ah! grand frre Roland, que
mre va tre contente! et Amlie donc! Tout le monde se porte
bien, c'est moi le plus malade... ah! except Michel, tu sais, le
jardinier, qui s'est donn une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas
en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens
d'gypte; m'as-tu rapport des pistolets monts en argent et un
beau sabre recourb? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne
veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je
t'aime toujours!

Et l'enfant couvrait le grand frre de baisers, comme il
l'crasait de questions.

L'Anglais, rest dans la voiture, regardait, la tte incline  la
portire, et souriait.

Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme
clata.
Une voix de mre!

-- O est-il, mon Roland, mon fils bien-aim? demandait madame de
Montrevel d'une voix empreinte d'une motion joyeuse si violente,
qu'elle allait presque jusqu' la douleur; o est-il? Est-ce bien
vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas
prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive?

L'enfant,  cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de
son frre, tomba debout sur le gazon, et, comme enlev par un
ressort, bondit vers sa mre.

-- Par ici, mre, par ici! dit-il en entranant sa mre  moiti
vtue vers Roland.

 la vue de sa mre, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre
cette espce de glaon qui semblait ptrifi dans sa poitrine; son
coeur battit comme celui d'un autre.

-- Ah! s'cria-t-il, j'tais vritablement ingrat envers Dieu
quand la vie me garde encore de semblables joies.

Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans
se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son
flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui
coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire.

L'enfant, la mre et Roland formaient un groupe adorable de
tendresse et d'motion.

Tout  coup, le petit douard, comme une feuille que le vent
emporte, se dtacha du groupe en criant:

-- Et soeur Amlie, o est-elle donc?

Puis il s'lana vers la maison, en rptant:

-- Soeur Amlie, rveille-toi! lve-toi accours!

Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de
l'enfant qui retentissaient contre une porte.

Il se fit un grand silence.

Puis presque aussitt on entendit le petit douard qui criait:

-- Au secours, mre! au secours, frre Roland! soeur Amlie se
trouve mal.

Madame de Montrevel et son fils s'lancrent dans la maison; sir
John, qui, en touriste consomm qu'il tait, avait dans une
trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels,
descendit de voiture, et, obissant  un premier mouvement,
s'avana jusqu'au perron.

L, il s'arrta, rflchissant qu'il n'tait point prsent,
formalit toute puissante pour un Anglais.

Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il
allait venait au-devant de lui.

Au bruit que son frre faisait  sa porte, Amlie avait enfin paru
sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappe en
apprenant le retour de Roland tait trop forte, et, aprs avoir
descendu quelques degrs d'un pas presque automatique et en
faisant un violent effort sur elle-mme, elle avait pouss un
soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui
s'affaisse, comme une charpe qui flotte, elle tait tombe ou
plutt s'tait couche sur l'escalier.

C'tait alors que l'enfant avait cri.

Mais, au cri de l'enfant, Amlie avait retrouv, sinon la force,
du moins la volont; elle s'tait redresse et en balbutiant:
Tais-toi, douard! tais-toi au nom du ciel! me voil! Elle
s'tait cramponne d'une main  la rampe, et, appuye de l'autre
sur l'enfant, elle avait continu de descendre les degrs.

 la dernire marche, elle avait rencontr sa mre et son frre;
alors d'un mouvement violent, presque dsespr, elle avait jet
ses deux bras au cou de Roland, en criant:

-- Mon frre! mon frre!

Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement
 son paule, et en disant: Elle se trouve mal, de l'air! de
l'air! il l'avait entrane vers le perron.

C'tait ce nouveau groupe, si diffrent du premier, que sir John
avait sous les yeux.

Au contact de l'air, Amlie respira et redressa la tte.

En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se dbarrassait
d'un nuage qui la voilait, et clairait le visage d'Amlie, aussi
ple qu'elle.

Sir John poussa un cri d'admiration.

Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre
vivant qu'il avait sous les yeux.
Il faut dire qu'Amlie tait merveilleusement belle, vue ainsi.

Vtue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un
corps moul sur celui de la Polymnie antique, sa tte ple,
lgrement incline sur l'paule de son frre, ses longs cheveux
d'un blond d'or tombant sur des paules de neige, son bras jet au
cou de sa mre, et qui laissait pendre sur le chle rouge dont
madame de Montrevel tait enveloppe une main d'albtre ros,
telle tait la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir
John.

Au cri d'admiration que poussa lAnglais, Roland se souvint que
celui-ci tait l, et madame de Montrevel s'aperut de sa
prsence.

Quant  l'enfant, tonn de voir cet tranger chez sa mre, il
descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisime
marche, non pas qu'il craignt d'aller plus loin, mais pour rester
 la hauteur de celui qu'il interpellait:

-- Qui tes-vous, monsieur? demanda-t-il  sir John, et que
faites-vous ici?

-- Mon petit douard, dit sir John, je suis un ami de votre frre,
et je viens vous apporter les pistolets monts en argent et le
damas qu'il vous a promis.

-- O sont-ils? demanda l'enfant.

-- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps
de les faire venir; mais voil votre grand frre qui rpondra de
moi et qui vous dira que je suis un homme de parole.

-- Oui, douard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les
auras.

Puis, s'adressant  madame de Montrevel et  sa soeur:

-- Excusez-moi, ma mre; excuse-moi, Amlie, dit-il, ou plutt
excusez-vous vous-mmes comme vous pourrez prs de milord: vous
venez de faire de moi un abominable ingrat.

Puis, allant  sir John et lui prenant la main:

-- Ma mre, continua Roland, milord a trouv moyen, le premier
jour qu'il m'a vu, la premire fois qu'il m'a rencontr, de me
rendre un minent service; je sais que vous n'oubliez pas ces
choses-l: j'espre donc que vous voudrez bien vous souvenir que
sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une
preuve en rptant avec moi qu'il consent  s'ennuyer quinze jours
ou trois semaines avec nous.

-- Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point
rpter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze
jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au
milieu de votre famille, ce serait une vie toute entire..

Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit  sir John une
main que celui-ci baisa avec une galanterie toute franaise.

-- Milord, dit-elle, cette maison est la vtre; le jour o vous y
tes entr a t un jour de joie, le jour o vous la quitterez
sera un jour de regret et de tristesse.

Sir John se tourna vers Amlie, qui, confuse de paratre ainsi
dfaite devant un tranger, ramenait autour de son cou les plis de
son peignoir:

-- Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop mue
encore du retour inattendu de son frre pour vous accueillir elle-
mme comme elle le fera dans un instant, continua madame de
Montrevel en venant au secours d'Amlie.

-- Ma soeur, dit Roland, permettra  mon ami sir John de lui
baiser la main, et il acceptera, j'en suis sr, cette faon de lui
souhaiter la bienvenue.

Amlie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et
tendit sa main  sir John avec un sourire presque douloureux.

L'Anglais prit la main d'Amlie; mais, sentant que cette main
tait glace et frissonnante, au lieu de la porter  ses lvres:

-- Roland, dit-il, votre soeur est srieusement indispose; ne
nous occupons ce soir que de sa sant; je suis un peu mdecin, et,
si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder
en celle que je lui tte le pouls, je lui en aurai une gale
reconnaissance.

Mais, comme si elle craignait que l'on ne devint la cause de son
mal, Amlie retira vivement sa main en disant:

-- Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la
joie seule de revoir mon frre a caus cette indisposition d'un
instant qui a dj disparu.

Puis, se retournant vers madame de Montrevel:

-- Ma mre, dit-elle avec un accent rapide, presque fivreux, nous
oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis
Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a
toujours ce bon apptit que nous lui connaissions, il ne m'en
voudra pas de vous laisser faire,  lui et  milord, les honneurs
de la maison, en songeant que je m'occupe des dtails peu
potiques, mais trs apprcis par lui du mnage.

Et laissant, en effet, sa mre faire les honneurs de la maison,
Amlie rentra pour rveiller les femmes de chambre et le
domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espce de
souvenir ferique que laisserait, dans celui d'un touriste
descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorly debout sur
son rocher, sa lyre  la main et laissant flotter au vent de la
nuit l'or fluide de ses cheveux!

Pendant ce temps, Morgan remontait  cheval, reprenant au grand
galop le chemin de la chartreuse, s'arrtant devant la porte,
tirant un carnet de sa poche, et crivant sur une feuille de ce
carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer
d'un ct  l'autre de la serrure, sans prendre le temps de
descendre de son cheval.

Puis, piquant des deux et se courbant sur la crinire du noble
animal, il disparaissait dans la fort, rapide et mystrieux comme
Faust se rendant  la montagne du sabbat.

Les trois lignes qu'il avait crites taient celles-ci:

Louis de Montrevel, aide de camp du gnral Bonaparte, est arriv
cette nuit au chteau des Noires-Fontaines.

Garde  vous, compagnons de Jhu!

Mais, tout en prvenant ses amis de se garder de Louis de
Montrevel, Morgan avait trac une croix au-dessus de son nom, ce
qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivt, le jeune
officier devait leur tre sacr.

Chaque compagnon de Jhu pouvait sauvegarder un ami sans avoir
besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi.

Morgan usait de son privilge: il sauvegardait le frre d'amiti.


XI -- LE CHTEAU DES NOIRES--FONTAINES

Le chteau des Noires-Fontaines, o nous venons de conduire deux
des principaux personnages de cette histoire, tait situ dans une
des plus charmantes situations de la valle, ou s'lve la ville
de Bourg.

Son parc, de cinq ou six arpents, plant d'arbres centenaires,
tait ferm de trois cts par des murailles de grs, ouvertes sur
le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaille
au marteau, et faonne du temps et  la manire de Louis XV, et
du quatrime ct par la petite rivire de la Royssouse, charmant
ruisseau qui prend sa source  Journaud, c'est--dire au bas des
premires rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un
cours presque insensible, va se jeter dans la Sane au pont de
Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un
mois avant lpoque o nous sommes arrivs, venait d'tre tu  la
fatale bataille de Novi.

Au-del de la Reyssouse et sur ses rives s'tendaient,  droite et
 gauche du chteau des Noires-Fontaines, les villages de
Montagnat et de Saint-Just, domins par celui de Ceyzeriat.

Derrire ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes
des collines du Jura, au-dessus de la crte desquelles on
distingue la cime bleutre des montagnes du Bugey, qui semblent se
hausser pour regarder curieusement par-dessus l'paule de leurs
soeurs cadettes ce qui se passe dans la valle de l'Ain.

Ce fut en face de ce ravissant paysage que se rveilla sir John.

Pour la premire fois de sa vie peut-tre, le morose et taciturne
Anglais souriait  la nature; il lui semblait tre dans une de ces
belles valles de la Thessalie, clbres par Virgile, ou prs de
ces douces rives du Lignon, chantes par d'Urf, dont la maison
natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine  trois
quarts de lieue du chteau des Noires-Fontaines.

Il fut tir de sa contemplation par trois coups lgrement frapps
 sa porte: c'tait son hte, Roland, qui venait s'informer de
quelle faon il avait pass la nuit.

Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les
feuilles dj jaunies des marronniers et des tilleuls.

-- Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous fliciter; je
m'attendais  voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux
longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse,
quoique,  vrai dire, je n'aie jamais t facile  la peur; et,
pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois
d'octobre, souriant comme une matine de mai.

-- Mon cher Roland, rpondit sir John, je suis presque orphelin;
j'ai perdu ma mre le jour de ma naissance, mon pre  douze ans.
 l'ge o l'on met les enfants au collge, j'tais matre d'une
fortune de plus d'un million de rente; mais j'tais seul en ce
monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimt; les
douces joies de la famille me sont donc compltement inconnues. De
douze  dix-huit ans, j'ai tudi  l'universit de Cambridge; mon
caractre taciturne, un peu hautain peut-tre, m'isolait au milieu
de mes jeunes compagnons.  dix-huit ans, je voyageai. Voyageur
arm qui parcourez le monde  l'ombre de votre drapeau, c'est--
dire  l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les motions
de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez
point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes,
les provinces, les tats, les royaumes, pour visiter tout
simplement une glise ici, un chteau l; de quitter le lit 
quatre heures du matin  la voix du guide impitoyable, pour voir
le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme
un fantme dj mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on
appelle les hommes; de ne savoir o s'arrter; de n'avoir pas une
terre o prendre racine, pas un bras o s'appuyer, pas un coeur o
verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout 
coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a t
combl; j'ai vcu en vous; les joies que je cherche, je vous les
ai vu prouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'panouir
florissante autour de vous; en regardant votre mre, je me suis
dit: ma mre tait ainsi, j'en suis certain. En regardant votre
soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas
voulue autrement. En embrassant votre frre, je me suis dit que je
pourrais,  la rigueur, avoir un enfant de cet ge-l, et laisser
ainsi quelque chose aprs moi dans ce monde; tandis qu'avec le
caractre dont je me connais, je mourrai comme j'ai vcu, triste,
maussade aux autres et importun  moi-mme. Ah! vous tes heureux,
Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la
jeunesse, vous avez -- ce qui ne gte rien mme chez un homme --
vous avez la beaut. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne
vous fait dfaut; je vous le rpte, Roland, vous tes un homme
heureux, bien heureux.

-- Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anvrisme, milord.

Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incrdulit. En effet,
Roland paraissait jouir d'une sant formidable.

-- Votre anvrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec
un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec
votre anvrisme vous me donniez cette mre qui pleure de joie en
vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur  votre
retour, cet enfant qui se pend  votre cou comme un jeune et beau
fruit  un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore
vous me donniez ce chteau aux frais ombrages, cette rivire aux
rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleutres, o
blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec
leurs clochers bourdonnants; votre anvrisme, Roland, la mort dans
trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois
de votre vie si pleine, si agite, si douce, si accidente, si
glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux.

Roland clata de rire, de ce rire nerveux qui lui tait
particulier.

-- Ah! dit-il, que voil bien le touriste, le voyageur
superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arrtant
nulle part, ne peut rien apprcier, rien approfondir, juge chaque
chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la
porte de ces cabanes o sont renferms ces fous qu'on appelle des
hommes: derrire cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher,
vous voyez bien cette charmante rivire, n'est-ce pas? ces beaux
gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de
l'innocence, de la fraternit; c'est le sicle de Saturne, c'est
l'ge d'or; c'est l'den; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est
peupl de gens qui s'gorgent les uns les autres; les jungles de
Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peupls de tigres
plus froces et de panthres plus cruelles que ces jolis villages,
que ces frais gazons, que les bords de cette charmante rivire.
Aprs avoir fait des ftes funraires au bon, au grand, 
l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter  la voirie
comme une charogne qu'il tait, et mme qu'il avait toujours t;
aprs avoir fait des ftes funraires dans lesquelles chacun
apportait une urne o il versait toutes les larmes de son corps,
voil que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs
de poulardes, se sont aviss que les rpublicains taient tous des
assassins, et qu'ils les ont assassins par charretes, pour les
corriger de ce vilain dfaut qu'a lhomme sauvage ou civilis de
tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de
Lons-le-Saulnier, si vous tes curieux, on vous montrera la place
o, voil six mois  peine, il s'est organis une tuerie qui
ferait lever le coeur aux plus froces sabreurs de nos champs de
bataille. Imaginez-vous une charrette charge de prisonniers que
l'on conduisait  Lons-le-Saulnier, une charrette  ridelles, une
de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux 
la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont
tout le crime tait une folle exaltation de penses et de paroles
menaantes; tout cela li, garrott, la tte pendante et bossele
par les cahots, la poitrine haletante de soif, de dsespoir et de
terreur; des malheureux qui n'ont pas mme, comme au temps de
Nron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion  main
arme avec la mort; que le massacre surprend impuissants et
immobiles; qu'on gorge dans leurs liens et qu'on frappe non
seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le
corps desquels -- quand, dans ces corps, le coeur a cess de
battre -- sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat,
pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce
massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs
ttes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui
n'auraient plus d penser qu' faire une mort chrtienne, et qui
contribuaient, par leurs cris et leurs excitations,  faire  ces
malheureux une mort dsespre, et, au milieu de ces vieillards,
un petit septuagnaire, bien coquet, bien poudr, chiquenaudant
son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussire, prenant
son tabac d'Espagne dans une tabatire d'or avec un chiffre en
diamants, mangeant ses pastilles  lambre dans une bonbonnire de
Svres qui lui a t donne par madame du Barry, bonbonnire orne
du portrait de la donatrice, ce septuagnaire -- voyez le tableau,
mon cher! -- pitinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne
laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son
bras, appauvri par l'ge,  frapper avec un jonc  pomme de
vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas
suffisamment morts, convenablement passs au pilon... Pouah! mon
cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu
les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible.
Eh bien, le simple rcit de ma mre, hier, quand vous avez t
rentr dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi!
voil qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement
que mon anvrisme explique les miens.

Sir John regardait et coutait Roland avec cet tonnement curieux
que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son
jeune ami. En effet, Roland semblait embusqu au coin de la
conversation pour tomber sur le genre humain  la moindre occasion
qui s'en prsenterait. Il s'aperut du sentiment qu'il venait de
faire pntrer dans l'esprit de sir John et changea compltement
de ton, substituant la raillerie amre  l'emportement
philanthropique.

-- Il est vrai, dit-il, qu'aprs cet excellent aristocrate qui
achevait ce que les massacreurs avaient commenc, et qui
retrempait dans le sang ses talons rouges dteints, les gens qui
font ces sortes d'excutions sont des gens de bas tage, des
bourgeois et des manants, comme disaient nos aeux en parlant de
ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus
lgamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est pass  Avignon:
on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas.
Ces messieurs les dtrousseurs de diligences se piquent d'une
dlicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque:
ce sont tantt des Cartouches et des Mandrins, tantt des Amadis
et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces hros
de grand chemin. Ma mre me disait hier qu'il y avait un nomm
Laurent -- vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom
de guerre qui sert  cacher le nom vritable, comme le masque
cache le visage -- il y avait un nomm Laurent qui runissait
toutes les qualits d'un hros de roman, tous les
accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous
le prtexte que vous avez t Normands autrefois, vous permettez
de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression
pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumne  nos
savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent
tait donc beau jusqu' l'idalit; il faisait partie d'une bande
de soixante et douze compagnons de Jhu que l'on vient de juger 
Yssengeaux: soixante-dix furent acquitts; lui et un de ses
compagnons furent seuls condamns  mort; on renvoya les innocents
sance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la
guillotine. Mais bast! matre Laurent avait une trop jolie tte
pour que cette tte tombt sous l'ignoble couteau d'un excuteur:
les juges qui l'avaient jug, les curieux qui s'attendaient  le
voir excuter, avaient oubli cette recommandation corporelle de
la beaut, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le
gelier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa nice; lhistoire --
car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman --
l'histoire n'est pas fixe l-dessus; tant il y a que la femme,
quelle qu'elle ft, devint amoureuse du beau condamn; si bien
que, deux heures avant l'excution, au moment ou matre Laurent
croyait voir entrer l'excuteur, et dormait ou faisait semblant de
dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer
l'ange sauveur.

Vous dire comment les mesures taient prises, je n'en sais rien:
les deux amants ne sont point entrs dans les dtails, et pour
cause; mais la vrit est -- et je vous rappelle toujours, sir
John, que c'est la vrit et non une fable -- la vrit est que
Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son
camarade, qui tait dans un autre cachot. Gensonn, en pareille
circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons
les Girondins; mais Gensonn n'avait pas la tte d'Antinos sur le
corps d'Apollon: plus la tte est belle, vous comprenez, plus on y
tient. Laurent accepta donc loffre qui lui tait faite et
s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune
fille, qui et pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y
rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point
l'ange sauveur; il parat que notre chevalier tenait plus  sa
matresse qu' son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il
ne voulut pas fuir sans sa matresse. Il tait six heures du
matin, lheure juste de l'excution; l'impatience, le gagnait. Il
avait, depuis quatre heures, tourn trois fois la fte de son
cheval vers la ville et chaque fois s'en tait approch davantage.
Une ide,  cette troisime fois, lui passa par lesprit: c'est
que sa matresse est prise et va payer pour lui; il tait venu
jusqu'aux premires maisons, il pique son cheval, rentre dans la
ville, traverse  visage dcouvert et au milieu de gens qui le
nomment par son nom, tout tonns de le voir libre et  cheval,
quand ils s'attendaient  le voir garrott et en charrette,
traverse la place de lexcution, o le bourreau vient d'apprendre
qu'un de ses patients a disparu, aperoit sa libratrice qui
fendait  grand-peine la foule, non pas pour voir lexcution,
elle, mais pour aller le rejoindre.  sa vue, il enlve son
cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les
heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu' elle, la
jette sur l'aron de sa selle, pousse un cri de joie et disparat
en brandissant son chapeau, comme M. de Cond  la bataille de
Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action
hroque et de devenir amoureuses du hros.

Roland s'arrta et, voyant que sir John gardait le silence, il
l'interrogea du regard.

-- Allez toujours, rpondit l'Anglais, je vous coute, et, comme
je suis sr que vous ne me dites tout cela que pour arriver  un
point qui vous reste  dire, j'attends.

-- Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, trs cher,
et vous me connaissez, ma parole, comme si nous tions amis de
collge. Eh bien, savez-vous l'ide qui m'a, toute la nuit, trott
dans l'esprit? C'est de voir de prs ce que c'est que ces
messieurs de Jhu.

-- Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par
M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par
M. Morgan.

-- Ou un autre, mon cher sir John, rpondit tranquillement le
jeune officier; car je vous dclare que je n'ai rien
particulirement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma
premire pense, quand il est entr dans la salle et a fait son
petit _speech_ -- n'est-ce pas un _speech _que vous appelez cela?

Sir John fit de la tte un signe affirmatif.

-- Bien que ma premire pense, reprit Roland, ait t de lui
sauter au cou et de ltrangler d'une main, tandis que, de
l'autre, je lui eusse arrach son masque.

-- Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande,
en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet 
excution.

-- Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'tais parti, mon
compagnon ma retenu.

-- Il y a donc des gens qui vous retiennent?

-- Pas beaucoup, mais celui-l.

-- De sorte que vous en tes aux regrets?

-- Non pas, en vrit; ce brave dtrousseur de diligences a fait
sa petite affaire avec une crnerie qui m'a plu: j'aime
instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tu
M. de Barjols, j'aurais voulu tre son ami. Il est vrai que je ne
pouvais savoir combien il tait brave qu'en le tuant. Mais parlons
d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel.
Pourquoi tais-je donc mont?  coup sr, ce n'tait point pour
vous parler des compagnons de Jhu, ni des exploits de
M. Laurent... Ah! c'tait pour m'entendre avec vous sur ce que
vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser,
mon cher hte, mais jai deux chances contre moi: mon pays, qui
n'est gure amusant; votre nation, qui n'est gure amusable.

-- Je vous ai dj dit, Roland, rpliqua lord Tanlay en tendant la
main au jeune homme, que je tenais le chteau de Noires-Fontaines
pour un paradis.

-- D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez
bientt votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous
distraire. Aimez-vous l'archologie, Westminster, Cantorbry? nous
avons l'glise de Brou, une merveille, de la dentelle sculpte par
matre Colomban; il y a une lgende l-dessus, je vous la dirai un
soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les
tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de
Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand problme de sa
devise: Fortune, infortune, fortune que j'ai la prtention
d'avoir rsolu par cette version latinise: F_ortuna, infortuna,
forti una__ _Aimez-vous la pche, mon cher hte? vous avez la
Reyssouse au bout de votre pied;  l'extrmit de votre main une
collection de lignes et d'hameons appartenant  douard, une
collection de filets appartenant  Michel. Quant aux poissons,
vous savez que c'est la dernire chose dont on s'occupe. Aimez-
vous la chasse? nous avons la fort de Seillon  cent pas de nous;
pas la chasse  courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la
chasse  tir. Il parat que les bois de mes anciens
croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de
chevreuils, de livres et de renards. Personne n'y chasse par la
raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce
moment-ci, c'est personne. En ma qualit d'aide de camp du gnral
Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un
ose trouver mauvais qu'aprs avoir chass les Autrichiens sur
l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les
daims, les chevreuils, les renards et les livres sur la
Reyssouse. Un jour d'archologie, un jour de pche et un jour de
chasse. Voil dj trois jours, vous voyez, mon cher hte, nous
n'avons plus  avoir d'inquitude que pour quinze ou seize.

-- Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et
sans rpondre  la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me
direz-vous jamais quelle fivre vous brle, quel chagrin vous
mine?

-- Ah! par exemple, fit Roland avec un clat de rire strident et
douloureux, je n'ai jamais t si gai que ce matin; c'est vous qui
avez le _spleen_, milord, et qui voyez tout en noir.

-- Un jour, je serai rellement votre ami, rpondit srieusement
sir John; ce jour-l, vous me ferez vos confidences; ce jour-l,
je porterai une part de vos peines.
-- Et la moiti de mon anvrisme... Avez-vous faim, milord?

-- Pourquoi me faites-vous cette question?

-- C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'douard, qui
vient nous dire que le djeuner est servi.

En effet, Roland n'avait pas prononc le dernier mot, que la porte
s'ouvrait et que l'enfant disait:

-- Grand frre Roland, mre et soeur Amlie attendent pour
djeuner milord et toi.

Puis, s'attachant  la main droite de l'Anglais, il lui regarda
attentivement la premire phalange du pouce, de l'index et de
lannulaire.

-- Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John.

-- Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts.

-- Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette
encre?

-- Que vous auriez crit en Angleterre. Vous auriez demand mes
pistolets et mon sabre.

-- Non, je n'ai pas crit, dit sir John; mais j'crirai
aujourd'hui.

-- Tu entends, grand frre Roland? j'aurai dans quinze jours mes
pistolets et mon sabre!

Et l'enfant, tout joyeux, prsenta ses joues roses et fermes au
baiser de sir John, qui lembrassa aussi tendrement que let fait
un pre.

Puis tous trois descendirent dans la salle  manger, o les
attendaient Amlie et madame de Montrevel.


XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE

Le mme jour, Roland mit une partie du projet arrt  excution:
il emmena sir John voir l'glise de Brou.

Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que
c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont
pas vue lont entendu dire.

Roland, qui comptait faire  sir John les honneurs de son bijou
historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut
fort dsappoint quand, en arrivant devant la faade, il trouva
les niches des saints vides et les figurines du portail
dcapites.

Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de
sacristain.

Il s'informa  qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on
lui rpondit que c'tait au capitaine de la gendarmerie.

Le capitaine de la gendarmerie n'tait pas loin; le clotre
attenant  lglise avait t converti en caserne.

Roland monta  la chambre du capitaine, se fit reconnatre pour
aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec lobissance passive
d'un infrieur pour son suprieur, lui remit les clefs et le
suivit par derrire.

Sir John attendait devant le porche, admirant, malgr les
mutilations qu'ils avaient subies, les admirables dtails de la
faade.

Roland ouvrit la porte et recula d'tonnement: lglise tait
littralement bourre de foin, comme un canon charg jusqu' la
gueule.

-- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie.

-- Mon officier, c'est une prcaution de la municipalit.

-- Comment! une prcaution de la municipalit?

-- Oui.

-- Dans quel but?

-- Celui de sauvegarder lglise. On allait la dmolir; mais le
maire a dcrt qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle
avait servi, elle serait convertie en magasin  fourrages.

Roland clata de rire, et, se retournant vers sir John:

-- Mon cher lord, dit-il, l'glise tait curieuse  voir; mais je
crois que ce que monsieur nous raconte l est non moins curieux.
Vous trouverez toujours, soit  Strasbourg, soit  Cologne, soit 
Milan, une chapelle ou un dme qui vaudront la chapelle de Brou;
mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez
btes pour vouloir dmolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez
spirituel pour en faire une glise  fourrages. Mille
remerciements, capitaine; voil vos clefs.

-- Comme je le disais  Avignon, la premire fois que j'eus
l'honneur de vous voir, mon cher Roland, rpliqua sir John, c'est
un peuple bien amusant que le peuple franais.

-- Cette fois, milord, vous tes trop poli, rpondit Roland: c'est
bien idiot qu'il faut dire; coutez: je comprends les cataclysmes
politiques qui ont boulevers notre socit depuis mille ans; je
comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les
maillotins, la Saint-Barthlemy, la Digue, la Fronde, les
dragonnades, la Rvolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6
octobre, le 20 juin, le 10 aot, les 2 et 3 septembre, le 21
janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la
torche des guerres civiles avec son feu grgeois qui se rallume
dans le sang au lieu de steindre; je comprends la mare des
rvolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrte, et
son reflux qui roule les dbris des institutions que son flux a
renverses; je comprends tout cela, mais lance contre lance, pe
contre pe, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je
comprends la colre mortelle des vainqueurs, je comprends les
ractions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans
politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent
la terre, qui renversent les trnes, qui culbutent les monarchies,
qui font rouler ttes et couronnes sur les chafauds... mais ce
que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise
hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimes qui
n'appartiennent ni  ceux qui les dtruisent, ni  l'poque qui
les dtruit; c'est la mise au pilon de cette bibliothque
gigantesque o lantiquaire peut lire l'histoire archologique
d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela,
les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et
des dbauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour
l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant
de tous, ces Pharaons, ces Mns, ces Chops, ces Osymandias qui
faisaient btir des pyramides, non pas avec des rinceaux de
guipure et des jubs de dentelle, mais avec des blocs de granit de
cinquante pieds de long! Ils ont bien d rire au fond de leurs
spulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y
retourner leurs ongles. Btissons des pyramides, mon cher lord: ce
n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme
art; mais c'est solide, et cela permet  un gnral de dire au
bout de quatre mille ans: Soldats, du haut de ces monuments,
quarante sicles vous contemplent! Tenez, ma parole d'honneur,
mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin
 vent pour lui chercher querelle.

Et Roland, clatant de son rire habituel, entrana sir John dans
la direction du chteau.

Sir John l'arrta.

--Oh! dit-il, n'y avait-il donc  voir dans toute la ville que
l'glise de Brou?

-- Autrefois, mon cher lord, rpondit Roland, avant qu'elle ft
convertie en magasin  fourrages, je vous eusse offert de
descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous
eussions cherch ensemble un passage souterrain qu'on dit exister,
qui a prs d'une lieue de long, et qui communique,  ce que l'on
assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je
n'aurais pas propos une pareille partie de plaisir  un autre
qu'un Anglais -- c'tait rentrer dans les _Mystres d'Udolphe_, de
la clbre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible.
Allons, il faut en faire notre deuil, venez.

-- Et o allons-nous?

-- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse men
vers les tablissements o l'on engraissait les poulardes. Les
poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une rputation
europenne; Bourg tait une succursale de la grande rue de
Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les
engraisseurs ont ferm boutique; on tait rput aristocrate pour
avoir mang de la poularde, et vous connaissez le refrain
fraternel: _Ah! a ira, a ira, les aristocrates  la lanterne_!_
_Aprs la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le
18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, mme pour la
volaille. N'importe, venez toujours,  dfaut de poulardes, je
vous ferai voir autre chose: la place o l'on excutait ceux qui
en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu
en ville, nos rues ont chang de nom; je connais toujours les
sacs, mais je ne connais plus les tiquettes.

-- Ah ! demanda sir John, vous n'tes donc pas rpublicain?

-- Moi, pas rpublicain? allons donc! je me crois un excellent
rpublicain, au contraire, et je suis capable de me laisser brler
le poignet comme Mucius Scvola, ou de me jeter dans un gouffre
comme Curtius, pour sauver la rpublique; mais j'ai le malheur
d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgr moi
aux ctes et me chatouille  me faire crever de rire. J'accepte
volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Hrault
de Schelles crivait au directeur de la bibliothque nationale de
lui envoyer les lois de Minos afin qu'il pt faire une
constitution sur le modle de celle de l'le de Crte, je trouvais
que c'tait aller chercher un modle un peu loin et que nous
pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que
janvier, fvrier et mars, tout mythologiques qu'ils taient,
valaient bien nivse, pluvise et ventse. Je ne comprends pas
pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on
s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voil
une honnte rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait
rien d'indcent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle
s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription):
elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Rvolution. _En voil une
autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du
Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour terniser probablement le
souvenir de l'endroit o l'infme Simon a essay d'apprendre
l'tat de savetier  l'hritier de soixante-trois rois: je me
trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela.
Enfin, voyez cette troisime: elle s'appelait la rue Crvecoeur,
un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle
s'appelle la rue _de la Fdration_. La Fdration est une belle
chose, mais Crvecoeur tait un beau nom. Et puis, voyez-vous,
elle conduit tout droit aujourd'hui  la place de la Guillotine;
ce qui est un tort,  mon avis. Je voudrais qu'il n'y et point de
rues pour conduire  ces places-l. Celle-ci a un avantage: elle
est  cent pas de la prison; ce qui conomisait et ce qui
conomise mme encore une charrette et un cheval  _M. de Bourg.
_Remarquez que le bourreau est rest noble, lui. Au surplus, la
place est admirablement bien dispose pour les spectateurs, et mon
aeul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prvoyance
sans doute de sa destination, rsolu ce grand problme, encore 
rsoudre dans les thtres: c'est qu'on voit bien de partout. Si
jamais on m'y coupe la tte, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire
par les temps o nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui
d'tre moins bien plac et de voir plus mal que les autres. L,
maintenant montons cette petite rampe; nous voil sur la place
_des Lices. _Nos rvolutionnaires lui ont laiss son nom, parce
que, selon toute probabilit, ils ne savent pas ce que cela veut
dire; je ne le sais gure mieux qu'eux, mais je crois me rappeler
qu'un sire d'Estavayer a dfi je ne sais quel comte flamand, et
que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher
lord, quant  la prison, c'est un btiment qui vous donnera une
ide des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent
chang d'tat que ce monument de destination. Avant l'arrive de
Csar, c'tait un temple gaulois; Csar en fit une forteresse
romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage
militaire du Moyen-ge; les sires de Baye,  l'exemple de Csar,
le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une
rsidence; c'tait l que demeurait la tante de Charles Quint
quand elle visitait son glise de Brou, qu'elle ne devait pas
avoir la satisfaction de voir termine. Enfin, aprs le trait de
Lyon, quand la Bresse fit retour  la France, on en tira  la fois
une prison et un palais de justice. Attendez-moi l, milord, si
vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous.
J'ai une visite  rendre  certain cachot.

-- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un
bruit fort rcratif, mais n'importe! puisque vous voulez bien
vous charger de mon ducation, conduisez-moi  votre cachot.

-- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une
foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler.

Et, en effet, peu  peu une espce de rumeur semblait se rpandre
dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans
la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosit.

Roland sonna  la grille situe,  cette poque,  l'endroit o
elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le prau de la
prison.

Un guichetier vint ouvrir.

-- Ah! ah! c'est toujours vous, pre Courtois? demanda le jeune
homme.

Puis, se retournant vers sir John:

-- Un beau nom de gelier, n'est-ce pas, milord?

Le gelier regarda le jeune homme avec tonnement.

-- Comment se fait-il, demanda-t-il  travers la grille, que vous
sachiez mon nom et que je ne sache pas le vtre?

-- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre
opinion; vous tes un vieux royaliste, pre Courtois!

-- Monsieur, dit le gelier tout effray, pas de mauvaises
plaisanteries, s'il vous plat, et dites ce que vous dsirez.

-- Eh bien, mon brave pre Courtois, je dsirerais visiter le
cachot o l'on a mis ma mre et ma soeur, madame et mademoiselle
de Montrevel.

-- Ah! s'cria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis?
Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous.
Savez-vous que vous voil devenu firement beau garon?

-- Vous trouvez, pre Courtois? Eh bien, je vous rends la
pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille.

-- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle
en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur
Roland, Est-ce vrai que vous tes aide de camp du gnral
Bonaparte?

-- Hlas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je
fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc
d'Angoulme?

-- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis!

Puis, s'approchant de loreille du jeune homme:

-- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif?

-- Quoi, pre Courtois?

-- Que le gnral Bonaparte soit pass hier  Lyon?

-- Il parat qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle,
car voil deux fois que je lentends rpter. Ah! je comprends
maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosit et
qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont
comme vous, pre Courtois, ils dsirent savoir  quoi s'en tenir
sur cette arrive du gnral Bonaparte.

-- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis!

-- On dit donc encore autre chose pre Courtois?

-- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas.

-- Quoi donc?

-- On dit qu'il vient rclamer au Directoire le trne de Sa
Majest Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le
citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualit de prsident, le lui
rendre de bonne volont, il le lui rendra de force.

-- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait
jusqu' la raillerie.

Mais le pre Courtois insista par un signe de tte affirmatif.

-- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant  cela, ce
n'est pas la seconde nouvelle, c'est la premire; et maintenant
que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir?

-- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc?

Et le gelier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il
avait paru d'abord y mettre de rpugnance.

Le jeune homme entra; sir John le suivit.

Le gelier referma la grille avec soin et marcha le premier;
Roland le suivit, lAnglais suivit Roland.

Il commenait  s'habituer au caractre fantasque de son jeune
ami.

Le _spleen_, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et
l'esprit d'Alceste.

Le gelier traversa tout le prau, spar du palais de justice par
une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu
retour en arrire, de quelques pieds, sur la partie antrieure de
laquelle on avait scell, pour donner passage aux prisonniers sans
que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de
chne massif. Le gelier, disons-nous, traversa tout le prau et
gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui
conduisait  l'intrieur de la prison.

Si nous insistons sur ces dtails, c'est que nous aurons  revenir
un jour sur ces localits; et que, par consquent, nous dsirons
qu'arriv  ce moment-l de notre rcit, elles ne soient point
compltement trangres  nos lecteurs.

L'escalier conduisait d'abord  l'antichambre de la prison, c'est-
-dire  la chambre du concierge du prsidial; puis, de cette
chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une
premire cour, spare de celle des prisonniers par une muraille
dans le genre de celle que nous avons dcrite, mais perce de
trois portes;  lextrmit de cette cour, un couloir conduisait 
la chambre du gelier, laquelle donnait de plain-pied,  l'aide
d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appels
cages.

Le gelier s'arrta  la premire de ces cages, et, frappant  la
porte:

-- C'est ici, dit-il; j'avais mis l madame votre Mre et
mademoiselle votre soeur, afin que, si les chres dames avaient
besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu' frapper.

-- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot?

-- Personne.

-- Eh bien, faites-moi la grce de m'en ouvrir la porte; voici mon
ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir
si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles
d'Angleterre. Entrez, milord, entrez.

Et, le pre Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John
dans un cachot formant un carr parfait de dix  douze pieds sur
toutes les faces.

-- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre.

-- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voil lendroit o ma
mre, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous
la connaissez, ont pass six semaines, avec la perspective de n'en
sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion;
remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par
consquent, douze  peine.

-- Mais quel crime avaient-elles donc commis?

-- Oh! un crime norme: dans la fte anniversaire que la ville de
Bourg a cru devoir consacrer  la mort de l'Ami du peuple, ma mre
a refus de laisser faire  ma soeur une des vierges qui portaient
les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous!
pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en
lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour
l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La
patrie,  ce qu'il parat, rclamait encore les larmes de sa
fille; pour le coup, elle a trouv que c'tait trop, du moment
surtout o ces larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en
rsulta que, le soir mme de la fte, au milieu de l'enthousiasme
que cette fte avait excit, ma mre fut dcrte d'accusation.
Par bonheur, Bourg n'tait pas  la hauteur de Paris sous le
rapport de la clrit. Un ami que nous avions au greffe fit
traner l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout  la fois la
chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de
choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe
fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris tait 
la clmence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et,
le seizime, on vint dire  ma mre et  ma soeur qu'elles taient
libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait
faire les plus hautes rflexions philosophiques -- de sorte que,
si mademoiselle Trsa Cabarrus n'tait pas venue d'Espagne en
France; que si elle n'avait pas pous M. Fontenay, conseiller au
parlement; que si elle n'avait pas t arrte et conduite devant
le proconsul Tallien, fils du matre d'htel du marquis de Bercy,
ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis
expditionnaire, ex-secrtaire de la commune de Paris, pour le
moment en mission  Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne ft pas
devenu amoureux d'elle, que si elle n'et pas t emprisonne, que
si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard
avec ces mots: si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs
demain que si Saint-Just n'avait pas t arrt au milieu de son
discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour l, un chat
dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas cri:
C'est le sang de Danton qui ttouffe! que si Louchet n'avait
pas demand son arrestation; que s'il n'avait pas t arrt,
dlivr par la Commune, repris sur elle, eu la mchoire casse
d'un coup de pistolet, t excut le lendemain, ma mre avait,
selon toute probabilit, le cou coup pour n'avoir pas permis que
sa fille pleurt le citoyen Marat dans une des douze urnes que la
ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu
es un brave, homme; tu as donn  ma mre et  ma soeur un peu de
vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur
leur pain, un peu d'esprance  mettre sur leur coeur; tu leur as
prt ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles-
mmes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas
riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voil. Venez milord.

Et le jeune homme entrana sir John avant que le gelier ft
revenu de sa surprise et et le temps de remercier Roland ou de
refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, et t une
bien grande preuve de dsintressement pour un gelier, surtout
quand ce gelier tait d'une opinion contraire au gouvernement
qu'il servait.

En sortant de la prison, Roland et sir John trouvrent la place
des Lices encombre de gens qui avaient appris le retour du
gnral Bonaparte en France et qui criaient: _Vive Bonaparte!_ 
tue-tte, les uns parce qu'ils taient effectivement les
admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les
autres parce qu'on leur avait dit, comme au pre Courtois, que ce
mme vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majest Louis
XVIII.

Cette fois, comme Roland et sir John avaient visit tout ce que la
ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du
chteau des Noires-Fontaines, o ils arrivrent sans que rien les
arrtt davantage.

Madame de Montrevel et Amlie taient sorties. Roland installa sir
John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes.

Au bout de cinq minutes, il revint tenant  la main une espce de
brochure en papier gris, assez mal imprime.

-- Mon cher hte, dit-il, vous m'avez paru lever quelques doutes
sur lauthenticit de la fte dont je vous parlais tout  l'heure,
et qui a failli coter la vie  ma mre et  ma soeur; je vous en
apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai
voir ce que lon a fait de mes chiens; car je prsume que vous me
tenez quitte de la journe de pche et que nous passerons tout de
suite  la chasse.

Et il sortit, laissant entre les mains de sir John larrt de la
municipalit de la ville de Bourg touchant la fte funbre 
clbrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort.


XIII -- LE RAGOT

Sir John achevait la lecture de cette pice intressante, lorsque
madame de Montrevel et sa fille rentrrent.

Amlie, qui ne savait point qu'il et t si fort question d'elle
entre Roland et sir John, fut tonne de l'expression avec
laquelle le gentleman fixa son regard sur elle.

Amlie semblait  celui-ci plus ravissante que jamais.

Il comprenait bien cette mre qui, au pril de sa vie, n'avait
point voulu que cette charmante crature profant sa jeunesse et
sa beaut en servant de comparse  une fte dont Marat tait le
dieu.

Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visit une
heure auparavant, et il frissonnait  l'ide que cette blanche et
dlicate hermine qu'il avait sous les yeux y tait rest six
semaines enferme, sans air et sans soleil.

Il regardait ce cou, un peu trop long peut-tre, mais, comme celui
du cygne, plein de mollesse et de grce dans son exagration, et
il se rappelait ce mot si mlancolique de la pauvre princesse de
Lamballe, passant la main sur le sien: Il ne donnera pas grand
mal au bourreau!

Les penses qui se succdaient dans lesprit de sir John donnaient
 sa physionomie une expression si diffrente de celle qu'il avait
habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empcher de lui
demander ce qu'il avait.

Sir John alors raconta  madame de Montrevel sa visite  la prison
et le pieux plerinage de Roland au cachot qui avait enferm sa
mre et sa soeur.

Au moment o sir John terminait son rcit, une fanfare de chasse
sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor 
la bouche.

Mais, le dtachant presque aussitt de ses lvres:

-- Mon cher hte, dit-il, remerciez ma mre: grce  elle, nous
ferons demain une chasse magnifique.

-- Grce  moi? demanda madame de Montrevel.

-- Comment cela? dit sir John.

-- Je vous ai quitt pour aller voir ce que l'on avait fait de mes
chiens, n'est-ce pas?

-- Vous me lavez dit, du moins.

-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes btes,
le mle et la femelle.

-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes?

-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mre que voil
(et il prit madame de Montrevel par la tte et lembrassa sur les
deux joues) n'a pas voulu qu'on jett  l'eau un seul des petits
qu'ils ont faits, sous le prtexte que c'taient les chiens de mes
chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits-
enfants et les arrire-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont
aussi nombreux aujourd'hui que les descendants dIsmal, et que ce
n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute,
vingt-cinq btes chassant du mme pied; tout cela noir comme une
bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au
poitrail, et un rgiment de queues en trompette qui vous fera
plaisir  voir.

Et, l-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir
son jeune frre.

-- Ah! s'cria celui-ci en entrant, tu vas demain  la chasse,
frre Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi!

-- Bon! fit Roland, mais sais-tu  quelle chasse nous allons?

-- Non; je sais seulement que j'y vais.

-- Nous allons  la chasse au sanglier.

-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites
mains l'une contre l'autre.

-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en plissant.

-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plat?

-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse.

-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que
mon frre est revenu de celle-l, je reviendrai bien de l'autre.

-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amlie, plonge dans
une rverie profonde, ne prenait aucune part  la discussion,
Roland, fais donc entendre raison  douard, et dis-lui donc qu'il
n'a pas le sens commun.

Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans
son jeune frre, au lieu de le blmer, souriait  ce courage
enfantin.

-- Ce serait bien volontiers que je t'emmnerais, dit-il 
l'enfant; mais, pour aller  la chasse, il faut au moins savoir ce
que c'est qu'un fusil.

-- Oh! monsieur Roland, fit douard, venez un peu dans le jardin,
et mettez votre chapeau  cent pas, et je vous montrerai ce que
c'est qu'un fusil.

-- Malheureux enfant! s'cria madame de Montrevel toute
tremblante; mais o l'as-tu appris?

-- Tiens, chez larmurier de Montagnat, o sont les fusils de papa
et de frre Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de
mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achte de la poudre et des
balles, et j'apprends  tuer les Autrichiens et les Arabes, comme
fait mon frre Roland.

Madame de Montrevel leva les mains au ciel.

-- Que voulez-vous, ma mre, dit Roland, bon chien chasse de race;
il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu
viendras avec nous demain, douard.

L'enfant sauta au cou de son frre.

-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui
chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante
petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre
patience pour attendre vos pistolets et votre sabre.

-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, douard?

-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut crire en
Angleterre, je vous prviens que je n'y crois pas.

-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter  ma chambre et
ouvrir ma bote  fusil; vous voyez que cela sera bientt fait.

-- Alors, montons-y tout de suite,  votre chambre.

-- Venez, fit sir John.

Et il sortit, suivi d'douard.

Un instant aprs, Amlie, toujours rveuse, se leva et sortit 
son tour.

Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention  sa sortie;
ils taient engags dans une grave discussion.

Madame de Montrevel tchait d'obtenir de Roland qu'il n'emment
point, le lendemain, son jeune frre  la chasse, et Roland lui
expliquait comme quoi douard, destin  tre soldat comme son
pre et son frre, ne pouvait que gagner  faire le plus tt
possible ses premires armes et  se familiariser avec la poudre
et le plomb.

La discussion n'tait pas encore finie lorsque douard rentra avec
sa carabine en bandoulire.

-- Tiens, frre, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le
beau cadeau que milord m'a fait.

Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte
cherchant des yeux, mais inutilement, Amlie.

C'tait, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, excute avec
cette sobrit d'ornements et cette simplicit de forme
particulire aux armes anglaises, tait du plus prcieux fini;
comme les pistolets, dont Roland avait pu apprcier la justesse,
elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du
calibre 24. Elle avait d tre faite pour une femme: c'tait
facile  voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de
velours dont tait garnie la couche; cette destination primitive
en faisait une arme parfaitement approprie  la taille d'un
enfant de douze ans.

Roland enleva la carabine des paules du petit douard, la regarda
en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta
d'une main dans l'autre, et, la rendant  douard:

-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as l une carabine
qui a t faite pour un fils de roi; allons lessayer.

Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John,
laissant madame de Montrevel triste comme Thtis lorsqu'elle vit
Achille, sous sa robe de femme, tirer lpe du fourreau d'Ulysse.

Un quart d'heure aprs, douard rentrait triomphant; il rapportait
 sa mre un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans
lequel,  cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze.

Les deux hommes taient rests  causer et  se promener dans le
parc.

Madame de Montrevel couta sur ses prouesses le rcit lgrement
gascon d'douard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte
tristesse des mres pour lesquelles la gloire n'est pas une
compensation du sang qu'elle fait rpandre.

Oh! bien ingrat lenfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et
qui ne se rappelle pas ternellement ce regard!

Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation
douloureuse, serrant son second fils contre son coeur:

-- Et toi aussi, murmura-t-elle en clatant en sanglots, toi
aussi, un jour tu abandonneras donc ta mre?

-- Oui, ma mre, dit lenfant, mais pour devenir gnral comme mon
pre, ou aide de camp comme mon frre.

-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton pre, et comme
se fera tuer ton frre, peut-tre.

Car ce changement trange qui s'tait fait dans le caractre de
Roland n'avait point chapp  madame de Montrevel, et c'tait une
inquitude de plus  ajouter  ses autres inquitudes.

Au nombre de ces dernires, il fallait ranger cette rverie et
cette pleur d'Amlie.

Amlie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait t celle d'une
enfant rieuse, pleine de joie et de sant.

La mort de son pre tait venue jeter un voile noir sur sa
jeunesse et sur sa gaiet; mais ces orages du printemps passent
vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, tait revenu,
et, comme celui de la nature, il avait brill  travers cette
rose du coeur qu'on appelle les larmes.

Puis, un jour -- il y avait six mois de cela,  peu prs -- le
front d'Amlie s'tait attrist, ses joues avaient pli, et de
mme que les oiseaux voyageurs s'loignent  lapproche des temps
brumeux, les rires enfantins qui s'chappent des lvres
entr'ouvertes et des dents blanches, s'taient envols de la
bouche d'Amlie, mais pour ne pas revenir.

Madame de Montrevel avait interrog sa fille; mais Amlie avait
prtendu tre toujours la mme: elle avait fait un effort pour
sourire; puis comme une pierre jete dans un lac y cre des
cercles mouvants qui s'effacent peu  peu, les cercles crs par
les inquitudes maternelles s'taient peu  peu effacs du visage
d'Amlie.

Avec cet instinct admirable des mres, madame de Montrevel avait
song  l'amour; mais qui pouvait aimer Amlie? On ne recevait
personne au chteau des Noires-Fontaines; les troubles politiques
avaient dtruit la socit, et Amlie ne sortait jamais seule.

Madame de Montrevel avait donc t force d'en rester aux
conjectures.

Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet
espoir avait bientt disparu lorsqu'elle avait vu l'impression
produite sur Amlie par ce retour.

Ce n'tait point une soeur, c'tait un spectre, on se le rappelle,
qui tait venu au-devant de lui.

Depuis l'arrive de son fils, madame de Montrevel n'avait pas
perdu de vue Amlie, et, avec un tonnement douloureux, elle
s'tait aperue de l'effet que causait sur sa soeur la prsence du
jeune officier; c'tait presque de l'effroi.

Il n'y avait qu'un instant encore, Amlie n'avait-elle pas profit
du premier moment de libert qui s'tait offert  elle pour
remonter dans sa chambre, seul endroit du chteau o elle part se
trouver  peu prs bien, et o elle passait, depuis six mois, la
plus grande partie de son temps.

La journe s'tait passe, pour Roland et pour sir John,  visiter
Bourg, comme nous l'avons dit, et  faire les prparatifs de la
chasse du lendemain.

Du matin  midi, on devait faire une battue; de midi au soir on
devait chasser  courre. Michel, braconnier enrag, retenu sur sa
chaise par une entorse, comme l'avait racont le petit douard 
son frre, s'tait senti soulag ds qu'il s'tait agi de chasse,
et s'tait hiss sur un petit cheval qui servait  faire les
courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs  Saint-
Just et  Montagnat.

Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la
meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'douard,
au centre  peu prs de la fort, perce seulement d'une grande
route et de deux sentiers praticables.

Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse  courre,
reviendraient au chteau avec le gibier tu.

Le lendemain,  six heures du matin, les rabatteurs taient  la
porte.

Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu onze
heures.

Le chteau des Noires-Fontaines touchait  la fort mme de
Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immdiatement aprs
la sortie de la grille.

Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et
des livres, elle devait se faire  plomb. Roland donna  douard
un fusil simple qui lui avait servi  lui-mme quand il tait
enfant, et avec lequel il avait fait ses premires armes; il
n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de
l'enfant pour lui confier un fusil  deux coups.

Quant  la carabine que sir John lui avait donne la veille,
c'tait un canon ray qui ne pouvait porter que la balle. Elle
avait donc t remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas
o on lancerait un sanglier, tre remise  l'enfant pour la
seconde partie de la chasse.

Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John
changeraient aussi de fusils et seraient arms de carabines  deux
coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards,
affils comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de
sir John, et qui pouvaient indiffremment se pendre au ct ou se
visser au bout du canon, en guise de baonnette.

Ds la premire battue, il fut facile de voir que la chasse serait
bonne: on tua un chevreuil et deux livres.

 midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient t
tus: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb
qu'ils avaient reus, ils s'taient contents de rpondre en
secouant la peau et avaient disparu.

douard tait au comble de la joie: il avait tu un chevreuil.

Comme il tait convenu, les rabatteurs, bien rcompenss de la
fatigue qu'ils avaient prise, avaient t envoys au chteau avec
le gibier.

On sonna d'une espce de cornet pour savoir o tait Michel;
Michel rpondit.

En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent runis au
jardinier,  la meute et aux chevaux.

Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait dtourner
par l'an de ses fils: il tait dans une enceinte,  cent pas des
chasseurs.

Jacques -- c'tait l'an des fils de Michel -- fourra l'enceinte
avec sa tte de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq
minutes, le sanglier tenait  la bauge.

On et pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la
chasse et t trop tt finie; on lcha toute la meute sur
lanimal, qui, voyant ce troupeau de pygmes fondre sur lui,
partit au petit trot.

Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal
prenait son parti du ct de la chartreuse de Seillon, les trois
cavaliers enfilrent le sentier qui coupait le bois dans toute sa
longueur.

L'animal se fit battre jusqu' cinq heures du soir, revenant sur
ses voies et ne pouvant pas se dcider  quitter une fort si bien
fourre.

Enfin, vers cinq heures, on comprit,  la violence et 
l'intensit des abois, que l'animal tenait aux chiens.

C'tait  une centaine de pas du pavillon dpendant de la
chartreuse,  l'un des endroits les plus difficiles de la fort.
Il tait impossible de pntrer  cheval jusqu' la bte. On mit
pied  terre.

Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de manire qu'ils ne
pouvaient dvier du chemin qu'autant que les difficults du
terrain les empchaient de suivre la ligne droite.

De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des
assaillants s'tait hasard  attaquer l'animal de trop prs et
avait reu le prix de sa tmrit.

 vingt pas de l'endroit o se passait le drame cyngtique, on
commenait d'apercevoir les personnages qui en composaient
faction.

Le ragot s'tait accul  un rocher, de faon  ne pouvoir tre
attaqu par derrire; arc-bout sur ses deux pattes de devant, il
prsentait aux chiens sa tte aux yeux sanglants, arme de deux
normes dfenses.

Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-mme,
comme un tapis mouvant.

Cinq ou six, blesss plus ou moins grivement, tachaient de sang
le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins  assaillir
le sanglier avec un acharnement qui et pu servir d'exemple de
courage aux hommes les plus courageux.

Chacun des chasseurs tait arriv en face de ce spectacle dans la
condition de son ge, de son caractre et de sa nation.

douard, le plus imprudent et en mme temps le plus petit,
prouvant moins d'obstacle  cause de sa taille, y tait arriv le
premier.

Roland, insoucieux du danger, quel qu'il ft, le cherchait plutt
qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi.

Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus rflchi, y tait
arriv le troisime.

Au moment o le sanglier avait aperu les chasseurs, il n'avait
plus paru faire aucune attention aux chiens.

Ses yeux s'taient arrts, fixes et sanglants, sur eux, et le
seul mouvement qu'il indiqut tait un mouvement de ses mchoires,
qui, en se rapprochant violemment l'une contre lautre, faisaient
un bruit menaant.

Roland regarda un instant ce spectacle, prouvant videmment le
dsir de se jeter, son couteau de chasse  la main, au milieu du
groupe et d'gorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau,
ou un charcutier d'un cochon ordinaire.

Ce mouvement tait si visible, que sir John le retint par le bras,
tandis que le petit douard disait

-- Oh! mon frre, laisse-moi tirer le sanglier.

Roland se retint.

-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en
restant arm seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du
fourreau, tire-le: attention!

-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serres, le visage
ple mais rsolu, et levant le canon de sa carabine  la hauteur
de l'animal.

-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir
John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons
le temps de le voir?

-- Je le sais, milord; mais je suis habitu  cette chasse-l,
rpondit Roland, les narines dilates, l'oeil ardent, les lvres
entrouvertes. Feu, douard.

Le coup partit aussitt le commandement; mais aussitt le coup, en
mme temps que le coup, avant peut-tre, lanimal, rapide comme
lclair, avait fonc sur l'enfant.

On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fume,
on vit briller les yeux sanglants de l'animal.

Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et
le couteau de chasse  la main.

Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme
li au sanglier, le sanglier li  l'homme.

Puis un troisime coup de fusil se fit entendre, suivi d'un clat
de rire de Roland.

-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une
balle perdues; ne voyez-vous pas que lanimal est ventr?
Seulement dbarrassez-moi de son corps; le drle pse quatre cents
et m'touffe.

Mais, avant que sir John se ft baiss, Roland, d'un vigoureux
mouvement d'paule, avait fait rouler de ct le cadavre de
l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre
gratignure.

Le petit douard, soit dfaut de temps, soit courage, n'avait pas
recul d'un pas. Il est vrai qu'il tait compltement protg par
le corps de son frre, qui s'tait jet devant lui.

Sir John avait fait un saut de ct pour avoir l'animal en
travers, et il regardait Roland se secouant aprs ce second duel,
avec le mme tonnement qu'il lavait regard aprs le premier.

Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine -
- avaient suivi le sanglier et s'taient rus sur son cadavre,
essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies
hrisses, presque aussi impntrable que le fer.

-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de
fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous
allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord.

-- En effet, demanda sir John, le couteau?

-- Il est dans sa gaine, dit Roland.

-- Ah! fit lenfant, il n'y a plus que le manche qui sorte.

Et, s'lanant sur l'animal, il arracha le poignard, enfonc en
effet, comme l'avait dit l'enfant, au dfaut de l'paule, et
jusqu'au manche.

La pointe aigu, dirige par un oeil calme, maintenue par une main
vigoureuse, avait pntr droit au coeur.

On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures.

La premire, qui tait cause par la balle de l'enfant, tait
indique par un sillon sanglant trac au-dessus de l'oeil, la
balle tant trop faible pour briser l'os frontal.

La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris
l'animal en biais et avait gliss sur sa cuirasse.

La troisime, reue  bout portant, lui traversait le corps, mais
lui avait t faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il tait dj
mort.


XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION

La chasse tait finie, la nuit tombe; il s'agissait de regagner
le chteau.

Les chevaux n'taient qu' cinquante pas,  peu prs; on les
entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on
doutait de leur courage en ne les faisant point participer au
drame qui venait de s'accomplir.

douard voulait absolument traner le sanglier jusqu' eux, le
charger en croupe et le rapporter au chteau; mais Roland lui fit
observer qu'il tait bien plus simple d'envoyer pour le chercher
deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et
force fut  douard -- qui ne cessait de dire, en montrant la
blessure de la tte: Voil mon coup  moi; je le visais l! --
force fut, disons-nous,  douard de se rendre  lavis de la
majorit.

Les trois chasseurs regagnrent la place o taient attachs les
chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent
arrivs au chteau des Noires-Fontaines.

Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait dj
plus d'une heure que la pauvre mre tait l, tremblant qu'il ne
ft arriv malheur  l'un ou  l'autre de ses fils.

Du plus loin qu'douard la vit, il mit son poney au galop, criant
 travers la grille:

-- Mre! mre! nous avons tu un sanglier gros comme un baudet;
moi, je le visais  la tte: tu verras le trou de ma balle; Roland
lui a fourr son couteau de chasse dans le ventre jusqu' la
garde; milord lui a tir deux coups de fusil. Vite! vite! des
hommes pour laller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland
couvert de sang, mre: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a
pas une gratignure.

Tout cela se disait avec la volubilit habituelle  douard,
tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se
trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille.

Elle voulut recevoir douard dans ses bras; mais celui-ci sauta 
terre, et de terre, se jeta  son cou.

Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amlie
paraissait  son tour sur le perron.

douard laissa sa mre s'inquiter auprs de Roland qui, tout
couvert de sang, tait effrayant  voir, et courut faire  sa
soeur le mme rcit qu'il avait dbit  sa mre.

Amlie l'couta d'une faon distraite qui sans doute blessa
lamour-propre d'douard; car celui-ci se prcipita dans les
cuisines pour raconter lvnement  Michel, par lequel il tait
bien sr d'tre cout.

En effet, cela intressait Michel au plus haut degr; seulement,
quand douard, aprs avoir dit l'endroit o gisait le sanglier,
lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes
pour aller chercher l'animal, il secoua la tte.

-- Eh bien, quoi! demanda douard, vas-tu refuser d'obir  mon
frre?

-- Dieu m'en garde, monsieur douard, et Jacques va partir 
l'instant mme pour, Montagnat.

-- Tu as peur qu'il ne trouve personne?

-- Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est  cause de
l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que
c'est prs du pavillon de la chartreuse?

--  vingt pas.

-- J'aimerais mieux que c'en ft  une lieue, rpondit Michel en
se grattant la tte; mais n'importe: on va toujours les envoyer
chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh
bien, dame, ce sera  votre frre  les dcider.

-- C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les dciderai, moi.

-- Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais
moi-mme; mais la journe d'aujourd'hui lui a fait drlement du
bien. Jacques! Jacques!

Jacques arriva.

douard resta non seulement jusqu' ce que l'ordre ft donn au
jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu' ce qu'il ft
parti.

Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland,
c'est--dire pour faire sa toilette.

Il ne fut, comme on le comprend bien, question  table que des
prouesses de la journe. douard ne demandait pas mieux que d'en
parler, et sir John, merveill de ce courage, de cette adresse et
de ce bonheur de Roland, renchrissait sur le rcit de l'enfant.

Madame de Montrevel frmissait  chaque dtail, et cependant elle
se faisait redire chaque dtail vingt fois.

Ce qui lui parut le plus clair,  la fin de tout cela, c'est que
Roland avait sauv la vie  douard.

-- L'as-tu bien remerci, au moins? demanda-t-elle  lenfant.

-- Qui cela?

-- Le grand frre.

-- Pourquoi donc le remercier? dit douard. Est-ce que je n'aurais
pas fait comme lui?

-- Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous tes une gazelle
qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions.

Amlie avait, de son ct, accord une grande attention au rcit;
mais c'tait surtout quand elle avait vu les chasseurs se
rapprocher de la chartreuse.

 partir de ce moment, elle avait cout, l'oeil inquiet, et
n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant,
aprs lhallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le
bois, taient remonts  cheval.

 la fin du dner, on vint annoncer que Jacques tait de retour
avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des
renseignements prcis sur l'endroit o les chasseurs avaient
laiss l'animal.

Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel,
qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager:

-- Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que
Roland se drange pour cela.

Cinq minutes aprs, les deux paysans entrrent, roulant leurs
chapeaux entre leurs doigts.

-- Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la
fort de Seillon un sanglier que nous y avons tu.

-- a peut se faire, rpondit un des paysans.

Et il consulta son compagnon du regard.

-- a peut se faire tout de mme, dit lautre.

-- Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre
peine.

-- Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous
connat, monsieur de Montrevel.

-- Oui, rpondit lautre, on sait que vous n'avez pas plus que
votre pre, le gnral, l'habitude de faire travailler les gens
pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient t comme vous, il
n'y aurait pas eu de rvolution, monsieur Louis.

-- Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit lautre, qui semblait
venu l pour tre l'cho affirmatif de ce que disait son
compagnon.

-- Reste maintenant  savoir o est lanimal, demanda le premier
paysan.

-- Oui, rpta le second, reste  savoir o il est.

-- Oh! il ne sera pas difficile  trouver.

-- Tant mieux, fit le paysan.

-- Vous connaissez bien le pavillon de la fort?

-- Lequel?

-- Oui, lequel?

-- Le pavillon qui dpend de la chartreuse de Seillon.

Les deux paysans se regardrent.

-- Eh bien, vous le trouverez  vingt pas de la faade du ct du
bois de Genoud.

Les deux paysans se regardrent encore.

-- Hum! fit lun.

-- Hum! rpta lautre, fidle cho de son compagnon.

-- Eh bien, quoi, hum? demanda Roland.

-- Dame...

-- Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il?

-- Il y a que nous aimerions mieux que ce ft  lautre extrmit
de la fort.

-- Comment  l'autre extrmit de la fort?

-- a est un fait, dit le second paysan.

-- Mais pourquoi  lautre extrmit de la fort? reprit Roland
avec impatience; il y a trois lieues d'ici  l'autre extrmit de
la fort, tandis que vous avez une lieue  peine d'ici  lendroit
o est le sanglier.

-- Oui, dit le premier paysan, c'est que lendroit o est le
sanglier...

Et il s'arrta en se grattant la tte.

-- Justement, voil! dit le second.

-- Voil quoi?

-- C'est un peu trop prs de la chartreuse.

-- Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon.

-- C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il
y a un passage souterrain qui va du pavillon  la chartreuse.

-- Oh! il y en a un, c'est sr, dit le second paysan.

-- Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le
pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier?

-- Cela a de commun que lanimal est dans un mauvais endroit;
voil.

-- Oh! oui, un mauvais endroit, rpta le second paysan.

-- Ah ! vous expliquerez-vous, drles? s'cria Roland, qui
commenait  se fcher, tandis que sa mre s'inquitait et
qu'Amlie plissait visiblement.

-- Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des
drles: nous sommes des gens craignant Dieu, voil tout.

-- Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu!
Aprs?

-- Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des dmls
avec le diable.

-- Non, non, non, dit le second paysan.

-- Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut
un homme.

-- Quelquefois mme il en vaut deux, dit le second bti en
Hercule.

-- Mais avec des tres surnaturels, des fantmes, des spectres,
non, merci! continua le premier paysan.

-- Merci! rpta le second.
-- Ah , ma mre; ah , ma soeur, demanda Roland s'adressant aux
deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose  ce
que disent ces deux imbciles?

-- Imbciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en
est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder
seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu;
il est vrai que c'tait un samedi, jour de sabbat.

-- Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second
paysan; de sorte qu'on a t oblig de lenterrer le visage 
lenvers et regardant ce qui se passe derrire lui.

-- Oh! oh! fit sir John, voil qui devient intressant; j'aime
fort les histoires de fantmes.

-- Bon! dit douard, ce n'est point comme ma soeur Amlie, milord,
 ce qu'il parat.

-- Pourquoi cela?

-- Regarde donc, frre Roland, comme elle est ple.

-- En effet, dit sir John, mademoiselle semble prs de se trouver
mal.

-- Moi? pas du tout, fit Amlie; seulement ne trouvez-vous pas
qu'il fait un peu chaud ici, ma mre?

Et Amlie essuya son front couvert de sueur.

-- Non, dit madame de Montrevel.

-- Cependant, insista Amlie, si je ne craignais pas de vous
incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une
fentre.

-- Fais, mon enfant.

Amlie se leva vivement pour mettre  profit la permission reue,
et, tout en chancelant, alla ouvrir une fentre donnant sur le
jardin.

La fentre ouverte, elle resta debout, adosse  la barre d'appui,
et  moiti cache par les rideaux.

-- Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire.

Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais
vivement:

-- Non, non, milord, dit Amlie, je vous remercie, cela va tout 
fait mieux.

-- Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de
notre sanglier.

-- Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher
demain.

-- C'est a, dit le second paysan, demain matin il fera jour.

-- De sorte que, pour y aller ce soir?...

-- Oh! pour y aller ce soir...

Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en mme temps,
secouant la tte:

-- Pour y aller ce soir, a ne se peut pas.

-- Poltrons!

-- Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le
premier paysan.

-- Que non, on n'est pas poltron pour a, rpondit le second.

-- Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me
soutnt cette thse, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur.

-- Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis:
qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur
d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un
homme, quand bien mme je saurais que cet homme m'attend pour
m'assassiner...

-- Oui, dit douard; mais d'un fantme, ft-ce d'un fantme de
moine, tu as peur?

-- Mon petit monsieur douard, dit le paysan, laissez parler votre
frre, M. Louis; vous n'tes pas encore assez grand pour
plaisanter avec ces choses-l, non.

-- Non, ajouta lautre paysan; attendez que vous ayez de la barbe
au menton, mon petit monsieur.

-- Je n'ai pas de barbe au menton, rpondit douard en se
redressant; mais cela n'empche point que, si j'tais assez fort
pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que
ce ft le jour ou la nuit.

-- Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voil mon
camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions
pas.

-- Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser  bout.

-- Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de
Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de
vos dix louis quand j'aurais le cou tordu?

-- Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan.

-- Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain  ma femme et
 mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas?

-- Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan,
cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi.

-- Alors, il revient des fantmes dans le pavillon? demanda
Roland.

-- Je ne dis pas dans le pavillon -- dans le pavillon, je n'en
suis pas sr -- mais dans la chartreuse...

-- Dans la chartreuse, tu en es sr?

-- Oh! oui, l, bien certainement.

-- Tu les as vus?

-- Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus.

-- Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le
second paysan.

-- Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude
Philippon a entendu des chanes.

-- Ah! il y a des flammes et des chanes? demanda Roland.

-- Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai
vues, moi.

-- Et Claude Philippon a entendu les chanes, rpta le premier.

-- Trs bien, mes amis, trs bien, reprit Roland d'un ton
goguenard; donc,  aucun prix, vous n'irez ce soir?

--  aucun prix.

-- Pas pour tout lor du monde.

-- Et vous irez demain au jour?

-- Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez lev, le sanglier sera
ici.

-- Il y sera que vous ne serez pas lev, rpondit lcho.

-- Eh bien, fit Roland, venez me revoir aprs-demain.
-- Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire?

-- Venez toujours.

-- Oh! nous viendrons.

-- C'est--dire que, du moment o vous nous dites: Venez! vous
pouvez tre sr que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis.

-- Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sres.

-- De qui?

-- Des fantmes.

Amlie jeta un cri touff; madame de Montrevel, seule, entendit
ce cri. Louis prenait de la main cong des deux paysans, qui se
cognaient  la porte, o ils voulaient passer tous les deux en
mme temps.

Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soire, ni de
la Chartreuse, ni du pavillon, ni des htes surnaturels, spectres
ou fantmes, qui les hantaient.


XV -- L'ESPRIT FORT

 dix heures sonnantes, tout le monde tait couch au chteau des
Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun tait retir dans sa
chambre.

Deux ou trois fois pendant la soire, Amlie s'tait approche de
Roland, comme si elle et eu quelque chose  lui dire; mais
toujours la parole avait expir sur ses lvres.

Quand on avait quitt le salon, elle s'tait appuye  son bras,
et, quoique la chambre de Roland ft situe un tage au-dessus de
la sienne, elle avait accompagn Roland jusqu' la porte de sa
chambre.

Roland l'avait embrasse, avait ferm sa porte, en lui souhaitant
une bonne nuit et en se dclarant trs fatigu.

Cependant, malgr cette dclaration, Roland, rentr chez lui,
n'avait point procd  sa toilette de nuit; il tait all  son
trophe d'armes, en avait tir une magnifique paire de pistolets
d'honneur, de la manufacture de Versailles, donne  son pre par
la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait souffl
dans les canons pour voir s'ils n'taient pas vieux chargs.

Les pistolets taient en excellent tat.

Aprs quoi, il les avait poss cte  cte sur la table, tait
all ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du ct de
l'escalier pour savoir si personne ne lpiait, et, voyant que
corridor et escalier taient solitaires, il tait all frapper 
la porte de sir John.

-- Entrez, dit lAnglais.
Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commenc sa toilette de
nuit.

-- J'ai compris,  un signe que vous m'avez fait, que vous aviez
quelque chose  me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous
attendais.

-- Certainement, que j'ai quelque chose  vous dire, rpondit
Roland en s'tendant joyeusement dans un fauteuil.

-- Mon cher hte, rpondit lAnglais, je commence  vous
connatre; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je
suis comme vos paysans, j'ai peur.

-- Vous avez entendu ce qu'ils ont dit?

-- C'est--dire qu'ils ont racont une magnifique histoire de
fantmes. J'ai un chteau en Angleterre, o il en revient, des
fantmes.

-- Vous les avez vus, milord?

-- Oui, quand j'tais petit; par malheur, depuis que je suis
grand, ils ont disparu.

-- C'est comme cela, les fantmes, dit gaiement Roland, a va, a
vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement  l'heure
o il y a des fantmes  la chartreuse de Seillon.

-- Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, tes-vous sr
qu'il y en ait?

-- Non; mais, aprs-demain, je saurai  quoi m'en tenir l-dessus.
-- Comment cela?

-- Je compte passer l-bas la nuit de demain.

-- Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous?

-- Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est
impossible.

-- Impossible, oh!

-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hte.

-- Impossible! Pourquoi?

-- Connaissez-vous les moeurs des fantmes, milord? demanda
gravement Roland.

-- Non.

-- Eh bien, je les connais, moi: les fantmes ne se montrent que
dans certaines conditions.

-- Expliquez-moi cela.

-- Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays
des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantmes, ou,
s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les
vingt ans, c'est tous les sicles.

-- Et  quoi attribuez-vous cette absence de fantmes?

-- Au dfaut de brouillard, milord.
--Ah! ah!

-- Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphre des fantmes,
c'est le brouillard: en cosse, en Danemark, en Angleterre, pays
de brouillards, on regorge de fantmes: on a le spectre du pre
d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard
III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de Csar; et
encore o apparat-il  Brutus?  Philippes en Macdoine, en
Thrace, c'est--dire dans le Danemark de la Grce, dans l'cosse
de l'Orient, o le brouillard a trouv moyen de rendre Ovide
mlancolique  ce point qu'il a intitul Tristes les vers qu'il y
a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparatre l'ombre d'Anchise 
ne? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue?
un pays de marais, une vraie grenouillre, une fabrique de
rhumatismes, une atmosphre de vapeurs, par consquent, un nid de
fantmes!

-- Allez toujours, je vous coute.

-- Vous avez vu les bords du Rhin?

-- Oui.

-- L'Allemagne, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Encore un pays de fes, d'ondines, de sylphes et, par
consquent, de fantmes (qui peut le plus, peut le moins) tout
cela  cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne,
o diable voulez-vous que les fantmes se rfugient? Pas la plus
petite vapeur... Aussi, si j'tais en Espagne ou en Italie, je ne
tenterais mme pas l'aventure de demain.

-- Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie,
insista sir John.

-- Attendez donc: je vous ai dj expliqu comment les fantmes ne
se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas
certaines conditions atmosphriques; laissez-moi vous expliquer
les chances qu'il faut se mnager quand on dsire en voir.

-- Expliquez! expliquez! dit sir John; en vrit, vous tes
l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland.

Et sir John s'tendit  son tour dans un fauteuil, s'apprtant 
couter avec dlices les improvisations de cet esprit fantasque,
qu'il avait dj vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours 
peine qu'il le connaissait.

Roland s'inclina en signe de remerciement.

-- Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela,
milord: j'ai tant entendu parler fantmes dans ma vie, que je
connais ces gaillards-l comme si je les avais faits. Pourquoi les
fantmes se montrent-ils?

-- Vous me demandez cela? fit sir John.

-- Oui, je vous le demande.

-- Je vous avoue que, n'ayant pas tudi les fantmes comme vous,
je ne saurais vous faire une rponse positive.

-- Vous voyez bien! Les fantmes se montrent, mon cher lord, pour
faire peur  celui auquel ils apparaissent.

-- C'est incontestable.

-- Parbleu! s'ils ne font pas peur  celui  qui ils apparaissent,
c'est celui  qui ils apparaissent qui leur fait peur: tmoin
M. de Turenne, dont les fantmes se sont trouvs tre des faux-
monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-l?

-- Non.

-- Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas.
Voil pourquoi, lorsqu'ils se dcident  apparatre -- ce qui est
rare -- voil pourquoi les fantmes choisissent les nuits
orageuses, o il fait des clairs, du tonnerre, du vent: c'est
leur mise en scne.

-- Je suis forc d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus
juste.

-- Attendez! il y a certaines secondes o lhomme le plus brave
sent un frisson courir dans ses veines; du temps o je n'avais pas
un anvrisme, cela m'est arriv dix fois, quand je voyais briller
sur ma tte lclair des sabres et que j'entendais gronder  mes
oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai
un anvrisme, je cours o l'clair brille, o le tonnerre gronde;
mais j'ai une chance: c'est que les fantmes ne sachent pas cela,
c'est que les fantmes croient que je puis avoir peur.

-- Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John.

-- Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on
croit,  tort ou  raison, avoir un motif de chercher la mort, je
ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le rpte, il
est possible que les fantmes, qui savent beaucoup de choses
cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci:
c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue
et par l'audition des objets extrieurs. Ainsi, par exemple, o
les fantmes apparaissent-ils de prfrence? dans les lieux
obscurs, dans les cimetires, dans les vieux clotres, dans les
ruines, dans les souterrains parce que dj laspect des localits
a dispos l'me  la peur. Aprs quoi apparaissent-ils? aprs des
bruits de chanes, des gmissements, des soupirs, parce que tout
cela n'a rien de bien rcratif; ils n'ont garde de venir au
milieu d'une grande lumire ou aprs un air de contredanse; non,
la peur est abme o l'on descend marche  marche, jusqu ce que
le vertige vous prenne, jusqu' ce que le pied vous glisse,
jusqu' ce que vous tombiez les yeux ferms jusqu'au fond du
prcipice. Ainsi, lisez le rcit de toutes les apparitions, voici
comment les fantmes procdent: d'abord le ciel sobscurcit, le
tonnerre gronde, le vent siffle, les fentres et les portes
crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui 
qui ils tiennent  faire peur, la lampe ptille, plit et
s'teint; obscurit complte! alors, dans lobscurit, on entend
des plaintes; des gmissements; des bruits de chanes, enfin la
porte s'ouvre et le fantme apparat. Je dois dire que toutes les
apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites
dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir
John?

-- Parfaitement.

-- Et avez-vous jamais vu qu'un fantme ait apparu  deux
personnes  la fois?

-- En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire.

-- C'est tout simple, mon cher lord:  deux, vous comprenez, on
n'a pas peur; la peur, c'est une chose mystrieuse, trange,
indpendante de la volont, pour laquelle il faut lisolement, les
tnbres, la solitude. Un fantme n'est pas plus dangereux qu'un
boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet
de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades,
quand il sent les coudes  gauche? Non, il va droit  la pice, il
est tu ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantmes; c'est
ce qui fait qu'ils napparaissent pas  deux personnes  la fois!
c'est ce qui fait que je veux aller seul  la chartreuse, milord;
votre prsence empcherait le fantme le plus rsolu de paratre.
Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la
peine, eh bien, ce sera votre tour aprs demain. Le march vous
convient-il?

--  merveille! Mais pourquoi nirais-je pas le premier?

-- Ah! d'abord, parce que lide ne vous en est pas venue, et que
c'est bien le moins que j'aie le bnfice de mon ide; ensuite,
parce que je suis du pays, que jtais li avec tous ces bons
moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance
de plus qu'ils m'apparaissent aprs leur mort; enfin, parce que,
connaissant les localits, s'il faut fuir ou poursuivre, je me
tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela
vous parat-il juste, mon cher lord?

-- On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain?

-- Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits
si vous voulez; ce  quoi je tiens, c'est  la primeur.
Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi,
n'est-ce pas? Pas un mot  qui que ce soit au monde; les fantmes
pourraient tre prvenus et agir en consquence. Il ne faut pas
nous faire rouler par ces gaillards-l, ce serait trop grotesque.

-- Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas?

-- Si je croyais n'avoir affaire qu' des fantmes, j'irais les
deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme
je vous disais tout  l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs
de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets.
-- Voulez-vous les miens?

-- Non, merci; ceux-l, quoiqu'ils soient bons, j'ai  peu prs
rsolu de ne men servir jamais.

Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre
lamertume:

-- Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il
faut que je dorme les poings ferms, cette nuit, pour ne pas avoir
envie de dormir demain.

Et, aprs avoir secou nergiquement la main de lAnglais, il
sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne.

Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est
qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il tait sr d'avoir laisse
ferme.

Mais il fut  peine entr, que la vue de sa soeur lui expliqua ce
changement.

-- Tiens! fit-il moiti tonn, moiti inquiet, c'est toi, Amlie?

-- Oui, c'est moi, fit la jeune fille.

Puis, s'approchant de son frre et lui donnant son front  baiser.

-- Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon
ami?

-- O cela? demanda Roland.

--  la chartreuse.

-- Bon? et qui t'a dit que j'y allais?

-- Oh! lorsqu'on te connat, comme c'est difficile  deviner!

-- Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas  la chartreuse?

-- Je crains qu'il ne t'arrive un malheur.

-- Ah ! tu crois donc aux fantmes, toi? dit Roland en fixant
son regard sur celui d'Amlie.

Amlie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur
trembler dans la sienne.

-- Voyons, dit Roland, Amlie, celle qu'autrefois j'ai connue, du
moins, la fille du gnral de Montrevel, la soeur de Roland, est
trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est
impossible que tu croies  ces contes d'apparitions, de chanes,
de flammes, de spectres, de fantmes.

-- Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes:
si les fantmes existent, ce sont des mes dpouilles de leur
corps, et, par consquent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec
les haines de la matire; or, pourquoi un fantme, te harait-il,
toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal  personne?

-- Bon! tu oublies ceux que j'ai tus  larme ou en duel.

Amlie secoua la tte.
-- Je ne crains pas ceux-l.

-- Que crains-tu donc, alors?

La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouills de
larmes, et, se jetant dans les bras de son frre:

-- Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains!

Le jeune homme, par une lgre violence, releva la tte qu'Amlie
cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses
longues paupires:

-- Tu ne crois pas que ce soient des fantmes que j'aurai demain 
combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il.

-- Mon frre, ne va pas  la chartreuse! insista Amlie d'un ton
suppliant, en ludant la question.

-- C'est notre mre qui t'a charge de me demander cela: avoue-le,
Amlie.

-- Oh! mon frre, non, ma mre ne m'en a pas dit un mot; c'est moi
qui ai devin que tu voulais y aller.

-- Eh bien, si je voulais y aller, Amlie, dit Roland d'un ton
ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais.

-- Mme si je t'en prie  mains jointes, mon frre? dit Amlie
avec un accent presque douloureux, mme si je t'en prie  genoux?

Et elle se laissa glisser aux pieds de son frre.
-- Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables cratures
dont les paroles sont un mystre, dont la bouche ne dit jamais les
secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent,
pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai,
Amlie, parce que j'ai rsolu d'y aller, et que, quand j'ai pris
une fois une rsolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir
de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien,
et je te dirai tout bas un grand secret.

Amlie releva la tte, fixant sur Roland un regard  la fois
interrogateur et dsespr.

-- J'ai reconnu depuis plus d'un an, rpondit le jeune homme, que
j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois
tranquille.

Roland pronona ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amlie, qui
jusque-l tait parvenue  retenir ses larmes, rentra chez elle en
clatant en sanglots.

Le jeune officier aprs s'tre assur que sa soeur avait referm
sa porte, referma la sienne en murmurant:

-- Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la
destine.


XVI -- LE FANTME

Le lendemain,  lheure  peu prs  laquelle nous venons de
quitter Roland, le jeune officier, aprs s'tre assur que tout le
monde tait couch au chteau des Noires-Fontaines, entrouvrit
doucement sa porte, descendit lescalier en retenant sa
respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la
porte d'entre, descendit le perron, se retourna pour s'assurer
que tout tait bien tranquille, et, rassur par lobscurit des
fentres, il attaqua bravement la grille.

La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilit, t
huils dans la journe, tourna sans faire entendre le moindre
grincement, et se referma comme elle s'tait ouverte, aprs avoir
donn passage  Roland, qui s'avana rapidement alors dans la
direction du chemin de Pont-d'Ain  Bourg.

 peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un
coup: celle de Montagnat lui rpondit comme un cho de bronze; dix
heures et demie sonnaient.

Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait  peine vingt
minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au
lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait
droit au monastre.

Roland tait trop familiaris depuis sa jeunesse avec les moindres
laies de la fort de Seillon pour allonger inutilement son chemin
de dix minutes. Il prit donc sans hsiter  travers bois, et, au
bout de cinq minutes, il reparut de l'autre ct de la fort.

Arriv l, il n'avait plus  traverser qu'un bout de plaine pour
tre arriv au mur du verger du clotre.
Ce fut l'affaire de cinq autres minutes  peine.

Au pied du mur, il s'arrta, mais ce fut pour quelques secondes.

Il dgrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus
le mur.

Son manteau t, il resta avec une redingote de velours, une
culotte de peau blanche et des bottes  retroussis.

La redingote tait serre autour du corps par une ceinture dans
laquelle taient passs deux pistolets.

Un chapeau  larges bords couvrait son visage et le voilait
d'ombre.

Avec la mme rapidit qu'il s'tait dbarrass du vtement qui
pouvait le gner pour franchir le mur, il se mit  l'escalader.

Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine  trouver;
il s'lana, saisit la crte du chaperon, et retomba de lautre
ct sans avoir mme touch le fate de ce mur, par-dessus lequel
il avait bondi.

Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses paules, lagrafa de
nouveau, et,  travers le verger, gagna  grands pas une petite
porte qui servait de communication entre le verger et le clotre.

Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures
sonnaient.

Roland s'arrta, compta les coups, fit lentement le tour du
clotre, regardant et coutant.
Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit.

Le monastre offrait limage de la dsolation et de la solitude;
toutes les portes taient ouvertes: celles des cellules, celle de
la chapelle, celle du rfectoire.

Dans le rfectoire, immense pice o les tables taient encore
dresses, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une
chouette effraye s'chappa par une fentre brise, se percha sur
un arbre  quelques pas de l et fit entendre son cri funbre.

-- Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois
tablir mon quartier gnral; chauves-souris et chouettes sont
lavant-garde des fantmes.

Le son de cette voix humaine, s'levant du milieu de cette
solitude, de ces tnbres et de cette dsolation, avait quelque
chose d'insolite et de lugubre qui et fait frissonner celui-l
mme qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui-
mme, n'avait pas eu une me inaccessible  la peur.

Il chercha un point d'o il pt du regard embrasser toute la
salle: une table isole, place sur une espce d'estrade,  lune
des extrmits du rfectoire, et qui avait sans doute servi au
suprieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant
le repas, soit pour prendre son repas spar des autres frres,
lui parut un lieu d'observation runissant tous les avantages
qu'il pouvait dsirer.

Appuy au mur, il ne pouvait tre surpris par derrire, et, de l,
son regard, lorsqu'il serait habitu aux tnbres, dominerait tous
les peints de la salle.

Il chercha un sige quelconque et trouva, renvers  trois pas de
la table, l'escabeau qui avait d tre celui du convive ou du
lecteur isol.

Il s'assit devant la table, dtacha son manteau pour avoir toute
libert dans ses mouvements, prit ses pistolets  sa ceinture, en
disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec
la crosse de lautre:

-- La sance est ouverte, dit-il  haute voix, les fantmes
peuvent venir.

Ceux qui, la nuit, traversant  deux des cimetires ou des
glises, ont quelquefois prouv, sans s'en rendre compte, ce
suprme besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache 
certaines localits, ceux-l seuls comprendront quelle trange
impression et produite, sur celui qui let entendue, cette voix
railleuse et saccade troublant la solitude et les tnbres.

Elle vibra un instant dans lobscurit, qu'elle fit en quelque
sorte tressaillir; puis elle s'teignit et mourut sans cho,
s'chappant  la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du
temps avaient faites sur son passage.

Comme il s'y tait attendu, les yeux de Roland s'taient habitus
aux tnbres, et maintenant, grce  la ple lumire de la lune,
qui venait de se lever, et qui pntrait dans le rfectoire en
longs rayons blanchtres, par les fentres brises, pouvait voir
distinctement d'un bout  l'autre de limmense chambre.

Quoique videmment,  lintrieur comme  l'extrieur, Roland ft
sans crainte, il n'tait pas sans dfiance, et son oreille
percevait les moindres bruits.

II entendit sonner la demie.
Malgr lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'glise
mme du couvent.

Comment, dans cette ruine o tout tait mort, lhorloge, cette
pulsation du temps, tait-elle demeure vivante?

-- Oh! oh! dit Roland, voil qui m'indique que je verrai quelque
chose.

Ces paroles furent presque un apart; la majest des lieux et du
silence agissait sur ce coeur ptri d'un bronze aussi dur que
celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre
l'ternit.

Les minutes s'coulrent les unes aprs les autres; sans doute un
nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait  Roland
que les tnbres s'paississaient.

Puis il lui semblait,  mesure que minuit s'approchait, entendre
mille bruits  peine perceptibles, confus et diffrents, qui, sans
doute, venaient de ce monde nocturne qui s'veille quand lautre
s'endort.

La nature n'a pas voulu qu'il y et suspension dans la vie, mme
pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait
son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du
dormeur, jusqu'au lion rdant autour du _douar_ de lArabe.

Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le
dsert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces
bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout 
coup,  ces bruits vint se mler de nouveau le timbre de l'horloge
vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tte.

Cette fois, c'tait minuit; il compta les douze coups les uns
aprs les autres.

Le dernier se fit entendre, frissonna dans lair comme un oiseau
aux ailes de bronze, puis s'teignit lentement, tristement,
douloureusement.

En mme temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une
plainte.

Roland tendit l'oreille du ct d'o venait le bruit.

La plainte se fit entendre plus rapproche.

Il se leva, mais les mains appuyes sur la table et ayant sous la
paume de chacune de ses mains la crosse dun pistolet. Un
frlement pareil  celui d'un drap ou dune robe qui tranerait
sur l'herbe, se fit entendre  sa gauche,  dix pas de lui.

II se redressa comme m par un ressort.

Au mme moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense.
Cette ombre ressemblait  une de ces vieilles statues couches sur
les spulcres; elle tait enveloppe d'un immense linceul qui
tranait derrire elle.

Roland douta un instant de lui-mme. La proccupation de son
esprit lui faisait-elle voir ce qui n'tait pas? tait-il la dupe
de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la mdecine
constate, mais ne peut expliquer?

Une plainte pousse par le fantme fit vanouir ses doutes.

-- Ah! par ma foi! dit-il en clatant de rire,  nous deux, ami
spectre!

Le spectre s'arrta et tendit la main vers le jeune officier.

-- Roland! Roland, dit le spectre dune voix sourde, ce serait une
piti que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau o tu les
as fait descendre.

Et le spectre continua son chemin sans hter le pas.

Roland, un instant tonn, descendit de son estrade et se mit
rsolument  la poursuite du fantme.

Le chemin tait difficile, encombr qu'il se prsentait de
pierres, de bancs mis en travers, de tables renverses.

Et cependant on et dit qu' travers tous ces obstacles un sentier
invisible tait trac pour le spectre, qui marchait du mme pas
sans que rien l'arrtt.

Chaque fois qu'il passait devant une fentre, la lumire
extrieure, si faible qu'elle ft, se rflchissait sur ce
linceul, et le fantme dessinait ses contours, qui, la fentre
franchie, se perdaient dans lobscurit pour reparatre bientt et
se perdre encore.

Roland, l'oeil fix sur celui qu'il poursuivait, craignant de le
perdre de vue s'il en dtachait un instant son regard, ne pouvait
interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si hriss
d'obstacles pour lui.

 chaque pas, il trbuchait; le fantme gagnait sur lui.

Le fantme arriva prs de la porte oppose  celle par laquelle il
tait entr, Roland vit s'ouvrir lentre d'un corridor obscur; il
comprit que lombre allait lui chapper.

-- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrte, ou je fais
feu!

-- On ne tue pas deux fois le mme corps, et la mort, tu le sais
bien, continua le fantme d'une voix sourde, n'a pas de prise sur
les mes.

-- Qui es-tu donc? demanda Roland.

-- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arrach de ce
monde.

Le jeune officier clata de rire, de son rire strident et nerveux
rendu plus effrayant encore dans les tnbres.

-- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication  me
donner, je ne prendrai pas mme la peine de chercher, je t'en
prviens.

-- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantme avec un
accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche
plutt comme un soupir que comme des paroles articules.

Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la
sueur perler  son front; par une raction sur lui-mme, il reprit
sa force, et, d'une voix menaante:

-- Une dernire fois, apparition ou ralit, cria-t-il, je te
prviens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu.

Le spectre fut sourd et continua son chemin.

Roland s'arrta une seconde pour viser: le spectre tait  dix pas
de lui: Roland avait la main sre, c'tait lui-mme qui avait
gliss la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait
de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils
taient chargs.

Au moment o le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc,
sous la vote sombre du corridor, Roland fit feu.

La flamme illumina comme un clair le corridor, dans lequel
continua de s'enfoncer le spectre, sans hter ni ralentir le pas.

Puis tout rentra dans une obscurit d'autant plus profonde que la
lumire avait t plus vive.

Le spectre avait disparu sous larcade sombre.

Roland s'y lana  sa poursuite, tout en faisant passer son
second pistolet dans sa main droite.

Mais, si court qu'et t le temps d'arrt, le fantme avait gagn
du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette
fois en vigueur sur l'atmosphre grise de la nuit.

Il doubla le pas et arriva  l'extrmit du corridor au moment o
le spectre disparaissait derrire la porte de la citerne.

Roland redoubla de vitesse; arriv sur le seuil de la porte, il
lui sembla que le spectre s'enfonait dans les entrailles de la
terre.

Cependant tout le torse tait encore visible.

-- Fusses-tu le dmon, dit Roland, je te rejoindrai.

Et il lcha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et
de fume le caveau dans lequel s'tait englouti le spectre.

Quand la fume fut dissipe, Roland chercha vainement; il tait
seul.

Roland se prcipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda
les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied:
partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets
solides.

Il essaya de percer lobscurit du regard; mais c'tait chose
impossible: le peu de lumire que laissait filtrer la lune
s'arrtait aux premires marches de la citerne.

-- Oh! s'cria Roland, une torche! une torche!

Personne ne lui rpondit; le seul bruit qui se ft entendre tait
le murmure de la source coulant  trois pas de lui.

Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du
caveau, tira de sa poche une poire  poudre, deux balles tout
enveloppes dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets.

Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le
couloir sombre, au bout du couloir le rfectoire immense, et alla
reprendre,  lextrmit de la salle muette, la place qu'il avait
quitte pour suivre le fantme.

L, il attendit.

Mais les heures de la nuit sonnrent successivement jusqu' ce
qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers
rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du
clotre.

-- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-tre
une autre fois serai-je plus heureux.

Vingt minutes aprs, il rentrait au chteau des Noires-Fontaines.


XVII -- PERQUISITION

Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre
que lui.

Amlie s'lana hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit.

Il tait facile de voir,  la pleur de son teint, au cercle de
bistre s'tendant jusqu' la moiti de sa joue, qu'elle navait
pas ferm loeil de la nuit.

-- Il ne test rien arriv, Roland? s'cria-t-elle en serrant son
frre dans ses bras et en le ttant avec inquitude.

-- Rien.

-- Ni  toi ni  personne?

-- Ni  moi ni  personne.

-- Et tu n'as rien vu?

-- Je ne dis pas cela, fit Roland.

-- Qu'as-tu vu, mon Dieu?

-- Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tus que
blesss, il n'y a personne de mort.

-- Ah! je respire.

-- Maintenant, si j'ai un conseil  te donner, petite soeur, c'est
d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux,
jusqu' lheure du djeuner. Je vais faire autant, et je te
promets que lon n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir:
bonne nuit ou plutt bon matin!

Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter
insoucieusement un air de chasse, il monta lescalier du second
tage.

Sir John l'attendait franchement dans le corridor.

Il alla droit au jeune homme.

-- Eh bien? lui demanda-t-il.

-- Eh bien, je n'ai point fait compltement buisson creux.

-- Vous avez vu un fantme?

-- J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup.

-- Vous allez me raconter cela.

-- Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal;
voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passe...

Et Roland fit un rcit exact et circonstanci de laventure de la
nuit.

-- Bon! dit sir John quand Roland eut achev, j'espre que vous en
avez laiss pour moi?

-- J'ai mme peur, dit Roland, de vous avoir laiss le plus dur.

Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque dtail, se
faisant indiquer la disposition des localits:

-- coutez, dit Roland; aujourd'hui, aprs djeuner, nous irons
faire  la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empchera
point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de
jour vous servira  tudier les localits. Seulement, ne dites
rien  personne.

-- Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard?

-- Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous,
milord, qui tes un bavard, c'est moi qui suis un niais.

Et il rentra dans sa chambre.

Aprs le djeuner, les deux hommes descendirent les pentes du
jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la
Reyssouse, puis ils appuyrent  fauche, remontrent au bout de
quarante pas, gagnrent la grande route, traversrent le bois, et
se trouvrent au pied du mur de la chartreuse,  l'endroit mme o
la veille Roland l'avait escalad.

-- Milord, dit Roland, voici le chemin.

-- En bien, fit sir John, prenons-le.

Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui
indiquait un homme possdant  fond sa gymnastique, l'Anglais
saisit le chaperon du mur, s'assit sur le fate, et se laissa
retomber de l'autre.

Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en tait point
 son coup d'essai.

Tous deux se trouvrent de l'autre ct.

L'abandon tait encore plus visible de jour que la nuit.

L'herbe avait pouss partout dans les alles et montait jusqu'aux
genoux; les escaliers taient envahis par des vignes devenues si
paisses, que le raisin ny pouvait mrir sous l'ombre des
feuilles; en plusieurs endroits, le mur tait dgrad, et le
lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commenait 
s'tendre de tous cts.

Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pchers, abricotiers,
ils avaient pouss avec la libert des htres et des chnes de la
fort, dont ils semblaient envier la hauteur et l'paisseur, et la
sve, tout entire absorbe par les branches aux jets multiples et
vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus.

Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agites devant
eux, sir John et Roland devinrent que la couleuvre, cette htesse
rampante de la solitude, avait tabli l son domicile et fuyait
tout tonne qu'on la dranget.

Roland conduisit son ami droit  la porte donnant du verger dans
le clotre; mais, avant d'entrer dans le clotre, il jeta les yeux
sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, tait
arrte le jour.

Du clotre, il passa dans le rfectoire: l, le jour lui rvla
sous leur vritable aspect les objets que l'obscurit avait
revtus des formes fantastiques de la nuit.

Roland montra  sir John l'escabeau renvers, la table raye sous
les batteries des pistolets, la porte par laquelle tait entr le
fantme.

Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi  la piste
du fantme; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrt, mais
qui taient faciles  franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait
pris connaissance de la localit.

Arriv  l'endroit o il avait fait feu, il retrouva les bourres,
mais il chercha inutilement la balle.

Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il tait
cependant impossible, si la balle n'avait pas laiss de traces sur
la muraille, qu'elle n'et point atteint le fantme.

Et cependant, si le fantme avait t atteint et prsentait un
corps solide, comment se faisait-il que ce corps ft rest debout?
comment, au moins, n'avait-il point t bless? et comment, ayant
t bless, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang?

Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle.

Lord Tanlay n'tait pas loin d'admettre que son ami et eu affaire
 un spectre vritable.

-- On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramass la balle.

-- Mais, si vous avez tir sur un homme, comment la balle n'est-
elle pas entre?

-- Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous
son linceul.

C'tait possible: cependant, sir John secoua la tte en signe de
doute; il aimait mieux croire  un vnement surnaturel, cela le
fatiguait moins.

L'officier et lui continurent leur investigation.

On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva  l'autre
extrmit du verger.

C'tait l que Roland avait revu son spectre, un instant disparu
sous la vote sombre.

Il alla droit  la citerne; il semblait suivre encore le fantme,
tant il hsitait peu.

L, il comprit l'obscurit de la nuit devenue plus intense encore
par l'absence de tout reflet extrieur:  peine y voyait-on
pendant le jour.

Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long,
prit un briquet, y alluma de l'amadou, et  lamadou une
allumette.

Les deux torches flambrent.

Il s'agissait de dcouvrir le passage par o le fantme avait
disparu.

Roland et sir John approchrent les torches du sol.

La citerne tait pave de grandes dalles de liais qui semblaient
parfaitement jointes les unes aux autres.

Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il
avait cherch la premire. Une pierre se trouvait sous ses pieds,
il repoussa la pierre et aperut un anneau scell dans une des
dalles.

Sans rien dire, Roland passa sa main dans lanneau, s'arc-bouta
sur ses pieds et tira  lui.

La dalle tourna sur son pivot avec une facilit qui indiquait
qu'elle oprait souvent la mme manoeuvre.

En tournant, elle dcouvrit lentre du souterrain.

-- Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre.

Et il descendit dans louverture bante.

Sir John le suivit.

Ils firent le mme trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il tait
revenu rendre compte de son expdition; au bout du souterrain, ils
trouvrent la grille donnant sur les caveaux funraires.

Roland secoua la grille; la grille n'tait point ferme, elle
cda.

Ils traversrent le cimetire souterrain et atteignirent l'autre
grille; comme la premire, elle tait ouverte.

Roland marchant toujours le premier, ils montrent quelques
marches et se trouvrent dans le choeur de la chapelle o s'tait
passe la scne que nous avons raconte entre Morgan et les
compagnons de Jhu.

Seulement, les stalles taient vides, le choeur tait solitaire,
et l'autel, dgrad par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses
cierges flamboyants, ni sa nappe sainte.

