Project Gutenberg's Aventures de Monsieur Pickwick, by Charles Dickens

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Title: Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Author: Charles Dickens

Release Date: October 17, 2004 [EBook #13771]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CHARLES DICKENS

AVENTURES

DE MONSIEUR

PICKWICK

ROMAN ANGLAIS


TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

SOUS LA DIRECTION DE P. LORAIN

PAR P. GROLIER


TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1893




AVENTURES

DE

M. PICKWICK.




CHAPITRE PREMIER.

Les Pickwickiens.


Le premier jet de lumire qui convertit en une clart brillante les
tnbres dont paraissait enveloppe l'apparition de l'immortel Pickwick
sur l'horizon du monde savant, la premire mention officielle de cet
homme prodigieux, se trouve dans les statuts insrs parmi les
procs-verbaux du Pickwick-Club. L'diteur du prsent ouvrage est
heureux de pouvoir les mettre sous les yeux de ses lecteurs, comme une
preuve de l'attention scrupuleuse, de l'infatigable assiduit, de la
sagacit investigatrice, avec lesquelles il a conduit ses recherches, au
sein des nombreux documents confis  ses soins.

_Sance du 12 mai 1831, prside par Joseph Smiggers, Esq.
V.P.P.M.P.C.[1] a t arrt ce qu'il suit  l'unanimit._

[Footnote 1: cuyer, vice-prsident perptuel, membre du Pickwick-Club.]

L'ASSOCIATION a entendu lire avec un sentiment de satisfaction sans
mlange et avec une approbation absolue, les papiers communiqus par
Samuel Pickwick, Esq. P.P.M.P.C.[2], et intituls _Recherches sur les
sources des tangs de Hampstead, suivies de quelques observations sur la
thorie des ttards_.

[Footnote 2: cuyer, prsident perptuel, membre du Pickwick-Club.]

L'ASSOCIATION en offre ses remercments les plus sincres audit Samul
Pickwick, Esq. P.P.M.P.C.

L'ASSOCIATION, tout en apprciant au plus haut degr les avantages que
la science doit retirer des ouvrages susmentionns, aussi bien que des
infatigables recherches de Samul Pickwick dans Hornsey, Highgate,
Brixton et Camberwell[3], ne peut s'empcher de reconnatre les
inapprciables rsultats dont on pourrait se flatter pour la diffusion
des connaissances utiles, et pour le perfectionnement de l'instruction,
si les travaux de cet homme illustre avaient lieu sur une plus vaste
chelle, c'est--dire si ses voyages taient plus tendus, aussi bien
que la sphre de ses observations.

[Footnote 3: Villages aux environs de Londres.]

Dans ce but, l'ASSOCIATION a pris en srieuse considration une
proposition manant du susdit Samul Pickwick, Esq. P. P.M.P.C., et de
trois autres pickwickiens ci-aprs nomms, et tendant  former une
nouvelle branche de pickwickiens-unis, sous le titre de _Socit
correspondante_ du Pickwick-Club.

Ladite proposition ayant t approuve et sanctionne par
l'ASSOCIATION,

La _Socit correspondante_ du Pickwick-Club est par les prsentes
constitue; Samul Pickwick, Esq. P.P.M.P.C., Auguste Snodgrass, Esq.
M.P.C., Tracy Tupman, Esq. M.P. C., et Nathaniel Winkle, Esq. M.P.C.,
sont galement, par les prsentes, choisis et nomms membres de ladite
_Socit correspondante_, et chargs d'adresser de temps en temps 
l'ASSOCIATION DU PICKWICK-CLUB,  Londres, des dtails authentiques sur
leurs voyages et leurs investigations; leurs observations sur les
caractres et sur les moeurs; toutes leurs aventures enfin, aussi bien
que les rcits et autres opuscules auxquels pourraient donner lieu les
scnes locales, ou les souvenirs qui s'y rattachent.

L'ASSOCIATION reconnat cordialement ce principe que les membres de la
_Socit correspondante_ doivent supporter eux-mmes les dpenses de
leurs voyages; et elle ne voit aucun inconvnient  ce que les membres
de ladite socit poursuivent leurs recherches pendant tout le temps
qu'il leur plaira, pourvu que ce soit aux mmes conditions.

Enfin les membres de la susdite socit sont par les prsentes informs
que leur proposition de payer le port de leurs lettres et de leurs
envois a t discute par l'ASSOCIATION; que l'ASSOCIATION considre
cette offre comme digne des grands esprits dont elle mane, et qu'elle
lui donne sa complte approbation.

Un observateur superficiel, ajoute le secrtaire, dans les notes duquel
nous puisons le rcit suivant; un observateur superficiel n'aurait
peut-tre rien trouv d'extraordinaire dans la tte chauve et dans les
besicles circulaires qui taient invariablement tournes vers le visage
du secrtaire de l'Association, tandis qu'il lisait les statuts
ci-dessus rapports; mais c'tait un spectacle vritablement remarquable
pour quiconque savait que le cerveau gigantesque de Pickwick travaillait
sous ce front, et que les yeux expressifs de Pickwick tincelaient
derrire ces verres de lunettes. En effet l'homme qui avait suivi
jusqu' leurs sources les vastes tangs de Hampstead[4], l'homme qui
avait remu le monde scientifique par sa thorie des ttards, tait
assis l, aussi calme, aussi immuable que les eaux profondes de ces
tangs, par un jour de gele; ou plutt comme un solitaire spcimen de
ces innocents ttards dans la profondeur caverneuse d'une jarre de
terre.

[Footnote 4: Hampstead, village tout prs de Londres.]

Mais combien ce spectacle devint plus intressant, quand aux cris
rpts de Pickwick! Pickwick! qui s'chappaient simultanment de la
bouche de tous ses disciples, cet homme illustre se leva, plein de vie
et d'animation, monta lentement l'escabeau rustique sur lequel il tait
primitivement assis, et adressa la parole au club que lui-mme avait
fond. Quelle tude pour un artiste que cette scne attachante!
L'loquent Pickwick tait l, une main gracieusement cache sous les
pans de son habit, tandis que l'autre s'agitait dans l'air pour donner
plus de force  sa dclamation chaleureuse. Sa position leve rvlait
son pantalon collant et ses gutres, auxquelles on n'aurait peut-tre
pas accord grande attention si elles avaient revtu un autre homme,
mais qui, pares, illustres par le contact de Pickwick, s'il est permis
d'employer cette expression, remplissaient involontairement les
spectateurs d'un respect et d'une crainte religieuse. Il tait entour
par ces hommes de coeur qui s'taient offerts pour partager les prils de
ses voyages, et qui devaient partager aussi la gloire de ses
dcouvertes. A sa droite, sigeait Tracy Tupman, le trop inflammable
Tupman, qui,  la sagesse et  l'exprience de l'ge mr, unissait
l'enthousiasme et l'ardeur d'un jeune homme, dans la plus intressante
et la plus pardonnable des faiblesses humaines, l'amour!--le temps et la
bonne chre avaient paissi sa tournure, jadis si romantique; son gilet
de soie noire tait graduellement devenu plus arrondi, tandis que sa
chane d'or disparaissait pouce par pouce  ses propres yeux; son large
menton dbordait de plus en plus par-dessus sa cravate blanche; mais
l'me de Tupman n'avait point chang; l'admiration pour le beau sexe
tait toujours sa passion dominante.--A gauche du matre, on voyait le
potique Snodgrass, mystrieusement envelopp d'un manteau bleu, fourr
d'une peau de chien. Auprs de lui, Winkle, le chasseur, talait
complaisamment sa veste de chasse toute neuve, sa cravate cossaise, et
son troit pantalon de drap gris.

Le discours de M. Pickwick et les dbats qui s'levrent  cette
occasion, sont rapports dans les procs-verbaux du club. Ils offrent
galement une ressemblance frappante avec les discussions des assembles
les plus clbres; et comme il est toujours curieux de comparer les
faits et gestes des grands hommes, nous allons transcrire le
procs-verbal de cette sance mmorable.

M. Pickwick fait observer, dit le secrtaire, que la gloire est chre
au coeur de tous les hommes. La gloire potique est chre au coeur de son
ami Snodgrass; la gloire des conqutes est galement chre  son ami
Tupman; et le dsir d'acqurir de la renomme dans tous les exercices du
corps, existe, au plus haut degr dans le sein de son ami Winkle. Il (M.
Pickwick) ne saurait nier l'influence qu'ont exerce sur lui-mme les
passions humaines, les sentiments humains (_applaudissements_);
peut-tre mme les faiblesses humaines (_violents cris de: non! non_).
Mais il dira ceci: que si jamais le feu de l'amour-propre s'alluma dans
son sein, le dsir d'tre utile  l'espce humaine l'teignit
entirement. Le dsir d'obtenir l'estime du genre humain tait son dada,
la philanthropie son paratonnerre (_vhmente approbation_). Il a senti
quelque orgueil, il l'avoue librement (et que ses ennemis s'emparent de
cet aveu s'ils le veulent), il a senti quelque orgueil quand il a
prsent au monde sa thorie des ttards. Cette thorie peut tre
clbre, ou ne l'tre pas. (Une voix dit: _Elle l'est!--Grands
applaudissements._) Il accepte l'assertion de l'honorable pickwickien
dont la voix vient de se faire entendre. Sa thorie est clbre! Mais si
la renomme de ce trait devait s'tendre aux dernires bornes du monde
connu, l'orgueil que l'auteur ressentirait de cette production ne serait
rien auprs de celui qu'il prouve en ce moment, le plus glorieux de son
existence (_acclamations_). Il n'est qu'un individu bien humble (_Non!
non!_); cependant il ne peut se dissimuler qu'il est choisi par
l'Association pour un service d'une grande importance, et qui offre
quelques risques, aujourd'hui surtout que le dsordre rgne sur les
grandes routes, et que les cochers sont dmoraliss. Regardez sur le
continent, et contemplez les scnes qui se passent chez toutes les
nations. Les diligences versent de toutes parts; les chevaux prennent le
mors aux dents; les bateaux chavirent, les chaudires clatent!
(_applaudissements.--Une voix crie, non!_) Non! (_applaudissements_) que
l'honorable pickwickien qui a lanc un non si bruyant, s'avance et me
dmente s'il ose! Qui est-ce qui a cri non? (_Bruyantes acclamations._)
Serait-ce l'amour-propre dsappoint d'un homme... il ne veut pas dire
d'un bonnetier (_vifs applaudissements_) qui, jaloux des louanges qu'on
a accordes, peut-tre sans motif, aux recherches de l'orateur, et piqu
par les censures dont on a accabl les misrables tentatives suggres
par l'envie, prend maintenant ce moyen vif et calomnieux....

M. Blotton (d'Algate) se lve pour demander le rappel  l'ordre.--Est-ce
 lui que l'honorable pickwickien faisait allusion? (_Cris 
l'ordre!--Le prsident[5]:--Oui!--Non!--Continuez!--Assez!_--etc.)

[Footnote 5: C'est par ce cri que les membres du parlement invitent le
prsident  rtablir l'ordre.]

M. Pickwick ne se laissera pas intimider par des clameurs. Il a fait
allusion  l'honorable gentleman! (_Vive sensation._)

Dans ce cas, M. Blotton n'a que deux mots  dire: il repousse avec un
profond mpris l'accusation de l'honorable gentleman, comme fausse et
diffamatoire (_grands applaudissements_). L'honorable gentleman est un
blagueur. (_Immense confusion. Grands cris de: Le prsident! 
l'ordre!_)

M. Snodgrass se lve pour demander le rappel  l'ordre. Il en appelle
au prsident. (_coutez!_) Il demande si l'on n'arrtera pas cette
honteuse discussion entre deux membres du club. (_coutez! coutez!_)

Le prsident est convaincu que l'honorable pickwickien retirera
l'expression dont il vient de se servir.

M. Blotton, avec tout le respect possible pour le prsident, affirme
qu'il n'en fera rien.

Le prsident regarde comme un devoir impratif de demander 
l'honorable gentleman s'il a employ l'expression qui vient de lui
chapper, suivant le sens qu'on lui donne communment.

M. Blotton n'hsite pas  dire que non, et qu'il n'a employ ce mot
que dans le sens pickwickien. (_coutez! coutez!_) Il est oblig de
reconnatre que, personnellement, il professe la plus grande estime pour
l'honorable gentleman en question. Il ne l'a considr comme un blagueur
que sous un point de vue entirement pickwickien. (_coutez! coutez!_)

M. Pickwick dclare qu'il est compltement satisfait par l'explication
noble et candide de son honorable ami. Il dsire qu'il soit bien entendu
que ses propres observations n'ont d tre comprises que dans leur sens
purement pickwickien (_applaudissements._)

Ici finit le procs-verbal, et en effet la discussion ne pouvait
continuer, puisqu'on tait arriv  une conclusion si satisfaisante, si
claire. Nous n'avons pas d'autorit officielle pour les faits que le
lecteur trouvera dans le chapitre suivant, mais ils ont t recueillis
d'aprs des lettres et d'autres pices manuscrites, dont on ne peut
mettre en question l'authenticit.






CHAPITRE II.

Le premier jour de voyage et la premire soire d'aventures, avec leurs
consquences.


Le soleil, ce ponctuel factotum de l'univers, venait de se lever et
commenait  clairer le matin du 13 mai 1831, quand M. Samul Pickwick,
semblable  cet astre radieux, sortit des bras du sommeil, ouvrit la
croise de sa chambre, et laissa tomber ses regards sur le monde, qui
s'agitait au-dessous de lui. La rue Goswell tait  ses pieds, la rue
Goswell tait  sa droite, la rue Goswell tait  sa gauche, aussi loin
que l'oeil pouvait s'tendre, et en face de lui se trouvait encore la rue
Goswell. Telles, pensa M. Pickwick, telles sont les vues troites de
ces philosophes, qui, satisfaits d'examiner la surface des choses, ne
cherchent point  en tudier les mystres cachs. Comme eux, je pourrais
me contenter de regarder toujours sur la rue Goswell, sans faire aucun
effort pour pntrer dans les contres inconnues qui l'environnent.
Ayant laiss tomber cette pense sublime, M. Pickwick s'occupe de
s'habiller et de serrer ses effets dans son portemanteau. Les grands
hommes sont rarement trs-scrupuleux pour leur costume: aussi la barbe,
la toilette, le djeuner se succdrent-ils rapidement. Au bout d'une
heure M. Pickwick tait arriv  la place des voitures de Saint-Martin
le Grand, ayant son portemanteau sous son bras, son tlescope dans la
poche de sa redingote, et dans celle de son gilet son mmorandum,
toujours prt  recevoir les dcouvertes dignes d'tre notes.

Cocher! cria M. Pickwick.

--Voil, monsieur! rpondit un trange spcimen du genre homme, lequel
avec son sarrau et son tablier de toile, portant au cou une plaque de
cuivre numrote, avait l'air d'tre catalogu dans quelque collection
d'objets rares. C'tait le garon de place. Voil, monsieur. H!
cabriolet en tte! Et le cocher tant sorti de la taverne o il fumait
sa pipe, M. Pickwick et son portemanteau furent hisss dans la voiture.

--Golden-Cross, dit M. Pickwick.

--Ce n'est qu'une mchante course d'un shilling, Tom, cria le cocher
d'un ton de mauvaise humeur, pour l'dification du garon de place,
comme la voiture partait.

--Quel ge a cette bte-l, mon ami? demanda M. Pickwick en se frottant
le nez avec le shilling qu'il tenait tout prt pour payer sa course.

--Quarante-deux ans, rpliqua le cocher, aprs avoir lorgn M. Pickwick
du coin de l'oeil.

--Quoi! s'cria l'homme illustre en mettant la main sur son carnet.

Le cocher ritra son assertion; M. Pickwick le regarda fixement au
visage; mais il ne dcouvrit aucune hsitation dans ses traits, et nota
le fait immdiatement.

Et combien de temps reste-t-il hors de l'curie, continua M. Pickwick,
cherchant toujours  acqurir quelques notions utiles.

--Deux ou trois semaines.

--Deux ou trois semaines hors de l'curie! dit le philosophe plein
d'tonnement; et il tira de nouveau son portefeuille.

--Les curies, rpliqua froidement le cocher, sont  Pentonville; mais
il y entre rarement  cause de sa faiblesse.

--A cause de sa faiblesse? rpta M. Pickwick avec perplexit.

--Il tombe toujours quand on l'te du cabriolet. Mais au contraire quand
il y est bien attel, nous tenons les guides courtes et il ne peut pas
broncher. Nous avons une paire de fameuses roues; aussi, pour peu qu'il
bouge, elles roulent aprs lui, et il faut bien qu'il marche. Il ne peut
pas s'en empcher.

M. Pickwick enregistra chaque parole de ce rcit, pour en faire part 
son club, comme d'une singulire preuve de la vitalit des chevaux dans
les circonstances les plus difficiles. Il achevait d'crire, lorsque le
cabriolet atteignit Golden-Cross. Aussitt le cocher saute en bas, M.
Pickwick descend avec prcaution, et MM. Tupman, Snodgrass et Winkle,
qui attendaient avec anxit l'arrive de leur illustre chef,
s'approchent de lui pour le fliciter.

Tenez, cocher, dit M. Pickwick en tendant le shilling  son
conducteur.

Mais quel fut l'tonnement du savant personnage lorsque cet homme
inconcevable, jetant l'argent sur le pav, dclara, en langage figur,
qu'il ne demandait d'autre payement que le plaisir de boxer avec M.
Pickwick tout son shilling.

Vous tes fou, dit M. Snodgrass.

--Ivre, reprit M. Winkle.

--Tous les deux, ajouta M. Tupman.

--Avancez! disait le cocher, lanant dans l'espace une multitude de
coups de poings prparatoires. Avancez tous les quatre!

--En voil une bonne! s'crirent une demi-douzaine d'autres cochers: A
la besogne, John! et ils se rangrent en cercle avec une grande
satisfaction.

--Qu'est-ce qu'y a, John? demanda un gentleman, porteur de manches de
calicot noir.

--Ce qu'y a! rpliqua le cocher. Ce vieux a pris mon numro!

--Je n'ai pas pris votre numro, dit M. Pickwick d'un ton indign.

--Pourquoi l'avez-vous not, alors? demanda le cocher.

--Je ne l'ai pas not! s'cria M. Pickwick, avec indignation.

--Croiriez-vous, continua le cocher, en s'adressant  la foule;
croiriez-vous que ce mouchard-l monte dans mon cabriolet, prend mon
numro, et couche sur le papier chaque parole que j'ai dite? (Le
mmorandum revint comme un trait de lumire dans la mmoire de M.
Pickwick.)

Il a fait a? cria un autre cocher.

--Oui, il a fait a. Aprs m'avoir induit par ses vexations 
l'attaquer, voil qu'il a trois tmoins tout prts pour dposer contre
moi. Mais il me le payera, quand je devrais en avoir pour six mois!
Avancez donc. Et dans son exaspration, avec un ddain superbe pour ses
propres effets, le cocher lana son chapeau sur le pav, fit sauter les
lunettes de M. Pickwick, envoya un coup de poing sous le nez de M.
Pickwick, un autre coup de poing dans la poitrine de M. Pickwick, un
troisime dans l'oeil de M. Snodgrass, un quatrime pour varier dans le
gilet de M. Tupman; puis s'en alla d'un saut au milieu de la rue, puis
revint sur le trottoir, et finalement enleva  M. Winkle le peu d'air
respirable que renfermaient momentanment ses poumons, le tout en une
douzaine de secondes.

O y a-t-il un constable? dit M. Snodgrass.

--Mettez-les sous la pompe, suggra un marchand de pts chauds.

--Vous me le payerez, dit M. Pickwick respirant avec difficult.

--Mouchards! crirent quelques voix dans la foule.

--Avancez donc, beugla le cocher, qui pendant ce temps avait continu de
lancer des coups de poings dans le vide.

Jusqu'alors la populace avait contempl passivement cette scne; mais le
bruit que les pickwickiens taient des mouchards s'tant rpandu de
proche en proche, les assistants commencrent  discuter avec beaucoup
de chaleur s'il ne conviendrait pas de suivre la proposition de
l'irascible marchand de pts. On ne peut dire  quelles voies de fait
ils se seraient ports, si l'intervention d'un nouvel arrivant n'avait
termin inopinment la bagarre.

Qu'est-ce qu'il y a? demanda un grand jeune homme effil, revtu d'un
habit vert, et qui sortait du bureau des voitures.

--Mouchards! hurla de nouveau la foule.

--C'est faux! cria M. Pickwick avec un accent qui devait convaincre tout
auditeur exempt de prjugs.

--Bien vrai? bien vrai? demanda le jeune homme, en se faisant passage 
travers la multitude, par l'infaillible procd qui consiste  donner
des coups de coude  droite et  gauche.

M. Pickwick, en quelques phrases prcipites, lui expliqua le vritable
tat des choses.

S'il en est ainsi, venez avec moi, dit l'habit vert, entranant l'homme
illustre et parlant tout le long du chemin. Ici, n 924, prenez le prix
de votre course, et allez vous-en. Respectable gentleman, je rponds de
lui. Pas de sottises. Par ici, monsieur. O sont vos amis? Erreur  ce
que je vois. N'importe. Des accidents. a arrive  tout le monde.
Courage! on n'en meurt pas; il faut faire contre fortune bon coeur.
Citez-le devant le commissaire; qu'il mette cela dans sa poche si cela
lui va. Damns coquins! et dbitant avec une volubilit extraordinaire
un long chapelet de sentences semblables, l'tranger introduisit M.
Pickwick et ses disciples dans la chambre d'attente des voyageurs.

--Garon! cria l'tranger en tirant la sonnette avec une violence
formidable, des verres pour tout le monde; du grog  l'eau-de-vie chaud,
fort sucr, et qu'il y en ait beaucoup. L'oeil endommag, monsieur?
Garon, un bifteck cru, pour l'oeil de monsieur. Rien comme le bifteck
cru pour une contusion, monsieur. Un candlabre  gaz, excellent, mais
incommode. Diablement drle de se tenir en pleine rue une demi-heure,
l'oeil appuy sur un candlabre  gaz. La bonne plaisanterie, hein! Ha!
ha! Et l'tranger, sans s'arrter pour reprendre haleine, avala d'un
seul trait une demi-pinte de grog brlant, puis il s'tala sur une
chaise, avec autant d'aisance que si rien de remarquable n'tait arriv.

M. Pickwick eut le temps d'observer le costume et la tournure de cette
nouvelle connaissance, tandis que ses trois compagnons taient occups 
lui offrir leurs remerciements.

C'tait un homme d'une taille moyenne; mais comme il avait le corps
mince et les jambes trs-longues, il paraissait beaucoup plus grand
qu'il ne l'tait en ralit. Son habit vert avait t un vtement
lgant dans les beaux jours des habits  queue de morue;
malheureusement, dans ce temps-l, il avait sans doute t fait pour un
homme beaucoup plus petit que l'tranger, car les manches salies et
fanes lui descendaient  peine aux poignets. Sans gard pour l'ge
respectable de cet habit, il l'avait boutonn jusqu'au menton, au hasard
imminent d'en faire craquer le dos. Son cou tait dcor d'un vieux col
noir, mais on n'y apercevait aucun vestige d'un col de chemise. Son
troit pantalon talait  et l des places luisantes qui indiquaient de
longs services; il tait fortement tendu par des sous-pieds sur des
souliers rapics, afin de cacher, sans doute, des bas, jadis blancs,
qui se trahissaient encore malgr cette prcaution inutile. De chaque
ct d'un chapeau  bords retrousss tombaient en boucles ngliges les
longs cheveux noirs du personnage, et l'on entrevoyait la chair de ses
poignets entre ses gants et les parements de son habit Enfin son visage
tait maigre et ple, et dans toute sa personne rgnait un air
indfinissable d'impudence hbleuse et d'aplomb imperturbable.

Tel tait l'individu que M. Pickwick examinait  travers ses lunettes
(heureusement retrouves), et auquel il offrit, en termes choisis, ses
remercments, aprs que ses trois amis eurent puis les leurs.

N'en parlons plus, dit l'tranger, coupant court aux compliments, a
suffit. Fameux gaillard, ce cocher, il jouait bien des poings, mais si
j'avais t votre ami  l'habit de chasse vert, Dieu me damne! j'aurais
bris la tte du cocher en moins de rien; celle du ptissier aussi,
parole d'honneur!

Ce discours tout d'une haleine fut interrompu par le cocher de
Rochester, annonant que le _Commodore_ tait prt  partir.

Commodore! murmura l'tranger en se levant: ma voiture, place retenue.
Place d'impriale. Payez l'eau-de-vie et l'eau; faudrait changer un
billet de cinq livres; il circule beaucoup de pices fausses, monnaie de
Birmingham; connu. Et il secoua la tte d'un air fin.

Or, M. Pickwick et ses trois compagnons avaient prcisment projet de
faire leur premire halte  Rochester. Ils dclarrent donc  leur
nouvelle connaissance qu'ils suivaient la mme route, et convinrent
d'occuper le sige de derrire de la voiture, o ils pourraient tenir
tous les cinq.

Allons! haut! dit l'tranger, en aidant M. Pickwick  grimper sur
l'impriale, avec une prcipitation qui drangea matriellement la
gravit ordinaire du philosophe.

--Aucun bagage, monsieur? demanda le cocher.

--Qui? moi? rpliqua l'tranger: Paquet de papier gris, voil! le reste
parti par eau; grosses caisses cloues, grosses comme des maisons,
lourdes, lourdes, diablement lourdes! Et il enfona dans sa poche, le
plus qu'il put, le paquet de papier gris, qui,  en juger d'aprs les
apparences paraissait contenir une chemise et un mouchoir.

Gare! gare les ttes! cria le babillard tranger, quand ils arrivrent
sous la vote, par laquelle entraient ou sortaient les voitures;
terrible endroit, trs-dangereux; l'autre jour; cinq enfants; mre;
grande femme, mangeant des sandwiches, oublie la vote; crac! les
enfants se retournent; la tte de la mre enleve! les sandwiches dans
sa main; pas de bouche pour les mettre, le chef de la famille n'y tait
plus. Horrible! horrible! Vous regardez Whitehall, monsieur? beau
palais, petite croise; la tte de quelqu'un tombe l[6]... Eh! Il
n'avait pas pris garde non plus! Eh! monsieur, eh!

[Footnote 6: Charles Ier, dcapit sur un chafaud, dress contre une
des fentres du palais et par o il sortit.

(_Note du traducteur._)]

--Je ruminais, dit M. Pickwick, sur l'trange mutabilit des choses de
ce monde.

--Ah! je devine: on entre par la porte du palais un jour; on en sort par
la fentre le lendemain. Philosophe, monsieur?

--Observateur de la nature humaine, monsieur.

--Moi aussi, comme la plupart des hommes, quand ils n'ont pas
grand'chose  faire, et encore moins  gagner. Pote, monsieur?

--Mon ami, M. Snodgrass, a une disposition potique trs-prononce,
rpondit M. Pickwick.

--Moi aussi, reprit l'tranger, pome pique; dix mille vers; rvolution
de juillet; compos sur place; Mars le jour, Apollon la nuit;
dchargeant la fusil, pinant la lyre.

--Vous tiez prsent  cette glorieuse scne? demanda M. Snodgrass.

--Prsent! un peu[7], j'ajustais un Suisse; j'ajustais un vers; j'entre
chez un marchand de vin et je l'cris; je retourne dans la rue, pouf!
pan! une autre ide; je rentre dans la boutique, plume et encre; dans la
rue, d'estoc et de taille. Noble temps, monsieur! Chasseur, monsieur? se
tournant brusquement vers M. Winkle.

[Footnote 7: Exemple remarquable de la force prophtique de
l'imagination de M. Jingle quand on pense que ce dialogue a lieu en 1827
et que la rvolution est de 1830.

(_Note de l'auteur._)]

--Un peu, rpliqua celui-ci.

--Belle occupation! belle occupation! des chiens?

--Pas dans ce moment.

--Ah! vous devriez en avoir. Noble animal, crature intelligente! J'en
avais un jadis, chien d'arrt, instinct surprenant. Je chasse un jour,
j'entre dans un enclos, je siffle, chien immobile; je siffle encore;
Ponto! Inutile: bouge pas. Ponto! Ponto! il ne remue pas. Chien
ptrifi, en arrt devant un criteau. Une inscription. _Les
gardes-chasse ont ordre de tuer tous les chiens qu'ils trouveront dans
cet enclos._ Il ne voulait pas avancer. Chien tonnant. Fameuse bte,
oh! oui, fameuse!

--Singulire circonstance, dit M. Pickwick. Voulez-vous me permettre
d'en prendre note?

--Certainement, monsieur, certainement; cent autres anecdotes du mme
animal. Jolie fille, monsieur! continua l'tranger en s'adressant  M.
Tracy Tupman, lequel s'occupait  lancer des oeillades antipickwickiennes
 une jeune femme qui passait sur le bord de la route.

--Trs-jolie, rpondit M. Tupman.

--Les Anglaises ne valent pas les Espagnoles: nobles cratures; cheveux
de jais, noires prunelles, formes sduisantes; douces cratures,
charmantes!

--Vous avez t en Espagne, monsieur? demanda M. Tracy Tupman.

--J'y ai vcu des sicles.

--Vous avez fait beaucoup de conqutes?

--Des conqutes? par milliers. Don Bolaro Fizzgig, grand d'Espagne;
fille unique; doa Christina, superbe crature; elle m'aimait  la
folie. Pre jaloux; fille passionne; bel Anglais; doa Christina au
dsespoir; acide prussique; pompe stomacale dans mon portemanteau; je
pratique l'opration; vieux Bolaro en extase, consent  notre union;
joint nos mains, ruisseaux de pleurs; histoire romantique,
trs-romantique.

--Cette dame est-elle maintenant en Angleterre? reprit M. Tupman, sur
lequel la description de tant de charmes avait produit une vive
impression.

--Morte! monsieur, morte! rpondit l'tranger en appliquant  son oeil
droit les tristes restes d'un mouchoir de batiste. Ne gurit jamais de
la pompe stomacale, constitution dtruite, victime de l'amour.

--Et le pre? demanda le potique Snodgrass.

--Saisi de remords, disparition subite, conversation de toute la ville.
Recherches dans tous les coins, sans succs. Jet d'eau de la fontaine
publique dans la grande place s'arrte subitement: le temps passe,
toujours point d'eau; les ouvriers s'y mettent: mon beau-pre dans le
gros tuyau, une confession complte dans sa botte droite. On le retire,
la fontaine coule de plus belle.

--Voulez-vous me permettre d'crire ce petit roman? dit M. Snodgrass,
profondment affect.

--Certainement, monsieur, certainement. Cinquante autres  votre
service. trange histoire que la mienne, non pas extraordinaire, mais
curieuse.

Durant toute la route, l'tranger continua  parler de la sorte,
s'interrompant seulement aux relais pour avaler un verre d'ale, en guise
de ponctuation. Aussi, lorsque la voiture arriva au pont de Rochester,
les carnets de MM. Pickwick et Snodgrass taient compltement remplis
d'un choix de ses aventures.

Lorsqu'on aperut le vieux chteau, M. Auguste Snodgrass s'cria avec la
ferveur potique qui le distinguait: Quelles magnifiques ruines!

--Quelle tude pour un antiquaire! furent les propres paroles qui
s'chapprent de la bouche de M. Pickwick, tandis qu'il appliquait son
tlescope  son oeil.

--Ah! un bel endroit, rpliqua l'tranger. Superbe masse, sombres
murailles, arcades branlantes, noirs recoins, escaliers crolants.
Vieille cathdrale aussi, odeur terreuse, les marches uses par les
pieds des plerins, petites portes saxonnes, confessionnaux comme les
gurites de ceux qui reoivent l'argent au spectacle. Drles de gens que
ces moines, papes et trsoriers, et toutes sortes de vieux gaillards,
avec des grosses faces rouges et des nez corns, qu'on dterre tous les
jours. Des pourpoints de buffle, des arquebuses  mche, sarcophages.
Belle place, vieilles lgendes, drles d'histoires, tonnantes. Et
l'tranger continua son soliloque jusqu'au moment o la voiture
s'arrta, dans la grande rue, devant l'auberge du _Taureau_.

--Allez-vous rester ici, monsieur, lui demanda M. Nathaniel Winkle.

Ici? non, monsieur. Mais vous ferez bien d'y sjourner, bonne maison,
lits propres. L'htel _Wright_,  ct, trs-cher, une demi-couronne de
plus sur votre compte, si vous regardez seulement le garon; fait payer
plus cher si vous dnez en ville que si vous dniez  l'htel: drles de
gens, vraiment.

M. Winkle s'approcha de M. Pickwick et lui dit quelques paroles 
l'oreille. Un chuchotement passa de M. Pickwick  M. Snodgrass, de M.
Snodgrass  M. Tupman, et des signes d'assentiment ayant t changs,
M. Pickwick s'adressa ainsi  l'tranger.

Vous nous avez rendu ce matin un important service, monsieur.
Permettez-moi de vous offrir une lgre marque de notre reconnaissance,
en vous priant de nous faire l'honneur de dner avec nous.

--Grand plaisir. Ne me permettrai pas de dire mon got; volaille rtie
et champignons, excellente chose; quelle heure?

--Voyons, rpondit M. Pickwick, en tirant sa montre. Il est maintenant
prs de trois heures. A cinq heures, si vous voulez.

--Convient parfaitement; cinq heures prcises, jusqu'alors prenez soin
de vous.

Ainsi parla l'tranger, et il souleva de quelques pouces son chapeau 
bords retrousss, le replaa ngligemment sur le coin de l'oreille,
traversa la cour d'un air dlibr, et tourna dans la grande rue, ayant
toujours hors de sa poche la moiti du paquet de papier gris.

videmment un grand voyageur dans divers climats et un profond
observateur des hommes et des choses, dit M. Pickwick.

--J'aimerais  voir son pome, reprit M. Snodgrass.

--Et moi je voudrais avoir vu son chien, ajouta M. Winkle.

M. Tupman ne parla point, mais il pensa a doa Christina,  l'acide
prussique,  la fontaine, et ses yeux se remplirent de larmes.

Aprs avoir retenu une salle  manger particulire, examin les lits,
command le dner, nos voyageurs sortirent pour observer la ville et les
environs.

Nous avons lu soigneusement les notes de M. Pickwick sur les quatre
villes de Stroud, Rochester, Chatham et Brompton, et nous n'avons pas
trouv que ses opinions diffrassent matriellement de celles des autres
savants qui ont parcouru les mmes lieux. On peut rsumer ainsi sa
description.

Les principales productions de ces villes paraissent tre des soldats,
des matelote, des juifs, de la craie, des crevettes, des officiers et
des employs de la marine. Les principales marchandises tales dans les
rues sont des denres pour la marine, du caramel, des pommes, des
poissons plats et des hutres. Les rues ont un air vivant et anim, qui
provient principalement de la bonne humeur des militaires. Quand ces
vaillants hommes, sous l'influence d'un excs de gaiet et de
spiritueux, font, en chantant, des zigzags dans les rues, ils offrent un
spectacle vraiment dlicieux pour un esprit philanthropique, surtout si
nous considrons quel amusement innocent et peu cher ils fournissent 
tous les enfants de la ville, qui les suivent en plaisantent avec eux.
Rien (ajouta M. Pickwick), rien n'gale leur bonne humeur. La veille de
mon arrive, l'un d'eux avait t grossirement insult dans une
auberge. La fille avait refus de le laisser boire davantage. Sur quoi,
et par pur badinage, le soldat tira sa baonnette et blessa la servante
 l'paule: cependant, le lendemain, ce brave garon se rendit ds le
matin  l'auberge, et fut le premier  promettre de ne conserver aucun
ressentiment, et d'oublier ce qui s'tait pass.

La consommation de tabac doit tre trs-grande dans cette ville,
continue M. Pickwick; et l'odeur de ce vgtal, rpandue dans toutes les
rues, doit tre tonnamment dlicieuse pour ceux qui aiment  fumer. Un
voyageur superficiel critiquerait peut-tre les boues qui caractrisent
leur viabilit, mais elles offrent, au contraire, un vritable sujet de
jouissance  ceux qui y dcouvrent un indice de mouvement et de
prosprit commerciale.

Cinq heures prcises amenrent  la fois le dner et l'tranger. Il
s'tait dbarrass de son paquet de papier gris, mais il n'avait fait
aucun changement dans son costume et dployait toujours sa loquacit
accoutume.

Qu'est-ce que cela? demanda-t-il, comme le garon tait une des cloches
d'argent. Des soles! ha! fameux poisson; toutes soles viennent de
Londres. Les entrepreneurs de diligences poussent aux dners politiques
pour avoir le transport des soles; des paniers par douzaines; ils savent
bien ce qu'ils font. Eh! eh! Un verre de vin avec moi, monsieur.

--Avec plaisir, rpondit M. Pickwick. Et l'tranger prit du vin,
d'abord avec lui, puis avec M. Snodgrass, puis avec M. Tupman, puis avec
M. Winkle, puis enfin avec la socit collectivement; et le tout sans
cesser un seul instant de discourir.

Diable de bacchanale sur l'escalier! Banquettes qu'on monte,
charpentiers qui descendent, lampes, verres, harpe. Qu'y a-t-il donc,
garon?

--Un bal, monsieur.

--Un bal par souscription?

--Non, monsieur. Monsieur, un bal public au bnfice des pauvres,
monsieur.

--Monsieur, dit M. Tupman avec un vif intrt, savez-vous si les femmes
sont bien dans cette ville?

--Superbes, magnifiques. Kent, monsieur; tout le monde connat le comt
de Kent, clbre pour ses pommes, ses cerises, son houblon et ses
femmes. Un verre de vin, monsieur?

--Avec grand plaisir, rpondit M. Tupman; et l'tranger emplit son
verre, et le vida.

--J'aimerais beaucoup aller  ce bal, reprit M. Tupman, beaucoup.

--Nous avons des billets au comptoir, monsieur. Une demi-guine chaque,
monsieur, dit le garon.

M. Tupman exprima de nouveau le dsir d'tre prsent  cette fte; mais
ne rencontrant aucune rponse dans l'oeil obscurci de M. Snodgrass, ni
dans le regard distrait de M. Pickwick, il se rejeta, avec un nouvel
intrt, sur le vin de Porto et sur le dessert qu'on venait d'apporter.
Le garon se retira, et nos cinq voyageurs continurent  savourer les
deux heures d'abandon qui suivent le dner.

Pardon, monsieur, dit l'tranger, la bouteille dort, faites-lui faire
le tour comme le soleil, par la soute au pain, rubis sur l'ongle, et il
vida son verre qu'il avait rempli deux minutes auparavant, et s'en versa
un autre avec l'aplomb d'un homme accoutum  ce mange.

Le vin fut bu, et l'on en demanda d'autre: le visiteur parla, les
pickwickiens coutrent; M. Tupman se sentait  chaque instant plus de
disposition pour le bal; la figure de M. Pickwick brillait d'une
expression de philanthropie universelle; MM. Winkle et Snodgrass taient
tombs dans un profond sommeil.

Ils commencent l haut, dit l'tranger; coutez, on accorde les
violons, maintenant la harpe; les voil partis.

En effet, les sons varis qui descendaient le long de l'escalier
annonaient le commencement du premier quadrille.

J'aimerais beaucoup aller  ce bal, rpta M. Tupman.

--Moi aussi; maudit bagage; bateau en retard: rien  mettre; drle,
hein?

Une bienveillance gnrale tait le trait caractristique des
pickwickiens, et M. Tupman en tait dou plus qu'aucun autre. En
feuilletant les procs-verbaux du club, on est tonn de voir combien de
fois cet excellent homme envoya chez les autres membres de l'Association
les infortuns qui s'adressaient  lui, pour en obtenir de vieux
vtements ou des secours pcuniaires.

Je serais heureux de vous prter un habit pour cette occasion, dit-il
 l'tranger; mais vous tes assez mince, et je suis...

--Assez gros. Bacchus sur le retour, descendu de son tonneau, les
pampres au diable, portant des culottes. Ah! ah! Passez le vin.

Nous ne saurions dire si M. Tupman fut indign du ton premptoire avec
lequel l'tranger l'engageait  passer le vin, qui passait en effet si
vite par son gosier, ou s'il tait justement scandalis de voir un
membre influent de Pickwick-Club compar ignominieusement  un Bacchus
dmont; mais, aprs avoir pass le vin, il toussa deux fois et regarda
l'tranger, durant quelques secondes, avec une fixit svre. Cependant,
cet individu tant demeur parfaitement calme et serein sous son regard
scrutateur, il en diminua par degrs l'intensit et recommena  parler
du bal.

J'tais sur le point d'observer, monsieur, lui dit-il, que si mes
vtements doivent vous tre trop larges, ceux de mon ami, M. Winkle,
pourraient peut-tre vous aller mieux.

L'tranger prit d'un coup d'oeil la mesure de M. Winkle et s'cria avec
satisfaction: Justement ce qu'il me faut!

M. Tupman regarda autour de lui. Le vin, qui avait exerc son influence
somnifre sur MM. Snodgrass et Winkle, avait aussi appesanti les sens de
M. Pickwick. Ce gentleman avait parcouru successivement les diverses
phases qui prcdent la lthargie produite par le dner et par le vin.
Il avait subi les phases ordinaires depuis l'excs de la gaiet jusqu'
l'abme de la tristesse. Comme un bec de gaz, dans une rue, lorsque le
vent a pntr dans le tuyau, il avait dploy par moments, une clart
extraordinaire, puis il tait tomb si bas qu'on pouvait  peine
l'apercevoir; aprs un court intervalle il avait fait jaillir de nouveau
une blouissante lumire, puis il avait oscill rapidement, et il
s'tait teint tout  fait. Sa tte tait penche sur sa poitrine, et un
ronflement perptuel, accompagn parfois d'un sourd grognement, taient
les seules preuves auriculaires qui pussent attester encore la prsence
de ce grand homme.

M. Tupman tait violemment tent d'aller au bal, pour porter son
jugement sur les beauts du comt de Kent; il tait galement tent
d'emmener avec lui l'tranger; car il l'entendait parler des habitants
et de la ville comme s'il y avait vcu depuis sa naissance, tandis que
lui-mme se trouvait entirement dpays. M. Winkle dormait
profondment, et M. Tupman avait assez d'exprience de l'tat o il le
voyait pour savoir que, suivant le cours ordinaire de la nature, son ami
ne songerait point  autre chose, en s'veillant, qu' se traner
pesamment vers son lit. Cependant il restait encore dans l'indcision.

Remplissez votre verre, et passez le vin; dit l'infatigable visiteur.

M. Tupman fit comme il lui tait demand, et le stimulant additionnel du
dernier verre le dtermina.

La chambre  coucher de Winkle, dit-il  l'tranger, ouvre dans la
mienne; si je l'veillais maintenant je ne pourrais pas lui faire
comprendre ce que je dsire: mais je sais qu'il a un costume complet
dans son sac de nuit. Supposez que vous le mettiez pour aller au bal et
que vous l'tiez en rentrant, je pourrais le replacer facilement, sans
dranger notre ami le moins du monde.

--Admirable! rpondit l'tranger; fameux plan! Damne position, bizarre,
quatorze habits dans ma malle et oblig de mettre celui d'un autre.
Trs-drle! vraiment.

--Il faut prendre nos billets, dit M. Tupman.

--Pas la peine de changer une guine. Jouons qui payera les deux, jetez
une pice en l'air, moi je nomme, allez. Femme, femme, femme
enchanteresse! et le souverain tant tomb laissa voir sur sa face
suprieure le dragon, appel par courtoisie, une femme. Condamn par le
sort, M. Tupman tira la sonnette, prit les billets et demanda de la
lumire. Au bout d'un quart d'heure l'tranger tait compltement par
des dpouilles de M. Nathaniel Winkle.

--C'est un habit neuf, dit M. Tupman, tandis que l'tranger se mirait
avec complaisance: c'est le premier qui soit orn des boutons de notre
club; et il fit remarquer  son compagnon les larges boutons dors, sur
lesquels on voyait les lettres P.C. de chaque ct du buste de M.
Pickwick.

P.C. rpta l'tranger; drle de devise, le portrait du vieux bonhomme,
avec P.C. Qu'est-ce que P.C. signifie, portrait curieux, hein?

M. Tupman, avec une grande importance et une indignation mal comprime,
expliqua le symbole mystique du Pickwick-Club, tandis que l'tranger se
tordait pour apercevoir dans la glace le derrire de l'habit dont la
taille lui montait au milieu du dos.

Un peu court de taille, n'est-ce pas? Comme les vestes des facteurs:
drles d'habits, ceux-l, faits  l'entreprise, sans mesures: voies
mystrieuses de la providence,  tous les petits hommes, de longs
habits;  tous les grands, des habits courts.

En babillant de cette manire, le nouveau compagnon de M. Tupman acheva
d'ajuster son costume, ou plutt celui de M. Winkle, et, bientt aprs,
les deux amateurs de ftes montrent ensemble l'escalier.

Quels noms, messieurs? dit l'homme qui se tenait  la porte. M. Tupman
s'avanait pour noncer ses titres et qualits, quand l'tranger
l'arrta en disant:

--Pas de nom du tout; et il murmura  l'oreille de M. Tupman: Les noms
ne valent rien; inconnus, excellents noms dans leur genre, mais pas
illustres; fameux noms dans une petite runion, mais qui ne feraient pas
d'effet dans une grande assemble. Incognito, voil la chose. Gentlemen
de Londres, nobles trangers, n'importe quoi.

La porte s'ouvrit  ces derniers mots prononcs  voix haute, et M.
Tupman entra dans la salle de bal avec l'tranger.

C'tait une longue chambre garnie de banquettes cramoisies, et claire
par des bougies, places dans des lustres de cristal. Les musiciens
taient soigneusement retranchs sur une haute estrade, et trois ou
quatre quadrilles se mlaient et se dmlaient d'une manire
scientifique. Dans une pice voisine on apercevait deux tables  jouer,
sur lesquelles quatre vieilles dames, avec un pareil nombre de gros
messieurs, excutaient gravement leur whist.

La finale termine, les danseurs se promenrent dans la salle, et nos
deux compagnons se plantrent dans un coin pour observer la compagnie.

Charmantes femmes! soupira M. Tupman.

--Attendez un instant. Vous allez voir tout  l'heure. Les gros bonnets
pas encore venus. Drle d'endroit. Les employs suprieurs de la marine
ne parlent pas aux petits employs, les petits employs ne parlent pas 
la bourgeoisie, la bourgeoisie ne parle pas aux marchands, le
commissaire du gouvernement ne parle  personne.

--Quel est ce petit garon aux cheveux blonds, aux yeux rouges, avec un
habit de fantaisie?

--Silence, s'il vous plat! yeux rouges, habit de fantaisie, petit
garon, allons donc! Chut! chut! c'est un enseigne du 97e, l'honorable
Wilmot-Bcasse. Grande famille, les Bcasses, famille nombreuse.

--Sir Thomas Clubber, lady Clubber et Mlles Clubber! cria d'une voix de
stentor l'homme qui annonait.

Une profonde sensation se propagea dans toute la salle,  l'entre d'un
norme gentleman, en habit bleu, avec des boutons brillants; d'une vaste
lady en satin bleu, et de deux jeunes ladies tailles sur le mme patron
et pares de robes lgantes de la mme couleur.

Commissaire du gouvernement, chef de la marine, grand homme,
remarquablement grand! dit tout bas l'tranger  M. Tupman, pendant que
les commissaires du bal conduisaient sir Thomas Clubber et sa famille
jusqu'au haut bout de la salle. L'honorable Wilmot-Bcasse et les
meneurs de distinction s'empressrent de prsenter leurs hommages aux
demoiselles Clubber, et sir Thomas Clubber, droit comme un i,
contemplait majestueusement l'assemble du haut de sa cravate noire.

M. Smithie, Mme Smithie et mesdemoiselles Smithie, furent annoncs
immdiatement aprs.

Qu'est-ce que M. Smithie? demanda M. Tupman.

--Quelque chose de la marine, rpondit l'tranger.

M. Smithie s'inclina avec dfrence devant sir Thomas Clubber, et sir
Thomas Clubber lui rendit son salut avec une condescendance marque.
Lady Clubber examina  travers son lorgnon Mme Smithie et sa famille; et
 son tour Mme Smithie regarda du haut en bas madame je ne sais qui,
dont le mari n'tait pas dans la marine.

Colonel Bulder, Mme Bulder et miss Bulder!

--Chef de la garnison, dit l'tranger, en rponse  un coup d'oeil
interrogateur de M. Tupman.

Miss Bulder fut chaudement accueillie par les miss Clubber; les
salutations entre Mme Bulder et lady Clubber furent des plus
affectueuses; le colonel Bulder et sir Thomas s'offrirent mutuellement
une prise de tabac, et tous deux regardrent autour d'eux comme une
paire d'Alexandre Selkirk, monarques de tout ce qui les entourait.

Tandis que l'aristocratie de l'endroit, les Bulder, les Clubber et les
Bcasse conservaient ainsi leur dignit au haut bout de la salle, les
autres classes de la socit les imitaient, au bas bout, autant qu'il
leur tait possible. Les officiers les moins aristocratiques du 97e se
dvouaient aux familles des fonctionnaires les moins importants de la
marine; les femmes des avous et la femme du marchand de vin taient 
la tte d'une faction; la femme du brasseur visitait les Bulder; et Mme
Tomlinson, directrice du bureau de poste, semblait avoir t choisie par
un assentiment universel, pour diriger le parti marchand.

Un des personnages les plus populaires dans son propre cercle tait un
gros petit homme, dont le crne chauve tait entour d'une couronne de
cheveux noirs et roides; c'tait le docteur Slammer, chirurgien du 97e.
Le docteur Slammer prenait du tabac avec tout le monde, riait, dansait,
plaisantait, jouait au whist, tait partout, faisait tout. A ces
occupations, toutes nombreuses qu'elles fussent dj, le docteur en
joignait une autre, plus importante encore: il enveloppait des
attentions les plus dvoues, les plus infatigables, une vieille petite
veuve, dont la riche toilette et les nombreux bijoux annonaient une
fortune qui en faisait un parti fort dsirable pour un homme d'un revenu
limit.

Les yeux de M. Tupman et de son compagnon avaient t fixs sur le
docteur et sur la veuve depuis quelque temps, lorsque l'tranger rompit
le silence.

Un tas d'argent, vieille fille, le docteur fait sa tte, excellente
ide, bonne charge.

Tandis que ces sentences peu intelligibles s'chappaient de la bouche de
l'tranger, M. Tupman le regardait d'un air interrogateur.

Je vais danser avec la veuve.

--Qui est-elle?

--N'en sais rien, jamais vue. Supplanter le docteur. En avant, marche!

En achevant ces mots, l'tranger traversa la pice, s'appuya contre le
manteau de la chemine, et attacha ses regards, avec un air d'admiration
respectueuse et mlancolique, sur la grosse figure de la vieille petite
dame. M. Tupman regardait muet d'tonnement. L'tranger faisait
videmment des progrs rapides: le docteur dansait avec une autre dame!
La veuve laissa tomber son ventail; l'tranger le releva, et le lui
rendit avec empressement: un sourire, un salut, une rvrence, quelques
paroles de conversation. L'tranger retraversa hardiment la salle, pour
chercher le matre des crmonies, retourna avec lui prs de la veuve,
et, aprs quelques instants de pantomime introductrice, il saisit la
main de sa conqute et prit place avec elle dans un quadrille.

Grande fut la surprise de M. Tupman  ce procd sommaire; mais
l'tonnement du petit docteur paraissait encore plus grand. L'tranger
tait jeune; la veuve tait flatte; elle ne prenait plus garde aux
attentions du docteur, et l'indignation de celui-ci ne faisait aucune
impression sur son imperturbable rival. Le docteur Slammer resta
paralys. Lui, le docteur Slammer, du 97e, tre ananti en un moment,
par un homme que personne n'avait jamais vu, que personne ne
connaissait! Le docteur Slammer! le docteur Slammer, du 97e! Incroyable!
cela ne se pouvait pas. Et pourtant cela tait. Bon, voil que
l'tranger prsente son ami? Le docteur pouvait-il en croire ses yeux?
Il regarda de nouveau et il se trouva dans la pnible ncessit de
reconnatre la vracit de ses nerfs optiques. Mme Budger dansait avec
M. Tupman, il n'y avait pas moyen de s'y tromper. Sa veuve elle-mme est
l devant lui, en chair et en os, bondissant avec une vigueur
inaccoutume. L aussi tait M. Tupman, sautant  droite et  gauche,
d'un air plein de gravit, et dansant (ce qui arrive  beaucoup de
personnes) comme si la contredanse tait une preuve solennelle, et
qu'il fallt, pour s'en tirer, armer son moral d'une inflexible
rsolution.

Silencieusement et patiemment le docteur supporta tout ceci. Il vit
l'tranger offrir du vin chaud, remporter les verres, se prcipiter sur
des biscuits; il vit mille coquetteries changes, et il ne dit rien:
mais quelques secondes aprs que l'tranger eut disparu avec Mme Budger,
pour la conduire  sa voiture, il s'lana hors de la chambre, et chaque
particule de sa colre, longtemps contenue, sembla s'chapper de son
visage en un ruisseau de sueur.

L'tranger revenait, il parlait  voix basse  M. Tupman, il riait, il
tait radieux, il avait triomph. Le petit docteur eut soif de sa vie.

Monsieur! dit-il d'une voix terrible, en montrant sa carte et en se
retirant dans un angle du passage: mon nom est Slammer! Le docteur
Slammer, monsieur! 97e rgiment, caserne de Chatham. Ma carte, monsieur!
ma carte! Il aurait voulu poursuivre, mais son indignation l'touffait.

--Ah! rpliqua l'tranger ngligemment, Slammer, bien oblig; merci,
merci de votre attention dlicate, pas malade maintenant, Slammer,
quand je le serai, m'adresserai a vous.

--Vous... vous tes un intrigant... un poltron... un lche... un
menteur... un... un.... Vous dciderez-vous  me donner votre carte,
monsieur?

--Ah! je vois, dit l'tranger  demi-voix, punch trop fort, hte
libral. La limonade beaucoup meilleure, des chambres trop chaudes,
gentlemen d'un certain ge, s'en ressentent le lendemain, cruelles
souffrances.... et il fit quelques pas.

--Vous demeurez dans cette maison, monsieur? cria le petit homme
furieux; vous tes ivre maintenant, monsieur! Vous entendrez parler de
moi, monsieur! Je vous retrouverai, monsieur! je vous retrouverai!

--Vous ferez bien d'abord de retrouver votre lit, rpondit l'impassible
tranger.

Le docteur Slammer le regarda avec une frocit inexprimable, et en
s'loignant il enfona son chapeau sur sa tte d'une manire qui
indiquait toute son indignation.

Cependant l'tranger et M. Tupman montrent dans la chambre de celui-ci
pour restituer le plumage qu'ils avaient emprunt  l'innocent M.
Winkle. Ils le trouvrent profondment endormi, et la restitution fut
bientt faite. L'tranger tait extrmement factieux, et M. Tupman,
tourdi par le vin, par le punch, par les lumires, par la vue de tant
de femmes, regardait toute cette affaire comme une excellente
plaisanterie. Aprs le dpart de son nouvel ami, il prouva quelque
difficult  dcouvrir l'ouverture de son bonnet de nuit: dans ses
efforts pour le mettre sur sa tte, il renversa son flambeau, et ce fut
seulement par une srie d volutions trs-compliques qu'il parvint 
entrer dans son lit. Malgr ces petits accidents il ne tarda pas 
trouver le repos.

Le lendemain matin, sept heures avaient  peine cess de sonner, quand
l'esprit universel de M. Pickwick fut tir de l'tat de torpeur o
l'avait plong le sommeil, par des coups violents frapps  sa porte.

Qui est la? cria-t-il, se dressant sur son sant.

--Le garon, monsieur.

--Que voulez-vous?

--Pourriez-vous me dire, monsieur, quelle personne de votre socit a un
habit bleu  boutons dors, avec P.C. dessus?

On le lui aura donn pour le brosser, pensa M. Pickwick, et il a oubli
 qui il appartient. M. Winkle, cria-t-il, la troisime chambre 
droite.

--Merci, monsieur, dit le garon; et il passa.

--Qu'est-ce que c'est? demanda M. Tupman, en entendant frapper
violemment  sa porte.

--Puis-je parler  M. Winkle, monsieur? rpliqua le garon du dehors.

--Winkle! Winkle! cria M. Tupman.

--Oh! rpondit une faible voix qui sortait du lit de la chambre
intrieure.

--On vous demande.... Quelqu'un  la porte; et ayant articul avec
effort ces paroles, M. Tupman se retourna et se rendormit immdiatement.

--On me demande? dit M. Winkle en sautant hors de son lit et en
s'habillant rapidement. A cette distance de Londres, qui diable peut me
demander?

--Un gentleman, en bas, au caf, monsieur. Il dit qu'il ne vous
drangera qu'un instant, monsieur; mais il ne veut accepter aucun dlai.

--Fort trange! rpliqua M. Winkle. Dites que je descends.

Il s'enveloppa d'une robe de chambre; mit un chle de voyage autour de
son cou, et descendit. Une vieille femme et une couple de garons
balayaient la salle du caf. Auprs de la fentre tait un officier en
petite tenue, qui se retourna en entendant entrer M. Winkle, le salua
d'un air roide, fit retirer les domestiques, ferma soigneusement les
portes, et dit: M. Winkle, je prsume.

--Oui, monsieur, mon nom est Winkle.

--Je viens, monsieur, de la part de mon ami, le docteur Slammer, du 97e.
Cela ne doit pas vous surprendre.

--Le docteur Slammer! rpta M. Winkle.

--Le docteur Slammer. Il m'a charg de vous dire de sa part que votre
conduite d'hier au soir n'tait pas celle d'un gentleman, et qu'un
gentleman ne pouvait pas la supporter.

L'tonnement de M. Winkle tait trop rel et trop vident pour n'tre
pas remarqu par le dput du docteur Slammer, c'est pourquoi il
poursuivit ainsi: Mon ami, le docteur Slammer, m'a paru fermement
convaincu que, pendant une partie de la soire vous tiez gris, et
peut-tre hors d'tat de sentir l'tendue de l'insulte dont vous vous
tes rendu coupable. Il m'a charg de vous dire que si vous plaidiez
cette raison comme une excuse de votre conduite, il consentirait 
recevoir des excuses, crites par vous sous ma dicte.

--Des excuses crites! rpta de nouveau M. Winkle avec le ton de la
plus grande surprise.

--Autrement, reprit froidement l'officier, vous connaissez
l'alternative.

--Avez-vous t charg de ce message pour moi nominativement? demanda M.
Winkle, dont l'intelligence tait singulirement dsorganise par cette
conversation extraordinaire.

--Je n'tais pas prsent  la scne, et, en consquence de votre refus
obstin de donner votre carte au docteur Slammer, j'ai t pri par lui
de rechercher qui tait porteur d'un habit trs-remarquable: un habit
bleu clair avec des boutons dors, portant un buste, et les lettres
P.C.

M. Winkle chancela d'tonnement, en entendant dcrire si minutieusement
son propre costume. L'ami du docteur Slammer continua:

J'ai appris dans la maison que le propritaire de l'habit en question
tait arriv ici hier avec trois messieurs. J'ai envoy auprs de celui
qui paraissait tre le principal de la socit, et c'est lui qui m'a
adress  vous.

Si la grosse tour du chteau de Rochester s'tait soudainement dtache
de ses fondations, et tait venue se placer en face de la fentre, la
surprise de M. Winkle aurait t peu de chose, compare avec celle qu'il
prouva en coutant ce discours. Sa premire ide fut qu'on avait pu lui
voler son habit, et il dit  l'officier: Voulez-vous avoir la bont de
m'attendre un instant?

--Certainement; rpondit son hte malencontreux.

M. Winkle monta rapidement les escaliers; il ouvrit son sac de nuit
d'une main tremblante, l'habit bleu s'y trouvait  sa place habituelle;
mais, en l'examinant avec soin, on voyait clairement qu'il avait t
port la nuit prcdente.

C'est vrai, dit M. Winkle, en laissant tomber l'habit de ses mains.
J'ai bu trop de vin hier, aprs dner, et j'ai une vague ide d'avoir
ensuite march dans les rues, et d'avoir fum un cigare. Le fait est que
j'tais tout  fait dedans. J'aurai chang d'habit; j'aurai t quelque
part; j'aurai insult quelqu'un: je n'en doute plus, et ce message en
est le terrible rsultat. Tourment par ces ides, il redescendit au
caf avec la sombre rsolution d'accepter le cartel du vaillant docteur
et d'en subir les consquences les plus funestes.

Il tait pouss  cette dtermination par des considrations diverses.
La premire de toutes tait le soin de sa rputation auprs du club. Il
y avait toujours t regard comme une autorit imposante dans tous les
exercices du corps, soit offensifs, soit dfensifs, soit inoffensifs.
S'il venait  reculer, ds la premire preuve, sous les yeux de son
chef, sa position dans l'association tait perdue pour toujours. En
second lieu, il se souvenait d'avoir entendu dire (par ceux qui ne sont
point initis  ces mystres) que les tmoins se concertent
ordinairement pour ne point mettre de balles dans les pistolets. Enfin,
il pensait qu'en choisissant M. Snodgrass pour second et en lui
dpeignant avec force le danger, ce gentleman pourrait bien en faire
part  M. Pickwick; lequel, assurment, s'empresserait d'informer les
autorits locales, dans la crainte de voir tuer ou dtriorer son
disciple.

Ayant calcul toutes ces chances, il revint dans la salle du caf et
dclara qu'il acceptait le dfi du docteur.

--Voulez-vous m'indiquer un ami, pour rgler l'heure et le lieu du
rendez-vous, dit alors l'obligeant officier.

--C'est tout  fait inutile. Veuillez me les nommer, et j'amnerai mon
tmoin avec moi.

--H bien! reprit l'officier d'un ton indiffrent, ce soir, si cela vous
convient; au coucher du soleil.

--Trs-bien, rpliqua M. Winkle, pensant dans son coeur que c'tait
trs-mal.

--Vous connaissez le fort Pitt?

--Oui, je l'ai vu hier.

--Prenez la peine d'entrer dans le champ qui borde le foss; suivez le
sentier  gauche quand vous arriverez  un angle des fortifications, et
marchez droit devant vous jusqu' ce que vous m'aperceviez; vous me
suivrez alors et je vous conduirai dans un endroit solitaire o
l'affaire pourra se terminer sans crainte d'interruption.

--Crainte d'interruption! pensa M. Winkle.

--Nous n'avons plus rien, je crois,  arranger?

--Pas que je sache.

--Alors je vous salue.

--Je vous salue. Et l'officier s'en alla lestement en sifflant un air
de contredanse.

Le djeuner de ce jour-l se passa tristement pour nos voyageurs. M.
Tupman, aprs les dbauches inaccoutumes de la nuit prcdente, n'tait
point en tat de se lever; M. Snodgrass paraissait subir une potique
dpression d'esprit; M. Pickwick lui-mme montrait un attachement
inaccoutum  l'eau de seltz et au silence; quant  M. Winkle il piait
soigneusement une occasion de retenir son tmoin. Cette occasion ne
tarda pas  se prsenter: M. Snodgrass proposa de visiter le chteau, et
comme M. Winkle tait le seul membre de la socit qui ft dispos 
faire une promenade, ils sortirent ensemble.

Snodgrass, dit M. Winkle, lorsqu'ils eurent tourn le coin de la rue,
Snodgrass, mon cher ami, puis-je compter sur votre discrtion? Et en
parlant ainsi il dsirait ardemment de n'y pouvoir point compter.

--Vous le pouvez, rpliqua M. Snodgrass. Je jure....

--Non, non! interrompit M. Winkle, pouvant par l'ide que son
compagnon pouvait innocemment s'engager  ne pas le dnoncer. Ne jurez
pas, ne jurez pas; cela n'est point ncessaire.

M. Snodgrass laissa retomber la main qu'il avait potiquement leve vers
les nuages, et prit une attitude attentive.

Mon cher ami, dit alors M. Winkle, j'ai besoin de votre assistance dans
une affaire d'honneur.

--Vous l'aurez, rpliqua M. Snodgrass, en serrant la main de son
compagnon.

--Avec un docteur, le docteur Slammer, du 97e, ajouta M. Winkle,
dsirant faire paratre la chose aussi solennelle que possible. Une
affaire avec un officier, ayant pour tmoin un autre officier; ce soir,
au coucher du soleil, dans un champ solitaire, au del du fort Pitt.

--Comptez sur moi, rpondit M. Snodgrass, avec tonnement, mais sans
tre autrement affect. En effet, rien n'est plus remarquable que la
froideur avec laquelle on prend ces sortes d'affaires, quand on n'y est
point partie principale. M. Winkle avait oubli cela: il avait jug les
sentiments de son ami d'aprs les siens.

--Les consquences peuvent tre terribles, reprit M. Winkle.

--J'espre que non.

--Le docteur est, je pense, un trs-bon tireur.

--La plupart des militaires le sont, observa M. Snodgrass avec calme;
mais ne l'tes-vous point aussi?

M. Winkle rpondit affirmativement, et s'apercevant qu'il n'avait point
suffisamment alarm son compagnon, il changea de batterie.

Snodgrass, dit-il d'une voix tremblante d'motion, si je succombe vous
trouverez dans mon portefeuille une lettre pour mon... pour mon pre.

Cette attaque ne russit point davantage. M. Snodgrass fut touch, mais
il s'engagea  remettre la lettre aussi facilement que s'il avait fait
toute sa vie le mtier de facteur.

Si je meurs, continua M. Winkle, ou si le docteur prit, vous, mon cher
ami, vous serez jug comme complice en prmditation. Faut-il donc que
j'expose un ami  la transportation? peut-tre pour toute sa vie!

Pour le coup, M. Snodgrass hsita; mais son hrosme fut invincible.
Dans la cause de l'amiti, s'cria-t-il avec ferveur, je braverai tous
les dangers.

Dieu sait combien notre duelliste maudit intrieurement le dvouement de
son ami. Ils marchrent pendant quelque temps en silence, ensevelis tous
les deux dans leurs mditations. La matine s'coulait et M. Winkle
sentait s'enfuir toute chance de salut.

Snodgrass, dit-il en s'arrtant tout d'un coup, n'allez point me trahir
auprs des autorits locales; ne demandez point des constables pour
prvenir le duel; ne vous assurez pas de ma personne, ou de celle du
docteur Slammer, du 97e, actuellement en garnison dans la caserne de
Chatham. Afin d'empcher le duel, n'ayez point cette prudence, je vous
en prie.

M. Snodgrass saisit avec chaleur la main de son compagnon et s'cria,
plein d'enthousiasme: Non! pour rien au monde.

Un frisson parcourut le corps de M. Winkle quand il vit qu'il n'avait
rien  esprer des craintes de son ami, et qu'il tait irrvocablement
destin  devenir une cible vivante.

Lorsqu'il eut racont formellement  M. Snodgrass les dtails de son
affaire, ils entrrent tous deux chez un armurier; ils lourent une
bote de ces pistolets qui sont destins  donner et  obtenir
_satisfaction_, ils y joignirent un assortiment _satisfaisant_ de
poudre, de capsules et de balles; puis ils retournrent  leur auberge,
M. Winkle pour rflchir sur la lutte qu'il avait  soutenir; M.
Snodgrass pour arranger les armes de guerre, et les mettre en tat de
servir immdiatement.

Lorsqu'ils sortirent de nouveau pour leur dsagrable entreprise, le
soir s'approchait, triste et pesant. M. Winkle, de peur d'tre observ,
s'tait envelopp dans un large manteau: M. Snodgrass portait sous le
sien les instruments de destruction.

Avez-vous pris tout ce qu'il faut? demanda M. Winkle, d'un ton agit.

--Tout ce qu'il faut. Quantit de munitions, dans le cas o les premiers
coups n'auraient point de rsultats. Il y a un quarteron de poudre dans
la botte, et j'ai deux journaux dans ma poche pour servir de bourre.

C'taient l des preuves d'amiti dont il tait impossible de n'tre
point reconnaissant. Il est probable que la gratitude de M. Winkle fut
trop vive pour qu'il pt l'exprimer, car il ne dit rien, mais il
continua de marcher, assez lentement.

Nous arrivons juste  l'heure, dit M. Snodgrass en franchissant la haie
du premier champ; voil le soleil qui descend derrire l'horizon.

M. Winkle regarda le disque qui s'abaissait, et il pensa douloureusement
aux chances qu'il courait de ne jamais le revoir.

Voici l'officier, s'cria-t-il au bout de quelque temps.

--O? dit M. Snodgrass.

--L. Ce gentleman en manteau bleu.

Les yeux de M. Snodgrass suivirent le doigt de son compagnon, et
aperurent une longue figure drape, qui fit un lger signe de la main,
et continua de marcher. Nos deux amis s'avancrent silencieusement  sa
suite.

De moment en moment la soire devenait plus sombre. Un vent mlancolique
retentissait dans les champs dserts: on et dit le sifflement lointain
d'un gant, appelant son chien. La tristesse de cette scne communiquait
une teinte lugubre  l'me de M. Winkle. En passant l'angle du foss, il
tressaillit, il avait cru voir une tombe colossale.

L'officier quitta tout  coup le sentier, et aprs avoir escalad une
palissade et enjamb une haie, il entra dans un champ cart. Deux
messieurs l'y attendaient. L'un tait un petit personnage gros et gras,
avec des cheveux noirs; l'autre, grand et bel homme, avec une redingote
couverte de brandebourgs, tait assis sur un pliant avec une srnit
parfaite.

Voil nos gens, avec un chirurgien,  ce que je suppose dit M.
Snodgrass. Prenez une goutte d'eau-de-vie. M. Winkle saisit avidement
la bouteille d'osier que lui tendait son compagnon et avala une longue
gorge de ce liquide fortifiant.

Mon ami, M. Snodgrass, dit M. Winkle  l'officier qui s'approchait.

Le second du docteur Slammer salua et produisit une bote semblable 
celle que M. Snodgrass avait apporte. Je pense que nous n'avons rien
de plus  nous dire, monsieur, remarqua-t-il froidement, en ouvrant sa
bote. Des excuses ont t absolument refuses.

--Rien du tout, monsieur, rpondit M. Snodgrass, qui commenait  se
sentir mal  son aise.

--Voulez-vous que nous mesurions le terrain? dit l'officier.

--Certainement, rpliqua M. Snodgrass.

Lorsque le terrain eut t mesur et les prliminaires arrangs,
l'officier dit  M. Snodgrass: Vous trouverez ces pistolets meilleurs
que les vtres, monsieur. Vous me les avez vu charger; vous opposez-vous
 ce qu'on en fasse usage?

--Non, certainement, rpondit M. Snodgrass. Cette offre le tirait d'un
grand embarras, car ses ides sur la manire de charger un pistolet
taient tant soit peu vagues et indfinies.

--Alors je pense que nous pouvons placer nos hommes, continua
l'officier, avec autant d'indiffrence que s'il s'tait agi d'une partie
d'checs.

--Je pense que nous le pouvons, rpliqua M. Snodgrass, qui aurait
consenti  toute autre proposition, vu qu'il n'entendait rien  ces
sortes d'affaires.

L'officier alla vers le docteur Slammer, tandis que M. Snodgrass
s'approchait de M. Winkle.

Tout est prt, dit-il, en lui offrant le pistolet. Donnez-moi votre
manteau.

--Vous avez mon portefeuille, mon cher ami, dit le pauvre Winkle.

--Tout va bien. Soyez calme et visez tout bonnement  l'paule.

M. Winkle trouva que cet avis ressemblait beaucoup  celui que les
spectateurs donnent invariablement au plus petit gamin dans les duels
des rues. Mets-le dessous et tiens-le ferme. Admirable conseil, si
l'on savait seulement comment l'excuter! Quoi qu'il en soit, il ta son
manteau en silence (ce manteau tait toujours trs-long  dfaire); il
accepta le pistolet: les seconds se retirrent, le monsieur au pliant en
fit autant, et les belligrants s'avancrent l'un vers l'autre.

M. Winkle a toujours t remarquable par son extrme humanit. On
suppose que dans cette occasion la rpugnance qu'il prouvait  nuire
intentionnellement  l'un de ses semblables, l'engagea  fermer les yeux
en arrivant  l'endroit fatal, et que cette circonstance l'empcha de
remarquer la conduite inexplicable du docteur Slammer. Ce monsieur, en
s'approchant de M. Winkle, tressaillit, ouvrit de grands yeux, recula,
frotta ses paupires, ouvrit de nouveau ses yeux, autant qu'il lui fut
possible, et finalement s'cria: Arrtez! arrtez!

--Qu'est-ce que cela veut dire? continua-t-il lorsque son ami et M.
Snodgrass arrivrent en courant. Ce n'est pas l mon homme.

--Ce n'est pas votre homme! s'cria le second du docteur Slammer.

--Ce n'est pas son homme! dit M. Snodgrass.

--Ce n'est pas son homme! rpta le monsieur qui tenait le pliant dans
sa main.

--Certainement non, reprit le petit docteur. a n'est pas la personne
qui m'a insult la nuit passe.

--Fort extraordinaire! dit l'officier.

--Fort extraordinaire! rpta le gentleman au pliant. Mais maintenant,
ajouta-t-il, voici la question. Le monsieur se trouvant actuellement sur
le terrain, ne doit-il pas tre considr, pour la forme, comme tant
l'individu qui a insult hier soir notre ami, le docteur Slammer? Ayant
suggr cette ide nouvelle d'un air sage et mystrieux, l'homme au
pliant prit une norme pince de tabac, et regarda autour de lui, avec
la profondeur de quelqu'un qui est habitu  faire autorit.

Or, M. Winkle avait ouvert ses yeux et ses oreilles aussi, quand il
avait entendu son adversaire demander une cessation d'hostilits.
S'apercevant par ce qui avait t dit ensuite qu'il y avait quelque
erreur de personnes, il comprit tout d'un coup combien sa rputation
pouvait s'accrotre s'il cachait les motifs rels qui l'avaient
dtermin  se battre. Il s'avana donc hardiment et dit:

Je sais bien que je ne suis pas l'adversaire de monsieur.

--Alors, dit l'homme au pliant, ceci est un affront pour le docteur
Slammer, et un motif suffisant de continuer.

--Tenez-vous tranquille, Payne, interrompit le second du docteur; et
s'adressant  M. Winkle: Pourquoi ne m'avez-vous pas communiqu cela ce
matin, monsieur?

--Assurment! assurment! s'cria avec indignation l'homme au pliant.

--Je vous supplie de vous tenir tranquille, Payne, reprit l'autre.
Puis-je rpter ma question, monsieur?

--Parce que, rpliqua M. Winkle qui avait eu le temps de dlibrer sa
rponse: parce que vous m'avez dit, monsieur, que l'individu en question
tait revtu d'un habit que j'ai l'honneur, non-seulement de porter,
mais d'avoir invent. C'est l'uniforme projet du Pickwick-Club, 
Londres. Je me crois oblig de soutenir l'honneur de cet uniforme, et
dans cette vue, sans autres informations, j'ai accept le dfi que vous
me faisiez.

--Mon cher monsieur, dit le bon petit docteur, en lui tendant la main,
j'honore votre courage. Permettez-moi d'ajouter que j'admire extrmement
votre conduite, et que je regrette beaucoup de vous avoir fait dranger
inutilement.

--Je vous prie de ne point parler de cela, rpondit M. Winkle avec
politesse.

--Je me trouverai honor, monsieur, de faire votre connaissance,
poursuivit le petit docteur.

--Et moi, monsieur, j'prouverai le plus grand plaisir  vous
connatre, rpliqua M. Winkle. Et l-dessus il donna une poigne de
main au docteur, une poigne de main  son second, le lieutenant
Tappleton, une poigne de main  l'homme qui tenait le pliant, une
poigne de main, enfin,  M. Snodgrass, dont l'admiration tait
excessive pour la noble conduite de son hroque ami.

Je pense que nous pouvons nous en retourner maintenant, dit le
lieutenant Tappleton.

--Certainement, rpondit le docteur.

--A moins, suggra l'homme au pliant,  moins que monsieur Winkle ne se
trouve offens par la provocation qu'il a reue. Si cela tait, je
confesse qu'il aurait droit  une satisfaction.

M. Winkle, avec une grande abngation de son _moi_, dclara qu'il tait
entirement satisfait.

Peut-tre, reprit l'autre, peut-tre le tmoin du gentleman aura-t-il
t personnellement bless de quelques observations que j'ai faites au
commencement de cette rencontre. Dans ce cas, je serais heureux de lui
donner satisfaction immdiatement.

M. Snodgrass se hta de dclarer qu'il tait bien oblig au gentleman de
l'offre aimable qu'il lui faisait. La seule raison qui l'empcht d'en
profiter, c'est qu'il tait fort satisfait de la manire dont les choses
s'taient passes.

L'affaire s'tant ainsi termine heureusement, les tmoins arrangrent
leurs botes, et tous quittrent le terrain avec beaucoup plus de gaiet
qu'ils n'en laissaient voir en y arrivant.

Resterez-vous longtemps ici? demanda le docteur Slammer  M. Winkle,
tandis qu'ils marchaient amicalement cte  cte.

--Je crois que nous partirons aprs-demain.

--Je serais trs-heureux, aprs ce ridicule quiproquo, si vous vouliez
bien me faire l'honneur de venir ce soir chez moi, avec votre ami.
tes-vous engag?

--Nous avons plusieurs amis  l'htel du _Taureau_, et je ne voudrais
point les quitter aujourd'hui. Mais nous serions enchants si vous
consentiez  amener ces messieurs pour passer la soire avec nous.

--Avec grand plaisir. Ne sera-t-il point trop tard,  dix heures, pour
vous faire une petite visite d'une demi-heure?

--Non certainement. Je serai fort heureux de vous prsenter  mes amis,
M. Pickwick et M. Tupman.

--J'en serai charm, rpliqua le petit docteur, ne souponnant gure
qu'il connaissait dj M. Tupman.

--Vous viendrez sans faute? demanda M Snodgrass.

--Oh! assurment.

En parlant ainsi, ils taient arrivs sur la grande route. Les adieux se
firent avec cordialit, et tandis que le docteur et ses amis se
rendirent  leur caserne, M. Winkle et M. Snodgrass rentrrent
joyeusement  l'htel.





CHAPITRE III.

Une nouvelle connaissance. Histoire d'un clown. Une interruption
dsagrable et une rencontre fcheuse.


M. Pickwick avait ressenti quelque inquitude en voyant se prolonger
l'absence de ses deux amis, et en se rappelant leur conduite mystrieuse
pendant toute la matine. Ce fut donc avec un vritable plaisir qu'il se
leva pour les recevoir, et avec un intrt peu ordinaire qu'il leur
demanda ce qui avait pu les retenir si longtemps. En rponse  cette
question, M. Snodgrass allait faire l'historique des circonstances que
nous venons de rapporter, lorsqu'il s'aperut qu'entre M. Tupman et
leur compagnon de voyage il y avait dans la chambre un nouvel tranger,
d'une apparence galement singulire. C'tait un homme vieilli par les
soucis, dont la face creuse, aux pommettes prominentes, avec des yeux
tincelants quoique profondment encaisss, tait rendue plus frappante
encore par les cheveux noirs et lisses qui pendaient en dsordre sur son
collet. Sa mchoire tait si longue et si maigre qu'on aurait pu croire
qu'il faisait exprs de retirer ses joues, par une contraction des
muscles, si l'expression immobile de ses traits et de sa bouche
entrouverte n'avait pas fait voir que c'tait l sa physionomie
habituelle. Son cou tait entour d'un chle vert, dont les larges
bouts, descendant sur sa poitrine, taient aperus  travers les
boutonnires uses d'un vieux gilet. Enfin, il avait une longue
redingote noire, un pantalon de gros drap et des bottes tombant en
ruines.

Les yeux de M. Snodgrass s'arrtrent donc sur ce personnage mal lch,
et M. Pickwick, qui s'en aperut, dit en tendant la main de son ct:
Un ami de notre nouvel ami. Nous avons dcouvert ce matin que notre ami
est engag au thtre de cet endroit, quoiqu'il dsire que cette
circonstance ne soit pas gnralement connue. Ce gentleman est un membre
de la mme profession, et il allait nous rgaler d'une petite anecdote
lorsque vous tes entrs.

--Masse d'anecdotes, dit l'tranger du jour prcdent, en s'approchant
de M. Winkle et lui parlant  voix basse: singulier gaillard, pas
acteur, fait les utilits, homme trange, toutes sortes de misres. Nous
l'appelons Jemmy le Lugubre.

M. Winkle et M. Snodgrass firent des politesses au gentleman qui portait
ce nom lgant, et s'tant assis autour de la table demandrent de l'eau
et de l'eau-de-vie, en imitation du reste de la socit.

Maintenant, monsieur, dit M. Pickwick, voulez-vous nous faire le
plaisir de commencer votre rcit?

L'individu lugubre tira de sa poche un rouleau de papier malpropre, et
se tournant vers M. Snodgrass qui venait d'aveindre son mmorandum, il
lui dit d'une voix creuse, parfaitement en harmonie avec son extrieur:

tes-vous le pote?

--Je... je m'exerce un peu dans ce genre, rpondit M. Snodgrass,
lgrement dconcert par la brusquerie de la question.

--Ah! la posie est dans la vie ce que la lumire et la musique sont au
thtre. Dpouillez celui-ci de ses faux embellissements et celle-l de
ses illusions, que reste-t-il de rel et d'intressant dans tous les
deux?

--Cela est bien vrai, monsieur, rpliqua M. Snodgrass.

--Assis devant les quinquets, vous faites partie du cercle royal; vous
admirez les vtements de soie de la foule brillante; vous tenez-vous, au
contraire, dans la coulisse, vous tes le peuple qui fabrique ces beaux
vtements; gens inconnus et mpriss qui peuvent tomber et se relever,
vivre et mourir, comme il plat  la fortune, sans que personne s'en
inquite.

--Certainement, rpondit M. Snodgrass, car l'oeil profond de l'homme
lugubre tait fix sur lui, et il sentait la ncessit de dire quelque
chose.

--Allons, Jemmy, dit le voyageur espagnol, soyons vifs, pas de
croassements, ayez l'air sociable.

--Voulez-vous prparer un autre verre avant de commencer? dit M.
Pickwick.

L'homme lugubre accepta l'offre, mlangea un verre d'eau et
d'eau-de-vie, en avala lentement la moiti, dveloppa son rouleau de
papier et commena  lire et  raconter tour  tour les vnements que
l'on va lire, et que nous avons trouvs inscrits dans les registres du
club sous le titre de: HISTOIRE D'UN CLOWN.

Vous ne trouverez rien de merveilleux dans le rcit que je vais vous
faire. Besoins et maladie, ce sont des choses trop connues, dans
beaucoup d'existences, pour mriter plus d'attention qu'on n'en accorde
aux vicissitudes journalires de la vie humaine. J'ai rassembl ces
notes parce que celui qui en fait le sujet m'tait connu depuis fort
longtemps. J'ai suivi pas  pas sa descente dans l'abme, jusqu'au
moment o il atteignit le dernier degr de la misre, dont il ne s'est
jamais relev depuis.

L'homme dont il s'agit tait un acteur pantomime, et, comme beaucoup de
gens de cet tat, un ivrogne invtr. Dans ses beaux jours, avant
d'tre affaibli par la dbauche, il recevait un bon salaire, et s'il
avait t rang et prudent, il aurait pu le toucher encore durant
quelques annes; quelques annes seulement, car ceux qui font ce mtier
meurent de bonne heure ou du moins perdent avant le temps l'nergie
physique dont ils ont abus, et qui tait leur unique gagne-pain.
Celui-ci se laissa abrutir si vite qu'il devint impossible de l'employer
dans les rles o il tait rellement utile au thtre. Le cabaret avait
pour lui des charmes auxquels il ne pouvait rsister. Les maladies, la
pauvret l'attendaient aussi srement que la mort s'il continuait le
mme genre de vie, et cependant il le continua. Vous devinez ce qui dut
en rsulter. Il ne put obtenir d'engagement et il manqua de pain.

Tous ceux qui connaissent un peu le thtre savent quelle nue
d'individus misrables, rps, affams, entourent toujours un vaste
tablissement de ce genre. Ce ne sont pas des acteurs engags
rgulirement, mais des comparses passagers, des figurants, des
paillasses, etc., qui sont employs tant que dure une pantomime ou
quelque ferie de Nol et qui sont remercis ensuite, jusqu' ce qu'une
nouvelle pice, exigeant un nombreux personnel, rclame de nouveau leurs
services. Notre homme fut oblig d'avoir recours  ce genre de vie, et
comme, en outre, il prit chaque soir le fauteuil dans un de ces cafs
chantants de bas tage qui restent ouverts aprs la fermeture des
thtres, il gagna quelques shillings de plus par semaine, ce qui lui
permit de se livrer  ses vieux penchants. Mais cette ressource mme lui
manqua bientt, son ivrognerie l'empchant de mriter la faible pitance
qu'il aurait pu se procurer de cette manire. Il se trouva donc rduit 
la misre la plus absolue; toujours sur le point de mourir de faim, et
n'chappant  cette destine qu'en recevant quelques secours d'un ancien
camarade, ou en obtenant d'tre employ par hasard  l'un des plus
petits spectacles. Encore, le peu qu'il attrapait ainsi tait-il dpens
suivant le mme systme.

Vers cette poque (il y avait dj plus d'un an qu'il vivait ainsi, sans
qu'on st de quelles ressources) je fus engag  un des thtres situs
du ct sud de la Tamise, et je revis cet homme que j'avais perdu de
vue, car j'avais parcouru la province pendant qu'il flnait dans les
carrefours de Londres. La toile tait tombe; je venais de me rhabiller,
et je traversais la scne, quand il me frappa sur l'paule. Non, jamais
je n'oublierai la figure repoussante qui se prsenta  mes yeux lorsque
je me retournai. Les personnages fantastiques de la danse des morts, les
figures les plus horribles, traces par les peintres les plus habiles,
rien n'offrit jamais un aspect aussi spulcral. Il portait le costume
ridicule d'un paillasse; et son corps bouffi, ses jambes de squelette
taient rendus plus horribles encore par cet habit de mascarade. Ses
yeux vitreux contrastaient affreusement avec la blancheur mate dont
toute sa face tait couverte. Sa tte, grotesquement coiffe et
tremblante de paralysie, ses longues mains osseuses, frottes de blanc
d'Espagne, tout contribuait  lui donner une apparence hideuse, hors de
nature, qu'aucune description ne peut rendre, qu'aujourd'hui encore je
ne me rappelle qu'en frmissant. Il me prit  part, et d'une voix casse
et tremblante, il me raconta un long catalogue de maladies et de
privations, qu'il termina comme  l'ordinaire en me suppliant de lui
prter une bagatelle. Je mis quelque argent dans sa main, et, tandis que
je m'loignais, le rideau se leva et j'entendis les bruyants clats de
rire que causa sa premire culbute sur le thtre.

Quelques jours aprs, un petit garon m'apporta un morceau de papier
malpropre, par lequel j'tais inform que cet homme tait dangereusement
malade, et qu'il me priait de l'aller voir aprs la comdie, dans une
rue dont j'ai oubli le nom, mais qui n'tait pas loigne du thtre.
Je promis de m'y rendre aussitt que je le pourrais, et quand la toile
fut baisse je partis pour ce triste office.

Il tait tard, car j'avais jou dans la dernire pice, et comme c'tait
une reprsentation  bnfice, elle avait dur fort longtemps. La nuit
tait sombre et froide, un vent glacial fouettait violemment la pluie
contre les vitres des croises; des mares d'eau s'taient amasses dans
ces rues troites et peu frquentes; une partie des rverbres, assez
rares en tout temps, avaient t teints par la violence de la tempte,
et je n'tais pas sr de trouver la demeure qui m'appelait, dans des
circonstances bien faites pour attrister. Heureusement je ne m'tais pas
tromp de chemin et je dcouvris, quoique avec peine, la maison que je
cherchais. Elle n'avait qu'un seul tage, et l'infortun que je venais
voir gisait dans une espce de grenier, au-dessus d'un hangar qui
servait de magasin de charbon de terre.

Une femme,  l'air misrable, la femme du paillasse, me reut sur
l'escalier, me dit qu'il venait de s'assoupir, et m'ayant introduit
doucement, me fit asseoir sur une chaise auprs de son lit. Il avait la
tte tourne du ct du mur, et, comme il ne s'aperut pas d'abord de ma
prsence, j'eus le temps d'examiner l'endroit o je me trouvais.

Au chevet du grabat prs duquel j'tais assis, on avait suspendu des
lambeaux de couvertures pour prserver le malade du vent qui pntrait,
par mille crevasses, dans cette chambre dsole, et qui,  chaque
instant, agitait ce lourd rideau. Sur une grille rouille et descelle,
brlait lentement du poussier de charbon de terre. A ct, sur une
vieille table  trois pieds, il y avait plusieurs fioles, un miroir
bris et quelques autres ustensiles. Un enfant dormait sur un matelas
tendu par terre, et sa mre tait assise auprs de lui, sur une chaise
 moiti brise. Quelques assiettes, quelques tasses, quelques cuelles,
taient places sur une couple de tablettes: au-dessous on avait
accroch des fleurets avec une paire de souliers de thtre, et ces
objets composaient seuls l'ameublement de la chambre, si l'on excepte
deux ou trois petits paquets de haillons, jets en dsordre dans les
coins.

Tandis que je considrais cette scne de dsolation et que je remarquais
la respiration pesante, les soubresauts fivreux du misrable comdien,
il se tournait et se retournait sans cesse pour trouver une position
moins douloureuse. Une de ses mains sortit de son lit et me toucha: il
tressaillit et me regarda avec des yeux hagards.

John, lui dit sa femme, c'est M. Hutley que vous avez envoy cherch ce
soir, vous savez.

--Ha! dit-il en passant sa main sur son front, Hutley! Hutley! voyons.
Pendant quelques secondes il parut s'efforcer de rassembler ses ides,
et ensuite, me saisissant fortement par le poignet, il s'cria: Oh! ne
me quittez pas! ne me quittez pas, vieux camarade! Elle m'assassinera.
Je sais qu'elle en a envie.

--Y a-t-il longtemps qu'il est comme cela? demandai-je  cette femme qui
pleurait.

--Depuis hier soir, monsieur. John! John! ne me reconnaissez-vous pas?

En disant ces mots elle se courbait vers son lit, mais il s'cria avec
un frisson d'effroi:

Ne la laissez pas approcher! Repoussez-la! Je ne peux pas la supporter
prs de moi! En parlant ainsi il la regardait d'un air gar et plein
d'une terreur mortelle, puis il me dit  l'oreille: Je l'ai battue, Jem.
Je l'ai battue hier, et bien d'autres fois auparavant. Je l'ai fait
mourir de faim, et son enfant aussi; et maintenant que je suis faible et
sans secours, elle va m'assassiner. Je sais qu'elle en a envie. Si comme
moi, aussi souvent que moi, vous l'aviez entendue gmir et crier, vous
n'en douteriez pas. loignez-la!

En achevant ces mots il lcha ma main et retomba puis sur son
oreiller.

Je n'entendais que trop ce que cela signifiait. Si j'avais pu en douter
un seul instant, il m'aurait suffi, pour le comprendre, d'un coup d'oeil
jet sur le visage ple, sur les formes amaigries de sa malheureuse
femme. Vous feriez mieux de vous retirer, dis-je  cette pauvre
crature, vous ne pouvez pas lui faire de bien. Peut-tre sera-t-il plus
calme s'il ne vous voit pas. Elle se recula hors de sa vue. Au bout de
quelques secondes, il ouvrit les yeux et regarda avec anxit autour de
lui, en demandant: Est-elle partie?

--Oui, oui, lui dis-je, elle ne vous fera pas de mal.

--Je vais vous dire ce qui en est, reprit-il d'une voix caverneuse. Elle
me fait mal! il y a quelque chose dans ses yeux qui me remplit le coeur
de crainte et qui me rend fou. Toute la nuit dernire ses grands yeux
fixes et son visage ple ont t devant moi. O je me tournais, elle se
tournait. Quand je me rveillais en sursaut, elle tait-l, tout auprs
de mon lit,  me regarder. Il s'approcha plus prs de moi et ajouta
d'une voix basse et tremblante: Jem, il faut qu'elle soit mon mauvais
ange! un dmon! Chut! j'en suis sr. Si elle n'tait qu'une femme, il y
a longtemps qu'elle serait morte. Aucune femme n'aurait pu endurer ce
qu'elle a endur.

Je me sentis frmir en pensant  la longue srie de mpris et de
cruauts dont un tel homme devait s'tre rendu coupable, pour en
conserver une telle impression. Je ne pus rien lui rpondre, car quelle
esprance, quelle consolation tait-il possible d'offrir  un tre aussi
abject?

Je restai l plus de deux heures, pendant lesquelles il se retourna cent
fois de ct et d'autre, jetant ses bras  droite et  gauche, et
murmurant des exclamations de douleur ou d'impatience. A la fin il tomba
dans cet tat d'oubli imparfait, o l'esprit erre pniblement de place
en place, de scne en scne, sans tre contrl par la raison, mais sans
pouvoir se dbarrasser d'un vague sentiment de souffrances prsentes.
Jugeant alors que son mal ne s'aggraverait pas sur-le-champ, je le
quittai en promettant  sa femme que je viendrais le revoir le lendemain
soir, et que je passerais la nuit auprs de lui, si cela tait
ncessaire.

Je tins ma promesse. Les vingt-quatre heures qui s'taient coules
avaient produit en lui une altration affreuse. Ses yeux, profondment
creuss, brillaient d'un clat effrayant; ses lvres taient dessches
et fendues en plusieurs endroits; sa peau luisait, sche et brlante;
enfin, on voyait sur son visage une expression d'anxit farouche, qui
indiquait encore plus fortement les ravages de la maladie, et qui ne
semblait dj plus appartenir  la terre. La fivre le dvorait.

Je pris le sige que j'avais occup la nuit prcdente. Je savais, par
ce que j'avais entendu dire au mdecin, qu'il tait  son lit de mort;
et je restai l, durant les longues heures de la nuit, prtant l'oreille
 des sons capables d'mouvoir les mes les plus endurcies; c'taient
les rveries mystrieuses d'un agonisant.

Je vis ses membres dcharns, qui peu d'heures auparavant se
disloquaient pour amuser une foule rieuse, je les vis se tordre sous les
tortures d'une fivre ardente. J'entendis le rire aigu du paillasse se
mler aux murmures du moribond.

C'est une chose touchante de suivre les penses qui ramnent un malade
vers les scnes ordinaires, vers les occupations de la vie active,
lorsque son corps est tendu sans force et sans mouvement devant vos
yeux. Mais cette impression est infiniment plus forte quand ces
occupations sont entirement opposes  toute ide grave et religieuse.
Le thtre et le cabaret taient les principaux sujets de divagation de
ce malheureux. Dans son dlire, il s'imaginait qu'il avait un rle 
jouer cette nuit mme, qu'il tait tard et qu'il devait quitter la
maison sur-le-champ. Pourquoi le retenait-on? pourquoi l'empchait-on de
partir? Il allait perdre son salaire. Il fallait qu'il partt! Non; on
le retenait! Il cachait son visage dans ses mains brlantes, et il
gmissait sur sa faiblesse et sur la cruaut de ses perscuteurs. Une
courte pause, et il braillait quelques rimes burlesques, les dernires
qu'il eut apprises: tout d'un coup il se leva dans son lit, tendit ses
membres de squelette et se posa d'une manire grotesque. Il tait sur la
scne, il jouait son rle. Encore un silence, et il murmura le refrain
d'une autre chanson. Enfin, il avait regagn son caf chantant! Comme la
salle tait chaude! Il avait t malade, trs-malade; mais maintenant il
allait bien, il tait heureux! Remplissez mon verre! Qui est-ce qui le
brise entre mes lvres? C'tait le mme perscuteur qui l'avait
poursuivi. Il retomba sur son oreiller et poussa de sourds gmissements.
Aprs un court intervalle d'oubli, il se retrouva errant dans un
labyrinthe inextricable de chambres obscures, dont les votes taient si
basses qu'il lui fallait quelquefois se traner sur ses mains et sur ses
genoux pour pouvoir avancer. Tout tait rtrci et menaant; et de
quelque cot qu'il se tournt, un nouvel obstacle s'opposait  son
passage. Des reptiles immondes rampaient autour de lui; leurs yeux
luisants dardaient des flammes au milieu des tnbres visibles qui
l'entouraient; les murailles, les votes, l'air mme, taient
empoisonns d'insectes dgotants. Tout  coup les votes s'agrandirent
et devinrent d'une tendue effrayante; des spectres effroyables
voltigeaient de toutes parts, et parmi eux il voyait apparatre des
visages qu'il connaissait, et que rendaient difformes des grimaces, des
contorsions hideuses. Ces fantmes s'emparrent de lui; ils brlrent
ses chairs avec des fers rouges; ils serrrent des cordes autour de ses
tempes, jusqu' en faire jaillir le sang; et il se dbattit violemment
pour chapper  la mort qui le saisissait.

A la fin d'un de ces paroxysmes, pendant lequel j'avais eu beaucoup de
peine  le retenir dans son lit, il se laissa retomber puis, et cda
bientt  une sorte d'assoupissement. Accabl de veilles et de fatigues,
j'avais ferm les yeux depuis quelques minutes, lorsque je sentis une
main me saisir violemment par l'paule: je me rveillai aussitt. Il
s'tait soulev et s'tait assis dans son lit. Son visage tait chang
d'une manire effrayante; cependant le dlire avait cess, car il tait
vident qu'il me reconnaissait. L'enfant qui avait t si longtemps
troubl par les cris de son pre, accourut vers lui en criant avec
terreur, mais sa mre le saisit promptement dans ses bras, craignant que
John ne le blesst dans la violence de ses transports, puis, en
remarquant l'altration de ses traits, elle resta effraye et immobile
au pied du lit. Lui, cependant, serrait convulsivement mon paule, et
frappant de son autre main sa poitrine, il faisait d'horribles efforts
pour articuler: c'tait en vain. Il tendit les bras vers sa femme et
vers son enfant; ses lvres blanches s'agitrent, mais elles ne purent
produire d'autre son qu'un rlement sourd, un gmissement touff: ses
yeux brillrent un instant; et il retomba en arrire, mort!



Nous prouverions la satisfaction la plus vive si nous pouvions
transmettre au lecteur l'opinion de M. Pickwick sur l'anecdote que nous
venons de rapporter, et nous sommes presque certain que cela nous aurait
t possible, sans une circonstance malheureuse.

M. Pickwick venait de replacer sur la table le verre qu'il avait tenu
dans sa main pendant les dernires phrases de ce rcit; il s'tait
dcid  parler, et mme, si nous en croyons le mmorandum de M.
Snodgrass, il avait ouvert la bouche; quand le garon entra dans la
chambre, et dit: Monsieur, il y a l plusieurs gentleman.

Lorsque M. Pickwick fut ainsi interrompu, il tait sans doute sur le
point de profrer quelque sentence qui aurait illumin le monde, sinon
la Tamise[8], car il examina le garon d'un air svre, puis il regarda
successivement toute la compagnie, comme pour demander quels pouvaient
tre ces interrupteurs.

[Footnote 8: Allusion au proverbe: _Il ne mettra pas le feu  la
Tamise_, qui quivaut au franais: _Il n'a pas invent la poudre_.]

Oh! fit M. Winkle, en se levant, ce sont quelques-uns de mes amis.
Faites-les entrer; et quand le garon se fut retir, il ajouta: des gens
fort agrables, des officiers du 97e, dont j'ai fait tantt la
connaissance d'une manire assez trange; ils vous plairont beaucoup.

La srnit de M. Pickwick fut sur-le-champ restaure; le garon revint,
introduisant dans la chambre trois gentlemen, et M. Winkle prit la
parole: Lieutenant Tappleton, dit-il; M. Pickwick. Docteur Payne, M.
Pickwick... vous connaissez dj M. Snodgrass... mon ami, M. Tupman.
Docteur Slammer, M. Pickwick.... M. Tup....

Ici M. Winkle s'arrta soudainement en remarquant l'motion profonde qui
se manifestait sur la contenance de M. Tupman et du docteur.

J'ai dj rencontr ce gentleman dit le docteur avec nergie.

--Ha! ha! fit M. Winkle.

--Et cet individu aussi, si je ne me trompe, reprit le docteur Slammer,
en attachant un regard scrutateur sur l'tranger  l'habit vert. Je
pense que j'ai fait  cet individu, la nuit dernire, une invitation
trs-pressante, qu'il a jug  propos de refuser. En disant ces mots le
docteur lana sur l'tranger un regard plein d'indignation, et commena
 parler  voix basse et avec chaleur  son ami le lieutenant Tappleton.

Quand il eut fini, celui-ci s'cria: Bah! vraiment?

--Oui, rpondit le docteur Slammer.

--Il faut l'assommer sur la place! dit avec le plus grand srieux le
propritaire du pliant.

--Je vous en prie, Payne, tenez-vous tranquille, interrompit le
lieutenant. Puis s'adressant  M. Pickwick, qui tait singulirement
intrigu de ces _a parte_ impolis, il continua en ces termes:
Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous demander si cette personne
appartient  votre socit?

--Non, monsieur, rpondit M. Pickwick. C'est seulement un de nos htes.

--C'est, je pense, un membre de votre club?

--Non, certainement.

--Et il ne porte jamais l'uniforme du club?

--Non, jamais, rpliqua M. Pickwick avec tonnement.

Le lieutenant Tappleton se retourna vers son ami, le docteur Slammer,
avec un lger mouvement d'paules, qui semblait impliquer quelque doute
de l'exactitude de ses souvenirs.

Le docteur paraissait enrag, mais confondu, et M. Payne considrait
avec une expression froce la contenance bienveillante de M. Pickwick.

Monsieur, vous tiez au bal la nuit dernire, dit tout d'un coup le
docteur  M. Tupman, d'un ton qui le fit tressaillir aussi visiblement
que si une pingle avait t insre mchamment dans son mollet. Il
rpondit un faible Oui; mais sans cesser de regarder M. Pickwick.

Cette personne tait avec vous, continua le docteur en montrant
l'immuable tranger.

M. Tupman admit le fait.

Maintenant, monsieur, dit le docteur  l'tranger, je vous demande
encore une fois, en prsence de ces gentlemen, si vous voulez me donner
votre carte et vous voir trait en gentleman, ou si vous voulez
m'imposer la ncessit de vous chtier personnellement sur la place.

--Arrtez, monsieur, interrompit M. Pickwick. Je ne puis rellement pas
laisser aller plus loin cette affaire sans quelques explications.
Tupman, racontez-en les circonstances.

M. Tupman, ainsi adjur solennellement, raconta le fait en peu de
paroles, passa lgrement sur l'emprunt de l'habit, s'tendit longuement
sur ce que cela avait t fait aprs dner, exprima un peu de repentir
pour son compte, et laissa l'tranger se tirer d'affaire comme il
pourrait.

Celui-ci se disposait  parler, quand le lieutenant Tappleton, qui
l'avait examin avec une grande curiosit, lui dit d'un ton ddaigneux:

Ne vous ai-je pas vu au thtre, monsieur?

--Certainement, rpliqua l'tranger sans se laisser intimider.

--C'est un comdien ambulant, reprit le lieutenant avec mpris; et en
se tournant vers le docteur Slammer, il ajouta: Il joue dans la pice
que les officiels du 52e ont monte pour demain sur le thtre de
Rochester. Vous ne pouvez pas pousser cela plus loin, Slammer,
impossible.

--Tout  fait impossible! rpta le hautain docteur Payne.

--Je suis fch de vous avoir plac dans cette dsagrable situation,
dit le lieutenant Tappleton  M. Pickwick. Mais permettez-moi d'ajouter
que le meilleur moyen d'viter de semblables scnes,  l'avenir, serait
d'apporter plus de soin dans le choix de vos compagnons. Votre
serviteur, monsieur. Et en disant ces mots le lieutenant s'lana hors
de la chambre.

--Et permettez-moi de dire, monsieur, ajouta l'irascible docteur Payne,
que si j'avais t  la place de Tappleton, ou  celle de Slammer, je
vous aurais tir le nez, monsieur, et  tous les individus prsents.
Oui, monsieur,  tous les individus prsents. Payne est mon nom,
monsieur, le docteur Payne, du 43e. Bonsoir, monsieur. Ayant termin ce
discours, dont les derniers mots furent prononcs d'une voix leve, il
marcha majestueusement sur les traces de son ami, et fut suivi
immdiatement par le docteur Slammer, qui ne dit rien, mais qui soulagea
sa bile en crasant la compagnie d'un regard mprisant.

Pendant ces longues provocations, un abasourdissement extrme, une rage
toujours croissante, avaient enfl le noble sein de M. Pickwick jusqu'au
point de faire crever son gilet. Il tait rest ptrifi, regardant
encore la place que le docteur Payne avait occupe, quand le bruit de la
porte qui se fermait le rappela  lui-mme. Il se prcipita, la fureur
peinte sur le visage et lanant des flammes de ses yeux. Sa main tait
sur la serrure. Un instant plus tard elle aurait t  la gorge du
docteur Payne, du 43e si M. Snodgrass ne s'tait empress de saisir son
vnrable mentor par le pan de son habit et de le tirer en arrire.

Winkle, Tupman, s'cria-t-il en mme temps, avec l'accent du dsespoir,
retenez-le! Il ne doit pas risquer sa prcieuse vie dans une cause comme
celle-ci.

--Laissez-moi! dit M. Pickwick.

--Tenez ferme, cria M. Snodgrass, et par les efforts runis de toute la
compagnie M. Pickwick fut assis dans un fauteuil.

--Laissez-le, dit l'tranger  l'habit vert. Un verre de grog. Quel
vieux gaillard, plein de courage! Avalez a. Hein! fameuse boisson!

En parlant ainsi et aprs avoir pralablement got la rasade fumante,
l'tranger appliqua le verre  la bouche de M. Pickwick, et le reste de
ce qu'il contenait disparut, en peu de temps, dans le gosier du divin
philosophe. Il y eu une courte pause: le grog faisait son effet, et la
contenance aimable de M. Pickwick reprit rapidement son expression
accoutume, tandis que l'tranger lui disait: Ils sont indignes de
votre attention....

--Vous avez raison, monsieur, rpliqua M. Pickwick. Ils n'en sont pas
dignes. Je suis honteux de m'tre laiss entraner  la chaleur de mes
sentiments. Approchez votre chaise, monsieur.

Le comdien ne se fit pas prier. On se runit en cercle autour de la
table, et l'harmonie rgna de nouveau. M. Winkle lui seul paraissait
conserver encore quelques restes d'irritabilit. Cette disposition
tait-elle occasionne par la soustraction temporaire de son habit? Une
circonstance aussi futile pouvait-elle allumer un sentiment de colre,
mme passager dans un coeur pickwickien? Nous l'ignorons, mais  cette
exception prs, la bonne humeur tait compltement rtablie, et la
soire se termina avec toute la jovialit qui en avait signal le
commencement.





CHAPITRE IV.

La petite guerre.--De nouveaux amis.--Une invitation pour la campagne.


Beaucoup d'auteurs prouvent une rpugnance ridicule et mme indlicate
 rvler les sources o ils ont puis leur sujet. Nous ne pensons point
de la mme manire, et toujours nos efforts tendront simplement  nous
acquitter d'une faon honorable des devoirs que nous impose notre rle
d'diteur. Malgr la juste ambition qui, dans d'autres circonstances,
aurait pu nous porter  rclamer la gloire d'avoir compos cet ouvrage,
nos gards pour la vrit nous empchent de prtendre  d'autre mrite
qu' celui d'un arrangement judicieux et d'une impartiale narration. Les
papiers du Pickwick-Club sont comme un immense rservoir de faits
importants. Ce que nous avons  faire, c'est de les distribuer
soigneusement  l'univers, qui a soif de connatre les pickwickiens.

Agissant d'aprs ces principes, et toujours dtermin a avouer nos
obligations pour les autorits que nous avons consultes, nous dclarons
franchement que c'est au mmorandum de M. Snodgrass que nous devons les
particularits contenues dans ce chapitre et dans le suivant,
particularits que nous allons rapporter sans autre commentaire,
maintenant que nous avons soulag notre conscience.

Le lendemain, tous les habitants de Rochester et des lieux environnants
sortirent de leur lit de trs-bonne heure, dans un tat d'excitation et
d'empressement inaccoutums, car il s'agissait pour eux de voir les
grandes manoeuvres. Une demi-douzaine de rgiments devaient tre
inspects par le regard d'aigle du commandant en chef; des
fortifications temporaires avaient t leves; la citadelle allait tre
attaque et emporte d'assaut; enfin on devait faire jouer une mine.

Comme nos lecteurs ont pu le conclure, d'aprs les notes de M. Pickwick
sur la ville de Chatham, il tait admirateur enthousiaste de l'arme.
Rien ne pouvait donc tre plus dlicieux pour lui et pour ses compagnons
que la vue d'une petite guerre; aussi furent-ils bientt debout. Ils se
dirigrent  grands pas vers les fortifications, o se rendaient dj de
tous cts une foule de curieux.

Tout annonait que la crmonie devait tre d'une importance et d'une
grandeur peu communes. On avait pos des sentinelles pour maintenir
libre le terrain ncessaire aux manoeuvres; on avait plac des
domestiques dans les batteries afin de retenir des places pour les
dames. Des sergents couraient de toutes parts, portant sous leurs bras
des registres relis en parchemin. Le colonel Bulder, en grand uniforme,
galopait d'un ct; puis, d'un autre, faisait reculer son cheval sur les
curieux; lui faisait faire des voltes, des courbettes, et criait avec
tant de violence, que son visage en tait tout rouge, sa voix tout
enroue, sans que personne pt comprendre quelle ncessit il y avait 
cela. Des officiers s'lanaient en avant, en arrire; parlaient au
colonel Bulder, donnaient des ordres aux sergents, puis repartaient au
galop et disparaissaient. Enfin, les soldats eux-mmes, sous leurs cols
de cuir, avaient un air de solennit mystrieuse qui indiquait
suffisamment la nature spciale de la runion.

M. Pickwick et ses trois compagnons sa placrent sur le premier rang
des curieux, et attendirent patiemment la commencement des manoeuvres. La
foule augmentait constamment, et les efforts qu'ils taient obligs de
faire pour conserver leur position, occuprent suffisamment les deux
heures qui s'coulrent dans l'attente. Quelquefois il se faisait par
derrire une pousse soudaine, et alors M. Pickwick tait lanc en avant
avec une vitesse et une lasticit peu conformes  la gravit ordinaire
de son maintien. D'autres fois les soldats engageaient les spectateurs 
reculer, et laissaient tomber les crosses de leurs fusils sur les pieds
de M. Pickwick, pour lui rappeler leur consigne, ou lui bourraient
ladite crosse dans la poitrine pour l'engager  s'y conformer. Dans un
autre instant, quelques gentlemen factieux se pressant autour de M.
Snodgrass, le rduisaient  sa plus simple expression, et aprs lui
avoir fait endurer les tortures les plus aigus, lui demandaient
pourquoi il avait le toupet de pousser les gens de cette faon-l. A
peine M. Winkle avait-il achev d'exprimer l'indignation excessive que
lui causait cette insulte non provoque, et puis son courroux, qu'un
individu plac par derrire lui enfonait son chapeau sur les yeux, en
le priant d'avoir la complaisance de mettre sa tte dans sa poche. Ces
mystifications, jointes  l'inquitude que leur causait la disparition
inexplicable et subite de M. Tupman, rendaient, au total, leur situation
plus incommode que dlicieuse.

A la fin on entendit courir parmi la foule ce bruyant murmure qui
annonce l'arrive de ce qu'elle a attendu pendant longtemps. Tous les
yeux se tournrent vers le fort, et l'on vit bataillons aprs bataillons
se rpandre dans la plaine, les drapeaux flottant gracieusement dans les
airs, et les armes tincelant au soleil. Les troupes firent halte et
prirent position. Les cris inarticuls du commandement coururent sur
toute la ligne; les armes furent prsentes avec un cliquetis gnral;
le commandant en chef, le colonel Bulder et un nombreux tat-major
passrent au petit galop en tte des troupes. Tout d'un coup la musique
de tous les rgiments fit explosion; les chevaux se dressrent sur deux
pieds, et reculrent en fouettant leurs queues dans toutes les
directions; les chiens aboyrent; la multitude cria; les troupes
reurent le commandement de fixe; et autant que les yeux pouvaient
s'tendre on ne vit plus rien  droite et  gauche qu'une longue
perspective d'habits rouges et de pantalons blancs, immobiles, et comme
ptrifis.

M. Pickwick avait t si absorb par le soin de se reculer et de se
dgager d'entre les pieds des chevaux, qu'il n'avait pas eu le temps de
jouir de la scne qui se droulait devant lui. Lorsqu'il lui fut enfin
possible de se tenir d'aplomb sur ses jambes, les troupes avaient pris
l'apparence inanime que nous venons de dcrire, et son admiration, ses
jouissances furent inexprimables.

Y a-t-il rien de plus beau, rien de plus dlicieux? dit-il  M. Winkle.

--Rien, assurment, rpliqua ce dernier, qui pendant plus d'un quart
d'heure avait port un petit homme sur chacun de ses pieds.

--Oui! s'cria M. Snodgrass, dans le sein duquel s'allumait rapidement
une flamme potique, oui! c'est un noble et magnifique spectacle de voir
ainsi les vaillants dfenseurs de la patrie se dployer en files
brillantes devant ses paisibles citoyens. Leur visage est empreint, non
d'une frocit guerrire, mais d'un esprit de civilisation; leurs yeux
n'tincellent pas du feu sauvage de la rapine et de la vengeance, mais
de la douce lumire de l'intelligence et de l'humanit!

M. Pickwick s'unissait entirement  ces loges, quant  l'esprit qui
les dictait, mais il ne pouvait pas en approuver aussi compltement les
termes. En effet, _la douce lumire de l'intelligence_ brillait assez
faiblement, attendu que le commandement de yeux, front! avait t
donn, et que les spectateurs n'apercevaient pas autre chose que
plusieurs milliers de prunelles, regardant directement devant elles, et
entirement dnues de toute expression quelconque.

Cependant la foule s'tait coule peu  peu, et nos voyageurs se
trouvaient presque seuls dans cet endroit.

Nous sommes maintenant dans une excellente position, dit M. Pickwick,
en regardant autour de lui.

--Excellente: repartirent  la fois MM. Winkle et Snodgrass.

--Que font-ils maintenant? reprit M. Pickwick, en ajustant ses lunettes.

--Il me.... Il me semble..., balbutia M. Winkle en changeant de couleur,
il me semble qu'ils vont faire feu!

--Allons donc! s'cria M. Pickwick avec prcipitation.

--Je crois.... je crois qu'il a raison, observa M. Snodgrass avec
quelque alarme.

--Impossible! rpta M. Pickwick. Mais  peine avait-il prononc ces
mots, que les six rgiments, agissant comme un seul homme, et comme
s'ils n'avaient eu qu'un seul point de mire, couchrent en joue les
malheureux pickwickiens, et firent la plus effroyable dcharge qui ait
jamais branl le centre de la terre ou le courage d'un gentleman un peu
mr.

Dans cette situation critique, expos  un feu continuel de cartouches
blanches, harrass par les oprations des troupes, auxquelles un nouveau
renfort venait d'arriver, se dveloppant derrire M. Pickwick, il montra
cet admirable sang-froid, compagnon ncessaire d'un esprit suprieur.
Saisissant M. Winkle par le bras, et se plaant entre lui et M.
Snodgrass, il les engagea instamment a remarquer qu'except le danger
d'tre assourdi par le bruit, il n'y avait aucun pril  redouter.

Mais.... mais..., dit M. Winkle, en plissant, supposez que les soldats
aient quelques cartouches  balles, par erreur? Je viens d'entendre un
sifflement aigu, juste  mon oreille.

--Ne ferions-nous pas mieux de nous jeter  plat-ventre? demanda M.
Snodgrass?

--Non, non, tout est fini maintenant, rpondit M. Pickwick. Et en
disant ces mots, ses lvres pouvaient trembler, ses joues pouvaient
blanchir, mais aucune expression de crainte ou d'inquitude ne s'chappa
de la bouche de cet homme immortel.

M. Pickwick ne s'tait pas tromp; la fusillade tait termine. Il ne
songeait donc plus qu' se fliciter de la justesse de son hypothse,
quand il aperut sur toute la ligne un mouvement rapide. Les cris de
commandement retentirent, et avant que nos voyageurs eussent en le temps
de former une conjecture relativement  cette nouvelle manoeuvre, les six
rgiments tout entiers firent une charge  la baonnette au pas de
course sur le lieu mme o M. Pickwick et ses amis taient stationns.

Tout homme est mortel, et le courage humain a des bornes. Pendant un
instant M. Pickwick regarda  travers ses lunettes la masse compacte qui
s'avanait; puis il lui tourna le dos, et se mit... nous ne dirons pas
_ fuir_, premirement, parce que c'est une expression dshonorante;
secondement, parce que la personne de M. Pickwick n'tait nullement
approprie  ce genre de retraite. Il se mit  trotter aussi vite que le
lui permettaient le peu de longueur de ses jambes et la pesanteur de
son corps; si vite, en effet, qu'il s'aperut trop tard de tous les
dangers de sa situation.

Les troupes, dont l'apparition sur ses derrires avait dj inquit M.
Pickwick quelques secondes auparavant, s'taient dployes en bataille
pour repousser la feinte attaque des assigeants fictifs de la
citadelle; de sorte que les trois amis se trouvrent enferms entre deux
longues murailles de baonnettes, dont l'une s'avanait rapidement,
tandis que l'autre attendait avec fermet le choc pouvantable.

Hoh! hoh! crirent les officiers de la colonne mouvante.

--Otez-vous de l! beuglrent les officiers de la colonne stationnaire.

--O pouvons-nous aller? s'crirent les pickwickiens pleins de trouble.

--Hoh! hoh! telle fut la seule rponse; puis il y eut un moment
d'garement inou, un bruit lourd de pas cadencs, un choc violent, une
confusion de rires touffs, et les troupes se retrouvrent  cinq cents
toises de distance, et les semelles des bottes de M. Pickwick furent
aperues en l'air.

M. Snodgrass et M. Winkle venaient d'excuter, avec beaucoup de
prestesse, une culbute oblige. M. Winkle, assis par terre, tanchait,
avec un mouchoir de soie jaune, le sang qui s'coulait de son nez, quand
ils virent leur vnrable chef courant,  quelque distance, aprs son
chapeau, lequel s'loignait en caracolant avec malice.

Il y a peu d'instants dans l'existence d'un homme o il prouve plus de
dtresse visible, o il excite moins de commisration que lorsqu'il
donne la chasse  son propre chapeau. Il faut avoir une grande dose de
sang-froid, un jugement bien sr pour le pouvoir rattraper. Si l'on
court trop vite, on passe par-dessus; si l'on se baisse trop lentement,
au moment o l'on croit le saisir, il est dj bien loin. La meilleure
mthode est de trotter paralllement  l'objet de votre poursuite,
d'tre prudent et attentif, de bien guetter l'occasion, de gagner les
devants par degrs, puis de plonger rapidement, de prendre votre chapeau
par la forme, et de le planter solidement sur votre tte, en souriant
gracieusement pendant tout ce temps, comme si vous trouviez la
plaisanterie aussi bonne que tout le monde.

Il faisait un petit vent frais, et le chapeau de M. Pickwick roulait
comme en se jouant devant lui. Le vent soufflait et M. Pickwick
s'essoufflait; et le chapeau roulait, et roulait aussi gaiement qu'un
marsouin en belle humeur dans un courant rapide; il roulerait encore,
bien au del de la porte de M. Pickwick, s'il n'et t arrt par un
obstacle providentiel, au moment o notre voyageur allait l'abandonner 
son malheureux sort.

M. Pickwick, compltement puis, allait donc abandonner sa poursuite,
quand le chapeau s'aplatit contre la roue d'un carrosse qui se trouvait
rang en ligne avec une douzaine d'autres vhicules. Le philosophe,
apercevant son avantage, s'lana vivement, s'empara de son couvre-chef,
le plaa sur sa tte, et s'arrta pour reprendre haleine. Il y avait une
demi-minute environ qu'il tait l, lorsqu'il entendit son nom
chaleureusement prononc par une voix amie; il leva les yeux et
dcouvrit un spectacle qui le remplit  la fois de surprise et de
plaisir.

Dans une calche dcouverte, dont les chevaux avaient t retirs 
cause de la foule, se tenaient debout les personnes ci-aprs dsignes:
un vieux gentleman, gros et vigoureux, vtu d'un habit bleu  boutons
d'or, d'une culotte de velours et de bottes  revers; deux jeunes
demoiselles, avec des charpes et des plumes; un jeune homme,
apparemment amoureux d'une des jeunes demoiselles; une dame, d'un ge
douteux, probablement tante desdites demoiselles; et enfin M. Tupman,
aussi tranquille, aussi  son aise que s'il avait fait partie de la
famille depuis son enfance. Derrire la voiture tait attache une
bourriche d'une vaste dimension, une de ces bourriches qui, par
association d'ides, veillent toujours, dans un esprit contemplatif,
des penses de volailles froides, de langues fourres et de bouteilles
de bon vin. Enfin, sur le sige de la calche, dans un tat heureux de
somnolence, tait assis un jeune garon, gros, rougeaud et joufflu,
qu'un observateur spculatif ne pouvait regarder pendant quelques
secondes sans conclure qu'il devait tre le dispensateur officiel des
trsors de la bourriche, lorsque le temps convenable pour leur
consommation serait arriv.

M. Pickwick avait  peine jet un coup d'oeil rapide sur ces intressants
objets, quand il fut hl de nouveau par son fidle disciple.

Pickwick! Pickwick! lui disait-il! montez! montez vite!

--Venez, monsieur, venez, je vous en prie, ajouta le vieux gentleman.
Joe! Que le diable emporte ce garon! Il est encore  dormir! Joe!
abaissez le marchepied.

La gros joufflu se laissa lentement glisser  bas du sige, abaissa le
marchepied, et, d'une manire engageante, ouvrit la portire du
carrosse. M. Snodgrass et M. Winkle arrivrent dans ce moment.

Il y a de la place pour vous tous, messieurs, reprit le propritaire de
la voiture. Deux dedans, un dehors. Joe, faites de la place sur le sige
pour l'un de ces messieurs. Maintenant, monsieur, montez. Et le vieux
gentleman, tendant le bras, hissa de vive force dans la calche,
d'abord M. Pickwick, ensuite M. Snodgrass. M. Winkle monta sur le sige;
le gros joufflu se percha prs de lui et se rendormit instantanment.

Je suis charm de vous voir, messieurs, poursuivit le gentleman, je
vous connais trs-bien, messieurs, quoique vous ne vous souveniez
peut-tre pas de moi. J'ai pass plusieurs soires dans votre club,
l'hiver dernier. Ce matin j'ai rencontr ici mon ami, M. Tupman, et j'ai
t enchant de le voir. H bien! monsieur, comment a va-t-il? Tous
avez l'air tout  fait bien portant, mais l, trs-bien portant!

M. Pickwick,  qui ces dernires paroles taient adresses, rtorqua le
compliment, et donna une vigoureuse poigne de mains au vieux gentleman.

Eh bien! monsieur, comment a va-t-il? continua celui-ci en regardant
M. Snodgrass avec une sollicitude paternelle. A merveille, n'est-ce pas?
Ah! tant mieux, tant mieux! Et comment cela va-t-il, monsieur Winkle?
Bien? J'en suis charm. Mes filles, messieurs. Et voil ma soeur Rachel
Wardle: c'est une demoiselle, sans que cela paraisse. N'est-ce pas,
monsieur? N'est-ce pas? ajouta-t-il en riant  gorge dploye, et en
insrant plaisamment son coude entre les ctes de M. Pickwick.

