The Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand

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Title: Jacques

Author: George Sand

Release Date: October 21, 2004 [EBook #13818]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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George Sand.

[Illustration: ]


JACQUES



NOTICE

Que Jacques soit l'expression et le resultat de pensees tristes et
de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre
douloureux et un denoument desespere. Les gens heureux, qui sont parfois
fort intolerants, m'en ont blame. A-t-on le droit d'etre desespere?
disaient-ils. A-t-on le droit d'etre malade?

Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire
d'une passion, de la derniere et intolerable passion, d'une ame
passionnee; je ne pretends pas nier cette consequence du roman, que
certains coeurs devoues se voient reduits a ceder la place aux autres et
que la societe ne leur laisse guere d'autre choix, puisqu'elle raille et
s'indigne devant la resignation ou la misericorde d'un epoux trahi.
En ceci, la societe ne se montre pas fort chretienne. Aussi Jacques
finit-il peu chretiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en
disposer. Mais a qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit
contre cette societe irreligieuse. Il lui cede, au contraire, beaucoup
trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et
apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens maries, puisque
certains d'entre eux sont places sans transaction possible entre l'etat
de meurtriers et celui de saints.

Tachons d'etre saints, et si nous en venons a bout, nous saurons
d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit a
ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaitrons peut-etre qu'il
y a quelque chose a modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le
but de la societe devrait etre de rendre la perfection accessible a
tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent
des moeurs et des idees.

J'ai ecrit ce livre a Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et Andre_.

GEORGE SAND. Paris, mars 1853.



PREMIERE PARTIE.



I.

Tilly, pres Tours; le...

Tu veux, mon amie, que je te dise la verite; tu me reproches d'etre
trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut
absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime
M. Jacques. Eh bien, oui, ma chere, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi
n'en conviendrais-je pas a present? Notre contrat de mariage sera signe
demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne
t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis
persuadee que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes
craintes. Non, ma mere ne me sacrifie point a l'ambition d'une riche
alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible a cet avantage,
et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait
humiliante et penible l'idee de tout devoir a mon mari, si Jacques
n'etait pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le
connais, j'ai sujet de me rejouir de sa richesse. Sans cela, ma mere ne
lui aurait jamais pardonne d'etre roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma
mere et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une mechante femme; tu fais
mal, je pense, de me parler ainsi de celle a qui je dois respect et
veneration. Je suis bien coupable, a ce que je vois; car c'est moi qui
t'ai portee a ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te
raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre
intimite. Ne m'expose plus a ce remords, chere amie, en me disant du mal
de ma mere.

Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement;
mais c'est l'espece de penetration soupconneuse avec laquelle tu devines
a moitie les choses. Par exemple, tu pretends que Jacques doit etre un
homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans
ce jugement. Jacques n'est pas de la premiere jeunesse, il a l'exterieur
calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que
Jacques soit riche! Encore une fois, ma mere aurait-elle tolere sans
cela la vue et l'odeur d'une pipe!

La premiere fois que je l'ai vu, il fumait, et a cause de cela j'aime
toujours a le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait
alors. C'etait chez les Borel. Tu sais que M. Borel etait colonel de
lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a
jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle detestat l'odeur du
tabac, elle a dissimule sa repugnance, et peu a peu s'est habituee a la
supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager
pour etre complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun deplaisir a sentir
cette odeur de pipe. Eugenie autorise donc M. Borel et tous ses amis
a fumer au jardin, au salon, partout ou bon leur semble; elle a bien
raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et deplaisantes
aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un tres-leger effort sur
elles-memes pour se ranger a leurs gouts et a leurs habitudes. Elles
leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant
de coups d'epingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent
insupportable peu a peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici
rire aux eclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que
veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira a Jacques,
et si l'avenir justifie tes mechantes predictions, si un jour je dois
cesser d'aimer en lui tout ce qui me plait aujourd'hui, du moins j'aurai
goute la lune de miel.

Cette maniere d'etre des Borel scandalise horriblement toutes les
begueules du canton. Eugenie s'en moque avec d'autant plus de raison
qu'elle est heureuse, aimee de son mari, entouree d'amis devoues, et
riche par-dessus le marche, ce qui lui attire encore de temps en temps
la visite des plus tiers legitimistes. Ma mere elle-meme a sacrifie a
cette consideration" comme elle y sacrifie aujourd'hui a l'egard de
Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a ete flairer et chercher la
piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot.

Allons! voila que, malgre moi, je me mets encore a tourner ma mere en
ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques
me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu
devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!

Je te disais donc que j'avais vu Jacques la pour la premiere fois. Il y
avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel,
que de la prochaine arrivee du capitaine Jacques, un officier retire du
service, heritier d'un million. Ma mere ouvrait des yeux grands comme
des fenetres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le
son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donne une
forte prevention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que
disaient Eugenie et son mari. Il n'etait question que de sa bravoure,
de sa generosite, de sa bonte. Il est vrai qu'on lui attribue aussi
quelques singularites. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication
satisfaisante a cet egard, et je cherche en vain dans son caractere et
dans ses manieres ce qui peut avoir donne lieu a cette opinion. Un soir
de cet ete, nous entrons chez Eugenie; je crois bien que ma mere avait
saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivee du _parti_. Eugenie et
son mari etaient venus a notre rencontre du cote de la cour. On
nous fait asseoir dans le salon; j'etais pres de la fenetre au
rez-de-chaussee, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. "Et
votre ami, est-il arrive enfin? dit ma mere au bout de trois minutes.
--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en felicite, et
j'en suis charmee pour vous, reprend ma mere. Est-ce que nous ne le
verrons pas?--Il s'est sauve avec sa pipe en vous entendant venir,
repond Eugenie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-etre que non,
lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orenoque_ (tu
sauras que c'est une des faceties favorites de M. Borel), et je n'ai pas
eu encore le temps de lui dire que je voulais le presenter a deux belles
dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugenie,
et le faire avertir." Pendant ce temps-la je ne disais rien, mais je
voyais tres-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il etait assis a dix
pas de la maison, sur des gradins de pierre ou Eugenie fait ranger au
printemps les beaux vases de fleur" de sa serre chaude. Il me parut, au
premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait
au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus reguliere et
plus noble que celle de Jacques. Il est plutot petit que grand, et
semble tres-delicat, quoiqu'il assure etre d'une forte sante; il
est constamment pale, et ses cheveux d'un noir d'ebene, qu'il porte
tres-longs, le font paraitre plus pale et plus maigre encore. Il me
semble qu'il a le sourire triste, le regard melancolique, le front
serein et l'attitude fiere; en tout, l'expression d'une ame orgueilleuse
et sensible, d'une destinee rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je
fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sure que tu
trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je
ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidite extraordinaire, et
il me semble que son caractere renferme mille particularites qu'il me
faudra bien du temps pour connaitre et peut-etre pour comprendre. Je te
les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides a en bien juger; car
tu as bien plus de penetration et d'experience que moi. En attendant, je
veux t'en dire quelques-unes.

Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent
subitement et d'une maniere tantot brutale, tantot romanesque, a la
premiere vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne
ne s'abandonne a ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de
Jacques. Quand il a recu de la premiere vue une impression assez forte
pour porter un jugement, il pretend qu'il ne le retracte jamais. Je
crains que ce ne soit la une idee fausse et la source de bien des
erreurs et peut-etre de quelques injustices. Je te dirai meme que je
crains qu'il n'ait porte un jugement de ce genre sur ma mere. Il est
certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a deplu des le premier jour;
il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa
meditation et de son nuage de tabac pour nous le presenter, il vint
comme malgre lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mere, qui
a les manieres hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement
aimable avec lui. "Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle;
j'ai beaucoup connu monsieur votre pere, et vous quand vous etiez
enfant.--Je le sais, Madame," repondit Jacques sechement et sans avancer
sa main vers celle de ma mere. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car
cela etait tres-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour
avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la repugnance
de M. Jacques pour de la timidite, et elle insista en lui disant:
"Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en
souviens bien, Madame," repondit-il d'un ton encore plus etrange; et il
serra la main de ma mere d'une maniere presque convulsive. Cette maniere
fut si singuliere que les Borel se regarderent d'un air etonne, et que
ma mere, qui n'est pourtant pas facile a deconcerter, retomba sur sa
chaise plutot qu'elle ne se rassit, et devint pale comme la mort. Un
instant apres, Jacques retourna dans le jardin, et ma mere me fit
chanter une romance dont parlait Eugenie. Jacques m'a dit depuis
qu'il m'avait ecoutee sous la fenetre, et que ma voix lui avait ete
sur-le-champ tellement sympathique qu'il etait rentre pour me regarder;
jusque-la il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimee, du moins il
le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te
dire.

Nous en etions aux singularites de Jacques; je veux t'en raconter une
autre. L'autre jour il vint nous voir au moment ou je sortais de la
maison avec une soupe dans une ecuelle de terre et un tablier d'indienne
bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derriere pour
ne rencontrer personne dans ce bel equipage. Le hasard voulut que M.
Jacques, par un caprice digne de lui, se fut engage dans cette ruelle
avec son beau cheval. "Ou allez-vous ainsi?" me dit-il en sautant a
terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'eviter, mais
il n'y avait pas moyen. "Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez
m'attendre a la maison; je vais porter a manger a mes poules.--Et ou
sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger." Il mit
la bride sur le cou de son cheval en lui disant: "Fingal, allez a
l'ecurie;" et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la
langue des hommes, obeit sur-le-champ. Alors Jacques m'ota l'ecuelle des
mains, enleva sans facon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne
mine: "Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois
que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret
de cela, a moi; c'est une chose toute simple et que j'aime a vous
voir faire par vous-meme. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le
permettez." Je mis mon bras sous le sien, et nous marchames vers la
maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parle souvent. M. Jacques
portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et
d'un air si aise qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie.
"Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici
l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose
et en vers votre charite, votre sensibilite, votre modestie; moi, je ne
vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas etonne de
vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de
misericorde serait horrible en vous; alors votre beaute, votre air
de candeur, seraient des mensonges detestables de la nature. En vous
voyant, je vous ai jugee sincere, juste et sainte; je n'avais pas besoin
de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumiere pour savoir que je ne
m'etais pas trompe. Je ne vous dirai donc pas que vous etes un ange a
cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-la parce que
vous etes un ange."

Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras
peut-etre qu'il y a un peu de vanite a te redire les douceurs que me
conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clemence, je crois bien qu'il y
en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi,
cela n'y changera rien.

Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces details, puisque
tu veux connaitre toutes les particularites de mon amour et tout le
caractere de mon fiance? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir
ete trop laconique. Je continue.

Nous arrivons donc chez la mere Marguerite. La bonne femme fut tout
etonnee de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants
jaunes. La voila qui me fait ses bavardages accoutumes, qui me demande
au nez de Jacques si c'est la mon mari, qui fait toute sorte de voeux
pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer
qu'elle est forcee de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme
pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que
la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mere n'en a guere et ne m'en
donne pas du tout. J'etais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir
soulager que la centieme partie des maux que je vois. Jacques avait
l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouve sur une
planche une vieille bible mangee des rats, et il semblait la lire avec
attention; tout a coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens
tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd;
j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et
je donnai a la vieille la petite somme dont elle avait besoin.

Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voila
qu'en sortant j'eus la mauvaise idee de dire tout bas a Marguerite que
le present venait de Jacques. Alors elle se mit a lui adresser ses
remerciements et ces benedictions du pauvre qui sont vraiment un peu
prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter,
puisque c'est la seule maniere dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh
bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronca deux ou trois fois le
sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la
vieille en lui disant d'un ton dur et imperieux: "C'est bon; en voila
assez!" La pauvre femme resta interdite et humiliee. Moi, je me sentis
un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fumes a quelques pas de la
maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se
justifier, il me dit en me prenant par la main: "Fernande, vous etes une
bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer
les epanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un
plaisir innocent qui vous engage a perseverer. Pour moi, je ne puis plus
m'amuser de ces choses-la, et elles me causent au contraire un ennui
intolerable.--Je suis disposee, lui dis-je, a croire que vous avez
raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est
moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien,
Jacques, et que je n'aie jamais l'idee de vous blamer, quelque chose qui
arrive." Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder
l'explication que je lui demandais, il se borna a me repeter: "Je vous
ai dit, ma chere enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais
ainsi." Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgre moi, je
restai triste et inquiete tout ce jour-la.

Voila comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient,
parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de
ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que
d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme!
J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau
ciel a contempler! C'est egal, dis-moi ton avis sur ces miseres; j'ai
une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituee a voir un peu
par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plait le plus a maman. Enfin, j'aurai
bientot la liberte de t'ecrire sans me cacher. Adieu, chere Clemence.
Je n'attendrai pas ta reponse pour t'ecrire une seconde lettre. Je
t'embrasse mille fois.

Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN



II.

Geneve, le...

Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse,
votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me parait que vous
agissez bien vite, et j'en suis effrayee. Je ne sais pourquoi cette idee
de vous voir marie ne peut entrer dans ma pauvre tete; je n'y comprends
rien; je suis triste a la mort; il me semble impossible qu'un changement
quelconque ameliore votre destinee, et je crois que votre coeur se
briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut
bien de la prudence quand on est comme nous deux!

As-tu songe a tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur
et penetrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la verite ment!
Ah! comme tu t'es souvent trompe sur toi-meme! combien de fois je t'ai
vu decourage! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier
essai! Pourquoi suis-je assiegee de noirs pressentiments? Que peut-il
t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force.

Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous etes
si peu fait pour la societe! vous detestez si cordialement ses droits,
ses usages et ses prejuges! Les eternelles lois de l'ordre et de la
civilisation, vous les revoquez encore en doute, et vous n'y cedez que
parce que vous n'etes pas absolument sur que vous deviez les mepriser;
et avec ces idees, avec votre caractere insaisissable et votre esprit
indompte, vous allez faire acte de soumission a la societe, et
contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'etre
fidele eternellement a une femme, vous! vous allez lier votre horreur et
votre conscience au role de protecteur et de pere de famille! Oh! vous
direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas;
vous etes au-dessus ou au-dessous de ce role; quel que vous soyez, vous
n'etes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.

Vous renoncerez donc a tout ce que vous avez ete jusqu'ici et a tout ce
que vous auriez ete encore! car votre vie est un grand abime ou sont
tombes pele-mele tous les biens et tous les maux qu'il est permis a
l'homme de ressentir. Vous avez vecu quinze ou vingt vies ordinaires
dans une seule annee; vous deviez encore user et absorber bien des
existences avant de savoir seulement si vous aviez commence la votre.
Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un etat de transition,
comme un lien qui doit finir et faire place a un autre? Je ne suis pas
plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis nee pour la detester,
mais quels sont les etres qui peuvent lutter contre elle, ou meme vivre
sans elle? La femme que vous epousez est-elle donc comme vous? est-elle
une des cinq ou six creatures humaines qui naissent, dans tout un
siecle, pour aimer la verite, et pour mourir sans avoir pu la faire
aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_
dans les jours de notre triste gaiete? Jacques, prends garde; au nom
du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre
trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouves
seuls vis-a-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de
reflechir. Pense a ton passe; pense a celui de SYLVIA.



III.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Tilly, le...

Ma chere, j'ai fait aujourd'hui une decouverte qui m'a laisse une
impression singuliere. En ecoutant lire la redaction de notre contrat de
mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce
n'est pas la un age avance; et d'ailleurs on n'a jamais que l'age qu'on
parait avoir, et a la premiere vue je lui avais imagine dix annees
de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes,
trente-cinq ans! m'a epouvantee; j'ai regarde Jacques d'un air etonne et
peut-etre meme fache, comme s'il m'eut fait jusque-la un mensonge. Il
est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parle de son age, et que je
n'ai jamais songe a le lui demander. Je suis sure qu'il me l'aurait dit
sur-le-champ, car il parait tres indifferent a ces choses-la, et il
ne s'est pas seulement apercu de l'effet que faisait sur moi et sur
plusieurs des personnes presentes la decouverte de ses trente-cinq ans.

Moi qui le trouvais deja un peu vieux pour moi en lui en attribuant
trente! J'ai beau faire, Clemence, je t'avoue que je suis contrariee de
cette difference d'age entre nous; il me semble a present que Jacques
est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se
rapproche plutot de l'age d'un pere; et, au fait, il pourrait etre le
mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et
modifie peut-etre l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis
exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime
augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin,
je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'etais ce matin, voila
ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours a
l'esprit, et je pense a cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir
en lui. Cependant, Clemence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme
il a une tournure elegante et jeune, comme il a les manieres douces et
franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraiche! tu en
serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai ete frappee et seduite par
toutes ces choses-la des le premier moment, et chaque jour j'ai ete plus
touchee de ces manieres, de ce regard et du son de cette voix; mais il
est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid
de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant
bonjour, et, dans ce moment-la, il a dix-sept ans comme moi; mais
ensuite je n'ose plus guere fixer les yeux sur lui, car les siens sont
toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naitre sur ses traits une
expression nouvelle, je m'apercois que c'est moi qui suis observee,
et il ne m'est pas possible d'observer a mon tour. A quoi bon
l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plut pas?
et qu'aurais-je l'habilete de deviner s'il se donnait la moindre peine
pour se rendre impenetrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir
tant d'experience!... Quand il m'a observee ainsi, et que je leve sur
lui un regard timide, comme pour recevoir mon arret, je trouve sur sa
figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette
si delicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois
que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense,
plait a Jacques, et qu'au lieu d'un censeur severe j'ai en lui un etre
sympathique, un ami indulgent, peut-etre un amant aveugle!

Ah! tiens, j'ai tort de gater mon bonheur et d'affaiblir mon amour par
ces petites recherches. Que m'importent quelques annees de plus ou de
moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estime et admire de tous
ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sure de cela; que puis-je
demander de plus?



IV.

DE CLEMENCE A FERNANDE.

De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...

Je recois tes deux lettres a la fois: deux plaisirs en meme temps! Ce
serait presque trop, ma chere Fernande, si ces plaisirs n'etaient un
peu inquietes et troubles par toutes les incertitudes que me cause ta
situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante
et la plus delicate de la vie; tu me demandes des eclaircissements sur
des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas,
sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je reponde? Je
ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement
incertain, expectatif, que tu feras tres-bien d'examiner longtemps, et
de soumettre a de nouvelles recherches avant de l'adopter.

Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir a quel point lu
peux passer par-dessus les immenses inconvenients de cette difference
d'age; mais je puis et je dois te les signaler d'une maniere generale.
C'est a toi de les rejeter si tu es sure qu'il n'y ait pas lieu a en
faire l'application.

On pretend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les
femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'experience a
trente ans que les femmes a vingt; je crois que cela est faux. Un homme
est oblige de se faire un etat ou de se chercher une position sociale au
sortir du college; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve
sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents
la tiennent pour quelques annees encore aupres d'eux. Travailler a
l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'interieur, cultiver la
superficie de quelques talents, devenir epouse et mere, s'habituer a
allaiter et a laver des enfants, voila ce qu'on appelle etre une femme
faite. Moi, je pense qu'en depit de tout cela une femme de vingt-cinq
ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un
enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu etant demoiselle, dansant
au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce
n'est la maniere de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la
reverence. Il y a autre chose a apprendre dans la vie, et les femmes
l'apprennent tard et a leurs depens. Il ne suffit pas d'avoir de la
grace, de la decence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir
allaite proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant
quelques annees pour etre a l'abri de tous les dangers qui peuvent
porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un
homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberte illimitee qui
lui est accordee a peine au sortir de l'adolescence! que d'experiences
rudes, que de severes lecons, que de deceptions murissantes il peut
mettre a profit seulement dans le cours de la premiere annee! que
d'hommes et de femmes il a pu etudier a l'age ou la femme n'a encore
connu que son pere et sa mere!

Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du meme age qu'une
fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie,
il faille etablir dix ans de difference entre le mari et la femme. Il
est bien vrai que le mari doit etre le protecteur et le guide; puisqu'il
doit etre le maitre, il est a desirer qu'il soit un maitre prudent et
eclaire. Mais, a age presque egal, il a bien assez de cette espece de
superiorite sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il
devient grondeur, pedant ou despote.

Supposons que M. Jacques soit incapable d'etre jamais rien d'approchant;
accordons-lui toutes les belles qualites. Je ne te parle pas d'amour,
moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois
pas absolument necessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies
reellement pour ton fiance; a ton age ou prend pour de l'amour la
premiere affection qu'on eprouve. Je te parle d'amitie seulement, et
je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas
considerer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sure de pouvoir
etre maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu
ce que c'est que l'amitie? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la
faire naitre? quels apports de gouts, de caracteres et d'opinions sont
necessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister
entre deux etres qui, par la difference de leur age, recoivent des memes
objets des sensations tout opposees? quand ce qui attire l'un repousse
l'autre, quand ce qui parait estimable au plus age est ennuyeux au plus
jeune, quand ce qui semble agreable et touchant a la femme est dangereux
ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pense a tout cela, pauvre Fernande?
N'es-tu pas aveuglee par ce besoin d'aimer qui tourmente miserablement
les jeunes filles? N'est-tu pas abusee aussi par une certaine vanite
secrete dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche
te recherche et t'epouse. Il a des chateaux, des terres; il a une belle
figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant,
parce que tout le monde le dit. Ta mere, qui est la femme la plus
interessee, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les
choses de maniere a ce que vous ne puissiez pas vous eviter. Elle te
fait peut-etre croire qu'il est amoureux de toi, apres lui avoir fait
croire que tu etais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous
aimez peut-etre ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites
pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont
inevitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles
connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas
plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu
es femme, et tu n'es pas insensible a la gloire d'avoir fait, par ta
beaute et ta douceur, un de ces miracles que la societe voit avec
surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche epousant une
fille pauvre.

Mais je te mets en colere, je parie; je t'en prie, ma chere enfant, ne
prends pas tout cela trop au serieux. Ce sont des choses que je t'engage
a te dire courageusement a toi-meme et sur lesquelles il faut que tu
t'interroges severement; il est tres-possible que tu n'aies rien de
commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai
barbouillees d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes
a rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le
resultat d'un raisonnement, mais d'une repugnance instinctive; je
t'engage donc a t'en preoccuper assez legerement. Je n'aime pas que le
visage montre un age different de celui qu'on a. Cela me fait venir
toutes sortes d'idees superstitieuses, et, quelque folles et injustes
qu'elles pussent etre, il me serait impossible d'accorder ma confiance
a une personne sur l'age de laquelle je me serais trompee de dix ans
au premier coup d'oeil. Dans le cas ou elle m'aurait semble plus jeune
qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'egoisme, la secheresse du
coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empechee de sentir l'atteinte
des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile a eviter les fatigues
morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je
penserais que les vices, la debauche, ou au moins une certaine sorte
de fausse exaltation, l'ont precipitee dans des desordres et dans des
fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais
pas sans stupeur et sans effroi une infraction evidente aux lois de la
nature: il y a toujours la quelque chose de mysterieux qu'il faudrait
examiner. Mais que peu ton examinera ton age, et quand l'empressement de
changer d'etat et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur
tous les dangers?

Tu dis que M. Jacques est aime et estime de tous ceux qui le
connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en
parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres
precedentes ou il en est question, je trouve que ce nombre se reduit a
deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mere l'a connu lorsqu'il etait age
de dix ans, et comme elle etait liee avec son pere, elle peut avoir eu
des renseignements tres precis sur son heritage. Je crois qu'elle ne
s'est pas souciee d'autre chose, pas meme de te signaler le notable
inconvenient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait
tres-bien l'age de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait evite d'en
parler a qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent
rarement du passe sans en effacer toutes les dates.

Tu me reproches de ne pas aimer ta mere: je n'y saurais que faire, ma
chere Fernande; mais je suis charmee que tu ne lui ressembles en rien;
et si quelque chose peut me consoler de la precipitation avec laquelle
se conclut ton mariage, c'est qu'il te separera bientot d'elle: tu
ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas
sortir; sois sure de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit
conforme aux saintes lois du prejuge; il me parait conforme a celles de
la raison de t'eclairer sur le caractere d'une personne qui a tant de
part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le
seul dieu que je serve.

Je croirais volontiers que la penetration de M. Jacques n'est pas une
chimere. Je suis persuadee de la rectitude des premiers jugements,
quand la personne qui les porte s'est habituee a rassembler toutes les
facultes de l'observation pour les exercer a la fois sur la premiere
impression recue. Il a bien juge de toi et de ta mere; cependant, a
l'egard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance
aide beaucoup a l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant.

L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme a toi, un
grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporte en
homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charites; mais je comprends
fort bien qu'il y ait ete ennuye des litanies de la mendiante, En ceci
je trouve l'occasion de te faire observer que vous etes destines, M.
Jacques et toi, a differer toujours de sentiments et de conduite, quand
meme vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours
tolerer cette difference, et qu'il te permette d'eprouver les emotions
auxquelles son coeur sera ferme.

Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prevention contre
la personne de ton fiance. D'ailleurs le jour ou tu ne voudras plus
entendre la verite, il faudra cesser de me la demander.

Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les
religieuses ont renonce envers moi a toute espece de tracasserie. Je
recois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde
depuis que j'ai quitte le grand deuil de veuve. La famille de mon mari
a d'assez bons procedes envers moi, et pourtant ce n'est pas une
tres-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma
chere Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-meme, et on la
fait libre et calme, sinon brillante.

Ton amie, CLEMENCE DE LUXEUIL.



V.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

L'amitie est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chere
Clemence; ta lettre m'a donne un veritable acces de spleen. Je l'ai
relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle melancolie. Elle m'a
mise en mefiance contre ma mere, contre Jacques, contre moi, contre
toi-meme. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me desenchanter si
durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu
es ma veritable amie c'est a toi que je demande les conseils et l'appui
que je n'ose reclamer de ma mere. Je persiste a croire que tu penses
trop mal d'elle, mais je suis forcee de voir que son coeur est
tres-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les
avantages de la fortune.

Apres tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au
Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphine avec mon mari; ainsi
elle n'a aucun interet personnel dans cette affaire. Elle croit que
l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non
a l'acquerir, mais a me le procurer. Puis-je lui faire un crime de
s'occuper de mon bonheur a sa maniere et selon ses idees?

Quant a moi, je me suis examinee severement, et je t'assure que la
vanite ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler a
cet egard, que, ce matin, apres avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de
quereller un peu Jacques, afin d'eprouver mon amour et le sien. J'ai
attendu que ma mere nous eut laisses seuls au piano comme elle fait
toujours apres le dejeuner. Alors j'ai cesse de chanter pour lui
dire brusquement: "Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour
vous?--J'y ai pense, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il
a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pense encore?--C'eut ete
difficile, lui ai-je repondu, je ne savais pas votre age---En verite!"
s'est-il ecrie, et il est devenu plus pale que de coutume. J'ai senti
que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il
a ajoute: "J'aurais du prevoir que votre mere ne vous le dirait pas; et
pourtant je l'avais chargee de vous faire songer a la difference de nos
ages. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous etiez bien aise
de trouver en moi un pere en meme temps qu'un amant.--Un pere! ai-je
repondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela." Jacques a souri, et, me
baisant au front, il s'est ecrie: "Tu es franche comme une sauvage; je
t'aime a la folie, tu seras ma fille cherie; mais si tu crains qu'en
devenant ton pere, je ne devienne ton maitre, je ne t'appellerai ma
fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant
apres en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si
tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je repondu
vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai
trente-cinq ans, dix-huit belles annees de plus que toi. Est-ce que vous
ne vous ne vous en etiez jamais apercue? Est-ce que cela ne se lit pas
sur mon visage?--Non; la premiere fois que je vous ai vu, j'ai cru que
vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donne
trente.--Vous ne n'avez donc jamais regarde, Fernande? Regardez-moi
bien, je le veux; je detournerai les yeux pour ne pas vous intimider."
Il m'a attiree vers lui et a detourne les yeux en effet. Alors je l'ai
examine avec attention, et j'ai decouvert qu'il y avait au-dessous des
paupieres et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur
ses tempes quelques cheveux blancs meles a une foret de cheveux noirs;
c'est la tout. "Voila toute la difference d'un homme de trente-cinq ans
a un homme de trente!" me suis-je dit; et je me suis mise a rire de
cette idee qu'il avait de se faire regarder. "Je vais vous dire la
verite, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plait
beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette difference d'age
ne se fasse sentir dans votre caractere." Alors j'ai tache de lui
exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du
moi. Il m'a ecoutee avec beaucoup d'attention et avec une serenite de
visage qui m'avait deja rassuree avant qu'il me parlat. Quand j'ai eu
tout dit, il m'a repondu: "Fernande, deux caracteres semblables ne se
rencontrent jamais; l'age n'y fait rien; a quinze ans j'etais beaucoup
plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis
encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous differons sur beaucoup de
points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins a souffrir de cela
avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?" Que
voulais-tu que je repondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois
en effet: il a l'air si sur de son fait! Ah! Clemence, il est possible
qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-meme, mais il est impossible que
je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le
besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes
avant lui, et nul ne m'a inspire de sympathie. La maison d'Eugenie est
toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus
beaux peut-etre que Jacques; je n'ai jamais desire d'etre la femme
d'aucun de ceux-la. Je ne me jette pas en aveugle dans les seductions
d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les
commente, je les apprends par coeur, j'en applique a chaque instant un
passage aux entrainements de mon amour, et je vois que la prudence est
inutile, que la raison est impuissante. J'apercois les dangers ou cet
amour peut me precipiter, et la crainte d'etre malheureuse avec Jacques
ne m'ote pas le desir de passer ma vie pres de lui.

Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te
raconter la conversation qui eut lieu a Cenay, chez les Borel, il y
a quelques jours. Il y avait la cinq ou six compagnons d'armes de M.
Borel; Jacques avait l'air un peu plus serieux que de coutume, mais sa
figure et ses manieres exprimaient toujours la meme tranquillite d'ame.
Il prit une tasse de cafe, et fit quelques tours de promenade dans
l'appartement, sans rien dire. "Eh bien, Jacques, comment vous
trouvez-vous? lui demanda Eugenie.--Mieux, repondit-il d'un air
doux.--Il a donc ete malade?" demandai-je etourdiment. Je vis tous les
regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire
de bienveillance, un peu moqueuse peut-etre, sur tous les visages. Je
sentis que je devenais rouge, mais cela m'etait egal; j'etais inquiete
de Jacques, je reiterai ma question. "J'ai eu quelques douleurs de tete,
repondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est
rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe." On parla
d'autre chose, et il sortit. "Je crains que Jacques ne soit reellement
malade, dit Eugenie on le regardant s'eloigner.--Mais il faudrait
savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mere en affectant beaucoup
d'interet.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel
brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il
souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il
a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tue tout
autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugenie; mais je crains
qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais
savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait
de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de
dragons; mais je crois que c'est l'ame d'un diable qui est dans ce
corps-la.--C'est l'ame d'un ange plutot, dit Eugenie.--Ah! voila madame
Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais
pas ce que Jacques chante a l'oreille des femmes, mais elles ne parlent
jamais de lui que comme d'un cherubin; et nous, pauvres pecheurs, on
publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie
favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugenie, je professe une
espece de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi a
tous ceux qui sont ici." On m'adressa indirectement quelques epigrammes
affectueuses, qui avaient la meilleure volonte du monde de me faire
plaisir, mais qui m'embarrasserent un peu. Je pris le bras de
mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin;
mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la
conversation sur Jacques, et elle me conduisit pres d'une fenetre d'ou
l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M.
Borel, et je compris qu'il parlait a un de ces messieurs qui ne connait
Jacques que tres-peu. "Vous voyez bien la figure pale et l'air distrait
de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention a ce
petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe,
ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre
beaucoup, tous ses temoignages de douleur et d'impatience se reduisent a
cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions
ou je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a ampute
deux doigts du pied, et quand on lui a retire deux balles qui s'etaient
proprement logees entre deux de ses cotes, moi je jurais comme un damne,
M. Jacques chantonnait." Ici M. Borel se mit a imiter parfaitement le
petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent a rire. Quant a
moi, l'image que ce recit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques
sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donne une sueur
froide, et je vis bien encore, a cette impression-la, que j'aime
Jacques; car j'etais bien indifferente aux douleurs de M. Borel, et
tandis qu'Eugenie sans doute fremissait en y pensant, il m'etait
absolument egal qu'il eut deux ou trois doigts de plus ou de moins au
pied.

"Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivee de Jacques au
regiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit
un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle.
Ils etaient la cinq ou six enfants de famille, debarques depuis une
heure, enveloppes de surtouts fourres par leurs mamans, gentils, bien
peignes, roses, et pas trop contents de coucher a l'auberge en plein
champ. Jacques etait la aussi avec sa petite mine, pale deja, un petit
commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un
disait; Celui-la est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron,
et il est deja blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le
Cesar de la societe; au premier coup de canon, il chantera sur un autre
ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec
son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album
de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile
dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du regiment. Voila que mon
animal, a la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon a
vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec
des eventails et des ombrelles; il avait ecrit au-dessous: _Gens riches
allant a la bataille_. Jacques passe derriere lui, se penche sur son
epaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours
conserve: "C'est tres-joli, cela!--Vous en etes content? dit
Lorrain.--Tres-content, repond Jacques.--Et moi aussi," reprend Lorrain.
Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se deconcerter le moins du
monde, et me prie de lui preter ma pipe. J'avais envie de la lui casser
sur la figure. "Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, repondit-il;
je n'ai jamais fume de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y
prend-on?--On allume de ce cote-la et on la met dans sa bouche, et puis
on tire de toutes ses forces jusqu'a ce que la fumee sorte par le cote
oppose." Jacques secoue la tete d'un air de simplicite et prend la pipe.
Nous esperions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne
et la lui presente l'une apres l'autre, en lui versant des rasades
d'eau-de-vie a griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais
sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but
et fuma la moitie de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se
laisser entamer par la moindre taquinerie; on eut dit que sa nourrice
l'avait eleve avec de l'eau-de-vie et de la fumee de pipe. Le capitaine
Jean, que voila, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me
taper sur l'epaule et me dire: "Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh
bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches.
Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est
plus solide qu'une grande massue de fer. Son pere est un brigand, mais
un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie
pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de
cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves
et fut decore sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il etait
glorieux apres cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme
font les enfants a qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en
allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour
regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifferent a cela
qu'il l'avait ete a la caricature de Lorrain, au premier feu et a sa
premiere blessure. Il recut toutes les poignees de main d'un air franc
et amical, mais sans montrer ni etonnement ni joie. Je ne sais pas ce
qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant a moi, je me suis
souvent demande si ce n'etait pas un de ces spectres auxquels croient
les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel.
Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les
femmes qui aient du pouvoir sur cette tete-la; aussi y ont-elles fait de
fiers ravages! En Italie..." M. Borel s'interrompit, et je compris que
quelqu'un, Eugenie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me
donna une impatience, une curiosite et une inquietude epouvantables.

"Je voudrais savoir, dit Eugenie apres un instant de silence, ou il
a trouve le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en litterature, en
poesie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? repondit le
capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ca; ce qu'il y
a de sur, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce
rapport, dit ma mere, je crois pouvoir presumer que son education etait
faite avant qu'il entrat au service. Je l'ai connu a l'age de dix ans,
et il etait extraordinairement instruit pour son age. Il avait l'aplomb
et l'assurance d'un homme; il a du se developper remarquablement
vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand
il dit que Jacques n'appartient pas tout a fait a l'espece humaine; il
y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret
est perdu sans doute. A insu, jusqu'a l'age de vingt-cinq ans, il a paru
plus age qu'il ne l'etait en effet, et depuis ce temps-la il parait plus
jeune qu'il ne l'est reellement.

[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...]

Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la maniere dont il
s'est comporte a son premier duel.--Parbleu! c'etait precisement avec
Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai force de se battre;
je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-la!--.Comment! vous l'avez
_force_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et a qui
s'adressaient presque tous ces recits.--Je vais vous dire comment,
reprit le capitaine. Jacques s'etait certainement bien montre a la
bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et
de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-la
on fut tres-duelliste dans l'armee: on etait assez occupe avec l'ennemi.
Neanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire
une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'etait pas,
a beaucoup pres, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une
affaire particuliere, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien
impunement. Je n'aimais pas ce gaillard-la, et j'aurais donne mon cheval
pour qu'on me debarrassat de sa vue. Je l'avais manque deux fois, et
j'en avais ete pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois
cette joue-la. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il
etait furieux de la maniere dont il avait mis les rieurs de son cote
a***. Il n'avait rien merite, rien gagne, lui, pas meme une egratignure!
Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il
tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges etaient si bien
faites, qu'en les regardant il fallait rire malgre qu'on en eut. Cela
m'impatientait. Un soir, il avait dessine le dolman de Jacques sur le
dos d'un petit chien. C'etait trop fort; je vais trouver Jacques,
qui dormait sur l'herbe; je lui dis: "Jacques, il faut que tu te
battes.--Avec qui? dit-il en baillant et etendant-les bras.--Avec
Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses
caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi.
--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ca, Jacques, est-ce que tu n'es brave
qu'a la melee?--Je n'en sais rien." La-dessus je dis un mot que je ne
repeterai pas devant ces dames. "Parle plus bas, Jacques, et prends
garde de ne jamais repeter devant personne ce que tu viens de me dire
la.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en baillant comme un desespere.--Tu
dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu
m'auras casse les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu
que je serai plus persuade? Comment veux-tu que je te dise si je suis
brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demande, la
veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la meme
chose. J'ai fait le premier essai de mon caractere militaire ce jour-la;
a present, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais
je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai." C'etait un
drole de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de
philosophe. J'etais sur de lui comme de moi, malgre tout ce qu'il disait
pour m'en faire douter. "Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas
un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitie que j'ai pour toi me force
a te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une
raison pour le faire sans etre un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un
homme parce qu'il s'amuse a dessiner ma pauvre personne d'une maniere
bouffonne et plaisante, cela ne me parait pas possible. Moi, je ne suis
pas en colere contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire,
et je serais au desespoir de tuer un homme qui fait de si droles
de calembours.--Il faut tacher de le toucher au bras droit, et de
l'empecher de faire jamais la caricature de personne." Jacques haussa
les epaules et se rendormit. Je n'etais pas content de cela; j'attendis
le lendemain matin, et je dis a Lorrain: "Sais-tu que Jacques ne prend
plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'a la premiere caricature il
se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux."
Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se
trouvait la, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la
decoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis:
"Que feriez-vous a la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux,"
repondent-ils. Je vais chercher Jacques. "Jacques, les anciens ont
decide qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son
portrait; ca n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc,
vous autres, que je suis insulte?--_Insultissimus_! repond un
facetieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de
temoin?---Moi, dis-je, et Borel." Lorrain arrive pour dejeuner, Jacques
va droit a lui, et, comme s'il lui eut offert une prise de tabac,
lui dit: "Lorrain, on dit que vous m'avez insulte; si c'a ete votre
intention en effet, je vous en demande raison.--C'a ete mon intention,
repond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous
laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit
Jacques en revenant allumer sa pipe a la mienne.--A celle que tu connais
le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi,
Dieu ne m'a pas fait naitre soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je,
tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme
Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh
bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme
on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand
Lorrain sera pret, vous m'appellerez." El il se met a dormir sur une
table. A l'heure dite, mon Lorrain se presente sur le terrain d'un air
persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de
laisser a Jacques tous les avantages. Voila Jacques qui prend un
sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger
par-dessus sa tete, et vient sur son homme, tapant a droite, a gauche,
en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquietant
pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette maniere d'agir,
il recula, et demanda ce que cela voulait dire. "Cela veut dire, lui
repondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme
il peut." Lorrain reprit courage et avanca; mais il recut aussitot sur
l'epaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et
n'en demanda pas davantage. De cette affaire-la, il resta plus de six
mois sans se battre et sans dessiner."

[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.]

On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te
fatiguer avec mes recits, je te raconterais de quelle maniere vraiment
heroique Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de
Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin
de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te
delivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie.



VI.

Cerlay, pres Tours.

Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la reveilles-tu, imprudente
Sylvia! Je sais bien que je n'en guerirai pas: crains-tu que je ne
l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut
te paraitre bizarre quand elle est signee de Jacques? Est-ce de me voir
amoureux que tu t'etonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui
t'effraie?

Moi, si je pouvais m'epouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir
si heureux; mais je l'ai ete plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai
su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai.
J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme
la verite, vraie comme la beaute, simple, confiante, faible peut-etre,
mais sincere et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton egale;
nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas.
Je ne demanderai pas a cette jeune fille la force et l'orgueil qui te
font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les
tendres prevenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos,
Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin penible; il
faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas
m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a
encore connu que moi.

Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds
se detacher et tomber en desordre sur ses epaules au moindre mouvement
de sa jeune petulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours
etonnes, toujours questionneurs, et si ingenus quand l'amour en adoucit
la vivacite; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette
et accentuee, tu reconnaitrais, a des indices indubitables, la franchise
et l'honnetete. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un
peu grasse, mais elegante et legere cependant. Ses yeux et ses sourcils
noirs au-dessous d'une foret de cheveux blonds, donnent un caractere
particulier a sa beaute. Son front n'est pas tres eleve, mais il
est purement dessine, et annonce une intelligence plutot docile que
saisissante, plutot capable de memoire que d'observation. En effet, elle
arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne decouvre rien
par elle-meme. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son
caractere et son esprit sont faits expres pour assurer le bonheur de ma
vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage
ne m'a pas encore rendu imbecile a ce point. Le caractere de Fernande
est ce qu'il est; je l'etudie, je le possede, et je traiterai avec lui
en consequence. Quand j'etais jeune, je croyais a un etre cree pour
moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposees, et quand je
desesperais de le trouver dans l'une, je me hatais de l'esperer dans une
autre. C'est ainsi que j'ai aggrave mes maux et que j'ai souvent connu
le decouragement, Amour romanesque! tourment et chimere des annees
fecondes de la vie!

Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme
blase qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une
femme simple, gentille et rangee: je suis un homme encore bien jeune de
coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'epouse pour deux
raisons: la premiere, parce que c'est l'unique moyen da la posseder; la
seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une
mechante mere, et de lui procurer une vie honorable et independante.
Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en defends pas. Si
cette determination entrainait tous les maux que vous craignez, ce qu'il
y a de vieux en moi, l'esprit et la volonte, aurait pris le dessus,
et j'aurais fui avant de m'abandonner a mon coeur; mais ces maux sont
imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.

Je n'ai pas change d'avis, je ne me suis pas reconcilie avec la
societe, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares
institutions qu'elle ait ebauchees. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli,
si l'espece humaine fait quelque progres vers la justice et la raison;
un lien plus humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura
assurer l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme,
sans enchainer a jamais la liberte de l'un et de l'autre. Mais les
hommes sont trop grossiers et les femmes trop laches pour demander
une loi plus noble que la loi de fer qui les regit: a des etres sans
conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaine. Les ameliorations
que revent quelques esprits genereux sont impossibles a realiser dans ce
siecle-ci; ces esprits-la oublient qu'ils sont de cent ans en avant
de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer
l'homme.

Quand on est de ceux-la, quand on se sent moins brute et moins feroce
que la societe ou l'on est condamne a vivre et a mourir, il faut ou
lutter corps a corps avec elle, ou s'en retirer tout a fait. J'ai fait
l'un, je veux faire l'autre. J'ai vecu seul, meprisant l'activite
d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretes de la race
humaine; a present je veux vivre deux, et donner a un etre semblable a
moi le repos et la liberte qui m'ont ete refuses de tous. Ce que j'ai
amasse de force et d'independance durant toute une vie de solitude et
de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un etre
faible, opprime, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un
bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la societe que je meprise,
lui assurer les biens que la societe refuse aux femmes. Je veux que la
mienne soit un etre noble, fier et sincere; telle que la nature l'a
faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni
envie de mentir. J'ai embrasse cette idee-la comme un but a ma triste et
sterile existence, et je me persuade que, si je reussis, ma vie ne sera
pas absolument perdue.

Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera
peut-etre plus grand devant Dieu que les conquetes d'Alexandre. J'y
emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il
le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur
honneur; car je ne me dissimule pas les difficultes de mon entreprise et
ce que la societe y apportera d'obstacles. Je sais combien ses prejuges,
sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de
terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi
dans ce chemin desert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais.
Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas la pour me dire: "Jacques,
souviens-toi de ce que tu a promis a Dieu?"



VII.

DE FERNANDE A CLEMENCE

Tilly, le...

Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si
j'avais compose dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de
te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voila a demi
reconciliee avec Jacques; ce caractere froidement brave te plait, et a
moi donc!

J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je
dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la
transmets, au risque d'etre encore traitee de petite perruche: tu me
diras ce que tu en penses.

L'occasion s'est offerte a moi on ne peut meilleure. Maman avait ete
faire une visite a notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugenie
et son mari sont arrives. Jacques avait ete appele a Tours pour une
affaire. "Je suis enchantee de me trouver seule avec vous, leur ai-je
dit; j'ai beaucoup de questions a vous faire a tous deux. D'abord
etes-vous bien mes amis? suis-je indiscrete de compter sur vous comme
sur moi-meme?" Eugenie m'a embrassee, et son mari m'a tendu la main
d'une grosse facon militaire que ma mere eut trouvee de bien mauvais
ton, mais qui m'a inspire plus de confiance que tous les compliments du
monde. "Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne
m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas
un peu de mal a m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est ecriee
Eugenie.--Ma bonne amie, lui ai-je repondu, je vais m'engager sans
retour et bien precipitamment avec un homme que je connais tres-peu; ce
serait une grande folie, si vous n'etiez garants du noble caractere de
cet homme-la. Maintenant je ne songe pas a m'en dedire, car il sait et
vous savez tous que je l'aime; mais, malgre cela, et meme a cause de
cela, je voudrais le connaitre mieux et pouvoir me tenir en garde contre
les defauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un
temps ou aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il
avait beaucoup de singularites, maintenant il m'interesse extremement
de savoir quelles sont ces singularites, afin de n'en pas blesser
quelqu'une involontairement et d'eviter tout ce qui peut les eveiller.
Je n'en ai encore apercu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est
possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'etre. Je
veux me defendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie,
mes amis, parlez-moi, eclairez-moi.

--Cela est embarrassant en diable, a repondu M. Borel, et je ne sais que
vous dire. Vous etes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que,
si vous etiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et
d'amitie pour vous que je n'en ai. D'un autre cote, Jacques est mon plus
ancien, mon meilleur ami: il m'a porte sur ses epaules en Russie pendant
plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porte le
gros animal que voila, qui sans lui serait creve de froid a cote de son
cheval; et il a manque de mourir lui-meme par suite de ce leger fardeau.
Je vous ai raconte cela, peut-etre; je pourrais vous raconter tant
d'autres choses! des dettes payees, des duels accommodes, des coups
pares tant a la bataille qu'au cabaret, des services a n'en pas finir;
et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit
a present de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--A tout autre
qu'a moi, non certainement, ai-je repondu; mais a moi, je crois que vous
le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chere
mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que
vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon interet seulement,
mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison,
a dit Eugenie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui epargner de
petits chagrins, et peut-etre de grandes contrarietes. Elle dit qu'elle
aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la
degouter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas:
moi, je tiens sa parole pour sacree. Comme, d'un autre cote, je sais
qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire a
Jacques, je ne vois pas le moindre inconvenient a lui dire tout ce que
tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalites de
Jacques; mais je declare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois
mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'etonner de
rien, si ce n'est de sa douceur, de son egalite de caractere et du calme
de son esprit.--Voila que tu fais ce que je ne voudrais pas faire,
interrompit son mari; tu parles contre la verite. Il est vrai que tu
mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prevention,
jusqu'a la mienne, qui certainement est une femme sensee.--Eh bien! moi,
je veux l'etre encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est.
Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractere fantasque?
a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il
en a, je ne les ai jamais apercus: il est doux comme un agneau.--Mais
des caprices?--Je vous repondrai a une condition: c'est que vous me
permettrez de raconter a Jacques notre conversation mot pour mot, et des
ce soir." Cette demande m'a un peu embarrassee. "Comment! me suis-je
dit, Jacques saura que je l'ai soupconne de n'etre pas toujours dans
son bon sens? que j'ai demande a ses amis les petits secrets de son
caractere, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter a
lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons
la ce sujet; dispensez-moi de vous repondre: je vous promets sur
l'honneur de ne pas dire a Jacques que vous m'avez interroge.---J'ai
peut-etre eu tort de le faire, ai-je repondu; mais, puisque je l'ai
fait, j'en veux subir toutes les consequences; il me paraitrait plus
deloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les
conditions." Il s'est enfin decide, et il m'a parle de Jacques a peu
pres dans ces termes:

"Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois
pas trop a quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes
que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles
qui l'ont aime ait eu un seul reproche a lui faire. Mais moi, qui l'aime
de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop
rien. Je le trouve sec, fier, mefiant; je suis en colere de ce qu'il
sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres
ou il semble qu'il ne vous connait plus. "Mais qu'as-tu donc,
Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te
contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si
fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure."
Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous
sommes surs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous
avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un
seul, fut-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant
peut etre par orgueil que par mefiance. Il ne dit jamais la raison de
son silence, mais on s'en apercoit tout de suite a la maniere dont il
vous conseille en pareille occasion. "Ne faites pas cela, dit-il, mettez
l'amitie a l'epreuve le moins que vous pourrez." Vous m'avouerez que
pour un homme dont l'amitie est capable de tous les sacrifices, il y a
une espece de folie superbe a nier l'amitie des autres. C'est injuste,
et cet orgueil-la m'a souvent mis en colere contre lui. Cette
singularite en entraine d'autres. Quand il a rendu un service, il ne
peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et
d'eviter longtemps, de quitter meme tout a fait celui qu'il a oblige; il
semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de
lui quelque chose. Il y a la-dedans exces de delicatesse, mais il y a
quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux
a qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies
inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments,
et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni
qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus deplaisant,
c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte
les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence a bavarder au
dessert. Il ne s'enivre jamais, eut-il avale de l'eau-forte. Il ne sort
jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de desaccord avec
nous autres, et fait qu'il a toujours ete estime plutot qu'aime au
regiment. Sans les services qu'il a rendus d'une maniere toujours
magnifique, on l'aurait deteste comme un mauvais camarade; car les
militaires n'aiment pas ceux qui se taisent a table et qui ont l'air
d'en penser plus long qu'eux.

--D'apres cela, dis-je a M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du
coeur chagrin et l'esprit melancolique.--Le fond du coeur de Jacques
n'est pas facile a voir, reprit-il, mais son caractere n'est pas plus
melancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais
jours; il s'egaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une
petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un
demi-sens pour aimer la gaiete douce; mais quand on casse les pots,
Jacques n'en est plus; il disparait comme la fumee des pipes et
s'eclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la
porte ou par la fenetre.--Cela ne me semble pas un grand defaut,
repris-je.--Ni a moi non plus, dit Eugenie.--Ni a moi non plus
maintenant, dit Borel; je me suis range, et le tapage ne me parait plus
necessaire. Mais j'ai ete un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue
que dans ce temps-la je faisais un crime a Jacques de l'etre moins que
moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver
toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se mefier de l'homme a
qui le vin ne desserre jamais les dents. Voila le reproche le plus
grave qu'on ait eu a lui faire; c'est a vous de juger si vous devez
le corriger de cela.---Non pas! repondis-je en riant. Est-ce la
tout?--Tout, ma parole d'honneur! A present que je vois avec quelle
philosophie vous prenez ces choses-la, je suis enchante de vous les
avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus
terribles.--Je ne sais pas, repondis-je en riant, s'il est un plus
terrible defaut que celui de boire avec prudence et moderation. Eugenie
est bien heureuse de n'avoir pas cela a vous reprocher.--Vous etes une
mechante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A
present vous ne me questionnerez plus?"

La maniere dont il s'etait plaint de Jacques m'avait paru si singuliere
que je ne songeai qu'a en rire avec eux; mais quand ils furent partis,
je me mis a penser a certaines parties de ce discours qui ne m'avaient
pas assez frappee d'abord, a ces paroles surtout: "Il semble qu'il
prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de lui quelque
chose." Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayee a cette idee
que j'eus presque envie d'ecrire a Jacques pour rompre avec lui; car
enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne
m'epouse peut-etre que pour me la donner; et quand je serai son obligee
a ce point, le plus leger tort de ma part lui semblera une ingratitude;
il s'imaginera peut-etre que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit
a son mari, et il aura peut-etre raison. Pour la premiere fois je me
sens alarmee serieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon
amour encore davantage.



VIII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Peut-etre que tu te trompes, Jacques; peut-etre que l'amour seul
t'aveugle et t'entraine, ou que la volonte de faire de cet amour une
chose belle et grande dans ta vie est un reve concu dans le moment meme
ou tu m'as repondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te
connaitre, car ton ame est un abime au fond duquel tu n'es peut-etre
jamais descendu toi-meme. Peut-etre sous le masque de la force vas-tu
commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de
quelque maniere etrangement heroique; mais a quoi bon te faire souffrir?
N'as-tu pas assez vecu?

Helas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord.
Je craignais que tu ne vinsses a enterrer l'eclat de ta vie, et
maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus
difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et
de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne
peux pas me laisser persuader que ce soit la une chose dont je doive me
rejouir; les plus funestes pressentiments s'attachent a cette nouvelle
phase de ta vie. Pourquoi ta figure pale vient-elle s'asseoir les nuits
a cote de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse a me regarder
jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois
au lever de la lune? Mon ame est habituee a vivre seule, Dieu le veut
ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de
quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus epouvantable que tous
ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'etais assise au pied
de la montagne; le ciel etait voile, et le vent gemissait dans les
arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste
harmonie, le son de ta voix. Elle a jete trois ou quatre notes dans
l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai ete voir
les buissons d'ou elle etait partie pour m'assurer que tu n'y etais pas.
Ces choses-la m'ont rarement trompee; Jacques, il faut qu'il y ait un
orage sur nos tetes.

Je vois bien que l'amour te precipite dans un piege nouveau; la seule
parole vraie de ta lettre est celle-ci: "J'epouse cette jeune fille
parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posseder." Et quand tu ne
l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu?

Car il viendra un jour ou tu seras aussi fatigue de l'avoir aimee que tu
es avide maintenant de t'abandonner a ta passion. Pourquoi cet amour-la
differerait-il des autres? As-tu tellement change depuis un an que tu
sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique a ton ame,
l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui resiste
a l'intimite? Tu es capable de comprendre, d'eprouver et d'executer, en
beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais,
en revanche, ce qui est facile a plusieurs, et possible a beaucoup
d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque
grave infirmite, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolerer
les faiblesses d'autrui, voila ta faiblesse, voila le cote miserable el
sacrifie de ton grand caractere; voila en quoi Dieu te chatie de n'etre
pas soumis aux miseres communes.

Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de
ne rien pardonner a cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton
coeur aussitot que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'etre
qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'ame
perd de sa grandeur et de sa saintete quand elle accepte une idole
souillee. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard a briser l'autel
ou elle s'est prosternee devant un faux dieu; au lieu de la resignation
froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le
desespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se
mele de juger... Oh! alors il vaudrait mieux etre ne sans coeur que
d'avoir aime.

Toi, homme fort, tu couvres mysterieusement les fautes d'autrui du
manteau de ton silence; ta main genereuse releve celui qui est tombe,
essuie la fange de son vetement, et efface la trace que sa chute a
laissee sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour ou tu
commences a pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces
jours-la, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore a ce que tu
appelais _le mal de la misericorde_?

Elle a beau etre aimable, elle aura beau etre sincere et bonne; elle est
femme, elle a ete elevee par une femme, elle sera lache et menteuse, un
peu seulement peut-etre; cela suffira pour te degouter. Tu auras besoin
de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas
qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a du ton amour qu'au besoin
d'aimer qui devore ton ame, et au voile que ce besoin aura etendu sur
tes yeux jusqu'au jour de sa premiere faute. Infortunee! je la plains et
je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as
prevu cela, je le vois bien; tu as pense au temps ou, lui retirant ton
affection, tu lui laisserais l'independance; qu'en fera-t-elle si elle
t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours fremi quand je t'ai vu devenir
amoureux; j'ai toujours prevu ce qui est arrive depuis; j'ai toujours
su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton
amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour ou l'ardeur et
la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais a present, quel
effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien a ta
conscience et a celle d'une femme; quand les lois, la croyance et
l'usage vous defendront a tous les deux de vous consoler par un autre
amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce
seront des chaines de fer pour cette femme, quel que soit son caractere;
pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la societe peut
faire de mal a un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de
cette lutte? Desolee comme moi, robuste comme toi, ou ecrasee comme
un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec
espoir; elle ne sait pas ou elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas
quel rocher elle veut porter sur sa faible tete, et a quel colosse de
vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel
serment etrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'ecoutera ni
l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosite sur le livre
du destin! A quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne
deracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te devore. Je sais ce que
c'est, et je ne m'offense pas de ta resistance: j'ai aime, j'ai desire,
j'ai espere comme toi, et j'ai ete desabusee comme tu l'as ete tant de
fois, comme tu le seras encore!



IX.

DE CLEMENCE A FERNANDE.

Une autre que moi perdrait son temps et sa peine a te dire que tu vis
dans un monde ou l'on a singulierement mauvais ton, et ou tout se passe
de la facon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je
suis sure que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la
plus eclairee de toutes, et que ses usages et ses delicatesses sont les
meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mere le sait de
reste, et, parmi tous ses defauts, je lui reconnais au moins un extreme
bon sens et une excellente maniere d'etre; cela n'empeche pas que,
sacrifiant tout au desir de te voir epouser un homme riche, elle ne
t'ait jetee dans la mauvaise compagnie. Eugenie a toujours ete une
espece de bourgeoise tres-commune, et le couvent, ou l'on prend en
general une meilleure tenue, ne l'a corrigee de rien. Qu'elle aime a la
folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son chateau soit
devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mere
t'ait abandonnee a ces amities-la, cela me revolte un peu.

N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein
dans la societe dite _du Champ d'Asile_, du moins je le presume. Je
n'ai pas de prejuges; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'etre
impartiale en politique, et je m'accoutume a supporter les differences
dont la societe abonde, sans m'etonner de rien; je te parlerai donc
comme je dois parler a une personne qui est dans ta position; et je
m'ecarterai de tout systeme et de toute habitude pour me mettre au meme
point de vue que toi.

Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a
peut-etre pas tort, et qu'il faut beaucoup reflechir a cette parole: "Il
ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents." Si
l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais
comme tu as fait a propos de M. Jacques; mais moi, a propos de M.
Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vecu parmi les gens qui
boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait ete sa premiere
education, des l'age de seize ans il a ete soldat de Bonaparte; cela
l'oblige a etre un homme comme M. Borel ou a lui etre infiniment
superieur; prends garde a cela, Fernande. Je suis tres-portee a le
croire tel, d'apres tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions
l'une et l'autre? s'il etait inferieur a tous ces braves butors que tu
aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyaute? si
toute cette reserve, que tu prends peut-etre pour de la noblesse dans
les manieres, etait seulement la prudence d'un homme qui cache quelque
vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que
M. Jacques est un de ces hommes d'un certain age qui ont beaucoup de
depravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-la sont tout mystere; mais
on fait bien de ne pas chercher a lever le voile dont ils se couvrent.
Je ne puis me resoudre a t'en dire davantage, d'autant plus qui je me
trompe peut-etre absolument.



X.

DE JACQUES A SYLVIA.

Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu
voudras, un crime peut-etre! Peut-etre que je m'en repentirai et qu'il
sera trop tard; peut-etre aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un;
mais il n'est deja plus temps: le pente m'entraine et me precipite;
j'aime, je suis aime. Je suis incapable de penser et de sentir autre
chose.

Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais
dit, parce que dans ces moments-la j'eprouve un besoin egoiste de me
replier sur moi-meme et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le
seul etre au monde avec lequel il m'ait ete possible de m'epancher,
et encore cela ne m'a ete possible qu'en de rares instants. Il en est
d'autres ou Dieu seul a pu etre le confident de ma douleur ou de ma
joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon ame tout entiere et de
te faire descendre au fond de cet abime que tu dis inconnu a moi-meme.
Peut-etre verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois;
peut-etre m'aimeras-tu moins, fiere Sylvia, en voyant que je suis plus
homme que tu ne penses.

Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner a son propre
coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'epuisement! C'est quand on ne peut plus
aimer qu'on doit pleurer sur moi-meme et rougir d'avoir laisse eteindre
le feu sacre; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en
jour. Ce matin je respirais avec volupte les premieres brises du
printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premieres fleurs. Le soleil de
midi etait deja chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et
de mousses fraiches repandus dans les allees du parc de Cerisy. Les
mesanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les
inviter a s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'esperance; j'eus
un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de
me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans
l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu
ces joies pures et ces divins ravissements; c'etait un desir plus apre
que la fievre. Aujourd'hui il me semble etre jeune et ressentir l'amour
dans une ame vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre
epouvante errer autour de toi, reveuse! Oh! jamais je n'ai ete si
heureux! jamais je n'ai tant aime! Ne me rappelle pas que j'en ai dit
autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent
reellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez a
une gradation de force dans les affections successives d'une ame qui
se livre ingenument comme la mienne, je n'ai jamais travaille mon
imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y etait
pas encore ou celui qui n'y etait plus; je ne me suis jamais impose
l'amour comme un devoir, la constance comme un role. Quand j'ai senti
l'amour s'eteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obei
a te Providence qui m'attirait ailleurs. L'experience m'a bien vieilli;
j'ai vecu deux ou trois siecles, mais du moins elle m'a muri sans me
dessecher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la
froide lachete de lui sacrifier le present. Qui, moi! moi qui suis
si bien habitue a la souffrance, je reculerais devant elle, je ne
disputerais pas a cette avare destinee les biens que je peux lui
arracher encore! Ai-je donc ete si heureux? n'ai-je plus rien a
connaitre, rien a posseder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je
sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasie; je sens
qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore
des desirs et des besoins. Je veux conquerir ces joies et les savourer,
dusse-je les payer plus cherement que toutes celles que Dieu m'a fait
expier deja. Si la destinee de l'homme, ou si la mienne du moins, est
d'etre heureux pour souffrir ensuite, et de tout posseder pour tout
perdre, soit! Si ma vie est un combat, une revolte continuelle de
l'esperance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force
de combattre et d'etre heureux un jour au prix de tout le reste de mes
jours futurs. Je defie le sort de m'epouvanter avant le combat; qu'il me
brise s'il est le plus fort.

Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord
cet etre, la ou je le prends, ne serait qu'infortune en d'autres mains
que les miennes; et puis ce qu'il est destine a souffrir avec moi est
peu de chose au prix de ce que je suis resigne a souffrir avec lui. Les
tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les
douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la
compassion pour quelqu'un? Songerais-tu a etablir une comparaison entre
moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une
exception? Tout autre que toi rirait de cette pretention et la prendrait
pour un imbecile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas,
et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai
souvent maudit le ciel pour m'avoir refuse la faculte qu'il accorde si
genereusement a tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils
pas et de quoi me suis-je jamais console? La douleur les effleure; je ne
sais quel vent souffle sur leurs plaies et les seche aussitot. Pourquoi
les miennes saignent-elles eternellement? Pourquoi la premiere douleur
de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle
toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique
de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funebre qui
passe, et dont les notes se perdent peu a peu dans l'eloignement; quand
la derniere s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi
mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet eternel chant de
mort qui s'eleve a toute heure dans mon ame et qui me force a pleurer
continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'epines qui
le dechirent a chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se
couronnent?

Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centieme partie de
mon mal. Ils se desolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent
vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se
plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guerissent, comme ils
se consolent, comme ils sont aveuglement dupes d'une illusion nouvelle.
Race stupide et lache! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils
savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrasses par
le destin, ils avouent qu'ils se sont trompes. "Ah! si j'avais su,
disent-ils, que cela devait finir ainsi!" Et moi je sais comment tout
finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent
fois plus courageux, cent fois plus infortune que les autres.

Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arret
de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, ame stoique, vigueur
impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe?
celui qui se detachera le dernier ne sera pas le plus malheureux!
Fernande se consolera; elle est sincere et bonne; mais elle est faible,
la pauvre enfant; faible sera sa douleur.

Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me dechire et
qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce
que je n'ai pas songe dans ma derniere lettre a te questionner; contre
toi, parce que tu gardes un dedaigneux silence, comme si tu me croyais
devenu indifferent a ton sort. Si tu avais cette idee-la, Sylvia, je
serais capable de partir a l'heure meme et d'aller te redemander a
genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur,
infortunee! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est
question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle
situation! La derniere fois que tu m'en as parle, tu semblais assez
satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude
ou je t'ai laissee. Cela est bien rude a ton age, Sylvia, et avec ta
force! plus on a d'energie pour resister a la douleur, plus on en a pour
la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble
pas, a la maniere dont tu envisages ma position, que tu aies trouve le
repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me disseque si
severement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie
pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que
l'amour, et que tu n'as qu'un mot a dire pour m'envoyer d'un bout du
monde a l'autre.



XI.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Ma chere, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends
rien; qu'est-ce que tu entends par la depravation? Est-ce l'inconstance,
est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse.
Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean,
dont je t'ai parle; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait
ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous etions cinq hommes et
cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces
petites voitures il se trouvat un homme avec une femme pour diriger le
cheval; comme ma mere n'a pas juge convenable que je fisse deux lieues
dans le tilbury de Jacques en presence de huit personnes (quoiqu'elle me
laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre
jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sure, etre le
cavalier de ma mere, et que M. Borel s'est devoue a sa place; comme
enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marie, et
que le capitaine Jean est pere de quatre grands enfants, on a decide
unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'etais
pas avec Jacques, j'aimais autant celui-la qu'un autre; il me semblait
obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus
niais que je connaisse a present, et il m'a mis l'esprit dans une telle
perplexite que je suis au desespoir d'avoir fait route avec lui.

Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvee tete a
tete en conversation avec un homme qui connait Jacques depuis vingt ans
et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je
l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitie amical, moitie goguenard,
il s'est hasarde a me parler de son caractere, et peu a peu, presse par
mes questions et encourage par l'air de plaisanterie que j'affectais, il
m'a raconte des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela
m'a faite dans le moment; a present je suis en proie a une agitation
affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que
Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine
me l'a dit plus de vingt fois. "Vous devez etre fiere, me disait-il,
d'avoir enchaine le faucon; il a joliment chasse de petites perdrix
comme vous! mais le voila dompte et chaperonne sur le poing de
sa chatelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y
reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demande. Est-ce donc si
difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une
qui s'est vantee d'en venir a bout, a-t-il repris. Mais elle comptait
sans son hote, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien ferme
la cage, l'oiseau etait parti a travers les barreaux. Mais je vois que
cela ne vous inquiete pas, et que vous faites votre affaire de le guerir
de cette envie de changer.--Certainement, repondis-je en tachant de
cacher mon effroi sous un rire force. Mais vous, capitaine, qui etes
un modele de fidelite, a ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas
morigene un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! repondit-il en
prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les
jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et reserve
avec les hommes, autant il est tendre et empresse aupres des belles; et
a qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle
Fernande!" Et il se mit a rire d'un gros rire insupportable. "Il a donc
fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, repondit-il,
des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pecores! les plus
altieres _carognes_ (je te repete son expression, parce que cela me
parait necessaire pour te donner une idee juste de la maniere dont il
traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie
jamais rencontrees; de ces femmes belles comme des anges et mechantes
comme des demons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de
ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu,
mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher a de
pareilles femmes?--Il etait leur dupe, il les prenait pour de petits
anges, et il voulait couper la gorge a tous ceux qui n'etaient pas de
son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais
qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'a cause
de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce
son mariage, tout le monde lui dit qu'il epouse un petit ange; et
la premiere fois que j'en ai entendu parler, je me suis ecrie: "Ah!
parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de
toi!" Il m'a serre la main, et en meme temps il m'a regarde de travers;
car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins
furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimees. Savez-vous que
j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais
l'empecher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec
la plus grande devergondee de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant;
j'ai recu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me
suis un peu acquitte envers lui, c'est en l'empechant de faire
cette belle equipee.--Comment l'en avez-vous empeche? Contez-moi
cela.--C'etait la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue
dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme
un demon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-la, et il y
a bien un peu de vanite dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans
ce temps-la. Toute l'armee d'Italie etait, ma foi! aux pieds de madame
Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi
les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Francais le plus
profond mepris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voila, avec sa mine
pale et ses grands yeux tristes, qui se promene autour de la belle,
et la suit comme son ombre, jusqu'a ce qu'il ait enfin vaincu ce fier
courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait
jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquete en France,
non sans l'epouser, comme elle le desirait, et completer la plus grande
folie qu'il eut jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves
flagrantes de l'intimite un peu trop tendre qui existait entre la dame
et son confesseur, et je me hatai, comme vous pensez bien, de les
fournir a Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du
moins quitta Milan un quart d'heure apres et disparut pendant six mois.
Nous le retrouvames a Naples, aux pieds d'une chanteuse celebre, qui
ne le subjugua pas moins et qui le trompa de meme. Pour celle-la, il
a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais
toutes les aventures de Jacques. C'est le garcon le plus romanesque,
avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes
ses extravagances, si genereux, si brave! Vous serez heureuse avec lui,
mademoiselle Fernande. Si vous ne l'etes pas, prenez-moi pour le plus
mechant hableur de la terre, et venez me tirer les oreilles."

Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chere
Clemence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je
suis triste a mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a deja
use son coeur pour des etres si meprisables; ces enthousiasmes aveugles
auxquels il est sujet, et qui le poussent a sacrifier tout a l'objet de
son fol amour, et a lui faire des serments eternels qu'il doit bientot
apres rompre et detester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille
de mon mariage il se degoutait de moi; le lendemain, ce serait encore
pis!... Oh! Clemence, Clemence, dans quel abime suis-je pres de tomber!
Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques a
peine. Il est occupe de preparer tout pour ce mariage, et il va a Tours
et a Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi
qu'il m'inspire commence a devenir si grand que je crains d'avoir une
explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile,
et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je
doute!



XII.

De SYLVIA A JACQUES.

Va donc ou t'emporte ta destinee! J'aime mieux cette lettre-ci que
l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de
te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes
hardiment le peril, si tu vois clair a les pieds, tu franchiras
peut-etre l'abime. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme?
Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir
sur un dernier coup de des. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un
coeur ami pour t'aider a supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir
compagnie, si tu veux t'en debarrasser.

Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un
dedaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si severement
la nouvelle phase d'amour ou entre ta destinee? Sais-tu pourquoi j'ai
peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil
sombre marcher a sa rencontre? Tu ne l'as pas devine? C'est que moi
aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne
au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le
hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonne.

J'ai fait une grande faute en ne prevoyant pas qu'il viendrait. J'ai
arrange toute ma situation pour oublier son absence, et non pour
combattre son retour. Il est venu, j'ai ete surprise; la joie a ete plus
forte que la raison.

Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la notre!
Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons
du soleil qui perce les nues avant la tempete! Nous joyeux! quelle
derision! Oh! quels etres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours
vivre la meme vie que les autres?

Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien
outre sur la terre. Je sais que ce serait une lachete que de le fuir par
crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien
sa marche et ses resultats, peut-on gouter des joies bien pures? Pour
moi, cela m'est impossible. Il y a des moments ou je m'echappe des
bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le
rayonnement de son front l'arret de mon futur desespoir. Je sais que son
caractere n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune
pour moi, je sais qu'il est bon sans etre vertueux, affectueux, mais
incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour
commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de
grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particuliere que toi
et moi donnons a ce mot.

[Illustration: J'etais assise au pied de la montagne.]

Quand j'ai commence a l'aimer, j'ai cheri en lui cette faiblesse qui
me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prevu qu'elle me revolterait
bientot. En verite, j'ai fait ce que tu fais sans doute a present. J'ai
trop compte sur la generosite de mon amour. Je me suis imagine que, plus
il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en
recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une
femme pour un homme devait ressembler a la tendresse d'une mere pour son
enfant. Helas! j'avais tant cherche la force, et mes tentatives avaient
ete si deplorables! En croyant m'appuyer sur des etres plus grands que
moi, je m'etais sentie si durement repoussee par un froid de glace! Je
me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilite; la grandeur;
c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifference. J'avais pris le
stoicisme en aversion apres lui avoir voue un culte insense. Je me
disais que l'amour et l'energie ne peuvent habiter ensemble que dans des
coeurs froisses et desoles comme le mien, que la tendresse et la douceur
etaient le baume dont j'avais besoin pour me guerir, et que je les
trouverais dans l'affection de cette ame ingenue. Qu'importe, pensai-je,
qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas a la
connaitre. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique
affaire sera de me benir et de m'aimer.

C'etait la un reve comme les autres; je n'ai pas tarde a souffrir de
cette erreur, et a reconnaitre que si, dans l'amour, un caractere devait
etre plus fort que l'autre, ce ne devait pas etre celui de la femme. Il
faudrait du moins qu'il y eut quelque compensation; ici il n'y en a pas.
C'est moi qui suis l'homme; ce role me fatigue le coeur, au point que je
deviens faible moi-meme par degout de la force.

[Illustration: Tu gardais les chevres sur le versant des Alpes
maritimes.]

Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant!
Quels tresors de sensibilite, quelle purete de moeurs, quelle foi naive
dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne
connais pas d'homme meilleur. Celui qui est a part de tous les autres ne
m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitie.--L'amitie, c'est une
sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais
insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs serieux et
n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les
jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette
succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul
peut changer en plaisirs, l'amitie dedaigne de s'en occuper. Vous etes
capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me
tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde a
l'autre pour me rendre un service; mais vous n'etes pas capable de
passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser a Fernande, qui vous
aime et vous attend. Et cela doit etre ainsi, car pour moi c'est la meme
chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je
n'en detacherais pas une parcelle pour vous preserver d'une contrariete.
Il semble donc que la vie doive etre divisee en deux parts: l'intimite
avec l'amour, le devouement avec l'amitie. Mais j'ai beau faire pour me
persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me repeter
que Dieu m'a servie avec prodigalite en me donnant un amant comme Octave
et un ami comme vous; je trouve l'amour bien pueril et l'amitie bien
austere. Je voudrais avoir pour Octave la veneration que j'ai pour vous,
sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour
lui. Reve insense! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est
difficile, Jacques, bien difficile!



XIII.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Ne m'ecris pas, ne me reponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne
cherche plus a me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y
jette les yeux bandes. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair
a quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, apres tout,
que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un etre si precieux, pour que
nous nous en occupions tant? Et a quoi menent toutes les previsions?
Elles n'empechent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque
lachement. Ne me decourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais
laisse-moi t'en parler toujours.

Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'etais assise sur un banc;
j'avais la tete dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir
la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colere parce que je refusais
de parler. Mais quelle colere! Il me prenait dans ses bras et me serrait
avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur
ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main
d'un air d'autorite, en me disant: "Parle donc, je veux que tu
parles, reponds-moi tout de suite; qu'as-tu?" Et moi, qui deteste le
commandement, j'ai eu du plaisir a entendre le sien. Le coeur m'a bondi
de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyee pour la premiere fois, en me
faisant traverser un ruisseau et me disant: "Saute donc, peureuse!" Oh!
bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clemence, est inexplicable.
Tout mon coeur a ete au-devant du sien, comme un esclave qui se
jetterait aux pieds de son maitre, ou comme un enfant dans le sein de sa
mere. Ces choses-la ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime,
parce que je dois l'aimer, parce qu'il le merite, parce que Dieu ne
permettrait pas que j'eprouvasse cette confiance et cet entrainement
pour un mechant homme. Pressee par ses questions, je lui ai parle de ma
conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il
m'avait laisse. "Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des
craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites a
Borel et a sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire?
que les reproches de Borel ne sont pas fondes, que les histoires du
capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que
j'ai des defauts tres-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais
qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous
attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnete homme, et
que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procede. Prends acte de ces
paroles-la, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la
premiere fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais
jamais de mon caractere et que tu n'aurais jamais rien a lui reprocher,
tu as compte faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as reve une
destinee qui n'es permise a personne sur la terre." Puis il s'est tu
tout a coup, et il est reste triste et silencieux; moi aussi. Enfin,
il a fait un effort sur lui-meme, et il m'a dit: "Vous voyez bien, ma
pauvre enfant, que vous souffrez deja. Ce n'est pas la premiere fois,
et ce ne sera pas malheureusement la derniere. N'avez-vous donc jamais
entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallee de larmes?"
Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brise le
coeur, que mes pleurs ont recommence a couler malgre moi. Il m'a serree
dans ses bras, et il s'est mis a pleurer aussi. Oui, Clemence, il a
pleure, cet homme ci grave et si accoutume sans doute a voir couler les
larmes des femmes. Les miennes l'ont gagne. Oh! comme son coeur est
sensible et genereux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il
importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu etre meilleur et
plus digne d'amour a vingt-cinq?

Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jete mes bras autour de son cou. "Ne pleure
pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne merite pas ces nobles larmes. Je
suis un etre lache et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglement
rapportee a toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupconne, j'ai voulu
fouiller dans les secrets de ta vie passee! Pardonne-moi; ton chagrin
est une punition trop severe.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois
benie pour m'avoir donne cette heure d'attendrissement et d'effusion; il
y a bien longtemps que cela ne m'etait arrive. Ne sens-tu pas, Fernande,
que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on
partage, et que les larmes qui se melent a d'autres larmes sont un baume
pour la douleur? Puisse-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne
jamais pleurer seule!"

Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je
n'ecoute plus que lui. Ne me blame pas, mon amie, ne me fais pas
souffrir inutilement. Je m'abandonne a mon destin; qu'il soit ce
qu'il plaira a Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sure de tout
supporter.



XIV.

DE JACQUES A FERNANDE.

Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler;
nos larmes se sont melees, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour
deux amants, mais pour deux epoux ce n'est peut-etre pas assez. Votre
esprit a peut-etre besoin d'etre rassure et convaincu. Je demande a
votre affection une preuve de confiance bien grande, o mon enfant! en
vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'etonne
de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en etes
jusqu'ici rapportee a moi. Il faut que votre ame soit bien noble et bien
genereuse, ou que vous ayez devine que vous n'aviez rien a craindre du
vieux Jacques. Je crois a l'un et a l'autre, a votre confiance et a
votre penetration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait
tous les frais de cette securite, et que j'ai ete muet et nonchalant;
enfin qu'il est temps que je vous aide a m'estimer un peu.

Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver
que le mien doit vous rendre eternellement heureuse; je n'en sais rien,
et je puis dire seulement qu'il est sincere et profond. C'est du mariage
que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose a
part, un sentiment qui entre nous sera tout a fait independant de la loi
du serment. Ce que je vous ai demande, ce que vous m'avez promis, c'est
de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre
defenseur, pour votre meilleur ami. L'amitie seule est necessaire a
ceux qui associent leur destinee par une promesse mutuelle. Quand cette
promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir
l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux cotes, et
surtout du cote de celui que les lois humaines et les croyances sociales
placent dans la dependance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que
je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez
aveuglement votre coeur a l'amour, vous sachiez du moins a qui vous
confiez le soin de votre independance et de votre dignite.

Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitie, Fernande; je les
merite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux
pour me connaitre, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est
impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les
perdre, ou meme pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je
vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous etes juste, que
vous avez l'ame pure et le jugement sain. Avec cela il est egalement
impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous
n'acceptiez pas ma justification quand elle sera eclatante de verite.

Il faut cependant tout prevoir: l'amour peut s'eteindre, l'amitie peut
devenir pesante et chagrine, l'intimite peut etre le tourment de l'un
de nous, peut-etre de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime
m'est necessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberte,
il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Etes-vous
bien sure de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-etre pas seulement
songe. Eh bien! pour repondre aux terreurs qui pourraient naitre en
vous, pour vous aider a les chasser, j'ai a vous faire un serment; je
vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois
que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront
craindre quelque tyrannie de ma part. La societe va vous dicter une
formule de serment. Vous allez jurer de m'etre fidele et de m'etre
soumise, c'est-a-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obeir en tout.
L'un de ces serments est une absurdite, l'autre une bassesse. Vous ne
pouvez pas repondre de votre coeur, meme quand je serais le plus grand
et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de
m'obeir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon
enfant, prononcez avec confiance les mots consacres sans lesquels votre
mere et le monde vous defendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai
les paroles que le pretre et le magistrat me dicteront, puisqu'a ce prix
seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais a ce serment de
vous proteger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement,
j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas juge necessaire a
la saintete du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour
epoux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est a tes pieds que je
veux le faire, en presence de Dieu, le jour ou tu m'auras accepte pour
amant.

Mais des aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme
irrevocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible,
parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du
moins au repos et a la liberte. Si je ne suis pas digne de remplir a
jamais ton ame, je suis capable au moins de n'en etre jamais le bourreau
ni le geolier. Si je ne puis t'inspirer un eternel amour, je saurai
t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur a tout le reste, et
qui t'empechera d'avoir jamais un ami plus sur et plus precieux que moi.
Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux
pour etre ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et reclamer
de moi la tendresse d'un pere. Si tu crains l'autorite d'un vieillard,
je tacherai de me rajeunir, de me reporter a ton age, pour te comprendre
et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un
frere. Si je ne reussis a remplir aucun de ces roles; si, malgre mes
soins et mon devouement, je te suis a charge, je m'eloignerai, je te
laisserai maitresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte
sortir de ma bouche.

Voila ce que je puis te promettre; le reste ne depend pas de moi. Adieu,
mon ange, reponds-moi; ta mere te laisse toute la liberte possible. Mon
domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai force de passer
la journee a Tours.

Ton ami, JACQUES.



XV.

DE FERNANDE A JACQUES

Oui, j'ai confiance en vous, je crois a votre honneur. Je n'avais pas
besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni
opprimee par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guere donne la
peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple
raison a suffi pour m'eclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la
tyrannie, et si, des les premiers regards que j'ai jetes sur vous, je
ne vous avais pas devine tel que vous etes, je ne vous aurais jamais
estime, jamais aime. Ma mere m'a toujours dit qu'un mari etait un
maitre, et que la vertu des femmes est d'obeir. Aussi j'etais bien
resolue a ne pas me marier, a moins de rencontrer un prodige. Cela
n'etait guere probable, et il m'etait beaucoup plus facile de croire que
j'arriverais tranquillement a l'espece d'independance assuree aux vieux
jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu
ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges
sous les traits d'un homme, pour me proteger en cette vie. C'etait
un reve romanesque, dont je ne me vantais pas a ma mere, mais que je
n'avais pas la force de repousser. Quand j'etais assise a mon metier
aupres de la fenetre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si
verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'etait
impossible de croire que j'etais destinee a la captivite ou a la
solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; a mon age on n'a pas toute
la raison possible, et voila que la Providence se met en tete de me
traiter en enfant gate. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que
j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du decouragement
aient gate ma fraicheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes
reves et de mes folles esperances. Voila que vous venez tout realiser
sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a
pas longtemps que je lisais encore des contes de fees; c'etait toujours
la meme chose, mais c'etait bien beau! C'etait toujours une pauvre fille
maltraitee, abandonnee, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou
du haut d'un des arbres du desert, voyait passer, comme dans un reve, la
plus beau prince du monde, escorte de toutes les richesses et de toutes
les joies de la terre. Alors la fee entassait prodiges sur prodiges pour
delivrer sa protegee; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le
monde a ses pieds. Il me semble que c'est la mon histoire. J'ai dormi
dans ma cage, et j'ai fait des songes dores que vous etes venu changer
en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si
je veille.

Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et
si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous
m'aimez et que vous etes le meilleur des hommes; je sais que votre
conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon cote, que je
n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point
m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage a ne point exercer sur
vous la tyrannie des prieres, des reproches et des convulsions, dont
les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre
experience, je crois pouvoir repondre de ma fierte.

Ce n'est donc pas l'austerite du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et
vous m'offrez tout ce que vous possedez; j'accepte, parce que je vous
aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiete
de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois
en ce genre aucun malheur capable de m'epouvanter assez pour m'empecher
d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas
la misere, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la societe qui
m'inquietent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui
que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et
c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'interesse.

Peu t'etre que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela,
maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment;
mais vous m'avez habituee a vous dire sans detour tout ce qui me vient a
l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus
hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de reserve que les
femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre
donc sans crainte et sans honte, avec vous, a toutes les impulsions de
mon coeur.

Si je vous epousais pour les raisons qui decident au mariage les trois
quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai ete elevee, je me
contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse
assuree d'etre riche et independante, je ferais bon marche de votre
amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous
pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que
vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami,
mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne
parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous etions seulement
destines a etre amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que
la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi,
l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de
jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de
ne plus voir que vous sur la terre. C'est la ce qui me fait fremir,
car je sens que mon amour sera eternel, et vous, vous ne savez rien du
votre. Cette incertitude est affreuse, apres ce qui m'a ete dit de votre
caractere enthousiaste, et de la facilite avec laquelle vous savez
passer d'une passion a une autre. Oh! Jacques, il vous en coutait si
peu de me dire deux mots qui m'auraient rassuree plus que toute votre
lettre, et que j'aurais crus aveuglement: _Je t'aimerai toujours!_
Pourquoi, au moment de les dire, vous arretez-vous comme frappe de la
crainte de commettre un sacrilege? Vous pouvez repondre d'une eternelle
amitie, vous pouvez promettre un devouement sublime, un desinteressement
heroique, une generosite au-dessus de tous les prejuges, capable de tous
les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne
depend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les;
je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je
n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traite, d'une capitulation entre
nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: "O mon enfant,
que je t'aime!" je suis bien plus sure de mon bonheur.



XVI.

DE JACQUES A FERNANDE.

De Tours, le...

Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve!
ne me rends pas fou, epargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison
et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que
tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept
ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai
vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne a de
trop riants desirs, a de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la
crainte de changer d'amour qui m'empeche de te promettre le meme amour
que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais change le premier, et
que, des les jours les plus ardents de ma jeunesse, apres ma premiere
deception, je suis reste cinq ans entiers sans aimer et sans regarder
une seule femme? Est-ce la passer aisement d'une passion a une autre?
Va, ceux qui pretendent m'avoir etudie et qui essaient de te raconter ma
vie ne connaissent guere ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de
renoncer a une affection j'y avais ete contraint par le mepris? Savent
ils ce qu'eut ete pour moi une passion fondee sur une estime reelle?
Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coute pour ne pas pardonner, et
combien j'ai ete pres de m'avilir a ce point? Mais qui est-ce qui me
connait? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconte
de mes souffrances ni de mes joies a ces hommes qui se melent de me
juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de
bataille et le stoicisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter a
moi, Fernande, a moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien
promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le
desirer toujours. Peut-etre sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es
sure de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient
sur les levres quand je lis les serments! qu'il est difficile de
resister a l'esperance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner
follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile a concilier avec
la jeunesse du coeur!

Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons a
douter l'un de l'autre et a nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et
de plus triste au monde. Pourquoi chercher a soulever les voiles sacres
du destin? Les coeurs les plus fermes ne resistent pas toujours a son
choc inevitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour?
Sa plus sure garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous
d'interroger trop souvent le livre mysterieux ou la duree de notre
bonheur est ecrite de la main de Dieu; acceptons le present avec
reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par
la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une
semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute
une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur
conserverait envers Dieu et envers toi une eternelle reconnaissance.
Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, ou les
previsions ne servent de rien, ou la force elle-meme n'est bonne qu'a
perir vaillamment. Il n'y a pas de conquete pour ceux qui ne veulent pas
combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiete.
Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours
naive comme l'enfance, o ma vierge! o ma sainte, ne rougis pas de me
dire ton amour. La chastete est nue comme Eve avant sa faute. L'homme
qui a vecu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs
meprisees, des coutumes foulees aux pieds; qui a traverse l'Europe
bouleversee au milieu d'une societe de vainqueurs grossiers et vains,
sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-la peut-etre
est digne de toi, au moins pour quelques annees. Si plus tard la
vieillesse desseche son coeur, si l'egoisme et la triste jalousie
remplacent en lui l'amour et le devouement, cesse de l'aimer, tu en
auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et a
qui tu auras promis de l'aimer toujours.

Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments,
il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnete, mais je ne
suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas
te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton ame; il me
semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni
moi ne connaissons ce qu'a de force et de duree en toi la faculte de
l'enthousiasme, qui seule fait differer l'amour moral de l'amitie. Je
ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait a de grandes
deceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur
avec lui. La pitie, la sollicitude, le devouement, je puis jurer ces
choses-la, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile
et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne
dedaigne pas l'amitie de ton vieux Jacques.



XVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Maintenant que vous etes a la veille de vous marier, maintenant que nous
entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons
l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la verite sur un des
points les plus importants de ma destinee. Jusqu'ici j'ai du et j'ai pu
respecter votre silence; a present je ne le puis plus. Vous etiez mon
seul appui sur la terre, je vais peut-etre vous perdre; dois-je accepter
encore votre protection et vos dons? Quand vous etiez independant, il
m'importait peu de savoir si vous etiez mon tuteur ou mon bienfaiteur;
a present, vous allez avoir une famille etrangere a moi, vos biens lui
appartiendront legitimement; je n'en veux pas prendre la plus legere
partie si je n'ai des droits sacres a votre sollicitude. D'ailleurs,
cette incertitude m'est penible, et l'obscurite repandue a mes propres
yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et
bizarres. Octave lui-meme n'est pas tranquille; il n'a pas assez de
grandeur d'ame pour se fier aveuglement a ma parole, et pas assez
d'energie dans la volonte pour m'accuser franchement. Les commentaires
insolents des curieux de cette ville se reduisent a ceci, que vous avez
ete mon amant, et que vous me faites _un sort_ par delicatesse. Je
meprise ces inconvenients inevitables de mon isolement et de ma
naissance. Habituee de bonne heure a n'avoir pas de famille et a faire
peniblement ma route au milieu d'un monde froid et meprisant, qui
me disait a chaque pas: "Qui etes vous? d'ou venez-vous? a qui
appartenez-vous?" je n'ai jamais compte sur ce qu'on appelle la
_consideration_. J'aurais pu l'acquerir peut-etre en me faisant
connaitre, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin:
votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne
l'occupait pas.

A present, vous allez peut-etre me manquer; vos nouvelles affections
vont nous separer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement
a Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir doute de moi, ce que je
n'aurais pardonne en aucune autre circonstance de ma vie, et que je
descende a lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette
preuve, je suis presque sure qu'un mot de vous peut la fournir; en vain
vous me l'avez refuse, j'ai devine depuis longtemps ce que nous sommes
l'un a l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre
nous une ligne sacree que le soupcon n'ose pas franchir, afin qu'elle
m'autorise a dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous
appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez
que vous etes mon frere. Vous avez fait un serment au lit de mort de
celui qui m'a donne le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le
repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon pere? je ne l'ai
pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir
abandonnee. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le benirai
peut-etre, s'il est ton pere.



XVIII.

DE JACQUES A SYLVIA.

J'ai beaucoup reflechi a ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit
de mort de ton pere, je me suis reserve le droit de le rompre un jour,
si certaines circonstances le rendaient necessaire a ton repos et a ton
honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce
que j'ai a te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais
peut-etre mieux de me taire et de rester ton frere adoptif. Pourtant, si
tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierte, et
te dire que tu ne dois pas mon devouement a la compassion, mais a un
sentiment de devoir, a un lien du sang que mon coeur a accepte et
legitime du jour ou il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es
ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la
preuve; mais tu peux dire a l'univers entier que je n'ai jamais eu pour
toi que les sentiments d'un frere.

Cette petite image de saint Jean Nepomucene, dont tu as une moitie et
moi l'autre, c'est la toute la preuve sociale de notre fraternite. Mais
elle est auguste et sainte a mes yeux, et mon ame s'y rattache avec
transport. Quand mon pere mourut, j'avais vingt ans; j'etais son ami
plutot que son fils. C'etait un homme bon et faible; j'avais un autre
caractere. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans
ma tendresse. Depuis plusieurs heures il etait en proie aux lentes
convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un
effort pour parler, regardait avec inquietude autour de lui, m'adressait
un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier
moment, il reussit a prendre un papier sous son chevet et a me le mettre
dans la main, en disant: "Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras
devoir faire; je m'en rapporte a toi. Jure-moi le secret.--Je vous le
jure, repondis-je apres avoir jete les yeux sur le papier, jusqu'au
jour ou mon silence compromettrait la destinee de l'etre que ce secret
concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon pere." Il fit un
signe affirmatif et repeta: "Je m'en rapporte a toi." Ce furent ses
dernieres paroles.

Voici ce que contenait le papier: trois parcelles detachees; sur l'une
etait ecrit: _Le 15 mai 17.. fut depose a l'hospice des Orphelins,
a Genes, un enfant du sexe feminin, avec le signe de saint Jean
Nepomucene_. Sur la seconde: "J'ai commis ce crime, et voici mon excuse.
Madame de*** avait un autre amant en meme temps que moi. L'incertitude,
la compassion, me deciderent a l'assister dans ses souffrances. Elle
etait seule. L'autre l'avait abandonnee; mais je ne pus pas me resoudre
a emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis a l'hospice.
Cela acheva de me faire hair et mepriser cette femme. J'ai garde le
signe, afin que si, quelque jour, il m'etait prouve que l'enfant
m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais." Le nom de
cette femme est ecrit en toutes lettres de la main de mon pere, et je la
connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la pretention du
moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait a rien, et
l'honneur me le defend. Le troisieme papier etait le coupon de l'image
du saint, dont l'autre moitie avait ete attachee a ton cou.

J'etais presque aussi incertain que mon pere avait pu l'etre. Il m'avait
souvent parle de cette madame de ***. Elle avait desole sa vie; je
l'avais vue dans mon enfance; je la detestais. Aller au secours de sa
fille, du fruit d'un double amour, infame et menteur, c'etait une
audace de generosite pour laquelle je me sentis d'abord une invincible
repugnance. Mon pere m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable.
J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au
destin, pauvre infortunee! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur
la terre aux _hommes de bonne volonte_, comme dit naivement le saint
cantique. Du moment ou j'eus resolu de te delaisser, il me sembla que
Dieu me criait a toute heure d'aller a ton secours. Je fis plusieurs
songes ou j'entendais distinctement la voix de mon pere mourant qui me
disait: "C'est ta soeur! c'est ta soeur!" Une fois, je me souviens que
je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il
y avait un bel enfant sans ailes, qui etait pale et qui pleurait. Sa
beaute, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'eveillai
au moment ou je m'elancais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton
ame m'etait apparue en s'envolant vers les cieux. "Elle est morte, me
disais-je: mais avant de retourner a Dieu, elle a voulu venir me dire:
J'etais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnee." Je pris
un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard
et a la hate sans doute dans quelque livre de prieres, au moment ou
l'on t'abandonna, me fit une impression etrange. C'etait la tout ton
heritage, tous les titres que tu possedais a la tendresse et aux soins
d'une famille; toute une destinee humaine, tout l'avenir d'un pauvre
enfant etait la! Voila le don que tes parents t'avaient fait en te
mettant au monde; voila a quoi s'etaient bornees la protection et la
generosite d'une mere! Elle t'avait mis sur la poitrine ce present
magnifique, et elle t'avait dit: "Vis et prospere."

Je me sentis penetre d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent
aux yeux et que je me mis a sangloter, comme si tu avais ete mon
enfant, et qu'on t'eut enlevee a moi pour te jeter parmi les orphelins.
L'emotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir
encore sans etre pret a pleurer. Nous l'avons souvent regardee ensemble,
et quand tu etais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois
que je te la confiais pour la rapprocher de la moitie suspendue a
ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un eloquent et
angelique reproche a ton odieuse mere! On t'avait dit dans tes premieres
annees que ce saint etait ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il
t'aiderait a retrouver tes parents, et quand je suis venu a toi, tu l'as
remercie, tu as redouble de confiance et d'amour pour lui; et je me suis
mis a l'aimer moi-meme. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image
qui m'est chere. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai
decouvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-etre pas.
J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tete de jeune homme
avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchee
dans une attitude douce et melancolique sur une Bible que la main
soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque
je m'imaginais que tu etais morte, le triste patron semble lire la
courte et miserable destinee de l'enfant confiee a sa protection. Il la
contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu
pitie de l'orphelin sur la terre."

Entraine vers toi par un sentiment indefinissable, je dirais presque par
une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois apres la mort de
mon pere et je me rendis a Genes. Je pris des informations a l'hospice.
Cette recherche etait loin d'etre certaine, j'avais la date du jour ou
l'on t'avait deposee, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient
ete deposes le meme jour. D'apres le temoignage des registres, on me
donna trois indications differentes. Le signe de saint Jean Nepomucene
etait le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir
perdu depuis longtemps. Mes premieres tentatives furent vaines; l'enfant
qu'on me designa avait un autre signe: il etait contrefait, hideux;
j'avais tremble que ce ne fut la ma soeur. Je partis ensuite pour un
petit village situe dans les montagnes de la cote, ou l'on m'indiqua une
famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnes dans la
journee du 18 mai 17... Quelles ameres reflexions je fis sur ton sort
durant le chemin! Combien tu pouvais etre avilie, maltraitee, miserable
entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une
speculation de leur charite a l'egard des orphelins, et qui ne se
chargent de les elever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs
non salaries! J'arrivai a Saint..., ce romantique hameau ou tu as vecu
tes dix premieres annees, et dont tu as garde un si cher souvenir, et je
te trouvai au sein de cette honnete famille qui te cherissait a l'egal
de ses propres membres, et dont tu gardais les chevres sur le versant
des Alpes maritimes. Cette journee ne sortira jamais de notre memoire,
n'est-ce pas, chere Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconte
l'impression que nous causa la premiere vue l'un de l'autre! Mais je
ne t'ai pas dit avec quelle emotion je fis mes premieres recherches.
J'etais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assure que
tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le
coupon ne portait que les dernieres lettres du nom de Nepomucene, ils ne
se rappelaient pas quel saint le cure du village avait nomme plusieurs
fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son
possible pour me persuader que tu n'etais pas l'enfant que je cherchais.
L'espoir d'une recompense n'adoucissait pas pour elle l'idee de te
perdre. Tu etais si aimee! tu avais deja su exercer une telle puissance
d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La maniere presque
superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un
temoignage de la protection mysterieuse et sublime que Dieu accorde
a l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de
quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et
qui lui attire forcement le devouement de ceux que le hasard lui donne
pour appui. D'apres les commentaires de ces honnetes montagnards, tu
devais appartenir a la plus illustre famille, car tu avais autant de
fierte dans le caractere que si un sang royal eut coule dans tes veines.
Ton intelligence et ta sensibilite faisaient l'admiration du cure et du
maitre d'ecole du village. Tu avais appris a lire et a ecrire en moins
de temps que les autres n'en mettaient pour epeler. Je me souviendrai
toujours des paroles de ta nourrice. "Orgueilleuse comme la mer,
disait-elle en parlant de toi, et mechante comme la bourrasque, il faut
que tout le monde lui cede. Ses freres de lait lui obeissent comme des
imbeciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-la
si fiere! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle
s'apercoit qu'elle a fait de la peine. Elle a ete trois jours au lit
avec la fievre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit
Nani une fois qu'elle etait en colere. Elle l'a pousse, l'enfant est
tombe et a saigne on peu. Quand j'ai vu cela, la colere m'est venue a
moi-meme; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherche le
demon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de
la toucher quand je l'ai vue venir a moi toute pale et se jeter au cou
du petit Nani, en criant: "Je l'ai tue! je l'ai tue!" L'enfant n'avait
pas grand'chose, et la Sylvia a ete plus malade que lui." Le cure, a son
tour, arriva, et m'assura que ton saint etait bien Jean Nepomucene. Le
coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnement depuis une
heure. Ce qu'on me racontait de ton caractere ressemblait tellement aux
souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frere de plus en plus a
chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes
chevres aux paturages; mais la montagne etait haute, et je t'attendais
impatiemment a la porte de la maison. Le cure me proposa de me conduire
a ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui
adressai en chemin! que de traits de ton caractere je lui fis raconter!
Je n'osais pas lui demander si tu etais belle; cela me semblait une
question puerile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'etais
encore un peu enfant moi-meme, et l'interet que je sentais pour toi
etait, comme mon age, romanesque. Ton nom, etrangement recherche pour
une gardeuse de chevres, resonnait agreablement a mon oreille. Le cure
m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise
francaise, retiree dans les environs depuis l'emigration, t'avait prise
en amitie des tes premiers ans, et t'avait donne ce nom de fantaisie,
qui avait, malgre l'avis el les remontrances du bonhomme, remplace celui
de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave
cure; il pretendait qu'elle te gatait le jugement et t'exaltait
l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame
d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. "Il est heureux,
disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de
donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les
engager a la lui confier entierement. Ils ont mieux aime en faire une
bergere, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils
avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence
lui envoie une autre destinee; ce doit etre pour le mieux, car elle est
mere de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent.
Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette
education-la. Vous etes bien jeune pour vous en occuper vous-meme;
mais faites que cette bonne terre recoive le bon grain d'une main bien
entendue. Il y a la le germe d'une vertu peu commune, si on sait le
developper. Qui sait si la negligence ou des lecons imprudentes n'y
feraient pas eclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brulee par
notre soleil, et la beaute est un don funeste aux femmes que la
religion ne protege pas...--Elle est belle, dites-vous? lui
demandai-je.--Parbleu! la voila, me dit le cure en me montrant une
enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train
dont elle vient a nous."

Oh! que tu etais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur
cherie! quelle enfant robuste, courageuse et fiere tu me semblas,
etendue ainsi sur la bruyere entre le ciel et la cime des Alpes, exposee
aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait
par bouffees et sechait la sueur sur ton large front ombrage de cheveux
humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues
halees, plus douces que le velours de la peche! Il y avait de
l'insouciance et de la melancolie en meme temps dans le demi-sourire de
ta bouche entr'ouverte; de la sensibilite et de l'orgueil, pensais-je,
le caractere que cette montagnarde m'a naivement depeint!... J'arretai
le bras du cure, qui voulait te reveiller. Je voulus te contempler
longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tete et dans
les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon pere ou avec
moi. Je ne sais si elle existe reellement ou si je l'imaginai, je crus
reconnaitre notre fraternite dans ce grand front, dans ce teint brun,
dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues
tresses jusqu'a ton jarret, peut-etre encore dans certaines courbes
des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononce pour faire foi
devant les hommes. Cette fraternite existe dans notre ame et dans les
ressemblances de notre caractere d'une maniere bien plus frappante.

Le cure t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un
mouvement dedaigneux de l'epaule et du coude, et tu te rendormis. Il
detacha alors le scapulaire suspendu a ton cou, l'ouvrit, et rapprocha
le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais presente.
Nous les reconnumes aussitot. Tu t'eveillas en cet instant; ton premier
regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire a
ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un
brusque elan pour nous l'arracher. Mais le cure te mit devant les yeux
les deux moities reunies de l'image, et tu compris aussitot ce qui se
passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'etreignant le cou
avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'ecrias: "Voila mon pere, mon
pere est retrouve!"

On eut beaucoup de peine a te persuader que je n'etais pas ton pere; tu
pretendais que je ne voulais pas en convenir. Le cure tacha de te faire
comprendre que c'etait impossible, que j'avais dix ans seulement de plus
que toi. Alors tu me demandas impetueusement ou etaient ton pere et ta
mere, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te repondis
qu'ils etaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton
pied nu, en disant: "J'en etais sure; a present, il faut que je reste
ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton pere. Il etait mon
meilleur ami, il m'a cede ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui,
oui, repondis-tu avec avidite en m'embrassant.--Voila les enfants! dit
le cure avec tristesse; on les aime, on les eleve, on ne vit que
pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur
affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu
qui passe, et sans demander seulement ou il les mene."

Tu compris fort bien ce reproche, car tu repondis au cure: "Est-ce que
vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous
voir et garder les chevres de ma mere Elisabeth? Mais, voyez-vous, il
faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je
reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai a mes
freres de lait, et nous acheterons un grand troupeau de chevres, et
nous batirons une bergerie sur la montagne des Coquilles." Tu parlais
toujours ainsi une sorte de langage a la fois feerique et biblique, que
tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton
village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait
heureuse, tant les avantages de la societe ou j'allais te jeter me
parurent miserables et derisoires, aupres de cette existence laborieuse,
saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues
promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton
esprit ardent et naif, en commentant scrupuleusement tes reponses
bizarres, parfois eclatantes de bon sens et de raison, souvent folles
comme les idees fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'etais
pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y
attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement
reproche de t'avoir tiree de cet engourdissement ou tu aurais vecu
tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de
deceptions. Helas! ma pauvre enfant, le mal etait fait avant que je
vinsse, et je ne crois pas qu'il faille meme en accuser les contes de
fees que te pretait la marquise. Ton intelligence avide et penetrante
etait seule coupable, et le germe du desespoir etait cache en toi, dans
le bouton a peine entr'ouvert de l'esperance. Tu n'avais pas la tete
courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi
bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter,
par toi et par ta nourrice, les premieres sensations de ta vie. Je sais
comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais etre fille, quand
tu appris qu'Elisabeth n'etait pas ta mere. Tu te tenais alors tout le
jour sur le bord du sentier qui mene a la mer, et lorsque tu voyais
paraitre une voile, tu disais: "Voila maman qui vient me voir avec
une robe blanche." La lecture des feeries joignit a cette continuelle
reverie de ta famille des idees de voyages, de richesse et de
generosite. Tu ne songeais qu'a devenir reine, afin de combler de
largesses tes parents adoptifs. Ces songes dores n'auraient jamais
pu habiter impunement ton cerveau. Ils ne se seraient pas evanouis
tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations
d'une vie toute materielle. Le sentiment d'une destinee differente de
celles qui t'entouraient les avait fait naitre; ton coeur les aurait
regrettes avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant a les
realiser. Tu etais une adorable enfant avec ton caractere franc, hardi
et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontes.
Mais il etait temps que des occupations plus elevees et des idees plus
justes vinssent regler l'elan impetueux de cette jeune tete; l'education
te devenait indispensable, non pour etre heureuse, ton organisation
superieure ne le permettait guere, mais du moins pour ne pas descendre
de l'echelon eleve ou Dieu avait place ton intelligence. Tu quittas
Elisabeth, tes freres de lait, le cure, ta vieille marquise, tous tes
amis et jusqu'a tes chevres, avec une sorte de desespoir passionne.
Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes.
Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'ecriais: "C'est
impossible! c'est impossible! il faut que je voyage." Tu le sentais,
Sylvia, cette vie n'etait pas faite pour toi. Du fond des abimes de
l'inconnu, une voix mysterieuse s'elevait incessamment vers toi et te
reclamait dans cette region des orages que tu devais traverser. Tu es
devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grace sauvage et de ta rude
franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restee l'enfant de la
montagne. Faut-il s'etonner que tu aies si peu de sympathie avec ce
monde imbecile et faux, quand tu rapportes du desert l'apre droiture et
le severe amour de la justice que Dieu revele aux coeurs purs et aux
esprits robustes, quand tout ton etre, et jusqu'a ta vigueur physique,
differe des etres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas a la
cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues a regarder a terre sans
trouver un coeur qui soit digne d'etre ramasse. Je le crois bien, Octave
n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme
sincere, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible
entre tous n'est pas ton egal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je
te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.

Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun
detail; reponds a ses soupcons que je suis ton frere. Les personnes qui
ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication.
Les inquietudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il
ne te connait pas comme moi, il souffre comme souffriraient a sa place
les dix-neuf vingtiemes des hommes; il est jaloux parce qu'il est epris.
Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espece d'indignation qui
souleve mon sang a l'idee d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes
ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux!
notre vie sera un combat eternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans
que je ne pourrais consentir a m'avouer coupable des lachetes dont le
monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se revolte a la seule
idee des turpitudes qu'il trouve presumables et naturelles; et quand je
vois le sourire sur les levres de celui qui refuse de me croire pur;
quand, apres m'avoir accuse d'une sceleratesse, il s'en va en me
secouant la main et en me disant: "N'importe! qu'il en soit ce qu'il
voudra, tout a vous;" il me prend des envies de l'insulter, pour mettre
entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante
amitie.

Et toi, juste et sainte creature, qui seule au monde comprends le vieux
Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu
voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir eternellement ton
frere.




DEUXIEME PARTIE



XIX.



DE FERNANDE A CLEMENCE

Saint-Leon en Dauphine, le....

Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passe un mois sans t'ecrire. C'est bien
mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que
je t'ai accablee de mes lettres quand j'etais tourmentee, quand j'avais
besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis
heureuse, je te delaisse. L'amour est egoiste, dis-tu, il n'appelle
l'amitie a son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme
si cela etait inevitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande
Pardon.