Il tait vident pour Roland que l avait abouti la course du faux
fantme, que sir John s'obstinait  croire vritable.

Mais, que le fantme ft vrai ou faux, sir John avouait que
c'tait l en effet que sa course avait d aboutir.

Il rflchit un instant, puis, aprs cet instant de rflexion:

-- Eh bien, dit lAnglais, puisque c'est  mon tour  veiller ce
soir, puisque j'ai le droit de choisir la place o je veillerai,
je veillerai l, dit-il.

Et il montra une espce de table forme au milieu du choeur par le
pied de chne qui supportait autrefois l'aile du lutrin.

-- En effet, dit Roland avec la mme insouciance que s'il se ft
agi de lui-mme, vous ne serez pas mal l; seulement, comme ce
soir vous pourriez trouver la pierre scelle et les deux grilles
fermes, nous allons chercher une issue qui vous conduise,
directement ici.

Au bout de cinq minutes, l'issue tait trouve.

La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de
cette sacristie, une fentre dgrade donnait passage dans la
fort.

Les deux hommes sortirent par la fentre et se trouvrent dans le
plus pais du bois, juste  vingt pas de l'endroit o ils avaient
tu le sanglier.

-- Voil notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord,
comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette fort o
l'on a dj assez de mal  se retrouver de jour, je vous
accompagnerai jusqu'ici.

-- Oui, mais, moi entr, vous vous retirez aussitt, dit
l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la
susceptibilit des fantmes: vous sachant  quelques pas de moi,
ils pourraient hsiter  apparatre, et, puisque vous en avez vu
un, je veux aussi en voir un au moins.

-- Je me retirerai, rpondit Roland, soyez tranquille; seulement,
ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur.

-- Laquelle?

-- C'est qu'en votre qualit d'Anglais et d'hrtique; ils ne
soient mal  laise avec vous.

-- Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le
temps d'abjurer d'ici  ce soir!

Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient  voir: en
consquence, ils revinrent au chteau.

Personne, pas mme Amlie, n'avait paru souponner dans leur
promenade autre chose qu'une promenade ordinaire.

La journe se passa donc sans questions et mme sans inquitudes
apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle tait dj
bien avance.

On se mit  table, et,  la grande joie d'douard, on projeta une
nouvelle chasse.

Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le dner et
pendant une partie de la soire.

 dix heures, comme d'habitude, chacun tait rentr dans sa
chambre, seulement Roland tait dans celle de sir John.

La diffrence des caractres clatait visiblement dans les
prparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour
une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme
pour un duel.

Les pistolets furent chargs avec le plus grand soin et passs 
la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait
gner ses mouvements, ce fut une grande redingote  collet qu'il
endossa par-dessus son habit.

 dix heures et demie, tous deux sortirent avec les mmes
prcautions que Roland avait prises pour lui tout seul.

 onze heures moins cinq minutes, ils taient au pied de la
fentre dgrade, mais  laquelle des pierres tombes de la vote
pouvaient servir de marchepied.

L, ils devaient, selon leurs conventions, se sparer.
Sir John rappela ces conditions  Roland:

-- Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour
toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement,  mon tour, une
recommandation.

-- Laquelle?

-- Je n'ai pas retrouv les balles parce que lon est venu les
enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas
lempreinte qu'elles avaient conserve sans doute.

-- Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles
conserve?

-- Celle des chanons d'une cotte de mailles; mon fantme tait un
homme cuirass.

-- Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantme, moi.

Puis, aprs un moment de silence o un soupir de lAnglais
exprimait son regret profond d'tre forc de renoncer au spectre:

-- Et votre recommandation? dit-il.

-- Tirez au visage.

L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune
officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et
disparut.

-- Bonne nuit! lui cria Roland.

Et, avec cette insouciance du danger qu'en gnral un soldat a
pour lui-mme et pour ses compagnons, Roland, comme il lavait
promis  sir John, reprit le chemin du chteau des Noires-
Fontaines.


XVIII -- LE JUGEMENT

Le lendemain, Roland, qui n'tait parvenu  s'endormir que vers
deux heures du matin, s'veilla  sept heures.

En s'veillant, il runit ses souvenirs pars, se rappela ce qui
s'tait pass la veille, entre lui et sir John, et s'tonna qu'
son retour l'Anglais ne let point veill.

Il s'habilla vivement et alla, au risque de le rveiller au milieu
de son premier sommeil, frapper  la porte de la chambre de sir
John.

Mais sir John ne rpondit point.

Roland frappa plus fort.

Mme silence.

Cette fois, un peu d'inquitude se mlait  la curiosit de
Roland.

La clef tait en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et
plongea dans la chambre un regard rapide.

Sir John n'tait point dans la chambre, sir John n'tait point
rentr.

Le lit tait intact.

Qu'tait-il donc arriv?

Il n'y avait pas un instant  perdre, et, avec la rapidit de
rsolution que nous connaissons  Roland, on devine qu'il ne
perdit pas un instant.

Il s'lana dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau
de chasse  sa ceinture, son fusil en bandoulire, et sortit.

Personne n'tait encore veill, sinon la femme de chambre.

Roland la rencontra sur lescalier:

-- Vous direz  madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti
pour faire un tour dans la fort de Seillon avec mon fusil; qu'on
ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas prcisment
 lheure du djeuner.

Et Roland s'lana rapidement hors du chteau.

Dix minutes aprs, il tait prs de la fentre o, la veille, 
onze heures du soir, il avait quitt lord Tanlay.

Il couta: on n'entendait aucun bruit  l'intrieur;  lextrieur
seulement, loreille d'un chasseur pouvait reconnatre toutes ces
rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois.

Roland escalada la fentre avec son agilit ordinaire et s'lana
de la sacristie dans le choeur.

Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur,
mais le vaisseau entier de la petite chapelle, tait vide.

Les fantmes avaient-ils fait suivre  lAnglais le chemin oppos
 celui qu'il avait suivi lui-mme?

C'tait possible.

Roland passa rapidement derrire lautel, gagna la grille des
caveaux: la grille tait ouverte.

Il s'engagea dans le cimetire souterrain.

L'obscurit l'empchait de voir dans ses profondeurs. Il appela 
trois reprises sir John; personne ne lui rpondit.

Il gagna lautre grille donnant dans le souterrain; elle tait
ouverte comme la premire.

Il s'engagea dans le passage vot.

Seulement, l, comme il et t impossible, au milieu des
tnbres, de se servir de son fusil, il le passa en bandoulire et
mit le couteau de chasse  la main.

En ttonnant, il s'enfona toujours davantage sans rencontrer
personne, et, au fur et  mesure qu'il allait en avant,
lobscurit redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la
citerne tait ferme.

Il arriva ainsi  la premire marche de lescalier, monta jusqu'
ce qu'il toucht la dalle tournante avec sa tte, fit un effort,
la dalle tourna.

Roland revit le jour.

Il s'lana dans la citerne.

La porte qui donnait sur le verger tait ouverte; Roland sortit
par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait
entre la citerne et le corridor,  lautre extrmit duquel il
avait fait feu sur son fantme.

Il traversa le corridor et se trouva dans le rfectoire.

Le rfectoire tait vide.

Comme il avait fait dans le souterrain funbre, Roland appela
trois fois sir John.

L'cho tonn, qui semblait avoir dsappris les sons de la parole
humaine, lui rpondit seul en balbutiant.

Il n'tait point probable que sir John ft venu de ce ct; il
fallait retourner au point de dpart.

Roland repassa par le mme chemin et se retrouva dans le choeur de
la chapelle.

C'tait l que sir John avait d passer la nuit, c'tait l qu'on
devait retrouver sa trace.

Roland s'avana dans le choeur.

 peine y fut-il, qu'un cri s'chappa de sa poitrine.

Une large tache de sang s'tendait  ses pieds et tachait les
dalles du choeur.

De l'autre ct du choeur,  quatre pas de celle qui rougissait le
marbre  ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large,
non mois rouge, non moins rcente, et qui semblait faire le
pendant de la premire.
Une de ces taches tait  droite, l'autre  gauche de cette espce
de pidestal devant lequel milord avait dit qu'il tablirait son
domicile.

Roland s'approcha du pidestal; le pidestal tait ruisselant de
sang.

C'tait l videment que le drame s'tait pass.

Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laisses,
le drame avait t terrible.

Roland, en sa double qualit de chasseur et de soldat, devait tre
un habile chercheur de piste.

Il avait pu calculer ce qu'a rpandu de sang un homme mort, ou ce
qu'en rpand un homme bless.

Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blesss.

Maintenant, quelles taient les probabilits?

Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de
gauche, taient probablement le sang de deux des antagonistes de
sir John.

Le sang du pidestal, tait probablement le sien.

Attaqu de deux cts,  droite et  gauche, il avait fait feu des
deux mains et avait tu ou bless un homme de chaque coup.

De l les deux taches de sang qui rougissaient le pav.

Attaqu  son tour lui-mme, il avait t frapp prs du
pidestal, et sur le pidestal son sang avait rejailli.

Au bout de cinq secondes d'examen, Roland tait aussi sr de ce
que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres
yeux.

Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de
sir John?

Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquitait
assez peu.

Mais il tenait fort  savoir ce qu'tait devenu celui de sir John.

Une trace de sang partait du pidestal et allait jusqu la porte.

Le corps de sir John avait t port dehors.

Roland secoua la porte massive; elle n'tait ferme qu'au pne.

Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre ct du seuil,
il retrouva les traces de sang.

Puis,  travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les
gens qui emportaient le corps.

Les branches brises, les herbes foules conduisirent Roland
jusqu' la lisire de la fort donnant sur le chemin de Pont-d'Ain
 Bourg.

L, vivant ou mort, le corps semblait avoir t dpos le long du
talus du foss.

Aprs quoi, plus rien.

Un homme passa, venant du ct du chteau des Noires-Fontaines;
Roland alla  lui.

-- N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontr
personne? demanda-t-il.

-- Si fait, rpondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient
un corps sur une civire.

-- Ah! s'cria Roland, et ce corps tait celui d'un homme vivant?

-- L'homme tait ple et sans mouvement, et il avait bien l'air
d'tre mort.

-- Le sang coulait-il?

-- J'en ai vu des gouttes sur le chemin.

-- En ce cas, il vit.

Alors, tirant un louis de sa poche:

-- Voil un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet,  Bourg;
dis-lui de monter  cheval et de se rendre  franc trier au
chteau des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger
de mort.

Et, tandis que le paysan, stimul par la rcompense reue,
pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret
de fer, pressait la sienne vers le chteau.

Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilit,
aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arriv  sir John,
nous allons le mettre au courant des vnements de la nuit.

Sir John, comme on la vu, tait entr  onze heures moins
quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la
Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'tait rien
autre chose qu'une chapelle leve au milieu du bois.

De la sacristie, il avait pass dans le choeur.

Le choeur tait vide et paraissait solitaire. Une lune assez
brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps
voile par les nuages, infiltrait son rayon bleutre  travers les
fentres en ogive et les vitraux de couleur  moiti briss de la
chapelle.

Sir John pntra jusqu'au milieu du choeur, s'arrta devant le
pidestal et s'y tint debout.

Les minutes s'coulrent; mais, cette fois, ce ne fut point
l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut
l'glise de Pronnaz, c'est--dire du village le plus proche de la
chapelle o sir John attendait.

Tout se passa, jusqu' minuit, comme tout s'tait pass pour
Roland, c'est--dire que sir John ne fut distrait que par de
vagues rumeurs et par des bruits passagers.

Minuit sonna: c'tait le moment qu'attendait avec impatience sir
John, car c'tait celui o l'vnement devait se produire, si un
vnement quelconque se produisait.

Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et
voir une lumire apparatre du ct de la grille qui communiquait
aux tombeaux.

Toute son attention se porta donc de ce ct.

Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et
tenant une torche  la main.

Il portait la robe des chartreux.

Un second le suivit, puis un troisime. Sir John en compta douze.

Ils se sparrent devant lautel. Il y avait douze stalles dans le
choeur; six  la droite de sir John, six  sa gauche.

Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze
stalles.

Chacun planta sa torche dans un trou pratiqu  cet effet dans les
appuis du chne, et attendit.

Un treizime parut et se plaa devant lautel.

Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantmes
ou des ombres; tous appartenaient videmment encore  la Terre,
tous taient des hommes vivants.

Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuy  son
pidestal plac juste au milieu du choeur, regardait avec un grand
flegme cette manoeuvre qui tendait  l'envelopper.

Comme lui, les moines taient debout et muets.

Le moine de lautel rompit le silence.

-- Frres, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils runis?

-- Pour juger un profane, rpondirent les moines.

-- Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis?

-- Il a tent de pntrer les secrets des compagnons de Jhu.

-- Quelle peine a-t-il mrite?

-- La peine de mort.

Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire,  l'arrt qui venait
d'tre rendu le temps de pntrer jusqu'au coeur de celui qu'il
atteignait.

Puis, se retournant vers lAnglais, toujours aussi calme que s'il
et assist  une comdie:

-- Sir John Tanlay, lui dit-il, vous tes tranger, vous tes
Anglais; c'tait une double raison pour laisser tranquillement les
compagnons de Jhu dbattre leurs affaires avec le gouvernement
dont ils ont jur la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse;
vous avez cd  une vaine curiosit; au lieu de vous en carter,
vous avez pntr dans lantre du lion, le lion vous dchirera.

Puis, aprs un instant de silence pendant lequel il sembla
attendre la rponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait
muet:

-- Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamn  mort; prpare-
toi  mourir.

-- Ah! ah! je vois que je suis tomb au milieu d'une bande de
voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une ranon.

Puis se tournant vers le moine de lautel:

--  combien la fixez-vous, capitaine?

Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles.

Le moine de lautel tendit la main.

-- Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de
voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang-
froid avec celui de lAnglais, et la preuve, c'est que, si tu as
quelque somme considrable ou quelques bijoux prcieux sur toi, tu
n'as qu' donner tes instructions, et argent et bijoux seront
remis, soit  ta famille, soit  la personne que tu dsigneras.

-- Et quel garant aurais-je que ma dernire volont sera
accomplie?

-- Ma parole.

-- La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas.

-- Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis
pas plus un chef d'assassins que je n'tais un capitaine de
voleurs.

-- Et qu'es-tu donc alors?

-- Je suis llu de la vengeance cleste; je suis lenvoy de
Jhu, roi d'Isral, qui a t sacr par le prophte lise pour
exterminer la maison d'Achab.

-- Si vous tes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le
visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des lus
frappent  dcouvert et risquent la mort en donnant la mort.
Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous
reconnatrai pour ce que vous prtendez tre.

-- Frres, vous avez entendu? dit le moine de l'autel.

Et, dpouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son
gilet et jusqu' sa chemise.

Chaque moine en fit autant, et se trouva visage dcouvert et
poitrine nue.

C'taient tous de beaux jeunes gens dont le plus g ne paraissait
pas avoir trente-cinq ans.

Leur mise indiquait llgance la plus parfaite; seulement, chose
trange, pas un seul n'tait arm.

C'taient bien des juges et pas autre chose.

-- Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de lautel, tu vas
mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprim le dsir tout 
l'heure, tu pourras reconnatre et tuer. Sir John, tu as cinq
minutes pour recommander ton me  Dieu.

Sir John, au lieu de profiter de la permission accorde et de
songer  son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie
de ses pistolets pour voir si lamorce tait en bon tat, fit
jouer les chiens pour s'assurer de la bont des ressorts, et passa
la baguette dans les canons pour tre bien certain de l'immobilit
des balles.

Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui taient accordes:

-- Messieurs, dit-il, je suis prt; l'tes-vous?

Les jeunes gens se regardrent: puis, sur un signe de leur chef,
marchrent droit  sir John, l'enveloppant de tous les cts.

Le moine de lautel resta immobile  sa place, dominant du regard
la scne qui allait se passer.

Sir John n'avait que deux pistolets, par consquent que deux
hommes  tuer.

Il choisit ses victimes et fit feu.

Deux compagnons de Jhu roulrent sur les dalles qu'ils rougirent
de leur sang.

Les autres, comme si rien ne s'tait pass, s'avancrent du mme
pas, tendant la main sur sir John.

Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait
comme de deux marteaux.
Il tait vigoureux, la lutte fut longue.

Pendant prs de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du
choeur; puis, enfin, ce mouvement dsordonn cessa, et les
compagnons de Jhu s'cartrent  droite et  gauche, regagnant
leurs stalles, et laissant sir John garrott avec les cordes de
leur robes et couch sur le pidestal au milieu du choeur.

-- As-tu recommand ton me  Dieu? demanda le moine de l'autel.

-- Oui, assassin! rpondit sir John; tu peux frapper.

Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avana le bras haut vers
sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine:

-- Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois tre loyal;
fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira
de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu
ne reconnatras aucun de nous, et nous te faisons grce de la vie.

-- Aussitt sorti d'ici, rpondit sir John, ce sera pour vous
dnoncer; aussitt libre, ce sera pour vous poursuivre.

-- Jure! rpta une seconde fois le moine.

-- Non! dit sir John.

-- Jure! rpta une troisime fois le moine.

-- Jamais! rpta  son tour sir John.

-- Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux!

Et il enfona son poignard jusqu' la garde dans la poitrine de
sir John, qui, soit force de volont, soit qu'il et t tu sur
le coup, ne poussa pas mme un soupir.

Puis, dune voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la
conscience d'avoir accompli son devoir:

-- Justice est faite! dit le moine.

Alors, remontant  l'autel en laissant le poignard dans la
blessure:

-- Frres, dit-il, vous savez que vous tes invits  Paris, rue
du Bac, n 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier
prochain, en mmoire de la mort du roi Louis XVI.

Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, o le suivirent
les dix moines rests debout, emportant chacun sa torche.

Deux torches restaient pour clairer les trois cadavres.

Un instant aprs,  la lueur de ces deux torches, quatre frres
servants entrrent; ils commencrent par prendre les deux cadavres
gisant sur les dalles et les emportrent dans le caveau.

Puis ils rentrrent, soulevrent le corps de sir John, le posrent
sur un brancard, l'emportrent hors de la chapelle, par la grande
porte d'entre, qu'ils refermrent derrire eux.

Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les
deux dernires torches.

Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette
diffrence entre les vnements arrivs  Roland et ceux arrivs 
sir John; pourquoi cette mansutude envers l'un, et pourquoi cette
rigueur envers l'autre, nous leur rpondrons:

Souvenez-vous que Morgan avait sauvegard le frre d'Amlie, et
que, sauvegard ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir
de la main d'un compagnon de Jhu.


XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE

Tandis que l'on transporte au chteau des Noires-Fontaines le
corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'lance dans la
direction qui lui a t indique; tandis que le paysan dpch par
lui court  Bourg prvenir le docteur Milliet de la catastrophe
qui rend sa prsence ncessaire chez madame de Montrevel,
franchissons l'espace qui spare Bourg de Paris et le temps qui
s'est coul entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est--dire
entre le 24 vendmiaire et le 7 brumaire, et pntrons, vers les
quatre heures de l'aprs-midi, dans cette petite maison de la rue
de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18
brumaire, qui en sortit tout arme.

Cest la mme qui semble tonne de prsenter encore aujourd'hui,
aprs tant de changements successifs de gouvernements, les
faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de
chne et qui s'offre -- situe au ct droit de la rue, sous le
numro 60 --  la curiosit des passants.

Suivons la longue et troite alle de tilleuls qui conduit de la
porte de la rue  la porte de la maison; entrons dans
l'antichambre; prenons le couloir  droite, et montons les vingt
marches qui conduisent  un cabinet de travail tendu de papier
vert et meubl de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canaps
de la mme couleur.

Ses murailles sont couvertes de cartes gographiques et de plans
des villes; une double bibliothque en bois d'rable s'tend aux
deux cts de la chemine, qu'elle embote; les chaises, les
fauteuils, les canaps, les tables et les bureaux sont surchargs
de livres;  peine y a-t-il place sur les siges pour s'asseoir,
et sur les tables et les bureaux pour crire.

Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures
et de livres o il s'est mnag une place, un homme est assis et
essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience,
de dchiffrer une page de notes prs desquelles les hiroglyphes
de loblisque de Louqsor sont intelligibles jusqu' la
transparence.

Au moment o limpatience du secrtaire approchait du dsespoir,
la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de
camp.

Le secrtaire leva la tte et une vive expression de joie se
rflchit sur son visage.

-- Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis
enchant de vous voir pour trois raisons: la premire, parce que
je m'ennuyais de vous  en mourir; la seconde, parce que le
gnral vous attend avec impatience et vous demande  cor et 
cri; la troisime parce que vous allez m'aider  lire ce mot-l,
sur lequel je plis depuis dix minutes... Mais, d'abord, et avant
tout, embrassez-moi.

Le secrtaire et l'aide de camp s'embrassrent.

-- Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous
embarrasse tant, mon cher Bourrienne?

-- Ah! mon cher, quelle criture! il m'en vient un cheveu blanc
par page que je dchiffre, et j'en suis  ma troisime page
d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez.

Roland prit la page des mains du secrtaire et, fixant son regard
 l'endroit indiqu, il lut assez couramment:

-- _Paragraphe XI_. Le Nil, depuis Assouan jusqu' trois lieues
au nord du Caire, coule dans une seule branche... Eh bien, mais,
fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc?
Le gnral s'est appliqu au contraire.

-- Continuez, continuez, dit Bourrienne.

Le jeune homme reprit:

-- De ce point que l'on appelle... Ah! ah!

-- Nous y sommes, qu'en dites-vous?

Roland rpta:

-- Que l'on appelle... Diable! Que l'on appelle...

-- Oui, que l'on appelle, aprs?

-- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'cria Roland, si je le
tiens?

-- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai
sign en blanc.

-- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le gnral, j'aime
mieux avoir un bon pre que cinq cents mauvais enfants. Je vais
vous donner vos trois mots pour rien.

-- Comment! il y a trois mots l?

-- Qui n'ont pas lair d'en faire tout  fait deux, j'en conviens.
coutez et inclinez-vous: De ce point que l'on appelle _Ventre
della Tlacca._

-- Ah! _Ventre de la Vache!... _Pardieu! c'est dj illisible en
franais: s'il va se mettre dans limagination d'crire en
italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que
le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela.

Et il rpta la phrase tout entire:

-- Le Nil, depuis Assouan jusqu' trois lieues au nord du Caire,
coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle
_Ventre de la Vache_, il forme les branches de Rosette et de
Damiette. Merci, Roland.

Et il se mit en devoir d'crire la fin du paragraphe dont le
commencement tait dj jet sur le papier.

-- Ah ! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre
gnral: coloniser l'gypte?

-- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la
France; nous coloniserons...  distance.

-- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de
l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa.

-- D'abord, revenez-vous de vous-mme, ou tes-vous rappel?

-- Rappel, tout ce qu'il y a de plus rappel!

-- Par qui?

-- Mais par le gnral lui-mme.

-- Dpche particulire?

-- De sa main; voyez!

Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes
non signes, de cette mme criture dont Bourrienne avait tout un
cahier sous les yeux.

Ces deux lignes disaient:

Pars, et sois  Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi.

-- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18.

-- Pour le 18, quoi?

-- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais,
Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif.
Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore;
cependant, je rpondrais qu'il y aura quelque chose.

-- Oh! vous avez bien un lger doute?

-- Je crois qu'il veut se faire directeur  la place de Sieys,
peut-tre prsident  la place de Gohier.

-- Bon! et la constitution de lan III?

-- Comment! la constitution de lan III?
-- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour tre directeur, et il
s'en faut juste de dix ans que le gnral n'en ait quarante.

-- Dame, tant pis pour la constitution on la violera.

-- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole gure les
enfants de sept ans.

-- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien
vite: la petite fille de sept ans est dj une vieille courtisane.

Roland secoua la tte.

-- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne.

-- Eh bien, je ne crois pas que notre gnral se fasse simple
directeur avec quatre collgues; juge donc, mon cher, cinq rois de
France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage.

-- En tout cas, jusqu' prsent, il n'a laiss apercevoir que
cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre gnral, quand on
veut savoir, il faut deviner.

-- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine,
Bourrienne; moi, je suis un vritable janissaire: ce qu'il fera
sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir
une opinion, de la dbattre, de la dfendre? C'est dj bien assez
ennuyeux de vivre.

Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long billement; puis
il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance:

-- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne?

-- C'est probable.

-- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce
qu'il me faut. O est le gnral?

-- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure.
Lui avez-vous fait dire que vous tiez arriv?

-- Non, je n'tais point fch de vous voir d'abord. Mais, tenez,
j'entends son pas: le voici.

Au mme moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le mme
personnage historique que nous avons vu remplir incognito 
Avignon un rle silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans
son costume pittoresque de gnral en chef de larme d'gypte.

Seulement, comme il tait chez lui, la tte tait nue.

Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plomb
encore que d'habitude.

Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutt
mditatif de Bonaparte lana un clair de joie.

-- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidle comme lacier; on
t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu.

Et il tendit la main au jeune homme.

Puis, avec un imperceptible sourire:
-- Que fais-tu chez Bourrienne?

-- Je vous attends, gnral.

-- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes.

-- Je vous lavoue, gnral; je lui montrais mon ordre d'tre ici
le 16 brumaire.

-- J'ai je crit le 16 ou le 17?

-- Oh! le 16 gnral; le 17, c'et t trop tard.

-- Pourquoi trop tard le 17?

-- Dame, s'il y a, comme la dit Bourrienne, de grands projets
pour le 18.

-- Bon! murmura Bourrienne, voil mon cervel qui va me faire
laver la tte.

-- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18?

Il alla  Bourrienne, et, le prenant par l'oreille:

-- Portire! lui dit-il.

Puis  Roland:

-- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le
18: nous dnons, ma femme et moi, chez le prsident Gohier, un
excellent homme, qui a parfaitement reu Josphine en mon absence.
Tu dneras avec nous, Roland.

Roland regarda Bonaparte.

-- Cest pour cela que vous m'avez fait revenir, gnral? dit-il
en riant.

-- Pour cela, oui, et peut-tre encore pour autre chose. cris,
Bourrienne.

Bourrienne reprit vivement la plume.

-- Y es-tu?

-- Oui, gnral.

Mon cher prsident, je vous prviens que ma femme, moi et un de
mes aides de camp, irons vous demander  dner aprs-demain 18.

C'est vous dire que nous nous contenterons du dner de famille
....

-- Aprs? fit Bourrienne.

-- Comment, aprs?

-- Faut-il mettre: Libert, galit, fraternit?

-- Ou la mort! ajouta Roland.

-- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume.
Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne:

Tout  vous, BONAPARTE.

Puis, repoussant le papier:

-- Tiens, mets ladresse, Bourrienne, et envoie cela par
ordonnance.

Bourrienne mit ladresse, cacheta, sonna. Un officier de service
entra.

-- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne.

-- Il y a rponse, ajouta Bonaparte.

L'officier referma la porte.

-- Bourrienne, dit le gnral en montrant Roland, regarde ton ami.

-- Eh bien, gnral, je le regarde.

-- Sais-tu ce qu'il a fait  Avignon?

-- J'espre qu'il n'a pas fait un pape.

-- Non; il a jet une assiette  la tte d'un homme.

-- Oh! c'est vif.

-- Ce n'est pas le tout

-- Je le prsume bien.

-- Il s'est battu en duel avec cet homme.

-- Et tout naturellement il l'a tu, dit Bourrienne.

-- Justement; et sais-tu pourquoi?

-- Non.

Le gnral haussa les paules.

-- Parce que cet homme avait dit que j'tais un voleur.

Puis, regardant Roland avec une indfinissable expression de
raillerie et d'amiti:

-- Niais! dit-il.

Puis, tout  coup:

--  propos, et lAnglais?

-- Justement, lAnglais, mon gnral, j'allais vous en parler.

-- Il est toujours en France?

-- Oui, et j'ai mme cru un instant qu'il y resterait jusqu'au
jour o la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la
valle de Josaphat.
-- As-tu manqu de tuer celui-l aussi?

-- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et,
mon gnral, c'est un si excellent homme, et si original en mme
temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance
pour lui.

-- Diable! pour un Anglais?

Bonaparte secoua la tte.

-- Je n'aime pas les Anglais.

-- Bon! comme peuple; mais les individus...

-- Eh bien, que lui est-il arriv,  ton ami?

-- Il a t jug, condamn et excut.

-- Que diable me comptes-tu l?

-- La vrit du bon Dieu, mon gnral.

-- Comment! il a t jug, condamn et guillotin?

-- Oh! pas tout  fait; jug, condamn, oui; guillotin, non; sil
avait t guillotin, il serait encore plus malade qu'il n'est.

-- Voyons, que me rabches-tu? par quel tribunal a-t-il t jug
et condamn?

-- Par le tribunal des compagnons de Jhu.
-- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jhu?

-- Allons! voil que vous avez dj oubli notre ami Morgan,
lhomme masqu qui a rapport au marchand de vin ses deux cents
louis.

-- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oubli. Bourrienne, je t'ai
racont laudace de ce drle, n'est-ce pas?

-- Oui, gnral, fit Bourrienne, et je vous ai rpondu qu' votre
place j'aurais voulu savoir qui il tait.

-- Oh! le gnral le saurait dj s'il m'avait laiss faire:
j'allais lui sauter  la gorge et lui arracher son masque, quand
le gnral m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: _Ami
Roland_!

-- Voyons, reviens  ton Anglais, bavard! fit le gnral. Ce
Morgan la-t-il assassin?

-- Non, pas lui... ce sont ses compagnons.

-- Mais tu parlais tout  lheure de tribunal, de jugement.

-- Mon gnral, vous tes toujours le mme, dit Roland avec ce
reste de familiarit prise  l'cole militaire: vous voulez
savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler.

-- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras.

-- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf
collgues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui
me couperont la parole: j'aime encore mieux tre interrompu par
vous que par un avocat.

-- Parleras-tu?

-- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, gnral, qu'il y a prs
de Bourg une chartreuse...

-- La chartreuse de Seillon: je connais cela.

-- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda
Roland.

-- Est-ce que le gnral ne connat pas tout? fit Bourrienne.

-- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux?

-- Non; il n'y a plus que des fantmes.

-- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant  me raconter?

-- Et des plus belles.

-- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va.

-- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mre qu'il revenait des
fantmes  la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en
avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutt moi et sir John;
nous y avons donc pass chacun une nuit.

-- O cela?

--  la chartreuse, donc.

Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix,
habitude corse qu'il ne perdit jamais.

-- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantmes?

-- J'en ai vu un.

-- Et qu'en as-tu fait?

-- J'ai tir dessus.

-- Alors?

-- Alors, il a continu son chemin.

-- Et tu t'es tenu pour battu!

-- Ah! bon! voil comme vous me connaissez! Je lai poursuivi, et
j'ai retir dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin
que moi  travers les ruines, il m'a chapp.

-- Diable!

-- Le lendemain, c'tait le tour de sir John, de notre Anglais.

-- Et a-t-il vu ton revenant?

-- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entrs
dans lglise, qui l'ont jug comme ayant voulu pntrer leurs
secrets, qui l'ont condamn  mort, et qui l'ont, ma foi!
poignard.

-- Et il ne s'est pas dfendu?
-- Comme un lion. Il en a tu deux.

-- Et il est mort?

-- Il n'en vaut gure mieux; mais j'espre cependant qu'il s'en
tirera. Imaginez-vous, gnral, qu'on l'a retrouv au bord du
chemin et qu'on l'a rapport chez ma mre avec un poignard plant
au milieu de la poitrine, comme un chalas dans une vigne.

-- Ah ! mais c'est une scne de la Sainte-Vehme que tu me
racontes l, ni plus ni moins.

-- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutt point d'o
venait, le coup, il y avait grav en creux: _Compagnons de Jhu._

-- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles
choses en France, pendant la dernire anne du dix-huitime
sicle! C'tait bon en Allemagne, au moyen ge, du temps des Henri
et des Othon.

-- Pas possible, gnral? Eh bien, voil le poignard; que dites
vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas?

Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en
fer, lame et garde.

La garde, ou plutt la poigne, avait la forme d'une croix, et sur
la lame taient, en effet, gravs ces trois mots: _Compagnons de
Jhu._

Bonaparte examina l'arme avec soin.

-- Et tu dis qu'ils lui ont plant ce joujou-l dans la poitrine,
 ton Anglais?
-- Jusqu'au manche.

-- Et il n'est pas mort!

-- Pas encore, du moins.

-- Tu as entendu, Bourrienne?

-- Avec le plus grand intrt.

-- Il faudra me rappeler cela, Roland.

-- Quand, gnral?

-- Quand... quand je serai matre. Viens dire bonjour  Josphine;
viens, Bourrienne, tu dneras avec nous; faites attention  ce que
vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau  dner. Ah! je
garde le poignard comme curiosit.

Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientt fut suivi
lui-mme de Bourrienne.

Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoye 
Gohier.

-- Eh bien, demanda-t-il?

-- Voici la rponse du prsident.

-- Donnez.

Il dcacheta la lettre et lut:
Le prsident Gohier est enchant de la bonne fortune que lui
promet le gnral Bonaparte; il l'attendra aprs-demain, 18
brumaire,  dner avec sa charmante femme et l'aide de camp
annonc, quel qu'il soit.

On se mettra  table  cinq heures.

Si cette heure ne convenait pas au gnral Bonaparte, il est pri
de faire connatre celle contre laquelle il dsirerait qu'elle ft
change.

Le prsident,

16 brumaire an VII.

GOHIER.

Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa
poche.

Puis, se retournant vers Roland:

-- Connais-tu le prsident Gohier? lui demanda-t-il.

-- Non, mon gnral.

-- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme.

Et ces paroles furent prononces avec un accent non moins
indescriptible que le sourire.


XX -- LES CONVIVES DU GNRAL BONAPARTE

Josphine, malgr ses trente-quatre ans, et peut-tre mme  cause
de ses trente-quatre ans -- cet ge dlicieux de la femme, du
sommet duquel elle plane  la fois sur sa jeunesse passe et sur
sa vieillesse future -- Josphine, toujours belle, plus que jamais
gracieuse, tait la femme charmante que vous savez.

Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de
son mari, jet un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois
jours avaient suffi pour rendre  lenchanteresse tout son pouvoir
sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides.

Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra.

Toujours incapable, en vritable crole qu'elle tait, de
matriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit
la main en l'apercevant; elle savait Roland profondment dvou 
son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas
que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les et
donnes toutes pour le gnral Bonaparte.

Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la
baisa avec respect.

Josphine avait connu la mre de Roland  la Martinique; jamais,
lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son
grand-pre maternel M. de la Clmencire, dans le magnifique
jardin duquel, tant enfant, elle allait cueillir ces fruits
splendides inconnus  nos froides rgions.

Le texte de la conversation tait donc tout trouv; elle s'informa
tendrement de la sant de madame de Montrevel, de celle de sa
fille et de celle du petit douard.

Puis, ces informations prises:

-- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois  tout le monde; mais
tachez donc, ce soir, de rester aprs les autres ou de vous
trouver demain seul avec moi: j'ai  vous parler de _lui_ (elle
dsignait Bonaparte de loeil), et jai des millions de choses 
raconter.

Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme:

-- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est-
ce pas?

-- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland tonn.

-- Je me comprends, dit Josphine, et je suis sre que, quand vous
aurez caus dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi.
En attendant, regardez, coutez et taisez-vous.

Roland salua et se retira  lcart, rsolu, ainsi que le conseil
venait de lui en tre donn par Josphine, de se borner au rle
d'observateur.

Il y avait de quoi observer.

Trois groupes principaux occupaient le salon.

Un premier, qui tait runi autour de madame Bonaparte, seule
femme qu'il y et dans lappartement: c'tait, au reste, plutt un
flux et un reflux qu'un groupe.

Un second, qui tait runi autour de Talma et qui se composait
d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de
deux ou trois autres membres de l'Institut.

Un troisime, auquel Bonaparte venait de se mler et dans lequel
on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, lamiral Bruig,
Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angly, Fouch, Ral et deux ou
trois gnraux au milieu desquels on remarquait Lefebvre.
Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans
le second, on parlait littrature, sciences, art dramatique; dans
le troisime, on parlait de tout, except de la chose dont chacun
avait envie de parler.

Sans doute, cette retenue ne correspondait point  la pense qui
animait en ce moment Bonaparte; car, aprs quelques secondes de
cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien vque
d'Autun et lemmena dans lembrasure d'une fentre.

-- Eh bien?, lui demanda-t-il.

Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'
lui.

-- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieys, gnral?

-- Vous m'avez dit: Cherchez un appui dans les gens qui traitent
de jacobins les amis de la Rpublique, et soyez convaincu que
Sieys est  la tte de ces gens-l.

-- Je ne m'tais pas tromp.
-- Il se rend donc?

-- Il fait mieux, il est rendu...

-- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir dbarqu 
Frjus sans faire quarantaine!

-- Oh! non, ce n'tait point pour cela.

-- Pourquoi donc?

-- Pour ne lavoir point regard et pour ne lui avoir point
adress la parole  un dner chez Gohier.

-- Je vous avoue que je lai fait exprs; je ne puis pas souffrir
ce moine dfroqu.

Bonaparte s'aperut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait
de lcher tait, comme le glaive de larchange,  double
tranchant: si Sieys tait dfroqu, Talleyrand tait dmitr.

Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur;
l'ex-vque d'Autun souriait de son plus doux sourire.

-- Ainsi je puis compter sur lui?

-- J'en rpondrais.

-- Et Cambacrs, et Lebrun, les avez-vous vus?

-- Je m'tais charg de Sieys, c'est--dire du plus rcalcitrant;
c'est Bruix qui a vu les deux autres.

L'amiral, du milieu du groupe o il tait rest, ne quittait pas
des yeux le gnral et le diplomate; il se doutait que leur
conversation avait une certaine importance.

Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre.

Un homme moins habile et obi  linstant mme; Bruix s'en garda
bien.

Il fit, avec une indiffrence affecte, deux ou trois tours dans
le salon; puis, comme s'il apercevait tout  coup Talleyrand et
Bonaparte causant ensemble, il alla  eux.

-- C'est un homme trs fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait
les hommes aussi bien d'aprs les petites choses que d'aprs les
grandes.

-- Et trs prudent surtout, gnral! dit Talleyrand.

-- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les
paroles du ventre.

-- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire,
aborder franchement la question.

En effet,  peine Bruix tait-il runi  Bonaparte et 
Talleyrand, qu'il entra en matire par ces mots aussi clairs que
concis:

-- Je les ai vus, ils hsitent!

-- Ils hsitent! Cambacrs et Lebrun hsitent? Lebrun, je le
comprends encore: une espce d'homme de lettres, un modr, un
puritain; mais Cambacrs...
-- C'est comme cela.

-- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux
un consul?

-- Je ne me suis pas avanc jusque-l, rpondit Bruix en riant.

-- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte.

-- Mais parce que voil le premier mot que vous me dites de vos
intentions, citoyen gnral.

-- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les lvres.

-- Faut-il rparer cette omission? demanda Bruix.

-- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai
besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se
dcident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous
leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens
assez fort pour tre seul, et j'ai maintenant Sieys et Barras.

-- Barras? rptrent les deux ngociateurs tonns.

-- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me
renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune,
et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras...

-- Barras?

-- Rien...

Puis, se reprenant:
--Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce
que Barras a avou hier  dner devant moi? qu'il tait impossible
de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il
reconnaissait la ncessit d'une dictature; qu'il tait dcid 
se retirer,  abandonner les rnes du gouvernement, ajoutant qu'il
tait us dans l'opinion et que la Rpublique avait besoin
d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est dispos  dverser
son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Svign, en cent,
en mille, en dix mille! -- sur le gnral Hdouville, un brave
homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour
lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait tre
foudroyant! Il en est rsult que, ce matin,  huit heures, Barras
tait auprs de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa btise
d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la Rpublique,
me dclarant qu'il venait se mettre  ma disposition, faire ce que
je voudrais, prendre le rle que je lui donnerais, et me priant de
lui promettre que, si je mditais quelque chose, je compterais sur
lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme!

-- Cependant, gnral, dit M. de Talleyrand ne pouvant rsister au
dsir de faire un mot, du moment o l'orme n'est point un arbre de
la libert.

Bonaparte jeta un regard de ct  l'ex-vque.

-- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouch et de
Ral; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous
retournerez chez Lebrun et chez Cambacrs, Bruix, et vous leur
mettrez le march  la main.

Puis, regardant  sa montre et fronant le sourcil:

-- Il me semble que Moreau se fait attendre.

Et il se dirigea vers le groupe o dominait Talma.
Les deux diplomates le regardrent s'loigner.

Puis, tout bas:

-- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de
ces sentiments pour l'homme qui la distingu au sige de Toulon
n'tant que simple officier, qui lui a donn la dfense de la
Convention au 13 vendmiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, 
vingt-six ans, gnral en chef de l'arme d'Italie?

-- Je dis, mon cher amiral, rpondit M. de Talleyrand avec son
sourire ple et narquois tout ensemble, qu'il existe des services
si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude.

En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annona le gnral Moreau.

 cette annonce, qui tait plus qu'une nouvelle, qui tait un
tonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se
tournrent vers la porte.

Moreau parut.

Trois hommes occupaient,  cette poque, les regards de la France,
et Moreau tait un de ces trois hommes.

Les deux autres taient Bonaparte et Pichegru.

Chacun d'eux tait devenu une espce de symbole.

Pichegru, depuis le 18 fructidor, tait le symbole de la
monarchie.

Moreau, depuis qu'on l'avait surnomm Fabius, tait le symbole de
la rpublique.

Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le
ct aventureux de son gnie.

Moreau tait alors dans toute la force de l'ge, nous dirions dans
toute la force de son gnie, si un des caractres du gnie n'tait
pas la dcision. Or, nul n'tait plus indcis que le fameux
_cunctateur._

Il avait alors trente-six ans, tait de haute taille, avait  la
fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler 
Xnophon.

Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son ct, n'avait jamais
vu Bonaparte.

Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre
combattait sur le Danube et sur le Rhin.

Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui.

-- Soyez le bienvenu, gnral! lui dit-il.

Moreau sourit avec une extrme courtoisie:

-- Gnral, rpondit-il pendant que chacun faisait cercle autour
d'eux pour voir comment cet autre Csar aborderait cet autre
Pompe, vous arrivez d'gypte victorieux, et moi, j'arrive
d'Italie aprs une grande dfaite.

-- Qui n'tait pas vtre et dont vous ne devez pas rpondre,
gnral. Cette dfaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'tait
rendu  l'arme d'Italie aussitt qu'il en a t nomm gnral en
chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens,
avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui
rsister; mais la lune de miel la retenu  Paris, ce mois fatal,
que le pauvre Joubert a pay de sa vie, leur a donn le temps de
runir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues
de quinze mille hommes arrivs la veille du combat; il tait
impossible que notre brave arme ne ft pas accable par tant de
forces runies!

-- Hlas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui
bat le plus petit.

-- Grande vrit, gnral! s'cria Bonaparte, vrit
incontestable!

-- Cependant, dit Arnault se mlant  la conversation, avec de
petites armes, gnral, vous en avez battu de grandes.

-- Si vous tiez Marius, au lieu d'tre lauteur de _Marius, _vous
ne diriez pas cela, monsieur le pote. Mme quand j'ai battu de
grandes armes avec de petites -- coutez bien cela, vous surtout,
jeunes gens qui obissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard
-- c'est toujours le plus petit nombre qui a t battu par le
grand.

-- Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre.

Mais Moreau fit un signe de tte indiquant qu'il comprenait, lui.

Bonaparte continua:

-- Suivez bien ma thorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque
avec de moindres forces j'tais en prsence d'une grande arme,
groupant avec rapidit la mienne, je tombais comme la foudre sur
l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du
dsordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans
l'arme ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours
avec toutes mes forces; je la battais ainsi en dtail, et la
victoire qui tait le rsultat tait toujours, comme vous le
voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit.

Au moment o l'habile gnral venait de donner cette dfinition de
son gnie, la porte s'ouvrit et un domestique annona qu'on tait
servi.

-- Allons, gnral, dit Bonaparte conduisant Moreau  Josphine,
donnez le bras  ma femme, et  table!

Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle 
manger.

Aprs le dner, sous le prtexte de lui montrer un sabre
magnifique qu'il avait rapport d'gypte, Bonaparte emmena Moreau
dans son cabinet.

L, les deux rivaux restrent plus d'une heure enferms.

Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte sign? quelles
furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais.

Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, rpondit 
Lucien, qui lui demandait: Eh bien, Moreau?

-- Comme je lavais prvu, il prfre le pouvoir militaire au
pouvoir politique; je lui ai promis le commandement dune arme...

En prononant ces derniers mots, Bonaparte sourit.

-- Et, en attendant..., continua-t-il.

-- En attendant? demanda Lucien.

-- Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fch d'en faire le
gelier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des
Autrichiens.

Le lendemain on lisait dans le _Moniteur_:

_Paris, 17 brumaire. -- _Bonaparte a fait prsent  Moreau d'un
damas garni de pierres prcieuses qu'il a rapport d'gypte, et
qui est estim douze mille francs.


XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE

Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions,
tait sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis
que Bonaparte tait rentr seul au salon.

Tout tait objet de contrle dans une pareille soire; aussi
remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentre solitaire de
Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie
de ce dernier.

Les regards qui s'taient fixs le plus ardemment sur lui taient
ceux de Josphine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait
vingt chances de succs au complot; Moreau contre Bonaparte lui en
enlevait cinquante.

L'oeil de Josphine tait si suppliant que, en quittant Lucien,
Bonaparte poussa son frre du ct de sa femme.

Lucien comprit; il s'approcha de Josphine.

-- Tout va bien, dit-il.

-- Moreau?

-- Il est avec nous.

-- Je le croyais rpublicain.

-- On lui a prouv que l'on agissait pour le bien de la
Rpublique.

-- Moi, je leusse cru ambitieux, dit Roland.

Lucien tressaillit et regarda le jeune homme.

-- Vous tes dans le vrai, vous, dit il.

-- Eh bien, alors, demanda Josphine, s'il est ambitieux, il ne
laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il le voudra pour lui-mme.

-- Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il
ne saura pas le crer et qu'il n'osera pas le prendre.

Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'tait
form, comme avant le dner, autour de Talma; les hommes
suprieurs sont toujours au centre.

-- Que racontez-vous l, Talma? demanda Bonaparte; il me semble
qu'on vous coute avec bien de lattention.

-- Oui, mais voil mon rgne fini, dit l'artiste.

-- Et pourquoi cela?

-- Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique.

-- Le citoyen Barras abdique donc?

-- Le bruit en court.

-- Et sait-on qui sera nomm  sa place?

-- On s'en doute.

-- Est-ce un de vos amis, Talma?

-- Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait lhonneur de
me dire que j'tais le sien.

-- Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection.

-- Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste 
savoir pourquoi faire.

-- Pour m'envoyer en Italie, o le citoyen Barras ne veut pas que
je retourne.

-- Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, gnral?

_Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coups_!

--  Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu
flatteur en mon absence?

-- Roscius tait l'ami de Csar, gnral, et,  son retour des
Gaules, il dut lui dire  peu prs ce que je vous dis.

Bonaparte posa la main sur lpaule de Talma.

-- Lui et-il dit les mmes paroles aprs le passage du Rubicon?

Talma regarda Bonaparte en face:

-- Non, rpondit-il; il lui et dit, comme le devin: _Csar,
prends garde aux ides de mars_!

Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher
quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de
Jhu, il l'y serra convulsivement.

Avait-il un pressentiment des conspirations d'Arna, de Saint-
Rgent et de Cadoudal?

En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annona:

-- Le gnral Bernadotte.

-- Bernadotte! ne put s'empcher de murmurer Bonaparte, que vient-
il faire ici?

En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'tait tenu 
l'cart, se refusant  toutes les instances que le gnral en chef
lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis.

C'est que, ds longtemps, Bernadotte avait devin l'homme
politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le gnral
en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, tait
alors bien autrement rpublicain que Moreau.

D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir  se plaindre de Bonaparte.

Sa carrire militaire avait t non moins brillante que celle du
jeune gnral; sa fortune devait galer la sienne jusqu'au bout;
seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trne.

Il est vrai que, ce trne, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y
avait t appel.

Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, n en 1764, c'est--dire cinq
ans avant Bonaparte, s'tait engag comme simple soldat  l'ge de
dix-sept ans. En 1789, il n'tait encore que sergent-major; mais
c'tait l'poque des avancements rapides; en 1794, Klber l'avait
proclam gnral de brigade sur le champ de bataille mme o il
venait de dcider de la victoire; devenu gnral de division, il
avait pris une part brillante aux journes de Fleurus et de
Juliers, fait capituler Mastricht, pris Altdorf, et protg,
contre une arme une fois plus nombreuse que la sienne, la marche
de Jourdan forc de battre en retraite; en 1797, le Directoire
l'avait charg de conduire dix-sept mille hommes  Bonaparte: ces
dix-sept mille hommes, c'taient ses vieux soldats, les vieux
soldats de Klber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Samare-et-
Meuse, et alors, il avait oubli la rivalit et second Bonaparte
de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento,
prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant aprs la
campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris  l'ennemi, et
acceptant,  contrecoeur peut-tre, lambassade de Vienne, tandis
que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'arme
d'gypte.

 Vienne, une meute suscite par le drapeau tricolore arbor  la
porte de lambassade, meute dont lambassadeur ne put obtenir
satisfaction, le fora de demander ses passeports. De retour 
Paris, il avait t nomm par le Directoire ministre de la guerre;
une subtilit de Sieys, que le rpublicanisme de Bernadotte
offusquait, avait amen celui-ci  donner sa dmission, la
dmission avait t accepte, et, lorsque Bonaparte avait dbarqu
 Frjus, le dmissionnaire tait depuis trois mois remplac par
Dubois-Cranc.

Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient
voulu le rappeler au ministre; mais Bonaparte s'y tait oppos;
il en rsultait une hostilit, sinon ouverte, du moins relle,
entre les deux gnraux.

La prsence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte tait donc un
vnement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et
l'entre du vainqueur de Mastricht fit retourner au moins autant
de ttes que l'entre du vainqueur de Rastadt.

Seulement, au lieu d'aller  lui comme il avait t au-devant de
Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se
retourner et d'attendre.

Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le
salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il et, au
centre du groupe principal, aperu Bonaparte, il s'approcha de
Josphine,  demi couche au coin de la chemine sur une chaise
longue, belle et drape comme la statue d'Agrippine du muse
Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui
adressa quelques compliments, s'informa de sa sant, et, alors
seulement, releva la tte pour voir sur quel point il devait aller
chercher Bonaparte.

Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour
que chacun ne remarqut point cette affectation de courtoisie de
la part de Bernadotte.

Bonaparte, avec son esprit rapide et comprhensif, n'avait point
t le dernier  faire cette remarque; aussi limpatience le prit-
elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe o il
se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fentre, comme
s'il portait  l'ex-ministre de la guerre le dfi de l'y suivre.

Bernadotte salua gracieusement  droite et  gauche, et,
commandant le calme  sa physionomie d'ordinaire si mobile, il
s'avana vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend
son adversaire, le pied droit en avant et les lvres serres.

Les deux hommes se salurent; seulement, Bonaparte ne fit aucun
mouvement pour tendre la main  Bernadotte; celui-ci, de son ct,
ne fit aucun mouvement pour la lui prendre.

-- C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir.

-- Merci, gnral, rpondit Bernadotte; je viens ici parce que je
crois avoir  vous donner quelques explications.

-- Je ne vous avais pas reconnu d'abord.

-- Mais il me semble cependant, gnral, que mon nom avait t
prononc, par le domestique qui m'a annonc, d'une voix assez
haute et assez claire pour qu'il n'y et point de doute sur mon
identit.

-- Oui: mais il avait annonc le gnral Bernadotte.

-- Eh bien?

-- Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous
reconnaissant, je doutais que ce ft vous.

Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter
lhabit bourgeois, de prfrence  l'uniforme.

-- Vous savez, rpondit-il en riant, que je ne suis plus militaire
qu' moiti: je suis mis au traitement de rforme par le citoyen
Sieys.

-- Il parat qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez
plus t ministre de la guerre, lors de mon dbarquement  Frjus.

-- Pourquoi cela?

-- Vous avez dit,  ce que l'on m'assure, que si vous aviez reu
lordre de me faire arrter pour avoir transgress les lois
sanitaires, vous l'eussiez fait.

-- Je l'ai dit et je le rpte, gnral; soldat, j'ai toujours t
un fidle observateur de la discipline; ministre, je devenais un
esclave de la loi.

Bonaparte se mordit les lvres.

-- Et vous direz aprs cela que vous n'avez pas une inimiti
personnelle contre moi!

-- Une inimiti personnelle contre vous, gnral? rpondit
Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours march  peu prs
sur le mme rang, j'tais mme gnral avant vous; mes campagnes
sur le Rhin, pour tre moins brillantes que vos campagnes sur
lAdige, n'ont pas t moins profitables  la Rpublique, et,
quand j'ai eu lhonneur de servir sous vos ordres en Italie, vous
avez, je l'espre, trouv en moi un lieutenant dvou, sinon 
lhomme, du moins  la patrie. Il est vrai que, depuis votre
dpart, gnral, j'ai t plus heureux que vous, n'ayant pas la
responsabilit d'une grande arme que, s'il faut en croire les
dernires dpches de Klber, vous avez laisse dans une fcheuse
position.

-- Comment! d'aprs les dernires dpches de Klber? Klber a
crit?

-- L'ignorez-vous, gnral? Le Directoire ne vous aurait-il pas
communiqu les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande
faiblesse de sa part, et je me flicite alors doublement d'tre
venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous
apprendre ce que l'on dit de vous.

Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de
l'aigle.

-- Et que dit-on de moi? demanda-t-il.

-- Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener
l'arme avec vous.

-- Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laiss brler
la sienne?

-- Alors, on dit, gnral, que, n'ayant pu ramener l'arme, il et
peut-tre t meilleur pour votre renomme de rester avec elle.

-- C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les vnements ne
m'eussent pas rappel en France.

-- Quels vnements, gnral?

-- Vos dfaites.

-- Pardon, gnral, vous voulez dire les dfaites de Scherer?

-- Ce sont toujours vos dfaites.

-- Je ne rponds des gnraux qui ont command nos armes du Rhin
et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or,
depuis ce temps-l, numrons dfaites et victoires, gnral, et
nous verrons de quel ct penchera la balance.

-- Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon tat?

-- Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un tat aussi
dsespr que vous affectez de le croire.

-- Que j'affecte!... En vrit, gnral,  vous entendre, il
semblerait que j'eusse intrt  ce que la France soit abaisse
aux yeux de l'tranger...

-- Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour tablir avec
vous la balance de nos victoires et de nos dfaites depuis trois
mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que
j'y viens en accus...

-- Ou en accusateur!

-- En accus d'abord... je commence.

-- Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'coute.

-- Mon ministre date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez
mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots.

-- Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses.

Bernadotte continua sans rpondre:

-- J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministre le 8 juin,
c'est--dire quelques jours aprs la leve du sige de Saint-Jean
d'Acre.

Bonaparte se mordit les lvres.

-- Je n'ai lev le sige de Saint-Jean d'Acre qu'aprs avoir ruin
les fortifications, rpliqua-t-il.

-- Ce n'est pas ce qu'crit Klber; mais cela ne me regarde
point...

Et, en souriant, il ajouta:

-- C'tait du temps du ministre de Clarke.

Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de
faire baisser les yeux  Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y
russissait pas:

-- Continuez, lui dit-il.

Bernadotte s'inclina et reprit:

-- Jamais ministre de la guerre peut-tre -- et les archives du
ministre sont l pour en faire foi -- jamais ministre de la
guerre ne reut son portefeuille dans des circonstances plus
critiques: la guerre civile  l'intrieur, l'tranger  nos
portes, le dcouragement dans nos vieilles armes, le dnuement le
plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voil
o j'en tais le 8 juin au soir; mais j'tais dj entr en
fonctions...  partir du 8 juin, une correspondance active,
tablie avec les autorits civiles et militaires, ranimait leur
courage et leurs esprances; mes adresses aux armes -- c'est un
tort peut-tre -- sont celles, non pas d'un ministre  des
soldats, mais d'un camarade  des camarades, de mme que mes
adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen  ses
concitoyens. Je m'adressais au courage de l'arme et au coeur des
Franais, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale
s'organisa avec un nouveau zle, des lgions se formrent sur le
Rhin, sur la Moselle, des bataillons de vtrans prirent la place
d'anciens rgiments pour aller renforcer ceux qui dfendent nos
frontires; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte
de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habills, arms et
quips, reoivent au cri de Vive la Rpublique! les drapeaux
sous lesquels ils vont combattre et vaincre...

-- Mais, interrompit amrement Bonaparte, c'est toute une apologie
que vous faites l de vous-mme!

-- Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la premire
sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de
faits incontests; laissons de ct l'apologie, je passe aux
faits.

Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut
combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi,
est battu par lui et se retire sur Modne. Le 20 juin, combat de
Tortona: Moreau bat lAutrichien Bellegarde. Le 22 juillet,
reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La
balance penche pour la dfaite. Le 30, reddition de Mantoue:
encore un chec! Le 15 aot, bataille de Novi: cette fois, c'est
plus qu'un chec, c'est une dfaite; enregistrez-la, gnral,
c'est la dernire.

En mme temps que nous nous faisons battre  Novi, Massna se
maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit
sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 aot,
prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune dfait
larme anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait
prisonnier le gnral russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du mme
mois, combats de Zurich: Massna bat les Austro-Russes commands
par Korsakov; Hotze et trois autres gnraux autrichiens sont
pris, trois sont tus; lennemi perd douze mille hommes, cent
canons, tous ses bagages! les Autrichiens, spars des Russes, ne
peuvent les rejoindre qu'au-del du lac de Constance. L
s'arrtent les progrs que lennemi faisait depuis le commencement
de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la
France est garanti de toute invasion.

Le 30 aot, Molitor bat les gnraux autrichiens Jeilachich et
Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor
attaque et bat dans la Muttathalle le gnral Rosemberg. Le 2,
Molitor force Souvaroff d'vacuer Glaris, d'abandonner ses
blesss, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le gnral
Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commands par le
duc d'York. Le 7, le gnral Gazan s'empare de Constance. Le 9,
vous abordez prs de Frjus.

Eh bien, gnral, continua Bernadotte, puisque la France va
probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez
dans quel tat vous la prenez, et qu' dfaut de reu, un tat des
lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la
donnons. Ce que nous faisons  cette heure-ci, gnral, c'est de
lhistoire, et il est important que ceux qui auront intrt  la
falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le dmenti de
Bernadotte!

-- Dites-vous cela pour moi, gnral?

-- Je dis cela pour les flatteurs... Vous avez prtendu, assure-t-
on, que vous reveniez parce que nos armes taient dtruites,
parce que la France tait menace, la Rpublique aux abois. Vous
pouvez tre parti d'gypte dans cette crainte; mais, une fois
arriv en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse
place  une croyance contraire.

-- Je ne demande pas mieux que de me ranger  votre avis, gnral,
rpondit Bonaparte avec une suprme dignit, et plus vous me
montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai
reconnaissant  ceux  qui elle devra sa puissance et sa grandeur.

-- Oh! le rsultat est clair, gnral! Trois armes battues et
disparues, les Russes extermins, les Autrichiens vaincus et mis
en droute; vingt mille prisonniers, cent pices de canon; quinze
drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf
gnraux pris ou tus, la Suisse libre, nos frontires assures,
le Rhin fier de leur servir de limite; voil le contingent de
Massna et la situation de l'Helvtie.

L'arme anglo-russe deux fois vaincue, entirement dcourage,
nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de
guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants dbarqus
avec les Anglais, qui se regardaient dj comme matres de la
Hollande; huit mille prisonniers franais et bataves rendus  la
patrie, la Hollande compltement vacue: voil le contingent de
Brune et la situation de la Hollande.

L'arrire-garde du gnral Klenau force de mettre bas les armes
 Villanova; mille prisonniers, trois pices de canon tombes
entre nos mains et les Autrichiens rejets derrire la Bormida; en
tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille
prisonniers, seize bouches  feu, la place de Mondovi,
l'occupation de tout le pays situ entre la Stura et le Tanaso;
voil le contingent de Championnet et la situation de l'Italie.

Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers
monts, voil mon contingent  moi, et la situation de la France.

-- Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme
vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes,
qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt
mille hommes que j'avais en gypte et qui sont utiles l-bas pour
coloniser?

-- Si je vous les rclame, gnral, ce n'est pas pour le besoin
que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive
malheur.

-- Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commands par
Klber?

-- Klber peut tre tu, gnral, et, derrire Klber, que reste-
t-il? Menou... Klber et vos vingt mille hommes sont perdus,
gnral!

-- Comment, perdus?

-- Oui, le sultan enverra des troupes _; _il a la terre. Les
Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons
ni la terre ni la mer, et nous serons obligs dassister d'ici 
l'vacuation de l'gypte et  la capitulation de notre arme.

-- Vous voyez les choses en noir, gnral!

-- L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles taient.
_ _
_--_ Queussiez-vous donc fait  ma place?

-- Je ne sais pas; mais, quand jaurais d les ramener par
Constantinople, je neusse pas abandonn ceux que la France
mavait confis. Xnophon, sur les rives du Tigre, tait dans une
situation plus dsespre que vous sur les bords du Nil: il ramena
les dix mille jusquen Ionie, et ces dix mille, ce ntaient point
des enfants dAthnes, ce ntaient pas ses concitoyens, ctaient
des mercenaires!

Depuis que Bernadotte avait prononc le mot de Constantinople,
Bonaparte ncoutait plus; on et dit que ce nom avait veill en
lui une source dides nouvelles et quil suivait sa propre
pense.

Il posa sa main sur le bras de Bernadotte tonn, et les yeux
perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantme d'un
grand projet vanoui:

-- Oui, dit-il, oui! j'y ai pens, et voil pourquoi je
m'obstinais  prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous
n'avez vu d'ici que mon enttement, vous, une perte d'hommes
inutile_, _sacrifice  l'amour-propre d'un gnral mdiocre qui
craint qu'on ne lui reproche un chec; que m'et import la leve
du sige de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait t
une barrire place au-devant du plus immense projet qui ait
jamais t conu!... Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai
autant qu'en ont pris Alexandre et Csar; mais c'tait Saint-Jean
d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre,
savez-vous ce que je faisais?

Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette
fois, baissa les yeux sous la flamme du gnie.

-- Ce que je faisais, rpta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla
menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je
trouvais dans la ville les trsors du pacha et des armes pour
trois cent mille hommes; je soulevais et jarmais toute la Syrie,
qu'avait tant indigne la frocit de Djezzar, qu' chacun de mes
assauts, les populations en prire demandaient sa chute  Dieu; je
marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon arme de tous les
mcontents;  mesure que javanais dans le pays, j'annonais aux
peuples labolition de la servitude et lanantissement du
gouvernement tyrannique des pachas. Jarrivais  Constantinople
avec des masses armes; je renversais lempire turc, et je fondais
 Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la
postrit au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut-
tre revenais-je  Paris par Andrinople ou par Vienne, aprs avoir
ananti la maison dAutriche. Eh bien! Mon cher gnral, voil le
projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter!

Et il oubliait si bien  qui il parlait, pour se bercer dans les
dbris de son rve vanoui, qu'il appelait Bernadotte, _mon cher
gnral_.

Celui-ci, presque pouvant de la grandeur du projet que venait de
lui dvelopper Bonaparte, avait fait un pas en arrire.

-- Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez
de trahir votre pense: en Orient et en Occident, un trne! Un
trne! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conqurir, mais
partout ailleurs qu'en France: je suis rpublicain et je mourrai
rpublicain.

Bonaparte secoua la tte, comme pour chasser les penses qui le
soutenaient dans les nuages.

-- Et moi aussi, je suis rpublicain, dit-il; mais voyez donc ce
qu'est devenue votre Rpublique!

-- Quimporte! s'cria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni  la
forme que je suis fidle, c'est au principe. Que les directeurs me
donnent le pouvoir, et je saurai bien dfendre la Rpublique de
ses ennemis intrieurs comme je l'ai dfendue de ses ennemis
extrieurs.

Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son
regard se croisa avec celui de Bonaparte.

Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un clair plus
terrible et plus brlant.

Depuis longtemps, Josphine, inquite, observait les deux hommes
avec attention.

Elle vit ce double regard, plein de menaces rciproques.

Elle se leva vivement, et, allant  Bernadotte:

-- Gnral, dit-elle.

Bernadotte s'inclina.

-- Vous tes li avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle.

-- C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte.

-- Eh bien, nous dnons chez lui aprs-demain, 18 brumaire; venez
donc y dner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si
heureuse de me lier avec elle!

-- Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez t
une des trois Grces; au moyen ge, vous eussiez t une fe;
aujourd'hui, vous tes la femme la plus adorable que je connaisse.

Et, faisant trois pas en arrire, en saluant, il trouva moyen de
se retirer sans que Bonaparte et la moindre part  son salut.

Josphine suivit des yeux Bernadotte jusqu' ce qu'il ft sorti.

Alors, se retournant vers son mari:

-- Eh bien, lui demanda-t-elle, il parat que cela n'a pas t
avec Bernadotte comme avec Moreau?

-- Entreprenant, hardi, dsintress, rpublicain sincre,
inaccessible  la sduction. C'est un homme obstacle: on le
tournera puisqu'on ne peut le renverser.

Et, quittant le salon sans prendre cong de personne, il remonta
dans son cabinet, o Roland et Bourrienne le suivirent.

 peine y taient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna
doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit.

Lucien parut.


XXII -- UN PROJET DE DCRET

Lucien tait videmment attendu. Pas une seule fois Bonaparte,
depuis son entre dans le cabinet, n'avait prononc son nom; mais,
tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience
croissante, tourn trois ou quatre fois la tte vers la porte, et,
lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite
s'chappa de la bouche de Bonaparte.

Lucien, frre du gnral en chef, tait n en 1775, ce qui lui
donnait vingt-cinq ans  peine: depuis 1797, c'est--dire  lge
de vingt-deux ans et demi, il tait entr au conseil des Cinq-
Cents, qui, pour faire honneur  Bonaparte, venait de le nommer
son prsident.

Avec les projets qu'il avait conus, c'tait ce que Bonaparte
pouvait dsirer de plus heureux.

Franc et loyal au reste, rpublicain de coeur, Lucien, en
secondant les projets de son frre, croyait servir encore plus la
Rpublique que le futur premier consul.

 ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que
celui qui lavait dj sauve une premire.

C'est donc anim de ce sentiment qu'il venait retrouver son frre.

-- Te voil! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience.

-- Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un
moment o personne ne songeait  moi.

-- Et tu crois que tu as russi?

-- Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et
Dumouriez. Tout intressante qu'elle paraissait tre, je me suis
priv de lhistoire et me voil.

-- Je viens d'entendre une voiture qui s'loignait; la personne
qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon
cabinet?

-- La personne qui sortait, c'tait moi-mme; la voiture qui
s'loignait, c'tait la mienne; ma voiture absente, tout le monde
me croira parti.

Bonaparte respira.

-- Eh bien, voyons, demanda-t-il;  quoi as-tu employ ta journe?

-- Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va!

-- Aurons-nous le dcret du conseil des Anciens?

-- Nous l'avons rdig aujourd'hui, et je te lapporte -- le
brouillon du moins -- pour que tu voies s'il y a quelque chose 
en retrancher ou  y ajouter.

-- Voyons! dit Bonaparte.

Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci
lui prsentait, il lut:

Art. 1er. Le Corps lgislatif est transfr dans la commune de
Saint-Cloud; les deux conseils y sigeront dans les deux ailes du
palais...

-- C'tait larticle important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en
tte pour qu'il frappe tout d'abord le peuple.

-- Oui, oui, fit Bonaparte.

Et il continua:

Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire...

-- Non; non, dit Bonaparte: Demain 19. Changez la date,
Bourrienne.

Et il passa le papier  son secrtaire.

-- Tu crois tre en mesure pour le 18?

-- Je le serai. Fouch m'a dit avant-hier: _Pressez-vous ou je ne
rponds plus de rien_.

-- 19 brumaire dit Bourrienne en rendant le papier au gnral.

Bonaparte reprit:

Art. 2. -- Ils seront rendus demain, 19 brumaire,  midi. Toute
continuation de dlibrations est interdite ailleurs et avant ce
terme.

Bonaparte relut cet article.
-- C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il
poursuivit:

Art. 3. Le gnral Bonaparte est charg de lexcution du prsent
dcret: il prendra tontes les mesures ncessaires pour la sret
de la reprsentation nationale.

Un sourire railleur passa sur les lvres de pierre du lecteur;
mais, presque aussitt, continuant:

Le gnral commandant la 17e division militaire, la garde du
Corps lgislatif, la garde nationale sdentaire, les troupes de
ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans
larrondissement constitutionnel et dans toute ltendue de la 47e
division, sont mis immdiatement sous ses ordres et tenus de le
reconnatre en cette qualit.

-- Ajoute, Bourrienne: Tous les citoyens lui porteront main-forte
 sa premire rquisition. Les bourgeois adorent se mler des
affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos
projets, il faut leur donner cette satisfaction.

Bourrienne obit; puis il rendit le papier au gnral, qui
continua:

Art. 4. Le gnral Bonaparte est appel dans le sein du conseil
pour y recevoir une expdition du prsent dcret et prter
serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des
deux Conseils.

Art. 5. Le prsent dcret sera _de suite _transmis par un
messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire excutif.

Il sera imprim, affich, promulgu dans toutes les communes de
la Rpublique par des courriers extraordinaires.
Paris, ce...

-- La date est en blanc, dit Lucien.

-- Mets: 18 brumaire Bourrienne; il faut que le dcret surprenne
tout le monde. Rendu  sept heures du matin, il faut qu'en mme
temps qu'il sera rendu, auparavant mme, il soit affich sur tous
les murs de Paris.

-- Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...?

-- Raison de plus pour qu'il soit affich, niais! dit Bonaparte;
nous agirons comme s'il tait rendu.

-- Faut-il corriger en mme temps une faute de franais qui se
trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant.

-- Laquelle? fit Lucien avec laccent d'un auteur bless dans son
amour-propre.

-- _De suite, _reprit Bourrienne; dans ce cas-l on ne dit pas _de
suite, _on dit _tout de suite_.

-- Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez
tranquille, comme s'il y avait _tout de suite_.

Puis, aprs une seconde de rflexion:

-- Quant  ce que tu disais tout  lheure de la crainte que tu
avais que le dcret ne passt point, il y a un moyen bien simple
pour qu'il passe.

-- Lequel?

-- C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont
nous sommes srs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas
srs. N'ayant que des hommes  nous, c'est bien le diable si nous
manquons la majorit.

-- Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit
Lucien.

-- Prends deux secrtaires diffrents; il y en aura un qui se sera
tromp.

Puis, se tournant vers Bourrienne:

-- cris, lui dit-il.

Et, tout en se promenant, il dicta sans hsiter, comme un homme
qui a song d'avance et longtemps  ce qu'il dicte, mais en
s'arrtant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la
plume du secrtaire suivait sa parole:

Citoyens!

Le conseil des Anciens, dpositaire de la sagesse nationale,
vient de rendre le dcret ci-joint; il y est autoris par les
articles 102 et 103 de lacte constitutionnel.

Il me charge de prendre des mesures pour la sret de la
reprsentation nationale, sa translation ncessaire et
momentane...

Bourrienne regarda Bonaparte: c'tait _instantane _que celui-ci
avait voulu dire; mais, comme le gnral ne se reprit point,
Bourrienne laissa _momentane._

Bonaparte continua de dicter:

Le Corps lgislatif se trouvera  mme de tirer la reprsentation
du danger imminent o la dsorganisation de toutes les parties de
ladministration nous a conduits.

Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et
de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est
le seul moyen d'asseoir la Rpublique sur les bases de la libert
civile, du bonheur intrieur, de la victoire et de la paix.

Bonaparte relut cette espce de proclamation, et, de la tte, fit
signe que c'tait bien.

Puis il tira sa montre:

-- Onze heures, dit-il; il est temps encore.

Alors, s'asseyant  la place de Bourrienne, il crivit quelques
mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: Au citoyen
Barras.

-- Roland, dit-il quand il eut achev, tu vas prendre, soit un
cheval  l'curie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras
chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain  minuit.
Il y a rponse.

Roland sortit.

Un instant aprs, on entendit dans la cour de l'htel le galop
d'un cheval qui s'loignait dans la direction de la rue du Mont-
Blanc.

-- Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, aprs avoir prt
loreille au bruit, demain  minuit, que je sois  l'htel ou que
je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture
et vous irez  ma place chez Barras.

--  votre place, gnral?

-- Oui; toute la journe, il comptera sur moi pour le soir, et ne
fera rien, croyant que je le mets dans ma partie.  minuit, vous
serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tte m'a forc
de me coucher, mais que je serai chez lui  sept heures du matin
sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout
cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous:  sept
heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres.

-- Bien, gnral. Avez-vous d'autres ordres  me donner?

-- Non, pas pour ce soir, rpondit Bonaparte. Soyez demain ici de
bonne heure.

-- Et moi? demanda Lucien.

-- Vois Sieys; c'est lui qui a dans sa main le conseil des
Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on
le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous
chouons, c'est un homme  renier. Je veux aprs-demain tre
matre de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec
personne.

-- Crois-tu avoir besoin de moi demain?

-- Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout.

-- Rentres-tu au salon?

-- Non. Je vais attendre Josphine chez elle. Bourrienne, vous lui
direz un mot  l'oreille en passant, afin qu'elle se dbarrasse le
plus vite possible de tout son monde.

Et, saluant de la main et presque du mme geste son frre et
Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet
dans la chambre de Josphine.

L, clair par la simple lueur d'une lampe d'albtre, qui faisait
le front du conspirateur plus ple encore que d'habitude,
Bonaparte couta le bruit des voitures qui s'loignaient les unes
aprs les autres.

Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes
aprs, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage 
Josphine.

Elle tait seule et tenait  la main un candlabre  deux
branches.

Son visage, clair par la double lumire, exprimait la plus vive
angoisse.

-- Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc?

-- J'ai peur! dit Josphine.

-- Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils?
Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieys; aux Cinq-Cents, j'ai
Lucien.

-- Tout va donc bien?

--  merveille!

-- C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez
moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles  me
communiquer.

-- Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le
dirais?

-- Comme c'est rassurant!

-- Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je
t'ai donn une part dans la conspiration.

-- Laquelle?

-- Mets-toi l, et cris  Gohier.

-- Que nous n'irons pas dner chez lui?

-- Au contraire: quil vienne avec sa femme djeuner chez nous;
entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop
se voir.

Josphine se mit  un petit secrtaire en bois de rose.

-- Dicte, dit-elle, j'crirai.

-- Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais
bien mieux que moi comment on crit un de ces billets charmants
auxquels il est impossible de rsister.

Josphine sourit du compliment, tendit son front . Bonaparte qui
l'embrassa amoureusement, et crivit ce billet que nous copions
sur l'original:

Au citoyen Gohier, prsident du Directoire excutif de la
Rpublique franaise...

-- Est-ce cela? demanda-t-elle.

-- Parfait! Comme il n'a pas longtemps  garder ce titre de
prsident, ne le lui marchandons pas.

-- N'en ferez-vous donc rien?

-- J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux!
Continue, chre amie.

Josphine reprit la plume et crivit:

Venez, mon cher Gohier et votre femme, djeuner demain avec moi,
 huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai  causer avec vous
sur des choses trs intressantes.

Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincre amiti!

LA PAGERIE-BONAPARTE.

-- J'ai mis _demain, _fit Josphine; il faut que je date ma lettre
du 17 brumaire.

-- Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voil minuit qui sonne.

En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abme du temps;
la pendule tinta douze coups.

Bonaparte les couta, grave et rveur; il n'tait plus spar que
par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il prparait depuis un
mois, qu'il rvait depuis trois ans!

Faisons ce qu'il et bien voulu faire, sautons par-dessus les
vingt-quatre heures qui nous sparent de ce jour que l'histoire
n'a pas encore jug, et voyons ce qui se passait,  sept heures du
matin, sur les diffrents points de Paris o les vnements que
nous allons raconter devaient produire une suprme sensation.


XXIII -- ALEA JACTA EST

 sept heures du matin, le ministre de la police, Fouch, entrait
chez Gohier, prsident du Directoire.

-- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de
nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir
de vous voir si matin?

-- Vous ne connaissez pas encore le dcret? dit Fouch.

-- Quel dcret? demanda l'honnte Gohier.

-- Le dcret du conseil des Anciens.

-- Rendu quand?

-- Rendu cette nuit.

-- Le conseil des Anciens se runit donc la nuit maintenant?

-- Quand il y a urgence, oui.

-- Et que dit le dcret?

-- Il transfre les sances du corps lgislatif  Saint-Cloud.

Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le gnie
entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement.

-- Et depuis quand, demanda-t-il  Fouch, un ministre de la
police est-il transform en messager du conseil des Anciens?

-- Voil ce qui vous trompe, citoyen prsident, rpondit l'ex-
conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que
jamais, puisque je viens vous dnoncer un acte qui peut avoir les
plus graves consquences.

Fouch ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de
la rue de la victoire; il n'tait point fch de se mnager une
porte de retraite au Luxembourg.

Mais Gohier, tout honnte qu'il tait, connaissait trop bien
l'homme pour tre sa dupe.

-- C'tait hier qu'il fallait m'annoncer le dcret, citoyen
ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication,
vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui
va m'en tre faite.

En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prvint le
prsident qu'un envoy des inspecteurs du palais des Anciens tait
l et demandait  lui faire une communication.

-- Qu'il entre! dit Gohier.

Le messager entra, et prsenta une lettre au prsident.

Celui-ci la dcacheta vivement et lut:

Citoyen prsident,

la commission s'empresse de vous faire part du dcret de la
translation de la rsidence du Corps lgislatif  Saint-Cloud.

Le dcret va vous tre expdi; mais des mesures de sret
exigent des dtails dont nous nous occupons.

Nous vous invitons  venir  la commission des Anciens; vous y
trouverez Sieys et Ducos.

Salut fraternel,

BARILLON -- FARGUES -- CORNET.

-- C'est bien, dit Gohier au messager en le congdiant d'un signe.

Le messager sortit.

Gohier se retourna vers Fouch:

-- Ah! dit-il, le complot est bien men: on m'annonce le dcret,
mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans
quels termes il est conu.

-- Mais, dit Fouch, je n'en sais rien.

-- Comment! il y a sance au conseil des Anciens, et vous,
ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette sance
est extraordinaire, quand elle a t arrte par lettres?

-- Si fait, je savais la sance, mais je n'ai pu y assister.

-- Et vous n'y aviez pas un de vos secrtaires, un stnographe,
qui pt, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette sance,
quand, selon toute probabilit, cette sance va disposer du sort
de la France?... Ah! citoyen Fouch, vous tes un ministre de la
police bien maladroit ou plutt bien adroit!

-- Avez-vous des ordres  me donner citoyen prsident? demanda
Fouch.

-- Aucun, citoyen ministre, rpondit le prsident. Si le
Directoire juge  propos de donner des ordres, il les donnera 
des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez
retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le
dos  son interlocuteur.

Fouch sortit. Gohier sonna aussitt.

Un huissier entra.

-- Passez chez Barras, chez Sieys, chez Ducos et chez Moulin, et
invitez-les  se rendre  l'instant mme chez moi... Ah! prvenez
en mme temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et
d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite 
djeuner.

Cinq minutes aprs, madame Gohier entrait, la lettre  la main et
tout habille; l'invitation tait pour huit heures du matin; il
tait plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au
moins pour aller du Luxembourg  la rue de la Victoire.

-- Voici, mon ami, dit madame Gohier en prsentant la lettre  son
mari; c'est pour huit heures.

-- Oui, rpondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour.

Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut:

Venez, mon cher Gohier et votre femme, djeuner demain avec moi,
 huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai  causer avec
vous sur des choses trs intressantes.

-- Ah! continua-t-il, il n'y a pas  s'y tromper!

-- Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier.

-- Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un vnement
auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas tranger, et
qui nous retient, mes collgues et moi au Luxembourg.

-- Un vnement grave?

-- Peut-tre.

-- Alors, je reste prs de toi.

-- Non pas: tu ne peux m'tre d'aucune utilit. Va chez madame
Bonaparte; je me trompe peut-tre, mais, s'il s'y passe quelque
chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi
savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai 
demi-mot.

-- C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de ttre utile l-bas
me dcide.

-- Va!

En ce moment l'huissier rentra.

-- Le gnral Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au
bain et va venir; les citoyens Sieys et Ducos sont sortis  cinq
heures du matin et ne sont point rentrs.

-- Voil les deux tratres! dit Gohier. Barras n'est que dupe.

Et, embrassant sa femme:

-- Va! dit-il, va!

En se retournant, madame Gohier se trouva face  face avec le
gnral Moulin; celui-ci, d'un caractre emport, paraissait
furieux.

-- Pardon, citoyenne, dit-il.

Puis, s'lanant dans le cabinet de Gohier:

--Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, prsident?

-- Non; mais je m'en doute.

-- Le corps lgislatif est transfr  Saint-Cloud; le gnral
Bonaparte est charg de l'excution du dcret, et la force arme
est mise sous ses ordres.

-- Ah! voil le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous
runir et lutter.

-- Vous avez entendu: Sieys et Roger Ducos ne sont pas au palais.

-- Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain;
courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arrts du
moment o il est en majorit; nous sommes trois: je le rpte,
luttons!

-- Alors, faisons dire  Barras de venir nous trouver aussitt
qu'il sera sorti du bain.

-- Non, allons le trouver avant quil en sorte.

Les deux directeurs sortirent et se dirigrent vivement vers
lappartement de Barras.

Ils le trouvrent effectivement au bain; ils insistrent pour
entrer.

-- Eh bien? demanda Barras en les apercevant.

-- Vous savez?

-- Rien au monde!

Ils lui racontrent alors ce quils savaient eux-mmes.

-- Ah! dit Barras, tout m'est expliqu maintenant.

-- Comment?

-- Oui, voil pourquoi il n'est pas venu hier au soir.

-- Qui

-- Eh! Bonaparte!

-- Vous l'attendiez hier au soir?

-- Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il
viendrait de onze heures  minuit.

-- Et il n'est pas venu?

-- Non; il m'a envoy Bourrienne avec sa voiture en me faisant
dire qu'un violent mal de tte le retenait au lit, mais que ce
matin, de bonne heure, il serait ici.

Les directeurs se regardrent.

-- C'est clair! dirent-ils.

-- Maintenant, continua Barras, j'ai envoy Bollot, mon
secrtaire, un garon trs intelligent,  la dcouverte.

Il sonna, un domestique parut.

-- Aussitt que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le
prierez de se rendre ici.

-- Il descend  l'instant mme de voiture dans la cour du palais.

-- Qu'il monte! qu'il monte!

Bollot tait dj  la porte.

-- Eh bien? firent les trois directeurs.

-- Eh bien, le gnral Bonaparte, en grand uniforme, accompagn
des gnraux Beurnonville, Mac Donald et Morceau, marche sur les
Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent!

-- Moreau!... Moreau est avec lui! s'cria Gohier.

--  sa droite!

-- Je vous lai toujours dit! s'cria Moulin, avec sa rudesse
militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose!

-- tes-vous toujours d'avis de rsister, Barras? demanda Gohier

-- Oui, rpondit Barras.

-- Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la
salle des sances.

-- Allez, dit Barras, je vous suis.

Les deux directeurs se rendirent dans la salle des sances.

Au bout de dix minutes d'attente:

-- Nous aurions d attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une
s..., Barras est une p...!

Deux heures aprs, ils attendaient encore Barras.

Derrire eux, on avait introduit, dans la mme salle de bain,
Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oubli
qu'il tait attendu.

Voyons ce qui s'tait pass rue de la Victoire.

 sept heures, contre son habitude, Bonaparte tait lev et
attendait en grand uniforme dans sa chambre.

Roland entra.

Bonaparte tait parfaitement calme; on tait  la veille d'une
bataille.

-- N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il.

-- Non, mon gnral, rpondit le jeune homme; mais j'ai entendu
tout  l'heure le roulement d'une voiture.

-- Moi aussi, dit Bonaparte.

En ce moment, on annona:

-- Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen gnral Bernadotte.

Roland interrogea Bonaparte de l'oeil.

Devait-il rester ou sortir?

Il devait rester.

Roland resta debout  l'angle d'une bibliothque, comme une
sentinelle  son poste.

-- Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habill comme la
surveille en simple bourgeois, vous avez donc dcidment horreur
de l'uniforme, gnral?

-- Ah ! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme
 sept heures du matin, quand je ne suis pas de service?

-- Vous y serez bientt.

-- Bon! je suis en non-activit.

-- Oui; mais, moi, je vous remets en activit.

-- Vous?

-- Oui, moi.

-- Au nom du Directoire?

-- Est-ce qu'il y a encore un Directoire?

-- Comment! il n'y a plus de Directoire?

-- N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats chelonns dans
les rues conduisant aux Tuileries?

-- Je les ai vus et m'en suis tonn.

-- Ces soldats, ce sont les miens.

-- Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'taient ceux de la
France.

-- Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un?

-- Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte.

-- Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez
sr. Tenez, Bernadotte, le moment est suprme, dcidez-vous!

-- Gnral, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'tre en ce moment
simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen.

-- Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre
moi!

-- Gnral, faites attention  vos paroles; vous mavez dit:
Prenez garde! si cest une menace, vous savez que je ne les
crains pas.

Bonaparte revint  lui et lui prit les deux mains.

-- Eh! oui, je sais cela; voil pourquoi je veux absolument vous
avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais
encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous tes beaux-
frres; que diable! entre parents, on ne se brouille pas.

-- Et vous, o allez-vous?

-- En votre qualit de Spartiate, vous tes un rigide observateur
des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un dcret rendu cette nuit
par le conseil des Cinq-Cents, qui me confre immdiatement le
commandement de la force arme de Paris; j'avais donc raison,
ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontrs
sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres.

Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expdition du dcret
qui avait t rendu  six heures du matin.

Bernadotte lut le dcret depuis la premire jusqu' la dernire
ligne.

--  ceci, je n'ai rien  ajouter, fit-il: veillez  la sret de
la reprsentation nationale, et tous les bons citoyens seront avec
vous.

-- Eh bien, soyez donc avec moi, alors!

-- Permettez-moi, gnral, d'attendre encore vingt-quatre heures
pour voir comment vous remplirez votre mandat.

-- Diable d'homme, va! fit Bonaparte.

Alors, le prenant par le bras et l'entranant  quelques pas de
Joseph:

-- Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous!

--  quoi bon, rpondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre
partie?

-- N'importe! vous tes  la galerie et je veux que la galerie
dise que je n'ai pas trich.

-- Me demandez-vous le secret?

-- Non...

-- Vous faites bien; car dans ce cas jeusse refus d'couter vos
confidences.

-- Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre
Directoire est dtest, votre Constitution est use; il faut faire
maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous
ne me rpondez pas?

-- J'attends ce qui vous reste  me dire.

-- Ce qui me reste  vous dire, c'est d'aller mettre votre
uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez
me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades.

Bernadotte secoua la tte.

-- Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur
Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par
la fentre, qui voyez-vous l... l! Moreau et Beurnonville! Quant
 Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne
ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous dcidez-
vous?

-- Gnral, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le
moins entraner par lexemple, et surtout par le mauvais exemple.
Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils
veulent; je ferai, moi, ce que je dois.

-- Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux
Tuileries?

-- Je ne veux pas prendre part  une rbellion.

-- Une rbellion! une rbellion! et contre qui? Contre un tas
d'imbciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis!

-- Ces imbciles, gnral, sont en ce moment les reprsentants de
la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacrs pour moi.

-- Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous tes!

-- Laquelle?

-- C'est de rester tranquille.

-- Je resterai tranquille comme citoyen; mais...

-- Mais quoi?... Voyons, je vous ai vid mon sac, videz le vtre!

-- Mais, si le Directoire me donne lordre d'agir, je marcherai
contre les perturbateurs, quels qu'ils soient.

-- Ah ! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit
Bonaparte.

Bernadotte sourit.

-- Je le souponne, dit-il.

-- Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez gure;
j'en ai assez de la politique, et, si je dsire une chose, c'est
la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de
rente, et je donne ma dmission de tout le reste. Vous ne voulez
pas me croire; je vous invite  venir m'y voir dans trois mois,
et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble.
Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgr vos
refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voil nos amis qui
s'impatientent.

On criait: Vive Bonaparte!

Bernadotte plit lgrement.

Bonaparte vit cette pleur.

-- Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point
un Spartiate: cest un Athnien!

En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient.

Depuis une heure que le dcret tait affich, le salon, les
antichambres et la cour de lhtel taient encombrs.

La premire personne que Bonaparte rencontra au haut de lescalier
fut son compatriote le colonel Sbastiani.

Il commandait le 9e rgiment de dragons.

-- Ah! c'est vous, Sbastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes?

-- En bataille dans la rue de la Victoire, gnral.

-- Bien disposs?

-- Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches
qui taient en dpt chez moi.

-- Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du
commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brl vos vaisseaux,
Sbastiani?

-- Prenez-moi avec vous dans votre barque, gnral; j'ai foi en
votre fortune.

-- Tu me prends pour Csar, Sbastiani?

-- Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre,
dans la cour de votre htel, une quarantaine d'officiers de toutes
armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans
le dnuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous,
gnral; aussi sont-ils prts  se faire tuer pour vous.

-- C'est bien. Va te mettre  la tte de ton rgiment et fais-lui
tes adieux!

-- Mes adieux! comment cela, gnral?

-- Je te le troque contre une brigade. Va, va!

Sbastiani ne se le fit pas rpter deux fois; Bonaparte continua
son chemin.

Au bas de lescalier, il rencontra Lefebvre.

-- C'est moi, gnral, dit Lefebvre.

-- Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, o est-elle?

-- J'attends ma nomination, pour la faire agir.

-- N'es-tu pas nomm?

-- Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un tratre,
je viens de lui envoyer ma dmission, afin qu'il sache qu'il ne
doit pas compter sur moi.

-- Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter,
moi?

-- Justement!

-- Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du
gnral, que je n'aie plus qu' y mettre mon nom. Je le signerai
sur l'aron de ma selle.

-- Ce sont ceux-l qui sont les bons, dit Lefebvre.

-- Roland?

Le jeune homme, qui avait dj fait quelques pas pour obir, se
rapprocha de son gnral.

-- Prends sur ma chemine, lui dit Bonaparte  voix basse, une
paire de pistolets  deux coups, et apporte-les-moi en mme temps.
On ne sait pas ce qui peut arriver.

-- Oui, gnral, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas.

--  moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs.

-- C'est juste, dit le jeune homme.

Et il courut remplir la double commission qu'il venait de
recevoir.

Bonaparte allait continuer son chemin quand il aperut comme une
ombre dans le corridor.

Il reconnut Josphine et courut  elle.

-- Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger?

-- Pourquoi cela?

-- Je viens d'entendre l'ordre que tu as donn  Roland.

-- C'est bien fait! voil ce que c'est que d'couter aux portes...
Et Gohier?

-- Il n'est pas venu.

-- Ni sa femme?

-- Sa femme est l.

Bonaparte carta Josphine de la main et entra dans le salon. Il y
vit madame Gohier, seule et assez ple.

-- Eh quoi! demanda-t-il sans autre prambule, le prsident ne
vient pas?

-- Cela ne lui a pas t possible, gnral, rpondit madame
Gohier.

Bonaparte rprima un mouvement d'impatience.

-- Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. crivez-lui que je
l'attends; je vais lui faire porter la lettre.

-- Merci, gnral, rpliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils
s'en chargeront.

-- crivez, ma bonne amie, crivez, dit Josphine.

Et elle prsenta une plume, de lencre et du papier  la femme du
prsident.

Bonaparte tait plac de faon  lire par-dessus lpaule de
celle-ci ce qu'elle allait crire.

Madame Gohier le regarda fixement.

Il recula d'un pas en s'inclinant.

Madame Gohier crivit.

Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais -- soit
hasard, soit prmditation -- il n'y avait sur la table que des
pains  cacheter.

Elle mit un pain  cacheter  la lettre et sonna.

Un domestique parut.

-- Remettez cette lettre  Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la
porte  l'instant au Luxembourg.

Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutt la lettre
jusqu' ce que la porte ft referme. Puis:

-- Je regrette, dit-il  madame Gohier de ne pouvoir djeuner avec
vous; mais si le prsident a ses affaires, moi aussi, j'ai les
miennes. Vous djeunerez avec ma femme; bon apptit!

Et il sortit.

 la porte, il rencontra Roland.

-- Voici le brevet, gnral, dit le jeune homme, et voil la
plume.

Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide
de camp, signa le brevet.

Roland prsenta alors les deux pistolets au gnral.

-- Les as-tu visits? demanda celui-ci.

Roland sourit.

-- Soyez tranquille, dit-il, je vous rponds d'eux.

Bonaparte passa les pistolets  sa ceinture, et, tout en les y
passant, murmura:

-- Je voudrais bien savoir ce qu'elle a crit  son mari.

-- Ce qu'elle a crit, mon gnral, je vais vous le dire mot pour
mot.

-- Toi, Bourrienne?

-- Oui; elle a crit: Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami:
tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation tait un
pige. Je ne tarderai  te rejoindre.

-- Tu as dcachet la lettre?...

-- Gnral, Sextus Pompe donnait  dner sur sa galre  Antoine
et  Lpide; son affranchi vint lui dire: Voulez-vous que je vous
fasse empereur du monde? -- Comment cela? -- C'est bien simple: je
coupe le cble de votre galre, et Antoine et Lpide sont vos
prisonniers. -- Il fallait le faire sans me le dire, rpondit
Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas! Je me suis
rappel ces mots, gnral: _Il fallait le faire sans me le dire._

Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa rverie:

-- Tu te trompes, dit-il  Bourrienne: ctait Octave, et non pas
Antoine, qui tait avec Lpide sur la galre de Sextus.

Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches  rectifier
cette faute historique.

 peine le gnral parut-il sur le perron, que les cris de Vive
Bonaparte retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu' la
rue, allrent veiller le mme cri dans la bouche des dragons qui
stationnaient  la porte.

-- Voil qui est de bon augure, gnral, dit Roland.

-- Oui; donne vite  Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de
cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous
dans la cour des Tuileries.

-- Sa division y est dj.

-- Raison de plus.

Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et
Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux taient tenus par des
domestiques. Il les salua du geste, mais dj bien plus en matre
qu'en camarade.

Puis, apercevant le gnral Debel sans uniforme, il descendit deux
marches et alla  lui.

-- Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il.

-- Mon gnral, je n'tais aucunement prvenu; je passais par
hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre htel,
je suis entr, craignant que vous ne courussiez quelque danger.

-- Allez vite mettre votre uniforme.

-- Bon! je demeure  l'autre bout de Paris: ce serait trop long.

Et cependant, il fit un pas pour se retirer.

-- Qu'allez-vous faire?

-- Soyez tranquille, gnral.

Debel avait avis un artilleur  cheval: l'homme tait  peu prs
de sa taille.

-- Mon ami, lui dit-il, je suis le gnral Debel; par ordre du
gnral Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te
dispense de tout service aujourd'hui. Voil un louis pour boire 
la sant du gnral en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout
chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N
11.

-- Et il ne m'arrivera rien?

-- Si fait, tu seras nomm brigadier.

-- Bon! fit lartilleur.

Et il remit son habit et son cheval au gnral Debel.

Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui;
il avait lev la tte et avait vu Joseph et Bernadotte  sa
fentre.

-- Une dernire fois, gnral, dit-il  Bernadotte, voulez-vous
venir avec moi?

-- Non, lui rpondit fermement celui-ci.

Puis,  voix basse:

-- Vous m'avez dit tout  l'heure de prendre garde? dit
Bernadotte.

-- Oui.

-- Eh bien, je vous le dis  mon tour, prenez garde.

--  quoi?

-- Vous allez aux Tuileries?

-- Sans doute.

-- Les Tuileries sont bien prs de la place de la Rvolution.

-- Bah! dit Bonaparte, la guillotine a t transfre  la
barrire du Trne.

-- Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au
faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin.

-- Santerre est prvenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le
fais fusiller. Venez-vous?

-- Non.

-- Comme vous voudrez. Vous sparez votre fortune de la mienne;
mais je ne spare pas la mienne de la vtre.

Puis, s'adressant  son piqueur:

-- Mon cheval, dit-il

On lui amena son cheval.

Mais, voyant un simple artilleur prs de lui:

-- Que fais-tu l, au milieu des grosses paulettes? dit-il.

L'artilleur se mit  rire.

-- Vous ne me reconnaissez pas, gnral? dit-il.

-- Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et  qui avez-vous pris ce
cheval et cet uniforme?

--  cet artilleur que vous voyez l,  pied et en bras de
chemise. Il vous en cotera un brevet de brigadier.

-- Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en cotera deux:
un de brigadier et un de gnral de division. En marche,
messieurs! nous allons aux Tuileries.

Et, courb sur son cheval, comme c'tait son habitude, sa main
gauche tenant les rnes lches, son poignet droit appuy sur sa
cuisse, la tte incline, le front rveur, le regard perdu, il fit
les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale  la fois,
qui devait le conduire au trne... et  Sainte-Hlne.


XXIV -- LE 18 BRUMAIRE

En dbouchant dans la rue de la Victoire, Bonaparte trouva les
dragons de Sbastiani rangs en bataille.

Il voulut les haranguer; mais ceux-ci, l'interrompant aux premiers
mots:

-- Nous n'avons pas besoin d'explications, crirent-ils; nous
savons que vous ne voulez que le bien de la Rpublique. Vive
Bonaparte!

Et le cortge suivit, aux cris de Vive Bonaparte!, les rues qui
conduisaient de la rue de la Victoire aux Tuileries.

Le gnral Lefebvre, selon sa promesse, attendait  la porte du
palais.

Bonaparte,  son arrive aux Tuileries, fut salu des mmes vivats
qui l'avaient accompagn jusque-l.

Alors, il releva le front et secoua la tte. Peut-tre n'tait-ce
point assez pour lui que ce cri de Vive Bonaparte! et rvait-il
dj celui de Vive Napolon!

Il s'avana sur le front de la troupe, et, entour d'un immense
tat-major, il lut le dcret des Cinq-Cents qui transfrait les
sances du corps lgislatif  Saint-Cloud et lui donnait le
commandement de la force arme.

Puis, de mmoire, ou en improvisant -- Bonaparte ne mettait
personne dans cette sorte de secret --, au lieu de la proclamation
qu'il avait dicte l'avant-veille  Bourrienne, il pronona celle-
ci:
Soldats,

Le conseil extraordinaire des Anciens m'a remis le commandement
de la ville et de l'arme.

Je l'ai accept pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui
sont tout entires en faveur du peuple.

La Rpublique est mal gouverne depuis deux ans; vous avez espr
que mon retour mettrait un terme  tant de maux; vous l'avez
clbr avec une union qui m'impose des obligations que je
remplis. Vous remplirez les vtres, et vous seconderez votre
gnral avec l'nergie, la fermet, la confiance que j'ai toujours
vues en vous.

La libert, la victoire, la paix, replaceront la Rpublique
franaise au rang qu'elle occupait en Europe, et que lineptie et
la trahison ont pu, seules, lui faire perdre.

Les soldats applaudirent avec frnsie; c'tait une dclaration de
guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours  une
dclaration de guerre.

Le gnral mit pied  terre, au milieu des cris et des bravos.

Il entra aux Tuileries.

C'tait la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des
Valois, dont les votes avaient si mal abrit la couronne et la
tte du dernier Bourbon qui y avait rgn.

 ses cts marchait le citoyen Roederer.

En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit.
-- Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous tiez ici dans la matine du
10 aot?

-- Oui, gnral, rpondit le futur comte de lEmpire.

-- C'est vous qui avez donn  Louis XVI le conseil de se rendre 
l'Assemble nationale?

-- Oui.

-- Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne leusse pas suivi.

-- Selon que l'on connat les hommes on les conseille. Je ne
donnerai pas au gnral Bonaparte le conseil que j'ai donn au roi
Louis XVI. Quand un roi a, dans son pass, la fuite  Varennes et
le 20 juin, il est difficile  sauver!

Au moment o Roederer prononait ces paroles, on tait arriv
devant une fentre qui donnait sur le jardin des Tuileries.

Bonaparte s'arrta, et, saisissant Roederer par le bras:

-- Le 20 juin, dit-il, j'tais l (et il montrait du doigt la
terrasse du bord de leau), derrire le troisime tilleul; je
pouvais voir,  travers la fentre ouverte, le pauvre roi avec le
bonnet rouge sur la tte; il faisait une piteuse figure, j'en eus
piti.

-- Et que ftes-vous?

-- Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'tais
lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les
autres, et de dire tout bas: Sire! Donnez-moi quatre pices
d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette
canaille!

Que serait-il arriv si le lieutenant Bonaparte et cd  son
envie, et, bien accueilli par Louis XVI, et, en effet, balay
_cette canaille, _c'est--dire le peuple de Paris? En mitraillant,
le 20 juin, au profit du roi, n'et-il plus eu  mitrailler, le 13
vendmiaire, au profit de la Convention?...

Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeur rveur, esquissait
peut-tre dj, dans sa pense, les premires pages de son
_Histoire du Consulat, _Bonaparte se prsentait  la barre du
conseil des Anciens, suivi de son tat-major, suivi lui-mme de
tous ceux qui avaient voulu le suivre.

Quand le tumulte caus par larrive de cette foule fut apais, le
prsident donna lecture au gnral du dcret qui linvestissait du
pouvoir militaire. Puis, en linvitant  prter serment:

-- Celui qui ne promit jamais en vain des victoires  la patrie,
ajouta le prsident, ne peut qu'excuter religieusement sa
nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidle.

Bonaparte tendit la main et dit solennellement:
_ _
_-- Je le jure!_

Tous les gnraux rptrent aprs lui, chacun pour soi:

-- Je le jure!

Le dernier achevait  peine, quand Bonaparte reconnut le
secrtaire de Barras, ce mme Bollot, dont le directeur avait
parl le matin  ses deux collgues.