--Mon Dieu! frre.... dit miss Wardle, avec un sourire suppliant.

--Vrai, vrai, reprit le vieux gentleman, personne ne peut le nier,
messieurs, je vous prsente mon ami, M. Trundle. Et maintenant que vous
vous connaissez tous, tchons d'tre confortables et heureux, et voyons
ce qui se passe. Voil mon opinion. Ayant ainsi parl, il mit ses
lunettes, tandis que M. Pickwick tirait son tlescope; et chacun se tint
debout dans la voiture pour regarder les volutions des militaires.

C'taient des manoeuvres tonnantes. Un rang tirait par-dessus la tte
d'un autre rang et se prcipitait aussitt en arrire, puis un autre
rang tirait par-dessus la tte d'un autre rang et se prcipitait en
arrire  son tour; ensuite il y avait des formations de carrs, avec
les officiers dans le centre; des descentes dans la tranche avec des
chelles; de l'autre ct des ascensions par le mme moyen; pais on
abattait des barricades de paniers; et tout cela se faisait avec un
courage sans pareil. Dans les batteries, les artilleurs fourraient de
gros tampons dans les bouches d'effroyables canons, et il fallait tant
de prparatifs pour les bourrer, et ils faisaient tant de bruit quand on
y avait mis le feu, que l'air rsonnait au loin des cris plaintifs des
femmes. Dans le carrosse, les jeunes miss Wardle taient si effrayes
que M. Trundle fut absolument oblig de soutenir l'une d'elles, tandis
que M. Snodgrass supportait la seconde: et les nerfs de miss Rachel
Wardle taient dans un tat d'alarme si terrible que M. Tupman trouva
indispensable de passer le bras autour de sa taille pour l'empcher de
tomber. Enfin tout le monde prouvait une exaltation prodigieuse,
except le groom joufflu, qui dormait au tonnerre du canon aussi
profondment que si 'avait t la chanson habituelle de sa nourrice.

Lorsque la citadelle fut prise et qu'on servit  dner au assigeants et
aux assigs, le vieux gentleman s'cria: Joe! Joe! Damn garon, il
est encore  dormir! Soyez assez bon, monsieur, pour lui pincer la
jambe, s'il vous plat, c'est le seul moyen de le rveiller. Je vous
remercie. Joe, dfaites la bourriche.

Le gros joufflu, qui avait t effectivement veill par la compression
d'une partie de son mollet, entre le pouce et l'index de M. Winkle, se
laissa de nouveau glisser  bas du sige et s'occupa  dpaqueter la
bourriche, d'une manire plus expditive qu'on n'aurait pu l'attendre de
sa prcdente inactivit.

Maintenant il faut nous asseoir serrs, dit le vieux gentleman. Aprs
beaucoup de plaisanteries sur le froissement des manches des dames,
aprs beaucoup de rougeur occasionne par la joyeuse proposition de les
faire asseoir sur les genoux des messieurs, la socit tout entire
parvint  s'empiler dans la calche, et le vieux gentleman s'occupa de
faire circuler les objets que le gros joufflu lui tendait de derrire la
voiture o il tait mont.

Maintenant, Joe, les couteaux, les fourchettes. Les couteaux et les
fourchettes furent passs. Les dames et les messieurs de l'intrieur, et
M. Winkle sur son sige, furent fournis de ces ustensiles ncessaires.

Des assiettes, Joe! des assiettes! Les assiettes furent distribues
de la mme manire.

Maintenant, Joe, la volaille. Damn garon, il est encore  dormir.
Joe! Joe! Plusieurs coups de canne administrs sur la tte du dormeur le
tirrent enfin de sa lthargie. Allons passez-nous les comestibles.

Il y avait quelque chose, dans le son de ce dernier mot, qui rveilla
entirement le gros dormeur. Il tressaillit, et ses yeux plombs, 
moiti cachs par ses joues bouffies, lorgnrent amoureusement les
comestibles  mesure qu'il les dballait.

Allons, dpchons, dit H. Wardle, car le gros joufflu dvorait du
regard un chapon, dont il paraissait ne pas pouvoir se sparer. Il
soupira profondment, jeta un coup d'oeil dsespr sur la volaille
dodue, et la remit tristement  son matre.

Bon! Un peu de vivacit! Maintenant la langue. Maintenant le pt de
pigeons! Prenez garde au veau et au jambon. Attention aux crevisses.
Otez la salade de la serviette. Passez-moi l'assaisonnement. Tout en
donnant ces ordres prcipits, M. Wardle distribuait dans l'intrieur de
la voiture les articles qu'il nommait, et plaait des plats sans nombre
dans les mains et sur les genoux de chacun.

Lorsque l'oeuvre de destruction fut commence, le joyeux hte demanda 
ses convives: Eh bien! n'est-ce pas dlicieux?

--Dlicieux! rpondit M. Winkle, qui dcoupait une volaille sur le
sige.

--Un verre de vin?

--Avec le plus grand plaisir.

--Ne feriez-vous pas mieux d'avoir une bouteille pour vous, l-haut?

--Tous tes bien bon.

--Joe!

--Oui, monsieur. (Il n'tait point endormi, cette fois, tant parvenu 
soustraire un petit pt de veau.)

--Une bouteille de vin au gentleman sur le sige. Je suis charm de vous
voir, monsieur.

--Bien oblig, rpondit M. Winkle, en plaant la bouteille  ct de
lui.

--Voulez-vous me permettre de prendre un verre de vin avec vous? dit M.
Trundle  M. Winkle.

--Avec grand plaisir, repartit celui-ci; et les deux gentlemen prirent
du vin ensemble; et tous les assistants, mme les dames, suivirent leur
judicieux exemple.

Comme notre chre mily coquette avec ce jeune homme, observa tout bas
 M. Wardle la tante demoiselle, avec toute l'envie convenable  une
tante demoiselle.

--Bah! rpliqua le brave homme de pre. a n'a rien d'extraordinaire.
C'est fort naturel. M. Pickwick, un verre de vin?

M. Pickwick, interrompant pour un instant les profondes recherches qu'il
faisait dans l'intrieur du pt de pigeons, accepta en rendant grce.

mily, ma chre, dit la tante demoiselle avec un air de chaperon; ne
parlez pas si haut, mon amour.

--Plat-il, ma tante?

--Il parat que ma tante et le vieux petit monsieur voudraient qu'il n'y
en et que peur eux, chuchota miss Isabella Wardle  sa soeur mily. Puis
les deux jeunes demoiselles se mirent  rire de tout leur coeur, et la
vieille demoiselle s'effora de prendre une physionomie aimable, mais
elle ne put en venir  bout.

Les jeunes filles ont tant de gaiet! observa-t-elle  M. Tupman avec
un air de tendre commisration, comme si la gaiet et t marchandise
de contrebande, et comme si c'et t un crime que d'en porter sur soi
sans avoir un laissez-passer; mais M. Tupman ne fit pas exactement la
rponse dsire.

--Vous avez bien raison, dit-il; c'est tout  fait charmant!

--Hem! fit miss Wardle d'un ton dubitatif.

--Voulez-vous me permettre, reprit M. Tupman, de la manire la plus
insinuante, en touchant de la main gauche le poignet de la sduisante
Rachel, tandis que de la main droite il levait tout doucement une
bouteille. Voulez-vous me permettre?...

--Oh! monsieur!

M. Tupman prit un air encore plus persuasif, et miss Rachel exprima la
crainte qu'on ne tirt encore des coups de canon, ce qui aurait
naturellement oblig son cavalier  la soutenir.

Trouvez-vous mes nices jolies? murmura ensuite la tante affectueuse 
l'oreille de M. Tupman.

--Je les trouverais jolies si leur tante n'tait pas ici, rpondit le
galant pickwickien, avec un regard passionn.

--Oh! le mchant homme! Mais rellement, si elles avaient un peu de
fracheur, ne trouvez-vous pas qu'elles feraient de l'effet....  la
lumire?

--Oui,... je le crois, rpliqua M. Tupman d'un air indiffrent.

--Oh! moqueur! Je sais ce que vous alliez dire.

--Quoi donc? demanda M. Tupman, qui n'tait pas bien dcid  dire
quelque chose.

--Vous alliez dire qu'Isabelle est vote. Je sais que vous l'alliez
dire. Les hommes sont de si bons observateurs! Eh bien! c'est vrai; je
ne puis pas le nier! Et certainement s'il y a quelque chose de vilain
pour une jeune personne, c'est d'tre vote. Je le lui dis souvent, et
qu'elle deviendra tout  fait effroyable quand elle sera un peu plus
vieille. Je vois que vous avez l'esprit malin.

M. Tupman, charm d'obtenir cette rputation  si bon march, s'effora
de prendre un air fin, et sourit mystrieusement.

Quel sourire sarcastique! s'cria l'inflammable Rachel. Je vous assure
que vous m'effrayez.

--Je vous effraye?

--Oh! vous ne pouvez rien me cacher. Je sais ce que ce sourire signifie.

--H bien? dit M. Tupman, qui lui-mme n'en avait pas la plus lgre
ide.

--Vous voulez dire, poursuivit l'aimable tante, en parlant encore plus
bas, vous voulez dire que la tournure d'Isabelle vous dplat encore
moins que l'effronterie d'mily. C'est vrai, elle est effronte. Vous ne
pouvez croire combien cela me rend parfois malheureuse. Je suis sre que
j'en ai pleur pendant des heures entires. Mon cher frre est si bon,
si peu souponneux, qu'il n'en voit rien. S'il le voyait, je suis
certaine que cela lui briserait le coeur. Je voudrais pouvoir me
persuader qu'il n'y a pas de mal au fond. Je le dsire si vivement! (Ici
l'affectueuse parente poussa un profond soupir, et secoua tristement la
tte.)

--Je suis sre que ma tante parle de nous, dit tout bas miss mily
Wardle  sa soeur. J'en suis tout  fait sre: elle a pris son air
malicieux.

--Tu crois, rpondit Isabelle. Hem! tante, chre tante!

--Oui, mon cher amour.

--J'ai bien peur que vous ne vous enrhumiez, ma tante: mettez donc un
mouchoir de soie autour de votre bonne vieille tte. Vous devriez
prendre plus soin de vous,  votre ge.

Quoique cette revanche fut bien motive, elle tait tellement poignante
qu'il est impossible d'imaginer de quelle manire se serait exhal le
courroux de la tante, si M. Wardle n'avait pas fait diversion, sans y
penser, en criant d'une voix forte:

Joe! Damn garon! il est encore  dormir!

--Voil un jeune homme bien extraordinaire, dit M. Pickwick. Est-ce
qu'il est toujours assoupi comme cela?

--Assoupi! Il dort toujours. Il fait mes commissions en dormant; et
quand il sert  table, il ronfle.

--Bien extraordinaire! rpta M. Pickwick.

--Ha! extraordinaire en vrit, reprit le vieux gentleman. Je suis
orgueilleux de ce garon. Je ne voudrais m'en sparer  aucun prix, sur
mon me. C'est une curiosit naturelle. H! Joe! Joe! tez tout cela, et
dbouchez une autre bouteille, m'entendez-vous?

Le gros joufflu ouvrit les yeux, avala l'norme morceau de pt qu'il
tait en train de mastiquer lorsqu'il s'tait endormi, et tout en
excutant les ordres de son matre, il lorgnait languissamment les
dbris de la fte,  mesure qu'il les remettait dans la bourriche. La
nouvelle bouteille fut dbouche et vide rapidement: la bourriche fut
rattache  son ancienne place, le gros joufflu remonta sur le sige;
les besicles et les lunettes d'approche furent braques sur nouveaux
frais, et les volutions des soldats recommencrent. Il y eut encore un
grand tapage de canons et de grandes terreurs de femmes; puis on fit
jouer une mine  l'immense satisfaction de tout le monde; et quand la
mine eut parti, les troupes et les spectateurs suivirent son exemple, et
partirent aussi.

A la fin d'une conversation interrompue par les dcharges, le vieux
gentleman dit  M. Pickwick, en lui secouant la main:

Souvenez-vous que vous venez tous nous voir demain matin.

--Trs-certainement, rpliqua M. Pickwick.

--Vous avez l'adresse?

--Manoir-ferme, Dingley-Dell, rpondit M. Pickwick en consultant son
mmorandum.

--C'est cela; et songez bien que je vous garde au moins une semaine. Je
me charge de vous faire voir tout ce qu'il y a de curieux aux environs,
et puisque vous voulez tudier la vie champtre, venez chez moi, je vous
en donnerai, en veux-tu, en voil. Joe! Damn garon! il est encore 
dormir. Joe, aidez Tom  mettre les chevaux.

Les chevaux furent mis; le cocher monta sur son sige, le gros joufflu
grimpa  ct de lui; les adieux furent changs, et le carrosse roula.
Au moment o les pickwickiens se retournrent pour l'apercevoir encore
une fois, le soleil couchant jetait une teinte chaleureuse sur le visage
de leur hte, et faisait ressortir l'attitude somnolente du gros
joufflu: il avait laissa tomber sa tte sur sa poitrine, et il tait
encore  dormir!





CHAPITRE V.

Faisant voir entre autres choses comment M. Pickwick entreprit de
conduire une voiture, et M. Winkle de monter un cheval; et comment l'un
et l'autre en vinrent  bout.


Le ciel tait brillant et calme; l'air semblait embaum; tous les objets
de la cration taient remplis d'un charme inexprimable, et M. Pickwick,
appuy sur le parapet du pont de Rochester, contemplait la nature, et
attendait l'heure du djeuner.

La scne qui se droulait  ses regards aurait pu charmer un esprit bien
moins admirateur des beauts champtres. A sa gauche s'tendait une
antique muraille, boule dans beaucoup d'endroits, mais qui, dans
d'autres, dominait de sa masse sombre, les rives verdoyantes de la
Medway. Des touffes de lierre couronnaient tristement les noirs
crneaux, tandis que des festons de plantes marines, suspendues aux
pierres denteles, tremblaient au souffle du vent. Derrire ces ruines
s'levait le vieux chteau, dont les tours sans toiture, dont les
murailles croulantes attestaient encore l'ancienne grandeur, lorsque le
bruit des armes ou les chants de fte retentissaient sous ses votes
splendides. De chaque ct, aussi loin que la vue pouvait s'tendre, on
apercevait les bords de la rivire couverts de prairies et de champs de
bl, au milieu desquels se dtachaient  et l des moulins et des
glises; paysage riche et vari, que rendaient plus admirable encore les
ombres errantes des lgers nuages qui flottaient dans la lumire du
soleil matinal. La Medway, rflchissant l'azur argent du ciel, coulait
silencieusement en nappes brillantes; et parfois, avec un lger
murmure, elle tincelait sous les rames des pcheurs, qui suivaient
lentement le courant, dans leurs bateaux lourds mais pittoresques.

La vue de ce riant tableau avait plong M. Pickwick dans une agrable
rverie. Il en fut tir par un profond soupir qu'il entendit auprs de
lui, et par un lger coup frapp sur son paule. Il se retourna et
reconnut l'homme lugubre.

Vous contempliez cette scne? lui dit celui-ci d'une voix grave.

--Oui, monsieur, rpliqua M. Pickwick.

--Et vous vous flicitiez d'tre lev de si bonne heure?

M. Pickwick fit un signe d'assentiment.

Ah! il faut se lever de bonne heure en effet, pour voir le soleil dans
sa splendeur, car son clat dure rarement pendant toute la journe. Le
commencement du jour et le matin de la vie ne sont, hlas! que trop
semblables!

--Vous avez raison, monsieur.

--On dit souvent, continua l'homme lugubre, on dit souvent: le temps est
trop beau ce matin, cela ne durera pas. Avec quelle justesse cette
rflexion s'applique  notre existence! Que ne donnerais-je pas pour
revoir les jours de mon enfance, ou pour les oublier  jamais!

--Vous avez eu beaucoup de chagrins? demanda M. Pickwick avec
compassion.

--Oui certes, rpliqua l'homme lugubre d'une voix saccade; plus qu'on
ne pourrait le croire en me voyant aujourd'hui. Il s'arrta une minute
et reprit brusquement: Avez-vous jamais pens, par une matine comme
celle-ci, que ce serait une chose douce et dlicieuse de se noyer?

--Non! que Dieu me protge! s'cria M. Pickwick, en se reculant un peu,
dans la crainte que l'tranger n'et envie de le pousser par-dessus le
parapet pour faire une exprience.

--Moi, je l'ai souvent pens, poursuivit l'homme lugubre sans avoir
l'air de remarquer ce mouvement: cette eau froide et tranquille semble
m'inviter, en murmurant,  y chercher le repos et l'oubli. On saute...
pouf!... on se dbat un instant... l'onde s'lve par-dessus votre
tte... le tourbillon s'efface... l'eau redevient claire... et vos
douleurs sont  jamais termines!

L'oeil caverneux de l'homme lugubre lanait des flammes tandis qu'il
parlait ainsi. Mais cette excitation momentane s'apaisa bientt; il se
dtourna d'un air calme, et dit:

En voil assez sur ce sujet: je voulais vous parler d'autre chose.
Vous m'avez invit hier soir  vous lire une anecdote, et vous l'avez
coute attentivement....

--Oui certainement, dit M. Pickwick, et je pensais....

--Je ne vous ai pas demand votre opinion, interrompit l'homme lugubre,
et je n'en ai pas besoin. Vous voyagez pour vous amuser et pour vous
instruire; supposez que je vous adresse un manuscrit curieux.... Faites
attention;--non pas improbable ni extraordinaire, mais curieux comme une
page du roman de la vie relle;--le communiqueriez-vous au club dont
vous m'avez parl si souvent?

--Certainement, si vous le dsirez; et nous le ferons insrer dans les
mmoires du club.

--Vous l'aurez donc, rpliqua l'homme lugubre. Votre adresse?

M. Pickwick lui ayant communiqu son itinraire probable, l'homme
lugubre le nota soigneusement dans un portefeuille assez gros, ramena le
savant gentleman  son htel, et refusant le djeuner qu'il lui offrait,
s'loigna d'un pas lent et sombre.

Les trois compagnons de M. Pickwick l'attendaient pour attaquer le
djeuner qui tait dj dispos sur la table d'une faon fort
sduisante. Ils s'assirent avec lui, et le jambon grill, les oeufs, le
caf, le th et le reste, commencrent  disparatre avec une rapidit
qui tmoignait,  la fois, en faveur de la bonne chre et de l'apptit
des voyageurs.

Maintenant, dit M. Pickwick, il s'agit de savoir comment nous irons 
Manoir-ferme.

--Nous ferions peut-tre bien de consulter le garon, suggra M. Tupman;
et ce judicieux conseil ayant t accueilli comme il le mritait, le
garon fut appel et consult.

--Dingley-Dell, monsieur? Quinze milles, monsieur; chemin de traverse,
mauvaise route.... Une chaise de poste, monsieur?

--Une chaise de poste ne tient que deux, rpondit M. Pickwick.

--C'est vrai, monsieur, cependant je vous demande pardon, monsieur: nous
avons une trs-jolie chaise  quatre roues: deux places au fond, un
sige pour le gentleman qui conduit.... Oh! je vous demande pardon,
monsieur, elle ne peut tenir que trois.

--Comment donc ferons-nous? dit M. Snodgrass.

--Peut-tre qu'un de ces messieurs aimerait  faire la route  cheval,
dit le garon en regardant M. Winkle. Nous avons de trs-bons chevaux de
selle, monsieur. Les gens de M. Wardle, en venant  Rochester,
pourraient les ramener, monsieur.

--Voil notre affaire, s'cria M. Pickwick, Winkle, voulez-vous faire la
route  cheval?

M. Winkle prouvait, dans les plus secrets replis de son coeur, des
doutes accablants sur sa science questre; mais, comme il n'aurait voulu
les laisser souponner  aucun prix, il rpondit sur-le-champ avec une
noble hardiesse: Certainement, j'en serai charm! Il s'tait prcipit
lui-mme au-devant de sa destine: il n'y avait plus  reculer.

Amenez-les  onze heures, dit alors M. Pickwick au garon.

--Trs-bien, monsieur, rpliqua celui-ci, et il sortit.

Le djeuner achev, les voyageurs montrent dans leurs chambres pour
prparer les effets qu'ils voulaient emporter avec eux.

M. Pickwick avait termin ses arrangements prliminaires, et regardait
dans la rue par-dessus les stores du caf, lorsque le garon entra, et
annona que la chaise tait prte, ce qui fut confirm par l'apparition
de ladite chaise derrire les susdits stores.

C'tait une petite bote verte, pose sur quatre roues; sur le devant
s'levait une espce de perchoir pour le cocher; sur le derrire se
trouvait un banc rtrci, pour deux patients. Cette curieuse machine
tait mise en mouvement par un immense cheval brun, sur lequel on
pouvait tudier l'ostologie avec beaucoup de facilit. Un valet
d'curie tenait par la bride, pour M. Winkle, un autre cheval immense,
apparemment parent trs-proche de l'animal du cabriolet.

Dieu nous protge! dit M. Pickwick, tandis qu'on mettait leurs paquets
dans la voiture; Dieu nous protge! Qui est-ce qui va conduire? Je n'y
avais point song.

--Vous naturellement, repartit M. Tupman.

--Naturellement, ajouta M. Snodgrass.

--Moi! s'cria M. Pickwick.

--Il n'y a pas le plus petit danger, monsieur, insinua le valet
d'curie. Je vous le garantis pour la douceur: un enfant au maillot le
conduirait.

--Il n'est pas ombrageux, hein?

--Ombrageux? il ne broncherait pas quand il verrait passer une charrete
de singes, avec la queue en feu.

Cette dernire recommandation tait convaincante. M. Tupman et M.
Snodgrass furent prcieusement enferms dans la caisse. M. Pickwick
monta sur son perchoir, et appuya ses pieds sur une planche revtue d'un
tapis de toile cire qu'il supposa tre destine  cet usage.

Maintenant, brillant William, dit le valet d'curie  son adjoint;
donne les rubans au gentleman.

Brillant William, ainsi dnomm sans doute  cause de ses cheveux gras
et de sa figure huileuse, plaa les guides dans la main gauche de M.
Pickwick, tandis que son suprieur insinuait le fouet dans la main
droite du philosophe.

Tout beau! cria M. Pickwick, car le grand quadrupde tmoignait une
inclination dcide  reculer dans la fentre du caf.

--Tout beau! rptrent MM. Tupman et Snodgrass, de leur caisse.

--Il s'amuse un peu, messieurs, voil tout, dit le premier garon
d'curie d'un ton encourageant. Tenez-le un instant, William.

Le substitut restreignit l'imptuosit de l'animal, et l'cuyer en chef
courut aider M. Winkle  monter en selle.

De l'autre ct, monsieur, s'il vous plat.

--J'veux et' pendu, si le gentleman n'allait pas monter  l'envers! dit
un postillon grimaant, au garon de l'htel, qui paraissait goter une
satisfaction indicible.

M. Winkle ayant reu cet avis se hissa sur sa selle, avec autant de
difficults,  peu prs, qu'il en aurait prouv pour monter sur un
vaisseau de guerre.

Tout va-t-il bien? demanda M. Pickwick, tourment par un sentiment
intuitif que tout allait mal.

--Tout va bien, rpondit faiblement M. Winkle.

--En route! cria le valet d'curie. Tenez-le bien, monsieur.

Et parmi les clats de rire de tous les assistants, la voiture et le
cheval de selle dcamprent, M. Pickwick sur le sige de l'un, et M.
Winkle sur le dos de l'autre.

Pourquoi donc va-t-il ainsi de travers? demanda M. Snodgrass, de dedans
sa bote,  M. Winkle sur sa selle.

--Je n'y comprends rien du tout, rpliqua le pauvre cavalier, dont le
cheval, en effet, s'avanait d'une manire excentrique, un de ses flancs
en avant, la tte d'un ct de la rue, la queue de l'autre.

M. Pickwick n'avait point le loisir d'observer ce qui se passait
derrire lui, car il tait oblig de concentrer toutes ses facults
ratiocinantes sur la conduite de l'animal attach  la voiture. Celui-ci
dployait des singularits, fort amusantes pour un spectateur
dsintress, mais fort peu rassurantes pour ceux qui se trouvaient
entrans  sa suite. Secouant sans cesse sa tte d'une manire aussi
dplaisante qu'incommode, il pesait sur les guides avec tant de force
que M. Pickwick avait beaucoup de peine  le soutenir, et pour comble
d'infortune il prouvait un trange plaisir  se jeter tout d'un coup
sur un ct de la route. L il s'arrtait court; puis il repartait
pendant quelques minutes avec une vlocit qu'il tait physiquement
impossible de modrer.

Il venait d'excuter cette manoeuvre pour la vingtime fois, lorsque M.
Snodgrass dit  son compagnon:

Qu'a donc ce cheval?

--Je n'en sais rien, rpondit M. Tupman. N'est-ce pas qu'il serait
ombrageux? Cela m'en a bien l'air.

M. Snodgrass allait rpliquer, quand il fut interrompu par un cri de M.
Pickwick.

Oh! disait-il. J'ai laiss tomber mon fouet!

Dans ce moment, M. Winkle, avec son chapeau enfonc sur ses oreilles,
arrivait en trottant sur l'norme cheval, qui le secouait avec tant de
violence qu'il semblait devoir le mettre en pices.

Winkle, lui cria M. Snodgrass. Vous qui tes un bon garon, ramassez
donc le fouet.

M. Winkle, se penchant en arrire, tira la bride avec tant d'efforts que
son visage en devint tout noir. Lorsqu'il fut parvenu  arrter son
grand coursier, il descendit, tendit le fouet  M. Pickwick, et,
saisissant les rnes, se prpara  remonter.

Nous ne saurions dire, et on le comprendra facilement, si le grand
cheval, dans l'innocente gaiet de son coeur, voulut s'amuser un peu avec
M. Winkle; on s'il s'imagina qu'il trouverait plus de plaisir  faire la
route sans cavalier; mais, quels que fussent ses motifs dterminants, le
fait est que M. Winkle avait  peine touch les rnes, lorsque l'animal,
baissant la tte, les fit glisser par-dessus, et s'lana en arrire de
toute leur longueur.

Bonne bte, dit M. Winkle d'une voix insinuante; bon vieux cheval!

Mais la bonne bte tait  l'preuve de la flatterie, et plus M. Winkle
s'efforait de l'approcher, plus elle avait soin de se tenir  distance:
tellement qu'au bout de dix minutes, et malgr toutes sortes de
cajoleries et de ruses, M. Winkle et le grand cheval, aprs avoir
continuellement tourn l'un autour de l'autre se retrouvaient exactement
dans la mme position. C'tait une situation fort dsagrable en toutes
circonstances, et principalement sur une route dserte, o l'on ne
pouvait se procurer aucun secours.

Ce mange s'tant prolong encore quelque temps, M. Winkle cria  ses
compagnons:

Comment vais-je faire? Je ne puis pas monter dessus?

--Vous ferez bien de le conduire ainsi jusqu' ce que nous arrivions 
une barrire; rpliqua M. Pickwick de son sige.

--Mais il ne veut pas avancer! s'cria M. Winkle, venez, je vous en
prie, me le tenir un peu.

M. Pickwick tait la personnification de l'obligeance et de l'humanit.
Il jeta les guides sur le dos de son cheval, descendit du sige,
conduisit soigneusement la voiture le long de la haie, afin de ne point
embarrasser la route, et retourna vers son compagnon pour soulager sa
dtresse, laissant dans la voiture M. Tupman et M. Snodgrass.

Aussitt que le cheval vit M. Pickwick s'avancer vers lui avec son grand
fouet dans sa main, il fit succder au mouvement de rotation dont il
s'tait amus jusqu'alors un mouvement rtrograde si dcid, qu'il fora
M. Winkle, qui ne voulait pas lcher le bout de la bride,  marcher
d'une vitesse extrme du ct de Rochester. M. Pickwick courut  son
secours; mais plus M. Pickwick courait en avant, plus le cheval courait
en arrire. Ses pieds sonnaient sur la route; la poussire volait autour
de lui, et,  la fin, M. Winkle, dont les bras taient presque
dmantibuls, fut oblig de laisser aller la bride. Le cheval s'arrta,
regarda autour de lui d'un air tonn, se retourna, et se mit  trotter
tranquillement vers son curie, laissant l M. Winkle et M. Pickwick,
qui changrent entre eux des regards de dsappointement. Tout  coup le
roulement d'une voiture  peu de distance attira leur attention; ils
tournrent la tte: Il ne manquait plus que cela! s'cria M. Pickwick
avec dsespoir; voil l'autre cheval qui s'en va aussi!

Cela n'tait que trop vrai. Le bucphale de la chaise avait t effray
par le bruit que faisait son compagnon; il avait la bride sur le cou, et
l'on peut sans peine imaginer le rsultat!

Il s'chappa, entranant avec rapidit MM. Tupman et Snodgrass. Hlas!
leur carrire ne fut pas longue. M. Tupman, hors de lui-mme, se jeta
dans la haie, et M. Snodgrass suivit instinctivement son exemple. Le
cheval brisa la voiture contre un pont de bois, spara les roues du
brancard, le brancard de la caisse, et, finalement, resta immobile 
contempler les ruines qu'il avait faites.

Le premier soin des deux amis intacts fut d'extraire les deux amis
naufrags de leur lit d'pines. Quand ils y furent parvenus, ils
s'aperurent avec une satisfaction inexprimable que ceux-ci n'avaient
pas souffert de dommage srieux, et qu'ils en taient quittes pour de
nombreuses dchirures dans leurs vtements et dans leur peau. Tous
ensemble, ils s'occuprent alors  dbarrasser le cheval des dbris de
la chaise; et lorsque cette opration complique fut termine, ils le
placrent au milieu d'eux, et poursuivirent lentement leur chemin,
abandonnant les restes de la voiture  leur triste destine.

Une heure de marche amena nos voyageurs auprs d'une petite auberge
plante entre deux ormes sur le bord de la route. On voyait par-devant
une grande auge et une norme enseigne; par derrire, une ou deux meules
dformes; sur le ct, un jardin potager; et tout autour, entasss dans
une trange confusion, des hangars ruins et des appentis couverts de
mousse. Un paysan, porteur d'une tte rousse, travaillait dans le
jardin. M. Pickwick l'aperut et lui cria: Oh, l bas! Le paysan se
releva lentement, abrita ses yeux avec ses mains, et examina froidement
M. Pickwick et ses compagnons.

Oh, l bas! rpta M. Pickwick.

--Oh, rpondit la tte rousse.

--Combien y a-t-il d'ici  Dingley-Dell?

--Sept bons milles.

--La route est-elle bonne?

--Non! rtorqua brivement le paysan. Puis, ayant fait subir  nos
voyageurs un nouvel examen, il se remit  travailler, sans s'occuper
d'eux davantage.

Nous voudrions laisser ce cheval ici, reprit M. Pickwick.

--Laisser le cheval ici? rpta l'homme en s'appuyant sur sa bche.

--Prcisment, rpondit M. Pickwick, qui s'tait avanc avec son
coursier jusqu' la porte de la palissade du jardin.

--Matresse! beugla l'homme  la tte rousse, en sortant du potager et
en regardant le cheval d'un air souponneux; matresse!

Une grande femme osseuse et toute droite du haut en bas rpondit  cet
appel. Elle tait couverte d'un gros sarrau bleu, et sa taille se
trouvait  un pouce ou deux de ses aisselles.

Ma bonne femme, dit M. Pickwick en s'approchant et en faisant usage de
sa voix la plus insinuante, pouvons-nous laisser ce cheval ici?

Le paysan dit quelque chose  l'oreille de la grande femme. Celle-ci
regarda toute la caravane du haut en bas, et, aprs un instant de
rflexion, rpondit: Non, je n'en avons pas le coeur!

--Le coeur! rpta M. Pickwick; qu'est-ce qu'elle parle de son coeur?

--J'avons t inquite pour a l'autre fois, dit la femme, en rentrant
dans la maison, et je ne voulons pu rien y voir.

--Voil la chose la plus extraordinaire qui me soit jamais arrive dans
tous mes voyages, s'cria M. Pickwick, rempli d'tonnement.

--Je crois.... je crois rellement, murmura M. Winkle  ses amis, je
crois qu'ils nous souponnent d'avoir drob ce cheval.

--Comment! s'cria M. Pickwick, avec une explosion d'indignation. M.
Winkle rpta modestement l'opinion qu'il venait d'mettre.

--Oh! l'homme! cria M. Pickwick, irrit, pensez-vous donc que nous
avons vol ce cheval?

--Je ne le crois pas, j'en suis sr! rpondit l'homme  la tte rouge,
avec une espce de sourire qui agita toute sa physionomie de l'une 
l'autre oreille; et en parlant ainsi, il entra dans la maison, dont il
ferma soigneusement la porte.

--C'est comme un rve! s'cria M. Pickwick, un hideux cauchemar! O ciel!
imaginez-vous un homme marchant toute une journe, poursuivi par un
cheval pouvantable, dont il ne peut pas se dbarrasser!

Les pickwickiens abattus se remirent tristement en route, l'norme
quadrupde, pour qui ils ressentaient le plus profond dgot, marchant
lentement sur leurs talons.

L'aprs-midi tait fort avance lorsque nos quatre amis, toujours suivis
du malencontreux animal, arrivrent enfin dans la ruelle qui conduisait
 Manoir-ferme. Mais quoiqu'ils touchassent au terme de leurs fatigues,
leur satisfaction tait prodigieusement amortie par l'absurde
singularit de leur apparence; des habits dchirs, des visages
gratigns, des souliers sales, des figures extnues; et par-dessus
tout, l'affreux cheval. Oh! combien M. Pickwick le maudissait! De temps
en temps il jetait sur lui des regards o se peignaient la haine et le
dsir d'une pouvantable vengeance. Plus d'une fois, il avait calcul le
montant probable de ce qu'il faudrait payer pour avoir la satisfaction
de lui couper la gorge; et maintenant la tentation de l'assassiner ou de
l'abandonner dans les champs dserts se prsentait  son esprit avec dix
fois plus de violence. Cependant il avanait toujours, et  l'un des
dtours de la ruelle, il fut distrait de ses horribles penses par
l'apparition soudaine de deux personnages. C'taient M. Wardle et son
fidle serviteur, le gros garon rougeaud.

Eh bien! o donc avez-vous t? demanda le gentleman hospitalier. Je
vous ai attendu toute la journe. Vous avez l'air fatigus. Quoi! des
gratignures! pas de blessures, j'espre?... Non... j'en suis bien aise.
Vous avez vers? N'y pensez plus, c'est un accident commun dans ce
pays-ci.--Joe, damn garon, il est encore  dormir! Joe, prenez ce
cheval et conduisez-le dans l'curie.

Le gros joufflu tenant en bride le fatal coursier, se trana d'un pas
paresseux derrire la compagnie, tandis que le vieux gentleman
s'efforait de consoler ses htes de la partie de leurs aventures qu'ils
jugrent  propos de lui communiquer.

Arrivs  Manoir-ferme, il commena par les faire entrer dans la cuisine
en leur disant: Nous allons tout rparer ici, et ensuite je vous
introduirai dans le salon.--Emma, apportez l'eau-de-vie de
cerises.--Maintenant, Jane, une aiguille et du fil.--Mary, des
serviettes et de l'eau. Allons vite, mes filles, dpchons.

Trois ou quatre grosses rjouies se dispersrent rapidement pour aller
chercher les articles demands, tandis qu'un couple de domestiques
mles, aux ttes rondes et aux larges visages, se levrent des siges
qu'ils occupaient auprs de la chemine comme s'ils avaient t  Nol,
se plongrent dans l'obscurit de divers recoins, et en ressortirent
bientt, arms d'une bouteille de cirage et d'une demi-douzaine de
brosses.

Allons, vite! rpta le vieux gentleman. Mais c'tait une exhortation
tout  fait inutile, car l'une des servantes versait l'eau-de-vie,
l'autre apportait les serviettes, et l'un des hommes saisissant
soudainement M. Pickwick par la jambe, au hasard imminent de lui faire
perdre l'quilibre, brossait ses bottes avec tant d'ardeur que ses cors
en rougirent au blanc. Dans le mme temps, un second domestique frottait
M. Winkle avec une norme brosse, tout en produisant avec sa bouche
cette espce de sifflement que les garons d'curie ont l'habitude de
faire entendre quand ils trillent un cheval.

Quant  M. Snodgrass, aprs avoir termin ses ablutions, il tourna son
dos au feu, et savourant avec dlices son eau-de-vie, il se mit 
examiner la pice o il se trouvait.

D'aprs la description qu'il en a faite, c'tait une vaste chambre pave
de briques rouges. La chemine paraissait immense; le plafond s'honorait
d'une garniture de bottes d'oignons, de jambons et de lard; les murs
taient dcors de plusieurs cravaches, de deux ou trois brides, d'une
selle et d'une vieille espingole rouille. Au-dessous de celle-ci, on
lisait en gros caractre: CHARGE, et elle devait l'tre depuis plus
d'un demi-sicle, s'il fallait en croire son apparence et celle de
l'inscription. Un vieux coucou, au mouvement tranquille et solennel,
tictaquait gravement dans un coin, tandis qu'une montre d'argent, d'une
gale antiquit, se dandinait  l'un des nombreux crochets dont la
muraille tait seme.

tes-vous prts? demanda le vieux gentleman  ses htes, quand il les
vit bien lavs, bien recousus, bien brosss, bien restaurs.

--Tout  fait, rpondit M. Pickwick.

--Alors, venez avec moi. Trois des voyageurs le suivirent  travers
plusieurs corridors sombres, ils furent rejoints  la porte du salon par
M. Tupman, qui tait rest derrire pour drober un baiser  Emma, mais
qui n'avait obtenu, pour toute rcompense, qu'un certain nombre de
bourrades et d'gratignures. Cependant le vieillard les introduisit en
disant: Gentlemen, soyez les bienvenus  Manoir-ferme.




CHAPITRE VI.

Une soire d'autrefois. Histoire raconte par un ecclsiastique.


Plusieurs visites runies dans le salon se levrent pour recevoir les
nouveaux venus, et pendant qu'on accomplissait les formalits
crmonieuses des introductions, M. Pickwick eut le loisir d'examiner la
figure des assistants et de spculer sur leur caractre et sur leurs
occupations. C'tait un genre d'amusement auquel il se livrait
volontiers, ainsi que beaucoup d'autres grands hommes.

Une trs-vieille dame, avec un norme bonnet et une robe de soie fane,
occupait le poste d'honneur  l'angle droit de la chemine. Ce n'tait
pas un moindre personnage que la mre de M. Wardle. Plusieurs
certificats, prouvant qu'elle avait t bien leve et n'avait pas
quitt la bonne route en vieillissant, taient appendus aux murailles,
sous la forme d'antiques paysages en tapisserie, d'alphabets en point de
marque, non moins antiques, et de poignes  bouilloires en soie
cramoisie, d'une plus rcente priode. La tante demoiselle, les deux
jeunes filles et M. Wardle, groups autour de la vieille dame,
semblaient disputer  qui lui tmoignerait les attentions les plus
infatigables. L'une tenait son cornet acoustique, l'autre une orange, la
troisime un flacon d'odeurs, tandis que M. Wardle tamponnait
soigneusement les coussins qui la supportaient. De l'autre ct de la
chemine tait assis un vieux gentleman, dou d'une contenance
bienveillante et d'une tte chauve c'tait le vicaire de Dingley-Dell;
auprs de lui se trouvait sa femme, bonne vieille dame dont la
physionomie robuste et le teint anim semblaient annoncer que, si elle
tait savante dans la confection de tous les cordiaux fabriqus par une
bonne mnagre, elle savait aussi se les administrer  propos. Un petit
homme, porteur d'une tte semblable  une pomme de reinette, causait
dans un coin avec un gentleman vieux et gros, tandis que deux ou trois
autres vieillards et tout autant de vieilles ladies taient assis,
roides et immobiles sur leurs chaises, considrant impitoyablement M.
Pickwick et ses compagnons de voyage.

Ma mre! dit M. Wardle, de toute l'tendue de sa voix, M. Pickwick!

--Oh! fit la vieille lady, en secouant la tte, je ne vous entends pas.

--M. Pickwick! grand'maman! crirent ensemble les deux jeunes
demoiselles.

--Ah! reprit la vieille dame, c'est bon; cela ne fait pas grand'chose.
Il ne se soucie gure d'une vieille femme comme moi, j'en suis certaine.

--Je vous assure, madame, dit M. Pickwick, en saisissant la main de la
vieille lady, et en parlant tellement fort, que sa bienveillante figure
en devint carlate, je vous assure, madame, que rien ne me charme autant
que de voir,  la tte d'une si belle famille, une personne de votre
ge, paraissant aussi jeune et aussi bien portante.

--Ah! reprit la vieille dame, aprs une courte pose, tout cela est fort
joli, j'en suis sre; mais je ne peux pas l'entendre.

--Grand'maman est mal dispose maintenant, dit doucement miss Isabella
Wardle, mais elle vous parlera tout  l'heure.

M. Pickwick exprima par un signe son empressement  se prter aux
infirmits de l'ge; et, se retournant, il prit part  la conversation
gnrale.

Charmante habitation! situation dlicieuse! dit-il.

--Dlicieuse! rptrent MM. Snodgrass, Tupman et Winkle.

--Oui, je m'en flatte, repondit M. Wardle.

--Monsieur, dit l'homme  la tte de pomme de reinette, il n'y a pas un
meilleur morceau de terre dans tout le comt de Kent; il n'y en a pas,
en vrit, monsieur. Je suis sr qu'il n'y en a pas! Et il regarda
autour de lui d'un air triomphant, comme s'il avait t violemment
contredit par quelqu'un, et qu'il ft parvenu  lui imposer silence.

Il n'y a pas un meilleur morceau de terre dans tout le comt de Kent,
rpta l'homme  la tte de pomme de reinette, aprs une pause.

--Except le pr de Mullins, articula solennellement le gros gentleman.

--Le pr de Mullins! s'cria l'autre avec un profond mpris.

--C'est une excellente terre, insinua un second gros homme.

--Oui, assurment, dit un troisime gros homme.

--Tout le monde sait cela, poursuivit l'hte corpulent.

L'homme  tte de pomme de reinette regarda dubitativement autour de
lui; mais, se trouvant dcidment en minorit, il prit un air de
supriorit compatissante, et n'ajouta plus rien.

De quoi parle-t-on? demanda la vieille dame  l'une de ses
petites-filles d'un son de voix trs-lev; car, suivant l'usage des
sourds, elle ne semblait pas imaginer que d'autres pussent entendre ce
qu'elle-mme disait.

--On parle de la terre, grand'maman.

--Qu'est-ce qu'on dit de la terre? Est-ce qu'il est arriv quelque
chose?

--Non, non. M. Miller disait que notre terre est meilleure que le pr de
Mullins.

--Qu'est-ce qu'il en sait? demanda la vieille dame avec indignation.
Miller est un fat impertinent, et vous pouvez le lui dire de ma part.
Ayant profr cette sentence, la vieille dame se redressa, et regarda le
dlinquant d'un air svre, sans se douter un seul instant qu'elle avait
parl de manire  tre entendue de tout le monde.

--Allons! allons! fit M. Wardle en s'empressant avec une anxit
naturelle de changer la conversation; que dites-vous d'un whist,
monsieur Pickwick?

--Je l'aimerais par-dessus toute chose; mais, je vous prie, ne le faites
pas  cause de moi.

--Oh! je vous assure que ma mre aime beaucoup  faire son whist.
N'est-ce pas vrai, ma mre?

La vieille dame, qui tait beaucoup moins sourde sur ce sujet que sur
tout autre, rpondit affirmativement.

Joe! Joe! cria le vieux gentleman, Joe! damn garon.... Ah! le voil!
Dressez les tables de jeu.

Le lthargique jeune homme vint  bout de dresser, sans autre stimulant,
deux tables de jeu: l'une pour faire le whist, l'autre pour jouer  la
papesse Jeanne. Les joueurs de whist taient: M. Pickwick et la vieille
lady, M. Miller et le gros gentleman. L'autre jeu comprenait le reste de
la socit.

Le whist fut conduit avec tout le srieux, avec toute la gravit
qu'exige cet acte solennel, auquel, suivant nous, on a mal  propos et
avec irrvrence donn le nom de jeu. Mais,  la table ronde, on faisait
clater une gaiet si bruyante, qu'elle nuisait notablement aux
rflexions de M. Miller. Ce malheureux personnage n'tant pas aussi
absorb par son jeu qu'il aurait d l'tre, tombait dans des fautes,
dans des crimes impardonnables, qui excitaient au plus haut degr la
rage du gros gentleman, et veillaient proportionnellement la bonne
humeur de la vieille lady.

Ah! ah! fit le criminel Miller d'un ton victorieux en prenant la
septime leve. Je ne pouvais pas mieux jouer, j'espre; il tait
impossible de faire un trick de plus.

La vieille dame ne le laissa pas longtemps dans cette heureuse situation
d'esprit. Miller aurait d couper le carreau, dit-elle; n'est-il pas
vrai, monsieur?

M. Pickwick salua affirmativement.

Le joueur infortun fit un appel  la gnrosit de son partner en
disant d'un ton dubitatif: Devais-je rellement le couper?

--Certainement, monsieur, rpondit schement le gros gentleman.

--J'en suis dsol, rpliqua Miller avec abattement.

--Il est bien temps! grommela son partner.

--Deux d'honneurs. Cela nous fait huit, dit M. Pickwick.

On redonna des cartes.

Pouvez-vous en faire encore une? demanda la vieille dame.

--Oui, rpondit M. Pickwick. Double, simple; et le rob.

--On n'a jamais vu une pareille chance! fit observer M. Miller.

--Ni d'aussi vilaines cartes! ajouta le gros gentleman.

Un silence solennel s'ensuivit. M. Pickwick tait enjou, la vieille
dame attentive, le gros gentleman querelleur, et M. Miller craintif.

Encore une partie double! s'cria la vieille dame triomphante, en
plaant sous le flambeau une pice de six pence et un demi-penny, sans
empreinte, comme mmorandum du fait.

--Encore une partie double, monsieur, dit M. Pickwick.

--Je le sais bien, monsieur, rpliqua le gros gentleman avec aigreur.

Dans le courant d'une autre partie, dont le rsultat fut le mme, M.
Miller eut le malheur de faire une renonce. Aussi, le gros gentleman ne
fut plus matre de contenir son irritation. La vieille dame, au
contraire, entendait de mieux en mieux, tandis que l'infortun Miller
paraissait aussi peu dans son lment qu'un dauphin dans une gurite.
Quand le whist fut termin, le gros gentleman se retint dans un coin et
resta parfaitement muet durant une heure vingt-sept minutes: alors
seulement, sortant de sa retraite, il offrit  M. Pickwick une prise de
tabac, avec l'air gnreux d'un homme que la charit chrtienne engage 
pardonner les injures qu'il a reues.

Pendant ces vnements, le jeu de la table ronde continuait avec gaiet.
Isabelle Wardle s'tait associe avec M. Trundle, mily Wardle avec M.
Snodgrass, et qui plus est, M. Tupman et la tante demoiselle avaient
aussi form une socit de fiches et de galanteries. Le vieux M. Wardle
tait au comble de la joie; il conduisait une banque avec tant d'astuce,
les dames montraient tant d'pret au gain, qu'un tonnerre d'clats de
rire retentissait continuellement autour de la table. Il y avait une
vieille lady qui tait toujours oblige de payer pour une demi-douzaine
de cartes. Tout le monde en riait rgulirement  chaque tour, et quand
la vieille lady avait l'air vex de payer, on riait encore plus fort:
alors son visage s'panouissait par degrs, et elle finissait par faire
chorus avec les autres. Quand la tante demoiselle faisait un _mariage_,
les jeunes personnes clataient de nouveau et la tante demoiselle
devenait de trs-mauvaise humeur; mais elle sentait la main de M. Tupman
qui saisissait la sienne par-dessous la table, et son visage
s'panouissait aussi, puis elle prenait un air  peu prs malin, comme
si le mariage n'avait pas t aussi loin de la question qu'on le
supposait. Alors tout le monde recommenait  rire, surtout le vieux
Wardle qui s'amusait d'une plaisanterie au moins autant que les plus
jeunes. Cependant, M. Snodgrass murmurait continuellement dans l'oreille
de sa partner des sentiments potiques, qui faisaient faire  un vieux
gentleman sur les associations pour les cartes et sur les associations
pour la vie, des remarques factieuses et malignes, accompagnes de
coups d'oeil, de coups de coude et de sourires. L'hilarit de la
compagnie en tait redouble, et spcialement celle de l'pouse du
susdit vieux gentleman. De temps en temps M. Winkle ditait des bons
mots, fort connus dans la ville, mais qui ne l'taient pas encore dans
la province; et comme tout le monde en riait de trs-bon coeur et les
trouvait excellente, M. Winkle tait resplendissant d'honneur et de
gloire. Quant au bienveillant ecclsiastique, il regardait cette scne
d'un air satisfait, car le bon vieillard tait heureux de voir des
visages heureux autour de lui; et, quoique la joie ft assez bruyante,
elle venait du coeur, non des lvres, c'est--dire que c'tait la
vritable joie, aprs tout.

La soire s'coula rapidement au sein de ces rcrations. Aprs un
souper simple et substantiel, un cercle sociable fut form autour du
feu, et M. Pickwick dclara que jamais de sa vie il n'avait ressenti
plus de vrai bonheur et n'avait t mieux dispos  jouir du prsent
hlas! trop fugitif.

Le vieillard hospitalier tait assis en crmonie auprs du fauteuil de
sa mre, et tenait une de ses mains dans les siennes: Voil prcisment
ce que j'aime, disait-il. Les plus heureux instants de mon existence se
sont passs auprs de ce vieux foyer, et je trouve du plaisir  y faire
flamber du feu jusqu' ce que la chaleur devienne insupportable.
Voyez-vous... ma pauvre vieille mre que voil, s'asseyait dans cette
chemine sur ce petit tabouret, quand elle tait enfant. N'est-il pas
vrai, ma mre?

La vieille lady secoua la tte avec un sourire mlancolique, et l'on vit
couler lentement sur ses joues ces larmes involontaires qui s'veillent
au souvenir des anciens temps et du bonheur coul depuis de longues
annes.

Monsieur Pickwick, continua leur hte aprs un court silence, vous
m'excuserez si je parle souvent de cet endroit, car je l'aime
passionnment, et je n'en connais pas d'autre. La vieille maison et les
champs mmes semblent tre pour moi d'anciens amis. J'en dis autant de
notre petite glise garnie d'une paisse tenture de lierre, sur lequel,
par parenthse, notre excellent ami que voil a fait une chanson  son
arrive ici. Monsieur Snodgrass, il me semble que votre verre est vide.

--Je vous demande pardon, rpliqua ce gentleman, dont la curiosit
potique avait t grandement excite par la dernire phrase de son
hte. Vous parliez ce me semble d'une chanson sur le lierre?

--C'est  notre ami qu'il faut vous adresser  ce sujet, dit M. Wardle
en indiquant l'ecclsiastique par un signe.

--Oserais-je vous prier, monsieur, de nous faire connatre cette
composition? dit alors M. Snodgrass.

--Vritablement, rpondit le vnrable ecclsiastique, c'est fort peu de
chose et ma seule excuse pour m'en tre rendu coupable, c'est que
j'tais trs-jeune dans ce temps-l. Telle qu'elle est, toutefois, vous
allez l'entendre, si vous le dsirez.

Un murmure de curiosit fut naturellement la rplique, et le vieil
ecclsiastique, souffl de temps en temps par sa femme, commena 
rciter la pice de vers en question. Je l'appelle, dit-il:

    LE LIERRE.

    Oh! quelle plante singulire
    Que ce vieux gourmand de lierre,
    Qui rampe sur d'anciens dbris!
    Il lui faut l'antique poussire
    Que les sicles seuls ont pu faire,
    Pour contenter ses apptits.
    Oh! quelle plante singulire
    Que ce vieux gourmand de lierre!

    Dans son domaine solitaire,
    Tantt il s'tend sur la terre,
    Rongeant la pierre des tombeaux;
    Et tantt, relevant la tte,
    Il grimpe, d'un air de conqute,
    Au sommet des plus grands ormeaux.
    Oh! quelle plante singulire
    Que ce vieux gourmand de lierre!

    Par le cours fatal des annes,
    Les nations sont ruines,
    Mais lui, rien ne peut le fltrir.
    Les plus grands monuments de l'homme,
    A quoi donc servent-ils, en somme?
    A l'abriter,  le nourrir.
    Oh! quelle plante singulire
    Que ce vieux gourmand de lierre!

Tandis que le bienveillant ecclsiastique rptait ses vers une seconde
fois pour permettre  M. Snodgrass d'en prendre note, M. Pickwick
tudiait avec un grand intrt l'expression de sa physionomie. Il prit
ensuite la parole et dit au vicaire:

Voulez-vous me permettre, monsieur, malgr la nouveaut de notre
connaissance, de vous demander si, dans le cours de votre carrire,
comme ministre de l'vangile, vous n'avez pas observ beaucoup
d'vnements dignes d'tre conservs dans la mmoire des hommes?

--Effectivement, monsieur, rpliqua le ministre; j'ai observ beaucoup
d'vnements, mais dans une sphre troite; et ils ont toujours t
d'une nature simple et ordinaire.

--Vous avez runi, je pense, quelques notes sur John Edmunds? reprit
M. Wardle, qui dsirait mettre son ami en vidence, pour l'dification
de ses nouveaux htes.

La vicaire fit un lger signe d'assentiment et se prparait  changer le
sujet de la conversation, lorsque M. Pickwick lui dit: Pardonnez-moi,
monsieur; mais je vous serais oblig de m'apprendre qui tait ce John
Edmunds?

--C'est prcisment ce que j'allais demander; ajouta M. Snodgrass avec
vivacit.

--Vous tes pris, s'cria le joyeux hte. Il faudra, tt ou tard, que
vous satisfassiez la curiosit de ces messieurs; ainsi, vous feriez
mieux de profiter de l'occasion et d'en finir sur-le-champ.

Le vieux ministre sourit avec bonhomie et rapprocha sa chaise de la
chemine. Les autres membres se serrrent aussi, principalement M.
Tupman et la tante demoiselle, qui avaient peut-tre l'oue un peu dure.
Le cornet de la vieille lady fut ajust soigneusement; M. Miller, qui
s'tait endormi, fut rveill par son ex-partner, au moyen d'un pinon
monitoire, administr par-dessous la table, et le ministre, sans autre
prface, commena le rcit suivant, auquel nous avons pris la libert de
donner pour titre:

LE RETOUR DU CONVICT.

Lorsque je fus nomm vicaire de ce village, il y a juste vingt-cinq
ans, j'y trouvai, parmi mes paroissiens, un certain Edmunds qui tenait 
bail une petite ferme du voisinage. C'tait un mchant homme, paresseux
et dissolu par habitude, morose et froce par disposition. Except
quelques vagabonds abandonns qui flnaient avec lui dans les champs ou
qui s'abrutissaient  la taverne, il n'avait pas un seul ami, pas mme
une connaissance. En gnral on l'vitait, car personne ne se souciait
de parler  un individu redout par plusieurs, dtest par tous.

Cet homme avait une femme et un fils g d'environ douze ans. Je vous
attristerais sans ncessit en vous dpeignant les souffrances qu'avait
endures sa femme, et tout ce que je pourrais vous dire ne suffirait pas
pour apprcier suffisamment la douceur et la rsignation qu'elle
dployait dans les circonstances les plus dlicates, ni la sollicitude
pleine de tendresse et de douleur avec laquelle elle levait son enfant.
Que Dieu me pardonne ce que je vais dire, si c'est un soupon peu
charitable, mais, dans mon me et conscience, je crois que son mari
essaya systmatiquement, pendant plusieurs annes, de la faire mourir de
chagrin. Elle supporta tout, cependant, pour l'amour de son fils; et
mme, quoique cela puisse paratre trange  bien des gens, pour l'amour
de son mari. Elle l'avait aim autrefois, et malgr ses brutalits,
malgr la cruaut qu'il lui tmoignait, le souvenir de ce qu'il avait
t pour elle veillait encore dans son sein des sentiments de douce
indulgence, auxquels, except la femme, toutes les autres cratures de
Dieu sont trangres.

Ils taient pauvres: la conduite du mari ne permettait pas qu'il en ft
autrement; mais le travail obstin, incessant de la femme, les
maintenait au-dessus du besoin. Cependant ses efforts taient bien mal
rcompenss. Les gens qui passaient auprs de leur maison, le soir,
entendaient souvent les pleurs, les gmissements de la malheureuse
femme, et le bruit des coups qu'elle recevait. Plus d'une fois, aprs
minuit, l'enfant vint frapper doucement  la porte de quelque maison
voisine, o il tait envoy par sa mre, pour chapper  l'ivresse
furieuse du pre dnatur.

Pendant tout ce temps, et quoique la pauvre crature portt souvent des
marques de mauvais traitements, qu'elle ne pouvait pas entirement
cacher, elle assistait rgulirement au service divin. Chaque dimanche,
matin et soir, elle occupait avec son fils le mme banc dans notre
petite glise; et quoique la mre et l'enfant fussent tous deux
pauvrement habills (plus pauvrement mme que beaucoup de leurs voisins
qui se trouvaient dans une position encore plus prcaire), leur toilette
tait toujours dcente et propre. Chacun avait un signe amical et une
parole bienveillante pour cette _pauvre madame Edmunds_, et parfois
quand, au sortir de l'glise, elle s'arrtait sous les ormes qui
conduisaient au porche, pour changer quelques mots avec un voisin; ou
quand elle ralentissait le pas pour regarder, avec l'orgueil et la
tendresse d'une mre, son enfant, rose et bien portant, qui jouait
devant elle avec quelques petits camarades, sa figure fatigue
s'clairait d'une expression de gratitude profondment ressentie, et
elle paraissait tre sinon heureuse ou gaie, du moins rsigne et
tranquille.

Cinq ou six ans s'coulrent: l'enfant tait devenu un jeune homme
robuste et bien bti, mais le temps, qui avait renforc ses membres
dlicats, avait courb la taille de sa mre et affaibli sa dmarche; et
cependant le bras qui aurait d la supporter n'tait plus enchan sous
le sien, le visage qui aurait d la rjouir ne la regardait plus en
souriant. Elle occupait toujours le mme banc, mais il y avait une place
vacante  ct d'elle; sa bible tait toujours tenue avec autant de
soin, elle y faisait des signets pour l'ouvrir aux diffrentes lectures;
mais il n'y avait plus personne pour la lire avec elle, et ses larmes
coulaient sur son livre, et drobaient  ses yeux le texte sacr. Ses
voisins taient encore aussi bienveillants qu'autrefois, mais maintenant
elle dtournait la tte pour viter leur salut; elle ne s'arrtait plus
sous les vieux ormes, et elle n'enfermait plus dans son coeur des trsors
de bonheur et d'esprance. Dans sa dsolation elle enfonait sa coiffe
sur son visage et elle s'loignait d'un pas prcipit. Faut-il vous le
dire? Ce jeune homme qui aurait d conserver pieusement dans sa mmoire
le souvenir des privations volontaires, des mauvais traitements que sa
mre avait endurs pour lui; oubliant au contraire tout ce qu'il lui
devait, et mprisant cruellement les angoisses de son coeur bris,
s'tait li avec les hommes les plus dpravs, les plus abandonns de
Dieu, et suivait une carrire de vices et de crimes, qui devait aboutir
 la mort pour lui,  la honte pour elle. Hlas! pauvre nature humaine!
Vous avez dj devin cela depuis longtemps.

La malheureuse femme tait sur le point de voir complter la mesure de
ses infortunes. Des dlits nombreux avaient t commis dans le
voisinage. Les coupables taient rests impunis, et leur audace s'en
augmentait. Un vol nocturne, accompagn de circonstances aggravantes,
occasionna des poursuites actives, des recherches svres, auxquelles il
tait impossible d'chapper. Le jeune Edmunds fut souponn, ainsi que
trois de ses compagnons; il fut arrt, jug et condamn  mort.

Le cri perant et gar, le cri maternel qui effraya l'audience quand le
jugement solennel fut prononc, retentit encore  mon oreille. Ce cri
frappa de terreur le coeur du coupable, que le jugement, la condamnation,
l'approche de la mort mme n'avaient pu branler. Ses lvres,
jusqu'alors comprimes avec une sombre obstination, tremblrent et se
sparrent involontairement. Son visage devint ple, une sueur froide
mouilla son front, ses membres vigoureux frissonnrent, et il chancela
sur son banc.

Dans le premier transport de ses angoisses, la mre dsole se jeta 
genoux, et supplia douloureusement l'tre infini, qui l'avait soutenue
jusqu'alors dans ses preuves, de la dlivrer de ce monde de misre, et
d'pargner la vie de son unique enfant. A cette prire succda une
explosion de pleurs, une agonie de dsespoir, telles que j'espre bien
n'en revoir jamais de semblables. Ds cet instant, je fus convaincu que
la douleur abrgerait sa vie, mais je n'entendis plus une seule plainte,
un seul murmure s'chapper de ses lvres.

C'tait un dchirant spectacle de voir de jour en jour, dans la cour de
la prison, cette malheureuse mre qui s'efforait avec ferveur de
toucher par l'affection, par les prires, le coeur ptrifi de son fils.
Ce fut en vain: il resta sombre, farouche, impnitent. La commutation
inespre de sa peine, en celle de la transportation pour quatorze ans,
ne put pas mme adoucir pour un seul instant son endurcissement obstin.

L'esprit de rsignation qui avait si longtemps soutenu sa mre ne
pouvait plus lutter contre la faiblesse et la maladie. Pourtant elle
voulut revoir son fils encore une fois. Elle droba  son lit de
souffrances ses membres chancelants; mais ses forces la trahirent, et
elle tomba presque inanime sur le carreau.

C'est alors que l'indiffrence et le stocisme tant vants du coupable
furent mis  une rude preuve. Un jour se passa sans qu'il vt sa mre.
Un second jour s'coula, et elle ne vint pas. Un troisime soir arriva,
et sa mre n'avait pas paru. Et dans vingt-quatre heures il devait tre
spar d'elle peut-tre pour toujours!

Ce nouveau chtiment, qui tombait si pesamment sur lui, le rendit
presque fou. Oh! comme les penses longtemps oublies de son enfance
revinrent en foule dans son esprit, tandis qu'il arpentait l'troite
cour d'un pas rapide, comme si la rapidit de sa course et pu hter
l'arrive des nouvelles attendues; comme le sentiment de sa misre et de
son abandon s'empara amrement de lui, lorsqu'il apprit la vrit
fatale! Sa mre, la seule personne qui l'et jamais aim, sa mre tait
malade, peut-tre mourante,  une demi-lieue de lui; quelques minutes
auraient pu le porter prs de son lit, s'il avait t libre, mais il ne
devait plus la revoir. Il se prcipita sur la grille, et saisissant les
barreaux de fer avec l'nergie du dsespoir, il la secoua et la fit
trembler; il s'lana contre les murailles paisses comme s'il avait
voulu les briser. Mais la prison solide bravait ses efforts insenss, et
il se mit  pleurer comme un faible enfant, en se tordant les mains.

Je portai au fils emprisonn les paroles de pardon et les bndictions
de sa mre, mais sans lui dire jusqu' quel point son tat tait grave:
je rapportai au lit de la mourante ses solennelles assurances de
repentir et ses supplications ferventes pour obtenir ce pardon.
J'coutai avec une triste compassion les mille projets que le coupable
repentant faisait dj pour soutenir sa mre, pour la rendre heureuse
quand il reviendrait de son exil. Et je savais que longtemps avant qu'il
et atteint le but de son voyage elle ne serait plus de ce monde!

Il fut emmen pendant la nuit. Peu de semaines aprs, l'me de la pauvre
femme prit son vol, et, comme je le crois avec confiance, pour une
rgion de paix et de bonheur ternel. J'accomplis moi-mme le service
funbre sur ses restes, qui reposent maintenant dans notre petit
cimetire: il n'y a point de pierre  la tte de sa tombe,  quoi bon?
Ses chagrins taient connus aux hommes et ses vertus  Dieu.

Il avait t convenu, avant le dpart du condamn, qu'il crirait  sa
mre aussitt qu'il en pourrait obtenir la permission, et que ses
lettres me seraient adresses, car son pre avait positivement refus de
le voir, depuis le moment de son arrestation, et se souciait peu qu'il
ft mort ou vivant. Nombre d'annes s'coulrent sans que je reusse de
ses nouvelles; et lorsque la moiti de son temps fut passe, j'en
conclus qu'il n'existait plus, et en vrit, je le souhaitais presque.

Je me trompais cependant. A son arrive  Botany-Bay[9], il avait t
envoy dans l'intrieur des terres, et ce fut apparemment pour cela
qu'aucune de ses lettres ne me parvint. Il resta au mme endroit pendant
quatorze annes, persvrant constamment dans ses bonnes rsolutions, et
fidle aux promesses qu'il avait faites  sa mre. Quand son temps fut
fini, il surmonta d'normes difficults pour regagner l'Angleterre, et
revint  pied au lieu de sa naissance.

[Footnote 9: Colonie pnitentiaire.]

Par une belle soire du mois d'aot, John Edmunds rentra dans le village
dont il avait t honteusement emmen dix-sept annes auparavant. Le
chemin qu'il suivait passait au milieu du cimetire, et son coeur se
gonfla en le traversant, les rayons du soleil couchant se jouaient 
travers les branches gigantesques des vieux ormes qui rveillaient dans
l'esprit du libr les souvenirs de son jeune ge; il se rappelait le
temps o, s'attachant  la main de sa mre, il se rendait gaiement 
l'glise avec elle; il croyait voir encore son ple visage; il croyait
sentir les larmes brlantes qui tombaient sur son front lorsqu'elle se
baissait pour l'embrasser, et qui le faisaient pleurer aussi, quoiqu'il
ne st gure alors combien ces larmes taient remplies d'amertume. Il se
rappelait encore combien de fois il avait couru joyeusement dans ce mme
sentier avec quelques-uns de ses petits camarades, se retournant de
temps en temps pour apercevoir le sourire de sa mre, ou pour entendre
sa douce voix; et alors il lui sembla qu'un rideau se tirait dans sa
mmoire; et mille souvenirs de tendresse mconnue et d'avertissements
mpriss, de promesses oublies, vinrent se presser dans son cerveau et
dchirer son coeur.

Il entra dans l'glise, car c'tait un dimanche, et quoique le service
du soir ft fini et que les assistants fussent disperss, la vieille
porte de chne, aux larges clous, n'tait point encore ferme. Les pas
du convict retentirent sous la vote, et dans le calme religieux qui
rgnait autour de lui, il se trouva si isol qu'il eut presque peur. Il
regarda les objets qui l'entouraient: rien n'tait chang. L'glise lui
paraissait plus petite que dans son enfance, mais elle renfermait
toujours les vieux monuments qu'il avait contempls mille fois avec une
crainte enfantine. L se trouvait la petite chaire, orne du coussin
fan o le ministre posait sa bible, et o il avait entendu prcher la
parole de Dieu; ici la table de communion, devant laquelle il avait si
souvent rpt, dans son enfance, les commandements qu'il avait oublis
quand il tait devenu homme. Il s'approcha de l'ancien banc de sa mre;
le coussin avait t retir, la bible n'y tait point. Il pensa que
peut-tre Mme Edmunds occupait maintenant un sige plus pauvre, ou que
peut-tre elle tait devenue infirme et ne pouvait plus aller seule
jusqu' l'glise. Il n'osait pas arrter son esprit sur une autre
supposition. Une sensation de froid s'empara de lui, et il tremblait de
tous ses membres en se dtournant pour sortir.

Comme il arrivait sous le porche, il y vit entrer un homme vieux et
cass. Il tressaillit, car il le reconnaissait: souvent il l'avait vu
creuser des fosses dans le cimetire derrire l'glise: et maintenant
qu'est-ce que l'honnte sacristain allait dire au convict libr? Le
vieillard leva les yeux, le regarda un instant, lui souhaita le bonsoir,
et s'loigna avec lenteur. Il ne l'avait pas reconnu.

Edmunds descendit la colline et traversa le village. La saison tait
chaude, et les habitants, assis  leur porte ou se promenant dans leur
petit jardin, jouissaient de la fracheur du soir et des douceurs du
repos, aprs les fatigues de la journe. Beaucoup de regards se
dirigrent vers l'tranger, et il jeta  droite et  gauche bien des
coups d'oeil inquiets, pour voir si on se souvenait de lui et si on
l'vitait. Il y avait des figures nouvelles dans presque toutes les
maisons;  la porte de quelques-unes il reconnaissait la physionomie
d'un camarade d'cole, un bambin lorsqu'il l'avait quitt, et maintenant
environn de ses joyeux enfants: devant d'autres chaumires il voyait,
assis dans un fauteuil, un vieillard faible et infirme, qu'il se
rappelait avoir connu encore jeune et vigoureux. Tous l'avaient oubli
et il passa sans que personne lui adresst une parole.

Les derniers et doux rayons du soleil avaient jet sur la terre une
riche teinte de pourpre, donnant un clat dor aux pis jaunis et
allongeant l'ombre des arbres, lorsqu'il arriva devant la vieille
maison, la maison de son enfance, aprs laquelle son coeur avait soupir
si souvent, si ardemment, durant de longues et pnibles annes de
captivit et de douleur. La palissade tait basse, quoiqu'il se rappelt
le temps o elle lui paraissait gigantesque; il regarda par-dessus dans
le jardin. Il y vit beaucoup plus de fleurs qu'il n'y en avait
autrefois, mais les vieux arbres y taient encore. Il reconnut celui
sous lequel il s'tait couch mille fois lorsqu'il tait fatigu de
jouer au soleil, laissant doucement aller ses sens au lger sommeil
d'une enfance heureuse. Il entendit des voix dans l'intrieur de la
maison, mais elles affectrent pniblement son oreille, car il ne les
connaissait point, et elles exprimaient la gaiet. Or il savait bien que
sa pauvre vieille mre ne pouvait pas tre gaie, lui absent. La porte
s'ouvrit et il en vit sortir une troupe de petits enfante riant et
gambadant.

Le pre, avec un marmot dans ses bras, parut sur le seuil et les enfants
se pressrent autour de lui, frappant joyeusement des mains, et le
tirant de toutes leurs forces pour lui faire prendre part  leurs jeux.
Le convict se rappela combien de fois,  la mme place, il s'tait
drob aux regards de son pre; il se rappela combien de fois il avait
cach sous ses draps sa tte tremblante, en entendant les sanglote
touffs de sa malheureuse mre quand elle avait t injurie et battue
par son mari furieux. Il se dtourna, et ses poings taient crisps,
ses dents taient serres avec rage, lorsqu'il s'loigna de la maison
paternelle.

Tel tait donc le retour qui avait occup son esprit pendant un si grand
nombre d'annes pnibles, et pour lequel il avait support tant de
souffrances! Pas un visage ami, pas un regard de pardon, pas une main
pour l'aider, pas une maison pour l'accueillir; et cela dans le village
o il tait n! Quel abandon! quelle solitude! plus amre mille fois que
celle des contres sauvages o il avait t exil!

Il reconnut alors que, sur la terre lointaine de l'infamie et de la
servitude, il s'tait reprsent les lieux de sa naissance tels qu'il
les avait laisss, non pas tels qu'il devait les retrouver. La triste
ralit se dvoila tout d'un coup  son esprit, et abattit son courage.
Il n'eut pas la force de prendre des informations ni de se prsenter 
la seule personne qui devait le recevoir avec compassion. Il marcha
lentement devant lui, vitant la grande route, comme un coupable, entra
dans une prairie qu'il avait parcourue jadis dans tous les sens, couvrit
son visage de ses mains, et se laissa tomber sur l'herbe.

Un homme, qu'Edmunds n'avait point aperu, tait assis tout auprs de
lui sur la terre. Il se retourna pour regarder le nouveau venu, et
Edmunds entendant le frlement de ses habits releva la tte.

Cet homme portait le costume du Work-House; son corps tait courb, sa
face jaune et ride. Il paraissait trs-vieux, mais plutt par l'effet
destructeur de l'intemprance et des maladies que par le rsultat
graduel des annes. Ses yeux taient lourds et ternes, mais quand ils
eurent contempl Edmunds pendant quelques instants, ils s'animrent
d'une trange expression d'alarme, et s'ouvrirent si horriblement qu'ils
semblaient prs de sortir de leur orbite.

Le convict, se levant peu  peu sur ses genoux, examinait avec une
anxit toujours croissante le visage du vieillard. Ils s'observrent
ainsi en silence durant assez longtemps.

Tout  coup le vieillard tressaillit, devint affreusement ple, se leva
en chancelant et recula quelques pas, en voyant qu'Edmunds se levait
aussi.

Parlez-moi! que j'entende le son de votre voix! s'cria le libr
palpitant d'motion.

--N'avance pas! s'cria le vieillard en blasphmant.

Mais Edmunds ne l'coutait point et continuait  s'approcher de lui.

N'avance pas! rpta-t-il en frmissant de rage et de terreur; et en
mme temps, levant son bton, il en frappa violemment le libr au
visage.

--Mon pre!... Misrable!... murmura celui-ci entre ses dents serres;
puis, s'lanant avec fureur, il saisit le vieillard  la gorge; mais il
se souvint que c'tait son pre, et ses mains retombrent sans force 
ses cts.

Le vieillard jeta un cri perant, qui retentit  travers les champs
dserts comme les hurlements d'un mauvais esprit. Sa face devint livide,
le sang jaillit de sa bouche et de son nez, il chancela et tomba en
arrire. Il s'tait rompu un vaisseau, et lorsque son fils le releva de
la mare de sang noir et pais qu'il avait vomie, il tait mort.

Dans un coin de notre cimetire, repose un homme que j'ai employ  mon
service pendant trois annes, aprs cet vnement. Il tait rellement
repentant et corrig. Personne n'a su durant sa vie qui il tait, ni
d'o il venait. C'tait Edmunds le convict libr.





CHAPITRE VII.

Comment M. Winkle, au lieu de tirer le pigeon et de tuer la corneille,
tira la corneille et blessa le pigeon. Comment le club de la Crosse de
Dingley-Dell lutta contre celui de Muggleton, et comment Muggleton dna
aux dpens de Dingley-Dell. Avec diverses autres matires galement
instructives et intressantes.


Les fatigantes aventures de la journe, ou peut-tre l'influence
somnifre de l'histoire raconte par le ministre, oprrent si fortement
sur les nerfs de M. Pickwick qu'il tait  peine au lit depuis cinq
minutes, lorsqu'il s'endormit d'un sommeil profond. Il n'en fut tir que
le lendemain matin par les brillants rayons du soleil levant, qui
pntraient dans sa chambre, et qui semblaient lui adresser des
reproches.

M. Pickwick n'tait pas paresseux: comme un vaillant guerrier, il
s'lana hors de sa tente... je veux dire  bas de son lit.

Quel dlicieux pays! s'cria-t-il avec enthousiasme en ouvrant sa
jalousie. Ah! lorsqu'on a senti l'influence d'un semblable paysage,
pourrait-on consentir  vivre pour n'apercevoir chaque jour que des
briques et des ardoises? Pourrait-on continuer d'exister dans un lieu o
l'on ne voit pas de foin, except dans les curies; pas de plantes
fleuries except des joubarbes sur les toits; pas de vaches, except
celles de l'impriale des voitures? Rien qui rappelle le dieu Pan,
except des pans de muraille. Pourrait-on consentir  traner sa vie
dans un tel sjour? je le demande, pourrait-on endurer une semblable
existence?

Aprs avoir ainsi, durant longtemps, interrog la solitude, suivant
l'usage des plus grands potes, M. Pickwick allongea la tte hors de la
croise, et regarda autour de lui.

La douce et pntrante odeur des foins qu'on venait de faucher montait
jusqu' lui. Les mille parfums des petites fleurs au jardin embaumaient
l'air d'alentour; la verte prairie brillait sous la rose matinale, et
chaque brin d'herbe tincelait agit par un doux zphyr. Enfin les
oiseaux chantaient, comme si chacune des larmes de l'aurore avait t
pour eux une source d'inspiration. En contemplant ce spectacle, M.
Pickwick tomba dans une douce et mystrieuse rverie.

Oh! tels furent les sons qui le rappelrent  la vie relle.

Sa vue se porta rapidement sur la droite; mais il ne dcouvrit personne.
Ses yeux s'garrent vers la gauche et percrent en vain l'tendue. Il
mesura d'un regard audacieux le firmament; mais ce n'tait point de l
qu'on l'appelait; enfin il fit ce qu'un esprit vulgaire aurait fait du
premier coup, il regarda dans le jardin et y vit M. Wardle.

Comment a va-t-il? lui demanda son joyeux hte. Belle matine,
n'est-ce pas? Charm de vous voir lev de si bonne heure. Dpchez-vous
de descendre, je vous attendrai ici.

M. Pickwick n'eut pas besoin d'une seconde invitation. Dix minutes lui
suffirent pour complter sa toilette, et  l'expiration de ce terme, il
tait  ct du vieux gentleman.

Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Pickwick en voyant que son hte tait
arm d'un fusil et qu'il y en avait un second prs de lui, sur le gazon.

--Votre ami et moi, rpliqua M. Wardle, nous allons tirer des corneilles
avant djeuner. Il est trs-bon tireur, n'est-il pas vrai?

--Je le lui ai entendu dire, mais je ne lui ai jamais vu ajuster la
moindre chose.

--Je voudrais bien qu'il se dpcht, murmura M. Wardle; et il appela:
Joe! Joe!

Peu de temps aprs on vit sortir de la maison le gros joufflu, qui,
grce  l'influence excitante de la matine, n'tait gure assoupi
qu'aux trois quarts.

Allez appeler le gentleman, lui dit son matre, et prvenez-le qu'il me
trouvera avec M. Pickwick, dans le bois. Vous lui montrerez le chemin,
entendez-vous?

Joe s'loigna pour excuter cette commission, et M. Wardle, portant les
deux fusils, conduisit M. Pickwick hors du jardin.

Voici la place, dit-il au bout de quelques minutes en s'arrtant dans
une avenue d'arbres. C'tait un avertissement inutile, car le
croassement continuel des pauvres corneilles indiquait suffisamment leur
domicile.

Le vieux gentleman posa l'un des fusils sur la terre et chargea l'autre.

Voil nos gens, dit M. Pickwick. Et en effet on aperut au loin M.
Tupman, M. Snodgrass et M. Winkle, car Joe ne sachant pas, au juste,
lequel de ces messieurs il devait amener, avait jug, dans sa sagacit
profonde, que pour prvenir toute erreur, le meilleur moyen tait de les
convoquer tous les trois.

Arrivez! arrivez! cria le vieux gentleman  M. Winkle. Un fameux tireur
comme vous aurait d tre prt depuis longtemps, mme pour si peu de
chose.

M. Winkle rpondit par un sourire contraint, et ramassa le fusil qui lui
tait destin, avec l'expression de physionomie qui aurait pu convenir 
une corneille mtaphysicienne, tourmente par le pressentiment d'une
mort prochaine et violente. C'tait peut-tre de l'indiffrence, mais
cela ressemblait prodigieusement  de l'abattement.

Le vieux gentleman fit un signe, et deux gamins dguenills commencrent
 grimper lestement sur deux arbres.

Pourquoi faire ces enfants? demanda brusquement M. Pickwick.

Son bon coeur s'tait alarm, car il avait tant entendu parler de la
dtresse des laboureurs, qu'il n'tait pas loign de croire que leurs
enfants pussent tre forcs par la misre,  s'offrir eux-mmes pour but
aux chasseurs, afin d'assurer ainsi  leurs parents une chtive
subsistance.

Seulement pour faire lever le gibier, rpondit en riant M. Wardle.

--Pour faire quoi?

--Pour effrayer les corneilles.

--Ah! voil tout?

--Oui. Vous voil entirement tranquille?

--Tout  fait.

--Trs-bien! Commencerai-je? ajouta le vieux gentleman en s'adressant 
M. Winkle.

--Oui, s'il vous plat, rpondit celui-ci, enchant d'avoir un moment de
rpit.

--Reculez-vous un peu. Allons! voil le moment!

L'un des enfants cria en secouant une branche, sur laquelle tait un
nid, et aussitt une douzaine de jeunes corneilles, interrompues au
milieu d'une trs-bruyante conversation, s'lancrent au dehors pour
demander de quoi il s'agissait. Le vieux gentleman fit feu, par manire
de rplique. L'un des oiseaux tomba et les autres s'envolrent.

--Ramassez-le Joe, dit le vieux gentleman.

Le corpulent jeune homme s'avana, et ses traits s'panouirent en guise
de sourire: des visions indistinctes de pts de corneilles flottaient
devant son imagination. En emportant l'oiseau, il riait, car la victime
tait grasse et tendre.

Maintenant,  votre tour, monsieur Winkle, dit le vieux gentleman en
rechargeant son fusil. Allons! tirez!

M. Winkle s'avana, et paula son fusil. M. Pickwick et ses compagnons
se reculrent involontairement, pour viter la pluie de corneilles
qu'ils taient srs de voir tomber sous le plomb dvastateur de leur
ami. Il y eut une pose solennelle, un grand cri, un battement d'ailes,
un lger clic....

Oh! oh! fit le vieux gentleman.

--Il ne veut pas partir? demanda M. Pickwick.

--Il a rat, rpondit M. Winkle, qui tait fort ple, probablement de
dsappointement.

--C'est trange, dit le vieux gentleman en prenant le fusil. Cela ne lui
est jamais arriv.

--Comment? je ne vois aucun reste de la capsule.

--En vrit? rpartit M. Winkle: j'aurai compltement oubli la
capsule.

Cette lgre omission fut rpare; M. Pickwick s'abrita de nouveau, et
M. Tupman se mit derrire un arbre. M. Winkle fit un pas en avant, d'un
air dtermin, en tenant son fusil  deux mains. L'enfant cria; quatre
oiseaux s'envolrent; M. Winkle leva son arme; on entendit une
explosion, puis un cri d'angoisse; mais ce n'tait pas le cri d'une
corneille. M. Tupman avait sauv la vie  beaucoup d'innocents oiseaux,
en recevant dans son bras gauche une partie de la charge.

Il serait impossible d'exprimer la confusion qui s'en suivit; de dire
comment M. Pickwick, dans les premiers transports de son motion, appela
M. Winkle, misrable! comment M. Tupman tait tendu sur le gazon;
comment M. Winkle, frapp d'horreur, s'tait agenouill auprs de lui;
comment M. Tupman, dans le dlire, invoquait plusieurs noms de baptme
fminins, puis ouvrait un oeil, puis l'autre, et retombait en arrire, en
les fermant tous les deux. Une telle scne serait aussi difficile 
dcrire, qu'il le serait de peindre le malheureux bless revenant
graduellement  lui-mme, voyant bander ses plaies avec des mouchoirs,
et regagnant lentement la maison, appuy sur ses amis inquiets.

Les dames taient sur le seuil de la porte, attendant le retour de ces
messieurs pour djeuner. La tante demoiselle brillait entre toutes; elle
sourit et leur fit signe de venir plus vite. Il tait vident qu'elle ne
savait point l'accident arriv. Pauvre crature! Il y a des moments o
l'ignorance est vritablement un bienfait.

On approchait de plus en plus.

Qu'est-il donc arriv au vieux petit monsieur? dit  demi-voix miss
Isabella Wardle. La tante demoiselle ne fit pas attention  cette
remarque. Elle crut qu'il s'agissait de M. Pickwick; car  ses yeux,
Tracy Tupman tait un jeune homme: elle voyait ses annes  travers un
verre rapetissant.

--Ne vous effrayez point! cria M. Wardle  ses filles; et la petite
troupe tait tellement presse autour de M. Tupman, qu'on ne pouvait pas
encore distinguer clairement la nature de l'vnement.

--Ne vous effrayez point, rpta M. Wardle quelques pas plus loin.

--Qu'y a-t-il donc! s'crirent les dames horriblement alarmes par
cette prcaution.

--IL est arriv un petit accident  M. Tupman; voil tout.

La tante demoiselle poussa un cri perant, ferma les yeux et se laissa
tomber  la renverse dans les bras des deux jeunes personnes.

Jetez-lui de l'eau froide au visage, s'cria le vieux gentleman.

--Non! Non! murmura la tante demoiselle. Je suis mieux maintenant,
Bella.... mily.... Un chirurgien.... Est-il bless? est-il mort?
est-il.... Ah! ah! ah!... Et la tante demoiselle, poussant de nouveaux
cris, eut une attaque de nerfs n 2.

Calmez-vous, dit M. Tupman affect presque jusqu'aux larmes de cette
expression de sympathie pour ses souffrances. Chre demoiselle,
calmez-vous!

--C'est sa voix! s'cria la tante demoiselle; et de violents symptmes
d'une attaque n 3 se manifestrent aussitt.

--Ne vous tourmentez pas, je vous en supplie, trs-chre demoiselle,
reprit M. Tupman d'une voix consolante. Je suis fort peu bless, je vous
assure.

--Vous n'tes donc pas mort? s'cria la nerveuse personne. Oh! dites que
vous n'tes pas mort.

--Ne faites pas la folle, Rachel, interrompit M. Wardle, d'une manire
plus brusque que ne semblait le comporter la nature potique de cette
scne. Quelle diable de ncessit y a-t-il, qu'il vous dise lui-mme
qu'il n'est pas mort?

--Non! je ne le suis pas, reprit M. Tupman; je n'ai pas besoin d'autres
secours que les vtres. Laissez-moi m'appuyer sur votre bras.... Et il
ajouta  son oreille: O miss Rachel! Pleine d'agitation, la dame de
ses penses s'avana et lui offrit son bras. Ils entrrent ensemble dans
le salon. M. Tracy Tupman pressa doucement sur ses lvres une main qu'on
lui abandonna, et se laissa tomber ensuite sur un canap.

Vous trouvez-vous mal? demanda Rachel avec anxit.

--Non, ce n'est rien; je serai mieux dans un instant, rpondit M. Tupman
en fermant les yeux.

--Il dort! murmura la tante demoiselle (il avait clos ses paupires
depuis prs de vingt secondes). Il dort! cher M. Tupman!

M. Tupman sauta sur ses pieds. Oh! rptez ces paroles! s'cria-t-il.

La dame tressaillit. Srement vous ne les avez pas entendues, dit-elle
avec pudeur.

--Oh! si, je les ai entendues, rpliqua chaleureusement M. Tupman.
Rptez ces paroles, si vous voulez que je gurisse! rptez-les.

--Silence! dit la dame! voil mon frre!

M. Tracy Tupman reprit sa premire position, et M. Wardle entra dans la
chambre, accompagn d'un chirurgien.

Le bras fut examin; la blessure panse, et dclare fort lgre; et
l'esprit des assistants se trouvant ainsi rassur ils procdrent 
satisfaire leur apptit. La gaiet brillait de nouveau sur leurs
visages. M. Pickwick seul restait silencieux et rserv; la doute et la
mfiance se peignaient sur sa physionomie expressive, car sa confiance
en M. Winkle avait t branle, grandement branle par les aventures
du matin.

Jouez-vous  la crosse? demanda M. Wardle au chasseur.

Dans tout autre temps M. Winkle aurait rpondu d'une manire
affirmative, mais il sentit la dlicatesse de sa position, et rpliqua
modestement: Non monsieur.

--Et vous, monsieur? demanda M. Snodgrass au joyeux vieillard.

--J'y jouais autrefois, rpliqua celui-ci; mais j'y ai renonc
dsormais. Cependant je souscris au club, quoique je ne joue plus.

--N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu la grande partie entre les camps
opposs de Muggleton et de Dingley-Dell? demanda M. Pickwick.

--Oui, rpliqua leur hte: vous y viendrez, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, rpondit M. Pickwick: j'ai grand plaisir  voir des
exercices auxquels on peut se livrer sans danger, et dans lesquels la
maladresse des gens ne met pas en pril la vie de leurs semblables. En
prononant ces mots M. Pickwick fit une pause expressive, et regarda
fixement M. Winkle, qui ne put soutenir sans frmir le coup d'oeil
pntrant de son mentor. Celui-ci ajouta alors: Ne serait-il pas
convenable de confier notre ami bless aux soins de ces dames?

--Vous ne pouvez pas me placer dans de meilleures mains, murmura M
Tupman.

--Ce serait impossible, ajouta M. Snodgrass.

Il fut donc convenu que M. Tupman resterait  la maison sous la
surveillance des dames, et que la portion masculine de la socit,
conduite par M. Wardle, irait juger des coups dans ce combat d'habilet
qui avait tir Muggleton de sa torpeur, et inocul  Dingley-Dell une
excitation fbrile.

Il n'y avait gure qu'une demi-lieue de distance  parcourir, et le
sentier couvert de mousse passait par des alles ombrages. La
conversation roula principalement sur les dlicieux paysages qui se
dcouvraient tour  tour, et M. Pickwick regretta presque d'avoir t si
vite, lorsqu'il se trouva dans la grande rue de Muggleton.

Toutes les personnes dont le gnie est dou de la moindre propension
gographique savent, ncessairement, que la ville de Muggleton jouit
d'une corporation, qu'elle possde un maire, des bourgeois, des
lecteurs: et quiconque consultera les Adresses du maire aux _freemen_,
ou celles des _freemen_ au maire, ou celles du maire et des _freemen_ 
la corporation, ou celles du maire, des _freemen_ et de la corporation
au Parlement, apprendra par l ce qu'il aurait d connatre auparavant:
 savoir, que Muggleton est un _bourg_ ancien et loyal, unissant une
ferveur zle pour les principes du christianisme  un attachement
solide aux droits commerciaux. En preuve de quoi, le maire, la
corporation et divers habitants, ont prsent  diffrentes reprises
soixante-huit ptitions pour qu'on permit la vente des bnfices dans
l'glise, quatre-vingt-six ptitions pour qu'on dfendt la vente dans
les rues le dimanche, mille quatre cent vingt ptitions contre la traite
des noirs en Amrique, avec un nombre gal de ptitions contre toute
espce d'intervention lgislative, au sujet du travail exagr des
enfants, dans les manufactures anglaises.

Lorsque M. Pickwick se trouva dans la grande rue de cet illustre bourg,
il contempla la scne qui s'offrit  ses yeux avec une curiosit
mlange d'intrt.

La place du march avait la forme d'un carr au centre duquel s'tait
rige une vaste auberge. Son enseigne norme talait un objet fort
commun dans les arts, mais qu'on rencontre rarement dans la nature,
c'est--dire un lion bleu, ayant trois pattes en l'air et se balanant
sur l'extrmit de l'ongle central de la quatrime. On voyait aux
environs un bureau d'assurance contre l'incendie et celui d'un
commissaire-priseur, les magasins d'un marchand de bl et d'un marchand
de toile, les boutiques d'un sellier, d'un distillateur, d'un picier et
d'un cordonnier, lequel cordonnier faisait galement servir son local 
la diffusion des chapeaux, des bonnets, des hardes de toute espce, des
parapluies et des connaissances utiles. Il y avait en outre une petite
maison de briques rouges, prcde d'une sorte de cour pave, et que
tout le monde,  la premire vue, reconnaissait pour appartenir  un
avou. Il y avait encore une autre maison en briques rouges sur la porte
de laquelle s'talait une large plaque de cuivre annonant, en
caractres trs-lisibles, que cette maison appartenait  un chirurgien.
Quelques jeunes gens se dirigeaient vers le jeu de crosse, et deux ou
trois boutiquiers, se tenant debout sur le pav de leur porte, avaient
l'air fort dsireux de se rendre au mme endroit, comme ils auraient pu
le faire, selon toutes les apparences, sans perdre un grand nombre de
chalands.

M. Pickwick s'tait dj arrt pour faire ces observations qu'il se
proposait de noter  son aise, mais comme ses amis avaient quitt la
grande rue, il se hta de les rejoindre et les retrouva en vue du champ
de bataille.

Les barres que les joueurs doivent conqurir ou dfendre taient dj
places, aussi bien qu'une couple de tentes pour servir au repos et au
rafrachissement des parties belligrantes. Mais le jeu n'tait pas
encore commenc. Deux ou trois Dingley-Dellois ou Muggletoniens
s'amusaient d'un air majestueux  jeter ngligemment leur balle d'une
main dans l'autre. Ils avaient des chapeaux de paille, des jaquettes de
flanelle et des pantalons blancs, ce qui leur donnait tout  fait la
tournure d'amateurs tailleurs de pierre. Quelques autres gentlemen,
vtus de la mme manire, taient parpills autour des tentes, vers
l'une desquelles M. Wardle conduisit sa socit.

Plusieurs douzaines de Comment vous portez-vous? salurent l'arrive
du vieux gentleman, et il y eut un soulvement gnral de chapeaux de
paille, avec une inclinaison contagieuse de gilets de flanelle,
lorsqu'il introduisit ses htes comme des gentlemen de Londres, qui
dsiraient vivement assister aux agrables divertissements de la
journe.

Je crois, monsieur, que vous feriez mieux d'entrer dans la marquise,
dit un trs-volumineux gentleman, dont le corps paraissait tre la
moiti d'une gigantesque pice de flanelle, perche sur une couple de
traversins.

--Vous y seriez beaucoup mieux, monsieur, ajouta un autre gentleman
aussi volumineux que le prcdent, et qui ressemblait  l'autre moiti
de la susdite pice de flanelle.

--Vous tes bien bon, rpondit M. Pickwick.

--Par ici, reprit le premier gentleman; c'est ici que l'on marque, c'est
la place la meilleure; et il les prcda en soufflant comme un cheval
poussif.

Jeu superbe,--noble occupation,--bel exercice,--charmant! Telles furent
les paroles qui frapprent les oreilles de M. Pickwick en entrant dans
la tente, et le premier objet qui s'offrit  ses regards fut son ami de
la voiture de Rochester. Il tait en train de prorer,  la grande
satisfaction d'un cercle choisi des joueurs lus par la ville de
Muggleton. Son costume s'tait lgrement amlior. Il avait des bottes
neuves, mais il tait impossible de le mconnatre.

L'tranger reconnut immdiatement ses amis. Avec son imptuosit
ordinaire et en parlant continuellement, il se prcipita vers M.
Pickwick, le saisit par la main et le tira vers un sige, comme si tous
les arrangements du jeu avaient t spcialement sous sa direction.

Par ici!--par ici!--a sera firement amusant,--muids de
bire,--monceaux de boeuf,--tonneaux de moutarde,--glorieuse
journe,--asseyez-vous,--mettez-vous  votre aise,--charm de vous voir,
trs-charm.

M. Pickwick s'assit comme on le lui disait, et MM. Winkle et Snodgrass
suivirent galement les indications de leur mystrieux ami. M. Wardle
l'examinait avec un tonnement silencieux.

--M. Wardle, un de mes amis, dit M. Pickwick  l'tranger.

--Un de vos amis? s'cria celui-ci. Mon cher monsieur, comment vous
portez-vous?--Les amis de nos amis sont....--Votre main, monsieur.

En enfilant ces phrases, l'tranger saisit la main de M. Wardle avec
toute la chaleur d'une vieille intimit, puis se recula de deux ou trois
pas, comme pour mieux voir son visage et sa tournure, puis secoua sa
main de nouveau plus chaudement encore que la premire fois, s'il est
possible.

Et comment tes-vous venu ici? demanda M. Pickwick avec un sourire o
la bienveillance luttait contre la surprise.

--Venu?--Je loge  l'auberge de la Couronne,  Muggleton.--Rencontr une
socit.--Jaquettes de flanelle,--pantalons blancs,--sandwiches aux
anchois,--rognons braiss,--fameux gaillards,--charmant!

M. Pickwick connaissait assez le systme stnographique de l'tranger
pour conclure de cette communication rapide et disloque que, d'une
manire ou d'une autre, il avait fait connaissance avec les
Muggletoniens, et que, par un procd qui lui tait particulier, il
tait parvenu  en extraire une invitation gnrale. La curiosit de M.
Pickwick ainsi satisfaite, il ajusta ses lunettes et se prpara 
considrer le jeu qui venait de commencer.

Les deux joueurs les plus renomms du fameux club de Muggleton, M.
Dumkins et M. Podder, tenant leurs crosses  la main, se portrent
solennellement vers leurs guichets respectifs. M. Luffey, le plus noble
ornement de Dingley-Dell, fut choisi pour _bouler_ contre le redoutable
Dumkins, et M. Struggles fut lu pour rendre le mme office 
l'invincible Podder. Plusieurs joueurs furent placs pour _guetter_ les
balles en diffrents endroits de la plaine, et chacun d'eux se mit dans
l'attitude convenable, en appuyant une main sur chaque genou et en se
courbant, comme s'il avait voulu offrir un dos favorable  quelque
apprenti _saute-mouton_. Tous les joueurs classiques se posent ainsi, et
mme on pense gnralement qu'il serait impossible de bien voir venir
une balle dans une autre attitude.

Les arbitres se placrent derrire les guichets et les compteurs se
prparrent  noter les points. Il se fit alors un profond silence. M.
Luffey se retira quelques pas en arrire du guichet de l'immuable
Podder, et, durant quelques secondes, il appliqua sa balle  son oeil
droit. Dumkins, les yeux fixs sur chaque mouvement de Luffey, attendait
l'arrive de la balle avec une noble confiance.

Attention, s'cria soudain le _bouleur_, et en mme temps la balle
s'chappe de sa main, rapide comme l'clair, et se dirige vers le centre
du guichet. Le prudent Dumkins tait sur ses gardes; il reut la balle
sur le bout de sa crosse et la fit voler au loin par-dessus les
claireurs, qui s'taient baisss justement assez pour la laisser passer
au-dessus de leur tte.

--Courez! courez!--Une autre balle!--Maintenant!
--Allons!--Jetez-la!--Allons!--Arrtez-la!--Une autre!
--Non!--Oui!--Non!--Jetez-la!--Jetez-la. Telles furent les acclamations
qui suivirent ce coup,  la conclusion duquel Muggleton avait gagn deux
points.

Cependant Podder n'tait pas moins actif  se couvrir de lauriers, dont
l'clat rejaillissait galement sur Muggleton. Il bloquait les balles
douteuses, laissait passer les mauvaises, prenait les bonnes et les
faisait voler dans tous les coins de la plaine. Les coureurs taient sur
les dents. Les _bouleurs_ furent changs et d'autres _boulrent_ jusqu'
ce que leur bras en devinssent roides; mais Dumkins et Podder restrent
invaincus. Vainement la balle tait lance droit au centre du guichet,
ils y arrivaient avant elle et la repoussaient au loin. Un gentleman
d'un certain ge s'efforait-il d'arrter son mouvement, elle roulait
entre ses jambes ou glissait entre ses doigts; un mince gentleman
essayait-il de l'attraper, elle lui choquait le nez et rebondissait
plaisamment avec une nouvelle force, pendant que les yeux du joueur
maladroit se remplissaient de larmes et que son corps se tordait par la
violence de ses angoisses. Enfin, quand on fit le compte de Dumkins et
de Podder, Muggleton avait marqu cinquante-quatre points, tandis que la
marque des Dingley-Dellois tait aussi blanche que leurs visages.
L'avantage tait trop grand pour tre reconquis. Vainement l'imptueux
Luffey, vainement l'enthousiaste Struggles firent-ils tout ce que
l'exprience et le savoir pouvaient leur suggrer pour regagner le
terrain perdu par Dingley-Dell, tout fut inutile, et bientt
Dingley-Dell fut oblig de reconnatre Muggleton pour son vainqueur.

Cependant l'tranger  l'habit vert n'avait fait que boire, manger et
parler  la fois et sans interruption. A chaque coup bien jou, il
exprimait son approbation d'une manire pleine de condescendance et qui
ne pouvait manquer d'tre singulirement flatteuse pour les joueurs qui
la mritaient. Mais aussi, chaque fois qu'un joueur ne pouvait saisir la
balle ou l'arrter, il fulminait contre le maladroit. Ah!
stupide!--Allons, maladroit!--Imbcile!--Cruche! etc. Exclamations au
moyen desquelles il se posait aux yeux des assistants, comme un juge
excellent, infaillible dans tous les mystres du noble jeu de la crosse.

Fameuse partie! bien joue! Certains coups admirables! dit l'tranger 
la fin du jeu, au moment o les deux partis se pressaient dans la tente.

--Vous y jouez, monsieur? demanda M. Wardle qui avait t amus par sa
loquacit.

--Jou? parbleu! Mille fois. Pas ici; aux Indes occidentales. Jeu
entranant! chaude besogne, trs-chaude!

--Ce jeu doit tre bien chauffant dans un pareil climat! fit observer
M. Pickwick.

--chauffant? Dites brlant! grillant! dvorant! Un jour, je jouais un
seul guichet contre mon ami le colonel sir Thomas Blazo,  qui ferait le
plus de points. Jouant  pile ou face qui commencera, je gagne: sept
heures du matin: six indignes pour ramasser les balles. Je commence. Je
renvoie toutes les balles du colonel. Chaleur intense! Les indignes se
trouvent mal. On les emporte. Une autre demi-douzaine les remplace; ils
se trouvent mal de mme. Blazo joue, soutenu par deux indignes. Moi,
infatigable, je lui renvoie toujours ses balles. Blazo se trouve mal
aussi. Enfonc le colonel! Moi, je ne veut pas cesser. Quanko Samba
restait seul. Le soleil tait rouge, les crosses brlaient comme des
charbons ardents, les balles avaient des boutons de chaleur. Cinq cent
soixante-dix points! Je n'en pouvais plus. Quanko recueille un reste de
force. Sa balle renverse mon guichet; mais je prends un bain, et vais
dner.

--Et que devint ce monsieur... Chose? demanda un vieux gentleman.

--Qui? Le colonel Blazo?

--Non, l'autre gentleman.

--Quanko Samba?

--Oui, monsieur.

--Pauvre Quanko! n'en releva jamais, quitta le jeu, quitta la vie,
mourut, monsieur! En prononant ces mots, l'tranger ensevelit son
visage dans un pot d'ale. Mais tait-ce pour en savourer le contenu, ou
pour cacher son motion? C'est ce que nous n'avons jamais pu claircir.
Nous savons seulement qu'il s'arrta tout  coup, qu'il poussa un long
et profond soupir, et qu'il regarda avec anxit deux des principaux
membres du club de Dingley-Dell qui s'approchaient de M. Pickwick, et
qui lui disaient:

Nous allons faire un modeste repas au _Lion bleu_. Nous esprons,
monsieur, que vous voudrez bien y prendre part, avec vos amis.

--Et naturellement, dit M. Wardle, parmi nos amis nous comptons
monsieur..., et il se tourna vers l'tranger.

--Jingle, rpondit cet universel personnage. Alfred Jingle, esquire, de
Sansterre.

--J'accepte avec grand plaisir, dit M. Pickwick.

--Et moi aussi, cria M. Alfred Jingle en prenant d'un ct le bras de M.
Wardle, et, de l'autre, celui de M. Pickwick, et en murmurant 
l'oreille de celui-ci:

--Fameux dner! froid, mais bon. J'ai lorgn dans la chambre, ce matin:
volailles et pts, et le reste. Charmantes gens, et polis par-dessus le
march, trs-polis.

Comme il n'y avait point d'autres prliminaires  arranger, la compagnie
traversa le bourg en petits groupes, et un quart d'heure aprs elle
tait tout entire assise dans la grande salle du _Lion bleu_ de
Muggleton.

M. Dumkins remplit les fonctions de prsident, et M. Luffey celles de
vice-prsident.

Il y eut un grand cliquetis de paroles et d'assiettes, de fourchettes
et de couteaux. Trois garons couraient de tous cts, et les mets
substantiels disparaissaient rapidement. Le factieux M. Jingle
contribuait, au moins comme une demi-douzaine d'hommes ordinaires, 
chacune de ces causes de confusion. Lorsque tous les convives eurent
mang autant qu'ils purent, la nappe fut enleve; des bouteilles, des
verres et le dessert furent placs sur la table, et les garons se
retirrent pour dbarrasser, en d'autres termes pour s'approprier tous
les restes mangeables ou buvables sur lesquels il leur fut possible de
mettre la main.

Bientt on n'entendit plus dans la salle qu'un vaste murmure de
conversations et d'clats de rire. Il se trouvait l un petit homme
bouffi, qui avait un air de ne-me-dites-rien, ou-je-vous-contredirai,
et qui jusqu'alors tait demeur fort tranquille. Seulement, lorsque,
par accident, la conversation se ralentissait, il regardait autour de
lui, comme s'il avait eu envie de dire quelque chose de remarquable, et
de temps en temps il faisait entendre une sorte de toux sche d'une
inexprimable dignit. A la fin, pendant un instant de silence
comparatif, le petit homme s'cria d'une voix haute et solennelle:
Monsieur Luffey!

Tout le monde se tut, et l'individu interpell rpliqua, au milieu d'un
profond silence: Monsieur?

Je dsire vous adresser quelques paroles, monsieur, si vous voulez
engager ces messieurs  remplir leurs verres.

M. Jingle, d'un ton protecteur, s'cria: coutez! coutez! et ces
paroles furent rptes en choeur par toute la compagnie. Le
vice-prsident prit un air de gravit attentive et dit: Monsieur
Staple?

Monsieur! dit le petit homme en se levant, je dsire adresser ce que
j'ai  dire  vous et non pas  notre digne prsident, parce que notre
digne prsident est en quelque sorte, et je puis dire en grande partie,
le sujet de ce que j'ai  dire, et je puis dire ... ...

--A dmontrer, suggra M. Jingle.

--Oui,  dmontrer, reprit le petit homme; je remercie mon honorable
ami, s'il veut me permettre de l'appeler ainsi (quatre _coutez!_ et un
_certainement_ de M. Jingle) pour la suggestion. Monsieur, je suis un
Dellois, un Dingley-Dellois. (Applaudissements.) Je ne puis rclamer
l'honneur d'ajouter une unit au chiffre de la population de Muggleton.
Et je l'avouerai franchement, monsieur, je ne dsire point cet honneur.
Je vous dirai pourquoi, monsieur. (coutez!) Je reconnatrai volontiers
 Muggleton toutes les distinctions, tous les honneurs qu'il peut
rclamer; ils sont trop nombreux et trop bien connus pour qu'il soit
ncessaire que je les rcapitule. Mais, monsieur, tandis que nous nous
rappelons que Muggleton a donn naissance  un Dumkins,  un Podder,
n'oublions jamais que Dingley-Dell peut se vanter d'avoir produit un
Luffey et un Struggles! (Applaudissements tumultueux.) Qu'on ne me croie
pas dsireux d'obscurcir la gloire des gentlemen que j'ai nomms en
premier lieu, monsieur, je leur envie les jouissances qu'ils ont d
ressentir dans cette mmorable journe. (Applaudissements.) Vous
connaissez tous, messieurs, la rplique faite  l'empereur Alexandre par
un individu qui, pour me servir d'une expression vulgaire, faisait sa
tte dans un tonneau: _Si je n'tais pas Diogne, je voudrais tre
Alexandre_. Je m'imagine que ces messieurs doivent dire: Si je n'tais
pas Dumkins, je voudrais tre Luffey; si je n'tais pas Podder, je
voudrais tre Struggles! (Enthousiasme.) Mais, gentlemen de Muggleton,
est-ce seulement  la crosse que vos compatriotes sont remarquables?
N'avez-vous jamais entendu citer Dumkins comme un exemple de
persvrance? N'avez-vous jamais appris  associer Podder et la
proprit? (Grands applaudissements.) En luttant pour vos droits, pour
votre libert, pour vos privilges, n'avez-vous jamais t rduits, ne
ft-ce que pour un instant, au doute et au dsespoir? et, quand vous
tiez ainsi dcourags, le nom de Dumkins n'a-t-il pas ranim dans votre
coeur le feu de l'esprance? Une seule parole de cet homme colossal ne
l'a-t-elle pas fait briller avec plus d'clat que s'il ne s'tait jamais
teint? (Grands applaudissements.) Gentlemen, je vous prie d'entourer
d'une riche aurole d'applaudissements frntiques les noms unis de
Dumkins et de Podder!

Ici le petit homme se tut, et la compagnie commena un tapage de cris,
de coups frapps sur la table, qui dura, avec peu d'interruptions,
pendant le reste de la soire. D'autres toasts furent ports. M. Luffey
et M. Struggles, M. Pickwick et M. Jingle, furent, chacun  son tour, le
sujet d'loges sans mlange; et chacun  son tour exprima ses
remercments pour cet honneur.

Enthousiaste comme nous le sommes pour la noble entreprise  laquelle
nous nous sommes dvou, nous aurions prouv une inexprimable sensation
d'orgueil, nous nous serions cru certain de l'immortalit dont nous
sommes priv actuellement, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos
ardents lecteurs le plus faible compte rendu de ces discours. Comme 
l'ordinaire, M. Snodgrass prit une grande quantit de notes, et sans
doute nous y aurions puis les renseignements les plus importants, si
l'loquence brlante des orateurs ou l'influence fbrile du vin n'avait
point fait trembler la main du gentleman, au point de rendre son
criture presque inintelligible et son style compltement obscur. A
force de patience, nous sommes parvenu  reconnatre quelques caractres
qui ont une faible ressemblance avec les noms des orateurs. Nous avons
pu distinguer aussi le squelette d'une chanson (probablement chante par
M. Jingle), dans laquelle les mots _vin_ et _divin_, _rubis_ et _ravis_,
sont rpts  de courts intervalles. Nous nous imaginons aussi pouvoir
dchiffrer  la fin de ces notes quelques allusions  des restes de
gigot ou de volaille braise. Puis ensuite nous distinguons les mots de
grog froid et d'ale; mais comme les hypothses que nous pourrions btir
sur ces indices n'auraient jamais d'autre fondement que nos conjectures,
nous ne voulons nous permettre d'exprimer aucune des suppositions
nombreuses qui se prsentent  notre esprit.

C'est pourquoi nous allons retourner  M. Tupman, nous contentant
d'ajouter que, peu de minutes avant minuit, les sommits runies de
Dingley-Dell et de Muggleton furent entendues, chantant avec
enthousiasme cet air si potique et si national:

    Nous ne rentrerons que demain matin,
    Nous n'irons coucher qu'au jour!
    Nous ne rentrerons que demain matin,
    Nous n'irons coucher qu'au jour!
    Demain matin au point du jour,
    Nous n'irons coucher qu'au jour![10]

[Footnote 10: Refrain d'une chanson bachique.]




CHAPITRE VIII.

Faisant voir clairement que la route du vritable amour n'est aussi unie
qu'un chemin de fer.


La tranquille solitude de Dingley-Dell, la prsence de tant de personnes
du beau sexe, la sollicitude et l'anxit qu'elles tmoignaient  M.
Tupman, taient autant de circonstances favorables  la germination et 
la croissance des doux sentiments que la nature avait sems dans son
sein, et qui paraissaient maintenant se concentrer sur un aimable objet.
Les jeunes demoiselles taient jolies, leurs manires engageantes, leur
caractre aussi aimable que possible, mais  leur ge elles ne pouvaient
prtendre  la dignit de la dmarche, au _noli me tangere_ (ne me
touchez pas) du maintien,  la majest du regard, qui, aux yeux de M.
Tupman, distinguaient la tante demoiselle de toutes les femmes qu'il
avait jamais lorgnes. Il tait vident que leurs mes taient parentes,
qu'il y avait un je ne sais quoi sympathique dans leur nature, une
mystrieuse ressemblance dans leurs sentiments. Son nom fut le premier
qui s'chappa des lvres de M. Tupman, lorsqu'il tait tendu bless sur
la terre; le cri dchirant de miss Wardle fut le premier qui frappa
l'oreille de M. Tupman, lorsqu'il fut rapport  la maison. Mais cette
agitation avait-elle t cause par une sensibilit aimable et fminine,
qui se serait galement manifeste pour tout autre; ou bien avait-elle
t enfante par un sentiment plus passionn, plus ardent, que lui seul,
parmi tous les mortels, pouvait veiller dans son coeur? Tels taient les
doutes qui tourmentaient l'esprit de M. Tupman, tandis qu'il gisait
tendu sur le sofa; tels taient les doutes qu'il se dcida  rsoudre
sur-le-champ et pour toujours.

Le soleil venait de terminer sa carrire: MM. Pickwick, Winkle et
Snodgrass taient alls avec leur joyeux hte assister  la fte voisine
de Muggleton; Isabella et mily se promenaient avec M. Trundle; la
vieille dame sourde s'tait endormie dans sa bergre; le ronflement du
gros joufflu arrivait, lent et monotone, de la cuisine lointaine. Les
servantes rjouies, flnant sur le pas de la porte, jouissaient des
charmes de la brune, et du plaisir de coqueter, d'une faon toute
primitive, avec certains animaux lourds et gauches attachs  la ferme.
Le couple intressant tait assis dans le salon, ngligs de tout le
monde, ne se souciant de personne, et rvant seulement d'eux-mmes. Ils
ressemblaient, en un mot,  une paire de gants d'agneau, replis l'un
dans l'autre et soigneusement serrs.

J'ai oubli mes pauvres fleurs, murmura la tante demoiselle.

--Arrosez-les maintenant, rpliqua M. Tupman avec l'accent de la
persuasion.

--L'air du soir vous refroidirait peut-tre, chuchota tendrement miss
Rachel.

--Non, non, s'cria M. Tupman en se levant, cela me fera du bien au
contraire. Laissez-moi vous accompagner.

L'intressante lady ajusta soigneusement l'charpe qui soutenait le bras
gauche du jouvenceau, et, prenant son bras droit, elle le conduisit dans
le jardin.

A l'une des extrmits, on voyait un berceau de chvrefeuille, de jasmin
et d'autres plantes odorifrantes; une de ces douces retraites que les
propritaires compatissants lvent pour la satisfaction des araignes.

La tante demoiselle y prit, dans un coin, un grand arrosoir de cuivre
rouge, et se disposa  quitter le berceau. M. Tupman la retint et
l'attira sur un sige  ct de lui.

Miss Wardle, soupira-t-il.

La tante demoiselle fut saisie d'un tremblement si fort que les
cailloux, qui se trouvaient par hasard dans l'arrosoir, se heurtrent
contre les parois de zinc, et produisirent un bruit semblable  celui
que ferait entendre le hochet d'un enfant.

Miss Wardle, rpta M. Tupman, vous tes un ange.

--Monsieur Tupman? s'cria Rachel en devenant aussi rouge que son
arrosoir.

--Oui, poursuivit l'loquent pickwickien. Je le sais trop... pour mon
malheur!

--Toutes les dames sont des anges,  ce que disent les messieurs,
rtorqua Rachel d'un ton enjou.

--Qu'est-ce donc que vous pouvez tre alors;  quoi puis-je vous
comparer? O serait-il possible de rencontrer une femme qui vous
ressemblt? O pourrais-je trouver une aussi rare combinaison
d'excellence et de beaut? O pourrais-je aller chercher.... Oh! Ici
M. Tupman s'arrta et serra la blanche main qui tenait l'anse de
l'heureux arrosoir.

La timide hrone dtourna un peu la tte. Les hommes sont de si grands
trompeurs, objecta-t-elle faiblement.

--Oui, vous avez raison, exclama M. Tupman; mais ils ne le sont pas
tous.... Il existe au moins un tre qui ne changera jamais! Un tre qui
serait heureux de dvouer toute son existence  votre bonheur! Un tre
qui ne vit que dans vos yeux, qui ne respire que dans votre sourire! Un
tre qui ne supporte que pour vous seule le pesant fardeau de la vie!

--Si l'on pouvait trouver un tre semblable....

--Mais il est trouv! interrompit l'ardent Tupman. Il est trouv! Il est
ici, miss Wardle! Et avant que la dame pt deviner ses intentions, il se
prosterna  ses pieds.

--Monsieur Tupman, levez-vous! s'cria Rachel.

--Jamais! rpliqua-t-il bravement. Oh! Rachel! Il saisit sa main
complaisante, qui laissa tomber l'arrosoir, et il la pressa sur ses
lvres. Oh! Rachel! dites que vous m'aimez!

--Monsieur Tupman, murmura la ci-devant jeune personne en tournant la
tte, j'ose  peine vous rpondre.... mais.... vous ne m'tes pas tout 
fait indiffrent.

Aussitt que M. Tupman eut entendu ce doux aveu, il s'empressa de faire
ce que lui inspirait son motion enthousiaste, et ce que tout le monde
fait dans les mmes circonstances ( ce que nous croyons du moins, car
nous sommes peu familiaris avec ces sortes de choses), il se leva
prcipitamment, jeta ses bras autour du cou de la tendre demoiselle, et
imprima sur ses lvres de nombreux baisers. Aprs une rsistance
convenable, elle se soumit  les recevoir si passivement qu'on ne
saurait dire combien M. Tupman lui en aurait donn, si elle n'avait pas
tressailli tout d'un coup, sans aucune affectation, cette fois, et ne
s'tait pas crie d'une voix effraye: Monsieur Tupman! on nous voit!
Nous sommes perdus!

M. Tupman se retourna. Le gros joufflu tait derrire lui, parfaitement
immobile, braquant sur le berceau ses gros yeux circulaires, nais avec
un visage si dnu d'expression, que le plus habile physionomiste
n'aurait pu y dcouvrir de traces d'tonnement, de curiosit, ni
d'aucune des passions connues qui agitent le coeur humain. M. Tupman
regarda le gros joufflu, et le gros joufflu regarda M. Tupman; et plus
M. Tupman tudiait la complte torpeur de sa physionomie, plus il
demeurait convaincu que le somnolent jeune homme n'avait pas vu ou
n'avait pas compris ce qui s'tait pass. Dans cette persuasion il lui
dit avec une grande fermet: Que venez-vous faire ici?

--Le souper est prt, monsieur, rpliqua Joe sans hsiter.

--Arrivez-vous  l'instant? lui demanda M. Tupman, en le transperant du
regard.

--A l'instant, rpondit-il.

M. Tupman le considra de nouveau trs-fixement, mais ses yeux ne
clignrent pas; il n'y avait pas un pli sur son visage.

M. Tupman prit le bras de la tante demoiselle, et marcha avec elle vers
la maison; le jeune homme les suivit par derrire.

Il ne sait rien de ce qui vient de se passer, dit tout bas l'heureux
pickwickien.

--Rien, rpliqua la dame.

Un bruit se fit entendre derrire eux, semblable  un ricanement
touff. M. Tupman se retourna vivement. Non... ce ne pouvait pas tre
le gros joufflu: on ne distinguait pas sur son visage le moindre rayon
de gaiet; on n'y voyait que de la gloutonnerie.

Il dormait sans doute tout en marchant, chuchota M. Tupman.

--Je n'en ai pas le moindre doute, rpartit la tante demoiselle; et
alors ils se mirent  rire tous les deux.

Ils se trompaient, cependant. Une fois en sa vie le lthargique jeune
homme n'tait pas endormi. Il tait veill, bien veill, et il avait
tout remarqu.

Le souper se passa sans que personne fit aucun effort pour rendre la
conversation gnrale. La vieille lady tait alle se coucher; Isabella
Wardle se dvouait exclusivement  M. Trundle; les attentions de sa
tante taient rserves pour M. Tupman, et les penses d'mily
paraissaient occupes de quelque objet lointain; peut-tre taient-elles
errantes autour de M. Snodgrass.

Onze heures, minuit, une heure avaient sonn successivement, et les
gentlemen n'taient pas revenus de Muggleton. La consternation tait
peinte sur tous les visages. Avaient-ils t attaqus et vols?
Fallait-il envoyer des hommes et des lanternes sur tous les chemins
qu'ils avaient pu prendre? Fallait-il.... coutez.... Les voil!--Qui
peut les avoir tant attards?--Une voix trangre?  qui peut-elle
appartenir? Tout le monde se prcipita dans la cuisine o les truands
taient dbarqus, et l'on reconnut au premier coup d'oeil le vritable
tat des choses.

M. Pickwick, avec ses mains dans ses poches et son chapeau compltement
enfonc sur un oeil, tait appuy contre le buffet, et, balanant sa tte
de droite  gauche, produisait une constante succession de sourires, les
plus doux, les plus bienveillants du monde, mais sans aucune cause ou
prtexte apprciable. Le vieux M. Wardle, dont le visage tait
prodigieusement enflamm, serrait les mains d'un visiteur tranger en
bgayant des protestations d'amiti ternelle. M. Winkle, se soutenant 
la bote d'une horloge  poids, appelait, d'une voix faible, les
vengeances du ciel sur tout membre de la famille qui lui conseillerait
d'aller se coucher. Enfin M. Snodgrass s'tait affaiss sur une chaise,
et chaque trait de son visage expressif portait l'empreinte de la misre
la plus abjecte et la plus profonde que se puisse figurer l'esprit
humain.

Est-il arriv quelque chose? demandrent les trois dames.

--Rien du tout, rpondit M. Pickwick. Nous... sommes... tous... en bon
tat.... Dites donc.... Wardle.... nous sommes... tous... en bon
tat.... N'est-ce pas?

--Un peu, rpliqua le joyeux hte. Mes chries... voici mon ami, M.
Jingle... l'ami de M. Pickwick.... M. Jingle... venu... pour une petite
visite....

--Monsieur, demanda mily avec anxit, est-il arriv quelque chose  M.
Snodgrass?

--Rien du tout, madame, rpliqua l'tranger. Dner de Club,--joyeuse
compagnie,--chansons admirables,--vieux porto,--vin de
Bordeaux,--bon,--trs-bon.--C'est le vin, madame, le vin.

--Ce n'est pas le vin, bgaya M. Snodgrass d'un ton grave. C'est le
saumon. (Remarquez qu'en pareille circonstance ce n'est jamais le vin.)

--Ne feraient-ils pas mieux d'aller se coucher, madame? demanda Emma.
Deux des gens pourraient porter ces messieurs dans leur chambre.

--Je n'irai pas me coucher! s'cria M. Winkle avec fermet.

--Aucun homme vivant ne me portera! dit intrpidement M. Pickwick; et il
continua de sourire comme auparavant.

--Hourra! balbutia faiblement M. Winkle.

--Hourra! rpta M. Pickwick, et prenant son chapeau il l'aplatit sur la
terre, saisit ses lunettes et les fit voler  travers la cuisine; puis,
ayant accompli cette heureuse plaisanterie, il recommena  rire comme
un insens.

--Apportez-nous une... une autre... bouteille! cria M. Winkle en
commenant sur un ton trs-lev et finissant sur un ton trs-bas. Mais
peu aprs sa tte tomba sur sa poitrine; il murmura encore son
invincible dtermination de ne pas s'aller coucher, bgaya un regret
sanguinaire de n'avoir pas, dans la matine, _fait l'affaire du vieux
Tupman_, puis il s'endormit profondment. En cet tat il fut transport
dans sa chambre par deux jeunes gants, sous la surveillance immdiate
du gros joufflu. Bientt aprs M. Snodgrass confia sa personne aux soins
protecteurs du jeune somnambule. M. Pickwick accepta le bras de M.
Tupman et disparut tranquillement, en souriant plus que jamais. M.
Wardle fit ses adieux  toute sa famille d'une manire aussi tendre,
aussi pathtique, que s'il l'avait quitte pour monter sur l'chafaud,
accorda  M. Trundle l'honneur de lui faire gravir les escaliers, et
s'loigna en faisant d'inutiles efforts pour prendre un air digne et
solennel.

Quelle scne choquante! s'cria la tante demoiselle.

--Dgotante! rpondirent les deux jeunes ladies.

--Terrible! terrible! dit M. Jingle d'un air trs-grave. (Il tait en
avance sur tous ses compagnons d'au moins une bouteille et demie.)
Horrible spectacle! Trs-horrible.

--Quel aimable homme! dit tout bas la tante demoiselle  M. Tupman.