[Illustration: J'arretai le bras du cure...]

Pour reparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de repondre
a toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien
retire de ma confiance; mais si je reviens a toi, n'en conclus pas,
malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non.

Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh!
certainement, Clemence, et meme je puis dire que je l'aime bien plus.
Comment pourrait-il en etre autrement? Chaque jour me revele une
nouvelle qualite, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonte pour moi
est inepuisable, sa tendresse, delicate comme celle d'une bonne mere
pour son enfant. Aussi chaque jour me force a l'aimer plus que la
veille. A cette felicite du coeur, a ces joies de l'amour heureux et
satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a
peut-etre de la puerilite a mentionner, mais qui sont tres-vives, parce
qu'elles m'etaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-etre de
la richesse, qui succede pour moi a une vie d'economie et de privations.
Je ne souffrais pas de cette mediocrite, j'y etais habituee; je ne
desirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus a la fortune de
Jacques, en l'epousant, que si elle n'eut pas existe; pourtant je ne
crois pas qu'il y ait de la bassesse a m'apercevoir des avantages
qu'elle procure et a savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe,
ces mille petites profusions dont je suis entouree, me seraient aussi
amers qu'ils me sont precieux, si je les devais a un contrat avilissant,
ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et detestee; mais recevoir
tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grace, je
pourrais meme dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prevenances!
Il semble que cet homme soit ne pour s'occuper du bonheur d'autrui, et
qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer.

Tu me demandes si cette vie de chateau me plait, si je ne m'en
degouterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand
Jacques est avec moi! Ah! Clemence, je le vois bien, tu n'as jamais
aime. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a
de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aime, tu ne me
demanderais pas si je me trouve isolee, si j'ai besoin des plaisirs et
des distractions de mon age; mon age est fait pour aimer, Clemence, et
il me serait impossible de me plaire a quelque chose qui fut etranger a
mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime
et je les ai a discretion; j'en ai meme plus que je ne voudrais,
et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui a parcourir
tranquillement les allees de notre beau jardin, que de monter a cheval
et de courir les bois a la tete d'une armee de piqueurs et de chiens.
Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave
Jacques, quel amant! quel ami!

[Illustration: Quand je suis arrivee ici...]

Tu veux des details sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes
journees; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera
te parler de tous les bonheurs que je dois a mon mari.

Quand je suis arrivee ici, il etait onze heures du soir; j'etais
tres-fatiguee du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques
fut presque force de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait
un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq
grands chiens qui avaient fait un vacarme epouvantable autour des roues
de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se
jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, des qu'il eut mis
pied a terre. J'etais tout epouvantee de voir ces grandes betes danser
ainsi autour de moi. "N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne
pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables
temoignages de joie a son meilleur ami, en le retrouvant apres une
absence de quelques mois?" Je vis ensuite arriver une procession de
domestiques de tout age qui entourerent Jacques d'un air a la fois
affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivee causait beaucoup
d'anxiete a ces braves gens, et que la crainte des changements que je
pourrais apporter au regime de la maison balancait un peu le plaisir
qu'ils pouvaient eprouver a voir leur bon maitre. Jacques me conduisit a
ma chambre, qui est meublee a l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant
de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris
ma fenetre; mais l'obscurite m'empecha de distinguer autre chose que
d'epaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallee immense
au dela. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les
fleurs, et tout ce qui me passe par la tete quand je respire une rose;
ce vent tout charge de senteurs delicieuses me fit eprouver je ne sais
quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: "Tu
seras heureuse ici." J'entendis Jacques qui parlait derriere moi; je me
retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans,
belle comme un ange et vetue a la maniere des paysannes du Dauphine,
mais avec beaucoup d'elegance, "Tiens, me dit Jacques, voila ta
soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien
servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette." Cette Rosette, qui a
une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un
petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance
de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer
les postillons. Quand il revint, j'etais couchee. Il me demanda la
permission de se faire apporter le cafe dans ma chambre; pendant que
Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que
je ne pourrais oublier cette soiree, ou pourtant il ne s'est rien passe
que de tres-ordinaire et de tres-naturel. Mais quelles idees riantes,
quel sentiment de bien-etre ont berce ce premier sommeil sous le toit de
Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de
mon destin. La fatigue meme du voyage avait quelque chose de delicieux;
je me sentais accablee, et je n'avais la force de penser a rien; mes
yeux etaient encore ouverts et ne cherchaient plus a se rendre compte de
ce qu'ils voyaient, mais n'etaient frappes que d'images agreables. Ils
erraient des rideaux de soie a franges d'argent de mon lit a la figure
toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de
porcelaine du Japon, ou il prenait un cafe embaume, a la grande taille
elegante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un
travail merveilleux. La clarte rose de la lampe, le bruit du vent au
dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit,
tout cela ressemblait a un conte de fee, a un reve d'enfant. Je
m'assoupissais et me reveillais de temps en temps pour me sentir bercee
par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse:
"Dors, mon enfant, dors bien." Je m'endormis en effet, et ne me
reveillai que le lendemain a huit heures. Jacques etait deja leve depuis
longtemps; assis aupres de mon lit, comme la veille, il me regardait
dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'etait passe une nuit ou
un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donne. "Ah! mon
Dieu! quel bon lit! m'ecriai-je; je veux me lever bien vite, et voir
ce beau chateau ou l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes
fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?" Il m'enveloppa
dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta aupres de la
fenetre. Je jetai un cri de joie et d'admiration a la vue du sublime
aspect deploye sous mes yeux. "Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu
le trouves trop sauvage, j'y ferai batir des maisons; mais, quant a
moi, j'aime tant les lieux deserts, que j'ai achete cinq ou six petites
proprietes eparses ca et la, afin d'enlever de ce point de vue les
habitations qui, pour moi, le deparaient. Si tu n'es pas du meme gout,
rien ne sera plus facile que de semer cette vallee de maisonnettes et de
jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui
y feront prosperer leurs affaires et les notres.--Non, non, lui dis-je,
tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans
contrarier tes gouts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me
plait a la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plie
leur libre vegetation a la culture; ces prairies immenses doivent
ressembler a des savanes; cette petite riviere, avec son cours
desordonne, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux
lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres gouts que les tiens?
Crois-tu donc que j'aie des yeux a moi?" Il me pressa sur son coeur
en s'ecriant: "Oh! premier temps de l'amour! oh! delices du ciel!
puissiez-vous ne finir jamais!"

Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautes de cette
maison et des alentours. Cette terre a appartenu a la mere de Jacques;
c'est la qu'il a passe ses premieres annees, et c'est son sejour de
predilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui
retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne
desirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est
entoure. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait etre pour lui
demander de pareils sacrifices!

Des le lendemain de notre arrivee, il m'a presente les vieux serviteurs
de sa mere et ceux plus jeunes qui lui sont attaches depuis plusieurs
annees. Il m'a dit les infirmites des uns et les defauts des autres, en
me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'etre aussi indulgente
qu'il me serait possible de l'etre, sans m'imposer de reelles
contrarietes. "Sois sure, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en
balance le bien-etre de ta vie domestique et le plaisir de conserver
autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont
attache. Il me sera toujours facile de les eloigner de ta vue s'ils
t'importunent, sans les abandonner a la misere et sans qu'ils aient le
droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur
presence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus
heureux. Desires-tu mon bonheur, Fernande?" a-t-il ajoute avec un doux
sourire. Je me suis jetee dans ses bras, je lui ai jure d'aimer tout ce
qu'il aime, de proteger tout ce qu'il protege; je l'ai supplie de me
dire tout ce que j'avais a faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un
chagrin.

Si tu veux savoir comment se passent nos journees, je te dirai que je
le sais a peine quant a ce qui me concerne, mais que Jacques a
continuellement quelque chose d'utile a faire. La conduite de ses biens
l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnetes gens, et il les
surveille sans les tourmenter. Il a pour systeme une stricte equite;
l'incurie d'une generosite romanesque ne l'eblouit pas; il dit que celui
qui se laisse depouiller ne peut plus avoir ni merite ni plaisir a
donner, et que celui qui a trouve l'occasion de voler, et qui en a
profite, est plus a plaindre que s'il s'etait ruine. Jacques est grand
et liberal, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un
devoir de soulager la misere d'autrui; mais sa fierte se refuse a etre
dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain,
et il est dur et implacable envers ceux qui veulent speculer sur sa
sensibilite. Je suis bien loin d'avoir le meme discernement que lui, et
souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou,
s'il s'en apercoit, il entre apparemment dans ses idees de ne pas me
reprimander et meme de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu
mortifiee, et j'ai presque des remords d'avoir mal employe l'or precieux
qui peut soulager tant de reelles infortunes.

Je m'occupe de ces choses-la aux heures ou Jacques est occupe ailleurs.
Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons
ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons;
pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espece d'extase est
la principale occupation de ma journee. Je m'abandonne avec delices a
cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent
m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aime! La duree
des jours est trop bornee pour epuiser ce qu'il y a dans le coeur
d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents
que j'ai ou d'en acquerir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et
j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il
m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retrace par la main
de Jacques, que par la mienne. Je ne desire pas non plus former et orner
mon esprit: Jacques se plait a ma simplicite; et lui, qui sait tout,
m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres
du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de
bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque
chose de mieux ordonne. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de
dire, Clemence, que je me trompe ou qu'il changera, car a present je le
connais et je le defendrai.

Adieu, ma bonne amie; tu dois etre heureuse de mon bonheur, tu as eu
tant d'inquietude pour moi! A present sois tranquille et felicite-moi.
Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure que je ne le negligerai
plus. Il faut pardonner quelque chose a l'enivrement des premiers jours.

_P. S._ J'ai recu une lettre de ma mere; elle est encore au Tilly, et ne
retournera a Paris qu'a l'entree de l'hiver. Elle me demande si je
suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude ou il m'a
emmenee. Je ne lui ai pas repondu, comme a toi, que l'amour remplissait
cette solitude et me la faisait cherir; elle aurait trouve cela fort
inconvenant. Je lui ai parle des avantages qu'elle estime, des beaux
chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour
moi, des vastes jardins ou je me promene, des fleurs rares et precieuses
dont regorge la serre chaude, et des presents dont mon mari me comble
tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne
sois pas heureuse.



XX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je m'abandonne comme un enfant aux delices de ces premiers transports
de la possession, et ne veux pas prevoir le temps ou j'en sentirai les
inconvenients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la
force de l'accepter? Est-il necessaire de passer les heures de repos que
le ciel nous envoie a se preparer pour la fatigue a venir? Quiconque a
aime une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie,
n'est-ce pas, Sylvia?

Ce que tu demandes est bien antipathique a mon caractere et a l'habitude
de toute ma vie. Raconter une a une toutes les emotions de ma vie
presente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'etat de mon
coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui
m'arrive, me surveiller, me cherir, me reveler ainsi, c'est ce que je
n'ai jamais songe a faire. Jusqu'ici, mes amours ont ete cachees, mes
joies silencieuses; je ne t'ai raconte mes plaisirs que quand je les
avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en etais gueri; encore j'ai
cru faire en cela un grand acte de confiance et d'epanchement; car, avec
toute autre creature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et
nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des evenements les plus evidents de
ma vie morale. Cette vie etait si agitee, si terrible, que j'aurais
craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur
moi l'oeil du destin, auquel j'esperais derober furtivement quelques
beaux jours.

Cependant je ne sens plus la meme repugnance, aujourd'hui, a briser le
sceau de ce nouveau livre ou mon dernier amour doit etre inscrit. Il me
semble meme, comme a toi, que cette connaissance exacte et detaillee de
tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me preservera de ces
inexplicables degouts dont l'amour est rempli. Peut-etre qu'etudiant le
mal dans sa cause, j'en previendrai le developpement; peut-etre qu'en
observant avec attention les secretes alterations de nos ames, je saurai
forcer les petites choses a ne point acquerir une valeur exageree, comme
il arrive toujours dans l'intimite. J'essaierai de conjurer la destinee;
si cela est impossible, j'accepterai du moins mes defaites avec le
stoicisme d'un homme qui a passe sa vie a chercher la verite et a
cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.

Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'ou
je pars, quel est l'etat de mon ame et comment j'ai arrange ma vie
presente. Tu sais que j'ai entraine Fernande au fond du Dauphine pour
l'eloigner bien vite de sa mere, femme mechante et dangereuse qui me
hait particulierement, qui m'a lachement adule tant qu'elle a desire
me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commence a me braver
aussitot qu'elle n'a plus rien redoute a cet egard. Pauvre femme! si
elle savait comme d'un mot je pourrais la faire palir! Mais je ne
descendrai jamais jusqu'a combattre avec les mechants. Je savais qu'elle
ne manquerait pas d'une certaine habilete pour gater le jugement de sa
fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites
tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enleve ma compagne le
jour meme de mon mariage; par la je me suis soustrait a tout ce que la
publicite imbecile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu
ici jouir mysterieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des
importuns; j'ai trouve inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma
femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire
insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour temoin et pour juge
de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la societe a su rendre
hideux ou ridicule.

Depuis un mois rien encore n'a altere notre bonheur; il n'est pas tombe
le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide;
penche sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui
s'y reflechit; attentif a la plus legere perturbation qui pourrait le
menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraine
pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que
peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout
ce que je puis tenter et esperer, c'est de ne pas perdre par ma faute le
tresor que Dieu me confie; s'il doit m'etre retire, cette certitude du
moins me consolera, que je n'ai pas merite de le perdre.

Et puis a present, toutes les previsions, toutes les craintes de ce
monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis a un
honnete homme? d'etre force de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le
demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empeche
personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur
nuirait-elle a mon bonheur present?

Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit deja presentee a moi,
et certainement j'en aurais profite dans ma jeunesse, alors qu'avide
d'une felicite impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des
cieux sans nuages et des amours sans deplaisirs; ce besoin inconcevable
qui entraine l'homme a exercer sa sensibilite quand elle est toute neuve
et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris a me contenter de
ce que je dedaignais, a me soumettre aux contrarietes contre lesquelles
je me serais revolte autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la
piqure des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore petrifie,
et je crois au contraire qu'il n'a jamais ete plus veritablement emu.
Heureusement la raison m'a appris a etouffer la legere convulsion
que produit la blessure, a ne pas mettre au jour par un mot, par une
plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui eclot et meurt si
aisement, mais qui se developpe si vite et qui grossit d'une maniere si
effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison.
Puisse mon ame servir de cercueil a tous ces songes penibles qui la
tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe exterieur de
souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui
l'eprouve et ne sait pas la receler la communique a l'autre, meme sans
la lui expliquer.

Adieu pour aujourd'hui, ma soeur cherie. A present, nous sommes presque
voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je
n'abandonne pas le projet de te faire connaitre Fernande et de t'attirer
aupres de nous.



XXI.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il
est triste, et cela me rend si triste moi-meme, que je viens causer avec
toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques?
quels chagrins peuvent l'atteindre aupres de moi? Il me serait
impossible, pour ma part, de me rejouir ou de m'attrister d'une chose
qui n'aurait pas rapport a lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie
se reduit a si peu! Je n'existe reellement que depuis trois mois, et
Jacques a du horriblement souffrir avant d'arriver a l'age qu'il a.
Peut-etre aussi a-t-il ete plus heureux qu'il ne l'est avec moi;
peut-etre quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passe. Oh!
cette idee est affreuse; je veux l'eloigner bien vite!

Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je
n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a du se
passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clemence,
que cette idee me fait souvent frissonner? Une femme ne connait pas son
mari en l'epousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaitra
en vivant avec lui. Il y a derriere eux un grand abime ou elle ne peut
descendre, le passe, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout
l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore
ce que c'etait qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-etre, Jacques n'a
pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux,
il l'a peut-etre dit a d'autres femmes; ces caresses passionnees... Ah!
quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu
folle aujourd'hui, en verite...

Je viens de me mettre a la fenetre pour me distraire de ces agitations,
j'ai vu Jacques traverser une allee et s'enfoncer dans le parc: il avait
les bras croises sur la poitrine et la tete penchee en avant, comme s'il
eut ete absorbe par une meditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais
vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de
son caractere tourne un peu a la melancolie, que son maintien est plutot
reveur que semillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose
d'inaccoutume, je ne saurais dire quoi; peut-etre un peu plus de paleur.
Il aura eu quelque mauvais reve, et comme il me sait superstitieuse, il
n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux
fait de me le raconter que de m'exposer aux inquietudes que j'eprouve.
Peut-etre est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait
pas a etre observe dans ces moments-la; cependant je l'ai deja vu malade
une fois, je m'en suis apercue a cette petite chanson dont je t'ai
parle; je l'ai interroge et il m'a repondu qu'il etait un peu souffrant,
et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou
beaucoup ce jour-la, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant
de le contrarier que je n'ai pas ose le regarder. Le fait est qu'il n'y
a guere paru a son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique,
soit moral, qu'il eprouve, est tout a fait visible. Hier soir il m'a
semble qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'etant
eveillee au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumiere dans sa chambre.
J'ai tremble qu'il ne fut indispose; mais, craignant encore plus de lui
etre importune, je me suis levee sans bruit et j'ai ete sur la pointe
du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je
suis venue me recoucher, un peu rassuree, mais triste de voir qu'il
ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgre ma
tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des
insomnies, il souffre peut-etre beaucoup, il s'ennuie sans doute durant
ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je
surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui,
ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-etre
le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est
extraordinaire; j'ai decouvert ce matin que je crains Jacques presque
autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce
qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulieres fiertes
n'est pas sorti de mon esprit, malgre tout ce qui aurait du me le faire
oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec
moi. Je devrais peut-etre vaincre celle timidite, et le conjurer de me
confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer,
et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer a faire du stoicisme
avec moi. Mon silence lui fait peut-etre croire que je ne m'apercois de
rien. Ah! alors quelle idee doit-il avoir de ma grossiere insouciance!
Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite,
n'est-ce pas, Clemence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant
de prudence et un jugement si delie, tu me conseillerais. A defaut de la
voix de la raison et de l'amitie, j'ecoute celle de mon coeur et je m'y
abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer a
genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce
qu'il a et fermer ma lettre.......

Eh bien, mon amie, j'etais folle et j'avais fait moi-meme un mauvais
reve; pardonne-moi de t'avoir importunee de cette terreur puerile. J'ai
ete trouver Jacques; il etait couche sur l'herbe et il sommeillait. Je
me suis approchee de lui si doucement qu'il ne s'en est pas apercu, et
je suis restee quelques instants, penchee sur lui, a le contempler.
J'avais sans doute une expression d'anxiete sur la figure, car a peine
eveille, il a tressailli et s'est ecrie en jetant ses bras autour
de moi: "Qu'as-tu donc?" Alors je lui ai avoue naivement toutes mes
inquietudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassee en riant et m'a assure
que je m'etais absolument trompee. "Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que
je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'etais un peu souffrant et je
me suis mis a lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas eveillee? lui ai-je
dit.--Est-ce qu'on s'eveille a ton age? a-t-il repondu.--Savez-vous,
Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grace a Dieu, je te
traite comme tu le merites, s'est-il ecrie en me pressant contre son
coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore." La-dessus
il m'a dit tant de choses delicieusement bonnes, que je me suis mise a
pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne
regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le
bonheur que j'avais laisse s'alterer et que je ressaisis dans toute sa
fraicheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus precieux
et de plus sublime que les larmes de l'amour.

Adieu, ma chere Clemence; rejouis-toi encore avec moi; je suis plus
heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais ete.



XXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantot
c'est elle, tantot c'est moi, tantot tous deux ensemble. Je ne me
fatigue pas a en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et
nous n'avons pas le plus leger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous
sommes blesses par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur
melancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel
pluvieux, un degre de froid de plus dans l'atmosphere, suffisent pour
rembrunir les idees. Mon vieux corps crible de blessures est plus
dispose qu'un autre a la souffrance; la jeune tete active et inquiete de
Fernande est prompte a se tourmenter de la moindre alteration dans mes
manieres. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle
me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arret et me force a
m'observer et a me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser?
Cette espece de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de
l'horrible isolement ou je vivais quand j'ai connu Fernande, et ou j'ai
souvent consume les plus belles annees de ma vie dans un stoicisme
insense. Si elle devait souffrir reellement de mes souffrances, je
regretterais le temps ou elles ne retombaient que sur moi; mais j'espere
que je saurai l'accoutumer a me voir un peu triste et preoccupe sans se
tourmenter.

Fernande a toute l'adorable puerilite de son age. Qu'elle est belle et
touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en desordre, et ses
grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras
et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donne un
baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la
douleur, elle s'en effraie a l'exces; et vraiment Fernande m'effraie
quelquefois moi-meme. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter
la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour
l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un
acte de raison cruelle, que de repandre les premieres gouttes de fiel
dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment ou
il faudra lui reveler ce que c'est que la destinee de l'homme. Comment
resistera-t-elle au premier eclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette
funeste lumiere!

Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami
dont je t'ai parle est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai
faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replonge dans le desordre. A
present, son deshonneur ne peut plus etre masque, son nom est souille,
sa vie perdue; la, comme partout ou j'ai passe, j'ai travaille en vain.
Voila donc a quoi sert l'amitie, et ce que peut le devouement! Non, les
hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul
appui leur est accorde, et il est en eux-memes. Les uns l'appellent
conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortune en
a manque; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne
deshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une
bassesse ne s'efface pas. Avoir donne sur soi a un autre homme le droit
du mepris, c'est un arret de mort en cette vie; il faut avoir le courage
de passer dans une autre en se recommandant a Dieu.

Mais il n'aura pas meme cet orgueil-la, je le connais, c'est un esprit
corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanite seule le fera
souffrir; mais la vanite ne donne de courage a personne; c'est un fard
que le moindre souffle fait tomber, et qui ne resiste pas a l'air de la
solitude.

Cette destinee, qu'un instant je m'etais flatte d'avoir rehabilitee
par mes reproches et par mes services, est donc tombee plus bas
qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquee, et que personne,
excepte moi peut-etre, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps
heureux que j'ai passes avec lui, lorsqu'il etait jeune, et que ni lui
ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractere vif et
joyeux pussent servir d'enveloppe a l'ame d'un lache! Il avait une mere
qui le cherissait, des amis qui se fiaient a lui; et a present!... Si
je n'etais pas marie, je courrais apres lui, j'essaierais encore de le
relever; mais cela ne servirait a rien, et Fernande souffrirait trop de
mon absence. Pauvre homme! je suis triste a la mort; je veux pourtant
cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite a ma pauvre
enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je
ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraiches et si veloutees.
Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours
tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon
metier, et j'ai l'ecorce dure.



XXIII.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Je suis encore triste, mon amie, et je commence a croire que tout n'est
pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les
repands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente
sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu
plusieurs acces de melancolie sympathique sans cause reelle, mais qui
n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils
sont passes, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous
cherissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est
la derniere fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je
ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le
voir triste sans le devenir aussitot; il me semble que c'est une preuve
d'amour et qu'il ne doit pas s'en facher; aussi ne s'en fache-t-il
pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonte! comment
ferait-il pour me dire une parole dure, ou meme froide? Mais il prend
du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords,
d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguee,
brisee, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du
compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche
de mon bonheur. J'ai certainement des idees folles, mais je ne sais pas
s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente
continuellement de la crainte de n'etre pas assez aimee, et je n'ose pas
dire a Jacques que c'est a la cause de toutes mes agitations. Je crois
bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que
son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent;
certaines circonstances, indifferentes en apparence, semblent lui
retracer des souvenirs penibles. Je m'en inquieterais moins s'il me les
confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une
personne tout a fait a part de lui. L'autre jour je me mis a chanter une
vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques
etait etendu sur le grand canape du salon, et il fumait dans une grande
pipe turque a laquelle il tient beaucoup. Des que j'eus chante les
premieres mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi
d'une emotion convulsive, et la brisa. "Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait?
m'ecriai-je; tu as casse ta chere pipe d'Alexandrie.--C'est possible,
dit-il, je ne m'en suis pas apercu. Remets-toi a chanter.--Mais je
n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note
epouvantable tout a l'heure; car tu as bondi comme un desespere.--Non
pas que je sache, repondit-il; continue, je t'en prie." Je ne sais
comment il se fait que je suis toujours a l'affut des impressions que
Jacques cherche a me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse
ou qui m'eclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a
reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste
a mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance
par quelque maitresse dont le souvenir lui etait encore cher, et je
ressentis tout a coup une jalousie absurde; je la jetai de cote, et me
mis a en chanter une autre. Jacques l'ecouta sans l'interrompre, puis il
me redemanda la premiere, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui
plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblerent confirmer mes doutes,
m'enfoncerent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insense et
barbare de chercher a ressaisir dans notre amour le souvenir des autres
amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes
me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait,
parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais
pas de son emotion; mais je faisais, malgre ma douleur, une severe
attention a lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient
partir d'une ame oppressee et briser tout son corps. Quand j'eus fini,
il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai echapper
malgre moi un sanglot. Jacques etait tellement absorbe qu'il ne s'en
apercut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton melancolique, le refrain
de la romance.

J'allai dans le bois pour me desoler en liberte; mais, au detour d'une
allee, je me trouvai face a face avec lui. Il m'interrogea sur ma
tristesse avec sa douceur accoutumee, mais beaucoup plus froidement que
les autres fois. Cet air severe m'imposa tellement que je ne voulus
jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que
c'etait le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit
de se contenter, car il insista fort peu, et chercha a me distraire. Il
n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me
mena voir des chevres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un
berger dont la betise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis!
des que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis a
pleurer en pensant a cette histoire de la matinee. Ce qui me faisait
surtout de la peine, c'etait d'avoir ete importune a Jacques.
L'indifference qu'il avait montree me prouvait de reste qu'il n'etait
plus dispose a ecouter mes pueriles confessions et a s'affliger avec
moi de mes souffrances. Peut etre avait-il cette idee; peut-etre
eprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance;
peut-etre nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous
expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout a fait insouciant
en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantee
le matin. "Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu
d'amertume.--Beaucoup, repondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as
chantee ce matin avec une expression qui m'a emu jusqu'au fond du
coeur." Poussee par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour
me devouer a sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et
j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arreta en me
disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se
promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai
la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les
jours suivants sans succes. Pressee par la curiosite, je me hasardai
a demander a Jacques s'il ne l'avait pas vue. "Je l'ai dechiree par
distraction, me repondit-il; il n'y faut plus penser." Il me sembla
qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une maniere
particuliere, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe
peut-etre, mais jamais je ne croirai qu'il ait dechire cette romance par
distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par
coeur, et quand il a ete sur que non, il l'a aneantie. Elle lui causait
donc une emotion bien veritable; elle lui rappelait donc un amour bien
violent!

Si Jacques devine tout cela, si en lui-meme il traite d'enfantillages
meprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il etait a ma place,
il souffrirait peut-etre plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans
le passe; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut
l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout
entiere d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa
vie est pour moi un abime impenetrable; ce que j'en sais ressemble a ces
meteores sinistres qui eblouissent et qui egarent. La premiere fois que
j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint
que Jacques ne fut inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour
n'eut pas tout le prix que j'y attachais; ma veneration fut comme
ebranlee. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut
son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de
repos ou je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer
avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur
en vain. Je ne songe presque plus a l'avenir, mais je me tourmente
horriblement du passe; j'en suis jalouse. Oh! que serait le present si
je n'etais pas sure de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter
de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison.
L'espece de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupconneuse;
elle est triste et resignee; oh! mais elle me fait bien mal!



XXIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je ne sais auquel des deux le pied a manque, mais le grain de sable est
tombe. J'ai fait bonne garde, je me suis devoue de tout mon pouvoir a
prevenir cet accident; mais la surface du lac est troublee. D'ou est
venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en apercoit quand il existe.
Je le contemple avec tristesse et sans decouragement. Il n'y a pas de
remede a ce qui est arrive; mais on peut mettre une digue a l'avalanche
et l'arreter en chemin.

Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur
aux exces de sensibilite d'une ame trop jeune. J'ai su mettre ce rempart
entre moi et les caracteres les plus fougueux; ce ne sera pas une tache
bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a
une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyaute. Son ame est
jalouse; mais son caractere est noble, et le soupcon ne saurait le
fletrir. Elle est ingenieuse a se tourmenter de ce qu'elle ne sait
pas, mais elle croit aveuglement a ce que je lui dis. Me preserve Dieu
d'abuser de cette sainte confiance et de demeriter par le plus leger
mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante,
j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu
plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-etre a ces
faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles
d'amour; cela me parait lache, et je n'y consentirai jamais. L'autre
jour, il s'est passe entre elle et moi une petite tracasserie assez
douloureuse, et tres-delicate pour tous deux. Elle se mit a chanter une
romance que j'ai entendu chanter pour la premiere fois a la premiere
femme que j'ai aimee. C'etait un amour bien romanesque, bien ideal,
une espece de reve qui ne s'est jamais realise, grace peut-etre a ma
timidite et au respect enthousiaste que je professais pour une femme
tres-semblable aux autres, a ce qu'il m'a semble depuis. Certes, ni
cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature a causer
raisonnablement de l'ombrage a Fernande; ce fut pourtant la cause
d'un nuage qui a passe sur notre bonheur. J'eus un plaisir tres-vif a
entendre ce chant melodieux et simple qui me rappelait les illusions et
les songes riants de ma premiere jeunesse. Il me retracait toute une
fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays ou j'avais aime pour
la premiere fois, les bois ou j'avais reve si follement, les jardins
ou je me promenais en faisant de mauvaises poesies que je trouvais si
belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'emotion. Certes, ce
n'etait pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existe que dans les
reves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains
souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premieres impressions
d'un amour paternel, on se cherit dans le passe, peut-etre parce qu'on
s'ennuie de soi-meme dans le present. Quoi qu'il en soit, je me sentis
un instant transporte dans un autre monde, pour lequel je ne changerais
pas celui ou je suis maintenant, mais ou j'avais cru ne retourner
jamais, et ou je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande
devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange,
et je restai enivre et muet de beatitude apres qu'elle eut cesse. Tout a
coup je m'apercus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu deja quelque
chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en concus un
peu d'humeur. La premiere impression est au-dessus des forces de l'homme
le plus ferme. Dans ces moments-la, il n'est donne qu'aux scelerats de
savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincere peut faire, c'est de se
taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade
dissiperent cette legere irritation. Mais je compris qu'il m'etait
impossible de consoler Fernande par une explication. Il eut fallu ou lui
faire accroire quelle se trompait dans ses soupcons, en lui faisant un
mensonge, ou tenter de lui expliquer la difference qu'il y a entre aimer
un souvenir romanesque et regretter un amour oublie. Voila ce qu'elle
n'eut jamais voulu comprendre et ce qui est reellement au-dessus de
son age, et peut-etre de son caractere. Cet aveu d'un sentiment bien
innocent lui eut fait plus de mal que mon silence. J'ai tout repare en
lui prouvant que j'etais pret a faire a sa susceptibilite le sacrifice
de mon petit plaisir; j'ai refuse d'entendre de nouveau la romance que,
par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter
une seconde fois, et je l'ai brulee sans ostentation.

Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire,
j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me
fait souffrir un peu. J'ai ete victime pendant si longtemps de la
jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle,
meme de tres-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai.
Fernande a les defauts ou plutot les inconvenients de son age, et j'ai
aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'experience, si elle ne
m'avait endurci a la souffrance? C'est a moi de m'observer et de me
vaincre. Je m'etudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la
solitude de mon coeur, pour me preserver de l'orgueil intolerant. En
m'examinant ainsi, j'ai trouve bien des taches en moi, bien des motifs d
excuse pour les frequentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la
triste habitude de rapporter toutes mes peines presentes a mes peines
passees. C'est un noir cortege d'ombres en deuil qui se tiennent par
la main; la derniere qui s'agite eveille toutes les autres qui
s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui
me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie
qui se remettent a saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne
guerit pas du passe!

Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir
du present? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui
accorde? Combien je prise ce diamant que je possede, et autour duquel je
souffle sans cesse pour en ecarter le moindre grain de poussiere! Oh!
qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils
quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passe au present, et
si quelquefois je souffre doublement pour avoir deja beaucoup souffert,
plus souvent encore j'apprends par cette comparaison a savourer le
bonheur present. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme
moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle.
C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore
une fois, il en doit etre ainsi. Helas! le temps du bonheur serait-il
deja passe? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore;
ce serait trop vite. Que l'un preserve l'autre, et que le bonheur
recompense le courage!



XXV.

DE CLEMENCE A FERNANDE.

Je suis plus affligee que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me
paraissent la consequence inevitable d'une union mal assortie. D'abord
ton mari est trop age pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de
travers. Il eut ete possible a une femme dont le caractere serait calme
et un peu froid de s'habituer aux inconvenients que je t'avais signales,
et qui ne se sont que trop realises; mais, pour une petite tete exaltee
comme la tienne, un homme aussi experimente que M. Jacques est le pire
mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la
faute de tout ce qui s'est passe entre vous; il me semble que c'est lui
qui a constamment raison, et voila pourquoi je te plains: ce qu'il y a
de plus triste au monde, c'est d'etre condamne, par sa position et par
la force des choses, a avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste
que tu t'es evertuee a ressentir pour lui est un sentiment hors nature,
et destine a s'eteindre tout a coup comme un feu de paille; mais avant
d'en venir la il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que
soit ton mari, il te rendra insupportable a ses yeux. Il me semble, a
moi, que la passion, est tout a fait contraire a la dignite et a la
saintete du mariage. Tu t'es imagine que tu inspirais cette passion
a ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour
l'enthousiasme les caresses vehementes qu'un mari prodigue des les
premiers jours a sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et
remarquablement jolie. Mais sois sure que toutes les extases de ton
cerveau, toutes les illusions de ton ame, ne sont plus du gout d'un
homme de trente-cinq ans, et que, du jour ou, au lieu de contribuer
a ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te
dessillera les yeux, peut-etre un peu brusquement. Tu seras au desespoir
alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose tres-simple
et tres-legitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes
caprices, empoisonner la vie d'un homme qui etait libre et tranquille,
et qui t'a recherchee en mariage pour te faire participer a son
bien-etre, et non pour t'eriger en souveraine jalouse et imperieuse?
Je vois deja que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette
maniere de l'epier, de scruter toutes ses pensees, d'interpreter toutes
ses paroles, doit faire de ton amour un fleau. Et pourtant, Fernande,
personne n'etait plus douce et plus facile a vivre que toi; nul
caractere n'est plus eloigne du soupcon et de la tyrannie; nul coeur
peut-etre n'est plus genereux et plus juste, mais tu aimes, et voila
l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se
vaincre. Prends garde a toi, ma chere; je te parle bien durement, bien
cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre
d'une main ferme. Je t'ai deja dit que, le jour ou la verite te serait
trop rude a supporter, tu n'avais qu'a cesser de m'ecrire, et que je
comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais a te guerir malgre
toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie;
tache de te guerir de l'exageration, ou tu es perdue.



XXVI.

DE SYLVIA A JACQUES.

Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces legers
nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer eternellement Fernande; je ne
sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment eternel; mais ce
qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caracteres aussi nobles que les
votres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se
fletrir des les premiers mois. Je vois que dea caracteres plus mal
assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrasses durant
des annees et ont une peine extreme a se detacher. Toi-meme tu l'as
eprouve; tu as aime des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande,
et tu les as aimees longtemps avant de commencer a souffrir et a te
degouter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain
de sable ait deja trouble ton amour, et que ton lac ne redevienne pas
tranquille et pur. Peut-etre que deux grands coeurs ont plus de peine a
s'entendre que lorsqu'un des deux fait a lui seul tous les frais de
la sympathie. Peut-etre qu'avant de se livrer entierement, et de
s'abandonner l'un a l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser
quelques asperites qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une
longue passion, doivent etre achetes au prix de quelques souffrances.
Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se fletrit pendant
quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la
force qu'il doit acquerir. Les petites douleurs de ton amie prouvent
l'excessive delicatesse de son amour. Je voudrais etre aimee comme tu
l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierte, s'il le
faut, et consens, non a mentir, mais a t'expliquer. Tu fais injure a
Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattee de
te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son
age; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver a ton
point de vue. Que ne peut pas une ame comme la tienne et une parole si
eloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence!
tu n'as pas besoin de ta force avec cet etre angelique qui est a genoux
deja pour t'ecouter. Rappelle-toi ce que j'etais quand je t'ai connu, et
ce que tu as fait de cette ame qui dormait informe dans le chaos. Que
serais-je si tu n'etais descendu jusqu'a moi, si tu ne m'avais revele ce
que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris?
n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'etais qu'une enfant
sauvage, incapable de bien et de mal par moi-meme au milieu des tenebres
de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions
ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidite je
t'ecoutais! comme je rentrais dans mon couvent eclairee et sanctifiee!
O mon brave Jacques! quel etre sublime ne pourras-tu pas faire de celle
qui est ta femme et qui possede ton amour! Je te predis une grande
destinee avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les tresors
de ton ame: je vivrai de votre bonheur.



XXVII.

D'OCTAVE A SYLVIA

Pourquoi donc avez-vous tant tarde a m'ecrire cette lettre qui nous eut
epargne tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frere, avez-vous
tant hesite a me l'avouer? Quel etre incomprehensible etes-vous, Sylvia,
et quel plaisir trouvez-vous a nous faire souffrir vous et moi? C'est en
vain que je vous contemple et que je vous etudie; il y a des jours ou je
ne sais pas encore si vous etes la premiere ou la derniere des femmes;
je me demande si votre fierte signifie la vertu la plus sublime ou
l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides
et meprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose
l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer a vous. Je
suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dedains
et de votre indifference: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous
etiez moins forte et moins cruelle.

[Illustration: Fernande.]

Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et
d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accuse de bien des torts que
vous m'avez pardonnes? Pourquoi railler si durement l'impiete de mon
ame? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de
vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte?
Mais vous m'avez aime, puisque vous m'avez rappele souvent apres m'avoir
repousse; mais vous m'aimez encore, puisque, apres trois mois d'un
silence obstine, vous m'ecrivez pour vous laver de mes soupcons. Elle
est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais
confier a personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetisse
et humilie par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous
vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un demon! Quand vous vous
abandonnez a votre sensibilite, vous etes si belle, si adorable! j'ai eu
de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non;
je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lachete ou
courage, je retournerai a toi! Je te presserai encore dans mes bras, je
te forcerai encore a croire en moi et a m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un
jour de ce bonheur, et rester avili a mes propres yeux pour toute ma
vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'apres
m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne
comprendras pas ou tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner a
tes pieds, avec l'ame toute saignante encore de doute et de soupcons, il
faut que je t'aime d'une passion effrenee. Tu me diras que je ne
sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras etre bien sublime et bien
genereuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupconne ce
que tous les hommes auraient suppose a ma place. Tu es une ame d'airain;
tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens a plier devant aucune
des realites de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours
aveuglement dans ce monde imaginaire ou je n'avais jamais mis le pied
avant de te connaitre? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais a mon
enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaine a
tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi
bien la verite, trompe-moi habilement, car malheur a toi si tu te
demasques! Adieu; recois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai
a tes genoux.

[Illustration: Il fume cinq heures sur six.]



XXVIII.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la verite que tu m'enseignes, elle
est bien apre, ma pauvre Clemence. Tu vois cependant que je l'accepte,
toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours a toi, sauf a etre
plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as repondu. J'ai donc tort?
Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas
etre coupable. Les mechants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi
je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien
que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on
tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'etre insensible a ce qui
dechire le coeur?

Si quelqu'un est jamais arrive a cette vertu, il a du bien souffrir
avant de l'atteindre; son coeur a du saigner cruellement! Je suis trop
jeune pour savoir deguiser mon visage et cacher mon emotion; et puis, ce
n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec
moi-meme ne servirait donc qu'a augmenter mon mal; ce qu'il faudrait
etouffer, c'est ma sensibilite, c'est mon amour! O ciel, tu me parles
de le vaincre! Cette seule idee lui donne plus d'intensite; que
deviendrais-je a present que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le
coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort
sera moins lente.

Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un
ange, c'est lui qui devrait etre aime d'une ame aussi forte, aussi calme
que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincere
et devouee autant qu'il est possible de l'etre? Non! ce ne sont pas des
lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une veneration constante,
eternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas
me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraicheur; si je le
croyais!... non, cette idee est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton
mepris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitie; mais
de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas eprouve? Si tu
savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entre dans
mon coeur, tu n'aurais pas la cruaute de m'y pousser.

Eh bien, s'il en etait ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps,
moi qui lui ai devoue toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces
de mon ame, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait
impossible, je mourrais.

Ma pauvre tete est malade. Aussi quelle lettre tu m'ecris! je n'ai pu
cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demande si je
venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai repondu que non.
"Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mere." Je mourais de peur
qu'il ne me demandat a la voir, et, tout interdite, j'ai baisse la tete
sans repondre. Jacques a frappe la table avec une violence que je ne lui
ai jamais vue. "Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur,
s'est-il ecrie, car je jure sur l'honneur de mon pere qu'elle me
paierait cher la moindre tentative contre la saintete de notre amour!"
Je me suis levee tout epouvantee, et je suis retombee sur ma chaise. "Eh
bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-meme, qu'avez-vous contre ma mere?
que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colere?--J'ai des
raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des
montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre
repos, cache-moi les lettres de ta mere, et surtout l'effet qu'elles
produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je
ecriee; cette lettre n'est pas de ma mere, elle est de...--Je n'ai pas
besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de
repondre a des questions que je ne t'adresserai jamais." Et il est
sorti; je ne l'ai pas revu de la journee. O Dieu! nous en sommes presque
a nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que
j'ai pris de l'inquietude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela
quelque chose de vrai, nous n'en serions pas ou nous en sommes. Jacques
a eu des peines qu'il m'a cachees, a bonne intention peut-etre, mais il
a eu tort; s'il m'avait revele la premiere, je ne l'aurais pas interroge
sur les autres, tandis qu'a present je m'imagine toujours qu'il couve
quelque mystere, et je ne trouve pas cela juste, car mon ame lui est
ouverte, et il peut y lire a chaque instant. Je vois bien qu'il est
preoccupe, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi;
quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la
tete aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser
la parole, cela se dissipe aussitot, et je retrouve son regard bon et
tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui deplaisais jamais, je
lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand
j'etais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de
redresser mon jugement avec affection. A present, je vois que certaines
paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change
de visage, ou il se met a fredonner cette petite chanson qu'il chantait
a Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de
moi lui fait le meme mal apparemment.

Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui
se faisait un scrupule de me causer la plus legere inquietude ou la plus
frivole impatience, n'est pas encore rentre pour diner. Est-ce qu'il me
boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbe
ainsi depuis midi? Je suis tourmentee; s'il lui etait arrive quelque
accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-etre que je lui ai tellement deplu
aujourd'hui qu'il eprouve de la repugnance a me voir. Oh! ciel! ma vue
lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis
enceinte et je souffre beaucoup. Les anxietes auxquelles je m'abandonne
me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je
me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes
folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas a mon mari, c'est a
mon amant que s'adresseront mes prieres. J'ai offense se delicatesse,
j'ai afflige son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne,
et que tout soit oublie. Il y a bien des jours que nous ne nous
expliquons plus; cela me tue. J'ai l'ame pleine de sanglots qui
m'etouffent; il faut que je les repande dans son sein, qu'il me rende
toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que
j'ai deja goute.


Dimanche matin.

O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me reussit, et la fatalite
fait tourner a mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques
est rentre a six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et
m'a embrassee comme s'il eut oublie nos petites altercations. Je connais
Jacques a present; je sais quels efforts il fait sur lui-meme pour
vaincre son deplaisir; je sais que la douleur concentree est un fer
rouge qui devore les entrailles. Je me suis fait violence pour diner
tranquillement; mais, aussitot que nous avons ete seuls, je me suis
jetee a ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au
lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est degage de
mes caresses et s'est leve d'un air furieux; j'ai cache mon visage
dans mes mains pour ne pas le voir dans cet etat; j'ai entendu sa voix
tremblante de colere qui me disait: "Levez-vous, et ne vous mettez
jamais ainsi devant moi." J'ai senti alors le courage du desespoir. "Je
resterai ainsi, me suis-je ecriee, jusqu'a ce que vous m'ayez dit ce que
j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il repondu en se
radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et
gater notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te
faut toutes ces emotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel,
releve-toi, et que je ne te voie plus ainsi." J'ai trouve cette reponse
bien dure et bien froide, et je suis retombee sur moi-meme a demi brisee
d'abattement et de douleur. "Faut-il que je te releve malgre toi? a-t-il
dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle
rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur ame en dehors comme
si elles etaient sur un theatre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus
froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en
sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera
sur la tete?--Tout ce que vous dites la est horrible, lui ai-je repondu;
est-ce par le dedain que vous voulez vous delivrer de mon amour? vous
importune-t-il deja?" Il s'est assis aupres de moi, et il est reste
silencieux, la tete baissee, l'air resigne, mais profondement triste. Il
m'a laissee pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre
les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coutait; et
j'ai retire mes mains precipitamment. "Helas! helas!" a-t-il dit, et
il est sorti. Je l'ai rappele, mais en vain, et je me suis presque
evanouie. Rosette, en apportant des lumieres dans le salon, m'a trouvee
sans mouvement; elle m'a portee a mon lit, elle m'a deshabillee pendant
qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a temoigne beaucoup
d'interet. J'avais une extreme impatience d'etre seule avec lui,
esperant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout a fait;
je voyais tant d'emotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que
me causaient les interminables prevenances de Rosette; j'ai fini par lui
parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur.
J'avais les nerfs reellement malades; je ne sais comment la maniere dont
Jacques a semble s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a
cause un mouvement de colere invincible. Plusieurs fois deja, ces jours
derniers, je m'etais impatientee contre cette fille, et Jacques m'en
avait blamee. "Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous
donnez de preference raison a Rosette et a moi tout le tort.--Vous etes
reellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il repondu. Rosette, tu fais
trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a
besoin de toi." Aussitot j'ai senti combien j'etais injuste et folle.
"Oui, je suis malade," ai-je repondu des que j'ai ete seule avec lui, et
je me suis cache la tete dans son sein en pleurant; il m'a consolee en
me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux
noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant
j'avais la tete brisee; je me suis endormie sur l'epaule de Jacques.
Mais ce matin, quand j'ai sonne ma femme de chambre, j'ai vu une autre
figure, assez laide et insignifiante. "Qui etes-vous, ai-je dit, et ou
est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitot en sortant de
sa chambre pour repondre a ma question. J'avais besoin d'une menagere
diligente et honnete a ma ferme de Blosse, et j'y ai envoye Rosette pour
le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces a ton gre, j'ai
fait venir sa soeur pour te servir." J'ai garde le silence, mais j'ai
trouve cette lecon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris
l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur
s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arreter. Evidemment,
Jacques se degoute de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il
ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois
reellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement,
comme par une sorte de fatalite; peut-etre s'y prend-il mal avec moi. Il
est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les resolutions qu'il
prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble
entre nous, montrent, ce me semble, une espece de hauteur meprisante a
mon egard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versees ensemble, et
les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop
accompli, cela m'effraie; il n'a pas de defauts, pas de faiblesses; il
est toujours le meme, calme, egal, reflechi, equitable. Il semble qu'il
soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse
les tolerer dans les autres qu'a l'aide d'une generosite muette et
courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop
d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on
me releve quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clemence; je commence a
croire que le caractere de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est
de la que viendra mon malheur; car, a cause de sa perfection, je l'aime
plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empechera peut-etre
que je m'entende jamais avec lui.



XXIX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je n'ai pas faibli dans ma resolution, je ne me suis pas une seule fois
abandonne a l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas
agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progres rapides, et
si quelque circonstance etrangere ne vient pas le distraire, si quelque
revolution ne s'opere dans les idees de Fernande, nous aurons bientot
cesse d'etre amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au
monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter
par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitie, je ne me
plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes
ameres que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas
la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu!
encore combien de jours, parmi les derniers, ont ete empoisonnes! Si
c'est la volonte du ciel, soit. Je suis pret a la fatigue et a la
douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une felicite au
sein de laquelle je me flattais de rester enivre plus longtemps.

Mais de quoi ai-je a me plaindre? je savais bien que Fernande etait
une enfant, que son age et son caractere devaient lui inspirer des
sentiments et des pensees que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni
le droit ni la volonte de lui en faire un crime. J'etais prepare a tout
ce qui m'arrive; je ne me suis trompe que sur un point: la duree de
notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et
si sublimes, que tout se range a leur puissance; toutes les difficultes
s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche
au gre de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'ame du monde, et
dont on aurait du faire le dieu de l'univers; mais quand il s'eteint,
toute la nudite de la vie reelle reparait, les ornieres se creusent
comme des ravins, les asperites grandissent comme des montagnes.
Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et perilleux
jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut esperer de ressentir un
nouvel amour! Dieu m'a longtemps beni, longtemps il m'a donne la faculte
de guerir et de renouveler mon coeur a celle flamme divine, mais j'ai
fait mon temps, je suis arrive a mon dernier tour de roue: je ne dois
plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour
rechaufferait les dernieres annees de la jeunesse de mon coeur et les
prolongerait davantage. Je n'ai pas cesse d'aimer encore; je serais
encore pret, si Fernande pouvait calmer ses agitations et reparer
d'elle-meme le mal qu'elle nous a fait; a oublier ces orages et a
retourner a l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas
que ce miracle puisse s'operer en elle: elle a deja trop souffert. Avant
peu elle detestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice,
qu'elle porte encore par enthousiasme et par devouement. Ces choses-la
sont des reves de jeune femme: le devouement tue l'amour et le change
en amitie. Eh bien, l'amitie nous restera; j'accepterai la sienne, et
laisserai longtemps encore a la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne
la meprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai
en silence, et mon coeur lui servira eternellement de sepulcre; il ne
s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des
vieillards et le froid de la resignation qui envahissent toutes ses
fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est
encore chaud de son etreinte. Mais Fernande laisse eteindre le feu sacre
et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientot la flamme se
sera envolee.

Tu me donnes un conseil bien impossible a suivre; tu mets le doigt sur
la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages a
me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se demontre pas
comme les autres sentiments. L'amitie repose sur des faits et se
prouve par des services; l'estime peut se soumettre a des calculs
mathematiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend
au gre d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi
ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les memes raisons qui font
que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre a ce degre
d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a
deja perdu. Le soupcon a empeche l'amour d'Octave de prendre son
developpement; un peu d'egoisme a paralyse celui de Fernande. Comment
veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me preferer a elle-meme et me
cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force
de renfermer ma douleur et d'etouffer mes legers ressentiments; chaque
jour, apres quelques instants de lutte solitaire, je reviens a elle sans
rancune, pret a oublier tout et a ne lui adresser jamais une plainte;
mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppresse et le reproche
sur ses levres; non ce reproche evident et grossier qui ressemble a
l'injure, et qui me guerirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitie,
mais le reproche delicat, timide, qui fait une blessure imperceptible
et profonde. Ce reproche-la, je le comprends, je le recueille; il entre
jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui
voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naitre, et qui sent
dans les plus secrets replis de son ame qu'il ne l'a jamais merite! Elle
souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle
s'abandonne a ces miserables chagrins que j'etouffe, parce qu'elle
sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd a mes yeux de sa
dignite. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le
guerir sont vains; elle les attribue a la generosite, A la compassion,
et n'en est que plus triste et plus humiliee. Mon amour devient trop
severe pour elle; elle se croit obligee de l'implorer, elle ne le
comprend plus.

Il y a quelque temps, elle se jeta a mes pieds pour me le redemander. Un
mari eut ete touche peut-etre de cet acte de soumission; pour moi, j'en
fus revolte. Il me rappela les scenes orageuses que plusieurs fois j'ai
eu a supporter quand, apres avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai
aimees ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette
situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit
horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux etre aime; inspirer a ma
femme le sentiment qu'un esclave a pour son maitre! Il me sembla qu'elle
se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et
me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle
me faisait, et elle me fit peut-etre dans son coeur un crime de n'avoir
pas ete reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guerir. Pauvre
Fernande!

Tu me recommandes d'etre avec elle ce que j'ai ete avec toi! Tu crois
donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une
creature humaine peut donner a une autre la force et la grandeur?
Souviens-toi de la fable de Promethee, que les dieux punirent, non pour
avoir fait un homme, mais pour s'etre flatte de lui donner une ame. La
tienne etait deja vaste et brulante quand j'y versai la faible lumiere
de ma reflexion et de mon experience; mais, loin de l'exalter, je ne
m'occupai qu'a l'eclairer; je lachai de diriger vers un but digne d'elle
la vigueur de son elan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui
ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donne des ailes pour s'y
elancer. Tu avais ete elevee au desert; ton intelligence etait si verte
et si fraiche, qu'elle s'ouvrait a toutes les idees; mais cela n'eut
pas suffi, si ton coeur n'eut pas ete prepare aux sentiments dont je
te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne
songeai point a t'inspirer, je cherchai a t'instruire. Si je ne l'eusse
pas fait, peut-etre n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu;
mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une
conduite noble et ferme dans toutes les occasions serieuses de ta vie.

Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu a combattre les
funestes influences des prejuges au milieu desquels elle a grandi;
meilleure peut-etre que tout ce qui appartient a la societe, elle ne
pourra jamais se defaire impunement des idees que la societe revere. On
ne lui a pas fait, comme a toi, un corps et une ame de fer; on lui a
parle de prudence, de raison, de certains calculs pour eviter certaines
douleurs, et de certaines reflexions pour arriver a un certain bien-etre
que la societe permet aux femmes a de certaines conditions. On ne lui a
pas dit comme a toi: "Le soleil est apre et le vent es rude; l'homme est
fait pour braver la tempete sur mer, la femme pour garder les troupeaux
sur la montagne brulante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu
iras dans les memes lieux, et tu tacheras de te rechauffer a un feu que
tu allumeras avec les branches seches de la foret; si tu ne veux pas
le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne,
voici la mer, voici le soleil; le soleil brule, la mer engloutit, la
montagne fatigue. Quelquefois les betes sauvages emportent les troupeaux
et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu
pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te
parer le dimanche." Quelles lecons pour une femme qui devait un jour
vivre dans la societe et profiter des raffinements de la civilisation!
Au lieu de cela, on apprenait a Fernande comment on fuit le soleil, le
vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement,
elle savait a peine s'ils pouvaient exister dans la contree ou elle
vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage
au Nouveau Monde. Son education morale fut la consequence de cette
education physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: "La vie est aride
et terrible, le repos est une chimere, la prudence est inutile; la
raison seule ne sert qu'a dessecher le coeur; il n'y a qu'une vertu,
l'eternel sacrifice de soi-meme." C'est avec cette rudesse que je te
traitai quand tu m'adressas les premieres questions; c'etait te rejeter
bien loin des contes de fee dont tu t'etais nourrie; mais cet amour du
merveilleux n'avait rien gate en toi. Quand je te retrouvai au couvent,
tu ne croyais deja plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce
que ton imagination y trouvait la personnification allegorique de
toutes les idees d'equite chevaleresque et de courage entreprenant qui
ressortaient de ton caractere. Je te parlai de vivre et de souffrir,
d'accepter tous les maux et de ne faire plier a aucune des lois de ce
monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas necessaire de t'en dire
davantage: tu avais dans le caractere des particularites que le monde
eut appelees defauts, et que je respectai comme les consequences d'un
temperament hardi et genereux. J'ai horreur de ce temperament de
convention que la societe fait aux femmes, et qui est le meme pour
toutes. Le bon coeur sincere et ingenu de Fernande se revolta contre
ce joug, et je l'ai aimee a cause de sa haine pour la pedanterie et la
faussete de son sexe. Mais cette forte education que je n'avais pas
craint de te donner, je n'aurais jamais ose l'essayer avec Fernande;
elle s'etait fait a elle-meme un monde d'illusions tel que se le font
les femmes dont l'ame aimante veut resister au bandeau fletrissant
du prejuge; elle avait ce caractere adorable, mais funeste, que l'on
appelle romanesque, et qui consiste a ne voir les choses ni comme elles
sont dans la societe, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait
a un amour eternel, a un repos que rien ne devait troubler. Un instant
j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait;
mais ce courage me manqua a moi-meme. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle
m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, a dix-sept ans, me traitait en
genie de conte feerique, comme toi a dix ans, me resoudre a lui dire:
"Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un reve de quelques annees au
plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera penible et
douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!" J'essayai bien de
le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le
serment d'un amour eternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de
l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis
bien qu'elle n'y croyait pas. Son decouragement et sa consternation me
prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prevu les plus simples
contrarietes de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je
lui parler en pedagogue de souffrance, de resignation et de silence?
Irai-je tout a coup la reveiller au milieu de son reve et lui dire: "Tu
es trop jeune, viens a moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse?
Voila que ton amour s'en va; il en devait etre ainsi, et il en sera de
meme de tous les bonheurs de ta vie!" Non. Si je n'ai pas su lui donner
le present, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer
avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire detester, et un matin
elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite
en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais etre son
pere, pourquoi derogerais-je a ce role? Je ne la consolerai, je ne
prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et
de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un pere, je
la delivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me
sens ni offense ni blesse de sa conduite; j'accepte sans colere et sans
desespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne.

Mais je suis triste a la mort. O solitude! solitude du coeur!



XXX.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Jacques m'a fait aujourd'hui un tres-grand plaisir: il m'a donne une
preuve de confiance. "Mou amie, m'a-t-il dit, je desire appeler aupres
de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sur, vous
aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez a l'arracher a la solitude
ou elle vit, et a l'attacher, au moins pour quelque temps, aupres de
nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras,
ai-je repondu, a moitie triste et a moitie gaie, comme je suis souvent
maintenant.--Je ne t'ai jamais parle, a-t-il repris, d'une amie qui
m'est bien chere, et que j'ai, pour ainsi dire, elevee: c'est la fille
naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandee a son lit de mort.
Ne me fais jamais de question a cet egard; j'ai fait serment de ne
jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines
circonstances dont moi seul puis etre juge. C'est moi qui l'ai mise au
couvent, et qui l'en ai retiree pour l'etablir dans les divers pays ou
elle a desire vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en
Suisse; elle vit loin de la societe, dans une independance que le monde
trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de legitime
chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de
l'isolement.

--Est-elle jeune? ai-je demande.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je
ajoute avec precipitation.--Tres-jolie," a repondu Jacques sans paraitre
s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup
d'autres questions sur son caractere, auxquelles Jacques a repondu de
maniere a me faire aimer cette inconnue; mais neanmoins j'ai fait un
grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir a l'avoir
pres de moi, et quand je me suis trouvee seule, j'ai senti que
j'eprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas
que Jacques fut amoureux de cette femme et qu'il voulut l'amener dans
notre maison pour en faire de nouveau sa maitresse. Jacques est trop
noble, trop delicat pour cela; mais je craignais que cette amitie si
vive entre lui et cette jeune femme n'eut commence par quelque autre
sentiment. Il ne s'y sera pas abandonne, pensais-je; la raison et
l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protegee; mais
il aura souvent ete emu pres d'elle; il n'aura pas vu impunement tant de
beaute, d'esprit et de talents; il aura peut-etre songe plus d'une
fois a en faire sa femme, et il lui sera reste au moins pour elle cet
indefinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien
amour. Jacques est si etrange quelquefois! Peut-etre qu'il veut la
placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins;
peut-etre qu'il me la proposera pour modele, ou qu'au moins, comme elle
sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgre lui, quand j'aurai
quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point a
mon avantage. Cette idee me remplissait de douleur et de colere; je ne
sais pourquoi j'eprouvais un besoin invincible de questionner encore
Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinat mes
soupcons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de
choses generales qui pouvaient avoir un rapport eloigne avec notre
position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai
presque clairement ce que je desirais savoir. Il resta quelques instants
silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en
interpreter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je defie qui
que ce soit de savoir s'il est calme ou mecontent dans ces moments-la.
Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: "Est-ce que tu
me croirais capable d'une lachete?--Non, m'ecriai-je vivement en portant
sa main a mes levres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non,
jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupconne de quelque
chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de penetration auquel je
ne saurais resister.--Eh bien, oui, repondis-je avec embarras, je t'ai
accuse d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, repondis-je; fais-moi
un serment, et je serai a jamais tranquille.--Un serment entre
nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible,
repondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton
orgueil ne se revolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi
que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sur
de n'en avoir jamais." Jacques sourit et me demanda de lui dicter la
formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre
amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'etais contente.
Alors, voyant que j'avais ete folle, je me sentis tres-honteuse et
craignis de l'avoir offense; mais il me rassura par des paroles et des
manieres affectueuses. Je pense donc a present que j'ai bien fait
d'etre franche et de lui avouer mes inquietudes sans fausse honte. Avec
quelques mots d'explication, il m'a tranquillisee pour toujours, et je
n'ai plus la moindre repugnance a bien accueillir son amie. Peut-etre
que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma
pauvre tete, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication,
je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai ete depuis
longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a
eue de me rassurer par une formule qui me semble a moi-meme a present
reellement puerile, mais sans laquelle je serais peut-etre au desespoir
aujourd'hui. En general, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en
grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre a demi-mot, et ne
jamais donner une interpretation deraisonnable a ce qu'il dit. S'il
s'apercoit qu'il n'en est point ainsi, il desespere de redresser mon
jugement, et il m'abandonne a mon erreur avec une sorte de dedain qui
m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me gueriraient
completement. Jacques est trop parfait pour moi, voila ce qu'il y a
de sur; il ne sait pas assez me dissimuler mon inferiorite; il sait
consoler mon coeur, il ne sait pas menager mon amour-propre. Je sens ce
qu'il faudrait etre pour etre son egale, et je sens que cela me manque.
Oh! combien mon sort est different de ce que j'avais reve! Ni mon
espoir, ni mes craintes ne se sont realises; Jacques est mille fois
au-dessus de ce que j'avais espere; je n'avais pas l'idee d'un caractere
aussi genereux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des
joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'epanchement
et de _camaraderie_. Je me croyais son egale, et je ne le suis pas.



XXXI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Il semble que Fernande caresse maintenant ses puerilites, elle en
rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour menager son
orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors esperer qu'elle les
vaincrait; a present elle les montre ingenument, elle en rit, elle s'en
vante presque; j'en suis venu a m'y plier entierement, et a la traiter
comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-meme dix ans de moins,
j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle
recule, et perd, a ecarter les moindres epines de son chemin, le temps
qu'elle pourrait employer a s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et
plus spacieuse, mais je crains trop le role de pedant et je suis trop
vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et
du desir que j'avais de t'attirer pour quelque temps pres de nous; les
questions qu'elle me fit sur ton age et sur ta figure me montrerent
assez ses perplexites, et elle finit par me demander un serment solennel
qui lui assurat que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frere.
Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une
garantie assez forte contre ces miserables soupcons; elle me crut
capable de l'avilir et de la desesperer pour mon plaisir! elle
s'abandonna a ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment
qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Helas! toutes
les femmes, excepte toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec
douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des eternels
chapitres de ma vie.

Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitee,
si diverse et si romanesque! Les faits different entre eux par quelques
circonstances seulement, les hommes par quelques varietes de caractere;
mais me voici, a trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu
d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vecu en vain. Je n'ai
jamais trouve d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe;
est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et depourvu
de sensibilite? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me
semble que personne n'aime avec plus de devouement et de passion; il me
semble que mon orgueil se plie a tout, et que mon affection resiste aux
plus terribles epreuves. Si je regarde dans ma vie passee, je n'y vois
qu'abnegation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renverses, tant
de ruines et un si epouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour
rester ainsi seul et debout au milieu des debris de tout ce que j'ai cru
posseder? Mon souffle fait-il tomber en poussiere tout ce oui rapproche?
Je n'ai pourtant rien brise, rien profane; j'ai passe en silence devant
les oracles imposteurs, j'ai abandonne le culte qui m'avait abuse sans
ecrire ma malediction sur les murs du temple; personne ne s'est retire
d'un piege avec plus de resignation et de calme. Mais la verite que je
suivais secouait son miroir etincelant, et devant elle le mensonge et
l'illusion tombaient, rompus et brises comme l'idole de Dagon devant la
face du vrai Dieu; et j'ai passe en jetant derriere moi un triste regard
et en disant: "N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que
cette divinite qui marche devant moi en detruisant tout sur son passage
et en ne s'arretant nulle part?"

Pardonne-moi ces tristes pensees, et ne crois pas que j'abandonne ma
tache; plus que jamais je suis determine a accepter la vie. Dans deux
mois je serai pere; je n'accueille point cette esperance avec les
transports d'un jeune homme, mais je recois cet austere bienfait de
Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je
ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus a mes tristes pensees la
direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner a ces
joies pueriles de la paternite, a ces reves ambitieux dont je vois les
autres occupes pour leur posterite; je sais que j'aurai donne la vie
a un infortune de plus sur la terre, voila tout. Ce que j'ai a faire,
c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le
malheur.

J'espere que cet evenement distraira Fernande et dirigera toutes ses
sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger
sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien reserve en
s'abandonnant a elle; si elle n'est pas guerie de cette maladie morale
lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes
t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et
prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous
reste. J'espere de ta presence un grand changement: ton caractere fort
et resolu etonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute
pas, une impression salutaire; tu protegeras mon pauvre amour contre les
conseils de sa pusillanimite, et peut-etre contre ceux de sa mere. Elle
recoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre
a cet egard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitie ou
quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les
verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les epanchements de
l'amitie sont funestes pour un caractere comme le sien, quand ils ne
sont pas recus dans une ame d'elite. Je n'ai rien a faire pour remedier
a ce mal: jamais je n'agirai en maitre, dut-on egorger mon bonheur dans
mes bras.



XXXII.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Nos jours s'ecoulent lentement et avec melancolie. Tu as raison, il me
faudrait quelque distraction; avec l'espece de spleen que j'ai, on meurt
vite a mon age si l'on est abandonne a la mauvaise influence; on guerit
vite aussi et facilement si l'on est arrache a ces preoccupations
funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce
moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si
souffrante et si fatiguee que je suis forcee de rester tout le jour sur
une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-meme. Je
surveille les travaux de ma layette, que je fais executer par Rosette;
j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelat; elle travaille fort bien, elle
est fort douce e quelquefois assez drole. Quand Jacques n'est pas aupres
de moi, je la fais asseoir pres de mon sofa pour me distraire; mais au
bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une
gravite effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un
plaisir extreme a le voir etendu sur un tapis et fumant des parfums; il
est vraiment tres-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe
de chambre de soie a fleurs, qui lui donne l'air tout a fait sultan.
Mais c'est un coup d'oeil dont je commence a me lasser a force d'en
jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce
morne silence et dans cette immobilite, sans devenir soi-meme tapis,
carreau ou fumee de tabac. Jacques semble noye dans la beatitude. A
quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il
subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire
que son imagination se paralyse, que son ame s'endort, et qu'un jour
on nous trouvera changes tous deux en statues. Cette pipe commence a
m'ennuyer serieusement; je serais tres-soulagee si je pouvais le dire
un peu; mais aussitot Jacques casserait toutes ses pipes d'un air
tranquille et se priverait a jamais du plus grand plaisir qu'il ait
peut-etre dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si
peu de chose! Ils pretendent que nous sommes des etres puerils; pour
moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journee
a chasser de ma bouche des spirales de fumee plus ou moins epaisses.
Jacques y trouve de telles delices que jamais femme ne me fera plus de
tort dans son coeur que sa pipe de bois de cedre incrustee de nacre.
Pour lui plaire, je serai forcee do me faire envelopper d'une ecorce
semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonte d'une pointe.

Voila la premiere fois, depuis bien des jours, que je me sens la force
de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'etre
bientot mere d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dedains
de M. Jacques. Oh! comme je l'aime deja! comme je le reve joli et
couleur de rose! Sans les chateaux en Espagne que je fais sur son compte
du matin au soir, je perirais de melancolie; mais je sens que mon enfant
me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera
tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis tres-occupee a lui
chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliotheque
sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils.
J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le desire a cause de
moi; je le trouve un peu trop indifferent a cet egard. Si je lui donne
un fils, il prendra cela comme une grace du hasard et ne m'en saura
aucun gre. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M.
Borel, lorsque Eugenie est accouchee d'un garcon. Le pauvre homme ne
savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a ete a Paris en
poste lui acheter un ecrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux
militaire, et pourtant cela etait touchant comme toutes les choses
simples et spontanees. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner a
de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai
avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette.
Cependant il s'est occupe du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a
fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez
aere, assez commode, assez assure contre les accidents qui pouvaient y
atteindre son heritier. Certainement il sera bon pere; il est si
doux, si attentif, si devoue a tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques!
vraiment, il meriterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage
qu'avec toi, Clemence, il eut ete le plus heureux des hommes. Mais il
faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis
pas disposee a l'abandonner aux consolations d'une autre, pas meme aux
tiennes. Je te vois d'ici pincer les levres d'un petit air dedaigneux et
dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie!

Ma mere m'ecrit lettres sur lettres, elle est reellement tres-bonne
pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des
defauts et des prejuges qui, dans l'intimite, la rendent quelquefois un
peu desagreable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime veritablement.
Elle s'inquiete de mon etat plus que de raison, et parle de venir
m'assister dans mes couches; je le desirerais pour moi, mais je crains
pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout;
pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connait assez peu
et qui n'a jamais eu que de bons procedes envers lui? cela me semble
injuste, et je ne reconnais pas la la calme et froide equite de Jacques.
Il faut donc que chacun ait son caprice, meme lui qui est si parfait et
a qui cela sied si peu!



XXXIII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Ma femme est mere de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts
et bien constitues; j'espere qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande
les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas
faire de jaloux; elle est tellement occupee d'eux que desormais j'espere
qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera
etranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je
suis oblige d'interposer mon autorite pour qu'elle ne les fasse pas
mourir par l'exces de sa tendresse: elles les reveille quand ils sont
endormis pour les allaiter, et les sevre quand ils ont faim; elle joue
avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien
jeune pour etre mere! Je passe mes journees aupres de ce berceau; je
vois que deja, moi homme, je suis necessaire a ces creatures a peine
ecloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie
d'imbeciles prejuges auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux
simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si
douce, qu'elle accorde a une priere affectueuse ce que ne lui inspire
pas son jugement.

J'eprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une melancolie plus
douce; penche sur eux durant des heures entieres, je contemple leur
sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent,
a ce que je m'imagine, l'existence de la pensee chez eux. Il y a, j'en
suis sur, de vagues reves des mondes inconnus dans ces ames encore
engourdies; peut-etre qu'ils se souviennent confusement d'une autre
existence et d'un etrange voyage a travers les nuees de l'oubli. Pauvres
etres, condamnes a vivre dans ce monde-ci, d'ou viennent-ils? seront-ils
mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puisse-je leur en
alleger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils
seront encore jeunes quand je mourrai...

J'ai eu une legere contestation avec Fernande pour leurs noms; je la
laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, a
condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mere,
et precisement elle desirait que sa fille s'appelat Robertine; elle
m'objectait l'usage, le devoir. J'ai ete presque oblige de lui dire que
son devoir etait de m'obeir; j'ai horreur de ces mots et de cette idee;
mais je hairais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme.
Fernande a beaucoup pleure en disant que je voulais la brouiller avec sa
mere, et elle s'est rendue malade pour cette contrariete. En verite, je
suis malheureux. Tu devrais venir pres de nous, mon amie; tu devrais
essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle a mon
prejudice. Je ne sais pas si ma priere est indiscrete; tu ne m'as
rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu
affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est
aupres de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux
jours de ta vie; ces jours-la sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as
pas de repugnance a venir, consulte-toi.



XXXIV.

DE SYLVIA A OCTAVE.

Des circonstances etrangeres a vous et a moi, et sur lesquelles il m'est
impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent a
partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tacherais
de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette
nouvelle peut avoir pour vous de desagreable, si je croyais que votre
amour put supporter cette epreuve; mais, si legere qu'elle soit, elle
sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine
inutile, dont vous ririez vous-meme au bout de quelques jours. Vous
etes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous
conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins
pour le mien. Nous nous aimons reellement, mais sans passion. Je me suis
imagine quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour etait beaucoup
plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, a voir les choses comme elles
sont, je suis votre ami, voire frere, bien plus que votre compagne et
votre maitresse; tous nos gouts, toutes nos opinions different; il n'est
point de caracteres plus opposes que les notres. La solitude, le besoin
d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attaches l'un a
l'autre; nous nous sommes aimes loyalement, sinon noblement. Votre amour
inquiet et soupconneux me faisait continuellement rougir, et ma fierte
vous a souvent blesse et humilie. Pardonnez-moi les chagrins que je vous
ai causes, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; apres
tout, nous n'avons rien a nous reprocher mutuellement. On ne refait pas
son ame tout entiere, et il eut fallu que ce miracle s'operat en vous ou
en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne
nous sommes jamais trompes, jamais trahis; que ce souvenir nous console
des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos
querelles. J'emporte de vous l'idee d'un caractere faible, mais honnete,
d'une ame non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualites pour
faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins reveuse que moi.
Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitie a pour vous
quelque prix, soyez assure qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que
j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'a nous
faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai a l'etouffer; et,
quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-meme comme vous
l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre
avenir.



XXXV.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

L'inconnue est arrivee. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques
d'un air tout mysterieux, et, peu d'instants apres, Jacques est rentre,
tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la
poussant dans mes bras, il m'a dit: "Voila mon amie, Fernande; si tu
veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne." Elle est si belle,
cette amie, que, malgre moi, j'ai fait un pas en arriere, et j'ai un peu
hesite a l'embrasser; mais elle m'a jete ses bras autour du cou en me
tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitie, que les
larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise a pleurer, moitie
de plaisir, moitie de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi,
comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de
ses bras, et deposant un baiser sur le front de l'etrangere et un baiser
sur mes levres, nous a pressees toutes deux sur son coeur, en disant:
"Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une
bonne, une veritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de
plus cher au monde. Aide-moi a la rendre heureuse, et quand je ferai
quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait
pas exprimer sa volonte. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour
du vieux Jacques qui vous benit." Et il s'est mis a pleurer comme un
enfant. Nous avons passe tout le jour ensemble; noua avons promene
Sylvia dans tous les jardins. Elle a montre une tendresse extreme pour
mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils
auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton
brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manieres
franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent
et par une espece de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier
point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils
veulent, et je comprends a peine quelques mots de leur entretien. Mais
que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une
personne qui semble si devouee a m'aimer. Elle s'est retiree de bonne
heure, et Jacques m'a remerciee du bon accueil que je lui avais fait,
avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait a la fois de la peine et
du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver a
Jacques que je lui suis soumise aveuglement, et que je puis sacrifier
les faiblesses de mon caractere au desir de le rendre heureux. Mais
enfin, sais-tu, Clemence, que tout cela est bien extraordinaire, et
qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitie
si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai
consenti a la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer
qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela
ne prouve rien. Il m'a jure qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait
jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquieter de leur
intimite. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Neanmoins, cela
me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme
que moi. Il devrait bien menager ces petites susceptibilites; qui ne les
aurait a ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois
que je puis me fier a cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me
plait extremement, et il m'est impossible de resister a des manieres si
naturelles et si affectueuses.

[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord melancolique
sur le piano.]



XXXVI.

DE CLEMENCE A FERNANDE.

Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupconner
M. Jacques d'avoir amene sa maitresse dans la maison. Ainsi je ne vois
pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mepriser ton mari au
point d'avoir contre lui un pareil soupcon. Que t'importe la beaute de
cette jeune personne? Cela pourrait etre d'un grand danger si ton mari
avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'age a savoir resister a de
pareilles seductions, et que, s'il eut du etre sensible a celle-la, il
n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fut marie avec yoi. Sois
donc sure que tu es tres-folle, et je dirais presque tres-coupable de ne
pas accueillir cette amie avec une confiance entiere. Si cette confiance
est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demande la parole de ton
mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitie pour
elle, si tu la crois assez infame et assez effrontee pour venir te
supplanter jusque chez toi?

[Illustration: Alors un homme est sorti aussitot des buissons.]

La pensee de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu
m'as raconte l'entretien que tu as eu a son egard avec M. Jacques, j'ai
prevu de tres-graves inconvenients a cette triple amitie. Je ne sais si
je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractere
pour les eviter, et tu t'en apercevras bien assez tot. Le moindre de
tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinite romanesque.
J'ai observe assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutume, pour
savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que,
de tout mon coeur, je crois a l'honnetete de votre intimite; mais le
monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie
et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous,
qui, par lui-meme, est une chose innocente et naturelle, suffira pour
noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame
ou mademoiselle Sylvia. Et toi-meme, pauvre Fernande, tu ne seras pas
epargnee. Il serait bon de donner tout de suite a votre etrangere, aux
yeux du monde, un autre titre a votre intimite que celui d'amie et de
fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fit passer pour ta
demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrat pas devant les etrangers
combien elle est familiere avec vous. Puisque ton mari ne veut reveler
sa naissance a personne, il pourrait faire un honnete mensonge, et dire
a l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espece de secret,
que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de
bouche en bouche et arreterait sur-le-champ les insolents commentaires.
Je te conseille d'en parler a ton mari, et de lui presenter mes craintes
comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui
convient. Je m'etonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-meme. Peut-etre
qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est la precisement ce qu'il
veut cacher; mais comment a-t-il manque de confiance envers toi au point
de ne pas te le dire en secret?



XXXVII.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Ce que tu m'as conseille ne m'a pas reussi. Je n'ai expose a Jacques
qu'une bien petite partie des inconvenients que tu me signales, et il
m'a regardee d'un air stupefait en me disant: "Ou as-tu pris toute cette
prudence? Depuis quand t'inquietes-tu du monde a ce point?" Il a ajoute
d'un air triste: "Il est vrai que tu es destinee a y vivre. Je me suis
abuse en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude.
Tu sens deja le desir de te lancer dans la societe, et tu t'inquietes de
ce qui pourrait y gener ton entree. C'est tout simple.--Oh! ne crois
pas cela, Jacques, lui ai-je repondu; je ne serai heureuse que la ou tu
seras, et ou tu seras joyeux d'etre. Je ne pense jamais au monde, je
sais a peine ce que c'est; mais je parle dans l'interet de Sylvia et
dans le tien. Votre reputation a tous deux m'est plus chere que la
mienne." Jacques est reste quelque temps sans repondre, et j'ai remarque
cette legere contraction du sourcil qui chez lui exprime un depit
concentre. En meme temps, il y avait sur ses levres un sourire d'ironie,
et j'ai compris que ce que je disais lui semblait tres-ridicule dans ma
bouche. Cependant il a etouffe l'envie qu'il avait de me railler, et
il m'a repondu d'un air serieux et calme: "Il y a longtemps, ma chere
enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dependra de toi que je vive
encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te
tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie
entre lui et moi, et que, comme je ne cede qu'aux conseils de mon coeur
ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation,
je ne lui ferai le plus leger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne
se pliera jamais a la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il
voudra; j'ai trente ans d'honneur derriere moi; si cela ne suffit pas
pour me mettre a l'abri des plus infames soupcons, tant pis pour le
monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est a peu pres
celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la
societe. Elle n'aura donc jamais a combattre les inconvenients de son
independance. Quant a toi, ma chere enfant, tu es ici au fond d'un
desert, ou personne ne viendra epier nos paroles, nos pensees ou nos
regards; la mechancete ne t'atteindra pas jusque-la. Quand tu voudras
sortir de cette solitude, sois sure que Sylvia ne te suivra pas a Paris,
et que la societe de ta mere n'aura pas lieu de te faire sur son compte
des questions embarrassantes."

Il m'a semble que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise.
J'ai essaye de la reparer, mais sans succes. "Je ne m'inquiete pas du
monde, je n'y veux pas aller, ai-je repondu; mais nos domestiques,
que diront-ils, que penseront-ils de votre intimite?--Je ne suis pas
habitue, a repondu Jacques avec beaucoup de hauteur, a m'occuper de ce
que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de maniere a ne
leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de
meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces temoins dont
nous sommes entoures, et qui, a toute heure, savent les moindres details
de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la presence de Sylvia et
sa familiarite avec nous conforme aux lois du decorum; mais, a coup sur,
ils ne la trouveront jamais contraire a celles de l'honnetete." Jacques
s'est tu, et s'est promene dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai
adresse plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait
sortir de l'appartement quand je me suis elancee vers lui. J'ai vu que
je lui avais horriblement deplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait
en lui-meme quelque resolution dans le genre de celles qui ont fait
disparaitre l'annee derniere la maudite romance et la pauvre Rosette.
Je l'ai arrete. "Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayee, j'ai eu
tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdites. Pour l'amour du ciel,
n'en parle pas a Sylvia, ne me retire pas son amitie; c'est bien assez
de me retirer ton amour." Je suis tombee sur une chaise; j'etais pres de
me trouver mal. Jacques m'a embrassee avec la tendresse et la ferveur
des premiers jours. "Je te promets d'oublier absolument cette
conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler a Sylvia. Il est
trop evident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parle par ta
bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'ecouter
d'autres conseils que ceux de ton coeur."

Jacques est toujours preoccupe de l'idee que ma mere m'excite contre
lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe
s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre interieur.
Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit
l'eloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles!
Tantot je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien
juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me
donnes de l'ameliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien etourdie
ou bien bornee de ne savoir pas suppleer a ce que tu ne peux prevoir!
J'etais bien tranquille et bien heureuse quand l'idee m'est venue
de faire cette belle ouverture qui a trouble et affecte Jacques
serieusement. Notre vie etait devenue beaucoup plus agreable. Dieu
veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute!

La presence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est
impossible d'etre meilleure et plus aimable. C'est un caractere original
et comme je n'en ai jamais rencontre. Elle est active, fiere et decidee.
Rien ne l'embarrasse, rien ne l'etonne; elle a plus d'esprit et de
savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa
conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai
lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux
que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes
questions. Quoiqu'elle ait le caractere enjoue et un peu moqueur, elle
me semble avoir l'esprit rempli d'idees fort tristes, et cela m'etonne.
A son age, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature,
il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois
enthousiaste. A la maniere dont elle temoigne son amitie, on voit que
son coeur est plein de feu et de devouement; peut-etre, etant plus
jeune, a-t-elle mal place ses affections. Elle semble avoir conserve une
sorte de depit contre l'amour, car elle en parle comme d'un reve sans
lequel la vie est prosaique, mais douce et facile. Elle me demande
souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je pretends
que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de
tristesse. Jacques nous ecoute d'un air melancolique, et a tout ce que
nous disons, repond la meme sentence; "C'est selon." Avec cela il ne se
compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend
la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui
vraiment vont tres-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante
d'une maniere tellement superieure, qu'elle pourrait certainement faire
une grande fortune comme cantatrice. "Avec le mepris que tu as pour les
prejuges les plus enracines de ce monde, lui disais-je hier soir,
je m'etonne qu'une destinee si libre et si brillante ne t'ait pas
tentee.--Je l'aurais essayee bien certainement, m'a-t-elle repondu, si
je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit heritage que
Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi a mes
besoins. J'ai ete libre de suivre mes gouts, qui me portaient vers
une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la
dependance. Si je me sentais condamnee a vivre d'une telle maniere et
dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque
conformes qu'ils fussent d'ailleurs a mes penchants. Avec l'idee que je
puis demain aller ou bon me semble, je suis capable de rester vingt ans
dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un
coeur qui comprit bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut
la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas deja
beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayee
pour l'avenir? tu n'as jamais desire te marier pour avoir un appui, un
ami de toute la vie; pour etre mere, Sylvia, ce qu'il y a de plus
doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du present, m'a-t-elle
repondu; j'aurai la force de vieillir sans desespoir. Je ne sens pas le
besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire a tous les maux de
la vie. Quant a trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur
accorde a une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois
qu'il entre dans la destinee de toutes de rencontrer un mari comme le
tien; et, quant au bonheur de la maternite, je le comprends, je saurais
l'apprecier; mais je n'ai pas encore rencontre l'homme que j'eusse ete
joyeuse d'associer a ce role sacre. Je ne me flatte pas de le rencontrer
jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez
romanesque pour esperer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour
souffrir d'un desir que je ne puis realiser.--Tu as l'ame bien forte,
lui dis-je. Quant a moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je
n'espererais pas remplacer Jacques; je ne desirerais pas associer, comme
tu dis, un autre homme au role sacre de la paternite; je me laisserais
mourir.--Tu le pourrais peut-etre, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douee
d'une telle vigueur, que je ne pourrais me debarrasser de la vie que
d'une maniere violente." Elle parlait avec sa voix de basse dans le
grand salon, ou l'obscurite nous avait peu a peu gagnees; de temps on
temps elle frappait un accord melancolique sur le piano; en ce moment
elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un
frisson dans tous les nerfs. "Oh! mon Dieu, m'ecriai-je, tu me fais
peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!" J'ai
traverse le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je
me suis figure que quelqu'un se levait de dessus le sofa en meme temps
que moi. J'ai fait un grand cri et me suis elancee vers Sylvia a demi
morte de frayeur. "Oh! que tu es enfant et pusillanime pour etre la
femme de Jacques!" m'a-t-elle dit d'un ton ou il entrait un peu de
reproche. Elle s'est levee pour aller tirer la sonnette. "Ne me quitte
pas! me suis-je ecriee; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis
sure, la, du cote du canape.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu
as pour, car ce ne peut etre que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?" me
suis-je ecriee d'une voix tremblante. Jacques s'est approche de nous,
nous a entourees de ses bras, et nous a embrassees toutes deux. "Va
donc chercher de la lumiere, mechant!" lui ai-je dit. Il est sorti sans
repondre et n'est rentre qu'une demi-heure apres. Nous etions installees
deja, moi a mon metier, Sylvia a copier de la musique. "Tu as une femme
bien brave," lui a dit Sylvia avec son ton de gaiete qui est toujours un
peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour
me mystifier, et il a pretendu qu'il etait dans le parc depuis plus
d'une heure, et qu'il n'en etait pas sorti un instant.

Mes enfants se portent a merveille et grossissent a vue d'oeil comme des
poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois a leur egard. Il
s'en occupe plus qu'il ne convient a un homme, et pretend que je n'y
entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit:
"Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-la sont a moi."



XXXVIII

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Lundi.

Decidement, ma chere, il y a un revenant dans la maison; Jacques et
Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassuree du tout. Ou c'est un
monsieur tres-effronte qui vient faire un petit roman sous nos fenetres,
ou c'est un voleur bien eleve, qui s'y prend de cette maniere pour
s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre
autour de la piece d'eau, a deux heures du matin, et il a eu une telle
peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne.
Les chiens ont fait des hurlements epouvantables toute la soiree. J'ai
conjure Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est
sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une metairie voisine,
et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba
beaucoup d'humidite dans notre vallee a cette heure-ci, et que je suis
tres-enrhumee. Je commencais a rire moi-meme de mes frayeurs, et je
m'appretais a t'ecrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma
fenetre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songe qu'au plaisir de
l'ecouter, persuadee que c'etait un de ces mille talents que Jacques
possede et que je decouvre en lui tous les jours. Je me suis mise a la
fenetre, et, apres qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le
balcon: "Comme un ange! Voila mon gage, beau menestrel." Alors j'ai
jete sur la terrasse sablee, qu'eclairait la lune, un bracelet d'or que
j'avais au bras. Un homme est sorti aussitot des buissons, l'a ramasse
et l'a emporte en courant; mais au meme instant j'ai entendu derriere
moi la voix de Jacques, et je suis restee stupefaite. J'ai raconte ce
qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas ose parler du bracelet.
J'ai trouve ma mystification si complete et si ridicule, que j'ai craint
les railleries de Sylvia et peut-etre les reproches de Jacques; car
c'est lui qui m'avait donne ce bracelet; son chiffre y est grave avec le
mien, et je suis desesperee de le savoir dans les mains d'un etranger.
Plaise a Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus
parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux a la tete; mais le
present de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophee a
quelque impertinent. J'ai seulement raconte que j'avais entendu jouer
du hautbois, que j'avais appele, croyant m'adresser a Jacques, et que
j'avais vu fuir un homme qui m'avait semble a peu pres de sa taille et
vetu comme lui. Alors nous nous sommes rappele l'aventure de ma frayeur
dans le grand salon d'ete; Jacques a persiste a nier qu'il y fut entre
et qu'il se fut diverti a nous ecouter. Dans le doute, je n'ai jamais
ose parler du baiser que nous avions recu, Sylvia et moi; pour elle,
elle est si distraite et si peu susceptible de s'etonner ou de
s'epouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient
plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni a Jacques ni a moi, et que
je ne sais que penser de cette singuliere et facheuse aventure. Pour le
bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramasse; pour le
baiser, j'en doute, car il assure tres-serieusement n'etre pas sorti du
parc dans ce moment-la. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un
sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-etre en lui-meme de ma
honte et de mon incertitude.

En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises
plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'eternelle affaire
de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur
de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idee m'attriste.
Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystere? Me juge-t-il incapable
de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si
elle ne l'etait pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu
te trompes bien, Clemence, si tu crois que je suis capable de cette
grossiere jalousie qui consisterait a craindre de la part de mon
mari une infidelite des sens; ce que je surveille avec envie, ce que
j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce tresor
si precieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me
flatter d'etre digne de le posseder a moi seule tout entier. Sylvia est
bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que
moi; son age, son education et son caractere la rapprochent de Jacques,
et doivent etablir entre eux une confiance bien mieux fondee. Moi je
suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guere. Pour les arts
et les petites sciences que Sylvia me demontre, il me semble que je ne
manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du
coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne concois meme pas qu'il y en
ait une; je n'entends rien a leur courage, a leurs principes d'heroisme
et de stoicisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais
que Dieu m'impose la force, a moi, pourquoi faire? J'ai toujours ete
habituee a l'idee d'obeir par necessite, et quand j'ai agite en moi-meme
l'aride pensee de l'avenir, je n'ai jamais souhaite d'autre bonheur que
d'etre protegee, aidee et consolee par l'affection d'un autre. Il me
semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques etait
la plus parfaite realisation de ce reve. D'ou vient donc qu'il parait
quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son egale? D'ou vient que
sa protection et sa bonte me font si souvent souffrir?

Jeudi.

Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que
Sylvia, avec son nom fantastique, son caractere etrange et son regard
inspire, est une espece de fee qui attire sous diverses formes le diable
autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier etait sorti des
grands bois et s'etait retire dans un des taillis de notre vallee. Cette
chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entouree
et gardee comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose a tous
les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent
pas tout a fait; aussi j'essayai de le detourner de la pensee de lui
donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie a l'idee de frapper la bete
et de donner cours a son humeur energique et un peu feroce, a ce que
nous pretendons. En une demi-heure nous fumes habillees pour la chasse;
nos chevaux furent prets; les piqueurs, les chiens et les cors etaient
deja en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe tres-fringant que je
n'ai jamais ose monter, et aussitot que je vis comme elle s'en faisait
obeir, elle quia beaucoup moins de principes d'equitation que moi, j'en
fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait a me depasser, a
caracoler dans des chemins etroits et dangereux, ou les excellentes
jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une tres-belle et bonne
jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant
de soumission et de tranquillite, que j'etais loin de briller comme
Sylvia, et qu'elle m'eclipsait aux yeux de Jacques. "Je parie, me
dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie a
present d'etre a ma place?" Elle ne pouvait pas deviner plus juste. "Eh
bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur
son cher Chouiman au moment ou il s'y attend le moins." Nous etions
seules avec deux domestiques; Sylvia avait deja saute a terre et
tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous
accompagnaient eut songe a quitter l'etrier. Au meme instant, le
sanglier, debusque par les chiens, vint droit a nous et passa a trois
pas de moi sans songer a attaquer personne; mais le cheval arabe eu
peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai a ne pas lui
lacher la bride. Alors un homme qui me semblait etre un de nos piqueurs,
car il etait vetu a peu pres comme eux, sortit de je ne sais ou, et
retint le cheval pret a s'echapper. Je n'avais plus aucune envie de
l'essayer. Cet homme aida Sylvia a remonter; mais aussitot qu'elle fui
en selle, et comme il lui presentait sa bride, elle lui cingla les
doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une maniere qui semblait
exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il etait
venu au milieu des branches, et je demandai a Sylvia, avec une avide
curiosite, ce que cela signifiait. "Oh! rien repondit-elle, un piqueur
maladroit qui m'a ecorche la main avec ses bons offices.--Et tu
cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?" dit-elle.
Puis elle repartit au galop, et je fus forcee de la suivre, assez peu
satisfaite de cette explication, et au moins tres-etonnee des manieres
de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le
nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.

La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne
pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupconnais
un peu ce revenant d'etre quelque amant au desespoir. Ce qui se passa au
retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.

Nous revenions par la traverse aux premieres clartes le la lune; c'etait
une des plus belles soirees que nous ayons eues cette annee. Il faisait
un peu frais; mais le paysage etait si bien eclaire, l'air etait si
parfume des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le
rossignol chantait si bien, que j'etais vraiment disposee aux idees
romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que
celui que nous suivions. "Il est assez difficile pour les chevaux, me
dit-il, et je n'ai pas encore ose t'y conduire; mais puisque tu as
eu aujourd'hui un si grand acces de courage que de vouloir essayer
Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu
raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de
danger." Et nous nous mimes en route dans un ordre tres-pittoresque. Un
groupe de chasseurs, escorte des limiers et des cors, marchait en tete,
portant le sanglier, qui etait enorme; les cavaliers venaient ensuite,
nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire
d'ou partait de temps en temps un eclair quand le sabot d'un cheval
heurtait le roc. Derriere nous, un autre corps de piqueurs et de chiens
suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se repondaient des
deux extremites de la caravane. Quand nous fumes au plus rapide du
sentier, Jacques dit a un des piqueurs de prendre la bride de mon
cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa a Sylvia de
faire une folie. "Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici a la
plaine?--Oui, dit Jacques; je te reponds des jambes de Chouiman si tu ne
le contraries pas.--Allons!" repondit la mauvaise tete; et, sans ecouter
mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente
lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une
sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement
que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je
m'apercus que les cavaliers qui etaient devant etaient alles plus vite
que mon cheval guide par un pieton, et que ceux qui etaient derriere,
stupefaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'etaient
arretes pour les regarder, de maniere que je me trouvais seule sur le
sentier avec l'homme qui tenait ma bride a une assez grande distance des
uns et des autres.

Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotte par la
cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent a l'esprit, et cet homme
qui marchait aupres de moi commenca a me faire une peur epouvantable.
Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des
piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaitre l'homme
mysterieux que Sylvia avait gratifie le matin d'un si joli coup de
cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire
grande attention a son vetement, et de son visage enfonce sous un grand
chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru
sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fut bien pres de
moi, je le voyais encore moins, parce qu'il etait plus bas que moi et
que son chapeau me le cachait entierement; cependant, comme il etait
paisible et silencieux, je me rassurai peu a peu. Je ne connais pas tous
les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent,
avec la permission de Jacques, s'adjoindre a nous quand ils entendent le
son du cor dans la vallee, et que souvent, au retour, mon mari invite
a venir se rafraichir avec ses piqueurs. Presque tous sont vetus d'une
blouse et coiffes d'un chapeau de paille. Le fait est que je commencais
a ne plus rien craindre, et a croire Sylvia tres-capable de frapper un
piqueur ni plus ni moins qu'un negre. J'eus donc la hardiesse d'adresser
la parole a mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait
pas d'aller seule." Oh! pas encore!" me repondit-il. Le son de sa voix
et l'expression presque suppliante de sa reponse etaient si peu d'un
piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de
Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache a ce brigand,
et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterne, j'irais
en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je
n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose
du monde la plus insolente et la plus singuliere. Au milieu de ces
reflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des
cavaliers, et au moment ou j'allais presser mon cheval avec le talon
pour le degager des mains de l'homme mysterieux, celui-ci se retourna a
demi vers moi, et, elevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse.
Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je
n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lachant ma bride, resta
sur le bord du chemin, en me disant a demi-voix ces etranges paroles:
"J'espere en vous." Puis il s'enfonca dans un massif d'arbres, et je
m'enfuis au galop plus morte que vive.

Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espece
de mystere que la finalite a etabli entre moi et cet homme. A present,
je vois tous les inconvenients qui resultent du bracelet, et j'ose moins
que jamais en parler a Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer
en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de legerete! Je suis bien
malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet a Jacques
lui-meme; et celui qui l'a recu croit que je suis une petite personne
romanesque, facile a conquerir avec un baiser dans l'obscurite et un air
de hautbois. Je suis fachee a present de ne lui avoir pas parle pour
lui expliquer ma meprise et lui redemander mon bracelet. Peut-etre me
l'eut-il rendu. Mais j'ai perdu la tete, comme je fais toujours dans les
occasions ou un peu de sang-froid me serait necessaire. J'ai essaye de
savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle pretend que je suis folle,
et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallee que Jacques. Celui
que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a
joue du hautbois, un comedien ambulant, ou bien un commis voyageur qui
aura couche a l'auberge du village, et se sera amuse a sauter le fosse
du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une
aventure romanesque dans son voyage. Quant a l'homme au coup de
cravache, elle persiste a dire que c'est un paysan; et je n'ose parler
de l'homme au bracelet, car l'idee qu'un commis voyageur ou un musicien
ambulant croit avoir recu ce gage de ma bienveillance, me cause une
mortification extreme.

Au fait, quant a cela, l'explication de Sylvia me parait assez
admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais
tout a Jacques, et il irait chatier cet impertinent comme il le merite.
Mais cet homme peut etre brave et habile duelliste. L'idee d'engager
Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la
tete. Je me tairai.



XXXIX.

D'OCTAVE A M. ***.

De la vallee de Saint-Leon.

Tu m'as souvent dit que j'etais fou, mon cher Herbert, et je commence a
le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de
l'etre, car sans cela je serais fort malheureux.

Si tu veux savoir ou je suis et de quoi je suis occupe, j'aurai quelque
embarras a le repondre. Je suis dans un pays ou je n'ai jamais mis
le pied, que je ne connais pas, ou je n'ose marcher que sous un
deguisement. Quant a mes occupations, elles consistent a errer autour
d'un vieux chateau, a jouer du hautbois au clair de la lune, et a
recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts.

Tu as du etre peu surpris de mon brusque depart, quand tu auras su que
Sylvia avait quitte Geneve un mois auparavant. Tu auras suppose que
j'etais alle la rejoindre, et tu ne te seras pas trompe. Mais ce que tu
ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et meme sans
permission, je me sois mis a courir sur ses traces. Elle a quitte
son ermitage du Leman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses
resolutions, et par suite d'une de ces idees spontanees qui lui viennent
au moment ou l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des
hommes a ses pieds. Etrange creature, trop passionnee ou trop froide
pour l'amour, je ne sais, mais, a coup sur, trop belle et trop
superieure a son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le
rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques etait marie, et je pensais
bien qu'elle etait allee s'installer aupres de lui; car, depuis
plusieurs mois, elle m'annoncait ce projet chaque fois qu'elle etait de
mauvaise humeur et qu'elle voulait me desesperer. Mais je ne savais pas
si M. Jacques etait maintenant en Touraine ou en Dauphine; car dans
l'orgueilleux billet que Sylvia avait laisse pour moi a l'ermitage,
elle n'avait pas daigne me dire ou elle portait ses pas; c'est donc
absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installe dans la
cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi
pour hote sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait a
assassiner tous les hommes et a enlever toutes les femmes du pays. C'est
donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la
plus romantique vallee du monde, protege par un deguisement de chasseur
braconnier plutot que vetu en honnete homme, braconnant en effet sous la
protection de mon hote, et preparant avec lui, tous les soirs, le souper
que nous avons conquis les armes a la main; dormant sur un grabat,
lisant quelques chapitres de roman a l'ombre des grands chenes de la
foret, hasardant des excursions sentimentales et mysterieuses autour de
la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et
t'ecrivant sur un genou, a la lueur d'une torche de resine. Ce qu'il y a
de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais serieusement, et
que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia
fait le desespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne
l'avoir jamais rencontree. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un
homme aussi peu charlatan que moi doit avoir a souffrir de ses caprices
romanesques et du dedain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du
monde ideal ou elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon
malheur. Je l'ai trompee, ou plutot je me suis trompe moi-meme en lui
faisant croire que j'etais un transfuge de ce monde-la, et que je me
sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les
premiers jours, j'ai ete tout a fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle
pouvait aimer. Mais peu a peu l'indolence et la legerete de mon
caractere ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre
sa voix, et Sylvia m'a semble ce qu'elle est en effet, enthousiaste,
exageree, un peu folle.

Mais cette decouverte ne suffisait pas pour m'empecher de l'aimer a la
passion. L'exageration, qui rend les filles de province si ridicules,
rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspiree, que c'est la
peut-etre son plus grand charme et sa plus puissante seduction. Mais
elle l'a recu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car
elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'a
la folie, elle veut agir comme si nous etions encore au temps de l'age
d'or, et pretend que tous ceux qui osent la soupconner sont des laches
et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquietude la singularite de
sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie a cause de la liberte de
ses demarches, j'ai donc ete perdu dans son esprit; et precipite de
cette region celeste ou elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis
tombe dans le monde fangeux des humains, ou cette belle sylphide n'a
jamais daigne poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a ete
une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as
dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles
apres la reconciliation: "De quoi te plains-tu?" Ah! mon ami, tu peux
connaitre les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le
moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle
faute creuse une tombe ou s'ensevelit une partie de son amour. Elle
pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colere. La colere
est violente est pleine d'emotion; le pardon de Sylvia est froid
et inexorable comme la mort. En proie a mille soupcons, tourmente,
incertain, tantot craignant d'etre dupe de la plus insigne coquette,
tantot craignant d'avoir outrage la plus pure des femmes, j'ai vecu
malheureux aupres d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en
detacher. Vingt fois elle m'a chasse, et vingt fois j'ai ete lui
demander ma grace apres avoir vainement essaye de vivre sans elle. Dans
les premiers jours de mon bannissement, j'esperais m'applaudir d'avoir
recouvre ma liberte et mon repos. Je me laissais aller delicieusement
au bien-etre de l'indifference et de l'oubli. Mais bientot l'ennui
me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la
passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre
amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activite de mon caractere
m'eloignaient egalement des autres femmes. Mon caractere me portait a
leur preferer la chasse, la peche, tous ces plaisirs energiques de la
campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de
recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquete. Et puis
quelle femme peut etre comparee a Sylvia pour la beaute, l'intelligence,
la sensibilite et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je
lui rends justice, je m'etonne et m'indigne d'avoir pu soupconner une
femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve a quel point
elle etait incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la
retrouve, je souffre de son caractere raide et inflexible, de son humeur
violente, de son mysticisme intolerant et de ses exigences bizarres.
Elle ne se plie a aucune de mes imperfections; elle ne pardonne a aucun
de mes defauts; elle tire argument de tout pour me demontrer a quel
point son ame est superieure a la mienne, et rien n'est plus funeste a
l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se
surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux
aime un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de
son dedain, et quelquefois me prouvait la pauvrete de mon coeur avec
tant de chaleur et d'eloquence, que je me persuadais n'etre pas ne pour
l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le
connaitre. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je ne, et a quoi
Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation
m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni
libertin, ni poete; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y
trouver un delassement et une distraction; mais je n'en saurais faire
une occupation predominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens
le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble desirable que
d'aimer et d'etre aime. Peut-etre serais-je plus heureux et plus sage si
j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun desordre n'a
entamee, m'a laisse la liberte de m'abandonner a cette vie oisive et
facile a laquelle je me suis habitue. M'astreindre aujourd'hui a un
travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non
pas sans une compagne qui me fasse gouter les plaisirs de l'esprit et
du coeur, au sein de cette vie materielle ou l'effroi de la solitude
me gagnerait bientot. Peut-etre suis-je propre au mariage; j'aime les
enfants, je suis doux et range, je crois que je ferais un tres-honnete
bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvetie.
Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et pere de famille;
mais je voudrais que ma femme fut un peu plus lettree que celles qui
tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-meme je craindrais de
m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes
concitoyens et des pots de biere; presque aussi simples et inoffensifs
les uns que les autres.

Enfin, il me faudrait trouver une femme inferieure a Sylvia, et
superieure a toutes celles que je pourrais obtenir, a ma connaissance.
Mais, avant tout, il faudrait guerir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et
c'est une maladie dont mon ame est encore loin d'etre delivree.

Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin.
D'abord j'avais l'intention de me jeter a ses pieds, comme a
l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'epier un peu, de consulter
l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaitre, et de la voir enfin sans
qu'elle s'en doutat, afin de m'oter de l'esprit, une fois pour toutes,
les soupcons qui m'ont tourmente si souvent, et qui me tourmenteront
peut-etre encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire
naitre, un mepris profond pour les explications les plus faciles, et moi
une pauvre tete qui se cree promptement des tourments cruels. Je n'ai pu
obtenir aucune des lumieres que je cherchais, car mon imperatrice Sylvia
n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler
d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idees m'ont passe par la
tete, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins
que le cours de mes observations est a peu pres termine. Hier, elle
m'a reconnu sous mon deguisement et m'a accueilli d'une maniere fort
impertinente. Je serai donc oblige de me montrer. Jacques me connait et
me decouvrirait bientot. Ils riraient peut-etre ensemble a mes depens,
si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-meme avec eux.

Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractere froid et
l'exterieur reserve ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarite, et
contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de
jalousie epouvantables. A present, j'ai des raisons pour savoir que j'ai
ete injuste et grossier dans mes soupcons. Mais je lui en veux un peu
d'avoir ete de moitie dans la fierte superbe avec laquelle Sylvia a
refuse longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parente et leurs
relations. Je lui en veux aussi d'etre pour Sylvia le type de tout ce
qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule ame
digne de voler sur la meme ligne que la sienne dans les champs de
l'empyree, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte
romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de
mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M.
Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignee
de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me
montrant epris d'une autre, cela me divertirait.

Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M.
Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on
puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus
gentille, et, a coup sur, son ame romanesque a sa maniere est moins
altiere et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a ete jete
par une fenetre avec de tres-douces paroles, un soir que je croyais
adresser a ma tigresse les accents passionnes de mon hautbois. Je suis
loin d'etre assez fat pour en tirer grande vanite, car je ne sache pas
qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-la elle n'avait pas
meme entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, a l'enivrement
d'un soir de printemps et a quelque reve de pensionnaire en vacances
qu'elle aura accorde ce gage de protection. Je suis un trop honnete
homme et un heros de roman trop maladroit pour abuser serieusement de
cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer
encore le roman pendant quelques jours. J'ai debute par un baiser, qui
peut-etre a laisse quelque emotion dans le coeur de la blonde Fernande,
quand elle a su qu'elle avait ete embrassee avec Sylvia, dans
l'obscurite, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu
bien scelerat par depit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-la,
vraiment, j'etais tout occupe de Sylvia; j'etais entre par une des
portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec
l'intention d aller ouvertement demander pardon a Sylvia des torts que
j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait
sombre; elles ne s'apercurent pas de la presence d'un tiers. Je m'assis
sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir aupres de moi sans me voir.
J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de
Sylvia. J'ecoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent
ensemble, et, au moment ou elles me decouvrirent, j'embrassai Sylvia,
et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et
m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec
une petite maniere d'enfant jaloux a laquelle je t'aurais bien defie de
resister. Je ne sais comment, dans l'obscurite, mes levres rencontrerent
les siennes. Ma foi! je fus si trouble de cette aventure que je m'enfuis
sans leur faire savoir que je n'etais pas Jacques. Depuis ce temps, je
sais par mon vieux hote, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces
dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas
remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le chateau,
sans se trouver mal. Rien n'est plus propre a l'audace d'un lutin que
les frayeurs et les evanouissements de sa chatelaine; heureusement pour
Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux a ce point.

Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela
m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallee sauvage
et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystere; ce chateau
a mine venerable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une
colline; ces chasseurs qui arpentent la vallee et la font retentir des
hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus
belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fiere et
audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montees toutes deux
sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois:
tout cela ressemble a un reve, et je voudrais ne pas m'eveiller.



XL.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Mardi.

Cette histoire se complique et commence a me causer beaucoup de trouble
et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela a Jacques; mais
a present, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains
reellement ses reproches el sa colere. La colere de Jacques! je ne sais
ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaitre; et
pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme
a recu d'un autre une declaration d'amour?