Il tait purement et simplement venu l pour pouvoir rendre compte
 son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut charg de
quelque mission secrte de la part de Barras.

Il rsolut de lui pargner le premier pas, et, marchant droit au
jeune homme:

-- Vous venez de la part des directeurs? dit-il.

Puis, sans lui donner le temps de rpondre:

-- Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais
laisse si brillante? J'avais laiss la paix, j'ai retrouv la
guerre; j'avais laiss des victoires, j'ai retrouv des revers;
j'avais laiss les millions de lItalie, j'ai retrouv la
spoliation et la misre! Que sont devenus cent mille Franais que
je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts!

Ce n'tait point prcisment au secrtaire de Barras que ces
choses devaient tre dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait
besoin de les dire; peu lui importait  qui il les disait.

Peut-tre mme,  son point de vue, valait-il mieux qu'il les dt
 quelqu'un qui ne pouvait lui rpondre.

En ce moment, Sieys se leva.

-- Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent 
tre introduits.

-- Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a
plus de Directoire.

-- Mais, objecta Sieys, ils n'ont pas encore donn leur
dmission.

-- Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, rpliqua Bonaparte.

Moulin et Gohier entrrent.

Ils taient ples mais calmes; ils savaient qu'ils venaient
chercher la lutte, et que, derrire leur rsistance, il y avait
peut-tre Sinnamari. Les dports qu'ils avaient faits au 18
fructidor leur en montraient le chemin.

-- Je vois avec satisfaction, se hta de dire Bonaparte, que vous
vous rendez  nos voeux et  ceux de vos deux collgues.

Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme:

-- Nous nous rendons, non pas  vos voeux ni  ceux de nos deux
collgues, qui ne sont plus nos collgues, puisqu'ils ont donn
leur dmission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le dcret
qui transfre  Saint-Cloud le sige du corps lgislatif soit
proclam sans dlai; nous venons remplir le devoir que nous impose
la loi, bien dtermins  la dfendre contre les factieux, quels
quils soient, qui tenteraient  lattaquer.

-- Votre zle ne nous tonne point, reprit froidement Bonaparte,
et c'est parce que vous tes connu pour un homme aimant votre pays
que vous allez vous runir  nous.

-- Nous runir  vous! et pour quoi faire?

-- Pour sauver la Rpublique.

-- Sauver la Rpublique!.. il fut un temps, gnral, o vous aviez
lhonneur d'en tre le soutien; mais, aujourd'hui, c'est  nous
qu'est rserve la gloire de la sauver.

-- La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que
vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute
part, et, quand mme je ne la pousserais pas du doigt  cette
heure, elle n'aurait pas huit jours  vivre.

-- Ah! s'cria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles!

-- Mes projets ne sont pas hostiles! scria Bonaparte en frappant
le parquet du talon de sa botte; la Rpublique est en pril, il
faut la sauver, je le veux!

-- Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au
Directoire, et non  vous, de dire: Je le veux!

-- Il n'y a plus de Directoire!

-- En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entre, vous
aviez annonc cela.

-- Il n'y a plus de Directoire du moment o Sieys et Roger-Ducos
ont donn leur dmission.

-- Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois
directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donn
la ntre.

En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en
disant:

-- Lisez!
Bonaparte lut.

-- Vous vous trompez vous-mme, reprit-il: Barras a donn sa
dmission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour
exister: vous n'tes que deux! et qui rsiste  la loi, vous
lavez dit tout  l'heure, est un rebelle.

Puis, donnant le papier au prsident:

-- Runissez, dit-il, la dmission du citoyen Barras  celle des
citoyens Sieys et Ducos, et proclamez la dchance du Directoire.
Moi, je vais lannoncer  mes soldats.

Moulin et Gohier restrent anantis; cette dmission de Barras
dtruisait tous leurs projets.

Bonaparte n'avait plus rien  faire au conseil des Anciens, et il
lui restait encore beaucoup de choses  faire dans la cour des
Tuileries.

Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagn pour monter.

 peine les soldats le virent-ils reparatre, que les cris de
Vive Bonaparte! retentirent plus bruyants et plus presss qu'
son arrive.

Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler.

Dix mille voix qui clataient en cris se turent  la fois, et le
silence se fit comme par enchantement.

-- Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le
monde lentendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontires,
sont dnus des choses les plus ncessaires; le peuple est
malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre
lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espre sous peu vous
conduire  la victoire; mais, auparavant, il faut rduire 
l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon
ordre public et  la prosprit gnrale!

Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination
exerce par l'homme magique qui en appelait  la victoire, si
longtemps oublie en son absence, des cris d'enthousiasme
s'levrent, et, comme une trane de poudre enflamme, se
communiqurent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues
adjacentes.

Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau:

-- Gnral, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de
limmense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laiss
chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu laudace de me dire
que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'excuterait, quels
que fussent les perturbateurs. Gnral, je vous confie la garde du
Luxembourg; la tranquillit de Paris et le salut de la Rpublique
sont entre vos mains.

Et, sans attendre la rponse de Moreau, il mit son cheval au galop
et se porta sur le point oppos de la ligne.

Moreau, par ambition militaire, avait consenti  jouer un rle
dans ce grand drame: il tait forc d'accepter celui que lui
distribuait lauteur.

Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouvrent rien de
chang en apparence; toutes les sentinelles taient  leurs
postes. Ils se retirrent dans un des salons de la prsidence afin
de se consulter.
Mais  peine venaient-ils d'entrer en confrence, que le gnral
Jub, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre
Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau
prenait sa place avec des soldats encore lectriss par le
discours de Bonaparte.

Cependant, les deux directeurs rdigeaient un message au conseil
des Cinq-Cents, message o ils protestaient nergiquement contre
ce qui venait de se faire. Quand il fut termin, Gohier le remit 
son secrtaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui
pour prendre quelque nourriture.

Il tait prs de quatre heures de laprs-midi.

Un instant aprs, le secrtaire de Gohier rentra tout agit.

-- Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'tes pas encore parti?

-- Citoyen prsident, rpondit le jeune homme, nous sommes
prisonniers au palais!

-- Comment! prisonniers?

-- La garde est change, et ce n'est plus le gnral Jub qui la
commande.

-- Qui le remplace donc?

-- J'ai cru entendre que c'tait le gnral Moreau.

-- Moreau? impossible!... et Barras, le lche! o est-il?

-- Parti pour sa terre de Grosbois.
-- Ah! il faut que je voie Moulin! s'cria Gohier en s'lanant
vers la porte.

Mais,  l'entre du corridor, il trouva une sentinelle qui lui
barra le passage.

Gohier voulut insister.

-- On ne passe pas! dit la sentinelle.

-- Comment! on ne passe pas?

-- Non.

-- Mais je suis le prsident Gohier.

-- On ne passe pas! c'est la consigne.

Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point  la faire
lever. L'emploi de la force tait impossible. Il rentra chez lui.

Pendant ce temps, le gnral Moreau se prsentait chez Moulin: il
venait pour se justifier.

Mais, sans vouloir lentendre, l'ex-directeur lui tourna le dos;
et, comme Moreau insistait:

-- Gnral, lui dit-il, passez dans lantichambre: c'est la place
des geliers.

Moreau courba la tte et comprit seulement alors dans quel pige,
fatal  sa renomme, il venait de tomber.

 cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la
Victoire; tout ce qu'il y avait de gnraux et d'officiers
suprieurs  Paris l'accompagnaient.

Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13
vendmiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'gypte,
venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre
flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant tre plante,
c'tait  qui se ferait satellite!

Les cris de Vive Bonaparte! qui venaient du bas de la rue du
Mont-Blanc, et montaient comme une mare sonore vers la rue de la
Victoire, annoncrent  Josphine le retour de son poux.

L'impressionnable crole lattendait avec anxit; elle s'lana
au-devant de lui, tellement mue qu'elle ne pouvait prononcer une
seule parole.

-- Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il
tait dans son intrieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu
faire aujourd'hui est fait.

-- Et tout est-il fait, mon ami?

-- Oh! non, rpondit Bonaparte.

-- Ainsi, ce sera  recommencer demain?

-- Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalit.

La _formalit_ fut un peu rude; mais chacun sait le rsultat des
vnements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les
raconter, nous reportant tout de suite au rsultat, press que
nous sommes de revenir au vritable sujet de notre drame, dont la
grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un
instant cart.

Un dernier mot.

Le 20 brumaire,  une heure du matin, Bonaparte tait nomm
premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambacrs et
Lebrun,  titre de seconds consuls, bien rsolu toutefois 
concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses
deux collgues, mais encore celles des ministres.

Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du
citoyen Gohier, mis en libert dans la journe; ainsi que son
collgue Moulin.

Roland fut nomm gouverneur du chteau du Luxembourg.


XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE

Quelque temps aprs cette rvolution militaire, qui avait eu un
immense retentissement dans toute lEurope, dont elle devait un
instant bouleverser la face comme la tempte bouleverse la face de
l'Ocan; quelque temps aprs, disons-nous, dans la matine du 30
nivse, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20
janvier 1800, Roland, en dcachetant la volumineuse correspondance
que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante
autres demandes d'audience, une lettre ainsi conue:

Monsieur le gouverneur,

Je connais votre loyaut, et vous allez voir si j'en fais cas.

J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces
cinq minutes, je resterai masqu.

J'ai une demande  vous faire.

Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un
et lautre cas, n'essayant de pntrer dans le palais du
Luxembourg que pour lintrt du premier consul Bonaparte et de la
cause royaliste,  laquelle j'appartiens, je vous demande votre
parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez
laiss entrer.

Si demain,  sept heures du soir, je vois une lumire isole  la
fentre situe au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel
Roland de Montrevel m'aura engag sa parole d'honneur, et je me
prsenterai hardiment  la petite porte de l'aile gauche du
palais, donnant sur le jardin.

Afin que vous sachiez d'avance  qui vous engagez ou refusez
votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant
dj, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas
oublie, t prononc devant vous
_ _
_MORGAN,_
_ _
_Chef des compagnons de Jhu._

Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis,
tout  coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier
consul, il lui tendit silencieusement la lettre.

Celui-ci la lut sans que son visage traht la moindre motion, ni
mme le moindre tonnement, et, avec un laconisme tout
lacdmonien:

-- Il faut mettre la lumire, dit-il.

Et il rendit la lettre  Roland.

Le lendemain,  sept heures du soir, la lumire brillait  la
fentre, et,  sept heures cinq minutes, Roland, en personne,
attendait  la petite porte du jardin.

Il y tait  peine depuis quelques instants, que trois coups
furent frapps  la manire des francs-maons, c'est--dire deux
et un.

La porte s'ouvrit aussitt: un homme envelopp d'un manteau se
dessina en vigueur sur latmosphre gristre de cette nuit
d'hiver; quant  Roland, il tait absolument cach dans lombre.

Ne voyant personne, lhomme au manteau demeura une seconde
immobile.

-- Entrez, dit Roland.

-- Ah! c'est vous, colonel.

-- Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland.

-- Je reconnais votre voix.

-- Ma voix! mais, pendant les quelques secondes o nous nous
sommes trouvs dans la mme chambre,  Avignon, je n'ai point
prononc une seule parole.

-- En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs.

Roland chercha o le chef des compagnons de Jhu avait pu entendre
sa voix.

Mais celui-ci, gaiement:

-- Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix,
pour que nous restions  cette porte?

-- Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et
suivez-moi; j'ai dfendu  dessein qu'on clairt l'escalier et le
corridor qui conduisent  ma chambre.

-- Je vous sais gr de l'intention; mais, avec votre parole, je
traverserais le palais d'un bout  lautre, ft-il clair _a
giorno_, comme disent les Italiens.

-- Vous lavez, ma parole, rpondit Roland; ainsi, montez
hardiment.

Morgan n'avait pas besoin d'tre encourag, il suivit hardiment
son guide.

Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que
l'escalier lui-mme, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et
se trouva dans sa chambre.

Morgan l'y suivit.

La chambre tait claire, mais par deux bougies seulement.

Une fois entr, Morgan rejeta son manteau et dposa ses pistolets
sur une table.

-- Que faites-vous? demanda Roland.

-- Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur,
je me mets  mon aise.

-- Mais ces pistolets dont vous vous dpouillez...?

-- Ah ! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris?

-- Pour qui donc?

-- Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas
dispos  me laisser prendre par le citoyen Fouch, sans brler
quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la
main sur moi.

-- Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus
rien  craindre?

-- Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole.

-- Alors, pourquoi n'tez-vous pas votre masque?

-- Parce que ma figure n'est que moiti  moi; lautre moiti est
 mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entrane
pas les autres  la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que
je ne me dissimule pas que c'est l le jeu que nous jouons.

-- Alors, pourquoi le jouez-vous?

-- Ah! que voil une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le
champ de bataille; o une balle peut vous trouer la poitrine ou un
boulet vous emporter la tte?

-- C'est bien diffrent, permettez-moi de vous le dire: sur un
champ de bataille, je risque une mort honorable.

-- Ah ! vous figurez-vous que, le jour o j'aurai eu le cou
tranch par le triangle rvolutionnaire, je me croirai dshonor?
Pas le moins du monde: j'ai la prtention d'tre un soldat comme
vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la mme
faon: chaque religion a ses hros et ses martyrs; bienheureux
dans ce monde les hros, mais bienheureux dans l'autre les
martyrs!

Le jeune homme avait prononc ces paroles avec une conviction qui
n'avait pas laiss que d'mouvoir ou plutt d'tonner Roland.

-- Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et
revenant  la gaiet qui paraissait le trait distinctif de son
caractre, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie
politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au
premier consul.

-- Comment! au premier consul? s'cria Roland.

-- Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande
 vous faire?

-- Oui.

-- Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au gnral
Bonaparte.

-- Permettez, comme je ne m'attendais point  cette demande...

-- Elle vous tonne: elle vous inquite mme. Mon cher colonel,
vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas  ma parole, me
fouiller des pieds  la tte, et vous verrez que je n'ai d'autres
armes que ces pistolets, que je n'ai mme plus, puisque les voil
sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main,
placez-vous entre le premier consul et moi, et brlez-moi la
cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition
vous va-t-elle?

-- Mais si je drange le premier consul pour qu'il coute la
communication que vous avez  lui faire, vous m'assurez que cette
communication en vaut la peine?

-- Oh! quant  cela, je vous en rponds!

Puis, avec son joyeux accent:

-- Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tte
couronne, ou plutt dcouronne, ce qui ne la rend pas moins
respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de
temps  votre gnral, monsieur Roland, et, du moment o la
conversation tranera en longueur, il pourra me congdier; je ne
me le ferai pas redire  deux fois, soyez tranquille.

Roland demeura un instant pensif et silencieux.

-- Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette
communication?

-- Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut
me rpondre.

-- C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres.

Roland fit un pas vers la chambre de son gnral; mais il
s'arrta, jetant un regard d'inquitude vers une foule de papiers
amoncels sur sa table.

Morgan surprit ce regard.

-- Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise
ces paperasses? Si vous saviez comme je dteste lire! c'est au
point que ma condamnation  mort serait sur cette table, que je ne
me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire
du greffier,  chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux
pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre
fauteuil; vous m'y retrouverez  votre retour, et je n'en aurai
pas boug.

-- C'est bien, monsieur, dit Roland.

Et il entra chez le premier consul.

Bonaparte causait avec le gnral Hdouville, commandant en chef
des troupes de la Vende.

En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience.

-- J'avais dit  Bourrienne que je n'y tais pour personne.

-- C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon gnral; mais je lui
ai rpondu que je n'tais pas quelqu'un.

-- Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite.

-- Il est chez moi.

-- Qui cela?

-- L'homme d'Avignon.

-- Ah! ah! et que demande-t-il?

-- Il demande  vous voir.

--  me voir, moi?

-- Oui; vous, gnral; cela vous tonne?

-- Non; mais que peut-il avoir  me dire.

-- Il a obstinment refus de m'en instruire; mais j'oserais
affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou.

-- Non; mais c'est peut-tre un assassin.

Roland secoua la tte.

-- En effet, du moment o c'est toi qui l'introduis...

-- D'ailleurs, il ne se refuse pas  ce que j'assiste  la
confrence: je serai entre vous et lui.

Bonaparte rflchit un instant.

-- Fais-le entrer, dit-il.

-- Vous savez, mon gnral, qu'except moi...

-- Oui; le gnral Hdouville aura la complaisance d'attendre une
seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on puise
en une sance. Va, Roland.

Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa
chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il
avait dit.

-- Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme.

Morgan se leva et suivit Roland.

Lorsqu'ils rentrrent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci tait
seul.

Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jhu,
et ne fit point de doute que ce ne ft le mme homme qu'il avait
vu  Avignon.

Morgan s'tait arrt  quelques pas de la porte, et, de son ct,
regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la
conviction que c'tait bien lui qu'il avait entrevu  la table
d'hte le jour o il avait tent cette prilleuse restitution des
deux cents louis vols par mgarde  Jean Picot.

-- Approchez, dit le premier consul.

Morgan s'inclina et fit trois pas en avant.

Bonaparte rpondit  son salut par un lger signe de tte.

-- Vous avez dit  mon aide de camp, le colonel Roland, que vous
aviez une communication  me faire.

-- Oui, citoyen premier consul.

-- Cette communication exige-t-elle le tte--tte?

-- Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle
importance...

-- Que vous aimeriez mieux que je fusse seul..

-- Sans doute, mais la prudence...

-- Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est
le courage.

-- Ma prsence chez vous, gnral, est une preuve que je suis
parfaitement de votre avis.

Bonaparte se retourna vers le jeune colonel.

-- Laisse-nous seuls, Roland, dit-il.

-- Mais, mon gnral!... insista celui-ci.

Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas:

-- Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que
ce mystrieux chevalier de grand chemin peut avoir  me dire, sois
tranquille, tu le sauras...

-- Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout 
l'heure, cet homme tait un assassin?

-- Ne m'as-tu pas rpondu que non? Allons, ne fais pas lenfant,
laisse-nous.

Roland sortit.

-- Nous voil seuls, monsieur dit le premier consul; parlez!

Morgan, sans rpondre, tira une lettre de sa poche et la prsenta
au gnral.

Le gnral l'examina: elle tait  son adresse et ferme d'un
cachet aux trois fleurs de lis de France.

-- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur?

-- Lisez, citoyen premier consul.

Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit  la signature.

-- Louis dit-il.

-- Louis, rpta Morgan.

-- Quel Louis?

-- Mais Louis de Bourbon, je prsume.

-- M. le comte de Provence, le frre de Louis XVI?

-- Et, par consquent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin
est mort.

Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il tait vident que
ce nom de Morgan, qu'il s'tait donn, n'tait qu'un pseudonyme
destin  cacher son vritable nom.

Aprs quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut:

3 janvier 1800,

Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes
tels que vous n'inspirent jamais d'inquitude; vous avez accept
une place minente, je vous en sais gr: mieux que personne, vous
savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur
d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et
vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les
gnrations futures bniront votre mmoire. Si vous doutez que je
sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le
sort de vos amis. Quant  mes principes, je suis Franais; clment
par caractre, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de
Lodi, de Castiglione et dArcole, le conqurant de lItalie et de
lgypte ne peut prfrer  la gloire une vaine clbrit. Ne
perdez pas un temps prcieux: nous pouvons assurer la gloire de la
France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela
et qu'il ne le pourrait sans moi. Gnral, l'Europe vous observe,
la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur 
mon peuple.

LOUIS.

Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout,
immobile et muet comme une statue.

-- Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il.

Le jeune homme s'inclina.

-- Oui, citoyen premier consul.

-- Elle tait cachete, cependant.

-- Elle a t envoye sous cachet volant  celui qui me l'a
remise, et, avant mme de me la confier, il me l'a fait lire afin
que j'en connusse bien toute l'importance.

-- Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confie?

-- Georges Cadoudal.

Bonaparte, tressaillit lgrement.

-- Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il.

-- C'est mon ami.

-- Et pourquoi vous l'a-t-il confie,  vous, plutt qu' un
autre?

-- Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous
tre remise en main propre, elle serait remise comme il le
dsirait.

-- En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse.

-- Pas encore tout  fait, citoyen premier consul.

-- Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise?

-- Oui; mais j'ai promis, de rapporter une rponse.

-- Et si je vous dis que je ne veux pas en faire?

-- Vous aurez rpondu, pas prcisment comme j'eusse dsir que
vous le fissiez; mais ce sera toujours une rponse.

Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa
rverie par un mouvement d'paules:

-- Ils sont fous! dit-il.

-- Qui cela, citoyen? demanda Morgan.

-- Ceux qui m'crivent de pareilles lettres; fous, archifous!
Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples
dans le pass, qui se modlent sur d'autres hommes? Recommencer
Monk!  quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas
la peine. Quand on a derrire soi Toulon, le 13 vendmiaire, Lodi,
Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme
que Monk, et l'on a le droit d'aspirer  autre chose qu'au duch
d'Albemarle et au commandement des armes de terre et de mer de Sa
Majest Louis XVIII.

-- Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier
consul.

Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il et oubli
que quelqu'un tait l.

-- Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un
rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant maris
entre eux, que c'est une race abtardie, qui a us sa sve et
toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire,
monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme.

-- Oui, gnral, rpondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant
peut la connatre.

-- Eh bien, vous avez d remarquer dans l'histoire, dans celle de
France surtout, que chaque race a son point de dpart, son point
culminant et sa dcadence. Voyez les Captiens directs: partis de
Hugues, ils arrivent  leur apoge avec Philippe-Auguste et Louis
IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois:
partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans Franois
Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les
Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans
Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils
tombent plus bas que les autres: plus bas dans la dbauche avec
Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez
des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me
dire qui succde  Charles II? Jacques II; et  Jacques II?
Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je
vous le demande, que Monk mt tout de suite la couronne sur sa
tte? Eh bien, si j'tais assez fou pour rendre le trne  Louis
XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques
II, son frre Charles X lui succderait, et, comme Jacques II, il
se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu
n'a pas mis la destine d'un beau et grand pays qu'on appelle la
France entre mes mains pour que je la rende  ceux qui l'ont joue
et qui l'ont perdue.

-- Remarquez, gnral, que je ne vous demandais pas tout cela.

-- Mais, moi, je vous le demande...

-- Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la
postrit.

Bonaparte tressaillit, se retourna, vit  qui il parlait, et se
tut.

-- Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignit qui tonna
celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non.

-- Et pourquoi aviez-vous besoin de cela?

-- Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme
 un ennemi, ou si nous tomberions  vos genoux comme devant un
sauveur.

-- La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insenss ceux qui me la
font; ne voient-ils pas que je suis l'lu de Dieu?

-- Attila disait la mme chose.

-- Oui; mais il tait llu de la destruction, et moi, je suis
celui de l're nouvelle; lherbe schait o il avait pass: les
moissons mriront partout o j'aurai pass la charrue. La guerre!
dites-moi ce que sont devenus ceux qui me lont faite Ils sont
couchs dans les plaines du Pimont, de la Lombardie ou du Caire.

-- Vous oubliez la Vende. La Vende est toujours debout.

-- Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure,
mais La Rochejacquelein, mais d'Elbe, mais Bonchamp, mais
Stofflet, mais Charrette?

-- Vous ne parlez l que des hommes: les hommes ont t
moissonns, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout
autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet,
Grignon, Frott, Chtillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut-
tre pas les ans; mais pourvu qu'ils meurent  leur tour, c'est
tout ce que l'on peut exiger d'eux.

-- Qu'ils prennent garde! si je dcide une campagne de la Vende,
je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol!

-- La Convention y a envoy Klber, et le Directoire Hochet...

-- Je n'enverrai pas, j'irai moi-mme.

-- Il ne peut rien leur arriver de pis que d'tre tus, comme
Lescure, ou fusills, comme Charette.

-- Il peut leur arriver que je leur fasse grce.

-- Caton nous a appris comment on chappait au pardon de Csar.

-- Ah! faites attention: vous citez un rpublicain!

-- Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, 
quelque parti que l'on appartienne.

-- Et si je vous disais que je tiens la Vende dans ma main?...

-- Vous?

-- Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifie?

Le jeune homme secoua la tte.

-- Vous ne me croyez pas?

-- J'hsite  vous croire.

-- Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le
prouve en vous disant par quel moyen, ou plutt par quels hommes,
j'y arriverai?

-- Si un homme comme le gnral Bonaparte m'affirme une chose, je
la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification
de la Vende, je lui dirai  mon tour: Prenez garde! mieux vaut
pour vous la Vende combattant que la Vende conspirant: la Vende
combattant, c'est l'pe; la Vende conspirant c'est le poignard.

-- Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voil!

Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tir des
mains de Roland et le posa sur une table,  la porte de la main
de Morgan.

-- Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au
poignard d'un assassin; essayez plutt.

Et il s'avana sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de
flamme.

-- Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le
jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au
triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous
manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai
le Cimbre... Vous n'avez pas autre chose  me dire, citoyen
premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant.

-- Si fait; dites  Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre
contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Franais, j'ai
dans mon bureau son brevet de colonel tout sign.

-- Cadoudal commande, non pas  un rgiment, mais  une arme;
vous n'avez pas voulu dchoir en devenant, de Bonaparte, Monk;
pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de gnral, colonel?... Vous
n'avez pas autre chose  me dire, citoyen premier consul?

-- Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma rponse au comte
de Provence?

-- Vous voulez dire au roi Louis XVIII?

-- Ne chicanons pas sur les mots;  celui qui m'a crit.

-- Son envoy est au camp des Aubiers.

-- Eh bien! je change d'avis, je lui rponds; ces Bourbons sont si
aveugles, que celui-l interprterait mal mon silence.

Et Bonaparte, s'asseyant  son bureau, crivit la lettre suivante
avec une application indiquant qu'il tenait  ce qu'elle ft
lisible.

J'ai reu, monsieur, votre lettre; je, vous remercie de la bonne
opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter
votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille
cadavres; sacrifiez votre intrt au repos et au bonheur de la
France, lhistoire vous en tiendra compte. Je ne suis point
insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec
plaisir que vous tes environn de tout ce qui peut contribuer 
la tranquillit de votre retraite.

BONAPARTE.

Et, pliant et cachetant la lettre, il crivit l'adresse: _
monsieur le comte de Provence, _la remit  Morgan, puis appela
Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'tait pas loin.

-- Gnral?... demanda le jeune officier, paraissant en effet au
mme instant.

-- Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque-
l, vous rpondez de lui.

Roland s'inclina en signe d'obissance, laissa passer le jeune
homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derrire
lui.

Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur
Bonaparte.

Celui-ci tait debout, immobile, muet et les bras croiss, l'oeil
fix sur ce poignard, qui proccupait sa pense plus qu'il ne
voulait se l'avouer  lui-mme.

En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jhu
reprit son manteau et ses pistolets.

Tandis qu'il les passait  sa ceinture:

-- Il parat, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a
montr le poignard que je lui ai donn.

-- Oui, monsieur, rpondit Morgan.

-- Et vous lavez reconnu?

-- Pas celui-l particulirement... tous nos poignards se
ressemblent.

-- Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'o il vient.

-- Ah!... Et d'o vient-il?

-- De la poitrine d'un de mes amis, o vos compagnons, et peut-
tre vous-mme laviez enfonc.

-- C'est possible, rpondit insoucieusement le jeune homme; mais
votre ami se sera expos  ce chtiment.

-- Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la
chartreuse de Seillon.

-- Il a eu tort.

-- Mais, moi, j'avais eu le mme tort la veille, pourquoi ne
m'est-il rien arriv?

-- Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait.

-- Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme
de droit chemin et de grand jour; il en rsulte que j'ai horreur
du mystrieux.

-- Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le
grand chemin, monsieur de Montrevel.

-- C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait,
monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la
poitrine de mon ami, le plus dlicatement possible, pour ne pas en
tirer son me en mme temps, j'ai fait serment que ce serait
dsormais entre ses assassins et moi une guerre  mort, et c'est
en grande partie pour vous dire cela  vous-mme que je vous ai
donn la parole qui vous sauvegardait.

-- C'est un serment que j'espre vous voir oublier, monsieur de
Montrevel.

-- C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions,
monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le
plus tt possible.

-- De quelle faon, monsieur?

-- Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre
soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons
pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que
vous ou vos amis avez donn un coup de poignard  lord Tanlay.
Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est  propos, par
exemple... (Roland chercha) de lclipse de lune qui doit avoir
lieu le 12 du mois prochain. Le prtexte vous va-t-il?

-- Le prtexte m'irait, monsieur, rpondit Morgan avec un accent
de mlancolie dont on let cru incapable, si le duel lui-mme me
pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez,
dites-vous? Eh bien! tout initi en fait un aussi en entrant dans
la compagnie de Jhu: c'est de n'exposer dans aucune querelle
particulire une vie qui appartient  sa cause, et non plus  lui.

-- Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas.

-- Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois.

-- Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'tudier ce
phnomne.

-- C'est bien simple: tchez, monsieur de Montrevel, de vous
trouver, avec cinq ou six hommes rsolus comme vous, dans quelque
diligence portant l'argent du gouvernement; dfendez ce que nous
attaquerons, et loccasion que vous cherchez sera venue; mais,
croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre
chemin.

-- C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la
tte.

-- Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante,
c'est une prire.

-- M'est-elle particulirement adresse, ou la feriez-vous  un
autre?

-- Je la fais  vous particulirement.

Et le chef des compagnons de Jhu appuya sur ce dernier mot.

-- Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous
intresser?

-- Comme un frre, rpondit Morgan, toujours de sa mme voix douce
et caressante.

-- Allons, dit Roland, dcidment c'est une gageure.

En ce moment, Bourrienne entra.

-- Roland, dit-il, le premier consul vous demande.

-- Le temps de reconduire monsieur jusqu' la porte de la rue, et
je suis  lui.

-- Htez-vous; vous savez qu'il n'aime point  attendre.

-- Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland  son mystrieux
compagnon.

-- Il y a longtemps que je suis  vos ordres, monsieur.

-- Venez, alors.

Et Roland, reprenant le mme chemin par lequel il avait amen
Morgan, le reconduisit, non pas jusqu' la porte donnant dans le
jardin -- le jardin tait ferm -- mais jusqu' celle de la rue.

Arriv l:

-- Monsieur, dit-il  Morgan, je vous ai donn ma parole, je l'ai
tenue fidlement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu
entre nous, dites-moi bien que cette parole tait pour une fois et
pour aujourd'hui seulement.

-- C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur.

-- Ainsi, cette parole, vous me la rendez?

-- Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous
tes libre de me la reprendre.

-- C'est tout ce que je dsirais. Au revoir, monsieur Morgan.

-- Permettez-moi de ne pas faire le mme souhait, monsieur de
Montrevel.

Les deux jeunes gens se salurent avec une courtoisie parfaite,
Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la
ligne d'ombre projete par la muraille, une des petites rues qui
conduisent  la place Saint-Sulpice.

C'est celui-ci que nous allons suivre.


XXVI -- LE BAL DES VICTIMES

Au bout de cent pas  peine, Morgan ta son masque; au milieu des
rues de Paris, il courait bien autrement risque d'tre remarqu
avec un masque que remarqu sans masque.

Arriv rue Taranne, il frappa  la porte d'un petit htel garni
qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra,
prit sur un meuble un chandelier,  un clou la clef du numro 42,
et monta sans veiller d'autre sensation que celle d'un locataire
bien connu qui rentre aprs tre sorti.

Dix heures sonnaient  la pendule au moment mme o il refermait
sur lui la porte de sa chambre.

Il couta attentivement les heures, la lumire de la bougie ne se
projetant pas jusqu' la chemine; puis, ayant compt dix coups:

-- Bon! se dit-il  lui-mme, je n'arriverai pas trop tard.

Malgr cette probabilit, Morgan parut dcid  ne point perdre de
temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer prpar
dans la chemine, et qui s'enflamma aussitt, alluma quatre
bougies, c'est--dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en
disposa deux sur la chemine, deux sur la commode en face, ouvrit
un tiroir de la commode, et tendit sur le lit un costume complet
d'incroyable du dernier got.

Ce costume se composait d'un habit court et carr par devant, long
par derrire, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau
et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois  dix-huit boutons
de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste,
d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans 
lendroit o il se boutonnait, c'est--dire au-dessous du mollet;
enfin des bas de soie gris-perle, rays transversalement du mme
vert que lhabit, et de fins escarpins  boucles de diamants.

Le lorgnon de rigueur n'tait pas oubli.

Quant au chapeau, c'tait le mme que celui dont Carle Vernet a
coiff son lgant du Directoire.

Ces objets prpars, Morgan parut attendre avec impatience.

Au bout de cinq minutes, il sonna; un garon parut.

-- Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu?

 cette poque, les perruquiers n'taient pas encore des
coiffeurs.

-- Si fait, citoyen, rpondit le garon, il est venu; mais vous
n'tiez pas encore rentr, et il a dit qu'il allait revenir. Du
reste, comme vous sonniez, on frappait  la porte; c'tait
probablement...

-- Voil! voil! dit une voix dans lescalier.

-- Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, matre Cadenette! il s'agit de
faire de moi quelque chose comme Adonis.

-- Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier.

-- Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre,
citoyen Cadenette?

-- Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette
tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de
familiarit; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une
dnomination rvolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai
toujours appel mon pouse _madame _cadenette. Maintenant,
excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir
grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur
ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en tre.

-- Ah ! fit Morgan en riant, vous tes donc toujours royaliste,
Cadenette?

Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur.

-- Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de
conscience, mais aussi une affaire d'tat.

-- De conscience! je comprends, matre Cadenette, mais d'tat! que
diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle  faire 
la politique?

-- Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'apprtant 
coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate!

-- Chut, Cadenette!

-- Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses-
l.

-- Alors vous tes un ci-devant?

-- Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur
le baron dsire-t-il?

-- Les oreilles de chien, et les cheveux retrousss par derrire.

-- Avec un oeil de poudre?

-- Deux yeux si vous voulez, Cadenette.

-- Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a
trouv que chez moi de la poudre  la marchale! monsieur le
baron, pour une bote de poudre, on tait guillotin.

-- J'ai connu des gens qui lont t pour moins que cela,
Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez tre un
ci-devant; j'aime  me rendre compte de tout.

-- C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce
pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins
aristocrates?

-- Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes
de la socit.

-- C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de
la socit, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me
voyez, j'ai coiff un soir madame de Polignac; mon pre a coiff
madame du Barry, mon grand-pre madame de Pompadour; nous avions
nos privilges, monsieur: nous portions l'pe. Il est vrai que,
pour viter les accidents qui pouvaient arriver entre ttes
chaudes comme les ntres, la plupart du temps nos pes taient en
bois; mais tout au moins, si ce n'tait pas la chose, c'tait le
simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un
soupir, ce temps-l, c'tait le beau temps, non seulement des
perruquiers, mais aussi de la France. Nous tions de tous les
secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et
il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait t
trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine,  qui a-t-elle
confi ses diamants? au grand,  lillustre Lonard, au prince de
la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi
pour renverser l'chafaudage d'une puissance qui reposait sur les
perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Rgence, sur les
crpes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette.

-- Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux
rvolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue,
autant qu'il sera en mon pouvoir,  lexcration publique.

-- M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette
absurdit: Revenez  la nature et le citoyen Talma, qui a
invent les coiffures  la Titus.

-- C'est vrai, Cadenette, c'est vrai.

-- Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'esprance.
M. Barras n'a jamais abandonn la poudre, et le citoyen Moulin a
conserv la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout
ananti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!...
Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de
chien de sa pratique,  la bonne heure, voil de vritables
cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui
tiennent le fer, que c'est  croire que vous portez perruque.
Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez tre beau comme
Adonis... Ah! si Vnus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que
Mars et t jaloux.

Et Cadenette, arriv, au bout de son travail, et satisfait de son
oeuvre, prsenta un miroir  main  Morgan, qui se regarda avec
complaisance.

-- Allons, allons! dit-il au perruquier, dcidment, mon cher,
vous tes un artiste! Retenez bien cette coiffure-l: si jamais on
me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes  mon
excution, c'est cette coiffure-l que je me choisis.

-- Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit srieusement le
perruquier.

-- Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un cu pour la
peine que vous avez prise. Ayez la bont de dire en descendant que
l'on m'appelle une voiture.

Cadenette poussa un soupir.

-- Monsieur le baron, dit-il, il y a une poque o je vous eusse
rpondu: Montrez-vous  la cour avec cette coiffure, et je serai
pay; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut
vivre... Vous aurez votre voiture.

Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'cu de Morgan
dans sa poche, fit le salut rvrencieux des perruquiers et des
matres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette.

Une fois la coiffure acheve, ce devait tre chose bientt faite;
la cravate, seule, prit un peu de temps  cause des brouillards
qu'elle ncessitait, mais Morgan se tira de cette tche difficile
en homme expriment, et,  onze heures sonnantes, il tait prt 
monter en voiture.

Cadenette n'avait point oubli la commission: un fiacre attendait
 la porte.

Morgan y sauta en criant:

-- Rue du Bac, n 60.

Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et
s'arrta au n 60.

-- Voil votre course paye double, mon ami, dit Morgan, mais  la
condition que vous ne stationnerez pas  la porte.

Le fiacre reut trois francs et disparut au coin de la rue de
Varennes.

Morgan jeta les yeux sur la faade de la maison; c'tait  croire
qu'il s'tait tromp de porte, tant cette faade tait sombre et
silencieuse.

Cependant Morgan n'hsita point, il frappa d'une certaine faon.

La porte s'ouvrit.

Au fond de la cour s'tendait un grand btiment ardemment clair.

Le jeune homme se dirigea vers le btiment;  mesure qu'il
approchait, le son des instruments venait  lui.

Il monta un tage et se trouva dans le vestiaire.

Il tendit son manteau au contrleur charg de veiller sur les
pardessus.

-- Voici un numro, lui dit le contrleur; quant aux armes,
dposez-les dans la galerie, de manire que vous puissiez les
reconnatre.

Morgan mit le numro dans la poche de son pantalon, et entra dans
une grande galerie transforme en arsenal.

Il y avait l une vritable collection d'armes de toutes les
espces: pistolets, tromblons, carabines, pes, poignards. Comme
le bal pouvait tre tout  coup interrompu par une descente de la
police, il fallait qu' la seconde chaque danseur pt se
transformer en combattant.

Dbarrass de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal.

Nous doutons que la plume puisse donner  nos lecteurs une ide de
laspect qu'offrait ce bal.

En gnral, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on
n'tait admis  ce bal qu'en vertu des droits tranges que vous y
avaient donns vos parents envoys sur l'chafaud par la
Convention ou la commune de Paris, mitraills par Collot-
d'Herbois, ou noys par Carrier; mais comme,  tout prendre,
c'taient les guillotins qui, pendant les trois annes de terreur
que l'on venait de traverser, l'avaient emport en nombre sur les
autres victimes, les costumes qui formaient la majorit taient
les costumes des victimes de lchafaud.

Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les mres et
les soeurs anes taient tombes sous la main du bourreau,
portaient elles-mmes le costume que leur mre et leur soeur
avaient revtu pour la suprme et lugubre crmonie, c'est--dire
la robe blanche, le chle rouge et les cheveux coups  fleur de
cou.

Quelques-unes, pour ajouter  ce costume, dj si caractristique,
un dtail plus significatif encore, quelques-unes avaient nou
autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant
d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat,
indiquait le passage du fer entre les mastodes et les clavicules.

Quant aux hommes qui se trouvaient dans le mme cas, ils avaient
le collet de leur habit rabattu en arrire, celui de leur chemise
flottant, le cou nu et les cheveux coups.

Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal,
que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient
fait eux-mmes des victimes.

Ceux-l cumulaient.

Il y avait l des hommes de quarante  quarante-cinq ans, qui
avaient t levs dans les boudoirs des belles courtisanes du
XVIIe sicle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes
de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duth
chez le comte d'Artois, qui avaient emprunt  la politesse du
vice le vernis dont ils recouvraient leur frocit. Ils taient
encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs
chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfums, et ce n'tait
point une prcaution inutile, car, s'ils n'eussent senti lambre
ou la verveine, ils eussent senti le sang.

Il y avait l des hommes de vingt-cinq  trente ans, mis avec une
lgance infinie, qui faisaient partie de lAssociation des
Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat,
de la folie de l'gorgement; qui avaient la frnsie du sang, et
que le sang ne dsaltrait pas; qui, lorsque lordre leur tait
venu de tuer, tuaient celui qui leur tait dsign, ami ou ennemi;
qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilit du
meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la
tte de tel ou tel jacobin, et qui la payaient  vue.

Il y avait l des jeunes gens de dix-huit  vingt ans, des enfants
presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des
btes froces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'taient des
lves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la
sainte Vehme; c'tait cette gnration trange qui arrive aprs
les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans aprs
le chaos, les hydres aprs le dluge, comme viennent enfin les
vautours et les corbeaux aprs le carnage.

C'tait un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible
qu'on appelle le talion.

Et ce spectre se mlait aux vivants; il entrait dans les salons
dors, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un
mouvement de la tte, et on le suivait.

On faisait, dit lauteur auquel nous empruntons ces dtails si
inconnus et cependant si vridiques, on faisait Charlemagne  la
bouillotte pour une partie d'extermination.

La Terreur avait affect un grand cynisme dans ses vtements, une
austrit lacdmonienne dans ses repas, le plus profond mpris
enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les
spectacles.

La raction thermidorienne, au contraire, tait lgante, pare et
opulente; elle puisait tous les luxes et toutes les volupts,
comme sous la royaut de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe
de la vengeance, la volupt du sang.

Frron donna son nom  toute cette jeunesse que lon appela la
jeunesse de Frron ou jeunesse dore.

Pourquoi Frron, plutt qu'un autre, eut-il cet trange et fatal
honneur?

Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux
qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux
arriver  un but, les recherches ne me cotent pas -- mes
recherches ne m'ont rien appris l-dessus.

Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule desse plus
capricieuse encore que la fortune.

 peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'tait que
Frron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que
celui qui fut le patron de ces lgants assassins.

L'un tait le fils de l'autre. Louis Stanislas tait le fils
d'lie-Catherine; le pre tait mort de colre de voir son journal
supprim par le garde des sceaux, Miromesnil.

L'autre, irrit par les injustices dont son pre avait t
victime, avait d'abord embrass avec ardeur les principes
rvolutionnaires, et,  la place de _l'Anne littraire, _morte et
trangle en 1775, il avait, en 1789, cr _l'Orateur du peuple.
_Envoy dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et
Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruauts.

Mais tout fut oubli quand, au 9 thermidor, il se pronona contre
Robespierre, et aida  prcipiter de l'autel de l'tre suprme le
colosse qui, d'aptre, s'tait fait dieu. Frron, rpudi par la
Montagne, qui labandonna aux lourdes mchoires de Mose Bayle;
Frron, repouss avec ddain par la Gironde, qui le livra aux
imprcations d'Isnard; Frron, comme le disait le terrible et
pittoresque orateur du Var, Frron tout nu et tout couvert de la
lpre du crime, fut recueilli, caress, choy par les
thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des
royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se
trouva tout  coup  la tte d'un parti puissant de jeunesse,
d'nergie et de vengeance, plac entre les passions du temps, qui
menaient  tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout.

Ce fut au milieu de cette jeunesse dore, de cette jeunesse de
Frron, grasseyant, zzayant, donnant sa parole d'honneur  tout
propos, que Morgan se fraya un passage.

Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgr le costume dont elle
tait revtue, malgr les souvenirs que rappelaient ces costumes,
toute cette jeunesse tait d'une gaiet folle.

C'est incomprhensible, mais c'tait ainsi.

Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement
du XVe sicle, avec la furie d'un galop moderne conduit par
Musard, droulant ses anneaux dans le cimetire mme des
Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de
ses funbres danseurs.

Morgan cherchait videmment quelqu'un.

Un jeune lgant qui plongeait, dans une bonbonnire de vermeil
que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang,
seule partie de sa main dlicate qui et t soustraite  la pte
d'amande, voulait l'arrter pour lui donner des dtails sur
l'expdition dont il avait rapport ce sanglant trophe; mais
Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui tait
gante, et se contenta de lui rpondre:

-- Je cherche quelqu'un.

-- Affaire presse?

-- Compagnie de Jhu.

Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer.

Une adorable furie, comme et dit Corneille, qui avait ses cheveux
retenus par un poignard  la lame plus pointue que celle d'une
aiguille, lui barra le passage en lui disant:

-- Morgan, vous tes le plus beau, le plus brave et le plus digne
d'tre aim de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous  rpondre 
la femme qui vous dit cela?

-- J'ai  lui rpondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur
est trop troit pour une haine et deux amours.

Et il continua sa recherche.

Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: C'est un Anglais
l'autre disant: C'est un Allemand arrtrent Morgan:

-- Ah! pardieu! dit l'un, voil l'homme qui peut nous tirer
d'embarras.

-- Non, rpondit Morgan en essayant de rompre la barrire qu'ils
lui opposaient, car je suis press.

-- Il n'y a qu'un mot  rpondre, dit l'autre. Nous venons de
parier, Saint-Amand et moi, que l'homme jug et excut dans la
chartreuse de Seillon tait selon lui un Allemand, selon moi un
Anglais.

-- Je ne sais, rpondit Morgan; je n'y tais pas. Adressez-vous 
Hector; c'est lui qui prsidait ce soir-l.

-- Dis-nous alors o est Hector?

-- Dites-moi plutt o est Tiffauges; je le cherche.

-- L-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la
salle o la contredanse bondissait plus joyeuse et plus anime. Tu
le reconnatras  son gilet; son pantalon, non plus, n'est point 
ddaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du
premier mathvon  qui j'aurai affaire.

Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de
Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou
quelle toffe prcieuse son pantalon avait pu obtenir
l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matire que
l'tait celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point
indiqu par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant
un pas d't qui semblait, par son habilet et son tricotage,
qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris
lui-mme.

Morgan fit un signe au danseur.

Tiffauges s'arrta  linstant mme, salua sa danseuse, la
reconduisit  sa place, s'excusa sur l'urgence de laffaire qui
lappelait, et vint prendre le bras de Morgan.

-- L'avez-vous vu? demanda Tiffauges  Morgan.

-- Je le quitte, rpondit celui-ci.

-- Et vous lui avez remis la lettre du roi?

--  lui-mme.

-- L'a-t-il lue?

--  l'instant.

-- Et il a fait une rponse?

-- Il en a fait deux, une verbale et une crite; la seconde
dispense de la premire.

-- Et vous lavez?

-- La voici.

-- Et savez-vous le contenu?

-- C'est un refus.

-- Positif?

-- Tout ce qu'il y a de plus positif.

-- Sait-il que, du moment o il nous te tout espoir, nous le
traitons en ennemi?

-- Je le lui ai dit.

-- Et il a rpondu?

-- Il n'a pas rpondu, il a hauss les paules.

-- Quelle intention lui croyez-vous donc?

-- Ce n'est pas difficile  deviner.

-- Aurait-il l'ide de garder le pouvoir pour lui?

-- Cela m'en a bien l'air.

-- Le pouvoir, mais pas le trne!

-- Pourquoi pas le trne?

-- Il n'oserait se faire roi.

-- Oh! je ne puis pas vous rpondre si c'est prcisment roi qu'il
se fera; mais je vous rponds qu'il se fera quelque chose.

-- Mais, enfin, c'est un soldat de fortune.

-- Mon cher, mieux vaut en ce moment tre le fils de ses oeuvres
que le petit-fils d'un roi.

Le jeune homme resta pensif.

-- Je rapporterai tout cela  Cadoudal, fit-il.

-- Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: Je
tiens la Vende dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il
ne s'y brlera plus une amorce.

-- C'est bon  savoir.

-- Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre
profit.

En ce moment, la musique cessa tout  coup; le bourdonnement des
danseurs s'teignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de
ce silence, quatre noms furent prononcs par une voix sonore et
accentue.

Ces quatre noms taient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de
d'Assas.

-- Pardon, dit Morgan  Tiffauges, il se prpare probablement
quelque expdition dont je suis; force m'est donc,  mon grand
regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter,
laissez-moi regarder de plus prs votre gilet et votre pantalon,
dont on m'a parl; c'est une curiosit d'amateur, j'espre que
vous lexcuserez.

-- Comment donc! fit le jeune Venden, bien volontiers.


XXVII -- LA PEAU DES OURS

Et, avec une rapidit et une complaisance qui faisaient honneur 
sa courtoisie, il s'approcha des candlabres qui brlaient sur la
chemine.

Le gilet et le pantalon paraissaient tre de la mme toffe; mais
quelle tait cette toffe? c'tait l que le connaisseur le plus
expriment se ft trouv dans l'embarras.

Le pantalon tait un pantalon collant ordinaire, de couleur
tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il
n'offrait rien de remarquable que d'tre sans couture aucune et de
coller exactement sur la chair.

Le gilet avait, au contraire, deux signes caractristiques qui
appelaient plus particulirement l'attention sur lui: il tait
trou de trois balles dont on avait laiss les trous bants, en
les ravivant avec du carmin qui jouait le sang  s'y mprendre.

En outre, au ct gauche tait peint le coeur sanglant qui servait
de point de reconnaissance aux Vendens.

Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais
l'examen fut infructueux.

-- Si je n'tais pas si press, dit-il, je voudrais en avoir le
coeur net et ne m'en rapporter qu' mes propres lumires; mais,
vous avez entendu, il est probablement arriv quelques nouvelles
au comit; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer  Cadoudal:
seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces
sortes d'expditions, et, si je tardais, un autre se prsenterait
 ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous tes
habill?

-- Mon cher Morgan, dit le Venden, vous avez peut-tre entendu
dire que mon frre avait t pris aux environs de Bressuire et
fusill par les bleus?

-- Oui, je sais cela.

-- Les bleus taient en retraite; ils laissrent le corps au coin
d'une haie; nous les poursuivions l'pe dans les reins, de sorte
que nous arrivmes derrire eux. Je retrouvai le corps de mon
frre encore chaud. Dans une de ses blessures tait plante une
branche d'arbre avec cette tiquette: Fusill comme brigand, par
moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris. Je
recueillis le corps de mon frre; je lui fis enlever la peau de la
poitrine, cette peau qui, troue de trois balles, devait
ternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire
mon gilet de bataille.

-- Ah! ah! fit Morgan avec un certain tonnement dans lequel, pour
la premire fois, se mlait quelque chose qui ressemblait  de la
terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frre? Et le
pantalon?

-- Oh! rpondit le Venden, le pantalon, c'est autre chose: il est
fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e
bataillon de Paris.

En ce moment la mme voix retentit, appelant pour la seconde fois,
et dans le mme ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et
de d'Assas.

Morgan s'lana hors du cabinet.

Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se
dirigea vers un petit salon situ de l'autre ct du vestiaire.

Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient
dj.

Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un
courrier de cabinet  la livre du gouvernement, c'est--dire
l'habit vert et or.

Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visire et le
sac de dpches qui constituent le harnachement essentiel d'un
courrier de cabinet.

Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux
moindres sinuosits de terrain, tait tendue sur une table.

Avant de dire ce que faisait l ce courrier et dans quel but tait
tendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux
personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du
bal, et qui sont destins  jouer un rle important dans la suite
de cette histoire.

Le lecteur connat dj Morgan, l'Achille et le Pris tout  la
fois de cette trange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses
cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure
gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans
un regard anim; sa bouche aux lvres fraches et aux dents
blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie
si remarquable, compose d'un mlange d'lments qui semblaient
trangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout 
la fois la force et la tendresse, la douceur et l'nergie, et tout
cela ml  l'tourdissante expression d'une gaiet qui devenait
effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme ctoyait
ternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts,
celle de l'chafaud.

Quant  d'Assas, c'tait un homme de trente-cinq  trente-huit
ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux
moustaches d'un noir d'bne; pour ses yeux, ils taient de cette
admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'tait un
ancien capitaine de dragons, admirablement bti pour la lutte
physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la
physionomie l'enttement. Au reste, d'une tournure noble, d'une
grande lgance de manires, parfum comme un petit-matre, et
respirant par manie ou par manire de volupt, soit un flacon de
sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums
les plus subtils.

Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les vritables
noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, taient
gnralement appels dans la compagnie les _insparables.
_Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade
 vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste,
silencieux, rveur, partageant tout, dangers, argent, matresses;
se compltant l'un par l'autre, atteignant  eux deux les limites
de tous les extrmes; chacun dans le pril s'oubliant lui-mme
pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon
sacr, et vous aurez une ide de Montbar et d'Adler.

Il va sans dire que tous trois taient compagnons de Jhu.

Ils taient convoqus, comme s'en tait dout Morgan, pour affaire
de la compagnie.

Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la
main.

-- Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arrire-
train indiquant qu'on ne fait pas impunment, si bon cavalier que
l'on soit, une cinquantaine de lieues  franc trier sur des
bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens,
et, relativement  vous, Annibal  Capoue tait sur des ronces et
des pines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de
bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet
portant les dpches du gnral Massna au citoyen premier consul;
mais vous avez l, il me semble, un choix de victimes parfaitement
entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire
adieu  tout cela; c'est dsagrable, c'est malheureux, c'est
dsesprant, mais la maison de Jhu avant tout.

-- Mon cher Hastier, dit Morgan.

-- Hol! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plat,
messieurs. La famille Hastier est une honnte famille de Lyon
faisant ngoce, comme on dit, place des Terreaux, de pre en fils,
et qui serait fort humilie d'apprendre que son hritier s'est
fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la
besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais
Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs,
continua le jeune homme s'adressant  Montbar,  Adler et 
d'Assas, le connaissez-vous?

-- Non, rpondirent les trois jeunes gens, et nous demandons
pardon pour Morgan, qui a fait erreur.

-- Mon cher Lecoq, fit Morgan.

--  la bonne heure, interrompit Hastier, je rponds  ce nom-l.
Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire?

-- Je voulais te dire que, si tu n'tais pas l'antipode du dieu
Harpocrate, que les gyptiens reprsentaient un doigt sur la
bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou
moins fleuries, nous saurions dj pourquoi ce costume et pourquoi
cette carte.

-- Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune
homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu
t'appeler deux fois, perdu que tu tais probablement avec quelque
belle Eumnide, demandant  un beau jeune homme vivant vengeance
pour de vieux parents morts, tu serais aussi avanc que ces
messieurs, et je ne serais pas oblig de bisser ma cavatine. Voici
ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du trsor des
ours de Berne, que, par ordre du gnral Massna, le gnral
Lecourbe a expdi au citoyen premier consul. Une misre, cent
mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura  cause des
partisans de M. Teysonnet, qui seraient,  ce que l'on prtend,
gens  s'en emparer, et que l'on expdie par Genve, Bourg, Mcon,
Dijon et Troyes; route bien autrement sre, comme on s'en
apercevra au passage.

-- Trs bien!

-- Nous avons t aviss de la nouvelle par Renard, qui est parti
de_ _Gex  franc trier, et qui la transmise  lHirondelle, pour
le moment en station  Chlons-sur-Sane, lequel ou laquelle la
transmise  Auxerre,  moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante-
cinq lieues pour vous la transmettre  son tour. Quant aux dtails
secondaires, les voici. Le trsor est parti de Berne octodi
dernier, 28 nivse an VIII de la Rpublique triple et divisible.
Il doit arriver aujourd'hui duodi  Genve; il en partira, demain
tridi avec la diligence de Genve  Bourg; de sorte qu'en partant
cette nuit mme, aprs-demain quintidi, vous pouvez, mes chers
fils d'Isral, rencontrer le trsor de MM. les ours entre Dijon et
Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Chtillon. Qu'en dites-vous?

-- Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il
n'y a pas de discussions l-dessus; nous disons que jamais nous ne
nous serions permis de toucher  l'argent de messeigneurs les ours
de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs
Seigneuries; mais que, du moment o il a chang de destination une
premire fois, je ne vois aucun inconvnient  ce qu'il en change
une seconde. Seulement comment allons-nous partir?

-- N'avez-vous donc pas la chaise de poste?

-- Si fait, elle est ici, sous la remise.

-- N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu' la
prochaine poste?

-- Ils sont  l'curie.

-- N'avez-vous pas chacun votre passeport?

-- Nous en avons chacun quatre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, nous ne pouvons pas arrter la diligence en chaise de
poste; nous ne nous gnons gure, mais nous ne prenons pas encore
nos aises  ce point-l.

-- Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois
pas pourquoi, puisqu'on prend un btiment  l'abordage avec une
barque, on ne prendrait pas aussi une diligence  l'abordage avec
une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en
essayons-nous, Adler?

-- Je ne demanderais pas mieux, rpondit celui-ci; mais le
postillon, qu'en feras-tu?

-- C'est juste, rpondit Montbar.

-- Le cas est prvu, mes enfants, dit le courrier; on a expdi
une estafette  Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez
Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout sells qui
regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, aprs-
demain, ou plutt demain, car minuit est sonn, demain, entre sept
et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un
mauvais quart d'heure.

-- Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas.

-- Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort
prsentables comme nous voici; jamais diligence n'aura t
soulage d'un poids incommode par des gens mieux vtus. Jetons un
dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans
les coffres de la voiture un pt, une volaille froide et une
douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous 
l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette
cocher!

-- Tiens, dit Montbar, c'est une ide, cela.

-- Je crois bien, continua Morgan; nous crverons les chevaux s'il
le faut; nous serons de retour ici  sept heures du soir, et nous
nous montrerons  lOpra.

-- Ce qui tablira un alibi, dit dAssas.

-- Justement, continua Morgan avec son inaltrable gaiet; le
moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle
Clotilde et M. Vestris  huit heures du soir, taient occups le
matin, entre Bar et Chtillon,  rgler leurs comptes avec le
conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil
sur la carte, afin de choisir notre endroit.

Les quatre jeunes gens se penchrent sur l'oeuvre de Cassini.
-- Si j'avais un conseil topographique  vous donner, dit le
courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-de de Massu; il
y a un gu en face des Riceys... tenez, l!

Et le jeune homme indiqua le point prcis sur la carte.

-- Je gagnerais Chaource, que voil; de Chaource, vous avez une
route dpartementale, droite comme un I, qui vous conduit 
Troyes;  Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la
route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds -- il y
en a en province -- qui vous ont vus passer la veille, ne
s'tonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous tes 
lOpra  dix heures, au lieu d'y tre  huit, ce qui est de bien
meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille.

-- Adopt pour mon compte, dit Morgan.

-- Adopt! rptrent en choeur les trois autres jeunes gens.

Morgan tira une des deux montres dont les chanes se balanaient 
sa ceinture; c'tait un chef-d'oeuvre de Petitot comme mail, et
sur la double bote qui protgeait la peinture tait un chiffre en
diamants. La filiation de ce merveilleux bijou tait tablie comme
celle d'un cheval arabe: elle avait t faite pour Marie-
Antoinette, qui lavait donne  la duchesse de Polastron,
laquelle lavait donne  la mre de Morgan.

-- Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'
trois heures nous relayions  Lagny.

 partir de ce moment, l'expdition tait commence, Morgan
devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait.

D'Assas -- qui en son absence commandait -- lui prsent, obissait
tout le premier.
Une demi-heure aprs, une voiture enfermant quatre jeunes gens
envelopps de leurs manteaux tait arrte  la barrire
Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports.

-- Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tte
par la portire et en affectant l'accent  la mode; il faut donc
des passeports pour _sasser _ Grosbois, chez le citoyen Baas_?
_Ma _paole _d'honneur _panache, _vous tes fou, mon _ch_ ami!
Allons, fouette cocher!

Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficult.


XXVIII -- EN FAMILLE

Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, o, grce aux
passeports qu'ils doivent  la complaisance des employs du
citoyen Fouch, ils troqueront leurs chevaux de matre contre des
chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons
pourquoi le premier consul avait fait demander Roland.

Roland s'tait empress, en quittant Morgan, de se rendre aux
ordres de son gnral.

Il avait trouv celui-ci debout et pensif devant la chemine.

Au bruit qu'il avait fait en entrant, le gnral Bonaparte avait
lev la tte.

-- Que vous tes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans
prambule, et se fiant  l'habitude que Roland avait de rpondre 
sa pense.

-- Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de
compliments... et nous nous sommes quitts, les meilleurs amis du
monde.

-- Quel effet te fait-il?

-- L'effet d'un homme parfaitement lev.

-- Quel ge lui donnes-tu?

-- Mon ge, tout au plus.

-- Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah , Roland, est-ce
que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune gnration
royaliste?

-- Eh! mon gnral, rpondit Roland avec un mouvement d'paules,
c'est un reste de la vieille.

-- Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit dvoue 
mon fils, si jamais j'ai un fils.

Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: Je ne
m'y oppose pas.

Bonaparte comprit parfaitement le geste.

-- Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut
y contribuer.

Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland.

-- Et comment cela? demanda-t-il.

-- En te mariant.

Roland clata de rire.

-- Bon! avec mon anvrisme! dit-il.

Bonaparte le regarda.

-- Mon cher Roland, dit-il, ton anvrisme m'a bien l'air d'un
prtexte pour rester garon.

-- Vous croyez?

-- Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie.

-- Avec cela que je suis immoral, moi, rpondit Roland, et que je
cause du scandale avec mes matresses!

-- Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les
clibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains.

-- Auguste...

-- Eh bien?

-- J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'tes encore que
Csar.

Bonaparte s'approcha du jeune homme.

-- Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main
sur l'paule, que je ne veux pas voir s'teindre, et le nom de
Montrevel est de ceux-l.

-- Eh bien! gnral, est-ce qu' mon dfaut, et en supposant que,
par un caprice, une fantaisie, un enttement, je me refuse  la
perptuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frre!

-- Comment ton frre? tu as donc un frre?

-- Mais oui, j'ai un frre! pourquoi donc n'aurais-je pas un
frre?

-- Quel ge a-t-il?

-- Onze  douze ans.

-- Pourquoi ne m'as-tu jamais parl de lui?

--Parce que j'ai pens que les faits et gestes d'un gamin de cet
ge-l ne vous intresseraient pas beaucoup.

-- Tu te trompes, Roland: je m'intresse  tout ce qui touche mes
amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frre.

-- Quoi, gnral?

-- Son admission dans un collge de Paris.

-- Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que
j'en grossisse le nombre.

-- Tu entends, il faut qu'il vienne dans un collge de Paris;
quand il aura l'ge, je le ferai entrer  l'cole militaire ou 
quelque autre cole que je fonderai d'ici l.

-- Ma foi, gnral, rpondit Roland,  l'heure qu'il est, comme si
j'eusse devin vos bonnes intentions  son gard, il est en route
ou bien prs de s'y mettre.

-- Comment cela?

-- J'ai crit, il y a trois jours,  ma mre d'amener l'enfant 
Paris; je comptais lui choisir un collge sans vous en rien dire,
et, quand il aurait l'ge, vous en parler... en supposant
toutefois que mon anvrisme ne m'ait pas enlev d'ici l. Mais,
dans ce cas...

-- Dans ce cas?

-- Dans ce cas, je laissais un bout de testament  votre adresse,
qui vous recommandait la mre, le fils et la fille, tout le
bataclan.

-- Comment, la fille?

-- Oui, ma soeur.

-- Tu as donc aussi une soeur?

-- Parfaitement:

-- Quel ge?

-- Dix-sept ans.

-- Jolie?

-- Charmante!

-- Je me charge de son tablissement.

Roland se mit  rire.

-- Qu'as-tu? lui demanda le premier consul.

-- Je dis, gnral, que je vais faire mettre un criteau au-dessus
de la grande porte du Luxembourg.

-- Et sur cet criteau?

-- _Bureau de mariages_.

-- Ah ! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point
une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les
vieilles filles que les vieux garons.

-- Je ne vous dis pas, mon gnral, que ma soeur restera vieille
fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel
encoure votre mcontentement.

-- Eh bien, alors, que me dis-tu?

-- Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la
regarde, nous la consulterons l-dessus.

-- Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province?

-- Je ne dirais pas non! J'avais quitt la pauvre Amlie frache
et souriante, je lai retrouve ple et triste. Je tirerai tout
cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en
reparle, eh bien, je vous en reparlerai.

-- Oui,  ton retour de la Vende; c'est cela.

-- Ah! je vais donc en Vende?

-- Est-ce comme pour le mariage? as-tu des rpugnances?

-- Aucunement.

-- Eh bien, alors, tu vas en Vende.

-- Quand cela?

-- Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin...

--  merveille! plus tt si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais
faire.

-- Une chose de la plus haute importance, Roland.

-- Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je prsume?

-- Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle jai besoin
dun homme qui ne soit pas diplomate.

-- Oh! gnral, comme je fais votre affaire! Seulement, vous
comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des
instructions prcises.

-- Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte?

Et il montra au jeune homme une grande carte du Pimont tendue 
terre et claire par une lampe suspendue au plafond.

-- Oui, je la vois, rpondit Roland, habitu  suivre son gnral
dans tous les bonds inattendus de son gnie; seulement, cest une
carte du Pimont.

-- Oui, cest une carte du Pimont.

-- Ah! Il est donc question de lItalie?

-- Il est toujours question de lItalie.

-- Je croyais quil sagissait de la Vende?

-- Secondairement.

-- Ah , gnral, vous nallez pas menvoyer dans la Vende et
vous en aller en Italie, vous?

-- Non, sois tranquille.

--  la bonne heure! Je vous prviens que, dans ce cas l, je
dserte et vous rejoins.

-- Je te le permets; mais revenons  Mlas.

-- Pardon, gnral, cest la premire fois que nous en parlons.

-- Oui; mais il y a longtemps que jy pense. Sais-tu o je bats
Mlas?

-- Parbleu!

-- O cela?

-- O vous le rencontrerez.

Bonaparte se mit  rire.

-- Niais! dit-il avec la plus intime familiarit.

Puis se couchant sur la carte:

-- Viens ici, dit-il  Roland.

Roland se coucha  ct de lui.

-- Tiens, reprit Bonaparte, voil o je le bats.

-- Prs dAlexandrie?

--  deux ou trois lieues. Il a  Alexandrie ses magasins, ses
hpitaux, son artillerie, ses rserves; il ne sen loignera pas.
Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'
cette condition. Je passe les Alpes -- il montra le grand Saint-
Bernard -- je tombe sur Mlas au moment o il s'y attend le moins,
et je le bats  plate couture.

-- Oh! je m'en rapporte bien  vous pour cela.

-- Mais, tu comprends, pour que je m'loigne tranquille, Roland,
pas d'inflammation d'entrailles, c'est--dire pas de Vende
derrire moi.

-- Ah! voil votre affaire: pas de Vende! et vous m'envoyez en
Vende pour que je supprime la Vende.

-- Ce jeune homme m'a dit de la Vende des choses trs gaves. Ce
sont de braves soldats que ces Vendens conduits par un homme de
tte; il y a Georges Cadoudal surtout... Je lui ai fait offrir un
rgiment, qu'il n'acceptera pas.

-- Peste! il est bien dgot.

-- Mais il y a une chose dont il ne se doute point.

-- Qui, Cadoudal?

-- Cadoudal. C'est que l'abb Bernier, ma fait des ouvertures.

-- L'abb Bernier?

-- Oui.

-- Qu'est-ce que c'est que cela, labb Bernier?

-- C'est le fils dun paysan de l'Anjou, qui peut avoir
aujourd'hui de trente-trois  trente-quatre ans, qui tait cur 
Saint-Laud  Angers lors de linsurrection, qui a refus le
serment, et qui s'est jet parmi les Vendens. Deux ou trois fois
la Vende a t pacifie, une ou deux fois on la crue morte. On
se trompait: la Vende tait pacifie; mais labb Bernier n'avait
pas sign la paix; la Vende tait morte, mais labb Bernier
tait vivant. Un jour, la Vende fut ingrate envers lui: il
voulait tre nomm agent gnral de toutes les armes royalistes
de l'intrieur; Stofflet pesa sur la dcision et fit nommer le
comte Colbert de Maulevrier, son ancien matre.  deux heures du
matin, le conseil s'tait spar, l'abb Bernier avait disparu. Ce
qu'il fit, cette nuit-l, Dieu et lui pourraient seuls le dire;
mais,  quatre heures du matin, un dtachement rpublicain
entourait la mtairie o dormait Stofflet dsarm et sans dfense.
 quatre heures et demie, Stofflet tait pris; huit jours aprs,
il tait excut  Angers... Le lendemain, d'Autichamp prenait le
commandement en chef, et, le mme jour, afin de ne pas tomber dans
la mme faute que son prdcesseur Stofflet, il nommait labb
Bernier agent gnral... Y es-tu?

-- Parfaitement!

-- Eh bien, l'abb Bernier, agent gnral des puissances
belligrantes, fond des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abb
Bernier m'a fait faire des ouvertures.

--  vous,  Bonaparte, premier consul, il daigne...? Savez-vous
que c'est trs bien de la part de l'abb Bernier? Et vous acceptez
les ouvertures de l'abb Bernier?

-- Oui, Roland; que la Vende me donne la paix, je lui rouvre ses
glises, je lui rends ses prtres.

-- Et s'ils chantent le _Domine, salvum fac_ _regem?_

-- Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est
tout puissant et dcidera. La mission te convient-elle, maintenant
que je te l'ai explique?

--  merveille!

-- Eh bien, voil une lettre pour le gnral Rdouville. Il
traitera avec l'abb Bernier, comme gnral en chef de larme de
lOuest; mais tu assisteras  toutes les confrences: lui, ne sera
que ma parole; toi, tu es ma pense. Maintenant, pars le plus tt
possible; plus tt tu reviendras, plus tt Mlas sera battu.

-- Gnral, je vous demande le temps d'crire  ma mre, voil
tout.

-- O doit-elle descendre?

-- Htel des Ambassadeurs.

-- Quand crois-tu qu'elle arrive?

-- Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le
23 au soir ou le 24 au matin.

-- Et elle descend htel des Ambassadeurs?

-- Oui, gnral.

-- Je me charge de tout.

-- Comment! vous vous chargez de tout?

-- Certainement! ta mre ne peut pas rester  l'htel.

-- O voulez-vous donc qu'elle reste?

-- Chez un ami.

-- Elle ne connat personne  Paris.

-- Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connat le
citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Josphine, sa
femme.

-- Vous n'allez pas loger ma mre au Luxembourg, gnral; je vous
prviens que cela la gnerait beaucoup.

-- Non, mais je la logerai rue de la Victoire.

-- Oh! gnral!

-- Allons! allons! c'est dcid. Pars et reviens le plus vite
possible.

Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais
Bonaparte, l'attirant vivement  lui:

-- Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance.

Deux heures aprs, Roland roulait en chaise de poste sur la route
d'Orlans.

Le lendemain,  neuf heures du matin, il entrait  Nantes aprs
trente-trois heures de voyage.


XXIX -- LA DILIGENCE DE GENVE

 lheure  peu prs o Roland entrait  Nantes, une diligence
pesamment charge s'arrtait  l'auberge de la Croix-d'Or au
milieu de la grande rue de Chtillon-sur-Seine.

Les diligences se composaient,  cette poque, de deux
compartiments seulement, le coup et lintrieur.

La rotonde est une adjonction dinvention moderne.

La diligence  peine arrte, le postillon mit pied  terre et
ouvrit les portires.

La voilure ventre donna passage aux voyageurs.

Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au
chiffre de sept personnes.

Dans l'intrieur, trois hommes, deux femmes et un enfant  la
mamelle.

Dans le coup, une mre et son fils.

Les trois hommes de l'intrieur taient, l'un un mdecin de
Troyes, l'autre un horloger de Genve, le troisime un architecte
de Bourg.

Les deux femmes taient, l'une une femme de chambre qui allait
rejoindre sa matresse  Paris, lautre une nourrice. L'enfant
tait le nourrisson de cette dernire: elle le ramenait  ses
parents.

La mre et le fils du coup taient, la mre une femme d'une
quarantaine d'annes, gardant les traces d'une grande beaut, et
le fils un enfant de onze  douze ans.

La troisime place du coup tait occupe par le conducteur.

Le djeuner tait prpar, comme d'habitude, dans la grande salle
de l'htel; un de ces djeuners que le conducteur, d'accord sans
doute avec lhte, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de
manger.

La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger
y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit
un saucisson  l'ail, et toutes deux remontrent dans la voiture,
o elles s'tablirent tranquillement pour djeuner, s'pargnant
ainsi les frais, sans doute trop considrables pour leur budget,
du djeuner de lhte.

Le mdecin, larchitecte, l'horloger, la mre et son fils
entrrent  l'auberge, et, aprs s'tre rapidement chauffs en
passant  la grande chemine de la cuisine, entrrent dans la
salle  manger et se mirent  table.

La mre se contenta d'une tasse de caf  la crme et de quelques
fruits.

L'enfant, enchant de constater qu'il tait un homme, par
lapptit du moins, attaqua bravement le djeuner  la fourchette.

Le premier moment fut, comme toujours, donn  l'apaisement de la
faim.

L'horloger de Genve prit le premier la parole:

-- Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on
s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je
n'ai t aucunement fch ce matin quand j'ai vu venir le jour.

-- Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le mdecin.

-- Si fait, monsieur, rpondit le compatriote de Jean-Jacques;
d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais
linquitude a t plus forte que la fatigue.

-- Vous craigniez de verser? demanda larchitecte.

-- Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il
suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne
inversable; non, ce n'est point cela encore.

-- Qu'tait-ce donc? demanda le mdecin.

-- C'est qu'on dit l-bas,  Genve, que les routes de France ne
sont pas sres.

-- C'est selon, dit larchitecte.

-- Ah! c'est selon, fit le Genevois.

-- Oui, continua larchitecte; ainsi, par exemple, si nous
transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions
bien srs d'tre arrts, ou plutt nous le serions dj.

-- Vous croyez? dit le Genevois.

-- a, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de
compagnons de Jhu s'y prennent pour tre si bien renseigns; mais
ils n'en manquent pas une.

Le mdecin fit un signe de tte affirmatif.

-- Ah! ainsi, demanda le Genevois au mdecin, vous aussi, vous
tes de l'avis de monsieur?

-- Entirement.

-- Et, sachant qu'il y a de largent du gouvernement sur la
diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer?

-- Je vous avoue, dit le mdecin, que j'y eusse regard  deux
fois.

-- Et vous, monsieur? demanda le questionneur  l'architecte.

-- Oh! moi, rpondit celui-ci, tant appel par une affaire trs
presse, je fusse parti tout de mme.

-- J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise
et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que
j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes
caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne
faut pas tenter Dieu.

-- N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mre se mlant  la
conversation, que nous ne courions risque d'tre arrts -- ces
messieurs le disent du moins -- que dans le cas o nous porterions
de largent du gouvernement?

-- Eh bien, c'est justement cela, reprit lhorloger en regardant
avec inquitude tout autour de lui: nous en avons l!

La mre plit lgrement en regardant son fils: avant de craindre
pour elle, toute mre craint pour son enfant.

-- Comment! nous en transportons? reprirent en mme temps, et
d'une voix mue  des degrs diffrents, le mdecin et
l'architecte; tes-vous bien sr de ce que vous dites?

-- Parfaitement sr, monsieur.

-- Alors, vous auriez d nous le dire plus tt, ou, nous le disant
maintenant, vous deviez nous le dire tout bas.

-- Mais, rpta le mdecin, monsieur n'est peut-tre pas bien
certain de ce qu'il dit?

-- Ou monsieur s'amuse peut-tre? ajouta larchitecte.

-- Dieu m'en garde!

-- Les Genevois aiment fort  rire, reprit le mdecin.

-- Monsieur, dit le Genevois fort bless que l'on pt penser qu'il
aimt  rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi.

-- Quoi?

-- L'argent.

-- Et y en a-t-il beaucoup?

-- J'ai vu passer bon nombre de sacs.

-- Mais d'o vient cet argent-l?

-- Il vient du trsor des ours de Berne. Vous n'tes pas sans
savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu' cinquante
et mme soixante mille livres de rente.

Le mdecin clata de rire.

-- Dcidment, dit-il, monsieur nous fait peur.

-- Messieurs, dit lhorloger, je vous donne ma parole d'honneur...

-- En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en
voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure.

-- Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous
consultons.

-- Sur quoi?

-- Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici.

-- Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur.

-- Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin,
cela ne se refuse pas.

Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinqurent
avec lui.

Au moment o il allait porter le verre  sa bouche, le mdecin lui
arrta le bras.

-- Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai?

-- Quoi?

-- Ce que nous dit monsieur.

Et il montra le Genevois.

-- Monsieur Fraud?

-- Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Fraud.

-- Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois
en s'inclinant, Fraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n
6,  Genve.

-- Messieurs, dit le conducteur, en voiture!

-- Mais vous ne nous rpondez pas.

-- Que diable voulez-vous que je vous rponde? vous ne me demandez
rien.

-- Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez
dans votre diligence une somme considrable appartenant au
gouvernement franais?

-- Bavard! dit le conducteur  l'horloger; c'est vous qui avez dit
cela?

-- Dame, mon cher monsieur...

-- Allons, messieurs, en voiture.

-- Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir...

-- Quoi? si j'ai de largent au gouvernement? Oui, j'en ai;
maintenant, si nous sommes arrts, ne soufflez pas un mot, et
tout se passera  merveille.

-- Vous tes sr?

-- Laissez-moi arranger laffaire avec ces messieurs.

-- Que ferez-vous si l'on nous arrte? demanda le mdecin 
l'architecte.

-- Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur.

-- C'est ce que vous avez de mieux  faire, reprit celui-ci.

-- Alors, je me tiendrai tranquille, dit larchitecte.

-- Et moi aussi, dit l'horloger.

-- Allons, messieurs, en voiture, dpchons-nous.

L'enfant avait cout toute cette conversation le sourcil
contract, les dents serres.

-- Eh bien, moi, dit-il  sa mre, si nous sommes arrts, je sais
bien ce que je ferai.
-- Et que feras-tu? demanda celle-ci.

-- Tu verras.

-- Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger.

-- Je dis que vous tes tous des poltrons, rpondit l'enfant sans
hsiter.

-- Eh bien, douard! fit la mre, qu'est-ce que cela?

-- Je voudrais qu'on arrtt la diligence, moi, dit lenfant,
l'oeil tincelant de volont.

-- Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence,
s'cria pour la dernire fois le conducteur.

-- Conducteur, dit le mdecin, je prsume que vous n'avez pas
d'armes.

-- Si fait, j'ai des pistolets.

-- Malheureux!

Le conducteur se pencha  son oreille, et, tout bas:

-- Soyez tranquille, docteur; ils ne sont chargs qu' poudre.

--  la bonne heure.

Et il ferma la portire de l'intrieur.

-- Allons, postillon, en route!

Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde
machine s'branlait, il referma la portire du coup.

-- Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mre.

-- Merci, madame de Montrevel, rpondit le conducteur, j'ai
affaire sur l'impriale.

Puis, en passant devant l'ouverture du carreau:

-- Prenez garde, dit-il, que M. douard ne touche aux pistolets
qui sont dans la poche, il pourrait se blesser.

-- Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que
des pistolets: j'en ai de plus beaux que les vtres, allez, que
mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman?

-- N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, douard, ne
touche  rien.

-- Oh! sois tranquille, petite mre.

Seulement, il rpta  demi-voix:

-- C'est gal, si les compagnons de Jhu nous arrtent, je sais
bien ce que je ferai, moi.

La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris.
Il faisait une de ces belles journes dhiver qui font comprendre,
 ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas,
mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre-
vingts ans, dans ses longues annes a des nuits de dix  douze
heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrge encore la
brivet de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les
arbres, qui ont une vie millnaire, ont des sommeils de cinq mois,
qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour
eux. Les potes chantent, dans leurs vers envieux, limmortalit
de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque
printemps; les potes se trompent: la nature ne meurt pas chaque
automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque
printemps, elle se rveille. Le jour o notre globe mourra
rellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace
ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans
arbres, sans fleurs, sans verdure, sans potes.

Or, par cette belle journe du 23 fvrier 1800, la nature endormie
semblait rver du printemps; un soleil brillant, presque joyeux,
faisait tinceler, sur l'herbe du double foss qui accompagnait la
route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui
fondent aux doigts des enfants et qui rjouissent loeil du
laboureur lorsqu'elles tremblent  la pointe de ses bls, sortant
bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence,
pour donner passage  ce prcoce sourire de Dieu, et l'on disait
au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur
que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou
dans les vagues tumultueuses de l'Ocan.

Tout  coup, et aprs avoir roul une heure  peu prs depuis
Chtillon, en arrivant  un coude de la rivire, la voiture
s'arrta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers
s'avanaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un
d'eux, qui marchait  deux ou  trois pas en avant des autres,
avait fait de la main, au postillon, signe de sarrter.

Le postillon avait obi.
-- Oh! maman, dit le petit douard qui, debout malgr les
recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture
de la vitre baisse; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi
donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en
carnaval.

Madame de Montrevel rvait; une femme rve toujours un peu: jeune,
 l'avenir; vieille, au pass.

Elle sortit de sa rverie, avana  son tour la tte hors de la
diligence, et poussa un cri.

douard se retourna vivement.

-- Qu'as-tu donc, mre! lui demanda-t-il.

Madame de Montrevel, plissant, le prit dans ses bras sans lui
rpondre.

On entendait des cris de terreur dans lintrieur de la diligence.

-- Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit douard en se
dbattant dans la chane passe  son cou par le bras de sa mre.

-- Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des
hommes masqus en passant sa tte dans le coup, que nous avons un
compte  rgler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en
rien MM. les voyageurs; dites donc  madame votre mre de vouloir
bien agrer lhommage de nos respects, et de ne pas faire plus
d'attention  nous que si nous n'tions pas l.

Puis, passant  lintrieur:

-- Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre
bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes
pas venus pour faire tourner son lait.

Puis au conducteur:

-- Allons! pre Jrme, nous avons une centaine de mille francs
sur limpriale et dans les coffres, n'est-ce pas?

-- Messieurs, je vous assure...

-- L'argent est au gouvernement, il appartient au trsor des ours
de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en
argent; l'argent est sur la voiture, lor dans le coffre du coup;
est-ce cela, et sommes-nous bien renseigns?

 ces mots _dans le coffre du coup_, madame de Montrevel poussa
un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact
immdiat avec ces hommes qui, malgr leur politesse, lui
inspiraient une profonde terreur.

-- Mais qu'as-tu donc, mre? qu'as-tu donc? demandait lenfant
avec impatience.

-- Tais-toi, douard, tais-toi.

-- Pourquoi me taire?

-- Ne comprends-tu pas?

-- Non.

-- La diligence est arrte.
-- Pourquoi? mais dis donc pourquoi?... Ah! mre, je comprends.

-- Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas.

-- Ces messieurs, ce sont des voleurs.

-- Garde-toi bien de dire cela.

-- Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voil qui prennent
l'argent du conducteur.

En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les
sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus limpriale.

-- Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs.

Puis, baissant la voix:

-- Ce sont des _compagnons de Jhu._

-- Ah! dit lenfant, ce sont donc ceux-l qui ont assassin mon
ami sir John?

Et lenfant devint trs ple  son tour, et sa respiration
commena de siffler entre ses dents serres.

En ce moment, un des hommes masqus ouvrit la portire du coup,
et, avec la plus exquise politesse:

-- Madame la comtesse, dit-il,  notre grand regret, nous sommes
forcs de vous dranger; mais nous avons, ou plutt le conducteur
a affaire dans le coffre de son coup; soyez donc assez bonne pour
mettre un instant pied  terre; Jrme fera la chose aussi vite
que possible.

Puis, avec un accent de gaiet qui n'tait jamais compltement
absent de cette voix rieuse:

-- N'est-ce pas, Jrme? dit-il.

Jrme rpondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de
son interlocuteur.

Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et
son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en
obissant  linvitation, avait fait passer douard derrire elle.

Cet instant avait suffi  lenfant pour s'emparer des pistolets du
conducteur.

Le jeune homme  la voix rieuse aida, avec les plus grands gards,
madame de Montrevel  descendre, fit signe  un de ses compagnons
de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture.

Mais, en ce moment, une double dtonation se fit entendre; douard
venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jhu,
qui disparut dans un nuage de fume.

Madame de Montrevel jeta un cri et s'vanouit.

Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, rpondirent au
cri maternel.

Dans lintrieur, ce fut un cri d'angoisse; on tait bien convenu
de n'opposer aucune rsistance, et voil que quelqu'un rsistait.

Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise;
c'tait la premire fois qu'arrivait pareille chose.

Ils se prcipitrent vers leur camarade, qu'ils croyaient
pulvris.

Ils le trouvrent debout, sain et sauf, et riant aux clats,
tandis que le conducteur, les mains jointes, s'criait:

-- Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur,
je vous proteste qu'ils taient chargs  poudre seulement.

-- Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils taient
chargs  poudre seulement: mais la bonne intention y tait...
n'est-ce pas, mon petit douard?

Puis, se retournant vers ses compagnons:

-- Avouez, messieurs, dit-il, que voil un charmant enfant, qui
est bien le fils de son pre, et le frre de son frre; bravo,
douard, tu seras un homme un jour!

Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgr lui
sur les deux joues.

douard se dbattait comme un dmon, trouvant sans doute qu'il
tait humiliant d'tre embrass par un homme sur lequel il venait
de tirer deux coups de pistolet.

Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emport la
mre d'douard  quelques pas de la diligence, et lavait couche
sur un manteau au bord d'un foss.

Celui qui venait d'embrasser douard avec tant d'affection et de
persistance la chercha un instant des yeux, et lapercevant:

-- Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas 
elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet tat,
messieurs; conducteur, chargez-vous de M. douard.

Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant  l'un de ses
compagnons:

-- Voyons, toi, lhomme aux prcautions, dit-il, est-ce que tu
n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau
de mlisse?

-- Tiens, rpondit celui auquel il s'adressait.

Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais.

-- L! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de
la bande, termine sans moi avec matre Jrme; moi, je me charge
de porter secours  madame de Montrevel.

Il tait temps, en effet; l'vanouissement de madame de Montrevel
prenait peu  peu le caractre d'une attaque de nerfs: des
mouvements saccads agitaient tout son corps, et des cris sourds
s'chappaient de sa poitrine.

Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels.

Madame de Montrevel rouvrit des yeux effars, et tout en appelant:
douard! douard! d'un geste involontaire, elle fit tomber le
masque de celui qui lui portait secours.

Le visage du jeune homme se trouva  dcouvert.

Le jeune homme, courtois et rieur -- nos lecteurs lont dj
reconnu --, c'tait Morgan.

Madame de Montrevel demeura stupfaite  laspect de ces beaux
yeux bleus, de ce front lev, de ces lvres gracieuses, de ces
dents blanches entrouvertes par un sourire.

Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil
homme et que rien de mal n'avait pu arriver  douard.

Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de
lvanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours 
une femme vanouie:

-- Oh! monsieur, dit-elle, que vous tes bon!

Et il y avait, dans ces paroles et dans lintonation avec laquelle
elles avaient t prononces, tout un monde de remerciements, non
seulement pour elle, mais pour son enfant.

Avec une coquetterie trange et qui tait tout entire dans son
caractre chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son
masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que
madame de Montrevel n'en gardt qu'un souvenir passager et confus,
Morgan rpondit par une salutation au compliment, laissa  sa
physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le
flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua
seulement alors les cordons de son masque.

Madame de Montrevel comprit cette dlicatesse du jeune homme.

-- Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et
dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'tes inconnu.

-- Alors, madame, dit Morgan, c'est  moi de vous remercier et de
vous dire,  mon tour, que vous tes bonne!

-- Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur
avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire
ne s'tait pass.

-- tes-vous tout  fait remise, madame, et avez-vous besoin
encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence
attendrait.

-- Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends grces et me
sens parfaitement bien.

Morgan prsenta son bras  madame de Montrevel, qui s'y appuya
pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la
diligence.

Le conducteur y avait dj introduit le petit douard.

Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait
dj fait la paix avec la mre, voulut la faire avec le fils.

-- Sans rancune, mon jeune hros, dit-il en lui tendant la main.

Mais lenfant reculait.

_--_ Je ne donne pas la main  un voleur de grande route, dit-il.

Madame de Montrevel fit un mouvement deffroi.

-- Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il
a des prjugs.

Et, saluant avec la plus grande courtoisie:

-- Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portire.

-- En route! cria le conducteur.

La voiture s'branla.

-- Oh! pardon, monsieur, s'cria madame de Montrevel, votre
flacon! votre flacon!

-- Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espre que vous soyez
assez bien remise pour n'en avoir plus besoin.

Mais lenfant, larrachant des mains de sa mre:

-- Maman ne reoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il.

Et il jeta le flacon par la portire.

-- Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses
compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien
de ne pas demander ma pauvre Amlie en mariage.

Puis,  ses camarade:

-- Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini?

-- Oui! rpondirent ceux-ci d'une seule voix.

-- Alors,  cheval et en route! Noublions pas que nous devons
tre ce soir  neuf heures  l'opra.

Et, sautant en selle, il s'lana le premier par-dessus le foss,
gagna le bord de la rivire, et, sans hsiter, s'engagea dans le
gu indiqu sur la carte de Cassini par le faux courrier.

Arriv sur lautre bord et tandis que les jeunes gens se
ralliaient:

-- Dis donc, demanda d'Assas  Morgan, est-ce que ton masque n'est
pas tomb?

-- Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage.

-- Hum! fit dAssas, mieux vaudrait que personne ne let vu.

Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent 
travers champs du ct de Chaource.


XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCH

En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin,  l'htel des
Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout tonne de trouver, au
lieu de Roland, un tranger qui lattendait.

Cet tranger s'approcha d'elle.

-- Vous tes la veuve du gnral de Montrevel, madame? lui
demanda-t-il

-- Oui, monsieur, rpondit madame de Montrevel assez tonne.

-- Et vous cherchez votre fils?

-- En effet, et je ne comprends pas, aprs la lettre quil m'a
crite...

-- L'homme propose et le premier consul dispose, rpondit en riant
l'tranger; le premier consul a dispos de votre fils pour
quelques jours et m'a envoy pour vous recevoir  sa place.

Madame de Montrevel s'inclina.

-- Et j'ai l'honneur de parler...? demanda-t-elle.

-- Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secrtaire,
rpondit l'tranger.

-- Vous remercierez pour moi le premier consul, rpliqua madame de
Montrevel, et vous aurez la bont de lui exprimer, je l'espre, le
profond regret que j'prouve de ne pouvoir le remercier moi-mme.

-- Mais rien ne vous sera plus facile, madame.

-- Comment cela?

-- Le premier consul m'a ordonn de vous conduire au Luxembourg.

-- Moi?

-- Vous et monsieur votre fils.

-- Oh! je vais voir le gnral Bonaparte, je vais voir le gnral
Bonaparte, s'cria l'enfant, quel bonheur!

Et il sauta de joie en battant des mains.

-- Eh bien, eh bien, douard! fit Madame de Montrevel.

Puis, se retournant vers Bourrienne:

-- Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes
du Jura.

Bourrienne tendit la main  l'enfant.

-- Je suis un ami de votre frre, lui dit-il; voulez-vous
m'embrasser?

-- Oh! bien volontiers, monsieur, rpondit douard, vous n'tes
pas un voleur, vous.

-- Mais non, je lespre, repartit en riant le secrtaire.

-- Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons t
arrts en route.

-- Comment, arrts?

-- Oui.

-- Par des voleurs?

--Pas prcisment.

-- Monsieur, demanda douard, est-ce que les gens qui prennent
l'argent des autres ne sont pas des voleurs?

-- En gnral, mon cher enfant, on les nomme ainsi.

-- L! tu vois, maman.

--Voyons, douard, tais-toi, je t'en prie.

Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit
clairement,  l'expression de son visage, que le sujet de la
conversation lui tait dsagrable; il n'insista point.

-- Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai reu lordre
de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai dj eu lhonneur de
vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend!

-- Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller douard.

-- Et ce temps-l, madame, combien durera-t-il?

-- Est-ce trop de vous demander une demi-heure?

-- Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la
demande fort raisonnable.

-- Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira.

-- Eh bien, madame, dit le secrtaire en s'inclinant, je fais une
course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre  vos ordres.

-- Je vous remercie, monsieur.

-- Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel.

-- Je ne vous ferai pas attendre.

Bourrienne partit.

Madame de Montrevel habilla d'abord douard puis s'habilla elle-
mme, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle tait
prte.

-- Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse
part au premier consul de votre ponctualit.

-- Et qu'aurais-je  craindre dans ce cas?

-- Qu'il ne vous retnt prs de lui pour donner des leons
d'exactitude  madame Bonaparte.

-- Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose
aux croles.

-- Mais vous tes crole aussi, madame,  ce que je crois.

-- Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son
mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier
consul pour la premire fois.

-- Partons! partons, mre! dit douard.

Le secrtaire s'effaa pour laisser passer madame de Montrevel.

Un quart d'heure aprs, on tait au Luxembourg.

Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, lappartement du rez-de-
chausse  droite; Josphine avait sa chambre et son boudoir au
premier tage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul
chez elle.

Elle tait prvenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle
lui ouvrit ses bras comme  une amie.

Madame de Montrevel s'tait arrte respectueusement  la porte.

-- Oh! venez donc! venez, madame dit Josphine; je ne vous connais
pas d'aujourd'hui, mais du jour o j'ai connu votre digne et
excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand
Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je
sais Roland prs de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver
malheur... Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser?

Madame de Montrevel tait confuse de tant de bont.

-- Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je
me rappelle parfaitement M. de la Clmencire, qui avait un si
beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir
entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous
vous tes marie bien jeune, madame?

--  quatorze ans.

-- Il faut cela pour que vous ayez un fils de lge de Roland;
mais asseyez-vous donc!

Elle donna l'exemple en faisant signe  madame de Montrevel de
s'asseoir  ses cts.

-- Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant douard,
c'est aussi votre fils?...

Elle poussa un soupir.

-- Dieu a t prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et
puisqu'il fait tout ce que vous pouvez dsirer, vous devriez bien
le prier de m'en envoyer un.

Elle appuya envieusement ses lvres, sur le front d'douard.

-- Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant
votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous et
conduite d'abord, s'il n'tait pas avec le ministre de la
police... Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un
assez mauvais moment; il est furieux!

-- Oh! s'cria madame de Montrevel presque effraye, s'il en tait
ainsi, j'aimerais mieux attendre.

-- Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne
sais ce qui est arriv: on arrte,  ce qu'il parat, les
diligences comme dans la fort Noire, au grand jour, en pleine
route. Fouch n'a qu' bien se tenir, si la chose se renouvelle.

Madame de Montrevel allait rpondre; mais, en ce moment, la porte
s'ouvrit, et un huissier paraissant:

-- Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il.

-- Allez, allez, dit Josphine; le temps est si prcieux pour
Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui
n'avait rien  faire. Il n'aime pas  attendre.

Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils.

-- Non, dit Josphine, laissez-moi ce bel enfant-l; nous vous
gardons  dner: Bonaparte le verra  six heures; d'ailleurs, s'il
a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis
sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser?

-- Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit
l'enfant.

-- Oui, trs belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du
premier consul.

Josphine sortit par une porte, emmenant lenfant, et madame de
Montrevel par lautre, suivant l'huissier.

Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage
ple et  l'oeil terne, qui la regarda avec une inquitude qui
semblait lui tre habituelle.

Elle se rangea vivement pour le laisser passer.

L'huissier vit le mouvement.

-- C'est le prfet de police, lui dit-il tout bas.

Madame de Montrevel le regarda s'loigner avec une certaine
curiosit; Fouch,  cette poque, tait dj fatalement clbre.

En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on
vit se dessiner sa tte dans l'entrebillement.

Il aperut madame de Montrevel.

-- Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez!

Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet.

-- Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-mme. Je
vous ai fait attendre, c'est bien contre mon dsir; j'tais en
train de laver la tte  Fouch. Vous savez que je suis trs
content de Roland, et que je compte en faire un gnral au premier
jour.  quelle heure tes-vous arrive?

--  l'instant mme, gnral.

-- D'o venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oubli.

-- De Bourg.

-- Par quelle route?

-- Par la route de Champagne!

-- Alors vous tiez  Chtillon quand...?

-- Hier matin,  neuf heures.

-- En ce cas, vous avez d entendre parler de l'arrestation d'une
diligence?

-- Gnral...

-- Oui, une diligence a t arrte  dix heures du matin, entre
Chtillon et Bar-sur-Seine.

-- Gnral, c'tait la ntre.

-- Comment, la vtre?

-- Oui.

-- Vous tiez dans la diligence qui a t arrte?

-- J'y tais.

-- Ah! je vais donc avoir des dtails prcis! Excusez-moi, vous
comprenez mon dsir d'tre renseign, n'est-ce pas? Dans un pays
civilis, qui a le gnral Bonaparte pour premier magistrat, on
n'arrte pas impunment une diligence sur une grande route, en
plein jour, ou alors...

-- Gnral, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont
arrt la diligence taient  cheval et masqus.

-- Combien taient-ils?

-- Quatre.

-- Combien y avait-il d'hommes dans la diligence?

-- Quatre, y compris le conducteur.

-- Et l'on ne s'est pas dfendu?

-- Non, gnral.

-- Le rapport de la police porte cependant que deux coups de
pistolet ont t tirs.

-- Oui, gnral; mais ces deux coups de pistolet...

-- Eh bien?

-- Ont t tirs par mon fils.

-- Votre fils! mais votre fils est en Vende.

-- Roland, oui; mais douard tait avec moi.

-- douard! qu'est-ce qu'douard?

-- Le frre de Roland.

-- Il m'en a parl; mais c'est un enfant!

-- Il n'a pas encore douze ans, gnral.

-- Et c'est lui qui a tir les deux coups de pistolet?

-- Oui, gnral.

-- Pourquoi ne me l'avez-vous pas amen?

-- Il est avec moi.

-- O cela?

-- Je l'ai laiss chez madame Bonaparte.

Bonaparte sonna, un huissier parut.

-- Dites  Josphine de venir avec l'enfant.

Puis, se promenant dans son cabinet:

-- Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne
l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a t bless?

-- Il n'y avait pas de balles dans les pistolets.

-- Comment, il n'y avait pas de balles?

-- Non: c'taient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la
prcaution de ne les charger qu' poudre.

-- C'est bien, on saura son nom.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant
lenfant par la main.

-- Viens ici, dit Bonaparte  l'enfant.

douard s'approcha sans hsitation et fit le salut militaire.

-- C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs?

-- Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant.

-- Certainement que ce sont des voleurs; je voudrais bien qu'on me
dit le contraire! Enfin, c'est donc toi qui tires des coups de
pistolet aux voleurs, quand les hommes ont peur?

-- Oui, c'est moi, gnral; mais, par malheur, ce poltron de
conducteur n'avait charg ses pistolets qu' poudre; sans cela, je
tuais leur chef.

-- Tu n'as donc pas eu peur, toi?

-- Moi? non, dit l'enfant; je n'ai jamais peur.

-- Vous devriez vous appeler Cornlie, madame, fit Bonaparte en se
retournant vers madame de Montrevel, appuye au bras de Josphine.

Puis,  l'enfant:

-- C'est bien, dit-il en l'embrassant, on aura soin de toi; que
veux-tu tre?

-- Soldat d'abord.

-- Comment, d'abord?

-- Oui; et puis plus tard colonel comme mon frre et gnral comme
mon pre.

-- Ce ne sera pas de ma faute, si tu ne l'es pas, dit le premier
consul.

-- Ni la mienne, rpliqua l'enfant.

--douard! fit madame de Montrevel craintive.

-- N'allez-vous pas le gronder pour avoir bien rpondu?

Il prit l'enfant, l'amena  la hauteur de son visage et
l'embrassa.

-- Vous dnez avec nous, dit-il, et, ce soir, Bourrienne, qui a
t vous chercher  l'htel, vous installera rue de la Victoire;
vous resterez l jusqu'au retour de Roland, qui vous cherchera un
logement  sa guise. douard entrera au Prytane, et je marie
votre fille.

-- Gnral!

-- C'est convenu avec Roland.

Puis, se tournant vers Josphine:

-- Emmne madame de Montrevel, et tche qu'elle ne s'ennuie pas
trop. Madame de Montrevel, si _votre amie -- _Bonaparte appuya sur
ce mot -- veut entrer chez une marchande de modes, empchez-la;
elle ne doit pas manquer de chapeaux: elle en a achet trente-huit
le mois dernier.

Et, donnant un petit soufflet d'amiti  douard, il congdia les
deux femmes du geste.


XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO

Nous avons dit qu'au moment mme o Morgan et ses trois compagnons
arrtaient la diligence de Genve, entre Bar-sur-Seine et
Chtillon, Roland entrait  Nantes.

Si nous voulons savoir le rsultat de sa mission, nous devons, non
pas le suivre pas  pas, au milieu des ttonnements dont l'abb
Bernier enveloppait ses dsirs ambitieux, mais le prendre au bourg
de Muzillac, situ entre Ambon et le Guernic,  deux lieues au-
dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine.

L, nous sommes en plein Morbihan, c'est--dire  lendroit o la
Chouannerie a pris naissance; c'est prs de Laval, sur la closerie
des Poiriers, que sont ns de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyn,
les quatre frres Chouans. Un de leurs aeux, bcheron
misanthrope, paysan morose, se tenait loign des autres paysans
comme le chat-huant se tient loign des autres oiseaux: de l,
par corruption, le nom de _Chouan._

Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la
Loire, on disait les _Chouans _pour dire les Bretons, comme, sur
la rive gauche, on disait les _brigands_ pour dire les Vendens.

Ce n'est pas  nous de raconter la mort, la destruction de cette
hroque famille, de suivre sur lchafaud les deux soeurs et un
frre, sur les champs de bataille, o ils se couchent blesss ou
morts, Jean et Ren, martyrs de leur foi. Depuis les excutions de
Perrine, de Ren et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des
annes se sont coules, et le supplice des soeurs et les exploits
des frres sont passs  l'tat de lgende.

C'est  leurs successeurs que nous avons affaire.

Il est vrai que ces gars sont fidles aux traditions: tels on les
a vus combattre aux cts de la Rourie, de Bois-Hardy et de
Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux cts de Bourmont,
de Frott et de Georges Cadoudal; c'est toujours le mme courage
et le mme dvouement; ce sont toujours les soldats chrtiens et
les royalistes exalts; leur aspect est toujours le mme, rude et
sauvage; leurs armes sont toujours les mmes, le fusil ou le
simple bton que, dans le pays, on appelle une _ferte_; c'est
toujours le mme costume, c'est--dire le bonnet de laine brune ou
le chapeau  larges bords, ayant peine  couvrir les longs cheveux
plats qui coulent en dsordre sur leurs paules; ce sont encore
les vieux _Aulerci Cenomani, _comme au temps de Csar, _promisso
capilto; _ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont
Martial a dit:

_Tam taxa est_...