--Et joli garon par-dessus le march, murmura mily Wardle.

--Oh! tout  fait, observa la tante demoiselle.

M. Tupman pensa  la petite veuve de Rochester, et son esprit fut
troubl. La demi-heure de conversation qui suivit n'tait pas de nature
 le rassurer. Le nouveau visiteur parla beaucoup, et le nombre de ses
anecdotes fut pourtant moins grand que celui de ses politesses. M.
Tupman sentit que sa faveur dcroissait  mesure que celle de M. Jingle
devenait plus grande. Son rire tait forc, sa gaiet tait feinte, et
lorsqu' la fin il posa sur son oreiller ses tempes brlantes, il pensa,
avec une horrible satisfaction, au plaisir qu'il aurait  tenir en ce
moment la tte de M. Jingle entre son lit de plumes et son matelas.

L'infatigable tranger se leva le lendemain de bonne heure, et tandis
que ses compagnons demeuraient dans leur lit, accabls par les
dbauches de la nuit prcdente, il s'employa avec succs  gayer le
djeuner. Ses efforts,  cet gard, furent tellement heureux que la
vieille dame sourde se fit rpter,  travers son cornet, deux ou trois
de ses meilleures plaisanteries, et poussa mme la condescendance
jusqu' dire tout haut  la tante demoiselle que c'tait un charmant
mauvais sujet. Les autres membres prsents de la famille partageaient
compltement cette opinion.

Dans les belles matines d't, la vieille dame avait l'habitude de se
rendre sous le berceau o M. Tupman s'tait si bien signal. Les choses
se passaient ainsi: d'abord le gros joufflu prenait sur un champignon,
dans la chambre  coucher de la vieille lady, un chapeau ou plutt un
capuchon de satin noir, un chle de coton bien chaud, puis une solide
canne, orne d'une poigne commode. Ensuite, la vieille dame ayant mis
posment le capuchon et le chle, s'appuyait d'une main sur la canne, de
l'autre sur l'paule de son page bouffi, et marchait lentement jusqu'au
berceau, o Joe la laissait jouir de la fracheur de l'air pendant une
demi-heure: aprs quoi il retournait la chercher et la ramenait  la
maison.

La vieille dame aimait la prcision et la rgularit, et, comme depuis
trois ts successifs cette crmonie s'tait accomplie sans la plus
lgre infraction aux rgles tablies, elle ne fut pas lgrement
surprise, dans la matine en question, lorsqu'elle vit le gros joufflu,
au lieu de quitter le berceau d'un pas lourd, en faire le tour avec
prcaution, regarder soigneusement de tous cots, et se rapprocher
d'elle sur la pointe du pied, avec l'air du plus profond mystre.

La vieille dame tait poltronne;--presque toutes les vieilles dames le
sont;--sa premire pense fut que l'enfl personnage allait lui faire
quelque atroce violence pour s'emparer de la menue monnaie qu'elle
pouvait avoir sur elle. Elle aurait voulu crier au secours, mais l'ge
et l'infirmit l'avaient depuis longtemps prive de la facult de crier.
Elle se contenta donc d'pier les mouvements de son page avec une
terreur profonde, qui ne fut nullement diminue lorsqu'il s'approcha
tout prs d'elle, et lui cria dans l'oreille d'une voix agite, et qui
lui parut menaante: Matresse!

Or il arriva par hasard que M. Jingle se promenait dans le jardin prs
du berceau, dans ce mme moment. Lui aussi entendit crier Matresse!
et il s'arrta pour en entendre davantage. Il avait trois raisons pour
agir ainsi. Premirement, il tait inoccup et curieux; secondement, il
n'avait aucune espce de scrupule; troisimement, il tait cach par
quelques buissons. Il s'arrta donc, et couta.

Matresse! cria le gros joufflu.

--Eh bien, Joe! dit la vieille dame toute tremblante. Vous savez que
j'ai toujours t une bien bonne matresse pour vous. Vous avez toujours
t bien trait, Joe. Vous n'avez jamais eu grand'chose  faire, et vous
avez toujours eu suffisamment  manger.

Cet habile discours ayant fait vibrer les cordes les plus intimes du
gros garon, il rpondit avec expression: Je sais a.

--Alors, pourquoi m'effrayer ainsi? Que voulez-vous me faire? continua
la vieille dame en reprenant courage.

--Je veux vous faire frissonner!

C'tait l une cruelle manire de prouver sa gratitude, et, comme la
vieille dame ne comprenait pas bien clairement comment ce rsultat
serait obtenu, elle sentit renatre toutes ses terreurs.

Savez-vous ce que j'ai vu dans ce berceau, hier au soir? demanda le
gros joufflu.

--Dieu nous bnisse! Quoi donc? s'cria la vieille lady, alarme par
l'air solennel du corpulent jeune homme.

--Le gentleman au bras en charpe qui embrassait....

--Qui? Joe, qui? aucune des servantes, j'espre?

--Pire que a! cria le jeune homme dans l'oreille de la vieille dame.

--Aucune de mes petites-filles?

--Pire que a!

--Pire que cela, Joe! s'cria la vieille dame, qui avait pens que
c'tait l la plus grande des atrocits humaines. Qui tait-ce, Joe? Je
veux absolument le savoir.

Le dlateur regarda soigneusement autour de lui, et, ayant termin son
inspection, cria dans l'oreille de la vieille lady:

Miss Rachel!

--Quoi? dit-elle d'une voix aigu. Parlez plus haut!

--Miss Rachel! hurla le gros joufflu.

--Ma fille!

Joe rpondit par une succession de signes affirmatifs, qui imprimrent 
ses joues un mouvement ondulatoire semblable  celui d'un plat de
blanc-manger.

Et elle l'a souffert! s'cria la vieille dame.

--Elle l'a embrass  son tour! Je l'ai vue! rpondu le gros joufflu
en ricanant.

Si M. Jingle, de sa cachette, avait pu voir l'expression du visage de la
vieille dame,  cette communication, il est probable qu'un soudain clat
de rire aurait trahi sa prsence auprs du berceau. Mais il recueillit
seulement des fragments de phrases irrites, telles que:

Sans ma permission!... A son ge!... Misrable vieille que je suis!...
Elle aurait pu attendre que je fusse morte!...

Puis, ensuite, il entendit les pas pesants du gros garon qui
s'loignait et laissait la vieille lady toute seule.

C'est un fait remarquable, peut-tre, mais nanmoins c'est un fait, que
M. Jingle, cinq minutes aprs son arrive  Manoir-ferme, avait rsolu,
dans son for intrieur, d'assiger sans dlai le coeur de la tante
demoiselle. Il tait assez bon observateur pour avoir remarqu que ses
manires dgages ne dplaisaient nullement au bel objet de ses
attaques, et il la souponnait fortement de possder la plus dsirable
de toutes les perfections: une petite fortune indpendante. L'imprative
ncessit de dbusquer son rival d'une manire ou d'une autre s'offrit
donc immdiatement  son esprit, et il rsolut de prendre sans dlai des
mesures  cet gard. Fielding nous dit quo l'homme est de feu, que la
femme est d'toupe, et que le prince des tnbres se plat  les
rapprocher. M. Jingle savait que les jeunes gens sont aux tantes
demoiselles comme le gaz enflamm  la poudre fulminante, et il se
dtermina  essayer sur-le-champ l'effet d'une explosion.

Tout en rflchissant aux moyens d'excuter cette importante rsolution,
il se glissa hors de sa cachette, et, protg par les buissons
susmentionns, regagna la maison sans tre aperu. La fortune semblait
dtermine  favoriser ses desseins. Il vit de loin M. Tupman et les
autres gentlemen s'enfoncer dans le jardin; il savait que les jeunes
demoiselles taient sorties ensemble aprs le djeuner: la cte tait
donc libre.

La porte du salon se trouvant entr'ouverte, M. Jingle allongea la tte
et regarda. La tante demoiselle tait en train de tricoter. Il toussa,
elle leva les yeux et sourit. Il n'existait aucune dose d'hsitation
dans le caractre de M. Jingle; il posa mystrieusement son doigt sur sa
bouche, entra dans la chambre et ferma la porte.

Miss Wardle, dit-il avec une chaleur affecte, pardonnez cette
tmrit... courte connaissance... pas de temps pour la crmonie....
Tout est dcouvert.

--Monsieur! s'cria la tante demoiselle fort tonne, et doutant presque
que M. Jingle ft dans son bon sens.

--Silence! dit M. Jingle d'une voix thtrale. Gros enfl... face de
poupard... les yeux ronds... canaille!...

Ici il secoua la tte d'une manire expressive, et la tante demoiselle
devint toute tremblante d'agitation.

Je prsume que vous voulez parler de Joseph, monsieur? dit-elle en
faisant effort pour paratre calme.

--Oui, madame. Damnation sur votre Joe!... Chien de tratre que ce
Joe!... A instruit la vieille dame... la vieille dame furieuse...
enrage... dlirante!... Berceau... Tupman... caresses... baisers et
tout le reste.... Eh! madame, eh!

--M. Jingle, s'cria la tante demoiselle, si vous tes venu ici pour
m'insulter....

--Pas du tout; pas le moins du monde. Entendu l'histoire, venu pour vous
avertir du danger, offrir mes services, prvenir les cancans. Tout est
dit. Vous prenez cela pour une insulte... je quitte la place....

Et il tourna sur ses talons comme pour excuter cette menace.

Que dois-je faire? s'cria la pauvre demoiselle, en fondant en larmes.
Mon frre sera furieux!

--Naturellement. Enrag!

--Oh! monsieur Jingle, que puis-je faire?

--Dites qu'il a rv, rpliqua M. Jingle avec aplomb.

Un rayon de consolation claira l'esprit de la tante demoiselle  cette
suggestion. M. Jingle s'en aperut et poursuivit son avantage.

Bah! bah! rien de plus ais: garon mauvais sujet, femme aimable, gros
garon fustig. Vous toujours crue; terminaison de l'affaire... tout
s'arrange.

Soit que la probabilit d'chapper aux consquences de cette
malencontreuse dcouverte ft dlicieuse pour les sentiments de la tante
demoiselle, soit que l'cret de son chagrin ft adoucie en s'entendant
appeler femme aimable, elle tourna vers M. Jingle son visage
reconnaissant et couvert d'une lgre rougeur.

L'insinuant gentleman soupira profondment, attacha ses regards pendant
quelques minutes sur la figure de la tante demoiselle, puis tressaillit
mlodramatiquement, et dtourna ses yeux avec prcipitation.

Vous paraissez malheureux, monsieur Jingle, dit la dame d'une voix
plaintive. Puis-je vous tmoigner ma reconnaissance en vous demandant la
cause de vos chagrins, afin de tcher de les allger?

--Ah! s'cria M. Jingle avec un autre tressaillement, soulager! les
allger! quand votre amour s'est rpandu sur un homme indigne d'une
telle bndiction! qui maintenant mme a l'infme dessein de captiver la
nice d'un ange.... Mais non! il est mon ami et je ne veux pas dvoiler
ses vices. Miss Wardle, adieu!

En terminant ce discours, le plus suivi qu'on lui et jamais entendu
profrer, M. Jingle appliqua sur ses yeux le reste du mouchoir dont nous
avons dj parl, et se dirigea vers la porte.

Arrtez, monsieur Jingle, dit avec force la tante demoiselle. Vous avez
fait une allusion  M. Tupman; expliquez-la.

--Jamais! s'cria M. Jingle d'un air thtral, jamais!

Et, pour montrer qu'il ne voulait pas tre questionn davantage, il prit
une chaise et s'assit tout auprs de la tante demoiselle.

M. Jingle, reprit-elle, je vous implore, je vous supplie de me rvler
l'affreux mystre qui enveloppe M. Tupman.

--Ah! repartit M. Jingle en fixant ses yeux sur le visage de la tante,
puis-je voir... charmante crature... sacrifie  l'autel? Avarice
sordide!

Il parut lutter pendant quelques secondes contre des motions de toute
nature; puis il dit d'une voix basse et profonde:

Tupman n'aime que votre argent.

--Le misrable! s'cria la demoiselle avec une nergique indignation.

Les doutes de M. Jingle taient rsolus: elle avait de l'argent.

Bien plus, ajouta-t-il, il en aime une autre....

--Une autre! balbutia la tante. Et qui?

--Petite jeune fille... les yeux noirs... nice mily.

Il y eut un silence; car s'il existait dans tout l'univers un individu
femelle pour qui Rachel ressentit une jalousie mortelle, invtre,
c'tait prcisment cette nice. Le rouge lui monta au visage et au col,
et elle secoua silencieusement sa tte avec une expression d'ineffable
ddain.

A la fin, mordant sa lvre mince et se redressant un peu, elle dit
d'une voix aigrelette;

Cela ne se peut pas. Je ne veux pas le croire.

--piez-les, rpliqua M. Jingle.

--Je le ferai.

--piez les regards de Tupman.

--Je le ferai.

--Ses chuchotements.

--Je le ferai!

--Il ira s'asseoir auprs d'elle  dner.

--Nous verrons.

--Il lui fera des compliments.

--Nous verrons.

--Et il vous plantera l.

--Me planter l! cria-t-elle en tremblant de rage. Me planter l!

--Avez-vous des yeux pour vous en convaincre? reprit M. Jingle.

--Oui.

--Montrerez-vous du caractre?

--Oui.

--L'couterez-vous ensuite?

--Jamais!

--Prendrez-vous un autre amant?

--Oui.

--Ce sera moi?

Et M. Jingle tomba sur ses genoux et y resta pendant cinq minutes. Quand
il se releva, il tait l'amant accept de la tante demoiselle,
conditionnellement, toutefois, et pourvu que l'infidlit de M. Tupman
ft rendue manifeste.

M. Jingle devait en fournir des preuves, et elles arrivrent ds le
dner. Miss Rachel pouvait  peine en croire ses yeux. M. Tracy Tupman
tait assis  ct d'mily, lorgnant, souriant, parlant bas, en rivalit
avec M. Snodgrass. Pas un mot, pas un regard, pas un signe n'taient
dirigs vers celle qui, le soir prcdent, tait l'orgueil de son coeur.

Damn garon! pensa le vieux Wardle, qui avait appris de sa mre toute
l'histoire; damn garon! Il tait endormi. C'est pure imagination!

--Sclrat! pensait la tante demoiselle. Cher monsieur Jingle, vous ne
me trompiez pas. Oh! que je dteste le misrable!

L'inexplicable changement que semblait annoncer la conduite de M.
Tupman sera expliqu  nos lecteurs par la conversation suivante.

C'tait le soir du mme jour, et la scne se passait dans le jardin.
Deux personnages marchaient dans une alle carte. L'un tait assez
gros et assez court, l'autre assez long et assez grle. L'un tait M.
Tupman, l'autre, M. Jingle.

Le gros personnage commena le dialogue en demandant:

M'en suis-je bien tir?

--Superbe! fameux! N'aurais pas mieux jou le rle moi-mme. Il faut
recommencer demain, tous les jours, jusqu' nouvel ordre.

--Rachel le dsire encore?

--Cela ne l'amuse pas, naturellement; mais il le faut bien. Le frre est
terrible; elle a peur. On ne peut faire autrement. Dans quelques jours,
les soupons dtruits, les vieilles gens drouts, elle couronnera votre
bonheur.

--Vous n'avez pas d'autre message?

--L'amour, le plus tendre amour, les plus doux sentiments, une affection
inaltrable. Puis-je dire quelque chose pour vous?

--Mon cher, rpondit l'innocent M. Tupman en serrant chaleureusement la
main de son ami, portez-lui mes plus vives tendresses. Dites-lui combien
j'ai de peine  dissimuler. Dites tout ce qu'on peut dire d'aimable;
mais ajoutez que je reconnais la ncessit du rle qu'elle m'a impos ce
matin par votre conseil. Dites que j'applaudis  sa sagesse et que
j'admire sa discrtion.

--Je le lui dirai. Est-ce tout?

--Oui. Ajoutez seulement que je soupire ardemment aprs l'poque o elle
m'appartiendra, o toute dissimulation deviendra inutile.

--Certainement, certainement. Est-ce tout?

--Oh! mon ami! dit le pauvre M. Tupman en pressant de nouveau la main de
son compagnon, oh! mon ami, recevez mes remercments les plus sincres
pour votre bont dsintresse, et pardonnez-moi si, mme en
imagination, je vous ai jamais fait l'injustice de supposer que vous
pourriez me nuire. Mon cher ami, pourrai-je jamais reconnatre un tel
service?

--Ne parlez pas de a, rpliqua M. Jingle, ne par....

Et il s'interrompit, comme s'il s'tait rappel tout d'un coup quelque
chose.

A propos, reprit-il, vous ne pourriez pas me prter dix guines, hein?
Affaire trs-urgente. Vous rendrai a dans trois jours.

--Je crois que je puis vous obliger, rpondit M. Tupman dans la
plnitude de son coeur. Dans trois jours, dites-vous?

--Rien que trois jours; tout fini, alors, plus de difficults.

M. Tupman compta les dix guines dans la main de son compagnon, et
celui-ci les insinua dans son gousset, pice par pice, tout en
regagnant la maison.

Attention! dit M. Jingle, pas un regard.

--Pas un coup d'oeil, repartit M. Tupman.

--Pas un mot!

--Pas une syllabe.

--Toutes vos cajoleries pour la nice; plutt brutal qu'autre chose
envers la tante, seul moyen de tromper les envieux....

--Je ne m'oublierai pas, rpondit tout haut M. Tupman.

--Et je ne m'oublierai pas non plus, dit tout bas M. Jingle.

Ils entraient alors dans la maison.

La scne du dner fut rpte le soir mme et pendant trois autres
dners et trois soires subsquentes. Le quatrime soir, le vieux Wardle
paraissait fort satisfait, car il s'tait convaincu que M. Tupman avait
t faussement accus; celui-ci tait galement joyeux, car M. Jingle
lui avait dit que son affaire serait bientt termine; M. Pickwick se
trouvait trs-heureux, car c'tait son tat habituel; M. Snodgrass ne
l'tait pas, car il devenait jaloux de M. Tupman; la vieille lady tait
de fort bonne humeur, car elle gagnait au whist; enfin M. Jingle et miss
Wardle taient enchants, pour des raisons tellement importantes dans
cette vridiques histoire, qu'elles seront racontes dans un autre
chapitre.




CHAPITRE IX.

La dcouverte et la poursuite.


Le souper tait servi, les chaises taient places autour de la table;
des bouteilles, des pots et des verres taient rangs sur le buffet;
tout enfin annonait l'approche du moment le plus sociable des
vingt-quatre heures, c'est--dire le moment du souper.

O est Rachel? demanda M. Wardle.

--Et Jingle, ajouta M. Pickwick.

--Tiens! reprit son hte, comment ne nous sommes-nous pas aperus plus
tt de son absence? Il y a au moins deux heures que je n'ai entendu sa
voix. mily, ma chre, tirez la sonnette.

La sonnette retentit et le gros joufflu parut.

O est miss Rachel?

Il n'en savait rien.

--O est M. Jingle, alors?

Il ne pouvait le dire.

Tout le monde parut surpris. Il tait tard: onze heures passes. M.
Tupman riait dans sa barbe, car ils devaient tre dans quelque coin 
parler de lui.

Drle de farce, ha! ha!

--Cela ne fait rien, dit M. Wardle aprs une courte pause. Je suis sr
qu'ils vont revenir  l'instant. Je n'attends jamais personne, au
souper.

--Excellente rgle! repartit M. Pickwick. Admirable!

--Je vous en prie, asseyez-vous, poursuivit son hte.

--Certainement, dit M. Pickwick.

Et ils s'assirent.

Il y avait sur la table une gigantesque pice de boeuf froid, et M.
Pickwick en avait reu une abondante portion. Il avait port la
fourchette vers ses lvres et tait sur le point d'ouvrir la bouche pour
y introduire un morceau convenable, quand un grand bruit de voix s'leva
tout  coup dans la cuisine. M. Pickwick leva la tte et abaissa sa
fourchette; M. Wardle cessa de dcouper, et insensiblement lcha le
couteau, qui resta insr dans la morceau de boeuf. Il regarda M.
Pickwick, et M. Pickwick le regarda.

Des pas lourds retentirent dans le passage. La porte de la salle 
manger s'ouvrit tout  coup, et l'homme qui avait nettoy les bottes de
M. Pickwick le jour de son arrive, se prcipita dans la chambre, suivi
du gros joufflu et de tous les autres domestiques.

Que diable cela veut-il dire? s'cria l'amphytrion.

--Est-ce que le feu est dans la chemine de la cuisine? demanda la
vieille lady.

--Non! grand'maman! crirent les deux jeunes personnes.

--Qu'est-ce qu'il y a? reprit le matre de la maison.

L'homme respira profondment, et dit d'une voix essouffle:

Ils sont partis, monsieur; partis sans tambour, ni trompette,
monsieur!

Dans ce moment, on remarqua que M. Tupman posait sa fourchette et son
couteau et devenait excessivement ple.

Qui est-ce qui est parti? demanda M. Wardle avec colre.

--M. Jingle et miss Rachel, dans une chaise de poste du _Lion Bleu_, 
Muggleton! J'tais l, mais je n'ai pas pu les arrter; alors, je suis
accouru pour vous dire....

--J'ai pay ses frais! s'cria M. Tupman en se dressant sur ses pieds
d'un air frntique. Il m'a attrap dix guines! arrtez-le! Il m'a
filout! C'est trop fort! Je me vengerai, Pickwick! Je ne le souffrirai
pas!

Et, tout en profrant mille exclamations incohrentes de cette nature,
le malheureux gentleman tournait tout autour de la chambre dans un
transport de fureur.

Le seigneur nous protge! s'cria M. Pickwick en regardant avec une
surprise mle de crainte les gestes extraordinaires de son ami. Il est
devenu fou! qu'allons-nous faire?

--Ce que nous allons faire! repartit le vigoureux vieillard, qui ne
prta d'attention qu'aux derniers mots de son convive; mettez le cheval
au cabriolet; je vais prendre une chaise au _Lion Bleu_, et les
poursuivre sur-le-champ! O est ce sclrat de Joe?

--Me voici, mais je ne suis pas un sclrat! rpliqua une voix, c'tait
celle du gros joufflu.

--Laissez-moi l'attraper, Pickwick! cria M. Wardle en se prcipitant
vers le malencontreux jeune homme. Il a t pay par ce fripon de Jingle
pour me faire perdre la trace en me contant des balivernes sur ma soeur
et sur votre ami Tupman. (Ici M. Tupman se laissa tomber sur une
chaise.) Laissez-moi l'attraper!

--Retenez-le! s'crirent toutes les femmes; et par-dessus leurs voix
effrayes, on entendait distinctement les sanglots du gros garon.

--Je ne veux pas qu'on me retienne! bgayait le colrique vieillard. M.
Winkle, tez vos mains! M. Pickwick! Lchez-moi, monsieur!

Dans ce moment de tourmente et de confusion, c'tait un beau spectacle
de voir l'attitude calme et philosophique de M. Pickwick. Une
tranquillit majestueuse rgnait sur sa figure quoiqu'elle ft un peu
enflamme par les efforts qu'il faisait pour modrer les passions
imptueuses de son hte, dont il avait fortement embrass la vaste
ceinture. Pendant ce temps, Joe tait gratign, tir, bouscul, pouss
hors de la chambre par toutes les femmes qui s'y trouvaient rassembles.
Aprs sa disparition, M. Wardle fut relch, et dans le mme instant, on
vint annoncer que le cabriolet tait prt.

Ne le laissez pas aller seul, crirent les femmes, il tuera quelqu'un.

--J'irai avec lui, dit M. Pickwick.

--Vous tes un bon garon, Pickwick, repartit M. Wardle en lui serrant
la main. Emma, donnez un chle  M. Pickwick pour attacher autour de son
cou. Dpchez! Soignez votre grand-mre, enfants, elle se trouve mal.
Allons, tes-vous prt?

La bouche et le menton de M. Pickwick ayant t rapidement envelopps
d'un chle, son chapeau ayant t enfonc sur sa tte, et son pardessus
jet sur son bras, il rpliqua affirmativement.

Lorsque nos deux amis furent monts dans le cabriolet:

Lchez-lui la bride, Tom, cria le vieillard. Et la voiture partit 
travers les ruelles troites, tombant dans les ornires et frlant les
haies, au hasard de se briser  chaque instant.

Ont-ils beaucoup d'avance?... cria M. Wardle en arrivant  la porte du
_Lion Bleu_ autour de laquelle, malgr l'heure avance, il s'tait form
un groupe de causeurs.

--Pas plus de trois quarts d'heure; rpondirent tous les assistants  la
fois.

--Une chaise et quatre chevaux! sur-le-champ. Allons! Allons! Vous
rentrerez le cabriolet aprs.

--Allons, enfants! cria l'aubergiste, une chaise et quatre chevaux.
Alerte! Alerte!

Sans retard s'empressrent valets et postillons. Les lanternes
brillrent, les hommes coururent  et l, les fers des chevaux
retentirent sur les pavs ingaux de la cour, le roulement de la chaise
se fit entendre comme on la tirait de la remise: tout tait bruit et
mouvement.

Allons donc! cette chaise viendra-t-elle cette nuit? cria M. Wardle.

--La voil dans la cour, monsieur, rpondit l'aubergiste.

La chaise sortit en effet; les chevaux y furent attels; les postillons
montrent sur ceux-ci, les voyageurs dans celle-l.

--Postillon! cria M. Wardle, les sept milles de ce relai en moins d'une
demi-heure!

--En route!

Les postillons appliqurent le fouet et l'peron; les garons salurent;
les palefreniers crirent, et ils partirent d'un train furieux.

Jolie situation! pensa M. Pickwick quand il eut le loisir de la
rflexion. Jolie situation pour le prsident perptuel du Pickwick-Club!
Une chaise humide, des chevaux enrags, quinze milles  l'heure et
minuit pass!

Pendant les trois ou quatre premiers milles, les deux amis, ensevelis
dans leurs rflexions, n'changrent pas une seule parole, mais lorsque
les chevaux, qui s'taient chauffs, commencrent  dvorer le terrain,
M. Pickwick devint trop anim par la rapidit du mouvement pour
continuer  rester entirement muet.

Nous sommes srs de les attraper, je pense? commena-t-il.

--Je l'espre, rpliqua son compagnon.

--Une belle nuit! continua M. Pickwick en regardant la lune qui brillait
paisiblement.

--Tant pis, car ils ont eu l'avantage du clair de lune pour prendre
l'avance, et nous allons en tre privs. Elle sera couche dans une
heure.

--Il sera assez dsagrable d'aller de ce train-l dans l'obscurit,
n'est-il pas vrai?

--Certainement, rpliqua schement M. Wardle.

L'excitation temporaire de M. Pickwick commena  se calmer un peu,
lorsqu'il rflchit aux inconvnients et aux dangers de l'expdition
dans laquelle il s'tait embarqu si lgrement. Il fut tir de ces
penses dplaisantes par les clameurs des postillons.

Oh! oh! oh! oh! oh! cria le premier postillon.

--Oh! oh! oh! oh! oh! hurla le second postillon.

--Oh! oh! oh! oh! oh! vocifra le vieux Wardle lui-mme en mettant
la moiti de son corps hors de la portire.

--Oh! oh! oh! oh! oh! rpta M. Pickwick, en s'unissant au
refrain, sans avoir la plus lgre ide de ce qu'il signifiait.

Au milieu de ces cris pousss par tous les quatre  la fois, la chaise
s'arrta.

Qu'est-ce qui nous arrive? demanda M. Pickwick.

--Il y a une barrire ici, rpondit le vieux Wardle, et nous aurons des
nouvelles des fugitifs.

Au bout de cinq minutes consommes  frapper et  crier sans relche, un
vieux bonhomme, n'ayant que sa chemise et son pantalon, sortit de la
maison du _Turnpike_ et ouvrit la barrire[11].

[Footnote 11: En Angleterre l'entretien des routes se fait au moyen d'un
page, qui est peru de distance en distance.

(_Note du traducteur_)]

Combien y a-t-il qu'une chaise est passe ici? demanda M. Wardle.

--Combien y a?

--Oui.

--Ma foi je n'en sais trop rien. N'y a pas trop longtemps, ni trop peu
non plus. Juste entre les deux peut-tre.

--Est-il pass une chaise, seulement.

--Ah! mais oui, il est pass une chaise.

--Combien y a-t-il de temps, mon ami? dit M. Pickwick en s'interposant.
Une heure?

--Ah! cela se pourrait bien, rpliqua l'homme.

--Ou deux heures? demanda le premier postillon.

--Je n'en serais pas bien tonn, rpondit l'homme d'un air de doute.

--En route, postillons! s'cria M. Wardle irrit; voil assez de temps
de perdu avec ce vieil idiot.

--Idiot! rpta le vieux, en contemplant avec un ricanement la chaise
qui diminuait rapidement  mesure que la distance augmentait. Non! Pas
si idiot que vous croyez. Vous avez perdu dix minutes ici, et vous tes
juste aussi savant qu'auparavant. Si tous les camarades sur la route
reoivent une guine et la gagnent moiti aussi bien, vous ne
rattraperez pas l'autre chaise avant la Saint-Michel, mon gros
courtaud!

Ayant fait suivre son discours d'un ricanement prolong, le vieux
bonhomme ferma la barrire, rentra dans sa maison, et barricada la porte
aprs lui.

Cependant nos voyageurs poursuivaient leur route sans aucun
ralentissement. La lune, comme M. Wardle l'avait prdit, dclinait avec
rapidit; de sombres et pesants nuages, qui depuis quelques temps
s'taient graduellement tendus dans le ciel, venaient de se runir au
znith en une masse noire et compacte. De larges gouttes de pluie
fouettaient de temps en temps les glaces de la chaise, et semblaient
avertir les voyageurs de l'approche rapide d'une tempte. Le vent qui
soufflait directement contre eux, s'engouffrait en tourbillon furieux
dans la route troite, et gmissait tristement  travers les arbres. M.
Pickwick resserra plus soigneusement sa redingote, s'tablit plus
commodment dans son coin, et tomba dans un profond sommeil, dont il fut
tir bientt aprs par la cessation de tout mouvement, par le bruit
d'une sonnette, et par ce cri rpt  voix haute:

Des chevaux sur-le-champ!

Mais ici il arriva un autre dlai. Les postillons dormaient d'un sommeil
si mystrieusement profond, qu'il fallut plus de cinq minutes pour
veiller chacun d'eux. Le palefrenier avait perdu la clef de l'curie,
et quand  la fin elle fut trouve, deux garons endormis transposrent
les harnais des chevaux, et il fallut recommencer toute l'opration du
harnachement. Si M. Pickwick avait t seul, ces obstacles multiplis
auraient bientt mis un terme  la poursuite; mais le vieux Wardle
n'tait pas dmont si aisment. Il s'employa avec tant de bonne
volont, poussant l'un, bousculant l'autre, prenant une chane par-ci,
attachant une boucle par-l, que la chaise fut prte  rouler en un
espace de temps beaucoup plus court qu'on n'aurait pu l'esprer
raisonnablement, sous l'influence de tant de difficults.

Ils recommencrent donc leur voyage, et certainement avec une
perspective fort peu engageante. Le relai tait de 15 milles, la nuit
sombre, le vent violent, la pluie battante. Il tait impossible de faire
beaucoup de chemin en luttant contre tant d'obstacles, aussi ne
fallut-il gure moins de deux heures pour arriver au relai suivant. Mais
ici, se prsenta  leurs yeux un objet qui rveilla leur courage et
ranima leurs esprits abattus.

Quand cette chaise est-elle arrive? s'cria le vieux Wardle, en
sautant hors de sa voiture et montrant une autre chaise couverte d'une
boue encore humide, qui tait reste dans la cour.

--Il n'y a pas un quart d'heure, monsieur, rpliqua le valet d'curie 
qui cette question tait adresse.

--Une dame et un gentleman? demanda Wardle, pantelant d'impatience.

--Oui, monsieur.

--Grand homme en habit, longues jambes, le corps mince?

--Oui, monsieur.

--Une dame d'un certain ge, le visage maigre, rien que la peau sur les
os, hein?

--Oui, monsieur.

--Pardieu! Pickwick, ce sont eux! s'cria le vieux gentleman.

--Ils auraient t ici plus tt, poursuivit le palefrenier; mais un de
leurs traits s'est cass.

--Ce sont eux, reprit Wardle. Ce sont eux, par Jupiter! Une chaise et
quatre chevaux,  l'instant! Nous les attraperons avant l'autre relai.
Allons, postillons! de l'activit. Une guine chacun, postillons!
Vivement; dpchons, mes enfants, en route!

Tout en profrant ces exhortations, le vieux gentleman courait  droite
et  gauche, et s'occupait de tous les dtails avec une excitation qui
se communiqua  M. Pickwick. Sous cette influence contagieuse, celui-ci
s'emptra les jambes dans les harnais, se fourra au milieu des chevaux,
se fit comprimer l'abdomen par les roues de la chaise, s'imaginant et
croyant fermement qu'en faisant tout cela il acclrait matriellement
les prparatifs de leur dpart.

Grimpez, grimpez vite! s'cria le vieux Wardle en montant dans la
chaise, relevant le marchepied, et fermant la portire aprs lui. Allons
donc! dpchez-vous.

M. Pickwick tait de l'autre ct de la voiture, et avant qu'il pt
savoir prcisment de quoi il s'agissait, il se sentit soulever par le
vieux gentleman, pousser par le valet d'curie; et en route! ils taient
partis au grand galop.

Ah! voil qui s'appelle marcher maintenant! dit M. Wardle avec
complaisance.

Et en effet, ils _marchaient_, comme le tmoignaient suffisamment  M.
Pickwick ses constantes collisions avec les durs panneaux de la voiture
ou avec son compagnon.

Tenez-vous ferme, dit le robuste vieillard au philosophe, qui venait de
piquer une tte au beau milieu de l'immense gilet de son compagnon de
voyage.

--Je n'ai jamais t aussi cahot de ma vie; rpondit-il.

--Ne faites pas attention, reprit son camarade. Ce sera bientt fini.
Ferme! ferme!

M. Pickwick se planta dans son coin aussi solidement qu'il le put, et la
chaise roula plus vite que jamais.

Ils avaient brl de cette manire environ trois milles, quand M. Wardle
qui, depuis quelques minutes, tenait sa tte hors de la portire, la
retira toute couverte d'claboussures, et s'cria, haletant
d'impatience: Les voil!

M. Pickwick mit aussitt la tte  l'autre portire et vit,  peu de
distance devant eux, une voiture qui dtalait au grand galop.

En avant! en avant! vocifra le vieux gentleman. Deux guines,
postillons! Rattrapez-les! rattrapez-les!

Les chevaux de la premire chaise repartirent de toute leur vitesse, et
ceux de M. Wardle galopprent avec fureur aprs eux.

Je vois sa tte! s'cria le colrique vieillard. Dieu me damne! je
vois sa tte!

--Et moi aussi, dit M. Pickwick. C'est lui-mme.

M. Pickwick ne se trompait point. On apercevait clairement  la portire
de la chaise la figure de M. Jingle, compltement couverte par la boue
que lanaient les roues de sa voiture. Le mouvement de ses bras qu'il
agitait violemment vers les postillons dnotait qu'il les encourageait 
redoubler leurs efforts.

L'intrt devint immense. Les champs, les arbres, les haies semblaient
tourbillonner autour d'eux. Ils arrivrent tout auprs de la premire
chaise; ils entendaient, par-dessus le bruit des roues, la voix de M.
Jingle qui gourmandait ses postillons. Le vieux Wardle cumait de rage
et d'excitation; il rugissait par douzaine des coquin! des sclrat!
Il brandissait son poing et en menaait l'objet de son indignation; mais
M. Jingle ne rpondait  ces outrages que par un sourire moqueur, puis
par un cri de triomphe et de drision, lorsque ses chevaux, obissant 
l'nergie croissante du fouet et de l'peron, redoublrent de vitesse et
laissrent en arrire ceux qui les poursuivaient.

M. Pickwick venait de retirer sa tte de la portire, et M. Wardle,
fatigu de crier, en avait fait autant, quand une secousse terrible les
jeta tous les deux sur le devant de la voiture. Un craquement violent se
fit entendre, une roue se dtacha, et la chaise versa sur le flanc.

Aprs quelques secondes de confusion o l'on ne pouvait rien discerner
que le trpignement des chevaux et le brisement des glaces, M. Pickwick
se sentit tirer violemment des dcombres, et, aussitt qu'il fut
d'aplomb sur ses pieds et qu'il eut dgag sa tte du collet de sa
redingote, par lequel se trouvaient notablement obstrues les fonctions
de ses besicles, il reconnut toute l'tendue de leur dsastre. Le jour
venait de paratre, et la scne tait parfaitement claire par la grise
lumire du matin.

Le vieux Wardle tait debout,  ct de lui, sans chapeau, les habits
dchirs. A ses pieds gisaient les dbris de la voiture. Les postillons,
dfigurs par la boue et par une course violente taient parvenus 
couper les traits et se tenaient  la tte de leurs chevaux. A une
centaine de pas en avant, on voyait l'autre chaise qui s'tait arrte
en entendant le bruit de leur naufrage. Les postillons, dont la figure
tait contourne par un ricanement froce, contemplaient du haut de leur
selle leurs adversaires dmonts, tandis que M. Jingle,  la portire,
examinait, avec une vidente satisfaction la ruine de ses perscuteurs.

--Oh? cria l'effront comdien; personne d'endommag?--Gentlemen d'un
certain ge,--assez lourds,--dangereux,--trs-dangereux.

--Canaille! vocifra M. Wardle.

--Ah! ah! ah! rpliqua Jingle; et ensuite il ajouta, en clignant de
l'oeil d'un air malin, et en dsignant avec son pouce l'intrieur de la
chaise: Elle va trs-bien,--vous offre ses compliments,--vous prie de
ne pas vous dranger. Des amitis  _Tuppy_.--Ne voulez-vous pas monter
derrire?--En route, postillons!

Les postillons se remirent en selle; la chaise recommena  rouler, et
M. Jingle, tendant son bras hors de la portire, agitait, par drision,
un mouchoir blanc.

Rien, dans toute cette aventure, n'avait pu troubler l'humeur gale et
tranquille de M, Pickwick, pas mme la culbute de sa voiture et de sa
personne. Mais il ne put supporter patiemment l'infamie de celui qui,
aprs avoir emprunt de l'argent  son fidle disciple, se permettait
d'abrger son nom en celui de Tuppy. Il devint rouge jusqu'au bord de
ses lunettes, et, ayant respir fortement, il dit d'une voix lente et
emphatique: Si jamais je rencontre cet homme, je veux....

--Oui, oui, interrompit M. Wardle, tout cela est fort bien, mais, tandis
que nous restons l  parler, ils obtiendront une licence et seront
maris  Londres.

M. Pickwick s'arrta et renferma sa vengeance au fond de son coeur.

Combien y a-t-il d'ici au premier relai! demanda M. Wardle  l'un des
postillons.

--Six milles, n'est-ce pas, Tom?

--Un peu plus.

--Un peu plus de six milles, monsieur.

--Il n'y a pas de remde, il faut les faire  pied, Pickwick.

--Il n'y a pas de remde, rpta cet homme vraiment grand.

Par l'ordre de M. Wardle, l'un des postillons partit devant,  cheval,
pour faire atteler une nouvelle chaise, et l'autre resta en arrire pour
prendre soin de celle qui tait brise. En mme temps, M. Pickwick et le
vieux gentleman se mettaient courageusement en marche, aprs avoir
soigneusement attach leurs chles autour de leur cou et avoir enfonc
leur chapeau sur leurs oreilles, pour viter autant que possible le
dluge de pluie qui recommenait  tomber.





CHAPITRE X.

Destin  dissiper tous les doutes qui pourraient exister sur le
dsintressement de M. Jingle.


Il y a dans Londres plusieurs vieilles auberges qui servaient de
quartier gnral aux coches les plus clbres, dans le temps o les
coches accomplissaient leurs voyages d'une manire grave et solennelle;
mais ces auberges ont dgnr peu  peu, et n'abritent plus gure que
des voitures de roulage. Le lecteur chercherait en vain quelqu'une de
ces anciennes htelleries parmi les _Bouches d'or_, les _Croix d'or_,
les _Taureaux d'or_ qui lvent leur front superbe dans les belles rues
de Londres. S'il veut en tudier les restes, il fera bien de diriger ses
pas vers les quartiers les plus obscurs de la ville, et l, dans quelque
coin retir, il en trouvera un certain nombre qui restent encore debout,
avec une sombre obstination, au milieu des innovations modernes.

Dans le _Borough_[12] surtout, il reste encore une demi-douzaine de ces
anciennes maisons, qui ont conserv sans changement leur singulire
physionomie, et qui ont galement chapp  la rage des amliorations
publiques et des spculations prives. Ce sont d'tranges btiments,
avec des galeries, des corridors, des escaliers sans nombre, et assez
antiques, assez vastes pour fournir des matriaux  mille histoires de
revenants, si nous sommes jamais rduits  la lamentable ncessit d'en
inventer quelques-unes, et si le monde dure assez longtemps pour puiser
les innombrables et vridiques lgendes qui se rattachent au vieux pont
de Londres et  ses environs.

[Footnote 12: Faubourg de Londres, situ au midi de la Tamise. (_Note du
traducteur._)]

Dans la cour du _Blanc-Cerf_, l'une des plus clbres entre ces auberges
gothiques, et de bonne heure dans la matine qui suivit les vnements
funestes raconts dans le prcdent chapitre, un homme s'occupait
activement  enlever la boue d'une paire de bottes. Cet homme avait un
gilet ray, orn de manches de calicot noir et de boutons de verre bleu,
une culotte de gros drap et des gutres. Autour de son cou s'enroulait
ngligemment un mouchoir d'un rouge clatant; un vieux chapeau blanc
tait pos sans faon sur le ct gauche de sa tte. Il y avait devant
ce personnage deux ranges de bottes, les unes propres, les autres
crottes, et,  chaque addition qu'il faisait aux bottes nettoyes, il
s'arrtait un instant pour contempler son ouvrage avec une satisfaction
vidente.

La cour n'offrait aucun indice de ce tapage, de ce mouvement qui
caractrisent les htels o s'arrtent les diligences. Deux ou trois
cabriolets, deux ou trois chaises de poste s'abritaient sous diffrents
petits toits en appentis. Trois ou quatre voitures de roulage, charges
d'une montagne de marchandises aussi leve que le second tage d'une
maison ordinaire, restaient immobiles  l'ombre d'un norme hangar
suspendu sur un des cts de la cour, tandis qu'un autre camion, qui
probablement devait commencer son voyage dans la matine, tait tir
dans la partie dcouverte. Les btiments qui bordaient deux cts du
paralllogramme taient garnis d'une double range de galeries, ornes
d'normes garde-fous en bois, et sur lesquelles deux files de chambres 
coucher venaient s'ouvrir. Deux lignes de sonnettes, qui leur
correspondaient, se dandinaient au-dessus de la porte d'entre,
recouverte par un petit toit en ardoise. Enfin, de temps en temps, le
pitinement pesant d'un cheval de charge, ou le cliquetis d'une chane,
annonait,  ceux qui s'en inquitaient, que les curies taient au bout
de la cour. Si nous ajoutons  ce tableau quelques hommes en blouse,
dormant sur des ballots; quelques sacs de laine et autres articles de ce
genre, rpandus sur des monceaux de foin, nous aurons dcrit, autant
qu'il est ncessaire, l'apparence que prsentait, dans la matine dont
il s'agit, la cour du _Blanc-Cerf_, grande rue du Borough.

Le carillon d'une des sonnettes fut suivi de l'apparition d'une servante
coquette, dans l'une des galeries du second tage. Elle frappa  l'une
des portes, et, ayant reu une requte de l'intrieur, elle cria
par-dessus la balustrade: Sam!

Voil! rpliqua l'homme au chapeau blanc.

--Le n22 demande ses bottes sur-le-champ.

--Eh bien! demandes-y s'il veut les avoir de suite, ou bien attendre
qu'on les lui porte cires.

--Allons, Sam! pas de btises! reprit la jeune fille d'un air engageant;
le gentleman a besoin de ses bottes sur-le-champ.

--Parole d'honneur! vous tes bonne l! repartit le dcrotteur.
Regardez-moi un peu ces bottes. Onze paires de bottes, et un soulier qui
appartient au n 6, avec une jambe de bois. Les bottes doivent tre
livres  huit heures et demie, et le soulier  neuf. Qu'est-ce que
c'est que le n 22, pour monter sur le dos  tous les autres? Non! non!
chacun son tour! comme disait Jack Ketch  des particuliers qu'il avait
 pendre. Fch de vous faire attendre, monsieur; mais je ferai vot'
affaire tout  l'heure.

Parlant ainsi, l'homme au chapeau blanc se remit  travailler sur une
botte  revers, avec une vitesse acclre.

On entendit un autre carillon, et la vieille aubergiste du _Blanc-Cerf_
parut d'un air affair dans la galerie oppose.

Sam! cria l'htesse. O est-il, ce paresseux, ce fainant, ce.... Oh!
vous voil donc, Sam! Pourquoi ne rpondiez-vous pas?

--a serait-y gentil de rpondre avant que vous eussiez fini de parler?
rpliqua Sam un peu brusquement.

--Tenez, cirez ces souliers pour le n 17, sur-le-champ, et portez-les 
la salle  manger particulire, n 5, au rez-de-chausse. Ayant ainsi
parl, l'aubergiste jeta dans la cour des souliers de femme, et
s'loigna en trottinant.

--N 5, dit Sam en ramassant les souliers et tirant un morceau de craie
de sa poche, pour noter leur destination sous la semelle: Souliers de
femme et salle  manger particulire, je parie bien qu'elle n'est pas
venue en charrette, celle-l!

--Elle est venue de bonne heure ce matin, cria la servante, qui tait
encore appuye sur la balustrade de la galerie, dans un fiacre, avec un
gentleman, et c'est lui qui demande ses bottes, que vous feriez mieux de
lui donner: voil l'histoire.

--Pourquoi ne m'avez-vous pas dit a d'abord? s'cria Sam avec une
grande indignation, en choisissant les bottes en question parmi toutes
celles qui taient devant lui. Je croyais que c'tait une de nos
pratiques  trois pence. Salle  manger particulire! et une lady
encore! S'il y a dans sa peau un peu du vritable gentleman, il me
vaudra au moins un shilling par jour, sans compter les commissions.

Stimul par cette rflexion consolante, M. Samuel brossa avec tant de
bonne volont, qu'au bout de peu de minutes, il avait donn aux souliers
et aux bottes un luisant qui aurait rempli de jalousie l'me de
l'aimable M. _Warenn_; car, au _Blanc-Cerf_, on employait le cirage de
MM. Day et Martin.

Arriv  la porte du n 5, Sam frappa respectueusement.

Entrez! rpondit une voix d'homme.

Sam fit son plus beau salut, et parut en prsence d'une dame et d'un
gentleman qui taient en train de djeuner. Ayant officieusement dpos
les bottes de droite et de gauche aux pieds respectifs du gentleman, et
les souliers de droite et de gauche  ceux de la dame, il se retira vers
la porte.

Garon! dit le gentleman.

--Monsieur! rpondit Sam en fermant la porte et tenant la main sur le
bouton de la serrure.

--Connaissez-vous... comment cela s'appelle-t-il? _Doctors Commons_?

--Oui, monsieur.

--O est-ce?

--_Paul's church-yards_, monsieur. Une arcade basse; un libraire d'un
ct, un htel de l'autre, et deux commissionnaires qui se chargent
d'obtenir des permis de mariage pour ceux qui en ont besoin.

--Des permis de mariage? rpta le gentleman.

--Oui, des permis de mariage! rpta Sam. Deux individus en tablier
blanc touchent leurs chapeaux quand vous entrez: Un permis, monsieur,
un permis? Drles de gens, et leurs matres aussi! Ils ne valent pas
mieux que les procureurs que consultent les plaideurs de la Cour
d'assises.

--Et que font-ils? demanda le gentleman.

--Ce qu'ils font? Ils vous mettent dedans, monsieur! Et ce n'est pas
tout: ils fourrent dans la tte des vieilles gens des choses comme ils
n'en auraient jamais rv. Mon pre, monsieur, tait un cocher, un
cocher veuf, monsieur, et assez gros pour tre capable de tout;
tonnamment gros, mon pre. Sa chre pouse dcde, et lui laisse quatre
cents guines. Bien! Il s'en va aux _Commons_ pour voir l'homme de loi,
et toucher le quibus. Fameuse tournure, mon pre! Bottes  revers,
bouquet  la boutonnire, chapeau  grands bords, chle vert, gentleman
fini! Il passe sous l'arcade, pensant o il placerait son argent. Bon!
arrive le commissionnaire. Il touche son chapeau: Un permis,
monsieur?--Quoi qu'c'est? dit mon pre.--Permis de mariage,
dit-il.--Dieu me damne! dit mon pre, je n'y avais jamais
pens.--J'imagine qu'il vous en faut un, monsieur, dit le
commissionnaire. Mon pre s'arrte et rflchit un brin. Non! dit-il,
diable m'emporte! Je suis trop vieux. D'ailleurs, je suis beaucoup trop
gros, dit-il.--Allons donc, monsieur! dit l'autre.--Vous croyez? dit mon
pre.--J'en suis sr, qu'il dit. Nous avons mari un gentleman deux fois
vot' corporence lundi pass.--Vrai? dit mon pre.--Bien vrai! dit
l'autre; vous n'tes qu'un gringalet auprs. Par ici, monsieur, par
ici. Et ne voil-t-il pas mon pre qui marche aprs lui, comme un singe
apprivois derrire un orgue, dans un petit bureau noir, os qu'il y
avait un gaillard avec des papiers crasseux et des botes d'tain, qui
travaillait  faire croire qu'il tait bien occup. Asseyez-vous,
monsieur, pendant que je vas faire le certificat, dit l'homme de
loi.--Merci, monsieur! dit mon pre; et il s'assoit et il examine de
tous ses yeux, et avec sa bouche ouverte les noms qu'il y avait sur les
botes. Comment vous appelez-vous, monsieur? dit l'homme de loi.--Tony
Weller, dit mon pre. --Votre paroisse? dit l'autre.--_La
Belle-Sauvage_, dit mon pre, car il s'arrtait  cet htel-l quand il
conduisait, et il ne connaissait rien aux paroisses.--Et comment
s'appelle la dame? dit l'homme de loi. Voil mon pre qui n'y est plus
du tout. Diable m'emporte si j'en sais rien! qu'il dit.--Vous n'en
savez rien? dit l'autre.--Pas plus que vous, dit mon pre. Pourrais-je
pas ajouter le nom plus tard? dit-il.--Impossible! dit l'autre.--Trs-bien,
dit mon pre, aprs avoir rflchi un instant. Mettez Mme Clarke.--Clarke
quoi? dit l'homme de loi en trempant sa plume dans l'encrier.--Suzanne
Clarke,  l'enseigne du _Marquis de Granby, Dorking_, dit mon pre. Je
crois bien qu'elle me prendra, si je la demande. Je n'y en ai jamais
touch un mot; mais elle me prendra, je le sais. Comme a, le permis
fut enregistr. Et bien sr qu'elle l'a pris; et ce qu'il y a de pire,
c'est qu'elle le tient encore au jour d'aujourd'hui, et moi je n'ai pas
seulement vu la couleur des quatre cents guines. Pas de chance! Je vous
demande excuse, monsieur, ajouta Sam,  la fin de son rcit; mais quand
je commence sur c'te dolance-l, je ne peux pas plus m'arrter qu'une
brouette neuve qui a une roue bien graisse. Ayant tout dit, et ayant
attendu un instant pour voir si l'on n'avait pas besoin de lui, il
sortit de la chambre.

Neuf heures et demie! C'est l'heure; en route! dit alors le gentleman
que nous pouvons nous dispenser d'introduire comme tant M. Jingle.

--L'heure de quoi? demanda la tante demoiselle avec coquetterie.

--Du permis, ange chri; aprs, il faudra avertir  l'glise. Demain
matin, vous serez  moi, rpondit M. Jingle en serrant la main de la
tante demoiselle.

--Le permis! soupira Rachel en rougissant.

--Le permis, rpta M. Jingle:

    _Au galop! au galop! je cours le chercher.
    Au galop! et flonflon! je reviens prs de vous!_

--Comme vous allez vite! dit Rachel.

--Vite! Vous verrez comme iront les heures, jours, semaines, mois,
annes, quand nous serons unis. Vite! Tonnerre, clairs, locomotive,
force de mille chevaux, rien n'ira si vite!

--Ne pourrions-nous pas... ne pourrions-nous pas tre maris avant
demain matin? demanda Rachel.

--Impossible! Ne se peut pas! Il faut avertir l'glise, laisser le
permis aujourd'hui, crmonie demain!

--J'ai une si grande frayeur que mon frre ne nous dcouvre!

--Nous dcouvre! Folie! Trop secou par sa culbute! D'ailleurs, extrme
prcaution: quitt la chaise de poste, march, pris une voiture, venus
ici, la dernire place o il nous cherchera. Eh! eh! fameuse ide!

--Ne soyez pas longtemps, dit la tante demoiselle avec affection,
lorsqu'elle vit M. Jingle enfoncer son chapeau rp sur sa tte.

--Longtemps loin de vous! beaut cruelle! Et M. Jingle s'avana d'un air
enjou vers Rachel, imprima un chaste baiser sur ses lvres, et sortit
en dansant de la chambre.

--Cher amant! dit la demoiselle, tandis qu'il fermait la porte.

--Drle de vieille folle! pensa Jingle en arpentant les corridors.

Il est pnible de s'appesantir sur la perfidie de notre espce, et nous
ne suivrons pas le fil des mditations de M. Jingle pendant son trajet
aux _Doctors' Commons_. Il suffira de dire qu'il chappa aux embches
des gens en tablier blanc qui gardent la porte de cette rgion
enchante, et qu'il atteignit en sret le bureau du vicaire gnral.
L, il se procura une gracieuse ptre de l'archevque de Cantorbry: A
ses ams et faux Alfred Jingle et Rachel Wardle, salut. Il dposa
soigneusement dans sa poche le document mystique, et retourna au
Borough, en triomphe.

Il tait encore en chemin, lorsque deux gentlemen puissants et un
gentleman maigre entrrent dans la cour du _Blanc-Cerf_, et cherchrent
des yeux quelque personne  laquelle ils pussent adresser un certain
nombre de questions. M. Samuel Weller, dcrotteur attitr du
_Blanc-Cerf_, tait en ce moment occup  brunir une paire de bottes. Ce
fut vers lui que se dirigea le gentleman maigre.

Mon ami! dit-il.

--Il parat que celui-l aime les consultations gratuites; autrement, il
ne serait pas si amoureux de moi du premier coup, pensa le sagace
garon; mais il se contenta de dire: Eh bien! monsieur?

--Mon ami! rpta le maigre gentleman avec un _hem!_ conciliateur,
avez-vous beaucoup de voyageurs en ce moment? hein? Bien occup,
n'est-ce pas?

Sam examina l'interrogateur. C'tait un petit homme,  l'air affair, au
visage brun et anguleux, dont les deux petits yeux toujours clignotants
et scintillants de chaque ct d'un nez mince et inquisitif, semblaient
faire une perptuelle partie de cache-cache au moyen de cet organe. Son
habit noir faisait ressortir la blancheur de sa chemise et de son
troite cravate; sur son pantalon noir se dtachait une chane avec des
breloques d'or, et ses bottes taient aussi luisantes que ses yeux. Il
tenait  la main ses gants de chevreau noir; et en parlant il fourrait
ses poignets sous les pans de son habit, de l'air d'un homme qui est
habitu  poser des questions lgales.

Bien occup, hein? dit le petit homme.

--Pas mal comme a, monsieur, rpliqua Sam. Nous ne ferons pas
banqueroute, ni fortune non plus. Nous mangeons not' mouton bouilli sans
cpres, et nous nous battons l'oeil du raifort, quand nous pouvons
attraper du boeuf.

--Ah! dit le petit homme, vous tes un farceur, n'est-ce pas?...

--Mon frre an tait afflig de cette maladie-l, rpondit Sam. Nous
couchions ensemble, et a s'attrape peut-tre....

--Oh! la drle de vieille maison que voil! reprit le petit homme en
regardant autour de lui.

--Fallait faire prvenir de votre arrive, on lui aurait fait des
rparations, rtorqua le dcrotteur imperturbable.

Son interlocuteur parut un peu dconcert de ces rebuffades successives.
Une courte consultation eut lieu entre lui et les deux gros gentlemen;
ensuite il prit une prise de tabac dans une troite tabatire d'argent,
et il paraissait se disposer  renouveler la conversation, quand l'un de
ses compagnons, qui, outre une contenance bienveillante, tait porteur
d'une paire de lunettes et d'une paire de gutres noires, s'avana et
dit en montrant l'autre gros gentleman.

Le fait est que mon ami vous donnera une demi-guine, si vous voulez
rpondre  une ou deux....

--Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme.
Permettez, je vous prie, mon cher monsieur. Le premier principe 
observer dans des cas semblables, est celui-ci: Si vous mettez la chose
entre les mains d'un homme d'affaires, vous ne devez plus vous en mler
aucunement. Vous devez reposer en lui une entire confiance. Rellement,
monsieur... Il se tourna vers l'autre gros gentleman en lui disant:
J'ai oubli le nom de votre ami.

--Pickwick, rpondit M. Wardle, car c'tait ce joyeux personnage
lui-mme.

--Ah! Pickwick. Rellement, monsieur Pickwick, mon cher monsieur,
excusez-moi: Je serai heureux de recevoir vos avis en particulier, comme
_amicus curiae_: mais vous devez voir l'inconvenance de votre
intervention en ce moment, surtout par un argument _ad captandum_, tel
que l'offre d'une demi-guine. Rellement, mon cher monsieur,
rellement... et le petit homme prit un air profond et une prise de
tabac argumentative.

--Mon seul dsir, monsieur, rpondit M. Pickwick, tait d'amener  fin,
aussi vite que possible, cette dsagrable affaire.

--Trs-bien, trs-bien, dit le petit homme.

--C'est pourquoi, continua M. Pickwick, j'ai fait usage de l'argument
que mon exprience des hommes m'a fait reconnatre comme le meilleur
dans tous les cas.

--Oui, oui, dit le petit homme: trs-bon! trs-bon! c'est vrai. Mais
vous auriez d me suggrer cela  moi. Vous savez, j'en suis sr, quelle
confiance sans bornes on doit placer dans son homme d'affaires. S'il
tait besoin d'une autorit  ce sujet, permettez-moi, mon cher
monsieur, de vous rfrer  un cas bien connu dans Barnwell....

--Ne vous alambiquez pas de George Barnevelt, interrompit Sam, qui tait
rest fort tonn de ce dialogue. Tout le monde connat son histoire,
et, voyez-vous, j'ai toujours imagin que la jeune femme mritait
beaucoup mieux que lui d'tre pendue[13]. Mais c'est gal; a n'a rien 
voir ici. Vous voulez que j'accepte une demi-guine. Trs-bien, a me
va; je ne puis pas parler mieux que a. Pas vrai, monsieur? (M. Pickwick
sourit.) Alors il ne s'agit plus que de savoir ce que diable vous me
voulez, comme dit c't autre quand il vit le revenant.

[Footnote 13: Allusion  une cause clbre.]

--Nous voulons savoir.... dit M. Wardle.

--Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme 
l'air affair.

M. Wardle leva les paules, et se tut.

Nous voulons savoir, reprit solennellement le petit homme, et nous vous
adressons cette question pour ne pas veiller d'inutiles apprhensions
dans l'auberge; nous voulons savoir ce qui s'y trouve actuellement.

--Qu'est-ce qu'il y a dans la maison? Il y a une paire de bottes
hongroises, au n 13, rpondit Sam, dans l'esprit duquel les logeurs
taient reprsents par la partie de leur costume qui se trouvait sous
sa direction immdiate. Il y a une jambe de bois au n 6; deux paires de
demi-bottes dans la salle du commerce. Il y a ces bottes  revers ici,
au rez-de-chausse, et cinq autres paires dans le caf.

--Pas davantage? dit le petit homme.

--Attendez un brin, reprit Sam, en cherchant  se rappeler; oui, il y a
une paire de bottes  la Wellington, pas mal uses, et des souliers de
dame, au n 5.

--Quelle sorte de souliers? demanda avec empressement M. Wardle, qui,
ainsi que M. Pickwick, s'tait perdu dans ce singulier catalogue de
chalands.

--Souliers de province.

--Y a-t-il le nom du cordonnier?

--Brown.

--D'o cela?

--Muggleton.

--Ce sont eux! s'cria Wardle. Par le ciel nous les avons trouvs.

--Chut! dit Sam: Les Wellington sont alls aux _Doctors' Commons_.

--Bah! fit le petit homme.

--Oui, pour un permis.

--Nous arrivons  temps, s'cria Wardle. Montrez-nous la chambre; il n'y
a pas un moment  perdre.

--Je vous en prie, mon cher monsieur, je vous en prie, dit le petit
homme. De la prudence; de la prudence!

En parlant ainsi, il tira de sa poche une bourse de soie rouge, dont il
aveignit un souverain, en regardant fixement Sam. Celui-ci sourit d'une
manire expressive.

Montrez-nous la chambre, tout d'un coup, sans nous annoncer, dit le
petit homme; et il est  vous.

Sam jeta la botte  revers dans un coin, et conduisit nos gens  travers
un corridor sombre et un large escalier. Arriv dans un second corridor,
il fit halte et tendit la main.

Le voil, dit tout bas l'avou en dposant le souverain dans la main
de leur guide.

Sam fit encore quelques pas, et s'arrta devant une porte.

C'est ici? demanda le petit homme.

Sam fit signe que oui.

Le vieux Wardle ouvrit la porte, et tous les trois pntrrent dans la
chambre, juste au moment o M. Jingle, qui venait de rentrer, montrait
le permis  la tante demoiselle.

Rachel jeta un grand cri, et se renversant sur une chaise, se couvrit le
visage avec les mains. M. Jingle chiffonna le permis, et le fourra dans
sa poche. Les visiteurs intempestifs s'avancrent au milieu de la
chambre.

Vous tes un joli coquin! s'cria le vieux Wardle, haletant de colre.
Vous tes...

--Mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme, en
posant son chapeau sur la table. Je vous en prie, faites attention.
_Scandalum magnatum_... diffamation... action pour dommages...
Calmez-vous, mon cher monsieur, je vous en prie.

--Comment osez-vous enlever ma soeur de ma maison? reprit M. Wardle.

--Oui, trs-bien, dit le petit gentleman. Vous pouvez lui demander cela.
Comment osez-vous enlever sa soeur, eh! monsieur?

--Qui diable tes-vous! s'cria M. Jingle d'un ton si violent que le
petit homme en recula involontairement un pas ou deux.

--Qui il est? coquin! C'est mon avou, M. Perker. Perker, je veux
poursuivre ce gueux-l! je veux le faire empoigner! Je veux... Je
veux... Dieu me damne! je veux le ruiner.--Et vous, continua M. Wardle
en se tournant brusquement vers sa soeur; vous Rachel,  votre ge! quand
vous devriez connatre le monde! A quoi pensez-vous de vous enfuir avec
un vagabond? de dshonorer votre famille, de vous rendre vous-mme
misrable! Mettez votre chapeau, et venez avec moi.--Faites venir une
voiture et apportez la note de cette dame. Entendez-vous? entendez-vous?

--Voil, monsieur, rpliqua Sam, en rpondant au violent coup de
sonnette de M. Wardle avec une clrit merveilleuse, pour quiconque ne
savait pas que son oeil avait t appliqu au trou de la serrure, pendant
toute l'entrevue.

--Mettez votre chapeau! reprit Wardle.

--N'en faites rien, s'cria Jingle. Quittez cette chambre, monsieur! Pas
d'affaires ici. Dame libre et matresse de ses actions. Plus de vingt et
un ans.

--Plus de vingt et un ans! rpta M. Wardle avec mpris. Plus de
_quarante_ et un ans!

--Ce n'est pas vrai! s'cria la tante demoiselle, son indignation
l'emportant sur son dsir de se trouver mal.

--C'est vrai, rpliqua M. Wardle. Vous avez cinquante ans, comme un
jour!

La tante demoiselle poussa un cri aigre, et perdit connaissance.

M. Pickwick, avec son amnit accoutume appela l'htesse, et lui
demanda un verre d'eau.

Un verre d'eau! repartit le colrique vieillard; apportez-en un baquet
et jetez-le sur elle. Cela lui fera du bien, et elle le mrite
richement.

--Fi! brute que vous tes! s'cria la compatissante htesse. Puis, avec
diverses exclamations de: pauvre chre dame! Allons, allons, pauvre
chrie! buvez un peu de a; a vous fera du bien; ne vous laissez pas
abattre comme a; pauvre amour! etc., etc. L'htesse, assiste par une
servante commena  humecter le front,  frapper dans les mains, 
chatouiller le nez,  dlacer le corset de la tante demoiselle, et  lui
administrer enfin tous les calmants appliqus ordinairement par les
sensibles matrones aux dames qui s'efforcent de se donner des attaques
de nerfs.

La voiture est prte, monsieur, dit Sam, en paraissant  la porte.

--Allons! venez, reprit M. Wardle. Je vais la porter dans la voiture.

A cette proposition les attaques de nerfs recommencrent avec une
nouvelle fureur.

L'htesse tait sur le point de protester violemment contre ce procd,
et avait dj demand avec indignation si M. Wardle se croyait seigneur
de la cration, lorsque M. Jingle s'interposa.

Garon, dit-il, amenez-moi un constable.

--Attendez! attendez! dit le petit Perker. Considrez, monsieur,
considrez.

--Je ne veux rien considrer, rpliqua Jingle. Elle est sa matresse.
Voyons qui osera l'emmener, sans son consentement.

--Je ne veux pas tre emmene, murmura la dame vanouie. Je n'y consens
pas. (Ici il y eut une rechute effrayante.)

--Mon cher monsieur, dit le petit avou, en prenant  part M. Wardle et
M. Pickwick; mon cher monsieur, nous sommes dans une situation bien
embarrassante. C'est un cas dsolant; je n'en ai jamais connu de plus
dsolant, mais, rellement, mon cher monsieur, nous n'avons aucun
pouvoir pour contrler les actions de cette dame. Je vous ai prvenu
avant de venir, mon cher monsieur, qu'il n'y avait pas d'autre remde
qu'un accommodement.

--Quelle espce d'accommodement voudriez-vous faire? demanda M.
Pickwick.

--Voyez-vous, mon cher monsieur, votre ami est dans une position
trs-dplaisante, excessivement dplaisante. Il faut qu'il consente 
subir quelques pertes pcuniaires.

--Je dpenserai tout ce qu'il faudra plutt que de supporter ce
dshonneur, plutt que de souffrir, toute folle qu'elle est, qu'elle se
rende misrable pour sa vie entire.

--Je suppose que cela pourra s'arranger, dit le petit homme affair. M.
Jingle, voulez-vous venir avec nous, pour un instant, dans la chambre 
ct?

M. Jingle y consentit et le quatuor passa dans une pice voisine.

Maintenant, monsieur, dit le petit homme en fermant soigneusement la
porte, n'y a-t-il aucun moyen d'accommoder cette affaire? Venez par ici,
monsieur, dans cette embrasure de croise, o nous serons en
tte--tte. L, monsieur, l! Asseyez-vous s'il vous plat, monsieur.
Maintenant, mon cher monsieur, entre vous et moi, nous savons trs-bien,
mon cher monsieur, que vous avez enlev cette dame pour l'amour de son
argent. Ne froncez pas le sourcil, monsieur, c'est inutile: je vous dis,
entre vous et moi, que _nous_ savons cela. Nous sommes tous les deux des
hommes du monde, et _nous_ savons trs-bien que nos amis ici n'en sont
pas. N'est-ce pas, monsieur?

Le visage de M. Jingle s'claircit graduellement pendant ce discours, et
quelque chose qui ressemblait  un clignement d'oeil trembla, pendant un
instant, dans sa paupire gauche.

Trs-bien! trs-bien! poursuivit M. Perker, observant l'impression
qu'il avait faite. Maintenant, le fait est que la dame n'a rien, ou peu
de chose, jusqu' la mort de sa mre.... Une personne bien constitue,
mon cher monsieur.

--Vieille! dit M. Jingle laconiquement, mais avec nergie.

--Oui, c'est vrai, reprit l'avou avec une lgre toux; vous avez
raison, mon cher monsieur, elle est assez vieille. Mais elle vient d'une
vieille famille, mon cher monsieur; vieille dans toutes les acceptions
du mot. Le fondateur de cette famille arriva dans le comt de Kent, lors
de l'invasion de Jules-Csar, et depuis ce temps-l il n'y a qu'un seul
de ses membres qui n'ait pas vcu jusqu' quatre-vingt-cinq ans, encore
a-t-il t dcapit par ordre d'un des Henry. La vieille dame n'a pas
soixante-treize ans, mon cher monsieur.

Le petit homme s'arrta et prit une prise de tabac.

Eh bien? fit M. Jingle.

--Eh bien! mon cher monsieur.... Vous ne prenez pas de tabac? Vous avez
raison, c'est une habitude coteuse. Eh bien! mon cher monsieur, vous
tes un joli garon, un homme du monde, capable de pousser votre
fortune, si vous aviez un capital, hein?

--Eh bien! rpta M. Jingle.

--Vous ne me comprenez pas?

--Pas tout  fait.

--Ne pensez-vous pas... Je viens au fait, mon cher monsieur. Ne
pensez-vous pas que cinquante guines et la libert seraient plus
agrables que miss Wardle et des esprances?

--Impossible! dit M. Jingle en se levant. Pas assez, de moiti!

--Non! non! mon cher monsieur, reprit le petit avou en l'arrtant par
un bouton. Bonne somme ronde. Un homme comme vous pourrait la tripler en
un rien de temps. On peut faire bien des choses avec cinquante gaines,
mon cher monsieur.

--Bien plus avec cent cinquante, rpliqua Jingle froidement.

--Allons, mon cher monsieur, nous ne perdrons pas notre temps  couper
un cheveu en quatre. Disons... disons quatre-vingts....

--Impossible!

--Restez, mon cher monsieur. Dites-moi ce que vous voulez.

--Affaire coteuse, dbourss, chevaux de poste, neuf guines; licence,
trois guines, douze guines; compensation, cent guines, cent douze.
Perte d'honneur et perte de la dame....

--Allons! mon cher monsieur, allons! interrompit l'homme d'affaires d'un
air malin. Ne parlons pas des deux derniers articles. Cela fait cent
douze guines. Mettons cent, allons!

--Cent vingt[14].

[Footnote 14: 3000 francs.]

--Allons! allons! je vais vous crire un mandat, reprit le petit homme
en s'asseyant prs d'une table, et commenant  crire. Je le ferai
payable pour aprs demain et nous pouvons emmener la dame d'ici l?
ajouta-t-il en interrogeant M. Wardle du regard.

Celui-ci fit un sombre signe d'assentiment.

Cent, dit le petit homme.

--Et vingt, ajouta Jingle.

--Mon cher monsieur! reprit l'avou.

--Donnez-les lui, interrompit M. Wardle. Et qu'il s'en aille au diable
avec!

Le mandat fut donc crit par le petit gentleman, et empoch par M.
Jingle.

Maintenant quittez cette maison sur-le-champ! dit M. Wardle, en se
levant.

--Mon cher monsieur... observa l'homme d'affaires.

--Et sachez, continua M. Wardle sans s'occuper de l'interrupteur, sachez
que rien au monde, pas mme l'honneur de ma famille, n'aurait pu me
faire consentir  cet arrangement, si je n'tais pas convaincu que vous
deviendrez la proie du diable d'autant plus vite que vous aurez plus
d'argent.

--Mon cher monsieur, reprsenta de nouveau le petit homme.

--Tenez-vous tranquille, Perker, lui rpondit son colre client. Quittez
cette chambre, monsieur!

--En route sur-le-champ, rpliqua l'impassible Jingle. Adieu Pickwick.

Si quelque spectateur dsintress avait pu contempler, pendant la fin
de cette conversation, la contenance de l'homme illustre dont le nom
dcore notre titre, il aurait t tonn que le feu de l'indignation qui
jaillissait de ses yeux ne fit pas fondre les verres de ses lunettes.
Ses narines s'enflrent, ses poings se fermrent involontairement, quand
il s'entendit nommer familirement par le misrable. Mais il se contint;
il ne le pulvrisa point.

Tenez, continua le sclrat endurci, en jetant la licence aux pieds de
M. Pickwick. Changez les noms, emmenez la dame,--fera l'affaire de
Tuppy.

M. Pickwick tait un philosophe. Mais, aprs tout, les philosophes ne
sont que des hommes revtus d'une armure de sagesse. Le trait mordant
pntra  travers le harnais philosophique de notre hros et dchira
profondment son coeur. Dans un accs de rage il lana, au hasard,
l'encrier qui avait servi  M. Perker, et se prcipita dans la mme
direction. Mais son adversaire tait disparu et il se trouva arrt dans
les bras de Sam.

Oh! dit cet excentrique fonctionnaire. Le mobilier n'est pas cher dans
vot' pays, vieux gentleman. Voil une encre qui crit toute seule, hein?
Elle vient d'crire vot' nom sur ce mur. Laissez donc monsieur;  quoi
bon courir aprs un homme qui est,  prsent,  l'autre bout du
Borough?

L'esprit de M. Pickwick, comme celui de tous les hommes vraiment grands,
tait ouvert  la persuasion, et comme il raisonnait puissamment et
rapidement, un seul instant de rflexion suffit pour le convaincre de
l'inutilit de son courroux. Il s'apaisa aussi vite qu'il s'tait
enlev, respira fortement, et jeta un regard bnin sur ses amis.

Rapporterons-nous les lamentations de miss Wardle quand elle apprit de
quelle manire son infidle amant l'abandonnait? Imprimerons-nous les
dtails de cette scne dchirante, si admirablement dcrite par M.
Pickwick? Son livre de notes est ouvert devant nous; une lgre
moisissure indique encore combien de larmes lui arracha l'humanit
sympathisante. Un seul mot, et ces notes seront entre les mains de
l'imprimeur. Mais non! nous rsisterons  cette pense! nous ne
dsolerons pas le coeur du publie par la peinture de ces affreuses
souffrances.

Le lendemain, la lourde voiture de Muggleton ramena, lentement et
tristement, les deux amis avec la dame dlaisse. Les ombres de la nuit
taient tombes depuis bien longtemps sur toute la nature, quand ils
arrivrent  la porte de Manoir-ferme.




CHAPITRE XI.

Contenant un autre voyage et une dcouverte d'antiquit: annonant la
rsolution de M. Pickwick d'assister  une lection, et renfermant un
manuscrit donn par le vieil ecclsiastique.


Une nuit de repos et de tranquillit dans le profond silence de
Dingley-Dell, et, le lendemain matin, une heure d'immersion dans l'air
frais et parfum de la campagne, effacrent compltement, chez M.
Pickwick, les traces de la fatigue que son corps avait supporte et de
l'anxit qui avait agit son esprit. Depuis deux jours cet homme
illustre tait spar de ses amis, de ses sectateurs, et lorsqu'au
retour de sa promenade matinale il rencontra M. Winkle et M. Snodgrass,
ce fut avec un sentiment de dlices qui peut  peine tre compris par
une imagination vulgaire, qu'il s'avana au-devant d'eux pour leur dire
bonjour. Le plaisir fut mutuel. Qui pourrait, en effet, contempler, sans
en prouver, le visage rayonnant de M. Pickwick? Et cependant un nuage
semblait obscurcir le front de ses disciples. Ils avaient un air
mystrieux, aussi alarmant qu'extraordinaire. Le grand homme s'en
aperut et ne put en deviner la cause.

Aprs avoir serr les mains des deux jeunes gens, et profr de chaudes
expressions de bienvenue, M. Pickwick leur dit: Comment va Tupman?

M. Winkle,  qui cette question tait plus particulirement adresse, ne
fit point de rponse. Il dtourna la tte et parut absorb dans de
mlancoliques rflexions.

Snodgrass, reprit M. Pickwick avec vivacit, comment va notre ami?
Est-il malade?

--Non! rpliqua M. Snodgrass; et une larme trembla sur sa paupire
sentimentale, comme une goutte de pluie sur le bord d'une croise. Non!
il n'est pas malade!

M. Pickwick contempla tour  tour chacun de ses amis.

Winkle! Snodgrass! leur dit-il quand il les eut suffisamment
contempls, que signifie cela? O est notre ami? Qu'est-il arriv?
Parlez, je vous en supplie, je vous en conjure! Que dis-je? je vous le
commande, parlez!

Il y avait dans le maintien et dans l'accent de M. Pickwick une dignit,
une solennit  laquelle il tait impossible de rsister. Il nous a
quitts, rpondit M. Snodgrass.

--Quitts! s'cria M. Pickwick.

--Quitts, rpta M. Snodgrass.

--O est-il? demanda M. Pickwick.

--Nous pouvons seulement le souponner d'aprs cet crit, rpliqua M.
Snodgrass en tirant une lettre de sa poche et la plaant entre les mains
de son ami. Hier matin, quand nous avons reu une lettre de M. Wardle,
qui nous annonait pour la nuit le retour de sa soeur, nous avons
remarqu que la mlancolie qui assombrissait l'me de notre ami,
semblait s'accrotre encore. Peu de temps aprs il disparut. Nous le
cherchmes vainement durant tout le jour; et, dans la soire, cette
lettre nous fut apporte par le palefrenier de la _Couronne_, 
Muggleton. Notre ami la lui avait laisse ds le matin, en lui
recommandant bien de ne nous la remettre que lorsque les ombres de la
nuit auraient obscurci la nature.

M. Pickwick ouvrit la lettre. Elle tait de l'criture de M. Tupman, et
contenait ce qui suit;

     Mon cher Pickwick,

Vous qui tes placs dans une rgion suprieure aux faiblesses
humaines, vous ignorez quel coup fatal on reoit lorsqu'on est abandonn
par une charmante, par une fascinante crature; et lorsqu'on devient la
victime d'un monstre qui cachait la ruse et le vice hideux sous le
masque de l'amiti. Ah! puissiez-vous ne l'apprendre jamais!

Les lettres qui me seront adresses  la _Bouteille de cuir_, 
Cobham-Kent, me seront transmises, suppos que j'existe encore. Je
m'loigne d'une partie du monde qui m'est devenue odieuse. Si je quitte
le monde tout entier, plaignez-moi, pardonnez-moi. La vie, mon cher ami,
m'est devenue insupportable! La flamme qui brle au dedans de nous est
comme les crochets d'un porteur, sur lesquels repose l'norme poids des
soins et des soucis du monde; quand cette flamme nous manque, le fardeau
devient trop pesant pour que nous puissions le supporter et nous tombons
accabls sur la terre. Vous pouvez dire  Rachel.... Ah! ce nom!... Quel
souvenir!...

     TRACY TUPMAN.

Nous allons partir sur-le-champ, dit M. Pickwick en refermant cette
lettre. Nous n'aurions pu, dans aucune circonstance, rester dcemment
ici aprs les vnements qui s'y sont passs; mais maintenant, c'est un
devoir pour nous d'aller  la recherche de notre ami. En prononant ces
nobles paroles, M. Pickwick prit le chemin de la maison.

Ses intentions furent promptement communiques  ses htes. Leurs
prires pour le retenir furent instantes, mais inutiles. D'importantes
affaires, leur dit-il, rendent mon dpart indispensable.

Le vieil ecclsiastique tait prsent.

Vous tes donc dcid  nous quitter? dit-il  M. Pickwick, en le
prenant  part; et sur sa rponse affirmative, il ajouta: S'il en est
ainsi, voil un petit manuscrit que j'esprais avoir le plaisir de vous
lire moi-mme. Ayant perdu un de mes amis, qui tait mdecin de notre
hpital des fous, j'ai trouv ce manuscrit parmi beaucoup d'autres
papiers qu'il m'avait charg de brler ou de conserver,  mon choix. Il
n'est point de la main de mon ami, et j'ai peine  croire qu'il ne soit
pas apocryphe: lisez-le, mon cher monsieur, et jugez par vous-mme, s'il
a t rellement crit par un maniaque, ou, ce qui me parat plus
probable, si les rveries d'un de ces infortuns ont t recueillies par
une autre personne.

M. Pickwick reut le manuscrit, et se spara du bienveillant vieillard
avec mille expressions d'estime et d'affection.

C'tait une tche bien plus difficile de prendre cong des habitants de
Manoir-ferme, o nos voyageurs avaient t reus avec tant
d'hospitalit, avec des attentions si dlicates. M. Pickwick embrassa
les jeunes ladies. Nous allions dire, _comme si elles avaient t ses
propres filles_, mais la comparaison pourrait bien n'tre pas
entirement exacte, car peut-tre y mit-il un peu plus de chaleur. Il
embrassa la vieille lady avec une tendresse filiale, et en glissant dans
la main des servantes quelques preuves substantielles de sa
bienveillance, il tapota leurs joues roses, d'une manire toute
patriarcale. Ensuite, des protestations bien plus cordiales encore, bien
plus prolonges, furent changes avec leur excellent amphytrion et avec
M. Trundle. Cependant M. Snodgrass tait disparu; et il fallut l'appeler
plusieurs fois avant de le dterminer  sortir de certains corridors
sombres.

Miss mily rentra bientt aprs, et ses yeux, ordinairement si
brillants, paraissaient ternes et battus. Enfin les trois amis
s'arrachrent des bras de leurs aimables htes, et tout en s'loignant
lentement de la ferme, ils jetrent en arrire bien des regards
attendris. On prtend mme que M. Snodgrass lana d'innombrables baisers
dans les airs, en reconnaissance de quelque chose de blanchtre qui
continua  s'agiter  une des croises de la maison, jusqu'au moment o
un dtour du chemin leur cacha la vieille demeure: ce quelque chose
ressemblait beaucoup  un mouchoir de femme.

A Muggleton nos voyageurs prirent la voiture de Rochester, et lorsqu'ils
arrivrent dans ce dernier endroit, leur douleur s'tait suffisamment
apaise pour leur permettre de faire un excellent dner. Quelque temps
aprs, ayant pris les informations ncessaires concernant le chemin
qu'ils devaient suivre, ils se dirigrent, en se promenant, vers Cobham.

C'tait par une charmante soire du mois de juin. La route, qui
serpentait  l'ombre d'un bois, tait gaye par le chant des oiseaux,
et rafrachie par l'haleine du zphir; le lierre grimpant et les mousses
pendantes ornaient le tronc des vieux arbres; la terre tait revtue
d'un vert gazon, aussi dlicat qu'un tapis de soie. En sortant du bois,
nos voyageurs se trouvrent dans un parc ouvert, au milieu duquel
s'levait un ancien chteau construit dans le style pittoresque et
singulier du temps d'lisabeth. De longs points de vue s'tendaient de
tous les cts, au milieu des chnes et des ormes gigantesques; de
nombreux troupeaux de daims paissaient l'herbe frache, et de temps en
temps une biche effraye traversait le chemin, lgre comme l'ombre des
nuages qui glisse rapidement sur un paysage inond par la chaude lumire
du soleil.

Si tous ceux qui sont attaqus de la maladie de notre ami se retiraient
dans cette contre, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, je
m'imagine que leur vieil attachement pour le monde renatrait bientt.

--Je le pense aussi, dit M. Winkle.

--Et rellement, ajouta M. Pickwick, lorsqu'une demi-heure de marche les
eut amens dans le village, rellement, quoique choisi par un
misanthrope, cet endroit me semble le plus joli et le plus sduisant que
j'aie jamais rencontr.

M. Winkle et M. Snodgrass s'associrent sans restriction  ces louanges.

Bientt aprs, ayant demand _la Bouteille de cuir_, nos voyageurs
furent dirigs vers une auberge d'assez bonne apparence, pour une
auberge de village, et s'enquirent s'il s'y trouvait un gentleman nomm
Tupman.

Tom, dit l'htesse, menez ces messieurs, dans la salle.

Sous la conduite d'un vigoureux paysan, les trois amis entrrent dans
une chambre longue et basse, dont les murailles taient embellies d'une
ribambelle de vieux portraits et d'images grossirement colories, et
dont le plancher tait sem d'une multitude de chaises de cuir, d'une
forme fantastique, au dos gigantesque. A l'extrmit de la salle une
table se faisait remarquer par la blancheur blouissante de sa nappe.
Elle tait dcore d'une volaille dodue, d'un jambon apptissant, d'un
pot d'ale frache, etc. Et c'est  cette table sduisante qu'tait assis
M. Tupman, n'ayant en aucune faon l'air d'un homme qui a pris cong de
ce monde.

A l'arrive de ses amis, il posa son couteau, sa fourchette, et s'avana
au-devant d'eux d'un air sombre.

Je ne m'attendais pas  vous voir ici, dit-il en saisissant la main de
M. Pickwick. C'est bien aimable.

--Ah! fit M. Pickwick, en s'asseyant et en essuyant sur son front la
sueur cause par sa promenade. Finissez votre dner et venez dehors avec
moi. Je dsire vous parler,  vous seul.

M. Tupman fit comme il lui tait enjoint, et M. Pickwick s'tant
rafrachi d'un copieux coup d'ale, attendit le loisir de son ami. En
moins d'une heure le dner fut dpch, et ils sortirent ensemble.

Pendant une demi-heure on put les voir passer et repasser dans le
cimetire, tandis que M. Pickwick combattait la rsolution de M. Tupman.
Il serait inutile de rpter ses arguments, car quel langage pourrait
rendre l'nergie que leur communiquait l'action de ce grand orateur? Il
n'est pas davantage ncessaire de savoir si M. Tupman tait dj fatigu
de la solitude, ou s'il lui fut impossible de rsister  l'loquent
appel qui lui fut adress. En fait, il n'y rsista pas.

Il lui importait peu, dit-il, o il tranerait les misrables restes de
son existence; et puisque ses amis attachaient tant d'importance  son
humble coopration, il consentait  partager leurs travaux.

M. Pickwick sourit, une poigne de main fut change, et ils
retournrent auprs de leurs compagnons.

C'est en ce moment que M. Pickwick fit l'immortelle dcouverte qui sera
 jamais un sujet d'orgueil pour ses amis, un sujet d'envie pour tous
les antiquaires des quatre parties du monde. Ils avaient dpass la
porte de leur auberge, et ne se rappelant pas o elle tait situe, ils
avaient t un peu plus loin dans le village. Comme ils revenaient sur
leurs pas, les yeux de M. Pickwick tombrent sur une petite pierre
brise et  moiti ensevelie dans la terre, sur le devant d'une
chaumine.

M. Pickwick s'arrta.

Ceci est fort trange! dit-il.

--Qu'y a-t-il d'trange? demanda M. Tupman, en regardant avec
empressement tous les objets qui l'entouraient, except celui dont il
tait question. Eh! mais de quoi s'agit-il donc?

Cette dernire exclamation lui tait arrache par la vue de M. Pickwick
qui, dans son enthousiasme pour sa dcouverte, se jetait  genoux devant
la petite pierre, et en balayait la poussire avec son mouchoir.

Il y a une inscription ici! s'cria M. Pickwick.

--Est-il possible? dit H. Tupman.

--Je puis distinguer, continua M. Pickwick, en frottant de toutes ses
forces, et en regardant attentivement  travers ses lunettes, je puis
distinguer, une croix, et un _B_, et ensuite un _T_. Ceci est
trs-important! poursuivit M. Pickwick en se relevant. C'est une
inscription fort ancienne, et qui existait peut-tre longtemps avant
les antiques _Alms houses_[15] de cette petite ville. Il ne faut pas
laisser chapper cette trouvaille.

[Footnote 15: Petites maisons o les vieillards pauvres sont logs
gratuitement.]

Ayant ainsi parl, M. Pickwick frappa  la porte de la chaumire. Un
laboureur l'ouvrit.

Mon ami, lui demanda le philosophe d'un ton bienveillant, savez-vous
comment cette pierre est venue ici?

--Nein, m'sieu, j'n'en savons rin, rpondit l'homme civilement. All'
tait l ben du temps avant moi, et avant l'pus ancien du village itou.

M. Pickwick regarda son compagnon avec triomphe.

Vous... vous n'y tes pas bien attach, j'imagine, poursuivit-il, en
tremblant d'anxit. Vous ne seriez pas fch de la vendre?

--Ah! ben oui! qui voudrait l'acheter? rpondit l'homme avec une
expression de visage qu'il s'imaginait probablement rendre trs-ruse.

--Je vous en donnerai une demi-guine sur-le-champ, reprit M. Pickwick,
si vous voulez la retirer de terre.

Lorsque la petite pierre eut t dracine, moyennant quelques coups de
bche, M. Pickwick l'enleva de ses propres mains,  grand'peine, et au
grand tonnement de tout le village. Il la porta dans l'auberge, et
aprs l'avoir soigneusement lave, il la dposa sur la table.

Les transports de joie des pickwickiens ne connurent plus de bornes
quand ils virent couronner de succs leur patience et leur assiduit,
leurs lavages et leurs grattages. La pierre tait anguleuse et brise,
les lettres mal alignes et peu rgulires, mais cependant on pouvait
dchiffrer le fragment suivant d'inscription:

[Illustration: Croix]
BIL
STUM
PS
SAMA
RK

Les prunelles de M. Pickwick tincelrent de dlice lorsqu'il s'assit
auprs de la table, en couvant des yeux le trsor qu'il avait dterr.
Il avait atteint le plus grand objet de son ambition. Dans un comt
connu pour tre couvert par des restes de l'antiquit, dans un village
o il existait encore quelques gages des anciens temps, lui, le
prsident du Pickwick-Club, avait dcouvert une trange et curieuse
inscription, d'une antiquit incontestable, et qui avait entirement
chapp aux observations de tous les savants hommes qui l'avaient
prcd. Il pouvait  peine en croire l'vidence de ses sens.

Ceci, dit-il, ceci me dtermine. Mous retournerons  la ville ds
demain.

--Demain! s'crirent ses disciples pleins d'admiration.

--Demain, rpta M. Pickwick. Ce trsor doit tre dpos sur-le-champ
dans un endroit o il puisse tre compltement tudi et convenablement
compris. J'ai une autre raison pour cette dmarche. Dans quelques jours
une lection doit avoir lieu pour le bourg d'Eatanswill. Un gentleman
que j'ai rencontr dernirement, M. Perker, est l'agent d'un des
candidats. Nous contemplerons, nous tudierons minutieusement une scne
intressante pour quiconque est Anglais.

--Nous vous suivrons! s'crirent en mme temps trois voix, qui
semblaient n'en former qu'une.

M. Pickwick promena ses regards autour de lui. L'attachement, la ferveur
de ses disciples allumrent dans son sein le feu de l'enthousiasme. Il
tait leur matre, et il le sentit.

Clbrons, reprit-il, clbrons cette runion fortune par des
libations amicales. Cette nouvelle proposition ayant t galement
accueillie par des applaudissements unanimes, M. Pickwick dposa
l'importante pierre dans une petite bote de sapin, qu'il eut le bonheur
d'obtenir de l'htesse; puis il se plaa dans un fauteuil au haut bout
de la table, et la soire tout entire fut consacre  la gaiet et  la
conversation.

Il tait onze heures passes, heure indue pour le petit village de
Cobham, lorsque M. Pickwick se retira dans la chambre  coucher qui lui
avait t prpare. Il leva la jalousie, et, posant sa lumire sur la
table, il se laissa aller  de profondes mditations sur les nombreux
vnements des deux journes prcdentes.

L'heure et l'endroit taient favorables  la contemplation et M.
Pickwick n'en fut tir que par le bruit de l'horloge de l'glise, qui
frappait lentement minuit. Le premier coup de la cloche retentit  son
oreille d'une manire solennelle et lugubre  la fois; mais quand elle
cessa de tinter, le silence lui parut insupportable. Il lui semblait
qu'il venait de perdre un compagnon chri. Son systme nerveux tait
excit et drang; il le sentit et, s'tant dshabill rapidement, il
plaa sa lumire dans la chemine et entra dans son lit.

Tout le monde a prouv cet tat dsagrable dans lequel une sensation
de lassitude corporelle lutte vainement contre l'insomnie: telle tait
la situation de M. Pickwick en ce moment. Il se tourna sur un ct, puis
sur l'autre; il tint ses yeux ferms avec persvrance, comme pour
s'engager  dormir: mais ce fut en vain. Soit que cela provint de la
fatigue inaccoutume qu'il avait soufferte, ou de la chaleur, ou du
grog, ou du changement de lit, le sommeil s'enfuyait loin de ses
paupires. Ses penses se reportaient malgr lui et avec une obstination
pnible sur les peintures effrayantes qu'il avait vues dans la salle
d'en bas, sur les vieilles lgendes qui avaient t racontes dans le
cours de la soire. Aprs s'tre vainement agit pendant une demi-heure,
il arriva  la triste conviction qu'il ne pourrait pas parvenir 
s'endormir. Il se rhabilla donc en partie, regardant comme la pire des
situations d'tre tendu dans son lit  imaginer toutes sortes
d'horreurs. Une fois habill, il mit la tte  la fentre; le temps
tait affreusement sombre: il se promena dans sa chambre; elle tait
dplorablement solitaire.

Il avait fait quelques promenades de la porte  la fentre et de la
fentre  la porte, lorsque le manuscrit du vieux ministre lui revint 
la mmoire. C'tait une bonne pense. Si ce manuscrit ne l'intressait
pas, il pourrait toujours l'endormir. Notre philosophe le tira donc de
la poche de sa redingote, approcha une petite table de son lit, moucha
la chandelle, mit ses lunettes et s'arrangea pour lire. L'criture tait
trange; le papier froiss et tach. Le titre du manuscrit fit courir un
frisson dans tous les membres de M. Pickwick, et il ne put s'empcher de
jeter un regard inquiet autour de sa chambre. Cependant, rflchissant 
l'absurdit de cder  de semblables ides, il moucha de nouveau sa
chandelle, et lut ce qui suit:

MANUSCRIT D'UN FOU.

Oui, d'un fou!--Comme ces mots m'auraient glac jusqu'au fond du coeur,
il y a quelques annes! Comme ils auraient rveill cet effroi qui
faisait bourdonner et bouillonner mon sang dans mes veines, jusqu' ce
que mon front se couvrt de larges gouttes d'une sueur froide, jusqu'
ce que mes genoux s'entre-choquassent d'pouvante! Et pourtant j'aime
ce nom maintenant, c'est un beau nom! Montrez-moi le monarque dont le
front courrouc ait jamais caus autant de peur que le regard brillant
d'un fou; dont la hache et la corde aient fait la besogne aussi srement
que les serres d'un fou. Oh! oh! c'est une grande chose d'tre fou,
d'tre regard comme un lion sauvage  travers des barreaux, de grincer
des dents et de hurler pendant les longues nuits silencieuses, et de se
rouler sur la paille, aux sons joyeux d'une lourde chane. Hourra pour
la maison des fous! C'est un charmant endroit.

Je me rappelle le temps o j'avais peur de devenir fou; o je
m'veillais en sursaut, pour tomber sur mes genoux, et demander au ciel
de me dlivrer du flau de toute ma race; o je fuyais la vue de la
gaiet et du bonheur pour me cacher dans un coin solitaire, et consumer
les heures pesantes  guetter les progrs de la fivre qui devait
dvorer mon cerveau. Je savais que la folie tait mle dans mon sang
mme, et jusque dans la moelle de mes os; qu'une gnration avait pass
sans qu'elle repart dans ma famille, et que j'tais le premier chez qui
elle devait revivre. Je savais que cela devait tre ainsi, que cela
avait toujours t et devait toujours tre de mme; et quand je
m'isolais dans l'angle d'un salon plein de monde, quand je voyais les
invits parler bas et tourner les yeux vers moi, je savais qu'ils
s'entretenaient du fou prdestin. Je m'enfuyais alors et j'allais me
nourrir de mes tristes penses dans la solitude.

J'ai fait cela pendant des annes, de longues, de pnibles annes. Les
nuits sont longues ici quelquefois, trs-longues; mais ce n'est rien
auprs des nuits sans repos, des rves pouvantables, qui me
tourmentaient dans ce temps-l. J'ai froid quand j'y pense. De grandes
figures sombres rampaient dans tous les coins de ma chambre; et pendant
la nuit leurs visages grimaants et moqueurs se penchaient sur ma
couche, pour me faire perdre l'esprit. Ils me disaient, en murmurant
tout bas, que le plancher de notre vieille maison tait souill du sang
de mon grand pre, vers par ses propres mains, dans un accs de fureur.
J'enfonais mes doigts dans mes oreilles, de peur de les entendre, mais
leurs voix s'levaient comme la tempte, et elles me criaient que la
folie avait sommeill pendant une gnration avant mon grand-pre, et
que son grand-pre,  lui, avait vcu pendant des annes, avec ses mains
enchanes  la terre, pour l'empcher de se dchirer lui-mme. Je
savais que c'tait la vrit; je le savais bien, je l'avais dcouvert
nombre d'annes auparavant, quoiqu'on s'effort de me le cacher. Ah!
ah! j'tais trop malin pour eux, quoiqu'ils me crussent fou.

A la fin la folie vint sur moi, et je m'tonnai de l'avoir jamais
redoute. Je pouvais aller dans le monde, et rire, et plaisanter, avec
les plus brillants d'entre eux. Je savais que j'tais fou, mais eux ils
ne s'en doutaient pas. Comme je jouissais, en moi-mme, du tour que je
leur jouais, aprs tous leurs chuchotements et tous leurs airs effrays,
lorsque je n'tais pas fou, lorsque je craignais seulement de le
devenir! Comme je riais, quand j'tais seul, en pensant que je gardais
si bien mon secret; en pensant  la terreur de mes bons amis, s'ils
avaient seulement souponn la vrit! Lorsque je dnais en tte--tte
avec quelque beau garon tapageur, j'aurais pu hurler de dlice, en
songeant comme il serait devenu ple et comme il se serait enfui, s'il
avait su que ce cher ami, assis prs de lui et qui aiguisait un couteau
effil, tait un fou, avec la puissance et presque la volont de lui
plonger sa lame dans le coeur. Oh! c'tait une joyeuse vie.

D'immenses richesses devinrent mon partage, et je m'enivrai de plaisirs
qui taient rehausss mille fois par la conscience du secret que je
gardais si bien. J'hritai d'un chteau; la loi aux yeux de lynx, la loi
elle-mme fut due; elle remit entre les mains d'un fou une fortune
prodigieuse et conteste. O donc tait l'esprit des hommes sages et
clairvoyants? O tait la dextrit des hommes de loi, si habiles 
dcouvrir le moindre vice de forme? La malice d'un fou les avait tous
abuss.

J'avais de l'argent: comme j'tais courtis! Je le dpensais largement:
comme j'tais lou! comme ces trois frres orgueilleux s'humiliaient
devant moi! Le vieux pre aussi, avec sa tte blanche! Tant de
dfrence, tant de respect, tant d'amiti dvoue! Vritablement ils
m'idoltraient. Le vieux homme avait une fille; les jeunes gens avaient
une soeur; et tous les cinq taient pauvres, et j'tais riche, et quand
j'pousai la jeune fille, je vis un sourire de triomphe sur le visage de
ses avides parents. Ils pensaient  leur plan, si bien conduit,  la
bonne prise qu'ils avaient faite: c'tait  moi de sourire... de
sourire?... De rire aux clats, et de me rouler sur la terre, en
m'arrachant les cheveux avec des cris de joie! Ils ne se doutaient gure
qu'ils l'avaient marie  un fou.

Un moment.... S'ils l'avaient su, aurait-elle t sauv? La bonheur
d'une soeur contre l'or de son mari? Le plus lger duvet qui vole dans
l'air contre la superbe chane qui orne mon corps!

Sur un point, cependant, je fus tromp, malgr toute ma malice. Si je
n'avais pas t fou... car, nous autres fous, quoique nous soyons assez
russ, nous nous embrouillons quelquefois... si je n'avais pas t fou,
je me serais aperu que la jeune fille aurait mieux aim tre place,
roide et froide, dans un cercueil de plomb, que d'tre amene, riche et
noble marie, dans ma maison fastueuse. J'aurais su que son coeur tait
avec le jeune homme aux yeux noirs, dont je lui ai entendu murmurer le
nom pendant son sommeil agit; j'aurais su qu'elle m'tait sacrifie
pour secourir la pauvret de son pre aux cheveux blancs, et de ses
frres orgueilleux.

Je ne me rappelle plus les visages maintenant, mais je sais que la
jeune fille tait belle. Je le sais, car pendant les nuits o la lune
brille, quand je me rveille en sursaut et que tout est tranquille
autour de moi, je vois dans un coin de cette cellule une figure maigre
et blanche, qui se tient immobile et silencieuse. Ses longs cheveux
noirs, pars sur ses paules, ne sont jamais agits par le vent. Ses
yeux, qui fixent sur moi leur regard brlant, ne clignent jamais, et ne
se ferment jamais.... Silence! mon sang se gle dans mon coeur, en
crivant ceci. Cette figure, c'est elle!... Son visage est trs-ple et
ses prunelles sont vitreuses; mais je la connais bien.... Cette figure
ne bouge jamais, elle ne fronce point ses sourcils, elle ne grince pas
des dents comme les autres fantmes qui peuplent souvent ma cellule; et
cependant elle est bien plus affreuse pour moi que tous les autres; elle
est plus affreuse que les esprits qui me tentaient jadis; elle sort de
sa tombe, et la mort est sur son visage.

Pendant prs d'un an je vis les couleurs de ses joues se ternir de jour
en jour; pendant prs d'un an je vis des larmes silencieuses couler de
ses yeux battus. Je n'en savais pas la cause, mais je la dcouvris  la
fin. Ils ne purent pas me la cacher plus longtemps. Elle ne m'avait
jamais aim; je n'avais pas pens qu'elle m'aimt. Elle mprisait mes
richesses, et dtestait la splendeur o elle vivait; je ne m'tais pas
attendu  cela. Elle en aimait un autre; cette ide ne m'tait pas
entre dans la tte. D'tranges sentiments s'emparrent de moi; des
penses inspires par quelque pouvoir secret bouleversrent ma
cervelle. Je ne la hassais pas, quoique je hasse le jeune homme
qu'elle pleurait encore. J'avais piti... oui, j'avais piti de la vie
misrable  laquelle ses gostes parents l'avaient condamne. Je savais
qu'elle ne vivrait pas longtemps, mais la pense qu'avant sa mort elle
pouvait donner naissance  un tre infortun destin  transmettre la
folie  ses enfants.... Cette pense me dtermina.... Je rsolus de la
tuer.

Pendant plusieurs semaines je voulus la noyer; puis je songeai au
poison, puis au feu. Quel beau spectacle, de voir la grande maison tout
en flammes, et la femme du fou rduite en cendres! Quelle bonne charge
de promettre, pour la sauver, une grande rcompense, et ensuite de faire
pendre, comme incendiaire, quelque homme sage et innocent! et tout cela
par la malice d'un fou. J'y rvais souvent, mais j'y renonai  la fin.
Oh! quel plaisir de repasser tous les jours le rasoir, d'essayer comme
il tait bien affil et de penser  l'entaille que pourrait faire un
seul coup de cette lame brillante!

A la fin les esprits qui avaient t si souvent avec moi auparavant,
chuchotrent dans mon oreille que le temps tait venu. Ils me mirent un
rasoir tout ouvert dans la main; je le serrai avec force; je me levai
doucement du lit et me penchai sur ma femme endormie. Son visage tait
cach dans ses mains; je les cartai doucement, et elles tombrent
nonchalamment sur son sein. Elle avait pleur, les traces de ses larmes
taient encore visibles sur ses joues ples; cependant son visage tait
calme et heureux, et tandis que je la regardais, un tranquille sourire
clairait ses traits amaigris. Je posai doucement ma main sur son
paule; elle tressaillit, mais sans entr'ouvrir ses longues paupires.
Je la touchai de nouveau: elle poussa un cri et s'veilla.

Un mouvement de ma main, et elle n'aurait jamais fait entendre un autre
son; mais je fus surpris, et je reculai. Ses yeux taient fixs sur les
miens. Je ne sais pas comment cela se fit, ils m'intimidrent, j'tais
dompt par ce regard. Elle se leva de son lit, en me regardant fixement
et continuellement. Je tremblai, le rasoir tait dans ma main, mais je
ne pouvais faire aucun mouvement. Elle se dirigea vers la porte. Quand
elle en fut proche elle se dtourna, et retira ses yeux de dessus moi.
Le charme tait bris: je fis un bond et je la saisis par le bras; elle
tomba par terre en poussant des cris dsesprs.

Alors j'aurais pu la tuer sans rsistance, mais la maison tait
alarme, j'entendais des pas sur l'escalier; je remis le rasoir  sa
place, j'ouvris la porte et j'appelai moi-mme du secours.

On vint, on la releva, on la plaa sur le lit. Elle resta sans
connaissance pendant plusieurs heures, et quand elle recouvra la vie et
la parole, elle avait perdu l'esprit, elle dlirait avec des transports
furieux.

Des mdecins furent appels, de savants hommes qui roulaient jusqu' ma
porte dans d'excellents carrosses, avec des domestiques revtus d'une
livre brillante. Ils restrent prs de son lit pendant des semaines. Il
y eut une grande consultation, et ils confrrent ensemble d'une voix
solennelle. J'tais dans la pice voisine; l'un des plus clbres, parmi
eux, vint m'y trouver, me prit  part, et, me disant de me prparer  la
plus funeste nouvelle, m'apprit  moi, le fou! que ma femme tait folle.
Le docteur tait seul avec moi, tout auprs d'une fentre ouverte, ses
yeux fixs sur mon visage, sa main pose sur mon bras. D'un seul effort
j'aurais pu le prcipiter dans la rue, 'aurait t une fameuse farce!
mais mon secret tait en jeu et je le laissai partir. Quelques jours
aprs, on me dit que je devrais la faire surveiller, lui choisir un
gardien, _moi!_ Je m'en allai dans la campagne o personne ne pouvait
m'entendre, et je poussai des clats de rire, qui retentissaient au
loin.

Elle mourut le lendemain. Le vieillard aux cheveux blancs suivit son
cercueil, et les frres orgueilleux laissrent tomber des larmes sur le
corps insensible de celle dont ils avaient contempl la souffrance avec
des muscles d'airain. Tout cela nourrissait ma gaiet secrte et, en
retournant  la maison, je riais derrire le mouchoir blanc que je
tenais sur mon visage, je riais tant que les larmes m'en venaient aux
yeux.

Mais quoique j'eusse atteint mon but en la tuant, j'tais inquiet et
agit; je sentais que mon secret devait m'chapper avant longtemps. Je
ne pouvais cacher la joie sauvage qui bouillonnait dans mon sang; et
qui, lorsque j'tais seul  la maison, me faisait sauter et battre des
mains, et danser, et tourner, et rugir comme un lion. Quand je sortais
et que je voyais la foule affaire se presser dans les rues ou au
thtre, quand j'entendais les sons de la musique, quand je regardais
les danseurs, je ressentais des transports si joyeux, que j'tais tent
de me prcipiter au milieu d'eux et d'arracher leurs membres pice 
pice, et de hurler avec les instruments. Mais alors, je grinais des
dents, je frappais du pied sur le plancher, j'enfonais mes ongles aigus
dans mes mains, je matrisais la folie et personne ne se doutait encore
que j'tais un fou.

Je me rappelle... quoique ce soit une des dernires choses que je
puisse me rappeler... car maintenant je mle mes rves avec les faits
rels, et j'ai tant de choses  faire ici et je sais si press que je
n'ai pas le temps de mettre un peu d'ordre dans cette trange
confusion... je me rappelle comment cela clata  la fin. Ha! ha! il me
semble que je vois encore leurs regards effrays! Avec quelle facilit
je les rejetai loin de moi; comme je meurtrissais leur visage avec mes
poings ferms, et comme je m'enfuis avec la vitesse du vent, les
laissant huer et crier bien loin derrire moi. La force d'un gant
renat en moi, lorsque j'y pense. L! voyez comme cette barre de fer
ploie sous mon treinte furieuse! Je pourrais la briser comme un roseau;
mais il y a ici de longues galeries, avec beaucoup de portes, je crois
que je ne pourrais pas y trouver mon chemin, et mme si je pouvais le
trouver, il y a en bas des grilles de fer qu'ils tiennent soigneusement
fermes, car ils savent quel fou malin j'ai t, et ils sont fiers de
m'avoir pour me montrer aux visiteurs.

Voyons... oui c'est cela... j'tais all dehors; la nuit tait avance
quand je rentrai  la maison, et je trouvai le plus orgueilleux des
trois orgueilleux frres, qui m'attendait pour me voir. Affaire
pressante disait-il: je me le rappelle bien. Je hassais cet homme avec
toute la haine d'un fou; souvent, bien souvent, mes mains avaient brl
de le mettre en pices. On m'apprit qu'il tait l; je montai rapidement
l'escalier. Il avait un mot  me dire; je renvoyai les domestiques.

Il tait tard et nous tions seuls ensemble, _pour la premire fois_!

D'abord je dtournai soigneusement les yeux de dessus lui, car je
savais, ce qu'il n'imaginait gure, et je me glorifiais de le savoir...
que le feu de la folie brillait dans mes yeux comme une fournaise.--Nous
restmes assis en silence pendant quelques minutes. Il parla  la fin.
Mes dissipations rcentes et d'tranges remarques, faites aussitt aprs
la mort de sa soeur, taient une insulte  sa mmoire. Rassemblant
beaucoup de circonstances qui avaient d'abord chapp  ses
observations, il pensait que je n'avais pas bien trait la dfunte, il
dsirait savoir s'il devait en conclura que je voulais jeter quelques
reproches sur elle, et manquer de respect d  sa famille. Il devait 
l'uniforme qu'il portait de me demander cette explication.

Cet homme avait une commission dans l'arme; une commission achete
avec mon argent, avec la misre de sa soeur! C'tait lui qui avait t le
plus acharn dans le complot pour m'enlacer et pour s'approprier ma
fortune. C'tait pour lui surtout, et par lui, que sa soeur avait t
force de m'pouser, quoiqu'il sut bien qu'elle avait donn son coeur 
ce jeune homme sentimental.--_Il devait  son uniforme!_--Son uniforme!
La livre de sa dgradation! Je tournai mes yeux vers lui, je ne pus pas
m'en empcher, mais je ne dis pas un mot.

Je vis le changement soudain que mon regard produisit dans sa
contenance. C'tait un homme hardi, et pourtant son visage devint
blafard. Il recula sa chaise, je rapprochai la mienne plus prs de lui,
et comme je me mis  rire (j'tais trs-gai alors), je le vis
tressaillir. Je sentis que la folie s'emparait de moi: lui, il avait
peur.

Vous aimiez beaucoup votre soeur quand elle vivait, lui dis-je. Vous
l'aimiez beaucoup?

Il regarda avec inquitude autour de lui, et je vis que sa main droite
serrait le dos de sa chaise; cependant il ne rpondit rien.

Misrable! m'criai-je, je vous ai devin! J'ai dcouvert votre complot
infernal contre moi. Je sais que son coeur tait avec un autre lorsque
vous l'avez force de m'pouser. Je le sais, je le sais!

Il se leva brusquement, brandit sa chaise devant lui et me cria de
reculer; car je m'tais approch de lui, tout en parlant.

Je hurlais plutt que je ne parlais, et je sentais bouillonner dans mes
veines le tumulte des passions; j'entendais le vieux chuchotement des
esprits qui me dfiaient d'arracher son coeur.

Damnation! m'criai-je en me prcipitant sur lui. J'ai tu ta soeur! Je
suis fou! Mort! Mort! Du sang, du sang! J'aurai ton sang!

Je dtournai la chaise, qu'il me lana dans sa terreur; je l'empoignai
corps  corps, et nous roulmes tous les deux sur le plancher.

Ce fut une belle lutte, car il tait grand et fort; il combattait pour
sa vie, et moi j'tais un fou puissant, altr de vengeance. Je savais
qu'aucune force humaine ne pouvait galer la mienne, et j'avais raison,
raison, raison! quoique fou! Sa rsistance s'affaiblit; je m'agenouillai
sur sa poitrine, je serrai fortement avec mes deux mains son cou
musculeux; son visage devint violet, les yeux lui sortaient de la tte,
et il tirait la langue comme s'il voulait se moquer. Je serrais toujours
plus fort.

Tout  coup la porte s'ouvrit avec un grand bruit; beaucoup de gens se
prcipitrent dans la chambre en criant: Arrtez le fou! Mon secret
tait dcouvert; il fallait lutter maintenant pour la libert; je fus
sur mes pieds avant que personne pt me saisir; je m'lanai parmi les
assaillants, et je m'ouvris un passage d'un bras vigoureux. Ils
tombaient tous devant moi comme si je les avais frapps avec une massue.
Je gagnai la porte, je sautai par-dessus la rampe; en un instant j'tais
dans la rue.

Je courus devant moi, droit et roide, et personne n'osait m'arrter.
J'entendais le bruit des pas derrire moi, et je redoublais de vitesse.
Ce bruit devenait de plus en plus faible,  mesure que je m'loignais,
et enfin il s'teignit entirement. Moi, je bondissais toujours
par-dessus les ruisseaux et les mares, par-dessus les murs et les
fosss, en poussant des cris sauvages, qui dchiraient les airs et qui
taient rpts par les tres tranges dont j'tais entour. Les dmons
m'emportaient dans leurs bras, au milieu d'un ouragan qui renversait en
passant les haies et les arbres; ils m'emportaient en tourbillonnant, et
je ne voyais plus rien autour de moi, tant j'tais tourdi par la fracas
et la rapidit de leur course. A la fin, ils me lancrent loin d'eux, et
je tombai pesamment sur la terre.

Quand je me rveillai, je me trouvai ici... ici dans cette gaie
cellule, ou les rayons du soleil viennent rarement, o les rayons de la
lune, quand ils s'y glissent, ne servent qu' me faire mieux voir les
ombres menaantes qui m'entourent, et cette figure silencieuse, toujours
debout dans ce coin. Quand je suis veill, je puis entendre quelquefois
des cris tranges, des gmissements affreux, qui retentissent dans ces
grands btiments antiques. Ce que c'est, je l'ignore; mais ils ne
viennent pas de cette ple figure et n'ont aucun rapport avec elle, car
depuis les premires ombres du crpuscule jusqu'aux lueurs matinales de
l'aurore, elle reste immobile  la mme place, coutant l'harmonie de
mes chanes de fer, et contemplant mes gambades sur mon lit de paille.

       *       *       *       *       *

A la fin du manuscrit la note suivante tait crite d'une autre main.

L'infortun dont on vient de lire les rveries est un triste exemple du
rsultat que peuvent avoir des passions effrnes et des excs
prolongs, jusqu' ce que leurs consquences deviennent irrparables. La
dissipation, les dbauches rptes de sa jeunesse, amenrent la fivre
et le dlire. Le premier effet de celui-ci fut, l'trange illusion par
laquelle il se persuada qu'une folie hrditaire existait dans sa
famille. Cette ide, fonde sur une thorie mdicale bien connue, mais
conteste aussi vivement qu'elle est appuye, produisit chez lui une
humeur atrabilaire qui, avec le temps, dgnra en folie, et se termina
enfin par la fureur. J'ai lieu de croire que les vnements raconts par
lui sont rellement arrivs, quoiqu'ils aient t dfigurs par son
imagination malade. Ce qui doit tonner davantage ceux qui ont eu
connaissance des vices de sa jeunesse, c'est que ses passions,
lorsqu'elles n'ont plus t contrles par la raison, ne l'aient point
pouss  commettre des crimes encore plus effroyables.

       *       *       *       *       *

La chandelle de M. Pickwick s'enfonait dans la bobche, prcisment au
moment o il achevait de lire le manuscrit du vieil ecclsiastique; et
comme la lumire s'teignit tout d'un coup, sans mme avoir vacill,
l'obscurit soudaine fit une impression profonde sur ses nerfs dj
excits. Il tressaillit et ses dents claqurent de terreur. Otant donc
avec vivacit les vtements qu'il avait mis pour se relever, il jeta
autour de la chambre un regard craintif et se fourra promptement entre
ses draps, o il ne tarda pas  s'endormir.

Lorsqu'il se rveilla, le soleil faisait resplendir tous les objets dans
sa chambre et la matine tait dj avance. La tristesse qui l'avait
accabl le soir prcdant s'tait dissipe avec les ombres qui
obscurcissaient le paysage; toutes ses penses, toutes ses sensations
taient aussi gaies et aussi gracieuses que le matin lui-mme. Aprs un
solide djeuner, les quatre philosophes, suivis par un homme qui portait
la pierre dans sa bote de sapin, se dirigrent  pied vers Gravesend,
o leur bagage avait t expdi de Rochester. Ils atteignirent
Gravesend vers une heure, et ayant t assez heureux pour trouver des
places sur l'impriale de la voiture de Londres, ils y arrivrent, sains
et saufs, dans la soire.

Trois ou quatre jours subsquents furent remplis par les prparatifs
ncessaires pour leur voyage au bourg d'Eatanswill; mais comme cette
importante entreprise exige un chapitre spar, nous emploierons le
petit nombre de lignes qui nous restent  raconter, avec une grande
brivet, l'histoire de l'antiquit rapporte par M. Pickwick.

Il rsulte des mmoires du club, que M. Pickwick parla sur sa
dcouverte, dans une runion gnrale qui eut lieu le lendemain de son
arrive, et promena l'esprit charm de ses auditeurs sur une multitude
de spculations ingnieuses et rudites, concernant le sens de
l'inscription. Il parat aussi qu'un artiste habile en excuta le
dessin, qui fut grav sur pierre et prsent  la Socit royale des
antiquaires de Londres et aux autres socits savantes; que des
jalousies et des rivalits sans nombre naquirent des opinions mises 
ce sujet; que M. Pickwick lui-mme crivit un pamphlet de
quatre-vingt-seize pages, en trs-petits caractres, o l'on trouvait
vingt-sept versions diffrentes de l'inscription; que trois vieux
gentlemen, dont les fils ains avaient os mettre en doute son
antiquit, les privrent de leur succession, et qu'un individu
enthousiaste fit ouvrir prmaturment la sienne, par dsespoir de n'en
avoir pu sonder la profondeur; que M. Pickwick fut lu membre de
dix-sept socits savantes, tant nationales qu'trangres, pour avoir
fait cette dcouverte; qu'aucune des dix-sept socits savantes ne put
en tirer la moindre chose, mais que toutes les dix-sept s'accordrent
pour reconnatre que rien n'tait plus curieux.

Il est vrai que M. Blotton, et son nom sera dvou au mpris ternel de
tous ceux qui cultivent le mystrieux et le sublime; M. Blotton,
disons-nous, vtilleux et mfiant, comme le sont les esprits vulgaires,
se permit de considrer la chose sous un point de vue aussi dgradant
que ridicule. M. Blotton, dans le vil dessein de ternir le nom clatant
de Pickwick, entreprit en personne le voyage de Cobham. A son retour, il
dclara ironiquement au club, qu'il avait vu l'homme dont la pierre
avait t achete; que cet individu la croyait ancienne, mais qu'il
niait solennellement l'anciennet de l'inscription, et assurait avoir
grav lui-mme, dans un instant de dsoeuvrement, ces lettres grossires,
qui signifiaient tout bonnement: _Bill Stumps, sa marque_. M. Blotton
ajoutait que M. Stumps ayant peu l'habitude de la composition, et se
laissant guider par le son des mots plutt que par les rgles svres de
l'orthographe, n'avait mis qu'un _l_  la fin de son prnom, et avait
remplac par un _k_ les lettres _qu_ et _e_ du nom marque.

Les illustres membres du Pickwick-Club, comme on pouvait l'attendre
d'une socit aussi savante, reurent cette histoire avec le mpris
qu'elle mritait, chassrent de leur sein l'ignorant et prsomptueux
Blotton, et votrent  M. Pickwick une paire de besicles en or, comme un
gage de leur admiration et de leur confiance. Pour reconnatre cette
marque d'approbation, M. Pickwick se fit peindre en pied, et fit
suspendre son portrait dans la salle de runion du club, portrait que,
par parenthse, il n'eut aucune envie de voir disparatre lorsqu'il fut
moins jeune qu'on ne l'y reprsentait.

M. Blotton tait expuls, mais il ne se tenait pas pour battu. Il
adressa aux dix-sept socits savantes un pamphlet dans lequel il
rptait l'histoire qu'il avait mise, et laissait apercevoir assez
clairement qu'il regardait comme des gobe-mouches les membres des
dix-sept socits susdites.

A cette proposition malsonnante, les dix-sept socits furent remplies
d'indignation. Il parut plusieurs pamphlets nouveaux. Les socits
savantes trangres correspondirent avec les socits savantes
nationales; les socits savantes nationales traduisirent en anglais les
pamphlets des socits savantes trangres; les socits savantes
trangres traduisirent dans toutes sortes de langages les pamphlets des
socits savantes nationales, et ainsi, commena cette lutte
scientifique, si connue de tout l'univers sous le nom de _Controverse
pickwickienne_.

Cependant les efforts calomnieux destins  perdre M. Pickwick
retombrent sur la tte de leur mprisable auteur. Les dix-sept socits
savantes votrent unanimement que le prsomptueux Blotton n'tait qu'un
tatillon ignorant, et crivirent contre lui des opuscules sans nombre;
enfin la pierre elle-mme subsiste encore aujourd'hui, monument
illisible de la grandeur de M. Pickwick et de la petitesse de ses
dtracteurs.




CHAPITRE XII.

Qui contient une trs-importante dtermination de M. Pickwick, laquelle
fait poque dans sa vie non moins que dans cette vridique histoire.


Quoique l'appartement de M. Pickwick dans la rue Goswell ft d'une
tendue restreinte, il tait propre et confortable, et surtout en
parfaite harmonie avec son gnie observateur. Son parloir tait au
rez-de-chausse sur le devant, sa chambre  coucher sur le devant, au
premier tage; et ainsi, soit qu'il ft assis  son bureau, soit qu'il
se tnt debout devant son miroir  barbe, il pouvait galement
contempler toutes les phases de la nature humaine dans la rue Goswell,
qui est presque aussi populeuse que populaire. Son htesse, Mme Bardell,
veuve et seule excutrice testamentaire d'un douanier, tait une femme
grassouillette, aux manires affaires,  la physionomie avenante. A ces
avantages physiques, elle joignait de prcieuses qualits morales: par
une heureuse tude, par une longue pratique, elle avait converti en un
talent exquis le don particulier qu'elle avait reu de la nature pour
tout ce qui concernait la cuisine. Il n'y avait dans la maison ni
bambins, ni volatiles, ni domestiques. Un grand homme et un petit garon
en compltaient le personnel. Le premier tait notre hros, le second
une production de Mme Bardell. Le grand homme tait rentr chaque soir
prcisment  dix heures, et peu de temps aprs il se condensait dans un
petit lit franais, plac dans un troit parloir sur le derrire. Quant
au jeune master Bardell, ses yeux enfantins et ses exercices
gymnastiques taient soigneusement restreints aux trottoirs et aux
ruisseaux du voisinage. La propret, la tranquillit rgnaient donc dans
tout l'difice, et la volont de M. Pickwick y faisait loi.

La veille du dpart projet pour Eatanswill, vers le milieu de la
matine, la conduite de notre philosophe devait paratre singulirement
mystrieuse et inexplicable, pour quiconque connaissait son admirable
galit d'esprit et l'conomie domestique de son tablissement. Il se
promenait dans sa chambre d'un pas prcipit. De trois minutes en trois
minutes, il mettait la tte  la fentre, il regardait constamment  sa
montre et laissait chapper divers autres symptmes d'impatience, fort
extraordinaires chez lui. Il tait vident qu'il y avait en l'air
quelque chose d'une grande importance; mais ce que ce pouvait tre, Mme
Bardell elle-mme n'avait pas t capable de le deviner.