Oui, Clemence, voila ou m'a conduite cette fatale meprise du bracelet.
Hier soir, j'etais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma
fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis a Rosette
d'emporter la lumiere, qui peut-etre l'incommodait. J'etais depuis
quelque temps dans l'obscurite avec ma petite sur mes genoux, et je
tachais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et
cela commencait a m'inquieter, lorsque le son du hautbois s'eleva, de
l'autre extremite de l'appartement, comme une voix plaintive et douce.
L'enfant se tut aussitot et resta comme ravi a l'ecouter; pour moi, je
retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable
de mouvement. L'inconnu etait dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais
appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se
taire, et s'emerveilla de voir la petite silencieuse et calmee. "Va
chercher de la lumiere, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur
epouvantable; pourquoi m'as-tu laissee seule?--Il va falloir que madame
reste encore seule, repondit-elle, pendant que j'irai chercher la
lumiere en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre?
lui repondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien
entendu, Rosette? Es-tu sure qu'il n'y ait personne avec nous dans la
chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai
entendu que la flute.--Qui est-ce qui jouait de la flute?--Je ne
sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en
jouer!--Est-ce toi qui es la, Jacques? m'ecriai-je; si c'est toi, ne
t'amuse pas a m'effrayer, car je mourrais de peur." Je savais bien
que ce n'etait pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre
persecuteur a s'expliquer ou a se retirer. Personne ne repondit. Rosette
ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de
l'appartement sans y decouvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes
frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-meme; je lui dis d'aller
chercher de la lumiere, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le
verrou derriere elle. Mais c'etait bien inutile, car l'inconnu entra
par la fenetre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie
superieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, a
l'aide d'une echelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra
aussi tranquillement que dans la rue. La colere me donna des forces, et
je m'elancai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours;
mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix
douce: "Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui
voudrait pouvoir vous prouver son devouement en mourant pour vous?--Je
ne sais qui vous etes, Monsieur, lui repondis-je d'une voix tremblante;
mais, a coup sur, vous etes bien insolent d'entrer ainsi dans ma
chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai
mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne
le ferez pas; vous aurez pitie d'un homme au desespoir." Je vis en ce
moment le bracelet, et l'idee me vint de le redemander. Je le fis d'un
ton d'autorite et en jurant que j'avais cru le jeter a mon mari. "Je
suis pret a vous obeir en tout, dit-il d'un air resigne; reprenez-le,
mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma
vie." Alors il s'agenouilla de nouveau tout pres de moi et me tendit son
bras. Je n'osais reprendre moi-meme le bracelet; il eut fallu toucher sa
main ou seulement son vetement, et je ne trouvais pas cela convenable.
Alors il crut que j'hesitais, car il me dit: "Vous avez compassion de
moi, vous consentez a me le laisser, n'est-ce pas, o ma chere Fernande!"
Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois tres-insolemment. Je
me mis a crier, et des pas se firent entendre aussitot dans la galerie
voisine; mais avant que l'on eut le temps d'entrer, l'inconnu avait
disparu, comme un chat, par la fenetre.

Jacques et Sylvia frapperent alors a la porte, que j'avais fermee au
verrou et que je ne songeais plus a ouvrir, tout en leur criant d'entrer
au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement
liee a l'entree d'un homme dans ma chambre, m'empecha de raconter ce
qui s'etait passe; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais
envoye Rosette chercher de la lumiere, qu'elle m'avait enfermee par
megarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que
j'avais perdu la tete. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en
demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en
traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans
le jardin. On ne trouva personne, et on decreta, en riant, qu'on ferait
venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher
le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses
moustaches; elle se planta ainsi derriere moi le sabre en main,
affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir
d'escorte. Elle etait jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri
jusqu'a minuit, et le reste de la nuit s'est passe fort tranquillement.
Mais mon esprit est bien agite! Je sens que je suis engagee dans une
aventure folle et imprudente, qui peut-etre aura des suites fatales.
Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule!

Jeudi.

Je viens de recevoir le billet suivant, qui a ete remis a Rosette par
son oncle le garde-chasse: "Belle et douce Fernande, ne soyez pas
irritee contre moi, et ne vous meprenez pas sur les motifs de ma
conduite. Vous pouvez me sauver du malheur eternel et me rendre le plus
heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai ete aime. Je
ne sais par quel crime irreparable j'ai perdu sa confiance et merite sa
colere. Je ne renoncerai a elle qu'avec la vie; et _j'espere en vous_,
en vous seule. Vous avez une ame aimante et genereuse, je le sais; je
vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru
jeter a voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez a la
sainte amitie d'un frere, est a mes yeux un gage de confiance et de
salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayee; j'esperais pouvoir vous
parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez
vous-meme cette grace; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange
aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les
infortunes. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre
sentiers, a l'entree du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous
voulez, d'une personne sure, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me
connait, et je me flatte de posseder son estime et son amitie; mais
en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez a me
justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grace. Si vous ne venez
pas, je deposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous
l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang "D'OCTAVE."

[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.]

Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais a quoi sert de te le demander?
Tu ne me repondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir
j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous a ce jeune homme, surtout
quand je sais que Jacques n'est pas dans ses interets, pour le
reconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-etre selon le
monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a
des inconvenients, il n'y en a que pour moi, qui risque de deplaire a
Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je
reussis, un service a Sylvia et a Octave, peut-etre assurer le bonheur
de leur vie entiere; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia
cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensees sont
si noires et son avenir si sombre a ses yeux. Si elle a pu aimer ce
jeune homme, il doit etre au-dessus du commun et avoir une belle ame;
car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fiere pour
avoir jamais pu s'attacher a un etre qui n'en eut pas ete digne. Je vois
bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a
si bien corrige de l'envie d'etre prevenant avec elle, et je vois aussi,
dans ce coup de cravache, accompagne d'un silence si complet sur sa
decouverte, plus de moquerie malicieuse que de veritable colere. Je
parie qu'elle meurt d'envie qu'on amene son ami a ses genoux; il est
impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime a la folie,
puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une
figure charmante, du moins a ce qu'il m'a semble quand je l'ai entrevu
dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est severe et inexorable,
il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses
du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage
doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette
reconciliation, c'en est peut-etre fait de son bonheur; peut-etre se
condamnera-t-elle a une eternelle solitude; et ce jeune homme, s'il
allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble
veritablement epris. Que faire? Je n'ose me decider a rien; heureusement
j'aurai le temps d'y penser d'ici a ce soir.

[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.]



XLI.

D'OCTAVE A HERBERT.

Mon ami, je me suis hate de remettre les choses sur le pied ou elles
doivent etre; car mes affaires commencaient a s'embrouiller. Fernande
prenait mes plaisanteries au serieux, et il etait temps de la desabuser;
autrement je courais le risque ou d'etre decouvert et recommande par
elle a son mari, ou d'etre force de lui faire la cour tout de bon. Je
ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-etre, avec ce caractere de femme
craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une emotion
quelconque, m'eut-il ete facile, aide par le romanesque des
circonstances, de tourner les choses a mon profit et de faire beaucoup
de progres en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par
amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent a Fernande
se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf a en etre au desespoir
le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, a ma place, eut agi aussi
vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'etre M. Lovelace, et
j'agis selon ma maniere, qui n'a rien de scelerat. Surprendre les sens
d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer a la
honte et a la colere, en m'adressant le lendemain sous ses yeux a une
autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lache, mais celui d'un
sot. Car, assurement, apres avoir possede ces deux femmes, je serais
chasse et deteste de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir
d'avoir presse Fernande une heure dans mes bras valut le bonheur de
m'asseoir pendant un an seulement a cote de Sylvia.

J'ai donc coupe court a cette intrigue, qui prenait une tournure trop
folle; mais trop fou moi-meme pour me resoudre a detruire tout a fait
mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour
protectrice. Je lui ai ecrit un billet bien sentimental, ou, avec un
peu de flatterie, un peu d'exageration et un peu de mensonge, je l'ai
engagee a m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de
ma reconciliation avec Sylvia. J'ai arrange mon plan de maniere a faire
durer le plus longtemps possible le mysterieux mais innocent commerce
que j'ai etabli avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours
encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la
mousse, les robes blanches a travers les arbres, les billets sous la
pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une
passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien,
oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et
ennuye!



XLII.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Eh bien! je me suis decidee a aller consoler cet amant infortune. Tu
diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me
sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmene Rosette, apres lui avoir
bien recommande le secret (elle etait deja dans la confidence), et nous
avons ete ensemble au grand ormeau. Le pauvre desole est venu a moi avec
des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune
homme que cet Octave, et je suis sure a present qu'il est digne de
Sylvia. Il m'a raconte toutes ses peines, et m'a depeint le caractere de
Sylvia et le sien de maniere a me faire comprendre par quels endroits
ils s'etaient souvent offenses sans raison apparente. Sais-tu que ce
recit m'a fait une singuliere impression, et qu'il m'a semble lire
l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus
qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je
ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier a jamais son
amour et de chercher quelque ame plus semblable a la sienne. Oui, c'est
la meme souffrance, c'est la meme destinee que moi! Une tete jeune,
confiante et sans experience comme la mienne, aux prises avec un
caractere fier, obstine et grave comme celui de Jacques. Maintenant
qu'il m'a fait connaitre Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de
mon mari; si elle n'est que son eleve, il est certain qu'il lui a bien
enseigne et fidelement transmis sa maniere d'aimer. Que ne sont-ils
epoux! ils seraient a la hauteur l'un de l'autre.

Ce ne sera pas une chose aisee, je ne sais pas meme si ce sera une chose
possible, que cette reconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et
moi, dans cette premiere entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure,
et elle a ete toute employee a me mettre au fait de leur position
respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut
faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est tres-facile de m'absenter
une heure sans qu'on s'en apercoive au chateau. Jacques et Sylvia
ne sont pas faches de se trouver seuls pour faire ensemble de la
philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas
grand'note de ce que je fais pendant ce temps-la. Dieu sait, d'ailleurs,
si Jacques m'aimerait assez a present pour etre jaloux!

Ah! que les temps sont changes, ma pauvre amie! Il est vrai que nous
sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillite et
dans l'absence de reproches; mais quelle difference avec les premiers
temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive,
un transport continuel, et notre ame, pour etre remplie de passion, n'en
etait pas moins calme et sereine. Qui a detruit ce repos? qui a emporte
ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma
faute, il est vrai; mais avec un etre plus imparfait et plus indulgent
que Jacques, au lieu de relacher nos liens, ces premieres souffrances
les auraient peut-etre resserres. D'ou vient qu'Octave, malgre toutes
les duretes et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour,
en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'ou vient que Jacques
ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et
victime patiente avec Sylvia? A present Jacques semble content, parce
que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi;
il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur.
Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitie; il n'en souffre
pas, et je passe les nuits a pleurer notre amour.

Cette Sylvia, avec son ame de bronze, est-ce la une femme? Jacques ne
devrait-il pas preferer celle qui mourrait en le perdant a celle qui est
toujours preparee a tous les malheurs, et toujours sure de se consoler
de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'ou vient donc,
alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur,
ne servent pas a rendre son amour aussi solide et aussi genereux que le
mien.

Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existe;
elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle.
Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des etoiles
et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard a l'amant
devoue qui pleure a ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur
sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce eloquence, un coeur si
pur, une figure si interessante! Je le connais a peine, et je me sens
pour lui de l'amitie, tant il a su m'interesser a son sort et me
montrer ingenument le fond de son ame! Combien je voudrais pouvoir le
reconcilier avec Sylvia et le voir fixe pres de nous! Quel aimable ami
ce serait pour moi! Quelle douce vie nous menerions a nous quatre! Je
mettrai tous mes soins a ce que ce beau reve se realise; ce sera une
bonne action, et Dieu peut-etre benira mon amour, pour avoir rallume
celui d'Octave et de Sylvia.



XLIII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Vous m'avez laisse, ce soir, si console, si heureux, o ma belle amie! o
mon cher ange tutelaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de
fougeres, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le
coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous reussirez! vous le voulez
fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez a genoux pres de moi, s'il
le faut, pour implorer la fiere Sylvia, et vous vaincrez son orgueil.
Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser a vous et
d'esperer en votre bonte! Votre exterieur ne m'avait pas trompe; vous
etes bien cet etre angelique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux
sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbee comme une fleur
delicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je
vous vis pour la premiere fois, j'etais cache dans le parc, et vous
passates pres de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais
cru que vous etiez celle que je cherchais. Ah! vous etiez reellement
celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa
misericorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai a vous
regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre,
mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard melancolique
et distrait, vous aussi vous sembliez n'etre pas heureuse, et s'il faut
que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'etes
pas autant que vous le meritez. Quand je vous raconte mes souffrances,
elles semblent trouver un echo dans votre coeur, et quand je vous dis
que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier
des biens, vous me repondez: Oh! oui, avec un accent de douleur
inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un
frere, si je puis etre assez heureux pour vous rendre ce service, ou au
moins pour alleger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi a ces
saintes larmes, et que Dieu m'aide a vous rendre le bien que vous m'avez
fait.

De ce premier jour ou je vous ai vue, j'ai retrouve le courage de vivre
desespere; je venais tenter un dernier effort, resolu a mourir s'il
echouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien
avec Sylvia. La je connus toute votre ame, elle se revela a moi en peu
de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous
ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans
frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous ecoutant; elle
pense comme moi qu'il faut etre aime ou mourir; son coeur est un refuge
que je veux implorer; la, du moins, je trouverai de la compassion, et si
elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitie descendra du ciel
comme la manne, et je la recevrai a genoux. Si je suis chasse d'ici, si
je dois renoncer a Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacre
de cette amitie sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O
Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si differente de vous? Ne pouvez-vous
pas adoucir son ame indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette
douceur et cette misericorde qui sont en vous? Dites-lui comment on
aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli
des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-memes, et
que, pour m'etre veritablement superieure, il faudrait qu'elle m'eut
pardonne. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que
toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle reve
n'existe que dans les cieux; mais c'est la recompense de ceux qui ont
pratique la misericorde sur la terre.

Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se leve qu'a dix
heures; si vous avez obtenu quelque succes, mettez-vous a la fenetre et
chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en francais, je
comprendrai que vous n'avez rien de favorable a m'apprendre. Mais alors
je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous
a onze heures. Ayez pitie de votre ami, de votre frere.

OCTAVE.



XLIV.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succes: j'ai encore
moins d'esperance aujourd'hui. Ne nous decourageons pourtant pas, mon
pauvre Octave, et soyez sur que je ne vous abandonnerai pas. Le temps
affreux qu'il fait aujourd'hui m'ote l'espoir de vous voir dans la
soiree; je prends donc le parti de vous ecrire aussi, et de confier ma
lettre a Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau.

J'ai essaye de parler de vous a Sylvia, mais j'ai rencontre des
difficultes sur lesquelles je n'avais pas assez compte; son caractere
raide et reserve a resiste a toutes les investigations de mon amitie. En
vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discretes en
meme temps qu'il m'a ete possible de les imaginer, je n'ai meme pas pu
obtenir l'aveu qu'elle eut jamais aime. Voyez-vous, Octave, on me traite
ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je
ne suis pas en etat de comprendre leurs sentiments et leurs pensees.
Refugies tous deux dans un monde qu'ils croient accessible a eux seuls,
ils m'en ferment impitoyablement l'entree, et je vis seule entre deux
etres qui me cherissent, et qui ne savent pas me le temoigner. Je vous
l'ai avoue hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-etre de
vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressee de questions si
affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure a
votre amitie en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous
m'avez raconte toutes vos souffrances; l'etais si emue hier que je vous
ai a peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de
les imaginer, Octave; car ce sont absolument les memes que les votres,
et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi
celle que je mene depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre
soeur. Nous sommes freres d'infortune, et nos destinees ont ete melees
dans la meme coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froisses
et meconnus. Jacques est le frere de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout
son caractere, toute sa fierte, tout son silence inexorable. Moi,
j'ai bien d'autres defauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous
heurtons, nous nous dechirons donc souvent sans cause apparente; un mot,
une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour;
et pourtant Jacques est un ange, et d'apres ce que vous m'avez dit de
Sylvia, je vois qu'elle est loin de posseder sa douceur et sa bonte dans
le pardon. Mais si le caractere de Jacques l'emporte, le fond de leur
coeur est le meme; la difference de nos sexes et de nos situations fait
que nous sommes traites differemment. Jacques ne peut me maltraiter et
me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son ame il s'isole de moi
chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout
haut: "Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre."

Affreuse parole, arret inexorable peut-etre! Eh! qu'avons-nous fait pour
le meriter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'etre dont on est
n'aime, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure
de toutes? n'est-ce pas le merite qui doit lui faire tout pardonner?
L'expiation tout entiere n'est-elle pas dans, cette seule parole:
Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je
l'accueille! Quand je me suis imagine pendant des jours entiers qu'il
est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette
douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification;
elle efface a mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi
n'a-t-elle pas pour lui la meme valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils
croient qu'ils savent aimer, eux deux!

Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment;
peut-etre deviendront-ils justes en nous voyant resignes, peut-etre
deviendront-ils genereux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main,
et marchons ensemble dans la vallee de larmes. Si mon amitie vous aide
et vous console, soyez sur aussi que la votre m'est douce; que ne
puis-je vous donner le bonheur! Mais reussirai-je? donne-t-on ce qu'on
n'a pas?

Il faudrait se decider a parler a Jacques; mais plus je vais et moins je
me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche.
Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une
froideur inconcevables. Sylvia me comble de prevenances, de soins et de
caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que
de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles
defaites pour eloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne,
affectueuse el devouee; comme lui, mefiante et incomprehensible. Tachez
de vous decider a ecrire, soit a elle, soit a mon mari; je remettrai la
lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler
de vous et de prendre votre defense. Mais si vous ne me permettez pas
encore de dire que vous etes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens
qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous
prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitie
mutuelle a Jacques, et dire que vous m'avez rencontree et abordee dans
le parc le jour meme ou je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge
que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble necessaire. Si nous
avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils
s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et
s'il leur arrive de faire un parallele entre nous, un jour de leur plus
sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout
a fait precipite tombera dans l'abime avec l'autre. Adieu, Octave; je
suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi
inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de
vous perdre en voulant vous sauver.

Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant
besoin d'espoir et de consolation; peut-etre demain sera-t-il un
meilleur jour pour tous deux.

Songez donc, mon ami, a me rapporter mon bracelet la premiere fois que
nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai
un fanal a ma fenetre ce soir, si je ne puis sortir.



XLV.

DE CLEMENCE A FERNANDE.

Fernande! Fernande! tu te perds, et en verite c'est trop tot; tu me fais
de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton
caractere faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari
et toi, cela m'a toujours semble inevitable; mais j'esperais que tu
resisterais plus longtemps a ton destin, et que tu soutiendrais contre
lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre
trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'age ou l'on ne sait pas
encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment
une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser decouvrir par
ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu a
peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu
n'aies pu attendre deux ou trois ans!

Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta premiere
faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras a tous
les anges protecteurs bien des prieres perdues; mais le mal est deja
fait et le peche commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas a dire,
mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.

Tu ne le savais pas encore en m'ecrivant; sans quoi tu ne m'aurais
peut-etre pas ecrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi
que l'avenir et le passe de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu
as remarque qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenetres, il
joue du hautbois et endort tes enfants d'une maniere magique; il joue au
roman autour de toi, et te voila troublee, confuse, emue, c'est-a-dire
eprise. Tu pouvais tres-bien raconter des le commencement a ton mari les
impertinences de M. Octave, et y couper court sans meriter le plus leger
reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une
aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur;
car tu es prete a te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin
apparait, et pourtant tu t'arranges toujours de maniere a l'evoquer
dans l'obscurite. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour
t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-etre jamais eu pour
Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un pretexte pour arriver a
toi. Tu accueilles ce pretexte avec empressement, et sans concevoir le
plus leger soupcon sur sa sincerite, tu cours au rendez-vous, et
te voila engagee dans une intrigue d'amour qui aura les resultats
accoutumes, quelques plaisirs et beaucoup de larmes.

Il est bien vrai que, pour te disculper a tes propres yeux du nouvel
amour que tu sens fermenter en toi, tu recapitules les torts de ton
mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et
du devouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette theorie d'amour
et d'infidelite est fondee sur des principes faux. D'abord, tu n'as
jamais eu d'amour veritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa
conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'apres tout ce que
tu m'as raconte de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et
qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton age.
Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractere
et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper
ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, etourdie,
que tes principes ont peu de solidite et ton caractere aucune energie;
que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont la des
malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de
rendre justice a ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir
trente-cinq ans et de t'avoir epousee.

Je gage qu'a l'heure qu'il est tu as verse dans le sein de M. Octave le
secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconte ce qu'il avait eu
a souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce recit a eveille en toi
tant de sympathie que tu as decide en une heure d'en faire ton ami
et ton frere. Des lors tu agis en consequence, les billets et les
rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M.
Octave! quelle passion, quels eloges, quelles prieres, quelles tendres
expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait
attendre, et tu etais au rendez-vous avant lui, je parie. A present, il
doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou
du moins que, s'il a jamais connu et aime celle-ci, tu la lui as fait
parfaitement oublier. Cela aura pu t'empecher pendant deux jours d'aller
au grand ormeau, mais le troisieme tu n'auras pu y tenir, et vous en
etes maintenant au delire charmant de l'amour platonique. Il est convenu
qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'a ce que les sens
l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonte. Moyennant
quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas
deja quelque entorse, une ecorchure au pied qui l'empeche de marcher
jusqu'a l'entree du vallon? Ai-je devine juste, ou ne s'est-il rien
passe de pareil a tout ce que je suppose?

Il peut se presenter un hasard qui change la marche des choses; c'est
que M. Jacques, etonne de te voir devenue si brave, toi qui n'osais
traverser le salon dans l'obscurite il y a quelques jours, et qui
maintenant traverses le parc et la campagne a neuf heures du soir,
s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en
mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un
peu grave, et de prendre des moyens pour eloigner ton amant. Alors le
desespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingenieux et plus
habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera
que plus sur et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour
risquer d'etre tue en escaladant ta fenetre, tu t'en consoleras et tu
te mettras a detester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur,
une femme s'en prend surtout a son mari de tous les chagrins qui lui
adviennent. Dans ce cas-la, tu ne seras pas longtemps a trouver un autre
amant, car ton coeur appellera imperieusement quelque affection nouvelle
pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumee. Comme tu
n'es pas fort patiente pour observer et pour connaitre les caracteres
auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais
choix, et alors malheur a toi! Tu marcheras d'erreur en faute et
d'etourderie en coups de tete. Une des plus belles fleurs d'innocence
que la societe ait vues eclore sera fletrie et empoisonnee par son
mauvais destin et sa faible nature.

Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te
secourir et te consoler, je vaincrai les prejuges, trop bien fondes
et malheureusement trop necessaires, qui soutiennent l'edifice de la
societe. Mais mon amitie ne pourra pas te servir a grand'chose, et je
vois avec douleur l'abime ou tu te precipites les yeux bandes. Pardonne
a la durete de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir
fait de la peine en espetant t'avoir inspire un peu de prudence, et
retarde peut-etre, ne fut-ce que de quelques jours, le deplorable sort
vers lequel tu t'achemines.



XLVI.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.

Les affaires qui m'ont attire ici ne sont qu'un pretexte. J'ai ete
frappe d'un malheur inattendu; il m'a ete impossible d'en parler, meme
a toi. Je suis parti sans rien faire paraitre de ma douleur; j'ai voulu
mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer
d'agir avec reflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir
ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne
l'emporte pas sur la volonte aussi aisement. Voici ce que j'ai a
t'apprendre.

Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai a la maison de Remi, pour
aller parler aux gardes forestiers de la cote Saint-Jean. Nous devions,
toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la
premiere, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une
singuliere combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas
tout droit au chateau, tandis que je me hatais de t'aller retrouver au
lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu
de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait
entierement amorti. J'arrivai donc sans etre remarque de ceux qui
etaient la. Ils etaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnerent un
baiser, et ils se separerent en disant _demain_; ils avaient echange
quelques paroles a voix basse ou j'avais saisi un seul mot: _bracelet_.
L'homme disparut apres avoir saute par-dessus la haie du taillis,
Fernande appela a plusieurs reprises Rosette, qui etait apparemment
assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et
je les suivis en me tenant a une certaine distance. Fernande avait l'air
parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai ou
elle avait ete, elle me repondit qu'elle n'etait pas sortie du parc,
avec une assurance etonnante. Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre, et
j'attendis qu'elle eut ote ses bracelets; tandis qu'elle passait dans
son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait ete
evidemment change; quoiqu'il fut exactement pareil a l'autre, quoiqu'il
portat mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier
de Geneve a qui je les ai commandes avait mise a l'un et a l'autre. Je
souhaitai le bonsoir a Fernande avec calme et sans rien temoigner de
mon emotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse
accoutumee, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas
l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de
caresses auxquelles je me derobai en inventant un pretexte pour sortir
precipitamment. Alors je sentis qu'il etait au-dessus de mes forces
de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la
journee.

Il y a plusieurs jours que j'avais remarque quelque chose
d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur
ou de revenant, dont la maison etait remplie, me paraissait expliquer,
jusqu'a un certain point, son emotion au moindre bruit. Je voyais son
trouble; son agitation, et a Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre
d'un soupcon! Lorsque, attires par ses cris, nous la trouvames enfermee
dans sa chambre, l'idee ne me vint pas qu'un homme put avoir ete assez
hardi pour tenter de la seduire sans qu'elle m'eut averti, des le
premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc,
ecrire plus souvent que de coutume, avoir de frequents conciliabules
avec Rosette, deployer tout a coup plus d'activite et de gaiete que je
ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un exces de
pusillanimite a une sorte de hardiesse. Que le ciel m'ecrase si l'idee
me vint de l'observer pour trouver une explication a ces bizarreries!
Elle que j'ai connue si naive, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait
de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises!
Infortunee! qui a pu la corrompre et la fletrir si vite?

Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de
perfidie; il faut que sa mere, en la parant de toutes les graces de la
candeur, lui ait verse dans l'ame une goutte de ce poison que distillent
ses veines; ou il faut que l'homme qui a reussi a la dominer en si peu
de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit
impossible a une femme de toucher ses levres sans etre avilie et
endurcie au mal au meme instant. Il y a, je le sais, des libertins si
pervers, qu'ils semblent doues d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre
leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a
aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les
annees de leur premiere inexperience, cette impudeur se voile sous
les graces de la jeunesse et ressemble a la confiante sincerite de
l'enfance; mais, des leur premier pas dans le vice, tout leur devient
mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais
pu soupconner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterre de
stupeur, que s'il s'etait opere quelque revolution dans le cours des
astres.

A present il s'agit de savoir ce que j'ai a faire. Pour moi, je ne suis
pas embarrasse de ce que je deviendrai: le mepris est l'appui le plus
fort sur lequel puisse se reposer une ame desolee; je partirai, et ne la
reverrai que lorsque mes enfants seront en age de recevoir l'impression
funeste de son exemple et de ses lecons; alors je les lui retirerai et
je lui assurerai une existence riche et independante. O Dieu! o Dieu!
etait-ce ainsi que j'avais reve son avenir et le mien? Mais elle a menti
sans palir, elle m'a embrasse sans honte et sans confusion, elle m'a
reproche de ne pas l'aimer assez, le jour ou elle me trompait! Qui
pouvait prevoir que c'etait la un coeur vil, avec lequel il n'y aurait
pas d'autre parti a prendre que l'oubli?

Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraitre
aucune emotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs
jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semble qu'elle
redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouve
dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle etait avide.
Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne
lui fera pas oublier et mepriser les lois sacrees de la nature. Helas!
j'en suis maintenant a la croire capable de tous les crimes! Observe-la,
entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion,
condamne-la sans pitie; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et
partir avec eux sans aucune explication.

Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les negliger pendant quelques
jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses
enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude
chatiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au
moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui
laisserai, et tu resteras aupres d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce
pas? Adieu. J'attends ta reponse par le courrier que je t'envoie. Dis
a Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais
demander des nouvelles de mon fils que j'ai laisse souffrant. Mes
pauvres enfants!



XLVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Tu te trompes, sur l'ame de notre pere! je jure que tu te trompes:
Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant,
c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que
c'est lui qui rode autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu
as vu un homme parler a Fernande, ce ne peut etre que lui. Il se sera
adresse a elle pour qu'elle le reconcilie avec moi. Le baiser que tu
as entendu aura ete depose sur sa main. Octave n'est pas un grand
caractere, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un
honnete homme, et je le sais incapable de chercher a seduire ta femme.
Quant a elle, il est impossible qu'elle se laisse seduire ainsi et
qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui
se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner
l'explication a present. Je ne sais comment ils peuvent etre deja amis,
mais ils ne sont point amants, j'en reponds. Je connais, non leur
conduite actuelle, mais leur ame. Ne juge donc pas, tiens-toi
tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espere. Je suis fachee de
ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui,
mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se
doute de tes soupcons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle
ne les merite pas. Adieu, Jacques; tache de dormir cette nuit. Quoi
qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient.



XLVIII.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Courage! mon ami, courage! j'ai parle enfin a Sylvia, et j'espere; j'ai
trouve une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommande de ne
rien precipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre
cote, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice.
Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prevenante, aussi bonne, aussi
expansive avec moi; elle semblait desirer de m'entendre. Elle est venue
dans ma chambre hier soir, et m'a demande pourquoi j'etais triste. Je le
lui ai dit: Jacques lui avait ecrit de Blosse pour avoir des nouvelles
des enfants, et il ne m'avait pas adresse une ligne. Je ne peux pas
m'offenser de cette preference si marquee pour Sylvia, mais je puis
m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingenument. Elle
m'a embrassee avec effusion en me disant: "Est-il possible, ma pauvre
enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui esperais
contribuer a ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma
tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux
yeux de Jacques?--Non, lui ai-je repondu; je sais, ou du moins je crois
savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sure de mon
malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle
ecriee. S'il en etait ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques.
Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mere de ses
enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus
tout, ai-je repondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers
lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu a temoin.--En
ce cas, tu n'as rien a craindre, a-t-elle repris; il est vrai que
Jacques est severe et inexorable dans de certaines occasions, mais il
est doux et tolerant pour les petites fautes. Sois sure, Fernande, que
ton sort est bien beau, et que, si tu en es mecontente, tu es ingrate.
Helas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de
toutes les forces de ton ame, tu peux venerer l'objet de ton amour, tu
peux t'abandonner tout entiere; c'est un bonheur que je n'ai jamais
goute.--Est-il bien vrai, me suis-je ecriee en passant un bras autour
de son cou; n'as-tu jamais aime?--J'ai aime un etre que je n'ai point
possede et que je ne possederai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il
n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essaye d'aimer lui ressemblaient
de loin, mais, vus de pres, ils redevenaient eux-memes, et je ne les
aimais plus du moment ou je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je
dit, tu as donc essaye bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle
repondu en riant, et presque toujours mon amour etait fini la veille du
jour que j'avais fixe pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a
ete plus loin; la seconde meme, il a supporte quelques epreuves assez
graves, et, apres s'etre presque eteint, il s'est parfois presque
rallume, mais pas assez pour employer tout ce que mon ame se sent de
force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de
coeur que tu veux te vouer a la solitude?--Non, c'est tout le contraire,
c'est par exces de richesse et d'energie. Je me sens dans l'ame une soif
ardente d'adorer a genoux quelque etre sublime et je ne rencontre que
des etres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai
affaire qu'a des hommes."

Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogee plus
particulierement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de
questions sur votre caractere. Elle m'a dit que vous etiez le premier
des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait
reves. "Mais, m'a-t-elle dit tout a coup, est-ce que Jacques ne t'en
a jamais parle?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes
lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris;
mais toi, ne penses-tu rien de son caractere et de sa figure? Ne l'as-tu
jamais vu roder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois
avec beaucoup d'expression?--Ah! mechante Sylvia! me suis-je ecriee; tu
savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris
en riant, car il t'a ecrit." Alors je me suis jetee dans ses bras et
presque a ses pieds, et je lui ai parle avec tout le devouement et toute
l'ardeur de l'amitie que je vous ai vouee. En m'ecoutant, son visage
avait une etrange expression de plaisir et d'interet. Oh! je l'espere,
Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense.
Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la
premiere fois et comment vous m'aviez abordee. Cela m'embarrassa un peu;
cependant je lui racontai a peu pres tout, et je lui demandai a mon tour
comment elle savait nos relations. "Parce que j'ai vu par hasard un
billet a ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu
le caractere de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces
billets? a-t-elle ajoute; je serais curieuse de voir de quelle facon
il parle de moi." J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], ou il est
exclusivement question d'elle. Elle l'a lu tres-vite, et me l'a rendu en
souriant; elle s'est promenee dans l'appartement avec quelque agitation,
comme fait Jacques quand il hesite a prendre un parti, puis elle m'a dit
en prenant son bougeoir: "Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois
jours pour te repondre touchant ce que je compte faire d'Octave;
pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi." Mais
quoiqu'elle affectat un ton moqueur, il y avait sur son visage un
rayonnement inaccoutume. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit
des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois
enchantee de ma conduite; elle ne demandait qu'a ecouter votre avocat
pour vous absoudre. Esperez, Octave, esperez; a present qu'elle sait nos
manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions a son insu. Attendons
un peu; si je vois que sa misericorde fasse d'heureux progres, je vous
ferai venir ici, et vous vous jetterez a ses pieds. Mais je crois
qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque
cela est inevitable. O mon ami! que je serais fiere et heureuse si je
reussissais a vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi?
La conduite froide de Jacques a mon egard me desespere et me decourage
presque d'aimer. Je tacherai de vivre d'amitie; votre joie remplira mon
ame et me tiendra lieu de celle que je ne goute plus.

[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont
ete supprimees de cette collection. Les seules que l'editeur ait cru
devoir publier sont celles qui etablissent certains faits et certains
sentiments necessaires a la suite et a la clarte des biographies; celles
qui ne servaient qu'a confirmer ces faits, ou qui les developpaient
avec la prolixite des relations familieres, ont ete retranchees avec
discernement. (_Note de l'editeur_.)]



XLIX.

DE SYLVIA A JACQUES.

Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompe; Fernande est pure comme le
cristal; le coeur de cette enfant est un tresor de candeur et de
naivete. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de
certaines occasions il faut refuser le temoignage meme des yeux et des
oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans
cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un
moyen d'interroger Fernande a cet egard; il eut fallu laisser percer
tes remarques et tes soupcons, et il ne faut pas que Fernande se doute
jamais que tu l'as condamnee sans l'entendre.

Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi evidente pour moi
que le soleil, aussi prouvee que l'existence du monde, je crois pouvoir
assurer que tu t'es trompe en croyant entendre le mot de bracelet, et
que la marque du bijoutier n'a jamais existe que sur l'un des deux. S'il
y a quelque mystere a cet egard entre eux, sois sur qu'il est aussi
puerilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te
donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce
qu'ils s'ecrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient,
Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eut
agi d'une maniere imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave
a l'ingenuite et toute la loyaute d'un Suisse. Reviens, nous parlerons
de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave
etait ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un deguisement a la
derniere chasse au sanglier que nous avons faite. Il eut fallu, pour
te faire comprendre sa conduite etrange et romanesque, t'avouer que je
t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renonce a
moi, et que nos liens etaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien
vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir
a quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma presence
te devenait necessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme
et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques,
tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre
devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc
quitte Geneve sans hesiter, et, pour prevenir des explications inutiles
et penibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux.
Je savais que cette nouvelle separation lui ferait beaucoup de mal; je
savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il
souffrirait moins, s'il parvenait a y renoncer, que s'il continuait
cette lutte entre l'espoir et le decouragement, a laquelle il est livre
depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus
facile que je ne lui disais point ou j'allais, et que le temps qu'il
perdrait a me chercher serait autant de gagne pour se consoler. Je t'ai
dit qu'il m'avait laissee partir sans regret, parce que tu te serais
imagine que je venais de te faire un sacrifice, et cette idee aurait
gate le bonheur que tu eprouvais a me voir. Non, ce n'etait pas un
sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai reellement plus d'amour pour
Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un
enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleure sa
douleur, et demande a Dieu de l'alleger en me la donnant; mais combien
je suis dedommagee aujourd'hui de ces peines secretes, en voyant que je
te suis utile et que j'ai fait quelque bien a Fernande.

D'ailleurs, tout est repare: Octave a decouvert ma retraite; il est venu
chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Seville ou
de Grenade; il a conte ses chagrins a Fernande, et l'a conjuree
d'interceder pour lui. Que pourrais-je refuser a Fernande? Reviens;
et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous
presenter l'un a l'autre et de l'inviter a demeurer quelque temps avec
nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches;
car je ne prevois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le
suivre.



L.

DE SYLVIA A OCTAVE.

Vous etes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous
voyant plus reparaitre, j'avais espere que vous etiez parti, tandis que
vous vous amusiez a jouer avec le repos et l'honneur d'une famille.
Etes-vous si etranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans
cesse de mepriser trop le cote reel de la vie, ne savez-vous pas que
la plus pure des relations entre un homme et une femme peut etre
mal interpretee, meme par les personnes les plus douces et les plus
honnetes? Vous qui m'avez blamee avec tant d'amertume quand j'exposais
ma reputation aux doutes des indifferents par une conduite trop
independante, comment etes-vous assez irreflechi ou assez egoiste pour
exposer aujourd'hui Fernande aux soupcons de son mari? Heureusement il
n'en a point ete ainsi, et Jacques ne s'est apercu de rien; mais j'ai
decouvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait
juge sur les apparences; heureusement je vous sais honnete homme, et je
connais la saintete du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les
domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos
rendez-vous puerils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de
chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils
jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement
le secret? Tous ces mysteres sont d'ailleurs inutiles: que ne
m'ecriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un
avocat, que ne vous adressiez-vous a Jacques, qui a pour vous de
l'amitie, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je
ne concois pas cette niaiserie de n'oser pas vous presenter vous-meme;
il faut promptement terminer et reparer vos imprudences. Habillez-vous
comme tout le monde demain, et venez diner avec nous. Jacques vous
invitera a passer quelque temps au chateau; vous devez accepter. Mais,
ecoutez, Octave.

Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-etre
meme en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitie dans
mon coeur; n'en soyez pas blesse, et croyez que ce que je vous ai dit
est tres-reel et tres-sincere. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je
ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer a un caprice ou a une
tristesse passagere la resolution que j'ai prise de ne plus etre votre
maitresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux
etres qui le ressentent; c'est profaner l'amitie que de les lui imposer.
Quels plaisirs purs pourriez-vous gouter dans mes bras desormais,
sachant que je ne vous y recois que par devouement? Cessez donc d'y
songer, et soyons freres. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu
sterile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez detruit ce que vous
m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur
d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompee.
Je puis vous dire que l'amitie et l'estime ont survecu dans mon ame a
l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce temoignage a l'homme
qu'elle connait aussi intimement que je vous connais. Si vous dedaignez
mon amitie et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps
ici; quelques jours suffiront pour reparer vos etourderies; si vous
l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder
parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection
fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la durete de ma franchise.



LI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je serai demain aupres de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis
senti comme foudroye par la fievre en lisant ta lettre; jusque-la
j'etais si agite que je ne sentais pas mon mal; aussitot que mon etre
moral a ete gueri, mon etre physique s'est apercu du choc terrible qu'il
avait recu, et il a semble vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures
j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais a te faire appeler, quand
une saignee, que le medecin du village voisin m'a faite a propos, est
venue me soulager; je serai tout a fait bien demain. Ne prends point
d'inquietude et ne dis rien a Fernande.

Je l'ai accusee injustement, j'ai ete coupable envers elle; je ne lui en
demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je
reparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu
de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultes
aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le
sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert
de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir
sans se degouter. Pour moi, il me semble que je suis le meme qu'au jour
ou je l'ai pressee dans mes bras pour la premiere fois; la meme chaleur
sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis
aussi devoue, aussi sur de moi, aussi calme pour supporter les douleurs
journalieres qu'engendre l'intimite. Je ne sens pas la moindre amertume
contre le passe, pas le moindre ennui du present, pas le moindre
decouragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais;
seulement je suis un peu moins heureux.

[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.]

Octave me parait fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-etre son
caractere, et alors il n'y a pas de reproche a lui faire. Tu as raison
de penser qu'il faut couper court promptement a ce manege pueril, et
reparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a du produire. Il
n'y a pas d'explication possible a leur donner; il y en aurait qu'il ne
faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_
entre nous quatre, et Octave assis a notre table pendant une ou
plusieurs semaines, repondront victorieusement a tous les mauvais
commentaires.

Tu t'excuses de m'avoir cache ton sacrifice; car c'en etait un, Sylvia.
Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible
fermete cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as du
pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas afflige sans dechirer
ton ame. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi.
Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore
rencontre. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour
ton bonheur ou pour ton malheur?

Quant a Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonte
avec lui; il est bien assez a plaindre de ne pouvoir etre aime de toi;
epargne-lui les reproches. Pour moi, quelque etrange qu'ait ete son
procede en s'adressant a ma femme plutot qu'a moi, je lui temoignerai
l'amitie et l'estime qu'il merite. A demain donc! tu m'as sauve, Sylvia;
sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'etais a jamais criminel
et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais etre encore
bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir
que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de
douces larmes!

[Illustration: Elle etait jolie comme un ange avec ce costume.]



LII.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me facher, ni m'affliger de ta
lettre; elle est burlesque, voila tout. Je suis tentee de croire que tu
es gravement malade, et que tu m'as ecrit dans l'acces de la fievre.
S'il en etait ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper,
d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de
rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours
de sommeil et de divagation! Chere Clemence, ton etat m'inquiete, et je
te conjure de presenter ton pouls au medecin.

Malgre tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien
de ce que tu as prevu n'est arrive. Je ne suis pas plus amoureuse de M.
Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et
tres-sincerement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques,
et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il
m'avait si peu trompee, que Sylvia m'a confirme mot pour mot tout ce
qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu
qu'elle lui rendit au moins son amitie, et ce matin Jacques m'a aide a
les reconcilier. J'etais un peu inquiete de Jacques, qui a passe quatre
jours a la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas ecrit pendant tout ce
temps, bien qu'il envoyat tous les jours un courrier a Sylvia; enfin,
ils m'ont avoue ce matin que Jacques avait ete tres-malade et presque
mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une paleur mortelle;
jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et melancolique. Il
y a dans ses manieres une langueur et dans ses regards une tendresse qui
me rendraient folle de lui si je ne l'etais deja. Mais je te demande
pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et
ta penetration ont decrete. Heureusement Jacques n'a pas appose sa
signature a ces majestueux arrets, et jamais je ne l'ai vu si expansif
et si tendre avec moi. En verite, les beaux jours de notre passion sont
revenus, ne t'en deplaise, ma chere Clemence.

Pour continuer ce recit, je te dirai donc que j'avais donne rendez-vous
a Octave, et que pendant le dejeuner, le son du hautbois s'est fait
entendre sous la fenetre. Il fallait voir la figure des domestiques!
"Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air
stupefait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher
ton protege;" et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari
ont battu des mains en riant. J'ai quitte la table et j'ai mis ma
serviette sur la tete d'Octave pour en faire un revenant. Il est entre
ainsi d'un air mysterieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui
lui a decouvert la figure, et lui a donne un soufflet sur une joue et
un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrasse et l'a invite a rester
avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia
plus humaine pour lui. Octave etait emu et timide comme un enfant; il
s'efforcait d'etre gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de
crainte et de joie. Moi, qui ai bonne esperance de tout cela, et qui ai
retrouve aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'etais transportee au
point de pleurer comme une niaise a chaque mot qu'on disait de part et
d'autre. Enfin, nous avons fait dejeuner Octave, qui n'avait pas mange
de la journee et qui s'est mis a devorer. Il etait assis entre Sylvia et
moi; Jacques fumait pres de la fenetre, et nous ne nous parlions plus
qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-etre nous avions tous dans
le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appetit, qui
n'avait rien, disait-elle, du heros de roman. Il s'en vengeait en lui
baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a
baisee aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous,
lui a dit en m'embrassant: "Je vous remercie d'avoir de l'amitie pour
elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez devine." Le reste de la
journee s'est passe a courir et a faire de la musique. Le berceau de mes
enfants est toujours aupres de nous, que nous nous mettions au piano ou
que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comble mes jumeaux de
caresses et de petits soins; il aime les enfants a la folie, et trouve
les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une maniere
magique, comme tu dis, et Jacques se plait beaucoup a voir operer le
magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous
allons avoir, j'espere, une vie un peu differente de celle que, dans
ta riante imagination, tu m'avais preparee. Je suis vraiment desolee
d'avoir a te contrarier, ma bonne Clemence, en te declarant que cette
fois ton grand savoir est en defaut, et que je ne suis pas encore
perdue. Je te remercie de l'arret irrevocable par lequel tu me condamnes
a l'etre avant peu; la prediction me parait charitable et l'expression
fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore
quelques jours avant de me laisser choir dans le precipice. Et toi,
Clemence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du
celibat? Es-tu toujours bien contente d'etre au couvent a vingt-cinq
ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'etre veuve, independante et
sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise
derriere la grille et sous les verrous pour etre plus sure de ton
bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardes ils ne s'echapperont
pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques annees avant d'entrer
dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais
tacher de prendre gout a ton sort, et de me detacher des affections
humaines, pour entrer dans l'impassibilite du neant intellectuel.



LIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tete; je ne dors pas, j'ai
la fievre, je suis comme un homme qui commence a s'enamourer; mais de
qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais
rien; je vis aupres de deux femmes charmantes, et il me semble etre
egalement epris de toutes deux. Je suis emu, content, actif; je m'amuse
de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de
gambader comme un jeune chien. Peut-etre que j'ai enfin trouve la
maniere de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper
doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays
avec d'aimables amis, aller a la chasse, a la peche, voir autour de moi
des etres heureux du meme bonheur et remplis des memes gouts; oui, cela
est une douce et sainte vie.

Je t'avouerai que je commencais a devenir serieusement amoureux de
Fernande lorsque heureusement Sylvia a decouvert le roman et l'a termine
avec quelques reproches et une poignee de main. Elle a bien fait: ce
roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forets, ces nuits
d'ete, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligee de la
froideur de son mari, et repandant ses belles larmes dans mon sein, tout
cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tete. Je ne pensais pas
plus a Sylvia que si elle n'eut jamais existe, et je fuyais toutes les
occasions de reussir dans ma pretendue entreprise. Je ne saurais avoir
beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passe par l'esprit
durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre a ma place n'eut
fait pis? Mais je suis un scelerat fort ingenu, et je trouve mon bonheur
dans la pensee et dans l'espoir du crime plutot que dans le crime
lui-meme. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies
et payer par des remords. Attirer Fernande a un rendez-vous et baiser
doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frere, me
semblait beaucoup plus agreable que de recevoir les embrassements de la
passion et du desespoir.... Je n'ai jamais seduit personne, et je ne
crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien
heureux; et puis il y a un etrange plaisir a proteger et a respecter une
pudeur qui se confie et s'abandonne a vous! L'idee que j'etais le maitre
de bouleverser cette ame naive et de ravir ce tresor suffisait a mon
orgueil; je goutais un raffinement de vanite a la voir se livrer, et a
ne pas vouloir abuser de sa confiance.

Cependant je commencais a etre trop emu; je ne savais plus ce que je
disais, et si Fernande n'a pas devine ce qui se passait en moi, il faut
qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est
ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon
amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux
d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne
serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais a etre celui de
Fernande. Sylvia m'a declare formellement, clairement et obstinement,
que nous serions desormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un
parti pris ou une epreuve a laquelle elle veut me soumettre; pour moi,
je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le depit m'aidera
puissamment a m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia
se trompe si elle me croit d'humeur a accepter son pardon plus tard; je
renonce a son amour, et le mien achevera de s'eteindre avant qu'elle ait
pris soin de le rallumer.

Malgre cette passion etrange et les rapports un peu problematiques que
nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus
douce que la notre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'elite
certainement, des intelligences pures et degagees de tous les prejuges,
de toutes les considerations etroites et vulgaires. Sylvia va trop loin
dans cette independance pour rendre un amant heureux; mais, a ne la
contempler qu'a la lumiere de l'amitie, c'est un etre d'une originalite
sublime. Jacques a beaucoup de ses idees et de ses sentiments; mais il
est moins absolu, et son caractere est plus aimable et plus doux. Je
ne le connaissais pas, je l'avais mal juge; la maniere dont il m'a
accueilli, la confiance qu'il me temoigne, la loyaute avec laquelle il
accepte ma pretendue amitie pour sa femme, ont quelque chose de si
noble et de si grand que je me mepriserais du jour ou je songerais a le
trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idee qui me fait
horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que
Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des cotes les plus divins
de son ame, suffit pour la preserver a jamais. Je ne sais pas comment
je ferai pour me separer d'elle, pour renoncer a passer mes jours a
ses cotes, mais il est certain que je m'en separerai sans lui laisser
d'amertume et sans emporter de remords.

Je voudrais trouver un moyen de m'etablir dans leurs environs et de
les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dependre d'un
caprice de Sylvia, qui peut m'eloigner demain du toit qu'elle habite
sans que j'aie rien a dire, puisque je suis cense n'y etre que pour elle
et d'apres sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi
autrefois de presbytere, et qui est dans une situation delicieuse, a
une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire deguerpir le vieux
militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais
le plus heureux et le mieux loge des hommes. Envoie-moi une petite
somme que mon regisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma
chambre. Si je m'etablis dons mon presbytere, je veux que tu viennes
passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de
Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vante. Nous vivrons tous deux de
chasse, de peche, de musique et d'amour contemplatif.



LIV.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

Non, mon amie, non, je ne suis pas en colere; il est possible que j'aie
eu un moment d'aigreur et d'ironie en te repondant: ta lettre etait si
dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour epancher
tout mon depit, et qu'apres l'avoir ecrite je n'ai pas plus pense a
notre querelle que s'il ne se fut rien passe. Si j'ai ete trop loin dans
ma reponse, pardonne-moi, et, une autre fois, menage-moi un peu plus.
Vraiment, je n'avais pas merite des lecons si dures; je m'etais conduite
un peu follement, il est vrai; mais mon coeur etait reste si etranger
aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais
accepter ton arret comme une verite utile. Il me semblait voir dans ta
maniere de me traiter une sorte de mepris que je ne pouvais pas et que
je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus
jamais! Tu m'as boudee bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de
moi pour me dire enfin que tu etais fachee. J'espere que tu verras dans
ma perseverance a t'ecrire une amitie a l'epreuve des mortifications de
l'amour-propre: il en doit etre ainsi. Oublie donc toute rancune, et
reviens a moi comme je reviens a toi, sincerement et avec joie.

Tu me montres tant d'indifference et tu te declares si etrangere
desormais a ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler.
Cependant je veux te forcer a reprendre notre correspondance telle
qu'elle etait. Il m'etait si agreable de te raconter toute ma vie,
semaine par semaine! Il me semblait avoir allege mes chagrins de moitie
quand je te les avais confies; il est vrai qu'a present je n'ai plus de
chagrins. Jamais je n'ai ete plus heureuse et plus tranquille. Toutes
les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont a
jamais cicatrisees; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons
sur tout, nous nous devinons. J'etais bien coupable envers lui, et je ne
concois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une
pensee et qu'un voeu dans l'ame, mon bonheur. Tout cela me semble un
reve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'etais alors;
peut-etre que nous etions trop seuls vis-a-vis l'un de l'autre et trop
inoccupes. Un peu de societe et de distraction est necessaire a mon age
et meme a celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que
nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'etait installe a une
demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante ou nous allons
tous lui demander a dejeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il
vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet ete, pendant deux mois,
un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de
douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau,
chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil apres toute cette fatigue et
cette gaiete! Sylvia est l'ame de nos plaisirs. Je ne sais dans quels
termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils
se pretendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que
jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle
est si forte, si active, qu'elle nous entraine dans son activite comme
dans un tourbillon. Elle est toujours eveillee la premiere, et c'est
elle qui arrange la journee et decrete nos amusements; elle en prend si
bien sa part qu'elle nous force a nous amuser autant qu'elle. Jacques,
avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous
tous; il fait toutes sortes de droleries et d'espiegleries avec une
gravite imperturbable, et sa maniere d'etre fou est si douce, si
gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus
turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos pres
comme un poulain echappe. Son ami Herbert, quand il etait ici, etait
charge de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions
les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur,
mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est a qui les aimera
le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gates et si caresses; Octave est
celui de tous que ma fille prefere; il se couche par terre sur le tapis
ou elle se roule au soleil, et pendant des heures entieres elle s'amuse
a passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami.
Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en
jouant du piano avec une main, et il l'ecoute comme s'il comprenait le
langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un
sourire d'admiration et cherche a parler; mais il ne fait entendre
que des sons inarticules, qui, au dire de Sylvia, sont des reponses
tres-precises et tres-logiques au langage du piano. Il faut voir ses
interpretations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et
le serieux, le recueillement avec lequel Jacques ecoute tout cela. Ah!
nous sommes bien enfants tous, et bien heureux!

Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence a se faire sentir,
nous sommes un peu plus sedentaires. Nous avons encore pourtant de
belles journees d'automne, et nos soirees ont pris une tournure de
melancolie delicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps,
nous sommes assis tout pensifs autour de l'atre ou petille le sarment.
Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un temperament sanguin,
et craint toujours que le sang ne lui monte a la tete. Mon vieux fumeur
de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un
baiser a sa soeur et a moi; puis il tape sur l'epaule d'Octave en lui
disant: "Est-ce que tu es triste?" Octave releve la tete, et nous nous
apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est
l'effet des improvisations etranges et tour a tour tristes et folles de
Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers reves poetiques
qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il
est etrange de voir comme les memes notes et les memes sons agissent
differemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est
a cheval sur la bete de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la
paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterre de
tristesse dans quelque desert epouvantable, tandis qu'Octave vole avec
les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien
n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent
par l'esprit. Sylvia s'en mele rarement: c'est la fee qui evoque les
apparitions et qui les contemple sans emotion et en silence, comme des
choses qu'elle est habituee a gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est
de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et
d'interpreter les singuliers gemissements qui lui echappent a de
certaines phrases d'harmonie; elle pretend qu'elle a trouve l'accord et
la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal,
et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poetiques que
celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies
nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs a s'aimer
comme nous faisons, toutes les idees, tous les gouts deviennent communs
a tous, et il s'etablit une sympathie si vive et si complete, qu'une
seule ame semble animer plusieurs corps.

Adieu, mon amie, ecris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part a
mes chagrins, prends part a ma joie.




TROISIEME PARTIE.



