The Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand

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Title: Jacques

Author: George Sand

Release Date: October 21, 2004 [EBook #13818]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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George Sand.

[Illustration: ]


JACQUES



NOTICE

Que Jacques soit l'expression et le rsultat de penses tristes et
de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre
douloureux et un dnoment dsespr. Les gens heureux, qui sont parfois
fort intolrants, m'en ont blm. A-t-on le droit d'tre dsespr?
disaient-ils. A-t-on le droit d'tre malade?

Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire
d'une passion, de la dernire et intolrable passion, d'une me
passionne; je ne prtends pas nier cette consquence du roman, que
certains coeurs dvous se voient rduits  cder la place aux autres et
que la socit ne leur laisse gure d'autre choix, puisqu'elle raille et
s'indigne devant la rsignation ou la misricorde d'un poux trahi.
En ceci, la socit ne se montre pas fort chrtienne. Aussi Jacques
finit-il peu chrtiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en
disposer. Mais  qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit
contre cette socit irrligieuse. Il lui cde, au contraire, beaucoup
trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et
apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens maris, puisque
certains d'entre eux sont placs sans transaction possible entre l'tat
de meurtriers et celui de saints.

Tchons d'tre saints, et si nous en venons  bout, nous saurons
d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit 
ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnatrons peut-tre qu'il
y a quelque chose  modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le
but de la socit devrait tre de rendre la perfection accessible 
tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent
des moeurs et des ides.

J'ai crit ce livre  Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et Andr_.

GEORGE SAND. Paris, mars 1853.



PREMIRE PARTIE.



I.

Tilly, prs Tours; le...

Tu veux, mon amie, que je te dise la vrit; tu me reproches d'tre
trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut
absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime
M. Jacques. Eh bien, oui, ma chre, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi
n'en conviendrais-je pas  prsent? Notre contrat de mariage sera sign
demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne
t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis
persuade que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes
craintes. Non, ma mre ne me sacrifie point  l'ambition d'une riche
alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible  cet avantage,
et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait
humiliante et pnible l'ide de tout devoir  mon mari, si Jacques
n'tait pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le
connais, j'ai sujet de me rjouir de sa richesse. Sans cela, ma mre ne
lui aurait jamais pardonn d'tre roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma
mre et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une mchante femme; tu fais
mal, je pense, de me parler ainsi de celle  qui je dois respect et
vnration. Je suis bien coupable,  ce que je vois; car c'est moi qui
t'ai porte  ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te
raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre
intimit. Ne m'expose plus  ce remords, chre amie, en me disant du mal
de ma mre.

Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement;
mais c'est l'espce de pntration souponneuse avec laquelle tu devines
 moiti les choses. Par exemple, tu prtends que Jacques doit tre un
homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans
ce jugement. Jacques n'est pas de la premire jeunesse, il a l'extrieur
calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que
Jacques soit riche! Encore une fois, ma mre aurait-elle tolr sans
cela la vue et l'odeur d'une pipe!

La premire fois que je l'ai vu, il fumait, et  cause de cela j'aime
toujours  le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait
alors. C'tait chez les Borel. Tu sais que M. Borel tait colonel de
lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a
jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle dtestt l'odeur du
tabac, elle a dissimul sa rpugnance, et peu  peu s'est habitue  la
supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager
pour tre complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun dplaisir  sentir
cette odeur de pipe. Eugnie autorise donc M. Borel et tous ses amis
 fumer au jardin, au salon, partout o bon leur semble; elle a bien
raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et dplaisantes
aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un trs-lger effort sur
elles-mmes pour se ranger  leurs gots et  leurs habitudes. Elles
leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant
de coups d'pingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent
insupportable peu  peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici
rire aux clats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que
veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira  Jacques,
et si l'avenir justifie tes mchantes prdictions, si un jour je dois
cesser d'aimer en lui tout ce qui me plat aujourd'hui, du moins j'aurai
got la lune de miel.

Cette manire d'tre des Borel scandalise horriblement toutes les
bgueules du canton. Eugnie s'en moque avec d'autant plus de raison
qu'elle est heureuse, aime de son mari, entoure d'amis dvous, et
riche par-dessus le march, ce qui lui attire encore de temps en temps
la visite des plus tiers lgitimistes. Ma mre elle-mme a sacrifi 
cette considration comme elle y sacrifie aujourd'hui  l'gard de
Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a t flairer et chercher la
piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot.

Allons! voil que, malgr moi, je me mets encore  tourner ma mre en
ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques
me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu
devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!

Je te disais donc que j'avais vu Jacques l pour la premire fois. Il y
avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel,
que de la prochaine arrive du capitaine Jacques, un officier retir du
service, hritier d'un million. Ma mre ouvrait des yeux grands comme
des fentres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le
son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donn une
forte prvention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que
disaient Eugnie et son mari. Il n'tait question que de sa bravoure,
de sa gnrosit, de sa bont. Il est vrai qu'on lui attribue aussi
quelques singularits. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication
satisfaisante  cet gard, et je cherche en vain dans son caractre et
dans ses manires ce qui peut avoir donn lieu  cette opinion. Un soir
de cet t, nous entrons chez Eugnie; je crois bien que ma mre avait
saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrive du _parti_. Eugnie et
son mari taient venus  notre rencontre du ct de la cour. On
nous fait asseoir dans le salon; j'tais prs de la fentre au
rez-de-chausse, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. Et
votre ami, est-il arriv enfin? dit ma mre au bout de trois minutes.
--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en flicite, et
j'en suis charme pour vous, reprend ma mre. Est-ce que nous ne le
verrons pas?--Il s'est sauv avec sa pipe en vous entendant venir,
rpond Eugnie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-tre que non,
lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Ornoque_ (tu
sauras que c'est une des facties favorites de M. Borel), et je n'ai pas
eu encore le temps de lui dire que je voulais le prsenter  deux belles
dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugnie,
et le faire avertir. Pendant ce temps-l je ne disais rien, mais je
voyais trs-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il tait assis  dix
pas de la maison, sur des gradins de pierre o Eugnie fait ranger au
printemps les beaux vases de fleur de sa serre chaude. Il me parut, au
premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait
au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus rgulire et
plus noble que celle de Jacques. Il est plutt petit que grand, et
semble trs-dlicat, quoiqu'il assure tre d'une forte sant; il
est constamment ple, et ses cheveux d'un noir d'bne, qu'il porte
trs-longs, le font paratre plus ple et plus maigre encore. Il me
semble qu'il a le sourire triste, le regard mlancolique, le front
serein et l'attitude fire; en tout, l'expression d'une me orgueilleuse
et sensible, d'une destine rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je
fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sre que tu
trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je
ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidit extraordinaire, et
il me semble que son caractre renferme mille particularits qu'il me
faudra bien du temps pour connatre et peut-tre pour comprendre. Je te
les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides  en bien juger; car
tu as bien plus de pntration et d'exprience que moi. En attendant, je
veux t'en dire quelques-unes.

Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent
subitement et d'une manire tantt brutale, tantt romanesque,  la
premire vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne
ne s'abandonne  ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de
Jacques. Quand il a reu de la premire vue une impression assez forte
pour porter un jugement, il prtend qu'il ne le rtracte jamais. Je
crains que ce ne soit l une ide fausse et la source de bien des
erreurs et peut-tre de quelques injustices. Je te dirai mme que je
crains qu'il n'ait port un jugement de ce genre sur ma mre. Il est
certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a dplu ds le premier jour;
il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa
mditation et de son nuage de tabac pour nous le prsenter, il vint
comme malgr lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mre, qui
a les manires hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement
aimable avec lui. Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle;
j'ai beaucoup connu monsieur votre pre, et vous quand vous tiez
enfant.--Je le sais, Madame, rpondit Jacques schement et sans avancer
sa main vers celle de ma mre. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car
cela tait trs-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour
avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la rpugnance
de M. Jacques pour de la timidit, et elle insista en lui disant:
Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en
souviens bien, Madame, rpondit-il d'un ton encore plus trange; et il
serra la main de ma mre d'une manire presque convulsive. Cette manire
fut si singulire que les Borel se regardrent d'un air tonn, et que
ma mre, qui n'est pourtant pas facile  dconcerter, retomba sur sa
chaise plutt qu'elle ne se rassit, et devint ple comme la mort. Un
instant aprs, Jacques retourna dans le jardin, et ma mre me fit
chanter une romance dont parlait Eugnie. Jacques m'a dit depuis
qu'il m'avait coute sous la fentre, et que ma voix lui avait t
sur-le-champ tellement sympathique qu'il tait rentr pour me regarder;
jusque-l il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aime, du moins il
le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te
dire.

Nous en tions aux singularits de Jacques; je veux t'en raconter une
autre. L'autre jour il vint nous voir au moment o je sortais de la
maison avec une soupe dans une cuelle de terre et un tablier d'indienne
bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derrire pour
ne rencontrer personne dans ce bel quipage. Le hasard voulut que M.
Jacques, par un caprice digne de lui, se ft engag dans cette ruelle
avec son beau cheval. O allez-vous ainsi? me dit-il en sautant 
terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'viter, mais
il n'y avait pas moyen. Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez
m'attendre  la maison; je vais porter  manger  mes poules.--Et o
sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger. Il mit
la bride sur le cou de son cheval en lui disant: Fingal, allez 
l'curie; et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la
langue des hommes, obit sur-le-champ. Alors Jacques m'ta l'cuelle des
mains, enleva sans faon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne
mine: Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois
que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret
de cela,  moi; c'est une chose toute simple et que j'aime  vous
voir faire par vous-mme. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le
permettez. Je mis mon bras sous le sien, et nous marchmes vers la
maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parl souvent. M. Jacques
portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et
d'un air si ais qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie.
Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici
l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose
et en vers votre charit, votre sensibilit, votre modestie; moi, je ne
vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas tonn de
vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de
misricorde serait horrible en vous; alors votre beaut, votre air
de candeur, seraient des mensonges dtestables de la nature. En vous
voyant, je vous ai juge sincre, juste et sainte; je n'avais pas besoin
de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumire pour savoir que je ne
m'tais pas tromp. Je ne vous dirai donc pas que vous tes un ange 
cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-l parce que
vous tes un ange.

Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras
peut-tre qu'il y a un peu de vanit  te redire les douceurs que me
conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clmence, je crois bien qu'il y
en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi,
cela n'y changera rien.

Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces dtails, puisque
tu veux connatre toutes les particularits de mon amour et tout le
caractre de mon fianc? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir
t trop laconique. Je continue.

Nous arrivons donc chez la mre Marguerite. La bonne femme fut tout
tonne de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants
jaunes. La voil qui me fait ses bavardages accoutums, qui me demande
au nez de Jacques si c'est l mon mari, qui fait toute sorte de voeux
pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer
qu'elle est force de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme
pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que
la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mre n'en a gure et ne m'en
donne pas du tout. J'tais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir
soulager que la centime partie des maux que je vois. Jacques avait
l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouv sur une
planche une vieille bible mange des rats, et il semblait la lire avec
attention; tout  coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens
tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd;
j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et
je donnai  la vieille la petite somme dont elle avait besoin.

Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voil
qu'en sortant j'eus la mauvaise ide de dire tout bas  Marguerite que
le prsent venait de Jacques. Alors elle se mit  lui adresser ses
remerciements et ces bndictions du pauvre qui sont vraiment un peu
prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter,
puisque c'est la seule manire dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh
bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il frona deux ou trois fois le
sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la
vieille en lui disant d'un ton dur et imprieux: C'est bon; en voil
assez! La pauvre femme resta interdite et humilie. Moi, je me sentis
un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fmes  quelques pas de la
maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se
justifier, il me dit en me prenant par la main: Fernande, vous tes une
bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer
les panchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un
plaisir innocent qui vous engage  persvrer. Pour moi, je ne puis plus
m'amuser de ces choses-l, et elles me causent au contraire un ennui
intolrable.--Je suis dispose, lui dis-je,  croire que vous avez
raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est
moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien,
Jacques, et que je n'aie jamais l'ide de vous blmer, quelque chose qui
arrive. Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder
l'explication que je lui demandais, il se borna  me rpter: Je vous
ai dit, ma chre enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais
ainsi. Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgr moi, je
restai triste et inquite tout ce jour-l.

Voil comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient,
parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de
ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que
d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme!
J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau
ciel  contempler! C'est gal, dis-moi ton avis sur ces misres; j'ai
une grande confiance en ton bon sens, et je suis habitue  voir un peu
par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plat le plus  maman. Enfin, j'aurai
bientt la libert de t'crire sans me cacher. Adieu, chre Clmence.
Je n'attendrai pas ta rponse pour t'crire une seconde lettre. Je
t'embrasse mille fois.

Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN



II.

Genve, le...

Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse,
votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me parat que vous
agissez bien vite, et j'en suis effraye. Je ne sais pourquoi cette ide
de vous voir mari ne peut entrer dans ma pauvre tte; je n'y comprends
rien; je suis triste  la mort; il me semble impossible qu'un changement
quelconque amliore votre destine, et je crois que votre coeur se
briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut
bien de la prudence quand on est comme nous deux!

As-tu song  tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur
et pntrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la vrit ment!
Ah! comme tu t'es souvent tromp sur toi-mme! combien de fois je t'ai
vu dcourag! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier
essai! Pourquoi suis-je assige de noirs pressentiments? Que peut-il
t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force.

Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous tes
si peu fait pour la socit! vous dtestez si cordialement ses droits,
ses usages et ses prjugs! Les ternelles lois de l'ordre et de la
civilisation, vous les rvoquez encore en doute, et vous n'y cdez que
parce que vous n'tes pas absolument sr que vous deviez les mpriser;
et avec ces ides, avec votre caractre insaisissable et votre esprit
indompt, vous allez faire acte de soumission  la socit, et
contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'tre
fidle ternellement  une femme, vous! vous allez lier votre horreur et
votre conscience au rle de protecteur et de pre de famille! Oh! vous
direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas;
vous tes au-dessus ou au-dessous de ce rle; quel que vous soyez, vous
n'tes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.

Vous renoncerez donc  tout ce que vous avez t jusqu'ici et  tout ce
que vous auriez t encore! car votre vie est un grand abme o sont
tombs ple-mle tous les biens et tous les maux qu'il est permis a
l'homme de ressentir. Vous avez vcu quinze ou vingt vies ordinaires
dans une seule anne; vous deviez encore user et absorber bien des
existences avant de savoir seulement si vous aviez commenc la vtre.
Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un tat de transition,
comme un lien qui doit finir et faire place  un autre? Je ne suis pas
plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis ne pour la dtester,
mais quels sont les tres qui peuvent lutter contre elle, ou mme vivre
sans elle? La femme que vous pousez est-elle donc comme vous? est-elle
une des cinq ou six cratures humaines qui naissent, dans tout un
sicle, pour aimer la vrit, et pour mourir sans avoir pu la faire
aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_
dans les jours de notre triste gaiet? Jacques, prends garde; au nom
du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre
trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouvs
seuls vis--vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de
rflchir. Pense  ton pass; pense  celui de SYLVIA.



III.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Tilly, le...

Ma chre, j'ai fait aujourd'hui une dcouverte qui m'a laiss une
impression singulire. En coutant lire la rdaction de notre contrat de
mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce
n'est pas l un ge avanc; et d'ailleurs on n'a jamais que l'ge qu'on
parat avoir, et  la premire vue je lui avais imagin dix annes
de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes,
trente-cinq ans! m'a pouvante; j'ai regard Jacques d'un air tonn et
peut-tre mme fch, comme s'il m'et fait jusque-l un mensonge. Il
est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parl de son ge, et que je
n'ai jamais song  le lui demander. Je suis sre qu'il me l'aurait dit
sur-le-champ, car il parait trs indiffrent  ces choses-l, et il
ne s'est pas seulement aperu de l'effet que faisait sur moi et sur
plusieurs des personnes prsentes la dcouverte de ses trente-cinq ans.

Moi qui le trouvais dj un peu vieux pour moi en lui en attribuant
trente! J'ai beau faire, Clmence, je t'avoue que je suis contrarie de
cette diffrence d'ge entre nous; il me semble  prsent que Jacques
est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se
rapproche plutt de l'ge d'un pre; et, au fait, il pourrait tre le
mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et
modifie peut-tre l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis
exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime
augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin,
je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'tais ce matin, voil
ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours 
l'esprit, et je pense  cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir
en lui. Cependant, Clmence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme
il a une tournure lgante et jeune, comme il a les manires douces et
franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et frache! tu en
serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai t frappe et sduite par
toutes ces choses-l ds le premier moment, et chaque jour j'ai t plus
touche de ces manires, de ce regard et du son de cette voix; mais il
est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid
de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant
bonjour, et, dans ce moment-l, il a dix-sept ans comme moi; mais
ensuite je n'ose plus gure fixer les yeux sur lui, car les siens sont
toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire natre sur ses traits une
expression nouvelle, je m'aperois que c'est moi qui suis observe,
et il ne m'est pas possible d'observer  mon tour. A quoi bon
l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plt pas?
et qu'aurais-je l'habilet de deviner s'il se donnait la moindre peine
pour se rendre impntrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir
tant d'exprience!... Quand il m'a observe ainsi, et que je lve sur
lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrt, je trouve sur sa
figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette
si dlicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois
que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense,
plat  Jacques, et qu'au lieu d'un censeur svre j'ai en lui un tre
sympathique, un ami indulgent, peut-tre un amant aveugle!

Ah! tiens, j'ai tort de gter mon bonheur et d'affaiblir mon amour par
ces petites recherches. Que m'importent quelques annes de plus ou de
moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estim et admir de tous
ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sre de cela; que puis-je
demander de plus?



IV.

DE CLMENCE A FERNANDE.

De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...

Je reois tes deux lettres  la fois: deux plaisirs en mme temps! Ce
serait presque trop, ma chre Fernande, si ces plaisirs n'taient un
peu inquits et troubls par toutes les incertitudes que me cause ta
situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante
et la plus dlicate de la vie; tu me demandes des claircissements sur
des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas,
sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je rponde? Je
ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement
incertain, expectatif, que tu feras trs-bien d'examiner longtemps, et
de soumettre  de nouvelles recherches avant de l'adopter.

Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir  quel point lu
peux passer par-dessus les immenses inconvnients de cette diffrence
d'ge; mais je puis et je dois te les signaler d'une manire gnrale.
C'est  toi de les rejeter si tu es sre qu'il n'y ait pas lieu  en
faire l'application.

On prtend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les
femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'exprience 
trente ans que les femmes  vingt; je crois que cela est faux. Un homme
est oblig de se faire un tat ou de se chercher une position sociale au
sortir du collge; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve
sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents
la tiennent pour quelques annes encore auprs d'eux. Travailler 
l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'intrieur, cultiver la
superficie de quelques talents, devenir pouse et mre, s'habituer 
allaiter et  laver des enfants, voil ce qu'on appelle tre une femme
faite. Moi, je pense qu'en dpit de tout cela une femme de vingt-cinq
ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un
enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu tant demoiselle, dansant
au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce
n'est la manire de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la
rvrence. Il y a autre chose  apprendre dans la vie, et les femmes
l'apprennent tard et  leurs dpens. Il ne suffit pas d'avoir de la
grce, de la dcence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir
allait proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant
quelques annes pour tre  l'abri de tous les dangers qui peuvent
porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un
homme, au contraire, dans l'exercice de cette libert illimite qui
lui est accorde  peine au sortir de l'adolescence! que d'expriences
rudes, que de svres leons, que de dceptions mrissantes il peut
mettre  profit seulement dans le cours de la premire anne! que
d'hommes et de femmes il a pu tudier  l'ge o la femme n'a encore
connu que son pre et sa mre!

Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du mme ge qu'une
fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie,
il faille tablir dix ans de diffrence entre le mari et la femme. Il
est bien vrai que le mari doit tre le protecteur et le guide; puisqu'il
doit tre le matre, il est  dsirer qu'il soit un matre prudent et
clair. Mais,  ge presque gal, il a bien assez de cette espce de
supriorit sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il
devient grondeur, pdant ou despote.

Supposons que M. Jacques soit incapable d'tre jamais rien d'approchant;
accordons-lui toutes les belles qualits. Je ne te parle pas d'amour,
moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois
pas absolument ncessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies
rellement pour ton fianc;  ton ge ou prend pour de l'amour la
premire affection qu'on prouve. Je te parle d'amiti seulement, et
je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas
considrer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sre de pouvoir
tre maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu
ce que c'est que l'amiti? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la
faire natre? quels apports de gots, de caractres et d'opinions sont
ncessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister
entre deux tres qui, par la diffrence de leur ge, reoivent des mmes
objets des sensations tout opposes? quand ce qui attire l'un repousse
l'autre, quand ce qui parait estimable au plus g est ennuyeux au plus
jeune, quand ce qui semble agrable et touchant  la femme est dangereux
ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pens  tout cela, pauvre Fernande?
N'es-tu pas aveugle par ce besoin d'aimer qui tourmente misrablement
les jeunes filles? N'est-tu pas abuse aussi par une certaine vanit
secrte dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche
te recherche et t'pouse. Il a des chteaux, des terres; il a une belle
figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant,
parce que tout le monde le dit. Ta mre, qui est la femme la plus
intresse, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les
choses de manire  ce que vous ne puissiez pas vous viter. Elle te
fait peut-tre croire qu'il est amoureux de toi, aprs lui avoir fait
croire que tu tais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous
aimez peut-tre ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites
pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont
invitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles
connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas
plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu
es femme, et tu n'es pas insensible  la gloire d'avoir fait, par ta
beaut et ta douceur, un de ces miracles que la socit voit avec
surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche pousant une
fille pauvre.

Mais je te mets en colre, je parie; je t'en prie, ma chre enfant, ne
prends pas tout cela trop au srieux. Ce sont des choses que je t'engage
 te dire courageusement  toi-mme et sur lesquelles il faut que tu
t'interroges svrement; il est trs-possible que tu n'aies rien de
commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai
barbouilles d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes
 rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le
rsultat d'un raisonnement, mais d'une rpugnance instinctive; je
t'engage donc  t'en proccuper assez lgrement. Je n'aime pas que le
visage montre un ge diffrent de celui qu'on a. Cela me fait venir
toutes sortes d'ides superstitieuses, et, quelque folles et injustes
qu'elles pussent tre, il me serait impossible d'accorder ma confiance
 une personne sur l'ge de laquelle je me serais trompe de dix ans
au premier coup d'oeil. Dans le cas o elle m'aurait sembl plus jeune
qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'gosme, la scheresse du
coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empche de sentir l'atteinte
des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile  viter les fatigues
morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je
penserais que les vices, la dbauche, ou au moins une certaine sorte
de fausse exaltation, l'ont prcipite dans des dsordres et dans des
fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais
pas sans stupeur et sans effroi une infraction vidente aux lois de la
nature: il y a toujours l quelque chose de mystrieux qu'il faudrait
examiner. Mais que peu ton examinera ton ge, et quand l'empressement de
changer d'tat et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur
tous les dangers?

Tu dis que M. Jacques est aim et estime de tous ceux qui le
connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en
parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres
prcdentes o il en est question, je trouve que ce nombre se rduit 
deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mre l'a connu lorsqu'il tait g
de dix ans, et comme elle tait lie avec son pre, elle peut avoir eu
des renseignements trs prcis sur son hritage. Je crois qu'elle ne
s'est pas soucie d'autre chose, pas mme de te signaler le notable
inconvnient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait
trs-bien l'ge de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait vit d'en
parler  qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent
rarement du pass sans en effacer toutes les dates.

Tu me reproches de ne pas aimer ta mre: je n'y saurais que faire, ma
chre Fernande; mais je suis charme que tu ne lui ressembles en rien;
et si quelque chose peut me consoler de la prcipitation avec laquelle
se conclut ton mariage, c'est qu'il te sparera bientt d'elle: tu
ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas
sortir; sois sre de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit
conforme aux saintes lois du prjug; il me parat conforme  celles de
la raison de t'clairer sur le caractre d'une personne qui a tant de
part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le
seul dieu que je serve.

Je croirais volontiers que la pntration de M. Jacques n'est pas une
chimre. Je suis persuade de la rectitude des premiers jugements,
quand la personne qui les porte s'est habitue  rassembler toutes les
facults de l'observation pour les exercer  la fois sur la premire
impression reue. Il a bien jug de toi et de ta mre; cependant, 
l'gard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance
aide beaucoup  l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant.

L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme  toi, un
grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comport en
homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charits; mais je comprends
fort bien qu'il y ait t ennuy des litanies de la mendiante, En ceci
je trouve l'occasion de te faire observer que vous tes destins, M.
Jacques et toi,  diffrer toujours de sentiments et de conduite, quand
mme vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours
tolrer cette diffrence, et qu'il te permette d'prouver les motions
auxquelles son coeur sera ferm.

Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prvention contre
la personne de ton fianc. D'ailleurs le jour o tu ne voudras plus
entendre la vrit, il faudra cesser de me la demander.

Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les
religieuses ont renonc envers moi  toute espce de tracasserie. Je
reois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde
depuis que j'ai quitt le grand deuil de veuve. La famille de mon mari
a d'assez bons procds envers moi, et pourtant ce n'est pas une
trs-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma
chre Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-mme, et on la
fait libre et calme, sinon brillante.

Ton amie, CLMENCE DE LUXEUIL.



V.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

L'amiti est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chre
Clmence; ta lettre m'a donn un vritable accs de spleen. Je l'ai
relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle mlancolie. Elle m'a
mise en mfiance contre ma mre, contre Jacques, contre moi, contre
toi-mme. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me dsenchanter si
durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu
es ma vritable amie c'est  toi que je demande les conseils et l'appui
que je n'ose rclamer de ma mre. Je persiste  croire que tu penses
trop mal d'elle, mais je suis force de voir que son coeur est
trs-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les
avantages de la fortune.

Aprs tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au
Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphin avec mon mari; ainsi
elle n'a aucun intrt personnel dans cette affaire. Elle croit que
l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non
 l'acqurir, mais  me le procurer. Puis-je lui faire un crime de
s'occuper de mon bonheur  sa manire et selon ses ides?

Quant  moi, je me suis examine svrement, et je t'assure que la
vanit ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler 
cet gard, que, ce matin, aprs avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de
quereller un peu Jacques, afin d'prouver mon amour et le sien. J'ai
attendu que ma mre nous et laisss seuls au piano comme elle fait
toujours aprs le djeuner. Alors j'ai cess de chanter pour lui
dire brusquement: Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour
vous?--J'y ai pens, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il
a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pens encore?--C'et t
difficile, lui ai-je rpondu, je ne savais pas votre ge---En vrit!
s'est-il cri, et il est devenu plus ple que de coutume. J'ai senti
que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il
a ajout: J'aurais d prvoir que votre mre ne vous le dirait pas; et
pourtant je l'avais charge de vous faire songer  la diffrence de nos
ges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous tiez bien aise
de trouver en moi un pre en mme temps qu'un amant.--Un pre! ai-je
rpondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela. Jacques a souri, et, me
baisant au front, il s'est cri: Tu es franche comme une sauvage; je
t'aime  la folie, tu seras ma fille chrie; mais si tu crains qu'en
devenant ton pre, je ne devienne ton matre, je ne t'appellerai ma
fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant
aprs en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si
tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je rpondu
vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai
trente-cinq ans, dix-huit belles annes de plus que toi. Est-ce que vous
ne vous ne vous en tiez jamais aperue? Est-ce que cela ne se lit pas
sur mon visage?--Non; la premire fois que je vous ai vu, j'ai cru que
vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donn
trente.--Vous ne n'avez donc jamais regard, Fernande? Regardez-moi
bien, je le veux; je dtournerai les yeux pour ne pas vous intimider.
Il m'a attire vers lui et a dtourn les yeux en effet. Alors je l'ai
examin avec attention, et j'ai dcouvert qu'il y avait au-dessous des
paupires et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur
ses tempes quelques cheveux blancs mls  une fort de cheveux noirs;
c'est l tout. Voil toute la diffrence d'un homme de trente-cinq ans
 un homme de trente! me suis-je dit; et je me suis mise  rire de
cette ide qu'il avait de se faire regarder. Je vais vous dire la
vrit, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plat
beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette diffrence d'ge
ne se fasse sentir dans votre caractre. Alors j'ai tch de lui
exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du
moi. Il m'a coute avec beaucoup d'attention et avec une srnit de
visage qui m'avait dj rassure avant qu'il me parlt. Quand j'ai eu
tout dit, il m'a rpondu: Fernande, deux caractres semblables ne se
rencontrent jamais; l'ge n'y fait rien;  quinze ans j'tais beaucoup
plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis
encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous diffrons sur beaucoup de
points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins  souffrir de cela
avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas? Que
voulais-tu que je rpondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois
en effet: il a l'air si sr de son fait! Ah! Clmence, il est possible
qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-mme, mais il est impossible que
je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le
besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes
avant lui, et nul ne m'a inspir de sympathie. La maison d'Eugnie est
toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus
beaux peut-tre que Jacques; je n'ai jamais dsir d'tre la femme
d'aucun de ceux-l. Je ne me jette pas en aveugle dans les sductions
d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les
commente, je les apprends par coeur, j'en applique  chaque instant un
passage aux entranements de mon amour, et je vois que la prudence est
inutile, que la raison est impuissante. J'aperois les dangers o cet
amour peut me prcipiter, et la crainte d'tre malheureuse avec Jacques
ne m'te pas le dsir de passer ma vie prs de lui.

Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te
raconter la conversation qui eut lieu  Cenay, chez les Borel, il y
a quelques jours. Il y avait l cinq ou six compagnons d'armes de M.
Borel; Jacques avait l'air un peu plus srieux que de coutume, mais sa
figure et ses manires exprimaient toujours la mme tranquillit d'me.
Il prit une tasse de caf, et fit quelques tours de promenade dans
l'appartement, sans rien dire. Eh bien, Jacques, comment vous
trouvez-vous? lui demanda Eugnie.--Mieux, rpondit-il d'un air
doux.--Il a donc t malade? demandai-je tourdiment. Je vis tous les
regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire
de bienveillance, un peu moqueuse peut-tre, sur tous les visages. Je
sentis que je devenais rouge, mais cela m'tait gal; j'tais inquite
de Jacques, je ritrai ma question. J'ai eu quelques douleurs de tte,
rpondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est
rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. On parla
d'autre chose, et il sortit. Je crains que Jacques ne soit rellement
malade, dit Eugnie on le regardant s'loigner.--Mais il faudrait
savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mre en affectant beaucoup
d'intrt.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel
brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il
souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il
a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tu tout
autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugnie; mais je crains
qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais
savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait
de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de
dragons; mais je crois que c'est l'me d'un diable qui est dans ce
corps-l.--C'est l'me d'un ange plutt, dit Eugnie.--Ah! voil madame
Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais
pas ce que Jacques chante  l'oreille des femmes, mais elles ne parlent
jamais de lui que comme d'un chrubin; et nous, pauvres pcheurs, on
publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie
favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugnie, je professe une
espce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi 
tous ceux qui sont ici. On m'adressa indirectement quelques pigrammes
affectueuses, qui avaient la meilleure volont du monde de me faire
plaisir, mais qui m'embarrassrent un peu. Je pris le bras de
mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin;
mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la
conversation sur Jacques, et elle me conduisit prs d'une fentre d'o
l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M.
Borel, et je compris qu'il parlait  un de ces messieurs qui ne connat
Jacques que trs-peu. Vous voyez bien la figure ple et l'air distrait
de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention  ce
petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe,
ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre
beaucoup, tous ses tmoignages de douleur et d'impatience se rduisent 
cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions
o je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a amput
deux doigts du pied, et quand on lui a retir deux balles qui s'taient
proprement loges entre deux de ses ctes, moi je jurais comme un damn,
M. Jacques chantonnait. Ici M. Borel se mit  imiter parfaitement le
petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent  rire. Quant 
moi, l'image que ce rcit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques
sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donn une sueur
froide, et je vis bien encore,  cette impression-l, que j'aime
Jacques; car j'tais bien indiffrente aux douleurs de M. Borel, et
tandis qu'Eugnie sans doute frmissait en y pensant, il m'tait
absolument gal qu'il et deux ou trois doigts de plus ou de moins au
pied.

Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrive de Jacques au
rgiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit
un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle.
Ils taient l cinq ou six enfants de famille, dbarqus depuis une
heure, envelopps de surtouts fourrs par leurs mamans, gentils, bien
peigns, roses, et pas trop contents de coucher  l'auberge en plein
champ. Jacques tait l aussi avec sa petite mine, ple dj, un petit
commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un
disait; Celui-l est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron,
et il est dj blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le
Csar de la socit; au premier coup de canon, il chantera sur un autre
ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec
son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album
de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile
dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du rgiment. Voil que mon
animal,  la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon 
vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec
des ventails et des ombrelles; il avait crit au-dessous: _Gens riches
allant  la bataille_. Jacques passe derrire lui, se penche sur son
paule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours
conserv: C'est trs-joli, cela!--Vous en tes content? dit
Lorrain.--Trs-content, rpond Jacques.--Et moi aussi, reprend Lorrain.
Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se dconcerter le moins du
monde, et me prie de lui prter ma pipe. J'avais envie de la lui casser
sur la figure. Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, rpondit-il;
je n'ai jamais fum de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y
prend-on?--On allume de ce ct-l et on la met dans sa bouche, et puis
on tire de toutes ses forces jusqu' ce que la fume sorte par le ct
oppos. Jacques secoue la tte d'un air de simplicit et prend la pipe.
Nous esprions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne
et la lui prsente l'une aprs l'autre, en lui versant des rasades
d'eau-de-vie  griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais
sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but
et fuma la moiti de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se
laisser entamer par la moindre taquinerie; on et dit que sa nourrice
l'avait lev avec de l'eau-de-vie et de la fume de pipe. Le capitaine
Jean, que voil, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me
taper sur l'paule et me dire: Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh
bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches.
Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est
plus solide qu'une grande massue de fer. Son pre est un brigand, mais
un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie
pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de
cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves
et fut dcor sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il tait
glorieux aprs cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme
font les enfants  qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en
allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour
regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indiffrent  cela
qu'il l'avait t  la caricature de Lorrain, au premier feu et  sa
premire blessure. Il reut toutes les poignes de main d'un air franc
et amical, mais sans montrer ni tonnement ni joie. Je ne sais pas ce
qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant  moi, je me suis
souvent demand si ce n'tait pas un de ces spectres auxquels croient
les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel.
Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les
femmes qui aient du pouvoir sur cette tte-l; aussi y ont-elles fait de
fiers ravages! En Italie... M. Borel s'interrompit, et je compris que
quelqu'un, Eugnie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me
donna une impatience, une curiosit et une inquitude pouvantables.

Je voudrais savoir, dit Eugnie aprs un instant de silence, o il
a trouv le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en littrature, en
posie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? rpondit le
capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme a; ce qu'il y
a de sr, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce
rapport, dit ma mre, je crois pouvoir prsumer que son ducation tait
faite avant qu'il entrt au service. Je l'ai connu  l'ge de dix ans,
et il tait extraordinairement instruit pour son ge. Il avait l'aplomb
et l'assurance d'un homme; il a d se dvelopper remarquablement
vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand
il dit que Jacques n'appartient pas tout  fait  l'espce humaine; il
y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret
est perdu sans doute. A insu, jusqu' l'ge de vingt-cinq ans, il a paru
plus g qu'il ne l'tait en effet, et depuis ce temps-l il parait plus
jeune qu'il ne l'est rellement.

[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...]

Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manire dont il
s'est comport  son premier duel.--Parbleu! c'tait prcisment avec
Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai forc de se battre;
je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-l!--.Comment! vous l'avez
_forc_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et  qui
s'adressaient presque tous ces rcits.--Je vais vous dire comment,
reprit le capitaine. Jacques s'tait certainement bien montre  la
bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et
de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-l
on ft trs-duelliste dans l'arme: on tait assez occup avec l'ennemi.
Nanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire
une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'tait pas,
 beaucoup prs, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une
affaire particulire, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien
impunment. Je n'aimais pas ce gaillard-l, et j'aurais donn mon cheval
pour qu'on me dbarrasst de sa vue. Je l'avais manqu deux fois, et
j'en avais t pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois
cette joue-l. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il
tait furieux de la manire dont il avait mis les rieurs de son ct
***. Il n'avait rien mrit, rien gagn, lui, pas mme une gratignure!
Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il
tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges taient si bien
faites, qu'en les regardant il fallait rire malgr qu'on en et. Cela
m'impatientait. Un soir, il avait dessin le dolman de Jacques sur le
dos d'un petit chien. C'tait trop fort; je vais trouver Jacques,
qui dormait sur l'herbe; je lui dis: Jacques, il faut que tu te
battes.--Avec qui? dit-il en billant et tendant-les bras.--Avec
Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses
caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi.
--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah a, Jacques, est-ce que tu n'es brave
qu' la mle?--Je n'en sais rien. L-dessus je dis un mot que je ne
rpterai pas devant ces dames. Parle plus bas, Jacques, et prends
garde de ne jamais rpter devant personne ce que tu viens de me dire
l.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en billant comme un dsespr.--Tu
dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu
m'auras cass les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu
que je serai plus persuad? Comment veux-tu que je te dise si je suis
brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demand, la
veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la mme
chose. J'ai fait le premier essai de mon caractre militaire ce jour-l;
 prsent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais
je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai. C'tait un
drle de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de
philosophe. J'tais sr de lui comme de moi, malgr tout ce qu'il disait
pour m'en faire douter. Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas
un fanfaron et que tu as du coeur. L'amiti que j'ai pour toi me force
 te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une
raison pour le faire sans tre un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un
homme parce qu'il s'amuse  dessiner ma pauvre personne d'une manire
bouffonne et plaisante, cela ne me parat pas possible. Moi, je ne suis
pas en colre contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire,
et je serais au dsespoir de tuer un homme qui fait de si drles
de calembours.--Il faut tcher de le toucher au bras droit, et de
l'empcher de faire jamais la caricature de personne. Jacques haussa
les paules et se rendormit. Je n'tais pas content de cela; j'attendis
le lendemain matin, et je dis  Lorrain: Sais-tu que Jacques ne prend
plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu' la premire caricature il
se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux.
Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se
trouvait l, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la
dcoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis:
Que feriez-vous  la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux,
rpondent-ils. Je vais chercher Jacques. Jacques, les anciens ont
dcid qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son
portrait; a n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc,
vous autres, que je suis insult?--_Insultissimus_! rpond un
factieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de
tmoin?---Moi, dis-je, et Borel. Lorrain arrive pour djeuner, Jacques
va droit  lui, et, comme s'il lui et offert une prise de tabac,
lui dit: Lorrain, on dit que vous m'avez insult; si 'a t votre
intention en effet, je vous en demande raison.--'a t mon intention,
rpond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous
laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit
Jacques en revenant allumer sa pipe  la mienne.--A celle que tu connais
le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi,
Dieu ne m'a pas fait natre soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je,
tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme
Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh
bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme
on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand
Lorrain sera prt, vous m'appellerez. El il se met  dormir sur une
table. A l'heure dite, mon Lorrain se prsente sur le terrain d'un air
persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de
laisser  Jacques tous les avantages. Voil Jacques qui prend un
sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger
par-dessus sa tte, et vient sur son homme, tapant  droite,  gauche,
en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquitant
pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manire d'agir,
il recula, et demanda ce que cela voulait dire. Cela veut dire, lui
rpondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme
il peut. Lorrain reprit courage et avana; mais il reut aussitt sur
l'paule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et
n'en demanda pas davantage. De cette affaire-l, il resta plus de six
mois sans se battre et sans dessiner.

[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.]

On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te
fatiguer avec mes rcits, je te raconterais de quelle manire vraiment
hroque Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de
Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin
de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te
dlivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie.



VI.

Cerlay, prs Tours.

Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la rveilles-tu, imprudente
Sylvia! Je sais bien que je n'en gurirai pas: crains-tu que je ne
l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut
te paratre bizarre quand elle est signe de Jacques? Est-ce de me voir
amoureux que tu t'tonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui
t'effraie?

Moi, si je pouvais m'pouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir
si heureux; mais je l'ai t plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai
su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai.
J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme
la vrit, vraie comme la beaut, simple, confiante, faible peut-tre,
mais sincre et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton gale;
nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas.
Je ne demanderai pas  cette jeune fille la force et l'orgueil qui te
font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les
tendres prvenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos,
Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin pnible; il
faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas
m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a
encore connu que moi.

Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds
se dtacher et tomber en dsordre sur ses paules au moindre mouvement
de sa jeune ptulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours
tonns, toujours questionneurs, et si ingnus quand l'amour en adoucit
la vivacit; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette
et accentue, tu reconnatrais,  des indices indubitables, la franchise
et l'honntet. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un
peu grasse, mais lgante et lgre cependant. Ses yeux et ses sourcils
noirs au-dessous d'une fort de cheveux blonds, donnent un caractre
particulier  sa beaut. Son front n'est pas trs lev, mais il
est purement dessin, et annonce une intelligence plutt docile que
saisissante, plutt capable de mmoire que d'observation. En effet, elle
arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne dcouvre rien
par elle-mme. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son
caractre et son esprit sont faits exprs pour assurer le bonheur de ma
vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage
ne m'a pas encore rendu imbcile  ce point. Le caractre de Fernande
est ce qu'il est; je l'tudie, je le possde, et je traiterai avec lui
en consquence. Quand j'tais jeune, je croyais  un tre cr pour
moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposes, et quand je
dsesprais de le trouver dans l'une, je me htais de l'esprer dans une
autre. C'est ainsi que j'ai aggrav mes maux et que j'ai souvent connu
le dcouragement, Amour romanesque! tourment et chimre des annes
fcondes de la vie!

Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme
blas qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une
femme simple, gentille et range: je suis un homme encore bien jeune de
coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'pouse pour deux
raisons: la premire, parce que c'est l'unique moyen da la possder; la
seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une
mchante mre, et de lui procurer une vie honorable et indpendante.
Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en dfends pas. Si
cette dtermination entranait tous les maux que vous craignez, ce qu'il
y a de vieux en moi, l'esprit et la volont, aurait pris le dessus,
et j'aurais fui avant de m'abandonner  mon coeur; mais ces maux sont
imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.

Je n'ai pas chang d'avis, je ne me suis pas rconcili avec la
socit, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares
institutions qu'elle ait bauches. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli,
si l'espce humaine fait quelque progrs vers la justice et la raison;
un lien plus humain et non moins sacr remplacera celui-l, et saura
assurer l'existence des enfants qui natront d'un homme et d'une femme,
sans enchaner  jamais la libert de l'un et de l'autre. Mais les
hommes sont trop grossiers et les femmes trop lches pour demander
une loi plus noble que la loi de fer qui les rgit:  des tres sans
conscience et sans vertu, il faut de lourdes chane. Les amliorations
que rvent quelques esprits gnreux sont impossibles  raliser dans ce
sicle-ci; ces esprits-l oublient qu'ils sont de cent ans en avant
de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer
l'homme.

Quand on est de ceux-l, quand on se sent moins brute et moins froce
que la socit o l'on est condamn  vivre et  mourir, il faut ou
lutter corps  corps avec elle, ou s'en retirer tout  fait. J'ai fait
l'un, je veux faire l'autre. J'ai vcu seul, mprisant l'activit
d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impurets de la race
humaine;  prsent je veux vivre deux, et donner  un tre semblable 
moi le repos et la libert qui m'ont t refuss de tous. Ce que j'ai
amass de force et d'indpendance durant toute une vie de solitude et
de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un tre
faible, opprim, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un
bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la socit que je mprise,
lui assurer les biens que la socit refuse aux femmes. Je veux que la
mienne soit un tre noble, fier et sincre; telle que la nature l'a
faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni
envie de mentir. J'ai embrass cette ide-l comme un but  ma triste et
strile existence, et je me persuade que, si je russis, ma vie ne sera
pas absolument perdue.

Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera
peut-tre plus grand devant Dieu que les conqutes d'Alexandre. J'y
emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il
le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur
honneur; car je ne me dissimule pas les difficults de mon entreprise et
ce que la socit y apportera d'obstacles. Je sais combien ses prjugs,
sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de
terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi
dans ce chemin dsert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais.
Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas l pour me dire: Jacques,
souviens-toi de ce que tu a promis  Dieu?



VII.

DE FERNANDE A CLMENCE

Tilly, le...

Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si
j'avais compos dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de
te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voil  demi
rconcilie avec Jacques; ce caractre froidement brave te plat, et 
moi donc!

J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je
dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la
transmets, au risque d'tre encore traite de petite perruche: tu me
diras ce que tu en penses.

L'occasion s'est offerte  moi on ne peut meilleure. Maman avait t
faire une visite  notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugnie
et son mari sont arrivs. Jacques avait t appel  Tours pour une
affaire. Je suis enchante de me trouver seule avec vous, leur ai-je
dit; j'ai beaucoup de questions  vous faire  tous deux. D'abord
tes-vous bien mes amis? suis-je indiscrte de compter sur vous comme
sur moi-mme? Eugnie m'a embrasse, et son mari m'a tendu la main
d'une grosse faon militaire que ma mre et trouve de bien mauvais
ton, mais qui m'a inspir plus de confiance que tous les compliments du
monde. Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne
m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas
un peu de mal  m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est crie
Eugnie.--Ma bonne amie, lui ai-je rpondu, je vais m'engager sans
retour et bien prcipitamment avec un homme que je connais trs-peu; ce
serait une grande folie, si vous n'tiez garants du noble caractre de
cet homme-l. Maintenant je ne songe pas  m'en ddire, car il sait et
vous savez tous que je l'aime; mais, malgr cela, et mme  cause de
cela, je voudrais le connatre mieux et pouvoir me tenir en garde contre
les dfauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un
temps o aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il
avait beaucoup de singularits, maintenant il m'intresse extrmement
de savoir quelles sont ces singularits, afin de n'en pas blesser
quelqu'une involontairement et d'viter tout ce qui peut les veiller.
Je n'en ai encore aperu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est
possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'tre. Je
veux me dfendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie,
mes amis, parlez-moi, clairez-moi.

--Cela est embarrassant en diable, a rpondu M. Borel, et je ne sais que
vous dire. Vous tes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que,
si vous tiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et
d'amiti pour vous que je n'en ai. D'un autre ct, Jacques est mon plus
ancien, mon meilleur ami: il m'a port sur ses paules en Russie pendant
plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a port le
gros animal que voil, qui sans lui serait crev de froid  ct de son
cheval; et il a manqu de mourir lui-mme par suite de ce lger fardeau.
Je vous ai racont cela, peut-tre; je pourrais vous raconter tant
d'autres choses! des dettes payes, des duels accommods, des coups
pars tant  la bataille qu'au cabaret, des services  n'en pas finir;
et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit
 prsent de parler de lui comme je le ferais d'un autre?-- tout autre
qu' moi, non certainement, ai-je rpondu; mais  moi, je crois que vous
le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chre
mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que
vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon intrt seulement,
mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison,
a dit Eugnie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui pargner de
petits chagrins, et peut-tre de grandes contrarits. Elle dit qu'elle
aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la
dgoter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas:
moi, je tiens sa parole pour sacre. Comme, d'un autre ct, je sais
qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire 
Jacques, je ne vois pas le moindre inconvnient  lui dire tout ce que
tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalits de
Jacques; mais je dclare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois
mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'tonner de
rien, si ce n'est de sa douceur, de son galit de caractre et du calme
de son esprit.--Voil que tu fais ce que je ne voudrais pas faire,
interrompit son mari; tu parles contre la vrit. Il est vrai que tu
mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prvention,
jusqu' la mienne, qui certainement est une femme sense.--Eh bien! moi,
je veux l'tre encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est.
Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractre fantasque?
a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il
en a, je ne les ai jamais aperus: il est doux comme un agneau.--Mais
des caprices?--Je vous rpondrai  une condition: c'est que vous me
permettrez de raconter  Jacques notre conversation mot pour mot, et ds
ce soir. Cette demande m'a un peu embarrasse. Comment! me suis-je
dit, Jacques saura que je l'ai souponn de n'tre pas toujours dans
son bon sens? que j'ai demand  ses amis les petits secrets de son
caractre, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter 
lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons
l ce sujet; dispensez-moi de vous rpondre: je vous promets sur
l'honneur de ne pas dire  Jacques que vous m'avez interrog.---J'ai
peut-tre eu tort de le faire, ai-je rpondu; mais, puisque je l'ai
fait, j'en veux subir toutes les consquences; il me paratrait plus
dloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les
conditions. Il s'est enfin dcid, et il m'a parl de Jacques  peu
prs dans ces termes:

Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois
pas trop  quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes
que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles
qui l'ont aim ait eu un seul reproche  lui faire. Mais moi, qui l'aime
de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop
rien. Je le trouve sec, fier, mfiant; je suis en colre de ce qu'il
sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres
o il semble qu'il ne vous connat plus. Mais qu'as-tu donc,
Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te
contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si
fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure.
Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous
sommes srs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous
avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un
seul, ft-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant
peut tre par orgueil que par mfiance. Il ne dit jamais la raison de
son silence, mais on s'en aperoit tout de suite  la manire dont il
vous conseille en pareille occasion. Ne faites pas cela, dit-il, mettez
l'amiti  l'preuve le moins que vous pourrez. Vous m'avouerez que
pour un homme dont l'amiti est capable de tous les sacrifices, il y a
une espce de folie superbe  nier l'amiti des autres. C'est injuste,
et cet orgueil-l m'a souvent mis en colre contre lui. Cette
singularit en entrane d'autres. Quand il a rendu un service, il ne
peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et
d'viter longtemps, de quitter mme tout  fait celui qu'il a oblig; il
semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reu de
lui quelque chose. Il y a l-dedans excs de dlicatesse, mais il y a
quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux
 qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies
inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments,
et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni
qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus dplaisant,
c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte
les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence  bavarder au
dessert. Il ne s'enivre jamais, et-il aval de l'eau-forte. Il ne sort
jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de dsaccord avec
nous autres, et fait qu'il a toujours t estim plutt qu'aim au
rgiment. Sans les services qu'il a rendus d'une manire toujours
magnifique, on l'aurait dtest comme un mauvais camarade; car les
militaires n'aiment pas ceux qui se taisent  table et qui ont l'air
d'en penser plus long qu'eux.

--D'aprs cela, dis-je  M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du
coeur chagrin et l'esprit mlancolique.--Le fond du coeur de Jacques
n'est pas facile  voir, reprit-il, mais son caractre n'est pas plus
mlancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais
jours; il s'gaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une
petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un
demi-sens pour aimer la gaiet douce; mais quand on casse les pots,
Jacques n'en est plus; il disparat comme la fume des pipes et
s'clipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la
porte ou par la fentre.--Cela ne me semble pas un grand dfaut,
repris-je.--Ni  moi non plus, dit Eugnie.--Ni  moi non plus
maintenant, dit Borel; je me suis rang, et le tapage ne me parat plus
ncessaire. Mais j'ai t un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue
que dans ce temps-l je faisais un crime  Jacques de l'tre moins que
moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver
toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se mfier de l'homme 
qui le vin ne desserre jamais les dents. Voil le reproche le plus
grave qu'on ait eu  lui faire; c'est  vous de juger si vous devez
le corriger de cela.---Non pas! rpondis-je en riant. Est-ce l
tout?--Tout, ma parole d'honneur! A prsent que je vois avec quelle
philosophie vous prenez ces choses-l, je suis enchant de vous les
avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus
terribles.--Je ne sais pas, rpondis-je en riant, s'il est un plus
terrible dfaut que celui de boire avec prudence et modration. Eugnie
est bien heureuse de n'avoir pas cela  vous reprocher.--Vous tes une
mchante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A
prsent vous ne me questionnerez plus?

La manire dont il s'tait plaint de Jacques m'avait paru si singulire
que je ne songeai qu' en rire avec eux; mais quand ils furent partis,
je me mis  penser  certaines parties de ce discours qui ne m'avaient
pas assez frappe d'abord,  ces paroles surtout: Il semble qu'il
prenne en aversion la figure des gens qui ont reu de lui quelque
chose. Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effraye  cette ide
que j'eus presque envie d'crire  Jacques pour rompre avec lui; car
enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne
m'pouse peut-tre que pour me la donner; et quand je serai son oblige
 ce point, le plus lger tort de ma part lui semblera une ingratitude;
il s'imaginera peut-tre que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit
 son mari, et il aura peut-tre raison. Pour la premire fois je me
sens alarme srieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon
amour encore davantage.



VIII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Peut-tre que tu te trompes, Jacques; peut-tre que l'amour seul
t'aveugle et t'entrane, ou que la volont de faire de cet amour une
chose belle et grande dans ta vie est un rve conu dans le moment mme
o tu m'as rpondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te
connatre, car ton me est un abme au fond duquel tu n'es peut-tre
jamais descendu toi-mme. Peut-tre sous le masque de la force vas-tu
commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de
quelque manire trangement hroque; mais  quoi bon te faire souffrir?
N'as-tu pas assez vcu?

Hlas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord.
Je craignais que tu ne vinsses  enterrer l'clat de ta vie, et
maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus
difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et
de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne
peux pas me laisser persuader que ce soit l une chose dont je doive me
rjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent  cette nouvelle
phase de ta vie. Pourquoi ta figure ple vient-elle s'asseoir les nuits
 ct de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse  me regarder
jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois
au lever de la lune? Mon me est habitue  vivre seule, Dieu le veut
ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de
quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus pouvantable que tous
ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'tais assise au pied
de la montagne; le ciel tait voil, et le vent gmissait dans les
arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste
harmonie, le son de ta voix. Elle a jet trois ou quatre notes dans
l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai t voir
les buissons d'o elle tait partie pour m'assurer que tu n'y tais pas.
Ces choses-l m'ont rarement trompe; Jacques, il faut qu'il y ait un
orage sur nos ttes.

Je vois bien que l'amour te prcipite dans un pige nouveau; la seule
parole vraie de ta lettre est celle-ci: J'pouse cette jeune fille
parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la possder. Et quand tu ne
l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu?

Car il viendra un jour o tu seras aussi fatigu de l'avoir aime que tu
es avide maintenant de t'abandonner  ta passion. Pourquoi cet amour-l
diffrerait-il des autres? As-tu tellement chang depuis un an que tu
sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique  ton me,
l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui rsiste
 l'intimit? Tu es capable de comprendre, d'prouver et d'excuter, en
beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais,
en revanche, ce qui est facile  plusieurs, et possible  beaucoup
d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque
grave infirmit, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolrer
les faiblesses d'autrui, voil ta faiblesse, voil le ct misrable el
sacrifi de ton grand caractre; voil en quoi Dieu te chtie de n'tre
pas soumis aux misres communes.

Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de
ne rien pardonner  cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton
coeur aussitt que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'tre
qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'me
perd de sa grandeur et de sa saintet quand elle accepte une idole
souille. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard  briser l'autel
o elle s'est prosterne devant un faux dieu; au lieu de la rsignation
froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le
dsespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se
mle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux tre n sans coeur que
d'avoir aim.

Toi, homme fort, tu couvres mystrieusement les fautes d'autrui du
manteau de ton silence; ta main gnreuse relve celui qui est tomb,
essuie la fange de son vtement, et efface la trace que sa chute a
laisse sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour o tu
commences  pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces
jours-l, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore  ce que tu
appelais _le mal de la misricorde_?

Elle a beau tre aimable, elle aura beau tre sincre et bonne; elle est
femme, elle a t leve par une femme, elle sera lche et menteuse, un
peu seulement peut-tre; cela suffira pour te dgoter. Tu auras besoin
de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas
qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a d ton amour qu'au besoin
d'aimer qui dvore ton me, et au voile que ce besoin aura tendu sur
tes yeux jusqu'au jour de sa premire faute. Infortune! je la plains et
je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as
prvu cela, je le vois bien; tu as pens au temps o, lui retirant ton
affection, tu lui laisserais l'indpendance; qu'en fera-t-elle si elle
t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours frmi quand je t'ai vu devenir
amoureux; j'ai toujours prvu ce qui est arriv depuis; j'ai toujours
su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton
amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour o l'ardeur et
la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais  prsent, quel
effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien  ta
conscience et  celle d'une femme; quand les lois, la croyance et
l'usage vous dfendront  tous les deux de vous consoler par un autre
amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce
seront des chanes de fer pour cette femme, quel que soit son caractre;
pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la socit peut
faire de mal  un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de
cette lutte? Dsole comme moi, robuste comme toi, ou crase comme
un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec
espoir; elle ne sait pas o elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas
quel rocher elle veut porter sur sa faible tte, et  quel colosse de
vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel
serment trange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'coutera ni
l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosit sur le livre
du destin!  quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne
dracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te dvore. Je sais ce que
c'est, et je ne m'offense pas de ta rsistance: j'ai aim, j'ai dsir,
j'ai espr comme toi, et j'ai t dsabuse comme tu l'as t tant de
fois, comme tu le seras encore!



IX.

DE CLMENCE A FERNANDE.

Une autre que moi perdrait son temps et sa peine  te dire que tu vis
dans un monde o l'on a singulirement mauvais ton, et o tout se passe
de la faon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je
suis sre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la
plus claire de toutes, et que ses usages et ses dlicatesses sont les
meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mre le sait de
reste, et, parmi tous ses dfauts, je lui reconnais au moins un extrme
bon sens et une excellente manire d'tre; cela n'empche pas que,
sacrifiant tout au dsir de te voir pouser un homme riche, elle ne
t'ait jete dans la mauvaise compagnie. Eugnie a toujours t une
espce de bourgeoise trs-commune, et le couvent, o l'on prend en
gnral une meilleure tenue, ne l'a corrige de rien. Qu'elle aime  la
folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son chteau soit
devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mre
t'ait abandonne  ces amitis-l, cela me rvolte un peu.

N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein
dans la socit dite _du Champ d'Asile_, du moins je le prsume. Je
n'ai pas de prjugs; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'tre
impartiale en politique, et je m'accoutume  supporter les diffrences
dont la socit abonde, sans m'tonner de rien; je te parlerai donc
comme je dois parler  une personne qui est dans ta position; et je
m'carterai de tout systme et de toute habitude pour me mettre au mme
point de vue que toi.

Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a
peut-tre pas tort, et qu'il faut beaucoup rflchir  cette parole: Il
ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents. Si
l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais
comme tu as fait  propos de M. Jacques; mais moi,  propos de M.
Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vcu parmi les gens qui
boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait t sa premire
ducation, ds l'ge de seize ans il a t soldat de Bonaparte; cela
l'oblige  tre un homme comme M. Borel ou  lui tre infiniment
suprieur; prends garde  cela, Fernande. Je suis trs-porte  le
croire tel, d'aprs tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions
l'une et l'autre? s'il tait infrieur  tous ces braves butors que tu
aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyaut? si
toute cette rserve, que tu prends peut-tre pour de la noblesse dans
les manires, tait seulement la prudence d'un homme qui cache quelque
vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que
M. Jacques est un de ces hommes d'un certain ge qui ont beaucoup de
dpravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-l sont tout mystre; mais
on fait bien de ne pas chercher  lever le voile dont ils se couvrent.
Je ne puis me rsoudre  t'en dire davantage, d'autant plus qui je me
trompe peut-tre absolument.



X.

DE JACQUES A SYLVIA.

Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu
voudras, un crime peut-tre! Peut-tre que je m'en repentirai et qu'il
sera trop tard; peut-tre aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un;
mais il n'est dj plus temps: le pente m'entrane et me prcipite;
j'aime, je suis aim. Je suis incapable de penser et de sentir autre
chose.

Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais
dit, parce que dans ces moments-l j'prouve un besoin goste de me
replier sur moi-mme et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le
seul tre au monde avec lequel il m'ait t possible de m'pancher,
et encore cela ne m'a t possible qu'en de rares instants. Il en est
d'autres o Dieu seul a pu tre le confident de ma douleur ou de ma
joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon me tout entire et de
te faire descendre au fond de cet abme que tu dis inconnu  moi-mme.
Peut-tre verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois;
peut-tre m'aimeras-tu moins, fire Sylvia, en voyant que je suis plus
homme que tu ne penses.

Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner  son propre
coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'puisement! C'est quand on ne peut plus
aimer qu'on doit pleurer sur moi-mme et rougir d'avoir laiss teindre
le feu sacr; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en
jour. Ce matin je respirais avec volupt les premires brises du
printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premires fleurs. Le soleil de
midi tait dj chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et
de mousses fraches rpandus dans les alles du parc de Cerisy. Les
msanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les
inviter  s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'esprance; j'eus
un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de
me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans
l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu
ces joies pures et ces divins ravissements; c'tait un dsir plus pre
que la fivre. Aujourd'hui il me semble tre jeune et ressentir l'amour
dans une me vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre
pouvant errer autour de toi, rveuse! Oh! jamais je n'ai t si
heureux! jamais je n'ai tant aim! Ne me rappelle pas que j'en ai dit
autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent
rellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez 
une gradation de force dans les affections successives d'une me qui
se livre ingnument comme la mienne, je n'ai jamais travaill mon
imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y tait
pas encore ou celui qui n'y tait plus; je ne me suis jamais impos
l'amour comme un devoir, la constance comme un rle. Quand j'ai senti
l'amour s'teindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obi
 te Providence qui m'attirait ailleurs. L'exprience m'a bien vieilli;
j'ai vcu deux ou trois sicles, mais du moins elle m'a mri sans me
desscher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la
froide lchet de lui sacrifier le prsent. Qui, moi! moi qui suis
si bien habitu  la souffrance, je reculerais devant elle, je ne
disputerais pas  cette avare destine les biens que je peux lui
arracher encore! Ai-je donc t si heureux? n'ai-je plus rien 
connatre, rien  possder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je
sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasi; je sens
qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore
des dsirs et des besoins. Je veux conqurir ces joies et les savourer,
duss-je les payer plus chrement que toutes celles que Dieu m'a fait
expier dj. Si la destine de l'homme, ou si la mienne du moins, est
d'tre heureux pour souffrir ensuite, et de tout possder pour tout
perdre, soit! Si ma vie est un combat, une rvolte continuelle de
l'esprance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force
de combattre et d'tre heureux un jour au prix de tout le reste de mes
jours futurs. Je dfie le sort de m'pouvanter avant le combat; qu'il me
brise s'il est le plus fort.

Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord
cet tre, l o je le prends, ne serait qu'infortun en d'autres mains
que les miennes; et puis ce qu'il est destin  souffrir avec moi est
peu de chose au prix de ce que je suis rsign  souffrir avec lui. Les
tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les
douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la
compassion pour quelqu'un? Songerais-tu  tablir une comparaison entre
moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une
exception? Tout autre que toi rirait de cette prtention et la prendrait
pour un imbcile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas,
et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai
souvent maudit le ciel pour m'avoir refus la facult qu'il accorde si
gnreusement  tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils
pas et de quoi me suis-je jamais consol? La douleur les effleure; je ne
sais quel vent souffle sur leurs plaies et les sche aussitt. Pourquoi
les miennes saignent-elles ternellement? Pourquoi la premire douleur
de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle
toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique
de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funbre qui
passe, et dont les notes se perdent peu  peu dans l'loignement; quand
la dernire s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi
mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet ternel chant de
mort qui s'lve  toute heure dans mon me et qui me force  pleurer
continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'pines qui
le dchirent  chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se
couronnent?

Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centime partie de
mon mal. Ils se dsolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent
vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se
plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se gurissent, comme ils
se consolent, comme ils sont aveuglment dupes d'une illusion nouvelle.
Race stupide et lche! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils
savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrasss par
le destin, ils avouent qu'ils se sont tromps. Ah! si j'avais su,
disent-ils, que cela devait finir ainsi! Et moi je sais comment tout
finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent
fois plus courageux, cent fois plus infortun que les autres.

Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arrt
de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, me stoque, vigueur
impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe?
celui qui se dtachera le dernier ne sera pas le plus malheureux!
Fernande se consolera; elle est sincre et bonne; mais elle est faible,
la pauvre enfant; faible sera sa douleur.

Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me dchire et
qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce
que je n'ai pas song dans ma dernire lettre  te questionner; contre
toi, parce que tu gardes un ddaigneux silence, comme si tu me croyais
devenu indiffrent  ton sort. Si tu avais cette ide-l, Sylvia, je
serais capable de partir  l'heure mme et d'aller te redemander 
genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur,
infortune! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est
question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle
situation! La dernire fois que tu m'en as parl, tu semblais assez
satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude
o je t'ai laisse. Cela est bien rude  ton ge, Sylvia, et avec ta
force! plus on a d'nergie pour rsister  la douleur, plus on en a pour
la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble
pas,  la manire dont tu envisages ma position, que tu aies trouv le
repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me dissque si
svrement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie
pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que
l'amour, et que tu n'as qu'un mot  dire pour m'envoyer d'un bout du
monde  l'autre.



XI.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Ma chre, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends
rien; qu'est-ce que tu entends par la dpravation? Est-ce l'inconstance,
est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse.
Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean,
dont je t'ai parl; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait
ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous tions cinq hommes et
cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces
petites voitures il se trouvt un homme avec une femme pour diriger le
cheval; comme ma mre n'a pas jug convenable que je fisse deux lieues
dans le tilbury de Jacques en prsence de huit personnes (quoiqu'elle me
laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre
jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sre, tre le
cavalier de ma mre, et que M. Borel s'est dvou  sa place; comme
enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme mari, et
que le capitaine Jean est pre de quatre grands enfants, on a dcid
unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'tais
pas avec Jacques, j'aimais autant celui-l qu'un autre; il me semblait
obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus
niais que je connaisse  prsent, et il m'a mis l'esprit dans une telle
perplexit que je suis au dsespoir d'avoir fait route avec lui.

Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouve tte 
tte en conversation avec un homme qui connat Jacques depuis vingt ans
et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je
l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moiti amical, moiti goguenard,
il s'est hasard  me parler de son caractre, et peu  peu, press par
mes questions et encourag par l'air de plaisanterie que j'affectais, il
m'a racont des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela
m'a faite dans le moment;  prsent je suis en proie  une agitation
affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que
Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine
me l'a dit plus de vingt fois. Vous devez tre fire, me disait-il,
d'avoir enchan le faucon; il a joliment chass de petites perdrix
comme vous! mais le voil dompt et chaperonn sur le poing de
sa chtelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y
reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demand. Est-ce donc si
difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une
qui s'est vante d'en venir  bout, a-t-il repris. Mais elle comptait
sans son hte, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien ferm
la cage, l'oiseau tait parti  travers les barreaux. Mais je vois que
cela ne vous inquite pas, et que vous faites votre affaire de le gurir
de cette envie de changer.--Certainement, rpondis-je en tchant de
cacher mon effroi sous un rire forc. Mais vous, capitaine, qui tes
un modle de fidlit,  ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas
morign un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! rpondit-il en
prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les
jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et rserv
avec les hommes, autant il est tendre et empress auprs des belles; et
 qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle
Fernande! Et il se mit  rire d'un gros rire insupportable. Il a donc
fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, rpondit-il,
des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pcores! les plus
altires _carognes_ (je te rpte son expression, parce que cela me
parait ncessaire pour te donner une ide juste de la manire dont il
traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie
jamais rencontres; de ces femmes belles comme des anges et mchantes
comme des dmons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de
ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu,
mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher  de
pareilles femmes?--Il tait leur dupe, il les prenait pour de petits
anges, et il voulait couper la gorge  tous ceux qui n'taient pas de
son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais
qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu' cause
de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce
son mariage, tout le monde lui dit qu'il pouse un petit ange; et
la premire fois que j'en ai entendu parler, je me suis cri: Ah!
parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de
toi! Il m'a serr la main, et en mme temps il m'a regard de travers;
car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins
furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimes. Savez-vous que
j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais
l'empcher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec
la plus grande dvergonde de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant;
j'ai reu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me
suis un peu acquitt envers lui, c'est en l'empchant de faire
cette belle quipe.--Comment l'en avez-vous empch? Contez-moi
cela.--C'tait la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue
dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme
un dmon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-l, et il y
a bien un peu de vanit dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans
ce temps-l. Toute l'arme d'Italie tait, ma foi! aux pieds de madame
Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi
les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Franais le plus
profond mpris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voil, avec sa mine
ple et ses grands yeux tristes, qui se promne autour de la belle,
et la suit comme son ombre, jusqu' ce qu'il ait enfin vaincu ce fier
courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait
jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conqute en France,
non sans l'pouser, comme elle le dsirait, et complter la plus grande
folie qu'il et jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves
flagrantes de l'intimit un peu trop tendre qui existait entre la dame
et son confesseur, et je me htai, comme vous pensez bien, de les
fournir  Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du
moins quitta Milan un quart d'heure aprs et disparut pendant six mois.
Nous le retrouvmes  Naples, aux pieds d'une chanteuse clbre, qui
ne le subjugua pas moins et qui le trompa de mme. Pour celle-l, il
a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais
toutes les aventures de Jacques. C'est le garon le plus romanesque,
avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes
ses extravagances, si gnreux, si brave! Vous serez heureuse avec lui,
mademoiselle Fernande. Si vous ne l'tes pas, prenez-moi pour le plus
mchant hbleur de la terre, et venez me tirer les oreilles.

Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chre
Clmence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je
suis triste  mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a dj
us son coeur pour des tres si mprisables; ces enthousiasmes aveugles
auxquels il est sujet, et qui le poussent  sacrifier tout  l'objet de
son fol amour, et  lui faire des serments ternels qu'il doit bientt
aprs rompre et dtester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille
de mon mariage il se dgotait de moi; le lendemain, ce serait encore
pis!... Oh! Clmence, Clmence, dans quel abme suis-je prs de tomber!
Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques 
peine. Il est occup de prparer tout pour ce mariage, et il va  Tours
et  Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi
qu'il m'inspire commence  devenir si grand que je crains d'avoir une
explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile,
et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je
doute!



XII.

De SYLVIA A JACQUES.

Va donc o t'emporte ta destine! J'aime mieux cette lettre-ci que
l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de
te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes
hardiment le pril, si tu vois clair  les pieds, tu franchiras
peut-tre l'abme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme?
Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir
sur un dernier coup de ds. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un
coeur ami pour t'aider  supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir
compagnie, si tu veux t'en dbarrasser.

Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un
ddaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si svrement
la nouvelle phase d'amour o entre ta destine? Sais-tu pourquoi j'ai
peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil
sombre marcher  sa rencontre? Tu ne l'as pas devin? C'est que moi
aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne
au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le
hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonn.

J'ai fait une grande faute en ne prvoyant pas qu'il viendrait. J'ai
arrang toute ma situation pour oublier son absence, et non pour
combattre son retour. Il est venu, j'ai t surprise; la joie a t plus
forte que la raison.

Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la ntre!
Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons
du soleil qui perce les nues avant la tempte! Nous joyeux! quelle
drision! Oh! quels tres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours
vivre la mme vie que les autres?

Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien
outre sur la terre. Je sais que ce serait une lchet que de le fuir par
crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien
sa marche et ses rsultats, peut-on goter des joies bien pures? Pour
moi, cela m'est impossible. Il y a des moments o je m'chappe des
bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le
rayonnement de son front l'arrt de mon futur dsespoir. Je sais que son
caractre n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune
pour moi, je sais qu'il est bon sans tre vertueux, affectueux, mais
incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour
commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de
grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particulire que toi
et moi donnons  ce mot.

[Illustration: J'tais assise au pied de la montagne.]

Quand j'ai commenc  l'aimer, j'ai chri en lui cette faiblesse qui
me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prvu qu'elle me rvolterait
bientt. En vrit, j'ai fait ce que tu fais sans doute  prsent. J'ai
trop compt sur la gnrosit de mon amour. Je me suis imagin que, plus
il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en
recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une
femme pour un homme devait ressembler  la tendresse d'une mre pour son
enfant. Hlas! j'avais tant cherch la force, et mes tentatives avaient
t si dplorables! En croyant m'appuyer sur des tres plus grands que
moi, je m'tais sentie si durement repousse par un froid de glace! Je
me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilit; la grandeur;
c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indiffrence. J'avais pris le
stocisme en aversion aprs lui avoir vou un culte insens. Je me
disais que l'amour et l'nergie ne peuvent habiter ensemble que dans des
coeurs froisss et dsols comme le mien, que la tendresse et la douceur
taient le baume dont j'avais besoin pour me gurir, et que je les
trouverais dans l'affection de cette me ingnue. Qu'importe, pensai-je,
qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas  la
connatre. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique
affaire sera de me bnir et de m'aimer.

C'tait l un rve comme les autres; je n'ai pas tard  souffrir de
cette erreur, et  reconnatre que si, dans l'amour, un caractre devait
tre plus fort que l'autre, ce ne devait pas tre celui de la femme. Il
faudrait du moins qu'il y et quelque compensation; ici il n'y en a pas.
C'est moi qui suis l'homme; ce rle me fatigue le coeur, au point que je
deviens faible moi-mme par dgot de la force.

[Illustration: Tu gardais les chvres sur le versant des Alpes
maritimes.]

Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant!
Quels trsors de sensibilit, quelle puret de moeurs, quelle foi nave
dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne
connais pas d'homme meilleur. Celui qui est  part de tous les autres ne
m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amiti.--L'amiti, c'est une
sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais
insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs srieux et
n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les
jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette
succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul
peut changer en plaisirs, l'amiti ddaigne de s'en occuper. Vous tes
capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me
tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde 
l'autre pour me rendre un service; mais vous n'tes pas capable de
passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser  Fernande, qui vous
aime et vous attend. Et cela doit tre ainsi, car pour moi c'est la mme
chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je
n'en dtacherais pas une parcelle pour vous prserver d'une contrarit.
Il semble donc que la vie doive tre divise en deux parts: l'intimit
avec l'amour, le dvouement avec l'amiti. Mais j'ai beau faire pour me
persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me rpter
que Dieu m'a servie avec prodigalit en me donnant un amant comme Octave
et un ami comme vous; je trouve l'amour bien puril et l'amiti bien
austre. Je voudrais avoir pour Octave la vnration que j'ai pour vous,
sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour
lui. Rve insens! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est
difficile, Jacques, bien difficile!



XIII.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Ne m'cris pas, ne me rponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne
cherche plus  me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y
jette les yeux bands. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair
 quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, aprs tout,
que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un tre si prcieux, pour que
nous nous en occupions tant? Et  quoi mnent toutes les prvisions?
Elles n'empchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque
lchement. Ne me dcourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais
laisse-moi t'en parler toujours.

Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'tais assise sur un banc;
j'avais la tte dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir
la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colre parce que je refusais
de parler. Mais quelle colre! Il me prenait dans ses bras et me serrait
avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur
ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main
d'un air d'autorit, en me disant: Parle donc, je veux que tu
parles, rponds-moi tout de suite; qu'as-tu? Et moi, qui dteste le
commandement, j'ai eu du plaisir  entendre le sien. Le coeur m'a bondi
de joie, comme lorsqu'il m'a tutoye pour la premire fois, en me
faisant traverser un ruisseau et me disant: Saute donc, peureuse! Oh!
bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clmence, est inexplicable.
Tout mon coeur a t au-devant du sien, comme un esclave qui se
jetterait aux pieds de son matre, ou comme un enfant dans le sein de sa
mre. Ces choses-l ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime,
parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mrite, parce que Dieu ne
permettrait pas que j'prouvasse cette confiance et cet entranement
pour un mchant homme. Presse par ses questions, je lui ai parl de ma
conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il
m'avait laiss. Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des
craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites 
Borel et  sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire?
que les reproches de Borel ne sont pas fonds, que les histoires du
capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que
j'ai des dfauts trs-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais
qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous
attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnte homme, et
que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procd. Prends acte de ces
paroles-l, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la
premire fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais
jamais de mon caractre et que tu n'aurais jamais rien  lui reprocher,
tu as compt faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as rv une
destine qui n'es permise  personne sur la terre. Puis il s'est tu
tout  coup, et il est rest triste et silencieux; moi aussi. Enfin,
il a fait un effort sur lui-mme, et il m'a dit: Vous voyez bien, ma
pauvre enfant, que vous souffrez dj. Ce n'est pas la premire fois,
et ce ne sera pas malheureusement la dernire. N'avez-vous donc jamais
entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une valle de larmes?
Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement bris le
coeur, que mes pleurs ont recommenc  couler malgr moi. Il m'a serre
dans ses bras, et il s'est mis  pleurer aussi. Oui, Clmence, il a
pleur, cet homme ci grave et si accoutum sans doute  voir couler les
larmes des femmes. Les miennes l'ont gagn. Oh! comme son coeur est
sensible et gnreux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il
importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu tre meilleur et
plus digne d'amour  vingt-cinq?

Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jet mes bras autour de son cou. Ne pleure
pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mrite pas ces nobles larmes. Je
suis un tre lche et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglment
rapporte  toi, comme je devais le faire. Je t'ai souponn, j'ai voulu
fouiller dans les secrets de ta vie passe! Pardonne-moi; ton chagrin
est une punition trop svre.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois
bnie pour m'avoir donn cette heure d'attendrissement et d'effusion; il
y a bien longtemps que cela ne m'tait arriv. Ne sens-tu pas, Fernande,
que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on
partage, et que les larmes qui se mlent  d'autres larmes sont un baume
pour la douleur? Puiss-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne
jamais pleurer seule!

Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je
n'coute plus que lui. Ne me blme pas, mon amie, ne me fais pas
souffrir inutilement. Je m'abandonne  mon destin; qu'il soit ce
qu'il plaira  Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sre de tout
supporter.



XIV.

DE JACQUES A FERNANDE.

Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler;
nos larmes se sont mles, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour
deux amants, mais pour deux poux ce n'est peut-tre pas assez. Votre
esprit a peut-tre besoin d'tre rassur et convaincu. Je demande 
votre affection une preuve de confiance bien grande,  mon enfant! en
vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'tonne
de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en tes
jusqu'ici rapporte  moi. Il faut que votre me soit bien noble et bien
gnreuse, ou que vous ayez devin que vous n'aviez rien  craindre du
vieux Jacques. Je crois  l'un et  l'autre,  votre confiance et 
votre pntration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait
tous les frais de cette scurit, et que j'ai t muet et nonchalant;
enfin qu'il est temps que je vous aide  m'estimer un peu.

Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver
que le mien doit vous rendre ternellement heureuse; je n'en sais rien,
et je puis dire seulement qu'il est sincre et profond. C'est du mariage
que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose 
part, un sentiment qui entre nous sera tout  fait indpendant de la loi
du serment. Ce que je vous ai demand, ce que vous m'avez promis, c'est
de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre
dfenseur, pour votre meilleur ami. L'amiti seule est ncessaire 
ceux qui associent leur destine par une promesse mutuelle. Quand cette
promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir
l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux cts, et
surtout du ct de celui que les lois humaines et les croyances sociales
placent dans la dpendance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que
je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez
aveuglment votre coeur  l'amour, vous sachiez du moins  qui vous
confiez le soin de votre indpendance et de votre dignit.

Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amiti, Fernande; je les
mrite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux
pour me connatre, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est
impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les
perdre, ou mme pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je
vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous tes juste, que
vous avez l'me pure et le jugement sain. Avec cela il est galement
impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous
n'acceptiez pas ma justification quand elle sera clatante de vrit.

Il faut cependant tout prvoir: l'amour peut s'teindre, l'amiti peut
devenir pesante et chagrine, l'intimit peut tre le tourment de l'un
de nous, peut-tre de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime
m'est ncessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre libert,
il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. tes-vous
bien sre de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-tre pas seulement
song. Eh bien! pour rpondre aux terreurs qui pourraient natre en
vous, pour vous aider  les chasser, j'ai  vous faire un serment; je
vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois
que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront
craindre quelque tyrannie de ma part. La socit va vous dicter une
formule de serment. Vous allez jurer de m'tre fidle et de m'tre
soumise, c'est--dire de n'aimer jamais que moi et de m'obir en tout.
L'un de ces serments est une absurdit, l'autre une bassesse. Vous ne
pouvez pas rpondre de votre coeur, mme quand je serais le plus grand
et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de
m'obir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon
enfant, prononcez avec confiance les mots consacrs sans lesquels votre
mre et le monde vous dfendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai
les paroles que le prtre et le magistrat me dicteront, puisqu' ce prix
seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais  ce serment de
vous protger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement,
j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jug ncessaire 
la saintet du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour
poux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est  tes pieds que je
veux le faire, en prsence de Dieu, le jour o tu m'auras accept pour
amant.

Mais ds aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme
irrvocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible,
parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du
moins au repos et  la libert. Si je ne suis pas digne de remplir 
jamais ton me, je suis capable au moins de n'en tre jamais le bourreau
ni le gelier. Si je ne puis t'inspirer un ternel amour, je saurai
t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur  tout le reste, et
qui t'empchera d'avoir jamais un ami plus sr et plus prcieux que moi.
Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux
pour tre ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et rclamer
de moi la tendresse d'un pre. Si tu crains l'autorit d'un vieillard,
je tcherai de me rajeunir, de me reporter  ton ge, pour te comprendre
et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un
frre. Si je ne russis  remplir aucun de ces rles; si, malgr mes
soins et mon dvouement, je te suis  charge, je m'loignerai, je te
laisserai matresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte
sortir de ma bouche.

Voil ce que je puis te promettre; le reste ne dpend pas de moi. Adieu,
mon ange, rponds-moi; ta mre te laisse toute la libert possible. Mon
domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai forc de passer
la journe  Tours.

Ton ami, JACQUES.



XV.

DE FERNANDE A JACQUES

Oui, j'ai confiance en vous, je crois  votre honneur. Je n'avais pas
besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni
opprime par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est gure donn la
peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple
raison a suffi pour m'clairer sur certaines choses. J'ai horreur de la
tyrannie, et si, ds les premiers regards que j'ai jets sur vous, je
ne vous avais pas devin tel que vous tes, je ne vous aurais jamais
estim, jamais aim. Ma mre m'a toujours dit qu'un mari tait un
matre, et que la vertu des femmes est d'obir. Aussi j'tais bien
rsolue  ne pas me marier,  moins de rencontrer un prodige. Cela
n'tait gure probable, et il m'tait beaucoup plus facile de croire que
j'arriverais tranquillement  l'espce d'indpendance assure aux vieux
jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu
ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges
sous les traits d'un homme, pour me protger en cette vie. C'tait
un rve romanesque, dont je ne me vantais pas  ma mre, mais que je
n'avais pas la force de repousser. Quand j'tais assise  mon mtier
auprs de la fentre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si
verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'tait
impossible de croire que j'tais destine  la captivit ou  la
solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans;  mon ge on n'a pas toute
la raison possible, et voil que la Providence se met en tte de me
traiter en enfant gt. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que
j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du dcouragement
aient gt ma fracheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes
rves et de mes folles esprances. Voil que vous venez tout raliser
sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a
pas longtemps que je lisais encore des contes de fes; c'tait toujours
la mme chose, mais c'tait bien beau! C'tait toujours une pauvre fille
maltraite, abandonne, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou
du haut d'un des arbres du dsert, voyait passer, comme dans un rve, la
plus beau prince du monde, escort de toutes les richesses et de toutes
les joies de la terre. Alors la fe entassait prodiges sur prodiges pour
dlivrer sa protge; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le
monde  ses pieds. Il me semble que c'est l mon histoire. J'ai dormi
dans ma cage, et j'ai fait des songes dors que vous tes venu changer
en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si
je veille.

Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et
si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous
m'aimez et que vous tes le meilleur des hommes; je sais que votre
conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon ct, que je
n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point
m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage  ne point exercer sur
vous la tyrannie des prires, des reproches et des convulsions, dont
les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre
exprience, je crois pouvoir rpondre de ma fiert.

Ce n'est donc pas l'austrit du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et
vous m'offrez tout ce que vous possdez; j'accepte, parce que je vous
aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquite
de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois
en ce genre aucun malheur capable de m'pouvanter assez pour m'empcher
d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas
la misre, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la socit qui
m'inquitent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui
que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et
c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'intresse.

Peu t'tre que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela,
maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment;
mais vous m'avez habitue  vous dire sans dtour tout ce qui me vient 
l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus
hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de rserve que les
femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre
donc sans crainte et sans honte, avec vous,  toutes les impulsions de
mon coeur.

Si je vous pousais pour les raisons qui dcident au mariage les trois
quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai t leve, je me
contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse
assure d'tre riche et indpendante, je ferais bon march de votre
amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous
pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que
vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami,
mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne
parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous tions seulement
destins  tre amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que
la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi,
l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de
jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de
ne plus voir que vous sur la terre. C'est l ce qui me fait frmir,
car je sens que mon amour sera ternel, et vous, vous ne savez rien du
vtre. Cette incertitude est affreuse, aprs ce qui m'a t dit de votre
caractre enthousiaste, et de la facilit avec laquelle vous savez
passer d'une passion  une autre. Oh! Jacques, il vous en cotait si
peu de me dire deux mots qui m'auraient rassure plus que toute votre
lettre, et que j'aurais crus aveuglment: _Je t'aimerai toujours!_
Pourquoi, au moment de les dire, vous arrtez-vous comme frapp de la
crainte de commettre un sacrilge? Vous pouvez rpondre d'une ternelle
amiti, vous pouvez promettre un dvouement sublime, un dsintressement
hroque, une gnrosit au-dessus de tous les prjugs, capable de tous
les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne
dpend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les;
je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je
n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un trait, d'une capitulation entre
nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: O mon enfant,
que je t'aime! je suis bien plus sre de mon bonheur.



XVI.

DE JACQUES A FERNANDE.

De Tours, le...

Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve!
ne me rends pas fou, pargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison
et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que
tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept
ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai
vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne  de
trop riants dsirs,  de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la
crainte de changer d'amour qui m'empche de te promettre le mme amour
que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais chang le premier, et
que, ds les jours les plus ardents de ma jeunesse, aprs ma premire
dception, je suis rest cinq ans entiers sans aimer et sans regarder
une seule femme? Est-ce l passer aisment d'une passion  une autre?
Va, ceux qui prtendent m'avoir tudi et qui essaient de te raconter ma
vie ne connaissent gure ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de
renoncer  une affection j'y avais t contraint par le mpris? Savent
ils ce qu'et t pour moi une passion fonde sur une estime relle?
Savent-ils seulement ce qu'il m'en a cot pour ne pas pardonner, et
combien j'ai t prs de m'avilir  ce point? Mais qui est-ce qui me
connat? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien racont
de mes souffrances ni de mes joies  ces hommes qui se mlent de me
juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de
bataille et le stocisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter 
moi, Fernande,  moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien
promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le
dsirer toujours. Peut-tre sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es
sre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient
sur les lvres quand je lis les serments! qu'il est difficile de
rsister  l'esprance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner
follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile  concilier avec
la jeunesse du coeur!

Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons 
douter l'un de l'autre et  nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et
de plus triste au monde. Pourquoi chercher  soulever les voiles sacrs
du destin? Les coeurs les plus fermes ne rsistent pas toujours  son
choc invitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour?
Sa plus sre garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous
d'interroger trop souvent le livre mystrieux o la dure de notre
bonheur est crite de la main de Dieu; acceptons le prsent avec
reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par
la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une
semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute
une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur
conserverait envers Dieu et envers toi une ternelle reconnaissance.
Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, o les
prvisions ne servent de rien, o la force elle-mme n'est bonne qu'
prir vaillamment. Il n'y a pas de conqute pour ceux qui ne veulent pas
combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquite.
Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours
nave comme l'enfance,  ma vierge!  ma sainte, ne rougis pas de me
dire ton amour. La chastet est nue comme ve avant sa faute. L'homme
qui a vcu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs
mprises, des coutumes foules aux pieds; qui a travers l'Europe
bouleverse au milieu d'une socit de vainqueurs grossiers et vains,
sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-l peut-tre
est digne de toi, au moins pour quelques annes. Si plus tard la
vieillesse dessche son coeur, si l'gosme et la triste jalousie
remplacent en lui l'amour et le dvouement, cesse de l'aimer, tu en
auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et 
qui tu auras promis de l'aimer toujours.

Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments,
il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnte, mais je ne
suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas
te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton me; il me
semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni
moi ne connaissons ce qu'a de force et de dure en toi la facult de
l'enthousiasme, qui seule fait diffrer l'amour moral de l'amiti. Je
ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait  de grandes
dceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur
avec lui. La piti, la sollicitude, le dvouement, je puis jurer ces
choses-l, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile
et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne
ddaigne pas l'amiti de ton vieux Jacques.



XVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Maintenant que vous tes  la veille de vous marier, maintenant que nous
entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons
l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la vrit sur un des
points les plus importants de ma destine. Jusqu'ici j'ai d et j'ai pu
respecter votre silence;  prsent je ne le puis plus. Vous tiez mon
seul appui sur la terre, je vais peut-tre vous perdre; dois-je accepter
encore votre protection et vos dons? Quand vous tiez indpendant, il
m'importait peu de savoir si vous tiez mon tuteur ou mon bienfaiteur;
 prsent, vous allez avoir une famille trangre  moi, vos biens lui
appartiendront lgitimement; je n'en veux pas prendre la plus lgre
partie si je n'ai des droits sacrs  votre sollicitude. D'ailleurs,
cette incertitude m'est pnible, et l'obscurit rpandue  mes propres
yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et
bizarres. Octave lui-mme n'est pas tranquille; il n'a pas assez de
grandeur d'me pour se fier aveuglment  ma parole, et pas assez
d'nergie dans la volont pour m'accuser franchement. Les commentaires
insolents des curieux de cette ville se rduisent  ceci, que vous avez
t mon amant, et que vous me faites _un sort_ par dlicatesse. Je
mprise ces inconvnients invitables de mon isolement et de ma
naissance. Habitue de bonne heure  n'avoir pas de famille et  faire
pniblement ma route au milieu d'un monde froid et mprisant, qui
me disait  chaque pas: Qui tes vous? d'o venez-vous?  qui
appartenez-vous? je n'ai jamais compt sur ce qu'on appelle la
_considration_. J'aurais pu l'acqurir peut-tre en me faisant
connatre, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin:
votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne
l'occupait pas.

A prsent, vous allez peut-tre me manquer; vos nouvelles affections
vont nous sparer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement
 Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir dout de moi, ce que je
n'aurais pardonn en aucune autre circonstance de ma vie, et que je
descende  lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette
preuve, je suis presque sre qu'un mot de vous peut la fournir; en vain
vous me l'avez refus, j'ai devin depuis longtemps ce que nous sommes
l'un  l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre
nous une ligne sacre que le soupon n'ose pas franchir, afin qu'elle
m'autorise  dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous
appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez
que vous tes mon frre. Vous avez fait un serment au lit de mort de
celui qui m'a donn le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le
repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon pre? je ne l'ai
pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir
abandonne. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le bnirai
peut-tre, s'il est ton pre.



XVIII.

DE JACQUES A SYLVIA.

J'ai beaucoup rflchi  ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit
de mort de ton pre, je me suis rserv le droit de le rompre un jour,
si certaines circonstances le rendaient ncessaire  ton repos et  ton
honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce
que j'ai  te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais
peut-tre mieux de me taire et de rester ton frre adoptif. Pourtant, si
tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fiert, et
te dire que tu ne dois pas mon dvouement  la compassion, mais  un
sentiment de devoir,  un lien du sang que mon coeur a accept et
lgitim du jour o il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es
ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la
preuve; mais tu peux dire  l'univers entier que je n'ai jamais eu pour
toi que les sentiments d'un frre.

Cette petite image de saint Jean Npomucne, dont tu as une moiti et
moi l'autre, c'est l toute la preuve sociale de notre fraternit. Mais
elle est auguste et sainte  mes yeux, et mon me s'y rattache avec
transport. Quand mon pre mourut, j'avais vingt ans; j'tais son ami
plutt que son fils. C'tait un homme bon et faible; j'avais un autre
caractre. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans
ma tendresse. Depuis plusieurs heures il tait en proie aux lentes
convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un
effort pour parler, regardait avec inquitude autour de lui, m'adressait
un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier
moment, il russit  prendre un papier sous son chevet et  me le mettre
dans la main, en disant: Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras
devoir faire; je m'en rapporte  toi. Jure-moi le secret.--Je vous le
jure, rpondis-je aprs avoir jet les yeux sur le papier, jusqu'au
jour o mon silence compromettrait la destine de l'tre que ce secret
concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon pre. Il fit un
signe affirmatif et rpta: Je m'en rapporte  toi. Ce furent ses
dernires paroles.

Voici ce que contenait le papier: trois parcelles dtaches; sur l'une
tait crit: _Le 15 mai 17.. fut dpos  l'hospice des Orphelins,
 Gnes, un enfant du sexe fminin, avec le signe de saint Jean
Npomucne_. Sur la seconde: J'ai commis ce crime, et voici mon excuse.
Madame de*** avait un autre amant en mme temps que moi. L'incertitude,
la compassion, me dcidrent  l'assister dans ses souffrances. Elle
tait seule. L'autre l'avait abandonne; mais je ne pus pas me rsoudre
 emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis  l'hospice.
Cela acheva de me faire har et mpriser cette femme. J'ai gard le
signe, afin que si, quelque jour, il m'tait prouv que l'enfant
m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais. Le nom de
cette femme est crit en toutes lettres de la main de mon pre, et je la
connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la prtention du
moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait  rien, et
l'honneur me le dfend. Le troisime papier tait le coupon de l'image
du saint, dont l'autre moiti avait t attache  ton cou.

J'tais presque aussi incertain que mon pre avait pu l'tre. Il m'avait
souvent parl de cette madame de ***. Elle avait dsol sa vie; je
l'avais vue dans mon enfance; je la dtestais. Aller au secours de sa
fille, du fruit d'un double amour, infme et menteur, c'tait une
audace de gnrosit pour laquelle je me sentis d'abord une invincible
rpugnance. Mon pre m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable.
J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au
destin, pauvre infortune! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur
la terre aux _hommes de bonne volont_, comme dit navement le saint
cantique. Du moment o j'eus rsolu de te dlaisser, il me sembla que
Dieu me criait  toute heure d'aller  ton secours. Je fis plusieurs
songes o j'entendais distinctement la voix de mon pre mourant qui me
disait: C'est ta soeur! c'est ta soeur! Une fois, je me souviens que
je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il
y avait un bel enfant sans ailes, qui tait ple et qui pleurait. Sa
beaut, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'veillai
au moment o je m'lanais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton
me m'tait apparue en s'envolant vers les cieux. Elle est morte, me
disais-je: mais avant de retourner  Dieu, elle a voulu venir me dire:
J'tais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonne. Je pris
un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard
et  la hte sans doute dans quelque livre de prires, au moment o
l'on t'abandonna, me fit une impression trange. C'tait l tout ton
hritage, tous les titres que tu possdais  la tendresse et aux soins
d'une famille; toute une destine humaine, tout l'avenir d'un pauvre
enfant tait l! Voil le don que tes parents t'avaient fait en te
mettant au monde; voil  quoi s'taient bornes la protection et la
gnrosit d'une mre! Elle t'avait mis sur la poitrine ce prsent
magnifique, et elle t'avait dit: Vis et prospre.

Je me sentis pntr d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent
aux yeux et que je me mis  sangloter, comme si tu avais t mon
enfant, et qu'on t'et enleve  moi pour te jeter parmi les orphelins.
L'motion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir
encore sans tre prt  pleurer. Nous l'avons souvent regarde ensemble,
et quand tu tais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois
que je te la confiais pour la rapprocher de la moiti suspendue 
ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un loquent et
anglique reproche  ton odieuse mre! On t'avait dit dans tes premires
annes que ce saint tait ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il
t'aiderait  retrouver tes parents, et quand je suis venu  toi, tu l'as
remerci, tu as redoubl de confiance et d'amour pour lui; et je me suis
mis  l'aimer moi-mme. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image
qui m'est chre. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai
dcouvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-tre pas.
J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tte de jeune homme
avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penche
dans une attitude douce et mlancolique sur une Bible que la main
soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque
je m'imaginais que tu tais morte, le triste patron semble lire la
courte et misrable destine de l'enfant confie  sa protection. Il la
contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu
piti de l'orphelin sur la terre.

Entran vers toi par un sentiment indfinissable, je dirais presque par
une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois aprs la mort de
mon pre et je me rendis  Gnes. Je pris des informations  l'hospice.
Cette recherche tait loin d'tre certaine, j'avais la date du jour o
l'on t'avait dpose, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient
t dposs le mme jour. D'aprs le tmoignage des registres, on me
donna trois indications diffrentes. Le signe de saint Jean Npomucne
tait le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir
perdu depuis longtemps. Mes premires tentatives furent vaines; l'enfant
qu'on me dsigna avait un autre signe: il tait contrefait, hideux;
j'avais trembl que ce ne ft l ma soeur. Je partis ensuite pour un
petit village situ dans les montagnes de la cte, o l'on m'indiqua une
famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonns dans la
journe du 18 mai 17... Quelles amres rflexions je fis sur ton sort
durant le chemin! Combien tu pouvais tre avilie, maltraite, misrable
entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une
spculation de leur charit  l'gard des orphelins, et qui ne se
chargent de les lever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs
non salaris! J'arrivai  Saint..., ce romantique hameau o tu as vcu
tes dix premires annes, et dont tu as gard un si cher souvenir, et je
te trouvai au sein de cette honnte famille qui te chrissait  l'gal
de ses propres membres, et dont tu gardais les chvres sur le versant
des Alpes maritimes. Cette journe ne sortira jamais de notre mmoire,
n'est-ce pas, chre Sylvia? Combien de fois nous nous sommes racont
l'impression que nous causa la premire vue l'un de l'autre! Mais je
ne t'ai pas dit avec quelle motion je fis mes premires recherches.
J'tais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assur que
tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le
coupon ne portait que les dernires lettres du nom de Npomucne, ils ne
se rappelaient pas quel saint le cur du village avait nomm plusieurs
fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son
possible pour me persuader que tu n'tais pas l'enfant que je cherchais.
L'espoir d'une rcompense n'adoucissait pas pour elle l'ide de te
perdre. Tu tais si aime! tu avais dj su exercer une telle puissance
d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La manire presque
superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un
tmoignage de la protection mystrieuse et sublime que Dieu accorde
 l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de
quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et
qui lui attire forcment le dvouement de ceux que le hasard lui donne
pour appui. D'aprs les commentaires de ces honntes montagnards, tu
devais appartenir  la plus illustre famille, car tu avais autant de
fiert dans le caractre que si un sang royal et coul dans tes veines.
Ton intelligence et ta sensibilit faisaient l'admiration du cur et du
matre d'cole du village. Tu avais appris  lire et  crire en moins
de temps que les autres n'en mettaient pour peler. Je me souviendrai
toujours des paroles de ta nourrice. Orgueilleuse comme la mer,
disait-elle en parlant de toi, et mchante comme la bourrasque, il faut
que tout le monde lui cde. Ses frres de lait lui obissent comme des
imbciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-l
si fire! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle
s'aperoit qu'elle a fait de la peine. Elle a t trois jours au lit
avec la fivre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit
Nani une fois qu'elle tait en colre. Elle l'a pouss, l'enfant est
tomb et a saign on peu. Quand j'ai vu cela, la colre m'est venue 
moi-mme; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherch le
dmon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de
la toucher quand je l'ai vue venir  moi toute ple et se jeter au cou
du petit Nani, en criant: Je l'ai tu! je l'ai tu! L'enfant n'avait
pas grand'chose, et la Sylvia a t plus malade que lui. Le cur,  son
tour, arriva, et m'assura que ton saint tait bien Jean Npomucne. Le
coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnment depuis une
heure. Ce qu'on me racontait de ton caractre ressemblait tellement aux
souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frre de plus en plus 
chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes
chvres aux pturages; mais la montagne tait haute, et je t'attendais
impatiemment  la porte de la maison. Le cur me proposa de me conduire
 ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui
adressai en chemin! que de traits de ton caractre je lui fis raconter!
Je n'osais pas lui demander si tu tais belle; cela me semblait une
question purile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'tais
encore un peu enfant moi-mme, et l'intrt que je sentais pour toi
tait, comme mon ge, romanesque. Ton nom, trangement recherch pour
une gardeuse de chvres, rsonnait agrablement  mon oreille. Le cur
m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise
franaise, retire dans les environs depuis l'migration, t'avait prise
en amiti ds tes premiers ans, et t'avait donn ce nom de fantaisie,
qui avait, malgr l'avis el les remontrances du bonhomme, remplac celui
de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave
cur; il prtendait qu'elle te gtait le jugement et t'exaltait
l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame
d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. Il est heureux,
disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de
donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les
engager  la lui confier entirement. Ils ont mieux aim en faire une
bergre, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils
avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence
lui envoie une autre destine; ce doit tre pour le mieux, car elle est
mre de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent.
Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette
ducation-l. Vous tes bien jeune pour vous en occuper vous-mme;
mais faites que cette bonne terre reoive le bon grain d'une main bien
entendue. Il y a l le germe d'une vertu peu commune, si on sait le
dvelopper. Qui sait si la ngligence ou des leons imprudentes n'y
feraient pas clore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brle par
notre soleil, et la beaut est un don funeste aux femmes que la
religion ne protge pas...--Elle est belle, dites-vous? lui
demandai-je.--Parbleu! la voil, me dit le cur en me montrant une
enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train
dont elle vient  nous.

Oh! que tu tais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur
chrie! quelle enfant robuste, courageuse et fire tu me semblas,
tendue ainsi sur la bruyre entre le ciel et la cime des Alpes, expose
aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait
par bouffes et schait la sueur sur ton large front ombrag de cheveux
humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues
hles, plus douces que le velours de la pche! Il y avait de
l'insouciance et de la mlancolie en mme temps dans le demi-sourire de
ta bouche entr'ouverte; de la sensibilit et de l'orgueil, pensais-je,
le caractre que cette montagnarde m'a navement dpeint!... J'arrtai
le bras du cur, qui voulait te rveiller. Je voulus te contempler
longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tte et dans
les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon pre ou avec
moi. Je ne sais si elle existe rellement ou si je l'imaginai, je crus
reconnatre notre fraternit dans ce grand front, dans ce teint brun,
dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues
tresses jusqu' ton jarret, peut-tre encore dans certaines courbes
des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononc pour faire foi
devant les hommes. Cette fraternit existe dans notre me et dans les
ressemblances de notre caractre d'une manire bien plus frappante.

Le cur t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un
mouvement ddaigneux de l'paule et du coude, et tu te rendormis. Il
dtacha alors le scapulaire suspendu  ton cou, l'ouvrit, et rapprocha
le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais prsent.
Nous les reconnmes aussitt. Tu t'veillas en cet instant; ton premier
regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire 
ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un
brusque lan pour nous l'arracher. Mais le cur te mit devant les yeux
les deux moitis runies de l'image, et tu compris aussitt ce qui se
passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'treignant le cou
avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'crias: Voil mon pre, mon
pre est retrouv!

On eut beaucoup de peine  te persuader que je n'tais pas ton pre; tu
prtendais que je ne voulais pas en convenir. Le cur tcha de te faire
comprendre que c'tait impossible, que j'avais dix ans seulement de plus
que toi. Alors tu me demandas imptueusement o taient ton pre et ta
mre, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te rpondis
qu'ils taient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton
pied nu, en disant: J'en tais sre;  present, il faut que je reste
ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton pre. Il tait mon
meilleur ami, il m'a cd ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui,
oui, rpondis-tu avec avidit en m'embrassant.--Voil les enfants! dit
le cur avec tristesse; on les aime, on les lve, on ne vit que
pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur
affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu
qui passe, et sans demander seulement o il les mne.

Tu compris fort bien ce reproche, car tu rpondis au cur: Est-ce que
vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous
voir et garder les chvres de ma mre lisabeth? Mais, voyez-vous, il
faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je
reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai  mes
frres de lait, et nous achterons un grand troupeau de chvres, et
nous btirons une bergerie sur la montagne des Coquilles. Tu parlais
toujours ainsi une sorte de langage  la fois ferique et biblique, que
tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton
village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait
heureuse, tant les avantages de la socit o j'allais te jeter me
parurent misrables et drisoires, auprs de cette existence laborieuse,
saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues
promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton
esprit ardent et naf, en commentant scrupuleusement tes rponses
bizarres, parfois clatantes de bon sens et de raison, souvent folles
comme les ides fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'tais
pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y
attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement
reproch de t'avoir tire de cet engourdissement o tu aurais vcu
tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de
dceptions. Hlas! ma pauvre enfant, le mal tait fait avant que je
vinsse, et je ne crois pas qu'il faille mme en accuser les contes de
fes que te prtait la marquise. Ton intelligence avide et pntrante
tait seule coupable, et le germe du dsespoir tait cach en toi, dans
le bouton  peine entr'ouvert de l'esprance. Tu n'avais pas la tte
courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi
bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter,
par toi et par ta nourrice, les premires sensations de ta vie. Je sais
comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais tre fille, quand
tu appris qu'Elisabeth n'tait pas ta mre. Tu te tenais alors tout le
jour sur le bord du sentier qui mne  la mer, et lorsque tu voyais
paratre une voile, tu disais: Voil maman qui vient me voir avec
une robe blanche. La lecture des feries joignit  cette continuelle
rverie de ta famille des ides de voyages, de richesse et de
gnrosit. Tu ne songeais qu' devenir reine, afin de combler de
largesses tes parents adoptifs. Ces songes dors n'auraient jamais
pu habiter impunment ton cerveau. Ils ne se seraient pas vanouis
tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations
d'une vie toute matrielle. Le sentiment d'une destine diffrente de
celles qui t'entouraient les avait fait natre; ton coeur les aurait
regretts avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant  les
raliser. Tu tais une adorable enfant avec ton caractre franc, hardi
et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volonts.
Mais il tait temps que des occupations plus leves et des ides plus
justes vinssent rgler l'lan imptueux de cette jeune tte; l'ducation
te devenait indispensable, non pour tre heureuse, ton organisation
suprieure ne le permettait gure, mais du moins pour ne pas descendre
de l'chelon lev o Dieu avait plac ton intelligence. Tu quittas
Elisabeth, tes frres de lait, le cur, ta vieille marquise, tous tes
amis et jusqu' tes chvres, avec une sorte de dsespoir passionn.
Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes.
Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'criais: C'est
impossible! c'est impossible! il faut que je voyage. Tu le sentais,
Sylvia, cette vie n'tait pas faite pour toi. Du fond des abmes de
l'inconnu, une voix mystrieuse s'levait incessamment vers toi et te
rclamait dans cette rgion des orages que tu devais traverser. Tu es
devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grce sauvage et de ta rude
franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es reste l'enfant de la
montagne. Faut-il s'tonner que tu aies si peu de sympathie avec ce
monde imbcile et faux, quand tu rapportes du dsert l'pre droiture et
le svre amour de la justice que Dieu rvle aux coeurs purs et aux
esprits robustes, quand tout ton tre, et jusqu' ta vigueur physique,
diffre des tres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas  la
cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues  regarder  terre sans
trouver un coeur qui soit digne d'tre ramass. Je le crois bien, Octave
n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme
sincre, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible
entre tous n'est pas ton gal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je
te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.

Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun
dtail; rponds  ses soupons que je suis ton frre. Les personnes qui
ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication.
Les inquitudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il
ne te connat pas comme moi, il souffre comme souffriraient  sa place
les dix-neuf vingtimes des hommes; il est jaloux parce qu'il est pris.
Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espce d'indignation qui
soulve mon sang  l'ide d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes
ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux!
notre vie sera un combat ternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans
que je ne pourrais consentir  m'avouer coupable des lchets dont le
monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se rvolte  la seule
ide des turpitudes qu'il trouve prsumables et naturelles; et quand je
vois le sourire sur les lvres de celui qui refuse de me croire pur;
quand, aprs m'avoir accus d'une sclratesse, il s'en va en me
secouant la main et en me disant: N'importe! qu'il en soit ce qu'il
voudra, tout  vous; il me prend des envies de l'insulter, pour mettre
entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante
amiti.

Et toi, juste et sainte crature, qui seule au monde comprends le vieux
Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu
voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir ternellement ton
frre.




DEUXIME PARTIE



XIX.



DE FERNANDE A CLEMENCE

Saint-Lon en Dauphine, le....

Pardonne-moi, mon amie, d'avoir pass un mois sans t'crire. C'est bien
mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que
je t'ai accable de mes lettres quand j'tais tourmente, quand j'avais
besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis
heureuse, je te dlaisse. L'amour est goste, dis-tu, il n'appelle
l'amiti  son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme
si cela tait invitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande
Pardon.