Madame Bardell? dit  la fin M. Pickwick, lorsque cette aimable dame
fut sur le point de terminer l'poussetage, longtemps prolong, de sa
chambre.

--Monsieur? rpondit Mme Bardell.

--Votre petit garon est bien longtemps dehors.

--Vraiment, monsieur, c'est qu'il y a une bonne course d'ici au Borough.

--Ah! cela est juste, repartit M. Pickwick, et il retomba dans le
silence.

Mme Bardell recommena  pousseter avec le mme soin.

Madame Bardell? reprit M. Pickwick au bout de quelques minutes.

--Monsieur?

--Pensez-vous que la dpense soit beaucoup plus grande pour deux
personnes que pour une seule?

--L! monsieur Pickwick! rpliqua Mme Bardell en rougissant jusqu' la
garniture de son bonnet, car elle croyait avoir aperu dans les yeux de
son locataire un certain clignotement matrimonial. L! monsieur
Pickwick, quelle question!

--H bien! qu'en pensez-vous?

--Cela dpend! repartit Mme Bardell en approchant son plumeau prs du
coude de M. Pickwick; cela dpend beaucoup de la personne, vous savez,
monsieur Pickwick; et si c'est une personne soigneuse et conome.

--Cela est trs-vrai; mais la personne que j'ai en vue (ici il regarda
fixement Mme Bardell) possde, je pense, ces qualits. Elle a de plus
une grande connaissance du monde, et beaucoup de finesse, madame
Bardell. Cela me sera infiniment utile.

--L! monsieur Pickwick! murmura Mme Bardell, en rougissant de nouveau.

--J'en suis persuad! continua le philosophe avec une nergie toujours
croissante, comme c'tait son habitude quand il pariait sur un sujet
intressant; j'en suis persuad, et pour vous dire la vrit, madame
Bardell, c'est un parti pris.

--Seigneur Dieu! s'cria Mme Bardell.

--Vous trouverez peut-tre trange, poursuivit l'aimable M. Pickwick, en
jetant  sa compagne un regard de bonne humeur; vous trouverez peut-tre
trange que je ne vous aie pas consulte  ce sujet, et que je ne vous
en aie mme jamais parl, jusqu'au moment o j'ai envoy votre petit
garon dehors?

Mme Bardell ne put rpondre que par un regard. Elle avait longtemps
ador M. Pickwick comme une divinit dont il ne lui tait pas permis
d'approcher, et voil que tout d'un coup la divinit descendait de son
pidestal et la prenait dans ses bras. M. Pickwick lui faisait des
propositions directement, par suite d'un plan dlibr, car il avait
envoy son petit garon au Borough pour rester seul avec elle. Quelle
dlicatesse! quelle attention!

H bien! dit le philosophe, qu'en pensez-vous?

--Ah! monsieur Pickwick! rpondit Mme Bardell toute tremblante
d'motion, vous tes vraiment bien bon, monsieur!

--Cela vous pargnera beaucoup de peines, n'est-il pas vrai?

--Oh! je n'ai jamais pens  la peine, et naturellement j'en prendrai
plus que jamais pour vous plaire. Mais vous tes si bon, monsieur
Pickwick, d'avoir song  ma solitude.

--Ah! certainement. Je n'avais pas pens  cela.... Quand je serai en
ville, vous aurez toujours quelqu'un pour causer avec vous. C'est, ma
foi, vrai.

--Il est sr que je dois me regarder comme une femme bien heureuse!

--Et votre fils?

--Que Dieu bnisse le cher petit! interrompit Mme Bardell avec des
transports maternels.

--Lui aussi aura un compagnon, poursuivit M. Pickwick en souriant
gracieusement; un joyeux compagnon qui, j'en suis sr, lui enseignera
plus de tours, en une semaine, qu'il n'en aurait appris tout seul en un
an.

--Oh! cher, excellent homme! murmura Mme Bardell.

M. Pickwick tressaillit.

Oh! cher et tendre ami! Et sans plus de crmonies, la dame se leva de
sa chaise et jeta ses bras au cou de M. Pickwick, avec un dluge de
pleurs et une tempte de sanglots.

Le ciel me protge! s'cria M. Pickwick plein d'tonnement; madame
Bardell! ma bonne dame! Bont divine, quelle situation! Faites
attention, je vous en prie! Laissez-moi, madame Bardell, si quelqu'un
venait!

--Eh! que m'importe? rpondit Mme Bardell avec garement; je ne vous
quitterai jamais! Cher homme! excellent coeur! Et en prononant ces
paroles elle s'attachait  M. Pickwick aussi fortement que la vigne 
l'ormeau.

--Le Seigneur ait piti de moi! dit M. Pickwick en se dbattant de
toutes ses forces; j'entends du monde sur l'escalier. Laissez-moi, ma
bonne dame; je vous en supplie, laissez-moi!

Mais les prires, les remontrances taient galement inutiles, car la
dame s'tait vanouie dans les bras du philosophe, et avant qu'il et eu
le temps de la dposer sur une chaise, master Bardell introduisit dans
la chambre MM. Tupman, Winkle et Snodgrass.

M. Pickwick demeura ptrifi. Il tait debout, avec son aimable fardeau
dans ses bras, et il regardait ses amis d'un air hbt, sans leur faire
un signe d'amiti, sans songer  leur donner une explication. Eux, 
leur tour, le considraient avec tonnement, et master Bardell, plein
d'inquitude, examinait tout le monde, sans savoir ce que cela voulait
dire.

La surprise des pickwickiens tait si tourdissante, et la perplexit de
M. Pickwick si terrible, qu'ils auraient pu demeurer exactement dans la
mme situation relative jusqu' ce que la dame vanouie eut repris ses
sens, si son tendre fils n'avait prcipit le dnoment par une belle et
touchante bullition d'affection filiale. Ce jeune enfant, vtu d'un
costume de velours ray, orn de gros boutons de cuivre, tait d'abord
demeur, incertain et confus, sur le pas de la porte; mais, par degrs,
l'ide que sa mre avait souffert quelque dommage personnel s'empara de
son esprit  demi-dvelopp. Considrant M. Pickwick comme l'agresseur,
il poussa un cri sauvage, et se prcipitant tte baisse, il commena 
assaillir cet immortel gentleman aux environs du dos et des jambes, le
pinant et le frappant aussi vigoureusement que le lui permettaient la
force de son bras et la violence de son emportement.

Otez-moi ce petit coquin! s'cria M. Pickwick dans une agonie de
dsespoir; il est enrag!

--Qu'est-il donc arriv? demandrent les trois pickwickiens stupfaits.

--Je n'en sais rien, rpondit le Mentor avec dpit; tez-moi cet
enfant!

M. Winkle porta  l'autre bout de l'appartement l'intressant garon,
qui criait et se dbattait de toutes ses forces.

Maintenant, poursuivit M. Pickwick, aidez-moi  faire descendre cette
femme.

--Ah! je suis mieux maintenant, soupira faiblement Mme Bardell.

--Permettez-moi de vous offrir mon bras, dit M. Tupman, toujours galant.

--Merci, monsieur, merci! s'cria la dame d'une voix hystrique, et
elle fut conduite en bas, accompagne de son affectionn fils.

--Je ne puis concevoir, reprit M. Pickwick quand ses amis furent
revenus, je ne puis concevoir ce qui est arriv  cette femme. Je venais
simplement de lui annoncer que je vais prendre un domestique,
lorsqu'elle est tombe dans le singulier paroxysme o vous l'avez
trouve. C'est fort extraordinaire!

--Il est vrai, dirent ses trois amis.

--Elle m'a plac dans une situation bien embarrassante, continua le
philosophe.

--Il est vrai, rptrent ses disciples, en toussant lgrement et en
se regardant l'un l'autre d'un air dubitatif.

Cette conduite n'chappa pas  M. Pickwick. Il remarqua leur
incrdulit; son innocence tait videmment souponne.

Aprs quelques instants de silence, M. Tupman prit la parole et dit:

Il y a un homme en bas, dans le vestibule.

--C'est celui dont je vous ai parl, rpliqua M. Pickwick; je l'ai
envoy chercher au bourg. Ayez la bont de le faire monter, Snodgrass.

M. Snodgrass excuta cette commission, et M. Samuel Weller se prsenta
immdiatement.

Ha! ha! vous me reconnaissez, je suppose? lui dit M. Pickwick.

--Un peu! rpliqua Sam avec un clin d'oeil protecteur. Drle de gaillard,
celui-l! Trop malin pour vous, hein? il vous a lgrement enfonc,
n'est-ce pas?

--Il ne s'agit point de cela maintenant, reprit vivement le philosophe;
j'ai  vous parler d'autre chose. Asseyez-vous.

--Merci, monsieur, rpondit Sam, et il s'assit sans autre crmonie,
ayant pralablement dpos son vieux chapeau blanc sur le carr. a
n'est pas fameux, disait-il en parlant de son couvre-chef, et en
souriant agrablement aux pickwickiens assembls, mais c'est tonnant 
l'user. Quand il avait des bords, c'tait un beau bolivar; depuis qu'il
n'en a plus, il est plus lger; c'est quelque chose: et puis chaque trou
laisse entrer de l'air; c'est encore quelque chose. J'appelle a un
feutre ventilateur.

--Maintenant, reprit M. Pickwick, il s'agit de l'affaire pour laquelle
je vous ai envoy chercher, avec l'assentiment de ces messieurs.

--C'est a, monsieur, accouchons, comme dit c't autre  son enfant qui
avait aval un liard.

--Nous dsirons savoir, en premier lieu, si vous avez quelque raison
d'tre mcontent de votre condition prsente.

--Avant de satisfaire cette question ici, je dsirerais savoir, en
premier lieu, si vous en avez une meilleure  me donner.

Un rayon de calme bienveillance illumina les traits de M. Pickwick
lorsqu'il rpondit: J'ai quelque envie de vous prendre  mon service.

--Vrai? demanda Sam.

M. Pickwick fit un geste affirmatif.

--Gages?

--Douze guines par an.

--Habits?

--Deux habillements.

--L'ouvrage?

--Me servir et voyager avec moi et ces gentlemen.

--Otez l'criteau! s'cria Sam avec emphase. Je suis lou  un gentleman
seul, et le terme est convenu.

--Vous acceptez ma proposition?

--Certainement. Si les habits me prennent la taille moiti aussi bien
que la place, a ira.

--Naturellement, vous pouvez fournir de bons certificats?

--Demandez  l'htesse du _Blanc-Cerf_, elle vous dira a, monsieur.

--Pouvez-vous venir ce soir?

--Je vas endosser l'habit  l'instant mme, s'il est ici, s'cria Sam
avec une grande allgresse.

--Revenez ce soir,  huit heures, rpondit M. Pickwick, et si les
renseignements sont satisfaisants, nous verrons  vous faire habiller.

Sauf une aimable indiscrtion, dont s'tait en mme temps rendue
coupable une des servantes de l'htel, la conduite de M. Weller avait
toujours t trs-mritoire. M. Pickwick n'hsita donc pas  le prendre
 son service, et avec la promptitude et l'nergie qui caractrisaient
non seulement la conduite publique, mais toutes les actions prives de
cet homme extraordinaire, il conduisit immdiatement son nouveau
serviteur dans un de ces commodes _emporiums_, o l'on peut se procurer
des habits confectionns ou d'occasion, et o l'on se dispense de la
formalit inconnue de prendre mesure. Avant la chute du jour, M. Weller
tait revtu d'un habit gris avec des boutons P.C., d'un chapeau noir
avec une cocarde, d'un gilet ray, de culottes et de gutres, et d'une
quantit d'autres objets trop nombreux pour que nous prenions la peine
de les rcapituler.

Lorsque, le lendemain matin, cet individu, si soudainement transform,
prit sa place  l'extrieur de la voiture d'Eatanswill: Ma foi, se
dit-il, je ne sais point si je vas tre un valet de pied, ou un groom,
ou un garde-chasse; j'ai la philosomie mitoyenne entre tout a; mais
c'est gal, a va me changer d'air; y'a du pays  voir, et pas
grand'chose  faire, a va fameusement  ma maladie: ainsi donc vive
Pickwick, que je dis!





CHAPITRE XIII.

Notice sur Eatanswill, sur les partis qui le divisent, et sur l'lection
d'un membre du parlement par ce bourg ancien, loyal et patriote.


Nous confessons franchement que nous n'avions jamais entendu parler
d'Eatanswill, jusqu'au moment o nous nous sommes plong dans les
volumineux papiers du Pickwick-Club. Nous reconnaissons, avec une gale
candeur, que nous avons cherch en vain des preuves de l'existence
actuelle de cet endroit. Sachant bien quelle profonde confiance on doit
placer dans toutes les notes de M. Pickwick, et ne nous permettant pas
d'opposer nos souvenirs aux nonciations de ce grand homme, nous avons
consult, relativement  ce sujet, toutes les autorits auxquelles il
nous a t possible de recourir. Nous avons examin tous les noms
contenus dans les tables A et B[16], sans trouver celui d'Eatanswill;
nous avons minutieusement collationn toutes les cartes des comts,
publies, dans l'intrt de la science, par nos plus distingus
diteurs, et le mme rsultat a suivi nos investigations.

[Footnote 16: C'est--dire dans la loi sur les lections.

(_Note du traducteur_.)]

Nous avons donc t conduit  supposer que, dans la crainte obligeante
de blesser quelqu'un, et par un sentiment de dlicatesse dont M.
Pickwick tait si minemment dou, il avait, de propos dlibr,
substitu un nom fictif au nom rel de l'endroit o il avait fait ses
observations. Nous sommes confirm dans cette opinion par une
circonstance qui peut sembler lgre et frivole en elle-mme, mais qui,
considre sous ce point de vue, n'est point indigne d'tre note. Dans
le mmorandum de M. Pickwick, nous pouvons encore dcouvrir que sa place
et celles de ses disciples furent retenues dans la voiture de Norwich;
mais cette note fut ensuite raye, apparemment pour ne point indiquer
dans quelle direction est situ le bourg dont il s'agit. Nous ne
hasarderons donc point de conjectures  ce sujet, et nous allons
poursuivre notre histoire sans autre digression.

Il parat que les habitants d'Eatanswill, comme ceux de beaucoup
d'autres petits endroits, se croyaient d'une grande, d'une immense
importance dans l'tat; et chaque individu ayant la conscience du poids
attach  son exemple, se faisait une obligation de s'unir corps et me
 l'un des deux grands partis qui divisaient la cit, les _bleus_ et les
_jaunes_. Or, les bleus ne laissaient chapper aucune occasion de
contrecarrer les jaunes, et les jaunes ne laissaient chapper aucune
occasion de contrecarrer les bleus; de sorte que quand les jaunes et les
bleus se trouvaient face  face dans quelque runion publique,  l'htel
de ville, dans une foire, dans un march, des gros mots et des disputes
s'levaient entre eux. Il est superflu d'ajouter que dans Eatanswill
toutes choses devenaient une question de parti. Si les jaunes
proposaient de recouvrir la place du march, les bleus tenaient des
assembles publiques o ils dmolissaient cette mesure. Si les bleus
proposaient d'riger une nouvelle pompe dans la grande rue, les jaunes
se levaient comme un seul homme et dblatraient contre une aussi infme
motion. Il y avait des boutiques bleues et des boutiques jaunes, des
auberges bleues et des auberges jaunes; il y avait une aile bleue et une
aile jaune dans l'glise elle-mme.

Chacun de ces puissants partis devait ncessairement avoir un organe
avou, et, en effet, il paraissait deux feuilles publiques dans la
ville, la _Gazette d'Eatanswill_ et l'_Indpendant d'Eatanswill_. La
premire soutenait les principes bleus, le second se posait sur un
terrain dcidment jaune. C'taient d'admirables journaux. Quels beaux
articles politiques! quelle polmique spirituelle et courageuse. La
_Gazette_, notre ignoble antagoniste....--L'_Indpendant_, ce mprisable
et dgotant journal....--La _Gazette_, cette feuille menteuse et
ordurire....--L'_Indpendant_, ce vil et scandaleux calomniateur....
Telles taient les rcriminations intressantes qui assaisonnaient les
colonnes de chaque numro, et qui excitaient dans le sein des habitants
de l'endroit les sentiments les plus chaleureux de plaisir ou
d'indignation.

M. Pickwick, avec sa prvoyance et sa sagacit ordinaires, avait choisi,
pour visiter ce bourg, une poque singulirement remarquable. Jamais il
n'y avait eu une telle lutte. L'honorable Samuel Slumkey, de
Slumkey-Hall[17], tait le candidat bleu; Horatio Fizkin, esquire, de
Fizkin-Loge, prs d'Eatanswill, avait cd aux instances de ses amis, et
s'tait laiss porter pour soutenir les intrts jaunes. La _Gazette_
avertit les lecteurs d'Eatanswill que les regards, non-seulement de
l'Angleterre, mais du monde civilis tout entier, taient fixs sur eux.
L'_Indpendant_ demanda d'un ton premptoire si les lecteurs
d'Eatanswill mritaient encore la renomme qu'ils avaient acquise d'tre
de grands, de gnreux citoyens, ou s'ils taient devenus de serviles
instruments du despotisme, indignes galement du nom d'Anglais et des
bienfaits de la libert. Jamais une commotion aussi profonde n'avait
encore branl la ville.

[Footnote 17: _Hall, chteau._]

La soire tait avance quand M. Pickwick et ses compagnons, assists
par Sam Weller, quittrent l'impriale de la voiture d'Eatanswill. De
grands drapeaux bleus flottaient aux fentres de l'auberge des _Armes de
la ville_, et des criteaux, placs derrire les vitres, indiquaient en
caractres gigantesques que le comit de l'honorable Samuel Slumkey, y
tenait ses sances. Un groupe de flneurs, assembls devant la porte de
l'auberge, regardaient un homme enrou, plac sur le balcon de
l'auberge, et qui paraissait parler en faveur de M. Samuel Slumkey, avec
tant de chaleur que son visage en devenait tout rouge. Mais la force et
la beaut de ses arguments taient lgrement infirmes par le
roulement perptuel de quatre normes tambours, poss au coin de la rue
par le comit de M. Fizkin. Quoi qu'il en soit, un petit homme affair,
qui se tenait auprs de l'orateur, tait de temps en temps son chapeau
et faisait signe  la foule d'applaudir. La foule applaudissait alors
rgulirement et avec beaucoup d'enthousiasme; et comme l'homme enrou
allait toujours parlant, quoique son visage devint de plus en plus
rouge, on pouvait croire que son but tait atteint, aussi bien que si
l'on avait pu l'entendre.

Aussitt que les pickwickiens furent descendus de leur voiture, ils se
virent entours par une partie de la populace, qui, sur-le-champ, poussa
trois acclamations assourdissantes. Ces acclamations, rptes par le
rassemblement principal (car la foule n'a nullement besoin de savoir
pourquoi elle crie), s'enflrent en un rugissement de triomphe si
effroyable, que l'homme au rouge visage en resta court sur son balcon.

Hourra! hurla le peuple pour terminer.

--Encore une acclamation! s'cria le petit homme affair sur le balcon.
Et la multitude de rugir aussitt, comme si elle avait eu un larynx de
fonte et des poumons d'acier tremp.

Vive Slumkey! beugla la multitude.

--Vive Slumkey! rpta M. Pickwick en tant son chapeau.

--A bas Fizkin! vocifra la foule.

--Oui, assurment! s'cria M. Pickwick.

--Hourra! Et alors un autre rugissement s'leva, semblable  celui de
toute une mnagerie quand l'lphant a sonn l'heure du repas.

Quel est ce Slumkey? demanda tout bas M. Tupman.

--Je n'en sais rien, reprit M. Pickwick sur le mme ton. Silence! ne
faites point de question. Dans ces occasions, il faut faire comme la
foule.

--Mais supposez qu'il y ait deux partis, fit observer M. Snodgrass.

--Criez avec les plus forts. rpliqua M. Pickwick.

Des volumes n'auraient pu en dire davantage.

Ils entrrent dans la maison, la populace s'ouvrant  droite et  gauche
pour les laisser passer et poussant des acclamations bruyantes. Ce qu'il
y avait  faire, en premier lieu, c'tait de s'assurer un logement pour
la nuit.

Pouvons-nous avoir des lits ici? demanda M. Pickwick au garon.

--Je n'en sais rien, m'sieu. J'ai peur qu'ils ne soient tous pris,
m'sieu. Je vais m'informer, m'sieu.

Il s'loigna, mais revenant aussitt, demanda si les gentlemen taient
_bleus_.

Comme M. Pickwick et ses compagnons ne prenaient gure d'intrt  la
cause des candidats, la question tait difficile  rsoudre. Dans ce
dilemme, M. Pickwick pensa  son nouvel ami, M. Perker.

--Connaissez-vous, dit-il, un gentleman nomm Perker?

--Certainement, m'sieu; l'agent de l'honorable M. Samuel Slumkey.

--Il est bleu, je pense?

--Oh! oui, m'sieu.

--Alors nous sommes bleus, dit M. Pickwick; mais remarquant que le
garon recevait d'un air dubitatif cette profession de foi accommodante,
il lui donna sa carte en lui disant de la remettre sur-le-champ  M.
Perker, s'il tait dans la maison. Le garon disparut, mais il reparut
bientt, pria M. Pickwick de le suivre, et le conduisit dans une grande
salle, o M. Perker tait assis  une longue table, derrire un monceau
de livres et de papiers.

Ha! ha! mon cher monsieur, dit le petit homme en s'avanant pour
recevoir M. Pickwick. Trs-heureux de vous voir, mon cher monsieur.
Asseyez-vous, je vous prie. Ainsi vous avez excut votre projet? Vous
tes venu pour assister  l'lection, n'est-ce pas?

M. Pickwick rpondit affirmativement.

Une lection bien dispute, mon cher monsieur.

--J'en suis charm, rpondit M. Pickwick en se frottant les mains.
J'aime  voir cette chaleur patriotique, n'importe pour quel parti:
c'est donc une lection dispute?

--Oh! oui, singulirement. Nous avons retenu toutes les auberges de
l'endroit et n'avons laiss  nos adversaires que les boutiques de
bire. C'est un coup de matre, mon cher monsieur, qu'en dites-vous?

Le petit homme, en parlant ainsi, souriait complaisamment et insrait
dans ses narines une large prise de tabac.

Et quel est le rsultat probable de l'lection?

--Douteux, mon cher monsieur, douteux jusqu' prsent. Les gens de
Fizkin ont trente-trois votante dans les remises du _Blanc-Cerf_.

--Dans les remises! s'cria M. Pickwick, singulirement tonn par cet
autre coup de matre.

--Ils les y tiennent enferms jusqu'au moment o ils en auront besoin,
afin de nous empcher, comme vous vous en doutez bien, d'arriver jusqu'
eux. Mais quand mme nous pourrions leur parler, cela ne nous servirait
pas  grand'chose, car ils les maintiennent exprs constamment gris. Un
habile homme, l'agent de Fizkin! Un habile homme, en vrit!

M. Pickwick ouvrit de grands yeux, mais il ne dit rien.

Malgr cela, poursuivit M. Perker en baissant la voix, malgr cela,
nous avons bonne esprance. Nous avons donn un th ici, la nuit
dernire. Quarante-cinq femmes, mon cher monsieur, et lorsqu'elles sont
parties, nous avons offert  chacune d'elles un parasol vert.

--Un parasol! s'cria M. Pickwick.

--Oui, mon cher monsieur, oui, quarante-cinq parasols verts,  sept
shillings et six pence la pice. Toutes les femmes sont coquettes: ces
parasols ont produit un effet incroyable; assur tous les maris et la
moiti des frres; enfonc les bas, la flanelle et toutes ces sortes de
choses. Ide de moi, mon cher monsieur, entirement de moi. Grle,
pluie, soleil, vous ne pouvez pas faire quinze pas dans la ville, sans
rencontrer une demi-douzaine de parasols verts.

Ici le petit avou se laissa aller  des convulsions de gaiet qui ne
furent interrompues que par l'entre en scne d'un troisime
interlocuteur.

C'tait un homme long et fluet. Sa tte, d'un roux ardent, paraissait
incline  devenir chauve; sur son visage se peignaient une importance
solennelle, une profondeur incommensurable. Il tait revtu d'une longue
redingote brune, d'un gilet et d'un pantalon de drap noir. Un double
lorgnon se dandinait sur sa poitrine; sur sa tte il portait un chapeau
dont la forme tait tonnamment basse et les bords tonnamment larges.
Ce nouveau venu fut prsent  M. Pickwick comme M. Pott, diteur de la
_Gazette d'Eatanswill_.

Aprs quelques remarques prliminaires, M. Pott se tourna vers M.
Pickwick et lui dit avec solennit:

Cette lection excite un grand intrt dans la mtropole, monsieur.

--Je le pense, rpondit M. Pickwick.

--Auquel je puis me flatter, continua M. Pott en regardant M. Perker de
manire  faire confirmer ses paroles, auquel je puis me flatter
d'avoir contribu en quelque chose par mon article de samedi dernier.

--Sans aucun doute, assura le petit homme.

--Monsieur, poursuivit M. Pott, la presse est un puissant engin.

M. Pickwick donna un assentiment complet  cette proposition.

Mais je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais abus de l'norme
pouvoir que je possde. Je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais
dirig le noble instrument plac entre mes mains par la Providence,
contre le sanctuaire inviolable de la vie prive, contre la rputation
des individus, cette fleur tendre et fragile. Je me flatte, monsieur,
que j'ai dvou toute mon nergie ...  des efforts... faibles
peut-tre, oui, j'en conviens,  de faibles efforts, pour inculquer ces
principes que... dont... pour lesquels....

L'diteur de la _Gazette d'Eatanswill_ paraissant s'embrouiller, M.
Pickwick vint  son secours en lui disant:

Certainement, monsieur.

--Et permettez-moi de vous demander, monsieur, de vous demander comme 
un homme impartial ce que le public de Londres pense de ma polmique
avec l'_Indpendant_?

M. Perker s'interposa et dit avec un sourire malicieux qui n'tait pas
tout  fait accidentel:

Le public de Londres s'y intresse beaucoup, sans aucun doute.

--Cette polmique, poursuivit le journaliste, sera continue aussi
longtemps qu'il me restera un peu de sant et de force, un peu de ces
talents que j'ai reus de la nature. A cette polmique, monsieur,
quoiqu'elle puisse dranger l'esprit des hommes, exasprer leurs
opinions et les rendre incapables de s'occuper des devoirs prosaques de
la vie ordinaire;  cette polmique, monsieur, je consacrerai toute mon
existence, jusqu' ce que j'aie broy sous mon pied l'_Indpendant
d'Eatanswill_. Je dsire, monsieur, que le peuple de Londres, que le
peuple de mon pays sache qu'il peut compter sur moi, que je ne
l'abandonnerai point, que je suis rsolu, monsieur,  demeurer son
champion jusqu' la fin.

--Votre conduite est trs-noble, monsieur, s'cria M. Pickwick, et il
secoua chaleureusement la main du magnanime diteur.

--Je m'aperois, monsieur, rpondit celui-ci, tout essouffl par la
vhmence de sa dclaration patriotique; je m'aperois que vous tes un
homme de sens et de talent. Je suis trs-heureux, monsieur, de faire la
connaissance d'un tel homme.

--Et moi, monsieur, rtorqua M, Pickwick, je me sens profondment honor
par cette expression de votre opinion. Permettez-moi, monsieur, de vous
prsenter mes compagnons de voyage, les autres membres correspondants du
club que je suis orgueilleux d'avoir fond.

M. Pott ayant dclar qu'il en serait enchant, M. Pickwick alla
chercher ses trois amis, et les prsenta formellement  l'diteur de la
_Gazette d'Eatanswill_.

Maintenant, mon cher Pott, dit le petit M. Perker, la question est de
savoir ce que nous ferons de nos amis ici prsents.

--Nous pouvons rester dans cette maison, je suppose? dit M. Pickwick.

--Pas un lit de reste, monsieur, pas un seul lit.

--Extrmement embarrassant! reprit M. Pickwick.

--Extrmement, rptrent ses acolytes.

--J'ai  ce sujet, dit M. Pott, une ide qui, je l'espre, peut tre
adopte avec beaucoup de succs. Il y a deux lits au _Paon d'argent_, et
je puis dire hardiment, au nom de Mme Pott, qu'elle sera enchante de
donner l'hospitalit  M. Pickwick et  l'un de ses compagnons, si les
deux autres gentlemen et leur domestique consentent  s'arranger de leur
mieux au _Paon d'argent_.

Aprs des instances rptes de M. Pott, et des protestations nombreuses
de M. Pickwick, qu'il ne pouvait pas consentir  dranger l'aimable
pouse de l'diteur, il fut dcid que c'tait l le seul arrangement
excutable; aussi fut-il excut. Aprs avoir dn ensemble aux _Armes
de la ville_, et tre convenus de se runir le lendemain matin dans le
mme lieu pour accompagner la procession de l'honorable Samuel Slumkey,
nos amis se sparrent, M. Tupman et M. Snodgrass se retirant au _Paon
d'argent_, M. Pickwick et M. Winkle se rfugiant sous le toit
hospitalier de M. Pott.

Le cercle domestique de M. Pott se composait de lui-mme et de sa femme.
Tous les hommes qu'un puissant gnie a levs  un poste minent dans le
monde, ont ordinairement quelque petite faiblesse, qui n'en parat que
plus remarquable par le contraste qu'elle forme avec leur caractre
public. Si M. Pott avait une faiblesse, c'tait apparemment d'tre un
peu trop soumis  la domination lgrement mprisante de son pouse.
Cependant noua n'avons pas le droit d'insister sur ce fait, car, dans la
circonstance actuelle, toutes les manires les plus engageantes de Mme
Pott furent employes  recevoir les deux gentlemen amens par son mari.

Chre amie, dit M. Pott, M. Pickwick, M. Pickwick de Londres.

Mme Pott reut avec une douceur enchanteresse le serrement de main
paternel de M. Pickwick, tandis que M. Winkle, qui n'avait pas t
annonc du tout, salua et se glissa dans un coin obscur.

Mon cher, dit la dame.

--Chre amie, rpondit l'diteur.

--Prsentez l'autre gentleman.

--Je vous demande un million de pardons, dit M. Pott. Permettez-moi....
Madame Pott, monsieur....

--Winkle, dit M. Pickwick.

--Winkle, rpta M. Pott; et la crmonie de l'introduction fut
complte.

--Nous vous devons beaucoup d'excuses, madame, reprit M. Pickwick, pour
avoir ainsi troubl vos arrangements domestiques.

--Je vous prie de n'en point parler, monsieur, rpliqua avec vivacit la
moiti fminine de Pott. C'est, je vous assure, un grand plaisir pour
moi d'apercevoir de nouveaux visages, vivant comme je le fais de jour en
jour, de semaine en semaine, dans ce triste endroit, et sans voir
personne.

--Personne! ma chre? s'cria M. Pott, avec finesse.

--Personne que vous, rtorqua son pouse avec asprit.

--En effet, monsieur Pickwick, reprit leur hte pour expliquer les
lamentations de sa femme; en effet, nous sommes privs de beaucoup de
plaisirs que nous devrions partager. Ma position comme diteur de la
_Gazette d'Eatanswill_, le rang que cette feuille occupe dans le pays,
mon immersion constante dans le tourbillon de la politique....

Mme Pott interrompit son poux. Mon cher, dit-elle.

--Chre amie, rpondit l'diteur.

--Je dsirerais que vous voulussiez bien trouver un autre sujet de
conversation, afin que ces messieurs puissent y prendre quelque intrt.

--Mais, mon amour, dit M. Pott avec humilit, M. Pickwick y prend grand
intrt.

--C'est fort heureux pour lui! Mais _moi_ je suis lasse,  mourir, de
votre politique, de vos querelles avec l'_Indpendant_, et de toutes ces
sottises. Je suis tout  fait tonne, Pott, que vous donniez ainsi en
spectacle vos absurdits.

--Mais, chre amie, murmura le malheureux poux.

--Sottises! ne me parlez pas. Jouez-vous  l'cart, monsieur?

--Je serai enchant, madame, d'apprendre avec vous, rpondit galamment
M. Winkle.

--Eh bien! alors, tirez cette table auprs de la fentre, pour que je
n'entende plus cette ternelle politique.

--Jane, dit M. Pott  la servante, qui apportait de la lumire,
descendez dans le bureau, et montez-moi la collection des gazettes pour
l'anne 1830. Je vais vous lire, continua-t-il en se tournant vers M.
Pickwick, je vais vous lire quelques-uns des articles de fond que j'ai
crits,  cette poque, sur la conspiration des jaunes pour faire nommer
un nouveau pager  notre Turnpike. Je me flatte qu'ils vous amuseront.

--Je serai vritablement charm de vous entendre, rpondit M. Pickwick.

Son voeu fut bientt exauc. La servante revint avec une collection de
gazettes, et l'diteur s'tant assis auprs de son hte, se mit  lire
immdiatement.

Nous avons feuillet le mmorandum de M. Pickwick, dans l'espoir de
retrouver au moins un sommaire de ces magnifiques compositions; mais ce
fut vainement. Nous avons cependant des raisons de croire que la vigueur
et la fracheur du style le ravirent entirement, car M. Winkle a not
que ses yeux, comme par un excs de plaisir, restrent ferms pendant
toute la dure de la lecture.

L'annonce que le souper tait servi mit un terme au jeu d'cart et  la
rcapitulation des beauts de la _Gazette_. M. Winkle avait dj fait
des progrs considrables dans les bonnes grces de Mme Pott. Elle tait
d'une humeur charmante, et n'hsita pas  l'informer confidentiellement
que M. Pickwick tait un vieux bonhomme tout  fait aimable. Il y a dans
ces expressions une familiarit que ne se serait permise aucun de ceux
qui connaissaient intimement l'esprit colossal de ce philosophe.
Cependant nous les avons conserves parce qu'elles prouvent d'une
manire touchante et convaincante la facilit avec laquelle il gagnait
tous les coeurs, et le cas immense que faisaient de lui toutes les
classes de la socit.

La nuit tait avance, M. Tupman et M. Snodgrass dormaient depuis
longtemps sous l'aile du _Paon d'argent_, lorsque nos deux amis se
retirrent dans leurs chambres. Le sommeil s'empara bientt de leurs
sens, mais, quoiqu'il et rendu M. Winkle insensible  tous les objets
terrestres, le visage et la tournure de l'agrable Mme Pott se
prsentrent, pendant longtemps encore,  sa fantaisie excite.

Le mouvement et le bruit de la matine suivante taient suffisants pour
chasser de l'imagination la plus romantique toute autre ide que celle
de l'lection. Le roulement des tambours, le son des cornes et des
trompettes, les cris de la populace, le pitinement des chevaux,
retentissaient dans les rues depuis le point du jour; et de temps en
temps une escarmouche entre les enfants perdus des deux partis gayait
et diversifiait les prparatifs de la crmonie.

Sam parut  la porte de la chambre  coucher de M. Pickwick, justement
comme il terminait sa toilette. H! bien, Sam, lui dit-il, tout le monde
est en mouvement, aujourd'hui?

Oh! personne ne caponne, monsieur. Nos particuliers sont rassembls aux
_Armes de la ville_, et ils ont tant cri dj qu'ils en sont tout
enrouills.

--Ah! ont-ils l'air dvou  leur parti, Sam?

--Je n'ai jamais vu de dvouement comme a, monsieur.

--nergique, n'est-ce pas?

--Je crois bien. Je n'ai jamais vu boire ni bfrer si nergiquement. Il
pourrait bien en crever quelques-uns, voil tout.

--Cela vient de la gnrosit malentendue des bourgeois de cette ville.

--C'est fort probable, rpondit Sam d'un ton bref.

--Ha! dit M. Pickwick, en regardant par la fentre, de beaux gaillards,
bien vigoureux, bien frais.

--Trs-frais, pour sr. Les deux garons du _Paon d'argent_ et moi, nous
avons pomp sur tous les lecteurs qui y ont soup hier.

--Pomp sur des lecteurs indpendants!

--Oui, monsieur. Ils ont ronfl cette nuit os qu'ils taient tombs
ivres-morts hier soir. Ce matin, nous les avons insinus, l'un aprs
l'autre, sous la pompe, et voil! Ils sont tous en bon tat maintenant.
Le comit nous a donn un shilling par tte pour ce service-l!...

--Est-il possible qu'on fasse des choses semblables! s'cria M. Pickwick
plein d'tonnement.

--Bah! monsieur, a n'est rien, rien du tout.

--Rien?

--Rien du tout, monsieur. La nuit d'avant le dernier jour de la dernire
lection, ici, l'autre parti a gagn la servante des _Armes de la ville_
pour picer le grog de quatorze lecteurs qui restaient dans la maison,
et qui n'avaient pas encore vot.

--Qu'est-ce que vous entendez par _picer_ du grog?

--Mettre de l'eau d'non dedans, monsieur. Que le bon Dieu m'emporte si
a ne les a pas fait roupiller douze heures aprs l'lection. Ils en ont
port un sur un brancard, tout endormi, pour essayer, mais bernique! le
maire n'a pas voulu de son vote; ainsi ils l'ont rapport et replant
dans son lit.

--Quel trange expdient! murmura M. Pickwick, moiti pour lui-mme,
moiti pour son domestique.

--Pas si farce qu'une histoire qu'est arrive  mon pre, en temps
d'lection,  ce mme endroit ici, monsieur.

--Contez-moi cela, Sam.

--Voil, monsieur. Il conduisait une mail-coach[18] de Londres ici, dans
ce temps-l. L'lection arrive, et il est retenu par un parti pour
charrier des voteurs de Londres. La veille du jour o il allait se
mettre en route, le comit de l'autre parti l'envoie chercher tout
tranquillement. Il s'en va avec le commissionnaire, qui le fait entrer
dans une grande chambre. Tas de gentlemen, montagnes de papiers, plumes
et le reste. Ah! monsieur Weller, dit le prsident, charm de vous
voir. Comment a va-t-il? qu'il dit.--Trs-bien, mossieur, merci, dit
mon pre. J'espre que vous ne maigrissez pas, non plus, qu'il
dit.--Merci, a ne va pas mal, dit le gentleman. Asseyez-vous, monsieur,
je vous en prie. Ainsi mon pre s'asseoit, et le gentleman et lui se
regardent fisquement leurs deux boules. Vous ne me reconnaissez pas?
dit l'autre.--Peux pas dire que je vous aie jamais vu, rpond mon
pre.--Oh! moi je vous connais, dit l'autre. Je vous ai connu tout
petit, dit-il.--C'est gal, je ne vous remets pas du tout, dit mon
pre.--C'est fort drle, dit l'autre.--Joliment, dit mon pre.--Faut qu'
vous ayez une mauvaise mmoire, monsieur Weller, dit l'autre.--C'est
vrai qu'a n'est pas fameuse, dit mon pre.--Je m'en avais dout, dit
l'autre. Comme a, il lui verse un verre de vin, et il le chatouille
sur sa manire de conduire, et il le met dans une bonne humeur soigne,
et  la fin il lui montre une banknote de vingt livres sterling[19].
C'est une mauvaise route d'ici  Londres? qu'il lui dit.--Par-ci par-l
y a de vilains endroits, dit mon pre.--Et surtout prs du canal, je
crois? dit le gentleman.--Pour un vilain endroit, c'est un vilain
endroit, dit mon pre.--H bien! monsieur Weller, dit l'autre, vous tes
un excellent cocher, et vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec
vos chevaux, on sait a. Nous avons tous bien de l'amiti pour vous,
monsieur Weller. Ainsi, dans le cas qu'il vous arriverait _par hasard_
un accident quand vous amnerez les lecteurs ici, dans le cas que vous
les verseriez dans le canal, sans leur faire aucun mal, ceci est pour
vous, qu'il dit.--Mossieur, vous tes extrmement bon, dit mon pre, et
je vais boire  vot' sant un autre verre de vin, dit-il. Alors il
boit, empoche la monnaie, et il salue son monde. H bien! monsieur,
continua Sam en regardant son matre avec un air d'impudence
inexprimable, croiriez-vous que, justement le jour o il menait ces
mmes lecteurs, sa voiture fut verse prcisment dans cet endroit-l,
et tous les voyageurs lancs dans le canal?

[Footnote 18: Sorte de diligence.]

[Footnote 19: 500 francs.]

--Et retirs sur-le-champ? demanda vivement M. Pickwick.

--Pour a, rpliqua Sam trs-lentement, on dit qu'il y manquait un vieux
gentleman. Je sais bien qu'on a repch son chapeau, mais je ne suis pas
bien certain si sa boule tait dedans, oui-z-ou non. Mais ce que je
regarde, c'est la hextraordinaire concidence que la voiture de mon pre
s'est verse, juste au mme endroit et le mme jour, aprs ce que le
gentleman lui avait dit.

--Sans aucun doute, c'est un hasard bien extraordinaire, rpondit M.
Pickwick; mais brossez mon chapeau, Sam, car j'entends M. Winkle qui
m'appelle pour djeuner.

M. Pickwick descendit dans le parloir, o il trouva le djeuner servi et
la famille dj rassemble. Le repas disparut rapidement; les chapeaux
des gentlemen furent dcors d'normes cocardes bleues, faites par les
belles mains de Mme Pott elle-mme; et M. Winkle se chargea
d'accompagner cette dame sur le toit d'une maison voisine des
_hustings_, tandis que M. Pickwick se rendrait avec M. Pott aux _Armes
de la ville_. Un membre du comit de M. Slumkey haranguait, d'une des
fentres de cet htel, six petits garons et une jeune fille, qu'il
appelait pompeusement  tout bout de champ: _hommes d'Eatanswill_; sur
quoi les six petits garons susmentionns applaudissaient
prodigieusement.

La cour de l'htel offrait des symptmes moins quivoques de la gloire
et de la puissance des bleus d'Eatanswill. Il y avait une arme entire
de bannires et de drapeaux, talant des devises appropries  la
circonstance, en caractres d'or, de quatre pieds de haut et d'une
largeur proportionne. Il y avait une bande de trompettes, de bassons et
de tambours, rangs sur quatre de front et gagnant leur argent en
conscience, principalement les tambours, qui taient fort musculeux. Il
y avait des troupes de constables, avec des btons bleus, vingt membres
du comit avec des charpes bleues, et tout un monde d'lecteurs, avec
des cocardes bleues. Il y avait des lecteurs  cheval et des lecteurs
 pied. Il y avait un carrosse dcouvert,  quatre chevaux, pour
l'honorable Samuel Slumkey. Et les drapeaux flottaient, et les musiciens
jouaient, et les constables juraient, et les vingt membres du comit
haranguaient, et la foule braillait, et les chevaux piaffaient et
reculaient, et les postillons suaient; et toutes les choses, tous les
individus runis en cet endroit, s'y trouvaient pour l'avantage, pour
l'honneur, pour la renomme, pour l'usage spcial de l'honorable Samuel
Slumkey, de Slumkey-Hall, l'un des candidats pour la reprsentation du
bourg d'Eatanswill, dans la chambre des communes du parlement du
Royaume-Uni.

Longues et bruyantes furent les acclamations, et l'un des drapeaux
bleus, portant ces mots: LIBERT DE LA PRESSE, s'agita convulsivement
quand la tte rousse de M. Pott fut aperue par la foule  l'une des
fentres. Mais l'enthousiasme fut pouvantable quand l'honorable Samuel
Slumkey lui-mme, en bottes  revers et en cravate bleue, s'avana,
saisit la main dudit Pott, et tmoigna  la multitude par des gestes
mlodramatiques, sa reconnaissance ineffaable des services que lui
avait rendus la _Gazette d'Eatanswill_.

Tom est-il prt? demanda ensuite l'honorable Samuel Slumkey  M.
Perker.

--Oui, mon cher monsieur, rpliqua le petit homme.

--On n'a rien oubli, j'espre?

--Rien du tout, mon cher monsieur; pas la moindre chose. Il y a vingt
hommes, bien lavs,  qui vous donnerez des poignes de main,  la
porte; et six enfants, dans les bras de leurs mres, que vous caresserez
sur la tte et dont vous demanderez l'ge. Surtout ne ngligez pas les
enfants, mon cher monsieur. Ces sortes de choses produisent toujours un
bon effet.

--J'y penserai, dit l'honorable Samuel Slumkey.

--Et, peut-tre, mon cher monsieur, ajouta le prvoyant petit homme, si
vous pouviez... je ne dis pas que cela soit indispensable... mais si
vous pouviez prendre sur vous de baiser un des bambins, cela produirait
une grande impression sur la foule.

--L'effet ne serait-il pas le mme si vous vous chargiez de la besogne?
demanda M. Samuel Slumkey.

--J'ai peur que non, mon cher monsieur. Mais si vous le faisiez
vous-mme, je pense que cela vous rendrait trs-populaire.

--Trs-bien, dit l'honorable Samuel Slumkey d'un air rsign, il faut en
passer par l, voil tout.

--Arrangez la procession! crirent les vingt membres du comit.

Au milieu des acclamations de la multitude, musiciens, constables,
membres du comit, lecteurs, cavaliers, carrosses prirent leurs places.
Chacune des voitures  deux chevaux contenait autant de gentlemen
empils et debout qu'il avait t possible d'en faire tenir. Celle qui
tait assigne  M. Perker renfermait M. Pickwick, M. Tupman, M.
Snodgrass et une demi-douzaine de membres du comit.

Il y eut un moment de silence solennel, lorsque la procession attendit
que l'honorable Samuel Slumkey montt dans son carrosse.

Tout d'un coup la foule poussa une acclamation.

Il est sorti! s'cria le petit Perker, d'autant plus mu que sa
position ne lui permettait pas de voir ce qui se passait en avant.

Une autre acclamation, plus forte:

Il a donn des poignes de main aux hommes! dit le petit agent.

Une autre acclamation, beaucoup plus violente:

Il a caress les bambins sur la tte! continua M. Perker tremblant
d'anxit.

Un tonnerre d'applaudissements qui dchirent les airs:

Il en a bais un! s'cria le petit homme enchant.

Un second tonnerre:

Il en a bais un autre!

Un troisime tonnerre, assourdissant:

Il les baise tous! vocifra l'enthousiaste petit gentleman, et au
mme instant la procession se mit en marche, salue par les acclamations
retentissantes de la multitude.

Comment et par quelle cause les deux processions se heurtrent, et
comment la confusion qui s'ensuivit fut enfin termine, c'est ce que
nous ne pouvons entreprendre de dcrire: car au commencement de la
bagarre le chapeau de M. Pickwick fut enfonc sur ses yeux, sur son nez
et sur sa bouche, par l'application d'un drapeau jaune. D'aprs ce que
cet illustre philosophe put conclure du petit nombre de rayons visuels
qui passaient entre ses joues et son feutre, il se reprsente comme
entour de tous cts par des physionomies irrites et froces, par un
vaste nuage de poussire et par une foule paisse de combattants. Il
raconte qu'il fut arrach de sa voiture par un pouvoir invisible, et
qu'il prit part personnellement  des exercices pugilastiques; mais avec
qui, ou comment, ou pourquoi, c'est ce qu'il lui est absolument
impossible d'tablir. Ensuite il fut pouss sur des gradins de bois par
les personnes qui taient derrire lui, et, en retirant son chapeau, il
se trouva environn de ses amis, sur le premier rang du ct gauche des
_hustings_. Le ct droit tait rserv pour le parti jaune; le centre
pour le maire et ses assistants. L'un de ceux-ci, le gros crieur
d'Eatanswill, secouait une norme cloche, ingnieux moyen de faire faire
silence. Cependant M. Horatio Fizkin et l'honorable Samuel Slumkey, leur
main droite pose sur leur coeur, s'occupaient  saluer, avec la plus
grande affabilit, la mer orageuse de ttes qui inondait la place et de
laquelle s'levait une tempte de gmissements, d'acclamations, de
sifflements, de hurlements, qui aurait fait honneur  un tremblement de
terre.

Voil Winkle, dit M. Tupman  son illustre ami, en le tirant par la
manche.

--O? demanda M. Pickwick en ajustant sur son nez ses lunettes, qu'il
avait heureusement gardes jusque-l dans sa poche.

--L, rpondit M. Tupman, sur le toit de cette maison.

Et en effet, dans une large gouttire de plomb, M. Winkle et Mme Pott
taient confortablement assis sur une couple de chaises, agitant leurs
mouchoirs pour se faire mieux reconnatre.

M. Pickwick rtorqua ce compliment en envoyant un baiser de sa main  la
dame.

L'lection n'avait pas encore commenc, et comme une multitude inactive
est gnralement dispose  tre factieuse, cette innocente action fut
suffisante pour faire natre mille plaisanteries.

Oh! l-haut! vieux renard! C'est-il beau de faire des galanteries aux
filles?

--Oh! le vnrable pcheur!

--Il met ses besicles pour lorgner les femmes maries.

--Le sclrat! Il lui fait les yeux doux,  travers ses carreaux.

--Surveillez votre femme, Pott! Et ces lazzis furent suivis de grands
clats de rire.

Comme ces brocards taient accompagns d'odieuses comparaisons entre M.
Pickwick et un vieux bouc, ainsi que d'autres traits d'esprit du mme
genre, et comme elles tendaient, en outre,  entacher l'honneur d'une
innocente dame, l'indignation de notre hros fut excessive: mais le
silence tant proclam dans cet instant, il se contenta de jeter  la
populace un regard de mpris et de piti, qui la fit rire plus
bruyamment que jamais.

Silence! beuglrent les acolytes du maire.

--Whiffin, proclamez le silence! dit le maire d'un air pompeux, qui
convenait  sa position leve. Le crieur, pour obir  cet ordre,
excuta un autre concerto sur sa sonnette, aprs quoi un gentleman de la
foule cria, de toutes ses forces, _Fifine!_ ce qui occasiona d'autres
clats de rire.

--Gentlemen! dit le maire, en donnant toute l'tendue possible  sa
voix. Gentlemen, frres lecteurs du bourg d'Eatanswill, nous sommes
assembls aujourd'hui pour lire un reprsentant  la place de notre
dernier....

Ici, le maire fut interrompu car une voix qui criait dans la foule:

Bonne chance  M. le maire! et qu'il reste toujours dans les clous et
les casseroles qu'ils y ont fait sa fortune.

Cette allusion aux entreprises commerciales de l'orateur excita un
ouragan de gaiet qui, avec son accompagnement de sonnette, empcha
d'entendre un seul mot de la harangue du maire,  l'exception,
cependant, de la dernire phrase, par laquelle il remerciait ses
auditeurs de l'attention bienveillante qu'ils lui avaient prte. Cette
expression de gratitude fut accueillie par une autre explosion de joie,
qui dura environ un quart d'heure.

Un grand gentleman efflanqu, dont le cou tait comprim par une
cravate blanche trs-roide, parut alors en scne, au milieu des
interruptions frquentes de la foule, qui l'engageait  envoyer
quelqu'un chez lui pour voir s'il n'avait pas oubli sa voix sous son
traversin. Il demanda la permission de prsenter une personne propre et
convenable, pour reprsenter au parlement les lecteurs d'Eatanswill, et
quand il dclara que c'tait Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge,
prs Eatanswill, les fizkiniens applaudirent et les slumkens
grognrent, si longtemps et si bruyamment, que le parrain du candidat,
au lieu de parler, aurait pu chanter des chansons bachiques sans que
personne s'en ft dout.

Les amis d'Horatio Fizkin, Esquire, ayant joui de leur primaut, un
petit homme, au visage colrique et rouge comme un oeillet, s'avana afin
de nommer une autre personne propre et convenable, pour reprsenter au
parlement les lecteurs d'Eatanswill; mais la nature de cet individu
tait trop irritable pour lui permettre de cheminer tranquillement parmi
les forces de la multitude. Aprs quelques sentences d'loquence
figurative, le gentleman colrique se mit  tonner contre les
interrupteurs; puis il changea des provocations avec les gentlemen
placs sur les hustings. Alors il se leva de toutes parts un tapage qui
l'obligea d'exprimer ses sentiments par une pantomime srieuse, au bout
de laquelle il cda la place  l'orateur charg de seconder sa motion.
Celui-ci, pendant une bonne demi-heure, psalmodia un discours crit,
qu'aucun tumulte ne put lui faire interrompre; car il l'avait envoy
d'avance  la _Gazette d'Eatanswill_, qui devait l'imprimer mot pour
mot.

Enfin, Fizkin, Esquire de Fizkin-Loge, prs d'Eatanswill, se prsenta
pour parler aux lecteurs, mais aussitt les bandes de musiciens
employes par l'honorable Samuel Slumkey, commencrent  excuter une
fanfare avec une vigueur toute nouvelle. En change de cette attention,
la multitude jaune se mit  caresser la tte et les paules de la
multitude bleue; la multitude bleue voulut se dbarrasser de l'incommode
voisinage de la multitude jaune, et il s'ensuivit une scne de
bousculades, de luttes, de combats, que nous dsesprons de pouvoir
reprsenter. Le maire s'effora vainement d'y mettre fin; vainement il
ordonna d'un ton impratif  douze constables de saisir les principaux
meneurs, qui pouvaient tre au nombre de deux cent cinquante; le tumulte
continua. Durant l'meute, Horatio Fizkin, Esquire de Fiskin-Loge et ses
amis devinrent de plus en plus furieux; enfin, Horatio Fiskin demanda,
d'un ton premptoire,  son adversaire l'honorable Samuel Slumkey, de
Slumkey-Hall, si ces musiciens jouaient par son ordre. L'honorable
Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, refusant de rpondre  cette question,
Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin Loge, montra le poing  l'honorable
Samuel Slumkey-Hall: sur quoi, le sang de l'honorable Samuel Slumkey
s'tant chauff, il provoqua, en combat mortel, Horatio Fizkin,
Esquire. Quand le maire entendit cette violation de toutes les rgles
connues et de tous les prcdents, il ordonna une nouvelle fantaisie sur
la sonnette, et dclara que son devoir l'obligeait  faire comparatre
devant lui, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, et l'honorable
Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, pour leur faire prter serment de ne
point troubler la paix de Sa Majest. A cette menace terrible, les amis
des deux candidats s'interposrent, et lorsque les deux partis se furent
querells, deux  deux, pendant trois quarts d'heure, Horatio Fizkin,
Esquire, mit la main  son chapeau, en regardant l'honorable Samuel
Slumkey; l'honorable Samuel Slumkey mit la main  son chapeau en
regardant Horatio Fizkin, Esquire, les musiciens furent interrompus; la
multitude s'apaisa en partie, et Horatio Fizkin, Esquire, put continuer
sa harangue.

Les discours des deux candidats, quoique diffrents sous tous les autres
rapports, s'accordaient pour offrir un tribut touchant au mrite et  la
noblesse d'me des lecteurs d'Eatanswill. Chacun exprima son intime
conviction, qu'il n'avait jamais exist, sur la terre, une runion
d'hommes plus indpendants, plus clairs, plus patriotes, plus
vertueux, plus dsintresss que ceux qui avaient promis de voter pour
_lui_: chacun fit entendre obscurment qu'il souponnait les lecteurs
de l'autre parti d'tre influencs par de honteux motifs, d'tre adonns
 d'ignobles habitudes d'ivrognerie, qui les rendaient tout  fait
indignes d'exercer les importantes fonctions confies  leur honneur
pour le bonheur de la patrie. Fizkin exprima son empressement  faire
tout ce qui lui serait propos[20]; Slumkey, sa dtermination de ne
jamais rien accorder de ce qui lui serait demand. L'un et l'autre
mirent en fait, que l'agriculture, les manufactures, le commerce, la
prosprit d'Eatanswill, seraient toujours plus chers  leur coeur que
tous les autres objets terrestres. Chacun d'eux, enfin, tait heureux
de pouvoir dclarer que, grce  sa confiance dans le discernement des
lecteurs, il tait sr que c'tait lui qui serait nomm.

[Footnote 20: Le ministre tait apparemment libral.

(_Note du traducteur._)]

A la suite de ce discours, on procda par main leve; le maire dcida en
faveur de l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall; Horatio Fizkin,
Esquire, de Fizkin-Loge, demanda un scrutin: et en consquence un
scrutin fut dcrt. Ensuite on vota des remerciements au maire, pour
son admirable faon de prsider, et le maire remercia l'assemble, en
souhaitant de tout son coeur que _le fauteuil de la prsidence_ n'et pas
t un vain mot, car il avait t debout pendant toute la dure de
l'opration. Les processions se reformrent; les voitures roulrent
lentement  travers la foule, et celle-ci applaudit ou siffla, suivant
ce que lui dictaient ses affections ou ses caprices.

Pendant toute la dure du scrutin, la ville entire sembla agite d'une
fivre d'enthousiasme. Tout se passait de la manire la plus librale et
la plus dlicieuse. Les spiritueux taient remarquablement bon march,
chez tous les dbitants. Des brancards parcouraient les rues pour la
commodit des lecteurs qui se trouvaient incommods d'tourdissements
passagers; car, durant toute la lutte lectorale, cette espce
d'indisposition pidmique s'tant dveloppe chez les votants avec une
rapidit singulire et tout  fait alarmante, on les voyait souvent
tendus sur le pav des rues, dans un tat d'insensibilit complte. Le
dernier jour il y avait encore un petit nombre d'lecteurs qui n'avaient
point vot. C'taient des individus rflchis, calculateurs, qui
n'taient pas suffisamment convaincus par les raisons de l'un ou l'autre
parti, quoiqu'ils eussent eu de nombreuses confrences avec tous les
deux. Une heure avant la fermeture du scrutin, M. Perker sollicita
l'honneur d'avoir une entrevue prive avec ces nobles, ces intelligents
patriotes. Les arguments qu'il employa furent brefs, mais convaincants.
Les retardataires allrent en troupe au scrutin, et quand ils en
sortirent, l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, tait sorti dj
de l'urne lectorale.




CHAPITRE XIV.

Contenant une courte description de la compagnie assemble au _Paon
d'argent_, et de plus une histoire raconte par un commis-voyageur.


C'est avec un plaisir toujours nouveau, qu'aprs avoir contempl les
tourments et les combats de la vie politique, on ramne son attention
sur la tranquillit de la vie prive. Quoique en ralit, M. Pickwick ne
tint pas beaucoup  l'un ou  l'autre parti, il avait t assez enflamm
par l'enthousiasme de Pott, pour appliquer ses immenses facults
intellectuelles aux oprations que nous venons de raconter, d'aprs son
mmorandum. Pendant qu'il tait ainsi occup, M. Winkle ne restait pas
oisif, mais il dvouait tout son temps  d'agrables promenades,  de
petites excursions romantiques avec Mme Pott; car, lorsque l'occasion
s'en prsentait, cette aimable dame ne manquait jamais de chercher
quelque soulagement  l'ennuyeuse monotonie dont elle se plaignait avec
tant d'amertume. M. Pickwick et M. Winkle, tant ainsi compltement
acclimats dans la maison de l'diteur, M. Tupman et M. Snodgrass, se
trouvrent en grande partie rduits  leurs propres ressources. Prenant
peu d'intrt aux affaires publiques, ils eurent recours, pour charmer
leurs loisirs, aux amusements que pouvait offrir le _Paon d'argent_. Ces
amusements se composaient d'un jeu de bagatelle, au premier tage, et
d'un solitaire jeu de quilles, dans l'arrire-cour. Grce au dvouement
de Sam, nos voyageurs furent graduellement initis dans les mystres de
ces passe-temps, beaucoup plus abstraits que ne le supposent les hommes
ordinaires. C'est ainsi qu'ils parvinrent  charmer la lenteur des
heures paresseuses, quoiqu'ils fussent en grande partie deshrits de la
socit de M. Pickwick.

C'tait principalement le soir que le _Paon d'argent_ offrait, aux deux
amis, des attractions qui leur permettaient de rsister aux invitations
pressantes de l'loquent, quoique verbeux, journaliste. C'tait le soir
que le caf de l'htel se remplissait d'un cercle d'originaux, dont les
caractres et les manires prsentaient  M. Tupman des observations
dlicieuses et dont les discours et les actions taient habituellement
nots par M. Snodgrass.

On sait ce que sont ordinairement les cafs o se rassemblent messieurs
les commis voyageurs. Celui du _Paon d'argent_ ne sortait point de la
rgle commune. C'tait une vaste pice toute nue, dont le maigre
ameublement avait, sans aucun doute, t meilleur lorsqu'il tait plus
neuf. Une curieuse collection de chaises, aux formes grotesques et
varies, tait distribue autour d'une grande table place au centre de
la salle, et d'une infinit de petites tables rondes, carres ou
triangulaires, qui en occupaient tous les coins. Un vieux tapis de
Turquie faisait, sur le plancher, l'effet d'un petit mouchoir de femme
sur le plancher d'une gurite. Les murs taient garnis de deux ou trois
grandes cartes gographiques, et de plusieurs grosses houppelandes, qui
pendaient  une range de champignons. On voyait, sur la chemine, un
livre de poste; une histoire du Comt, moins la couverture; les restes
mortels d'une truite, contenus dans un cercueil de verre; un encrier de
bois, contenant un tronon de plume, avec la moiti d'un pain 
cacheter. Le buffet s'honorait de porter une quantit d'objets divers,
parmi lesquels se faisaient remarquer principalement, une burette fort
nuageuse; deux ou trois fouets; autant de chles de voyage; un
assortiment de couteaux et de fourchettes, et surtout la moutarde.
Enfin, l'atmosphre, paissie par la fume de tabac, avait communiqu
une teinte de bistre  tous les objets, et principalement  des rideaux
rouges et poussireux, qui pendaient tristement aux croises.

C'est l que MM. Tupman et Snodgrass buvaient et fumaient, dans la
soire qui suivit l'lection, avec plusieurs autres habitants
temporaires de l'htel.

Allons! messieurs, dit _ex abrupto_, un grand et vigoureux personnage,
qui ne possdait qu'un seul oeil, mais un petit oeil noir tincelant,
comme quatre, de malice et de bonne humeur. Allons! messieurs,  nos
nobles sants! Je propose toujours ce toast-l  la compagnie, mais dans
mon for intrieur je bois  la sant de Mary. Pas vrai, Mary?...

--Laissez-moi, monstre! rpondit la servante, qui, toutefois, tait
videmment flatte du compliment.

--Ne vous en allez pas, Mary, reprit l'homme  l'oeil noir.

--Laissez-moi tranquille, impertinent!

--Ne pleurez pas d'tre oblige de me quitter, Mary, poursuivit le
personnage  l'oeil unique, tandis que la jeune fille quittait la
chambre; j'irai vous retrouver tout  l'heure, ne vous chagrinez pas, ma
chre! En disant ces mots il cligna son oeil solitaire du ct de la
compagnie,  la grande satisfaction d'un personnage assez fig, qui
avait une pipe de terre et un visage galement _culotts_.

--Les femmes, c'est des drles de cratures, dit l'homme au visage
culott, aprs une pause.

--Ah! c'est fameusement vrai! s'cria, derrire son cigare, un second
monsieur au visage couperos.

Aprs ce petit bout de philosophie, il y eut une autre pause.

Malgr cela, voyez-vous, il y a dans ce monde des choses plus drles
que les femmes, reprit l'homme  l'oeil noir, en remplissant gravement
une pipe hollandaise d'une norme dimension.

--tes-vous mari? demanda le visage culott.

--Pas que je sache.

--Je m'en avais dout.

En parlant ainsi, l'homme au visage culott tomba dans une extase de
joie, occasionne par sa propre rpartie; ce en quoi il fut imit par un
individu  la voix douce, au visage pacifique, qui avait pour principe
d'tre toujours d'accord avec tout le monde.

Aprs tout, gentlemen, dit l'enthousiaste M. Snodgrass, les femmes sont
le charme et la consolation de notre existence.

--Cela est vrai, rpliqua le personnage  l'air doucereux.

--Quand elles sont de bonne humeur, ajouta le visage culott.

--Oh! cela est trs-vrai, dit le gentleman pacifique.

--Je repousse cette restriction! reprit M. Snodgrass dont la pense
retournait rapidement vers mily Wardle. Je la repousse avec ddain.
Montrez-moi l'homme qui profre quelque chose contre les femmes, en tant
que femmes, et je dclare hardiment qu'il n'est pas un homme. En
prononant ces mots, M. Snodgrass ta son cigare de sa bouche, et frappa
violemment sur la table avec son poing ferm.

--Voil un bon argument, dit l'homme pacifique.

--Contenant une assertion que je nie, interrompit le visage culott.

--Et il y a certainement aussi beaucoup de vrit dans ce que vous
observez, monsieur, rpliqua le pacifique.

--Votre sant, monsieur, reprit le commis voyageur,  l'oeil unique, en
le dirigeant amicalement vers M. Snodgrass.

Le pickwickien rpondit  cette politesse comme il convenait.

J'aime toujours  entendre un bon argument, continua le commis
voyageur; un argument frappant comme celui-ci. C'est fort instructif.
Mais cette petite discussion sur les femmes m'a fait souvenir d'une
histoire que j'ai entendu raconter  mon oncle. C'est ce qui m'a fait
dire tout  l'heure qu'il y a des choses plus drles que les femmes.

--Je voudrais bien entendre cette histoire-l, dit l'homme au cigare et
au visage rouge.

--Votre parole d'honneur? rpliqua laconiquement le commis voyageur; et
il continua  fumer avec grande vhmence.

--Et moi aussi, ajouta M. Tupman, qui parlait pour la premire fois, et
qui tait toujours dsireux d'augmenter son bagage d'exprience.

--Et vous aussi? Eh bien! je vais vous la raconter. Pourtant ce n'est
pas trop la peine; je suis sr que vous ne la croirez pas.

Et pendant que le commis voyageur parlait ainsi, son oeil solitaire
clignait d'une faon singulirement malicieuse.

Si vous m'assurez que l'histoire est vraie, je la croirai certainement,
dit M. Tupman.

--Moyennant cette condition, je vais vous la raconter. Avez-vous entendu
parler de la maison Bilson et Slum? Au reste, que vous en ayez entendu
parler ou non, cela ne fait pas grand'chose, puisqu'ils sont retirs du
commerce depuis longtemps. Il y a quatre-vingts ans que l'histoire en
question arriva  un commis voyageur de cette maison; il tait ami
intime avec mon oncle, et mon oncle m'a racont l'histoire  peu prs
comme vous allez l'entendre. Il l'appelait

L'HISTOIRE DE TOM SMART, LE COMMIS VOYAGEUR.

Par une soire d'hiver, au moment o l'obscurit commenait  tomber, on
aurait pu voir sur la route qui traverse le plateau de Marlborough, une
carriole, et dans cette carriole un homme qui pressait son cheval
fatigu. Je dis _qu'on aurait pu voir_, et je n'ai pas le moindre doute
qu'on aurait vu, s'il tait pass par l quelque personne qui n'et pas
t aveugle. Mais la saison tait si froide et la nuit si pluvieuse,
qu'except l'eau qui tombait il n'y avait pas un chat dehors. Si un
commis voyageur de cette poque avait rencontr ce casse-cou de petite
carriole, avec sa caisse grise, ses roues carlates, et sa jument baie 
l'allure allonge, un caractre capricieux, qui avait l'air de descendre
d'un cheval de boucher et d'une rosse de la petite poste, il aurait
conclu du premier coup, que le conducteur de la carriole tait
ncessairement Tom Smart, de la grande maison Bilson et Slum, de
Cateaton-Street, dans la Cit; mais comme il ne se trouvait l aucun
commis voyageur, personne ne se doutait de l'affaire, et Tom Smart, sa
carriole grise, ses roues carlates et sa jument capricieuse, gardaient
mutuellement leur secret, en cheminant de compagnie.

Mme dans ce triste monde, il y a bien des endroits plus agrables que
la plaine de Marlborough, quand le vent souffle violemment. Si vous y
joignez une sombre soire d'hiver, une route dfonce et fangeuse, une
pluie froide et battante, et que vous en fassiez l'exprience sur votre
propre individu, vous comprendrez toute la force de cette observation.

Le vent ne soufflait pas en face, ni par derrire, quoique ce soit assez
mauvais, mais il venait en travers de la route, poussait la pluie
obliquement, comme les lignes qu'on traait dans nos cahiers d'criture
pour nous apprendre  bien pencher nos lettres: il s'apaisait par
instants, et le voyageur commenait  se flatter qu'puis par sa furie,
il s'tait enfin endormi. Mais pfffouh! il recommenait  hurler et 
siffler au loin; il arrivait en roulant par-dessus les collines; il
balayait la plaine, et s'approchant avec une violence toujours
croissante, il tourbillonnait autour de l'homme et du cheval; il
fouettait dans leurs yeux, dans leurs oreilles, des bouffes d'une pluie
froide et piquante; il soufflait son haleine humide et glace jusque
dans la moelle de leurs os; puis, quand il les avait dpasss il
temptait au loin avec des mugissements tourdissants, comme s'il avait
voulu se moquer de leur faiblesse, et se glorifier de sa puissance.

La jument baie pataugeait dans la boue, les oreilles pendantes, et de
temps en temps secouait la tte, comme pour exprimer le dgot que lui
inspirait la conduite inconvenante des lments. Cependant elle allait
toujours d'un bon pas, quand tout  coup, entendant venir un tourbillon,
plus furieux que tous les autres, elle s'arrta court, carta ses quatre
pieds, et les planta solidement sur la terre. Ce fut par une grce
spciale de la Providence qu'elle agit ainsi, car la carriole tait si
lgre, Tom-Smart si mince, et la jument capricieuse si efflanque,
qu'une fois enleve par l'ouragan, tous les trois auraient
infailliblement roul, l'un par-dessus l'autre, jusqu' ce qu'ils
eussent atteint les bornes de la terre, o jusqu' ce que le vent se ft
apais. Or, dans l'une comme dans l'autre hypothse, il est probable que
ni la jument capricieuse, ni Tom Smart, ni la carriole grise aux roues
carlates, n'auraient jamais pu tre remis en tat de service.

Par mes sous-pieds et mes favoris! s'cria Tom Smart (Il avait parfois
la mauvaise habitude de jurer); par mes sous-pieds et mes favoris!
s'cria Tom, voil un temps gracieux, que le diable m'vente!

On me demandera probablement pourquoi Tom Smart exprimait le voeu d'tre
vent sur nouveaux frais, lorsqu'il tait soumis  ce genre de
traitement depuis si longtemps. Je n'en sais rien: seulement je sais que
Tom Smart parla de la sorte, ou du moins raconta  mon oncle, qu'il
avait ainsi parl; ce qui revient au mme.

Que le diable m'vente! dit Tom Smart; et la jument renifla comme si
elle avait t prcisment du mme avis.

Allons! ma vieille fille, reprit Tom, en lui caressant le cou avec le
bout de son fouet; il n'y a pas moyen d'avancer cette nuit. Nous
resterons  la premire auberge. Ainsi plus tu iras vite, plus vite a
sera fini. Oh! oh! bellement! bellement!

La jument capricieuse tait-elle assez habitue  la voix de son matre
pour comprendre sa pense, ou trouvait-elle qu'il faisait plus froid 
rester en place qu' marcher, c'est ce que je ne saurais dire; mais ce
qu'il y a de sr, c'est que Tom avait  peine cess de parler, qu'elle
releva ses oreilles et recommena  trotter. Elle allait grand train et
secouait si bien la carriole grise, que Tom s'attendait  chaque instant
 voir les rayons rouges de ses roues voler  droite et  gauche, et
s'enfoncer dans le sol humide. Tout bon conducteur qu'il tait, Tom ne
put ralentir sa course jusqu'au moment o la courageuse bte s'arrta
d'elle-mme devant une auberge,  main droite de la route,  environ
deux milles des collines de Marlborough.

Le voyageur dposa son fouet, et jeta les rnes au valet d'curie, tout
en examinant la maison. C'tait un drle de vieux btiment, construit
avec une sorte de cailloutage et des poutres entre-croises. Les
fentres, surmontes d'un petit toit pointu, s'avanaient sur la route;
la porte tait basse, et pour entrer dans la maison, il fallait
descendre deux marches assez raides, sous un porche obscur, au lieu de
monter au perron extrieur, comme c'est l'usage moderne. Cependant
l'auberge avait l'air confortable; il s'chappait de la fentre de la
salle commune une lumire rjouissante, qui rayonnait sur la route et
jusque sur la haie oppose. Une seconde clart, tantt vacillante et
faible, tantt vive et ardente, perait  travers les rideaux ferms
d'une croise de la mme salle, indice flatteur de l'excellent feu qui
flambait dans l'intrieur. Remarquant ces petits symptmes avec l'oeil
d'un voyageur expriment, Tom descendit aussi agilement que le lui
permirent ses membres  moiti gels, et s'empressa d'entrer dans la
maison.

En moins de cinq minutes, il tait tabli dans la salle (c'tait bien
celle qu'il avait rve), en face du comptoir, et non loin d'un feu
substantiel, compos d' peu prs un boisseau de charbon de terre et
d'assez de broussailles pour former une douzaine de buissons fort
dcents. Ces combustibles taient empils jusqu' la moiti de la
chemine, et ronflaient, en ptillant, avec un bruit qui aurait suffi
pour rchauffer le coeur de tout homme raisonnable. Cela tait
confortable, mais ce n'tait pas tout; car une piquante jeune fille, 
l'oeil brillant, au pied fin,  la mise coquette, mettait sur la table
une nappe parfaitement blanche. De plus, Tom, ses pieds dans ses
pantoufles et ses pantoufles sur le garde-feu, le dos tourn  la porte
ouverte, voyait, par rflexion dans la glace de la chemine, la
charmante perspective du comptoir, avec ses dlicieuses ranges de
fromages, de jambons bouillis, de boeuf fum, de bouteilles portant des
inscriptions d'or, de pots de marinades et de conserves; le tout dispos
sur des tablettes d'une manire sduisante. Eh bien! cela tait
confortable; mais cela n'tait pas encore tout, car dans le comptoir une
veuve apptissante tait assise pour prendre le th,  la plus jolie
petite table possible, prs du plus brillant petit feu imaginable, et
cette veuve, qui avait  peine quarante-huit ans et dont le visage tait
aussi confortable que le comptoir, tait videmment la dame et matresse
de l'auberge, l'autocrate suprme de toutes ces agrables possessions.
Malheureusement il y avait une vilaine ombre  ce charmant tableau:
c'tait un grand homme, un homme trs-grand, en habit brun  normes
boutons de mtal, avec des moustaches noires et des cheveux noirs
boucls. Il prenait le th  ct de la veuve, et, comme on pouvait le
deviner sans grande pntration, il tait en beau chemin de prendre la
veuve elle-mme, en lui persuadant de confier  Sa Grandeur le
privilge de s'asseoir dans ce comptoir,  perptuit.

Le caractre de Tom Smart n'tait nullement irritable ni envieux, et
pourtant, d'une manire ou d'une autre, le grand homme  l'habit brun
fit fermenter le peu d'humeur qui entrait dans sa composition. Ce qui le
vexait surtout, c'tait d'observer de temps en temps dans la glace
certaines petites familiarits innocentes, mais affectueuses, qui
s'changeaient entre la veuve et le grand homme, et qui le posaient
videmment comme le favori de la dame. Tom aimait le grog chaud--je puis
mme dire qu'il l'aimait beaucoup;--aussi, aprs s'tre assur que sa
jument avait de bonne avoine et de bonne litire, aprs avoir savour,
sans en laisser une bouche, l'excellent petit dner que la veuve avait
apprt pour lui de ses propres mains, Tom demanda un verre de grog, par
manire d'essai. Or, s'il y avait une chose que la veuve sut fabriquer
mieux qu'une autre, parmi toutes les branches de l'art culinaire,
c'tait prcisment cet article-l. Le premier verre se trouva donc
adapt si heureusement au got de Tom, qu'il ne tarda pas  en ordonner
un second. Le punch chaud est une chose fort agrable, gentlemen, une
chose fort agrable dans toutes les circonstances; mais dans ce vieux
parloir si propre, devant ce feu si ptillant, au bruit du vent qui
rugissait en dehors  faire craquer tous les ais de la vieille maison,
Tom trouva son punch absolument dlicieux. Il en demanda un troisime
verre, puis un quatrime, puis un cinquime; je ne sais pas trop s'il
n'en ordonna pas encore un autre aprs celui-l. Quoi qu'il en soit,
plus il buvait de punch, plus il s'irritait contre le grand homme.

Le diable confonde son impudence! pensa Tom Smart en lui-mme;
qu'a-t-il  faire dans ce charmant comptoir, ce vilain museau? Si la
veuve avait un peu de got, elle pourrait assurment ramasser un
gaillard mieux tourn que cela. Ici les yeux de Tom quittrent la glace
et tombrent sur son verre de punch. Il le vida, car il devenait
sentimental, et il en ordonna encore un.

Tom Smart, gentlemen, avait toujours ressenti le noble dsir de servir
le public. Il avait longtemps ambitionn d'tre tabli dans un comptoir
qui lui appartnt, avec une grande redingote verte, en culottes de
velours  ctes et des bottes  revers. Il se faisait une haute ide de
prsider  des repas de corps; il s'imaginait qu'il parlerait joliment
dans une salle  manger qui serait  lui, et qu'il donnerait de fameux
exemples  ses pratiques, en buvant avec intrpidit. Toutes ces choses
passrent rapidement dans l'esprit de Tom, pendant qu'il sirotait son
punch, auprs du feu jovial, et il se sentit justement indign contre le
grand homme, qui paraissait sur le point d'acqurir cette excellente
maison, tandis que lui, Tom Smart, en tait aussi loign que jamais. En
consquence, aprs s'tre demand, pendant ses deux derniers verres,
s'il n'avait pas le droit de chercher querelle au grand homme pour
s'tre insinu dans les bonnes grces de l'apptissante veuve, Tom Smart
arriva finalement  cette conclusion peu satisfaisante, qu'il tait un
pauvre homme fort maltrait, fort perscut, et qu'il ferait mieux de
s'aller jeter sur son lit.

La jolie fille prcda Tom dans un large et vieil escalier: elle
abritait sa chandelle avec sa main, pour la protger contre les courants
d'air qui, dans un vieux btiment aussi peu rgulier que celui-l,
auraient certainement pu trouver mille recoins pour prendre leurs bats,
sans venir prcisment souffler la lumire. Ils la soufflrent
cependant, et donnrent ainsi aux ennemis de Tom une occasion d'assurer
que c'tait _lui_, et non pas le vent, qui avait teint la chandelle, et
que, tandis qu'il prtendait souffler dessus pour la rallumer, il
embrassait effectivement la servante. Quoi qu'il en soit, la chandelle
fut rallume, et Tom fut conduit,  travers un labyrinthe de corridors,
dans l'appartement qui avait t prpar pour sa rception. La jeune
fille lui souhaita une bonne nuit, et le laissa seul.

Il se trouvait dans une grande chambre, accompagne de placards normes;
le lit aurait pu servir pour un bataillon tout entier; les deux
armoires, en chne bruni par le temps, auraient contenu le bagage d'une
petite arme: mais ce qui frappa le plus l'attention de Tom, ce fut un
trange fauteuil, au dos lev,  l'air refrogn, sculpt de la manire
la plus bizarre, couvert d'un damas  grands ramages, et dont les pieds
taient soigneusement envelopps dans de petits sacs rouges, comme s'ils
avaient eu la goutte dans les talons. De tout autre fauteuil singulier,
Tom aurait pens simplement que c'tait un singulier fauteuil; mais il y
avait dans ce fauteuil-l quelque chose,--il lui aurait t impossible
de dire quoi,--quelque chose qu'il n'avait jamais remarqu dans aucune
autre pice d'ameublement, quelque chose qui semblait le fasciner. Il
s'assit auprs du feu et il regarda de tous ses yeux le vieux fauteuil,
pendant plus d'une demi-heure. Damnation sur ce fauteuil! C'tait une
vieillerie si trange, qu'il n'en pouvait pas dtacher ses regards.

Sur ma foi! dit Tom en se dshabillant lentement et en considrant
toujours le vieux fauteuil, qui se tenait d'un air mystrieux auprs du
lit, je n'ai jamais vu rien de si drle de ma vie ni de mes jours;
farcement drle! dit Tom, qui, grce au punch, tait devenu
singulirement penseur. Farcement drle! Il secoua la tte avec un air
de profonde sagesse et regarda le fauteuil sur nouveaux frais; mais il
eut beau regarder, il n'y pouvait rien comprendre. Ainsi, il se fourra
dans son lit, se couvrit chaudement, et s'endormit.

Au bout d'une demi-heure, Tom s'veilla en sursaut au milieu d'un rve
confus de grands hommes et de verres de punch. Le premier objet qui
s'offrit  son imagination engourdie, ce fut l'trange fauteuil.

Je ne veux plus le regarder, se dit Tom  lui-mme, en fermant
solidement ses paupires; et il tcha de se persuader qu'il allait se
rendormir. Impossible! une quantit de fauteuils bizarres dansaient
devant ses yeux, battaient des entrechats avec leurs pieds, jouaient 
saute-mouton et faisaient toutes sortes de bamboches.

Autant voir un fauteuil rel que deux ou trois douzaines de fauteuils
imaginaires, pensa Tom, en sortant sa tte de dessous la couverture.

L'objet de son tonnement tait toujours l, fantastiquement clair par
la lumire vacillante du feu.

Tom le contemplait fixement, lorsque soudain il le vit changer de
figure. Les sculptures du dossier prirent graduellement les traits et
l'expression d'une face humaine, vieillotte et ride; le damas  ramages
devint un antique gilet flamboyant; les pieds s'allongrent, enfoncs
dans des pantoufles rouges; et le fauteuil, enfin, offrit l'apparence
d'un trs-vieux et trs-vilain bourgeois du sicle prcdent, qui se
serait camp l, les poings sur les hanches. Tom s'assit sur son lit et
se frotta les yeux, pour chasser cette illusion. Mais non! le fauteuil
tait bien rellement un vieux gentleman; et qui plus est, il commena 
cligner de l'oeil en regardant Tom Smart.

Tom tait naturellement un gaillard audacieux, et par-dessus le march
il avait dans l'estomac cinq verres de punch. Quoiqu'il et t d'abord
un peu dmoralis, il sentit que sa bile s'chauffait en voyant
l'antique gentleman le lorgner ainsi d'un air impudent. A la fin, il
rsolut de ne pas le souffrir et comme la vieille face continuait 
cligner de l'oeil aussi vite qu'un oeil peut cligner, Tom lui dit d'un ton
courrouc:

Pourquoi diantre me faites-vous toutes ces grimaces-l?

--Parce que cela me plat, Tom Smart, rpondit le fauteuil, ou le vieux
gentleman, comme vous voudrez l'appeler. Cependant il cessa de cligner
de l'oeil, mais il se mit  ricaner en montrant ses dents, comme un vieux
singe dcrpit.

Comment savez-vous mon nom, vieille face de casse-noisettes? demanda
Tom un peu branl, quoiqu'il voult avoir l'air de faire bonne
contenance.

--Allons! allons! Tom, ce n'est pas comme cela qu'on doit parler  de
l'acajou massif. Dieu me damne! on ne traiterait pas ainsi le plus mince
plaqu. En disant ces mots, le vieux gentleman avait l'air si froce,
que Tom commena  s'effrayer.

Je n'avais pas l'intention de vous manquer de respect, monsieur,
rpondit-il d'un ton beaucoup plus humble.

--Bien! bien! reprit le bonhomme; je le crois, je le crois. Tom?

--Monsieur?

--Je sais toute votre histoire, Tom; toute votre histoire. Vous n'tes
pas riche, Tom.

--C'est vrai; mais comment savez-vous...?

--Cela n'y fait rien. coutez-moi, Tom: Vous aimez trop le punch.

Tom tait sur le point de protester qu'il n'en avait pas tt une goutte
depuis le dernier anniversaire de sa fte, lorsque ses yeux
rencontrrent ceux du fauteuil. Il avait l'air si malin, que Tom rougit,
et garda le silence.

Tom! la veuve est une belle femme: une femme bien apptissante! eh!
Tom? En parlant ainsi, le vieil amateur tourna la prunelle, fit claquer
ses lvres, et releva une de ses petites jambes grles d'un air si rou,
que Tom prit en dgot la lgret de ses manires,  son ge surtout.

Tom! reprit le vieux gentleman, je suis son tuteur.

--Vraiment?

--J'ai connu sa mre, Tom, et sa grand'mre aussi. Elle tait folle de
moi. C'est elle qui m'a fait ce gilet-l, Tom.

--Oui-da!

--Et ces pantoufles-l, continua le vieux camarade en levant un de ses
chalas. Mais n'en parlez pas, Tom; je ne voudrais pas qu'on st
combien elle m'tait attache; cela pourrait occasionner quelques
dsagrments dans sa famille. En disant ces mots, le vieux dbauch
avait l'air si impertinent, que Tom a dclar depuis qu'il aurait pu
s'asseoir dessus sans le moindre remords.

J'tais la coqueluche des femmes dans mon temps. J'ai tenu bien des
jolies femmes sur mes genoux pendant des heures entires! Eh! Tom, qu'en
dites-vous? Le vieux farceur allait poursuivre et raconter sans doute
quelque exploit de sa jeunesse, lorsqu'il lui prit un si violent accs
de craquements qu'il lui fut impossible de continuer.

C'est bien fait, vieux libertin! pensa Tom. Mais il ne dit rien.

--Ah! reprit son trange interlocuteur, cette maladie m'incommode
beaucoup maintenant. Je deviens vieux, Tom, et j'ai perdu presque tous
mes btons. On m'a fait dernirement une vilaine opration: on m'a mis
dans le dos une petite pice. C'tait une preuve terrible, Tom.

--Je le crois, monsieur.

--Mais il ne s'agit point de cela, Tom; je veux vous marier  la veuve.

--Moi! monsieur?

--Vous.

--Que Dieu bnisse vos cheveux blancs! (le fauteuil conservait encore
une partie de ses crins). Elle ne voudrait pas de moi! Et Tom soupira
involontairement, car il songeait au comptoir.

--Allons donc! dit le vieux gentleman avec fermet.

--Non, non. Il y a un autre vent qui souffle: un damn coquin, d'une
taille superbe, avec des favoris noirs!

--Tom! reprit le vieillard solennellement, il ne l'pousera jamais!

--Ah! si vous aviez t dans le comptoir, vieux gentleman, vous
conteriez un autre conte.

--Bah! bah! je sais toute cette histoire-l....

--Quelle histoire?

--Les baisers drobs derrire la porte, et caetera, dit le vieillard
avec un regard impudent qui fit bouillonner le sang de Tom; car, je vous
le demande, messieurs, y a-t-il rien de plus vexant que d'entendre
parler de la sorte un homme de cet ge, qui devrait s'occuper de choses
plus convenables.

Je sais tout cela, Tom; j'en ai vu faire autant  bien d'autres, que
je ne veux pas nommer; mais, aprs tout, il n'en est rien rsult.

--Vous devez avoir vu de drles de choses dans votre temps?

--Vous pouvez en jurer, Tom, rpondit le vieillard avec une grimace fort
complique. Puis il ajouta en poussant un profond soupir: hlas! je suis
le dernier de ma famille.

--tait-elle nombreuse?

--Nous tions douze gaillards solidement btis, nous tenant droits comme
des i. Quelle diffrence avec vos avortons modernes! Et nous avions reu
un si beau poli (quoique je ne dusse peut-tre pas le dire moi-mme), un
si beau poli, qu'il vous aurait rjoui le coeur.

--Et que sont devenus les autres, monsieur?

Le vieux gentleman appliqua son coude  son oeil, et rpondit tristement:
Dfunts! Tom, dfunts! Nous avons fait un rude service, et ils
n'avaient pas tous ma constitution. Ils ont attrap des rhumatismes dans
les pieds et dans les bras, si bien qu'on les a relgus  la cuisine et
dans d'autres hpitaux. L'un d'eux, par suite de longs services et de
mauvais traitements, devint si disloqu, si branlant, qu'on prit le
parti de le mettre au feu. Une fin bien rude, Tom!

--pouvantable!

Le pauvre vieux bonhomme fit une pause. Il luttait contre la violence de
ses motions. Enfin, il continua en ces termes:

Il ne s'agit point de cela, Tom. Ce grand homme est un coquin
d'aventurier. Aussitt qu'il aurait pous la veuve, il vendrait tout le
mobilier, et il s'en irait. Qu'arriverait-il ensuite? Elle serait
abandonne, ruine, et moi je mourrais de froid dans la boutique de
quelque brocanteur.

--Oui, mais....

--Ne m'interrompez pas, Tom. J'ai de vous une opinion bien diffrente.
Je sais que si une fois vous tiez tabli dans une taverne vous ne la
quitteriez jamais, tant qu'il y resterait quelque chose  boire.

--Je vous suis trs-oblig de votre bonne opinion, monsieur.

--C'est pourquoi, reprit le vieux gentleman d'un ton doctoral, c'est
pourquoi vous l'pouserez et il ne l'pousera point.

--Et qui l'en empchera? demanda Tom avec vivacit.

--Une petite circonstance: il est dj mari.

--Comment pourrai-je le prouver? s'cria Tom, en sautant  moiti de
son lit.

--Il ne se doute gure qu'il a laiss dans le gousset droit d'un
pantalon enferm dans cette armoire, une lettre de sa malheureuse femme,
qui le supplie de revenir pour donner du pain  ses six,... remarquez
bien, Tom,  ses six enfants, tous en bas ge.

Lorsque le vieux gentleman eut prononc ces mots avec solennit, ses
traits devinrent de moins en moins distincts et sa personne plus
vaporeuse; un voile semblait s'tendre sur les yeux de Tom; l'antique
gilet du vieillard se rsolut en un coussin de damas; ses pantoufles
rouges devinrent de petites enveloppes: toute sa personne, enfin, reprit
l'apparence d'un vieux fauteuil. Alors la lumire du feu s'teignit, et
Tom Smart, retombant sur son oreiller, s'endormit profondment.

Le matin le tira du sommeil lthargique qui s'tait empar de lui, aprs
la disparition du vieil homme. Il s'assit sur son lit, et, pendant
quelques minutes, il s'effora vainement de se rappeler les vnements
de la soire prcdente. Tout d'un coup ils lui revinrent  la mmoire.
Il regarda le fauteuil; c'tait certainement un meuble gothique, sombre,
fantastique, mais il aurait fallu une imagination plus ingnieuse que
celle de Tom pour y dcouvrir quelque ressemblance avec un vieillard.

Comment a va-t-il, vieux garon? dit Tom, car il se trouvait plus
brave  la lumire, comme il arrive  la plupart des hommes.

Le fauteuil resta immobile et ne rpondit pas un seul mot.

Vilaine matine! continua Tom.

Motus. Le fauteuil ne voulait pas se laisser entraner  causer.

Quelle armoire m'avez-vous montre? poursuivit Tom. Vous pouvez bien me
dire cela?

Mme rengaine, le fauteuil ne consentait pas  souffler un seul mot.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas bien difficile de l'ouvrir, pensa
Tom. Il sortit du lit rsolument et s'approcha d'une des armoires. La
clef tait  la serrure; il la tourna et ouvrit la porte. Il y avait
dans l'armoire un pantalon; Tom fourra sa main dans la poche et en tira
la lettre mme, dont le vieux gentleman avait parl.

Drle d'histoire, dit Tom en regardant d'abord le fauteuil, ensuite
l'armoire, puis la lettre, et en revenant enfin au fauteuil. Drle
d'histoire! Mais il avait beau regarder, cela n'en devenait pas plus
clair et il pensa qu'il ferait aussi bien de s'habiller et de terminer
l'affaire du grand homme, simplement pour ne pas le laisser en suspens.

En descendant au parloir il examina les localits avec l'oeil scrutateur
du matre, pensant qu'il n'tait pas impossible que toutes ces chambres,
avec leur contenu, devinssent avant peu sa proprit. Le grand homme
tait debout dans le sduisant comptoir, ses mains derrire son dos,
comme chez lui. Il sourit  Tom, d'un air distrait. Un observateur
superficiel aurait pu supposer qu'il n'agissait ainsi que pour montrer
ses dents blanches, mais Tom pensa qu'un sentiment de triomphe remuait
l'endroit o aurait d tre l'esprit du grand homme, si toutefois il en
avait. Tom lui rit au nez et appela l'htesse.

Bonjour, madame, dit Tom Smart, en fermant la porte du petit parloir,
aprs que la veuve fut entre.

--Bonjour, monsieur, rpondit la veuve, que voulez-vous prendre pour
djeuner, monsieur?

Tom ne rpondit point, car il cherchait de quelle manire il devait
entamer l'affaire.

Il y a un excellent jambon, reprit la veuve, et une excellente volaille
froide. Vous les enverrai-je, monsieur?

Ces mots firent cesser les rflexions de Tom, et son admiration pour la
veuve s'en augmenta. Soigneuse crature! prvoyante! confortable!

Madame, demanda-t-il, qui est ce monsieur dans le comptoir?

--Il s'appelle Jinkins, monsieur, rpondit la veuve en rougissant un
peu.

--C'est un grand homme.

--C'est un trs-bel homme, monsieur, et un gentleman fort distingu.

--Hum! fit le voyageur.

--Dsirez-vous quelque chose, monsieur, reprit la veuve un peu
embarrasse par les manires de son interlocuteur.

--Mais oui, vraiment, rpliqua-t-il. Ma chre dame voulez-vous avoir la
bont de vous asseoir un instant?

La veuve parut fort tonne, mais elle s'assit, et Tom s'assit auprs
d'elle. Je ne sais pas comment cela se fit, gentlemen, et mon oncle
avait coutume de dire que Tom Smart ne savait pas lui-mme comment cela
s'tait fait; mais d'une manire ou d'une autre, la paume de sa main
tomba sur le dos de la main de la veuve et y resta tout le temps de la
confrence.

Ma chre dame, dit Tom, car il savait fort bien se rendre aimable; ma
chre dame, vous mritez un excellent mari, en vrit.

--Seigneur! monsieur! s'cria la veuve; et elle n'avait pas tort: cette
manire d'entamer la conversation tait assez inusite, pour ne pas dire
plus, surtout si l'on considre qu'elle n'avait jamais vu Tom avant la
soire prcdente. Seigneur! monsieur!

--Je ne suis point un flatteur, ma chre dame. Vous mritez un mari
parfait et ce sera un homme bien heureux.

Tandis que Tom parlait ainsi, ses yeux s'garaient involontairement du
visage de la veuve sur les objets confortables qui l'environnaient.

La veuve eut l'air plus embarrass que jamais; elle fit un mouvement
pour se lever; mais Tom pressa doucement sa main comme pour la retenir
et elle resta sur son sige. Les veuves, messieurs, sont rarement
craintives, comme disait mon oncle.

Vraiment, monsieur, je vous suis bien oblige, de votre bonne opinion,
dit-elle en riant  moiti; et si jamais je me marie....

--Si? interrompit Tom en la regardant trs-malignement du coin droit de
son oeil gauche.

--Eh bien! _quand_ je me marierai, j'espre que j'aurai un aussi bon
mari que vous le dites.

--C'est--dire Jinkins?

--Seigneur! monsieur!

--Allons! ne m'en parlez point, je le connais....

--Je suis sre que ceux qui le connaissent ne connaissent pas de mal de
lui, reprit la dame un peu pique par l'air mystrieux du voyageur.

--Hum! fit Tom.

La veuve commena  croire qu'il tait temps de pleurer. Elle tira donc
son mouchoir et elle demanda si Tom voulait l'insulter; s'il croyait que
c'tait l'action d'un gentleman de dire du mal d'un autre gentleman, en
arrire; pourquoi, s'il avait quelque chose  dire, il ne l'avait pas
dit  son homme, comme un homme, au lieu d'effrayer une pauvre faible
femme de cette manire, etc., etc.

Je ne tarderai pas  lui dire deux mots  lui-mme, rpondit Tom.
Seulement je dsire que vous m'entendiez auparavant.

--Eh bien! dites, demanda la veuve en le regardant avec attention.

--Je vais vous tonner, rpliqua-t-il, en mettant la main dans sa poche.

--Si c'est qu'il n'a pas d'argent, je sais cela dj et ce n'est pas la
peine de vous dranger.

--Pouh! cela n'est rien. _Moi non plus_, je n'ai point d'argent! Ce
n'est pas a.

--Oh! mon Dieu! qu'est-ce que c'est donc? s'cria la pauvre femme.

--Ne vous effrayez pas, reprit Tom en tirant la lettre. Et ne criez pas:
poursuivit-il en dpliant lentement le papier.

--Non! non! laissez-moi voir.

--Vous n'allez pas vous trouver mal ni vous livrer  d'autres
dmonstrations de ce genre?

--Non, je vous le promets.

--Ni vous prcipiter vers la salle commune pour lui dire son affaire?
ajouta Tom; car, voyez-vous, je ferai tout a pour vous: ce n'est donc
pas la peine de vous agiter.

--Allons, allons, fit la veuve, laissez-moi lire.

--Voil, rpliqua Tom Smart, qui plaa la lettre dans les mains de la
veuve.

Les lamentations de la pauvre femme, quand elle en eut pris lecture,
auraient perc un coeur de pierre. Tom avait toujours eu le coeur
trs-tendre, aussi fut-il perc de part en part. La veuve se roulait sur
sa chaise en se tordant les mains.

Oh! la trahison! oh! la sclratesse des hommes! s'criait-elle.

--Effroyables, ma chre dame; mais calmez-vous.

--Non! Je ne veux pas me calmer! sanglotait la veuve. Je ne trouverai
jamais personne que je puisse aimer comme lui.

--Si, si, oh! si, ma chre dame! s'cria Tom Smart en laissant tomber
une pluie d'normes larmes sur les infortunes de la veuve. Il avait
pass un bras autour de sa taille, dans l'nergie de sa compassion; et
la veuve, dans son transport de chagrin, avait serr la main de Tom.
Elle regarda le visage du voyageur et elle sourit  travers ses larmes:
Tom se pencha vers elle, il contempla ses traits, et il sourit aussi 
travers ses pleurs.

Je n'ai jamais pu dcouvrir si Tom embrassa la veuve dans ce moment-l.
Il disait souvent  mon oncle qu'il n'en avait rien fait, mais j'ai des
doutes l-dessus. Entre nous, messieurs, je m'imagine qu'il l'embrassa.

Quoi qu'il en soit, Tom jeta le grand homme  la porte, et il pousa la
veuve dans le mois. On le voyait souvent se promener aux environs avec
sa jument capricieuse, qui tranait lestement la carriole grise aux
roues carlates. Aprs beaucoup d'annes il se retira des affaires et
s'en alla en France avec sa femme. L'antique maison fut alors abattue.

Un vieux gentleman curieux prit la parole aprs le commis voyageur.

Voulez-vous me permettre, lui dit-il, de vous demander ce que devint le
fauteuil?

--On remarqua qu'il craquait beaucoup le jour de la noce, mais Tom Smart
ne pouvait pas dire positivement si c'tait de plaisir ou par suite de
souffrances corporelles. Cependant il pensait plutt que c'tait pour la
dernire cause, car il ne l'entendit plus parler depuis.

--Et tout le monde crut cette histoire-l, hein? demanda le visage
culott en remplissant sa pipe.

--Tout le monde, except les ennemis de Tom. Ceux-ci disaient que
c'tait une _blague_. D'autres prtendirent qu'il tait gris, qu'il
avait rv tout cela et qu'il s'tait tromp de culotte. Mais personne
ne s'arrta  ce qu'ils disaient.

--Tom Smart soutint que tout tait vrai?

--Chaque mot.

--Et votre oncle?

--Chaque lettre.

--a devait faire deux jolis gaillards tous les deux.

--Oui, deux fameux gaillards, rpondit le commis voyageur. Deux fameux
gaillards, vritablement.




CHAPITRE XV.

Dans lequel se trouva un portrait fidle de deux personnes distingues,
et une description exacte d'un grand djeuner qui eut lieu dans leur
maison et domaine. Ledit djeuner amne la rencontre d'une vieille
connaissance, et le commencement d'un autre chapitre.


La conscience de M. Pickwick lui reprochait d'avoir un peu nglig ses
amis du _Paon d'argent_, et dans la matine du troisime jour aprs
l'lection, il allait sortir pour les visiter, lorsque son fidle
domestique remit entre ses mains une carte de visite, sur laquelle tait
grave l'inscription suivante, en lettres gothiques.

     MADAME CHASSE-LION.

     _La Caverne. Eatanswill._

--La personne attend, dit Sam.

--C'est bien moi qu'elle demande?

--C'est vous particulirement et sans remplacement, comme dit le
secrtaire priv du diable quand il vint emporter le docteur Faust.
C'est bien vous qu'il demande.

--_Il?_ c'est donc un gentleman?

--Si a n'en est pas un, c'en est une imitation soigne.

--Mais c'est la carte d'une dame.

--Je l'ai reue d'un monsieur, malgr a. Il attend dans le salon et il
dit qu'il attendra toute la journe plutt que de ne pas vous voir.

Ayant appris cette dtermination, M. Pickwick descendit au parloir. Un
homme grave y tait assis. Il se leva promptement en voyant entrer notre
philosophe, et dit avec un air de profond respect:

Monsieur Pickwick? je prsume.

--Oui, monsieur.

--Permettez-moi, monsieur, d'avoir l'honneur de presser votre main.
Permettez-moi de la secouer.

--Avec plaisir, rpondit M. Pickwick.

L'tranger secoua la main qui lui tait offerte, et continua ainsi.

Monsieur la renomme nous a parl de vous comme d'un savant antiquaire.
Le bruit de vos dcouvertes a frapp l'oreille de Mme Chasselion, ma
femme, monsieur; _moi_, je suis M. Chasselion.

Ici l'homme grave s'arrta, comme s'il avait cru que M. Pickwick devait
tre tourdi par cette communication; mais voyant que le philosophe
demeurait parfaitement calme, il poursuivit en ces termes:

--Ma femme, monsieur, mistress Chasselion, est fire de compter parmi
ses connaissances tous ceux qui se sont illustrs par leurs ouvrages et
par leurs talents. Permettez-moi, monsieur, de placer dans cette liste
le nom de M. Pickwick, et celui de ses confrres du club qu'il a fond.

--Je serai trs-heureux, monsieur, de faire la connaissance d'une dame
aussi distingue.

--Vous la ferez, monsieur. Demain matin, nous donnons un grand djeuner,
une fte champtre,  un nombre considrable de ceux qui se sont rendus
clbres par leurs ouvrages et par leurs talents. Accordez  Mme
Chasselion la satisfaction de vous voir  la Caverne.

--Avec grand plaisir.

--Mme Chasselion donne beaucoup de ces djeuners, monsieur; _galas de la
raison, effluves de l'me_[21], comme l'observe avec un sentiment plein
d'originalit quelqu'un qui a adress un sonnet  Mme Chasselion, sur
ces djeuners.

[Footnote 21: _Feast of reason, flow of soul_ est une citation de je ne
sais quel pote, devenue proverbiale pour se moquer des runions o il
n'y a rien  boire ni  manger.]

--tait-il clbre par ses ouvrages et par ses talents? demanda M.
Pickwick.

--Certainement, monsieur. Toutes les connaissances de Mme Chasselion
sont clbres: c'est son ambition, monsieur, de n'avoir pas d'autres
connaissances.

--C'est une trs-noble ambition.

--Quand j'informerai Mme Chasselion que cette remarque est tombe de vos
lvres, monsieur, elle en sera fire, en vrit. Vous avez avec vous,
monsieur, un gentleman qui, je crois, a produit quelques petits pomes
d'une grande beaut?

--Mon ami, M. Snodgrass, a beaucoup de got pour la posie.

--C'est comme Mme Chasselion, monsieur. Elle adore la posie, monsieur;
elle en est folle. Je puis dire que toute son me et tout son esprit
sont ptris de posie. Elle-mme a produit quelques pices dlicieuses,
monsieur. Vous pouvez avoir rencontr son ode _A une grenouille
expirante_.

--Je ne le crois pas.

--Vous m'tonnez. Elle a fait une immense sensation. Elle a paru
originairement dans le _Magasin des dames_, et tait signe d'un _C_ et
de neuf toiles. Elle commenait ainsi:

    Puis-je te voir sanglante et pantelante,
    Sur ton ventre, sans soupirer?
    Puis-je sans pleurs te contempler mourante,
    Sur un rocher,
    Grenouille expirante?

--Charmant! s'cria M. Pickwick.

--Beau, dit l'homme grave. Si simple!

--Sublime!

--La strophe suivante est plus touchante encore. Voulez-vous que je la
rpte?

--S'il vous plat.

--- La voici, continua l'homme grave, d'un ton encore plus grave.

    Dis-moi si des dmons avec leur voix hurlante,
    Sous la figure de gamins,
    Loin des marais t'auraient chasse, errante,
    Avec des chiens,
    Grenouille expirante!

--Joliment exprim, dit M. Pickwick.

--C'est un diamant, monsieur. Mais vous entendrez Mme Chasselion vous
rciter cette ode. _Elle_ seule peut la faire valoir. Demain matin,
monsieur, elle la rcitera en costume.

--En costume!

--Sous la figure de Minerve.... Mais j'oubliais... c'est un djeuner
costum.

--Eh! mais, eh mais! s'cria M. Pickwick, en jetant un coup d'oeil sur sa
personne: Je ne puis vraiment pas me travestir.

--Pourquoi pas, monsieur? pourquoi pas? Salomon Lucas, le juif, dans la
grande rue, a mille habillements de fantaisie. Voyez, monsieur, combien
de caractres convenables vous pouvez choisir: Platon, Znon, Epicure,
Pythagore, tous fondateurs de clubs.

--Je le sais bien, mais comme je ne puis me comparer  ces grands
hommes, je ne saurais me permettre de porter leur habit.

L'homme grave mdita profondment, pendant quelques minutes, et dit
ensuite.

En y rflchissant, monsieur, je ne sais pas si Mme Chasselion ne sera
pas charme de faire voir  ses htes une personne de votre clbrit,
dans le costume qui lui est habituel, plutt que sous une enveloppe
trangre. Je crois pouvoir prendre sur moi de vous promettre, au nom de
mistress Chasselion, qu'elle fera une exception en votre faveur. Oui,
monsieur, je suis tout  fait certain que je puis me le permettre.

--En ce cas, rpondit M. Pickwick, j'aurai grand plaisir  me rendre 
votre invitation.

--Mais je vous fais perdre votre temps, monsieur, dit soudainement
l'homme grave, d'un ton pntr. J'en connais la valeur, monsieur, et je
ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je dirai donc  Mme Chasselion
qu'elle peut vous attendre avec confiance, ainsi que vos illustres amis.
Adieu monsieur. Je suis fier d'avoir vu un personnage aussi minent. Pas
un pas, monsieur; pas une parole. Et sans donner  M. Pickwick le temps
de lui rpondre, M. Chasselion s'loigna gravement.

Le philosophe prit son chapeau et se rendit au _Paon d'argent_. M.
Winkle y avait dj parl du bal dguis.

Mme Pott y va, furent les premires paroles dont il salua son mentor.

--Ah! ah! fit M. Pickwick.

--Sous la figure d'Apollon. Seulement Pott s'oppose  la tunique.

--Il a raison! il a parfaitement raison! dit le savant homme avec
emphase.

--Oui; aussi elle portera une robe de satin blanc, avec des paillettes
d'or.

--N'aura-t-on pas de la peine  reconnatre son personnage? demanda M.
Snodgrass.

--Par exemple! riposta M. Winkle avec indignation. Est-ce qu'on ne verra
pas sa lyre?

--C'est vrai: je n'avais pas pens  la lyre.

--Et moi, dit alors M. Tupman, j'irai en bandit.

--Quoi? s'cria M. Pickwick en faisant un soubresaut.

--En bandit, rpta M. Tupman avec douceur.

--Vous ne prtendez pas, rpliqua M. Pickwick, en examinant son ami avec
une svrit solennelle, vous ne prtendez pas, monsieur Tupman, que
c'est votre intention de porter une veste de velours vert avec des pans
longs de deux doigts?

--C'est pourtant mon intention, monsieur, rpondit avec chaleur M.
Tupman; et pourquoi pas s'il vous plat?

--Parce que, dit M. Pickwick, considrablement excit, parce que vous
tes trop vieux, monsieur!

--Trop vieux! s'cria M. Tupman.

--Et s'il est besoin d'une autre raison, parce que vous tes trop gras,
monsieur!...

La figure de M. Tupman devint pourpre.

Monsieur! cria-t-il, ceci est une insulte....

--Monsieur! rpliqua M. Pickwick, sur le mme ton, si vous paraissiez
devant moi avec une veste de velours vert et des pans longs de deux
doigts, ce serait pour moi une insulte beaucoup plus grave.

--Monsieur! vous tes un impertinent!

--Monsieur! vous en tes un autre!

M. Tupman s'avana d'un pas ou deux et jeta  M. Pickwick un regard de
dfi. M. Pickwick lui renvoya un regard semblable, concentr en un foyer
dvorant par le moyen de ses lunettes. M. Snodgrass et M. Winkle
demeuraient immobiles, ptrifis de voir une telle scne entre de tels
hommes.

Aprs une courte pause, M. Tupman reprit sur un ton plus bas, mais
profondment accentu: Vous m'avez appel vieux monsieur!

--Oui.

--Et gras.

--Je le rpte.

--Et impertinent.

--C'est vrai.

Il y eut un instant de silence pouvantable.

Mon attachement  votre personne, monsieur, repartit M. Tupman, en
parlant d'une voix tremblante d'motion, et en relevant en mme temps
ses manchettes; mon attachement  votre personne est grand, trs-grand;
mais il faut que je prenne sur cette mme personne une vengeance
sommaire.

--Avancez, monsieur, rpliqua M. Pickwick.

Stimul par la nature excitante de ce dialogue, l'homme immortel prit
immdiatement une attitude de paralytique, persuad sans aucun doute,
comme le supposrent les deux tmoins de cette scne, que c'tait une
posture dfensive.

Heureusement que M. Snodgrass se prcipita entre les deux combattants,
au hasard imminent de recevoir sur les tempes un coup de poing de chacun
d'eux.

Quoi! s'cria-t-il, recouvrant tout  coup le don de la parole, que
l'excs de son tonnement lui avait ravi jusqu'alors. Quoi! monsieur
Pickwick, vous! sur qui les yeux de l'univers sont attachs! Monsieur
Tupman! vous qui tes illumin, comme nous tous, par l'clat divin de
son nom! Quelle honte, messieurs, quelle honte!

De mme que les traces de la mine de plomb cdent  la douce influence
de la gomme lastique, de mme les sillons inaccoutums imprims par une
colre passagre sur le front lisse et ouvert de M. Pickwick,
s'effacrent graduellement pendant le discours de son jeune ami.
Celui-ci parlait encore, et dj la physionomie du philosophe avait
repris son expression habituelle de bnignit.

J'ai t trop vif, dit M. Pickwick: beaucoup trop vif. Tupman, votre
main.

Un nuage sombre qui couvrait la figure de M. Tupman se dissipa  ces
mots, et il pressa chaleureusement la main de son ami en rpondant: J'ai
t trop vif aussi.

--Non, non, reprit prcipitamment M. Pickwick, c'est moi qui ai tort:
vous mettrez la veste de velours vert.

--Pas du tout, pas du tout.

--Pour m'obliger, vous la mettrez....

--Eh! bien, eh! bien, je la mettrai donc.

Il fut en consquence dcid que M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass
porteraient des costumes de fantaisie, et c'est ainsi que M. Pickwick
fut entran, par la chaleur de ses sentiments,  approuver une conduite
dont son excellent jugement l'et dtourn. On ne pourrait trouver une
preuve plus frappante de son aimable caractre, quand mme les
vnements raconts dans ce volume seraient entirement le produit de
l'imagination.

M. Chasselion n'avait pas exagr les ressources de M. Salomon Lucas.
Ses costumes taient nombreux, innombrables: non pas strictement
classiques, peut-tre; pas entirement neufs, et ne reprsentant
prcisment les modes d'aucun ge ni d'aucun pays; mais ils taient tous
plus ou moins paillets; et qu'y a-t-il de plus joli que des paillettes?
On peut objecter qu'elles ne font point d'effet  la clart du soleil;
mais tout le monde sait qu'elles tincelleraient s'il y avait des
bougies; or, quand on veut donner des bals dguiss pendant le jour, si
les costumes ne brillent pas comme ils auraient brill  la lumire, la
faute n'en est nullement au paillettes, elle est entirement aux gens
qui donnent des bals dans la matine. Tels furent les raisonnements
convaincants de M. Salomon Lucas, et sous leur influence, MM. Tupman,
Winkle et Snodgrass s'engagrent  porter les dguisements que son got
et son exprience lui firent recommander comme admirablement appropris
 l'occasion.

Une calche fut loue par les pickwickiens, dans leur htel: un coup,
tir du mme endroit, devait transporter M. et Mme Pott sur le domaine
de Mme Chasselion. Comme un remerciement dlicat de l'invitation qu'il
avait reue, M. Pott avait dj prdit avec confiance, dans la _Gazette
d'Eatanswill_, que la Caverne offrirait une scne d'enchantement aussi
varie que dlicieuse, un blouissant foyer de beauts et de talents, un
spectacle touchant d'hospitalit abondante et prodigue, et surtout un
degr de splendeur, adouci par le got le plus dlicieux; un luxe
embelli par une parfaite harmonie et par le plus exquis bon ton, et
auprs duquel les merveilles fabuleuses des _Mille et une Nuits_
paratraient revtues de couleurs aussi lugubres et aussi sombres que
doit l'tre l'esprit de l'tre atrabilaire et grossier qui oserait
souiller du venin de l'envie les prparatifs faits par l'illustre et
vertueuse dame,  l'autel de laquelle est offert cet humble tribut
d'admiration. Cette dernire phrase tait un mordant sarcasme dirig
contre l'_Indpendant_, qui n'ayant pas t invit  la fte, avait
affect, dans ses quatre derniers numros, de la tourner en ridicule; et
qui avait imprim ses plaisanteries  ce sujet avec ses plus gros
caractres, en crivant, qui pis est, tous les adjectifs en lettres
majuscules.

Le matin arriva. C'tait un sduisant spectacle de voir M. Tupman, en
costume complet de brigand, avec une veste tellement serre qu'elle en
tait plisse sur son dos et sur ses paules. La portion suprieure de
ses jambes se trouvait comprime dans une culotte de velours, et la
partie infrieure tait enlace dans les bandages compliqus, pour
lesquels tous les brigands ont un attachement si inconcevable. C'tait
plaisir de voir ses moustaches retrousses et son col de chemise ouvert,
d'o sortait un visage plus ouvert encore; c'tait plaisir de contempler
son chapeau en pain de sucre dcor de rubans de toutes couleurs, et que
le brigand tait oblig de porter sur ses genoux, car nul mortel ne
saurait mettre un semblable chapeau sur sa tte, dans une voiture
ferme. L'apparence de M. Snodgrass tait galement agrable et
rjouissante: il avait des chausses de satin bleu, des souliers de satin
et de soie; sa tte tait ombrage d'un casque grec; et, comme tout le
monde le sait, comme l'affirmait M. Salomon Lucas, il possdait ainsi le
costume journalier, authentique, des troubadours, depuis les temps les
plus reculs jusqu' l'poque o ils disparurent finalement de la
surface de la terre.

La calche qui transportait le brigand et le troubadour s'arrta
derrire le coup de M. Pott, lequel coup lui-mme s'tait arrt  la
porte de M. Pott, laquelle porte s'ouvrit, et parmi les cris de la
populace laissa voir le grand journaliste, accoutr comme un officier
de justice russe, et tenant dans sa main un terrible knout, symbole
lgant du redoutable pouvoir que possdait la _Gazette d'Eatanswill_,
et des flagellations effrayantes qu'elle infligeait aux coupables
politiques.

Bravo! s'crirent M. Tupman et M. Snodgrass en voyant cette allgorie
marchante.

--Bravo! rpta la voix de M. Pickwick du fond du couloir.

--Hou! hou! Pott! oh! Pott! beugla la populace.

Pendant ces salutations, l'diteur montait dans le coup, tout en
souriant avec une sorte de dignit gracieuse, qui tmoignait
suffisamment qu'il sentait son pouvoir et savait comment l'exercer.

Aprs lui on vit sortir de la maison Mme Pott, qui aurait parfaitement
ressembl  Apollon, si elle n'avait pas eu de robe. Elle tait conduite
par M. Winkle, et celui-ci, avec son petit habit rouge, se serait fait
ncessairement reconnatre pour un chasseur, s'il n'avait point
galement ressembl  un facteur de Londres. Enfin parut M. Pickwick, et
il fut applaudi par les gamins, aussi bruyamment que les autres,
probablement parce que sa culotte et ses gutres passaient  leurs yeux
pour quelque reste de l'antiquit.

Les deux voitures se dirigrent ensemble vers la demeure de Mme
Chasselion: celle qui contenait M. Pickwick, portait aussi sur le sige
Sam Weller, qui devait aider au service.

Tous les individus, hommes et femmes, garons et filles, bambins et
vieillards, qui taient assembls pour voir les visiteurs dans leurs
costumes, se pmrent de dlice quand ils aperurent M. Pickwick donnant
le bras d'un ct au brigand, de l'autre au troubadour: mais lorsque M.
Tupman, pour faire son entre dans le bon style, s'effora de fixer sur
sa tte son chapeau pointu, des cris tumultueux s'levrent, tels qu'on
n'en avait jamais entendu auparavant.

Les immenses et somptueux prparatifs de la fte ralisaient
compltement les prophtiques louanges de Pott, _sur les merveilles
fabuleuses des Mille et une Nuits_, et contredisaient, du mme coup, les
insinuations perfides du venimeux _Indpendant_. Le jardin, qui avait
plus d'une acre d'tendue, tait rempli de monde. Jamais on n'avait vu
un tel foyer de beaut, d'lgance et de littrature. La jeune lady, qui
_faisait_ la posie dans la _Gazette d'Eatanswill_, s'tait revtue ou
plutt dvtue d'un costume d'odalisque. Elle s'appuyait sur le bras du
jeune gentleman, qui _faisait_ la critique, et qui portait fort
convenablement un uniforme de feld-marchal, moins les bottes. Il y
avait une arme de gnies de la mme force, et toute personne
raisonnable aurait regard comme un honneur suffisant de se rencontrer
l avec eux; mais il y avait mieux encore, il y avait une demi-douzaine
de _lions_ de Londres,--des auteurs, des auteurs rels, qui avaient
crit des livres tout entiers, et qui les avaient fait imprimer. On
pouvait les voir, marchant comme des hommes ordinaires, souriant,
parlant, oui, et disant mme pas mal de sottises, sans doute dans
l'intention bnigne de se rendre intelligibles aux gens vulgaires qui
les entouraient. Il y avait en outre une bande de musiciens en chapeaux
de carton dor; quatre chanteurs, soi-disant italiens, dans leur costume
national, et une douzaine de domestiques de louage, aussi dans leur
costume national, costume fort mal propre, par parenthse. Enfin, et
par-dessus tout, il y avait Mme Chasselion, en Minerve, recevant la
compagnie, et laissant dborder l'orgueil et le plaisir qu'elle
prouvait  voir rassembls autour d'elle tant d'individus distingus.

M. Pickwick, madame, dit un domestique; et cet illustre personnage
s'approcha de la divinit prsidente, ayant ses deux bras passs dans
ceux du brigand et du troubadour, et tenant son chapeau  sa main.

Quoi! o? s'cria Mme Chasselion, en tressaillant avec un ravissement
immense.

--Ici, madame, dit M. Pickwick d'une voix douce.

--Est-il possible que j'aie rellement la satisfaction de voir M.
Pickwick lui-mme!!!

--En personne, madame, rpliqua le philosophe, en saluant trs-bas.
Permettez-moi de prsenter mes amis, M. Tupman, M. Winkle, M. Snodgrass,
 l'auteur de _la Grenouille expirante_.

Peu de personnes,  moins de l'avoir essay savent combien il est
difficile de saluer avec d'troites culottes de velours vert, une veste
serre et un chapeau en pain de sucre; ou bien avec un justaucorps de
satin bleu et des bas de soie, o bien avec des jarretires et des
bottes  la russe; surtout quand toutes ces choses n'ont point t
faites pour celui qui les porte, et ont t fixes sur lui sans la plus
lgre attention aux dimensions respectives de l'habillement et de
l'habill. Jamais on ne vit de contorsions semblables  celles que
faisait M. Tupman pour paratre  son aise et gracieux; jamais on ne vit
de postures aussi ingnieuses que celles de ses compagnons de
dguisement.

Monsieur Pickwick, dit Mme Chasselion, il faut que vous me promettiez
de rester auprs de moi durant toute la journe. Il y a ici des
centaines de personnes que je dois absolument vous prsenter.

--Vous tes bien bonne, madame, rpondit M. Pickwick.

--En premier lieu voici mes fillettes; je les avais presque oublies,
dit Minerve, en montrant d'un air ngligent deux demoiselles
parfaitement dveloppes, qui pouvaient avoir de vingt  vingt-deux ans,
et qui portaient l'une et l'autre des costumes enfantins. tait-ce pour
les faire paratre plus modestes, o pour faire paratre leur maman plus
jeune? M. Pickwick ne nous en informe pas clairement.

Elles sont charmantes, dit M. Pickwick, lorsque ces aimables enfants se
retirrent, aprs lui avoir t prsentes.

--Monsieur, rpliqua M. Pott avec un air de majest, c'est qu'elles
ressemblent comme deux gouttes d'eau  leur maman.

--Taisez-vous, mchant homme! s'cria gaiement Mme Chasselion, en
frappant de l'ventail le bras de l'diteur. (Minerve avec un ventail!)

--Certainement, ma chre madame Chasselion, reprit M. Pott, qui tait le
trompette attitr de la Caverne. Vous savez bien que l'anne dernire,
quand votre portrait tait  l'exposition, tout le monde demandait si
c'tait le vtre ou celui de votre plus jeune fille; car vous vous
ressembliez tant qu'il n'y avait pas moyen de faire la diffrence.

--Eh bien! quand cela serait, qu'est-ce que vous avez besoin de le
rpter devant des trangers? rpliqua Minerve en accordant un autre
coup d'ventail au lion endormi de _la Gazette d'Eatanswill_.

--Comte! comte! cria tout  coup Mme Chasselion  un individu qui
passait  porte de sa voix, et qui avait un uniforme tranger, surmont
d'normes moustaches.

--Ah! fous fouloir te moi, dit le comte en se retournant.

--Je veux prsenter l'un  l'autre deux hommes fort spirituels. Monsieur
Pickwick, je suis heureuse de vous prsenter le comte Smorltork. Mme
Chasselion ajouta  l'oreille du philosophe: Le fameux tranger qui
rassemble des matriaux pour son ouvrage sur l'Angleterre, vous
savez?--Le comte Smorltork, monsieur Pickwick.

M. Pickwick salua le comte avec toute la rvrence due  un si grand
homme, et le comte tira ses tablettes.

Comment fous tire, madame Chsse-long? demanda le comte en souriant
gracieusement  la dame enchante. Monsieur Pigwig, h? ou Bigwig...
un... avocat, n'est-ce pas? Je vois, c'est a, j'inscris monsieur
Bigwig[22].

[Footnote 22: _Big-wig_, grosse perruque, sobriquet par lequel on
dsigne les avocats.]

Le comte allait enregistrer M. Pickwick sur ses tablettes comme un
gentleman qui se chargeait de faire les affaires des autres, et dont le
nom tait driv de sa profession, lorsque Mme Chasselion l'arrta en
disant:

Non, non! comte. Pick-wick.

--Ha! ha! je vois. Pique, nom de baptme; Figue, nom de famille.
Trs-fort bien, trs-fort bien. Comment portez-fous, Figue?

--Trs-bien, je vous remercie, rpondit M. Pickwick, avec son affabilit
accoutume. Y a-t-il longtemps que vous tes en Angleterre?