LV.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Fernande, je n'en puis plus, j'etouffe, cette vertu est au-dessus de
mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure a vos
pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas.
Jacques et Sylvia sont des etres sublimes, mais ce sont des fous, et moi
aussi je suis un insense, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu,
comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans
aimer passionnement l'une des deux? Longtemps je me suis flatte que je
n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repousse
avec une obstination qui m'a rebute, et mon coeur peu a peu lui a obei;
il s'est range sans colere et sans effort a l'amitie, et il est certain
que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que
l'amour. C'est ainsi que j'aurais du l'aimer toujours, et c'est ainsi
que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec veneration.
Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais
aimee, je vous aime avec emportement, avec desespoir, et il faut que je
parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?

Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous
inquietez de ma sante; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas
votre frere et que je ne peux pas l'etre? Vous ne voyez pas que je bois
le poison par tous les pores, et que votre amitie me tue? Que vous
ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur
impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme a un
etranger. Je vous ecris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que
vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le
calme etouffant ou nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai ete
longtemps heureux aupres de vous. Votre amitie, qui m'irrite et me fait
souffrir aujourd'hui, etait, dans les premiers mois, un baume divin
repandu sur les blessures d'un coeur dechire. J'etais incertain, agite,
plein d'un espoir inconnu, transporte de desirs que je ne savais pas
expliquer, et dont le but me semblait etre l'eternite avec vous. J'etais
si fatigue des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si
facheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert
pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement
brise, que je n'esperais presque plus rien en ce monde, et que je me
sentais dans une disposition a me nourrir de reves et de chimeres. Il
faut que je vous dise toute ma folie; des que je vous vis, je vous
aimai, non d'une amitie paisible et fraternelle, comme je m'en vantais,
mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais a ce sentiment
a la fois vif et pur; si j'avais ete repousse et contrarie, peut-etre
serait-il devenu des lors une passion violente; mais vous m'accueillites
avec tant de confiance et d'ingenuite! Jacques ensuite m'appela si
loyalement a partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je
m'habituai a vous contempler sans oser vous desirer. Je pensais alors
que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour ou
ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en
aller; a present, je me sens plus volontiers la force de mourir.

Ou est-il ce temps ou un baiser sur votre main me rendait si heureux? ou
un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'ame pour toute
une nuit? Je me confesse a vous, Fernande, je vous possedais dans mon
sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal eteint que j'avais eu
pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change a
mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de
vous plus intimement. Combien de fois j'ai presse dans mes bras un
fantome qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure
d'ebene, melee a des flocons de soie doree, reposait eparse sur mon
coeur et sur mes epaules! Dans le delire de ces nuits heureuses, je vous
appelais tour a tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me
semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser
au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacerent, et
le fantome ne m'apparut que sous les votres. Quelquefois encore, par
habitude, par effroi, par remords peut-etre, j'appelais l'image de votre
compagne, mais elle ne me repondait plus; et vous passiez sans cesse
devant mes yeux, comme une revelation de mon destin, comme une prophetie
obeissant a l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai a ma passion, et je
commencai a souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je
vous voyais eprise de Jacques avec raison; j'estime et je venere cet
homme: pouvais-je desirer lui arracher le bien le plus precieux qu'il
ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idee de
vertu et de devouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il
serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire
eternellement; mais il etait trop tard, je ne le pouvais plus: tout me
semblait supportable plutot que de cesser de vous voir. Il y a huit mois
que je me tais; j'ai supporte heroiquement ce terrible hiver passe a vos
cotes, sans distraction et presque tete a tete, car vous ne pouvez pas
disconvenir que nous faisons deux a nous quatre: Jacques et Sylvia font
un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous
nous comprenons de meme. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes
comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs
peines, et qui se revelent mutuellement ce qu'ils eprouvent et ce qu'ils
sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une ame,
et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en
commun. Cette imperieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en
silence, j'ai pourtant besoin de l'epancher. Ce n'est pas par des mots
que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le
battement de nos coeurs se repondent. Mais il faut des embrassements et
des etreintes ardentes a ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de
plus en plus; car tu m'aimes, peut-etre!... Ah! pardonnez-moi, Fernande,
je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me meprisez pas;
j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au dela.



LVI.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Octave, Octave, que fais-tu? ou t'egares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es
mon frere; tu l'as jure devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te
parjurer, tu ne peux pas te souiller a ce point, toi que je connais si
noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur
aime son frere? Quelles pensees affreuses harcellent ta pauvre tete?
Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantomes
evoques par la fievre troublent ton sommeil; la raison, la memoire et le
jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y
repondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon
ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te
meprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un
etre que tu desires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu ou
il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut
distraire ta folie. Helas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous
pouvions vieillir ensemble, et j'etais si heureuse de cette idee! Mais
tu gueriras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne
digne de toi, et notre bonheur a tous sera plus pur et plus paisible. Tu
dis que je dois avoir devine ton amour; j'aurais vecu mille ans ainsi,
pres de toi, dans cette confiance sacree en ta parole, sans jamais
songer qu'il te fut possible de te parjurer, meme dans le secret de ton
coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sure que tu t'abuses; je contemple
ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te
voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles
convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me
ferait autant souffrir que toi-meme. Comment pourrais-je m'en irriter ou
m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de
te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te
ferait du bien. Mon ami bien-aime, reviens a toi, reviens a nous; oublie
cette funeste secousse. Brulons ces deux lettres, et qu'il n'en soit
jamais question. Tout cela est un reve; il ne s'est rien passe. Personne
n'a entendu les paroles que tu as proferees dans le delire; elles sont
ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altere le calme et la
tendresse. Une amitie comme la notre peut-elle etre brisee par un
instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans
crainte et sans honte aussitot que tu seras gueri. Cet eclair n'aura pas
laisse de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras
tels que tu nous laisses.



LVII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Tu as raison, ma soeur bien-aimee, je suis fou; mon cerveau et mon coeur
sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un
ange, Fernande; quel billet tu m'ecris! Ah! tu ne sauras jamais le bien
et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tache de
me persuader que j'en guerirai et que je pourrai revenir, car l'idee de
te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole
et la saintete de nos liens; invoque le nom respecte et cheri de
Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont
j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous
sauvent tous les deux. Je ne m'etais pas attendu a cette tendresse
misericordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'esperais
que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer
moins. Alors, malheur a toi, je serais reste, et j'aurais peut-etre
reussi a te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et
si compatissante? Le dernier des laches tomberait a genoux devant toi,
et tu sais que je suis un honnete homme; j'aurai du coeur. Adieu,
Fernande; adieu, ma soeur cherie; adieu, mon seul et dernier amour; je
deviendrai ce qu'il plaira a Dieu; je guerirai ou je mourrai. Il ne
s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure;
je partirai avec cette idee, et elle me soutiendra.

Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet
que vous m'avez jete par la fenetre, un soir que vous me prites pour
Jacques, ne m'a jamais quitte. Celui que vous avez est une copie exacte
que j'ai fait faire a Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous
offenser par ma resistance. Je n'ai pas eu le courage de me separer de
ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si necessaire et
si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais
emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le
refuser, quand je pars, peut-etre pour toujours. J'accomplis le
plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitie? Je paierai mon
devouement de ma vie peut-etre, et votre generosite ne vous coutera
rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer
de l'ecusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui etait enlace au
votre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, a ce moment affreux
et solennel ou je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitie et de
pardon, il me deviendra plus cher que jamais.

Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un pretexte; je
promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais
partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes?
N'evite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier,
Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sure de toi? Et si j'avais un
instant de faiblesse et de desespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot
tu me verrais a tes genoux, le plus silencieux et le plus resigne des
hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier
jour que je vais passer pres de toi. Si mes larmes te font du mal, si
mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien
davantage pour te quitter. Songe que ta tache sera finie demain, et que
la mienne va commencer, affreuse, eternelle! Songe que je suis sur les
marches de l'echafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de
misericorde que tu m'auras accordee en m'envoyant au martyre.



LVIII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

O mon ange, o ma bien-aimee, nous sommes sauves! que Dieu te couvre de
ses benedictions, o la plus pure et la plus sainte de ses creatures!
Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel
n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent a lui dans la
sincerite de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon ame
se serait souillee de regrets, de fureurs, de projets, et peut-etre
d'entreprises insensees pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que
tu m'aideras a etre vertueux et tranquille comme toi. Le continuel
spectacle de ta serenite angelique fera passer le meme calme dans
mon coeur et dans mes sens. J'etais perdu si tu me retirais ta main
secourable; laisse-moi la coller a mes levres, et qu'elle me conduise ou
elle voudra. Je suis resigne a tous les sacrifices; je me tairai et je
guerirai. Eh! ne suis-je pas deja gueri? n'ai-je pas fait l'essai de mes
forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laisse passer dans ta
chambre? J'etais fou quand je me suis leve pour t'aller dire adieu. Et
ce Jacques que le hasard fait partir precisement hier soir, au milieu
du plus terrible acces de ma fievre et de mon egarement! An! c'etait la
volonte de la Providence. Si tu avais refuse de me voir, j'enfoncais ta
porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu
as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un delire, qui
puisse resister a la sainte confiance d'un etre aussi chaste, aussi
divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, o mon enfant cheri! tu
n'etais pas meme deshabillee, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu
t'a exaucee! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche
et les cheveux blonds epars sur tes epaules, avec ton sourire affectueux
sur les levres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu
avais versees pour moi, il m'a semble voir une vierge de l'Elysee, et je
suis tombe a tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as ecoute ma
douleur, comme tu as essuye mes larmes avec une ineffable tendresse! et
tu m'embrassais en pleurant toi-meme, o sublime imprudente! Mais quel
etre immateriel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu recue
d'en haut pour calmer les fureurs du desespoir avec les caresses qui
devraient les allumer? Tes levres etaient si fraiches sur mon front! Il
me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes arteres, et
que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants
endormis aupres de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien
je les aime! Il y a deja sur le visage de ta fille un reflet de ton ame
virginale! Je te l'aurais enlevee, si tu m'avais chasse; je n'aurais pu
abandonner ce berceau ou je l'ai endormie si souvent; car mon ame se
brisait a l'idee de vivre seul et abandonne, moi qui, depuis huit mois,
vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus precieux tresor, que
de biens j'allais perdre: l'amitie de Sylvia, qui est si grande, si
eclairee, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang!
Ou aurais-je retrouve des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie
supportable loin de vous tous?

Benie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon desespoir, et quand je
t'ai demande si tu croyais qu'il nous fut possible de vivre l'un pres de
l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicte ta reponse. Ah! ce _oui_!
comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappe
d'une commotion electrique; je m'attendais si peu a cette parole
d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de
moi un autre homme. Puisque tu es sure de moi, je le suis aussi; c'etait
une lachete de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce
donc si difficile? Je ne concois plus pourquoi j'ai ete en proie a ces
agitations frenetiques; c'est que le danger est toujours plus terrible
de loin que de pres; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir
succomber et t'entrainer avec moi, je ne te connaissais pas; je te
prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinite qu'aucune
souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu
de la crainte ou de la colere, quand je t'aurais avoue mes tourments, je
trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes levres
ce misericordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras
avec effroi, et quand j'approcherais mes levres de ton visage pour
te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te
detournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les perils
vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'elever jusqu'a
toi, et planer du meme vol au-dessus des orages des passions terrestres,
dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et
laisse-moi donner encore le nom d'amour a ce sentiment etrange et
sublime que j'eprouve; _amitie_ est un mot trop froid et trop vulgaire
pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la
baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitie des meres
pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu
m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus
encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour eprouver
ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose etrange et
delicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifie par mes resolutions,
apaise par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond
et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goute depuis trois mois, et je
viens de m'eveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai ete de ma
vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Ecris-moi, repete-moi tout
ce que tu m'as dit, afin que je le relise a genoux si quelque nuage de
melancolie vient encore a passer dans mon beau ciel, et que je retrouve
la pure lumiere, o etoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je
vois le soleil pour la premiere fois, tant la nature m'apparait belle
et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui
t'appelle au dejeuner, et j'ai tressailli comme a la voix d'un ami.
Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure pres de
toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les
parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir
a la meme table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger
methodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment!
je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours,
hier soir. Je vais encore rire et causer a cette table ou il est permis
de mettre les deux coudes, et d'ou l'on peut se lever autant de fois
qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que
nous aimons? Oh! quel jour de fete! Si tu savais comme la lune etait
belle a son coucher ce matin, quand j'ai traverse le vallon pour revenir
chez moi! Comme l'herbe humide etait semee de pales diamants, et comme
les premieres fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraiche et
suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu etais a ta fenetre, et
je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais
des yeux, o ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais
a Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette
nouvelle ame que tu m'as donnee, cette nouvelle vertu que tu m'as
revelee! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de
regarder dans la lunette d'approche qui est fixee sur ma fenetre et
braquee sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le
jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je
vais t'aider, et jouer du hautbois pour empecher ta fille de crier quand
tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce
pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi,
je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le
bas de ta robe tant que je voudrai.



LIX.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'etait de nous quitter.
Je savais bien que vous auriez la force d'etouffer une pensee funeste
plutot que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitie quand
je vous ai dit: "Oui, tu le peux, reste Octave; renonce a des reves
coupables, fais un noble effort sur toi-meme; ouvre les yeux, regarde
comme tu es saintement aime, comme tu peux etre heureux entre ces
trois amis qui te cherissent a l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas
souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir desole un de ces
coeurs sinceres, et le regret d'avoir afflige les deux autres par ton
depart. Examine ton ame, et vois combien elle est belle, jeune et forte;
ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus
genereux? n'es-tu pas sur qu'elle gouvernera toujours tes passions?
veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne
serai-je donc pas toujours la pour relever ton courage s'il venait a
faiblir? seras-tu sourd a ma voix quand elle t'implorera? et ces douces
larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes
couleront?" O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu
m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi;
j'avais comme une revelation de ce qui allait s'operer entre nous, et
ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce
moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant a genoux et en
levant les bras vers le ciel pour le prendre a temoin de tes serments;
comme ton visage pale devint vermeil et anime; comme les yeux fatigues
et presque eteints s'illuminerent d'une flamme sublime. Ce rayon du
ciel a laisse son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre
expression, une autre beaute que je ne te connaissais pas. Ta voix
aussi a change; elle a quelque chose qui me penetre comme une musique
delicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'ecoute pas les mots, je ne
comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta
voix m'emeut et me donne envie de pleurer. Moi-meme je me sens toute
changee; j'ai des facultes nouvelles, je comprends mille choses que je
ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime
mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi,
Octave, je ressens une affection a laquelle je ne chercherai point de
nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu benit. Ah! que tu es grand et
pur, mon ami! que tu es different des autres hommes, et combien peu
d'entre eux sont capables de te comprendre!

Que serais-je devenue si tu nous avais quittes? La seule pensee de te
perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami,
combien tu nous es necessaire, et a moi surtout? Ce que tu m'ecrivais
l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux
caracteres ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris
comme les notres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous
ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voila
pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons
en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois,
des differences de gouts et d'opinions, de petites souffrances, des
pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilite et
reveiller la sollicitude journaliere. L'amitie, l'amour fraternel, si
tu veux, est plus heureux et plus egalement pur; c'est un refuge contre
tous les maux de la vie, c'est une consolation supreme aux douleurs que
cause l'amour. Avant de te connaitre, j'avais une amie dans le sein de
laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fut bien acre et
bien severe dans ses reponses, la seule habitude de lui ecrire tous les
petits evenements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses
lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente
et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle etait, comme
tu le pretends, une fausse et mauvaise amie, mais elle etait bien
certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle
etait loin, cette Clemence, d'avoir ta douceur et ta sensibilite! Elle
m'effrayait, et tu me persuades; elle me menacait de maux inevitables,
et tu m'apprends a m'en preserver; car tu as au moins autant de raison
et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler
et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituee a
t'ouvrir mon coeur a chaque instant, je me suis guerie des petites
maladies morales et corrigee des nombreux defauts qui compromettaient et
troublaient mon bonheur. Tu m'as appris a accepter les souffrances de la
vie journaliere, a tolerer les imperfections de l'amour, a ne demander
que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigne la justice,
et tu m'as appris a aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre
heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, o mon cher ami!
et je suis si accoutumee a avoir recours a toi en tout, que ma felicite
serait ruinee du jour ou je le perdrais; je retomberais peut-etre dans
mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc,
et ne parle jamais de t'eloigner. Notre vie sera plus belle encore
qu'elle ne l'a ete jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et
nous les eleverons; nous prendrons de leur intelligence le meme soin que
nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Apres eux et apres
Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime
encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je cheris Sylvia
comme ma soeur. Mais ton caractere a bien plus de rapport avec le mien,
et je me sens bien plus de confiance et d'entrainement vers toi; a
present surtout, il me semble que nous avons recu un nouveau bapteme, et
que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions separement.

Garde mon bracelet, a une condition: c'est que tu y feras remettre
le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux
enlaces au mien, et que ton coeur ne me separe jamais ni de lui ni de
toi.



LX.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.


Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent a Blosse, et tu me
reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que
jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'etre seul et de reflechir.
Ce lieu desert et plein d'aspects sauvages me plait et me fait du bien.
Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa
rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner
la resignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chenes seculaires que
ronge la mousse, et j'y resume ma vie. Cela me calme.

Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas apercue
qu'Octave aime ma femme? Cet amour a ete romanesque et innocent pendant
bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit
pas encore, elle ne peut tarder a le voir. Nous avons ete imprudents;
les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous
faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais
repousse. Ta fierte se refusait a tout ce qui aurait eu l'apparence
d'une ignoble jalousie et d'une vanite blessee. Pour moi, c'etait bien
pis; j'avais d'abord accuse injustement ces pauvres jeunes fous; je
sentais que j'avais beaucoup a reparer envers eux, et la crainte de me
tromper encore me forcait a fermer les yeux. Je t'avoue que, malgre
l'evidence, j'hesite encore a croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il
semblait si sur de lui dans les commencements, et toute l'annee derniere
il a ete si heureux aupres de nous! Mais depuis l'hiver il a ete de
plus en plus agite et distrait; a present il est reellement malade de
chagrin. C'est un honnete homme, il est devenu froid et sec avec moi.
Il ne sait pas me dissimuler la gene et le trouble que je lui cause;
pourtant il m'aime sincerement. Hier soir, quand je suis monte a cheval,
il est venu avec moi, et il m'a parle d'un voyage qu'il compte faire
bientot a Geneve. J'ai compris qu'il voulait s'eloigner de Fernande;
j'ai presse sa main sans rien dire, et il s'est jete dans mes bras en
s'ecriant: "Ah! mon brave Jacques!..." puis il s'est arrete brusquement
et m'a parle de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est
par notre faute; nous l'avons trop abandonne aux perils de la jeunesse.
Mais ou ne les aurait-il pas rencontres? et ou les eut-il combattus avec
autant de vertu?

Il partira, j'en suis sur, et peut-etre a l'heure ou je t'ecris il est
deja parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire,
comme s'il eut pris une resolution penible mais ferme. Ce qui m'a fait
partir sur-le-champ moi-meme pour la ferme, c'est la grande alteration
que j'ai vue sur la figure de ma femme a l'heure du diner; jusque-la
j'etais convaincu qu'elle n'avait pas la plus legere idee de l'amour
d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle
est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la
fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai
pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il put
s'etre passe entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir,
je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-etre qu'il
avait a vivre aupres d'elle. Je suis sur maintenant de la raison et
de la prudence de Fernande; elle l'eloignera sans l'offenser et sans
irriter sa passion par d'inutiles demonstrations de force. J'ai vu
que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle etait la
meilleure garantie possible de leur vertu.

Je n'ai aucune inquietude, mais je suis triste et profondement las de
moi. J'avais un ami sincere, aimable, devoue, et il faut qu'il parte
desespere parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime,
riante et pure comme vos coeurs, et voila qu'elle est gatee, derangee,
empoisonnee, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espere
si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutot mourir et vous
laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de
l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible desormais, si Fernande a
dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voila
ce qui m'a consterne hier. Elle l'aime peut-etre... si cela est, elle
ne le sait pas encore elle-meme; mais l'absence et la douleur le lui
apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et
qu'elle me haisse?

Non, elle ne me haira pas, elle est si bonne et si douce! et moi je
serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par
nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pense a cela avant que nous
fussions maries, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne
me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que
la premiere fois tu ne m'aies beaucoup trop rassure sur leur amitie: ils
etaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se separer
aisement, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu
nous pardonne, nous n'avons rien fait a mauvaise et coupable intention.
Je retournerai demain au chateau; si Octave n'est point parti, je
songerai a ce que je dois ou a ce que je puis faire.

[Illustration: Ils etaient deux.]



LXI.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Voici un mois bien etrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis
le jour ou vous m'avez commande d'etouffer mon amour, je l'ai tellement
couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir reussi a l'eteindre. Je
suis plus tranquille que je ne l'etais cet hiver, bien certainement;
mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout
sacrifier, vous auriez du prendre un peu plus de soin pour le ranimer de
temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonne; et je tombe dans
une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me
trouver indocile a vos lecons? pourquoi me les avez-vous deja retirees?
Peut-etre ma melancolie vous fatigue; peut-etre craignez-vous l'ennui
que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile
de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne
connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouve en
defaut? Vous etes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous
me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne
pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour
votre mari? Votre ame est si genereuse et si delicate dans tout le
reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation a me
faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent
d'elles-memes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre
misericorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les
choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand
vous parliez de votre mari, sans blasphemer un merite que personne
n'apprecie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas
lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part
etait aussi belle que la sienne, quoique differente. A present vous avez
le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique
et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants
et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je
crains d'etre brutal; car je suis aujourd'hui d'une singuliere acrete.
Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce
pas? A la bonne heure. Vous etes jeune, vous avez des sens; votre mari
vous persecutait pour hater ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez
bien fait: vous etes moins belle ce matin, et vous me semblez moins
pure. Je vous respectais dans ma pensee jusqu'a la veneration, et en
vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais
a la Vierge mere, a la blanche et chaste madone de Raphael caressant
son fils et celui d'Elisabeth. Dans les plus ardents transports de ma
passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur
les levres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je
detournais mon regard de peur de profaner, par un desir egoiste, un des
plus saints mysteres de la nature providente. A present, cachez bien
voire sein, vous etes redevenue femme; vous n'etes plus mere; vous
n'avez plus de droit a ce respect naif que j'avais hier, et qui me
remplissait de piete et de melancolie. Je me sens plus indifferent
et plus hardi. Ce sont la de mauvais moyens avec un homme aussi
rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre a votre
mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir
a toute la maison, et a moi surtout.

[Illustration: Attirer Fernande a un rendez-vous...]



LXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.

Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il
est necessaire que je m'eloigne; je deviens antipathique, et c'est ce
qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant
hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fit emporter ses
enfants, dont les cris l'empechent de dormir et la rendent reellement
malade, je ne sais si tu remarquas la singuliere contestation qui
s'eleva entre Octave et elle. "Est-ce que vous etes sure que vos enfants
se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils
s'y habituent, repondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me
paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientot.---Mais on les
soignera mal. A qui une mere peut-elle remettre le soin de veiller
sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquietude ce soin a
Sylvia." Il fit alors un geste d'impatience extreme, et partit sans dire
bonsoir a personne.

Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y
reflechissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle
etait bien pale depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que
malade. Je resolus de savoir a quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa
chambre a minuit.

Le ciel m'est temoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas
les intentions qu'Octave m'a supposees. Il y a plus d'un an que je n'ai
endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi
vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si
cette joie etait reciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce
mois ou j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la
maternite, la presser dans mes bras, a ete pour moi une angoisse
perpetuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarque, Sylvia?
Octave est triste, et quelquefois desespere. Ils luttent, ils resistent,
les infortunes! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour
a tour accueilli et repousse la conviction de cet amour reciproque;
elle m'arrivait de plus en plus. Je me decidai enfin hier a l'accepter,
quelque rude qu'elle fut, et a paraitre odieux un instant, afin de
n'etre plus jamais expose a le devenir. Je m'approchai de son lit, et je
vis qu'elle feignait de dormir, esperant, la pauvre femme, se soustraire
ainsi a mes importunites; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux
et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson
d'effroi et de repugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour,
elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le
nom d'amour etait oublie; et quand je cherchais a attirer ses levres sur
les miennes, sa figure prenait une singuliere expression d'abattement
et de resignation. Une douceur angelique residait sur son front, et son
regard avait la serenite d'une conscience pure; mais sa bouche etait
pale et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'epreuve assez forte;
il m'eut ete impossible de trouver du plaisir a la tourmenter. J'avais
horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable
d'user contre son gre. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me
dire sincerement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose
manquait a son bonheur. "Comment pourrais-je trouver que je ne suis
point heureuse, me repondit-elle, quand tu n'es occupe qu'a me rendre
la vie agreable, et a eloigner de moi les moindres contrarietes? Quelle
femme il faudrait etre pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras
changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une
societe plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour
que je mette ma plus grande joie a le satisfaire; si c'est l'ennui qui
te rend malade et melancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce
n'est pas l'ennui, me repondit-elle avec un soupir." Et je vis qu'elle
etait tentee de m'ouvrir son coeur. Elle l'eut fait certainement si son
secret n'eut appartenu qu'a elle; mais elle ne devait pas me faire la
confession d'un autre. Je l'aidai a la renfermer dans son sein, et je la
quittai en lui disant: "Souviens toi que je suis ton pere, et que je
te porterai dans mes bras pour t'empecher de marcher sur les epines.
Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans
quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains
jamais.--Tu es un ange! un ange!" me dit-elle a plusieurs reprises; et
son visage me remercia malgre elle de ce que je m'en allais. Je rentrai
dans ma chambre, et je tombai desole sur mon lit; je venais de franchir,
pour la derniere fois de ma vie, le seuil de la sienne.

C'en est donc fait irrevocablement; elle ne m'aime plus! Helas! ne le
sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une epreuve decisive
pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave
sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me temoigne desormais,
est-ce autre chose que de l'amitie? Elle est heureuse avec moi
maintenant, el elle commence a souffrir par lui; car l'amour est chez
elle une souffrance. La voila en proie a toutes les terreurs et a toutes
les difficultes de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exageres
dechirent son coeur; mais que dois-je faire? L'eloignerai-je du danger
et tacherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du
monde, impressionnable et ingenue comme elle l'est, elle cherchera a
aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop superieure
a ces poupees de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre gout
a leur existence vide et a leurs imbeciles plaisirs. Elle pourra en etre
etonnee, etourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais
bientot le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement,
et l'amour se reveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un
autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haira avec
raison pour l'avoir arrachee a une affection qui etait innocente encore,
et qui l'aurait peut etre ete toujours, et pour l'avoir precipitee dans
un abime de deceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un
matin elle se trouvera criminelle a ses propres yeux; elle se noiera
dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnee au danger avec une
lache indifference, ou avec une confiance stupide. Elle haira peut-etre
son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords;
elle me meprisera pour ne l'avoir pas preservee.

Je suis aussi incertain et aussi peu avance qu'un homme qui n'aurait
jamais prevu ce qui lui arrive. Pourtant voila bientot deux ans que
j'emploie a retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui
s'accomplit; mais il y a cent mille manieres de perdre l'amour d'une
femme, et la seule qu'on n'ait pas prevue est precisement celle qui se
realise. Il est absurde de se prescrire une regle de conduite, quand le
hasard seul se charge de vous eclairer sur le meilleur parti a prendre.
Voila pourquoi les societes ne peuvent exister qu'au moyen de lois
arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les
individus. Comment peut-on creer un code de vertu pour les hommes, quand
un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances
le forcent a en changer dix fois dans sa vie? L'annee derniere, quand
j'accusai Fernande de me tromper effrontement, j'allais partir, j'allais
l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si
etrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime
Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les memes
etres, les memes lieux, la meme position sociale; mais ce n'est pus le
meme sentiment. Je la croyais grossierement amoureuse d'un homme dans ce
temps-la, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgre
elle, une ame qui la comprend. Elle palit, elle frissonne, elle pleure,
a present! Voila toute la difference exterieure; mais cette difference,
c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur a une femme noble
et sincere. Je ne peux pas me consoler par le mepris, maintenant.
Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en verite; et quand meme
elle se serait abandonnee aux transports de son amant, elle n'aurait
fait que ceder a l'entrainement d'une destinee inevitable. Elle n'a plus
d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un
ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus
que de l'amitie; puis-je demander plus de sacrifices, de devouement
et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait?
Puis-je exiger que son coeur se desseche, et que sa vie finisse avec
notre amour?

Je serais un insense et un monstre si je pouvais concevoir contre elle
une pensee de colere; mais je suis horriblement malheureux, car mon
amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'eteindre; elle m'a
fait souffrir; mais elle ne m'a ni offense ni avili. Je suis vieux, et
ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur a un amour nouveau. Le moment
de souffrir est venu; il n'y a plus a esperer de le retarder ou de
l'eviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune
espece de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma
soeur! Je me soulage, en t'ecrivant; mais que ces discours ne viennent
jamais sur nos levres.



LXIII.

DE FERNANDE A JACQUES.

Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'ecrire aujourd'hui,
et te faire une demande qui me coute beaucoup; mais tu m'as parle hier
soir avec tant de bonte et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as
dit que, si j'eprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un
plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais desirer.
Je n'ai pas accepte sur-le-champ, parce que je ne savais comment
t'expliquer ce que j'eprouve, et je ne sais pas encore comment je vais
te le dire. De l'ennui? aupres de toi, et dans un si beau lieu, avec mes
enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je
connaisse l'ennui; rien ne manque a mon bonheur, o mon cher Jacques! et
tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des epoux. Mais que
te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans
savoir de quoi. J'ai des idees sombres, je ne dors pas, tout m'agite et
me fatigue; j'ai peut-etre une maladie de nerfs; je m'imagine que je
vais mourir et que l'air que je respire m'etouffe et m'empoisonne. Enfin
je sens, non pas le desir, mais le besoin de changer de lieu. C'est
peut-etre une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu
auras compassion. Eloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je
serai guerie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre
jour que M. Borel t'engageait beaucoup a acheter les terres de M. Raoul,
et tu me lisais une lettre ou Eugenie se joignait a lui pour te supplier
de venir examiner cette propriete et de m'amener passer l'ete chez elle;
j'ai comme un vague desir de prendre la distraction de ce voyage et de
revoir ces bons amis. Engage notre chere Sylvia a nous accompagner; je
ne saurais me separer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces.
Reponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi
l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens
le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette
indulgence et cette divine douceur a laquelle tu m'as accoutumee.
Bonjour, mon bien-aime Jacques. Nos enfants se portent bien.



LXIV.

DE JACQUES A FERNANDE.

Tes desirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons ou
tu voudras; prepare et commande le depart pour la semaine prochaine,
pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus
importante que ta sante et ton bien-etre. J'ecris a l'instant meme
a Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition.
Precisement j'ai des fonds a deplacer, et il me sera agreable de les
porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu.
Il m'eut ete cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre
Sylvia pourra nous accompagner. Cela presente plus de difficultes et
d'inconvenients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la
chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous
partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille
cherie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te deplais a Cerisy,
fut-ce le lendemain de notre arrivee, je serai tout pret a te conduire
ailleurs, ou a te ramener ici. Ne crains pas de me paraitre fantasque:
je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alleger ton mal.
Adieu. Un baiser pour moi a Sylvia, et mille a nos enfants.



LXV.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Ainsi, vous partez! Je vous ai offensee, et vous m'abandonnez au
desespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun.
Vous avez raison; mais cela vous ote beaucoup de votre merite a mes
yeux. Vous etiez bien plus grande quand vous me disiez que vous
ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitie de moi, et que vous me
supporteriez aupres de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations
et de votre appui. A present, vous ne dites plus rien. Je vous parle de
mon amour dans le delire de la fievre, et vous avez la charite de ne pas
me repondre, pour ne pas me desesperer, apparemment; mais vous n'avez
pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous etes
lassee trop tot, Fernande, du role sublime dont vous aviez concu l'idee,
mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le
temps de guerir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus acre et plus
envenimee qu'auparavant.

Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si
ingenieuse: vous avez arrange tout cela en un clin d'oeil, et vous avez
surmonte tous les obstacles avec toute l'habilete et tout le sang-froid
du tacticien le plus experimente. Cela est bien beau pour votre age!
Sylvia etait brutale et franche; elle partait en me laissant des billets
ou elle m'apprenait sans facon qu'elle ne m'aimait pas. Vous etes plus
politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol;
vous arrangez tout d'une maniere si savante et si vraisemblable, qu'on
jurerait que c'est votre mari qui vous entraine, tandis que son coeur
genereux et brave hesite, s'etonne et se soumet sans savoir ce qui vous
passe par l'esprit. Sylvia se soucie mediocrement d'aller s'installer
chez des gens qu'elle ne connait pas, et qui la traiteront peut-etre
fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez
devant eux d'hypocrites temoignages de regret et d'attachement, et vous
evitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je
n'etais furieux, je serais desespere. Soyez tranquille; j'ai autant
d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mepris. Vous auriez du
me temoigner le votre des le jour ou j'ai eu l'insolence de vous parler
d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez debarrassee de moi
depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi
quitter votre maison et deplacer toute votre famille, quand vous n'avez
qu'un mot a dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille
m'attacher a vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez
choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'etait le seul lieu du
monde ou je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin;
restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Defaites vos
malles; dites a votre mari que vous avez change d'idee: je vous ai vue
ce matin pour la derniere fois de ma vie. Adieu, Madame.



LXVI.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Vous vous trompez absolument sur les causes de mon depart et de ma
conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'a demain, a moins que
vous ne vouliez faire deviner a mon mari un secret qui peut compromettre
son bonheur et mon repos. Ce soir, a neuf heures, nous partirons, apres
nous etre presse la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la
pierre mon dernier billet, mon dernier adieu.



DE FERNANDE A OCTAVE.

(Billet place sous la pierre de l'ormeau.)

Je pars parce que je vous aime; vous le dire et resister a vos
transports m'eut ete impossible. Partir sans vous le dire est egalement
au-dessus de mes forces. Je suis un etre faible et souffrant; je ne puis
commander a mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincerement les
remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules
lois de la societe; la societe chatie severement ceux qui lui
desobeissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je
saurais braver pour vous le ridicule et le blame qui s'attachent aux
fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice
que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins
parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise a
disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais,
quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que
pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin
plutot que d'abuser de sa confiance.

Je ne sais pas quand j'ai commence a vous aimer. Peut-etre est-ce des le
premier jour que je vous ai vu, peut-etre Clemence avait-elle tristement
raison en m'ecrivant que je reussissais a donner le change a ma
conscience, mais que j'etais deja perdue lorsque je croyais travailler a
voire reconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprecier
au juste ce qui s'est passe dans ma pauvre tete depuis un an; je suis
brisee de fatigue, de combats, d'emotions. Il est temps que je parte; je
ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous etiez il y a un mois.
Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous
perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imagine, que ne me serais-je
pas persuade, que n'aurais-je pas jure a Dieu et aux hommes, plutot que
de renoncer a vous voir? Cette idee etait trop affreuse, je ne pouvais
l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter
etait au-dessus des forces humaines; a peine vous vis-je au point
d'enthousiasme et de courage ou je vous priais d'atteindre, que mon
ame se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse
inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration
votre devouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou
me perdre avec vous. Que Dieu nous protege! A present le sacrifice est
consomme; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour
me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.

Si vous voulez m'accorder une grace, restez encore quelques jours a
Saint-Leon; et puisque Silvia n'a pu se decider a me suivre, profitez de
cette sainte amitie que la Providence vous offre comme une consolation.
Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-etre devine-t-elle
que je suis malheureuse. Elle se devoue a mes enfants; elle leur servira
de mere. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour
fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde a la fois; leur vue vous
rappellera mes devoirs et les votres; vous souffrirez moins pendant ces
premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous
nourrissez l'ame du temoignage de notre honnete amitie et du spectacle
de ces lieux, ou tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la
famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir ete heureux par
la vertu, et vous vous rejouirez de n'avoir pas souille la purete de ce
souvenir.



LXVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Saint-Leon.

Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eut fait
beaucoup da mal a ta fille, qui n'est pas bien portante. Son
indisposition ne sera rien, j'espere; elle serait devenue serieuse dans
une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont necessaires. Ne
parle pas a ta femme de cette indisposition, qui sera guerie sans doute
quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la
moindre souffrance de tes enfants, surtout a present que je suis seule.
Je tremble de voir leur sante s'alterer par ma faute; je ne les quitte
pourtant pas d'une minute, et je ne gouterai pas un instant de sommeil
que notre chere petite ne soit tout a fait bien.

Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que
vous avez recu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie
de la tristesse epouvantable ou tu me dis que Fernande est plongee.
Pauvre chere enfant! Peut-etre as-tu mal fait de ceder si vite a son
desir; il eut fallu lui donner le temps de reflechir et de se raviser.
Il m'a semble qu'au moment de partir, elle etait au desespoir, et
que, sans la crainte de te deplaire, elle eut renonce a ce voyage. Je
n'augure rien de bon de cette separation. Octave est comme fou. J'ai
reussi a le retenir jusqu'a present, mais je desespere de le calmer.
J'ai essaye de le faire parler; j'esperais qu'en ouvrant son coeur et en
l'epanchant dans le mien, il se calmerait ou se penetrerait davantage de
la necessite d'etre fort; mais la force n'est pas dans l'organisation
d'Octave; et quand meme j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa
resolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et
le voyant aussi serieusement epris de Fernande, j'espere peu a present
qu'il la seconde dans ses genereux projets. Il est dans une agitation
effrayante; sa souffrance parait si vive et si profonde, que j'en suis
emue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon ame. Sois
indulgent et misericordieux, o mon Jacques! car ils sont bien a
plaindre. Je n'ai jamais ete dans cette situation, et je ne sais
vraiment pas ce que je ferais a leur place. Ma position independante,
mon isolement de toute consideration sociale, de tout devoir de famille,
sont cause que je me suis livree a mon coeur lorsqu'il a parle. Si j'ai
de la force, ce n'est pas a me combattre que je l'ai acquise; car je
n'en ai jamais eu l'occasion. L'idee de sacrifier une passion reelle et
profonde a ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en
crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs reels de Fernande
sont envers toi; et ta conduite en impose de tels a tous ceux qui
t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui
te trahissent. Aide-la donc avec douceur a accomplir cet holocauste de
son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave;
mais il me ferme l'acces de son coeur, et je ne puis vaincre la
repugnance que j'eprouve a forcer la confiance d'une ame qui souffre,
fut-ce avec l'espoir de la guerir.



LXVIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je suis dans un etat deplorable, mon cher Herbert; plains-moi et
n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'etat d'ecouter quoi que
ce soit. Elle a tout gate en me disant qu'elle m'aime; jusque-la, je
me croyais meprise; le depit m'aurait donne des forces; mais, en
me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espere que je me
resignerai a la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils
voudront, ces trois etres etranges parmi lesquels je viens de passer un
an qui m'apparait comme un reve, comme une excursion de mon ame dans un
monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La
vraie force est-elle d'etouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu
nous les a-t-il donnees pour les abjurer? et celui qui les eprouve assez
vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les
remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que
celui dont la prudence et la raison gouvernent et arretent tous les
elans? Qu'est-ce donc que cette fievre que je sens dans mon cerveau?
Qu'est-ce donc que ce feu qui me devore la poitrine, ce bouillonnement
de mon sang qui me pousse, qui m'entraine vers Fernande? Est-la les
sensations d'un etre faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont
froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensees? qui peut deviner
leurs intentions reelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au
danger pendant un an, et qui, malgre sa penetration exquise en toute
autre chose, ne s'apercoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette
Sylvia qui redouble d'affection pour moi, a mesure que je me console
de ses dedains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils
sublimes ou imbeciles? Avons-nous affaire a de froids raisonneurs
qui contemplent notre souffrance avec la tranquillite de l'analyse
philosophique, et qui assisteront a notre defaite avec la superbe
indifference d'une sagesse egoiste? a des heros de misericorde, a
des apotres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs
affections et de leur orgueil? A present que j'ai perdu l'aimant qui
m'attachait a eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me
raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-etre qu'ils
me meprisent; peut-etre qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur
Fernande, et de la facilite avec laquelle ils m'ont separe d'elle au
moment ou elle allait etre a moi. Oh! s'il en etait ainsi, malheur a
eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine.

Mais cette Sylvia m'arrete et me fait hesiter. Maudite soit-elle! Elle
exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irresistible
et de fatal. Toi qui crois au magnetisme, tu aurais ici beau jeu pour
expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi apres que mon amour pour
elle est eteint, et quand nos caracteres s'accordent et se ressemblent
si peu. Quand Fernande etait ici, j'etais si heureux, si enivre au
milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait.
Sylvia etait mon amie, ma soeur cherie, comme elle etait l'amie et la
soeur cherie de Fernande. A present, elle m'etonne et m'inspire de la
mefiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la
pitie qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe temoignage de
mepris qu'une femme puisse donner a un ancien amant. Ah! si je pouvais
me livrer a elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et
si j'etais sur qu'elle y compatit! Mais a quoi cela me menerait-il? Elle
est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime,
qu'elle ne peut que blamer et contrarier mon amour. Quand meme elle
serait assez genereuse pour desirer de me voir heureux avec une autre
qu'elle, Fernande est precisement la seule femme qu'elle ne peut pas
m'aider a obtenir. Ah! si elle me meprise, elle a bien raison, car je
suis un homme sans caractere et sans conviction. Je sens que je ne suis
ni mechant, ni vicieux, ni lache; mais je me laisse aller a tous les
flots qui me ballottent, a tous les vents qui me poussent. J'ai eu
dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des
decouragements affreux, puis des doutes cruels et un profond degout des
gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aime
Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'elever jusqu'a elle, qui me
paraissait a demi cachee dans les cieux; puis je l'ai meprisee jusqu'a
la soupconner d'etre une courtisane; puis je l'ai estimee au point de
vivre son ami apres avoir ete repousse comme amant; maintenant elle me
fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je
ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle
a a me dire quelque parole qui pourra me sauver.

Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien
nier decidement? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai verse a
ses pieds des larmes qui m'ont semble descendre du ciel; mais peut-etre
n'etait-ce qu'une comedie que je jouais vis-a-vis de moi-meme, et
dont j'etais a la fois l'acteur inspire et le spectateur niaisement
emerveille! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et a quoi sert de
se chauffer le cerveau jusqu'a ce qu'il eclate? a quoi mene cette
exaltation qui tombe d'elle-meme comme la flamme? Fernande etait sincere
dans ses resolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en
jurant a Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait deja en secret.
Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'ecrit naivement!
Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui
met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais doute;
je sens ce que j'ai senti des le premier jour: c'est que nous sommes
faits l'un pour l'autre, et que son etre est de la meme nature que
le mien. Ah! je n'ai jamais aime Sylvia, c'est impossible, nous nous
ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une
femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que
j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend
malheureuse, je l'enleverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons
vivre au fond de quelque vallee de ma patrie. Tu me donneras bien un
asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends
malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais
une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'etais comme toi,
ingenieur des ponts et chaussees, je ne serais pas amoureux; mais que
veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre a aucun metier; je ne puis me
plier a aucune regle, a aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le
vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin
sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes
sans etre amoureux de l'une ni de l'autre.

Adieu; ne m'ecris pas, car je ne sais pas ou je vais. Je fais mon
portemanteau vingt fois par jour; tantot je veux aller a Geneve oublier
Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes
chiens; tantot je veux aller me cacher a Tours, dans quelque auberge
d'ou je serai a portee d'ecrire a Fernande et de recevoir ses reponses;
tantot je ris de pitie en me voyant si absurde; tantot je pleure de rage
d'etre si malheureux.



LXIX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extremement; c'est la premiere
fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait du et
devra l'etre souvent; mais je ne puis commander a mon inquietude quand
il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur
existence est plus precaire que celle des autres. La petite est bien
plus delicate que son frere, et cela justifie la croyance generale qu'un
des deux vit toujours aux depens de l'autre dans le sein de la mere. Si
elle va plus mal, ecris-le-moi sans hesiter. J'irai te rejoindre, non
pour aider a tes soins, qui ne peuvent etre que parfaits, mais pour te
soulager de la terrible responsabilite qui pese sur toi. J'ai cache et
je cacherai cette nouvelle a Fernande aussi longtemps que je pourrai;
sa sante est reellement tres-alteree, le chagrin et l'inquietude
aggraveraient son mal. Elle est entouree ici de soins, d'amities et
de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me
consterne, et ses nerfs sont dans un etat d'irritation qui change
entierement son caractere. Tu as raison, Sylvia, cette separation n'a
produit rien de bon. Il y a peu d'ames qui soient organisees assez
vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte resolution;
toutes les consciences honnetes sont capables de la generosite d'un
jour, mais presque toutes succombent le lendemain a l'effort du
sacrifice. J'ai cru qu'il etait de mon devoir de consentir a celui de
Fernande et meme de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espere un
resultat heureux pour moi. Quand l'amour est eteint, rien ne le rallume;
et en m'arrachant a notre Dauphine, je n'avais pas certainement sur le
visage l'imbecile joie d'un mari dont la vanite triomphe. Je n'avais pas
non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de
retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais
bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharne, et que
je la derobais seulement au danger dont sa pudeur eut peut-etre suffi
pour la preserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur a
mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient
ce qu'ils ont eprouve, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que
l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posseder. Il faut
voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la
femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais
Fernande que dans le cas ou elle recevrait mes caresses d'un front
serein, avec un sourire trompeur sur les levres. Mais sa conduite est
noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'etais assez
grossier pour l'exercer. Dans l'espece d'aversion qu'elle me temoigne
malgre elle de temps en temps, il y a une violence de sincerite que je
prefere a une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chere enfant!
comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle
se jette a mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec
horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientot de
revenir si son etat ne s'ameliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit
malheureuse et qu'elle me haisse. Tous les chagrins, tous les affronts
sur moi plutot que celui-la! J'attends encore quelques jours;
l'excitation ou elle est s'apaisera peut-etre comme le redoublement
d'une maladie. J'ai du consentir a l'amener ici, meme avec la conviction
que cela ne servirait a rien; j'ai du lui laisser la faculte de faire un
noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu;
ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus a mon
respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne leverai point le bras
pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Helas! si elle
savait combien je l'aime! Mais je me tais desormais; mon amour serait un
reproche, et je respecte sa souffrance. Insense que je suis! il y a des
instants ou je me flatte qu'elle va revenir a moi, et qu'un miracle va
s'accomplir pour me recompenser de tout ce que j'ai devore de douleurs
dans le cours de ma triste vie!



LXX.

DE SYLVIA A JACQUES.

Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un etat de
marasme qui fait des progres effrayants; amene quelque medecin plus
habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est reellement aussi
malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'etat de sa fille;
et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la verite, si mes
craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La
laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il
est vrai que sa mere va arriver au Tilly, a ce qu'elle me mande, et
qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'apres tout ce que tu m'as dit
de sa mere, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande.
Ah! pourquoi nous sommes-nous quittes? cela nous a porte malheur.

Octave est parti pour Geneve; il a accompli aussi son sacrifice; que
peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essaye d'adoucir son
chagrin par mon amitie; je me suis convaincue plus que jamais que
son ame n'est point grande, et que les petitesses de la vanite ou de
i'egoisme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entree aux idees
elevees et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hesite a
savoir si j'avais l'intention de decouvrir ses secrets pour en abuser,
ou si j'etais sincere dans mon desir de le reconcilier avec lui-meme?
Croirais-tu qu'il a eu l'idee ridicule que je lui faisais des
coquetteries pour le ramener a mes pieds? Il me suppose ce vil et sot
amour-propre; il me croit occupee a ces calculs petits et meprisables,
quand mon coeur est brise de la douleur de Fernande et de la sienne,
quand je donnerais mon sang pour les guerir en les divisant, ou pour les
envoyer vivre heureux dans quelque monde ou tu n'aurais jamais mis le
pied, et ou leur bonheur ne toucherait point a ton existence. Pauvre
Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence
ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le
caractere trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son
egale, et il se trompe: Fernande est tres-au-dessus de lui, et Dieu
fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait
peut-etre que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant
qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit,
devouons-nous a ceux qui n'ont pas la force de se devouer.



LXXVI.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Votre mari est en Dauphine et moi je suis a Tours; vous m'aimez et je
vous aime, voila tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir
et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je
vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous
compromette, je serai prudent; mais ne me reduisez pas au desespoir, et
ne dejouez pas par une inutile et folle resistance les moyens que
je prendrai pour arriver a vous sans que personne s'en doute. Que
craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous epouvantent?
Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous couterait des larmes?
M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des
sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime,
et vous decider a retourner a Saint-Leon. La nous reprendrons notre
ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'etes, et je serai
aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout
accepter pourvu qu'on ne me separe pas de vous; cela seul est
impossible.

J'ai deja fait le tour du chateau et des jardins de Cerisy, j'ai deja
gagne le jardinier et apprivoise les chiens. Cette nuit je suis passe
sous vos fenetres, il etait deux heures du matin, et il y avait de la
lumiere dans votre chambre; demain je vous ecrirai comment nous pouvons
nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous etes malade, et, s'il
faut repeter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin
vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse
pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant
ses denrees et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise
copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter
le desinteressement et la delicatesse de Claire; c'est une coquette
froide et tres-eloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux etres
de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le
mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, refugie-toi dans le
seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu
voudras, mais laisse-moi pleurer a tes genoux encore une fois, est te
dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche.



LXXII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je suis a Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus
patiemment que je peux, et attendant les rares instants ou il m'est
permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours a demander et
a obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa
resistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent a elle et donnent de
force a ma passion. Rien n'irrite mon desir, rien ne m'eveille de mon
indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez a
combattre sa terreur d'etre decouverte et compromise, j'ai ete fort
occupe. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de
profession plus active et plus assujettissante que celle de penetrer
aupres des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai
eu a lutter contre madame de Luxeuil (cette Clemence dont je t'ai parle
une fois), le philosophe le plus pedant et le plus insupportable de
la terre, la femme la plus seche, la plus froide, la plus jalouse du
bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugee d'apres ses lettres.
J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est a Tours,
et qui la connait fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais
maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguee, un de ces
etres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur
malediction a tout ce qui aime sur la terre; pedagogues femelles qui ont
le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le
predire avec une joie malicieuse pour se consoler d'etre etrangers aux
biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences ecrites sur
parchemin a la place du coeur, et qui mettent leur gloire a etaler leur
fatal bon sens et leur raison impitoyable a defaut d'affection et de
bonte. Sachant que Fernande etait a Cerisy, et qu'au dire des voisins
tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue
la voir et se repaitre de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le
dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais meme
pas si elle n'a pas indispose contre la pauvre Fernande madame Borel,
leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde
lui bat froid, et ne peut s'empecher de regretter Saint-Leon. Elle y
retournera, je l'y deciderai, et la je vaincrai ses scrupules et les
miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus
miserable seducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un heros ni dans
la vertu ni dans le vice: c'est peut-etre pour cela que je suis toujours
ennuye, agite et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop
Fernande pour renoncer a elle; je prefere commettre tous les crimes et
supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que
je veuille la persecuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne
partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent.
Quelle digue peut s'opposer a l'amour de deux etres qui s'entendent
et dont les brulantes aspirations s'appellent et se repondent a toute
heure? Je concois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des
amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'etreinte
de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'ame. Chez les captifs
ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnegation qu'expient en
secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et
je m'eleve dans les regions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis
sur de redescendre sur la terre et de l'y entrainer avec moi quand je
voudrai.

Tu dois t'etonner de la vie que je mene: moi aussi; mais, au bout du
compte, cet abandon de moi-meme au hasard ou au destin, cette soumission
de mes actions a mes passions est la seule chose qui me convienne. Je
suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul
peut-etre parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de role. Je me
laisse aller au gre de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se
drapent, les autres se fardent| il en est qui se platrent et veulent se
changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des
ailes de papillon a des organisations de tortue. En general, les vieux
se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravite de
l'age mur. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tete et ne m'occupe
en aucune facon, des spectateurs. J'ecoutais dernierement deux hommes se
depeindre l'un a l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre
insolent et apathique. Quand nous nous separames en quittant la
diligence, tous deux s'etaient deja reveles: le pretendu bilieux s'etait
laisse provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel
n'avait pu supporter une contradiction tres-legere sur une question
politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes,
qu'ils se vantent des defauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des
qualites qu'ils peuvent avoir.

Moi, je cours apres l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni a
droite ni a gauche pour savoir ce qu'on dit de ma demarche. Quelquefois
je me regarde au miroir, el je ris de moi-meme; mais je ne change rien
a ma maniere d'etre, cela me donnerait trop de peine. Avec ce
caractere-la, j'attends sans trop d'ennui ni de desespoir ce que le
destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement
du monde; la pensee de mon amour suffit pour rechauffer ma tete et
entretenir mon esperance. Enferme dans une petite chambre d'auberge
assez fraiche et sombre, j'emploie a dessiner ou a lire des romans (tu
sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la
journee. Personne ici ne me connait que deux ou trois jeunes gens de
Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel
ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon sejour ici ne peut
compromettre Fernande aupres de personne. Jacques lui ecrit toujours
qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair
comme le jour qu'il n'y pense guere ou qu'il est plus occupe des soins
de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'a
elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec
Rosette et d'aller le rejoindre. C'est a quoi je travaille a la decider,
car je partirais aussitot pour mon ermitage, et j'arriverais a quelques
jours de distance, en disant a Jacques et a Sylvia que j'ai ete faire
un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien
voir. Cette derniere opinion est celle a laquelle je m'abandonne le plus
volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient a
l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses
grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes
du desir el de la timidite. Moi, timide! c'est pourtant vrai.
J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens
de la beaute, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme
que j'aime me fait tomber a genoux. Heureusement les prieres d'un amant
sont plus imperieuses que les menaces de toute la terre, et meme que
les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient
quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugenie
Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaitre, si ce n'est
comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques
mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison deserte, une espece
de pied-a-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par
semaine. Il doit etre facile d'y penetrer et d'y donner rendez-vous a
Fernande. Elle ne veut plus que j'aille roder dans le parc de Cerisy.
J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du
meme avis.



LXXIII.

DE M. BOREL A JACQUES.