[Illustration: J'arrtai le bras du cur...]

Pour rparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de rpondre
 toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien
retir de ma confiance; mais si je reviens  toi, n'en conclus pas,
malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non.

Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh!
certainement, Clmence, et mme je puis dire que je l'aime bien plus.
Comment pourrait-il en tre autrement? Chaque jour me rvle une
nouvelle qualit, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bont pour moi
est inpuisable, sa tendresse, dlicate comme celle d'une bonne mre
pour son enfant. Aussi chaque jour me force  l'aimer plus que la
veille. A cette flicit du coeur,  ces joies de l'amour heureux et
satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a
peut-tre de la purilit  mentionner, mais qui sont trs-vives, parce
qu'elles m'taient absolument inconnues. Je veux parler du bien-tre de
la richesse, qui succde pour moi  une vie d'conomie et de privations.
Je ne souffrais pas de cette mdiocrit, j'y tais habitue; je ne
dsirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus  la fortune de
Jacques, en l'pousant, que si elle n'et pas exist; pourtant je ne
crois pas qu'il y ait de la bassesse  m'apercevoir des avantages
qu'elle procure et  savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe,
ces mille petites profusions dont je suis entoure, me seraient aussi
amers qu'ils me sont prcieux, si je les devais  un contrat avilissant,
ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et dteste; mais recevoir
tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grce, je
pourrais mme dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prvenances!
Il semble que cet homme soit n pour s'occuper du bonheur d'autrui, et
qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer.

Tu me demandes si cette vie de chteau me plat, si je ne m'en
dgoterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand
Jacques est avec moi! Ah! Clmence, je le vois bien, tu n'as jamais
aim. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a
de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aim, tu ne me
demanderais pas si je me trouve isole, si j'ai besoin des plaisirs et
des distractions de mon ge; mon ge est fait pour aimer, Clmence, et
il me serait impossible de me plaire  quelque chose qui ft tranger 
mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime
et je les ai  discrtion; j'en ai mme plus que je ne voudrais,
et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui  parcourir
tranquillement les alles de notre beau jardin, que de monter  cheval
et de courir les bois  la tte d'une arme de piqueurs et de chiens.
Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave
Jacques, quel amant! quel ami!

[Illustration: Quand je suis arrive ici...]

Tu veux des dtails sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes
journes; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera
te parler de tous les bonheurs que je dois  mon mari.

Quand je suis arrive ici, il tait onze heures du soir; j'tais
trs-fatigue du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques
fut presque forc de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait
un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq
grands chiens qui avaient fait un vacarme pouvantable autour des roues
de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se
jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, ds qu'il eut mis
pied  terre. J'tais tout pouvante de voir ces grandes btes danser
ainsi autour de moi. N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne
pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables
tmoignages de joie  son meilleur ami, en le retrouvant aprs une
absence de quelques mois? Je vis ensuite arriver une procession de
domestiques de tout ge qui entourrent Jacques d'un air  la fois
affectueux et inquiet. Je compris que mon arrive causait beaucoup
d'anxit  ces braves gens, et que la crainte des changements que je
pourrais apporter au rgime de la maison balanait un peu le plaisir
qu'ils pouvaient prouver  voir leur bon matre. Jacques me conduisit 
ma chambre, qui est meuble  l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant
de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris
ma fentre; mais l'obscurit m'empcha de distinguer autre chose que
d'paisses masses d'arbres autour de la maison et une valle immense
au del. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les
fleurs, et tout ce qui me passe par la tte quand je respire une rose;
ce vent tout charg de senteurs dlicieuses me fit prouver je ne sais
quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: Tu
seras heureuse ici. J'entendis Jacques qui parlait derrire moi; je me
retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans,
belle comme un ange et vtue  la manire des paysannes du Dauphin,
mais avec beaucoup d'lgance, Tiens, me dit Jacques, voil ta
soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien
servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette. Cette Rosette, qui a
une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un
petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance
de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer
les postillons. Quand il revint, j'tais couche. Il me demanda la
permission de se faire apporter le caf dans ma chambre; pendant que
Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que
je ne pourrais oublier cette soire, o pourtant il ne s'est rien pass
que de trs-ordinaire et de trs-naturel. Mais quelles ides riantes,
quel sentiment de bien-tre ont berc ce premier sommeil sous le toit de
Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de
mon destin. La fatigue mme du voyage avait quelque chose de dlicieux;
je me sentais accable, et je n'avais la force de penser  rien; mes
yeux taient encore ouverts et ne cherchaient plus  se rendre compte de
ce qu'ils voyaient, mais n'taient frapps que d'images agrables. Ils
erraient des rideaux de soie  franges d'argent de mon lit  la figure
toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de
porcelaine du Japon, o il prenait un caf embaum,  la grande taille
lgante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un
travail merveilleux. La clart rose de la lampe, le bruit du vent au
dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit,
tout cela ressemblait  un conte de fe,  un rve d'enfant. Je
m'assoupissais et me rveillais de temps en temps pour me sentir berce
par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse:
Dors, mon enfant, dors bien. Je m'endormis en effet, et ne me
rveillai que le lendemain  huit heures. Jacques tait dj lev depuis
longtemps; assis auprs de mon lit, comme la veille, il me regardait
dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'tait pass une nuit ou
un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donn. Ah! mon
Dieu! quel bon lit! m'criai-je; je veux me lever bien vite, et voir
ce beau chteau o l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes
fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir? Il m'enveloppa
dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta auprs de la
fentre. Je jetai un cri de joie et d'admiration  la vue du sublime
aspect dploy sous mes yeux. Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu
le trouves trop sauvage, j'y ferai btir des maisons; mais, quant 
moi, j'aime tant les lieux dserts, que j'ai achet cinq ou six petites
proprits parses a et l, afin d'enlever de ce point de vue les
habitations qui, pour moi, le dparaient. Si tu n'es pas du mme got,
rien ne sera plus facile que de semer cette valle de maisonnettes et de
jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui
y feront prosprer leurs affaires et les ntres.--Non, non, lui dis-je,
tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans
contrarier tes gots et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me
plat  la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais pli
leur libre vgtation  la culture; ces prairies immenses doivent
ressembler  des savanes; cette petite rivire, avec son cours
dsordonn, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux
lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres gots que les tiens?
Crois-tu donc que j'aie des yeux  moi? Il me pressa sur son coeur
en s'criant: Oh! premier temps de l'amour! oh! dlices du ciel!
puissiez-vous ne finir jamais!

Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beauts de cette
maison et des alentours. Cette terre a appartenu  la mre de Jacques;
c'est l qu'il a pass ses premires annes, et c'est son sjour de
prdilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui
retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne
dsirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est
entour. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait tre pour lui
demander de pareils sacrifices!

Ds le lendemain de notre arrive, il m'a prsent les vieux serviteurs
de sa mre et ceux plus jeunes qui lui sont attachs depuis plusieurs
annes. Il m'a dit les infirmits des uns et les dfauts des autres, en
me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'tre aussi indulgente
qu'il me serait possible de l'tre, sans m'imposer de relles
contrarits. Sois sre, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en
balance le bien-tre de ta vie domestique et le plaisir de conserver
autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont
attach. Il me sera toujours facile de les loigner de ta vue s'ils
t'importunent, sans les abandonner  la misre et sans qu'ils aient le
droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur
prsence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus
heureux. Dsires-tu mon bonheur, Fernande? a-t-il ajout avec un doux
sourire. Je me suis jete dans ses bras, je lui ai jur d'aimer tout ce
qu'il aime, de protger tout ce qu'il protge; je l'ai suppli de me
dire tout ce que j'avais  faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un
chagrin.

Si tu veux savoir comment se passent nos journes, je te dirai que je
le sais  peine quant  ce qui me concerne, mais que Jacques a
continuellement quelque chose d'utile  faire. La conduite de ses biens
l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honntes gens, et il les
surveille sans les tourmenter. Il a pour systme une stricte quit;
l'incurie d'une gnrosit romanesque ne l'blouit pas; il dit que celui
qui se laisse dpouiller ne peut plus avoir ni mrite ni plaisir 
donner, et que celui qui  trouv l'occasion de voler, et qui en a
profit, est plus  plaindre que s'il s'tait ruin. Jacques est grand
et libral, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un
devoir de soulager la misre d'autrui; mais sa fiert se refuse  tre
dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain,
et il est dur et implacable envers ceux qui veulent spculer sur sa
sensibilit. Je suis bien loin d'avoir le mme discernement que lui, et
souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou,
s'il s'en aperoit, il entre apparemment dans ses ides de ne pas me
rprimander et mme de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu
mortifie, et j'ai presque des remords d'avoir mal employ l'or prcieux
qui peut soulager tant de relles infortunes.

Je m'occupe de ces choses-l aux heures o Jacques est occup ailleurs.
Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons
ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons;
pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espce d'extase est
la principale occupation de ma journe. Je m'abandonne avec dlices 
cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent
m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aim! La dure
des jours est trop borne pour puiser ce qu'il y a dans le coeur
d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents
que j'ai ou d'en acqurir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et
j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il
m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retrac par la main
de Jacques, que par la mienne. Je ne dsire pas non plus former et orner
mon esprit: Jacques se plat  ma simplicit; et lui, qui sait tout,
m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres
du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de
bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque
chose de mieux ordonn. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de
dire, Clmence, que je me trompe ou qu'il changera, car  prsent je le
connais et je le dfendrai.

Adieu, ma bonne amie; tu dois tre heureuse de mon bonheur, tu as eu
tant d'inquitude pour moi! A prsent sois tranquille et flicite-moi.
Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sre que je ne le ngligerai
plus. Il faut pardonner quelque chose  l'enivrement des premiers jours.

_P. S._ J'ai reu une lettre de ma mre; elle est encore au Tilly, et ne
retournera  Paris qu' l'entre de l'hiver. Elle me demande si je
suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude o il m'a
emmene. Je ne lui ai pas rpondu, comme  toi, que l'amour remplissait
cette solitude et me la faisait chrir; elle aurait trouv cela fort
inconvenant. Je lui ai parl des avantages qu'elle estime, des beaux
chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour
moi, des vastes jardins o je me promne, des fleurs rares et prcieuses
dont regorge la serre chaude, et des prsents dont mon mari me comble
tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne
sois pas heureuse.



XX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je m'abandonne comme un enfant aux dlices de ces premiers transports
de la possession, et ne veux pas prvoir le temps o j'en sentirai les
inconvnients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la
force de l'accepter? Est-il ncessaire de passer les heures de repos que
le ciel nous envoie  se prparer pour la fatigue  venir? Quiconque a
aim une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie,
n'est-ce pas, Sylvia?

Ce que tu demandes est bien antipathique  mon caractre et  l'habitude
de toute ma vie. Raconter une  une toutes les motions de ma vie
prsente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'tat de mon
coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui
m'arrive, me surveiller, me chrir, me rvler ainsi, c'est ce que je
n'ai jamais song  faire. Jusqu'ici, mes amours ont t caches, mes
joies silencieuses; je ne t'ai racont mes plaisirs que quand je les
avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en tais guri; encore j'ai
cru faire en cela un grand acte de confiance et d'panchement; car, avec
toute autre crature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et
nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des vnements les plus vidents de
ma vie morale. Cette vie tait si agite, si terrible, que j'aurais
craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur
moi l'oeil du destin, auquel j'esprais drober furtivement quelques
beaux jours.

Cependant je ne sens plus la mme rpugnance, aujourd'hui,  briser le
sceau de ce nouveau livre o mon dernier amour doit tre inscrit. Il me
semble mme, comme  toi, que cette connaissance exacte et dtaille de
tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me prservera de ces
inexplicables dgots dont l'amour est rempli. Peut-tre qu'tudiant le
mal dans sa cause, j'en prviendrai le dveloppement; peut-tre qu'en
observant avec attention les secrtes altrations de nos mes, je saurai
forcer les petites choses  ne point acqurir une valeur exagre, comme
il arrive toujours dans l'intimit. J'essaierai de conjurer la destine;
si cela est impossible, j'accepterai du moins mes dfaites avec le
stocisme d'un homme qui a pass sa vie  chercher la vrit et 
cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.

Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'o
je pars, quel est l'tat de mon me et comment j'ai arrang ma vie
prsente. Tu sais que j'ai entran Fernande au fond du Dauphin pour
l'loigner bien vite de sa mre, femme mchante et dangereuse qui me
hait particulirement, qui m'a lchement adul tant qu'elle a dsir
me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commenc  me braver
aussitt qu'elle n'a plus rien redout  cet gard. Pauvre femme! si
elle savait comme d'un mot je pourrais la faire plir! Mais je ne
descendrai jamais jusqu' combattre avec les mchants. Je savais qu'elle
ne manquerait pas d'une certaine habilet pour gter le jugement de sa
fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites
tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlev ma compagne le
jour mme de mon mariage; par l je me suis soustrait  tout ce que la
publicit imbcile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu
ici jouir mystrieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des
importuns; j'ai trouv inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma
femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire
insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour tmoin et pour juge
de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la socit a su rendre
hideux ou ridicule.

Depuis un mois rien encore n'a altr notre bonheur; il n'est pas tomb
le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide;
pench sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui
s'y rflchit; attentif  la plus lgre perturbation qui pourrait le
menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entrane
pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que
peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout
ce que je puis tenter et esprer, c'est de ne pas perdre par ma faute le
trsor que Dieu me confie; s'il doit m'tre retir, cette certitude du
moins me consolera, que je n'ai pas mrit de le perdre.

Et puis  prsent, toutes les prvisions, toutes les craintes de ce
monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis  un
honnte homme? d'tre forc de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le
demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empche
personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur
nuirait-elle  mon bonheur prsent?

Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit dj prsente  moi,
et certainement j'en aurais profit dans ma jeunesse, alors qu'avide
d'une flicit impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des
cieux sans nuages et des amours sans dplaisirs; ce besoin inconcevable
qui entrane l'homme  exercer sa sensibilit quand elle est toute neuve
et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris  me contenter de
ce que je ddaignais,  me soumettre aux contrarits contre lesquelles
je me serais rvolt autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la
piqre des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore ptrifi,
et je crois au contraire qu'il n'a jamais t plus vritablement mu.
Heureusement la raison m'a appris  touffer la lgre convulsion
que produit la blessure,  ne pas mettre au jour par un mot, par une
plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui clot et meurt si
aisment, mais qui se dveloppe si vite et qui grossit d'une manire si
effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison.
Puisse mon me servir de cercueil  tous ces songes pnibles qui la
tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe extrieur de
souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui
l'prouve et ne sait pas la recler la communique  l'autre, mme sans
la lui expliquer.

Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chrie.  prsent, nous sommes presque
voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je
n'abandonne pas le projet de te faire connatre Fernande et de t'attirer
auprs de nous.



XXI.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il
est triste, et cela me rend si triste moi-mme, que je viens causer avec
toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques?
quels chagrins peuvent l'atteindre auprs de moi? Il me serait
impossible, pour ma part, de me rjouir ou de m'attrister d'une chose
qui n'aurait pas rapport  lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie
se rduit  si peu! Je n'existe rellement que depuis trois mois, et
Jacques a d horriblement souffrir avant d'arriver  l'ge qu'il a.
Peut-tre aussi a-t-il t plus heureux qu'il ne l'est avec moi;
peut-tre quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps pass. Oh!
cette ide est affreuse; je veux l'loigner bien vite!

Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je
n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a d se
passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clmence,
que cette ide me fait souvent frissonner? Une femme ne connat pas son
mari en l'pousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connatra
en vivant avec lui. Il y a derrire eux un grand abme o elle ne peut
descendre, le pass, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout
l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore
ce que c'tait qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-tre, Jacques n'a
pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux,
il l'a peut-tre dit  d'autres femmes; ces caresses passionnes... Ah!
quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu
folle aujourd'hui, en vrit...

Je viens de me mettre  la fentre pour me distraire de ces agitations,
j'ai vu Jacques traverser une alle et s'enfoncer dans le parc: il avait
les bras croiss sur la poitrine et la tte penche en avant, comme s'il
et t absorb par une mditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais
vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de
son caractre tourne un peu  la mlancolie, que son maintien est plutt
rveur que smillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose
d'inaccoutum, je ne saurais dire quoi; peut-tre un peu plus de pleur.
Il aura eu quelque mauvais rve, et comme il me sait superstitieuse, il
n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux
fait de me le raconter que de m'exposer aux inquitudes que j'prouve.
Peut-tre est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait
pas  tre observ dans ces moments-l; cependant je l'ai dj vu malade
une fois, je m'en suis aperue  cette petite chanson dont je t'ai
parl; je l'ai interrog et il m'a rpondu qu'il tait un peu souffrant,
et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou
beaucoup ce jour-l, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant
de le contrarier que je n'ai pas os le regarder. Le fait est qu'il n'y
a gure paru  son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique,
soit moral, qu'il prouve, est tout  fait visible. Hier soir il m'a
sembl qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'tant
veille au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumire dans sa chambre.
J'ai trembl qu'il ne ft indispos; mais, craignant encore plus de lui
tre importune, je me suis leve sans bruit et j'ai t sur la pointe
du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je
suis venue me recoucher, un peu rassure, mais triste de voir qu'il
ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgr ma
tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des
insomnies, il souffre peut-tre beaucoup, il s'ennuie sans doute durant
ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je
surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui,
ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-tre
le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est
extraordinaire; j'ai dcouvert ce matin que je crains Jacques presque
autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce
qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulires fierts
n'est pas sorti de mon esprit, malgr tout ce qui aurait d me le faire
oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec
moi. Je devrais peut-tre vaincre celle timidit, et le conjurer de me
confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer,
et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer  faire du stocisme
avec moi. Mon silence lui fait peut-tre croire que je ne m'aperois de
rien. Ah! alors quelle ide doit-il avoir de ma grossire insouciance!
Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite,
n'est-ce pas, Clmence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant
de prudence et un jugement si dli, tu me conseillerais. A dfaut de la
voix de la raison et de l'amiti, j'coute celle de mon coeur et je m'y
abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer 
genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce
qu'il a et fermer ma lettre.......

Eh bien, mon amie, j'tais folle et j'avais fait moi-mme un mauvais
rve; pardonne-moi de t'avoir importune de cette terreur purile. J'ai
t trouver Jacques; il tait couch sur l'herbe et il sommeillait. Je
me suis approche de lui si doucement qu'il ne s'en est pas aperu, et
je suis reste quelques instants, penche sur lui,  le contempler.
J'avais sans doute une expression d'anxit sur la figure, car  peine
veill, il a tressailli et s'est cri en jetant ses bras autour
de moi: Qu'as-tu donc? Alors je lui ai avou navement toutes mes
inquitudes et tout mon chagrin. Il m'a embrasse en riant et m'a assur
que je m'tais absolument trompe. Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que
je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'tais un peu souffrant et je
me suis mis  lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas veille? lui ai-je
dit.--Est-ce qu'on s'veille  ton ge? a-t-il rpondu.--Savez-vous,
Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grce  Dieu, je te
traite comme tu le mrites, s'est-il cri en me pressant contre son
coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore. L-dessus
il m'a dit tant de choses dlicieusement bonnes, que je me suis mise 
pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne
regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le
bonheur que j'avais laiss s'altrer et que je ressaisis dans toute sa
fracheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus prcieux
et de plus sublime que les larmes de l'amour.

Adieu, ma chre Clmence; rjouis-toi encore avec moi; je suis plus
heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais t.



XXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantt
c'est elle, tantt c'est moi, tantt tous deux ensemble. Je ne me
fatigue pas  en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et
nous n'avons pas le plus lger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous
sommes blesss par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur
mlancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel
pluvieux, un degr de froid de plus dans l'atmosphre, suffisent pour
rembrunir les ides. Mon vieux corps cribl de blessures est plus
dispos qu'un autre  la souffrance; la jeune tte active et inquite de
Fernande est prompte  se tourmenter de la moindre altration dans mes
manires. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle
me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrt et me force 
m'observer et  me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser?
Cette espce de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de
l'horrible isolement o je vivais quand j'ai connu Fernande, et o j'ai
souvent consum les plus belles annes de ma vie dans un stocisme
insens. Si elle devait souffrir rellement de mes souffrances, je
regretterais le temps o elles ne retombaient que sur moi; mais j'espre
que je saurai l'accoutumer  me voir un peu triste et proccup sans se
tourmenter.

Fernande a toute l'adorable purilit de son ge. Qu'elle est belle et
touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en dsordre, et ses
grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras
et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donn un
baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la
douleur, elle s'en effraie  l'excs; et vraiment Fernande m'effraie
quelquefois moi-mme. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter
la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour
l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un
acte de raison cruelle, que de rpandre les premires gouttes de fiel
dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment o
il faudra lui rvler ce que c'est que la destine de l'homme. Comment
rsistera-t-elle au premier clair? Puisse-je lui cacher longtemps cette
funeste lumire!

Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami
dont je t'ai parl est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai
faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replong dans le dsordre. A
prsent, son dshonneur ne peut plus tre masqu, son nom est souill,
sa vie perdue; l, comme partout o j'ai pass, j'ai travaill en vain.
Voil donc  quoi sert l'amiti, et ce que peut le dvouement! Non, les
hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul
appui leur est accord, et il est en eux-mmes. Les uns l'appellent
conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortun en
a manqu; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne
dshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une
bassesse ne s'efface pas. Avoir donn sur soi  un autre homme le droit
du mpris, c'est un arrt de mort en cette vie; il faut avoir le courage
de passer dans une autre en se recommandant  Dieu.

Mais il n'aura pas mme cet orgueil-l, je le connais, c'est un esprit
corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanit seule le fera
souffrir; mais la vanit ne donne de courage  personne; c'est un fard
que le moindre souffle fait tomber, et qui ne rsiste pas  l'air de la
solitude.

Cette destine, qu'un instant je m'tais flatt d'avoir rhabilite
par mes reproches et par mes services, est donc tombe plus bas
qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manque, et que personne,
except moi peut-tre, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps
heureux que j'ai passs avec lui, lorsqu'il tait jeune, et que ni lui
ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractre vif et
joyeux pussent servir d'enveloppe  l'me d'un lche! Il avait une mre
qui le chrissait, des amis qui se fiaient  lui; et  prsent!... Si
je n'tais pas mari, je courrais aprs lui, j'essaierais encore de le
relever; mais cela ne servirait  rien, et Fernande souffrirait trop de
mon absence. Pauvre homme! je suis triste  la mort; je veux pourtant
cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite  ma pauvre
enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je
ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraches et si veloutes.
Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours
tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon
mtier, et j'ai l'corce dure.



XXIII.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Je suis encore triste, mon amie, et je commence  croire que tout n'est
pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les
rpands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente
sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu
plusieurs accs de mlancolie sympathique sans cause relle, mais qui
n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils
sont passs, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous
chrissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est
la dernire fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je
ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le
voir triste sans le devenir aussitt; il me semble que c'est une preuve
d'amour et qu'il ne doit pas s'en fcher; aussi ne s'en fche-t-il
pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bont! comment
ferait-il pour me dire une parole dure, ou mme froide? Mais il prend
du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords,
d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatigue,
brise, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du
compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche
de mon bonheur. J'ai certainement des ides folles, mais je ne sais pas
s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente
continuellement de la crainte de n'tre pas assez aime, et je n'ose pas
dire  Jacques que c'est  la cause de toutes mes agitations. Je crois
bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que
son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent;
certaines circonstances, indiffrentes en apparence, semblent lui
retracer des souvenirs pnibles. Je m'en inquiterais moins s'il me les
confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une
personne tout  fait  part de lui. L'autre jour je me mis  chanter une
vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques
tait tendu sur le grand canap du salon, et il fumait dans une grande
pipe turque  laquelle il tient beaucoup. Ds que j'eus chant les
premires mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi
d'une motion convulsive, et la brisa. Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait?
m'criai-je; tu as cass ta chre pipe d'Alexandrie.--C'est possible,
dit-il, je ne m'en suis pas aperu. Remets-toi  chanter.--Mais je
n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note
pouvantable tout  l'heure; car tu as bondi comme un desespr.--Non
pas que je sache, rpondit-il; continue, je t'en prie. Je ne sais
comment il se fait que je suis toujours  l'afft des impressions que
Jacques cherche  me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse
ou qui m'claire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a
reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste
 mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance
par quelque matresse dont le souvenir lui tait encore cher, et je
ressentis tout  coup une jalousie absurde; je la jetai de ct, et me
mis  en chanter une autre. Jacques l'couta sans l'interrompre, puis il
me redemanda la premire, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui
plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblrent confirmer mes doutes,
m'enfoncrent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insens et
barbare de chercher  ressaisir dans notre amour le souvenir des autres
amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes
me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait,
parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais
pas de son motion; mais je faisais, malgr ma douleur, une svre
attention  lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient
partir d'une me oppresse et briser tout son corps. Quand j'eus fini,
il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai chapper
malgr moi un sanglot. Jacques tait tellement absorb qu'il ne s'en
aperut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mlancolique, le refrain
de la romance.

J'allai dans le bois pour me dsoler en libert; mais, au dtour d'une
alle, je me trouvai face  face avec lui. Il m'interrogea sur ma
tristesse avec sa douceur accoutume, mais beaucoup plus froidement que
les autres fois. Cet air svre m'imposa tellement que je ne voulus
jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que
c'tait le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit
de se contenter, car il insista fort peu, et chercha  me distraire. Il
n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me
mena voir des chvres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un
berger dont la btise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis!
ds que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis 
pleurer en pensant  cette histoire de la matine. Ce qui me faisait
surtout de la peine, c'tait d'avoir t importune  Jacques.
L'indiffrence qu'il avait montre me prouvait de reste qu'il n'tait
plus dispos  couter mes puriles confessions et  s'affliger avec
moi de mes souffrances. Peut tre avait-il cette ide; peut-tre
prouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance;
peut-tre nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous
expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout  fait insouciant
en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chante
le matin. Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu
d'amertume.--Beaucoup, rpondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as
chante ce matin avec une expression qui m'a mu jusqu'au fond du
coeur. Pousse par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour
me dvouer  sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et
j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrta en me
disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se
promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai
la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les
jours suivants sans succs. Presse par la curiosit, je me hasardai
 demander  Jacques s'il ne l'avait pas vue. Je l'ai dchire par
distraction, me rpondit-il; il n'y faut plus penser. Il me sembla
qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une manire
particulire, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe
peut-tre, mais jamais je ne croirai qu'il ait dchir cette romance par
distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par
coeur, et quand il a t sr que non, il l'a anantie. Elle lui causait
donc une motion bien vritable; elle lui rappelait donc un amour bien
violent!

Si Jacques devine tout cela, si en lui-mme il traite d'enfantillages
mprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il tait  ma place,
il souffrirait peut-tre plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans
le pass; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut
l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout
entire d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa
vie est pour moi un abme impntrable; ce que j'en sais ressemble  ces
mtores sinistres qui blouissent et qui garent. La premire fois que
j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint
que Jacques ne ft inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour
n'et pas tout le prix que j'y attachais; ma vnration fut comme
branle. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut
son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de
repos o je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer
avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur
en vain. Je ne songe presque plus  l'avenir, mais je me tourmente
horriblement du pass; j'en suis jalouse. Oh! que serait le prsent si
je n'tais pas sre de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter
de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison.
L'espce de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et souponneuse;
elle est triste et rsigne; oh! mais elle me fait bien mal!



XXIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je ne sais auquel des deux le pied a manqu, mais le grain de sable est
tomb. J'ai fait bonne garde, je me suis dvou de tout mon pouvoir 
prvenir cet accident; mais la surface du lac est trouble. D'o est
venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en aperoit quand il existe.
Je le contemple avec tristesse et sans dcouragement. Il n'y a pas de
remde  ce qui est arriv; mais on peut mettre une digue  l'avalanche
et l'arrter en chemin.

Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur
aux excs de sensibilit d'une me trop jeune. J'ai su mettre ce rempart
entre moi et les caractres les plus fougueux; ce ne sera pas une tche
bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a
une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyaut. Son me est
jalouse; mais son caractre est noble, et le soupon ne saurait le
fltrir. Elle est ingnieuse  se tourmenter de ce qu'elle ne sait
pas, mais elle croit aveuglment  ce que je lui dis. Me prserve Dieu
d'abuser de cette sainte confiance et de dmriter par le plus lger
mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante,
j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu
plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-tre  ces
faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles
d'amour; cela me parat lche, et je n'y consentirai jamais. L'autre
jour, il s'est pass entre elle et moi une petite tracasserie assez
douloureuse, et trs-dlicate pour tous deux. Elle se mit  chanter une
romance que j'ai entendu chanter pour la premire fois  la premire
femme que j'ai aime. C'tait un amour bien romanesque, bien idal,
une espce de rve qui ne s'est jamais ralis, grce peut-tre a ma
timidit et au respect enthousiaste que je professais pour une femme
trs-semblable aux autres,  ce qu'il m'a sembl depuis. Certes, ni
cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature  causer
raisonnablement de l'ombrage  Fernande; ce fut pourtant la cause
d'un nuage qui a pass sur notre bonheur. J'eus un plaisir trs-vif 
entendre ce chant mlodieux et simple qui me rappelait les illusions et
les songes riants de ma premire jeunesse. Il me retraait toute une
fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays o j'avais aim pour
la premire fois, les bois o j'avais rv si follement, les jardins
o je me promenais en faisant de mauvaises posies que je trouvais si
belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'motion. Certes, ce
n'tait pas de regret pour cet amour qui n'a jamais exist que dans les
rves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains
souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premires impressions
d'un amour paternel, on se chrit dans le pass, peut-tre parce qu'on
s'ennuie de soi-mme dans le prsent. Quoi qu'il en soit, je me sentis
un instant transport dans un autre monde, pour lequel je ne changerais
pas celui o je suis maintenant, mais o j'avais cru ne retourner
jamais, et o je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande
devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange,
et je restai enivr et muet de batitude aprs qu'elle eut cess. Tout 
coup je m'aperus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu dj quelque
chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en conus un
peu d'humeur. La premire impression est au-dessus des forces de l'homme
le plus ferme. Dans ces moments-l, il n'est donn qu'aux sclrats de
savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincre peut faire, c'est de se
taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade
dissiprent cette lgre irritation. Mais je compris qu'il m'tait
impossible de consoler Fernande par une explication. Il et fallu ou lui
faire accroire quelle se trompait dans ses soupons, en lui faisant un
mensonge, ou tenter de lui expliquer la diffrence qu'il y a entre aimer
un souvenir romanesque et regretter un amour oubli. Voil ce qu'elle
n'et jamais voulu comprendre et ce qui est rellement au-dessus de
son ge, et peut-tre de son caractre. Cet aveu d'un sentiment bien
innocent lui et fait plus de mal que mon silence. J'ai tout rpar en
lui prouvant que j'tais prt  faire  sa susceptibilit le sacrifice
de mon petit plaisir; j'ai refus d'entendre de nouveau la romance que,
par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter
une seconde fois, et je l'ai brle sans ostentation.

Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire,
j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me
fait souffrir un peu. J'ai t victime pendant si longtemps de la
jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle,
mme de trs-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai.
Fernande a les dfauts ou plutt les inconvnients de son ge, et j'ai
aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'exprience, si elle ne
m'avait endurci  la souffrance? C'est  moi de m'observer et de me
vaincre. Je m'tudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la
solitude de mon coeur, pour me prserver de l'orgueil intolrant. En
m'examinant ainsi, j'ai trouv bien des taches en moi, bien des motifs d
excuse pour les frquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la
triste habitude de rapporter toutes mes peines prsentes  mes peines
passes. C'est un noir cortge d'ombres en deuil qui se tiennent par
la main; la dernire qui s'agite veille toutes les autres qui
s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui
me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie
qui se remettent  saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne
gurit pas du pass!

Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir
du prsent? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui
accorde? Combien je prise ce diamant que je possde, et autour duquel je
souffle sans cesse pour en carter le moindre grain de poussire! Oh!
qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils
quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le pass au prsent, et
si quelquefois je souffre doublement pour avoir dj beaucoup souffert,
plus souvent encore j'apprends par cette comparaison  savourer le
bonheur prsent. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme
moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle.
C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore
une fois, il en doit tre ainsi. Hlas! le temps du bonheur serait-il
dj pass? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore;
ce serait trop vite. Que l'un prserve l'autre, et que le bonheur
rcompense le courage!



XXV.

DE CLMENCE A FERNANDE.

Je suis plus afflige que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me
paraissent la consquence invitable d'une union mal assortie. D'abord
ton mari est trop g pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de
travers. Il et t possible  une femme dont le caractre serait calme
et un peu froid de s'habituer aux inconvnients que je t'avais signals,
et qui ne se sont que trop raliss; mais, pour une petite tte exalte
comme la tienne, un homme aussi expriment que M. Jacques est le pire
mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la
faute de tout ce qui s'est pass entre vous; il me semble que c'est lui
qui a constamment raison, et voil pourquoi je te plains: ce qu'il y a
de plus triste au monde, c'est d'tre condamn, par sa position et par
la force des choses,  avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste
que tu t'es vertue  ressentir pour lui est un sentiment hors nature,
et destin  s'teindre tout  coup comme un feu de paille; mais avant
d'en venir l il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que
soit ton mari, il te rendra insupportable  ses yeux. Il me semble, 
moi, que la passion, est tout  fait contraire  la dignit et  la
saintet du mariage. Tu t'es imagin que tu inspirais cette passion
 ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour
l'enthousiasme les caresses vhmentes qu'un mari prodigue ds les
premiers jours  sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et
remarquablement jolie. Mais sois sre que toutes les extases de ton
cerveau, toutes les illusions de ton me, ne sont plus du got d'un
homme de trente-cinq ans, et que, du jour o, au lieu de contribuer
 ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te
dessillera les yeux, peut-tre un peu brusquement. Tu seras au dsespoir
alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose trs-simple
et trs-lgitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes
caprices, empoisonner la vie d'un homme qui tait libre et tranquille,
et qui t'a recherche en mariage pour te faire participer  son
bien-tre, et non pour t'riger en souveraine jalouse et imprieuse?
Je vois dj que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette
manire de l'pier, de scruter toutes ses penses, d'interprter toutes
ses paroles, doit faire de ton amour un flau. Et pourtant, Fernande,
personne n'tait plus douce et plus facile  vivre que toi; nul
caractre n'est plus loign du soupon et de la tyrannie; nul coeur
peut-tre n'est plus gnreux et plus juste, mais tu aimes, et voil
l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se
vaincre. Prends garde  toi, ma chre; je te parle bien durement, bien
cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre
d'une main ferme. Je t'ai dj dit que, le jour o la vrit te serait
trop rude  supporter, tu n'avais qu' cesser de m'crire, et que je
comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais  te gurir malgr
toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie;
tche de te gurir de l'exagration, ou tu es perdue.



XXVI.

DE SYLVIA A JACQUES.

Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces lgers
nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer ternellement Fernande; je ne
sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment ternel; mais ce
qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caractres aussi nobles que les
vtres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se
fltrir ds les premiers mois. Je vois que dea caractres plus mal
assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrasss durant
des annes et ont une peine extrme  se dtacher. Toi-mme tu l'as
prouv; tu as aim des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande,
et tu les as aimes longtemps avant de commencer  souffrir et  te
dgoter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain
de sable ait dj troubl ton amour, et que ton lac ne redevienne pas
tranquille et pur. Peut-tre que deux grands coeurs ont plus de peine 
s'entendre que lorsqu'un des deux fait  lui seul tous les frais de
la sympathie. Peut-tre qu'avant de se livrer entirement, et de
s'abandonner l'un  l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser
quelques asprits qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une
longue passion, doivent tre achets au prix de quelques souffrances.
Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se fltrit pendant
quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la
force qu'il doit acqurir. Les petites douleurs de ton amie prouvent
l'excessive dlicatesse de son amour. Je voudrais tre aime comme tu
l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fiert, s'il le
faut, et consens, non  mentir, mais  t'expliquer. Tu fais injure 
Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flatte de
te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son
ge; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver  ton
point de vue. Que ne peut pas une me comme la tienne et une parole si
loquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence!
tu n'as pas besoin de ta force avec cet tre anglique qui est  genoux
dj pour t'couter. Rappelle-toi ce que j'tais quand je t'ai connu, et
ce que tu as fait de cette me qui dormait informe dans le chaos. Que
serais-je si tu n'tais descendu jusqu' moi, si tu ne m'avais rvl ce
que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris?
n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'tais qu'une enfant
sauvage, incapable de bien et de mal par moi-mme au milieu des tnbres
de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions
ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidit je
t'coutais! comme je rentrais dans mon couvent claire et sanctifie!
O mon brave Jacques! quel tre sublime ne pourras-tu pas faire de celle
qui est ta femme et qui possde ton amour! Je te prdis une grande
destine avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les trsors
de ton me: je vivrai de votre bonheur.



XXVII.

D'OCTAVE A SYLVIA

Pourquoi donc avez-vous tant tard  m'crire cette lettre qui nous et
pargn tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frre, avez-vous
tant hsit  me l'avouer? Quel tre incomprhensible tes-vous, Sylvia,
et quel plaisir trouvez-vous  nous faire souffrir vous et moi? C'est en
vain que je vous contemple et que je vous tudie; il y a des jours o je
ne sais pas encore si vous tes la premire ou la dernire des femmes;
je me demande si votre fiert signifie la vertu la plus sublime ou
l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides
et mprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose
l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer  vous. Je
suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos ddains
et de votre indiffrence: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous
tiez moins forte et moins cruelle.

[Illustration: Fernande.]

Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et
d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accus de bien des torts que
vous m'avez pardonns? Pourquoi railler si durement l'impit de mon
me? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de
vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte?
Mais vous m'avez aim, puisque vous m'avez rappel souvent aprs m'avoir
repouss; mais vous m'aimez encore, puisque, aprs trois mois d'un
silence obstin, vous m'crivez pour vous laver de mes soupons. Elle
est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais
confier  personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetiss
et humili par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous
vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un dmon! Quand vous vous
abandonnez  votre sensibilit, vous tes si belle, si adorable! j'ai eu
de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non;
je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lchet ou
courage, je retournerai  toi! Je te presserai encore dans mes bras, je
te forcerai encore  croire en moi et  m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un
jour de ce bonheur, et rester avili  mes propres yeux pour toute ma
vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'aprs
m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne
comprendras pas o tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner 
tes pieds, avec l'me toute saignante encore de doute et de soupons, il
faut que je t'aime d'une passion effrne. Tu me diras que je ne
sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras tre bien sublime et bien
gnreuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir souponn ce
que tous les hommes auraient suppos  ma place. Tu es une me d'airain;
tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens  plier devant aucune
des ralits de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours
aveuglment dans ce monde imaginaire o je n'avais jamais mis le pied
avant de te connatre? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais  mon
enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchan 
tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi
bien la vrit, trompe-moi habilement, car malheur  toi si tu te
dmasques! Adieu; reois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai
 tes genoux.

[Illustration: Il fume cinq heures sur six.]



XXVIII.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vrit que tu m'enseignes, elle
est bien pre, ma pauvre Clmence. Tu vois cependant que je l'accepte,
toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours  toi, sauf  tre
plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as rpondu. J'ai donc tort?
Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas
tre coupable. Les mchants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi
je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien
que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on
tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'tre insensible  ce qui
dchire le coeur?

Si quelqu'un est jamais arriv  cette vertu, il a d bien souffrir
avant de l'atteindre; son coeur a d saigner cruellement! Je suis trop
jeune pour savoir dguiser mon visage et cacher mon motion; et puis, ce
n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec
moi-mme ne servirait donc qu' augmenter mon mal; ce qu'il faudrait
touffer, c'est ma sensibilit, c'est mon amour! O ciel, tu me parles
de le vaincre! Cette seule ide lui donne plus d'intensit; que
deviendrais-je  prsent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le
coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort
sera moins lente.

Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un
ange, c'est lui qui devrait tre aim d'une me aussi forte, aussi calme
que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincre
et dvoue autant qu'il est possible de l'tre? Non! ce ne sont pas des
lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une vnration constante,
ternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas
me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fracheur; si je le
croyais!... non, cette ide est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton
mpris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans piti; mais
de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas prouv? Si tu
savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entr dans
mon coeur, tu n'aurais pas la cruaut de m'y pousser.

Eh bien, s'il en tait ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps,
moi qui lui ai dvou toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces
de mon me, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait
impossible, je mourrais.

Ma pauvre tte est malade. Aussi quelle lettre tu m'cris! je n'ai pu
cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demand si je
venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai rpondu que non.
Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mre. Je mourais de peur
qu'il ne me demandt  la voir, et, tout interdite, j'ai baiss la tte
sans rpondre. Jacques a frapp la table avec une violence que je ne lui
ai jamais vue. Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur,
s'est-il cri, car je jure sur l'honneur de mon pre qu'elle me
paierait cher la moindre tentative contre la saintet de notre amour!
Je me suis leve tout pouvante, et je suis retombe sur ma chaise. Eh
bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-mme, qu'avez-vous contre ma mre?
que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colre?--J'ai des
raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des
montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre
repos, cache-moi les lettres de ta mre, et surtout l'effet qu'elles
produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je
crie; cette lettre n'est pas de ma mre, elle est de...--Je n'ai pas
besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de
rpondre  des questions que je ne t'adresserai jamais. Et il est
sorti; je ne l'ai pas revu de la journe. O Dieu! nous en sommes presque
 nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que
j'ai pris de l'inquitude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela
quelque chose de vrai, nous n'en serions pas o nous en sommes. Jacques
a eu des peines qu'il m'a caches,  bonne intention peut-tre, mais il
a eu tort; s'il m'avait rvl la premire, je ne l'aurais pas interrog
sur les autres, tandis qu' prsent je m'imagine toujours qu'il couve
quelque mystre, et je ne trouve pas cela juste, car mon me lui est
ouverte, et il peut y lire  chaque instant. Je vois bien qu'il est
proccup, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi;
quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la
tte aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser
la parole, cela se dissipe aussitt, et je retrouve son regard bon et
tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui dplaisais jamais, je
lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand
j'tais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de
redresser mon jugement avec affection. A prsent, je vois que certaines
paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change
de visage, ou il se met  fredonner cette petite chanson qu'il chantait
 Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de
moi lui fait le mme mal apparemment.

Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui
se faisait un scrupule de me causer la plus lgre inquitude ou la plus
frivole impatience, n'est pas encore rentr pour dner. Est-ce qu'il me
boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorb
ainsi depuis midi? Je suis tourmente; s'il lui tait arriv quelque
accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-tre que je lui ai tellement dplu
aujourd'hui qu'il prouve de la rpugnance  me voir. Oh! ciel! ma vue
lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis
enceinte et je souffre beaucoup. Les anxits auxquelles je m'abandonne
me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je
me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes
folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas  mon mari, c'est 
mon amant que s'adresseront mes prires. J'ai offens se dlicatesse,
j'ai afflig son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne,
et que tout soit oubli. Il y a bien des jours que nous ne nous
expliquons plus; cela me tue. J'ai l'me pleine de sanglots qui
m'touffent; il faut que je les rpande dans son sein, qu'il me rende
toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que
j'ai dj got.


Dimanche matin.

O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me russit, et la fatalit
fait tourner  mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques
est rentr  six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et
m'a embrasse comme s'il et oubli nos petites altercations. Je connais
Jacques  prsent; je sais quels efforts il fait sur lui-mme pour
vaincre son dplaisir; je sais que la douleur concentre est un fer
rouge qui dvore les entrailles. Je me suis fait violence pour dner
tranquillement; mais, aussitt que nous avons t seuls, je me suis
jete  ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au
lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est dgag de
mes caresses et s'est lev d'un air furieux; j'ai cach mon visage
dans mes mains pour ne pas le voir dans cet tat; j'ai entendu sa voix
tremblante de colre qui me disait: Levez-vous, et ne vous mettez
jamais ainsi devant moi. J'ai senti alors le courage du dsespoir. Je
resterai ainsi, me suis-je crie, jusqu' ce que vous m'ayez dit ce que
j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il rpondu en se
radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et
gter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te
faut toutes ces motions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel,
relve-toi, et que je ne te voie plus ainsi. J'ai trouv cette rponse
bien dure et bien froide, et je suis retombe sur moi-mme  demi brise
d'abattement et de douleur. Faut-il que je te relve malgr toi? a-t-il
dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle
rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur me en dehors comme
si elles taient sur un thtre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus
froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en
sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera
sur la tte?--Tout ce que vous dites l est horrible, lui ai-je rpondu;
est-ce par le ddain que vous voulez vous dlivrer de mon amour? vous
importune-t-il dj? Il s'est assis auprs de moi, et il est rest
silencieux, la tte baisse, l'air rsign, mais profondment triste. Il
m'a laisse pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre
les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui cotait; et
j'ai retir mes mains prcipitamment. Hlas! hlas! a-t-il dit, et
il est sorti. Je l'ai rappel, mais en vain, et je me suis presque
vanouie. Rosette, en apportant des lumires dans le salon, m'a trouve
sans mouvement; elle m'a porte  mon lit, elle m'a dshabille pendant
qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a tmoign beaucoup
d'intrt. J'avais une extrme impatience d'tre seule avec lui,
esprant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout  fait;
je voyais tant d'motion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que
me causaient les interminables prvenances de Rosette; j'ai fini par lui
parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur.
J'avais les nerfs rellement malades; je ne sais comment la manire dont
Jacques a sembl s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a
caus un mouvement de colre invincible. Plusieurs fois dj, ces jours
derniers, je m'tais impatiente contre cette fille, et Jacques m'en
avait blme. Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous
donnez de prfrence raison  Rosette et  moi tout le tort.--Vous tes
rellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il rpondu. Rosette, tu fais
trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a
besoin de toi. Aussitt j'ai senti combien j'tais injuste et folle.
Oui, je suis malade, ai-je rpondu ds que j'ai t seule avec lui, et
je me suis cach la tte dans son sein en pleurant; il m'a console en
me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux
noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant
j'avais la tte brise; je me suis endormie sur l'paule de Jacques.
Mais ce matin, quand j'ai sonn ma femme de chambre, j'ai vu une autre
figure, assez laide et insignifiante. Qui tes-vous, ai-je dit, et o
est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitt en sortant de
sa chambre pour rpondre a ma question. J'avais besoin d'une mnagre
diligente et honnte  ma ferme de Blosse, et j'y ai envoy Rosette pour
le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces  ton gr, j'ai
fait venir sa soeur pour te servir. J'ai gard le silence, mais j'ai
trouv cette leon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris
l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur
s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arrter. videmment,
Jacques se dgote de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il
ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois
rellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement,
comme par une sorte de fatalit; peut-tre s'y prend-il mal avec moi. Il
est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les rsolutions qu'il
prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble
entre nous, montrent, ce me semble, une espce de hauteur mprisante 
mon gard. Un mot de doux reproche, quelques larmes verses ensemble, et
les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop
accompli, cela m'effraie; il n'a pas de dfauts, pas de faiblesses; il
est toujours le mme, calme, gal, rflchi, quitable. Il semble qu'il
soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse
les tolrer dans les autres qu' l'aide d'une gnrosit muette et
courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop
d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on
me relve quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clmence; je commence 
croire que le caractre de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est
de l que viendra mon malheur; car,  cause de sa perfection, je l'aime
plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empchera peut-tre
que je m'entende jamais avec lui.



XXIX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je n'ai pas faibli dans ma rsolution, je ne me suis pas une seule fois
abandonn  l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas
agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progrs rapides, et
si quelque circonstance trangre ne vient pas le distraire, si quelque
rvolution ne s'opre dans les ides de Fernande, nous aurons bientt
cess d'tre amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au
monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter
par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amiti, je ne me
plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes
amres que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas
la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu!
encore combien de jours, parmi les derniers, ont t empoisonns! Si
c'est la volont du ciel, soit. Je suis prt  la fatigue et  la
douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une flicit au
sein de laquelle je me flattais de rester enivr plus longtemps.

Mais de quoi ai-je  me plaindre? je savais bien que Fernande tait
une enfant, que son ge et son caractre devaient lui inspirer des
sentiments et des penses que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni
le droit ni la volont de lui en faire un crime. J'tais prpar  tout
ce qui m'arrive; je ne me suis tromp que sur un point: la dure de
notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et
si sublimes, que tout se range  leur puissance; toutes les difficults
s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche
au gr de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'me du monde, et
dont on aurait d faire le dieu de l'univers; mais quand il s'teint,
toute la nudit de la vie relle reparat, les ornires se creusent
comme des ravins, les asprits grandissent comme des montagnes.
Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et prilleux
jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut esprer de ressentir un
nouvel amour! Dieu m'a longtemps bni, longtemps il m'a donn la facult
de gurir et de renouveler mon coeur  celle flamme divine, mais j'ai
fait mon temps, je suis arriv  mon dernier tour de roue: je ne dois
plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour
rchaufferait les dernires annes de la jeunesse de mon coeur et les
prolongerait davantage. Je n'ai pas cess d'aimer encore; je serais
encore prt, si Fernande pouvait calmer ses agitations et rparer
d'elle-mme le mal qu'elle nous a fait;  oublier ces orages et 
retourner  l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas
que ce miracle puisse s'oprer en elle: elle a dj trop souffert. Avant
peu elle dtestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice,
qu'elle porte encore par enthousiasme et par dvouement. Ces choses-l
sont des rves de jeune femme: le dvouement tue l'amour et le change
en amiti. Eh bien, l'amiti nous restera; j'accepterai la sienne, et
laisserai longtemps encore  la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne
la mprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai
en silence, et mon coeur lui servira ternellement de spulcre; il ne
s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des
vieillards et le froid de la rsignation qui envahissent toutes ses
fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est
encore chaud de son treinte. Mais Fernande laisse teindre le feu sacr
et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientt la flamme se
sera envole.

Tu me donnes un conseil bien impossible  suivre; tu mets le doigt sur
la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages 
me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se dmontre pas
comme les autres sentiments. L'amiti repose sur des faits et se
prouve par des services; l'estime peut se soumettre  des calculs
mathmatiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend
au gr d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi
ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les mmes raisons qui font
que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre  ce degr
d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a
dj perdu. Le soupon a empch l'amour d'Octave de prendre son
dveloppement; un peu d'gosme a paralys celui de Fernande. Comment
veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me prfrer  elle-mme et me
cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force
de renfermer ma douleur et d'touffer mes lgers ressentiments; chaque
jour, aprs quelques instants de lutte solitaire, je reviens  elle sans
rancune, prt  oublier tout et  ne lui adresser jamais une plainte;
mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppress et le reproche
sur ses lvres; non ce reproche vident et grossier qui ressemble 
l'injure, et qui me gurirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amiti,
mais le reproche dlicat, timide, qui fait une blessure imperceptible
et profonde. Ce reproche-l, je le comprends, je le recueille; il entre
jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui
voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait natre, et qui sent
dans les plus secrets replis de son me qu'il ne l'a jamais mrit! Elle
souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle
s'abandonne  ces misrables chagrins que j'touffe, parce qu'elle
sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd  mes yeux de sa
dignit. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le
gurir sont vains; elle les attribue  la gnrosit, A la compassion,
et n'en est que plus triste et plus humilie. Mon amour devient trop
svre pour elle; elle se croit oblige de l'implorer, elle ne le
comprend plus.

Il y a quelque temps, elle se jeta  mes pieds pour me le redemander. Un
mari et t touch peut-tre de cet acte de soumission; pour moi, j'en
fus rvolt. Il me rappela les scnes orageuses que plusieurs fois j'ai
eu  supporter quand, aprs avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai
aimes ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette
situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit
horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux tre aim; inspirer  ma
femme le sentiment qu'un esclave a pour son matre! Il me sembla qu'elle
se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et
me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle
me faisait, et elle me fit peut-tre dans son coeur un crime de n'avoir
pas t reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me gurir. Pauvre
Fernande!

Tu me recommandes d'tre avec elle ce que j'ai t avec toi! Tu crois
donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une
crature humaine peut donner  une autre la force et la grandeur?
Souviens-toi de la fable de Promthe, que les dieux punirent, non pour
avoir fait un homme, mais pour s'tre flatt de lui donner une me. La
tienne tait dj vaste et brlante quand j'y versai la faible lumire
de ma rflexion et de mon exprience; mais, loin de l'exalter, je ne
m'occupai qu' l'clairer; je lchai de diriger vers un but digne d'elle
la vigueur de son lan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui
ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donn des ailes pour s'y
lancer. Tu avais t leve au dsert; ton intelligence tait si verte
et si frache, qu'elle s'ouvrait  toutes les ides; mais cela n'et
pas suffi, si ton coeur n'et pas t prpar aux sentiments dont je
te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne
songeai point  t'inspirer, je cherchai  t'instruire. Si je ne l'eusse
pas fait, peut-tre n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu;
mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une
conduite noble et ferme dans toutes les occasions srieuses de ta vie.

Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu  combattre les
funestes influences des prjugs au milieu desquels elle a grandi;
meilleure peut-tre que tout ce qui appartient  la socit, elle ne
pourra jamais se dfaire impunment des ides que la socit rvre. On
ne lui a pas fait, comme  toi, un corps et une me de fer; on lui a
parl de prudence, de raison, de certains calculs pour viter certaines
douleurs, et de certaines rflexions pour arriver  un certain bien-tre
que la socit permet aux femmes  de certaines conditions. On ne lui a
pas dit comme  toi: Le soleil est pre et le vent es rude; l'homme est
fait pour braver la tempte sur mer, la femme pour garder les troupeaux
sur la montagne brlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu
iras dans les mmes lieux, et tu tcheras de te rchauffer  un feu que
tu allumeras avec les branches sches de la fort; si tu ne veux pas
le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne,
voici la mer, voici le soleil; le soleil brle, la mer engloutit, la
montagne fatigue. Quelquefois les btes sauvages emportent les troupeaux
et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu
pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te
parer le dimanche. Quelles leons pour une femme qui devait un jour
vivre dans la socit et profiter des raffinements de la civilisation!
Au lieu de cela, on apprenait  Fernande comment on fuit le soleil, le
vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement,
elle savait  peine s'ils pouvaient exister dans la contre o elle
vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage
au Nouveau Monde. Son ducation morale fut la consquence de cette
ducation physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: La vie est aride
et terrible, le repos est une chimre, la prudence est inutile; la
raison seule ne sert qu' desscher le coeur; il n'y a qu'une vertu,
l'ternel sacrifice de soi-mme. C'est avec cette rudesse que je te
traitai quand tu m'adressas les premires questions; c'tait te rejeter
bien loin des contes de fe dont tu t'tais nourrie; mais cet amour du
merveilleux n'avait rien gt en toi. Quand je te retrouvai au couvent,
tu ne croyais dj plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce
que ton imagination y trouvait la personnification allgorique de
toutes les ides d'quit chevaleresque et de courage entreprenant qui
ressortaient de ton caractre. Je te parlai de vivre et de souffrir,
d'accepter tous les maux et de ne faire plier  aucune des lois de ce
monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas ncessaire de t'en dire
davantage: tu avais dans le caractre des particularits que le monde
et appeles dfauts, et que je respectai comme les consquences d'un
temprament hardi et gnreux. J'ai horreur de ce temprament de
convention que la socit fait aux femmes, et qui est le mme pour
toutes. Le bon coeur sincre et ingnu de Fernande se rvolta contre
ce joug, et je l'ai aime  cause de sa haine pour la pdanterie et la
fausset de son sexe. Mais cette forte ducation que je n'avais pas
craint de te donner, je n'aurais jamais os l'essayer avec Fernande;
elle s'tait fait  elle-mme un monde d'illusions tel que se le font
les femmes dont l'me aimante veut rsister au bandeau fltrissant
du prjug; elle avait ce caractre adorable, mais funeste, que l'on
appelle romanesque, et qui consiste  ne voir les choses ni comme elles
sont dans la socit, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait
 un amour ternel,  un repos que rien ne devait troubler. Un instant
j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait;
mais ce courage me manqua  moi-mme. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle
m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi,  dix-sept ans, me traitait en
gnie de conte ferique, comme toi  dix ans, me rsoudre  lui dire:
Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un rve de quelques annes au
plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera pnible et
douloureuse, comme toutes les existences de ce monde! J'essayai bien de
le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le
serment d'un amour ternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de
l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis
bien qu'elle n'y croyait pas. Son dcouragement et sa consternation me
prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prvu les plus simples
contrarits de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je
lui parler en pdagogue de souffrance, de rsignation et de silence?
Irai-je tout  coup la rveiller au milieu de son rve et lui dire: Tu
es trop jeune, viens  moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse?
Voil que ton amour s'en va; il en devait tre ainsi, et il en sera de
mme de tous les bonheurs de ta vie! Non. Si je n'ai pas su lui donner
le prsent, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer
avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire dtester, et un matin
elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite
en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais tre son
pre, pourquoi drogerais-je  ce rle? Je ne la consolerai, je ne
prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et
de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un pre, je
la dlivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me
sens ni offens ni bless de sa conduite; j'accepte sans colre et sans
dsespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne.

Mais je suis triste  la mort. O solitude! solitude du coeur!



XXX.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Jacques m'a fait aujourd'hui un trs-grand plaisir: il m'a donn une
preuve de confiance. Mou amie, m'a-t-il dit, je dsire appeler auprs
de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sr, vous
aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez  l'arracher  la solitude
o elle vit, et  l'attacher, au moins pour quelque temps, auprs de
nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras,
ai-je rpondu,  moiti triste et  moiti gaie, comme je suis souvent
maintenant.--Je ne t'ai jamais parl, a-t-il repris, d'une amie qui
m'est bien chre, et que j'ai, pour ainsi dire, leve: c'est la fille
naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommande  son lit de mort.
Ne me fais jamais de question  cet gard; j'ai fait serment de ne
jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines
circonstances dont moi seul puis tre juge. C'est moi qui l'ai mise au
couvent, et qui l'en ai retire pour l'tablir dans les divers pays o
elle a dsir vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en
Suisse; elle vit loin de la socit, dans une indpendance que le monde
trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de lgitime
chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de
l'isolement.

--Est-elle jeune? ai-je demand.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je
ajout avec prcipitation.--Trs-jolie, a rpondu Jacques sans paratre
s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup
d'autres questions sur son caractre, auxquelles Jacques a rpondu de
manire  me faire aimer cette inconnue; mais nanmoins j'ai fait un
grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir  l'avoir
prs de moi, et quand je me suis trouve seule, j'ai senti que
j'prouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas
que Jacques ft amoureux de cette femme et qu'il voult l'amener dans
notre maison pour en faire de nouveau sa matresse. Jacques est trop
noble, trop dlicat pour cela; mais je craignais que cette amiti si
vive entre lui et cette jeune femme n'et commenc par quelque autre
sentiment. Il ne s'y sera pas abandonn, pensais-je; la raison et
l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protge; mais
il aura souvent t mu prs d'elle; il n'aura pas vu impunment tant de
beaut, d'esprit et de talents; il aura peut-tre song plus d'une
fois  en faire sa femme, et il lui sera rest au moins pour elle cet
indfinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien
amour. Jacques est si trange quelquefois! Peut-tre qu'il veut la
placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins;
peut-tre qu'il me la proposera pour modle, ou qu'au moins, comme elle
sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgr lui, quand j'aurai
quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point 
mon avantage. Cette ide me remplissait de douleur et de colre; je ne
sais pourquoi j'prouvais un besoin invincible de questionner encore
Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devint mes
soupons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de
choses gnrales qui pouvaient avoir un rapport loign avec notre
position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai
presque clairement ce que je dsirais savoir. Il resta quelques instants
silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en
interprter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je dfie qui
que ce soit de savoir s'il est calme ou mcontent dans ces moments-l.
Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: Est-ce que tu
me croirais capable d'une lchet?--Non, m'criai-je vivement en portant
sa main  mes lvres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non,
jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as souponn de quelque
chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de pntration auquel je
ne saurais rsister.--Eh bien, oui, rpondis-je avec embarras, je t'ai
accus d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, rpondis-je; fais-moi
un serment, et je serai  jamais tranquille.--Un serment entre
nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible,
rpondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton
orgueil ne se rvolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi
que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sr
de n'en avoir jamais. Jacques sourit et me demanda de lui dicter la
formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre
amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'tais contente.
Alors, voyant que j'avais t folle, je me sentis trs-honteuse et
craignis de l'avoir offens; mais il me rassura par des paroles et des
manires affectueuses. Je pense donc  prsent que j'ai bien fait
d'tre franche et de lui avouer mes inquitudes sans fausse honte. Avec
quelques mots d'explication, il m'a tranquillise pour toujours, et je
n'ai plus la moindre rpugnance  bien accueillir son amie. Peut-tre
que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma
pauvre tte, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication,
je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai t depuis
longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a
eue de me rassurer par une formule qui me semble  moi-mme  prsent
rellement purile, mais sans laquelle je serais peut-tre au dsespoir
aujourd'hui. En gnral, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en
grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre  demi-mot, et ne
jamais donner une interprtation draisonnable  ce qu'il dit. S'il
s'aperoit qu'il n'en est point ainsi, il dsespre de redresser mon
jugement, et il m'abandonne  mon erreur avec une sorte de ddain qui
m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me guriraient
compltement. Jacques est trop parfait pour moi, voil ce qu'il y a
de sr; il ne sait pas assez me dissimuler mon infriorit; il sait
consoler mon coeur, il ne sait pas mnager mon amour-propre. Je sens ce
qu'il faudrait tre pour tre son gale, et je sens que cela me manque.
Oh! combien mon sort est diffrent de ce que j'avais rv! Ni mon
espoir, ni mes craintes ne se sont raliss; Jacques est mille fois
au-dessus de ce que j'avais espr; je n'avais pas l'ide d'un caractre
aussi gnreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des
joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'panchement
et de _camaraderie_. Je me croyais son gale, et je ne le suis pas.



XXXI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Il semble que Fernande caresse maintenant ses purilits, elle en
rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour mnager son
orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors esprer qu'elle les
vaincrait;  prsent elle les montre ingnument, elle en rit, elle s'en
vante presque; j'en suis venu  m'y plier entirement, et  la traiter
comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-mme dix ans de moins,
j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle
recule, et perd,  carter les moindres pines de son chemin, le temps
qu'elle pourrait employer  s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et
plus spacieuse, mais je crains trop le rle de pdant et je suis trop
vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et
du dsir que j'avais de t'attirer pour quelque temps prs de nous; les
questions qu'elle me fit sur ton ge et sur ta figure me montrrent
assez ses perplexits, et elle finit par me demander un serment solennel
qui lui assurt que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frre.
Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une
garantie assez forte contre ces misrables soupons; elle me crut
capable de l'avilir et de la dsesprer pour mon plaisir! elle
s'abandonna  ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment
qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Hlas! toutes
les femmes, except toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec
douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des ternels
chapitres de ma vie.

Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agite,
si diverse et si romanesque! Les faits diffrent entre eux par quelques
circonstances seulement, les hommes par quelques varits de caractre;
mais me voici,  trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu
d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vcu en vain. Je n'ai
jamais trouv d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe;
est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et dpourvu
de sensibilit? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me
semble que personne n'aime avec plus de dvouement et de passion; il me
semble que mon orgueil se plie  tout, et que mon affection rsiste aux
plus terribles preuves. Si je regarde dans ma vie passe, je n'y vois
qu'abngation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renverss, tant
de ruines et un si pouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour
rester ainsi seul et debout au milieu des dbris de tout ce que j'ai cru
possder? Mon souffle fait-il tomber en poussire tout ce oui rapproche?
Je n'ai pourtant rien bris, rien profan; j'ai pass en silence devant
les oracles imposteurs, j'ai abandonn le culte qui m'avait abus sans
crire ma maldiction sur les murs du temple; personne ne s'est retir
d'un pige avec plus de rsignation et de calme. Mais la vrit que je
suivais secouait son miroir tincelant, et devant elle le mensonge et
l'illusion tombaient, rompus et briss comme l'idole de Dagon devant la
face du vrai Dieu; et j'ai pass en jetant derrire moi un triste regard
et en disant: N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que
cette divinit qui marche devant moi en dtruisant tout sur son passage
et en ne s'arrtant nulle part?

Pardonne-moi ces tristes penses, et ne crois pas que j'abandonne ma
tche; plus que jamais je suis dtermin  accepter la vie. Dans deux
mois je serai pre; je n'accueille point cette esprance avec les
transports d'un jeune homme, mais je reois cet austre bienfait de
Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je
ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus  mes tristes penses la
direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner  ces
joies puriles de la paternit,  ces rves ambitieux dont je vois les
autres occups pour leur postrit; je sais que j'aurai donn la vie
 un infortun de plus sur la terre, voil tout. Ce que j'ai  faire,
c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le
malheur.

J'espre que cet vnement distraira Fernande et dirigera toutes ses
sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger
sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien rserv en
s'abandonnant  elle; si elle n'est pas gurie de cette maladie morale
lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes
t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et
prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous
reste. J'espre de ta prsence un grand changement: ton caractre fort
et rsolu tonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute
pas, une impression salutaire; tu protgeras mon pauvre amour contre les
conseils de sa pusillanimit, et peut-tre contre ceux de sa mre. Elle
reoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre
 cet gard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amiti ou
quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les
verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les panchements de
l'amiti sont funestes pour un caractre comme le sien, quand ils ne
sont pas reus dans une me d'lite. Je n'ai rien  faire pour remdier
 ce mal: jamais je n'agirai en matre, dt-on gorger mon bonheur dans
mes bras.



XXXII.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Nos jours s'coulent lentement et avec mlancolie. Tu as raison, il me
faudrait quelque distraction; avec l'espce de spleen que j'ai, on meurt
vite  mon ge si l'on est abandonn a la mauvaise influence; on gurit
vite aussi et facilement si l'on est arrach  ces proccupations
funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce
moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si
souffrante et si fatigue que je suis force de rester tout le jour sur
une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-mme. Je
surveille les travaux de ma layette, que je fais excuter par Rosette;
j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelt; elle travaille fort bien, elle
est fort douce e quelquefois assez drle. Quand Jacques n'est pas auprs
de moi, je la fais asseoir prs de mon sofa pour me distraire; mais au
bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une
gravit effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un
plaisir extrme a le voir tendu sur un tapis et fumant des parfums; il
est vraiment trs-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe
de chambre de soie  fleurs, qui lui donne l'air tout  fait sultan.
Mais c'est un coup d'oeil dont je commence  me lasser  force d'en
jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce
morne silence et dans cette immobilit, sans devenir soi-mme tapis,
carreau ou fume de tabac. Jacques semble noy dans la batitude. A
quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il
subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire
que son imagination se paralyse, que son me s'endort, et qu'un jour
on nous trouvera changs tous deux en statues. Cette pipe commence 
m'ennuyer srieusement; je serais trs-soulage si je pouvais le dire
un peu; mais aussitt Jacques casserait toutes ses pipes d'un air
tranquille et se priverait  jamais du plus grand plaisir qu'il ait
peut-tre dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si
peu de chose! Ils prtendent que nous sommes des tres purils; pour
moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journe
 chasser de ma bouche des spirales de fume plus ou moins paisses.
Jacques y trouve de telles dlices que jamais femme ne me fera plus de
tort dans son coeur que sa pipe de bois de cdre incruste de nacre.
Pour lui plaire, je serai force do me faire envelopper d'une corce
semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmont d'une pointe.

Voil la premire fois, depuis bien des jours, que je me sens la force
de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'tre
bientt mre d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les ddains
de M. Jacques. Oh! comme je l'aime dj! comme je le rve joli et
couleur de rose! Sans les chteaux en Espagne que je fais sur son compte
du matin au soir, je prirais de mlancolie; mais je sens que mon enfant
me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera
tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis trs-occupe  lui
chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliothque
sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils.
J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le dsire  cause de
moi; je le trouve un peu trop indiffrent  cet gard. Si je lui donne
un fils, il prendra cela comme une grce du hasard et ne m'en saura
aucun gr. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M.
Borel, lorsque Eugnie est accouche d'un garon. Le pauvre homme ne
savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a t  Paris en
poste lui acheter un crin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux
militaire, et pourtant cela tait touchant comme toutes les choses
simples et spontanes. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner 
de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai
avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette.
Cependant il s'est occup du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a
fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez
ar, assez commode, assez assur contre les accidents qui pouvaient y
atteindre son hritier. Certainement il sera bon pre; il est si
doux, si attentif, si dvou  tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques!
vraiment, il mriterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage
qu'avec toi, Clmence, il et t le plus heureux des hommes. Mais il
faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis
pas dispose  l'abandonner aux consolations d'une autre, pas mme aux
tiennes. Je te vois d'ici pincer les lvres d'un petit air ddaigneux et
dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie!

Ma mre m'crit lettres sur lettres, elle est rellement trs-bonne
pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des
dfauts et des prjugs qui, dans l'intimit, la rendent quelquefois un
peu desagrable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime vritablement.
Elle s'inquite de mon tat plus que de raison, et parle de venir
m'assister dans mes couches; je le dsirerais pour moi, mais je crains
pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout;
pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connat assez peu
et qui n'a jamais eu que de bons procds envers lui? cela me semble
injuste, et je ne reconnais pas l la calme et froide quit de Jacques.
Il faut donc que chacun ait son caprice, mme lui qui est si parfait et
 qui cela sied si peu!



XXXIII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Ma femme est mre de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts
et bien constitus; j'espre qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande
les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas
faire de jaloux; elle est tellement occupe d'eux que dsormais j'espre
qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera
tranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je
suis oblig d'interposer mon autorit pour qu'elle ne les fasse pas
mourir par l'excs de sa tendresse: elles les rveille quand ils sont
endormis pour les allaiter, et les svre quand ils ont faim; elle joue
avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien
jeune pour tre mre! Je passe mes journes auprs de ce berceau; je
vois que dj, moi homme, je suis ncessaire  ces cratures  peine
closes. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie
d'imbciles prjugs auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux
simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si
douce, qu'elle accorde  une prire affectueuse ce que ne lui inspire
pas son jugement.

J'prouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une mlancolie plus
douce; pench sur eux durant des heures entires, je contemple leur
sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent,
 ce que je m'imagine, l'existence de la pense chez eux. Il y a, j'en
suis sr, de vagues rves des mondes inconnus dans ces mes encore
engourdies; peut-tre qu'ils se souviennent confusment d'une autre
existence et d'un trange voyage  travers les nues de l'oubli. Pauvres
tres, condamns  vivre dans ce monde-ci, d'o viennent-ils? seront-ils
mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puiss-je leur en
allger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils
seront encore jeunes quand je mourrai...

J'ai eu une lgre contestation avec Fernande pour leurs noms; je la
laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, 
condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mre,
et prcisment elle dsirait que sa fille s'appelt Robertine; elle
m'objectait l'usage, le devoir. J'ai t presque oblig de lui dire que
son devoir tait de m'obir; j'ai horreur de ces mots et de cette ide;
mais je harais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme.
Fernande a beaucoup pleur en disant que je voulais la brouiller avec sa
mre, et elle s'est rendue malade pour cette contrarit. En vrit, je
suis malheureux. Tu devrais venir prs de nous, mon amie; tu devrais
essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle  mon
prjudice. Je ne sais pas si ma prire est indiscrte; tu ne m'as
rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu
affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est
auprs de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux
jours de ta vie; ces jours-l sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as
pas de rpugnance  venir, consulte-toi.



XXXIV.

DE SYLVIA A OCTAVE.

Des circonstances trangres  vous et  moi, et sur lesquelles il m'est
impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent 
partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tcherais
de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette
nouvelle peut avoir pour vous de dsagrable, si je croyais que votre
amour pt supporter cette preuve; mais, si lgre qu'elle soit, elle
sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine
inutile, dont vous ririez vous-mme au bout de quelques jours. Vous
tes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous
conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins
pour le mien. Nous nous aimons rellement, mais sans passion. Je me suis
imagin quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour tait beaucoup
plus fort qu'il ne l'est en effet; mais,  voir les choses comme elles
sont, je suis votre ami, voire frre, bien plus que votre compagne et
votre matresse; tous nos gots, toutes nos opinions diffrent; il n'est
point de caractres plus opposs que les ntres. La solitude, le besoin
d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attachs l'un 
l'autre; nous nous sommes aims loyalement, sinon noblement. Votre amour
inquiet et souponneux me faisait continuellement rougir, et ma fiert
vous a souvent bless et humili. Pardonnez-moi les chagrins que je vous
ai causs, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; aprs
tout, nous n'avons rien  nous reprocher mutuellement. On ne refait pas
son me tout entire, et il et fallu que ce miracle s'oprt en vous ou
en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne
nous sommes jamais tromps, jamais trahis; que ce souvenir nous console
des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos
querelles. J'emporte de vous l'ide d'un caractre faible, mais honnte,
d'une me non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualits pour
faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins rveuse que moi.
Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amiti a pour vous
quelque prix, soyez assur qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que
j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu' nous
faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai  l'touffer; et,
quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-mme comme vous
l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre
avenir.



XXXV.

DE FERNANDE A CLMENCE.

L'inconnue est arrive. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques
d'un air tout mystrieux, et, peu d'instants aprs, Jacques est rentr,
tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la
poussant dans mes bras, il m'a dit: Voil mon amie, Fernande; si tu
veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne. Elle est si belle,
cette amie, que, malgr moi, j'ai fait un pas en arrire, et j'ai un peu
hsit  l'embrasser; mais elle m'a jet ses bras autour du cou en me
tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amiti, que les
larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise  pleurer, moiti
de plaisir, moiti de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi,
comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de
ses bras, et dposant un baiser sur le front de l'trangre et un baiser
sur mes lvres, nous a presses toutes deux sur son coeur, en disant:
Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une
bonne, une vritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de
plus cher au monde. Aide-moi  la rendre heureuse, et quand je ferai
quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait
pas exprimer sa volont. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour
du vieux Jacques qui vous bnit. Et il s'est mis  pleurer comme un
enfant. Nous avons pass tout le jour ensemble; noua avons promen
Sylvia dans tous les jardins. Elle a montr une tendresse extrme pour
mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils
auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton
brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manires
franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent
et par une espce de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier
point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils
veulent, et je comprends  peine quelques mots de leur entretien. Mais
que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une
personne qui semble si dvoue  m'aimer. Elle s'est retire de bonne
heure, et Jacques m'a remercie du bon accueil que je lui avais fait,
avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait  la fois de la peine et
du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver 
Jacques que je lui suis soumise aveuglment, et que je puis sacrifier
les faiblesses de mon caractre au dsir de le rendre heureux. Mais
enfin, sais-tu, Clmence, que tout cela est bien extraordinaire, et
qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amiti
si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai
consenti  la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer
qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela
ne prouve rien. Il m'a jur qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait
jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquiter de leur
intimit. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Nanmoins, cela
me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme
que moi. Il devrait bien mnager ces petites susceptibilits; qui ne les
aurait  ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois
que je puis me fier  cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me
plat extrmement, et il m'est impossible de rsister  des manires si
naturelles et si affectueuses.

[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord mlancolique
sur le piano.]



XXXVI.

DE CLEMENCE A FERNANDE.

Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de souponner
M. Jacques d'avoir amen sa matresse dans la maison. Ainsi je ne vois
pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mpriser ton mari au
point d'avoir contre lui un pareil soupon. Que t'importe la beaut de
cette jeune personne? Cela pourrait tre d'un grand danger si ton mari
avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'ge  savoir rsister  de
pareilles sductions, et que, s'il et d tre sensible  celle-l, il
n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il ft mari avec yoi. Sois
donc sre que tu es trs-folle, et je dirais presque trs-coupable de ne
pas accueillir cette amie avec une confiance entire. Si cette confiance
est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demand la parole de ton
mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amiti pour
elle, si tu la crois assez infme et assez effronte pour venir te
supplanter jusque chez toi?

[Illustration: Alors un homme est sorti aussitt des buissons.]

La pense de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu
m'as racont l'entretien que tu as eu  son gard avec M. Jacques, j'ai
prvu de trs-graves inconvnients  cette triple amiti. Je ne sais si
je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractre
pour les viter, et tu t'en apercevras bien assez tt. Le moindre de
tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinit romanesque.
J'ai observ assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutum, pour
savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que,
de tout mon coeur, je crois  l'honntet de votre intimit; mais le
monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie
et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous,
qui, par lui-mme, est une chose innocente et naturelle, suffira pour
noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame
ou mademoiselle Sylvia. Et toi-mme, pauvre Fernande, tu ne seras pas
pargne. Il serait bon de donner tout de suite  votre trangre, aux
yeux du monde, un autre titre  votre intimit que celui d'amie et de
fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la ft passer pour ta
demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrt pas devant les trangers
combien elle est familire avec vous. Puisque ton mari ne veut rvler
sa naissance  personne, il pourrait faire un honnte mensonge, et dire
 l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espce de secret,
que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de
bouche en bouche et arrterait sur-le-champ les insolents commentaires.
Je te conseille d'en parler  ton mari, et de lui prsenter mes craintes
comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui
convient. Je m'tonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-mme. Peut-tre
qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est l prcisment ce qu'il
veut cacher; mais comment a-t-il manqu de confiance envers toi au point
de ne pas te le dire en secret?



XXXVII.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Ce que tu m'as conseill ne m'a pas russi. Je n'ai expos  Jacques
qu'une bien petite partie des inconvnients que tu me signales, et il
m'a regarde d'un air stupfait en me disant: O as-tu pris toute cette
prudence? Depuis quand t'inquites-tu du monde  ce point? Il a ajout
d'un air triste: Il est vrai que tu es destine  y vivre. Je me suis
abus en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude.
Tu sens dj le dsir de te lancer dans la socit, et tu t'inquites de
ce qui pourrait y gner ton entre. C'est tout simple.--Oh! ne crois
pas cela, Jacques, lui ai-je rpondu; je ne serai heureuse que l o tu
seras, et o tu seras joyeux d'tre. Je ne pense jamais au monde, je
sais  peine ce que c'est; mais je parle dans l'intrt de Sylvia et
dans le tien. Votre rputation  tous deux m'est plus chre que la
mienne. Jacques est rest quelque temps sans rpondre, et j'ai remarqu
cette lgre contraction du sourcil qui chez lui exprime un dpit
concentr. En mme temps, il y avait sur ses lvres un sourire d'ironie,
et j'ai compris que ce que je disais lui semblait trs-ridicule dans ma
bouche. Cependant il a touff l'envie qu'il avait de me railler, et
il m'a rpondu d'un air srieux et calme: Il y a longtemps, ma chre
enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dpendra de toi que je vive
encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te
tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie
entre lui et moi, et que, comme je ne cde qu'aux conseils de mon coeur
ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation,
je ne lui ferai le plus lger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne
se pliera jamais  la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il
voudra; j'ai trente ans d'honneur derrire moi; si cela ne suffit pas
pour me mettre  l'abri des plus infmes soupons, tant pis pour le
monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est  peu prs
celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la
socit. Elle n'aura donc jamais  combattre les inconvnients de son
indpendance. Quant  toi, ma chre enfant, tu es ici au fond d'un
dsert, o personne ne viendra pier nos paroles, nos penses ou nos
regards; la mchancet ne t'atteindra pas jusque-l. Quand tu voudras
sortir de cette solitude, sois sre que Sylvia ne te suivra pas  Paris,
et que la socit de ta mre n'aura pas lieu de te faire sur son compte
des questions embarrassantes.

Il m'a sembl que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise.
J'ai essay de la rparer, mais sans succs. Je ne m'inquite pas du
monde, je n'y veux pas aller, ai-je rpondu; mais nos domestiques,
que diront-ils, que penseront-ils de votre intimit?--Je ne suis pas
habitu, a rpondu Jacques avec beaucoup de hauteur,  m'occuper de ce
que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de manire  ne
leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de
meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces tmoins dont
nous sommes entours, et qui,  toute heure, savent les moindres dtails
de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la prsence de Sylvia et
sa familiarit avec nous conforme aux lois du dcorum; mais,  coup sr,
ils ne la trouveront jamais contraire  celles de l'honntet. Jacques
s'est tu, et s'est promen dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai
adress plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait
sortir de l'appartement quand je me suis lance vers lui. J'ai vu que
je lui avais horriblement dplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait
en lui-mme quelque rsolution dans le genre de celles qui ont fait
disparatre l'anne dernire la maudite romance et la pauvre Rosette.
Je l'ai arrt. Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effraye, j'ai eu
tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdits. Pour l'amour du ciel,
n'en parle pas  Sylvia, ne me retire pas son amiti; c'est bien assez
de me retirer ton amour. Je suis tombe sur une chaise; j'tais prs de
me trouver mal. Jacques m'a embrasse avec la tendresse et la ferveur
des premiers jours. Je te promets d'oublier absolument cette
conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler  Sylvia. Il est
trop vident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parl par ta
bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'couter
d'autres conseils que ceux de ton coeur.

Jacques est toujours proccup de l'ide que ma mre m'excite contre
lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe
s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre intrieur.
Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit
l'loignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles!
Tantt je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien
juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me
donnes de l'amliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien tourdie
ou bien borne de ne savoir pas suppler  ce que tu ne peux prvoir!
J'tais bien tranquille et bien heureuse quand l'ide m'est venue
de faire cette belle ouverture qui a troubl et affect Jacques
srieusement. Notre vie tait devenue beaucoup plus agrable. Dieu
veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute!

La prsence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est
impossible d'tre meilleure et plus aimable. C'est un caractre original
et comme je n'en ai jamais rencontr. Elle est active, fire et dcide.
Rien ne l'embarrasse, rien ne l'tonne; elle a plus d'esprit et de
savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa
conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai
lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux
que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes
questions. Quoiqu'elle ait le caractre enjou et un peu moqueur, elle
me semble avoir l'esprit rempli d'ides fort tristes, et cela m'tonne.
A son ge, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature,
il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois
enthousiaste.  la manire dont elle tmoigne son amiti, on voit que
son coeur est plein de feu et de dvouement; peut-tre, tant plus
jeune, a-t-elle mal plac ses affections. Elle semble avoir conserv une
sorte de dpit contre l'amour, car elle en parle comme d'un rve sans
lequel la vie est prosaque, mais douce et facile. Elle me demande
souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je prtends
que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de
tristesse. Jacques nous coute d'un air mlancolique, et  tout ce que
nous disons, rpond la mme sentence; C'est selon. Avec cela il ne se
compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend
la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui
vraiment vont trs-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante
d'une manire tellement suprieure, qu'elle pourrait certainement faire
une grande fortune comme cantatrice. Avec le mpris que tu as pour les
prjugs les plus enracins de ce monde, lui disais-je hier soir,
je m'tonne qu'une destine si libre et si brillante ne t'ait pas
tente.--Je l'aurais essaye bien certainement, m'a-t-elle rpondu, si
je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit hritage que
Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi  mes
besoins. J'ai t libre de suivre mes gots, qui me portaient vers
une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la
dpendance. Si je me sentais condamne  vivre d'une telle manire et
dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque
conformes qu'ils fussent d'ailleurs  mes penchants. Avec l'ide que je
puis demain aller o bon me semble, je suis capable de rester vingt ans
dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un
coeur qui comprt bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut
la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas dj
beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effraye
pour l'avenir? tu n'as jamais dsir te marier pour avoir un appui, un
ami de toute la vie; pour tre mre, Sylvia, ce qu'il y a de plus
doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du prsent, m'a-t-elle
rpondu; j'aurai la force de vieillir sans dsespoir. Je ne sens pas le
besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire  tous les maux de
la vie. Quant  trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur
accord  une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois
qu'il entre dans la destine de toutes de rencontrer un mari comme le
tien; et, quant au bonheur de la maternit, je le comprends, je saurais
l'apprcier; mais je n'ai pas encore rencontr l'homme que j'eusse t
joyeuse d'associer  ce rle sacr. Je ne me flatte pas de le rencontrer
jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez
romanesque pour esprer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour
souffrir d'un dsir que je ne puis raliser.--Tu as l'me bien forte,
lui dis-je. Quant  moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je
n'esprerais pas remplacer Jacques; je ne dsirerais pas associer, comme
tu dis, un autre homme au rle sacr de la paternit; je me laisserais
mourir.--Tu le pourrais peut-tre, a-t-elle dit. Pour moi, je suis doue
d'une telle vigueur, que je ne pourrais me dbarrasser de la vie que
d'une manire violente. Elle parlait avec sa voix de basse dans le
grand salon, o l'obscurit nous avait peu  peu gagnes; de temps on
temps elle frappait un accord mlancolique sur le piano; en ce moment
elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un
frisson dans tous les nerfs. Oh! mon Dieu, m'criai-je, tu me fais
peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler! J'ai
travers le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je
me suis figur que quelqu'un se levait de dessus le sofa en mme temps
que moi. J'ai fait un grand cri et me suis lance vers Sylvia  demi
morte de frayeur. Oh! que tu es enfant et pusillanime pour tre la
femme de Jacques! m'a-t-elle dit d'un ton o il entrait un peu de
reproche. Elle s'est leve pour aller tirer la sonnette. Ne me quitte
pas! me suis-je crie; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis
sre, l, du ct du canap.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu
as pour, car ce ne peut tre que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques? me
suis-je crie d'une voix tremblante. Jacques s'est approch de nous,
nous a entoures de ses bras, et nous a embrasses toutes deux. Va
donc chercher de la lumire, mchant! lui ai-je dit. Il est sorti sans
rpondre et n'est rentr qu'une demi-heure aprs. Nous tions installes
dj, moi  mon mtier, Sylvia  copier de la musique. Tu as une femme
bien brave, lui a dit Sylvia avec son ton de gaiet qui est toujours un
peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour
me mystifier, et il a prtendu qu'il tait dans le parc depuis plus
d'une heure, et qu'il n'en tait pas sorti un instant.

Mes enfants se portent  merveille et grossissent  vue d'oeil comme des
poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois  leur gard. Il
s'en occupe plus qu'il ne convient  un homme, et prtend que je n'y
entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit:
Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-l sont  moi.



XXXVIII

DE FERNANDE A CLMENCE.

Lundi.

Dcidment, ma chre, il y a un revenant dans la maison; Jacques et
Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassure du tout. Ou c'est un
monsieur trs-effront qui vient faire un petit roman sous nos fentres,
ou c'est un voleur bien lev, qui s'y prend de cette manire pour
s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre
autour de la pice d'eau,  deux heures du matin, et il a eu une telle
peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne.
Les chiens ont fait des hurlements pouvantables toute la soire. J'ai
conjur Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est
sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une mtairie voisine,
et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba
beaucoup d'humidit dans notre valle  cette heure-ci, et que je suis
trs-enrhume. Je commenais  rire moi-mme de mes frayeurs, et je
m'apprtais  t'crire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma
fentre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord song qu'au plaisir de
l'couter, persuade que c'tait un de ces mille talents que Jacques
possde et que je dcouvre en lui tous les jours. Je me suis mise  la
fentre, et, aprs qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le
balcon: Comme un ange! Voil mon gage, beau mnestrel. Alors j'ai
jet sur la terrasse sable, qu'clairait la lune, un bracelet d'or que
j'avais au bras. Un homme est sorti aussitt des buissons, l'a ramass
et l'a emport en courant; mais au mme instant j'ai entendu derrire
moi la voix de Jacques, et je suis reste stupfaite. J'ai racont ce
qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas os parler du bracelet.
J'ai trouv ma mystification si complte et si ridicule, que j'ai craint
les railleries de Sylvia et peut-tre les reproches de Jacques; car
c'est lui qui m'avait donn ce bracelet; son chiffre y est grav avec le
mien, et je suis dsespre de le savoir dans les mains d'un tranger.
Plaise  Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus
parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux  la tte; mais le
prsent de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophe 
quelque impertinent. J'ai seulement racont que j'avais entendu jouer
du hautbois, que j'avais appel, croyant m'adresser  Jacques, et que
j'avais vu fuir un homme qui m'avait sembl  peu prs de sa taille et
vtu comme lui. Alors nous nous sommes rappel l'aventure de ma frayeur
dans le grand salon d't; Jacques a persist  nier qu'il y ft entr
et qu'il se ft diverti  nous couter. Dans le doute, je n'ai jamais
os parler du baiser que nous avions reu, Sylvia et moi; pour elle,
elle est si distraite et si peu susceptible de s'tonner ou de
s'pouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient
plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni  Jacques ni  moi, et que
je ne sais que penser de cette singulire et fcheuse aventure. Pour le
bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramass; pour le
baiser, j'en doute, car il assure trs-srieusement n'tre pas sorti du
parc dans ce moment-l. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un
sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-tre en lui-mme de ma
honte et de mon incertitude.

En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises
plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'ternelle affaire
de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur
de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette ide m'attriste.
Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystre? Me juge-t-il incapable
de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si
elle ne l'tait pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu
te trompes bien, Clmence, si tu crois que je suis capable de cette
grossire jalousie qui consisterait  craindre de la part de mon
mari une infidlit des sens; ce que je surveille avec envie, ce que
j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce trsor
si prcieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me
flatter d'tre digne de le possder  moi seule tout entier. Sylvia est
bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que
moi; son ge, son ducation et son caractre la rapprochent de Jacques,
et doivent tablir entre eux une confiance bien mieux fonde. Moi je
suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend gure. Pour les arts
et les petites sciences que Sylvia me dmontre, il me semble que je ne
manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du
coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne conois mme pas qu'il y en
ait une; je n'entends rien  leur courage,  leurs principes d'hrosme
et de stocisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais
que Dieu m'impose la force,  moi, pourquoi faire? J'ai toujours t
habitue  l'ide d'obir par ncessit, et quand j'ai agit en moi-mme
l'aride pense de l'avenir, je n'ai jamais souhait d'autre bonheur que
d'tre protge, aide et console par l'affection d'un autre. Il me
semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques tait
la plus parfaite ralisation de ce rve. D'o vient donc qu'il parat
quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son gale? D'o vient que
sa protection et sa bont me font si souvent souffrir?

Jeudi.

Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que
Sylvia, avec son nom fantastique, son caractre trange et son regard
inspir, est une espce de fe qui attire sous diverses formes le diable
autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier tait sorti des
grands bois et s'tait retir dans un des taillis de notre valle. Cette
chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entoure
et garde comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose  tous
les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent
pas tout  fait; aussi j'essayai de le dtourner de la pense de lui
donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie  l'ide de frapper la bte
et de donner cours  son humeur nergique et un peu froce,  ce que
nous prtendons. En une demi-heure nous fmes habilles pour la chasse;
nos chevaux furent prts; les piqueurs, les chiens et les cors taient
dj en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe trs-fringant que je
n'ai jamais os monter, et aussitt que je vis comme elle s'en faisait
obir, elle quia beaucoup moins de principes d'quitation que moi, j'en
fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait  me dpasser, 
caracoler dans des chemins troits et dangereux, o les excellentes
jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une trs-belle et bonne
jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant
de soumission et de tranquillit, que j'tais loin de briller comme
Sylvia, et qu'elle m'clipsait aux yeux de Jacques. Je parie, me
dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie 
prsent d'tre  ma place? Elle ne pouvait pas deviner plus juste. Eh
bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur
son cher Chouiman au moment o il s'y attend le moins. Nous tions
seules avec deux domestiques; Sylvia avait dj saut  terre et
tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous
accompagnaient et song  quitter l'trier. Au mme instant, le
sanglier, dbusqu par les chiens, vint droit  nous et passa  trois
pas de moi sans songer  attaquer personne; mais le cheval arabe eu
peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai  ne pas lui
lcher la bride. Alors un homme qui me semblait tre un de nos piqueurs,
car il tait vtu  peu prs comme eux, sortit de je ne sais o, et
retint le cheval prt  s'chapper. Je n'avais plus aucune envie de
l'essayer. Cet homme aida Sylvia  remonter; mais aussitt qu'elle fui
en selle, et comme il lui prsentait sa bride, elle lui cingla les
doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une manire qui semblait
exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il tait
venu au milieu des branches, et je demandai  Sylvia, avec une avide
curiosit, ce que cela signifiait. Oh! rien rpondit-elle, un piqueur
maladroit qui m'a corch la main avec ses bons offices.--Et tu
cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non? dit-elle.
Puis elle repartit au galop, et je fus force de la suivre, assez peu
satisfaite de cette explication, et au moins trs-tonne des manires
de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le
nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.

La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne
pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je souponnais
un peu ce revenant d'tre quelque amant au dsespoir. Ce qui se passa au
retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.

Nous revenions par la traverse aux premires clarts le la lune; c'tait
une des plus belles soires que nous ayons eues cette anne. Il faisait
un peu frais; mais le paysage tait si bien clair, l'air tait si
parfum des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le
rossignol chantait si bien, que j'tais vraiment dispose aux ides
romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que
celui que nous suivions. Il est assez difficile pour les chevaux, me
dit-il, et je n'ai pas encore os t'y conduire; mais puisque tu as
eu aujourd'hui un si grand accs de courage que de vouloir essayer
Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu
raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de
danger. Et nous nous mmes en route dans un ordre trs-pittoresque. Un
groupe de chasseurs, escort des limiers et des cors, marchait en tte,
portant le sanglier, qui tait norme; les cavaliers venaient ensuite,
nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire
d'o partait de temps en temps un clair quand le sabot d'un cheval
heurtait le roc. Derrire nous, un autre corps de piqueurs et de chiens
suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se rpondaient des
deux extrmits de la caravane. Quand nous fmes au plus rapide du
sentier, Jacques dit  un des piqueurs de prendre la bride de mon
cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa  Sylvia de
faire une folie. Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici  la
plaine?--Oui, dit Jacques; je te rponds des jambes de Chouiman si tu ne
le contraries pas.--Allons! rpondit la mauvaise tte; et, sans couter
mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente
lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une
sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement
que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je
m'aperus que les cavaliers qui taient devant taient alls plus vite
que mon cheval guid par un piton, et que ceux qui taient derrire,
stupfaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'taient
arrts pour les regarder, de manire que je me trouvais seule sur le
sentier avec l'homme qui tenait ma bride  une assez grande distance des
uns et des autres.

Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trott par la
cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent  l'esprit, et cet homme
qui marchait auprs de moi commena  me faire une peur pouvantable.
Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des
piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnatre l'homme
mystrieux que Sylvia avait gratifi le matin d'un si joli coup de
cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire
grande attention  son vtement, et de son visage enfonc sous un grand
chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru
sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il ft bien prs de
moi, je le voyais encore moins, parce qu'il tait plus bas que moi et
que son chapeau me le cachait entirement; cependant, comme il tait
paisible et silencieux, je me rassurai peu  peu. Je ne connais pas tous
les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent,
avec la permission de Jacques, s'adjoindre  nous quand ils entendent le
son du cor dans la valle, et que souvent, au retour, mon mari invite
 venir se rafrachir avec ses piqueurs. Presque tous sont vtus d'une
blouse et coiffs d'un chapeau de paille. Le fait est que je commenais
 ne plus rien craindre, et  croire Sylvia trs-capable de frapper un
piqueur ni plus ni moins qu'un ngre. J'eus donc la hardiesse d'adresser
la parole  mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait
pas d'aller seule. Oh! pas encore! me rpondit-il. Le son de sa voix
et l'expression presque suppliante de sa rponse taient si peu d'un
piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de
Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache  ce brigand,
et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air constern, j'irais
en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je
n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose
du monde la plus insolente et la plus singulire. Au milieu de ces
rflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des
cavaliers, et au moment o j'allais presser mon cheval avec le talon
pour le dgager des mains de l'homme mystrieux, celui-ci se retourna 
demi vers moi, et, levant le bras, il retroussa la manche de sa blouse.
Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je
n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lchant ma bride, resta
sur le bord du chemin, en me disant  demi-voix ces tranges paroles:
J'espre en vous. Puis il s'enfona dans un massif d'arbres, et je
m'enfuis au galop plus morte que vive.

Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espce
de mystre que la finalit a tabli entre moi et cet homme.  prsent,
je vois tous les inconvnients qui rsultent du bracelet, et j'ose moins
que jamais en parler  Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer
en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de lgret! Je suis bien
malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet  Jacques
lui-mme; et celui qui l'a reu croit que je suis une petite personne
romanesque, facile  conqurir avec un baiser dans l'obscurit et un air
de hautbois. Je suis fche  prsent de ne lui avoir pas parl pour
lui expliquer ma mprise et lui redemander mon bracelet. Peut-tre me
l'et-il rendu. Mais j'ai perdu la tte, comme je fais toujours dans les
occasions o un peu de sang-froid me serait ncessaire. J'ai essay de
savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prtend que je suis folle,
et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la valle que Jacques. Celui
que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a
jou du hautbois, un comdien ambulant, ou bien un commis voyageur qui
aura couch  l'auberge du village, et se sera amus  sauter le foss
du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une
aventure romanesque dans son voyage. Quant  l'homme au coup de
cravache, elle persiste  dire que c'est un paysan; et je n'ose parler
de l'homme au bracelet, car l'ide qu'un commis voyageur ou un musicien
ambulant croit avoir reu ce gage de ma bienveillance, me cause une
mortification extrme.

Au fait, quant  cela, l'explication de Sylvia me parat assez
admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais
tout  Jacques, et il irait chtier cet impertinent comme il le mrite.
Mais cet homme peut tre brave et habile duelliste. L'ide d'engager
Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la
tte. Je me tairai.



XXXIX.

D'OCTAVE A M. ***.

De la valle de Saint-Lon.

Tu m'as souvent dit que j'tais fou, mon cher Herbert, et je commence 
le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de
l'tre, car sans cela je serais fort malheureux.

Si tu veux savoir o je suis et de quoi je suis occup, j'aurai quelque
embarras  le rpondre. Je suis dans un pays o je n'ai jamais mis
le pied, que je ne connais pas, o je n'ose marcher que sous un
dguisement. Quant  mes occupations, elles consistent  errer autour
d'un vieux chteau,  jouer du hautbois au clair de la lune, et 
recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts.

Tu as d tre peu surpris de mon brusque dpart, quand tu auras su que
Sylvia avait quitt Genve un mois auparavant. Tu auras suppos que
j'tais all la rejoindre, et tu ne te seras pas tromp. Mais ce que tu
ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et mme sans
permission, je me sois mis  courir sur ses traces. Elle a quitt
son ermitage du Lman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses
rsolutions, et par suite d'une de ces ides spontanes qui lui viennent
au moment o l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des
hommes  ses pieds. trange crature, trop passionne ou trop froide
pour l'amour, je ne sais, mais,  coup sr, trop belle et trop
suprieure  son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le
rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques tait mari, et je pensais
bien qu'elle tait alle s'installer auprs de lui; car, depuis
plusieurs mois, elle m'annonait ce projet chaque fois qu'elle tait de
mauvaise humeur et qu'elle voulait me dsesprer. Mais je ne savais pas
si M. Jacques tait maintenant en Touraine ou en Dauphin; car dans
l'orgueilleux billet que Sylvia avait laiss pour moi  l'ermitage,
elle n'avait pas daign me dire o elle portait ses pas; c'est donc
absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis install dans la
cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi
pour hte sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait 
assassiner tous les hommes et  enlever toutes les femmes du pays. C'est
donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la
plus romantique valle du monde, protg par un dguisement de chasseur
braconnier plutt que vtu en honnte homme, braconnant en effet sous la
protection de mon hte, et prparant avec lui, tous les soirs, le souper
que nous avons conquis les armes  la main; dormant sur un grabat,
lisant quelques chapitres de roman  l'ombre des grands chnes de la
fort, hasardant des excursions sentimentales et mystrieuses autour de
la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et
t'crivant sur un genou,  la lueur d'une torche de rsine. Ce qu'il y a
de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais srieusement, et
que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia
fait le dsespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne
l'avoir jamais rencontre. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un
homme aussi peu charlatan que moi doit avoir  souffrir de ses caprices
romanesques et du ddain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du
monde idal o elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon
malheur. Je l'ai trompe, ou plutt je me suis tromp moi-mme en lui
faisant croire que j'tais un transfuge de ce monde-l, et que je me
sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les
premiers jours, j'ai t tout  fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle
pouvait aimer. Mais peu  peu l'indolence et la lgret de mon
caractre ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre
sa voix, et Sylvia m'a sembl ce qu'elle est en effet, enthousiaste,
exagre, un peu folle.

Mais cette dcouverte ne suffisait pas pour m'empcher de l'aimer  la
passion. L'exagration, qui rend les filles de province si ridicules,
rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspire, que c'est l
peut-tre son plus grand charme et sa plus puissante sduction. Mais
elle l'a reu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car
elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'
la folie, elle veut agir comme si nous tions encore au temps de l'ge
d'or, et prtend que tous ceux qui osent la souponner sont des lches
et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquitude la singularit de
sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie  cause de la libert de
ses dmarches, j'ai donc t perdu dans son esprit; et prcipit de
cette rgion cleste o elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis
tomb dans le monde fangeux des humains, o cette belle sylphide n'a
jamais daign poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a t
une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as
dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles
aprs la rconciliation: De quoi te plains-tu? Ah! mon ami, tu peux
connatre les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le
moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle
faute creuse une tombe o s'ensevelit une partie de son amour. Elle
pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colre. La colre
est violente est pleine d'motion; le pardon de Sylvia est froid
et inexorable comme la mort. En proie  mille soupons, tourment,
incertain, tantt craignant d'tre dupe de la plus insigne coquette,
tantt craignant d'avoir outrag la plus pure des femmes, j'ai vcu
malheureux auprs d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en
dtacher. Vingt fois elle m'a chass, et vingt fois j'ai t lui
demander ma grce aprs avoir vainement essay de vivre sans elle. Dans
les premiers jours de mon bannissement, j'esprais m'applaudir d'avoir
recouvr ma libert et mon repos. Je me laissais aller dlicieusement
au bien-tre de l'indiffrence et de l'oubli. Mais bientt l'ennui
me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la
passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre
amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activit de mon caractre
m'loignaient galement des autres femmes. Mon caractre me portait 
leur prfrer la chasse, la pche, tous ces plaisirs nergiques de la
campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de
recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conqute. Et puis
quelle femme peut tre compare  Sylvia pour la beaut, l'intelligence,
la sensibilit et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je
lui rends justice, je m'tonne et m'indigne d'avoir pu souponner une
femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve  quel point
elle tait incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la
retrouve, je souffre de son caractre raide et inflexible, de son humeur
violente, de son mysticisme intolrant et de ses exigences bizarres.
Elle ne se plie  aucune de mes imperfections; elle ne pardonne  aucun
de mes dfauts; elle tire argument de tout pour me dmontrer  quel
point son me est suprieure  la mienne, et rien n'est plus funeste 
l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se
surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux
aim un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de
son ddain, et quelquefois me prouvait la pauvret de mon coeur avec
tant de chaleur et d'loquence, que je me persuadais n'tre pas n pour
l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le
connatre. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je n, et  quoi
Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation
m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni
libertin, ni pote; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y
trouver un dlassement et une distraction; mais je n'en saurais faire
une occupation prdominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens
le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble dsirable que
d'aimer et d'tre aim. Peut-tre serais-je plus heureux et plus sage si
j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun dsordre n'a
entame, m'a laiss la libert de m'abandonner  cette vie oisive et
facile  laquelle je me suis habitu. M'astreindre aujourd'hui  un
travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non
pas sans une compagne qui me fasse goter les plaisirs de l'esprit et
du coeur, au sein de cette vie matrielle o l'effroi de la solitude
me gagnerait bientt. Peut-tre suis-je propre au mariage; j'aime les
enfants, je suis doux et rang, je crois que je ferais un trs-honnte
bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvtie.
Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et pre de famille;
mais je voudrais que ma femme ft un peu plus lettre que celles qui
tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-mme je craindrais de
m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes
concitoyens et des pots de bire; presque aussi simples et inoffensifs
les uns que les autres.

Enfin, il me faudrait trouver une femme infrieure  Sylvia, et
suprieure  toutes celles que je pourrais obtenir,  ma connaissance.
Mais, avant tout, il faudrait gurir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et
c'est une maladie dont mon me est encore loin d'tre dlivre.

Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin.
D'abord j'avais l'intention de me jeter  ses pieds, comme 
l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'pier un peu, de consulter
l'opinion de ce qui l'entoure, de la connatre, et de la voir enfin sans
qu'elle s'en doutt, afin de m'ter de l'esprit, une fois pour toutes,
les soupons qui m'ont tourment si souvent, et qui me tourmenteront
peut-tre encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire
natre, un mpris profond pour les explications les plus faciles, et moi
une pauvre tte qui se cre promptement des tourments cruels. Je n'ai pu
obtenir aucune des lumires que je cherchais, car mon impratrice Sylvia
n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler
d'elle dans le pays. Si elle savait que ces ides m'ont pass par la
tte, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins
que le cours de mes observations est  peu prs termin. Hier, elle
m'a reconnu sous mon dguisement et m'a accueilli d'une manire fort
impertinente. Je serai donc oblig de me montrer. Jacques me connat et
me dcouvrirait bientt. Ils riraient peut-tre ensemble  mes dpens,
si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-mme avec eux.

Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractre froid et
l'extrieur rserv ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarit, et
contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de
jalousie pouvantables. A prsent, j'ai des raisons pour savoir que j'ai
t injuste et grossier dans mes soupons. Mais je lui en veux un peu
d'avoir t de moiti dans la fiert superbe avec laquelle Sylvia a
refus longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parent et leurs
relations. Je lui en veux aussi d'tre pour Sylvia le type de tout ce
qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule me
digne de voler sur la mme ligne que la sienne dans les champs de
l'empyre, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte
romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de
mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M.
Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poigne
de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me
montrant pris d'une autre, cela me divertirait.

Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M.
Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on
puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus
gentille, et,  coup sr, son me romanesque  sa manire est moins
altire et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a t jet
par une fentre avec de trs-douces paroles, un soir que je croyais
adresser  ma tigresse les accents passionns de mon hautbois. Je suis
loin d'tre assez fat pour en tirer grande vanit, car je ne sache pas
qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-l elle n'avait pas
mme entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois,  l'enivrement
d'un soir de printemps et  quelque rve de pensionnaire en vacances
qu'elle aura accord ce gage de protection. Je suis un trop honnte
homme et un hros de roman trop maladroit pour abuser srieusement de
cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer
encore le roman pendant quelques jours. J'ai dbut par un baiser, qui
peut-tre a laiss quelque motion dans le coeur de la blonde Fernande,
quand elle a su qu'elle avait t embrasse avec Sylvia, dans
l'obscurit, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu
bien sclrat par dpit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-l,
vraiment, j'tais tout occup de Sylvia; j'tais entr par une des
portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec
l'intention d aller ouvertement demander pardon  Sylvia des torts que
j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait
sombre; elles ne s'aperurent pas de la prsence d'un tiers. Je m'assis
sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprs de moi sans me voir.
J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de
Sylvia. J'coutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent
ensemble, et, au moment o elles me dcouvrirent, j'embrassai Sylvia,
et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et
m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec
une petite manire d'enfant jaloux  laquelle je t'aurais bien dfi de
rsister. Je ne sais comment, dans l'obscurit, mes lvres rencontrrent
les siennes. Ma foi! je fus si troubl de cette aventure que je m'enfuis
sans leur faire savoir que je n'tais pas Jacques. Depuis ce temps, je
sais par mon vieux hte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces
dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas
remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le chteau,
sans se trouver mal. Rien n'est plus propre  l'audace d'un lutin que
les frayeurs et les vanouissements de sa chtelaine; heureusement pour
Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux  ce point.

Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela
m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette valle sauvage
et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystre; ce chteau
 mine vnrable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une
colline; ces chasseurs qui arpentent la valle et la font retentir des
hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus
belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fire et
audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montes toutes deux
sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois:
tout cela ressemble  un rve, et je voudrais ne pas m'veiller.



XL.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Mardi.

Cette histoire se complique et commence  me causer beaucoup de trouble
et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela  Jacques; mais
 prsent, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains
rellement ses reproches el sa colre. La colre de Jacques! je ne sais
ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connatre; et
pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme
a reu d'un autre une dclaration d'amour?