--Long, trs-fort longtemps. Quinzaine... plus....

--Resterez-vous encore longtemps?

--Ein semaine.

--Vous avez beaucoup  faire, poursuivit M. Pickwick en souriant, pour
rassembler en aussi peu de temps tous les matriaux dont vous avez
besoin.

--Eh! elles sont rassembler, dit le comte.

--En vrit! s'cria M. Pickwick.

--Elles sont l, ajouta le comte en se frappant le front d'un air
significatif. Dans mon patrie... fort livre... combl de notes...
mousique, science, posie, politique, tout....

--Le mot _politique_, monsieur, comprend en soi-mme une tude difficile
et d'une immense tendue.

--Ah! s'cria le comte en tirant ses tablettes; trs-fort bon! Beaux
paroles pour commencer une capitle. Capitle sept et quarante: _Le mot
politique surprend_ en soi-mme.... Et la remarque de M. Pickwick fut
note dans les tablettes du comte Smorltork, avec les additions et
variantes occasionnes par son imagination ardente et sa connaissance
imparfaite de la langue.

Comte! dit Mme Chasselion.

--Madame Chsse? rpondit le comte.

--Voici M. Snodgrass, un ami de M. Pickwick, et un pote.

--Attendez! s'cria le comte en tirant ses tablettes sur nouveaux
frais. Lifre, poisie; capitle, amis littraires; nom, l'Homme-grasse.
Trs-fort bien. Prsent  l'Homme-grasse, ami de Pique-Figue, par
madame Chsse, qui d'autres dlicats poimes a produits. Comment
s'appelle? Grenouille.... Grenouille soupirante. Trs-fort bien. Et le
comte referma ses tablettes, fit mille rvrences, mille remercments,
et s'loigna, persuad qu'il venait d'ajouter  ses connaissances sur
l'Angleterre, les plus importantes et les plus utiles observations.

C'est un homme bien tonnant! s'cria Minerve.

--Un philosophe profond! ajouta Pott.

--Un esprit fort et pntrant! continua M. Snodgrass.

Un choeur d'invits relevrent les louanges du comte Smorltork, en
secouant gravement leur tte et en disant d'une voix unanime:
tonnant!!!

Comme l'enthousiasme en faveur du comte Smorltork s'allumait de plus en
plus, ses louanges auraient pu tre clbres jusqu' la fin de la fte,
si les quatre soi-disant chanteurs italiens, rangs autour d'un petit
pommier, pour produire un effet pittoresque, ne s'taient pas mis 
drouler leurs chansons nationales. Il faut avouer qu'elles ne
paraissaient point d'une excution bien difficile, et tout le secret
semblait consister  ce que trois des soi-disant chanteurs italiens
grognaient, tandis que le quatrime miaulait. Cet intressant morceau
tant termin, aux applaudissements de toute la compagnie, un jeune
garon commena  se faufiler entre les btons d'une chaise, et  sauter
par-dessus, et  ramper par-dessous, et  se culbuter avec, et  en
faire toutes les choses imaginables, except de s'asseoir dessus.
Ensuite il se fit une cravate de ses jambes et les attacha autour de son
cou; puis il fit voir avec quelle facilit une crature humaine peut
prendre l'apparence d'un crapaud. Les nombreux spectateurs taient
transports de jouissance et d'admiration. Bientt aprs on entendit
gazouiller faiblement: c'tait la voix de Mme Pott, et ses auditeurs
pleins de courtoisie s'imaginrent entendre une chanson parfaitement
classique, une vraie chanson de caractre, car Apollon tait un
compositeur, et les compositeurs chantent trs-rarement leurs propres
oeuvres, et pas davantage celles d'autrui. Enfin Mme Chasselion s'avana
et rcita son ode immortelle  une Grenouille expirante. Des _bravo_,
des _brava_, des _bravi_, des _encore_ se firent entendre; et elle la
rcita une seconde fois. Elle allait la rciter une troisime, mais la
majorit de ses htes, pensant qu'il tait bien temps de manger quelque
chose, s'crirent que c'tait une honte d'abuser de la complaisance de
Mme Chasselion. Vainement Mme Chasselion protesta qu'elle tait tout 
fait dispose  rciter son ode sur nouveaux frais; ses amis taient
trop polis, trop discrets, trop soigneux de sa sant, pour consentir 
l'entendre encore, sous aucun prtexte. La salle des rafrachissements
fut donc ouverte, et tous ceux qui taient dj venus chez Mme
Chasselion se prcipitrent en tumulte, pour y arriver les premiers. Ils
savaient, en effet, que l'habitude de cette illustre dame tait de faire
faire un djeuner pour cinquante et des invitations pour trois cents;
ou, en d'autres termes, de nourrir les _lions_ les plus remarquables, et
de laisser les petits animaux se tirer d'affaire comme ils pouvaient.

O donc est monsieur Pott? demanda Mme Chasselion en s'occupant de
placer les susdits lions autour d'elle.

--Me voici! s'cria l'diteur du bout le plus recul de la chambre, hors
de toute esprance de nourriture,  moins que son htesse ne fit quelque
chose d'extraordinaire pour lui.

--Voulez-vous venir par ici? lui cria-t-elle.

--Oh! je vous en prie, ne vous tourmentez pas pour lui, interrompit Mme
Pott de sa voix la plus obligeante. Vous vous donnez beaucoup trop de
peine, madame Chasselion. Il est trs-bien l-bas. N'est-ce pas, mon
cher, que vous tes trs-bien l-bas?

--Certainement, mon amour, rpliqua l'infortun Pott avec un triste
sourire. Hlas!  quoi lui servait son knout? Le bras nerveux qui le
faisait tomber sur les hommes publics avec une vigueur gigantesque,
tait paralys par un coup d'oeil de l'imprieuse Mme Pott.

Mme Chasselion regarda autour d'elle avec triomphe. Le comte Smorltork
tait activement occup  prendre note de ce que contenaient les plats;
M. Tupman, avec plus de grce que n'en avaient jamais dploy tous les
brigands de l'Italie, faisait  diverses lionnes les honneurs d'une
salade de homard; M. Snodgrass, ayant supplant le jeune gentleman
charg des _reintements_ dans la _Gazette d'Eatanswill_, tait enfonc
dans une dissertation passionne avec la jeune lady qui _faisait_ la
posie; et M. Pickwick, enfin, se rendait universellement agrable: rien
ne semblait manquer  ce cercle choisi, lorsque M. Chasselion, dont le
dpartement, dans ces occasions, tait de se tenir debout prs de la
porte, et de parler aux gens les moins importants, cria de toutes ses
forces  Minerve:

Ma chre, voici M. Charles Fitz-Marshall.

--Enfin! s'cria Mme Chasselion. Avec quelle anxit je l'ai attendu!
Messieurs, je vous prie, laissez passer M. Fitz-Marshall. Mon cher,
dites  M. Fitz-Marshall de venir me trouver sur-le-champ, pour que je
le gronde d'tre arriv si tard.

--Voil, ma chre dame, dit une voix claire. Aussi vite que
possible,--foule tonnante,--chambre comble,--fort difficile
d'approcher, trs-difficile.

Le couteau et la fourchette de M. Pickwick lui tombrent des mains. Il
regarda M. Tupman, qui avait aussi laiss tomber sa fourchette et son
couteau, et qui paraissait prt  s'abmer sous terre.

Ah! s'cria la voix, tandis que son possesseur s'ouvrait un passage 
travers une vingtaine de Turcs, d'officiers, de cavaliers et de Charles
II, qui formaient une dernire barricade entre lui et la table.

Voil mes vtements tout cylindrs,--brevet d'invention,--pas un pli
dans mon habit,--joliment press!--Pas besoin de faire repasser mon
linge, ha! ha!--la bonne ide,--drle de chose, malgr a, de faire
cylindrer son linge sur soi,--opration fatigante, trs-fatigante.

En prononant ces phrases brises, un jeune homme, vtu en officier de
marine, parvint  s'approcher de la table, et prsenta aux regards
tonns des pickwickiens la tournure et les traits identiques de M.
Alfred Jingle.

Il avait  peine eu le temps de prendre la main que lui tendait Mme
Chasselion, lorsque ses yeux rencontrrent les orbes indigns de M.
Pickwick.

Tiens! tiens! s'cria le coupable; oubli,--pas d'ordre aux
postillons,--j'y vais moi-mme,--revenu dans un instant.

--Le domestique, ou bien M. Chasselion, donnera vos ordres, monsieur
Fitz-Marshall, dit la matresse de la maison.

--Non! non!--moi-mme, ne serai pas long,--revenu dans un clin d'oeil,
rpliqua Jingle, et il disparut dans la foule.

M. Pickwick se leva plein d'indignation.

Madame, dit-il, permettez-moi de vous demander qui est ce jeune homme,
et o il rside?

--C'est un gentleman d'une grande fortune, monsieur Pickwick,  qui je
meurs d'envie de vous prsenter. Le comte aussi sera enchant de le
connatre.

--Oui, oui, comptez l-dessus, dit M. Pickwick avec vivacit. Il
demeure?

--A Bury, htel de l'Ange.

--A Bury?

--A Bury Saint-Edmunds,  quelques milles d'ici.... Mais, mon Dieu!
monsieur Pickwick, vous n'allez pas nous quitter. Vous ne pouvez pas,
monsieur Pickwick, songer  vous en aller sitt.

Longtemps avant que Mme Chasselion eut prononc ces paroles, M. Pickwick
s'tait plong dans la foule et avait atteint le jardin. Il y fut
bientt rejoint par M. Tupman, qui l'avait suivi de prs et qui lui dit:

Cela est inutile, il est parti.

--Je le sais, rpondit M. Pickwick, avec chaleur, et je le suivrai!

--Vous le suivrez! Ou donc?

--A Bury, htel de l'Ange. Comment savons-nous s'il n'abuse point
quelqu'un dans cet endroit? Il a tromp une fois un digne homme, et nous
en tions la cause innocente: cela n'arrivera plus, si je puis
l'empcher! Je veux le dmasquer.--Sam! o est mon domestique?

--Voil! ici, monsieur, dit Sam, en sortant d'un endroit cart, o il
tait occup  examiner une bouteille de vin de Madre, qu'il avait
enleve sur la table une heure ou deux auparavant. Voil vot' serviteur,
monsieur, et fier du titre encore, comme disait au public l'esquelette
vivant qu'on faisait voir pour trois pence.

--Suivez-moi sur-le-champ! reprit M. Pickwick.--Tupman, si je reste 
Bury, vous pourrez m'y rejoindre quand je vous crirai. Jusque-l,
adieu!

Les remontrances devenaient inutiles: M. Pickwick tait anim, et sa
rsolution tait prise. M. Tupman retourna vers ses compagnons, et, une
heure aprs, il avait noy tout souvenir de M. Alfred Jingle, ou de M.
Charles Fitz-Marshall, au moyen d'une bouteille de vin de Champagne et
d'une contredanse, galement ptillantes.

Pendant ce temps, M. Pickwick et Sam Weller, perchs  l'extrieur d'une
voiture publique, voyaient de minute en minute diminuer la distance qui
les sparait de la bonne ville de Bury Saint-Edmunds.




CHAPITRE XVI.

Trop plein d'aventures pour qu'on puisse les rsumer brivement.


Il n'y a pas, dans toute l'anne, de mois o la nature ait un plus joli
visage que durant le mois d'aot. Le printemps a bien des charmes, et
mai, certainement, est frais et joli, et son clat est rehauss par le
contraste des frimas qui viennent de finir. Aot n'a pas de semblables
avantages: lorsqu'il arrive, nos sens sont accoutums  la puret du
ciel, au verdoiement des prairies, au parfum embaum des fleurs; le
brouillard, le givre, la neige et les glaces sont effacs de notre
mmoire, comme de la surface de la terre. Et cependant, quelle saison
charmante! Les champs, les vergers, sont anims par la voix, par la
prsence des travailleurs; les arbres, chargs de fruits, inclinent
leurs branches jusqu' terre; les bls, runis en gerbes gracieuses ou
se balanant au souffle du zphir comme pour agacer la faucille,
couvrent le paysage d'une teinte dore; une douce langueur semble
rpandue sur toute la nature, et l'on dirait mme que la molle influence
de la saison s'tend jusque sur les charrettes dont l'oeil aperoit le
mouvement uniforme  travers les champs moissonns, sans que l'oreille
soit dchire par aucun bruit inharmonieux.

Pendant que la voiture publique roule rapidement  travers les champs et
les vergers qui bordent la route, des groupes de femmes et d'enfants,
empilant des fruits dans des corbeilles ou recueillant les pis de bl
disperss, suspendent un instant leur travail, abritent leurs visages
brunis par le soleil avec une main plus brune encore, et suivent les
voyageurs d'un regard curieux; quelque vigoureux bambin, trop jeune pour
travailler, mais trop turbulent pour tre laiss  la maison, se hisse
sur le bord du grand panier o il a t emprisonn, et gigotte et
braille avec dlices; le moissonneur arrte sa faucille, se redresse,
croise les bras et contemple la voiture qui passe auprs de lui comme un
tourbillon; les lourds chevaux de son char rustique suivent l'attelage
brillant et anim d'un regard endormi, qui dit aussi clairement que le
peut dire un regard de cheval: Tout cela est fort joli  regarder,
mais marcher lentement dans une terre pesante vaut encore mieux, aprs
tout, que de galoper si chaudement sur une route pleine de poussire!
Cependant les voyageurs volent, et, profitant d'un dtour, jettent un
dernier coup d'oeil derrire eux: les femmes et les enfants ont repris
leur travail; le moissonneur s'est courb de nouveau sur sa faucille;
les chevaux de labour poursuivent leur marche mesure; et tout se
montre, comme tout  l'heure, plein de vie et de mouvement.

Une semblable scne ne pouvait manquer d'influer sur l'esprit dlicat et
bien rgl de M. Pickwick. Proccup de la rsolution qu'il avait forme
de dmasquer le vritable caractre de Jingle, en quelque lieu qu'il pt
le dcouvrir, il tait demeur d'abord taciturne et rveur,
rflchissant aux moyens qu'il devait employer pour russir dans son
projet; mais peu  peu son attention fut attire par les objets
environnants, et  la fin il y prit autant de plaisir que s'il avait
entrepris ce voyage pour la cause la plus agrable du monde.

Dlicieux paysage, Sam! dit-il  son domestique.

--Enfonce les toits et les chemines, monsieur, rpondit celui-ci en
touchant son chapeau.

--En effet, reprit M. Pickwick avec un sourire, je suppose que vous
n'avez gure vu, toute votre vie, que des toits et des chemines, du
mortier et des briques.

--Je n'ai pas toujours t valet d'auberge, monsieur, rpliqua Sam en
secouant la tte. J'ai t autrefois garon de roulier.

--Quand cela?

--Quand j'ai t jet la tte la premire dans le monde pour jouer 
saute-mouton avec ses soucis. Donc, pour commencer, j'ai t garon d'un
charretier, et puis ensuite d'un roulier, et puis ensuite
commissionnaire, et puis ensuite valet d'auberge. A prsent v'l que je
suis domestique d'un gentleman. Je serai peut-tre un gentleman moi-mme
un de ces jours, avec ma pipe dans ma bouche et un berceau dans mon
jardin. Qui sait? je n'en serais pas surpris, moi.

--Vous tes un vritable philosophe, Sam.

--Je crois que a court dans la famille, monsieur. Mon pre est dans
cette profession-l maintenant. Quand ma belle-mre le tarabuste, il se
met  siffler; elle s'enlve comme une soupe au lait, et elle lui casse
sa pipe: il s'en va pacifiquement, et il en rapporte une autre; alors
elle braille tant qu'elle peut, et elle tombe dans des attaques de
nerfs: il ne bouge pas, il fume confortablement jusqu' ce qu'elle
revienne. C'est a de la philosophie, monsieur!...

--Ou du moins un trs-bon quivalent, rpondit en riant M. Pickwick.
Cela doit vous avoir t fort utile dans votre vie errante, Sam.

--Utile, monsieur! vous pouvez bien le dire. Aprs que je me suis sauv
d'avec le charretier et avant que j'aie rentr avec le roulier, j'ai
couch pendant une quinzaine dans un appartement sans meubles.

--Un appartement sans meubles!

--Oui, les arches  sec du pont de Waterloo. Jolie chambre  coucher; 
dix minutes du centre des affaires. Seulement s'il y a quelque chose 
lui reprocher, c'est qu'elle est un peu are. J'ai vu l des drles de
spectacles.

--Ha! je le suppose, dit M. Pickwick d'un air plein d'intrt.

--Des spectacles qui perceraient votre tendre coeur, monsieur, et qui
ressortiraient de l'autre ct. On n'y trouve pas les mendiants
rguliers; vous pouvez vous fier  ceux-l pour savoir se tirer
d'affaire. De jeunes mendiants, mles et femelles, qui n'ont pas encore
fait leur chemin dans la profession, s'y logent quelquefois; mais c'est
gnralement les pauvres cratures sans asile, reintes, mourant de
faim, qui se roulent dans les coins sombres de ces tristes places; les
pauvres cratures qui ne peuvent pas se repasser la corde de deux pence.

--Dites-moi, Sam, qu'est-ce que c'est que la corde de deux pence?

--C'est une auberge, monsieur, o les lits cotent deux pence par
nuit....

--Pourquoi donnent-ils aux lits le nom de _cordes_?

--Que vous tes donc jeune, monsieur! Quand les ladies et les gentlemen
qui tiennent ces htels-l ont ouvert leur bazar, ils faisaient les lits
sur le plancher, mais ils ne faisaient pas leurs affaires. Au lieu de
prendre un somme raisonnable pour deux pence, les logeurs s'y vautraient
la moiti de la journe. Aussi, maintenant, ils ont deux cordes,
loignes d' peu prs six pieds, et  trois pieds du plancher, qui vont
tout du long de la chambre, et les lits sont faits avec des grosses
toiles tendues en travers.

--Eh bien?

--Eh bien! l'avantage du plan est visible. Tous les matins,  six
heures, ils laissent aller une des cordes, et patatra, v'l tous les
logeurs par terre. a les rveille fameusement, ils se relvent de bonne
humeur, et ils s'en vont comme des jolis garons.... Demande pardon,
monsieur, dit Sam, en interrompant tout  coup son verbeux discours,
c'est-il Bury Saint-Edmunds qu'est l-bas?

--Prcisment, rpondit M. Pickwick.

Bientt aprs la voiture roula dans les rues propres et bien paves
d'une jolie petite ville, et s'arrta devant une auberge situe au
milieu de la grande route, presque en face de l'antique abbaye.

Voici l'Ange, dit M. Pickwick, en regardant l'enseigne. Nous descendons
ici, Sam. Mais il faut prendre quelques prcautions. Demandez une
chambre particulire et ne mentionnez pas mon nom; vous comprenez.

--Compris! monsieur, rpondit Sam, avec un clin d'oeil intelligent. Il
tira le portemanteau du coffre de derrire, o il avait t jet 
Eatanswill, et disparut pour faire sa commission. Une chambre
particulire fut facilement retenue, et M. Pickwick y fut introduit sans
dlai.

Maintenant, Sam, dit M. Pickwick, la premire chose  faire....

--C'est de commander le dner, monsieur, suggra Sam: il est fort tard,
monsieur.

--Ah! c'est vrai, rpliqua le philosophe en regardant sa montre. Vous
avez raison, Sam.

--Et si c'tait moi, monsieur, je voudrais prendre juste une bonne nuit
de repos avant de demander des renseignements sur ce finaud. Il n'y a
rien pour rafrachir l'esprit comme un bon somme, monsieur, comme dit la
servante avant d'avaler son petit verre de l'eau d'non.

--Je crois que vous avez raison, Sam; mais je veux d'abord m'assurer
qu'il est dans cet htel et qu'il ne m'chappera point.

--Laissez-moi c'te affaire-l, monsieur. Je vas vous ordonner un joli
petit dner et faire une enqute en bas, pendant qu'on l'apprtera. Je
tirerai tous les secrets du dcrotteur, en cinq minutes.

--A la bonne heure, dit M. Pickwick, et Sam se retira.

Au bout d'une demi-heure M. Pickwick tait assis devant un dner
trs-satisfaisant, et un quart d'heure plus tard, Sam lui rapportait
l'assurance que M. Charles Fitz-Marshall avait retenu, jusqu' nouvel
ordre, sa chambre particulire; il tait all passer la soire dans une
maison du voisinage, avait ordonn au garon de l'attendre et avait
emmen son domestique avec lui.

Maintenant, monsieur, continua Sam, aprs avoir fait son rapport, si je
puis causer un brin avec ce domestique ici, il me contera toutes les
affaires de son matre.

--Comment savez-vous cela? demanda M. Pickwick.

--Que vous tes donc jeune monsieur! Tous les domestiques en font
autant.

--Oh! oh! fit le philosophe, j'avais oubli cela: c'est bon.

--Alors, vous verrez ce qu'il y a de mieux  faire, monsieur, nous
agirons en consquence.

Comme cet arrangement paraissait le meilleur possible, il fut finalement
adopt. Sam se retira, avec la permission de son matre, pour passer la
soire comme il l'entendrait. Il dirigea ses pas vers la buvette de la
maison, et peu de temps aprs, fut lev au fauteuil par la voix unanime
de l'assemble. Une fois parvenu  ce poste honorable, il fit clater
tant de mrite, que les clats de rire des gentlemen habitus, et les
marques bruyantes de leur satisfaction, parvinrent jusqu' la chambre 
coucher de M. Pickwick, et raccourcirent, de plus de trois heures, la
dure naturelle de son sommeil.

Le lendemain, ds le matin, Sam Weller s'occupa de calmer l'agitation
fivreuse qui lui restait de la veille, par l'application d'une douche
d'un penny; c'est--dire que, moyennant cette pice de monnaie, il
engagea un jeune gentleman du dpartement de l'curie  faire jouer la
pompe sur sa tte et sur sa face, jusqu' l'entire restauration de ses
facults intellectuelles. Tandis qu'il subissait ce traitement mdical,
son attention fut attire par un jeune homme, assis sur un banc, dans la
cour. Il tait vtu d'une livre violette, et lisait dans un livre
d'hymnes, avec un air d'abstraction profonde, qui ne l'empchait
cependant pas de jeter de temps en temps un coup d'oeil vers Sam, comme
s'il avait pris grand intrt  l'opration qu'il se faisait faire.

Voil un drle de corps, pensa celui-ci, la premire fois que ses yeux
rencontrrent ceux de l'tranger en livre violette. Et, en effet, avec
son ple visage, large et plat, avec ses yeux enfoncs et sa tte
norme, d'o pendaient plusieurs mches de cheveux noirs et lisses,
l'tranger pouvait passer pour un drle de corps. Voil un drle de
corps, pensa donc Sam Weller, et aprs avoir pens cela, il continua de
se laver, et n'y pensa pas davantage.

Cependant l'homme en livre violette continuait  regarder Sam et son
livre d'hymnes, son livre d'hymnes et Sam, comme s'il avait eu envie
d'entamer la conversation. A la fin, pour lui en fournir l'occasion, Sam
lui dit, avec un signe de tte familier: Comment a va-t-il, mon
bonhomme?

--Je suis heureux de pouvoir dire que je vais assez bien, monsieur,
rpondit l'homme violet d'une voix mesure et en fermant son livre avec
prcaution. J'espre que vous allez de mme, monsieur?

--Eh! eh! je serais plus solide sur mes jambes si je ne me sentais pas
comme une bouteille d'eau-de-vie ambulante; mais vous, mon vieux,
restez-vous dans cette maison ici?

L'homme violet rpondit affirmativement.

Comment se fait-il donc que vous n'tiez pas avec nous hier soir?
demanda Sam, en se frottant la face avec un essuie-mains. Vous me faites
l'effet d'un bon vivant, l'air aussi gaillard qu'une truite dans un
panier plein de chaux, ajouta-t-il d'un ton un peu plus bas.

--J'tais sorti avec mon matre, rpondit l'tranger.

--Comment s'appelle-t-il? demanda vivement Sam Weller, dont le visage
devint tout rouge par l'effet combin de la surprise et du frottement de
son essuie-mains.

--Fitz-Marshall, rpliqua l'homme violet.

--Donnez-moi la patte, dit Sam en s'avanant vers lui. J'ai envie de
vous connatre, votre philosomie me va, mon fiston.

--Eh bien! voil qui est trs-extraordinaire, rtorqua l'homme violet,
avec une grande simplicit de manires. La vtre m'a plus si fort, que
j'ai eu envie de vous parler, ds le premier moment o je vous ai vu
sous la pompe.

--C'est-il vrai.

--Sur mon honneur! Cela n'est-il pas curieux, hein?

--Trs-curieux, rpondu Sam, en se congratulant intrieurement sur la
bonhomie de l'tranger. Comment nous appelons-nous, mon patriarche?

--Job.

--Et c'est un fameux nom. Le seul nom,  ma connaissance, qui n'a pas
reu une abrviation. Et l'autre nom?

--Trotter, dit l'tranger. Et le vtre?

Sam se rappela les ordres de son matre et rpondit: Mon nom est
Walker, le nom de mon matre est Wilkins. Voulez-vous prendre une goutte
de quelque chose ce matin, M. Trotter?

M. Trotter donna son complet assentiment  cette agrable proposition,
et ayant dpos son livre dans la poche de son habit, il accompagna M.
Walker  la buvette. L, ils s'occuprent  discuter le mrite d'un
agrable mlange, contenu dans un vase d'tain et compos de l'essence
parfume du clou de girofle et d'une certaine quantit de genivre de
Hollande, fabriqu en Angleterre.

Et c'est-il une bonne place que vous avez? demanda Sam, en remplissant
pour la seconde fois le verre de son compagnon.

--Mauvaise, rpondit Job, en se lchant les lvres, trs-mauvaise.

--Vrai?

--Oui, sr; et pire que cela; mon matre va se marier.

--Pas possible!

--Si, et pire que cela. Il va enlever une grosse hritire dans une
pension.

--Quel dragon! dit Sam, en remplissant encore le verre de son camarade.
C'est quelque pension de cette ville, je suppose?

Cette question fut faite du ton le plus indiffrent qu'on puisse
imaginer. Cependant M. Job Trotter montra clairement, par ses manires,
qu'il remarquait avec quelle anxit son nouvel ami attendait sa
rponse. Il vida son verre, regarda mystrieusement Sam Weller, cligna
l'un aprs l'autre chacun de ses petits yeux, et finalement fit avec sa
main le geste de manier une pompe imaginaire, donnant  entendre par l
qu'il considrait son compagnon comme trop dsireux de pomper ses
secrets.

Non, non, observa-t-il, en conclusion. Cela ne se dit pas  tout le
monde. C'est un secret; un grand secret, M. Walker.

En prononant ces paroles, l'homme violet retourna son verre sens dessus
dessous, afin de faire remarquer ingnieusement  son compagnon qu'il
n'y restait plus rien pour assouvir sa soif. Sam comprit l'apologue; il
en apprcia la dlicatesse, et ordonna de remplir, sur nouveaux frais,
le vase d'tain. Cet ordre fit briller de plaisir les petits yeux de
l'homme violet.

Ainsi donc, c'est un secret? reprit Sam.

--Je l'imagine comme cela, rpliqua l'autre en sirotant sa liqueur avec
complaisance.

--Je suppose que votre matre est un richard?

M. Trotter sourit, et, tenant son verre de la main gauche, il donna,
avec sa main droite, quatre tapes distinctes sur le gousset de sa
culotte violette, comme pour faire entendre que son matre aurait pu
agir de mme sans alarmer personne par le bruit de son argent.

Ah! reprit Sam, voil l'histoire?

L'homme violet baissa la tte d'une manire significative.

Et est-ce que vous n'imaginez pas, mon vieux, que vous seriez une
fameuse canaille si vous laissiez votre matre empoigner cette jeune
demoiselle?

--Je sais cela, rpliqua Job Trotter, en soupirant profondment et en
tournant vers son interlocuteur un visage plein de contrition. Je sais
cela, et c'est ce qui pse sur mon esprit; mais qu'est-ce que je peux
faire?

--Faire? s'cria Sam, chanter  la matresse et enfoncer votre matre.

--Qui est-ce qui me croirait? La jeune lady est regarde comme un modle
de prudence et de discrtion; elle dirait que non, et mon matre aussi.
Qui est-ce qui me croirait? Je perdrais ma place et je me verrais
poursuivi comme diffamateur ou quelque chose comme a. Voil tout ce que
j'y gagnerais.

--Il y a du vrai, dit Sam en ruminant; il y a du vrai dans ce que vous
dites l.

--Si je connaissais quelque respectable gentleman qui voult se charger
de l'affaire, je pourrais esprer d'empcher l'enlvement. Mais il y a
la mme difficult, monsieur Walker; juste la mme. Je ne connais pas de
gentleman respectable en ce pays, et si j'en connaissais un, il y a dix
 parier contre un qu'il ne croirait pas mon rcit.

--Venez par ici, cria Sam, en se levant tout d'un coup et en saisissant
son compagnon par le bras. Mon matre est l'homme qu'il vous faut.

Aprs une lgre rsistance, Job Trotter fut conduit dans l'appartement
de M. Pickwick, et lui fut prsent, avec un court sommaire du dialogue
que nous venons de rapporter.

Je suis bien fch de trahir mon matre, monsieur, dit Job Trotter, en
appliquant  son oeil un mouchoir rouge d'environ trois pouces carrs.

--Ce sentiment vous fait beaucoup d'honneur, rpliqua M. Pickwick.
Mais, cependant, c'est votre devoir....

--Je sais que c'est mon devoir, monsieur, reprit Job avec une grande
motion. Nous devons tous nous efforcer de remplir nos devoirs,
monsieur, et je m'efforce humblement de remplir les miens, monsieur.
Mais c'est une dure preuve de trahir un matre, monsieur, dont vous
portez les habits, dont vous mangez le pain, mme quand c'est un coquin,
monsieur.

--Vous tes un brave garon, dit M. Pickwick fort affect, un honnte
garon.

--Allons! allons! observa Sam, qui avait vu avec beaucoup d'impatience
les larmes de M. Trotter; assez d'arrosage comme a; a n'est bon 
rien.

--Sam, reprit M. Pickwick d'un ton de reproche, je suis fch de voir
que vous ayez si peu de respect pour les sentiments de ce jeune homme.

--Ses sentiments sont trs-beaux, monsieur, et mmes si beaux que c'est
une piti qu'il les perde comme a; et je pense qu'il ferait mieux de
les garder dans son estomac que de les laisser vaporiser en eau chaude,
espcialement comme a ne sert  rien. Des larmes, a n'a jamais servi 
remonter une horloge ni  faire marcher une machine. La premire fois
que vous irez dans le monde, fourrez-vous a dans la caboche, mon vieux;
et pour le prsent introduisez ce morceau de guingamp rouge dans votre
poche. Il n'est pas assez beau pour le secouer comme a en l'air, comme
si vous tiez un danseur de corde.

--Sam a raison, remarqua M. Pickwick, en s'adressant  Job: Sam a
raison, quoique sa manire de s'exprimer soit un peu commune et
quelquefois incomprhensible.

--Il a tout  fait raison, monsieur, rpliqua M. Trotter, et je ne
cderai pas davantage  cette faiblesse.

--Trs-bien, reprit notre sage; et maintenant, o est cette pension de
demoiselles?

--C'est une vieille maison de briques rouges, tout juste en dehors de la
ville, monsieur.

--Et quand ce perfide dessein sera-t-il excut? Quand est-ce que
l'enlvement doit avoir lieu?

--Cette nuit, monsieur.

--Cette nuit?

--Cette nuit mme, monsieur. C'est ce qui me fche tant.

--Il faut prendre des mesures instantanes. Je vais voir immdiatement
la dame qui dirige l'tablissement.

--Je vous demande pardon, monsieur, mais cela ne servira  rien.

--Pourquoi donc?

--Mon matre, monsieur, est un homme trs-artificieux.

--Je le sais bien.

--Et il s'est si bien entortill autour du coeur de la vieille dame
qu'elle ne croirait rien  son prjudice, quand vous en feriez serment
sur vos deux genoux. D'ailleurs vous n'avez pas d'autre preuve que la
parole d'un domestique; mon matre ne manquera pas de dire qu'il m'a
renvoy pour quelque chose, et que je fais cela afin de me venger.

--Qu'est-ce que nous pourrions donc faire, alors?

--Rien ne pourra convaincre la vieille dame, monsieur, si elle ne le
prend pas sur le fait de l'enlvement.

--Ces vieilles mules-l, interposa Sam, en guise de parenthse, ces
vieilles mules-l, s'obstinent  prendre des vessies pour des lanternes.

--Mais, fit observer M. Pickwick, j'ai peur qu'il ne soit infiniment
difficile de le prendre sur le fait.

--Je ne sais pas, monsieur, rpondit Job aprs un instant de rflexion;
il me semble que cela pourrait se faire trs-aisment.

--Comment cela?

--Voyez-vous, mon matre a gagn les deux servantes, et elles doivent
nous introduire dans la cuisine, ce soir,  dix heures. Quand toute la
maison se sera retire pour dormir, nous sortirons de la cuisine, et
alors la jeune personne descendra de sa chambre; il y aura une chaise de
poste, et en route!

--Eh bien? fit M. Pickwick.

--Eh bien! monsieur; je crois que si vous nous attendiez dans le jardin,
tout seul....

--Tout seul! Pourquoi tout seul?

--Je pensais que la vieille demoiselle n'aimerait pas qu'une dcouverte
aussi dsagrable se ft devant beaucoup de monde; et puis la jeune
lady, monsieur, considrez sa confusion!...

--Vous avez tout  fait raison. Cette rflexion montre une grande
dlicatesse de sentiments. Poursuivez; vous avez raison....

--Eh bien! monsieur; je pensais donc que si vous attendiez tout seul
dans le jardin, je pourrais vous introduire dans la maison,  onze
heures et demie prcises, et qu'alors vous vous trouveriez juste  temps
pour m'aider  dmonter les projets de ce mchant homme, par qui j'ai eu
le malheur d'tre sduit.

Ici. M. Trotter soupira profondment.

Ne vous tourmentez pas de cela, dit M. Pickwick; s'il avait un grain de
la probit qui vous distingue, malgr votre humble condition, je ne
dsesprerais pas de lui.

Job salua trs-bas, et, en dpit des prcdentes remontrances de Sam,
ses yeux se remplirent de larmes.

Je n'ai jamais vu un pleurard comme a, dit Sam. Dieu me pardonne, s'il
n'a pas un robinet toujours ouvert dans la tte!

--Sam! dit M. Pickwick avec une grande svrit, retenez votre langue.

--Oui, monsieur.

--Je n'aime pas ce plan, poursuivit notre philosophe aprs une profonde
mditation. Pourquoi ne pas communiquer avec les amis de la jeune
personne?

--Parce qu'ils habitent  cinquante lieues d'ici, monsieur.

--Il n'y a rien  rpondre  a, remarqua Sam,  part.

--Ensuite, ce jardin, reprit M. Pickwick, comment y entrerai-je?

--Le mur est trs-bas, monsieur, et votre domestique vous fera la courte
chelle.

--Mon domestique me fera la courte chelle, rpta machinalement M.
Pickwick, et vous ne manquerez pas de m'ouvrir la porte de la maison?...

--Vous ne pouvez pas vous tromper, monsieur. Il n'y a qu'une porte dans
le jardin; tapez-y quand vous entendrez sonner l'horloge, et je vous
ouvrirai sur-le-champ.

--Je n'aime pas ce plan, redit M. Pickwick; mais il faut bien l'adopter,
car je n'en vois pas d'autre, et il s'agit du bonheur de cette jeune
personne, pour toute sa vie. J'y irai, soyez-en sr.

Ainsi, pour la seconde fois, la bont naturelle de M. Pickwick
l'entrana dans une entreprise, dont son excellent jugement l'aurait
dtourn.

Comment s'appelle la maison? demanda-t-il.

--Westgate-House, monsieur. Vous tournez un peu  droite quand vous
arrivez au bout de la ville; la maison est isole,  une petite distance
de la route, et son nom est sur une plaque de cuivre, sur la porte.

--Je le sais rpondit M. Pickwick; j'avais remarqu cette maison la
premire fois que j'ai visit cette ville. Vous pouvez compter sur moi.

M. Trotter salua et se dtourna pour partir. M. Pickwick lui mit une
gaine dans la main.

Vous tes un brave garon, lui dit-il, et j'admire la bont de votre
coeur. Pas de remercments. Souvenez-vous: onze heures et demie.

--Il n'y a pas de danger que je l'oublie, monsieur, rpondit Job
Trotter, et il quitta la chambre.

--Camarade, lui dit Sam, qui l'avait suivi, ce n'est pas une mauvaise
chose, cette pleurnicherie. Je voudrais pleurer comme une gouttire dans
une averse,  ce prix-l. Comment donc que vous faites?

--Cela vient du coeur, monsieur Walker, rpondit Job solennellement. Je
vous souhaite le bonjour.

--Voil un gaillard facile  mouvoir, pensa Sam Weller en le voyant
s'loigner. C'est gal, nous lui avons tir les vers du nez, toujours.

Nous ne pouvons pas dire prcisment quelles taient les penses qui
occupaient l'esprit de M. Trotter, attendu que nous n'en savons rien du
tout.

Cependant le jour s'coula, le soir vint, et, un peu avant dix heures,
Sam rapporta  son matre que M. Jingle et Job taient sortis ensemble,
que leurs bagages taient empaquets, et qu'ils avaient command une
chaise. Le complot tait videmment en voie d'excution, comme M.
Trotter l'avait prdit.

Dix heures et demie arrivrent. C'tait l'instant o M. Pickwick devait
partir pour sa dlicate entreprise. Afin de ne pas tre embarrass pour
escalader le mur, il refusa le pardessus que lui offrait Sam, et sortit,
suivi de ce fidle serviteur.

La lune tait sur l'horizon, mais cache derrire des nuages, la nuit
tait belle et sche, mais singulirement sombre; les sentiers, les
haies, les champs, les maisons et les arbres taient envelopps d'une
ombre paisse; l'atmosphre tait lourde et brlante; des clairs de
chaleur illuminaient de temps en temps les nuages, et c'tait la seule
chose qui animt un peu la triste obscurit dont la terre tait
couverte; aucun son ne se faisait entendre, except l'aboiement loign
de quelque chien inquiet.

Nos aventuriers trouvrent la maison, reconnurent l'inscription de
cuivre, firent le tour du mur, et s'arrtrent vers le fond du jardin.

Sam, dit M. Pickwick, vous retournerez  l'auberge quand vous m'aurez
aid  monter par-dessus le mur.

--Trs-bien, monsieur.

--Et vous m'attendrez.

--Certainement, monsieur.

--Prenez ma jambe, et quand je dirai: _haut!_ levez-moi doucement.

--Me voil prt, monsieur....

Ayant arrang ces prliminaires, M. Pickwick empoigna le sommet du mur,
et donna la mot _haut!_ qui fut obi trs-littralement; car, soit que
son corps participt en quelque degr de l'lasticit de son esprit,
soit que les ides de Sam sur une _douce lvation_ ne fussent pas
exactement les mmes que celles de son matre, l'effet immdiat de son
assistance fut de le jeter par-dessus le mur. Aprs avoir cras trois
framboisiers et un rosier, cet immortel gentleman descendit enfin de
toute sa longueur sur la terre.

Vous ne vous tes pas bless, monsieur? demanda Sam, aussitt qu'il fut
revenu de la surprise que lui avait cause la mystrieuse disparition du
philosophe.

--Non, certainement, je ne me suis pas bless, rpondit celui-ci, de
l'autre ct du mur. Je croirais plutt que c'est vous qui m'avez
bless, Sam.

--J'espre que non, monsieur!

--Ne vous tourmentez point, reprit notre sage en se relevant; ce n'est
rien... quelques gratignures.... Allez vous-en, car nous serions
entendus.

--Bonne chance, monsieur.

--Bonsoir.

Sam s'loigna donc doucement, laissant M. Pickwick seul dans le jardin.

Des lumires se montraient de temps en temps aux diffrentes fentres du
btiment, ou passaient dans les escaliers, comme pour indiquer que les
pensionnaires se retiraient dans leurs chambres. N'ayant nulle envie
d'approcher de la porte avant l'heure fixe, M. Pickwick se blottit dans
un angle du mur pour attendre qu'elle arrivt.

Il tait alors dans une position qui aurait abattu l'audace de bien des
hros, et cependant il ne ressentit ni inquitude ni dcouragement: il
savait que son dessein tait honorable, et il se confiait, sans nulle
hsitation, aux nobles sentiments de Job Trotter. La situation tait
triste certainement, pour ne pas dire accablante; mais un esprit
contemplatif peut toujours se distraire par la mditation. A force de
mditer, M. Pickwick tait tomb dans une sorte d'assoupissement,
lorsqu'il en fut tir par l'horloge de l'glise voisine, qui sonnaient
onze heures et demie.

Voici le moment, pensa-t-il, en se mettant avec prcaution sur ses
pieds. Il examina la maison: les lumires avaient disparu, les volets
taient ferms; tout le monde tait au lit, sans aucun doute. Il
s'avana  pas de loup vers la porte, et frappa doucement. Deux ou trois
minutes s'taient passes sans rponse, il frappa un autre coup plus
fort, puis un autre plus fort encore.

A la fin, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier; la lumire
d'une chandelle brilla  travers le trou de la serrure; des barres, des
verrous furent tirs, et la porte s'ouvrit lentement.

La porte s'ouvrit lentement, et  mesure qu'elle s'ouvrait de plus en
plus, M. Pickwick se retirait de plus en plus derrire elle. Il allongea
la tte avec prcaution pour reconnatre la personne qui s'avanait;
mais quel fut son tonnement lorsqu'il aperut, au lieu de Job Trotter,
une servante inconnue, qui tenait une chandelle dans sa main. M.
Pickwick retira sa tte avec la vivacit dploye par Polichinelle, cet
admirable comdien, quand il craint d'tre dcouvert par le commissaire.

Sarah, dit la servante en s'adressant  quelqu'un dans la maison, c'est
apparemment le chat. Minet! minet! petit! petit! petit!

Aucun animal n'ayant t attir par ces incantations, la servante
referma lentement la porte, et la reverrouilla, laissant M. Pickwick
aplati contre le mur.

Ceci est fort trange, pensa-t-il avec tristesse. Elles veillent,  ce
que je suppose, plus tard qu' l'ordinaire. Il est bien malheureux
qu'elles aient choisi prcisment cette nuit-ci, extrmement
malheureux! Tout en faisant ces rflexions, M. Pickwick se retirait
avec prcaution dans l'angle du mur, o il avait t originairement
cach, rsolu d'attendre l assez longtemps pour pouvoir rpter, sans
danger, son signal.

Il y tait  peine depuis cinq minutes, lorsque la lueur blouissante
d'un clair fut immdiatement suivie d'un violent coup de tonnerre, qui
fit retentir les cieux d'un pouvantable roulement puis vint un autre
clair plus blouissant que le premier; puis un autre coup de tonnerre,
plus pouvantable que le prcdent; puis enfin arriva la pluie, plus
terrible encore que les uns et les autres.

M. Pickwick savait parfaitement qu'un arbre est un trs-dangereux voisin
pendant un orage: or, il avait un arbre  sa droite, un autre  sa
gauche, un troisime devant lui, un quatrime derrire. S'il restait o
il tait, il risquait d'tre foudroy; s'il se montrait au milieu du
jardin, il pouvait tre saisi et livr aux constables. Une ou deux fois
il essaya d'escalader le mur; mais, n'ayant alors aucun aide, le seul
rsultat de ses efforts fut de mettre toute sa personne dans un tat de
transpiration abondante, et d'oprer sur ses genoux et sur les os de ses
jambes une infinit d'gratignures.

Quelle pouvantable situation! se dit-il  lui-mme, en s'arrtant
aprs cet exercice pour essuyer son front et pour frotter ses genoux. En
mme temps, il regardait vers la maison, et n'y voyant plus de lumire,
il se flatta que tout le monde serait couch; il rsolut donc de rpter
son signal.

Il marche sur la pointe du pied, dans le sable humide; il frappe  la
porte; il retient son haleine; il coute  travers le trou de la
serrure. Pas de rponse. C'est singulier. Un autre coup. Il coute de
nouveau; un chuchotement se fait entendre dans l'intrieur, et une voix
crie ensuite:

Qui va l?

--Ce n'est pas Job, pensa M. Pickwick en s'aplatissant contre le mur.
C'est une voix de femme.

A peine tait-il arriv  cette conclusion, qu'une fentre du premier
tage s'ouvrit, et trois ou quatre voix de femmes rptrent la
question: Qui est l?

M. Pickwick n'osa pas bouger. Il tait clair que toute la maison tait
rveille. Il rsolut de rester o il tait jusqu' ce que l'alarme ft
apaise, et ensuite de faire un effort surnaturel, d'escalader le mur,
ou de prir dans cette noble entreprise.

Comme toutes les rsolutions de M. Pickwick, celle-ci tait la meilleure
qu'il pt prendre dans les circonstances donnes; mais malheureusement
elle tait fonde sur l'hypothse que les habitants de la maison
n'oseraient point rouvrir la porte. Quel fut donc son dsappointement
lorsqu'il entendit tirer barres et verrous, et lorsqu'il vit la porte
s'entre-biller lentement, mais de plus en plus. Il fit retraite, pas 
pas, jusqu'auprs des gonds; mais ce fut en vain qu'il s'effaa contre
le mur: l'interposition de sa personne empchait la porte de s'ouvrir
tout  fait.

Qui est l? s'cria, de l'escalier, un choeur nombreux de voix de
soprano. C'taient la vieille demoiselle, matresse de l'tablissement,
trois sous-matresses, cinq domestiques femelles, et trente
pensionnaires, toutes  demi-vtues, toutes ombrages d'une fort de
papillotes.

Comme on s'en doute bien, M. Pickwick ne rpondit point _qui tait l_,
et alors le refrain du choeur fut chang en celui-ci: Mon Dieu! mon
Dieu! comme j'ai peur!

--Cuisinire, dit la vieille demoiselle, qui avait pris soin de rester
au haut de l'escalier, la dernire du groupe; cuisinire, pourquoi
n'avancez-vous pas dans le jardin?

--Si vous plat, ma'ame, je n'en avons pas envie.

--Mon Dieu! mon Dieu! que cette cuisinire est stupide! s'crirent les
trente pensionnaires.

--Cuisinire! reprit la vieille demoiselle avec grande dignit, ne me
raisonnez pas, s'il vous plat. Je vous ordonne de regarder dans le
jardin, sur-le-champ.

Ici la cuisinire commena  pleurer: la servante dit que c'tait une
honte de la traiter ainsi, et pour cet acte de rbellion elle reut son
cong sur la place.

Cuisinire! entendez-vous? cria la vieille demoiselle en frappant du
pied avec colre.

--Cuisinire! entendez-vous votre matresse? crirent les trois
sous-matresses.

--Cette cuisinire est-elle impudente! crirent les trente
pensionnaires.

L'infortune cuisinire, ainsi pousse en avant, fit un pas ou deux en
ayant soin de tenir sa chandelle de manire qu'il lui ft impossible de
rien apercevoir. Elle dclara donc qu'elle ne voyait rien dans le
jardin, et que ce devait tre le vent.

La porte allait se refermer, en consquence, lorsqu'une pensionnaire
curieuse s'tant hasarde  regarder entre les gonds, jeta un cri
effroyable qui fit rentrer en un clin d'oeil la cuisinire, la servante
et les plus aventureuses.

Qu'est-ce qui est donc arriv  miss Smithers? demanda la vieille
demoiselle, tandis que ladite miss Smithers tombait dans une attaque de
nerfs de la puissance de quatre jeunes ladies.

--Mon Dieu! mon Dieu! chre miss Smithers! dirent les vingt-neuf autres
pensionnaires.

--Oh! l'homme! l'homme derrire la porte! cria miss Smithers d'une
voix entrecoupe.

Aussitt que la vieille demoiselle eut entendu ces mots effrayants, elle
battit en retraite jusque dans sa chambre  coucher, ferma la porta 
double tour, et se trouva mal tout  son aise. Cependant les
pensionnaires, les sous-matresses, les servantes se prcipitaient sur
l'escalier, les unes par-dessus les autres; et jamais on n'avait vu tant
de bousculades, tant d'vanouissements, tant de cris. Au milieu du
tumulte, M. Pickwick sortit de sa cachette et se prsenta devant ces
colombes effarouches.

Ladies! chres ladies! leur dit-il.

--Oh! Il nous appelle _chres_, cria la plus laide et la plus vieille
des sous-matresses. Dieux! le misrable!

--Ladies! vocifra M. Pickwick, devenu dsespr par le danger de sa
situation. coutez-moi! je ne suis point un voleur! Tout ce que je veux,
c'est la matresse de la maison!

--Oh! quel monstre froce! s'cria une autre sous-matresse. Il en veut
 miss Tomkins!

Ici les gmissements devinrent universels.

--Sonnez la cloche d'alarme! dirent une douzaine de voix.

--Non! non! cria M. Pickwick, regardez-moi! ai-je l'air d'un voleur? Mes
chres dames, vous pouvez m'attacher, m'enfermer, pieds et poings lis,
dans un cabinet, si cela vous fait plaisir. Seulement coutez ce que
j'ai  dire! seulement coutez-moi!

--Comment tes-vous entr dans notre jardin? balbutia la servante.

--Appelez la matresse de la maison, et je lui dirai tout, tout!
continua M. Pickwick de toutes les forces de ses poumons. Appelez-la
donc; seulement soyez calmes, et appelez-la: vous entendrez tout!

tait-ce grce  la figure de M. Pickwick, ou  son loquence, ou  la
tentation irrsistible pour des esprits fminins d'entendre quelque
chose de mystrieux? nous l'ignorons; mais les femelles les plus
raisonnables de l'tablissement, au nombre d'environ quatre ou cinq,
parvinrent enfin  recouvrer une tranquillit comparative. Elles
proposrent  M. Pickwick de se soumettre immdiatement  une contrainte
personnelle, afin de prouver sa sincrit: il y consentit, et, pour
obtenir de confrer avec miss Tomkins, il entra spontanment dans le
cabinet o les externes pendaient leurs bonnets et leurs sacs durant
les classes. Lorsqu'il y fut soigneusement renferm, les brebis
effrayes commencrent peu  peu  reprendre courage. Miss Tomkins fut
tire de son vanouissement et de sa chambre; ses acolytes l'apportrent
au rez-de-chausse, et la confrence commena.

Eh bien! l'homme, dit miss Tomkins d'une voix faible, que faisiez-vous
dans mon jardin?

--Je venais pour vous avertir qu'une de vos jeunes demoiselles doit
s'chapper cette nuit, rpondit M. Pickwick de l'intrieur du cabinet.

--S'chapper! s'crirent miss Tomkins, les trois sous-matresses et les
trente pensionnaires. Et avec qui?

--Avec votre ami, M. Charles Fitz-Marshall.

--_Mon_ ami! je ne connais personne de ce nom.

--Eh bien! M. Jingle alors.

--Je n'ai jamais entendu ce nom de ma vie.

--Alors j'ai t tromp! abus! dit M. Pickwick; j'ai t la victime
d'un complot, d'un lche et vil complot! Envoyez  l'htel de l'Ange, ma
chre madame, si vous ne me croyez pas. Je vous en supplie, madame,
envoyez  l'htel de l'Ange, et faites demander le domestique de M.
Pickwick.

--Il parat que c'est un homme respectable, puisqu'il garde un
domestique! dit miss Tomkins  la matresse d'criture et de calcul.

--J'imagine plutt, rpondit celle-ci, que c'est son domestique qui le
garde. Je pense qu'il est fou, miss Tomkins, et que l'autre est son
gardien.

--Je crois que vous avez raison, miss Gwynn, rpondit la vieille
demoiselle. Il faut que deux des servantes aillent  l'htel de l'Ange,
et que les autres restent ici pour nous protger.

Deux des servantes furent en consquence dpches  l'htel de l'Ange,
en qute de M. Samuel Weller, tandis que les trois autres restrent pour
protger miss Tomkins, les trois sous-matresses et les trente
pensionnaires. M. Pickwick s'assit par terre, dans le cabinet, et
attendit le retour des deux messagers avec toute la philosophie, tout le
courage qu'il put appeler  son aide.

Une heure et demie s'coulrent dans cette pnible situation, et lorsque
les deux servantes revinrent enfin, M. Pickwick reconnut, outre la voix
de Samuel Weller, deux autres voix dont l'accent paraissait familier 
son oreille, mais dont il n'aurait pas pu deviner les propritaires,
quand il se serait agi de sa vie.

Une courte confrence s'ensuivit; la porte fut ouverte; M. Pickwick
sortit du cabinet et se trouva en prsence de toute la pension, de Sam
Weller, du vieux M. Wardle et de son futur gendre.

Mon cher ami! dit M. Pickwick en se prcipitant vers M. Wardle et en
saisissant ses mains; mon cher ami! au nom du ciel! expliquez  ces
dames la malheureuse, l'horrible situation dans laquelle je me trouve
plac. Vous devez l'avoir apprise de mon domestique. Dites-leur  tout
hasard, mon cher camarade, que je ne suis ni un brigand, ni un fou.

--Je l'ai dit, mon cher ami, je l'ai dit, rpliqua M. Wardle en secouant
la main droite du philosophe, tandis que M. Trundle secouait sa main
gauche.

--Et ceux qui disent, ou bien qui ont dit qu'il l'tait, s'cria Sam en
s'avanant au milieu de la socit, ils disent quelque chose qui n'est
pas vrai, mais au contraire qu'est tout  fait l'opposite. Et s'il y a
ici des hommes, n'importe combien, qui disent a, je leur y donnerai une
preuve convaincante du contraire, dans cette mme chambre ici, si ces
trs-respectables ladies veulent avoir la bont de se retirer et de
faire monter leurs hommes, un  un. Ayant exprim ce dfi chevaleresque
avec une grande volubilit, Sam Weller frappa nergiquement la paume de
sa main avec son poing ferm, et regarda miss Tomkins d'un air gracieux
et en clignant de l'oeil. Mais la galanterie de Sam ne produisit aucun
effet sur cette vertueuse personne, qui avait entendu avec une horreur
indicible la supposition, implicitement exprime, qu'il pouvait se
trouver _des hommes_ dans l'enceinte d'une pension de demoiselles.

L'apologie de M. Pickwick fut bientt termine, mais on ne put tirer de
lui aucune parole, ni pendant son retour  l'htel, ni lorsqu'il fut
assis, avec ses amis, entre un bon feu et le souper dont il avait tant
besoin. Il semblait tourdi, stupfi. Une fois, une fois seulement, il
se tourna vers M. Wardle et lui demanda:

Comment tes-vous venu ici?

--J'avais arrang, pour le premier du mois, une partie de chasse avec
Trundle. Nous sommes arrivs cette nuit, et avons t fort tonns
d'apprendre que vous tiez dans ce pays. Mais je suis charm de vous y
voir, continua l'enjou vieillard en frappant M. Pickwick sur le dos; je
suis charm de vous y voir; nous aurons une partie de chasse au premier
jour, et nous donnerons  Winkle une autre chance. N'est-ce pas, vieux
camarade?

M. Pickwick ne rpondit point. Il ne demanda pas mme des nouvelles de
ses amis de Dingley-Dell; et peu aprs il se retira pour la nuit, aprs
avoir ordonn  Sam de venir prendre sa chandelle lorsqu'il sonnerait.

Au bout d'un certain temps, la sonnette retentit, et Sam Weller se
prsenta devant son matre.

Sam! dit M. Pickwick en cartant un peu ses draps, pour le regarder.

--Monsieur? rpondit Sam.

M. Pickwick fit une pause, et Sam moucha la chandelle.

Sam! rpta M. Pickwick avec un effort dsespr.

--Monsieur? rpondit Sam de nouveau.

--O est ce Trotter?

--Job, monsieur?

--Oui.

--Parti, monsieur.

--Avec son matre, je suppose.

--Son matre ou son ami, ou son je ne sais quoi. Ils sont fils
ensemble. a fait un joli couple, monsieur.

--Jingle aura souponn mon projet, et vous aura dtach ce fripon-l,
avec son histoire, reprit M. Pickwick, que ces paroles semblaient
touffer.

--Juste la chose, monsieur.

--Ncessairement c'tait une invention.

--D'un bout  l'autre, monsieur. On nous a mis dedans. C'est adroit,
tout de mme!

--Je ne pense pas qu'ils nous chappent aussi aisment la premire fois,
Sam?

--Je ne le pense pas, monsieur.

--En quelque lieu, en quelque endroit que je rencontre ce Jingle,
s'cria M. Pickwick en se levant sur son lit et en dchargeant sur son
oreiller un coup terrible, je ne me contenterai point de le dmasquer,
comme il le mrite si richement, mais je lui infligerai un chtiment
personnel. Oui, je le ferai, ou mon nom n'est pas Pickwick.

--Et quand j'attraperai une patte de ce pleurnichard-l, avec sa
tignasse noire, si je ne lui tire pas de l'eau relle de ses quinquets,
mon nom n'est pas Weller!--Bonne nuit, monsieur.




CHAPITRE XVII.

Montrant qu'une attaque de rhumatisme peut quelquefois servir de
stimulant  un gnie inventif.


Quoique la constitution de M. Pickwick ft capable de soutenir une somme
trs-considrable de travaux et de fatigues, elle n'tait cependant
point  l'preuve d'une combinaison de semblables assauts. Il est aussi
dangereux que peu ordinaire d'tre lav  l'air de la nuit, et d'tre
sch ensuite dans un cabinet ferm: M. Pickwick apprit cet aphorisme 
ses dpens, et fut confin dans son lit par une attaque de rhumatisme.

Mais si les forces corporelles de ce grand homme taient ananties, il
n'en conservait pas moins toute la vigueur, toute l'lasticit de son
esprit, toutes les grces de sa bonne humeur. La vexation mme, cause
par sa dernire aventure, s'tait entirement vanouie, et il se
joignait sans colre et sans embarras au rire joyeux de M. Wardle,
chaque fois qu'on faisait une allusion  ce sujet. Pendant deux jours
notre philosophe fut retenu dans son lit et reut de son domestique les
soins les plus empresss. Le premier jour, Sam s'effora de l'amuser en
lui racontant une foule d'anecdotes; le second jour, M. Pickwick demanda
son critoire et fut profondment occup jusqu' la nuit. Le troisime
jour, se trouvant assez bien pour rester assis dans sa chambre, il
dpcha son valet  M. Wardle et  M. Trundle, pour les engager  venir
le soir prendre un verre de vin chez lui. L'invitation fut avidement
accepte, et lorsque la socit se trouva runie, en consquence, autour
d'une table charge de verres, M. Pickwick, avec une modeste rougeur,
produisit la petite nouvelle suivante, comme ayant t _dite_ par
lui-mme, durant sa rcente indisposition, d'aprs le rcit non
sophistiqu de Sam Weller.

LE CLERC DE PAROISSE,

_Histoire d'un vritable amour._

Il y avait une fois, dans une toute petite ville de province,  une
distance considrable de Londres, un petit homme nomm Nathaniel
Pipkin. Il tait clerc de la paroisse, et habitait une petite maison,
dans la petite Grande-Rue,  dix minutes de chemin de la petite glise.
Tous les jours, depuis neuf heures jusqu' quatre, on le trouvait en
train d'enseigner  des petits enfants une petite dose d'instruction.
Nathaniel Pipkin tait un tre doux, bienveillant, inoffensif, avec un
nez retrouss, des jambes tant soit peu cagneuses, des yeux un peu
louches et une allure boiteuse. Il partageait son temps entre l'glise
et son cole, et il croyait fermement qu'il n'y avait pas dans le monde
un homme aussi savant que le cur, un appartement aussi imposant que la
sacristie, une institution aussi bien tenue que la sienne. Une fois, et
une fois seulement dans sa vie, Nathaniel Pipkin avait vu un vque, un
vque vritable, avec ses bras dans des manches de linon et sa tte
dans une perruque. Il l'avait vu marcher, il l'avait entendu parler,
lors de la confirmation; et dans cette majestueuse crmonie, quand
l'vque avait pos les mains sur la tte de Nathaniel Pipkin, celui-ci
avait t tellement saisi d'une crainte respectueuse, qu'il avait
entirement perdu connaissance et avait t emport, hors de l'glise,
dans les bras du bedeau.

C'tait l une re importante, un vnement terrible dans la vie de
notre hros, et c'tait le seul qui et jamais troubl le cours rgulier
de sa paisible existence, lorsqu'une aprs-midi, comme il tait occup 
poser sur une ardoise un effroyable problme d'addition compose qu'il
voulait faire rsoudre par un coupable gamin, il s'avisa de lever les
yeux, dans un accs d'abstraction mentale, et aperut  une fentre, de
l'autre ct de la rue, le visage riant de Maria Lobbs. Maria Lobbs
tait la fille unique du vieux Lobbs, le grand sellier de la Grande-Rue.
Bien des fois dj, soit  l'glise, soit ailleurs, les yeux de M.
Pipkin s'taient arrts sur la jolie figure de Maria Lobbs; mais les
noires prunelles de Maria Lobbs n'avaient jamais t si brillantes, les
joues de Maria Lobbs n'avaient jamais t si fleuries que dans cette
occasion particulire. Il tait donc naturel que le matre d'cole n'et
pas la force de dtacher ses regards du visage de miss Lobbs; il tait
naturel que miss Lobbs, en s'apercevant qu'elle tait contemple par un
jeune homme, retirt sa tte, fermt la croise et abaisst le store; il
tait naturel enfin que Nathaniel Pipkin, immdiatement aprs cela,
tombt sur le coupable moutard et le gifflt de tout son coeur. Tout cela
tait parfaitement naturel et n'avait absolument rien d'tonnant.

Mais ce qu'il y a d'tonnant, c'est qu'un homme d'un caractre timide
et discret, comme Nathaniel Pipkin, un homme dont le revenu tait si
imperceptible, ait os aspirer, depuis ce jour,  la main et au coeur de
la fille unique de l'orgueilleux Lobbs, du grand sellier qui aurait pu
acheter tout le village d'un trait de plume, sans se gner en aucune
faon; du vieux Lobbs, qui tait connu pour avoir des trsors dposs 
la banque de la province et qui, suivant la voix publique, avait en
outre des monceaux d'argent dans un petit coffre-fort de fer, plac sur
le manteau de la chemine, dans l'arrire-parloir; de Lobbs, qui, au vu
et au su de tout le village, garnissait sa table, les jours de fte,
avec une thire, un pot  crme et un sucrier de vritable argent,
lesquels, comme il avait coutume de s'en vanter dans l'orgueil de son
coeur, devaient un jour devenir la proprit de l'homme assez heureux
pour plaire  sa fille. Je le rpte, on ne saurait suffisamment
s'tonner, s'merveiller, que Nathaniel Pipkin jett ses regards dans
cette direction; mais l'amour est aveugle et Nathaniel tait louche: ces
deux circonstances runies l'empchrent apparemment de voir les choses
sous leur vritable point de vue.

Or, si le vieux Lobbs avait pu souponner, le moins du monde, l'tat des
affections de Nathaniel Pipkin, il aurait fait raser l'cole jusque dans
ses fondements, ou il aurait extermin le matre de la surface de la
terre, ou il aurait commis quelque autre atrocit encore plus
hyperbolique; car c'tait un terrible vieillard que ce Lobbs, quand son
orgueil tait bless, quand sa colre tait excite; il jurait
alors!!!--Quelquefois, quand il maudissait la paresse de son apprenti
aux jambes grles, on entendait rouler jusque dans la rue un tonnerre
retentissant de jurons, qui faisaient trembler d'horreur Nathaniel
Pipkin dans ses souliers, tandis que les cheveux de ses disciples
pouvants se dressaient sur leur tte.

Cependant, chaque soire, quand les devoirs taient termins, quand les
lves taient partis, Nathaniel Pipkin s'asseyait auprs de sa fentre,
et faisant semblant de lire, il lanait de ct des regards qui
cherchaient  rencontrer les yeux brillants de Maria Lobbs. O bonheur!
quelques jours  peine s'taient couls, lorsque ces yeux brillants
apparurent  une fentre du deuxime tage, occups aussi, en apparence,
 lire attentivement. Quelle dlicieuse pture pour le coeur de Nathaniel
Pipkin! Quel plaisir de rester l, ensemble, pendant des heures, et de
considrer ce joli visage tandis que ces yeux charmants taient
baisss. Mais lorsque Maria Lobbs commena  lever les yeux de son
livre, et  darder leurs rayons dans la direction de Nathaniel Pipkin,
ses transports et son admiration ne connurent plus de bornes. A la fin,
un beau jour, sachant que le vieux Lobbs tait dehors, le matre d'cole
eut la tmrit d'envoyer un baiser  Maria Lobbs, et Maria Lobbs, au
lieu de fermer la fentre et de baisser le rideau, sourit et lui renvoya
son baiser. Sur cela, et quoiqu'il en pt arriver, Nathaniel Pipkin prit
la rsolution de dvelopper  Maria Lobbs, sans plus de dlai, l'tat de
ses sentiments.

Un plus joli pied, un coeur plus gai, un visage plus riant, une taille
plus gracieuse, ne passrent jamais sur la terre aussi lgrement que le
pied mignon, que le coeur d'or, que le visage heureux, que la taille
sduisante de Maria Lobbs, la fille du vieux sellier. Il y avait dans
ses yeux brillants une tincelle de friponnerie qui aurait enflamm un
coeur bien moins susceptible que celui du matre d'cole. Il y avait tant
de gaiet dans le son contagieux de ses clats de rire, que le plus
farouche misanthrope n'aurait pu s'empcher de sourire en les entendant.
Le vieux Lobbs lui-mme, au plus haut degr de sa frocit, ne savait
pas rsister aux clineries de sa jolie fille. Lorsqu'elle se mettait
aprs lui (ce qui pour dire la vrit arrivait assez souvent), et
lorsqu'elle tait seconde par sa cousine Kate, petite personne  l'air
agaant, effront, sclrat, le pauvre bonhomme tait incapable
d'articuler un refus, mme si elles lui avaient demand une partie des
trsors inous entasss dans son coffre-fort.

Par une belle soire d't, le coeur de Nathaniel Pipkin battit
violemment dans sa poitrine d'homme, lorsqu'il vit ce couple sduisant
arriver dans le champ mme o tant de fois il s'tait promen,  la
brune, en ruminant sur les beauts de Maria Lobbs. Il avait souvent
pens, alors,  l'air dgag avec lequel il s'approcherait d'elle pour
lui peindre sa passion, s'il pouvait seulement la rencontrer. Mais
maintenant qu'elle se prsentait inopinment devant lui, il sentait que
tout son sang refluait vers son visage, au dtriment manifeste de ses
jambes, qui, prives de leur portion habituelle de ce fluide,
tremblaient et s'entre-choquaient violemment. Quand les deux jeunes
filles s'arrtaient pour cueillir une fleur dans la haie, ou pour
couter un oiseau, le matre d'cole s'arrtait aussi, en prenant un air
profondment rveur; et il n'en avait pas l'air seulement, car il
songeait avec garement  ce qu'il allait devenir, quand les cousines
reviendraient sur leurs pas, et le rencontreraient face  face, comme
cela devait invitablement arriver au bout d'un certain temps.
Toutefois, quoiqu'il n'ost pas les rejoindre, il et t dsol de les
perdre de vue. Aussi, quand elles couraient, il courait; quand elles
marchaient, il marchait; quand elles s'arrtaient, il s'arrtait; et il
aurait pu continuer ce mange jusqu' ce que la nuit les et surpris, si
la maligne Kate n'avait regard derrire elle, et n'avait fait 
Nathaniel un signe encourageant, pour le dterminer  s'approcher. Il y
avait quelque chose d'irrsistible dans les manires de Kate, aussi
Nathaniel obit-il  son invitation. Puis, avec beaucoup de confusion de
sa part, et tandis que la mchante petite cousine riait de tout son
coeur, Nathaniel Pipkin se mit  genoux sur l'herbe humide, et dclara sa
ferme rsolution de rester l pour toujours,  moins qu'il ne lui ft
permis de se relever comme l'amoureux accept de Maria Lobbs. A cette
dclaration, le rire joyeux de Maria Lobbs retentit  travers la calme
atmosphre du soir, sans la troubler nanmoins, tant c'tait un son
harmonieux. La maligne petite cousine clata de rire encore plus
immodrment, et Nathaniel Pipkin rougit plus que jamais. A la fin,
Maria Lobbs, violemment presse par le petit homme rong d'amour,
dtourna la tte, et murmura  sa cousine de dire, ou du moins sa
cousine dit pour elle: qu'elle se sentait trs-honore de la demande de
M. Pipkin; que sa main et son coeur taient  la disposition de son pre;
mais que personne ne pouvait tre insensible au mrite de monsieur
Pipkin. Comme tout cela fut fait avec beaucoup de gravit, et comme
Nathaniel Pipkin reconduisit Maria Lobbs et s'effora de lui drober un
baiser, en partant, il se mit au lit le plus heureux des petits hommes,
et rva toute la nuit qu'il amollissait le vieux Lobbs, recevait la clef
du coffre-fort, et pousait Maria.

Le lendemain, Nathaniel vit le sellier partir sur son vieux bidet gris;
il vit,  la croise, la maligne petite cousine qui lui faisait un grand
nombre de signes, auxquels il ne pouvait rien comprendre; et enfin il
vit venir vers lui l'apprenti aux jambes grles. Celui-ci dit 
Nathaniel que son matre ne reviendrait pas avant le lendemain, et que
ces dames attendaient M. Pipkin, pour prendre le th,  six heures
prcises. Comment les leons furent rcites ce jour-l, ni Nathaniel
Pipkin, ni ses lves ne le savent mieux que vous: mais elles furent
rcites bien ou mal, et lorsque les enfants furent partis, Nathaniel
Pipkin s'occupa, jusqu' six heures sonnes, de sa toilette, avant
d'tre habill  son got. Ce n'est pas qu'il lui fallut beaucoup de
temps pour choisir les vtements qu'il devait porter, attendu qu'il n'y
avait aucun choix  faire dans sa garde-robe, mais c'tait une tche
pleine de difficults et d'importance que de les nettoyer et de les
mettre de la manire la plus avantageuse.

Nathaniel trouva chez le sellier une petite socit choisie, compose de
Maria Lobbs, de sa cousine Kate et de trois ou quatre jeunes filles
foltres, rjouies, roses. Il eut alors une preuve positive que les
rumeurs relatives aux trsors du vieux Lobbs n'taient pas exagres; il
vit, de ses yeux, la thire en vritable argent massif, et les petites
cuillers en argent pour remuer le th, et les tasses en vritable
porcelaine, pour le boire, et les plats de mme matire, qui contenaient
les gteaux et les rties. Le seul revers de la mdaille, c'tait un
frre de Kate, un cousin de Maria Lobbs, qu'elle appelait Henry, et qui
semblait garder sa cousine pour lui tout seul,  un bout de la table. Il
est dlicieux de voir les membres d'une mme famille avoir de
l'affection l'un pour l'autre, mais cette affection peut tre pousse
trop loin, et Nathaniel Pipkin ne put s'empcher de penser que Maria
Lobbs devait aimer bien particulirement tous ses parents, si elle avait
pour chacun d'eux autant d'attentions que pour le cousin dont il s'agit.
Ce n'est pas tout: aprs le th, lorsque la maligne petite cousine eut
propos de jouer au colin-maillard, il arriva, d'une manire ou d'une
autre, que Nathaniel Pipkin avait presque toujours les yeux bands; et
chaque fois qu'il mettait la main sur le cousin, il ne manquait pas de
trouver Maria Lobbs auprs de lui. La petite cousine et les autres
jeunes filles taient sans cesse occupes  le pousser,  lui tirer les
cheveux,  lui jeter des chaises dans les jambes,  lui faire toutes les
misres imaginables; mais Maria Lobbs ne semblait jamais l'approcher, et
une fois Nathaniel Pipkin aurait pu jurer qu'il avait entendu le bruit
d'un baiser suivi d'une faible remontrance de Maria Lobbs, et des rires
 demi touffs de ses bonnes amies. Tout cela tait singulier, et on ne
saurait dire ce que le petit homme aurait pu faire ou ne pas faire, en
consquence, si ses penses n'avaient pas t forces soudainement de
prendre un autre cours.

La circonstance qui fora ses penses  prendre un autre cours, c'est
qu'il entendit frapper violemment  la porte de la rue, et la personne
qui frappait  la porte de la rue n'tait autre que le vieux Lobbs
lui-mme. Il tait revenu inopinment, et il tapait, il tapait, comme un
fabricant de cercueils, car il n'avait pas encore soup. Aussitt que
cette nouvelle alarmante eut t communique par l'apprenti, les jeunes
filles grimprent les escaliers, quatre  quatre pour se rfugier dans
la chambre  coucher de Maria Lobbs, et, faute d'une meilleure cachette,
le cousin et Nathaniel furent fourrs dans deux cabinets du parloir.
Enfin quand la maligne petite cousine et Maria Lobbs les eurent enferms
et eurent remis la chambre en ordre, elles ouvrirent la porte de la rue
au vieux Lobbs, qui n'avait pas cess de frapper un seul instant.

Il arriva malheureusement que le vieux Lobbs avait faim, et qu'il tait
d'une monstrueuse mauvaise humeur. Nathaniel Pipkin l'entendait
grommeler comme un vieux dogue enrou, et chaque fois que le malheureux
apprenti aux jambes grles entrait dans la chambre, le vieux Lobbs se
mettait  jurer aprs lui comme un atroce paen, sans autre but apparent
que de soulager sa poitrine par la dcharge de quelques jurons
surabondants. A la fin, le souper qu'on avait fait chauffer fut plac
sur la table; le vieux Lobbs tomba dessus comme la misre sur le pauvre
monde, et ayant fait les plats nets en un rien de temps, il baisa sa
fille et demanda sa pipe.

La nature avait plac les genoux de Nathaniel Pipkin fort prs l'un de
l'autre, mais ils s'entre-choqurent  se briser lorsqu'il entendit le
vieux Lobbs demander sa pipe. En effet, depuis cinq ans au moins,
Nathaniel avait vu le vieux sellier fumer rgulirement, tous les soirs,
dans la mme pipe  fourneau d'argent, et cette pipe tait suspendue
prcisment dans le cabinet o l'infortun matre d'cole tait
renferm. Les deux jeunes filles descendirent pour chercher la pipe,
montrent pour chercher la pipe, et en un mot cherchrent la pipe
partout, except o elles savaient fort bien qu'elle se trouvait.
Pendant ce temps, le vieux Lobbs temptait de la manire la plus
pouvantable. Tout d'un coup il pensa au cabinet et se leva pour y
regarder. Il tait compltement inutile qu'un petit homme, comme
Nathaniel Pipkin, chercht  retenir la porte en dedans, quand un grand
et vigoureux gaillard, comme le sellier, la tirait en dehors. Elle
s'ouvrit donc et dcouvrit Nathaniel Pipkin debout dans le cabinet et
tremblant comme un voleur. Dieu nous bnisse! quel effroyable regard le
vieux Lobbs lui jeta, en le saisissant par le collet, et en le tenant,
pour le considrer,  l'extrmit de son bras.

De par tous les diables! que faites-vous l? s'cria le sellier d'une
voix terrible.

Nathaniel Pipkin ne put faire de rponse, et le vieux Lobbs le secoua de
toutes ses forces, pendant deux ou trois minutes, pour l'aider  mettre
de l'ordre dans ses ides.

Que faites-vous ici? Vous tes venu pour ma fille, apparemment?

Le vieux Lobbs ne disait cela qu'en manire de sarcasme, car il ne
croyait pas que la prsomption d'un mortel pt conduire Nathaniel Pipkin
aussi loin. Quelle fut donc son indignation, lorsque le pauvre matre
d'cole rpondit:

C'est vrai, monsieur Lobbs, je suis venu pour votre fille, j'aime votre
fille, monsieur Lobbs.

--Comment, misrable petit singe! balbutia le vieux Lobbs, paralys par
cette trange confession; qu'est-ce que cela signifie? Me dire cela  ma
barbe! Dieu me damne! je vais vous trangler.

Il n'est nullement improbable que le vieux Lobbs, dans l'excs de sa
rage, et excut cette menace, s'il n'en avait pas t empch par une
apparition compltement inattendue:  savoir le cousin, qui, sortant de
son cabinet, lui dit en s'approchant:

Je ne puis laisser cette innocente personne qui a t invite ici par
une plaisanterie de jeune fille, prendre sur elle, d'une manire
trs-noble, la faute (si faute il y a) dont je suis seul coupable, et
que je suis prt  avouer. J'aime votre fille, monsieur, et je suis venu
pour la voir.

Pendant cette dclaration imprvue, le vieux Lobbs ouvrait de grands
yeux, mais pas plus grands que Nathaniel. A la fin, lorsqu'il retrouva
assez de souffle pour parler:

Ah! vous tes venu pour voir ma fille!

--Oui, monsieur.

--Et ne vous avais-je pas dfendu d'entrer ici?

--Oui, monsieur, et sans cela je ne serais pas venu en cachette.

Je suis fch de rapporter cela du vieux Lobbs, mais je crois qu'il
aurait assomm le cousin, si sa jolie fille, dont les yeux brillants
taient noys de larmes, ne s'tait point suspendue  son bras.

Ne le retenez pas, Maria, dit le jeune homme. S'il a envie de frapper
le fils de sa soeur, laissez-le faire. Pour toutes les richesses du
monde, je ne toucherais pas un de ses cheveux blancs.

Les yeux du vieillard s'abaissrent sous ce reproche, et rencontrrent
ceux de Maria. J'ai dj dit plusieurs fois que c'taient des yeux
trs-brillants, et quoique alors ils fussent pleins de larmes, leur
influence n'en tait aucunement diminue. Le vieux Lobbs dtourna la
tte pour viter d'tre persuad par les regards de sa fille, mais la
fortune voulut qu'il rencontra ceux de la maligne petite cousine, qui, 
moiti effraye pour son frre,  moiti riante et moqueuse en pensant 
Nathaniel Pipkin, avait une physionomie si touchante et si comique  la
fois, qu'elle devait ncessairement sduire l'homme qui la regardait,
jeune ou vieux. Elle passa son bras d'un air clin dans le bras du
sellier, et elle lui chuchota quelque chose  l'oreille; et il eut beau
faire, le vieux Lobbs, il ne put s'empcher de sourire, tandis qu'une
larme coulait en mme temps sur sa joue.

Cinq minutes aprs, les jeunes filles furent tires de la chambre 
coucher de Maria, avec beaucoup de ricanements et de rougeur; puis,
tandis que les jeunes gens s'arrangeaient pour tre parfaitement
heureux, le vieux Lobbs aveignit sa pipe et la fuma: c'est une
circonstance remarquable, que cette pipe de tabac fut prcisment la
plus douce et la plus consolante qu'il et jamais fume de sa vie.

Nathaniel Pipkin jugea convenable de garder son secret. Par ce moyen il
se trouva graduellement en grande faveur auprs du riche sellier, qui
lui apprit  fumer en mesure. Pendant un grand nombre d'annes, on put
les voir tous les deux, assis le soir dans le jardin du vieux Lobbs,
fumant et buvant en grande pompe. Nathaniel se rtablit apparemment
bientt de sa passion, car, dans le registre de la paroisse, nous
trouvons son nom parmi ceux des tmoins du mariage de Maria Lobbs avec
son cousin. Il parat en outre, d'aprs un autre document, que dans la
nuit des noces, il fut conduit au violon du village pour avoir, dans un
tat complet d'ivresse, commis dans les rues diffrents excs, dont
l'apprenti aux jambes grles s'tait rendu fauteur et complice.




CHAPITRE XVIII.

Qui prouve brivement deux points: savoir, le pouvoir des attaques de
nerfs et la force des circonstances.


Pendant deux jours, aprs le djeuner de mistress Chasselion et le
dpart prcipit de M. Pickwick, les trois disciples de ce savant homme
restrent  Eatanswill, attendant avec anxit quelque nouvelle de leur
respectable ami. M. Tupman et M. Snodgrass taient de nouveau abandonns
 leurs propres ressources, car M. Winkle, cdant aux invitations les
plus pressantes, continuait de rsider chez M. Pott, et de dvouer tout
son temps  la socit de son aimable pouse. M. Pott lui-mme, pour
complter leur flicit, se joignait de temps en temps  la
conversation. Habituellement absorb par la profondeur de ses
spculations pour le bien public et pour la destruction de
l'_Indpendant_, ce grand homme n'tait pas accoutum  s'abaisser des
hauteurs de l'intelligence dans les humbles valles qu'habitent les
esprits ordinaires. Toutefois, dans cette occasion et comme pour honorer
un disciple de M. Pickwick, il se drida, il se courba, il descendit de
son pidestal, il consentit  marcher sur la terre, adaptant avec
bnignit ses remarques  la comprhension du vulgaire et se confondant,
du moins quant aux formes extrieures, avec le troupeau des humains.

Telle ayant t la conduite de cet illustre publiciste vis--vis de M.
Winkle, on comprendra facilement la surprise de celui-ci, lorsqu'un
matin o il se trouvait seul, assis dans la salle  manger, il entendit
la porte s'ouvrir avec violence et se refermer de mme, et vit M. Pott
s'avancer majestueusement, repousser la main qu'il lui tendait avec
amiti, grincer des dents comme pour rendre ses paroles plus incisives,
et dire avec une voix semblable au cri aigu d'une scie:

Serpent!

--Monsieur! s'cria M. Winkle en tressaillant et en se levant de sa
chaise.

--Serpent, monsieur! rpta Pott en levant la voix. Puis, en
l'abaissant tout  coup, il ajouta: J'ai dit serpent, monsieur. Vous me
comprenez, j'espre?

Or, quand on a quitt un homme  deux heures du matin, avec des
expressions d'intrt, de bienveillance et d'amiti rciproques, et
quand on le revoit  neuf heures et demie et qu'il vous traite de
_serpent_, il n'est point draisonnable de conclure qu'il doit tre
arriv dans l'intervalle quelque chose d'une nature dplaisante. C'est
aussi ce que pensa M. Winkle. Il renvoya  M. Pott son regard glacial,
et, conformment  l'espoir exprim par ce gentleman, il fit tous ses
efforts pour comprendre le _serpent_, mais il n'en put venir  bout, et
aprs un profond silence, qui dura plusieurs minutes, il dit:

Serpent, monsieur? Serpent, M. Pott? Qu'est-ce que vous entendez par
l, monsieur? c'est une plaisanterie apparemment?

--Une plaisanterie, monsieur! s'cria l'diteur avec un mouvement de la
main qui indiquait un violent dsir de jeter  la tte de son hte la
thire de mtal anglais; une plaisanterie, monsieur!... Mais, non; je
serai calme; je veux tre calme, monsieur!... Et pour prouver qu'il
tait calme, M. Pott se jeta dans un fauteuil en cumant de la bouche.

--Mon cher monsieur... lui reprsenta M. Winkle.

--Cher monsieur! Comment osez-vous m'appeler _cher monsieur_, monsieur?
Comment osez-vous me regarder en face, en m'appelant ainsi?

--Ma foi, monsieur, si nous en venons-l, comment osez-vous me regarder
en face, en m'appelant _serpent_?

--Parce que vous en tes un.

--Prouvez-le, s'cria M. Winkle avec chaleur. Prouvez-le!

Un nuage sombre et menaant passa sur le visage profond de l'diteur. Il
tira de sa poche _l'Indpendant_, qu'on venait de lui apporter, et le
passa par-dessus la table  M. Winkle, en lui montrant du doigt un
paragraphe.

Le Pickwickien tonn prit le journal et lut tout haut ce qui suit:

Notre obscur et ignoble contemporain, dans ses observations dgotantes
sur les dernires lections de cette cit, a eu l'infamie de violer le
sanctuaire sacr de la vie prive et de faire des allusions fort claires
aux affaires personnelles de notre dernier candidat; oui, et nous dirons
mme, malgr le honteux rsultat de l'intrigue, aux affaires
personnelles de notre futur reprsentant, M. Fizkin, qui, malgr un
chec d  d'ignobles menes, n'en sera pas moins notre reprsentant un
jour ou l'autre. A quoi pense donc notre lche contemporain? Que
dirait-il, ce malheureux, si, mprisant comme lui les convenances de la
socit, nous levions le rideau qui, heureusement pour lui, drobe les
turpitudes de sa vie prive au ridicule public, pour ne pas dire 
l'excration publique? Que dirait-il si nous indiquions, si nous
commentions des circonstances notoires et aperues par tout le monde,
except par notre aveugle contemporain? Que dirait-il, si nous
imprimions l'effusion suivante, que nous avons reue au moment de mettre
sous presse et qui nous est adresse par un de nos concitoyens de cette
ville, l'un de nos plus spirituels correspondants?...

VERS ADRESSS A UN POT DE CUIVRE.

            O pot, si vous aviez prvu,
    Ce qui de tout le monde est maintenant connu,
    Quand les cloches pour vous dans l'glise ont fait _tinkle_;
    Vous auriez fait alors ce qui ne se peut plus,
    Et, donnant  madame un bel et bon refus,
            Vous l'auriez envoye  W....

--Eh bien! dit M. Pott avec solennit; eh bien! sclrat! qu'est-ce qui
rime avec _tinkle_?

--Ce qui rime avec _tinkle_? interrompit mistress Pott, qui entrait dans
la chambre en ce moment et qui n'avait entendu que les derniers mots, ce
qui rime avec _tinkle_? c'est _Winkle_, j'imagine.

En prononant ces paroles, mistress Pott sourit gracieusement au
Pickwickien agit, en lui tendant la main. Dans sa confusion l'honnte
jeune homme allait serrer cette main, lorsque M. Pott indign se jeta
entre eux deux.

Arrire, madame! arrire! s'cria-t-il. Prendre sa main  mon nez,  ma
barbe!

--Monsieur Pott! fit son pouse tonne.

--Misrable femme! regardez ici! regardez ici, madame! _Vers adresss 
un Pot_... C'est moi, madame! _Vous l'auriez renvoye  Winkle_....
C'est vous, madame, vous! Avec cette bullition de rage, accompagne
cependant d'une sorte de tremblement, occasionn par l'expression du
visage de sa femme, M. Pott lana  ses pieds le numro de
_l'Indpendant_.

Eh bien, monsieur? dit mistress Pott en se baissant, tout tonne, pour
ramasser le journal; eh bien, monsieur?

M. Pott flchit sous le regard mprisant de sa femme. Il fit un effort
dsespr pour rassembler tout son courage, mais ce fut en vain.

Lorsqu'on lit cette courte phrase: Eh bien, monsieur? il ne semble pas
qu'elle contienne rien de bien effrayant. Mais le ton de voix dont elle
fut prononce, le regard qui l'accompagna, paraissaient annoncer quelque
future vengeance, suspendue par un cheveu sur la tte de l'diteur, et
qui produisit sur lui un effet magique. L'observateur le plus inhabile
aurait dcouvert, dans son maintien troubl, un singulier empressement 
cder sa culotte  quiconque aurait consenti  s'y tenir dans ce moment.

Mme Pott lut le paragraphe, poussa un cri dchirant, et se jeta tout de
son long sur le tapis du foyer; l, tendue sur le dos, elle frappa le
plancher de ses talons avec une assiduit et une violence qui ne
laissaient aucun doute sur la dlicatesse de ses sentiments, dans cette
occasion.

Ma chre, balbutia M. Pott, dans sa terreur, ma chre, je n'ai pas dit
que je croyais cela. Je... je n'ai pas.... Mais la voix du malheureux
mari tait couverte par les hurlements de sa gracieuse moiti.

Madame Pott, reprit M. Winkle, ma chre dame, permettez-moi de vous
supplier de vous tranquilliser un peu. Inutile! les cris et les coups
de talons taient plus violents et plus frquents que jamais.

Ma chre, recommena l'diteur, je suis bien fch.... Si ce n'est pas
pour votre sant, que ce soit pour moi.... Vous allez attirer toute la
populace autour de notre maison.... Mais plus M. Pott mettait de
chaleur dans ses supplications, plus son pouse mettait de vigueur dans
ses cris.

Trs-heureusement cependant, Mme Pott avait attach  sa personne une
sorte de garde du corps, dans la personne d'une jeune _lady_ dont
l'emploi ostensible tait de prsider  la toilette de sa matresse,
mais qui se rendait utile d'une infinit d'autres manires, et
principalement en aidant cette aimable femme  contrecarrer chaque
dsir, chaque inclination du malheureux journaliste. Les hurlements
hystriques de Mme Pott atteignirent bientt les oreilles de ladite
garde du corps, et l'amenrent dans le parloir, avec une rapidit qui
menaait de dranger matriellement l'harmonie exquise de son bonnet et
de sa chevelure.

O ma chre matresse! ma chre matresse! s'cria la jeune personne, en
s'agenouillant d'un air gar  ct de la gisante Mme Pott;  ma chre
matresse! qu'est-ce que vous avez?

--Votre matre!... votre brutal de matre.... balbutia la malade.

Pott faiblissait videmment.

C'est une honte! dit la jeune fille d'un ton de reproche. Je suis sre
qu'il vous fera mourir, madame. Pauvre cher ange!

Pott faiblit encore plus: l'autre parti continua ses attaques.

Oh! ne m'abandonnez pas! Ne m'abandonnez pas, Goodwin! murmura Mme
Pott, en s'attachant avec une force convulsive au poignet de la jeune
demoiselle. Vous tes la seule personne qui m'aimiez, Goodwin!

A cette apostrophe touchante, miss Goodwin monta, de son ct, une
petite tragdie, et versa des larmes en abondance.

Jamais! madame, soupira-t-elle. Ah! monsieur, vous devriez prendre
garde.... Vous devriez tre prudent! vous ne savez pas quel mal vous
pouvez faire  ma matresse. Vous en seriez fch un jour.... Je le sais
bien... je l'ai toujours dit!

Le malheureux Pott regarda sa moiti d'un air timide, mais il ne dit
rien.

Goodwin.... dit Mme Pott, d'une voix douce.

--Madame?

--Si vous saviez combien j'ai aim cet homme-l!

--Ne vous tourmentez pas en vous rappelant a, madame.

Pott laissa voir qu'il tait effray; c'tait le moment de frapper un
coup dcisif.

Et maintenant! sanglota Mme Pott, maintenant! Aprs tant d'amour, tre
traite comme cela! tre mconnue! tre insulte! en prsence d'un
tiers, d'un _tranger_! Mais je ne me soumettrai pas  cela, Goodwin,
continua Mme Pott en se soulevant, dans les bras de sa suivante. Mon
frre le lieutenant me protgera.... Je veux une sparation, Goodwin.

--Certainement, madame. Il le mriterait bien.

Quelles que fussent les penses qu'une menace de sparation pt exciter
dans l'esprit de l'diteur, il ne les exprima pas; mais il se contenta
de dire avec grande humilit: Ma chre me, voulez-vous m'entendre?

Une nouvelle dcharge de sanglots fut la seule rponse, et Mme Pott,
devenue encore plus nerveuse, demanda, d'une voix entrecoupe, pourquoi
elle avait t mise au monde, pourquoi elle s'tait marie, et voulut
tre informe d'une foule d'autres secrets de ce genre.

Ma chre, lui remontra M. Pott, ne vous abandonnez pas  ces
sentiments exalts. Je n'ai jamais cru que ce paragraphe et aucun
fondement; aucun, ma chre! Impossible! J'tais seulement irrit, je
puis dire furieux, ma chre, contre les diteurs de l'_Indpendant_ qui
ont eu l'insolence de l'insrer. Voil tout. En parlant ainsi, M. Pott
jeta un regard suppliant  le cause innocente du grabuge, pour l'engager
 ne point parler du _serpent_.

Et quelles dmarches ferez-vous, monsieur, pour obtenir satisfaction?
demanda M. Winkle, qui reprenait du courage, en voyant que M. Pott
perdait le sien.

--O Goodwin, murmura Mme Pott; va-t-il cravacher l'diteur de
l'_Indpendant_? le fera-t-il, Goodwin?

--Chut! chut! madame. Calmez-vous, je vous en prie! Certainement, il le
cravachera si vous le dsirez, madame.

--Assurment, reprit Pott, en voyant que sa moiti tait sur le point de
retomber en faiblesse. Ncessairement, je le cravacherai....

--Quand? Goodwin, quand? poursuivit Mme Pott, ne sachant pas encore si
elle devait retomber.

--Sans dlai, naturellement, rpondit l'diteur: avant que le jour soit
termin.

--O Goodwin! reprit la dame, c'est le seul moyen d'apaiser le scandale,
et de me remettre sur un bon pied dans le monde.

--Certainement, madame; aucun homme, s'il est un homme, ne peut se
refuser  faire cela.

Cependant les attaques de nerfs planaient toujours sur l'horizon. M.
Pott rpta de nouveau qu'il cravacherait, mais Mme Pott tait si
accable par la seule ide d'avoir t souponne, qu'elle fut une
douzaine de fois sur le point de retomber; et probablement une rechute
serait arrive, sans les efforts infatigables de l'attentive Goodwin, et
sans les supplications repentantes du parti vaincu. A la fin, quand le
malheureux Pott fut convenablement mat et compltement remis  sa
place, Mme Pott se trouva mieux, et nos trois personnages commencrent 
djeuner.

J'espre, dit Mme Pott avec un sourire qui brillait  travers les
traces de ses larmes, j'espre, monsieur Winkle, que les basses
calomnies de ce journal n'accourciront pas votre sjour avec nous.

--J'espre que non, ajouta M. Pott, qui dans son coeur souhaitait
ardemment que son hte s'toufft avec le morceau de rtie qu'il portait
dans ce moment  sa bouche, et termint ainsi ses visites. J'espre que
non.

--Vous tes bien bon, rpondit M. Winkle; mais, ce matin, j'ai trouv 
la porte de ma chambre  coucher une note de M. Tupman, pour m'annoncer
que M. Pickwick nous crit de le rejoindre aujourd'hui  Bury. Nous
devons partir par la voiture de midi....

--Mais vous reviendrez? dit mistress Pott.

--Oh! certainement.

--En tes-vous bien sr? continua la dame en jetant  la drobe un
tendre regard  son hte.

--Certainement, rpondit M. Winkle.

Le djeuner se termina en silence, car chacun des assistants ruminait
sur ses chagrins: mistress Pott regrettait la perte de son cavalier; M.
Pott, son imprudente promesse de cravacher l'Indpendant; M. Winkle, les
galanteries qui l'avaient plac dans une si embarrassante situation.
L'heure de midi approchait, et aprs beaucoup d'adieux et de promesses
de retour, M. Winkle s'arracha de cette famille, o il avait t si bien
reu.

S'il revient jamais, je l'empoisonne! pensa M. Pott en se retirant dans
le petit bureau o il prparait les foudres de son loquence.

--Si jamais je reviens m'emptrer parmi ces gens-l, pensa M. Winkle en
se rendant au Paon d'argent, je mrite d'tre cravach moi-mme; voil
tout.

Ses amis taient prts, la voiture arriva bientt, et au bout d'une
demi-heure les trois pickwickiens accomplissaient leur voyage, par la
mme route que M. Pickwick avait si heureusement parcourue avec Sam.
Comme nous en avons dj parl, nous ne croyons pas devoir extraire la
belle et potique description qu'en donne M. Snodgrass.

Sam Weller les attendait  la porte de l'Ange et les introduisit dans
l'appartement de M. Pickwick. L,  la grande surprise de M. Winkle et
de M. Snodgrass, et  l'immense confusion de M. Tupman, ils trouvrent
le vieux Wardle avec M. Trundle.

Comment a va-t-il? dit le vieillard en serrant la main de M. Tupman.
Allons! allons! ne prenez pas un air sentimental. Il n'y a pas de remde
 cela, vieux camarade. Pour l'amour d'elle je voudrais qu'elle vous et
pous, mais dans votre intrt je suis bien aise qu'elle ne l'ait pas
fait. Un jeune gaillard comme vous russira mieux un de ces jours, eh!
Tout en profrant ces consolations, le vieux Wardle tapait sur le dos de
M. Tupman, et riait de tout son coeur.

Et vous, mes joyeux compagnons, comment a va-t-il? poursuivit le vieux
gentleman, en secouant  la fois la main de M. Winkle, et celle de M.
Snodgrass. Je viens de dire  Pickwick que je voulais vous avoir tous 
Nol. Nous aurons une noce; une noce relle, cette fois-ci.

--Une noce! s'cria M. Snodgrass en plissant.

--Oui, une noce. Mais ne vous effrayez pas, rpliqua le bienveillant
vieillard; c'est seulement Trundle que voici, et Bella.

--Oh! est-ce l tout? reprit M. Snodgrass, soulag d'un doute pnible
qui avait treint son coeur comme une main de fer. Je vous fais mon
compliment, monsieur. Comment va Joe?

--Lui? trs-bien. Toujours endormi.

--Et madame votre mre? et le vicaire? et tout le monde?

--Parfaitement bien.

--Monsieur, dit M. Tupman avec effort; o est... o est-_elle_? En
parlant ainsi il dtourna la tte et couvrit ses yeux de ses mains.

_Elle?_ rpliqua le vieux gentleman, en secouant la tte d'un air
malin. Voulez-vous dire ma soeur, eh?

M. Tupman indiqua par un signe que sa question se rapportait  la
demoiselle abandonne.

Oh! elle est partie; elle demeure chez une parente, assez loin. Elle ne
pouvait plus soutenir la vue de mes filles, si bien que je l'ai laisse
aller. Mais voici le dner; vous devez tre affam aprs votre voyage,
et moi je le suis sans cela. Ainsi donc,  l'oeuvre!

Ample justice fut faite au repas, et lorsque les restes en eurent t
enlevs, lorsque nos amis furent tablis commodment autour de la table,
M. Pickwick raconta les msaventures qu'il avait subies, et le succs
qui avait couronn la ruse infme du diabolique Jingle. Ses disciples
taient ptrifis d'indignation et d'horreur.

Enfin, dit en concluant M. Pickwick, le rhumatisme que j'ai attrap
dans ce jardin me rend encore boiteux.

--Moi aussi, j'ai eu une espce d'aventure, dit M. Winkle, avec un
sourire; et  la requte de M. Pickwick il rapporta le malicieux
libelle de l'Indpendant d'Eatanswill, et l'irritation subsquente de
leur ami, l'diteur de la Gazette.

Le front de M. Pickwick s'obscurcit pendant ce rcit; ses amis s'en
aperurent et, lorsque M. Winkle se tut, gardrent un profond silence.
M. Pickwick frappa emphatiquement la table avec son poing ferm, et
parla ainsi qu'il suit:

N'est-ce pas une circonstance tonnante, que nous semblions destins 
ne pouvoir entrer sous le toit d'un homme que pour y porter le trouble
avec nous. Je vous le demande, ne dois-je pas croire  l'indiscrtion,
ou, bien pis encore,  l'immoralit de mes disciples, lorsque je les
vois, dans chaque maison o ils pntrent, dtruire la paix du coeur, le
bonheur domestique de quelque femme confiante. N'est-ce pas, je le
dis....

Suivant toutes les probabilits, M. Pickwick aurait continu sur ce ton
pendant un certain temps, si l'entre de Sam avec une lettre n'avait pas
interrompu son loquent discours. Il passa son mouchoir sur son front,
ta ses lunettes, les essuya et les remit sur son nez: c'tait assez; sa
voix avait recouvr sa douceur habituelle lorsqu'il demanda: Qu'est-ce
que vous m'apportez l, Sam?

--Je viens de la poste, monsieur, et j'y ai trouv cette lettre ici:
elle y a attendu deux jours; elle est cachete avec un pain enchant et
l'adresse est figure en ronde.

--Je ne connais pas cette criture-l, dit M. Pickwick en ouvrant la
lettre. Le ciel aie piti de nous! qu'est-ce que ceci? Il faut que ce
soit un songe! Cela... cela ne peut pas tre vrai!

--Qu'est-ce que c'est donc? demandrent tous les convives.

--Personne de mort! j'espre? dit M. Wardle, alarm par l'expression
d'horreur qui contractait le visage de M. Pickwick.

Le philosophe ne fit pas de rponse, mais passant la lettre par-dessus
la table, il pria M. Tupman de la lire tout haut, et se laissa retomber
sur sa chaise avec un air d'tonnement et d'garement, qui faisait peine
 voir.

M. Tupman, d'une voix tremblante, lut la lettre ci-dessous rapporte.

     Freeman's-Court, Cornhill, August, 28e, 1831.

     BARDELL CONTRE PICKWICK.

     Monsieur,

     Ayant t chargs par Mme Martha Bardell de commencer une action
     contre vous pour violation d'une promesse de mariage, pour
     laquelle la plaignante fixe ses dommages  quinze cents guines,
     nous prenons la libert de vous informer qu'une citation a t
     lance contre vous devant la cour de _Common pleas_; et dsirons
     savoir, courrier pour courrier, le nom de votre avou  Londres,
     qui sera charg de suivre cette affaire.

     Nous sommes, monsieur, vos obissants serviteurs.

     DODSON et FOGG.

     _M. Samuel Pickwick,_

Le muet tonnement avec lequel cette lecture fut accueillie avait
quelque chose de tellement solennel, que chacun des assistants
paraissait craindre de rompre le silence, et regardait tour  tour ses
voisins et M. Pickwick. A la fin M. Tupman rpta machinalement: Dodson
et Fogg!

--Bardell contre Pickwick, chuchota M. Snodgrass d'un air distrait.

--La paix du coeur, le bonheur domestique de quelque femme confiante!
murmura M. Winkle avec abstraction.

--C'est un complot! s'cria M. Pickwick, recouvrant enfin le pouvoir de
parler. C'est un infme complot de ces deux avous rapaces. Mme Bardell
n'aurait jamais fait cela. Elle n'aurait pas le coeur de le faire; elle
n'en aurait pas le droit. Ridicule! ridicule!

--Quant  son coeur, reprit M. Wardle avec un sourire, vous en tes
certainement le meilleur juge; mais pour son droit je vous dirai, sans
vouloir vous dcourager, que Dodson et Fogg en sont meilleurs juges
qu'aucun de nous ne peut l'tre.

--C'est une basse tentative pour m'escroquer de l'argent.

--Je l'espre, rpliqua M. Wardle avec une toux sche et courte.

--Qui m'a jamais entendu lui parler autrement qu'un locataire doit
parler  sa propritaire? continua M. Pickwick avec grande vhmence.
Qui m'a jamais vu avec elle? Non! pas mme mes amis ici prsents.

--Except une seule fois, interrompit M. Tupman.

M. Pickwick changea de couleur.

Ah! reprit M. Wardle, ceci est important. Il n'y avait rien de suspect
cette fois-l, je suppose?

M. Tupman lana un coup d'oeil timide  son mentor. Vraiment, dit-il, il
n'y avait rien de suspect, mais... je ne sais comment cela tait
arriv.... Il la tenait certainement dans ses bras.

--Juste ciel! s'cria M. Pickwick, le souvenir de la scne en question
se retraant avec vivacit  son esprit. Cela est vrai! cela est vrai!
Quelle affreuse preuve du pouvoir des circonstances!

--Et notre ami tchait de la consoler, ajouta M. Winkle avec un grain de
malice.

--Cela est vrai, dit M. Pickwick. Je ne le nierai point, cela est vrai!

--Ho! ho! cria M. Wardle, pour une affaire dans laquelle il n'y a rien
de suspect, cela a l'air assez drle. Eh! Pickwick, ah! ah! rus
garnement! rus garnement! Et il clata de rire avec tant de force que
les verres en retentirent sur le buffet.

Quelle pouvantable runion d'apparences! s'cria M. Pickwick en
appuyant son menton sur ses deux mains. Winkle! Tupman! je vous prie de
me pardonner les observations que je viens de faire  l'instant. Nous
sommes tous les victimes des circonstances, et moi la plus grande des
trois!

Ayant fait cette apologie, M. Pickwick ensevelit sa tte dans ses mains
et se mit  rflchir, tandis que M. Wardle adressait aux autres membres
de la compagnie une collection de clignements d'oeil et de signes de
tte.

Quoi qu'il en soit, dit M. Pickwick en relevant son front indign, et
en frappant sur la table, je veux que tout cela s'explique. Je verrai ce
Dodson et ce Fogg. J'irai  Londres, demain.

--Non, pas demain, reprit M. Wardle, vous tes trop boiteux.

--Eh bien! alors, aprs-demain.

--Aprs-demain est le premier septembre, et vous avez promis de venir
avec nous jusqu'au manoir de sir Geoffrey Manning, pour nous tenir tte
au djeuner, si vous ne nous accompagnez pas  la chasse.

--Eh bien! alors, le jour suivant, jeudi. Sam!

--Monsieur?

--Retenez deux places d'impriale pour Londres, pour jeudi matin.

--Trs-bien, monsieur.

Sam Weller partit donc pour excuter sa commission. Il avait ses mains
dans ses poches, ses yeux fixs sur la terre et il marchait lentement,
en se parlant  lui-mme.

Drle de corps que mon empereur! Faire la cour  cette Mme Bardell,
une femme qui a un petit moutard! Toujours comme a qu'ils sont ces
vieux garons qui ont l'air si sage. Quoique a, je n'aurais pas cru a
de lui, je n'aurais pas cru a de lui! Tout en moralisant de la sorte,
M. Weller tait arriv au bureau des voitures.




CHAPITRE XIX.

Un jour heureux, termin malheureusement.


Les oiseaux salurent la matine du 1er septembre 1831 comme l'une des
plus agrables de la saison, car ils ignoraient, heureusement pour la
paix de leur coeur, les immenses prparatifs qu'on faisait pour les
exterminer. Plus d'une jeune perdrix, qui trottait complaisamment dans
les prs, avec toute la gracieuse coquetterie de la jeunesse; et plus
d'une mre perdrix, qui, de son petit oeil rond, considrait cette
lgret avec l'air ddaigneux d'un oiseau plein d'exprience et de
sagesse, ignorant galement le destin qui les attendait, se baignaient
dans l'air frais du matin, avec un sentiment de bonheur et de gaiet.
Quelques heures plus tard, leurs cadavres devaient tre tendus sur la
terre! Mais silence! il est temps de terminer cette tirade, car nous
devenons trop sentimental.

Donc, pour parler d'une manire simple et pratique, c'tait une belle
matine, si belle qu'on aurait eu peine  croire que les mois rapides
d'un t anglais taient dj presque couls. Les haies, les champs,
les arbres, les coteaux, les marais, se paraient de mille teintes
varies. A peine une feuille tombe,  peine une nuance de jaune mle
aux couleurs du printemps, vous avertissaient que l'automne allait
commencer. Le ciel tait sans nuage; le soleil s'tait lev, chaud et
brillant; l'air retentissait du chant des oiseaux et du bourdonnement
des insectes; les jardins taient remplis de fleurs odorantes, qui
tincelaient sous la rose comme des lits de joyaux blouissants; toutes
choses enfin portaient la marque de l't, et pas une de ses beauts ne
s'tait encore efface.

Malgr le charme de la saison, M. Snodgrass ayant prfr demeurer au
logis, les trois autres pickwickiens montrent dans une voiture
dcouverte avec M. Wardle et M. Trundle, tandis que Sam Weller se
plaait sur le sige  ct du cocher.

Au bout d'une couple d'heures leur carrosse s'arrta devant une vieille
maison, sur le bord de la route. Ils taient attendus, et trouvrent 
la porte, outre deux chiens d'arrt, un garde-chasse, grand et sec, avec
un enfant, dont les jambes taient couvertes de gutres de cuir. L'un et
l'autre portaient une carnassire d'une vaste dimension.

Dites-moi donc, murmura M. Winkle  M. Wardle, pendant qu'on abaissait
le marchepied. Est-ce qu'ils supposent que nous allons tuer du gibier
plein ces deux sacs-l.

--Plein ces deux sacs! s'cria le vieux Wardle. Que Dieu vous bnisse!
vous en remplirez un et moi l'autre, et quand ils seront pleins, les
poches de nos vestes en tiendront encore autant.

M. Winkle descendit sans rien rpondre; mais il ne put s'empcher de
penser que s'ils devaient tous rester en plein air jusqu' ce qu'il et
rempli un de ces sacs, ses amis et lui couraient un danger assez
considrable d'attraper des fracheurs et des rhumatismes.

Hi! Junon, hi! vieille fille! A bas, Deph!  bas! dit M. Wardle en
caressant les chiens. Sir Geoffrey est encore en cosse, Martin?

Le grand garde-chasse rpondit affirmativement, en promenant des regards
surpris de M. Winkle, qui tenait son fusil comme s'il avait voulu que sa
veste lui pargnt la peine de tirer la gchette,  M. Tupman, qui
portait le sien comme s'il en avait t effray; et il y a tout lieu de
croire qu'il l'tait effectivement.

M. Wardle remarqua l'air inquiet du grand garde-chasse, Mes amis, lui
dit-il, n'ont pas beaucoup l'habitude de ces sortes de choses. Vous
savez... ce n'est qu'en forgeant qu'on devient forgeron.... Ils seront
bons tireurs un de ces jours.... Je demande pardon  mon ami Winkle, il
a dj quelque habitude, cependant.

Pour reconnatre ce compliment, M. Winkle sourit faiblement par-dessus
sa cravate bleue, et dans sa modeste confusion il se trouva si
mystrieusement emml avec son fusil, que si celui-ci avait t charg,
il se serait infailliblement tu sur la place.

Il ne faut pas manier votre fusil dans cette imagination ici monsieur,
quand vous aurez de la charge dedans, dit le grand garde-chasse d'un air
rechign; ou je veux tre damn si vous ne faites pas de la viande
froide avec quelqu'un de nous.

Ainsi admonest, M. Winkle changea brusquement de position, et dans son
empressement il amena le canon de son fusil en contact assez intime avec
la tte de Sam.

Hol! cria Sam en ramassant son chapeau et en frottant les tempes.
Hol! monsieur, si vous y allez comme a, vous remplirez grandement un
de ces sacs ici, et du premier coup, encore.

A ces mots le petit garon aux gutres de cuir laissa chapper un clat
de rire, et s'effora au mme instant de reprendre un air grave, comme
si ce n'avait pas t lui. M. Winkle frona le sourcil majestueusement.

Martin, demanda M. Wardle, o avez-vous dit au garon de nous retrouver
avec le goter?

--Sur le coteau du chne, monsieur,  midi.

--Est-ce que c'est sur la terre de sir Geoffrey?

--Non, monsieur, c'est tout  ct. C'est sur la terre du capitaine
Boldwig, mais il ne s'y trouvera personne pour nous dranger, et il y a
l un joli brin de gazon.

--Trs-bien, dit le vieux Wardle. Maintenant, plus tt nous partirons,
mieux cela vaudra. Vous nous rejoindrez  midi, Pickwick.

M. Pickwick dsirait voir la chasse, principalement parce qu'il avait
quelques inquitudes pour la vie et l'intgrit des membres de M.
Winkle. D'ailleurs, par une si belle matine, il tait cruel de voir
partir ses amis et de rester en arrire. C'est donc avec un air fort
piteux qu'il rpondit: Il le faut bien, je suppose....

--Est-ce que le gentleman ne tire point? demanda le long garde-chasse.

--Non, rpondit M. Wardle, et de plus il est boiteux.

--J'aimerais beaucoup  aller avec vous, dit M. Pickwick, beaucoup.

Il y eut un court silence de commisration. Le petit garon le rompit en
disant: Il y a l, de l'aut' ct de la haie, une brouette. Si le
domestique du gentleman voulait le brouetter dans le sentier, il
pourrait venir avec nous, et nous le ferions passer par-dessus les
barrires, et tout a.

--Voil la chose, s'empressa de dire Sam Weller, qui tait partie
intresse, car il dsirait ardemment voir la chasse. Voil la chose.
Bien dit, p'tit mme. Je vas l'avoir dans un instant.

Mais ici une autre difficult s'leva. Le grand garde-chasse protesta
rsolument contre l'introduction d'un gentleman brouett dans une partie
de chasse, soutenant que c'tait une violation flagrante de toutes les
rgles tablies et de tous les prcdents.

L'objection tait forte, mais elle n'tait pas insurmontable. On cajola
le garde-chasse, on lui graissa la patte; lui-mme se soulagea le coeur
en ramollissant la tte inventive du jeune garon qui avait suggr
l'usage de la machine, et enfin la caravane se mit en route. M. Wardle
et le garde-chasse ouvraient la marche; M. Pickwick, dans sa brouette
pousse par Sam, formait l'arrire-garde.

Arrtez, Sam! cria M. Pickwick lorsqu'ils eurent travers le premier
champ.

--Qu'est-ce qu'il y a maintenant? demanda M. Wardle.

--Je ne souffrirai pas que cette brouette avance un pas de plus, dclara
M. Pickwick d'un air rsolu,  moins que Winkle ne porte son fusil d'une
autre manire.

--Et comment dois-je le porter? dit le misrable Winkle.

--Portez-le avec le canon en bas.

--Cela a l'air si peu chasseur, reprsenta M. Winkle.

--Je ne me soucie pas si cela a l'air chasseur ou non; mais je n'ai pas
envie d'tre fusill dans une brouette pour l'amour des apparences.

--Sr que le gentleman mettra cette charge ici dans le corps de
quelqu'un, grommela le grand homme.

--Bien! bien! reprit le malheureux Winkle en renversant son fusil; cela
m'est gal; voil....

--C'est les concessions mutuelles qui fait le charme de la vie, fit
observer Sam, et la caravane se remit en marche.

Elle n'avait point fait cent pas lorsque M. Pickwick cria de nouveau:
Arrtez!

--Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda M. Wardle.

--Le fusil de Tupman est aussi dangereux que l'autre; j'en suis sr.

--Eh quoi? dangereux! s'cria M. Tupman, fort alarm.

--Dangereux si vous le portez comme cela. Je suis trs-fch de faire de
nouvelles objections, mais je ne puis consentir  continuer si vous ne
l'abaissez point comme Winkle.

--J'imagine que vous feriez mieux, monsieur, ajouta le grand
garde-chasse, autrement vous pourriez mettre votre bourre dans votre
gilet aussi bien que dans celui des autres.

M. Tupman, avec l'empressement le plus obligeant, plaa son fusil dans
la position requise, et le convoi repartit encore, les deux amateurs
marchant avec leur fusil renvers comme une couple de soldats  des
funrailles.

Tout d'un coup les chiens s'arrtrent, et leurs matres en firent
autant.

Qu'est-ce qu'ils ont donc dans les jambes? demanda M. Winkle. Comme ils
ont l'air drle.

--Chut! rpliqua M. Wardle doucement. Ne voyez-vous pas qu'ils arrtent!

--Ils s'arrtent! rpta M. Winkle en regardant tout autour de lui,
comme pour chercher la cause qui avait interrompu leur progrs. Pourquoi
s'arrtent-ils?

--Attention! murmura M. Wardle, qui, dans l'intrt du moment, n'avait
pas entendu cette question. Allons maintenant.

Un violent battement d'ailes se fit entendre si soudainement que M.
Winkle en recula comme si lui-mme avait t tir. Pan! pan! deux coups
de fusil retentirent, et la fume s'leva tranquillement dans l'air en
dcrivant des courbes gracieuses.

O sont-elles? s'cria M. Winkle dans le plus grand enthousiasme et se
retournant dans toutes les directions. O sont elles? Dites-moi quand il
faudra faire feu! O sont-elles? o sont-elles?

--Ma foi! les voil, dit M. Wardle en ramassant deux perdrix que les
chiens avaient dposes  ses pieds.

--Non! non! je veux dire les autres! reprit M. Winkle encore tout
effar.

--Assez loin,  prsent, si elles courent toujours, rpliqua froidement
M. Wardle en rechargeant son fusil.

--J'imagine que nous en trouverons une autre compagnie dans cinq
minutes, observa le grand garde-chasse. Si le gentleman commence  tirer
maintenant, son plomb sortira peut-tre du canon quand nous les ferons
lever.

--Ah! ah! ah! fit M. Weller.

--Sam! dit M. Pickwick, touch de la confusion de son disciple.

--Monsieur?

--Ne riez pas.

--Trs-bien, monsieur, rpondit Sam. Mais en guise d'indemnit il se
mit  contourner ses traits, derrire la brouette, pour l'amusement
exclusif du jeune Bas de cuir. L'innocent jeune homme laissa clater un
bruyant ricanement, et fut sommairement calott par le grand
garde-chasse, qui avait besoin d'un prtexte pour se dtourner et cacher
sa propre envie de rire.

Peu de temps aprs M. Wardle dit  M. Tupman: Bravo! camarade. Vous
avez au moins tir  temps cette fois-l.

--Oui, rpliqua M. Tupman avec un sentiment d'orgueil, j'ai lch mon
coup.

--A merveille! vous abattrez quelque chose la premire fois, si vous
regardez bien. C'est trs-ais, n'est-ce pas?

--Oui, c'est trs-ais. Mais malgr cela, comme a vous abme l'paule!
J'ai presque cru que j'en tomberais  la renverse. Je n'imaginais pas
que des petites armes  feu comme cela repoussaient tant.

--Oh! dit le vieux gentleman en souriant, vous vous y habituerez avec le
temps. Maintenant, sommes-nous prts? Tout va-t-il bien l-bas, dans la
brouette?

--Tout va bien, monsieur, rpliqua Sam.

--En route donc.

--Tenez ferme, monsieur, dit Sam en levant la brouette.

--Oui, oui, repartit M. Pickwick; et ils cheminrent aussi vite que
besoin tait.

Maintenant, dit M. Wardle, aprs que la brouette et t passe
par-dessus une barrire, et lorsque M. Pickwick y fut dpos de nouveau.
Maintenant, tenez cette brouette en arrire.

--Bien, monsieur, rpondit Sam en s'arrtant.

--A prsent, Winkle, continua le vieux gentleman, suivez-moi doucement
et ne soyez pas en retard, cette fois-ci.

--N'ayez pas peur, dit M. Winkle. Arrtent-ils?

--Non! non! pas encore. Du silence, maintenant, du silence!

Et en effet ils s'avanaient silencieusement, lorsque M. Winkle, voulant
excuter une volution fort dlicate avec son fusil, le fit partir par
accident, au moment critique, et envoya sa charge juste au-dessus de la
tte du petit garon, et  l'endroit prcis o aurait t la cervelle du
grand homme s'il s'tait trouv l au lieu de son jeune substitut.

Au nom du ciel, pourquoi avez-vous fait feu? demanda M. Wardle,
pendant que les oiseaux s'envolaient en toute sret.

--Je n'ai jamais vu un fusil comme cela dans toute ma vie, rpondit le
pauvre Winkle en regardant la batterie, comme si cela avait pu remdier
 quelque chose. Il part de lui-mme, il veut partir bon gr mal gr.

--Ah! il veut partir! rpta M. Wardle avec un peu d'irritation. Plt au
ciel qu'il voult aussi tuer quelque chose!

--Il le fera avant peu, monsieur, dit le grand garde-chasse.

--Qu'est-ce que vous entendez par cette observation, monsieur? demanda
aigrement M. Winkle.

--Rien du tout, monsieur, rien du tout. Moi, je n'ai pas de famille, et
la mre de ce garon ici aura quelque chose de sir Geoffrey, si le
moutard est tu sur ses terres. Rechargez, monsieur, rechargez votre
arme.

--Otez-lui son fusil! s'cria de sa brouette M. Pickwick, frapp
d'horreur par les sombres insinuations du grand homme. Otez-lui son
fusil! M'entendez-vous, quelqu'un!

Personne cependant ne s'offrit pour excuter ce commandement, et M.
Winkle, aprs avoir lanc un regard de rbellion au philosophe,
rechargea son fusil et marcha en avant avec les autres chasseurs.

Nous sommes oblig de dire, d'aprs l'autorit de M. Pickwick, que la
manire de procder de M. Tupman paraissait beaucoup plus prudente et
plus rationnelle que celle adopte par M. Winkle. Cependant ceci ne doit
en aucune manire diminuer la grande autorit de ce dernier dans tous
les exercices corporels; car, depuis un temps immmorial, comme
l'observe admirablement M. Pickwick, beaucoup de philosophes, et des
meilleurs, qui ont t de parfaites lumires pour les sciences, en
matire de thorie, n'ont jamais pu parvenir  faire quelque chose dans
la pratique.

Comme la plupart des plus sublimes dcouvertes, la manire d'agir de M.
Tupman paraissait extrmement simple. Avec la pntration intuitive d'un
homme de gnie, il avait remarqu, du premier coup, que les deux grands
points  obtenir taient: 1 de dcharger son fusil sans se nuire; 2 de
le dcharger sans endommager les assistants. Donc et videmment,
lorsqu'on tait parvenu  surmonter la difficult de faire feu, la
meilleure chose tait de fermer les yeux solidement et de tirer en
l'air. Q.E.D.

Une fois, aprs avoir excut ce tour de force, M. Tupman, en rouvrant
les yeux, vit une grosse perdrix qui tombait blesse sur la terre. Il
allait congratuler M. Wardle sur ses invariables succs, quand celui-ci
s'avana vers lui et lui serrant chaudement la main:

Tupman, vous avez choisi cette perdrix-l parmi les autres?

--Non! non!

--Si, je l'ai remarqu. Je vous ai vu la choisir. J'ai observ comment
vous leviez votre fusil pour l'ajuster; et je dirai ceci: que le
meilleur tireur du monde n'aurait pas pu l'abattre plus admirablement.
Vous tes moins novice que je ne le croyais, Tupman: vous avez dj
chass?

Vainement M. Tupman protesta, avec un sourire de modestie, que cela ne
lui tait jamais arriv. Son sourire mme fut regard comme une preuve
du contraire, et depuis cette poque sa rputation fut tablie. Ce n'est
pas la seule rputation qui ait t acquise aussi aisment, et l'on peut
admirer les effets heureux du hasard ailleurs que dans la chasse aux
perdrix.

Pendant ce temps, M. Winkle s'environnait de feu, de bruit et de fume,
sans produire aucun rsultat positif digne d'tre not. Quelquefois il
envoyait sa charge au milieu des airs; quelquefois il lui faisait raser
la surface du globe, de manire  rendre excessivement prcaire
l'existence des deux chiens. Sa manire de tirer, considre comme une
oeuvre d'imagination et de fantaisie, tait extrmement curieuse et
varie; mais matriellement et quant au produit rel, c'tait peut-tre,
au total, un non-succs. C'est un axiome tabli que _chaque boulet a son
adresse_; si on peut l'appliquer galement  des grains de petit plomb,
ceux de M. Winkle taient de malheureux btards, privs de leurs droits
naturels, jets au hasard dans le monde, et qui n'taient adresss nulle
part.

Eh bien! dit M. Wardle en s'approchant de la brouette et en essuyant la
sueur de son visage joyeux et rougeaud; une journe un peu chaude, hein?

--C'est vrai, rpondit M. Pickwick. Le soleil est effroyablement
brlant, mme pour moi. Je ne sais pas comment vous devez le trouver.

--Ma foi! pas mal chaud, mais c'est gal. Il est midi pass; voyez-vous
ce coteau vert, l?

--Certainement.

--C'est l'endroit o nous devons djeuner. De par Jupiter! le gamin y
est dj avec son panier. Exact comme une horloge!

--Je le vois, dit M. Pickwick, dont le visage devint rayonnant. Un bon
garon! je lui donnerai un shilling pour sa peine. Allons! Sam,
roulez-moi.

--Tenez-vous ferme, monsieur, rpliqua Sam, ravigot par l'apparition du
djeuner. Gare de l, jeune cuirassier! Si vous apprciez ma prcieuse
vie, ne me versez pas, comme dit le gentleman au charretier qui le
conduisait  la potence. Avec cette heureuse citation, Sam partit au
pas de charge, brouetta habilement son matre jusqu'au sommet du coteau
vert, et le dchargea, avec adresse,  ct du panier de provision,
qu'il se mit  dpaqueter sans perdre une minute.