_Quam veteres braccae Britonis pauperis_.

Pour se protger contre la pluie et le froid, ils portent la
casaque de peau de chvre garnie de longs poils; et, pour signe de
ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet,
ceux-l un tueur, le tueur de Jsus, marque distincte d'une
confrrie qui s'astreignait chaque jour  une prire commune.

Tels sont les hommes qui,  lheure o nous traversons la limite
qui spare la Loire-Infrieure du Morbihan, sont parpills de la
Roche-Bernard  Vannes, et de Quertemberg  Billers, enveloppant,
par consquent, le bourg de Muzillac.

Seulement, il faut l'oeil de laigle qui plane du haut des airs,
ou du chat-huant qui voit dans les tnbres, pour les distinguer
au milieu des gents, des bruyres et des buissons o ils sont
tapis.

Passons au milieu de ce rseau de sentinelles invisibles, et,
aprs avoir travers  gu deux ruisseaux affluents du fleuve sans
nom qui vient se jeter  la mer prs de Billiers, entre Arzal et
Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est
sombre et calme; une seule lumire brille  travers les fentes des
volets d'une maison ou plutt d'une chaumire que rien,
d'ailleurs, ne distingue des autres.

C'est la quatrime  droite, en entrant.

Approchons notre oeil d'une des fentres de ce volet, et
regardons.

Nous voyons un homme vtu du costume des riches paysans du
Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le
collet et les boutonnires de son habit et les extrmits de son
chapeau.

Le reste de son costume se complte d'un pantalon de peau et de
bottes  retroussis.

Sur une chaise son sabre est jet.

Une paire de pistolets est  la porte de sa main.

Dans la chemine, les canons de deux ou trois carabines refltent
un feu ardent.

Il est assis devant une table; une lampe claire des papiers qu'il
lit avec la plus grande attention, et claire en mme temps son
visage.

Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis
d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son
expression doit tre franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds
l'encadrent, de grands yeux bleus laniment; la tte a cette forme
particulire aux ttes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en
croit le systme de Gall, au dveloppement exagr des organes de
l'enttement.

Aussi, cet homme a-t-il deux noms:

Son nom familier, le nom sous lequel le dsignent ses soldats: la
_tte ronde_.

Puis son nom vritable, celui qu'il a reu de ses dignes et braves
parents, Georges Cadudal, ou plutt Georges Cadoudal, la tradition
ayant chang l'orthographe de ce nom devenu historique.

Georges tait le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerlano,
dans la paroisse de Brech. La lgende veut que ce cultivateur ait
t en mme temps meunier. Il venait, au collge de Vannes -- dont
Brech n'est distant que de quelques lieues --, de recevoir une
bonne et solide ducation, lorsque les premiers appels de
l'insurrection royaliste clatrent dans la Vende: Cadoudal les
entendit, runit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de
plaisir, traversa la Loire  leur tte, et vint offrir ses
services  Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir  l'oeuvre
avant de l'attacher  lui: c'est ce que demandait Georges. On
n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'arme
vendenne; ds le lendemain, il y eut combat; Georges se mit  la
besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les
bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empcher
de dire tout haut  Bonchamp, qui tait prs de lui:

-- Si un boulet de canon n'emporte pas cette _grosse tte ronde,
_elle ira loin, je vous le prdis.

Le nom en resta  Cadoudal.

C'tait ainsi que, cinq sicles auparavant, les sires de
Malestroit, de Penhot, de Beaumanoir et de Rochefort dsignaient
le grand conntable dont les femmes de la Bretagne filrent la
ranon.

Voil la grosse tte ronde, disaient-ils: nous allons changer de
bons coups d'pe avec les Anglais.

Par malheur, ce n'tait plus Bretons contre Anglais que l'on
changeait les coups d'pe;  cette heure: c'tait Franais
contre Franais.

Georges resta en Vende jusqu' la droute de Savenay.

L'arme vendenne tout entire demeura sur le champ de bataille,
ou s'vanouit comme une fume.

Georges avait, pendant prs de trois ans, fait des prodiges de
courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans
le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi.

Celui-l sera  son tour aide de camp, ou plutt son compagnon de
guerre; il ne le quittera plus, et, en change de la rude campagne
qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre
celui de Tiffauges. Nous lavons vu, au bal des victimes, charg
d'une mission pour Morgan.

Rentr sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y
fomente ds lors linsurrection; les boulets ont respect la
grosse tte ronde, et la grosse tte ronde, justifiant la
prophtie de Stofflet, succdant aux La Rochejacquelein, aux
d'Elbe, aux Bonchamp, aux Lescure,  Stofflet lui-mme, est
devenu leur rival en gloire et leur suprieur en puissance; car il
en tait arriv -- chose qui donnera la mesure de sa force -- 
lutter  peu prs seul contre le gouvernement de Bonaparte, nomm
premier consul depuis trois mois.

Les deux chefs rests fidles, avec lui,  la dynastie
bourbonienne taient Frott et Bourmont.

 lheure o nous sommes arrivs, c'est--dire au 26 janvier 1800,
Cadoudal commande  trois ou quatre mille hommes avec lesquels il
s'apprte  bloquer dans Vannes le gnral Hatry.

Tout le temps qu'il a attendu la rponse du premier consul  la
lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilits; mais, depuis
deux jours, Tiffauges est arriv et la lui a remise.

Elle est dj expdie pour l'Angleterre, d'o elle passera 
Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux
conditions dictes par Louis XVIII, Cadoudal, gnral en chef de
Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte,
dt-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au
reste,  Pouanc, o se tiennent les confrences entre Chtillon,
d'Autichamp, l'abb Bernier et le gnral Hdouville.

Il rflchit,  cette heure, ce dernier survivant des grands
lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient
d'apprendre sont, en effet, matire  rflexion.

Le gnral Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le
sauveur de la Hollande, vient d'tre nomm gnral en chef des
armes rpublicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est
arriv  Nantes; il doit,  tout prix, craser Cadoudal et ses
Chouans.

 tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au
nouveau gnral en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien 
attendre de l'intimidation.

Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le
cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficult au milieu
des patrouilles chelonnes sur la route de la Roche-Bernard, et,
sans difficult, il est entr dans le bourg de Muzillac.

Il s'arrte devant la porte de la chaumire o est Georges. Celui-
ci lve la tte, coute, et,  tout hasard, met la main sur ses
pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire  un
ami.

Le cavalier met pied  terre, s'engage dans lalle, et ouvre la
porte de la chambre o se trouve Georges.

-- Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'o viens-tu?

-- De Pouanc, gnral!

-- Quelles nouvelles?

-- Une lettre de Tiffauges.

-- Donne.

Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la
lut.

-- Ah! fit-il.

Et il la relut une seconde fois.

-- As-tu vu celui dont il m'annonce larrive? demanda Cadoudal.

-- Oui, gnral, rpondit le courrier.
-- Quel homme est-ce?

-- Un beau jeune homme de vingt-six  vingt-sept ans.

-- Son air?

-- Dtermin!

-- C'est bien cela; quand arrive-t-il?

-- Probablement cette nuit.

-- L'as-tu recommand tout le long de la route?

-- Oui; il passera librement.

-- Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal:
il est sauvegard par Morgan.

-- C'est convenu, gnral.

-- As-tu autre chose  me dire?

-- Lavant-garde des rpublicains est  la Roche-Bernard.

-- Combien d'hommes?

-- Un millier d'hommes  peu prs; ils ont avec eux une guillotine
et le commissaire du pouvoir excutif Millire.

-- Tu en es sr?

-- Je les ai rencontrs en route; le commissaire tait  cheval
prs du colonel, je lai parfaitement reconnu. Il a fait excuter
mon frre, et j'ai jur qu'il ne mourrait que de ma main.

-- Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment?

--  la premire occasion.

-- Peut-tre ne se fera-t-elle point attendre.

En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue.

-- Ah! dit Coeur-de-Roi, voil probablement celui que vous
attendez.

-- Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du ct de
Vannes.

En effet, le bruit tant devenu plus distinct, on put reconnatre
que Cadoudal avait raison.

Comme le premier, le second cavalier s'arrta devant la porte;
comme le premier, il mit pied  terre; comme le premier il entra.

Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgr le large
manteau dont il tait envelopp.

-- C'est toi, Bndicit, dit-il.

-- Oui, mon gnral.

-- D'o viens-tu?
-- De Vapues, o vous m'aviez envoy pour surveiller les bleus.

-- Eh bien que font-ils les bleus?

-- Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et,
pour se procurer des vivres, le gnral Harty a le projet
d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le gnral
commandera en personne lexpdition, et pour qu'elle se fasse plus
lestement, la colonne sera de cent hommes seulement.

-- Es-tu fatigu, Bndicit?

-- Jamais, gnral.

-- Et ton cheval?

-- Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq
lieues du mme train sans crever.

-- Donne-lui deux heures de repos, double ration davoine, et
quil en fasse dix.

--  ces conditions, il les fera.

-- Dans deux heures, tu partiras; tu seras  Grandchamp au point
du jour; tu donneras en mon nom lordre d'vacuer le village: je
me charge du gnral Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu
as  me dire?

-- Non, j'ai  vous apprendre une nouvelle.

-- Laquelle?
-- C'est que Vannes a un nouvel vque.

-- Ah! lon nous rend donc nos vques?

-- Il parat; mais, s'ils sont tous comme celui-l, ils peuvent
bien les garder.

-- Et quel est celui-l?

-- Audrein!

-- Le rgicide?

-- Audrein le rengat.

-- Et quand arrive-t-il?

-- Cette nuit ou demain.

-- Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre
les mains de mes hommes!

Bndicit et Coeur-de-Roi firent entendre un clat de rire qui
compltait la pense de Georges.

-- Chut! fit Cadoudal.

Les trois hommes coutrent.

-- Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges.

On entendait le galop d'un cheval venant du ct de la Roche-
Bernard.

-- C'est lui, bien certainement, rpta Coeur-de-Roi.

-- Alors, mes amis, laissez-moi seul... Toi, Bndicit, 
Grandchamp le plus tt possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour
avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers 
expdier sur diffrentes routes.  propos, arrange-toi pour que
l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux  souper dans le village.

-- Pour combien de personnes, gnral?

-- Oh! pour deux personnes.

-- Vous sortez?

-- Non, je vais au-devant de celui qui arrive.

Deux ou trois gars avaient dj fait passer dans la cour les
chevaux des deux messagers.

Les messagers s'esquivrent  leur tour.

Georges arrivait  la porte de la rue, juste au moment o un
cavalier, arrtant son cheval et regardant de tous cts,
paraissait hsiter.

-- C'est ici, monsieur, dit Georges.

-- Qui est ici? demanda le cavalier.

-- Celui que vous cherchez.

-- Comment savez-vous quel est celui que je cherche?

-- Je prsume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse
tte ronde.

-- Justement.

-- Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je
suis celui que vous cherchez.

-- Ah! ah! fit le jeune homme tonn.

Et, mettant pied  terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un 
qui confier sa monture.

-- Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquitez
point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien
ne se perd en Bretagne, vous tes sur la terre de la loyaut.

Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou
de son cheval, comme il en avait reu l'invitation, et suivit
Cadoudal, qui marcha devant lui.

-- C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des
Chouans.

Et tous deux entrrent dans la chaumire dont une main invisible
venait de ranimer le feu.


XXXII -- BLANC ET BLEU

Roland entra, comme nous l'avons dit, derrire Georges, et, en
entrant, jeta autour de lui un regard d'insouciante curiosit.

Ce regard lui suffit pour voir qu'ils taient parfaitement seuls.

-- C'est ici votre quartier gnral? demanda Roland avec un
sourire et en approchant de la flamme le dessous de ses bottes.

-- Oui, colonel.

-- Il est singulirement gard.

Georges sourit  son tour.

-- Vous me demandez cela, dit-il, parce que, de la Roche-Bernard 
ici, vous avez trouv la route libre?

-- C'est--dire que je n'ai point rencontr une me.

-- Cela ne prouve aucunement que la route n'tait point garde.

--  moins qu'elle ne l'ait t par les chouettes et les chats-
huants qui semblaient voler d'arbre en arbre pour m'accompagner,
gnral... en ce cas-l, je retire ma proposition.

-- Justement, rpondit Cadoudal, ce sont ces chats-huants et ces
chouettes qui sont mes sentinelles, sentinelles qui ont de bons
yeux, puisque ces yeux ont sur ceux des hommes lavantage d'y voir
la nuit.
-- Il n'en est pas moins vrai que, par bonheur, je m'tais fait
renseigner  la Roche-Bernard; sans quoi, je n'eusse pas trouv un
chat pour me dire o je pourrais vous rencontrer.

--  quelque endroit de la route que vous eussiez demand  haute
voix: O trouverai-je Georges Cadoudal? une voix vous et
rpondu: Au bourg de Muzillac, la quatrime maison  droite.
Vous n'avez vu personne, colonel; seulement,  lheure qu'il est,
il y a quinze cents hommes,  peu prs, qui savent que le colonel
Roland, aide de camp du premier consul, est en confrence avec le
fils du meunier de Leguerno.

-- Mais, s'ils savent que je suis colonel au service de la
Rpublique et aide de camp du premier consul, comment m'ont-ils
laiss passer?

-- Parce qu'ils en avaient reu lordre.

-- Vous saviez donc que je venais?

-- Je savais non seulement que vous veniez, mais encore pourquoi
vous veniez.

Roland regarda fixement son interlocuteur.

-- Alors, il est inutile que je vous le dise! et vous me
rpondriez quand mme je garderais le silence?

-- Mais  peu prs.

-- Ah! pardieu! je serais curieux d'avoir la preuve de cette
supriorit de votre police sur la ntre.

-- Je m'offre de vous la donner, colonel.
-- J'coute, et cela avec d'autant plus de satisfaction, que je
serai tout entier  cet excellent feu, qui, lui aussi, semblait
m'attendre.

-- Vous ne croyez pas si bien dire, colonel, il n'y a pas jusqu'au
feu qui ne fasse de son mieux pour vous souhaiter la bienvenue.

-- Oui, mais, pas plus que vous, il ne me dit l'objet de ma
mission.

-- Votre mission, que vous me faites l'honneur d'tendre jusqu'
moi, colonel, tait primitivement pour l'abb Bernier tout seul.
Par malheur, l'abb Bernier, dans la lettre qu'il a fait passer 
son ami Martin Duboys, a un peu trop prsum de ses forces; il
offrait sa mdiation au premier consul.

-- Pardon, interrompit Roland, mais vous m'apprenez l une chose
que j'ignorais: c'est que l'abb Bernier et crit au gnral
Bonaparte.

-- Je dis qu'il a crit  son ami Martin Duboys, ce qui est bien
diffrent... Mes gens ont intercept sa lettre et me l'ont
apporte: je l'ai fait copier, et j'ai envoy la lettre qui, j'en
suis certain, est parvenue  bon port; votre visite au gnral
Hdouville en fait foi.

-- Vous savez que ce n'est plus le gnral qui commande  Nantes,
mais le gnral Brune.

-- Vous pouvez mme dire qui commande  la Roche-Bernard; car un
millier de soldats rpublicains ont fait leur entre dans cette
ville ce soir vers six heures, accompagns de la guillotine et du
citoyen commissaire gnral Thomas Millire. Ayant l'instrument,
il fallait le bourreau.

-- Vous dites donc, gnral, que j'tais venu pour labb Bernier?

-- Oui: labb Bernier avait offert sa mdiation; mais il a oubli
qu'aujourd'hui il y a deux Vendes, la Vende de la rive gauche et
la Vende de la rive droite; que, si l'on peut traiter avec
d'Autichamp, Chtillon et Suzannet  Pouanc, reste  traiter avec
Frott, Bourmont et Cadoudal... mais o cela? voil ce que
personne ne peut dire...

-- Que vous, gnral.

-- Alors, avec la chevalerie qui fait le fond de votre caractre,
vous vous tes charg de venir m'apporter le trait sign le 25.
L'abb Bernier, d'Autichamp, Chtillon et Suzannet vous ont sign
un laissez-passer, et vous voil.

-- Ma foi! gnral, je dois dire que vous tes parfaitement
renseign: le premier consul dsire la paix de tout coeur; il sait
qu'il a affaire en vous  un brave et loyal adversaire, et, ne
pouvant vous voir, attendu que vous ne viendrez probablement point
 Paris, il m'a dpch vers vous.

-- C'est--dire vers l'abb Bernier.

-- Gnral, peu vous importe, si je m'engage  faire ratifier par
le premier consul ce que nous aurons arrt entre nous. Quelles
sont vos conditions pour la paix?

-- Oh! elles sont bien simples, colonel: que le premier consul
rende le trne  Sa Majest Louis XVIII; qu'il devienne son
conntable, son lieutenant gnral, le chef de ses armes de terre
et de mer, et je deviens, moi, son premier soldat.

-- Le premier consul a dj rpondu  cette demande.

-- Et voil pourquoi je suis dcid  rpondre moi-mme  cette
rponse.

-- Quand?

-- Cette nuit mme, si l'occasion s'en prsente.

-- De quelle faon?

-- En reprenant les hostilits.

-- Mais vous savez que Chtillon, d'Autichamp et Suzannet ont
dpos les armes?

--Ils sont chefs des Vendens, et, au nom des Vendens, ils
peuvent faire tout ce qu'ils veulent; je suis chef des Chouans,
et, au nom des Chouans, je ferai ce qui me conviendra.

-- Alors, c'est une guerre d'extermination  laquelle vous
condamnez ce malheureux pays, gnral?

-- C'est un martyre auquel je convoque des chrtiens et des
royalistes.

-- Le gnral Brune est  Nantes avec les huit mille prisonniers
que les Anglais viennent de nous rendre, aprs leurs dfaites
d'Alkmaar et de Castricum.

-- C'est la dernire fois qu'ils auront eu cette chance; les bleus
nous ont donn cette mauvaise habitude de ne point faire de
prisonniers; quant au nombre de nos ennemis, nous ne nous en
soucions pas, c'est une affaire de dtail.

-- Si le gnral Brune et ses huit mille prisonniers, joints aux
vingt mille soldats qu'il reprend des mains du gnral Hdouville,
ne suffisent point, le premier consul est dcid  marcher contre
vous en personne, et avec cent mille hommes.

Cadoudal sourit.

-- Nous tcherons, dit-il, de lui prouver que nous sommes dignes
de le combattre.

-- Il incendiera vos villes.

-- Nous nous retirerons dans nos chaumires.

-- Il brlera vos chaumires.

-- Nous vivrons dans nos bois.

-- Vous rflchirez, gnral.

-- Faites-moi l'honneur de rester avec moi quarante-huit heures,
colonel, et vous verrez que mes rflexions sont faites.

-- J'ai bien envie d'accepter.

-- Seulement, colonel, ne me demandez pas plus que je ne puis vous
donner: le sommeil sous un toit de chaume ou dans un manteau, sous
les branches d'un chne; un de mes chevaux pour me suivre, un
sauf-conduit pour me quitter.

-- J'accepte.

-- Votre parole, colonel, de ne vous opposer en rien aux ordres
que je donnerai, de ne faire chouer en rien les surprises que je
tenterai.

-- Je suis trop curieux de vous voir faire pour cela; vous avez ma
parole, gnral.

-- Quelque chose qui se passe sous vos yeux.

-- Quelque chose qui se passe sous mes yeux; je renonce au rle
d'acteur pour m'enfermer dans celui de spectateur; je veux pouvoir
dire au premier consul

J'ai vu.

Cadoudal sourit.

-- Eh bien, vous verrez, dit-il.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux paysans apportrent une
table toute servie, o fumaient une soupe aux choux et un morceau
de lard; un norme pot de cidre qui venait d'tre tir  la pice,
dbordait et moussait entre deux verres.

Quelques galettes de sarrasin taient destines  faire le dessert
de ce modeste repas.

La table portait deux couverts.

-- Vous le voyez, monsieur de Montrevel, dit Cadoudal, mes gars
esprent que vous me ferez l'honneur de souper avec moi.

-- Et, sur ma foi, ils n'ont pas tort; je vous le demanderais si
vous ne m'invitiez pas, et je tcherais de vous en prendre de
force ma part, si vous me la refusiez.

-- Alors  table!

Le jeune colonel s'assit gaiement.

-- Pardon pour le repas que je vous offre, dit Cadoudal; je n'ai
point comme vos gnraux des indemnits de campagne, et ce ont mes
soldats qui me nourrissent. Qu'as-tu  nous donner avec cela,
Brise-Bleu?

-- Une fricasse de poulet, gnral.

-- Voil le menu de votre dner monsieur de Montrevel.

-- C'est un festin! Maintenant, je n'ai qu'une crainte, gnral.

-- Laquelle?

-- Cela ira trs bien, tant que nous mangerons; mais quand il
s'agira de boire?...

-- Vous n'aimez pas le cidre? Ah! diable, vous m'embarrassez. Du
cidre ou de l'eau, voil ma cave.

-- Ce n'est point cela:  la sant de qui boirons-nous?

-- N'est-ce que cela, monsieur? dit Cadoudal avec une suprme
dignit. Nous boirons  la sant de notre mre commune, la France;
nous la servons chacun avec un esprit diffrent, mais, je
l'espre, avec un mme coeur.  la France! monsieur, dit Cadoudal
en remplissant les deux verres.

--  la France! gnral, rpondit Roland en choquant son verre
contre celui de Georges.

Et toux deux se rassirent gaiement, et, la conscience en repos,
attaqurent la soupe, avec des apptits dont le plus g n'avait
pas trente ans.


XXXIII -- LA PEINE DU TALION

-- Maintenant, gnral, dit Roland lorsque le souper fut fini, et
que les deux jeunes gens, les coudes sur la table, allongs devant
un grand feu; commencrent d'prouver ce bien-tre, suite
ordinaire d'un repas dont l'apptit et la jeunesse ont t
l'assaisonnement; maintenant, vous m'avez promis de me faire voir
des choses que je puisse reporter au premier consul.

-- Et vous avez promis, vous, de ne pas vous y opposer?

-- Oui; mais je me rserve, si ce que vous me ferez voir heurtait
trop ma conscience, de me retirer.

-- On n'aura que la selle  jeter sur le dos de votre cheval,
colonel, ou, sur le dos du mien dans le cas o le vtre serait
trop fatigu, et vous tes libre.

-- Trs bien.

-- Justement, dit Cadoudal, les vnements vous servent; je suis
ici non seulement gnral, mais encore haut justicier, et il y a
longtemps que j'ai une justice  faire. Vous m'avez dit, colonel,
que le gnral Brune tait  Nantes: je le savais; vous m'avez dit
que son avant-garde tait  quatre lieues d'ici,  la Roche-
Bernard, je le savais encore; mais une chose que vous ne savez
peut-tre pas, c'est que cette avant-garde n'est pas commande par
un soldat comme vous et moi: elle est commande par le citoyen
Millire, commissaire du pouvoir excutif. Une autre chose, que
vous ignorez peut-tre, c'est que le citoyen Thomas Millire ne se
bat point comme nous, avec des canons, des fusils, des
baonnettes, des pistolets et des sabres, mais avec un instrument
invent par un de vos philanthropes rpublicains et qu'on appelle
la guillotine.
-- Il est impossible, monsieur, s'cria Roland, que, sous le
premier consul, on fasse cette sorte de guerre.

-- Ah! entendons-nous bien, colonel; je ne vous dis pas que c'est
le premier consul qui la fait, je vous dis qu'elle se fait en son
nom.

-- Et quel est le misrable qui abuse ainsi de l'autorit qui lui
est confie pour faire la guerre avec un tat-major de bourreaux?

-- Je vous l'ai dit, il s'appelle le citoyen Thomas Millire;
informez-vous, colonel, et, dans toute la Vende et dans toute la
Bretagne, il n'y aura qu'une seule voix sur cet homme. Depuis le
jour du premier soulvement venden et breton, c'est--dire depuis
six ans, ce Millire a t toujours et partout un des agents les
plus actifs de la Terreur; pour lui, la Terreur n'a point fini
avec Robespierre. Dnonant aux autorits suprieures ou se
faisant dnoncer  lui-mme les soldats bretons ou vendens, leurs
parents, leurs amis, leurs frres, leurs soeurs, leurs femmes,
leurs filles, jusqu'aux blesss, jusqu'aux mourants, il ordonnait
de tout fusiller, de tout guillotiner sans jugement.  Daumeray,
par exemple, il a laiss une trace de sang, qui n'est point encore
efface, qui ne s'effacera jamais; plus de quatre-vingts habitants
ont t gorgs sous ses yeux; des fils ont t frapps dans les
bras de leurs mres, qui jusqu'ici ont vainement, pour demander
vengeance, lev leurs bras sanglants au ciel. Les pacifications
successives de la Vende ou de la Bretagne n'ont point calm cette
soif de meurtre qui brle ses entrailles. En 1800, il est le mme
qu'en 1793. Eh bien, cet homme...

Roland regarda le gnral.

-- Cet homme, continua Georges avec le plus grand calme, voyant
que la socit ne le condamnait pas, je l'ai condamn, moi; cet
homme va mourir.

-- Comment! il va mourir,  la Roche-Bernard, au milieu des
rpublicains, malgr sa garde d'assassins, malgr son escorte de
bourreaux?

-- Son heure a sonn, il va mourir.

Cadoudal pronona ces paroles avec une telle solennit, que pas un
doute ne demeura dans lesprit de Roland, non seulement sur
larrt prononc, mais encore sur l'excution de cet arrt.

Il demeura pensif un instant.

-- Et vous vous croyez le droit de juger et de condamner cet
homme, tout coupable qu'il est?

-- Oui; car cet homme a jug et condamn, non pas des coupables,
mais des innocents.

-- Si je vous disais:  mon retour  Paris, je demanderai la mise
en accusation et le jugement de cet homme, n'auriez-vous pas foi
en ma parole?

-- J'aurais foi en votre parole; mais je vous dirais: une bte
enrage se sauve de sa cage, un meurtrier se sauve de sa prison;
les hommes sont des hommes sujets  lerreur. Ils ont parfois
condamn des innocents, ils peuvent pargner un coupable. Ma
justice est plus sre que la vtre, colonel, car cest la justice
de Dieu. Cet homme mourra.

-- Et de quel droit dites-vous que votre justice,  vous, homme
soumis  l'erreur comme les autres hommes, est la justice de Dieu?

-- Parce que j'ai mis Dieu de moiti dans mon jugement. Oh! ce
n'est pas d'hier qu'il est jug.

-- Comment cela?

-- Au milieu d'un orage o la foudre grondait sans interruption,
o l'clair brillait de minute en minute, j'ai lev les bras au
ciel et j'ai dit  Dieu: Mon Dieu! toi dont cet clair est le
regard, toi dont ce tonnerre est la voix, si cet homme doit
mourir, teins pendant dix minutes ton tonnerre et tes clairs; le
silence des airs et lobscurit du ciel seront ta rponse! et, ma
montre  la main, j'ai compt onze minutes sans clairs et sans
tonnerre... J'ai vu  la pointe du grand mont, par une tempte
terrible, une barque monte par un seul homme et qui menaait 
chaque instant d'tre submerge; une lame lenleva comme le
souffle d'un enfant enlve une plume, et la laissa retomber sur un
rocher. La barque vola en morceaux, lhomme se cramponna au
rocher; tout le monde s'cria: Cet homme est perdu! Son pre
tait l, ses deux frres taient l et ni frres ni pre
n'osaient lui porter secours. Je levai les bras au Seigneur et je
dis: Si Millire est condamn, mon Dieu, par vous comme par moi,
je sauverai cet homme, et sans autre secours que vous, je me
sauverai moi-mme. Je me dshabillai, je nouai le bout d'une
corde autour de mon bras, et je nageai jusqu'au rocher. On et dit
que la mer s'aplanissait sous ma poitrine; j'atteignis lhomme.
Son pre et ses frres tenaient l'autre bout de la corde. Il gagna
le rivage. Je pouvais y revenir comme lui, en fixant ma corde au
rocher. Je la jetai loin de moi, et me confiai  Dieu et aux
flots; les flots me portrent au rivage aussi doucement et aussi
srement que les eaux du Nil portrent le berceau de Mose vers la
fille de Pharaon. Une sentinelle ennemie tait place en avant du
village de Saint-Nolf; j'tais cach dans le bois de Grandchamp
avec cinquante hommes. Je sortis seul du bois en recommandant mon
me  Dieu et en disant: Seigneur, si vous avez dcid la mort de
Millire, cette sentinelle tirera sur moi et me manquera, et, moi,
je reviendrai vers les miens sans faire de mal  cette sentinelle,
car vous aurez t avec elle un instant. Je marchai au
rpublicain;  vingt pas, il fit feu sur moi et me manqua. Voici
le trou de la balle dans mon chapeau,  un pouce de ma tte; la
main de Dieu elle-mme a lev larme. C'est hier que la chose est
arrive. Je croyais Millire  Nantes. Ce soir, on est venu
m'annoncer que Millire et sa guillotine taient  la Roche-
Bernard. Alors j'ai dit: Dieu me l'amne, il va mourir!

Roland avait cout avec un certain respect la superstitieuse
narration du chef breton. Il ne s'tonnait point de trouver cette
croyance et cette posie dans l'homme habitu  vivre en face de
la mer sauvage, au milieu des dolmens de Karnac. Il comprit que
Millire tait vritablement condamn, et que Dieu, qui semblait
trois fois avoir approuv son jugement, pouvait seul le sauver.

Seulement, une dernire question lui restait  faire.

-- Comment le frapperez-vous? demanda-t-il.

-- Oh! dit Georges, je ne m'inquite point de cela; il sera
frapp.

Un des deux hommes qui avaient apport la table du souper entrait
en ce moment.

-- Brise-Bleu, lui dit Cadoudal, prviens Coeur-de-Roi que j'ai un
mot  lui dire.

Deux minutes aprs, le Breton tait en face de son gnral.

-- Coeur-de-Roi, lui demanda Cadoudal, n'est-ce pas toi qui m'as
dit que l'assassin Thomas Millire tait  la Roche-Bernard?

-- Je l'y ai vu entrer cte  cte avec le colonel rpublicain,
qui paraissait mme peu flatt du voisinage.

-- N'as-tu pas ajout qu'il tait suivi de sa guillotine?

-- Je vous ai dit que sa guillotine suivait entre deux canons, et
je crois que, si les canons avaient pu s'carter d'elle, ils
l'eussent laisse rouler toute seule.

-- Quelles sont les prcautions que prend Millire dans les villes
qu'il habite?

-- Il a autour de lui une garde spciale; il fait barricader les
rues qui conduisent  sa maison; il a toujours une paire de
pistolets  porte de sa main.

-- Malgr cette garde, malgr cette barricade, malgr ces
pistolets, te charges-tu d'arriver jusqu' lui?

-- Je m'en charge, gnral!

-- J'ai,  cause de ses crimes, condamn cet homme; il faut qu'il
meure!

-- Ah! s'cria Coeur-de-Roi, le jour de la justice est donc venu!

-- Te charges-tu d'excuter mon jugement, Coeur-de-Roi?

-- Je m'en charge, gnral.

-- Va, Coeur-de-Roi, prends le nombre d'hommes que tu voudras...
imagine le stratagme que tu voudras... mais parviens jusqu' lui
et frappe.

-- Si je meurs, gnral...

-- Sois tranquille, le cur de Leguerno dira assez de messes  ton
intention pour que ta pauvre me ne demeure pas en peine; mais tu
ne mourras pas, Coeur-de-Roi.

-- C'est bien, c'est bien, gnral! du moment o il y aura des
messes, on ne vous en demande pas davantage; j'ai mon plan.

-- Quand pars-tu?

-- Cette nuit.

-- Quand sera-t-il mort?

-- Demain.

-- Va, et que trois cents hommes soient prts  me suivre dans une
demi-heure.

Coeur-de-Roi sortit aussi simplement qu'il tait entr.

-- Vous voyez, dit Cadoudal, voil les hommes auxquels je
commande; votre premier consul est-il aussi bien servi que moi,
monsieur de Montrevel?

-- Par quelques-uns, oui.

-- Eh bien, moi, ce n'est point par quelques-uns, c'est par tous.

Bndicit entra et interrogea Georges du regard.

-- Oui, rpondit Georges, tout  la fois de la voix et de la tte.

Bndicit sortit.

-- Vous n'avez pas vu un homme en venant ici? dit Georges.

-- Pas un.

-- J'ai demand trois cents hommes dans une demi-heure, et, dans
une demi-heure, ils seront l; j'en eusse demand cinq cents,
mille, deux mille, qu'ils eussent t prts aussi promptement.

-- Mais, dit Roland, vous avez, comme nombre du moins, des limites
que vous ne pouvez franchir.

-- Voulez-vous connatre l'effectif de mes forces, c'est bien
simple: je ne vous le dirai pas moi-mme, vous ne me croiriez pas;
mais attendez, je vais vous le faire dire.

Il ouvrit la porte et appela:

-- Branche-d'or?

Deux secondes aprs, Branche-d'or parut.

-- C'est mon major gnral, dit en riant Cadoudal; il remplit prs
de moi les fonctions que le gnral Berthier remplit prs du
premier consul. Branche-d'or?

-- Mon gnral!

-- Combien d'hommes chelonns depuis la Roche-Bernard jusqu'ici,
c'est--dire sur la route suivie par monsieur pour me venir
trouver?

-- Six cents dans les landes d'Arzal, six cents dans les bruyres
de Marzan, trois cents  Paule, trois cents  Billiers.

-- Total dix-huit cents; combien entre Noyal et Muzillac?

-- Quatre cents.

-- Deux mille deux cents; combien d'ici  Vannes?

-- Cinquante  Theig, trois cents  la Trinit, six cents entre la
Trinit et Muzillac.

-- Trois mille deux cents; et d'Ambon  Leguerno?

-- Douze cents.

-- Quatre mille quatre cents; et dans le bourg mme, autour de
moi, dans les maisons, dans les jardins, dans les caves?

-- Cinq  six cents, gnral.

-- Merci, Bndicit.

Il fit un signe de tte, Bndicit sortit.

-- Vous le voyez, dit simplement Cadoudal, cinq mille hommes  peu
prs. Eh bien, avec ces cinq mille hommes, tous du pays, qui
connaissent chaque arbre, chaque pierre, chaque buisson, je puis
faire la guerre aux cent mille hommes que le premier consul menace
d'envoyer contre moi.

Roland sourit.

-- Oui, c'est fort, n'est-ce pas?

-- Je crois que vous vous vantez un peu, gnral, ou plutt que
vous vantez vos hommes.

-- Non; car j'ai pour auxiliaire toute la population; un de vos
gnraux ne peut pas faire un mouvement que je ne le sache; il ne
peut pas envoyer une ordonnance, que je ne la surprenne; il ne
peut pas trouver un refuge, que je ne l'y poursuive; la terre mme
est royaliste et chrtienne! elle parlerait  dfaut d'habitants
pour me dire: Les bleus sont passs ici; les gorgeurs sont
cachs l! Au reste vous allez en juger.

-- Comment?

-- Nous allons faire une expdition  six lieues d'ici. Quelle
heure est-il?

Les jeunes gens tirrent leurs montres tous deux  la fois.

-- Minuit moins un quart, dirent-ils.

-- Bon! fit Georges, nos montres marquent la mme heure, c'est bon
signe; peut-tre, un jour, nos coeurs seront-ils d'accord comme
nos montres.

-- Vous disiez, gnral?

-- Je disais qu'il tait minuit moins un quart, colonel, qu' six
heures, avant le jour, nous devions tre  sept lieues d'ici;
avez-vous besoin de repos?

-- Moi!

-- Oui, vous pouvez dormir une heure.

-- Merci; c'est inutile.

-- Alors, nous partirons quand vous voudrez.

-- Et vos hommes?

-- Oh! mes hommes sont prts.

-- O cela?

-- Partout.

-- Je voudrais les voir.

-- Vous les verrez.

-- Quand?

-- Quand cela vous sera agrable; oh! mes hommes sont des hommes
fort discrets, et ils ne se montrent que si je leur fais signe de
se montrer.

-- De sorte que, quand je dsirerai les voir...

-- Vous me le direz, je ferai un signe, et ils se montreront.

-- Partons, gnral!

-- Partons.

Les deux jeunes gens s'envelopprent de leurs manteaux et
sortirent.

 la porte, Roland se heurta  un petit groupe de cinq hommes.

Ces cinq hommes portaient luniforme rpublicain; lun deux avait
sur ses manches des galons de sergent.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.

-- Rien, rpondit Cadoudal en riant.

-- Mais, enfin, ces hommes, quels sont-ils?

-- Coeur-de-Roi et les siens, qui partent pour lexpdition que
vous savez.

-- Alors, ils comptent  laide de cet uniforme?...

-- Oh! vous allez tout savoir, colonel, je n'ai point de secret
pour vous.

Et, se tournant du ct du groupe:

-- Coeur-de-Roi! dit Cadoudal.

L'homme dont les manches taient ornes de deux galons se dtacha
du groupe et vint  Cadoudal.

-- Vous m'avez appel, gnral? demanda le faux sergent.

-- Je veux savoir ton plan.

-- Oh! gnral, il est bien simple.

-- Voyons, j'en jugerai.

-- Je passe ce papier dans la baguette de mon fusil...

Coeur-de-Roi montra une large enveloppe scelle d'un cachet rouge
qui, sans doute, avait renferm quelque ordre rpublicain surpris
par les Chouans.

-- Je me prsente aux factionnaires en disant: Ordonnance du
gnral de division! J'entre au premier poste, je demande qu'on
m'indique la maison du citoyen commissaire; on me lindique, je
remercie: il faut toujours tre poli; j'arrive  la maison, j'y
trouve un second factionnaire, je lui fais le mme conte qu'au
premier, je monte ou je descends chez le citoyen Millire, selon
qu'il demeure au grenier ou  la cave, j'entre sans difficult
aucune; vous comprenez: _Ordre du gnral de division_! je le
trouve dans son cabinet ou ailleurs, je lui prsente mon papier,
et, tandis qu'il le dcachette, je le tue avec ce poignard cach
dans ma manche.

-- Oui, mais toi et tes hommes?

-- Ah! ma foi,  la garde de Dieu! nous dfendons sa cause, c'est
 lui de s'inquiter de nous.

-- Eh bien, vous le voyez, colonel, dit Cadoudal, ce n'est pas
plus difficile que cela.  cheval, colonel! Bonne chance, Coeur-
de-Roi!

-- Lequel des deux chevaux dois-je prendre? demanda Roland.

-- Prenez au hasard: ils sont aussi bons lun que lautre, et
chacun a dans ses fontes une excellente paire de pistolets de
fabrique anglaise.

-- Tout chargs?

-- Et bien chargs, colonel; c'est une besogne pour laquelle je ne
me fie  personne.

-- Alors  cheval.

Les deux jeunes gens se mirent en selle, et prirent la route qui
conduisait  Vannes, Cadoudal servant de guide  Roland, et
Branche-d'or, le major gnral de larme, comme lavait appel
Georges, marchant une vingtaine de pas en arrire.

Arriv  l'extrmit du village, Roland plongea son regard sur la
route qui s'tend sur une ligne presque tire au cordeau de
Muzillac  la Trinit.

La route, entirement dcouverte, paraissait parfaitement
solitaire.

On fit ainsi une demi-lieue  peu prs.

Au bout de cette demi-lieue:

-- Mais o diable sont donc vos hommes? demanda Roland.

--  notre droite,  notre gauche, devant nous, derrire nous.

-- Ah la bonne plaisanterie! fit Roland.

-- Ce n'est point une plaisanterie, colonel; croyez-vous que je
suis assez imprudent pour me hasarder ainsi sans claireurs?

-- Vous m'avez dit, je crois, que, si je dsirais voir vos hommes,
je n'avais qu' vous le dire.

-- Je vous l'ai dit.

-- Eh bien, je dsire les voir.

-- En totalit ou en partie?

-- Combien avez-vous dit que vous en emmeniez avec vous?

-- Trois cents.

-- Eh bien, je dsire en voir cent cinquante.

-- Halte! fit Cadoudal.

Et, rapprochant ses deux mains de sa bouche, il fit entendre un
houhoulement de chat-huant, suivi d'un cri de chouette; seulement,
il jeta le houhoulement  droite, et le cri de chouette  gauche.

Presque instantanment, aux deux cts de la route, on vit
s'agiter des formes humaines, lesquelles, franchissant le foss
qui sparait le chemin du taillis, vinrent se ranger aux deux
cts des chevaux.

-- Qui commande  droite? demanda Cadoudal.

-- Moi, Moustache, rpondit un paysan s'approchant.

-- Qui commande,  gauche? rpta le gnral.

-- Moi, Chante-en-hiver, rpondit un paysan s'approchant.

-- Combien d'hommes avec toi, Moustache?

-- Cent.

-- Combien d'hommes avec toi, Chante-en-hiver?

-- Cinquante.

-- En tout cent cinquante, alors? demanda Georges.

-- Oui, rpondirent les deux chefs bretons.

-- Est-ce votre compte, colonel? demanda Cadoudal en riant.

-- Vous tes un magicien, gnral.

-- Eh! non, je suis un pauvre paysan comme eux; seulement, je
commande une troupe o chaque cerveau se rend compte de ce qu'il
fait, o chaque coeur bat pour les deux grands principes de ce
monde: la religion et la royaut.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- Qui commande l'avant-garde? demanda Cadoudal.

-- Fend-l'air, rpondirent les deux Chouans.

-- Et l'arrire-garde?

-- La Giberne.

La seconde rponse fut faite avec le mme ensemble que la
premire.

-- Alors, nous pouvons continuer tranquillement notre route?

-- Ah! gnral, comme si vous alliez  la messe  l'glise de
votre village.

-- Continuons donc notre route, colonel, dit Cadoudal  Roland.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- gayez-vous, mes gars, leur dit-il.

Au mme instant chaque homme sauta le foss et disparut.

On entendit, pendant quelques secondes, le froissement des
branches dans le taillis, et le bruit des pas dans les
broussailles.

Puis on n'entendit plus rien.

-- Eh bien, demanda Cadoudal, croyez-vous qu'avec de pareils
hommes j'aie quelque chose  craindre de vos bleus, si braves
qu'ils soient?

Roland poussa un soupir; il tait parfaitement de l'avis de
Cadoudal.

On continua de marcher.

 une lieue  peu prs de la Trinit, on vit sur la route
apparatre un point noir qui allait grossissant avec rapidit.

Devenu plus distinct, ce point sembla tout  coup rester fixe.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.

-- Vous le voyez bien, rpondit Cadoudal, c'est un homme.

-- Sans doute, mais cet homme, qui est-il?

-- Vous avez pu deviner,  la rapidit de sa course, que c'est un
messager.

-- Pourquoi s'arrte-t-il?

-- Parce qu'il nous a aperus de son ct, et qu'il ne sait s'il
doit avancer ou reculer.

-- Que va-t-il faire?

-- Il attend pour se dcider.

-- Quoi?

-- Un signal.

-- Et  ce signal, il rpondra?

-- Non seulement il rpondra, mais il obira. Voulez-vous qu'il
avance? Voulez-vous qu'il recule? voulez-vous qu'il se jette de
ct?

-- Je dsire qu'il s'avance: c'est un moyen que nous sachions la
nouvelle qu'il porte.

Cadoudal fit entendre le chant du coucou avec une telle
perfection, que Roland regarda tout autour de lui.

-- C'est moi, dit Cadoudal, ne cherchez pas.

-- Alors, le messager va venir?

-- Il ne va pas venir, il vient.

En effet, le messager avait repris sa course, et s'avanait
rapidement: en quelques secondes il fut prs de son gnral.

-- Ah! dit celui-ci, c'est toi, Monte--l'assaut!

Le gnral se pencha; Monte--l'assaut lui dit quelques mots 
l'oreille.

-- J'tais dj prvenu par Bndicit, dit Georges.

Puis, se retournant vers Roland:

-- Il va, dit-il, se passer, dans un quart d'heure, au village de
la Trinit, une chose grave et que vous devez voir; au galop!

Et, donnant l'exemple, il mit son cheval au galop.

Roland le suivit.

En arrivant au village, on put distinguer de loin une multitude
s'agitant sur la place,  la lueur des torches rsineuses.

Les cris et les mouvements de cette multitude annonaient, en
effet, un grave vnement.

-- Piquons! piquons! dit Cadoudal.

Roland ne demandait pas mieux: il mit les perons au ventre de sa
monture.

Au bruit du galop des chevaux, les paysans s'cartrent; ils
taient cinq ou six cents au moins, tous arms.

Cadoudal et Roland se trouvrent dans le cercle de lumire, au
milieu de lagitation et des rumeurs.

Le tumulte se pressait, surtout  l'entre de la rue conduisant au
village de Tridon.

Une diligence venait par cette rue, escorte de douze Chouans:
deux se tenaient  chaque ct du postillon, les dix autres
gardaient les portires.

Au milieu de la place, la voiture s'arrta.

Tout le monde tait si proccup de la diligence, qu' peine si
l'on avait fait attention  Cadoudal.

-- Hol! cria Georges, que se passe-t-il donc?

 cette voix bien connue, chacun se retourna, et les fronts se
dcouvrirent.

-- La grosse tte ronde! murmura chaque voix.

-- Oui, dit Cadoudal.

Un homme s'approcha de Georges.

-- N'tiez-vous pas prvenu, et par Bndicit et par Monte--
lassaut? demanda-t-il.

-- Si fait; est-ce donc la diligence de Plormel  Vannes que vous
ramenez l?

-- Oui, mon gnral; elle a t arrte entre Trflon et Saint-
Nolf.

-- Est-il dedans?

-- On le croit.

-- Faites selon votre conscience; s'il y a crime vis--vis de
Dieu, prenez-le sur vous; je ne me charge que de la responsabilit
vis--vis des hommes; j'assisterai  ce qui va se passer, mais
sans y prendre part, ni pour lempcher, ni pour y aider.

-- Eh bien, demandrent cent voix, qu'a-t-il dit, Sabre-tout?

-- Il a dit que nous pouvions faire selon notre conscience, et
qu'il s'en lavait les mains.

-- Vive la grosse tte ronde! s'crirent tous les assistants en
se prcipitant vers la diligence.

Cadoudal resta immobile au milieu de ce torrent.

Roland tait debout prs de lui, immobile comme lui, plein de
curiosit; car il ignorait compltement de qui et de quoi il tait
question.

Celui qui tait venu parler  Cadoudal, et que ses compagnons
avaient dsign sous le nom de Sabre-tout, ouvrit la portire.

On vit alors les voyageurs se presser, tremblants, dans les
profondeurs de la diligence.

-- Si vous n'avez rien  vous reprocher contre le roi et la
religion, dit Sabre-tout d'une voix pleine et sonore, descendez
sans crainte; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des
chrtiens et des royalistes.

Sans doute cette dclaration rassura les voyageurs, car un homme
se prsenta  la portire et descendit, puis deux femmes, puis une
mre serrant son enfant entre ses bras, puis un homme encore.

Les Chouans les recevaient au bas du marchepied, les regardaient
avec attention, puis, ne reconnaissant pas celui qu'ils
cherchaient: Passez!

Un seul homme resta dans la voiture.

Un Chouan y introduisit la flamme d'une torche, et l'on vit que
cet homme tait un prtre.

-- Ministre du Seigneur, dit Sabre-tout, pourquoi ne descends-tu
pas avec les autres? n'as-tu pas entendu que j'ai dit que nous
tions des royalistes et des chrtiens?

Le prtre ne bougea pas; seulement ses dents claqurent.

-- Pourquoi cette terreur? continua Sabre-tout; ton habit ne
plaide-t-il pas pour toi?... L'homme qui porte une soutane ne peut
avoir rien fait contre la royaut ni contre la religion.

Le prtre se ramassa sur lui-mme en murmurant:

-- Grce! grce!

-- Pourquoi grce? demanda Sabre-tout; tu te sens donc coupable,
misrable!

-- Oh! oh! fit Roland; messieurs les royalistes et chrtiens,
voil comme vous parlez aux hommes de Dieu!

-- Cet homme, rpondit Cadoudal, n'est pas l'homme de Dieu, mais
l'homme du dmon!

-- Qui est-ce donc?

-- C'est  la fois un athe et un rgicide; il a reni son Dieu et
vot la mort de son roi: c'est le conventionnel Audrein.

Roland frissonna.

-- Que vont-ils lui faire? demanda-t-il.

-- Il a donn la mort, il recevra la mort, rpondit Cadoudal.

Pendant ce temps, les Chouans avaient tir Audrein de la
diligence.

-- Ah! c'est donc bien toi, vque de Vannes! dit Sabre-tout.

-- Grce! s'cria lvque.

-- Nous tions prvenus de ton passage, et c'est toi que nous
attendions.

-- Grce! rpta lvque pour la troisime fois.

-- As-tu avec toi tes habits pontificaux?

-- Oui, mes amis, je les ai.

-- Eh bien, habille-toi en prlat; il y a longtemps que nous n'en
avons vu.

On descendit de la diligence une malle au nom du prlat; on
louvrit, on en tira un costume complet d'vque, et on le
prsenta  Audrein, qui le revtit.

Puis, lorsque le costume fut entirement revtu, les paysans se
rangrent en cercle, chacun tenant son fusil  la main.

La lueur des torches se refltait sur les canons, qui lanaient de
sinistres clairs.

Deux hommes prirent l'vque et lamenrent dans ce cercle, en le
soutenant par-dessous les bras.

Il tait ple comme un mort.

Il se fit un instant de lugubre silence.

Une voix le rompit; c'tait celle de Sabre-tout.

-- Nous allons, dit le Chouan, procder  ton jugement; prtre de
Dieu, tu as trahi lglise; enfant de la France, tu as condamn
ton roi.

-- Hlas! hlas! balbutia le prtre.

-- Est-ce vrai?

-- Je ne le nie pas.

-- Parce que c'est impossible  nier. Qu'as-tu  rpondre pour ta
justification?

-- Citoyens...

-- Nous ne sommes pas des citoyens, dit Sabre-tout d'une voix de
tonnerre, nous sommes des royalistes.

-- Messieurs...

-- Nous ne sommes pas des messieurs, nous sommes des Chouans.

-- Mes amis...

-- Nous ne sommes pas tes amis, nous sommes tes juges; tes juges
t'interrogent, rponds.

-- Je me repens de ce que j'ai fait, et j'en demande pardon  Dieu
et aux hommes.

-- Les hommes ne peuvent te pardonner, rpondit l mme voix
implacable, car, pardonn aujourd'hui, tu recommencerais demain;
tu peux changer de peau, jamais de coeur. Tu n'as plus que la mort
 attendre des hommes; quant  Dieu, implore sa misricorde.

Le rgicide courba la tte, le rengat flchit le genou.

Mais, tout  coup, se redressant:

-- J'ai vot la mort du roi, dit-il, c'est vrai, mais avec la
rserve...

-- Quelle rserve?

-- La rserve du temps o lexcution devait avoir lieu.

-- Proche ou loigne, c'tait toujours la mort que tu votais, et
le roi tait innocent.

-- C'est vrai, c'est vrai, dit le prtre, mais j'avais peur.

-- Alors; tu es non seulement un rgicide, non seulement un
apostat; mais encore, un lche! Nous ne sommes pas des prtres,
nous; mais nous serons plus justes que toi: tu as vot la mort
d'un innocent; nous votons la mort d'un coupable. Tu as dix
minutes pour te prparer  paratre devant Dieu.

L'vque jeta un cri d'pouvante et tomba sur ses deux genoux; les
cloches de lglise sonnrent comme si elles s'branlaient toutes
seules, et deux de ces hommes, habitus aux chants d'glise,
commencrent  rpter les prires des agonisants.

L'vque fut quelque temps sans trouver les paroles par lesquelles
il devait rpondre.

Il tournait sur ses juges des regards effars qui allaient
suppliants des uns aux autres; mais sur aucun visage il n'eut la
consolation de rencontrer la douce expression de la piti.

Les torches qui tremblaient au vent donnaient, au contraire, 
tous ces visages une expression sauvage et terrible.

Alors, il se dcida  mler sa voix aux voix qui priaient pour
lui.

Les juges laissrent s'puiser jusqu'au dernier mot de la prire
funbre.

Pendant ce temps, des hommes prparaient un bcher.

-- Oh! s'cria le prtre, qui voyait ces apprts avec une terreur
croissante, auriez-vous la cruaut de me rserver une pareille
mort?

-- Non, rpondit linflexible accusateur, le feu est la mort des
martyrs, et tu n'es pas digne d'une pareille mort. Allons,
apostat, ton heure est venue.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria le prtre en levant les bras au
ciel.

-- Debout! dit le Chouan.

L'vque essaya d'obir, mais les forces lui manqurent et il
retomba sur ses genoux.

-- Allez-vous donc laisser s'accomplir cet assassinat sous vos
yeux? demanda Roland  Cadoudal.

-- J'ai dit que je m'en lavais les mains, rpondit celui-ci.

-- C'est le mot de Pilate et les mains de Pilate sont restes
rouges du sang de Jsus-Christ.

-- Parce que Jsus-Christ tait un juste; mais cet homme, ce n'est
pas Jsus-Christ, c'est Barrabas.

-- Baise ta croix, baise ta croix! s'cria Sabre-tout.

Le prlat le regarda d'un air effar, mais sans obir! il tait
vident qu'il ne voyait dj plus, qu'il n'entendait dj plus.

-- Oh! s'cria Roland en faisant un mouvement pour descendre de
cheval, il ne sera pas dit que l'on aura assassin un homme devant
moi et que je ne lui aurai pas port secours.

Un murmure de menaces gronda tout autour de Roland; les paroles
qu'il venait de prononcer avaient t entendues.

C'tait juste ce qu'il fallait pour exciter l'imptueux jeune
homme.

-- Ah! c'est ainsi? dit-il.

Et il porta la main droite  une de ses fontes.

Mais, d'un mouvement rapide comme la pense, Cadoudal lui saisit
la main, et, tandis que Roland essayait vainement de la dgager de
l'treinte de fer:

-- Feu! dit Cadoudal.

Vingt coups de fusil retentirent  la fois, et, pareil  une masse
inerte, l'vque tomba foudroy.

-- Ah! s'cria Roland, que venez-vous de faire?

-- Je vous ai forc de tenir votre serment, rpondit Cadoudal;
vous aviez jur de tout voir et de tout entendre sans vous opposer
 rien...

-- Ainsi prira tout ennemi de Dieu et du roi, dit Sabre-tout
d'une voix solennelle.
_ _
_--_ _Amen! _rpondirent tous les assistants d'une seule voix et
avec un sinistre ensemble.

Puis ils dpouillrent le cadavre de ses ornements sacerdotaux,
qu'ils jetrent dans la flamme du bcher, firent remonter les
autres voyageurs dans la diligence, remirent le postillon en
selle, et s'ouvrant pour les laisser passer:

-- Allez avec Dieu! dirent-ils.

La diligence s'loigna rapidement.

-- Allons, allons, en route! dit Cadoudal; nous avons encore
quatre lieues  faire, et nous avons perdu une heure ici.

Puis, s'adressant aux excuteurs:

-- Cet homme tait coupable, cet homme a t puni; la justice
humaine et la justice divine sont satisfaites. Que les prires des
morts soient dites sur son cadavre, et qu'il ait une spulture
chrtienne, vous entendez?

Et, sr d'tre obi, Cadoudal mit son cheval au galop.

Roland sembla hsiter un instant s'il le suivrait, puis, comme
s'il se dcidait  accomplir un devoir:

-- Allons jusqu'au bout, dit-il.

Et, lanant  son tour son cheval dans la direction qu'avait prise
Cadoudal, il le rejoignit en quelques lans.

Tous deux disparurent bientt dans l'obscurit, qui allait
s'paississant au fur et  mesure que l'on s'loignait de la place
o les torches clairaient le prlat mort, o le feu dvorait ses
vtements.


XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL

Le sentiment qu'prouvait Roland en suivant Georges Cadoudal
ressemblait  celui d'un homme  moiti veill qui se sent sous
l'empire d'un rve, et qui se rapproche peu  peu des limites qui
sparent pour lui la nuit du jour: il cherche  se rendre compte
s'il marche sur le terrain de la fiction ou sur celui de la
ralit, et plus il creuse les tnbres de son cerveau, plus il
s'enfonce dans le doute.

Un homme existait pour lequel Roland avait un culte presque divin;
accoutum  vivre dans l'atmosphre glorieuse qui enveloppait cet
homme, habitu  voir les autres obir  ses commandements et  y
obir lui-mme avec une promptitude et une abngation presque
orientales, il lui semblait tonnant de rencontrer aux deux
extrmits de la France deux pouvoirs organiss, ennemis du
pouvoir de cet homme, et prts  lutter contre ce pouvoir.
Supposez un de ces Juifs de Judas Macchabe, adorateur de Jhovah,
l'ayant, depuis son enfance, entendu appeler le Roi des rois, le
Dieu fort, le Dieu vengeur, le Dieu des armes, l'ternel, enfin,
et se heurtant tout  coup au mystrieux Osiris des gyptiens ou
au foudroyant Jupiter des Grecs.

Ses aventures  Avignon et  Bourg, avec Morgan et les compagnons
de Jhu, ses aventures au bourg de Muzillac et au village de la
Trinit, avec Cadoudal et les Chouans, lui semblaient une
initiation trange  quelque religion inconnue; mais, comme ces
nophytes courageux qui risquent la mort pour connatre le secret
de l'initiation, il tait rsolu d'aller jusqu'au bout.

D'ailleurs, il n'tait pas sans une certaine admiration pour ces
caractres exceptionnels; ce n'tait pas sans tonnement qu'il
mesurait ces Titans rvolts, qui luttaient contre son Dieu, et il
sentait bien que ce n'taient point des hommes vulgaires, ceux-l
qui poignardaient sir John  la Chartreuse de Seillon, et qui
fusillaient l'vque de Vannes au village de la Trinit.

Maintenant, qu'allait-il voir encore? C'est ce qu'il ne tarderait
pas  savoir; on tait en marche depuis cinq heures et demie, et
le jour approchait.

Au-dessus du village de Tridon, on avait pris  travers champs;
puis, laissant Vannes  gauche, on avait gagn Trflon. 
Trflon, Cadoudal, toujours suivi de son major gnral Branche-
d'or, avait retrouv Monte--l'assaut et Chante-en-hiver, leur
avait donn des ordres, et avait continu sa route en appuyant 
gauche et en gagnant la lisire du petit bois qui s'tend de
Grandchamp  Larr.

L, Cadoudal fit halte, imita trois fois de suite le houhoulement
du hibou, et au bout d'un instant, se trouva entour de ses trois
cents hommes.

Une lueur gristre apparaissait du ct de Trflon et de Saint-
Nolf; c'taient, non pas les premiers rayons du soleil, mais les
premires lueurs du jour.

Une paisse vapeur sortait de terre, et empchait que l'on ne vt
 cinquante pas devant soi.

Avant de se hasarder plus loin, Cadoudal semblait attendre des
nouvelles.

Tout  coup, on entendit,  cinq cents pas  peu prs, clater le
chant du coq.

Cadoudal dressa loreille; ses hommes se regardrent en riant.

Le chant retentit une seconde fois, mais plus rapproch.

-- C'est lui, dit Cadoudal: rpondez.

Le hurlement d'un chien se fit entendre  trois pas de Roland,
imit avec une telle perfection, que le jeune homme, quoique
prvenu, chercha des yeux lanimal qui poussait la plainte
lugubre.

Presque au mme instant, on vit se mouvoir au milieu du brouillard
un homme qui s'avanait rapidement, et dont la forme se dessinait
au fur et  mesure qu'il avanait.

Le survenant aperut les deux cavaliers et se dirigea vers eux.

Cadoudal fit quelques pas en avant, tout en mettant un doigt sur
sa bouche, pour inviter lhomme qui accourait  parler bas.

Celui-ci, en consquence, ne s'arrta que lorsqu'il fut prs du
gnral.

-- Eh bien, Fleur-d'pine, demanda Georges, les tenons-nous?

-- Comme la souris dans la souricire, et pas un ne rentrera 
Vannes, si vous le voulez.

-- Je ne demande pas mieux. Combien sont-ils?

-- Cent hommes, commands par le gnral en personne.

-- Combien de chariots?

-- Dix-sept.

-- Quant se mettent-ils en marche?

-- Ils doivent tre  trois quarts de lieue d'ici.

-- Quelle route suivent-ils?

-- Celle de Grandchamp  Vannes.

-- De sorte qu'en m'tendant de Meucon  Plescop...

-- Vous leur barrez le chemin.

-- C'est tout ce qu'il faut.

Cadoudal appela  lui ses quatre lieutenants: Chante-en-hiver,
Monte--l'assaut, Fend-lair et la Giberne.

Puis, quand ils furent prs de lui, il donna  chacun ses hommes.

Chacun fit entendre  son tour le cri de la chouette et disparut
avec cinquante hommes.

Le brouillard continuait d'tre si pais, que les cinquante hommes
formant chacun de ces groupes, en s'loignant de cent pas,
disparaissaient comme des ombres.

Cadoudal restait avec une centaine d'hommes, Branche-d'or et
Fleur-d'pine.

Il revint prs de Roland.

-- Eh bien, gnral, lui demanda celui-ci, tout va-t-il selon vos
dsirs?

-- Mais, oui,  peu prs, colonel, rpondit le Chouan; et, dans
une demi-heure, vous allez en juger par vous-mme.

-- Il sera difficile de juger quelque chose avec ce brouillard-l.

Cadoudal jeta les yeux autour de lui.

-- Dans une demi-heure, dit-il, il sera dissip. Voulez-vous
utiliser cette demi-heure en mangeant un morceau et en buvant un
coup?

-- Ma foi, dit le jeune homme, j'avoue que la marche m'a creus.

-- Et moi, dit Georges, j'ai lhabitude, avant de me battre, de
djeuner du mieux que je puis.

-- Vous allez donc vous battre?

-- Je le crois.

-- Contre qui?

-- Mais contre les rpublicains, et, comme nous avons affaire au
gnral Natry en personne, je doute qu'il se rende sans faire
rsistance.

-- Et les rpublicains savent-ils qu'ils vont se battre contre
vous?

-- Ils ne s'en doutent pas.

-- De sorte que c'est une surprise?

-- Pas tout  fait, attendu que le brouillard se lvera et qu'ils
nous verront  ce moment comme nous les verrons eux-mmes.

Alors, se retournant vers celui qui paraissait charg du
dpartement des vivres:

-- Brise-Bleu, demanda Cadoudal, as-tu de quoi nous donner, 
djeuner?

Brise-Bleu fit un signe affirmatif, entra dans le bois et en
sortit tranant un ne charg de deux paniers.

En un instant un manteau fut tendu sur une butte de terre, et,
sur le manteau, un poulet rti, un morceau de petit sal froid, du
pain et des galettes de sarrasin furent tals.

Cette fois, Brise-Bleu y avait mis du luxe: il s'tait procur une
bouteille de vin et un verre.

Cadoudal montra  Roland la table mise et le repas improvis.

Roland sauta  bas de son cheval et remit la bride  un Chouan.

Cadoudal l'imita.

-- Maintenant, dit celui-ci en se tournant vers ses hommes, vous
avez une demi-heure pour en faire autant que nous; ceux qui
n'auront pas djeun dans une demi-heure, sont prvenus qu'ils se
battront le ventre vide.

L'invitation semblait quivaloir  un ordre, tant elle fut
excute avec promptitude et prcision. Chacun tira un morceau de
pain ou une galette de sarrasin de son sac ou de sa poche, et
imita l'exemple de son gnral, qui avait dj cartel le poulet
 son profit et  celui de Roland.

Comme il navait qu'un verre, tout deux burent dans le mme.

Pendant qu'ils djeunaient cte  cte, pareils  deux amis qui
font une halte de chasse, le jour se levait, et, comme l'avait
prdit Cadoudal, le brouillard devenait de moins en moins intense.

Bientt on commena  apercevoir les arbres les plus proches, puis
on distingua la ligne du bois s'tendant  droite de Meucon 
Grandchamp, tandis qu' gauche, la plaine de Plescop, coupe par
un ruisseau, allait en s'abaissant jusqu' Vannes.

On y sentait cette dclivit naturelle  la terre au fur et 
mesure qu'elle approche de l'Ocan.

Sur la route de Grandchamp  Plescop, on distingua bientt une
ligne de chariots dont la queue se perdait dans le bois.

Cette ligne de chariots tait immobile; il tait facile de
comprendre qu'un obstacle imprvu l'arrtait dans sa course.

En effet,  un demi-quart de lieue en avant du premier chariot, on
pouvait distinguer les deux cents hommes de Monte--l'assaut, de
Chante-en-hiver, de Fend-l'air et de la Giberne qui barraient le
chemin.

Les rpublicains, infrieurs en nombre -- nous avons dit qu'ils
n'taient que cent -- avaient fait halte, et attendaient
l'vaporation entire du brouillard pour s'assurer du nombre de
leurs ennemis et des gens  qui ils avaient affaire.

Hommes et chariots taient dans un triangle dont Cadoudal et ses
cent hommes formaient une des extrmits.

 la vue de ce petit nombre d'hommes envelopps par des forces
triples,  laspect de cet uniforme dont la couleur avait fait
donner le nom de bleus aux rpublicains, Roland se leva vivement.

Quant  Cadoudal, il resta nonchalamment tendu, achevant son
repas.

Des cent hommes qui entouraient le gnral, pas un ne semblait
proccup du spectacle qu'il avait sous les yeux; on et dit
qu'ils attendaient l'ordre de Cadoudal pour y faire attention.

Roland n'eut besoin de jeter qu'un seul coup d'oeil sur les
rpublicains pour voir qu'ils taient perdus.

Cadoudal suivait sur le visage du jeune homme les divers
sentiments qui s'y succdaient.

-- Eh bien, lui demanda le Chouan aprs un moment de silence,
trouvez-vous mes dispositions bien prises, colonel?

-- Vous pourriez mme dire vos prcautions, gnral, rpondit
Roland avec un sourire railleur.

-- N'est-ce point l'habitude du premier consul, demanda Cadoudal,
de prendre ses avantages quand il les trouve?

Roland se mordit les lvres, et, au lieu de rpondre  la question
du chef royaliste:

-- Gnral, dit-il, j'ai  vous demander une faveur que vous ne me
refuserez pas, je l'espre.

-- Laquelle?

-- C'est la permission d'aller me faire tuer avec mes compagnons.

Cadoudal se leva.

-- Je m'attendais  cette demande, dit-il.

-- Alors, vous me l'accordez, dit Roland, dont les yeux
tincelaient de joie.

-- Oui; mais j'ai auparavant un service  rclamer de vous, dit le
chef royaliste avec une suprme dignit.

-- Dites, monsieur.

-- C'est d'tre mon parlementaire prs du gnral Hatry.

-- Dans quel but?

-- J'ai plusieurs propositions  lui faire avant de commencer le
combat.

-- Je prsume que, parmi ces propositions dont vous voulez me
faire l'honneur de me charger, vous ne comptez pas celle de mettre
bas les armes?

-- Vous comprenez, au contraire, colonel, que celle-l vient en
tte des autres.

-- Le gnral Hatry refusera.

-- C'est probable.

-- Et alors?

-- Alors, je lui laisserai le choix entre deux autres propositions
qu'il pourra accepter, je crois, sans forfaire  l'honneur.

-- Lesquelles?

-- Je vous les dirai en temps et lieu; commencez par la premire.

-- Formulez-la.

-- Voici. Le gnral Hatry et ses cent hommes sont entours par
des forces triples: je leur offre la vie sauve; mais ils
dposeront leurs armes, et feront serment de ne pas servir 
nouveau, de cinq ans, dans la Vende.

Roland secoua la tte.

-- Cela vaudrait mieux cependant que de faire craser ses hommes?

-- Soit; mais il aimera mieux les faire craser et se faire
craser avec eux.

-- Ne croyez-vous point, en tout cas, dit en riant Cadoudal, qu'il
serait bon, avant tout, de le lui demander?

-- C'est juste, dit Roland.

-- Eh bien, colonel, ayez la bont de monter  cheval, de vous
faire reconnatre par le gnral et de lui transmettre ma
proposition.

-- Soit, dit Roland.

-- Le cheval du colonel, dit Cadoudal en faisant signe au Chouan
qui le gardait.

Un amena le cheval  Roland.

Le jeune homme sauta dessus, et on le vit traverser rapidement
l'espace qui le sparait du convoi arrt.

Un groupe s'tait form sur les flancs de ce convoi: il tait
vident qu'il se composait du gnral Hatry et de ses officiers.

Roland se dirigea vers ce groupe, loign des Chouans de trois
portes de fusil  peine.

L'tonnement fut grand, de la part du gnral Hatry, quand il vit
venir  lui un officier portant luniforme de colonel rpublicain.

Il sortit du groupe, et fit trois pas au-devant du messager.

Roland se fit reconnatre, raconta comment il se trouvait parmi
les blancs, et transmit la proposition de Cadoudal au gnral
Hatry.

Comme lavait prvu le jeune homme, celui-ci refusa.

Roland revint vers Cadoudal, le coeur joyeux et fier.

-- Il refuse! cria-t-il d'aussi loin que sa voix put se faire
entendre.

Cadoudal fit un signe de tte annonant qu'il n'tait aucunement
tonn de ce refus.

-- Eh bien, dans ce cas, dit-il, portez-lui ma seconde
proposition; je ne veux avoir rien  me reprocher, ayant 
rpondre  un juge d'honneur comme vous.

Roland s'inclina.

-- Voyons la seconde proposition? dit-il

-- La voici: le gnral Hatry viendra au-devant de moi, dans
l'espace qui est libre entre nos deux troupes; il aura les mmes
armes que moi: c'est--dire son sabre et deux pistolets, et la
question se dcidera entre nous deux; si je le tue, ses hommes se
soumettront aux conditions que j'ai dites, car, des prisonniers,
nous n'en pouvons pas faire; s'il me tue, ses hommes passeront
librement et gagneront Vannes sans tre inquits. Ah! j'espre
que voil une proposition que vous accepteriez, colonel!

-- Aussi, je l'accepte pour moi, dit Roland.

-- Oui, fit Cadoudal; mais vous n'tes pas le gnral Hatry;
contentez-vous donc, pour le moment, d'tre son parlementaire, et,
si cette proposition, qu' sa place je ne laisserais pas chapper,
ne lui agre pas encore, eh bien, je suis bon prince! vous
reviendrez, et je lui en ferai une troisime.

Roland s'loigna une seconde fois; il tait attendu du ct des
rpublicains avec une visible impatience.

Il transmit son message au gnral Hatry.

-- Citoyen, rpondit le gnral, je dois compte de ma conduite au
premier consul, vous tes son aide de camp, et c'est vous que je
charge,  votre retour  Paris, de tmoigner pour moi auprs de
lui. Que feriez-vous  ma place? Ce que vous feriez, je le ferai.

Roland tressaillit; sa figure prit l'expression grave de l'homme
qui discute avec lui-mme une question d'honneur.

Puis, au bout de quelques secondes:

-- Gnral, dit-il, je refuserais.

-- Vos raisons, citoyen? demanda le gnral.

-- C'est que les chances d'un duel sont alatoires: c'est que vous
ne pouvez soumettre la destine de cent braves  ces chances;
c'est que, dans une affaire comme celle-ci, o chacun est engag
pour son compte, c'est  chacun  dfendre sa peau de son mieux.

-- C'est votre avis, colonel?

-- Sur mon honneur!

-- C'est aussi le mien; portez ma rponse au gnral royaliste.

Roland revint au galop vers Cadoudal, et lui transmit la rponse
du gnral Hatry.

Cadoudal sourit.

-- Je m'en doutais, dit-il.

-- Vous ne pouviez pas vous en douter, puisque ce conseil, c'est
moi qui le lui ai donn.

-- Vous tiez cependant d'un avis contraire; tout  l'heure?

-- Oui; mais vous-mme m'avez fait observer que je n'tais pas le
gnral Hatry... Voyons donc votre troisime proposition? demanda
Roland avec impatience; car il commenait  s'apercevoir, ou
plutt il s'apercevait depuis le commencement, que le gnral
royaliste avait le beau rle.

-- Ma troisime proposition, dit Cadoudal, n'est point une
proposition; c'est un ordre: l'ordre que je donne  deux cents de
mes hommes de se retirer. Le gnral Hatry a cent hommes, j'en
garde cent; mes aeux les Bretons ont t habitus  se battre
pied contre pied, poitrine contre poitrine, homme contre homme, et
plutt un contre trois que trois contre un; si le gnral Hatry
est vainqueur, il passera sur nos corps et rentrera tranquillement
 Vannes; s'il est vaincu, il ne dira point qu'il l'a t par le
nombre... Allez, monsieur de Montrevel, et restez avec vos amis;
je leur donne l'avantage du nombre  leur tour: vous valez dix
hommes  vous seul.

Roland leva son chapeau.

-- Que faites-vous, monsieur? demanda Cadoudal.

-- J'ai l'habitude de saluer tout ce qui me parat grand,
monsieur, et je vous salue...

-- Allons, colonel, dit Cadoudal, un dernier verre de vin! chacun
de nous le boira  ce qu'il aime,  ce qu'il regrette de quitter
sur la terre,  ce qu'il espre revoir au ciel.

Puis, prenant la bouteille et le verre unique, il l'emplit 
moiti et le prsenta  Roland.

-- Nous n'avons qu'un verre, monsieur de Montrevel, buvez le
premier.

-- Pourquoi le premier?

-- Parce que, d'abord, vous tes mon hte; ensuite, parce qu'il y
a un proverbe qui dit que quiconque boit aprs un autre sait sa
pense.

Puis, il ajouta en riant:

-- Je veux savoir votre pense, monsieur de Montrevel.

Roland vida le verre, et rendit le verre vide  Cadoudal.

Cadoudal, comme il l'avait fait pour Roland, l'emplit  moiti, et
le vida  son tour.

-- Eh bien, maintenant, demanda Roland, savez-vous ma pense,
gnral?

-- Non, rpondit celui-ci, le proverbe est faux.

-- Eh bien, dit Roland avec sa franchise habituelle, ma pense est
que vous tes un brave gnral, et je serai honor qu'au moment de
combattre l'un contre l'autre, vous vouliez bien me donner la
main.

Les deux jeunes gens se tendirent et se serrrent la main plutt
comme deux amis qui se quittent pour une longue absence, que comme
deux ennemis qui vont se retrouver sur un champ de bataille.

Il y avait une grandeur simple et cependant pleine de majest dans
ce qui venait de se passer.

Chacun d'eux leva son chapeau.

-- Bonne chance! dit Roland  Cadoudal; mais permettez-moi de
douter que mon souhait se ralise. Je dois vous avouer, il est
vrai, que je le fais des lvres et non du coeur.

-- Dieu vous garde, monsieur! dit Cadoudal  Roland, et j'espre
que mon souhait,  moi, se ralisera, car il est l'expression
complte de ma pense.

-- Quel sera le signal annonant que vous tes prt? demanda
Roland.

-- Un coup de fusil tir en l'air et auquel vous rpondrez par un
coup de fusil de votre ct.

-- C'est bien, gnral, rpondit Roland.

Et, mettant son cheval au galop, il franchit, pour la troisime
fois, l'espace qui se trouvait entre le gnral royaliste et le
gnral rpublicain.

Alors, tendant la main vers Roland:

-- Mes amis, dit Cadoudal, vous voyez ce jeune homme?

Tous les regards se dirigrent vers Roland, toutes les bouches
murmurrent le mot _oui_.

-- Eh bien, il nous est recommand par nos frres du midi; que sa
vie vous soit sacre; on peut le prendre, mais vivant et sans
qu'il tombe un cheveu de sa tte.

-- C'est bien, gnral, rpondirent les Chouans.

-- Et, maintenant, mes amis, souvenez-vous que vous tes les fils
de ces trente Bretons qui combattirent trente Anglais entre
Ploermel et Josselin,  dix lieues d'ici, et qui furent
vainqueurs.

Puis, avec un soupir et  demi-voix:

-- Par malheur, ajouta-t-il, nous n'avons point, cette fois,
affaire  des Anglais.

Le brouillard s'tait dissip tout  fait, et, comme il arrive
presque toujours en ce cas, quelques rayons d'un soleil d'hiver
marbraient d'une teinte jauntre la plaine de Plescop.

On pouvait donc distinguer tous les mouvements qui se faisaient
dans les deux troupes.

En mme temps que Roland retournait vers les rpublicains,
Branche-d'or partait au galop, se dirigeant vers ses deux cents
hommes qui leur coupaient la route.

 peine Branche-d'or eut-il parl aux quatre lieutenants de
Cadoudal, que l'on vit cent hommes se sparer et faire demi-tour 
droite, et cent autres nomms, par un mouvement oppos, faire
demi-tour  gauche.

Les deux troupes s'loignrent chacune dans sa direction: l'une
marchant sur Plumergat, lautre marchant sur Saint-Av, et
laissant la route libre.

Chacune fit halte  un quart de lieue de la route, mit la crosse
du fusil  terre et se tint immobile.

Branche-d'or revint vers Cadoudal.

-- Avez-vous des ordres particuliers  me donner, gnral? dit-il.

-- Un seul, rpondit Cadoudal; prends huit hommes et suis-moi;
quand tu verras le jeune rpublicain avec lequel j'ai djeun
tomber sous son cheval, tu te jetteras sur lui, toi et tes huit
hommes, avant qu'il ait eu le temps de se dgager, et tu le feras
prisonnier.

-- Oui, gnral.

-- Tu sais que je veux le retrouver sain et sauf.

-- C'est convenu, gnral.

-- Choisis tes huit hommes; M. de Montrevel prisonnier et sa
parole donne, vous pouvez agir  votre volont.

-- Et s'il ne veut pas donner sa parole?

-- Vous lenvelopperez de manire  ce qu'il ne puisse fuir, et
vous le garderez jusqu' la fin du combat.

-- Soit! dit Branche-d'or en poussant un soupir; seulement, ce
sera un peu triste de se tenir les bras croiss tandis que les
autres s'gayeront.

-- Bah! qui sait? dit Cadoudal, il y en aura probablement pour
tout le monde.

Puis, jetant un regard sur la plaine, voyant ses hommes  l'cart
et les rpublicains masss en bataille:

-- Un fusil! dit-il.

On lui apporta un fusil.

Cadoudal le leva au-dessus de sa tte et lcha le coup en l'air.

Presque au mme instant, un coup de feu lch dans les mmes
conditions, au milieu des rpublicains, rpondit comme un cho au
coup de Cadoudal.

On entendit, deux tambours qui battaient la charge; un clairon les
accompagnait.

Cadoudal se dressa sur ses triers.

-- Enfants! demanda-t-il, tout le monde a-t-il fait sa prire du
matin?

-- Oui! oui! rpondit la presque totalit des voix.

-- Si quelqu'un d'entre vous avait oubli ou n'avait pas eu le
temps de la faire, qu'il la fasse.

Cinq ou six paysans se mirent aussitt  genoux et prirent.

On entendit les tambours et le clairon qui se rapprochaient.

-- Gnral! gnral! dirent plusieurs voix avec impatience, vous
voyez qu'ils approchent.

Le gnral montra d'un geste les Chouans agenouills.

-- C'est juste, dirent les impatients.

Ceux qui priaient se relevrent tour  tour, selon que leur prire
avait t plus ou moins longue.

Lorsque le dernier fut debout, les rpublicains avaient dj
franchi  peu prs le tiers de la distance.

Ils marchaient, la baonnette en avant, sur trois rangs, chaque
rang ayant trois hommes d'paisseur.

Roland marchait en tte du premier rang; le gnral Hatry entre le
premier et le second.

Ils taient tous deux faciles  reconnatre, tant les seuls qui
fussent  cheval.

Parmi les Chouans, Cadoudal tait le seul cavalier.

Branche-d'or avait mis pied  terre en prenant le commandement des
huit hommes qui devaient suivre Georges.

-- Gnral, dit une voix, la prire est faite et tout le monde est
debout.
Cadoudal s'assura que la chose tait vraie.

Puis, d'une voix forte:

-- Allons! cria-t-il, gayez-vous, mes gars!

Cette permission, qui, pour les Chouans et les Vendens,
quivalait  la charge battue ou sonne, tait  peine donne, que
les Chouans se rpandirent dans la plaine aux cris de Vive le
roi! en agitant leur chapeau d'une main et leur fusil de lautre.

Seulement, au lieu de rester serrs comme les rpublicains, ils
s'parpillrent en tirailleurs, prenant la forme d'un immense
croissant dont Georges et son cheval taient le centre.

En un instant les rpublicains furent dbords, et la fusillade
commena  ptiller.

Presque tous les hommes de Cadoudal taient des braconniers,
c'est--dire d'excellents tireurs arms de carabines anglaises
d'une porte double des fusils de munition.

Quoique ceux qui avaient tir les premiers coups eussent paru tre
hors de porte, quelques messagers de mort n'en pntrrent pas
moins dans les rangs des rpublicains, et trois ou quatre hommes
tombrent.

-- En avant! cria le gnral.

Les soldats continurent de marcher  la baonnette.

Mais, en quelques secondes, ils n'eurent plus rien devant eux.

Les cent hommes de Cadoudal taient devenus des tirailleurs, et
avaient disparu comme troupe.

Cinquante hommes s'taient rpandus sur chaque aile.

Le gnral Hatry ordonna face  droite et face  gauche.

Puis, on entendit retentir le commandement:

-- Feu!

Deux dcharges s'accomplirent avec lensemble et la rgularit
d'une troupe parfaitement exerce; mais elles furent presque sans
rsultat, les rpublicains tirant sur des hommes isols.

Il n'en tait point ainsi des Chouans qui tiraient sur une masse;
de leur part, chaque coup portait.

Roland vit le dsavantage de la position.

Il regarda tout autour de lui, et, au milieu de la fume,
distingua Cadoudal, debout et immobile comme une statue questre.

Il comprit que le chef royaliste lattendait.

Il jeta un cri et piqua droit  lui.

De son ct, pour lui pargner une partie du chemin, Cadoudal mit
son cheval au galop.

Mais,  cent pas de Roland, il s'arrta.

-- Attention! dit-il  Branche-d'or et  ses hommes.

-- Soyez tranquille, gnral; on est l, dit Branche-d'or.

Cadoudal tira un pistolet de ses fontes et l'arma.

Roland avait mis le sabre  la main et chargeait couch sur le cou
de son cheval.

Lorsqu'il ne fut plus qu vingt pas de lui, Cadoudal leva
lentement la main dans la direction de Roland.

 dix pas, il fit feu.

Le cheval que montait Roland avait une toile blanche au milieu du
front.

La balle frappa au milieu de l'toile.

Le cheval, mortellement bless, vint rouler avec son cavalier aux
pieds de Cadoudal.

Cadoudal mit les perons au ventre de sa propre monture, et sauta
par-dessus cheval et cavalier.

Branche-d'or et ses hommes se tenaient prts. Ils bondirent comme
une troupe de jaguars sur Roland, engag sous le corps de son
cheval.

Le jeune homme lcha son sabre et voulut saisir ses pistolets;
mais, avant qu'il et mis la main  ses fontes, deux hommes
s'taient empars de chacun de ses bras, tandis que les quatre
autres lui tiraient le cheval d'entre les jambes.

La chose s'tait faite avec un tel ensemble, qu'il tait facile de
voir que c'tait une manoeuvre combine d'avance.

Roland rugissait de rage.

Branche-d'or s'approcha de lui et mit le chapeau  la main.

-- Je ne me rends pas! cria Roland.

-- Il est inutile que vous vous rendiez, monsieur de Montrevel,
rpondit Branche-d'or avec la plus grande politesse.

-- Et pourquoi cela? demanda Roland puisant ses forces dans une
lutte aussi dsespre qu'inutile.

-- Parce que vous tes pris, monsieur.

La chose tait si parfaitement vraie, qu'il n'y avait rien 
rpondre.

-- Eh bien, alors, tuez-moi! s'cria Roland.

-- Nous ne voulons pas vous tuer, monsieur, rpliqua Branche-d'or.

-- Alors, que voulez-vous?

-- Que vous nous donniez votre parole de ne plus prendre part au
combat;  ce prix, nous vous lchons, et vous tes libre.

-- Jamais! dit Roland.

-- Excusez-moi, monsieur de Montrevel, dit Branche-d'or, mais ce
que vous faites l n'est pas loyal.

-- Comment! s'cria Roland au comble de la rage, pas loyal? Tu
m'insultes, misrable, parce que tu sais que je ne puis ni me
dfendre, ni te punir.

-- Je ne suis pas un misrable et je ne vous insulte pas, monsieur
de Montrevel; seulement, je dis qu'en ne donnant pas votre parole,
vous privez le gnral du secours de neuf hommes qui peuvent lui
tre utiles et qui vont tre forcs de rester ici pour vous
garder; ce n'est pas comme cela qu'a agi la grosse tte ronde vis-
-vis de vous; il avait deux cents hommes de plus que vous, et il
les a renvoys; maintenant, nous ne sommes plus que quatre-vingt-
onze contre cent.

Une flamme passa sur le visage de Roland; puis presque aussitt il
devint ple comme la mort.

-- Tu as raison, Branche-d'or, lui rpondit-il, secouru ou non
secouru, je me rends; tu peux aller te battre avec tes compagnons.

Les Chouans jetrent un cri de joie, lchrent Roland, et se
prcipitrent vers les rpublicains en agitant leurs chapeaux et
leurs fusils et en criant:

-- Vive le roi!

Roland, libre de leur treinte, mais dsarm matriellement par sa
chute, moralement par sa parole, alla s'asseoir sur la petite
minence encore couverte du manteau qui avait servi de nappe pour
le djeuner.

De l, il dominait tout le combat et n'en perdait pas un dtail.

Cadoudal tait debout sur son cheval au milieu du feu et de la
fume, pareil au dmon de la guerre, invulnrable et acharn comme
lui.

 et l, on voyait les cadavres d'une douzaine de Chouans
parpills sur le sol.

Mais il tait vident que les rpublicains, toujours serrs en
masse, avaient dj perdu plus du double.

Des blesss se tranaient dans l'espace vide, se joignaient, se
redressaient comme des serpents briss et luttaient, les
rpublicains avec leurs baonnettes, et les Chouans avec leurs
couteaux.

Ceux des Chouans qui, blesss, taient trop loin pour se battre
corps  corps avec des blesss comme eux, rechargeaient leurs
fusils, se relevaient sur un genou, faisaient feu et retombaient.

Des deux cts, la lutte tait impitoyable, incessante, acharne;
on sentait que la guerre civile, c'est--dire la guerre sans
merci, sans piti, secouait sa torche au-dessus du champ de
bataille.

Cadoudal tournait, sur son cheval, tout autour de la redoute
vivante, faisait feu  vingt pas, tantt de ses pistolets, tantt
d'un fusil  deux coups qu'il jetait aprs l'avoir dcharg et
qu'il reprenait tout charg en repassant.

 chacun de ses coups, un homme tombait.

 la troisime fois qu'il renouvelait cette manoeuvre, un feu de
peloton l'accueillit; le gnral Hatry lui en faisait les honneurs
pour lui tout seul.
Il disparut dans la flamme et dans la fume, et Roland le vit
s'affaisser, lui et son cheval, comme s'ils eussent t foudroys
tous deux.

Dix ou douze rpublicains s'lancrent hors des rangs contre
autant de Chouans.

Ce fut une lutte terrible, corps  corps, dans laquelle les
Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage.

Tout  coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque
main; c'tait la mort de deux hommes: deux hommes tombrent.

Puis, par la brche de ces dix ou douze hommes, il se prcipita
avec trente.

Il avait ramass un fusil de munition, il s'en servait comme d'une
massue et  chaque coup abattait un homme.

Il troua le bataillon et reparut de l'autre ct.

Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbut et qui
lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure bante en
l'largissant.

Ds lors, tout fut fini.

Le gnral Hatry rallia  lui une vingtaine d'hommes, et, la
baonnette en avant, fona sur le cercle qui l'enveloppait; il
marchait  pied  la tte de ses vingt soldats; son cheval avait
t ventr.

Dix hommes tombrent avant d'avoir rompu ce cercle.

Le gnral se trouva de l'autre ct du cercle.

Les Chouans voulurent le poursuivre.

Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre:

-- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment
o il a pass, qu'il se retire librement.

Les Chouans obirent avec la religion qu'ils avaient pour les
paroles de leur chef.

-- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts:
des prisonniers.

Les Chouans se resserrrent, enveloppant le monceau de morts et
les quelques vivants plus ou moins blesss qui s'agitaient au
milieu des cadavres.

Se rendre, c'tait encore combattre dans cette guerre, o, de part
et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un ct, parce qu'on
regardait Chouans et Vendens comme des brigands; de l'autre ct,
parce qu'on ne savait o les mettre.

Les rpublicains jetrent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les
rendre.

Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte.

Ils avaient brl jusqu leur dernire cartouche.

Cadoudal s'achemina vers Roland.

Pendant toute cette lutte suprme, le jeune homme tait rest
assis, et, les yeux fixs sur le combat, les cheveux mouills de
sueur, la poitrine haletante, il avait attendu.

Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait
laiss tomber sa tte dans ses mains, et tait demeur le front
courb vers la terre.

Cadoudal arriva jusqu' lui sans quil parut entendre le bruit de
ses pas; il lui toucha l'paule: le jeune homme releva lentement
la tte sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses
joues.

-- Gnral! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier.

-- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul,
rpondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service.

-- Ordonnez, gnral!

-- Je manque dambulance pour les blesss, je manque de prison
pour les prisonniers; chargez-vous de ramener  Vannes les soldats
rpublicains prisonniers ou blesss.

-- Comment, gnral? s'cria Roland.

-- C'est  vous que je les donne, ou plutt  vous que je les
confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le
mien ait t tu; mais il vous reste celui de Branche-d'or,
acceptez-le.

Le jeune homme fit un mouvement.

-- Jusqu' ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien
entendu, fit Cadoudal en s'inclinant.

Roland comprit qu'il fallait tre, par la simplicit du moins, 
la hauteur de celui auquel il avait affaire.

-- Vous reverrai-je, gnral? demanda-t-il en se levant.

-- J'en doute, monsieur; mes oprations m'appellent sur la cte de
Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg.

-- Que dirai-je au premier consul, gnral?

-- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de
labb Bernier et celle de Georges Cadoudal.

-- Daprs ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais
besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que
vous avez un ami prs du premier consul.

Et il tendit la main  Cadoudal.

Le chef royaliste la lui prit avec la mme franchise et le mme
abandon quil l'avait fait avant le combat.

-- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point  vous
recommander, n'est-ce pas, de justifier le gnral Hatry? Une
semblable dfaite est aussi glorieuse qu'une victoire.

Pendant ce temps, on avait amen au colonel rpublicain le cheval
de Branche-d'or.

Il sauta en selle.

--  propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant 
la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Millire.

-- Il est mort, rpondit une voix.

Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue,
venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part  la
bataille.

Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa
un soupir, et, jetant un adieu  Cadoudal, partit au galop, et 
travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la
charrette de blesss et de prisonniers qu'il tait charg de
reconduire au gnral Hatry. Cadoudal avait fait donner un cu de
six livres  chaque homme.

Roland ne put s'empcher de penser que c'tait avec l'argent du
Directoire, achemin vers l'ouest par Morgan et ses compagnons,
que le chef royaliste faisait ses libralits.


XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE

La premire visite de Roland, en arrivant  Paris, fut pour le
premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la
pacification de la Vende, mais de l'insurrection plus ardente que
jamais de la Bretagne.

Bonaparte connaissait Roland: le triple rcit de l'assassinat de
Thomas Millire, du jugement de l'vque Audrein et du combat de
Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y
avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espce de
dsespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper.

Roland tait dsespr d'avoir manqu cette nouvelle occasion de
se faire tuer.

Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui,
qu'il sortait sain et sauf de dangers o d'autres laissaient leur
vie; o sir John avait trouv douze juges et un jugement  mort,
lui n'avait trouv qu'un fantme, invulnrable, c'est vrai, mais
inoffensif.

Il s'accusa avec amertume d'avoir cherch un combat singulier avec
Georges Cadoudal, combat prvu par celui-ci, au lieu de s'tre
jet dans la mle gnrale, o, du moins, il et pu tuer ou tre
tu.

Le premier consul le regardait avec inquitude tandis qu'il
parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce dsir de mort
qu'il avait cru voir gurir par le contact de la terre natale, par
les embrassements de la famille.

Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le gnral Hatry; mais,
juste et impartial comme un soldat, il fit  Cadoudal la part de
courage et de gnrosit que mritait le gnral royaliste.

Bonaparte l'couta gravement, presque tristement; autant il tait
ardent  la guerre trangre, pleine de rayonnements glorieux,
autant il rpugnait  cette guerre intestine o le pays verse son
propre sang, dchire ses propres entrailles.

C'tait dans ce cas qu'il lui paraissait que la ngociation devait
tre substitue  la guerre.

Mais comment ngocier avec un homme comme Cadoudal?

Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de
sductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne
volont; il prit la rsolution de voir Cadoudal, et, sans en rien
dire  Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure
en serait arrive.

En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents
militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus
heureux que ses prdcesseurs.

Il congdia Roland aprs lui avoir annonc l'arrive de sa mre,
et son installation dans la petite maison de la rue de la
Victoire.

Roland sauta dans une voiture et se fit conduire  l'htel.

Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fire autant que
puisse l'tre une femme et une mre.

douard tait install de la veille au Prytane franais.
Madame de Montrevel s'apprtait  quitter Paris pour retourner
auprs d'Amlie, dont la sant continuait de lui donner des
inquitudes.

Quant  sir John, il tait non seulement hors de danger, mais 
peu prs guri; il tait  Paris, tait venu pour faire une visite
 madame de Montrevel, l'avait trouve sortie pour conduire
douard au Prytane, et avait laiss sa carte.

Sur cette carte tait son adresse. Sir John logeait rue de
Richelieu, htel Mirabeau.

Il tait onze heures du matin: c'tait l'heure du djeuner de sir
John; Roland avait toute chance de le rencontrer  cette heure. Il
remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher  l'htel
Mirabeau.

Il trouva sir John, en effet, devant une table servie 
l'anglaise, chose rare  cette poque, et buvant de grandes tasses
de th, et mangeant des ctelettes saignantes.

En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et
courut au-devant de lui.

Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle o les
qualits du coeur semblaient prendre  tche de se cacher sous les
excentricits nationales, un sentiment de profonde affection.

Sir John tait ple et amaigri; mais, du reste, il se portait 
merveille.

Sa blessure tait compltement cicatrise, et,  part une
oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientt devait
disparatre tout  fait, il tait tout prt  recouvrer sa
premire sant.
Lui, de son ct, fit  Roland des tendresses que l'on et t
bien loin d'attendre de cette nature concentre, et prtendit que
la joie qu'il prouvait de le revoir allait lui rendre ce
complment de sant qui lui manquait.

Et d'abord, il offrit  Roland de partager son repas, en
s'engageant  le faire servir  la franaise.

Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces
rudes guerres de la Rvolution o le pain manquait souvent, Roland
tait peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de
toutes les cuisines, dans la prvoyance des jours o il n'aurait
pas de cuisine du tout.

L'attention de sir John de le faire servir  la franaise fut donc
une attention  peu prs perdue.

Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la
proccupation de sir John.

Il tait vident que son ami avait sur les lvres un secret qui
hsitait  en sortir.

Roland pensa qu'il fallait l'y aider.

Aussi, le djeuner arriv  sa dernire priode, Roland, avec
cette franchise qui allait chez lui presque jusqu' la brutalit,
appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux
mains:

-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc  dire  votre
ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire?

Sir John tressaillit, et, de ple qu'il tait, devint pourpre.
-- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien
difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses  me demander,
sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser.
Parlez donc, je vous coute.

Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son
attention sur ce qu'allait lui dire sir John.

Mais, en effet, c'tait, au point de vue de lord Tanlay, quelque
chose sans doute de bien difficile  dire, car, au bout d'une
dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland
rouvrit les yeux.

Sir John tait redevenu ple; seulement, il tait redevenu plus
ple qu'il n'tait avant de devenir rouge.

Roland lui tendit la main.

-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre  moi de
la faon dont vous avez t trait au chteau des Noires-
Fontaines.

-- Justement, mon ami; attendu que de mon sjour dans ce chteau
datera le bonheur ou le malheur de ma vie.

Roland regarda fixement sir John.

-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?...

Et il s'arrta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la
socit, il allait commettre une faute d'inconvenance.

-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland.

-- Vous le voulez?

-- Je vous en supplie.

-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie?

-- Mon ami, mon ami, achevez.

-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que
Votre Seigneurie fit  ma soeur l'honneur d'tre amoureuse d'elle?

Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on
l'en et cru, lui, l'homme flegmatique, compltement incapable, il
se prcipita dans les bras de Roland.

-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'cria-t-il, et je
l'aime de toute mon me!

-- Vous tes compltement libre, Milord?

-- Compltement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de
ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres
sterling par an.

-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a  vous
apporter qu'une cinquantaine de mille francs.

-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait
parfois dans les grandes motions, s'il faut se dfaire de la
fortune, on s'en dfera.

-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous tes riche, c'est
un malheur; mais qu'y faire?... Non, l n'est point la question.
Vous aimez ma soeur?

-- Oh! j'adore elle.

-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami,
aime-t-elle vous, ma soeur?

--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas
demand; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser
 vous, et, si la chose vous agrait, vous prier de plaider ma
cause prs de votre mre; puis, votre aveu  tous deux obtenu,
alors je me dclarais, ou plutt, mon cher Roland, vous me
dclariez, car, moi, je n'oserais jamais.

-- Alors, c'est moi qui reois votre premire confidence?

-- Vous tes mon meilleur ami, c'est trop juste.

-- Eh bien! mon cher, vis--vis de moi, votre procs est gagn
naturellement.

-- Restent votre mre et votre soeur.

-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mre laissera Amlie
entirement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire
que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement
heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez.

-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pes dans
sa tte les chances contraires et favorables  un projet, qui
croit les avoir toutes passes en revue, et auquel on prsente un
nouvel obstacle qu'il n'attendait pas.
-- Le premier consul, fit Roland.

-- _God...!_ laissa chapper l'Anglais avalant la moiti du juron
national.

-- Il m'a justement, avant mon dpart pour la Vende, continua
Roland, parl du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous
regardait plus, ma mre ni moi, mais bien lui-mme.

-- Alors, dit sir John, je suis perdu.

-- Pourquoi cela?

-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais.

-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul.

-- Mais qui parlera de mon dsir au premier consul?

-- Moi.

-- Et vous parlerez de ce dsir comme d'une chose qui vous est
agrable,  vous?

-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations,
dit Roland en se levant.

-- Oh! merci, s'cria sir John en saisissant la main du jeune
homme.

Puis, avec regret:

-- Et vous me quittez?
-- Cher ami, j'ai un cong de quelques heures: j'en ai donn une 
ma mre, deux  vous, j'en dois une  votre ami douard... Je vais
l'embrasser et recommander  ses matres de le laisser se cogner
tout  son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg.

-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai
command une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin,
quand il sera attaqu par des brigands, de se servir des pistolets
du conducteur.

Roland regarda sir John.

-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il.

-- Comment! vous ne savez pas?

-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas?

-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre
Amlie!

-- Quelle chose?

-- L'attaque de la diligence.

-- Mais quelle diligence?

-- Celle o tait votre mre.

-- La diligence o tait ma mre?

-- Oui.
-- La diligence o tait ma mre a t arrte?

-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit?

-- Pas un mot de cela, du moins.

-- Eh bien, mon cher douard a t un hros; comme personne ne se
dfendait, lui s'est dfendu. Il a pris les pistolets du
conducteur et a fait feu.

-- Brave enfant! s'cria Roland.

-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu
la prcaution d'enlever les balles; douard a t caress par
MM. les Compagnons de Jhu, comme tant le brave des braves, mais
il n'a tu ni bless personne.

-- Et vous tes sr de ce que vous me dites l?

-- Je vous rpte que votre soeur a pens en mourir d'effroi.

-- C'est bien, dit Roland.

-- Quoi, c'est bien? fit sir John.

-- Oui... raison de plus pour que je voie douard.

-- Qu'avez-vous encore?

-- Un projet.

-- Vous m'en ferez part.
-- Ma foi, non; mes projets,  moi, ne tournent pas assez bien
pour vous.

-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une
revanche  prendre?

-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous tes amoureux, mon
cher lord, vivez dans votre amour.

-- Vous me promettez toujours votre appui?

-- C'est convenu; j'ai le plus grand dsir de vous appeler mon
frre.

-- tes-vous las de m'appeler votre ami?

-- Ma foi, oui: c'est trop peu.

-- Merci.

Et tous deux se serrrent la main et se sparrent.

Un quart d'heure aprs, Roland tait au Prytane franais, situ
o est situ aujourd'hui le lyce Louis-le-Grand, c'est--dire
vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrire la Sorbonne.

Au premier mot que lui dit le directeur de l'tablissement, Roland
vit que son jeune frre avait t recommand tout
particulirement.

On fit venir l'enfant.

douard se jeta dans les bras de son grand frre avec cet lan
d'adoration qu'il avait pour lui.

Roland, aprs les premiers embrassements, mit la conversation sur
l'arrestation de la diligence.

Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait t
sobre de dtails, il n'en fut pas de mme d'douard.

Cette arrestation de diligence, c'tait son Iliade  lui.

Il raconta la chose  Roland dans ses moindres dtails, la
connivence de Jrme avec les bandits, les pistolets chargs, mais
 poudre seulement, l'vanouissement de sa mre, les secours
prodigus pendant cet vanouissement par ceux-l mmes qui
l'avaient caus, son nom de baptme connu des agresseurs, enfin le
masque un instant tomb du visage de celui qui portait secours 
madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait
d voir le visage de celui qui la secourait.