Oui, Clmence, voil o m'a conduite cette fatale mprise du bracelet.
Hier soir, j'tais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma
fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis  Rosette
d'emporter la lumire, qui peut-tre l'incommodait. J'tais depuis
quelque temps dans l'obscurit avec ma petite sur mes genoux, et je
tchais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et
cela commenait  m'inquiter, lorsque le son du hautbois s'leva, de
l'autre extrmit de l'appartement, comme une voix plaintive et douce.
L'enfant se tut aussitt et resta comme ravi  l'couter; pour moi, je
retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable
de mouvement. L'inconnu tait dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais
appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se
taire, et s'merveilla de voir la petite silencieuse et calme. Va
chercher de la lumire, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur
pouvantable; pourquoi m'as-tu laisse seule?--Il va falloir que madame
reste encore seule, rpondit-elle, pendant que j'irai chercher la
lumire en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre?
lui rpondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien
entendu, Rosette? Es-tu sre qu'il n'y ait personne avec nous dans la
chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai
entendu que la flte.--Qui est-ce qui jouait de la flte?--Je ne
sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en
jouer!--Est-ce toi qui es l, Jacques? m'criai-je; si c'est toi, ne
t'amuse pas  m'effrayer, car je mourrais de peur. Je savais bien
que ce n'tait pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre
perscuteur  s'expliquer ou  se retirer. Personne ne rpondit. Rosette
ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de
l'appartement sans y dcouvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes
frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-mme; je lui dis d'aller
chercher de la lumire, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le
verrou derrire elle. Mais c'tait bien inutile, car l'inconnu entra
par la fentre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie
suprieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, 
l'aide d'une chelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra
aussi tranquillement que dans la rue. La colre me donna des forces, et
je m'lanai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours;
mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix
douce: Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui
voudrait pouvoir vous prouver son dvouement en mourant pour vous?--Je
ne sais qui vous tes, Monsieur, lui rpondis-je d'une voix tremblante;
mais,  coup sr, vous tes bien insolent d'entrer ainsi dans ma
chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai
mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne
le ferez pas; vous aurez piti d'un homme au dsespoir. Je vis en ce
moment le bracelet, et l'ide me vint de le redemander. Je le fis d'un
ton d'autorit et en jurant que j'avais cru le jeter  mon mari. Je
suis prt  vous obir en tout, dit-il d'un air rsign; reprenez-le,
mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma
vie. Alors il s'agenouilla de nouveau tout prs de moi et me tendit son
bras. Je n'osais reprendre moi-mme le bracelet; il et fallu toucher sa
main ou seulement son vtement, et je ne trouvais pas cela convenable.
Alors il crut que j'hsitais, car il me dit: Vous avez compassion de
moi, vous consentez  me le laisser, n'est-ce pas,  ma chre Fernande!
Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois trs-insolemment. Je
me mis  crier, et des pas se firent entendre aussitt dans la galerie
voisine; mais avant que l'on et le temps d'entrer, l'inconnu avait
disparu, comme un chat, par la fentre.

Jacques et Sylvia frapprent alors  la porte, que j'avais ferme au
verrou et que je ne songeais plus  ouvrir, tout en leur criant d'entrer
au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement
lie  l'entre d'un homme dans ma chambre, m'empcha de raconter ce
qui s'tait pass; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais
envoy Rosette chercher de la lumire, qu'elle m'avait enferme par
mgarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que
j'avais perdu la tte. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en
demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en
traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans
le jardin. On ne trouva personne, et on dcrta, en riant, qu'on ferait
venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher
le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses
moustaches; elle se planta ainsi derrire moi le sabre en main,
affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir
d'escorte. Elle tait jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri
jusqu' minuit, et le reste de la nuit s'est pass fort tranquillement.
Mais mon esprit est bien agit! Je sens que je suis engage dans une
aventure folle et imprudente, qui peut-tre aura des suites fatales.
Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule!

Jeudi.

Je viens de recevoir le billet suivant, qui a t remis  Rosette par
son oncle le garde-chasse: Belle et douce Fernande, ne soyez pas
irrite contre moi, et ne vous mprenez pas sur les motifs de ma
conduite. Vous pouvez me sauver du malheur ternel et me rendre le plus
heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai t aim. Je
ne sais par quel crime irrparable j'ai perdu sa confiance et mrit sa
colre. Je ne renoncerai  elle qu'avec la vie; et _j'espre en vous_,
en vous seule. Vous avez une me aimante et gnreuse, je le sais; je
vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru
jeter  voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez  la
sainte amiti d'un frre, est  mes yeux un gage de confiance et de
salut. Pardonnez-moi de vous avoir effraye; j'esprais pouvoir vous
parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez
vous-mme cette grce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange
aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les
infortuns. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre
sentiers,  l'entre du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous
voulez, d'une personne sre, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me
connat, et je me flatte de possder son estime et son amiti; mais
en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez  me
justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grce. Si vous ne venez
pas, je dposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous
l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang D'OCTAVE.

[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.]

Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais  quoi sert de te le demander?
Tu ne me rpondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir
j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous  ce jeune homme, surtout
quand je sais que Jacques n'est pas dans ses intrts, pour le
rconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-tre selon le
monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a
des inconvnients, il n'y en a que pour moi, qui risque de dplaire 
Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je
russis, un service  Sylvia et  Octave, peut-tre assurer le bonheur
de leur vie entire; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia
cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses penses sont
si noires et son avenir si sombre  ses yeux. Si elle a pu aimer ce
jeune homme, il doit tre au-dessus du commun et avoir une belle me;
car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fire pour
avoir jamais pu s'attacher  un tre qui n'en et pas t digne. Je vois
bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a
si bien corrig de l'envie d'tre prvenant avec elle, et je vois aussi,
dans ce coup de cravache, accompagn d'un silence si complet sur sa
dcouverte, plus de moquerie malicieuse que de vritable colre. Je
parie qu'elle meurt d'envie qu'on amne son ami  ses genoux; il est
impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime  la folie,
puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une
figure charmante, du moins  ce qu'il m'a sembl quand je l'ai entrevu
dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est svre et inexorable,
il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses
du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage
doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette
rconciliation, c'en est peut-tre fait de son bonheur; peut-tre se
condamnera-t-elle  une ternelle solitude; et ce jeune homme, s'il
allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble
vritablement pris. Que faire? Je n'ose me dcider  rien; heureusement
j'aurai le temps d'y penser d'ici  ce soir.

[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.]



XLI.

D'OCTAVE  HERBERT.

Mon ami, je me suis ht de remettre les choses sur le pied o elles
doivent tre; car mes affaires commenaient  s'embrouiller. Fernande
prenait mes plaisanteries au srieux, et il tait temps de la dsabuser;
autrement je courais le risque ou d'tre dcouvert et recommand par
elle  son mari, ou d'tre forc de lui faire la cour tout de bon. Je
ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-tre, avec ce caractre de femme
craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une motion
quelconque, m'et-il t facile, aid par le romanesque des
circonstances, de tourner les choses  mon profit et de faire beaucoup
de progrs en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par
amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent  Fernande
se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf  en tre au dsespoir
le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace,  ma place, et agi aussi
vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'tre M. Lovelace, et
j'agis selon ma manire, qui n'a rien de sclrat. Surprendre les sens
d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer  la
honte et  la colre, en m'adressant le lendemain sous ses yeux  une
autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lche, mais celui d'un
sot. Car, assurment, aprs avoir possd ces deux femmes, je serais
chass et dtest de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir
d'avoir press Fernande une heure dans mes bras valt le bonheur de
m'asseoir pendant un an seulement  ct de Sylvia.

J'ai donc coup court  cette intrigue, qui prenait une tournure trop
folle; mais trop fou moi-mme pour me rsoudre  dtruire tout  fait
mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour
protectrice. Je lui ai crit un billet bien sentimental, o, avec un
peu de flatterie, un peu d'exagration et un peu de mensonge, je l'ai
engage  m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de
ma rconciliation avec Sylvia. J'ai arrang mon plan de manire  faire
durer le plus longtemps possible le mystrieux mais innocent commerce
que j'ai tabli avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours
encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la
mousse, les robes blanches  travers les arbres, les billets sous la
pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une
passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien,
oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et
ennuy!



XLII.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Eh bien! je me suis dcide  aller consoler cet amant infortun. Tu
diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me
sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmen Rosette, aprs lui avoir
bien recommand le secret (elle tait dj dans la confidence), et nous
avons t ensemble au grand ormeau. Le pauvre dsol est venu  moi avec
des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune
homme que cet Octave, et je suis sre  prsent qu'il est digne de
Sylvia. Il m'a racont toutes ses peines, et m'a dpeint le caractre de
Sylvia et le sien de manire  me faire comprendre par quels endroits
ils s'taient souvent offenss sans raison apparente. Sais-tu que ce
rcit m'a fait une singulire impression, et qu'il m'a sembl lire
l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus
qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je
ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier  jamais son
amour et de chercher quelque me plus semblable  la sienne. Oui, c'est
la mme souffrance, c'est la mme destine que moi! Une tte jeune,
confiante et sans exprience comme la mienne, aux prises avec un
caractre fier, obstin et grave comme celui de Jacques. Maintenant
qu'il m'a fait connatre Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de
mon mari; si elle n'est que son lve, il est certain qu'il lui a bien
enseign et fidlement transmis sa manire d'aimer. Que ne sont-ils
poux! ils seraient  la hauteur l'un de l'autre.

Ce ne sera pas une chose aise, je ne sais pas mme si ce sera une chose
possible, que cette rconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et
moi, dans cette premire entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure,
et elle a t toute employe  me mettre au fait de leur position
respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut
faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est trs-facile de m'absenter
une heure sans qu'on s'en aperoive au chteau. Jacques et Sylvia
ne sont pas fchs de se trouver seuls pour faire ensemble de la
philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas
grand'note de ce que je fais pendant ce temps-l. Dieu sait, d'ailleurs,
si Jacques m'aimerait assez  prsent pour tre jaloux!

Ah! que les temps sont changs, ma pauvre amie! Il est vrai que nous
sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillit et
dans l'absence de reproches; mais quelle diffrence avec les premiers
temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive,
un transport continuel, et notre me, pour tre remplie de passion, n'en
tait pas moins calme et sereine. Qui a dtruit ce repos? qui a emport
ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma
faute, il est vrai; mais avec un tre plus imparfait et plus indulgent
que Jacques, au lieu de relcher nos liens, ces premires souffrances
les auraient peut-tre resserrs. D'o vient qu'Octave, malgr toutes
les durets et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour,
en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'o vient que Jacques
ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et
victime patiente avec Sylvia? A prsent Jacques semble content, parce
que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi;
il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur.
Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amiti; il n'en souffre
pas, et je passe les nuits  pleurer notre amour.

Cette Sylvia, avec son me de bronze, est-ce l une femme? Jacques ne
devrait-il pas prfrer celle qui mourrait en le perdant  celle qui est
toujours prpare  tous les malheurs, et toujours sre de se consoler
de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'o vient donc,
alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur,
ne servent pas  rendre son amour aussi solide et aussi gnreux que le
mien.

Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais exist;
elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle.
Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des toiles
et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard  l'amant
dvou qui pleure  ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur
sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce loquence, un coeur si
pur, une figure si intressante! Je le connais  peine, et je me sens
pour lui de l'amiti, tant il a su m'intresser  son sort et me
montrer ingnument le fond de son me! Combien je voudrais pouvoir le
rconcilier avec Sylvia et le voir fix prs de nous! Quel aimable ami
ce serait pour moi! Quelle douce vie nous mnerions  nous quatre! Je
mettrai tous mes soins  ce que ce beau rve se ralise; ce sera une
bonne action, et Dieu peut-tre bnira mon amour, pour avoir rallum
celui d'Octave et de Sylvia.



XLIII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Vous m'avez laiss, ce soir, si consol, si heureux,  ma belle amie! 
mon cher ange tutlaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de
fougres, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le
coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous russirez! vous le voulez
fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez  genoux prs de moi, s'il
le faut, pour implorer la fire Sylvia, et vous vaincrez son orgueil.
Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser  vous et
d'esprer en votre bont! Votre extrieur ne m'avait pas tromp; vous
tes bien cet tre anglique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux
sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbe comme une fleur
dlicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je
vous vis pour la premire fois, j'tais cach dans le parc, et vous
passtes prs de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais
cru que vous tiez celle que je cherchais. Ah! vous tiez rellement
celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa
misricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai  vous
regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre,
mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard mlancolique
et distrait, vous aussi vous sembliez n'tre pas heureuse, et s'il faut
que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'tes
pas autant que vous le mritez. Quand je vous raconte mes souffrances,
elles semblent trouver un cho dans votre coeur, et quand je vous dis
que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier
des biens, vous me rpondez: Oh! oui, avec un accent de douleur
inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un
frre, si je puis tre assez heureux pour vous rendre ce service, ou au
moins pour allger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi  ces
saintes larmes, et que Dieu m'aide  vous rendre le bien que vous m'avez
fait.

De ce premier jour o je vous ai vue, j'ai retrouv le courage de vivre
dsespr; je venais tenter un dernier effort, rsolu  mourir s'il
chouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien
avec Sylvia. L je connus toute votre me, elle se rvla  moi en peu
de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous
ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans
frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous coutant; elle
pense comme moi qu'il faut tre aim ou mourir; son coeur est un refuge
que je veux implorer; l, du moins, je trouverai de la compassion, et si
elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa piti descendra du ciel
comme la manne, et je la recevrai  genoux. Si je suis chass d'ici, si
je dois renoncer  Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacr
de cette amiti sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O
Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si diffrente de vous? Ne pouvez-vous
pas adoucir son me indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette
douceur et cette misricorde qui sont en vous? Dites-lui comment on
aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli
des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-mmes, et
que, pour m'tre vritablement suprieure, il faudrait qu'elle m'et
pardonn. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que
toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle rve
n'existe que dans les cieux; mais c'est la rcompense de ceux qui ont
pratiqu la misricorde sur la terre.

Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se lve qu' dix
heures; si vous avez obtenu quelque succs, mettez-vous  la fentre et
chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en franais, je
comprendrai que vous n'avez rien de favorable  m'apprendre. Mais alors
je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous
 onze heures. Ayez piti de votre ami, de votre frre.

OCTAVE.



XLIV.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succs: j'ai encore
moins d'esprance aujourd'hui. Ne nous dcourageons pourtant pas, mon
pauvre Octave, et soyez sr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps
affreux qu'il fait aujourd'hui m'te l'espoir de vous voir dans la
soire; je prends donc le parti de vous crire aussi, et de confier ma
lettre  Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau.

J'ai essay de parler de vous  Sylvia, mais j'ai rencontr des
difficults sur lesquelles je n'avais pas assez compt; son caractre
raide et rserv a rsist  toutes les investigations de mon amiti. En
vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discrtes en
mme temps qu'il m'a t possible de les imaginer, je n'ai mme pas pu
obtenir l'aveu qu'elle et jamais aim. Voyez-vous, Octave, on me traite
ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je
ne suis pas en tat de comprendre leurs sentiments et leurs penses.
Rfugis tous deux dans un monde qu'ils croient accessible  eux seuls,
ils m'en ferment impitoyablement l'entre, et je vis seule entre deux
tres qui me chrissent, et qui ne savent pas me le tmoigner. Je vous
l'ai avou hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-tre de
vous faire cette confidence; mais vous m'avez presse de questions si
affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure 
votre amiti en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous
m'avez racont toutes vos souffrances; l'tais si mue hier que je vous
ai  peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de
les imaginer, Octave; car ce sont absolument les mmes que les vtres,
et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi
celle que je mne depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre
soeur. Nous sommes frres d'infortune, et nos destines ont t mles
dans la mme coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froisss
et mconnus. Jacques est le frre de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout
son caractre, toute sa fiert, tout son silence inexorable. Moi,
j'ai bien d'autres dfauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous
heurtons, nous nous dchirons donc souvent sans cause apparente; un mot,
une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour;
et pourtant Jacques est un ange, et d'aprs ce que vous m'avez dit de
Sylvia, je vois qu'elle est loin de possder sa douceur et sa bont dans
le pardon. Mais si le caractre de Jacques l'emporte, le fond de leur
coeur est le mme; la diffrence de nos sexes et de nos situations fait
que nous sommes traits diffremment. Jacques ne peut me maltraiter et
me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son me il s'isole de moi
chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout
haut: Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.

Affreuse parole, arrt inexorable peut-tre! Eh! qu'avons-nous fait pour
le mriter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'tre dont on est
n'aim, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure
de toutes? n'est-ce pas le mrite qui doit lui faire tout pardonner?
L'expiation tout entire n'est-elle pas dans, cette seule parole:
Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je
l'accueille! Quand je me suis imagin pendant des jours entiers qu'il
est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette
douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification;
elle efface  mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi
n'a-t-elle pas pour lui la mme valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils
croient qu'ils savent aimer, eux deux!

Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment;
peut-tre deviendront-ils justes en nous voyant rsigns, peut-tre
deviendront-ils gnreux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main,
et marchons ensemble dans la valle de larmes. Si mon amiti vous aide
et vous console, soyez sr aussi que la vtre m'est douce; que ne
puis-je vous donner le bonheur! Mais russirai-je? donne-t-on ce qu'on
n'a pas?

Il faudrait se dcider  parler  Jacques; mais plus je vais et moins je
me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche.
Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une
froideur inconcevables. Sylvia me comble de prvenances, de soins et de
caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que
de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles
dfaites pour loigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne,
affectueuse el dvoue; comme lui, mfiante et incomprhensible. Tchez
de vous dcider  crire, soit  elle, soit  mon mari; je remettrai la
lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler
de vous et de prendre votre dfense. Mais si vous ne me permettez pas
encore de dire que vous tes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens
qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous
prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amiti
mutuelle  Jacques, et dire que vous m'avez rencontre et aborde dans
le parc le jour mme o je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge
que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble ncessaire. Si nous
avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils
s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et
s'il leur arrive de faire un parallle entre nous, un jour de leur plus
sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout
 fait prcipit tombera dans l'abme avec l'autre. Adieu, Octave; je
suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi
inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de
vous perdre en voulant vous sauver.

Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant
besoin d'espoir et de consolation; peut-tre demain sera-t-il un
meilleur jour pour tous deux.

Songez donc, mon ami,  me rapporter mon bracelet la premire fois que
nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai
un fanal  ma fentre ce soir, si je ne puis sortir.



XLV.

DE CLMENCE A FERNANDE.

Fernande! Fernande! tu te perds, et en vrit c'est trop tt; tu me fais
de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton
caractre faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari
et toi, cela m'a toujours sembl invitable; mais j'esprais que tu
rsisterais plus longtemps  ton destin, et que tu soutiendrais contre
lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre
trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'ge o l'on ne sait pas
encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment
une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser dcouvrir par
ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu 
peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu
n'aies pu attendre deux ou trois ans!

Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta premire
faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras  tous
les anges protecteurs bien des prires perdues; mais le mal est dj
fait et le pch commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas  dire,
mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.

Tu ne le savais pas encore en m'crivant; sans quoi tu ne m'aurais
peut-tre pas crit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi
que l'avenir et le pass de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu
as remarqu qu'il a une figure charmante; il entre par tes fentres, il
joue du hautbois et endort tes enfants d'une manire magique; il joue au
roman autour de toi, et te voil trouble, confuse, mue, c'est--dire
prise. Tu pouvais trs-bien raconter ds le commencement  ton mari les
impertinences de M. Octave, et y couper court sans mriter le plus lger
reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une
aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur;
car tu es prte  te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin
apparat, et pourtant tu t'arranges toujours de manire  l'voquer
dans l'obscurit. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour
t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-tre jamais eu pour
Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un prtexte pour arriver 
toi. Tu accueilles ce prtexte avec empressement, et sans concevoir le
plus lger soupon sur sa sincrit, tu cours au rendez-vous, et
te voil engage dans une intrigue d'amour qui aura les rsultats
accoutums, quelques plaisirs et beaucoup de larmes.

Il est bien vrai que, pour te disculper  tes propres yeux du nouvel
amour que tu sens fermenter en toi, tu rcapitules les torts de ton
mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et
du dvouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette thorie d'amour
et d'infidlit est fonde sur des principes faux. D'abord, tu n'as
jamais eu d'amour vritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa
conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'aprs tout ce que
tu m'as racont de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et
qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton ge.
Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractre
et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper
ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, tourdie,
que tes principes ont peu de solidit et ton caractre aucune nergie;
que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont l des
malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de
rendre justice  ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir
trente-cinq ans et de t'avoir pouse.

Je gage qu' l'heure qu'il est tu as vers dans le sein de M. Octave le
secret de tes chagrins domestiques, car il t'a racont ce qu'il avait eu
 souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce rcit a veill en toi
tant de sympathie que tu as dcid en une heure d'en faire ton ami
et ton frre. Ds lors tu agis en consquence, les billets et les
rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M.
Octave! quelle passion, quels loges, quelles prires, quelles tendres
expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait
attendre, et tu tais au rendez-vous avant lui, je parie.  prsent, il
doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou
du moins que, s'il a jamais connu et aim celle-ci, tu la lui as fait
parfaitement oublier. Cela aura pu t'empcher pendant deux jours d'aller
au grand ormeau, mais le troisime tu n'auras pu y tenir, et vous en
tes maintenant au dlire charmant de l'amour platonique. Il est convenu
qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu' ce que les sens
l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volont. Moyennant
quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas
dj quelque entorse, une corchure au pied qui l'empche de marcher
jusqu' l'entre du vallon? Ai-je devin juste, ou ne s'est-il rien
pass de pareil  tout ce que je suppose?

Il peut se prsenter un hasard qui change la marche des choses; c'est
que M. Jacques, tonn de te voir devenue si brave, toi qui n'osais
traverser le salon dans l'obscurit il y a quelques jours, et qui
maintenant traverses le parc et la campagne  neuf heures du soir,
s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en
mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un
peu grave, et de prendre des moyens pour loigner ton amant. Alors le
dsespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingnieux et plus
habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera
que plus sr et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour
risquer d'tre tu en escaladant ta fentre, tu t'en consoleras et tu
te mettras  dtester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur,
une femme s'en prend surtout  son mari de tous les chagrins qui lui
adviennent. Dans ce cas-l, tu ne seras pas longtemps  trouver un autre
amant, car ton coeur appellera imprieusement quelque affection nouvelle
pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consume. Comme tu
n'es pas fort patiente pour observer et pour connatre les caractres
auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais
choix, et alors malheur  toi! Tu marcheras d'erreur en faute et
d'tourderie en coups de tte. Une des plus belles fleurs d'innocence
que la socit ait vues clore sera fltrie et empoisonne par son
mauvais destin et sa faible nature.

Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te
secourir et te consoler, je vaincrai les prjugs, trop bien fonds
et malheureusement trop ncessaires, qui soutiennent l'difice de la
socit. Mais mon amiti ne pourra pas te servir  grand'chose, et je
vois avec douleur l'abme o tu te prcipites les yeux bands. Pardonne
 la duret de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir
fait de la peine en esptant t'avoir inspir un peu de prudence, et
retard peut-tre, ne ft-ce que de quelques jours, le dplorable sort
vers lequel tu t'achemines.



XLVI.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.

Les affaires qui m'ont attir ici ne sont qu'un prtexte. J'ai t
frapp d'un malheur inattendu; il m'a t impossible d'en parler, mme
 toi. Je suis parti sans rien faire paratre de ma douleur; j'ai voulu
mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer
d'agir avec rflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir
ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne
l'emporte pas sur la volont aussi aisment. Voici ce que j'ai 
t'apprendre.

Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai  la maison de Rmi, pour
aller parler aux gardes forestiers de la cte Saint-Jean. Nous devions,
toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la
premire, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une
singulire combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas
tout droit au chteau, tandis que je me htais de t'aller retrouver au
lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu
de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait
entirement amorti. J'arrivai donc sans tre remarqu de ceux qui
taient l. Ils taient deux, Fernande et un homme. Ils se donnrent un
baiser, et ils se sparrent en disant _demain_; ils avaient chang
quelques paroles  voix basse o j'avais saisi un seul mot: _bracelet_.
L'homme disparut aprs avoir saut par-dessus la haie du taillis,
Fernande appela  plusieurs reprises Rosette, qui tait apparemment
assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et
je les suivis en me tenant  une certaine distance. Fernande avait l'air
parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai o
elle avait t, elle me rpondit qu'elle n'tait pas sortie du parc,
avec une assurance tonnante. Je l'accompagnai jusqu' sa chambre, et
j'attendis qu'elle et t ses bracelets; tandis qu'elle passait dans
son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait t
videmment chang; quoiqu'il ft exactement pareil  l'autre, quoiqu'il
portt mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier
de Genve  qui je les ai commands avait mise  l'un et  l'autre. Je
souhaitai le bonsoir  Fernande avec calme et sans rien tmoigner de
mon motion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse
accoutume, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas
l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de
caresses auxquelles je me drobai en inventant un prtexte pour sortir
prcipitamment. Alors je sentis qu'il tait au-dessus de mes forces
de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la
journe.

Il y a plusieurs jours que j'avais remarqu quelque chose
d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur
ou de revenant, dont la maison tait remplie, me paraissait expliquer,
jusqu' un certain point, son motion au moindre bruit. Je voyais son
trouble; son agitation, et  Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre
d'un soupon! Lorsque, attirs par ses cris, nous la trouvmes enferme
dans sa chambre, l'ide ne me vint pas qu'un homme pt avoir t assez
hardi pour tenter de la sduire sans qu'elle m'et averti, ds le
premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc,
crire plus souvent que de coutume, avoir de frquents conciliabules
avec Rosette, dployer tout  coup plus d'activit et de gaiet que je
ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excs de
pusillanimit  une sorte de hardiesse. Que le ciel m'crase si l'ide
me vint de l'observer pour trouver une explication  ces bizarreries!
Elle que j'ai connue si nave, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait
de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises!
Infortune! qui a pu la corrompre et la fltrir si vite?

Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de
perfidie; il faut que sa mre, en la parant de toutes les grces de la
candeur, lui ait vers dans l'me une goutte de ce poison que distillent
ses veines; ou il faut que l'homme qui a russi  la dominer en si peu
de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit
impossible  une femme de toucher ses lvres sans tre avilie et
endurcie au mal au mme instant. Il y a, je le sais, des libertins si
pervers, qu'ils semblent dous d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre
leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a
aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les
annes de leur premire inexprience, cette impudeur se voile sous
les grces de la jeunesse et ressemble  la confiante sincrit de
l'enfance; mais, ds leur premier pas dans le vice, tout leur devient
mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais
pu souponner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterr de
stupeur, que s'il s'tait opr quelque rvolution dans le cours des
astres.

 prsent il s'agit de savoir ce que j'ai  faire. Pour moi, je ne suis
pas embarrass de ce que je deviendrai: le mpris est l'appui le plus
fort sur lequel puisse se reposer une me dsole; je partirai, et ne la
reverrai que lorsque mes enfants seront en ge de recevoir l'impression
funeste de son exemple et de ses leons; alors je les lui retirerai et
je lui assurerai une existence riche et indpendante. O Dieu!  Dieu!
tait-ce ainsi que j'avais rv son avenir et le mien? Mais elle a menti
sans plir, elle m'a embrass sans honte et sans confusion, elle m'a
reproch de ne pas l'aimer assez, le jour o elle me trompait! Qui
pouvait prvoir que c'tait l un coeur vil, avec lequel il n'y aurait
pas d'autre parti  prendre que l'oubli?

Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paratre
aucune motion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs
jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a sembl qu'elle
redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouv
dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle tait avide.
Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne
lui fera pas oublier et mpriser les lois sacres de la nature. Hlas!
j'en suis maintenant  la croire capable de tous les crimes! Observe-la,
entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion,
condamne-la sans piti; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et
partir avec eux sans aucune explication.

Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les ngliger pendant quelques
jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses
enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude
chtiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au
moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui
laisserai, et tu resteras auprs d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce
pas? Adieu. J'attends ta rponse par le courrier que je t'envoie. Dis
 Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais
demander des nouvelles de mon fils que j'ai laiss souffrant. Mes
pauvres enfants!



XLVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Tu te trompes, sur l'me de notre pre! je jure que tu te trompes:
Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant,
c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que
c'est lui qui rde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu
as vu un homme parler  Fernande, ce ne peut tre que lui. Il se sera
adress  elle pour qu'elle le rconcilie avec moi. Le baiser que tu
as entendu aura t dpos sur sa main. Octave n'est pas un grand
caractre, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un
honnte homme, et je le sais incapable de chercher  sduire ta femme.
Quant  elle, il est impossible qu'elle se laisse sduire ainsi et
qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui
se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner
l'explication  prsent. Je ne sais comment ils peuvent tre dj amis,
mais ils ne sont point amants, j'en rponds. Je connais, non leur
conduite actuelle, mais leur me. Ne juge donc pas, tiens-toi
tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espre. Je suis fche de
ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui,
mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se
doute de tes soupons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle
ne les mrite pas. Adieu, Jacques; tche de dormir cette nuit. Quoi
qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient.



XLVIII.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Courage! mon ami, courage! j'ai parl enfin  Sylvia, et j'espre; j'ai
trouv une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommand de ne
rien prcipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre
ct, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice.
Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prvenante, aussi bonne, aussi
expansive avec moi; elle semblait dsirer de m'entendre. Elle est venue
dans ma chambre hier soir, et m'a demand pourquoi j'tais triste. Je le
lui ai dit: Jacques lui avait crit de Blosse pour avoir des nouvelles
des enfants, et il ne m'avait pas adress une ligne. Je ne peux pas
m'offenser de cette prfrence si marque pour Sylvia, mais je puis
m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingnument. Elle
m'a embrasse avec effusion en me disant: Est-il possible, ma pauvre
enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui esprais
contribuer  ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma
tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux
yeux de Jacques?--Non, lui ai-je rpondu; je sais, ou du moins je crois
savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sre de mon
malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle
crie. S'il en tait ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques.
Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mre de ses
enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus
tout, ai-je rpondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers
lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu  tmoin.--En
ce cas, tu n'as rien  craindre, a-t-elle repris; il est vrai que
Jacques est svre et inexorable dans de certaines occasions, mais il
est doux et tolrant pour les petites fautes. Sois sre, Fernande, que
ton sort est bien beau, et que, si tu en es mcontente, tu es ingrate.
Hlas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de
toutes les forces de ton me, tu peux vnrer l'objet de ton amour, tu
peux t'abandonner tout entire; c'est un bonheur que je n'ai jamais
got.--Est-il bien vrai, me suis-je crie en passant un bras autour
de son cou; n'as-tu jamais aim?--J'ai aim un tre que je n'ai point
possd et que je ne possderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il
n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essay d'aimer lui ressemblaient
de loin, mais, vus de prs, ils redevenaient eux-mmes, et je ne les
aimais plus du moment o je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je
dit, tu as donc essay bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle
rpondu en riant, et presque toujours mon amour tait fini la veille du
jour que j'avais fix pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a
t plus loin; la seconde mme, il a support quelques preuves assez
graves, et, aprs s'tre presque teint, il s'est parfois presque
rallum, mais pas assez pour employer tout ce que mon me se sent de
force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de
coeur que tu veux te vouer  la solitude?--Non, c'est tout le contraire,
c'est par excs de richesse et d'nergie. Je me sens dans l'me une soif
ardente d'adorer  genoux quelque tre sublime et je ne rencontre que
des tres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai
affaire qu' des hommes.

Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interroge plus
particulirement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de
questions sur votre caractre. Elle m'a dit que vous tiez le premier
des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait
rvs. Mais, m'a-t-elle dit tout  coup, est-ce que Jacques ne t'en
a jamais parl?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes
lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris;
mais toi, ne penses-tu rien de son caractre et de sa figure? Ne l'as-tu
jamais vu rder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois
avec beaucoup d'expression?--Ah! mchante Sylvia! me suis-je crie; tu
savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris
en riant, car il t'a crit. Alors je me suis jete dans ses bras et
presque  ses pieds, et je lui ai parl avec tout le dvouement et toute
l'ardeur de l'amiti que je vous ai voue. En m'coutant, son visage
avait une trange expression de plaisir et d'intrt. Oh! je l'espre,
Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense.
Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la
premire fois et comment vous m'aviez aborde. Cela m'embarrassa un peu;
cependant je lui racontai  peu prs tout, et je lui demandai  mon tour
comment elle savait nos relations. Parce que j'ai vu par hasard un
billet  ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu
le caractre de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces
billets? a-t-elle ajout; je serais curieuse de voir de quelle faon
il parle de moi. J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], o il est
exclusivement question d'elle. Elle l'a lu trs-vite, et me l'a rendu en
souriant; elle s'est promene dans l'appartement avec quelque agitation,
comme fait Jacques quand il hsite  prendre un parti, puis elle m'a dit
en prenant son bougeoir: Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois
jours pour te rpondre touchant ce que je compte faire d'Octave;
pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi. Mais
quoiqu'elle affectt un ton moqueur, il y avait sur son visage un
rayonnement inaccoutum. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit
des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois
enchante de ma conduite; elle ne demandait qu' couter votre avocat
pour vous absoudre. Esprez, Octave, esprez;  prsent qu'elle sait nos
manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions  son insu. Attendons
un peu; si je vois que sa misricorde fasse d'heureux progrs, je vous
ferai venir ici, et vous vous jetterez  ses pieds. Mais je crois
qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque
cela est invitable. O mon ami! que je serais fire et heureuse si je
russissais  vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi?
La conduite froide de Jacques  mon gard me dsespre et me dcourage
presque d'aimer. Je tcherai de vivre d'amiti; votre joie remplira mon
me et me tiendra lieu de celle que je ne gote plus.

[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont
t supprimes de cette collection. Les seules que l'diteur ait cru
devoir publier sont celles qui tablissent certains faits et certains
sentiments ncessaires  la suite et  la clart des biographies; celles
qui ne servaient qu' confirmer ces faits, ou qui les dveloppaient
avec la prolixit des relations familires, ont t retranches avec
discernement. (_Note de l'diteur_.)]



XLIX.

DE SYLVIA A JACQUES.

Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es tromp; Fernande est pure comme le
cristal; le coeur de cette enfant est un trsor de candeur et de
navet. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de
certaines occasions il faut refuser le tmoignage mme des yeux et des
oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans
cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un
moyen d'interroger Fernande  cet gard; il et fallu laisser percer
tes remarques et tes soupons, et il ne faut pas que Fernande se doute
jamais que tu l'as condamne sans l'entendre.

Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi vidente pour moi
que le soleil, aussi prouve que l'existence du monde, je crois pouvoir
assurer que tu t'es tromp en croyant entendre le mot de bracelet, et
que la marque du bijoutier n'a jamais exist que sur l'un des deux. S'il
y a quelque mystre  cet gard entre eux, sois sr qu'il est aussi
purilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te
donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce
qu'ils s'crivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient,
Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande et
agi d'une manire imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave
a l'ingnuit et toute la loyaut d'un Suisse. Reviens, nous parlerons
de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave
tait ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un dguisement  la
dernire chasse au sanglier que nous avons faite. Il et fallu, pour
te faire comprendre sa conduite trange et romanesque, t'avouer que je
t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renonc 
moi, et que nos liens taient rompus d'un mutuel accord. Il est bien
vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir
 quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma prsence
te devenait ncessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme
et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques,
tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre
devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc
quitt Genve sans hsiter, et, pour prvenir des explications inutiles
et pnibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux.
Je savais que cette nouvelle sparation lui ferait beaucoup de mal; je
savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il
souffrirait moins, s'il parvenait  y renoncer, que s'il continuait
cette lutte entre l'espoir et le dcouragement,  laquelle il est livr
depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus
facile que je ne lui disais point o j'allais, et que le temps qu'il
perdrait  me chercher serait autant de gagn pour se consoler. Je t'ai
dit qu'il m'avait laisse partir sans regret, parce que tu te serais
imagin que je venais de te faire un sacrifice, et cette ide aurait
gt le bonheur que tu prouvais  me voir. Non, ce n'tait pas un
sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai rellement plus d'amour pour
Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un
enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleur sa
douleur, et demand  Dieu de l'allger en me la donnant; mais combien
je suis ddommage aujourd'hui de ces peines secrtes, en voyant que je
te suis utile et que j'ai fait quelque bien  Fernande.

D'ailleurs, tout est rpar: Octave a dcouvert ma retraite; il est venu
chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Sville ou
de Grenade; il a cont ses chagrins  Fernande, et l'a conjure
d'intercder pour lui. Que pourrais-je refuser  Fernande? Reviens;
et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous
prsenter l'un  l'autre et de l'inviter  demeurer quelque temps avec
nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches;
car je ne prvois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le
suivre.



L.

DE SYLVIA A OCTAVE.

Vous tes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous
voyant plus reparatre, j'avais espr que vous tiez parti, tandis que
vous vous amusiez  jouer avec le repos et l'honneur d'une famille.
tes-vous si tranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans
cesse de mpriser trop le ct rel de la vie, ne savez-vous pas que
la plus pure des relations entre un homme et une femme peut tre
mal interprte, mme par les personnes les plus douces et les plus
honntes? Vous qui m'avez blme avec tant d'amertume quand j'exposais
ma rputation aux doutes des indiffrents par une conduite trop
indpendante, comment tes-vous assez irrflchi ou assez goste pour
exposer aujourd'hui Fernande aux soupons de son mari? Heureusement il
n'en a point t ainsi, et Jacques ne s'est aperu de rien; mais j'ai
dcouvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait
jug sur les apparences; heureusement je vous sais honnte homme, et je
connais la saintet du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les
domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos
rendez-vous purils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de
chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils
jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement
le secret? Tous ces mystres sont d'ailleurs inutiles: que ne
m'criviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un
avocat, que ne vous adressiez-vous  Jacques, qui a pour vous de
l'amiti, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je
ne conois pas cette niaiserie de n'oser pas vous prsenter vous-mme;
il faut promptement terminer et rparer vos imprudences. Habillez-vous
comme tout le monde demain, et venez dner avec nous. Jacques vous
invitera  passer quelque temps au chteau; vous devez accepter. Mais,
coutez, Octave.

Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-tre
mme en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amiti dans
mon coeur; n'en soyez pas bless, et croyez que ce que je vous ai dit
est trs-rel et trs-sincre. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je
ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer  un caprice ou  une
tristesse passagre la rsolution que j'ai prise de ne plus tre votre
matresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux
tres qui le ressentent; c'est profaner l'amiti que de les lui imposer.
Quels plaisirs purs pourriez-vous goter dans mes bras dsormais,
sachant que je ne vous y reois que par dvouement? Cessez donc d'y
songer, et soyons frres. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu
strile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez dtruit ce que vous
m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur
d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompe.
Je puis vous dire que l'amiti et l'estime ont survcu dans mon me 
l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce tmoignage  l'homme
qu'elle connat aussi intimement que je vous connais. Si vous ddaignez
mon amiti et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps
ici; quelques jours suffiront pour rparer vos tourderies; si vous
l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder
parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection
fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la duret de ma franchise.



LI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je serai demain auprs de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis
senti comme foudroy par la fivre en lisant ta lettre; jusque-l
j'tais si agit que je ne sentais pas mon mal; aussitt que mon tre
moral a t guri, mon tre physique s'est aperu du choc terrible qu'il
avait reu, et il a sembl vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures
j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais  te faire appeler, quand
une saigne, que le mdecin du village voisin m'a faite  propos, est
venue me soulager; je serai tout  fait bien demain. Ne prends point
d'inquitude et ne dis rien  Fernande.

Je l'ai accuse injustement, j'ai t coupable envers elle; je ne lui en
demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je
rparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu
de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facults
aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le
sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert
de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir
sans se dgoter. Pour moi, il me semble que je suis le mme qu'au jour
o je l'ai presse dans mes bras pour la premire fois; la mme chaleur
sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis
aussi dvou, aussi sr de moi, aussi calme pour supporter les douleurs
journalires qu'engendre l'intimit. Je ne sens pas la moindre amertume
contre le pass, pas le moindre ennui du prsent, pas le moindre
dcouragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais;
seulement je suis un peu moins heureux.

[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.]

Octave me parat fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-tre son
caractre, et alors il n'y a pas de reproche  lui faire. Tu as raison
de penser qu'il faut couper court promptement  ce mange puril, et
rparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a d produire. Il
n'y a pas d'explication possible  leur donner; il y en aurait qu'il ne
faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_
entre nous quatre, et Octave assis  notre table pendant une ou
plusieurs semaines, rpondront victorieusement  tous les mauvais
commentaires.

Tu t'excuses de m'avoir cach ton sacrifice; car c'en tait un, Sylvia.
Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible
fermet cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as d
pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas afflig sans dchirer
ton me. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi.
Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore
rencontr. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour
ton bonheur ou pour ton malheur?

Quant  Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bont
avec lui; il est bien assez  plaindre de ne pouvoir tre aim de toi;
pargne-lui les reproches. Pour moi, quelque trange qu'ait t son
procd en s'adressant  ma femme plutt qu' moi, je lui tmoignerai
l'amiti et l'estime qu'il mrite. A demain donc! tu m'as sauv, Sylvia;
sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'tais  jamais criminel
et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais tre encore
bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir
que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de
douces larmes!

[Illustration: Elle tait jolie comme un ange avec ce costume.]



LII.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fcher, ni m'affliger de ta
lettre; elle est burlesque, voil tout. Je suis tente de croire que tu
es gravement malade, et que tu m'as crit dans l'accs de la fivre.
S'il en tait ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper,
d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de
rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours
de sommeil et de divagation! Chre Clmence, ton tat m'inquite, et je
te conjure de prsenter ton pouls au mdecin.

Malgr tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien
de ce que tu as prvu n'est arriv. Je ne suis pas plus amoureuse de M.
Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et
trs-sincrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques,
et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il
m'avait si peu trompe, que Sylvia m'a confirm mot pour mot tout ce
qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu
qu'elle lui rendt au moins son amiti, et ce matin Jacques m'a aid 
les rconcilier. J'tais un peu inquite de Jacques, qui a pass quatre
jours  la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas crit pendant tout ce
temps, bien qu'il envoyt tous les jours un courrier  Sylvia; enfin,
ils m'ont avou ce matin que Jacques avait t trs-malade et presque
mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une pleur mortelle;
jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et mlancolique. Il
y a dans ses manires une langueur et dans ses regards une tendresse qui
me rendraient folle de lui si je ne l'tais dj. Mais je te demande
pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et
ta pntration ont dcrt. Heureusement Jacques n'a pas appos sa
signature  ces majestueux arrts, et jamais je ne l'ai vu si expansif
et si tendre avec moi. En vrit, les beaux jours de notre passion sont
revenus, ne t'en dplaise, ma chre Clmence.

Pour continuer ce rcit, je te dirai donc que j'avais donn rendez-vous
 Octave, et que pendant le djeuner, le son du hautbois s'est fait
entendre sous la fentre. Il fallait voir la figure des domestiques!
Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air
stupfait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher
ton protg; et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari
ont battu des mains en riant. J'ai quitt la table et j'ai mis ma
serviette sur la tte d'Octave pour en faire un revenant. Il est entr
ainsi d'un air mystrieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui
lui a dcouvert la figure, et lui a donn un soufflet sur une joue et
un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrass et l'a invit  rester
avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia
plus humaine pour lui. Octave tait mu et timide comme un enfant; il
s'efforait d'tre gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de
crainte et de joie. Moi, qui ai bonne esprance de tout cela, et qui ai
retrouv aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'tais transporte au
point de pleurer comme une niaise  chaque mot qu'on disait de part et
d'autre. Enfin, nous avons fait djeuner Octave, qui n'avait pas mang
de la journe et qui s'est mis  dvorer. Il tait assis entre Sylvia et
moi; Jacques fumait prs de la fentre, et nous ne nous parlions plus
qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-tre nous avions tous dans
le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand apptit, qui
n'avait rien, disait-elle, du hros de roman. Il s'en vengeait en lui
baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a
baise aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous,
lui a dit en m'embrassant: Je vous remercie d'avoir de l'amiti pour
elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez devin. Le reste de la
journe s'est pass  courir et  faire de la musique. Le berceau de mes
enfants est toujours auprs de nous, que nous nous mettions au piano ou
que nous soyons assis dans le jardin. Octave a combl mes jumeaux de
caresses et de petits soins; il aime les enfants  la folie, et trouve
les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une manire
magique, comme tu dis, et Jacques se plat beaucoup  voir oprer le
magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous
allons avoir, j'espre, une vie un peu diffrente de celle que, dans
ta riante imagination, tu m'avais prpare. Je suis vraiment dsole
d'avoir  te contrarier, ma bonne Clmence, en te dclarant que cette
fois ton grand savoir est en dfaut, et que je ne suis pas encore
perdue. Je te remercie de l'arrt irrvocable par lequel tu me condamnes
 l'tre avant peu; la prdiction me parat charitable et l'expression
fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore
quelques jours avant de me laisser choir dans le prcipice. Et toi,
Clmence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du
clibat? Es-tu toujours bien contente d'tre au couvent  vingt-cinq
ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'tre veuve, indpendante et
sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise
derrire la grille et sous les verrous pour tre plus sre de ton
bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gards ils ne s'chapperont
pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques annes avant d'entrer
dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais
tacher de prendre got  ton sort, et de me dtacher des affections
humaines, pour entrer dans l'impassibilit du nant intellectuel.



LIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tte; je ne dors pas, j'ai
la fivre, je suis comme un homme qui commence  s'namourer; mais de
qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais
rien; je vis auprs de deux femmes charmantes, et il me semble tre
galement pris de toutes deux. Je suis mu, content, actif; je m'amuse
de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de
gambader comme un jeune chien. Peut-tre que j'ai enfin trouv la
manire de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper
doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays
avec d'aimables amis, aller  la chasse,  la pche, voir autour de moi
des tres heureux du mme bonheur et remplis des mmes gots; oui, cela
est une douce et sainte vie.

Je t'avouerai que je commenais  devenir srieusement amoureux de
Fernande lorsque heureusement Sylvia a dcouvert le roman et l'a termin
avec quelques reproches et une poigne de main. Elle a bien fait: ce
roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forts, ces nuits
d't, ces billets, ces douces confidences, Fernande afflige de la
froideur de son mari, et rpandant ses belles larmes dans mon sein, tout
cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tte. Je ne pensais pas
plus  Sylvia que si elle n'et jamais exist, et je fuyais toutes les
occasions de russir dans ma prtendue entreprise. Je ne saurais avoir
beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont pass par l'esprit
durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre  ma place n'et
fait pis? Mais je suis un sclrat fort ingnu, et je trouve mon bonheur
dans la pense et dans l'espoir du crime plutt que dans le crime
lui-mme. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies
et payer par des remords. Attirer Fernande  un rendez-vous et baiser
doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frre, me
semblait beaucoup plus agrable que de recevoir les embrassements de la
passion et du dsespoir.... Je n'ai jamais sduit personne, et je ne
crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien
heureux; et puis il y a un trange plaisir  protger et  respecter une
pudeur qui se confie et s'abandonne  vous! L'ide que j'tais le matre
de bouleverser cette me nave et de ravir ce trsor suffisait  mon
orgueil; je gotais un raffinement de vanit  la voir se livrer, et 
ne pas vouloir abuser de sa confiance.

Cependant je commenais  tre trop mu; je ne savais plus ce que je
disais, et si Fernande n'a pas devin ce qui se passait en moi, il faut
qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est
ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon
amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux
d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne
serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais  tre celui de
Fernande. Sylvia m'a dclar formellement, clairement et obstinment,
que nous serions dsormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un
parti pris ou une preuve  laquelle elle veut me soumettre; pour moi,
je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le dpit m'aidera
puissamment  m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia
se trompe si elle me croit d'humeur  accepter son pardon plus tard; je
renonce  son amour, et le mien achvera de s'teindre avant qu'elle ait
pris soin de le rallumer.

Malgr cette passion trange et les rapports un peu problmatiques que
nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus
douce que la ntre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'lite
certainement, des intelligences pures et dgages de tous les prjugs,
de toutes les considrations troites et vulgaires. Sylvia va trop loin
dans cette indpendance pour rendre un amant heureux; mais,  ne la
contempler qu' la lumire de l'amiti, c'est un tre d'une originalit
sublime. Jacques a beaucoup de ses ides et de ses sentiments; mais il
est moins absolu, et son caractre est plus aimable et plus doux. Je
ne le connaissais pas, je l'avais mal jug; la manire dont il m'a
accueilli, la confiance qu'il me tmoigne, la loyaut avec laquelle il
accepte ma prtendue amiti pour sa femme, ont quelque chose de si
noble et de si grand que je me mpriserais du jour o je songerais  le
trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une ide qui me fait
horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que
Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des cts les plus divins
de son me, suffit pour la prserver  jamais. Je ne sais pas comment
je ferai pour me sparer d'elle, pour renoncer  passer mes jours 
ses cts, mais il est certain que je m'en sparerai sans lui laisser
d'amertume et sans emporter de remords.

Je voudrais trouver un moyen de m'tablir dans leurs environs et de
les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dpendre d'un
caprice de Sylvia, qui peut m'loigner demain du toit qu'elle habite
sans que j'aie rien  dire, puisque je suis cens n'y tre que pour elle
et d'aprs sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi
autrefois de presbytre, et qui est dans une situation dlicieuse, 
une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire dguerpir le vieux
militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais
le plus heureux et le mieux log des hommes. Envoie-moi une petite
somme que mon rgisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma
chambre. Si je m'tablis dons mon presbytre, je veux que tu viennes
passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de
Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vant. Nous vivrons tous deux de
chasse, de pche, de musique et d'amour contemplatif.



LIV.

DE FERNANDE A CLMENCE.

Non, mon amie, non, je ne suis pas en colre; il est possible que j'aie
eu un moment d'aigreur et d'ironie en te rpondant: ta lettre tait si
dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour pancher
tout mon dpit, et qu'aprs l'avoir crite je n'ai pas plus pens 
notre querelle que s'il ne se ft rien pass. Si j'ai t trop loin dans
ma rponse, pardonne-moi, et, une autre fois, mnage-moi un peu plus.
Vraiment, je n'avais pas mrit des leons si dures; je m'tais conduite
un peu follement, il est vrai; mais mon coeur tait rest si tranger
aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais
accepter ton arrt comme une vrit utile. Il me semblait voir dans ta
manire de me traiter une sorte de mpris que je ne pouvais pas et que
je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus
jamais! Tu m'as boude bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de
moi pour me dire enfin que tu tais fche. J'espre que tu verras dans
ma persvrance  t'crire une amiti  l'preuve des mortifications de
l'amour-propre: il en doit tre ainsi. Oublie donc toute rancune, et
reviens  moi comme je reviens  toi, sincrement et avec joie.

Tu me montres tant d'indiffrence et tu te dclares si trangre
dsormais  ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler.
Cependant je veux te forcer  reprendre notre correspondance telle
qu'elle tait. Il m'tait si agrable de te raconter toute ma vie,
semaine par semaine! Il me semblait avoir allg mes chagrins de moiti
quand je te les avais confis; il est vrai qu' prsent je n'ai plus de
chagrins. Jamais je n'ai t plus heureuse et plus tranquille. Toutes
les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont 
jamais cicatrises; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons
sur tout, nous nous devinons. J'tais bien coupable envers lui, et je ne
conois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une
pense et qu'un voeu dans l'me, mon bonheur. Tout cela me semble un
rve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'tais alors;
peut-tre que nous tions trop seuls vis--vis l'un de l'autre et trop
inoccups. Un peu de socit et de distraction est ncessaire a mon ge
et mme  celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que
nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'tait install  une
demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante o nous allons
tous lui demander  djeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il
vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet t, pendant deux mois,
un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de
douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau,
chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil aprs toute cette fatigue et
cette gaiet! Sylvia est l'me de nos plaisirs. Je ne sais dans quels
termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils
se prtendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que
jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle
est si forte, si active, qu'elle nous entrane dans son activit comme
dans un tourbillon. Elle est toujours veille la premire, et c'est
elle qui arrange la journe et dcrte nos amusements; elle en prend si
bien sa part qu'elle nous force  nous amuser autant qu'elle. Jacques,
avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous
tous; il fait toutes sortes de drleries et d'espigleries avec une
gravit imperturbable, et sa manire d'tre fou est si douce, si
gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus
turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos prs
comme un poulain chapp. Son ami Herbert, quand il tait ici, tait
charg de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions
les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur,
mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est  qui les aimera
le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gts et si caresss; Octave est
celui de tous que ma fille prfre; il se couche par terre sur le tapis
o elle se roule au soleil, et pendant des heures entires elle s'amuse
 passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami.
Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en
jouant du piano avec une main, et il l'coute comme s'il comprenait le
langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un
sourire d'admiration et cherche  parler; mais il ne fait entendre
que des sons inarticuls, qui, au dire de Sylvia, sont des rponses
trs-prcises et trs-logiques au langage du piano. Il faut voir ses
interprtations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et
le srieux, le recueillement avec lequel Jacques coute tout cela. Ah!
nous sommes bien enfants tous, et bien heureux!

Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence  se faire sentir,
nous sommes un peu plus sdentaires. Nous avons encore pourtant de
belles journes d'automne, et nos soires ont pris une tournure de
mlancolie dlicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps,
nous sommes assis tout pensifs autour de l'tre o ptille le sarment.
Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un temprament sanguin,
et craint toujours que le sang ne lui monte  la tte. Mon vieux fumeur
de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un
baiser  sa soeur et  moi; puis il tape sur l'paule d'Octave en lui
disant: Est-ce que tu es triste? Octave relve la tte, et nous nous
apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est
l'effet des improvisations tranges et tour  tour tristes et folles de
Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers rves potiques
qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il
est trange de voir comme les mmes notes et les mmes sons agissent
diffremment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est
 cheval sur la bte de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la
paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterr de
tristesse dans quelque dsert pouvantable, tandis qu'Octave vole avec
les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien
n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent
par l'esprit. Sylvia s'en mle rarement: c'est la fe qui voque les
apparitions et qui les contemple sans motion et en silence, comme des
choses qu'elle est habitue  gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est
de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et
d'interprter les singuliers gmissements qui lui chappent  de
certaines phrases d'harmonie; elle prtend qu'elle a trouv l'accord et
la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal,
et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus potiques que
celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies
nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs  s'aimer
comme nous faisons, toutes les ides, tous les gots deviennent communs
 tous, et il s'tablit une sympathie si vive et si complte, qu'une
seule me semble animer plusieurs corps.

Adieu, mon amie, cris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part 
mes chagrins, prends part  ma joie.




TROISIEME PARTIE.