--Pt de veau, disait Sam, tout en arrangeant les comestibles sur le
gazon. Trs-bonne chose, le pt de veau, quand vous connaissez la lady
qui l'a fait et que vous tes sr que ce n'est pas du minet. Et aprs
tout, qu'est-ce que a fait encore, puisqu'il ressemble si bien au veau
que les ptissiers eux-mmes n'en font pas la diffrence?

--Ils n'en font pas la diffrence, Sam?

--Non, monsieur, repartit Sam en touchant son chapeau. J'ai log dans la
mme maison avec un vendeur de pts, une fois, et un homme bien
agrable, monsieur, et pas bte du tout. Il savait faire des pts,
n'importe avec quoi. Voil que je lui dis, quand j'ai t amical avec
lui: Quel troupeau de chats que vous avez-l! monsieur Brook.--Ah!
dit-il, c'est vrai, j'en ai beaucoup, qu'il dit.--Faut que vous aimiez
bien les chats, que je dis.--Oui, dit-il, en clignant de l'oeil, y a des
gens qui les aiment. Malgr a, qu'il me dit, c'est pas encore leur
saison, faut attendre l'hiver.--C'est pas leur saison?--Non, dit-il.
Quand le fruit mrit, le chat maigrit.--Qu'est-ce que vous me
chantez-l? J'y entends rien, que je dis.--Voyez-vous, dit-il, je ne
veux pas entrer dans la coalition des bouchers pour augmenter la viande
au pauvre monde. Mossieu Weller, qu'il me dit, en me serrant la main
gentiment et en me soufflant dans l'oreille; mossieu Weller, qu'il me
dit, ne rptez pas a; mais c'est l'assaisonnement qui fait tout: ils
sont tous faits avec ces nobles animaux ici, dit-il, en m'indiquant un
joli petit minet. Et je les assaisonne en beefteak, en veau, en rognon,
au got de la pratique. Et mieux que a, qu'il dit, je peux faire du
beefteak avec du veau ou du rognon avec du beefteak, ou du mouton avec
les deux, en prvenant trois minutes d'avance, selon les besoins du
march ou l'apptit public, qu'il me dit.

--Ce devait tre un jeune homme fort ingnieux, dit M. Pickwick avec un
lger frisson.

--Je crois bien, monsieur, et ses pts taient superbes, rpliqua Sam
en continuant de vider le panier. Langue; bien a. C'est une trs-bonne
chose, quand c'est pas une langue de femme. Pain, jambon, frais comme
une peinture. Boeuf froid en tranches. Trs-bon. Qu'est-ce qu'il y a dans
ces cruches-l, jeune vapor?

--De la bire dans stelle-ci et du punch froid dans stelle-l, rpondit
le jeune paysan en tant de dessus ses paules deux vastes bouteilles de
grs, attaches ensemble par une courroie.

--Et v'l un petit goter bien organis, reprit Sam en examinant avec
grande satisfaction les prparatifs. Et maintenant, gentlemen,
commencez, comme les Anglais dirent aux Franais, en mettant leurs
baonnettes.

Il ne fallut pas une seconde invitation pour engager la socit  rendre
pleine justice au repas, et il ne fallut pas plus d'instances pour
dcider Sam, le grand garde-chasse et les deux gamins  s'asseoir sur
l'herbe,  une petite distance, et  battre en brche une proportion
dcente de la victuaille. Un vieux chne accordait son agrable ombrage
aux deux groupes de convives, tandis que devant eux se droulait un
superbe paysage, entrecoup de haies verdoyantes et richement orn de
bois.

Ceci est dlicieux! tout  fait dlicieux! s'cria M. Pickwick, avec un
visage rayonnant, dont la peau pelait rapidement sous l'influence
brlante du soleil.

--Oui vraiment, vieux camarade, rpliqua M. Wardle, allons, un verre de
punch?

--Avec grand plaisir, rpondit M. Pickwick; et l'expression radieuse de
sa physionomie, aprs qu'il et bu, tmoigna de la sincrit de ses
paroles.

--Bon! dit le philosophe en faisant claquer ses lvres; trs-bon! J'en
vais prendre un autre verre. Frais! trs-frais!... Allons! messieurs,
poursuivit-il sans lcher la bouteille, un toast! Nos amis de
Dingley-Dell!

Le toast fut bu avec de bruyantes acclamations.

Je vais vous apprendre comment je m'y prendrai pour retrouver mon
adresse  la chasse, dit alors M. Winkle, qui mangeait du pain et du
jambon avec un couteau de poche. Je mettrai une perdrix empaille sur
un poteau, et je m'exercerai  tirer dessus, en commenant  une petite
distance, et en reculant par degrs. C'est un excellent moyen.

--Monsieur, dit Sam, je connais un gentleman qui a fait a et qui a
commenc  quatre pieds; mais il n'a jamais continu, car du premier
coup il avait si bien ajust son oiseau que le diable m'emporte si on en
a jamais revu une plume depuis.

--Sam! dit M. Pickwick.

--Monsieur?

--Ayez la bont de garder vos anecdotes jusqu' ce qu'on vous les
demande.

--Certainement, monsieur.

Sam se tut, mais il cligna si factieusement l'oeil qui n'tait point
cach par le pot de bire dont il humectait ses lvres, que les deux
petits paysans tombrent dans des convulsions spontanes, et que le
grand garde-chasse, lui-mme, condescendit  sourire.

Voil, ma foi, d'excellent punch froid, dit M. Pickwick en regardant
avec tendresse la bouteille de grs; et le jour est extrmement chaud,
et... Tupman, mon cher ami, un verre de punch?

--Trs-volontiers, rpliqua M. Tupman.

Aprs avoir bu ce verre, M. Pickwick en prit un autre, seulement pour
voir s'il n'y avait pas de pelure d'orange dans le punch, parce que la
pelure d'orange lui faisait toujours mal. S'tant convaincu qu'il n'y en
avait point, M. Pickwick but un autre verre  la sant de M. Snodgrass;
puis il se crut oblig, en conscience, de proposer un toast en l'honneur
du fabricant de punch anonyme.

Cette constante succession de verres de punch produisit un effet
remarquable sur notre sage. Sa physionomie resplendissait de la plus
douce gaiet; le sourire se jouait sur ses lvres; la bonne humeur la
plus franche tincelait dans ses yeux. Cdant, par degrs,  l'influence
combine de ce liquide excitant et de la chaleur, il exprima un violent
dsir de se rappeler une chanson qu'il avait entendue dans son enfance;
mais ses efforts furent inutiles. Il voulut stimuler sa mmoire par un
autre verre de punch, qui malheureusement parut produire sur lui un
effet entirement oppos; car, non content d'avoir oubli la chanson, il
finit par ne plus pouvoir articuler une seule parole. Ce fut donc en
vain qu'il se leva sur ses jambes pour adresser  la compagnie un
loquent discours, il retomba dans la brouette et s'endormit presque au
mme instant.

Le panier fut rempaquet, mais on trouva qu'il tait tout  fait
impossible de rveiller M. Pickwick de sa torpeur. On discuta s'il
fallait que Sam recomment  le brouetter ou s'il valait mieux le
laisser o il tait, jusqu'au retour de ses amis. Ce dernier parti fut
adopt  la fin, et comme leur expdition ne devait pas durer plus d'une
heure, comme Sam demandait avec instance  les accompagner, ils se
dcidrent  abandonner M. Pickwick endormi dans sa brouette et  le
prendre au retour. La compagnie s'loigna donc, laissant notre
philosophe ronfler harmonieusement et paisiblement,  l'ombre antique du
vieux chne.

On peut affirmer avec certitude que M. Pickwick et continu de ronfler
 l'ombre du vieux chne jusqu'au retour de ses amis, ou,  leur dfaut,
jusqu'au subsquent lever de soleil, s'il lui avait t permis de rester
en paix dans sa brouette; mais cela ne lui fut pas permis, et voici
pourquoi.

Le capitaine Boldwig tait un petit homme violent, vtu d'une redingote
bleue soigneusement boutonne jusqu'au menton et surmonte d'un col noir
bien roide. Lorsqu'il daignait se promener sur sa proprit, il le
faisait en compagnie d'un gros rotin plomb, d'un jardinier et d'un
aide-jardinier, qui luttaient d'humilit en recevant les ordres qu'il
leur donnait avec toute la grandeur et toute la svrit convenables:
car la soeur de la femme du capitaine avait pous un marquis; et la
maison du capitaine tait une _villa_, et sa proprit une _terre_; et
tout tait chez lui trs-haut, trs-puissant et trs-noble.

M. Pickwick avait  peine dormi une demi-heure lorsque le petit
capitaine, suivi de son escorte, arriva en faisant des enjambes aussi
grandes que le lui permettaient sa taille et son importance. Quand il
fut auprs du vieux chne, il s'arrta, il enfla ses joues et en chassa
l'air avec noblesse; il regarda le paysage comme s'il et pens que le
paysage devait tre singulirement flatt d'tre regard par lui; et
enfin, ayant emphatiquement frapp la terre de son rotin, il convoqua le
chef jardinier.

--Hunt! dit le capitaine Boldwig.

--Oui, monsieur, rpondit le jardinier.

--Cylindrez le gazon de cet endroit demain matin. Entendez-vous, Hunt?

--Oui, monsieur.

--Et prenez soin de me tenir cet endroit proprement. Entendez-vous,
Hunt?

--Oui, monsieur.

--Et faites-moi penser  faire mettre un criteau menaant de piges 
loup, de chausse-trapes et tout cela, pour les petites gens qui se
permettront de se promener sur mes terres. Entendez-vous, Hunt?
entendez-vous?

--Je ne l'oublierai pas, monsieur.

--Pardon, excuse, monsieur, dit l'autre jardinier en s'avanant avec son
chapeau  la main.

--Eh bien! Wilkins, qu'est-ce qui vous prend?

--Pardon, excuse, monsieur, mais je pense qu'il y a des gens qui sont
entrs ici aujourd'hui.

--Ha! fit le capitaine en jetant autour de lui un regard farouche.

--Oui, monsieur, ils ont dn ici, comme je pense.

--Damnation! c'est vrai, dit le capitaine en voyant les crotes de pain
tendues sur le gazon; ils ont vritablement dvor leur nourriture sur
ma terre. Ha! les vagabonds! si je les tenais ici!... dit le capitaine
en serrant son gros rotin.

--Pardon, excuse, monsieur, mais....

--Mais quoi, eh? vocifra le capitaine; et suivant le timide regard de
Wilkins, ses yeux rencontrrent la brouette et M. Pickwick.

--Qui es-tu, coquin? cria le capitaine en donnant plusieurs coups de son
rotin dans les ctes de M. Pickwick. Comment t'appelles-tu?

--Punch! murmura l'homme immortel, et il se rendormit immdiatement.

--Quoi? demanda le capitaine Boldwig.

Pas de rponse.

Comment a-t-il dit qu'il s'appelait?

--Punch[23], monsieur, comme je pense.

[Footnote 23: Le polichinelle anglais s'appelle _Punch_.

(_Note du traducteur._)]

--C'est un impudent, un misrable impudent. Il fait semblant de dormir 
prsent, dit le capitaine plein de fureur. Il est sol, c'est un ivrogne
plbien. Emmenez-le, Wilkins, emmenez-le sur-le-champ.

--O faut-il que je le roule, monsieur, demanda Wilkins avec grande
timidit.

--Roulez-le  tous les diables.

--Trs-bien, monsieur.

--Arrtez, dit le capitaine.

Wilkins s'arrta brusquement.

Roulez-le dans la fourrire[24], et voyons s'il s'appellera encore
Punch, quand il se rveillera.... Il ne se _rira_ pas de moi! Il ne se
_rira_ pas de moi, emmenez-le!

[Footnote 24: Espce de parc commun, o l'on met les animaux errants, en
_fourrire_.

(_Note du traducteur._)]

M. Pickwick fut emmen en consquence de cet imprieux mandat, et le
grand capitaine Boldwig, enfl d'indignation, continua sa promenade.

L'tonnement de nos chasseurs fut inexprimable quand ils s'aperurent, 
leur retour, que M. Pickwick tait disparu et qu'il avait emmen la
brouette avec lui. C'tait la chose la plus mystrieuse et la plus
inexplicable. Qu'un boiteux se ft tout d'un coup remis sur ses jambes
et s'en ft all, c'tait dj passablement extraordinaire: mais qu'en
manire d'amusement il et roul devant lui une pesante brouette, cela
devenait tout  fait miraculeux. Ses amis cherchrent aux environs, dans
tous les coins, sous tous les buissons, en compagnie et sparment; ils
crirent, ils sifflrent, ils rirent, ils appelrent, et tout cela sans
aucun rsultat: impossible de trouver M. Pickwick. Enfin, aprs
plusieurs heures de recherches inutiles, ils arrivrent  la pnible
conclusion qu'il fallait s'en retourner sans lui.

Cependant notre philosophe, profondment endormi dans sa brouette, avait
t roul et soigneusement dpos dans la fourrire du village, en
compagnie de divers animaux immondes. Tous les gamins et les trois
quarts des autres habitants s'taient rassembls autour de lui, pour
attendre qu'il s'veillt. Si leur satisfaction avait t immense en le
voyant rouler, elle fut infinie quand, aprs avoir pouss quelques cris
indistincts pour appeler Sam, il s'assit dans sa brouette et contempla,
avec un inexprimable tonnement, les visages joyeux qui l'entouraient.

Des hues gnrales furent, comme on l'imagine, le signal de son rveil;
et lorsqu'il demanda machinalement: Qu'est-ce qu'il y a? elles
recommencrent avec plus de violence, s'il est possible.

En voil, une bonne histoire! hurlait la populace.

--O suis-je? demanda M. Pickwick.

--Dans la fourrire! beugla la canaille.

--Comment sais-je venu ici? O tais-je? Qu'est-ce que je faisais?

--Boldwig! capitaine Boldwig! vocifra-t-on de toutes parts; et ce fut
la seule explication.

--Tirez-moi d'ici! cria M, Pickwick. O est mon domestique? O sont mes
amis?

--Vous n'en avez pas des amis! hurrah! et comme corroboration de ce
fait, M. Pickwick reut dans sa brouette un navet, puis une pomme de
terre, puis un oeuf et quelques autres lgers gages de la disposition
enjoue de la multitude.

Personne ne saurait dire combien cette scne aurait dur, ni combien M.
Pickwick aurait pu souffrir, si tout  coup un carrosse, qui roulait
rapidement sur la route, ne s'tait pas arrt en face du parc. Le vieux
Wardle et Sam Weller en sortirent. En moins de temps qu'il n'en faut
pour crire ces mots et peut-tre mme pour les lire, le premier avait
dgag M. Pickwick et l'avait plac dans sa voiture, tandis que le
second terminait la troisime reprise d'un combat singulier avec le
bedeau de l'endroit.

Courez chez le magistrat, crirent une douzaine de voix.

--Ah! oui, courez-y, dit Sam en sautant sur le sige de la voiture,
faites-lui mes compliments, les compliments de M. Weller. Dites-lui que
j'ai gt son bedeau et que s'il veut en faire un nouveau je reviendrai
demain matin pour le lui gter encore. En route, mon vieux!

Lorsque la voiture fut sortie du village, M. Pickwick respira fortement
et dit: Aussitt que je serai arriv  Londres j'actionnerai le
capitaine Boldwig pour dtention illgale.

--Il parat que nous tions en contravention, fit observer M. Wardle.

--Cela m'est gal, je l'attaquerai.

--Non, vous ne l'attaquerez pas.

--Si, je l'attaquerai, sur mon.... M. Pickwick s'interrompit en
remarquant l'expression goguenarde de la physionomie du vieux Wardle.
Et pourquoi ne le ferais-je pas? reprit-il.

--Parce que, dit le vieux Wardle, en clatant de rire, parce qu'il
pourrait se retourner sur quelqu'un de nous et dire que nous avions pris
trop de punch froid.

M. Pickwick eut beau faire, il ne put s'empcher de sourire; par degrs,
son sourire s'agrandit et devint un clat de rire; enfin cet clat de
rire contagieux fut rpt par toute la compagnie. Afin de fomenter
cette bonne humeur, nos amis s'arrtrent  la premire taverne qu'ils
rencontrrent sur la route; chacun d'eux se fit servir un verre d'eau et
d'eau de vie, mais ils eurent soin de faire administrer  M. Samuel
Weller une dose d'une force _extra_.





CHAPITRE XX.

O l'on voit que Dodson et Fogg taient des hommes d'affaires, et leurs
clercs des hommes de plaisir; qu'une entrevue touchante eut lieu entre
M. Samuel Weller et le pre qu'il avait perdu depuis longtemps; o l'on
voit, enfin, quels esprits suprieurs s'assemblaient  la _Souche et la
Pie_, et quel excellent chapitre sera le suivant.


Dans une pice situe au rez-de-chausse d'une sombre maison, tout au
fond de Freeman's-Court, quartier de Cornhill, taient assis les quatre
clercs de MM. Dodson et Fogg, solliciteurs prs la haute cour de
chancellerie et procureurs de Sa Majest prs la cour du banc du roi et
la cour des communs-plaids,  Westminster; les susdits clercs, dans le
cours de leurs travaux journaliers, ayant  peu prs autant de chances
d'apercevoir les rayons du soleil que pourrait en avoir un homme plac
au fond d'un puits, mais sans jouir des avantages de cette situation
retire, o l'on peut, du moins, dcouvrir des toiles en plein jour.

La chambre o ils se trouvaient renferms, tait obscure, humide, et
sentait la moisissure; une sparation de bois les abritait des regards
du vulgaire, et les clients qui attendaient le loisir de MM. Dodson et
Fogg n'apercevaient ainsi, pour toute distraction, qu'une couple de
vieilles chaises, une horloge au bruyant tic-tac, un almanach, un
porte-parapluie, une range de pupitres, et plusieurs tablettes charges
de liasses de papiers tiquets et malpropres, de vieilles botes de
sapin et de grosses bouteilles d'encre. Une porte vitre ouvrait sur le
passage qui donnait dans la cour, et c'est en dehors de cette porte
vitre que se prsenta M. Pickwick, deux jours aprs les vnements
rapports dans le prcdent chapitre.

Est-ce que vous ne pouvez pas entrer? dit une voix criarde en rponse
au coup modeste frapp par M. Pickwick  la susdite porte.

Le philosophe entra, suivi de Sam.

M. Dodson ou M. Fogg sont-ils chez eux, monsieur? demanda gracieusement
M. Pickwick, en s'approchant de la cloison, avec son chapeau  la main.

--M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire, rpliqua la
voix; et en mme temps la tte  qui la voix appartenait, se montra
par-dessus la cloison, avec une plume derrire l'oreille, et examina M.
Pickwick.

C'tait une tte malpropre; ses cheveux roux, scrupuleusement spars
sur le ct et aplatis avec du cosmtique, taient tortills en
accroche-coeurs et garnissaient une face plate orne en outre d'une paire
de petits yeux, d'un col de chemise fort crasseux et d'une vieille
cravate noire use.

M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire, dit l'homme 
qui appartenait cette tte.

--Quand M. Dodson reviendra-t-il, monsieur?

--Sais pas.

--M. Fogg sera-t-il longtemps occup, monsieur?

--Sais pas.

Ayant ainsi parl, le jeune homme se mit fort tranquillement  tailler
sa plume, tandis qu'un autre clerc riait d'une manire approbative, tout
en mlant de la poudre de Sedlitz dans un verre d'eau.

Puisqu'il en est ainsi, je vais attendre, dit M. Pickwick, et il
s'assit, sans y avoir t invit, coutant le tic-tac bruyant de
l'horloge et le chuchotement des clercs.

--C'tait l une bonne farce, hein? dit l'un de ceux-ci, pour conclure
la relation d'une aventure nocturne qu'il avait raconte  voix basse.

--Diablement bonne, diablement bonne, rpondit l'homme  la poudre de
Sedlitz.

--Tom Cummins tait au fauteuil, reprit le premier clerc, qui avait un
habit brun, avec des boutons de cuivre. Il tait quatre heures et demie
quand je suis arriv  Somers-Town, et j'tais si joliment dedans que je
n'ai pas pu trouver le trou de la serrure et que j'ai t oblig de
rveiller la vieille femme. Je voudrais bien savoir ce que le vieux Fogg
dirait s'il savait cela. J'aurais mon paquet, je suppose, eh?

A cette ide plaisante, tous les clercs clatrent de rire; l'homme 
l'habit brun poursuivit:

Il y a eu une fameuse farce avec Fogg ici ce matin, pendant que Jack
tait en haut  arranger les papiers et que vous deux vous tiez alls
au timbre. Fogg tait en bas  ouvrir ses lettres quand voil venir le
gaillard de Comberwell contre lequel nous avons un mandat. Vous savez
bien.... comment s'appelle-t-il dj?

--Ramsey, dit le clerc qui avait parl  M. Pickwick.

--Ah! Ramsey.... en voil une pratique qui a l'air rp!.

--Eh bien, monsieur, dit le vieux Fogg, en le regardant d'un air
sauvage. Vous savez, sa manire....--Eh bien, monsieur, tes-vous venu
pour terminer?--Oui, monsieur, dit Ramsey, en mettant sa main dans sa
poche, et en tirant son argent. La dette est de deux livres sterling et
dix shillings, et les frais de trois livres sterling et cinq shillings;
les voici ici, monsieur, et il soupira comme un soufflet de forge, en
tendant sa monnaie dans un petit morceau de papier brouillard. Le vieux
Fogg regarda d'abord l'argent et ensuite l'homme, et ensuite il toussa
de sa drle de toux, si bien que je me doutais qu'il allait arriver
quelque chose.--Vous ne savez pas, dit-il, qu'il y a une dclaration
enregistre qui augmente notablement les frais.--Qu'est-ce que vous
dites l, monsieur, cria Ramsey, en tressaillant; le dlai n'est expir
qu'hier au soir, monsieur. Cela n'empche pas, reprit Fogg. Mon clerc
est justement parti pour la faire enregistrer. M. Jackson n'est-il pas
all pour faire enregistrer cette dclaration dans Bullman et Ramsey,
monsieur Wicks?--Naturellement je rponds que _oui_, et alors Fogg
tousse encore et regarde Ramsey.--Mon Dieu! disait Ramsey, je me suis
rendu presque fou pour ramasser cet argent, et tout cela pour
rien!--Pour rien du tout, reprit Fogg, froidement; ainsi vous ferez bien
mieux de vous en retourner, d'en ramasser un peu plus et de l'apporter
ici  temps.--Je n'en pourrai pas trouver, sur mon me! s'cria Ramsey
en frappant le bureau avec son poing.--Ne me menacez pas, monsieur, dit
Fogg, en se mettant en colre  froid.--Je n'ai pas eu l'intention de
vous menacer, monsieur, rpondit Ramsey.--Si, monsieur, repartit Fogg;
sortez d'ici, monsieur! sortez de ce bureau, monsieur, et ne revenez que
quand vous aurez appris  vous conduire, monsieur!--Alors Ramsey a fait
tout ce qu'il a pu pour se dfendre, mais comme Fogg lui coupait la
parole, il a t oblig de remettre son argent dans sa poche et de
filer. A peine la porte tait-elle ferme, que voil le vieux Fogg qui
se retourne vers moi, avec on sourire agrable, et qui tire la
dclaration de sa poche.--Monsieur Wicks, dit-il, prenez un cabriolet et
allez au Temple, aussi vite que vous le pourrez, pour faire enregistrer
cela. Les frais sont srs, car c'est un homme laborieux, avec une
famille nombreuse, et qui gagne vingt-cinq shillings par semaine. S'il
nous signe une procuration (et il faudra bien qu'il en vienne l), je
suis sr que ses matres payeront. Ainsi, monsieur Wicks, il faut tirer
de lui tout ce que nous pourrons. C'est un acte de bon chrtien,
monsieur Wicks, car avec une grande famille et un petit revenu, il sera
heureux de recevoir une bonne leon, qui lui apprenne  ne plus faire de
dettes. N'est-il pas vrai? n'est-il pas vrai?--Et en s'en allant son
sourire tait si bienveillant que cela vous rjouissait le coeur.--C'est
un fier homme pour les affaires, ajouta Wicks du ton de l'admiration la
plus profonde, un fier homme, hein?

Les trois autres clercs s'unirent cordialement  cette admiration et
parurent charms de l'anecdote.

Jolis gars, ici, monsieur, murmura Sam  son matre. Bonne ide qu'ils
ont sur les farces, monsieur.

M. Pickwick fit un signe d'assentiment et toussa, pour attirer
l'attention des jeunes gentlemen qui taient derrire la cloison. Ayant
raffrachi leurs esprits par cette petite conversation entre eux, ils
eurent la condescendance de s'occuper de l'tranger.

M. Fogg est peut-tre libre maintenant, dit Jackson.

--Je vais voir, reprit Wicks en se levant avec nonchalance. Quel nom
dirai-je  M. Fogg?

--Pickwick, rpliqua l'illustre sujet de ces mmoires.

M. Jackson disparut par l'escalier et revint bientt annoncer que matre
Fogg recevrait M. Pickwick dans cinq minutes. Ayant fait ce message, il
retourna derrire son bureau.

Quel nom a-t-il dit? demanda tout bas M. Wicks.

--Pickwick, rpliqua Jackson. C'est le dfendeur dans Bardell et
Pickwick.

Un soudain frottement de pieds, ml d'clats de rires touffs, se fit
entendre derrire la cloison.

Monsieur, murmura Sam  son matre, voil qu'ils vous mcanisent.

--Ils me mcanisent, Sam! Qu'est-ce que vous entendez par me
_mcaniser_?

Pour toute rplique, Sam passa son pouce par-dessus son paule, et M.
Pickwick, levant la tte, reconnut la vrit de ce fait,  savoir: que
les quatre clercs avaient allong par-dessus la cloison des figures
pleines d'hilarit, et examinaient minutieusement la tournure et la
physionomie de ce Lovelace prsum, de ce grand destructeur du repos des
coeurs fminins. Au mouvement qu'il fit, la range de ttes disparut
comme par enchantement, et l'on entendit  l'instant mme le bruit de
quatre plumes voyageant sur le papier avec une furieuse vitesse.

Le tintement d'une sonnette suspendue dans le bureau appela M. Jackson
dans l'appartement de Me Fogg. Il en revint bientt, et annona  M.
Pickwick que son patron tait prt  le recevoir.

En consquence, M. Pickwick monta l'escalier. Au premier tage, l'une
des portes talait, en caractres lisibles, ces mots imposants: M. FOGG.
Ayant frapp  cette porte et ayant t invit  entrer, M. Jackson
introduisit M. Pickwick en prsence de l'avou.

M. Dodson est-il revenu? demanda Me Fogg.

--A l'instant, monsieur.

--Priez-le de passer ici.

--Oui, monsieur. (Jackson sort.)

--Prenez un sige, monsieur, dit Me Fogg. Voici le journal, monsieur.
Mon partner va tre ici dans un moment, et nous pourrons causer sur
cette affaire, monsieur.

M. Pickwick prit un sige et un journal; mais au lieu de lire ce
dernier, il dirigea son rayon visuel par-dessus, afin d'examiner l'homme
d'affaires. C'tait un personnage d'un certain ge, dont le corps long
et fluet tait engan dans un troit habit noir, dans une culotte
sombre, dans de petites gutres noires. Il semblait tre partie
essentielle de son bureau et paraissait avoir  peu prs autant d'esprit
et de sensibilit que lui.

Au bout de quelques minutes arriva Me Dodson, homme gros et gras, 
l'air svre,  la voix bruyante. La conversation commena
immdiatement.

Monsieur est M. Pickwick, dit Me Fogg.

--Ha! ha! monsieur, vous tes le dfendeur dans Bardell et Pickwick?

--Oui, monsieur, rpondit le philosophe.

--Eh bien, monsieur, reprit Me Dodson, que nous proposez-vous?

--Ah! dit Me Fogg en fourrant ses mains dans les poches de sa culotte
et s'appuyant sur le dos de sa chaise; qu'est-ce que vous nous proposez,
monsieur Pickwick?

--Silence, Fogg! reprit Dodson. Laissez-moi entendre ce que M. Pickwick
veut dire.

--Je sais venu, messieurs, rpliqua notre sage, en regardant avec
douceur les deux partners, je suis venu ici, messieurs, pour vous
exprimer la surprise avec laquelle j'ai reu votre lettre de l'autre
jour et pour vous demander quels sujets d'action vous pouvez avoir
contre moi?

--Quels sujets!... s'criait Me Fogg, lorsqu'il fut arrt par Me
Dodson.

--Monsieur Fogg, dit celui-ci, je vais parler.

--Je vous demande pardon, monsieur Dodson, rpondit Fogg.

--Quant aux sujets d'action, monsieur, reprit Me Dodson, avec un air
plein d'lvation morale; quant aux sujets d'action, vous consulterez
votre propre conscience et vos propres sentiments. Nous, monsieur, nous
sommes entirement guids par les assertions de notre client. Ces
assertions, monsieur, peuvent tre vraies ou peuvent tre fausses; elles
peuvent tre croyables ou incroyables; mais si elles sont croyables, je
n'hsite pas  dire, monsieur, que nos sujets d'action sont forts et
invincibles. Vous pouvez tre un homme infortun, monsieur, ou vous
pouvez tre un homme rus; mais si j'tais appel comme jur, monsieur,
et sur mon serment,  exprimer mon opinion sur votre conduite, je vous
affirme, monsieur, que je n'hsiterais pas un seul instant. Ici Me
Dodson se redressa avec l'air d'une vertu offense et regarda Me Fogg,
qui enfona ses mains plus profondment dans ses poches, et, secouant
sagement sa tte ajouta d'un ton convaincu: Trs-certainement!

--Eh bien, monsieur, repartit M. Pickwick d'un air pein, je vous assure
que je suis un homme trs-malheureux, au moins dans cette affaire.

--Je dsire qu'il en soit ainsi, monsieur, rpliqua Me Dodson. J'aime 
croire que cela peut tre, monsieur. Mais si vous tes rellement
innocent de ce dont vous tes accus, vous tes plus infortun que je ne
croyais possible de l'tre. Qu'en dites-vous monsieur Fogg?

--Je dis absolument comme vous, rpondit Me Fogg avec un sourire
d'incrdulit.

--L'assignation qui commence l'action, monsieur, continua Me Dodson, a
t dlivre rgulirement. Monsieur Fogg, o est notre registre?

--Le voici, dit Me Fogg en lui passant un volume carr recouvert en
parchemin.

--Voici l'enregistrement, continua Dodson. _Middlesex, mandat: Veuve
Martha Bardell versus Samuel Pickwick. Dommages-intrts, 1500 guines.
Dodson et Fogg pour le demandeur, aug. 28, 1831._ Tout est rgulier,
monsieur, parfaitement rgulier.

Ayant articul ces mots, Me Dodson toussa et regarda Me Fogg. Me Fogg
rpta: Parfaitement, et tous les deux regardrent M. Pickwick.

Celui-ci dit alors: Vous voulez donc me faire entendre que c'est
rellement votre intention de poursuivre ce procs?

--Vous faire entendre! monsieur. Oui, apparemment, rpondit Me Dodson,
avec quelque chose qui ressemblait  un sourire autant que le lui
permettait sa dignit.

--Et que les dommages-intrts demands sont rellement de quinze cents
guines?

--Vous pouvez ajouter que si notre cliente avait suivi nos conseils,
elle aurait rclam le triple de cette somme.

--Je crois cependant, fit observer Me Fogg, en jetant un coup d'oeil  Me
Dodson, je crois que Mme Bardell a dclar positivement qu'elle
n'accepterait pas un liard de moins.

--Sans aucun doute, rpliqua Me Dodson d'un ton sec; car le procs ne
faisait que de commencer, et il ne convenait pas aux avous de le
terminer par un compromis, quand mme M. Pickwick y aurait t dispos.

Comme vous ne nous faites point de propositions, monsieur, continua Me
Dodson, en dployant de sa main droite un morceau de parchemin, et
tendant gracieusement, de sa gauche, un papier  M. Pickwick; comme vous
ne nous faites pas de propositions, monsieur, je vais vous offrir une
copie de cet acte, dont voici l'original.

--Trs-bien! monsieur; trs-bien! dit en se levant notre philosophe,
dont la bile commenait  s'chauffer. Vous aurez de mes nouvelles par
mon homme d'affaires.

--Nous en serons charms, rpondit Me Fogg en se frottant les mains.

--Tout  fait, ajouta Dodson, en ouvrant la porte.

--Et avant de vous quitter, messieurs, reprit M. Pickwick en se
retournant sur le palier, permettez-moi de vous dire que de toutes les
manoeuvres honteuses et dgotantes....

--Attendez, monsieur, attendez, interrompit Me Dodson avec grande
politesse. Monsieur Jackson! monsieur Wicks!

--Monsieur? rpondirent les deux clercs, apparaissant au bas de
l'escalier.

--Faites-moi le plaisir d'couter ce que ce gentleman va dire. Allons!
monsieur, je vous en prie. Vous parliez, je crois, de manoeuvres
honteuses et dgotantes?

--Oui, monsieur, s'cria M. Pickwick entirement excit, je disais que
de toutes les manoeuvres honteuses et dgotantes auxquelles se livrent
les fripons, celle-ci est la plus dgotante et la plus honteuse. Je le
rpte, monsieur.

--Vous entendez cela, monsieur Wicks? cria Me Dodson.

--Vous n'oublierez pas ces expressions, monsieur Jackson? ajouta Me
Fogg.

--Peut-tre, monsieur, reprit Dodson, peut-tre que vous aimeriez  nous
appeler escrocs? Allons, monsieur, si cela vous fait plaisir, dites-le.

--Oui, s'cria M. Pickwick. Oui, vous tes des escrocs!

--Trs-bien, observa Dodson. J'espre que vous pouvez entendre de
l-bas, monsieur Wicks?

--Oh oui! monsieur.

--Vous devriez monter quelques marches, ajouta Fogg.

--Poursuivez, monsieur, poursuivez. Vous feriez bien de nous appeler
voleurs, monsieur. Ou peut-tre que vous auriez du plaisir  nous
maltraiter? Vous le pouvez, monsieur, si cela vous fait plaisir. Nous ne
vous opposerons pas la plus petite rsistance. Allons, monsieur!

Comme M. Fogg se plaait d'une manire fort tentante  proximit du
poing ferm de M. Pickwick, il est fort probable que notre sage aurait
cd  ses sollicitations pressantes, s'il n'en avait pas t empch.
Mais Sam, en entendant la dispute, tait sorti du bureau, avait escalad
l'escalier et saisi son matre par le bras.

Allons, monsieur! lui dit-il, donnez-vous la peine de venir par ici.
C'est trs-amusant de jouer au volant, mais pas quand les deux raquettes
sont des hommes de loi et qu'ils jouent avec vous. C'est trop excitant
pour tre agrable. Si vous voulez vous soulager le coeur en bousculant
quelqu'un, venez dans la cour et bousculez-moi. Avec ceux-l c'est une
besogne un petit peu trop dpensire.

Disant ces mots et sans plus de crmonie, Sam emporta son matre 
travers l'escalier,  travers la cour, et l'ayant dpos en sret dans
Cornhill, se retira modestement derrire lui, prt  le suivre en
quelque lieu qu'il lui plt d'aller.

M. Pickwick marcha tout droit devant lui d'un air d'abstraction,
traversa en face de Mansion-house et dirigea ses pas vers Cheapside. Sam
commenait  s'merveiller du chemin que prenait son matre, quand
celui-ci se retourna et lui dit:

Sam, je vais aller immdiatement chez M. Perker.

--C'est juste l'endroit o vous auriez d aller d'abord, monsieur.

--Je le crois, Sam.

--Et moi j'en suis sr et certain, monsieur.

--Bien! bien! Sam, j'irai tout  l'heure. Mais d'abord, comme j'ai t
mis un peu hors de moi-mme, j'aimerais  prendre un verre d'eau-de-vie
et d'eau chaude. O pourrai-je en avoir, Sam?

Sam connaissait parfaitement Londres, aussi rpondit-il sans rflchir
un instant:

La seconde cour  main droite, monsieur; l'avant-dernire maison du
mme ct. Prenez la stalle qui est  ct du pole, parce qu'il n'y a
pas de pied au milieu de la table, comme il y en a  toutes les autres,
ce qui est trs-inconvnient.

M. Pickwick observa scrupuleusement les indications de son domestique et
entra bientt dans la taverne qu'il lui avait indique. De l'eau-de-vie
et de l'eau chaude furent promptement places devant lui, et Sam,
s'asseyant  une distance respectueuse de son matre, quoique  la mme
table, fut accommod d'une pinte de porter.

La pice o ils se trouvaient tait fort simple et semblait sous le
patronage spcial des cochers de diligence, car plusieurs gentlemen qui
paraissaient appartenir  cette savante profession, fumaient et buvaient
dans leurs stalles respectives. Parmi eux se trouvait un gros homme
rougeaud, d'un certain ge, assis en face de M. Pickwick, et qui attira
son attention. Le gros homme fumait avec grande vhmence, mais, 
chaque demi-douzaine de bouffes, il tait sa pipe de sa bouche et
examinait d'abord Sam, puis M. Pickwick. Ensuite il excutait encore une
demi-douzaine de bouffes, d'un air de mditation profonde, et
recommenait  considrer notre philosophe et son acolyte. Enfin le gros
homme, mettant ses jambes sur une chaise et appuyant son dos contre le
mur, s'occupa d'achever sa pipe sans interruption, et tout en
contemplant, au travers de sa fume, les deux nouveaux venus, comme
s'il avait t dcid  les tudier le plus possible.

Les volutions du gros homme avaient d'abord chapp  Sam, mais voyant
les yeux de M. Pickwick se diriger de temps en temps vers lui, il
commena  regarder dans la mme direction, puis il abrita ses yeux avec
sa main comme si, ayant partiellement reconnu l'objet plac devant lui,
il dsirait s'assurer de son identit. Mais ses doutes furent
promptement rsolus, car le gros homme, ayant chass un nuage pais de
sa pipe, fit sortir de dessous le chle volumineux qui enveloppait sa
gorge et sa poitrine une voix enroue, semblable  quelque trange essai
de ventriloquisme, et pronona lentement ces mots:

Eh bien! Sammy?

--Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? demanda M. Pickwick.

--H bien! je ne l'aurais pas cru, monsieur, rpondit Sam en ouvrant des
yeux tonns. C'est le vieux.

--Le vieux! reprit M. Pickwick, quel vieux?

--Mon pre, monsieur. Comment a va-t-il, mon ancien?

Et avec cette touchante bullition d'affection filiale, Sam fit une
place sur le sige  ct de lui pour le gros homme, qui venait le
congratuler, pipe en bouche et pot en main.

H ben! Sammy? dit le pre, je ne t'ai pas vu depuis deux ans et mieux.

--C'est vrai a, vieux farceur. Comment va la belle-mre?

--H ben! je vas te dire quoi, Sammy, reprit M. Weller _senior_ d'une
voix trs-solennelle. I' n'y a jamais vu une pus belle veuve que ma
seconde. Une douce criature que c'tait, Sammy, et tout ce que je peux
dire  prsent, c'est a: pisqu'elle faisait une si extra-superfine
veuve, c'est ben dommage qu'elle ait chang de condition. Elle ne
russit pas pour une femme, Sammy.

--Bah! vraiment? demanda M. Weller _junior_.

M. Weller _senior_ secoua la tte en rpondant avec un soupir:

J'ai fait la chose une fois de trop, Sammy, j'ai fait la chose une fois
de trop. Prenez exemple sur vot' pre, mon garon, et prenez ben garde
aux veuves toute vot' vie, espcialement si elles tiennent une auberge,
Sammy.

Ayant expector cet avis paternel, avec grand pathos, M. Weller
_senior_ tira de sa poche une bote d'tain, remplit sa pipe, l'alluma
avec les cendres de la prcdente et recommena  fumer d'un grand
train.

Aprs une pause considrable il s'adressa  M. Pickwick, en continuant
le mme sujet:

Demande vot' excuse, mossieu; rien de personnel, j'espre, mossieu?
Vous n'avez pas empaum une veuve?

--Non, pas encore, rpondit M. Pickwick en riant; et tandis que M.
Pickwick riait, Sam informa son pre  l'oreille des rapports qui
existaient entre lui et ce gentleman.

Demande vot' excuse, mossieu, dit M. Weller en tant son chapeau;
j'espre que vous n'avez pas de reproches  faire  Sammy, mossieu?

--Pas le moindre, rpliqua M. Pickwick.

--Fort heureux d'apprendre a, mossieu. J'ai pris beaucoup de peine pour
son ducation, mossieu. J'y ai laiss rouler les rues tout petiot pour
qu'il sache se tirer d'affaire tout seul, mossieu: la vritable mthode
pour rendre un jeune homme malin.

--J'imaginerais que c'est une mthode un peu dangereuse, observa M.
Pickwick avec un sourire.

--Et qui n'est pas pleine de certitude non plus, objecta Sam; j'ai t
rgulirement enfonc l'autre jour.

--Non? dit le pre.

--Si, reprit le fils; et il raconta aussi brivement que possible
comment il avait t dupe des stratagmes de Job Trotter.

M. Weller couta ce rcit avec l'attention la plus profonde, et
lorsqu'il fut termin:

L'un de ces bijoux, dit-il, n'tait-ce pas un grand efflanqu avec des
cheveux noirs comme des chandelles et le don de l'oratoire
trs-galopant?

M. Pickwick n'entendait pas parfaitement le dernier item de cette
description, mais comprenant le premier, il rpondit: Oui,  tous
hasards.

Et l'aut' gaillard, un toupet noir, en livre violette, avec une
trs-grosse boule?

--Oui, oui, c'est lui! s'crirent vivement le matre et le valet.

--Alors je sais o qu'i' sont remiss; i' sont  Ipswich, en bon tat
tous les deux.

--Impossible! dit M. Pickwick.

--C'est un fait, rpliqua M. Weller, et je vas vous dire comment je
sais a. Je travaille une voiture d'Ipswich de temps en temps, pour un
camarade. Je l'ai mene juste le jour d'aprs la nuit os que vous avez
attrap le rhumatique, et je les ai ramens juste au _ngrillon_, 
Chelmsford, et je les ai disposs droit  Ipswich os que le domestique,
celui qu'est en violet, m'a dit qu'ils allaient rester pour longtemps.

--Je le suivrai, dit M. Pickwick. Nous pouvons visiter Ipswich aussi
bien qu'un autre endroit. Je le suivrai.

--Vous tes sr et certain que c'tait eux, gouverneur? demanda Sam.

--Tout  fait, Sammy, tout  fait, car leur apparition est fort
singulire. Outre a, je me confondais de voir un gen'l'm'n si familier
avec son valet. Pus qu' a; comme i's taient assis derrire mon sige,
je leu's y ai entendu dire qu'ils avaient enfonc le vieux
Bouffe-la-balle.

--Le vieux quoi? demanda M. Pickwick.

--Le vieux Bouffe-la-balle, mossieu, par quoi, ma coloquinte  couper,
qu'ils parlaient de vous, mossieu.

Il n'y a rien de positivement vil ni atroce dans l'appellation de _vieux
Bouffe-la-balle_, mais cependant c'est une dsignation qui n'est
nullement respectueuse ni agrable. Le souvenir de tous les torts qu'il
avait soufferts de Jingle s'tait amass dans l'esprit de M. Pickwick,
du moment o M. Weller avait commenc  parler. Il ne fallait qu'une
plume pour faire pencher la balance, et _Bouffe-la-balle_ le fit.

Je le suivrai, s'cria le philosophe en donnant sur la table un coup de
poing emphatique.

--Je conduirai aprs-demain  Ipswich, mossieu: la voiture part du
_Taureau_, dans White-Chapel; si vous avez rellement envie d'y
descendre, vous feriez mieux d'y descendre avec moi.

--C'est vrai, dit M. Pickwick. Trs-bien. Je puis crire  Bury et dire
 ces messieurs de venir me retrouver  Ipswich. Nous irons avec vous.
Mais ne vous en allez pas si vite, M. Weller, voulez-vous prendre
quelque chose?

--Vous tes bien bon, mossieu, rpondit M. Weller en s'arrtant court.
Peut-tre qu'un petit verre d'eau-de-vie pour boire  vot' sant et  la
bonne chance de Sammy, a ne ferait pas de mal.

L'eau-de-vie fut apporte, et M. Weller, aprs avoir tir son poil  M.
Pickwick et adress un signe gracieux  Sam, la fit descendre dans son
large gosier comme s'il y en avait eu plein un d.

Bien excut, papa. Mais il faut prendre garde, vieux gaillard, ou bien
vous vous ferez pincer par la goutte.

--J'ai trouv pour a un remde souverain, rpliqua M. Weller en
reposant son verre.

--Un remde souverain pour la goutte, s'cria M. Pickwick en tirant
promptement son mmorandum, qu'est-ce que c'est?

--La goutte, mossieu, la goutte est une maladie qu'elle est naquise de
trop d'aises et de conforts. Si vous tes jamais attaqu par la goutte,
mossieu, vite pousez une veuve qu'a une bonne voix forte avec une ide
dcente de s'en faire usage, vous n'aurez pus jamais la goutte. C'est
une proscription capitale, mossieu. Je la consomme rgulirement et je
vous rponds qu'elle chasse toutes les maladies qu'est cause par trop
de joyeuset.

Ayant communiqu ce secret inestimable, M. Weller vida son verre de
nouveau, cligna de l'oeil d'une manire prtentieuse, soupira
profondment, et se retira avec lenteur.

Eh bien! Sam, que pensez-vous de ce qu'a dit votre pre? demanda M.
Pickwick en souriant.

--Ce que j'en pense? monsieur; je pense qu'il est victime du
matrimonial, comme disait le chapelain de la Barbe-Bleue, en l'enterrant
avec une larme de piti.

Il n'y avait pas de rplique possible  l'-propos de cette conclusion;
c'est pourquoi M. Pickwick, aprs avoir pay leur cot, reprit son
chemin vers Grey's Inn. Lorsqu'il atteignit ses grottes retires, huit
heures avaient sonn, et le flot incessant de gentlemen en pantalons
crotts, en chapeaux gris dforms, en habits rps, qui se prcipitait
par toutes les issues, l'avertit que la majorit des tudes tait ferme
pour ce jour-l.

Aprs avoir grimp deux tages rapides et malpropres, M. Pickwick vit
raliser ses prvisions: la porte de M. Perker tait close, et le morne
silence qui suivit les coups rpts frapps par Sam, leur annona
suffisamment que les gens d'affaires s'taient retirs pour la nuit.

Voil qui est bien contrariant, Sam. Je ne voudrais pourtant pas perdre
un moment pour le voir. Je suis sr que je ne pourrai pas fermer l'oeil
avant d'avoir confi cette affaire  un homme du mtier.

--Voici une vieille qui monte les escaliers, monsieur, rpliqua Sam.
Peut-tre qu'elle sait o nous pourrons trouver quelqu'un. Oh! vieille
lady, o est les gens de M. Perker?

--Les gens de M. Perker, dit une vieille femme maigre et misrable, en
s'arrtant pour respirer aprs avoir mont l'escalier; les gens de M.
Perker est parti et moi je vas pour faire le bureau.

--tes-vous servante de M. Perker? demanda M. Pickwick.

--Je suis sa blanchisseuse.

--Ah! dit M. Pickwick, pour l'dification exclusive de son domestique,
c'est une curieuse circonstance, Sam, que, dans ces _inns[25]_, ils
appellent les femmes de mnage des blanchisseuses. Je ne comprends pas
pourquoi.

[Footnote 25: C'est le nom des maisons garnies, habites ordinairement
par les hommes de loi ou les tudiants. (_Note du traducteur._)]

--Je me figure, monsieur, que c'est parce qu'elles ont une aversion
mortelle  laver quelque chose.

--Cela ne m'tonnerait pas, rpondit M. Pickwick en regardant la
vieille femme. En effet, son apparence, comme la tenue du bureau,
qu'elle venait d'ouvrir, indiquait une antipathie enracine contre
l'emploi du savon et de l'eau.

Ma bonne femme, reprit M. Pickwick, savez-vous o je puis trouver M.
Perker?

--Non, je n'en sais rien, rpliqua-t-elle d'une voix aigre; il est hors
de la ville, maintenant.

--Cela est bien malheureux! Et o est son clerc, savez-vous?

--Oui, je le sais, mais i' me remercierait drlement de vous le dire.

--J'ai des affaires trs-particulires avec lui.

--a ne peut pas se faire demain matin?

--Pas aussi bien.

--Eh bien, si c'est quelque chose de trs-particulier, je puis dire o
il est. Ainsi je suppose qu'il n'y a pas de mal  le dire. Si vous allez
 _la Souche et la Pie_ et que vous demandiez au comptoir M. Lowten. Ils
vous introduiront, et c'est le clerc de M. Perker.

Avec ces instructions, et ayant appris de plus que l'htellerie en
question tait au fond d'une cour, heureusement situe entre
Clare-Market et New Inn, M. Pickwick et Sam descendirent en sret
l'escalier raboteux et se mirent en qute de _la Souche et la pie_.

Cette taverne favorite, consacre aux orgies nocturnes de M. Lowten et
de ses compagnons, tait ce que des gens ordinaires appellent un
_bouchon_. Une petite choppe adosse  la muraille et sous-loue  un
cordonnier en vieux, marquait suffisamment que le propritaire de _la
Pie_ tait un homme dispos  gagner de l'argent; en mme temps que la
protection par lui accorde a un vendeur de petits pts, qui dbitait
ses chatteries sans crainte d'interruption sur le pas mme de la porte,
dmontrait videmment que ledit propritaire possdait un esprit
philanthropique. Deux ou trois pancartes imprimes, faisant allusion 
du cidre de Devonshire et  de l'eau-de-vie de Dantzig, pendaient aux
carreaux infrieurs des fentres, dcores de rideaux safran, tandis
qu'un large criteau noir annonait, en lettres blanches, au public
savant, qu'il y avait cinq cent mille barils de double bire dans les
celliers de la maison, laissant l'esprit dans un tat de doute fort
agrable quant  la direction prcise dans laquelle on pouvait supposer
que cette immense caverne s'tendait dans les entrailles de la terre.
Nous aurons dcrit autant qu'il est ncessaire l'extrieur de l'difice,
lorsque nous aurons ajout que l'enseigne antique talait la figure 
moiti efface d'une _pie_ contemplant attentivement une ligne tortueuse
de couleur brune, que les voisins avaient t habitus ds l'enfance 
reconnatre pour la _souche_.

Lorsque M. Pickwick se prsenta au comptoir, il fut reu par une femme
d'un certain ge qui sortit de derrire un paravent.

M. Lowten est-il ici, madame?

--Oui, monsieur, il y est. Charley, introduisez le gentleman auprs de
M. Lowten.

--Le gen'l'm'n peut pas entrer  c't' heure, rpondit un jeune Ganymde
 la tte rousse. M'sieu Lowten i' chante une chanson farce, et a
l'interloquerait. a ne sera pas bien long, m'sieu.

Le Ganymde roux avait  peine cess de parler, lorsque le cliquetis des
verres et le tonnerre des coups frapps sur la table annoncrent que la
chanson tait termine. M. Pickwick engagea Sam  se dlasser dans la
buvette, et suivit son introducteur.

Sur cette annonce: Un gen'l'm'n pour vous parler, m'sieu.

Un jeune homme bouffi, qui remplissait le fauteuil au sommet de la
table, leva la tte, regarda avec quelque surprise dans la direction
d'o portait la voix, et sa surprise ne fut aucunement diminue
lorsqu'il reconnut qu'il ne connaissait nullement l'individu sur lequel
se reposaient ses yeux.

Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pickwick, et je suis aussi
trs-fch de dranger ces messieurs, mais je viens pour une affaire
pressante. Si vous voulez me permettre de vous entretenir au bout de
cette chambre pendant cinq minutes, je vous serai fort oblig.

Le jeune homme bouffi se leva, et, tirant une chaise dans un coin obscur
de la salle, couta attentivement le rcit des infortunes de M.
Pickwick. Lorsqu'il fut termin: Ah! dit-il, Dodson et Fogg! habiles
dans la pratique! hommes d'affaires, bien malins, monsieur!

M. Pickwick admit la malice de Dodson et Fogg, et M. Lowten poursuivit:

Perker n'est pas dans la ville et n'y reviendra pas avant la fin de la
semaine prochaine; mais si vous voulez faire dfendre  l'action, vous
n'avez qu' me laisser cette copie, je pourrai faire tout ce qui est
ncessaire jusqu' son retour.

--C'est prcisment pour cela que je suis venu ici, rpliqua M. Pickwick
en tendant le document. S'il arrive quelque chose de nouveau vous pouvez
m'crire, poste restante,  Ipswich.

--C'est fort bien, rpondit le clerc de Me Perker; et, voyant les
regards de M. Pickwick se diriger curieusement vers la table, il ajouta:
Voulez-vous rester avec nous pour une demi-heure? Nous avons fameuse
compagnie ce soir. Il y a Samkin, et le premier clerc de _Green_, et
Smithers, et la chancellerie de Price, et Pimkins, et Thomas... il
chante  ravir; et Jack Bamber, et beaucoup d'autres. Vous arrivez de la
campagne, je suppose: voulez-vous vous joindre  nous?

M. Pickwick ne pouvait laisser chapper une occasion si sduisante
d'tudier la nature humaine: il se laissa mener vers la table, fut
prsent formellement  la compagnie, prit un sige auprs du prsident
et fit venir un verre de son breuvage favori.

Un profond silence s'ensuivit, contrairement  l'attente de M. Pickwick.
Enfin son voisin de droite, gentleman qui talait des boutons de
mosaque sur une chemise raye, lui dit en tant avec deux doigts son
cigare de sa bouche:

J'espre que cela ne vous incommode pas, monsieur?

--Pas le moins du monde, rpliqua M. Pickwick. J'en aime beaucoup
l'odeur, quoique je ne fume pas moi-mme.

--Je serais bien fch d'en dire autant, observa un autre gentleman du
ct oppos de la table. Ma pipe, c'est pour moi la table et le
logement.

M. Pickwick examina celui qui parlait ainsi et ne put s'empcher de
penser que tout aurait t pour le mieux, si sa pipe avait aussi t
pour lui la blanchissage.

Il y eut une autre pause. M. Pickwick tait un tranger, et son arrive
avait videmment refroidi les assistants.

M. Grundy va rgaler la compagnie d'une chanson, dit le prsident.

--Non, il ne la rgalera pas, rpliqua M. Grundy.

--Pourquoi? demanda le prsident.

--Parce que je ne peux pas.

--Vous feriez mieux de dire que vous ne voulez pas.

--Eh bien! alors, parce que je ne veux pas.

Un autre silence fut occasionn par ce refus positif de rgaler la
compagnie.

Personne ne nous mettra-t-il en train? dit le prsident d'un ton
dubitatif.

--Pourquoi ne nous mettez-vous pas en train vous-mme, monsieur le
prsident, fit observer du bout de la table un jeune gentleman avec des
moustaches, un oeil louche et un col de chemise rabattu.

coutez! coutez! cria le fumeur aux joyaux de clinquant.

Le prsident rpliqua: Parce que je viens de chanter la seule chanson
que je sache, et que celui qui chante deux fois la mme chanson dans une
soire est  l'amende d'une tourne.

C'tait une raison sans rplique, aussi fut-elle suivie d'un nouveau
silence.

M. Pickwick, dsirant susciter un sujet qui pt tre discut par tout le
monde, leva la voix et parla en ces termes:

J'ai t ce soir, gentlemen, dans un endroit que vous tous connaissez
parfaitement sans aucun doute, mais o je n'avais pas mis le pied depuis
bien des annes et que je connais fort peu. Je veux parler de _Gray's
Inn_. Ces vieux htels sont de curieux recoins, dans une grande ville
comme Londres.

--Par Jupiter, murmura le prsident  M. Pickwick, vous tes tomb sur
un sujet qui fera causer l'un de nous, du moins. Vous allez tirer de sa
coquille le vieux Jack Bamber. On ne l'a jamais entendu parler sur autre
chose que sur les _inns_. Il y a vcu si longtemps tout seul qu'il en
est devenu  moiti fou.

L'individu dont parlait M. Lowten tait un vieux petit homme, aux
paules leves, qui avait l'habitude de se pencher en avant quand il
tait silencieux, et qui, pour cette raison, n'avait pas t remarqu de
M. Pickwick. Mais lorsque le vieux homme leva sa face jaune et
dcharne, et fixa sur lui ses yeux gris pleins de finesse et de
pntration, notre illustre observateur s'tonna que des traits aussi
singuliers eussent pu chapper un seul instant  son attention. Un
sourire chagrin contractait perptuellement la figure du vieillard; il
appuyait son menton sur une grande main maigre, dont les ongles taient
d'une longueur extraordinaire; son regard pntrant et fixe luisait sous
d'pais sourcils grisonnants; enfin il y avait dans toute l'expression
de sa physionomie quelque chose d'trange, de sauvage, de rus, qui
rendaient son aspect tout  fait repoussant.

Telle tait la figure qui se redressa tout  coup et d'o jaillit un
torrent de paroles brlantes. Cependant comme ce chapitre est dj bien
long, et comme le vieux homme est un personnage notable, il sera plus
respectueux pour lui et plus commode pour nous, de le laisser parler
dans un nouveau chapitre.




CHAPITRE XXI.

Dans lequel le vieux homme se lance sur son thme favori, et raconte
l'histoire d'un drle de client.


Ha! ha! dit le vieux homme dont nous avons donn une courte description
dans le prcdent chapitre, ha! ha! qui parle des _Inns_?

--C'est moi, monsieur, rpondit M. Pickwick. Je remarquais que ce sont
de vieux endroits bien singuliers.

--_Vous_! repartit le vieux homme d'un ton mprisant. Que pouvez-vous
savoir du temps o les jeunes gens s'enfermaient dans ces chambras
solitaires, et lisaient, et lisaient, heure aprs heure, nuit aprs
nuit, jusqu' ce que leur raison ft altre par leurs tudes nocturnes,
jusqu' ce que les forces de leur esprit fussent puises, jusqu' ce
que la lumire du matin ne leur apportt plus ni fracheur ni sant; si
bien qu'ils finissaient par prir aprs avoir dvou inutilement leurs
jeunes nergies  de vieux bouquins desschs. Vous, qui tes venu plus
tard,  une poque toute diffrente, que savez-vous de cet affaissement
graduel par une lente consomption, ou de ces ravages rapides de la
fivre, rsultat de la dbauche et de la dissipation, pour les habitants
de ces chambres sombres? Savez-vous combien de plaideurs, aprs avoir
vainement implor la merci des hommes de loi, s'en sont alls, le coeur
bris, chercher du repos dans la Tamise ou un refuge dans la prison? Il
n'y a pas un panneau, dans les vieilles boiseries, qui ne pt faire un
rcit plein d'horreur sur le roman de la vie, de la vie relle,
monsieur! Tout prosaques que ces htels puissent vous sembler
maintenant, je vous dis qu'ils sont remplis d'affreux mystres; et
j'aimerais mieux entendre,  minuit, bien des lgendes ornes d'un titre
terrible, que la vritable histoire d'une de ces chambres antiques.

Il y avait quelque chose de si singulier dans l'nergie soudaine du
vieillard et dans le sujet qui l'avait rveill, que M. Pickwick ne
trouva point de paroles prtes pour lui rpondre. Cependant le
vieillard, rprimant son imptuosit et reprenant l'air goguenard que
l'excitation du moment lui avait fait perdre, poursuivit en ces termes:

Regardez-les sous un autre aspect moins romantique. Quels admirables
instruments de lente torture! Pensez au pauvre homme qui a dpens tout
ce qu'il possdait, qui s'est rduit  la mendicit, qui a ranonn ses
amis pour entrer dans une profession o il ne gagnera jamais un morceau
de pain. L'attente, l'espoir, le dsappointement, la crainte, le
malheur, la pauvret, les esprances ananties, la carrire perdue, le
suicide, peut-tre, ou mieux encore, l'ivrognerie en guenilles, en
savates! voil ce que l'on trouve dans ces sombres demeures. Ne sont-ce
pas l de drles d'htels, hein?

Le vieillard se frottait les mains en ricanant, enchant d'avoir plac
son sujet favori sous un nouveau point de vue; M. Pickwick le
considrait avec curiosit, et le reste de la compagnie souriait et
regardait en silence.

Vous parlez de vos universits allemandes, poursuivit le petit
vieillard, pouh! pouh! Il y a assez de posie ici,  ct de nous, sous
nos yeux; seulement personne n'y pense.

--Certainement, dit en riant M. Pickwick, je n'ai jamais pens  la
posie de ces endroits-l.

--Sans doute, vous n'y avez pas pens: naturellement. C'est comme un de
mes amis qui me disait souvent: Qu'est-ce qu'il y a de particulier dans
ces vieilles maisons?--Drles de vieux endroits, rpondais-je.--Pas du
tout, disait-il.--Solitaires, reprenais-je.--Pas le moins du monde,
disait-il. Un matin, comme il allait ouvrir sa porte pour sortir, il
tomba frapp d'apoplexie foudroyante. Il est tomb la tte dans sa
propre bote  lettres. Il resta l pendant dix-huit mois. Tout le monde
le crut parti de la ville.

--Et comment fut-il trouv,  la fin? demanda M. Pickwick.

--Comme il n'avait pas pay son loyer depuis deux ans, on se dtermina 
entrer d'autorit. En effet, la serrure fut force, et un cadavre
dessch, en habit bleu, en culotte noire, en bas de soie, tomba dans
les bras du portier qui ouvrait la porte. C'est drle, a? assez drle
peut-tre? assez drle, eh? Et le petit vieillard pencha sa tte encore
plus sur son paule, en frottant ses mains avec un indicible plaisir.

Je sais une autre aventure du mme genre, reprit-il, quand sa joie fut
un peu calme. Elle arriva dans Clifford's Inn. Un locataire, sous les
toits, mauvaise rputation, s'enferme dans le cabinet de sa chambre 
coucher et prend une dose d'arsenic. L'intendant croit qu'il est
dcamp, ouvre sa porte et met criteau. Un autre homme arrive, loue la
chambre, la meuble et vient l'habiter. Mais, d'une manire ou d'une
autre, il ne peut pas dormir. Toujours agit, inconfortable: C'est bien
drle! se dit-il. Je ferai ma chambre  coucher dans l'autre pice, et
celle-ci sera mon cabinet. Il fait l'change et dort trs-bien la nuit,
mais soudainement il devient incapable de lire le soir; il se trouve
nerveux, inquiet, et ne peut rien faire que de moucher sa chandelle ou
de regarder autour de soi. Je n'y comprends rien, se dit-il un soir
qu'il revenait de la comdie et buvait un verre de grog froid, le dos
appuy sur le mur, pour ne pas pouvoir s'imaginer qu'il y et quelqu'un
derrire lui. Je n'y comprends rien, se dit-il, et justement ses yeux
s'arrtent sur le petit cabinet qui tait toujours rest ferm en
dedans. Un frisson le saisit des pieds  la tte. J'ai dj prouv
cette trange sensation, pense-t-il. Je ne puis pas m'empcher
d'imaginer qu'il y a quelque mystre dans ce cabinet.... En mme temps,
il fait un effort, rassemble tout son courage, brise la serrure avec le
fourgon, ouvre la porte, et l, ma foi! il dcouvre, debout dans un
coin, le dernier locataire, tenant une petite bouteille dans sa main
crispe, et dont le visage portait les traces affreuses d'une mort
violente.

Ayant ainsi parl, le vieux homme recommena  ricaner, en promenant ses
regards refrogns sur les visages tonns et attentifs de ses auditeurs.

Quelles choses tranges vous nous dites l, monsieur! s'cria M.
Pickwick en observant minutieusement les traits du vieillard, au moyen
de ses lunettes.

--tranges? reprit celui-ci, nullement. Vous les trouvez tranges parce
qu'elles sont nouvelles pour vous. Elles sont farces, mais ordinaires.

--Farces! s'cria M. Pickwick involontairement.

--Oui, farces! n'est-il pas vrai? rpliqua le petit vieillard avec un
ricanement diabolique; et alors sans attendre une rponse, il continua:

Il y a une quarantaine d'annes, je connaissais un autre individu qui
loua, dans un des plus anciens Inns, un appartement vieux, humide,
moisi, demeur vacant et ferm depuis des annes, des sicles. Il
courait une quantit d'histoires de vieilles femmes sur ce logement-l,
et certainement il tait loin d'tre gai; mais la pauvret rongeait
notre homme, et quand ces chambres auraient t dix fois pires, leur bon
march l'aurait dcid. Il fut oblig de racheter quelques vieux meubles
qui taient scells  la muraille, et entre autres une grande armoire 
papiers, avec de grandes portes vitres, garnies en dedans de rideaux
verts. C'tait un meuble fort inutile pour lui, car il n'avait pas de
papiers  y mettre, et quant  ses vtements il les portait toujours sur
son dos, sans se fatiguer, encore. C'est bien. Il fait donc porter tous
ses meubles, et il n'en avait pas la charge d'un brancard; il parpille
ses quatre chaises dans la chambre pour leur faire faire, autant que
possible, la figure d'une douzaine, et, le soir venu, il se met  boire
auprs du feu le premier verre d'un gallon d'eau-de-vie qu'il avait
achet  crdit. Tout en buvant, il se demandait  lui-mme si
l'eau-de-vie serait jamais paye, et dans ce cas, au bout de combien
d'annes, lorsque ses yeux vinrent  tomber sur les portes vitres de
l'armoire de chne. Ah! se dit-il, si je n'avais pas t oblig de
prendre ce vilain bahut  l'estimation du vieux brocanteur, j'aurais pu
avoir pour mon argent quelque chose de plus confortable. Je vous dirai
ce qui en est, vieille ganache, ajouta-t-il en parlant tout haut 
l'armoire, seulement parce qu'il n'avait personne autre  qui parler;
s'il ne fallait pas plus de peine pour briser votre vilaine carcasse
qu'elle ne me ferait de profit, vous allumeriez mon feu en moins de
rien. Il avait  peine prononc ces paroles qu'un son, ressemblant  un
faible gmissement, parut sortir de l'armoire. Notre homme en fut
effray d'abord, mais rflchissant ensuite que ce bruit devait tre
produit par quelque voisin qui rentrait chez lui de bonne humeur, il mit
ses pieds sur le garde-feu et leva le poker pour remuer le charbon de
terre. En ce moment le mme son fut rpt, l'une des portes vitres
s'ouvrit lentement et laissa voir, debout dans l'armoire, la figure d'un
grand homme, couvert de vtements sales et dchirs. Son visage ple et
maigre semblait rong de chagrin, et il y avait dans la couleur de sa
peau, dans ses formes de squelette, dans toute sa contenance, enfin,
quelque chose qui n'appartenait pas  un habitant de ce monde. Qui
tes-vous? balbutia le nouveau locataire devenu plus blanc que sa
chemise, et balanant toutefois dans sa main le poker, de manire 
ajuster assez dcemment la figure surnaturelle. Qui tes-vous?--Ne me
jetez pas ce poker, rpliqua le revenant. Vous auriez beau me viser en
plein, il passerait au travers de moi sans rsistance et ne frapperait
que le fond de l'armoire. Je suis un esprit.--Et que me voulez-vous,
s'il vous plat? repartit le locataire d'une voix tremblante.--Dans
cette chambre, rpliqua l'apparition, s'est consomme ma ruine
terrestre. Dans cette chambre, j'ai t rduit  la mendicit, ainsi que
mes enfants. Dans cette armoire s'accumulrent chaque anne les papiers
d'un long, d'un ternel procs. Dans cette chambre, lorsque je mourus de
chagrin, de dsespoir, deux russ vampires se partagrent les richesses
pour lesquelles j'avais empoisonn mon existence, et dont ils ne
laissrent pas un liard  mes pauvres enfants. Je les ai si bien
pouvants que je les ai fait dguerpir de ces lieux; et depuis, afin de
revoir le thtre de mes longues misres, j'y reviens toutes les nuits,
seule poque o je puisse encore visiter votre plante. Cet appartement
est  moi. Laissez-le-moi.--Si vous insistez pour revenir dans cette
chambre, rpondit le locataire, qui avait eu le temps de se recueillir
pendant le prolixe rcit du revenant, je vous en quitterai la possession
avec le plus grand plaisir; mais, si vous me le permettez, je dsirerais
vous adresser une question.--Parlez, dit l'esprit d'une voix svre.--Eh
bien! reprit notre homme, je ne veux pas vous appliquer personnellement
mon observation, puisqu'elle est commune  tous les esprits dont j'ai
entendu parler, mais il me semble un peu... inconsquent, que vous
reveniez toujours exactement aux lieux o vous avez t le plus
malheureux, lorsque vous avez la facilit de visiter les plus beaux pays
de la terre, puisque l'espace ne doit rien tre pour vous.--Ma foi! cela
est vrai! je n'y avais jamais pens, rpliqua le revenant.--Vous voyez,
monsieur, poursuivit le locataire, que cette chambre est bien misrable.
D'aprs l'apparence de cette armoire, j'oserais dire qu'il n'y manque
point de punaises; et rellement j'imagine que vous pourriez trouver un
domicile beaucoup plus confortable, sans parler du climat de Londres,
qui est extrmement peu flatteur.--Vous avez tout  fait raison,
monsieur, rpondit l'esprit avec politesse. Je n'avais jamais pens 
cela. Je vais essayer immdiatement du changement d'air. En effet, tout
en parlant, il commena  s'vanouir; ses jambes taient dj
entirement disparues, lorsque le locataire le rappela. Monsieur, lui
cria-t-il, vous rendriez un bien grand service  la socit si vous
vouliez avoir la bont de suggrer aux autres ladies et gentlemen qui
s'occupent  hanter les vieilles maisons, qu'ils pourraient tre
beaucoup plus confortablement ailleurs.--Je n'y manquerai pas, rpondit
le revenant. Il faut en vrit que nous soyons bien btes, nous autres
esprits, pour n'avoir point trouv cela. Je ne me pardonne point d'avoir
t si stupide! En disant ces mots, le revenant disparut, et ce qui est
remarquable, ajouta le vieux homme en jetant un regard malin autour de
la table, il ne revint jamais.

Ce n'est pas mauvais, si c'est vrai, dit l'homme aux boutons de
mosaque en allumant un nouveau cigare.

--Si! s'cria le vieillard d'un air excessivement mprisant. Voyez-vous,
continua-t-il en se tournant vers Lowten, je ne serais pas bien tonn
qu'il finit par dire que l'histoire du singulier client que nous avions,
quand j'tais chez l'avou, n'est pas vraie non plus.

--Oh! cette histoire-l, je n'en dirai rien du tout, car je ne l'ai
jamais entendue, rpondit l'homme aux bijoux de clinquant.

--Monsieur, dit M. Pickwick, je souhaiterais fort que vous voulussiez
bien nous la raconter.

--Oh! oui, ajouta Lowten, racontez-la. Personne ici ne l'a entendue,
except moi, et je l'ai presque oublie.

Le vieux homme regarda autour de la table et ricana plus horriblement
que jamais, en remarquant l'attention peinte sur tous les visages.
Ensuite, frottant son menton avec sa main et contemplant le plafond,
comme pour rafrachir sa mmoire, il commena ainsi qu'il suit:

HISTOIRE D'UN SINGULIER CLIENT.

Il n'importe gure o ni comment j'ai appris cette courte histoire; si
je vous la racontais dans l'ordre o je l'ai sue, je commencerais par le
milieu, et quand je serais arriv  la conclusion, je retournerais en
arrire chercher un commencement. Il suffira de vous dire que
quelques-uns des vnements se sont passs devant mes yeux. Quant aux
autres, _je sais_ qu'ils sont arrivs, et plusieurs personnes encore
vivantes ne se les rappellent que trop bien.

Dans la grande rue du faubourg de Londres, prs de l'glise
Saint-George, et du mme ct de la rue, se trouve, comme presque tout
le monde le sait, une petite prison pour dettes, nomme Marshalsea.
Quoiqu'elle ne ressemble plus gure  l'infme cloaque d'autrefois,
cependant, dans son tat amlior, elle offre encore peu de tentation
pour les extravagants, peu de consolation pour les imprvoyants.
L'assassin condamn jouit, dans Newgate, d'une cour plus vaste et plus
are qu'il n'y en a dans la prison de Marshalsea, pour le dbiteur
insolvable.

Que ce soit une ide, que ce soit  cause des vieux souvenirs que me
rappelle cette partie de Londres, je ne puis la supporter. La rue est
large; les boutiques sont spacieuses; le bruit des voitures, des
passants, des industries actives, y rsonne depuis le matin jusqu'
minuit; mais les rues d'alentour sont troites et sales; la pauvret, la
dbauche suppurent de toutes les alles; l'infortune et le besoin sont
renferms dans la sombre prison; un air de tristesse, de dsolation,
semble,  mes yeux du moins, tre rpandu sur les alentours et leur
communiquer une teinte maladive et dgotante.

Bien des gens dont les yeux se sont depuis ferms dans la tombe, ont
commenc par contempler assez lgrement cette scne, en entrant pour
la premire fois dans la vieille prison de la Marshalsea; car le
dsespoir vient rarement avec les premires atteintes de l'infortune. Le
nouveau prisonnier se confie aux amis qu'il n'a pas prouvs encore; il
se rappelle les nombreuses offres de services qui lui ont t faites,
lorsqu'il n'en avait pas besoin; dans son inexprience heureuse, il
conserve l'esprance, fleur salutaire, que le premier vent de
l'adversit fait courber  peine, qui se redresse et fleurit de nouveau
pendant quelque temps, et qui peu  peu se fane et se dessche sous
l'influence des dsappointements et de l'oubli. Alors les yeux se
creusent et deviennent hagards; les joues ples et maigres se collent
sur les os; le manque d'air et d'exercice, la faim plus terrible encore,
dtruisent le prisonnier. A l'poque dont nous parlons, on pouvait dire,
sans aucune mtaphore, que les pauvres dbiteurs pourrissaient dans la
prison, sans aucun espoir d'en sortir vivants. De semblables atrocits
n'existent plus au mme degr, mais il en reste encore suffisamment pour
enfanter des misres qui font saigner le coeur.

Il y a trente ans environ, une jeune femme, avec son enfant, se
prsentait de jour en jour  la porte de la prison, ds que le soleil
paraissait et avec autant de rgularit que lui. Elle venait pour voir
son mari, emprisonn pour dettes; souvent, aprs une nuit inquite et
sans sommeil, elle arrivait  cette porte une heure trop tt, et alors,
s'en retournant d'un air doux et rsign, elle menait son enfant sur le
vieux pont, l'levait dans ses bras sur le parapet, et lui montrait,
pour le distraire, la Tamise tincelante sous les rayons du soleil
levant, et dj anime par mille prparatifs de travail et de plaisir.
Mais bientt elle remettait l'enfant par terre et se prenait  pleurer
amrement, car nulle expression d'amusement ou d'intrt n'tait venu
clairer le visage ple et amaigri qu'elle aimait tant  contempler.
Hlas! ce pauvre enfant ne comptait que des souvenirs d'une seule
espce, souvenirs qui se rattachaient  la pauvret, aux malheurs de ses
parents. Durant de longues heures, il restait assis sur les genoux de sa
mre, et considrait avec une sympathie enfantine les larmes qui
coulaient le long de ses joues; puis il se tranait silencieusement dans
un coin sombre, o il s'endormait en pleurant. Les pnibles ralits du
monde, avec ses plus dures privations, la faim, la soif, le froid, tous
les besoins, taient  demeure dans sa maison, depuis les premires
lueurs de son intelligence; et quoiqu'il et encore les formes de
l'enfance, il n'en avait plus ni le coeur lger, ni le rire joyeux, ni
les yeux brillants.

Son pre et sa mre tudiaient la pleur de son visage, et leurs regards
se rencontraient ensuite avec des penses de dsespoir, qu'ils n'osaient
exprimer par des paroles. L'homme vigoureux, bien portant, qui aurait pu
supporter toutes les fatigues d'une vie active, se consumait dans la
longue inaction, dans l'atmosphre malsaine d'une prison populeuse. La
femme dlicate et fragile s'affaissait sous les maux combins de
l'esprit et du corps. Quant au jeune enfant, son coeur tait dj bris.

L'hiver arriva, et avec l'hiver des semaines entires de pluies froides
et tristes. La pauvre femme tait venue demeurer dans une misrable
chambre, prs de la prison de son mari, et quoique leur pauvret
croissante ft la cause de ce changement, elle se trouvait plus heureuse
alors, car elle tait plus prs de lui. Pendant deux mois elle vint
comme  l'ordinaire attendre, avec son enfant, l'ouverture de la porte.
Un matin, elle ne vint pas: c'tait la premire fois. Un autre matin,
elle vint seule: l'enfant tait mort.

Ils savent peu, ceux qui parlent lgrement des pertes du pauvre comme
d'une heureuse cessation de douleurs pour celui qui n'est plus, comme
d'une conomie providentielle pour le survivant; ils savent peu quelle
agonie causent ces pertes. Un regard silencieux d'affection, quand tous
les autres regards se dtournent froidement; la conscience que nous
possdons la sympathie d'un tre humain, lorsque tous les autres nous
ont abandonns: c'est l une consolation, un soutien, un appui, que
nulle richesse ne peut payer, que ne peut donner nul pouvoir. L'enfant
tait rest, pendant des heures entires, assis aux pieds de ses
parents, avec ses petites mains presses dans les leurs; avec son visage
maigre et ple lev vers leur visage. Ils l'avaient vu s'tioler de jour
en jour; mais quoique sa courte existence et t prive de toute joie,
quoiqu'il repost maintenant dans cette paix qu'il n'avait jamais connue
sur la terre, cependant ils taient ses parents, et sa perte pntra
profondment dans leur coeur.

Il tait clair pour ceux qui regardaient la figure puise de la jeune
mre, qu'elle n'avait plus de longues preuves  subir. Les camarades de
prison de son mari craignaient de troubler tant de douleurs et de
misres, et lui laissaient  lui seul la petite chambre qu'il avait
d'abord partage avec deux compagnons. La jeune femme l'occupait avec
lui; elle languissait sans souffrances, mais sans espoir, et sa vie
s'teignait doucement.

Un soir elle s'tait vanouie dans les bras de son mari, et il l'avait
porte  la fentre ouverte, pour la ranimer par la sensation de l'air.
La lumire de la lune, en tombant sur son ple visage, lui montra tant
d'altration dans ses traits qu'il chancela, comme un faible enfant,
sous le fardeau qui lui tait si cher.

Asseyez-moi, George, dit-elle d'une voix faible. Il obit, et
s'asseyant auprs d'elle, il couvrit son front de ses mains et fondit en
larmes.

Il est bien dur de vous quitter, George; mais c'est la volont de Dieu,
et vous devez supporter cela pour l'amour de moi. Oh! combien je le
remercie de nous avoir pris d'abord notre enfant! Il est heureux; il est
dans le ciel maintenant. Que serait-il devenu ici, sans sa mre?

--Vous ne mourrez pas, Mary! non, vous ne mourrez pas! s'cria le mari
en se levant. Il fit le tour de la chambre, avec violence, en se
frappant le front de ses poings ferms; puis, se rasseyant auprs de sa
femme et la supportant dans ses bras, il ajouta avec plus de calme:
Remettez-vous, je vous en prie, ma chre enfant. Reprenez courage; vous
vivrez encore.

--Non, George, non, je le sens bien. Faites-moi mettre prs de mon
pauvre enfant, maintenant; mais promettez-moi que si jamais vous quittez
cette affreuse demeure, si vous devenez riche, vous nous ferez
transporter dans quelque paisible cimetire de village, loin, bien loin
d'ici, pour que nous puissions nous y reposer en paix. Cher George, me
le promettez-vous?

--Oui, oui, dit le pauvre homme en se jetant  genoux devant elle.
Rpondez-moi, Mary! encore un mot! un regard! un seul!

Il cessa de parler, car le bras qui serrait son cou tait roide et
pesant. Un profond soupir s'chappa de la poitrine dessche de la jeune
femme, ses lvres remurent, un sourire se joua sur son visage, mais les
lvres taient blanches, le sourire devint fixe et glac: George Heyling
tait seul dans le monde!

Cette nuit, dans le silence et la dsolation de sa chambre lugubre le
misrable poux s'agenouilla auprs de ce qui n'tait plus qu'un
cadavre, et appela Dieu  tmoin du serment effroyable qu'il faisait de
venger la mort de sa femme et de son enfant; de dvouer le reste de son
existence  ce seul but; d'obtenir une vengeance prolonge et terrible;
de nourrir une haine ternelle, inextinguible, et d'en poursuivre
l'objet  travers le monde entier.

Un dsespoir surnaturel, une rage dmoniaque avaient fait de si affreux
ravages sur sa figure, dans cette seule nuit, que le lendemain matin ses
compagnons se reculaient avec effroi lorsqu'il passait auprs d'eux. Ses
yeux taient lourds et sanglants, son visage cadavreux, son corps vot
comme par l'ge. Dans la violence de ses angoisses mentales, il avait
mordu sa lvre infrieure, et le sang, coulant de la blessure, avait
souill son menton, sa cravate, sa chemise. Pas une larme, pas un
soupir, pas une plainte ne lui chappait; mais l'garement de ses
regards, l'irrgularit de ses pas, tandis qu'il arpentait la cour,
toute sa contenance, enfin, rvlait la fivre qui le dvorait
intrieurement.

Il tait ncessaire que le corps de sa femme ft enlev sans dlai de la
prison. Il en reut l'avis avec calme et en reconnut la convenance.
Presque tous les prisonniers s'taient assembls pour voir cet
enlvement. Ils se rangrent des deux cts lorsque George Heyling
parut. Il s'avana d'un pas prcipit; il se plaa dans un petit espace
grill, auprs de la porte d'entre: la foule s'en retira par un
sentiment instinctif de dlicatesse. Bientt le cercueil grossier
descendit, port lentement sur les paules de quatre hommes. Un silence
de mort l'accueillit, rompu seulement par les lamentations des femmes et
par le bruit des pieds des porteurs sur le pav. Quand ils atteignirent
le lieu o se tenait l'poux dlaiss, ils s'arrtrent. Il tendit sa
main sur la bire, et arrangeant machinalement le drap qui la couvrait,
il leur fit signe de continuer. Les guichetiers, sous le portique,
trent leurs chapeaux; le cercueil passa; la porte pesante se referma
par derrire. Heyling regarda d'un air distrait la foule dont il tait
entour, et se laissa tomber lourdement sur la terre.

Pendant plusieurs semaines, on fut oblig de le veiller nuit et jour;
mais dans les plus violentes rveries de la fivre, il ne perdit pas la
conscience de ses malheurs, ni le souvenir du voeu qu'il avait fait. Des
lieux, des scnes, des vnements divers, se succdaient devant ses yeux
avec la rapidit confuse du dlire; et pourtant tous ses rves taient
lis, en quelque manire, au sujet terrible qui remplissait son esprit.
Il naviguait sur une mer sans bornes. Le ciel brlant paraissait
ensanglant; les vagues furieuses bondissaient, tourbillonnaient de
toutes parts. Un autre vaisseau labourait pniblement les flots agits:
ses voiles dchires flottaient comme des rubans sur ses mts; son pont
tait encombr de cratures humaines, sur lesquelles,  chaque instant,
crevaient des vagues monstrueuses qui les balayaient dans la mer
cumante. Cependant le vaisseau que montait Heyling s'avanait au milieu
de la masse mugissante des eaux, avec une force et une vitesse
irrsistibles. Frappant l'autre navire sur le flanc, il l'crasa sous sa
quille. Un cri terrible, le cri de mort de cent misrables, s'leva; si
affreux qu'il retentit par-dessus les clameurs des lments; si aigu
qu'il semblait percer l'air et l'Ocan et les cieux.--Mais qu'est-ce que
cela? Quelle est cette vieille tte grise, qui s'lve au-dessus des
vagues, qui lutte contre la mort, et dont les cris, le regard plein
d'agonie, appellent du secours? Un seul coup d'oeil, et George Heyling
s'est lanc dans la mer; il nage vigoureusement vers le vieillard; il
s'en approche: oui! ce sont bien ses traits! Le vieillard le voit venir
et s'efforce vainement de lui chapper. Heyling le saisit, l'treint,
l'entrane avec lui sous les flots, au fond! au fond! sous des masses
d'eau tnbreuses. Les efforts du vieillard deviennent de plus en plus
faibles et bientt cessent entirement: il est mort; Heyling l'a tu; il
a tenu son serment!

Seul et les pieds nus, il traversait les plaines brlantes d'un immense
dsert. Le sable soulev par le simoun l'touffait, l'aveuglait. Ses
grains imperceptibles pntraient dans chaque pore de sa peau, et lui
causaient une irritation qui allait jusqu' la fureur. Des masses
gigantesques de la mme poussire, emportes par les vents et rougies
par le soleil, marchaient autour de lui comme des piliers de feu vivant.
Les ossements des voyageurs qui avaient pri, dans ces affreux dserts,
blanchissaient  ses pieds; une lumire sanglante tombait sur tous les
objets environnants; et aussi loin que ses regards pouvaient s'tendre,
il n'apercevait que de nouveaux sujets de crainte et d'horreur. C'est en
vain qu'il s'efforce de pousser un cri de dtresse; sa langue brlante
est colle  son palais. Il se prcipite en avant comme un dsespr.
Dou d'une force surnaturelle, il fend les sables mouvants: mais  la
fin, puis de soif et de fatigue, il tombe sans connaissance sur la
terre. Quelle fracheur enivrante le ravive? D'o vient cet agrable
murmure? De l'eau, c'est une source; le clair ruisseau coule  ses
pieds. Il en boit avec ardeur, et reposant sur la rive ses membres
endoloris, il tombe dans un assoupissement dlicieux. Un bruit de pas le
rveille. Un vieux homme  la tte grise s'avance en chancelant pour
apaiser sa soif dvorante. C'est encore _lui_! Heyling saisit le
vieillard d'un bras et l'loigne de l'onde bienfaisante. Vainement
celui-ci se dbat avec d'affreuses convulsions; vainement il demande
avec des cris dchirants de l'eau, une seule goutte d'eau pour sauver sa
vie! Heyling le repousse d'un bras impitoyable; il contemple d'un oeil
avide sa longue agonie, et quand sa tte grise tombe sans vie sur son
sein, il laisse aller son cadavre et le repousse du pied.

Lorsque la fivre le quitta, lorsque la connaissance lui revint, il
s'veilla pour se trouver libre et riche; pour apprendre que son pre,
qui l'aurait laiss mourir dans une prison, qui avait laiss ceux qui
devaient lui tre plus chers que sa propre existence, prir de besoin et
de cette tristesse du coeur qu'aucun mdecin ne peut gurir; que son pre
dnatur avait t trouv mort dans son lit. Il aurait bien eu le
courage de faire de son fils un mendiant; mais orgueilleux jusqu'au bout
de sa sant et de sa force, il avait ajourn les mesures  prendre pour
cela, jusqu'au moment o il tait trop tard pour le faire: et maintenant
il pouvait grincer des dents, dans l'autre monde,  la pense de toutes
les richesses que cette ngligence avait fait passer sur la tte de son
fils!

George Heyling revint  lui pour apprendre sa fortune nouvelle, pour se
souvenir du serment terrible qu'il avait fait, pour se rappeler que son
ennemi tait le pre de sa propre femme, l'homme qui l'avait plong dans
une prison, et qui, quand sa fille et son petit enfant s'taient jets 
ses pieds, pour lui demander grce, les avait chasss avec mpris. Oh!
combien le malheureux Heyling dplorait la faiblesse qui l'empchait de
se lever et de poursuivre activement sa vengeance!

Il se fit transporter loin des lieux qui avaient t tmoins de sa
misre et de la double perte qu'il avait faite; il se retira sur le bord
de la mer, dans une rsidence paisible, non avec l'espoir de recouvrer
le bonheur ou mme la tranquillit, car l'un et l'autre s'taient enfuis
pour toujours, mais afin de retrouver son nergie abattue et de mditer
sur le projet qu'il nourrissait avec une persistance implacable. Dans
cet endroit mme, quelque mauvais esprit, sans doute, lui fournit
l'occasion de sa premire et de sa plus horrible vengeance.

C'tait l't: plong dans ses sombres penses, Heyling sortait vers le
soir de son logis solitaire, suivait un troit sentier, au pied des
falaises, jusqu' un site dsert et sauvage qu'il avait rencontr dans
ses courses vagabondes et qui avait plu  son imagination exalte. L,
il s'asseyait sur des dbris de rochers, et, ensevelissant son visage
dans ses deux mains, il y restait pendant des heures entires, jusqu'
ce que les hautes ombres des rocs effroyables qui menaaient sa tte
eussent jet une paisse nuit sur tous les objets environnants.

Par une calme soire, il tait assis l, dans sa posture habituelle,
levant de temps en temps les yeux pour suivre le vol d'une mouette, ou
pour contempler la glorieux sillon de lumire qui, commenant au bord de
l'Ocan, semblait conduire jusqu'au point extrme de l'horizon o le
soleil commenait  se plonger, lorsque la profonde tranquillit du
paysage fut trouble par un long cri de dtresse. Heyling prta
l'oreille, ne sachant pas d'abord s'il avait bien entendu; puis le cri
tant rpt d'une manire plus dchirante, il se dressa et se hta de
courir dans la direction d'o venait le bruit.

La scne qui s'offrit  ses yeux parlait d'elle-mme. Des vtements
taient dposs sur la plage; une tte d'homme s'levait  peine
au-dessus des flots,  quelque distance du bord, tandis que, sur le
rivage, un vieillard, tordant ses mains avec dsespoir, courait  et
l, en appelant au secours. Heyling, dont les forces taient alors
suffisamment rtablies, arracha son habit et s'lana vers les flots,
avec l'intention de s'y prcipiter et de ramener l'homme qui se noyait.

Htez-vous, monsieur, au nom de Dieu! sauvez-le, sauvez-le, pour
l'amour du ciel! C'est mon fils, monsieur, mon seul fils! dit le
vieillard en s'approchant tout tremblant d'motion. Mon seul fils,
monsieur, et qui meurt l, sous les yeux de son pre!

Aux premiers mots que le vieillard avait prononcs, celui qu'il
regardait comme un sauveur s'tait arrt court, et, croisant ses bras
sur sa poitrine, tait demeur compltement immobile.

Grand Dieu! s'cria le vieillard en reculant; Heyling!

Heyling sourit et garda le silence.

Heyling, reprit le vieillard avec garement; mon fils, Heyling! mon
enfant chri! Voyez... voyez.... Et pantelant d'angoisse, le misrable
pre montrait l'endroit o le jeune homme se dbattait contre la mort.

coutez! poursuivit le vieillard, il vient encore de crier! Il est
encore vivant! Heyling! sauvez-le! sauvez-le!

Heyling sourit de nouveau et ne fit aucun mouvement.

Je vous ai maltrait, cria le vieillard en tombant  genoux et le
suppliant  mains jointes. Vengez-vous! prenez tout mon bien! prenez ma
vie! Jetez-moi dans l'eau  vos pieds, et si la nature peut se contenir,
je mourrai sans me dbattre! Par piti, tuez-moi, Heyling, main sauvez
mon fils! Il est si jeune! si jeune pour mourir!

--coutez, dit Heyling en saisissant fortement le poignet du vieillard,
je veux avoir vie pour vie, en voici une! Mon enfant,  moi, est mort
sous les yeux de son pre! il est mort dans une agonie bien plus
affreuse que celle de ce jeune calomniateur de sa soeur. Vous avez ri
alors; vous avez ferm votre porte au visage de votre fille, o la mort
avait dj mis son empreinte! Vous avez ri de nos souffrances.... qu'en
pensez-vous maintenant? Regardez l! regardez l!

En parlant ainsi, Heyling montrait l'Ocan. Un faible cri s'y fit
entendre; les dernires, les terribles convulsions d'un noy agitrent
les flots clapotants; et l'instant d'aprs leur surface tait unie;
l'oeil ne pouvait plus distinguer l'endroit o le jeune homme avait
disparu dans une tombe prmature.

Trois ans s'taient couls, lorsqu'un gentleman descendit de sa voiture
 la porte d'un avou de Londres, bien connu pour ne pas exagrer la
dlicatesse. Il demanda une entrevue pour une affaire d'importance. Le
visage de l'tranger tait ple, battu, hagard, et il ne fallait pas
toute la finesse de l'homme d'affaires pour reconnatre que les maladies
ou le malheur avaient fait plus de ravages sur sa personne que la main
du temps n'aurait pu en accomplir pendant le double de la dure de sa
vie.

Je dsire, dit l'tranger, que vous veuillez bien vous charger d'une
affaire qui m'intresse beaucoup....

L'avou salua obsquieusement et jeta un coup d'oeil au paquet que le
gentleman tenait dans sa main. Celui-ci le remarqua et poursuivit:

Ce n'est pas une affaire ordinaire, et ces papiers ne sont pas venus
entre mes mains sans de longues peines et de grandes dpenses.

L'avou examina le paquet avec plus de curiosit encore, et son nouveau
client dnouant la corde qui l'attachait, lui fit voir une quantit de
billets avec quelque copies d'actes et d'autres documents.

Comme vous le verrez, dit le client, l'homme dont voici la nom a
emprunt, depuis quelques annes, de vastes sommes sur ces papiers. Il
tait convenu tacitement avec ses premiers prteurs, dont j'ai par
degrs achet le tout, pour le triple ou le quadruple de sa valeur; il
tait convenu, dis-je, que ces billets seraient renouvels de temps en
temps, jusqu' une certaine poque; mais cette convention n'est exprime
nulle part. L'emprunteur a dernirement subi de grandes pertes, et ces
obligations, en venant sur lui tout d'un coup, le mettraient sur la
paille.

--Le montant total est de quelque mille livres sterling, dit l'avou en
regardant les papiers.

--Oui, rpondit le client.

--Eh bien! que ferons-nous?

--Ce que vous ferez? s'cria le client avec une vhmence soudaine.
Employez, pour sa perte, toutes les ressources de la loi, toutes les
subtilits de la chicane, tous les moyens, honntes ou non, que peuvent
inventer les plus russ praticiens. Je veux qu'il meure d'une mort
prolonge, harassante! Ruinez-le! saisissez, vendez ses biens, ses
terres! chassez-le de son domicile! Qu'il mendie dans sa vieillesse et
qu'il expire en prison!

--Mais les frais, monsieur, les frais de tout ceci, fit observer l'avou
lorsqu'il fut revenu de sa premire surprise. Si le dfendant est ruin,
qui payera les frais?...

--Nommez une somme, s'cria l'tranger, dont les mains tremblaient si
violemment qu'il pouvait  peine tenir la plume qu'il avait saisie;
nommez une somme quelconque et elle vous sera remise. N'ayez pas peur de
demander! rien ne me semblera trop cher pourvu que j'atteigne mon but.

L'avou nomma  tous hasards une grosse somme, plutt pour savoir
jusqu'o son client avait rellement l'intention d'aller, que dans la
pense qu'il la lui accorderait. L'tranger, sans hsiter, crivit une
traite sur son banquier, la lui remit, et s'loigna.

La traite fut convenablement honore, et l'avou, voyant qu'il pouvait
compter sur son trange client, se mit srieusement  la besogne.
Pendant plus de deux annes, ensuite, M. Heyling vint passer des jours
entiers dans l'tude, courb sur les papiers qui s'accumulaient, 
mesure qu'on commenait poursuite aprs poursuite, procs aprs procs.
Il relisait, avec des yeux tincelants de joie, les demandes de dlai,
les lettres de supplication, les reprsentations de la ruine certaine
que l'autre partie devait subir. A toutes ces prires pour un peu
d'indulgence, il n'y avait qu'une seule rponse: _Il faut payer_. Les
terres, les maisons, les meubles furent vendus tour  tour, et le
vieillard lui-mme aurait t claquemur dans une prison, s'il n'tait
parvenu  s'enfuir, en trompant la vigilance du garde charg de sa
capture.

Bien loin d'tre rassasie par le succs, l'implacable animosit de
Heyling semblait s'accrotre avec la ruine qu'il infligeait. Sa furie
fut sans bornes lorsqu'il apprit la fuite du vieillard. Dans sa rage il
grinait des dents, il arrachait ses cheveux, et il chargeait
d'imprcations horribles les hommes  qui on avait confi l'excution de
la prise de corps. Enfin on ne put lui rendre une espce de calme que
par des assurances rptes que le fugitif serait certainement
dcouvert. On envoya des gens dans toutes les directions, on eut recours
 tous les stratagmes imaginables, pour apprendre le lieu de sa
retraite; mais ce fut en vain, et six mois se passrent sans qu'il ft
possible de le retrouver.

Un soir,  une heure avance, Heyling, dont on n'avait pas entendu
parler depuis plusieurs semaines, se rendit  la rsidence prive de son
avou et lui fit dire que quelqu'un demandait  lui parler sur-le-champ.
L'avou avait reconnu la voix du haut de l'escalier; mais avant qu'il
et pu donner l'ordre de l'introduire, Heyling avait franchi les degrs
et tait entr, ple, palpitant, dans le salon. Aprs avoir ferm la
porte, de peur d'tre entendu, il se laissa tomber sur un sige, et dit
d'une voix basse:

Je l'ai trouv,  la fin!

--Bah! fit l'avou. Trs-bien, monsieur, trs-bien.

--Il est cach dans un misrable logement  Camden. Peut-tre est-ce
aussi bien que nous l'ayons perdu de vue, car il a vcu l tout seul et
dans la plus abjecte misre. Il est pauvre, trs-pauvre.

--Trs-bien, dit l'avou. Vous ferez faire sa capture demain,
naturellement.

--Oui... attendez... non, le jour d'aprs. Vous tes surpris que je
dsire reculer, ajouta le client avec un affreux sourire; mais j'avais
oubli.... Aprs-demain est un anniversaire dans sa vie. Que ce soit
aprs-demain.

--Trs-bien. Voulez-vous crire des instructions pour le garde?

--Non; qu'il me prenne ici  huit heures du soir, et je l'accompagnerai
moi-mme.

Effectivement ils se runirent  l'heure convenue, et prenant une
voiture de louage, ils dirent au cocher d'arrter  un coin de la
vieille route, prs du _Work-house_ de Camden. Lorsqu'ils y arrivrent
il faisait nuit. Ils suivirent le mur de l'hpital vtrinaire, et
entrrent dans une petite rue dsole, entoure de fosss et de champs.

Aprs avoir enfonc son chapeau sur ses yeux et s'tre envelopp de son
manteau, Heyling s'arrta devant la maison la plus misrable de la rue
et frappa doucement  la porte. Elle fut immdiatement ouverte par une
vieille femme qui fit un salut d'intelligence. Heyling dit tout bas au
garde de l'attendre, monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre et
y entra tout  coup.

L'objet de ses recherches implacables, vieillard dcrpit maintenant,
tait assis prs d'une vieille table de sapin, sur laquelle il n'y avait
rien qu'une misrable chandelle. A l'entre d'un tranger, il
tressaillit et se leva avec peine.

Qu'y a-t-il encore? qu'y a-t-il encore? demanda-t-il d'une voix casse.
Quelle nouvelle misre est ceci? Qu'est-ce que vous dsirez?

--Un mot avec vous, rpondit Heyling. En mme temps il s'assit 
l'autre bout de la table, et, rejetant son manteau et son chapeau, il
dcouvrit ses traits.

Le vieillard, frapp de surprise, retomba sur sa chaise, et, serrant ses
deux mains ensemble, contempla cette apparition avec un regard ml
d'horreur et de crainte.

--Il y a aujourd'hui six ans, dit Heyling, que j'ai rclam de vous la
vie que vous me deviez pour mon enfant. Vieillard, auprs du cadavre de
votre fille, j'ai jur de vivre une vie de vengeance. Depuis ce temps,
je n'ai pas regrett mon serment une seconde; mais si j'en avais t
capable, le souvenir d'un seul regard de l'innocente crature,
lorsqu'elle se mourait sans plainte sous mes yeux; le souvenir du visage
affam de notre malheureux enfant, m'aurait fortifi pour
l'accomplissement de ma tche. Vous vous rappelez ma premire revanche:
celle-ci est la dernire.

Le vieillard frissonna; ses mains tombrent sans force  ses cts.

Demain, je quitte l'Angleterre, poursuivit Heyling aprs une pause d'un
instant. Cette nuit je vous dvoue  la mort vivante  laquelle vous
m'aviez condamn, une prison sans esprance!...

En cet endroit, jetant les yeux sur le vieillard, il cessa de parler; il
approcha la lumire de son visage dcharn, la remit doucement sur la
table, et quitta la chambre.

Vous feriez bien de monter vers le vieux bonhomme, je crois qu'il se
trouve mal, a dit-il  la femme en ouvrant la porte de la rue et faisant
signe au garde de le suivre. La femme referma la porte, monta le plus
vite qu'elle put l'escalier, et trouva le vieillard... mort!

Dans l'une des valles les plus gracieuses du jardin britannique, dans
un des cimetires les plus tranquilles du comt de Kent, o les fleurs
sauvages se marient au gazon, o les oiseaux chantent sans cesse, sous
une pierre simple et polie, reposent en paix la mre et l'enfant. Mais
les cendres du pre ne sont pas mles avec les leurs, et depuis sa
dernire expdition l'avou n'eut plus aucune nouvelle de son singulier
client.

       *       *       *       *       *

Lorsque le vieux clerc eut termin son rcit, il se leva, s'approcha
d'une des patres, et dcrochant son chapeau et sa redingote, il les mit
avec beaucoup de tranquillit; ensuite, sans ajouter un seul mot, il
s'loigna lentement. Le gentleman aux boutons de mosaque s'tait
profondment endormi; et tandis que la majeure partie des assistants
taient gravement occups  faire tomber des gouttes de suif dans leur
grog, M. Pickwick se retira sans tre remarqu. Il paya son cot, aussi
bien que celui de Sam, et tous deux quittrent les domaines de _la
Souche et la Pie_.




CHAPITRE XXII.

M. Pickwick se rend  Ipswich, et rencontre une aventure romantique,
sous la figure d'une dame d'un certain ge, en papillotes de papier
brouillard.


C'est a le matriel de ton gouverneur, Sammy? demanda M. Weller
_senior_  son affectionn fils, comme celui-ci entrait, avec un sac de
voyage et un petit portemanteau, dans la cour de l'htel du _Taureau_, 
Whitechapel.

--Vous avez mis votre nez rouge dessus, vieux, rpliqua Sam, en
s'asseyant sur son fardeau, qu'il avait dpos  terre. Le gouverneur va
arriver _recta_.

--Il est cabriolant, je suppose.

--Oui; il s'administre deux milles de danger pour huit pence. Comment va
la belle-mre, ce matin?

--Drlement, Sammy, drlement, rpliqua M. Weller avec une gravit
imposante. Elle s'est enfonce dans les mthodistes dernirement et elle
est diablement pieuse, c'est sr. C'est une trop bonne crature pour
moi, Sammy. Je sens que je ne la mrite pas.

--H! dit Sam, c'est bien de l'abngation de votre part.

--Juste! repartit le pre avec un soupir. Elle s'est embourbe dans une
nouvelle invention pour la renaissance morale des gens. La _vie
nouvelle_, qu'ils appellent a, j'crois. J'aimerais ben  voir marcher
c'te invention-l, Sammy. J'aimerais ben  voir ta belle-mre renatre.
Comme je la mettrais vite en nourrice!--Sais-tu ce qu'elles ont fait
l'autre jour, poursuivit M. Weller aprs une pause, durant laquelle il
avait frapp une demi-douzaine de fois le ct de son nez avec son
index, d'une manire trs-significative.

--Sais pas. Qu'est-ce que c'est?

--Elles ont arrang une grande boisson de th pour un gaillard qu'elles
appellent leur berger. J'm'tais arrt devant l'auberge  regarder not'
enseigne, vl qu' j'aperois  la croise un p'tit criteau. _Billets,
deux shillings. Les demandes doivent tre faites au comit. Secrtaire,
madame Weller._ J'entre  la maison. Le comit sigeait dans
l'arrire-parloir. Quatorze femmes! Je voudrais que tu les eusses
entendues, Sammy! Elles passaient des rsolutions, elles votaient des
contributions; toutes sortes de farces. Bien. V'l ta belle-mre qui m'
travaille pour que j'y aille, et pis que j' croyais que j'verrais quelle
chose de drle si j'y allais. Je souscris mon nom pour un billet. Le
vendredi soir,  six heures, je m'habille trs-galamment, j' m'emballe
avec la vieille femme, et nous arrivons  un premier tage os qu'il y
avait des tasses  th et le reste pour une trentaine, avec une
pacotille de femmes qui commencent  chuchoter respectivement en me
regardant, et comme si elles n'avaient jamais vu auparavant un gentleman
de cinquante-huit ans, un peu puissant. Comme a v'l qu' j'entends un
grand remue-mnage sur l'escalier, et vl' un grand maigre, avec un nez
rouge et une cravate blanche, qui caracole dans la chambre et qui
chante: V'l l' berger qui vient visiter son fidle troupeau! et v'l
un gros gras qui vient, avec une grande face blanche, tout en souriant
autour de lui, comme un sducteur. Polisson de sducteur, Sammy!--Le
baiser de paix, dit le berger, et alors i' baise les femmes  la ronde,
et quand il a fini v'l le nez rouge qui recommence; et alors j'tais
juste  ruminer si je ne ferais pas bien de commencer aussi,
espcialement comme il y avait une petite lady ben gentille  cot de
moi, quand v'l le th qu'arriv avec ta belle-mre qu'avait rest en
bas  faire bouillir la marmite. Pendant que le th trempait, quelle
fameuse hymne qu'ils ont braille! quelles _grces_! et comme i'
mangeaient! comme i' buvaient. Je voudrais que tu eusses vu l' berger
travailler dans le jambon et les tartines, Sammy; j'n'ai jamais vu un
mme com' a pour manger et pour boire, jamais! Le nez rouge n'tait pas
non plus l'individu qu' vous aimeriez  nourrir  tant par an, mais i'
n'tait rien auprs du berger. Bien. Aprs que le th est enfonc i'
cornent une autre hymne, et puis le berger commence  prcher; et
fameusement bien encore, qu'i prchait, considrant les tartines qui
devaient y tre lourdes sur l'estomac. Tout d'un coup i' s'arrte court
et v'l qu'i' braille: Os qu'est le pcheur? os qu'est le misrable
pcheur! Sur quoi v'l toutes les femmes qui me regardent et qui
commencent  exprimer des gmissements, comme si elles avaient t pour
mourir l. Je pensais que c'tait peut-tre un peu singulier, mais
malgr a je ne disais rien. Tout d'un coup v'l qu'i' s'arrte court
encore, et qu'i' me regarde fisquement, et qu'i dit: Os qu'est le
pcheur? o qu'est le misrable pcheur? Et v'l toutes les femmes qui
gmissent dix fois pus fort qu'auparavant. Moi j'deviens un peu sauvage,
l-dessus; ainsi j'fais un pas ou deux en avant et j'lui dis: Mon ami,
que j'dis, n'est-il  moi que vous avez appliqu c'te observation-l?
Au lieu de me demander excuse, comme on doit faire entre gen'l'm'n, v'l
qu'i' devient pus outrageux que jamais. I' m'appelle un vase, Sammy, un
vase de perdition, et toutes sortes de quolibets, si bien que mon sang
me bouillait, et je lui donne deux ou trois giffles pour lui, et deux ou
trois autres pour repasser au nez rouge, et puis j' m'en vas. J'aurais
voulu que tu eusses entendu les femelles crier, Sammy, quand elles ont
ramass le berger de dessous la table....--Oh! v'l l'gouverneur,
grandeur naturelle....

En effet, M. Pickwick descendait de cabriolet et entrait dans la cour,
pendant que M. Weller prononait ces mots.

Une belle matine, mossieu, dit-il au philosophe.

--Trs-belle, en vrit, rpondit celui-ci.

--Trs-belle, en vrit, rpta un homme orn de cheveux roux, d'un nez
inquisitif, de lunettes bleues, et qui avait dbarqu d'un autre
cabriolet en mme temps que M. Pickwick.

Vous allez  Ipswich, monsieur? demanda-t-il  notre hros.

--Oui, monsieur.

--Concidence extraordinaire! j'y vais aussi.

M. Pickwick le salua.

Vous voyagez en dehors? demanda encore l'homme aux cheveux rouges.

M. Pickwick salua de nouveau.

Dieu de Dieu! comme c'est remarquable! Je vais en dehors aussi. Nous
allons positivement voyager ensemble! En prononant ces mots, d'un air
mystrieux et important, l'homme aux cheveux rouges se prit  sourire,
avec la mme complaisance que s'il avait fait l'une des dcouvertes les
plus tranges qui aient jamais rcompens la sagacit humaine.

Monsieur, lui dit M. Pickwick, je suis heureux d'avoir votre compagnie.

--Ah! reprit le nouveau venu, qui avait un nez effil et l'habitude de
secouer la tte, comme un oiseau,  chaque parole; ah! c'est une bonne
chose pour tous les deux, n'est-ce pas? La compagnie, voyez-vous, la
compagnie est... est une chose fort diffrente de la solitude, n'est-ce
pas?

--C'est a une vrit qu'on ne peut pas nier, dit Sam en se mlant  la
conversation avec un sourire affable. C'est ce que j'appelle une
proposition naturellement vidente; comme le marchand de mou de veau le
disait  la cuisinire, quand elle lui soutenait qu'il n'tait pas un
gentleman.

--Ah! fit l'homme aux cheveux rouges, en regardant Sam du haut en bas;
un de vos amis, monsieur?

--Pas exactement, monsieur, repartit M. Pickwick  voix basse. Le fait
est que c'est mon domestique; mais je lui permets beaucoup de liberts,
car, entre nous, je me flatte que c'est un original, et j'en suis assez
orgueilleux.

--Ha! reprit l'homme aux cheveux roux, cela, c'est une affaire de got.
Moi, je n'aime rien de ce qui est original. a ne me convient pas: je
n'en vois pas la ncessit. Quel est votre nom, monsieur?

--Voici ma carte, monsieur, rpondit M. Pickwick, fort amus par la
brusquerie de la question et par les singulires manires de l'tranger.

--Ha! dit l'homme aux cheveux rouges en plaant la carte dans son
portefeuille, Pickwick? Trs-bien. J'aime  savoir le nom des gens, cela
est fort utile. Voici ma carte: Magnus, comme vous voyez, monsieur.
Magnus est mon nom. C'est un assez beau nom, je pense, monsieur?

--Un trs-beau nom, en vrit, rpliqua M. Pickwick sans pouvoir
rprimer un sourire.

--Oui, je le crois. Il y a un beau nom aussi devant, comme vous
verrez.... Permettez, monsieur.... En tenant la carte un peu incline,
comme ceci, le nom devient visible; voil: Peter Magnus. Cela sonne
bien, je pense, monsieur.

--Trs-bien.

--Curieuse circonstance sur ces initiales, monsieur, comme vous voyez.
P.M., _post meridiem_. Dans les petits billets avec mes intimes, je
signe quelquefois _Aprs-midi_. Cela amuse beaucoup mes amis, monsieur
Pickwick.

--En effet, je m'imagine que cela doit leur procurer la plus vive
satisfaction, rpliqua M. Pickwick, qui enviait en lui-mme la facilit
avec laquelle s'amusaient les amis de M. Magnus.

Un valet d'curie vint interrompre leur conversation. Gentlemen, leur
dit-il, la voiture est prte, s'il vous plat.

--Tout mon bagage est-il dedans? demanda M. Magnus.

--Tout est bien, monsieur.

--Le sac rouge est-il dedans?

--Tout est bien, monsieur.

--Et le sac ray?

--Dans le coffre de devant, monsieur.

--Et le paquet de papier gris?

--Sous le sige, monsieur.

--Et le carton  chapeau de cuir?

--Tout est dedans, monsieur.

--Maintenant, voulez-vous monter? demanda M. Pickwick.

--Excusez-moi, rpondit M. Magnus en restant immobile sur la roue.
Excusez, M. Pickwick. Je ne puis pas consentir  monter dans cet tat
d'incertitude. D'aprs les manires de cet homme, je suis convaincu que
le carton  chapeau n'est pas dans la voiture.

Les solennelles protestations du valet d'curie n'ayant pu tranquilliser
M. Magnus, il fallut, pour le satisfaire, tirer des plus profondes
cavits du coffre le carton  chapeau de cuir; mais lorsque M. Magnus
eut t rassur sur son feutre, il ressentit d'infaillibles
pressentiments, d'abord que le sac rouge tait gar, ensuite que le sac
ray avait t vol, puis que le paquet de papier gris s'tait dnou. A
la fin, aprs avoir reu des dmonstrations oculaires du peu de
fondement de chacun de ses soupons, il consentit  monter sur
l'impriale de la voiture, dclarant que son esprit tait soulag de
toute inquitude, et qu'il se trouvait maintenant confortable et
heureux.

Vous avez vos nerfs susceptibles, mossieu? dit M. Weller, en regardant
l'tranger de travers, tout en montant sur son sige.

--Oui, je suis assez susceptible pour toutes ces petites choses; mais me
voil rassur, maintenant, tout  fait rassur.

--Eh ben! c'est une bndiction, cela.--Sammy, aide ton matre  monter.
L'autre jambe, mossieu. C'est cela. Donnez-moi votre main, mossieu.
Allons, haut! Vous tiez pus lger quand vous tiez en nourrice,
mossieu.

--C'est assez probable, monsieur Weller, rpondit M. Pickwick avec bonne
humeur, quoique tout essouffl.

Lorsqu'il eut pris place auprs du corpulent cocher, celui-ci
poursuivit:

Grimpe ici, Sammy.--Maintenant, Villam, faites-les sortir. Prenez garde
 l'arcade, gent'l'm'n. Gare les ttes! comme disait le marchand de
pts en jouant  pile ou face.

--C'est ben comme a, Villam; laissez-les aller.

William lcha la tte des chevaux, et en route! Voil la voiture lance
 travers Whitechapel,  la grande admiration de toute la populace de ce
quartier, qui n'est pas dsert.

Un voisinage pas trop beau, dit Sam, avec le mouvement de chapeau qui
prcdait toujours son entre en conversation avec son matre.

--Cela est vrai, Sam, rpliqua M. Pickwick en examinant les rues
malpropres et encombres que traversait la voiture.

--Monsieur, poursuivit Sam, n'est-ce pas une chose bien extra que la
pauvret et les hutres marchent toujours ensemble?

--Je ne vous comprends pas, Sam.

--Voil ce que je veux dire, monsieur: c'est que plus un endroit est
misrable, plus on y mange des hutres. Regardez ici, monsieur, il y a
des coquilles d'hutres  presque toutes les portes. Dieu me pardonne si
je ne crois pas que les gens trs-pauvres sortent de leur appartement
pour manger des hutres, par pur dsespoir.

--C'est sr a, observa M. Weller, et c'est juste tout d'mme pour le
saumon sal.

--Voil deux faits trs-remarquables qui ne m'avaient jamais frapp, dit
alors M. Pickwick; je les noterai certainement  la premire place o
nous arrterons.

Tout en causant ainsi, ils avaient atteint la barrire de page de
Mile-End. Un profond silence rgnait sur l'impriale; mais deux ou trois
milles plus loin, M. Weller, se tournant tout  coup vers M. Pickwick,
lui dit:

Drle de vie, mossieu, que celle de ces gens-l.

--Quelles gens? s'cria le philosophe.

--Un gardien de pike!

--Qu'est-ce que vous entendez par un gardien de piques? demanda M. Peter
Magnus.

--L'ancien veut dire un gardien de _turnpike_, gentlemen, fit observer
Sam en manire d'explication.

--Oh! dit M. Pickwick, je comprends. Oui, une vie trs-curieuse,
trs-peu confortable....

--C'est tous des hommes qu'a eu des dsagrments dans la vie, poursuivit
M. Weller.

--Ah! ah! fit M. Pickwick.

--Oui. En consquence d'quoi, i'se retirent du monde et i' s'enferment
dans des pikes, partie pour tre solitude, partie pour se revancher du
genre humain en faisant payer les droits.

--Vraiment! dit M. Pickwick, je ne savais pas cela non plus.

--C'est un fait, mossieu. Si i's taient des gen'l'men, vous les
appelleriez misencroupes; mais ces gens-l, a se nomme simplement des
gabeloux.

C'est par de semblables discours, runissant  la fois l'agrable et
l'utile, que M. Weller charmait les ennuis du voyage. Les sujets de
conversation ne manquaient point; et lorsque, par hasard, la loquacit
de l'honorable cocher semblait diminuer un instant, M. Peter Magnus
remplissait abondamment l'intervalle par des enqutes sur l'histoire
personnelle de ses compagnons de voyage, et par l'anxit qu'il
exprimait hautement,  chaque relai, concernant la sret et le
bien-tre des deux sacs, du carton  chapeau de cuir et du paquet de
papier gris.

A gauche, dans la grande rue d'Ipswich,  peu de distance aprs l'htel
de ville, se trouve l'auberge au loin connue sous le nom du _Grand
Cheval blanc_. Au-dessus de la principale porte, on remarque une norme
statue de pierre, reprsentant un animal bondissant, avec une queue et
une crinire ondoyantes, et qui ressemble  peu prs  un cheval de
brasseur qui aurait perdu l'esprit. L'auberge du _Grand Cheval blanc_
est fameuse dans le voisinage, au mme titre qu'un boeuf gras, qu'un
verrat monstrueux, qu'un navet enregistr dans la feuille de l'endroit,
c'est  savoir pour sa taille gigantesque. Jamais, sous aucun toit, on
ne vit de tels labyrinthes de couloirs sans tapis, un tel amas de
chambres humides et mal claires, enfin un aussi grand nombre de
petites tanires pour manger ou pour dormir.

C'est  la porte de cette hydropique taverne que la voiture de Londres
s'arrte  la mme heure tous les soirs, et c'est de ladite voiture de
Londres que descendirent M. Pickwick, Sam Weller et M. Peter Magnus,
dans la soire  laquelle se rapporte ce chapitre de notre histoire.

Restez-vous ici, monsieur? demanda M. Peter Magnus lorsque le sac
ray, le sac rouge, le carton  chapeau de cuir et le paquet de papier
gris, eurent t dposs l'un aprs l'autre dans le passage.

Oui, monsieur, rpliqua H. Pickwick.

--Dieu de Dieu! s'cria M. Magnus, je n'ai jamais rien vu d'aussi
remarquable que cette concidence. Eh bien! moi aussi, je reste ici!
J'espre que nous dnerons ensemble?

--Avec plaisir, rpondit le philosophe. Cependant il serait possible
que je trouvasse ici quelques amis. Garon, y a-t-il dans l'htel un
gentleman nomm Tupman?

Un homme corpulent, qui avait sous son bras une serviette ge d'une
quinzaine de jours, et sur ses jambes des bas contemporains de la
serviette, daigna cesser de regarder dans la rue lorsqu'il entendit
cette question de M. Pickwick; et, aprs avoir soigneusement examin
l'apparence du savant homme, depuis son chapeau jusqu' ses gutres, lui
rpondit avec emphase: Non!

--Ni un gentleman nomm Snodgrass? poursuivit M. Pickwick.

--Non.

--Ni un gentleman nomm Winkle?

--Non.

--Mes amis ne sont pas arrivs aujourd'hui, et par consquent, monsieur,
nous dnerons seuls. Garon! conduisez-nous dans une salle  manger
particulire.

En vertu de cette requte, l'homme corpulent voulut bien ordonner au
commissionnaire d'apporter les bagages des gentlemen; puis il leur fit
traverser un passage long et sombre, et les introduisit dans une grande
chambre,  peine meuble, o fumait, sur une grille malpropre, un petit
feu de charbon de terre qui s'efforait en vain de paratre joyeux, et
qui noircissait misrablement sous l'influence attristante du local. Au
bout d'une heure, un plat de poisson et des ctelettes furent servis aux
voyageurs, et enfin, lorsque ce dner eut t remport, M. Pickwick et
M. Peter Magnus, tirant leurs chaises plus prs du feu, demandrent une
bouteille de vin de Porto, le plus mauvais possible, au prix le plus
lev possible, pour le bnfice de la maison, et burent, pour le leur,
de l'eau-de-vie et de l'eau chaude.

M. Peter Magnus tait naturellement d'une disposition
trs-communicative, et le grog opra d'une manire surprenante pour
faire couler les secrets les plus cachs de son coeur. Aprs avoir donn
de nombreux renseignements sur lui-mme, sur sa famille, sur ses
alliances, sur ses amis, sur ses plaisanteries, sur ses affaires et sur
ses frres (la plupart des bavards ont beaucoup de choses  dire sur
leurs frres), M. Peter Magnus contempla M. Pickwick pendant plusieurs
minutes,  travers ses lunettes bleues, et dit ensuite avec un air de
modestie:

--Et maintenant, monsieur Pickwick, que pensez-vous que je sois venu
faire ici?

--Sur ma parole, rpondit la philosophe, il m'est tout  fait impossible
de le deviner. Pour affaire, peut-tre?

--Vous avez moiti raison, moiti tort en mme temps. Essayez encore,
monsieur Pickwick.

--Rellement j'implore votre merci, et vous me l'apprendrez ou non, 
votre choix; car je ne pourrai jamais deviner, quand j'essayerais toute
la nuit.

--Eh bien! alors, hi! hi! hi! reprit M. Peter Magnus avec un ricanement
timide: que penseriez-vous, monsieur Pickwick, si je vous disais que je
suis venu ici pour faire une dclaration et une demande de mariage? Eh!
monsieur? hi! hi! hi!

--Je penserais qu'il est fort probable que vous russirez, rpondit
notre aimable ami avec un de ses sourires les plus radieux.

--Ah! monsieur Pickwick, le pensez-vous vraiment? Le pensez-vous?

--Certainement.

--Non! vous plaisantez; j'en suis sr.

--Je ne plaisante pas, en vrit!

--Eh bien! alors, pour vous dire un petit secret, je le pense aussi,
moi. Je vous dirai mme, monsieur Pickwick, quoique je sois jaloux comme
un tigre, de mon naturel, je vous dirai que la dame est dans cette
maison-ci. En prononant ces dernires paroles, M. Magnus ta ses
lunettes bleues pour cligner de l'oeil, et les remit ensuite d'un air
dcid.

--C'est donc pour cela, demanda M. Pickwick avec malice, c'est donc pour
cela que vous sortiez de la chambre  chaque instant, avant le dner.

--Chut! vous avez raison; c'tait pour cela. Cependant je n'tais pas
assez fou pour l'aller voir.

--Pourquoi donc?

--Cela ne vaudrait rien, voyez-vous, juste aprs un voyage. Il vaut
mieux attendre jusqu' demain matin; j'aurai bien plus de chances alors.
Monsieur Pickwick, il y a dans ce sac un habit, et dans cette botte un
chapeau, qui sont inestimables pour moi, d'aprs l'effet que j'en
attends.

--En vrit!

--Oui, monsieur. Vous devez avoir observ mon anxit  leur sujet
aujourd'hui. Je ne crois pas, monsieur Pickwick, qu'on puisse avoir,
pour de l'argent, un autre habit et un autre chapeau comme ceux-l.

Notre philosophe flicita, sur son bonheur, le possesseur du vtement
irrsistible, et M. Peter Magnus demeura pendant quelque temps absorb
dans la contemplation intellectuelle de ses trsors.

C'est une belle crature! s'cria-t-il enfin.

--Vraiment?

--Charmante! charmante! Elle habite  dix-huit milles d'ici, monsieur
Pickwick. J'ai appris qu'elle serait ici ce soir et toute la matine de
demain, et je suis accouru pour saisir l'occasion. Je pense qu'une
auberge doit tre un endroit trs favorable pour faire des propositions
 une femme seule; car, lorsqu'elle voyage, elle doit sentir sa solitude
bien plus que dans sa maison. Qu'en pensez-vous, monsieur Pickwick?