Roland s'arrta surtout  ce dernier dtail.

Puis vint, raconte par l'enfant, la relation de l'audience du
premier consul, comment celui-ci l'avait embrass, caress, choy,
et enfin recommand au directeur du Prytane franais.

Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et,
comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques
au Luxembourg, il tait au Luxembourg cinq minutes aprs.



XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE

Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait
une heure et un quart de l'aprs-midi.

Le premier consul travaillait avec Bourrienne.

Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hterions vers
le dnouement, et, pour y arriver plus vite, nous ngligerions
certains dtails dont, assure-t-on, les grandes figures
historiques peuvent se passer.

Ce n'est point notre avis.

Du jour o nous avons mis la main  la plume -- et il y aura de
cela bientt trente ans -- soit que notre pense se concentrt
dans un drame, soit qu'elle s'tendt dans un roman, nous avons eu
un double but: instruire et amuser.

Et nous disons instruire d'abord; car lamusement, chez nous, n'a
t qu'un masque  l'instruction.

Avons-nous russi? Nous le croyons.

Nous allons tantt avoir parcouru avec nos rcits,  quelque date
qu'ils se soient rattachs, une priode immense: entre la
_Comtesse de Salisbury_ et le _Comte de Monte-Cristo_, cinq
sicles et demi se trouvent enferms.

Eh bien, nous avons la prtention davoir, sur ces cinq sicles et
demi, appris  la France autant dhistoire quaucun historien.

Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous
les Bourbons de la branche cadette, sous la rpublique comme sous
le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclame hautement,
nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifeste
intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.

Nous admirons le marquis de Posai dans le _Don Carlos _de
Schiller; mais,  la place de Schiller, nous n'eussions pas
anticip sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe
du XVIIIe sicle au milieu de hros du XVIe, un encyclopdiste 
la cour de Philippe II.

Ainsi, de mme que nous avons t -- littrairement parlant --
monarchiste sous la monarchie, rpublicain sous la rpublique,
nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.

Cela n'empche point notre pense de planer au-dessus des hommes
et au-dessus de l'poque, et de faire  chacun sa part dans le
bien comme dans le mal.

Or, cette part, nul n'a le droit, except Dieu, de la faire  lui
tout seul. Ces rois d'gypte qui, au moment d'tre livrs 
l'inconnu, taient jugs au seuil de leur tombeau, n'taient point
jugs par un homme, mais par un peuple.

C'est pour cela qu'on a dit: Le jugement du peuple est le
jugement de Dieu.

Historien, romancier, pote, auteur dramatique, nous ne sommes
rien autre chose qu'un de ces prsidents de jury qui,
impartialement, rsument les dbats et laissent les jurs
prononcer le jugement.

Le livre, c'est le rsum.
Les lecteurs, c'est le jury.

C'est pourquoi, ayant  peindre une des figures les plus
gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous
les temps, ayant  la peindre  lpoque de sa transition, c'est-
-dire au moment o Bonaparte se fait Napolon, o le gnral se
fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'tre
injuste, nous abandonnons les apprciations pour y substituer des
faits.

Nous ne sommes pas de lavis de ceux qui disent, c'tait Voltaire
qui disait cela: Il n'y a pas de hros pour son valet de
chambre.

C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux,
deux infirmits qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.

Nous soutenons, nous, qu'un hros peut devenir un bon homme, mais
qu'un bon homme, pour tre bon homme, n'en est pas moins un hros.

Qu'est-ce qu'un hros en face du public? Un homme dont le gnie
l'emporte momentanment sur le coeur.

Qu'est-ce qu'un hros dans l'intimit?

Un homme dont le coeur l'emporte momentanment sur le gnie.

Historiens, jugez le gnie.

Peuple, juge le coeur.

Qui a jug Charlemagne? Les historiens.

Qui a jug Henri IV? Le peuple.

Lequel  votre avis est le mieux jug?

Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal
d'appel, qui n'est autre chose que la postrit, confirme l'arrt
des contemporains, il ne faut point clairer un seul ct de la
figure que l'on a  peindre: il faut en faire le tour, et, l o
ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et mme la bougie.

Revenons  Bonaparte.

Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.

Quelle tait la division du temps pour le premier consul au
Luxembourg?

Il se levait de sept  huit heures du matin, appelait aussitt un
de ses secrtaires, Bourrienne de prfrence, travaillait avec lui
jusqu' dix heures.  dix heures, on venait annoncer que le
djeuner tait servi; Josphine, Hortense et Eugne attendaient ou
se mettaient  table en famille, c'est--dire avec les aides de
camp de service et Bourrienne. Aprs le djeuner, on causait avec
les commensaux et les invits, s'il y en avait; une heure tait
consacre  cette causerie,  laquelle venaient prendre part,
d'habitude, les deux frres du premier consul, Lucien et Joseph,
Regnault de Saint-Jean d'Angly, Boulay (de la Meurthe), Monge,
Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacrs. En
gnral, Bonaparte consacrait une demi-heure  son chancelier;
puis, tout  coup, sans transition, il se levait, disant:

-- Au revoir, Josphine! au revoir, Hortense!... Bourrienne,
allons travailler.
Ces paroles, qui revenaient  peu prs rgulirement et dans les
mmes termes tous les jours  la mme heure, une fois prononces,
Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.

L, aucune mthode de travail ntait adopte; c'tait une affaire
d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne
faisait une lecture; aprs quoi, le premier consul se rendait au
conseil.

Dans les premiers mois, il tait oblig, pour s'y rendre, de
traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps
pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de
dcembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi,
depuis cette poque, rentrait-il presque toujours en chantant dans
son cabinet.

Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.

Une fois rentr chez lui, il examinait le travail qu'il avait
command, signait quelques lettres, s'allongeait dans son
fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son
canif; s'il n'tait point en train de causer, il relisait les
lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les
intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout 
coup, comme se rveillant d'un songe, il se dressait tout debout,
disant:

-- crivez, Bourrienne.

Et alors, il indiquait le plan d'un monument  riger, ou dictait
quelqu'un de ces projets immenses qui ont tonn -- disons mieux -
- qui ont parfois pouvant le monde.

 cinq heures, on dnait; aprs le dner, le premier consul
remontait chez Josphine, o il recevait habituellement la visite
des ministres, et particulirement celle du ministre des affaires
extrieures, M. de Talleyrand.

 minuit, quelquefois plus tt, jamais plus tard, il donnait le
signal de la retraite, en disant brusquement:

-- Allons nous coucher.

Le lendemain,  sept heures du matin, la mme vie recommenait,
trouble seulement par les incidents imprvus.

Aprs les dtails sur les habitudes particulires au gnie
puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il
nous semble que doit venir le portrait.

Bonaparte, premier consul, a laiss moins de monuments de sa
propre personne que Napolon empereur; or, comme rien ne ressemble
moins  l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800,
indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le
pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le
marbre ne peuvent fixer.

La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette
illustre priode de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David,
les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essay de conserver 
la postrit les traits de l'homme du destin, aux diffrentes
poques o se sont rvles les grandes vues providentielles
auxquelles il tait appel: ainsi, nous avons des portraits de
Bonaparte gnral en chef, de Bonaparte premier consul et de
Napolon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi,
plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire
qu'il n'existe pas, ni du gnral, ni du premier consul, ni de
l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.

C'est qu'il n'tait pas donn, mme au gnie, de triompher d'une
impossibilit; c'est que, dans la premire priode de la vie de
Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crne prominent,
son front sillonn par la ride sublime de la pense, sa figure
ple, allonge, son teint granitique et l'habitude mditative de
sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou
sculpter son front largi, son sourcil admirablement dessin, son
nez droit, ses lvres serres, son menton model avec une rare
perfection, tout son visage enfin devenu la mdaille d'Auguste;
mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui tait
hors du domaine de l'imitation, c'est--dire la mobilit de son
regard: le regard, qui est  l'homme ce que l'clair est  Dieu,
c'est--dire la preuve de sa divinit.

Ce regard, dans Bonaparte, obissait  sa volont avec la rapidit
de l'clair; dans la mme minute, il jaillissait de ses paupires
tantt vif et perant comme la lame d'un poignard tir violemment
du fourreau, tantt doux comme un rayon ou une caresse, tantt
svre comme une interrogation ou terrible comme une menace.

Bonaparte avait un regard pour chacune des penses qui agitaient
son me.

Chez Napolon, ce regard, except dans les grandes circonstances
de sa vie, cesse d'tre mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il
n'en est que plus impossible  rendre: c'est une vrille qui creuse
le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder
jusqu' la plus profonde, jusqu' la plus secrte pense.

Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixit; mais
ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est--dire laction
pntrante et magntique de ce regard.

Les coeurs troubles ont les yeux voils.

Bonaparte, mme au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il
mettait  les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il
engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout
particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.

Il avait la mme prtention pour les dents; les dents, en effet,
taient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.

Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la
promenade et lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il
marchait presque toujours un peu courb, comme si sa tte et t
lourde  porter; et, les mains croises derrire le dos, il
faisait frquemment un mouvement involontaire de l'paule droite,
comme si un frissonnement nerveux passait  travers cette paule,
et, en mme temps, sa bouche faisait, de gauche  droite, un
mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au
reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif:
c'tait un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande
proccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se
produisait-il plus frquemment aux poques o le gnral, le
premier consul ou lempereur mrissait de vastes projets. C'tait
aprs de telles promenades, accompagnes de ce double mouvement de
l'paule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus
importantes; en campagne,  larme,  cheval, il tait
infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire,
o parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans
s'en apercevoir.

Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarit, il
passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et
s'appuyait dessus.

Tout mince, tout maigre qu'il tait  lpoque o nous le mettons
sous les yeux de nos lecteurs, il se proccupait de sa future
obsit, c'tait d'ordinaire  Bourrienne qu'il faisait cette
singulire confidence.
-- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh
bien, on ne m'terait pas de lide qu' quarante ans je serai
gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prvois
que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez
d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne
peut manquer darriver.

On sait  quel degr d'obsit tait parvenu le prisonnier de
Sainte-Hlne.

Il avait pour les bains une vritable passion qui, sans doute, ne
contribua point mdiocrement  dvelopper son obsit; cette
passion lui faisait du bain un besoin irrsistible. Il en prenait
un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant
ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette
lecture, il ouvrait  toute minute le robinet d'eau chaude, de
sorte qu'il levait la temprature de son bain  un degr que ne
pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour
lire.

Seulement alors, il permettait que l'on ouvrt la porte.

On a parl des attaques d'pilepsie auxquelles, ds la premire
campagne d'Italie, il aurait t sujet; Bourrienne est rest onze
ans prs de lui et ne la jamais vu atteint de ce mal.

D'un autre ct, infatigable le jour, il avait la nuit un
imprieux besoin de sommeil, surtout dans la priode o nous le
prenons; Bonaparte, gnral ou premier consul, faisait veiller les
autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait 
minuit, quelquefois mme plus tt, nous lavons dit, et, lorsque,
 sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour
l'veiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au
premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant
encore, il disait en balbutiant:

-- Bourrienne, je ten prie, laisse-moi dormir encore un moment.

Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait  huit heures;
sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par
se lever.

Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures,
faisant alors une courte sieste dans laprs-midi.

Aussi avait-il des instructions particulires pour la nuit.

-- La nuit, disait-il, vous entrerez, en gnral, le moins
possible dans ma chambre; ne m'veillez jamais quand vous aurez
une bonne nouvelle  m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre;
mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, rveillez-moi 
linstant mme; car, alors, il n'y a pas un instant  perdre pour
y faire face.

Ds que Bonaparte tait lev et avait fait sa toilette du matin,
toujours trs complte, son valet de chambre entrait, lui faisait
la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un
secrtaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en
commenant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention
relle qu'aux journaux anglais et allemands.

-- Passez, passez, disait-il  la lecture des journaux franais;
_je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je
veux._

La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre  coucher, il
descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y
faisait.

 dix heures, on annonait, avons-nous dit, le djeuner.

C'tait le matre d'htel qui faisait cette annonce et il la
faisait en ces termes:

-- Le gnral est servi.

Aucun titre, comme on voit, pas mme celui de premier consul.

Le repas tait frugal; tous les matins, on servait  Bonaparte un
plat de prdilection dont il mangeait presque tous les jours:
c'tait un poulet frit  l'huile et  l'ail, le mme qui a pris
depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet _ la
Marengo._

Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de
Bourgogne, et prfrablement ce dernier.

Aprs son djeuner comme aprs son dner, il prenait une tasse de
caf noir; jamais entre ses repas.

Quand il lui arrivait de travailler jusqu' une heure avance de
la nuit, c'tait, non point du caf, mais du chocolat qu'on lui
apportait, et le secrtaire qui travaillait avec lui en avait une
tasse pareille  la sienne.

La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, aprs
avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de caf, ajoutent qu'il
prenait immodrment de tabac.

C'est une double erreur.

Ds l'ge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contract
l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son
cerveau veill: il prisait habituellement non pas dans la poche
de son gilet, comme on l'a prtendu, mais dans une tabatire qu'il
changeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce
point de collectionneur de tabatires, une certaine ressemblance
avec le grand Frdric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de
son gilet, c'tait les jours de bataille, o il lui et t
difficile de tenir  la fois, en traversant le feu au galop, la
bride de son cheval et une tabatire; il avait pour ces jours-l
des gilets avec la poche droite double en peau parfume, et,
comme l'chancrure de son habit lui permettait d'insrer le pouce
et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en
quelque circonstance et  quelque allure que ce ft, priser tout 
son aise.

Gnral ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se
contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche;
empereur, il y eut un progrs, il en mit un, et, comme il
changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux
ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'ide de ne
faire refaire qu'un seul gant, compltant la paire avec celui qui
ne servait pas.

Bonaparte avait deux grandes passions dont Napolon hrita: la
guerre et les monuments.

Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rveur et sombre
dans le repos; c'tait alors que, pour sortir de cette tristesse,
il avait recours  l'lectricit de l'art et rvait ces monuments
gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achev quelques-
uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des
peuples; qu'ils sont son histoire crite en lettres majuscules;
que, longtemps aprs que les gnrations ont disparu de la terre,
ces jalons des ges restent debout; que Rome vit dans ses ruines,
que la Grce parle dans ses monuments, que, par les siens,
l'gypte apparat, spectre splendide et mystrieux, au seuil des
civilisations.

Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait
prfrablement  tout, c'tait la renomme, c'tait le bruit; de
l ce besoin de guerre, cette soif de gloire.
Souvent il disait:

-- Une grande rputation, c'est un grand bruit; plus on en fait,
plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les
monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et
retentit dans d'autres gnrations. Babylone et Alexandrie sont
tombes; Smiramis et Alexandre sont rests debout, plus grands
peut-tre par l'cho de leur renomme, rpt et accru d'ge en
ge, qu'ils ne l'taient dans la ralit mme.

Puis, rattachant ces grandes ides  lui-mme:

-- Mon pouvoir, disait-il, tient  ma gloire, et ma gloire aux
batailles que j'ai gagnes; la conqute m'a fait ce que je suis,
la conqute seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-n a
besoin d'tonner et d'blouir: ds qu'il ne flamboie plus, il
s'teint; du moment o il cesse de grandir, il tombe.

Longtemps il avait t Corse, supportant avec impatience la
conqute de sa patrie; mais, le 13 vendmiaire pass, il s'tait
fait vritablement Franais, et en tait arriv  aimer la France
avec passion; son rve c'tait de la voir grande, heureuse,
puissante,  la tte des nations comme gloire et comme art; il est
vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et
qu'indestructiblement il attachait son nom  sa grandeur. Pour
lui, vivant ternellement dans cette pense, le moment actuel
disparaissait dans l'avenir; partout o l'emportait l'ouragan de
la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la
France prsente  sa pense. Que penseront les Athniens? disait
Alexandre aprs Issus et Arbelles. J'espre que les Franais
seront contents de moi, disait Bonaparte aprs Rivoli et les
Pyramides.

Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il
ferait en cas de succs, mais beaucoup en cas de revers; il tait,
plus que tout autre, convaincu qu'un rien dcide parfois des plus
grands vnements; aussi tait-il plus occup de prvoir ces
vnements que de les provoquer; il les regardait natre, il les
voyait mrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la
main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile
cuyer dompte et dirige un cheval fougueux.

Sa grandeur rapide au milieu des rvolutions, les changements
politiques qu'il avait prpars ou vus s'accomplir, les vnements
qu'il avait domins lui avaient donn un certain mpris des
hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'tait point port 
estimer: aussi avait-il souvent  la bouche cette maxime d'autant
plus dsolante qu'il en avait reconnu la vrit:

_Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et
l'intrt._

Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne
croyait point  l'amiti.

Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas rpt:
_L'amiti n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas mme mes
frres... Joseph un peu, peut-tre; et encore, si je laime, c'est
par habitude et parce qu'il est mon an... Duroc, oui, lui, je
l'aime; mais pourquoi? parce que son caractre me plat, parce
qu'il est froid, sec et svre; puis Duroc ne pleure jamais!...
D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais
amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en
apparence du moins; mais que je cesse d'tre heureux, et, vous
verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver... Voyez-
vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est
leur affaire; mais, moi, pas de sensibilit. Il faut avoir la main
vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se mler ni de
guerre ni de gouvernement._

Dans ses relations familires, Bonaparte tait ce que l'on appelle
au collge un taquin; mais ses taquineries taient exemptes de
mchancet et presque jamais dsobligeantes; sa mauvaise humeur,
facile d'ailleurs  exciter, passait comme un nuage chass par le
vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres clats.
Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque
faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait
aller  de graves emportements; ses boutades alors taient vives
et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de
massue sous lequel il fallait, bon gr mal gr, courber la tte:
ainsi sa scne avec Jomini, ainsi sa scne avec le duc de Bellune.

Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les
royalistes: il dtestait les premiers et craignait les seconds;
lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les
assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'tait autre chose:
on et dit qu'il prvoyait la Restauration.

Il avait prs de lui deux hommes qui avaient vot la mort du roi:
Fouch et Cambacrs.

Il renvoya Fouch de son ministre, et, s'il garda Cambacrs, ce
fut  cause des services que pouvait rendre l'minent lgiste;
mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son
collgue le second consul:

-- Mon pauvre Cambacrs, disait-il, j'en suis bien fch, mais
votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous
serez pendu!

Un jour, Cambacrs s'impatienta, et, par un hochement de tte,
arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient:

-- Allons, dit-il, laissez donc de ct vos mauvaises
plaisanteries!

Toutes les fois que Bonaparte chappait  un danger, une habitude
d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa
poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix.

Quand il prouvait quelque contrarit ou tait en proie  une
pense dsagrable, il fredonnait: quel air? un air  lui, qui
n'en tait pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix
fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa
table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en
arrire au point de tomber  la renverse, et mutilant, comme nous
l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas
pour lui d'autre utilit, attendu que jamais il ne taillait une
plume lui-mme: c'tait son secrtaire qui avait cette charge, et
qui les lui taillait du mieux possible, intress qu'il tait  ce
que cette effroyable criture que l'on connat ne ft pas tout 
fait illisible.

On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches:
c'tait la seule musique qu'il comprt et qui lui allt au coeur;
s'il tait assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un
signe de la main il recommandait le silence et se penchait du ct
du son; s'il tait en train de se promener, il s'arrtait,
inclinait la tte et coutait: tant que la cloche tintait, il
restait immobile; le bruit teint dans l'espace, il reprenait son
travail, rpondant  ceux qui le priaient d'expliquer cette
singulire sympathie pour la voix de bronze:

-- Cela me rappelle les premires annes que j'ai passes 
Brienne. J'tais heureux alors!

 l'poque o nous sommes arrivs, sa grande proccupation tait
l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il
allait tous les samedis soirs  cette campagne, y passait, comme
un colier en vacances, la journe du dimanche et souvent mme
celle du lundi. L, le travail tait nglig pour la promenade;
pendant cette promenade, il surveillait lui-mme les
embellissements qu'il faisait excuter. Quelquefois, et dans les
commencements surtout, ses promenades s'tendaient hors des
limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent
bientt ordre  ces excursions, qui furent supprimes compltement
aprs la conspiration d'Arna et l'affaire de la machine
infernale.

Le revenu de la Malmaison, calcul par Bonaparte lui-mme, en
supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses lgumes, pouvait
monter  six mille francs.

-- Cela n'est pas mal, disait-il  Bourrienne; mais, ajoutait-il
avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en
dehors pour pouvoir vivre ici.

Bonaparte mlait une certaine posie  son got pour la campagne:
il aimait  voir sous les alles sombres du parc se promener une
femme  la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle
ft vtue de blanc: il dtestait les robes de couleur fonce, et
avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes,
il prouvait pour elles une telle rpugnance, qu'il tait bien
rare qu'il les invitt  ses soires ou  ses ftes; du reste, peu
galant de sa nature, imposant trop pour attirer,  peine poli avec
les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, mme aux plus
jolies, une chose agrable; souvent mme on tressaillait, tonn
des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de
Josphine.  telle femme il avait dit: Oh! comme vous avez les
bras rouges!  telle autre: Oh! la vilaine coiffure que vous
avez l!  celle-ci: Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai
dj vue vingt fois!  celle-l: Vous devriez bien changer de
couturire, car vous tes singulirement fagote.

Un jour, il dit  la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont
tout le monde admirait la chevelure:

-- Ah! c'est singulier, comme vous tes rousse!

-- C'est possible, rpondit la duchesse; seulement, c'est la
premire fois qu'un homme me le dit.

Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard,
c'tait au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec
Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce
qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant:

-- Vous tes des niais! j'ai trich pendant tout le temps que nous
avons jou, et vous ne vous en tes pas aperus. Que ceux qui ont
perdu se rattrapent.

Bonaparte, n et lev dans la religion catholique, n'avait de
prfrence pour aucun dogme; lorsqu'il rtablit l'exercice du
culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte
religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce
sujet; mais lui-mme se traait d'avance sa part dans la
discussion en disant:

-- Ma raison me tient dans l'incrdulit de beaucoup de choses;
mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma
premire jeunesse me rejettent dans l'incertitude.

Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de matrialisme; peu
lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnt un Crateur.
Pendant une belle soire de messidor, tandis que son btiment
glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les
mathmaticiens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais
seulement une matire anime. Bonaparte regarda cette vote
cleste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie
qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment o l'on croyait
qu'il tait bien loin de la conversation:

-- Vous avez beau dire, s'cria-t-il en montrant les toiles,
c'est un Dieu qui a fait tout cela.
Bonaparte, trs exact  payer ses dpenses particulires, l'tait
infiniment moins pour les dpenses publiques; il tait convaincu
que, dans les marchs passs entre les ministres et les
fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le march n'tait
pas dupe, l'tat, en tout cas, tait vol; aussi reculait-il
autant que possible l'poque du payement; alors il n'y avait point
de chicanes et de difficults qu'il ne fit, point de mauvaises
raisons qu'il ne donnt; c'tait chez lui une ide fixe, un
principe invariable, que tout fournisseur tait un fripon.

Un jour, on lui prsente un homme qui avait fait une soumission et
avait t accept.

-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie
ordinaire.

-- Vollant, citoyen premier consul.

-- Beau nom de fournisseur.

-- Mon nom, citoyen, s'crie avec deux ll.

-- On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte.

Et il lui tourna le dos.

Bonaparte revenait rarement sur une dcision arrte, mme quand
il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire:
J'ai eu tort. tout au contraire, son mot favori tait: Je
commence toujours par croire le mal. La maxime tait plus digne
de Timon que d'Auguste.

Mais, avec tout cela, on sentait que c'tait chez Bonaparte plutt
un parti pris d'avoir l'air de mpriser les hommes que de les
mpriser vritablement. Il n'tait ni haineux ni vindicatif;
seulement, parfois croyait-il trop  la _ncessit_, la desse aux
coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible,
bon, accessible  la piti, aimant les enfants, grande preuve d'un
coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie prive de l'indulgence
pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie,
celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgr l'arrive de
l'ambassadeur d'Espagne.

Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des
choses  dire de Bonaparte, sans compter -- quand nous aurions
fini avec Bonaparte -- ce qui nous resterait  dire de Napolon.

Mais nous crivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte
joue son rle; par malheur, l o se montre Bonaparte, ne ft-il
qu'apparatre, il devient, malgr le narrateur, un personnage
principal.

Qu'on nous pardonne donc d'tre retomb dans la digression, cet
homme qui est  lui seul tout un monde, nous a, en dpit de nous-
mme, entran dans son tourbillon.

Revenons  Roland et, par consquent,  notre rcit.


XXXVII -- L'AMBASSADEUR

Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demand le premier
consul, et qu'on lui avait rpondu que le premier consul
travaillait avec le ministre de la police.

Roland tait le familier de la maison; quel que ft le
fonctionnaire avec lequel travaillt Bonaparte,  son retour d'un
voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir
la porte du cabinet et de passer la tte.

Souvent le premier consul tait si occup, qu'il ne faisait pas
attention  cette tte qui passait.

Alors, Roland prononait ce seul mot:

Gnral! ce qui voulait dire dans cette langue intime que les
deux condisciples avaient continu de parler: Gnral, je suis
l; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres. Si le premier
n'avait pas besoin de Roland, il rpondait: C'est bien. Si, au
contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: Entre.

Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fentre
que son gnral lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.

Comme d'habitude, Roland passa la tte en disant:

-- Gnral!

-- Entre, rpondit le premier consul, avec une satisfaction
visible. Entre! Entre!

Roland entra.

Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre
de la police.

L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le
proccuper fort, avait aussi pour Roland son ct d'intrt.

Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opres par
les compagnons de Jhu.

Sur la table taient trois procs-verbaux constatant l'arrestation
d'une diligence et de deux malles-poste.

Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'arme
d'Italie, Triber.

Les arrestations avaient eu lieu, la premire sur la grande route
de Meximieux  Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le
territoire de la commune de Belignieux; la seconde,  l'extrmit
du lac de Silans, du ct de Nantua; la troisime, sur la grande
route de Saint-tienne  Bourg,  l'endroit appel les
Carronnires.

Un fait particulier se rattachait  l'une de ces arrestations.

Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie
avaient, par mgarde, t confondues avec les groupes d'argent
appartenant au gouvernement, et enleves aux voyageurs; ceux-ci
les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reut une
lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit o ces objets
avaient t enterrs, avec prire de les remettre  leurs
propritaires, les compagnons de Jhu faisant la guerre au
gouvernement, mais non aux particuliers.

D'un autre ct, dans l'affaire des Cartonnires, o les voleurs,
pour arrter la malle-poste, qui, malgr leur ordre de faire
halte, redoublait de vitesse, avaient t forcs de faire feu sur
un cheval, les compagnons de Jhu avaient cru devoir un
ddommagement au matre de poste, et celui-ci avait reu cinq
cents francs en paiement de son cheval tu.

C'tait juste ce que le cheval avait cot huit jours auparavant,
et cette estimation prouvait que l'on avait affaire  des gens qui
se connaissaient en chevaux.

Les procs-verbaux dresss par les autorits locales taient
accompagns des dclarations des voyageurs.

Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parl; ce
qui prouvait qu'il tait furieux.

Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec
Roland, avait-il rpt trois fois  Roland d'entrer.

-- Eh bien, lui dit-il, dcidment ton dpartement est en rvolte
contre moi; tiens, regarde.

Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.

-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon
gnral.

-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande  Bourrienne mon
atlas dpartemental.

Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que dsirait Bonaparte,
l'ouvrit au dpartement de l'Ain.

-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi o les choses se sont
passes.

Roland posa le doigt sur l'extrmit de la carte, du ct de Lyon.

-- Tenez, mon gnral, voici l'endroit prcis de la premire
attaque, ici, en face de Bellignieux.

-- Et la seconde?

-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre ct
du dpartement, vers Genve; voici le lac de Nantua, et voici
celui de Silans.

-- Maintenant, la troisime?

Roland ramena son doigt vers le centre.

-- Gnral, voici la place prcise; les Cartonnires ne sont point
marques sur la carte,  cause de leur peu d'importance.

-- Qu'est-ce que les Cartonnires? demanda le premier consul.

-- Gnral, on appelle Cartonnires, chez nous, des fabriques de
tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place
qu'elles devraient occuper sur la carte.

Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le
papier, l'endroit prcis o devait avoir eu lieu l'arrestation.

-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passe  une demi-lieue
 peine de Bourg!

--  peine, oui, gnral; cela explique comment le cheval bless a
t ramen  Bourg, et n'est mort que dans les curies de la
Belle-Alliance.

-- Vous entendez tous ces dtails, monsieur! dit Bonaparte en
s'adressant au ministre de la police.

-- Oui, citoyen premier consul, rpondit celui-ci.

-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent.

-- J'y ferai tous mes efforts.

-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de
russir.

Le ministre s'inclina.

-- Ce n'est qu' cette condition, continua Bonaparte, que je
reconnatrai que vous tes vritablement l'homme habile que vous
prtendez tre.

-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.

-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.

-- Oui, mais moi je vous loffre; ne faites rien que nous ne nous
soyons concerts ensemble.

Le ministre regarda Bonaparte.

-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministre.

Le ministre salua et sortit.

-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur
d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans
ton dpartement; puis ils paraissent en vouloir particulirement 
toi et  ta famille.

-- Au contraire, dit Roland, et voil ce dont j'enrage, c'est
qu'ils pargnent moi et ma famille.

-- Revenons l-dessus, Roland; chaque dtail a son importance;
c'est la guerre de Bdouins que nous recommenons.

-- Remarquez ceci, gnral: je vais passer une nuit  la
chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des
fantmes. En effet, un fantme m'apparat, mais parfaitement
inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se
retourne mme pas. Ma mre se trouve dans une diligence arrte,
elle s'vanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus
dlicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait
respirer des sels. Mon frre douard se dfend autant qu'il est en
lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de
compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des
bonbons en rcompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon
ami sir John m'imite, va o j'ai t; on le traite en espion et on
le poignarde!

-- Mais il n'en est pas mort?

-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut pouser
ma soeur.

-- Ah! ah! il a fait la demande?

-- Officielle.

-- Et tu as rpondu?...

-- J'ai rpondu que ma soeur dpendait de deux personnes.

-- Ta mre et toi, c'est trop juste.

-- Non pas: ma soeur elle-mme... et vous.

-- Elle, je comprends; mais moi?

-- Ne m'avez-vous pas dit, gnral, que vous vouliez la marier?

Bonaparte se promena un instant, les bras croiss, et
rflchissant; puis, tout  coup, s'arrtant devant Roland:

-- Qu'est-ce que ton Anglais?

-- Vous lavez vu, gnral.

-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent:
des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la mchoire
allonge.

-- C'est le _the, _dit gravement Roland.

-- Comment, le th?

-- Oui; vous avez appris l'anglais, gnral?

-- C'est--dire que j'ai essay de lapprendre.

-- Votre professeur a d vous dire alors que le _the _se
prononait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, 
force de prononcer le _the, _et, par consquent, de repousser
leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir
cette mchoire allonge qui, comme vous le disiez tout  lheure,
est un des caractres distinctifs de leur physionomie.

Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'ternel railleur riait
ou parlait srieusement.

Roland demeura imperturbable.

-- C'est ton opinion? dit Bonaparte.

-- Oui, gnral, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut
bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-l que je
mets au jour au fur et  mesure que loccasion s'en prsente.

-- Revenons  ton Anglais.

-- Volontiers, gnral.

-- Je te demandais ce qu'il tait.

-- Mais c'est un excellent gentleman: trs brave, trs calme, trs
impassible, trs noble, trs riche, et, de plus -- ce qui n'est
probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord
Grenville, premier ministre de Sa Majest.

-- Tu dis?

-- Je dis premier ministre de Sa Majest Britannique.

Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant  Roland:

-- Puis-je le voir ton Anglais?

-- Vous savez bien, mon gnral, que vous pouvez tout.

-- O est-il?

--  Paris.

-- Va le chercher et amne-le-moi.

Roland avait l'habitude d'obir sans rpliquer; il prit son
chapeau et s'avana vers la porte.

-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment o
Roland passait dans le cabinet de son secrtaire.

Cinq minutes aprs que Roland avait disparu, Bourrienne
paraissait.

-- Asseyez-vous l, Bourrienne, dit le premier consul.

Bourrienne s'assit, prpara son papier, trempa sa plume dans
l'encre et attendit.

-- Y tes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau mme
o crivait Bourrienne, ce qui tait encore une de ses habitudes,
habitude qui dsesprait le secrtaire, Bonaparte ne cessant point
de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce
balancement, agitant le bureau de la mme faon  peu prs que
s'il et t au milieu de l'Ocan sur une mer houleuse.

-- J'y suis, rpondit Bourrienne, qui avait fini par se faire,
tant bien que mal,  toutes les excentricits du premier consul.

-- Alors, crivez.

Et il dicta:

Bonaparte, premier consul de la Rpublique,  Sa Majest le roi
de la Grande-Bretagne et d'Irlande.

Appel par le voeu de la nation franaise  occuper la premire
magistrature de la Rpublique, je crois convenable d'en faire
directement part  Votre Majest.

La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du
monde, doit-elle tre ternelle? N'est-il donc aucun moyen de
s'entendre?

Comment les deux nations les plus claires de lEurope,
puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur sret
et leur indpendance, peuvent-elles sacrifier  des ides de vaine
grandeur ou  des antipathies mal raisonnes le bien du commerce,
la prosprit intrieure, le bonheur des familles? comment ne
sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
premire des gloires?

Ces sentiments ne sauraient tre trangers au coeur de Votre
Majest, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la
rendre heureuse.

Votre Majest ne verra dans cette ouverture que mon dsir sincre
de contribuer efficacement, pour la seconde fois,  la
pacification gnrale par une dmarche prompte, toute de confiance
et dgage de ces formes qui, ncessaires peut-tre pour dguiser
la dpendance des tats faibles, ne dclent dans les tats forts
que le dsir mutuel de se tromper.

La France et lAngleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
lpuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
civilises est attach  la fin d'une guerre qui embrase le monde
entier.

Bonaparte s'arrta.

-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela,
Bourrienne.

Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'crire.

Aprs chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tte,
en disant:

-- Allez.

Avant mme les derniers mots, il prit la lettre des mains de
Bourrienne, et signa avec une plume neuve.

C'tait son habitude de ne se servir qu'une fois de la mme plume,
rien ne lui tait plus dsagrable qu'une tache d'encre aux
doigts.

-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse:  _lord
Grenville._

Bourrienne fit ce qui lui tait recommand.

En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrtait
dans la cour du Luxembourg.

Puis, un instant aprs, la porte s'ouvrit et Roland parut.

-- Eh bien? demanda Bonaparte.

-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez,
gnral.

-- Tu as ton Anglais?

-- Je l'ai rencontr au carrefour de Buci, et, sachant que vous
n'aimiez pas  attendre, je l'ai pris tel qu'il tait et l'ai
forc de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je
serais oblig de le faire conduire ici par le poste de la rue
Mazarine; il est en bottes et en redingote.

-- Qu'il entre, dit Bonaparte.

-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant.

Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte.

Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour
reconnatre le parfait gentleman.

Un peu d'amaigrissement, un reste de pleur donnaient  sir John
tous les caractres d'une haute distinction.

Il s'inclina et attendit la prsentation en vritable Anglais
qu'il tait.

-- Gnral, dit Roland, j'ai l'honneur de vous prsenter sir John
Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller
jusqu' la troisime cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer
l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg.

-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la premire
fois que nous nous voyons, ni la premire fois que j'exprime le
dsir de vous connatre; il y avait donc presque de l'ingratitude,
 vous, de vous refuser  mon dsir.

-- Si j'ai hsit, gnral, rpondit sir John en excellent
franais, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire 
l'honneur que vous me faites.

-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me
dtestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes?

-- Je dois avouer, gnral, rpondit sir John en souriant, qu'ils
n'en sont encore qu' l'admiration.

-- Et partagez-vous cet absurde prjug de croire que l'honneur
national veut que l'on hasse aujourd'hui l'ennemi qui peut tre
notre ami demain?

-- La France a presque t pour moi une seconde patrie, gnral,
et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment o, de mes deux
patries, celle  qui je devrai le plus sera la France.

-- Ainsi, vous verriez sans rpugnance la France et l'Angleterre
se donner la main pour le bonheur du monde?

-- Le jour o je verrais cela serait pour moi un jour heureux.

-- Et, si vous pouviez contribuer  amener ce rsultat, vous y
prteriez-vous?

-- J'y exposerais ma vie.

-- Roland m'a dit que vous tiez parent de lord Grenville.

-- Je suis son neveu.

-- tes-vous en bons termes avec lui?

-- Il aimait fort ma mre, qui tait sa soeur ane.

-- Avez-vous hrit de la tendresse qu'il portait  votre mre?

-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en rserve pour le jour
o je rentrerai en Angleterre.

-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi?

-- Adresse  qui?

-- Au roi George III.

-- Ce serait un grand honneur pour moi.

-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix  votre oncle ce que
l'on ne peut crire dans une lettre?

-- Sans y changer un mot: les paroles du gnral Bonaparte sont de
l'histoire.

-- Eh bien, dites-lui...

Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne:

-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la dernire lettre de
l'empereur de Russie.

Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur
une lettre qu'il donna  Bonaparte.

Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la prsentant 
lord Tanlay:

-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous
avez lu cette lettre.

Sir John s'inclina et lut:

Citoyen premier consul,

J'ai reu, arms et habills  neuf, chacun avec l'uniforme de
son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et
que vous m'avez envoys sans ranon, sans change, sans condition
aucune.

C'est de la pure chevalerie, et j'ai la prtention d'tre un
chevalier.

Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier
consul, en change de ce magnifique cadeau, c'est mon amiti.

La voulez-vous?

Comme arrhes de cette amiti, j'envoie ses passeports  lord
Whitworth, ambassadeur d'Angleterre  Saint-Ptersbourg.

En outre, si vous voulez tre, je ne dirai pas mme mon second,
mais mon tmoin, je provoque en duel personnel et particulier tous
les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui
ne lui fermeront pas leurs ports.

Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez
lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie.

Ai-je encore autre chose  vous dire?

Non.

Si ce n'est qu' nous deux nous pouvons faire la loi au monde.

Et puis encore que je suis votre admirateur et sincre ami.

PAUL.

Lord Tanlay se retourna vers le premier consul.

-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il.

-- Serait-ce cette lettre qui vous lapprendrait, milord? demanda
Bonaparte.

-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion.

-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a reu la couronne de
saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment o je
les y gratterai avec mon pe -- porte encore les fleurs de lis de
France.

Sir John sourit; son orgueil national se rvoltait  cette
prtention du vainqueur des Pyramides.

-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela
aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps.

-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop prs d'Aboukir.

-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il
me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation
maritime; c'est l-bas...

Et de sa main, il montra l'Orient.

-- Pour le moment, je vous le rpte, il s'agit, non pas de
guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le
rve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous
voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour tre
franc. Le jour o un diplomate dira la vrit, ce sera le premier
diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, ds
lors, il arrivera sans obstacle  son but.

-- J'aurai donc  dire  mon oncle que vous voulez la paix?

-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne
fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec
l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de
civilisation o je la voudrais pour en faire une allie.

-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un alli.

-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu
d'armer les fous, milord, mieux vaut les dsarmer. Je vous dis
donc que deux nations comme la France et lAngleterre doivent tre
deux amies insparables ou deux ennemies acharnes: amies, elles
sont les deux ples de la terre, quilibrant son mouvement par un
poids gal; ennemies, il faut que l'une dtruise lautre et se
fasse l'axe du monde.

-- Et si lord Grenville, sans douter de votre gnie, doutait de
votre puissance; s'il est de lavis de notre pote Coleridge, s'il
croit que l'Ocan au rauque murmure garde son le et lui sert de
rempart, que lui dirai-je?

-- Droulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte.

Bourrienne droula une carte; Bonaparte s'en approcha.

-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il.

Et il montrait  sir John le Volga et le Danube.

-- Voil la route de l'Inde, ajouta-t-il.

-- Je croyais que c'tait l'gypte, gnral, dit sir John.

-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutt, j'ai pris celle-
l parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci;
que votre gouvernement ne me force point  la prendre! Me suivez-
vous?

-- Oui, citoyen; marchez devant.

-- Eh bien, si lAngleterre me force  la combattre, si je suis
oblig d'accepter lalliance du successeur de Catherine, voici ce
que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je
leur fais descendre le fleuve jusqu' Astrakan; ils traversent la
mer Caspienne et vont m'attendre  Asterabad.

Sir John s'inclina en signe d'attention profonde.

Bonaparte continua.

-- J'embarque quarante mille Franais sur le Danube.

-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve
autrichien.

-- J'aurai pris Vienne.

Sir John regarda Bonaparte.

-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc
quarante mille Franais sur le Danube; je trouve,  son
embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'
Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'
Pratisbianskaa, d'o ils se portent  Tzaritsin; l, ils
descendent le Volga  leur tour avec les mmes btiments qui ont
conduit les quarante mille Russes  Asterabad; quinze jours aprs,
j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale.
D'Asterabad, les deux corps runis se porteront sur l'Indus; la
Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre allie naturelle.

-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous
manque, et une arme de quatre-vingt mille hommes ne trane point
facilement avec elle ses approvisionnements.

-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expdition
tait faite, c'est que j'ai laiss des banquiers  Thran et 
Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la
guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Sab: le gnral en chef
manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus
son nom...

-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay.

-- C'est cela, s'cria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le
capitaine Malcom eut recours  la caste des brinjaries, ces
bohmiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la pninsule
hindoustanique, o ils font exclusivement le commerce de grains;
eh bien, ces bohmiens sont  ceux qui les payent, fidles
jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront.

-- Il faudra passer l'Indus.

-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de dveloppement entre
Dra-Ismal-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la
Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue  l'heure, dont la
profondeur moyenne, l o je dis, est de douze  quinze pieds et
qui a dix gus peut-tre sur ma ligne d'opration.

-- Ainsi votre ligne d'opration est dj trace? demanda sir John
en souriant.

-- Oui, attendu qu'elle se dploie devant un massif non interrompu
de provinces fertiles et bien arroses; attendu qu'en l'abordant
je tourne les dserts sablonneux qui sparent la valle infrieure
de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette
base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu
quelques succs depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'
Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux poques ont fait
la route que je compte faire! passons-les en revue... Aprs
Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille
hommes; aprs Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux,
dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; aprs
Timour-Lung, Babour; aprs Babour, Humayoun; que sais-je, moi!
L'Inde n'est-elle pas  qui veut ou  qui sait la prendre?

-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conqurants
que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades
indignes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous
avons dans l'Inde...

-- Vingt  vingt-deux mille hommes.

-- Et cent mille cipayes.

-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et
l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mpris qu'elle
mrite: partout o je trouve l'infanterie europenne, je prpare
une seconde, une troisime, s'il le faut une quatrime ligne de
rserve, supposant que les trois premires peuvent plier sous la
baonnette anglaise; mais partout o je ne rencontre que des
cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce
qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions  me faire,
milord?

-- Une seule, citoyen premier consul: dsirez-vous srieusement la
paix?

-- Voici la lettre par laquelle je la demande  votre roi, milord;
et c'est pour tre bien sr qu'elle sera remise  Sa Majest
Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'tre mon
messager.

-- Il sera fait selon votre dsir, citoyen; et, si j'tais l'oncle
au lieu d'tre le neveu, je promettrais davantage.

-- Quand pouvez-vous partir?

-- Dans une heure, je serai parti.

-- Vous n'avez aucun dsir  m'exprimer avant votre dpart?

-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins
pouvoirs  mon ami Roland.

-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous
reprsentons, vous l'Angleterre, et moi la France.

Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette
exacte mesure qui indiquait  la fois sa sympathie pour la France
et ses rserves pour l'honneur national.

Puis, ayant serr celle de Roland avec une effusion toute
fraternelle, il salua une dernire fois le premier consul et
sortit.

Bonaparte le suivit des yeux, parut rflchir un instant; puis,
tout  coup:

-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur
avec lord Tanlay, mais encore je le dsire: tu entends? je le
dsire.

Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils
signifirent clairement, pour quiconque connaissait le premier
consul, non plus je le dsire, mais je le veux!

La tyrannie tait douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un
remerciement plein de reconnaissance.


XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX

Disons ce qui se passait au chteau des Noires-Fontaines, trois
jours aprs que les vnements que nous venons de raconter se
passaient  Paris.

Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de
Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de
Paris, Roland pour rejoindre son gnral, madame de Montrevel pour
conduire douard au collge, et sir John pour faire  Roland ses
ouvertures matrimoniales, Amlie tait reste seule avec Charlotte
au chteau des Noires-Fontaines.

Nous disons _seule, _parce que Michel et son fils Jacques
n'habitaient pas prcisment le chteau: ils logeaient dans un
petit pavillon attenant  la grille; ce qui adjoignait pour Michel
les fonctions de concierge  celles de jardinier.

Il en rsultait que, le soir --  part la chambre d'Amlie,
situe, comme nous l'avons dit, au premier tage sur le jardin, et
celle de Charlotte, situe dans les mansardes au troisime -- les
trois rangs de fentres du chteau restaient dans l'obscurit.

Madame de Montrevel avait emmen avec elle la seconde femme de
chambre.

Les deux jeunes filles taient peut-tre bien isoles dans ce
corps de btiment, se composant d'une douzaine de chambres et de
trois tages, surtout au moment o la rumeur publique signalait
tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il
offert  sa jeune matresse de coucher dans le corps de logis
principal, afin d'tre  mme de lui porter secours en cas de
besoin; mais celle-ci avait, dune voix ferme, dclar qu'elle
n'avait pas peur et qu'elle dsirait que rien ne ft chang aux
dispositions habituelles du chteau.

Michel n'avait point autrement insist et s'tait retir tout en
disant que, du reste, mademoiselle pouvait dormir tranquille, et
que lui et Jacques feraient des rondes autour du chteau.

Ces rondes de Michel avaient paru un instant inquiter Amlie;
mais elle avait bientt reconnu que Michel se bornait  aller,
avec Jacques, se mettre  l'afft sur la lisire de la fort de
Seillon, et la frquente apparition sur la table, ou d'un rble de
livre ou d'un cuissot de chevreuil, prouvait que Michel tenait sa
parole  l'endroit des rondes promises.

Amlie avait donc cess de s'inquiter de ces rondes de Michel qui
avaient lieu justement du ct oppos  celui o elle avait craint
d'abord qu'il ne les ft.

Or, comme nous l'avons dit, trois jours aprs les vnements que
nous venons de raconter, ou, pour parler plus correctement,
pendant la nuit qui suivit ce troisime jour, ceux qui taient
habitus  ne voir de lumire qu' deux fentres du chteau des
Noires-Fontaines, c'est--dire  la fentre d'Amlie au premier
tage, et  la fentre de Charlotte au troisime, eussent pu
remarquer avec tonnement que, de onze heures du soir  minuit,
les quatre fentres du premier taient claires.

Il est vrai que chacune d'elles n'tait claire que par une seule
bougie.

Ils eussent pu voir encore la forme d'une jeune fille qui, 
travers son rideau, fixait les yeux dans la direction du village
de Ceyzeriat.

Cette jeune fille, c'tait Amlie, Amlie ple, la poitrine
oppresse, et paraissant attendre anxieusement un signal.

Au bout de quelques minutes, elle s'essuya le front et respira
presque joyeusement.

Un feu venait de s'allumer dans la direction o se perdait son
regard.

Aussitt elle passa de chambre en chambre, et teignit les unes
aprs les autres les trois bougies, ne laissant vivre et brler
que celle qui se trouvait dans sa chambre.

Comme si le feu n'et attendu que cette obscurit, il s'teignit 
son tour.

Amlie s'assit prs de sa fentre, et demeura immobile, les yeux
fixs sur le jardin.

Il faisait une nuit sombre, sans toiles, sans lune, et cependant,
au bout d'un quart d'heure, elle vit, ou plutt elle devina une
ombre qui traversait la pelouse et s'approchait du chteau.

Elle plaa son unique bougie dans l'angle le plus recul de la
chambre et revint ouvrir sa fentre.

Celui qu'elle attendait tait dj sur le balcon.

Comme la premire nuit o nous lavons vu faire cette escalade, il
enveloppa de son bras la taille de la jeune fille et l'entrana
dans la chambre.

Mais celle-ci opposa une lgre rsistance; elle cherchait de la
main la cordelette de la jalousie: elle la dtacha du clou qui la
retenait, et la jalousie retomba avec plus de bruit que la
prudence ne let peut-tre voulu.

Derrire la jalousie, elle ferma la fentre.

Puis elle alla chercher la bougie dans langle o elle lavait
cache.

La bougie alors claira son visage.

Le jeune homme jeta un cri d'effroi; le visage d'Amlie tait
couvert de larmes.

-- Qu'est-il donc arriv? demanda-t-il.

-- Un grand malheur! dit la jeune fille.

-- Oh! je m'en suis dout en voyant le signal par lequel tu me
rappelais, m'ayant reu la nuit dernire... Mais, dis, ce malheur
est-il irrparable?

--  peu prs, rpliqua Amlie.

-- Au moins, j'espre, ne menace-t-il que moi?

-- Il nous menace tous deux.

Le jeune homme passa sa main sur son front pour en essuyer la
sueur.

-- Allons, fit-il, j'ai de la force.

-- Si tu as la force d'couter tout, je n'ai point celle de tout
te dire.

Alors, prenant une lettre sur la chemine:

-- Lis, dit-elle; voici ce que j'ai reu par le courrier du soir.

Le jeune homme prit la lettre, et, l'ouvrant, courut  la
signature.

-- Elle est de madame de Montrevel, dit-il.

-- Oui, avec un post-scriptum de Roland.

Le jeune homme lut:

Ma fille bien-aime,

Je dsire que la nouvelle que je t'annonce te cause une joie
gale  celle qu'elle m'a faite et qu'elle fait  notre cher
Roland. Sir John,  qui tu contestais un coeur et que tu
prtendais tre une mcanique sortie des ateliers de Vaucanson,
reconnat qu'on et eu parfaitement raison de le juger ainsi
jusqu'au jour o il ta vue; mais il soutient que, depuis ce jour,
il a vritablement un coeur, et que ce coeur t'adore.

T'en serais-tu doute, ma chre Amlie,  ses manires
aristocratiquement polies, mais o l'oeil mme de ta mre n'avait
rien reconnu de tendre?

Ce matin, en djeunant avec ton frre, il lui a fait la demande
officielle de ta main. Ton frre a accueilli cette ouverture avec
joie; cependant, il n'a rien promis d'abord. Le premier consul,
avant le dpart de Roland pour la Vende, avait dj parl de se
charger de ton tablissement; mais voil que le premier consul a
dsir voir lord Tanlay, qu'il la vu, et que lord Tanlay, du
premier coup, tout en faisant ses rserves nationales, est entr
dans les bonnes grces du premier consul, au point que celui-ci
la charg, sance tenante, d'une mission pour son oncle lord
Grenville. Lord Tanlay est parti  linstant mme pour
l'Angleterre.

Je ne sais combien de jours sir John restera absent; mais,  coup
sr,  son retour, il demandera la permission de se prsenter
devant toi comme ton fianc.

Lord Tanlay est jeune encore, d'une figure agrable, immensment
riche; il est admirablement apparent en Angleterre; il est l'ami
de Roland. Je ne sais pas d'homme qui ait plus de droits, je ne
dirai point  ton amour, ma chre Amlie, mais  ta profonde
estime.

Maintenant, tout le reste en deux mots.

Le premier consul est toujours parfaitement bon pour moi et pour
tes deux frres, et madame Bonaparte m'a fait entendre qu'elle
n'attendait que ton mariage pour t'appeler prs d'elle.

Il est question de quitter le Luxembourg et d'aller demeurer aux
Tuileries: Comprends-tu toute la porte de ce changement de
domicile?

Ta mre, qui t'aime,

CLOTILDE DE MONTREVEL

Sans s'arrter, le jeune homme passa au post-scriptum de Roland.

Il tait conu en ces termes:

Tu as lu, chre petite soeur, ce que t'crit notre bonne mre. Ce
mariage est convenable sous tous les rapports. Il ne s'agit point
ici de faire la petite fille; le premier consul _dsire_ que tu
sois lady Tanlay, c'est--dire qu'il _le veut._

Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si je ne te vois pas,
tu entendras parler de moi.

Je t'embrasse.

ROLAND

-- Eh bien, Charles, demanda Amlie lorsque le jeune homme eut
fini sa lecture, que dis-tu de cela?

-- Que c'tait une chose  laquelle nous devions nous attendre
d'un jour  l'autre, mon pauvre ange, mais qui n'en est pas moins
terrible.

-- Que faire?

-- Il y a trois choses  faire.

-- Dis.

-- Avant tout, rsiste, si tu en as la force; c'est le plus court
et le plus sr.

Amlie baissa la tte.

-- Tu n'oseras jamais, n'est-ce pas?

-- Jamais.

-- Cependant tu es ma femme, Amlie. Un prtre a bni notre union.

-- Mais ils disent que ce mariage est nul devant la loi, parce
qu'il n'a t que bni par un prtre.

-- Et toi, dit Morgan, toi, lpouse d'un proscrit, cela ne te
suffit pas?

En parlant ainsi, sa voix tremblait.

Amlie eut un lan pour se jeter dans ses bras.

-- Mais ma mre! dit-elle. Nous n'avions pas la prsence et la
bndiction de ma mre.

-- Parce qu'il y avait des risques  courir et que nous avons
voulu les courir seuls.

-- Et cet homme, surtout... N'as-tu pas entendu que mon frre dit
qu'il _veut?_

--Oh! si tu m'aimais, Amlie, cet homme verrait bien qu'il peut
changer la face d'un tat, porter la guerre d'un bout du monde 
lautre, fonder une lgislation, btir un trne, mais qu'il ne
peut forcer une bouche  dire oui lorsque le coeur dit non.

-- Si je t'aimais! dit Amlie du ton d'un doux reproche. Il est
minuit, tu es dans ma chambre, je pleure dans tes bras, je suis la
fille du gnral de Montrevel, la soeur de Roland, et tu dis: Si
tu m'aimais.

-- J'ai tort, j'ai tort, mon adore Amlie; oui, je sais que tu es
leve dans ladoration de cet homme; tu ne comprends pas que l'on
puisse lui rsister, et quiconque lui rsiste est  tes yeux un
rebelle.

-- Charles, tu as dit que nous avions trois choses  faire; quelle
est la seconde?

-- Accepter en apparence l'union qu'on te propose, mais gagner du
temps en la retardant sous toutes sortes de prtextes. L'homme
n'est pas immortel.

-- Non; mais il est bien jeune pour que nous comptions sur sa
mort. La troisime chose, mon ami?

-- Fuir... mais,  cette ressource extrme, Amlie, il y a deux
obstacles: tes rpugnances d'abord.

-- Je suis  toi, Charles; ces rpugnances, je les surmonterai.

-- Puis, ajouta le jeune homme, mes engagements.

-- Tes engagements?

-- Mes compagnons sont lis  moi, Amlie; mais je suis li  eux.
Nous aussi, nous avons un homme dont nous relevons, un homme  qui
nous avons jur obissance. Cet homme, c'est le futur roi de
France. Si tu admets le dvouement de ton frre  Bonaparte,
admets le ntre  Louis XVIII.

Amlie laissa tomber sa tte dans ses mains en poussant un soupir.

-- Alors, dit-elle, nous sommes perdus.

-- Pourquoi cela? Sous diffrents prtextes, sous celui de ta
sant surtout, tu peux gagner un an; avant un an, il sera oblig
de recommencer une guerre en Italie probablement; une seule
dfaite lui te tout son prestige; enfin, en un an, il se passe
bien des choses.

-- Tu n'as donc pas lu le post-scriptum de Roland, Charles?

-- Si fait; mais je n'y vois rien de plus que dans la lettre de ta
mre.

-- Relis la dernire phrase.

Et Amlie remit la lettre sous les yeux du jeune homme.

Il lut:

Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si tu ne me vois pas,
tu entendras parler de moi.

-- Eh bien?

-- Sais-tu ce que cela veut dire?

-- Non.

-- Cela veut dire que Roland est  ta poursuite.

-- Qu'importe, puisqu'il ne peut mourir de la main d'aucun de
nous?

-- Mais, toi, malheureux, tu peux mourir de la sienne!

-- Crois-tu que je dusse lui en vouloir beaucoup s'il me tuait,
Amlie?

-- Oh! cela ne s'tait point encore prsent  mon esprit, dans
mes craintes les plus sombres.

-- Ainsi, tu crois ton frre en chasse de nous?

-- J'en suis sre.

-- D'o te vient cette certitude?

-- Sur sir John mourant et qu'il croyait mort, il a jur de le
venger.

-- S'il et t mort au lieu d'tre mourant, fit le jeune homme
avec amertume, nous ne serions pas o nous en sommes, Amlie.

-- Dieu la sauv, Charles; il tait donc bon qu'il ne mourt pas.

-- Pour nous?...

-- Je ne sonde pas les desseins du Seigneur. Je te dis, mon
Charles bien-aim, garde-toi de Roland; Roland est prs d'ici.

Charles sourit d'un air de doute.

-- Je te dis qu'il est non seulement prs d'ici, mais ici; on l'a
vu.

-- On l'a vu! o? Qui?

-- Qui la vu?

-- Oui.

-- Charlotte, la femme de chambre, la fille du concierge de la
prison; elle m'avait demand la permission d'aller visiter ses
parents hier dimanche: je devais te voir, je lui ai donn cong
jusqu' ce matin.

-- Eh bien?

-- Elle a donc pass la nuit chez ses parents.  onze heures, le
capitaine de gendarmerie est venu amener des prisonniers. Tandis
qu'on les crouait, un homme est arriv envelopp d'un manteau, et
a demand le capitaine. Charlotte a cru reconnatre la voix du
nouvel arrivant; elle a regard avec attention; et, dans un moment
o le manteau s'est cart du visage, elle a reconnu mon frre.

Le jeune homme fit un mouvement.

-- Comprends-tu, Charles? mon frre qui vient ici,  Bourg; qui y
vient mystrieusement, sans me prvenir de sa prsence; mon frre
qui demande le capitaine de gendarmerie, qui le suit jusque dans
la prison, qui ne parle qu' lui et qui disparat? N'est-ce point
une menace terrible pour mon amour, dis?

Et, en effet, au fur et  mesure qu'Amlie parlait, le front de
son amant se couvrait d'un nuage sombre.

-- Amlie, dit-il, quand nous nous sommes faits ce que nous
sommes, nul de nous ne s'est dissimul les prils qu'il courait.

-- Mais, au moins, demanda Amlie, vous avez chang d'asile, vous
avez abandonn la chartreuse de Seillon?

-- Nos morts seuls y sont rests et lhabitent  cette heure.

-- Est-ce un asile bien sr que la grotte de Ceyzeriat?

-- Aussi sr que peut l'tre tout asile ayant deux issues.

-- La chartreuse de Seillon aussi avait deux issues, et cependant,
tu le dis, vous y avez laiss vos morts.

-- Les morts sont plus en sret que les vivants: ils sont
certains de ne pas mourir sur l'chafaud.

Amlie sentit un frisson lui passer par tout le corps.

-- Charles! murmura-t-elle.

-- coute, dit le jeune homme, Dieu m'est tmoin, et toi aussi,
que j'ai toujours, dans nos entrevues, mis mon sourire et ma
gaiet entre tes pressentiments et mes craintes; mais,
aujourd'hui, l'aspect des choses a chang; nous arrivons en face
de la lutte. Quel qu'il soit, nous approchons du dnouement; je ne
te demande point, mon Amlie, ces choses folles et gostes que
les amants menacs d'un grand danger exigent de leurs matresses,
je ne te demande pas de garder ton coeur au mort, ton amour au
cadavre...

-- Ami, fit la jeune fille en lui posant la main sur le bras,
prends garde, tu vas douter de moi.

-- Non: je te fais le mrite plus grand en te laissant libre
d'accomplir le sacrifice dans toute son tendue; mais je ne veux
pas qu'aucun serment te lie, qu'aucun lien t'treigne.

-- C'est bien, fit Amlie.

-- Ce que je te demande, continua le jeune homme, ce que tu vas me
jurer sur notre amour, hlas! si funeste pour toi, c'est que, si
je suis arrt, si je suis dsarm, si je suis emprisonn,
condamn  mort, ce que je te demande, ce que j'exige de toi,
Amlie, c'est que, par tous les moyens possibles, tu me fasses
passer des armes, non seulement pour moi, mais encore pour mes
compagnons, afin que nous soyons toujours matres de notre vie.

--Mais alors, Charles, ne me permettrais-tu donc pas de tout dire,
d'en appeler  la tendresse de mon frre,  la gnrosit du
premier consul?

La jeune fille n'acheva point, son amant lui saisissait violemment
le poignet.

-- Amlie, lui dit-il, ce n'est plus un serment, ce sont deux
serments que je te demande. 'Tu vas me jurer d'abord, et avant
tout, que tu ne solliciteras point ma grce. Jure, Amlie, jure!

-- Ai-je besoin de jurer, ami? dit la jeune fille en clatant en
sanglots; je te le promets.

-- Sur le moment o je t'ai dit que je t'aimais, sur celui o tu
m'as rpondu que j'tais aim?

-- Sur ta vie, sur la mienne, sur le pass, sur l'avenir, sur nos
sourires, sur nos larmes!

-- C'est que je n'en mourrais pas moins, vois-tu, Amlie, duss-je
me briser la tte contre la muraille; seulement, je mourrais
dshonor.

-- Je te le promets, Charles.

-- Reste ma seconde prire, Amlie: si nous sommes pris et
condamns; des armes ou du poison, enfin un moyen de mourir; un
moyen, quelconque! Me venant de toi, la mort me sera encore un
bonheur.

-- De prs ou de loin, libre ou prisonnier, vivant ou mort, tu es
mon matre, je suis ton esclave; ordonne et je t'obirai.

-- Voil tout, Amlie; tu le vois, c'est simple et clair: point de
grce, et des armes.

-- Simple et clair, mais terrible.

-- Et cela sera ainsi, n'est-ce pas?

-- Tu le veux?

-- Je t'en supplie.

-- Ordre ou prire, mon Charles, ta volont sera faite.

Le jeune homme soutint de son bras gauche la jeune fille, qui
semblait prs de s'vanouir, et rapprocha sa bouche de la sienne.

Mais, au moment o leurs lvres allaient se toucher, le cri de la
chouette se fit entendre si prs de la fentre, qu'Amlie
tressaillit, et que Charles releva la tte.

Le cri se fit entendre une seconde fois, puis une troisime.

-- Ah! murmura Amlie, reconnais-tu le cri de l'oiseau de mauvais
augure! Nous sommes condamns, mon ami.

Mais Charles secoua la tte.

-- Ce n'est point le cri de la chouette, Amlie, dit-il, c'est
l'appel de l'un de mes compagnons. teins la bougie.

Amlie souffla la lumire, tandis que son amant ouvrait la
fentre.

-- Ah! jusqu'ici! murmura-t-elle; on vient te chercher jusqu'ici!

-- Oh! c'est notre ami, notre confident, le comte de Jayat; nul
autre que lui ne sait o je suis.

Puis, du balcon:

-- Est-ce toi, Montbar? demanda-t-il.

-- Oui, est-ce toi, Morgan?

-- Oui.

Un homme sortit d'un massif d'arbres.

-- Nouvelles de Paris; pas un instant  perdre: il y va de notre
vie  tous.

-- Tu entends, Amlie?

Et, prenant la jeune fille dans ses bras, il la serra
convulsivement contre son coeur.

-- Va, dit-elle d'une voix mourante, va; n'as-tu pas entendu qu'il
s'agissait de votre vie  tous?

-- Adieu, mon Amlie bien-aime, adieu!

-- Oh! ne dis pas adieu!

-- Non, non, au revoir.

-- Morgan! Morgan! dit la voix de celui qui attendait au bas du
balcon.

Le jeune homme appuya une dernire fois ses lvres sur celles
d'Amlie, et, s'lanant vers la fentre, il enjamba le balcon,
et, d'un seul bond, se trouva prs de son ami.

Amlie poussa un cri et s'avana jusqu' la balustrade; mais elle
ne vit plus que deux ombres qui se perdaient dans les tnbres,
rendues plus paisses par le voisinage des grands arbres qui
formaient le parc.


XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT

Les deux jeunes gens s'enfoncrent sous lombre des grands arbres;
Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les
dtours du parc, et le conduisit juste  lendroit o il avait
lhabitude d'escalader le mur.

Il ne fallut qu'une seconde  chacun d'eux pour accomplir cette
opration.

Un instant aprs, ils taient sur les bords de la Reyssouse.

Un bateau attendait au pied d'un saule.

Ils s'y jetrent tous deux, et, en trois coups d'aviron,
touchrent l'autre bord.

Un sentier ctoyait la berge de la rivire et conduisait  un
petit bois qui s'tend de Ceyzeriat  trez, c'est--dire sur une
longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre ct de la
Reyssouse, le pendant de la fort de Seillon.

Arrivs  la lisire du bois, ils s'arrtrent; jusque-l, ils
avaient march aussi rapidement qu'il est possible de le faire
sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononc une parole.

Toute la route parcourue tait dserte; il tait probable, certain
mme, qu'on n'avait t vu de personne.

On pouvait donc respirer.

-- O sont les compagnons? demanda Morgan.

-- Dans la grotte, rpondit Montbar.

-- Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas  linstant mme?

-- Parce qu'au pied de ce htre nous devons trouver un des ntres
qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger.

-- Lequel?

-- D'Assas.

Une ombre apparut derrire l'arbre et s'en dtacha.

-- Me voici, dit l'ombre.

-- Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens.

-- Quoi de nouveau? demanda Montbar.

-- Rien; on vous attend pour prendre une dcision.

-- En ce cas, allons vite.

Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois
cents pas, Montbar s'arrtait de nouveau.

-- Armand! fit-il  demi-voix.

 cet appel, on entendit le froissement des feuilles sches, et
une quatrime ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois
compagnons.

-- Rien de nouveau? demanda Montbar.

-- Si fait: un envoy de Cadoudal.

-- Celui qui est dj venu?

-- Oui.

-- O est-il?

-- Avec les frres, dans la grotte.

-- Allons.

Montbar s'lana le premier; le sentier tait devenu si troit,
que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un aprs
l'autre.

Le chemin monte, pendant cinq cents pas  peu prs, par une pente
assez douce, mais tortueuse.

Arriv  une clairire, Montbar s'arrta et fit entendre trois
fois ce mme cri de la chouette qui avait indiqu sa prsence 
Morgan.

Un seul houhoulement de hibou lui rpondit.

Puis, du milieu des branches d'un chne touffu, un homme se laissa
glisser  terre; c'tait la sentinelle qui veillait  l'ouverture
de la grotte.

Cette ouverture tait  dix pas du chne.

Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait tre
presque dessus pour l'apercevoir.

La sentinelle changea quelques mots tout bas avec Montbar, qui
semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser
Morgan tout entier  ses penses; puis, comme sa faction sans
doute n'tait point acheve, le bandit remonta dans les branches
du chne, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire
qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux  la vue desquels il
venait d'chapper le cherchaient vainement dans son bastion
arien.

Le dfil devenait plus troit au fur et  mesure qu'on approchait
de lentre de la grotte.

Montbar y pntra le premier, et, d'un enfoncement o il les
savait trouver, tira un briquet, une pierre  feu, de lamadou,
des allumettes et une torche.

L'tincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette rpandit sa
flamme bleutre et incertaine,  laquelle succda la flamme
ptillante et rsineuse de la torche.

Trois ou quatre chemins se prsentaient, Montbar en prit un sans
hsiter.

Ce chemin tournait sur lui-mme en s'enfonant dans la terre; on
et dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de
leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait
amens.

Il tait vident que l'on parcourait les dtours d'une ancienne
carrire, peut-tre celle d'o sortirent, il y a dix-neuf cents
ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que
des villages, et le camp de Csar qui les surmonte.

De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait tait
coup dans toute sa largeur par un large foss, franchissable
seulement  l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de
pied faire tomber au fond de la tranche.

De place en place encore, on voyait des paulements derrire
lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer  la
vue de l'ennemi aucune partie de son corps.

Enfin,  cinq cents pas de l'entre  peu prs, une barricade 
hauteur d'homme offrait un dernier obstacle  ceux qui eussent
voulu parvenir jusqu' une espce de rotonde o se tenaient, assis
ou couchs, une dizaine d'hommes occups, les uns  lire, les
autres  jouer.

Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se drangea au bruit des pas
des arrivants, ou  la vue de la lumire qui se jouait sur les
parois de la carrire, tant ils taient srs que des amis seuls
pouvaient pntrer jusqu' eux, gards comme ils ltaient.

Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement tait des plus
pittoresques; les bougies, qui brlaient  profusion -- les
compagnons de Jhu taient trop aristocrates pour s'clairer  une
autre lumire que celle de la bougie --, se refltaient sur des
trophes d'armes de toute espce, parmi lesquelles les fusils 
deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets
et des masques d'armes taient pendus dans les intervalles;
quelques instruments de musique taient poss  et l; enfin une
ou deux glaces dans leurs cadres dors indiquaient que la toilette
n'tait pas un de ces passe-temps les moins apprcis des tranges
habitants de cette demeure souterraine.

Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait
tir Morgan des bras d'Amlie et t inconnue, ou regarde comme
sans importance.

Cependant, lorsque  l'approche du petit groupe venant du dehors,
ces mots: Le capitaine! le capitaine! se furent fait entendre,
tous se levrent, non pas avec la servilit des soldats qui voient
venir leur chef, mais avec la dfrence affectueuse de gens
intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent
qu'eux.

Morgan alors secoua la tte, releva le front, et, passant devant
Montbar, pntra au centre du cercle qui s'tait form  sa vue.

-- Eh bien, amis, demanda-t-il, il parat qu'il y a des nouvelles?

-- Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du
premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous.

-- O est le messager? demanda Morgan.

-- Me voici, dit un jeune homme vtu de l'uniforme des courriers
de cabinet, et tout couvert encore de poussire et de boue.

-- Avez-vous des dpches?

-- crites, non; verbales, oui.

-- D'o viennent-elles?

-- Du cabinet particulier du ministre.

-- Alors, on peut y croire?

-- Je vous en rponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel.

-- Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en manire de
parenthse.

-- Et surtout prs de M. Fouch, reprit Morgan; voyons les
nouvelles.

-- Dois-je les dire tout haut, ou  vous seul?

-- Comme je prsume qu'elles nous intressent tous, dites-nous les
tout haut.

-- Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouch au
palais du Luxembourg, et lui a lav la tte  notre endroit.

-- Bon! Aprs?

-- Le citoyen Fouch a rpondu que nous tions des drles fort
adroits, fort difficiles  joindre, plus difficiles encore 
prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus
grand loge de nous.

-- C'est bien aimable  lui. Aprs?

-- Aprs, le premier consul a rpondu que cela ne le regardait
pas, que nous tions des brigands, et que c'taient nous qui, avec
nos brigandages, soutenions la guerre de la Vende; que le jour o
nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait
plus de Chouannerie.

-- Cela me parat admirablement raisonn.

-- Que c'tait dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper
l'Ouest.

-- Comme l'Angleterre dans l'Inde.

-- Qu'en consquence, il donnait carte blanche au citoyen Fouch,
et que, dt-il dpenser un million et faire tuer cinq cents
hommes, il lui fallait nos ttes.

-- Eh bien, mais il sait  qui il les demande; reste , savoir si
nous les laisserons prendre.

-- Alors, le citoyen Fouch est rentr furieux, et il a dclar
qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existt plus en France un
seul compagnon de Jhu.

-- Le dlai est court.

-- Le mme jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Mcon,
pour Lons-le-Saulnier, pour Besanon et pour Genve, avec ordre
aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils
pourraient pour arriver  notre destruction, mais, en outre,
d'obir sans rplique  M. Roland de Montrevel, aide de camp du
premier consul, et de mettre  sa disposition, pour en user comme
bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir
besoin.

-- Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel
est dj en campagne; hier, il a eu,  la prison de Bourg, une
confrence avec le capitaine de gendarmerie.

-- Sait-on dans quel but? demanda une voix.

-- Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements.

-- Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas.
-- Plus que jamais.

-- Ah! c'est trop fort, murmura une voix.

-- Pourquoi cela? rpliqua Morgan d'un ton imprieux; n'est-ce pas
mon droit de simple compagnon?

-- Certainement, dirent deux autres voix.

-- Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre
capitaine.

-- Si cependant, au milieu de la mle, une balle s'gare! dit une
voix.

-- Alors, ce n'est pas un droit que je rclame, ce n'est pas un
ordre que je donne, c'est une prire que je fais; mes amis,
promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel
vous sera sacre.

D'une voix unanime, tous ceux qui taient l rpondirent en
tendant la main

-- Sur l'honneur, nous le jurons!

-- Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position
sous son vritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions,
le jour o une police intelligente se mettra  notre poursuite et
nous fera vritablement la guerre, il est impossible que nous
rsistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons
comme le sanglier, mais notre rsistance sera une affaire de
temps, et voil tout: c'est mon avis du moins.

Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhsion fut
unanime: seulement, c'tait le sourire sur les lvres qu'ils
reconnaissaient que leur perte tait assure.

II en tait ainsi  cette trange poque: on recevait la mort sans
crainte, comme on la donnait sans motion.

-- Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien  ajouter?

-- Si fait, dit Morgan; j'ai  ajouter que rien n'est plus facile
que de nous procurer des chevaux ou mme de partir  pied: nous
sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards.  cheval, il
nous faut six heures pour tre hors de France;  pied, il nous en
faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen
Fouch et  sa police; voil ce que j'avais  ajouter.

-- C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouch, dit Adler,
mais c'est bien ennuyeux de quitter la France.

-- Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extrme qu'aprs que nous
aurons entendu le messager de Cadoudal.

-- Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! o donc
est le Breton?

-- Il dormait quand je suis parti, dit Montbar.

-- Et il dort encore, dit Adler en dsignant du doigt un homme
couch sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte.

On rveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant
les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de
l'autre.

-- Vous tes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur.

-- Peur! dit le Breton; qui donc suppose l-bas que je puisse
avoir peur?

-- Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher
Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de
Cadoudal pour celui qui tait dj venu et qu'on avait reu dans
la chartreuse pendant la nuit o lui-mme tait arriv  Avignon),
et au nom duquel je vous fais des excuses.

Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se
trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la rpugnance
avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries;
mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il tait
vident que sa gaiet n'tait point de la raillerie, il demanda
d'un air assez gracieux:

-- Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai  lui
remettre une lettre de la part de mon gnral.

Morgan fit un pas en avant.

-- C'est moi, dit-il.

-- Votre nom?

-- J'en ai deux.

-- Votre nom de guerre?

-- Morgan.

-- Oui, c'est bien celui-l que le gnral a dit; d'ailleurs, je
vous reconnais; c'est vous qui, le soir o j'ai t reu par des
moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai
une lettre pour vous.

-- Donne.

Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la
coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air
d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord.

Puis, avec le salut militaire, il prsenta le papier  Morgan.

Celui-ci commena par le tourner et le retourner; voyant que rien
n'y tait crit, ostensiblement du moins:

-- Une bougie, dit-il.

On approcha une bougie; Morgan exposa le papier  la flamme.

Peu  peu le papier se couvrit de caractres, et  la chaleur
l'criture parut.

Cette exprience paraissait familire aux jeunes gens; le Breton
seul la regardait avec une certaine surprise.

Pour cet esprit naf, il pouvait bien y avoir, dans cette
opration, une certaine magie; mais, du moment o le diable
servait la cause royaliste, le Chouan n'tait pas loin de pactiser
avec le diable.

-- Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le
matre?
Tous s'inclinrent, coutant.

Le jeune homme lut:

Mon cher Morgan,

Si lon vous disait que j'ai abandonn la cause et trait avec le
gouvernement du premier consul en mme temps que les chefs
vendens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne
bretonnante, et par consquent, entt comme un vrai Breton. Le
premier consul a envoy un de ses aides de camp m'offrir amnistie
entire pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai
pas mme consult mes hommes, et j'ai refus pour eux et pour moi.

Maintenant, tout dpend de vous: comme nous ne recevons des
princes ni argent ni encouragement, vous tes notre seul
trsorier; fermez-nous votre caisse, ou plutt cessez de nous
ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le
coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu  peu et finit
par s'teindre tout  fait.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera teint,
c'est que le mien aura cess de battre.

Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y
laisserons notre tte; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau
pour nous d'entendre dire aprs nous, si lon entend encore
quelque chose au-del de la tombe: _Tous avaient dsespr, eux ne
dsesprrent pas!_

L'un de nous deux survivra  lautre, mais pour succomber  son
tour; que celui-l dise en mourant: _Etiamsi omnes, ego non._

Comptez sur moi comme je compte sur vous.
GEORGES CADOUDAL

P.S. Vous savez que vous pouvez remettre  Branche-d'or tout ce
que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se
laisser prendre, et je me fie  sa parole.

Un murmure d'enthousiasme s'leva, parmi les jeunes gens lorsque
Morgan eut achev les derniers mots de cette lettre.

-- Vous avez entendu, messieurs? dit-il.

-- Oui, oui, oui, rptrent toutes les voix.

-- D'abord, quelle somme avons-nous  remettre  Branche-d'or?

-- Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des
Carronnires, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf
mille, dit Adler.

-- Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas
grand-chose, et nous sommes de moiti plus pauvres que la dernire
fois; mais vous connaissez le proverbe: La plus belle fille du
monde ne peut donner que ce qu'elle a.

-- Le gnral sait ce que vous risquez pour conqurir cet argent,
et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le
recevrait avec reconnaissance.

-- D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix
d'un jeune homme qui venait de se mler au groupe sans tre vu,
tant l'attention s'tait concentre sur la lettre de Cadoudal et
sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots 
la malle de Chambry samedi prochain.

-- Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan.

-- Pas de noms propres, s'il te plat, baron; faisons-nous
fusiller, guillotiner, rouer, carteler, mais sauvons l'honneur de
la famille. Je m'appelle Adler et ne rponds pas  d'autre nom.

-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...?

-- Que la malle de Paris  Chambry passerait samedi entre la
Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs
du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce  quoi
j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localits, un endroit
nomm la Maison-Blanche, lequel me parat admirable pour tendre
une embuscade.

-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous
l'honneur au citoyen Fouch de nous inquiter de sa police?
Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les
fidles compagnons de Jhu?

Il n'y eut qu'un cri:

-- Restons!

--  la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais l, frres;
Cadoudal nous a trac notre route dans l'admirable lettre que nous
venons de recevoir de lui; adoptons donc son hroque devise:
_Etiamsi omnes, ego non._

Alors, s'adressant au paysan breton:

-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont 
ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom
quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au gnral,
de ma part, que, partout o il ira, mme  l'chafaud, je me ferai
un honneur de le suivre ou de le prcder; au revoir, Branche-
d'or!

Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort
dsirer que l'on respectt son incognito:

-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouv sa gaiet un
instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de
vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour
votre hte.

-- Avec reconnaissance, ami Morgan, rpondit le nouvel arrivant:
seulement, je te prviens que je m'accommoderai de tous les lits,
attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers,
attendu que je meurs de faim.

-- Tu auras un bon lit et un souper excellent.

-- Que faut-il faire pour cela?

-- Me suivre.

-- Je suis prt.

-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles,
Montbar?

-- Oui.

-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.

Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami,
prit de l'autre main une torche qu'on lui prsentait, et s'avana
dans les profondeurs de la grotte, o nous allons le suivre si le
lecteur n'est pas trop fatigu de cette longue sance.

C'tait la premire fois que Valensolle, qui tait, ainsi que nous
l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la
grotte de Ceyzeriat, tout rcemment adopte par les compagnons de
Jhu pour lieu de refuge. Dans les runions prcdentes, il avait
eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les dtours de la
chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connatre assez
intimement pour que, dans la comdie joue devant Roland, on lui
confit le rle de fantme.

Tout tait donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau
domicile o il allait faire son premier somme, et qui paraissait
tre, pour quelques jours du moins, le quartier gnral de Morgan.

Comme il en est de toutes les carrires abandonnes, et qui
ressemblent, au premier abord,  une cit souterraine, les
diffrentes rues creuses pour l'extraction de la pierre
finissaient toujours par aboutir  un cul-de-sac, c'est--dire 
ce point de la mine o le travail avait t interrompu.

Une seule de ces rues semblait se prolonger indfiniment.

Cependant, arrivait un point o elle-mme avait d s'arrter un
jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait t creuse -- dans
quel but? la chose est reste un mystre pour les gens du pays
mme -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie 
laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage  deux hommes
de front  peu prs.

Les deux amis s'engagrent dans cette ouverture.
L'air y devenait si rare, que leur torche,  chaque pas, menaait
de s'teindre.

Valensolle sentit des gouttes d'eau glaces tomber sur ses paules
et sur ses mains.

-- Tiens! dit-il, il pleut ici?

--Non, rpondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la
Reyssouse.

-- Alors, nous allons  Bourg?

--  peu prs.

-- Soit; tu me conduis, tu me promets  souper et  coucher: je
n'ai  m'inquiter de rien, que de voir s'teindre notre lampe
cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumire
plissante de la torche.

-- Et ce ne serait pas bien inquitant, attendu que nous nous
retrouverions toujours.

-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des
princes qui ne savent pas mme notre nom, et qui, s'ils le
savaient un jour, l'auraient oubli le lendemain du jour o ils
l'auraient su, qu' trois heures du matin nous nous promenons dans
une grotte, que nous passons sous des rivires, et que nous allons
coucher je ne sais o, avec la perspective d'tre pris, jugs et
guillotins un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan?

-- Mon cher, rpondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui
n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances
pour tre sublime.

-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que
moi au mtier que nous faisons; je n'y mets que du dvouement, et
tu y mets de l'enthousiasme.

Morgan poussa un soupir.

-- Nous sommes arrivs, dit-il, laissant tomber la conversation
comme un fardeau qui lui pesait  porter plus longtemps.

En effet, il venait de heurter du pied les premires marches d'un
escalier.

Morgan, clairant et prcdant Valensolle, monta dix degrs et
rencontra une grille.

Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte.

On se trouva dans un caveau funraire.

Aux deux cts de ce caveau, deux cercueils taient soutenus par
des trpieds de fer; des couronnes ducales et l'cusson d'azur 
la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer
des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portt
la couronne royale.

Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant
 un tage suprieur.

Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et,  la lueur
vacillante de la torche, reconnut la localit funbre dans
laquelle il se trouvait.

-- Diable! fit-il, nous sommes,  ce qu'il parat, tout le
contraire des Spartiates.

-- En ce qu'ils taient rpublicains et que nous sommes
royalistes? demanda Morgan.

-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette  la fin de
leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement.

-- Es-tu bien sr que ce soient les Spartiates qui donnassent
cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte.

-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma
citation est faite; l'abb Vertot ne recommenait pas son sige,
je ne recommencerai pas ma citation.

-- Eh bien! une autre fois, tu diras les gyptiens.

-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas
d'une certaine mlancolie, je serai probablement un squelette moi-
mme avant d'avoir loccasion de montrer mon rudition une seconde
fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi teins-tu la
torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espre
bien?

En effet, Morgan venait d'teindre sa torche sur la premire
marche de l'escalier qui conduisait  l'tage suprieur.

-- Donne-moi la main, rpondit le jeune homme.

Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui
tmoignait d'un mdiocre dsir de faire, au milieu des tnbres,
un long sjour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur
qu'il y et pour un vivant  frayer avec de si illustres morts.

Morgan monta les degrs.

Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un
effort.

En effet, une dalle se souleva, et, par louverture, une lueur
crpusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une
odeur aromatique, succdant  l'atmosphre mphitique du caveau,
vint rjouir son odorat.

-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime
mieux cela.

Morgan ne rpondit rien; il aida son compagnon  sortir du caveau,
et laissa retomber la dalle.

Valensolle regarda tout autour de lui: il tait au centre d'un
vaste btiment rempli de foin, et dans lequel la lumire pntrait
par des fentres si admirablement dcoupes, que ce ne pouvaient
tre celles d'une grange.

-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange?

-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir prs de cette fentre,
rpondit Morgan.

Valensolle obit, grimpa sur le foin comme un colier en vacances,
et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir prs de la
fentre. Un instant aprs, Morgan dposa entre les jambes de son
ami une serviette contenant un pt, du pain, une bouteille de
vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes.

-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus.

Puis, plongeant son regard,  travers les vitraux sur un btiment
perc d'une quantit de fentres, qui semblait une aile de celui
o les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un
factionnaire:

-- Dcidment, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas o nous
sommes; quel est ce btiment? et pourquoi ce factionnaire se
promne-t-il devant la porte?

-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te
le dire: nous sommes dans l'glise de Brou, qu'un arrt du
conseil municipal a convertie en magasin  fourrage. Ce btiment
auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce
factionnaire, c'est la sentinelle charge d'empcher qu'on ne nous
drange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant
notre sommeil.

-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. 
leur sant, Morgan!

-- Et  la ntre! dit le jeune homme en riant; le diable
m'trangle si l'on a lide de venir nous chercher ici.

 peine Morgan eut-il vid son verre, que, comme si le diable et
accept le dfi qui lui tait port, on entendit la voix stridente
de la sentinelle qui criait: Qui vive?

-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela?

En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du ct de
Pont-d'Ain, et, aprs avoir chang le mot d'ordre avec la
sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considrable,
conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans
la caserne; l'autre poursuivit son chemin.

-- Attention! fit Morgan.

Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, loeil coll
contre la vitre, attendirent.

Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un
repas qui, pour tre pris  trois heures du matin, n'en tait pas,
comme on le voit, plus tranquille.


XL -- BUISSON CREUX

La fille du concierge ne s'tait point trompe: c'tait bien
Roland qu'elle avait vu parler dans la gele au capitaine de
gendarmerie.

De son ct, Amlie n'avait pas tort de craindre; car c'tait bien
sur les traces de Morgan qu'il tait lch.

S'il ne s'tait point prsent au chteau des Noires-Fontaines, ce
n'tait pas qu'il et le moindre soupon de l'intrt que sa soeur
portait au chef des compagnons de Jhu; mais il se dfiait d'une
indiscrtion d'un de ses domestiques.

Il avait bien reconnu Charlotte chez son pre; mais celle-ci
n'ayant manifest aucun tonnement, il croyait n'avoir pas t
reconnu par elle; d'autant plus qu'aprs avoir chang quelques
mots avec le marchal des logis, il tait all attendre ce dernier
sur la place du Bastion, fort dserte  une pareille heure.

Son crou termin, le capitaine de gendarmerie tait all le
rejoindre.

Il avait trouv Roland se promenant de long en large et
l'attendant impatiemment.

Chez le concierge Roland s'tait content de se faire reconnatre;
l, il pouvait entrer en matire.

Il initia, en consquence, le capitaine de gendarmerie au but de
son voyage.

De mme que, dans les assembles publiques, on demande la parole
pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland
avait demand au premier consul, et cela pour un fait personnel,
que la poursuite des compagnons de Jhu lui ft confie; et il
avait obtenu cette faveur sans difficult.

Un ordre du ministre de la guerre mettait  sa disposition les
garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes
environnantes.

Un ordre du ministre de la police enjoignait  tous les officiers
de gendarmerie de lui prter main-forte.

Il avait pens naturellement, et avant tout,  s'adresser au
capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue
date, et qu'il savait tre un homme de courage et d'excution.

Il avait trouv ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de
Bourg avait la tte horriblement monte contre les compagnons de
Jhu, qui arrtaient les diligences  un quart de lieue de la
ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver  mettre la
main.

Il connaissait les rapports envoys sur les trois dernires
arrestations au ministre de la police, et il comprenait la
mauvaise humeur de celui-ci.

Mais Roland porta le comble  son tonnement en lui racontant ce
qui lui tait arriv, dans la chartreuse de Seillon, la nuit o il
avait veill, et surtout ce qui tait arriv, dans la mme
chartreuse,  sir John pendant la nuit suivante.

Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hte de
madame de Montrevel avait reu un coup de poignard; mais, comme
personne n'avait port plainte, il ne s'tait pas cru le droit de
percer l'obscurit dans laquelle il lui semblait que Roland
voulait laisser l'affaire ensevelie.

 cette poque de trouble, la force arme avait des indulgences
qu'elle n'et point eues en d'autres temps..

Quant  Roland, il n'avait rien dit, dsirant se rserver la
satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les htes de la
chartreuse, mystificateurs ou assassins.

Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein 
excution, et bien rsolu  ne pas revenir prs du premier consul
sans l'avoir accompli.

D'ailleurs, c'tait l une de ces aventures comme les cherchait
Roland. N'y avait-il pas  la fois du danger et du pittoresque?

N'tait-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui,
ne mnageant pas la leur, ne mnageraient probablement pas la
sienne?

Roland tait loin d'attribuer  sa vritable cause, c'est--dire
la sauvegarde tendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel
il s'tait tir du danger, la nuit o il avait veill dans la
chartreuse et le jour o il avait combattu contre Cadoudal.

Comment supposer qu'une simple croix avait t faite au-dessus de
son nom, et qu' deux cent cinquante lieues de distance ce signe
de la rdemption l'avait protg aux deux bouts de la France?

Au reste, la premire chose  faire tait d'envelopper la
chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus
secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en tat de faire.

Seulement, la nuit tait trop avance pour que cette expdition
pt avoir lieu avant la nuit prochaine.

En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie
et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne
souponnt  Bourg sa prsence ni la cause qui l'amenait. Le
lendemain, il guiderait l'expdition.

Dans la journe du lendemain, un des gendarmes, qui tait
tailleur, lui confectionnerait un costume complet de marchal des
logis.

Il passerait pour tre attach  la brigade de Lons-le-Saulnier,
et, grce  cet uniforme, il pourrait, sans tre reconnu, diriger
la perquisition dans la chartreuse.

Tout s'accomplit selon le plan convenu.

Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine,
monta  la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et
y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en
chaise de poste.

Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du
marchal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon  l'aide
duquel, mme sans l'aide de Roland, le digne officier et pu
diriger l'expdition sans s'garer d'un pas.

Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres,
que ce n'tait point assez pour cerner compltement la chartreuse,
ou plutt pour en garder les deux issues et la fouiller
entirement, qu'il et fallu deux ou trois jours pour complter la
brigade dissmine dans les environs et attendre un chiffre
d'hommes ncessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans
la journe mettre le colonel des dragons, dont le rgiment tait
en garnison  Bourg, au courant de l'vnement, et lui demander
douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un
total de trente.

Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore,
apprenant que l'expdition devait tre dirige par le chef de
brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il
dclara qu'il voulait, lui aussi, tre de la partie, et qu'il
conduirait ses douze hommes.

Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel --
nous employons indiffremment le titre de colonel ou celui de chef
de brigade qui dsignait le mme grade -- et il fut convenu,
disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en
passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la
caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la
chartreuse de Seillon.

Le dpart tait fix  onze heures.

 onze heures, heure militaire, c'est--dire  onze heures
prcises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient
les gendarmes, et les deux troupes, runies en une seule, se
mettaient en marche.

Roland, sous son costume de marchal des logis de gendarmerie,
s'tait fait reconnatre de son collgue le colonel de dragons;
mais, pour les dragons et les gendarmes, il tait, comme la chose
avait t convenue, un marchal des logis dtach de la brigade de
Lons-le-Saulnier.

Seulement, comme ils eussent pu s'tonner qu'un marchal des logis
tranger aux localits leur ft donn pour guide, on leur avait
dit que, dans sa jeunesse, Roland avait t novice  Seillon,
noviciat qui l'avait mis  mme de reconnatre mieux que personne
les dtours les plus mystrieux de la Chartreuse.
Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien t de se
trouver un peu humilis d'tre conduits par un ex-moine; mais, au
bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau  trois
cornes d'une faon assez coquette, comme son allure tait celle
d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir compltement
oubli qu'il et autrefois port la robe, ils avaient fini par
prendre leur parti de cette humiliation, se rservant d'arrter
dfinitivement leur opinion sur le marchal des logis d'aprs la
faon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les
pistolets qu'il portait  la ceinture, et le sabre qu'il portait
au ct.

On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus
profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes command
par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes command
par le colonel, l'autre de douze command par Roland.

En sortant de la ville, on se spara.

Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localits
que le colonel de dragons, se chargea de garder la fentre de la
Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit
gendarmes.

Le colonel de dragons fut charg par Roland de garder la grande
porte d'entre de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et
cinq gendarmes.

Roland se chargea de fouiller l'intrieur; il avait avec lui cinq
gendarmes et sept dragons.

On donna une demi-heure  chacun pour tre  son poste. C'tait
plus qu'il ne fallait.

 onze heures et demie sonnantes  l'glise de Pronnaz, Roland et
ses hommes devaient escalader le mur du verger.

Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'
la lisire de la fort, et, en ctoyant la lisire, gagna le poste
qui lui tait indiqu.

Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche
sur la route de Pont-d'Ain et qui mne  la grande porte de la
Chartreuse.

Enfin, Roland prit  travers terres, et gagna le mur du verger
qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, dj
escalad deux fois.

 onze heures et demie sonnantes, il donna le signal  ses hommes
et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent.
Arrivs de l'autre ct du mur, ils ne savaient pas encore si
Roland tait brave, mais ils savaient qu'il tait leste.

Roland leur montra dans l'obscurit la porte sur laquelle ils
devaient se diriger; c'tait celle qui donnait du verger dans le
clotre.

Puis il s'lana le premier  travers les hautes herbes, le
premier poussa la porte, le premier se trouva dans le clotre.

Tout tait obscur, muet, solitaire.

Roland, servant toujours de guide  ses hommes, gagna le
rfectoire.

Partout la solitude, partout le silence.

Il s'engagea sous la vote oblique, et se retrouva dans le jardin
sans avoir effarouch d'autres tres vivants que les chats-huants
et les chauves-souris.

Restait  visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon
ou plutt la chapelle de la fort.

Roland traversa l'espace vide qui le sparait de la citerne.
Arriv au bas des degrs, il alluma trois torches, en garda une et
remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux
mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait
l'escalier.

Les gendarmes qui suivaient Roland commenaient  croire qu'il
tait aussi brave que leste.

On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la premire
grille; elle tait pousse, mais non ferme.

On entra dans le caveau funbre.

L, c'tait plus que la solitude, plus que le silence: c'tait la
mort.

Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de
leurs cheveux.

Roland alla de tombe en tombe, sondant les spulcres avec la
crosse du pistolet qu'il tenait  la main.

Tout resta muet.

On traversa le caveau funbre, on rencontra la seconde grille, on
pntra dans la chapelle.
Mme silence, mme solitude; tout tait abandonn, et, on et pu
le croire, depuis des annes.

Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles:
personne n'avait pris la peine de l'effacer.

L, on tait  bout de recherches et il fallait dsesprer.

Roland, ne pouvait se dcider la retraite.

Il pensa que peut-tre n'avait-il pas t attaqu,  cause de sa
nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la
chapelle, les chargea de se mettre, par la fentre ruine, en
communication avec le capitaine de gendarmerie embusqu dans l
fort,  quelques pas de cette fentre, et, avec deux hommes,
revint, sur ses pas.

Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient
plus que brave, ils le trouvaient tmraire.

Mais Roland, ne s'inquitant pas mme s'il tait suivi, reprit sa
propre piste,  dfaut de celle des bandits.

Les deux hommes eurent honte et le suivirent.

Dcidment, la chartreuse tait abandonne.

Arriv devant la grande porte, Roland appela le colonel de
dragons; le colonel et ses dix hommes taient  leur poste.

Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux.

Ils n'avaient rien vu, rien entendu.
Ils rentrrent tous ensemble, refermant et barricadant la porte
derrire eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le
bonheur d'en rencontrer.

Puis ils allrent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur ct,
avaient ralli le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes.

Tout cela les attendait dans le choeur.

Il fallait se dcider  la retraite: deux heures du matin venaient
de sonner; depuis prs de trois heures, on tait en qute sans
avoir rien trouv.

Roland, rhabilit dans lesprit des gendarmes et des dragons, qui
trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna,  son grand
regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la
chapelle qui donnait sur la fort.

Cette fois, comme on n'esprait plus rencontrer personne, Roland
se contenta de la fermer derrire lui.

Puis, au pas acclr, la petite troupe reprit le chemin de Bourg.

Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland
rentrrent  leur caserne aprs s'tre fait reconnatre de la
sentinelle.

Le colonel de dragons et ses douze hommes continurent leur chemin
et rentrrent dans la ville.

C'tait ce cri de la sentinelle qui avait attir lattention de
Morgan et de Valensolle; c'tait la rentre de ces dix-huit hommes
 la caserne qui avait interrompu leur repas; c'tait enfin cette
circonstance imprvue qui avait fait dire  Morgan: Attention!

En effet, dans la situation o se trouvaient les deux jeunes gens,
tout mritait attention.

Aussi le repas fut-il interrompu, les mchoires cessrent-elles de
fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur
office dans toute son tendue.

On vit bientt que les yeux seuls seraient occups.

Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumire; rien n'attira
donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fentres
de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul
point.

Au milieu de toutes ces fentres obscures, deux s'illuminrent;
elles taient places en retour relativement au reste du btiment,
et juste en face de celle, o les deux amis prenaient leur repas.

Ces fentres taient au premier tage; mais, dans la position
qu'ils occupaient, c'est--dire sur le fate des bottes de
fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient  la
mme hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus.

Ces fentres taient celles du capitaine de gendarmerie.

Soit insouciance du brave capitaine, soit pnurie de l'tat, on
avait oubli de garnir ces fentres de rideaux, de sorte que,
grce aux deux chandelles allumes par l'officier de gendarmerie
pour faire honneur  son hte, Morgan et Valensolle pouvaient voir
tout ce qui se passait dans cette chambre.

Tout  coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et ltreignit
avec force:

-- Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau?

Roland venait de jeter son chapeau  trois cornes sur une chaise,
et Morgan l'avait reconnu.

-- Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un
marchal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa
piste, tandis qu'il cherche encore la ntre. C'est  nous de ne
pas la perdre.

-- Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'loignait
de lui.

-- Je vais prvenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas
de vue; il dtache son sabre et dpose ses pistolets, il est
probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine:
demain, je le dfie de prendre une route, quelle qu'elle soit,
sans avoir l'un de nous sur ses talons.

Et Morgan, se laissant glisser sur la dclivit du fourrage,
disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx,
ne perdait pas de vue Roland de Montrevel.

Un quart d'heure aprs, Morgan tait de retour et les fentres de
lofficier de gendarmerie taient, comme toutes les autres
fentres de la caserne, rentres dans lobscurit.

-- Eh bien? demanda Morgan.

-- Eh bien, rpondit Valensolle, la chose a fini de la faon la
plus prosaque du monde: ils se sont dshabills, ont teint les
chandelles et se sont couchs, le capitaine dans son lit, et
Roland sur un matelas; il est probable qu' cette heure ils
ronflent  qui mieux mieux.

-- En ce cas, dit Morgan, bonne nuit  eux et  nous aussi.

Dix minutes aprs, ce souhait tait exauc, et les deux jeunes
gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour
camarade de lit.


XLI -- L'HTEL DE LA POSTE

Le mme jour, vers six heures du matin, c'est--dire pendant le
lever gristre et froid d'un des derniers jours de fvrier, un
cavalier, peronnant un bidet de poste et prcd d'un postillon
charg de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route
de Mcon ou de Saint-Jullien.

Nous disons par la route de Mcon ou de Saint-Jullien, parce qu'
une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et
prsente deux chemins, lun qui conduit, en suivant tout droit, 
Saint-Jullien; lautre qui, en dviant  gauche, mne  Mcon.

Arriv  lembranchement des deux routes, le cavalier allait
prendre le chemin de Mcon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de
dessous une voiture renverse implora sa misricorde.

Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'tait.

Un pauvre maracher tait pris, en effet, sous une voiture de
lgumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment o la
roue, mordant sur le foss, perdait l'quilibre; la voiture tait
tombe sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il esprait,
disait-il, n'avoir rien de cass, et ne demandait qu'une chose,
c'est qu'on aidt sa voiture  se remettre sur ses roues; il
esprait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes.

Le cavalier tait misricordieux pour son prochain, car non
seulement il permit que le postillon s'arrtt pour tirer le
maracher de lembarras o il se trouvait, mais encore il mit lui-
mme pied  terre, et, avec une vigueur qu'on et t loin
d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il ltait, il aida
le postillon  remettre la voiture, non seulement sur ses roues,
mais encore sur le pav du chemin.

Aprs quoi, il voulut aider lhomme  se relever  son tour; mais
celui-ci avait dit vrai: il tait sain et sauf, et, s'il lui
restait une espce de flageolement dans les jambes, c'tait pour
justifier le proverbe qui prtend qu'il y a un Dieu pour les
ivrognes.

Le maracher se confondit en remerciements et prit son cheval par
la bride, mais tout autant -- la chose tait facile  voir -- pour
se soutenir lui-mme que pour conduire l'animal par le droit
chemin.

Les deux cavaliers se remirent en selle, lancrent leurs chevaux
au galop et disparurent bientt au coude que fait la route cinq
minutes avant d'arriver au bois Monnet.

Mais  peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement
notable dans les allures du maracher: il arrta son cheval, se
redressa, porta  ses lvres l'embouchure d'une petite trompe, et
sonna trois coups.

Une espce de palefrenier sortit du bois qui borde la route,
conduisant un cheval de matre par la bride.

Le maracher dpouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon
de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et
chauss de bottes  retroussis.

Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua
un habit de chasse vert,  brandebourgs d'or, l'endossa, passa
par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier
un chapeau que celui-ci lui prsentait et qui tait assorti  son
lgant costume, se fit visser des perons  ses bottes, et,
sautant sur son cheval avec la lgret et l'adresse d'un cuyer
consomm:

-- Trouve-toi ce soir  sept heures, dit-il au palefrenier, entre
Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras
que celui _qu'il sait _va  Mcon, mais que j'y serai avant lui.

Et, en effet, sans s'inquiter de la voiture de lgumes, qu'il
laissait d'ailleurs  la garde de son domestique, l'ex-maracher,
qui n'tait autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna
la tte de son cheval du ct du bois Monnet et le mit au galop.

Celui-l n'tait pas un mauvais bidet de poste, comme celui que
montait Roland, mais, au contraire, c'tait un excellent cheval de
course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar
rejoignit et dpassa les deux cavaliers.

Le cheval, sauf une courte halte  Saint-Cyr-sur-Menthon, fit
d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix
lieues qui sparent Bourg de Mcon.

Arriv  Mcon, Montbar descendit  l'htel de la Poste, le seul
qui,  cette poque, avait la rputation d'accaparer tous les
voyageurs de distinction.

Au reste,  la faon dont Montbar fut reu dans l'htel, on voyait
que l'hte avait affaire  une ancienne connaissance.

-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit lhte; nous nous
demandions hier ce que vous tiez devenu; il y a plus d'un mois
qu'on ne vous a vu dans nos pays.

-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le
jeune homme en affectant le grasseyement  la mode; oui, c'est ma
parole, vrai! J'ai t chez des amis, chez les Treffort, les
Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas?
-- Oh! de nom et de personne.

-- Nous avons chass  courre; ils ont d'excellents quipages,
parole d'honneur! Mais djeune-t-on chez vous, ce matin?

-- Pourquoi pas?

-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de
Bordeaux, deux ctelettes, des fruits, la moindre chose.

-- Dans un instant. Voulez-vous tre servi dans votre chambre, ou
dans la salle commune?

-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi
sur une table  part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une
excellente bte, et que j'aime mieux que certains chrtiens,
parole d'honneur.

L'hte donna ses ordres, Montbar se mit devant la chemine,
retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets.

-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il  lhte,
comme pour ne pas laisser tomber la conversation.

-- Je crois bien!

Alors, c'est chez vous que relayent les diligences?

-- Non pas les diligences, les malles.

-- Ah! dites donc: il faut que j'aille  Chambry un de ces jours,
combien y a-t-il de places dans la malle?

-- Trois: deux dans l'intrieur, une avec le courrier.

-- Et ai-je chance de trouver une place libre?

-- a se peut encore quelquefois; mais le plus sr, voyez-vous,
c'est toujours d'avoir sa calche ou son cabriolet  soi.

-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance?

-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des
voyageurs qui aient pris leurs places de Paris  Lyon, ils vous
priment.

-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar.  propos
d'aristocrates, il vous en arrive un derrire moi en poste; je
l'ai dpass  un quart de lieue de Polliat: il m'a sembl qu'il
montait un bidet un peu poussif.

-- Oh! fit l'hte, ce n'est pas tonnant, mes confrres sont si
mal quips en chevaux!

-- Et tenez, justement voil notre homme reprit Montbar; je
croyais avoir plus d'avance que cela sur lui.

En effet, Roland au moment mme passait au galop devant les
fentres et entrait dans la cour.

-- Prenez-vous toujours la chambre n 1, monsieur de Jayat?
demanda l'hte.

-- Pourquoi la question?

-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez
pas, nous la donnerions  la personne qui arrive, dans le cas o
elle ferait sjour.

-- Oh! ne vous proccupez pas de moi, je ne saurai que dans le
courant de la journe si je reste ou si je pars. Si le nouvel
arrivant fait sjour comme vous dites, donnez-lui le n 1; je me
contenterai du n 2.

-- Monsieur est servi, dit le garon en paraissant sur la porte de
communication qui conduisait de la cuisine  la salle commune.

Montbar fit un signe de tte et se rendit  linvitation qui lui
tait faite; il entrait dans la salle commune juste au moment o
Roland entrait dans la cuisine.

La table tait servie en effet; Montbar changea son couvert de
ct, et se plaa de faon  tourner le dos  la porte.

La prcaution tait inutile: Roland n'entra point dans la salle
commune, et le djeuneur put achever son repas sans tre drang.

Seulement, au dessert, son hte vint lui apporter lui-mme le
caf.

Montbar comprit que le digne homme tait en humeur de causer; cela
tombait  merveille: il y avait certaines choses que lui-mme
dsirait savoir.

-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est-
ce qu'il n'a fait que changer de cheval?

-- Non, non, non, rpondit l'hte; comme vous le disiez, c'est un
aristocrate: il a demand qu'on lui servt son djeuner dans sa
chambre.

-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je
suis bien sr que vous lui avez donnez le fameux n 1.

-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que
j'en pouvais disposer.

-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me
contenterai du n 2.

-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est spare du n 1 que
par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit
d'une chambre dans l'autre.

-- Ah ! mon cher hte, vous croyez donc que je suis venu chez
vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons
sditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou
ce que je ferai?

-- Oh! ce n'est pas cela.

-- Qu'est-ce donc?

-- Je n'ai pas peur que vous drangiez les autres; j'ai peur que
vous ne soyez drang.

-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur?

-- Non; mais a m'a l'air d'un officier.

-- Qui a pu vous faire croire cela?

-- Sa tournure d'abord; puis il s'est inform du rgiment qui
tait en garnison  Mcon; je lui ai dit que c'tait le 7e
chasseurs  cheval. Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de
brigade, un de mes amis; votre garon peut-il lui porter ma carte,
et lui demander s'il veut venir djeuner avec moi?

-- Ah! ah!

-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, a va
tre du bruit, du tapage! Ils vont peut-tre non seulement
djeuner, mais dner, mais souper.

-- Je vous ai dj dit, mon cher hte, que je ne croyais point
avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste
restante, des lettres de Paris qui dcideront de ce que je vais
faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n 2, en
faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gner mon voisin;
vous me ferez monter en mme temps une plume, de lencre et du
papier, j'ai  crire.

Les ordres de Montbar furent ponctuellement excuts, et lui-mme
monta sur les pas du garon de service pour veiller  ce que
Roland ne ft point incommod de son voisinage.

La chambre tait bien telle que l'hte de la poste lavait dite,
et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne
pouvait s'y dire qui ne ft entendu dans l'autre.

Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garon d'htel annoncer
 Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et,  la suite du pas
rsonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que
laissrent chapper les deux amis, enchants de se revoir.

De son ct, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'tait
fait dans la chambre voisine, avait oubli ce bruit ds qu'il
avait cess, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelt.
Montbar, une fois seul, s'tait assis  la table sur laquelle
taient dposs, encre, plume et papier, et tait rest immobile.

Les deux officiers s'taient connus autrefois en Italie, et Roland
s'tait trouv sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci
tait capitaine, et que lui, Roland, n'tait que lieutenant.

Aujourd'hui, les grades taient gaux; de plus, Roland avait
double mission du premier consul et du prfet de police, qui lui
donnait commandement sur les officiers du mme grade que lui, et
mme, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade
plus lev.

Morgan ne s'tait pas tromp en prsumant que le frre d'Amlie
tait  la poursuite des compagnons de Jhu: quand les
perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en
eussent pas donn la preuve, cette preuve et ressorti de la
conversation du jeune officier avec son collgue, en supposant que
cette conversation et t entendue.

Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante
mille francs,  titre de don, aux pres du Saint-Bernard; ainsi
ces cinquante mille francs taient bien rellement envoys par la
poste; mais ces cinquante mille francs n'taient qu'une espce de
pige o l'on comptait prendre les dvaliseurs de diligences,
s'ils n'taient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou
dans quelque autre lieu de leur retraite.

Maintenant, restait  savoir comment on les prendrait.

Ce fut ce qui, tout en djeunant, se dbattit longuement entre les
deux officiers.

Au dessert, ils taient d'accord, et le plan tait arrt.

Le mme soir, Morgan recevait une lettre ainsi conue:

Comme nous la dit Adler, vendredi prochain,  cinq heures du
soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs
destins aux pres du Saint-Bernard.

Les trois places, la place du coup et les deux places de
lintrieur sont dj retenues par trois voyageurs qui monteront,
le premier  Sens, les deux autres  Tonnerre.

Ces voyageurs seront, dans le coup, un des plus braves agents du
citoyen Fouch, et dans lintrieur, M. Roland de Montrevel et le
chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison  Mcon.

Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de
soupons, mais arms jusqu'aux dents.

Douze chasseurs  cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres,
escorteront la malle, mais  distance, et de manire  arriver au
milieu de l'opration.

Le premier coup de pistolet tir doit leur donner le signal de
mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les dvaliseurs.

Maintenant, mon avis est que, malgr toutes ces prcautions, et
mme  cause de toutes ces prcautions, l'attaque soit maintenue
et s'opre  l'endroit indiqu, c'est--dire  la Maison-Blanche.

Si c'est lavis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est
moi qui conduirai la malle en postillon, de Mcon  Belleville.

Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la
sienne de lagent du citoyen Fouch.

Quant  M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu
que je me charge, par un moyen  moi connu et par moi invent, de
l'empcher de descendre de la malle-poste.

L'heure prcise o la malle de Chambry passe  la Maison-Blanche
est samedi,  six heures du soir.

Un seul mot de rponse conu en ces termes: _Samedi  six heures
du soir_, et tout ira comme sur des roulettes.

MONTBAR

 minuit, Montbar, qui effectivement s'tait plaint du bruit fait
par son voisin et avait t mis dans une chambre situe  l'autre
extrmit de l'htel, tait rveill par un courrier, lequel
n'tait autre que le palefrenier qui lui avait amen sur la route
un cheval tout sell.

Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post-
scriptum:

Samedi,  six heures du soir.

MORGAN.

P.S. Ne pas oublier, mme au milieu du combat, que la vie de
Roland de Montrevel est sauvegarde.
Le jeune homme lut cette rponse avec une joie visible; ce n'tait
plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'tait une
espce d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion diffrente,
une rencontre entre braves.

Ce n'tait pas seulement de lor qu'on allait rpandre sur la
grande route, c'tait du sang.

Ce n'tait pas aux pistolets sans balles du conducteur, manis par
les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'tait aux
armes mortelles de soldats habitus  s'en servir.

Au reste, on avait toute la journe qui allait s'ouvrir, et toute
celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta
donc de demander au palefrenier quel tait le postillon de service
qui devait,  cinq heures, prendre la malle  Mcon et faire la
poste ou plutt les deux postes qui s'tendent de Mcon 
Belleville.

Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas
fermant  clef.

Il savait d'avance que la malle arrivait  quatre heures et demie
 Mcon, y dnait, et en repartait  cinq heures prcises.

Sans doute, toutes les mesures de Montbar taient prises d'avance,
car, ces recommandations faites  son domestique, il le congdia,
et s'endormit comme un homme qui a un arrir de sommeil 
combler.

Le lendemain, il ne se rveilla, ou plutt ne descendit qu' neuf
heures du matin. Il demanda sans affectation  l'hte des
nouvelles de son bruyant voisin.

Le voyageur tait parti  six heures du matin, par la malle-poste
de Lyon  Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et
l'hte avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que
jusqu' Tonnerre.

Au reste, de mme que M. de Jayat s'inquitait du jeune officier,
le jeune officier, de son ct, s'tait inquit de lui, avait
demand qui il tait, s'il venait d'habitude dans l'htel, et si
l'on croyait qu'il consentt  vendre son cheval.

L'hte avait rpondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat,
que celui-ci avait l'habitude de loger  son htel toutes les fois
que ses affaires l'appelaient  Mcon, et que, quant  son cheval,
il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait
manifeste pour lui, qu'il consentt  s'en dfaire  quelque prix
que ce ft.

Sur quoi, le voyageur tait parti sans insister davantage.

Aprs le djeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort dsoeuvr, fit
seller son cheval, monta dessus et sortit de Mcon par la route de
Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval 
l'allure qui convenait  l'lgant animal; mais, une fois hors de
la ville, il rassembla les rnes et serra les genoux.

L'indication tait suffisante. L'animal partit au galop.

Montbar traversa les villages de Varennes et de la Crche et la
Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arrta qu' la Maison-Blanche.

Le lieu tait bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu-
sement choisi pour une embuscade.

La Maison-Blanche tait situe au fond d'une petite valle, entre
une descente et une monte;  l'angle de son jardin passait un
petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Sane  la
hauteur de Challe.

Des arbres touffus et levs suivaient le cours de la rivire et,
dcrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison.

Quant  la maison elle-mme, aprs avoir t autrefois une auberge
dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle tait ferme
depuis sept ou huit ans, et commenait  tomber en ruine.

Avant d'y arriver, en venant de Mcon, la route faisait un coude.

Montbar examina les localits avec le soin d'un ingnieur charg
de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un
portefeuille de sa poche et traa un plan exact de la position.

Puis il revint  Mcon.

Deux heures aprs, le palefrenier partait, portant le plan 
Morgan et laissant  son matre le nom du postillon qui devait
conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en
outre, achet les quatre pitons et les deux cadenas.

Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda
Antoine.

Dix minutes aprs, Antoine entrait.

C'tait un grand et beau garon de vingt-cinq  vingt-six ans, de
la taille  peu prs de Montbar, ce que celui-ci, aprs l'avoir
tois des pieds  la tte, avait remarqu avec satisfaction.

Le postillon s'arrta sur le seuil de la porte, et, mettant la
main  son chapeau  la manire des militaires:

-- Le citoyen m'a fait demander? dit-il.

-- C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar.

-- Pour vous servir, si j'en tais capable, vous et votre
compagnie.

-- Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir... Ferme donc la porte
et viens ici.

Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu' distance de deux pas de
Montbar, et, portant de nouveau la main  son chapeau:

-- Voil, notre matre.

-- D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvnient, nous
allons boire un verre de vin  la sant de ta matresse.

-- Oh! oh! de ma matresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme
nous ont des matresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous
d'avoir des matresses.

-- Ne vas-tu pas me faire accroire, drle, qu'avec une encolure
comme la tienne, on fait voeu de continence?

-- Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine  cet endroit;
on a par-ci par-l quelque amourette sur le grand chemin.

-- Oui,  chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrte si
souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer
sa pipe.

-- Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'paules, il
faut bien rire.

-- Eh bien, gote-moi ce vin-l, mon garon! je te rponds que ce
n'est pas lui qui te fera pleurer.

Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de
prendre lautre verre.

-- C'est bien de lhonneur pour moi...  votre sant et  celle de
votre compagnie!

C'tait une locution familire au brave postillon, une espce
d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'tre justifie
pour lui par une compagnie quelconque.

-- Ah! oui, dit-il aprs avoir bu et en faisant clapper sa langue,
en voil du chenu, et moi, qui l'ai aval sans le goter, comme si
c'tait du petit bleu.

-- C'est un tort, Antoine.

-- Mais oui, que c'est un tort.

-- Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il
peut se rparer.

-- Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le factieux
postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce ft au
niveau du bord.

-- Minute, fit Montbar au moment o Antoine allait porter le verre
 sa bouche.

-- Il tait temps, dit le postillon; il allait y passer, le
malheureux! Qu'y a-t-il?

-- Tu n'as pas voulu que je boive  la sant de ta matresse; mais
tu ne refuseras pas, je lespre, de boire  la sant de la
mienne.

-- Oh! a ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin;  la sant
de votre matresse et de sa compagnie!

Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la dgustant
cette fois.

-- Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop press, mon ami.

-- Bah! fit le postillon.

-- Oui... suppose que j'aie plusieurs matresses: du moment o
nous ne nommons pas celle  la sant de laquelle nous buvons,
comment veux-tu que cela lui profite.

-- C'est ma foi, vrai!

-- C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami.

-- Ah! recommenons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous,
de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira.

Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord.

-- Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille,
et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle tait vide, il ne
s'agit plus de nous tromper. Son nom?

--  la belle Josphine! dit Montbar.

--  la belle Josphine! rpta Antoine.

Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller
croissant.

Puis, aprs avoir bu et s'tre essuy les lvres avec sa manche,
au moment de reposer le verre sur la table:

-- Eh! dit-il, un instant, bourgeois.

-- Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne
va pas?

-- Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il
est trop tard.

-- Pourquoi cela?

-- La bouteille est vide.

-- Celle-ci, oui, mais pas celle-l.

Et Montbar prit dans le coin de la chemine une bouteille toute
dbouche.
-- Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'claira d'un radieux
sourire.

-- Y a-t-il du remde? demanda Montbar.

-- Il y en a fit Antoine.

Et il tendit son verre.

Montbar le remplit avec la mme conscience qu'il y avait mise les
trois premires fois.

-- Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui
tincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu  la
sant de la belle Josphine...

-- Oui, dit Montbar.

-- Mais, continua Antoine, il y a diablement de Josphines en
France.

-- C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine?

-- Bon! il y en a bien cent mille.

-- Je t'accorde cela; aprs?

-- Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un
dixime de belles.

-- C'est beaucoup.

-- Mettons un vingtime.
-- Soit.

-- Cela fait cinq mille.

-- Diable! sais-tu que tu es fort en arithmtique?

-- Je suis fils de matre d'cole.

-- Eh bien?

-- Eh bien,  laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?... ah!

-- Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de
famille au nom de baptme;  la belle Josphine...

-- Attendez, le verre est entam, il ne peut plus servir; il faut,
pour que la sant soit profitable, le vider et le remplir.

Antoine porta le verre  sa bouche.

-- Le voil vide, dit-il.

-- Et le voil rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec
la bouteille.

-- Aussi, j'attends;  la belle Josphine?...

--  la belle Josphine... Lollier!

Et Montbar vida son verre.

-- Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Josphine Lollier,
je connais cela.

-- Je ne dis pas non.

-- Josphine Lollier, mais c'est la fille du matre de la poste
aux chevaux de Belleville.

-- Justement.

-- Fichtre! fit le postillon, vous n'tes pas  plaindre, notre
bourgeois; un joli brin de fille!  la sant de la belle Josphine
Lollier!

Et il avala son cinquime verre de Bourgogne.

-- Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je
t'ai fait monter, mon garon?

-- Non; mais je ne vous en veux pas tout de mme.

-- C'est bien gentil de ta part.

-- Oh! moi, je suis bon diable.

-- Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter.

-- Je suis tout oreilles.

-- Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre
est plein que s'il est vide.

-- Est-ce que vous avez t mdecin des sourds, vous, par hasard?
demanda le postillon en goguenardant.

-- Non; mais j'ai beaucoup vcu avec les ivrognes, rpondit
Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine.

-- On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine.

-- Je suis de ton avis, mon brave, rpliqua Montbar; on n'est
ivrogne que quand on ne sait pas le porter.

-- Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien 
merveille; j'coute.

-- Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait
monter?

-- Je l'ai dit.

-- Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but?

-- Tout homme en a un, bon ou mauvais,  ce que prtend notre
cur, dit sentencieusement Antoine.

-- Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de pntrer la
nuit, sans tre reconnu, dans la cour de matre Nicolas Denis
Lollier, matre de poste de Belleville.

--  Belleville, rpta Antoine, qui suivait les paroles de
Montbar avec toute l'attention dont il tait capable; je
comprends. Et vous voulez pntrer, sans tre reconnu, dans la
cour de matre Nicolas Denis Lollier, matre de poste 
Belleville, pour voir  votre aise la belle Josphine? Ah! mon
gaillard!

-- Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y pntrer sans tre
reconnu, parce que le pre Lollier a tout dcouvert, et qu'il a
dfendu  sa fille de me recevoir.

-- Voyez-vous!... Et que puis-je  cela, moi?

-- Tu as encore les ides obscures, Antoine; bois ce verre de vin-
l pour les claircir.

-- Vous avez raison, fit Antoine.

Et il avala son sixime verre de vin.

-- Ce que tu y peux, Antoine?

-- Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voil ce que je demande.

-- Tu y peux tout, mon ami.

-- Moi?

-- Toi.

-- Ah! je serais curieux de savoir cela: claircissez,
claircissez.

Et il tendit son verre.

-- Tu conduis, demain, la malle de Chambry?

-- Un peu;  six heures.

-- Eh bien, supposons quAntoine soit un bon garon.

-- C'est tout suppos, il l'est.

-- Eh bien, voici ce que fait Antoine...

-- Voyons, que fait-il?

-- D'abord, il vide son verre.

-- Ce n'est pas difficile... c'est fait.

-- Puis il prend ces dix louis.

Montbar aligna dix louis sur la table.

-- Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils
avaient tous migr, ces diables-l!

-- Tu vois qu'il en reste.

-- Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa
poche?

-- Il faut qu'Antoine me prte son plus bel habit de postillon.

--  vous?

-- Et me donne sa place demain au soir.

-- Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Josphine sans tre
reconnu.
-- Allons donc! J'arrive  huit heures  Belleville, j'entre dans
la cour, je dis que les chevaux sont fatigus, je les fais reposer
jusqu' dix heures, et, de huit heures  dix...

-- Ni vu ni connu, je t'embrouille le pre Lollier.

-- Eh bien, a y est-il, Antoine?

-- a y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est
garon, on est du parti des garons; quand on sera vieux et papa,
on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: Vivent les
ganaches!

-- Ainsi, mon brave Antoine, tu me prtes ta plus belle veste et
ta plus belle culotte?

-- J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore
mises.

-- Tu me donnes ta place?

-- Avec plaisir.

-- Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes.

-- Et le reste?

-- Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une
prcaution...

-- Laquelle?

-- On parle beaucoup de brigand qui dvalisent les diligences; tu
auras soin de mettre des fontes  la selle du porteur.

-- Pour quoi faire?

-- Pour y fourrer des pistolets.

-- Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal  ces braves
gens?

-- Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui dvalisent les
diligences?

-- Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du
gouvernement.

-- C'est ton avis.

-- Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je
sais bien, quant  moi, que, si j'tais juge, je ne les
condamnerais pas.

-- Tu boirais peut-tre  leur sant?

-- Ah! tout de mme, ma foi, si le vin tait bon.

-- Je t'en dfie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine
tout ce qui restait de la seconde bouteille.

-- Vous savez le proverbe? dit le postillon.

-- Lequel?

-- Il ne faut pas dfier un fou de faire sa folie.  la sant des
compagnons de Jhu.

-- Ainsi soit-il! dit Montbar.

-- Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la
table.

-- Les voil.

-- Merci; vous aurez des fontes  votre selle; mais, croyez-moi,
ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets
dedans, faites comme le pre Jrme, le conducteur de Genve, ne
mettez pas de balles dans vos pistolets.

Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit
cong de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix
avine.

Le matin, je me prends, je me lve;
Dans le bois, je m'en suis all;
J'y trouvai ma bergre qui rve;
Doucement je la rveillai.
Je lui dis: _Aimable bergre,_
_Un berger vous ferait-il peur?_
_Un berger!  moi pourquoi faire?_
_Taisez-vous, monsieur le trompeur._

Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu' la fin du
second couplet; mais, quelque intrt qu'il prt  la romance de
matre Antoine, la voix de celui-ci s'tant perdue dans
l'loignement; il fut oblig de faire son deuil du reste de la
chanson.


XLII -- LA MALLE DE CHAMBRY

Le lendemain,  cinq heures de laprs-midi, Antoine, pour ne
point tre en retard sans doute, harnachait, dans la cour de
l'htel de la poste, les trois chevaux qui devaient enlever la
malle.

Un instant aprs, la malle entrait au grand galop dans la cour de
l'htel et venait se ranger sous les fentres de la chambre qui
avait tant paru proccuper Antoine, c'est--dire  trois pas de la
dernire marche de l'escalier de service.

Si l'on et pu faire, sans y avoir un intrt positif, attention 
un si petit dtail, on et remarqu que le rideau de la fentre
s'cartait d'une faon presque imprudente pour permettre  la
personne qui habitait la chambre de voir qui descendait de la
malle-poste.

Il en descendit trois hommes qui, avec la hte de voyageurs
affams, se dirigrent vers les fentres ardemment claires de la
salle commune.

 peine taient-ils entrs, que l'on vit, par l'escalier de
service, descendre un lgant postillon non chauss encore de ses
grosses bottes, mais simplement de fins escarpins par-dessus
lesquels il comptait les passer.

Le postillon lgant passa les grosses bottes d'Antoine, lui
glissa cinq louis dans la main, puis se tourna pour que celui-ci
lui jett sur les paules sa houppelande, que la rigueur de la
saison rendait  peu prs ncessaire.

Cette toilette acheve, Antoine rentra lestement dans l'curie, o
il se dissimula dans le coin le plus obscur.

Quant  celui auquel il venait de cder sa place, rassur sans
doute par la hauteur du col de la houppelande, qui lui cachait la
moiti du visage, il alla droit aux trois chevaux harnachs
d'avance par Antoine, glissa une paire de pistolets  deux coups
dans les arons, et, profitant de l'isolement o tait la malle-
poste par le dtellement des chevaux et l'loignement du postillon
de Tournus, il planta,  l'aide d'un poinon aigu qui pouvait  la
rigueur devenir un poignard, ses quatre pitons dans le bois de la
malle-poste, c'est--dire  chaque portire, et les deux autres en
regard dans le bois de la caisse.

Aprs quoi, il se mit  atteler les chevaux avec une promptitude
et une adresse qui indiquaient un homme familiaris depuis son
enfance avec tous les dtails de l'art pouss si loin de nos jours
par cette honorable classe de la socit que nous appelons les
_gentilshommes riders._

Cela fait, il attendit, calmant ses chevaux impatients  l'aide de
la parole et du fouet, savamment combins, ou employs chacun 
son tour.

On connat la rapidit avec laquelle s'excutaient les repas des
malheureux condamns au rgime de la malle-poste; la demi-heure
n'tait donc pas coule, qu'on entendit la voix du conducteur qui
criait:

-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture.

Montbar se tint prs de la portire, et, malgr leur dguisement,
reconnut parfaitement Roland et le chef de brigade du 7e
chasseurs, qui montrent et prirent place dans l'intrieur sans
faire attention au postillon.

Celui-ci referma sur eux la portire, passa le cadenas dans les
deux pitons et donna un tour de clef.
Puis, contournant la malle, il fit semblant de laisser tomber son
fouet devant l'autre portire, passa, en se baissant, le second
cadenas dans les autres pitons, lui donna un tour de clef en se
relevant et, sr que les deux officiers taient bien verrouills,
il enfourcha son cheval en gourmandant le conducteur, qui lui
laissait faire sa besogne.

En effet, le voyageur du coup tait dj  sa place, que le
conducteur dbattait encore un reste de compte avec l'hte.

-- Est-ce pour ce soir, pour cette nuit, ou pour demain matin,
pre Franois? cria le faux postillon en imitant de son mieux la
voix du vrai.

-- C'est bon, c'est bon, on y va, rpondit le conducteur.

Puis, regardant autour de lui:

-- Tiens! o sont donc les voyageurs? demanda-t-il.

-- Nous voil, dirent  la fois les deux officiers, dans
lintrieur de la malle, et lagent du coup.

-- La portire est bien ferme? insista le pre Franois.

-- Oh! je vous en rponds, fit Montbar.

-- En ce cas, en route, mauvaise troupe! cria le conducteur tout
en gravissant le marchepied, en prenant place prs du voyageur et
en tirant la portire aprs lui.

Le postillon ne se le fit pas redire; il enleva ses chevaux en
enfonant ses perons dans le ventre du porteur et en cinglant aux
deux autres un vigoureux coup de fouet.
La malle-poste partit au galop.

Montbar conduisait comme s'il n'et fait que cela toute sa vie; il
traversa la ville en faisant danser les vitres et trembler les
maisons; jamais vritable postillon n'avait fait claquer son fouet
d'une si savante manire.

 la sortie de Mcon, il vit un petit groupe de cavaliers:
c'taient les douze chasseurs qui devaient suivre la malle sans
avoir l'air de l'escorter.

Le chef de brigade passa la tte par la portire et fit signe au
marchal des logis qui les commandait.

Montbar ne parut rien remarquer; mais, au bout de cinq cents pas,
tout en excutant une symphonie avec son fouet, il retourna la
tte et vit que lescorte s'tait mise en marche.

-- Attendez, mes petits enfants, dit Montbar, je vais vous en
faire voir du pays!

Et il redoubla de coups d'perons et de coups de fouet.

Les chevaux semblaient avoir des ailes, la malle volait sur le
pav, on et dit le char du tonnerre qui passait.

Le conducteur s'inquita.

-- Eh! matre Antoine, cria-t-il, est-ce que nous serions ivre par
hasard?

-- Ivre? ah bien oui! rpondit Montbar, j'ai dn avec une salade
de betterave.

-- Mais, morbleu? s'il va de ce train-l, cria Roland en passant 
son tour la tte par la portire, lescorte ne pourra nous suivre.

-- Tu entends ce qu'on te dit! cria le conducteur.

-- Non, rpondit Montbar, je n'entends pas.

-- Eh bien, on te fait observer que, si tu vas de ce train-l,
l'escorte ne pourra pas suivre.

-- Il y a donc une escorte? demanda Montbar.

-- Eh oui! puisque nous avons de largent du gouvernement.

-- C'est autre chose, alors; il fallait donc dire cela tout de
suite.

Mais, au lieu de ralentir sa course, la malle continua d'aller le
mme train, et, s'il se fit un changement, ce fut qu'elle gagna
encore en vlocit.

-- Tu sais que, s'il nous arrive un accident, dit le conducteur,
je te casse la tte d'un coup de pistolet.

-- Allons donc! fit Montbar, on les connat vos pistolets, il n'y
a pas de balles dedans.

-- C'est possible, mais il y en a dans les miens! cria lagent de
police.

-- C'est ce qu'on verra dans l'occasion, rpondit Montbar.

Et il continua sa route sans plus s'inquiter des observations.

On traversa, avec la vitesse de l'clair, le village de Varennes,
celui de la Crche et la petite ville de la Chapelle-de-Guinchay.

Il restait un quart de lieue,  peine, pour arriver  la Maison-
Blanche.

Les chevaux ruisselaient et hennissaient de rage en jetant l'cume
par la bouche.

Montbar jeta les yeux derrire lui;  plus de mille pas de la
malle-poste, les tincelles jaillissaient sous les pieds de
l'escorte.

Devant lui tait la dclivit de la montagne.

Il s'lana sur la pente, mais tout en rassemblant ses rnes de
manire  se rendre matre des chevaux quand il voudrait.

Le conducteur avait cess de crier, car il reconnaissait qu'il
tait conduit par une main habile et vigoureuse  la fois.

Seulement, de temps en temps, le chef de brigade regardait par la
portire pour voir  quelle distance taient ses hommes.

 la moiti de la pente, Montbar tait matre de ses chevaux, sans
avoir eu un seul moment l'air de ralentir leur course.

Il se mit alors  entonner  pleine voix le _Rveil du Peuple:
_c'tait la chanson des royalistes, comme la _Marseillaise _tait
le chant des jacobins.

-- Que fait donc ce drle-l? cria Roland en passant la tte par
la portire; dites-lui donc qu'il se taise, conducteur, ou je lui
envoie une balle dans les reins.

Peut-tre le conducteur allait-il rpter au postillon la menace
de Roland, mais il lui sembla voir une ligne noire qui barrait la
route.

En mme temps, une voix tonnante cria:

-- Halte-l, conducteur!

-- Postillon, passez-moi sur le ventre de ces bandits-l! cria
l'agent de police.

-- Bon! comme vous y allez, vous! dit Montbar. Est-ce que l'on
passe comme cela sur le ventre des amis?... Hoooh!

La malle-poste s'arrta comme par enchantement.

-- En avant! en avant! crirent  la fois Roland et le chef de
brigade, comprenant que lescorte tait trop loin pour les
soutenir.

-- Ah! brigand de postillon! cria lagent de police en sautant 
bas du coup et en dirigeant un pistolet sur Montbar, tu vas payer
pour tous.

Mais il n'avait pas achev, que Montbar, le prvenant, faisait feu
et que l'agent roulait, mortellement bless, sous les roues de la
malle.

Son doigt crisp par lagonie appuya sur la gchette, le coup
partit, mais au hasard, sans que la balle atteignt personne.

-- Conducteur, criaient les deux officiers, de par tous les
tonnerres du ciel, ouvrez donc!

-- Messieurs, dit Morgan s'avanant, nous n'en voulons pas  vos
personnes, mais seulement  l'argent du gouvernement. Ainsi donc,
conducteur, les cinquante mille livres et vivement!

Deux coups de feu partis de l'intrieur furent la rponse des deux
officiers, qui, aprs avoir vainement branl les portires,
essayaient vainement encore de sortir par l'ouverture des vitres.

Sans doute, un des coups de feu porta, car on entendit un cri de
rage en mme temps qu'un clair illuminait la route.

Le chef de brigade poussa un soupir et tomba sur Roland. Il venait
d'tre tu raide.

Roland fit feu de son second pistolet, mais personne ne lui
riposta.

Ses deux pistolets taient dchargs; enferm qu'il tait, il ne
pouvait se servir de son sabre et hurlait de colre.

Pendant ce temps, on forait le conducteur, le pistolet sur la
gorge, de donner l'argent; deux hommes prirent les sacs qui
contenaient les cinquante mille francs et en chargrent le cheval
de Montbar, que son palefrenier lui amenait tout sell et brid
comme  un rendez-vous de chasse.

Montbar s'tait dbarrass de ses grosses bottes, et sauta en
selle avec ses escarpins.

-- Bien des choses au premier consul, monsieur de Montrevel! cria
Morgan.

Puis, se tournant vers ses compagnons:

-- Au large, enfants, et par la route que chacun voudra. Vous
connaissez le rendez-vous;  demain au soir.

-- Oui, oui, rpondirent dix ou douze voix.

Et toute la bande s'parpilla comme une vole d'oiseaux,
disparaissant dans la valle sous lombre des arbres qui
ctoyaient la rivire et enveloppaient la Maison-Blanche.

En ce moment, on entendit le galop des chevaux et l'escorte,
attire par les coups de feu, apparut au sommet de la monte,
qu'elle descendit comme une avalanche.

Mais elle arriva trop tard: elle ne trouva plus que le conducteur
assis sur le bord du foss; les deux cadavres de l'agent de police
et du chef de brigade, et Roland, prisonnier et rugissant comme un
lion qui mord les barreaux de sa cage.


XLIII -- LA RPONSE DE LORD GRENVILLE

Pendant que les vnements que nous venons de raconter
s'accomplissaient et occupaient les esprits et les gazettes de la
province, d'autres vnements, bien autrement graves, se
prparaient  Paris qui allaient occuper les esprits et les
gazettes du monde tout entier.

Lord Tanlay tait revenu avec la rponse de son oncle lord
Grenville.

Cette rponse consistait en une lettre adresse 
M. de Talleyrand, et dans une note crite pour le premier consul.

La lettre tait conue en ces termes:

Downing-street, le 14 fvrier 1800.

Monsieur,

J'ai reu et mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez
transmise par l'intermdiaire de mon neveu lord Tanlay. Sa
Majest, ne voyant aucune raison de se dpartir des formes qui ont
t longtemps tablies en Europe pour traiter d'affaires avec les
tats trangers, m'a ordonn de vous faire passer en son nom la
rponse officielle que je vous envoie ci-incluse.

J'ai l'honneur d'tre avec une haute considration, monsieur,
votre trs humble et trs obissant serviteur,

GRENVILLE

La, rponse tait sche, la note prcise.
De plus, une lettre avait t crite _autographe_ par le premier
consul au roi Georges, et le roi Georges, _ne se dpartissant
point des formes tablies en Europe pour traiter avec les tats
trangers, _rpondait par une simple note de l'criture du premier
secrtaire venu.

Il est vrai que la note tait signe Grenville.

Ce n'tait qu'une longue rcrimination contre la France, contre
l'esprit de dsordre qui l'agitait, contre les craintes que cet
esprit de dsordre inspirait  toute l'Europe, et sur la ncessit
impose, par le soin de leur propre conservation,  tous les
souverains rgnants de la rprimer. En somme, c'tait la
continuation de la guerre.

 la lecture d'un pareil factum, les yeux de Bonaparte brillrent
de cette flamme qui prcdait chez lui les grandes dcisions,
comme l'clair prcde la foudre.

-- Ainsi, monsieur, dit-il en se retournant vers lord Tanlay,
voil tout ce que vous avez pu obtenir?

-- Oui, citoyen premier consul.

-- Vous n'avez donc point rpt verbalement  votre oncle tout ce
que je vous avais charg de lui dire?

-- Je nen ai pas oubli une syllabe.

-- Vous ne lui avez donc pas dit que vous habitiez la France
depuis deux ou trois ans, que vous l'aviez vue, que vous l'aviez
tudie, qu'elle tait forte, puissante, heureuse, dsireuse de la
paix, mais prpare  la guerre?

-- Je lui ai dit tout cela.

-- Vous n'avez donc pas ajout que c'est une guerre insense que
nous font les Anglais; que cet esprit de dsordre dont ils
parlent, et qui n'est,  tout prendre, que les carts de la
libert trop longtemps comprime, il fallait l'enfermer dans la
France mme par une paix universelle; que cette paix tait le seul
cordon sanitaire qui pt l'empcher de franchir nos frontires;
qu'en allumant en France le volcan de la guerre, la France, comme
une lave, va se rpandre sur l'tranger... L'Italie est dlivre,
dit le roi d'Angleterre; mais dlivre de qui? De ses librateurs!
L'Italie est dlivre, mais pourquoi? Parce que je conqurais
l'gypte, du Delta  la troisime cataracte; l'Italie est
dlivre, parce que je n'tais pas en Italie... Mais me voil:
dans un mois, je puis y tre, en Italie, et, pour la reconqurir
des Alpes  l'Adriatique, que me faut-il? Une bataille. Que
croyez-vous que fasse Massna en dfendant Gnes? Il m'attend...
Ah! les souverains de l'Europe ont besoin de la guerre pour
assurer leur couronne! eh bien, milord, c'est moi qui vous le dis,
je secouerai si bien l'Europe, que la couronne leur en tremblera
au front. Ils ont besoin de la guerre? Attendez... Bourrienne!
Bourrienne!

La porte de communication du cabinet du premier consul avec le
cabinet du premier secrtaire s'ouvrit prcipitamment, et
Bourrienne parut, le visage aussi effar que s'il et cru que
Bonaparte appelait au secours.

Il vit celui-ci fort anim, froissant la note diplomatique d'une
main et frappant de l'autre sur le bureau, et lord Tanlay calme,
debout et muet  trois pas de lui.

Il comprit tout de suite que c'tait la rponse de l'Angleterre
qui irritait le premier consul.

-- Vous m'avez appel, gnral? dit-il.

-- Oui, fit le premier consul; mettez vous l et crivez.

Et, d'une voix brve et saccade, sans chercher les mots, mais, au
contraire, comme si les mots se pressaient aux portes de son
esprit, il dicta la proclamation suivante:

Soldats!

En promettant la paix au peuple franais, j'ai t votre organe;
je connais votre valeur.

Vous tes les mmes hommes qui conquirent le Rhin, la Hollande,
l'Italie, et qui donnrent la paix sous les murs de Vienne
tonne.

Soldats! ce ne sont plus vos frontires qu'il faut dfendre, ce
sont les tats ennemis qu'il faut envahir.

Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et
l'Europe tonne se souviendra que vous tes de la race des
braves!

Bourrienne leva la tte, attendant, aprs ces derniers mots
crits.

-- Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte.

-- Ajouterai-je, les mots sacramentels: Vive la Rpublique?

-- Pourquoi demandez-vous cela?

-- C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre
mois, et que quelque chose pourrait tre chang aux formules
ordinaires.

-- La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y
ajoutez rien.

Et, prenant une plume, il crasa plutt qu'il n'crivit sa
signature au bas de la proclamation.

Puis, la rendant  Bourrienne:

-- Que cela paraisse demain dans le Mo_niteur, _dit-il.

Bourrienne sortit, emportant la proclamation.

Bonaparte, rest avec lord Tanlay, se promena un instant de long
en large, comme s'il et oubli sa prsence; mais, tout  coup,
s'arrtant devant lui:

-- Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce
qu'un autre  votre place et pu obtenir?

-- Davantage, citoyen premier consul.

-- Davantage! davantage!... qu'avez-vous donc obtenu?

-- Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note
royale avec toute l'attention qu'elle mrite.

-- Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur.

-- Alors le citoyen premier consul n'a pas pes l'esprit de
certain paragraphe, n'en a pas pes les mots.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sr... et, si le citoyen premier consul me permettait
de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion...

Bonaparte desserra la main dans laquelle tait la note froisse,
la dplia et la remit  lord Tanlay, en lui disant:

-- Lisez.

Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familire,
s'arrta au dixime paragraphe et lut:

-- Le meilleur et le plus sr gage de la ralit de la paix,
ainsi que de sa dure, serait la restauration de cette ligne de
princes qui, pendant tant de sicles, ont conserv  la nation
franaise la prosprit au dedans, la considration et le respect
au dehors. Un tel vnement aurait cart, et dans tous les temps
cartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des
ngociations et de la paix; il confirmerait  la France la
jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait 
toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillit et la
paix, cette scurit qu'elles sont obliges maintenant de chercher
par d'autres moyens.

-- Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais trs bien lu, et
parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaill pour un autre, et
l'on vous pardonnera vos victoires, votre renomme, votre gnie;
abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand!

-- Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux
que moi la diffrence qu'il y a de vous  Monk, et combien vous le
dpassez en gnie et en renomme.

-- Alors, que me lisez-vous donc?

-- Je ne vous lis ce paragraphe, rpliqua sir John, que pour vous
prier de donner  celui qui suit sa vritable valeur.

-- Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience
contenue.

Sir John continua:

-- Mais, quelque dsirable que puisse tre un pareil vnement
pour la France et pour le monde, ce n'est point  ce mode
exclusivement que Sa Majest limite la possibilit d'une
pacification solide et sre...

Sir John appuya sur ces derniers mots.

-- Ah! ah! fit Bonaparte.

Et il se rapprocha vivement de sir John.

L'Anglais continua:

-- Sa Majest n'a pas la prtention de prescrire  la France
quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains
sera place l'autorit ncessaire pour conduire les affaires d'une
grande et puissante nation.

-- Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte.

-- Relisez vous-mme, rpondit sir John.

Et il lui tendit la note.

Bonaparte relut.

-- C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce
paragraphe?

-- J'ai du moins insist pour qu'il ft mis.

Bonaparte rflchit.

-- Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le
retour des Bourbons n'est plus une condition _sine qua non. _Je
suis accept non seulement comme puissance militaire, mais aussi
comme pouvoir politique.

Puis, tendant la main  sir John:

-- Avez-vous quelque chose  me demander, monsieur?

-- La seule chose que j'ambitionne vous a t demande par mon ami
Roland.

-- Et je lui ai dj rpondu, monsieur, que je vous verrais avec
plaisir devenir l'poux de sa soeur... Si j'tais plus riche, ou
si vous ltiez moins, je vous offrirais de la doter...

Sir John fit un mouvement.

-- Mais je sais que votre fortune peut suffire  deux, et mme,
ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire  davantage. Je vous
laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore
la richesse  la femme que vous aimez.

Puis, appelant:

-- Bourrienne!

Bourrienne parut.

-- C'est parti, gnral, dit-il.

-- Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je
vous appelle.

-- J'attends vos ordres.

--  quelque heure du jour ou de la nuit que se prsente lord
Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans
qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez,
milord?

Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement.

-- Et maintenant, dit Bonaparte, je prsume que vous tes press
de partir pour le chteau des Noires-Fontaines; je ne vous retiens
pas, je n'y mets qu'une condition.

-- Laquelle, gnral?

-- C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle
ambassade...

-- Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une
faveur.

Lord Tanlay s'inclina et sortit.

Bourrienne s'apprtait  le suivre.

Mais Bonaparte, rappelant son secrtaire:

-- Avons-nous une voiture attele? demanda-t-il.

Bourrienne regarda dans la cour.

-- Oui, gnral.

-- Eh bien, apprtez-vous; nous sortons ensemble.

-- Je suis prt, gnral; je n'ai que mon chapeau et ma redingote
 prendre, et ils sont dans mon cabinet.

-- Alors, partons, dit Bonaparte.

Et lui-mme prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le
premier, descendit par le petit escalier, et fit signe  la
voiture d'approcher.

Quelque hte que Bourrienne et mise  le suivre, il n'arriva que
derrire lui.

Le laquais ouvrit la portire; Bonaparte, sauta dans la voiture.

-- O allons-nous, gnral? dit Bourrienne.

-- Aux Tuileries, rpondit Bonaparte.

Bourrienne, tout tonn, rpta l'ordre et se retourna vers le
premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais
celui-ci paraissait plong dans des rflexions, dont le
secrtaire, qui  cette poque tait encore lami, ne jugea pas 
propos de le tirer.

La voiture partit au galop des chevaux -- c'tait toujours ainsi
que marchait Bonaparte -- et se dirigea vers les Tuileries.

Les Tuileries, habites par Louis XVI aprs les journes des 5 et
6 octobre, occupes successivement par la Convention et le conseil
des Cinq-Cents, taient vides et dvastes depuis le 18 brumaire.

Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jet les
yeux sur cet ancien palais de la royaut, mais il tait important
de ne pas laisser souponner qu'un roi futur pt habiter le palais
des rois abolis.

Bonaparte avait rapport d'Italie un magnifique buste de Junius
Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin
de novembre, le premier consul avait fait venir le rpublicain
David et lavait charg de placer ce buste dans la galerie des
Tuileries.

Comment croire que David, lami de Marat, prparait la demeure
d'un empereur futur, en plaant dans la galerie des Tuileries le
buste du meurtrier de Csar?

Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais mme ne s'en
tait dout.

En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte
s'aperut des dvastations commises dans le palais de Catherine de
Mdicis; les Tuileries n'taient plus la demeure des rois, c'est
vrai, mais elles taient un palais national, et la nation ne
pouvait laisser un de ses palais dans le dlabrement.

Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et
lui ordonna de _nettoyer _les Tuileries.

Le mot pouvait se prendre  la fois dans son acception physique et
dans son acception morale.

Un devis fut demand  l'architecte pour savoir ce que coterait
le _nettoyage._

Le devis montait  cinq cent mille francs.

Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries
pouvaient devenir le palais _du gouvernement._

L'architecte rpondit que cette somme suffirait, non seulement
pour les remettre dans leur ancien tat, mais encore pour les
rendre habitables.

C'tait tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait-
il besoin, lui, rpublicain, du luxe de la royaut... Pour le
palais _du gouvernement, il _fallait des ornements graves et
svres, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces
statues? C'tait au premier consul de les dsigner.

Bonaparte les choisit dans trois grands sicles et dans trois
grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et
chez nos rivaux.

Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Dmosthne, le gnie des
conqutes et le gnie de lloquence.

Chez les Romains, il choisit Scipion, Cicron, Caton, Brutus et
Csar, plaant la grande victime prs du meurtrier, presque aussi
grand qu'elle.

Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le
grand Cond, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugne et le
marchal de Saxe; enfin, le grand Frdric et Washington, c'est--
dire la fausse philosophie sur le trne et la vraie sagesse
fondant un tat libre.

Puis il ajouta  ces illustrations guerrires, Dampierre,
Dugommier et Joubert, pour prouver que, de mme que le souvenir
d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Cond,
il n'tait point envieux de la gloire de trois frres d'armes
victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'tait dj plus la sienne.

Les choses en taient l  l'poque o nous sommes arrivs, c'est-
-dire  la fin de fvrier 1800; les Tuileries tait nettoyes,
les bustes taient sur leurs socles, les statues sur leurs
pidestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable.

Cette occasion tait arrive: on venait de recevoir la nouvelle de
la mort de Washington.

Le fondateur de la libert des tats-Unis avait cess de vivre le
14 dcembre 1799.

C'tait  quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait
reconnu  sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux
rflexions qui l'absorbaient.

La voiture s'arrta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec
la mme vivacit qu'il y tait entr, monta rapidement les
escaliers, parcourut les appartements, examina plus particuli-
rement ceux qu'avaient habits Louis XVI et Marie-Antoinette.

Puis, s'arrtant au cabinet de Louis XVI:

-- Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout  coup comme si
celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe o il s'garait
avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pense; oui, nous logerons
ici; le troisime consul logera au pavillon de Flore; Cambacrs
restera  la Chancellerie.

-- Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez
qu'un  renvoyer.

Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille.

-- Allons, dit-il, pas mal!

-- Et quand emmnageons-nous, gnral? demanda Bourrienne.

-- Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours
pour prparer les Parisiens  me voir quitter le Luxembourg et
venir aux Tuileries.

-- Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre.

-- Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au
Luxembourg.

Et, avec la rapidit qui prsidait  tous ses mouvements, quand il
s'agissait d'intrts graves, il repassa par la file
d'appartements qu'il avait dj visits, descendit l'escalier et
sauta dans la voiture en criant:

-- Au Luxembourg!

-- Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous
ne m'attendez pas, gnral?

-- Tranard! fit Bonaparte.

Et la voiture partit comme elle tait venue, c'est--dire au
galop.

En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la
police qui l'attendait.

-- Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouch? vous avez le
visage tout boulevers! M'aurait-on assassin par hasard?

-- Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru
attacher une grande importance  la destruction des bandes qui
s'intitulent les compagnies de Jhu.

-- Oui, puisque j'ai envoy Roland lui-mme  leur poursuite. A-t-
on de leurs nouvelles?

-- On en a.

-- Par qui?

-- Par leur chef lui-mme.

-- Comment, par leur chef?

-- Il a eu l'audace de me rendre compte de sa dernire expdition.

-- Contre qui?

-- Contre les cinquante mille francs que vous avez envoys aux
pres du Saint-Bernard.

-- Et que sont-ils devenus?

-- Les cinquante mille francs!

-- Oui.

--Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce
qu'ils seront bientt entre celles de Cadoudal.

-- Alors, Roland est tu?

-- Non.

-- Comment, non?

--Mon agent est tu, le chef de brigade Saint-Maurice est tu,
mais votre aide de camp est sain et sauf.

-- Alors, il se pendra, dit Bonaparte.

-- Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son
bonheur.

-- Ou son malheur, oui... O est ce rapport?

-- Vous voulez dire cette lettre?

-- Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit,
qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez.

Le ministre de la police prsenta au premier consul un petit
papier pli lgamment dans une enveloppe parfume.

-- Qu'est cela?

-- La chose que vous demandez.

Bonaparte lut:

Au citoyen Fouch, ministre de la police, en son htel,  Paris.

Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit:

Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les
cinquante mille francs destins aux pres du Saint-Bernard sont
passs entre nos mains pendant la soire du 25 fvrier 1800 (vieux
style), et que, d'ici  huit jours, ils seront entre celles du
citoyen Cadoudal.

La chose s'est opre  merveille, sauf la mort de votre agent et
celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant  M. Roland de
Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est
rien arriv de fcheux. Je n'avais point oubli que c'tait lui
qui m'avait introduit au Luxembourg.

Je vous cris, citoyen ministre, parce que je prsume qu' cette
heure M. Roland de Montrevel est trop occup de notre poursuite
pour vous crire lui-mme.

Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sr que
vous recevrez de lui un rapport o il consignera tous les dtails
dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilit
pour vous crire.

En change du service que je vous rends, citoyen ministre, je
vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans
retard madame de Montrevel sur la vie de son fils.

MORGAN.

De la Maison-Blanche, route de Mcon  Lyon, le samedi,  neuf
heures du soir.

-- Ah! pardieu, dit Bonaparte, voil un hardi drle!

Puis, avec un soupir:

-- Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-l me
feraient! ajouta-t-il.

-- Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police.

-- Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engag; et,
puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche.

-- Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire.

-- Pas dans ce moment, du moins.

Puis, se retournant du ct de son secrtaire:

-- Nous avons bien d'autres chats  fouetter, dit-il; n'est-ce
pas, Bourrienne?

Bourrienne fit de la tte un signe affirmatif.

-- Quand le premier consul dsire-t-il me revoir? demanda le
ministre.

-- Ce soir,  dix heures, soyez ici. Nous dmnagerons dans huit
jours.

-- O allez-vous?

-- Aux Tuileries.

Fouch fit un mouvement de stupfaction.

-- C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul;
mais je vous mcherai la besogne et vous n'aurez qu' obir.

Fouch salua et s'apprta  sortir.

--  propos! fit Bonaparte.

Fouch se retourna.

-- N'oubliez pas de prvenir madame de Montrevel que son fils est
sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen
Morgan, aprs le service qu'il vous a rendu.

Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se
mordant les lvres jusqu'au sang.


XLIV -- DMNAGEMENT

Le mme jour, le premier consul, rest avec Bourrienne, lui avait
dict lordre suivant, adress  la garde des consuls et 
l'arme:

Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la
tyrannie; il a consolid la libert de l'Amrique; sa mmoire sera
toujours chre au peuple franais comme  tous les hommes libres
des deux mondes, et spcialement aux soldats franais qui, comme
lui et les soldats amricains, se battirent pour la libert et
l'galit; en consquence, le premier consul ordonne que, pendant
dix jours, des crpes noirs seront suspendus  tous les drapeaux
et  tous les guidons de la Rpublique.

Mais le premier consul ne comptait point se borner  cet ordre du
jour.

Parmi les moyens destins  faciliter son passage du Luxembourg
aux Tuileries, figurait une de ces ftes par lesquelles il savait
si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore pntrer les
esprits; cette fte devait avoir lieu aux Invalides, ou plutt,
comme on disait alors, au _temple de Mars _: il s'agissait tout 
la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des
mains du gnral Lannes les drapeaux d'Aboukir.

C'tait l une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait,
un clair tir du choc de deux contrastes.

Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au
vieux monde, et il ombrageait la jeune Amrique avec les palmes de
Thbes et de Memphis!

Au jour fix pour la crmonie, six mille hommes de cavalerie
taient chelonns du Luxembourg aux Invalides.

 huit heures, Bonaparte monta  cheval dans la grande cour du
palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les
quais, accompagn d'un tat-major de gnraux dont le plus vieux
n'avait pas trente-cinq ans.

Lannes marchait en tte; derrire lui, soixante guides portaient
les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux
longueurs de cheval en avant de son tat-major.

Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortge sous le
dme du temple; il tait appuy  une statue de Mars au repos;
tous les ministres et conseillers d'tat se groupaient autour de
lui. Aux colonnes soutenant la vote taient suspendus dj les
drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la premire campagne
d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux
cts du marchal de Saxe, se tenaient, l'un  la gauche, lautre
 la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours
regardant pardessus la cime des sicles; enfin,  droite, sur une
estrade, tait pos le buste de Washington que l'on devait
ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en
face de celle-l, tait le fauteuil de Bonaparte.

Le long des bas-cts du temple s'levaient des amphithtres o
toute la socit lgante de Paris -- celle du moins qui se
ralliait  lordre d'ides que l'on ftait dans ce grand jour --
tait venue prendre place.

 lapparition des drapeaux, des fanfares militaires firent
clater leurs notes cuivres sous les votes du temple.

Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant
deux  deux les degrs de lestrade, passrent les hampes des
drapeaux dans les tenons prpars d'avance.

Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements,
pris place dans son fauteuil.

Alors, Lannes s'avana vers le ministre de la guerre, et, de cette
voix puissante qui savait si bien crier: En avant! sur les
champs de bataille:

-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de larme
ottomane, dtruite sous vos yeux  Aboukir. L'arme d'gypte,
aprs avoir travers des dserts brlants, triomph de la faim et
de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de
ses succs, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes
extnues par la fatigue et par des combats sans cesse
renaissants; il ignore que le soldat franais est plus grand parce
qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage
s'irrite et s'accrot avec le danger. Trois mille Franais, vous
le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les
enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la
mer, et la terreur que nos baonnettes inspirent est telle, que
les musulmans, forcs  choisir leur mort, se prcipitent dans les
abmes de la Mditerrane.

Dans cette journe mmorable furent pess les destins de
lgypte, de la France et de l'Europe, sauvs par votre courage.

Puissances coalises, si vous osiez violer le territoire de la
France et que le gnral qui nous fut rendu par la victoire
d'Aboukir ft un appel  la nation, puissances coalises, vos
succs vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Franais
ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou
faire sous lui lapprentissage de la gloire?

Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait
t rserve tout entire:

Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves
vtrans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez
pas les derniers  voler sous les ordres de celui qui console vos
malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous
votre garde ces trophes conquis par votre valeur! Ah! je le sais,
braves vtrans, vous brlez de sacrifier la moiti de la vie qui
vous reste pour votre patrie et votre libert!

Cet chantillon de l'loquence militaire du vainqueur de
Montebello fut cribl d'applaudissements; trois fois le ministre
de la guerre essaya de lui rpondre, trois fois les bravos
reconnaissants lui couprent la parole: enfin le silence se fit et
Berthier s'exprima en ces termes:

lever aux bords de la Seine des trophes conquis sur les rives
du Nil; suspendre aux votes de nos temples,  ct des drapeaux
de Vienne, de Ptersbourg et de Londres, les drapeaux bnis dans
les mosques de Byzance et du Caire; les voir ici prsents  la
patrie par les mmes guerriers; jeunes d'annes, vieux de gloire,
que la victoire a si souvent couronns, c'est ce qui n'appartient
qu' la France rpublicaine.

Ce n'est l, d'ailleurs, quune partie de ce qu'a fait,  la
fleur de son ge, ce hros qui, couvert des lauriers d'Europe, se
montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante
sicles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre
natale des arts, et venant y reporter, entour de savants et de
guerriers, les lumires de la civilisation.

Soldats, dposez dans ce temple des vertus guerrires ces
enseignes du croissant, enleves sur les rochers de Canope par
trois mille Franais  dix-huit mille guerriers aussi braves que
barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expdition
clbre dont le but et le succs semblent absoudre la guerre des
maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du
soldat franais, l'univers entier en retentit, mais son
inaltrable constance, mais son dvouement sublime; que la vue de
ces drapeaux vous rjouisse et vous console, vous, guerriers, dont
les corps, glorieusement mutils dans les champs de lhonneur, ne
permettent plus  votre courage que des voeux et des souvenirs;
que, du haut de ces votes, ces enseignes proclament aux ennemis
du peuple franais linfluence du gnie, la valeur des hros qui
les conquirent, et leur prsagent aussi tous les malheurs de la
guerre s'ils restent sourds  la voix qui leur offre la paix; oui,
s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons
terrible!

La patrie, satisfaite, contemple larme d'Orient avec un
sentiment d'orgueil.

Cette invincible arme apprendra avec joie que les braves qui
vainquirent avec elle aient t son organe; elle est certaine que
le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura
qu'elle est lobjet des plus vives sollicitudes de la Rpublique;
elle saura que nous l'avons honore dans nos temples, en attendant
que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant
de vertus guerrires que nous avons vu dployer dans les dserts
brlants de l'Afrique et de lAsie.

Venez en son nom, intrpide gnral! venez, au nom de tous ces
hros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet
embrassement le gage de la reconnaissance nationale.

Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre
indpendance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix
que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier
sur les cendres de Washington, de ce hros qui affranchit
l'Amrique du joug des ennemis les plus implacables de notre
libert, et que son ombre illustre nous montre au-del du tombeau
la gloire qui accompagne la mmoire des librateurs de la patrie!

Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut
embrass par Berthier.

M. de Fontanes, charg de prononcer lloge de Washington, laissa
courtoisement s'couler jusqu' la dernire goutte le torrent
d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense
amphithtre.

Au milieu de ces glorieuses individualits, M. de Fontanes tait
une curiosit, moiti politique, moiti littraire.

Aprs le 18 fructidor, il avait t proscrit avec Suard et
Laharpe; mais, parfaitement cach chez un de ses amis, ne sortant
que le soir, il avait trouv moyen de ne pas quitter Paris.

Un accident impossible  prvoir lavait dnonc.

Renvers sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval
s'tait emport, il fut reconnu par un agent de police qui tait
accouru  son aide. Cependant Fouch, prvenu non seulement de sa
prsence  Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit
semblant de ne rien savoir.

Quelques jours aprs le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de
Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science,
et Regnault de Saint-Jean d'Angly, qui mourut fou, parlrent au
premier consul de M. de Fontanes et de sa prsence  Paris.

-- Prsentez-le-moi, rpondit simplement le premier consul.

M. de Fontanes fut prsent  Bonaparte, qui, connaissant ce
caractre souple et cette loquence adroitement louangeuse,
l'avait choisi pour faire l'loge de Washington et peut-tre bien
un peu le sien en mme temps.

Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le
rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut
tel que le dsirait Bonaparte.

Le soir, il y eut grande rception au Luxembourg. Pendant la
crmonie, le bruit avait couru d'une installation probable du
premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux
en hasardrent quelques mots  Josphine; mais la pauvre femme,
qui avait encore sous les yeux la charrette et l'chafaud de
Marie-Antoinette, rpugnait instinctivement  tout ce qui la
pouvait rapprocher de la royaut; elle hsitait donc  rpondre,
renvoyant les questionneurs  son mari.

Puis, il y avait une autre nouvelle qui commenait  circuler et
qui faisait contrepoids  la premire.

Murat avait demand en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte.

Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul.

Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une
anne de brouille, avec celui qui aspirait  l'honneur de devenir
son beau-frre.

Le motif de cette brouille va paratre un peu bien trange  nos
lecteurs.

Murat, le lion de l'arme, Murat, dont le courage est devenu
proverbial, Murat, que l'on donnerait  un sculpteur comme le
modle  prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un
jour qu'il avait mal dormi ou mal djeun, avait eu une
dfaillance.

C'tait devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, aprs la bataille
de Rivoli, avait t forc de s'enfermer avec vingt-huit mille
hommes. Le gnral Miollis, avec quatre mille seulement, devait
maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que
tentaient les Autrichiens, Murat,  la tte de cinq cents hommes,
reut l'ordre d'en charger trois mille.

Murat chargea, mais mollement.

Bonaparte, dont il tait l'aide de camp, en fut tellement irrit,
qu'il l'loigna de sa personne.

Ce fut pour Murat un dsespoir d'autant plus grand, que, ds cette
poque, il avait le dsir, sinon l'espoir, de devenir le beau-
frre de son gnral: il tait amoureux de Caroline Bonaparte.

Comment cet amour lui tait-il venu?

Nous le dirons en deux mots:

Peut-tre ceux qui lisent chacun de nos livres isolment
s'tonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains dtails qui
semblent un peu tendus pour le livre mme dans lequel ils se
trouvent.

C'est que nous ne faisons pas un livre isol; mais, comme nous
l'avons dit dj, nous remplissons ou nous essayons de remplir un
cadre immense.

Pour nous, la prsence de nos personnages n'est point limite 
lapparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide
de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second,
proscrit et fusill dans un troisime.

Balzac a fait une grande et belle oeuvre  cent faces, intitule
la _Comdie humaine._

Notre oeuvre,  nous, commence en mme temps que la sienne, mais
que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler _le
Drame de la France._

Revenons  Murat.

Disons comment cet amour, qui influa d'une faon si glorieuse et
peut-tre si fatale sur sa destine, lui tait venu.

Murat, en 1796, avait t envoy  Paris et charg de prsenter au
Directoire les drapeaux pris par l'arme franaise aux combats de
Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de
madame Bonaparte et de madame Tallien.

Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline
Bonaparte.

Nous disons retrouva, car ce n'tait point la premire fois qu'il
rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de
Naples: il l'avait dj vue  Rome chez son frre Joseph, et l,
malgr la rivalit d'un jeune et beau prince romain, il avait t
remarqu par elle.

Les trois femmes se runirent et obtinrent du Directoire le grade
de gnral de brigade pour Murat.

Murat retourna  l'arme d'Italie, plus amoureux que jamais de
mademoiselle Bonaparte, et, malgr son grade de gnral de
brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester
aide de camp du gnral en chef.

Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue,  la suite de
laquelle il tomba dans la disgrce de Bonaparte.

Cette disgrce eut un instant tous les caractres d'une vritable
inimiti.

Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le
plaa dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey-
d'Hilliers.

Il en rsulta que, quand Bonaparte revint  Paris aprs le trait
de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage.

Ce n'tait point l'affaire du _triumfminat_ qui avait pris sous
sa protection le jeune gnral de brigade.

Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il
tait question de l'expdition d'gypte, elles obtinrent du
ministre de la guerre que Murat ft partie de l'expdition.

Il s'embarqua sur le mme btiment que Bonaparte, c'est--dire 
bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traverse
Bonaparte ne lui adressa la parole.

Dbarqu  Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barrire de
glace qui le sparait de son gnral, lequel, pour l'loigner de
lui plutt encore que pour lui donner l'occasion de se signaler,
l'opposa  Mourad-Bey.

Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur,
il effaa, par de telles tmrits, le souvenir d'un moment de
mollesse, il chargea si intrpidement, si follement  Aboukir, que
Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps
rancune.

En consquence, Murat tait revenu en France avec Bonaparte; Murat
avait puissamment coopr au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat
tait donc rentr en pleine faveur, et, comme preuve de cette
faveur, avait reu le commandement de la garde des consuls.

Il avait cru que c'tait le moment de faire l'aveu de son amour
pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de
Josphine, qui l'avait favoris.

Josphine avait eu deux raisons pour cela.

D'abord, elle tait femme dans toute la charmante acception du
mot, c'est--dire que toutes les douces passions de la femme lui
taient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait
Murat, c'tait dj chose suffisante pour qu'elle protget cet
amour.

Puis Josphine tait dteste des frres de Bonaparte; elle avait
des ennemis acharns dans Joseph et Lucien; elle n'tait pas
fche de se faire deux amis dvous dans Murat et Caroline.

Elle encouragea donc Murat  s'ouvrir  Bonaparte.

Trois jours avant la crmonie que nous avons raconte plus haut,
Murat tait donc entr dans le cabinet de Bonaparte, et, aprs de
longues hsitations et des dtours sans fin, il en tait arriv 
lui exposer sa demande.

Selon toute probabilit, cet amour des deux jeunes gens l'un pour
l'autre n'tait point une nouvelle pour le premier consul.

Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravit svre et se
contenta de rpondre qu'il y songerait.

La chose mritait que l'on y songet, en effet: Bonaparte tait
issu d'une famille noble, Murat tait le fils d'un aubergiste.
Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande
signification.

Le premier consul, malgr la noblesse de sa famille, malgr le
rang lev qu'il avait conquis, tait-il, non seulement assez
rpublicain, mais encore assez dmocrate pour mler son sang  un
sang roturier?

Il ne rflchit pas longtemps: son sens si profondment droit, son
esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout intrt
 le faire, et, le jour mme, il donna son consentement au mariage
de Murat et de Caroline.

Les deux nouvelles de ce mariage et du dmnagement pour les
Tuileries furent donc lances en mme temps dans le public; l'une
devait servir de contrepoids  l'autre.

Le premier consul allait occuper la rsidence des anciens rois,
coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait  cette poque;
mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste.

Maintenant, quelle dot apportait au hros d'Aboukir la future
reine de Naples?

Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le
premier consul prenait  sa femme, tant trop pauvre pour en
acheter un. Cela faisait un peu grimacer Josphine, qui tenait
fort  son collier de diamants, mais cela rpondait
victorieusement  ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa
fortune en Italie; et puis pourquoi Josphine avait-elle pris si
fort  coeur les intrts des futurs poux! Elle avait voulu le
mariage, elle devait contribuer  la dot.

Il rsulta de cette habile combinaison que, le jour _o les
consuls _quittrent le Luxembourg (30 pluvise an VIII) pour se
rendre au palais du _gouvernement, _escorts par le _fils d'un
aubergiste _devenu beau-frre de Bonaparte, ceux qui virent passer
le cortge ne songrent qu' l'admirer et  l'applaudir.

Et, en effet, c'taient des cortges admirables et dignes
d'applaudissements que ceux qui avaient  leur tte un homme comme
Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme
Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme
Augereau, et comme Massna.

Une grande revue tait commande pour ce jour-l, dans la cour du
Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon
de l'horloge, le balcon de l'horloge tait trop royal, mais des
appartements occups par Lebrun, c'est--dire du pavillon de
Flore.

Bonaparte partit  une heure prcise du palais du Luxembourg,
escort de trois mille hommes d'lite, au nombre desquels le
superbe rgiment des guides, cr depuis trois ans,  propos d'un
danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: aprs le
passage du Mincio, il se reposait, harass de fatigue, dans un
petit chteau, et se disposait  y prendre un bain, quand un
dtachement autrichien, en fuite et se trompant de direction,
envahit le chteau, gard par les sentinelles seulement; Bonaparte
n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise!

Un embarras qui mrite la peine d'tre rapport s'tait prsent
le matin de cette journe du 30 pluvise.

Les gnraux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs
voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore
jug opportun de faire une pareille dpense.

Les voitures manquaient donc.

On y suppla en louant des fiacres dont on couvrit les numros
avec du papier de la mme couleur que la caisse.

La voiture seule du premier consul tait attele de six chevaux
blancs; mais, comme les trois consuls taient dans la mme
voiture, Bonaparte et Cambacrs au fond, Lebrun sur le devant, ce
n'tait,  tout prendre, que deux chevaux par consul.

D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donns par l'empereur Franois
au gnral en chef Bonaparte aprs le trait de Campo-Formio,
n'taient-ils pas eux-mmes un trophe?

La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de
Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal.

 partir du guichet du Carrousel jusqu' la grande porte des
Tuileries, la garde des consuls formait la haie.

En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tte et lut
l'inscription qui s'y trouvait.

Cette inscription tait conue en ces termes:

10 AOT 1792
_LA ROYAUT EST ABOLIE EN FRANCE_
_ET NE SE RELVERA JAMAIS_

Un imperceptible sourire contracta les lvres du premier consul.

 la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta
en selle pour passer la troupe en revue.

Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements
clatrent de tous les cts.

La revue termine, il vint se placer en avant du pavillon de
l'horloge, ayant Murat  sa droite, Lannes  sa gauche, et
derrire lui tout le glorieux tat-major de l'arme d'Italie.

Alors le dfil commena.

L, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient
profondment dans le coeur du soldat.

Quand passrent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e
_et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne
prsentaient plus qu'un bton surmont de quelques lambeaux
cribls de balles et noircis par la poudre, il ta son chapeau et
s'inclina.

Puis, le dfil achev, il descendit de cheval et monta d'un pied
hardi l'escalier des Valois et des Bourbons.

Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne:

-- Eh bien, gnral, lui demanda celui-ci, tes-vous content?

-- Oui, rpondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien pass,
n'est-ce pas?

--  merveille!

-- Je vous ai vu prs de madame Bonaparte  la fentre du rez-de-
chausse du pavillon de Flore.

-- Moi aussi, je vous ai vu, gnral: vous lisiez l'inscription du
guichet du Carrousel.

-- Oui, dit Bonaparte: 10 _aot 1792. La royaut est abolie en
France, et ne se relvera jamais._

-- Faut-il la faire enlever, gnral? demanda Bourrienne.

-- Inutile, rpondit le premier consul, elle tombera bien toute
seule.

Puis, avec un soupir:

-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manqu aujourd'hui?
demanda-t-il.

-- Non gnral.

-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de
ses nouvelles?

Ce que faisait Roland, nous allons le savoir.


XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE

Le lecteur n'a pas oubli dans quelle situation l'escorte du _7e
_chasseurs avait retrouv la malle-poste de Chambry.

La premire chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui
s'opposait  la sortie de Roland; on reconnut la prsence d'un
cadenas, on brisa la portire.

Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage.

Nous avons dit que la terre tait couverte de neige.

Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une ide: c'tait de suivre
la piste des compagnons de Jhu.

Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il
avait pens qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque
entre cette petite ville et eux coulait la Sane, et qu'il n'y
avait de ponts pour traverser la rivire qu' Belleville et 
Mcon.

Il donna l'ordre  l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la
grande route, et,  pied, s'enfona seul, sans songer mme 
recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses
compagnons.

Il ne s'tait pas tromp:  un quart de lieue de la route, les
fugitifs avaient trouv la Sane; l, ils s'taient arrts,
avaient dlibr un instant -- on le voyait au pitinement des
chevaux -- puis ils s'taient spars en deux troupes: l'une avait
remont la rivire du ct de Mcon, l'autre l'avait descendue du
ct de Belleville.

Cette division avait eu pour but vident de jeter dans le doute
ceux qui les poursuivraient s'ils taient poursuivis.

Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: Demain soir o
vous savez.

Il ne doutait donc pas que, quelle que ft la piste qu'il suivt,
soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Sane, elle
ne le conduist -- si la neige ne fondait pas trop vite -- au lieu
du rendez-vous, puisque, soit runis, soit sparment, les
compagnons de Jhu devaient aboutir au mme but.

Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de
passer les bottes abandonnes sur la grande route par le faux
postillon, de monter  cheval et de conduire la malle jusqu'au
prochain relais, c'est--dire jusqu' Belleville; le marchal des
logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant crire devaient
accompagner le conducteur pour signer avec lui au procs-verbal.

Dfense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il
tait devenu, rien ne devant mettre les dtrousseurs de diligences
en veil sur ses projets futurs.

Le reste de l'escorte ramnerait le corps du chef de brigade 
Mcon, et ferait, de son ct, un procs-verbal qui concorderait
avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus
question de Roland que dans l'autre.

Ces ordres donns, le jeune homme dmonta un chasseur, choisissant
dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide;
puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa
selle  la place des pistolets d'aron du chasseur dmont.

Aprs quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte
vengeance, subordonne cependant  la faon dont ils lui
garderaient le secret, il monta  cheval et disparut dans la mme
direction qu'il avait dj suivie.

Arriv au point o les deux troupes s'taient spares, il lui
fallut faire un choix entre les deux pistes.

Il choisit celle qui descendait la Sane et se dirigeait vers
Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-tre
l'loignait de deux ou trois lieues, une excellente raison.

D'abord, il tait plus prs de Belleville que de Mcon.

Puis il avait fait un sjour de vingt-quatre heures  Mcon, et
pouvait tre reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationn 
Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard
il y avait pass en poste.

Tous les vnements que nous venons de raconter avaient pris une
heure  peine; huit heures du soir sonnaient donc  l'horloge de
Thoissey lorsque Roland se lana  la poursuite des fugitifs.

La route tait toute trace; cinq ou six chevaux avaient laiss
leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait
l'amble.

Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie
qu'il traversait pour arriver  Belleville.

 cent pas de Belleville, il s'arrta: l avait eu lieu une
nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris  droite,
c'est--dire s'taient loigns de la Sane, quatre avaient pris 
gauche, c'est--dire avaient continu leur chemin vers Belleville.

Aux premires maisons de Belleville, une troisime scission
s'tait opre: trois cavaliers avaient tourn la ville; un seul
avait suivi la rue.

Roland s'attacha  celui qui avait suivi la rue, bien certain de
retrouver la trace des autres.

Celui qui avait suivi la rue s'tait lui-mme arrt  une jolie
maison entre cour et jardin, portant le n 67. Il avait sonn;
quelqu'un tait venu lui ouvrir. On voyait  travers la grille les
pas de la personne qui tait venue lui ouvrir, puis,  ct de ces
pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait  l'curie.

Il tait vident qu'un des compagnons de Jhu s'tait arrt l.

Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en
requrant la gendarmerie, pouvait le faire arrter  l'instant
mme.

Mais ce n'tait point l son but, ce n'tait point un individu
isol qu'il voulait arrter: c'tait toute la troupe qu'il tenait
 prendre d'un coup de filet.

Il grava dans son souvenir le n 67 et continua son chemin.

Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-del de la
dernire maison sans revoir aucune trace.

Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si
elles devaient reparatre, reparatraient  la tte du pont
seulement.

En effet,  la tte du pont, il reconnut la piste de ses trois
chevaux. C'taient bien les mmes: un des chevaux marchait
l'amble.

Roland galopa sur la voie mme de ceux qu'il poursuivait. En
arrivant  Monceaux, mme prcaution; les trois cavaliers avaient
tourn le village; mais Roland tait trop bon limier pour
s'inquiter de cela; il suivit son chemin, et,  l'autre bout de
Monceaux il retrouva les traces des fugitifs.

Un peu avant Chtillon, un des trois chevaux quittait la route,
prenait  droite, et se dirigeait vers un petit chteau situ sur
une colline,  quelques de la route de Chtillon  Trvoux.

Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour
dpister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient
tranquillement travers Chtillon et pris la route de Neuville.

La direction suivie par les fugitifs rjouissait fort Roland; ils
se rendaient videmment  Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus,
ils eussent pris la route de Marlieux.

Or, Bourg tait le quartier gnral qu'avait choisi lui-mme
Roland pour en faire le centre de ses oprations; Bourg, c'tait
sa ville  lui, et, avec cette sret des souvenirs de l'enfance,
il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu' la moindre
masure, jusqu' la moindre grotte des environs.

 Neuville, les fugitifs avaient tourn le village.

Roland ne s'inquita pas de cette ruse dj connue et vente:
seulement, de l'autre ct de Neuville, il ne retrouva plus que la
trace d'un seul cheval.

Mais il n'y avait pas  s'y tromper: c'tait celui qui marchait
l'amble.

Sr de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant,
Roland remonta la piste.

Les deux amis s'taient spars  la route de Vannas; l'un l'avait
suivie, l'autre avait contourn le village, et, comme nous l'avons
dit, tait revenu prendre la route de Bourg.

C'tait celui-l qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son
cheval donnait une facilit de plus  celui qui le poursuivait,
puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas.

Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville  Bourg, il n'y
avait d'autre village que Saint-Denis.

Au reste, il n'tait pas probable que le dernier des fugitifs
allt plus loin que Bourg.

Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement,
qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait
pas tourn Bourg, il s'tait bravement engag dans la ville.

L, il parut  Roland que le cavalier avait hsit sur le chemin
qu'il devait suivre,  moins que l'hsitation ne ft une ruse pour
faire perdre sa trace.

Mais, au bout de dix minutes employes  suivre ces tours et ces
dtours, Roland fut sr de son fait; ce n'tait point une ruse,
c'tait de l'hsitation.

Les pas d'un homme  pied venaient par une rue transversale; le
cavalier et lhomme  pied avaient confr un instant; puis le
cavalier avait obtenu du piton qu'il lui servt de guide. On
voyait,  partir de ce moment, des pas d'homme ctoyant les pas de
l'animal.

Les uns et les autres aboutissaient  l'auberge de la _Belle-
Alliance._

Roland se rappela que c'tait  cette auberge qu'on avait ramen
le cheval bless aprs l'attaque des Carronnires.

Il y avait, selon toute probabilit, connivence entre l'aubergiste
et les compagnons de Jhu.

Au reste, selon toute probabilit encore, le voyageur de la
_Belle-Alliance _y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland
sentait  sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se
reposer.

Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour
reconnatre la route suivie, avait mis six heures  faire les
douze lieues.

Trois heures sonnaient au clocher tronqu de Notre-Dame.

Qu'allait faire Roland? S'arrter dans quelque auberge de la
ville? Impossible; il tait trop connu  Bourg; d'ailleurs son
cheval, quip d'une chabraque de chasseur, donnerait des
soupons.

Une des conditions de son succs tait que sa prsence  Bourg ft
compltement ignore.

Il pouvait se cacher au chteau des Noires-Fontaines, et l, se
tenir en observation; mais serait-il sr de la discrtion des
domestiques?

Michel et Jacques se tairaient, Roland tait sr d'eux; Amlie se
tairait; mais Charlotte, la fille du gelier, ne bavarderait-elle
point?

Il tait trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sr
pour le jeune homme tait de se mettre en communication avec
Michel.

Michel trouverait bien moyen de le cacher.

Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flair une
auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont-
d'Ain.

En passant devant lglise de Brou, il jeta un regard sur la
caserne des gendarmes. Selon toute probabilit, les gendarmes et
leur capitaine dormaient du sommeil des justes.

Roland traversa la petite aile de fort qui enjambait par-dessus
la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval.

En dbouchant de l'autre ct, il vit deux hommes qui longeaient
le foss en portant un chevreuil suspendu  un petit arbre par ses
quatre pattes lies.

Il lui sembla reconnatre la tournure de ces hommes.

Il piqua son cheval pour les rejoindre.

Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournrent,
virent un cavalier qui semblait en vouloir  eux; ils jetrent
l'animal dans le foss, et s'enfuirent  travers champs, pour
regagner la fort de Seillon.

-- H! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait
affaire  son jardinier.

Michel s'arrta court; l'autre homme continua de gagner aux
champs.

-- H! Jacques! cria Roland.

L'autre homme s'arrta.

S'ils taient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel
n'avait rien d'hostile: la voix tait plutt amie que menaante.

-- Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland.

-- Et que c'est lui tout de mme, dit Michel.

Et les deux hommes, au lieu de continuer  fuir vers le bois,
revinrent vers la grande route.

Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux
braconniers, mais il l'avait devin.

-- Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il.

Au bout d'un instant, Michel et Jacques taient prs de lui.

Les interrogations du pre et du fils se croisrent, et il faut
convenir qu'elles taient motives.

Roland en bourgeois, mont sur un cheval de chasseur,  trois
heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines.

Le jeune officier coupa court aux questions.

-- Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en
croupe derrire moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le
monde doit ignorer ma prsence aux Noires-Fontaines, mme ma
soeur.

Roland parlait avec la fermet d'un militaire, et chacun savait
que, lorsqu'une fois il avait donn un ordre, il n'y avait point 
rpliquer.

On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derrire Roland, et
les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du
cheval.

Il restait  peine un quart de lieue  faire.

Il se fit en dix minutes.

 cent pas du chteau, Roland s'arrta.

Les deux hommes furent envoys en claireurs, pour s'assurer que
tout tait calme.

L'exploration acheve, ils firent signe  Roland de venir.

Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon
ouverte et entra.

Michel conduisit le cheval  l'curie et porta le chevreuil 
l'office; car Michel appartenait  cette honorable classe de
braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non
pour l'intrt de le vendre.

Il ne fallait s'inquiter ni du cheval ni du chevreuil; Amlie ne
se proccupait pas plus de ce qui se passait  l'curie que de ce
qu'on lui servait  table.

Pendant ce temps, Jacques allumait du feu.

En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine
d'oeufs destins  faire une omelette; Jacques prpara un lit dans
un cabinet.

Roland se rchauffa et soupa sans prononcer une parole.

Les deux hommes le regardaient avec un tonnement qui n'tait
point exempt d'une certaine inquitude.

Le bruit de l'expdition de Seillon s'tait rpandu, et l'on
disait tout bas que c'tait Roland qui l'avait dirige.

Il tait vident qu'il revenait pour quelque expdition du mme
genre.

Lorsque Roland eut soup, il releva la tte et appela Michel.

-- Ah! tu tais l? fit Roland.

-- J'attendais les ordres de monsieur.

-- Voici mes ordres; coute-moi bien.

-- Je suis tout oreilles.

-- Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il
s'agit de mon honneur.

-- Parlez, monsieur Roland.

Roland tira sa montre.

-- Il est cinq heures.  l'ouverture de l'auberge de la _Belle-
Alliance, _tu seras l comme si tu passais, tu t'arrteras 
causer avec celui qui t'ouvrira.

-- Ce sera probablement Pierre.

-- Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui
est arriv chez son matre sur un cheval marchant l'amble; tu sais
ce que c'est, l'amble?

-- Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux
jambes du mme ct  la fois.

-- Bravo... Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le
voyageur est dispos  partir ce matin, ou s'il parat devoir
passer la journe  l'htel?

-- Pour sr je le saurai.

-- Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire;
mais le plus grand silence sur mon sjour ici. Si l'on te demande
de mes nouvelles, on a reu une lettre de moi hier; je suis 
Paris, prs du premier consul.

-- C'est convenu.

Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant  Jacques
la garde du pavillon.

Lorsque Roland se rveilla, Michel tait de retour.

Il savait tout ce que son matre lui avait recommand de savoir.

Le cavalier arriv dans la nuit devait repartir dans la soire,
et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste tait
forc de tenir rgulirement  cette poque, on avait crit:

Samedi, 30 pluvise, dix _heures du soir: _le citoyen Valensolle,
arrivant de Lyon, allant  Genve.

Ainsi l'alibi tait prpar, puisque le registre faisait foi que
le citoyen Valensolle tait arriv  dix heures du soir et qu'il
tait impossible qu'il et arrt,  huit heures et demie, la
malle  la Maison-Blanche, et qu'il ft entr  dix heures 
l'htel de la _Belle-Alliance._

Mais ce qui proccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait
suivi une partie de la nuit, et dont il venait de dcouvrir la
retraite et le nom, n'tait autre que le tmoin d'Alfred de
Barjols, tu par lui en duel  la fontaine de Vaucluse, tmoin
qui, selon toute probabilit, avait jou le rle du fantme dans
la chartreuse du Seillon.

Les compagnons de Jhu n'taient donc pas des voleurs ordinaires,
mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes
de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient
leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de
leur ct, l'chafaud pour faire passer aux combattants l'argent
recueilli  l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses
expditions.


XLVI -- UNE INSPIRATION

Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit
prcdente, Roland et pu faire arrter un ou deux de ceux qu'il
poursuivait.

Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement,
faisait ce qu'avait fait Roland, c'est--dire prenait un jour de
repos aprs une nuit de fatigue.

Il lui suffisait, pour cela, d'crire un petit mot au capitaine de
gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec
lui l'expdition de Seillon: leur honneur tait engag dans
l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en tait
quitte pour deux coups de pistolet, c'est--dire pour deux hommes
tus ou blesss, et M. de Valensolle tait pris.

Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'veil au reste de
la troupe, qui se mettait  l'instant mme en sret en traversant
la frontire.

Il valait donc mieux s'en tenir  la premire ide de Roland,
c'est--dire temporiser, suivre les diffrentes pistes qui
devaient converger  un mme centre, et, au risque d'un vritable
combat, jeter le filet sur toute la compagnie.

Pour cela, il ne fallait point arrter M. de Valensolle; il
fallait continuer de le suivre dans son prtendu voyage  Genve,
qui n'tait, vraisemblablement, qu'un prtexte pour drouter les
investigations.

Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien dguis qu'il
ft, pouvait tre reconnu, resterait au pavillon, et que ce
seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, dtourneraient le
gibier.
Selon toute probabilit, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage
qu' la nuit close.

Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le
dpart de sa mre.

Depuis le dpart de sa mre, Amlie n'avait pas une seule fois
quitt le chteau des Noires-Fontaines. Ses habitudes taient les
mmes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame
de Montrevel.

Elle se levait  sept ou huit heures du matin, dessinait ou
faisait de la musique jusqu'au djeuner; aprs le djeuner, elle
lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien
encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu' la
rivire avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait
dtacher la petite barque, et, bien enveloppe dans ses fourrures,
remontait la Reyssouse jusqu' Montagnac ou la descendait jusqu'
Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parl  personne;
dnait; aprs son dner, montait dans sa chambre avec Charlotte,
et,  partir de ce moment, ne paraissait plus.

 six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc dcamper
sans que personne au monde s'inquitt de ce qu'ils taient
devenus.

 six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs
carniers, leurs fusils, et partirent.

Ils avaient reu leurs instructions.

Suivre le cheval marchant l'amble jusqu' ce qu'on st o il
menait son cavalier, ou jusqu' ce que l'on perdt sa trace.

Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle-
Alliance; Jacques, se placer  la patte-d'oie que forment, en
sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude
et de Nantua.

Cette dernire est en mme temps celle de Genve.

Il tait vident qu' moins de revenir sur ses pas, ce qui n'tait
pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes.

Le pre partit d'un ct, le fils de l'autre.

Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en
passant devant l'glise de Brou.

Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite
rivire, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du
faubourg,  l'angle aigu que faisaient les trois routes en
aboutissant  la ville.

Au mme moment,  peu prs, o le fils prenait son poste, le pre
devait tre arriv au sien.

En ce moment encore, c'est--dire vers sept heures du soir,
interrompant la solitude et le silence accoutums du chteau des
Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arrtait devant la
grille, et un domestique en livre tirait la chane de fer de la
sonnette.

C'et t l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel tait o vous
savez.

Amlie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le
tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne
vnt ouvrir.

Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle
s'approcha timidement, appelant Michel.

Michel ne rpondit point.

Enfin, protge par la grille, Charlotte se hasarda  s'approcher.

Malgr l'obscurit, elle reconnut le domestique.

-- Ah! c'est vous, monsieur James? s'cria-t-elle un peu rassure.

James tait le domestique de confiance de sir John.

-- Oh! oui, dit le domestique, ce tait moi, mademoiselle
Charlotte, ou plutt ce tait milord.

En ce moment, la portire s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir
John qui disait:

-- Mademoiselle Charlotte, veuillez dire  votre matresse que
j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas
pour tre reu ce soir, mais pour lui demander la permission de me
prsenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur;
demandez-lui l'heure  laquelle je serai le moins indiscret.

Mademoiselle Charlotte avait une grande considration pour milord;
aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission.

Cinq minutes aprs, elle revenait annoncer  milord qu'il serait
revu le lendemain, de midi  une heure.

Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le
mariage tait dcid, et sir John tait son beau-frre.

Il hsita un instant pour savoir s'il se ferait reconnatre  lui
et s'il le mettrait de moiti dans ses projets; mais il rflchit
que lord Tanlay n'tait pas homme  le laisser oprer seul. Il
avait une revanche  prendre avec les compagnons de Jhu; il
voudrait accompagner Roland dans l'expdition, quelle qu'elle ft.
L'expdition, quelle qu'elle ft, serait dangereuse, et il
pourrait lui arriver malheur.

La chance qui accompagnait Roland -- et Roland l'avait prouv --
ne s'tendait point  ses amis; sir John, grivement bless, en
tait revenu  grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait
t tu roide.

Il laissa donc sir John s'loigner sans donner signe d'existence.

Quant  Charlotte, elle ne parut nullement tonne que Michel
n'et point t l pour ouvrir; on tait videmment habitu  ses
absences, et ces absences ne proccupaient ni la femme de chambre
ni sa matresse.

Au reste, Roland s'expliqua cette espce d'insouciance; Amlie,
faible devant une douleur morale, inconnue  Roland, qui
attribuait  de simples crises nerveuses les variations de
caractre de sa soeur, Amlie et t grande et forte devant un
danger rel.

De l sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes
filles avaient  rester seules dans un chteau isol, et sans
autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits 
braconner.

Quant  nous, nous savons comment Michel et son fils, en
s'loignant, servaient les dsirs d'Amlie bien mieux qu'en
restant au chteau; leur absence faisait le chemin libre  Morgan,
et c'tait tout ce que demandait Amlie.

La soire et une partie de la nuit s'coulrent sans que Roland
et aucune nouvelle.

Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait,  chaque
instant, entendre rouvrir la porte.

Le jour commenait en ralit de percer  travers les volets
lorsque la porte s'ouvrit.

C'taient Michel et Jacques qui rentraient.

Voici ce qui s'tait pass.

Chacun s'tait rendu  son poste: Michel  la porte de l'auberge,
Jacques  la patte-d'oie.

 vingt pas de l'auberge, Michel avait trouv Pierre; en trois
mots, il s'tait assur que M. de Valensolle tait toujours 
l'auberge; celui-ci avait annonc qu'ayant une longue route 
faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans
la nuit.

Pierre ne doutait point que le voyageur ne partt pour Genve,
comme il l'avait dit.

Michel proposa  Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait
l'afft du soir, il lui resterait l'afft du matin.

Pierre accepta. Ds lors Michel tait bien sr d'tre prvenu;
Pierre tait garon d'curie: rien ne pouvait se faire, dans le
dpartement dont il tait charg, sans qu'il en et avis.

Cet avis, un gamin attach  l'htel promit de le lui donner, et
reut en rcompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire
des fuses.

 minuit, le voyageur n'tait pas encore parti; on avait bu quatre
bouteilles de vin, mais Michel s'tait mnag: sur ces quatre
bouteilles, il avait trouv moyen d'en vider trois dans le verre
de Pierre, o, bien entendu, elles n'taient pas restes.

 minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait
faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre
heures  attendre jusqu' l'afft du matin.

Pierre offrit  Michel un lit de paille dans l'curie; il aurait
chaud et serait doucement couch.

Michel accepta.

Les deux amis entrrent par la grande porte, bras dessus, bras
dessous; Pierre trbuchait, Michel faisait semblant de trbucher.

 trois heures du matin, le domestique de l'htel appela Pierre.

Le voyageur voulait partir.

Michel prtexta que l'heure de l'afft tait arrive, et se leva.

Sa toilette n'tait pas longue  faire: il s'agissait de secouer
la paille qui pouvait s'tre attache  sa blouse,  son carnier
ou  ses cheveux.

Aprs quoi, Michel prit cong de son ami Pierre et alla
s'embusquer au coin d'une rue.

Un quart d'heure aprs, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de
l'htel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble.

C'tait bien M. de Valensolle.

Il prenait les rues qui conduisaient  la route de Genve.

Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse.

Seulement, Michel ne pouvait courir, il et t remarqu; il
rsulta de cette difficult qu'en un instant il eut perdu de vue
M. de Valensolle.

Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme  la patte-
d'oie.

Mais Jacques tait  la patte-d'oie depuis plus de six heures, par
une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degrs!

Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans
la neige,  battre la semelle contre les arbres de la route?

Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le
chemin; mais cheval et cavalier, quelque hte qu'il y et mise,
avaient t plus vite que lui.

Il arriva  la patte-d'oie.

La route tait solitaire.

La neige, foule pendant toute la journe de la veille, qui tait
un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval,
perdue dans la boue du chemin.

Aussi Michel ne s'inquita-t-il point de la trace du cheval;
c'tait chose inutile, c'tait du temps perdu.

Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques.

Son coup d'oeil de braconnier le mit bientt sur la voie.

Jacques avait stationn au pied d'un arbre; combien de temps? Cela
tait difficile  dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir
froid: la neige tait battue par ses gros souliers de chasse.

Il avait essay de se rchauffer en marchant de long en large.

Puis, tout  coup, il s'tait souvenu qu'il y avait, de l'autre
ct de la route, une de ces petites huttes bties avec de la
terre, o les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie.

Il avait descendu le foss, avait travers le chemin; on pouvait
suivre sur les bas cts la trace perdue un instant sur le milieu
de la route.

Cette trace formait une diagonale allant droit  la hutte.

Il tait vident que c'tait dans cette hutte que Jacques avait
pass la nuit.

Maintenant, depuis quand en tait-il sorti? et pourquoi en tait-
il sorti?

Depuis quand il en tait sorti? La chose n'tait gure
apprciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile
et reconnu pourquoi il en tait sorti.

Il en tait sorti pour suivre M. de Valensolle.

Le mme pas qui avait abouti  la hutte en sortait et s'loignait
dans la direction de Ceyzeriat.

Le cavalier avait donc bien rellement pris la route de Genve: le
pas de Jacques le disait clairement.

Ce pas tait allong comme celui d'un homme qui court, et il
suivait, en dehors du foss, du ct des champs, la ligne d'arbres
qui pouvait le drober  la vue du voyageur.

En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de
la porte cochre desquelles sont crits ces mots: _Ici on donne 
boire et  manger, loge  pied et  cheval, _les pas s'arrtaient.

Il tait vident que le voyageur avait fait halte dans cette
auberge, puisque  vingt pas de l Jacques avait fait lui-mme
halte derrire un arbre.

Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte
s'tait referme sur le cavalier et le cheval, Jacques avait
quitt son arbre, avait travers la route, cette fois avec
hsitation, et  petits pas, et s'tait dirig non point vers la
porte, mais vers la fentre.

Michel embota son pas dans celui de son fils, et arriva  la
fentre;  travers le volet mal joint, on pouvait, quand
l'intrieur tait clair, voir dans l'intrieur; mais alors
l'intrieur tait sombre, et l'on ne voyait rien.

C'tait pour voir dans lintrieur que Jacques s'tait approch de
la fentre; sans doute l'intrieur avait t clair un instant,
et Jacques avait vu.

O tait-il all en quittant la fentre?

Il avait tourn autour de la maison en longeant le mur; on pouvait
aisment le suivre dans cette excursion: la neige tait vierge.

Quant  son but en contournant la maison, il n'tait pas difficile
 deviner. Jacques, en garon de sens, avait bien pens que le
cavalier n'tait point parti  trois heures du matin, en disant
qu'il allait  Genve, pour s'arrter  un quart de lieue du bourg
dans une pareille auberge.

Il avait d sortir par quelque porte de derrire.

Jacques contournait donc la muraille dans lesprance de retrouver
de l'autre ct de la maison, la trace du cheval ou tout au moins
celle du cavalier.

En effet,  partir d'une petite porte de derrire donnant sur la
fort qui s'tend de Cotrez  Ceyzeriat, on pouvait suivre une
trace de pas s'avanant en ligne directe vers la lisire du bois.

Ces pas taient ceux d'un homme lgamment chauss, et chauss en
cavalier.

Ses perons avaient laiss trace sur la neige.

Jacques n'avait pas hsit, il avait suivi les pas.

On voyait la trace de son gros soulier prs de celle de la fine
botte, du large pied du paysan prs du pied lgant du citadin.

Il tait cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel
rsolut de ne pas aller plus loin.

Du moment o Jacques tait sur la piste, le jeune braconnier
valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme
s'il revenait de Ceyzeriat, et rsolut d'entrer dans l'auberge et
d'y attendre Jacques.

Jacques comprendrait que son pre avait d le suivre et qu'il
s'tait arrt  la maison isole.

Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hte,
habitu  le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une
bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et
demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui
tait  lafft de son ct, et qui peut-tre aurait t plus
heureux que lui.

Il va sans dire que la permission fut facile  obtenir.

Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la
route.

Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux.
C'tait Jacques.

Son pre lappela.

Jacques avait t aussi malheureux que son pre: il n'avait rien
tu.

Jacques tait gel.

Une brasse de bois fut jete sur le feu, un second verre apport.
Jacques se rchauffa et but.

Puis, comme il fallait rentrer au chteau des Noires-Fontaines
avec le jour, pour qu'on ne s'apert point de l'absence des deux
braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambe, et
tous deux partirent.

Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hte un mot de ce qui
les proccupait; il ne fallait point que l'on souponnt qu'ils
fussent en qute d'autre chose que du gibier.

Mais, une fois de l'autre ct du seuil, Michel se rapprocha
vivement de son fils.

Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez
avant dans la fort, mais qu'arriv  un carrefour, il avait vu
tout  coup se lever devant lui un homme arm d'un fusil; et que
cet homme lui avait demand ce qu'il venait faire  cette heure
dans le bois.

Jacques avait rpondu qu'il cherchait un afft.

-- Alors, allez plus loin, avait rpondu l'homme; car, vous le
voyez, cette place est prise.
Jacques avait reconnu la justesse de la rclamation et avait, en
effet, t cent pas plus loin.

Mais, au moment o il obliquait  gauche pour rentrer dans
l'enceinte dont il avait t cart, un autre homme, arm comme le
premier, s'tait tout aussi inopinment lev devant lui, lui
adressant la mme question.

Jacques n'avait pas d'autre rponse  faire que la rponse dj
faite:

-- Je cherche un afft.

L'homme alors lui avait montr du doigt la lisire de la fort,
et, d'un ton presque menaant, lui avait dit:

-- Si j'ai un conseil  vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller
l-bas; je crois qu'il fait meilleur l-bas qu'ici.

Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de
le suivre; car, arriv  l'endroit indiqu, il s'tait gliss le
long du foss, et, convaincu de l'impossibilit de retrouver, en
ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagn
au large, avait rejoint la grande route  travers champs et tait
revenu vers le cabaret, o il esprait retrouver son pre et o il
l'avait retrouv en effet.

Ils taient arrivs tous deux au chteau des Noires-Fontaines, on
le sait dj, au moment o les premiers rayons du jour pntraient
 travers les volets.

Tout ce que nous venons de dire fut racont  Roland avec une
foule de dtails que nous omettons, et qui n'eurent pour rsultat
que de convaincre le jeune officier que les deux hommes arms de
fusils qui s'taient levs  l'approche de Jacques, n'taient
autres, tout braconniers qu'ils semblaient tre, que des
compagnons de Jhu.

Mais quel pouvait tre ce repaire? Il n'y avait de ce ct-l ni
couvent abandonn, ni ruines.

Tout  coup, Roland se frappa la tte.

-- Oh! bltre que je suis! comment n'avais-je point song  cela?

Un sourire de triomphe passa sur ses lvres, et, s'adressant aux
deux hommes, dsesprs de ne point lui apporter de nouvelles plus
prcises:

-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir.
Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien
mrit.

Et, de son ct, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui
vient de rsoudre un problme de la plus haute importance, qu'il a
longtemps creus inutilement.

L'ide lui tait venue que les compagnons de Jhu avaient
abandonn la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat
et en mme temps il s'tait rappel la communication souterraine
qui existait entre cette grotte et l'glise de Brou.


XLVII -- UNE RECONNAISSANCE

Le mme jour, usant de la permission qui lui avait t accorde la
veille, sir John se prsenta entre midi et une heure chez
mademoiselle de Montrevel.

Tout se passa, comme l'avait dsir Morgan. Sir John fut reu
comme un ami de la famille, lord Tanlay fut reu comme un
prtendant dont la recherche honorait.

Amlie n'opposa aux dsirs de son frre et de sa mre, aux ordres
du premier consul, que ltat de sa sant; c'tait demander du
temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait
espr obtenir, il tait agr.

Cependant il comprit que sa prsence trop prolonge  Bourg serait
inconvenante, Amlie se trouvant loigne, toujours par ce
prtexte de sant, de sa mre et de son frre.

En consquence, il annona  Amlie une seconde visite pour le
lendemain et son dpart pour la mme soire.

Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amlie vnt  Paris, ou que
madame de Montrevel revnt  Bourg. Cette seconde circonstance
tait la plus probable, Amlie disant qu'elle avait besoin du
printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa sant.

Grce  la dlicatesse parfaite de sir John, les dsirs d'Amlie
et de Morgan taient accomplis, les deux amants avaient devant eux
du temps et de la solitude.

Michel sut ces dtails de Charlotte, et Roland les sut de Michel.

Roland rsolut de laisser partir sir John avant de rien tenter.

Mais cela ne lempcha point de lever un dernier doute.