LV.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Fernande, je n'en puis plus, j'touffe, cette vertu est au-dessus de
mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure  vos
pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas.
Jacques et Sylvia sont des tres sublimes, mais ce sont des fous, et moi
aussi je suis un insens, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu,
comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans
aimer passionnment l'une des deux? Longtemps je me suis flatt que je
n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repouss
avec une obstination qui m'a rebut, et mon coeur peu  peu lui a obi;
il s'est rang sans colre et sans effort  l'amiti, et il est certain
que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que
l'amour. C'est ainsi que j'aurais d l'aimer toujours, et c'est ainsi
que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec vnration.
Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais
aime, je vous aime avec emportement, avec dsespoir, et il faut que je
parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?

Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous
inquitez de ma sant; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas
votre frre et que je ne peux pas l'tre? Vous ne voyez pas que je bois
le poison par tous les pores, et que votre amiti me tue? Que vous
ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur
impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme  un
tranger. Je vous cris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que
vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le
calme touffant o nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai t
longtemps heureux auprs de vous. Votre amiti, qui m'irrite et me fait
souffrir aujourd'hui, tait, dans les premiers mois, un baume divin
rpandu sur les blessures d'un coeur dchir. J'tais incertain, agit,
plein d'un espoir inconnu, transport de dsirs que je ne savais pas
expliquer, et dont le but me semblait tre l'ternit avec vous. J'tais
si fatigu des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si
fcheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert
pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement
bris, que je n'esprais presque plus rien en ce monde, et que je me
sentais dans une disposition  me nourrir de rves et de chimres. Il
faut que je vous dise toute ma folie; ds que je vous vis, je vous
aimai, non d'une amiti paisible et fraternelle, comme je m'en vantais,
mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais  ce sentiment
 la fois vif et pur; si j'avais t repouss et contrari, peut-tre
serait-il devenu ds lors une passion violente; mais vous m'accueilltes
avec tant de confiance et d'ingnuit! Jacques ensuite m'appela si
loyalement  partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je
m'habituai  vous contempler sans oser vous dsirer. Je pensais alors
que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour o
ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en
aller;  prsent, je me sens plus volontiers la force de mourir.

O est-il ce temps o un baiser sur votre main me rendait si heureux? o
un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'me pour toute
une nuit? Je me confesse  vous, Fernande, je vous possdais dans mon
sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal teint que j'avais eu
pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change 
mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de
vous plus intimement. Combien de fois j'ai press dans mes bras un
fantme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure
d'bne, mle  des flocons de soie dore, reposait parse sur mon
coeur et sur mes paules! Dans le dlire de ces nuits heureuses, je vous
appelais tour  tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me
semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser
au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacrent, et
le fantme ne m'apparut que sous les vtres. Quelquefois encore, par
habitude, par effroi, par remords peut-tre, j'appelais l'image de votre
compagne, mais elle ne me rpondait plus; et vous passiez sans cesse
devant mes yeux, comme une rvlation de mon destin, comme une prophtie
obissant  l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai  ma passion, et je
commenai  souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je
vous voyais prise de Jacques avec raison; j'estime et je vnre cet
homme: pouvais-je dsirer lui arracher le bien le plus prcieux qu'il
ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette ide de
vertu et de dvouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il
serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire
ternellement; mais il tait trop tard, je ne le pouvais plus: tout me
semblait supportable plutt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois
que je me tais; j'ai support hroquement ce terrible hiver pass  vos
cts, sans distraction et presque tte  tte, car vous ne pouvez pas
disconvenir que nous faisons deux  nous quatre: Jacques et Sylvia font
un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous
nous comprenons de mme. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes
comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs
peines, et qui se rvlent mutuellement ce qu'ils prouvent et ce qu'ils
sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une me,
et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en
commun. Cette imprieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en
silence, j'ai pourtant besoin de l'pancher. Ce n'est pas par des mots
que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le
battement de nos coeurs se rpondent. Mais il faut des embrassements et
des treintes ardentes  ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de
plus en plus; car tu m'aimes, peut-tre!... Ah! pardonnez-moi, Fernande,
je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me mprisez pas;
j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au del.



LVI.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Octave, Octave, que fais-tu? o t'gares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es
mon frre; tu l'as jur devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te
parjurer, tu ne peux pas te souiller  ce point, toi que je connais si
noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur
aime son frre? Quelles penses affreuses harcellent ta pauvre tte?
Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantmes
voqus par la fivre troublent ton sommeil; la raison, la mmoire et le
jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y
rpondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon
ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te
mprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un
tre que tu dsires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu o
il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut
distraire ta folie. Hlas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous
pouvions vieillir ensemble, et j'tais si heureuse de cette ide! Mais
tu guriras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne
digne de toi, et notre bonheur  tous sera plus pur et plus paisible. Tu
dis que je dois avoir devin ton amour; j'aurais vcu mille ans ainsi,
prs de toi, dans cette confiance sacre en ta parole, sans jamais
songer qu'il te ft possible de te parjurer, mme dans le secret de ton
coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sre que tu t'abuses; je contemple
ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te
voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles
convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me
ferait autant souffrir que toi-mme. Comment pourrais-je m'en irriter ou
m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de
te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te
ferait du bien. Mon ami bien-aim, reviens  toi, reviens  nous; oublie
cette funeste secousse. Brlons ces deux lettres, et qu'il n'en soit
jamais question. Tout cela est un rve; il ne s'est rien pass. Personne
n'a entendu les paroles que tu as profres dans le dlire; elles sont
ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altr le calme et la
tendresse. Une amiti comme la ntre peut-elle tre brise par un
instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans
crainte et sans honte aussitt que tu seras guri. Cet clair n'aura pas
laiss de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras
tels que tu nous laisses.



LVII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Tu as raison, ma soeur bien-aime, je suis fou; mon cerveau et mon coeur
sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un
ange, Fernande; quel billet tu m'cris! Ah! tu ne sauras jamais le bien
et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tche de
me persuader que j'en gurirai et que je pourrai revenir, car l'ide de
te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole
et la saintet de nos liens; invoque le nom respect et chri de
Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont
j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous
sauvent tous les deux. Je ne m'tais pas attendu  cette tendresse
misricordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'esprais
que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer
moins. Alors, malheur  toi, je serais rest, et j'aurais peut-tre
russi  te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et
si compatissante? Le dernier des lches tomberait  genoux devant toi,
et tu sais que je suis un honnte homme; j'aurai du coeur. Adieu,
Fernande; adieu, ma soeur chrie; adieu, mon seul et dernier amour; je
deviendrai ce qu'il plaira  Dieu; je gurirai ou je mourrai. Il ne
s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure;
je partirai avec cette ide, et elle me soutiendra.

Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet
que vous m'avez jet par la fentre, un soir que vous me prtes pour
Jacques, ne m'a jamais quitt. Celui que vous avez est une copie exacte
que j'ai fait faire  Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous
offenser par ma rsistance. Je n'ai pas eu le courage de me sparer de
ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si ncessaire et
si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais
emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le
refuser, quand je pars, peut-tre pour toujours. J'accomplis le
plus terrible des sacrifices; serez-vous sans piti? Je paierai mon
dvouement de ma vie peut-tre, et votre gnrosit ne vous cotera
rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer
de l'cusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui tait enlac au
vtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si,  ce moment affreux
et solennel o je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amiti et de
pardon, il me deviendra plus cher que jamais.

Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un prtexte; je
promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais
partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes?
N'vite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier,
Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sre de toi? Et si j'avais un
instant de faiblesse et de dsespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot
tu me verrais  tes genoux, le plus silencieux et le plus rsign des
hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier
jour que je vais passer prs de toi. Si mes larmes te font du mal, si
mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien
davantage pour te quitter. Songe que ta tche sera finie demain, et que
la mienne va commencer, affreuse, ternelle! Songe que je suis sur les
marches de l'chafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de
misricorde que tu m'auras accorde en m'envoyant au martyre.



LVIII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

O mon ange,  ma bien-aime, nous sommes sauvs! que Dieu te couvre de
ses bndictions,  la plus pure et la plus sainte de ses cratures!
Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel
n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent  lui dans la
sincrit de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon me
se serait souille de regrets, de fureurs, de projets, et peut-tre
d'entreprises insenses pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que
tu m'aideras  tre vertueux et tranquille comme toi. Le continuel
spectacle de ta srnit anglique fera passer le mme calme dans
mon coeur et dans mes sens. J'tais perdu si tu me retirais ta main
secourable; laisse-moi la coller  mes lvres, et qu'elle me conduise o
elle voudra. Je suis rsign  tous les sacrifices; je me tairai et je
gurirai. Eh! ne suis-je pas dj guri? n'ai-je pas fait l'essai de mes
forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laiss passer dans ta
chambre? J'tais fou quand je me suis lev pour t'aller dire adieu. Et
ce Jacques que le hasard fait partir prcisment hier soir, au milieu
du plus terrible accs de ma fivre et de mon garement! An! c'tait la
volont de la Providence. Si tu avais refus de me voir, j'enfonais ta
porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu
as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un dlire, qui
puisse rsister  la sainte confiance d'un tre aussi chaste, aussi
divin que toi? Tu ne dormais pas non plus,  mon enfant chri! tu
n'tais pas mme dshabille, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu
t'a exauce! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche
et les cheveux blonds pars sur tes paules, avec ton sourire affectueux
sur les lvres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu
avais verses pour moi, il m'a sembl voir une vierge de l'Elyse, et je
suis tomb  tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as cout ma
douleur, comme tu as essuy mes larmes avec une ineffable tendresse! et
tu m'embrassais en pleurant toi-mme,  sublime imprudente! Mais quel
tre immatriel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu reue
d'en haut pour calmer les fureurs du dsespoir avec les caresses qui
devraient les allumer? Tes lvres taient si fraches sur mon front! Il
me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes artres, et
que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants
endormis auprs de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien
je les aime! Il y a dj sur le visage de ta fille un reflet de ton me
virginale! Je te l'aurais enleve, si tu m'avais chass; je n'aurais pu
abandonner ce berceau o je l'ai endormie si souvent; car mon me se
brisait  l'ide de vivre seul et abandonn, moi qui, depuis huit mois,
vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus prcieux trsor, que
de biens j'allais perdre: l'amiti de Sylvia, qui est si grande, si
claire, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang!
O aurais-je retrouv des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie
supportable loin de vous tous?

Bnie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon dsespoir, et quand je
t'ai demand si tu croyais qu'il nous ft possible de vivre l'un prs de
l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dict ta rponse. Ah! ce _oui_!
comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frapp
d'une commotion lectrique; je m'attendais si peu  cette parole
d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de
moi un autre homme. Puisque tu es sre de moi, je le suis aussi; c'tait
une lchet de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce
donc si difficile? Je ne conois plus pourquoi j'ai t en proie  ces
agitations frntiques; c'est que le danger est toujours plus terrible
de loin que de prs; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir
succomber et t'entraner avec moi, je ne te connaissais pas; je te
prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinit qu'aucune
souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu
de la crainte ou de la colre, quand je t'aurais avou mes tourments, je
trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes lvres
ce misricordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras
avec effroi, et quand j'approcherais mes lvres de ton visage pour
te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te
dtournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les prils
vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'lever jusqu'
toi, et planer du mme vol au-dessus des orages des passions terrestres,
dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et
laisse-moi donner encore le nom d'amour  ce sentiment trange et
sublime que j'prouve; _amiti_ est un mot trop froid et trop vulgaire
pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la
baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amiti des mres
pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu
m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus
encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour prouver
ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose trange et
dlicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifi par mes rsolutions,
apais par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond
et du plus bienfaisant sommeil que j'aie got depuis trois mois, et je
viens de m'veiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai t de ma
vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! cris-moi, rpte-moi tout
ce que tu m'as dit, afin que je le relise  genoux si quelque nuage de
mlancolie vient encore  passer dans mon beau ciel, et que je retrouve
la pure lumire,  toile radieuse qui me conduis! Il me semble que je
vois le soleil pour la premire fois, tant la nature m'apparat belle
et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui
t'appelle au djeuner, et j'ai tressailli comme  la voix d'un ami.
Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure prs de
toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les
parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir
 la mme table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger
mthodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment!
je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours,
hier soir. Je vais encore rire et causer  cette table o il est permis
de mettre les deux coudes, et d'o l'on peut se lever autant de fois
qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que
nous aimons? Oh! quel jour de fte! Si tu savais comme la lune tait
belle  son coucher ce matin, quand j'ai travers le vallon pour revenir
chez moi! Comme l'herbe humide tait seme de ples diamants, et comme
les premires fleurs des amandiers exhalaient une odeur frache et
suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu tais  ta fentre, et
je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais
des yeux,  ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais
 Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette
nouvelle me que tu m'as donne, cette nouvelle vertu que tu m'as
rvle! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de
regarder dans la lunette d'approche qui est fixe sur ma fentre et
braque sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le
jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je
vais t'aider, et jouer du hautbois pour empcher ta fille de crier quand
tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce
pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi,
je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le
bas de ta robe tant que je voudrai.



LIX.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'tait de nous quitter.
Je savais bien que vous auriez la force d'touffer une pense funeste
plutt que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amiti quand
je vous ai dit: Oui, tu le peux, reste Octave; renonce  des rves
coupables, fais un noble effort sur toi-mme; ouvre les yeux, regarde
comme tu es saintement aim, comme tu peux tre heureux entre ces
trois amis qui te chrissent  l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas
souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir dsol un de ces
coeurs sincres, et le regret d'avoir afflig les deux autres par ton
dpart. Examine ton me, et vois combien elle est belle, jeune et forte;
ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus
gnreux? n'es-tu pas sr qu'elle gouvernera toujours tes passions?
veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne
serai-je donc pas toujours l pour relever ton courage s'il venait 
faiblir? seras-tu sourd  ma voix quand elle t'implorera? et ces douces
larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes
couleront? O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu
m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi;
j'avais comme une rvlation de ce qui allait s'oprer entre nous, et
ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce
moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant  genoux et en
levant les bras vers le ciel pour le prendre  tmoin de tes serments;
comme ton visage ple devint vermeil et anim; comme les yeux fatigus
et presque teints s'illuminrent d'une flamme sublime. Ce rayon du
ciel a laiss son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre
expression, une autre beaut que je ne te connaissais pas. Ta voix
aussi a chang; elle a quelque chose qui me pntre comme une musique
dlicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'coute pas les mots, je ne
comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta
voix m'meut et me donne envie de pleurer. Moi-mme je me sens toute
change; j'ai des facults nouvelles, je comprends mille choses que je
ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime
mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi,
Octave, je ressens une affection  laquelle je ne chercherai point de
nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu bnit. Ah! que tu es grand et
pur, mon ami! que tu es diffrent des autres hommes, et combien peu
d'entre eux sont capables de te comprendre!

Que serais-je devenue si tu nous avais quitts? La seule pense de te
perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami,
combien tu nous es ncessaire, et  moi surtout? Ce que tu m'crivais
l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux
caractres ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris
comme les ntres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous
ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voil
pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons
en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois,
des diffrences de gots et d'opinions, de petites souffrances, des
pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilit et
rveiller la sollicitude journalire. L'amiti, l'amour fraternel, si
tu veux, est plus heureux et plus galement pur; c'est un refuge contre
tous les maux de la vie, c'est une consolation suprme aux douleurs que
cause l'amour. Avant de te connatre, j'avais une amie dans le sein de
laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle ft bien acre et
bien svre dans ses rponses, la seule habitude de lui crire tous les
petits vnements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses
lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente
et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle tait, comme
tu le prtends, une fausse et mauvaise amie, mais elle tait bien
certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle
tait loin, cette Clmence, d'avoir ta douceur et ta sensibilit! Elle
m'effrayait, et tu me persuades; elle me menaait de maux invitables,
et tu m'apprends  m'en prserver; car tu as au moins autant de raison
et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler
et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habitue 
t'ouvrir mon coeur  chaque instant, je me suis gurie des petites
maladies morales et corrige des nombreux dfauts qui compromettaient et
troublaient mon bonheur. Tu m'as appris  accepter les souffrances de la
vie journalire,  tolrer les imperfections de l'amour,  ne demander
que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseign la justice,
et tu m'as appris  aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre
heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage,  mon cher ami!
et je suis si accoutume  avoir recours  toi en tout, que ma flicit
serait ruine du jour o je le perdrais; je retomberais peut-tre dans
mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc,
et ne parle jamais de t'loigner. Notre vie sera plus belle encore
qu'elle ne l'a t jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et
nous les lverons; nous prendrons de leur intelligence le mme soin que
nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Aprs eux et aprs
Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime
encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je chris Sylvia
comme ma soeur. Mais ton caractre a bien plus de rapport avec le mien,
et je me sens bien plus de confiance et d'entranement vers toi; 
prsent surtout, il me semble que nous avons reu un nouveau baptme, et
que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions sparment.

Garde mon bracelet,  une condition: c'est que tu y feras remettre
le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux
enlacs au mien, et que ton coeur ne me spare jamais ni de lui ni de
toi.



LX.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.


Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent  Blosse, et tu me
reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que
jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'tre seul et de rflchir.
Ce lieu dsert et plein d'aspects sauvages me plat et me fait du bien.
Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa
rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner
la rsignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chnes sculaires que
ronge la mousse, et j'y rsume ma vie. Cela me calme.

Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas aperue
qu'Octave aime ma femme? Cet amour a t romanesque et innocent pendant
bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit
pas encore, elle ne peut tarder  le voir. Nous avons t imprudents;
les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous
faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais
repouss. Ta fiert se refusait  tout ce qui aurait eu l'apparence
d'une ignoble jalousie et d'une vanit blesse. Pour moi, c'tait bien
pis; j'avais d'abord accus injustement ces pauvres jeunes fous; je
sentais que j'avais beaucoup  rparer envers eux, et la crainte de me
tromper encore me forait  fermer les yeux. Je t'avoue que, malgr
l'vidence, j'hsite encore  croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il
semblait si sr de lui dans les commencements, et toute l'anne dernire
il a t si heureux auprs de nous! Mais depuis l'hiver il a t de
plus en plus agit et distrait;  prsent il est rellement malade de
chagrin. C'est un honnte homme, il est devenu froid et sec avec moi.
Il ne sait pas me dissimuler la gne et le trouble que je lui cause;
pourtant il m'aime sincrement. Hier soir, quand je suis mont  cheval,
il est venu avec moi, et il m'a parl d'un voyage qu'il compte faire
bientt  Genve. J'ai compris qu'il voulait s'loigner de Fernande;
j'ai press sa main sans rien dire, et il s'est jet dans mes bras en
s'criant: Ah! mon brave Jacques!... puis il s'est arrt brusquement
et m'a parl de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est
par notre faute; nous l'avons trop abandonn aux prils de la jeunesse.
Mais o ne les aurait-il pas rencontrs? et o les et-il combattus avec
autant de vertu?

Il partira, j'en suis sr, et peut-tre  l'heure o je t'cris il est
dj parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire,
comme s'il et pris une rsolution pnible mais ferme. Ce qui m'a fait
partir sur-le-champ moi-mme pour la ferme, c'est la grande altration
que j'ai vue sur la figure de ma femme  l'heure du dner; jusque-l
j'tais convaincu qu'elle n'avait pas la plus lgre ide de l'amour
d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle
est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la
fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai
pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il pt
s'tre pass entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir,
je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-tre qu'il
avait  vivre auprs d'elle. Je suis sr maintenant de la raison et
de la prudence de Fernande; elle l'loignera sans l'offenser et sans
irriter sa passion par d'inutiles dmonstrations de force. J'ai vu
que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle tait la
meilleure garantie possible de leur vertu.

Je n'ai aucune inquitude, mais je suis triste et profondment las de
moi. J'avais un ami sincre, aimable, dvou, et il faut qu'il parte
dsespr parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime,
riante et pure comme vos coeurs, et voil qu'elle est gte, drange,
empoisonne, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espre
si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutt mourir et vous
laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de
l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible dsormais, si Fernande a
dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voil
ce qui m'a constern hier. Elle l'aime peut-tre... si cela est, elle
ne le sait pas encore elle-mme; mais l'absence et la douleur le lui
apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et
qu'elle me hasse?

Non, elle ne me hara pas, elle est si bonne et si douce! et moi je
serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par
nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pens  cela avant que nous
fussions maris, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne
me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que
la premire fois tu ne m'aies beaucoup trop rassur sur leur amiti: ils
taient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se sparer
aisment, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu
nous pardonne, nous n'avons rien fait  mauvaise et coupable intention.
Je retournerai demain au chteau; si Octave n'est point parti, je
songerai  ce que je dois ou  ce que je puis faire.

[Illustration: Ils taient deux.]



LXI.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Voici un mois bien trange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis
le jour o vous m'avez command d'touffer mon amour, je l'ai tellement
couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir russi  l'teindre. Je
suis plus tranquille que je ne l'tais cet hiver, bien certainement;
mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout
sacrifier, vous auriez d prendre un peu plus de soin pour le ranimer de
temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonn; et je tombe dans
une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me
trouver indocile  vos leons? pourquoi me les avez-vous dj retires?
Peut-tre ma mlancolie vous fatigue; peut-tre craignez-vous l'ennui
que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile
de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne
connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouv en
dfaut? Vous tes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous
me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne
pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour
votre mari? Votre me est si gnreuse et si dlicate dans tout le
reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation  me
faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent
d'elles-mmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre
misricorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les
choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand
vous parliez de votre mari, sans blasphmer un mrite que personne
n'apprcie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas
lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part
tait aussi belle que la sienne, quoique diffrente. A prsent vous avez
le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique
et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants
et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je
crains d'tre brutal; car je suis aujourd'hui d'une singulire cret.
Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce
pas? A la bonne heure. Vous tes jeune, vous avez des sens; votre mari
vous perscutait pour hter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez
bien fait: vous tes moins belle ce matin, et vous me semblez moins
pure. Je vous respectais dans ma pense jusqu' la vnration, et en
vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais
 la Vierge mre,  la blanche et chaste madone de Raphal caressant
son fils et celui d'lisabeth. Dans les plus ardents transports de ma
passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur
les lvres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je
dtournais mon regard de peur de profaner, par un dsir goste, un des
plus saints mystres de la nature providente. A prsent, cachez bien
voire sein, vous tes redevenue femme; vous n'tes plus mre; vous
n'avez plus de droit  ce respect naf que j'avais hier, et qui me
remplissait de pit et de mlancolie. Je me sens plus indiffrent
et plus hardi. Ce sont l de mauvais moyens avec un homme aussi
rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre  votre
mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir
 toute la maison, et  moi surtout.

[Illustration: Attirer Fernande  un rendez-vous...]



LXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.

Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il
est ncessaire que je m'loigne; je deviens antipathique, et c'est ce
qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant
hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle ft emporter ses
enfants, dont les cris l'empchent de dormir et la rendent rellement
malade, je ne sais si tu remarquas la singulire contestation qui
s'leva entre Octave et elle. Est-ce que vous tes sre que vos enfants
se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils
s'y habituent, rpondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me
paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientt.---Mais on les
soignera mal. A qui une mre peut-elle remettre le soin de veiller
sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquitude ce soin 
Sylvia. Il fit alors un geste d'impatience extrme, et partit sans dire
bonsoir  personne.

Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y
rflchissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle
tait bien ple depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que
malade. Je rsolus de savoir  quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa
chambre  minuit.

Le ciel m'est tmoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas
les intentions qu'Octave m'a supposes. Il y a plus d'un an que je n'ai
endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi
vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si
cette joie tait rciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce
mois o j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la
maternit, la presser dans mes bras, a t pour moi une angoisse
perptuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarqu, Sylvia?
Octave est triste, et quelquefois dsespr. Ils luttent, ils rsistent,
les infortuns! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour
 tour accueilli et repouss la conviction de cet amour rciproque;
elle m'arrivait de plus en plus. Je me dcidai enfin hier  l'accepter,
quelque rude qu'elle ft, et  paratre odieux un instant, afin de
n'tre plus jamais expos  le devenir. Je m'approchai de son lit, et je
vis qu'elle feignait de dormir, esprant, la pauvre femme, se soustraire
ainsi  mes importunits; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux
et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson
d'effroi et de rpugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour,
elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le
nom d'amour tait oubli; et quand je cherchais  attirer ses lvres sur
les miennes, sa figure prenait une singulire expression d'abattement
et de rsignation. Une douceur anglique rsidait sur son front, et son
regard avait la srnit d'une conscience pure; mais sa bouche tait
ple et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'preuve assez forte;
il m'et t impossible de trouver du plaisir  la tourmenter. J'avais
horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable
d'user contre son gr. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me
dire sincrement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose
manquait  son bonheur. Comment pourrais-je trouver que je ne suis
point heureuse, me rpondit-elle, quand tu n'es occup qu' me rendre
la vie agrable, et  loigner de moi les moindres contrarits? Quelle
femme il faudrait tre pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras
changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une
socit plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour
que je mette ma plus grande joie  le satisfaire; si c'est l'ennui qui
te rend malade et mlancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce
n'est pas l'ennui, me rpondit-elle avec un soupir. Et je vis qu'elle
tait tente de m'ouvrir son coeur. Elle l'et fait certainement si son
secret n'et appartenu qu' elle; mais elle ne devait pas me faire la
confession d'un autre. Je l'aidai  la renfermer dans son sein, et je la
quittai en lui disant: Souviens toi que je suis ton pre, et que je
te porterai dans mes bras pour t'empcher de marcher sur les pines.
Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans
quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains
jamais.--Tu es un ange! un ange! me dit-elle  plusieurs reprises; et
son visage me remercia malgr elle de ce que je m'en allais. Je rentrai
dans ma chambre, et je tombai dsol sur mon lit; je venais de franchir,
pour la dernire fois de ma vie, le seuil de la sienne.

C'en est donc fait irrvocablement; elle ne m'aime plus! Hlas! ne le
sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une preuve dcisive
pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave
sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me tmoigne dsormais,
est-ce autre chose que de l'amiti? Elle est heureuse avec moi
maintenant, el elle commence  souffrir par lui; car l'amour est chez
elle une souffrance. La voil en proie  toutes les terreurs et  toutes
les difficults de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagrs
dchirent son coeur; mais que dois-je faire? L'loignerai-je du danger
et tcherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du
monde, impressionnable et ingnue comme elle l'est, elle cherchera 
aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop suprieure
 ces poupes de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre got
 leur existence vide et  leurs imbciles plaisirs. Elle pourra en tre
tonne, tourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais
bientt le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement,
et l'amour se rveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un
autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me hara avec
raison pour l'avoir arrache  une affection qui tait innocente encore,
et qui l'aurait peut tre t toujours, et pour l'avoir prcipite dans
un abme de dceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un
matin elle se trouvera criminelle  ses propres yeux; elle se noiera
dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonne au danger avec une
lche indiffrence, ou avec une confiance stupide. Elle hara peut-tre
son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords;
elle me mprisera pour ne l'avoir pas prserve.

Je suis aussi incertain et aussi peu avanc qu'un homme qui n'aurait
jamais prvu ce qui lui arrive. Pourtant voil bientt deux ans que
j'emploie  retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui
s'accomplit; mais il y a cent mille manires de perdre l'amour d'une
femme, et la seule qu'on n'ait pas prvue est prcisment celle qui se
ralise. Il est absurde de se prescrire une rgle de conduite, quand le
hasard seul se charge de vous clairer sur le meilleur parti  prendre.
Voil pourquoi les socits ne peuvent exister qu'au moyen de lois
arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les
individus. Comment peut-on crer un code de vertu pour les hommes, quand
un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances
le forcent  en changer dix fois dans sa vie? L'anne dernire, quand
j'accusai Fernande de me tromper effrontment, j'allais partir, j'allais
l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si
trangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime
Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les mmes
tres, les mmes lieux, la mme position sociale; mais ce n'est pus le
mme sentiment. Je la croyais grossirement amoureuse d'un homme dans ce
temps-l, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgr
elle, une me qui la comprend. Elle plit, elle frissonne, elle pleure,
 prsent! Voil toute la diffrence extrieure; mais cette diffrence,
c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur  une femme noble
et sincre. Je ne peux pas me consoler par le mpris, maintenant.
Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en vrit; et quand mme
elle se serait abandonne aux transports de son amant, elle n'aurait
fait que cder  l'entranement d'une destine invitable. Elle n'a plus
d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un
ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus
que de l'amiti; puis-je demander plus de sacrifices, de dvouement
et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait?
Puis-je exiger que son coeur se dessche, et que sa vie finisse avec
notre amour?

Je serais un insens et un monstre si je pouvais concevoir contre elle
une pense de colre; mais je suis horriblement malheureux, car mon
amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'teindre; elle m'a
fait souffrir; mais elle ne m'a ni offens ni avili. Je suis vieux, et
ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur  un amour nouveau. Le moment
de souffrir est venu; il n'y a plus  esprer de le retarder ou de
l'viter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune
espce de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma
soeur! Je me soulage, en t'crivant; mais que ces discours ne viennent
jamais sur nos lvres.



LXIII.

DE FERNANDE A JACQUES.

Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'crire aujourd'hui,
et te faire une demande qui me cote beaucoup; mais tu m'as parl hier
soir avec tant de bont et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as
dit que, si j'prouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un
plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais dsirer.
Je n'ai pas accept sur-le-champ, parce que je ne savais comment
t'expliquer ce que j'prouve, et je ne sais pas encore comment je vais
te le dire. De l'ennui? auprs de toi, et dans un si beau lieu, avec mes
enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je
connaisse l'ennui; rien ne manque  mon bonheur,  mon cher Jacques! et
tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des poux. Mais que
te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans
savoir de quoi. J'ai des ides sombres, je ne dors pas, tout m'agite et
me fatigue; j'ai peut-tre une maladie de nerfs; je m'imagine que je
vais mourir et que l'air que je respire m'touffe et m'empoisonne. Enfin
je sens, non pas le dsir, mais le besoin de changer de lieu. C'est
peut-tre une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu
auras compassion. loigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je
serai gurie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre
jour que M. Borel t'engageait beaucoup  acheter les terres de M. Raoul,
et tu me lisais une lettre o Eugnie se joignait  lui pour te supplier
de venir examiner cette proprit et de m'amener passer l't chez elle;
j'ai comme un vague dsir de prendre la distraction de ce voyage et de
revoir ces bons amis. Engage notre chre Sylvia  nous accompagner; je
ne saurais me sparer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces.
Rponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi
l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens
le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette
indulgence et cette divine douceur  laquelle tu m'as accoutume.
Bonjour, mon bien-aim Jacques. Nos enfants se portent bien.



LXIV.

DE JACQUES A FERNANDE.

Tes dsirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons o
tu voudras; prpare et commande le dpart pour la semaine prochaine,
pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus
importante que ta sant et ton bien-tre. J'cris  l'instant mme
 Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition.
Prcisment j'ai des fonds  dplacer, et il me sera agrable de les
porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu.
Il m'et t cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre
Sylvia pourra nous accompagner. Cela prsente plus de difficults et
d'inconvnients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la
chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous
partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille
chrie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te dplais  Cerisy,
ft-ce le lendemain de notre arrive, je serai tout prt  te conduire
ailleurs, ou  te ramener ici. Ne crains pas de me paratre fantasque:
je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour allger ton mal.
Adieu. Un baiser pour moi  Sylvia, et mille  nos enfants.



LXV.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Ainsi, vous partez! Je vous ai offense, et vous m'abandonnez au
dsespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun.
Vous avez raison; mais cela vous te beaucoup de votre mrite  mes
yeux. Vous tiez bien plus grande quand vous me disiez que vous
ne m'aimiez pas, mais que vous aviez piti de moi, et que vous me
supporteriez auprs de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations
et de votre appui. A prsent, vous ne dites plus rien. Je vous parle de
mon amour dans le dlire de la fivre, et vous avez la charit de ne pas
me rpondre, pour ne pas me dsesprer, apparemment; mais vous n'avez
pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous tes
lasse trop tt, Fernande, du rle sublime dont vous aviez conu l'ide,
mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le
temps de gurir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus cre et plus
envenime qu'auparavant.

Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si
ingnieuse: vous avez arrang tout cela en un clin d'oeil, et vous avez
surmont tous les obstacles avec toute l'habilet et tout le sang-froid
du tacticien le plus expriment. Cela est bien beau pour votre ge!
Sylvia tait brutale et franche; elle partait en me laissant des billets
o elle m'apprenait sans faon qu'elle ne m'aimait pas. Vous tes plus
politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol;
vous arrangez tout d'une manire si savante et si vraisemblable, qu'on
jurerait que c'est votre mari qui vous entrane, tandis que son coeur
gnreux et brave hsite, s'tonne et se soumet sans savoir ce qui vous
passe par l'esprit. Sylvia se soucie mdiocrement d'aller s'installer
chez des gens qu'elle ne connat pas, et qui la traiteront peut-tre
fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez
devant eux d'hypocrites tmoignages de regret et d'attachement, et vous
vitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je
n'tais furieux, je serais dsespr. Soyez tranquille; j'ai autant
d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mpris. Vous auriez d
me tmoigner le vtre ds le jour o j'ai eu l'insolence de vous parler
d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez dbarrasse de moi
depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi
quitter votre maison et dplacer toute votre famille, quand vous n'avez
qu'un mot  dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille
m'attacher  vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez
choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'tait le seul lieu du
monde o je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin;
restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Dfaites vos
malles; dites  votre mari que vous avez chang d'ide: je vous ai vue
ce matin pour la dernire fois de ma vie. Adieu, Madame.



LXVI.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Vous vous trompez absolument sur les causes de mon dpart et de ma
conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu' demain,  moins que
vous ne vouliez faire deviner  mon mari un secret qui peut compromettre
son bonheur et mon repos. Ce soir,  neuf heures, nous partirons, aprs
nous tre press la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la
pierre mon dernier billet, mon dernier adieu.



DE FERNANDE A OCTAVE.

(Billet plac sous la pierre de l'ormeau.)

Je pars parce que je vous aime; vous le dire et rsister  vos
transports m'et t impossible. Partir sans vous le dire est galement
au-dessus de mes forces. Je suis un tre faible et souffrant; je ne puis
commander  mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincrement les
remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules
lois de la socit; la socit chtie svrement ceux qui lui
dsobissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je
saurais braver pour vous le ridicule et le blme qui s'attachent aux
fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice
que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins
parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise 
disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais,
quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que
pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin
plutt que d'abuser de sa confiance.

Je ne sais pas quand j'ai commenc  vous aimer. Peut-tre est-ce ds le
premier jour que je vous ai vu, peut-tre Clmence avait-elle tristement
raison en m'crivant que je russissais  donner le change  ma
conscience, mais que j'tais dj perdue lorsque je croyais travailler 
voire rconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprcier
au juste ce qui s'est pass dans ma pauvre tte depuis un an; je suis
brise de fatigue, de combats, d'motions. Il est temps que je parte; je
ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous tiez il y a un mois.
Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous
perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imagin, que ne me serais-je
pas persuad, que n'aurais-je pas jur  Dieu et aux hommes, plutt que
de renoncer  vous voir? Cette ide tait trop affreuse, je ne pouvais
l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter
tait au-dessus des forces humaines;  peine vous vis-je au point
d'enthousiasme et de courage o je vous priais d'atteindre, que mon
me se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse
inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration
votre dvouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou
me perdre avec vous. Que Dieu nous protge! A prsent le sacrifice est
consomm; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour
me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.

Si vous voulez m'accorder une grce, restez encore quelques jours 
Saint-Lon; et puisque Silvia n'a pu se dcider  me suivre, profitez de
cette sainte amiti que la Providence vous offre comme une consolation.
Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-tre devine-t-elle
que je suis malheureuse. Elle se dvoue  mes enfants; elle leur servira
de mre. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour
fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde  la fois; leur vue vous
rappellera mes devoirs et les vtres; vous souffrirez moins pendant ces
premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous
nourrissez l'me du tmoignage de notre honnte amiti et du spectacle
de ces lieux, o tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la
famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir t heureux par
la vertu, et vous vous rjouirez de n'avoir pas souill la puret de ce
souvenir.



LXVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Saint-Lon.

Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage et fait
beaucoup da mal  ta fille, qui n'est pas bien portante. Son
indisposition ne sera rien, j'espre; elle serait devenue srieuse dans
une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont ncessaires. Ne
parle pas  ta femme de cette indisposition, qui sera gurie sans doute
quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la
moindre souffrance de tes enfants, surtout  prsent que je suis seule.
Je tremble de voir leur sant s'altrer par ma faute; je ne les quitte
pourtant pas d'une minute, et je ne goterai pas un instant de sommeil
que notre chre petite ne soit tout  fait bien.

Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que
vous avez reu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie
de la tristesse pouvantable o tu me dis que Fernande est plonge.
Pauvre chre enfant! Peut-tre as-tu mal fait de cder si vite  son
dsir; il et fallu lui donner le temps de rflchir et de se raviser.
Il m'a sembl qu'au moment de partir, elle tait au dsespoir, et
que, sans la crainte de te dplaire, elle et renonc  ce voyage. Je
n'augure rien de bon de cette sparation. Octave est comme fou. J'ai
russi  le retenir jusqu' prsent, mais je dsespre de le calmer.
J'ai essay de le faire parler; j'esprais qu'en ouvrant son coeur et en
l'panchant dans le mien, il se calmerait ou se pntrerait davantage de
la ncessit d'tre fort; mais la force n'est pas dans l'organisation
d'Octave; et quand mme j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa
rsolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et
le voyant aussi srieusement pris de Fernande, j'espre peu  prsent
qu'il la seconde dans ses gnreux projets. Il est dans une agitation
effrayante; sa souffrance parat si vive et si profonde, que j'en suis
mue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon me. Sois
indulgent et misricordieux,  mon Jacques! car ils sont bien 
plaindre. Je n'ai jamais t dans cette situation, et je ne sais
vraiment pas ce que je ferais  leur place. Ma position indpendante,
mon isolement de toute considration sociale, de tout devoir de famille,
sont cause que je me suis livre  mon coeur lorsqu'il a parl. Si j'ai
de la force, ce n'est pas  me combattre que je l'ai acquise; car je
n'en ai jamais eu l'occasion. L'ide de sacrifier une passion relle et
profonde  ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en
crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs rels de Fernande
sont envers toi; et ta conduite en impose de tels  tous ceux qui
t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui
te trahissent. Aide-la donc avec douceur  accomplir cet holocauste de
son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave;
mais il me ferme l'accs de son coeur, et je ne puis vaincre la
rpugnance que j'prouve  forcer la confiance d'une me qui souffre,
ft-ce avec l'espoir de la gurir.



LXVIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je suis dans un tat dplorable, mon cher Herbert; plains-moi et
n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'tat d'couter quoi que
ce soit. Elle a tout gt en me disant qu'elle m'aime; jusque-l, je
me croyais mpris; le dpit m'aurait donn des forces; mais, en
me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espre que je me
rsignerai  la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils
voudront, ces trois tres tranges parmi lesquels je viens de passer un
an qui m'apparat comme un rve, comme une excursion de mon me dans un
monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La
vraie force est-elle d'touffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu
nous les a-t-il donnes pour les abjurer? et celui qui les prouve assez
vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les
remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que
celui dont la prudence et la raison gouvernent et arrtent tous les
lans? Qu'est-ce donc que cette fivre que je sens dans mon cerveau?
Qu'est-ce donc que ce feu qui me dvore la poitrine, ce bouillonnement
de mon sang qui me pousse, qui m'entrane vers Fernande? Est-l les
sensations d'un tre faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont
froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs penses? qui peut deviner
leurs intentions relles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au
danger pendant un an, et qui, malgr sa pntration exquise en toute
autre chose, ne s'aperoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette
Sylvia qui redouble d'affection pour moi,  mesure que je me console
de ses ddains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils
sublimes ou imbciles? Avons-nous affaire  de froids raisonneurs
qui contemplent notre souffrance avec la tranquillit de l'analyse
philosophique, et qui assisteront  notre dfaite avec la superbe
indiffrence d'une sagesse goste?  des hros de misricorde, 
des aptres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs
affections et de leur orgueil? A prsent que j'ai perdu l'aimant qui
m'attachait  eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me
raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-tre qu'ils
me mprisent; peut-tre qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur
Fernande, et de la facilit avec laquelle ils m'ont spar d'elle au
moment o elle allait tre  moi. Oh! s'il en tait ainsi, malheur 
eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine.

Mais cette Sylvia m'arrte et me fait hsiter. Maudite soit-elle! Elle
exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irrsistible
et de fatal. Toi qui crois au magntisme, tu aurais ici beau jeu pour
expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi aprs que mon amour pour
elle est teint, et quand nos caractres s'accordent et se ressemblent
si peu. Quand Fernande tait ici, j'tais si heureux, si enivr au
milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait.
Sylvia tait mon amie, ma soeur chrie, comme elle tait l'amie et la
soeur chrie de Fernande. A prsent, elle m'tonne et m'inspire de la
mfiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la
piti qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe tmoignage de
mpris qu'une femme puisse donner  un ancien amant. Ah! si je pouvais
me livrer  elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et
si j'tais sr qu'elle y compatt! Mais  quoi cela me mnerait-il? Elle
est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime,
qu'elle ne peut que blmer et contrarier mon amour. Quand mme elle
serait assez gnreuse pour dsirer de me voir heureux avec une autre
qu'elle, Fernande est prcisment la seule femme qu'elle ne peut pas
m'aider  obtenir. Ah! si elle me mprise, elle a bien raison, car je
suis un homme sans caractre et sans conviction. Je sens que je ne suis
ni mchant, ni vicieux, ni lche; mais je me laisse aller  tous les
flots qui me ballottent,  tous les vents qui me poussent. J'ai eu
dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des
dcouragements affreux, puis des doutes cruels et un profond dgot des
gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aim
Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'lever jusqu' elle, qui me
paraissait  demi cache dans les cieux; puis je l'ai mprise jusqu'
la souponner d'tre une courtisane; puis je l'ai estime au point de
vivre son ami aprs avoir t repouss comme amant; maintenant elle me
fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je
ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle
a  me dire quelque parole qui pourra me sauver.

Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien
nier dcidment? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai vers 
ses pieds des larmes qui m'ont sembl descendre du ciel; mais peut-tre
n'tait-ce qu'une comdie que je jouais vis--vis de moi-mme, et
dont j'tais  la fois l'acteur inspir et le spectateur niaisement
merveill! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et  quoi sert de
se chauffer le cerveau jusqu' ce qu'il clate?  quoi mne cette
exaltation qui tombe d'elle-mme comme la flamme? Fernande tait sincre
dans ses rsolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en
jurant  Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait dj en secret.
Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'crit navement!
Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui
met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais dout;
je sens ce que j'ai senti ds le premier jour: c'est que nous sommes
faits l'un pour l'autre, et que son tre est de la mme nature que
le mien. Ah! je n'ai jamais aim Sylvia, c'est impossible, nous nous
ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une
femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que
j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend
malheureuse, je l'enlverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons
vivre au fond de quelque valle de ma patrie. Tu me donneras bien un
asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends
malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais
une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'tais comme toi,
ingnieur des ponts et chausses, je ne serais pas amoureux; mais que
veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre  aucun mtier; je ne puis me
plier  aucune rgle,  aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le
vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin
sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes
sans tre amoureux de l'une ni de l'autre.

Adieu; ne m'cris pas, car je ne sais pas o je vais. Je fais mon
portemanteau vingt fois par jour; tantt je veux aller  Genve oublier
Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes
chiens; tantt je veux aller me cacher  Tours, dans quelque auberge
d'o je serai  porte d'crire  Fernande et de recevoir ses rponses;
tantt je ris de piti en me voyant si absurde; tantt je pleure de rage
d'tre si malheureux.



LXIX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrmement; c'est la premire
fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait d et
devra l'tre souvent; mais je ne puis commander  mon inquitude quand
il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur
existence est plus prcaire que celle des autres. La petite est bien
plus dlicate que son frre, et cela justifie la croyance gnrale qu'un
des deux vit toujours aux dpens de l'autre dans le sein de la mre. Si
elle va plus mal, cris-le-moi sans hsiter. J'irai te rejoindre, non
pour aider  tes soins, qui ne peuvent tre que parfaits, mais pour te
soulager de la terrible responsabilit qui pse sur toi. J'ai cach et
je cacherai cette nouvelle  Fernande aussi longtemps que je pourrai;
sa sant est rellement trs-altre, le chagrin et l'inquitude
aggraveraient son mal. Elle est entoure ici de soins, d'amitis et
de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me
consterne, et ses nerfs sont dans un tat d'irritation qui change
entirement son caractre. Tu as raison, Sylvia, cette sparation n'a
produit rien de bon. Il y a peu d'mes qui soient organises assez
vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte rsolution;
toutes les consciences honntes sont capables de la gnrosit d'un
jour, mais presque toutes succombent le lendemain  l'effort du
sacrifice. J'ai cru qu'il tait de mon devoir de consentir  celui de
Fernande et mme de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espr un
rsultat heureux pour moi. Quand l'amour est teint, rien ne le rallume;
et en m'arrachant  notre Dauphin, je n'avais pas certainement sur le
visage l'imbcile joie d'un mari dont la vanit triomphe. Je n'avais pas
non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de
retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais
bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharn, et que
je la drobais seulement au danger dont sa pudeur et peut-tre suffi
pour la prserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur 
mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient
ce qu'ils ont prouv, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que
l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient possder. Il faut
voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la
femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais
Fernande que dans le cas o elle recevrait mes caresses d'un front
serein, avec un sourire trompeur sur les lvres. Mais sa conduite est
noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'tais assez
grossier pour l'exercer. Dans l'espce d'aversion qu'elle me tmoigne
malgr elle de temps en temps, il y a une violence de sincrit que je
prfre  une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chre enfant!
comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle
se jette  mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec
horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientt de
revenir si son tat ne s'amliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit
malheureuse et qu'elle me hasse. Tous les chagrins, tous les affronts
sur moi plutt que celui-l! J'attends encore quelques jours;
l'excitation o elle est s'apaisera peut-tre comme le redoublement
d'une maladie. J'ai d consentir  l'amener ici, mme avec la conviction
que cela ne servirait  rien; j'ai d lui laisser la facult de faire un
noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu;
ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus  mon
respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne lverai point le bras
pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Hlas! si elle
savait combien je l'aime! Mais je me tais dsormais; mon amour serait un
reproche, et je respecte sa souffrance. Insens que je suis! il y a des
instants o je me flatte qu'elle va revenir  moi, et qu'un miracle va
s'accomplir pour me rcompenser de tout ce que j'ai dvor de douleurs
dans le cours de ma triste vie!



LXX.

DE SYLVIA A JACQUES.

Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un tat de
marasme qui fait des progrs effrayants; amne quelque mdecin plus
habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est rellement aussi
malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'tat de sa fille;
et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vrit, si mes
craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La
laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il
est vrai que sa mre va arriver au Tilly,  ce qu'elle me mande, et
qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'aprs tout ce que tu m'as dit
de sa mre, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande.
Ah! pourquoi nous sommes-nous quitts? cela nous a port malheur.

Octave est parti pour Genve; il a accompli aussi son sacrifice; que
peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essay d'adoucir son
chagrin par mon amiti; je me suis convaincue plus que jamais que
son me n'est point grande, et que les petitesses de la vanit ou de
i'gosme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entre aux ides
leves et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hsit 
savoir si j'avais l'intention de dcouvrir ses secrets pour en abuser,
ou si j'tais sincre dans mon dsir de le rconcilier avec lui-mme?
Croirais-tu qu'il a eu l'ide ridicule que je lui faisais des
coquetteries pour le ramener  mes pieds? Il me suppose ce vil et sot
amour-propre; il me croit occupe  ces calculs petits et mprisables,
quand mon coeur est bris de la douleur de Fernande et de la sienne,
quand je donnerais mon sang pour les gurir en les divisant, ou pour les
envoyer vivre heureux dans quelque monde o tu n'aurais jamais mis le
pied, et o leur bonheur ne toucherait point  ton existence. Pauvre
Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence
ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le
caractre trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son
gale, et il se trompe: Fernande est trs-au-dessus de lui, et Dieu
fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait
peut-tre que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant
qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit,
dvouons-nous  ceux qui n'ont pas la force de se dvouer.



LXXVI.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Votre mari est en Dauphin et moi je suis  Tours; vous m'aimez et je
vous aime, voil tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir
et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je
vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous
compromette, je serai prudent; mais ne me rduisez pas au dsespoir, et
ne djouez pas par une inutile et folle rsistance les moyens que
je prendrai pour arriver  vous sans que personne s'en doute. Que
craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous pouvantent?
Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous coterait des larmes?
M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des
sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime,
et vous dcider  retourner  Saint-Lon. L nous reprendrons notre
ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'tes, et je serai
aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout
accepter pourvu qu'on ne me spare pas de vous; cela seul est
impossible.

J'ai dj fait le tour du chteau et des jardins de Cerisy, j'ai dj
gagn le jardinier et apprivois les chiens. Cette nuit je suis pass
sous vos fentres, il tait deux heures du matin, et il y avait de la
lumire dans votre chambre; demain je vous crirai comment nous pouvons
nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous tes malade, et, s'il
faut rpter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin
vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse
pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant
ses denres et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise
copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter
le dsintressement et la dlicatesse de Claire; c'est une coquette
froide et trs-loquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux tres
de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le
mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, rfugie-toi dans le
seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu
voudras, mais laisse-moi pleurer  tes genoux encore une fois, est te
dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche.



LXXII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je suis  Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus
patiemment que je peux, et attendant les rares instants o il m'est
permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours  demander et
 obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa
rsistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent  elle et donnent de
force  ma passion. Rien n'irrite mon dsir, rien ne m'veille de mon
indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez 
combattre sa terreur d'tre dcouverte et compromise, j'ai t fort
occup. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de
profession plus active et plus assujettissante que celle de pntrer
auprs des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai
eu  lutter contre madame de Luxeuil (cette Clmence dont je t'ai parl
une fois), le philosophe le plus pdant et le plus insupportable de
la terre, la femme la plus sche, la plus froide, la plus jalouse du
bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement juge d'aprs ses lettres.
J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est  Tours,
et qui la connat fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais
maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distingue, un de ces
tres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur
maldiction  tout ce qui aime sur la terre; pdagogues femelles qui ont
le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le
prdire avec une joie malicieuse pour se consoler d'tre trangers aux
biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences crites sur
parchemin  la place du coeur, et qui mettent leur gloire a taler leur
fatal bon sens et leur raison impitoyable  dfaut d'affection et de
bont. Sachant que Fernande tait  Cerisy, et qu'au dire des voisins
tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue
la voir et se repatre de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le
dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais mme
pas si elle n'a pas indispos contre la pauvre Fernande madame Borel,
leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde
lui bat froid, et ne peut s'empcher de regretter Saint-Lon. Elle y
retournera, je l'y dciderai, et l je vaincrai ses scrupules et les
miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus
misrable sducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un hros ni dans
la vertu ni dans le vice: c'est peut-tre pour cela que je suis toujours
ennuy, agit et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop
Fernande pour renoncer  elle; je prfre commettre tous les crimes et
supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que
je veuille la perscuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne
partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent.
Quelle digue peut s'opposer  l'amour de deux tres qui s'entendent
et dont les brlantes aspirations s'appellent et se rpondent  toute
heure? Je conois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des
amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'treinte
de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'me. Chez les captifs
ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abngation qu'expient en
secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et
je m'lve dans les rgions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis
sr de redescendre sur la terre et de l'y entraner avec moi quand je
voudrai.

Tu dois t'tonner de la vie que je mne: moi aussi; mais, au bout du
compte, cet abandon de moi-mme au hasard ou au destin, cette soumission
de mes actions  mes passions est la seule chose qui me convienne. Je
suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul
peut-tre parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de rle. Je me
laisse aller au gr de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se
drapent, les autres se fardent| il en est qui se pltrent et veulent se
changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des
ailes de papillon  des organisations de tortue. En gnral, les vieux
se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravit de
l'ge mr. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tte et ne m'occupe
en aucune faon, des spectateurs. J'coutais dernirement deux hommes se
dpeindre l'un  l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre
insolent et apathique. Quand nous nous sparmes en quittant la
diligence, tous deux s'taient dj rvls: le prtendu bilieux s'tait
laiss provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel
n'avait pu supporter une contradiction trs-lgre sur une question
politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes,
qu'ils se vantent des dfauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des
qualits qu'ils peuvent avoir.

Moi, je cours aprs l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni 
droite ni  gauche pour savoir ce qu'on dit de ma dmarche. Quelquefois
je me regarde au miroir, el je ris de moi-mme; mais je ne change rien
 ma manire d'tre, cela me donnerait trop de peine. Avec ce
caractre-l, j'attends sans trop d'ennui ni de dsespoir ce que le
destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement
du monde; la pense de mon amour suffit pour rchauffer ma tte et
entretenir mon esprance. Enferm dans une petite chambre d'auberge
assez frache et sombre, j'emploie  dessiner ou  lire des romans (tu
sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la
journe. Personne ici ne me connat que deux ou trois jeunes gens de
Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel
ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon sjour ici ne peut
compromettre Fernande auprs de personne. Jacques lui crit toujours
qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair
comme le jour qu'il n'y pense gure ou qu'il est plus occup des soins
de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'
elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec
Rosette et d'aller le rejoindre. C'est  quoi je travaille  la dcider,
car je partirais aussitt pour mon ermitage, et j'arriverais  quelques
jours de distance, en disant  Jacques et  Sylvia que j'ai t faire
un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien
voir. Cette dernire opinion est celle  laquelle je m'abandonne le plus
volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient 
l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses
grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes
du dsir el de la timidit. Moi, timide! c'est pourtant vrai.
J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens
de la beaut, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme
que j'aime me fait tomber  genoux. Heureusement les prires d'un amant
sont plus imprieuses que les menaces de toute la terre, et mme que
les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient
quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugnie
Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connatre, si ce n'est
comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques
mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison dserte, une espce
de pied--terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par
semaine. Il doit tre facile d'y pntrer et d'y donner rendez-vous 
Fernande. Elle ne veut plus que j'aille rder dans le parc de Cerisy.
J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du
mme avis.



LXXIII.

DE M. BOREL A JACQUES.