--Cela me parat en effet fort probable.

--Je vous demande pardon, monsieur Pickwick; mais je suis naturellement
assez curieux. Pour quelle cause tes-vous ici?

Le rouge monta au visage de M. Pickwick au souvenir du sujet de son
voyage. Le motif qui m'amne, rpondit-il, n'est nullement agrable. Je
viens ici, monsieur, pour dvoiler la perfidie et la fausset d'une
personne dans l'honneur de laquelle j'avais mis une entire confiance.

--Dieu de Dieu! cela est bien dsagrable! C'est une dame, je prsume?
Eh! eh! fripon de M. Pickwick! petit fripon! Bien, bien, monsieur
Pickwick!... Monsieur, je ne voudrais pas blesser votre dlicatesse pour
le monde entier. Pnible sujet, monsieur, trs-pnible. Que je ne vous
gne pas, monsieur Pickwick, si vous voulez donner cours  votre
chagrin. Je sais ce que c'est que d'tre trahi, monsieur; j'ai endur
cette sorte de chose trois ou quatre fois.

--Je vous suis fort oblig pour votre sympathie sur ce que vous supposez
tre mon cas mlancolique, repartit M. Pickwick en montant sa montre et
en la posant sur la table, mais....

--Non! non! interrompit M. Peter Magnus; pas un mot de plus. C'est un
sujet pnible; je le vois; je le vois. Quelle heure est-il, monsieur
Pickwick?

--Minuit pass.

--Dieu de Dieu! il est bien temps de s'aller coucher! quelle sottise de
rester debout si tard! Je serai ple demain matin, monsieur Pickwick.

Contrist par l'ide d'une telle calamit, M. Peter Magnus tira la
sonnette. Une servante apparut, et le sac ray, le sac rouge, le carton
 chapeau en cuir, et le paquet de papier gris ayant t transports
dans sa chambre  coucher, il se retira, avec un chandelier verniss,
dans une des ailes de la maison, tandis que M. Pickwick, avec un autre
chandelier verniss, tait conduit dans une autre aile,  travers une
multitude de passages tortueux.

Voici votre chambre, monsieur, dit la servante.

--Trs-bien, rpondit M. Pickwick en regardant autour de lui. C'tait
une assez grande pice  deux lits, dans laquelle il y avait du feu, et
qui paraissait plus confortable, au total, que M. Pickwick n'tait
dispos  l'esprer d'aprs sa courte exprience de l'amnagement du
Grandi Cheval blanc.

Il va sans dire que personne ne dort dans l'autre lit? fit-il observer.

--Oh! non, monsieur.

--Trs-bien. Dites  mon domestique que je n'ai plus besoin de lui ce
soir, et qu'il m'apporte de l'eau chaude demain  huit heures et demie.

--Oui, monsieur. Et la servante se retira aprs avoir souhait une
bonne nuit  notre philosophe.

M. Pickwick, demeur seul, s'assit dans un fauteuil auprs du feu, et se
laissa aller  une longue suite de mditations. D'abord il songea  ses
amis, et se demanda quand ils viendraient le rejoindre. Ensuite son
esprit retourna vers mistress Martha Bardell, et de cette dame, par une
transition naturelle, il se reporta au bureau malpropre de Dodson et
Fogg. De l, il s'enfuit, par une tangente, au centre mme de l'histoire
du singulier client; puis il revint dans l'auberge du Grand Cheval
blanc,  Ipswich, avec assez peu de lucidit pour convaincre M. Pickwick
que le sommeil s'emparait rapidement de lui. Il se secoua donc, et
commenait  se dshabiller lorsqu'il se rappela qu'il avait laiss sa
montre sur la table, dans la salle d'en bas.

Or cette montre tait un des biens meubles favoris de M. Pickwick, ayant
t transporte de tous cts,  l'ombre de son gilet, pendant un nombre
d'annes plus considrable qu'il ne nous parat ncessaire de le
dclarer actuellement au lecteur. On n'aurait pu faire pntrer dans le
cerveau du philosophe la possibilit de s'endormir sans entendre le
tic-tac rgulier de cette montre sous son traversin, ou dans le
porte-montre accroch au chevet de son lit. En consquence, comme il
tait tard et qu'il ne voulait pas faire retentir sa sonnette,  cette
heure de la nuit, il remit son habit qu'il avait dj t, et prenant le
chandelier verniss, il descendit tranquillement les escaliers.

Mais plus M. Pickwick descendait les escaliers, plus il semblait qu'il
lui restt d'escaliers  descendre; et plusieurs fois aprs tre parvenu
dans un troit passage et s'tre flicit d'tre enfin arriv au
rez-de-chausse, M. Pickwick vit un autre escalier apparatre devant ses
yeux tonns. Au bout d'un certain temps, cependant, il atteignit une
salle dalle qu'il se rappela avoir vue en entrant dans la maison. Avec
un nouveau courage il explora passage aprs passage; il entr'ouvrit
chambre aprs chambre, et  la fin, quand il allait abandonner ses
recherches de pur dsespoir, il se trouva dans la salle mme o il avait
pass la soire, et il aperut sur la table sa proprit manquante.

M. Pickwick saisit la montre d'un air triomphant, et s'occupa ensuite de
retourner sur ses traces, pour regagner sa chambre  coucher; mais si le
trajet pour descendre avait t environn de difficults et
d'incertitudes, le voyage pour remonter tait infiniment plus
embarrassant. Dans toutes les directions possibles s'embranchaient des
ranges de portes, garnies de bottes et de souliers. Une douzaine de
fois, M. Pickwick avait tourn doucement la clef d'une chambre 
coucher, dont la porte ressemblait  la sienne, lorsqu'un cri bourru de
l'intrieur: Qui diable est cela? ou, Qu'est-ce que vous venez faire
ici? l'obligeait  se retirer sur la pointe du pied, avec une clrit
parfaitement merveilleuse. Il se trouvait de nouveau rduit au
dsespoir, lorsqu'une porte entr'ouverte attira son attention. Il
allongea la tte et regarda dans la chambre. Bonne chance  la fin! Les
deux lits taient l, dans la situation qu'il se rappelait parfaitement,
et le feu brlait encore. Cependant sa chandelle, qui n'tait pas des
plus longues lorsqu'il l'avait reue, avait coul dans les courants
d'air qu'il venait de traverser, et s'abma dans le chandelier, au
moment o il fermait la porte derrire lui. C'est gal, pensa M.
Pickwick, je puis me dshabiller tout aussi bien  la lumire du feu.

Les deux lits taient placs  droite et  gauche de la porte. Entre
chacun d'eux et la muraille il se trouvait une petite ruelle, termine
par une chaise de canne, et justement assez large pour permettre de
monter au lit ou d'en descendre du ct de la muraille, si on le
jugeait convenable. Aprs avoir exactement ferm les rideaux du lit du
cot de la chambre, M. Pickwick s'assit dans la ruelle, sur la chaise de
canne, et se dbarrassa tranquillement de ses souliers et de ses
gutres. Ensuite il ta et plia son habit, son gilet, sa cravate, et
tirant lentement son bonnet de nuit de sa poche, il l'attacha solidement
sur sa tte, en nouant sous son menton des cordons qui taient toujours
fixs  cette portion de son ajustement. Pendant cette opration
l'absurdit de son rcent embarras vint frapper plus fortement ses
facults risibles, et, se renversant sur sa chaise de canne, il se mit 
rire en lui-mme, de si bon coeur, que 'aurait t un vritable dlice,
pour tout esprit bien constitu, de contempler le sourire qui
panouissait son aimable physionomie, sous son bonnet de coton orn
d'une vaste mche.

C'est la plus drle de chose, se dit M. Pickwick  lui-mme en riant si
dmesurment qu'il en fit presque craquer les cordons de son bonnet;
c'est la plus drle de chose dont j'aie jamais entendu parler, que de me
voir ainsi perdu dans cette auberge, et errant dans tous ses escaliers.
Drle! drle! trs-drle! M. Pickwick, souriant de nouveau, d'un
sourire plus prononc qu'auparavant, allait continuer  se dshabiller,
lorsqu'il fut arrt, tout  coup, par l'entre inattendue d'une
personne qui tenait une chandelle, et qui, aprs avoir ferm la porte,
s'avana jusqu'auprs de la toilette et y posa sa lumire.

Le sourire qui se jouait sur les traits de M. Pickwick fut
instantanment absorb par l'expression de la surprise et de la stupeur
la plus complte. La personne, quelle qu'elle ft, tait arrive si
soudainement et avec si peu de bruit, que M. Pickwick n'avait pas eu le
temps de crier ni de s'opposer  son entre. Qui pouvait-ce tre? un
voleur? quelque individu mal intentionn, qui peut-tre l'avait vu
monter les escaliers, tenant  la main une belle montre. En tout cas que
devait-il faire?

Le seul moyen pour M. Pickwick d'observer son mystrieux visiteur, sans
danger d'tre vu lui-mme, tait de grimper sur le lit pour lorgner dans
la chambre, et d'entr'ouvrir les rideaux. Il eut donc recours  cette
manoeuvre, et les tenant d'une main soigneusement ferms de manire  ne
laisser passer que sa tte et son bonnet de coton, il mit sur son nez
ses lunettes, rassembla tout son courage, et regarda.

Mais il s'vanouit presque d'horreur et de confusion lorsqu'il vit,
debout devant la glace, une dame d'un certain ge, orne de papillotes
de papier brouillard, et activement occupe  brosser ce que les dames
appellent _leur queue_. De quelque manire qu'elle ft venue dans la
chambre, il tait vident,  son air tranquille et dgag, qu'elle
comptait y passer la nuit tout entire. Elle avait apport avec elle une
chandelle de jonc garnie de son cran, et avec une louable prcaution
contre les dangers du feu, elle l'avait place dans une cuvette pleine
d'eau, sur le plancher, o cette chandelle brillait comme un phare
gigantesque dans une mer singulirement petite.

Dieu me protge! pensa M. Pickwick. Quelle chose pouvantable!

--Hem! fit la dame; et aussitt la tte du philosophe rentra derrire
les rideaux, avec une rapidit digne d'une marionnette.

--Je n'ai jamais ou parler d'une aventure aussi terrible, se dit le
pauvre M. Pickwick, dont le bonnet tait tremp d'une sueur froide.
Jamais! Cela est effroyable!

Cependant, ne pouvant rsister au dsir de voir ce qui se passait, il
fit de nouveau sortir sa tte entre les rideaux.

La situation s'empirait. La dame d'un certain ge ayant fini d'arranger
ses cheveux, les avait soigneusement envelopps dans un bonnet de nuit
de mousseline orn d'une petite garniture plisse, et contemplait le feu
d'un air mlancolique et rveur.

Cette affaire devient alarmante, raisonna M. Pickwick en lui-mme. Je
ne puis pas laisser aller les choses de cette manire. Il est clair pour
moi, d'aprs la tranquillit de cette dame, que je serai entr dans une
chambre qui n'est pas la mienne. Si je parle, elle alarmera la maison;
mais si je reste ici, les consquences en seront plus effrayantes
encore.

M. Pickwick, il est inutile de le dire, tait un des mortels les plus
modestes et les plus dlicats qui aient jamais exist. La seule ide de
se prsenter devant une dame en bonnet de nuit, le remplissait de
confusion. Mais il avait fait un noeud  ses maudits cordons, et malgr
tous ses efforts il ne pouvait parvenir  les dfaire. Il devenait
indispensable de briser la glace, et il n'y avait pour cela qu'un seul
moyen. Il se retira derrire les rideaux, et toussa tout haut: Hom!
hom!

A ce bruit inattendu la dame tressaillit videmment, car elle renversa
l'cran de sa chandelle. Mais bientt elle se persuada qu'elle s'tait
alarme sans raison, et lorsque M. Pickwick, croyant qu'elle tait pour
le moins vanouie de terreur, s'aventura  regarder  travers les
rideaux, elle s'tait remise  contempler le feu avec le mme air
mlancolique et rveur.

Voil une femme bien extraordinaire, pensa M. Pickwick en rentrant la
tte. Hom! hom!

Cette fois ces deux syllabes taient prononces trop distinctement pour
qu'il ft encore possible de les prendre pour une imagination.

Mon Dieu! mon Dieu! s'cria la dame; qu'est-ce que cela?

--C'est... c'est seulement un gentleman, madame, dit M. Pickwick
derrire le rideau.

--Un gentleman! rpta la dame avec terreur.

--C'en est fait! pensa M. Pickwick.

--Un homme dans ma chambre! s'cria la dame, et elle se prcipita vers
la porte. M. Pickwick entendit le frlement de sa robe. Un instant de
plus et toute la maison allait tre alarme.

--Madame, dit-il en montrant sa tte, dans l'excs de son dsespoir;
madame....

M. Pickwick, en mettant sa tte hors des rideaux, n'avait certainement
point de but bien dtermin. Cependant cela produisit instantanment un
bon effet. La dame, comme nous avons dit, tait dj prs de la porte.
Il fallait l'ouvrir pour arriver  l'escalier, et elle l'aurait fait
sans aucun doute en un instant, si l'apparition soudaine du bonnet de
nuit philosophique ne l'avait pas fait reculer jusqu'au fond de la
chambre. Elle y resta immobile, considrant d'un air effar M. Pickwick,
qui  son tour la contemplait avec garement.

Misrable! dit la dame, couvrant ses yeux de ses mains; que faites-vous
ici?

--Rien, madame... rien du tout, madame... rpondit M. Pickwick avec feu.

--Rien! rpta la dame en levant les yeux.

--Rien, madame, sur mon honneur, reprit M. Pickwick en secouant sa tte
d'une manire si nergique que la mche de son bonnet s'agitait
convulsivement. Madame, je me sens accabl de confusion en m'adressant 
une lady avec mon bonnet de nuit sur ma tte (ici la dame arracha
brusquement le sien); mais je ne puis l'ter, madame. (En disant ces
mots, M. Pickwick donna  son bonnet une secousse prodigieuse pour
preuve de son allgation.) Maintenant, madame, il est vident pour moi
que je me suis tromp de chambre  coucher, en prenant celle-ci pour la
mienne. Je n'y tais pas depuis cinq minutes lorsque vous tes entre
tout d'un coup.

--Si cette histoire improbable est rellement vraie, monsieur, rpliqua
la dame en sanglotant violemment, vous quitterez cette chambre
sur-le-champ.

--Oui, madame, avec le plus grand plaisir.

--Sur-le-champ! monsieur.

--Certainement, madame, certainement. Je... je suis trs-fch, madame,
poursuivit M. Pickwick en faisant son apparition au pied du lit;
trs-fch d'avoir t la cause innocente de cette alarme et de cette
motion; profondment afflig, madame....

La dame montra la porte. Dans ce moment critique, dans cette situation
si embarrassante, une des excellentes qualits de M. Pickwick se dploya
encore admirablement. Quoiqu'il et plac  la hte son chapeau sur son
bonnet de coton,  la manire des patrouilles bourgeoises, quoiqu'il
portt ses souliers et ses gutres dans ses mains, et son habit et son
gilet sur son bras, rien ne put diminuer sa politesse naturelle.

Je suis excessivement fch, madame, dit-il en saluant trs-bas.

--Si vous l'tes, monsieur, vous quitterez cette chambre sur-le-champ.

--Immdiatement, madame. A l'instant mme, madame, dit M. Pickwick en
ouvrant la porte et en laissant tomber ses souliers avec grand fracas.
Je me flatte, madame, reprit-il en ramassant ses chaussures et en se
retournant pour saluer encore, je me flatte que mon caractre sans tache
et le respect plein de dvotion que je professe pour votre sexe
plaideront en ma faveur dans cette circonstance. Mais avant qu'il et
pu conclure cette sentence, la dame l'avait pouss dans le passage, et
avait ferm et verrouill la porte derrire lui.

Quelque satisfaction que notre philosophe dt ressentir d'avoir termin
aussi aisment cette pouvantable aventure, sa situation prsente
n'tait nullement agrable. Il tait seul,  moiti habill, dans un
passage ouvert, dans une maison inconnue, au milieu de la nuit. Il
n'tait pas supposable qu'il put retrouver, dans une parfaite obscurit,
la chambre qu'il n'avait pu dcouvrir lorsqu'il tait arm d'une
lumire, et s'il faisait le plus petit bruit, dans ses inutiles
recherches, il courait la chance de recevoir un coup de pistolet et
peut-tre d'tre tu par quelque voyageur rveill en sursaut. Il
n'avait donc pas d'autre ressource que de rester o il tait, jusqu'
la pointe du jour. Ainsi, aprs avoir fait encore quelques pas dans le
corridor, en trbuchant,  sa grande alarme, sur plusieurs paires de
bottes, il s'accroupit dans un angle du mur, pour attendre le matin
aussi philosophiquement qu'il le pourrait.

Cependant il n'tait point destin  subir cette nouvelle preuve de
patience, car il n'y avait pas longtemps qu'il tait retir dans son
coin, lorsqu' son horreur inexprimable un homme, portant une lumire,
apparut au bout du corridor. Mais cette horreur fut soudainement
convertie en transports de joie lorsqu'il reconnut son fidle serviteur.
C'tait en effet M. Samuel Weller qui regagnait son domicile, aprs tre
rest jusqu'alors en grande conversation avec le garon qui attendait la
diligence.

Sam! dit M. Pickwick, en paraissant tout  coup devant lui; o est ma
chambre  coucher?

Sam considra son matre avec la surprise la plus expressive, et
celui-ci avait dj rpt trois fois la mme question, lorsque son
domestique tourna sur son talon et le conduisit  la chambre si
longtemps cherche.

Sam, dit M. Pickwick en se mettant dans son lit; j'ai fait cette nuit
un des quiproquos les plus extraordinaires qu'il soit possible de faire.

--a ne m'tonne pas, monsieur, rpliqua schement le valet.

--Mais je suis bien dtermin, Sam, quand je devrais rester six mois
dans cette maison,  ne plus jamais me risquer tout seul hors de ma
chambre.

--C'est la rsolution la plus prudente que vous pourriez prendre,
monsieur. Vous avez besoin de quelqu'un pour vous surveiller quand votre
raison s'en va en visite.

--Qu'est-ce que vous entendez par l? Sam, demanda M. Pickwick, qui, se
levant sur son sant, tendit la main comme s'il allait faire un
discours; mais tout  coup il parut se raviser, se recoucha et dit  son
domestique: Bonsoir.

--Bonsoir, monsieur, rpliqua Sam, et il sortit de la chambre. Arriv
dans le corridor, il s'arrta, secoua la tte, fit quelques pas,
s'arrta encore, moucha sa chandelle, secoua la tte de nouveau, et
finalement se dirigea lentement vers sa chambre, enseveli, en apparence,
dans les plus profondes mditations.




CHAPITRE XXIII.

Dans lequel Samuel Weller s'occupe nergiquement de prendre la revanche
de M. Trotter.


A une heure un peu plus avance de cette mme matine dont le
commencement avait t signal par l'aventure de M. Pickwick avec la
dame aux papillotes jaunes, dans la petite chambre situe auprs des
curies, M. Weller an faisait les prparatifs de son retour  Londres.
Il tait parfaitement pos pour se faire peindre, et, profitant de
l'occasion, nous allons esquisser son portrait.

Son profil avait pu prsenter dans sa jeunesse des lignes hardies et
fortement accentues, mais grce  la bonne chre, grce  un caractre
qui se pliait aux circonstances avec une extrme facilit, les courbes
charnues de ses joues s'taient tendues bien au-del des limites qui
leur avaient t originairement assignes par la nature; si bien qu'
moins de le regarder en face, il tait difficile de distinguer dans son
visage autre chose que le bout d'un nez rubicond. La mme cause avait
fait acqurir  son menton la forme grave et imposante que l'on dcrit
communment, en faisant prcder de l'pithte _double_ le nom de ce
trait expressif de la physionomie humaine. Enfin, son teint prsentait
cette combinaison de couleurs qui ne se rencontrent gure que chez les
gentlemen de sa profession, ou sur un filet de boeuf mal rti. Autour de
son cou il portait un chle de voyage carlate, qui s'adaptait si
parfaitement  son menton qu'il tait difficile de distinguer les plis
de l'un d'avec les plis de l'autre; par-dessus ce chle il mit un long
gilet d'une grosse toffe rouge  larges raies roses, et par-dessus ce
gilet un immense habit vert, orn de gros boutons de cuivre; et parmi
ces boutons ceux qui garnissaient la taille taient si loigns l'un de
l'autre, que nul mortel ne les avait jamais vus tous les deux  la fois.
Les cheveux de M. Weller taient courts, lisses, noirs, et
s'apercevaient  peine sous les bords gigantesques d'un chapeau brun 
forme basse. Ses jambes taient encaisses dans une culotte de velours
 ctes et dans des bottes  revers; enfin, une grande chane de cuivre,
termine par une clef et un cachet du mme mtal, se dandinait
gracieusement  sa vaste ceinture.

Nous avons dit que M. Weller faisait les prparatifs de son retour 
Londres. Pour tre plus explicite, il s'occupait de la question des
vivres. Sur la table, devant lui, se trouvait un pot d'ale, un plat de
boeuf froid et un pain d'une dimension fort respectable,  chacun
desquels il distribuait tour  tour ses faveurs, avec la plus rigide
impartialit. Il venait de couper une bonne tranche de pain lorsqu'un
bruit de pas dans la chambre lui fit lever les yeux. L'espoir de sa
vieillesse tait devant lui.

'Jour! Sammy, dit le pre.

Le fils s'approcha du pot d'ale et prit, en guise de rponse, une longue
gorge de liquide.

Tu aspires les liquides avec facilit, Sammy, dit M. Weller en
regardant l'intrieur du pot, lorsque son premier-n l'eut repos, 
moiti vide, sur la table; tu aurais fait une fameuse sangsure si tu
tais n dans cette profession-l, Sammy.

--Oui, je me figure que ce talent-l m'aurait permis de vivre  mon
aise, rpliqua Sam en s'attaquant au boeuf froid avec une vigueur
considrable.

--Je suis trs-vex, Sammy, reprit M. Weller en dcrivant de petits
cercles avec le pot pour secouer son ale avant de la boire, je suis
trs-vex, Sammy, de voir que tu t'es laiss enfoncer par cet homme
violet. J'avais toujours pens, jusqu' l'autre jour, que les mots de
_Weller_ et _enfonc_ ne viendraient jamais en contract, Sammy....
Jamais.

--Except, sans doute, le cas o il serait question d'une veuve, reprit
Sam.

--Les veuves, Sammy, rpliqua M. Weller en changeant un peu de couleur,
les veuves sont des exceptions  toutes les rgles. J'ai entendu dire
combien une veuve vaut de femmes ordinaires, pour vous mettre dedans. Je
crois que c'est 25, Sammy; mais a pourrait bien tre davantage.

--Eh mais, c'est dj assez gentil.

--D'ailleurs, poursuivit M. Weller, sans faire attention 
l'interruption, c'est ben diffrent. Tu sais ce que disait l'avocat de
ce gen'lm'n qui battait sa femme  coups de pincettes quand il tait en
ribotte. Aprs tout, m'sieu le prsident, qu'i' dit, c'n est qu'une
aimable faiblesse. J'en dis autant par rapport aux veuves, Sammy; et
tu en diras autant quand tu auras mon ge.

--Je sais bien, confessa Sam, je sais bien que j'aurais d en savoir
plus long.

--En savoir plus long! rpta M. Weller, en frappant la table avec son
poing; en savoir plus long! Mais je connais un jeune moutard, qui n'a
pas eu le quart de ton inducation, qui n'a pas seulement frquent les
marchs pendant... non pas six mois, et qui aurait rougi de se laisser
enfoncer comme a, rougi jusqu'au blanc des yeux, Sammy! L'angoisse que
rveilla cette amre rflexion obligea M. Weller  tirer la sonnette et
 demander une nouvelle pinte d'ale.

Allons!  quoi bon parler de a maintenant, fit observer Sam. Ce qui
est fait est fait, il n'y a plus de remde, et cette pense doit nous
consoler, comme disent les Turcs, quand ils ont coup la tte d'un
individu par erreur. Mais chacun son tour, gouverneur, et si je rattrape
ce Trotter, il aura affaire  moi.

--Je l'espre, Sammy, je l'espre, rpondit gravement M. Weller. A ta
sant, Sammy, et puisses-tu effacer bientt la tache dont tu as souli
notre nom de famille. En l'honneur de ce toast, le corpulent cocher
absorba, d'un seul trait, les deux tiers au moins de la pinte
nouvellement arrive: puis il tendit le reste  son fils, qui en disposa
instantanment.

Et maintenant, Sammy, reprit M. Weller en consultant l'norme montre
d'argent que soutenait sa chane de cuivre; maintenant il est temps que
j'aille au bureau pour prendre ma feuille de route et pour faire charger
la voiture; car les voitures, Sammy, c'est comme les canons, i' faut les
charger avec beaucoup de soin avant qu'i' partent.

Sam Weller accueillit avec un sourire filial ce bon mot paternel et
professionnel. Son respectable pre continua d'un ton grave et mu: Je
vas te quitter, Sammy, mon garon, et on ne sait pas quand est-ce que
nous nous reverrons. Ta belle-mre peut avoir fait mon affaire, il peut
arriver un tas d'accidents avant que tu reoives de nouvelles nouvelles
du clbre monsieur Weller de la _Belle Sauvage_. L'honneur de la
famille est dans tes mains, Samivel, et j'espre que tu feras ton
devoir. Quant au reste, je sais que je peux me fier  toi comme 
moi-mme. Aussi je n'ai qu'un petit conseil  te donner. Si tu dpasses
la cinquantaine et que l'ide te vienne d'pouser quelqu'un, n'importe
qui, vite enferme-toi dans ta chambre, si tu en as une, et
empoisonne-toi sur-le-champ. C'est commun de se pendre; ainsi pas de
ces btises-l. Empoisonne-toi, Sammy, mon garon, empoisonne-toi et
plus tard tu seras bien aise de m'avoir cout.

M. Weller gardait fixement son fils en prononant ces touchantes
paroles. Lorsqu'il eut termin il tourna lentement sur le talon et
disparut.

Les derniers conseils de son pre ayant veill dans l'esprit de M.
Samuel Weller mille ides contemplatives et lugubres, il sortit de
l'auberge du _Cheval blanc_ ds que le vieil automdon l'eut quitt, et
dirigea ses pas vers l'glise de Saint-Clment, essayant de dissiper sa
mlancolie en se promenant dans les antiques dpendances de cet difice.
Il y avait dj quelque temps qu'il flnait dans les environs, quand il
se trouva dans un endroit solitaire, une espce de cour, d'un aspect
vnrable, et qui n'avait pas d'autre issue que le passage par lequel il
tait entr. Il allait donc retourner sur ses pas, lorsqu'il fut
ptrifi sur place par une apparition que nous allons dcrire
ci-dessous.

M. Samuel Weller, tait occup  contempler les vieilles maisons de
brique rouge, et malgr son abstraction profonde, lanait de temps en
temps une oeillade assassine aux fraches servantes qui ouvraient une
fentre ou levaient une jalousie, lorsque la porte verte d'un jardin, au
fond de la cour, s'ouvrit tout  coup. Un homme en sortit, qui referma
soigneusement, aprs lui, ladite porte et s'avana d'un pas rapide vers
l'endroit o se trouvait Sam.

Or, si l'on prend ce fait isolment, et sans s'occuper des circonstances
concomitantes, il n'a rien de fort extraordinaire, car, dans beaucoup de
parties du monde, un homme peut sortir d'un jardin et fermer derrire
lui une porte verte, il peut mme s'loigner d'un pas rapide, sans
attirer pour cela l'attention publique. Il est donc clair qu'il devait y
avoir, pour veiller l'intrt de Sam, quelque chose de particulier dans
le costume de l'homme, ou dans l'homme lui-mme, ou dans l'un et dans
l'autre. C'est ce que le lecteur pourra facilement conclure, lorsque
nous lui aurons dcrit avec prcision la conduite de l'individu dont il
s'agit.

Il avait donc ferm derrire lui la porte verte, il s'avanait dans la
cour d'un pas rapide, comme nous l'avons dj dit deux fois; mais il
n'eut pas plus tt aperu M. Weller qu'il hsita, s'arrta et parut ne
pas trop savoir quel parti prendre. Cependant, comme la porte verte
tait ferme derrire lui, et comme il n'y avait pas d'autre issue que
celle qui tait devant lui, il ne fut pas longtemps  remarquer que,
pour sortir de l, il fallait ncessairement passer devant M. Samuel
Weller. Il reprit donc son pas dlibr et s'avana en regardant droit
devant lui. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire dans cet homme,
c'est la faon hideuse dont il contournait ses traits, faisant les
grimaces les plus tonnantes et les plus effroyables qu'on ait jamais
vues. Jamais l'oeuvre de la nature n'avait t dguise plus artistement
que ne le fut en un instant le visage en question.

Parole d'honneur, se dit Sam  lui-mme, en voyant approcher le quidam,
voil qui est drle! j'aurais jur que c'tait lui!

L'homme avanait toujours, et  mesure qu'il s'approchait, sa figure
devenait de plus en plus bouleverse.

Je pourrais prter serment, quant  ces cheveux noirs et  cet habit
violet; mais c'est bien sr la premire fois que je vois cette
boule-l.

Pendant ce soliloque, la physionomie de l'tranger avait pris un aspect
surnaturel et parfaitement hideux. Cependant il fut oblig de passer
trs-prs de Sam, et un regard scrutateur de celui-ci lui permit de
dcouvrir, sous ce masque de contorsions effrayantes, quelque chose qui
ressemblait trop aux petits yeux de M. Job Trotter pour qu'il ft
possible de s'y tromper.

Oh! monsieur! cria Sam d'une voix irrite.

L'tranger s'arrta.

Oh! rpta Sam d'une voix encore plus froce.

L'homme  l'horrible visage regarda avec la plus grande surprise au fond
de la cour,  l'entre de la cour, aux fentres de chaque maison,
partout enfin, except du ct de Sam Weller; puis il fit un autre pas
en avant, mais il fut arrt par un nouveau hurlement de Sam:

Oh! monsieur!

Il n'y avait plus moyen de prtendre mconnatre d'o venait la voix, et
l'tranger, n'ayant pas d'autre ressource, regarda Sam en face.

a ne prend pas, Job Trotter, dit celui-ci. Allons! allons! pas de
btises. Vous n'tes pas assez beau naturellement pour vous permettre de
vous gter comme a la physionomie. Remettez-moi vos petits yeux  leur
place, ou bien je les enfoncerai dans votre tte. M'entendez-vous!

Comme M. Weller paraissait dispos  agir suivant la lettre et l'esprit
de ce discours, M. Trotter permit peu  peu  son visage de reprendre
son expression habituelle, et tout  coup, tressaillant de joie, il
s'cria:

Que vois-je? monsieur Walker!

--Ha! reprit Sam, vous tes bien content de me rencontrer, n'est-ce pas?

--Content! s'cria Job Trotter enchant! Oh! monsieur Walker, si vous
saviez combien j'ai dsir cette rencontre! Mais c'en est trop pour ma
sensibilit, monsieur Walker; je ne puis pas contenir ma joie; en vrit
je ne le puis pas!

En sanglotant ces paroles, M. Trotter rpandit un vritable dluge de
pleurs, et, jetant ses bras autour de ceux de Sam, il l'embrassa
troitement, avec un transport d'affection.

A bas les pattes! lui cria Sam, grandement indign de cette conduite,
et s'efforant inutilement de se soustraire aux embrassements de son
enthousiaste connaissance. A bas les pattes! vous dis-je. Pourquoi me
pleurez-vous comme a sur le dos, pompe  incendie?

--Parce que je suis si content de vous voir, rpliqua Job Trotter, en
relchant Sam,  mesure que les symptmes de son courroux diminuaient.
Ah! monsieur Walker, c'en est trop!

--Trop? Je le crois bien! Voyons, qu'avez-vous  me dire, eh?

M. Trotter ne fit pas de rplique, car le petit mouchoir rouge tait en
pleine activit.

Qu'avez-vous  me dire avant que je vous casse la tte? rpta Sam
d'une manire menaante.

--Hein? fit M. Trotter d'un ton de vertueuse surprise.

--Qu'est-ce que vous avez  me dire?

--Mais, monsieur Walker!...

--Ne m'appelez pas Walker; je me nomme Weller, vous le savez bien.
Qu'est-ce que vous avez  me dire?

--Dieu vous bnisse, monsieur Walker,... je veux dire Weller.... Bien
des choses, si vous voulez venir quelque part o nous puissions parler 
notre aise. Si vous saviez comme je vous ai cherch, monsieur Weller!

--Trs-soigneusement je suppose, reprit Sam, schement.

--Oh! oui, monsieur, en vrit! affirma M. Trotter sans qu'on vit remuer
un muscle de sa physionomie. Donnez-moi une poigne de main, M. Weller.

Sam considra pendant quelques secondes son compagnon, et ensuite,
comme pouss par un soudain mouvement, il lui tendit la main.

Comment va votre bon cher matre, demanda Job  Sam, tout en cheminant
avec lui. Oh! c'est un digne gentleman, monsieur Weller. J'espre qu'il
n'a pas attrap de fracheurs dans cette pouvantable nuit.

Une expression momentane de malice tincela dans l'oeil de Job, pendant
qu'il prononait ces paroles. Sam s'en aperut, et ressentit dans son
poing ferm une violente dmangeaison, mais il se contint et rpondit
simplement que son matre se portait trs-bien.

Oh! que j'en suis content. Est-il ici?

--Et le vtre y est-il?

--Hlas! oui, il est ici. Et ce qui me peine  dire, monsieur Weller,
c'est qu'il s'y conduit plus mal que jamais.

--Ah! ah!

--Oh! a fait frmir! c'est terrible!

--Dans une pension de demoiselles?

--Non! non! pas dans une pension, rpliqua Job avec le mme regard
malicieux que Sam avait dj remarqu, pas dans une pension.

--Dans la maison avec une porte verte? demanda Sam en regardant
attentivement son compagnon.

--Non! non! oh! non pas l! rpondit Job avec une vivacit qui ne lui
tait pas habituelle. Pas l!

--Que faisiez-vous l vous-mme? reprit Sam avec un regard perant. Vous
y tes entr par accident, peut-tre?

--Voyez-vous, monsieur Weller, je ne regarde pas  vous dire mes petits
secrets, parce que, comme vous savez, nous avons eu tant de got l'un
pour l'autre la premire fois que nous nous sommes rencontrs. Vous vous
rappelez la charmante matine que nous avons passe ensemble.

--Eh! oui, rpliqua Sam, je m'en souviens. Eh bien!

--Eh bien! poursuivit Job avec grande prcision et du ton peu lev d'un
homme qui communique un secret important. Dans cette maison  la porte
verte, monsieur Weller, il y a beaucoup de domestiques.

--Je m'en doute bien, interrompit Sam.

--Oui, et il y a une cuisinire qui a pargn quelque chose, monsieur
Weller, et qui dsire ouvrir une petite boutique d'picerie, voyez-vous.

--Oui d?

--Oui, monsieur Weller, h bien! monsieur, je l'ai rencontre  une
petite chapelle o je vais. Une bien jolie petite chapelle de cette
ville, monsieur Weller, o on chante ce recueil d'hymnes que je porte
habituellement sur moi et que vous avez peut-tre vu entre mes mains, et
j'ai fait connaissance avec elle, monsieur Weller; et puis il s'est
tabli une petite intimit, et je puis me hasarder  dire que je compte
devenir l'picier.

--Ah! et vous ferez un trs-aimable picier, rpliqua Sam en examinant
de ct M. Trotter avec un profond dgot.

--Le grand avantage de ceci, monsieur Weller, continua Job, dont les
yeux se remplissaient de larmes; le grand avantage de ceci c'est que je
pourrai quitter le service dshonorant de ce mchant homme, et me
dvouer tout entier  une vie meilleure et plus vertueuse. Une vie plus
conforme  la manire dont j'ai t lev, monsieur Weller.

--Vous devez avoir t joliment duqu, hein?

--Oh! avec un soin! avec un soin incroyable, monsieur Weller! et en se
rappelant la puret de son enfance, M. Trotter tira de nouveau le
mouchoir rose et pleura copieusement.

--Qu'on devait tre heureux d'aller  l'cole avec un enfant aussi pieux
que vous!

--Je crois bien, monsieur, rpliqua Job en poussant un profond soupir.
J'tais l'idole de l'cole.

--Ah! a ne m'tonne pas. Quelle consolation vous deviez tre pour votre
bnite mre!

En entendant ces mots Job insra un bout du mouchoir rose dans le coin
de chacun de ses yeux, et recommena  fondre en larmes.

Qu'est-ce qu'il a maintenant, s'cria Sam, rempli d'indignation. La
pompe  feu n'est rien auprs de lui. Qu'est-ce qui vous fait fondre en
eau maintenant? La conscience de votre coquinerie, pas vrai?

--Je ne puis pas modrer ma sensibilit, monsieur Weller reprit Job
aprs une courte pause. Quand je songe que mon matre a souponn la
conversation que j'avais eue avec le vtre, et qu'il m'a emmen en
chaise de poste, aprs avoir engag la jeune lady  dire qu'elle ne le
connaissait pas et aprs avoir gagn la matresse de pension! Ah!
monsieur Weller, cela me fait frissonner!

--Ah! c'est comme a que la chose s'est passe, hein?

--Sans doute, rpliqua Job.

Tout en parlant ainsi les deux amis taient arrivs prs de l'htel.
Sam dit alors  son compagnon: Si a ne vous drangeait pas trop, Job,
je voudrais bien vous voir au _Grand Cheval blanc_, ce soir, vers les
huit heures.

--Je n'y manquerai pas.

--Et vous ferez bien, reprit Sam avec un regard expressif. Autrement je
pourrais aller demander de vos nouvelles de l'autre ct de la porte
verte; et alors a pourrait vous nuire, vous voyez.

--Je viendrai, sans faute, rpta Job, et il s'loigna aprs avoir donn
 Sam une chaleureuse poigne de main.

--Prends garde, Job Trotter, prends garde  toi, dit Sam en le regardant
partir; car je pourrais bien t'enfoncer, cette fois. Ayant termin ce
monologue et suivi Job des yeux jusqu'au dtour de la rue, Sam rentra et
monta  la chambre de son matre.

Tout est en train, monsieur, lui dit-il.

--Qu'est-ce qui est en train, Sam?...

--Je les ai trouvs, monsieur.

--Trouv qui?

--Votre bonne pratique, et le pleurnichard aux cheveux noirs.

--Impossible! s'cria M. Pickwick avec la plus grande nergie. O
sont-ils, Sam! o sont-ils?

--Chut! chut! rpta le fidle valet, et tout en aidant son matre 
s'habiller, il lui dtailla le plan de campagne qu'il avait dress.

Mais quand cela se fera-t-il, Sam?

--Au bon moment, monsieur, au bon moment.

Le lecteur apprendra dans le subsquent chapitre, si cela fut fait au
bon moment.




CHAPITRE XXIV.

Dans lequel M. Peter Magnus devient jaloux, et la dame d'un certain ge,
craintive; ce qui jette les pickwickiens dans les griffes de la justice.


Quand M. Pickwick descendit dans la chambre o il avait pass la soire
prcdente avec M. Peter Magnus, il le trouva en train de se promener
dans un tat nerveux d'agitation et d'attente, et remarqua que ce
gentleman avait dispos, au plus grand avantage possible de sa personne,
la majeure partie du contenu des deux sacs, du carton  chapeau, et du
paquet papier gris.

Bonjour, monsieur, dit M. Magnus. Comment trouvez-vous ceci, monsieur?

--Tout  fait meurtrier, rpondit M. Pickwick en examinant avec un
sourire de bonne humeur le costume du prtendant.

--Oui, je pense que cela fera l'affaire, monsieur Pickwick; monsieur,
j'ai envoy ma carte.

--Vraiment!

--Oui, et le garon est venu me dire qu'elle me recevrait  onze heures.
A onze heures, monsieur, et il ne s'en faut plus que d'un quart d'heure
maintenant.

Ah! c'est bientt!

Oui, c'est bientt! Trop tt, peut-tre, pour que ce soit agrable. Eh!
monsieur Pickwick, monsieur.

--La confiance en soi-mme est une grande chose dans ces cas l.

--Je le crois, monsieur. J'ai beaucoup de confiance en moi-mme.
Rellement, monsieur Pickwick, je ne vois pas pourquoi un homme
sentirait la moindre crainte dans une circonstance semblable. Quoi de
plus simple en somme, monsieur? il n'y a rien l de dshonorant. C'est
une affaire de convenances mutuelles, rien de plus. Mari d'un ct,
femme de l'autre. C'est l mon opinion de la matire, monsieur Pickwick.

--Et c'est une opinion trs-philosophique. Mais le djeuner nous attend,
monsieur Magnus, allons.

Ils s'assirent pour djeuner; cependant malgr les vanteries de M.
Magnus, il tait vident qu'il se trouvait sous l'influence d'une grande
agitation, dont les principaux symptmes taient des essais lugubres de
plaisanterie, la perte de l'apptit, une propension  renverser les
tasses et la thire, et une inclination irrsistible  regarder la
pendule, toutes les deux secondes.

Hi! hi! hi! balbutia-t-il en affectant de la gaiet, mais en tremblant
d'agitation; il ne s'en faut plus que de deux minutes, monsieur
Pickwick. Suis-je ple, monsieur?

--Pas trop.

Il y eut un court silence.

Je vous demande pardon, monsieur Pickwick. Avez-vous jamais fait cette
sorte de chose, dans votre temps?

--Vous voulez dire une demande en mariage?

--Oui.

--Jamais! rpliqua M. Pickwick avec grande nergie, jamais!

--Alors vous n'avez pas d'ides sur la meilleure manire d'entrer en
matire?

--Eh! je puis avoir quelques ides  ce sujet; mais comme je ne les ai
jamais soumises  la pierre de touche de l'exprience, je serais fch
si vous vous en serviez pour rgler votre conduite.

M. Magnus jeta un autre coup d'oeil  la pendule: l'aiguille marquait
cinq minutes aprs onze heures. Il se retourna vers M. Pickwick en lui
disant: Malgr cela, monsieur, je vous serai bien oblig de me donner
un avis.

--Eh bien! monsieur, rpondit le savant homme avec la solennit profonde
qui rendait ses remarques si impressives quand il jugeait qu'elles en
valaient la peine; je commencerais, monsieur, par payer un tribut  la
beaut et aux excellentes qualits de la dame. De l, monsieur, je
passerais  ma propre indignit.

--Trs-bien, s'cria M. Magnus.

--Indignit, par rapport  _elle_ seule, monsieur. Faites bien attention
 cela; car pour montrer que je ne serais pas _absolument_ indigne, je
ferais une courte revue de ma vie passe et de ma condition prsente:
j'tablirais, par analogie, que je serais un objet trs-dsirable pour
toute autre personne. Ensuite je m'tendrais sur la chaleur de mon
amour, et sur la profondeur de mon dvouement. Peut-tre pourrais-je,
alors, essayer de m'emparer de sa main.

--Oui, je vois. Cela serait un grand point.

--Ensuite, continua M. Pickwick, en s'chauffant  mesure que son sujet
se prsentait devant lui sous des couleurs plus brillantes; ensuite j'en
viendrais  cette simple question: Voulez-vous de moi? Je crois pouvoir
supposer raisonnablement que la dame dtournerait la tte....

--Pensez-vous qu'on puisse prendre cela pour accord? interrompit M.
Magnus. Parce que, voyez-vous, si elle ne dtournait pas la tte au
moment prcis, cela serait embarrassant.

--Je crois qu'elle la dtournerait  ce moment-l, monsieur; et
l-dessus je saisirais sa main, et je pense, _je pense_, monsieur
Magnus, qu'aprs avoir fait cela, supposant qu'elle n'et point profr
de refus, je retirerais doucement le mouchoir qu'elle aurait port  ses
yeux, si ma faible connaissance de la nature humaine ne me trompe point,
et je droberais un baiser respectueux: oui, je pense que je le
droberais; et je suis convaincu que dans cet instant mme, si la dame
devait m'accepter, elle murmurerait  mon oreille un pudique
consentement.

M. Magnus se leva de sa chaise, regarda pendant quelque temps M.
Pickwick en silence et avec un regard intelligent, puis il lui secoua
chaleureusement la main et s'lana, en dsespr, hors de la porte.
L'aiguille de la pendule marquait onze heures dix minutes.

M. Pickwick fit quelques tours dans la chambre, et l'aiguille suivant
son exemple, tait arrive  la figure qui indique la demi-heure,
lorsque la porte s'ouvrit soudainement. M. Pickwick se retourna pour
fliciter M. Magnus, mais  sa place il aperut la joyeuse physionomie
de M. Tupman, la figure guerrire de M. Winkle, et les traits
intellectuels de M. Snodgrass.

Pendant que M. Pickwick les complimentait, M. Peter Magnus se prcipita
dans l'appartement.

Mes bons amis, dit le philosophe, voici le gentleman dont je vous
parlais, M. Magnus.

--Votre serviteur, messieurs, dit M. Magnus qui tait videmment dans un
tat d'exaltation. Monsieur Pickwick, permettez-moi de vous parler un
moment, monsieur.

En prononant ces mots M. Magnus insinua son index dans une des
boutonnires de M. Pickwick, et l'attirant dans l'ouverture d'une
fentre: Flicitez-moi, monsieur Pickwick; j'ai suivi votre avis  la
lettre.

--tait-il bon?

--Oui, monsieur, il ne pouvait pas tre meilleur. Elle est  moi,
monsieur Pickwick.

--Je vous en flicite de tout mon coeur, rpondit le philosophe, en
secouant cordialement la main de sa nouvelle connaissance.

--Il faut que vous la voyiez, monsieur. Par ici, s'il vous plat.
Excusez-nous pour un instant, messieurs. En parlant ainsi l'amant
triomphant entrana rapidement M. Pickwick hors de la chambre, s'arrta
 la porte voisine dans le corridor, et y tapa doucement.

Entrez, dit une voix de femme.

Ils entrrent.

Miss Witherfield[26], dit M. Magnus, permettez-moi de vous prsenter un
de mes meilleurs amis, M. Pickwick.--Monsieur Pickwick, permettez-moi de
vous prsenter  miss Witherfield.

[Footnote 26: En franais: De champ sec.]

La dame tait  l'autre bout de la chambre. M. Pickwick la salua, et en
mme temps, tirant adroitement ses lunettes de sa poche, il les ajusta
sur son nez; mais  peine les y avait-il poses qu'il poussa une
exclamation de surprise, et recula plusieurs pas. La dame, de son ct,
jetait un cri involontaire, cachait son visage dans ses mains, et se
laissait tomber sur sa chaise; tandis que M. Peter Magnus, qui semblait
ptrifi sur la place, les contemplait tour  tour avec une physionomie
dfigure par un excs d'tonnement et d'horreur.

Un semblable coup de thtre parat inexplicable; mais le fait est que
M. Pickwick, aussitt qu'il avait mis ses lunettes, avait reconnu tout 
coup, dans la future Mme Magnus, la dame chez laquelle il s'tait si
odieusement introduit la nuit prcdente; et qu' peine lesdites
lunettes avaient-elles crois le nez de M. Pickwick, lorsque la dame
s'aperut de l'identit de sa physionomie avec celle qu'elle avait vue,
environne de toutes les horreurs d'un bonnet de coton. En consquence
la dame cria et le philosophe tressaillit.

Monsieur Pickwick, que signifie cela, monsieur? Dites-moi ce que
signifie cela, monsieur? s'cria M. Magnus d'un ton de voix lev et
menaant.

--Monsieur, je refuse de rpondre  cette question, rpliqua M.
Pickwick, un peu chauff par la manire soudaine dont M. Magnus l'avait
interrog, au mode impratif.

--Vous le refusez, monsieur?

--Oui, monsieur. Je ne consentirai pas, sans la permission de cette
dame,  dire quelque chose qui puisse la compromettre, ou rveiller dans
son sein de dsagrables souvenirs.

--Miss Witherfield, reprit M. Magnus, connaissez-vous monsieur?

--Si je le connais? rpondit en hsitant la dame d'un certain ge.

--Oui, si vous le connaissez! Je demande si vous le connaissez? rpta
M. Magnus avec frocit.

--Je l'ai dj vu, balbutia la dame.

--O? demanda M. Magnus, o, madame?

--Voil, dit la dame en se levant et dtournant la tte; voil ce que je
ne rvlerais pas pour un empire....

--Je vous comprends, madame, interrompit M. Pickwick, et je respecte
votre dlicatesse. Cela ne sera jamais divulgu par moi. Vous pouvez y
compter.

--Sur ma parole, madame! reprit M. Magnus, avec un amer ricanement, sur
ma parole, madame! vu la situation o je suis plac vis--vis de vous,
vous vous conduisez, vis--vis de moi, avec assez de sang-froid, assez
de sang-froid, madame!

--Cruel monsieur Magnus! balbutia la dame d'un certain ge, et elle se
prt  pleurer abondamment.

M. Pickwick s'interposa. Adressez-moi vos observations, monsieur. S'il
y a quelqu'un de blmable ici, c'est moi seul.

--Ah! c'est vous seul qui tes blmable, monsieur! Je vois, je vois.
Oui, je comprends, monsieur. Vous vous repentez de votre dtermination,
maintenant.

--Ma dtermination! rpta M. Pickwick.

--Votre dtermination, monsieur. Oh! ne me regardez pas comme cela,
monsieur. Je me rappelle vos paroles d'hier au soir. Vous tes venu ici
pour dmasquer la fausset et la trahison d'une personne, dans la bonne
foi de laquelle vous aviez plac une entire confiance. Eh! monsieur?
Ici M. Peter Magnus se laissa aller  un ricanement prolong; puis tant
ses lunettes bleues, qu'il jugea probablement superflues dans un accs
de jalousie, il se mit  rouler ses petits yeux d'une manire
effrayante.

Eh? dit-il, sur nouveaux frais en rptant son ricanement, avec un
effet redoubl. Mais vous m'en rpondrez, monsieur!

--De quoi rpondrai-je? demanda M, Pickwick.

--Ne vous inquitez pas, monsieur! vocifra M. Magnus en arpentant la
chambre; ne vous inquitez pas!

Il faut que ces quatre mots aient une signification fort tendue, car
nous ne nous rappelons pas d'avoir jamais observ une querelle dans la
rue, au spectacle, dans un bal public, ou ailleurs, dans laquelle cette
phrase ne servit pas de rponse principale  toutes les questions
belliqueuses. Croyez-vous tre un gentleman, monsieur? Ne vous
inquitez pas, monsieur!--Est-ce que j'ai dit quelque chose  la jeune
femme, monsieur? Ne vous inquitez pas, monsieur!--Avez-vous envie de
vous faire casser les reins, monsieur? Ne vous inquitez pas, monsieur!
En mme temps il faut observer qu'il semble y avoir une provocation
cache dans cet universel _ne vous inquitez pas_; car il veille dans
le sein des individus auxquels il s'adresse plus de courroux qu'une
grave injure.

Nous ne prtendons pas cependant que l'application de cette expression 
M. Pickwick remplit son me de l'indignation qu'elle aurait
infailliblement excite dans un esprit vulgaire. Nous racontons
simplement le fait. En entendant ces mots, M. Pickwick ouvrit la porte
de la chambre, et cria brusquement.

Tupman, venez ici!

M. Tupman arriva immdiatement avec un air de considrable surprise.

Tupman, dit M. Pickwick, un secret de quelque dlicatesse et qui
concerne cette dame est la cause d'un diffrend qui vient de s'lever
entre ce gentleman et moi-mme. Mais je l'assure, devant vous, que ce
secret n'a aucune relation avec lui-mme, ni aucun rapport avec ses
affaires. Aprs cela je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que s'il
continuait  en douter, il douterait en mme temps de ma vracit, ce
que je considrerais comme une insulte personnelle.

A ces mots, le philosophe lana  M.P. Magnus un regard qui renfermait
toute une encyclopdie de menaces.

La figure honorable et assure de M. Pickwick, jointe  la force, 
l'nergie du langage qui le distinguaient si minemment, auraient port
la conviction dans tout esprit raisonnable; mais malheureusement, dans
l'instant en question, l'esprit de M. Peter Magnus n'tait nullement
dans un tat raisonnable. Au lieu donc de recevoir, d'une manire
convenable l'explication du philosophe, il procda immdiatement  se
monter sur un diapason dvorant de colre et de menaces, parlant avec
rage de ce qui tait d  sa dlicatesse,  sa sensibilit, et donnant
de la force  ses dclamations en marchant furieusement  travers la
chambre, et en arrachant ses cheveux; amusement qu'il interrompait
quelquefois pour agiter son poing sous le nez philanthropique de M.
Pickwick.

Cependant, fort de sa rectitude et de son innocence, contrari d'avoir
malheureusement embarrass la dame d'un certain ge, dans une affaire
aussi dsagrable, M. Pickwick,  son tour, tait dans une disposition
moins paisible qu' son ordinaire. En consquence, on parla plus
vivement; on se servit de plus gros mots, et  la fin, M. Magnus dit 
M. Pickwick qu'il aurait bientt de ses nouvelles. M. Pickwick, avec une
politesse digne de louange, lui rpondit que le plus tt serait le
mieux. A ces mots la dame d'un certain ge se prcipita en pleurant hors
de la chambre, et M. Tupman entrana son savant ami, abandonnant le
prtendu dsappoint  ses sombres mditations.

Si la dame d'un certain ge avait vcu dans la socit, ou si elle avait
tant soit peu connu les coutumes et les manires de ceux qui font les
lois et tablissent les modes, elle aurait su que cette espce de
frocit est la chose du monde la plus innocente. Mais elle avait
principalement habit la province, n'avait jamais lu les dbats
parlementaires, et tait peu verse, par consquent, dans le code
d'honneur raffin des nations civilises. Aussitt donc qu'elle eut
gagn sa chambre  coucher et soigneusement verrouill sa porte, elle
commena  mditer sur les scnes dont elle venait d'tre tmoin. Des
ides de massacre et de carnage se prsentrent  son imagination, et,
dans cette fantasmagorie, le tableau le moins sanglant reprsentait M.
Peter Magnus, enrichi d'une livre de plomb dans le ct gauche, et
rapport  l'htel sur un brancard. Plus la dame d'un certain ge
mditait, plus elle tait pouvante, et  la fin elle se dtermina 
aller trouver le principal magistrat de la ville, et  le requrir de
faire empoigner sans dlai M. Pickwick et M. Tupman.

La dame d'un certain ge fut pousse  prendre ce parti par un grand
nombre de considrations; mais la principale tait la preuve
incontestable qu'elle donnerait ainsi  M. Peter Magnus du dvouement
qu'elle lui avait vou, de l'anxit qu'elle ressentait pour le salut
de sa personne. Elle connaissait trop bien la jalousie de son
temprament, pour s'aventurer  faire la plus lgre allusion  la cause
relle de son agitation, en voyant M. Pickwick, et elle se fiait  son
influence et  ses moyens de persuasion, pour apaiser le petit homme,
pourvu que l'objet de ses soupons ft loign, et qu'il ne s'levt
plus de nouvelles occasions de querelles. La tte remplie de ces
rflexions, elle ajusta son chapeau et son chle, et se rendit en droite
ligne au domicile du maire.

Or, George Nupkins, esquire, maire de la ville d'Ipswich, tait un grand
personnage; si grand qu'un bon marcheur pourrait  peine en rencontrer
un semblable entre le lever et le coucher du soleil, mme le 21 juin,
jour qui lui offrirait naturellement le plus de chances pour cette
recherche, puisque, suivant tous les almanachs, c'est le plus long jour
de l'anne. Dans la matine en question, M. Nupkins se trouvait dans un
tat d'irritation extrme, car il y avait eu une rbellion dans la
ville. Tous les externes de la plus grande cole avaient conspir pour
briser les carreaux d'une marchande de pommes qui leur dplaisait; ils
avaient hu le bedeau; ils avaient jet des pierres  la police charge
de comprimer l'meute, et reprsente par un bonhomme en bottes 
revers, qui remplissait ses fonctions depuis au moins un quart de
sicle. M. Nupkins tait donc assis dans sa bergre, fronant
majestueusement ses sourcils et bouillant de rage, lorsqu'une dame fut
annonce pour une affaire pressante, importante, particulire. M.
Nupkins, prenant un air calme et terrible, donna ordre d'introduire la
dame, et cet ordre, comme tous ceux des magistrats, des empereurs et des
autres puissances de la terre, ayant t immdiatement excut, miss
Witherfield, dont l'agitation tait visible et intressante, se prsenta
devant le grand homme.

Muzzle! dit le magistrat.

Muzzle tait un domestique rabougri, dont le coffre tait long, les
jambes courtes.

Muzzle!

--Oui, Votre Honneur.

--Donnez un fauteuil, et quittez la chambre.

--Oui, Votre Vnration.

--Maintenant, madame, voulez-vous exposer votre affaire.

--Elle est d'une nature trs-pnible, monsieur.

--Je ne dis pas le contraire, madame. Calmez-vous madame, (Ici M.
Nupkins prit un air de douceur.) Et dites-moi quelle affaire lgale
vous amne devant moi, madame. (Ici le magistrat reprit le dessus et M.
Nupkins se donna un air svre et grandiose.)

--Il est fort affligeant pour moi, monsieur, de vous faire cette
dnonciation. Mais je crains bien qu'il n'y ait un duel ici.

--Ici, madame?--O madame?

--Dans Ipswich.

--Dans Ipswich! madame. Un duel dans Ipswich! s'cria le magistrat
parfaitement stupfait  cette seule ide. Impossible, madame! Rien de
la sorte ne peut arriver dans cette ville; j'en suis persuad. Dieu du
ciel! madame, connaissez-vous l'activit de notre magistrature locale?
N'avez-vous pas entendu dire, madame, que le quatre mai pass, suivi
seulement par soixante constables spciaux, je me prcipitai entre deux
boxeurs, et qu'au risque d'tre sacrifi aux passions furieuses d'une
multitude irrite, j'empchai une rencontre pugilastique entre le
champion de Middlesex et celui de Suffolk. Un duel dans Ipswich, madame!
Je ne le pense pas. Non, je ne pense pas qu'il puisse y avoir deux
mortels assez audacieux pour projeter un tel attentat dans cette ville.

--Ce que j'ai l'honneur de vous dire n'est malheureusement que trop
exact, reprit la dame d'un certain ge. J'tais prsente  la querelle.

--C'est la chose la plus extraordinaire! s'cria le magistrat tonn.
Muzzle!

--Oui, Votre Vnration.

--Envoyez-moi M. Jinks, sur-le-champ,  l'instant mme.

--Oui, Votre Vnration.

Muzzle se retira, et bientt on vit entrer dans la chambre un clerc
d'ge raisonnable, mal vtu, et videmment mal nourri, comme
l'annonaient son visage ple et son nez aigu.

--Monsieur Jinks, dit le magistrat, monsieur Jinks.

--Monsieur, rpliqua Jinks.

--Cette dame est venue ici pour nous informer d'un duel qui doit avoir
lieu dans cette ville.

M. Jinks, ne sachant pas exactement que dire, sourit d'un sourire
d'infrieur.

De quoi riez-vous, monsieur Jinks? demanda le magistrat.

M. Jinks prit  l'instant un air srieux.

Monsieur Jinks, poursuivit le magistrat, vous tes un sot, monsieur.
(M. Jinks regarda humblement le grand homme, et mordit le haut de sa
plume.) Vous pouvez voir quelque chose de trs-comique dans cette
information, monsieur; mais je vous dirai, monsieur Jinks, que vous avez
trs-peu de raisons de rire.

Le clerc  l'air affam soupira, comme un homme convaincu qu'il avait en
effet fort peu de motifs d'tre gai. Puis, ayant reu l'ordre de noter
la dposition de la dame, il se glissa jusqu' son sige, et se mit 
crire.

Ce Pickwick est le principal,  ce que j'entends, dit le magistrat,
lorsque la dclaration fut termine.

--Oui, monsieur, rpondit la dame d'un certain ge.

--Et l'autre perturbateur? Quel est son nom, monsieur Jinks?

--Tupman, monsieur.

--Tupman est le tmoin, madame?

--Oui, monsieur.

--L'autre combattant a quitt la ville, dites-vous, madame?

--Oui, rpondit miss Witherfield avec une petite toux.

--Trs-bien. Ce sont deux coupe-jarrets de Londres, qui sont venus ici
pour dtruire la population de Sa Majest, pensant que le bras de la loi
est faible et paralys  cette distance de la capitale. Mais nous en
ferons un exemple. Expdiez le mandat d'amener, monsieur Jinks.
Muzzle!...

--Oui, Votre Vnration.

--Grummer est-il en bas?

--Oui, Votre Vnration.

--Envoyez-le ici.

L'obsquieux Muzzle se retira et revint presque immdiatement avec le
reprsentant de l'autorit, constable depuis son enfance, et qui tait
principalement remarquable par son nez vineux, sa voix enroue, son
habit couleur de tabac, ses bottes  revers et son regard errant.

Grummer! dit le magistrat.

--Votre Vin--ration.

--La ville est-elle tranquille maintenant?

--Pas mal, Votre Vin--ration; la populace s'est apaise par consquent
que les garons s'en est all jouer  la crosse.

--Grummer, reprit le magistrat d'un air dtermin; dans un temps comme
celui-ci, il n'y a que des mesures vigoureuses qui puissent russir. Si
l'on mprise l'autorit des officiers du roi, il faut faire lire le
_riot-act_[27]. Si le pouvoir civil ne peut pas protger les fentres,
il faut que le militaire protge le pouvoir civil et les fentres aussi.
Je pense que c'est une maxime de la constitution, monsieur Jinks?

[Footnote 27: Sommation pour inviter la foule  se disperser.]

--Certainement, monsieur.

--Trs-bien, dit le magistrat en signant le mandat d'amener. Grummer,
vous ferez comparatre ces personnes devant nous cette aprs-midi; vous
les trouverez au _Grand Cheval blanc_. Vous vous rappelez l'affaire des
champions de Middlesex et de Suffolk, Grummer?

M. Grummer exprima par une secousse de sa tte qu'il ne l'oublierait
jamais; ce qui, en effet, n'tait gure probable, aussi longtemps
surtout que cette affaire continuerait  lui tre cite tous les jours.

Ceci, poursuivit le magistrat, est peut-tre encore plus
inconstitutionnel. C'est une plus grande violation de la paix; c'est une
plus grave atteinte aux prrogatives de Sa Majest. Je pense que le duel
est un des privilges les plus incontestables de Sa Majest, monsieur
Jinks.

--Expressment stipul dans la _magna Charta_, monsieur.

--Un des plus beaux joyaux de la couronne, arrach  Sa Majest par
l'union politique des barons..., n'est-ce pas, monsieur Jinks?

--Justement, monsieur.

--Trs-bien, continua le magistrat en se redressant avec orgueil. Cette
prrogative royale ne sera pas viole dans cette portion des domaines de
Sa Majest. Grummer, procurez-vous du secours, et excutez ce mandat
avec le moins de dlai possible. Muzzle.

--Oui, Votre Vnration....

--Reconduisez cette dame.

Miss Witherfield se retira, profondment impressionne par la science et
par la dignit du magistrat. M. Nupkins se retira pour djeuner. M.
Jinks se retira en lui-mme, car c'tait le seul endroit o il pt se
retirer; si l'on excepte le lit-sofa du petit parloir, qui tait occup
pendant le jour par la famille de son htesse. Enfin M. Grummer se
retira pour laver, par la manire dont il excuterait sa prsente
commission, l'insulte qui tait tombe dans la matine sur lui-mme et
sur l'autre reprsentant de Sa Majest, le bedeau.

Tandis que l'on faisait des prparatifs si formidables pour conserver
la paix du roi, M. Pickwick et ses amis, tout  fait ignorants des
prodigieux vnements qui se machinaient, taient tranquillement assis
autour d'un excellent dner. La bonne humeur la plus expansive rgnait
dans leur petite runion. M. Pickwick tait prcisment en train de
raconter, au grand amusement de ses sectateurs, et principalement de M.
Tupman, ses aventures de la nuit prcdente, lorsque la porte s'ouvrit,
et laissa voir une physionomie assez rbarbative qui s'allongea dans la
chambre. Les yeux de la physionomie rbarbative se fixrent
attentivement sur M. Pickwick pendant quelques secondes, et ils furent
apparemment satisfaits de leur investigation, car le corps auquel
appartenait la physionomie rbarbative s'introduisit lentement dans
l'appartement, sous la forme d'un individu en bottes  revers. Enfin,
pour ne pas tenir plus longtemps le lecteur en suspens, ces yeux taient
les yeux errants de M. Grummer, et ce corps tait le corps du susdit
gentleman.

M. Grummer procda d'une manire lgale, mais particulire. Son premier
acte fut de verrouiller la porte  l'intrieur; le second, de polir
trs-soigneusement sa tte et son visage avec un mouchoir de coton; le
troisime, de placer son mouchoir de coton dans son chapeau, et son
chapeau sur la chaise la plus proche; et le quatrime enfin, de tirer de
sa poche un gros bton court, surmont d'une couronne de cuivre, avec
laquelle il fit signe  M. Pickwick aussi gravement que la statue du
commandeur.

M. Snodgrass fut le premier  rompre le silence d'tonnement qui rgnait
dans la chambre. Durant quelques minutes, il regarda fixement M. Grummer
et dit ensuite avec force: Ceci est une chambre particulire, monsieur!
une chambre particulire!

M. Grummer secoua la tte et rpondit: Il n'y a point de chambres
particulires pour Sa Majest, quand une fois la porte de la rue est
passe; v'l la loi. Y en a qui disent que la maison d'un Anglais, c'est
sa forteresse; eh bien! ceux-l disent une btise.

Les pickwickiens changrent entre eux des coups d'oeil tonns.

Lequel c'est-il qu'est M. Tupman? demanda M. Grummer. Il avait reconnu
M. Pickwick du premier coup par une perception intuitive.

--Mon nom est Tupman, dit ce gentleman.

--Mon nom est la loi, reprit M. Grummer.

--Quoi? demanda M. Tupman.

--La loi, rpliqua M. Grummer. La loi, le pouvoir incivil et scutif,
c'est mon titre, et v'l mon autorit. Tupman (nom de baptme en
blanc); Pickwick (idem): contre la paix de notre seigneur le roi, vu les
estatuts et ordonnances.... C'est en rgle, vous voyez! je vous
empoigne les susdits Pickwick et Tupman.

--Qu'est-ce que signifie cette insolence? s'cria M. Tupman en se
levant. Quittez cette chambre! sortez sur-le-champ!

--Oh! cria M. Grummer en se retirant rapidement vers la porte et en
l'entre-billant, Dubbley!

--Voil! dit une voix grave dans le corridor.

Au mme instant, un homme qui avait prs de six pieds de haut et une
grosseur proportionne se fourra dans la porte entr'ouverte, avec des
efforts qui rendirent tout rouge son visage malpropre, et entra dans
l'appartement.

Dubbley, dit M. Grummer, les autres constables spcial est-il dehors?

En homme laconique, M. Dubbley ne rpondit que par un signe affirmatif.

Faites entrer la division qu'est sous vos ordres, Dubbley.

M. Dubbley obit, et une demi-douzaine d'hommes, porteurs de gros btons
courts, avec une couronne de cuivre, se prcipitrent dans la chambre.
M. Grummer empocha son bton, et regarda M. Dubbley; M. Dubbley empocha
son bton, et regarda la division; la division empocha ses btons, et
regarda MM. Tupman et Pickwick.

Le philosophe et ses partisans se levrent comme un seul homme.

Que signifie cette violation atroce de mon domicile, s'cria M.
Pickwick?

--Qui oserait m'arrter? demanda M. Tupman.

--Que venez-vous faire ici, coquins? murmura M. Snodgrass.

M. Winkle ne dit rien, mais il fixa ses yeux sur Grummer avec un regard
qui lui aurait perc la cervelle et serait ressorti de l'autre ct, si
le constable n'avait pas eu la tte plus dure que du fer; mais,  cause
de cette circonstance, le regard de M. Winkle n'eut sur lui aucun effet
visible quelconque.

Quand les excutifs s'aperurent que M. Pickwick et ses amis taient
disposs  rsister  l'autorit de la loi, ils relevrent les manches
de leurs habits d'une manire trs-significative, comme si c'tait une
chose toute simple, un acte purement professionnel, de jeter les
dlinquants par terre, pour les ramasser ensuite et les emporter. Cette
dmonstration ne fut pas perdue pour M. Pickwick. Il confra  part
pendant quelques instants avec M. Tupman, et dclara ensuite qu'il tait
prt  se rendre  la rsidence du maire, ajoutant seulement qu'il
prenait  tmoin tous les citoyens prsents de cette monstrueuse
atteinte aux privilges d'un anglais, et de son engagement solennel de
s'en faire rendre raison aussitt qu'il serait en libert. A cette
dclaration, tous les _citoyens_ prsents clatrent de rire, except
cependant M. Grummer, qui paraissait considrer comme une espce de
blasphme intolrable la moindre rflexion sur le droit divin des
magistrats.

Mais lorsque M. Pickwick eut dclar qu'il tait prt  obir aux lois
de son pays, et justement lorsque les garons, les palefreniers, les
servantes et les postillons, que sa rsistance avait flatts d'un
charmant spectacle, commenaient  se retirer avec dsappointement, une
autre difficult s'leva qui menaa le _Grand Cheval blanc_ d'une
confusion nouvelle. Malgr ses sentiments de vnration pour les
autorits constitues, M. Pickwick refusa rsolument de paratre dans la
rue, entour, comme un malfaiteur, par les officiers de la justice. Dans
l'tat incertain de l'opinion publique (car c'tait presque fte, et les
coliers n'taient pas encore rentrs chez eux), M. Grummer refusa tout
aussi rsolument de marcher avec sa suite d'un ct de la rue, et
d'accepter la parole de M. Pickwick qu'il suivrait l'autre ct pour se
rendre directement chez le magistrat. Enfin, M. Pickwick et M. Tupman se
refusrent vigoureusement  faire la dpense d'une chaise de poste, ce
qui tait le seul moyen de transport respectable qu'on pt se procurer.
La dispute dura longtemps et sur une clef trs-haute. Enfin, M.
Pickwick, continuant de refuser de se rendre  pied chez le magistrat,
les excutifs taient sur le point de recourir  l'expdient bien simple
de l'y porter, lorsque quelqu'un se rappela qu'il y avait dans la cour
une vieille chaise  porteurs, construite originairement pour un gros
rentier goutteux, et qui par consquent devait contenir les deux
coupables aussi commodment, pour le moins, qu'un cabriolet moderne. La
chaise fut donc loue et apporte dans la salle d'en bas; M. Pickwick
et M. Tupman s'insinurent dans l'intrieur, et baissrent les stores;
une couple de porteurs fut facilement trouve; enfin, la procession se
mit en marche dans le plus grand ordre. Les constables spciaux
entouraient le char; M. Grummer et M. Dubbley s'avanaient
triomphalement en tte; M. Snodgrass et M. Winkle marchaient bras
dessus, bras dessous, par derrire, et les malpeigns d'Ipswich
formaient l'arrire-garde.

Les boutiquiers de la ville, quoiqu'ils n'eussent qu'une ide fort
indistincte de la nature de l'offense, ne pouvaient s'empcher d'tre
tout  fait difis et rjouis par ce spectacle. Ils reconnaissaient le
bras infatigable de la loi, qui tait descendu, avec la force de vingt
presses hydrauliques, sur deux coupables de la mtropole elle-mme.
Cette puissante machine, mise en mouvement par leur propre magistrat, et
dirige par leurs propres officiers, avait comprim les deux malfaiteurs
dans l'troite enceinte d'une chaise  porteurs. Nombreuses furent les
expressions d'admiration qui salurent M. Grummer pendant qu'il
conduisait le cortge, son bton de commandement  la main; bruyantes et
prolonges taient les acclamations des malpeigns; et parmi ces
tmoignages unanimes de l'approbation publique, la procession s'avanait
lentement et majestueusement.

Sam Weller, vtu de sa jaquette du matin et avec ses manches de calicot
noir, s'en revenait d'assez mauvaise humeur, car il avait inutilement
examin la mystrieuse maison  la porte verte, lorsqu'il aperut, en
levant les yeux, un flot de populaire qui s'avanait autour d'un objet
ressemblant fort  une chaise  porteur. Charm de trouver une
distraction  son dsappointement, il se rangea pour laisser passer les
malpeigns, et voyant qu'ils applaudissaient en chemin,  leur grande
satisfaction apparente, il commena immdiatement (par pur dsoeuvrement)
 applaudir aussi de toutes ses forces et de tous ses poumons.

M. Grummer passa, et M. Dubbley passa, et la chaise  porteurs passa, et
les gardes du corps spciaux passrent, et Sam rpondait toujours aux
acclamations enthousiastes de la populace, en agitant son chapeau
au-dessus de sa tte, comme s'il et t entran par la joie la plus
vive, quoique, bien entendu, il n'et pas la plus lgre ide de ce
qu'il applaudissait. Tout  coup il resta immobile, en voyant
inopinment apparatre MM. Winkle et Snodgrass.

Qu'est-ce qu'est arriv, gentlemen? demanda Sam. Qu'est-ce qu'ils ont
pinc dans cette gurite en deuil?

Les deux amis rpondirent ensemble: mais leurs paroles taient domines
par le tumulte.

Qu'est-ce qu'est dedans? cria Sam de nouveau.

Une seconde rplique lui fut donne en commun, et quoiqu'il n'en pt
distinguer les paroles, il vit par le mouvement des deux paires de
lvres qu'elles avaient prononc le mot magique: _Pickwick_.

C'en est assez; en une minute l'hroque valet s'ouvre un chemin 
travers la foule, arrte les porteurs, et vient affronter le majestueux
Grummer.

Oh! vieux gentleman, lui dit-il; qu'est-ce que vous avez coffr dans
cette bote ici?

--Gare de del! s'cria avec emphase M. Grummer, dont l'importance,
comme celle de beaucoup d'autres grands hommes, tait singulirement
enfle par le vent de la popularit.

--Faites-y prendre un billet de parterre, cria M. Dubbley.

--Je vous suis fort oblig pour votre politesse, vieux gentleman, reprit
Sam; et je suis encore plus oblig  l'autre gentleman qui a l'air
chapp d'une caravane de gants, pour son agrable avis; mais
j'aimerais mieux que vous rpondissiez  ma question, si a vous est
gal.--Comment vous portez-vous, monsieur? Cette dernire phrase tait
adresse, d'un air protecteur,  M. Pickwick, dont les lunettes taient
perceptibles entre les stores et le chssis infrieur de la portire de
la chaise.

M. Grummer, que l'indignation avait rendu muet, agita devant les yeux de
Sam son gros bton, orn d'une couronne de cuivre.

Ah! dit celui-ci, c'est fort gentil; spcialement la couronne, qui est
hermtiquement pareille  la vritable.

--Gare de del! vocifra de nouveau le fonctionnaire offens; et comme
pour donner plus de force  cet ordre, il saisit Sam d'une main, tandis
que de l'autre il introduisait dans sa cravate le mtallique emblme de
la royaut. Notre hros rpondit  ce compliment en jetant par terre son
auteur, aprs avoir charitablement renvers le premier porteur, pour lui
servir de tapis.

M. Winkle fut-il alors saisi d'une attaque temporaire de cette espce
d'insanit produite par le sentiment d'une injure, ou fut-il mis en
train par le spectacle de la valeur de Sam? C'est ce qui est incertain.
Mais il est certain qu' peine avait-il vu tomber Grummer, qu'il fit une
terrible invasion sur un petit gamin qui se trouvait prs de lui.
chauff par cet exemple, M. Snodgrass, dans un esprit vritablement
chrtien, et afin de ne prendre personne en tratre, annona hautement
qu'il allait commencer; aussi fut-il entour et empoign pendant qu'il
tait son habit avec le plus grand soin. Au reste, pour lui rendre
justice, ainsi qu' M. Winkle, nous devons dclarer qu'ils ne firent pas
la plus lgre tentative pour se dfendre, ni pour dlivrer Sam; car
celui-ci, aprs la plus vigoureuse rsistance, avait enfin t accabl
par le nombre et tait demeur prisonnier. La procession se reforma
donc, les porteurs firent leur office, et la marche recommena.

Pendant toute la dure de ces oprations, l'indignation de M. Pickwick
n'avait pas connu de bornes. Il distinguait confusment que Sam
renversait les constables et distribuait des horions autour de lui; mais
c'tait tout ce qu'il pouvait voir, car la portire de la chaise
refusait de s'ouvrir, et les stores ne voulaient pas se relever. A la
fin, avec l'assistance de son compagnon de captivit, M. Pickwick
parvint  soulever l'impriale, monta sur la banquette, se haussa le
plus qu'il put en appuyant ses deux mains sur les paules de M. Tupman,
et commena  haranguer la multitude. Il la prit  tmoin que son
domestique avait t assailli le premier. Il s'tendit loquemment sur
la brutalit inexcusable avec laquelle lui-mme avait t trait, et ce
fut de cette manire que la caravane atteignit la maison du magistrat;
les porteurs trottant, les prisonniers suivant, M. Pickwick haranguant,
et la populace vocifrant.




CHAPITRE XXV.

Montrant combien M. Nupkins tait majestueux et impartial, et comment
Sam Weller prit sa revanche de M. Job Trotter; avec d'autres vnements
qu'on trouvera  leur place.


M. Snodgrass et M. Winkle coutaient avec un sombre respect le torrent
d'loquence qui dcoulait des lvres de leur mentor, et que ne pouvaient
arrter ni le mouvement rapide de la chaise  porteurs, ni les
supplications instantes de M. Tupman pour abaisser le couvercle de la
voiture. Mais l'indignation de Sam, tandis qu'on l'emportait, avait un
caractre plus bruyant. Il faisait de nombreuses allusions  la tournure
de M. Grummer et de ses compagnons, et il exhalait son mcontentement
par de courageux dfis qu'il lanait indistinctement  six des plus
valeureux spectateurs. Cependant sa colre fit promptement place  la
curiosit, lorsque la procession entra prcisment dans la cour o il
avait rencontr le fuyard Job Trotter; et la curiosit fut remplace par
le sentiment du plus joyeux tonnement, lorsque l'important M. Grummer
s'avana, d'un pas noble, justement vers la porte verte d'o Job Trotter
tait sorti. Au bruit de la sonnette, qu'il fit retentir fortement,
accourut une jeune servante trs-jolie et trs-pimpante qui, aprs avoir
lev ses mains vers le ciel,  l'apparence rebelle des prisonniers et au
langage passionn de M. Pickwick, appela M. Muzzle. M. Muzzle ouvrit 
moiti la porte cochre pour admettre la chaise  porteurs, les captifs
et les spciaux; puis la referma violemment au nez de la populace.
Justement indigne d'une telle exclusion et vivement dsireuse de voir
ce qui arriverait ensuite, la dite populace soulagea son ennui en
frappant  la porte et en tirant la sonnette pendant une heure ou deux,
amusement auquel prirent part, tour  tour, tous les mal peigns,
except trois ou quatre qui eurent le bonheur de dcouvrir dans la porte
un vasistas grill,  travers lequel on n'apercevait rien. Ceux-ci
restrent pendus  cette ouverture, avec la persvrance infatigable qui
fait que certaines gens s'aplatissent le nez contre les carreaux d'un
apothicaire, quand un homme saoul, renvers par un dog-cart, subit une
opration chirurgicale dans l'arrire-parloir.

La chaise  porteurs s'arrta devant un escalier de pierre conduisant 
la porte de la maison, et gard, de chaque ct, par un alos amricain,
debout dans une caisse verte. Dposs l, M. Pickwick et ses amis furent
ensuite amens dans la grande salle, et, ayant t annoncs par Muzzle,
furent admis en la prsence du vigilant M. Nupkins.

La scne tait pleine de grandeur et bien calcule pour frapper de
terreur le coeur des coupables, et pour leur inculquer une haute ide de
la svre majest des lois. Devant un norme cartonnier, dans un norme
fauteuil, derrire une norme table, et appuy sur un norme volume,
tait assis M. Nupkins, qui paraissait encore plus norme que tous ces
objets runis. La table tait orne de piles de papiers, de l'autre ct
desquels apparaissaient la tte et les paules de M. Jinks, activement
occup  avoir l'air aussi occup que possible. La caravane tant
entre, Muzzle ferma soigneusement la porte et se plaa derrire le
fauteuil de son matre, pour attendre ses ordres, tandis que M. Nupkins,
se penchant en arrire avec une solennit importante, scrutait la figure
de ses htes forcs.

M. Pickwick, interprte ordinaire de ses amis, se tenait debout, son
chapeau  la main, et saluait avec la plus respectueuse politesse. Quel
est cet individu? dit M. Nupkins, en le montrant du doigt  l'homme d'un
ge mr.

--Cti-ci, c'est Pickwick, Votre Vin--ration, rpondit Grummer.

--Allons, allons, en voil assez, vieux gobe-mouche, interrompit Sam, en
s'ouvrant, avec les coudes, un passage jusqu'au premier rang. Je vous
demande pardon, monsieur, mais cet officier-ci, avec ses bottes  revers
nankin, il ne gagnera jamais sa vie nulle part comme matre des
crmonies. Voil ici, continua Sam, en mettant de ct M. Grummer et en
s'adressant au magistrat avec une agrable familiarit, voil ici Samuel
Pickwick, esquire; voil ici M. Tupman; voil ici M. Snodgrass; et plus
loin,  ct de lui, de l'autre ct, M. Winkle, tous des gentlemen bien
gentils, monsieur, et dont vous auriez du plaisir  faire la
connaissance. Aussi, plus tt vous aurez coffr tous ces bedeaux-l,
pour un mois ou deux, au _Tread-mill_[28], et plus tt nous serons bons
amis. Les affaires d'abord, tes plaisirs aprs, comme dit le roi
Richard quand il poignarda l'autre dans la tour, avant d'touffer les
moutards.

[Footnote 28: Moulin que les condamns font mouvoir en marchant sur un
cylindre.

(_Note du traducteur._)]

Aprs avoir dbit cette adresse, Sam s'occupa  polir son chapeau avec
son coude droit, et fit d'un air bnin un signe de tte  M. Jinks, qui
l'avait entendu d'un bout  l'autre avec une indicible terreur.

Quel est cet homme, Grummer? balbutia le magistrat.

--Un malfaiteur trs-dangereux, Votre Vin--ration. Il a voulu dlivrer
les prisonniers et il a attaqu les agents de l'autorit. Com'a nous
l'avons empoign.

--Vous avez bien fait, Grummer. C'est videmment un bandit audacieux.

--C'est mon domestique, monsieur, dit M. Peckwick, avec un peu
d'irritation.

--Ah! c'est votre domestique?--Conspiration pour arrter le cours de la
justice et pour assassiner ses officiers. Domestique de Pickwick.
crivez cela, monsieur Jinks.

M. Jinks crivit.

Comment vous appelez-vous, drle? poursuivit le magistrat.

--Weller, rpondit Sam.

--Un excellent nom pour le calendrier de Newgate, observa M. Nupkins.

C'tait une plaisanterie; aussi Grummer, Dubbley, tous les spciaux, et
Muzzle clatrent-ils de rire, avec des convulsions qui durrent pendant
cinq minutes.

crivez son nom, monsieur Jinks, reprit le magistrat

--Mettez deux _l_, vieux pigeon, dit Sam.

Ici, un malheureux spcial se mit  rire encore et le magistrat le
menaa de le faire empoigner sur-le-champ. Il est dangereux,
quelquefois, de rire mal  propos.

O vivez-vous? demanda le magistrat.

--O je me trouve, rpondit Sam.

--Notez cela, monsieur Jinks! cria le magistrat, dont la colre
s'augmentait rapidement.

--Et n'oubliez pas de souligner, poursuivit Sam.

--C'est un vagabond, monsieur Jinks! c'est un vagabond d'aprs son
propre aveu. N'est-ce pas vrai, monsieur Jinks, que c'est un vagabond?

--Certainement, monsieur.

--H bien! s'cria M. Nupkins en frappant la table de son poing;
crivez sur-le-champ son mandat de dpt. Il faut lui apprendra  vivre!

--Bien oblig, mon magistrat, rpliqua Sam. Mais vous devriez bien aller
 c'te cole-l pendant quelques mois.

A cette saillie un autre spcial clata de rire, et ensuite prit un air
de gravit tellement surnaturelle que M. Nupkins le dcouvrit
immdiatement.

Grummer! s'cria-t-il en rougissant de courroux, comment osez-vous
choisir pour constable spcial un tre aussi nul et aussi inconvenant
que cet homme! Rpondez, monsieur!

--J'en suis bien inflig, Votre Vin--ration, balbutia Grummer.

--Bien afflig! rpta le magistrat furieux. Vous avez raison de l'tre!
je vous apprendrai  ngliger ainsi votre devoir, M. Grummer! je ferai
un exemple sur vous. Otez le bton de ce drle. Il est ivre. Vous tes
ivre, drle!

--Non Fotre Fnration, rpondit l'homme; je ne suis pas ifre.

--Vous tes ivre! rpliqua le magistrat. Comment osez-vous dire que nous
n'tes pas ivre, monsieur, quand je vous dis que vous tes ivre. Est-ce
qu'il ne sent pas l'eau-de-vie, Grummer?

--Horriblement, Votre Vin--ration, rpondit M. Grummer, dont les nerfs
olfactifs prouvaient effectivement une vague impression de rhum.

--J'en tais sr, reprit M. Nupkins. Quand il est entr dans la chambre,
j'ai vu  son oeil enflamm qu'il tait ivre. Avez-vous remarqu son oeil
enflamm, M. Jinks?

--Certainement, monsieur.

--Che n'ai pas touch une koutte d'eau-te-fie t'aujourd'hui, dclara
l'homme, qui tait peut-tre le plus sobre de toute la bande.

--Monsieur Jinks, poursuivit le magistrat, je l'enverrai en prison pour
avoir insult la cour. crivez son mandat de dpt, M. Jinks.

Cependant M. Jinks, qui tait le conseiller de M. Nupkins, et qui avait
eu une ducation lgale, car il avait pass trois annes dans l'tude
d'un procureur de province; M. Jinks, disons-nous, fit observer tout bas
au magistrat que cela ne pourrait pas aller ainsi. Le magistrat
improvisa donc un discours, dans lequel il dclara que par considration
pour la famille du spcial il se contentait de le rprimander et de le
casser. En consquence, le malheureux coupable fut violemment injuri
pendant un quart d'heure, puis renvoy  ses affaires; et Grummer,
Dubbley, Muzzle et tous les autres spciaux murmurrent, pendant un
autre quart d'heure, leur admiration de la conduite magnanime du
magistrat.

Maintenant, monsieur Jinks, reprit celui-ci, faites prter serment 
Grummer.

Grummer prta serment immdiatement, mais comme il s'garait dans sa
dposition, et comme le dner de M. Nupkins tait prt, le magistrat,
pour couper court, se mit  faire des questions  M. Grummer, et M.
Grummer lui rpondait affirmativement autant qu'il le pouvait, si bien
que l'instruction marcha trs-rapidement et trs-confortablement. Sam
Weller fut convaincu de voies de fait, M. Winkle de menaces, M.
Snodgrass de rsistance; et quand tout ceci fut fait  la satisfaction
du magistrat, le magistrat et M. Jinks se consultrent  voix basse.

La consultation ayant dur environ dix minutes, M. Jinks se retira  son
bout de la table, et le magistrat, aprs une toux prparatoire, se
redressa dans son fauteuil et allait prononcer un discours lorsque M.
Pickwick prit la parole.

Monsieur, dit-il, je vous demande pardon de vous interrompre; mais
avant que vous exprimiez l'opinion que vous pouvez avoir forme, et
avant que vous agissiez en consquence, je dois rclamer mon droit
d'tre entendu, pour ce qui me regarde personnellement, du moins.

--Taisez-vous, monsieur? s'cria le magistrat d'un ton premptoire.

--Il faut bien que je me soumette  votre autorit, monsieur, rpondit
M. Pickwick.

--Taisez-vous, monsieur! reprit le magistrat, ou je vous ferai emmener
par un de mes officiers.

--Vous pouvez ordonner  vos officiers de faire tout ce qu'il vous
plaira, monsieur; et d'aprs ce que j'ai vu de leur subordination je
n'ai pas le plus petit doute qu'ils n'excutent tout ce qu'il vous
plaira de leur ordonner; mais je prendrai la libert de rclamer le
droit que j'ai d'tre entendu, et je le rclamerai jusqu' ce qu'on
m'loigne d'ici par la violence.

--Pickwick et les principes! s'cria Sam d'une voix sonore.

--Sam, tenez-vous tranquille, lui dit son matre.

--Muet comme un tambour trou, rpliqua le personnage.

M. Nupkins, frapp d'tonnement par une tmrit si extraordinaire!
lana  M. Pickwick un regard courrouc, et allait apparemment lui
rpondre trs-svrement, lorsque M. Jinks le tira par la manche et lui
chuchota quelque chose  l'oreille. Le magistrat fit une rponse a demi
haut; puis le chuchotement fut renouvel. Il tait vident que M. Jinks
lui adressait des remontrances.

A la fin, le magistrat, avalant de fort mauvaise grce le dpit qu'il
prouvait d'en entendre plus long, se retourna vers M. Pickwick et lui
dit brusquement: Qu'est-ce que vous avez  dire?

--D'abord, rpondit le philosophe, en lanant  travers ses lunettes un
regard qui intimida M. Nupkins sur son sige; d'abord je dsire
connatre pourquoi mon ami et moi nous avons t amens ici?

--Suis-je tenu de le lui dire? chuchota le magistrat  M. Jinks.

--Je pense que oui, monsieur, chuchota M. Jinks au magistrat.

--On a dpos devant moi, sous la foi du serment, qu'il y avait lieu de
craindre que vous ne voulussiez vous battre en duel; et que cet autre
homme, Tupman, devait tre votre fauteur et votre complice dans le dit
duel; c'est pourquoi... eh! monsieur Jinks?

--Certainement, monsieur.

--C'est pourquoi, je vous condamne tous les deux ... Je pense que voil
l'affaire, monsieur Jinks.

--Certainement, monsieur.

--Je vous condamne ... ...  quoi, monsieur Jinks? demanda le
magistrat avec dpit.

--A fournir caution, monsieur.

--Oui. C'est pourquoi je vous condamne tous les deux, comme j'allais
dire lorsque j'ai t interrompu par mon clerc,  fournir caution.

--Bonne caution, chuchota L. Jinks.

--J'exigerai deux bonnes cautions, reprit le magistrat.

--Bourgeois de la ville, chuchota M. Jinks.

--Qui doivent tre des bourgeois de la ville, poursuivit le magistrat.

--Cinquante guines chacune et des propritaires, comme il va sans dire.

--J'exigerai deux cautions de cinquante guines chacune, continua le
magistrat  voit haute et avec grande dignit; et je n'accepterai que
des propritaires, comme il va sans dire.

--Mais, monsieur, fit observer M. Pickwick, qui, ainsi que M. Tupman,
tait rempli d'tonnement et d'indignation, mais monsieur, nous sommes
parfaitement trangers  la ville et j'y connais autant de propritaires
que j'ai envie d'y avoir un duel.

--Oui, oui, on connat a, dit le magistrat. N'est-ce pas, monsieur
Jinks?

--Certainement, monsieur.

--Avez-vous quelque chose a ajouter? reprit le magistrat.

M. Pickwick avait bien des choses  ajouter, et il les aurait ajoutes
sans aucun doute, avec aussi peu de profit pour lui-mme que de
satisfaction pour le magistrat, s'il n'avait pas t engag alors avec
Sam, dans une conversation tellement intressante qu'il n'entendit point
la question qui lui tait adresse. M. Nupkins n'tait point homme 
demander deux fois une chose de cette nature. Il toussa donc de nouveau,
d'une manire prparatoire, et pronona sa dcision au milieu du silence
admirateur et respectueux des constables.

Il condamnait Weller  deux guines d'amende pour les premires voies de
fait, et  trois guines pour les secondes; il condamnait Winkle  deux
guines; Snodgrass  une guine; et les requrait, en outre, de jurer
qu'ils ne commettraient de violences sur aucun sujet de Sa Majest, et
notamment sur ses hommes liges, Daniel et Grummer: il avait dj requis
Pickwick et Tupman de fournir des cautions.

Aussitt que le magistrat eut cess de parler, M. Pickwick, dont la
physionomie tait de nouveau anime par un sourire de bonne humeur, fit
un pas en avant, et dit:

Je prie le magistrat de vouloir bien m'accorder quelques minutes de
conversation en particulier. Il s'agit d'une affaire qui est d'une grave
importance pour lui-mme.

--Quoi! s'cria M. Nupkins.

M. Pickwick rpta sa requte.

Voil une demande bien extraordinaire! dit le magistrat. Une
conversation en particulier!

--Une conversation en particulier, rpta M. Pickwick avec fermet.
Seulement, comme c'est par mon domestique que j'ai appris une partie de
ce que j'ai  vous communiquer, je dsirerais qu'il ft prsent.

Le magistrat regarda M. Jinks. M. Jinks regarda le magistrat, et les
officiers se regardrent l'un l'autre avec tonnement. Tout  coup M.
Nupkins devint ple. Peut-tre ce Weller, dans un moment de remords,
avait-il confess quelque complot form pour assassiner le magistrat.
C'tait une horrible pense! En effet, M. Nupkins tait un homme
politique; et il devint encore plus ple en songeant  Jules Csar et 
M. Perceval.

Il regarda de nouveau M. Pickwick et fit un signe  M. Jinks.

Que pensez-vous de cette demande, monsieur Jinks, murmura-t-il  son
oreille.

M. Jinks, qui ne savait pas exactement qu'en penser, et qui avait peur
d'offenser son patron, sourit faiblement, d'une manire douteuse; puis,
serrant les coins de sa bouche, secoua lentement sa tte.

Monsieur Jinks, dit le magistrat gravement, vous tes un ne,
monsieur.

En entendant cette petite expression familire, M. Jinks sourit encore,
peut-tre plus faiblement que la premire fois, et se retira par degrs
dans son coin.

Pendant quelques secondes M. Nupkins dbattit la question en lui-mme.
Ensuite, se levant d'un air rsolu, il invita M. Pickwick et Sam  le
suivre, et les conduisit dans une petite chambre qui s'ouvrait sur la
salle de justice. L, il leur fit signe d'aller jusqu'au fond, et
lui-mme resta  l'entre, tenant sa main sur la porte  demi ferme,
afin de pouvoir facilement battre en retraite s'il dcouvrait chez ses
justiciables la plus lgre manifestation d'intentions hostiles. Enfin
il dclara qu'il tait prt  entendre leurs communications, quelles
qu'elles pussent tre.

Monsieur, dit M. Pickwick, j'arriverai au fait tout d'un coup, car il
s'agit d'une chose qui affecte notablement votre personne et votre
honneur. J'ai tout lieu de croire, monsieur, que vous recevez dans votre
maison un vil imposteur.

--Deux! interrompit Sam; le valet en livre violette enfonce tout le
monde, en fait de larmes et de la sclratesse!

--Sam, dit M. Pickwick, je vous prie de vous modrer, afin que je puisse
me rendre intelligible  ce gentleman.

--Trs-fch, monsieur, rpliqua Sam; mais quand je pensa  ce Job ici.
Je ne peux pas m'empcher d'ouvrir un peu la soupape de sret,
autrement j'claterais.

--En un mot, monsieur, reprit M. Pickwick, mon domestique a-t-il raison
de supposer qu'un certain capitaine Fitz-Marshall est dans l'habitude de
vous faire des visites. Je vous demande cela, ajouta M. Pickwick en
voyant que M. Nupkins tait sur le point de l'interrompre avec
indignation; je vous demande cela parce que je sais que cet individu est
un....

--Chut! chut! dit M, Nupkins en fermant la porte. Vous savez qu'il est
quoi, monsieur?

--Un vagabond sans principes, un misrable aventurier, qui vit aux
dpens de la socit; qui prend les gens faciles  tromper pour ses
dupes, monsieur; pour ses absurdes, ses malheureuses, ses ridicules
dupes, monsieur, s'cria M. Pickwick surexcit.

--Dieu nous assiste! dit M. Nupkins en rougissant jusqu'aux oreilles, et
en changeant sur-le-champ toutes ses manires. Dieu nous assiste,
monsieur....

--Pickwick, souffla Sam.

--Pickwick, rpta le magistrat. Dieu nous assiste, monsieur Pickwick.
Asseyez-vous, je vous en prie. Que me dites-vous l! Le capitaine
Fitz-Marshall!

--Ne l'appelez pas capitaine, interrompit Sam; ni Fitz-Marshall non
plus. Il n'est ni l'un ni l'autre. C'est un cabotin qui s'appelle
Jingle; et si jamais il y a eu un loup en habit violet, c'est ce Job
Trotter ici.

--Cela est trs-vrai, monsieur, dit M. Pickwick en rponse au regard
d'tonnement du magistrat; et ma seule affaire dans cette ville, tait
de dmasquer l'individu dont nous parlons.

Alors M. Pickwick rpandit dans l'oreille pouvante du magistrat, un
rcit abrg de toutes les atrocits de M. Jingle. Il rapporta comment
leur connaissance s'tait faite; comment Jingle s'tait chapp avec
miss Wardle; comment il avait joyeusement renonc  cette demoiselle
pour une somme d'argent; comment il avait attir M. Pickwick,  minuit,
dans une pension de jeunes demoiselles; et comment lui, M. Pickwick,
regardait comme un devoir de dvoiler sa prsente usurpation de nom et
de qualit.

A mesure que cette narration s'avanait, tout le sang qui circulait
habituellement dans le corps de M. Nupkins, se rassemblait dans les
veines de son visage et jusqu'aux extrmits de ses oreilles. Il avait
ramass le capitaine  une course de chevaux du voisinage, et l'avait
prsent  mistress Nupkins et  miss Nupkins. Celles-ci, charmes par
la longue liste des connaissances aristocratiques du capitaine
Fitz-Marshall, par ses lointains voyages, par sa tournure fashionable,
avaient exhib le capitaine Fitz-Marshall, cit le capitaine
Fitz-Marshall, jet le capitaine Fitz-Marshall au nez de toutes leurs
connaissances; tellement que leurs amis de coeur, madame Porkenham, et
les misses Porkenham, et M. Sidney Porkenham taient prs d'en crever de
jalousie et de dsespoir; et maintenant, aprs tout cela, il se trouvait
que c'tait un pauvre aventurier, un acteur ambulant, et sinon un
escroc, du moins quelque chose qui y ressemblait tellement qu'il tait
bien difficile d'en faire la diffrence! Juste ciel! que diraient les
Porkenham! quel serait le triomphe de M. Sidney Porkenham quand il
connatrait le rival  qui ses galanteries avaient t sacrifies!
Comment M. Nupkins oserait-il soutenir les regards du vieux Porkenham
aux prochaines assises? Et si l'histoire se rpandait, quel texte pour
l'opposition magistrale!

Il y eut un long silence.

Mais aprs tout, s'cria M. Nupkins, en redevenant radieux pour un
instant; aprs tout, ceci n'est qu'une simple allgation. Le capitaine
Fitz-Marshall a des manires fort engageantes, et j'ose dire qu'il s'est
fait plus d'un ennemi. Quelles preuves avez-vous de la vrit de cette
accusation?

--Confrontez-moi avec lui, voil tout ce que je vous demande, tout ce
que j'exige. Confrontez-le avec moi et avec mes amis. Aurez-vous besoin
d'autres preuves?

--Vraiment, cela serait trs-facile, car il vient ici ce soir, et alors
il n'y aurait pas besoin de rendre l'affaire publique, dans l'intrt...
dans l'intrt du jeune homme seulement; vous voyez... cependant, je...
je voudrais d'abord consulter Mme Nupkins, sur la convenance de cette
dmarche. Mais  tous vnements, monsieur Pickwick, il faut expdier
cette affaire lgale avant de nous occuper d'autre chose. Revenez, je
vous prie, dans la salle.

Lorsqu'on y fut rinstall: Grummer! dit le magistrat, d'une voix
majestueuse:

--Votre Vin--ration, rpondit Grummer avec le sourire d'un favori.

--Allons, allons, monsieur, reprit le magistrat svrement; pas de
lgret ici: c'est fort inconvenant, et je vous assure que vous avez
peu de raison de sourire. Le rcit que vous m'avez fait tout  l'heure
tait-il exactement vrai? Faites attention  vos rponses, monsieur.

--Votre Vin--ration balbutia Grummer, je....

--Ah! vous vous troublez, monsieur! Monsieur Jinks, remarquez-vous qu'il
se trouble?

--Certainement, monsieur.

--H bien! voyons, rptez votre dposition, Grummer; et je vous avertis
encore de prendre garde  vous. Monsieur Jinks, crivez sa dposition.

L'infortun Grummer commena donc  redire sa plainte. Mais grce  ce
que M. Jinks recueillait ses paroles, tandis que le magistrat les
relevait, grce aussi  sa diffusion naturelle et  sa confusion
prsente, en moins de trois minutes il parvint  s'embarrasser dans un
tel gchis de contradictions, que M. Nupkins dclara positivement qu'il
ne le croyait pas. Les amendes furent donc annules; M. Jinks trouva en
moins de rien une couple de cautions, et toutes ces oprations
solennelles ayant t termines d'une manire satisfaisante, M. Grummer
fut ignominieusement renvoy: exemple terrible de l'instabilit des
grandeurs humaines, et du peu de confiance qu'on doit avoir dans la
faveur des grands.

Mme Nupkins tait une femme ddaigneuse et svre, en turban de gaze
bleue et en perruque brune. Miss Nupkins possdait toute la hauteur de
sa mre, moins le turban, et toute sa mauvaise humeur, moins la
perruque. Or, chaque fois que l'exercice de ces deux aimables qualits
embarrassait la mre et la fille dans quelque dilemme dsagrable, ce
qui arrivait assez frquemment, elles se runissaient pour jeter tout le
blme sur les paules de M. Nupkins. Ainsi, lorsque celui-ci alla
trouver son pouse, et lui communiqua les dtails qui lui avaient t
donns par M. Pickwick, madame Nupkins se rappela tout  coup qu'elle
avait toujours souponn quelque chose de la sorte; qu'elle avait
toujours dit que cela devait arriver; qu'on n'avait jamais voulu couter
ses avis; que rellement elle ne savait pas pour qui M. Nupkins la
prenait, etc., etc.

Est-il possible, s'cria miss Nupkins en fabriquant, dans le coin de
chaque oeil, une larme d'une trs-maigre dimension, est-il possible que
j'aie t ainsi tourne en ridicule!

--Ah! ma chre, dit Mme Nupkins, vous pouvez en remercier votre papa.
Combien je l'ai suppli de s'informer de la famille du capitaine!
combien je l'ai press de prendre un parti dcisif. Je suis sre que
personne ne voudrait le croire  prsent.

--Mais ma chre,... fit observer M. Nupkins.

--Ne me parlez pas, tre insupportable!

--Mon amour, vous aimiez tant le capitaine Fitz-Marshall; vous
l'invitiez constamment ici, et vous ne perdiez aucune occasion de
l'introduire chez nos amis.

--Ne le disais-je pas, Henriette! s'cria Mme Nupkins en s'adressant 
sa fille avec l'air d'une femme injurie; ne vous le disais-je pas, que
votre papa se retournerait et mettrait tout cela sur mon dos. Ne le
disais-je pas!... Ici Mme Nupkins fondit en larmes.

Oh! pa! fit miss Nupkins, d'un ton de reproche; et elle se mit
galement  pleurer.

N'est-ce pas trop fort, sanglotait Mme Nupkins, n'est-ce pas trop fort
de me reprocher que je suis la cause de tout ceci, quand c'est lui-mme
qui a attir ce ridicule sur notre famille!

--Comment pourrons-nous jamais nous remontrer dans la socit? murmura
miss Nupkins.

--Comment pourrons-nous envisager les Porkenham?

--Ou les Grigg?...

--Ou les Slummintowkens? Mais qu'est-ce que cela fait  votre papa?
qu'est-ce que cela lui fait,  lui! A cette terrible rflexion,
l'angoisse mentale de Mme Nupkins ne connut plus de bornes, et miss
Nupkins poussa des soupirs dchirants.

Les pleurs de Mme Nupkins continurent  jaillir avec grande vitesse,
jusqu'au moment o elle eut dcid dans son esprit que la meilleure
chose  faire, tait d'engager M. Pickwick et ses amis  rester chez
elle jusqu' l'arrive du capitaine. Si l'imposture de celui-ci tait
alors avre, on l'exclurait de la maison sans divulguer la vritable
cause de ce renvoi; et l'on dirait aux Porkenham, pour expliquer sa
disparition, que le capitaine, grce  l'influence de sa famille, tait
nomm gouverneur gnral de Sierra-Leone, ou de Sangur-Point, ou de
quelque autre de ces pays salubres, dont les Europens sont
ordinairement si enchants qu'ils n'en reviennent presque jamais.

Quand Mme Nupkins eut sch ses larmes, miss Nupkins scha aussi les
siennes, et M. Nupkins s'estima fort heureux de terminer l'affaire comme
le lui proposait son aimable moiti. En consquence, M. Pickwick et ses
amis, ayant lav toutes les traces de leur _rencontre_, furent prsents
aux dames, et peu de temps aprs au dner. Quant  Sam Weller, le
magistrat, avec sa sagacit particulire, reconnut en un clin d'oeil que
c'tait le meilleur garon du monde, et le consigna aux soins
hospitaliers de M. Muzzle, avec l'ordre spcial de l'emmener en bas, et
d'avoir le plus grand soin de lui.

--Comment vous portez-vous, monsieur? dit Muzzle  Sam Weller, en le
conduisant  la cuisine.

--H! h! il n'y a pas grand changement depuis que je vous ai vu si bien
redress derrire la chaise de votre gouverneur, dans la salle.

--Je vous demande excuse de ne pas avoir fait attention  vous pour
lors. Vous voyez que mon patron ne nous avait pas prsents, pour lors.
Dame! il vous aime bien, monsieur Weller!

--Ah! c'est un bien gentil garon.

--N'est-ce pas?

--Si jovial!

--Et un fameux homme pour parler! Comme ses ides sont coulantes, hein?

--tonnant! elles dbondent si vite qu'elles se cognent la tte l'une
sur l'autre que c'en est tourdissant, et qu'on ne sait pas seulement de
quoi il s'agit.

--C'est le grand mrite de son style d'loquence.... Prenez garde au
dernier pas, monsieur Weller. Voudriez-vous vous laver les mains avant
de rejoindre les ladies? Voil une fontaine, et il y a un essuie-mains
blanc accroch derrire la porte.

--Je ne serai pas fch de me rincer un brin, rpliqua Sam, en
appliquant force savon noir sur le torchon. Combien y a-t-il de dames?

--Seulement deux dans notre cuisine. Cuisinire et bonne. Nous avons un
garon pour faire les ouvrages sales et une fille de plus; mais a dne
dans la buanderie.

--Ah! a dne dans la buanderie!

--Oui, nous en avons essay  notre table quand c'est arriv; mais nous
n'avons pas pu y tenir; les manires de la fille sont horriblement
vulgaires, et le garon fait tant de bruit en mchant, que nous avons
trouv impossible de rester  table avec lui.

--Oh! quel jeune popotame!

--C'est dgotant! voil ce qu'il y a de pire dans le service de
province, monsieur Weller; les jeunes gens sont si tellement mal
levs.... Par ici, monsieur, s'il vous plat. Tout en parlant ainsi et
en prcdant Sam avec la plus exquise politesse, Muzzle le conduisit
dans la cuisine.

Mary, dit-il  la jolie servante, c'est M. Weller, un gentleman que
notre matre a envoy en bas pour tre fait aussi confortable que
possible.

--Et votre matre s'y connat. Il m'a envoy au bon endroit pour a,
ajouta Sam en jetant un regard d'admiration  la jolie bonne; si j'tais
le matre de cette maison ici, je serais toujours o Mary serait.

--Oh! monsieur Weller! fit Mary en rougissant.

--Eh bien! et moi, donc! s'cria la cuisinire.

--Ah! cuisinire, je vous avais oublie, dit M. Muzzle. Monsieur Weller,
permettez-moi de vous prsenter.

--Comment vous portez-vous, madame? demanda Sam  la cuisinire.
Trs-enchant de vous voir, et j'espre que notre connaissance durera
longtemps, comme dit le gentleman  la banknote de cinq guines.

Aprs les crmonies de l prsentation, la cuisinire et Mary se
retirrent dans leur cuisine pour chuchoter pendant dix minutes, et
lorsqu'elles furent revenues toutes minaudantes et rougissantes, on
s'assit pour dner.

Les manires aises de Sam et ses talents de conversation eurent une
influence si irrsistible sur ses nouveaux amis, qu' la moiti du dner
il tait dj avec eux sur un pied d'intimit complte, et les avait mis
en pleine possession des perfidies de Job Trotter.

Je n'ai jamais pu supporter cet homme-l, dit Mary.

--Et vous ne le deviez pas non plus, ma chre, rpliqua Sam.

--Pourquoi cela?

--Parce que la laideur et l'hypocrisie ne va jamais d'accord avec
l'lgance et la vertu. C'est-il pas vrai, monsieur Muzzle?

--Certainement.

A ces mots Mary se prit  rire et assura que c'tait  cause de la
cuisinire, et la cuisinire, assurant que non, se prit  rire aussi.

Tiens, je n'ai pas de verre, dit Mary.

--Buvez avec moi, ma chre, reprit Sam, mettez vos lvres sur ce verre
ici, et alors je pourrai vous embrasser par procuration.

--Fi donc! monsieur Weller!

--Pourquoi fi, ma chre?

--Pour parler comme a.

--Bah! il n'y a pas de mal. C'est dans la nature. Pas vrai, cuisinire?

--Taisez-vous, impertinent, rpliqua celle-ci avec un visage de
jubilation. Et l-dessus la cuisinire et Mary se prirent  rire encore,
jusqu' ce que le rire et la bire et la viande combins eussent mis la
charmante bonne en danger d'touffer. Elle ne tut tire de cette crise
alarmante qu'au moyen de fortes tapes sur le dos et de plusieurs autres
petites attentions, dlicatement administres par le galant Sam.

Au milieu de ces joyeusets, on entendit sonner violemment, et le jeune
gentleman qui prenait ses repas dans la buanderie, alla immdiatement
ouvrir la porte du jardin. Sam tait dans le feu de ses galanteries
auprs de la jolie bonne; M. Muzzle s'occupait de faire les honneurs de
la table, et la cuisinire ayant cess de rire un instant portait  sa
bouche un norme morceau, lorsque la porte de la cuisine s'ouvrit pour
laisser entrer M. Job Trotter.

Nous avons dit pour laisser _entrer_ M. Job Trotter, mais cette
expression n'a pas l'exactitude scrupuleuse dont nous nous piquons. La
porte s'ouvrit et M. Job Trotter parut. Il serait entr, et mme il
tait en train d'entrer, lorsqu'il aperut Sam. Reculant
involontairement un pas ou deux, il resta muet et immobile  contempler
avec tonnement et terreur la scne qui s'offrait  ses yeux.

Le voici! s'cria Sam, en se levant plein de joie. Eh bien! je parlais
de vous dans ce moment ici, comment a va-t-il? pourquoi donc tes-vous
si rare? Entrez. En disant ces mots, il mit la main sur le collet
violet de Job, le tira sans rsistance dans la cuisine, ferma la porte
et en passa la clef  M. Muzzle, qui l'enfona froidement dans une poche
de ct, et boutonna son habit par-dessus.

Eh bien! en voil une farce! s'cria Sam. Mon matre qui a le plaisir
de rencontrer votre matre l haut, et moi qui a le plaisir de vous
rencontrer ici en bas. Comment a vous va-t-il? Et notre petit commerce
d'piceries, a marche-t-il bien? Vritablement, je suis charm de vous
voir. Comme vous avez l'air content! C'est charmant. N'est-il pas vrai,
M. Muzzle?

--Certainement.

--Il est si jovial!

--De si bonne humeur!

--Et si content de nous voir! C'est a qui fait le plaisir d'une
runion. Asseyez-vous, asseyez-vous.

Job se laissa asseoir sur une chaise, au coin du feu, et dirigea ses
petits yeux d'abord sur Sam, pois sur Muzzle; mais il ne dit rien.

Eh bien! maintenant, reprit Sam, faites-moi l'amiti de me dire devant
ces dames ici, si vous croyez tre le gentleman le plus gentil et le
mieux duqu qui a jamais employ un mouchoir rouge et les hymnes n 4.

--Et qui a jamais t pour tre mari  une cuisinire, le mauvais
gueux! s'cria la cuisinire avec une sainte indignation.

--Et pour mener une vie plus vertueuse et pour s'tablir dans
l'picerie, ajouta la bonne.

--Jeune homme? vocifra Muzzle, enrag par ces deux dernires allusions;
coutez-moi-z-un peu maintenant. Cette lady ici (montrant la cuisinire)
est ma bonne amie. Et quand vous avez le toupet de parler de tenir une
boutique d'piceries avec elle, vous me blessez, monsieur, dans
l'endroit le plus sensible o un homme pt en blesser un autre. Me
comprenez-vous, monsieur?

Ici Muzzle, qui, comme son matre, avait une grande ide de son
loquence, s'arrta pour attendre une rponse, mais Job ne paraissant
pas dispos  parler, Muzzle poursuivit avec solennit.

Il est trs-probable, monsieur, qu'on n'aura pas besoin de vous l-haut
d'ici  quelque temps, parce que mon matre est en train de faire
l'affaire de votre matre, monsieur: ainsi, vous aurez le temps de me
parler un petit peu en particulier, monsieur. Me comprenez-vous,
monsieur?

M. Muzzle se tut encore, attendant toujours une rponse, et M. Trotter
le dsappointa de nouveau.

Eh bien, pour lors, reprit-il, je suis trs-fch d'tre oblig de
m'expliquer devant ces dames, mais la ncessit du cas sera mon excuse.
L'arrire-cuisine est vide, monsieur, si vous voulez y passer, monsieur,
M. Weller sera tmoin, et nous aurons une satisfaction mutuelle jusqu'
ce que la sonnette sonne. Suivez-moi, monsieur.

En disant ces mots le vaillant domestique fit un pas ou deux vers la
porte, tout en tant son habit afin de ne point perdre de temps.

Mais aussitt que la cuisinire entendit les dernires paroles de ce
dfi mortel, aussitt qu'elle vit M. Muzzle se prparer pour le combat
singulier, elle poussa un cri dchirant, et se prcipita sur M. Trotter,
qui se leva vainement,  l'instant mme; elle souffleta, elle gratigna
son large visage, et entortillant ses mains dans les cheveux plats du
nouveau Job, elle en arracha de quoi faire cinq ou six douzaines de
bagues. Ayant accompli cet exploit avec l'ardeur que lui inspirait son
amour dvou pour M. Muzzle, elle chancela et tomba vanouie sous la
table, car c'tait une dame doue de sentiments fort dlicats et fort
excitables.

En ce moment la sonnette retentit.

C'est pour vous, Job Trotter, dit Sam, et avant que celui-ci pt
rsister ou faire des remontrances, avant mme qu'il et tanch le sang
qui coulait de ses blessures, Sam le prit par un bras, Muzzle par
l'autre, et le premier le tirant, le second le poussant, ils lui firent
monter les escaliers et l'introduisirent dans le parloir.

La scne qui s'y passait tait remplie d'intrt. Alfred Jingle,
esquire, autrement le capitaine Fitz-Marshall, tait debout prs de la
porte, son chapeau  la main, avec un sourire sur son visage, et une
physionomie qui n'tait nullement mue par sa dsagrable situation. En
face de lui se trouvait M. Pickwick, qui, videmment, lui avait inculqu
quelque leon d'une haute morale, car sa main gauche tait cache sous
les pans de son habit, et sa main droite, tendue en l'air, comme
c'tait son habitude quand il prononait un discours destin  faire
impression. Un peu en arrire on voyait M. Tupman, bouillant
d'indignation, mais soigneusement retenu par ses deux jeunes amis.
Enfin,  l'extrmit de la chambre se tenaient M. Nupkins, Mme Nupkins
et miss Nupkins, tous avec un air hautain et sombre, plein de menaces et
de vexations.

Au moment o Job fut amen, M. Nupkins dclamait avec une dignit
magistrale:

Qui m'empche, disait-il, de faire dtenir ces individus comme des
fripons et des imposteurs? Pourquoi cder  une folle compassion? Qui
m'en empche?

--L'orgueil, vieux camarade, l'orgueil, rpliqua Jingle d'un air calme.
Mauvais effet--attrap un capitaine! Ha! ha!--l'excellente charge!--bon
parti pour notre fille.--A trompeur trompeur et demi!--Rendre cela
public?--Pas pour un empire;--on en dirait trop, beaucoup trop.

Misrable! s'cria Mme Nupkins, nous mprisons vos basses insinuations.

--Je l'ai toujours dtest, ajouta Henriette.

--Oh! ncessairement.--Grand jeune homme,--vieux adorateur.--Sidney
Porkenham,--riche, joli garon.--Pas si riche que le capitaine, malgr
a..., eh! son cong.--On fait tout au monde pour le capitaine,--le
capitaine n'a pas son pareil.--Toutes les demoiselles folles de lui, eh!
Job, eh?

Ici M. Jingle se mit  rire de tout son coeur, et Job, frottant ses mains
avec dlices, laissa chapper le premier son qu'il se ft encore permis,
depuis qu'il tait entr dans la maison; c'tait un ricanement sans
bruit, retenu, qui semblait indiquer qu'il en jouissait trop pour en
laisser vaporer aucune partie en vaines dmonstrations.

M. Nupkins, dit l'ane des deux dames, voil une conversation que les
domestiques n'ont pas besoin d'entendre. Faites loigner ces deux
misrables.

--Certainement, ma chre.--Muzzle.

--Votre Vnration...

--Ouvrez la porte.

--Oui, Votre Vnration...

--Quittez cette maison, misrables! s'cria M. Nupkins d'une manire
emphatique.

Jingle sourit et se dirigea vers la porte.

Arrtez, dit M. Pickwick.

Jingle s'arrta.

J'aurais pu, poursuivit M. Pickwick, j'aurais pu me venger davantage du
traitement que vous m'avez fait prouver, de concert avec votre ami
l'hypocrite... (Ici Job salua avec la plus grande politesse, en posant
la main sur son coeur.) Je dis, continua M. Pickwick, en s'chauffant
graduellement, je dis que j'aurais pu me venger davantage; mais je me
contente de vous dmasquer, car c'est un devoir envers mes semblables.
Je me flatte, monsieur, que vous n'oublierez pas cette modration. (En
cet endroit Job Trotter, avec une factieuse gravit, appliqua sa main 
son oreille comme pour ne pas perdre une syllabe de ce que disait M.
Pickwick.) Je n'ai plus qu'une chose  ajouter, continua le philosophe,
tout  fait irrit: c'est que je vous regarde comme un fripon... et
un... un coquin... le plus mauvais coquin que j'aie jamais rencontr...
except ce pieux vagabond en livre violette!

--Ha! ha! ha! ricana Jingle. Bon garon,--Pickwick; bon coeur!--vieux
gaillard solide!--mais il ne faut pas tre si colre,--mauvaise
chose.--Adieu, adieu; vous reverrai quelque jour.--Ne vous chagrinez
pas.--Job, trotte!

En prononant ces mots, M. Jingle enfona son chapeau  sa mode et
s'loigna d'un pas mesur. Job s'arrta, regarda autour de lui, sourit,
puis, adressant  M. Pickwick un salut srieusement moqueur, et  Sam un
coup d'oeil dont l'audacieuse malice surpasse toute description, il
suivit les pas de son estimable matre.

Sam, dit M. Pickwick, en voyant que son domestique prenait le mme
chemin.

--Monsieur.

--Restez ici.

Sam parut incertain.

Restez ici, rpta M. Pickwick.

--Est-ce que je ne pourrais pas rabattre un peu ce Job Trotter dans le
jardin?

--Non certainement.

--Est-ce que je ne peux pas le reconduire  coups de pied, monsieur?

--Non, sous aucun prtexte.

Pendant un moment, pour la premire fois depuis son engagement, Sam eut
l'air mcontent et malheureux. Mais sa contenance s'claircit
immdiatement, car le rus Muzzle, qui s'tait cach derrire la porte,
en sortit vivement  l'instant prcis, et parvint fort habilement 
faire rouler Jingle et son acolyte le long des escaliers, et jusque dans
les alos amricains, qui les attendaient en bas.

Maintenant, monsieur, dit M. Pickwick  M. Nupkins, maintenant,
monsieur, ayant accompli notre dessein, mes amis et moi, nous allons
vous faire nos adieux, et tout en vous remerciant pour l'hospitalit que
nous avons reue, permettez-moi de vous assurer, en leur nom comme au
mien, que nous ne l'aurions pas accepte, et que nous n'aurions pas
consenti  sortir ainsi de la situation o nous nous trouvions, si nous
n'y avions pas t incits par un vif sentiment de devoir. Nous
retournons  Londres demain matin: votre secret est en sret avec
nous.

Ayant ainsi protest contre ce qui s'tait pass dans la matine, M.
Pickwick fit un profond salut aux dames, et malgr les sollicitations de
la famille, quitta la chambre avec ses amis.

Prenez votre chapeau, Sam, dit-il  son domestique.

--Il est en bas, monsieur, rpliqua Sam, et il courut le qurir dans la
cuisine.

Le chapeau tant gar, Sam fut oblig de le chercher et Mary, qui se
trouvait l toute seule, l'claira. Aprs avoir regard de tous les
cts, la jolie bonne, dans son anxit pour trouver le chapeau perdu,
se mit sur ses genoux et retourna tous les objets entasss dans un petit
coin derrire la porte. C'tait un petit coin fort incommode. On ne
pouvait y arriver sans commencer par fermer la porte.

Le voil, dit enfin la jolie bonne, n'est-ce pas cela?

--Voyons, fit Sam.

Mary avait pos la chandelle sur le plancher, et, comme elle clairait
fort peu, Sam fut oblig de se mettre aussi  genoux pour voir si
c'tait rellement son chapeau. Le recoin tait remarquablement petit,
et ainsi, sans qu'il y et de la faute de personne, except de
l'architecte qui avait bti la maison Sam et la jolie bonne se
trouvaient ncessairement fort prs l'un de l'autre.

C'est bien lui, dit Sam, adieu.

--Adieu, rpondit la jolie bonne.

--Adieu, rpta Sam, et en disant cela il laissa tomber le chapeau qu'il
avait eu tant de peine  trouver.

--Comme vous tes maladroit! dit Mary. Vous le perdrez encore si vous
n'y prenez pas garde. Et pour qu'il ne se perdit plus, elle le lui mit
sur la tte.

Le visage de la jolie bonne paraissait plus joli encore, tant ainsi
lev vers Sam: or, soit  cause de cela, soit par une simple consquence
de leur juxtaposition, il arriva que Sam l'embrassa.

J'espre que vous ne l'avez pas fait exprs! s'cria-t-elle en
rougissant.

--Non, ma chre, mais je vais la faire exprs  prsent; et il
l'embrassa une seconde fois.

Sam! cria M. Pickwick par-dessus la rampe.

--Voil, monsieur, rpondit Sam, en montant les marches quatre  quatre.

--Vous avez t bien longtemps.

--Il y avait quelque chose derrire la porte, qui nous a empchs de
l'ouvrir pendant tout se temps-l, monsieur.

Tel fut le premier chapitre des amours de Sam.




CHAPITRE XXVI.