MON VIEUX CAMARADE,

Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre
chose. Tu ne peux empecher l'un, et tu dois t'opposer a l'autre. Laisse
donc tes enfants a quelque personne sure, et reviens chercher madame
Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donne
le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi a ton depart que cette
parole: "Mon ami, je te confie ma femme." Je ne sais pas bien ce que tu
entendais par la, toi qui es un philosophe, et dont les idees different
beaucoup des notres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que
le code du regiment Or, dans mon temps, voila comme cela se passait, et,
dans mon interieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami,
un frere d'armes me recommande sa femme ou sa maitresse, sa soeur ou
sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste,
charge des devoirs suivants: 1 deg. souffleter ou batonner tout impertinent
qui s'adresse a elle avec l'intention evidente de porter atteinte a
l'honneur de mon ami, sauf a rendre raison de ma maniere de proceder au
soufflete ou au bayonne, si telle est son humeur. Ce premier point sera
fidelement execute, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me
tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la
flamme et le vent. 2 deg. Je me crois oblige, quand la femme de mon ami est
recalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner
d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-meme a sa
conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de
la mienne en pareille circonstance. Voila ce dont je m'acquitte, mon
cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de repugnance, comme tu peux
croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilite
que d'avoir a garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme
la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empecher qu'on se
moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport.
Me taire serait tolerer et encourager le mal, et preter ma maison a un
commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets
donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.

Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer
et repasser quelqu'un sous ma fenetre a deux heures du matin. Mon grand
levrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'elanca en hurlant vers
la croisee entr'ouverte, et, a ma grande surprise, ce fut le seul chien
de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien
qu'accoutumes a faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai
que c'etait quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_
plusieurs fois, personne ne repondit; je pris une simple canne a epee et
je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui etait
a sa fenetre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut
singulier et invraisemblable; mais je n'en temoignai rien, et je me
tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits apres j'entendis
tres-distinctement les memes pas, mon levrier fit le mene tapage; mais
je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis
fuir d'un cote un homme et de l'autre une femme, qui n'etait ni plus ni
moins que la tienne. Je ne me montrai pas a elle dans cet instant;
mais le lendemain, au dejeuner, j'essayai de lui faire entendre que
je m'etais apercu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre.
Neanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention
d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en
empecha, elle s'en etait deja chargee; et pour ne pas affliger Fernande,
comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits menagements,
elle lui avait dit qu'elle seule avait decouvert son intrigue. Madame
Fernande avait repondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle
avait en effet inspire une violente passion a un pauvre jeune fou
pour lequel elle n'avait que de l'amitie, et qu'elle avait ecoute par
compassion au moment de l'eloigner d'elle pour toujours. Je te repete
les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans
son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette
pretendue amitie tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un
mot; mais comme Fernande jurait a Eugenie que le monsieur etait parti au
moins pour l'Amerique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs
jours, je renoncai de bon coeur a la tache desagreable que je remplis
Aujourd'hui.

[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.]

L'affaire en etait la quand le colonel de la garde royale nous invita
a ses bals. Je n'aime guere ces freluquets de la nouvelle armee, qui
portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres etrangers
au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel
est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens
militaires que la necessite d'avoir un etat a forces de retourner leur
casaque; on boit de bon vin a leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais
que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie
folle; apres avoir un peu grogne, je consentis a la mettre dans sa
caleche, a prendre les renes et a la conduire a Tours avec madame
Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clemence,
cette begueule que je n'aime guere, et qui, grace a Dieu, prit conge de
nous en arrivant a la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour
aller au bal; et vraiment on n'eut pas dit, en la voyant, qu'elle fut si
malade qu'elle pretend l'etre. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent
pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds geles
en Russie; je recommandai seulement a Eugenie de surveiller de pres sa
compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou
si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-meme trois ou
quatre fois donner un coup d'oeil a leur maniere d'etre. Tout se passa
fort bien en apparence, et a moins que ma femme ne soit d'accord avec
la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit
tres-adroit et moins _insense_ que Fernande ne l'avait depeint. Il faut
aussi qu'elle ait ete de tres-bon accord avec lui pour ne pas me le
faire connaitre; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui
l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle
a su si bien executer. Je poursuis mon Recit.

[Illustration: J'ai deja gagne le jardinier...]

Le lendemain du dernier bal, quand nous fumes de retour a Cerisy, elle
nous dit qu'elle avait oublie une emplette, et qu'elle s'amuserait
a monter a cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui
repondis qu'au jour et a l'heure qu'elle choisirait, je serais pret a
l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette derniere etait
occupee. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit
que cela dependrait de l'etat de sa sante, et qu'elle m'avertirait le
premier matin ou elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la
voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fut plus malade
qu'a l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme
de chambre nous repondit qu'elle etait partie a six heures du matin,
a cheval et suivie d'un domestique. Cela m'etonna un peu, et j'allai
prendre des informations a l'ecurie. Je savais que la jument d'Eugenie
et l'autre petite bete que monte ta femme ordinairement etaient allees
chez le marechal ferrant, a deux lieues d'ici. Fernande avait donc ete
obligee de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour
une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier
empressement d'aller a Tours, et me jeta dans une double inquietude. Je
craignais qu'elle ne se rompit le cou, et, ma foi! c'eut ete bien autre
chose que tout le reste. J'allai l'attendre a la grille du parc, et
je la vis bientot arriver au triple galop, couverte de sueur et de
poussiere. Elle fut assez deconcertee en m'apercevant; elle esperait
sans doute rentrer et se depouiller de cet accoutrement de marche forcee
sans etre remarquee; mais elle reprit courage et me dit avec assez
d'aplomb: "Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave?
--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'etre changee a ce point
depuis le depart de Jacques.--Et vous voyez comme je mene bien votre
cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte
vraiment bien aujourd'hui; je me suis levee avec le jour, et, voyant
un si beau temps, je n'ai pu resister a la fantaisie de faire cette
expedition.--C'est tres-joli de votre part, repris-je; mais Jacques
vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me
laisse faire tout ce que je veux," repondit-elle d'un petit ton sec; et
elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire
sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme
les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugenie me pria de ne pas
me meler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le
droit de faire des lecons a une personne qui n'etait ni ma soeur ni ma
fille; que mes epigrammes etaient brutales et blessaient Fernande, ce
qui etait contraire aux egards que nous devions a son isolement et aux
devoirs de l'hospitalite. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je
me tus encore et que ta femme retourna a Tours de la meme facon deux
jours apres, c'est-a-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en
empecher, apres tout? Et qui l'empechait de me repondre qu'elle allait
tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugenie le
croyait ou feignait de le croire; or, voici le denoument.

Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se
remarque, tout s'interprete et tout se decouvre. La jolie figure de ta
femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers
de la garnison ne cherchassent pas a lui faire la cour; et, comme il n'y
a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret,
ils etaient tous repousses avec perte. Ils la virent passer le premier
matin et la suivirent de loin jusqu'a notre _maison de ville_, comme
ma femme appelle son pied-a-terre; ils la virent entrer et sortir,
remarquerent le temps qu'elle y passa, s'informerent, surent qu'il
n'y avait personne dans la maison, et se demanderent naturellement si
c'etait pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer
la pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et
malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux
firent si bonne enquete, qu'ils decouvrirent une certaine issue de
derriere par laquelle sortit, quelque temps apres que Fernande fut
partie, un jeune homme que l'on ne connait pas par son nom, mais qu'on a
vu a l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la
pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compere se
fut introduit de son cote, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en
apercut, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir
Fernande sans l'effaroucher par aucune demonstration hostile; ces
messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien eleves pour
adresser la parole a une dame en pareille occasion. De mon temps, nous
n'aurions pas ete si respectueux; mais autre temps, autres moeurs,
heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'a l'heureux
rival qu'elle leur preferait. Elle monta a cheval dans la cour apres
avoir pris la clef du rez-de-chaussee, qu'elle avait demandee a ma femme
sous pretexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant
qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa
poche, non sans avoir bien barricade son amant pour qu'il ne fut derange
dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait,
et qui etait ou n'etait pas dans le secret, emporta egalement la clef
de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui
feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se
porterent aussitot apres en embuscade a la fenetre du grenier par ou
l'amant etait entre d'une maison voisine. Ils contemplerent avec grand
plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent
longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer a parlementer en
repondant a de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en
liberte. Il resta muet a tous les appels, a toutes les plaisanteries, et
se tint tout le jour tranquille comme s'il eut ete mort. Les vauriens
d'assiegeants deciderent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on
monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la
maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires.
Mais le captif, desespere, fit une sortie a laquelle on ne s'attendait
pas, et s'evada par les toits d'une maniere qu'on dit miraculeuse de
hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs,
mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitte la ville sans qu'on
sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est
aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est
venu diner avec nous, et m'a raconte toute l'affaire non sans un certain
plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monte chez ta femme
aussitot qu'il a ete parti; elle s'etait donnee pour malade toute la
journee et n'avait pas quitte sa chambre. Je lui ai fait une scene de
tous les diables, et elle s'est mise en colere comme un petit demon.
Au lieu de me prier de me taire, elle m'a defie de t'informer de sa
conduite, et m'a declare que je n'avais pas le droit de lui parler
ainsi; que j'etais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-meme
les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu
voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire
ce qu'il en est.

Elle m'a chasse de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ
des chevaux de poste et quitter une maison ou elle se disait insultee et
opprime. Eugenie s'est efforcee de la calmer, et une violente attaque de
nerfs qui cette fois est, je crois, bien, reelle, est venue terminer le
differend. Elle est au lit maintenant, et Eugenie passera la nuit aupres
d'elle; moi je me hate de t'ecrire, parce que je crains que demain la
force et la volonte ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la
laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui
m'a l'air, par parenthese, d'une sournoise tres-rouee. Je ferai mon
possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi
bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que
j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui
arrivera desormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser
enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache
pas qu'elle a la tete perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa
resistance a mes avis, il m'est echappe qu'elle ferait mieux d'aller
soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant
qui la livre deja a la risee de toute une province et de tout un
regiment. J'ai ete fache aussitot d'avoir trahi le secret que tu m'avais
recommande, car elle est tombee dans des convulsions qui m'ont prouve
que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublie
l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence
envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta
conduite, mais joins-y un peu de pitie pour cette pauvre egaree. Elle
est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien
bonnes meres de famille qui ont eu leurs jours d'egarement. Elle a, je
crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle etait charmante; je
ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenee avec des caprices, des
convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable
autrefois. Tu m'as paru etre un mari bien debonnaire, je ne te le cache
pas; tu vois ce que c'est que d'etre trop amoureux de sa femme. D'autres
disent que tu as quelques torts a te reprocher, et que tu vis la-bas
dans une intimite un peu trop tendre avec une espece de parente qui est
venue te trouver apres ton mariage, on ne sait pas d'ou. Je sais bien
que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir
quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit
conjugal; c'est une grande imprudence, et voila comme elles s'en
vengent. Ne te fache pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un
commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin
dans un cafe, a dit que tu meritais un peu ton sort; c'est peut-etre un
mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fut-ce que pour decouvrir la
retraite de ton rival et le traiter comme il le merite; je t'aiderai. Je
ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-a-dire
qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.



LXXIV.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Tilly, pres Tours.

Je suis chez ma mere: offensee et presque insultee par M. Borel, je suis
venue me refugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie,
mais sous le toit d'une personne dont les lecons, quelque dures qu'elles
soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre
sortir de sa bouche bien des paroles qui me revoltaient dans celle de ce
soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Leon; ma mere m'y
conduit. Elle sait notre miserable aventure; qui ne la sait pas! mais
elle a ete moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette
tout le blame sur mon mari, et, malgre tout ce que je puis dire,
s'obstine a croire que Sylvia est sa maitresse, et qu'il m'abandonne
pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a repandu dans le pays cet
infame mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met
a croire le mal. Helas! ce n'etait donc pas assez que je le rendisse
ridicule par ma folle conduite, je ne puis empecher qu'on le calomnie!
Sa bonte, sa confiance envers moi, seront attribuees a des motifs
odieux! Je suis sure que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je
l'ai rencontree tout a l'heure comme elle sortait de chez ma mere, et
elle s'est beaucoup troublee en me voyant. Un instant apres, ma mere
est venue me parier de mon menage, de mon imprudent amour, et j'ai vu
qu'elle etait informee des plus petits details de notre histoire; mais
informee de quelle maniere! Les faits, en passant par la bouche de cette
servante, etaient salis et denatures, comme vous pouvez penser: nos
premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer a
un sentiment si pur et si peu dangereux, ont ete presentes comme une
intrigue effrontee; l'accueil que Jacques vous fit alors a ete traite
d'infame complaisance; et notre double amitie, si longtemps paisible et
toujours si pure, est condamnee sans appel comme un double commerce de
galanterie. Que puis-je repondre a de telles accusations? Je n'ai pas
la force de me debattre contra une destinee si deplorable; je me laisse
accabler, humilier, salir. Je pense a ma fille qui se meurt, et que je
trouverai peut-etre morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit
en colere contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant?
Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir;
mais que pouvez-vous reparer desormais? Je sais que vous souffrez autant
que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en
preserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches;
je suis perdue, a quoi servirait de me plaindre?

Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au
moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma reponse, que vous n'etes pas
loin, et que vous penetrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous
m'etes funeste, vous m'avez perdue par la conduite ou vous perseverez
obstinement. A quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites
passionnees qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi
voulez-vous me disputer ainsi a une societe qui rit de nos efforts, et
pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous
quelque deguisement et avec quelque precaution que vous approchiez de
moi, vous serez encore decouvert. La maison est petite, je suis gardee
a vue, et Rosette vous connait; vous voyez ou menent le secours et le
devouement de ces gens-la; pour un louis ils vous secondent, pour deux
ils vous vendent. A quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien
pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon.
Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre
aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retiree
a jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonte
m'humiliera comme un affront perpetuel. Pour vous, si vous vous obstinez
a me voir encore, vous paierez peut-etre cette obstination de votre vie;
car Jacques se reveillera enfin du sommeil ou la confiance plonge son
orgueil. Je ne puis vous empecher de chercher l'accomplissement de votre
fatale destinee; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait,
qu'en trouvant la mort dans les consequences de votre amour. Eh bien!
soit. Tout ce qui pourra hater la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il
m'enleve ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de pres.



LXXV.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Je t'ai perdue, tu es desesperee, et tu crois que je t'abandonnerai?
Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut etre
exposee, quand la tienne est compromise et desolee par ma faute? Me
prends-tu pour un lache? Ah! c'est bien assez d'etre un fou que Dieu
maudit, et dont la fatalite dejoue toutes les esperances et traverse
toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des
plaintes et du decouragement; songe que je ne puis plus te compromettre
maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur
saignera eternellement pour ma faute. Mais si le passe n'est pas
reparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas
l'idee qu'il doive etre pour toi un chatiment implacable et eternel.
Pauvre infortunee! Dieu ne veut pas que tu te resignes a souffrir toute
ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra
qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protege ceux
que le monde abandonne. Il te preservera, lui seul sait de quelle facon;
du moins il te rendra ta fille. Ce miserable Borel aura exagere son
mal pour se venger de la juste fierte avec laquelle tu repoussais
ses insolentes reprimandes. Quand j'ai quitte Saint-Leon, elle etait
tres-legerement indisposee, et sa constitution annoncait une force
capable de resister aux maladies inevitables de l'enfance. Tu la
retrouveras guerie, ou, du moins, elle guerira en dormant sur ton sein.
Tout le mal est venu, a elle comme a nous, de ton depart. Nous etions
une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une meme vie
semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel
ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignore ou
tolere, et Sylvia n'aurait ose s'en offenser. A present, le monde a
parle, il a jete sa hideuse malediction sur nos amours, il faut les
laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien a Jacques jusqu'a
la derniere goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des laches
si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te
rendre le bonheur, je mourrai console et purifie de mon crime; mais s'il
te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur a lui!
Je t'ai jetee dans le precipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je
m'inquiete du monde? J'ai cru autrefois que c'etait un maitre severe
et juste; j'ai rompu avec lui du jour ou il m'a defendu de t'aimer. A
present, je brave ses anathemes; je te prendrai dans mes bras et je
t'emporterai au bout de la terre. J'enleverai tes enfants, ta fille
au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude ou les
clameurs insensees de ta societe ne nous atteindront pas. Je n'ai pas,
comme Jacques, une grande fortune a t'offrir; mais ce que je possede
t'appartiendra; je me vetirai en paysan, et je travaillerai pour que
ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien a faire qu'a
jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui
dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de devouement que
tous les dons de ton mari. Releve donc ton courage et hate-toi d'aller
a Saint-Leon. Si je ne craignais d'augmenter sa colere, je viendrais te
prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-meme
a ton mari; mais il croirait peut-etre, dans le premier moment, que je
viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir
a lui, et lui donner la reparation qu'il voudra. Il me mepriserait avec
raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entre dans le petit
jardin de ta mere ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec
Rosette; chasse cette fille le plus tot possible. Je t'ai vue aussi,
dans quel etat de paleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures
du remords et du desespoir. J'etais habille en paysan, et c'est moi qui
ai vendu a ton domestique les fleurs ou tu as du trouver mon premier
billet. Je te porterai moi-meme celui-ci ce soir au moment de ton
depart, et je ferai le voyage a deux pas derriere toi. Prends courage,
Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon ame; plus nous serons
malheureux, et plus je t'aimerai.



LXXVI.

D'OCTAVE A HERBERT.

J'ai bien des choses a te raconter. Je suis reparti pour le Dauphine, le
15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mere etait bien loin
de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'etait autre
que l'amant a qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de
Theursan, qui est du reste une mechante femme, est prudente et amie
des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journee, congedie
Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte
et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer
avantageusement. J'ai rencontre la soubrette dans une auberge du village
voisin ou elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais
j'ai pense que, dans l'interet de Fernande, je devais faire tout le
contraire. J'ai donc double le present de madame de Theursan, et je l'ai
vue partir pour Paris. La, du moins, les mechancetes de sa langue seront
perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abime ou tout
s'engloutit pele-mele, fautes et blame. Au moment du depart de Fernande,
j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des temoignages d'amitie
qui ont du repandre quelque consolation dans son coeur brise. A
l'approche du premier relais, apres avoir echange un regard, une poignee
de main et un billet a la portiere avec Fernande, j'ai quitte mon
costume, et j'ai couru la poste a franc-etrier toute la nuit derriere
sa voiture; a chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, a la
lueur mysterieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir
dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle dejeunait dans une auberge, j'ai
loue une chaise et j'ai continue ainsi mon voyage. A propos, envoie-moi
vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expedition a faire,
je ne saurais comment m'en tirer.

Madame de Theursan a bien remarque ma figure sur la route; mais elle
ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si
indifferent a elle et a sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon
dessein. Je me suis arrete sur la route, a l'entree du vallon de
Saint-Leon, et je l'ai laissee s'engager dans la plaine; j'ai envoye
alors mon equipage au presbytere en disant au postillon d'aller
lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je
suis arrive a travers bois jusqu'au chateau; je suis entre sans voir
personne, et je me suis assis dans le salon derriere le paravent ou l'on
met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un
seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille etait morte,
et je repandis des larmes ameres en songeant au surcroit de douleur qui
attendait mon infortunee Fernande.

J'etais la depuis un quart d'heure, absorbe et comme accable de cette
combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher
plusieurs personnes; c'etait Jacques avec Fernande et sa mere qui
venaient d'arriver. "Ou est ma fille? disait Fernande a son mari;
fais-moi voir ma fille." L'accent de sa voix etait dechirant. Celle de
Jacques eut quelque chose d'etrangement cruel en lui repondant par cette
question: _Ou est Octave?_... Je me levai aussitot, et je me presentai
en disant d'un ton resolu: "Me voici." Il resta quelques instants
immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la
surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me
disant: _C'est bien_. Ce fut la premiere et la derniere explication que
nous eumes ensemble.

Fernande etait partagee entre l'inquietude de savoir ce qu'etait devenue
sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pale et
tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix etouffee:
"Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as recu une lettre de
M. Borel.--Je n'ai recu aucune lettre, repondit Jacques, et ton arrivee
est pour moi un bonheur inattendu." Il fit cette reponse avec tant de
calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais ete pris moi-meme, si
je ne savais par Rosette, qui etait au courant de tous les secrets de
Cerisy, que M. Borel a ecrit et qu'il a tout raconte. Fernande se leva
vivement, et un eclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba
sur son siege, en disant: "Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit
Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu
l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est
une triste justification que j'ai a t'offrir, ma pauvre Fernande; mais
tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble." Sylvia entra en cet
instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre
dans ceux de l'infortunee en la couvrant de baisers et de larmes.
_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'evanouit.

"Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques,
laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de
voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une
autre piece.--Non, Madame, repondit Jacques d'un ton sec et hautain;
laissez-moi secourir ma femme moi-meme, vous direz ensuite tout ce que
vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en
s'adressant a sa femme, qui commencait a revenir un peu, prends
courage; c'est tout ce que je te demande en recompense de la tendresse
inalterable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant
qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu
dois tenir a la vie, tu es encore entouree d'etres qui te cherissent;
Sylvia est la qui attend un effort de ton amitie pour lui rendre
ses caresses; je suis a tes pieds pour te conjurer de resister a ta
douleur... et... voici Octave." Il prononca ce dernier mot avec un
effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupee seulement de sa
douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda
avec un singulier melange de reproche et de pardon. L'homme etrange!
j'eus envie un instant de me jeter a ses pieds.

Nous passames pres d'une heure dans les larmes. Jacques etait si bon et
si delicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux
malheurs qu'elle avait redoutes; elle pensa qu'il ne savait rien encore,
et prit courage au point de me tendre la main, a moi le dernier, apres
avoir donne mille temoignages d'affection a son fils, a son mari et a
Sylvia. "Tu vois, lui dis-je a voix basse, pendant un moment ou je me
trouvais seul pres d'elle, que tous les coups ne frappent pas en meme
temps, et que je suis encore a tes pieds." Je rencontrai les yeux de
madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques
rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu
de nourriture, et nous la conduisimes a table. Le dejeuner fut triste et
silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu a peu Fernande a
la vie. Personne ne parlait a madame de Theursan, qui paraissait fort
insensible a l'infortune de sa fille, et qui n'etait occupee qu'a
regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une
affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions
pour elle. Jacques, de son cote, affectait de n'en avoir aucune. Quand
nous rentrames au salon, madame de Theursan, s'adressant a Jacques, lui
dit d'un ton insolent: "Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner
une explication particuliere?--Absolument, Madame, repondit
Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mere
chez vous; je suis venue ici pour vous defendre et vous proteger; mon
intention etait de vous reconcilier, autant que possible, avec votre
mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager a abjurer
ses torts en pardonnant les votres. Mais on m'insulte avant meme que
j'aie dit un mot en votre faveur; c'est a vous de savoir comment vous
voulez que j'agisse desormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande,
troublee et epouvantee, de remettre a un autre moment toute explication
avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques,
que nous aurons jamais besoin d'intermediaire pour nous expliquer?
Est-ce que tu as prie ta mere de venir te proteger et te defendre contre
moi?--Non, non, jamais! s'ecria Fernande en cachant sa tete dans le sein
de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgre moi; n'ecoute pas,
ne reponds pas... Ma mere, ayez pitie de moi et taisez-vous.--Me taire
serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais a
dire pouvait servir a quelque chose; mais je vois que ce serait prendre
une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'a
me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la derniere
fois; la vie honteuse a laquelle j'esperais vous soustraire et ou vous
voulez vous plonger plus avant m'interdit desormais toute relation avec
vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de
votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari."
Fernande, plus pale que la mort, tomba sur le sofa en disant: "Mon Dieu,
epargnez-moi!" Jacques etait aussi pale qu'elle, mais sa colere ne se
revelait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a
appris a observer, et dont madame de Theursan etait loin de connaitre
l'importance. "Madame, dit-il d'une voix tres-legerement alteree,
personne au monde, excepte moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez
renonce aux votres en la mariant. Je vous defends donc, au nom de mon
autorite et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches
et des injures, qui, dans l'etat ou vous la voyez, peuvent lui devenir
funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous
ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est a moi que
vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous repondre; il me suffira de vous
dire que je vous connais." Madame de Theursan changea de visage; mais la
colere l'emportant sur la peur que cette espece de menace avait semble
lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant
vers moi d'une maniere brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en
disant: "Si c'est la votre choix, Fernande, restez au sein de la honte
ou votre mari vous a precipitee; je ne saurais relever une ame avilie.
Pour vous, Mademoiselle, dit-elle a Sylvia, je vous fais mon compliment
du role que vous jouez ici, et j'admire l'habilete avec laquelle vous
avez fourni un amant a votre rivale, pour la supplanter plus facilement
aupres de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui
m'etait impose en offrant a ma fille l'appui qu'elle aurait du implorer
et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!"
Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon
coeur. Sylvia dit a madame de Theursan, avec un dedain glacial, qu'elle
ne comprenait rien a son apostrophe et qu'elle ne repondait point aux
enigmes. "Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume.
Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait a sa fille un
douaire qui, en cas de veuvage ou de separation, assurerait a celle-ci
une existence brillante; elle cherche a nous brouiller, afin que sa
fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne a gouverner cinquante
mille livres de rente: voila toute l'enigme." Madame de Theursan etait
verte de fureur; mais la haine lui deliant merveilleusement la langue,
elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques
perdit patience, et fronca le sourcil tout a fait; alors il ouvrit son
portefeuille, et montra a madame de Theursan quelques mots ecrits sur
un petit papier, avec une image coupee en deux, en s'ecriant d'une voix
forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la
saisir, en repondant avec egarement qu'elle ne savait point ce que cela
signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla oter du cou de Sylvia une
espece de scapulaire qu'elle porte toujours. Il dechira le sachet de
satin noir, en tira une autre moitie d'image qu'il montra a madame de
Theursan, et repeta de la meme voix tonnante, que je n'avais jamais
entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La
malheureuse femme s'evanouit presque de honte; puis elle se releva en
criant avec le desespoir de la haine: "Elle n'en est pas moins votre
maitresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est
pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que
nous cette scene etrange et mysterieuse, s'etait approchee de sa mere
pour la secourir.--Non, c'est sa maitresse, criait madame de Theursan
avec egarement, en s'efforcant d'entrainer sa fille. Fuyons cette
maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux
pas rester sous le meme toit que la maitresse de ton mari." La pauvre
Fernande, brisee par tant d'emotions et comme frappee d'etourdissement
devant taut de surprises, restait indecise et consternee, tandis que sa
mere la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de delire.
Jacques la delivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia:
"Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne;
embrasse-la, et oublie ta mere, qui vient de se perdre par sa faute."

Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans
la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui etait
sortie pour aller soigner sa mere, Sylvia s'arreta entre Jacques et moi,
en nous prenant chacun par un bras: "Jacques, dit-elle, tu as ete trop
loin, et tu n'aurais pas du dire cela devant Fernande et devant moi. Je
suis bien fachee de savoir que c'est la ma mere; j'esperais que celle
qui m'a abandonnee en me donnant le jour, etait morte. Heureusement
Fernande n'a du rien comprendre a cette scene, et il sera facile de lui
faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel
a mon amitie.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient a
personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera
religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais
rien, et que je ne devine pas plus que Fernande." Nous nous separames,
et Sylvia passa le reste de la journee dans la chambre de madame de
Theursan. Fernande, malade elle-meme, avait ete forcee d'aller se mettre
au lit aussitot qu'elle avait vu sa mere un peu calmee. Sylvia les a
soignees alternativement avec un zele admirable. Apres-tout, c'est une
grande et noble creature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passe entre
elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain
matin sans consentir a voir personne, elle se laissa accompagner par
Sylvia jusqu'a sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit
ou elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait etre
accablee, et n'avoir plus de forces pour la colere et le ressentiment.
Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui
l'attendait a la grille, elle lui tendit la main; puis, apres un instant
d'hesitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis
Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour
la soigner. "Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal;
mais si je vous appelle a ma derniere heure, promettez-moi de venir me
fermer les yeux.--Je vous le jure, repondit Sylvia; et je vous jure
aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le
gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car
je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose a vous remettre, reprit
Sylvia; c'est les trois lignes ecrites que Jacques vous a montrees hier,
les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous
devez les aneantir. Voici encore la moitie de l'image, laissez-moi
l'autre; elle ne peut rien apprendre a personne, et j'y tiens a cause
de Jacques.--Bonne, bonne personne!" s'ecria madame de Theursan, en
acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute
l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'etre
debarrassee d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la
confusion d'une conscience coupable: elle partit precipitamment.

Sylvia resta longtemps immobile a la regarder; quand celle-ci eut
disparu derriere la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine,
et j'entendis ce mot expirer a demi sur ses levres pales: "Ma
mere!--Explique-moi ce mystere, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en
lui baisant la main avec une sorte de veneration irresistible; comment
cette femme est-elle ta mere, lorsque tu te croyais la soeur
de Jacques?" Son visage prit une expression de recueillement
indefinissable, et elle me repondit: "Il n'y a au monde que cette femme
qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est la
ma mere.--Elle a donc ete aimee du pere de Jacques?--Oui, dit-elle, et
d'un autre en meme temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou
cinq mots de la main du pere de Jacques, attestant que j'etais la fille
de madame de Theursan, mais declarant qu'il n'etait point sur d'etre mon
pere, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi.
Cette image, dont j'ai la moitie, c'est lui qui me la mit au cou en
m'envoyant a l'hospice des Orphelins.--Quelle destinee que la tienne,
Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand
coeur.--Mes peines ne sont rien, repondit-elle en faisant un geste comme
pour eloigner une preoccupation personnelle; ce sont les votres qui me
font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu
pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est
toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le
plus faible. Cependant il y a une chose qui me reconcilie, c'est que tu
sois venu; cela est d'un homme." Je voulus m'expliquer avec elle sur nos
communes douleurs; je me sentais en ce moment dispose a une confiance et
a une estime que je ne retrouverai peut-etre jamais dans mon coeur. Je
venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livre toutes
mes pensees; mais elle me punit de mes mefiances passees en me fermant
l'acces de son ame. "Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce
qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti;
sois bien sur qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans
ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande."

Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allee du parc.
J'allai m'informer de la sante de Fernande; son mari etait dans sa
chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la
mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand
il s'est passe entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus
irreconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller
frapper a cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre
quand il sort en me disant avec son calme impenetrable: "Obtenez qu'elle
ait le courage de vivre." Que cache donc l'impassible generosite de
cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi
toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants ou je
le crois; et pourtant cela est trop contraire a l'humanite pour que j'y
ajoute foi sincerement. S'il n'avait donne de sa bravoure et de son
mepris de la vie des preuves que je n'aurai peut-etre jamais l'occasion
de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais a
moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout
entiere par Sylvia, celle explication ne peut presenter aucun sens.
L'opinion a laquelle je dois m'arreter, c'est que son coeur est bon
sans etre ardent, ses affections nobles sans etre passionnees. Il s'est
impose le stoicisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un
role; et il s'est tellement identifie avec quelque type de l'antiquite,
qu'il est devenu lui-meme une espece de heros antique, a la fois
ridicule et admirable dans ce siecle-ci. Que lui conseillera son reve de
grandeur? jusqu'ou ira cette etrange magnanimite? Attend-il que sa femme
soit guerie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble
a la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui
arrive de me regarder avec des yeux ou brille la soif de mon sang.
Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il
y a trois jours que nous en sommes au meme point. Fernande a ete
reellement mal, et nous n'avons pas ete sans inquietude pendant une
nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec
eux; quel que soit le fond de leurs ames, je les en remercie du fond de
la mienne. J'espere que dans peu Fernande sera guerie; sa jeunesse, sa
bonne constitution, et le soin qu'on prend d'eloigner d'elle la pensee
d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espere, que le secours d'un
tres-bon medecin qui etait venu pour soigner sa fille, et qui est reste
pour elle. Adieu, mon ami. Brule cette lettre; elle contient un secret
que j'ai jure de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant a un
autre moi-meme.



LXXVII.

DE JACQUES A M. BOREL.


Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes
intentions de ton amitie. Je sais que tu te serais battu de grand coeur
pour defendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre meme un moindre
service. J'espere que tu regardes ce devouement comme reciproque, et
que, si tu as jamais occasion de faire un appel serieux a l'amitie, tu
ne t'adresseras pas a un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne
Eugenie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle
lui ecrit, de ne point lui faire savoir que j'ai recu la lettre ou tu
m'informais de tout ce qui s'est passe. Adieu, mon brave; compte sur
moi, a la vie et, a la mort.



LXXVIII.

DE JACQUES A OCTAVE.

Je veux vous epargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne
pourrait etre que difficile et penible entre nous; nous nous entendrons
plus vite et plus froidement par ecrit. J'ai plusieurs questions a vous
adresser, et j'espere que vous ne me contesterez pas le droit de vous
interroger sur certaines choses qui m'interessent pour le moins autant
que vous.

1 deg. Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passe entre vous et une
personne qu'il n'est pas besoin de nommer?

2 deg. En revenant ici, ces jours derniers, en meme temps qu'elle, et en
vous presentant a moi avec assurance, quelle a ete votre intention?

3 deg. Avez-vous pour cette personne un attachement veritable? Vous
chargeriez-vous d'elle, et repondriez-vous de lui consacrer votre vie,
si son mari l'abandonnait?

Repondez a ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie
de cette personne, gardez-moi le secret aupres d'elle sur le sujet de
cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur
futur impossibles.



LXXIX.

D'OCTAVE A JACQUES.

Je repondrai a vos questions avec la franchise et la confiance d'un
homme sur de lui:

1 deg. Je savais, en quittant la Touraine, que vous etiez informe de ce qui
s'est passe entre elle et moi;

2 deg. Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en reparation de l'outrage
et du tort que je vous ai fait; si vous etes genereux envers _elle_, je
decouvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me
frapper avec l'epee, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger
sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tacherai de vous tuer;

3 deg. J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous
devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais
serment de lui consacrer ma vie tout entiere, et de reparer ainsi,
autant que possible, le mal que je lui ai fait.

Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce
que je souffre a cause de vous; si vous voulez vous venger de moi,
vous devez desirer de me trouver debout. Je serais un lache si je vous
implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous
attendre, et je vous attends. Decidez-vous.



LXXX.

D'OCTAVE A HERBERT.

Jacques est parti; ou va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il
jamais? Tout cela est encore un mystere pour moi; cet homme a la
manie d'etre impenetrable. J'aimerais mieux vingt coups d'epee que ce
dedaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite
jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa misericorde envers moi
m'humilie ou sa lenteur a se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que
d'etre ainsi dans le doute du present et dans l'incertitude de l'avenir.

Je t'ai envoye copie du billet qu'il m'a ecrit de Saint-Leon, et de la
reponse que je lui ai faite du presbytere, le tout entre le dejeuner et
le diner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est
bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre
notre ancienne maniere de vivre, et qu'elle etait autorisee par Jacques
a me faire cette invitation. C'etait le premier jour depuis sa maladie
qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya
ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller diner comme la veille,
et Jacques me recut comme les autres jours, c'est-a-dire avec une
poignee de main et une contenance grave. Cette poignee de main, qu'il
ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est evidement une
demonstration exterieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur
enfant autorise assez son silence et sa reserve, qu'elle peut prendre
pour de la tristesse. Seulement, apres le diner, il me suivit dans le
jardin, et me dit: "Vos dispositions sont telles que je les supposais,
il suffit. Vous etes un ami sans foi, mais vous n'etes pas un homme sans
coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous
cacherez a Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que
dans aucun moment de votre vie, fusse-je a cent lieues, fusse-je mort,
vous ne lui apprendrez que j'ai su la verite." Je lui donnai ma parole,
et il ajouta: "Etes-vous bien penetre de l'importance du serment que
vous me faites?--Je pense que oui, repondis-je.--Songez, me dit-il, que
c'est la premiere et la principale reparation que je vous demande du
mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une
blessure mortelle le jour ou vous lui feriez savoir que je lui ai
pardonne. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la
reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on
ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fiere.--O
Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers
elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix alteree, je ne puis l'etre
envers toi." Et il s'eloigna precipitamment.

Hier, je trouvai Fernande triste et inquiete. "Jacques va encore nous
quitter, me dit-elle; il pretend avoir des affaires indispensables
qui l'appellent a Paris; mais, dans la situation ou nous sommes, tout
m'effraie. Peut-etre a-t-il recu enfin cette funeste lettre de Borel
qu'un hasard aura retardee a la poste; peut-etre me trompe-t-il par une
feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit
instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout a fait sans me
rien dire." Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-la, Jacques
aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui
assurant qu'il m'avait, au contraire, temoigne une amitie plus vive que
jamais. Fernande est bien facile a abuser; elle est si peu habituee au
raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connait jamais
les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une
douce et naive creature, toujours gouvernee par l'instinct d'aimer,
par le besoin de croire, et trop pieusement credule dans l'affection
d'autrui pour etre susceptible de penetration. Jacques rentra et parla
de ses affaires d'une maniere si vraisemblable, Sylvia eut tellement
l'air d'y croire, et nous fumes en apparence si bons amis, qu'elle me
dit le soir: "Oh! quelle confiance heroique de la part de Jacques! il
nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre
si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcee de vous hair."
Jacques est parti ce matin, calme, et me temoignant une affection
vraiment stoique; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est
ma maitresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement
refusee a moi, et j'ai eu la force de me soumettre, meme dans les
occasions ou la crainte de la perdre et le trouble de mes passions
auraient du triompher de tous les scrupules. Peut-etre que si Jacques
savait cela, il agirait autrement; peut-etre aurais-je du le lui dire.
C'eut ete un autre genre d'heroisme que de le faire rester en lui
disant: "Ta femme est pure, reprends-la, et je pars." Mais il est ecrit
que je ne serai jamais un heros, cela m'est impossible, et j'ai une
antipathie insurmontable pour les scenes de declamation. Je me connais
trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je
serais rentre par la fenetre; j'aurais avoue que depuis un an je suis le
plus niais des seducteurs, et je serais devenu criminel aussitot apres
cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajoute foi a ma
parole, soit pour le passe, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le
croire aveugle. Il y a des instants ou toute cette pompe de generosite
m'en impose tellement, que je me livre a l'admiration avec une
sensibilite puerile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis
qu'apres tout, la vie est une comedie a laquelle ne se laissent pas
prendre ceux qui la jouent; qu'apres les tirades et les scenes a effet,
chacun essuie son fard, ote son costume, et se met a manger ou a dormir.
Jacques serait ce qu'il croit etre, si la nature l'avait doue comme
moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y
renoncait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien
que lorsqu'on est epris comme je le suis, on n'est pas capable de tels
sacrifices. Il aime le genre heroique, et sa paisible nature, ses
passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'age, le
secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine
pendant un quart d'heure, et tout cet echafaudage tombera. Il ne demande
pas mieux que de s'eloigner de sa femme: il aime la solitude et les
voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir a pratiquer la
theorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les
biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire
grace, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe a l'admiration
qu'il m'impose, et il se croit plus venge par mon repentir que par ma
mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son
caractere et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action
de Regulus. Mais si Regulus avait vecu sous mes yeux, j'aurais trouve,
j'en suis sur, dans sa vie privee mille occasions de douter et de
sourire. Les heros sont des hommes qui se donnent a eux-memes pour des
demi-dieux, et qui finissent par l'etre en de certains moments, a force
de mepriser et de combattre l'humanite. A quoi cela sert-il, apres
tout? A se faire une posterite de seides et d'imitateurs; mais de quoi
jouit-on au fond de la tombe?

Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies
de l'orgueil; la verite les efface avec un eclair de son miroir, et je
me retrouve seul et impuissant, avec mon desir et ma passion dans le
coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par
l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu a Fernande et de partir avec
lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en
larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu a peu son cou de neige
et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je
me sentis tres-content d'etre seul avec elle, et malgre moi je remerciai
Dieu d'avoir inspire a Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je
me serais torture l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et
l'admiration devaient me guerir de l'amour, le bouillonnement de mon
sang et les elans de mon coeur auraient victorieusement dementi cette
vaine affectation et cette vertu pedantesque.

[Illustration: Je la fais danser...]

Fernande est encore tout emue et toute penetree de ce depart;
l'excellente enfant croit a son mari comme en Dieu, et je serais bien
fache a present de combattre cette veneration. Il est vrai qu'elle le
suppose imbecile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupcon
de notre amour; voila ce que c'est que le sentiment de l'admiration.
C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour
exciter le coeur et paralyser le raisonnement.

Elle commence a se porter tout a fait bien; mais son fils maigrit et
palit a vue d'oeil. Elle ne s'en apercoit pas encore; mais je crains
qu'elle n'ait bientot un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni
l'autre de ses enfants ne soient nes avec une bonne organisation. Tous
les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront a elle; je ne suis
pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joue de role quand
j'ai jure de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne
la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit
comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrete
et une preoccupation tout a fait etrangere a son caractere methodique et
grave. Il me vient a l'esprit, depuis quelque temps, une idee singuliere
sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.

_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui
annonce que la lettre de son mari a Jacques n'est jamais partie, par la
raison qu'elle-meme s'est chargee de la dechirer au lieu de la mettre a
la poste. Jacques aura encore arrange cela. On ne peut se dissimuler
que cet homme ne soit ingenieux et magnifique dans la maniere dont il
remplit sa tache.

[Illustration: Je criai: Qui vive?...]



LXXXI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Paris.

Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en
est fait de moi. Etends entre nous un drap mortuaire, et tache de vivre
avec les vivants. J'ai rempli ma tache, j'ai bien assez vecu, j'ai bien
assez souffert. A present, je puis me laisser tomber et me rouler dans
la poussiere trempee de mes larmes. En te quittant, j'ai pleure, et mes
yeux ne se sont pas seches depuis trois jours. Je vois bien que je suis
un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'aneantir
ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force,
parce qu'elle m'est desormais inutile. Je n'ai plus a souffrir, je n'ai
plus a aimer; mon role est acheve parmi les hommes.

Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette
confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle
pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est
bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma
destinee, et quelle malediction foudroie tout ce qui s'attache a moi.
Elle a ete comme un instrument de mort dans la main d'Azrael; mais ce
n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme
d'une fleche empoisonnee, pour me percer le coeur. A present, la colere
de Dieu va s'apaiser, j'espere. Il n'y a plus sur moi de place vivante a
frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guerir de m'avoir aime.

Sa sante m'inquiete, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon
depart et l'emotion qu'elle a eprouvee en me disant adieu ne l'ont pas
rendue plus malade. J'aurais peut-etre du rester encore quelques jours
et attendre qu'elle fut plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je
suis un homme et non pas un heros; je sentais dans mon sein toutes les
tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller a quelque
mouvement odieux d'egoisme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable
de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit etranger aux
passions humaines. Octave lui-meme s'imagine peut-etre que je supporte
tranquillement mon malheur, et que j'obeis sans efforts a un devoir que
je me suis impose... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux!
Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore a la
cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance
suspendus comme une epee sur la tete de cet homme. Ah! je n'en puis
plus! Tu vois si mon ame est stoique. Non, elle ne l'est pas. C'est toi,
Sylvia, qui es heroique et qui me juge d'apres toi-meme. Mais moi, je
suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le
vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point cree un ordre de
vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec
une telle plenitude, que je suis force de lui sacrifier tout ce qui
m'appartient, jusqu'a mon coeur, quand je n'ai plus rien a lui offrir.
Je n'ai jamais etudie qu'une chose au monde, c'est l'amour. A force de
faire l'experience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai
compris combien c'etait un sentiment noble et difficile a conserver;
combien il faillait accomplir de devouements et de sacrifices avant de
pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour
Fernande, je me serais peut etre mal conduit. Je ne sais si j'aurais
commande a mon depit et a la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposee
a la risee d'autrui, par ses imprudences et ses folies egoistes.
Mais elle l'aime, et parce que je suis lie a elle par une eternelle
affection, la vie de son amant me devient sacree. Pour resister a la
tentation de me defaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me
coute de desespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse.

Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-etre une justice
naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun prejuge
social, aucune consideration personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il
me serait impossible de conquerir un bonheur quelconque par la violence
ou la perfidie, sans etre aussitot degoute de ma conquete. Il me
semblerait avoir vole un tresor, et je le jetterais par terre pour
m'aller pendre comme Judas. Cela me parait le resultat d'une logique si
inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'etre pas
une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, a ma
place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eut peut-etre pas
rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et
de ses baisers. Il y a des hommes qui egorgent sans facon leur femme
infidele, a la maniere des Orientaux, parce qu'ils la considerent comme
une propriete legale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent
ou l'eloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils
pretendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se resigne
avec desespoir. Ce sont la, en cas d'amour conjugal, les plus communes
manieres d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil
et moins grossier que celui de ces hommes-la. Que la haine succede a
l'affection, que la perfidie de la femme fasse eclore le ressentiment
de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent
jusqu'a un certain point le droit de se venger, et je concois la
violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime?

Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de
moi) que je sois un esprit faible et un caractere imbecile, pour avoir
persevere dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est
pas altere. Si Fernande etait indigne de cet amour, je ne l'eprouverais
plus. Une heure us mepris suffirait pour m'en guerir. Je me rappelle
bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infame. Mais
aujourd'hui elle cede a une passion qu'un an de combats et de resistance
a enracinee dans son coeur; je suis force de l'admirer, car je pourrais
l'aimer encore, y eut-elle cede au bout d'un mois. Nulle creature
humaine ne peut commander a l'amour, et nul n'est coupable pour le
ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge.
Ce qui constitue l'adultere, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde a son
amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son
mari. Oh! je hairais la mienne, et j'aurais pu devenir feroce, si elle
eut offert a mes levres des levres chaudes encore des baisers d'un
autre, et apporte dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait
devenue hideuse pour moi ce jour-la, et je l'aurais ecrasee comme une
chenille que j'aurais trouvee dans mon lit. Mais, telle qu'elle est,
pale, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timoree,
incapable de mentir, et toujours prete a se confesser a moi de sa faute
involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas
vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal
affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon?
Combien il m'a fallu d'adresse et de precaution pour retenir sur ses
levres l'aveu toujours pret a s'en echapper!

Tu m'as demande pourquoi je n'avais pas accepte la confession et le
sacrifice que si souvent elle a desire me faire. C'est parce que je
crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas
qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproche de ne plus vouloir
me fier a l'heroisme dont Fernande eut ete peut-etre capable encore. Eh
quoi! cette derniere epreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il
pas suffi a mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais
jusqu'ou va sa vertu, comme je sais ou elle finit. Sa chastete naturelle
est la meilleure sauvegarde qui puisse la proteger, et sans doute elle
l'a protegee longtemps. Mais la resolution de perdre a jamais Octave ne
peut se soutenir dans cette ame puerilement sensible, que la plus petite
souffrance epouvante, et qui succombe sous un veritable malheur. Est-ce
sa faute? Ne serions-nous pas des insenses et des bourreaux, si nous
exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour
marcher quand ses jambes se derobent sous elle? N'a-t-elle pas failli
mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre creature souffrante!
sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le
courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mepriser
parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimee,
simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beaute delicate
et pure, et je t'ai cueillie, esperant garder pour moi seul ton suave
parfum, qui s'exhalait a l'ombre et dans la solitude; mais la brise me
l'a emporte en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison
pour que je te haisse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai
doucement dans la rosee ou je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce
que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre
dans ton atmosphere qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, o
mon beau lis! je ne te toucherai plus.



LXXXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Tours.

Je suis revenu ici. C'est une idee etrange qui m'est passee par la tete,
et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai recu ta lettre; on me
l'a renvoyee exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien
affectueuse et bien laconique. Oui, je concois ce qu'elle souffre
en m'ecrivant. Helas! elle ne pourra meme pas m'aimer d'amitie! Mon
souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaitra comme
un remords!

Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout a fait bien, que les
belles couleurs de la sante reviennent a ses joues, et qu'elle pleure sa
fille moins souvent et moins amerement. Oui, voila ce qu'il faut me dire
pour me donner du courage. Du courage! a quoi bon? Il m'en a fallu, et
j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je desormais? Tu as beau dire, Sylvia, je
n'ai plus rien a faire sur la terre. Tu sais ce que le medecin, presse
par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris a demi-mot ce que
je devais craindre et ce que je pouvais esperer. Le plus riant espoir
qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an a sa soeur. Il a le meme
defaut d'organisation. Je ne suis donc pas necessaire a cet enfant, et
je dois travailler a m'en detacher comme d'un espoir aneanti. Je vivrais
encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas ou celui
qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par
l'affection et par le sang; tu me remplacerais aupres d'elle, Sylvie, et
ton amitie lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne.
Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est
trop delicat pour s'en rejouir; mais, malgre elle, elle sentirait
l'amelioration de son sort. Elle pourrait epouser Octave par la suite,
et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait a jamais
termine.

Tu me dis precisement qu'elle s'afflige beaucoup de l'idee de ce
scandale; que ce souvenir, efface longtemps par la douleur plus
vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon
affection, s'est reveille en elle depuis qu'elle est un peu resignee a
l'une et un peu rassuree sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande a toute
heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas a Paris, et
que, lorsqu'on a reussi a la tranquilliser sur ce point par des raisons
qu'on n'oserait donner a un enfant, elle tremble a l'idee d'etre
couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de cafe
d'une province et aux recits de chambree d'un regiment. C'est la
l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien!

Sur ce dernier point de souffrance et d'inquietude, tu peux la rassurer
par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te
parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et
tu es a meme plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitie
eclairee. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour
une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de
l'espece de celebrite qui en resulte, et de l'attrait que leur attention
et leurs bonnes graces ont desormais pour les hommes. Une coquette
partirait de la pour se faire une brillante carriere d'audace et de
triomphes. Fernande n'est pas de ce caractere; elle ne songe qu'a rougir
et a se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et
heureuse que j'ai tache de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne
perde pas son temps a pleurer sur un accident qui sera l'anecdote
d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des
evenements ridicules et honteux dont on a peine a se laver, mais de
tels evenements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme
Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspire une
passion; qu'un homme s'est expose, pour ne pas la compromettre, a
se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni
d'avilissant dans tout cela. Si Octave eut parlemente avec les mauvais
plaisants qui l'assiegeaient, c'eut ete bien different. L'amour d'un
lache deshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien
conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortee en voyage jusque chez
elle, tant les grands mysteres et les grandes combinaisons de ce fou
reussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut decouvrir tous ces
puerils secrets sans trouver un sujet de mepris dans sa conduite. Le
ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir
une maitresse dans ma maison. On dit meme, tant l'espionnage imbecile et
les interpretations erronees font vite la tour du monde, que j'ai essaye
de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue
demasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-etre madame de
Theursan elle-meme qui repand ce bruit! Voila le parti que les coeurs
vils tirent de la patience et de la generosite des autres. En un mot, je
suis bafoue a Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon regiment a
qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse a mes depens le plus qu'il
peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.

Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce
menagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et
tracer ce nom fatal sans un fremissement de haine de la tete aux pieds;
mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui
se passe la-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui,
seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te
dire qu'il faut cacher a Fernande ma presence a Tours.



LXXXIII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Mon Dieu! que fais-tu donc a Tours? cela m'epouvante. Songes-tu a te
venger des calomnies qu'on repand sur nous? Si je te connaissais moins,
je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu
as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engage dans quelque
affaire de ce genre; ce ne serait pas la premiere fois que tu te serais
cru force de manquer a tes principes et de faire une chose antipathique
a ton caractere. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives
jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela reparera-t-il le tort
fait a Fernande? Un autre homme que toi repondrait qu'il a son affront
personnel a venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu consideres
comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as
raconte ton premier duel, c'etait precisement avec ce Lorrain; tu cedais
bien alors a une consideration de ce genre, mais la necessite etait
urgente; vous etiez tous les jours en presence l'un de l'autre sous les
yeux d'une assemblee, et vous etiez tous deux militaires. Il importait
peu que le canon ou l'epee emportat l'un de vous un jour plus tot
ou plus tard; qu'etait-ce que la vie pour vous dans ce temps-la?
Aujourd'hui que ta position est si differente, comment serait-il
possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne
t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que
de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile
desormais a personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage
t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser
les bras, que de se persuader que la tache est finie. Pourquoi
condamnes-tu ton fils avec ce desespoir? le medecin ne t'a-t-il pas dit
que la nature operait des miracles au-dessus de toutes les previsions de
la science, et qu'avec des soins assidus et un regime severe, ton enfant
pouvait se fortifier? Je maintiens ce regime scrupuleusement, et depuis
quelques jours notre cher petit est reellement bien. Si je mourais
moi-meme, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa
sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie
quand tu te demets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit
bien belle, celle que tu me laisses?

Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave,
quand il ne sait rien de lui-meme, et se pique de ne resister a aucun
des caprices qui lui viennent? Il se dit sur d'aimer toujours Fernande;
c'est peut-etre vrai, c'est peut-etre faux. Il s'est bien conduit depuis
qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce la pour te succeder et
pour remplir un coeur ou tu as regne? Pourra t-elle l'aimer longtemps?
n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la delivre de lui?

Tu veux que je te dise exactement la verite sur leur compte, et je sens
que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec
emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des
moments de reveil et de desespoir, Octave a des instants d'effroi et
d'incertitude; mais ils ne peuvent resister au torrent qui les entraine.
Octave cherche a rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il
n'oserait en douter, mais il tache de l'expliquer par des motifs qui en
diminuent le merite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler
d'etre moins grand que toi, il tache de saper le piedestal ou tu as
merite de monter. Tu as devine juste, il nie tes passions, afin de nier
ton sacrifice. Fernande te defend avec plus de vigueur que tu ne penses,
et sa veneration resiste a toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes
au point de rester aveugle eternellement; elle dit qu'en cela tu es
sublime: et alors elle pleure si amerement que je suis forcee de la
consoler et de la relever a ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a
des instants ou je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je
vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me
cache au fond des bois, ou je vais pleurer aupres du berceau de ton
fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand
je la vois torturee de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je
pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de
beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui
a point aliene l'amitie de madame Borel, qui me parait une personne
genereuse et sensee. Sa vie pourrait etre encore bien belle, si Octave
voulait; elle retournerait a toi, j'en suis sure, si elle avait a se
plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il
cherche a lui oter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une ame
aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh!
combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupe,
au sein de cet ocean de douleurs, qu'a lui eviter la centieme partie de
celles que tu ressens.

J'ai recu de madame de Theursan l'etrange envoi de quelques centaines de
francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicite du present qui me l'a
fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce present
est liberal eu egard a ses moyens; mais j'admire cette reparation de
l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une derision; j'ai pourtant
remercie et n'ai motive mon refus que sur l'absence de besoins.
Peut-etre devrais-je etre reconnaissante de l'intention, je ne puis: je
ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde.



LXXXIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain etait un mechant homme, et je
l'ai tue. Il a tire sur moi le premier, je l'avais provoque; il m'a
manque. Je savais que je n'avais qu'a vouloir pour l'abattre, et
j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que
m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords
dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi,
et qui me transportent hors de moi-meme! Dieu me le pardonnera. Ce n'est
plus moi qui agis: Jacques est mort; l'etre qui lui succede est un
malheureux que Dieu n'a pas beni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais
pu etre bon, si mon destin s'etait prete a mes sentiments; mais tout a
echoue, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet
homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif
du sang me bruler; ce meurtre m'a un peu soulage. En expirant, le
malheureux m'a dit: "Jacques, il etait ecrit que je mourrais de ta main;
sans cela tu ne m'aurais pas estropie pour une caricature, et tu ne
me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'etre..." Il est mort en
m'adressant cette grossierete qui semblait le consoler. Je suis reste
longtemps immobile a contempler l'expression d'ironie qui restait sur
la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire
semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il
faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela
fait du bien a Fernande: rien ne rehabilite une femme comme la vengeance
des affronts qu'elle a recus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe!
on ne dira plus que je suis lache, et que je souffre l'infidelite de ma
femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une
passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que
c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur
l'epoux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espece de
trone ou, dans mon delire, je l'aurai placee, et Octave enviera mon role
un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour
elle, et il est oblige de me laisser reparer le mal qu'il a commis.

Adieu. Ne t'inquiete pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon
destin, et que dans ce moment mon corps est invulnerable. Il y a une
main invisible qui me couvre, et qui se reserve de me frapper. Non, ma
vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime revelation; j'en ai
fait le sacrifice, et il m'est absolument indifferent de la perdre ou de
la conserver. L'ange qui protege Fernande est venu pres de moi, et il me
parle d'elle dans mon sommeil; il etend ses ailes sur moi quand je me
bats pour elle; quand je ne serai plus necessaire a personne, lui aussi
m'abandonnera. J'ai fait mon testament a Paris; en cas de mort de mon
fils, je laisse les deux tiers de mon bien a ma femme, et a toi le
reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue.



LXXXV.

DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.

Cerisy.

Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer a Tours,
sur-le-champ, aupres de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis
ni lui servir de temoin, ni meme aller vous investir de mes fonctions;
j'ai une attaque de goutte si bien conditionnee, qu'il me serait
impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer
chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses
et vos services; ces choses-la ne se refusent pas. Je vais tacher de
vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine repose
d'avoir tue hier Lorrain, a qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au cafe
comme si de rien n'etait; et, avec cette maniere glaciale que vous
lui connaissez quand il est en colere, il fume sa pipe et prend sa
demi-tasse en presence de plus de cent paires de moustaches jeunes et
vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosite, comme vous
pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez a
l'amant de sa femme, se sont crus insultes ou au moins provoques par sa
presence et par sa figure; ils ont affecte de parler a haute voix des
maris trompes en general, et de repeter, a une table voisine de la
sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques.
Comme il restait impassible, ils ont parle un peu plus clairement de sa
femme, et ils ont fini par la designer si bien, que Jacques s'est leve
en disant: "Vous en avez menti," du ton dont il aurait dit: "Je suis
votre serviteur." Deux de ces messieurs, qui avaient parle en dernier,
se leverent en demandant a qui s'adressait le dementi. "A tous deux,
repondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier
se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain a l'heure que vous voudrez,
dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait;
car vous etes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison
a monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste,
repondit M. de Munck; ce soir, a six heures et au sabre.--Au sabre,
soit," dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut
s'arranger en aucune facon. Deux heures apres, j'ai recu un message de
lui pour me prier de lui servir encore de temoin; mais precisement j'ai
pris la goutte dans la rosee d'hier a l'affaire de Lorrain, et peut-etre
ai-je eprouve aussi un peu d'emotion en voyant tomber ce pauvre diable.
Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela
grisonnait aupres de nous, et nous ne sommes plus a l'age ou un camarade
tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est etonnant, et cela
prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que
renouveler son ecorce, et Jacques est aujourd'hui le meme que nous avons
connu il y a vingt ans. On ne dira plus: "Voyez ce que deviennent ces
vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voila un
qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse deshonorer sans
rien dire." Ma foi! je l'ai dit moi-meme, et sa situation m'occupait
tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il etait ici,
je revais de lui, et je m'eveillai en criant, a ce que m'a dit ma
femme.--"Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!" Mais un homme de coeur se
retrouve toujours. Esperons qu'en sortant de la il ira tuer l'amant de
sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il
fait maintenant ne sert a rien. Allez vite. Le prefet est un brave
garcon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant
trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance,
et il pourrait bien arriver que Jacques fut arrete apres la seconde. Il
faut qu'il se depeche. Ecrivez-moi par un expres, ce soir, quand il
aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'etre pas la; j'aimerais mieux
perdre un bras que de voir Jacques manquer a l'appel.



LXXXVI.

DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.

Tours.

Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une
egratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas
en menage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui
separe le nez en deux, ce qui doit singulierement le vexer. Cela ne
rendra l'honneur a aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns
et en preserver quelques autres. C'est un joli garcon de moins. La
beaute pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne
s'est pas soucie de demander son reste a Jacques. C'etait un poulet de
dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les
temoins ont montre tant de desir d'arranger l'affaire, que nous avons
consenti a dire que nous etions faches d'avoir donne un dementi, s'il
etait vrai qu'on n'eut pas eu l'intention de nous impatienter. On a
assure qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort
a l'enfant; mais je concois que, ses temoins ayant rendu un peu la main,
la partie etait trop inegale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez
de peine a faire entendre raison a celui-ci; il a une bile de tous les
diables, et ce n'est qu'apres mure deliberation qu'il s'est un peu
adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne
pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici
plutot que de sabrer par la-bas, c'est plaisir et honneur de voir un
ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armee.
Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le
connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien
d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en
recevant ses remerciements pour lui avoir servi de temoin: "Je voudrais
t'en servir dans une quatrieme occasion, et je ferais volontiers le
voyage avec toi pour ca. A present tu as la main remise, est-ce que tu
ne vas pas t'en prendre a qui de droit?" Il m'a repondu moitie figue,
moitie raisin: "Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah
ca, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?" lui ai-je dit. La-dessus,
il m'a embrasse, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amities.
Il doit etre parti maintenant, car le prefet lui a fait dire en dessous
main qu'il allait etre force de le faire arreter, s'il ne tirait ses
guetres bien vite. Je l'ai laisse fermant sa malle, et je suis revenu
a mon _perchoir_, ou je vous attends a dejeuner aussitot que la goutte
vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout
cela avec vous. Il y a beaucoup a dire pour et contre Jacques; c'est un
drole de corps, mais il fait feu des quatre pieds.



LXXXVII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Aoste.

Tu dois avoir recu un billet que je t'ai envoye de Clermont, par lequel
je t'annoncais que j'etais sorti sans egratignure de mes trois duels, et
que mon corps se portait aussi bien que mon ame se porte mal: ce sont
les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-meme. Un
corps qui s'obstine a vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de
l'ame, est un triste present du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est
que j'allais passer a deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette
route de Lyon pour la vingtieme fois, et pour la premiere j'ai passe
aupres de ma vallee cherie sans y entrer. Il etait six heures du matin
quand je me suis trouve sur le haut de la cote Saint-Jean, et les
postillons, qui me connaissent bien, avaient deja tourne le chemin pour
descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penche a
la portiere, j'ai longtemps contemple ce beau site que je ne reverrai
peut-etre plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois
parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hesite a regarder ma maison.
Enfin, au moment ou le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait
arreter, et je suis monte au-dessus de la route pour la regarder a mon
aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant etincelait dans tes
vitres: etais-tu donc deja levee? Les volets de Fernande etaient fermes:
elle dormait peut-etre dans les bras de son amant. Cette maison, ces
jardins et cette vallee m'inspirerent une espece de haine. Je viens de
tuer un homme et d'en defigurer un autre sans aucun motif raisonnable
que de satisfaire ma vanite blessee, et j'ai du regarder tranquillement
le toit qui abrite mon desespoir et ma honte!

Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptes
par une societe stupide, et qui, devant la raison, ne presentent aucun
sens: l'honneur d'un homme ne peut pas etre attache au flanc d'une
femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher
le mien; mais je n'en suis pas moins oblige d'etre en guerre avec tout
le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en
laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien,
qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous
mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de
faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier
que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'etre un heros pour
cela; car je suis devenu une espece de brute vindicative et cruelle, et
j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la
logique de mon affection me demontre.

J'ai eu de singulieres discussions avec Borel; quelques autres vieux
amis de l'armee ont essaye de m'entamer adroitement, et de me faire
parler, soit par interet, soit par curiosite; j'ai fait a ceux-la des
reponses evasives et meme brutales: j'avais horreur de leur amitie comme
de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec
Borel, parce qu'au fond de ses systemes imbeciles il y a un certain
bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blame qu'il
me prodigue, un veritable devouement. Il etait si mal dispose contre
Fernande, que j'eprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons
passe deux jours ensemble a Tours, lui a me faire des remontrances, moi
a chercher, tout en l'ecoutant d'une oreille, l'occasion de me battre
avec Lorrain. Nous avons echange bien des raisonnements inutiles, lui
voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tachant
de lui faire comprendre qu'il m'etait impossible de ne pas l'aimer
encore. Il a termine ses harangues en me demandant a quoi servirait
ma conduite, et si j'esperais servir de modele et de type aux maris
genereux: a quoi j'ai repondu, en riant, que je n'avais meme pas la
pretention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde
sollicitude ne m'a, du reste, epargne aucun des coups d'epingle qu'une
ame brisee peut recevoir a la suite d'un desastre. De tous les hommes
que j'ai connus, ami, ennemi ou indifferent, il n'en est pas un qui
n'ait donne un coup de main pour me pousser dans la tombe.

J'ai eu bien de la peine a calmer mon sang irrite; je me serais jete
devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de
boulet pour tuer les autres. Cette espece de croyance a la fatalite
aurait fait de moi un heros ou un tigre, suivant la difference d'un
cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai ete au
moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui
avais fait grace, quand m'est venu un billet mysterieux qu'une femme
m'ecrivait pour me supplier d'epargner sa vie et de renoncer a ma
fureur. C'etait un billet sublime d'expression et de sentiment. Je
crus d'abord qu'il etait d'une mere, et j'allais y ceder avec
attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'apercus qu'il etait d'une
maitresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce
mot-la me rendit furieux. Helas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la
tete; j'aurais voulu tuer tous ceux qui etaient moins malheureux que
moi; je m'obstinais a faire battre ce jeune homme: il me semblait obeir
a l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque reve terrible.
Le capitaine Jean, un de mes temoins, me parlait depuis longtemps sans
que ses discours presentassent aucun sens a mon esprit; enfin, il
reussit a me faite entendre un seul mot: "Ah ca, Jacques, tu veux donc
massacrer aujourd'hui?" Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine
brulante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'eveillais
d'un reve. Je fis tout ce qu'il desirait, sans meme ecouter dans quels
termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de
faire effet par ma bravoure. Il m'avait semble d'abord que j'avais envie
de me disculper du reproche d'etre lache, et qu'a ce sentiment d'orgueil
blesse j'aurais sacrifie la vie de mon pere; mais ce n'etait qu'un
pretexte dont se servait mon desespoir pour me pousser: j'avais un
acces de rage tout simplement; et quand il fut apaise, je retombai dans
l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses
crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un
air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant
l'usage, nous eussions a echanger une poignee de main; mais entre
chaque minute il s'ecoulait de tels siecles dans ma tete, que j'obeis
machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais
vu: j'etais deja a cent ans de ce qui venait de se passer en moi;
j'etais entre dans le neant de l'ame, qui est desormais mon refuge en
cette vie.

Me voila donc calme! que Dieu me pardonne a quel prix! Mais il sait bien
que cela n'a pas dependu de moi, et que mon etre a ete transforme a
l'insu de ma volonte. Ah! cette colere, elle etait affreuse! mais elle
me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements a un
epileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid
qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me
fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui,
apres le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement
leur tete ou leur coeur pantelant sur l'arene, et se mettaient a
marcher, emportant leur ame separee de leur corps, aux yeux des hommes
epouvantes.

Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il
n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie
sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un acces de delire. J'ai
pourtant traverse tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de
jeune, de genereux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est
debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses
illusions. Maudite soit cette organisation reguliere et solide que ne
peuvent briser les evenements! Don funeste! Avais-je commis quelque
crime avant de naitre, pour avoir la malediction du premier homme,
l'exil dans le desert, et l'injonction de vivre?

Je suis passe ce matin pres d'une maison de campagne que la beaute de
la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des
climats a fait abandonner. Je me suis arrete pour entrer dans le clos,
attire par l'air de tristesse et de destruction qui regnait en ce lieu;
j'y suis reste deux heures, abime dans la pensee de mon desespoir et de
mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide
et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une
statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piedestal dans une
attitude orgueilleuse; mais te voila comme une de ces allegories usees
et rongees par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins
abandonnes. Tu decores tres-bien le desert: pourquoi sembles-tu
t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude;
il te tarde de tomber en poussiere, et de ne plus lever vers le ciel ce
front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et ou l'air humide
amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni
ton eclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albatre ou
d'argile sous ton crepe funebre. Reste, reste dans ton neant, et ne
compte plus les jours: tu dureras peut-etre longtemps encore, pierre
miserable! Tu te glorifiais d'etre une matiere inattaquable: a present
tu envies le sort du roseau desseche qui se brise les jours d'orage.
Mais la gelee fend les marbres; le froid te detruira: espere en lui!



LXXXVIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Malgre la colere des uns, les remords des autres, et l'incertitude de
mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empecher d'etre
heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort
est fixe. Une affection indissoluble m'attache a Fernande, n'en doutez
pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime,
quand elle s'obstine a me repousser, peut finir par me degouter d'elle;
mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle
l'ait elle-meme ordonne. Malgre la difference effrayante de nos
caracteres, j'ai longtemps aime Sylvia, et j'ai lutte contre ses dedains
longtemps apres qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre
femme. C'est celle-la qui est nee pour moi, et dont les defauts memes
semblent combines pour resserrer nos liens et rendre notre intimite
necessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me
le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux
et transporte de joie. L'amour est egoiste, il s'assied aveugle et
joyeux sur les ruines du monde, et se pame de plaisir sur des ossements
comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme
j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et
du mien. Fernande s'est confiee a moi, j'ai jure de l'aimer, de vivre
et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est
etranger. Jacques peut venir a toute heure du jour ou de la nuit me
demander mon sang et le boire a son aise sans que je le lui dispute.
Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce
qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre?
Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia,
croyant me faire tomber a genoux devant son idole, me lit quelques
fragments de ses lettres. Il commence a faire de la poesie sur sa
douleur; il est a moitie gueri. Il s'est battu bravement, et il a bien
fait. J'en aurais fait autant a sa place, et, si j'en avais eu le droit,
je l'aurais prevenu. Il a bien recommande de cacher ces evenements a
sa femme; il peut etre tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie
qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui
m'appartient desormais. J'ai trouve hier a la poste une lettre de
Clemence pour elle. Comme je connais fort bien l'ecriture, j'ai
ouvert sans facon la missive, et j'y ai trouve tous les charitables
avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle
additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la
renommee et selon elle, Jacques aurait recue dans la poitrine. J'ai
dechire la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les depeches
adressees a Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de
Jacques seront respectees religieusement; mais gare aux autres! Il m'en
coute assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne
me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mere infame viennent la
reveiller pour le plaisir de tous faire du mal a tous deux. Elle est
encore delicate; l'absence de Jacques, qui lui ecrit rarement, et
la mauvaise sante de son fils, sont pour elle des sujets suffisants
d'inquietude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et
l'espoir dans son coeur. Rien ne me coutera, rien ne me repugnera pour
la preserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je
suis egoiste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur.
L'egoisme qui se dissimule et rougit de lui-meme est une petitesse et
une lachete; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat
courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des depouilles du
vaincu. Celui-la peut conquerir son bonheur ou defendre celui d'autrui.
Qui donc a jamais songe a accuser de vol et de cruaute celui qui
triomphe et qui fait bon usage de la victoire?



LXXXIX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Aoste.

Il faut avoir vecu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu
pour moi l'isolement. J'ai aime passionnement la solitude, qui est une
chose bien differente. Alors j'etais jeune. J'avais l'avenir ou le
present. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le
coeur plein de passions. J'ai peuple leurs retraites sauvages de mes
sentiments ou de mes reves. J'y ai savoure mon bonheur ou cache ma
souffrance; j'y ai vecu enfin. Je passais, je quittais une affection
pour la retrouver, ou plutot je l'apportais la dans le secret de mon
ame pour l'interroger et pour m'en repaitre. J'y ai repandu des larmes
chaudes d'esperance; j'y ai presse sur mon coeur des fantomes adores et
des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et
detester ce que j'avais aime en d'autres temps; mais j'aimais quelque
autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein etait riche, et je
pouvais mettre une idole de diamant a la place de l'idole d'or qui etait
tombee. A present, j'y viens avec un coeur vide et desole, et, a la
maniere dont je souffre, je vois bien que je ne guerirai plus. Ce qu'il
y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque
de desir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil
n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de
vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y
enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au
loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner,
parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et
je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Ou irai-je
pour leur echapper? Ce sera partout de meme. Je suis venu jusqu'ici avec
l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contree
romantique. Je sentais comme un reste d'activite, comme une inquietude
de ne pas etre bien mort. Et puis je me suis laisse tomber sur ce rocher
du Saint-Bernard, et je ne songe plus a quitter la cabane ou je me suis
arrete croyant n'y passer qu'une heure. M'y voila depuis pres d'un mois,
chaque jour plus inerte, plus indifferent, plus paralytique. Je ne sens
meme plus l'atmosphere, et j'ai souvent chaud la ou il doit faire froid,
tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brule l'herbe a mes
pieds ne rend pas la circulation a mon sang glace. Il y a des jours
ou je marche precipitamment sur le bord des abimes sans soupconner le
danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a
perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'a ce que sa chaine
trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-la, je traverse
comme par miracle des passages ou jamais le pied d'un homme ne s'est
hasarde, et quand je m'en apercois ensuite, je ne peux plus comprendre
comment cela s'est fait. J'espere quelquefois que je suis devenu fou.
Mais a cette exaltation terrible succedent des jours de mort.
Cette force maladive tombe tout a coup et fait place a une fatigue
epouvantable. La pensee joue un role bien efface dans tout cela.
Quelquefois je cherche, la nuit, a me rappeler ce qui a occupe mon
cerveau dans la journee, et il m'est impossible de le retrouver. Ma
memoire ne me presente plus que l'image des objets materiels qui m'ont
entoure. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts etroits suspendus
sur des abimes de fumee blanche, et tout cela se succede et s'enchaine
pendant des heures entieres jusqu'a m'obseder. Alors je me leve dans
l'obscurite et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts
incroyables pour sortir de ce reve sans sommeil. Quelquefois je me
recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et
j'attends le jour avec impatience pour m'elancer comme malgre moi dans
la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble
etre enveloppe de vapeurs qui me cachent la realite. D'autres fois il
m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des
tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre;
mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbecile, jusqu'a ce qu'il
me vienne une sorte de reveil qui me montre a moi-meme. Je me vois dans
ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est a moi. Je suis
Jacques, l'amant oublie, l'epoux outrage, le pere sans espoir et sans
posterite; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et
une idee me fatigue plus en un instant qu'une journee d'agitation et de
marche forcee.

Il y a deux ans, j'etais dans un etat deplorable d'ennui et de
souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriere! Je
craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas
rencontre une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais
de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'etait la faute de
son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les annees
s'envoler comme des reves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi
de temps a perdre si je voulais etre heureux encore une fois. Je pensais
que posseder une femme par le mariage, c'etait assurer, autant que
possible, la duree de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver
toute ma vie; mais j'esperais qu'il me conduirait jusqu'a cette derniere
periode de la jeunesse ou la philosophie devient facile a mesure que les
passions s'eteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore
assez vieux pour me detacher de tout et pour me consoler d'avoir tout
perdu. Mon esperance est morte encore verte, et de mort violente; mais
je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaitre. Cet
effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'etais
cree une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemble, sur un coin
de terre, les deux seuls etres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu
m'avait beni en me donnant des enfants. Cela eut pu durer cinq a six
ans! Notre vallee etait si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma
femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnement! Mais un
homme est venu et a tout detruit; son souffle a empoisonne le lait qui
nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser
sur les levres de Fernande qui les a tues, comme c'est son premier
regard sur elle qui a tue son amour pour moi.

Je suis peut-etre injuste et fou de m'en prendre a lui; peut-etre
en eut-elle aime un autre si celui la ne fut pas venu; peut-etre ne
m'a-t-elle jamais aime. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur,
et elle me l'a confie sans discernement; elle a pris pour une passion
durable ce qui n'etait qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitie
filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec
moi, elle souffrait sans cesse, elle etait mecontente de tout; je ne
reussissais jamais a produire l'effet que je voulais sur son esprit,
et elle attribuait a mes moindres actions des motifs tout opposes a la
realite; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop.
Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice
au-dessus de ses forces, et que le derangement de son etre dementait sa
volonte, il lui est arrive de me dire plusieurs fois, dans un acces de
colere nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous
n'etions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accuse de l'avoir senti
aussi, et de l'avoir epousee malgre cela; elle m'a rappele mille
circonstances legeres qu'elle me presentait comme des preuves. Il
est vrai qu'elle retractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait
echappees a son delire: et je feignais de les avoir oubliees; mais elles
s'etaient enfoncees dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en
ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cauteriser.

[Illustration: Une certaine issue de derriere par laquelle sortit...]

Helas! faut-il renoncer ainsi au passe? elle aurait du au moins me le
laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amere. Mais a present
il faut que tout soit detruit et gate, meme le souvenir du bonheur
perdu! Si elle m'a aime, elle m'a aime moins longtemps et moins
fortement que lui; car elle s'est eprise de lui des le premier jour, il
ne faut plus en douter. Elle s'est trompee elle-meme pendant six ou huit
mois; son age est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore,
mais moi je voyais bien ou elle en etait. Elle s'est trouvee surprise
tout a coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre etait
aneanti.

Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne
cherche point a la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme
quand mes acces me prennent. Je sais que j'en viendrai a etre tranquille
et resigne; je ne suis pas impatient de ce moment-la, il sera plus
affreux encore que le present. J'aurai accepte ma sentence; je verrai
mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je
n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-meme s'eteindra.
L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une esperance perdue, contre
un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours,
l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour
comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude
agonie; mais je sens que bientot je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort
sera pire.

Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je
vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais a
le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence
languissante et prolonger mes tristes jours sans faire retracter l'arret
qui a mesure impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce
pauvre insecte qui se traine lentement vers la mort, et sans lequel je
ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: "Que
peut-il arriver de pire a un honnete homme? D'etre force de mourir,
voila tout." Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est
d'etre force de vivre.

[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.]



XC.

DE SYLVIA A JACQUES.

Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau
parce qu'elle vient d'eprouver une grande douleur. Rien ne peut la
calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui
arrivent viennent de ton abandon; que tu etais sa providence, et que tu
l'as quittee. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que
tu sois informe de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et
ta maison. Elle craint que tu ne la haisses, et la douleur que cette
idee lui cause resiste a toutes nos consolations; elle veut mourir,
parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur
la terre pour quiconque a possede ton affection et l'a perdue. Prends
courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore necessaire; que
cette idee te donne de la force! Il y a autour de toi des etres qui ont
besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien
autre chose que l'amour? L'amitie que Fernande a pour toi est plus
forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son
devouement, qui s'est vraiment soutenu au dela de mon esperance,
echouent aupres d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en etre
autrement? Peut-elle venerer un autre homme comme toi? Reviens vivre
parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien
aime? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma premiere
et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave,
ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer a le
voir a ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois
l'ami et le pere, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas
au-dessus d'une vaine et grossiere jalousie? Reprends le coeur de ta
femme, laisse le reste a ce jeune homme! L'imagination et les sens de
Fernande ont peut-etre besoin d'un amour moins eleve que celui que tu
veux lui inspirer. Tu t'es resigne a ce sacrifice, resigne-toi a en
etre le temoin, et que la generosite fasse taire l'amour-propre. Est-ce
quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou detruisent
une affection aussi sainte que la votre? Cette jalousie d'enfant n'est
pas digne de ta grande ame, et tu as au front bien des cheveux blancs
qui te donnent le droit d'etre le pere de ta femme sans avilir la
dignite de ton role de mari. Tu ne peux pas douter de la delicatesse
avec laquelle Fernande evitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave
lui-meme te deviendra supportable; c'est un assez noble caractere, et
depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai decouvert en
lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait a tes
pieds si tu t'expliquais a lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que
tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras
rendre un peu de courage et de calme a son coeur. Elle est encore
frappee d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de
consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu
es de moitie dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrive? Je
t'attends!



XCI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Geneve.

J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivee quelques jours
d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de
trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi.
Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien
apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis
sans soupcon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette
confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour etre temoin de leurs
amours; je ne suis pas un philosophe stoicien, et une ame de feu brule
encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est
bien cruel, Sylvia; j'etais presque enseveli, et tu me rappelles au
monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer
de nouveau de la necessite de le quitter pour jamais. Soit, Fernande
souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que
je ne mourrais pas tranquille si j'avais neglige d'adoucir une de ses
peines. C'est la derniere qui l'atteindra, elle n'aura plus rien a
perdre: privee de ses enfants et delivree de son mari, elle pourra se
livrer a son amour sans partage et sans crainte. Cette intimite que tu
crois encore possible entre nous est un reve romanesque; quand meme
j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal
qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est
insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tue.

J'arriverai deux jours apres cette lettre. Je vais donc revoir cette
maison funeste! Je comprends ce qui est arrive: mon fils est mort.



XCII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Lyon.

Je me suis soumis a ton ordre, et je pense encore que j'ai du le faire;
mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le
silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi?
Crois-tu donc que Jacques songe a tirer vengeance de mon bonheur? Il est
trop genereux ou trop sage pour cela. J'ai consenti a m'eloigner parce
que ma presence lui serait desagreable; la sienne me ferait moins
souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts reels envers
lui: il pouvait m'empecher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la
force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait.
Est-on coupable parce qu'on lutte avec des etres indifferents au dommage
qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si
Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour
que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche
poignee de main que j'aie donnee de ma vie. Je ne concois rien a ces
subtilites de sentiment: idees fausses dont tu t'entoures pour te
torturer, comme si tu n'etais pas deja assez malheureuse, ma pauvre
enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure
avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas
meme... o ma Fernande! pas meme cet evenement que tu ajoutes a la somme
de tes douleurs, et que je considere comme un bienfait du ciel, comme un
acte de reconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie
a cette idee; laisse-moi faire mille reves, mille projets delicieux.
Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une
fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit
ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille:
aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les
enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et
de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de
force pour resister aux maux d'une vie ou on les accueille mal; veux-tu
donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu
de l'embrasser le jour ou il viendra au monde? Ah! si tu le recois avec
douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il
n'aura pas Jacques pour pere, laisse-le-moi et que la Providence
l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le
nourrirai moi-meme avec du lait de biche et des fruits, comme les
solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour
ensemble. Il reposera a mes cotes, il s'endormira au son de ma flute; il
sera eleve par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que
tu auras besoin de trouver en lui pour etre heureuse; et quand il sera
en age de garder son secret et le notre, il ira t'embrasser; il te dira:
"Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de
votre mari me serait moins cher, et ne me servirait a rien. Je vous
respecte et vous estime; vous n'avez pas assure mon existence sociale
par un mensonge, vous ne m'avez pas donne pour maitre un homme auquel je
ne suis rien; c'est mon pere qui m'a eleve et qui m'a appris a me
passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse,
donnez-moi la votre; je ne vous appellerai jamais ma mere; mais un
baiser de vous en secret sur mon front me fera connaitre toutes les
joies de l'amour filial." Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le
repousseras-tu? seras-tu fachee d'avoir cet ami de plus? Toute la peine
qu'il te causera consiste a cacher son existence a ton mari. Pour le
present et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisee, que je
ne concois pas comment tu t'en inquietes. Souffriras-tu de ne pouvoir
avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton
age, ma chere Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives
lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la
nature, ou tu seras libre. Avant meme cette epoque presumable, que
d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'etre epoux!
Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne
serai pas toujours a tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera
pas de dire a la societe: Cette femme est a moi; je l'ai conquise par
mes prieres, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si
j'ai entache sa reputation, du moins je ne l'ai pas abandonnee comme
font les autres. Je suis reste pres d'elle; j'ai laisse ma vie couler
tout entiere au gre de ce mari, qui certes savait se battre, et qui
pouvait a tout instant venir m'egorger dans les bras de sa femme. Je
suis reste la pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour proteger
l'autre en cas de besoin; j'ai consacre tous mes instants a celle qui
s'etait un jour sacrifiee a moi. J'ai commence par l'obtenir a force
de persecutions; mais j'ai fini par la meriter a force de tendresse; a
present, elle m'appartient legitimement. Que les hommes ratifient cette
union qu'ils ont en vain combattue!

Tu sais bien, Fernande, que cela est sur, quant a moi; la Providence
peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinee
etait de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard
finit par se soumettre a l'amour; la force attractive surmonte tous les
obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de
la terre, en depit du roc qui les separe. Pauvre femme tremblante,
jette-toi donc dans mes bras, je te protegerai contre l'univers entier!
Pauvre mere desolee, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons
ensemble ne mourront pas!

Reviens a l'esperance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus
au milieu de tes plus grandes anxietes; souviens-toi des miracles que
fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne
sommes-nous pas perdus dans un monde de delires, ou les cris et les
plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sure d'ailleurs que tu ne fais
pas a ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop superieur
pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles
ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous
fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-etre que nous nous aimons,
ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause
aucune colere? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un
homme excellent: s'il savait tes anxietes, il t'en consolerait, il te
rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque
jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de
l'amant delaisse fera place a la generosite de l'ami console. A present,
il voyage et se tient eloigne, parce que notre position a tous est
difficile, et notre contenance desagreable en presence l'un de l'autre.
Le temps effacera ces repugnances plus vite peut-etre que nous ne
l'esperons: l'avenir semble place au dela de notre atteinte; mais le
temps travaille avec une rapidite dont on s'etonne quand on voit son
oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc a l'amour: il sera toujours le
maitre; ta resistance ne sert qu'a diminuer les joies qu'il te donne.
Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons
sacres du ciel; travaille a les preserver des injures du sort, qui est
stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin
de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche;
s'il savait comme notre amour est irresistible et notre bonheur immense,
il nous permettrait d'en jouir. Reponds-moi vite; dis-moi si Jacques
doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espere, a passer avec toi,
et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur a perdre une
semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je
pourrais me soumettre a un long exil; mais a present il lui semblerait
peut-etre que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis a Lyon;
surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher
au monde.




XCIII.

DE FERNANDE A OCTAVE.


Jacques part bientot; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison,
Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de
generosite, de douceur, de delicatesse et de raison. Je vois bien qu'il
sait tout. J'etais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de
ce que je prenais pour un exces de confiance et d'estime; mais, des
les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir
davantage, et il m'a temoigne une amitie si vraie, une indulgence si
grande, que je suis penetree d'attendrissement et de reconnaissance.
Tu avais bien juge ses intentions, et notre position a tous, mon cher
Octave. Il a fait de serieuses reflexions sur la difference de nos ages,
et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi;
car il m'a parle absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que
_certains propos_ l'obligeaient a se tenir eloigne de nous, afin que
le monde ne crut pas qu'il donnait les mains a notre amour. "Et que
penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une
calomnie?" J'etais tremblante et prete a embrasser ses genoux. Il a fait
semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a repondu: "Je suis bien sur
que c'est une calomnie." Mais j'ai vu qu'il savait a quoi s'en tenir, et
sa tranquillite a degage mon coeur d'un poids enorme. Jacques est bon et
affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis
excusable, et, comme tu le dis, sa generosite naturelle est secondee par
la sagesse de ses reflexions. Il m'a fait esperer qu'il reviendrait tous
les ans passer quelques semaines pres de nous, et que, dans quelques
annees, il ne nous quitterait plus.

Ta lettre m'aurait decidee a garder le secret sur ma grossesse, quand
meme Jacques ne m'aurait pas aidee a me taire sur tout le reste. Je
me fie et je m'abandonne a toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait
l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques a donner son
nom et ses biens a l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu
la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la
legitimite de cet enfant; tu m'aurais tuee plutot que de le permettre,
n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras,
cet enfant bien-aime! Nous le confierons a quelque honnete paysanne,
bien propre et bien fidele, qui le nourrira, et nous irons le voir tous
les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance
qu'il vienne au monde, sois sur que je le cherirai autant que ceux qui
ne sont plus, et davantage peut-etre, a cause de ce que j'ai souffert
en les perdant! Si quelques jours Jacques decouvre la naissance de
celui-la, il ne le haira pas, il ne le persecutera pas. Qui sait
jusqu'ou ira sa bonte? Il est capable de tout ce qui est etrange et
sublime... Mais combien je suis heureuse que sa generosite aujourd'hui
ne lui coute pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me
tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu
qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est
plus dans l'age des passions brulantes; et d'ailleurs il me l'avait
toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: "Quand tu ne me
permettras plus d'etre ton amant, je deviendrai ton pere." Il a tenu
parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble
sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques.

Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aime
que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'etait qu'une
sainte amitie, car cela ne ressemblait en rien a ce que j'eprouve pour
toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupe de
moi! Quelle sollicitude! quel devouement! tu n'es pas mon mari, et tu me
consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu
ne me reproches aucun de mes defauts. Jacques non plus! Il est bien bon
aussi; mais il n'est pas mon egal, mon camarade, mon frere et mon amant
comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa
vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'etude, la
reflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le
aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il desire, m'a-t-il dit, te
donner une poignee de main avant de repartir. Je lui ai demande avec
un peu d'inquietude s'il avait quelque chose a te dire. "Non, m'a-t-il
repondu; mais pourquoi s'eloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison
a-t-il de me fuir?" J'ai dit que tu avais ete voir Herbert, qui venait
de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. "Ecris-lui
bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore a Lyon, qu'il
l'amene; nous passerons encore une bonne journee tous ensemble comme
autrefois, cela te fera du bien." Brave Jacques!

_P. S._ J'ai eu ce matin une etrange frayeur pour une circonstance
bien miserable. J'avais laisse ta lettre ouverte sur le bureau de mon
cabinet, sans fermer la porte a clef. Jacques n'a jamais songe de sa vie
a jeter les yeux sur mes papiers. Il est, a cet egard, d'une discretion
si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis
cette reflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec
Sylvia. Je me demandai tout a coup ou pouvait etre Jacques, et la pensee
qu'il devait etre dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai
le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et
j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'etait
derange sur mon bureau. Rassuree, mais encore tremblante, je m'assis
et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les
dernieres lignes une goutte d'eau toute fraiche. Je m'imaginai que
c'etait une larme, je faillis m'evanouir d'emotion et de terreur.
Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les
papiers voisins, tombes d'un bouquet de roses tout humides de pluie que
j'avais mis dans un vase a cote ce ces papiers. Mais alors, vois ma
puerilite et l'etat de faiblesse imbecile ou le chagrin et l'inquietude
ont reduit ma pauvre tete! je m'imaginai que la goutte d'eau de la
lettre etait chaude, et que les autres etaient froides. Je te vois d'ici
rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je
poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon,
pour me demander ce que j'avais, et il monta precipitamment, d'un air
effraye, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu
s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il
acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le
voir, et toutes les autres choses que je t'ai deja racontees. Je vis
bien que la frayeur que je venais d'eprouver etait l'ouvrage d'une
imagination malade. Ne suis-je pas tombee dans un etat bien ridicule?
Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et
quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout a fait
tranquille.



XCIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Geneve.

Ma chere bien-aimee, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es
imagine que je le quitterais a Lyon; pas du tout. Sa societe ne m'a fait
nullement souffrir; nous avons constamment parle de toi. Tu dois t'etre
apercue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examine et questionne de
maniere a le bien connaitre. C'est un digne garcon, simple, loyal,
obligeant, sincere. Il a une jolie fortune, une habitation agreable dans
le pays que tu aimes, et ses occupations le preservent de l'esprit de
tracasserie qui est particulier aux hommes ranges. Il m'a prie de te
presenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non
pas a present, je comprends que tu n'es pas disposee a t'occuper de
cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia.
Tu pourras chercher longtemps un etre digne de toi, et, si tu le
trouves, tu auras le meme sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop
vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un desaccord trop
complet d'ailleurs entre notre maniere de sentir et celle de tous les
autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable
en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour.
Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut etre de deux
sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vecu pour mes
enfants, tout infortune que je suis. Ils sont morts! C'est un accident
qui me tue. Mais tu pourras elever les tiens, et, a l'abri de tous
les maux qui m'accablent, etre heureuse par eux. A la maniere dont tu
cherissais et dont tu soignais les miens, il etait facile de voir que tu
serais une mere sublime. Deviens-le donc, epouse Herbert. Il suffira que
tu aies pour lui de l'estime et de l'amitie. Il en est digne. C'est une
de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des
passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus
d'affection que tu ne seras disposee a lui en accorder, et, quand tu le
connaitras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en merite. Vous
aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une veritable Ruth,
active, courageuse et devouee comme la femme forte des beaux temps
bibliques; tu feras de tes reves irrealises et de tes vains desirs un
saint holocauste, et tu repartiras sur tes fils l'amour que tu n'as
pu donner a un homme. Ne m'ote pas cette esperance, et laisse-moi
l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous
dinions au rendez-vous de chasse. Je m'etais leve un instant; je revins,
et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et
Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec
sollicitude; il epiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te
rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les
deux autres amants etaient radieux de bonheur, et je leur rends justice
avec joie, ils me comblerent tout le jour d'amities e de caresses
delicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en
voyant que vous etiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'etre.
Oh! quelle etrange et solennelle journee! c'etaient la des adieux
eternels entre vous et moi! Qui l'eut dit? Il y avait des instants ou je
l'oubliais moi-meme, et ou je me reportais a notre ancien bonheur, au
point de croire que tout ce qui s'est passe depuis etait un reve. Le
temps etait si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si
bien, Fernande etait si jolie avec ces pales roses qui renaissent
d'elles-memes sur son visage apres quelques jours de souffrance! Je
dormis un quart d'heure sur le gazon avant le diner, et, quand je
m'eveillai, elle etait pres de moi et chassait les insectes de mon
front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo
avec Herbert; tu preparais les fruits pour le dessert, et mes chiens
dormaient a mes pieds. C'etait un tableau de bonheur rustique si frais
et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la
necessite de mourir. Mais quand cette idee revint au milieu de tout
cela!...

Je suis tres-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai deja dit
cent fois, tu t'obstines a faire de moi un heros et tu m'invites a vivre
comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il
y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'etais aneanti.
D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je
les ai lues, et c'est mon arret de mort. J'ai vu combien, malgre leur
estime et leur amitie pour moi, ma vie leur est a charge. Amants
ingenus! ils desirent naivement que je meure, et se le disent sans s'en
apercevoir. Ils ont des raisons bien legitimes pour cela, des raisons
que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande
n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un etre qui ne fait
plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras
quand meme elle viendrait s'y jeter sincerement. Elle est vraiment ma
fille a present, et toute autre pensee ressemblerait pour moi a celle
d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir a moi, et que je
peux oublier tout; elle est la mere des enfants d'Octave. Je ne la hais
ni ne la meprise pour cela; mais cela rend necessaire notre eternelle
separation.

C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais
peut-etre me perdre et m'avilir; j'allais accepter le role faux et
impossible que tu avais reve pour moi. Ebranle par ton eloquence
romanesque, touche des pleurs de Fernande et de ses humbles prieres,
j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son
amant. J'etais a chaque instant pres de lui dire: "Je sais tout, et
je pardonne a tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils;
laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la presence d'un ami
malheureux, accueilli et console par vous, appelle sur vos amours la
benediction du ciel." Ce rayon d'esperance, cette illusion de quelques
heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner
a l'eternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir
un coin du ciel quand on est condamne a descendre vivant dans la tombe!
N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les reflexions et
tous les efforts possibles pour me rattacher a la vie; je mourrai sans
regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre ou etait ecrite cette
sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour ecrire a
Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son ecriture,
et mes yeux rencontrerent cette phrase terrible qui s'attachait a ma
prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront
pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considerations
ordinaires de la delicatesse devaient se taire devant l'oracle du
destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire a Fernande,
je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais
de route, et j'entrais dans une nouvelle serie de maux qui m'auraient
egalement conduit ou je vais, mais moins courageux et moins pur que
je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma
conduite aussitot apres cela. Mon parti a ete pris bien vite, et j'ai eu
des ce moment la serenite du desespoir dans l'ame et sur le visage.

[Illustration: Ce soir a six heures, et au sabre.]

Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature benit et caresse
celui qui est aime, le froid de la mort s'etend sur celui qui ne l'est
plus. Tout l'abandonne, et les plantes memes se dessechent sous la main
du maudit; la vie s'eloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le
recevoir, lui et les premiers-nes de son amour; l'air qu'il respire
est empoisonne, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne
mourra donc jamais!

Cette lettre m'a dicte mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire a
Fernande pour la consoler et la guerir; il le sait, lui, il la connait
mieux que moi maintenant. J'ai realise tout ce qu'il lui promettait de
ma part; je me suis conforme au caractere qu'il me suppose, et j'ai vu
qu'en effet tout ce qu'elle desirait, c'etait d'etre delivree de mon
amour. Des que je lui ai dit qu'il etait eteint, je l'ai vue renaitre,
et ses yeux semblaient me dire: "Je puis donc aimer Octave a mon aise!"

Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eut peut-etre
trouve l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en etre
recompense a sa derniere heure par les benedictions des heureux qu'il
eut faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir.
Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que
je leur laisse; il le rendrait peut-etre impossible; car, apres tout,
Fernande est un ange de bonte, et son coeur, sensible aux moindres
atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable.
D'ailleurs le monde la maudirait, et, apres m'avoir poursuivi de ses
feroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses
aveugles maledictions apres ma mort. Je sais comment les choses se
passent; un coup de pistolet dans la tete fait tout a coup un heros ou
un saint de celui qu'on meprisait ou qu'on detestait la veille. J'ai
horreur de cette ridicule apotheose; je dedaigne trop les hommes au
milieu desquels j'ai vecu pour les appeler a mon agonie comme a un
spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse
ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grace a ma memoire.

J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je
pouvais lui leguer sans inquietude ce que j'ai eu de plus cher au monde.
C'est un homme d'un etrange egoisme, mais il sait faire une vertu de ce
vice, et sa hardiesse me plait. J'espere qu'il la rendra heureuse. Il
m'a embrasse avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils
etaient bien contents!



XCV.

DE SYLVIA A JACQUES.

A present je ne me flatte plus, et ton desespoir est passe dans mon ame;
mais le tien est auguste et resigne, et le mien est sombre et amer.
C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! o Dieu! un homme comme
Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empecher!
Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre
de l'eternite, comme un grain de sable dans l'Ocean; elle s'en ira
pele-mele avec celles des mechants et des laches, et la creation tout
entiere ne se revoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton
malheur fera de moi un athee a mon dernier soupir, o Jacques!

Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternite! Mais tu ne
sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitie, si tu t'imagines que
je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais
la vie desormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes
ton sort, et moi je me revolte contre le ciel et contre les hommes qui
l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur
en face; je la fuis, tant j'ai peur de la hair aussi. Voila comme elle
t'a compris, la femme que tu aimais! et voila l'homme qu'elle t'a
prefere! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils
s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche
nuptiale.

Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le desirent,
n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une
pensee criminelle, tu t'offres a Dieu comme une victime d'expiation pour
leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de
la justice et la foi a la Providence, si les premiers d'entre eux se
condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne
peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe ou tous tes maux
ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, ou tu
pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus
rien dans le coeur, pas meme de l'amitie pour moi, qui te suivrais au
bout du monde? Ah! cette amitie qui remplissait toute mon ame, et qui
etouffait a chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour
d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te
consoler pres de moi, mais tu retournais bien vite a cette vie de
passions orageuses qui a fini par te briser. A present que tes passions
sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous
quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantees du Nouveau-Monde?
Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer
trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu
veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant,
et nous l'eleverons dans nos principes. Nous en eleverons deux de sexe
different, et nous les marierons un jour ensemble a la face de Dieu,
sans autre temple que le desert, sans autre pretre que l'amour; nous
aurons forme leurs ames a la verite et a la justice, et il y aura
peut-etre alors, grace a nous, un couple heureux et pur sur la face de
la terre.

Ah! laisse-moi faire de ces reves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir
autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il
qu'un homme comme toi, doue de tous les talents, sage de toutes les
sciences, riche de toutes les idees, de tous les souvenirs, n'ait jamais
voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te refugier dans la vie de
l'intelligence? que n'es-tu poete, savant, politique ou philosophe!
Ce sont des existences que l'age rend chaque jour plus belles et plus
completes. Pourquoi faut-il que tu meures a quarante ans d'un desespoir
de jeune homme? O Jacques! c'est que ton ame est trop brulante; elle ne
veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'eteindre. Trop
modeste pour entreprendre d'eclairer les hommes par la science, trop
orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'etres si peu
capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir regner
sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la
richesse de ton organisation. Dieu aurait du creer un ange expres pour
toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il
aurait du au moins te faire naitre dans le temps ou la foi et l'amour
divin servaient a eclairer et a regenerer les nations. Il t'eut fallu
une tache immense, heroique, humble et enthousiaste a la fois; une vie
toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinee
comme celle du Christ.

Mais quand un homme comme toi nait dans un siecle ou il n'y a rien a
faire pour lui; quand, avec son ame d'apotre et sa force de martyr, il
faut qu'il marche mutile et souffrant parmi ces hommes sans coeur
et sans but, qui vegetent pour remplir une page insignifiante de
l'histoire, il etouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette
foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Deteste par
les mechants, raille par les sots, craint des envieux, abandonne des
faibles, il faut qu'il cede et qu'il retourne a Dieu, fatigue d'avoir
travaille en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil
et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.

Tu m'as fait jurer de rester aupres de ta femme jusqu'a ce qu'elle
fut consolee de ta mort, tu m'as arrache ce serment, ne peux-tu le
retracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le
jour est venu, et que tu touches a ta derniere heure? Crois-tu, Jacques,
que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou
les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi
que tu m'as jure, de ton cote, de ne pas executer ta resolution sans me
prevenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une derniere
fois.



XCVI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Des montagnes du Tyrol.

Calme ta douleur, ma soeur cherie; elle reveille la mienne, et ne
change rien a ma resolution. Quand la vie d'un homme est nuisible a
quelques-uns, a charge a lui-meme, inutile a tous, le suicide est un
acte legitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manque
sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus
vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de
profondement vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'eprouve une ame
pleine de bonnes intentions inutiles et de devouements perdus, quand
elle est forcee d'abandonner sa tache sans l'avoir remplie. Ma
conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me
coucher dans ma fosse et et de m'y delasser d'avoir vecu. J'ai traverse,
il y a quelques jours, un champ de bataille ou je me suis trouve, pour
la premiere fois, au milieu du sang, du feu et de la poussiere, il y
a une quinzaine d'annees; j'etais jeune alors, et une belle carriere
s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'etait un temps de
gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je
passais la nuit de la veillee sur up de ces toits de chaume a fleur
de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes.
J'etais a mi-cote de la colline; j'avais sous les yeux une arene
magnifique: le camp francais a mes pieds, les feux de l'ennemi au loin,
et Napoleon, general, au milieu de tout cela. Je fis bien des reflexions
sur cette destinee qui s'offrait a moi, et sur cet homme de genie qui
commandait a tant de destinees. Je me trouvai froid au milieu de ces
travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-etre dans
l'armee je ne regrettai pas de ne pas etre Napoleon. J'acceptai les
horreurs de la guerre avec la force d'ame que donne la raison a celui
qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces cranes
que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gemissaient
encore, je me sentis penetre d'une haine si profonde pour les hommes qui
appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces
scenes hideuses, qu'une paleur eternelle s'etendit sur mon visage, et
que mon exterieur prit cette glaciale reserve qu'il n'a jamais perdue
depuis. Des ce jour, mon caractere rentra en lui-meme: je fis une espece
de scission avec mes pareils, je me battis avec un desespoir et une
repugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne
m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il
put se trouver parmi eux un homme qui n'aimat pas la vue et l'odeur du
sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant
d'arteres et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais,
lui, marcher sur ces morts au milieu des nuees de vautours qu'il
engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'etre
maudit et massacre par ses adorateurs.

Non, le genie sans la bonte, sans l'amour, sans le devouement, ne m'a
jamais ni seduit ni tente. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me
disais-je, et j'aimerai un de ces etres faibles et sensibles qui
s'evanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherche la faiblesse et
je l'ai trouvee; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse
veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir.

Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont
pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime la ou il y a de
l'amour sincere. Ils ont de l'egoisme, et ils n'en valent peut-etre que
mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles a eux-memes et aux autres.
Pour quiconque veut n'etre pas deplace dans la societe, il faut avoir
l'amour de la vie et la volonte d'etre heureux en depit de tout.
Ce qu'on appelle la vertu dans cette societe-la, c'est l'art de se
satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi
des inimities facheuses. Eh bien! pourquoi hair l'humanite parce
qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donne cet instinct pour qu'elle
travaillat elle-meme a sa conservation. Dans le grand moule ou il forge
tous les types des organisations humaines, il en a mele quelques-uns
plus austeres et plus reflechis que les autres, il a cree ceux-la de
telle facon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-memes, et qu'ils sont
incessamment tourmentes du besoin d'agir pour faire prosperer la masse
commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrene aux mille rouages
de la grande machine. Mais il est des temps ou la machine est si
fatiguee et si usee, que rien ne peut plus la faire marcher, et
que Dieu, ennuye d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la
renouveler. Dans ces temps-la, il y a bien des hommes inutiles, et qui
peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir
s'ils ne sont pas aimes et s'ils s'ennuient.

Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimee. Au moment de la mort,
on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la premiere et
la derniere fois) que nous etions dans une position delicate a l'egard
l'un de l'autre. Tu es de tous les etres que j'ai connus celui vers
lequel m'entrainait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et
belle, et je n'ai jamais su si tu etais ma soeur. Cette idee ne t'est
jamais venue, tu m'as accepte pour ton frere, et lors meme que ta mere,
qui ne le sait pas elle-meme, t'a dit que je ne l'etais pas, notre
destinee a tous deux etait faite depuis longtemps, et nous ne pouvions
plus nous aimer autrement que par le passe. Si nous avions su plus tot,
et d'une maniere plus sure, que nous pouvions etre un homme et une femme
l'un pour l'autre, notre vie a tous deux eut ete bien differente; mais
l'incertitude eut rendu la seule idee de ce bonheur odieuse a tous deux.
Je fis donc le sacrifice absolu et eternel de ce reve, la premiere fois
que je soupconnai la possibilite de l'accueillir, et j'eteignis dans
mon coeur une partie de mon amitie, de peur de donner le change a ma
conscience.

Que se fut-il passe entre nous si nous n'etions un peu plus forts
qu'Octave et Fernande? quand il ne dependait que d'une parole incertaine
ou mechante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxietes
horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais
comprise ni apercue, parce que ton ame, plus calme que la mienne, ne te
la commandait pas. Grace a elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas ete
souille d'une seule pensee que Dieu ait du hair et chatier.

Maintenant songe, o mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe.
Quelque degoutee de la vie que tu sois, quelque isolee que tu doives te
trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta memoire et
la mienne de l'accusation qu'on a portee contre nous durant notre vie.
Le monde ne manquerait pas de dire que tu etais ma maitresse, et que
c'est un desespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans
les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupconneux, comme
Fernande est faible; eux-memes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins
mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus,
quand ce respect ne leur coutera plus rien.

Mais ne m'accuse pas de t'avoir meconnue, o ma Sylvia, ma soeur devant
Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies
jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais
comme moi. Il semblait qu'une meme ame nous animat, et que la plus noble
partie te fut echue en partage. Comme tu m'as prefere a tes amants,
je t'aurais preferee a mes maitresses, si je n'avais craint, en
m'abandonnant a cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne
voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle ame eternellement
calme et solide! C'est que tu etais le diamant et moi la pierre qui le
protege; mes desirs et mes transports ont toujours place entre nous,
comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui
n'empechait pas ma veneration de remonter toujours vers toi. Vois comme
je me fie a ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te reveler
toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que
je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et
avant toi je ne m'etais jamais livre a personne. Sois mon dernier espoir
dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon ame viendra encore
s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille
sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix,
laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui
es pleine de raison, et dont l'amitie vaut mieux que l'amour des autres.



XCVII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Des glaciers de Raus.

Cette matinee est si belle, le ciel si pur et la nature entiere si
sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence.
Je viens d'ecrire a Fernande de maniere a lui oter a jamais l'idee que
je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'esperance et
de calme; j'entre meme dans quelques details domestiques, et je lui fais
part de plusieurs projets d'amelioration pour notre maison, afin qu'elle
me croie bien eloigne du desespoir, et attribue ma mort a un accident.
Toi seule es depositaire de ce secret d'ou depend tout son bonheur
futur; brule toutes mes lettres, ou mets-les tellement en surete,
qu'elles soient aneanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et
forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain.
Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-etre ne me tuerai-je
que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaitrai plus.
Mon ame est resignee, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste
comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible esperance du ciel. Je
monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur;
peut-etre la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi a cette heure
solennelle ou, me detachant des hommes et de la vie, je m'elancerai dans
l'abime en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: "O
justice! justice de Dieu!"

[Illustration: En galopant le lendemain sur ces cranes.]

Depuis cette derniere lettre adressee a Fernande, dont parle ici
Jacques, et qui arriva a Saint-Leon en meme temps que ce billet a
Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il
avait loge firent savoir aux autorites du canton qu'un etranger
avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches
n'amenerent aucune decouverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers
ne presentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut
attribuee a une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des
glaciers, et s'enfoncer tres-avant dans les neiges; on presuma qu'il
etait tombe dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs
de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur.
(_Note de l'editeur_.)




FIN DE JACQUES





End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ***

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