MON VIEUX CAMARADE,

Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre
chose. Tu ne peux empcher l'un, et tu dois t'opposer  l'autre. Laisse
donc tes enfants  quelque personne sre, et reviens chercher madame
Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donn
le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi  ton dpart que cette
parole: Mon ami, je te confie ma femme. Je ne sais pas bien ce que tu
entendais par l, toi qui es un philosophe, et dont les ides diffrent
beaucoup des ntres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que
le code du rgiment Or, dans mon temps, voil comme cela se passait, et,
dans mon intrieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami,
un frre d'armes me recommande sa femme ou sa matresse, sa soeur ou
sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste,
charg des devoirs suivants: 1 souffleter ou btonner tout impertinent
qui s'adresse  elle avec l'intention vidente de porter atteinte 
l'honneur de mon ami, sauf  rendre raison de ma manire de procder au
soufflet ou au byonn, si telle est son humeur. Ce premier point sera
fidlement excut, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me
tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la
flamme et le vent. 2 Je me crois oblig, quand la femme de mon ami est
rcalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner
d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-mme  sa
conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de
la mienne en pareille circonstance. Voil ce dont je m'acquitte, mon
cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de rpugnance, comme tu peux
croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilit
que d'avoir  garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme
la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empcher qu'on se
moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport.
Me taire serait tolrer et encourager le mal, et prter ma maison  un
commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets
donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.

Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer
et repasser quelqu'un sous ma fentre  deux heures du matin. Mon grand
lvrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'lana en hurlant vers
la croise entr'ouverte, et,  ma grande surprise, ce fut le seul chien
de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien
qu'accoutums  faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai
que c'tait quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_
plusieurs fois, personne ne rpondit; je pris une simple canne  pe et
je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui tait
 sa fentre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut
singulier et invraisemblable; mais je n'en tmoignai rien, et je me
tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits aprs j'entendis
trs-distinctement les mmes pas, mon lvrier fit le mne tapage; mais
je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis
fuir d'un ct un homme et de l'autre une femme, qui n'tait ni plus ni
moins que la tienne. Je ne me montrai pas  elle dans cet instant;
mais le lendemain, au djeuner, j'essayai de lui faire entendre que
je m'tais aperu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre.
Nanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention
d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en
empcha, elle s'en tait dj charge; et pour ne pas affliger Fernande,
comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits mnagements,
elle lui avait dit qu'elle seule avait dcouvert son intrigue. Madame
Fernande avait rpondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle
avait en effet inspir une violente passion  un pauvre jeune fou
pour lequel elle n'avait que de l'amiti, et qu'elle avait cout par
compassion au moment de l'loigner d'elle pour toujours. Je te rpte
les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans
son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette
prtendue amiti tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un
mot; mais comme Fernande jurait  Eugnie que le monsieur tait parti au
moins pour l'Amrique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs
jours, je renonai de bon coeur  la tche dsagrable que je remplis
Aujourd'hui.

[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.]

L'affaire en tait l quand le colonel de la garde royale nous invita
 ses bals. Je n'aime gure ces freluquets de la nouvelle arme, qui
portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres trangers
au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel
est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens
militaires que la ncessit d'avoir un tat a forcs de retourner leur
casaque; on boit de bon vin  leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais
que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie
folle; aprs avoir un peu grogn, je consentis  la mettre dans sa
calche,  prendre les rnes et  la conduire  Tours avec madame
Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clmence,
cette bgueule que je n'aime gure, et qui, grce  Dieu, prit cong de
nous en arrivant  la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour
aller au bal; et vraiment on n'et pas dit, en la voyant, qu'elle ft si
malade qu'elle prtend l'tre. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent
pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gels
en Russie; je recommandai seulement  Eugnie de surveiller de prs sa
compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou
si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-mme trois ou
quatre fois donner un coup d'oeil  leur manire d'tre. Tout se passa
fort bien en apparence, et  moins que ma femme ne soit d'accord avec
la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit
trs-adroit et moins _insens_ que Fernande ne l'avait dpeint. Il faut
aussi qu'elle ait t de trs-bon accord avec lui pour ne pas me le
faire connatre; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui
l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle
a su si bien excuter. Je poursuis mon Rcit.

[Illustration: J'ai dj gagn le jardinier...]

Le lendemain du dernier bal, quand nous fmes de retour  Cerisy, elle
nous dit qu'elle avait oubli une emplette, et qu'elle s'amuserait
 monter  cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui
rpondis qu'au jour et  l'heure qu'elle choisirait, je serais prt 
l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette dernire tait
occupe. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit
que cela dpendrait de l'tat de sa sant, et qu'elle m'avertirait le
premier matin o elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la
voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne ft plus malade
qu' l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme
de chambre nous rpondit qu'elle tait partie  six heures du matin,
 cheval et suivie d'un domestique. Cela m'tonna un peu, et j'allai
prendre des informations  l'curie. Je savais que la jument d'Eugnie
et l'autre petite bte que monte ta femme ordinairement taient alles
chez le marchal ferrant,  deux lieues d'ici. Fernande avait donc t
oblige de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour
une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier
empressement d'aller  Tours, et me jeta dans une double inquitude. Je
craignais qu'elle ne se rompt le cou, et, ma foi! c'et t bien autre
chose que tout le reste. J'allai l'attendre  la grille du parc, et
je la vis bientt arriver au triple galop, couverte de sueur et de
poussire. Elle ft assez dconcerte en m'apercevant; elle esprait
sans doute rentrer et se dpouiller de cet accoutrement de marche force
sans tre remarque; mais elle reprit courage et me dit avec assez
d'aplomb: Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave?
--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'tre change  ce point
depuis le dpart de Jacques.--Et vous voyez comme je mne bien votre
cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte
vraiment bien aujourd'hui; je me suis leve avec le jour, et, voyant
un si beau temps, je n'ai pu rsister  la fantaisie de faire cette
expdition.--C'est trs-joli de votre part, repris-je; mais Jacques
vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me
laisse faire tout ce que je veux, rpondit-elle d'un petit ton sec; et
elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire
sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme
les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugnie me pria de ne pas
me mler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le
droit de faire des leons  une personne qui n'tait ni ma soeur ni ma
fille; que mes pigrammes taient brutales et blessaient Fernande, ce
qui tait contraire aux gards que nous devions  son isolement et aux
devoirs de l'hospitalit. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je
me tus encore et que ta femme retourna  Tours de la mme faon deux
jours aprs, c'est--dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en
empcher, aprs tout? Et qui l'empchait de me rpondre qu'elle allait
tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugnie le
croyait ou feignait de le croire; or, voici le dnoment.

Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se
remarque, tout s'interprte et tout se dcouvre. La jolie figure de ta
femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers
de la garnison ne cherchassent pas  lui faire la cour; et, comme il n'y
a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret,
ils taient tous repousss avec perte. Ils la virent passer le premier
matin et la suivirent de loin jusqu' notre _maison de ville_, comme
ma femme appelle son pied--terre; ils la virent entrer et sortir,
remarqurent le temps qu'elle y passa, s'informrent, surent qu'il
n'y avait personne dans la maison, et se demandrent naturellement si
c'tait pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer
l pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et
malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux
firent si bonne enqute, qu'ils dcouvrirent une certaine issue de
derrire par laquelle sortit, quelque temps aprs que Fernande fut
partie, un jeune homme que l'on ne connat pas par son nom, mais qu'on a
vu  l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la
pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compre se
ft introduit de son ct, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en
apert, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir
Fernande sans l'effaroucher par aucune dmonstration hostile; ces
messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien levs pour
adresser la parole  une dame en pareille occasion. De mon temps, nous
n'aurions pas t si respectueux; mais autre temps, autres moeurs,
heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu' l'heureux
rival qu'elle leur prfrait. Elle monta  cheval dans la cour aprs
avoir pris la clef du rez-de-chausse, qu'elle avait demande  ma femme
sous prtexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant
qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa
poche, non sans avoir bien barricad son amant pour qu'il ne ft drang
dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait,
et qui tait ou n'tait pas dans le secret, emporta galement la clef
de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui
feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se
portrent aussitt aprs en embuscade  la fentre du grenier par o
l'amant tait entr d'une maison voisine. Ils contemplrent avec grand
plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent
longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer  parlementer en
rpondant  de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en
libert. Il resta muet  tous les appels,  toutes les plaisanteries, et
se tint tout le jour tranquille comme s'il et t mort. Les vauriens
d'assigeants dcidrent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on
monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la
maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires.
Mais le captif, dsespr, fit une sortie  laquelle on ne s'attendait
pas, et s'vada par les toits d'une manire qu'on dit miraculeuse de
hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs,
mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitt la ville sans qu'on
sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est
aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est
venu dner avec nous, et m'a racont toute l'affaire non sans un certain
plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis mont chez ta femme
aussitt qu'il a t parti; elle s'tait donne pour malade toute la
journe et n'avait pas quitt sa chambre. Je lui ai fait une scne de
tous les diables, et elle s'est mise en colre comme un petit dmon.
Au lieu de me prier de me taire, elle m'a dfi de t'informer de sa
conduite, et m'a dclar que je n'avais pas le droit de lui parler
ainsi; que j'tais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-mme
les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu
voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire
ce qu'il en est.

Elle m'a chass de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ
des chevaux de poste et quitter une maison o elle se disait insulte et
opprim. Eugnie s'est efforce de la calmer, et une violente attaque de
nerfs qui cette fois est, je crois, bien, relle, est venue terminer le
diffrend. Elle est au lit maintenant, et Eugnie passera la nuit auprs
d'elle; moi je me hte de t'crire, parce que je crains que demain la
force et la volont ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la
laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui
m'a l'air, par parenthse, d'une sournoise trs-roue. Je ferai mon
possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi
bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que
j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui
arrivera dsormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser
enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache
pas qu'elle a la tte perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa
rsistance  mes avis, il m'est chapp qu'elle ferait mieux d'aller
soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant
qui la livre dj  la rise de toute une province et de tout un
rgiment. J'ai t fch aussitt d'avoir trahi le secret que tu m'avais
recommand, car elle est tombe dans des convulsions qui m'ont prouv
que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oubli
l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence
envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta
conduite, mais joins-y un peu de piti pour cette pauvre gare. Elle
est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien
bonnes mres de famille qui ont eu leurs jours d'garement. Elle a, je
crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle tait charmante; je
ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramene avec des caprices, des
convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable
autrefois. Tu m'as paru tre un mari bien dbonnaire, je ne te le cache
pas; tu vois ce que c'est que d'tre trop amoureux de sa femme. D'autres
disent que tu as quelques torts  te reprocher, et que tu vis l-bas
dans une intimit un peu trop tendre avec une espce de parente qui est
venue te trouver aprs ton mariage, on ne sait pas d'o. Je sais bien
que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir
quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit
conjugal; c'est une grande imprudence, et voil comme elles s'en
vengent. Ne te fche pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un
commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin
dans un caf, a dit que tu mritais un peu ton sort; c'est peut-tre un
mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne ft-ce que pour dcouvrir la
retraite de ton rival et le traiter comme il le mrite; je t'aiderai. Je
ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est--dire
qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.



LXXIV.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Tilly, prs Tours.

Je suis chez ma mre: offense et presque insulte par M. Borel, je suis
venue me rfugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie,
mais sous le toit d'une personne dont les leons, quelque dures qu'elles
soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre
sortir de sa bouche bien des paroles qui me rvoltaient dans celle de ce
soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Lon; ma mre m'y
conduit. Elle sait notre misrable aventure; qui ne la sait pas! mais
elle a t moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette
tout le blme sur mon mari, et, malgr tout ce que je puis dire,
s'obstine  croire que Sylvia est sa matresse, et qu'il m'abandonne
pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a rpandu dans le pays cet
infme mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met
 croire le mal. Hlas! ce n'tait donc pas assez que je le rendisse
ridicule par ma folle conduite, je ne puis empcher qu'on le calomnie!
Sa bont, sa confiance envers moi, seront attribues  des motifs
odieux! Je suis sre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je
l'ai rencontre tout  l'heure comme elle sortait de chez ma mre, et
elle s'est beaucoup trouble en me voyant. Un instant aprs, ma mre
est venue me parier de mon mnage, de mon imprudent amour, et j'ai vu
qu'elle tait informe des plus petits dtails de notre histoire; mais
informe de quelle manire! Les faits, en passant par la bouche de cette
servante, taient salis et dnaturs, comme vous pouvez penser: nos
premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer 
un sentiment si pur et si peu dangereux, ont t prsents comme une
intrigue effronte; l'accueil que Jacques vous fit alors a t trait
d'infme complaisance; et notre double amiti, si longtemps paisible et
toujours si pure, est condamne sans appel comme un double commerce de
galanterie. Que puis-je rpondre  de telles accusations? Je n'ai pas
la force de me dbattre contra une destine si dplorable; je me laisse
accabler, humilier, salir. Je pense  ma fille qui se meurt, et que je
trouverai peut-tre morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit
en colre contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant?
Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir;
mais que pouvez-vous rparer dsormais? Je sais que vous souffrez autant
que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en
prserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches;
je suis perdue,  quoi servirait de me plaindre?

Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au
moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma rponse, que vous n'tes pas
loin, et que vous pntrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous
m'tes funeste, vous m'avez perdue par la conduite o vous persvrez
obstinment.  quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites
passionnes qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi
voulez-vous me disputer ainsi  une socit qui rit de nos efforts, et
pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous
quelque dguisement et avec quelque prcaution que vous approchiez de
moi, vous serez encore dcouvert. La maison est petite, je suis garde
 vue, et Rosette vous connat; vous voyez o mnent le secours et le
dvouement de ces gens-l; pour un louis ils vous secondent, pour deux
ils vous vendent.  quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien
pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon.
Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre
aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retire
 jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bont
m'humiliera comme un affront perptuel. Pour vous, si vous vous obstinez
 me voir encore, vous paierez peut-tre cette obstination de votre vie;
car Jacques se rveillera enfin du sommeil o la confiance plonge son
orgueil. Je ne puis vous empcher de chercher l'accomplissement de votre
fatale destine; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait,
qu'en trouvant la mort dans les consquences de votre amour. Eh bien!
soit. Tout ce qui pourra hter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il
m'enlve ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de prs.



LXXV.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Je t'ai perdue, tu es dsespre, et tu crois que je t'abandonnerai?
Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut tre
expose, quand la tienne est compromise et dsole par ma faute? Me
prends-tu pour un lche? Ah! c'est bien assez d'tre un fou que Dieu
maudit, et dont la fatalit djoue toutes les esprances et traverse
toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des
plaintes et du dcouragement; songe que je ne puis plus te compromettre
maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur
saignera ternellement pour ma faute. Mais si le pass n'est pas
rparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas
l'ide qu'il doive tre pour toi un chtiment implacable et ternel.
Pauvre infortune! Dieu ne veut pas que tu te rsignes  souffrir toute
ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra
qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protge ceux
que le monde abandonne. Il te prservera, lui seul sait de quelle faon;
du moins il te rendra ta fille. Ce misrable Borel aura exagr son
mal pour se venger de la juste fiert avec laquelle tu repoussais
ses insolentes rprimandes. Quand j'ai quitt Saint-Lon, elle tait
trs-lgrement indispose, et sa constitution annonait une force
capable de rsister aux maladies invitables de l'enfance. Tu la
retrouveras gurie, ou, du moins, elle gurira en dormant sur ton sein.
Tout le mal est venu,  elle comme  nous, de ton dpart. Nous tions
une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une mme vie
semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel
ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignor ou
tolr, et Sylvia n'aurait os s'en offenser.  prsent, le monde a
parl, il a jet sa hideuse maldiction sur nos amours, il faut les
laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien  Jacques jusqu'
la dernire goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des lches
si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te
rendre le bonheur, je mourrai consol et purifi de mon crime; mais s'il
te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur  lui!
Je t'ai jete dans le prcipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je
m'inquite du monde? J'ai cru autrefois que c'tait un matre svre
et juste; j'ai rompu avec lui du jour o il m'a dfendu de t'aimer. A
prsent, je brave ses anathmes; je te prendrai dans mes bras et je
t'emporterai au bout de la terre. J'enlverai tes enfants, ta fille
au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude o les
clameurs insenses de ta socit ne nous atteindront pas. Je n'ai pas,
comme Jacques, une grande fortune  t'offrir; mais ce que je possde
t'appartiendra; je me vtirai en paysan, et je travaillerai pour que
ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien  faire qu'
jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui
dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de dvouement que
tous les dons de ton mari. Relve donc ton courage et hte-toi d'aller
 Saint-Lon. Si je ne craignais d'augmenter sa colre, je viendrais te
prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-mme
 ton mari; mais il croirait peut-tre, dans le premier moment, que je
viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir
 lui, et lui donner la rparation qu'il voudra. Il me mpriserait avec
raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entr dans le petit
jardin de ta mre ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec
Rosette; chasse cette fille le plus tt possible. Je t'ai vue aussi,
dans quel tat de pleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures
du remords et du dsespoir. J'tais habill en paysan, et c'est moi qui
ai vendu  ton domestique les fleurs o tu as d trouver mon premier
billet. Je te porterai moi-mme celui-ci ce soir au moment de ton
dpart, et je ferai le voyage  deux pas derrire toi. Prends courage,
Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon me; plus nous serons
malheureux, et plus je t'aimerai.



LXXVI.

D'OCTAVE A HERBERT.

J'ai bien des choses  te raconter. Je suis reparti pour le Dauphin, le
15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mre tait bien loin
de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'tait autre
que l'amant  qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de
Theursan, qui est du reste une mchante femme, est prudente et amie
des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journe, congdi
Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte
et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer
avantageusement. J'ai rencontr la soubrette dans une auberge du village
voisin o elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais
j'ai pens que, dans l'intrt de Fernande, je devais faire tout le
contraire. J'ai donc doubl le prsent de madame de Theursan, et je l'ai
vue partir pour Paris. L, du moins, les mchancets de sa langue seront
perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abme o tout
s'engloutit ple-mle, fautes et blme. Au moment du dpart de Fernande,
j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des tmoignages d'amiti
qui ont d rpandre quelque consolation dans son coeur bris. A
l'approche du premier relais, aprs avoir chang un regard, une poigne
de main et un billet  la portire avec Fernande, j'ai quitt mon
costume, et j'ai couru la poste  franc-trier toute la nuit derrire
sa voiture;  chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais,  la
lueur mystrieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir
dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle djeunait dans une auberge, j'ai
lou une chaise et j'ai continu ainsi mon voyage.  propos, envoie-moi
vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expdition  faire,
je ne saurais comment m'en tirer.

Madame de Theursan a bien remarqu ma figure sur la route; mais elle
ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si
indiffrent  elle et  sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon
dessein. Je me suis arrt sur la route,  l'entre du vallon de
Saint-Lon, et je l'ai laisse s'engager dans la plaine; j'ai envoy
alors mon quipage au presbytre en disant au postillon d'aller
lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je
suis arriv  travers bois jusqu'au chteau; je suis entr sans voir
personne, et je me suis assis dans le salon derrire le paravent o l'on
met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un
seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille tait morte,
et je rpandis des larmes amres en songeant au surcrot de douleur qui
attendait mon infortune Fernande.

J'tais l depuis un quart d'heure, absorb et comme accabl de cette
combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher
plusieurs personnes; c'tait Jacques avec Fernande et sa mre qui
venaient d'arriver. O est ma fille? disait Fernande a son mari;
fais-moi voir ma fille. L'accent de sa voix tait dchirant. Celle de
Jacques eut quelque chose d'trangement cruel en lui rpondant par cette
question: _O est Octave?_... Je me levai aussitt, et je me prsentai
en disant d'un ton rsolu: Me voici. Il resta quelques instants
immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la
surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me
disant: _C'est bien_. Ce fut la premire et la dernire explication que
nous emes ensemble.

Fernande tait partage entre l'inquitude de savoir ce qu'tait devenue
sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; ple et
tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix touffe:
Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as reu une lettre de
M. Borel.--Je n'ai reu aucune lettre, rpondit Jacques, et ton arrive
est pour moi un bonheur inattendu. Il fit cette rponse avec tant de
calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais t pris moi-mme, si
je ne savais par Rosette, qui tait au courant de tous les secrets de
Cerisy, que M. Borel a crit et qu'il a tout racont. Fernande se leva
vivement, et un clair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba
sur son sige, en disant: Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit
Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu
l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est
une triste justification que j'ai  t'offrir, ma pauvre Fernande; mais
tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble. Sylvia entra en cet
instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre
dans ceux de l'infortune en la couvrant de baisers et de larmes.
_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'vanouit.

Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques,
laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de
voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une
autre pice.--Non, Madame, rpondit Jacques d'un ton sec et hautain;
laissez-moi secourir ma femme moi-mme, vous direz ensuite tout ce que
vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en
s'adressant  sa femme, qui commenait  revenir un peu, prends
courage; c'est tout ce que je te demande en rcompense de la tendresse
inaltrable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant
qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu
dois tenir  la vie, tu es encore entoure d'tres qui te chrissent;
Sylvia est l qui attend un effort de ton amiti pour lui rendre
ses caresses; je suis  tes pieds pour te conjurer de rsister  ta
douleur... et... voici Octave. Il pronona ce dernier mot avec un
effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupe seulement de sa
douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda
avec un singulier mlange de reproche et de pardon. L'homme trange!
j'eus envie un instant de me jeter  ses pieds.

Nous passmes prs d'une heure dans les larmes. Jacques tait si bon et
si dlicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux
malheurs qu'elle avait redouts; elle pensa qu'il ne savait rien encore,
et prit courage au point de me tendre la main,  moi le dernier, aprs
avoir donn mille tmoignages d'affection  son fils,  son mari et 
Sylvia. Tu vois, lui dis-je  voix basse, pendant un moment o je me
trouvais seul prs d'elle, que tous les coups ne frappent pas en mme
temps, et que je suis encore  tes pieds. Je rencontrai les yeux de
madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques
rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu
de nourriture, et nous la conduismes  table. Le djeuner fut triste et
silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu  peu Fernande 
la vie. Personne ne parlait  madame de Theursan, qui paraissait fort
insensible  l'infortune de sa fille, et qui n'tait occupe qu'
regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une
affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions
pour elle. Jacques, de son ct, affectait de n'en avoir aucune. Quand
nous rentrmes au salon, madame de Theursan, s'adressant  Jacques, lui
dit d'un ton insolent: Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner
une explication particulire?--Absolument, Madame, rpondit
Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mre
chez vous; je suis venue ici pour vous dfendre et vous protger; mon
intention tait de vous rconcilier, autant que possible, avec votre
mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager  abjurer
ses torts en pardonnant les vtres. Mais on m'insulte avant mme que
j'aie dit un mot en votre faveur; c'est  vous de savoir comment vous
voulez que j'agisse dsormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande,
trouble et pouvante, de remettre  un autre moment toute explication
avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques,
que nous aurons jamais besoin d'intermdiaire pour nous expliquer?
Est-ce que tu as pri ta mre de venir te protger et te dfendre contre
moi?--Non, non, jamais! s'cria Fernande en cachant sa tte dans le sein
de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgr moi; n'coute pas,
ne rponds pas... Ma mre, ayez piti de moi et taisez-vous.--Me taire
serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais 
dire pouvait servir  quelque chose; mais je vois que ce serait prendre
une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'
me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la dernire
fois; la vie honteuse  laquelle j'esprais vous soustraire et o vous
voulez vous plonger plus avant m'interdit dsormais toute relation avec
vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de
votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari.
Fernande, plus ple que la mort, tomba sur le sofa en disant: Mon Dieu,
pargnez-moi! Jacques tait aussi ple qu'elle, mais sa colre ne se
rvlait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a
appris  observer, et dont madame de Theursan tait loin de connatre
l'importance. Madame, dit-il d'une voix trs-lgrement altre,
personne au monde, except moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez
renonc aux vtres en la mariant. Je vous dfends donc, au nom de mon
autorit et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches
et des injures, qui, dans l'tat o vous la voyez, peuvent lui devenir
funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous
ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est  moi que
vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous rpondre; il me suffira de vous
dire que je vous connais. Madame de Theursan changea de visage; mais la
colre l'emportant sur la peur que cette espce de menace avait sembl
lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant
vers moi d'une manire brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en
disant: Si c'est l votre choix, Fernande, restez au sein de la honte
o votre mari vous a prcipite; je ne saurais relever une me avilie.
Pour vous, Mademoiselle, dit-elle  Sylvia, je vous fais mon compliment
du rle que vous jouez ici, et j'admire l'habilet avec laquelle vous
avez fourni un amant  votre rivale, pour la supplanter plus facilement
auprs de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui
m'tait impos en offrant  ma fille l'appui qu'elle aurait d implorer
et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!
Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon
coeur. Sylvia dit  madame de Theursan, avec un ddain glacial, qu'elle
ne comprenait rien  son apostrophe et qu'elle ne rpondait point aux
nigmes. Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume.
Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait  sa fille un
douaire qui, en cas de veuvage ou de sparation, assurerait  celle-ci
une existence brillante; elle cherche  nous brouiller, afin que sa
fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne  gouverner cinquante
mille livres de rente: voil toute l'nigme. Madame de Theursan tait
verte de fureur; mais la haine lui dliant merveilleusement la langue,
elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques
perdit patience, et frona le sourcil tout  fait; alors il ouvrit son
portefeuille, et montra  madame de Theursan quelques mots crits sur
un petit papier, avec une image coupe en deux, en s'criant d'une voix
forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la
saisir, en rpondant avec garement qu'elle ne savait point ce que cela
signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla ter du cou de Sylvia une
espce de scapulaire qu'elle porte toujours. Il dchira le sachet de
satin noir, en tira une autre moiti d'image qu'il montra  madame de
Theursan, et rpta de la mme voix tonnante, que je n'avais jamais
entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La
malheureuse femme s'vanouit presque de honte; puis elle se releva en
criant avec le dsespoir de la haine: Elle n'en est pas moins votre
matresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est
pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que
nous cette scne trange et mystrieuse, s'tait approche de sa mre
pour la secourir.--Non, c'est sa matresse, criait madame de Theursan
avec garement, en s'efforant d'entraner sa fille. Fuyons cette
maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux
pas rester sous le mme toit que la matresse de ton mari. La pauvre
Fernande, brise par tant d'motions et comme frappe d'tourdissement
devant taut de surprises, restait indcise et consterne, tandis que sa
mre la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de dlire.
Jacques la dlivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia:
Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne;
embrasse-la, et oublie ta mre, qui vient de se perdre par sa faute.

Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans
la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui tait
sortie pour aller soigner sa mre, Sylvia s'arrta entre Jacques et moi,
en nous prenant chacun par un bras: Jacques, dit-elle, tu as t trop
loin, et tu n'aurais pas d dire cela devant Fernande et devant moi. Je
suis bien fche de savoir que c'est l ma mre; j'esprais que celle
qui m'a abandonne en me donnant le jour, tait morte. Heureusement
Fernande n'a d rien comprendre  cette scne, et il sera facile de lui
faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel
 mon amiti.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient 
personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera
religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais
rien, et que je ne devine pas plus que Fernande. Nous nous sparmes,
et Sylvia passa le reste de la journe dans la chambre de madame de
Theursan. Fernande, malade elle-mme, avait t force d'aller se mettre
au lit aussitt qu'elle avait vu sa mre un peu calme. Sylvia les a
soignes alternativement avec un zle admirable. Aprs-tout, c'est une
grande et noble crature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est pass entre
elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain
matin sans consentir  voir personne, elle se laissa accompagner par
Sylvia jusqu' sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit
o elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait tre
accable, et n'avoir plus de forces pour la colre et le ressentiment.
Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui
l'attendait  la grille, elle lui tendit la main; puis, pres un instant
d'hsitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis
Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour
la soigner. Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal;
mais si je vous appelle  ma dernire heure, promettez-moi de venir me
fermer les yeux.--Je vous le jure, rpondit Sylvia; et je vous jure
aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le
gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car
je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose  vous remettre, reprit
Sylvia; c'est les trois lignes crites que Jacques vous a montres hier,
les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous
devez les anantir. Voici encore la moiti de l'image, laissez-moi
l'autre; elle ne peut rien apprendre  personne, et j'y tiens  cause
de Jacques.--Bonne, bonne personne! s'cria madame de Theursan, en
acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute
l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'tre
dbarrasse d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la
confusion d'une conscience coupable: elle partit prcipitamment.

Sylvia resta longtemps immobile  la regarder; quand celle-ci eut
disparu derrire la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine,
et j'entendis ce mot expirer  demi sur ses lvres ples: Ma
mre!--Explique-moi ce mystre, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en
lui baisant la main avec une sorte de vnration irrsistible; comment
cette femme est-elle ta mre, lorsque tu te croyais la soeur
de Jacques? Son visage prit une expression de recueillement
indfinissable, et elle me rpondit: Il n'y a au monde que cette femme
qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est l
ma mre.--Elle a donc t aime du pre de Jacques?--Oui, dit-elle, et
d'un autre en mme temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou
cinq mots de la main du pre de Jacques, attestant que j'tais la fille
de madame de Theursan, mais dclarant qu'il n'tait point sr d'tre mon
pre, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi.
Cette image, dont j'ai la moiti, c'est lui qui me la mit au cou en
m'envoyant  l'hospice des Orphelins.--Quelle destine que la tienne,
Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand
coeur.--Mes peines ne sont rien, rpondit-elle en faisant un geste comme
pour loigner une proccupation personnelle; ce sont les vtres qui me
font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu
pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est
toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le
plus faible. Cependant il y a une chose qui me rconcilie, c'est que tu
sois venu; cela est d'un homme. Je voulus m'expliquer avec elle sur nos
communes douleurs; je me sentais en ce moment dispos  une confiance et
 une estime que je ne retrouverai peut-tre jamais dans mon coeur. Je
venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livr toutes
mes penses; mais elle me punit de mes mfiances passes en me fermant
l'accs de son me. Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce
qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti;
sois bien sr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans
ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.

Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre alle du parc.
J'allai m'informer de la sant de Fernande; son mari tait dans sa
chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la
mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand
il s'est pass entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus
irrconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller
frapper  cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre
quand il sort en me disant avec son calme impntrable: Obtenez qu'elle
ait le courage de vivre. Que cache donc l'impassible gnrosit de
cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi
toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants o je
le crois; et pourtant cela est trop contraire  l'humanit pour que j'y
ajoute foi sincrement. S'il n'avait donn de sa bravoure et de son
mpris de la vie des preuves que je n'aurai peut-tre jamais l'occasion
de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais 
moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout
entire par Sylvia, celle explication ne peut prsenter aucun sens.
L'opinion  laquelle je dois m'arrter, c'est que son coeur est bon
sans tre ardent, ses affections nobles sans tre passionnes. Il s'est
impos le stocisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un
rle; et il s'est tellement identifi avec quelque type de l'antiquit,
qu'il est devenu lui-mme une espce de hros antique,  la fois
ridicule et admirable dans ce sicle-ci. Que lui conseillera son rve de
grandeur? jusqu'o ira cette trange magnanimit? Attend-il que sa femme
soit gurie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble
 la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui
arrive de me regarder avec des yeux o brille la soif de mon sang.
Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il
y a trois jours que nous en sommes au mme point. Fernande a t
rellement mal, et nous n'avons pas t sans inquitude pendant une
nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec
eux; quel que soit le fond de leurs mes, je les en remercie du fond de
la mienne. J'espre que dans peu Fernande sera gurie; sa jeunesse, sa
bonne constitution, et le soin qu'on prend d'loigner d'elle la pense
d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espre, que le secours d'un
trs-bon mdecin qui tait venu pour soigner sa fille, et qui est rest
pour elle. Adieu, mon ami. Brle cette lettre; elle contient un secret
que j'ai jur de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant  un
autre moi-mme.



LXXVII.

DE JACQUES A M. BOREL.


Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes
intentions de ton amiti. Je sais que tu te serais battu de grand coeur
pour dfendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre mme un moindre
service. J'espre que tu regardes ce dvouement comme rciproque, et
que, si tu as jamais occasion de faire un appel srieux  l'amiti, tu
ne t'adresseras pas  un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne
Eugnie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle
lui crit, de ne point lui faire savoir que j'ai reu la lettre o tu
m'informais de tout ce qui s'est pass. Adieu, mon brave; compte sur
moi,  la vie et,  la mort.



LXXVIII.

DE JACQUES A OCTAVE.

Je veux vous pargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne
pourrait tre que difficile et pnible entre nous; nous nous entendrons
plus vite et plus froidement par crit. J'ai plusieurs questions  vous
adresser, et j'espre que vous ne me contesterez pas le droit de vous
interroger sur certaines choses qui m'intressent pour le moins autant
que vous.

1 Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est pass entre vous et une
personne qu'il n'est pas besoin de nommer?

2 En revenant ici, ces jours derniers, en mme temps qu'elle, et en
vous prsentant  moi avec assurance, quelle a t votre intention?

3 Avez-vous pour cette personne un attachement vritable? Vous
chargeriez-vous d'elle, et rpondriez-vous de lui consacrer votre vie,
si son mari l'abandonnait?

Rpondez  ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie
de cette personne, gardez-moi le secret auprs d'elle sur le sujet de
cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur
futur impossibles.



LXXIX.

D'OCTAVE A JACQUES.

Je rpondrai  vos questions avec la franchise et la confiance d'un
homme sr de lui:

1 Je savais, en quittant la Touraine, que vous tiez inform de ce qui
s'est pass entre elle et moi;

2 Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en rparation de l'outrage
et du tort que je vous ai fait; si vous tes gnreux envers _elle_, je
dcouvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me
frapper avec l'pe, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger
sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tcherai de vous tuer;

3 J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous
devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais
serment de lui consacrer ma vie tout entire, et de rparer ainsi,
autant que possible, le mal que je lui ai fait.

Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce
que je souffre  cause de vous; si vous voulez vous venger de moi,
vous devez dsirer de me trouver debout. Je serais un lche si je vous
implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous
attendre, et je vous attends. Dcidez-vous.



LXXX.

D'OCTAVE A HERBERT.

Jacques est parti; o va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il
jamais? Tout cela est encore un mystre pour moi; cet homme a la
manie d'tre impntrable. J'aimerais mieux vingt coups d'pe que ce
ddaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite
jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa misricorde envers moi
m'humilie ou sa lenteur  se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que
d'tre ainsi dans le doute du prsent et dans l'incertitude de l'avenir.

Je t'ai envoy copie du billet qu'il m'a crit de Saint-Lon, et de la
rponse que je lui ai faite du presbytre, le tout entre le djeuner et
le dner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est
bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre
notre ancienne manire de vivre, et qu'elle tait autorise par Jacques
 me faire cette invitation. C'tait le premier jour depuis sa maladie
qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya
ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dner comme la veille,
et Jacques me reut comme les autres jours, c'est--dire avec une
poigne de main et une contenance grave. Cette poigne de main, qu'il
ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est videment une
dmonstration extrieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur
enfant autorise assez son silence et sa rserve, qu'elle peut prendre
pour de la tristesse. Seulement, aprs le dner, il me suivit dans le
jardin, et me dit: Vos dispositions sont telles que je les supposais,
il suffit. Vous tes un ami sans foi, mais vous n'tes pas un homme sans
coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous
cacherez  Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que
dans aucun moment de votre vie, fuss-je  cent lieues, fuss-je mort,
vous ne lui apprendrez que j'ai su la vrit. Je lui donnai ma parole,
et il ajouta: tes-vous bien pntr de l'importance du serment que
vous me faites?--Je pense que oui, rpondis-je.--Songez, me dit-il, que
c'est la premire et la principale rparation que je vous demande du
mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une
blessure mortelle le jour o vous lui feriez savoir que je lui ai
pardonn. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la
reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on
ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fire.--O
Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers
elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix altre, je ne puis l'tre
envers toi. Et il s'loigna prcipitamment.

Hier, je trouvai Fernande triste et inquite. Jacques va encore nous
quitter, me dit-elle; il prtend avoir des affaires indispensables
qui l'appellent  Paris; mais, dans la situation o nous sommes, tout
m'effraie. Peut-tre a-t-il reu enfin cette funeste lettre de Borel
qu'un hasard aura retarde  la poste; peut-tre me trompe-t-il par une
feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit
instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout  fait sans me
rien dire. Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-l, Jacques
aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui
assurant qu'il m'avait, au contraire, tmoign une amiti plus vive que
jamais. Fernande est bien facile  abuser; elle est si peu habitue au
raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connat jamais
les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une
douce et nave crature, toujours gouverne par l'instinct d'aimer,
par le besoin de croire, et trop pieusement crdule dans l'affection
d'autrui pour tre susceptible de pntration. Jacques rentra et parla
de ses affaires d'une manire si vraisemblable, Sylvia eut tellement
l'air d'y croire, et nous fmes en apparence si bons amis, qu'elle me
dit le soir: Oh! quelle confiance hroque de la part de Jacques! il
nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre
si vous en abusiez, et que de ce moment je serais force de vous har.
Jacques est parti ce matin, calme, et me tmoignant une affection
vraiment stoque; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est
ma matresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement
refuse  moi, et j'ai eu la force de me soumettre, mme dans les
occasions o la crainte de la perdre et le trouble de mes passions
auraient d triompher de tous les scrupules. Peut-tre que si Jacques
savait cela, il agirait autrement; peut-tre aurais-je d le lui dire.
C'et t un autre genre d'hrosme que de le faire rester en lui
disant: Ta femme est pure, reprends-la, et je pars. Mais il est crit
que je ne serai jamais un hros, cela m'est impossible, et j'ai une
antipathie insurmontable pour les scnes de dclamation. Je me connais
trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je
serais rentr par la fentre; j'aurais avou que depuis un an je suis le
plus niais des sducteurs, et je serais devenu criminel aussitt aprs
cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajout foi  ma
parole, soit pour le pass, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le
croire aveugle. Il y a des instants o toute cette pompe de gnrosit
m'en impose tellement, que je me livre  l'admiration avec une
sensibilit purile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis
qu'aprs tout, la vie est une comdie  laquelle ne se laissent pas
prendre ceux qui la jouent; qu'aprs les tirades et les scnes  effet,
chacun essuie son fard, te son costume, et se met  manger ou  dormir.
Jacques serait ce qu'il croit tre, si la nature l'avait dou comme
moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y
renonait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien
que lorsqu'on est pris comme je le suis, on n'est pas capable de tels
sacrifices. Il aime le genre hroque, et sa paisible nature, ses
passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'ge, le
secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine
pendant un quart d'heure, et tout cet chafaudage tombera. Il ne demande
pas mieux que de s'loigner de sa femme: il aime la solitude et les
voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir  pratiquer la
thorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les
biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire
grce, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe  l'admiration
qu'il m'impose, et il se croit plus veng par mon repentir que par ma
mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son
caractre et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action
de Rgulus. Mais si Rgulus avait vcu sous mes yeux, j'aurais trouv,
j'en suis sr, dans sa vie prive mille occasions de douter et de
sourire. Les hros sont des hommes qui se donnent  eux-mmes pour des
demi-dieux, et qui finissent par l'tre en de certains moments,  force
de mpriser et de combattre l'humanit.  quoi cela sert-il, aprs
tout? A se faire une postrit de sides et d'imitateurs; mais de quoi
jouit-on au fond de la tombe?

Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies
de l'orgueil; la vrit les efface avec un clair de son miroir, et je
me retrouve seul et impuissant, avec mon dsir et ma passion dans le
coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par
l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu  Fernande et de partir avec
lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en
larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu  peu son cou de neige
et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je
me sentis trs-content d'tre seul avec elle, et malgr moi je remerciai
Dieu d'avoir inspir  Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je
me serais tortur l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et
l'admiration devaient me gurir de l'amour, le bouillonnement de mon
sang et les lans de mon coeur auraient victorieusement dmenti cette
vaine affectation et cette vertu pdantesque.

[Illustration: Je la fais danser...]

Fernande est encore tout mue et toute pntre de ce dpart;
l'excellente enfant croit  son mari comme en Dieu, et je serais bien
fch  prsent de combattre cette vnration. Il est vrai qu'elle le
suppose imbcile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupon
de notre amour; voil ce que c'est que le sentiment de l'admiration.
C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour
exciter le coeur et paralyser le raisonnement.

Elle commence  se porter tout  fait bien; mais son fils maigrit et
plit  vue d'oeil. Elle ne s'en aperoit pas encore; mais je crains
qu'elle n'ait bientt un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni
l'autre de ses enfants ne soient ns avec une bonne organisation. Tous
les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront  elle; je ne suis
pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas jou de rle quand
j'ai jur de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne
la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit
comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrte
et une proccupation tout  fait trangre  son caractre mthodique et
grave. Il me vient  l'esprit, depuis quelque temps, une ide singulire
sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.

_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui
annonce que la lettre de son mari  Jacques n'est jamais partie, par la
raison qu'elle-mme s'est charge de la dchirer au lieu de la mettre 
la poste. Jacques aura encore arrang cela. On ne peut se dissimuler
que cet homme ne soit ingnieux et magnifique dans la manire dont il
remplit sa tche.

[Illustration: Je criai: Qui vive?...]



LXXXI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Paris.

Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en
est fait de moi. tends entre nous un drap mortuaire, et tche de vivre
avec les vivants. J'ai rempli ma tche, j'ai bien assez vcu, j'ai bien
assez souffert. A prsent, je puis me laisser tomber et me rouler dans
la poussire trempe de mes larmes. En te quittant, j'ai pleur, et mes
yeux ne se sont pas schs depuis trois jours. Je vois bien que je suis
un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anantir
ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force,
parce qu'elle m'est dsormais inutile. Je n'ai plus  souffrir, je n'ai
plus  aimer; mon rle est achev parmi les hommes.

Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette
confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle
pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est
bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma
destine, et quelle maldiction foudroie tout ce qui s'attache  moi.
Elle a t comme un instrument de mort dans la main d'Azral; mais ce
n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme
d'une flche empoisonne, pour me percer le coeur. A prsent, la colre
de Dieu va s'apaiser, j'espre. Il n'y a plus sur moi de place vivante 
frapper. Vous allez tous vous reposer et vous gurir de m'avoir aim.

Sa sant m'inquite, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon
dpart et l'motion qu'elle a prouve en me disant adieu ne l'ont pas
rendue plus malade. J'aurais peut-tre d rester encore quelques jours
et attendre qu'elle ft plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je
suis un homme et non pas un hros; je sentais dans mon sein toutes les
tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller  quelque
mouvement odieux d'gosme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable
de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit tranger aux
passions humaines. Octave lui-mme s'imagine peut-tre que je supporte
tranquillement mon malheur, et que j'obis sans efforts  un devoir que
je me suis impos... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux!
Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore  la
cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance
suspendus comme une pe sur la tte de cet homme. Ah! je n'en puis
plus! Tu vois si mon me est stoque. Non, elle ne l'est pas. C'est toi,
Sylvia, qui es hroque et qui me juge d'aprs toi-mme. Mais moi, je
suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le
vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point cr un ordre de
vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec
une telle plnitude, que je suis forc de lui sacrifier tout ce qui
m'appartient, jusqu' mon coeur, quand je n'ai plus rien  lui offrir.
Je n'ai jamais tudi qu'une chose au monde, c'est l'amour.  force de
faire l'exprience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai
compris combien c'tait un sentiment noble et difficile  conserver;
combien il faillait accomplir de dvouements et de sacrifices avant de
pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour
Fernande, je me serais peut tre mal conduit. Je ne sais si j'aurais
command  mon dpit et  la haine que m'inspire l'homme qui l'a expose
 la rise d'autrui, par ses imprudences et ses folies gostes.
Mais elle l'aime, et parce que je suis li  elle par une ternelle
affection, la vie de son amant me devient sacre. Pour rsister  la
tentation de me dfaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me
cote de dsespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse.

Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-tre une justice
naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun prjug
social, aucune considration personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il
me serait impossible de conqurir un bonheur quelconque par la violence
ou la perfidie, sans tre aussitt dgot de ma conqute. Il me
semblerait avoir vol un trsor, et je le jetterais par terre pour
m'aller pendre comme Judas. Cela me parat le rsultat d'une logique si
inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'tre pas
une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel,  ma
place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'et peut-tre pas
rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et
de ses baisers. Il y a des hommes qui gorgent sans faon leur femme
infidle,  la manire des Orientaux, parce qu'ils la considrent comme
une proprit lgale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent
ou l'loignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils
prtendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se rsigne
avec dsespoir. Ce sont l, en cas d'amour conjugal, les plus communes
manires d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil
et moins grossier que celui de ces hommes-l. Que la haine succde 
l'affection, que la perfidie de la femme fasse clore le ressentiment
de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent
jusqu' un certain point le droit de se venger, et je conois la
violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime?

Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de
moi) que je sois un esprit faible et un caractre imbcile, pour avoir
persvr dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est
pas altr. Si Fernande tait indigne de cet amour, je ne l'prouverais
plus. Une heure us mpris suffirait pour m'en gurir. Je me rappelle
bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infme. Mais
aujourd'hui elle cde  une passion qu'un an de combats et de rsistance
a enracine dans son coeur; je suis forc de l'admirer, car je pourrais
l'aimer encore, y et-elle cd au bout d'un mois. Nulle crature
humaine ne peut commander  l'amour, et nul n'est coupable pour le
ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge.
Ce qui constitue l'adultre, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde  son
amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son
mari. Oh! je harais la mienne, et j'aurais pu devenir froce, si elle
et offert  mes lvres des lvres chaudes encore des baisers d'un
autre, et apport dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait
devenue hideuse pour moi ce jour-l, et je l'aurais crase comme une
chenille que j'aurais trouve dans mon lit. Mais, telle qu'elle est,
ple, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timore,
incapable de mentir, et toujours prte  se confesser  moi de sa faute
involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas
vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal
affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon?
Combien il m'a fallu d'adresse et de prcaution pour retenir sur ses
lvres l'aveu toujours prt  s'en chapper!

Tu m'as demand pourquoi je n'avais pas accept la confession et le
sacrifice que si souvent elle a dsir me faire. C'est parce que je
crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas
qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproch de ne plus vouloir
me fier  l'hrosme dont Fernande et t peut-tre capable encore. Eh
quoi! cette dernire preuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il
pas suffi  mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais
jusqu'o va sa vertu, comme je sais o elle finit. Sa chastet naturelle
est la meilleure sauvegarde qui puisse la protger, et sans doute elle
l'a protge longtemps. Mais la rsolution de perdre  jamais Octave ne
peut se soutenir dans cette me purilement sensible, que la plus petite
souffrance pouvante, et qui succombe sous un vritable malheur. Est-ce
sa faute? Ne serions-nous pas des insenss et des bourreaux, si nous
exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour
marcher quand ses jambes se drobent sous elle? N'a-t-elle pas failli
mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre crature souffrante!
sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le
courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mpriser
parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aime,
simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beaut dlicate
et pure, et je t'ai cueillie, esprant garder pour moi seul ton suave
parfum, qui s'exhalait  l'ombre et dans la solitude; mais la brise me
l'a emport en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison
pour que je te hasse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai
doucement dans la rose o je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce
que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre
dans ton atmosphre qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, 
mon beau lis! je ne te toucherai plus.



LXXXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Tours.

Je suis revenu ici. C'est une ide trange qui m'est passe par la tte,
et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai reu ta lettre; on me
l'a renvoye exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien
affectueuse et bien laconique. Oui, je conois ce qu'elle souffre
en m'crivant. Hlas! elle ne pourra mme pas m'aimer d'amiti! Mon
souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparatra comme
un remords!

Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout  fait bien, que les
belles couleurs de la sant reviennent  ses joues, et qu'elle pleure sa
fille moins souvent et moins amrement. Oui, voil ce qu'il faut me dire
pour me donner du courage. Du courage!  quoi bon? Il m'en a fallu, et
j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je dsormais? Tu as beau dire, Sylvia, je
n'ai plus rien  faire sur la terre. Tu sais ce que le mdecin, press
par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris  demi-mot ce que
je devais craindre et ce que je pouvais esprer. Le plus riant espoir
qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an  sa soeur. Il a le mme
dfaut d'organisation. Je ne suis donc pas ncessaire  cet enfant, et
je dois travailler  m'en dtacher comme d'un espoir ananti. Je vivrais
encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas o celui
qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par
l'affection et par le sang; tu me remplacerais auprs d'elle, Sylvie, et
ton amiti lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne.
Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est
trop dlicat pour s'en rjouir; mais, malgr elle, elle sentirait
l'amlioration de son sort. Elle pourrait pouser Octave par la suite,
et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait  jamais
termin.

Tu me dis prcisment qu'elle s'afflige beaucoup de l'ide de ce
scandale; que ce souvenir, effac longtemps par la douleur plus
vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon
affection, s'est rveill en elle depuis qu'elle est un peu rsigne 
l'une et un peu rassure sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande  toute
heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas  Paris, et
que, lorsqu'on a russi  la tranquilliser sur ce point par des raisons
qu'on n'oserait donner  un enfant, elle tremble  l'ide d'tre
couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de caf
d'une province et aux rcits de chambre d'un rgiment. C'est l
l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien!

Sur ce dernier point de souffrance et d'inquitude, tu peux la rassurer
par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te
parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et
tu es  mme plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amiti
claire. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour
une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de
l'espce de clbrit qui en rsulte, et de l'attrait que leur attention
et leurs bonnes grces ont dsormais pour les hommes. Une coquette
partirait de l pour se faire une brillante carrire d'audace et de
triomphes. Fernande n'est pas de ce caractre; elle ne songe qu' rougir
et  se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et
heureuse que j'ai tch de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne
perde pas son temps  pleurer sur un accident qui sera l'anecdote
d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des
vnements ridicules et honteux dont on a peine  se laver, mais de
tels vnements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme
Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspir une
passion; qu'un homme s'est expos, pour ne pas la compromettre, 
se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni
d'avilissant dans tout cela. Si Octave et parlement avec les mauvais
plaisants qui l'assigeaient, c'et t bien diffrent. L'amour d'un
lche dshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien
conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escorte en voyage jusque chez
elle, tant les grands mystres et les grandes combinaisons de ce fou
russissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut dcouvrir tous ces
purils secrets sans trouver un sujet de mpris dans sa conduite. Le
ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir
une matresse dans ma maison. On dit mme, tant l'espionnage imbcile et
les interprtations errones font vite la tour du monde, que j'ai essay
de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue
dmasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-tre madame de
Theursan elle-mme qui rpand ce bruit! Voil le parti que les coeurs
vils tirent de la patience et de la gnrosit des autres. En un mot, je
suis bafou  Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon rgiment 
qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse  mes dpens le plus qu'il
peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.

Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce
mnagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et
tracer ce nom fatal sans un frmissement de haine de la tte aux pieds;
mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui
se passe l-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui,
seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te
dire qu'il faut cacher  Fernande ma prsence  Tours.



LXXXIII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Mon Dieu! que fais-tu donc  Tours? cela m'pouvante. Songes-tu  te
venger des calomnies qu'on rpand sur nous? Si je te connaissais moins,
je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu
as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engag dans quelque
affaire de ce genre; ce ne srait pas la premire fois que tu te serais
cru forc de manquer  tes principes et de faire une chose antipathique
 ton caractre. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives
jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela rparera-t-il le tort
fait  Fernande? Un autre homme que toi rpondrait qu'il a son affront
personnel  venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu considres
comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as
racont ton premier duel, c'tait prcisment avec ce Lorrain; tu cdais
bien alors  une considration de ce genre, mais la ncessit tait
urgente; vous tiez tous les jours en prsence l'un de l'autre sous les
yeux d'une assemble, et vous tiez tous deux militaires. Il importait
peu que le canon ou l'pe emportt l'un de vous un jour plus tt
ou plus tard; qu'tait-ce que la vie pour vous dans ce temps-l?
Aujourd'hui que ta position est si diffrente, comment serait-il
possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne
t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que
de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile
dsormais  personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage
t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser
les bras, que de se persuader que la tche est finie. Pourquoi
condamnes-tu ton fils avec ce dsespoir? le mdecin ne t'a-t-il pas dit
que la nature oprait des miracles au-dessus de toutes les prvisions de
la science, et qu'avec des soins assidus et un rgime svre, ton enfant
pouvait se fortifier? Je maintiens ce rgime scrupuleusement, et depuis
quelques jours notre cher petit est rellement bien. Si je mourais
moi-mme, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa
sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie
quand tu te dmets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit
bien belle, celle que tu me laisses?

Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave,
quand il ne sait rien de lui-mme, et se pique de ne rsister  aucun
des caprices qui lui viennent? Il se dit sr d'aimer toujours Fernande;
c'est peut-tre vrai, c'est peut-tre faux. Il s'est bien conduit depuis
qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce l pour te succder et
pour remplir un coeur o tu as rgn? Pourra t-elle l'aimer longtemps?
n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la dlivre de lui?

Tu veux que je te dise exactement la vrit sur leur compte, et je sens
que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec
emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des
moments de rveil et de dsespoir, Octave a des instants d'effroi et
d'incertitude; mais ils ne peuvent rsister au torrent qui les entrane.
Octave cherche  rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il
n'oserait en douter, mais il tche de l'expliquer par des motifs qui en
diminuent le mrite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler
d'tre moins grand que toi, il tche de saper le pidestal o tu as
mrit de monter. Tu as devin juste, il nie tes passions, afin de nier
ton sacrifice. Fernande te dfend avec plus de vigueur que tu ne penses,
et sa vnration rsiste  toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes
au point de rester aveugle ternellement; elle dit qu'en cela tu es
sublime: et alors elle pleure si amrement que je suis force de la
consoler et de la relever  ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a
des instants o je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je
vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me
cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprs du berceau de ton
fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand
je la vois torture de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je
pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de
beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui
a point alin l'amiti de madame Borel, qui me parat une personne
gnreuse et sense. Sa vie pourrait tre encore bien belle, si Octave
voulait; elle retournerait  toi, j'en suis sre, si elle avait  se
plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il
cherche  lui ter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une me
aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh!
combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occup,
au sein de cet ocan de douleurs, qu' lui viter la centime partie de
celles que tu ressens.

J'ai reu de madame de Theursan l'trange envoi de quelques centaines de
francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicit du prsent qui me l'a
fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce prsent
est libral eu gard  ses moyens; mais j'admire cette rparation de
l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une drision; j'ai pourtant
remerci et n'ai motiv mon refus que sur l'absence de besoins.
Peut-tre devrais-je tre reconnaissante de l'intention, je ne puis: je
ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde.



LXXXIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain tait un mchant homme, et je
l'ai tu. Il a tir sur moi le premier, je l'avais provoqu; il m'a
manqu. Je savais que je n'avais qu' vouloir pour l'abattre, et
j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que
m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords
dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi,
et qui me transportent hors de moi-mme! Dieu me le pardonnera. Ce n'est
plus moi qui agis: Jacques est mort; l'tre qui lui succde est un
malheureux que Dieu n'a pas bni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais
pu tre bon, si mon destin s'tait prt  mes sentiments; mais tout a
chou, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet
homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif
du sang me brler; ce meurtre m'a un peu soulag. En expirant, le
malheureux m'a dit: Jacques, il tait crit que je mourrais de ta main;
sans cela tu ne m'aurais pas estropi pour une caricature, et tu ne
me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'tre... Il est mort en
m'adressant cette grossiret qui semblait le consoler. Je suis rest
longtemps immobile  contempler l'expression d'ironie qui restait sur
la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire
semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il
faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela
fait du bien  Fernande: rien ne rhabilite une femme comme la vengeance
des affronts qu'elle a reus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe!
on ne dira plus que je suis lche, et que je souffre l'infidlit de ma
femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une
passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que
c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur
l'poux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espce de
trne o, dans mon dlire, je l'aurai place, et Octave enviera mon rle
un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour
elle, et il est oblig de me laisser rparer le mal qu'il a commis.

Adieu. Ne t'inquite pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon
destin, et que dans ce moment mon corps est invulnrable. Il y a une
main invisible qui me couvre, et qui se rserve de me frapper. Non, ma
vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime rvlation; j'en ai
fait le sacrifice, et il m'est absolument indiffrent de la perdre ou de
la conserver. L'ange qui protge Fernande est venu prs de moi, et il me
parle d'elle dans mon sommeil; il tend ses ailes sur moi quand je me
bats pour elle; quand je ne serai plus ncessaire  personne, lui aussi
m'abandonnera. J'ai fait mon testament  Paris; en cas de mort de mon
fils, je laisse les deux tiers de mon bien  ma femme, et  toi le
reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue.



LXXXV.

DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.

Cerisy.

Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer  Tours,
sur-le-champ, auprs de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis
ni lui servir de tmoin, ni mme aller vous investir de mes fonctions;
j'ai une attaque de goutte si bien conditionne, qu'il me serait
impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer
chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses
et vos services; ces choses-l ne se refusent pas. Je vais tcher de
vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine repos
d'avoir tu hier Lorrain,  qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au caf
comme si de rien n'tait; et, avec cette manire glaciale que vous
lui connaissez quand il est en colre, il fume sa pipe et prend sa
demi-tasse en prsence de plus de cent paires de moustaches jeunes et
vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosit, comme vous
pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez 
l'amant de sa femme, se sont crus insults ou au moins provoqus par sa
prsence et par sa figure; ils ont affect de parler  haute voix des
maris tromps en gnral, et de rpter,  une table voisine de la
sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques.
Comme il restait impassible, ils ont parl un peu plus clairement de sa
femme, et ils ont fini par la dsigner si bien, que Jacques s'est lev
en disant: Vous en avez menti, du ton dont il aurait dit: Je suis
votre serviteur. Deux de ces messieurs, qui avaient parl en dernier,
se levrent en demandant  qui s'adressait le dmenti. A tous deux,
rpondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier
se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain  l'heure que vous voudrez,
dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait;
car vous tes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison
 monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste,
rpondit M. de Munck; ce soir,  six heures et au sabre.--Au sabre,
soit, dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut
s'arranger en aucune faon. Deux heures aprs, j'ai reu un message de
lui pour me prier de lui servir encore de tmoin; mais prcisment j'ai
pris la goutte dans la rose d'hier  l'affaire de Lorrain, et peut-tre
ai-je prouv aussi un peu d'motion en voyant tomber ce pauvre diable.
Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela
grisonnait auprs de nous, et nous ne sommes plus  l'ge o un camarade
tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est tonnant, et cela
prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que
renouveler son corce, et Jacques est aujourd'hui le mme que nous avons
connu il y a vingt ans. On ne dira plus: Voyez ce que deviennent ces
vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voil un
qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse dshonorer sans
rien dire. Ma foi! je l'ai dit moi-mme, et sa situation m'occupait
tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il tait ici,
je rvais de lui, et je m'veillai en criant,  ce que m'a dit ma
femme.--Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu! Mais un homme de coeur se
retrouve toujours. Esprons qu'en sortant de l il ira tuer l'amant de
sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il
fait maintenant ne sert  rien. Allez vite. Le prfet est un brave
garon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant
trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance,
et il pourrait bien arriver que Jacques ft arrt aprs la seconde. Il
faut qu'il se dpche. crivez-moi par un exprs, ce soir, quand il
aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'tre pas l; j'aimerais mieux
perdre un bras que de voir Jacques manquer  l'appel.



LXXXVI.

DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.

Tours.

Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une
gratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas
en mnage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui
spare le nez en deux, ce qui doit singulirement le vexer. Cela ne
rendra l'honneur  aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns
et en prserver quelques autres. C'est un joli garon de moins. La
beaut pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne
s'est pas souci de demander son reste  Jacques. C'tait un poulet de
dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les
tmoins ont montr tant de dsir d'arranger l'affaire, que nous avons
consenti  dire que nous tions fchs d'avoir donn un dmenti, s'il
tait vrai qu'on n'et pas eu l'intention de nous impatienter. On a
assur qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort
 l'enfant; mais je conois que, ses tmoins ayant rendu un peu la main,
la partie tait trop ingale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez
de peine  faire entendre raison  celui-ci; il a une bile de tous les
diables, et ce n'est qu'aprs mre dlibration qu'il s'est un peu
adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne
pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici
plutt que de sabrer par l-bas, c'est plaisir et honneur de voir un
ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle arme.
Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le
connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien
d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en
recevant ses remerciements pour lui avoir servi de tmoin: Je voudrais
t'en servir dans une quatrime occasion, et je ferais volontiers le
voyage avec toi pour a. A prsent tu as la main remise, est-ce que tu
ne vas pas t'en prendre  qui de droit? Il m'a rpondu moiti figue,
moiti raisin: Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah
a, est-ce que tu en veux aussi aux anciens? lui ai-je dit. L-dessus,
il m'a embrass, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amitis.
Il doit tre parti maintenant, car le prfet lui a fait dire en dessous
main qu'il allait tre forc de le faire arrter, s'il ne tirait ses
gutres bien vite. Je l'ai laiss fermant sa malle, et je suis revenu
 mon _perchoir_, o je vous attends  djeuner aussitt que la goutte
vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout
cela avec vous. Il y a beaucoup  dire pour et contre Jacques; c'est un
drle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.



LXXXVII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Aoste.

Tu dois avoir reu un billet que je t'ai envoy de Clermont, par lequel
je t'annonais que j'tais sorti sans gratignure de mes trois duels, et
que mon corps se portait aussi bien que mon me se porte mal: ce sont
les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-mme. Un
corps qui s'obstine  vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de
l'me, est un triste prsent du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est
que j'allais passer  deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette
route de Lyon pour la vingtime fois, et pour la premire j'ai pass
auprs de ma valle chrie sans y entrer. Il tait six heures du matin
quand je me suis trouv sur le haut de la cte Saint-Jean, et les
postillons, qui me connaissent bien, avaient dj tourn le chemin pour
descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Pench 
la portire, j'ai longtemps contempl ce beau site que je ne reverrai
peut-tre plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois
parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hsit  regarder ma maison.
Enfin, au moment o le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait
arrter, et je suis mont au-dessus de la route pour la regarder  mon
aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant tincelait dans tes
vitres: tais-tu donc dj leve? Les volets de Fernande taient ferms:
elle dormait peut-tre dans les bras de son amant. Cette maison, ces
jardins et cette valle m'inspirrent une espce de haine. Je viens de
tuer un homme et d'en dfigurer un autre sans aucun motif raisonnable
que de satisfaire ma vanit blesse, et j'ai d regarder tranquillement
le toit qui abrite mon dsespoir et ma honte!

Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adopts
par une socit stupide, et qui, devant la raison, ne prsentent aucun
sens: l'honneur d'un homme ne peut pas tre attach au flanc d'une
femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher
le mien; mais je n'en suis pas moins oblig d'tre en guerre avec tout
le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en
laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien,
qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous
mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de
faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier
que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'tre un hros pour
cela; car je suis devenu une espce de brute vindicative et cruelle, et
j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la
logique de mon affection me dmontre.

J'ai eu de singulires discussions avec Borel; quelques autres vieux
amis de l'arme ont essay de m'entamer adroitement, et de me faire
parler, soit par intrt, soit par curiosit; j'ai fait  ceux-l des
rponses vasives et mme brutales: j'avais horreur de leur amiti comme
de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec
Borel, parce qu'au fond de ses systmes imbciles il y a un certain
bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blme qu'il
me prodigue, un vritable dvouement. Il tait si mal dispos contre
Fernande, que j'prouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons
pass deux jours ensemble  Tours, lui  me faire des remontrances, moi
 chercher, tout en l'coutant d'une oreille, l'occasion de me battre
avec Lorrain. Nous avons chang bien des raisonnements inutiles, lui
voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tchant
de lui faire comprendre qu'il m'tait impossible de ne pas l'aimer
encore. Il a termin ses harangues en me demandant  quoi servirait
ma conduite, et si j'esprais servir de modle et de type aux maris
gnreux:  quoi j'ai rpondu, en riant, que je n'avais mme pas la
prtention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde
sollicitude ne m'a, du reste, pargn aucun des coups d'pingle qu'une
me brise peut recevoir  la suite d'un dsastre. De tous les hommes
que j'ai connus, ami, ennemi ou indiffrent, il n'en est pas un qui
n'ait donn un coup de main pour me pousser dans la tombe.

J'ai eu bien de la peine  calmer mon sang irrit; je me serais jet
devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de
boulet pour tuer les autres. Cette espce de croyance  la fatalit
aurait fait de moi un hros ou un tigre, suivant la diffrence d'un
cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai t au
moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui
avais fait grce, quand m'est venu un billet mystrieux qu'une femme
m'crivait pour me supplier d'pargner sa vie et de renoncer  ma
fureur. C'tait un billet sublime d'expression et de sentiment. Je
crus d'abord qu'il tait d'une mre, et j'allais y cder avec
attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperus qu'il tait d'une
matresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce
mot-l me rendit furieux. Hlas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la
tte; j'aurais voulu tuer tous ceux qui taient moins malheureux que
moi; je m'obstinais  faire battre ce jeune homme: il me semblait obir
 l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque rve terrible.
Le capitaine Jean, un de mes tmoins, me parlait depuis longtemps sans
que ses discours prsentassent aucun sens  mon esprit; enfin, il
russit  me faite entendre un seul mot: Ah a, Jacques, tu veux donc
massacrer aujourd'hui? Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine
brlante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'veillais
d'un rve. Je fis tout ce qu'il dsirait, sans mme couter dans quels
termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de
faire effet par ma bravoure. Il m'avait sembl d'abord que j'avais envie
de me disculper du reproche d'tre lche, et qu' ce sentiment d'orgueil
bless j'aurais sacrifi la vie de mon pre; mais ce n'tait qu'un
prtexte dont se servait mon dsespoir pour me pousser: j'avais un
accs de rage tout simplement; et quand il fut apais, je retombai dans
l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses
crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un
air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant
l'usage, nous eussions  changer une poigne de main; mais entre
chaque minute il s'coulait de tels sicles dans ma tte, que j'obis
machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais
vu: j'tais dj  cent ans de ce qui venait de se passer en moi;
j'tais entr dans le nant de l'me, qui est dsormais mon refuge en
cette vie.

Me voil donc calm! que Dieu me pardonne  quel prix! Mais il sait bien
que cela n'a pas dpendu de moi, et que mon tre a t transform 
l'insu de ma volont. Ah! cette colre, elle tait affreuse! mais elle
me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements  un
pileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid
qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me
fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui,
aprs le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement
leur tte ou leur coeur pantelant sur l'arne, et se mettaient 
marcher, emportant leur me spare de leur corps, aux yeux des hommes
pouvants.

Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il
n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie
sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un accs de dlire. J'ai
pourtant travers tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de
jeune, de gnreux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est
debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses
illusions. Maudite soit cette organisation rgulire et solide que ne
peuvent briser les vnements! Don funeste! Avais-je commis quelque
crime avant de natre, pour avoir la maldiction du premier homme,
l'exil dans le dsert, et l'injonction de vivre?

Je suis pass ce matin prs d'une maison de campagne que l beaut de
la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des
climats a fait abandonner. Je me suis arrt pour entrer dans le clos,
attir par l'air de tristesse et de destruction qui rgnait en ce lieu;
j'y suis rest deux heures, abm dans la pense de mon dsespoir et de
mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide
et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une
statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son pidestal dans une
attitude orgueilleuse; mais te voil comme une de ces allgories uses
et ronges par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins
abandonns. Tu dcores trs-bien le dsert: pourquoi sembles-tu
t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude;
il te tarde de tomber en poussire, et de ne plus lever vers le ciel ce
front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et o l'air humide
amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni
ton clat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albtre ou
d'argile sous ton crpe funbre. Reste, reste dans ton nant, et ne
compte plus les jours: tu dureras peut-tre longtemps encore, pierre
misrable! Tu te glorifiais d'tre une matire inattaquable:  prsent
tu envies le sort du roseau dessch qui se brise les jours d'orage.
Mais la gele fend les marbres; le froid te dtruira: espre en lui!



LXXXVIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Malgr la colre des uns, les remords des autres, et l'incertitude de
mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empcher d'tre
heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort
est fix. Une affection indissoluble m'attache  Fernande, n'en doutez
pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime,
quand elle s'obstine  me repousser, peut finir par me dgoter d'elle;
mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle
l'ait elle-mme ordonn. Malgr la diffrence effrayante de nos
caractres, j'ai longtemps aim Sylvia, et j'ai lutt contre ses ddains
longtemps aprs qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre
femme. C'est celle-l qui est ne pour moi, et dont les dfauts mmes
semblent combins pour resserrer nos liens et rendre notre intimit
ncessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me
le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux
et transport de joie. L'amour est goste, il s'assied aveugle et
joyeux sur les ruines du monde, et se pme de plaisir sur des ossements
comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme
j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et
du mien. Fernande s'est confie a moi, j'ai jur de l'aimer, de vivre
et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est
tranger. Jacques peut venir  toute heure du jour ou de la nuit me
demander mon sang et le boire  son aise sans que je le lui dispute.
Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce
qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre?
Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia,
croyant me faire tomber  genoux devant son idole, me lit quelques
fragments de ses lettres. Il commence  faire de la posie sur sa
douleur; il est  moiti guri. Il s'est battu bravement, et il a bien
fait. J'en aurais fait autant  sa place, et, si j'en avais eu le droit,
je l'aurais prvenu. Il a bien recommand de cacher ces vnements 
sa femme; il peut tre tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie
qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui
m'appartient dsormais. J'ai trouv hier  la poste une lettre de
Clmence pour elle. Comme je connais fort bien l'criture, j'ai
ouvert sans faon la missive, et j'y ai trouv tous les charitables
avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle
additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la
renomme et selon elle, Jacques aurait reue dans la poitrine. J'ai
dchir la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les dpches
adresses  Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de
Jacques seront respectes religieusement; mais gare aux autres! Il m'en
cote assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne
me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mre infme viennent la
rveiller pour le plaisir de tous faire du mal  tous deux. Elle est
encore dlicate; l'absence de Jacques, qui lui crit rarement, et
la mauvaise sant de son fils, sont pour elle des sujets suffisants
d'inquitude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et
l'espoir dans son coeur. Rien ne me cotera, rien ne me rpugnera pour
la prserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je
suis goste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur.
L'gosme qui se dissimule et rougit de lui-mme est une petitesse et
une lchet; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat
courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des dpouilles du
vaincu. Celui-l peut conqurir son bonheur ou dfendre celui d'autrui.
Qui donc a jamais song  accuser de vol et de cruaut celui qui
triomphe et qui fait bon usage de la victoire?



LXXXIX.

DE JACQUES  SYLVIA.

Aoste.

Il faut avoir vcu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu
pour moi l'isolement. J'ai aim passionnment la solitude, qui est une
chose bien diffrente. Alors j'tais jeune. J'avais l'avenir ou le
prsent. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le
coeur plein de passions. J'ai peupl leurs retraites sauvages de mes
sentiments ou de mes rves. J'y ai savour mon bonheur ou cach ma
souffrance; j'y ai vcu enfin. Je passais, je quittais une affection
pour la retrouver, ou plutt je l'apportais l dans le secret de mon
me pour l'interroger et pour m'en repatre. J'y ai rpandu des larmes
chaudes d'esprance; j'y ai press sur mon coeur des fantmes adors et
des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et
dtester ce que j'avais aim en d'autres temps; mais j'aimais quelque
autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein tait riche, et je
pouvais mettre une idole de diamant  la place de l'idole d'or qui tait
tombe. A prsent, j'y viens avec un coeur vide et dsol, et,  la
manire dont je souffre, je vois bien que je ne gurirai plus. Ce qu'il
y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque
de dsir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil
n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de
vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y
enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au
loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner,
parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et
je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. O irai-je
pour leur chapper? Ce sera partout de mme. Je suis venu jusqu'ici avec
l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contre
romantique. Je sentais comme un reste d'activit, comme une inquitude
de ne pas tre bien mort. Et puis je me suis laiss tomber sur ce rocher
du Saint-Bernard, et je ne songe plus  quitter la cabane o je me suis
arrt croyant n'y passer qu'une heure. M'y voil depuis prs d'un mois,
chaque jour plus inerte, plus indiffrent, plus paralytique. Je ne sens
mme plus l'atmosphre, et j'ai souvent chaud l o il doit faire froid,
tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brle l'herbe  mes
pieds ne rend pas la circulation  mon sang glac. Il y a des jours
o je marche prcipitamment sur le bord des abmes sans souponner le
danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a
perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu' ce que sa chane
trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-l, je traverse
comme par miracle des passages o jamais le pied d'un homme ne s'est
hasard, et quand je m'en aperois ensuite, je ne peux plus comprendre
comment cela s'est fait. J'espre quelquefois que je suis devenu fou.
Mais  cette exaltation terrible succdent des jours de mort.
Cette force maladive tombe tout  coup et fait place  une fatigue
pouvantable. La pense joue un rle bien effac dans tout cela.
Quelquefois je cherche, la nuit,  me rappeler ce qui a occup mon
cerveau dans la journe, et il m'est impossible de le retrouver. Ma
mmoire ne me prsente plus que l'image des objets matriels qui m'ont
entour. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts troits suspendus
sur des abmes de fume blanche, et tout cela se succde et s'enchane
pendant des heures entires jusqu' m'obsder. Alors je me lve dans
l'obscurit et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts
incroyables pour sortir de ce rve sans sommeil. Quelquefois je me
recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et
j'attends le jour avec impatience pour m'lancer comme malgr moi dans
la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble
tre envelopp de vapeurs qui me cachent la ralit. D'autres fois il
m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des
tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre;
mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbcile, jusqu' ce qu'il
me vienne une sorte de rveil qui me montre  moi-mme. Je me vois dans
ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est  moi. Je suis
Jacques, l'amant oubli, l'poux outrag, le pre sans espoir et sans
postrit; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et
une ide me fatigue plus en un instant qu'une journe d'agitation et de
marche force.

Il y a deux ans, j'tais dans un tat dplorable d'ennui et de
souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arrire! Je
craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas
rencontr une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais
de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'tait la faute de
son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les annes
s'envoler comme des rves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi
de temps  perdre si je voulais tre heureux encore une fois. Je pensais
que possder une femme par le mariage, c'tait assurer, autant que
possible, la dure de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver
toute ma vie; mais j'esprais qu'il me conduirait jusqu' cette dernire
priode de la jeunesse o la philosophie devient facile  mesure que les
passions s'teignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore
assez vieux pour me dtacher de tout et pour me consoler d'avoir tout
perdu. Mon esprance est morte encore verte, et de mort violente; mais
je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renatre. Cet
effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'tais
cr une famille, une maison, une patrie; j'avais rassembl, sur un coin
de terre, les deux seuls tres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu
m'avait bni en me donnant des enfants. Cela et pu durer cinq  six
ans! Notre valle tait si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma
femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnment! Mais un
homme est venu et a tout dtruit; son souffle a empoisonn le lait qui
nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser
sur les lvres de Fernande qui les a tus, comme c'est son premier
regard sur elle qui a tu son amour pour moi.

Je suis peut-tre injuste et fou de m'en prendre  lui; peut-tre
en et-elle aim un autre si celui l ne ft pas venu; peut-tre ne
m'a-t-elle jamais aim. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur,
et elle me l'a confi sans discernement; elle a pris pour une passion
durable ce qui n'tait qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amiti
filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec
moi, elle souffrait sans cesse, elle tait mcontente de tout; je ne
russissais jamais  produire l'effet que je voulais sur son esprit,
et elle attribuait  mes moindres actions des motifs tout opposs  la
ralit; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop.
Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice
au-dessus de ses forces, et que le drangement de son tre dmentait sa
volont, il lui est arriv de me dire plusieurs fois, dans un accs de
colre nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous
n'tions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accus de l'avoir senti
aussi, et de l'avoir pouse malgr cela; elle m'a rappel mille
circonstances lgres qu'elle me prsentait comme des preuves. Il
est vrai qu'elle rtractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait
chappes  son dlire: et je feignais de les avoir oublies; mais elles
s'taient enfonces dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en
ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cautriser.

[Illustration: Une certaine issue de derrire par laquelle sortit...]

Hlas! faut-il renoncer ainsi au pass? elle aurait d au moins me le
laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amre. Mais  prsent
il faut que tout soit dtruit et gt, mme le souvenir du bonheur
perdu! Si elle m'a aim, elle m'a aim moins longtemps et moins
fortement que lui; car elle s'est prise de lui ds le premier jour, il
ne faut plus en douter. Elle s'est trompe elle-mme pendant six ou huit
mois; son ge est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore,
mais moi je voyais bien o elle en tait. Elle s'est trouve surprise
tout  coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre tait
ananti.

Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne
cherche point  la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme
quand mes accs me prennent. Je sais que j'en viendrai  tre tranquille
et rsign; je ne suis pas impatient de ce moment-l, il sera plus
affreux encore que le prsent. J'aurai accept ma sentence; je verrai
mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je
n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-mme s'teindra.
L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une esprance perdue, contre
un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours,
l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour
comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude
agonie; mais je sens que bientt je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort
sera pire.

Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je
vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais 
le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence
languissante et prolonger mes tristes jours sans faire rtracter l'arrt
qui a mesur impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce
pauvre insecte qui se trane lentement vers la mort, et sans lequel je
ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: Que
peut-il arriver de pire  un honnte homme? D'tre forc de mourir,
voil tout. Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est
d'tre forc de vivre.

[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.]



XC.

DE SYLVIA A JACQUES.

Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau
parce qu'elle vient d'prouver une grande douleur. Rien ne peut la
calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui
arrivent viennent de ton abandon; que tu tais sa providence, et que tu
l'as quitte. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que
tu sois inform de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et
ta maison. Elle craint que tu ne la hasses, et la douleur que cette
ide lui cause rsiste  toutes nos consolations; elle veut mourir,
parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur
la terre pour quiconque a possd ton affection et l'a perdue. Prends
courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore ncessaire; que
cette ide te donne de la force! Il y a autour de toi des tres qui ont
besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien
autre chose que l'amour? L'amiti que Fernande a pour toi est plus
forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son
dvouement, qui s'est vraiment soutenu au del de mon esprance,
chouent auprs d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en tre
autrement? Peut-elle vnrer un autre homme comme toi? Reviens vivre
parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien
aim? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma premire
et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave,
ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer  le
voir  ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois
l'ami et le pre, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas
au-dessus d'une vaine et grossire jalousie? Reprends le coeur de ta
femme, laisse le reste  ce jeune homme! L'imagination et les sens de
Fernande ont peut-tre besoin d'un amour moins lev que celui que tu
veux lui inspirer. Tu t'es rsign  ce sacrifice, rsigne-toi  en
tre le tmoin, et que la gnrosit fasse taire l'amour-propre. Est-ce
quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou dtruisent
une affection aussi sainte que la vtre? Cette jalousie d'enfant n'est
pas digne de ta grande me, et tu as au front bien des cheveux blancs
qui te donnent le droit d'tre le pre de ta femme sans avilir la
dignit de ton rle de mari. Tu ne peux pas douter de la dlicatesse
avec laquelle Fernande vitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave
lui-mme te deviendra supportable; c'est un assez noble caractre, et
depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai dcouvert en
lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait  tes
pieds si tu t'expliquais  lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que
tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras
rendre un peu de courage et de calme  son coeur. Elle est encore
frappe d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de
consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu
es de moiti dans son infortune: Tu comprends ce qui est arriv? Je
t'attends!



XCI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Genve.

J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrive quelques jours
d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de
trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi.
Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien
apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis
sans soupon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette
confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour tre tmoin de leurs
amours; je ne suis pas un philosophe stocien, et une me de feu brle
encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est
bien cruel, Sylvia; j'tais presque enseveli, et tu me rappelles au
monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer
de nouveau de la ncessit de le quitter pour jamais. Soit, Fernande
souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que
je ne mourrais pas tranquille si j'avais nglig d'adoucir une de ses
peines. C'est la dernire qui l'atteindra, elle n'aura plus rien 
perdre: prive de ses enfants et dlivre de son mari, elle pourra se
livrer  son amour sans partage et sans crainte. Cette intimit que tu
crois encore possible entre nous est un rve romanesque; quand mme
j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal
qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est
insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tu.

J'arriverai deux jours aprs cette lettre. Je vais donc revoir cette
maison funeste! Je comprends ce qui est arriv: mon fils est mort.



XCII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Lyon.

Je me suis soumis  ton ordre, et je pense encore que j'ai d le faire;
mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le
silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi?
Crois-tu donc que Jacques songe  tirer vengeance de mon bonheur? Il est
trop gnreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti  m'loigner parce
que ma prsence lui serait dsagrable; la sienne me ferait moins
souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts rels envers
lui: il pouvait m'empcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la
force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait.
Est-on coupable parce qu'on lutte avec des tres indiffrents au dommage
qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si
Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour
que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche
poigne de main que j'aie donne de ma vie. Je ne conois rien  ces
subtilits de sentiment: ides fausses dont tu t'entoures pour te
torturer, comme si tu n'tais pas dj assez malheureuse, ma pauvre
enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure
avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas
mme...  ma Fernande! pas mme cet vnement que tu ajoutes  la somme
de tes douleurs, et que je considre comme un bienfait du ciel, comme un
acte de rconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie
 cette ide; laisse-moi faire mille rves, mille projets dlicieux.
Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une
fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit
ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille:
aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les
enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et
de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de
force pour rsister aux maux d'une vie o on les accueille mal; veux-tu
donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu
de l'embrasser le jour o il viendra au monde? Ah! si tu le reois avec
douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il
n'aura pas Jacques pour pre, laisse-le-moi et que la Providence
l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le
nourrirai moi-mme avec du lait de biche et des fruits, comme les
solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour
ensemble. Il reposera  mes cts, il s'endormira au son de ma flte; il
sera lev par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que
tu auras besoin de trouver en lui pour tre heureuse; et quand il sera
en ge de garder son secret et le ntre, il ira t'embrasser; il te dira:
Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de
votre mari me serait moins cher, et ne me servirait  rien. Je vous
respecte et vous estime; vous n'avez pas assur mon existence sociale
par un mensonge, vous ne m'avez pas donn pour matre un homme auquel je
ne suis rien; c'est mon pre qui m'a lev et qui m'a appris  me
passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse,
donnez-moi la vtre; je ne vous appellerai jamais ma mre; mais un
baiser de vous en secret sur mon front me fera connatre toutes les
joies de l'amour filial. Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le
repousseras-tu? seras-tu fche d'avoir cet ami de plus? Toute la peine
qu'il te causera consiste  cacher son existence  ton mari. Pour le
prsent et pour l'avenir, cela me semble une chose si aise, que je
ne conois pas comment tu t'en inquites. Souffriras-tu de ne pouvoir
avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton
ge, ma chre Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives
lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la
nature, o tu seras libre. Avant mme cette poque prsumable, que
d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'tre poux!
Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne
serai pas toujours  tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera
pas de dire  la socit: Cette femme est  moi; je l'ai conquise par
mes prires, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si
j'ai entach sa rputation, du moins je ne l'ai pas abandonne comme
font les autres. Je suis rest prs d'elle; j'ai laiss ma vie couler
tout entire au gr de ce mari, qui certes savait se battre, et qui
pouvait  tout instant venir m'gorger dans les bras de sa femme. Je
suis rest l pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour protger
l'autre en cas de besoin; j'ai consacr tous mes instants  celle qui
s'tait un jour sacrifie  moi. J'ai commenc par l'obtenir  force
de perscutions; mais j'ai fini par la mriter  force de tendresse; 
prsent, elle m'appartient lgitimement. Que les hommes ratifient cette
union qu'ils ont en vain combattue!

Tu sais bien, Fernande, que cela est sr, quant  moi; la Providence
peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destine
tait de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard
finit par se soumettre  l'amour; la force attractive surmonte tous les
obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de
la terre, en dpit du roc qui les spare. Pauvre femme tremblante,
jette-toi donc dans mes bras, je te protgerai contre l'univers entier!
Pauvre mre dsole, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons
ensemble ne mourront pas!

Reviens  l'esprance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus
au milieu de tes plus grandes anxits; souviens-toi des miracles que
fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne
sommes-nous pas perdus dans un monde de dlires, o les cris et les
plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sre d'ailleurs que tu ne fais
pas  ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop suprieur
pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles
ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous
fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-tre que nous nous aimons,
ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause
aucune colre? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un
homme excellent: s'il savait tes anxits, il t'en consolerait, il te
rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque
jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de
l'amant dlaiss fera place  la gnrosit de l'ami consol. A prsent,
il voyage et se tient loign, parce que notre position  tous est
difficile, et notre contenance dsagrable en prsence l'un de l'autre.
Le temps effacera ces rpugnances plus vite peut-tre que nous ne
l'esprons: l'avenir semble plac au del de notre atteinte; mais le
temps travaille avec une rapidit dont on s'tonne quand on voit son
oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc  l'amour: il sera toujours le
matre; ta rsistance ne sert qu' diminuer les joies qu'il te donne.
Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons
sacrs du ciel; travaille  les prserver des injures du sort, qui est
stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin
de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche;
s'il savait comme notre amour est irrsistible et notre bonheur immense,
il nous permettrait d'en jouir. Rponds-moi vite; dis-moi si Jacques
doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espre,  passer avec toi,
et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur  perdre une
semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je
pourrais me soumettre  un long exil; mais  prsent il lui semblerait
peut-tre que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis  Lyon;
surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher
au monde.




XCIII.

DE FERNANDE A OCTAVE.


Jacques part bientt; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison,
Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de
gnrosit, de douceur, de dlicatesse et de raison. Je vois bien qu'il
sait tout. J'tais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de
ce que je prenais pour un excs de confiance et d'estime; mais, ds
les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir
davantage, et il m'a tmoign une amiti si vraie, une indulgence si
grande, que je suis pntre d'attendrissement et de reconnaissance.
Tu avais bien jug ses intentions, et notre position  tous, mon cher
Octave. Il a fait de srieuses rflexions sur la diffrence de nos ges,
et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi;
car il m'a parl absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que
_certains propos_ l'obligeaient  se tenir loign de nous, afin que
le monde ne crt pas qu'il donnait les mains  notre amour. Et que
penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une
calomnie? J'tais tremblante et prte  embrasser ses genoux. Il a fait
semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a rpondu: Je suis bien sr
que c'est une calomnie. Mais j'ai vu qu'il savait  quoi s'en tenir, et
sa tranquillit a dgag mon coeur d'un poids norme. Jacques est bon et
affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis
excusable, et, comme tu le dis, sa gnrosit naturelle est seconde par
la sagesse de ses rflexions. Il m'a fait esprer qu'il reviendrait tous
les ans passer quelques semaines prs de nous, et que, dans quelques
annes, il ne nous quitterait plus.

Ta lettre m'aurait dcide  garder le secret sur ma grossesse, quand
mme Jacques ne m'aurait pas aide  me taire sur tout le reste. Je
me fie et je m'abandonne  toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait
l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques  donner son
nom et ses biens  l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu
la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la
lgitimit de cet enfant; tu m'aurais tue plutt que de le permettre,
n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras,
cet enfant bien-aim! Nous le confierons  quelque honnte paysanne,
bien propre et bien fidle, qui le nourrira, et nous irons le voir tous
les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance
qu'il vienne au monde, sois sr que je le chrirai autant que ceux qui
ne sont plus, et davantage peut-tre,  cause de ce que j'ai souffert
en les perdant! Si quelques jours Jacques dcouvre la naissance de
celui-l, il ne le hara pas, il ne le perscutera pas. Qui sait
jusqu'o ira sa bont? Il est capable de tout ce qui est trange et
sublime... Mais combien je suis heureuse que sa gnrosit aujourd'hui
ne lui cote pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me
tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu
qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est
plus dans l'ge des passions brlantes; et d'ailleurs il me l'avait
toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: Quand tu ne me
permettras plus d'tre ton amant, je deviendrai ton pre. Il a tenu
parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble
sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques.

Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aim
que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'tait qu'une
sainte amiti, car cela ne ressemblait en rien  ce que j'prouve pour
toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occup de
moi! Quelle sollicitude! quel dvouement! tu n'es pas mon mari, et tu me
consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu
ne me reproches aucun de mes dfauts. Jacques non plus! Il est bien bon
aussi; mais il n'est pas mon gal, mon camarade, mon frre et mon amant
comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa
vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'tude, la
rflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le
aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il dsire, m'a-t-il dit, te
donner une poigne de main avant de repartir. Je lui ai demand avec
un peu d'inquitude s'il avait quelque chose  te dire. Non, m'a-t-il
rpondu; mais pourquoi s'loigne-t-il quand j'arrive? quelle raison
a-t-il de me fuir? J'ai dit que tu avais t voir Herbert, qui venait
de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. cris-lui
bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore  Lyon, qu'il
l'amne; nous passerons encore une bonne journe tous ensemble comme
autrefois, cela te fera du bien. Brave Jacques!

_P. S._ J'ai eu ce matin une trange frayeur pour une circonstance
bien misrable. J'avais laiss ta lettre ouverte sur le bureau de mon
cabinet, sans fermer la porte  clef. Jacques n'a jamais song de sa vie
 jeter les yeux sur mes papiers. Il est,  cet gard, d'une discrtion
si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis
cette rflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec
Sylvia. Je me demandai tout  coup o pouvait tre Jacques, et la pense
qu'il devait tre dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai
le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et
j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'tait
drang sur mon bureau. Rassure, mais encore tremblante, je m'assis
et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les
dernires lignes une goutte d'eau toute frache. Je m'imaginai que
c'tait une larme, je faillis m'vanouir d'motion et de terreur.
Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les
papiers voisins, tombs d'un bouquet de roses tout humides de pluie que
j'avais mis dans un vase  ct ce ces papiers. Mais alors, vois ma
purilit et l'tat de faiblesse imbcile o le chagrin et l'inquitude
ont rduit ma pauvre tte! je m'imaginai que la goutte d'eau de la
lettre tait chaude, et que les autres taient froides. Je te vois d'ici
rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je
poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon,
pour me demander ce que j'avais, et il monta prcipitamment, d'un air
effray, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu
s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il
acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le
voir, et toutes les autres choses que je t'ai dj racontes. Je vis
bien que la frayeur que je venais d'prouver tait l'ouvrage d'une
imagination malade. Ne suis-je pas tombe dans un tat bien ridicule?
Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et
quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout  fait
tranquille.



XCIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Genve.

Ma chre bien-aime, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es
imagin que je le quitterais  Lyon; pas du tout. Sa socit ne m'a fait
nullement souffrir; nous avons constamment parl de toi. Tu dois t'tre
aperue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examin et questionn de
manire  le bien connatre. C'est un digne garon, simple, loyal,
obligeant, sincre. Il a une jolie fortune, une habitation agrable dans
le pays que tu aimes, et ses occupations le prservent de l'esprit de
tracasserie qui est particulier aux hommes rangs. Il m'a pri de te
prsenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non
pas  prsent, je comprends que tu n'es pas dispose  t'occuper de
cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia.
Tu pourras chercher longtemps un tre digne de toi, et, si tu le
trouves, tu auras le mme sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop
vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un dsaccord trop
complet d'ailleurs entre notre manire de sentir et celle de tous les
autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable
en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour.
Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut tre de deux
sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vcu pour mes
enfants, tout infortun que je suis. Ils sont morts! C'est un accident
qui me tue. Mais tu pourras lever les tiens, et,  l'abri de tous
les maux qui m'accablent, tre heureuse par eux. A la manire dont tu
chrissais et dont tu soignais les miens, il tait facile de voir que tu
serais une mre sublime. Deviens-le donc, pouse Herbert. Il suffira que
tu aies pour lui de l'estime et de l'amiti. Il en est digne. C'est une
de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des
passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus
d'affection que tu ne seras dispose  lui en accorder, et, quand tu le
connatras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en mrite. Vous
aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une vritable Ruth,
active, courageuse et dvoue comme la femme forte des beaux temps
bibliques; tu feras de tes rves irraliss et de tes vains dsirs un
saint holocauste, et tu rpartiras sur tes fils l'amour que tu n'as
pu donner  un homme. Ne m'te pas cette esprance, et laisse-moi
l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous
dnions au rendez-vous de chasse. Je m'tais lev un instant; je revins,
et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et
Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec
sollicitude; il piait tous tes regards pour trouver l'occasion de te
rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les
deux autres amants taient radieux de bonheur, et je leur rends justice
avec joie, ils me comblrent tout le jour d'amitis e de caresses
dlicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en
voyant que vous tiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'tre.
Oh! quelle trange et solennelle journe! c'taient l des adieux
ternels entre vous et moi! Qui l'et dit? Il y avait des instants o je
l'oubliais moi-mme, et o je me reportais  notre ancien bonheur, au
point de croire que tout ce qui s'est pass depuis tait un rve. Le
temps tait si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si
bien, Fernande tait si jolie avec ces ples roses qui renaissent
d'elles-mmes sur son visage aprs quelques jours de souffrance! Je
dormis un quart d'heure sur le gazon avant le dner, et, quand je
m'veillai, elle tait prs de moi et chassait les insectes de mon
front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo
avec Herbert; tu prparais les fruits pour le dessert, et mes chiens
dormaient  mes pieds. C'tait un tableau de bonheur rustique si frais
et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la
ncessit de mourir. Mais quand cette ide revint au milieu de tout
cela!...

Je suis trs-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai dj dit
cent fois, tu t'obstines  faire de moi un hros et tu m'invites  vivre
comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il
y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'tais ananti.
D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je
les ai lues, et c'est mon arrt de mort. J'ai vu combien, malgr leur
estime et leur amiti pour moi, ma vie leur est  charge. Amants
ingnus! ils dsirent navement que je meure, et se le disent sans s'en
apercevoir. Ils ont des raisons bien lgitimes pour cela, des raisons
que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande
n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un tre qui ne fait
plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras
quand mme elle viendrait s'y jeter sincrement. Elle est vraiment ma
fille  prsent, et toute autre pense ressemblerait pour moi  celle
d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir  moi, et que je
peux oublier tout; elle est la mre des enfants d'Octave. Je ne la hais
ni ne la mprise pour cela; mais cela rend ncessaire notre ternelle
sparation.

C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais
peut-tre me perdre et m'avilir; j'allais accepter le rle faux et
impossible que tu avais rv pour moi. branl par ton loquence
romanesque, touch des pleurs de Fernande et de ses humbles prires,
j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son
amant. J'tais  chaque instant prs de lui dire: Je sais tout, et
je pardonne  tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils;
laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la prsence d'un ami
malheureux, accueilli et consol par vous, appelle sur vos amours la
bndiction du ciel. Ce rayon d'esprance, cette illusion de quelques
heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner
 l'ternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir
un coin du ciel quand on est condamn  descendre vivant dans la tombe!
N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les rflexions et
tous les efforts possibles pour me rattacher  la vie; je mourrai sans
regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre o tait crite cette
sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour crire 
Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son criture,
et mes yeux rencontrrent cette phrase terrible qui s'attachait  ma
prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront
pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considrations
ordinaires de la dlicatesse devaient se taire devant l'oracle du
destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire  Fernande,
je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais
de route, et j'entrais dans une nouvelle srie de maux qui m'auraient
galement conduit o je vais, mais moins courageux et moins pur que
je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma
conduite aussitt aprs cela. Mon parti a t pris bien vite, et j'ai eu
ds ce moment la srnit du dsespoir dans l'me et sur le visage.

[Illustration: Ce soir  six heures, et au sabre.]

Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature bnit et caresse
celui qui est aim, le froid de la mort s'tend sur celui qui ne l'est
plus. Tout l'abandonne, et les plantes mmes se desschent sous la main
du maudit; la vie s'loigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le
recevoir, lui et les premiers-ns de son amour; l'air qu'il respire
est empoisonn, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne
mourra donc jamais!

Cette lettre m'a dict mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire 
Fernande pour la consoler et la gurir; il le sait, lui, il la connat
mieux que moi maintenant. J'ai ralis tout ce qu'il lui promettait de
ma part; je me suis conform au caractre qu'il me suppose, et j'ai vu
qu'en effet tout ce qu'elle dsirait, c'tait d'tre dlivre de mon
amour. Ds que je lui ai dt qu'il tait teint, je l'ai vue renatre,
et ses yeux semblaient me dire: Je puis donc aimer Octave  mon aise!

Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi et peut-tre
trouv l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en tre
rcompens  sa dernire heure par les bndictions des heureux qu'il
et faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir.
Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que
je leur laisse; il le rendrait peut-tre impossible; car, aprs tout,
Fernande est un ange de bont, et son coeur, sensible aux moindres
atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable.
D'ailleurs le monde la maudirait, et, aprs m'avoir poursuivi de ses
froces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses
aveugles maldictions aprs ma mort. Je sais comment les choses se
passent; un coup de pistolet dans la tte fait tout  coup un hros ou
un saint de celui qu'on mprisait ou qu'on dtestait la veille. J'ai
horreur de cette ridicule apothose; je ddaigne trop les hommes au
milieu desquels j'ai vcu pour les appeler  mon agonie comme  un
spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse
ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grce  ma mmoire.

J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je
pouvais lui lguer sans inquitude ce que j'ai eu de plus cher au monde.
C'est un homme d'un trange gosme, mais il sait faire une vertu de ce
vice, et sa hardiesse me plat. J'espre qu'il la rendra heureuse. Il
m'a embrass avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils
taient bien contents!



XCV.

DE SYLVIA A JACQUES.

A prsent je ne me flatte plus, et ton dsespoir est pass dans mon me;
mais le tien est auguste et rsign, et le mien est sombre et amer.
C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu!  Dieu! un homme comme
Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empcher!
Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre
de l'ternit, comme un grain de sable dans l'Ocan; elle s'en ira
ple-mle avec celles des mchants et des lches, et la cration tout
entire ne se rvoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton
malheur fera de moi un athe  mon dernier soupir,  Jacques!

Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternit! Mais tu ne
sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amiti, si tu t'imagines que
je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais
la vie dsormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes
ton sort, et moi je me rvolte contre le ciel et contre les hommes qui
l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur
en face; je la fuis, tant j'ai peur de la har aussi. Voil comme elle
t'a compris, la femme que tu aimais! et voil l'homme qu'elle t'a
prfr! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils
s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche
nuptiale.

Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le dsirent,
n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une
pense criminelle, tu t'offres  Dieu comme une victime d'expiation pour
leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de
la justice et la foi  la Providence, si les premiers d'entre eux se
condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne
peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe o tous tes maux
ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, o tu
pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus
rien dans le coeur, pas mme de l'amiti pour moi, qui te suivrais au
bout du monde? Ah! cette amiti qui remplissait toute mon me, et qui
touffait  chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour
d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te
consoler prs de moi, mais tu retournais bien vite  cette vie de
passions orageuses qui a fini par te briser. A prsent que tes passions
sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous
quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantes du Nouveau-Monde?
Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer
trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu
veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant,
et nous l'lverons dans nos principes. Nous en lverons deux de sexe
diffrent, et nous les marierons un jour ensemble  la face de Dieu,
sans autre temple que le dsert, sans autre prtre que l'amour; nous
aurons form leurs mes  la vrit et  la justice, et il y aura
peut-tre alors, grce  nous, un couple heureux et pur sur la face de
la terre.

Ah! laisse-moi faire de ces rves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir
autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il
qu'un homme comme toi, dou de tous les talents, sage de toutes les
sciences, riche de toutes les ides, de tous les souvenirs, n'ait jamais
voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te rfugier dans la vie de
l'intelligence? que n'es-tu pote, savant, politique ou philosophe!
Ce sont des existences que l'ge rend chaque jour plus belles et plus
compltes. Pourquoi faut-il que tu meures  quarante ans d'un dsespoir
de jeune homme? O Jacques! c'est que ton me est trop brlante; elle ne
veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'teindre. Trop
modeste pour entreprendre d'clairer les hommes par la science, trop
orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'tres si peu
capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir rgner
sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la
richesse de ton organisation. Dieu aurait d crer un ange exprs pour
toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il
aurait d au moins te faire natre dans le temps o la foi et l'amour
divin servaient  clairer et  rgnrer les nations. Il t'et fallu
une tche immense, hroque, humble et enthousiaste  la fois; une vie
toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destine
comme celle du Christ.

Mais quand un homme comme toi nat dans un sicle o il n'y a rien 
faire pour lui; quand, avec son me d'aptre et sa force de martyr, il
faut qu'il marche mutil et souffrant parmi ces hommes sans coeur
et sans but, qui vgtent pour remplir une page insignifiante de
l'histoire, il touffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette
foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Dtest par
les mchants, raill par les sots, craint des envieux, abandonn des
faibles, il faut qu'il cde et qu'il retourne  Dieu, fatigu d'avoir
travaill en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil
et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.

Tu m'as fait jurer de rester auprs de ta femme jusqu' ce qu'elle
ft console de ta mort, tu m'as arrach ce serment, ne peux-tu le
rtracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le
jour est venu, et que tu touches  ta dernire heure? Crois-tu, Jacques,
que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou
les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi
que tu m'as jur, de ton ct, de ne pas excuter ta rsolution sans me
prvenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une dernire
fois.



XCVI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Des montagnes du Tyrol.

Calme ta douleur, ma soeur chrie; elle rveille la mienne, et ne
change rien  ma rsolution. Quand la vie d'un homme est nuisible 
quelques-uns,  charge  lui-mme, inutile  tous, le suicide est un
acte lgitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqu
sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus
vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de
profondment vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'prouv une me
pleine de bonnes intentions inutiles et de dvouements perdus, quand
elle est force d'abandonner sa tche sans l'avoir remplie. Ma
conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me
coucher dans ma fosse et et de m'y dlasser d'avoir vcu. J'ai travers,
il y a quelques jours, un champ de bataille o je me suis trouv, pour
la premire fois, au milieu du sang, du feu et de la poussire, il y
a une quinzaine d'annes; j'tais jeune alors, et une belle carrire
s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'tait un temps de
gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je
passais la nuit de la veille sur up de ces toits de chaume  fleur
de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes.
J'tais  mi-cte de la colline; j'avais sous les yeux une arne
magnifique: le camp franais  mes pieds, les feux de l'ennemi au loin,
et Napolon, gnral, au milieu de tout cela. Je fis bien des rflexions
sur cette destine qui s'offrait  moi, et sur cet homme de gnie qui
commandait  tant de destines. Je me trouvai froid au milieu de ces
travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-tre dans
l'arme je ne regrettai pas de ne pas tre Napolon. J'acceptai les
horreurs de la guerre avec la force d'me que donne la raison  celui
qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces crnes
que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gmissaient
encore, je me sentis pntr d'une haine si profonde pour les hommes qui
appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces
scnes hideuses, qu'une pleur ternelle s'tendit sur mon visage, et
que mon extrieur prit cette glaciale rserve qu'il n'a jamais perdue
depuis. Ds ce jour, mon caractre rentra en lui-mme: je fis une espce
de scission avec mes pareils, je me battis avec un dsespoir et une
rpugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne
m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il
pt se trouver parmi eux un homme qui n'aimt pas la vue et l'odeur du
sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant
d'artres et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais,
lui, marcher sur ces morts au milieu des nues de vautours qu'il
engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'tre
maudit et massacr par ses adorateurs.

Non, le gnie sans la bont, sans l'amour, sans le dvouement, ne m'a
jamais ni sduit ni tent. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me
disais-je, et j'aimerai un de ces tres faibles et sensibles qui
s'vanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherch la faiblesse et
je l'ai trouve; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse
veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir.

Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont
pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime l o il y a de
l'amour sincre. Ils ont de l'gosme, et ils n'en valent peut-tre que
mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles  eux-mmes et aux autres.
Pour quiconque veut n'tre pas dplac dans la socit, il faut avoir
l'amour de la vie et la volont d'tre heureux en dpit de tout.
Ce qu'on appelle la vertu dans cette socit-l, c'est l'art de se
satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi
des inimitis fcheuses. Eh bien! pourquoi har l'humanit parce
qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donn cet instinct pour qu'elle
travaillt elle-mme  sa conservation. Dans le grand moule o il forge
tous les types des organisations humaines, il en a ml quelques-uns
plus austres et plus rflchis que les autres, il a cr ceux-l de
telle faon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mmes, et qu'ils sont
incessamment tourments du besoin d'agir pour faire prosprer la masse
commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrne aux mille rouages
de la grande machine. Mais il est des temps o la machine est si
fatigue et si use, que rien ne peut plus la faire marcher, et
que Dieu, ennuy d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la
renouveler. Dans ces temps-l, il y a bien des hommes inutiles, et qui
peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir
s'ils ne sont pas aims et s'ils s'ennuient.

Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aime. Au moment de la mort,
on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la premire et
la dernire fois) que nous tions dans une position dlicate  l'gard
l'un de l'autre. Tu es de tous les tres que j'ai connus celui vers
lequel m'entranait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et
belle, et je n'ai jamais su si tu tais ma soeur. Cette ide ne t'est
jamais venue, tu m'as accept pour ton frre, et lors mme que ta mre,
qui ne le sait pas elle-mme, t'a dit que je ne l'tais pas, notre
destine  tous deux tait faite depuis longtemps, et nous ne pouvions
plus nous aimer autrement que par le pass. Si nous avions su plus tt,
et d'une manire plus sre, que nous pouvions tre un homme et une femme
l'un pour l'autre, notre vie  tous deux et t bien diffrente; mais
l'incertitude et rendu la seule ide de ce bonheur odieuse  tous deux.
Je fis donc le sacrifice absolu et ternel de ce rve, la premire fois
que je souponnai la possibilit de l'accueillir, et j'teignis dans
mon coeur une partie de mon amiti, de peur de donner le change  ma
conscience.

Que se ft-il pass entre nous si nous n'tions un peu plus forts
qu'Octave et Fernande? quand il ne dpendait que d'une parole incertaine
ou mchante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxits
horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais
comprise ni aperue, parce que ton me, plus calme que la mienne, ne te
la commandait pas. Grce  elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas t
souill d'une seule pense que Dieu ait d har et chtier.

Maintenant songe,  mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe.
Quelque dgote de la vie que tu sois, quelque isole que tu doives te
trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta mmoire et
la mienne de l'accusation qu'on a porte contre nous durant notre vie.
Le monde ne manquerait pas de dire que tu tais ma matresse, et que
c'est un dsespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans
les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est souponneux, comme
Fernande est faible; eux-mmes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins
mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus,
quand ce respect ne leur cotera plus rien.

Mais ne m'accuse pas de t'avoir mconnue,  ma Sylvia, ma soeur devant
Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies
jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais
comme moi. Il semblait qu'une mme me nous animt, et que la plus noble
partie te ft chue en partage. Comme tu m'as prfr  tes amants,
je t'aurais prfre  mes matresses, si je n'avais craint, en
m'abandonnant  cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne
voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle me ternellement
calme et solide! C'est que tu tais le diamant et moi la pierre qui le
protge; mes dsirs et mes transports ont toujours plac entre nous,
comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui
n'empchait pas ma vnration de remonter toujours vers toi. Vois comme
je me fie  ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te rvler
toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que
je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et
avant toi je ne m'tais jamais livr  personne. Sois mon dernier espoir
dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon me viendra encore
s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille
sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix,
laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui
es pleine de raison, et dont l'amiti vaut mieux que l'amour des autres.



XCVII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Des glaciers de Raus.

Cette matine est si belle, le ciel si pur et la nature entire si
sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence.
Je viens d'crire  Fernande de manire  lui ter  jamais l'ide que
je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'esprance et
de calme; j'entre mme dans quelques dtails domestiques, et je lui fais
part de plusieurs projets d'amlioration pour notre maison, afin qu'elle
me croie bien loign du dsespoir, et attribue ma mort  un accident.
Toi seule es dpositaire de ce secret d'o dpend tout son bonheur
futur; brle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en sret,
qu'elles soient ananties avec toi en cas de mort. Sois prudente et
forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain.
Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-tre ne me tuerai-je
que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparatrai plus.
Mon me est rsigne, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste
comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible esprance du ciel. Je
monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur;
peut-tre la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi  cette heure
solennelle o, me dtachant des hommes et de la vie, je m'lancerai dans
l'abme en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: O
justice! justice de Dieu!

[Illustration: En galopant le lendemain sur ces crnes.]

Depuis cette dernire lettre adresse  Fernande, dont parle ici
Jacques, et qui arriva  Saint-Lon en mme temps que ce billet 
Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il
avait log firent savoir aux autorits du canton qu'un tranger
avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches
n'amenrent aucune dcouverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers
ne prsentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut
attribue  une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des
glaciers, et s'enfoncer trs-avant dans les neiges; on prsuma qu'il
tait tomb dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs
de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur.
(_Note de l'diteur_.)




FIN DE JACQUES





End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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