Contenant un rcit abrg des progrs de l'action _Bardell contre
Pickwick_.


Ayant accompli le principal objet de son voyage en dmasquant l'infamie
de Jingle, M. Pickwick rsolut de retourner immdiatement  Londres,
afin de savoir quelles mesures Dodson et Fogg avaient prises contre lui.
Excutant cette rsolution avec toute l'nergie de son caractre, il
monta  l'extrieur de la premire voiture qui quitta Ipswich, le
lendemain du jour o se passrent les mmorables vnements que nous
venons de rapporter, et arriva dans la mtropole le mme soir, en
parfaite sant, accompagn de ses trois disciples et de Sam.

L, nos amis se sparrent pour quelque temps. MM. Tupman, Winkle et
Snodgrass se rendirent  leurs domiciles, afin de faire les prparatifs
ncessaires pour leur voyage prochain  Dingley-Dell: M. Pickwick et Sam
s'tablirent dans un htel fort bon quoique fort antique, le _George et
Vautour_, George Yard, Lombard-street.

M. Pickwick avait dn et fini sa seconde pinte d'excellent porto; il
avait enfonc son mouchoir de soie sur sa tte, et pos ses pieds sur le
garde-feu; enfin il s'tait renvers dans sa bergre, lorsque l'entre
de Sam avec son sac de nuit le tira de sa tranquille mditation.

Sam, dit-il.

--Monsieur?

--Je pensais justement que j'ai laiss beaucoup de choses chez mistress
Bardell, rue Goswell, et qu'il faudra que je les fasse prendre avant de
repartir.

--Trs-bien, monsieur.

--Je pourrais les envoyer pour le moment chez M. Tupman. Mais avant de
les faire enlever, il faudrait les mettre en ordre. Je dsirerais que
vous allassiez jusqu' la rue Goswell et que vous arrangeassiez tout
cela, Sam.

--Tout de suite, monsieur?

--Tout de suite. Et... attendez, Sam, ajouta M. Pickwick en tirant sa
bourse. Il faut payer le loyer. Le terme n'est d qu' Nol, mais vous
le payerez pour que tout soit fini. Je puis donner cong en prvenant un
mois d'avance. Voici le cong. Donnez-le  Mme Bardell. Elle mettra
criteau quand elle voudra.

--Trs-bien, monsieur. Rien de plus?

--Rien de plus, Sam.

Sam se dirigea  petits pas vers l'escalier, comme s'il et attendu
encore quelque chose. Il ouvrit lentement la porte, et tant sorti
lentement, l'avait doucement referme,  deux pouces prs, lorsque M.
Pickwick cria:

Sam!

--Oui, monsieur, rpondit Sam, en revenant vivement et fermant la porte
aprs soi.

--Je ne m'oppose pas  ce que vous tchiez de savoir comment Mme Bardell
semble personnellement dispose envers moi, et s'il est rellement
probable que ce procs infme et sans base soit pouss  toute
extrmit. Je dis que je ne m'oppose pas  ce que vous essayiez de
dcouvrir cela, si vous le dsirez, Sam.

Sam fit un lger signe d'intelligence et quitta la chambre. M. Pickwick
enfona de nouveau le mouchoir de soie sur sa tte et s'arrangea pour
faire un somme.

Il tait prs de neuf heures lorsque Sam atteignit la rue Goswell. Une
paire de chandelles brlaient dans le parloir, et l'ombre d'une couple
de chapeaux se distinguait sur la jalousie. Mistress Bardell avait du
monde.

Sam frappa  la porte. Aprs un assez long intervalle, pendant lequel
mistress Bardell tchait de persuader une chandelle rfractaire de se
laisser allumer, de petites bottes se firent entendre sur le tapis et
master Bardell se prsenta.

Eh bien! jeune homme, dit Sam, comment va c'te mre?

--Elle ne va pas mal, ni moi non plus.

--Eh bien! j'en suis charm. Dites-lui que j'ai  lui parler, mon jeune
phnomne.

Master Bardell, ainsi conjur, posa la chandelle rfractaire sur la
premire marche de l'escalier, et disparut, avec son message, derrire
la porte du parloir.

Les deux chapeaux dessins sur les carreaux taient ceux des deux amies
les plus intimes de mistress Bardell. Elles venaient d'arriver pour
prendre une paisible tasse de th et un petit souper chaud de pommes de
terre et de fromage rti; et tandis que le fromage bruissait et friait
devant le feu, tandis que les pommes de terre cuisaient dlicieusement
dans un polon, mistress Bardell et ses deux amies se rgalaient d'une
petite conversation critique concernant toutes leurs connaissances
rciproques. Master Bardell interrompit cette intressante revue en
rapportant le message qui lui avait t confi par Sam.

Le domestique de M. Pickwick! s'cria mistress Bardell en plissant.

--Bont divine! fit mistress Cluppins.

--Eh bien! rellement je n'aurais pas cru a, si je n'y avais pas
t't, dclara mistress Sanders.

Mistress Cluppins tait une petite femme vive et affaire; mistress
Sanders une personne grosse, grasse et pesante. Toutes les deux
formaient la compagnie.

Mistress Bardell trouva convenable d'tre agite, et comme aucune des
trois amies ne savait s'il tait bon d'avoir des communications avec le
domestique de M. Pickwick, autrement que par la ministre de Dodson et
Fogg, elles se trouvaient prises au dpourvu. Dans cet tat
d'indcision, la premire chose  faire tait videmment de taper le
petit garon pour avoir trouv M. Weller  la porte. La tendre mre n'y
manqua pas, et il se mit  crier fort mlodieusement.

Ne m'tourdissez pas les oreilles, mchante crature! lui dit mistress
Bardell.

--Ne tourmentez pas votre pauvre chre mre! cria mistress Cluppins.

--Elle en a assez des tourments, ajouta mistress Sanders avec une
rsignation sympathisante.

--Ah! oui, l'est-elle malheureuse! pauvre agneau! reprit mistress
Cluppins.

Pendant ces rflexions morales, master Bardell hurlait de plus en plus
fort.

Qu'allons-nous faire maintenant? demanda mistress Bardell  mistress
Cluppins.

--Je pense que vous devriez le voir, devant un tmoin, s'entend.

--Deux tmoins, serait plus lgal, fit observer mistress Sanders, qui,
ainsi que son amie, crevait de curiosit.

--Peut-tre qu'il vaudrait mieux le faire venir ici, reprit mistress
Bardell.

Mistress Cluppins adopta avidement cette ide. Bien sr!
s'cria-t-elle. Entrez, jeune homme, et fermez d'abord la porte, s'il
vous plat.

Sam saisit l'occasion aux cheveux, et se prsentant dans le parloir,
exposa, ainsi qu'il suit, sa commission  mistress Bardell:

Trs-fch de vous dranger, madame, comme disait le chauffeur  la
vieille dame en la mettant sur le gril; mais comme je viens justement
d'arriver avec mon gouverneur et que nous nous en allons incessamment,
il n'y a pas moyen d'empcher a, comme vous voyez.

--Effectivement le jeune homme ne peut pas empcher les fautes de son
matre, fit observer mistress Cluppins, sur laquelle l'apparence et la
conversation de Sam avaient fait beaucoup d'impression.

--Non certainement, rpondit mistress Sanders, en jetant un regard
attendri sur le petit polon, et en calculant mentalement la
distribution probable des pommes de terre, au cas o Sam serait invit 
souper.

--Ainsi donc, poursuivit l'ambassadeur, sans remarquer l'interruption,
voil pourquoi je suis venu ici: primo, d'abord, pour vous donner cong:
le voil ici; secondo, pour payer le loyer: le voil ici; troiso, pour
dire que vous mettiez toutes nos histoires en ordre, pour donner  la
personne que nous enverrons pour les prendre; quatro, que vous pouvez
mettre l'criteau aussitt que vous voudrez. Et voil tout.

--Malgr ce qui est arriv, soupira mistress Bardell, je dirai toujours
et j'ai toujours dit que, sous tous les rapports, except un, M.
Pickwick s'est toujours conduit comme un gentleman parfait; son argent
tait toujours aussi solide que la banque, toujours.

En disant ceci, mistress Bardell appliqua son mouchoir  ses yeux... et
sortit de la chambre pour faire la quittance.

Sam savait bien qu'il n'avait qu' rester tranquille et que les deux
invites ne manqueraient point de parler; aussi se contenta-t-il de
regarder alternativement le polon, le fromage, le mur et le plancher,
en gardant le plus profond silence.

Pauvre chre femme! s'cria mistress Cluppins.

--Pauvre criature! rtorqua mistress Sanders.

Sam ne dit rien; il vit qu'elles arrivaient au sujet.

Riellement je ne puis pas me contenir, dit mistress Cluppins, quand je
pense  une trahison comme a. Je ne veux rien dire pour vous vexer,
jeune homme, mais votre matre est une vieille brute, et je dsire que
je l'eusse ici pour lui dire  lui-mme.

--Je dsire que vous l'eussiez, rpondit Sam.

--C'est terrible de voir comme elle dprit et qu'elle ne prend plaisir
 rien, except quand ses amies viennent, par pure charit, pour causer
avec elle et la rendre confortable, reprit mistress Cluppins en jetant
un coup d'oeil au polon et au fromage. C'est choquant.

--Barbaresque! ajouta mistress Sanders.

--Et votre matre, qu'est un homme d'argent, qui ne s'apercevrait tant
seulement pas de la dpense d'une femme. Il n'a pas l'ombre d'une
excuse. Pourquoi ne l'pouse-t-il pas?

--Ah! dit Sam. Bien sr, voil la question.

--Certainement, qu'elle lui demanderait la question, si elle avait
autant de courage que moi, poursuivit mistress Cluppins avec grande
volubilit. Quoi qu'il en soit, il y a une loi pour nous autres femmes,
malgr que les hommes voudraient nous rendre comme des esclaves. Et
votre matre saura a  ses dpens, jeune homme, avant qu'il soit plus
vieux de six mois.

A cette consolante rflexion, mistress Cluppins se redressa, et sourit 
mistress Sanders, qui lui renvoya son sourire.

L'affaire marche toujours, pensa Sam, tandis que mistress Bardell
rentrait avec le reu.

--Voil le reu, monsieur Weller, dit l'aimable veuve, et voil votre
reste. J'espre que vous prendrez quelque chose pour vous tenir
l'estomac chaud, quand a ne serait qu' cause de la vieille
connaissance....

Sam vit l'avantage qu'il pouvait gagner, et accepta sur-le-champ.
Aussitt mistress Bardell tira d'une petite armoire une bouteille avec
un verre; et sa profonde affliction la proccupait tellement qu'aprs
avoir rempli le verre de Sam, elle aveignit encore trois autres verres
et les remplit galement.

Ah a! mistress Bardell, s'cria mistress Cluppins, voyez ce que vous
avez fait!

--Eh bien! en voil une bonne! jacula mistress Sanders.

--Ah! ma pauvre tte? fit mistress Bardell, avec un faible sourire.

Sam, comme on s'en doute bien, comprit tout cela. Aussi s'empressa-t-il
de dire qu'il ne buvait jamais, avant souper,  moins qu'une dame ne bt
avec lui. Il s'ensuivit beaucoup d'clats de rire, et enfin mistress
Sanders s'engagea  le satisfaire et but une petite goutte. Alors Sam
dclara qu'il fallait faire la ronde, et toutes ces dames burent une
petite goutte. Ensuite la vive mistress Cluppins proposa pour toast:
_Bonne chance  Bardell contre Pickwick_; et les dames vidrent leurs
verres en honneur de ce voeu: aprs quoi elles devinrent trs-parlantes.

Je suppose, dit mistress Bardell, je suppose que vous avez appris ce
qui se passe, monsieur Weller?

--Un petit brin, rpondit Sam.

--C'est une terrible chose, monsieur Weller, que d'tre trane comme
cela devant le public; mais je vois maintenant que c'est la seule
ressource qui me reste, et mon avou, M. Dodson et Fogg, me dit que nous
devons russir, avec les tmoins que nous appellerons. Si je ne
russissais pas, je ne sais pas ce que je ferais!

La seule ide de voir mistress Bardell perdre son procs affecta si
profondment mistress Sanders qu'elle fut oblige de remplir et de vider
son verre immdiatement, sentant, comme elle le dit ensuite, que si elle
n'avait pas eu la prsence d'esprit d'agir ainsi, elle se serait
infailliblement trouve mal.

Quand pensez-vous que a viendra? demanda Sam.

--Au mois de fvrier ou de mai, rpliqua mistress Bardell.

--Quelle quantit de tmoins il y aura! dit mistress Cluppins.

--Ah! oui! fit mistress Sanders.

--Et si la plaignante ne gagne pas, MM. Dodson et Fogg seront-ils
furieux, eux qui font tout cela par spculation,  leurs risques!
continua mistress Cluppins.

--Ah! oui.

--Mais la plaignante doit gagner, ajouta mistress Cluppins.

--Je l'espre, dit mistress Bardell.

--Il n'y a pas le moindre doute, rpliqua mistress Sanders.

--Eh bien! dit Sam en se levant et en posant son verre sur la table,
tout ce que je peux dire c'est que je vous le souhaite.

--Merci, monsieur Weller! s'cria mistress Bardell avec ferveur.

--Et tant qu' ce Dodson et Fogg, qui fait ces sortes de choses par
spculation, poursuivit Sam, et tant qu'aux bons et gnreux individus
de la mme profession qui mettent les gens par les oreilles gratis, pour
rien, et qui occupent leurs clercs  trouver des petites disputes chez
leurs voisins et connaissances pour les accorder avec des procs, tout
ce que je peux dire d'eux, c'est que je leur souhaite la rcompense que
je leur donnerais.

--Ah! s'cria mistress Bardell, attendrie, je leur souhaite la
rcompense que tous les coeurs gnreux et compatissants seraient
disposs  leur accorder.

--Amen! rpondit Sam. Et ils gagneraient joliment de quoi mener joyeuse
vie et s'engraisser, s'ils avaient ce que je leur souhaite!--Je vous
offre le bonsoir, mesdames.

Au grand soulagement de mistress Sanders, leur htesse permit  Sam de
partir, sans faire aucune allusion aux pommes de terre ni au fromage
rti, et peu aprs, avec l'assistance juvnile qu'on pouvait attendre de
master Bardell, les trois dames rendirent la plus ample justice  ces
mets dlicieux, qui s'vanouirent compltement sous leurs courageux
efforts.

Sam, arriv  l'auberge le _George et Vautour_, rapporta fidlement 
son matre les indices qu'il avait recueillis des manoeuvres de Dodson et
Fogg; et son rcit fut compltement confirm le lendemain par M. Perker,
avec qui notre philosophe eut une entrevue. Il fut donc oblig de se
prparer pour sa visite de Nol  Dingley-Dell, avec l'agrable
perspective d'tre actionn publiquement, deux ou trois mois plus tard,
par la cour des _Common Pleas_, pour violation d'une promesse de
mariage; la plaignante ayant tout l'avantage inhrent  ce genre
d'action, et rsultant de l'excessive habilet de Dodson et Fogg.





CHAPITRE XXVII.

Samuel Weller fait un plerinage  Dorking, et voit sa belle-mre.


Comme il restait un intervalle de deux jours avant l'poque fixe pour
le dpart des Pickwickiens pour Dingley-Dell, Sam, aprs avoir dn de
bonne heure, s'assit dans l'arrire-salle de l'auberge le _George et
Vautour_, pour rflchir au meilleur emploi possible de cet espace de
temps. Il faisait un temps superbe, et Samuel n'avait pas rumin pendant
dix minutes, lorsqu'il sentit tout  coup natre en lui un sentiment
filial et affectueux. Le besoin d'aller voir son pre et de rendre ses
devoirs  sa belle-mre se prsenta alors si fortement  son esprit,
qu'il fut frapp d'tonnement de n'avoir pas song plus tt  cette
obligation morale. Impatient de rparer ses torts passs, dans le plus
bref dlai possible, il gravit les marches de l'escalier, se prsenta
directement devant M. Pickwick, et lui demanda un cong afin d'excuter
ce louable dessein.

Certainement, Sam, certainement, rpondit le philosophe, dont les yeux
se remplirent de larmes de joie  cette manifestation des bons
sentiments de son domestique.

Sam fit une inclination de tte reconnaissante.

Je suis charm de voir que vous comprenez si bien vos devoirs de fils.

--Je les ai toujours compris, monsieur.

--C'est une rflexion fort consolante, dit M. Pickwick d'un air
approbateur.

--Tout  fait, monsieur. Quand je voulais quelque chose de mon pre, je
le lui demandais d'une manire trs-respectueuse et obligeante; s'il ne
me le donnait pas, je le prenais, dans la crainte d'tre enduit  mal
faire, si je n'avais pas ce que je voulais. Je lui ai vit comme a une
foule d'embarras, monsieur.

--Ce n'est pas prcisment ce que j'entendais, Sam, dit M. Pickwick en
secouant la tte avec un lger sourire.

--J'ai agi dans un bon sentiment, monsieur, avec les meilleures
intentions du monde, comme disait le gentleman qui avait plant l sa
femme, parce qu'elle tait malheureuse avec lui....

--Vous pouvez aller, Sam.

--Merci, monsieur. Et ayant fait son plus beau salut et revtu ses plus
beaux habits, Sam se percha sur l'impriale de l'Hirondelle et se rendit
 Dorking.

_Le marquis de Granby_, du temps de Mme Weller, pouvait servir de modle
aux meilleures auberges; assez grande pour qu'on y et ses coudes
franches, assez petite et assez commode pour qu'on s'y crt chez soi. Du
ct oppos de la route, un poteau lev supportait une vaste enseigne,
o l'on voyait reprsentes la tte et les paules d'un gentleman dou
d'un teint apoplectique. Son habit rouge avait des revers bleus, et
quelques taches de cette dernire couleur taient places au-dessus de
son tricorne pour figurer le ciel. Plus haut encore, il y avait une
paire de drapeaux, et au-dessous du dernier bouton de l'habit rouge du
gentleman, une couple de canons. Le tout offrait incontestablement un
portrait frappant du marquis de Granby, de glorieuse mmoire. Les
fentres du comptoir laissaient voir une collection de graniums et une
range bien poussete de bouteilles de liqueur. Les volets verts
talaient en lettres d'or force pangyriques des bons lits et des bons
vins de la maison; enfin le groupe choisi de paysans et de valets qui
flnaient autour des curies, autour des auges, disait beaucoup en
faveur de la bonne qualit de la bire et de l'eau-devie qui se
vendaient  l'intrieur. En descendant de voiture, Sam s'arrta pour
noter, avec l'oeil d'un voyageur expriment, toutes ces petites
indications d'un commerce prospre, et, quand il entra, il tait
grandement satisfait du rsultat de ses observations.

Eh bien? dit une voix aigrelette lorsque la tte de Sam se montra  la
porte du comptoir. Qu'est-ce que vous voulez, jeune homme?

Sam regarda dans la direction de la voix. Elle provenait d'une dame
d'une encolure assez puissante, confortablement assise auprs de la
chemine, et qui s'occupait  souffler le feu, afin de faire chauffer
l'eau pour le th. La dame n'tait pas seule, car de l'autre ct de la
chemine, tout droit dans un antique fauteuil, tait assis un homme dont
le dos tait presque aussi long et presque aussi roide que celui du
fauteuil lui-mme.

Cet individu, qui attira sur-le-champ l'attention spciale de Sam,
paraissait long et fluet. Son visage tait couperos, son nez rouge; ses
yeux mchants et bien veills tenaient beaucoup de ceux d'un serpent 
sonnettes. Il portait un habit noir rp, un pantalon trs-court et des
bas de coton noir qui, comme le reste de son costume, avaient une teinte
rouille. Son air tait empes, mais sa cravate blanche ne l'tait pas,
et pendait toute chiffonne et d'une manire fort peu pittoresque sur
son gilet boutonn jusqu'au menton. Sur une chaise,  ct de lui,
taient placs une paire de gants de castor, vieux et uss; un chapeau 
larges lords; un parapluie fort pass, qui laissait voir une quantit de
baleines, comme pour contre-balancer l'absence d'une poigne: enfin,
tous ces objets taient arrangs avec un soin et une symtrie qui
semblaient indiquer que l'homme au nez rouge, quel qu'il ft, n'avait
pas l'intention de s'en aller de sitt.

Pour lui rendre justice, il faut convenir que s'il avait eu cette
intention, il et fait preuve de bien peu d'intelligence; car,  en
juger par les apparences, il aurait fallu qu'il possdt un cercle de
connaissances bien dsirable, pour pouvoir raisonnablement esprer
s'installer ailleurs plus confortablement. Le feu flambait joyeusement
sous l'influence du soufflet, et la bouilloire chantait gaiement sous
l'influence de l'un et de l'autre; sur la table tait dispos tout
l'appareil du th: un plat de rties beurres chauffait doucement devant
le foyer, et l'homme au nez rouge, arm d'une longue fourchette,
s'occupait activement  transformer de larges tranches de pain en cet
agrable comestible. Auprs de lui tait un verre d'eau et de rhum
brlant, dans lequel nageait une tranche de limon; et chaque fois qu'il
se baissait pour amener les tartines de pain auprs de son oeil, afin de
juger comment elles rtissaient, il sirotait une goutte ou deux de grog,
et souriait en regardant la dame  la puissante encolure, qui soufflait
le feu.

La contemplation de cette scne confortable avait tellement absorb les
facults pensantes de Sam, qu'il laissa passer sans y faire attention
les premires interrogations de l'htesse, qui fut oblige de les
rpter trois fois, sur un ton de plus en plus aigre, avant qu'il
s'apert de l'inconvenance de sa conduite.

Le gouverneur y est-il? demanda-t-il enfin.

--Non, il n'y est pas, rpondit Mme Weller, car la dame n'tait autre
que la ci-devant veuve et la seule et unique excutrice testamentaire de
feu M. Clarke. Non, il n'y est pas, et qui plus est je ne l'attends pas.

--Je suppose qu'il conduit aujourd'hui? reprit Sam.

--Peut-tre que oui, peut-tre que non, rpliqua Mme Weller en beurrant
la tartine que l'homme au nez rouge venait de faire rtir. Je n'en sais
rien, et de plus je ne m'en soucie gure.--Dites un _Benedicite_,
monsieur Stiggins.

L'homme au nez rouge fit ce qui lui tait demand, et attaqua aussitt
une rtie avec une voracit sauvage.

Son apparence, ds le premier coup d'oeil, avait induit Sam  suspecter
qu'il voyait en lui le substitut du berger dont lui avait parl son
estimable pre. Aussitt qu'il le vit manger, tous ses doutes  ce sujet
s'vanouirent, et il reconnut en mme temps que s'il avait envie de
s'installer provisoirement dans la maison, il fallait qu'il se mt sans
dlai sur un bon pied. Commenant donc ses oprations, il passa son bras
par-dessus la demi-porte du comptoir, l'ouvrit, entra d'un pas dlibr,
et dit tranquillement:

Ma belle-mre, comment vous va?

--Eh bien! je crois que c'est un Weller! s'cria la grosse dame en
regardant Sam d'un air fort peu satisfait.

--Un peu, que c'en est un! rtorqua l'imperturbable Sam, et j'espre que
ce rvrend gentleman m'excusera si je dis que je voudrais bien tre le
Weller qui vous possde, belle-mre.

C'tait l un compliment  deux tranchants. Il insinuait que Mme Weller
tait une femme fort agrable, et en mme temps que M. Stiggins avait
une apparence ecclsiastique. Effectivement, il produisit sur-le-champ
un effet visible, et Sam poursuivit son avantage en embrassant sa
belle-mre.

Voulez-vous bien finir! s'cria Mme Weller en le repoussant.

--Fi! jeune homme, fi! dit le gentleman au nez rouge.

--Sans offense, monsieur, sans offense, rpliqua Sam. Mais malgr a
vous avez raison. Ces sortes de choses-l sont dfendues quand la
belle-mre est jeune et jolie, n'est-ce pas, monsieur?

--Tout a n'est que vanit, observa M. Stiggins.

--Oh! c'est bien vrai, dit mistress Weller en rajustant son bonnet.

Sam pensa la mme chose, mais il retint sa langue.

Le substitut du berger ne paraissait nullement satisfait de l'arrive de
Sam, et quand la premire effervescence des compliments fut passe, Mme
Weller elle-mme prit un air qui semblait dire qu'elle se serait
trs-volontiers passe de sa visite. Quoi qu'il en soit, Sam tait l,
et comme on ne pouvait dcemment le mettre dehors, on l'invita 
s'asseoir et  prendre le th.

Comment va le pre? demanda-t-il au bout de quelques instants.

A cette question, Mme Weller leva les mains et tourna les yeux vers le
plafond, comme si c'tait un sujet trop pnible pour qu'on ost en
parler.

M. Stiggins fit entendre un gmissement.

--Qu'est-ce qu'il a donc, ce monsieur? demanda Sam.

--Il est choqu de la manire dont votre pre se conduit.

--Comment! C'est  ce point l?

--Et avec trop de raison, rpondit Mme Weller gravement.

M. Stiggins prit une nouvelle rtie et soupira bruyamment.

C'est un terrible rprouv, poursuivit Mme Weller.

--Un vase de perdition! s'cria M. Stiggins, et il fit dans sa rtie un
large segment de cercle et poussa un gmissement sourd.

Sam se sentit violemment enclin  donner au rvrend personnage une
vole qui permit  ce saint homme de gmir avec plus de raison, mais il
rprima ce dsir et demanda simplement:

Le vieux fait donc des siennes, hein?

--Hlas! oui, rpliqua Mme Weller. Il a un coeur de rocher. Tous les
soirs, cet excellent homme... ne froncez pas le sourcil, monsieur
Stiggins, je soutiens que _vous tes_ un excellent homme.... Tous les
soirs, cet excellent homme passe ici des heures entires, et cela ne
produit point le moindre effet sur votre rprouv de pre.

--Eh bien! voil qui est drle! rtorqua Sam. a en produirait un
prodigieux sur moi, si j'tais  sa place. Je vous en rponds!

--Mon jeune ami, dit solennellement M. Stiggins, le fait est qu'il a un
esprit endurci. Oh! mon jeune ami, quel autre aurait pu rsister aux
exhortations de seize de nos plus aimables soeurs, et refuser de
souscrire  notre humble socit pour procurer aux enfants ngres, dans
les Indes occidentales, des gilets de flanelle et des mouchoirs de poche
moraux.

--Qu'est-ce que c'est qu'un mouchoir moral? demanda Sam. Je n'ai jamais
vu ce meuble-l.

--C'est un mouchoir qui combine l'amusement et l'instruction, mon jeune
ami; o l'on voit des histoires choisies, illustres de gravures sur
bois.

--Bon, je sais; j'ai vu a aux talages des merciers, avec des pices de
vers et tout le reste, n'est-ce pas?

M. Stiggins fit un signe affirmatif et commena une troisime rtie.

Et il n'a pas voulu se laisser persuader par les dames?

--Il s'est assis, rpondit Mme Weller, il a allum sa pipe, et il a dit
que les enfants ngres taient.... Qu'est-ce qu'il a dit que les enfants
ngres taient, monsieur Stiggins?

--Une blague, soupira le rvrend, profondment affect.

--Il a dit que les enfants ngres taient une blague! rpta tristement
Mme Weller; aprs quoi, la dame et le rvrend recommencrent  gmir
sur l'atroce conduite de M. Weller.

Beaucoup d'autres iniquits de la mme nature auraient pu tre
racontes, mais toutes les rties tant manges, le th tant devenu
trs-faible, et Sam ne montrant aucune inclination  partir, M. Stiggins
se rappela soudainement qu'il avait un rendez-vous trs-pressant avec le
berger, et se retira en consquence.

Le plateau tait  peine enlev, le foyer  peine balay, lorsque la
voiture de Londres dposa M. Weller  la porte. Peu aprs ses jambes le
dposrent dans le comptoir, et ses yeux lui rvlrent la prsence de
son fils.

Ha! ha! Sammy! s'cria le pre.

--Ho! ho! vieux farceur! cria le fils; et ils se donnrent une poigne
de main vigoureuse.

Charm de te voir, Sammy, dit l'an des Weller. Comment diantre as-tu
pu venir  bout de ta belle-mre? a me passe. Tu devrais me passer ta
recette. Je ne te dis que a!

--Chut! fit Sam. Elle est dans la maison, mon vieux gaillard.

--Elle n'est pas  porte d'oreille. Elle reste toujours en bas, 
tracasser le monde pendant une heure ou deux aprs le th. Ainsi donc,
nous pouvons nous humecter l'intrieur, Sammy.

En parlant ainsi, M. Weller mla deux verres de grog et aveignit une
couple de pipes. Le pre et le fils s'assirent en face l'un de l'autre,
Sam d'un ct du feu, dans le fauteuil au dos lev, M. Weller de
l'autre ct, dans une bergre, et ils commencrent  goter le double
plaisir de leur pipe et de leur runion inattendue, avec toute la
gravit convenable.

Venu quelqu'un, Sammy? demanda laconiquement M. Weller, aprs un long
silence.

Sam fit un signe exprimant l'affirmation.

Un gaillard au nez rouge?

Sam rpta le mme signe.

Un bien aimable homme que ce gaillard-l! Sammy, fit observer M. Weller
en fumant avec prcipitation.

--Il en a tout l'air.

--Et joliment fort sur le calcul!

--Vraiment!

--Le lundi, il emprunte dix-huit pence; le mardi, il demande un shilling
pour complter la demi-couronne; le vendredi, il remprunte une autre
demi-couronne pour faire un compte rond de cinq shillings, et il va
comme a, en doublant, jusqu' ce qu'il arrive, en un rien de temps, 
empocher une banknote de cinq livres. a ressemble  ce calcul du livre
d'arusmtique o l'on arrive  des sommes folles en doublant les clous
d'un fer  cheval.

Sam indiqua par un geste qu'il se rappelait le problme auquel son pre
faisait allusion.

Comme a, vous n'avez pas voulu souscrire pour les gilets de flanelle,
demanda Sam aprs avoir lanc de nouveau quelques bouffes de tabac
silencieuses.

--Non certainement. A quoi des gilets de flanelle peuvent-ils servir 
ces ngrillons? Mais vois-tu, Sammy, ajouta M. Weller en baissant la
voix et en se penchant vers son compagnon, je souscrirais bien
volontiers une jolie somme s'il s'agissait d'offrir des camisoles de
force  certains particuliers que nous connaissons.

Ayant exprim cette opinion, M. Weller reprit lentement sa position
premire, et cligna de l'oeil d'un air trs-sagace.

C'est une drle d'ide, tout de mme, de vouloir envoyer des mouchoirs
 des gens qui ne connaissent pas la manire de s'en servir, fit
remarquer Sam.

--I' sont toujours  faire quelque btise de ce genre, Sammy. L'autre
dimanche, je flnais sur la route, qu'est-ce que j'aperois debout  la
porte d'une chapelle? Ta belle-mre avec un plat de faence bleue  la
main, os que les patards tombaient comme la grle.... Tu n'aurais
jamais cru qu'un plat mortel aurait pu y tenir. Et pour quoi penses-tu
que c'tait, Sammy?

--Pour donner un autre th, peut-tre!

--Tu n'y es pas, c'tait pour la rente d'eau du berger

--La rente d'eau du berger!

--Ni plus ni moins. I' y avait trois trimestres que le berger n'avait
pas pay un liard, pas un liard. Au fait il n'a gure besoin d'eau, i'
ne boit que trs-peu de c'te liqueur-l, trs-peu, Sammy.... pas si
chose! Comme a, la rente n'tait pas paye et le receveur avait arrt
son filet. V'l donc le berger qui s'en va  la chapelle. Il dit qu'il
est un saint martyris, qu'il dsire que le tourne-robinet qu'a coup
son filet obtienne son pardon du ciel, mais qu'il a bien peur qu'on ne
lui ait dj retenu dans l'autre monde une place o il ne sera pas  son
aise. L-dessus les femelles font un meeting, chantent des hymnes,
nomment ta belle-mre prsidente, votent une qute pour le dimanche
suivant, et repassent tout le quibus au berger. Et si il n'a pas eu de
quoi payer sa rente d'eau, sa vie durant, dit M. Weller en terminant, je
ne suis qu'un Hollandais et tu en es un autre, voil tout.

M. Weller fuma en silence pendant quelques minutes, puis il ajouta:

Le pire de ces bergers, mon garon, c'est qu'i' tournent la tte 
toutes les jeunes filles. Dieu bnisse leurs petits coeurs! elles
s'imaginent que c'est tout miel, et elles n'en savent pas plus long.
Elles donnent toutes dans la charge, Sammy, elles y donnent toutes.

--a me fait cet effet-l, dit Sam.

--Ni pus ni moins, poursuivit M. Weller en secouant gravement la tte;
et ce qui m'agace le plus, Samivel, c'est de leur voir perdre leur temps
et leur belle jeunesse  faire des habits pour des gens cuivrs qui n'en
ont pas besoin, sans jamais s'occuper des chrtiens qui ont des couleurs
naturelles et qui savent mettre un pantalon. Si j'tais le matre,
Sammy, j'attlerais quelques-uns de ces faignants de bergers  une
brouette bien charge et je la leur ferais monter et descendre, pendant
vingt-quatre heures de suite, le long d'une planche de dix-huit pouces
de large. a leur terait un peu de leur btise, ou rien n'y russira.

M. Weller, ayant dbit cette aimable recette, avec beaucoup d'emphase
et une multitude de gestes et de contorsions, vida son verre d'un seul
trait, et fit tomber les cendres de sa pipe avec une dignit naturelle.

Il n'avait pas encore termin cette dernire opration, lorsqu'une voix
aigre se fit entendre dans le passage.

Voici ta chre belle-mre, Sammy, dit-il  son fils, et au mme
instant Mme Weller entra, d'un pas affair, dans la chambre.

Oh! vous voil donc revenu! s'cria-t-elle.

--Oui, ma chre, rpliqua M. Weller en bourrant de nouveau sa pipe.

--M. Stiggins est-il de retour? demanda mistress Weller.

--Non, ma chre, rpondit M. Weller en allumant ingnieusement sa pipe
au moyen d'un charbon embras qu'il prit avec les pincettes; et qui
plus est, ma chre, je tcherais de ne pas mourir de chagrin s'il ne
remettait plus les pieds ici.

--Ouh! le rprouv! s'crie Mme Weller.

--Merci, mon amour, dit son poux.

--Allons! allons! pre, observa Sam; pas de ces petites tendresses
devant des trangers. Voil le rvrend gentleman qui revient.

A cette annonce, Mme Weller essuya prcipitamment les larmes qu'elle
s'tait efforce de verser, et M. Weller tira, d'un air chagrin, son
fauteuil dans le coin de la chemine.

M. Stiggins ne se fit pas beaucoup prier pour prendre un autre verre de
grog; puis il en accepta un second, puis un troisime, puis il consentit
 accepter sa part d'un lger souper, afin de recommencer sur nouveaux
frais. Il tait assis du mme ct que M. Weller an; et lorsque
celui-ci supposait que sa femme ne pouvait pas le voir, il indiquait 
son fils les motions intimes dont son me tait agite, en secouant son
poing sur la tte du berger. Cette plaisanterie procurait  son
respectueux enfant une satisfaction d'autant plus pure, que M. Stiggins
continuait  siroter paisiblement son rhum, dans une heureuse ignorance
de cette pantomime anime.

La conversation fut soutenue, en grande partie, par Mme Weller et le
rvrend M. Stiggins, et les principaux sujets qu'on entama furent les
vertus du berger, les mrites de son troupeau, et les crimes affreux,
les dtestables pchs de tout le reste du monde. Seulement, M. Weller
interrompait parfois ces dissertations par des remarques et des
allusions indirectes  un certain vieux farceur gnralement dsign
sous le nom de _Walker_[29], et se permit  et l divers commentaires
non moins ironiques et voils.

[Footnote 29: M. Walker est un personnage mystrieux qui jouit en
Angleterre d'une grande rputation de hableur. Son nom, employ comme
interjection Walker est devenu un terme de mpris et d'incrdulit.

(_Note du traducteur._)]

Enfin, M. Stiggins, qui,  en juger par divers symptmes indubitables,
avait emmagasin autant de grog qu'il en pouvait ingurgiter sans trop
s'incommoder, prit son chapeau et son cong, immdiatement aprs, Sam
fut conduit par son pre dans une chambre  coucher. Le respectable
gentleman, en lui donnant une chaleureuse poigne de main, paraissait se
disposer  lui adresser quelques observations; mais il entendit monter
Mme Weller, et changeant aussitt d'intention, il lui dit brusquement
bonsoir.

Le lendemain, Sam se leva de bonne heure. Ayant djeun  la hte, il
s'apprta  retourner  Londres, et il sortait de la maison, lorsque son
pre se prsenta devant lui.

--Tu pars, Sam?

--Tout de g.

--Je voudrais bien te voir museler ce Stiggins, et l'emmener avec toi.

--Vraiment? rpondit Sam d'un ton de reproche; je rougis de vous avoir
pour auteur, vieux capon. Pourquoi lui laissez-vous montrer son nez
cramoisi chez le _Marquis de Granby_?

M. Weller attacha sur son fils un regard srieux, et rpondit:

Parce que je suis un homme mari, Sammy, parce que je suis un homme
mari. Quand tu seras mari, Sammy, tu comprendras bien des choses que
tu ne comprends pas maintenant. Mais a vaut-il la peine de passer tant
de vilains quarts d'heure pour apprendre si peu de chose, comme disait
cet colier quand il a-t-t arriv  savoir son alphabet, voil la
question? C'est une affaire de got. Mais, pour ma part, je suis
trs-dispos  rpondre: Non!

--Dans tous les cas, dit Sam, adieu.

--Bonjour, Sammy, bonjour.

--Je n'ai plus qu'un mot  vous dire, reprit Sam en s'arrtant court: Si
j'tais le propritaire du _Marquis de Granby_, et si cet animal de
Stiggins venait faire des roties dans mon comptoir, je le....

--Que ferais-tu? interrompit M. Weller avec grande anxit, que
ferais-tu?

--J'empoisonnerais son grog.

--Bah! s'cria Weller en donnant  son fils une poigne de main
reconnaissante, tu ferais cela rellement, Sammy? tu ferais cela?

--Parole! Je ne voudrais pas me montrer trop cruel envers lui tout
d'abord. Je commencerais par le plonger dans la fontaine, et je
remettrais le couvercle pour l'empcher de s'enrhumer; mais si je voyais
qu'il n'y avait pas moyen d'en venir  bout par la douceur,
j'emploierais une autre mthode de persuasion.

M. Weller an lana  son fils un regard d'admiration inexprimable, et,
lui ayant de nouveau serr la main, s'loigna lentement en roulant dans
son esprit les rflexions nombreuses auxquelles cet avis avait donn
lieu.

Sam le suivit des yeux jusqu'au dtour de la route et s'achemina ensuite
vers Londres. Il mdita d'abord sur les consquences probables de son
conseil, et sur la vraisemblance ou l'invraisemblance qu'il y avait de
voir adopter cet avis par son pre; mais bientt il carta toute
inquitude de son esprit par cette rflexion consolante, qu'il en
saurait le rsultat avec le temps. C'est un avantage que le lecteur
aura, aussi bien que lui.




CHAPITRE XXVIII.

Un joyeux chapitre des ftes de Nol, contenant le rcit d'une noce et
de quelques autres passe-temps qui sont, dans leur genre, d'aussi bonnes
coutumes que le mariage, mais qu'on ne maintient pas aussi
religieusement, dans ce sicle dgnr.


Aussi diligents que des abeilles, et presque aussi lgers que des
papillons, les quatre Pickwickiens se rassemblrent, au matin du 22
dcembre de l'an de grce 1831. Nol s'approchait rapidement, dans toute
sa joyeuse et cordiale hospitalit. La vieille anne se prparait, comme
un gymnosophiste indien,  runir ses amis autour de soi, et  mourir
doucement et tranquillement au milieu des festins et des bombances.
C'tait une poque de jubilation, et parmi les nombreux mortels que
rjouissait la mme cause, nos quatre hros taient remarquablement
enjous et heureux.

Car ils sont nombreux les mortels  qui Nol apporte un court intervalle
de gaiet et de bonheur! Combien de familles disperses au loin par les
soins, par les luttes incessantes de la vie, se runissent alors dans
cet heureux tat de familiarit et de bonne volont mutuelle, qui est la
source de tant de pures dlices; douce et paisible communion d'esprit
qui semble si incompatible avec les soucis de l'existence, si au dessus
des plaisirs de ce monde, que les nations les plus civilises, comme les
peuplades les plus sauvages, en font galement une des premires
jouissances rserves aux lus, dans le sjour du bonheur ternel.
Combien de vieilles sympathies, combien de souvenirs assoupis se
rveillent au temps de Nol!

Nous crivons ces lignes  bien des lieues de l'heureux endroit o,
pendant de longues annes, nous avons rencontr, la veille de Nol, un
cercle amical et joyeux. La plupart des coeurs qui palpitaient alors avec
ivresse, ont cess de battre; les mains que nous aimions  serrer, sont
devenues froides; les visages gracieux qui nous charmaient, sont
dcharns; les regards que nous cherchions, ont perdu leur clat; et
cependant la vieille maison, la grande salle, les plaisanteries, les
rires, les voix joyeuses et les visages souriants, les circonstances les
plus frivoles de ces heureuses runions, se pressent en foule dans notre
esprit,  chaque retour de cette fte. Il semble que nous n'ayons cess
de nous voir que d'hier. Heureux, heureux le jour de Nol, qui redonne
au vieillard les illusions de sa jeunesse, et qui transporte le marin,
le voyageur, loign de plusieurs milliers de lieues, parmi les joies
tranquilles de la maison paternelle.

Nous nous sommes laiss entraner par les bonnes qualits de Nol, qui,
pour le dire en passant, est tout  fait un gentilhomme campagnard de la
vieille cole, et nous faisons attendre, au froid, M. Pickwick et ses
amis. Ils viennent d'arriver  la voiture de Muggleton, soigneusement
envelopps de chles et de grandes redingotes. Les portemanteaux, les
sacs de nuit sont placs, et Sam s'efforce avec le garde[30] d'insinuer
dans le coffre de devant une norme morue, soigneusement empaquete dans
un long panier brun garni de paille, et qui doit reposer sur une
demi-douzaine de barils d'hutres, appartenant, comme elle,  M.
Pickwick. La physionomie de celui-ci exprime le plus vif intrt, tandis
que Sam et le garde font tout ce qu'ils peuvent pour fourrer la morue
dans le rceptacle, quoiqu'elle soit deux ou trois fois trop grande pour
y entrer. D'abord ils veulent la mettre la tte la premire, ensuite la
queue la premire, puis le fond du panier en haut, puis l'ouverture en
haut, puis sur le ct, puis diagonalement. Mais l'implacable morue
rsiste opinitrement  tous ces artifices. Enfin, cependant, le garde,
frappant par hasard sur le milieu du panier, le poisson disparat
soudainement, et cette condescendance inattendue, faisant perdre
l'quilibre au garde lui-mme, sa tte et ses paules s'enfoncent en
mme temps dans le coffre,  la satisfaction inexprimable de tous les
porteurs et assistants. M. Pickwick sourit avec bonne humeur, tire un
shilling de son gilet, et lorsque le garde sort de sa bote, le prie de
boire  sa sant un verre d'eau-de-vie et d'eau chaude. Sur cela, le
garde sourit aussi, et MM. Snodgrass, Winkle et Tupman sourient tous de
compagnie. Le garde et Sam Weller disparaissent pendant cinq minutes,
probablement pour avaler le grog, car ils sentent l'eau-de-vie en
revenant. Le cocher monte sur son sige, Sam saute derrire, les
Pickwickiens tirent leurs redingotes sur leurs jambes et leurs chles
sur leur nez, les valets d'curie tent les couvertures des chevaux, le
cocher crie: En route! et les voil partis.

[Footnote 30: Le conducteur. Cette appellation est un reste du temps o
les routes taient si peu sres que chaque voiture tait accompagne
d'un vritable garde.

(_Note du traducteur_.)]

Ils ont circul  travers les rues, ils ont t cahots sur le pav, et,
 la fin, ils atteignent la campagne. Les roues glissent sur le terrain
dur et gel. Au claquement aigu du fouet, les chevaux partent au petit
galop et entranent  leurs talons voiture, voyageurs, morue, barils
d'hutres, et le reste, comme si ce n'tait qu'une plume lgre. Ils ont
descendu une pente douce et se trouvent sur une chausse horizontale, de
deux milles de long, aussi sche, aussi compacte qu'un bloc de granit.
Un autre claquement de fouet, et ils s'lancent au grand galop, secouant
leur tte et leur harnais, sous l'influence excitante de leur mouvement
rapide. Cependant le cocher, tenant le fouet et les guides d'une main,
te son chapeau avec l'autre, le pose sur ses genoux, tire son mouchoir
et essuie son front; partie parce qu'il a l'habitude d'agir ainsi, et
partie pour montrer aux voyageurs comme il est  son aise, et combien
c'est une chose facile de conduire quatre chevaux, quand on a autant de
pratique que lui. Ayant fait cela fort tranquillement (car autrement
l'effet en serait notablement diminu), il replace son mouchoir, remet
son chapeau, ajuste ses gants, quarrit ses coudes, fait claquer son
fouet de nouveau, et au galop! plus gaiement que jamais!

Quelques maisons, parpilles des deux cots de la route, annoncent
l'entre d'un village. Le cornet du garde fait vibrer dans l'air pur et
frais des notes animes, qui rveillent le vieux gentleman de
l'intrieur. Il abaisse la glace  moiti, regarde un instant au dehors,
et relevant soigneusement la glace, informe l'autre habitant de
l'intrieur que l'on va relayer dans quelques minutes. D'aprs cet avis,
celui-ci se secoue, et se dtermine  remettre son premier somme
jusqu' ce qu'on soit reparti. Le cornet rsonne encore vigoureusement,
et,  ce bruit, les femmes et les enfants du village viennent regarder 
la porte de leur chaumire, et suivent des yeux la voiture jusqu' ce
qu'elle tourne le coin, puis ils rentrent s'tendre autour d'un feu
brillant et y jettent un autre morceau de bois _pour quand le pre
reviendra_. Cependant le pre lui-mme,  un mille de l, vient
d'changer un signe de tte amical avec le cocher, et s'est retourn
pour examiner longuement la voiture qui s'enfuit loin de lui.

Et maintenant, pendant que les roues retentissent dans les rues mal
paves d'une ville provinciale, le cornet joue un air guilleret. Le
cocher, dfaisant la boucle qui runit ses guides, s'apprte  les jeter
au moment mme o il arrtera. M. Pickwick sort du collet de sa
redingote, et regarde autour de lui avec grande curiosit; le cocher,
qui s'en aperoit, l'instruit du nom de la ville, et lui dit que c'tait
hier jour de march; double information que M. Pickwick s'empresse de
faire passer  ses compagnons de voyage, et qui les dcide  sortir
aussi de leurs collets et  regarder autour d'eux. M. Winkle, qui est
assis  l'extrmit de la banquette, avec une jambe dandinante en l'air,
est presque prcipit dans la rue lorsque la voiture tourne brusquement
pour entrer dans la place du march; et M. Snodgrass, qui se trouve
assis auprs de lui, n'est point encore remis de son effroi, lorsqu'elle
arrte dans la cour de l'auberge, o les chevaux frais, avec leurs
couvertures, piaffent dj. Le cocher jette les guides et descend de son
sige; les voyageurs extrieurs descendent aussi, except ceux qui n'ont
pas grande confiance dans leur habilet pour remonter. Ceux-l restent
o ils sont, frappent leurs pieds contre la voiture pour se les
rchauffer, et regardent avec un oeil d'envie le feu qui brille dans la
salle, et le buis, orn de baies rouges, qui pare les fentres de
l'auberge.

Cependant le garde a dpos,  la boutique du grnetier, le paquet de
papier gris qu'il a tir de la petite besace pendue sur son paule,  un
baudrier de cuir. Il a soigneusement examin les nouveaux chevaux; il a
jet sur le pav la selle apporte de Londres, sur l'impriale; il a
assist  la confrence tenue par le cocher et par le valet d'curie sur
la jument grise, qui s'est blesse  la jambe de devant mardi pass; il
est remont derrire la voiture avec Sam; le cocher est juch sur son
sige; le vieux gentleman du dedans, qui avait tenu la glace baisse de
deux doigts, durant tout ce temps, l'a releve, et les couvertures des
chevaux sont tes, et tout est prt pour partir, except _les deux gros
gentlemen_, dont le cocher s'enquiert avec grande impatience; puis le
cocher, et le garde, et Sam, et M. Winkle, et M. Snodgrass, et tous les
palefreniers, et tous les flneurs, qui sont plus nombreux que tous les
autres ensemble, se mettent  brailler  tue-tte aprs les voyageurs
manquants. Une rponse lointaine s'entend au fond de la cour; M.
Pickwick et M. Tupman la traversent en courant, tout hors d'haleine, car
ils ont bu chacun un verre d'ale, et les doigts de M. Pickwick sont si
froids, qu'il a t cinq grandes minutes avant de pouvoir tirer six
pence pour payer. Le cocher vocifre d'un air mcontent: Allons,
gentlemen, allons! Le garde rpte le mme cri; le vieux gentleman de
l'intrieur trouve fort extraordinaire qu'on veuille descendre, quand on
sait qu'on n'en a pas le temps; M. Pickwick s'efforce de grimper d'un
ct, M. Tupman de l'autre; M. Winkle crie. _a y est_, et les voil
repartis! Les chles sont remis, les collets d'habits sont rajusts, le
pav cesse, les maisons disparaissent, et nos voyageurs s'lancent de
nouveau sur la grande route, et l'air clair et piquant baigne leur
visage et les rjouit jusqu'au fond du coeur.

C'est ainsi que le _Tlgraphe_ de Muggleton transportait M. Pickwick et
ses amis sur le chemin de Dingley-Dell. A trois heures de l'aprs-midi,
ils dbarquaient tous, sains et saufs, sur les marches du _Lion bleu_,
ayant pris sur la route assez d'ale et d'eau-de-vie pour dfier la
gele, qui couvrait, de ses belles dentelles blanches, les arbres et les
haies.

M. Pickwick tait srieusement occup  surveiller l'exhumation de la
morue, lorsqu'il se sentit tirer doucement par le pan de son habit. Il
se retourna et reconnut le page favori de M. Wardle, mieux connu des
lecteurs de cette vridique histoire sous le nom du gros joufflu.

Ha! ha! fit M. Pickwick.

--Ha! ha! fit le gros joufflu en regardant amoureusement la morue et les
barils d'hutres. Il tait plus gros que jamais.

--Eh bien! mon jeune ami, dit M. Pickwick, vous m'avez l'air assez
rougeaud.

--J'ai dormi devant le feu de la buvette, rpondit le gros joufflu,
qu'une heure de somme avait mont au ton d'une brique. Matre m'a envoy
avec la charrette pour porter votre bagage  la maison. Il aurait envoy
quelques chevaux de selle; mais, comme il fait froid, il a pens que
vous aimeriez mieux marcher.

--Oui! oui! nous aimons mieux marcher, rpliqua prcipitamment M.
Pickwick, car il se rappelait la cavalcade qu'il avait dj faite sur la
mme route. Sam!

--Monsieur!

--Aidez le domestique de M. Wardle  mettre les paquets dans la
charrette, et montez-y avec lui; nous allons aller en avant.

Ayant donn ces instructions et termin son compte avec le cocher, M.
Pickwick, suivi de ses amis, prit le sentier de traverse et s'loigna
d'un pas gaillard.

Sam, qui se trouvait pour la premire fois confront avec le gros
joufflu, l'examinait curieusement, mais sans rien dire: quand il l'eut
bien considr, il commena  arranger rapidement tous les paquets dans
la charrette, tandis que Joe le regardait d'un air tranquille, et
paraissait trouver un immense plaisir  voir avec quelle activit Sam
faisait cette opration.

Voil, dit Sam, en jetant le dernier sac dans la charrette: ils y sont
tous.

--Oui, observa Joe d'un ton satisfait: ils y sont tous....

--Savez-vous, mon petit, que vous auriez bien pu obtenir le prix au
grand concours.

--Bien oblig.

--Est-ce que vous avez quelque chose dessus votre coeur qui vous affecte?

--Non, je ne crois pas.

--J'aurais pourtant imagin, en vous regardant, que vous aviez une
passion malheureuse.

Joe secoua la tte d'une manire ngative.

Eh bien! poursuivit Sam; tant mieux! Buvez-vous?

--J'aime mieux manger.

--Ah! j'aurais imagin a. Mais je veux dire, voulez-vous prendre une
goutte de quelque chose qui vous rchaufferait votre petit estomac? Du
reste vous tes gentiment rembourr et vous ne devez pas avoir froid
souvent.

--Quelquefois, et j'aime bien  boire la goutte, quand c'est du bon.

--Ah! c'est-il vrai? H bien, venez par ici alors.

Nos nouveaux amis furent bientt transports  la buvette du _Lion
bleu_, et le gros joufflu avala un verre d'eau-de-vie sans sourciller,
exploit qui l'avana considrablement dans la bonne opinion de Sam.
Lorsque celui-ci eut opr pour son propre compte, ils montrent dans la
charrette.

Savez-vous conduire? demanda le page de M. Wardle.

--Un peu, mon neveu!

--Voil alors, dit le gros joufflu en mettant les guides dans la main de
Sam et en lui montrant une ruelle. Il n'y a qu' aller tout droit, et
vous ne pouvez pas vous tromper.

Ayant prononc ces mots, il se coucha affectueusement  ct de la
morue, et plaant un baril d'hutres sous sa tte, en guise de
traversin: il s'endormit instantanment.

Eh bien! par exemple, fit Sam: pour un jeune homme sans gne, voil un
jeune homme sans gne! Allons, rveillez-vous, jeune hydropique.

Mais comme le jeune _hydropique_ ne montrait aucun symptme d'animation,
Sam s'assit sur le devant du char, et faisant partir le vieux cheval par
une secousse des guides, le conduisit d'un trot soutenu vers
Manoir-ferme.

Cependant M. Pickwick et ses amis, ayant rtabli par la marche une
active circulation dans leur systme veineux et artriel, poursuivaient
gaiement leur chemin. La terre tait durcie, le gazon blanchi par la
gele; l'air froid et sec tait fortifiant, et l'approche rapide du
crpuscule gristre (couleur d'ardoise serait une expression plus
convenable dans un temps de gele), rendait plus sduisante pour nos
voyageurs l'agrable perspective des conforts qui les attendaient chez
leur hte. C'tait prcisment l'espce d'aprs-midi, qui, dans un champ
solitaire, pourrait induire un couple de barbons  ter leurs habits et
 jouer  saute-mouton, par pure lgret d'esprit. Aussi sommes-nous
fermement persuads que si dans cet instant M. Tupman s'tait courb, en
appuyant les mains sur ses genoux, M. Pickwick aurait profit, avec la
plus grande avidit, de cette invitation indirecte.

Quoi qu'il en soit, M. Tupman ne s'tant pas pos de cette manire, nos
amis continurent  marcher, en conversant joyeusement. Comme ils
entraient dans une ruelle qu'ils devaient traverser, un bruit confus de
voix vint frapper leurs oreilles, et avant d'avoir eu le temps de former
une conjecture sur les personnes  qui ces voix appartenaient, ils se
trouvrent au milieu d'une socit nombreuse qui attendait leur arrive.

C'tait le vieux Wardle, qui poussait de bruyants hourras, et qui, s'il
est possible, avait l'air encore plus jovial que de coutume; c'tait
Bella et son fidle Trundle; c'tait mily enfin, et huit ou dix autres
jeunes demoiselles, qui taient venues pour assister aux oprations
matrimoniales du lendemain, et qui se trouvaient toutes dans cette
disposition de gaiet et d'importance ordinaire aux jeunes ladies dans
ces intressantes occasions. Les champs et les ruelles retentissaient au
loin des clats de rire de cette bande joyeuse.

Les crmonies des prsentations furent bientt termines, ou plutt les
prsentations furent bientt parfaites, sans aucune crmonie. Au bout
de deux minutes, M. Pickwick, aussi  son aise, aussi peu contraint que
s'il avait connu toute sa vie ces jeunes demoiselles, plaisantait avec
celles qui ne voulaient pas passer par-dessus les barrires quand il
regardait, ou qui ayant de jolis pieds et des chevilles sans reproche,
avaient soin de rester debout sur la balustrade pendant cinq ou six
minutes, en dclarant qu'elles avaient trop peur pour oser faire aucun
mouvement. Il est digne de remarque que M. Snodgrass offrit  mily
Wardle beaucoup plus d'assistance que les terreurs de la barrire ne
semblaient l'exiger, quoiqu'elle et bien trois pieds de haut et qu'il
fallt y monter sur une couple de pierres, servant de marches. Enfin
l'on observa qu'une jeune demoiselle, qui avait des yeux noirs et de
trs-jolis petits brodequins garnis de fourrures, poussa de grands cris
lorsque M. Winkle lui offrit la main pour l'aider  descendre.

Quand les difficults des barrires furent surmontes, quand on se
retrouva sur un terrain plat, M. Wardle apprit  M. Pickwick qu'on
venait d'examiner, en corps, l'ameublement de la maison o le jeune
couple devait habiter aprs les ftes de Nol. A cette communication,
Bella et Trundle devinrent tous les deux aussi rouges que le gros
joufflu aprs son somme au coin du feu. Cependant la jeune lady aux yeux
noirs et aux brodequins garnis de fourrure murmura quelque chose dans
l'oreille d'mily, en regardant malicieusement M. Snodgrass. mily lui
rpondit: Vous tes folle; mais elle rougit beaucoup malgr cela: et M.
Snodgrass, qui tait aussi modeste que le sont ordinairement tous les
grands gnies, sentit le rouge lui monter jusqu'au sommet de la tte, et
souhaita dvotement, dans le fond de son coeur, que la jeune lady
susdite, ses yeux noirs, sa malice et ses brodequins garnis de fourrure,
fussent tous confortablement dposs  l'autre bout de l'Angleterre.

Si les Pickwickiens avaient t reus d'une manire amicale hors de la
maison, imaginez quelles furent la chaleur et la cordialit de leur
rception quand on arriva  la ferme. Les domestiques eux-mmes
grimaaient de plaisir en voyant M. Pickwick; et la femme de chambre,
Emma, lana  M. Tupman un regard de reconnaissance, moiti modeste,
moiti impudent, et si joli qu'il aurait suffi pour dcider la statue de
Bonaparte, situe dans le vestibule,  ouvrir ses bras et  la presser
sur son sein.

La vieille lady tait assise dans le parloir, avec sa majest
accoutume. Mais elle tait d'assez mauvaise humeur, et par consquent
trs-compltement sourde. Elle ne sortait jamais, et comme beaucoup
d'autres vieilles dames de la mme toffe, lorsque d'autres faisaient ce
qu'elle ne pouvait pas faire elle-mme, elle croyait que c'tait un
crime de haute trahison domestique. Aussi se tenait-elle toute droite
dans son grand fauteuil, et avait-elle l'air aussi svre qu'elle le
pouvait. Mais aprs tout, que Dieu la bnisse! c'tait encore un air
bnvole.

Maman, dit M. Wardle, voil M. Pickwick. Vous vous en souvenez.

--C'est bien! c'est bien! rpliqua-t-elle avec dignit: Ne tourmentez
pas M. Pickwick pour une vieille crature comme moi. Personne ne se
soucie plus de moi, maintenant, et c'est fort naturel. En prononant ces
mots elle secouait sa tte, et dtirait d'une main tremblante les plis
de sa robe de soie.

--Allons! allons! madame, dit M. Pickwick; ne repoussez pas comme cela
un vieil ami. Je suis venu exprs pour avoir une longue conversation
avec vous, et pour faire un autre rob. Et puis nous montrerons  ces
enfants  danser un menuet avant qu'ils soient plus vieux de
quarante-huit heures.

La vieille dame s'adoucissait rapidement, mais elle n'aimait pas avoir
l'air de cder tout  coup, aussi se contenta-t-elle de dire: Ah! je ne
peux pas l'entendre.

--Allons! maman, quel enfantillage! reprit M. Wardle: ne soyez donc pas
de mauvaise humeur; pensez  Bella, pauvre fille; il faut que vous
l'encouragiez.

La bonne vieille dame entendit ceci, car ses lvres tremblrent pendant
que son fils parlait. Mais l'ge a ses petites infirmits mentales, et
elle n'tait point encore tout  fait apaise. Elle recommena donc 
dtirer sa robe, et se tournant vers M. Pickwick, Ah! monsieur
Pickwick, lui dit-elle, les jeunes gens taient bien diffrents dans mon
temps.

--Sans aucun doute, madame, et c'est pour cela que j'aime tant ceux qui
ont quelques traces de l'ancienne roche. En disant ces mots notre
excellent ami attira doucement Isabelle, et dposant un baiser sur son
front, la fit asseoir sur le petit tabouret aux pieds de sa grand'mre.
Alors, soit que l'expression de ce jeune visage, lev vers la vieille
dame, lui rappelt des souvenirs d'autrefois, soit qu'elle ft touche
par la bienveillante bonhomie de M. Pickwick, quelle qu'en ft la cause
enfin, elle s'amollit compltement; elle jeta ses bras au cou de Bella,
et toute cette petite mauvaise humeur s'vapora en larmes silencieuses.

Ce fut une heureuse soire. Le whist o M. Pickwick et la vieille lady
jouaient ensemble, tait grave et solennel, mais la joie de la table
ronde tait bruyante et tumultueuse. Longtemps aprs que les dames se
furent retires, le vin chaud bien assaisonn d'eau-de-vie et d'pices,
circula  la ronde et recircula frquemment. Le sommeil qu'il produisit
fut profond, et les rves qu'il amena furent agrables. C'est un fait
remarquable que ceux de M. Snodgrass se rapportaient constamment  mily
Wardle, et que la principale figure des visions de M. Winkle tait une
jeune demoiselle, avec des yeux noirs, un sourire malin, et des
brodequins remarquablement petits.

M. Pickwick fut rveill de bonne heure, le lendemain, par un murmure de
voix, par un bruit confus de pas, qui auraient suffi pour tirer le gros
joufflu lui-mme de son pesant sommeil. Il se leva sur son sant et
couta. Les domestiques et les htes fminins couraient constamment de
tous cts, et il y avait tant et de si instantes demandes d'eau chaude,
tant de supplications rptes pour des aiguilles et du fil, tant de:
Oh! venez m'agrafer ma robe, vous serez bien gentille! que M.
Pickwick, dans son innocence, commena  s'imaginer qu'il tait arriv
quelque chose d'pouvantable. Cependant ses ides s'claircissant de
plus en plus, il se rappela que c'tait le jour des noces. L'occasion
tant importante, il s'habilla avec un soin particulier, et descendit
dans la chambre o l'on devait djeuner.

Toutes les servantes de la maison, vtues d'un uniforme de mousseline,
couraient  et l dans un tat d'agitation et d'inquitude impossible 
dcrire. La vieille lady tait pare d'une robe de brocart, qui depuis
vingt annes n'avait pas vu la lumire, except lorsque quelque rayon
vagabond s'tait gliss  travers les fentes de la bote o elle tait
enferme. M. Trundle resplendissait de satisfaction, mais on voyait
pourtant que ses nerfs n'taient pas bien solides. Quant au cordial
amphitryon, il chouait compltement dans ses efforts pour paratre
tranquille et gai. Except deux ou trois favorites, demeures en haut,
et honores d'une vue particulire de la marie et des demoiselles
d'honneur, toutes les jeunes personnes taient en larmes et en robe de
mousseline. Les pickwickiens avaient galement revtu des costumes
appropris  la circonstance. Enfin l'on entendait sur le gazon, devant
la grande porte, de terribles hurlements, pousss par tous les hommes,
jeunes gars et gamins, dpendant de la ferme, et portant chacun une
cocarde blanche  leur boutonnire. C'tait Sam qui dirigeait leurs
cris, du prcepte et de l'exemple; car il tait dj parvenu  se rendre
fort populaire, et se trouvait l aussi  son aise que s'il avait t
conu et enfant sur les terres de M. Wardle.

Un mariage est un sujet privilgi de plaisanteries; et cependant aprs
tout, il n'y a pas grande plaisanterie dans l'affaire. Nous parlons
simplement de la crmonie, et demandons qu'il soit bien entendu que
nous ne nous permettons aucun sarcasme cach contre la vie maritale. Aux
plaisirs, aux esprances qu'apporte le mariage, est ml le regret
d'abandonner sa maison, sa famille, de laisser derrire soi les tendres
amis de la portion la plus heureuse de la vie, pour en affronter les
soucis avec une personne qu'on n'a pas encore prouve et qu'on connat
peu. Mais en voil assez sur ce sujet: nous ne voulons pas attrister
notre chapitre par la description de ces sentiments naturels, et nous
regretterions encore bien plus de les tourner en ridicule.

Nous dirons donc brivement que le mariage fut clbr par le vieil
ecclsiastique, dans l'glise paroissiale de Dingley-Dell; et que le nom
de M. Pickwick est inscrit sur le registre, conserv jusqu' ce jour
dans la sacristie; que la jeune demoiselle aux yeux noirs ne signa pas
son nom d'une main ferme, coulante et dgage; que la signature d'mily
et celle de l'autre demoiselle d'honneur sont presque illisibles; que
d'ailleurs tout se passa trs-bien et d'une manire fort agrable; que
les jeunes demoiselles trouvrent, gnralement, que la crmonie tait
bien moins terrible qu'elles ne se l'taient imagin; et que si la
propritaire des yeux noirs et du sourire malicieux jugea convenable
d'informer M. Winkle, qu'assurment elle ne pourrait jamais se soumettre
 une chose aussi odieuse, nous avons, d'autre part, les meilleures
raisons pour supposer qu'elle se trompait. A tout cela nous pouvons
ajouter que M. Pickwick fut le premier qui embrassa la marie, et qu'en
mme temps il lui jeta autour du cou une riche chane d'or, avec une
montre du mme mtal, qui n'avaient t vues auparavant par les yeux
d'aucun mortel, except ceux du joaillier. Enfin les cloches de la
vieille glise sonnrent aussi gaiement qu'elles le purent, et tout le
monde s'en retourna djeuner.

O les petits pts de Nol se placent-ils, jeune mangeur d'opium?
demanda Sam au gros joufflu, en aidant cet intressant fonctionnaire 
mettre sur la table les articles de consommation qui n'avaient point t
arrangs le soir prcdent.

Joe indiqua la destination des pts.

Trs-bien! dit Sam: Mettez un rameau de Nol dedans. L'autre plat 
l'opposite. Maintenant nous avons l'air compact et confortable, comme
observait le papa en coupant la tte de son moutard pour l'empcher de
loucher.

En faisant cette citation savante, Sam recula d'un pas ou deux pour
examiner les prparatifs du festin. Il tait encore plong dans cette
dlicieuse contemplation, lorsque la socit arriva et se mit  table.

Wardle, dit M. Pickwick, presque aussitt qu'on ft assis; un verre de
vin en honneur de cette heureuse circonstance.

--J'en serai charm, mon vieux camarade, rpliqua M. Wardle. Joe....
damn garon! il est all dormir.

--Non, monsieur, je ne dors pas, rpondit le gros joufflu en sortant
d'un coin de la chambre, o, comme l'immortel Jack Horner, patron des
gros garons, il s'occupait  dvorer un pt de Nol, sans toutefois
s'acquitter de cette besogne avec le sang-froid qui caractrisait les
oprations gastronomiques de l'illustre hros de la ballade enfantine.

--Remplissez le verre de M. Pickwick.

--Oui, monsieur.

Le gros joufflu emplit le verre de M. Pickwick et se retira ensuite
derrire la chaise de son matre, d'o il observa avec une espce de
joie sombre et inquite, le jeu des fourchettes et des couteaux, et le
trajet des morceaux choisis depuis les plats jusqu'aux assiettes, et des
assiettes jusqu'aux bouches des convives.

Que Dieu vous bnisse, mon vieil ami, dit M. Pickwick.

--Je vous en dis autant, mon garon, rpliqua Wardle, et ils se firent
raison du fond du coeur.

--Mme Wardle, reprit M. Pickwick, nous autres vieilles gens nous devons
boire un verre de vin ensemble en honneur de cet heureux vnement.

La vieille lady tait en ce moment dans une posture pleine de grandeur,
car elle tait assise au haut bout de la table, dans sa robe de brocart,
ayant la nouvelle marie d'un cot et M. Pickwick de l'autre, pour
dcouper. M. Pickwick n'avait pas parl trs-haut, mais elle l'entendit
du premier coup, et but un verre de vin tout entier  sa longue vie et 
son bonheur. Ensuite la bonne vieille crature se lana dans un rcit
circonstanci de son propre mariage, accompagn d'une dissertation sur
la mode des talons hauts, et de quelques particularits concernant la
vie et les aventures de la charmante lady Tollimglower, dcde. A
chaque pose de son rcit, la vieille dame riait de tout son coeur, et les
jeunes ladies en faisaient autant; puis elles se demandaient entre elles
de quoi leur grand'maman pouvait parler si longtemps. Or, quand les
jeunes ladies riaient, la vieille dame clatait dix fois plus fort, et
dclarait que son histoire avait toujours t regarde comme excellente;
ce qui faisait rire de nouveau tout le monde, et inspirait  la vieille
dame la meilleure humeur possible.

Cependant le fameux _plum-cake_, le gteau de noce, fut dcoup et
circula autour de la table. Les jeunes demoiselles en gardrent des
morceaux, pour mettre sous leur traversin et rver de leur futur poux,
ce qui occasionna une grande quantit de rougeurs et d'clats de rire.

Monsieur Miller, un verre de vin, dit M. Pickwick  sa vieille
connaissance, le gentleman dont la tte ressemblait  une pomme de
reinette.

--Avec grande satisfaction, monsieur, rpondit celui-ci d'un air
solennel.

--Vous me permettrez d'en tre, dit le vieil ecclsiastique bnvole.

--Et  moi aussi, ajouta sa femme.

--Et  moi aussi, et  moi aussi, rptrent du bas de la table une
couple de parents pauvres, qui avaient bu et mang de tout leur coeur, et
qui s'empressaient de rire  tout ce qui se disait.

M. Pickwick, dont les yeux rayonnaient de bienveillance et de plaisir,
exprima son intime satisfaction  chaque addition nouvelle. Ensuite, se
levant tout d'un coup:

Ladies et gentlemen, dit-il.

--coutez! coutez! coutez! coutez! coutez! coutez! cria Sam,
emport par l'exaltation du moment.

--Faites entrer tous les domestiques, dit le vieux Wardle en
s'interposant pour prvenir la rebuffade publique que Sam aurait
infailliblement reue de son matre; et donnez-leur  chacun un verre de
vin pour boire le toast; maintenant, Pickwick....

Parmi le silence de la compagnie, le chuchotement des domestiques
femelles, et l'embarras craintif des mles, M. Pickwick poursuivit:

Ladies et gentlemen... non... je ne dirai pas ladies et gentlemen, je
vous appellerai mes amis, mes chers amis, si les dames veulent
m'accorder une si grande libert.... Ici M. Pickwick fut interrompu par
les applaudissements frntiques des dames, rpts par les gentlemen,
et durant lesquels la propritaire des yeux noirs fut entendue dclarer
distinctement qu'elle embrasserait volontiers ce cher M. Pickwick; M.
Winkle demanda galamment si cela ne pourrait pas se faire par
procuration; mais la jeune lady aux yeux noirs lui rpliqua; par
exemple! en accompagnant cette rponse d'une oeillade qui disait
clairement: essayez!

Mes chers amis, reprit M. Pickwick, je vais proposer la sant du mari
et de la marie, que Dieu les bnisse! (Larmes et applaudissements.) Mon
jeune ami Trundle est, comme je crois, un excellent et brave jeune
homme; et je sais que sa femme est une trs-aimable et trs-charmante
fille, bien capable de transfrer dans une autre sphre le bonheur
qu'elle a rpandu autour d'elle pendant vingt annes dans la maison
paternelle (Ici le gros joufflu laissa clater des pleurnicheries
stentoriennes, et Sam, le saisissant par le collet, l'entrana hors de
la chambre.) Je voudrais, poursuivit M. Pickwick, je voudrais tre
assez jeune pour devenir le mari de sa soeur. (Applaudissements.) Mais
cela n'tant pas, je suis heureux de me trouver assez vieux pour tre
son pre, afin de ne pas tre souponn d'avoir quelques projets cachs
si je dis que je les admire, que je les estime et que je les aime toutes
les deux. (Applaudissements et sanglots.) Le pre de la marie, notre
bon ami ici prsent, est un noble caractre, et je suis orgueilleux de
le connatre. (Grand tapage.) C'est un homme excellent, indpendant,
affectueux, hospitalier, libral. (Cris enthousiastes des pauvres
parents  chacun de ces adjectifs, et spcialement aux deux derniers.)
Puisse sa fille jouir de tout le bonheur que lui-mme peut lui
souhaiter, puisse-t-il trouver dans la contemplation de ce bonheur toute
la satisfaction de coeur et d'esprit qu'il mrite si bien. Tels sont,
j'en suis bien sr, les voeux de chacun de nous. Buvons donc  leur
sant, en leur souhaitant une longue vie et toutes sortes de
prosprits.

M. Pickwick cessa de parler au milieu d'une tempte d'applaudissements.
Les poumons des auxiliaires, sous le commandement de Sam, se faisaient
surtout distinguer par leur active et solide coopration. Ensuite M.
Wardle proposa la sant de M. Pickwick, et M. Pickwick celle de la
vieille lady. M. Snodgrass proposa M. Wardle, et M. Wardle proposa M.
Snodgrass. Un des pauvres parents proposa M. Tupman, l'autre pauvre
parent proposa M. Winkle, et tout fut bonheur et festoiement, jusqu'au
moment o la disparition mystrieuse des deux pauvres parents sous la
table, avertit la compagnie qu'il tait temps de se sparer.

Sur la recommandation de M. Wardle, la partie masculine de la socit
entreprit une promenade de quatre ou cinq lieues, pour se dbarrasser
des fumes du vin et du djeuner. Les pauvres parents seulement
demeurrent au lit, toute la journe, pour tcher d'obtenir le mme
rsultat; mais n'ayant pu y parvenir ils furent obligs d'en rester l.
Cependant Sam entretenait les domestiques dans un tat d'hilarit
perptuelle, et le gros joufflu charmait ses loisirs en mangeant et en
dormant tour  tour.

Aux larmes prs, le dner fut aussi affectueux que le djeuner, et tout
aussi bruyant; ensuite vint le dessert et de nouveaux toasts, puis le
th et le caf, puis enfin le bal.

Au bout d'une longue salle, garnie de sombres lambris, taient assis,
sous un berceau de houx et d'arbres verts, les deux meilleurs violons et
l'unique harpe de Muggleton. Dans toutes espces de recoins, et sur
toutes sortes de supports, luisaient de vieux chandeliers d'argent
massif. Le tapis tait t, les bougies brillaient gaiement, le feu
ptillait dans l'norme chemine, sur le chambranle de laquelle aurait
pu rouler facilement un cabriolet de nos temps dgnrs. Des voix
enjoues, des clats de rires joyeux retentissaient dans toute la salle:
enfin c'tait justement l'endroit o les anciens _yeomen_ anglais,
devenus lutins aprs leur mort, auraient aim  donner une fte.

Si quelque chose pouvait ajouter  l'intrt de cette agrable
crmonie, c'tait le fait remarquable que M. Pickwick apparut sans ses
gutres, pour la premire fois de sa vie, s'il faut en croire ses plus
anciens amis.

Vous vous proposez de danser? lui demanda M. Wardle.

--Ncessairement; ne voyez-vous pas que je suis habill pour cela,
rpondit-il, en faisant remarquer avec complaisance ses bas de soie
chins et ses fins escarpins.

--Vous, en bas de soie! s'cria gaiement M. Tupman.

--Et pourquoi pas, monsieur, pourquoi pas? rtorqua M. Pickwick avec
chaleur, en se retournant vers son ami.

--Oh! effectivement, rpondit M. Tupman. Il n'y a aucune raison pour que
vous n'en portiez pas.

--Je le suppose, monsieur, je le suppose, dit M. Pickwick d'un ton
premptoire.

M. Tupman avait voulu rire, mais il s'aperut que c'tait un sujet
srieux. Il prit donc un air grave et dclara que les bas taient d'un
joli dessin.

--Je l'espre, reprit le philosophe en regardant fixement son
interlocuteur. Je me flatte, monsieur, que vous ne voyez rien
d'extraordinaire dans ces bas, en tant que bas.

--Non certainement. Oh! non certainement! se hta de rpondre M. Tupman.
Il s'loigna, et la contenance de M. Pickwick reprit l'expression
bnvole qui lui tait habituelle.

--Nous sommes tous prts, dit M. Pickwick, qui s'tait plac avec la
vieille lady  la tte de la danse, et qui avait dj fait trois faux
dparts, dans son excessive impatience de commencer.

--Allons, s'cria Wardle, maintenant!

Soudain sonnrent les deux violons et la harpe, et vite partit M.
Pickwick, les bras entrelacs avec sa danseuse; mais il fut interrompu
par un battement de mains gnral et par des cris de Arrtez! arrtez!

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda le philosophe qui n'avait pu tre ramen
 sa place, que lorsque les deux violons et la harpe eurent fait
silence, et qui n'aurait t retenu par aucun autre pouvoir sur la
terre, quand mme la maison aurait t en feu.

--O est Arabella Allen? crirent une douzaine de voix.

--Et Winkle? ajouta M. Tupman.

--Nous voici, s'cria M. Winkle, en sortant, avec son aimable compagne,
d'une embrasure de fentre. Pendant qu'il disait ces mots, il aurait t
difficile de dcider lequel des deux tait le plus rouge, lui ou la
jeune lady aux yeux noirs.

--C'est bien extraordinaire, Winkle, que vous ne puissiez pas prendre
votre place! s'cria M. Pickwick avec dpit.

--Pas du tout, rpondit M. Winkle.

--Oh! vous avez raison, reprit M. Pickwick, en reposant ses yeux sur
Arabella, avec un sourire fort expressif. Vous avez raison; cela n'est
pas extraordinaire, aprs tout.

Quoi qu'il en soit, on n'eut pas le temps de penser davantage  cette
petite aventure, car les violons et la harpe commencrent pour tout de
bon. M. Pickwick s'lana aussitt: Les mains croises, promenade
jusqu' l'extrmit de la chambre, et au retour, jusqu'au milieu de la
chemine; pousse, de tous les cts, de bruyants frappements de pieds
sur le plancher. Au tour de l'autre couple. En route sur nouveaux frais.
Toute la figure se rpte, les frappements de pieds recommencent pour
marquer la mesure. Un autre couple, et un autre, et un autre encore!
Jamais on ne vit une danse aussi anime; et enfin, lorsque la vieille
lady puise eut t remplace par la femme du bnvole ecclsiastique,
lorsque quatorze couples eurent fait la figure, lorsque M. Pickwick et
sa nouvelle partner se trouvrent  la queue des danseurs, on vit cet
illustre savant, quoiqu'il n'et aucun motif quelconque de faire tant
d'efforts, continuer de danser perptuellement  sa place, en souriant
tout le temps  sa compagne, avec une douceur anglique et qui dfie
toute description.

Longtemps avant que M. Pickwick ft fatigu de danser, les nouveaux
maris s'taient clipss de la scne. Il y eut cependant, au
rez-de-chausse, un glorieux souper, et  la suite une longue sance
autour de la table. Aussi M. Pickwick s'veilla-t-il assez tard le
lendemain. Il lui sembla alors se rappeler, d'une manire confuse, qu'il
avait invit particulirement et confidentiellement environ
quarante-cinq personnes  dner chez lui, au George et Vautour, la
premire fois qu'elles viendraient  Londres; ce qui, comme lui-mme le
pensa avec raison, indiquait d'une manire  peu prs certaine, qu'il ne
s'tait pas content de danser la nuit prcdente.

Cependant la journe s'coula joyeusement, et lorsque le soir fut venu,
Eh! bien, ma chre, demanda Sam  Emma, votre famille a donc des
histoires dans la cuisine,  cette heure?

--Oui, monsieur Weller, rpondit Emma. C'est toujours comme cela la
veille de Nol: notre matre ne ngligerait pas les vieilles coutumes
pour un empire.

--Votre matre a une ide fort judicieuse, ma chre. Je n'ai jamais vu
un homme aussi judicieux, un si vritable gentleman.

--C'est bien vrai, dit le gros joufflu en se mlant  la conversation.
N'engraisse-t-il pas de beaux cochons?

Tandis que l'pais jouvenceau parlait ainsi, une tincelle
semi-cannibale brillait dans ses yeux, au souvenir des pieds rtis.

Oh! vous voil rveill  la fin, lui dit Sam.

Le gros joufflu fit un signe affirmatif.

Eh! bien, je vais vous dire, jeune boa constructeur, reprit Sam, d'un
son de voix imposant: si vous ne dormez pas un petit peu moins, et si
vous ne faites pas un petit peu plus d'exercice, quand vous arriverez 
tre un homme vous vous exposerez au mme genre d'inconvnient personnel
qui fut inflig sur le vieux gentleman qui portait une queue de rat.

--Qu'est-ce donc qui lui est arriv? demanda Joe d'une voix mal assure.

--C'est ce que je vas vous dire. Il tait du plus large patron qui a
jamais t invent; un vritable homme gras, qui n'avait pas entrevu ses
propres chaussures depuis quarante et cinq ans.

--Bont divine! s'crie Emma.

--Non, ma chre, pas une fois; et si vous aviez mis devant lui un modle
de ses propres jambes sur la table o il dnait, il ne les aurait pas
reconnues. Il allait toujours  son bureau avec une trs-belle chane
d'or qui pendait, en dandinant, environ un pied et demi, et une montre
d'or dans son gousset qui valait bien... j'ai peur de dire trop... mais
autant qu'une montre peut valoir; une grosse montre ronde, aussi
consquente dans son espce comme il tait pour un homme. Vous feriez
mieux de ne pas porter cette montre ici, disaient les amis du gentleman,
vous en serez vol.--Bah! qu'il dit.--Oui, disent-ils, vous le
serez.--Bien, dit-il; j'aimerais  voir le voleur qui pourrait tirer
cette montre ici, car je veux que Dieu me bnisse si je peux jamais la
tirer moi-mme, qu'il dit; elle est si serre dans mon gousset que quand
je veux savoir quelle heure-s-qu'il est, je suis oblig de regarder dans
la boutique du boulanger, qu'il dit.--Pour lors, en disant a il riait
de si bon coeur qu'on avait peur de le voir clater. Il sort avec sa tte
poudre et sa queue de rat, vl qu'il roule sa bosse dans le Strand avec
sa chane dandinant plus que jamais, et la grosse montre qui crevait
presque son pantalon. Il n'y avait pas un filou dans tout Londres qui
n'et pas tir  cette chane; mais la chane ne voulait jamais se
casser et la montre ne voulait pas sortir. Ainsi ils se fatiguaient bien
vite de traner un gros homme comme a sur le pav, et l'autre s'en
retournait chez lui, et il riait tant que sa queue de rat se trmoussait
comme le pendule d'un vieux coucou. A la fin, un jour, il roulait
tranquillement; vl qu'il voit un filou qu'il connaissait de vue, bras
dessus, bras dessous avec un petit moutard qui avait une trs-grosse
tte.--En voil une farce, que le vieux gentleman se dit en lui-mme:
ils vont s'essayer encore un coup, mais a ne prendra pas. Ainsi il
commence  ricaner bien joyeusement, quand tout d'un coup le petit
garon quitte le bras du filou et se jette la tte la premire droit
dans l'estomac du vieux gentleman, si fort qu'il le fait doubler en deux
par la douleur. Il se met  crier oh l! l! mais le filou lui dit tout
bas  l'oreille: Le tour est fait, monsieur, et quand il se redresse la
montre et la chane avaient fichu le camp, et ce qu'il y a de plus pire,
la digestion du vieux gentleman a toujours t embrouille aprs a,
pour tout le reste de sa vie naturelle.--Ainsi faites attention  vous,
mon jeune gaillard, et prenez garde que vous ne deveniez pas trop gras.

Lorsque Sam eut conclu ce rcit moral, dont le gros joufflu parut fort
affect, nos trois personnages se rendirent dans la cuisine.

C'tait une vaste pice o se trouvait rassemble toute la famille,
suivant la coutume annuellement observe, depuis un temps immmorial,
par les anctres de M. Wardle. Il venait de suspendre de ses propres
mains, au milieu du plafond, une norme branche de gui[31], qui donna
instantanment naissance  une scne dlicieuse de luttes et de
confusion. Au milieu du dsordre, M. Pickwick, avec une galanterie qui
aurait fait honneur  un descendant de lady Tollimglower elle-mme, prit
la vieille lady par la main, la conduisit sous l'arbuste mystique, et
l'embrassa avec courtoisie et dcorum. La vieille dame se soumit  cet
acte de politesse avec la dignit qui convenait  une solennit si
importante et si srieuse; mais les jeunes ladies, n'tant point aussi
profondment imbues d'une superstitieuse vnration pour cette coutume,
ou s'imaginant que la saveur d'un baiser est singulirement releve
quand on a un peu de peine  l'obtenir, criaient, se dbattaient,
couraient dans tous les coins, faisaient des menaces et des
remontrances, faisaient tout, enfin, except de quitter la chambre, et
luttaient ainsi jusqu'au moment o les gentlemen les moins aventureux
paraissaient sur le point de renoncer  leur entreprise. Tout d'un coup,
alors, elles s'apercevaient qu'il tait inutile de rsister plus
longtemps, et se soumettaient de bonne grce  tre embrasses. M.
Winkle embrassa la jeune demoiselle aux yeux noirs; M. Snodgrass
embrassa mily; les pauvres parents embrassaient tout le monde, sans en
excepter les jeunes ladies les plus laides, qui, dans leur excessive
confusion se prcipitaient justement sous le gui, sans le savoir. Quant
 Sam, ne croyant point  la ncessit d'tre sous l'arbuste sacr, il
embrassait Emma et les autres servantes quand il pouvait les attraper.
Cependant M. Wardle se tenait debout prs de la chemine, le dos au feu,
considrant cette scne avec la plus grande satisfaction, tandis que le
gros joufflu profitait de l'occasion pour dvorer sommairement un
admirable petit pt de Nol, qui avait t soigneusement mis de ct
par quelque autre personne.

[Footnote 31: Aux ftes de Nol, on a coutume de suspendre une branche
de houx dans la salle de runion, et quiconque peut entraner une dame
sous la branche a le droit de l'embrasser.]

Enfin les cris s'taient apaiss, les visages taient couverts de
rougeur, les cheveux pendaient dfriss, et M. Pickwick, aprs avoir
embrass la vieille dame, comme nous l'avons dit plus haut, tait rest
debout sous le gui, regardant avec une physionomie riante ce qui se
passait autour de lui. Tout d'un coup, la jeune demoiselle aux yeux
noirs, aprs quelques chuchotements avec les autres jeunes personnes,
s'lana vers M. Pickwick, lui jeta ses bras autour du cou, et le baisa
tendrement sur la joue gauche. Aussitt toute la troupe des jeunes
ladies entoura le savant philanthrope, et avant qu'il et eu le temps de
se reconnatre et de savoir de quoi il s'agissait, il fut bais par
chacune d'elles.

C'tait un gracieux spectacle de voir M. Pickwick au centre de ce
groupe, tantt tir d'un ct, tantt de l'autre; bais, d'abord sur le
menton, puis sur le nez, puis sur ses lunettes, et d'entendre les clats
de rire qui retentissaient de toutes parts. Mais bientt aprs ce fut un
spectacle plus charmant encore, de voir M. Pickwick, les yeux couverts
d'un mouchoir de soie, se prcipiter sur les murailles, s'embarraser
dans les coins, et accomplir, enfin, avec dlices, tous les mystres de
colin-maillard, jusqu'au moment o il attrapa l'un des pauvres parents.
A son tour, alors, il s'occupa d'viter le colin-maillard, et il s'en
acquitta avec une agilit et une prestesse qui arrachrent des
applaudissements aux assistants. Les pauvres parents attrapaient
prcisment les gens  qui ils supposaient que cela serait agrable, et
se laissaient prendre, par hasard, lorsque quelqu'un trimait trop
longtemps.

Quand tout le monde fut fatigu de colin-maillard on alluma un grand
_snap-dragon_[32], et lorsqu'on se fut suffisamment brl les doigts, on
s'assit auprs d'un norme feu de troncs enflamms, et autour d'un
souper substantiel.

[Footnote 32: Un _snap-dragon_ est un plat de noisettes, de raisins,
etc., plongs dans une lgre quantit d'eau-de-vie allume, dont il
s'agit de les retirer sans se brler.]

Ceci, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, ceci, en vrit, est
du confort.

--C'est notre coutume invariable, rpondit M. Wardle. Tout le monde,
domestiques et travailleurs, s'assoit  notre table la veille de Nol,
comme vous le voyez. Nous restons ici  conter de vieilles histoires
jusqu' ce que minuit sonne et nous annonce l'arrive de la
fte.--Trundle, mon garon, attisez le feu.

Des myriades d'tincelles brillantes ptillrent dans les airs, lorsque
les troncs d'arbre furent remus, et la flamme rouge qui s'en leva
rpandit une chaude lumire, qui pntra dans les coins les plus
loigns de la chambre, et illumina tous les visages.

--Allons, dit Wardle, une chanson; une chanson de Nol. Je vous en
chanterai une,  dfaut de meilleure.

--Bravo, s'cria M. Pickwick.

--Remplissez les verres, reprit Wardle, il se passera bien deux heures
avant que vous voyiez le fond de ce bol. Remplissez  la ronde; et
maintenant, la chanson.

A ces mots le joyeux vieillard entonna, sans plus de crmonie, d'une
voix forte et franche, la chanson que voici:

NOL.

    J'aime peu le printemps; sur son aile inconstante.
    Il apporte, il est vrai, les boutons et les fleurs,
    Mais ce qu'panouit son haleine enivrante,
    Il le brle aussitt par ses folles rigueurs.
    Sylphe capricieux, ignorant ce qu'il aime,
    Il change, en un moment, d'aspect et de vouloir,
    Il vous sourit, vous berce, et puis  l'instant mme,
    Il brise, dans sa fleur, votre naissant espoir.

    J'aime peu de l't le soleil magnifique.
    Quand il darde sur nous ses rayons nervants,
    Il enfante souvent la fivre frntique,
    La rage, et de l'amour les douloureux tourments.
    Je pourrais prfrer le nuit calme et glace,
    Qui suit, modestement, un beau jour de moisson;
    Mais la feuille qui tombe attriste ma pense,
    Et l'automne n'est point encore ma saison.

    Je prfre Nol, le gentleman antique,
    Qui ramne l'hiver et les festins joyeux;
    Vidons en son honneur, dans la salle gothique,
    D'innombrables flacons de nos vins les plus vieux!
    Nol est le gardien des vertus domestiques,
    Le plus doux souvenir de nos vieilles maisons.
    Pousses donc avec moi trois hourras sympathiques,
    Pour saluer le Roi de toutes les saisons!

Cette chanson fut accueillie par un tonnerre d'applaudissements. Un
auditoire compos d'amis et de serviteurs est toujours si bnvole! Les
parents pauvres, surtout, tombaient dans de vritables extases de
ravissement.

Le feu fut garni de nouveaux troncs, et le bol accomplit une ronde
nouvelle.

Comme il neige, dit un des hommes  voix basse.

--Comment! il neige? rpta Wardle.

--Oui, monsieur, la nuit est noire et froide. Le vent vient de se lever,
et il fouette la neige en tourbillons dans la plaine.

--Qu'est-ce qu'il dit donc? demanda la vieille lady; est-ce qu'il est
arriv quelque chose?

--Non, non, maman. Il dit qu'il neige et que le vent souffle fort; et il
a raison, car on entend un fameux tapage dans la chemine.

--Ha! reprit la vieille dame, il faisait un vent comme cela, et il
tombait aussi de la neige, il y a bien des annes.... Attendez, que je
me rappelle.... juste cinq ans avant la mort de votre pauvre pre.
C'tait la veille de Nol aussi, et je me souviens qu'il nous raconta
l'histoire du vieux Gabriel Grub, qui a t enlev par les goblins[33].

[Footnote 33: Espce de lutins.]

--L'histoire de qui? demanda M. Pickwick avec curiosit.

--Oh! rien, rpliqua M. Wardle. L'histoire d'un vieux sacristain, que
les bonnes gens d'ici supposent avoir t emport par les goblins.

--Supposent! s'cria la vieille lady. Y a-t-il quelqu'un d'assez
tmraire pour en douter? Supposent! N'avez-vous pas toujours entendu
dire, depuis votre enfance, qu'il a t emport par les goblins, et ne
savez-vous pas que c'est la vrit?

--Trs-bien, maman, rpliqua M. Wardle, en riant, il fut emport si vous
voulez.--Il fut emport par les goblins, Pickwick, et voil toute
l'histoire.

--Non pas, non pas, je vous assure, reprit M. Pickwick. Ce n'est pas
toute l'histoire, car il faut que j'apprenne comment il fut enlev, et
pourquoi, et les tenants et les aboutissants.

M. Wardle sourit, en voyant toutes les ttes se pencher pour l'couter.
Ayant donc rempli son verre d'une main librale, il porta une sant  M.
Pickwick, par un geste familier, et commena ainsi qu'il suit....

Mais que Dieu bnisse notre cerveau d'diteur. A quel long chapitre nous
sommes-nous laiss entraner! Nous le dclarons solennellement, nous
avions compltement oubli toutes ces petites entraves qu'on appelle
_chapitres_. C'est gal: nous allons donner le champ libre aux revenants
en leur ouvrant un nouveau chapitre. Point de passe-droits  leur
prjudice, s'il vous plat, messieurs et mesdames.




CHAPITRE XXIX.

Histoire du sacristain emport par les goblins.


Dans une vieille ville abbatiale de ce comt, vivait, il y a bien
longtemps; si longtemps, que l'histoire doit tre vraie, puisque tous
nos pres, grand-pres et arrire-grand-pres l'ont crue pieusement,
vivait, dis-je, un certain Gabriel Grub, qui remplissait les fonctions
de sacristain et de fossoyeur. Parce qu'un homme est sacristain et
constamment entour d'emblmes de mort, il ne s'ensuit pas du tout qu'il
doive tre morose et mlancolique. Les entrepreneurs des pompes funbres
sont les gens les plus gais du monde, et j'avais autrefois l'honneur
d'tre intime avec un _muet_[34], lequel, hors de ses fonctions et dans
la vie prive, tait le plus comique, le plus jovial petit gaillard qui
ait jamais braill une chanson bachique, sans le moindre hoquet de
mmoire, ou aval un rude verre de grog, sans s'arrter pour reprendre
haleine. Toutefois il n'en tait pas ainsi de Gabriel Grub. C'tait une
espce de vieux hibou, grognon, rechign, hargneux; ne se plaisant avec
personne, si ce n'est avec une grosse bouteille d'osier, aussi vieille
que lui, qu'il portait fidlement enfonce dans une large poche. Lorsque
par hasard les yeux caverneux du sacristain apercevaient une physionomie
heureuse, son regard se chargeait  l'instant mme d'une expression de
haine si malfaisante, qu'on ne pouvait le rencontrer sans en tre tout
boulevers.

[Footnote 34: _Designator_, l'homme qui dirige les assistants dans les
crmonies funbres.

(_Note du traducteur_.)]

Une certaine veille de Nol, un peu avant le crpuscule, Gabriel mit sa
bche sur son paule, alluma sa lanterne, et se dirigea vers le
cimetire; il avait une fosse  finir pour le lendemain matin, et, se
sentant mal dispos, il esprait se ragaillardir un peu en y
travaillant. Pendant qu'il cheminait dans la rue troite, il voyait
briller,  travers la plupart des fentres, la lumire joyeuse d'un feu
ptillant; il entendait les clats de rire et les cris plaisants de ceux
qui taient runis autour du foyer; il remarquait les prparatifs de
bonne chre qui se faisaient pour le lendemain; enfin il sentait les
succulentes odeurs qui s'exhalaient des cuisines en nuages savoureux.
Tout cela tait du fiel et de l'absinthe sur le coeur de Gabriel Grub; et
lorsque des troupes d'enfants, s'lanant hors des maisons, bondissaient
 travers les rues pour rejoindre d'autres petits coquins, aux ttes
boucles, qui chantaient en riant les plaisirs de la veille de Nol,
Gabriel serrait convulsivement le manche de sa bche, et ricanait
sardoniquement, en pensant aux rougeoles, aux coqueluches, aux fivres
scarlatines, au croup, et encore  beaucoup d'autres sources de
consolation.

Dans cette heureuse disposition d'esprit, Gabriel poursuivait son
chemin, rpondant par un grognement bref et triste au salut cordial des
voisins qu'il rencontrait, jusqu' ce qu'enfin il tourna dans la sombre
ruelle qui menait au cimetire. Or, il avait attendu avec impatience
l'instant d'y arriver, parce que c'tait un endroit selon son coeur,
toujours lugubre et funbre, et dans lequel les gens de la ville
n'aimaient pas  s'aventurer si ce n'est en plein jour, quand le soleil
brillait. Gabriel ne fut donc pas lgrement indign d'entendre une voix
d'enfant, qui rptait un joyeux Nol, dans cette espce de sanctuaire,
appel la ruelle aux bires, depuis le temps de la gothique abbaye et
des moines tonsurs. Comme le sacristain continuait de marcher, et que
la voix s'approchait de plus en plus, il reconnut qu'elle provenait d'un
petit garon, qui se htait de rejoindre les enfants de la grande rue,
et qui, partie pour se donner du courage, partie pour se mettre en
train, chantait  gorge dploye une vieille chanson. Gabriel attendit
que le bambin ft prs de lui, et le poussant dans un coin, il lui
administra cinq ou six tapes avec sa lanterne, seulement pour lui
apprendre  moduler en mesure. L'enfant s'enfuit avec ses mains sur sa
tte, chantant sur un ton fort diffrent, et Gabriel Grub, en ricanant
de tout son coeur, entra dans le cimetire, dont il ferma la porte
derrire lui.

Il ta son habit, posa par terre sa lanterne, descendit dans la fosse
commence, et travailla vigoureusement pendant une heure environ. Mais
la terre tait durcie par la gele, et il n'tait pas facile de la
couper, ni de la jeter dehors. D'ailleurs, quoiqu'il y et de la lune,
c'tait une lune fort jeune, et elle n'clairait pas la fosse, qui se
trouvait  l'ombre de l'abbaye. Dans tout autre temps, ces inconvnients
auraient rendu Gabriel trs-chagrin et trs-misrable, mais il tait si
satisfait d'avoir interrompu la srnade du petit garon, qu'il ne
s'inquita pas beaucoup du peu de progrs qu'il faisait. Lorsqu'il eut
fini son travail, il examina la fosse avec une sombre satisfaction, et
en ramassant ses outils, il grommelait entre ses dents:

    C'est un logement fort honnte
    Pour un modeste trpass;
    Quelques pieds de terrain glac,
    Avec une pierre  la tte;
    Pour couverture un beau gazon,
    Pour matelas la terre humide:
    Quand on est l tout de son long,
    On n'y sent jamais aucun vide;
    On est toujours bien entour,
    Des milliers de vers vous font fte....
    C'est un logement fort honnte
    Surtout dans un terrain sacr.

Gabriel riait tout seul en s'asseyant sur une tombe plate, qui tait son
lieu de repos favori. Il tira sa bouteille d'eau-de-vie en grommelant:
Une fosse  Nol! En voil une fte! ho! ho! ho!

--Ho! ho! ho! rpta une voix derrire lui.

Gabriel laissa retomber le bras qui portait la bouteille  ses lvres,
et regarda alentour avec inquitude; mais le silence et le calme de la
tombe rgnaient dans tout le cimetire. Aux ples rayons de la lune, la
gele blanche argentait les pierres tumulaires et brillait, en ranges
de perles, sur les arceaux sculpts de la vieille glise; la neige, dure
et craquante, formait sur les monticules presss une couverture si
blanche et si unie, qu'on aurait pu croire que les cadavres taient l,
envelopps seulement dans leur blanc linceul; nul souffle de vent ne
troublait le repos de cette scne solennelle; le son mme paraissait
gel, tant les objets environnants taient froids et tranquilles.

C'tait l'cho, dit Gabriel en portant de nouveau la bouteille  ses
lvres.

Une voix creuse articula prs de lui: Ce n'tait pas l'cho.

Gabriel tressaillit et se leva; mais l'tonnement et la terreur
l'enchanrent  sa place, son sang se figea dans ses veines, car, tout
auprs de lui, se trouvait un tre d'une apparence trange,
surnaturelle, et qui venait videmment d'un autre monde. Il tait assis
sur une haute pierre leve, et avait crois ses longues jambes grles
d'une manire fantasque, impossible; ses bras nus faisaient anse, et ses
mains reposaient sur ses genoux. Ses souliers  la poulaine se
recourbaient en longues pointes; un justaucorps taillad tranglait son
petit corps rond;  son dos pendait un court manteau, dont le collet,
curieusement dcoup en troites lanires, lui servait de fraise ou, si
l'on veut, de cravate; sur sa tte, il portait un chapeau pointu, 
grands bords, garni d'une seule plume, et ce chapeau tait si bien
couvert de gele blanche, l'tre fantastique tait si confortablement
assis sur cette tombe, qu'il avait l'air d'y tre install depuis deux
cents ans, pour le moins. Il se tenait parfaitement immobile; mais il
tirait la langue d'un demi-pied pour se moquer de Gabriel, et il
ricanait d'un ricanement que des goblins[35] seuls peuvent excuter.

[Footnote 35: Espce de lutin anglais.]

Ce n'tait pas l'cho, dit le lutin.

Gabriel tait paralys.

Qu'est-ce que vous faites ici, la veille de Nol? demanda le goblin
svrement.

--Monsieur, balbutia Gabriel, je suis venu ici pour creuser une fosse.

--Qui donc se promne parmi des tombes dans une nuit comme celle-ci?
s'cria le goblin d'un ton spulcral.

--Gabriel Grub! Gabriel Grub! rpondirent en choeur des voix aigus et
sauvages qui semblaient remplir le cimetire. Gabriel regarda avec
terreur autour de lui, mais il ne vit rien.

--Qu'est-ce que vous avez dans cette bouteille? demanda le goblin.

--Du genivre, monsieur, rpliqua le sacristain en tremblant plus fort
que jamais, car il l'avait achet des contrebandiers, et il pensait que
le personnage qui l'interrogeait tait peut-tre dans la douane des
goblins.

--Qui donc boit tout seul du genivre au milieu d'un cimetire et dans
une nuit comme celle-ci? reprit le lutin solennellement.

--Gabriel Grub! Gabriel Grub! crirent de nouveau les voix sauvages.

Le goblin ricana malicieusement en lorgnant le sacristain pouvant;
puis, enflant sa voix comme un ouragan, il s'cria: Qui devient ainsi
notre proie lgitime?

Le choeur invisible rpondit encore  cette demande, et le sacristain
crut entendre une multitude d'enfants de choeur mler leurs chants aux
accords majestueux des orgues de la vieille abbaye. C'tait une musique
surnaturelle qui semblait porte par un doux zphyr, et qui passait et
mourait avec lui; mais le refrain de cet air mystrieux tait toujours
le mme, et rptait encore: Gabriel Grub! Gabriel Grub!

Le goblin fendit sa bouche jusqu' ses oreilles en disant: Que
pensez-vous de ceci, Gabriel?

Gabriel ne rpondit que par un soupir.

Que pensez-vous de ceci, Gabriel? rpta le goblin en dressant
ngligemment ses pieds en l'air, de chaque ct de la tombe, et en
examinant la pointe releve de sa chaussure avec autant de complaisance
que si 'avait t la paire de bottes la plus fashionable de
Bond-Street.

C'est.... c'est.... trs-curieux, monsieur, rpondit le sacristain, 
moiti mort de peur. Trs-curieux et trs-joli...; mais je pense qu'il
faut que j'aille finir mon ouvrage, s'il vous plat.

--Quel ouvrage? demanda le goblin.

--Ma fosse, monsieur, la fosse que j'ai commence, balbutia le
sacristain.

--Ah! votre fosse, ah! Qui donc s'amuse  creuser des fosses dans un
temps o tous les autres hommes ne songent qu' se rjouir?

Les voix mystrieuses rpliqurent encore: Gabriel Grub! Gabriel Grub!

--J'ai peur que mes amis ne puissent pas se sparer de vous, Gabriel,
dit le goblin en fourrant dans sa joue sa langue norme! J'ai peur que
mes amis ne puissent pas se sparer de vous, Gabriel!

--Sous votre bon plaisir, monsieur, rpliqua le sacristain terrifi, je
ne le pense pas, monsieur; ils ne me connaissent pas, monsieur. Je ne
crois pas que ces illustres gentlemen m'aient jamais vu, monsieur.

--Oh! que si, reprit le goblin, nous le connaissons tous l'homme au
visage sombre, au regard sinistre, qui traversait la rue ce soir en
jetant _un mauvais oeil_ aux enfants et en serrant plus fort sa bche de
fossoyeur. Nous connaissons l'homme plein d'envie et de malice, qui a
cass la tte d'un bambin parce qu'il tait heureux, et que cet homme ne
pouvait pas l'tre. Nous le connaissons! nous le connaissons!

Ici le lutin fit retentir les chos d'un ricanement aigu; puis, jetant
ses jambes en l'air, il se planta au bord de la pierre tumulaire, debout
sur sa tte, ou plutt sur la pointe de son chapeau; ensuite, faisant la
culbute avec une incroyable agilit, il se retrouva juste aux pieds du
sacristain, dans l'attitude favorite des tailleurs et des odalisques.

Je crains.... je crains d'tre oblig de vous quitter, monsieur,
murmura le sacristain en faisant un effort pour se mouvoir.

--Nous quitter! s'cria le goblin, Gabriel Grub, nous quitter! oh! oh!
oh!

Tandis que le goblin riait, le sacristain vit une lumire brillante
illuminer les fentres de la vieille glise. Au bout d'un moment, cette
lumire s'teignit; les orgues modulrent un air guilleret, et des
voles de lutins, en tout semblables au premier, s'abattirent dans le
cimetire et commencrent  jouer  saute-mouton sur les pierres des
tombeaux, les franchissant l'une aprs l'autre, avec une dextrit
merveilleuse, et sans s'arrter un seul instant pour prendre haleine.
Mais le premier goblin tait le sauteur le plus tonnant de tous, et pas
un des nouveaux venus ne pouvait en approcher. Malgr son extrme
frayeur, le sacristain ne pouvait s'empcher de remarquer que les autres
goblins se contentaient de sauter par-dessus les pierres ordinaires,
mais que le premier faisait passer entre ses jambes, grilles, cyprs et
caveaux de famille, avec autant d'aisance que s'il avait eu affaire  de
simples bornes.

A la fin l'intrt du jeu devint intense. L'orgue jouait de plus en plus
vite; les goblins sautaient de plus en plus fort, se tordant, se
roulant, faisant mille culbutes, en bondissant comme des ballons,
par-dessus les tombeaux. Les jambes de Gabriel se drobaient sous lui,
la tte lui tournait rien que de voir le tourbillon de lutins qui
passaient devant ses yeux; lorsque tout  coup le roi des goblins, se
prcipitant sur le pauvre homme, le saisit par le collet et s'enfona
avec lui dans les entrailles de la terre.

Quand Gabriel put respirer, aprs une descente rapide, il se trouva dans
une vaste caverne, entour de toutes parts d'une multitude de goblins
horribles et grimaants. Dans le milieu de la pice, sur un trne lev,
tait fantastiquement assis son ami du cimetire, et Gabriel Grub
lui-mme tait plac auprs de lui, mais incapable de faire aucun
mouvement.

Il fait froid, cette nuit, dit le roi des lutins. Donnez-nous quelque
chose de chaud.

Une demi-douzaine d'officieux goblins, ayant un perptuel sourire sur
les lvres, et que Gabriel reconnut  cela pour des courtisans,
disparurent d'un air empress et revinrent un instant aprs, avec un
verre de feu liquide, qu'ils prsentrent au roi.

Ah! dit le goblin dont les joues et la gorge taient devenues tout 
fait transparentes, pendant le passage de la flamme, cela rchauffe un
peu. Apportez-en un verre  M. Grub.

L'infortun sacristain protesta vainement qu'il ne prenait jamais rien
de chaud pendant la nuit; l'un des courtisans le tint par le nez et le
menton, pendant qu'un autre versait dans son gosier l'ardent liquide, et
toute l'assemble se mit  rire avec des hurlements, tandis qu'il
suffoquait et qu'il essuyait, avec son mouchoir, le ruisseau de larmes
occasionn par cette boisson brlante.

Maintenant, dit le roi fantasque, en fourrant plaisamment la pointe de
son chapeau dans l'oeil du sacristain, de manire  lui causer une
nouvelle souffrance; maintenant montrez  l'homme atrabilaire et
misanthrope, quelques peintures de notre muse.

Lorsque le goblin eut prononc ces paroles, un nuage pais qui
obscurcissait l'un des coins de la caverne, se dissipa graduellement, et
laissa apercevoir, apparemment  une grande distance, une chambre petite
et mal meuble, o rgnait cependant un ordre et une propret charmante.
Auprs d'un bon feu se prlassait un fauteuil vide, tandis que sur la
table tait arrang un repas frugal. Une jeune mre, entoure d'enfants
allait de temps en temps  la fentre et en soulevait le rideau pour
dcouvrir un peu plus tt celui qu'elle attendait. Un coup frapp  la
porte se fit entendre; la mre alla ouvrir et les enfants pleins de joie
battirent des mains lorsque le pre entra. Il tait mouill et fatigu.
Il secoua la neige de ses vtements, et les enfants s'empressrent de
l'entourer pour emporter, l'un son chapeau, l'autre son manteau, l'autre
son bton, l'autre ses gants. Ensuite le pre s'assit, pour prendre son
repas, auprs du feu; les enfants grimprent sur ses genoux, la mre se
plaa  ct de lui: la paix et le bonheur brillaient sur leur visage.

Mais un changement se fit dans le tableau, d'une manire presque
imperceptible. La scne reprsenta une petite chambre  coucher, o le
plus jeune et le plus joli des enfants gisait sur son lit de mort. Les
roses de ses joues taient fltries, la lumire de ses yeux tait
teinte, et tandis que le sacristain lui-mme le considrait avec un
intrt qu'il n'avait jamais ressenti auparavant, le pauvre enfant
rendit le dernier soupir. Ses jeunes frres et ses soeurs se pressrent
autour de son berceau, et saisirent sa main; mais elle tait froide et
roidie. Ils reculrent et regardrent, avec une terreur religieuse, son
visage enfantin; car, quoique l'expression en ft calme et tranquille,
quoique le bel enfant part dormir en paix, ils voyaient bien que la
mort tait l, et ils savaient que maintenant leur petit frre tait un
ange dans les cieux, d'o il les contemplait et les bnissait.

Un lger nuage passa de nouveau sur la peinture et le sujet en fut
chang. Le pre et la mre taient devenus vieux et infirmes, et le
nombre de ceux qui les entouraient avait diminu de plus de moiti.
Cependant la paix et le contentement rgnaient encore sur tous les
visages. La famille tait runie autour du feu et les parents
racontaient, les enfants coutaient avec dlices des histoires des
anciens temps et des jours couls. Doucement et tranquillement le vieux
pre descendit dans la tombe, et bientt aprs, celle qui avait partag
tous ses soins et toutes ses peines, le suivit dans le sjour de
l'ternel repos. Les enfants qui leur survivaient s'agenouillrent en
pleurant sur le gazon du cimetire; puis ils se relevrent et
s'loignrent lentement, tristement, mais sans cris amers, sans
lamentations dsespres, car ils taient srs de les revoir bientt
dans le royaume cleste. Ils se mlrent donc de nouveau aux scnes
actives du monde, et la tranquillit, le contentement revinrent habiter
avec eux.

Le nuage descendit alors sur le tableau et le droba aux yeux du
sacristain.

Qu'est-ce que vous pensez de cela? demanda le goblin  Gabriel en
tournant vers lui sa large face.

Gabriel balbutia que c'tait un spectacle fort amusant, mais il
paraissait honteux et mal  l'aise, car le lutin fixait sur lui des yeux
farouches.

Misrable goste! s'cria celui-ci d'un ton plein de mpris. Misrable
goste! Il paraissait dispos  ajouter quelque chose, mais
l'indignation l'empchait de prononcer. Il leva une de ses jambes
flexibles, et l'agitant au-dessus de sa tte afin de mieux ajuster, il
la dchargea solidement sur le dos de Gabriel. Aussitt tous les goblins
qui faisaient leur cour, suivirent l'exemple du matre; car c'est
l'usage invariable des courtisans, mme sur la terre, de flageller ceux
que le pouvoir flagelle, et de cajoler ceux qu'il cajole.

Montrez-lui encore quelque chose, dit ensuite le roi des lutins.

A ces mots le nuage se dissipa, comme la premire fois, et laissa
apercevoir un riche et beau paysage, semblable  celui que l'on dcouvre
encore aujourd'hui,  un quart de lieue de la vieille abbaye. Le soleil
resplendissait dans le bleu firmament, l'eau tincelait sous ses rayons,
et grce  son influence bienfaisante, les arbres paraissaient plus
verts et les fleurs plus jolies. L'onde ruisselait avec son agrable
murmure; un vent tide agitait les feuilles; les oiseaux chantaient dans
les buissons et l'alouette charmait les airs de ses hymnes matinales;
car c'tait le matin, le matin tincelant et embaum d'un beau jour
d't; et les feuilles les plus menues, les plus petits brins l'herbe
paraissaient remplis de vie; la fourmi diligente accomplissait son
travail journalier; le papillon voltigeait sur les fleurs et se baignait
dans les chauds rayons du soleil; des myriades d'insectes tendaient
leurs ailes transparentes et jouissaient de leur courte mais heureuse
existence: l'homme enfin se montrait, son esprit s'exaltait en voyant la
grandeur de la cration, et tout dans la nature tait harmonie et
splendeur.

Cependant Gabriel Grub ne paraissait point touch.

Misrable goste! rpta le roi des goblins d'un ton plus mprisant
encore, et derechef il agita sa jambe au-dessus de sa tte, et la fit
descendre vivement sur les paules du sacristain. Les gens de sa suite
ne manqurent pas d'en faire autant.

Bien des fois le nuage s'obscurcit et se dissipa, et de nombreux
tableaux donnrent  Gabriel des leons, qu'il considrait avec un
intrt de plus en plus vif, quoique ses paules devinssent brlantes,
par l'application rpte des pieds des lutins. Il vit que les hommes
qui travaillent pniblement et qui gagnent,  la sueur de leur front une
modique subsistance, sont cependant gais et heureux. Il apprit que, mme
pour les plus ignorants, le doux aspect de la nature est une source
toujours nouvelle de dlices et de tranquillit. Il vit des femmes,
nourries dlicatement et tendrement leves, supporter joyeusement des
privations, surmonter des souffrances qui auraient cras des cratures
d'une toffe plus grossire; et cela parce qu'elles portaient dans leur
sein une source inpuisable d'affection et de dvouement. Par-dessus
tout, il vit que les hommes qui s'affligent du bonheur des autres, sont
semblables aux plus mauvaises herbes dont la surface de la terre est
infecte. Enfin balanant ensemble le bien et le mal qu'il observait, il
arriva  cette conclusion que le monde, aprs tout, est une espce de
monde assez honnte et assez respectable.

Aussitt qu'il en fut venu l, le nuage qui avait voil le dernier
tableau sembla s'abaisser sur ses sens et l'inviter au repos. L'un aprs
l'autre les goblins s'effacrent, et lorsque le dernier eut disparu,
Gabriel Grub s'endormit profondment.

La jour tait avanc, quand le sacristain s'veilla. Il se trouva tendu
tout de son long dans le cimetire, sur la tombe plate qu'il
affectionnait. Sa bouteille d'osier, entirement vide, gisait  ses
cts, et son habit, sa bche, sa lanterne, tout blanchis par la gele
de la nuit, taient parpills autour de lui sur la terre. La pierre sur
laquelle il avait d'abord vu le goblin, se dressait l tout prs de la
fosse  laquelle il avait travaill le soir prcdent. Cependant,
Gabriel commenait  douter de la ralit de ses aventures, mais les
douleurs aigus qu'il ressentit dans ses paules, lorsqu'il essaya de se
lever, l'assurrent que les coups de pieds qu'il avait reus n'taient
pas imaginaires. Il fut branl de nouveau en ne voyant pas de traces de
pas sur la neige o les lutins avaient jou  saute-mouton avec les
tombes; mais bientt aprs il s'expliqua cette circonstance en se
rappelant que des esprits ne peuvent laisser derrire eux aucune
impression visible.

Quoi qu'il en soit, Gabriel se mit sur ses jambes aussi bien que le lui
permettait la roideur de son pine dorsale; puis ayant secou la gele
blanche de dessus son habit, il l'endossa, et se dirigea vers la ville.

Mais son esprit tait entirement chang, et il ne pouvait supporter la
pense de retourner dans un endroit o son repentir serait mis en doute,
sinon ridiculis. Il hsita pendant quelques instants, puis il se
dirigea vers la campagne pour aller gagner son pain dans un nouveau
pays, quel qu'il ft.

On trouva ce jour-l dans le cimetire, sa lanterne, sa bche et sa
bouteille d'osier. On fit d'abord beaucoup de suppositions sur sa
destine, mais on dcida promptement qu'il avait t enlev par les
goblins. Il se trouva mme des tmoins trs-vridiques, qui dclarrent
l'avoir vu distinctement emport  travers les airs, sur le dos d'un
cheval brun, lequel cheval tait borgne, avait la queue d'un ours, et le
train de derrire d'un lion. Au bout de quelque temps, cela fut cru
dvotement, et le nouveau sacristain avait coutume de montrer aux
curieux, pour une bagatelle, un morceau assez considrable du coq de
cuivre du clocher, dtach par un coup de pied du cheval pendant sa
course arienne, et ramass par ledit sacristain, dans le cimetire, un
an ou deux aprs l'vnement.

Malheureusement, la vracit de ce rcit fut lgrement infirme par la
rapparition inattendue de Gabriel Grub lui-mme, qui revint au bout
d'une dizaine d'annes, vieillard pauvre et infirme, mais content. Il
raconta ses aventures au pasteur et au maire, de sorte qu'aprs un
certain temps, elles passrent dans le domaine de l'histoire, o elles
sont restes jusqu' ce jour. Seulement ceux qui avaient cru  la brche
du coq de cuivre, s'apercevant qu'ils avaient t attraps une fois, ne
voulurent plus rien croire du tout. Ils prirent donc un air aussi malin
qu'ils purent, levrent les paules, touchrent leur front, et
murmurrent quelque chose sur ce que Gabriel Grub avait bu toute son
eau-de-vie, et s'tait endormi sur la tombe plate. Quant  ses
observations dans la caverne des goblins, c'tait tout simplement qu'il
avait vu le monde et tait devenu plus sage. Nanmoins cette opinion ne
fut jamais populaire, et s'teignit graduellement. Quelle que soit la
version vritable, comme Gabriel Grub fut affect de rhumatismes jusqu'
la fin de ses jours, son histoire a tout au moins une moralit: c'est
qu'un homme atrabilaire, qui boit tout seul la veille de Nol, peut tre
bien sr de ne pas s'en trouver mieux, quand mme son eau-de-vie serait
aussi bien rectifie que celle du roi des goblins.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES.

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.



I. Les pickwickiens.

II. Le premier jour de voyage et la premire soire d'aventures, avec
leurs consquences.

III. Une nouvelle connaissance. Histoire d'un clown. Une interruption
dsagrable et une rencontre fcheuse.

IV. La petite guerre. De nouveaux amis. Une invitation pour la campagne.

V. Faisant voir entre autres choses comment M. Pickwick entreprit de
conduire une voiture, et M. Winkle de monter un cheval; et comment l'un
et l'autre en vinrent  bout.

VI. Une soire du bon vieux temps. Histoire raconte par un
ecclsiastique.

VII. Comment M. Winkle, au lieu de tirer le pigeon et de tuer la
corneille, tira la corneille et blessa le pigeon. Comment le club de la
Crosse de Dingley-Dell lutta contre celui de Muggleton, et comment
Muggleton dna aux dpens de Dingley-Dell. Avec diverses autres matires
galement instructives et intressantes.

VIII. Faisant voir clairement que la route du vritable amour n'est pas
aussi unie qu'un chemin de fer.

IX. La dcouverte et la poursuite.

X. Destin  dissiper tous les doutes qui pourraient exister sur le
dsintressement de M. Jingle.

XI. Contenant un autre voyage et une dcouverte d'antiquit: annonant
la rsolution de M. Pickwick d'assister  une lection, et renfermant un
manuscrit donn par le vieil ecclsiastique.

XII. Qui contient une trs-importante dtermination de M. Pickwick,
laquelle fait poque dans sa vie non moins que dans cette vridique
histoire.

XIII. Notice sur Eatanswill, sur les parties qui le divisent, et sur
l'lection d'un membre du parlement par le bourg ancien, loyal et
patriote.

XIV. Contenant une courte description de la compagnie assemble au _Paon
d'argent_, et de plus une histoire raconte par un commis-voyageur.

XV. Dans lequel se trouve un portrait fidle de deux personnes
distingues, et une description exacte d'un grand djeuner qui eut lieu
dans leur maison et domaine. Ledit djeuner amne la rencontre d'une
vieille connaissance, et le commencement d'un autre chapitre.

XVI. Trop plein d'aventures pour qu'on puisse les rsumer brivement.

XVII. Montrant qu'une attaque de rhumatisme peut quelquefois servir de
stimulant  un gnie inventif.

XVIII. Qui prouve brivement deux points, savoir: le pouvoir des
attaques de nerfs et la force des circonstances.

XIX. Un jour heureux termin malheureusement.

XX. O l'on voit que Dodson et Fogg taient des hommes d'affaires, et
leurs clercs des hommes de plaisir; qu'une entrevue touchante eut lieu
entre M. Samuel Weller et le pre qu'il avait perdu depuis longtemps; o
l'on voit, enfin, quels esprits suprieurs s'assemblaient  _la Souche
et la Pie_, et quel excellent chapitre sera le suivant.

XXI. Dans lequel le vieux homme se lance sur son thme favori, et
raconte l'histoire d'un drle de client.

XXII. M. Pickwick se rend  Ipswich, et rencontre une aventure
romantique, sous la figure d'une dame d'un certain ge, en papillote de
papier brouillard.

XXIII. Dans lequel Samuel Weller s'occupe nergiquement de prendre la
revanche de M. Trotter.

XXIV. Dans lequel M. Peter Magnus devient jaloux, et la dame d'un
certain ge, craintive; ce qui jette les pickwickiens dans les griffes
de la justice.

XXV. Montrant combien M. Nupkins tait majestueux et impartial, et
comment Sam Weller prit sa revanche de M. Joe Trotter, avec d'autres
vnement qu'on trouvera  leur place.

XXVI. Contenant un rcit abrg des progrs de l'action _Bardell contre
Pickwick_.

XXVII. Samuel Weller fait un plerinage  Dorking, et voit sa
belle-mre.

XXVIII. Un joyeux chapitre des ftes de Nol, contenant le rcit d'une
noce et de quelques autres passe-temps qui sont, dans leur genre,
d'aussi bonnes coutumes que le mariage, mais qu'on ne maintient pas
aussi religieusement, dans ce sicle dgnr.

XXIX. Histoire du sacristain, emport par les goblins.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES.










End of Project Gutenberg's Aventures de Monsieur Pickwick, by Charles Dickens

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promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