La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume
la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau,
passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de
chasse, cach comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda
sur la route des Noires-Fontaines  Bourg.

Il s'arrta  la caserne de gendarmerie et demanda  parler au
capitaine.

Le capitaine tait dans sa chambre; Roland monta et se fit
reconnatre; puis, comme il n'tait que huit heures du soir et
qu'il pouvait tre reconnu par quelque passant, il teignit la
lampe.

Les deux hommes restrent dans l'obscurit.

Le capitaine savait dj ce qui s'tait pass, trois jours
auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait
pas t tu, il s'attendait  sa visite.

 son grand tonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule
chose, ou plutt que deux choses: la clef de l'glise de Bourg et
une pince.

Le capitaine lui remit les deux objets demands et offrit  Roland
de laccompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il tait
vident qu'il avait t trahi par quelqu'un lors de son expdition
de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer  un second
chec.

Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler  personne de sa
prsence et d'attendre son retour, quand mme ce retour tarderait
d'une heure ou deux.

Le capitaine s'y engagea.

Roland, sa clef  la main droite, sa pince  la main gauche, gagna
sans bruit la porte latrale de l'glise, l'ouvrit, la referma et
se trouva en face de la muraille de fourrage.

Il couta: le plus profond silence rgnait dans lglise
solitaire.

Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans
sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine
de pieds de haut, et formait une espce de plate-forme; puis,
comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espce
de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pav de dalles
mortuaires.

Le choeur tait vide, grce au jub qui le protgeait d'un ct,
et grce aux murailles qui l'enceignaient  droite et  gauche.

La porte du jub tait ouverte: Roland pntra donc sans
difficult dans le choeur.

Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau.

 la tte du prince se trouvait une grande dalle carre: c'tait
celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains.

Roland connaissait ce passage; car, arriv prs de la dalle, il
s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre.

Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et
souleva la dalle.

D'une main, il la soutint au-dessus de sa tte, tandis qu'il
descendait dans le caveau.

Puis lentement il la laissa retomber.

On et dit que, volontairement, le visiteur nocturne se sparait
du monde des vivants et descendait dans le monde des morts.

Et ce qui devait paratre trange  celui qui voit dans le jour et
dans les tnbres, sur la terre comme dessous, c'tait
limpassibilit de cet homme qui ctoyait les morts pour dcouvrir
les vivants, et qui, malgr lobscurit, la solitude, le silence,
ne frissonnait mme pas au contact des marbres funbres.

Il alla, ttonnant au milieu des tombes, jusqu' ce qu'il et
reconnu la grille qui donnait dans le souterrain.

Il explora la serrure; elle tait ferme au pne seulement. Il
introduisit lextrmit de sa pince entre le pne et la gche, et
poussa lgrement.

La grille s'ouvrit.

Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur
ses pas, et dressa la pince dans son angle.

Puis, loreille tendue, la pupille dilate, tous les sens
surexcits par le dsir d'entendre, le besoin de respirer,
l'impossibilit de voir, il s'avana lentement, un pistolet tout
arm d'une main, et s'appuyant, de lautre,  la paroi de la
muraille.

Il marcha ainsi un quart d'heure.

Quelques gouttes d'eau glace, en filtrant  travers la vote du
souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses paules, lui
avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse.

Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui
communiquait du souterrain dans la carrire. Il fit halte un
instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait
entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de
pierre qui soutenaient la vote comme des lueurs de feux follets.

On et pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre
couteur, que c'tait de lhsitation, mais, si l'on et pu voir
sa physionomie, on et compris que c'tait de l'esprance.

Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait
cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre.

 mesure qu'il approchait, le bruit arrivait  lui plus distinct,
la lumire lui apparaissait plus vive.

Il tait vident que la carrire tait habite; par qui? Il n'en
savait rien encore; mais il allait le savoir.

Il n'tait plus qu' dix pas du carrefour de granit que nous avons
signal  notre premire descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il
se colla contre la muraille, s'avanant imperceptiblement; on et
dit, au milieu de lobscurit, un bas-relief mobile.

Enfin, sa tte arriva  dpasser un angle, et son regard plongea
sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jhu.

Ils taient douze ou quinze occups  souper.

Il prit  Roland une folle envie: c'tait de se prcipiter au
milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre
jusqu' la mort.

Mais il comprima ce dsir insens, releva sa tte avec la mme
lenteur qu'il lavait avance, et, les yeux pleins de lumire, le
coeur plein de joie, sans avoir t entendu, sans avoir t
souponn, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait
de faire.

Ainsi, tout lui tait expliqu: l'abandon de la chartreuse de
Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers
placs aux environs de louverture de la grotte de Ceyzeriat.

Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre
terrible, la prendre mortelle.

Mortelle, car, de mme qu'il souponnait qu'on l'avait pargn, il
allait ordonner d'pargner les autres; seulement, lui, on l'avait
pargn pour la vie; les autres, on allait les pargner pour la
mort.

 la moiti du retour  peu prs, il lui sembla entendre du bruit
derrire lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une
lumire.

Il doubla le pas; une fois la porte dpasse, il n'y avait plus 
s'garer: ce n'tait plus une carrire aux mille dtours, c'tait
une vote troite, rigide, aboutissant  une grille funraire.

Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la rivire; une
ou deux minutes aprs, il touchait la grille du bout de sa main
tendue.

Il prit sa pince o il lavait laisse, entra dans le caveau, tira
la grille aprs lui, la referma doucement et sans bruit, guid par
les tombeaux retrouva lescalier, poussa la dalle avec sa tte et
se retrouva sur le sol des vivants.

L, relativement, il faisait jour.

Il sortit du choeur, repoussa la porte du jub afin de la remettre
dans le mme tat o il l'avait trouve, escalada le talus,
traversa la plate-forme et redescendit de lautre ct.

Il avait conserv la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors.

Le capitaine de gendarmerie lattendait; il confra quelques
instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble.

Tous deux rentrrent  Bourg par le chemin de ronde pour ne pas
tre vus, prirent la porte des halles, la rue de la Rvolution, la
rue de la Libert, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau.
Puis Roland s'enfona dans un des angles de la rue du Greffe et
attendit.

Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin.

Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des
Casernes; c'tait l que le chef de brigade des dragons avait son
logement, et il venait de se mettre au lit au moment o le
capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout
bas, et en hte le chef de brigade s'habilla et sortit.

Au moment o le chef de brigade des dragons et le capitaine de
gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se dtachait de
la muraille et s'approchait d'eux.

Cette ombre, c'tait Roland.

Les trois hommes restrent en confrence dix minutes, Roland
donnant des ordres, les deux autres lcoutant et lapprouvant.

Puis ils se sparrent.

Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de
gendarmerie, par la rue de l'toile, les degrs des Jacobins et la
rue du Bourgneuf, regagnrent le chemin de ronde, puis, en
diagonale, ils allrent rejoindre la route de Pont-d'Ain.

Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie  la
caserne et continua son chemin.

Vingt minutes aprs, pour ne pas rveiller Amlie, au lieu de
sonner  la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit
le volet, et, d'un seul bond, Roland -- dvor de cette fivre qui
s'emparait de lui lorsqu'il courait ou mme rvait tout simplement
quelque danger -- sautait dans le pavillon.

Il n'et point rveill Amlie, et-il sonn  la porte, car
Amlie ne dormait point.

Charlotte, qui, elle aussi, de son ct, arrivait de la ville sous
prtexte d'aller voir son pre, mais, en ralit pour faire
parvenir une lettre  Morgan, avait trouv Morgan et rapportait la
rponse  sa matresse.

Amlie lisait cette rponse; elle tait conue en ces termes:

Amour  moi!

Oui, tout va bien de ton ct, car tu es l'ange, mais j'ai bien
peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le dmon.

Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes
bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel
pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste  mourir.

Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti;
puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce dpart, fais le
signal accoutum.

Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas
que l'on verra mes pas.

Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai  toi, c'est toi qui
viendras  moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le
parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas.

Tu te couvriras de ton chle le plus chaud, de tes fourrures les
plus paisses; puis, dans la barque amarre sous les saules, nous
passerons une heure en changeant de rle. D'habitude, je te dis
mes esprances et tu me dis tes craintes; demain, mon adore
Amlie, c'est toi qui me diras tes esprances et moi qui te dirai
mes craintes.

Seulement, aussitt le signal fait, descends; je t'attendrai 
Montagnac, et, de Montagnac  la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi
qui t'aime, cinq minutes de chemin.

Au revoir, ma pauvre Amlie! si tu ne m'eusses pas rencontr, tu
eusses t heureuse entre les heureuses.

La fatalit m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur,
fait de toi une martyre.

Ton CHARLES.

 demain, n'est-ce pas?  moins d'obstacle surhumain.


XLVIII -- O LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RALISENT

Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui
prcdent une grande tempte.

La journe fut belle et sereine, une de ces belles journes de
fvrier o, malgr le froid piquant de l'atmosphre, o, malgr le
blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et
leur promet le printemps.

Sir John vint sur le midi faire  Amlie sa visite d'adieu. Sir
John avait ou croyait avoir la parole d'Amlie; cette parole lui
suffisait. Son impatience tait personnelle; mais Amlie, en
accueillant sa recherche, quoiqu'elle et laiss l'poque de leur
union dans le vague de l'avenir, avait combl toutes ses
esprances.

Il s'en rapportait pour le reste au dsir du premier consul et 
l'amiti de Roland.

Il retournait donc  Paris pour faire sa cour  madame de
Montrevel, ne pouvant rester pour la faire  Amlie.

Un quart d'heure aprs la sortie de sir John du chteau des
Noires-Fontaines, Charlotte  son tour prenait le chemin de Bourg.

Vers les quatre heures, elle venait rapporter  Amlie qu'elle
avait vu de ses yeux sir John monter en voiture  la porte de
l'htel de France et partir par la route de Mcon.

Amlie pouvait donc tre parfaitement tranquille de ce ct. Elle
respira.

Amlie avait tent d'inspirer  Morgan une tranquillit qu'elle
n'avait point elle mme; depuis le jour o Charlotte lui avait
rvl la prsence de Roland  Bourg, elle avait pressenti, comme
Morgan, que l'on approchait d'un dnouement terrible. Elle
connaissait tous les dtails des vnements arrivs  la
chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engage entre son
frre et son amant, et, rassure sur le sort de son frre, grce 
la recommandation faite par le chef des compagnons de Jhu, elle
tremblait pour la vie de son amant.

De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambry
et la mort du chef de brigade des chasseurs de Mcon; elle avait
su que son frre tait sauv, mais qu'il avait disparu.

Elle n'avait reu aucune lettre de lui.

Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland,
c'tait quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et dclare.

Quant  Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scne que nous
avons raconte, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de
lui faire parvenir des armes partout o il serait, si jamais il
tait condamn  mort.

Cette entrevue demande par Morgan, Amlie l'attendait donc avec
autant d'impatience que celui qui la demandait.

Aussi, ds qu'elle put croire que Michel et son fils taient
couchs, alluma-t-elle aux quatre fentres les bougies qui
devaient servir de signal  Morgan.

Puis, comme le lui avait recommand son amant, elle s'enveloppa
d'un cachemire rapport par son frre du champ de bataille des
Pyramides, et qu'il avait lui-mme droul de la tte d'un bey tu
par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de
fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait
arriver, et esprant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte
du parc et s'achemina vers la rivire.

Dans la journe, elle avait t deux ou trois fois jusqu' la
Reyssouse, et en tait revenue, afin de tracer un rseau de pas
dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus.

Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la
pente qui conduisait jusqu' la Reyssouse; arrive au bord de la
rivire, elle chercha des yeux la barque amarre sous les saules.

Un homme l'y attendait. C'tait Morgan.

En deux coups de rame, il arriva jusqu' un endroit praticable 
la descente; Amlie s'lana, il la reut dans ses bras.

La premire chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement
joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant.

-- Oh! s'cria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux  m'annoncer.

-- Pourquoi cela, chre amie? demanda Morgan avec son plus doux
sourire.

-- Il y a sur ton visage,  mon bien aim Charles, quelque chose
de plus que le bonheur de me revoir.

-- Tu as raison, dit Morgan enroulant la chane de la barque au
tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du
canot.

Puis, prenant Amlie dans ses bras:

-- Tu as raison, mon Amlie, lui dit-il, et mes pressentiments me
trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au
moment o il va toucher le bonheur de la main que l'homme
dsespre et doute.

-- Oh! parle, parle! dit Amlie; qu'est-il donc arriv?

-- Te rappelles-tu, mon Amlie, ce que, dans notre dernire
entrevue, tu me rpondis quand je te parlais de fuir et que je
craignais tes rpugnances?

-- Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te rpondis que j'tais
 toi, et que, si j'avais des rpugnances, je les surmonterais.

-- Et moi, je te rpondis que j'avais des engagements qui
m'empchaient de fuir; que, de mme qu'ils taient lis  moi,
j'tais li  eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et
 qui nous devions obissance absolue, et que cet homme, c'tait
le futur roi de France, Louis XVIII.

-- Oui, tu m'as dit tout cela.

-- Eh bien, nous sommes relevs de notre voeu d'obissance,
Amlie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par
notre gnral Georges Cadoudal.

-- Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les
autres, au-dessus de tous les autres!

-- Je vais redevenir un simple proscrit, Amlie. Il n'y a pas 
esprer pour nous l'amnistie vendenne ou bretonne.

-- Et pourquoi cela?

-- Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aime;
nous ne sommes pas mme des rebelles: nous sommes des _compagnons
de Jhu._
_ _
Amlie poussa un soupir.

-- Nous sommes des bandits, des brigands, des dvaliseurs de
malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible.

-- Silence! fit Amlie en appuyant sa main sur la bouche de son
amant; silence! ne parlons point de cela, dis-moi comment votre
roi vous relve de vos engagements, comment votre gnral vous
donne cong.

-- Le premier consul a voulu voir Cadoudal. D'abord, il lui a
envoy ton frre pour lui faire des propositions; Cadoudal a
refus d'entrer en arrangements; mais, comme nous, Cadoudal a reu
de Louis XVIII l'ordre de cesser les hostilits. Concidant avec
cet ordre, est arriv un nouveau message du premier consul; ce
messager, c'tait un sauf-conduit pour le gnral venden, une
invitation de venir  Paris; un trait enfin de puissance 
puissance. Cadoudal a accept, et doit tre  cette heure sur la
route de Paris: Il y a donc sinon paix, du moins trve.

-- Oh! quelle joie, mon Charles!

-- Ne te rjouis pas trop, mon amour.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que cet ordre de cesser les hostilits est venu, sais-tu
pourquoi?

-- Non.

-- Eh bien, c'est un homme trs fort que M. Fouch; il a compris
que, ne pouvant nous vaincre, il fallait nous dshonorer. Il a
organis de faux compagnons de Jhu qu'il a lchs dans le Maine
et dans lAnjou, et qui ne contentent pas, eux, de prendre
l'argent du gouvernement, mais qui pillent et dtroussent les
voyageurs, qui entrent la nuit dans les chteaux et dans les
fermes, qui mettent les propritaires de ces fermes et de ces
chteaux les pieds sur des charbons ardents, et qui leur arrachent
par des tortures le secret de l'endroit o est cach leur argent.
Eh bien, ces hommes, ces misrables, ces bandits, ces chauffeurs,
ils prennent le mme nom que nous, et sont censs combattre pour
le mme principe; si bien que la police de M. Fouch nous met non
seulement hors la loi, mais aussi hors l'honneur.

-- Oh!

-- Voil, ce que j'avais  te dire, mon Amlie, avant de te
proposer une seconde fois de fuir ensemble. Aux yeux de la France,
aux yeux de ltranger, aux yeux du prince mme que nous avons
servi et pour qui nous avons risqu l'chafaud, nous serons dans
l'avenir, nous sommes probablement dj des misrables dignes de
l'chafaud.

-- Oui... mais, pour moi, mon bien-aim Charles, tu es l'homme
dvou, l'homme de conviction, le royaliste obstin qui a continu
de combattre quand tout le monde avait mis bas les armes; pour
moi, tu es le loyal baron de Sainte-Hermine; pour moi, si tu
l'aimes mieux, tu es le noble, le courageux et l'invincible
Morgan.

-- Ah! voil tout ce que je voulais savoir, ma bien-aime; tu
n'hsiteras donc pas un instant, malgr le nuage infme que l'on
essaye d'lever entre nous et l'honneur, tu n'hsiteras donc pas,
je ne dirai point  te donner  moi, tu t'es dj donne, mais 
tre ma femme?

-- Que dis-tu l? Pas un instant, pas une seconde; mais ce serait
la joie de mon tre, le bonheur de ma vie! Ta femme, je suis ta
femme devant Dieu; Dieu comblera tous mes dsirs les jours o il
permettra que je sois ta femme devant les hommes.

Morgan tomba  genoux.

-- Eh bien, dit-il,  tes pieds, Amlie, les mains jointes, avec
la voix la plus suppliante de mon coeur, je viens te dire:
Amlie, veux-tu fuir? Amlie, veux-tu quitter la France? Amlie,
veux-tu tre ma femme?

Amlie se dressa tout debout, prit son front entre ses deux mains,
comme si la violence du sang qui affluait  son cerveau allait le
faire clater.

Morgan lui saisit les deux mains, et, la regardant avec
inquitude:

-- Hsites-tu? lui demanda-t-il d'une voix sourde, tremblante,
presque brise.

-- Non! oh! non! pas une seconde, s'cria rsolument Amlie; je
suis  toi, dans le pass et dans l'avenir, en tout et partout.
Seulement, le coup est d'autant plus violent qu'il tait
inattendu.

-- Rflchis bien, Amlie; ce que je te propose, c'est l'abandon
de la patrie et de la famille, c'est--dire de tout ce qui est
cher, de tout ce qui est sacr: en me suivant, tu quittes le
chteau o tu es ne, la mre qui t'y a enfante et nourrie, le
frre qui t'aime, et qui, lorsqu'il saura que tu es la femme d'un
brigand, te hara peut-tre, te mprisera certainement.

Et, en parlant ainsi, Morgan interrogeait avec anxit le visage
d'Amlie.

Ce visage s'claira graduellement d'un doux sourire, et, comme il
s'abaissait du ciel sur la terre, s'inclinant sur le jeune homme
toujours  genoux.

-- Oh! Charles! dit la jeune fille d'une voix douce comme le
murmure de la rivire qui s'coulait claire et limpide sous ses
pieds, il faut que ce soit une chose bien puissante que l'amour
qui mane directement de Dieu puisque, malgr les paroles
terribles que tu viens de prononcer, sans crainte, sans
hsitation, presque sans regrets, je te dis: Charles, me voil;
Charles, je suis  toi; Charles, quand partons-nous?

-- Amlie, nos destines ne sont point de celles avec lesquelles
on transige et on discute; si nous partons, si tu me suis, c'est 
l'instant mme; demain, il faut que nous soyons de l'autre ct de
la frontire.

-- Et nos moyens de fuite?

-- J'ai,  Montagnac, deux chevaux tout sells: un pour toi,
Amlie, un pour moi; j'ai pour deux cent mille francs de lettres
de crdit sur Londres ou sur Vienne. L o tu voudras aller, nous
irons.

-- O tu seras, Charles, je serai; que m'importe le pays! que
m'importe la ville!

-- Alors, viens!

-- Cinq minutes, Charles, est-ce trop?

-- O vas-tu?

-- J'ai  dire adieu  bien des choses, j'ai  emporter tes
lettres chries, j'ai  prendre le chapelet d'ivoire de ma
premire communion, j'ai quelques souvenirs chris, pieux, sacrs,
des souvenirs d'enfance qui seront l-bas tout ce qui me restera
de ma mre, de ma famille, de la France; je vais les prendre et je
reviens.

-- Amlie!

-- Quoi?

-- Je voudrais bien ne pas te quitter; il me semble qu'au moment
d'tre runis, te quitter un instant, c'est te perdre pour
toujours; Amlie, veux-tu que je te suive?

-- Oh! viens; qu'importe qu'on voie tes pas maintenant! nous
serons loin demain au jour; viens!

Le jeune homme sauta hors de la barque et donna la main  Amlie,
puis il l'enveloppa de son bras, et tous deux prirent le chemin de
la maison.

Sur le perron, Charles s'arrta.

-- Va, lui dit-il, la religion des souvenirs a sa pudeur; quoique
je la comprenne, je te gnerais. Je t'attends ici, d'ici je te
garde; du moment o je n'ai qu' tendre la main pour te prendre,
je suis bien sr que tu ne m'chapperas point. Va, mon Amlie,
mais reviens vite.

Amlie rpondit en tendant ses lvres au jeune homme; puis elle
monta rapidement l'escalier, rentra dans sa chambre, prit un petit
coffret de chne sculpt, cercl de fer, o tait son trsor, les
lettres de Charles, depuis la premire jusqu' la dernire,
dtacha de la glace de la chemine le blanc et virginal chapelet
d'ivoire qui y tait suspendu, mit  sa ceinture une montre que
son pre lui avait donne; puis elle passa dans la chambre de sa
mre, s'inclina au chevet de son lit, baisa loreiller que la tte
de madame de Montrevel avait touch, s'agenouilla devant le Christ
veillant au pied de son lit, commena une action de grces qu'elle
n'osa continuer, linterrompit par un acte de foi, puis tout 
coup s'arrta. Il lui avait sembl que Charles l'appelait.

Elle prta loreille, et entendit une seconde fois son nom
prononc avec un accent d'angoisse dont elle ne pouvait se rendre
compte.

Elle tressaillit, se redressa et descendit rapidement lescalier.

Charles tait toujours  la mme place; mais, pench en avant,
loreille tendue, il semblait couter avec anxit un bruit
lointain.

-- Qu'y a-t-il? demanda Amlie en saisissant la main du jeune
homme.

-- coute, coute, dit celui-ci.

Amlie prta l'oreille  son tour.

Il lui sembla entendre des dtonations successives comme un
ptillement de mousqueterie.

Cela venait du ct de Ceyzeriat.

-- Oh! s'cria Morgan, j'avais bien raison de douter de mon
bonheur jusqu'au dernier moment! Mes amis sont attaqus! Amlie,
adieu, adieu!

-- Comment! adieu? s'cria Amlie plissante; tu me quittes?

Le bruit de la fusillade devint plus distinct.

-- N'entends-tu pas? Ils se battent, et je ne suis pas l pour me
battre avec eux!

Fille et soeur de soldat, Amlie comprit tout, et n'essaya point
de rsister.

-- Va, dit-elle en laissant tomber ses bras; tu avais raison, nous
sommes perdus.

Le jeune homme poussa un cri de rage, saisit une seconde fois la
jeune fille, la serra sur sa poitrine, comme s'il voulait
l'touffer; puis, bondissant du haut en bas du perron, et
s'lanant dans la direction de la fusillade avec la rapidit du
daim poursuivi par les chasseurs:

-- Me voil, amis! cria-t-il, me voil!

Et il disparut comme une ombre sous les grands arbres du parc.

Amlie tomba  genoux, les bras tendus vers lui, mais sans avoir
la force de le rappeler; ou, si elle le rappela, ce fut d'une voix
si faible que Morgan ne lui rpondit point, et ne ralentit point
sa course pour lui rpondre.


XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND

On devine ce qui s'tait pass.

Roland n'avait point perdu son temps avec le capitaine de
gendarmerie et le colonel de dragons.

Ceux-ci, de leur ct, n'avaient pas oubli qu'ils avaient une
revanche  prendre.

Roland avait dcouvert au capitaine de gendarmerie le passage
souterrain qui communiquait de l'glise de Brou  la grotte de
Ceyzeriat.

 neuf heures du soir, le capitaine et les dix-huit hommes qu'il
avait sous ses ordres devaient entrer dans l'glise, descendre
dans le caveau des ducs de Savoie, et fermer de leurs baonnettes
la communication des carrires avec le souterrain.

Roland,  la tte de vingt dragons, devait envelopper le bois, le
battre en resserrant le demi-cercle, afin que les deux ailes de ce
demi-cercle vinssent aboutir  la grotte de Ceyzeriat.

 neuf heures, le premier mouvement devait tre fait de ce ct,
se combinant avec celui du capitaine de gendarmerie.

On a vu, par les paroles changes entre Amlie et Morgan, quelles
taient pendant ce temps les dispositions des compagnons de Jhu.

Les nouvelles arrives  la fois de Mittau et de Bretagne avaient
mis tout le monde  l'aise; chacun se sentait libre et, comprenant
que l'on faisait une guerre dsespre, tait joyeux de sa
libert.

Il y avait donc runion complte dans la grotte de Ceyzeriat,
presque une fte;  minuit, tous se sparaient, et chacun, selon
les facilits qu'il pouvait avoir de traverser la frontire, se
mettait en route pour quitter la France.

On a vu  quoi leur chef occupait ses derniers instants.

Les autres, qui n'avaient point les mmes liens de coeur,
faisaient ensemble dans le carrefour, splendidement clair, un
repas de sparation et d'adieu: car, une fois hors de la France,
la Vende et la Bretagne pacifies, l'arme de Cond dtruite, o
se retrouveraient-ils sur la terre trangre? Dieu le savait!

Tout  coup, le retentissement d'un coup de fusil arriva jusqu'
eux.

Comme par un choc lectrique, chacun fut debout.

Un second coup de fusil se fit entendre.

Puis, dans les profondeurs de la carrire, ces deux mots
pntrrent, frissonnant comme les ailes d'un oiseau funbre:

-- Aux armes!

Pour des compagnons de Jhu, soumis  toutes les vicissitudes
d'une vie de bandits, le repos d'un instant n'tait jamais la
paix.

Poignards, pistolets et carabines taient toujours  la porte de
la main.
Au cri pouss, selon toute probabilit, par la sentinelle, chacun
sauta sur ses armes et resta le cou tendu, la poitrine haletante,
l'oreille ouverte.

Au milieu du silence, on entendit le bruit d'un pas aussi rapide
que pouvait le permettre l'obscurit dans laquelle le pas
s'enfonait.

Puis, dans le rayon de lumire projet par les torches et par les
bougies, un homme apparut.

-- Aux armes! cria-t-il une seconde, fois, nous sommes attaqus!

Les deux coups que l'on avait entendus taient la double
dtonation du fusil de chasse de la sentinelle.

C'tait elle qui accourait, son fusil encore fumant  la main.

-- O est Morgan? crirent vingt voix.

-- Absent, rpondit Montbar, et, par consquent,  moi le
commandement! teignez tout, et en retraite sur l'glise; un
combat est inutile maintenant, et le sang vers serait du sang
perdu.

On obit avec cette promptitude qui indique que chacun apprcie le
danger.

Puis on se serra dans l'obscurit.

Montbar,  qui les dtours du souterrain taient aussi bien connus
qu' Morgan, se chargea de diriger la troupe, et s'enfona, suivi
de ses compagnons, dans les profondeurs de la carrire.
Tout  coup, il lui sembla entendre  cinquante pas devant lui un
commandement prononc  voix basse, puis le claquement d'un
certain nombre de fusils que l'on arme.

Il tendit les deux bras en murmurant  son tour le mot: Halte!

Au mme instant, on entendit distinctement le commandement: Feu!

Ce commandement n'tait pas prononc, que le souterrain s'claira
avec une dtonation terrible.

Dix carabines venaient de faire feu  la fois.

 la lueur de cet clair, Montbar et ses compagnons purent
apercevoir et reconnatre l'uniforme des gendarmes.

-- Feu! cria  son tour Montbar.

Sept ou huit coups de fusil retentirent  ce commandement.

La vote obscure s'claira de nouveau.

Deux compagnons de Jhu gisaient sur le sol, l'un tu raide,
l'autre bless mortellement.

-- La retraite est coupe, dit Montbar; volte-face, mes amis; si
nous avons une chance, cest du ct de la fort.

Le mouvement se fit avec la rgularit d'une manoeuvre militaire.

Montbar se retrouva  la tte de ses compagnons, et revint sur ses
pas.

En ce moment, les gendarmes firent feu une seconde fois.

Personne ne riposta: ceux qui avaient dcharg leurs armes les
rechargrent; ceux qui n'avaient pas tir se tenaient prts pour
la vritable lutte, qui allait avoir lieu  l'entre de la grotte.

Un ou deux soupirs indiqurent seuls que cette riposte de la
gendarmerie n'tait point sans rsultat.

Au bout de cinq minutes, Montbar s'arrta.

On tait revenu  la hauteur du carrefour,  peu prs.

-- Tous les fusils et tous les pistolets sont-ils chargs?
demanda-t-il.

-- Tous, rpondirent une douzaine de voix.

-- Vous vous rappelez le mot d'ordre pour ceux de nous qui
tomberont entre les mains de la justice: nous appartenons aux
bandes de M. Teyssonnet; nous sommes venus pour recruter des
hommes  la cause royaliste; nous ne savons pas ce que l'on veut
dire quand on nous parle des malles-poste et des diligences
arrtes.

-- C'est convenu.

-- Dans l'un ou l'autre cas, c'est la mort, nous le savons bien;
mais c'est la mort du soldat au lieu de la mort des voleurs, la
fusillade au lieu de la guillotine.

-- Et la fusillade, dit une voix railleuse, nous savons ce que
c'est. Vive la fusillade!

-- En avant, mes amis, dit Montbar, et vendons-leur notre vie ce
qu'elle vaut, c'est--dire le plus cher possible.

-- En avant! rptrent les compagnons.

Et aussi rapidement qu'il tait possible de le faire dans les
tnbres, la petite troupe se remit en marche, toujours conduite
par Montbar.

 mesure qu'ils avanaient, Montbar respirait une odeur de fume
qui linquitait.

En mme temps, se refltaient sur les parois des murailles et aux
angles des piliers, certaines lueurs qui indiquaient qu'il se
passait quelque chose d'insolite vers louverture de la grotte.

-- Je crois que ces gredins-l nous enfument, dit Montbar.

-- J'en ai peur, rpondit Adler.

-- Ils croient avoir affaire  des renards.

-- Oh! rpondit la mme voix, ils verront bien  nos griffes que
nous sommes des lions.

La fume devenait de plus en plus paisse, la lueur de plus en
plus vive.

On arriva au dernier angle.

Un amas de bois sec avait t allum dans l'intrieur de la
carrire,  une cinquantaine de pas de son ouverture, non pas pour
enfumer, mais pour clairer.

 la lumire rpandue par le foyer incandescent, on voyait reluire
 l'entre de la grotte les armes des dragons.

 dix pas en avant d'eux, un officier attendait, appuy sur sa
carabine, non seulement expos  tous les coups, mais semblant les
provoquer.

C'tait Roland.

Il tait facile  reconnatre: il avait jet loin de lui son
chapeau, sa tte tait nue, et la rverbration de la flamme se
jouait sur son visage.

Mais ce qui et d le perdre le sauvait.

Montbar le reconnut et fit un pas en arrire.

-- Roland de Montrevel! dit-il; rappelez-vous la recommandation de
Morgan.

-- C'est bien, rpondirent les compagnons d'une voix sourde.

-- Et maintenant, cria Montbar, mourons, mais tuons!

Et il s'lana le premier dans l'espace clair par la flamme du
foyer, dchargea un des canons de son fusil  deux coups sur les
dragons qui rpondirent par une dcharge gnrale.

Il serait impossible de raconter ce qui se passa alors: la grotte
s'emplit d'une fume au sein de laquelle chaque coup de feu
brillait comme un clair; les deux troupes se joignirent et
s'attaqurent corps  corps: ce fut le tour des pistolets et des
poignards. Au bruit de la lutte, la gendarmerie accourut; mais il
lui fut impossible de faire feu, tant taient confondus amis et
ennemis.

Seulement, quelques dmons de plus semblrent se mler  cette
lutte de dmons.

On voyait des groupes confus luttant au milieu de cette atmosphre
rouge et fumeuse, s'abaissant, se relevant, s'affaissant encore;
on entendait un hurlement de rage ou un cri d'agonie: c'tait le
dernier soupir d'un homme.

Le survivant cherchait un nouvel adversaire, commenait une
nouvelle lutte.

Cet gorgement dura un quart d'heure, vingt minutes peut-tre.

Au bout de ces vingt minutes, on pouvait compter dans la grotte de
Ceyzeriat vingt-deux cadavres.

Treize appartenaient aux dragons et aux gendarmes, neuf aux
compagnons de Jhu.

Cinq de ces derniers survivaient; crass par le nombre, cribls
de blessures, ils avaient t pris vivants.

Les gendarmes et les dragons, au nombre de vingt-cinq, les
entouraient.

Le capitaine de gendarmerie avait eu le bras gauche cass, le chef
de brigade des dragons avait eu la cuisse traverse par une balle.

Seul, Roland, couvert de sang mais d'un sang qui n'tait pas le
sien, n'avait pas reu une gratignure.

Deux des prisonniers taient si grivement blesss, qu'on renona
 les faire marcher; il fallut les transporter sur des brancards.

On alluma des torches prpares  cet effet, et on prit le chemin
de la ville.

Au moment o l'on passait de la fort sur la grande route, on
entendit le galop d'un cheval.

Ce galop se rapprochait rapidement.

-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arrire pour
savoir ce que c'est.

C'tait un cavalier qui, comme nous lavons dit, accourait  toute
bride.

-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'
vingt pas de lui.

Et il apprta sa carabine.

-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, rpondit le
cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me
trouver  lchafaud. O sont mes amis?

-- L, monsieur, rpondit Roland, qui avait reconnu, non pas la
figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la
troisime fois.

Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite
troupe qui suivait la route de Ceyzeriat  Bourg.

-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arriv, monsieur de
Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce
m'est une grande joie, je vous le jure.

Et, piquant son cheval, il fut en quelques lans prs des dragons
et des gendarmes.

-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied  terre, mais je
rclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de
Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier.

Les trois prisonniers jetrent un cri d'admiration et tendirent
les mains  leur ami.

Les deux blesss se soulevrent sur leur brancard et murmurrent:

-- Bien, Sainte-Hermine.., bien!

-- Je crois, Dieu me pardonne! s'cria Roland, que le beau ct de
l'affaire restera jusqu'au bout  ces bandits!


L -- CADOUDAL AUX TUILERIES

Le surlendemain du jour, ou plutt de la nuit, o s'taient passs
les vnements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient
cte  cte dans le grand salon des Tuileries donnant sur le
jardin.

Ils parlaient vivement; des deux cts, les paroles taient
accompagnes de gestes rapides et anims.

Ces deux hommes, c'taient le premier consul Bonaparte et Georges
Cadoudal.

Georges Cadoudal, touch des malheurs que pouvait entraner pour
la Bretagne une plus longue rsistance, venait de signer la paix
avec Brune.

C'tait aprs la signature de cette paix qu'il avait dli de leur
serment les compagnons de Jhu.

Par malheur, le cong qu'il leur donnait tait arriv, comme nous
l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard.

En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipul pour
lui-mme, que la libert de passer immdiatement en Angleterre.

Mais Brune avait tant insist, que le chef venden avait consenti
 une entrevue avec le premier consul.

Il tait, en consquence, parti pour Paris.

Le matin mme de son arrive, il s'tait prsent aux Tuileries,
s'tait nomm et avait t reu.

C'tait Rapp qui, en l'absence de Roland, lavait introduit.

En se retirant, l'aide de camp avait laiss les deux portes
ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter
secours au premier consul, s'il tait besoin.

Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait t
fermer la porte.

Puis, revenant vivement vers Cadoudal:

-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de
vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de
Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous.

-- Cela ne m'tonne point, avait rpondu Cadoudal; pendant le peu
de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnatre en lui
les sentiments les plus chevaleresques.

-- Oui, et cela vous a touch? rpondit le premier consul.

Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon:

-- coutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes nergiques
pour accomplir loeuvre que j'entreprends. Voulez-vous tre des
miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez
mieux que cela: je vous offre le grade de gnral de division.

-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier
consul, rpondit Georges; mais vous me mpriseriez si j'acceptais.

-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte.

-- Parce que j'ai prt serment  la maison de Bourbon, et que je
lui resterai fidle, quand mme.

-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de
vous rallier  moi?

-- Gnral, rpondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous
rpter ce que l'on ma dit?

-- Et pourquoi pas?

-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la
politique.

-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire
inquiet.

Cadoudal s'arrta et regarda fixement son interlocuteur.

-- On dit qu'il y a eu un accord fait  Alexandrie, entre vous et
le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous
laisser le retour libre en France,  la condition, accepte par
vous, de relever le trne de nos anciens rois.

Bonaparte clata de rire.

-- Que vous tes tonnants, vous autres plbiens, dit-il, avec
votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je rtablisse ce
trne -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le dclare -- que
vous en reviendra-t-il,  vous qui avez vers votre sang pour le
rtablissement de ce trne? Pas mme la confirmation du grade que
vous avez conquis, colonel! Et o avez-vous vu dans les armes
royales un colonel qui ne ft pas noble? Avez-vous jamais entendu
dire que, prs de ces gens-l, un homme se soit lev par son
propre mrite? Tandis qu'auprs de moi, Georges, vous pouvez
atteindre  tout, puisque plus je m'lverai, plus j'lverai avec
moi ceux qui m'entoureront. Quant  me voir jouer le rle de Monk,
n'y comptez pas; Monk vivait dans un sicle o les prjugs que
nous avons combattus et renverss en 1789 avaient toute leur
vigueur; Monk et voulu se faire roi, qu'il ne l'et pas pu;
dictateur, pas davantage! Il fallait tre Cromwell pour cela.
Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'tait un vritable
fils de grand homme, c'est--dire un sot. Si j'eusse voulu me
faire roi, rien ne m'en et empch, et, si l'envie m'en prend
jamais, rien ne m'en empchera. Voyons, vous avez quelque chose 
rpondre! Rpondez.

-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est
point la mme en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y
vois moi aucune diffrence. Charles Ier avait t dcapit en
1649, Louis XVI la t en 1793; onze ans se sont couls en
Angleterre entre la mort du pre et la restauration du fils; sept
ans se sont dj couls en France depuis la mort de Louis XVI...
Peut-tre me direz-vous que la rvolution anglaise fut une
rvolution religieuse, tandis que la rvolution franaise est une
rvolution politique; eh bien, je rpondrai qu'une charte est
aussi facile  faire qu'une abjuration.

Bonaparte sourit.

-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai
simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a t
excut; moi, j'en avais vingt-quatre,  la mort de Louis XVI.
Cromwell est mort en 1658, c'est--dire  cinquante-neuf ans; en
dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais
d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'tait une rforme complte
qu'il entreprenait, rforme politique par la substitution du
gouvernement rpublicain au gouvernement monarchique. Eh bien,
accordez-moi de vivre les annes de Cromwell, cinquante-neuf ans,
ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vint ans  vivre, juste le
double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je
poursuis; je ne renverse pas, j'lve. Supposez qu' trente ans,
Csar, au lieu de ntre encore que le premier dbauch de Rome,
en ait t le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules
ait t faite, sa campagne d'gypte acheve, sa campagne d'Espagne
mene  bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en
avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'et pas t  la fois Csar
et Auguste?

-- Oui, s'il n'et pas trouv sur son chemin Brutus, Cassius et
Casca.

-- Ainsi, dit Bonaparte avec mlancolie, c'est sur un assassinat
que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et
 vous tout le premier, qui tes mon ennemi; car qui vous empche
en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper
comme il a frapp Csar? Je suis seul avec vous, les portes sont
fermes; vous auriez le temps d'tre  moi avant qu'on ft  vous.

Cadoudal fit un pas en arrire.

-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je
crois qu'il faudrait une extrmit bien grave pour que l'un de
nous se dtermint  se faire assassin; mais les chances de la
guerre sont l. Un seul revers peut vous faire perdre votre
prestige; une dfaite introduit l'ennemi au coeur de la France:
des frontires de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs
autrichiens; un boulet peut vous enlever la tte, comme au
marchal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez
point d'enfants, et vos frres...

-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne
croyez pas  la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne
fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15
aot 1769 -- un an jour pour jour aprs que Louis XV eut rendu
ldit qui runissait la Corse  la France -- naqut  Ajaccio un
enfant qui ferait le 13 vendmiaire et le 18 brumaire, elle avait
sur cet enfant de grandes vues, de suprmes projets. Cet enfant,
c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me
sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu
de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont ncessaires pour
achever mon oeuvre, je suis frapp d'un coup de couteau comme
Csar, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la
Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera  elle de
pourvoir  ce qui convient  la France... Nous parlions de Csar
tout  l'heure: quand Rome suivait en deuil les funrailles du
dictateur et brlait les maisons de ses assassins; quand, aux
quatre points cardinaux du monde, la ville ternelle regardait
d'o lui viendrait le gnie qui mettrait fin  ses guerres
civiles; quand elle tremblait  la vue de l'ivrogne Antoine ou de
l'hypocrite Lpide, elle tait loin de songer  l'colier
d'Apollonie, au neveu de Csar, au jeune Octave. Qui pensait  ce
fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses
aeux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et
clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de
Csar? Pas mme le prvoyant Cicron: O_rnandum et tollen_dum,
disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du
snat, et rgna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges,
Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la
Providence vous brisera.

-- J'aurai t bris en suivant la voie et la religion de mes
pres, rpondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espre que Dieu me
pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chrtien fervent et d'un
fils pieux.

Bonaparte posa la main sur l'paule du jeune chef:

-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les
vnements s'accomplir, regardez les trnes s'branler, regardez
tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui
payent: moi, je vous payerai pour regarder faire.

-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul?
demanda en riant Cadoudal.

-- Cent mille francs par an, monsieur, rpondit Bonaparte.

-- Si vous donnez cent mille francs par an  un simple chef de
rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour
lequel il a combattu?

-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non
pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi,
homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres.
Acceptez, Georges, je vous en prie.

-- Et si je refuse?

-- Vous aurez tort.

-- Serai-je toujours libre de me retirer o il me conviendra?

Bonaparte alla  la porte et l'ouvrit.

-- L'aide de camp de service! demanda-t-il.

Il s'attendait  voir paratre Rapp.

Il vit paratre Roland.

-- Ah! dit-il, c'est toi?

Puis, se retournant vers Cadoudal:

-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous prsenter mon aide de camp
Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances.

-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre  Paris que tu
l'tais dans son camp de Muzillac, et que, s'il dsire un
passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouch a l'ordre
de le lui donner.

-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, rpondit en
s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars.

-- Et peut-on vous demander o vous allez?

--  Londres, gnral.

-- Tant mieux.

-- Pourquoi tant mieux?

-- Parce que, l, vous verrez de prs les hommes pour lesquels
vous vous tes battu.

-- Aprs?

-- Et que, quand vous les aurez vus...

-- Eh bien?
-- Vous les comparerez  ceux contre lesquels vous vous tes
battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel...

Bonaparte s'arrta.

-- J'attends, fit Cadoudal.

-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prvenant, ou sinon, ne vous
tonnez pas d'tre trait en ennemi.

-- Ce sera un honneur pour moi, gnral, puisque vous me
prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme  craindre.

Et Georges salua le premier consul et se retira.

-- Eh bien, gnral, demanda Roland, aprs que la porte fut
referme sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit?

-- Oui, rpondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'tat
des choses; mais l'exagration de ses principes prend sa source
dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande
influence parmi les siens.

Alors,  voix basse:

-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il.

Puis, s'adressant  Roland:

-- Et toi? demanda-t-il.

-- Moi, rpondit Roland, j'en ai fini.
-- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jhu...?

-- Ont cess d'exister, gnral; les trois quarts sont morts, le
reste est prisonnier.

-- Et toi sain et sauf?

-- Ne m'en parlez pas, gnral; je commence  croire que, sans
m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable.

Le mme soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal
partit pour l'Angleterre.

 la nouvelle que le chef breton tait heureusement arriv 
Londres, Louis XVIII lui crivait:

J'ai appris avec la plus vive satisfaction, gnral, que vous
tes enfin chapp aux mains du tyran, qui vous a mconnu au point
de vous proposer de le servir; j'ai gmi des malheureuses
circonstances qui vous ont forc de traiter avec lui; mais je n'ai
jamais conu la plus lgre inquitude: le coeur de mes fidles
Bretons et le vtre en particulier me sont trop bien connus.
Aujourd'hui, vous tes libre, vous tes auprs de mon frre: tout
mon espoir renat: je n'ai pas besoin d'en dire davantage  un
Franais tel que vous.

Louis

 cette lettre taient joints le brevet de lieutenant-gnral et
le grand cordon de Saint-Louis.


LI -- L'ARME DE RSERVE

Le premier consul en tait arriv au point qu'il dsirait: les
compagnons de Jhu taient dtruits, la Vende tait pacifie.

Tout en demandant la paix  l'Angleterre, il avait espr la
guerre; il comprenait trs bien que, n de la guerre, il ne
pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour
un pote l'appellerait _le gant des batailles._

Mais cette guerre, comment la ferait-il?

Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait  ce que le
premier consul commandt les armes en personne et quittt la
France.

Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien
heureuses les constitutions o il n'y en a qu'un!

Le premier consul trouva un moyen.

Il tablit un camp  Dijon; larme qui devait occuper ce camp
prendrait le nom d'arme de rserve.

Le noyau de cette arme fut form par ce que l'on put tirer de la
Vende et de la Bretagne, trente mille hommes  peu prs. Vingt
mille conscrits y furent incorpors. Le gnral Berthier en fut
nomm commandant en chef.

Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg,
expliqu Bonaparte  Roland, tait rest le mme dans son esprit.

Il comptait reconqurir l'Italie par une seule bataille; cette
bataille devait tre une grande victoire.

Moreau, en rcompense de sa coopration au 18 brumaire, avait
obtenu ce commandement militaire qu'il dsirait: il tait gnral
en chef de l'arme du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes
sous ses ordres.

Augereau commandait l'arme gallo-batave, forte de vingt-cinq
mille hommes.

Enfin, Massna commandait l'arme d'Italie, rfugie dans le pays
de Gnes, et soutenait avec acharnement le sige de la capitale de
ce pays, bloque du ct de la terre par le gnral autrichien
Ott, et du ct de la mer par l'amiral Keith.

Pendant que ces mouvements s'opraient en Italie, Moreau avait
pris l'offensive sur le Rhin et battu lennemi  Stockach et 
Moeskirch. Une seule victoire devait tre, pour l'arme de
rserve, le signal d'entrer  son tour en ligue; deux victoires ne
laissaient aucun doute sur l'opportunit de ses oprations.

Seulement, comment cette arme descendrait-elle en Italie?

La premire pense de Bonaparte avait t de remonter le Valais et
de dboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Pimont et l'on
entrait  Milan; mais l'opration tait longue et se manifestait
au grand jour.

Bonaparte y renona; il entrait dans son plan de surprendre les
Autrichiens, et d'tre avec toute son arme dans les plaines du
Pimont avant que l'on pt se douter qu'il et pass les Alpes.

Il s'tait donc dcid  oprer son passage par le grand Saint-
Bernard.
C'tait alors qu'il avait envoy aux pres desservant le monastre
qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont
s'taient empars les compagnons de Jhu.

Cinquante mille autres avaient t expdis, qui taient parvenus
heureusement  leur destination.

Grce  ces cinquante mille francs, les moines devaient tre
abondamment pourvus de rafrachissements ncessaires  une arme
de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour.

En consquence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut
dirige sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre.

Le gnral Marmont, commandant lartillerie, avait t envoy en
avant pour veiller au transport des pices.

Ce transport des pices tait une chose  peu prs impraticable.
Il fallait cependant qu'il et lieu.

Il n'y avait point d'antcdent sur lequel on pt s'appuyer;
Annibal avec ses lphants, ses Numides et ses Gaulois,
Charlemagne avec ses Francs, navaient rien eu de semblable 
surmonter.

Lors de la premire campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas
franchi les Alpes, on les avait tournes; on tait descendu de
Nice  Chrasco par la route de la Corniche.

Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre vritablement
gigantesque.

Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'tait point
occupe; la montagne sans Autrichiens tait dj un ennemi assez
difficile  vaincre!

Lannes fut lanc en enfant perdu avec toute une division; il passa
le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et
s'empara de Chtillon.

Les Autrichiens n'avaient rien laiss dans le Pimont, que de la
cavalerie, des dpts et quelques postes d'observation; il n'y
avait donc plus d'autres obstacles  vaincre que ceux de la
nature. On commena les oprations.

On avait fait construire des traneaux pour transporter les
canons; mais, si troite que ft leur voie, on reconnut qu'elle
serait toujours trop large.

Il fallut aviser  un autre moyen.

On creusa des troncs de sapins, on y embota les pices; 
l'extrmit suprieure, on fixa un cble pour tirer;  lextrmit
infrieure, un levier pour diriger.

Vingt grenadiers s'attelaient au cble, vingt autres portaient,
avec leur bagage, le bagage de ceux qui tranaient les pices. Un
artilleur commandait chaque dtachement, et avait sur lui pouvoir
absolu, au besoin droit de vie et de mort.

Le bronze, en pareille circonstance, tait bien autrement prcieux
que la chair!

Avant de partir, on donna  chaque homme une paire de souliers
neufs et vingt biscuits.

Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou.

Le premier consul, install au bas de la montagne, donnait 
chaque prolonge le signal du dpart.

Il faut avoir travers les mmes chemins en simple touriste, 
pied ou  mulet, avoir sond de l'oeil les mmes prcipices pour
se faire une ide de ce qu'tait ce voyage: toujours gravir par
des pentes escarpes, par des sentiers troits, sur des cailloux
qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite!

De temps en temps, on s'arrtait, on reprenait haleine et l'on se
remettait en route sans une plainte.

On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes reurent
d'autres souliers: ceux du matin taient en lambeaux; on cassa un
morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie  la gourde, et
l'on se remit en chemin.

On ne savait o l'on montait; quelques-uns demandaient pour
combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis
de s'arrter un instant  la lune.

Enfin, l'on atteignit les neiges ternelles.

L, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la
neige, et l'on allait plus vite.

Un fait donnera la mesure du pouvoir concd  l'artilleur
conduisant chaque prolonge.

Le gnral Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas
assez vite, et, voulant faire hter le pas, il s'approcha du
canonnier et prit avec lui un ton de matre.

-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, rpondit l'artilleur;
c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la pice, c'est moi
qui la dirige; passez votre chemin!

Le gnral s'avana vers le canonnier comme pour lui mettre la
main au collet.

Mais celui-ci, faisant un pas en arrire:

-- Gnral, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un
coup de levier et je vous jette dans le prcipice.

Aprs des fatigues inoues, on atteignit le pied de la monte au
sommet de laquelle s'lve le couvent.

Le gnral se retira.

L, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la
pente est trs rapide, les soldats avaient pratiqu une espce
d'escalier gigantesque.

On lescalada.

Les pres du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils
conduisirent successivement  lhospice chaque peloton formant les
prolonges. Des tables taient dresses dans de longs corridors,
et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyre et
du vin.

En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines
et embrassaient leurs chiens.

La descente, au premier abord, semblait plus commode que
l'ascension; aussi les officiers dclarrent-ils que c'tait 
leur tour de traner les pices. Mais, cette fois, les pices
entranaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup
plus vite qu'ils n'eussent voulu.

Le gnral Lannes, avec sa division, marchait toujours  l'avant-
garde. Il tait descendu avant le reste de l'arme dans la valle;
il tait entr  Aoste et avait reu l'ordre de se porter sur
Ivre,  l'entre des plaines du Pimont.

Mais, l, il rencontra un obstacle que nul n'avait prvu: c'tait
le fort de Bard.

Le village de Bard est situ  huit lieues d'Aoste; en descendant
le chemin d'Ivre, un peu en arrire du village, un monticule
ferme presque hermtiquement la valle; la Doire coule entre ce
monticule et la montagne de droite.

La rivire ou plutt le torrent remplit tout l'intervalle.

La montagne de gauche prsente  peu prs le mme aspect;
seulement, au lieu de la rivire, c'est la route qui y passe.

C'est de ce ct qu'est bti le fort de Bard; il occupe le sommet
du monticule et descend jusqu' la moiti de son lvation.

Comment personne n'avait-il song  cet obstacle, qui tait tout
simplement insurmontable?

Il n'y avait pas moyen de le battre en brche du bas de la valle,
et il tait impossible de gravir les rocs qui le dominaient.

Cependant,  force de chercher, on trouva un sentier que l'on
aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient
passer; mais on essaya vainement de le faire gravir 
l'artillerie, mme en la dmontant comme au Saint-Bernard.

Bonaparte fit braquer deux pices de canon sur la route et ouvrir
le feu contre la forteresse; mais on s'aperut bientt que ces
pices taient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort
s'engouffra dans une des deux pices qui fut brise et perdue.

Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes
formes dans le village et munies d'chelles s'lancrent au pas
de course et se prsentrent sur plusieurs points. Il fallait,
pour russir, non seulement de la clrit, mais encore du
silence: c'tait une affaire de surprise. Au lieu de cela, le
colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la
charge et marcha bravement  l'assaut.

La colonne fut repousse, et le commandant reut une balle au
travers du corps.

Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de
vivres et de cartouches; ils se glissrent entre les rochers et
parvinrent  une plate-forme d'o ils dominaient le fort.

Du haut de cette plate-forme, on en dcouvrait une autre moins
leve et qui cependant plongeait galement sur le fort;  grand-
peine on y hissa deux pices de canon que l'on mit en batterie.

Ces deux pices d'un ct, et les tirailleurs, de l'autre,
commencrent  inquiter l'ennemi.

Pendant ce temps, le gnral Marmont proposait au premier consul
un plan tellement hardi, qu'il n'tait pas possible que l'ennemi
s'en dfit.

C'tait de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur
la grande route, malgr la proximit du fort.

On fit rpandre sur cette route du fumier et la laine de tous les
matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa
les roues, les chanes et toutes les parties sonnantes des
voitures avec du foin tordu.

Enfin, on dtela les canons et les caissons, et l'on remplaa,
pour chaque pice, les chevaux par cinquante hommes placs en
galre.

Cet attelage offrait deux avantages considrables: d'abord, les
chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout
intrt  garder le plus profond silence; ensuite un cheval tu
arrtait tout le convoi, tandis qu'un homme tu ne tenait point 
la voiture, tait pouss de ct, remplac par un autre, et
n'arrtait rien.

On mit  la tte de chaque voiture un officier et un sous-officier
d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de
chaque voiture hors de la vue du fort.

Le gnral Marmont, qui avait donn ce conseil, prsidait lui-mme
 la premire opration.

Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure.

Les six premires pices d'artillerie et les six premiers caissons
arrivrent  leur destination sans qu'un seul coup de fusil et
t tir du fort.

On revint par le mme chemin sur la pointe du pied,  la queue les
uns des autres; mais, cette fois, lennemi entendit quelque bruit,
et, voulant en connatre la cause, il lana des grenades.

Les grenades, par bonheur, tombaient de lautre ct du chemin.

Pourquoi ces hommes, une fois passs, revenaient-ils sur leurs
pas?

Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on et pu leur
pargner cette peine et ce danger, en plaant bagages et fusils
sur les caissons; mais on ne pense pas  tout; et la preuve, c'est
que l'on n'avait pas pens non plus au fort de Bard.

Une fois la possibilit du passage dmontre, le transport de
l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, lennemi
prvenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan,
tant il vomissait de flammes et de fume; mais, vu la faon
verticale dont il tait oblig de tirer, il faisait plus de bruit
que de mal.

On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est--dire un dixime
sur cinquante; mais lartillerie passa, le sort de la campagne
tait l!

Plus tard, on s'aperut que le col du petit Saint-Bernard tait
praticable et que l'on et pu y faire passer toute lartillerie
sans dmonter une seule pice.

Il est vrai que le passage et t moins beau, tant moins
difficile.

Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Pimont.

Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes dtach
de l'arme du Rhin par Moreau, qui, aprs les deux victoires
remportes par lui, pouvait prter  l'arme d'Italie ce
supplment de soldats; il avait dbouch par le Saint-Gothard, et,
renforc de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans
Milan sans coup frir.

 propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'aprs un
article de la constitution de lan VIII, ne pouvait sortir de
France et se mettre  la tte des armes?

Nous allons vous le dire.

La veille du jour o il devait quitter Paris, c'est--dire le 5
mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floral, il avait
fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et
avait dit  Lucien:

-- Prparez pour demain une circulaire aux prfets.

Puis,  Fouch:

-- Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle
dira que je suis parti pour Dijon, o je vais inspecter larme de
rserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut-
tre jusqu' Genve; en tous cas, faites bien remarquer que je ne
serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque
chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous
recommande  tous les grands intrts de la France; j'espre que
bientt on parlera de moi,  Vienne et  Londres.

Et, le 6, il tait parti.

Ds lors, son intention tait bien de descendre dans les plaines
du Pimont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne
doutait pas de la victoire, il rpondrait, de mme que Scipion
accus,  ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution:
 pareil jour et  pareille heure, je battais les Carthaginois;
montons au Capitole et rendons grce aux dieux!

Parti de Paris le 6 mai, le 26 du mme mois, le gnral en chef
campait avec son arme entre Turin et Casal. Il avait plu toute la
journe; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il
arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus
sombre au plus bel azur, et les toiles s'y montrrent
scintillantes.

Le premier consul fit signe  Roland de le suivre; tous deux
sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du
fleuve.  cent pas au-del des dernires maisons, un arbre abattu
par la tempte offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit
et fit signe  Roland de prendre place prs de lui.

Le gnral en chef avait videmment quelque confidence intime 
faire  son aide de camp.

Tous deux gardrent un instant le silence.

Bonaparte l'interrompit le premier.

-- Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous
emes ensemble au Luxembourg?

-- Gnral, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de
conversations au Luxembourg, une entre autres o vous m'avez
annonc que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous
battrions le gnral Mlas  Torre di Garofolo ou San-Giuliano;
cela tient-il toujours?

-- Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais
parler.

-- Voulez-vous me remettre sur la voie, gnral?

-- Il tait question de mariage.

-- Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit tre fini  prsent,
gnral.

-- Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien.

-- Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette
question-l coule  fond entre nous, gnral.

Et il fit un mouvement pour se lever.

Bonaparte le retint par le bras.

-- Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un
srieux qui prouvait son dsir d'tre cout, sais-tu qui je te
destinais?

-- Non, gnral.

-- Et bien, je te destinais ma soeur Caroline.

-- Votre soeur?

-- Oui; cela t'tonne?

-- Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pens  me faire un
tel honneur.

-- Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses;
tu sais que je taime.

-- Oh! mon gnral! s'cria Roland.

Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une
profonde reconnaissance.

-- Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frre.

-- Votre soeur et Murat s'aimaient, gnral, dit Roland: mieux
vaut donc que votre projet ne se soit point ralis. D'ailleurs,
ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir dj dit,
gnral, que je ne me marierais jamais.

Bonaparte sourit.

-- Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste.

-- Ma foi; gnral, rtablissez les couvents et enlevez-moi les
occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous
manquer, je lespre, et vous pourriez bien avoir devin la faon
dont je finirai.

-- Quelque chagrin de coeur? quelque infidlit de femme?

-- Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait
plus que cela pour tre dignement class dans votre esprit.

-- Plains-toi de la place que tu y occupes, toi  qui je voulais
donner ma soeur.

-- Oui; mais, par malheur, voil la chose devenue impossible! vos
trois soeurs sont maries, gnral; la plus jeune a pous le
gnral Leclerc, la seconde a pous le prince Bacciocchi, lautre
a pous Murat.

-- De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voil tranquille et
heureux; tu te crois dbarrass de mon alliance.

-- Oh! gnral!... fit Roland.

-- Tu n'es pas ambitieux,  ce qu'il parat?

-- Gnral, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez
fait, et non pour celui que vous voulez me faire.

-- Et si c'tait par gosme que je dsirasse tattacher  moi,
non seulement par les liens de lamiti, mais encore par ceux de
la parent; si je te disais: Dans mes projets d'avenir, je compte
peu sur mes frres, tandis que je ne douterais pas un instant de
toi?

-- Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison.

-- Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc?
c'est un homme mdiocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Franais? de
Murat, coeur de lion, mais tte folle? Il faudra pourtant bien
qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de
mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi?

-- Vous ferez de moi un marchal de France.

-- Et puis aprs?

-- Comment, aprs? Je trouve que c'est fort joli dj.

-- Et alors tu seras un douzime au lieu d'tre une unit.

-- Laissez-moi tre tout simplement votre ami; laissez-moi vous
dire ternellement la vrit; et, je vous en rponds, vous m'aurez
tir de la foule.

-- C'est peut-tre assez pour toi, Roland, ce n'est point assez
pour moi, insista Bonaparte.

Puis, comme Roland gardait le silence:

-- Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai rv pour
toi quelque chose de mieux encore que d'tre mon frre.

Roland continua de se taire.

-- Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que
j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as
vingt-six, tu es gnral de brigade de fait; avant la fin de la
campagne, tu seras gnral de division; eh bien, Roland,  la fin
de la campagne, nous reviendrons  Paris, et tu pouseras...

-- Gnral, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui
vous cherche.

En effet, le secrtaire du premier consul tait  dix pas  peine
des deux causeurs.

-- C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque
impatience.

-- Oui, gnral... Un courrier de France.

-- Ah!

-- Et une lettre de madame Bonaparte.

-- Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne.

Et il lui arracha presque la lettre des mains.

-- Et pour moi, demanda Roland, rien?

-- Rien.

-- C'est trange! fit le jeune homme tout pensif.

La lune s'tait leve, et,  la lueur de cette belle lune
d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait.

Pendant les deux premires pages, son visage indiqua la srnit
la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publies
par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le
visage du gnral les impressions de son me.

Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son
sourcil se frona, il jeta  la drobe un regard sur Roland.

-- Ah! fit le jeune homme, il parat qu'il est question de moi
dans cette lettre.

Bonaparte ne rpondit point et acheva sa lecture.

La lecture acheve, il plia la lettre et la mit dans la poche de
ct de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne:

-- C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement
expdierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des
plumes.

Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso.

Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur
lpaule:

-- Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je dsire, dit-il.

-- Pourquoi cela? demanda Roland.

-- Le mariage de ta soeur est manqu.

-- Elle a refus?

-- Non, pas elle.

-- Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard?

-- Oui.

-- Il a refus ma soeur aprs avoir demande  moi,  ma mre, 
vous,  elle-mme?

-- Voyons, ne commence point par t'emporter, et tche de
comprendre qu'il y a quelque mystre l-dessous.

-- Je ne vois pas de mystre, je vois une insulte.

-- Ah! voil bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mre
ni ta soeur n'ont voulu t'crire; mais Josphine a pens que,
l'affaire tant grave, tu devais en tre instruit. Elle m'annonce
donc cette nouvelle en m'invitant  te la transmettre si je le
crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hsit.

-- Je vous remercie sincrement, gnral... Et lord Tanlay donne-
t-il une raison  ce refus?

-- Une raison qui n'en est pas une.

-- Laquelle?

-- Cela ne peut pas tre la vritable cause.

-- Mais encore?

-- Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui
pour le juger sous ce rapport.

-- Mais, enfin, gnral, que dit-il pour dgager sa parole?

-- Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait.

Roland clata de ce rire nerveux qui dcelait chez lui la plus
violente agitation.

-- Ah! fit-il, justement, c'est la premire chose que je lui ai
dite.

-- Laquelle?

-- Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches,
nous autres enfants de gnraux rpublicains?

-- Et que t'a-t-il rpondu?

-- Qu'il tait assez riche pour deux.

-- Tu vois donc que ce ne peut tre l le motif de son refus.

-- Et vous tes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas
recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en
demander raison?

-- Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est  la
personne qui se croit offense  peser elle-mme le pour et le
contre.

-- Gnral, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une
affaire dcisive?

Bonaparte calcula.

-- Pas avant quinze jours ou trois semaines, rpondit-il.

-- Gnral, je vous demande un cong de quinze jours.

--  une condition.

-- Laquelle?

-- C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur
pour savoir d'elle de quel ct vient le refus.

-- C'tait bien mon intention.

-- En ce cas, il n'y a pas un instant  perdre.

-- Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune
homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village.

-- Une minute encore: tu te chargeras de mes dpches pour Paris,
n'est-ce pas?

-- Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout 
l'heure  Bourrienne.

-- Justement.

-- Alors, venez.

-- Attends encore. Les jeunes gens que tu as arrts...

-- Les compagnons de Jhu?

-- Oui... Et bien, il parat que tout cela appartient  des
familles nobles; ce sont des fanatiques plutt que des coupables.
Il parat que ta mre, victime de je ne sais quelle surprise
judiciaire, a tmoign dans leur procs et a t cause de leur
condamnation.

-- C'est possible. Ma mre, comme vous le savez, avait t arrte
par eux et avait vu la figure de leur chef.

-- Eh bien, ta mre me supplie, par l'intermdiaire de Josphine,
de faire grce  ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se
sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le
pourvoi soit rejet, et, si tu juges la chose convenable, tu diras
de ma part au ministre de la justice de surseoir.  ton retour,
nous verrons ce qu'il y aura  faire dfinitivement.

-- Merci, gnral. N'avez-vous rien autre chose  me dire?

-- Non, si ce n'est de penser  la conversation que nous venons
d'avoir.

--  propos?

--  propos de mariage.


LII -- LE JUGEMENT

-- Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-mme tout 
l'heure: nous parlerons de cela  mon retour, si je reviens.

-- Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-l comme tu
as tu les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te
l'avoue, si tu le tues, je le regretterai.

-- Si vous devez le regretter tant que cela, gnral, il est bien
facile que ce soit moi qui sois tu  sa place.

-- Ne vas pas faire une btise comme celle-l, niais! fit vivement
le premier consul; je te regretterais encore bien davantage.

-- En vrit, mon gnral, fit Roland avec son rire saccad, vous
tes l'homme le plus difficile  contenter que je connaisse.

Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le
gnral le retnt.

Une demi-heure aprs Roland galopait sur la route d'Ivre dans une
voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu' Aoste;  Aoste
prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre 
Martigny, et, par Genve, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris.

Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'tait pass en France,
et claircissons les points qui peuvent tre rests obscurs pour
nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter
entre Bonaparte et son aide de camp.

Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat
n'avaient pass qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et
avaient t immdiatement transfrs dans celle de Besanon, o
ils devaient comparatre devant un conseil de guerre.

On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient t si
grivement blesss, qu'on avait t oblig de les transporter sur
des brancards; l'un tait mort le mme soir, l'autre trois jours
aprs son arrive  Besanon.

Le nombre des prisonniers tait donc rduit  quatre: Morgan, qui
s'tait rendu volontairement et qui tait sain et sauf, et
Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient t plus ou moins blesss
pendant le combat, mais dont aucun n'avait reu de blessures
dangereuses.

Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du
baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de
Valensolle et du marquis de Ribier.

Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de
Besanon, le procs des quatre prisonniers, arriva l'expiration de
la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les dlits
d'arrestation de diligences sur les grands chemins.

Les prisonniers se trouvaient ds lors passibles des tribunaux
civils.

C'tait une grande diffrence pour eux, non point relativement 
la peine, mais quant au mode d'excution de la peine.

Condamns par les tribunaux militaires, ils taient fusills;
condamns par les tribunaux civils, ils taient guillotins.

La fusillade n'tait point infamante, la guillotine l'tait.

Du moment o ils devaient tre jugs par un jury, leur procs
relevait du jury de Bourg.

Vers la fin de mars, les accuss avaient donc t transfrs des
prisons de Besanon dans celle de Bourg, et l'instruction avait
commenc.

Mais les quatre accuss avaient adopt un systme qui ne laissait
pas que d'embarrasser le juge d'instruction.

Ils dclarrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de
Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais
n'avoir jamais eu aucune relation avec les dtrousseurs de
diligences qui s'taient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et
d'Assas.

Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement  main
arme; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de
M. de Teyssonnet, et tait une ramification de l'arme de Bretagne
destine  oprer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'arme
de Bretagne, qui venait de signer la paix, tait destine  oprer
dans l'Ouest.

Ils n'attendaient eux-mmes que la soumission de Cadoudal pour
faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur
arriver, quand ils avaient t attaqus et pris.

La preuve contraire tait difficile  fournir; la spoliation des
diligences avait toujours t faite par des hommes masqus, et, 
part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le
visage d'un de nos aventuriers.

On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit
o il avait t jug, condamn, frapp par eux; madame de
Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se
dbattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le
masque de Morgan.

Tous deux avaient t appels devant le juge d'instruction, tous
deux avaient t confronts avec les quatre accuss; mais sir John
et madame de Montrevel avaient dclar ne reconnatre aucun de ces
derniers.

D'o venait cette rserve?

De la part de madame de Montrevel, elle tait comprhensible:
madame de Montrevel avait gard une double reconnaissance 
lhomme qui avait sauvegard son fils douard, et qui lui avait
port secours  elle.

De la part de sir John, le silence tait plus difficile 
expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers,
sir John reconnaissait au moins deux ses assassins.

Eux lavaient reconnu, et un certain frissonnement avait pass
dans leurs veines  sa vue, mais ils n'en avaient pas moins
rsolument fix leurs regards sur lui, lorsque,  leur grand
tonnement, sir John, malgr l'insistance du juge, avait
obstinment rpondu:

-- _Je n'ai pas l'honneur de reconnatre ces messieurs._
_ _
Amlie -- nous n'avons point parl d'elle: il y a des douleurs que
la plume ne doit pas mme essayer de peindre -- Amlie, ple,
fivreuse, mourante depuis la nuit fatale o Morgan avait t
arrt, Amlie attendait avec anxit le retour de sa mre et de
lord Tanlay de chez le juge d'instruction.

Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel
tait reste un peu en arrire pour donner des ordres  Michel.

Ds qu'elle aperut sir John, Amlie s'lana vers lui en
s'criant:

-- Eh bien?

Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de
Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre.

-- Ni votre mre ni moi n'avons reconnu personne, rpondit-il.

-- Ah! que vous tes noble! que vous tes gnreux! que vous tes
bon, milord! s'cria la jeune fille en essayant de baiser la main
de sir John.

Mais lui, retirant sa main:

-- Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il;
mais silence! voici votre mre.

Amlie fit un pas en arrire.

-- Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribu 
compromettre ces malheureux?

-- Comment, rpondit madame de Montrevel, voulais-tu que
j'envoyasse  lchafaud un homme qui m'avait port secours, et
qui, au lieu de frapper douard, l'avait embrass?

-- Et cependant, madame, demanda Amlie toute tremblante, vous
laviez reconnu?

-- Parfaitement, rpondit madame de Montrevel; cest le blond avec
des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles
de Sainte-Hermine.

Amlie jeta un cri touff; puis, faisant un effort sur elle-mme:

-- Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et
vous ne serez plus appels?

-- Il est probable que non, rpondit madame de Montrevel.

-- En tout cas, rpondit sir John, je crois que, comme moi qui
n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel
persisterait dans sa dposition.

-- Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde
de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le
pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons
aient t arrts par Roland.

Amlie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se rpandit
sur son visage.

Elle jeta un regard de reconnaissance  sir John et remonta dans
son appartement, o l'attendait Charlotte.

Charlotte tait devenue pour Amlie plus qu'une femme de chambre,
elle tait devenue presque une amie.

Tous les jours, depuis que les accuss avaient t ramens  la
prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure prs de son
pre.

Pendant cette heure, il n'tait question que des prisonniers, que
le digne gelier, en sa qualit de royaliste, plaignait de tout
son coeur.

Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et,
chaque jour, elle rapportait  Amlie des nouvelles des accuss.

C'tait sur ces entrefaites qu'taient arrivs aux Noires-
Fontaines madame de Montrevel et sir John.

Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par
Roland, et redire par Josphine,  madame de Montrevel qu'il
dsirait que le mariage et lieu en son absence et le plus
promptement possible.

Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires-
Fontaines, avait dclar que ses dsirs les plus ardents seraient
accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres
d'Amlie pour devenir le plus heureux des hommes.

Les choses tant arrives  ce point, madame de Montrevel -- le
matin mme du jour o sir John et elle devaient dposer comme
tmoins -- avait autoris un tte--tte entre sir John et sa
fille.

L'entrevue avait dur plus d'une heure, et sir John n'avait quitt
Amlie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et
aller faire sa dposition.

Nous avons vu que cette dposition avait t tout  la dcharge
des accuss; nous avons vu encore comment,  son retour, sir John
avait t reu par Amlie.

Le soir, madame de Montrevel avait eu  son tour une confrence
avec sa fille.

Aux instances pressantes de sa mre, Amlie s'tait contente de
rpondre que son tat de souffrance lui faisait dsirer
lajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce
point  la dlicatesse de lord Tanlay.

Le lendemain, madame de Montrevel avait t force de quitter
Bourg pour revenir  Paris, sa position auprs de madame Bonaparte
ne lui permettant pas une longue absence.

Le matin du dpart, elle avait fortement insist pour qu'Amlie
laccompagnt  Paris; mais Amlie s'tait, sur ce point encore,
appuye de la faiblesse de sa sant. On allait entrer dans les
mois doux et vivifiants de lanne, dans les mois d'avril et de
mai; elle demandait  passer ces deux mois  la campagne,
certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien.

Madame de Montrevel ne savait rien refuser  Amlie, surtout
lorsqu'il s'agissait de sa sant.

Ce nouveau dlai fut accord  la malade.

Comme, pour venir  Bourg, madame de Montrevel avait voyag avec
lord Tanlay, pour retourner  Paris, elle voyagea avec lui;  son
grand tonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir
John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amlie.

Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa
question accoutume:

-- Eh bien, quand marions-nous Amlie avec sir John? Vous savez
que ce mariage est un des dsirs du premier consul!

Ce  quoi madame de Montrevel avait rpondu:

-- La chose dpend entirement de lord Tanlay.

Cette rponse avait longuement fait rflchir madame Bonaparte.
Comment, aprs avoir paru d'abord si empress, lord Tanlay tait-
il devenu si froid?

Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystre.

Le temps s'coulait et le procs des prisonniers s'instruisait.

On les avait confronts avec tous les voyageurs qui avaient sign
les diffrents procs-verbaux que nous avons vus entre les mains
du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les
reconnatre, aucun ne les ayant vus  visage dcouvert.

Les voyageurs avaient, en outre, attest qu'aucun objet leur
appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait t pris.

Jean Picot avait attest qu'on lui avait rapport les deux cents
louis qui lui avaient t enlevs par mgarde.

L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois,
les accuss, dont nul n'avait pu constater l'identit, restaient
sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est--dire
qu'affilis  la rvolte bretonne et vendenne, ils faisaient
simplement partie des bandes armes qui parcouraient le Jura sous
les ordres de M. de Teyssonnet.

Les juges avaient, autant que possible, retard l'ouverture des
dbats, esprant toujours que quelque tmoin  charge se
produirait; leur esprance avait t trompe.

Personne, en ralit, n'avait souffert des faits imputs aux
quatre jeunes gens,  l'exception du Trsor, dont le malheur
n'intressait personne.

Il fallait bien ouvrir les dbats.

De leur ct, les accuss avaient mis le temps  profit.

On a vu qu'au moyen d'un habile change de passeports, Morgan
voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte-
Hermine, et ainsi des autres; il en tait rsult dans les
tmoignages des aubergistes une confusion que leurs livres taient
encore venus augmenter.

L'arrive des voyageurs, consigne sur les registres une heure
plus tt ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrcusables.

Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette
conviction tait impuissante devant les tmoignages.

Puis, il faut le dire, d'un autre ct, il y avait pour les
accuss sympathie complte dans le public.

Les dbats s'ouvrirent.

La prison de Bourg est attenante au prtoire; par les corridors
intrieurs, on pouvait conduire les prisonniers  la salle
d'audience.

Si grande que ft cette salle d'audience, elle fut encombre le
jour de l'ouverture des dbats; toute la ville de Bourg se
pressait aux portes du tribunal, et l'on tait venu de Mcon, de
Lons-le-Saulnier, de Besanon et de Nantua, tant les arrestations
de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des
compagnons de Jhu taient devenus populaires.

L'entre des quatre accuss fut salue d'un murmure qui n'avait
rien de rpulsif: on y dmlait en partie presque gale la
curiosit et la sympathie.

Et leur prsence tait bien faite, il faut le dire, pour veiller
ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis  la dernire mode de
l'poque, assurs sans impudence, souriants vis--vis de
l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs
parfois, leur meilleure dfense tait dans leur propre aspect.

Le plus g des quatre avait  peine trente ans.

Interrogs sur leurs noms, prnoms, ge et lieu de naissance, ils
rpondirent se nommer:

Charles de Sainte-Hermine, n  Tours, dpartement d'Indre-et-
Loire, g de vingt-quatre ans;

Louis-Andr de Jahiat, n  Bag-le-Chteau, dpartement de l'Ain,
g de vingt-neuf ans;

Raoul-Frdric-Auguste de Valensolle, n  Sainte-Colombe,
dpartement du Rhne, g de vingt-sept ans;

Pierre-Hector de Ribier, n  Bollne, dpartement de Vaucluse,
g de vingt-six ans.

Interrogs sur leur condition et leur tat, tous quatre
dclarrent tre gentilshommes et royalistes.

Ces quatre beaux jeunes gens qui se dfendaient contre la
guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort,
qui dclaraient l'avoir mrite, mais qui voulaient la mort des
soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et
de gnrosit.

Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de
rbellion  main arme, la Vende tant soumise, la Bretagne
pacifie, ils seraient acquitts.

Et ce n'tait point cela que voulait le ministre de la police; la
mort prononce par un conseil de guerre ne lui suffisait mme pas,
il lui fallait la mort dshonorante, la mort des malfaiteurs, la
mort des infmes.

Les dbats taient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas
fait un seul pas dans le sens du ministre public. Charlotte, qui
par la prison pouvait pntrer la premire dans la salle
d'audience, assistait chaque jour aux dbats, et chaque soir
venait rapporter  Amlie une parole d'esprance.

Le quatrime jour, Amlie n'y put tenir; elle avait fait faire un
costume exactement pareil  celui de Charlotte; seulement, la
dentelle noire qui enveloppait le chapeau tait plus longue et
plus paisse qu'aux chapeaux ordinaires.

Il formait un voile et empchait que l'on ne pt voir le visage.

Charlotte prsenta Amlie  son pre, comme une de ses jeunes
amies curieuse d'assister aux dbats; le bonhomme Courtois ne
reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles
vissent bien les accuss, il les plaa dans le corridor o ceux-ci
devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du
prsidial  la salle d'audience.

Le corridor tait si troit au moment o lon passait de la
chambre du concierge  lendroit que l'on dsignait sous le nom de
bcher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les
prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers
un  un, puis les deux derniers gendarmes.

Ce fut dans le rentrant de la porte du bcher que se rangrent
Charlotte et Amlie.

Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amlie fut oblige de
s'appuyer sur l'paule de Charlotte; il lui semblait que la terre
manquait sous ses pieds et la muraille derrire elle.

Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des
gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit.

Un gendarme passa.

Puis un second.

Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se ft encore
appel Morgan.

Au moment o il passait:

-- Charles! murmura Amlie.

Le prisonnier reconnut la voix adore, poussa un faible cri et
sentit qu'on lui glissait un billet dans la main.

Il serra cette chre main, murmura le nom d'Amlie et passa.

Les autres vinrent ensuite et ne remarqurent point ou firent
semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles.

Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu.

Ds qu'il fut dans un endroit clair, Morgan dplia le billet.

Il ne contenait que ces mots:

Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidle Amlie
dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avou  lord Tanlay;
c'est l'homme le plus gnreux de la terre: j'ai sa parole qu'il
rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilit de cette
rupture. Je t'aime!

Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un
regard du ct du corridor; les deux jeunes Bressanes taient
appuyes contre la porte.

Amlie avait tout risqu pour le voir une fois encore.

Il est vrai que l'on esprait que cette sance serait suprme s'il
ne se prsentait point de nouveaux tmoins  charge: il tait
impossible de condamner les accuss, vu l'absence de preuves.

Les premiers avocats du dpartement, ceux de Lyon, ceux de
Besanon avaient t appels par les accuss pour les dfendre.

Ils avaient parl, chacun  son tour, dtruisant pice  pice
l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen ge, un
champion adroit et fort faisait tomber pice  pice l'armure de
son adversaire.

De flatteuses interruptions avaient, malgr les avertissements des
huissiers et les admonestations du prsident, accueilli les
parties les plus remarquables de ces plaidoyers.

Amlie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si
visiblement en faveur des accuss; un poids affreux s'cartait de
sa poitrine brise; elle respirait avec dlices, et elle
regardait,  travers des larmes de reconnaissance, le Christ plac
au-dessus de la tte du prsident.

Les dbats allaient tre ferms.

Tout  coup, un huissier entra, s'approcha du prsident et lui dit
quelques mots  l'oreille.

-- Messieurs, dit le prsident, la sance est suspendue; que l'on
fasse sortir les accuss.

Il y eut un mouvement d'inquitude fbrile dans l'auditoire.

Qu'tait-il arriv de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu?

Chacun regarda son voisin avec anxit. Un pressentiment serra le
coeur d'Amlie; elle porta la main  sa poitrine, elle avait senti
quelque chose de pareil  un fer glac, pntrant jusqu'aux
sources de sa vie.

Les gendarmes se levrent, les accuss les suivirent et reprirent
le chemin de leur cachot.

Ils repassrent les uns aprs les autres devant Amlie.

Les mains des deux jeunes gens se touchrent, la main d'Amlie
tait froide comme celle d'une morte.

-- Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant.

Amlie voulut lui rpondre; les paroles expirrent sur ses lvres.

Pendant ce temps, le prsident s'tait lev et avait pass dans la
chambre du conseil.

Il y avait trouv une femme voile qui venait de descendre de
voiture  la porte mme du tribunal, et qu'on avait amene o elle
tait sans qu'elle et chang une seule parole avec qui que ce
ft.

-- Madame, lui dit-il, je vous prsente toutes mes excuses pour la
faon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir
discrtionnaire, je vous ai fait prendre  Paris et conduire ici:
mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette considration,
toutes les autres ont d se taire.

-- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, rpondit la
dame voile: je sais quelles sont les prrogatives de la justice,
et me voici  ses ordres.

-- Madame, reprit le prsident, le tribunal et, moi apprcions le
sentiment d'exquise dlicatesse qui vous a pousse, au moment de
votre confrontation avec les accuss,  ne pas vouloir reconnatre
celui qui vous avait port des secours; alors, les accuss niaient
leur identit avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont
tout avou: seulement, nous avons besoin de connatre celui qui
vous a donn cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de
le recommander  la clmence du premier consul.

-- Comment! s'cria la dame voile, ils ont avou?

-- Oui, madame, mais ils s'obstinent  taire celui d'entre eux qui
vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en
contradiction avec votre tmoignage, et ne veulent-ils pas que
l'un d'eux achte sa grce  ce prix.

-- Et que demandez-vous de moi, monsieur?

-- Que vous sauviez votre sauveur.

-- Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je 
faire?

--  rpondre  la question qui vous sera adresse par moi.

-- Je me tiens prte, monsieur.

-- Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques
secondes.

Le prsident rentra.

Un gendarme plac  chaque porte empchait que personne ne
communiqut avec la dame voile.

Le prsident reprit sa place.
-- Messieurs, dit-il, la sance est rouverte.

Il se fit un grand murmure; les huissiers crirent silence.

Le silence se rtablit.

-- Introduisez le tmoin, dit le prsident.

Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voile fut
introduite.

Tous les regards se portrent sur elle.

Quelle tait cette dame voile? que venait-elle faire?  quelle
fin tait-elle appele?

Avant ceux de personne, les yeux d'Amlie s'taient fixs sur
elle.

-- Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espre que je me trompe.

-- Madame, dit le prsident, les accuss vont rentrer dans cette
salle; dsignez  la justice celui d'entre eux qui, lors de
l'arrestation de la diligence de Genve, vous a prodigu des soins
si touchants.

Un frissonnement courut dans l'assemble; on comprit qu'il y avait
quelque pige sinistre tendu sous les pas des accuss.

Dix voix allaient s'crier: Ne parlez pas! lorsque, sur un signe
du prsident, l'huissier d'une voix imprative cria:

-- Silence!
Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amlie, une sueur glace
perla son front, ses genoux plirent et tremblrent sous elle.

-- Faites entrer les accuss, dit le prsident en imposant silence
du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous,
madame, avancez et levez votre voile.

La dame voile obit  ces deux invitations.

-- Ma mre! s'cria Amlie, mais d'une voix assez sourde pour que
ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls.

-- Madame de Montrevel! murmura l'auditoire.

En ce moment, le premier gendarme parut  la porte, puis le
second; aprs lui venaient les accuss, mais dans un autre ordre:
Morgan s'tait plac le troisime, afin que, spar qu'il tait
des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et
par d'Assas, qui marchait derrire, il pt serrer plus facilement
la main d'Amlie.

Montbar entra donc d'abord.

Madame de Montrevel secoua la tte.

Puis vint Adler.

Madame de Montrevel fit le mme signe de dngation.

En ce moment, Morgan passait devant Amlie.

-- Oh! nous sommes perdus! dit-elle.

Il la regarda avec tonnement; une main convulsive serrait la
sienne.

Il entra.

-- C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan,
ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne
faisait plus qu'un seul et mme homme du moment o madame de
Montrevel venait de donner cette preuve d'identit.

Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur.

Montbar clata de rire.

-- Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami,  faire le
galant auprs des femmes qui se trouvent mal.

Puis, se retournant vers madame de Montrevel:

-- Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber
quatre ttes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un
sourd gmissement se fit entendre.

-- Huissier, dit le prsident, n'avez-vous pas prvenu le public
que toute marque d'approbation ou d'improbation tait dfendue?

L'huissier s'informa pour savoir qui avait manqu  la justice en
poussant ce gmissement.

C'tait une femme portant le costume de Bressane, et que lon
venait d'emporter chez le concierge de la prison.

Ds lors, les accuss n'essayrent mme plus de nier; seulement,
de mme que Morgan s'tait runi  eux, ils se runirent  lui.

Leurs quatre ttes devaient tre sauves ou tomber ensemble.

Le mme jour,  dix heures du soir, le jury dclara les accuss
coupables, et la cour pronona la peine de mort.

Trois jours aprs,  force de prires, les avocats obtinrent que
les accuss se pourvussent en cassation.

Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grce.


LIII -- OU AMLIE TIENT SA PAROLE

Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un
effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans
toute la ville.

Il y avait parmi les quatre accuss un tel accord de fraternit
chevaleresque, une telle lgance de manires, une telle
conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux-
mmes admiraient cet trange dvouement qui avait fait des voleurs
de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom.

Madame de Montrevel, dsespre de la part qu'elle venait de
prendre au procs et du rle qu'elle avait bien involontairement
jou dans ce drame au dnouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de
rparer le mal qu'elle avait fait: c'tait de repartir  l'instant
mme pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui
demander la grce des quatre condamns.

Elle ne prit pas mme le temps d'aller embrasser Amlie au chteau
des Noires-Fontaines; elle savait que le dpart de Bonaparte tait
fix aux premiers jours de mai, et l'on tait au 6.

Lorsqu'elle avait quitt Paris, tous les apprts du dpart taient
faits.

Elle crivit un mot  sa fille, lui expliqua par quelle fatale
suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre
accuss, de les faire condamner tous les quatre.

Puis, comme si elle et eu honte d'avoir manqu  la promesse
qu'elle avait faite  Amlie, et surtout qu'elle s'tait faite 
elle-mme, elle envoya chercher des chevaux frais  la poste,
remonta en voiture et repartit pour Paris.

Elle y arriva le 8 mai au matin.

Bonaparte en tait parti le 6 au soir.

Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu' Dijon, peut-tre 
Genve, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois
semaines absent.

Le pourvoi des condamns, ft-il rejet, devait prendre au moins
cinq ou six semaines.

Tout espoir n'tait donc pas perdu.

Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'tait
qu'un prtexte, que le voyage  Genve n'avait jamais t srieux,
et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie.

Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser  son fils,
quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment o lord
Tanlay avait t assassin, et la part qu'il avait prise 
l'arrestation des compagnons de Jhu; alors, disons-nous, madame
de Montrevel s'adressa  Josphine: Josphine promit d'crire 
Bonaparte.

Le mme soir, elle tint parole.

Mais le procs avait fait grand bruit; il n'en tait point de ces
accuss-l comme d'accuss ordinaires, la justice fit diligence,
et, le trente-cinquime jour aprs le jugement, le pourvoi en
cassation fut rejet.

Le rejet fut expdi immdiatement  Bourg, avec ordre d'excuter
les condamns dans les vingt-quatre heures.

Mais quelque diligence qu'et faite le ministre de la justice,
l'autorit judiciaire ne fut point prvenue la premire.

Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour intrieure,
une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber  leurs pieds.

Une lettre tait attache  cette pierre.

Morgan, qui avait,  l'endroit de ses compagnons, conserv, mme
en prison, la supriorit d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la
lettre et la lut.

Puis, se retournant vers ses compagnons:

-- Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejet, comme nous devions
nous y attendre, et, selon toute probabilit, la crmonie aura
lieu demain.

Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des cus de
six livres et des louis, avaient quitt leur jeu pour couter la
nouvelle.

La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de
rflexion.

Jahiat, qui lisait _la Nouvelle Hlose, _reprit sa lecture en
disant:

-- Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre
de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le
regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que
j'aie lu de ma vie.

Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant:

-- Pauvre Amlie!

Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait  la fentre de la gele
donnant dans la cour des prisonniers, il alla  elle:

-- Dites  Amlie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la
promesse qu'elle m'a faite.

La fille du gelier referma la fentre et embrassa son pre, en
lui annonant qu'il la reverrait selon toute probabilit dans la
soire.

Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis
deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le
milieu du jour pour aller  la prison, une fois le soir pour
revenir au chteau.

Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amlie  la mme place,
c'est--dire assise  cette fentre qui, dans des jours plus
heureux, s'ouvrait pour donner passage  son bien-aim Charles.

Depuis le jour de son vanouissement,  la suite du verdict du
jury, Amlie n'avait pas vers une larme, et nous pourrions
presque ajouter n'avait pas prononc une parole.

Au lieu d'tre le marbre de l'antiquit s'animant pour devenir
femme, on et pu croire que c'tait l'tre anim qui peu  peu se
ptrifiait.

Chaque jour, il semblait qu'elle ft devenue un peu plus ple, un
peu plus glace.

Charlotte la regardait avec tonnement: les esprits vulgaires,
trs impressionnables aux bruyantes dmonstrations, c'est--dire
aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes.

Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indiffrence.

Elle fut donc tonne du calme avec lequel Amlie reut le message
qu'elle tait charge de transmettre.

Elle ne vit pas que son visage, plong dans la demi-teinte du
crpuscule, passait de la pleur  la lividit; elle ne sentit
point l'treinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui
broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers
la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume
accompagnait ses mouvements.

Seulement, elle s'apprta  la suivre.

Mais, arrive  la porte, Amlie tendit la main:

-- Attends-moi l, dit-elle.

Charlotte obit.

Amlie referma la porte derrire elle et monta  la chambre de
Roland.

La chambre de Roland tait une vritable chambre de soldat et de
chasseur, dont le principal ornement taient des panoplies et des
trophes.
Il y avait l des armes de toute espce, indignes et trangres,
depuis les pistolets aux canons azurs de Versailles jusqu'aux
pistolets  pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan
jusqu'au cangiar turc.

Elle dtacha des trophes quatre poignards aux lames tranchantes
et aigus; elle enleva aux panoplies huit pistolets de diffrentes
formes.

Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne.

Puis elle descendit rejoindre Charlotte.

Dix minutes aprs, aide de sa femme de chambre, elle avait revtu
son costume de Bressane.

On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin.

Amlie resta debout, immobile, muette, appuye  sa chemine
teinte, regardant par la fentre ouverte le village de Ceyzeriat,
qui disparaissait peu  peu dans les ombres crpusculaires.

Lorsque Amlie ne vit plus rien que les lumires s'allumant de
place en place:

-- Allons, dit-elle, il est temps.

Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention 
Amlie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui tait venue voir
celle-ci et que celle-ci allait reconduire.

Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant
l'glise de Brou.

Il tait dix heures un quart  peu prs lorsque Charlotte frappa 
la porte de la prison.

Le pre Courtois vint ouvrir.

Nous avons dit quelles taient les opinions politiques du digne
gelier.

Le pre Courtois tait royaliste.

Il avait donc t pris d'une profonde sympathie pour les quatre
condamns; il esprait, comme tout le monde, que madame de
Montrevel, dont on connaissait le dsespoir, obtiendrait leur
grce du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans
manquer  ses devoirs, il avait adouci la captivit de ses
prisonniers en cartant d'eux toute rigueur inutile.

Il est vrai que, d'un autre ct, malgr cette sympathie, il avait
refus soixante mille francs en or -- somme qui,  cette poque,
valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui -- pour les
sauver.

Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille
Charlotte, il avait autoris Amlie, dguise en Bressane, 
assister au jugement.

On se rappelle les soins et les gards que le digne homme avait
eus pour Amlie, lorsque elle-mme avait t prisonnire avec
madame de Montrevel.

Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se
laissa facilement attendrir.

Charlotte lui dit que sa jeune matresse allait dans la nuit mme
partir pour Paris, afin de hter la grce, et qu'avant de partir
elle venait prendre cong du baron de Sainte-Hermine et lui
demander ses instructions pour agir.

Il y avait cinq portes  forcer pour gagner celle de la rue: un
corps de garde dans la cour, une sentinelle intrieure et une
extrieure; par consquent, le pre Courtois n'avait point 
craindre que les prisonniers s'vadassent.

Il permit donc qu'Amlie vt Morgan.

Qu'on nous excuse de dire tantt Morgan, tantt Charles, tantt le
baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette
triple appellation, nous dsignons le mme homme.

Le pre Courtois prit une lumire et marcha devant Amlie.

La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir
par la malle-poste, tenait  la main un sac de nuit.

Charlotte suivait sa matresse.

-- Vous reconnatrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est
celui o vous avez t enferme avec madame votre mre. Le chef de
ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine,
m'a demand comme une faveur la cage n 4. Vous savez que c'est le
nom que nous donnons  nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui
refuser cette consolation, sachant que le pauvre garon vous
aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amlie: ce secret ne
sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a
demand o tait le lit de votre mre, o tait le vtre; je le
lui ai dit. Alors, il a dsir que sa couchette ft place juste
au mme endroit o la vtre se trouvait; ce n'tait pas difficile:
non seulement elle tait au mme endroit, mais encore c'tait la
mme: De sorte que, depuis le jour de son entre dans votre
prison, le pauvre jeune homme est rest presque constamment
couch.

Amlie poussa un soupir qui ressemblait  un gmissement; elle
sentit, chose qu'elle n'avait pas prouve depuis longtemps, une
larme prte  mouiller sa paupire.

Elle tait donc aime comme elle aimait, et c'tait une bouche
trangre et dsintresse qui lui en donnait la preuve.

Au moment d'une sparation ternelle, cette conviction tait le
plus beau diamant qu'elle pt trouver dans l'crin de la douleur.

Les portes s'ouvrirent les unes aprs les autres devant le pre
Courtois.

Arrive  la dernire, Amlie mit la main sur l'paule du gelier.

Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant.

Elle couta avec plus d'attention: une voix disait des vers.

Mais cette voix n'tait point celle de Morgan; cette voix lui
tait inconnue.

C'tait  la fois quelque chose de triste comme une lgie, de
religieux comme un psaume.

La voix disait:

_J'ai rvl mon coeur au Dieu de l'innocence;_
_Il a vu mes pleurs pnitents;_
_Il gurit mes remords, il m'arme de constance:_
_Les malheureux sont ses enfants, _
_ _
_Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colre;_
_Qu'il meure, et sa gloire avec lui!_
_Mais  mon coeur calm le Seigneur dit en pre:_
_Leur haine sera ton appui._
_ _
_ tes plus chers amis ils ont prt leur rage;_
_Tout trompe ta simplicit:_
_Celui que tu nourris court vendre ton image,_
_Noir de sa mchancet._
_ _
_Mais Dieu t'entend gmir; Dieu, vers qui te ramne_
_Un vrai remords n de douleurs;_
_Dieu qui pardonne enfin  la nature humaine_
_D'tre faible dans les malheurs._
_ _
_J'veillerai pour toi la piti, la justice_
_De l'incorruptible avenir:_
_Eux-mmes pureront, par leur long artifice, _
_Ton honneur qu'ils pensent ternir._
_ _
_Soyez bni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre_
_L'innocence et son noble orgueil;_
_Vous qui, pour protger le repos de ma cendre,_
_Veillerez prs de mon cercueil!_
_ _
_Au banquet de la vie, infortun convive,_
_J'apparus un jour, et je meurs;_
_Je meurs, et sur ma tombe, o lentement j'arrive,_
_Nul ne viendra verser des pleurs._
_ _
_Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,_
_Et vous, riant exil des bois!_
_Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,_
_Salut pour la dernire fois!_
_ _
_Ah! puissent voir longtemps votre beaut sacre_
_Tant d'amis sourds  mes adieux!_
_Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleure_
_Qu'un ami leur ferme les yeux!_

La voix se tut; sans doute, la dernire strophe tait dite.

Amlie, qui n'avait pas voulu interrompre la mditation suprme
des condamns et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, crite
par lui sur le grabat d'un hpital, la veille de sa mort, fit
signe au gelier qu'il pouvait ouvrir.

Le pre Courtois qui, tout gelier qu'il tait, semblait partager
l'motion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il
put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit.

Amlie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des
personnages qui l'habitaient.

Valensolle, debout, appuy  la muraille, tenait encore  la main
le livre o il venait de lire les vers qu'Amlie avait entendus;
Jahiat tait assis prs d'une table, la tte appuye sur sa main;
Ribier tait assis sur la table mme; prs de lui, au fond,
Sainte-Hermine, les yeux ferms, et comme s'il et t plong dans
le plus profond sommeil, tait couch sur le lit.

 la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amlie, Jahiat
et Ribier se levrent.

Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu.

Amlie alla droit  lui, et comme si le sentiment qu'elle
prouvait pour son amant tait sanctifi par l'approche de la
mort, sans s'inquiter de la prsence de ses trois amis, elle
s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses lvres sur les
lvres du prisonnier, elle murmura:

-- Rveille-toi, mon Charles; c'est ton Amlie qui vient tenir sa
parole.

Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux
bras.

-- Monsieur Courtois, dit Montbar, vous tes un brave homme;
laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une
impit que de troubler par notre prsence les quelques minutes
qu'ils ont encore  rester ensemble sur cette terre.

Le pre Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot
voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrrent: il ferma la
porte sur eux.

Puis, faisant signe  Charlotte de le suivre, il sortit  son
tour.

Les deux amants se trouvrent seuls.

Il y a des scnes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles
qu'il ne faut pas essayer de rpter; Dieu, qui les coute de son
trne immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de
sombres joies et de volupts amres.

Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef
tourner de nouveau dans la serrure. Ils taient tristes, mais
calmes, et la conviction que leur sparation ne serait pas longue
leur donnait cette douce srnit.

Le digne gelier avait l'air plus sombre et plus embarrass encore
 cette seconde apparition qu' la premire. Morgan et Amlie le
remercirent en souriant.

Il alla  la porte du cachot o taient enferms les trois amis et
ouvrit cette porte en murmurant

-- Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit
ensemble, puisque c'est leur dernire nuit.

Valensolle, Jahiat et Ribier rentrrent.

Amlie, en tenant Morgan envelopp dans son bras gauche, leur
tendit la main  tous les trois.

Tous les trois baisrent, l'un aprs l'autre, sa main froide et
humide, puis Morgan la conduisit jusqu' la porte.

-- Au revoir! dit Morgan.

--  bientt! dit Amlie.

Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scell d'un long baiser,
aprs lequel ils se sparrent avec un gmissement si douloureux,
qu'on et dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en mme
temps.

La porte se referma derrire Amlie, les verrous et les clefs
grincrent.

-- Eh bien? demandrent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier.

-- Voici, rpondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit.

Les trois jeunes gens poussrent un cri de joie en voyant ces
pistolets brillants et ces lames aigus.

C'tait ce qu'ils pouvaient dsirer de plus aprs la libert;
c'tait la joie douloureuse et suprme de se sentir matres de
leur vie, et,  la rigueur, de celle des autres.

Pendant ce temps, le gelier reconduisait Amlie jusqu' la porte
de la rue.

Arriv l, il hsita un instant; puis, enfin, l'arrtant par le
bras:

-- Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous
causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez 
Paris...

-- Parce que le pourvoi est rejet et que l'excution a lieu
demain, n'est-ce pas? rpondit Amlie.

Le gelier, dans son tonnement, fit un pas en arrire.

-- Je le savais, mon ami, continua Amlie.

Puis, se tournant vers sa femme de chambre:

-- Conduis-moi jusqu' la prochaine glise, Charlotte, dit-elle;
tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini.

La prochaine glise n'tait pas bien loigne: c'tait Sainte-
Claire.

Depuis trois mois  peu prs, sous les ordres du premier consul,
elle venait d'tre rendue au culte.

Comme il tait tout prs de minuit, l'glise tait ferme; mais
Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea
de l'aller veiller.

Amlie attendit debout, appuye contre la muraille, aussi immobile
que les figures de pierre qui ornent la faade.

Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva.

Pendant cette demi-heure, Amlie avait vu passer une chose qui lui
avait paru lugubre.

C'taient trois hommes vtus de noir, conduisant une charrette,
qu' la lueur de la lune elle avait reconnue tre peinte en rouge.

Cette charrette portait des objets informes: planches dmesures,
chelles tranges peintes de la mme couleur; elle se dirigeait du
ct du bastion Montrevel, c'est--dire vers la place des
excutions.

Amlie devina ce que c'tait; elle tomba  genoux et poussa un
cri.

 ce cri, les hommes vtus de noir se retournrent; il leur sembla
qu'une des sculptures du porche s'tait dtache de sa niche et
s'tait agenouille.

Celui qui paraissait tre le chef des hommes noirs fit quelques
pas vers Amlie.

-- Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez
pas!

L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin.

La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit
de ses roues retentit encore longtemps sur le pav, et dans le
coeur d'Amlie.

Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouvrent la
jeune fille  genoux.

Le sacristain fit quelques difficults pour ouvrir l'glise  une
pareille heure; mais une pice d'or et le nom de mademoiselle de
Montrevel levrent ses scrupules.

Une seconde pice d'or le dtermina  illuminer une petite
chapelle.

C'tait celle o, tout enfant, Amlie avait fait sa premire
communion.

Cette chapelle illumine, Amlie s'agenouilla au pied de l'autel
et demanda qu'on la laisst seule.

Vers trois heures du matin, elle vit s'clairer la fentre aux
vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette
fentre s'ouvrait par hasard  l'orient, de sorte que le premier
rayon du soleil vint droit  la jeune fille comme un messager de
Dieu.

Peu  peu, la ville s'veilla: Amlie remarqua qu'elle tait plus
bruyante que d'habitude; bientt mme les votes de l'glise
tremblrent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette
troupe se rendait du ct de la prison.

Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande
rumeur, et il lui sembla que chacun se prcipitait du mme ct.

Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la prire pour ne
plus entendre ces diffrents bruits, qui parlaient  son coeur une
langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle prouvait
lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot.

C'est que, en effet, il se passait  la prison une chose terrible,
et qui mritait bien que tout le monde court la voir.

Lorsque, vers neuf heures du matin, le pre Courtois tait entr
dans leur cachot, pour annoncer aux condamns tout  la fois que
leur pourvoi tait rejet et qu'ils devaient se prparer  la
mort, il les avait trouvs tous les quatre arms jusqu'aux dents.

Le gelier, pris  l'improviste, fut attir dans le cachot, la
porte fut ferme derrire lui; puis, sans qu'il essayt mme de se
dfendre, tant sa surprise tait inoue, les jeunes gens lui
arrachrent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la
porte situe en face de celle par laquelle le gelier tait entr,
ils le laissrent enferm  leur place, et se trouvrent, eux,
dans le cachot voisin, o, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier
avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amlie ft
termine.

Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre
cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers.

La cour des prisonniers tait, elle, ferme par trois portes
massives qui, toutes trois, donnaient dans une espce de couloir
donnant lui-mme dans la loge du concierge du prsidial.

De cette loge du concierge du prsidial, on descendait par quinze
marches dans le prau du parquet, vaste cour ferme par une
grille.

D'habitude, cette grille n'tait ferme que la nuit.

Si, par hasard, les circonstances ne lavaient pas fait fermer le
jour, il tait possible que cette ouverture prsentt une issue 
leur fuite.

Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se
prcipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du
concierge du prsidial, et s'lana sur le perron donnant dans le
prau du tribunal.

Du haut de cette espce de plate-forme, les quatre jeunes gens
virent que tout espoir tait perdu.

La grille du prau tait ferme, et quatre-vingts hommes  peu
prs, tant gendarmes que dragons, taient rangs devant cette
grille.

 la vue des quatre condamns libres et bondissant de la loge du
Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'tonnement et de
terreur tout  la fois, s'leva de la foule.

En effet, leur aspect tait formidable.

Pour conserver toute la libert de leurs mouvements, et peut-tre
aussi pour dissimuler l'panchement du sang qui se manifeste si
vite sur une toile blanche, ils taient nus jusqu' la ceinture.

Un mouchoir, nou autour de leur taille, tait hriss d'armes.

Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils taient
matres de leur vie, mais qu'ils ne l'taient pas de leur libert.

Au milieu des clameurs qui s'levaient de la foule et du cliquetis
des sabres qui sortaient des fourreaux, ils confrrent un
instant.

Puis, aprs leur avoir serr la main, Montbar se dtacha de ses
compagnons, descendit les quinze marches et s'avana vers la
grille.

Arriv  quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et
un dernier sourire  ses compagnons, salua gracieusement la foule
redevenue muette, et, s'adressant aux soldats:

-- Trs bien, messieurs les gendarmes! Trs bien, messieurs les
dragons! dit-il.

Et, introduisant dans sa bouche l'extrmit du canon d'un de ses
pistolets, il se fit sauter la cervelle.

Des cris confus et presque insenss suivirent l'explosion, mais
cessrent presque aussitt; Valensolle descendit  son tour: lui
tenait simplement  la main un poignard  lame droite, aigu,
tranchante.

Ses pistolets, dont il ne paraissait pas dispos  faire usage,
taient rests  sa ceinture.

Il s'avana vers une espce de petit hangar support par trois
colonnes, s'arrta  la premire colonne, y appuya le pommeau du
poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre
ses bras, salua une dernire fois ses amis, et serra la colonne
jusqu' ce que la lame tout entire et disparu dans sa poitrine.

Il resta un instant encore debout; mais une pleur mortelle
s'tendit sur son visage, puis ses bras se dtachrent, et il
tomba mort au pied de la colonne.

Cette fois la foule resta muette.

Elle tait glace d'effroi.

C'tait le tour de Ribier: lui tenait  la main ses deux
pistolets.

Il s'avana jusqu' la grille; puis, arriv l, il dirigea les
canons de ses pistolets sur les gendarmes.

Il ne tira pas, mais les gendarmes tirrent.

Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba
perc de deux balles.

Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants,
place aux sentiments divers qui,  la vue de ces trois
catastrophes successives, s'taient succd dans son coeur.

Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais
qu'ils tenaient  mourir comme ils l'entendraient, et surtout,
comme des gladiateurs antiques,  mourir avec grce.

Elle fit donc silence lorsque Morgan, rest seul, descendit, en
souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait
parler.

D'ailleurs, que lui manquait-il,  cette foule avide de sangs? On
lui donnait plus qu'on ne lui avait promis.

On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes,
quatre ttes tranches; et on lui donnait quatre morts
diffrentes, pittoresques, inattendues; il tait donc bien naturel
qu'elle ft silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan.

Morgan ne tenait  la main ni pistolets, ni poignard; poignard et
pistolets reposaient  sa ceinture.

Il passa prs du cadavre de Valensolle et vint se placer entre
ceux de Jahiat et de Ribier.

-- Messieurs, dit-il, transigeons.

Il se fit un silence comme si la respiration de tous les
assistants tait suspendue.

-- Vous avez eu un homme qui s'est brl la cervelle (il dsigna
Jahiat); un autre qui s'est poignard (il dsigna Valensolle); un
troisime qui a t fusill (il dsigna Ribier); vous voudriez
voir guillotiner le quatrime, je comprends cela.

Il passa un frissonnement terrible dans la foule.

-- Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous
donner cette satisfaction. Je suis prt  me laisser faire, mais
je dsire aller  l'chafaud de mon plein gr et sans que personne
me touche; celui qui m'approche, _je le brle, _si ce n'est
monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une
affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne
demande que des procds.

Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante  la foule,
car de toute part on entendit crier:

-- Oui! oui! oui!

L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court
tait de passer par o voulait Morgan.

-- Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les
mains libres, de ne point chercher  vous chapper?

-- J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan.

-- Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, loignez-vous et
laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades.

-- C'est trop juste, dit Morgan.

Et il alla,  dix pas d'o il tait, s'appuyer contre la muraille.

La grille s'ouvrit.

Les trois hommes vtus de noir entrrent dans la cour, ramassrent
l'un aprs lautre les trois corps.

Ribier n'tait point tout  fait mort; il rouvrit les yeux et
parut chercher Morgan.

-- Me voil, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, _j'en suis._

Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole.

Quand les trois corps furent emports:

-- Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie  Morgan, tes-vous
prt?

-- Oui, monsieur, rpondit Morgan en saluant avec une exquise
politesse.

-- Alors, venez.

-- Me voici, dit Morgan.

Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le
dtachement de dragons.

-- Dsirez-vous monter dans la charrette ou aller  pied,
monsieur? demanda le capitaine.

--  pied,  pied, monsieur: je tiens beaucoup  ce que l'on sache
que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant
guillotiner; mais je n'ai pas peur.

Le cortge sinistre traversa la place des Lices, et longea les
murs du jardin de l'htel Montbazon.

La charrette tranant les trois cadavre marchait la premire; puis
venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un
intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes,
prcds de leur capitaine.

 l'extrmit du mur, le cortge tourna  gauche.

Tout  coup, par louverture qui se trouvait alors entre le jardin
et la grande halle, Morgan aperut lchafaud qui dressait vers le
ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants.

-- Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne
savais point que ce ft aussi laid que cela.

Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il
se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine.

Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le
prvenir et lana son cheval vers Morgan, rest debout, au grand
tonnement de tout le monde et de lui-mme.

Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et
larmant:

-- Halte-l! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera;
je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est  choisir.

Le capitaine fit faire  son cheval un pas  reculons.

-- Marchons, dit Morgan.

Et, en effet, il se remit en marche.

Arriv au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa
blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondment que la
premire.

Un cri de rage plutt que de douleur lui chappa.

-- Il faut, en vrit, que j'aie l'me cheville dans le corps,
dit-il.

Puis, comme les aides voulaient l'aider  monter l'escalier au
haut duquel l'attendait le bourreau:

-- Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas!

Et il monta les six degrs sans chanceler.

Arriv sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et
s'en donna un troisime coup.

Alors un effroyable clat de rire sortit de sa bouche, et jetant
aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa
troisime blessure, aussi inutile que les deux premires:

-- Par ma foi! dit-il, j'en ai assez;  ton tour, et tire-toi de
l comme tu pourras.

Une minute aprs, la tte de lintrpide jeune homme tombait sur
l'chafaud, et, par un phnomne de cette implacable vitalit qui
s'tait rvle en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil
du supplice.

Allez  Bourg comme j'y ai t, et l'on vous dira qu'en
bondissant, cette tte avait prononc le nom d'Amlie.

Les morts furent excuts aprs le vivant; de sorte que les
spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux vnements que
nous venons de raconter, eurent double spectacle.


LIV -- LA CONFESSION

Trois jours aprs les vnements dont on vient de lire le rcit,
vers les sept heures du soir, une voiture couverte de poussire et
attele de deux chevaux de poste blancs d'cume, s'arrtait  la
grille du chteau des Noires-Fontaines.

Au grand tonnement de celui qui paraissait si press d'arriver,
la grille tait toute grande ouverte, des pauvres encombraient la
cour, et le perron tait couvert d'hommes et de femmes
agenouills.

Puis, le sens de l'oue s'veillant au fur et  mesure que
l'tonnement donnait plus d'acuit  celui de la vue, le voyageur
crut entendre le tintement d'une sonnette.

Il ouvrit vivement la portire, sauta  bas de la chaise, traversa
la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui
menait au premier tage couvert de monde.

Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et
entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre
d'Amlie.

Il s'avana vers cette chambre; elle tait ouverte.

Au chevet taient agenouills madame de Montrevel et le petit
douard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils.

Le cur de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements 
Amlie; cette scne lugubre n'tait claire que par la lueur des
cierges.

On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de
s'arrter devant la grille; on s'carta sur son passage, il entra
la tte dcouverte, et alla s'agenouiller prs de sa mre.

La mourante, couche sur le dos, les mains jointes, la tte
souleve par son oreiller, les yeux fixs au ciel dans une espce
d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrive de Roland.

On et dit que le corps tait encore de ce monde, mais que l'me
tait dj flottante entre la terre et le ciel.

La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la
pauvre mre, l'ayant trouve, laissa tomber en sanglotant sa tte
sur l'paule de son fils.

Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus
d'Amlie que la prsence de Roland n'en avait t remarque; car
la jeune fille garda l'immobilit la plus complte. Seulement,
lorsque le viatique lui eut t administr, lorsque la batitude
ternelle lui eut t promise par la bouche consolatrice du
prtre, ses lvres de marbre parurent s'animer, et elle murmura,
d'une voix faible, mais intelligible:

-- Ainsi soit-il.

Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la
portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les
cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le prtre,
qui portait Dieu.

Tous les trangers suivirent le cortge; les personnes de la
maison et les membres de la famille restrent seuls.

La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde,
resta silencieuse et presque dserte.

La mourante n'avait pas boug: ses lvres s'taient refermes, ses
mains taient restes jointes, ses yeux levs au ciel.

Au bout de quelques minutes, Roland se pencha  loreille de
madame de Montrevel, et lui dit  voix basse:

-- Venez, ma mre, j'ai  vous parler.

Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit douard vers le
lit de sa soeur; lenfant se dressa sur la pointe des pieds, et
baisa Amlie au front.

Puis madame de Montrevel vint aprs lui, s'inclina sur sa fille,
et, tout en sanglotant, dposa un baiser  la mme place.

Roland vint  son tour, le coeur bris, mais les yeux secs; il et
donn bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son
coeur.

Il embrassa Amlie comme avaient fait son frre et sa mre.

Amlie parut aussi insensible  ce baiser qu'elle l'avait t aux
deux prcdents.

L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland,
suivant douard, s'avancrent donc vers la porte.

Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arrtrent en
tressaillant.

Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononc.

Roland se retourna.

Amlie une seconde fois pronona le nom de son frre.

-- M'appelles-tu, Amlie? demanda Roland.

-- Oui, rpondit la voix de la mourante.

-- Seul, ou avec ma mre?

-- Seul.

Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement
intelligible, avait quelque chose de glac; elle semblait un cho
d'un autre monde.

-- Allez, ma mre, dit Roland; vous voyez que c'est  moi seul que
veut parler Amlie.

-- Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un
dernier espoir?

Si bas que ces mots eussent t prononcs, la mourante les
entendit.

-- Non, ma mre, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frre;
mais, cette nuit, je serai prs de Dieu.

Madame de Montrevel poussa un gmissement profond.

-- Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est
dj?

Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel
s'loigna avec le petit douard.

Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible motion,
revint au chevet du lit d'Amlie.

Tout le corps tait dj en proie  ce qu'on appelle la roideur
cadavrique, le souffle et  peine terni une glace, tant il tait
faible; les yeux seuls, dmesurment ouverts, taient fixes et
brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps
condamn avant l'ge s'tait concentr en eux.

Roland avait entendu parler de cet tat trange que l'on nomme
lextase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie.

Il comprit qu'Amlie tait en proie  cette mort anticipe.

-- Me voil, ma soeur, dit-il; que me veux-tu?

-- Je savais que tu allais arriver, rpondit la jeune fille
toujours immobile, et j'attendais.

-- Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland.

-- Je te voyais venir.

Roland frissonna.

-- Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais?

-- Oui; aussi j'ai tant pri Dieu du fond de mon coeur, qu'il a
permis que je me levasse et que j'crivisse.

-- Quand cela?

-- La nuit dernire.

-- Et la lettre?

-- Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis.

Roland hsita un instant; sa soeur n'tait-elle point en proie au
dlire?

-- Pauvre Amlie! murmura Roland.

-- Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le
rejoindre.

-- Qui cela? demanda Roland.

-- Celui que j'aimais et que tu as tu.

Roland poussa un cri: c'tait bien du dlire, de qui sa soeur
voulait-elle parler?

-- Amlie, dit-il, j'tais venu pour t'interroger.

-- Sur lord Tanlay, je le sais, rpondit la jeune fille.

-- Tu le sais! et comment cela?

-- Ne t'ai-je pas dit que je tavais vu venir et que je savais
pourquoi tu venais?

-- Alors, rponds-moi.

-- Ne me dtourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai crit,
lis ma lettre.

Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur tait
en dlire.

 son grand tonnement, il sentit un papier qu'il tira  lui.

C'tait une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe taient crits
ces quelques mots:

Pour Roland, qui arrive demain.

Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement.

La lettre tait date de la veille  onze heures du soir.

Roland lut:

Mon frre, nous avons chacun une chose terrible  nous
pardonner...

Roland regarda sa soeur, elle tait toujours immobile.

Il continua:

J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de
l'aimer: il tait mon amant...

-- Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra!

-- Il est mort, dit Amlie.

Roland jeta un cri d'tonnement; il avait dit si bas les paroles
auxquelles rpondait Amlie, qu' peine les avait-il entendues
lui-mme.

Ses yeux se reportrent sur la lettre:

Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de
Montrevel et le chef des compagnons de Jhu; l tait le secret
terrible que je ne pouvais pas dire et qui me dvorait.

Une seule personne devait le savoir et la su; cette personne,
c'est sir John Tanlay.

Dieu bnisse lhomme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre
un mariage impossible et qui a tenu parole.

Que la vie de lord Tanlay te soit sacre,  Roland! c'est le seul
ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se
soient mles aux miennes.

J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'tais la matresse de
Charles: voil la chose terrible que tu as  me pardonner.

Mais en change, c'est toi qui es cause de sa mort: voil la
chose terrible que je te pardonne.

Et maintenant arrive vite,  Roland, puisque je ne dois mourir
que quand tu seras arriv.

Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le
quitter jamais; je suis heureuse de mourir.

Tout tait clair et prcis, il tait vident qu'il n'y avait pas
dans cette lettre trace de dlire.

Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet,
haletant, plein d'anxit; mais, enfin, la piti lemporta sur la
colre.

Il s'approcha d'Amlie, tendit la main sur elle, et d'une voix
douce:

-- Ma soeur, dit-il, je te pardonne.

Un lger tressaillement agita le corps de la mourante.

-- Et maintenant, dit-elle, appelle notre mre; c'est dans ses
bras que je dois mourir.

Roland alla  la porte et appela madame de Montrevel.

Sa chambre tait ouverte; elle attendait videmment, et accourut.

-- Qu'y a-t-il de nouveau? s'informa-t-elle vivement.

-- Rien, rpondit Roland, sinon quAmlie demande  mourir dans
vos bras.

Madame de Montrevel entra et alla tomber  genoux devant le lit de
sa fille.

Elle, alors, comme si un bras invisible avait dtach les liens
qui semblaient la retenir sur sa couche d'agonie, se souleva
lentement, dtachant les mains de dessus sa poitrine et laissant
glisser une de ses mains dans celle de sa mre:

-- Ma mre, dit-elle, vous m'avez donn la vie, vous me lavez
te, soyez bnie; c'tait ce que vous pouviez faire de plus
maternel pour moi, puisqu'il n'y avait plus pour votre fille de
bonheur possible en ce monde.

Puis, comme Roland tait all s'agenouiller de lautre ct du
lit; laissant, comme elle avait fait pour sa mre, tomber sa
seconde main dans la sienne:

-- Nous nous sommes pardonns tous deux, frre, dit-elle.

-- Oui, pauvre Amlie, rpondit Roland, et, je lespre, du plus
profond de notre coeur.

-- Je n'ai plus qu'une dernire recommandation  te faire.

-- Laquelle?

-- N'oublie pas que lord Tanlay a t mon meilleur ami.

-- Sois tranquille, dit Roland, la vie de lord Tanlay m'est
sacre.

Amlie respira.

Puis, d'une voix dans laquelle il tait impossible de reconnatre
une autre altration qu'une faiblesse croissante:

-- Adieu, Roland! dit-elle, adieu, ma mre! vous embrasserez
douard pour moi.

Puis, avec un cri sorti du coeur et dans lequel il y avait plus de
joie que de tristesse:

-- Me voil, Charles; dit-elle, me voil.

Et elle retomba sur son lit, retirant  elle, dans le mouvement
qu'elle faisait, ses deux mains, qui allrent se rejoindre sur sa
poitrine.

Roland et madame de Montrevel se relevrent et s'inclinrent sur
elle chacun de son ct.

Elle avait repris sa position premire; seulement, ses paupires
s'taient refermes, et le faible souffle qui sortait de sa
poitrine s'tait teint.

Le martyre tait consomm, Amlie tait morte.


LV -- L'INVULNRABLE

Amlie tait morte dans la nuit du lundi au mardi, c'est--dire du
2 au 3 juin 1800.

Dans la soire du jeudi, c'est--dire du 5, il y avait foule au
grand Opra, o l'on donnait la seconde reprsentation d'_Ossian,
ou les Bardes._

On savait l'admiration profonde que le premier consul professait
pour les chants recueillis par Mac Pherson, et par flatterie
autant que par choix littraire, lAcadmie nationale de musique
avait command un opra qui, malgr les diligences faites, tait
arriv un mois environ aprs que le gnral Bonaparte avait quitt
Paris pour aller rejoindre l'arme de rserve.

Au balcon de gauche, un amateur de musique se faisait remarquer
par la profonde attention qu'il prtait au spectacle, lorsque,
dans l'intervalle du premier au second acte, l'ouvreuse, se
glissant entre les deux rangs de fauteuils, s'approcha de lui et
demanda  demi-voix:

-- Pardon, monsieur, n'tes-vous point lord Tanlay?

-- Oui, rpondit lamateur de musique.

-- En ce cas, milord, un jeune homme qui aurait, dit-il, une
communication de la plus haute importance  vous faire, vous prie
d'tre assez bon pour venir le joindre dans le corridor.

-- Oh! oh! fit sir John; un officier?

-- Il est en bourgeois, milord; mais, en effet, sa tournure
indique un militaire.

-- Bon! dit sir John, je sais ce que c'est.

Il se leva et suivit l'ouvreuse.

 l'entre du corridor attendait Roland.

Lord Tanlay ne parut aucunement tonn de le voir; seulement la
figure svre du jeune homme rprima en lui ce premier lan de
l'amiti profonde, qui l'et port  se jeter au cou de celui qui
le faisait demander.

-- Me voici, monsieur, dit sir John.

Roland s'inclina.

-- Je viens de votre htel, milord, dit Roland; vous avez,  ce
qu'il parat, pris depuis quelque temps la prcaution de dire au
concierge o vous allez, afin que les personnes qui pourraient
avoir affaire  vous sachent o vous rencontrer.

-- C'est vrai, monsieur.

-- La prcaution est bonne, surtout pour les gens qui, venant de
loin et tant presss, n'ont, comme moi, pas le loisir de perdre
leur temps.

-- Alors, demanda sir John, c'est pour me revoir que vous avez
quitt l'arme, et que vous tes venu  Paris?

-- Uniquement pour avoir cet honneur, milord; et j'espre que vous
devinerez la cause de mon empressement, et m'pargnerez toute
explication.

-- Monsieur, dit sir John,  partir de ce moment, je me tiens 
votre disposition.

--  quelle heure deux de mes amis pourront-ils se prsenter chez
vous demain, milord?

-- Mais depuis sept heures du matin jusqu' minuit, monsieur; 
moins que vous n'aimiez mieux que ce soit tout de suite?

-- Non, milord; j'arrive  l'instant mme, et il me faut le temps
de trouver ces deux amis et de leur donner mes instructions. Ils
ne vous drangeront donc, selon toute probabilit, que demain de
onze heures  midi; seulement, je vous serais bien oblig si
l'affaire que nous avons  rgler par leur intermdiaire pouvait
se rgler dans la mme journe.

-- Je crois la chose possible, monsieur, et, du moment o il
s'agit de satisfaire votre dsir, le retard ne viendra pas de mon
ct.

-- Voil tout ce que je dsirais s'avoir, milord; je serais donc
dsol de vous dranger plus longtemps.

Et Roland salua.

Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme
s'loignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place.

Toutes les paroles changes lavaient t, de part et d'autre,
d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les
personnes les plus proches ne pouvaient pas mme se douter qu'il y
et eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui
venaient de se saluer si courtoisement.

C'tait le jour de rception du ministre de la guerre; Roland
rentra  son htel, fit disparatre jusqu' la dernire trace du
voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et,  dix heures
moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le
citoyen Carnot.

Deux motifs l'y conduisaient: le premier tait une communication
verbale qu'il avait  faire au ministre de la guerre de la part du
premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les
deux tmoins dont il avait besoin pour rgler sa rencontre avec
sir John.

Tout se passa comme Roland l'avait espr; le ministre de la
guerre eut par lui les dtails les plus prcis sur le passage du
Saint-Bernard et la situation de l'arme, et il trouva dans les
salons ministriels les deux amis qu'il y venait chercher.

Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les
militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de
confidences.

Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrte, mme
pour ceux qui devaient assister  son expiation. Il dclara tre
l'offens et rclama pour lui, dans le choix des armes et le mode
de combat, tous les avantages rservs aux offenss.

Les deux jeunes gens avaient mission de se prsenter le lendemain,
 neuf heures du matin,  l'htel Mirabeau, rue de Richelieu, et
de s'entendre avec les deux tmoins de lord Tanlay; aprs quoi,
ils viendraient rejoindre Roland, htel de Paris, mme rue.
Roland rentra chez lui  onze heures, crivit pendant une heure 
peu prs, se coucha et s'endormit.

 neuf heures et demie, ses deux amis se prsentrent chez lui.

Ils quittaient sir John.

Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait
dclar qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et
que, du moment o Roland se prtendait l'offens, c'tait  lui de
dicter les conditions.

Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire
 deux de ses amis et non  lui-mme, lord Tanlay avait rpondu
qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement  Paris pour
la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il
esprait donc qu'arriv sur le terrain un des deux amis de Roland
passerait de son ct et l'assisterait. Enfin, sur tous les
points, ils avaient trouv lord Tanlay un parfait gentleman.

Roland dclara que la demande de son adversaire,  l'endroit d'un
de ses tmoins, tait non seulement juste, mais convenable, et
autorisa l'un des deux jeunes gens  assister sir John et 
prendre ses intrts.

Restait, de la part de Roland,  dicter les conditions du combat.

On se battrait au pistolet.

Les deux pistolets chargs, les adversaires se placeraient  cinq
pas. Au troisime coup frapp dans les mains des tmoins, ils
feraient feu.

C'tait, comme on le voit, un duel  mort, o celui qui ne tuerait
pas ferait videmment grce  son adversaire.

Aussi, les deux jeunes gens multiplirent-ils les observations;
mais Roland insista, dclarant que, seul juge de la gravit de
l'offense qui lui avait t faite, il la jugeait assez grave pour
que la rparation et lieu ainsi et pas autrement.

Il fallut cder devant cette obstination.

Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit
toutes ses rserves, dclarant qu'il ne s'engageait nullement pour
son client, et qu' moins d'ordre absolu de sa part, il ne
permettrait jamais un pareil gorgement.

-- Ne vous chauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir
John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous.

Les deux jeunes gens sortirent et se prsentrent de nouveau chez
sir John.

Ils le trouvrent djeunant  langlaise, c'est--dire avec un
bifteck, des pommes de terre et du th.

Celui-ci,  leur aspect, se leva, leur offrit de partager son
repas, et, sur leur refus, se mit  leur disposition.

Les deux amis de Roland commencrent par annoncer  lord Tanlay
qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister.

Puis celui qui restait dans les intrts de Roland tablit les
conditions de la rencontre.

 chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tte en signe
d'assentiment, et se contentait de rpondre:

-- Trs bien.

Celui des deux jeunes gens qui tait charg de prendre ses
intrts voulut faire quelques observations sur un mode de combat
qui devait,  moins d'un hasard impossible, amener  la fois la
mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas
insister.

-- M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je dsire ne le
contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait.

Restait lheure  laquelle on se rencontrerait.

Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait
entirement  la disposition de Roland.

Les deux tmoins quittrent sir John encore plus enchants de lui
 cette seconde entrevue qu' la premire.

Roland les attendait; ils lui racontrent tout.

-- Que vous avais-je dit? fit Roland.

Ils lui demandrent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du
soir et lalle de la Muette; c'tait lheure o le bois tait 
peu prs dsert et le jour serait encore assez clair -- on se
rappelle que l'on tait au mois de juin -- pour que deux
adversaires pussent se battre  quelque arme que ce ft.

Personne n'avait parl des pistolets: les deux jeunes gens
offrirent  Roland d'en prendre chez un armurier.
-- Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets
dont je me suis dj servi; s'il n'a pas de rpugnance  se battre
avec ses pistolets, je les prfre  tous les autres.

Celui des deux jeunes gens qui devait servir de tmoin  sir John
alla retrouver son client et lui posa les trois dernires
questions,  savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui
convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au
combat.

Lord Tanlay rpondit en rglant sa montre sur celle de son tmoin
et en lui remettant la bote de pistolets.

-- Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme.

Sir John sourit avec mlancolie.

-- Inutile, dit-il; vous tes l'ami de M. de Montrevel, la route
vous sera plus agrable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui;
j'irai  cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au
rendez-vous.

Le jeune officier rapporta cette rponse  Roland.

-- Que vous avais-je dit? fit celui-ci.

Il tait midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna  ses
deux amis cong d'aller  leurs plaisirs ou  leurs affaires.

 six heures et demie prcises, ils devaient tre  la porte de
Roland avec trois chevaux et deux domestiques.

Il importait, pour ne point tre drang, de donner  tous les
apprts du duel les apparences d'une promenade.

 six heures et demie sonnantes, le garon de l'htel prvenait
Roland qu'il tait attendu  la porte de la rue.

C'taient les deux tmoins et les deux domestiques; un de ces
derniers tenait en bride un cheval de main.

Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en
selle.

Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les
Champs-lyses.

Pendant la route, cet trange phnomne qui avait tant tonn sir
John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit.

Roland fut d'une gaiet que l'on et pu croire exagre, si,
videmment, elle n'et t si franche.

Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient
tourdis devant une pareille insouciance. Ils leussent comprise
dans un duel ordinaire, o le sang-froid et l'adresse donnent
lespoir,  l'homme qui les possde, de l'emporter sur son
adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on
allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver
les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable
blessure.

En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hte
d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixe, il
tait  lune des extrmits de lalle de la Muette.

Un homme se promenait dans cette alle.

Roland reconnut sir John.

Les deux jeunes gens examinrent d'un mme mouvement la
physionomie de Roland  la vue de son adversaire.

 leur grand tonnement, la seule expression qui se manifesta sur
le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque
tendre.

Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de
la scne qui allait se passer se joignissent et se saluassent.

Sir John tait parfaitement calme, mais son visage avait une
teinte profonde de mlancolie.

Il tait vident que cette rencontre lui tait aussi douloureuse
qu'elle paraissait agrable  Roland.

On mit pied  terre; un des deux tmoins prit la bote aux
pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de
continuer de suivre l'alle comme s'ils promenaient les chevaux de
leurs matres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups
de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre  eux et faire
ainsi qu'eux.

Les deux adversaires et les deux tmoins entrrent dans le bois,
s'enfonant au plus pais du taillis, pour trouver une place
convenable.

Au reste, comme l'avait prvu Roland, le bois tait dsert;
l'heure du dner avait ramen chez eux les promeneurs.

On trouva une espce de clairire qui semblait faite exprs pour
la circonstance.

Les tmoins regardrent Roland et sir John.

Ceux-ci firent de la tte un signe d'assentiment.

-- Rien n'est chang? demanda un des tmoins s'adressant  lord
Tanlay.

-- Demandez  M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous
son entire dpendance.

-- Rien, fit Roland.

On tira les pistolets de la bote, et on commena  les charger.

Sir John se tenait  l'cart, fouillant les hautes herbes du bout
de sa cravache.

Roland le regarda, sembla hsiter un instant; puis, prenant sa
rsolution, marcha  lui. Sir John releva la tte et attendit avec
une esprance visible.

-- Milord, lui dit Roland, je puis avoir  me plaindre de vous
sous certains rapports, mais je ne vous en crois pas moins homme
de parole.

-- Et vous avez raison, monsieur, rpondit sir John.

-- tes-vous homme, si vous me survivez,  me tenir ici la
promesse que vous m'aviez faite  Avignon?

-- Il n'y a pas de probabilit que je vous survive, monsieur,
rpondit lord Tanlay; mais vous pouvez disposer de moi tant qu'il
me restera un souffle de vie.

-- Il s'agit des dernires dispositions  prendre  l'endroit de
mon corps.

-- Seraient-elles les mmes ici qu' Avignon?

-- Elles seraient les mmes, milord.

-- Bien... Vous pouvez tre parfaitement tranquille.

Roland salua sir John et revint  ses deux amis.

-- Avez-vous, en cas de malheur, quelque recommandation
particulire  nous faire? demanda l'un d'eux.

-- Une seule.

-- Faites.

-- Vous ne vous opposerez en rien  ce que milord Tanlay dcidera
de mon corps et de mes funrailles. Au reste, voici dans ma main
gauche un billet qui lui est destin au cas o je serais tu sans
avoir le temps de prononcer quelques paroles; vous ouvririez ma
main et lui remettriez le billet.

-- Est-ce tout?

-- C'est tout.

-- Les pistolets sont chargs.

-- Eh bien, prvenez-en lord Tanlay.

Un des jeunes gens se dtacha et marcha vers sir John.

L'autre mesura cinq pas.

Roland vit que la distance tait plus grande qu'il ne croyait.

-- Pardon, fit-il, j'ai dit trois pas.

-- Cinq, rpondit l'officier qui mesurait la distance.

-- Du tout, cher ami, vous tes dans lerreur.

Il se retourna vers sir John et son tmoin en les interrogeant du
regard.

-- Trois pas vont trs bien, rpondit sir John en s'inclinant.

Il n'y avait rien  dire puisque les deux adversaires taient du
mme avis.

-- On rduisit les cinq pas  trois.

Puis on coucha  terre deux sabres pour servir de limite.

Sir John et Roland s'approchrent chacun de son ct, jusqu' ce
qu'ils eussent la pointe de leur botte sur la lame du sabre.

Alors, on leur mit  chacun un pistolet tout charg dans la main.

Ils se salurent pour dire qu'ils taient prts.

Les tmoins s'loignrent; ils devaient frapper trois coups dans
les mains.

Au premier coup, les adversaires armaient leurs pistolets; au
second, ils ajustaient; au troisime, ils lchaient le coup.

Les trois battements de mains retentirent  une distance gale au
milieu du plus profond silence; on et dit que le vent lui-mme se
taisait, que les feuilles elles-mmes taient muettes.

Les adversaires taient calmes; mais une angoisse visible se
peignait sur le visage des deux tmoins.

Au troisime coup, les deux dtonations retentirent avec une telle
simultanit, qu'elles n'en firent qu'une.

Mais, au grand tonnement des tmoins, les deux combattants
restrent debout.

Au moment de tirer, Roland avait dtourn son pistolet en
l'abaissant vers la terre.

Lord Tanlay avait lev le sien et coup une branche derrire
Roland,  trois pieds au-dessus de sa tte.

Chacun des combattants tait videmment tonn d'une chose:
c'tait d'tre encore vivant, ayant pargn son adversaire.

Roland fut le premier qui reprit la parole:

-- Milord! s'cria-t-il, ma soeur me l'avait bien dit que vous
tiez l'homme le plus gnreux de la terre.

Et, jetant son pistolet loin de lui, il tendit les bras  sir
John.

Sir John s'y prcipita.

-- Ah! je comprends, dit-il: cette fois encore, vous vouliez
mourir; mais, par bonheur, Dieu n'a pas permis que je fusse votre
meurtrier!

Les deux tmoins s'approchrent.

-- Qu'y a-t-il donc? demandrent-ils.

-- Rien, fit Roland, sinon que, dcid  mourir, je voulais du
moins mourir de la main de l'homme que j'aime le mieux au monde;
par malheur, vous l'avez vu, il prfrait mourir lui-mme plutt
que de me tuer. Allons, ajouta Roland d'une voix sourde, je vois
bien que c'est une besogne qu'il faut rserver aux Autrichiens.

Puis, se jetant encore une fois dans les bras de lord Tanlay, et
serrant la main de ses deux amis:

-- Excusez-moi, messieurs, dit-il; mais le premier consul va
livrer une grande bataille en Italie, et je n'ai pas de temps 
perdre si je veux en tre.

Et, laissant sir John donner aux officiers les explications que
ceux-ci jugeaient convenable de lui demander, Roland regagna
l'alle, sauta sur son cheval et retourna vers Paris au galop.

Toujours possd de cette fatale manie de la mort, nous avons dit
quel tait son dernier espoir.


CONCLUSION

Cependant l'arme franaise avait continu sa marche, et, le 2
juin, elle tait entre  Milan.

Il y avait eu peu de rsistance: le fort de Milan avait t
bloqu. Murat, envoy  Plaisance, s'en tait empar sans coup
frir. Enfin, Lannes avait battu le gnral Ott  Montebello.

Ainsi plac, on se trouvait sur les derrires de l'arme
autrichienne, sans que celle-ci s'en doutt.

Dans la nuit du 8 juin tait arriv un courrier de Murat, qui,
ainsi que nous venons de le dire, occupait Plaisance; Murat avait
intercept une dpche du gnral Mlas et l'envoyait au premier
consul.

Cette dpche annonait la capitulation de Gnes: Massna, aprs
avoir mang les chevaux, les chiens, les chats, les rats, avait
t forc de se rendre.

Mlas, au reste, traitait l'arme de rserve avec le plus profond
ddain; il parlait de la prsence de Bonaparte en Italie comme
dune fable, et savait de source certaine que le premier consul
tait toujours  Paris.

C'taient l des nouvelles qu'il fallait communiquer sans retard 
Bonaparte, la reddition de Gnes les rangeant dans la catgorie
des mauvaises.

En consquence, Bourrienne rveilla le gnral  trois heures du
matin et lui traduisit la dpche.

Le premier mot de Bonaparte fut:

-- Bourrienne, vous ne savez pas lallemand!

Mais Bourrienne recommena la traduction mot  mot.

Aprs cette seconde lecture, le gnral se leva, fit rveiller
tout le monde, donna ses ordres, puis se recoucha et se rendormit.

Le mme jour, il quitta Milan, tablit son quartier gnral  la
Stradella, y resta jusqu'au 12 juin, en partit le 13, et marchant
sur la Scrivia, traversa Montebello, o il vit le champ de
bataille tout saignant et tout dchir encore de la victoire de
Lannes. La trace de la mort tait partout; l'glise regorgeait de
morts et de blesss.

-- Diable! fit le premier consul en s'adressant au vainqueur, il
parat qu'il a fait chaud, ici!

-- Si chaud, gnral, que les os craquaient dans ma division comme
la grle qui tombe sur les vitrages.

Le 11 juin, pendant que le gnral tait  la Stradella, Desaix
l'y avait rejoint.

Libre en vertu de la capitulation d'El-Arich, il tait arriv 
Toulon le 6 mai, c'est--dire le jour mme o Bonaparte tait
parti de Paris.

Au pied du Saint-Bernard, le premier consul avait reu une lettre
de Desaix, lui demandant s'il devait partir pour Paris ou
rejoindre l'arme.

-- Ah bien oui, partir pour Paris! avait rpondu Bonaparte;
crivez-lui de nous rejoindre en Italie partout o nous serons, au
quartier gnral.

Bourrienne avait crit, et, comme nous lavons dit, Desaix tait
arriv le 12 juin  la Stradella.

Le premier consul lavait reu avec une double joie: d'abord, il
retrouvait un homme sans ambition, un officier intelligent, un ami
dvou; ensuite, Desaix arrivait juste pour remplacer dans le
commandement de sa division, Boudet, qui venait d'tre tu.

Sur un faux rapport du gnral Gardanne, le premier consul avait
cru que l'ennemi refusait la bataille et se retirait sur Gnes; il
envoya Desaix et sa division sur la route de Novi pour lui couper
la retraite.

La nuit du 13 au 14 s'tait passe le plus tranquillement du
monde. Il y avait eu, la veille, malgr un orage terrible, un
engagement dans lequel les Autrichiens avaient t battus. On et
dit que la nature et les hommes taient fatigus et se reposaient.

Bonaparte tait tranquille; un seul pont existait sur la Bormida,
et on lui avait affirm que ce pont tait coup.

Des avant-postes avaient t placs aussi loin que possible du
ct de la Bormida, et ils taient clairs eux-mmes par des
groupes de quatre hommes.

Toute la nuit fut occupe par lennemi  passer la rivire.

 deux heures du matin, deux des groupes de quatre hommes furent
surpris; sept hommes furent gorgs; le huitime s'chappa et
vint, en criant: Aux armes! donner dans l'un des avant-postes.
 l'instant mme un courrier fut expdi au premier consul, qui
avait couch  Torre-di-Garofolo.

Mais, en attendant les ordres qui allaient arriver, la gnrale
battit sur toute la ligne.

Il faut avoir assist  une pareille scne pour se faire une ide
de leffet que produit sur une arme endormie, le tambour appelant
le soldat aux armes,  trois heures du matin.

C'est le frisson pour les plus braves.

Les soldats s'taient couchs tout habills; chacun se leva,
courut aux faisceaux, sauta sur son arme.

Les lignes se formrent dans la vaste plaine de Marengo; le bruit
du tambour s'tendait comme une longue trane de poudre, et, dans
la demi-obscurit, on voyait courir et s'agiter l'avant-garde.

Quand le jour se leva, nos troupes occupaient les positions
suivantes:

La division Gardanne et la division Chamberlhac, formant l'extrme
avant-garde, taient campes  la cassine de Petra-Bona, c'est--
dire dans l'angle que fait, avec la route de Marengo  Tortone, la
Bormida traversant cette route pour aller se jeter dans le Tanaro.

Le corps du gnral Lannes tait en avant du village de San-
Giuliano, le mme que le premier consul avait montr, trois mois
auparavant, sur la carte,  Roland, en lui disant que l se
dciderait le sort de la prochaine campagne.

La garde des consuls tait place en arrire des troupes du
gnral Lannes,  une distance de cinq cents toises environ.

La brigade de cavalerie aux ordres du gnral Kellermann et
quelques escadrons de hussards et de chasseurs formaient la gauche
et remplissaient sur la premire ligne les intervalles des
divisions Gardanne et Chamberlhac.

Une seconde brigade de cavalerie, commande par le gnral
Champeaux, formait la droite et remplissait, sur la seconde ligne,
les intervalles de la cavalerie du gnral Lannes.

Enfin, le 12e rgiment de hussards et le 21e rgiment de
chasseurs, dtachs par Murat sous les ordres du gnral Rivaud,
occupaient le dbouch de Salo situ  l'extrme droite de la
position gnrale.

Tout cela pouvait former vingt-cinq ou vingt-six mille hommes sans
compter les divisions Monnier et Boudet, dix mille hommes  peu
prs, commandes par Desaix et dtaches de l'arme pour aller
couper la retraite  l'ennemi sur la route de Gnes.

Seulement, au lieu de battre en retraite, l'ennemi attaquait.

En effet, le 13, dans la journe, le gnral Mlas, gnral en
chef de l'arme autrichienne, avait achev de runir les troupes
des gnraux Haddick, Kaim et Ott, avait pass le Tanaro, et tait
venu camper en avant d'Alexandrie avec trente-six mille hommes
d'infanterie, sept mille de cavalerie et une artillerie nombreuse,
bien servie et bien attele.

 quatre heures du matin, la fusillade s'engageait sur la droite,
et le gnral Victor assignait  chacun sa ligne de bataille.

 cinq heures, Bonaparte fut rveill par le bruit du canon.

Au moment o il s'habillait  la hte, un aide de camp de Victor
accourut lui annoncer que l'ennemi avait pass la Bormida et que
l'on se battait sur toute la ligne.

Le premier consul se fit amener son cheval, sauta dessus, s'lana
au galop vers l'endroit o la bataille tait engage.

Du sommet d'un monticule, il vit la position des deux armes.

L'ennemi tait form sur trois colonnes; celle de gauche, compose
de toute la cavalerie et de l'infanterie lgre, se dirigeait vers
Castel-Ceriolo par le chemin de Salo, en mme temps que les
colonnes du centre et de la droite, appuyes l'une  l'autre, et
comprenant les corps d'infanterie des gnraux Haddick, Kaim et
O'Reilly et la rserve des grenadiers aux ordres du gnral Ott,
s'avanaient par la route de Tortone en remontant la Bormida.

 leurs premiers pas au-del de la rivire, ces deux dernires
colonnes taient venues se heurter aux troupes du gnral
Gardanne, postes, comme nous l'avons dit,  la ferme et sur le
ravin de Petra-Bona; c'tait le bruit de l'artillerie marchant
devant elles qui attirait Bonaparte sur le champ de bataille.

Il arriva juste au moment o la division Gardanne, crase par le
feu de cette artillerie, commenait  se replier, et o le gnral
Victor faisait avancer  son secours la division Chamberlhac.

Soutenues par ce mouvement, les troupes de Gardanne opraient leur
retraite en bon ordre et couvraient le village de Marengo.

La situation tait grave; toutes les combinaisons du gnral en
chef taient renverses. Au lieu d'attaquer, selon son habitude,
avec des forces savamment masses, il se voyait attaqu lui-mme
avant d'avoir pu concentrer ses troupes.

Profitant du terrain qui s'largissait devant eux, les Autrichiens
cessaient de marcher en colonnes et se dployaient en lignes
parallles  celles des gnraux Gardanne et Chamberlhac;
seulement, ils taient deux contre un.

La premire des lignes ennemies tait commande par le gnral
Haddick; la seconde, par le gnral Mlas; la troisime, par le
gnral Ott.

 une trs petite distance en avant de la Bormida, il existe un
ruisseau appel le Fontanone; ce ruisseau coule dans un ravin
profond, qui forme un demi-cercle autour du village de Marengo et
le dfend.

Le gnral Victor avait dj vu le parti que l'on pouvait tirer de
ce retranchement naturel, et s'en tait servi pour rallier les
divisions Gardanne et Chamberlhac.

Bonaparte approuvant les dispositions de Victor, lui envoya
l'ordre de dfendre Marengo jusqu' la dernire extrmit: il lui
fallait  lui le temps de reconnatre son jeu sur ce grand
chiquier enferm entre la Bormida, le Fontanone et Marengo.

La premire mesure  prendre tait de rappeler le corps de Desaix,
en marche, comme nous l'avons dit, pour couper la route de Gnes.

Bonaparte expdia deux ou trois aides de camp en leur ordonnant de
ne s'arrter que lorsqu'ils auraient rejoint ce corps.

Puis il attendit, comprenant qu'il n'y avait rien  faire qu'
battre en retraite le plus rgulirement possible, jusqu'au moment
o une masse compacte lui permettrait non seulement d'arrter le
mouvement rtrograde, mais encore de marcher en avant.

Seulement, l'attente tait terrible.

Au bout d'un instant, l'action s'tait rengage sur toute la
ligne. Les Autrichiens taient parvenus au bord du Fontanone, dont
les Franais tenaient l'autre rive; on se fusillait de chaque ct
du ravin; on s'envoyait et se renvoyait la mitraille  porte de
pistolet.

Protg par une artillerie terrible, l'ennemi, suprieur en
nombre, n'a qu' s'tendre pour nous dborder.

Le gnral Rivaud, de la division Gardanne, le voit qui s'apprte
 oprer ce mouvement.

Il se porte hors du village de Marengo, place un bataillon en rase
campagne, lui ordonne de se faire tuer sans reculer d'un pas;
puis, tandis que ce bataillon sert de point de mire  l'artillerie
ennemie, il forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon,
tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge,
les repousse, les met en dsordre, et tout bless qu'il est, par
un biscaen, les force  aller se reformer derrire leur ligne.

Aprs quoi, il vient se replacer  la droite du bataillon qui n'a
pas boug d'un pas.

Mais, pendant ce temps, la division Gardanne, qui depuis le matin
lutte contre l'ennemi, est rejete dans Marengo, o la suit la
premire ligne des Autrichiens, dont la premire ligne force
bientt la division Chamberlhac  se replier en arrire du
village.

L, un aide de camp du gnral en chef ordonne aux deux divisions
de se rallier, et cote que cote, de reprendre Marengo.

Le gnral Victor les reforme, se met  leur tte, pntre dans
les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader,
reprend le village, le reperd, le reprend encore; puis, enfin,
cras par le nombre, le reperd une dernire fois.

Il est vrai qu'il est onze heures du matin, et qu' cette heure,
Desaix, rejoint par les aides de camp de Bonaparte, doit marcher
au canon.

Cependant, les deux divisions de Lannes sont arrives au secours
des divisions engages; ce renfort aide Gardanne, et Chamberlhac 
reformer leurs lignes paralllement  l'ennemi, qui dbouche  la
fois par Marengo et par la droite et la gauche du village.

Les Autrichiens vont nous dborder.

Lannes, formant son centre des divisions rallies de Victor,
s'tend avec ses deux divisions moins fatigues, afin de les
opposer aux deux ailes autrichiennes; les deux corps, l'un exalt
par un commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos,
se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la
double manoeuvre de l'arme, recommence sur toute la ligne.

Aprs une lutte d'une heure, pied  pied, baonnette  baonnette,
le corps d'arme du gnral Kaim plie et recule; le gnral
Champeaux,  la tte du 1er et du 8e rgiments de dragons, charge
sur lui et augmente son dsordre. Le gnral Watrin, avec le 6e
lger, les 22e et 44e de ligne, se met  leur poursuite et les
rejette  prs de mille toises derrire le ruisseau. Mais le
mouvement qu'il vient de faire l'a spar de son corps d'arme;
les divisions du centre vont se trouver compromises par la
victoire de l'aile droite, et les gnraux Champeaux et Watrin
sont obligs de revenir prendre le poste qu'ils ont laiss 
dcouvert.

En ce montent, Kellerman faisait  l'aile gauche ce que Watrin et
Champeaux venaient de faire  l'aile droite. Deux charges de
cavalerie ont perc l'ennemi  jour; mais, derrire la premire
ligne, il en a trouv une seconde, et, n'osant s'engager plus
avant  cause de la supriorit du nombre, il a perdu le fruit de
sa victoire momentane.

Il est midi.

La ligne franaise, qui ondulait comme un serpent de flamme sur
une longueur de prs d'une lieue, est brise vers son centre. Ce
centre, en reculant, abandonnait les ailes: les ailes ont donc t
forces de suivre le mouvement rtrograde. Kellermann  gauche,
Watrin  droite, ont donn  leurs hommes l'ordre de reculer.

La retraite s'opra par chiquier, sous le feu de quatre-vingts
pices d'artillerie qui prcdaient la marche des bataillons
autrichiens; les rangs se dgarnissaient  vue d'oeil: on ne
voyait que blesss apports  l'ambulance par leurs camarades,
qui, pour la plupart, ne revenaient plus.

Une division battait en retraite  travers un champ de bls mrs;
un obus clata et mit le feu  cette paille dj sche, deux ou
trois mille hommes se trouvrent au milieu d'un incendie. Les
gibernes prirent feu et sautrent. Un immense dsordre se mit dans
les rangs.

Alors, Bonaparte lana la garde consulaire; elle arriva au pas de
course, se dploya en bataille et arrta les progrs de l'ennemi.
De leur ct, les grenadiers  cheval se prcipitrent au galop et
culbutrent la cavalerie autrichienne.

Pendant ce temps, la division chappe  l'incendie se reformait,
recevait de nouvelles cartouches et rentrait en ligne.

Mais ce mouvement n'avait eu d'autre rsultat que d'empcher la
retraite de se changer en droute.

Il tait deux heures.

Bonaparte regardait cette retraite, assis sur la leve du foss de
la grande route d'Alexandrie; il tait seul; il avait la bride de
son cheval passe au bras et faisait voltiger de petites pierres
en les fouettant du bout de sa cravache. Les boulets sillonnaient
la terre tout autour de lui.

Il semblait indiffrent  ce grand drame, au dnouement duquel
cependant taient suspendues toutes ses esprances.

Jamais il n'avait jou si terrible partie: six ans de victoire
contre la couronne de France!

Tout  coup, il parut sortir de sa rverie; au milieu de
l'effroyable bruit de la fusillade et du canon, il lui semblait
entendre le bruit d'un galop de cheval. Il leva la tte. En effet,
du ct de Novi arrivait un cavalier  toute bride sur un cheval
blanc d'cume.

Lorsque le cavalier ne fut plus qu' cinquante pas, Bonaparte jeta
un cri.

-- Roland! dit-il.

Celui-ci, de son ct, arrivait en criant:

-- Desaix! Desaix! Desaix!

Bonaparte ouvrit les bras; Roland sauta  bas de son cheval, et se
prcipita au cou du premier consul.

Il y avait pour Bonaparte deux joies dans cette arrive: celle de
revoir un homme qu'il savait lui tre dvou jusqu' la mort,
celle de la nouvelle apporte par lui.

-- Ainsi, Desaix?... interrogea le premier consul.

-- Desaix est  une lieue  peine; l'un de vos aides de camp la
rencontr revenant sur ses pas et marchant au canon.

-- Allons, dit Bonaparte, peut-tre arrivera-t-il encore  temps.

-- Comment,  temps?

-- Regarde!

Roland jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille et comprit la
situation.

Pendant les quelques minutes o Bonaparte avait dtourn ses yeux
de la mle, elle s'tait encore aggrave.

La premire colonne autrichienne, qui s'tait dirige sur Castel-
Ceriolo et qui n'avait pas encore donn, dbordait notre droite.

Si elle entrait en ligne, c'tait la droute au lieu de la
retraite.

Desaix arriverait trop tard.

-- Prends mes deux derniers rgiments de grenadiers, dit
Bonaparte; rallie la garde consulaire, et porte-toi avec eux 
lextrme droite... tu comprends? en carr, Roland! et arrte
cette colonne comme une redoute de granit.

Il n'y avait pas un instant  perdre; Roland sauta  cheval, prit
les deux rgiments de grenadiers, rallia la garde consulaire et
s'lana  lextrme droite.

Arriv  cinquante pas de la colonne du gnral Elsnitz:

-- En carr! cria Roland; le premier consul nous regarde.

Le carr se forma; chaque homme sembla prendre racine  sa place.

Au lieu de continuer son chemin pour venir en aide aux gnraux
Mlas et Kaim, au lieu de mpriser ces neuf cents hommes qui
n'taient point  craindre sur les derrires d'une arme
victorieuse, le gnral Elsnitz s'acharna contre eux.

Ce fut une faute; cette faute sauva larme.

Ces neuf cents hommes furent vritablement la redoute de granit
qu'avait espre Bonaparte: artillerie, fusillade, baonnettes,
tout s'usa sur elle.

Elle ne recula point d'un pas.

Bonaparte la regardait avec admiration, quand, en dtournant enfin
les yeux du ct de la route de Novi, il vit apparatre les
premires baonnettes de Desaix.

Plac au point le plus lev du plateau, il voyait ce que ne
pouvait voir lennemi.

Il fit signe  un groupe d'officiers qui se tenait  quelques pas
de lui, prts  porter ses ordres.

Derrire ces officiers taient deux ou trois domestiques tenant
des chevaux de main.

Officiers et domestiques s'avancrent.

Bonaparte montra  l'un des officiers la fort de baonnettes qui
reluisaient au soleil.

-- Au galop vers ces baonnettes, dit-il, et qu'elles se htent!
Quant  Desaix, vous lui direz que je suis ici et que je
lattends.

L'officier partit au galop.

Bonaparte reporta ses yeux sur le champ de bataille.

La retraite continuait; mais le gnral Elsnitz et sa colonne
taient arrts par Roland et ses neuf cents hommes.

La redoute de granit s'tait change en volcan; elle jetait le feu
par ses quatre faces.

Alors, s'adressant aux trois autres officiers:

-- Un de vous au centre; les deux autres aux ailes! dit Bonaparte;
annoncez partout l'arrive de la rserve et la reprise de
l'offensive.

Les trois officiers partirent comme trois flches lances par le
mme arc, s'cartant de leur point de dpart au fur et  mesure
qu'ils approchaient de leur but respectif.

Au moment o, aprs les avoir suivis des yeux, Bonaparte se
retournait, un cavalier portant luniforme d'officier gnral
n'tait plus qu' cinquante pas de lui.

C'tait Desaix.

Desaix, qu'il avait quitt sur la terre d'gypte et qui, le matin
mme, disait en riant:

-- Les boulets d'Europe ne me connaissent plus, il m'arrivera
malheur.

Une poigne de mains suffit aux deux amis pour changer leur
coeur.

Puis Bonaparte tendit le bras vers le champ de bataille.

La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde.

Des vingt mille hommes qui avaient commenc le combat vers cinq
heures du matin,  peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il
neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pices de
canon en tat de faire feu; un quart de l'arme tait hors de
combat; l'autre quart, occup  transporter les blesss que le
premier consul avait donn l'ordre de ne pas abandonner. Tout
reculait,  l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes.

Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite
o l'on tait arriv, tait couvert de cadavres d'hommes et de
chevaux, de canons dmonts, de caissons briss.

De place en place montaient des colonnes de flamme et de fume;
c'taient des champs de bl qui brlaient.

Desaix embrassa tous ces dtails d'un coup d'oeil.

-- Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte.

-- Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est
encore que trois heures de laprs-midi, nous avons le temps d'en
gagner une autre.

-- Seulement, dit une voix, il vous faut du canon.

Cette voix, c'tait celle de Marmont, qui commandait en chef
lartillerie.

-- Vous avez raison, Marmont; mais o allez vous en prendre, du
canon?

-- Cinq pices que je puis retirer du champ de bataille encore
intactes, cinq autres que nous avions laisses sur la Scrivia et
qui viennent d'arriver.

-- Et huit pices que j'amne, dit Desaix.

-- Dix-huit pices, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut.

Un aide de camp partit pour hter larrive des pices de Desaix.
La rserve approchait toujours et n'tait plus qu' un demi-quart
de lieue.

La position, du reste, semblait choisie  l'avance;  la gauche de
la route s'levait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin
et protge par un talus.

On y fit filer linfanterie au fur et  mesure qu'elle arrivait;
la cavalerie elle-mme put se dissimuler derrire ce large rideau.

Pendant ce temps, Marmont avait runi ses dix-huit pices de canon
et les avait mises en batterie sur le front droit de larme.

Tout  coup, elles clatrent et vomirent sur les trangers un
dluge de mitraille.

Il y eut dans les rangs ennemis un moment d'hsitation.

Bonaparte en profita pour passer sur toute la ligne franaise.

-- Camarades, s'cria-t-il, c'est assez faire de pas en arrire,
souvenez-vous que c'est mon habitude de coucher sur le champ de
bataille.

En mme temps, et comme pour rpondre  la canonnade de Marmont,
des feux de peloton clatent  gauche, prenant les Autrichiens en
flanc.

C'est Desaix et sa division qui les foudroient  bout portant et
en plein travers.

Toute larme comprend que c'est la rserve qui donne et qu'il
faut laider d'un effort suprme.

Le mot En avant! retentit de l'extrme gauche  lextrme
droite.

Les tambours battent la charge.

Les Autrichiens, qui n'ont pas vu les renforts qui viennent
d'arriver et qui, croyant la journe  eux, marchaient le fusil
sur l'paule comme  une promenade, sentent qu'il vient de se
passer dans nos rangs quelque chose d'trange, et veulent retenir
la victoire qu'ils sentent glisser entre leurs mains.

Mais partout les Franais ont repris l'offensive, partout le
terrible pas de charge et la victorieuse _Marseillaise _se font
entendre; la batterie de Marmont vomit le feu; Kellermann s'lance
avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ennemies.

Desaix saute les fosss, franchit les haies, arrive sur une petite
minence et tombe au moment o il se retourne pour voir si sa
division le suit; mais sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de
ses soldats, la redouble: ils s'lancent  la baonnette sur la
colonne du gnral Zach.

En ce moment, Kellermann, qui a travers les deux lignes ennemies,
voit la division Desaix aux prises avec une masse compacte et
immobile, il charge en flanc, pntre dans un intervalle, l'ouvre,
la brise, l'cartle; en moins d'un quart d'heure, les cinq mille
grenadiers autrichiens qui composent cette masse sont enfoncs,
culbuts, disperss, foudroys, anantis, ils disparaissent comme
une fume; le gnral Zach et son tat-major sont faits
prisonniers; c'est tout ce qu'il en reste.

Alors,  son tour, l'ennemi veut faire donner son immense
cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie, la mitraille
dvorante et la terrible baonnette l'arrtent court.

Murat manoeuvre sur les flancs avec deux pices d'artillerie
lgre et un obusier qui envoient la mort en courant.

Un instant il s'arrte pour dgager Roland et ses neuf cents
hommes; un de ses obus tombe dans les rangs des Autrichiens et
clate; une ouverture se fait pareille  un gouffre de flammes:
Roland s'y lance, un pistolet d'une main, son sabre de l'autre;
toute la garde consulaire le suit, ouvrant les rangs autrichiens
comme un coin de fer ouvre un tronc de chne; il pntre jusqu'
un caisson bris qu'entoure la masse ennemie; il introduit son
bras arm du pistolet dans l'ouverture du caisson et fait feu.

Une dtonation effroyable se fait entendre, un volcan s'est ouvert
et a dvor tout ce qui l'entourait.

Le corps d'arme du gnral Elsnitz est en pleine droute.

Alors tout plie, tout recule, tout se dbande; les gnraux
autrichiens, veulent en vain soutenir la retraite, l'arme
franaise franchit en une demi-heure la plaine qu'elle a dfendue
pied  pied pendant huit heures.

L'ennemi ne s'arrte qu' Marengo, o il tente en vain de se
reformer sous le feu des artilleurs de Carra-Saint-Cyr, oublis 
Castel-Ceriolo, et qu'on retrouve au dnouement de la journe;
mais arrivent au pas de course les divisions Desaix, Gardanne et
Chamberlhac, qui poursuivent les Autrichiens de rue en rue.

Marengo est emport; l'ennemi se retire sur la position de Petra-
Bana, qui est emporte comme Marengo.

Les Autrichiens se prcipitent vers les ponts de la Bormida, mais
Carra-Saint-Cyr y est arriv avant eux: alors la multitude des
fuyards cherche les gus, et s'lance dans la Bormida sous le feu
de toute notre ligne, qui ne s'teint qu' dix heures du soir...
Les dbris de l'arme autrichienne regagnrent leur camp
d'Alexandrie; l'arme franaise bivouaqua devant les ttes de
pont.

La journe avait cot aux Autrichiens quatre mille cinq cents
morts, six mille blesss, cinq mille prisonniers, douze drapeaux,
trente pices de canon.

Jamais la fortune ne s'tait montre sous deux faces si opposes.

 deux heures de l'aprs-midi, c'tait pour Bonaparte une dfaite
et ses dsastreuses consquences;  cinq heures, c'tait l'Italie
reconquise d'un seul coup et le trne de France en perspective.

Le soir mme, le premier consul crivait cette lettre  madame de
Montrevel:

Madame,

J'ai remport aujourd'hui ma plus belle victoire; mais cette
victoire me cote les deux moitis de mon coeur, Desaix et Roland.

Ne pleurez point, madame: depuis longtemps, votre fils voulait
mourir et il ne pouvait mourir plus glorieusement.

BONAPARTE.

On fit des recherches inutiles pour retrouver le cadavre du jeune
aide de camp: comme Romulus, il avait disparu dans une tempte.

Nul ne sut jamais quelle cause lui avait fait poursuivre, avec
tant d'acharnement, une mort qu'il avait eu tant de peine 
rencontrer.


UN MOT AU LECTEUR

Il y a  peu prs un an que mon vieil ami Jules Simon, l'auteur du
_Devoir, _vint me demander de lui faire un roman pour le _Journal
pour Tous._

Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tte. Le
sujet lui convenait. Nous signmes le trait sance tenante.

L'action se passait de 1791  1793, et le premier chapitre
s'ouvrait  Varennes, le soir de l'arrestation du roi.

Seulement, si press que ft le _Journal pour Tous_, je demandai 
Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre  son roman.

Je voulais aller  Varennes; je ne connaissais pas Varennes.

Il y a une chose que je ne sais pas faire: c'est un livre ou un
drame sur des localits que je n'ai pas vues.

Pour faire _Christine, _j'ai t  Fontainebleau; pour faire
_Henri III_, j'ai t  Blois; pour faire les _Mousquetaires_,
j'ai t  Boulogne et  Bthune; pour faire _Monte-Cristo, _je
suis retourn aux Catalans et au chteau d'If; pour faire _Isaac
Laquedem_, je suis retourn  Rome; et j'ai, certes, perdu plus de
temps  tudier Jrusalem et Corinthe  distance que si j'y fusse
all.

Cela donne un tel caractre de vrit  ce que je fais, que les
personnages que je plante poussent parfois aux endroits o je les
ai plants, de telle faon que quelques-uns finissent par croire
qu'ils ont exist.

Il y a mme des gens qui les ont connus.

Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs;
seulement, ne la rptez point. Je ne veux pas faire tort 
d'honntes pres de famille qui vivent de cette petite industrie,
mais, si vous allez  Marseille, on vous montrera la maison de
Morel sur le Cours, la maison de Mercds aux Catalans, et les
cachots de Dants et de Faria au chteau d'If.

Lorsque je mis en scne _Monte-Cristo _au Thtre-Historique,
j'crivis  Marseille pour que lon me ft un dessin du chteau
d'If, et qu'on me l'envoyt. Ce dessin tait destin au
dcorateur.

Le peintre auquel je m'tais adress m'envoya le dessin demand.
Seulement il fit mieux que je n'eusse os exiger de lui; il
crivit sous le dessin: Vue du chteau d'If,  l'endroit o
Dants fut prcipit.

J'ai appris, depuis, qu'un brave homme de cicrone, attach au
chteau d'If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites
par l'abb Faria lui-mme.

Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dants et l'abb Faria n'ont
jamais exist que dans mon imagination, et que, par consquent,
Dants n'a pu tre prcipit du haut en bas du chteau d'If, ni
l'abb Faria faire des plumes.

Mais voil ce que c'est de visiter les localits.

Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman,
dont le premier chapitre s'ouvrait  Varennes.

Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais
de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais
topographiquement l'arrestation du roi.

Je proposai donc  mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi 
Varennes.

J'tais sr d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage
 cet esprit pittoresque et charmant, c'tait le faire bondir de
sa chaise au chemin de fer.

Nous prmes le chemin de fer de Chlons.

 Chlons, nous fmes prix avec un loueur de voitures qui, 
raison de dix francs par jour, nous prta un cheval et une
carriole.

Nous fmes sept jours en chemin: trois jours pour aller de Chlons
 Varennes, trois jours de Varennes  Chlons, et un jour pour
faire toutes nos recherches locales dans la ville.

Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez
facilement, que pas un historien n'avait t historique, et, avec
une satisfaction plus grande encore, que c'tait M. Thiers qui
avait t le moins historique de tous les historiens.

Je m'en doutais bien dj, mais je n'en avais pas la certitude.

Le seul qui et t exact, mais d'une exactitude absolue, c'tait
Victor Hugo, dans son livre intitul _Le Rhin._
_ _
Il est vrai que Victor Hugo est un pote, et non pas un historien.

Quels historiens cela ferait, que les potes, s'ils consentaient 
se faire historiens

Un jour, Lamartine me demandait  quoi j'attribuais l'immense
succs de son _Histoire des Girondins_.

--  ce que vous vous tes lev  la hauteur du roman, lui
rpondis-je.

Il rflchit longtemps, et finit, je crois, par tre de mon avis.

Je restai donc un jour  Varennes, et visitai toutes les localits
ncessaires  mon roman, qui devait tre intitul _Ren
d'Argonne_.

Puis je revins.

Mon fils tait  la campagne  Sainte-Assise, prs Melun; ma
chambre m'attendait; je rsolus d'y aller faire mon roman.

Je ne sais pas deux caractres plus opposs que celui dAlexandre
et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble.

Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons
loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de
meilleures que celles que nous passons l'un prs de l'autre.

Au reste, depuis trois ou quatre jours, j'tais install, essayant
de me mettre  mon _Ren dArgonne, _prenant la plume, et la
dposant presque aussitt.

Cela n'allait pas.

Je m'en consolais en racontant des histoires.

Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait t raconte 
moi-mme par Nodier: c'tait celle de quatre jeunes gens affilis
a la compagnie de Jhu, et qui avaient t excuts  Bourg en
Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.

L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine 
mourir, ou plutt celui que l'on eut le plus de peine  tuer,
avait dix-neuf ans et demi.

Alexandre couta mon histoire avec beaucoup d'attention.

Puis, quand j'eus fini:

-- Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais  ta place?

-- Je laisserais l _Ren d'Argonne, qui _ne rend pas, et je
ferais tes _Compagnons de Jhu_,  la place.

-- Mais pense donc que j'ai lautre roman dans ma tte depuis un
an ou deux, et qu'il est presque fini.

-- Il ne le sera jamais, puisqu'il ne l'est pas maintenant.

-- Tu pourrais bien avoir raison; mais je vais perdre six mois 
me retrouver o j'en suis.

-- Bon! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume.

-- Alors, tu m'aideras.

-- Oui, je vais te donner deux personnages.

-- Voil tout?

-- Tu es trop exigeant! le reste te regarde; moi, je fais ma
_Question d'argent_.

-- Eh bien, quels sont tes deux personnages?

-- Un gentleman anglais et un capitaine franais.

-- Voyons lAnglais d'abord.

-- Soit!

Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay.

-- Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant, voyons ton
capitaine franais.

-- Mon capitaine franais est un personnage mystrieux, qui veut
se faire tuer  toute force et qui ne peut pas en venir  bout; de
sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il
accomplit une action d'clat, il monte d'un grade.

-- Mais pourquoi veut-il se faire tuer?

-- Parce qu'il est dgot de la vie.

-- Et pourquoi est-il dgot de la vie?

-- Ah! voil le secret du livre.

-- Il faudra toujours finir par le dire.

-- Moi,  ta place, je ne le dirais pas.

-- Les lecteurs le demanderont.

-- Tu leur rpondras qu'ils n'ont qu' chercher; il faut bien leur
laisser quelque chose  faire, aux lecteurs.

-- Cher ami, je vais tre cras de lettres.

-- Tu n'y rpondras pas.

-- Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins
que je sache pourquoi mon hros veut se faire tuer.

-- Oh!  toi je ne refuse pas de le dire.

-- Voyons.

-- Eh bien, je suppose qu'au lieu d'tre professeur de
dialectique, Abeilard ait t soldat.

-- Aprs?

-- Eh bien, suppose qu'une balle...

-- Trs bien.

-- Tu comprends! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait
tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer.

-- Hum!

-- Quoi?

-- C'est rude!

-- Rude, comment?

--  faire avaler au public.

-- Puisque tu ne le lui diras pas, au public.

-- Cest juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends.

-- Jattends.

-- As-tu les _Souvenirs de la Rvolution_, de Nodier?

-- Jai tout Nodier.

-- Va me chercher ses _Souvenirs de la rvolution_. Je crois quil
a crit une ou deux pages sur Guyon, Leprtre, Amiet et Hyvert.

-- Alors, on va dire que tu as vol Nodier.

-- Oh! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je
vais lui prendre aprs sa mort. Va me chercher les _Souvenirs de
la Rvolution_.

Alexandre alla me chercher les _Souvenirs de la Rvolution_.
J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin
je tombai sur ce que je cherchais.

Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien. C'est lui
qui parle:

Les voleurs de diligences dont il est question dans larticle
Amiet, que j'ai cit tout  lheure, s'appelaient Leprtre,
Hyvert, Guyon et Amiet.

Leprtre avait quarante-huit ans; c'tait un ancien capitaine de
dragons, chevalier de Saint-Louis, dou d'une physionomie noble,
d'une tournure avantageuse et d'une grande lgance de manires.
Guyon et Amiet n'ont jamais t connus sous leur vritable nom.
Ils devaient ceux-l  l'obligeance si commune des marchands de
passeports. Qu'on se figure deux tourdis d'entre vingt et trente
ans, lis par quelque responsabilit commune qui tait peut-tre
celle d'une mauvaise action, ou par un intrt plus dlicat et
plus gnreux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on
connatra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce
dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-tre  sa mauvaise
apparence qu'il doit la mauvaise rputation dont les biographes
lont dot. Hyvert tait le fils d'un riche ngociant de Lyon, qui
avait offert, au sous-officier charg de son transfrement,
soixante mille francs pour le laisser svader. C'tait  la fois
lAchille de Pris et de la bande. Sa taille tait moyenne, mais
bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avait
jamais vu son oeil sans un regard anim, ni sa bouche sans un
sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier,
et qui se composent d'un mlange inexprimable de douceur et de
force, de tendresse et d'nergie. Quand il se livrait 
l'loquente ptulance de ses inspirations, il s'levait jusqu'
l'enthousiasme. Sa conversation annonait un commencement
d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y
avait d'effrayant en lui, c'tait lexpression tourdissante de sa
gaiet, qui contrastait d'une manire horrible avec sa position.
D'ailleurs, on s'accordait  le trouver bon, gnreux, humain,
facile  manier pour les faibles; car il aimait  faire parade
contre les autres d'une vigueur rellement athltique, que ses
traits effmins taient loin d'indiquer. Il se flattait de
n'avoir jamais manqu d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis.
Ce fut sa seule rponse  limputation de vol et d'assassinat. Il
avait vingt-deux ans.

Ces quatre hommes avaient t chargs de lattaque d'une
diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du
gouvernement. Cette opration s'excutait en plein jour, presque 
l'amiable, et les voyageurs, dsintresss dans laffaire, s'en
souciaient fort peu. Ce jour-l, un enfant de dix ans, bravement
extravagant, s'lana sur le pistolet du conducteur et tira sur
les assaillants. Comme larme pacifique n'tait charge qu'
poudre, suivant lusage, personne ne fut bless; mais il y eut
dans la voiture une grande et juste apprhension de reprsailles.
La mre du petit garon fut saisie d'une crise de nerfs si
affreuse, que cette nouvelle inquitude fit diversion  toutes les
autres, et qu'elle occupa tout particulirement lattention des
brigands. L'un d'eux s'lana prs d'elle en la rassurant de la
manire la plus affectueuse, en la flicitant sur le courage
prmatur de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums
dont ces messieurs taient ordinairement munis pour leur propre
usage. Elle revint  elle, et ses compagnons de voyage
remarqurent que, dans ce moment d'motion, le masque du voleur
tait tomb, mais ils ne le virent point.

La police de ce temps-l, retranche sur une observation
impuissante, ne pouvait s'opposer aux oprations des bandits; mais
elle ne manquait pas de moyens pour se mettre  leur trace. Le mot
d'ordre se donnait au caf, et on se rendait compte d'un fait qui
emportait la peine de mort d'un bout du billard  l'autre. Telle
tait limportance qu'y attachaient les coupables et qu'y
attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se
retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs
expditions nocturnes comme d'une veille de plaisir. Leprtre,
Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un
dpartement voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat,
que le Trsor, qui n'intressait qui que ce ft, car on ne savait
plus  qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnatre un,
si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent
acquitts  l'unanimit.

Cependant la conviction de lopinion tait si manifeste et si
prononce, que le ministre public fut oblig d'en appeler. Le
jugement fut cass; mais telle tait alors l'incertitude du
pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des excs qui pouvaient,
le lendemain, tre cits comme des titres. Les accuss furent
renvoys devant le tribunal de lAin, dans cette ville de Bourg o
taient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs
fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux
rclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait
tre assur de ne pas dplaire  lautre en les plaant sous des
garanties presque infaillibles. Leur entre dans les prisons fut,
en effet, une espce de triomphe.

L'instruction recommena; elle produisit d'abord les mmes
rsultats que la prcdente. Les quatre accuss taient placs
sous la faveur d'un alibi trs faux, mais revtu de cent
signatures, et pour lequel on en aurait trouv dix mille. Toutes
les convictions morales devaient tomber en prsence d'une pareille
autorit. L'absolution paraissait infaillible, quand une question
du prsident, peut-tre involontairement insidieuse, changea
l'aspect du procs.

-- Madame, dit-il  celle qui avait t si aimablement assiste
par un des voleurs, quel est celui des accuss qui vous a accord
tant de soins?

Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses
ides. Il est probable que sa pense admit le fait comme reconnu;
et qu'elle ne vit plus dans la manire de lenvisager qu'un moyen
de modifier le sort de l'homme qui lintressait.

-- C'est monsieur, dit-elle en montrant Leprtre.

Les quatre accuss, compris dans un alibi indivisible, tombaient
de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se levrent et la
salurent en souriant.

-- Pardieu! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de
grands clats de rire, voil, capitaine, qui vous apprendra  tre
galant.

J'ai entendu dire que, peu de temps aprs, cette malheureuse dame
tait morte de chagrin.

Il y eut le pourvoi accoutum; mais, cette fois, il donnait peu
d'esprances. Le parti de la rvolution, que Napolon allait
craser un mois plus tard, avait repris lascendant. Celui de la
contre-rvolution s'tait compromis par des excs odieux. On
voulait des exemples, et on s'tait arrang pour cela, comme on le
pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est
des gouvernements comme des hommes; les plus faibles sont les plus
cruels. Les compagnies de Jhu n'avaient d'ailleurs plus
d'existence compacte. Les hros de ces bandes farouches, Debeauce,
Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, taient
tombs sur l'chafaud ou  ct. Il n'y avait plus de ressources
pour les condamns dans le courage entreprenant de ces fous
fatigus, qui n'taient pas mme capables, ds lors, de dfendre
leur propre vie, et qui se l'taient froidement, comme Piard,  la
fin d'un joyeux repas, pour en pargner la peine  la justice ou 
la vengeance. Nos brigands devaient mourir.

Leur pourvoi fut rejet; mais l'autorit judiciaire n'en fut pas
prvenue la premire. Trois coups de fusil tirs sous les
murailles, du cachot avertirent les condamns. Le commissaire du
Directoire excutif, qui exerait le ministre public prs des
tribunaux, pouvant par ce symptme de connivence, requit une
partie de la force arme, dont mon oncle tait alors le chef: 
six heures du matin, soixante cavaliers taient rangs devant la
grille du prau.

Quoique les guichetiers eussent pris toutes les prcautions
possibles pour pntrer dans le cachot de ces quatre malheureux,
qu'ils avaient laisss la veille si troitement garrotts et
chargs de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une
longue rsistance. Les prisonniers taient libres et arms
jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficult, aprs avoir
enferm leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous; et,
munis de toutes les clefs, ils traversrent aussi aisment
lespace qui les sparait du prau. Leur aspect dut tre terrible
pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour
conserver toute la libert de leurs mouvements, pour affecter
peut-tre une scurit plus menaante encore que la renomme de
force et d'intrpidit qui s'attachait  leur nom, peut-tre mme
pour dissimuler l'panchement du sang qui se manifeste si vite
sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un
homme bless  mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles
croises sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hrisses
d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir
quelque chose de fantastique. Arrivs au prau ils virent la
gendarmerie dploye, immobile, impossible  rompre et 
traverser. Ils s'arrtrent un moment et parurent confrer entre
eux. Leprtre, qui tait, comme je lai dit, leur an et leur
chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grce
qui lui tait particulire:

-- Trs bien, messieurs de la gendarmerie!

Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif
et dernier adieu, et se brla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert
se mirent en tat de dfense, le canon de leurs doubles pistolets
tourn sur la force arme. Ils ne tirrent point; mais elle
regarda cette dmonstration comme une hostilit dclare: elle
tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprtre, qui n'avait
pas boug. Amiet eut la cuisse casse prs de l'aine. La
_Biographie des Contemporains_ dit qu'il fut excut. J'ai entendu
raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied
de l'chafaud. Hyvert restait seul: sa contenance assure, son
oeil terrible, ses pistolets agits par deux mains vives et
exerces qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne
sais quelle admiration peut-tre qui s'attache au dsespoir d'un
beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais
vers le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang,
l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un
loup excd par des chasseurs, l'effroyable nouveaut de ce
spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en
aperut et transigea.

-- Messieurs, dit-il,  la mort! J'y vais! j'y vais de tout mon
coeur! mais que personne ne m'approche, ou celui qui m'approche,
je le _brle_, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le
bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, et qui
ne demande de part et d'autre que des procds.

La concession tait facile, car il n'y avait l personne qui ne
souffrt de la dure de cette horrible tragdie, et qui ne ft
press de la voir finir. Quand il vit que cette concession tait
faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture
un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il
resta debout et en part tonn. On voulut se prcipiter sur lui.

-- Tout beau, messieurs! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur
les hommes qui se disposaient  l'envelopper les pistolets dont il
s'tait ressaisi pendant que le sang jaillissait  grands flots de
la blessure o le poignard tait rest. Vous savez nos
conventions: je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons!

On le laissa marcher. Il alla droit  la guillotine en tournant
le couteau dans son sein.

-- Il faut, ma foi, dit-il, que j'aie l'me cheville dans le
ventre! je ne peux pas mourir. Tchez de vous tirer de l.

Il adressait ceci aux excuteurs.

Un instant aprs, sa tte tomba. Soit par hasard, soit quelque
phnomne particulier de la vitalit, elle bondit, elle roula hors
de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore  Bourg
que la tte d'Hyvert a parl.

La lecture n'tait pas acheve, que j'tais dcid  laisser de
ct _Ren dArgonne_ pour _les Compagnons de Jhu._
Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras.

-- Tu pars? me dit Alexandre.

-- Oui.

-- O vas-tu?

--  Bourg en Bresse.

-- Quoi faire?

-- Visiter les localits et consulter les souvenirs des gens qui
ont vu excuter Leprtre, Amiet, Guyon et Hyvert.

***

Deux chemins conduisent  Bourg, quand on vient de Paris, bien
entendu: on peut quitter le chemin de fer  Mcon, et prendre une
diligence qui conduit de Mcon  Bourg; on peut continuer jusqu'
Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg  Lyon.

J'hsitais entre ces deux voies, lorsque je fus dtermin par un
des voyageurs qui habitaient momentanment le mme wagon que moi.
Il allait  Bourg, o il avait, me dit-il, de frquentes
relations; il y allait par Lyon; donc, la route de Lyon tait la
meilleure.

Je rsolus d'aller par la mme route que lui.

Je couchai  Lyon, et, le lendemain,  dix heures du matin,
j'tais  Bourg.

Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. Il
contenait un article aigre-doux sur moi.

Lyon n'a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela
vingt-quatre ans, d'avoir dit qu'il n'tait pas littraire.

Hlas! j'ai encore sur Lyon, en 1857, la mme opinion que j'avais
sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d'opinion.

Il y a en France une seconde ville qui m'en veut presque autant
que Lyon: c'est Rouen.

Rouen a siffl toutes mes pices, y compris _le Compte Hermann_.

Un jour, un Napolitain se vantait  moi d'avoir siffl Rossini et
la Malibran, le _Barbier _et la Desdemona.

-- Cela doit tre vrai, lui rpondis-je, car Rossini et la
Malibran, de leur ct, se vantent d'avoir t siffls par les
Napolitains.

Je me vante donc d'avoir t siffl par les Rouennais.

Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main,
je rsolus de savoir pourquoi on me sifflait  Rouen. Que voulez-
vous! j'aime  me rendre compte des plus petites choses.

Le Rouennais me rpondit:

-- Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons.

Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu  Jeanne d'Arc.

Cependant, ce ne pouvait pas tre pour le mme motif.

Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en
voulaient: je n'avais jamais dit de mal du sucre de pomme; j'avais
respect M. Barbet tout le temps qu'il avait t maire, et,
dlgu par la Socit des gens de lettres  l'inauguration de la
statue du grand Corneille, j'tais le seul qui et pens  saluer
avant de prononcer son discours.

Il n'y avait rien dans tout cela qui dt raisonnablement me
mriter la haine des Rouennais.

Aussi,  cette fire rponse: Nous vous sifflons parce que nous
vous en voulons fis-je humblement cette demande:

-- Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu?

-- Oh! vous le savez bien, rpondit le Rouennais.

-- Moi? fis je.

-- Oui, vous.

-- N'importe, faites comme si je ne le savais pas.

-- Vous vous rappelez le dner que vous a donn la ville,  propos
de la statue de Corneille?

-- Parfaitement. M'en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu?

-- Non, ce n'est pas cela.

-- Qu'est-ce?

-- Eh bien,  ce dner, on vous a dit Monsieur Dumas, vous
devriez bien faire une pice pour la ville de Rouen, sur un sujet
tir de son histoire.

-- Ce  quoi j'ai rpondu: Rien de plus facile; je viendrai, 
votre premire sommation, passer quinze jours  Rouen. On me
donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la pice,
dont les droits d'auteur seront pour les pauvres.

-- C'est vrai, vous avez dit cela.

-- Je ne vois rien de si blessant l dedans pour les Rouennais,
que j'aie encouru leur haine.

-- Oui; mais l'on a ajout: La ferez-vous en prose? ce  quoi
vous avez rpondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez rpondu?

-- Ma foi, non.

-- Vous avez rpondu: Je la ferai en vers, ce sera plus tt
fait.

-- J'en suis bien capable.

-- Eh bien!

-- Aprs?

-- Aprs, c'tait une insulte pour Corneille, monsieur Dumas;
voil pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront
encore longtemps.

Textuel!

 dignes Rouennais! j'espre bien que vous ne me ferez jamais le
mauvais tour de me pardonner et de m'applaudir.

Le journal disait que M. Dumas n'tait rest qu'une nuit  Lyon,
sans doute parce qu'une ville si peu littraire n'tait pas digne
de le garder plus longtemps.

M. Dumas n'avait pas song le moins du monde  cela. Il n'tait
rest qu'une nuit  Lyon, parce qu'il tait press d'arriver 
Bourg; aussi,  peine arriv  Bourg, M. Dumas se fit-il conduire
au journal du dpartement.

Je savais qu'il tait dirig par un archologue distingu, diteur
de l'ouvrage de mon ami Baux sur l'glise de Brou.

Je demandai M. Milliet. M. Milliet, accourut.

Nous changemes une poigne de main, et je lui exposai le but de
mon voyage.

-- J'ai votre affaire, me dit-il; je vais vous conduire chez un
magistrat de notre pays qui crit l'histoire de la province.

-- Mais o en est-il de votre histoire?

-- Il en est  1822.

-- Tout va bien, alors. Comme les vnements que j'ai  raconter
datent de 1799, et que mes hros ont t excuts en 1800, il aura
pass l'poque et pourra me renseigner. Allons chez votre
magistrat.

En route, M. Milliet m'apprit que ce mme magistrat tait en mme
temps un gourmet distingu.

Depuis Brillat-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient
gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'tre gourmands; ce
qui n'est pas du tout la mme chose.

On nous introduisit dans le cabinet du magistrat.

Je trouvai un homme  la figure luisante et au sourire goguenard.

Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens
daignent avoir pour les potes.

-- Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher
des sujets de roman dans notre pauvre pays?

Non, monsieur: mon sujet est tout trouv; je viens seulement
consulter les pices historiques.

-- Bon! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il ft
besoin de se donner tant de peine.

-- Vous tes dans l'erreur, monsieur,  mon endroit du moins. J'ai
l'habitude de faire des recherches trs srieuses sur les sujets
historiques que je traite.

-- Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu'un.

-- La personne que j'eusse envoye, monsieur, n'tant point
pntre de mon sujet, et pu passer prs de faits trs importants
sans les voir; puis je m'aide beaucoup des localits, je ne sais
pas dcrire sans avoir vu.

-- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vous-mme?

-- Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet
de chambre mais, comme il a eu un grand succs, le drle m'a
demand des gages si exorbitants qu' mon grand regret je n'ai pu
le garder.

Le magistrat se mordit les lvres. Puis, aprs un instant de
silence:

-- Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dit-il,  quoi je
puis vous tre bon dans cet important travail.

-- Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant
fait une histoire du dpartement, aucun des vnements importants
qui se sont passs dans le chef-lieu ne doit vous tre inconnu.

-- En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, tre assez bien
renseign.

-- Eh bien, monsieur, d'abord votre dpartement a t le centre
des oprations des compagnons de Jhu.

-- Monsieur, j'ai entendu parler des compagnons de Jsus, rpondit
le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.

-- C'est--dire des jsuites, n'est-ce pas? Ce n'est pas cela que
je cherche, monsieur.

-- Ce n'est pas de cela que je parle non plus; je parle des
voleurs de diligences qui infestrent les routes de 1797  1800.

-- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-l
justement sur lesquels je viens chercher des renseignements 
Bourg s'appelaient les compagnons de Jhu et non les compagnons de
Jsus.

-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre de _Compagnons de Jhu_?
J'aime  me rendre compte de tout.

-- Moi aussi, monsieur; voil pourquoi je n'ai pas voulu confondre
des voleurs de grand chemin avec les aptres.

-- En effet, ce ne serait pas trs orthodoxe.

-- C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse
pas venu tout exprs pour rectifier, moi, pote, votre jugement, 
vous, historien.

-- J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se
pinant les lvres.

-- Elle sera courte et simple. Jhu tait un roi d'Isral sacr
par lise pour l'extermination de la maison d'Achab. _lise_,
c'tait Louis XVIII; _Jhu_, c'tait Cadoudal; _la maison
d'Achab_, c'tait la Rvolution. Voil pourquoi les dtrousseurs
de diligences qui pillaient l'argent du gouvernement pour
entretenir la guerre de la Vende s'appelaient les compagnons de
Jhu.

-- Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose  mon ge.

-- Oh! monsieur, on apprend toujours, en tout temps,  tout ge:
pendant la vie, on apprend l'homme; pendant la mort, on apprend
Dieu.

-- Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement
d'impatience, puis-je savoir  quoi je puis vous tre bon?

-- Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux
parmi les compagnons de Jhu, ont t excuts  Bourg, sur la
place du Bastion.

-- D'abord, monsieur,  Bourg, on n'excute pas sur la place du
Bastion; on excute au champ de foire.

-- Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c'est
vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la
Rvolution surtout, on excutait sur la place du Bastion.

-- C'est possible.

-- C'est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon,
Leprtre, Amiet et Hyvert.

-- C'est la premire fois que j'entends prononcer ces noms-l.

-- Ils ont pourtant eu un certain retentissement,  Bourg surtout.

-- Et vous tes sr, monsieur, que ces gens-l ont t excuts
ici?

-- J'en suis sr.

-- De qui tenez-vous le renseignement?

-- D'un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait 
l'excution.

-- Vous nommez cet homme?

-- Charles Nodier.

-- Charles Nodier, le romancier, le pote?

-- Si c'tait un historien, je n'hsiterais pas monsieur. J'ai
appris dernirement, dans un voyage  Varennes, le cas qu'il faut
faire des historiens. Mais, justement parce que c'est un pote, un
romancier, j'insiste.

-- Libre  vous, mais je ne sais rien de ce que vous dsirez
savoir, et j'ose mme dire que, si vous n'tes venu dire  Bourg
que pour avoir des renseignements sur l'excution de MM... Comment
les appelez-vous?

-- Guyon, Leprtre, Amiet et Hyvert.

-- Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur,
que je compulse les archives de la ville, et je n'ai rien vu de
pareil  ce que vous me dites l.

-- Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe,
monsieur; peut-tre, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je
cherche.

-- Ah! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives
du greffe, vous serez bien malin! c'est un chaos, monsieur, que
les archives du greffe, un vrai chaos; il vous faudrait rester ici
un mois, et encore... encore...

-- Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais, si, dans ce
jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en
faire part?...

-- Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un trs
grand service.

-- Pas plus grand que celui que je venais vous demander; je vous
apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voil tout.

***

Vous devinez qu'en sortant de chez mon magistrat j'tais piqu
d'honneur, je voulais, cote que cote, avoir mes renseignements
sur les compagnons de Jhu.

Je m'en pris  Milliet et le mis au pied du mur.

-- coutez, me dit-il, j'ai un beau-frre avocat.

-- Voil mon homme! Allons chez le beau-frre.

-- C'est qu' cette heure, il est au Palais.

-- Allons au Palais.

-- Votre apparition fera rumeur, je vous en prviens.

-- Alors, allez-y tout seul; dites-lui de quoi il est question;
qu'il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs
de la ville pour tablir mon travail sur les localits; nous nous
retrouverons  quatre heures sur la place du Bastion, si vous le
voulez bien.

-- Parfaitement.

-- Il me semble que j'ai vu une fort en venant.

-- La fort de Seillon.

-- Bravo!

-- Vous avez besoin d'une fort?

-- Elle m'est indispensable.

-- Alors permettez...

-- Quoi?

-- Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un pote,
qui, dans ses moments perdus, est inspecteur.

-- Inspecteur de quoi?

-- De la fort.

-- Il n'y a pas quelques ruines dans la fort?

-- Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la fort, mais qui en
est  cent pas.

-- Et dans la fort?

-- Il y a une espce de fabrique que l'on appelle la Correrie, qui
dpend de la Chartreuse, et qui communique avec elle par un
passage souterrain.

-- Bon! Maintenant, si vous pouvez m'offrir une grotte, vous
m'aurez combl.

-- Nous avons la grotte de Ceyzeriat, mais de lautre ct de la
Reyssouse.

-- Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas  moi, je ferai comme
Mahomet, j'irai  la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc.

Cinq minutes aprs, nous tions chez M. Leduc, qui, sachant de
quoi il tait question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture,
 ma disposition.

J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d'une certaine
faon qui vous met du premier coup tout  l'aise.

Nous visitmes d'abord la Chartreuse. Je leusse fait btir
exprs, qu'elle n'et pas t plus  ma convenance. Clotre
dsert, jardin dvast, habitants presque sauvages. Merci, hasard!

De l, nous passmes  la Correrie; c'tait le complment de la
Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j'en ferais; mais il
tait vident que cela pouvait m'tre utile.

-- Maintenant, monsieur, dis-je  mon obligeant conducteur, j'ai
besoin d'un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, prs
d'une rivire. Tenez-vous cela dans le pays?

-- Pour quoi faire?

-- Pour y btir un chteau.

-- Quel chteau?

-- Un chteau de cartes, parbleu! J'ai une famille  loger, une
mre modle, une jeune fille mlancolique; un frre espigle, un
jardinier braconnier.

-- Nous avons un endroit appel les Noires-Fontaines.

-- Voil d'abord un nom charmant.

-- Mais il n'y a pas de chteau.

-- Tant mieux, car j'aurais t oblig de labattre.

-- Allons aux Noires-Fontaines.

Nous partmes; un quart d'heure aprs, nous descendions  la
maison des gardes.

-- Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira o
vous voulez aller.

Il nous conduisit, en effet,  un endroit plant de grands arbres,
lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.

-- Voil ce qu'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc.

-- C'est ici que demeureront madame de Montrevel, Amlie et le
petit douard. Maintenant quels sont les villages que je vois en
face de moi?

-- Ici, tout prs, Montagnac; l-bas, dans la montagne, Ceyzeriat.

-- Est-ce qu'il y a une grotte?

-- Oui. Comment savez-vous qu'il y a une grotte  Ceyzeriat?

-- Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s'il vous plat.

-- Saint-Just, Trconnasse, Ramasse, Villereversure.

-- Trs bien.

-- Vous en avez assez!

-- Oui.

Je pris mon calepin, je fis le plan de la localit et j'inscrivis
 peu prs  leur place le nom des villages que M. Leduc venait de
me faire passer en revue.

-- C'est fait, lui dis-je.

-- O allons-nous?

-- L'glise de Brou doit tre sur notre chemin?

-- Justement.

-- Visitons l'glise de Brou.

-- En avez-vous aussi besoin dans votre roman?

-- Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire
passer mon action dans un pays qui possde le chef-d'oeuvre de
l'architecture du XVIe sicle sans utiliser ce chef-d'oeuvre.

-- Allons  l'glise de Brou.

Un quart d'heure aprs, le sacristain nous introduisait dans cet
crin de granit o sont renferms les trois joyaux de marbre que
l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite
de Bourbon et de Philibert le Beau.

-- Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d'oeuvre
n'ont-ils pas t mis en poussire  l'poque de la Rvolution?

-- Ah! monsieur, la municipalit avait eu une ide.

-- Laquelle?

-- C'tait de faire de l'glise un magasin  fourrage.

-- Oui, et le foin a sauv le marbre; vous avez raison, mon ami,
c'est une ide.

-- L'ide de la municipalit vous en donne-t-elle une? me demanda
M. Leduc.

-- Ma foi, oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas
quelque chose.

Je tirai ma montre.

-- Trois heures! allons  la prison; j'ai rendez-vous  quatre
heures place du Bastion, avec M. Milliet.

-- Attendez... une dernire chose.

-- Laquelle?

-- Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche?

-- Non; o cela?

-- Tenez, partout; d'abord au-dessus de son tombeau.

-- _Fortune, infortune, fortune._

-- Justement.

-- Eh bien, que veut dire ce jeu de mots?

-- Les savants l'expliquent ainsi: _Le sort perscute beaucoup une
femme_.

-- Voyons un peu.

-- Il faut d'abord supposer la devise latine  sa source.

-- Supposons, c'est probable.

-- Eh bien: F_ortuna infortunat_...

-- Oh! oh! _infortunat_.

-- Dame...

-- Cela ressemble fort  un barbarisme.

-- Que voulez-vous!

-- Je veux une explication.

-- Donnez-la!

-- La voici: _Fortuna, infortuna forti una_ -- _Fortune et
infortune sont gales pour le fort_.

-- Savez-vous que cela pourrait bien tre la vraie traduction?

-- Parbleu! voil ce que c'est que de ne pas tre savant, mon cher
monsieur; on est sens, et, avec du sens, on voit plus juste
qu'avec de la science. Vous n'avez pas autre chose  me dire?

-- Non.

-- Allons  la prison, alors.

Nous remontmes en voiture, rentrmes dans la ville et ne nous
arrtmes que devant la porte de la prison.

Je passai la tte par la portire.

-- Oh! fis je, on me l'a gte.

-- Comment! on vous la gte?

-- Certainement, elle n'tait pas comme cela du temps de mes
prisonniers,  moi. Pouvons-nous parler au gelier?

-- Sans doute.

-- Parlons-lui.

Nous frappmes  la porte. Un homme d'une quarantaine d'annes
vint nous ouvrir.

Il reconnut M. Leduc.

-- Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis.

-- Eh! l-bas, fis-je en linterrompant, pas de mauvaises
plaisanteries.

-- Qui prtend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle
qu'au dernier sicle?

-- C'est vrai, monsieur Leduc, elle a t abattue et rebtie en
1816.

-- Alors, la disposition intrieure n'est plus la mme?

-- Oh! non, monsieur, tout a t chang.

-- Pourrait-on avoir un ancien plan?

-- Ah! M. Martin larchitecte pourrait peut-tre vous en retrouver
un.

-- Est-ce un parent de M. Martin lavocat?

-- C'est son frre.

-- Trs bien, mon ami; j'aurai mon plan.

-- Alors, nous n'avons plus besoin ici? demanda M. Leduc.

-- Aucunement.

-- Je puis rentrer chez moi?

-- Cela me fera de la peine de vous quitter, voil tout.

-- Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion?

-- C'est  deux pas.

-- Que faites-vous de votre soire?

-- Je la passe chez vous, si vous voulez.

-- Trs bien!  neuf heures, une tasse de th vous attendra.

-- Je lirai prendre.

Je remerciai M. Leduc. Nous changemes une poigne de main, et
nous nous quittmes.

Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices,  cause d'un
combat qui eut lieu sur la place o elle conduit), et, longeant le
jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion.

C'est un hmicycle o se tient aujourd'hui le march de la ville.
Au milieu de cet hmicycle s'lve la statue de Bichat, par David
(d'Angers). Bichat, en redingote -- pourquoi cette exagration de
ralisme -- pose la main sur le coeur d'un enfant de neuf  dix
ans, parfaitement nu -- pourquoi cet excs d'idalit? -- tandis
qu'aux pieds de Bichat est tendu un cadavre. C'est le livre de
Bichat traduit en bronze: _De la vie et de la mort_!...

J'tais occup  regarder cette statue, qui rsume les dfauts et
les qualits de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me
touchait lpaule. Je me retournai: c'tait M. Milliet. Il tenait
un papier  la main.

-- Eh bien? lui demandai-je.

-- Eh bien, victoire.

-- Qu'est-ce que cela?

-- Le procs-verbal d'excution.

-- ...?

-- De vos hommes.

-- De Guyon, de Leprtre, d'Amiet?...

-- Et d'Hyvert.

-- Mais donnez-moi donc cela.

-- Le voici.

Je pris et je lus:

PROCS-VERBAL DE MORT ET EXCUTION DE

LAURENT GUYON, TIENNE HYVERT, FRANOIS AMIET, ANTOINE LEPRTRE,

Condamns le 20 thermidor an VIII, et excuts le 23 Vendmiaire
an IX

Ce jourd'hui, 23 vendmiaire an IX, le commissaire du
gouvernement prs le Tribunal, qui a reu, dans la nuit et  onze
heures du soir, le paquet du ministre de la justice contenant la
procdure et le jugement qui condamne  mort Laurent Guyon,
tienne Hyvert, Franois Amiet et Antoine Leprtre; le jugement du
Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requte en
cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait
avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les
quatre accuss que leur jugement  mort serait excut aujourd'hui
 onze heures. Dans l'intervalle qui s'est coul jusqu' onze
heures, ces quatre accuss se sont tir des coups de pistolet et
donn des coups de poignard en prison. Leprtre et Guyon, selon le
bruit public, taient morts; Hyvert bless  mort et expirant;
Amiet bless  mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre,
en cet tat, ont t conduits  la guillotine, et, _morts ou
vivants, _ils ont t guillotins;  onze heures et demie,
l'huissier Colin a remis le procs-verbal de leur supplice  la
Municipalit pour les inscrire sur le livre des morts.

Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le procs-
verbal de ce qui s'est pass en prison, o il a t prsent; pour
moi qui n'y ai point assist, je certifie ce que la voix publique
m'a appris.

Bourg, 23 vendmiaire au IX.
Sign: DUBOST, greffier.

Ah! c'tait donc le pote qui avait raison contre l'historien! le
capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le
procs-verbal de ce qui s'tait pass dans la prison -- _o il
tait prsent_ -- c'tait l'oncle de Nodier. Ce procs-verbal
remis au juge de paix, c'tait le rcit grav dans la tte du
jeune homme, rcit qui, aprs quarante ans, s'tait fait jour sans
altration dans ce chef-d'oeuvre intitul _Souvenirs de la
Rvolution._

Toute la procdure tait aux archives du greffe. M. Martin me
faisait offrir de la faire copier: interrogatoire, procs-verbaux,
jugement.

J'avais dans ma poche les _Souvenirs de la Rvolution _de Nodier.
Je tenais  la main le procs-verbal d'excution qui confirmait
les faits avancs par lui.

-- Allons chez notre magistrat, dis-je  M. Milliet.

-- Allons chez notre magistrat, rpta-t-il.

Le magistrat fut atterr, et je le laissai convaincu que les
potes savent aussi bien l'histoire que les historiens, s'ils ne
la savent pas mieux.

Alex. Dumas.





End of Project Gutenberg's Les compagnons de Jhu, by Alexandre Dumas

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